vendredi 27 juin 2014

ABSTENTION premier partie


CNT-AIT
POUR L’ABSTENTION
Propos anarcho-syndicalistes pour l’abstention et contre le capitalisme

CNT-AIT  Collection Stratégie 
http://cnt-ait.info (Pdf)


Loin d’être un «non-acte» de démissionnaire, l’abstention consciente est un acte responsable de refus d’un système de domination où le droit de vote constitue l’acte public d’allégeance du plus grand nombre qu pouvoir de quelques uns. L’histoire récente des social-démocraties montre combien le rituel électoral, qui devait garantir la liberté et les moyens de vie pour chacun d’entre nous, n’a fait que renforcer le pouvoir d’une caste de possédants et l’exploitation de l’immense majorité des êtres humains.Parce que nous sommes pour l’abolition de ce système autoritaire où la propriété et le profit servent de valeur morale, et parce que nous savons qu’un monde de solidarité, de partage — riche de sa diversité — est possible, nous appelons à la lutte contre le pouvoir par l’abstention et l’action directe.
Cette édition augmentée contient en particulier des textes qui reviennent sur les dernières élections présidentielles, qui montrent que, contrairement au retournement de vestes de certains, la théorie et pratique abstentionniste révolutionnaire est plus que jamais valable.

I - Le vote : la « mise en urne » de sa propre voix
II - Petit plaidoyer pour la démocratie directe
III - Voter, c’est voter pour le capitalisme
IV - Politicar’d academy
V - Souviens-t’en, citoyenPublicité
VI - Vote ou boycott ?
VII - S’abstenir aux élections, est-ce favoriser le fascisme ?
VIII - Manipulation électorale
IX - Lettre d’un jeune abstentionniste
X - Du passé (récent) tirons les leçons
XI - Ils ont voté contre Le Pen.. Et puis après ?
XII - Où sont ils passés ?
XIII - Pour commencer
XIV - Electoralisme, ma preuve par Lula

I - Le vote : la «mise en urne» de sa propre voix
Le rituel de la farce électorale provoque chez les libertaires de tout poil, soit d'âpres et sanguinaires débats (vote tactique, vote de protestation, vote blanc, vote de déstabilisation,...), soit un long bâillement indulgent, tant le dilemme de l'utilité ou non du vote semble résolu une fois pour toute (inutile bien sûr !).
Aux uns qui rêvent de faire vaciller le pouvoir par le biais des urnes, les autres opposent la vacuité des messes électorales et la fourberie des élus. S'il me paraît évident que les urnes n'ont jamais engendré de révolution, le principe du vote dans les démocraties auto-proclamées représentatives n'en est pas pour autant un rituel désuet et inutile, une survivance ringarde des pratiques sociales du 20ème siècle. Je crois bien au contraire que c'est le premier élément de police de la république bourgeoise. L'acte de mise en urne de sa propre voix est avant tout l'acte de la soumission volontaire et délibérée de l'individu au pouvoir d'un autre. Voter dans un système électoral représentatif, c'est avant tout accepter qu'un autre parle et décide à sa place. Voter, c'est donc en tout premier lieu se défaire de sa propre liberté, de sa propre responsabilité. Les scribes de la république ne s'y trompent pas lorsqu'ils gravent sur leurs tablettes les termes explicites de "représentation par les élus", de "délégation de pouvoir", ou encore de "légitimation par les urnes". Bien plus qu'un escadron de gardes mobiles, qu'une armée en parade aux portes du désordre, qu'un juge à la robe aussi noire que la mort et la peine, le système électoral n'est rien d'autre que la capitulation de l'individu au nom du principe du nombre, du principe de majorité. Contrairement à ce que prétendent bon nombre de "citoyens" en brandissant leur carte d'électeur, participer à ce rite païen, ce n'est pas prendre ses responsabilités, c'est les fuir, c'est demander à quelqu'un d'autre de décider à sa place. Voter ce n'est pas agir, c'est s'engager à ne pas agir, c'est admettre que ses propres actions soient interdites, décidées ou ordonnées par d'autres.
Cette vision du système électoral n'est pas une construction théorique, mais le constat du mode de fonctionnement réel de nos sociétés totalitaires. Comme le disait mon prof de droit : l'élection, c'est le prix de la paix sociale. Les politiciens de profession qui, eux, vivent (et très bien) d'un tel système le savent parfaitement, qui après chaque grondement social, se dépêchent d'organiser de nouvelles élections. D'ailleurs, même en temps de "paix sociale", l'élection est nécessaire pour assurer aux dirigeants la soumission consentante et récurrente de la population. Les rituels organisés à intervalles de temps plus ou moins réguliers ont pour fonction première de rappeler à l'individu qu'il accepte ce pacte de résignation. Peu importent les résultats des élections (ils s'arrangent toujours entre eux), l'essentiel est que les "citoyens" acceptent le pouvoir des élus. Tout est mis en œuvre pour rappeler au quidam que c'est là le fondement du fonctionnement démocratique. Journaleux en tête, tous les communicateurs de la république sont alors chargés de donner l'impression à chaque individu — républicain — qu'il participe à l'élaboration de la démocratie. Les combats télévisés de petits chefs, les révélations croustillantes, les discours sur la constitution, même les affaires juridico-mafieuses sont avant tout un spectacle destiné à faire de l'élu le garant (fragile) de la démocratie, et de l'électeur un irresponsable consentant.
La construction d'une société nouvelle nécessite d'abattre jusqu'à la dernière pierre ce temple de l'exploitation qu'est la république. Mais cela nécessite avant toute chose que chaque individu refuse que d'autres parlent, décident, organisent et légifèrent à sa place.
Voter, c'est se soumettre.

II — Petit plaidoyer pour la démocratie directe
Un des soucis majeurs et constants de la bourgeoisie, depuis son accession au pouvoir à la fin du XVIIIème siècle, a été de faire accroire au bon peuple que la démocratie représentative parlementaire était le nec plus ultra, le "must" dans le genre organisation sociétale : un aboutissement historique d'une indépassable modernité (l'échec récent et patent des démocraties dites "populaires" venant à point nommé pour corroborer ce discours), le stade ultime et Ô combien sublime d'une lente et douloureuse évolution de l'humanité vers un monde toujours plus juste quoique encore imparfait, mais, sans conteste le meilleur possible.
C'est la démocratie représentative qui permet à la bourgeoisie d'optimiser ces chances de garder le pouvoir pendant encore longtemps : en effet, quel système institutionnel saurait mieux faire passer la défense des intérêts particuliers d'une classe pour ceux de l'ensemble de la société ? Aucun autre assurément !
Faussement démocratiques et réellement oligarchiques, nos républiques demandent en fait à leurs citoyens d'acquiescer à leur assujettissement, à leur aliénation, en choisissant eux-mêmes leurs maîtres : dérisoire liberté qui éclaire chichement ce monde.
Par le truchement magico-virtuel du bulletin, le citoyen est invité à saisir sa chance pour faire entendre sa voix (condamné à un mutisme comateux le reste du temps, il est sommé d'en émerger à intervalle régulier, tous les cinq ou sept ans). La délégation de pouvoir, réalisée par le moyen du vote, n'est pas ressentie comme dépossession, mais au contraire vécue comme participation au pouvoir, alors qu'il s'agit beaucoup plus prosaïquement d'exercer un humble pouvoir/devoir de participation.
Le caractère mensonger de la démocratie représentative
C'est là que réside justement le caractère mensonger de la représentation démocratique. C'est au moment même ou le citoyen— légèrement grisé par l'exercice de son pouvoir participatif — pense parvenir à influer sur la gestion de la société qu'il renonce de fait, à tout contrôle réel sur l'emploi qui va être fait de l'expression de sa volonté. Une fois élu, le parlementaire ou l'édile n'a plus de compte à rendre à ses électeurs durant toute la durée de son mandat. Rapidement l'élu prend conscience de la promotion sociale que lui confère son mandat : il appartient désormais à la hiérarchie, le voilà homme de pouvoir et de privilège, retrouver la place qu'il occupait naguère, au sein du menu peuple, ne lui sourit que fort peu, il s'accrochera désormais avec la ténacité de certains parasites capillaires à sa place de "représentant du peuple".
Du communisme primitif à la démocratie directe
Bien avant l'apparition tragique de l'économie marchande et du travail forcé, bien avant le règne mortifère et destructeur de la bourgeoisie, l'humanité des temps premiers a vécu pendant des dizaines de millier d'années au sein de sociétés sans Etat, sans hiérarchie et où les décisions concernant la vie commune étaient prises par l'assemblée générale des membres de la communauté. Des ethnologues réputés, Pierre Clastres, Jean Malaury ou Marshall Sahlins, pour ne citer qu'eux, se sont penchés sur les civilisations contemporaines de chasseurs- cueilleurs (tribus indiennes d'Amérique du sud ou Inuit d'Amérique du nord) et ont mis en lumière leurs modes de fonctionnement : propriété collective, entre aide et solidarité, "assemblées générales décisionnelles".
Sans vouloir idéaliser ni magnifier le communisme primitif, qui n'était pas exempt de défauts (inconvénient majeur : le patriarcat est plus présent dans ces sociétés que le matriarcat), il est quand même bon de rappeler que les pratiques de démocratie directe et d'assembléïsme sont issues (par cousinage) de ce très lointain passé.
Cette tradition assembléïste a perduré jusqu'à nos jours, et les rebelles et révolutionnaires de toutes les époques ont cherché à renouer avec cette pratique, tout simplement parce qu'elle est la seule à tourner le dos à toute oppression, la seule possibilité donnée à une communauté de fonctionner sur un mode réellement humain. Communards de 71, révoltés russes de 1905, 1917, 1921, conseillistes allemands et italiens des années 20, libertaires espagnols de 36, hongrois rebelles de 56 et émeutiers de 68, tous ont cherché, avec des fortunes diverses à rester maîtres de leur combat, de leur parole et de leur vie.
Fonctionnement de la démocratie directe
La démocratie directe empêche la confiscation de la parole de tous au profit d'un seul ou de quelques uns : le porte-parole ou le délégué n'est effectivement que le porteur, le vecteur de la parole des autres : l'assemblée qui l'a choisi peut à tout moment le révoquer s'il s'avère que le mandat confié n'est pas respecté.
La délégation dans le "système démocratie directe" n'engendre donc pas de prise de pouvoir : non seulement le mandaté est constamment soumis au contrôle de ses mandants, mais encore sa délégation est limitée dans le temps et dans son objet. Pour éviter toute amorce de création d'un corps de "délégués spécialistes", la démocratie directe veille à ce que chacun puisse être à même de porter à tour de rôle la parole des autres, encourage la prise de responsabilité (alors que la démocratie bourgeoise pousse le citoyen à la décharge et à la déresponsabilisation pour le plus grand bénéfice des oligarques). Chacun, en démocratie directe, est donc responsable de tous et inversement.
La bourgeoisie et toutes les classes dominantes qui l'ont précédée ont toujours cherché à justifier leur oppression en prétendant que les sociétés humaines n'avaient jamais fonctionné sur d'autre mode et que donc elles ne pouvaient échapper à cette damnation de la domination ; l'argument ne tient pas la route, l'humanité a vécu beaucoup plus longtemps sans joug que sous les fers. Elle saura sans nul doute retrouver les chemins de la liberté. Souhaitons simplement que ce soit un peu avant l'an 10 000 cher à notre copain Léo ...


Gargamel, du syndicat des fonds des bois.

POUR EN SAVOIR PLUS :
Pierre Clastres, "La société contre l'Etat, recherches d'anthropologie politique", éditions de Minuit, Le Seuil, 1980.
Jean Malaury, "Les derniers roi de Thulé", collection Terres humaines, Plon, dernière édition 1989.
Marshall Sallins, "Age de pierre, âge d'abondance", Gallimard, 1976.Pour ceux qui veulent en savoir plus sur les anarchistes dans la révolution russe : Alexandre Skirda "Les anarchistes rus-ses, les soviets et la révolution de 1917", édition de Paris, Max Chaleil, 2000.


III - Voter, c’est voter pour le capitalisme
En période électorale, les injonctions au "civisme" se font pressantes ; on vous le dit et le répète, faites voter, abonnez un ami, inscrivez-vous sur les listes électorales. Ce type d'appel s'adresse d'abord et avant tout aux "jeunes", avec des appels du pied vers la sous-catégorie dite "de banlieue". L'argument massue qui est avancé est bien sûr que s'ils ont quelque chose à dire, c'est le moment. Plutôt que d'aller casser des voitures, qu'ils profitent de l'élection pour exprimer leur colère. C'est sans appel, c'est démocratique (puisqu'on vote et qu'on est dans un pays autoproclamé "démocratique", comme les Républiques du même nom !). Cela a le mérite d'être clair et compréhensible par tous.
Donnons-nous la peine d'y regarder de plus près. Voter, c'est voter pour qui ? Selon les élections, des listes plus ou moins exotiques font mine de s'affronter. En général, nous assistons à une compétition entre partis dits de droite (du FN au centre) et partis dits de gauche (du PS à la LCR et LO). Les candidats se présentent pour quoi ? Pour aménager le capitalisme. Certains vous le promettent dur, d'autres vous l'édulcorent et vous le refilent en douceur. C'est ce qu'il est convenu d'appeler la "social-démocratie", le plus sûr allié du capitalisme. Plus le capitalisme sera supportable pour ses victimes, plus il est sûr de durer. Quoi qu'il en soit, donc, voter, c'est voter pour le capitalisme. Or, voter pour le capitalisme, c'est voter pour l'exploitation du travail par le capital, c'est voter pour l'inégalitarisme exponentiel érigé en système de gouvernement, c'est voter pour l'épuisement des ressources humaines et écologiques, c'est voter pour l'asservissement des trois quarts de la population mondiale, c'est voter pour les guerres qui déchirent le monde sous couvert de nationalisme et/ou de religion, c'est voter pour la pollution, qui détruit la planète dans la mesure où elle est un des effets de l'exploitation industrielle forcenée liée à la logique de productivité, c'est voter pour la confiscation à des fins commerciales par des multinationales d'un bien aussi élémentaire que l'eau. Par cela même, loin d'être ce geste présenté comme le symbole de la responsabilité, voter c'est se montrer irresponsable vis-à-vis des générations futures. Car aucun des partis en lice ne combat véritablement le capitalisme, ils n'aspirent qu'à obtenir un strapontin au chaud pour l'hiver. Ils comptent sur votre crédulité pour l'obtenir. Voter, c'est collaborer, c'est se rendre complice des malfaiteurs capitalistes.
Un peu de sociologie
Elu, c'est un poste à profil. N'importe qui ne peut remplir ces fonctions, malgré ce qui est colporté par l'imagerie républicaine (élu du peuple, pour le peuple, par le peuple...). Pour être élu, il faut savoir se comporter comme un élu, c'est-à-dire comme un bourgeois. Pour se comporter comme un bourgeois, il faut en savoir la langue et les manières (imaginez-vous un député avec un fort accent alsacien, en uniforme des banlieues ou parlant beur dans le texte ?). Le fait est donc acquis, il n'est peut-être pas immuable, mais pour l'instant, et depuis longtemps, il l'est.
Admettons qu'un non-bourgeois passe la rampe et que, malgré les divers filtres (médiatiques, religieux, sociologiques, raciaux...), il parvienne à se faire élire. Observons ce qui se passerait dès que le candidat est transformé en élu par le scrutin, il accède au prestige de la fonction. La république a, en cela, succédé dignement à la monarchie. Elle en a adopté les ors et les palais avec un naturel qui voile à peine l'impatience qu'avait la bourgeoisie à déloger la noblesse et à se vautrer dans son lit. Si on ignore les quelques mandats sans intérêt financier, comme maire de petite commune, le mandat électoral est une fonction qui assure au minimum à l'élu les revenus d'un cadre ou d'une profession libérale, et, pour les parvenus, l'accès aux revenus royaux des patrons de grande industrie. C'est-à-dire que l'élu est objectivement intégré à la classe dominante, il fait désormais partie des possédants. Il va tout naturellement partager les préoccupations et les intérêts du groupe sociologique auquel il appartient et défendre bec et ongles les avantages si durement acquis. Il serait suicidaire pour lui de mordre la main qui le nourrit.
Revenons à notre prolo imaginaire qui, par on ne sait quel miracle, serait parvenu au siège d'élu. Si, dans les premiers temps, il tentait de poursuivre son idéal, combien de temps tiendrait-il devant un nouveau mode de vie, des relations, des contacts quotidiens qui ont perdu tout lien avec les victimes du capitalisme et qui s'acharnent à les neutraliser ? Combien de temps tiendrait-il devant les multiples occasions de croquer au gâteau de la corruption, des multiples occasions d'empocher des sommes colossales sans que cela se sache ? Qui résisterait ? L'élu est donc inéluctablement un bourgeois qui vit comme un bourgeois, qui pense comme un bourgeois et prend des décisions de bourgeois. Il sert le capitalisme, il accable ses victimes. Voter, c'est collaborer.
La nature du candidat
Imaginons que notre prolo du début soit une personnalité incorruptible comme on en rencontre peu, qu'il ait un idéal en béton (quel qu'il soit, d'ailleurs, cela ne change pas le sens de la démonstration), qu'il résiste à toutes les tentations et qu'il poursuive son petit bonhomme de chemin d'élu. Cette hypothèse frise le délire, mais c'est un cas d'école. Faisons un effort.
Donc, on sollicite votre voix. Vous devez transférer votre idéal, votre désir d'agir sur la société, votre droit à exprimer votre point de vue à tout moment, d'infléchir le cours des choses quand elles se présentent, bref, votre liberté d'être pensant sur le nom d'un candidat. Ce geste a un effet stérilisateur sur votre vie politique : durant le temps que dure le mandat, vous pouvez cesser de penser, cesser de désirer, cesser d'avoir un point de vue ; vous n'avez plus le droit d'infléchir le cours des choses, vous n'existez plus : l'élu pense et agit à votre place. Voter, c'est se déresponsabiliser.
Volontairement, voter, c'est abdiquer, voter, c'est accepter l'ablation de la pensée. Voter, c'est se donner l'illusion que l'on possède une parcelle de pouvoir le temps d'un scrutin. Le reste du temps, le système dit représentatif se substitue à vous, vous pouvez vous rendormir. Et encore, cette hypothèse est la plus optimiste, car si l'on croise cet effet avec tous les risques de dérapage que l'on a évoqués depuis le début de cet exposé, on doit pouvoir arriver à une conclusion encore plus noire ! Tiens !... Noire ?

IV — Politicar’d academy
Les élections, c'est comme Pop star ou Star academy : si vous n'avez aucun talent, c'est pas grave ; si vous n'avez aucun scrupule, c'est tant mieux. Ici comme là, on reprend les mêmes rengaines, on les relooke et on recommence. Chez Politicard’Academy comme du temps de Mireille Mathieu, "amour" rime avec "toujours". Chez Politicard’Academy, les chorégraphes de la magouille, les virtuoses de la promesse vont nous refaire "Comme d'ha- bitude" et "Ça s'en va et ça revient". Pop star, c'est du vite fait, du surgelé chantant. Polit' star, c'est tout pareil, c'est des modèles standardisés. Les Jennifer, les Jean-Pascal de la politique, vous les reconnaîtrez facilement, ils s'appellent Tartuffe, Lexpert, Grandchef, Demeuré-E-s...
Le Tartuffe
Dans sa version "de droite", le Tartuffe n'a pas pris une ride depuis Molière. Par devant, il prêche la morale, l'ordre, la discipline. Par derrière, c'est tout pour les trafics, le sexe et le pognon.
Dans sa version "de gauche" il détourne à son profit toute une partie de l'histoire de l'humanité et non la moindre : la lutte des classes opprimées pour leur émancipation. C'est avec des larmes de crocodile dans la voix qu'il vous appelle aux urnes, car : "Le droit de vote, Monsieur, c'est sacré, y'a des gens qui sont morts pour ça". Bref, toute l'histoire de l'humanité est ramenée à "ça". Si Spartacus a défié Rome, si les Sioux ont résisté, si les Canuts ont cassé leurs machines, si Louise Michel, Vallès, Reclus se sont insurgés lors de la Commune de Paris, c'est uniquement pour "ça". Pour qu'on vote. Pour qu'on vote pour lui.
Le Tartuffe est habile. Il essaye de ramener à lui les jeunes et les exploités en jouant sur les sentiments en confondant sournoisement leur but (leur demande légitime de liberté, d'égalité et de dignité) avec un moyen (le bulletin de vote). Ce moyen a pu être revendiqué dans des périodes éloignées lors de luttes , mais il a fait depuis la preuve constante de son inefficacité (et même de sa nocivité). Et ça, le Tartuffe se garde bien de le dire !
Monsieur Lexpert
Monsieur Lexpert, on le sent avant de le voir. Il est l'émanation fétide de l'intelligentsia française. Universités, antichambre des ministères, boites à la mode, états majors des grands et petits partis politiques, rédaction des journaux, plateaux télés, ... Monsieur Lexpert vit dans un environnement douillet. Il ne fréquente pas n'importe qui. Sauf quand il lui faut se montrer (pour les médias) avec le peuple. Mais ça ne dure jamais trop.
Qu'elle que soit sa couleur politique, il affirme, péremptoire, qu'il n'y a pas d'autre société possible, pas d'autre économie possible que le capitalisme. Il le sait. Il n'a pas à le démontrer. Il est expert.
Lexpert de gauche a une particularité supplémentaire. Pendant des années, il a affirmé, entre deux petits fours, que ne pas voter "c'est faire le jeu de l'extrême droite".
Il analyse l'actualité avec un temps de retard, Monsieur Lexpert. L'avènement d'Hitler grâce au suffrage universel, il n'a pas encore trouvé le temps de l'analyser. C'est pas de sa faute : il a la digestion difficile. Le taux record d'abstention associé à la déconfiture de l'extrême droite aux dernières municipales, ça lui a quand même provisoirement cloué le bec. Mais qu'à cela ne tienne. Il reprend du service sur un autre front : avec "SOS Racisme", avec "Skyrock" et "Le Monde", il s'est démené comme un beau diable pour pousser les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales. "Pas de vote, pas de choix" qu'il leur a dit, Monsieur Lexpert, aux jeunes. De quel choix il cause ? Du choix entre des individus qui, de toute façon, gèreront le même système ? Du choix entre des politiciens, qui, peu ou prou, sont tous complices et font tous la même politique depuis plus de 20 ans ?
Monsieur Lexpert ne répond à ces questions que par son mépris. Il préfère, du haut de sa magnifique suffisance, nous rejouer un petit coup de pipo [1].
La famille Grandchef
Solidement ancrée dans la préhistoire intellectuelle, la famille Grandchef parvient, avec une constance atterrante, à refaire périodiquement surface dans la vie politique française. On avait déjà eu le Général Boulanger (1885), on ne manque pas maintenant de mitrons qui rêvent, à grands coups de déclarations fracassantes, de mettre dans le pétrin tous ceux qui ne sont pas au garde-à-vous devant leur autorité.
L'allure militaire, le verbe haut, la mâchoire en avant, le neurone rare, le Grandchef est vite repéré. Ses troupes potentielles ne s'y trompent pas. Elles frétillent dès qu'il paraît. Qu'il s'agisse du Grandchef "fasciste" ou de son cousin "citoyen", peu leur importe. Elles passent avec entrain de l'un à l'autre, sans problème de conscience. D'ailleurs, c'est quoi la conscience ? La seule chose qui les intéresse, c'est qu'il soit de la famille, le Grandchef en question. Peu importe sa pensée. Si on peut appeler ça une "pensée".
Les Demeuré-E-s
Les Demeuré-E-s sont les plus "tendance" des politicards. Ils soutiennent qu'on peut mettre de la démocratie dans le capitalisme. Ils veulent arracher des lambeaux d'utopie pour les greffer sur un océan de merde. Puis ils appellent cela, en fonction de la couleur politique qu'ils se donnent, "municipalisme libertaire", "démocratie de proximité", "démocratie participative", "politique faite autrement"...
Ils l'ont compris et ils le reconnaissent : le vote ne changera pas les grandes orientations de notre société. Mais, pour changer "de petits éléments concrets (mais si importants, n'est- ce pas) de notre quotidien" il suffit de voter pour Demeuré-E-s ou un copain ou une copine à eux qui habite près de chez soi. Pour le Président de la république, c'est plutôt dur d'en trouver un près de chez soi. Mais, bon, hein, c'est pas grave, on va pas chipoter, un chansonnier fera l'affaire si besoin. Pour le député c'est plus facile. Quant au reste, il y abondance de candidats mais pénurie de candides.
A Chamonix ou a Chaulnes, les habitants ont exprimé, en votant, leur refus de vivre au milieu des avions ou des camions. Leur décision, démocratiquement acquise, a été invalidée par les tribunaux. D'après les juges, d'après les députés (qui font les lois) les habitants sont incompétents pour décider de leurs conditions de vie. Les Demeuré-E-s ne voient là aucun paradoxe. Ils trouvent bien d'encourager le vote dans le cas des élections pour les élire et de le rendre illégal dans le cas d'une consultation qui les contrarie.
Les Demeuré-E-s sont généreux, ils aimeraient que le monde entier (même le tiers monde, si, si) fasse une mégateuf super sympa avec eux, car, la politique, c'est aussi — vous n’avez pas le droit de ne pas être d'accord — la fête. C'est pourquoi dans la ville où cette tendance a débuté en politique, même la plus grande catastrophe survenue depuis la dernière guerre n’a pas modifié ce programme. La grande fête des Demeuré-E-s programmée le week-end suivant l’explosion d’AZF a bien eu lieu. Admettez qu’il y a du nouveau en démocratie : une superfiesta au nord d'une ville qui vient d’exploser au sud ! Bien sûr, nouveau langage politique oblige, si la fête a été maintenue, c’est uniquement par "solidarité" ...
On suppose que les trente familles qui enterraient leurs morts ont apprécié les flonflons de la fête solidaire. Et c'est aussi par pure solidarité que le Premier ministre, un copain des Demeuré-E s locaux, a tranché le débat sur le pôle chimique. Il a dit aux habitants de cette "capitale de la démocratie participative" de déménager s'ils n'étaient pas contents de vivre à côté des bombes AZF, SNPE, Tolochimie. Eloigner en masse les mécontents, aucun démocrate n'y avait songé avant l'invention de la "démocrati-E de proximité-E". Quand on vous le dit, que les élections ça apporte que du progrès...
Loana
[1] pipo : [pipo] nom masculin, argot scolaire (1875). 1. l'Ecole Polytechnique.
2. Polytechnicien ; candidat à Polytechnique.

V — Souviens-t’en, citoyen
Souviens-t'en, citoyen, ta République avait le cul pardessus tête. Tout foutait le camp. Les fils de Président faisaient dans le trafic d'armes en Afrique tandis que les copains du père faisaient dans le flic humanitaire au Kosovo. Souviens-t'en, citoyen, les socialistes rendaient les travailleurs flexibles et la retraite hors de prix. Ton ministre de l'Agriculture dealait ta santé avec les marchands à bestiaux et les industriels de la bouffe. Une vidéo de porno-business circulait sous le manteau à deux pas de ta présidence. Le beauf de ton ex-président jouait les flics sympathiques à la télé tandis que ces beaufs de flics tiraient les gosses dans les cités. On entendait tomber les affaires comme de la grêle.
Souviens-t'en, citoyen, rien que pour le plaisir : Attali, l'ex-neurone présidentiel, n'avait touché qu'un million de francs d'un marchand d'armes, le fils du père, lui, avait empoché 13 millions. Quant aux sommes réelles détournées, t'en avais le vertige, citoyen... De quoi te payer le SMIC à 10 000 balles. Tout le monde touchait, à gauche comme à droite. On piquait dans le pétrole, dans l'armement, dans les HLM, dans les fonds communaux ou les conseils généraux. Comme le disait Tapie, à moins de 100 patates, t'étais un con !
Souviens-t'en, citoyen, chaque fois que tu soulevais la jupe de la République, t'avais vue sur une nouvelle embrouille. Tu regardais tout cela à la télé, avec ton fils diplômé chômeur, enfumé, avachi à tes côtés dans le canapé du salon de chez Crédit, ta femme et ses CDD à répétition, et son amant, ce grand glandeur anarchiste. Tu voyais défiler au JT les champions du pognon qui te parlaient de ton chomdu et des élections, de ton gosse dangereux et des élections, de ta femme inadaptée aux normes de la mondialisation... et des élections. Européennes, nationales, régionales, cantonales ou municipales, les élections, c'étaient toujours les mêmes tronches, les mêmes promesses, les mêmes mensonges. La révolte du Miral et la mort d'Habib en 1997, tu t'en souviens ? Ils te promettaient des emplois et de "l'écoute". Maintenant, tu as 80 flics de plus pour t'écouter et un grand commissariat pour te détendre. Quant au boulot, t'en as toujours pas, malgré leurs boniments sur le retour à l'emploi. Mais c'est de ta faute, "t'as du mal à retrouver le chemin de l'emploi, t'as besoin d'un relookage à l'ANPE" (ça se fait sur Toulouse, véridique, on relooke le chômeur pour le rendre vendable à l'étal des ANPE), tu t'es exclu, tu n'es même pas foutu de ramasser 100 patates, quoi ! Et tes impôts locaux, qui sont le double à La Reynerie par rapport au centre-ville, ils avaient promis de revoir ça, tu t'en souviens ? Et de la caisse noire du service social de la mairie de Toulouse avec un leader de FO qui se servait dans la caisse, tu t'en souviens ? Et le gouffre financier de la cité de l'Espace épongé avec tes petits impôts, tu t'en souviens ?
En mars, quand tu verras leurs tronches sur les affiches électorales ou dans les journaux à la rubrique "Mis en examen", souviens-t'en, citoyen, lorsqu'ils viendront te serrer la louche comme on fait une petite tape sur la tête d'un chien bien sage avec sa muselière réglementaire.
Souviens-t'en, citoyen, quand tu devras donner la patte à l'urne. Ta république est une arnaque, ses élections sont du bidon.


Paul
PublicitéFrançaises, Français,
Européennes, Européens,
Citoyennes, Citoyens,
Madame, Monsieur,
et surtout ...
ELECTRICES, ELECTEURS !
Vous serez très prochainement appelés à voter pour élire votre président et vos députés
Ne vous faites pas de souci : c'est facile. Allez dans un bureau de vote. Déposez un bulletin dans une urne. C'est tout ! Ensuite, rentrez chez vous. Dormez tranquillement. Ne posez pas de question. Surtout ne vous occupez plus de rien. On vous réveillera la prochaine fois.
FAITES NOUS CONFIANCE !
Nous sommes honnêtes, la preuve :
— quelques uns d'entre nous ne sont pas encore allés en prison,
— quand l'un d'entre nous y va, il n'y reste Jamais très longtemps,
— s'il risque gros, on se vote une petite loi d'amnistie ou les copains payent une caution.
Nous nous sommes occupés des jeunes...
Dans tous les quartiers, en cinq ans, tous ensemble (droite, gauche, centre, extrême gauche), nous leur avons :
— créé des emplois : des centaines de postes de flic, îlotiers,etc ...
— construit ou rénové des espaces sociaux et culturels : des commissariats flambants neufs.
Nous ne nous arrêterons pas en si bon chemin : s'il le faut, nous agrandirons le centre de rétention.
... maintenant, nous commençons à nous occuper des vieux
Leur durée de vie s'allonge inutilement. Des ouvriers, de simples salariés arrivent désormais facilement à 80, voire 90 ans. C'est un scandale. Nous ne les laisserons pas souffrir inutilement :
— pour leur éviter indigestions et soucis financiers, nous rognons les retraites,
— pour qu'ils ne se trompent plus de gélules, nous rationnons les dépenses de santé,
— pour qu'ils ne restent pas à fainéanter au lit, nous allons supprimer les soins infirmiers à domicile.
Enfin, pour régler définitivement le problème, nous préparons la privatisation des retraites et de la sécurité sociale.
Nous avons fait nos preuves dans la santé publique...
Avec le sang contaminé, plus de la moitié des hémophiles français sont morts : nous avons solutionné d'un coup la moitié du problème de l'hémophilie.
Nous vous promettons d'être tout aussi efficaces avec la vache folle. Nous avons d'ailleurs déjà commencé.
... et dans le domaine économique et social
N'écoutez pas les râleurs qui prétendent qu'il existe du chômage ; que la flexibilité et la précarité s'étendent. Nous sommes sociaux et efficaces :
— Nous avons inventé les 0 heures payées 20, 30, 50 000 Francs par mois et plus,
— Nous avons trouvé du travail à nos femmes, nos enfants, nos cousins, nos amis
— Nous ne vous avons pas fait travailler pour rien : jamais vos patrons n'ont été aussi riches.
Nous ne sommes pas racistes.
La preuve, nous fréquentons des étrangers :
— nous avons des comptes en banque clandestins en Suisse, à Monaco...
— nous accueillons toujours Duvalier,
— nous partons en vacances à l'île Maurice.
Alors, ne vous laissez pas détourner de votre devoir citoyen par
les calomnies d'une poignée d'anarcho-syndicalistes.
Faites ce qu'on vous dit.
Votez,
c'est tout ce qu'on vous demande.
VOTEZ, MEME POUR N'IMPORTE QUI.
DE TOUTES FAÇONS, ON S'ARRANGERA TOUJOURS ENTRE NOUS.
COMME D'HABITUDE.
Comité des Citoyens Pour la Protection des Politicards.

VI — Vote ou boycott ?
DÉBAT À PROPOS DU DROIT DE VOTE DES "ÉTRANGERS"
Notre campagne pour l’abstention nous a valu de nombreux appels et courriers de soutien. Parmi les textes reçus, un qui ne partage pas notre point de vue sur le fond, nous a semblé pouvoir intéresser les lecteurs du CS car il pose une question que nous n’avions pas débattu jusqu’ici. Nous le publions ci-après, avec une réponse d’une militante de la rédaction.
Dans les pays démocratiques, le vote est considéré comme un droit, et c'est au peuple de désigner ses représentants, ce qui explique la liberté d'expression. Je suis libre de choisir qui va me représenter et je voterai pour lui. Mais, avant d'aller voter, pour ce cas présent, ne faut-il pas se poser quelques questions ?
Est-il réellement nécessaire d'aller voter ?
Pourquoi dois-je aller voter ?
En France, à l'approche des élections, tout le monde parle du vote, mais très peu parlent de ceux qui n'ont pas le droit.
Les personnes en question, ce sont les étrangers, tout simplement parce qu'ils ne possèdent pas la nationalité française. Mais est- ce la véritable raison ?
N'est- ce pas une grave contradiction, lorsque l'on voit le symbole de cette République qu'est "Liberté, Egalité, Fraternité".
Mais où est cette égalité ?
Les élites politiques de ce pays expliquent cette égalité autrement. Les immigrés n'ont pas le droit de vote, mais leurs enfants l'ont. Comme ces derniers disent, "C'est une chance que nous possédons vis- à- vis de nos parents".
En connaissant bien la politique de ce pays, cet acte a été construit d'une manière psychologique, afin que l'enfant d'immigré estime que c'est une faveur vis-à-vis de ses parents.
C'est donc une chance de s'exprimer offerte par le gouvernement. Mais là : Attention au piège !
Pourquoi ?
Comment peut- on dire que c'est une chance, alors que les parents ont contribué à construire ce pays. Ils ont eux-mêmes construites des bâtis qui servent maintenant à des bureaux de vote. A ce jour encore, ils n'ont même pas le droit d'accès lors des élections. Osons dire encore que c'est une chance.
Cela nous renvoie à mieux comprendre la logique française :
Tu as la nationalité française : tu as le droit de vote.
Tu as épuisé ton énergie, ta santé pour la France, mais tu as la nationalité étrangère : tu n'as pas le droit de vote.
A partir de cette analyse on se pose deux questions :
Est- ce qu'il y a une réelle égalité ?
Est- ce qu'il n'y a pas une division à l'intérieur d'une même famille ?
Pourquoi, à l'approche des élections, les élites politiques, que ce soit de gauche gouvernementale ou de droite morale, profitent de parler du cas de "ces étrangers" ? Ce qui semble évident, c'est que les étrangers ont toujours été et resteront, jusqu'à preuve du contraire, un enjeu électoral. Jusqu'à quand doit-on encore attendre une faveur de ces politiciens ?
Ne doit- on pas agir nous-même ?
La solution est ni entre les mains de la droite ni celle de la gauche. Elle se trouve entre vos mains, vous enfants d'immigrés. Pourquoi ne pas continuer à exprimer votre mécontentement, mais par un acte politique ? Pourquoi ne pas appeler à boycotter ces élections et continuer jusqu'à obtenir ce droit ? Puis continuer ensemble, 1ère, 2ème, 3ème génération, encore une fois pour que le débat s'ouvre d'une façon claire sur l'immigration.
Touffic
REPONSE DE LA REDACTION
Tu as bien raison de soulever une des nombreuses discriminations envers les immigrés. Mais ne t'imagine pas que l'obtention du droit de vote résoudrait quoi que ce soit des problèmes de leur vie quotidienne. Ta proposition de refuser de profiter de ce qu'on refuse à d'autres est sympathique parce que solidaire.
Mais qu'est- ce que le droit de vote ? Le droit de choisir parmi une liste d'arrivistes, tous aussi véreux les uns que les autres, tous aussi menteurs, qui comptent seulement sur leurs pompes à fric (pour financer leur campagne) et sur leur connivence avec les médias pour faire pencher la balance de leur côté. Ils en profitent même pour nous bourrer le crâne avec des problèmes montés en épingle (l'insécurité) parce qu'ils ont en poches les “solutions” qui leur permettront de nous serrer encore un peu plus la vis (contrôles, répression…). L’augmentation de la répression, c’est la seule promesse électorale que les politiciens ont réalisé. Pour les autres (régularisation des sans- papiers...) on attend encore !
Et il en va des élections municipales comme des élections présidentielles : la différence est plus dans l'ampleur des moyens mis en oeuvre que dans l'honnêteté des candidats.
C'est pour ça que je refuse de participer à ce simulacre de démocratie qu'est le vote. Et je ne voterai pas davantage quand les immigrés auront les mêmes droits que moi.
Je veux d'autres droits que celui de choisir mes maîtres.
Je veux qu'ensemble, on puisse choisir le système social, politique et économique dans lequel on va vivre, et qu'on arrête de voter pour des dirigeants, parce que ceux qui veulent devenir dirigeants sont toujours des arrivistes, qui veulent avoir plus que les autres. Je rêve d'un système où personne n'a plus que les autres, où on partage ce qu'on a, sans distinction de sexe, de lieu de naissance, de capacités physiques, intellectuelles, ou n'importe quoi d'autre. Et ça, c'est pas mo droit de vote qui va me permettre de l'obtenir !
Aline

VII — S’abstenir aux élections, est-ce favoriser le fascisme ?
En 1932, à Barcelone, l'anarchiste Buenaventura Durruti disait ceci :

Les socialistes et les communistes disent que nous abstenir aux élections, c'est favoriser le fascisme, mais comme nous avons toujours dit que l'Etat est un instrument d'oppression au service d'une caste, nous restons fidèles à nous-mêmes.Et comme nous pensons que le mouvement de libération doit toujours faire face à l'Etat, voilà pourquoi nous prônons l'abstention électorale active.
Active, c'est à dire que, tout en nous abstenant de la stupidité électorale, nous devons rester vigilants dans les lieux de production et dans la rue.
Les vrais bandits, les vrais malfaiteurs, ce sont les politiciens qui ont besoin de tromper et d'endormir les ouvriers en leur promettant la semaine des quatre jeudis pour leur arracher un vote qui les porte au Parlement et leur permette de vivre en parasites de la sueur des ouvriers.
Lorsque nos camarades députés socialistes ont eux aussi uni leurs voix à cette cohorte d'eunuques, ils ont montré leur vrai visage. Car il y a de nombreuses années qu'ils ont cessé d'être des ouvriers, et par conséquent des socialistes. Ils vivent de leur activité de député.
Que les républicains socialistes le sachent : ou bien ils résolvent le problème social, ou bien c'est le peuple qui le résoudra. Nous pensons que la République ne peut pas le résoudre. Aussi, disons nous clairement à la classe ouvrière qu'il n'y a plus qu'un dilemme : ou mourir comme des esclaves modernes, ou vivre comme des hommes dignes, par la voie directe de la révolution sociale.
Vous donc, ouvriers qui m'écoutez, sachez à quoi vous en tenir. C'est de vous que dépend le changement du cours de votre vie.

Quatre ans plus tard le 19 juillet 1936, les anarchistes espagnols, et parmi eux Durruti, barraient la route au coup d'état fasciste par les armes et par la révolution sociale, pendant ce temps les députés parlementaient... avant que les partis politiques ne tirent dans le dos des anarchistes et des révolutionnaires, tuant ainsi la Révolution Espagnole !

VIII — Manipulation électorale
Le soir du premier tour des élections présidentielles, les médias, qui venaient d'apprendre un peu avant nous les résultats des votes, ont dû se frotter les mains d'avoir des nouvelles aussi inattendues à nous servir. C'est la réaction banale du journaliste banal qui a depuis longtemps oublié le sens des "informations" qu'il nous diffuse, et ne se situe plus que dans la logique du "scoop", de l'exclusivité, de l'audience et des parts de marché. Mais après cette première réaction, il faut savoir exploiter la situation. Pour les élections, rien de plus simple. Le vent n'étant pas encore tout à fait en faveur de l'extrême droite, la clique au pouvoir, droite et gauche confondues, ont eu beau jeu d'en appeler au "sursaut démocratique" : "Tous unis contre le F- haine". Et pourtant, les élections ne sont-elles pas le principal acte démocratique des démocraties représentatives ? N'est- ce pas à peu près le seul moment où les dirigeants demandent son avis à la population ? Qu'est- ce qu'il y avait donc de non démocratique dans l'arrivée du candidat du FN au deuxième tour des élections présidentielles, si ce n'est le parti lui-même ? Mais alors, pourquoi une démocratie accepte-t-elle la candidature de partis anti-démocratiques ?... Quoi qu'il en soit, pendant deux semaines, le niveau de propagande a atteint des sommets sans aucun doute comparables à ce qui se faisait sous Vichy ! A part LO, ils sont tous montés au créneau, la Ligue qui se prétend révolutionnaire comprise ! Et tout ça pour que Chirac obtienne un score digne des "républiques bannières" ; parce que rien qu'avec les voix de la droite, même si toute la gauche s'était abstenue, c'était Chirac qui devait l'emporter.
En matraquant sur toutes les ondes et dans tous les journaux que le FN était la pire des calamités, ils se refaisaient une virginité, eux qui ont axé toute leur campagne du premier tour sur "l'insécurité" et donc sur une reprise en main de la situation par la répression (plus de flics, de prisons, y compris pour mineurs, tolérance et impunité zéro, etc...), ce qui a toujours été le thème favori des fachos. Ils n'avaient donc pas d'arguments de fond à opposer au FN, c'est pourquoi ils ont fait appel à la crainte viscérale du fascisme, appelée "sursaut démocratique". Il ne s'agit pas ici de critiquer cette crainte, qui est légitime, mais de dénoncer les manipulations qui l'ont utilisée pour faire plébisciter celui qu'ils appelaient jusque là un dont le programme ressemble étrangement à celui du "facho".
Faire craindre le pire pour faire accepter le mal est une tactique éprouvée qui vient donc encore une fois de montrer son efficacité. Tous ceux qui s'y sont laissés prendre cette fois-ci vont-ils tomber dans le même panneau aux prochaines élections législatives ? Ce qui est sûr, c'est que le piège est déjà tendu : après avoir fait l'analyse que la multiplication des candidats (à gauche) avait permis à celui du FN de doubler celui du PS, la clique politicomédiatîque nous ressort une multitude de candidats à la députation plus de 8 500 ! Il fallait soi-disant s'unir pour faire barrage au FN, et voilà qu'ils reviennent tous en ordre dispersé ! Qui peut encore croire que le FN leur fait peur ? Nous sommes les moutons auxquels le berger fait craindre le grand méchant loup pour pouvoir nous mener où il veut !
En fait, dans ce système marchand, un petit détour par les intérêts financiers des partis politiques montre bien où sont leurs véritables préoccupations, qui n'ont rien à voir avec la peur du fascisme. On sait que les partis qui attirent au moins 5% des électeurs lors d'une élection présidentielle reçoivent assez d'argent pour rembourser leur campagne électorale. Ce qui permet entre autres de comprendre pourquoi LO et la LCR, après avoir parlé d'un candidat commun, ont finalement fait cavalier seul.
Mais les élections législatives sont encore plus lucratives. La loi sur le "financement de la vie publique" permet à l'Etat de financer tous les partis politiques qui proposent des candidats dans au moins 50 circonscriptions (sur 577). La première moitié de la somme est répartie selon les voix obtenues : chaque électeur rapporte 1, 7 euros par an au parti pour lequel il a voté. Plus un parti présente de candidats, plus il aura d'électeurs et plus il aura d'argent. Il y a environ 41 millions d'inscrits sur les listes électorales, ce qui ferait presque 70 millions d'euros si personne ne refusait de voter. Mais ce n'est que la moitié de ce qui est versé aux partis. L'autre moitié sera distribuée en fonction du nombre de députés élus à l'Assemblée, à raison de 44 200 euros par député. On comprend pourquoi plein de petits partis émergent à chaque élection, sans aucune crainte de faire passer le FN ou n'importe quoi d'autre devant des partis qui leur sont plus proches. Ce n'est pas pour des idées qu'ils se battent, c'est pour ob- tenir le fric qui leur permettra de vivre pendant 5 ans.
Lily

IX — Lettre d’un jeune abstentionniste...
Il y a quelque chose qui me frappe particulièrement : la tentative de culpabilisation des abstentionnistes.
D'une part, l'abstention est systématiquement assimilée à la passivité (assimilation a laquelle nous somme habituéEs).
D'autre part, les abstentionnistes sont quasiment renduEs responsables de la " catastrophe ". Les reportages se succèdent où des abstentionnistes font leur mea culpa, un peu à la façon des autocritiques staliniennes, pour avouer leur incivisme et leur irresponsabilité. Ils et elles promettent de se ressaisir. Si la culpabilisation des abstentionnistes n'est pas une chose nouvelle en soi, je crois que nous n'avons jamais assisté à un phénomène médiatique d'une telle ampleur, d'une telle insistance.
Sous prétexte de "faire barrage à l'extrême droite", on assiste à un véritable bourrage de crâne au schéma simpliste : Il n'y a pas d'autres conceptions possibles de la démocratie que celle qui passe par les urnes. Le système électoral est le sommet de l'évolution politique, il est donc indépassable. Refuser de communier à cette grande messe fait de vous un irresponsable voire un collabo du fascisme.
Toutes autres modalités d'engagement et d'action sont ain- si discréditées, rendues suspectes de faire le lit de la barbarie. Enfin, le ralliement inconditionnel au système, l'alliance sacrée autour du chef garant de la civilisation, est la seule alternative à cette barbarie qui menace.
On en oublierait presque que c'est justement avec de tels schémas simplistes et réducteurs que l'on tue la réflexion, la capacité à penser, et donc que l'on fait le lit du fascisme. Contrairement à ce que l'on essaie de nous faire croire, faire bloc autour du leader/ sauveur pour combattre "le mal" incarné par Le Pen est une manière d'avancer toujours davantage sur le terrain mental du populisme FN.
Depuis, quelques heures, il apparaît clairement que les défenseurs du système se servent de l'épouvantail Le Pen pour redonner un souffle aux institutions vermoulues et épuisées. Le système électoral n'est soudainement plus le champs de courses des arrivistes et des ambitieux mais est devenu le rempart de l'humanisme menacé, l'ultime providence contre la barbarie. Ceux et celles qui osent sortir de cet unanimisme bien pensant sont des ennemis de la répu blique et de la démocratie, donc des ennemis du Peuple...
CQFD.
Face à une telle supercherie, n'économisons pas nos voix pour rappeler que ce n'est pas par les urnes que l'humanité avance mais par l'engagement personnel et collectif, au quotidien, pour une autre société.
Avant toutes choses, faire obstacle au fascisme, c'est s'affranchir des idées reçues et des préjugés, apprendre à penser par soi-même, à discerner soi-même le bon et le mauvais. C'est choisir son destin, s'ouvrir et s'associer aux autres, se sentir responsable de l'état de la société et de l'avenir du monde. Faire obstacle au fascisme, c'est refuser la logique de la masse soumise à ses leaders, c'est démanteler la logique autoritaire et la logique de discrimination partout où elles se manifestent, c'est favoriser l'apprentissage de l'autonomie, de la liberté de penser et d'être, de la responsabilité personnelle.
Enfin, faire obstacle au fascisme, c'est s'engager pour une société égalitaire et solidaire, construire une alternative au capitalisme et à l'état, c'est à dire à la dynamique de compétition et d'avidité d'une part, à la dynamique d'uniformisation, de contrôle et de contrainte, d'autre part, lesquelles préparent réellement le terrain du fascisme. Car lorsque les femmes et les hommes acceptent la logique autoritaire et la logique de rivalité et de discrimination, même sous les fringues du jeux démocratique, le fascisme est potentiellement possible.
A suivre... Fraternellement.
Thierry

