samedi 28 juin 2014

PROSTITUTION



Vanina Ñ OCL
Le «débat» sur la prostitution
LIBERTÉ ET MORALE
AU SERVICE DE LA RÉPRESSION
Courant alternatif, mensuel de l'Organisation communiste Libertaire,
mars 2003, p. 8 à 10

Depuis plusieurs semaines, les membres de la classe politique, des milieux artistiques et des médias français dissertent entre eux avec véhémence dans la presse au sujet de la prostitution, notamment sur «la liberté de disposer de son corps», alors que l'objectif poursuivi par le gouvernement à travers un projet actuellement en discussion au Parlement est d'ajouter une pièce supplémentaire à son programme tout-répressif...
La belle agitation médiatique qui nous est servie masque en fait, d'une part, l'harmonisation au niveau de l'Europe en matière de prostitution ; d'autre part, le renforcement de la politique sécuritaire de l'État français. La majorité de la classe politique est en effet convaincue de sa nécessité, même si certains partis politiques n'osent pas assumer ouvertement cette position Ñ comme ce cher PS, qui feint de s'insurger contre les mesures prises par l'UMP tout en ayant récemment rangé dans des cartons, avec son déménagement de Matignon, des projets très similaires...Le «débat» sur la prostitution s'inscrit donc dans un cadre beaucoup plus large qu'il n'est présenté officiellement, et vise pour l'essentiel à permettre une répression accrue dans ce secteur de la société aussi. C'est pourquoi il doit être analysé comme une nouvelle étape de la politique ayant pour finalité de criminaliser tout ce qui, d'une façon ou d'ne autre, n'est pas aux normes de la bourgeoisie grande et moyenne : après les jeunes de banlieue «sauvageons» ou «délinquants», les marginaux tels que les «gens du voyage», voici les déviants et pervers Ñ à ranger dans le même panier... à salade, bien sûr ! En attendant les catégories suivantes, car la lutte contre les «déviances» offre toujours au pouvoir des perspectives infinies...
Une répression de classe, comme d'habitude !
De même que dans un «débat» précédent, celui sur la parité, nous voyons se chicaner dans les médias des personnalités (écrivain-e-s, acteur-rice-s, représentant-e-s politiques divers et variés) qui multiplient les manifestes ronflants pour parler de liberté ou de morale, et prôner des solutions étatiques afin de réorganiser la vie des prostitué-e-s, avec leurs clients... ou en centres de réinsertion.
En nous parlant d'un monde auquel elles ne se mélangent pas (sauf peut-être certaines, au titre de clients, mais elles ne le mentionnent jamais...), et en agrémentant leurs envolées de références à la philosophie ou à l'Histoire (l'Antiquité, par exemple : très bien, l'Antiquité, non ?) sans nul doute fort éloignées de la réalité, ou plutôt des réalités de la prostitution, ces personnalités amusent la galerie Ñ le sexe est toujours un sujet croustillant donc vendeur, n'est-il pas ? Ñ pendant que dans les instances de gouvernement on s'emploie à faire passer le plus important : le sécuritaire tous azimuts.
En gros, deux clans de discoureur-se-s se sont formés : les partisan-e-s de l'«authentique métier» qui «doit pourvoir s'exercer dans les meilleurs conditions possibles» et des «espaces de prostitution libre (1)», contre ceux et celles de l'«éducation» et des mesures répressives à la mode PS ( mais en général pas pour les clients, attention, juste pour les prostitué-e-s (2)). Comme cela a déjà été constaté au sujet du PACS ou de la parité, le clivage droite-gauche n'opère pas complètement : les questions de mÏurs créent en effet d'autre clivages que ceux de l'appartenance politique, en fonction des valeurs et références de chacun et chacune. Mais, pas d'inquiétude, un modus vivendi a sans tarder été trouvé entre les principales crémeries politiques du Parlement, et tout le monde ou presque y est content. Pour faire passer son projet le gouvernement a en effet admis de revoir à la bisse l'amende qu'il avait envisagée concernant le client ; il a également réduit la durée de garde à vue, accepté d'intégrer des mesures visant à «favoriser la réinsertion» des prostituées... et précisé que «sa principale cible, ce sont les étrangères», pour que les féministes ne puissent pas l'attaquer sur les prostituées françaises au prétexte que certaines d'entre elles exercent leur activité par «choix».