X — Du passé (récent) tirons les leçons
En mai dernier, ça mobilisait dur : fallait, nous disait-on, voter Jacques Chirac pour faire barrage au fascisme. 6 mois après, il est temps, pour les libertaires de tirer un bilan de cette période et de tracer des perspectives.
Avec le recul, nous ne pouvons que constater combien nous avions raison d'affirmer que la participation à la mascarade électorale ne pouvait avoir pour seul résultat que d'accroître l'esprit de soumission généralisée, renforcer le processus d'exploitation/répression et ouvrir un boulevard à la réaction. Entre les deux tours de la présidentielle, plus que jamais, il fallait refuser la participation au vote et préparer très clairement en dehors des urnes — et s'il le fallait contre les urnes — la révolte populaire pour écraser dans l'oeuf les manoeuvres fascistes.
Notre surprise ne fut pas d'être minoritaires à défendre cette opinion au sein de foules conditionnées par l'idéologie dominante, mais de constater qu'au sein même du mouvement libertaire français des voix s'élevaient pour sauver la république et appeler à voter Chirac !
Il ne s'agit pas dans cet article de critiquer pour le simple plaisir de critiquer. Mais, nous considérons d'abord qu'il est normal que les erreurs stratégiques d'un mouvement ne soient pas passées sous silence et soient discutées publiquement, et surtout, nous pensons qu'il faut comprendre le «pourquoi» de ces erreurs si l'on veut éviter qu'elles se reproduisent.
Misère de l'analyse et démagogie
Faisons le point. L'électoralisme a sévi dans plusieurs organisations libertaires [1]. Des militants connus de la Fédération Anarchiste, comme par exemple Jean-Marc Raynaud et Babar [2], ont appelé à voter pour Chirac. Le premier s'est même félicité publiquement de la réélection de Super-menteur. Une telle position, aussi manifestement anti-anarchiste, aurait du être récusée en masse par tous les groupes de la FA. Cela n'a pas été le cas. Finalement, ce sont les groupes du sud de la France qui, écoeurés mais minoritaires, se sont trouvés dans l'obligation morale de se retirer de cette fédération et de fonder une nouvelle organisation. Chez les syndicalistes révolutionnaires de la CNT Vignoles, le discours aux accents républicains a été tout aussi présent ! Par exemple, un long article, paru sous la plume d'un ancien membre du bureau confédéral des Vignoles, dans l'organe de sa "Fédération culture et spectacle" [3], est un modèle du genre. Au paragraphe pompeusement intitulé "Que faire ?" nous pouvons lire (les commentaires entre parenthèse sont de notre cru) : "Certes la république n'est pas l'idéal" ( !) ...."mais elle existe" (géniale, quoique tardive, découverte) ... "en la défendant circonstanciellement, nous n'abandonnons pas nos positions révolutionnaires", (rien qu'un peu). .... "La CNT aurait fait une erreur en prônant l'abstention" (parle pour toi) ... "Il est peut être temps de dire que le bulletin de vote peut parfois se montrer utile" (utile à qui ?). On le voit, pour la direction des Vignoles, la seule "erreur" politique du moment aurait été de s'abstenir, pas de porter au pouvoir, avec un score permettant tous les excès, la bande à Sarkozy.
En quoi la "défense circonstancielle de la république" pouvait-elle servir le mouvement révolutionnaire ? En quoi les bulletins de vote de ces gens ont-ils été utiles le 5 Mai ? Ce n'est probablement pas demain que nous aurons des réponses crédibles de leur part... Par contre, de notre point de vue, on peut avancer deux hypothèses fortes pour expliquer leur position aberrante :
—  la misère de l'analyse : l'irruption du discours médiatique en plein milieu du discours révolutionnaire, puis sa reproduction pure et simple (après les circonvolutions verbales d'usage) montre bien à quel niveau de vide sont tombés des groupes entiers du mouvement libertaire. Quand les circonstances sont habituelles, ils répètent les acquis antérieurs et peuvent faire illusion. Mais, dès que la situation devient inhabituelle, il sont dans l'incapacité de dégager une position cohérente avec ce qu'ils prétendent être et ils rentrent dans le rang. Ce constat dramatique est une conséquence de la stratégie, poursuivie par ces groupes depuis plusieurs années, qui consiste à amalgamer sous leur étiquette tous ceux qui se présentent, quelles que soient leurs idées. Le débat sur le fond et sur la stratégie, qui dans nos milieux à un rôle d'approfondissement, d'appropriation collective des idées et de construction de la cohérence organisationnelle, est soigneusement évacué, afin de ne pas risquer de "perdre du monde". Cette stratégie, qui vise à se donner l'illusion du nombre, aboutit à un effondrement inévitable dès qu'il faut sortir de la routine, comme vient de le démontrer la monstrueuse alliance anarcho-chiraquienne autour des urnes.
—  la démagogie, qui consiste à flatter la foule dans le sens éphémère du poil en espérant se positionner dans les médias et les "utiliser comme relais" ; sans vouloir se rendre compte que ce sont les médias qui vous utilisent sans scrupule ! Ce n'est donc pas un hasard si les grandes chaînes de télé comme TF1 ont informé du "rendez-vous anarchiste" du 1er Mai à Paris. Quand on sait que les ténors du mouvement libertaire parisien (dirigeants de la FA et des Vignoles) appelaient ouvertement à ne pas s'abstenir le 5 Mai  — donc à voter Chirac — on comprend mieux la sollicitude des journalistes envers ceux qui sont devenus quelque chose d'aussi glorieux que l'aile radicale des bobos parisiens.
Les sous-marins à l'action
Un autre cas de figure d'anarcho-chiraquisme circonstanciel est représenté par Alternative Libertaire. Sous prétexte de "reconstruire une gauche libertaire" (pourquoi "reconstruire" ? Y en avait une avant ?), ce groupe a invité, immédiatement après les présidentielles, tous les libertaires à s'inscrire sans sectarisme dans des débats, principalement avec les alternatifs et avec la LCR, sans exclure les militants du PCF, des Verts, etc. car, dit-il : "Des basculements naguère insoupçonnables en direction d'une gauche libertaire peuvent être maintenant envisagés"[4] ! Imprudemment écrits avant les résultats des législatives, ces propos reflètent surtout l'opportunisme d'AL. En effet, AL s'est faite complice des partis de gauche et d'extrême gauche qui ont appelé à voter pour Chirac. Ce groupe comptait en tirer les fruits en terme d'influence et d'adhésion. Pour cela, il n'hésite pas à flatter bassement les militants qui restent encore au PCF et aux Verts, tout en voulant faire croire aux libertaires que, du côté de la LCR, il y aurait des sympathies pour les idées libertaires. Un article d'Alain Bihr, idéologue des alternatifs libertaires, vient étayer cette vision. D'abord, Bihr règle son compte à Lutte Ouvrière, la méchante de l'affaire, car cette organisation n'a pas appelé à voter Chirac. LO, nous dit-il, est "structurellement incapable d'évoluer et même de collaborer avec autrui". Les militants libertaires sont donc priés, en ce qui concerne LO, de garder un zeste de sectarisme. Mais le cas de la LCR est sans doute différent : "Une partie d'entre elle a abandonné ses références au trotskisme, et travailler avec elle est possible" [5]. Le moins que l'on puisse dire est que ces propos sont erronés, qu'ils transpirent de complaisance envers la LCR et qu'ils font preuve d'une courte vue. La lamentable magouille de la LCR contre l'Ecole Emancipée vient infirmer, à peine ont-elles été prononcées, les analyses prétentieuses et pernicieuses d'Alternative Libertaire et de Bihr.
L'attaque contre l'École Émancipée
L'Ecole Emancipée est, depuis 1909, un secteur historique du syndicalisme enseignant. Bien que tendance de la FSU, elle est un pôle de convergence de militants anticapitalistes de diverses sensibilités (internationalistes, pédagogues, libertaires, trotskistes, écologistes, alternatifs,...), ce qui répond en tous points aux souhaits d'ouverture exprimés par AL. Sa revue, du même nom, est ouverte et publie sans les censurer les écrits qui lui sont envoyés par les différents courants. Et bien, savez-vous ce qui vient d'arriver à l'Ecole Emancipée ? La LCR, si chère au coeur de Bihr et de AL, est en train de couler sa revue pour la transformer en une revue croupion à la botte du réformisme syndical. Les manoeuvres de la LCR sont des classiques du genre. D'abord une "Assemblée Générale", où ne sont présents que les membres ou sympathisants de la LCR, décide d'une nouvelle direction pour la revue et ensuite un procès est fait, avec un seul but : empêcher la diffusion de l'Ecole Emancipée et provoquer son épuisement financier, car tant que la justice ne s'est pas prononcée, la poste suspend les envois. L'explosion par la LCR d'une organisation qui tenait, avec courage et constance — même si nous ne partagions pas sa stratégie — sa place dans le champ syndical montre ce qu'on peut attendre d'un tel "partenaire" et en quoi, depuis les manoeuvres de Trotski lui-même, ce courant n'a point changé... pas même dans un de ses aspects les plus répugnants : l'utilisation de "compagnons de route", c'est-à-dire de gens qui, tout en se présentant, selon les cas, comme libertaires, intellectuels, "sans-parti", "société civile", associatifs, syndicalistes... sont en fait des sous-marins, qui agissent selon un plan concerté et dont la mission est de tromper, en avançant masqués, tous ceux qui ne peuvent pas imaginer que de telles méthodes sont plus que jamais en usage.
Préparons l'avenir
Les sous-marins, parce que c'est leur mission, les broudillons, par misère intellectuelle et démagogie, après avoir tenté — et réussi partiellement — à jeter des libertaires dans le panneau du vote chiraquien, vont essayer de les entraîner dans un autre piège : celui de l'unité contre ... le président qu'ils ont élu et son gouvernement.
Que peut-on prévoir en effet dès les prochains jours et plus encore quand les prochaines élections vont se profiler ? La gauche et ses alliés (en particulier les trotskistes de la LCR), vont tenter de reprendre les places qu'elles ont si piteusement perdues. Elles se serviront pour cela de l'indignation justifiée que soulève dans une partie de la population le "tout répressif", la monté de la misère, la démolition des services publics... en oubliant quelques "détails" (par exemple, que les mesures de Sarkozy étaient partiellement dans son programme, qu'elle-même a bradé le service public...) et surtout en omettant toute critique de fond (sur le capitalisme et l'état). L'"action" consistera au choix en : manifs, occupations symboliques, concerts, manifestes d'intellectuels, apéro-concerts, projections de films, grèves d'étudiants, journées de la fonction publique... On l'a compris, il s'agit pour le consortium gauche-extrême-gauche, non pas de créer un esprit de critique et de résistance, mais de mobiliser tous les électeurs potentiels. Dans ce dispositif, les broudillons et les sous-marins ont une place de choix : ils seront chargés de mobiliser cette frange de la population qui a toujours le coeur sur la main, cette frange que la misère insupporte, cette frange altruiste, celle qui se défie des partis, qui commence à rejetter les hommes politiques. Au nom de l'urgence de la situation, du besoin de "bouger" et de l'unité, en assurant que la gauche, repentante, a beaucoup changé, ils inviteront les libertaires à faire taire, "circonstanciellement" bien sûr, leurs critiques et à contribuer à ramener, par leur présence et leur action, le bon peuple vers les urnes.
Les libertaires vont-ils se laisser entraîner dans une aussi lamentable aventure ? Ils ont les moyens de s'y opposer. Ce moyen, c'est de reconstruire, dès maintenant, leur identité et de se doter des outils nécessaires à la faire vivre.
Des militants

[1] Fort heureusement, de nombreux groupes sont restés fermes sur les principes et ont refusé de se capituler : Jeunes Libertaires, Union Anarchiste, Tour d'Auvergne, OCL, groupes [ex]FA de Toulouse, Perpignan, Toulon,... et la CNT- AIT.
[2] Auteurs, en 2001, d'un manifeste pour l'unité du mouvement libertaire. Ce manifeste a été largement critiqué car il ne proposait qu'une unité de façade. Il n'est pas sans intérêt de constater que cette façade n'a pas résisté à la première bourrasque politique et que ce sont les partisans de l'unité la plus large qui ont provoqué une scission importante dans la F.A.
[3] "Un autre futur" (rien à voir avec la feuille du même titre de la CNT-AIT distribuée dans les quartiers populaires ...), N°3, article "Les élections, la république et l'anarcho-syndicalisme", pages 6,7 et 8
[4] Alternative Libertaire, Déclaration politique, Juin 2002.
[5] Alain BIHR, dans "A Contre Courant", Juin 2002.

XI — Ils ont voté contre Le Pen.. Et puis après ?
Dans les quelques manifs, ou rassemblements qui refleurissent ça et là on peut entendre toutes sortes de revendications. En ordre dispersé, chacun prêchant pour sa cause, ils tentent de remobiliser ne faisant en fait que créer de la division. C'est là que le système est balaise, alors que nous subissons tous les mêmes oppressions édictées par la classe de ceux qui tiennent les commandes.
Les politiques et les syndicats au service de la bourgeoisie, ont pour seul rôle de diviser ceux qui subissent la dure loi du système au service du capitalisme. Tous ceux qui s'évertuent à nous faire croire vouloir le réformer, le rendre moins pénible pour ceux qui en pâtissent en faisant confiance à des spécialistes, ne font que lui donner plus de vigueur, et veulent nous faire oublier que le seul résultat est qu'ils contribuent à le faire perdurer.
Il faut entendre les déclarations et agissements des politicards déjà passés aux manettes du pouvoir, comme Juppé, qui s'offre une retraite de très haut fonctionnaire, pendant que ses copains du gouvernement et du patronat veulent, comme lui-même en 95, nous faire travailler encore plus longtemps pour des salaires et une pension de misère ! L'ancienne sinistre des sports Buffet, qui prétend dénoncer les atteintes à la jeunesse, elle, qui quand elle était aux commandes, a dans un stade "pété les plombs" et a fait charger les flics contre cette même jeunesse qui faisait, pas comme il faut, la fête. Aubry, fière de ses 35 heures, dont les patrons tirent seuls le profit, nous dit maintenant "il faut changer le monde" Tant de cynisme me révolte !
Il faut changer oui. Il faut changer oui, il faut détruire cette parodie de vie. Vouloir changer le système, le détruire seraient de vieilles idées, relevant du moyen age, pensent  au fond d'eux-mêmes et nous disent tous ces politicards.
Justement, à eux qui parlent de moyen âge, ne sommes-nous pas en train d'y courir à grand pas ? Le moyen âge des idées, peut être n'y avons- nous jamais été autant que maintenant, le moyen âge où la bourgeoisie voudrait nous asservir, nous maintenir. Depuis toujours, ce sont les mêmes qui triment, qui galèrent dans une vie d'asservissement et toujours les mêmes qui en profitent, qui se font des vies de rêve, qui s'empiffrent pendant qu'une partie du monde crève de faim. Il est temps de ne plus se laisser attirer par les promesses de changement de tel ou tel politicard. Il est temps, plutôt que d'aller aux urnes comme de doux moutons, pour donner le pouvoir de nous opprimer à des politiciens ou des syndicalistes professionnels qui n'existent que par le système, de prendre nos vies en main. Il est temps de mettre un grand coup de pied à tant d'injustice. Il est temps de rejeter cette vie basée sur le profit des uns par l'avilissement des autres ! La dernière farce électorale sert à elle seule d'exemple. Pour soi- disant nous sauver d'un gros facho, ils ont voté, faisant bien leur devoir, donnant à la droite réactionnaire mains libres pour accentuer encore plus misère, répression, et galère pour toujours les mêmes. Une politique ultra-sécuritaire, (sous couvert de soi-disant combattre le terrorisme, qui ne peut au demeurant que servir la cause de ceux qui veulent nous contrôler encore plus) une politique répressive qui n'a pour but que d'exploiter, opprimer et restreindre la liberté du peuple. Tu es sdf, chômeur, rmiste, étranger à la cité, nomade, dégage de là ! Va voir ailleurs, y'a plus de place pour toi dans la société qu'ils mettent en place.
Dans une petite ville d'Ariège, une personne qui discutait sur un trottoir avec un sdf, a écopé d'un PV. Ces même sdfs, ils les déplacent à 30 bornes, les laissant se débrouiller en pleine nature. Voici venu le temps où ceux qui vivent dans la rue par choix ou parce que cette société les y a jetés n'ont plus droit de cité, droit d'aller où bon leur semble. A qui veut-on faire croire que ceux qui sont dans la marge, sont un danger pour la cité ? Les gens qui vivent dans la misère sont-ils des terroristes ? Aujourd'hui eux, et, demain ?
De tels actes s'apparentent à une fascisation galopante de l'état. Le fric est investi pour le recrutement et l'équipement des polices et de l'armée avec en contrepartie l'aggravation de nos conditions de vie. Une politique qui fait rougir de satisfaction le gros borgne. Une politique que votent à l'assemblée les socialos ainsi que leurs acolytes de toute la gôche, eux qui étaient au pouvoir y a pas longtemps, eux qui avaient d'ailleurs préparé une partie de ce que la droite vote ou met en application.
Il faut voir le comportement des orgas politiques de toute la palette de la "gauche", ainsi que des syndicats grassement rémunérés en partie par les patrons et l'état, qui leur font les yeux doux pour qu'ils tiennent bien tranquille leur base. Du moins ceux qui en ont encore une. Quand on voit le résultat des prud'homales, le taux d'abstention par exemple (67.34 % !), il m'arrive de penser que nous sommes pas mal à ne plus croire à toutes ces balivernes, ne servant dans les faits que les intérêts du patronat et parti prenant de la paix sociale. Pourtant, la classe ouvrière et la classe patronale n'ont rien de commun. Il ne peut y avoir de paix aussi longtemps que la faim et le besoin seront le partage de millions de travailleurs !
SD Francis

XII — Où sont ils passés ?
Je me souviens de ces collégiens, perdus, colères, place du capitole, le soir du premier tour. Ils parlaient de fascisme, de nazi, de liberté en danger, d borgne infâme.
Déjà, on entendait de-ci de-là quelques bonnes âmes cocardières en appeler aux urnes au nom de la démocratie.
Je me souviens des premières manifs d'entre deux tours, avec les drapeaux de la LCR et d'ATTAC qui pointaient leurs looks de fanions du scoutisme de gauche. Ça crachait dur sur l'abstention, sur "ce peuple d'irresponsables" qui oubliait de faire son devoir civique, qui pissait sur le sang versé par nos grands-parents pour acquérir le droit de vote. Je me souviens du cortège du Premier Mai, tout le peuple de gôche défilait sur les boulevards, la gueule défaite ou pleine de rage, déjà vaincu. Un long, long, si long cortège de gens hébétés, à la pêche au regard qui rassure. Tous ces regards ! Ça racontait mille naufrages. Les caciques du PS regardaient leurs pompes, indifférents aux railleries, laissant passer l'orage. Je me souviens des gars du PC, qui eux, ne regardaient pas leurs pompes, non. Eux ils regardaient devant, la gueule fermée, en silence. Il y avait même une "camarade" qui portait comme une croix une grande pancarte ou était affichée l'Huma, avec écrit en rouge dessus, "Votez CHIRAC". Ubuesque, ou plutôt "Huesque", le PC défilant pour Chirac. On se serait cru revenu au joyeux temps de l'après guerre quand le PC tenta de souper chez De Gaule. J'en connais des cocos qui avaient mal, et serraient les dents, comme ils les serrent depuis 40 ans, et qui défilaient en silence, derrière les cadres du parti. Je me souviens de la forêt de drapeaux de la LCR et des slogans anti-facho style année 80 (sûrement un vieux stock du Scalp).
Là, dans ce petit bout de cortège, ça sentait la fête. Ça nous la jouait à la rage, mais ça sentait la fiesta. J'en ai connu des stratèges trotskistes qui à la moindre secousse sociale tirent des plans sur la comète du genre : "Si on se démerde bien, avec la gôche qui s'étale et le borgne qui pointe son oeil, on doit faire le plein de militants avant les législatives !". Par contre, ça je m'en souviens bien, chez ceux de L. O., ça défilait serré, en carré, coude à coude, militaire. Depuis qu'Arlette avait dit NON (ni Chirac, ni Lepen !), la rue était devenue pour les militants un champ de mines. Fallait marcher serrés, en bloc ! Je m'en souviens, parce que moi qui me désole chaque jour que la domination ait engendré le trotskisme, je les trouvais chouettes et bien courageux d'affronter la colère éteinte du peuple de gôche.
J'ai failli oublier, mais il y avait les ATTAC aussi. Sympa, propres sur eux, un côté catho de gauche, ils étaient intarissables dans l'horreur polie. Ça te dégommait Chirac, ça te trucidait untel ou untel du PS, et ça finissait par te demander, avec l'air solennel de celui qui sait, d'aller voter Chirac. Les verts c'était pareil ! Sous la rubrique "les vrais démocrates (eux) s'adressent aux imbéciles (nous, les abstentionnistes)", il y avait un vieux type échevelé qui palabrait, palabrait devant un grand gars stoïque. A la fin de l'entretien, le jeune gars a souri et lancé au verdâtre "ça vous fait mal au cul quand même, vos saloperies avec le gouvernement, vos traficotages électoraux ! Tu vois, le vert, t'es un jaune comme disait mon grand-père, t'es un bouffon, une marionnette. Tu nous as bouffé sur le dos pendant 5 ans, et maintenant tu viens chialer ? Casse-toi vert de gris, t'es toxique !". Au- dessus du gars était tendue une grande banderole noire appelant à l'abstention. Je me souviens de toutes ces cocardes, ces drapeaux "bleu, blanc rouge", portés par des hommes et des femmes de tout
âge, de toute couleur. En passant vite, on se serait cru à une manif de Megret. "La gôche sauvait la France et sa république !". Je me souviens qu'on a passé la matinée à tracter pour l'abstention et que l'on s'est fait copieusement engueuler. Mais les noms d'oiseau, ça, je ne m'en souviens plus.
Après le premier mai, ce fut plus calme. Il y avait une copine qui nous envoyait des mails et des mails décrivant les horreurs de Le Pen, les atrocités du fascisme, les bienfaits de la démocratie et des élections. Avant, elle était politiquement de gôche bien sur, mais surtout Bouddhiste. Entre les deux tours, elle était devenue démocrate responsable et engagée... sur le web. Maintenant, son mail est redevenu muet.
Je me souviens de tout cela, de ce monde soi-disant en marche pour sauver la démocratie et faire échec au fascisme. On allait voir ce qu'on allait voir ! Préparons- nous pour le troisième tour social ! Chirac n'avait rien à voir avec Le Pen ! On allait inventer de nouvelles formes de lutte ! Une vraie gauche allait renaître !
Aujourd'hui, je me souviens et je me demande : "Où sont-ils ?". Où sont-ils, tous les donneurs de leçon de civisme et de démocratie ? Où sont- ils, les chantres du troisième tour social à l'heure où le patronat, assis au ministère, balaie d'un revers de décret les derniers droits des travailleurs ? Où sont-ils, les prophètes de la démocratie participative, tandis que Chirac s'achète à nos frais un nouveau porte-avions et rationne la santé ? Où sont-ils, les héroïques antifascistes maintenant que Sarkosi met le bleu marine à la mode, ouvre la chasse aux gitans, et construit des prisons pour enfants ? Où sont-ils, les citoyens responsables en cette veillée d'arme avant un nouveau carnage irakien ?
Où sont-ils passés ?
Paul

XIII — Pour commencer
La France — hélas — accuse toujours un retard alarmant en matière d'abstentionnisme, même si elle l'a comblé en partie lors de ces dernières élections. Avec 30% puis 20% lors des deux tours de la Présidentielle et près de 38% lors des législatives, elle a certes fait des progrès probants, mais la gravité de la crise incite à se pencher sur les pays qui ont réalisé les meilleurs résultats dans ce domaine — et à leur tête l'Algérie — et d'apprendre de leur expérience pour réaliser enfin cette démocratie tant proclamée et si peu réalisée.
Certains pourront mettre en doute la réussite de la greffe des solutions algériennes aux spécificités françaises. Une brève analyse de ce qui s'est passé en France entre les deux tours de la Présidentielle permet aisément de les rassurer.
Le peuple, Chirac & Le FN
Remarque préliminaire : nous réservons ici l'appellation de peuple à la fraction de la population qui, en refusant de voter, refuse de choisir ses maîtres. Elle conserve ainsi son pouvoir, et plus simplement continuer d'exister politiquement. Les votants, quant à eux, espèce éphémère, voient leur vie durer les quelques secondes où ils glissent le bulletin dans l'urne.Ceci précisé, ces derniers (les électeurs) s'étant donc auto-exclus, comme à leur habitude, quelles forces restait-il au soir du 1er tour de la Présidentielle ? Le FN, Chirac et ses alliés républicains, et le peuple. Chacune de ces forces était condamnée alors, pour survivre, a abattre simultanément ses deux ennemis. Les Républicains devaient donc à la fois éliminer le F. N. et le peuple. De plus contrairement à leurs allégations, ils craignaient moins le premier que le second. En effet, leur collusion objective et subjective avec Le Pen n'échappe plus à personne N'ayant même pas la décence de simuler le moindre projet de transformation sociale, ils s'appuient depuis longtemps sur le F. N. pour ce qu'il leur reste de programme, et ceci soit en s'en inspirant (thème de l'insécurité, de l'immigration, lois racistes) soit en feignant de s'y opposer (l'antifascime moral pour ramener aux urnes les récalcitrants).
En réalité, le principal souci de ces partis après le premier tour, c'était l'abstention, qui, de plus en plus élevée, rendait progressivement caduque leur supercherie représentative. Celle-ci de fait, représentait de moins en moins de monde. Confrontés alors à deux problèmes inédits, ils ne leur restait plus qu'à les résoudre l'un par l'autre : ramener les abstentionnistes aux urnes grâce à la "menace fasciste" et faire reculer celle- ci par le vote des abstentionnistes repentis.
La classe politique classique a alors orchestré — avec ses alliés médiatiques, syndicaux et intellectuels — une campagne sans précédent, présentant le vote pour Chirac comme la seule stratégie anti-fasciste possible et appelant à ce que le vote soit le plus élevé.
Elle n'a pas hésité à présenter l'abstention comme le seul facteur qui a permis à Le Pen d'accéder au second tour et les abstentionnistes (c'est-à-dire le peuple) comme des fascistes objectifs. En même temps, elle a occulté les autres conditions qui ont rendu possible ce résultat, quand ils étaient de son fait : la multiplication des petits partis, la similitude des campagnes de Chirac et Jospin, l'abandon de la classe ouvrière par la "gauche" plurielle...
Enfin et surtout, cette campagne a occulté l'autre stratégie anti-fasciste non pas le vote massif mais l'abstention massive qui aurait permis d'écarter à la fois Le Pen et Chirac Cette seconde stratégie défendue par les libertaires cohérents eut à faire face à l'ogre déchaîné de la propagande étatiste et ne put, hélas, atteindre ses objectifs. Le vote a été souvent perçu comme la seule voie de salut face au F. N. et l'abstention comme une démarche utopique, voire dangereuse.
Examinons donc comment se manifestèrent cette même utopie et ce même danger lors des événements qui secouèrent récemment la Kabylie.
Le FIS, Bouteflika & le peuple
Le peuple en Kabylie a dû affronter depuis une décennie une situation homologue à celle qu'a vécue dernièrement la France. On le sommait de choisir entre deux maux : le F. I. S (islamiste) et les partis au pouvoir. Sa réponse ne permet pas le doute 98% d'abstention aux dernières législatives.
Il est évident qu'un pareil résultat en France nous aurait évité les deux candidats tout en ramenant à la vie (politique) les "citoyens" mort-nés dans les bureaux de vote.
Il n'est donc pas sans intérêt de s'enquérir des suites du mouvement kabyle pour, à la lumière de ce qui est devenu réel là-bas, mesurer ce qui est possible ici.
Ce qui est réel là-bas, c'est une pratique authentique de la révolution, c'est-à-dire une négation de l'ensemble du système, à savoir de la domination ET de sa contestation autorisée. Cette pratique s'articule autour de l'assemblèisme, du rejet du réformisme, de la désobéissance collective et de l'action directe.
En effet, depuis le début de leur révolte, les communautés Kabyles se sont organisées sous forme d'assemblées souveraines (les Aarch) où se pratiquent exclusivement la démocratie directe et l'autogestion : les mandats y sont impératifs et révocables. Aux délégués, le code d'honneur du mouvement interdit tout lien avec le pouvoir (art. 4) et tout poste au sein des institutions (art. 6). Par ailleurs la doctrine politique des révoltés est simple : elle consiste à éviter toute réclamation partielle pour refuser la totalité du système politique et social existant.
Ainsi les révoltés rejettent les partis au pouvoir tout autant que ceux de l'opposition et les partis centralisateurs en même temps que ceux régionalistes.
D'autre part, ils ont réussi à isoler physiquement l'Etat de la société : attaques des casernes de gendarmes responsables de nombreux massacres, boycott de toutes les administrations et des fonctionnaires — les commerçants allant même jusqu'à refuser de vendre de la nourriture aux gendarmes.
Enfin, économiquement, il est inutile de détailler ce qui suit : chaque fois que c'est possible, les richesses existantes ont été collectivisées par l'action directe, c'est-à-dire en se les réappropriant là où elles se trouvent.
On voit bien où peut conduire une abstention dont on tire les conséquences et on comprend mieux l'acharnement contre elle dont, commençant à prendre de l'ampleur, elle fait l'objet depuis le 21 avril.
Cela dit, il se trouvera sûrement face à l'exemple algérien des "experts" prêts à l'enfermer dans l'exotisme et à lui refuser toute pertinence dans la réalité française, comme si l'oppression du capitalisme (chômage, précarité, pauvreté, répression ....) était fondamentalement différente ici de ce qu'elle est là- bas. Le plus sûr moyen d'apaiser le tourment de ces esprits, malmenés par le doute, pourrait bien être, suivant l'adage anglais qui affirme que "la meilleure preuve de l'existence du pudding est de le manger", de mettre en application sans tarder le programme révolutionnaire minimal prati- qué par les Algériens. Pour commencer.
Alfred
Pour plus de détails l'ouvrage de Jaime Semprun Apologie pour l'insurrection Algérienne, éditions Encyclopédie des Nuisances , 2001

XIV — Electoralisme, ma preuve par Lula
Souvenons- nous : il y a peu, les médias nous présentaient les réalisations sociales de Porto Alegre comme le nec plus ultra de l'antimondialisation.
Lula, idole de l'extrême gauche et des altermondialistes
Porto Alegre c'est, au Brésil, cette ville dont la municipalité est dirigée par les trotskistes du PT (Parti des Travailleurs). C'était soi- disant un "laboratoire social". Là se concoctait la recette pour donner aux masses un avenir radieux. Politicards, syndicalistes, journaleux, tous partaient en pèlerinage vers ce "Port Joyeux". Enfin, ceux qui avaient les moyens, car même sur un air de la lambada, le voyage était pas donné.
Pratiquement seuls dans ce panorama à être un tantinet critique [1], nous en avons pris pour notre grade : "sectaires", "dogmatiques", "donneurs de leçon"... quant à nos compagnons de l'AIT brésilienne, qui dénonçaient la logique électoraliste de Lula et appelaient à l'abstention, ils se faisaient carrément tirer dessus à coups de revolver [2].
Sous les applaudissements de l'élite gauchiste, des altermondialistes, du "Monde", de la gauche caviar, Luis Inacio Da Silva, dit Lula, candidat du "Parti des Travailleurs", et représentant à ce titre du "laboratoire social de Porto Alegre" a été élu en octobre 2002 Président de la République Brésilienne. Un trotskiste président du Brésil, on allait voir ce qu'on allait voir.
Retraites : Lula, plus fort que Raffarin
Maintenant, on a vu. En moins d'un an : réduction des budgets sociaux, réforme fiscale favorisant les hauts revenus, blocage du salaire des fonctionnaires, .... et réforme des retraites ! Le projet du gouvernement précédent est appliqué. Et l'âge de départ à la retraite des fonctionnaires est reculé de ... 7 ans. Les pensions sont diminuées de 30 %, et tout le tralala… Raffarin battu à plate- couture ! L'extrême gauche fait beaucoup mieux que lui. Et sans mouvements sociaux. Il est vrai qu'avec les autres groupes gauchistes, le PT contrôle non seulement le parlement mais aussi ... les syndicats. Comme l'écrit sans aucune ironie "Le Monde" [3] dans un entrefilet : "Ces réformes ont été adoptées en première lecture, alors que le précédent président, social démocrate, n'y était pas parvenu en huit ans". Pourquoi un simple entrefilet ? Pourquoi tant de modestie ? Lula montrant l'exemple à Raffarin, c'est pourtant de l'information. Et qui donne à réfléchir !


[1] Lire "Davos et Porto Alegre, les deux faces du capitalisme", CS, mars-avril 2001
[2] Lire «Des militants de la COB-AIT mitraillés devant la bibliothèque sociale de Sao Paulo».
[3] "Le Monde", 6 septembre 200
 



Germinal
Hommage à l'intransigeance
Des Forums sociaux et d'autres pas tactiques
Source
En souvenir de Valeriano Orobon Fernandez
Ce monde sous le talon de fer
L'assaut féroce du capital, de ses États, de ses appareils de pouvoir transnationaux se poursuit. La guerre sociale que l'Empire maintient contre la plèbe ne connaît d'autres limites que celles que lui impose la lutte sociale. Nous savons toutes et tous ce qui est en jeu : la construction d'un capitalisme de domination totale et la consolidation de l'Empire ou des possibilités ouvertes à d'autres types d'institution sociale. Nous demeurons dans une période de défensive stratégique. Il y a, bien sûr, de nouveaux cycles de lutte qui frappent le système, qui contiennent sa logique totalitaire, qui affirment notre capacité d'autodétermination et d'autovalorisation. Mais cette capacité de résistance renouvelée ne doit pas nous faire sous-estimer les nouveaux facteurs de renforcement du camp ennemi.
En Europe le pourrissement de la gauche institutionnelle classique et son irréversible transformation en néolibéralisme ouvrent la voie à une implantation croissante de forces racistes, autoritaires, semi-fascistes. Cette droite extrême maintient avec les formations bourgeoises classiques des rapports complexes. L'extrême droite est hostile à certains aspects, essentiellement symboliques, de la construction européenne mais elle converge avec les classes dominantes pour imposer des politiques socio-économiques ultra-libérales dans les différents espaces nationaux. Il y a un mouvement d'émulation entre droites classiques et semi-fascismes pour construire des politiques répressives et policières, pour attaquer les espaces démocratiques, pour harceler les mouvements sociaux.
Une partie importante des secteurs ouvriers socialisés dans une pratique politique délégative, bureaucratique et étatiste, systématiquement désarmés par les organisations politiques et syndicales " majoritaires ", vivant à la fois le délaissement et le ressentiment, commencent à appuyer massivement les droites populistes. Cette fraction du prolétariat, y compris des groupes croissants de jeunes travailleurs, voit dans l'extrême droite l'unique force " transgressive " qui rompt avec la pensée unique des élites et qui combat effectivement le système.
Il faut ajouter à cela la crise, rampante d'abord, aujourd'hui ouverte et généralisée des stratégies de valorisation du capital et la période nouvelle qui s'ouvre après le 11 septembre. L'échec économique du capitalisme néolibéral se solde par l'expropriation des épargnantEs argentinEs, par le dévoilement cynique d'un système d'usure, d'escroquerie et de vol. En même temps, et sous prétexte de combattre le terrorisme, l'Empire détermine un saut qualitatif dans sa logique de guerre, dans ses politiques de contrôle et de répression contre la résistance anticapitaliste, contre les mouvements d'émancipation, contre les exigences de démocratie, contre les revendications de justice, de dignité, de liberté et de vie.

Résistance, alliances et initiatives
La chute du Mur de Berlin et les révolutions anti-bureaucratiques de cette période avaient suscité un certain compromis du système qui garantissait quelques droits fondamentaux et quelques libertés fondamentales dans les pays du centre et dans certaines aires du Sud. Cette extension d'une forme de domination politique de type " oligarchique-libérale " tenait naturellement beaucoup de la recherche de légitimité et de la construction spectaculaire qui la fondait mais elle comprenait aussi un certain nombre d'éléments effectifs.
Ce procès historique qui a marqué la dernière décennie du vingtième siècle est en train de s'achever. L'Empire sacrifie l'élément spectaculaire de sa légitimité démocratique et la remplace par un programme sécuritaire policier et militaire qui prétend régenter le monde, coloniser tous les aspects de la vie et répondre aux aspirations centrales de la société. Il ne reste de la fiction de l'intérêt général que le système prétendait incarner qu'une caricature en haillons, tirée à hue et a dia par des clans marchandant entre eux le pouvoir sur le monde. En même temps, le capital affirme la tension qui l'habite vers un pouvoir total sur le cœur, le cerveau, l'imagination, le mouvement, le savoir et le temps du travailleur collectif et des prolétaires individuels/elles.
La contre-révolution permanente du capital prétend conquérir le pouvoir sur la totalité de la vie du prolétariat, rendue soumise et transparente à la valorisation capitaliste. Ce sont maintenant eux qui disent : " Nous voulons tout et tout de suite ". Le capital globalisé entreprend aujourd'hui de liquider ce qui fut une signification imaginaire centrale et une relative conquête de la civilisation bourgeoise, l'individu. Seul un projet révolutionnaire de libération sociale peut aujourd'hui défendre une individualité radicale.
Seules les forces radicales de signe libertaire peuvent prendre en charge jusqu'à ses dernières conséquences la défense de l'autodétermination des individus contre le capitalisme de domination totale. Emancipation collective et émancipation individuelle entrent dans un alliage parfait dans notre perspective révolutionnaire tandis que le système perd un élément décisif de son dispositif classique de légitimité.
Dans cette lutte fondamentale nous avons davantage de questions que de certitudes, davantage de questionnements que de vérités. Il nous manque des éléments pour tracer un chemin vers les alternatives fondamentales (même si nous savons très bien ce dont nous ne voulons pas et si sont fort claires la charge critique de notre projet et la capacité critique de notre utopie concrète). Il nous manque encore de l'imagination et du savoir pour construire notre tension stratégique et sa déclinaison tactique. Nous ne concevons pas encore clairement comment accumuler des forces pour avancer et vaincre ni comment et jusqu'où nous devons passer des alliances, négocier des accords, inventer des consensus avec d'autres forces pour résister.
Nous sommes lucides quant à la nécessité de réunir des forces très différentes pour combattre mais nous ne savons pas encore comment combiner cette nécessaire politique d'alliances avec les initiatives pour donner force de masse et majorités sociales aux positions de la gauche libertaire.
C'est normal. Ces questions se sont toujours posées dans les moments cruciaux de notre histoire, quand des choses déterminantes étaient en jeu, quand il ne suffisait pas de proclamer des principes, mais qu'il fallait en faire de la politique de libération, de l'audace stratégique, du maniement tactique.
Aujourd'hui nous en sommes à nouveau là. Le mouvement libertaire n'est plus simplement un archipel de groupuscules. Nous avons accumulé sur quelques points de la planète, et sur ce continent européen aussi, une certaine capacité d'intervention, d'animation et de présence dans les luttes, une capacité de dialoguer avec des multitudes insurgentes, ou du moins dissidentes, et d'être entenduEs par elles.

Le jeu de masques de Porto Alegre
Le Forum social mondial de Porto Alegre sur l'Europe avec sa charge de manœuvres, d'ambiguïtés et de contradictions. Pour nous autres libertaires, les choses paraissent assez claires pour peu que nous prenions le problème à la racine. Ce qui sort du Forum de Porto Alegre, ce que continuent de proposer les forces institutionnelles qui contrôlèrent cette mise en scène est une réédition, assez peu originale d'ailleurs, de certains postulats réformistes classiques.
Mais en même temps nous savons aussi que ce qui s'est donné à Porto Alegre, comme ce qui se déroulera peut-être au Forum européen, excède les opérations des forces social-libérales et réformistes qui dominèrent l'expression publique de la rencontre. Malgré les bureaucrates et contre eux, le Forum connut des aspect précisément de forum, d'assemblée ouverte. Il y eut beaucoup de gens porteurs d'expériences et d'histoires diverses, il y eut des rencontres, on parla et on se combattit, il y eut des convergences et des chocs. Et dans tout cela les diverses forces politiques jouèrent leurs cartes et prirent leur part du spectacle officiel.
Incontestablement, il y eut dans le Forum social une composante social-libérale décisive qui cherchait, en un premier temps, à planter ses griffes sur le mouvement anti-globalisation pour en tirer des votes et de la légitimité (comme le PT du Brésil, le PS français) et, dans un second temps, encadrer, contrôler et réintégrer dans un cadre de gouvernabilité et de compatibilité avec le système le plus grand nombre possible de secteurs de la gauche sociale.
Mais les forces social-libérales ont peu de capacités de mobilisation, peu de légitimité et une crédibilité réduite dans le mouvement social. C'est là que d'autres forces d'orientation étatiste et néo-réformiste entrent en jeu: une partie des verts, une partie de l'extrême gauche de tradition léniniste, des partis communistes ou des appareils de certaines franges du mouvement associatif, dont ATTAC constitue le fleuron.
Cette aire propose un nouveau compromis politique, une nouvelle régulation socio-économique, un keynésianisme renouvelé et adapté à l'envergure impériale du système. Ces forces prétendent corriger et moduler le système moyennant la recomposition partielle du protagonisme des Etats nationaux et la " démocratisation " des appareils de pouvoir supra-étatiques du capitalisme globalisé. Elles ne vont pas au-delà d'une refondation, à un niveau d'empire, du vieux compromis fordiste, avec un relatif procès d'encadrement du capital financier-usurier et une pointe de démocratie participative pour faire face à la crise généralisée de la représentation. La démocratie participative de type Porto Alegre, permet peu de choses et en tout cas presque rien en matière de démocratie directe.

Immanence et permanence de l'Etat
Les forces néo-réformistes comptent clairement sur l'accès au pouvoir, sur la conquête de places et d'espaces dans les institutions étatiques pour réaliser leurs objectifs. Et ce qui est pire encore c'est qu'elles reconnaissent que, réduites à leurs seules forces, elles n'auront pas la possibilité d'accéder au gouvernement. Pour elles, l'unique possibilité d'accéder aux " responsabilités " gouvernementales, c'est de le faire en alliance avec les sociaux-libéraux. Elles utilisent donc leur implantation dans le mouvement social pour accumuler de la force électorale. Si elles arrivent au pouvoir, ce sera dans une situation de subordination aux forces majoritaires du social-libéralisme. Que les partis du " réformisme " fort se proposent d'influencer le projet social-démocrate, de conditionner la pratique de gouvernement ou de la faire évoluer est de la pure illusion.
Cela les amènera à se renier, à perdre leur propre dimension réformiste et à être absorbés par la social-démocratie. Le PC français et les vertEs allemandEs illustrent à merveille cette transformation. Bien entendu, toutes les forces à gauche de la gauche social-libérale ne peuvent être réduites à ce que nous esquissions plus haut. Il y a quelques secteurs de l'extrême gauche ou communistes, qui restent pour le moment éloignées d'une perspective crédible d'accès au pouvoir et qui privilégient une dynamique d'insertion (par ailleurs la plupart du temps autoritaire et manipulatrice) dans les mouvements sociaux. Même si certaines franges des secteurs les plus mouvementistes dans l'extrême gauche intègrent des éléments importants de la pensée et de la pratique libertaire (parfois en le disant, la plupart du temps en le taisant), il n'en reste pas moins que reste dominant dans ces secteurs le référentiel léniniste. La revendication de la démocratie radicale et l'alliance avec les mouvements sociaux est un vernis fragile qui dissimule mal la fidélité au modèle de l'octobre bolchevique avec la dictature du parti unique, l'étatisation de l'économie et l'absolutisme bureaucratique.
Reste, bien entendu, l'essentiel. Ce sont tous ces gens qui se rassemblèrent à Porto Alegre y qui se retrouveront peut-être demain dans l'un ou l'autre forum social: celles et ceux qui luttent, les irréductibles aux manipulations des appareils, celles et ceux qui s'interrogent, qui cherchent, qui doutent. Toutes ces personnes qui perçoivent plus ou moins clairement les enjeux, mais avec qui il est indispensable de parler et d'agir.
Les documents de conclusion ou de fondation des forums sociaux reflètent souvent cette complexe et contradictoire composition du mouvement. Ils expriment une critique plutôt des excès du système que de ses fondements, proposent des solutions qui n'impliquent pas une transformation sociale radicale, reconnaissent de manière limitée l'autonomie et le protagonisme des mouvements sociaux, réclament une démocratisation des institutions étatiques ou supra-étatiques et finissent toujours par désigner, implicitement ou explicitement, la dimension institutionnelle, l'étatique comme centre et outil des procès de changement. Naturellement, de tels documents peuvent êtres lus et interprétés de manière très différente précisément parce qu'ils répondent à cette composition plurielle et contradictoire. Mais en dernière instance, si ces positions définissent seules ou de manière hégémonique une perspective stratégique, nous restons enfermés dans un cadre réformiste.

Unité d'action et convergence tactique
Les choses doivent être claires. Pour des raisons dérivant d'une stratégie qui met l'accent sur la construction d'une résistance efficace contre l'attaque permanente du système, à cause de notre propre faiblesse, à cause des limitations du mouvement antagoniste, nous pouvons être amenés à signer des documents de type forum social tout en défendant telle ou telle autre interprétation de ce qui a été accepté. Mais il faut mettre à de tels mouvements tactiques au moins trois conditions si nous ne voulons pas sacrifier nos principes, perdre notre autonomie politique et stratégique et renoncer à la construction d'une gauche libertaire de masse.
La première condition est de considérer toute convergence de ce type comme une figure tactique destinée à faciliter notre travail dans le mouvement social. La deuxième est de n'abandonner jamais la popularisation de nos positions et les interventions et initiatives d'action correspondantes qui nous donnent une capacité d'alternative face à d'autres orientations présentes dans le mouvement. La troisième est la construction d'une stratégie qui donne à nos positions une capacité d'orientation et d'animation dans le mouvement des luttes, en réduisant aussi vite et aussi profondément que possible les adaptations tactiques que peut nous imposer une situation ou l'autre.
A condition que nous maintenions et développions un cadre stratégique et un référentiel théorique communs, la participation dans les forums sociaux peut être une expérience intéressante pour celles et ceux qui pensent qu'une telle démarche est tactiquement positive, voire incontournable, comme pour les autres camarades qui travaillent sur d'autres interventions, en confrontation directe parfois avec lesdits forums.
De toute façon, il ne saurait y avoir de retour du système vers un compromis de type réformiste sans inversion de l'actuel rapport de forces. Pour qu'une telle inversion advienne, il faudra une telle radicalisation de la lutte sociale qu'on voit mal comment cet antagonisme pourrait être enfermé dans limites imposées par la compatibilité avec le système. Les conditions et le cadre de la gouvernabilité seront attaqués dans leurs fondements. Et ajoutons que les libertaires feront tout leur possible pour donner champ libre à l'autonomie populaire et pour casser toute tentative de reconduire la conflictualité sociale à ce qui est compatible avec la reproduction globale du système.
Il faut aussi estimer à sa juste mesure la crise profonde de tout ce qui, dans la société, bouge à partir d'une tradition et d'un référentiel de gauche. Dans les dernières décennies, depuis les cycles de luttes des années 60, se sont accumulés des luttes, des aspirations, des revendications et des besoins d'autonomie qui mirent à mal la vieille régulation fordiste avec son organisation hiérarchique et étatique de la politique, du travail et de la vie sociale. Ces aspirations et ces luttes contenaient une énorme tension antiautoritaire, anti-bureaucratique et anti-étatique. Elles avaient des dimensions démocratico-radicales, potentiellement et parfois explicitement libertaires. Cette poussée a cheminé, ouverte ou souterraine, formalisée ou informelle. Elle a fécondé les résistances des dernières périodes, se recomposant, s'enrichissant et se renouvelant au fil des transformations du monde, survivant à nos défaites pour resurgir avec une force nouvelle.
C'est ainsi que revient sur le devant de la scène une des idées de base de l'anarchisme, censurée tant par la social-démocratie que par le mouvement communiste: la libération est à la fois chemin et but, pratique et objectif, unité des moyens et des fins. Ce retour correspond à un besoin social des gens qui gardent à la fois la trace de la révolte contre la régulation fordiste (ce système de capitalisme bureaucratique et autoritaire qui permettait un modeste progrès social au prix de la soumission à une rigide division entre dirigeantEs et exécutantEs) et la mémoire de la résistance contre le capitalisme néolibéral.
Durant les cycles de luttes des années 60 et 70, les gens se battaient parce qu'ils voulaient arracher du pouvoir sur leur vie et sur l'organisation de la société. Même vaincues, ces luttes et leurs exigences continuent de cheminer. Elles resurgissent à la faveur de nouveaux combats.
Elles sont devenues une part irréductible de la culture antagoniste. De là dérivent bien des choses: la volonté d'auto-organisation dans les mouvements, l'aspiration à l'action directe et au contrôle des mouvements par les protagonistes, la critique de la démocratie délégative et limitée qui provoque aujourd'hui la crise de la représentation, une aspiration à prendre les choses en main. Bien sûr, cette tension n'est ni unique ni exclusive. Il y a des mouvements contradictoires. Mais la poussée antiautoritaire persiste avec une force immense. Elle anime des luttes partielles et parfois discordantes mais qui, dans leur multiplicité, font émerger une politique de libération. Un facteur vient renforcer de manière décisive cette tension antiautoritaire. C'est justement cette résistance, souvent informelle et peu visible, cette insurgence que les gens développent en défense de leur autodétermination individuelle et collective contre les nouvelles exigences du commandement capitaliste-étatique.
Les gens luttent, bougent, aspirent à pouvoir vivre de manière digne, sûre, libre. Pour y arriver effectivement, il faut développer une lutte avec une irréductible dimension anti-étatique, y compris (même si cela paraît à première vue paradoxal) quand nous nous mobilisons pour défendre le service public ou une fiscalité anticapitaliste.

Les objectifs intermédiaires et le signe lyrique des brasiers
La question sociale avec ses exigences d'autonomie, de revenu social généralisé, de réduction du temps de travail et de partage des richesses reprend force dans les nouveaux cycles de lutte au début des années 90. Les médias censurent systématiquement les exigences les plus radicales pour mettre en avant des exigences modérées, à la charge antisystémique bien moindre, telle la fameuse taxe Tobin. Mais ces exigences demeurent. Elles peuvent être formalisées en quelques objectifs intermédiaires qui, sans être explicitement révolutionnaires, induisent une problématique de transformation sociale qui peut trouver l'appui de majorités sociales.
ArrivéEs à ce point, nous pouvons faite quelques considérations sur le problème réforme-révolution tel qu'il se pose aujourd'hui. Commençons par quelques généralités. La gauche libertaire a non seulement toujours lutté pour des changements partiels, mais elle a de surcroît manifesté une grande capacité d'innovation sur ce terrain. Ce que nous avons toujours fait, c'est de mettre en tension de manière permanente ces objectifs partiels avec la transformation radicale de la société, dans une projection vers l'entreprise révolutionnaire qui exige une cohérence entre fins et moyens dans toute lutte, procès de mobilisation ou d'organisation pour modestes qu'ils soient.
Les objectifs intermédiaires préparent la finalité révolutionnaire en dépassant la confrontation autolimitée et ses réformes qui cherchent toujours la compatibilité avec le système dans les modèles classiques du réformisme de la fin du 19ème siècle à la fin des années 70.
Les objectifs intermédiaires répondent, eux, à des besoins sociaux et à des aspirations de libération. Ils permettent d'unir des secteurs avec des niveaux de conscience et d'organisation très dissemblables, avec des conceptions très différentes de ce que peut et doit être la transformation sociale. La lutte pour des objectifs intermédiaires sollicite, dynamise et accumule toute la charge antagoniste, antiautoritaire, anti-bureaucratique présente dans une composition politique donnée. Dans la lutte pour des changements partiels convergent des secteurs de tradition réformiste, des gens qui, sans être révolutionnaires, ne sont pas disposés à soumettre leurs revendications à ce qui est décrété comme possible, tolérable ou gérable par le système, et des fractions plus radicales qui cherchent à arracher des améliorations, des éléments de libération et d'autonomie dans un horizon d'affrontement permanent avec le système. Les luttes supposent une accumulation de forces, y compris sur le plan culturel et théorique, et permettent une capillarisation des mobilisations par des procès d'action directe et d'auto-organisation. Elles suscitent de la culture, des significations, des imaginaires et des communications entre les pratiques antagonistes avec leurs objectifs immédiats et le projet révolutionnaire.
La lutte pour arracher des objectifs intermédiaires constitue un procès de travail politique qui change les positions et les relations initiales entre les acteurs, injectant de l'auto-émancipation et de la pensée critique, générant des conditions favorables d'écoute et de dialogue avec les propositions révolutionnaires, favorisant le développement d'une utopie critique et concrète qui naît dans la chaleur de la pratique antagoniste, parmi les gens qui forment les communautés insurgentes contre le capital et l'Etat, dans les zones provisoirement libérées (puis reprises par le commandement capitalistes puis conquises et rendues à l'autonomie à nouveau. ). En deux mots, communisme et liberté, ou comme le disaient les insurgéEs d'hier, communisme libertaire, notre utopie rouge-et-noire.

Bloc social antagoniste, mouvement social de rupture
Les objectifs intermédiaires tissent un procès de transformation sociale, un travail de longue portée, une accumulation de puissance qui change le rapport des secteurs dominés de la société avec l'Etat, le capital, l'Empire, générant l'usure et la dégradation du pouvoir, le rongeant jusqu'à en compromettre les conditions centrales de reproduction.
La possibilité de configurer un bloc social antagoniste sur la base de cycles de luttes nouveaux avec l'affirmation d'objectifs intermédiaires répond à la combinaison de six facteurs: 1. La crise de la gauche institutionnelle, aujourd'hui majoritairement social-libérale, qui ne veut ni ne peut défendre les conquêtes et les améliorations arrachées par les luttes populaires dans les dernières décennies; 2. La consolidation d'une culture et d'une sensibilité antiautoritaires, émancipatrices, liées à de multiples procès de libération et de manière décisive aux luttes des femmes pour l'égalité et l'émancipation;3. La tentative permanente du système de détruire les possibilités individuelles et collectives d'autodétermination, ouvrant ainsi une crise de légitimité fondamentale et donnant une impulsion nouvelle à la sensibilité antiautoritaire; 4. La rigidité du système, sa perte permanente de plasticité déterminée par la permanence de la guerre sociale qui le prive de capacités d'adaptation et de création pour capter et intégrer une partie de l'antagonisme social; 5. La fragilité d'un capitalisme d'Empire, globalisé, avec une énorme interdépendance de ses appareils, de ses politiques, de ses processus stratégiques et de décision; 6. La grave crise de légitimité que pose la construction de l'Empire et du capitalisme de domination totale, dans leurs différents sous-systèmes, au regard des régulations et des souverainetés étatiques nationales.
La compréhension de ces facteurs nous permet de formaliser un groupe d'objectifs intermédiaires qui peuvent faciliter la dynamisation et la fédération des résistances et faire émerger à moyen terme des blocs sociaux antagonistes, d'authentiques mouvements de rupture sociale. Nous n'allons pas entrer dans des propositions détaillées d'objectifs intermédiaires de lutte, mais nous allons indiquer quelques orientations qui peuvent nous faire avancer dans leur formulation.
La première des choses, c'est de poser qu'il ne peut y avoir d'objectifs intermédiaires sans perception d'un horizon plus large qui permette de proposer une alternative globale à la résistance sociale. Il n'y a pas une avancée linéaire qui permettrait de passer de la revendication à l'objectif intermédiaire et de celui-ci à la proposition révolutionnaire. Il y a au contraire un jeu dialectique qui permet à partir d'une proposition révolutionnaire et de sa formulation comme utopie concrète et critique d'affiner des objectifs intermédiaires fédérateurs ou unificateurs.
Penser une société différente, en débordant le terrain conceptuel, théorique, politique et imaginaire du système (et donc en affrontant tous ceux et celles qui d'une manière ou d'une autre sont liéEs à son mode de fonctionnement) nous permet précisément d'élaborer plus facilement, plus radicalement aussi, des médiations à partir d'une proposition émancipatrice globale et de forger en retour une pensée antagoniste en tension permanente avec nos luttes.
La gauche autoritaire et étatique, des sociaux-libéraux aux léninistes, en passant par la palette multicolore des réformismes plus ou moins robustes, inscrit ses alternatives sur le même terrain que le système, celui de l'Etat (dans son cadre national ou dans ses dimensions impériales nouvelles) et du pouvoir séparé, conçu comme le principal, voire l'unique, instrument du changement social qu'il s'agit toujours de conquérir et de s'approprier.
Nous autres, la gauche libertaire, pensons exactement le contraire. Il faut partir de la société, de l'autonomie en actes, des pratiques de libération qui s'affirment pour construire les changements matériels et la pensée critique et faire le chemin de l'auto-émancipation.
Les objectifs intermédiaires, même si nous arrivons à les concrétiser, ne constituent pas quelque chose que nous puissions considérer comme un acquis définitif. En réalité, nos avancées sont quelque chose d'extraordinairement fragile et instable si elles ne s'inscrivent pas dans un mouvement antagoniste permanent, précipitant l'alliage des dissidences, des contestations, des luttes, des créations de communauté et des valeurs alternatives.
L'objectif intermédiaire, les revendications, les luttes partielles appellent un mouvement en permanence, c'est une bicyclette qui n'avance et donc qui ne sert que si l'on pédale. Les revendications particulières, fragmentées, gagnent en radicalité quand elles dépassent leur isolement, leur situation de séparation, quand elles se connectent avec d'autres exigences, quand elles se projettent vers des horizons plus lointains, plus utopiques et plus stratégiques à la fois.

Jeux de piste
Nous devons répondre au capital de domination totale et à sa tension impériale. Voici quelques pistes pour aborder ces grandes questions: 1. Le capital et l'Empire imposent chaque jour davantage de précarité, une répartition de plus en plus injuste de la richesse socialement produite. Nous, nous levons le drapeau de la socialisation, nous exigeons le revenu social ga-ranti, nous impulsons la lutte pour plus de salaire et moins de travail, pour plus de temps libre et plus d'autonomie contre la colonisation capitaliste de nos vies, appelée flexibilité. Nous luttons pour une authentique sécurité sociale qui doit constituer la base des garanties qui rendent possible l'autonomie de chaque personne, qui permet son autodétermination. 2. Le capital de domination totale détruit l'individu et ses possibilité d'autodétermination. Nous luttons pour une défense de l'individualité radicale et solidaire qui arrache à la racine la discrimination ethnique ou raciale et élimine l'oppression patriarcale et la domination de genre. 3. Le capital et l'Empire préparent la liquidation des espaces démocratiques. Nous défendons leur maintien et leur développement, leur croissance et leur multiplication, leur mutation qualitative depuis une perspective de lutte contre l'Etat comme pouvoir séparé pour l'auto-institution radicale des sociétés. 4. Le capital ferme le monde à la libre circulation des êtres humains. Nous, nous luttons pour le libre mouvement des gens comme partie essentielle des libertés fondamentales. 5. L'Empire réduit, uniformise et détruit les peuples, les cultures, l'autonomie des acteurs: nous parions, nous, sur les singularités rebelles et solidaires, sur la pluralité, l'appui mutuel, la libre association, la fédération, la coopération sur tous les champs de l'existence. 6. Le capital prétend nous enfermer dans un choix entre état ou institutions supra-étatiques d'une part, contre marché de l'autre. Nous, nous défendons depuis ici et maintenant l'appropriation sociale de la chose publique (la république, la 'res publica') et en particulier, immédiatement, des services publics, unique partie intéressante de la construction étatique.
Mais il ne s'agit pas pour nous de défendre les classiques services publics tels qu'ils ont été constitués dans leur logique et leur fonctionnement, bureaucratique, administrativiste et hiérarchique, soumis aux besoins du développement stratégique des capitalismes nationaux. Nous défendons le service public contre la dictature du marché, bien entendu, mais en même temps nous luttons pour l'appropriation sociale du service public et pour les transformations que cela exige.

Contre l'État
La lutte anticapitaliste est inséparable de la lutte antiautoritaire, du combat contre l'Etat. Notre lutte est anticapitaliste et anti-étatique car l'appareil étatique matérialise et dissimule à la fois (sous le masque de " l'intérêt général ", sous une apparence d'outil, d'appareil neutre) une relation sociale de domination et d'extorsion qui divise la société d'avec le procès conscient de sa propre production. Ceci est la clé de voûte de la pensée anarchiste et notre apport théorique le plus précieux au mouvement des oppriméEs.
Le procès de libération, l'auto-émancipation ne peuvent être réalisés ni avec l'Etat ni à partir de lui car l'Etat est précisément un système de relations sociales, de technologies politiques et d'outillage institutionnel qui matérialise la domination. La conception autoritaire selon laquelle il faut conquérir l'appareil étatique ou, pire encore (comme l'histoire l'a prouvé jusqu'à l'horreur et continue à nous en administrer l'expérience avec les derniers lambeaux du " socialisme réel " de la Chine, à la Corée ou à Cuba) construire un nouvel Etat qui concentre tous les pouvoirs, du politique et l'économique jusqu'au culturel et au symbolique, a donné naissance aux totalitarismes que nous connaissons. L'écroulement des régimes capitalistes bureaucratiques d'Etat par le poids de leurs propres contradictions et par l'action subversive des révolutions démocratiques et populaires, ont menacé l'espérance et la légitimité de l'émancipation sociale.
Lutter contre la domination n'est pas possible sans attaquer la relation sociale qui se matérialise dans l'Etat et ceci implique de rompre aussi avec les conceptions qui voient l'Etat comme un instrument décisif de défense de l'intérêt général et comme un indispensable outil pour changer la société.
Nous devons réaffirmer notre conception libertaire, notre position radicalement anti-étatique même quand nous devons négocier avec les pouvoirs publics ou converger dans des mobilisations avec les gauches autoritaires et étatiques. Nous travaillons pour faire lever un procès permanent de transformation sociale qui institue des relations sociales nouvelles, qui fasse émerger une pensée antagoniste et émancipatrice, qui donne vie à une politique de libération.
A partir des rapports de forces forgés dans la lutte, nous cherchons à construire non seulement des " zones autonomes temporaires " mais aussi des espaces plus stabilisés sans pouvoir séparé, sans violence, sans contrainte, avec des relations sociales qui ne soient pas médiées par le pouvoir séparé.
Nous savons que tout cela est fragile et réversible. C'est pourquoi nous pensons qu'il faut avancer en permanence, qu'il faut privilégier toujours l'action directe comme mécanisme permanent d'analyse de l'institution sociale, qui nous permet de séparer le mouvement de reproduction de la domination, aussi bien déguisé soit-il, du mouvement d'émancipation, de la politique de libération.
Nous assumons l'affrontement avec l'institué, avec l'Etat et avec celles et ceux qui revendiquent sa conquête comme le passage obligé de la transformation sociale. Il ne s'agit donc pas, comme l'ont fort justement dit les zapatistes ou des gens aussi intéressants que John Holloway ou comme le proclame la révolution sociale argentine, de conquérir le pouvoir, mais de gagner de la puissance, du " pouvoir-faire ". La multitude du prolétariat de classe et de genre concentre entre ses mains la puissance et l'autodétermination à partir des luttes. Il faut donner visibilité, lumière, diffusion à l'activité antagoniste qui cherche la liberté, la vie, la dignité, l'auto-valorisation, la communication, l'association libre.
L'Etat, comme le remarque fort justement Holloway, est " pouvoir sur ". Nous, nous luttons pour gagner de la capacité d'auto-institution sociale, pour accumuler du pouvoir constituant, pour avoir de la puissance, pour " pouvoir-faire ". Notre point de départ c'est l'antagonisme, l'action directe, la négation de l'ordre institué qui matérialise le déni du travail d'auto-production de la société.
L'Etat, ou plutôt la reconduction permanente de l'antagonisme au cadre étatique, émascule la lutte, la colonise, la conforme, lui enlève sa capacité radicale de création et de négation de l'institué. Au contraire, l'action directe et l'auto-organisation, la politique de libération donnent vie à des relations sociales, à des valeurs, à des communautés, à des coopérations que le système tente de censurer, de récupérer et d'anéantir. Le procès cumulatif des luttes qui se construit en politique de libération ouvre la voie à une possibilité révolutionnaire entendue comme affirmation irréversible d'un antagonisme systématiquement cultivé et promu, d'un désir de libération qu'aucun obstacle ne peut arrêter. A cause de tout cela, on peut signer en un moment tactique, peut-être inévitable, des déclarations de l'un ou l'autre forum social, mais on ne peut ni doit arrêter le cœur rouge-et-noir de l'autonomie prolétarienne.

Germinal

La Rixe
Agir au lieu d'élire
 5 Avril 2003
En cette période électorale, clowns, mystificateurs, fumistes et arnaqueurs se partagent l'arène médiatique. Ce spectacle fort divertissant, vu l'ampleur des propos simplistes met en scène des politiciens dans un décor variant de la chambre de commerces aux soupes populaires. Faire du capital politique sur le dos des enfants, des personnes âgées et plus généralement des personnes moins bien nanties de notre société demeure toutefois très peu crédible. Malgré le fait que ce manège soit plutôt bien connu des citoyens et citoyennes, l’enthousiasme semble actuellement renaître, comme à tous les quatre ans, lorsque le cirque revient en ville. Au moment où la plupart retourneront aux urnes le 14 avril 2003, nous croyons que le meilleur moyen de refuser cette politique spectacle qui vient avec la démocratie représentative reste l’abstention.
Élections, piège à cons !!!
L’inventaire des partis politiques que s’offrira à nous le jour des élections est ridicule et reflète bien le caractère factice de notre démocratie. Dans de ce contexte, certains iront jusqu'à proposer de voter «stratégiquement» afin d’éviter l’élection du plus nuisible et non celle du plus crédible. Selon cette idée véhiculée, voyons donc les possibilités qui s'offrent à nous !
  • Tentant de sauver les apparences à l’aide de politiques sociales insuffisantes, le Parti Québécois défend clairement le libéralisme économique jusqu'à souhaiter l'adhésion d'un Québec souverain à la zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). Bref, il s'agit d'un parti qui défend quelques positions de gauche, mais qui semble le faire un peu plus par tradition que par conviction.
  • Le Parti Libéral est pour sa part très proche des élites économiques, ce qui le rend plus sensible aux réductions d'impôts qu'aux problèmes sociaux.
  • Pour ce qui est de l’Action Démocratique du Québec, son programme néolibéral prouve clairement que son application avantagerait principalement les compagnies et les plus gras contribuables, laissant tomber la majorité de la population.
Et l’alternative de gauche ?Puisque les programmes des grands partis politiques glissent vers la droite ou, dans le cas des anciens partis sociaux-démocrates comme le PQ, vers une sorte de social-démocratie de pacotilles qui nous propose «d'humaniser le capitalisme», plusieurs personnes au Québec et ailleurs dans le monde en sont venues à la conclusion que les mouvements contestataires de gauche doivent eux aussi se doter d'un parti politique.
Au Québec, les gens qui partagent cette conviction se sont regroupés pour fonder l'Union des Forces Progressistes (UFP). Sans vouloir dénigrer les gens qui sont impliqués dans ce parti, pour la plupart des femmes et des hommes de conviction qui se battent pour la justice sociale, nous estimons que cette stratégie est vouée à l'échec. Voilà pourquoi.
Comme nous le savons, il est arrivé dans plusieurs pays que la gauche prenne le pouvoir en remportant les élections. Nous n’avons qu'à penser au Brésil avec Lula, à la Grande-Bretagne avec le parti travailliste et son chef, Tony Blair ou à la France avec les années du parti socialiste de Mitterrand. Or, ce qu'il faut bien reconnaître, c'est que ces gens, dès qu'ils ont été élus, se sont empressés de faire des compromis afin de conserver le Pouvoir. Si au départ, ces derniers étaient sans doute de vaillants militants pour la justice sociale, ils sont très vite devenus d'habiles politiciens passés maîtres dans l'art de la langue de bois.
Ce qu'il faut savoir, c'est qu'en général l'évolution normale d'un parti de gauche électoraliste suit la trajectoire suivante. Au début, les Partis, issus de coalition de mouvements progressistes ou contestataires, souhaitent donner une voix politique aux mouvements sociaux. À ce moment-ci, le Parti décide s'il opte pour une ligne politique modérée ou radicale. La plupart du temps, il opte pour la ligne politique modérée pour ne pas provoquer le départ des plus «mous» et parce qu'il sait qu'on ne gagne à peu près pas d’élections en tenant des positions jugées trop radicales. Ensuite, s'il parvient à rallier à sa cause une partie de la population, il réussit à faire élire quelques députés et peut même devenir l'opposition officielle. S'il a le vent dans les voiles, peut-être réussira-t-il à se faire élire quelques années plus tard. Toutefois, pour ce faire, il lui faudra créer des vedettes, c'est-à-dire des leaders charismatiques envers lesquels la population développera des sentiments d'affection et de confiance. Par le fait même, il renforcera donc le caractère spectaculaire de la politique partisane. Un coup qu'il sera aux commandes de l'appareil d'État, il se rendra vite compte que les classes possédantes et les grandes entreprises qui contrôlent une bonne partie de l'économie lui sont hostiles de même qu'une bonne partie des forces armées, des services secrets et de la police, traditionnellement à droite.
Dans le contexte actuel, il faut ajouter l'hostilité des grandes institutions supranationales néolibérales telles que le Fonds Monétaire International (F.M.I.), Banque Mondiale (BM) et l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui ne se gêneront pas pour lui appliquer des sanctions économiques dans le but de l'isoler s'il commence à tenir ses promesses électorales. Il se retrouve donc devant un dilemme de taille: diluer ses réformes et ne pas remplir ses promesses de changements sociaux ou aller de l'avant avec ces réformes et risquer de plonger le pays dans une crise majeure. S'il opte pour ce dernier choix, il fournira aux acteurs du monde économique la chance de le faire tomber. Mais la plupart du temps, les partis de gauche au pouvoir ne prennent pas le risque de se faire renverser. Ils préfèrent faire des compromis et réformer leur propre projet de réforme. Leur discours passe donc d'un socialisme démocratique à une gestion plus humaine des problèmes sociaux engendrés par le capitalisme. Arrivés à ce point, la trahison est totale ou presque. C'est à ce point-là que le P.Q. est rendu et c'est à ce point-là que l'immense majorité des partis de gauche électoralistes qui prendront le pouvoir finiront.
Tout compte fait, il nous apparaît peu cohérent de vouloir consacrer du temps et de l'énergie à faire élire quelques députés de gauche, qui, mêmes élus, ne disposeront que du privilège de faire connaître leur dissidence au parlement. Ce que nous critiquons, c'est qu'une partie de la gauche, au lieu de participer à des mouvements de résistances et de créer des alternatives politiques, économiques, sociales qui pourraient s'insérer dans une économie parallèle et non-capitaliste, préfèrent se donner corps et âme pour créer un parti qui, même si un jour est capable de prendre le pouvoir, ne réussira même pas à faire accepter ses réformes et encore moins à transformer radicalement la société. À l'intérieur d'une démocratie représentative, tout parti, ne peut que participer pleinement à la reproduction de structures hiérarchiques qui perpétuent des inégalités que certaines réformes tentent d'amoindrir ou parfois de camoufler. Autrement dit, la première chose à être sacrifiée par un parti électoraliste de gauche, c'est la radicalité, autant celle portée par le message que celle des méthodes développées.
La deuxième chose à être sacrifiée, ce dont nous avons moins parlé ici mais qui reste primordial, c'est l'autonomie des mouvements sociaux. Lorsqu'un parti prend de plus en plus de place dans un mouvement, son «rayonnement» tend progressivement à réduire les mouvements sociaux à ses intérêts au point où certains iront jusqu'à les considérer d'une importance moindre. Finalement, nous nous demandons pourquoi plusieurs militantEs mettent à contribution un temps précieux, de l'énergie, des ressources pour une démocratie minimale, qui reste avant tout représentative, basée sur des structures organisationnelles hiérarchique et dont le passé est lourd de sens.
Pourquoi ne pas voter ?
Nous vivons dans une démocratie représentative dans laquelle nous sommes des représentéEs et des gouvernéEs. À chaque quatre ans, plusieurs réaffirment leur appartenance au troupeau et vont se choisir un berger qui les guidera pour quatre ans.  Si vous croyez que c'est le «peuple» qui décide dans une telle démocratie,  eh bien détrompez-vous !  Ce sont plus souvent les classes dominantes (bureaucrates, technocrates, managers et bourgeois) qui imposent leurs choix et leurs priorités à la population qui souvent se laisse berner par des beaux discours sans issues promettant pêle-mêle prospérité, croissance économique et plein emploi.
Nous élisons des gens pour parler et diriger en notre nom et à notre place. Le fait de voter signifie, dans cette logique, déléguer son pouvoir et sa souveraineté à autrui, se choisir un maître qui débattra pour nous des sujets qui nous touchent. Bref, la démocratie représentative éloigne les citoyens et citoyennes des décisions. Elle use peu des consultations publiques, elle ne permet pas de participer à de réels débats tout comme elle ne passe pas par une implication des citoyens et citoyennes basée sur une véritable volonté d'autonomie pour tous et chacun. En plus, la ligne de parti que doivent respecter les députés élus les empêche d ‘affirmer leur dissension.
Par dessus tout, dans ce système, lorsque monsieur et madame tout-le-monde veut se faire entendre auprès des dirigeants, il faut constamment en appeler à la mobilisation.  Par contre, une mobilisation populaire est loin de garantir l'écoute des dirigeants. En fait, il arrive fréquemment dans un système représentatif que le dirigeant prenne des décisions sur des enjeux fondamentaux avant même que la population ne soit tenue au courant ou que les opinions divergentes ne soient prises pour compte par l'Élite dirigeante. Il faut savoir que les dirigeants sont davantage influencés par les fortes pressions exercées par les lobbies et les groupes d'intérêts, tels que le Conseil du Patronat du Québec. Pour être écouté par les représentants de l'État, il faut très souvent sortir vainqueur d'un rapport de force qui avantage d'abord et avant tout ceux qui ont de l'argent, des capitaux et du pouvoir.
Dans ce contexte, quelle place reste-il aux citoyens et citoyennes? Peut-on se tailler une place à l’extérieur de cette fausse démocratie qui depuis trop longtemps, donne l’illusion qu'à tous les quatre ans, un réel pouvoir nous est accordé?
Abstentionnisme … mais pas apolitisme !
Imaginez si toutes les énergies consacrées à des campagnes électorales partisanes — monter son équipe, planifier et obtenir des sorties dans les médias, émettre des déclarations chocs et finalement faire élire ses députés — étaient canalisées en actions concrètes. Pensez aux possibilités qui s'ouvriraient alors, simplement si nous décidions ensemble d'agir au lieu d'élire, de prendre les espaces qui sont les nôtres, de redonner un sens à l'acte de voter qui sert actuellement ni plus ni moins qu’à faire rouler la bonne vieille machine électorale.
Pour la Rixe, il est clair qu'il faut arrêter de participer à un système qui nous confine à être citoyen et citoyenne une fois aux quatre ans. Nous refusons ce modèle démocratique bourgeois et nous nous battons pour l'implantation de la démocratie directe où des individus participent pleinement aux délibérations et décisions.  Dans une démocratie directe, ce sont les assemblées populaires qui décident et non pas les élus, cela favorise le pouvoir de la base plutôt que celui des élites. Dans une perspective non-hiérarchique, les gens décident collectivement des règles et des modalités de la vie en société. Nous devons donc apprendre à s'organiser ensemble que ce soit dans nos communautés, nos lieux de travail, nos écoles et nos quartiers...


La Rixe 
larixe@hushmail.com

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Sébastien Faure
Les Forces de Révolution
Libr. sociale, Paris, 1921. 
«La Brochure Mensuelle» dans les séries « La bonne collection » et «Propos subversifs». 
Retranscription d’une conférence faite par Sébastien Faure à Paris, le 25 janvier 1921 dans la grande salle de la Maison des Syndicats. 

Camarades,
 J'ai exposé — rapidement, mais d'une façon suffisante — la première partie du communisme libertaire, la partie critique, négative ou de démolition, et, j'espère que je suis parvenu à vous convaincre que la misère, l'ignorance, la haine, la servitude, la souffrance sous toutes ses formes, la détresse des corps, des esprits et des consciences sont le résultat fatal du milieu social dans lequel nous vivons.
Si, comme je l'espère, vous êtes parvenus à cette conviction, vous devez également être convaincus de la nécessité et de l'urgence de mettre fin à un régime social qui engendre de telles douleurs. C'est précisément ce que nous allons commencer à étudier ce soir. Il faut détruire l'ordre social établi puisqu'il est générateur de souffrances, d'inégalités, d'injustices et de misères. Il faut le détruire à tout prix ; il faut le détruire au plus tôt ; il faut le détruire de fond en comble.
Voici les termes du problème qu'il nous faut résoudre : étant donné que les formes sociales actuelles sont en contradiction formelle avec les besoins de l'heure présente et avec les aspirations des générations actuelles, ces formes sociales doivent disparaître. Quelles sont les forces que nous pouvons mettre en ligne et opposer aux forces sociales présentes qui maintiennent les formes actuelles ? De quel esprit les militants qui constituent ces vastes organisations que j'appelle les forces de révolution doivent-ils être animés ? Quel est le but de chacune de ces organisations, de chacune de ces forces ? Est-il possible, alors que chacune cependant est indépendante, autonome, qu'elle a sa doctrine, ses principes, ses méthodes, sa tactique, est-il cependant possible de les réunir dans un bloc commun pour constituer, en face de ce que j'appelle le bloc conservateur, le bloc de la Révolution ?
Tel est le problème que nous nous poserons et que nous avons à résoudre. Il est net. Il est clair.
Donc, sur quelles forces pouvons-nous appuyer notre action de démolition ?
Ces forces sont les suivantes : Libre-pensée, Parti socialiste, Syndicalisme, Coopératisme, Anarchisme.
Je ne parle là évidemment que des grands courants, que des organisations puissantes. Je suis obligé de négliger quelque peu une foule de groupements qui cependant ont leur très grande utilité dans un mouvement de masses. Je ne puis les examiner tous. Et encore la carrière que j'aurai à parcourir ce soir sera longue et vous aurez besoin de m'accorder une attention soutenue pour me suivre jusqu'au bout... Je ne puis, dis-je, m'arrêter qu'aux vastes organisations et aux grands courants.

Libre-pensée,d'abord. Il peut paraître singulier que je considère comme une force de Révolution la libre-pensée. Elle a été, en effet, — j'en fais l'aveu et j'en suis tout attristé — tellement galvaudée depuis vingt-cinq ans ! Elle est tombée dans la saleté des trafics électoraux. Elle a servi de tremplin à quantité de profiteurs qui n'ont songé qu'à faire fortune politique sur le dos de cette libre-pensée. Et une foule de nobles aspirations et de courants généreux ont été ainsi confisqués par des arrivistes et des intrigants. La faiblesse, je dirai même l'impuissance de la libre pensée, provient de l'erreur fondamentale dans laquelle elle est tombée. Elle a réduit la lutte qu'elle se proposait de mener à des petitesses et des mesquineries. On n'a vu dans la libre-pensée qu'une affirmation anti-religieuse, et surtout anti-cléricale et anti-catholique. Je reconnais que cette faiblesse était un peu contenue dans la nature même des choses. Le libre-penseur trouve toujours en face de lui le représentant de l'Église. C'est celui-ci qui est le maître, qui fait la loi, qui est écouté ; c'est lui qui, tous les dimanches, monte en chaire et, du haut de cette chaire, enseigne à ses ouailles ce qu'ils doivent penser, ce qu'ils doivent faire. Il était naturel que contre cette puissance d'étouffement s'élevât le mouvement de libre-pensée. Mais le champ d'action de la libre-pensée aurait dû s'élargir, s'élever. Il n'en a rien été. La libre-pensée a commis la faute de ne pas comprendre et de ne pas vouloir comprendre que ce problème auquel elle avait attaché son action et qui constituait en quelque sorte la raison d'être de son activité devait être relié au problème social lui-même. Les libres-penseurs, se cantonnant dans la lutte contre l'Église, n'ont pas aperçu que ce qui fait la force de l'Église, en même temps que son danger au point de vue social, c'est qu'elle est un des piliers qui soutiennent l'édifice social tout entier et que, dès lors, il fallait s'attaquer, en même temps qu'à ce pilier, à l'édifice lui-même. Les libres-penseurs n'ont pas compris que la pensée ne peut être libre qu'à la condition que l'homme lui-même soit libre. Ils n'ont pas compris qu'on peut appliquer ici la parole du latin : Mens sana in corpore sano, — un esprit sain dans un corps sain. On peut l'appliquer ici avec une légère modification de la manière suivante : La pensée libre dans un corps libre. C'est cette méconnaissance de la vérité qui a été cause de la faiblesse et de l'impuissance de la libre-pensée.Aujourd'hui, les idées nouvelles pénètrent partout. Elles ont fait leur chemin du côté de la libre-pensée comme ailleurs. Voilà pourquoi quantité de libres-penseurs comprennent maintenant ce qu'ils n'avaient pas compris jusqu'alors. Les libres-penseurs viennent à cette idée que la pensée ne peut être libre qu'à la condition que le corps soit libre également.
A cette vieille formule «la libre-pensée», j'oppose la formule — qui n'est pas nouvelle, mais nouvelle en raison de son opposition avec la précédente — «la pensée libre». En mathématiques, vous le savez, on a coutume de dire que les facteurs peuvent être intervertis sans que le produit ou le total puisse être changé. Trois et deux font cinq, comme deux et trois font cinq. Six fois neuf ou neuf fois six font pareillement cinquante-quatre. On pourrait croire, par conséquent, que bonnet blanc et blanc bonnet, c'est comme libre-pensée et pensée libre. Ce serait une erreur. L'expression de libre-pensée est mal comprise, et peut-être même disqualifiée. Voilà pourquoi à la «libre pensée», formule d'hier, j'oppose «la pensée libre», formule de demain.
Ainsi compris, le courant de la libre-pensée, se rattachant au problème social lui-même, pourrait être une force de révolution de grande valeur.

Une force autrement importante de révolution, c'est le Parti socialiste. Le Parti socialiste organise sur le terrain politique la masse ouvrière et ses amis. J'ajoute avec intention «ses amis», parce qu'il n'y a pas, dans le Parti socialiste, que des ouvriers. Le Parti socialiste place le problème économique en tête de ses préoccupations ; je dirai même que la doctrine socialiste est avant tout une doctrine économique. Les socialistes savent, en effet, que, dans le régime capitaliste, la situation économique domine la situation politique, que les pouvoirs publics ne sont que l'expression politique de la puissance économique de la classe bourgeoise. Ils reconnaissent et déclarent que le pouvoir n'est que l'installation aux affaires publiques des mandataires, des chargés d'affaires, des ambassadeurs, des représentants des puissances d'argent. Simplement, le Parti socialiste dit : «Il y a deux organisations : une organisation spécifiquement ouvrière et, par conséquent, spécifiquement économique, c'est la Confédération Générale du Travail» ; il appartient donc au Parti socialiste de représenter, dans le grand mouvement qui entraîne l'humanité vers des destinées nouvelles, l'effort politique à accomplir.De même que le syndicalisme a pour but de mettre la main sur les moyens de production et d'échange, de même le Parti socialiste a pour but de prendre possession, par tous les moyens, du Gouvernement, de l'État, des Pouvoirs publics.
J'ai connu il y a quelques trente-cinq ans — ce qui ne me fait pas jeune — un parti socialiste qui était alors comme moi, plein d'ardeur, plein de fougue. J'ai gardé quelque peu la mienne. Hélas ! lui a perdu presque toute la sienne. A ce moment-là, il n'y avait pas de chapelles, on ne coupait pas des cheveux en quatre ; on combattait l'organisation sociale, on voulait à tout prix se débarrasser du régime, et on était pris d'un espoir fou.
Le Parti socialiste était alors fougueusement. impétueusement révolutionnaire. Il était jeune. Hélas ! il a bien vieilli. Je pourrais indiquer comment, de jeune et révolutionnaire qu'il était il y a trente-cinq ans, il est devenu vieux et quelque peu petit bourgeois. Mais je préfère laisser la parole à quelqu'un dont l'opinion vous paraîtra d'autant plus impartiale qu'il appartient lui-même au Parti socialiste. Voici un article tout récent — du 20 janvier 1921 — de Victor Méric, dans l'Humanité :
Le socialisme a été jeune. Il était jeune lorsqu'il proclamait que les travailleurs n'ont pas de patrie et que la force est la grande accoucheuse des sociétés. Il était singulièrement vivant et combatif lorsqu'il en appelait à la violence insurrectionnelle, lorsqu'il conviait les masses, cependant inéduquées et inorganisées, à la conquête immédiate du Pouvoir. Il était terriblement ardent et batailleur lorsqu'il proclamait la nécessité de l'émancipation des travailleurs par eux-même et ce, affirmait Jules Guesde, par tous les moyens, y compris les moyens légaux.
... Les années ont coulé. Les cheveux ont blanchi sur les crânes. Les barbes flamboyantes sont devenues de vieilles barbes. Le socialisme français, qui était, à l'origine, un socialisme de révolution et d'opposition irréductible à la classe ennemie, n'adoptait les méthodes électorales ou parlementaires, comme nous les adoptions nous mêmes, que comme moyens d'agitation et de propagande intensifiée. Le socialisme français, sous les espèces du guesdisme, du blanquisme, de l'allemanisme préconisait, au sein des organisations, une discipline de fer et la loi des majorités. Il prétendait tenir, sous son joug et sous sa volonté, les élus, délégués par ses soins au parlement bourgeois. Il affirmait la nécessité de la propagande antimilitariste, et conscient de l'impossibilité où il se trouvait de transformer légalement l'ordre social présent, justifiait le recours aux moyens violents, les seuls efficaces. Il serait trop facile d'encombrer les colonnes de ce journal avec des textes et de multiplier les citations. Ceux qui proclament le contraire ignorent tout du socialisme ou abusent effrontément de la naïveté de leurs auditeurs.
Peu à peu, en vieillissant, en se développant, le socialisme s'est adouci. En entrant au Parlement les militants les plus sûrs se sont tout doucement gâtés au contact des «honorables collègues». Insensiblement, ils en sont venus à négliger leurs principes, à édulcorer leurs programmes, à ne prendre souci que de leurs intérêts électoraux, à n'envisager les problèmes que du point de vue étriqué, étroitement mesquin des combinaisons parlementaires. En même temps, le socialisme s'épanouissant, attirait à lui toutes les ambitions malsaines qui ne visaient qu'à s'en servir. Les microbes bourgeois s'introduisaient dans l'organisme jusqu'alors sain et vigoureux. Si bien que, sur le chemin des compromis et des reniements, conduit par des chefs usés et blanchis, le socialisme entrait, lentement, en agonie.
Il y a cinq jours seulement que cet article de Victor Méric a paru dans l'Humanité. Vous voyez que je ne vais pas bien loin chercher mes auteurs. Et j'aime mieux que ce que j'aurais dit ait été non seulement dit, mais écrit par un membre du Parti, car la parole improvisée peut quelque fois dépasser la pensée, tandis que, lorsqu'on écrit, on peut ramener sa pensée à sa juste expression. C'est pourquoi j'ai préféré vous lire cette citation en entier.En 1914, le socialisme était arrivé — de l'aveu des socialistes eux-mêmes, de Victor Méric, de Rappoport et de tant d'autres dont vous lisez les articles — à cette phase du patriotisme politique. Son état de sénilité était déjà fort avancé. La guerre est venue et ce n'est plus seulement la sénilité, c'est en quelque sorte la mort du socialisme révolutionnaire qui, alors, a sonné. Les principaux chefs du mouvement socialiste ont accepté la thèse de la défense nationale et de l'union sacrée. Ils ont abandonné le terrain de la lutte de classes, pactisé avec le Pouvoir bourgeois. Ils sont entrés dans les conseils du Gouvernement. Le Parti socialiste a délégué au pouvoir un certain nombre des siens, et des meilleurs, Guesde, Sembat, Albert Thomas, puis, comme commissaires, c'est-à-dire comme sous-ministres, Compère-Morel à l'Agriculture, Bouisson à la Marine, etc. Le Parti socialiste s'est donc trouvé représenté officiellement dans un gouvernement de défense nationale, et, durant la guerre, à part quelques très rares et très honorables exceptions, les élus du Parti socialiste ont voté les crédits en faveur de la guerre. C'est de l'histoire, de l'histoire que nous avons vécue, de l'histoire d'hier, qui est encore celle d'aujourd'hui. Cela constitue, il faut le reconnaître, — et je serai tout à l'heure aussi sévère contre certains de mes amis qu'à l'égard des voisins, — une trahison véritable. Et cependant le Parti socialiste, avant la guerre, avait déclaré qu'il était contre la guerre. Tout le monde a gardé le souvenir des discours de ses chefs les plus qualifiés ; de ses porte-parole les plus connus qui, dans des manifestations populaires, prenaient, au nom du Parti, l'engagement public et solennel de s'opposer à toute déclaration de guerre ou, du moins, s'ils ne pouvaient empêcher la déclaration de guerre, de s'opposer à la mobilisation, et, en tout cas et au pis aller, de tout faire pour abréger la durée d'une guerre qu'ils n'auraient pu réussir à éviter. Aucun de ces engagements n'a été tenu. C'est une constatation que nous avons tous le regret de faire. A la rigueur, nous nous en consolerions si nous nous trouvions en face d'hommes qui, après avoir commis une erreur, — c'est dans la nature humaine d'en commettre — reconnaissaient celle-ci, s'ils avaient le courage de dire : «Nous nous sommes trompés, nous avons été débordés par les événements, entraînés par le courant, nous avons subi la fièvre générale ; la contagion s'est emparée de nous, nous n'avons pas su résister ; mais maintenant que nous sommes revenus au calme, que nous pouvons, de sang-froid, étudier les événements, les circonstances, les individus, nous reconnaissons que nous nous sommes trompés.» S'ils avaient la loyauté et le courage de tenir un tel langage, peut-être pourrions-nous oublier leur trahison d'hier. Ce qui fait que nous ne pouvons pas l'oublier, c'est qu'au contraire, ils persévèrent dans leur erreur et déclarent qu'ils n'ont rien à renier de ce qu'ils ont fait hier, et que, dans les mêmes circonstances, demain ils le referaient encore.
Par bonheur, camarades, la Révolution russe est venue. Elle nous a apporté, de loin, un air plus pur, un souffle révolutionnaire puissant. Franchissant les quelques milliers de kilomètres qui nous séparent d'elle, la Révolution russe nous a apporté sa voix, sa voix forte, mâle, énergique, résolue. Elle a créé dans notre pays, et surtout au sein du Parti socialiste, un courant nouveau ; ou plutôt, elle a rappelé le Parti socialiste à la pureté de ses origines. Et nous assistons, heureux, — je vous prie de le croire — très heureux, au mouvement de redressement qui s'opère au sein du Parti. Expropriation politique et économique de la classe bourgeoise, premier point. Socialisation des moyens de production, de transport et d'échange, deuxième point. Action nationale et internationale des travailleurs, troisième point : voilà tout le socialisme. Et je m'y connais : il y a assez longtemps que j'étudie le socialisme et le mouvement socialiste pour être sûr que ce que je dis n'est pas hérésiarque, hétérodoxe, mais bien orthodoxe. C'est la vérité même, la vérité fondamentale du socialisme, tout son programme est contenu dans ces trois points qu'il a trop longtemps oubliés et auxquels il revient. Et je vous assure encore une fois que je suis le premier à saluer avec une joie très grande, très sincère, très profonde ce retour à la pureté originelle du Socialisme.
Seulement, on a beau être l'ami de quelqu'un, je considère que la meilleure façon de lui prouver cette amitié, c'est de lui dire nettement, franchement ce qu'on pense. Ce n'est pas de fermer les yeux sur les défauts de cet ami, sur les erreurs et les crimes que peut commettre cet ami. Ce n'est qu'en lui parlant en toute franchise qu'on peut lui prouver réellement la sincérité de son attachement. L'amitié éclairée, réfléchie, loyale et franche consiste à lui dire : «Tu vas commettre telle ou telle faute» ou : «tu as commis telle ou telle erreur. C'est par amitié que je te donne mon avis ; je te mets sur tes gardes, et, en cela, je me montre bien mieux ton ami que si, sachant que tu cours un danger et t'engages dans une mauvaise voie, je n'avais pas le courage de te le signaler.»
Eh bien ! Camarades affiliés à la troisième Internationale, à l'Internationale de Moscou, je vous dis : Prenez garde ! Je vous signale un écueil ; cet écueil, le voici :
Vous reconnaissez que la mort de la deuxième Internationale est due à deux causes : 1° le réformisme; 2° le ministérialisme.
Ce sont là les deux fautes que vous avez constatées vous- mêmes publiquement et sur lesquelles l'Internationale de Moscou s'est dix fois, vingt fois, cent fois nettement exprimée.
Or, ces deux maladies qui ont tué la deuxième Internationale : réformisme et ministérialisme, ne sont que la conséquence, la suite, le prolongement d'une autre maladie : le parlementarisme.
Je dis à nos amis de la troisième Internationale : prenez garde ! Si vous ne voulez pas que votre troisième Internationale tombe dans les mêmes erreurs que la deuxième, si vous ne voulez pas vous engager dans un chemin qui vous mènerait à la même faillite, si vous ne voulez pas souffrir un jour, et peut-être dans un avenir plus rapproché qu'on ne croit, de ces deux maladies, fuyez-en la cause génératrice, c'est-à-dire le parlementarisme. Quittez la Chambre et ne tentez plus d'y pénétrer.
Accomplissez ce beau geste. Vous êtes douze au Parlement. Que ferez-vous ? De temps en temps, parleront Cachin, Vailllant-Couturier, Alexandre Blanc, Aussoleil, Berthon, Renaud, — je ne puis les citer tous — chacun d'eux est capable de faire un discours, de présenter un amendement, de déposer une proposition, de lire une déclaration ; de temps en temps, ils interviendront. Que feront-ils ? Rien ! Rien !
Et cependant, par leur présence au Parlement, ils feront croire aux militants, aux milliers de bons militants qui suivent que l'espoir dans la révolution, c'est-à-dire dans un soulèvement des masses contre le régime établi, peut être fondé en partie au moins sur le pouvoir d'en haut, c'est à dire sur l'action parlementaire. Ils détourneront ainsi de l'action fertile des foules les énergies qui se consacreront à l'action stérile du parlementarisme.
Amis, faites donc ce beau geste. Crachez votre démission à la figure de tous vos collègues. Faites claquer les portes. Puis, répandez-vous dans le pays. Allez partout dire pourquoi vous avez fui cette atmosphère empestée du Parlement. Faites sentir que votre place est avec les foules, avec ceux qui souffrent, puisque vous avez la noble mission de les libérer et que vous serez toujours en opposition irréductible avec le Pouvoir que vous ne voulez partager à aucun degré. Vous vous trouverez ainsi sur votre véritable terrain : le terrain de la lutte des classes. Vous affirmerez d'une façon rigoureuse la nécessité d'une action révolutionnaire violente, brutale et vous inspirerez confiance à tous par la noblesse de votre désintéressement et la pureté de vos intentions. Il ne se glissera pas alors parmi vous des éléments malsains, sorte de vers rongeurs qui pénètrent dans le fruit et le pourrissent ; enfin, vous deviendrez ainsi une véritable et puissante force de révolution.