Mais, au hasard, quel aspect de l'opération sarkosienne est pour ainsi dire presque passé sous silence dans les différentes prises de position, parce qu'obtenant une adhésion quasi générale ? La répression de ces étrangères qui-n'ont-rien-à-faire-ici. Dans l'opposition, on affirme vouloir leur venir en aide, mais pour mettre par ce biais le gouvernement dans l'embarras bien davantage que pour démonter son projet. Et la fameuse liberté Ñ revendiquée et défendue à juste titre par les femmes en matière de sexualité Ñ est avancée par des membres de la gauche et des féministes pour défendre les prostitué-e-s sous prétexte qu'ils et elles ont le droit d'exercer volontairement le commerce du sexe et «méritent» l'appellation de «travailleur-se-s du sexe» (toujours le politiquement correct, qui rhabille d'un «bon ton» neutre pour faire plus présentable).
Pourtant, qui va en prendre plein la tête grâce au texte de Sarkozy ? Ces étrangères que d'autres prostitué-e-s, «bien de chez nous», voient dun assez mauvais Ïil : hostiles à cette concurrence qui gâche à leurs yeux le métier, ils-elles les rendent facilement responsables des ennuis à venir (3). Mais que nos gens de gôche se rassurent, c'est uniquement pour les bien de ces Roumaines ou de ces Bulgares, pour leur sauvegarde morale, si les mesures prévues à leur encontre comprennent une augmentation des amendes pour racolage, une prolongation de la garde à vue, ou la suppression de leur carte de séjour... Et puis, si elles coopèrent avec la police Ñ en dénonçant à leurs risques et périls leur souteneur, car on ne va pas se préoccuper en plus de leur sauvegarde physique, faut pas pousser ! Ñ, on ne les reconduira peut-être pas tout de suite à la frontière.
Un «débat» cache-sexe de l'ordre moral
Dans le système capitaliste, le corps étant une marchandise comme la force de travail en général (voir la publicité pour s'en convaincre, si besoin en est vraiment), il est logique qu'il soit couramment vendu pour de l'argent à travers des actes sexuels Ñ que ceux-ci s'exercent dans le cadre légal du mariage ou dans celui des bordels et des hôtels (pas toujours louches ou borgnes). De là l'idée qu'ont certaines personnes d'en faire de leur propre gré le commerce (mais cette idée n'a évidemment pas éclos avec l'entrée dans l'époque capitaliste), considérant qu'elles ont pleine latitude pour en disposer et que ce choix les concerne seules. (En particulier les hommes qui n'ont pas fréquemment de souteneur quand ils sont adultes... même si leur «liberté» est, elle, fréquemment prise en sandwich entre la dépendance à une drogue et la menace du sida.) Certes, les tenants d'une morale ou de principes philosophiques, quels qu'ils soient, s'offusqueront de cette réalité, ou du cynisme avec lequel elle est parfois présentée, parce qu'eux-mêmes font dans leur esprit une place à part au corps ; mais qui, en vérité, oserait prétendre être toujours et totalement «libre» de ses propres choix, dans la société existante ?
Les arguments contre une décision personnelle de vendre son cul plutôt que sa tête ou une autre partie de son corps parce que cela rapporte plus relèvent de jugements moraux non recevables selon moi... tout simplement au nom de la liberté individuelle. Le seul critère d'appréciation, en matière de sexualité comme dans les autres relations sociales, demeure l'existence ou non d'une domination sur autrui par la contrainte Ñ avec comme problème que si, en matière de violences physiques, cette domination peut apparaître assez facilement, les pressions d'ordre psychologiques le sont souvent moins...
Mais, cela étant dit, réduire la prostitution en général à la «prostitution consentie», et le revendiquer comme un acquis du féminisme, est pour le moins culotté ! Car à quel pourcentage de prostitué-e-s ce «choix» mis en avant par certain-e-s intellectuel-le-s branché-e-s correspond-il ? Les enfants prostituées, pour ne prendre qu'un exemple, en font-ils partie ? Présenter ou analyser la prostitution sur le seul critère du droit à disposer de son corps constitue une vaste fumisterie ou relève d'illusions mêlant la naïveté et la bêtise, avec des conséquences très graves pour les personnes réellement concernées.
Comme en d'autres domaines, la dimension non prise en compte dans le «débat» sur la prostitution est celle de sa composition sociale. Or, on ne peut pas généraliser sur les prostitué-e-s ou sur leurs clients, étant donné les différentes coches sociales qui y sont représentées, sans commettre à mon avis de grossières erreurs d'appréciation sur les mesures gouvernementales. Ce que les prostitué-e-s (non volontaires, autrement dit la grande majorité) ont en commun, c'est la contrainte qu'ils-elles subissent. On constate sans peine le souci de call-girls et autres prostituées de luxe de se dissocier de leurs collègues, leur refus d'être considérées comme des victimes et leur horreur de tout amalgame avec les prostituées les plus menacées dans leur existence même Ñ celles qui connaissant les tabassages et viols à répétition, abrutissement par des drogues diverses... et bien d'autres tortures pratiquées dans le but de vaincre toute résistance chez elles. On notera aussi, dans les analyses qui nous sont assenées, la persistance de clichés se rapportant au «plus vieux métier du monde», devant la rareté des mentions faites à la prostitution masculine, alors que le nombre d'hommes se prostituant ne cesse de croître.
Quant aux clients, s'ils ont en commun l'exercice d'une domination sur des prostitué-e-s, à travers des actes sexuels rémunérés,, on sait d'avance lesquels d'entre eux seront concernés par la répression-rééducation gouvernementale : les opérations de police toucheront les maillons faibles de la clientèle, à coup sûr les travailleurs immigrés plutôt que les clients fortunés des clubs privés et autres lieux de prostitution chic : financiers, hommes politiques et autres notables ne seront pas ou peu inquiétés. Il s'agit, soyons-en sûr-e-s, d'éliminer la racaille, ce qui fait désordre et gêne le regard, ici comme ailleurs : la prostitution la plus populaire, comme celle qui occupait le quartier Saint-Denis à Paris avant la construction du Forum des Halles par exemple.
Les hautes vertus de la délation...
Et puis, comme toujours, délation et répression font bon ménage. Ainsi les prostituées convaincues de devoir aider la police pourront-elles, nous promet-on, obtenir un titre de séjour provisoire moyennant la dénonciation de leur proxénète. Mais, outre le fait qu'elles auront ensuite sans doute intérêt à surveiller leur proche horizon Ñ un souteneur n'étant pas dépourvu de relations Ñ, la commission des lois leur a concocté un «petit nid douillet» : des «places en centre d'hébergement et de réinsertion sociale» à faire rêver, destinées «à l'accueil de victimes de la traite des êtres humains dans des conditions sécurisantes». Une formule d'hôtel en fait inspirée d'un amendement du sénateur socialiste Michel Dreyfus-Schmidt, à ceci près que ce dernier préconisait des centres «exclusivement réservés» aux prostituées, alors que le gouvernement a opté pour des établissements de «droit commun» afin que les victimes soient «mélangées à d'autres populations». Rien à voir avec les prisons et autres endroits idylliques, on vous dit !
... et du recours aux institutions
On voit des gens d'extrême gauche et des féministes appuyer au bout du compte la politique répressive du pouvoir au nom de valeurs morales, «dans l'intérêt» des prostitué-e-s, ou par puritanisme, ou pour plusieurs de ces raisons. Ils ou elles tombent facilement, ce faisant, dans le travers du recours à l'État Ñ du déjà vu : des tribunaux pour réprimer les violeurs, des hôpitaux psys pour soigner les pédophiles... Une demande d'intervention qui découle du souci de défendre les «victimes» par n'importe quel moyen, y compris celui de l'autorité, et ce même si cette demande se révèle contradictoire avec certains engagements politiques. Parce que le «sexe» recouvre les désirs et pratiques les plus divers... mais que chaque personne est tentée de lui donner sa propre définition, partant, de l'enfermer dans la vision qu'elle en a. Le problème étant, là encore, que ce que tel ou telle trouvera inacceptable (comme par exemple le sado-masochisme) sera jugé acceptable, et même volontairement recherché par d'autres.