Une autre force considérable de révolution, c'est le syndicalisme.Le syndicalisme groupe la classe ouvrière sur le terrain purement, strictement, spécifiquement économique.
Le syndicalisme a un avantage tout particulier et qui lui est propre : il est un groupement naturel, et que je qualifierai en quelque sorte d'instinctif. Groupement constitué non par des éléments hétérogènes, mais, au contraire, par des éléments homogènes. Il n'y a, au sein du syndicalisme, que des éléments ouvriers, des salariés, des hommes dont la vie dépend ou d'un patron, ou d'un directeur, ou d'une administration, et qui, par conséquent, appartiennent véritablement par leur situation, par leur labeur de tous les jours à la classe ouvrière. Il y a un avantage très spécial dans ce fait que le syndicalisme est un groupement naturel, instinctif, homogène, Quand des animaux — et nous ne sommes que des animaux ayant la prétention d'être des animaux supérieurs, mais je ne suis pas bien sûr que cette prétention soit justifiée, — quand des animaux sont menacés d'un danger, ils se rapprochent les uns des autres. Ils n'ont pas besoin de se donner le mot. Il n'est pas nécessaire, comme en cas de guerre dans notre civilisation, de sonner la trompette et de battre le tambour pour que les animaux se rapprochent. Il suffit que l'ennemi soit là et alors, immédiatement, toutes les fourmis, toutes les abeilles, tous les oiseaux qui font partie de la même race, de la même espèce, de la même famille, qui vivent dans le même milieu, sentant un danger les menacer, tous se rapprochent, s'unissent, et de leur faiblesse ainsi additionnée sort une force de résistance et de défense incalculable.
Le syndicalisme est ce groupement naturel, c'est l'association instinctive contre l'ennemi qui est, en l'espèce, le patron, l'exploiteur, le capitaliste, de tous ceux qui souffrent du patronat, de l'exploitation, du capitalisme.
Le syndicalisme est régi par la législation de 1884, dont l'auteur est Waldeck-Rousseau. Ne croyez pas cependant que les groupements syndicalistes et corporatifs datent de cette époque. Ils lui étaient bien antérieurs, et, ici comme toujours, le législateur s'est borné tout simplement à reconnaître, à enregistrer afin de le réglementer, de le canaliser, de le tenir en quelque sorte sous sa dépendance, sous sa domination, un mouvement qui existait déjà.
Seulement, jusqu'alors, le mouvement ouvrier était absolument corporatif; chaque corporation avait des revendications spéciales, concernant ses conditions de travail, ses coutumes, suivant les lieux ou s'exerçait le travail ou l'industrie. On s'occupait fort peu du voisin.
Pelloutier est venu. Il a rendu au syndicalisme ce service inappréciable, dont la classe ouvrière doit garder à Pelloutier et à ceux qui ont continué son œuvre une reconnaissance immuable ; il est venu apporter au syndicalisme une doctrine, une organisation, une méthode.
La doctrine ?
Il a dit aux ouvriers : «Vous n'êtes les uns et les autres qu'une parcelle d'un grand tout.» Il a dit aux corporations : «Vous n'êtes les unes et les autres que des cellules s'agglomérant autour d'un noyau, lequel, à son tour, s'agglomère à d'autres noyaux. Vous êtes tous de la même famille ; la famille des travailleurs. Quel que soit l'outil que manie votre main, quel que soit le lieu dans lequel vous exerciez votre profession, quels que soient le patron, la, société pour lesquels vous travailliez, vous êtes frères ; vous souffrez tous des mêmes douleurs, vous êtes courbés les uns et les autres sous les mêmes humiliations, vous êtes tous victimes de la même exploitation, vous êtes voués les uns et les autres aux mêmes incertitudes du lendemain, à une vieillesse avilie par la misère, la pauvreté, les privations. Si vous êtes unis dans la détresse, vous devez être également unis dans l'effort pour vous libérer tous ensemble.» Telle a été la doctrine puissante de Pelloutier.
L'organisation ?
Pelloutier a apporté également au syndicalisme une organisation basée sur le fédéralisme. C'est d'en bas que doivent venir la poussée, l'impulsion, l'énergie, le stimulant. Ce qui est en haut n'est destiné qu'à exécuter les volontés d'en bas, qu'à enregistrer celles-ci, à en assurer l'exécution et le développement ; à tout instant et jusqu'à ce qu'elle devienne maîtresse de ses destinées d'une façon complète, la classe ouvrière peut rectifier son tir, changer sa position, indiquer de nouveau ce qu'elle veut en s'inspirant des circonstances, modifier sa manière de voir, sa tactique et ses moyens, et tout cela, à l'aide d'un mécanisme souple et libre. En bas, tout le pouvoir : inspiration, impulsion. En haut, au contraire, non pas des chefs qui ordonnent, mais simplement des agents d'exécution qui administrent.
La méthode ?
Pelloutier a enfin apporté au syndicalisme cette méthode qui se résume en deux mots : action directe.
Qu'est-ce à dire ? Le commun des mortels pense que l'action directe est celle qui se manifeste par le coup de poing et la chaussette à clous. C'est possible, cela arrive, mais ce n'est pas toute l'action directe. On entend par action directe l'action qui s'exerce sans intervention, sans interposition entre celui qui attaque et celui qui se défend... Je suis aux prises avec quelqu'un, je donne des coups, j'en reçois, je pratique l'action directe contre celui qui, dans de telles circonstances, me fait vis-à-vis. Mais voici qu'arrive un troisième ou un quatrième individu qui se jettent entre nous deux ; se mettent, soit avec l'un, soit avec l'autre, ou bien encore contre nous deux, alors il n'y a plus action directe puisqu'il y a intervention.
L'action directe de la classe ouvrière est celle que la classe ouvrière exerce directement, elle-même, elle seule, par la pression qu'elle peut exercer sur les pouvoirs publics quand il s'agit de choses touchant plus particulièrement à la législation ou à la politique, ou bien contre le patronat quand il s'agit de revendications ayant un caractère précis et restant sur le terrain purement économique ; c'est l'action directe du prolétariat contre son ennemi de classe.
Sous l'influence de Pelloutier et de ses continuateurs, sous leur pression constante, grâce à leur activité, le syndicalisme devint, pendant les quelques années qui précédèrent la guerre, une force de révolution de premier ordre, tant par le nombre croissant des syndiqués que par la solidité de ses assises, l'esprit qui animait ses militants et les méthodes qu'ils pratiquaient.
La guerre est venue, hélas ! Ce que j'ai dit tout à l'heure des chefs socialistes trouve ici malheureusement sa place en ce qui concerne les chefs syndicalistes.
Il y eut là aussi, par bonheur, quelques exceptions ; quelques hommes qui sauvèrent, en quelque sorte, l'honneur du syndicalisme menacé par la défection de ses chefs.
Aujourd'hui, il règne dans le syndicalisme tant de confusion et d'obscurité que l'on peut compter le nombre de ceux qui savent très exactement ce qu'est la C.G.T.
Il y faudrait consacrer toute une conférence et vous pensez bien que ce soir je ne pourrai pas le faire.
Cependant, il y a ici un nombre si considérable de travailleurs que, si j'ouvre une parenthèse de cinq minutes sur ce sujet, ce ne sera peut-être pas inutile.
On m'a demandé souvent : Si vous aviez à définir le syndicalisme, quelle serait votre définition ?
Voici celle que je vous propose ; elle éclaire assez bien la situation, et, en même temps, elle précède logiquement les autres développements qu'il me reste à vous fournir sur cette force de révolution qu'est le syndicalisme :
«Le syndicalisme, c'est le mouvement de la classe ouvrière en marche vers son affranchissement total par la suppression du salariat.»
«... Le mouvement», c'est-à-dire l'action, quelque chose comme la vie qui ne s'arrête jamais, quelque chose d'essentiellement actif ; «le mouvement» voilà le caractère du syndicalisme.
Mais, mouvement de qui ? Mouvement «de la classe ouvrière». C'est un mouvement dont les éléments constitutifs nous sont nettement indiqués. Ils sont définis et limités. C'est le mouvement de la classe ouvrière, par conséquent, dirigé contre ceux qui ne font pas partie de cette classe. C'est le mouvement des travailleurs, des prolétaires, des salariés, de cette sorte de groupement naturel, instinctif, dont je parlais tout à l'heure, et qui n'admet dans son sein que les hommes et les femmes appartenant pour ainsi dire à la même famille, la famille des exploités. C'est donc un mouvement de classe, le mouvement de la classe ouvrière, en opposition avec la classe capitaliste.
Je continue : «... En marche vers son émancipation totale, vers son affranchissement total». «Émancipation ?», «Affranchissement ?» Mais si la classe ouvrière est en marche vers son émancipation, c'est qu'elle n'est pas émancipée. Si elle est en marche vers son affranchissement, c’est qu'elle n'est pas affranchie. Et si elle n'est ni émancipée, ni affranchie, c'est qu'elle est esclave. Elle est en état d'esclavage, non plus sous la force inhumaine de cet esclavage antique qui faisait de l’esclave le bien et la chose de son maître, ni sous cette forme adoucie du servage qui attachait le serf à la glèbe, mais sous la forme détournée, hypocrite du salariat qui semble laisser libre le salarié, mais qui le condamne cependant au travail forcé, parce qu'il ne peut vivre qu'à condition de manger, qu'il ne peut manger qu'à condition de travailler, et qu'il ne peut travailler qu'à condition de trouver un maître qui l'emploie.
«Émancipation totale», ai-je dit. Il ne s'agit pas, en effet, d'émanciper seulement une aristocratie ouvrière, une minorité de travailleurs, mais la totalité des travailleurs; pas davantage, il ne s'agit d'une libération partielle ou incomplète, mais d'un affranchissement intégral, absolu, total.
Et enfin : «Par la suppression du salariat.» Quel est le moyen pour le travail de se racheter, de se libérer ? C'est de supprimer le salariat, et par conséquent aussi le patronat. L'un n'est que la conséquence de l'autre. Ainsi le mouvement syndical apparaît comme nettement révolutionnaire. Peut-on trouver une conception économique plus révolutionnaire que celle de la suppression du salariat ? Non, puisque toute l'organisation économique actuelle repose sur le profit illicite, et j'entends par là injuste, que le patron prélève sur le travail de l'ouvrier qu'il ne paye pas suffisamment.
Je ne dis pas que la suppression du salariat soit tout le problème et toute la révolution, Il n'est pas moins vrai que cette suppression du salariat et du patronat est la base même, l'assise indispensable d'un mouvement de révolution, et de révolution digne de ce nom.
Alors, nous nous trouvons en présence et en possession d'une définition complète, claire, exacte : «Le syndicalisme, c'est le mouvement de la classe ouvrière en marche vers son émancipation totale par la suppression du salariat.»
«Le mouvement», voilà le caractère, «De la classe ouvrière», voilà l'élément constitutif. «Vers son émancipation totale», voilà le but. «Par la suppression du salariat», voilà le moyen.
En résumé, le syndicalisme est donc une action engagée sur le terrain de la lutte des classes, une action qui doit être directe, parce que les ouvriers doivent trouver en eux-mêmes la force qui les inspire et les anime, et ne doivent pas rechercher ailleurs l'appui qu'ils doivent trouver dans leurs seuls moyens. Enfin, c'est un mouvement de révolution puisqu'il a pour objet de mettre fin au régime présent dont sont bénéficiaires les capitalistes.
Ainsi conçu et pratiqué, quelle force de révolution pourrait être le syndicalisme ! Ici comme dans le Parti socialiste, nous assistons également à un effort de bonne volonté accompli par un certain nombre d'hommes qui ont pris la résolution de faire retour au syndicalisme d'avant-guerre, de revenir au syndicalisme lutte de classes, au syndicalisme d'action directe, au syndicalisme révolutionnaire d'autrefois.
Ici encore, je dis: Bravo! J'assiste avec une joie très grande, très sincère, très profonde — je vous l'assure — à ce mouvement de redressement ; et dans la faible mesure de mes moyens je suis tout prêt à donner mon appui, si tant est qu'il puisse avoir quelque utilité, à ceux qui font effort dans ce sens. Seulement, je me permettrai de leur donner un conseil pour les préserver de certains dangers. Il ne s'agit pas, dans un mouvement aussi vaste que le syndicalisme, de modifier le personnel, de changer purement et simplement les hommes. Si vous changez seulement les hommes, vous n'aurez rien fait, Ce sont les méthodes qui doivent être changées, Si la machine grince, si elle ne fonctionne pas bien, si elle ne se dirige pas vers le but à atteindre ; si elle ne réalise pas ce qu'elle doit réaliser, il faut voir d'où vient ce défaut de la machine, afin d'y apporter le remède nécessaire, indispensable. Ce n'est pas dans les hommes que réside le vice du syndicalisme. Aujourd'hui, le syndicalisme est devenu une machine puissante et, en raison même de cette puissance formidable, il a pris un caractère massif, lourd, pesant. Il souffre d'un centralisme qui l'éloigne de la base fédéraliste que Pelloutier et ses continuateurs lui avaient donnée. Ce centralisme nécessite une armée formidable de fonctionnaires. Et voyez comme parfois la langue suffit à indiquer tout une situation : on les appelle des «permanent», ce qui veut dire qu'ils sont là en permanence et s'y incrustent si longtemps qu'on ne peut plus parvenir à les changer
Les mêmes personnes exercent les mêmes fonctions pendant des années et des années. Je ne fais pas le procès des personnes puisque j'ai eu soin de vous dire tout à l'heure que si vous changiez celles-ci tout en conservant les mêmes méthodes vous n'auriez rien fait. C'est dire, par conséquent, que je n'en veux pas particulièrement aux permanents actuels ; le remède ne consiste pas à remplacer ceux qui y sont par d'autres qui s'y immobiliseraient et s'y incrusteraient à leur tour. Je signale seulement ce danger qu'il y a dans le centralisme qui nécessite une armée formidable de fonctionnaires constituant une manière d'État dans l'État, et qui met au pouvoir de quelques individus, qu'on le veuille ou non, tous les ressorts puissants de cette organisation magnifique que pourrait être la C. G. T. Ils ont entre leurs mains les pouvoirs à la fois les plus absolus et les plus étendus. Centralisme, fonctionnarisme qui en découle, tel est le premier vice du syndicalisme actuel. Et comme tout se tient, tout s'enchaîne, le second provient du premier : c'est le séjour trop prolongé des mêmes personnes dans les mêmes fonctions, des mêmes hommes dans l'accomplissement du même mandat. Je trouve qu'il y a là quelque chose de grave dans ses conséquences. Les permanents qui, depuis cinq ans, dix ans — nous en connaissons même qui ont plus que ça de fonction — s'immobilisent dans leurs fonctions, finissent par perdre le contact avec la foule, par n'avoir plus le sentiment, la sensation qu'ils font partie du prolétariat, qu'ils étaient hier à l'atelier et que demain ils y retourneront. Quand ils sont restés cinq ans, dix ans dans la même fonction, ils sont devenus, en quelque sorte, bureaucrates, fonctionnaires de la C.G.T., mais n'allant pas au «boulot». Leurs mains finissent par devenir blanches ; ne manipu1ant plus l'outil, ils ne connaissent plus les vicissitudes des travailleurs ; ils n'appréhendent pas, le samedi venu, le congé que peut-être on leur donnera. Ils peuvent laisser passer le chômage, leur traitement continue, ils mangent quand même. Ils sont en quelque sorte une aristocratie ouvrière...
(Interruption : mais lesquels qu'on mettra ?) (sic.)
Voici un camarade qui me demande : «Qui mettra-t-on à leur place ?» Si vous deviez tous ne pas m'écouter plus attentivement et ne pas me comprendre mieux que ce camarade, il vaudrait mieux réellement que je cessasse de parler. J'ai déjà dit et répété qu'il ne s'agit pas seulement de changer les hommes et que si vous changez purement et simplement le personne!, sans transformer et modifier les statuts, vous n'aurez rien fait. Il n'y a donc que cela qui vous turlupine et vous désirez savoir, qui sera permanent demain aux lieu et place de qui l'est aujourd'hui ? Moi, je m'en moque. Et je dis que si ceux qui détiennent un mandat ou exercent une fonction parce qu'ils ont la confiance de leurs camarades, soit en raison de leur compétence, soit parce qu'i1s sont actifs, soit parce qu'ils ont des aptitudes particulières, étaient obligés de renoncer à ce mandat ou d'abandonner cette fonction au bout d'un temps déterminé — un an, dix-huit mois ou deux ans, par exemple — j'indique la chose, c'est à vous de la rendre pratique ; il est bien évident qu'alors vous n'auriez pas cette armée de permanents dont je parlais tout à l'heure qui finissent par n'être plus des ouvriers, ou en tout cas par l'être moins. Il y a là pour eux une situation de tout repos. Une fois qu'ils y sont, ils ne tiennent pas aux mouvements de grèves, aux conflits avec les patrons. Pas d'histoires, mais une existence paisible pour eux. Et vous en êtes victimes par répercussion. Une expression populaire a bien caractérisé la chose en les comparant à des rats à l'intérieur d'un fromage. Syndicalistes, revenez à la pratique loyale et constante du fédéralisme ; et puis, assignez un terme au mandat de vos fonctionnaires. Alors, vous aurez un mouvement syndicaliste souple, vivant, combatif, toujours jeune, les fonctionnaires fussent-ils vieux, parce que se seront de jeunes secrétaires, de jeunes fonctionnaires, vieux peut-être par l'âge, mais jeunes dans leur fonction, vieux peut-être par l'expérience acquise, mais jeunes dans l'exercice de leur mandat. Vous aurez alors moins d'éléments douteux et vous donnerez au syndicalisme une force de révolution incomparable.

Autre force de révolution : le Coopératisme.Quand on examine de quelle façon fonctionnent la plupart des coopératives, on a quelque peine à s'imaginer que le coopératisme puisse être une force de révolution appréciable ; et cependant, au même titre que le syndicalisme, vous m'entendez, la coopération pourrait être une force de révolution incalculable. Au même titre ? Pourquoi ? Parce que la coopération a pour objet de grouper le monde ouvrier sur le terrain de la consommation, comme le syndicalisme a pour objet de grouper la classe ouvrière sur le terrain de la production.
Travailleurs, vous n'êtes pas seulement des producteurs, — et en ce moment même, il y en a pas mal d'entre vous qui, frappés pur le chômage, ne peuvent pas produire, — mais vous êtes avant tout, toujours et nécessairement des consommateurs. Comprenez-vous bien l'importance qu'il y a de vous grouper sur ce terrain-là, comme il y a une énorme importance de vous grouper sur le terrain de la production ? Eh bien ! c'est précisément le rôle de la coopération.
Les bénéfices de la production vont au patronat ; or, le syndicalisme a pour objet de supprimer le patronat. Les bénéfices de la consommation vont au commerce, à tous les intermédiaires, à tous ces rongeurs qui s'interposent entre le producteur et le consommateur ; le coopératisme a et doit avoir pour but la suppression des intermédiaires ruineux.
La classe ouvrière est grugée, exploitée, spoliée de toutes façons. L'ouvrier est, en effet, contribuable, il est locataire, il est producteur et il est consommateur. Comme contribuable, il est pressuré par l'impôt, de plus en plus lourd, de plus en plus écrasant ; comme locataire, il est exploité par la rapacité des vautours ; comme producteur, il est grugé par l'âpreté au gain du patron ; comme consommateur, il est volé par le mercantilisme et les intermédiaires. Comment voulez-vous que la classe ouvrière trouve de quoi se nourrir, lorsqu'elle est obligée tout d'abord de gorger tous les voleurs dont je viens de parler ? Comment voulez-vous que la classe ouvrière puisse économiser et s'enrichir, lorsqu'elle est obligée tout d'abord de gaver et d'enrichir les milliers et les milliers de parasites dont il est question ?
On raconte, camarades (et ce sont là, en France du moins, les débuts de la coopération), on raconte la petite histoire suivante :
Un jour, se trouvant à Paris, Fourier (je crois que c'était Fourier, mais je n'en suis pas absolument sûr ; en tout cas, si ce n'était pas lui, c'était un autre, la chose n'a pas autrement d'importance), Fourier, dis-je, se trouvant à Paris et ayant besoin de manger, entre dans un restaurant. Il y mange sobrement: c'était un homme frugal. Arrivé au dessert, il demande une pomme ; on lui en apporte une et quand sonne le «quart d'heure de Rabelais», c'est-à-dire quand on lui présente la note à payer, il voit qu'on lui a compté 25 centimes pour sa pomme (aujourd'hui, c'est beaucoup plus cher !) «Vingt-cinq centimes une pomme !» s'écrie-t-il, «et dans mon pays on ne les ramasse même pas...» Mais en réfléchissant ensuite, il se dit: «Mais, cette pomme n'est pas venue ici toute seule, on l'y a apportée ; elle a dû vraisemblablement être achetée à un marchand de demi-gros, car ce n'est certainement pas le restaurateur qui l'a achetée directement. Ce marchand de demi-gros l'a achetée lui-même à un marchand de gros, lequel l'a lui-même achetée d'un commissionnaire des Halles qui, lui, l'aura fait venir en provenance directe... Je ne suis donc plus surpris que je paie cinq sous ma pomme : il s'est trouvé quatre ou cinq flibustiers qui ont touché qui 2, qui 3, qui 5 centimes sur le prix de cette pomme et voilà pourquoi, au lieu de la payer un sou, qui est sa valeur réelle, je la paie cinq sous. C'est fantastique !»
Alors l'idée lui vint qu'il y aurait à supprimer toute cette masse de parasites qui servent d'intermédiaires entre le producteur et le consommateur. C'est cette idée, camarades, qui est à la base de l'idée coopérative.
Les coopératives ont pour objet de se procurer directement au profit de leurs sociétaires ou de ceux qui achètent chez eux, les produits dont cette clientèle a besoin, sans faire supporter à ces produits les bénéfices que réalisent d'ordinaire tous ceux qui servent d'intermédiaires, depuis le marchand de gros jusqu'au petit détaillant, en passant par la foule des courtiers et des commissionnaires, — et vous savez combien tout ce monde-là est nombreux.
Vous voyez, camarades, qu'il y a là une pensée qui, mise à profit, et dans un esprit de transformation sociale et non pas seulement dans un esprit d'économie ou de lucre, pourrait devenir le point de départ d'une force de révolution... Malheureusement, avec leur succès (car les coopératives ont commencé à connaître la prospérité et le succès), l'état d'esprit des coopérateurs n'est plus resté le même. Aujourd'hui, c'est cette machine puissante qu'on appelle le Magasin de Gros, qui fait 140 ou 150 millions d'affaires par an ; qui a une organisation formidable et dont les bénéfices s'élèvent chaque année à des dizaines de millions! Il y a, tout autour, un nombre plus ou moins élevé de personnes qui sont attachées à la prospérité commerciale (disons le mot) de cet établissement ; de telle sorte que l'esprit de révolution, l'esprit de transformation sociale qui aurait dû diriger les initiateurs de ce mouvement et leurs continuateurs, cet esprit a presque totalement disparu. Les pratiques sont devenues défectueuses et, de révolutionnaire, l'esprit des coopérateurs est devenu, hélas ! «petit-bourgeois».
Ici, j'indique le remède : Je suis l'adversaire de ce qu'on appelle la «ristourne» ou « boni ristourné». Vous savez en quoi il consiste : à la fin de chaque année, de chaque exercice, on établit les comptes, on les arrête, on fait la balance et on voit les profits faits. Ces profits sont, par exemple, de 10, 12, 20 %. On en attribue une part aux sociétaires ou clients de la coopérative, à titre de remboursement, de boni ristourné ou de trop perçu. Le reste est affecté aux frais généraux, au paiement du personnel, au fonds de réserve et, enfin, à l'extension de l'affaire. Eh bien, je suis opposé à la ristourne du boni, et voici pourquoi j'en suis l'adversaire :
La perspective de ce boni, la nécessité d'en attribuer une partie aux sociétaires et de montrer ainsi qu'on sait faire ses affaires, cette nécessité entraîne la réalisation de gros bénéfices et, naturellement, sous cette forme, la coopérative fait retour au commerce, le commerce consistant à acheter le meilleur marché possible, pour revendre le plus cher possible. Une société coopérative qui a le désir de ristourner à ses sociétaires un bénéfice appréciable est obligée de réaliser des bénéfices sérieux et, tout naturellement, elle fait retour, sans le vouloir, instinctivement, aux habitudes commerciales et aux pratiques du mercantilisme.
De plus, cette ristourne, ce boni ristourné stimule l'amour du gain chez le sociétaire, entretient chez lui le désir de voir arriver l'époque où il touchera son boni et entretient, par conséquent, chez lui aussi l'esprit de conservation sociale. En outre, ces distributions de boni entraînent une lourde comptabilité, et pour tenir cette comptabilité il faut des employés nombreux, un personnel considérable, de là aggravation des charges.
Le boni oblige à maintenir les prix commerciaux : on vend à peu près comme le voisin, comme le commerçant d'à côté, seulement on dit à la clientèle des sociétaires : «Ici, vous ne trouverez pas immédiatement une économie quelconque à venir acheter ce dont vous avez besoin chez nous, mais à la fin de l'année, vous retrouverez, sous forme de boni qui vous sera ristourné, une partie des bénéfices que nous aurons réalisés.»
Telles sont les raisons pour lesquelles je suis contre le boni ristourné. Et cependant je suis d'avis de maintenir un écart léger entre le prix de revient et le prix de vente, constituant un bénéfice brut sur lequel doivent être prélevés les frais généraux, les réserves à constituer et la mise à exécution des projets d'extension de l'affaire même. Le reste serait attribué aux œuvres sociales que doivent soutenir les coopératives.
Quand je songe qu'à Paris, ou dans la région parisienne, c'est par millions, — vous entendez : c'est par millions, — que se chiffrent les bénéfices réalisés par les entreprises coopératives !... Remarquez que je trouve tout naturel que ceux qui travaillent dans la coopérative vivent de cette coopérative : ils y consacrent leur temps, leur activité, leur savoir, il est donc parfaitement normal qu'ils en vive. Mais, cela étant, et tout se passant convenablement et raisonnablement, vous voyez d'ici, avec les millions réalisés chaque année dans la région parisienne, quelles œuvres sociales admirables on pourrait faire ! Où sont-elles les œuvres ou bien créées ou bien soutenues par le mouvement coopératif ?...
Je sais bien que, de ci de là, quelques grandes coopératives donnent quelques centaines ou quelques milliers de francs à ces œuvres, mais y a-t-il, de ce côté, un effort comparable à celui qui pourrait, qui devrait être réalisé ? Quel effort puissant d'éducation pourrait être accompli surtout en faveur de la femme et de l'enfant, qu'on pourrait intéresser ainsi au mouvement révolutionnaire : fêtes données, écoles fondées, colonies scolaires, écoles de vacances, etc. Que de bien serait fait et quelle mentalité on pourrait faire pénétrer dans ces masses qui viennent là simplement pour acheter et qui sont obligées d'y venir.
Je signale en passant cette idée. Elle n'est pas de moi : il y a longtemps qu'elle court les rues et qu'on la laisse courir... Il faudrait l'arrêter au passage et en tirer parti. Alors, pénétrée d'un esprit nouveau, renonçant aux pratiques défectueuses, s'éloignant de plus en plus de l'esprit commercial, la coopération pourrait devenir, elle aussi, une sorte de pendant au syndicalisme et une force de révolution puissante.

Et voici que j'arrive à la dernière des forces de Révolution que je veux étudier : l'Anarchisme.C'est, selon moi, la force de révolution par excellence, la force de révolution incomparable.
J'entends bien qu'on va me dire : «Monsieur Josse, vous êtes orfèvre ! Ce n'est pas étonnant que vous vantiez votre marchandise, c'est-à-dire l'anarchisme, puisque vous êtes anarchiste. C'est tout naturel !»
Eh ! oui, c'est tout naturel. Mais si je ne croyais pas que l'anarchisme est la meilleure de toutes les doctrines sociales, comme la plus pure et la plus haute des philosophies, si je ne l'estimais pas comme le mouvement révolutionnaire le plus noble et le plus désintéressé, et que j'en connusse un autre qui fût plus pur et plus fécond que l'anarchisme, j'irais à cet autre !
L'anarchisme, camarades, résume toutes les forces dont j'ai déjà parlé. Il en est, pour ainsi dire, comme la synthèse et les bourgeois, eux, ne s'y trompent pas : c'est plus particulièrement contre la propagande anarchiste qu'ils sévissent d'une façon implacable, car ils ont promulgué des lois spéciales contre la propagande anarchiste. On en étend, il est vrai, l'application à ceux qui ne sont pas anarchistes — c'est le cas des communistes impliqué dans le complot — mais cela n'empêche pas que c'est d'abord pour être appliquées aux anarchistes que ces lois ont été édictées. On les appelle «Lois Scélérates» comme si, dans cette scélératesse suprême qu'est la loi, il pouvait y avoir quelque chose de plus scélérat encore !...
Non seulement les bourgeois ne s'y trompent pas, mais tous les sociologues éminents, tous les philosophes, tous les penseurs qui se sont occupés de la question sociale, tous les théoriciens, même ceux des écoles qui ne sont pas anarchistes, ont reconnu très loyalement que l'anarchisme était comme le point terminus, le point culminant de l'idéal social et que c'était de ce côté là, qu'à travers mille et mille lenteurs, mille et mille difficultés, l'humanité, enfin libérée, se dirigerait un jour.
Le communisme intégral ou l'anarchisme, c'est la même chose. C'est, en effet, vers cet idéal magnifique que, quelle que soit l'école à laquelle vous apparteniez, doivent tendre vos pensées et vos désirs en vue de sa réalisation.
Nous croyons qu'il faut y aller tout de suite ; nous pensons qu'il n'est pas nécessaire de prendre une route détournée et qu'il faut nous diriger tout droit vers le but, et j'ai la certitude que, tous, vous admirez la grandeur, la noblesse et la beauté de cet idéal merveilleux. L'anarchisme est, en effet, comme la réunion de toutes les forces dont j'ai parlé ce soir, il en est, ai-je dit, la synthèse : l'anarchisme est avec la libre-pensée dans la lutte que celle-ci mène contre la religion et contre toutes les formes d'oppression intellectuelle et morale ; l'anarchisme est avec le Parti socialiste dans la lutte qu'il poursuit contre le régime capitaliste ; l'anarchisme est avec le syndicalisme dans la lutte qu'il mène pour la rédemption ouvrière contre le patronat exploiteur du travail ; l'anarchisme est avec la coopération dans sa lutte contre le parasitisme commercial et contre les intermédiaires qui sont les profiteurs de ce parasitisme. N'avais-je pas raison de dire que l'anarchisme est comme la synthèse, comme le résumé de toutes les autres forces de révolution ; qu'il les condense, les couronne et les réunit toutes ?
Oui, il en est le résumé et le couronnement ! L'anarchisme ne respecte aucune forme de la domination de l'homme sur l'homme, aucune forme de l'exploitation de l'homme par l'homme, puisqu'il attaque toutes les formes de l'autorité :
L'autorité politique: l'État.
L'autorité économique: la Propriété.
L'autorité morale: la Patrie, la Religion, la Famille.
L'autorité judiciaire : la Magistrature et la police.
Toutes les forces sociales reçoivent indistinctement les coups bien portés, vigoureux et incisifs que les anarchistes leur portent. L'anarchisme, en effet, se dresse contre toutes les oppressions, contre toutes les contraintes, il n'assigne aucune limite à son action, car il prend l'être tout entier dans sa chair, dans son esprit et dans son cœur. Il se penche sur la nature humaine, il voit les larmes tomber et le sang couler ; il se penche sur celui qui souffre et lui demande d'où viennent ses souffrances !
D'où viennent ses souffrances ? L'anarchiste sait qu'elles sont dues presque en totalité à un état social défectueux. Je mets de côté les douleurs inhérentes à la nature elle-même, mais toutes les autres souffrances, toutes les autres douleurs ont pour cause une mauvaise organisation sociale.
L'anarchiste, en se penchant sur les douleurs humaines, est apitoyé, car il a le cœur sensible, il est révolté, car il a la conscience droite, et il est résolu, parce qu'il a une volonté ferme.
Après avoir, grâce à son cerveau lucide, envisagé la vérité, l'anarchiste tend sa main secourable vers celui qui souffre et lui dit : «Lutte avec nous contre tous ceux qui te font souffrir : contre la propriété qui fait que tu es sans abri et sans pain ; — contre l'État qui t'opprime par des lois iniques et qui t'écrase par les impôts ; — contre ton patron qui exploite ton travail en te donnant pour huit, dix ou douze heures de labeur quotidien, un salaire de famine ; — contre tous les Mercantis qui te dévorent ; — contre tous les rapaces qui te grugent ; — contre toutes les Forces mauvaises, contre toutes les Puissances de l'heure !...»
Voilà ce que dit l'anarchiste à l'opprimé, au souffrant.
On pouvait espérer qu'une aussi haute philosophie, qu'une aussi pure doctrine serait épargnée par l'influence néfaste de la Guerre. Hélas ! il n'en fut rien. Je le dis à notre confusion et à notre honte ! Parmi les anarchistes les plus notoires, parmi ceux que nous avions l'habitude de considérer comme des directeurs de conscience, — non pas comme des chefs, il n'y en a pas chez nous, mais vous savez aussi bien que moi qu'il y a des voix qui sont plus écoutées que d'autres et des consciences qui semblent refléter la conscience des autres anarchistes, — nous avons eu la douleur de voir que quelques-uns de ceux-là, que nous considérions comme nos frères aînés, comme nos directeurs de conscience, ont subi la défaillance maudite ! Ils ont cru que cette guerre n'était pas comme les autres, que la France avait été attaquée et dans la nécessité de se défendre énergiquement ; ils se sont faits les collaborateurs de l'«Union sacrée» et ont pactisé avec les défenseurs de la nation, ils ont été des guerriers, des jusqu'auboutistes...
Et le malheur c'est que, depuis, eux non plus n'ont pas reconnu leur erreur ; ils s'y sont entêtés. Allez donc demander à quelqu'un qui croit avoir l'étoffe d'un chef de se désavouer lui-même ! Allez demander à quelqu'un qui jusqu'alors avait proclamé des vérités devant lesquelles on semblait s'incliner presque sans discussion, allez demander à cet homme de reconnaître qu'il a commis une erreur ! Cet homme, se crût-il anarchiste, vous regardera de haut et n'admettra jamais qu'il ait pu se tromper.
Comme tous les chefs et les meneurs de peuples, comme tous les conducteurs de foules, les anarchistes-guerriers ont été victimes de leur sot orgueil, et ils ont placé leur vanité personnelle au-dessus de tout. Et pourtant, j'imagine que lorsqu'on a commis une faute, il est convenable et digne de la reconnaître loyalement et que le seul moyen de la réparer est de la proclamer publiquement.
Nous n'avons pas eu besoin, nous, anarchistes, d'exclure ces jusqu'auboutistes, de les chasser : ils ont bien compris qu'ils n'avaient plus rien de commun avec nous, qu'il fallait qu'ils s'éliminassent d'eux-mêmes, et il sont restés chez eux.
Je ne cite personne, mais vous les connaissez tous, ceux qui, anarchistes avant la guerre, après avoir déclaré pendant vingt ans qu'il n'y avait pas de guerre sainte, que toute guerre était maudite et que, si elle survenait, le devoir de tout anarchiste était de refuser de servir, ont poussé les compagnons au massacre. Après avoir trahi, après avoir renié leur passé, ces hommes sont aujourd'hui seuls. Sans qu'on ait pris contre eux aucune sanction, sans que nous ayons formulé contre eux aucune condamnation, ils se sont condamnés volontairement à l'isolement et c'est là leur châtiment ; ils ne sont plus entourés aujourd'hui que de leur solitude et de leur abandon...
De toutes les forces de révolution que j'ai citées, l'anarchisme est peut-être la moins nombreuse. Nous ne nous faisons pas illusion sur notre puissance numérique, nous savons que nous n'avons pas, comme le Parti socialiste, le syndicalisme et la coopération des bataillons compacts : les anarchistes ont toujours été une minorité et, — rappelez- vous ce que je vous dis, — ils resteront toujours une minorité. C'est fatal.
Ah ! nous voudrions bien, nous aussi, faire du recrutement, c'est entendu et nous en faisons ; mais le recrutement n'est pas facile chez nous. D'abord, notre idéal est tellement haut et tellement large ! De plus c'est un idéal en quelque sorte illimité qui devient chaque jour, avec les événements, plus haut et plus large, de telle sorte que, pour embrasser cet idéal, le suivre et le propager, il faut des hommes pour ainsi dire supérieurs.
Je n'ai pas l'air bien modeste en disant cela, et cependant, je dois le dire parce que c'est la vérité et que c'est mon sentiment ; et puis, il n'y a pas de vanité à parler avantageusement de soi-même et de ses camarades, quand on le fait franchement et loyalement.
Oui, il faut faire partie de l'élite, il faut être un homme supérieur pour s'élever jusqu'à de telles altitudes, pour s'élever jusqu'aux sommets où plane l'idée anarchiste. Ce qui fait surtout que le recrutement anarchiste est difficile, c'est qu'il n'y a rien à gagner avec nous ; rien à gagner et tout à perdre... Nous n'avons, en effet, ni mandats, ni fonctions, ni attributions, ni rien... pas même la notoriété à offrir à nos adeptes.
Je me trompe: il y a, au contraire, beaucoup à gagner parmi nous ; mais ces gains dont je veux parler ne séduisent sans doute que cette minorité, que cette élite dont je parlais il y a un instant.
Il n'y a rien à gagner comme situation ni comme argent, mais il y a beaucoup à gagner, si l'on veut se contenter, à titre de compensation, des joies pures et nobles d'un cœur satisfait, d'un esprit tranquille, d'une conscience haute. Et, en effet, l'anarchiste trouve des joies incomparables et qui valent infiniment plus à ses yeux que des avantages matériels et que les hochets de la vanité.
Nous sommes donc une minorité, mais, tel est le sort commun de toutes les idées nouvelles ; celles-ci n'ont jamais réuni autour d'elles qu'une infime minorité. Quand une idée commence à grouper autour d'elle une minorité imposante, c'est que la vérité qui est en marche (et elle l'est toujours sans jamais s'arrêter), a fait surgir une idée nouvelle, plus exacte ou plus jeune et c'est cette idée plus jeune, plus hardie, plus juste, qui groupe autour d'elle l'élite. Sous l'Empire, la minorité (c'est-à-dire l'élue) était constituée par les rouges, par les républicains ; pendant les premières années de la République, et jusqu'à il y a seulement dix ou quinze ans avant que le socialisme devint petit-bourgeois et réformiste, le socialisme ne réunissait qu'une infime minorité, c'était l'élite d'alors. Aujourd'hui, c'est l'anarchisme qui réunit cette élite.
Minorité, oui : mais il n'est pas nécessaire d'être bien nombreux pour faire beaucoup de besogne ; il vaut même mieux, souvent, être moins nombreux et être meilleurs : la qualité ici l'emporte sur la quantité. J'aime mieux une centaine d'individus qu'on trouve partout, qui vont là où il y a de la besogne à faire, où il y a de l’intelligence et de l'activité à déployer ; j'aime mieux cent individus qui parlent, qui écrivent, qui agissent, en un mot qui se livrent avec ardeur à la propagande, que mille qui restent tranquillement chez eux et qui s'imaginent avoir accompli leur devoir, les uns quand ils se sont cotisés et les autres quand ils ont voté.
Les anarchistes sont et seront donc toujours peu nombreux, mais ils sont partout. Ils sont ce que j'appellerai le levain qui soulève la pâte. Déjà, vous les voyez qui s'infiltrent partout. A côté des quelques milliers d'anarchistes déclarés qui sont groupés, nous en voyons des milliers et des milliers, qui se trouvent dans d'autres groupes : les uns dans la Libre-Pensée les autres, dans le Parti Socialiste, les autres à la C. G. T. J'en connais même des quantités, dans telles petites villes et à la campagne qui sentant le besoin de faire quelque chose, poussés par le désir de se mêler aux luttes locales et à la propagande qui se fait chez eux et autour d'eux, adhèrent au mouvement socialiste ; ils n'abandonnent pas pour cela leurs idées anarchistes ; il y en a également dans le syndicalisme, dans la coopération, il y en a partout... Il y en a même qui s'ignorent ! car aussitôt qu'on leur explique ce qu'est l'anarchisme, ils disent : «Mais si c'est ça, je suis anarchiste ! je suis avec vous !» Oui, l'anarchisme est partout...

Telles sont les forces de révolution qu'il était indispensable de passer ce soir en revue. Je termine, car voila près de deux heures que nous assistons à ce défilé. Il aurait fallu une conférence entière pour étudier chacune de ces forces et nous n'aurions même pas épuisé la matière. Je me suis livré ce soir à une simple monographie de chaque courant, de chaque organisation, monographie rapide et brève, des forces qui mériteraient une description plus détaillée : je me suis contenté d'en faire l'esquisse et j'ai négligé un certain nombre d'autres courants, d'autres forces, d'autres groupements qui ne sont pas sans valeur et qui, au jour de la Révolution, influeraient sur le mouvement général ; tels sont, par exemple, les groupements féministes et les courants néo-malthusien, antialcoolique et antimilitariste, et entre autres l'Association républicaine des anciens combattants qui a pour objet de grouper tout spécialement ceux qui sont les victimes de la dernière guerre. Enfin, nous avons surtout les jeunesses socialistes, syndicalistes et anarchistes, pépinières des militants actifs de demain. C'est cette jeunesse qui est tout notre espoir et qui, aujourd'hui épi, sera la moisson abondante de demain !Il y a donc, comme vous le voyez, toute une légion de groupements pleins de bonne volonté et désireux d'aller de l'avant.
Je n'ai parlé ce soir que des grands courants parce que je ne pouvais pas évidemment m'arrêter à chacune de ces forces, moindres mais réelles.
Les grands courants dont j'ai parlé ce soir sont autonomes, les forces que nous venons d'examiner sont indépendantes ; chacune d'elles trouve à déployer largement son drapeau sur le terrain qui lui est particulier. L'ennemi sent la menace, il s'organise et se coalise : jamais la répression n'a été aussi sévère, jamais le patronat n'a été si solidement organisé, jamais la police n'a été aussi arrogante, jamais la magistrature n'a distribué des condamnations d'une main plus infatigable, jamais, en un mot, l'ennemi ne s'est plus vaillamment défendu. Il s'agit donc d'engager la bataille avec toutes nos forces réunies. Nous ne demandons à personne, pour cela, de sacrifier ses principes, ses doctrines, ses méthodes, son action : nous désirons, au contraire, que chacun, que chaque groupement garde et conserve ses méthodes, sa doctrine, ses principes, afin que tout cela puisse être utilisé quand. l'heure sonnera, car nous avons un but à atteindre, une grande œuvre à accomplir et toutes ces forces associées seront indispensables. L'édifice social menace ruine. Il n'est pas prêt à crouler, ne vous y trompez pas : il y a des lézardes ; toutefois, l'édifice social est encore solide et il faudra un rude coup d'épaule pour le démolir et le jeter bas. Ce qui est nécessaire, à l'heure actuelle, c'est qu'un souffle puissant de révolte se lève et passe sur tous les hommes de bonne volonté, car l'arrogance de nos maîtres est faite de notre platitude, leur force est faite de notre faiblesse, leur courage est fait de notre défaillance et leur richesse est faite de notre
pauvreté ! L'esprit de soumission a abaissé les caractères, la révolte les relèvera ; l'habitude de l'obéissance a courbé les échines, la révolte les redressera ; des siècles de résignation ont perdu l'humanité en pesant lourdement sur elle, la révolution la sauvera.
Quant à nous, anarchistes, nous ne voulons plus vivre en esclaves, Nous avons déclaré à la Société une guerre impitoyable, oui, la guerre au couteau ! Nous savons qu'il nous faut vaincre ou mourir, mais nous y sommes résolus. Nous sommes donc décidés à livrer bataille, bataille de tous les instants à toutes les entraves et à toutes les contraintes : Religion, Capital, Gouvernement, Militarisme, Police, etc.
Et nous sommes résolus à mener cette bataille jusqu'à la complète victoire. Nous voulons non seulement être libres nous-mêmes, mais encore que tous les hommes le soient comme nous-mêmes. Aussi longtemps qu'il y aura des chaînes, quand même elles seraient dorées, quand même elles seraient légères, quand même elles seraient relâchées et affaiblies, quand même elles ne lieraient qu'un seul de nos semblables, nous ne désarmerons pas : nous voulons que toutes les chaînes tombent, toutes et à jamais !