Christine Boutin (UMP), qui ne se voile pas la face, pour sa part, a proposé un amendement visant à punir le client ou à lui faire subir un «suivi médico-social» : il existe des normes pour la sexualité, estime cette brave dame qui les défend mordicus. Mais les socialistes Christophe Caresche, Martine Lignières-Cassou, Danièle Bousquet ou Ségolène Royal ne sont pas en reste, puisqu'ils et elles préconisent pour leur part une amende de 3.750 euros contre le client ou un «stage» dans un «organisme sanitaire social ou professionnel» afin de le responsabiliser. Autrement dit, celui qui pourra payer ne sera pas «rééduqué» (dans le style Orange mécanique?). Simple question de gros sous, n'est-ce pas, au bout du compte ? On reconnaît bien là l'esprit lutte de classes qui anime les farouches défenseurs de la rose.
La tarte à la crème des «espaces de sexe» cools
La lutte contre la prostitution ne peut s'inscrire que dans la lutte globale contre le système existant. Car si les gangs mafieux de l'Est ou d'ailleurs prolifèrent aujourd'hui à l'Ouest, avec les trafics de drogue et les blanchiments d'argent, sans que cela indispose les gouvernants malgré leurs discours, hier c'en était d'autres, avec notamment le trafic de Blanches à destination des pays arabes, sans que cela indispose davantage les gouvernants malgré leurs discours. Autrement dit, les réseaux de dogue-prostitution-etc. changent selon les époques, mais leurs bonnes affaires continuent avec la bénédiction des pouvoirs publics intéressés.
Alors, comment pourrions-nous choisir Ñ si nous en avions envie Ñ entre les différentes recettes proposées pour «améliorer» concrètement la condition des prostitué-e-s ? Les «espaces de prostitution libre» seraient mieux que la rue, prétendent certain-e-s... Mieux pour qui ? Le client ? Sans doute, pour son «confort», parce que c'est plus soft : il n'a plus à traîner sur les trottoirs, démarche pas toujours très évidente pour ce pauvre homme. Mais, en fait, le client est-il tellement gêné, présentement, pour obtenir ce qu'il veut ? Il sait en général où s'adresser, où aller et qui trouver, en fonction de ce qu'il recherche, et s'il a de l'argent il n'a même pas besoin de descendre marcher : un coup de téléphone ou une «commande à la carte» sur Internet et tout s'arrange... Alors, mieux pour le souteneur ? Possible, il paraît que les réseaux de prostitution s'accommodent fort bien des «espaces de prostitution libre» dans d'autres pays, et s'organisent en conséquence, de concert avec les tenancier-ère-s et beaucoup de profit... Et les pouvoirs publics ? La formule leur convient aussi, car le nettoyage des rues au profit d'eros centers nickel améliore l'image de marque du pays, bon pour le tourisme ça coco... Et puis, surtout, mieux pour les habitant-e-s des quartiers où sévit la prostitution : ce sont elles et eux qui font circuler des pétitions allant dans ce sens... Mais les prostitué-e-s ? Oh, les prostitué-e-s...
Pas forcément victimes, mais en tout cas pas coupables !
Toujours est-il que les mesures actuellement en discussion au Parlement s'attaquent avant tout aux prostitué-e-s les plus vulnérables. Les conséquences de la future loi vont être, entre autres, une prostitution encore plus sauvage, en devenant plus clandestine, et un rejet encore plus fort des étrangères de la part des autres prostitué-e-s, car elles seront vécus comme responsables de la répression accrue.
«La sanction, la répression, la punition, il ne faut pas en avoir peur, affirmait récemment Sarkozy. Mon devoir, c'est de les mettre au service des plus faibles, des plus petits, des plus fragiles.» Ceux et celles qui vont avoir l'occasion de constater personnellement le renforcement des pouvoirs et moyens mis à la disposition des forces de l'ordre et les nombreux délits créés (prostitution, mendicité, occupation de terrains ou de halls d'immeuble...) seront en mesure d'apprécier ce genre de déclaration à sa juste valeur, et définitivement convaincus de la bienveillance gouvernementale à leur égard.
Sur cette réalité-là, au moins, il est aussi facile de nous positionner aujourd'hui qu'hier ou demain : mobilisons-nous, contre la répression des prostitué-e-s et contre la répression tout court !


Vanina, le 10 février 2003
(1) Voir par exemple Le Mondedu 9 janvier : «Ni coupables ni victimes : libres de se prostituer» signé par Marcela Jacub, Catherine Millet et Catherine Robbe-Grillet.
(2) Voir entre autres «Oui, abolitionnistes !», de Danielle Bousquet, Christophe Caresche et Martine Lignières-Cassou, Le Mondedu 16 janvier.
(3) On retrouve là l'attitude empreinte de racisme qu'ont à l'égard de leurs collègues asiatiques ou africaines certaines caissières de supermarché genre Monoprix ou certaines vendeuses de grands magasins, françaises employées par des directions soucieuses de soigner leur clientèle bourge en n'employant gère d'étrangères.



Jacques GUIGOU
LUCY, UNE PROSTITUÉE ?
Interventions N°2 Ñ janvier 2003
Temps Critiques

La prostitution est-elle une activité générique d'homo sapiens ? Dans les sociétés où la prostitution a existé, les prostituées ont-elles pratiqué une activité universelle, libre et consciente qui réalisait un accomplissement «authentique» (sic) de leur individualité et de la vie en commun ? La promotion de la prostitution «libre» et la «libération» généralisée de la pornographie esthétisée, n'exprime-t-elle pas, comme quelques autres «avancées» biotechnologiques et biocybernétiques, la profondeur de la perte de toutes certitudes sur ce que peut être aujourd'hui une activité humaine réalisée à titre humain ?Ce sont pourtant ces quelques questions qui sont présupposées dans l'appel à la liberté de se prostituer (1) et que ses signataires, au mieux ignorent ou plus vraisemblablement mystifient.
La profession de foi exo-émancipatrice de ces féministes modernistes repose sur une double affirmation qui donne le change à la double négation du titre : oui, il existe une «prostitution forcée qui s'exerce dans la contrainte» et «il faut la combattre» car elle est dominée par le «phénomène maffieux» ; oui, la prostitution est «une activité humaine» ordinaire qu'on doit libérer de ses anciens asservissements sacrés, culpabilisateurs et répressifs. Une fois ces libérations obtenues, il faut «instituer un espace de prostitution libre [qui] permettrait de mieux combattre les véritables réseaux d'esclavage sexuels, sans précariser ceux et celles qui n'ont rien à voir avec cette activité criminelle». Car la sexualité entre adultes est «à considérer comme un commerce», dont le libre exercice, «sans désir ni amour», doit être garanti par «une certaine idée de la démocratie en matière de mÏurs» (2). Cette annonce publicitaire est accompagnée d'un couplet contre les lois récentes sur la sécurité qui ne proposent «aucun espace alternatif» où les prostituées seraient «au moins tolérées» et ou «les clients ne seraient pas pénalisés».
Et le tour est joué, et le coup est tiré ! Sous l'esclavage sexuel... la plage du contrat entre gens «de métier», un pacs à chaque passe en quelque sorte ! Du déjà trop libertarien mot d'ordre situationniste, en mai 68 : «vivre sans temps mort et jouir sans entraves», on aboutit donc à celui très managerial d'aujourd'hui : «Capitaliser sans remords et jouir sans déprave !» Voyons ce qu'implique cet affichage politique et disons nos raisons pour la combattre.
La prostitution n'est pas «le plus vieux métier du monde». Elle n'a pas été présente, tant s'en faut, dans toutes les sociétés humaines. Dans les sociétés protohistoriques comme dans les sociétés primitives et les sociétés traditionnelles, la prostitution n'existait pas. Se détachant peu à peu de sa fonction religieuse ( la «prostitution sacrée» comme vestale et comme exorciste de la menace que les femmes faisaient peser sur la communauté abstraite de la religion), elle apparaît comme «marché» dans les sociétés où l'État, aux mains d'une classe sociale dominante (une aristocratie, une oligarchie, une théocratie), exerce sa puissance et sa tutelle sur le reste de la société. Il faut que le rapport marchand urbain se sit autonomisé comme espace d'échange de valeur pour que «le commerce» sexuel s'y rattache. Les empires-États mésopotamiens, les dynastie pharaoniques égyptiennes, les cités-États grecques et l'Empire romain, non seulement permirent, mais établirent la prostitution comme catalyseur d'urbanisation et opérateur de la circulation de la valeur.
Par contre elle a disparu, ne l'oublions pas, lors de moments historiques révolutionnaires ou dans certains modes de vie communautaires qui ne réprimaient pas la sexualité.