Sébastien Faure


Léonard
Le Tréteau Électoral
L'Élection du Maire de la Commune
(Farces électorales)


Le Tréteau Électoral
Farce politique et sociale

CONTRE TOUS LES CANDIDATS

Publications des «Temps Nouveaux» - N°24 - 1902

 
PERSONNAGES
UN SPECTATEUR
UN CANDIDAT MONARCHISTE
UN CANDIDAT OPPORTUNISTE
UN CANDIDAT RADICAL
UN CANDIDAT BONAPARTISTE
UN ANARCHISTE

(La scène se passe dans une grange, à la campagne. Au début du dialogue, un bureau est constitué. Un spectateur prend la parole, de sa place.)
LE SPECTATEUR
Ohé ! les paysans ! travailleurs, populace,
Électeurs «souverains», venez tous prendre place
Autour de ce tréteau que Bobèche illustra.
Grand assaut de blagueurs, ce soir ! Entrez ! Hourrah !
Vous allez, bons gogos, voir à cette tribune
Les plus beaux spécimens des chercheurs de fortune :
Candidats rouges, blancs, agitant leurs drapeaux,
Monarchistes ligués, sans cocarde au chapeau,
Cornacs victoriens, maquignons jéromistes,
Fricoteurs tonkinois, radicaux réformistes,
Tous enjôleurs du peuple, assoiffés de Pouvoir,
Couvrant leurs appétits du masque du devoir,
Vont user devant nous de ficelle oratoire
Pour capter les faveurs du nombreux auditoire ;
Les blackboulés d'hier, les goulus d'aujourd'hui,
Tout ce qui veut grimper sur l'épaule d'autrui,
Que l'appât du pouvoir attire, excite, grise,
Crampons ambitieux, ne lâchant jamais prise,
Vont te donner du «maître» à bouche-que-veux-tu,
O peuple, et transformer ta sottise en vertu...
Entrez ! Entrez ! Entrez ! Voilà que ça commence.
LE CANDIDAT MONARCHISTE
(apparaissant à la tribune).
Messieurs... non, citoyens, à cette foule immense,
A cet empressement pour venir écouter
Les divers candidats qui vont se présenter,
Je devine, messieurs... citoyens, veux-je dire,
Ce qui se passe en vous et ce qui vous attire.
Le gâchis dans lequel vous vous voyez plongés
Vous travaille l'esprit et vous a tous changés !...
Il faudrait, en effet, être atteint de démence,
Ne savoir ni où le bien finit, le mal commence,
N'avoir aucun amour pour Dieu ni pour son pays,
Pour voir sans sourciller : nos intérêts trahis,
Nos fonds dilapidés, la liberté perdue,
Nos prêtres, nos prélats, horreur inattendue !
Menacés de devoir, comme des cabotins,
Jouer sous les hangars les offices divins ;
S'en aller annoncer les vêpres ou la messe
De bourgade en bourgade à coups de grosse caisse
Et, rayés sans pudeur des cadres du budget,
Faire payer la foule en passant au guichet !
Ho ! rien que de songer à pareille hypothèse
Je sens... mais il vaut mieux, messieurs, que je me taise.
Mon esprit indigné peut-être irait trop loin.
Et c'est surtout de calme ici que j'ai besoin.
Comment faire pourtant pour arrêter la France
Sur cette pente affreuse où l'aveugle ignorance
D'un pouvoir composé de petits avocats
L'a jetée ? Hé ! Messieurs, ne devinez-vous pas ?
Rappelons sans tarder ce prince magnanime
Qu'un vote tout récent, une infamie, un crime !
Vient de chasser du sol natal, qu'il chérissait ;
Mes amis, crions tous : vive Philippe sept !
(Explosion de rire dans l'auditoire)
LE SPECTATEUR
Eh bien, tas de crétins, qu'est-ce que cela veut dire ?
Au lieu de faire écho vous vous mettez à rire !
(Se retournant vers l'orateur qui descend de la tribune.)
Allons, pauvre courtier du Comte de Paris,
Les rois coûtent trop cher, on n'y met plus le prix.
Allez offrir ailleurs votre ours orléaniste !
Et d'un ! Place au second.
LE CANDIDAT OPPORTUNISTE
(faisant son apparition à la tribune)
«C'est un opportuniste !»
Vient-on de murmurer en me voyant monter.
Eh bien, oui, je le suis et j'ose m'en flatter !
Je suis opportuniste autant qu'on puisse l'être ;
Comme Jules Ferry, comme l'était le «Maître»,
Le patriote ardent qui, bravant l'aquilon,
Traversa l'ennemi juché sur un ballon !
Je sais bien qu'on voudrait rendre cette épithète
Synonyme de... pitre et d'homme-girouette,
D'intrigant sans principe, à changer toujours prêt,
Selon le cas qui sert le mieux son intérêt ;
Mais c'est médire en vain et pousser au désordre,
Vous connaissez le truc, et ça ne peut plus mordre.
Le plus lourd paysan, qui ne sait A ni B,
Issu d'une broussaille ou d'un moulin tombé,
Sait aussi bien que vous, messieurs, qu'opportunisme
Veut dire loyauté, devoir, patriotisme ;
Que ce n'est point l'appât ni l'argent qui nous fait
Essayer de passer sénateur ou... préfet !
On nous accuse encore dans de sots reportages,
De mêler notre nom à certains tripotages,
Ce qui nous vaut, dit-on, de jolis pots-de-vin,
Et d'un tas de micmacs ; mais c'est mentir en vain !
Si quelqu'un d'entre nous par extraordinaire,
Entré gueux au pouvoir en sort millionnaire,
Combien en voit-on qui, riches auparavant,
Le quittent plus râpés que le frac d'un savant !
Ah ! vous ne savez pas, messieurs, ce qu'il en coûte
D'affronter du pouvoir la périlleuse route !
Tandis que vous tracez, en chantant, le sillon,
Ranimant par instant vos bÏufs de l'aiguillon,
Ou qu'aux rouges éclairs du brasier qui s'allume,
Vous façonnez le fer sur le dos de l'enclume,
Sans souci, que celui d'un travail journalier
Qu'on oublie, aussitôt sorti de l'atelier,
Le pauvre député, jour et nuit sur la brèche,
Toujours en butte aux coups d'une presse revêche
Qui commente son vote et compte ses discours,
Voit sans cesse sa vie affligée dans son cours...
Mais, vous me l'avez dit, je suis opportuniste :
Il n'est pas de tourment, d'écueil, d'antagoniste,
Découvert ou masqué, que je ne braverai
Pour vous affranchir tous, et je vous servirai !
Je sacrifierai tout à ce peuple que j'aime :
Repos, argent, santé, peut-être l'honneur même !
Que je sois conseiller, sénateur, député,
Je souscris à l'avance à votre volonté.
Dût-on me condamner à prendre un portefeuille
que je dirais encor : C'est leur vÏu ? Dieu le veuille !
Ne vous gênez donc pas, mes chers concitoyens,
De mettre à votre actif ma force et mes moyens.
Je ne faillirai pas, je le jure, à ma tâche :
Je serai comme un chien qu'au devoir on attache.
Vous pourrez vivre en paix à l'écart des partis,
Caresser votre femme et soigner vos petits,
Vous aurez quelque part au Sénat, à la Chambre,
N'importe ! un défenseur de vos droits, un membre
Vigoureux, qui saura se faire respecter
Et qui, même battu, voudra toujours lutter !
(Applaudissements et sifflets)
LE SPECTATEUR
Hourrah ! Bravo ! Plumet ! C'est fameux ! C'est superbe !
C'est un feu d'artifice, une gerbe
Des plus beaux sentiments qui se puisse révéler  :
Jamais on n'entendit candidat mieux parler !
Si vous n'êtes pas tous émus jusqu'aux entrailles,
Il faut que vous soyez plus durs que des murailles.
Et de deux ; à présent, c'est au numéro trois
A jouer à son tour, du geste et de la voix.
LE CANDIDAT RADICAL
(A la tribune)
Citoyens, les discours que vous venez d'entendre
Sont deux pièges grossiers qu'on a voulu vous tendre.
Dans l'un on vous engage à troquer bel et bien
Votre titre sacré de libre citoyen
Pour celui de «sujet», c'est-à-dire à vous mettre
De nouveau sous le joug de l'Église et d'un maître ;
A marcher sous le sabre, avec le goupillon ;
C'est biffer d'un seul trait la Révolution
Et vouloir reculer jusqu'au temps des croisades !
Dans l'autre, tout farci de burlesques tirades,
L'orateur n'a qu'un but : arriver par l'effet
A se faire applaudir sans entrer dans le fait.
(Se retournant vers l'opportuniste qui vient de quitter la tribune)
Au reste, ces messieurs les bons opportunistes
Dans ce genre de tours sont réputés artistes:
Relisez leurs discours et vous verrez bien
Qu'en y parlant beaucoup, ils ne vous disent rien.
Mais tout s'use à la fin, même l'opportunisme,
Et le peuple aujourd'hui passe au radicalisme ;
Il a pris en dégoût les gens de ce parti,
duquel depuis dix ans rien de bon n'est sorti.
Il se sent énervé de cette politique
Faite d'atermoiements et d'une allure oblique,
Qui ne peut profiter qu'à quelques intrigants
Capables des projets les plus extravagants.
Qu'a-t-on fait jusqu'ici ? Nous pouvons vous le dire,
Sans phrases : on a souvent outrepassé l'Empire;
Dans les plus mauvais jours de ces temps détestés,
On vit peut-être moins de gens persécutés !
Tout le vieil arsenal des lois liberticides
S'est accru dans les mains débiles et cupides
De ces singes vêtus de la peau d'un lion,
qui, pour paraître forts, font de l'oppression.
Faudra-t-il vous citer ces folles aventures
Où le sang de nos fils, chères progénitures !
Qu'on arracha sans honte à nos toits protecteurs,
Ne coula qu'au profit de quelques fricoteurs ?
Ces faits, auxquels plus tard, on ne voudra pas croire,
N'occuperont que trop longtemps notre mémoire :
Hommes et millions ont été prodigués
Par ces affreux pantins aux esprits égarés !
Si vous ne voulez pas voir notre République
S'atrophier aux mains de cette inepte clique,
Et, loin de progresser, rétrograder encor,
Rejetez au panier tous ces assoiffés d'or !
Dans les rangs avancés prenez vos mandataires :
Ce qu'il faut, avant tout, ce sont des caractères
Droits, désintéressés, comme vous... comme moi,
Qu'on ne voit pas changer de drapeau ni de foi.
Si vous voulez qu'enfin les réformes promises
Ne soient plus lettre-morte ou sans cesse remises,
Citoyens, faites-vous de ma voix les échos :
Aux urnes ! et votez tous pour les radicaux !
(Applaudissements et sifflets.)
LE SPECTATEUR
De plus en plus fort ! C'est la foire aux harangues.
Voilà, mes chers amis, de jolis coups de langue,
Et l'art de jaspiner n'est pas prêt à déchoir.
Continuez, messieurs ; à qui donc le crachoir ?
LE CANDIDAT BONAPARTISTE
(à la tribune).
Mes amis, moi, je n'ai que quelques mots à vous dire.
Vous me connaissez tous, et ça doit vous suffire.
Quand l'Empire voguait toutes voiles au vent,
Nous nous sommes trouvés face à face souvent ?
Chaque fois que je suis venu dans la contrée,
J'ai pu voir sur mes pas la foule agglomérée,
Poussant à m'étourdir de joyeuses clameurs...
Ah ! c'est le cas de dire : autres temps, autres mÏurs !
Je veux être avec vous aussi bref qu'explicite.
Soutiens de Badinguet et de son plébiscite,
Dites, qu'avez-vous fait, tas de caméléons
De ce vieil engouement pour les Napoléons ?
De faux républicains vous ont monté la tête,
Et vous avez tourné comme une girouette !
Personne plus que vous n'aurait dû cependant
Garder le souvenir du héros de Sedan.
De gueux que vous étiez, c'est lui qui vous fit riches :
Vos terres qu'on voyait se perdre en friches,
Grâce au revirement d'affaires qui se fit,
Devinrent pour vous tous des sources de profit,
Et l'on vous vit bientôt monter à la fortune
Et couvrir de maisons superbes la commune,
Sous ce régime, issu d'un coup d'État sauveur,
Qui raffermit le peuple et gagna sa faveur,
Chaque chose reprit une face nouvelle.
Après s'être défait de toute la séquelle
Des faiseurs de discours et des agitateurs,
L'empire ne compta plus que des admirateurs.
Alors, vous le savez, commença pour la France
Une ère de bonheur, de paix et d'abondance.
L'exemple des vertus nous arrivant d'en-haut,
Chacun devint honnête et presque comme il faut.
On eût facilement trouvé l'occasion
De discerner vingt fois par jour le prix Montyon.
Sous ce règne fameux expurgé de débauches,
Fleurirent Offenbach, Thérésa, Rigolboche :
Tout était à la joie, à l'amour, aux chansons ;
Le plus humble village avait ses orphéons ;
On n'entendait partout que concerts et fanfares,
Ce n'étaient que convois de lauréats aux gares ;
Pas un prince ne sut, nous pouvons l'attester,
Mieux réjouir son peuple et le faire chanter...
Je ne m'étendrai pas, citoyens, davantage
Sur un règne qui tient une si grande page
Dans le livre d'airain de la postérité...
Paysans ! c'est sur vous que nous avons compté
Pour faire revenir la France à ce régime.
Chaque jour, ça se voit, le parti se décime,
Et ces discussions de personnalités
Entravent nos efforts et nous ont démonté :
Qu'importe que ce soit ou Victor ou Jérôme
Qui coiffe la couronne ? Un homme vaut un homme !
Le point essentiel, le seul en ce moment,
Que nous devons poursuivre avec acharnement,
C'est d'arracher la France à cet Etat-Vampire,
Pour la remettre aux mains des hommes de l'Empire.
(Bravos et sifflets)
LE SPECTATEUR
Allons, braves ruraux, laissez-vous attendrir,
Ce ne sera pas vous qu'on enverra pourrir
Sur le sol fortuné de la Calédonie...
Mais la farce, je crois, n'est pas encore finie :
Je viens d'apercevoir un orateur nouveau
Qui grimpait lentement les degrés du tréteau.
L'ANARCHISTE
(à la tribune)
O vil peuple abruti !...
LE SPECTATEUR
Bon ! J'aime cet exorde.
L'ANARCHISTE
Vous êtes des crétins qui méritez la corde :
Vous n'avez ni bon sens, ni cÏur, ni dignité
Et ne comprenez rien à votre liberté.
Souverains de carton que l'on compare au chêne,
Quand ne voudrez vous plus, dites ! qu'on vous enchaîne ?
Quand aurez-vous fini de tendre votre cou
A ceux qui dans leurs mains cachent votre licou ?
                        (Murmures dans la salle.)
Oh ! ne renaudez pas, compagnons d'infortune :
Je ne suis pas venu faire à cette tribune
Métier de candidat et chanter vos «vertus»,
Pour obtenir «l'honneur» d'être de vos élus ;
Je suis venu vous dire, ô corbeaux de la fable !
Godiches éternels qu'on flatte et qu'on accable,
Que tous vos candidats, quel que soit leur drapeau,
Ne sont que des renards qui guettent le morceau.
Comment ! depuis le temps qu'on vous ment, qu'on vous leurre,
Qu'on vous laisse le lait et qu'on mage le beurre,
Vous qui produisez tout et ne récoltez rien,
Comment n'avez-vous pas su trouver le moyen
De vous gouverner seuls et vous passer de maîtres ?
Si vous êtes battus, c'est que vous voulez l'être,
Si vous êtes menés tout comme un vil troupeau,
C'est que vous n'avez rien qui batte sous la peau !
Ah ! vous méritez bien de vivre en misérables,
D'habiter des taudis plus laids que des étables,
De supporter le joug et l'orgueil des patrons,
Et, de ceux qui par vous s'élèvent, les affronts !...
A quoi donc ont servi toutes ces hécatombes
De martyrs dont partout on signale les tombes,
De tous ces plébéiens morts pour la liberté,
Puisque rien de ce sang en vous n'a fermenté ?
O peuple dévoyé ! que par farce l'on nomme
Le peuple «souverain», tu n'es même pas un homme :
Tu crains, comme un enfant qui ne sait pas marcher,
Si l'on te laisse aller tout seul, de trébucher ;
Tu doutes de toi-même et n'as confiance
Ni dans ton bras si fort, ni dans ta conscience ;
Tu ne mets ton orgueil et ta virilité
Qu'à rendre plus puissants ceux qui t'ont enchaîné.
Sois donc ce qu'il te plaît d'être : une sotte bête
Condamnée au travail sans profit, toujours prête
A te forger des fers contre la liberté
Aussi bien qu'à lutter contre l'égalité.

(L'auditoire se dresse tout d'un coup et pousse des cris d'indignation)

 Un long rugissement éclate à ma parole...
Et quoi ! le peuple enfin comprendrait-il son rôle ?
O serf des temps passés ! ô plat valet d'hier !
Serais-tu devenu tout d'un coup digne et fier ?
Aurais-tu donc compris, pauvre bête de somme,
Que tout homme ici-bas est l'égal d'un autre homme;
Qu'il n'est ni titre ni rang dans la société
Qui change le niveau de notre humanité ?
Ah ! s'il en est ainsi, je te crierai : courage !
Tu n'as plus qu'à vouloir pour briser ton servage...
Le Vieux Monde s'effondre et craque de partout,
La tempête mugit de l'un à l'autre bout !
Devant tes oppresseurs que ton front se redresse ;
Rachète dans un jour des siècles de bassesse :
Sois véritablement le peuple souverain,
Et, soumis aujourd'hui, sois ton maître demain !
(Longs applaudissements)
LE SPECTATEUR
Ah ! ma foi, pour le coup, celui-ci me dépasse !
Il ne nous flatte pas, il nous dit même en face
Que nous n'avons ni cÏur, ni sens, ni dignité.
Il ne veut être rien, pas même député.
Il crie à ceux d'en bas de relever la tête.
Voudrait-il nous placer au-dessus de la bête,
Et que, libre, chacun pût faire son chemin
Sans être retenu par le col ou la main ?
Cet homme est un toqué, qui doit croire, sans doute,
Qu'on va se détourner pour marcher sur sa route...
Ouvrier, paysan, «honnête» travailleur,
Qui mangez le mauvais et laissez le meilleur,
Permettez qu'à mon tour je prenne la parole.
Voici, à mon avis : Poursuivez votre rôle ;
Léchez les pieds aux forts, tapez sur les petits,
Aidez à s'élever tous les chefs de partis,
Mangez peu, buvez moins et travaillez sans cesse
Au profit des roublards que votre gain engraisse ;
Laissez-vous, sans crier, tondre jusqu'à la peau ;
Souffrez patiemment pour les chefs de troupeau ;
Faites beaucoup d'enfants forts Ñ comme sont les vôtres Ñ
Qui feront à leur tour la fortune... des autres ;
Défendez les écus et les propriétés
De ceux qui vous auront tout le temps exploités ;
Trimez, suez, jeûnez, pour ceux qui font ripaille Ñ
Et puis, après cela... vous mourrez sur la paille.


L'ÉLECTION
DU
MAIRE DE LA COMMUNE
PAR LE NOUVEAU CONSEIL MUNICIPAL
(Farce Électorale)
Publications des «Temps Nouveaux» Ñ N° 23 - 1902
PERSONNAGES
CADUC....
LEGOULU...
FLAMBARD...
LÉLOQUENT...
RENARDOT....
Conseillers municipaux.
DIX CONSEILLERS MUNICIPAUX FIGURANTS

(Au début de la scène, tous les conseillers sont assis autour d'une table, dont Caduc, qui vient d'être nommé président d'âge, occupe le milieu.)
 
CADUCse levant.

Chers collègues, on dit que les vieux ne sont bons
A rien, mais vous savez qu'on ment dans les dictons,
A preuve, puisque c'est ce soir, grâce à mon âge
Que je peux présider le Conseil du village.
A parler franchement, j'aimerais encore mieux
Ne pas vous présider et n'être pas si vieux...
Le scrutin a parlé, c'est vous, c'est nous qui sommes
Les nouveaux conseillers municipaux, les hommes
Sacrés, dès à présent, les plus forts de l'endroit :
J'atteste que cela nous revenait de droit !
Aujourd'hui, c'est à nous qu'il appartient d'élire
A notre tour un chef, un maire, c'est-à-dire
Celui qui d'entre nous sera considéré
Comme le plus honnête ou bien le plus madré,
Qui, comme ces petits rois de conte ou d'opérette,
Aura ses courtisans, sa police secrète,
Et devra se montrer au balcon aux grands jours
Et sourire à son peuple à défaut de discours.
Je vais, sur la demande, accorder la parole
A ceux qui se croient faits pour jouer ce grand rôle.
Ce serait plus légal de voter sans débats,
Mais puisqu'on triche en haut, on peut tricher en bas.
Allez-y donc gaiement, et que chacun expose
Les mérites qu'il a pour prétendre à la chose.
Le Conseil attentif pourra, par ce moyen,
Se mieux éclairer qui si l'on ne disait rien.
Du reste, il ne faut pas précipiter l'affaire ;
Chers collègues, songez au choix qu'il nous faut faire !
(Applaudissements. Il se rassoit.)
LEGOULU (se levant).
Collègue président, je demande à parler...
CADUC
Vous avez la parole...
(S'adressant aux autres membres)
Et qu'on le laisse aller...
LEGOULU (se posant.)
Je crois avoir des droits à la magistrature.
Je possède un château, dont la haute toiture
Dépasse de beaucoup la cime du clocher ;
Pour trouver le pareil, il faudrait bien chercher !
Sans être un grand phénix,j'ai su faire fortune
Et me mettre au-dessus de la classe commune.
Tandis que tant d'esprits végètent tout le temps,
Moi, j'ai su me caler déjà depuis longtemps.
Je ne suis pas chien... ça vous pouvez l'écrire ;
Et vous n'êtes pas là sans avoir ouï dire
Tout le bien que j'ai fait aux pauvres de l'endroit !
A l'accueil qu'on me fait, du reste, ça se voit...
Je ne parlerai pas d'autres petits services
que j'ai su rendre, derrière les coulisses,
A certains pistoletsqui font les fanfarons,
Et qui, souvent, n'ont pas dans leur bourse vingt ronds.
Enfin, messieurs, ça n'est un secret pour personne,
J'ai su danser,là ! Quoi ! mais jamais on ne sonne
Aux portes du château que je me suis payé
Sans obtenir de moi quelque don monnayé.
Donc, puisque je suis bon, que j'ai de la fortune,
Vous devez me nommer maire de la commune !...
RENARDOT (se levant vivement.)
Eh !... Monsieur Legoulu, c'est trop vous avancer !
Croyez-vous qu'on n'a pas, comme vous, su danser ?
Le plus bête de nous (sans désigner personne),
Loin d'accepter des points, sur ce chapitre en donne,
Et je peux affirmer que tous ici, messieurs,
Sont de force à tirer leur épingle du jeu.
(Marques d'assentiment)
Tenez ! moi qui vous parle, et qui pourtant peut-être
Suis encore plus... naïf que je peux le paraître,
Eh bien, le croirait-on ? j'ai trouvé le moyen
De vivre sans rien faire et d'amasser du bien.
En outre de cela, sans exciter l'envie,
J'ai pu toujours mener bonne et joyeuse vie,
Courir le guilledou, fréquenter les tripots.
Quand on peut arriver à payer ses impôts
Et mettre à certains jours un habit de rechange
On vous laisse à loisir faire le diable ou l'ange.
Si quelqu'un dans sa vie a su danser, je crois,
Sans vous déprécier, que ça doit être moi !
Sur ce point vous voyez que j'en vaux bien un autre !
(Il reste debout, regardant Léloquent)
LÉLOQUENT (se levant vivement.)
Dieu ! quel raisonnement, citoyens, est le vôtre !
Pouvez-vous afficher un sentiment pareil
Et vouloir d'un veau d'or président du Conseil !
(Renardot se rassoit.)
Comme vous je pourrais faire aussi l'étalage
Du bien que mon travail... et puis un héritage
Ont placé dans mes mains : je ne vous suivrai pas
Dans ce sentier glissant où s'égarent vos pas.
Citoyens ! vous verrez, je me plais à le croire,
Qu'au-dessus de l'argent il faut placer la gloire,
Le mérite, l'honneur de servir son pays !
C'est à ce sentiment sacré que j'obéis.
(Tonnerre d'applaudissements.)
Si j'aspire à porter l'écharpe tricolore,
Ce n'est pas parce que, je le répète encore,
J'ai du foin au soleil ou deux ou trois maisons :
Je laisse aux ignorants l'emploi de ces raisons.
(Legoulu se dresse tout d'un coup et jette un regard foudroyant sur Léloquent.
Ñ Le président lui fait signe de s'asseoir.)
FLAMBARD (interrompant.)
C'est abuser un peu de la flagornerie.
LE PRÉSIDENT
N'interrompez donc pas l'orateur, je vous prie !
FLAMBARD
Votre grand citoyen, eh ! je le dis, messieurs,
N'était que ce que sont tous les ambitieux !
LÉLOQUENT (continuant).
Je n'ai point le souci de servir ma fortune,
Et ne veux que le bien de ma chère commune ;
Et comme il le voulait, lui, digne citoyen,
Je veux les intérêts de tous et non les miens.
(Mouvement de dénégation de Flambard)
On peut, sans se gêner, fouiller dans ma pensée :
On pourra voir combien elle est intéressée
Au bonheur du prochain... ainsi qu'il l'était, lui !
On s'en aperçoit bien, et je dis aujourd'hui...
FLAMBARD (interrompant).
Vous dites aujourd'hui... des rengaines...
LE PRÉSIDENT ( à Flambard)
Dites donc, c'est pas vous qui prenez des mitaines
Pour parler ; tâchez donc d'insulter poliment
Et laissez l'orateur finir son boniment.
Allons, vous m'embrouillez ! son discours, veux-je dire.
Si ça va de ce train, peste, je me retire :
(S'adressant à Léloquent.)
Veuillez continuer, citoyen Léloquent !
(Se retourne vers Flambard.)
On dirait qu'il est là pour faire du boucan !
LÉLOQUENT (reprenant.)
Je dis que si j'avais honneur d'être le maire,
De mes administrés je me ferais le père...
FLAMBARD
Oh ! Oh !...
LE PRÉSIDENT
                Quel enragé ! Je vais vous rappeler
A l'ordre !
FLAMBARD
            On ne pourra bientôt plus rigoler !
LÉLOQUENT (reprenant.)
Je m'intéresserais au sort des prolétaires,
Et ferais décharger tous les propriétaires
Des impôts onéreux qui grèvent leur avoir ;
Je serais tolérant sans manquer au devoir ;
Je...
FLAMBARD
    Parbleu ; vous feriez tomber les alouettes
Rôties dans nos becs et nos assiettes.
LE PRÉSIDENT
Voyons, monsieur Flambard, pour la troisième fois,
Voulez-vous l'écouter sans lui couper la voix ?
LÉLOQUENT
Oh ! J'ai fini ; tout ce que je réclame
C'est que monsieur Flambard nous expose un programme.
FLAMBARD
D'accord ; je n'irai pas par trente-six détours,
Et ne veux pas prétendre à faire un beau discours.
Je serai bref et franc. C'est assez de guitare,
Si je pince du maire, eh bien, je le déclare
Net, c'est pour me pousser du col aux yeux des gens
Et prendre du prestige auprès de mes clients.
Je me fous carrément des insultes des autres
Et trouve que les miens valent mieux que les vôtres ;
Je dis que tout coureur de places et d'honneurs
N'est qu'un roublard doublé d'un vaniteux poseur,
Il faut avoir perdu le sens le plus vulgaire
Pour croire que c'est pour autrui qu'on se fait maire ;
Que c'est le bien public qui nous fait essayer
De nous faire nommer seulement conseiller !
Voilà : si vous voulez m'accorder vos suffrages,
Je vous gratifierai de quelques avantages,
Et, sans me départir de mon autorité,
Je ferai la part belle à votre vanité.
LE PRÉSIDENT
Ce langage ne peut que blesser l'assemblée...
LÉLOQUENT
C'est une indignité... J'en ai l'âme troublée !
Jamais on ne conçut un égoïsme tel !
C'est vouloir pervertir le moral du conseil.
FLAMBARD
Ne vous emballez pas, Monsieur l'opportuniste :
Mes principes sont ceux des gens de votre liste.
C'est vrai, vous n'avez pas, comme moi, le défaut,
Quoique le disant bas, de l'avouer tout haut.
Chacun n'est pas pourvu du même caractère :
Le mien est de parler, le vôtre est de vous taire.
Si nous n'avions pas été dévorés, moins ou plus,
De l'orgueil de compter au nombre des élus,
Eussions-nous consenti qu'on eût, sur nos murailles,
dénombré nos «vertus» avec ou sans médailles,
Comme s'il s'agissait de quelque apéritif
bienveillamment offert aux estomacs rétifs !
Nous eût-on vus mêlés avec la populace,
Exciter son ardeur, pérorer sur la place,
Aller dans les débits y payer le canon
A des gens qu'on évite en d'autres moments ? Non !
Avouez-le, tout ça n'était que des grimaces;
Que n'a pas su percer l'esprit obtus des masses.
Je soutiens, Messieurs ! qu'ici pas un de nous,
Pour être du conseil, n'eût baisé les genoux
A ce tas de gogos qu'on appelle, par frime,
Le peuple souverain ! vous me faites un crime
D'être franc ! Eh bien, moi, je veux vous démasquer.
LE PRÉSIDENT
C'est pour élire un maire, et point nous attaquer,
Que nous sommes ici...
LÉLOQUENT
                                La chose est évidente !
FLAMBARD
Je le sais, mais ce n'est pas ce qui me tourmente.
Et, puisque l'occasion se présente, je veux
Dire leur fait à tous ces petits ambitieux
De clocher qui, prenant des airs de pruderie,
Rêvent de devenir des Césars de mairie.
Moi je n'ai ni châteaux, ni prairies au soleil.
LE PRÉSIDENT
Je ne souffrirai pas un scandale pareil !...
Monsieur Flambard, veuillez rengainer vos injures ;
Si l'on vous écoutait, vous en diriez de dures !
Chacun, dès à présent, sait ce que nous voulons,
Et déjà les débats n'ont été que trop longs.
Le mieux, pour en finir, c'est de passer au vote.
Ça vous va-t-il ?
TOUS
                        Oui ! Oui !
LE PRÉSIDENT
                                        Bon ! Voilà qui me botte !
Faites vos bulletins ; je vais faire l'appel :
Caduc... c'est moi, Flambard, Legoulu, Grain-de-sel,
Léloquent, Renardot, Grippe-sou, Côte-Sèche,
Cadichon, Lepointu, Giraumon, Coq, Bobèche,
Greluchon, Crispinot... C'est fort bien, tous y sont.
Qui me prête un chapeau (Il le visite.) Je ne vois rien au fond.
(Tous les membres défilent un à un en passant sur le devant de la scène.
Le président vote le premier et par un geste, il fait comprendre au public qu'il vote pour lui.)

FLAMBARD (à part, en passant.)
Je vote pour moi... Pour si peu qu'on me porte...
LEGOULU (de même)
Ma voix peut décider de mon élection...
RENARDOT (de même).
Ma foi ! Chacun pour soi : je serais bien couillon !
LE PRÉSIDENT
Allons ! ça marche bien. Comme le tableau change !
Tout le monde à présent se conduit comme un ange ;
C'est parfait, mes enfants. Cette docilité
Présage au premier tour d'une majorité.
Encore un ! Bon ! ça y est ! Ce zèle vous égaie !
(S'adressant à tous.)
Citoyens, le scrutin est clos ! Qu'on se rasseye !
(Montrant le chapeau au public.)
Qui dirait que cette urne... ce chapeau, enfin soit !
Recèle dans ses flancs le maire de l'endroit !
Nous allons l'en tirer... Quel qu'il soit le collègue
Que la majorité du conseil nous délègue,
Il nous faut l'accepter et ne point laisser voir
Le dépit qu'en secret on pourrait avoir,
Toute dissension, tout fiel, toute rancune,
Doivent tomber devant l'élu de la commune.
(On applaudit.)
Nommez les assesseurs.
TOUS
                                    Léloquent et Flambard !
(Ils vont se placer aux côtés du président.)

LE PRÉSIDENT
C'est fort bien... dépouillons, car il est déjà tard.

(Flambard sort les bulletins du chapeau et les passe à Caduc qui les crie.)

LE PRÉSIDENT (lisant)
Crispinot !
(Marques générales d'étonnement)
                    Greluchon !
(Désappointement)
                                Giraumon ! Coq ! Bobèche !
(On commence à rire bas.)
Grippe-sou ! Léloquent ! Renardot ! Côte-Sèche !
(Les rires vont s'accentuant.)
Lepointu ! Legoulu ! Cadichon ! Grain-de-Sel
Caduc ! Flambard ! Voilà.
(Explosions de rires)
RENARDOT
                                C'est un second appel !
LÉLOQUENT (à part.)
Nous voilà démasqués !
FLAMBARD
                            Je vous l'avais bien dit.
LEGOULU (à part)
Qui s'en serait douté ? J'en suis tout interdit !
LE PRÉSIDENT
(qui, à force de frapper sur la table, finit par obtenir le silence.)
Chers collègues... Voyons à présent, je suppose,
Personne n'essaiera de renier la chose ?
Ce vote sans pareil nous en dit assez long !
Flambard avait dit vrai : chacun veut du galon.
Et moi le premier... Comment allons-nous faire ?
Tout le monde ne peut pourtant pas être maire ?
Si nous tirions au sort ?
LEGOULU
                            Oh ! par exemple ! non !
Nous risquerions d'avoir pour maire Giraumon.
CADUC
Eh bien, quand ça serait ? Nous en avons eu d'autres
Qui ne valaient pas plus que le plus sot des nôtres.



Errico Malatesta
MAJORITÉS ET MINORITÉS
L'Agitazione,du 14 mars 1897
Très chers compagnons,Je me réjouis de la publication prochaine du journal L'Agitazioneet je vous souhaite de tout coeur le succès le plus complet. Votre journal paraît à un moment où la nécessité s'en fait beaucoup sentir, et j'espère qu'il pourra être un organe sérieux de discussion et de propagande, et un moyen efficace pour rassembler et resserrer les rangs dispersés de notre parti.
Vous pouvez compter sur mon concours dans toute la mesure où mes forces, malheureusement faibles, me le permettront.
Pour cette fois, ne serait-ce que pour inaugurer ma future collaboration, je vous écrirai à propos de quelques points qui me concernent personnellement d'une certaine façon, mais qui ne sont pas sans importance par rapport à la propagande générale.
Comme vous le savez, notre ami Merlino s'égare maintenant dans la vaine tentative de vouloir concilier l'anarchie et le parlementarisme ; en voulant soutenir, dans sa lettre au Messaggero, que " le parlementarisme n'est pas destiné à disparaître entièrement et qu'il en restera toujours quelque chose, y compris dans la société que nous souhaitons ", il rappelle un article que j'ai écrit et envoyé à la conférence anarchiste de Chicago en 1893, article où je soutenais que " pour certaines choses, l'avis de la majorité devra nécessairement l'emporter sur celui de la minorité ".
C'est exact ; et aujourd'hui, mes idées ne sont pas différentes de celles que j'exprimais dans l'article dont il s'agit. Mais en citant une phrase de moi, tronquée pour soutenir une thèse différente de celle que je soutenais, Merlino laisse dans l'ombre et dans l'ambiguïté ce que je voulais réellement dire.
A savoir ceci : il y avait à l'époque - et il y en a encore quelques-uns aujourd'hui - beaucoup d'anarchistes qui, confondant la forme et le fond et s'intéressant plus aux mots qu'aux choses, s'étaient constitué une espèce de " rituel de la vérité anarchiste " qui entravait leur action et les amenait à soutenir des choses absurdes et grotesques.
Ainsi, par exemple, partant du principe que la majorité n'a pas le droit d'imposer sa volonté à la minorité, ils en concluaient qu'on ne devait jamais rien faire qui ne soit approuvé à l'unanimité des présents. Confondant le vote politique qui sert à se donner des patrons et le vote qui est un moyen commode et rapide d'exprimer sa propre opinion, ils considéraient comme anti-anarchiste toute espèce de vote. Ou encore : on convoquait une réunion pour dénoncer une violence de la part du gouvernement ou des patrons, ou pour montrer la sympathie populaire pour tel ou tel événement ; les gens venaient, écoutaient les discours des organisateurs, écoutaient ceux des contradicteurs et puis repartaient sans exprimer leur propre opinion parce que le seul moyen de l'exprimer était le vote sur les différentes motions... et que voter n'était pas anarchiste.
Un cercle voulait faire une affiche : différentes rédactions étaient proposées et les avis des membres du cercle étaient partagés à ce sujet ; on discutait à n'en plus finir, mais on n'arrivait jamais à savoir quelle était l'opinion prédominante parce qu'il était interdit de voter ; et donc : ou l'affiche n'était pas tirée, ou certains tiraient de leur côté celle qu'ils préféraient ; le cercle se dissolvait alors qu'en fait il n'y avait aucune dissension réelle et qu'il s'agissait seulement d'une question de style. La conséquence de cette façon d'agir, qu'ils disaient être une garantie de liberté, c'était que seuls quelques-uns, les mieux dotés de qualités oratoires, faisaient et défaisaient alors que ceux qui ne savaient pas, ou n'osaient pas parler en public, et qui sont toujours la grande majorité, ne comptaient pas du tout. Et puis l'autre conséquence, plus grave et vraiment mortelle pour le mouvement anarchiste, c'était que les anarchistes ne se croyaient pas liés par la solidarité ouvrière et qu'ils allaient travailler en pleine grève, parce que la grève avait été votée à la majorité alors qu'ils s'y opposaient. Et ils allaient même jusqu'à ne pas oser traiter de crapules de soi-disant anarchistes qui demandaient de l'argent aux patrons, et en recevaient, pour combattre une grève au nom de l'anarchie -je pourrais citer des noms, s'il le faut.
C'est contre ces aberrations et d'autres semblables que s'élevait l'article que j'ai envoyé à Chicago.
Je soutenais qu'il n'y aurait pas de vie en société possible si vraiment on ne devait jamais rien faire ensemble qui n'ait reçu l'accord unanime de tous. Que les idées, les opinions sont en perpétuelle évolution et se différencient insensiblement par degrés, alors que les réalisations pratiques changent brusquement par sauts ; et que si jamais un jour tout le monde était parfaitement d'accord sur les avantages de telle ou telle chose, cela signifierait que, pour cette chose-là, il n'y aurait plus de progrès possible. Ainsi, par exemple, s'il s'agissait de faire un chemin de fer: il y aurait certainement mille opinions différentes sur le tracé de la voie, sur le matériel, sur le type de locomotive et de wagons, l'emplacement des gares, etc., et ces opinions changeraient de jour en jour, mais si on veut faire ce chemin de fer, il faut bien choisir entre les différentes opinions existantes, et on ne pourrait pas tous les jours modifier le tracé, changer les gares de place, prendre un autre type de locomotive. Et tant qu'à choisir, il vaut mieux contenter le plus grand nombre ; à condition, bien sûr, de donner à la minorité toute la liberté et tous les moyens possibles de faire de la propagande pour ses idées, les expérimenter et chercher à devenir la majorité.
Il est donc raisonnable, juste et nécessaire que la minorité cède devant la majorité, pour tout ce qui n'admet pas plusieurs solutions dans le même temps ; ou lorsque les différences d'opinion ne sont pas d'une importance telle qu'il vaille la peine de se diviser et que chaque fraction agisse à sa manière ; ou quand le devoir de solidarité impose l'union.
Mais le fait de céder, pour la minorité, doit être l'effet de la libre volonté, déterminée par la conscience de la nécessité : ce ne doit pas être un principe, une loi, qui s'applique par conséquent dans tous les cas, même lorsque la nécessité ne s'en fait pas réellement sentir. C'est en cela que consiste la différence entre l'anarchie et toute forme de gouvernement. Toute la vie sociale est pleine de ces nécessités où on doit oublier ses propres préférences pour ne pas heurter les droits des autres. J'entre dans un café, je vois que la place que je préfère est occupée et je vais tranquillement m'asseoir ailleurs où, peut-être, il y a un courant d'air qui ne me fait pas du bien. Je vois des personnes qui parlent de façon à ce qu'on comprenne qu'elles ne veulent pas être écoutées et je m'écarte, ce qui peut-être me dérange, pour ne pas les déranger, elles. Mais cela, je le fais parce que cela m'est imposé par mon instinct d'homme social, parce que je suis habitué à vivre parmi les hommes, et par mon intérêt à ne pas me faire mal traiter ; si j'agissais autrement, ceux que je dérangerais me feraient vite comprendre, d'une façon ou d'une autre, les ennuis qu'entraîne le fait d'être un rustre. Je ne veux pas que des législateurs viennent me dire de quelle façon je doit me comporter dans un café, et je ne les crois pas capables de m'apprendre l'éducation que je n'aurais pas su apprendre de la société dans laquelle je vis.
Comment fait donc Merlino pour tirer de tout cela qu'un reste de parlementarisme devra exister jusque dans la société que nous souhaitons ?
Le parlementarisme est une forme de gouvernement dans laquelle les élus du peuple réunis en corps législatif font les lois qui leur chantent, à la majorité des voix, et les imposent au peuple avec tous les moyens coercitifs dont ils peuvent disposer.
Et c'est un reste de ces belles prérogatives que Merlino voudrait conserver, y compris en Anarchie ? Au Parlement, on parle, on discute, on délibère et cela se fera toujours, dans n'importe quelle société possible et imaginable : est-ce cela que Merlino appelle un reste de parlementarisme ?
Ce serait vraiment trop jouer sur les mots, et Merlino est capable d'employer d'autres procédés, et bien plus sérieux, dans une discussion.
Quand nous polémiquions tous les deux avec ces anarchistes qui sont opposés à tout congrès parce qu'ils y voient précisément une forme de parlementarisme, Merlino ne se souvient donc pas de ce que nous soutenions tous les deux ? A savoir que l'essence du parlementarisme est dans le fait que les parlements font les lois et les imposent ; alors qu'un congrès anarchiste ne fait que discuter et proposer des résolutions qui n'ont valeur exécutoire qu'après approbation des mandants et seulement pour ceux qui les approuvent.
Ou bien est-ce que les mots auraient changé de sens, maintenant que Merlino n'a plus les mêmes idées ?



Errico Malatesta

René Berthier
Les anarchistes et le suffrage universel
Suivi de
La démocratie ? Une machine à broyer les luttes sociales
Source ?