Si les signataires se réfèrent à cet «authentique métier» de la prostitution et non au «travail du sexe» comme le revendiquent de nombreux courants syndicalistes ou associatifs, c'est qu'elles se situent implicitement, comme «prostituées libres», dans la sphère aujourd'hui la plus capitalisante des activités humaines, celle de l'individualité humaine. Sans doute aussi imaginent-elles se démarquer des représentations négatives liées à l'ancienne classe du travail. Tout se passe comme si elles avaient pris acte du fait, qu'aujourd'hui, pour le capital, «créer de la valeur» nécessite de moins en moins de travail humain productif (3). Car c'est bien l'ensemble des activités humaines (et notamment celles qui étaient considérées, dans la période du capitalisme industriel, comme «improductives») qui passent désormais dans la broyeuse de la valorisation. Non seulement travail et non travail, produits et Ïuvres (4), ne se distinguent plus, mais c'est directement la vie toute entière qui est capitalisée. L'ancien statut du travail et son droit se résorbent dans la contractualisation de tous les rapports sociaux. Se référer à ce statut pour faire reconnaître des droits et des garanties aux «travailleuses du sexe» (5) apparaît donc comme un stade dépassé aux «artistes du sexe» que se veulent ces féministes modernistes. Elles se posent donc comme professionnelles des métiers des arts et du spectacle, réalisant une Ïuvre avec chaque client. «Fais de ton sexe une Ïuvre», tel est le singulier avatar sous lequel se donne, chez elle, l'ancien mot d'ordre des surréalistes «fais de ta vie une Ïuvre», proclamé lorsque la réalisation de l'art dans la vie quotidienne était encore à l'ordre du jour de la révolution.
Il est une autre implication de ce prospectus qui mérite d'être explicitée car elle exprime l'utopie que le capital cherche furieusement à réaliser (sans y parvenir !) en éliminant chez les être humains quasiment toutes les dimensions de leurs déterminations naturelles : la finitude humaine, le besoin et le désir humains, l'individualité humaine, la communauté humaine, la connaissance humaine, les rapports à la biosphère que les hommes partagent avec les autres vivants, etc. Désigner comme une liberté à conquérir le fait qu'une femme puisse, enfin, «consentir librement à un rapport sexuel sans désir ni amour» relève de cette dynamique de dissociation en vue de composer un idividu-particule aux fonctions autonomisées qui «gère» l'une ou l'autre d'entre elles selon les nécessités immédiates de son activité «librement» capitalisée. Car cette «certaine idée de la démocratie en matière de mÏurs» que ces sex-militantes appellent de leurs vÏux, doit réaliser chez chaque individu, une extériorisation «du sexe», enfin purgé des scories traditionnelles et «sacrées» de l'ancienne sexualité humaine, de manière à ce que «le sexe» puisse être valorisé dans toutes les combinatoires possibles et imaginables. Quant à l'amour, il est bien trop chargé de temporalité humaine, de dimensions cosmiques et d'union potentielle avec l'ensemble de la communauté humaine pour en tolérer le moindre de ses élans dans le programme réificateur de cette démo-sexocratie.


Jacques Guigou
(1) Cf. «ni coupables, ni victimes : libres de se prostituer», Le Mondedu 9/01/03.
(2) Nous avons déjà dénoncé cette capacité des diverses affirmations identitaires à emboîter sans vergogne les chemins du capital pour y inscrire son empreinte libérale-libertaire. Cf. Wajnsztejn J., Capitalisme et nouvelles morales de l'intérêt et du goût,L'Harmattan, 2002.
(3) Cf. Guigou J. et Wajnsztejn J. (dir.), La valeur sans le travail,L'Harmattan, 1999.
(4) Unification qui rend vaine et fausse la remarque des signataires d'un autre article («Prostitution, au vrai chic féministe», Le Mondedu 16/01/03) selon laquelle toute «l'Ïuvre» littéraire ou artistique des adeptes de la liberté de se prostituer «hurle que le sexe est une activité humaine à part, à la fois sacrée et dangereuse». Pour ces féministes républicaines, les «Ïuvres» sous l'empire de «la loi» (laquelle au juste ? Celle de l'État-nation ? Celle de la zone euro ? Celle du «service public» ? Celle d'un syndicat ? Celle d'une milice ?) devraient établir des régulations aux emballements des flux de capitaux, opérer comme une «éthique» en quelque sorte. Trop tard ! Les «Ïuvres culturelles» ne sont que des opérateurs de la capitalisation de la vie et ce que les féministes-prosexe nomment «un fantasme d'un réservoir humain de corps-propriétés que l'individu serait libre de démembrer et de vendre par pièces et morceaux» est aujourd'hui assez largement réalisé par les biotechnologies.
(5) Cette reconnaissance est déjà acquise aux Pays-Bas, où l'État-proxénète gère la prostitution. Ainsi a-t-on pu lire récemment dans la presse que «le premier poste de prostituée officiellement présenté par l'Agence régionale pour l'emploi de Herlen. Il a été relayé par le réseau européen Eures. L'annonce spécifie que les candidates doivent disposer d'un diplôme de l'enseignement secondaire, mais qu'aucune expérience n'est exigée» ! (Le Mondedu 16 avril 2002, p. 7)"Cette nouvelle publication s'inscrit dans le cadre théorique de la revue Temps critiques,mais elle publiera des textes plus courts et d'une utilisation plus immédiate en s'efforçant toutefois de ne pas céder aux facilités de l'événementiel. Nous sommes bien conscients de la contradiction dans laquelle nous sommes en maintenant la nécessité d'une intervention dans un moment historique qui ne semble guère s'y prêter. Mais nous l'assumons à partir du moment où elle ne se confond ni avec l'activisme ni avec l'avant-gardisme."


Richard Poulin
LA MONDIALISATION DES MARCHÉS DU SEXE


Source : http://sisyphe.levillage.org/article.php3?id_article=197
Cet article a été l'objet d'une communication dans le cadre du Congrès Marx International III, dans la section Rapports sociaux de sexe, co-organisée avec les revues Nouvelles Questions féministes et Les Cahiers du genre. Une première version est parue dans Actuel Marx, n° 31, avril 2002.
LA PROSTITUTION
La société bourgeoise, née de la violence, la reproduit constamment et en est saturée. Elle provient du crime et elle conduit au crime. (1)La très grande majorité des analyses de la mondialisation capitaliste contemporaine ne prend pas en considération l'aspect planétaire de l'industrie du commerce sexuel. Ce secteur de l'économie mondiale, en pleine expansion, qui produit des déplacements très importants de population et qui génère des profits et des revenus mirobolants, concentre les caractéristiques fondamentales et inédites de ce nouveau stade de l'économie capitaliste.
Sa croissance fulgurante a également pour effet une remise en cause des droits humains fondamentaux, notamment ceux des femmes et des enfants devenus des marchandises sexuelles. La dynamique est telle que, depuis 1995, les organisations internationales adoptent des positions qui, après analyse et malgré un discours dénonçant les pires effets de cette mondialisation du marché du sexe, tendent à la libéralisation de la prostitution (2) et des marchés sexuels. En quelque sorte, ce que défend l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en faveur de la mon-dialisation néo-libérale est actuellement relayé par divers organismes européens et internationaux, dont l'Organisation des nations unies (ONU), dans le domaine de l'exploitation sexuelle des femmes et des enfants.
Industrialisation du commerce sexuel et marchandisation
La mondialisation capitaliste implique aujourd'hui une " marchandisation " inégalée dans l'Histoire des êtres humains. Depuis trente ans, le changement le plus dramatique du commerce sexuel a été son industrialisation, sa banalisation et sa diffusion massive à l'échelle mondiale (3). Cette industrialisation, à la fois légale et illégale, rapportant des milliards de dollars (4), a créé un marché d'échanges sexuels, où des millions de femmes et d'enfants sont devenus des marchandises à caractère sexuel. Ce marché a été généré par le déploiement massif de la prostitution (effet, entre autres, de la présence de militaires engagés dans des guerres et/ou des occupations de territoire (5), notamment dans les pays nouvellement industrialisés), par le développement sans précédent de l'industrie touristique (6), par l'essor et la normalisation de la pornographie (7), par l'internationalisation des mariages arrangés (8), ainsi que par les besoins de l'accumulation du Capital.