 
LÕopposition des anarchistes à la participation du mouvement ouvrier à lÕinstitution parlementaire se fonde sur ce quÕils considèrent comme le caractère de classe de celle-ci ; sur sa fonction dans la société capitaliste moderne ; sur le dévoiement du programme ouvrier quÕentraînent les alliances contre-nature que cette participation impose ; sur l'écart qui se creuse entre l'élu et l'électeur ; enfin, sur la négation de la solidarité internationale qui apparaît inévitablement.Il ne suffit pas de dire que lÕinstitution parlementaire impose au prolétariat un jeu risqué : les principales objections viennent de ce que la classe dominante elle-même n'hésite pas à saborder la démocratie parlementaire lorsque ses intérêts sont en cause.La bourgeoisie ne joue pas le jeu ! La forme politique la plus adaptéeÉ Non seulement la démocratie représentative est parfaitement adaptée aux exigences du capitalisme, elle lui est aussi nécessaire. Cette forme d'État réunit en effet deux conditions indispensables à la prospérité de la grande production industrielle : la centralisation politique et la sujétion du peuple-souverain à la minorité qui le représente, qui en fait le gouverne et lÕexploite. Dans un régime qui consacre lÕinégalité économique et la propriété privée des moyens de production, le système représentatif légitime lÕexploitation de la grande masse du peuple par une minorité de possédants et par les professionnels de la parole qui sont leur expression politique. Si le droit politique garanti par le système représentatif permet au non-possédant de participer en tant que citoyen à l'élection dÕun représentant, le droit économique lui permet de la même façon de «choisir» son employeur. La liberté du travailleur, dit Bakounine, est une liberté théorique, fictive. Pourtant, «est-ce à dire que nous, socialistes révolutionnaires, nous ne voulions pas du suffrage universel, et que nous lui préférions soit le suffrage restreint, soit le despotisme dÕun seul ? Point du tout. Ce que nous affirmons, cÕest que le suffrage universel, considéré à lui tout seul et agissant dans une société fondée sur lÕinégalité économique et sociale, ne sera jamais pour le peuple quÕun leurre ; que, de la part des démocrates bourgeois, il ne sera jamais rien quÕun odieux mensonge, lÕinstrument le plus sûr pour consolider, avec une apparence de libéralisme et de justice, au détriment des intérêts et de la liberté populaires, l'éternelle domination des classes exploitantes et possédantes.» (Bakounine, Stock, IV 195) On ne saurait donc conclure de la critique anarchiste du système représentatif à lÕapologie du «vide» politique, du «néant» et dÕune spontanéité transcendantale à partir desquels les «masses» découvriraient de façon immanente des formes politiques nouvelles et radicalement différentes.
La critique anarchiste de la démocratie représentative nÕest pas une critique de principe de la démocratie, entendue comme participation des intéressés aux choix concernant leur existence, mais une critique du contexte capitaliste dans lequel elle est appliquée. La brutalité du rapport entre les deux classes fondamentales de la société est cependant tempérée dÕabord par le fait quÕil y a entre elles de nombreuses nuances intermédiaires imperceptibles qui rendent parfois difficile la démarcation entre possédants et non-possédants, mais aussi par lÕapparition dÕune catégorie sociale nouvelle, que Bakounine appelle les «socialistes bourgeois», et dont la fonction semble essentiellement de promouvoir le système représentatif auprès du prolétariat. Issus des franges de la bourgeoisie, ces «exploiteurs du socialisme», philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier comme tremplin et lÕinstitution parlementaire comme instrument pour tenter de se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une place. Le socialisme bourgeois corrompt le mouvement ouvrier en «dénaturant son principe, son programme». La démocratie représentative étant définie comme la forme politique la plus adaptée à la société capitaliste il convient de sÕinterroger sur lÕopportunité pour le prolétariat dÕen accepter les règles, sachant que «la révolution sociale nÕexclut nullement la révolution politique. Au contraire, elle lÕimplique nécessairement, mais en lui imprimant un caractère tout nouveau, celui de l'émancipation réelle du peuple du joug de l'État.» (Bakounine, Stock, IV 198.)
La participation du mouvement ouvrier au jeu électoral ne saurait toucher lÕessentiel, cÕest-à-dire la suppression de la propriété privée des moyens de production. La démocratie représentative n'étant pour la bourgeoisie quÕun masque Ñ elle sÕen dessaisit aisément au profit du césarisme, cÕest-à-dire la dictature militaire, lorsque cela est nécessaire Ñ, tout empiétement démocratiquement décidé contre la propriété provoquera inévitablement une réaction violente de la part des classes dominantes spoliées. La participation à lÕinstitution parlementaire, où sont représentés des citoyens, non des classes, signifie inévitablement la mise en Ïuvre dÕalliances politiques avec des partis représentant certaines couches de la bourgeoisie modérée ou radicale. Bakounine déclare que lÕalliance entre un parti radical et un parti modéré aboutit inévitablement au renforcement du parti modéré au détriment du parti radical et à l'édulcoration du programme du parti radical : «LÕabsurdité du système marxien consiste précisément dans cette espérance quÕen rétrécissant le programme socialiste outre mesure pour le faire accepter par les bourgeois radicaux, il transformera ces derniers en des serviteurs inconscients et involontaires de la révolution sociale. CÕest là une grande erreur, toutes les expériences de l'histoire nous démontre quÕune alliance conclue entre deux partis différents tourne toujours au profit du parti le plus rétrograde ; cette alliance affaiblit nécessairement le parti le plus avancé, en amoindrissant, en faussant son programme, en détruisant sa force morale, sa confiance en lui-même ; tandis que lorsquÕun parti rétrograde ment, il se retrouve toujours et plus que jamais dans sa vérité.» (Lettre à La Liberté,le 5 août 1872, éd. Champ libre, III, 166)
Sur les alliances
La foi dans les institutions parlementaires, «du moment quÕon a derrière soi la majorité de la nation», pour reprendre les termes dÕEngels, toutes classes confondues, est fermement critiquée par les anarchistes, notamment par Bakounine car elle signifie inévitablement la conclusion dÕun «pacte politique» entre «la bourgeoisie radicale ou forcée de se faire telle, et la minorité intelligente respectable, cÕest-à-dire dûment embourgeoisée, du prolétariat des villes, à lÕexclusion et au détriment de la masse du prolétariat non seulement des campagnes, mais des ville». «Tel est, conclut lÕanarchiste, le vrai sens des candidatures ouvrières aux parlements des États existants» (III, 161). On peut alors se demander ce que Bakounine lui-même préconisait en matière dÕalliances politiques. Il avait parfaitement saisi lÕimportance formidable des classes sociales intermédiaires dans la société et le rôle de frein quÕelles pouvaient jouer dans la révolution. «Ne comptez pas sur la bourgeoisie, dit-il ; elle ne voudra jamais ni ne pourra jamais vouloir vous rendre justice ; ce serait contraire à la logique des choses et des conditions de vie, contraire à toutes les expériences de l'histoire ; lÕopinion publique, la conscience collective de chaque classe étant nécessairement et toujours le produit des rapports sociaux et des conditions particulières qui constituent la base et la loi de son existence séparée.» (II, 93).
Le prolétariat doit donc sÕorganiser «en dehors et contre la bourgeoisie». Ce nÕest que par la force et par la démonstration bien réelle de leur puissance organisée que les travailleurs pourront arracher des concessions à la bourgeoisie. La petite bourgeoise quant à elle est pour le prolétariat une alliée potentielle, elle nÕest séparée de la classe ouvrière que par la «méconnaissance de ses propres intérêts» et par la «sottise bourgeoise». Le point de vue de Bakounine est parfaitement exprimé dans le passage suivant, écrit peu après la mort de Mazzini : les Internationaux italiens, dit-il, seront sans doute sollicités par les mazziniens pour sÕunir à eux. Mais, rappelle Bakounine, «ÉnÕoubliez pas lÕabîme qui sépare votre programme du programme mazzinien. Ne vous laissez pas entraîner par eux Ñ ce quÕils ne manqueront certainement pas de tenter Ñ à une entreprise pratique commune, conforme à leur programme et à leurs plans et modes dÕaction, non aux vôtres. Appelez-les à sÕunir avec vous sur votre propre terrain, mais ne les suivez pas sur leur terrain à eux, que vous ne sauriez accepter sans sacrifier et sans trahir cette grande cause du prolétariat qui désormais est devenue la vôtre. (É) En acceptant leurs plans dÕaction, non seulement vous ruineriez tout votre travail socialiste et vous arracheriez votre pays à la solidarité révolutionnaire qui lÕunit aujourd'hui à toute lÕEurope, mais vous vous condamneriez vous-mêmes, avec tous ceux qui vous suivraient dans cette voie nouvelle et funeste, à une défaite certaine.» (Lettre à Celsio Ceretti, 13-17 mars 1872, Champ libre, II, 237)
Pouvoir et exploitation sont inévitablement liés. Les États, quels quÕils soient, fonctionnent selon le principe de la substitution de pouvoir, cÕest-à-dire quÕils canalisent dans un nombre de mains réduites, au nom de la société civile, la légitimité de celle-ci. La majorité de la population ne peut avoir quÕune souveraineté fictive, plus ou moins masquée. Enfin, la logique interne à tout État le conduit à la centralisation, à la concentration du pouvoir, à lÕaccaparement des autonomies. Le «pouvoir politique» entendu au sens de processus collectif de décision concernant les orientations de la société, doit nécessairement être décentralisé : son lieu dÕexercice nÕest pas l'État ni le parlement mais lÕorganisation des producteurs associés et les communes fédérées. La conquête de l'État «nÕest possible que lorsquÕelle se développe de concert avec une partie quelconque de cette classe [la bourgeoisie] et se laisse diriger par des bourgeois.»
LÕoriginalité de lÕanalyse bakouninienne est dÕavoir montré que dans sa période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative parce quÕil avait face à lui la violence étatique, et que dans la période de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes dominantes et l'État avaient les moyens dÕempêcher que lÕutilisation des institutions représentatives ne remette pas en cause leurs intérêts. Bakounine a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois, et quÕil suffit dÕune «affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou dÕinstincts socialistes de la part du peuple pour quÕils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée», suffrage universel ou pas. CÕest le phénomène que Bakounine désigne sous le nom de césarisme, et que Marx appelle bonapartisme : cette voie fut découverte jadis par les empereurs romains, mais oubliée et redécouverte récemment par Napoléon Ier et «déblayée et améliorée par son élève, le prince de Bismarck : la voie du despotisme étatique, militaire et politique, dissimulée sous les fleurs et sous les formes les plus amples en même temps que les plus innocentes de la représentation populaire» (IV, 294). En 1815 cette voie était prématurée : «A l'époque, personne ne se doutait de cette vérité, devenue depuis évidente aux despotes les plus niais, que le régime dit constitutionnel ou parlementaire nÕest pas une entrave au despotisme étatique, militaire, politique et financier, mais que, le légalisant en quelque sorte et lui donnant lÕaspect trompeur dÕun gouvernement du peuple, il peut lui conférer à lÕintérieur plus de solidité et de force.» La remarque qui suit cette affirmation est particulièrement intéressante : si, en 1815, on ignorait cela, cÕest que la rupture entre la classe exploiteuse et le prolétariat n'était pas aussi évidente quÕaujourd'hui. Les gouvernements, qui étaient encore constitués sur le modèle de lÕAncien régime, pensaient que le peuple était derrière la bourgeoisie. Aujourd'hui le peuple et la bourgeoisie sont en opposition, et cette dernière sait que contre la révolution sociale «il nÕy a pas pour elle dÕautre refuge que l'État». Mais elle veut un État fort qui assure une dictature «revêtue des formes de la représentation nationale qui lui permettent dÕexploiter les masses populaires au nom du peuple lui-même». Ainsi le système représentatif est très explicitement désigné comme le moyen trouvé par la bourgeoisie pour garantir sa situation de classe exploiteuse et comme la solution à la crise de légitimité du pouvoir. Les revendications et le programme de la classe ouvrière se trouvent ainsi dilués dans la fiction de la représentation nationale.
La fiction de la représentation
La véritable fonction de la démocratie représentative nÕest donc pas tant de garantir la liberté des citoyens que de créer les conditions favorables au développement de la production capitaliste et de la spéculation bancaire, qui exigent un appareil d'État centralisé et fort, seul capable dÕassujettir des millions de travailleurs à leur exploitation. La démocratie représentative repose sur la fiction du règne de la volonté populaire exprimée par de soi-disants représentants de la volonté du peuple. Ainsi permet-elle de réaliser les deux conditions indispensables à l'économie capitaliste : la centralisation de l'État et la soumission de la souveraineté du peuple à la minorité régnante. Toute société qui parvient à s'émanciper quelque peu cherche à soumettre les gouvernements à son contrôle, dit Bakounine, et met son salut dans «lÕorganisation réelle et sérieuse du contrôle exercé par lÕopinion et par la volonté populaire sur tous les hommes investis de la force publique. Dans tous les pays jouissant du gouvernement représentatif, (É) la liberté ne peut donc être réelle, que lorsque le contrôle est réel. Par contre si ce contrôle est fictif, la liberté populaire devient nécessairement aussi une pure fiction.» (V, 61.) Or, Bakounine constate que «nulle part en Europe le contrôle populaire nÕest réel». «Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, quÕun pouvoir et une chambre législative sortis de l'élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple.» (V, 62.)
Il y a cependant une logique interne à tout gouvernement, même le plus démocratique, qui pousse, dÕune part à la séparation croissante entre les électeurs et les élus, et dÕautre part qui pousse à lÕaccroissement de la centralisation du pouvoir. «La classe des gouvernants est toute différente et complètement séparée de la masse des gouvernés». La bourgeoisie gouverne, mais, étant séparée du peuple par toutes les conditions de son existence économique et sociale, comment la bourgeoisie peut-elle réaliser, dans le gouvernement et dans les lois, les sentiments, les idées, la volonté du peuple ? Ce serait toutefois une erreur, commente Bakounine, dÕattribuer ces palinodies à la trahison. Elles ont pour cause principale le changement de perspective et de position des hommes. CÕest cela qui explique que les démocrates les plus rouges «deviennent des conservateurs excessivement modérés dès quÕils sont montés au pouvoir» (V, 63). Les modifications du comportement des élus est un sujet qui préoccupe constamment Bakounine.
Dans la Protestation de lÕAlliance,il affirme la nécessité pour les élus de rester en contact avec la vie du peuple ; ils devraient être obligés dÕagir ouvertement et publiquement, ils doivent être soumis au régime salutaire et ininterrompu du contrôle et de la critique populaires ; ils doivent enfin être révocables à tout moment. En dehors de ces conditions, l'élu risque de devenir un sot vaniteux, gonflé de son importance. La logique interne du système représentatif ne suffit cependant pas à expliquer que la démocratie y est fictive. Si la bourgeoisie possède le loisir et lÕinstruction nécessaires à lÕexercice du gouvernement, il nÕen est pas de même du peuple.
De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l'égalité politique sont remplies, cette dernière reste une fiction. Les périodes électorales fournissent aux candidats lÕoccasion de «faire leur cour à Sa Majesté le peuple souverain», mais ensuite chacun revient à ses occupations : «le peuple à son travail, et la bourgeoisie à ses affaires lucratives et à ses intrigues politiques.» Ignorant de la plupart des questions, le peuple ne peut contrôler les actes politiques de ses élus. Or, puisque le «contrôle populaire, dans le système représentatif, est lÕunique garantie de la liberté populaire, il est évident que cette liberté aussi nÕest quÕune fiction.» Le système du référendum, introduit par les radicaux de Zurich, nÕest quÕun palliatif, une nouvelle illusion. Là encore, pour voter en connaissance de cause, il faudrait que le peuple ait le temps et lÕinstruction nécessaires d'étudier les lois quÕon lui propose, de les mûrir, de les discuter : «Il devrait se transformer en un immense parlement en plein champ», ce qui nÕest évidemment pas possible. De plus - et là on touche à la «technologie» parlementaire Ñ, les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à lÕattention du peuple et à sa compréhension : «prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui lÕenchaîne.»
La plupart des affaires qui intéressent directement le peuple se font par-dessus sa tête, sans quÕil sÕen aperçoive ; il laisse faire ses élus, qui servent les intérêts de leur propre classe et qui présentent les mesures prises sous lÕaspect le plus anodin. «Le système de la représentation démocratique est celui de l'hypocrisie et du mensonge perpétuels. Il a besoin de la sottise du peuple, et il fonde tous ses triomphes sur elle.» Le seul moyen de contrôle effectif de la population sur les décisions gouvernementales nÕa rien dÕinstitutionnel. Lorsque le sentiment populaire se sent attaqué sur des points essentiels, «certaines idées, certains instincts de liberté, dÕindépendance et de justice auxquels il nÕest pas bon de toucher», il reste au peuple la possibilité de se soulever, de se révolter. «Les révolutions, la possibilité toujours présente de ces soulèvements populaires, la crainte salutaire quÕils inspirent, telle est encore aujourd'hui lÕunique forme de contrôle qui existe réellement en Suisse, lÕunique borne qui arrête le débordement des passions ambitieuses et intéressées de ses gouvernants.» CÕest dÕailleurs cette arme-là dont sÕest servi le parti radical pour renverser les constitutions antérieures, jusquÕen 1848. Mais ensuite il prit des mesures pour briser toute possibilité dÕy avoir recours, «pour quÕun parti nouveau ne pût sÕen servir contre lui à son tour», en détruisant les autonomies locales et en renforçant le pouvoir central. LÕexemple du cas suisse révèle donc aux yeux de Bakounine lÕefficacité du système représentatif du point de vue de la préservation du régime bourgeois : ce dernier a su utiliser la révolte comme moyen de contrôle Ñ et le contrôle ultime nÕest-il pas le changement de régime politique ? Ñ et il a su ensuite mettre en place les mesures nécessaires pour empêcher quÕil soit fait recours à ce contrôle contre lui : «Désormais, les révolutions cantonales, le moyen unique dont disposaient les populations cantonales pour exercer un contrôle réel et sérieux sur leurs gouvernements, et pour tenir en échec les tendances despotiques inhérentes à chaque gouvernement, ces soulèvements salutaires de lÕindignation populaire, sont devenues impossibles. Elles se brisent impuissantes contre lÕintervention fédérale.» (V, 65.)
Les progrès de la liberté dans certains cantons jadis très réactionnaires ne sont pas la conséquence de la nouvelle constitution de 1848 qui a accru la centralisation de l'État, mais plutôt de la «marche du temps». Dans les faits, les progrès accomplis depuis 1848, dit Bakounine, sont, dans le domaine fédéral, surtout des progrès dÕordre économique : unification des monnaies, des poids et mesures, les grands travaux publics, les traités de commerce, etc. «On dira que la centralisation économique ne peut être obtenue que par la centralisation politique, que lÕune implique lÕautre, quÕelles sont nécessaires et bienfaisantes toutes les deux au même degré. Pas du toutÉ. La centralisation économique, condition essentielle de la civilisation, crée la liberté ; mais la centralisation politique la tue, en détruisant au profit des gouvernants et des classes gouvernantes la vie propre et lÕaction spontanée des populations.» (V, 61.) On retrouve exactement la même idée chez Proudhon.
CÕest là un aspect peu connu de la pensée politique de Bakounine, sur lequel en tout cas les anarchistes après lui sont gardés de mettre lÕaccent. Par centralisation économique, il faut entendre la tendance de la société industrielle moderne à organiser les activités productives à une échelle de plus en plus grande et complexe. LÕanarchisme se situe donc aux antipodes dÕune conception fondée sur la petite production artisanale et décentralisée. Bakounine sait bien que le développement industriel sÕaccompagne de la concentration du capital : il ne nie pas la nécessité de ce processus qui permet une production de masse. En ce sens, son point de vue sÕapparente à celui de Marx, pour qui le développement des forces productives crée les conditions de la réalisation du socialisme. La vision de Bakounine sÕinscrit donc tout à fait dans la perspective dÕune société industrielle. Là où il se dissocie de Marx, cÕest sur la question politique, sur le schéma politique de lÕorganisation de la société. Il semble envisager un système où l'économie serait organisée dÕun point de vue centralisé, mais où le processus de décision politique serait décentralisé et fondé sur le principe du contrôle populaire. Il est vrai que le concept de «centralisation économique» nÕest pas explicité. La concentration du capital est reconnue comme un des moteurs de l'évolution des sociétés industrielles, mais cÕest un phénomène mécanique qui échappe à la volonté des hommes. Il y a dans le terme de centralisation économique quelque chose de voulu, quÕil serait possible dÕorganiser et quÕon retrouve dans lÕexpression «organisation des forces productives» employé par Bakounine. Le mot planification nÕexistait pas à l'époque mais il est possible que cÕest à peu près à cela que pensait Bakounine, ce qui, évidemment, va à lÕencontre de toute idée reçue sur sa pensée politique.
LÕobjection principale que formule Bakounine à lÕencontre de la démocratie représentative touche à sa nature de classe. Tant que le suffrage universel «sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominée par une minorité détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou libre dÕailleurs quÕil soit ou plutôt quÕil paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, antidémocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.» (VIII, 14.) Bakounine insiste beaucoup sur les arguments techniques touchant à la distorsion qui apparaît inévitablement entre l'élu et les mandants, à la difficulté ou à lÕimpossibilité de contrôler les élus. Mais en définitive ces inconvénients paraissent dérisoires devant lÕimpossibilité même du système représentatif, et qui tient à sa nature, de réaliser la collectivisation des moyens de production, sans laquelle aucun changement nÕest possible.
CÕest pourquoi lÕinsistance sur la seule conquête de la liberté politique comme préalable signifie laisser les rapports économiques et sociaux en l'état où ils sont, cÕest-à-dire «les propriétaires et les capitalistes avec leur insolente richesse, et les travailleurs avec leur misère».
LÕintérêt porté par Bakounine au modèle suisse vient de ce quÕil fournit un modèle général du fonctionnement de ce système : «Le mouvement qui se produit en Suisse est fort intéressant à étudier», dit-il, «car on y assiste à un processus typique de centralisation politique Ñ cÕest-à-dire de recul des libertés Ñ effectué sous le couvert démocratique dÕune extension des libertés électorales».
Les couches sociales intéressées à la pérennité de ce régime sont désignées : les barons de la banque et tous leurs dépendants, les militaires, les fonctionnaires, les professeurs, les avocats, les doctrinaires de toutes les couleurs avides de positions honorifiques et lucratives, «en un mot toutes la gent qui se croit soit par droit d'héritage, soit par intelligence et instruction supérieure, appelée à gouverner la canaille populaire.» (III, 109.) Mais parmi ceux qui remettent en cause lÕautonomie cantonale il y a aussi «les classes ouvrières de la Suisse allemande, les démocrates socialistes des cantons de Zurich, de Bâle et autres, Ñ et les ouvriers allemands dÕune association ouvrière exclusivement suisse appelée Grütli-Verein,tous les deux, les uns directement, les autres indirectement, inspirés par le programme politico-socialiste des Internationaux de lÕAllemagne, cÕest-à-dire Marx.» (III, 110.)
Ce que Bakounine observe en Suisse confirme à ses yeux la thèse selon laquelle le suffrage universel, et même le référendum, quÕil appelle «votation à lÕaveugle», sont, aux mains des classes dominantes et des couches de la bourgeoisie intellectuelle, des outils efficaces pour réaliser la centralisation du pouvoir d'État. Que les socialistes suisses aient été les plus ardents défenseurs de cette centralisation confirme ce quÕil observe à une échelle infiniment plus vaste, en Allemagne.
 

René Berthier
La démocratie ? Une machine à broyer les luttes sociales
S'il y a un concept incontournable auquel chacun se réfère quelque soit le lieu ou la niveau d'organisation auquel il a à faire, c'est bien la démocratie. Impossible de créer une association de quartier, un syndicat, un club de pétanque ou de tir à l'arc sans qu'à un moment ou à un autre l'expression ne soit employée pour définir le mode de prise de décision. Impossible de concevoir l'organisation de la vie communale sans que le mot ne soit employé comme garantie de justice sociale. Impossible pour un État d'être intégré dans le «concert des nations» sans ce label de qualité de respect des libertés individuelles qu'est la référence à la démocrate.La «démocratie» est le concept politique sur lequel repose toute l'organisation sociale des pays dits occidentaux qui voudraient l'imposer aujourd'hui au reste du monde au nom d'une prétendue universalité civilisatrice.
Il faut tout de même s'interroger sur le contenu de la fonction de ce modèle politique puisqu'il est évident que sa pratique ici-même laisse pour la moins à désirer et n'apparaît, le plus souvent, que comme le moins pire des systèmes. Peut-on s'en contenter et prétendre en faire un schéma universel ? Il est permis d'avoir de sérieux doutes. Le principe démocratique repose sur l'idée que chaque individu peut et doit pouvoir donner son opinion sur la société dans laquelle il est inséré. En fait, cette idée n'est pas propre au système démocratique, mais est présente sur tous les continents, parce que d'une façon ou d'une autre les besoins et les opinions de chacun doivent être pris en compte dans la régulation des relations sociales, sous peine de voir exploser ou imploser la société Concernée.
Le problème n'est donc pas d'affirmer un principe mais bien de savoir comment les structures organisationnelles et décisionnelles qui en découlent traduisent les opinions et besoins exprimés par chacun des associés. Dans le modèle démocratique tout le monde peut s'exprimer, c'est un fait, mais ce modèle affirme simultanément qu'il faut des décideurs pour mettre de l'ordre dans la cacophonie des opinions émises, et ce pouvoir de décision (réservé à un personnel ayant fortement tendance à s'auto reproduire) est légitimé par le vote des électeurs. C'est simple et propre en soi, si on oublie que le choix des électeurs va être conditionné par de nombreux facteurs qui brouillent les cartes et les enjeux. En particulier, la place et la fonction de chacun d'entre nous dans la structure socio-économique. A-t-on réellement liberté de choix lorsque notre survie quotidienne dépend d'un réseau de relations économiques que nous ne maîtrisons pas? A-t-on réellement liberté de choix lorsque toute notre éducation sociale brise l'initiative et la capacité critique individuelle ? Au bout du compte, la démocratie est une machine à broyer et concasser les aspirations sociales de telle sorte que face à l'inutilité de nos efforts individuels et collectifs pour améliorer les choses nous abandonnions notre vie entre les mains des classes dirigeantes.
Ce sont les révolutions françaises de 1789 et 1793 qui ont introduit la notion d'égalité politique sans que les relations économiques entre individus et entre groupes sociaux ne soient touchées. Depuis, au fil des revendications et des discours électoraux, le droit de vote s'est étendu à toutes les couches de la population, en nous présentant chaque fois la chose comme une avancée sociale déterminante. Il est même question, en ce moment, de faire passer ce droit de vote à 16 ans (pour les immigrés, on verra plus tard, puisque cette catégorie est par définition extérieure à la nation). C'est le meilleur moyen que la bourgeoisie ait trouvé pour restreindre, contenir et limiter la notion d'égalité au seul champ politique sans que jamais il ne soit question d'étendre cette égalité au domaine de l'économique et du social. La démocratie a été et est encore le meilleur garant idéologique de la pérennité d'une société de classe.Il n'est donc pas étonnant que la société capitaliste qui est la nôtre promotionne l'idée de démocratie.
Elle l'impose au niveau international en exigeant des élections démocratiques contrôlées en Afrique du Sud, en Algérie ou en Russie, par exemple. Elle la planifie ici-même, avec des projets de déconcentration des pouvoirs appelés pompeusement «régionalisation» ou «approfondissement de la vie municipale», avec référendums locaux à la clé. Parallèlement, elle essaie de réintroduire de vieilles notions, comme le partage, l'équité, la subsidiarité. Autant de mots creux, visant à donner un sens moral aux inégalités. Sur ces enjeux-là. nos démocrates peuvent encore trouver du grain à moudre, mais comme dans le même temps toutes ces restructurations provoquent des bouleversements sociaux destructeurs de réseaux et de traditions, il n'est pas sûr que nous y trouvions notre compte.
La démocratisation de la société de classes a ses limites, et le nombre de ceux et celles que cela ne trompe plus augmente singulièrement. La démocratie Ñ autrement dit le concept d'égalité politique Ñ a donné tout ce qu'elle avait à donner. Elle n'a plus rien à nous dire ou faire espérer.
Par contre, l'extension de la notion d'égalité aux champs de l'économique et du social restent à conquérir. L'idée d'égalité économique ne peut que prendre du relief et de l'intérêt pour toute cette masse de gens subissant quotidiennement les effets d'un système à bout de souffle et aspirant à plus de justice dans leurs relations sociales. Pour ce faire, nous serons amenés à contester radicalement la démocratie, et à lui substituer d'autres concepts de régulation sociale. Nous appellerons ce devenir «communisme libertaire ou anarchie». Reste à lui faire prendre corps.


BERNARD (gr. Dejacque - Lyon)


René Berthier
LA SOCIAL-DÉMOCRATIE ALLEMANDE ET L'ACTION PARLEMENTAIRE

in Bakounine - politique (Révolution et contre révolution en Europe centrale) 
Éditions du Monde Libertaire - Collection Bibliothèque anarchiste, 1991, pages 173-218 (Chap. 6). 
On trouvera une version abrégée ici
L'opposition de Bakounine à la participation du mouvement ouvrier à l'institution parlementaire se fonde sur ce qu'il considère comme le caractère de classe de celle-ci ; sur sa fonction dans la société capitaliste moderne ; sur le dévoiement du programme ouvrier qu'entraînent les alliances contre-nature que cette participation impose ; sur l'écart qui se creuse entre l'élu et électeur; enfin, sur la négation de la solidarité internationale qui apparaît inévitablement. Bakounine ne se contente pas de dire que l'institution parlementaire impose au prolétariat un jeu risqué ; ses principales objections viennent de ce que la classe dominante elle-même n'hésite pas à saborder la démocratie parlementaire lorsque ses intérêts sont en cause. La bourgeoisie ne joue pas le jeu. En ce sens, la pensée politique de Bakounine s'intègre dans les débats les plus contemporains sur la démocratie.
I.
LA FORME POLITIQUE LA PLUS ADAPTÉE...
Une analyse en profondeur de la société de la Restauration permet à Bakounine de constater la valeur réelle des intentions démocratiques de la bourgeoisie. Cette dernière est minée par une «double conscience», altruiste dans les principes hérités des Lumières, égoïste dans la pratique, car dorénavant elle est menacée «non plus d'en haut, mais d'en bas» par le «spectre naissant» du prolétariat.
Les bourgeois de 1789 avaient sincèrement cru qu'en s'émancipant eux-mêmes «ils émanciperaient avec eux tout le peuple. Or, ils comprirent bien vite que leur puissance et leur prospérité étaient liées à la «dépendance politique et sociale» du prolétariat.
«Avant même que les travailleurs eussent compris que les bourgeois étaient leurs ennemis naturels, encore plus pat nécessité que par mauvaise volonté, les bourgeois étaient déjà arrivés à la conscience de cet antagonisme fatal.»
La bourgeoisie avait donc sur le prolétariat une avance chronologique en matière de conscience de classe, qui lui permit de mettre en place les institutions garantissant cette «dépendance». Ainsi se fonde historiquement l'analyse critique de la démocratie représentative selon Bakounine.Cette critique procède aussi d'une réflexion sur les fondements économiques de la société libérale. L'économie capitaliste moderne exige, pour assurer son développement, un vaste appareil étatique centralisé capable de garantir l'exploitation de millions de travailleurs. La dynamique du capitalisme et celle de l'État suivent une tendance parallèle vers la concentration de la puissance politique et économique et vers une extension de la sphère d'action des grandes sociétés monopolistes et des États. La concentration du capital a son corollaire dans la constitution de grands blocs étatiques, processus qui tend à aboutir à la création — illusoire, cependant — d'un «État universel».
Non seulement la démocratie représentative est parfaitement adaptée aux exigences du capitalisme développé, elle lui est aussi nécessaire. Cette forme d'État réunit en effet deux conditions indispensables à la prospérité de la grande production industrielle : la centralisation politique ; la sujétion du peuple-souverain à la minorité qui le représente, qui en fait le gouverne et l'exploite.
Dans un régime qui consacre l'inégalité économique et la propriété privée des moyens de production, le système représentatif légitime l'exploitation de la grande masse du peuple par une minorité de possédants et par les professionnels de la parole qui sont leur expression politique.
Si le droit politique garanti par le système représentatif permet au non-possédant de participer en tant que citoyen à l'élection d'un représentant, le droit économique lui permet de la même façon de «choisir» son employeur. La liberté du travailleur, dit Bakounine en se référant à l'œuvre de «M. Marx, l'illustre chef du communisme allemand», est une liberté théorique, fictive. La plupart des auteurs, cependant — y compris bien souvent les anarchistes, se sont arrêtés à la critique bakouninienne du système représentatif et du suffrage universel sans retenir ce que le révolutionnaire russe en retenait de positif :
«Est-ce à dire que nous, socialistes révolutionnaires, nous ne voulions pas du suffrage universel, et que nous lui préférions soit le suffrage restreint, soit le despotisme d'un seul ? Point du tout. Ce que nous affirmons, c'est que le suffrage universel, considéré à lui tout seul et agissant dans une société fondée sur l'inégalité économique et sociale, ne sera jamais pour le peuple qu'un leurre ; que, de la part des démocrates bourgeois, il ne sera jamais rien qu'un odieux mensonge, l'instrument le plus sûr pour consolider, avec une apparence de libéralisme et de justice, au détriment des intérêts et de la liberté populaires, l'éternelle domination des classes exploitantes et possédantes.» (Stock, IV, 195)
On ne saurait donc conclure de la critique bakouninienne du système représentatif à l'apologie du «vide» politique, du «néant» et d'une spontanéité transcendantale à partir desquels les «masses» découvriraient de façon immanente des formes politiques nouvelles et radicalement différentes. La critique bakouninienne de la démocratie représentative n'est pas une critique de principe de la démocratie (et de ses techniques à peu près immuables) mais une critique du contexte capitaliste dans lequel elle est appliquée.La brutalité du rapport entre les deux classes fondamentales de la société est cependant tempérée d'abord par le fait qu'il y a entre elles de nombreuses nuances intermédiaires imperceptibles qui rendent parfois difficile la démarcation entre possédants et non-possédants, mais aussi par l'apparition d'une catégorie sociale nouvelle, que Bakounine appelle les «socialistes bourgeois» (1), et dont la fonction semble essentiellement de promouvoir le système représentatif auprès du prolétariat. Issus des franges de la bourgeoisie, ces «exploiteurs du socialisme», philanthropes, conservateurs socialistes, prêtres socialistes, socialistes libéraux, intellectuels déclassés, utilisent le mouvement ouvrier comme tremplin et l'institution parlementaire comme instrument pour tenter de se hisser au pouvoir, ou tout au moins pour se faire une place. Le socialisme bourgeois corrompt le mouvement ouvrier en «dénaturant son principe, son programme» : le regard de Bakounine se porte principalement sur la social-démocratie allemande et la bourgeoisie radicale suisse.
La démocratie représentative étant définie comme la forme politique la plus adaptée à la société capitaliste, il convient de s'interroger sur l'opportunité pour le prolétariat d'en accepter les règles. Une précision sémantique est cependant nécessaire afin d'éviter tout contre-sens. On connaît les critiques faites à Bakounine pour son refus de l'action politique. De fait, les critiques que Marx formule contre Bakounine consistent à lui reprocher le refus d'engager le mouvement ouvrier dans l'action électorale. Pour Marx, action politique signifie parlementarisme. Or Bakounine ne fait précisément pas cette identification : «La révolution sociale n'exclut nullement la révolution politique. Au contraire, elle l'implique nécessairement, mais en lui imprimant un caractère tout nouveau, celui de l'émancipation réelle du peuple du joug de l'État.» (Stock, IV, 198.)
Sur le fond, Bakounine considère que la participation du mouvement ouvrier au jeu électoral ne saurait toucher l'essentiel, c'est-à-dire la suppression de la propriété privée des moyens de production. La démocratie représentative n'étant pour la bourgeoisie qu'un masque — elle s'en dessaisit aisément au profit du césarisme, c'est-à-dire la dictature militaire, lorsque cela est nécessaire —, tout empiétement démocratiquement décidé contre la propriété provoquera inévitablement une réaction violente de la part des classes dominantes spoliées. A l'argument d'Engels disant que les élections permettent aux travailleurs de se compter, Bakounine avait répondu par avance que les luttes étaient un moyen plus efficace.
La participation à l'institution parlementaire, où sont représentés des citoyens, non des classes, signifie inévitablement la mise en œuvre d'alliances politiques avec des partis représentant certaines couches de la bourgeoisie modérée ou radicale. Bakounine déclare que l'alliance entre un parti radical et un parti modéré aboutit inévitablement au renforcement du parti modéré au détriment du parti radical et à l'édulcoration du programme du parti radical.

II.
SUR LES ALLIANCES
Bakounine n'a jamais été sensible au fait que les prolétaires puissent constituer la majorité de la nation, et même si, à l'occasion, il affirme que c'est le cas cela ne constitue pas pour lui un fait déterminant, alors qu'on trouve constamment cette préoccupation dans les textes de Marx et d'Engels. Dans l'hypothèse même où le prolétariat puisse un jour être numériquement dominant, les fondateurs du socialisme scientifique font étonnamment peu de cas de l'aliénation idéologique qui, selon Bakounine, est pour l'homme «l'expression idéale de sa situation réelle, matérielle, c'est-à-dire de son organisation économique surtout, mais aussi de son organisation politique, cette dernière n'étant d'ailleurs jamais autre chose que la consécration juridique et violente de la première» (I, 51).
On peut s'étonner de cette foi naïve d'Engels dans les institutions parlementaires, «du moment qu'on a derrière soi la majorité de la nation», toutes classes confondues, ce qui signifie inévitablement la conclusion d'un «pacte politique» entre «la bourgeoisie radicale ou forcée de se faire telle, et la minorité intelligente respectable, c'est-à-dire dûment embourgeoisée, du prolétariat des villes, à l'exclusion et au détriment de la masse du prolétariat non seulement des campagnes, mais des villes». «Tel est, conclut l'anarchiste, le vrai sens des candidatures ouvrières aux parlements des États existants» (III, 161). Les social-démocrates allemands sont explicitement accusés d'avoir «attaché le prolétariat à la remorque de la bourgeoisie», «... car il est évident que tout ce mouvement politique prôné par les socialistes de l'Allemagne, puisqu'il doit devancer la révolution économique, ne pourra être dirigé que par des bourgeois ou, ce qui sera pis encore, par des ouvriers transformés par leur ambition, ou par leur vanité, en bourgeois.»(Ibidem.)
De la même manière, les parties de la Suisse où prévaut le programme marxien ont vu l'Internationale descendre «au point de n'être plus qu'une sorte de boîte électorale au profit des bourgeois radicaux»(ibidem). Le dernier mot de la critique du système d'alliances marxiste, tel qu'il apparaissait à Bakounine, se trouve dans une lettre que celui-ci écrivit à La Liberté le 5 août 1872 :
«L'absurdité du système marxien consiste précisément dans cette espérance qu'en rétrécissant le programme socialiste outre mesure pour le faire accepter par les bourgeois radicaux, il transformera ces derniers en des serviteurs inconscients et involontaires de la révolution sociale. C'est là une grande erreur, toutes les expériences de l'histoire nous démontrent qu'une alliance conclue entre deux partis différents tourne toujours au profit du parti le plus rétrograde ; cette alliance affaiblit nécessairement le parti le plus avancé, en amoindrissant, en faussant son programme, en détruisant sa force morale, sa confiance en lui-même ; tandis que lorsqu'un parti rétrograde ment, il se retrouve toujours et plus que jamais dans sa vérité.» (III, 166.)
On peut alors se demander ce que Bakounine lui-même préconisait en matière d'alliances politiques. Il avait parfaitement saisi l'importance formidable des classes sociales intermédiaires dans la société et le rôle de frein qu'elles pouvaient jouer dans la révolution. De longs développements pourraient être faits sur cette question, mais nous nous limiterons à donner quelques indications sur les rapports qu'envisage l'anarchiste entre le prolétariat et la bourgeoisie radicale. «Ne comptez pas sur la bourgeoisie, dit-il ; elle ne voudra jamais ni ne pourra jamais vouloir vous rendre justice ; ce serait contraire à la logique des choses et des conditions de vie, contraire à toutes les expériences de l'histoire ; l'opinion publique, la conscience collective de chaque classe étant nécessairement et toujours le produit des rapports sociaux et des conditions particulières qui constituent la base et la loi de son existence séparée.» (II, 93.) Le prolétariat doit donc s'organiser en dehors et contre la bourgeoisie». Ce n'est, dit Bakounine, que par la force et par la démonstration bien réelle de leur puissance organisée que les travailleurs pourront arracher des concessions à la bourgeoisie. La petite bourgeoisie est pour le prolétariat une alliée potentielle, elle n'est séparée de la classe ouvrière que par la «méconnaissance de ses propres intérêts» et par la «sottise bourgeoise». Le point de vue de Bakounine est parfaitement exprimé dans une lettre à Celsio Ceretti (13-17 mars 1872) à l'occasion de la mort de Mazzini. Les Internationaux italiens, dit-il, seront sans doute sollicités par les mazziniens à s'unir à eux. Mais, rappelle Bakounine,
«... n'oubliez pas l'abîme qui sépare votre programme du programme mazzinien. Ne vous laissez pas entraîner par eux — ce qu'ils ne manqueront certainement pas de tenter — à une entreprise pratique commune, conforme à leur programme et à leurs plans et modes d'action, non aux vôtres. Appelez-les à s'unir avec vous sur votre propre terrain, mais ne les suivez pas sur leur terrain à eux, que vous ne sauriez accepter sans sacrifier et sans trahir cette grande cause du prolétariat qui désormais est devenue la vôtre. (...) En acceptant leurs plans d'action, non seulement vous ruineriez tout votre travail socialiste et vous arracheriez votre pays à la solidarité révolutionnaire qui l'unit aujourd'hui à toute l'Europe, mais vous vous condamneriez vous-mêmes, avec tous ceux qui vous suivraient dans cette voie nouvelle et funeste, à une défaite certaine.» (II, 237.)
I1 faut rendre cette justice à Marx et à Engels que leurs prises de position furent beaucoup plus nuancées que ce qu'a pu en connaître Bakounine, et qu'ils firent à l'encontre de la social-démocratie allemande des critiques sévères, mais formulées pour l'essentiel après la mort de Bakounine, et qui au fond confirment ses analyses. On trouve chez Engels de temps en temps des rappels à l'ordre indiquant qu'à l'occasion, la violence est également un mode d'action envisageable et que le respect de la légalité ne doit être considéré que de manière tactique. Mais son souci de n'apprécier le rapport de force que d'un point de vue strictement numérique («nous sommes dans le rapport de un à huit», dit-il par exemple), c'est-à dire parlementaire, le situe tout de même dans le cadre de la démocratie représentative. On a tenté d'éluder la question des illusions parlementaires de Marx et d'Engels en distinguant entre les notions de parti formel, représenté par la social-démocratie et de parti historique tel qu'il est représenté d'un point de vue théorique et programmatique par Marx et Engels. Selon cette distinction, on en arriverai à concevoir l'existence d'un parti formel de plusieurs centaines de milliers d'adhérents et d'un parti historique de cinq ou six membres — ou d'un seul, pourquoi pas. La distinction aurait un sens si Marx et Engels n'avaient considéré — comme Lénine l'a fait — l'usage de la démocratie parlementaire que comme une tactique, ce qui à l'évidence n'est pas le cas.Les marxistes dans la version léniniste, quant à eux, ont soin de préciser que l'action parlementaire se justifiait à une époque où la domination politique de la bourgeoisie constituait encore un progrès, c'est-à-dire lorsque son pouvoir pouvait être encore menacé par l'existence de classes précapitalistes. Il reste que la critique bakouninienne de l'action parlementaire du mouvement ouvrier est beaucoup plus une critique de la social-démocratie allemande que celle de Marx. Sur cette question, avant LÈnine, Bakounine avait déjà presque tout dit.

III.
L'EXEMPLE DES GRÈVES EN SUISSE
Les compromissions auxquelles les alliances contre-nature consécutives à l'action parlementaire peuvent conduire sont parfaitement illustrées par l'exemple des grèves en Suisse. Bakounine cite ainsi le cas d'une grande grève des ouvriers du bâtiment de Genève en 1870, que les membres de la tendance marxiste de l'AIT «firent cesser tout d'un coup et presque par force, au détriment de ces malheureux ouvriers, aussitôt que les chefs du parti radical bourgeois de Genève leur en eurent donné l'ordre».
Kropotkine, qui était alors à Genève, confirme le fait: «Ce fut Outine lui-même qui me fit comprendre qu'une grève serait désastreuse pour l'élection de l'avocat, M. A[mberny]. (2)» Bakounine quant à lui, écrit:
«Nous avons également vu, il y a six ou huit mois, également à Genève, un avocat appartenant au parti radical et à l'Internationale en même temps, M. Amberny — celui que M. Marx lui-même, dans une lettre qu'il lui a adressée, a gracieusement remercié d'avoir servi l'Internationale de Genève —, nous l'avons vu garantir publiquement, devant ses concitoyens bourgeois, au nom de l'Internationale, qu'il n'y aurait point de grève pendant cette année.» (III, 191.)
Le Journal de Genève ayant annoncé que les ouvriers du bâtiment se mettraient tout de même en grève, Amberny protesta, alléguant qu'en vertu «d'une autorisation expresse», l'Internationale ne prendra aucune initiative de grève dans le canton en 1872. C'est là, aux yeux de Bakounine, l'illustration parfaite que l'investissement du mouvement ouvrier dans l'action parlementaire conduit à la subordination de la classe ouvrière à la bourgeoisie, ou à une fraction de celle-ci, qu'il appelle «les exploiteurs du socialisme».On peut se demander si, jusqu'à un certain point, Bakounine ne commet pas la même erreur que Lassalle, en considérant l'État comme une institution neutre, comme une structure existant en soi et dont la nature serait identique, quelles que soient ses formes, césarienne ou représentative. Une telle attitude amènerait à une critique de l'État en soi, en faisant l'économie de l'analyse en profondeur du type d'État auquel on a affaire. On tomberait dans une sorte de mystique anti-étatique. C'est un travers dans lequel a pu tomber par la suite une partie du mouvement anarchiste mais qui est totalement absent chez Bakounine (3). De nombreux textes montrent qu'il ne confond pas indistinctement les différents types d'État, bien qu'ils aient tous un certain nombre de points communs intangibles : l'État est avant tout une institution dont la fonction est de garantir l'exploitation d'une classe par une autre. Pouvoir et exploitation sont inévitablement liés. Ensuite, les États, quels qu'ils soient, fonctionnent selon le principe de la substitution de pouvoir, c'est-à-dire qu'ils canalisent dans un nombre de mains réduites, au nom de la société civile, la légitimité de celle-ci. La majorité de la population ne peut avoir qu'une souveraineté fictive, plus ou moins masquée. Enfin, la logique interne à tout État le conduit à la centralisation, à la concentration du pouvoir, à l'accaparement des autonomies. Le «pouvoir politique» entendu au sens de processus collectif de décision concernant les orientations de la société, doit nécessairement être décentralisé, pour Bakounine : son lieu d'exercice n'est pas l'État ni le parlement mais l'organisation de classe du prolétariat et les communes fédérées.
Pour l'anarchiste russe, la conquête de l'État «n'est possible que lorsqu'elle se développe de concert avec une partie quelconque de cette classe » [la bourgeoisie] et se laisse diriger par des bourgeois. M. Marx ne peut ignorer tout cela ; et d'ailleurs ce qui se passe aujourd'hui à Genève, à Zurich, à Bâle et dans toute l'Allemagne, devrait lui ouvrir les yeux, s'il les avait fermés sur ce point, ce que je ne crois franchement pas. Il m'est impossible de le croire après avoir lu le discours qu'il a prononcé dernièrement à Amsterdam, et dans lequel il a dit que dans certains pays, peut-être en Hollande même, la question sociale pouvait être résolue paisiblement, légalement, sans lutte, à l'amiable, ce qui ne peut signifier qu'une chose : elle peut se résoudre par une série de transactions successives, pacifiques, volontaires et sages, entre la bourgeoisie et le prolétariat (4)
Bakounine fait ici référence au texte de Marx, Le Congrès de La Haye, dans lequel ce dernier déclare: «Nous ne nions pas qu'il existe des pays comme l'Amérique, l'Angleterre, et si je connaissais mieux vos institutions j'ajouterais la Hollande, où les travailleurs peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques.» Mais — ce que Bakounine ne dit pas — Marx ajoute que «dans la plupart des pays du continent, c'est la force qui doit être le levier de nos révolutions».
Si Marx et Engels reconnaissent à l'occasion la nécessité de l'action violente, ce que Bakounine et le mouvement ouvrier de l'époque retiennent du marxisme, c'est la confiance dans l'action institutionnelle et parlementaire.
— Cette «interprétation» du marxisme trouve son expression positive dans les sections de l'AIT qui soutiennent Marx, ou pour être plus précis, qui trouvent chez Marx une justification de leur propre activité institutionnelle : l'aristocratie des citoyens-ouvriers de l'industrie horlogère occupés à conclure des alliances électorales avec les bourgeois radicaux ; les social-démocrates allemands, dont on verra qu'ils ne s'intéressaient pas à l'AIT ; les trade-unionistes anglais qui faisaient du mouvement pour la réforme électorale une fin en soi et qui ne s'intéressaient pas du tout à Marx.
— L'interprétation électoraliste qui était faite du marxisme trouve également son expression négative dans les sections qui ne pouvaient rien attendre d'une action électorale, et qui penchaient vers Bakounine : les ouvriers étrangers de Genève, mal payés, méprisés, sans droits politiques ; la jeunesse déclassée d'Italie sans avenir ; les paysans d'Andalousie affamés par les grands propriétaires ; les ouvriers de l'industrie catalane et les mineurs du Borinage, en Belgique, dont les moindres grèves étaient noyées dans le sang et qui ne pouvaient attendre aucune réforme pacifique. Ceux-là ne trouvent rien qui puisse les aider, les soutenir, dans le discours de Marx, d'autant que lorsqu'il y a des marxistes (disons plutôt : des gens qui préconisent l'action légale en se réclamant de la direction de l'Internationale) ces derniers s'occupent à casser les mouvements revendicatifs.
C'est que, par surcroît, à partir de 1866, un mouvement de grèves se répand en s'amplifiant dans toute l'Europe, et dont la répression souvent féroce ne fait qu'accroître l'influence de l'Internationale, créée seulement deux ans auparavant (5). Les grèves, qui avaient jusqu'alors un caractère fortuit, deviennent de véritables combats de classe, qui permettent aux ouvriers de faire l'expérience pratique de la solidarité qui leur arrive, parfois de l'étranger. L'AIT recommande souvent la modération, mais elle est amenée à assumer des luttes de plus en plus nombreuses et violentes. Sa seule existence, appuyée par quelques succès initiaux, crée un phénomène d'entraînement, un effet cumulatif. La violence de la répression elle-même pousse les ouvriers à s'organiser. A chaque intervention de l'armée, les réformistes perdent du terrain, et peu à peu l'Internationale se radicalise ; cette radicalisation, faut-il le préciser, n'est pas le résultat de conflits idéologiques au sein de sa direction mais celui de l'expérience à la fois des luttes et de la pratique de la solidarité internationale.
Il y a donc incontestablement une cassure dans le mouvement ouvrier international dont l'opposition Bakounine-Marx n'est pas la cause mais l'expression. On ne soulignera jamais assez que la théorie anarchiste formulée par Bakounine entre 1868 et sa mort en 1876, est entièrement fondée sur l'observation qu'il fait des luttes ouvrières de cette époque, tandis que Marx, à Londres, se préoccupe plus de développer ses positions dans le Conseil général. Aussi, lorsque vingt-cinq ans plus tard, en 1895, Engels écrira: «L'ironie de l'histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les "révolutionnaires", les "chambardeurs", nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement» (6), on a l'impression qu'il se trouve dans l'exacte continuité des positions de la direction marxienne de l'AIT, malgré quelques piques lancées à l'occasion contre les fétichistes du légalisme.
L'originalité de l'analyse bakouninienne est d'avoir montré que dans sa période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative parce qu'il avait face à lui la violence étatique, et que dans la période de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes dominantes et l'État avaient les moyens d'empêcher que l'utilisation des institutions représentatives ne remette pas en cause leurs intérêts. Bakounine a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois, et qu'il suffit d'une «affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou d'instincts socialistes de la part du peuple pour qu'ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée», suffrage universel ou pas.


IV.
SUFFRAGE UNIVERSEL ET UNITÉ ALLEMANDE
Bakounine ne pense pas un instant qu'il y a une «solidarité consciente entre M. le prince de Bismarck et les chefs de la démocratie socialiste ouvrière d'Allemagne.» (III, 30.) Ils sont au contraire, dit-il, des ennemis acharnés. Mais malgré les oppositions flagrantes entre le programme bismarckien et le programme socialiste, il y a entre eux un trait commun : «tous les deux tendent à la formation d'un grand État centralisé, unitaire et pangermanique». Bismarck veut ériger cet empire au moyen de la noblesse bureaucratique et militaire et du monopole des grandes compagnies financières, tandis que les chefs de la démocratie socialiste veulent le fonder sur l'émancipation du prolétariat. «Mais l'un aussi bien que les autres sont éminemment patriotes, et dans ce patriotisme politique, sans le vouloir et sans le chercher ils se rencontrent — la logique des tendances et des situations étant toujours plus forte que la volonté des individus.» (III, 30.)
Ce que Bismarck lui-même dit de la démocratie représentative corrobore, semble-t-il, le point de vue de Bakounine. Le système représentatif fut en effet un outil indispensable à la réalisation du projet politique du chancelier, qui s'en servit pour contre-balancer l'influence de la cour, pour détruire la puissance des Junkers, pour diviser les classes de la société allemande, pour affaiblir les libéraux. Ce fut, selon l'expression de Bakounine, une soupape de sûreté.
Bismarck proclamait qu'il éduquait l'Allemagne au gouvernement parlementaire. Il se plaignait de n'avoir pas de majorité stable qui pourrait travailler la main dans la main avec le gouvernement. Il critiquait les Allemands pour avoir «huit ou dix factions, sans majorité stable, sans direction reconnue», mais c'était là une complainte hypocrite car c'est de cette division qu'il tirait l'essentiel de son pouvoir. Bismarck avait instauré le système représentatif pour ruiner les libéraux, ses opposants des années 60, dans la foulée d'une victoire militaire qui réalisait les aspirations de ces mêmes libéraux. Lorsque Engels déclara à cette époque que Bismarck, sans le vouloir, travaillait pour eux, il n'avait pas compris une chose élémentaire que Bakounine avait parfaitement perçue : le système représentatif est la garantie que rien de fondamental ne sera modifié dans la condition ouvrière.
Aux yeux de Bakounine, Marx n'est pas seulement un «socialiste savant» mais aussi un politicien très habile qui, comme Bismarck, veut «la grandeur et la puissance de l'Allemagne comme État» (III, 205). Mais Marx est un socialiste, et à ce titre ne travaille pas seulement pour l'émancipation du prolétariat allemand mais aussi pour celle du prolétariat de tous les autres pays, «ce qui fait qu'il se trouve en pleine contradiction avec lui-même». Le seul moyen de sortir de cette contradiction est de proclamer que «la grandeur et la puissance de l'Allemagne comme État est la condition suprême de l'émancipation de tout le monde, que le triomphe national et politique de l'Allemagne, c'est le triomphe de l'humanité, et que tout ce qui est contraire à l'avènement de cette nouvelle grande puissance omnivore est ennemi de l'humanité» (III, 205). Cette «identification de la cause de l'humanité avec celle de la grande patrie germanique» n'est pas absolument nouvelle : Marx est placé par Bakounine dans la lignée du Fichte du Discours à la Nation allemande.
On a souvent reproché à Bakounine d'exagérer lorsqu'il affirme que Marx assimile : 1°) la nécessité de l'unité allemande à un progrès historique qui, en centralisant l'État, concentre la puissance du prolétariat allemand; 2°) les intérêts politiques du mouvement ouvrier allemand à ceux du mouvement ouvrier international. Il y a pourtant chez l'auteur du Manifeste une remarquable constance sur cette question :
— Dans la Critique de la philosophie du droit, Marx fait une remarquable critique de l'impuissance politique de la bourgeoisie allemande, mais c'est pour constater l'appropriation, par le prolétariat, de la philosophie allemande et de la capacité théorique : il évoque le «radicalisme de la théorie allemande, donc (sic) de son énergie pratique», assimilation pour le moins idéaliste, qui lui permet de conclure que «l'émancipation de l'Allemand, c'est l'émancipation de l'Homme. La tête de cette émancipation, c'est la philosophie, son coeur le prolétariat» (7).
— En 1844 il revient sur le thème: «... pas une seule des révoltes ouvrières françaises et anglaises n'a présenté un caractère aussi théorique, aussi conscient, que la révolte des tisserands silésiens.» Le prolétariat allemand, ajoute-t-il, est «le théoricien du prolétariat européen»... Le retard politique de l'Allemagne devient un avantage : «Ce n'est que dans le socialisme qu'un peuple philosophique peut trouver la praxis qui lui convient, et c'est donc dans le prolétariat seulement qu'il peut trouver l'élément actif de sa libération.»
— Dans le Manifeste Marx déclare que «c'est sur l'Allemagne que les communistes concentrent leur action».
— On connaît les prises de position de Marx et d'Engels à l'occasion de la défaite française en 1870, qui permettait de centraliser l'État allemand, pour le plus grand bénéfice de la classe ouvrière, de transférer le centre de gravité du mouvement ouvrier de la France à l'Allemagne et d'assurer la prééminence de «notre théorie», dit Marx, sur le proudhonisme.
— Dans la préface de 1874 à La guerre des paysans en Allemagne, Engels revient encore sur la supériorité théorique et pratique des ouvriers allemands, qui appartiennent au «peuple le plus théoricien de l'Europe». «S'il n'y avait pas eu la philosophie allemande, en particulier celle de Hegel, le socialisme scientifique allemand — le seul socialisme scientifique qui ait jamais existé — n'eût jamais été fondé. Sans le sens théorique parmi les ouvriers, ce socialisme scientifique ne se serait jamais aussi profondément ancré en eux (8).» Il est évident que cette argumentation sert à légitimer la supériorité du prolétariat allemand.


Aux yeux de Marx et d'Engels, Bismarck réalise, par une sorte de ruse de la raison, les conditions qui rendront le socialisme possible en unifiant l'Allemagne et en réalisant la centralisation politique de l'État. La conquête de l'État par la classe ouvrière organisée en parti politique est une condition nécessaire à ce projet. Bakounine commet une erreur en attribuant à Marx un point de vue patriotique. Ce dernier considère seulement que la prééminence de sa théorie est un élément indispensable de ce processus. Que les individus ou forces sociales qui réalisent les conditions qui permettent la réalisation du socialisme le fassent en connaissance de cause ou non n'a pas d'importance. La révolution est un phénomène impersonnel dont Bismarck met en œuvre les conditions, poussé par une pression extérieure. Ainsi, Engels ne fait pas grief à Bismarck d'avoir annexé au profit de la Prusse les possessions des trois princes de la Confédération allemande, qui en somme n'étaient pas moins de droit divin que le roi de Prusse lui-même. Ce fut là, dit-il, une «complète révolution, accomplie par des moyens révolutionnaires» :
«Ce que nous lui reprochons, c'est, au contraire, de ne pas avoir été suffisamment révolutionnaire, de n'avoir été qu'un Prussien faisant la révolution par en haut, d'avoir engagé une révolution complète sur une position qui ne permettait de faire qu'une demi-révolution, de s'être contenté de quatre malheureux États alors qu'il était bien lancé dans la voie du rattachement. (9)»
Bakounine comprenait parfaitement l'optique à partir de laquelle Engels et Marx se plaçaient, mais ne l'approuvait pas. Non pas qu'il plaignît les princes allemands victimes du rouleau compresseur bismarckien, mais il ne voyait pas en quoi la politique de Bismarck fût favorable, à terme et sans même que celui-ci le voulût, aux intérêts de la classe ouvrière allemande. Et surtout, il ne voyait pas en quoi la participation de la classe ouvrière aux institutions mises en place par le chancelier pouvait être utile : «Dans l'ordre politique actuel dans tous les pays de l'Europe, les parlements ne sont plus rien ; rien que des soupapes de sûreté pour l'État, ou des masques derrière lesquels se cache le pouvoir réellement despotique de l'État, fondé sur la banque, la police, l'armée.» (III, 115.) Plus que tout autre, Bakounine a pressenti les immenses moyens dont un gouvernement pouvait disposer pour rendre ineffectives les formes parlementaires (10). En ce sens il a incontestablement percé Bismarck à jour beaucoup mieux que Marx. Le chancelier n'écrivait-il pas en 1871 que «l'action de l'État est le seul moyen pour contrecarrer le mouvement socialiste ? Nous devons mettre en application ce qui semble justifié dans le programme socialiste et qui peut être mis en application dans le cadre présent de l'État et de la société (11).»La fonction de la démocratie représentative apparaît dans toute ses limites dans un passage d'Étatisme et anarchie où Bakounine traite des différentes voies qui s'ouvraient à la Prusse après la chute de Napoléon Ier. La première voie consistait à accorder des réformes et à «prendre la tête du mouvement constitutionnel allemand», en unifiant l'Allemagne sur cette base. Bakounine a mis en relief les différentes raisons qui interdisaient ce choix : la faiblesse de la Prusse, la situation de concurrence dans laquelle elle se trouvait avec l'Autriche pour l'hégémonie sur l'Allemagne. La deuxième voie, celle qui fut adoptée, consistait à se ranger du côté de la réaction en refusant catégoriquement toute réforme. La troisième voie fut découverte, dit Bakounine, jadis par les empereurs romains, mais oubliée et redécouverte récemment par Napoléon 1er et «déblayée et améliorée par son élève, le prince de Bismarck : la voie du despotisme étatique, militaire et politique, dissimulée sous les fleurs et sous les formes les plus amples en même temps que les plus innocentes de la représentation populaire» (IV, 294).
En 1815 cette voie était prématurée: «A l'époque, personne ne se doutait de cette vérité, devenue depuis évidente aux despotes les plus niais, que le régime dit constitutionnel ou parlementaire n'est pas une entrave au despotisme étatique, militaire, politique et financier, mais que, le légalisant en quelque sorte et lui donnant l'aspect trompeur d'un gouvernement du peuple, il peut lui conférer à l'intérieur plus de solidité et de force.» La remarque qui suit cette affirmation est particulièrement intéressante : si, en 1815, on ignorait cela, c'est que la rupture entre la classe exploiteuse et le prolétariat n'était pas aussi évidente qu'aujourd'hui. Les gouvernements, qui étaient encore constitués sur le modèle de l'Ancien régime, pensaient que le peuple était derrière la bourgeoisie. Aujourd'hui le peuple et la bourgeoisie sont en opposition, et cette dernière sait que contre la révolution sociale «il n'y a pas pour elle d'autre refuge que l'État». Mais elle veut un État fort qui assure une dictature «revêtue des formes de la représentation nationale qui lui permettent d'exploiter les masses populaires au nom du peuple lui-même». Ainsi le système représentatif est très explicitement désigné comme le moyen trouvé par la bourgeoisie pour garantir sa situation de classe exploiteuse et comme la solution à la crise de légitimité du pouvoir. Les revendications et le programme de la classe ouvrière se trouvent ainsi dilués dans la fiction de la représentation nationale.

V.
LA FICTION DE LA REPRÉSENTATION
La véritable fonction de la démocratie représentative n'est donc pas tant de garantir la liberté des citoyens que de créer les conditions favorables au
développement de la production capitaliste et de la spéculation bancaire, qui exigent un appareil d'État centralisé et fort, seul capable d'assujettir des millions de travailleurs à leur exploitation. La démocratie représentative repose sur la fiction du règne de la volonté populaire exprimée par de soi-disants
représentants de la volonté du peuple. Ainsi permet-elle de réaliser les deux conditions indispensables à l'économie capitaliste : la centralisation de l'État
et la soumission de la souveraineté du peuple à la minorité régnante.
Bakounine discerne deux tendances à l'examen de la situation européenne, qui tendent toutes deux à garantir l'exploitation du labeur du peuple. La première est représentée par Gambetta et veut «édifier une république démocratique»; l'autre, avec Bismarck, cherche à constituer «une dictature militaire à peine voilée sous d'innocentes formes constitutionnelles». Toutes deux entendent mettre en place un régime représentatif assurant un semblant de consensus. L'État républicain présente l'avantage de garantir «avec plus de force et de façon beaucoup plus sûre, à la riche et rapace minorité l'exploitation, en toute tranquillité et sur une immense échelle, du labeur du peuple. (...) M. Gambetta ne craint pas les formes démocratiques les plus amples ni le suffrage universel. (...) Il sait que le despotisme gouvernemental n'est jamais aussi redoutable et aussi violent que lorsqu'il s'appuie sur la prétendue représentation et la pseudo-volonté du peuple.» (IV, 221.)
Ces quelques considérations constituent le fondement des réflexions de Bakounine sur la nature du système représentatif, et il n'est pas sans intérêt de noter qu'il les fonde sur une analyse des nécessités inhérentes au développement de l'économie capitaliste.
Marx considérait que la centralisation de l'État — en Allemagne notamment — était un progrès car c'était la condition de la constitution du prolétariat en classe. La centralisation de l'État selon Bakounine relève de la même logique que celle de la concentration du capital : ce sont deux phénomènes liés. L'anarchiste insiste sans doute beaucoup plus que Marx sur le fait que l'État moderne est nécessairement un État militaire.
Le Manifeste communiste décrit en termes romantiques l'expansion internationale du capitalisme qui fait avancer dans les contrées les plus reculées les limites de la civilisation. Mais il n'est rien dit sur les antagonismes créés entre les États nationaux par le développement du capitalisme. Or, l'État national n'est pas seulement un cadre formel du système capitaliste, il est une machine de guerre du capitalisme national contre la concurrence : la diplomatie ou l'armée sont les instruments qu'il emploie. Il ne suffit pas de dire, avec le Manifeste, que le bon marché des produits est la grosse artillerie avec laquelle on abat les murailles de Chine (12). La libre concurrence, saluée par Marx comme la conséquence normale du développement capitaliste, n'a été qu'un phénomène accidentel et très momentané qui a servi aux industriels anglais à un moment où la Grande-Bretagne était le seul pays capitaliste, sans concurrent réel (13). L'industrialisation d'autres pays provoqua l'apparition  d'une centralisation économique et la mise en place de mesures que seul l'État pouvait prendre pour protéger le capitalisme national, mesures d'autant mieux garanties que l'État pouvait s'appuyer sur une force militaire conséquente. Ce n'est donc pas sans raison que Bakounine affirme que «l'État moderne, par son essence et les buts qu'il se fixe, est essentiellement un État militaire» (14) (IV, 211).
L'État militaire est une nécessité à la fois pour garantir le développement du capitalisme national à l'extérieur et l'ordre à l'intérieur. Aucun État, même dans sa forme de république politique la plus libérale ou la plus rouge, ne peut satisfaire les besoins du peuple ; c'est pourquoi les classes dirigeantes n'ont à l'intérieur, en dernière instance qu'un moyen : la violence d'État (15).
I1 ne fait pas de doute que c'est Marx qui est visé lorsque Bakounine déclare : «Ils s'imaginent que lorsque cet État aura agrandi son territoire et que le nombre de ses habitants aura doublé, triplé, décuplé, il prendra un caractère plus populaire, et ses institutions, l'ensemble de ses conditions d'existence, ses actes gouvernementaux seront moins opposés aux intérêts et à tous les instincts du peuple.» Sans doute est-ce là une allusion à l'opinion de Marx selon laquelle la centralisation de l'État allemand après la guerre franco-prussienne favorisait la constitution du prolétariat allemand en classe. Bakounine réfute cette idée en théorie en affirmant que plus l'État est grand. «... plus ses intérêts s'opposent à ceux des masses populaires, plus le joug qu'il fait peser sur elles est écrasant, plus le peuple est dans l'impossibilité d'exercer un contrôle sur lui, plus l'administration du pays s'éloigne de la gestion par le peuple lui-même.» (IV, 244.)
Ni Marx ni Engels ne limitent l'action du mouvement ouvrier à une action pacifique et légale, mais ils restent persuadés que là où les «institutions», les «mœurs» et les «traditions» le permettent, les ouvriers pourront, par les voies légales, «saisir la suprématie politique pour asseoir la nouvelle organisation du travail» (Marx). Si Bakounine a tort de réduire l'action préconisée par Marx et Engels à l'action légale (16), sa critique des illusions qu'ils se font sur la possibilité que «la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle» (Engels) dans un régime représentatif authentique, reste pertinente.

VI.
L'EXEMPLE SUISSE
Toute société qui parvient à s'émanciper quelque peu tend à soumettre les gouvernements à son contrôle, dit Bakounine, et met son salut dans «l'organisation réelle et sérieuse du contrôle exercé par l'opinion et par la volonté populaire sur tous les hommes investis de la force publique. Dans tous les pays jouissant du gouvernement représentatif, et la Suisse en est un, la liberté ne peut donc être réelle, que lorsque le contrôle est réel. Par contre si ce contrôle est fictif, la liberté populaire devient nécessairement aussi une pure fiction.» (V, 61.) A l'issue de son examen de l'exemple suisse, Bakounine conclut que «nulle part en Europe le contrôle populaire n'est réel». Il entend en même temps faire une démonstration à caractère général, car la Suisse «réalise en quelque sorte l'idéal de la souveraineté populaire, de sorte que ce qui est vrai pour elle, doit l'être, à bien plus forte raison, pour tous les autres pays.» (Ibidem.)
Lorsque le suffrage universel fut établi en Suisse, «on crut avoir assuré la liberté de la population». Les radicaux soulevèrent le peuple avec cette croyance et réussirent à renverser les gouvernements aristocratiques établis. Mais aujourd'hui, «instruits par l'expérience et la pratique du pouvoir», ils ont perdu foi en eux-mêmes et dans leur propre principe.
«Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu'un pouvoir et une chambre législative sortis de l'élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple.» (V, 62.)
Il y a cependant une logique interne à tout gouvernement, même le plus démocratique, qui pousse, d'une part à la séparation croissante entre les électeurs et les élus, et d'autre part qui pousse à l'accroissement de la centralisation du pouvoir. «La classe des gouvernants est toute différente et complètement séparée de la masse des gouvernés». La bourgeoisie gouverne, mais, étant séparée du peuple par toutes les conditions de son existence économique et sociale, comment peut-elle réaliser, dans le gouvernement et dans les lois, les sentiments, les idées, la volonté du peuple ? Ce serait toutefois une erreur, commente Bakounine, d'attribuer ces palinodies à la trahison. Elles ont pour cause principale le changement de perspective et de position des hommes. C'est cela qui explique que les démocrates les plus rouges «deviennent des conservateurs excessivement modérés dès qu'ils sont montés au pouvoir» (V, 63).Les modifications du comportement des élus est un sujet qui préoccupe constamment Bakounine. Dans la Protestation de l'Alliance, il affirme la nécessité pour les élus de rester en contact avec la vie du peuple ; ils devraient être obligés d'agir ouvertement et publiquement, ils doivent être soumis au régime salutaire et ininterrompu du contrôle et de la critique populaires ; ils doivent enfin être révocables à tout moment. En dehors de ces conditions, l'élu risque de devenir un sot vaniteux, gonflé de son importance. La logique interne du système représentatif ne suffit cependant pas à expliquer que la démocratie y est fictive. Si la bourgeoisie possède le loisir et l'instruction nécessaires à l'exercice du gouvernement, il n'en est pas de même du peuple. De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l'égalité politique sont remplies, cette dernière reste une fiction. Les périodes électorales fournissent aux candidats l'occasion de «faire leur cour à Sa Majesté le peuple souverain», mais ensuite chacun revient à ses occupations : «le peuple à son travail, et la bourgeoisie à ses affaires lucratives et à ses intrigues politiques.»
Ignorant de la plupart des questions, le peuple ne peut contrôler les actes politiques de ses élus. Or, puisque le «contrôle populaire, dans le système représentatif est l'unique garantie de la liberté populaire, il est évident que cette liberté aussi n'est qu'une fiction.» Le système du référendum, introduit par les radicaux de Zurich, n'est qu'un palliatif, une nouvelle illusion. Là encore, pour voter en connaissance de cause, il faudrait que le peuple ait le temps et l'instruction nécessaires d'étudier les lois qu'on lui propose, de les mûrir, de les discuter: «Il devrait se transformer en un immense parlement en plein champ», ce qui n'est évidemment pas possible. De plus — et là on touche à la «technologie» parlementaire —, les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l'attention du peuple et à sa compréhension : «prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui l'enchaîne.»
La plupart des affaires qui intéressent directement le peuple se font par-dessus sa tête, sans qu'il s'en aperçoive ; il laisse faire ses élus, qui servent les intérêts de leur propre classe et qui présentent les mesures prises sous l'aspect le plus anodin. «Le système de la représentation démocratique est celui de l'hypocrisie et du mensonge perpétuels. Il a besoin de la sottise du peuple, et il fonde tous ses triomphes sur elle.» Le seul moyen de contrôle effectif de la population sur les décisions gouvernementales n'a rien d'institutionnel. Lorsque le sentiment populaire se sent attaqué sur des points essentiels, «certaines idées, certains instincts de liberté, d'indépendance et de justice auxquels il n'est pas bon de toucher», il reste au peuple la possibilité de se soulever, de se révolter. Les révolutions, la possibilité toujours présente de ces soulèvements populaires, la crainte salutaire qu'ils inspirent, telle est encore aujourd'hui l'unique forme de contrôle qui existe réellement en Suisse (17), l'unique borne qui arrête le débordement des passions ambitieuses et intéressées de ses gouvernants.»
C'est d'ailleurs cette arme-là dont s'est servi le parti radical pour renverser les constitutions antérieures, jusqu'en 1848. Mais ensuite il prit des mesures pour briser toute possibilité d'y avoir recours, «pour qu'un parti nouveau ne pût s'en servir contre lui à son tour», en détruisant les autonomies locales et en renforçant le pouvoir central. L'exemple du cas suisse révèle donc aux yeux de Bakounine l'efficacité du système représentatif du point de vue de la préservation du régime bourgeois : il a su utiliser la révolte comme moyen de contrôle — et le contrôle ultime n'est-il pas le changement de régime politique ? — et il a su ensuite mettre en place les mesures nécessaires pour empêcher qu'il soit fait recours à ce contrôle contre lui (18).
«Désormais, les révolutions cantonales, le moyen unique dont disposaient les populations cantonales pour exercer un contrôle réel et sérieux sur leurs gouvernements, et pour tenir en échec les tendances despotiques inhérentes à chaque gouvernement, ces soulèvements salutaires de l'indignation populaire, sont devenues impossibles. Elles se brisent impuissantes contre l'intervention fédérale.» (V, 65.)
Bakounine ne résiste d'ailleurs pas au plaisir d'ironiser sur le fait que lors de l'insurrection du canton de Genève en 1864, «les radicaux ont pu apprécier à leurs propres dépens les conséquences du système de centralisation politique inauguré par eux-mêmes en 1848» (V, 66). Les formes républicaines, conclut-il, ne diminuent pas, mais masquent le despotisme du pouvoir.Les progrès de la liberté dans certains cantons jadis très réactionnaires ne sont pas la conséquence de la nouvelle constitution de 1848 qui a accru la centralisation de l'État, mais plutôt de la «marche du temps». Dans les faits, les progrès accomplis depuis 1848, dit Bakounine, sont, dans le domaine fédéral, surtout des progrès d'ordre économique : unification des monnaies, des poids et mesures, les grands travaux publics, les traités de commerce. etc.
«On dira que la centralisation économique ne peut être obtenue que par la centralisation politique, que l'une implique l'autre, qu'elles sont nécessaires et bienfaisantes toutes les deux au même degré. Pas du tout.... La centralisation économique, condition essentielle de la civilisation, crée la liberté ; mais la centralisation politique la tue, en détruisant au profit des gouvernants et des classes gouvernantes la vie propre et l'action spontanée des populations.» (V, 61.)
On a là un aspect peu connu de la pensée politique de Bakounine, sur lequel en tout cas les anarchistes après lui sont gardés de mettre l'accent.  Par centralisation économique, il faut entendre la tendance de la société industrielle moderne à organiser les activités productives à une échelle de plus en plus grande et complexe. L'anarchiste se situe donc aux antipodes d'une conception fondée sur la petite production artisanale et décentralisée (19). Bakounine sait bien que le développement industriel s'accompagne de la concentration du capital : il ne nie pas la nécessité de ce processus qui permet une production de masse. En ce sens, son point de vue s'apparente à celui de Marx, pour qui le développement des forces productives crée les conditions de la réalisation du socialisme. La vision de Bakounine s'inscrit donc tout à fait dans la perspective d'une société industrielle. Là où il se dissocie de Marx, c'est sur la question politique, sur le schéma politique de l'organisation de la société. I1 semble envisager un système où l'économie serait organisée d'un point de vue centralisé, mais où le processus de décision politique serait décentralisé et fondé sur le principe du contrôle populaire.Bakounine revient plusieurs fois sur ce sujet. Aujourd'hui, dit-il, la Suisse ne peut revenir à son régime passé, à celui de l'autonomie politique des cantons: «Le rétablissement d'une pareille constitution aurait pour conséquence infaillible l'appauvrissement de la Suisse, arrêterait tout court les grands progrès économiques qu'elle a faits depuis que la nouvelle constitution centralisatrice a renversé les barrières qui séparaient et isolaient les cantons. La centralisation économique est une des conditions essentielles de développement des richesses, et cette centralisation eût été impossible si l'on n'avait pas aboli l'autonomie politique des cantons.» (V, 70.)
Il reste, ajoute Bakounine, que l'expérience de vingt-deux années de centralisation montre que cette dernière a été funeste à la Suisse. On se trouve donc apparemment devant une contradiction dans le raisonnement de Bakounine : la centralisation politique, qui est définie comme néfaste, rend possible la centralisation économique qui est une source de progrès. Le révolutionnaire russe refuse d'envisager le retour en arrière vers une autonomie et une autarcie idylliques, un régime constitué de petites cellules indépendantes les unes des autres. Il ne s'agit pas de préconiser un modèle d'organisation calqué sur le passé mais d'imaginer les virtualités existantes à partir du présent, c'est-à-dire «l'organisation des forces productives et des services économiques» qui seule permet une production de masse répondant aux besoins d'une société industrielle développée.
Il est vrai que le concept de «centralisation économique» n'est pas explicité. La concentration du capital est reconnue comme un des moteurs de l'évolution des sociétés industrielles, mais c'est un phénomène mécanique qui échappe à la volonté des hommes. Le mot «planification» n'existait pas à l'époque mais il est possible que c'est à peu près à cela que pensait Bakounine, ce qui, évidemment, va à l'encontre de toute idée reçue sur sa pensée politique.


L'objection principale que formule Bakounine à l'encontre de la démocratie représentative touche à sa nature de classe. Tant que le suffrage universel «sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominé par une minorité détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou libre d'ailleurs qu'il soit ou plutôt qu'il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, antidémocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.» (VIII, 14.)Bakounine insiste beaucoup sur les arguments techniques touchant à la distorsion qui apparaît inévitablement entre l'élu et les mandants, à la difficulté ou à l'impossibilité de contrôler les élus. Mais en définitive ces inconvénients paraissent dérisoires devant l'impossibilité même du système représentatif, et qui tient à sa nature, de réaliser la collectivisation des moyens de production, sans laquelle aucun changement n'est possible. C'est pourquoi la conquête de la liberté politique comme préalable signifie laisser les rapports économiques et sociaux en l'état où ils sont, c'est-à-dire «les propriétaires et les capitalistes avec leur insolente richesse, et les travailleurs avec leur misère» (20).
L'insistance de Bakounine à analyser l'exemple suisse n'est pas seulement liée au fait qu'il vivait dans ce pays et qu'il avait en conséquence la possibilité d'y observer le fonctionnement de la démocratie représentative dans le détail. L'exemple suisse fournit un modèle général du fonctionnement de ce système: «Le mouvement qui se produit en Suisse est fort intéressant à étudier», dit-il, car on y assiste à un processus typique de centralisation politique — c'est-à-dire de recul des libertés — effectué sous le couvert démocratique d'une extension des libertés électorales. Les couches sociales intéressées à la pérennité de ce régime sont désignées : les barons de la banque et tous leurs dépendants, les militaires, les fonctionnaires, les professeurs, les avocats, les doctrinaires de toutes les couleurs avides de positions honorifiques et lucratives, «en un mot toute la gent qui se croit soit par droit d'héritage, soit par intelligence et instruction supérieure, appelée à gouverner la canaille populaire.» (III, 109.)
Mais parmi ceux qui remettent en cause l'autonomie cantonale il y a aussi «les classes ouvrières de la Suisse allemande, les démocrates socialistes des cantons de Zurich, de Bâle et autres, — et les ouvriers allemands d'une association ouvrière exclusivement suisse appelée Grütli-Verein, tous les deux, les uns directement, les autres indirectement, inspirés par le programme politico-socialiste des Internationaux de l'Allemagne, c'est-à-dire Marx (21)». (III, 110.).
Ce que Bakounine observe en Suisse confirme à ses yeux la thèse selon laquelle la démocratie représentative, et même le référendum, qu'il appelle «votation à l'aveugle», sont, aux mains des classes dominantes et des couches de la bourgeoisie intellectuelle, des outils efficaces pour réaliser la centralisation du pouvoir d'État. Que les socialistes suisses aient été les plus ardents défenseurs de cette centralisation confirme ce qu'il observe à une échelle infiniment plus vaste, en Allemagne.

VII.
L'ALLEMAGNE BISMARCKIENNE ET L'ALLEMAGNE OUVRIÈRE
I1 n'est pas exagéré de dire que l'œuvre de Bakounine est une quête pour découvrir le secret de cette nation qui, située entre ciel et terre, déchirée de contradictions, ne parvient pas à réaliser dans la pratique les rêves auxquels elle aspire. L'histoire fournit peut-être certaines clés, ainsi que l'analyse de la situation particulière des classes de la société allemande.
La description de la jeunesse bourgeoise des années 1870 constitue une anticipation étonnante : savants, réfléchis, persévérants et froids, ils ne manquent pas au besoin de courage, mais ils manquent absolument de dignité et de respect humain. «obéissants toujours, et capables de tous les crimes lorsqu'il sont commandés par leurs chefs, ce sont de terribles instruments d'asservissement et de conquête entre les mains d'un despote» (III, 15).
Que dire aussi de l'officier allemand, ce «fauve civilisé, ce laquais par conviction et bourreau par vocation» : «S'il est jeune, vous serez surpris de découvrir, au lieu dun croquemitaine, un blondinet au teint rose, un léger duvet sous le nez, discret, placide, voire timide, mais orgueilleux — la morgue commence à percer — et à coup sûr sentimental. I1 connaît par cœur Gœthe et Schiller et toute la littérature humaniste du Grand Siècle est passée dans sa tête sans laisser la moindre pensée humaine, pas plus que dans son cœur, le moindre sentiment d'humanité.» (IV, 265.)
Dans une autre texte, Aux compagnons de la fédération jurassienne (III, 14-15), Bakounine compare la situation de la jeunesse bourgeoise italienne et allemande. En Italie, il existe encore une jeunesse héroïque, mais «déclassée, déshéritée dans la société italienne, et par conséquent capable d'embrasser avec un enthousiasme sincère, et sans arrière-pensée bourgeoise, la cause du prolétariat». Une pareille jeunesse n'existe pas en Allemagne : la jeunesse bourgeoise y est plus raisonnable, plus vieille que les vieux. Ceux-là — Bakounine pense probablement aux rescapés de la révolution de 1848 — se laissent encore hanter par les rêves innocents d'une liberté utopique, mais leurs fils ont été formés dans le moule qui produit les bureaucrates et les militaires. Allez donc, dit Bakounine, chercher dans cette jeunesse des héros de la liberté !
La violence latente contenue dans la société allemande bourgeoise doit chercher une «sorte de légitimation dans une idéalité, une illusion ou une abstraction quelconque» (III, I5). Cette brutalité civilisée et savante a besoin d'un voile, d'un prétexte, dans la «grande mission civilisatrice de la race germanique». Les «professeurs et pseudo-libéraux» et même, dit Bakounine, la majorité des chefs bourgeois du parti social-démocrate, pensent que «la race latine est morte» ; que la race slave, plongée dans une «barbarie sans issue», est «incapable de se civiliser elle-même» ; que les deux races vivantes sont les «Germains purs avant tout, puis les Anglo-Saxons, ces derniers ne trouvant grâce devant eux que parce qu'ils les considèrent comme une branche de la race germanique» (III, 15).
«Ecoutez-les ; déjà ils rêvent tout haut l'adjonction volontaire ou forcée de la Suisse allemande, d'une partie de la Belgique, de la Hollande tout entière, et du Danemark, sans compter les peuples slaves qu'ils ont considérés toujours comme leurs victimes historiques. Ecoutez-les bien ! Ils ne s'arrêtent pas même à l'Europe. Ils baisseront un peu la voix pour nous dire que les États-Unis d'Amérique comptent déjà cinq millions de citoyens allemands, et que, de nouvelles émigrations parties de l'Allemagne aidant, il ne faut pas désespérer de pouvoir arriver, tôt ou tard, à la pangermanisation de toute l'Amérique.» (III, 16.)
Jusqu'à présent, les Allemands se posaient «en civilisateurs des Slaves.» Ils prétendent insolemment encore aujourd'hui que c'est là leur principale mission historique». Et remarquez, ajoute Bakounine, que «ce n'est point là seulement l'opinion des gouvernants et de l'aristocratie militaire ; c'est l'opinion unanime des universités, des savants et de toute la bourgeoisie d'Allemagne». Mais aujourd'hui, encouragée par la victoire sur la France en 1871, exaltée «jusqu'à la folie, jusqu'à la stupidité par les victoires inattendues que ses armées ont remportées en France, elle se croit assez forte pour pouvoir menacer l'Europe entière. Elle est arrivée au maximum de son délire national ; elle menace, elle revendique à haute voix la Suisse, le Nord de la France, la Belgique, la Hollande, le Danemark...» La bourgeoisie industrielle, commerçante, littéraire et savante d'Allemagne exprime dans la presse, les livres, les journaux, que la race romande a fait son temps. Ils en étaient déjà convaincus pour l'Espagne, l'Italie, la Suisse romande, la Belgique et le Portugal, dit Bakounine, mais maintenant que la France est vaincue, ils ne retiennent plus leurs sentiments sur son compte. «Ils font encore aux Anglais et aux Américains du Nord l'honneur de les considérer comme des demi-Allemands, et aux Hollandais, aux Danois, aux Suédois et aux Suisses comme des Allemands dénaturés qu'il leur faut à toute force ramener au bercail». (VIII, 404-406.)Il est évidemment difficile de ne pas rapprocher ces avertissements multiples de Bakounine, écrits au lendemain de la naissance du IIe Reich, du programme appliqué soixante-dix ans plus tard par le IIIe... Il reste à savoir si ces avertissements relèvent d'une simple prédiction hasardeuse, fondée sur une intuition et sur laquelle on ne peut fonder aucun enseignement, ou si elles sont le résultat d'une analyse rationnelle fondée sur l'observation de la réalité politique et sociale de l'Allemagne du temps.


L'Allemagne a créé un type nouveau d'État qui, à partir du XVIe siècle, a développé des caractéristiques particulières et qui, par une lente maturation, a abouti à ce que Bakounine considère comme le paradigme de l'État moderne, perfectionné et efficace, l'État bismarckien. L'Allemagne du IIe Reich, constituée après la défaite de la France en 1870, représente le prototype de l'État de la société industrielle développée, de la même manière que le capitalisme anglais représentait pour Marx le modèle sur lequel l'économie industrielle devait se répandre sur la planète. On se trouve donc, semble-t-il, devant deux modèles de la société capitaliste, apparemment contradictoires, celui défini par Marx et celui défini par Bakounine. Marx prévoit ainsi dans le Manifeste que le système capitaliste, dont la description est fondée sur l'Angleterre de son temps, se répandra sur la planète en détruisant les structures sociales archaïques, établissant les bases d'un développement des forces productives qui permettront l'édification du socialisme. C'est donc essentiellement sur l'expansion du modèle anglais de capitalisme que se fonde l'idée marxienne. Or, l'économie anglaise de l'époque est une économie de libre concurrence, dans un contexte international où il n'y a pas de capitalisme concurrent. La libre concurrence, pierre de touche de la théorie libérale, ne fonctionnera en réalité que pendant une période très courte de l'histoire du capitalisme. C'est pourtant sur ce système que Marx bâtit sa théorie (22). Paru à la veille des révolutions de 1848 en Europe, le Manifeste ne dit pas un mot de la question nationale, qui sera la grande revendication des peuples d'Europe pendant les deux années qui suivront. C'est que, pour le Manifeste, «les démarcations et les antagonismes nationaux entre les peuples disparaissent de plus en plus (...) le jour où tombe l'antagonisme des classes au sein de la même nation, tombe également l'hostilité entre les nations»... Des conceptions aussi simplistes ne pouvaient encourager Marx à envisager une évolution ultérieure en réalité beaucoup plus complexe.Si Bakounine n'a pas grand mérite à voir les choses différemment, en ce sens que son analyse est de trente années postérieure à celle du Manifeste, il reste que dès la révolution de 1848-1849, lors de laquelle il fut très actif, il avait, infiniment mieux que Marx, saisi l'importance de la question nationale. Le modèle bismarckien qu'il décrit correspond donc à une phase d'évolution du capitalisme beaucoup plus avancée que celle décrite par Marx dans les années 40. Il s'agit d'une conjoncture dans laquelle des États sont amenés à prendre des mesures de protection du capitalisme national, et donc dans laquelle les antagonismes entre États peuvent s'exacerber pour la conquête  des marchés. L'expansion mondiale du capitalisme n'est pas perçue comme un grignotage progressif, par l'économie industrielle, de modes de production dépassés, mais comme une guerre entre États, guerre à laquelle le modèle bismarckien est tout à fait adapté.
L'efficacité du système étatique bismarckien vient des «décors trompeurs» qui ont été mis en place. Certes, l'Allemagne jouit «de toutes les libertés constitutionnelles et d'un régime électif et parlementaire largement développé», mais il ne faut pas être très perspicace pour deviner, à travers le bruit artificiel que font les malheureux représentants des soi-disant libertés germaniques, la voix brutale du maître qui n'admet pas de réplique. «Aujourd'hui dans tout cet échafaudage parlementaire, il ne reste plus que trois institutions sérieuses : les finances, la police, tant intérieure qu'extérieure, tant temporelle que spirituelle, et l'armée.» (III, 25.)
Cette nation extraordinaire, qui a produit Lessing, Gœthe, Schiller, Haydn, Mozart, Beethoven, Kant, Fichte, Hegel, Feuerbach, Humbolt et une «phalange brillante, incomparable de héros et de créateurs de la science positive», une «foule lumineuse de grandes intelligences qu'on pourrait appeler les prophètes de l'humanité», n'a rien fait passer dans la vie pratique et politique : «L'humanité théorique est leur rêve ; mais la brutalité seule constitue leur pratique...» Or, Bakounine constate que ces créations immortelles ont été les produits, «non de l'unité, mais de l'anarchie germanique» : maintenant «l'unité politique tuera infailliblement et commence déjà à stériliser les sources vives de l'esprit créateur en Allemagne». La bourgeoisie allemande n'a pas su, ou pas pu, produire, comme la bourgeoisie française de 1789, cette «phalange d'hommes énergiques», décidés, capables d'entraîner les masses : elle est apparue trop tard. Aujourd'hui, en 1872, l'avenir de l'Allemagne se trouve dans le prolétariat, qui est appelé à accomplir, s'il ne se laisse pas dévoyer par ses dirigeants bourgeois, une mission grandiose. Alors que la société étatique allemande depuis le Moyen Âge a eu pour tâche d'asservir les populations slaves, la classe ouvrière allemande peut aider à leur émancipation:
«Il ne faut donc pas attendre que les peuples slaves, instruits par de nouvelles et de plus cruelles expériences, trouvent enfin d'eux-mêmes cette voie unique d'émancipation. Il faut les aider à la trouver ; et nul ne pourrait le faire mieux que le prolétariat de l'Allemagne qui, beaucoup plus éclairé et plus avancé, sous tous les rapports, que le prolétariat slave, semble appelé par sa position géographique même, aussi bien que par toute son histoire, à montrer à ses frères des pays slaves la voie de la délivrance, comme la bourgeoisie allemande, dans son temps, leur avait montré celle de l'esclavage.» (III, 44.)
Ces propos — qui doivent être relativisés et qui sont conditionnés à la mise en œuvre, dans le mouvement socialiste allemand, d'une politique différente —  peuvent paraître surprenants si on conserve à l'esprit l'image traditionnellement présentée d'un Bakounine farouchement anti-allemand. Ils s'expliquent au contraire parfaitement lorsqu'on se rappelle que l'opposition de Bakounine concerne exclusivement la société bourgeoise et étatique de l'Allemagne, et jamais la classe ouvrière, ni la culture allemandes. Le prolétariat allemand n'est jamais associé dans la critique globale de la civilisation allemande, à laquelle il ne participe pas de son plein gré. Mais Bakounine ne pense pas moins que le prolétariat allemand n'est pas sur la bonne voie. S'il a fait des progrès considérables dans l'organisation de sa puissance, il rêve, entraîné par ses chefs, d'un «nouvel État ouvrier, populaire (Volkstaat), nécessairement national, patriotique et pangermanique, ce qui les met en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de l'Association internationale». (VIII, 56). Ils espèrent, par la voie légale, «suivie plus tard d'un mouvement révolutionnaire plus prononcé et plus décisif», parvenir à s'emparer de l'État et à le transformer en État populaire. Cette remarque montre que Bakounine n'interprétait pas la politique marxienne comme un simple réformisme et qu'il avait compris les indications du Manifeste sur les «empiétements despotiques» contre la propriété bourgeoise. L'inconvénient de cette politique, fait remarquer Bakounine, est de «mettre le mouvement socialiste des travailleurs de l'Allemagne à la remorque du parti de la démocratie bourgeoise», de rétrécir et de fausser le programme socialiste (Cf. VIII, 57 Sq.).C'est au congrès de Nuremberg, en septembre 1868, tenu sous la présidence de Bebel, que fut selon Bakounine «définitivement organisé le Parti de la démocratie sociale» (IV, 352). Bebel, élu député au Reichstag d'Allemagne du Nord en 1867, était membre du comité central de la fédération des cercles ouvriers, qu'il contribua à transformer en parti politique.
«Après la mort de Lassalle, il s'est formé, sous l'influence des cercles ouvriers d'études et l'Association générale des travailleurs allemands, un troisième parti : le Parti ouvrier social-démocrate allemand. Deux  hommes de talent en ont pris la direction, l'un semi-manuel, l'autre littérateur et en même temps disciple et agent de M. Marx: MM. Bebel et Liebknecht.» (IV, 352.)
Ce parti, qui, selon Bakounine, a été fondé «à l'instigation de Marx», devait être la section allemande de l'AIT et devait servir à «introduire dans l'Internationale le programme intégral de Marx». Par «programme intégral» ou encore «programme allemand», Bakounine entend la tentative de rendre obligatoire dans l'Association internationale des travailleurs la constitution du prolétariat en parti politique et la conquête du pouvoir.C'est au congrès d'Eisenach que fut réellement constitué le parti ouvrier social-démocrate qui, affirme l'anarchiste russe, a repris le «programme intégral». En réalité, l'AIT n'avait pas de programme, à part ses statuts et ses considérants. Ce qu'on appelle «programme» de l'AIT est l'Adresse inaugurale écrite par Marx et publiée le 5 novembre 1864 au nom du Conseil général provisoire : cette Adresse n'a jamais été destinée à être discutée en congrès. On y lit en particulier : «La conquête du pouvoir politique est donc le premier devoir de la classe ouvrière.» Le congrès de Genève de l'AIT (1866), auquel se réfère constamment Bakounine, dit seulement que l'émancipation économique est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné.
Bakounine se trompe sur le congrès d'Eisenach, car celui-ci n'évoque pas la conquête du pouvoir politique mais seulement les libertés démocratiques telles que le suffrage universel, la liberté de presse, d'association, etc. Il ne peut en aucun cas être considéré comme d'inspiration marxiste. Marx et Engels étaient loin d'approuver la politique de Bebel et de Liebknecht. Ils se plaignaient que Bakounine les rendait responsables des moindres faits et gestes des dirigeants social-démocrates allemands. Engels écrit à Bebel en 1875 : «Sachez qu'à l'étranger c'est nous qu'on tient pour responsables de toute parole, de toute action du parti ouvrier social-démocrate allemand. C'est ainsi que Bakounine, dans son ouvrage Étatisme et anarchie, nous fait porter la responsabilité de toutes les paroles irréfléchies que Liebknecht a dites ou écrites depuis la fondation du Demokratisches Wochenblatt.(23)» Marx, de même, écrit : «A l'étranger on répand l'opinion — tout à fait erronée — que d'ici nous dirigeons en secret le parti dit d'Eisenach. C'est ainsi que dans un écrit russe paru récemment, Bakounine me rend responsable non seulement de tous les programmes de ce parti, mais encore de tout ce qu'a fait Liebknecht depuis le début de sa collaboration avec le Parti du peuple. (24)»
Arthur Lehning précise qu'en 1873 les informations permettant de situer correctement 1e point de vue de Marx manquaient. Marx ne publia pas le texte où il critiquait les positions de la social-démocratie allemande. Dans une large mesure Bakounine et Marx se rejoignent dans leur critique des tendances petites-bourgeoises des dirigeants socialistes allemands, mais par ailleurs Bakounine n'a sans doute pas tort lorsqu'il soupçonne Marx d'essayer d'utiliser le parti allemand pour appuyer ses orientations dans l'AIT. Ainsi, à la conférence de Londres de l'Internationale, lors de laquelle fut bureaucratiquement décidée l'exclusion de Bakounine et de James Guillaume, Marx se plaignit que «l'Allemagne n'était représentée par aucun délégué, par aucun rapport d'activité, par aucune cotisation depuis septembre 1869» (25)... «Il est impossible, ajoute-t-il, que se poursuive à l'avenir le rapport purement platonique du parti ouvrier allemand avec l'Internationale, rapport où l'une des parties attend uniquement des prestations de l'autre, sans jamais apporter de contre-proposition. C'est proprement compromettre la classe ouvrière allemande.» Marx se plaint amèrement que la direction du parti allemand ne fasse rien pour «l'organisation de l'Internationale en Allemagne.»
On peut se demander pourquoi Marx attend la conférence de Londres pour constater une carence qui dure depuis plusieurs années. On sait que les sections de l'AIT, qui avaient été manipulées pour être amenées à voter l'exclusion des deux anarchistes à la conférence de Londres (1871) et l'exclusion de la fédération romande au congrès de La Haye (1872), désavouèrent presque toutes la manœuvre dont elles avaient été victimes. Pressentant qu'il allait finir par se trouver complètement isolé, on comprend que Marx ait ressenti le besoin de resserrer les liens avec le parti allemand. Quatre mois avant le congrès de La Haye qui devait entériner les décisions de la conférence de Londres, Engels écrivit une lettre pressante à Liebknecht : «Quels rapports le Comité de Hambourg pense-t-il entretenir avec l'Internationale ? Nous devons maintenant — et rapidement — éclaircir cette question, afin que l'Allemagne puisse être représentée au Congrès.» Combien de cartes avez-vous distribuées, demande Engels : «Les 208 calculées par Finck ne sont tout de même pas tout !» Puis Engels s'enquiert des dispositions prises pour que les mandats «ne puissent pas être contestés au congrès», et il demande que le parti «déclare non seulementsymboliquement mais encore réellement et expressément son adhésion à l'Internationale comme branche allemande». C'est ensuite presque un vent de panique qui souffle sous la plume d'Engels :
«La chose devient sérieuse, et nous devons savoir où nous en sommes sinon vous nous obligeriez à agir pour notre propre compte, en considérant que le Parti ouvrier social-démocrate est étranger à l'Internationale et se comporte vis-à-vis d'elle comme une organisation neutre. Nous ne pouvons admettre que, pour des motifs que nous ignorons, mais qui ne peuvent être que mesquins, l'on omette de représenter les ouvriers allemands au congrès ou que l'on sabote sa représentation», (La social-démocratie allemande, 10/18, p.66.)
Il est difficile d'exprimer plus clairement le désintérêt total dans lequel se trouvait la social-démocratie allemande vis-à-vis de l'AIT, et le zèle aussi pressant qu'intéressé de Marx et d'Engels à la voir s'y impliquer.
VIII.
LASSALLE ET LE SOCIALISME D'ÉTAT
Le socialisme d'État que Bakounine dénonce si violemment dans la social-démocratie allemande est moins l'enfant de Marx que celui de Lassalle (26). Lassalle est un personnage étonnant. Il prend pour la première fois la parole dans un meeting ouvrier en avril 1862. En août 1864, il meurt dans un duel. En deux ans il réussit à constituer un parti ouvrier qui va marquer durablement de son empreinte le prolétariat allemand.
L'amalgame fait par Bakounine entre Lassalle et Marx s'explique en grande partie par l'attitude de Marx lui-même. Il est possible que ce dernier, qui était en correspondance avec Lassalle depuis 1848, ait tout d'abord trouvé son compte dans les références constantes que son ami (et néanmoins rival) faisait au marxisme. En effet Lassalle contribuait tout de même à diffuser les idées de Marx en Allemagne.
Exilé en Angleterre, Marx devait penser que sa supériorité intellectuelle finirait par l'emporter. Ainsi s'explique peut-être pourquoi il s'abstint constamment d'attaquer publiquement Lassalle. En privé c'était tout autre chose. Dans la correspondance de Marx et Engels transparaît la crainte panique, et aussi l'amertume des deux hommes à l'idée que l'agitateur socialiste puisse récupérer et dénaturer leurs idées. «Ce hâbleur a fait imprimer en Suisse, sous le titre trompeur de Programme ouvrier, la brochure que tu as (...) Ce factotum n'est que de la mauvaise vulgarisation du Manifeste et d'autres théories maintes fois prêchées par nous, à tel point qu'elles sont presque devenues des lieux communs (...) Cette outrecuidance n'est-elle pas monumentale ? Le drôle s'imagine évidemment qu'il va prendre notre succession. (27)» «L'ennui, continue Marx, c'est que ce drôle en profite pour se faire une position. (28)»
Il faut avoir à l'esprit que Lassalle est un agitateur extrêmement efficace, éloquent. C'est un grand tribun charismatique, qui a l'écoute des masses et est à la tête d'un véritable parti politique, qui n'est pas encore de masse à proprement parler, mais qui n'est pas négligeable. En outre, les ouvriers sont venus le chercher pour qu'il prenne leur direction ! Lassalle est en somme tout ce que n'est pas Marx, qui est isolé, loin de l'Allemagne, sans contact direct, physique, avec le mouvement ouvrier, et qui est par surcroît incapable de parler en public. Ajoutons à cela que Lassalle vit dans l'aisance, qu'il a du succès auprès des femmes et qu'il meurt — stupidement, certes, mais avec panache — à la suite d'un duel à cause d'une femme.
Lassalle est l'homme qui relie Marx et Engels organiquement au mouvement ouvrier allemand : ce n'est donc pas sans quelque raison que Bakounine déclare qu'il réalise dans les faits ce que Marx voudrait faire. On conçoit que Marx et Engels aient développé à l'égard de Lassalle une jalousie et une frustration exacerbées. Jusqu'à sa mort prématurée, en 1864, Lassalle est le mouvement ouvrier allemand : Bakounine a parfaitement raison de noter que ce n'est qu'après sa mort que Marx attaqua ouvertement et publiquement son ami et rival, mais il était trop tard : le lassallisme était solidement ancré dans 1a classe ouvrière allemande. Et ce ne fut sans doute pas la moindre des frustrations pour Marx que de devoir constater, jusqu'à la fin de sa vie, le triomphe posthume de Lassalle, que la Critique du programme de Gotha ne parvint pas à effacer.
«Bakounine, dit Henri Lefebvre, reproche à Marx le crédit illimité qu'il accorde parfois au suffrage universel ; il lui reproche aussi son scientisme, son nationalisme masqué sous l'internationalisme. (29)» C'est là un reflet assez fidèle du point de vue de Bakounine. H. Lefebvre cite aussitôt après le passage où le révolutionnaire russe affirme que l'État «reproduit la misère comme une condition de son existence ; de sorte que pour détruire la misère, il faut détruire l'État.» Mais justice n'est pas rendue au raisonnement de Bakounine, tout de même un peu plus complexe. Si on s'en tient en effet à ce que dit Lefebvre, l'anarchiste serait un partisan de la thèse de la prééminence des déterminations politiques. L'État ne serait pas un produit de la société ni la conséquence des antagonismes de classe mais leur cause. Or Bakounine ne nie à aucun moment le rôle déterminant des antagonismes économiques. Il sait bien que «la situation misérable des masses, aussi bien que la puissance despotique de l'État, furent au contraire, l'une et l'autre, les effets d'une cause plus générale, les produits d'une phase inévitable dans le développement économique de la société». (III, 195.) Bakounine affirme simplement que les déterminations économiques, une fois posées comme causes des évolutions politiques, idéologiques, religieuses, ces dernières peuvent devenir à leur tour des causes productrices d'effets. Il y a là une dialectique que H. Lefebvre n'a, semble-t-il, pas saisie, de même qu'il n'a pas saisi ce point de vue éminemment politique selon lequel l'État, du fait précisément de l'ampleur des antagonismes sociaux, devient le «dernier rempart» protégeant les classes possédantes : si cette hypothèse signifie bien que l'État est en définitive l'ennemi principal, elle n'implique pas qu'il soit la cause exclusive de l'antagonisme des classes.
Suffit-il de dire avec Lefebvre que «le lassallisme, c'est-à-dire le socialisme d'État, a vaincu le marxisme» et que «la protestation et la contestation bakouniniennes jouent le rôle de ferment, mais n'ont rien "fondé" qui dure» ? Peut-on faire reproche à Bakounine que ne se soit pas réalisée la «dissolution de tous les États dans la fédération universelle des associations productives et libres de tous les pays» ? (VII, 96.)
Les proclamations antiétatiques de Bakounine ne nient pas le caractère historique de l'État : comme la religion, celui-ci répond à une nécessité historiquement déterminée. L'État est simplement, du point de vue de l'émancipation du prolétariat, une institution dépassée. Les avertissements donnés par l'anarchiste visent à prévenir les travailleurs contre les dangers du socialisme d'État, organisateur du «travail commandité par l'État» qui sera «l'unique capitaliste, le banquier, le bailleur de fonds, l'organisateur, le directeur de tout le travail national et le distributeur de ses produits». (VII, 99.) Le tour pris dans cette critique par les États du socialisme réel justifierait sans doute qu'on s'intéresse d'un peu plus près à l'analyse bakouninienne.
Contre l'alternative qui apparaît de fait dans la pratique de la social-démocratie allemande : le triomphe de la démocratie bourgeoise ou le socialisme d'État, Bakounine réclame «l'émancipation économique, et par conséquent aussi l'émancipation politique du prolétariat, ou plutôt son émancipation de la politique...» (VII, 97.)

IX.
MARX ET LASSALLE
Bakounine s'était intéressé aux institutions représentatives suisses parce qu'il pensait qu'elles pouvaient servir d'archétype, et aussi parce qu'une partie importante du mouvement ouvrier de œ pays se trouvait sous l'influence directe du socialisme allemand. Le modèle allemand, cependant, auquel l'anarchiste s'attache particulièrement, présente cette caractéristique de mettre en scène un mouvement ouvrier dans un pays dont l'unité nationale n'est pas entièrement réalisée : la revendication sociale et la revendication nationale coexistent et, éventuellement, s'opposent.


Dans la critique bakouninienne de l'action parlementaire il faut cependant distinguer deux éléments :1.— L'action parlementaire comme méthode de conquête de l'État. Ici c'est surtout la question de l'État qui intéresse Bakounine, et la critique qu'il développe peut tout aussi bien convenir à d'autres méthodes, qui alors n'étaient pas du tout envisagées. Ce n'est en effet qu'avec l'apparition du bolchevisme que la conquête violente de l'État est intégrée comme élément constitutif du marxisme revu par Lénine, les modifications d'optique étant alors expliquées par les modifications de la période historique.
2.— L'action parlementaire comme mode spécifique d'intervention du prolétariat. Là ce sont surtout les questions tactiques qui intéressent Bakounine, les effets de cette tactique sur le mouvement ouvrier et ses dirigeants, les illusions que l'action parlementaire favorise, etc.


Jusqu'en 1869, dit Bakounine, le mouvement ouvrier allemand était constitué de deux organisations :— Les Cercles ouvriers d'études étaient une fédération de petites associations ouvrières sous la direction de socialistes bourgeois tels que Schultze-Delitsch, et préoccupées surtout de secours mutuels, de crédit, de coopératives de production et de consommation. La critique de Bakounine porte essentiellement sur le fait que les travailleurs soumis à l'influence de ces cercles devaient «se désintéresser systématiquement des problèmes politico-sociaux aussi bien que des questions de l'État, de la propriété, etc.». Le système de Schultze-Delitsch tendait à «défendre le monde bourgeois contre le danger social» et à assujettir le prolétariat à la bourgeoisie, en recommandant à celui-ci le programme du parti progressiste, opposé à Bismarck mais qui acceptait l'unité allemande réalisée par l'expansion de la Prusse.
— L'Association générale des travailleurs allemands, fondée en 1863 par Lassalle, est l'autre organisation du mouvement ouvrier. Lassalle, dit Bakounine, n'eut pas de mal à persuader les travailleurs allemands du «néant politique» du programme de Schultze-Delitzsch. «En critiquant ce programme, Ferdinand Lassalle démontrait que toute cette politique pseudo-populaire ne tendait qu'à affermir les privilèges économiques de la bourgeoisie» (IV, 344). Bakounine semble d'ailleurs reprendre à son compte les théories lassalliennes de la «loi d'airain des salaires», que Marx a contestées: «Nul mieux que Lassalle ne sut expliquer et démontrer avec autant de persuasion aux travailleurs allemands que, sous le régime économique actuel, la condition du prolétariat non seulement ne peut être abolie, mais qu'elle ira au contraire, en vertu d'une loi économique inévitable, en empirant d'année en année, en dépit de tous les essais de coopérativisme, qui ne pourront procurer un avantage passager et de courte durée qu'à un nombre infime de travailleurs.» (IV, 344.)


En fait, c'est probablement surtout la conclusion radicale qu'il peut tirer de cette théorie — conclusion différente de celle de Lassalle lui-même, d'ailleurs — qui intéresse Bakounine. Si, selon Lassalle, il n'y a pas d'amélioration possible pour les ouvriers dans le régime capitaliste, il faut conquérir l'État ou, au moins, faire pression sur lui par le moyen du suffrage universel. Pour «s'emparer de l'État et tourner la puissance étatique contre la bourgeoisie au profit de la masse ouvrière», il n'y a, dit Bakounine, que deux moyens: «ou bien la révolution politique ou bien la propagande légale pour une réforme pacifique de l'État.» L'éventualité d'une prise de pouvoir par la violence est bien envisagée, mais Bakounine indique que Lassalle choisit l'action légale. Pour cela il organisa un parti dont l'objectif était «l'agitation pacifique dans tout le pays pour conquérir le droit d'élire au suffrage universel les députés et les pouvoirs publics.» (IV, 344).Bakounine fait évidemment une erreur en identifiant les programmes de Lassalle et de Marx. Il omet en tout cas de dire que le premier ne reconnaissait pas à l'État la qualité d'instrument de domination d'une classe sur l'autre, ce qui n'est pas le cas de Marx. L'État selon Lassalle est une structure neutre, au-dessus des classes, un instrument d'éducation de la société humaine qui la fait avancer progressivement vers la liberté. Il aurait suffi d'établir le suffrage universel pour que l'État bourgeois se transformât en État populaire. Le suffrage universel est la clé de l'émancipation ouvrière. Bakounine commet une erreur en attribuant la paternité de la notion d'État populaire libre à Marx, qui, au contraire, l'a violemment critiqué. Après la mort prématurée de Lassalle, Marx écrivit qu'il avait «démontré» à ce dernier que c'était un non-sens «de croire que l'État prussien puisse entreprendre une action socialiste directe». Marx se plaint également que Lassalle ait «plagié sans vergogne» ses ouvrages et raille les illusions que celui-ci s'était faites concernant la promesse de Bismarck d'accorder le suffrage universel et «quelques charlataneries socialistes» (30).
Lassalle était en outre persuadé que Bismarck avait besoin de s'appuyer sur les masses pour réaliser son programme de lutte contre le particularisme et pour unifier l'Allemagne : il espérait en retour négocier avec l'État des mesures socialistes. Dans un sens Bismarck avait effectivement besoin des masses ou, d'une façon générale, de l'opinion publique, mais pas de leurs organisations, et il s'y entendait en maître pour passer par-dessus leur tête. Bakounine montre d'ailleurs, à titre d'exemple, que l'Union nationale des libéraux cessa tout simplement d'exister après 1866 parce que le chancelier lui avait coupé l'herbe sous les pieds (Cf. IV, 342) en instituant le système représentatif.
Il est donc faux de dire que «le programme de Lassalle ne se distingue en rien de celui de Marx, que Lassalle reconnaissait comme étant son maître» (IV, 345), même s'il reprend ses «conceptions fondamentales de l'évolution politique et sociale de la société moderne». Il est exact que Lassalle se réclamait de Marx, mais le maître était beaucoup plus réticent à reconnaître l'élève. La confusion entre les points de vue des deux hommes s'explique par la discrétion des critiques de Marx à l'encontre de Lassalle du vivant de celui-ci. Marx en effet, exilé à Londres, dépendait de Lassalle pour la publication et la diffusion de ses œuvres en Allemagne, et également, à l'occasion, pour lui emprunter de l'argent. Bakounine souligne d'ailleurs que «la protestation que M. Marx a émise après la mort de Lassalle, dans la préface du Capital, n'en paraît que plus étrange.» (C'est Bakounine qui souligne.) Mais l'auteur du Manifeste ne se privait pas de critiquer le fondateur de l'ADAV dans sa correspondance avec Engels ou avec Kugelmann : on y trouve des monuments de rancœur. Ce qui pourtant ressort avec le plus d'évidence, ce sont les plaintes constantes de Marx qui reproche à Lassalle de lui avoir volé ses idées : «Protestation vraiment singulière, raille Bakounine, de la part d'un communiste qui prône la propriété collective et ne comprend pas qu'une idée, une fois exprimée, n'appartient plus à personne.» (IV, 345.) L'identité entre le programme de Marx et celui de Lassalle, nettement affirmée, consiste, à en croire Bakounine, en l'émancipation du prolétariat «par le seul et unique moyen de l'État».
Les relations que Lassalle entretient avec Bismarck constituent, aux yeux de Bakounine, l'illustration parfaite de la théorie des «communistes autoritaires» qui «attire et englue ses partisans, sous prétexte de tactique, dans des compromis incessants avec les gouvernements et les différents partis politiques bourgeois» (IV, 348). Bakounine perçoit parfaitement que c'est l'hostilité commune des deux hommes envers la bourgeoisie libérale qui les a rapprochés, mais il récuse catégoriquement la thèse selon laquelle Lassalle se serait laissé acheter par Bismarck: «Nous sommes profondément convaincus que Lassalle était si honnête et si fier que pour rien au monde il n'aurait trahi la cause du peuple (31)» (IV, 348).
Le rapprochement entre Bismarck et Lassalle résulte, selon Bakounine, du «programme politico-social» de ce dernier, c'est-à-dire «la théorie communiste que M. Marx avait créée»... Le raccourci dans l'argumentation de Bakounine semble audacieux. Il est évidemment faux d'affirmer que c'est la théorie de Marx qui est responsable du rapprochement de Lassalle et de Bismarck : Marx avait au contraire fulminé contre son rival en apprenant la chose, et avait écrit à Kugelmann que Lassalle avait trahi. A l'Association des travailleurs allemands de Lassalle, Marx opposait le prolétariat français, qui, malgré son proudhonisme, n'a «pas un instant caressé l'idée de vendre pour un plat de lentilles son honneur historique>> (32). Bakounine cependant cherche simplement à mettre en relief, au-delà des divergences, le dénominateur commun qui peut lier Lassalle et Bismarck, et ce dénominateur commun, c'est l'État.
Ce ne sont pas des raisons sordides qui ont poussé Lassalle à négocier avec le chancelier, mais une réflexion politique approfondie sur la «situation objective», pourrait-on dire en employant une expression qui fera recette. Quelle analyse Bakounine attribue-t-il à Lassalle ?
— Les Allemands eux-mêmes ne croyant pas à la révolution, le seul moyen de parvenir au socialisme est l'État : or, à sa tête se trouve Bismarck. Qui donc est capable de le remplacer ? Les libéraux et les démocrates progressistes étaient vaincus. Le «parti purement démocrate», qui prit par la suite le nom de Parti du peuple, n'avait aucune influence en Allemagne du Nord et était favorable à l'Autriche en Allemagne du Sud. Il faut donc chercher d'autres alliances, il faut gagner la sympathie «des gens qui sont ou pourront être à la tête de l'État». Ainsi se trouve dévoilé le système d'alliances de Lassalle, qui n'est pas du tout le même que celui de Marx ou Engels. Ce dernier craignait que Lassalle «ne travaille actuellement tout à fait pour le compte de Bismarck» (33). Le propos est curieux lorsqu'on se rappelle qu'il dira plus tard: Bismarck travaille pour nous.
— Lassalle, dit Bakounine, méprisait la bourgeoisie allemande, «aussi ne lui était-il pas possible de conseiller aux ouvriers de se lier avec quelque parti bourgeois que ce fût» (IV, 351). Or, au contraire de Marx, qui «est invariablement dans l'action un incorrigible rêveur», Lassalle était avant tout «doué d'un instinct et d'un sens pratique qui manquent à M. Marx et à ses adeptes».
— Par ailleurs, Bismarck a prouvé depuis 1848 «qu'il était l'ennemi, un ennemi méprisant, de la bourgeoisie» ; il n'est «ni un fanatique ni un esclave du parti féodal auquel il appartient par ses origines et son éducation et dont il rabat l'orgueil en se servant du parti vaincu (...) des libéraux, des démocrates, des républicains et même des socialistes bourgeois, tout en s'efforçant de le réduire définitivement sur le plan de l'État à un seul dénominateur commun».
Tels sont les éléments qui justifient, selon Bakounine, le rapprochement de Lassalle et de Bismarck, rapprochement qui serait par ailleurs motivé par le sens pratique du premier et fondé en théorie sur les idées de Marx et le programme qu'il a développé dans le Manifeste: les communistes, dit Bakounine, «créeront une Banque d'État unique qui concentrera entre ses mains la totalité du commerce, de l'industrie, de l'agriculture et même la production scientifique, tant que la masse du peuple sera divisée en deux armées : l'armée industrielle et l'armée agricole, sous le commandement direct des ingénieurs de l'État qui formeront une nouvelle caste politico-savante privilégiée» (IV, 349) (34).
Si Bakounine pouvait ne pas avoir connaissance des critiques formulées en privé par Marx contre Lassalle, il avait néanmoins suffisamment d'éléments en main pour discerner les divergences de point de vue entre les deux hommes, en particulier en matière d'alliances. Le révolutionnaire russe perçoit parfaitement que Lassalle excluait totalement une alliance avec la bourgeoisie, alors que Marx «a constamment poussé et continue de pousser le prolétariat aux compromis avec les radicaux bourgeois». Il ne s'agit pas là d'upe interprétation abusive de Bakounine. Le souvenir de la révolution de 1848-1849 est encore vivace, mais aussi les agissements plus récents de Marx et d'Engels. C'est délibérément que Bakounine évacue cette divergence importante de point de vue, entre Marx et Lassalle, en matière d'alliance, le recours à l'État étant à ses yeux un élément beaucoup plus important (35).
Le fondement historique de ce que Bakounine appelle «compromis» est exposé dans une lettre à Bernstein où Engels explique les conditions de l'accession au pouvoir des socialistes : il faut «que tous les partis intermédiaires arrivent les uns après les autres au pouvoir et s'y ruinent. Et c'est alors que ce sera notre tour (36).» Engels ne semble pas envisager que le parti social-démocrate puisse également se «ruiner» au pouvoir. Tant qu'une fraction de la bourgeoisie représentera une force progressiste par son rôle, le mouvement socialiste ne pourra pas accéder au pouvoir. C'est pour cela sans doute qu'Engels s'exclame : «Le vrai malheur de tout l'actuel mouvement bourgeois en Allemagne, c'est précisément que tous ces gens forment tout autre chose qu'"une masse réactionnaire"». On en vient donc sans cesse à la théorie des phases d'évolution successives, qu'on ne pouvait pas «abolir par décret», mais dont on pouvait «abréger la période de la gestation et adoucir les maux de leur enfantement (37)».
Ainsi peut-on s'allier avec les fractions progressistes de la bourgeoisie, celles qui ont encore un rôle historique à jouer, leur permettre d'accéder au pouvoir afin qu'elles y épuisent plus rapidement leurs contradictions, abrégeant les délais d'accession du prolétariat au pouvoir. C'est précisément ce que fit Marx pendant les premiers mois de la révolution de 1848, en dissolvant la Ligue des communistes et en portant toute son activité vers la bourgeoisie libérale, en subordonnant l'action du mouvement ouvrier allemand au programme de la révolution bourgeoise. Le soutien du mouvement ouvrier à la bourgeoisie n'était, selon les termes du Manifeste, que le «prélude immédiat de la révolution prolétarienne».
Si Bakounine saisit bien l'essentiel de ce qui différencie la théorie des alliances de Lassalle et de Marx, on doit conclure que ce n'est pas seulement un manque d'information qui le pousse à amalgamer la politique des deux hommes. Pascal disait que pour comprendre la pensée d'un homme, il faut voir «par quel côté il envisage la chose». Il convient donc de mettre en relief, par-delà les divergences, le dénominateur commun qui peut exister entre Marx et Lassalle, du point de vue de Bakounine.
La critique bakouninienne de la social-démocratie allemande consiste pour une bonne part à contester la pratique d'alliances politiques contre-nature. C'est en cela que Marx et Lassalle sont assimilés, le premier pour son alliance avec la bourgeoisie libérale, le second pour son alliance avec l'État (38). Dans les deux cas, l'objectif est la conquête de l'État, l'action parlementaire le moyen. Or, Bakounine répète constamment que l'engagement de la classe ouvrière dans l'action parlementaire impose inévitablement au mouvement ouvrier des alliances qui le conduiront à édulcorer son programme et finalement à s'intégrer dans le jeu des institutions créées par la bourgeoisie. Le parlement est précisément le lieu où se réalisent ces alliances. Marx, Engels et Lassalle sont persuadés que la classe ouvrière est la classe la plus nombreuse, et que par conséquent elle deviendra inévitablement majoritaire lorsque les conditions institutionnelles seront remplies, lorsqu'une démocratie représentative sera instaurée. Bakounine dénonce cette double illusion : il ne considère pas comme un fait déterminant que la classe ouvrière soit ou non la plus nombreuse ; il n'imagine à aucun moment que le système représentatif, dont les règles sont établies par la classe dominante et par l'État, puisse assurer la domination d'une autre classe.

X.
L'AIT EN ALLEMAGNE
Outre le fait qu'ils pouvaient utiliser le Conseil général, les «marxistes» s'appuyaient à l'origine sur l'A.I.T. anglaise, sur les Allemands et sur la section genevoise. Or l'A.I.T. anglaise, constituée tardivement, non seulement vit ses effectifs rapidement décroître mais s'opposa à Marx après la Commune de Paris. L'A.I.T. allemande ne représenta jamais grand chose. Quant à la section genevoise elle était, comme dit Bakounine, engluée dans les compromis électoraux avec les radicaux bourgeois. Ainsi, lorsque Marx décida d'exclure les anarchistes, il était singulièrement démuni d'atouts, mis à part son contrôle sur l'appareil de l'organisation. Ainsi s'expliquent les méthodes contestables employées : falsification de mandats, délégués non convoqués etc. Les mêmes méthodes subsistèrent après l'exclusion des anarchistes. A l'occasion du congrès de Genève (1873) qui suivit celui de la Haye, Becker écrivit : «... j'avais, pour donner plus de prestige au Congrès par le nombre de ses membres, et pour assurer la majorité à la bonne cause, fait surgir de terre, en quelque sorte, treize délégués d'un seul coup. (39)»
Le développement de l'Internationale en Allemagne fut à l'origine essentiellement le fait de ce même Becker, un vieux révolutionnaire de 1848. Il avait organisé en 1865 un congrès des communautés dissidentes des associations lassalliennes et dénoncé la politique de soutien à l'État militaire prussien. C'est à partir du noyau le plus actif de ces communautés que fut constitué l'A.I.T. A une époque où Bebel et Liebknecht étaient occupés à organiser un mouvement anti-prussien en Allemagne du Sud, Becker avait réussi à créer des sections de l'Internationale dans les milieux d'opposition à Schweitzer, le chef de file des lassalliens. Bebel et Liebknecht, pendant ce temps, tentaient de constituer avec les démocrates bourgeois un parti national et légal. Marx, de loin, poussait les deux hommes à construire leur parti tout en leur reprochant de ne pas travailler au développement de l'A.I.T.
Becker, bien que dans l'ensemble d'accord avec Marx, s'opposait à lui parce qu'il préconisait d'organiser les fédérations de l'A.I.T. par secteur linguistique plutôt que national, et voulait leur donner une forme syndicale, conceptions fortement suspectes d'anarchisme. A ce sujet Marx écrivit à Engels: «Tu constateras que le vieux Becker ne peut s'empêcher de faire l'important. Son système d'organisation par groupes linguistiques démolit tous nos statuts et leur esprit, et transforme notre système tout naturel et rationnel en une méchante construction artificielle, fondée sur des liens linguistiques au lieu de liens réel que forment les États et les nations. (40)»
Le fait que des hommes en lutte et parlant la même langue puissent s'organiser et communiquer, indépendamment de l'existence de frontières nationales, est donc qualifié de «construction artificielle», tandis que les États constituent des liens réels. Le problème réel que soulève Marx est en fait celui des finalités de l'organisation : les conceptions de Becker interdisent la participation du prolétariat aux institutions parlementaires des États (41).
L'organe central des sections de langue allemande de l'A.I.T., le Vorbote, paraissait à Genève. Grâce à lui Becker influençait les sections en Allemagne, en Suisse, aux États-Unis. L'A.I.T. restait clandestine en Allemagne mais elle fut, pour la diffusion des idées socialistes, un ferment qui contrastait avec l'activité des organisations strictement «politiques» dont les chefs se compromettaient dans des tentatives tous azimuts de constituer une force électorale. La section allemande fut représentée au congrès de Genève en 1866, et malgré la faiblesse de ses effectifs, les nouvelles du développement de l'Internationale dans les autres pays suscitait l'intérêt des travailleurs, si bien  que Liebknecht et Schweitzer firent connaître leur sympathie à l'égard de l'Association. Liebknecht et ses amis donnèrent leur adhésion aux principes de l'A.I.T. au congrès de Nuremberg.
En août 1869 à Eisenach, le nouveau parti social-démocrate s'affilia théoriquement à l'A.I.T. et se déclara section allemande, «dans la mesure où les  lois d'association le permettent». Les lois allemandes, en effet, interdisaient toute affiliation à une organisation étrangère. Le parti d'Eisenach recommanda donc les adhésions individuelles à l'Internationale. Premier grand parti ouvrier électoraliste, le parti social-démocrate se développa considérablement et l'organisation antérieure de l'A.I.T. en Allemagne déclina. Les sections créées par Becker furent vidées de leur substance. En 1872, on trouve encore dans la correspondance d'Engels un écho du débat avec le vieux révolutionnaire. C'est à peine si celui-ci n'est pas traité de radoteur qui a «toujours en tête les idées d'antan sur l'organisation, celles qui appartiennent à 1848». Cette lettre d'Engels à T. Cuno est étonnante. L'auteur raille Becker et ses manies de conspirateur, comme si ce n'était là qu'une survivance du passé : «de petites sociétés, dont les chefs gardent entre eux une liaison plus ou moins systématique pour donner une direction commune à l'ensemble, à l'occasion un peu de conspiration...» Surtout, Becker est attaqué parce qu'il préconise que l'autorité centrale de l'A.I.T. allemande ait son siège «en dehors de l'Allemagne». Mais l'organisation de l'Internationale, dit Engels, est trop vaste pour conserver le mode préconisé par BecRer, elle est «trop puissante et a trop d'importance par elle-même pour qu'elle puisse reconnaître la direction de la section mère genevoise ; les ouvriers allemands tiennent leurs congrès et élisent leurs propres directions».
En d'autres termes Engels oppose aux méthodes «conspiratrices» de Becker l'action légale du parti. Mais il se garde de dire que les méthodes conspiratrices ne sont justifiées que parce que l'A.I.T. est précisément interdite en Allemagne, et il ne se demande pas si le développement de l'A.I.T. dans ce pays ne représentait pas pour le pouvoir un danger bien plus grand que celui du parti social-démocrate qui, théoriquement affilié, n'avait avec l'Internationale, aux dires mêmes d'Engels, qu'un rapport purement platonique: «il n'y a a jamais eu de véritable adhésion, même pas de personnes isolées (42)»
La section allemande de l'A.I.T. ne fut plus représentée dans les congrès que par le parti social-démocrate et ses dirigeants qui, occupés exclusivement de politique intérieure, se désintéressèrent totalement de la question. Parti politique national bâti sur le même moule que les partis bourgeois, recrutant indifféremment dans toutes les classes de la société, jouant le jeu des institutions, la social-démocratie allemande ne se souciait plus d'obligations devenues pour elle théoriques. Dangeville essaie, sans conviction, de dédouaner les dirigeants socialistes allemands en suggérant qu'ils étaient «moins soucieux de l'adhésion formelle des militants à l'Internationale parce que l'organisation du parti fonctionnait correctement en Allemagne, et ce d'après les principes et les statuts de l'Internationale (sic)» (43). Dangeville suggère tout de même que les dirigeants allemands «eussent dû (...) opposer plus de résistance au gouvernement bismarckien interdisant les liaisons internationales». On peut s'interroger sur cette section d'une organisation internationale qui fonctionne «correctement» d'après les principes de cette internationale, tout en se désintéressant des questions internationales.

XI.
SUR LES TRAVAILLEURS ALLEMANDS ET SLAVES D'AUTRICHE
La social-démocratie allemande, on l'a deviné, constitue pour Bakounine un véritable anti-modèle. Cependant, il ne confond jamais les dirigeants de organisations ouvrières et le mouvement ouvrier lui-même. Jamais il n'a eu un mot désobligeant à l'égard du prolétariat allemand, pour qui il éprouve une sympathie sincère : «Je respecte profondément ce prolétariat parce qu'il n'est aucunement solidaire de cette chose déplaisante qu'on appelle la civilisation de l'Allemagne. Il ne participe à aucun de ses avantages, ni à ses crimes ni à ses hontes, il en est au contraire la première victime.» (III, 10.) Et l'anarchiste ajoute: «Tout l'avenir humain de l'Allemagne est en lui.»
Bakounine rend hommage à ce prolétariat qui, seul, a eu le courage de protester pendant que «toute l'Allemagne nobiliaire, bourgeoise, littéraire, artistique et savante célébrait les triomphes homicides et liberticides de son empereur» — allusion à la guerre de 1870. On retrouve plusieurs fois dans ses écrits, l'hommage à ceux des dirigeants social-démocrates qui se sont opposés à la guerre : «J'aime à reconnaître que, dans cette occasion, ses chefs, pour lesquels, on le sait, je n'ai qu'une sympathie très médiocre, se sont aussi noblement conduits que lui-même. Ils ont payé de leur liberté leurs courageuses réclamations.»
Le prolétariat allemand n'a pas contribué à la fondation de l'empire prusso-germanique. Le cours pris par le mouvement ouvrier des pays germaniques n'était sans doute pas inévitable. L'action des dirigeants socialistes a été déterminante dans les orientations que Bakounine condamne sévèrement. Préfigurant un débat bien postérieur, la crise du socialisme allemand est, pour le révolutionnaire russe, surtout une crise de la direction du mouvement ouvrier allemand. La preuve en est dans un événement qui a beaucoup marqué l'anarchiste : le 2 août 1868 les ouvriers rassemblés à Vienne rejettent devant des délégués du Volkspartei allemand — dont Liebknecht — la politique nationale de ce parti et adoptent des positions qui apparaissent à Bakounine comme nettement internationalistes. Bakounine loue ces ouvriers qui ont refusé, «malgré les exhortations des patriotes autrichiens et souabes, de se ranger sous la bannière pangermanique» (IV, 240). En effet, ils «estiment avec raison qu'ils ne peuvent, en tant qu'ouvriers autrichiens, arborer aucun drapeau national, attendu que le prolétariat d'Autriche est composé des races les plus diverses : Magyars, Italiens, Roumains, surtout Slaves et Allemands : et que, pour cette raison, ils doivent chercher une solution pratique à leurs problèmes au dehors de l'État dit national.» (IV, 240-241.) Ces positions étaient de toute évidence en contradiction avec celles de Marx. Bakounine en revanche, pouvait à juste titre y voir un premier pas vers ses propres conceptions.
«Encore quelques pas dans cette direction et les travailleurs autrichiens comprendront que l'émancipation du prolétariat est absolument impossible dans quelque État que ce soit et que la première condition de cette émancipation est la destruction de tout État; or, cette destruction n'est possible que par l'action concertée du prolétariat de tous les pays, dont la première preuve d'organisation sur le terrain économique est précisément le but de l'Association internationale des travailleurs.» (IV, 241.)
En suivant cette ligne de conduite, les travailleurs allemands d'Autriche se feraient les promoteurs de leur propre émancipation, mais aussi de celle de toutes les masses populaires non allemands d'Autriche, y compris les Slaves, qui, sur de telles bases, auraient tout intérêt à rallier l'organisation des travailleurs allemands. Malheureusement, dit Bakounine, cette évolution a été cassée par «la propagande germano-patriotique de M. Liebknecht et autres démocrates socialistes» qui se sont efforcés de «détourner le sûr instinct social des travailleurs autrichiens de la révolution internationale et de l'aiguiller vers l'agitation politique en faveur d'un État unifié, qualifié par eux d'État populaire...»Dans ces conditions, Bakounine ne saurait encourager les travailleurs slaves — ni même les travailleurs allemands, d'ailleurs — à rejoindre l'organisation social-démocrate. Ce serait, de la part des ouvriers slaves, se mettre volontairement sous le joug allemand et participer à la constitution d'un État allemand, qui est nécessairement opposé aux intérêts des Slaves.
«Nous nous emploierons, au contraire de toutes nos forces à détourner le prolétariat slave d'une alliance avec ce parti, nullement populaire, mais par sa tendance, ses buts et ses moyens, purement bourgeois et, au surplus, exclusivement allemand, c'est-à-dire mortel pour les Slaves.» (IV, 241.)
Bakounine ne préconise pas que les travailleurs slaves se détournent des ouvriers allemands, mais de leurs organisations et de leurs chefs, qui sont essentiellement des bourgeois. Ils doivent au contraire se lier d'autant plus étroitement à l'Association internationale des travailleurs, dont le programme social-démocrate prend littéralement le contre-pied.Le point de vue de Bakounine, motivé par des considérations tout à fait pratiques, est la conséquence d'une observation de la situation extrêmement complexe du prolétariat multinational d'Autriche. Dans toutes les villes de l'empire, dit-il, où la population slave est mêlée à la population allemande, les travailleurs slaves «prennent la part la plus active à toutes les manifestations d'ordre général du prolétariat. Mais dans ces villes, il n'existe pour ainsi dire pas d'autres associations ouvrières en dehors de celles qui acceptent le programme des démocrates socialistes d'Allemagne, si bien que pratiquement, les travailleurs slaves entraînés par leur instinct révolutionnaire socialiste, sont enrôlés dans un parti dont le but évident et hautement proclamé est de former un État pangermanique, c'est-à-dire une immense prison allemande.» (IV, 247.)
Les travailleurs slaves sont donc placés devant l'alternative suivante :
1.— A l'exemple des travailleurs allemands, «leurs frères par la condition sociale, par la communauté de sort». ils adhèrent à un parti qui leur promet un État, allemand, certes, mais «foncièrement populaire, avec tous les avantages économiques possibles au détriment des capitalistes et des possédants et au profit du prolétariat».
2.— Ou alors, entraînés par la propagande patriotique slave, ils rallient le parti «à la tête duquel se trouvent leurs exploiteurs et leurs oppresseurs quotidiens, bourgeois, fabricants, négociants, spéculateurs, jésuites en soutane et propriétaires d'immenses domaines...» Ce parti leur promet une «prison nationale, c'est-à-dire un État Slave».


Sans hésiter, Bakounine indique que s'il n'y a pas d'autre solution, les travailleurs slaves doivent choisir la première: «même s'ils font fausse route, ils partagent le sort commun de leurs frères de travail, de convictions, d'existence, allemands ou non, peu importe.» Dans l'autre cas, on les oblige à considérer comme des frères leurs bourreaux avoués. «Ici, on les trompe, là on les vend.»Cette illustration du point de vue de Bakounine sur la question de la multinationalité des travailleurs de l'empire autrichien est intéressante parce qu'elle montre une fois de plus la priorité que donne le révolutionnaire russe au critère de classe sur le critère national : on se souvient en effet qu'il avait également affirmé que même si le «programme allemand» dominait dans l'Internationale, et si le Conseil général, s'appuyant sur la social-démocratie allemande, excluait ceux qui s'opposent à ce programme, les travailleurs exclus ne devraient pas ménager leurs efforts pour soutenir les ouvriers allemands s'ils étaient en lutte.
L'histoire des trente années qui ont suivi ces réflexions de Bakounine a largement démontré la légitimité de ses inquiétudes. Elle a en tout cas confirmé la capacité de Bakounine à prévoir les conséquences de la situation dans laquelle se trouvait le mouvement ouvrier autrichien. Georges Haupt, dans Les marxistes et la question nationale, montre que la croissance du mouvement ouvrier en Cisléithanie à la fin du XIXe siècle s'était accompagnée d'un accroissement des tensions nationales dans ses rangs. Citant un rapport de police, il commente: «C'est au prix de grandes difficultés que le parti social-démocrate parvient à surmonter les divergences nationales en son sein.» Les nouvelles recrues, les ouvriers d'industrie, «subissent davantage la force d'attraction qu'exerce la dynamique nationale qu'elles ne sont sensibles aux objectifs unitaires de la social-démocratie. D'autant plus que cette dernière s'avère incapable de continuer à mener de front la lutte pour la réalisation de leurs aspirations sociales et de leurs aspirations nationales.»
Georges Haupt indique qu'au milieu des années quatre-vingt-dix, les fractions gagnées au nationalisme s'étoffent considérablement : trente pour cent des ouvriers organisés tombent sous l'influence des organisations nationalistes, allemandes ou tchèques. Des rivalités sociales apparaissent entre ouvriers qualifiés allemands et manœuvres issus des nationalités. Ces rivalités se prolongent dans les rapports entre organisations socialistes des diverses nationalités et créent des attitudes de supériorité des Allemands par rapport aux Tchèques, des Polonais par rapport aux Ruthènes, des Italiens par rapport aux Slovènes. «Les divergences persistantes entre les syndicats allemands et tchèques débouchent en 1910 sur une rupture ouverte qui marque la victoire des tendances séparatistes du mouvement ouvrier tchèque.»
Par ailleurs, l'ouvrier allemand d'Autriche, ajoute Haupt, qui se sent menacé dans ses privilèges et dans sa position hégémonique dans le mouvement ouvrier, succombe aux tendances nationalistes manifestes dans le parti socio-démocrate :
«Dévoilée devant l'opinion socialiste internationale, l'ampleur des pressions nationalistes à l'intérieur du mouvement autrichien, de "la petite Internationale", provoque des surprises et la consternation (44)
Les craintes et les mises en garde de Bakounine se sont trouvées largement fondées. Cette évolution catastrophique pour le mouvement ouvrier de l'empire d'Autriche peut certes être mise sur le compte du développement économique et culturel inégal des nationalités. Bakounine était le dernier à ignorer ces inégalités, puisque c'est précisément sur cette constatation qu'il affirmait que l'AIT, dans une première phase, ne devait pas établir un programme politique obligatoire, afin de ne pas diviser les travailleurs qui se trouvaient à des niveaux très différents de condition de vie et de conscience politique. Il pensait que la pratique des luttes et les impératifs de la solidarité internationale, dont on a vu qu'elle était à l'époque une réalité et une des principales causes d'expansion de l'AIT, créerait nécessairement le besoin d'un programme politique global, mais que celui-ci ne pouvait être que le résultat de l'élaboration collective à l'intérieur de l'organisation. Certaines formes d'organisation engendrent nécessairement certaines formes de pratique. L'organisation de type social-démocrate, affirme Bakounine, ne peut pas, par sa nature même, malgré ses proclamations, favoriser ni pratiquer la solidarité internationale des travailleurs (45).Entre l'alternative : adhérer à la social-démocratie allemande ou aux partis nationalistes bourgeois, Bakounine propose un troisième terme. «La voie et l'organisation fédérale d'associations d'ouvriers industriel et agricoles basées sur le programme de l'Internationale.» Rétrospectivement, on peut bien sûr se demander : cela aurait-il changé grand-chose ? Mais si une solution existait, c'était peut-être celle-là qu'il fallait mettre en œuvre.

1. ... dont nos «socialistes-caviar» d'aujourd'hui constituent le plus récent avatar...
2.  Kropotkine, Autour d'une vie, Stock, p. 286.
3. Pour Bakounine l'État est une création historique, donc transitoire, qui répond à certains besoins à un moment donné de l'évolution des sociétés humaines mais qui est amené à être remplacé par un autre type d'organisation. La période «étatique» de l'histoire de l'humanité a vu se succéder différentes formes d'État, de même que dans la période qui lui est contemporaine il en recense quatre formes principales, correspondant à des contextes sociaux, économiques, géopolitiques particuliers: l'État catholique-romand, l'État anglo-saxon protestant, l'État oriental (byzantino-tatare) et l'État «de type nouveau», allemand. (Cf. l'Empire knouto-germanique, VIII, 384, fragments.)
4. Écrit contre Marx III.
5. Grève des bronziers parisiens en février 1867, collectes organisées par l'AIT ; grève des tisserands et fileurs de Roubaix, mars 67 ; grève du bassin minier de Fuveau, Gardanne, Auriol, La Bouillasse, Gréasque, avril 1867-février 1868, adhésion des mineurs de Fuveau à l'AIT ; l'essentiel de l'activité des sections françaises consistera à partir de 1867 à soutenir ces grèves et en actions de solidarité pour épauler les grèves à l'étranger.
    En Belgique, grève des mineurs de Charleroi, réprimée durement par l'armée et qui entraîne un renforcement de l'AIT ; grève des tisserands de Verviers qui veulent conserver leur caisse de secours dans l'AIT ; grève des voiliers à Anvers. L'AIT soutiendra les grévistes par des fonds. Toute la partie industrialisée de la Belgique est touchée par l'AIT.
    A Genève, grève des ouvriers du bâtiment, déclenchée dans une période favorable de plein emploi, bien conduite, qui se termine avec succès. Solidarité internationale efficace. Un délégué au congrès de l'AIT à Bruxelles déclara : «Les bourgeois, bien que ce soit une république, ont été plus méchants qu'ailleurs, les ouvriers ont tenu bon. Ils n'étaient que deux sections avant la grève, maintenant ils sont vingt-quatre sections à Genève renfermant 4 000 membres.»
6. Introduction aux Luttes de classes en France.
7. Marx, Œuvres, La Pléiade, III, pp. 390-397.
8. Engels, La Guerre des paysans en Allemagne, éditions sociales, pp. 38-39.
9. Engels, in Écrits militaires, L'Herne, p. 562.
10. Bakounine était sans doute loin d'imaginer alors l'incroyable imagination dont les gouvernants ont fait preuve jusqu'à aujourd'hui dans ce domaine...
11. Cité par A.J.P. Taylor, Bismarck, Hamish Hamilton ed. p. 162.
12. On pourrait plus justement dire que la grosse artillerie qui abat les murailles de Chine assure le bon marché des produis...
13. Depuis, le «libéralisme» économique — qui aujourd'hui n'est appliqué nulle part, en aucune manière — est devenu un mythe dont se servent les tenants du système pour garantir leurs marges de profit.
14. La critique bakouninienne du pouvoir dans la démocratie représentative se situe dans la continuité des réflexions de Tocqueville qui, avant le révolutionnaire russe, avait perçu la dynamique de l'État moderne et pressenti que celui-ci instaurerait un type de domination inédit, un despotisme nouveau: «Un peuple composé d'individus presque semblables et entièrement égaux, cette masse confuse reconnue pour le seul souverain légitime, mais soigneusement privée de toutes les facultés qui pourraient lui permettre de diriger et de surveiller elle-même son gouvernement. Au-dessus d'elle, un mandataire unique, chargé de tout faire en son nom sans la consulter.» (L'Ancien Régime et la Révolution, Gallimard, I, 213.) on croirait presque lire du Bakounine : Tocqueville définit ici précisément ce que l'anarchisme n'est pas. Dans De la Démocratie en Amérique, Tocqueville évoque ces citoyens qui doivent «choisir de temps à autre les représentants de ce pouvoir ; cet usage si important, mais si court et si rare, de leur libre arbitre, n'empêchera pas qu'ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d'agir par eux-mêmes...» (Ibidem, II, 326.)
15. Bakounine critique souvent le formalisme juridique d'Engels pour lequel il va de soi que si une majorité de la population décide des mesures qui vont contre les intérêts du grand capital, celui-ci respectera le verdict populaire parce que c'est la loi. Il revient à Bakounine le mérite d'avoir montré que la démocratie en régime capitaliste ne fonctionne que si elle maintient la pérennité du système.
16. En fait c'est surtout à la social-démocratie allemande que sa critique s'en prend. Bakounine n'a pas les informations suffisantes pour connaître les critiques que Marx et Engels eux-mêmes font du légalisme des socialistes allemands.
17. Rappelons que la Suisse est le seul pays du continent avec l'Allemagne à posséder un système représentatif. L'analyse qu'en fait Bakounine ne peut donc concerner la France du lendemain de la Commune, mais reste selon nous très en dessous de la réalité pour la France d'aujourd'hui.
18. L'observation de Bakounine est particulièrement pertinente encore aujourd'hui dans les démocraties occidentales, où l'existence formelle d'un système représentatif constitue en soi le critère absolu de la démocratie, un impératif catégorique qui se saurait être remis en cause, quelle que soit par ailleurs les pratiques qui montrent que la représentation populaire n'a aucun pouvoir.
19. Notons que le capitalisme dans sa forme la plus développée n'est pas du tout incompatible avec la petite production. au contraire: ce sont les petites entreprises qui proportionnellement consacrent les plus grandes sommes à la recherche-développement et ce sont souvent elles qui se consacrent aux industries de pointe.
20. «Politique de l'Internationale», Bakounine, Le socialisme libertaire, choix d'articles, Denoël-Gonthier, p. 176.
21. On a beau préciser que Bakounine a tendance à confondre les positions de Marx avec celles de Lassalle, il reste que les ouvriers allemands de Suisse faisaient l'objet, de la part de Marx, de la plus grande sollicitude.
22. En 1892 Engels modulera la thèse marxienne sur le libre échange : à cette date il réédite son livre de 1842 sur la situation des classes laborieuses en Angleterre. Il en fait une critique et suggère que le libre échange n'est pas une catégorie définitive du capitalisme, comme l'affirme le Manifeste, mais un accident de l'évolution historique.
23. Cité par Arthur Lehning, IV, XXVII.
24. Ibidem. L'«écrit russe» dont il est question est Étatisme et anarchie.
25. Le parti de classe,T. III, Maspéro, p. 97.
26. Le présent travail était achevé depuis trois ans lorsque furent publiés les deux livres de Sonia Dayan-Herzbrun : Mythes et mémoires du mouvement ouvrier, Le cas Ferdinand Lassalle, etL'invention du parti ouvrier, tous deux aux éditions L'Harmattan. Je n'ai rien modifié de mon texte, mais les mises au point ont été faites à l'occasion de mon émission mensuelle sur Radio Libertaire, Le Magazine libertaire, lors de laquelle Sonia Dayan fut invitée à parler de ses deux livres (4 novembre 1990).
27. Correspondance Marx-Lassalle éditée par S. Dayan-Herzbrun, PUP, 1976. Lettre n° 696.
28. Ibidem, lettre n° 709.
29. De l'État, T. III.
30. Lettres à Kugelmann, éditions sociales, pp. 35-36.
31. Une étude mériterait d'être consacrée à une comparaison des prises de positions respectives de Bakounine et Lassalle, dans lesquelles on trouverait de nombreux points communs. Notons simplement que Bakounine a parfaitement saisi la personnalité de Lassalle .- Cf. Étatisme et anarchie, IV, pages 343-349.
32. Marx, lettre du 6 février 1865. Correspondance, VIII p. 144-145.
33. Lettres à Kugelmann, Éditions sociales, p. 36.
34. Si le programme exposé dans le Manifeste est un peu raccourci par Bakounine, il n'est pas travesti : Marx en effet y parle bien de «centralisation du crédit entre les mains de l'État, au moyen d'une banque nationale à capital d'État et à monopole exclusif», de «centralisation entre les mains de l'État de tous les moyens de transport et de communication», de «travail obligatoire pour tous» et de «constitution d'armées industrielles, particulièrement dans l'agriculture».
35. En réalité, Marx et Engels faisaient beaucoup moins dans le culte de l'État que Bakounine veut bien le dire. Ils ironisaient volontiers contre ceux qui fétichisaient l'intervention étatique. Le commentaire d'Engels sur un de ses proches, dans une lettre à Bebel, est révélateur: «Il fait partie de ceux qui voient dans l'étatisation du moindre truc une mesure à moitié socialiste ou susceptible de préparer le socialisme». (La social-démocratie allemande, collection 10/18, p. 168.) C'est sans doute l'insistance lancinante des fondateurs du socialisme dit scientifique sur la nécessité de la centralisation politique qui justifie aux yeux de Bakounine la thèse d'un marxisme étatiste.
36. Lettre du 12-13 juin 1883, La Social-démocratie allemande, 10/18, p. 177.
37. Préface au Capital.
38. Il ne nous semble pas utile d'insister sur le rapprochement de Lassalle avec Bismarck, ni d'en faire un «cheval de bataille» de la critique du fondateur de l'ADAV. Ce rapprochement en effet a été tardif, superficiel, il n'a consisté qu'en discussions dont on ne peut pas affirmer qu'elles se sont conclues par une «alliance». La personnalité de Lassalle en outre exclut qu'il ait pu réellement envisager de se compromettre avec Bismarck, ce que Bakounine a parfaitement compris. En revanche le recours à l'État est, lui, une constante dans la politique de Lassalle.
39. Lettre à Sorge, 22 septembre 1873, cite dans Socialisme autoritaire ou libertaire, 10/18
40. Marx à Engels, 27 juillet 1869, Le parti de classe, II, Maspéro, p. 153.
41. Kautsky, qui s'efforçait de ne pas «persister dans le point de vue dépassé de Marx» sur la question nationale, pressentira en 1896 que «la communauté de langue constitue un lien bien plus solide que la communauté d'action dans les luttes politiques». Cf. Claudie Weill, L'Internationale et l'autre, les relations inter-ethniques dans la IIe internationale, Arcantère éditions.
42. Marx, Engels, La social-démocratie allemande, 10/18, p. 68.
43. Marx, Engels, La social-démocratie allemande, 10/18, note 35, p. 352.
44. Cf. op. cit., pp. 32-38.
45. Sur l'extrême complexité des problèmes auxquels se heurtait la social-démocratie autrichienne pour tenter de résoudre le problème de son action dans un État multinational, cf. Claudie Weill, L'Internationale et l'autre, les relations inter-ethniques dans la IIe Internationale, Arcantère Éditions.


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