Soutenir qu'il y a eu industrialisation du commerce sexuel relève d'une évidence : nous avons assisté, entre autres, au développement d'une production de masse de biens et de services sexuels qui a généré une division régionale et internationale du travail. Les "biens" sont constitués en grande partie d'êtres humains qui vendent des services sexuels. Cette industrie, qui se déploie dans un marché mondialisé qui intègre à la fois le niveau local (9) et le niveau régional, est devenue une force économique incontournable. La prostitution et les industries sexuelles qui lui sont connexes — les bars, les clubs de danseuses, les bordels, les salons de massages, les maisons de production de pornographie, etc. — s'appuient sur une économie souterraine massive contrôlée par des proxénètes liés au crime organisé et bénéficient aux forces de l'ordre corrompues. Les chaînes hôtelières internationales, les compagnies aériennes et l'industrie touristique profitent largement de l'industrie du commerce sexuel. Les gouvernements eux-mêmes en bénéficient : en 1995, on a évalué que les revenus de la prostitution en Thaïlande constituaient entre 59 et 60 % du budget du gouvernement (10). Ce n'est pas sans raison que ce gouvernement faisait, en 1987, la promotion du tourisme sexuel en ces termes : «The one fruit of Thailand more delicious than durian[un fruit local] its young women». (11). En 1998, l'Organisation internationale du travail (OIT) a estimé que la prostitution représentait entre 2 et 14 % de l'ensemble des activités économiques de la Thaïlande, de l'Indonésie, de la Malaisie et des Philippines (12). Selon une étude de Bishop et de Robinson (13), l'industrie touristique rapporte 4 milliards de dollars par année à la Thaïlande.
L'industrialisation du commerce sexuel et sa transnationalisation sont les facteurs fondamentaux qui rendent la prostitution contemporaine qualitativement différente de la prostitution d'hier. Les consommateurs peuvent désormais avoir accès à des corps " exotiques " et jeunes, très jeunes même, à travers le monde, notamment au Brésil, à Cuba, en Russie, au Kenya, au Sri Lanka, aux Philippines, au Viêtnam, au Nicaragua et ailleurs. L'industrie du commerce sexuel est diversifiée, sophistiquée et spécialisée : elle peut répondre à tous les types de demandes.
Un autre facteur qui confère un caractère qualitativement différent au commerce sexuel d'aujourd'hui concerne le fait que la prostitution est devenue une stratégie de développement de certains États. Sous l'obligation de remboursement de la dette, de nombreux États d'Asie, d'Amérique latine et d'Afrique ont été encouragés par les organisations internationales comme le Fonds monétaire internationale (FMI) et la Banque mondiale — qui ont offert des prêts importants — à développer leurs industries du tourisme et de divertissement. Dans chacun des cas, l'essor de ces secteurs a permis l'envolée de l'industrie du commerce sexuel (14). Dans certains cas, comme au Népal, les femmes et les enfants ont été mis directement sur les marchés régionaux ou inter-nationaux (notamment en Inde et à Hong Kong), sans que le pays ne connaisse une expansion significative de la prostitution locale. Dans d'autres cas, comme en Thaïlande, l'effet a été le développement simultané du marché local et des marchés régionaux et internationaux (15). Dans tous les cas, on observe que le mouvement de ces marchandises, tant à l'échelle trans-continentale que transnationale, va des régions à faible concentration de capital vers les régions à plus forte concentration. Ainsi, par exemple, on estime que depuis dix ans, 200.000 femmes et jeunes filles du Bangladesh ont fait l'objet d'un trafic vers le Pakistan (16), tandis que de 20.000 à 30.000 prostituées de Thaïlande sont d'origine birmane (17).
La mondialisation capitaliste se caractérise désormais par une féminisation de plus en plus importante des migrations (18). Une bonne partie du flux migratoire se fait vers les pays industrialisés (19). Les prostituées étrangères se situent évidem-ment dans le bas de la hiérarchie prostitutionnelle, sont isolées socialement et culturellement, et travaillent dans les pires conditions sanitaires possibles. Toute économie politique de la prostitution et du trafic des femmes et des enfants doit être fondée sur une analyse en termes classiques d'inégalités structurelles, de développement inégal et combiné, ainsi que de hiérarchisation entre les pays impérialistes et les pays dépendants.
Le statut des femmes et des enfants a régressé : désormais, dans de nombreux pays du tiers-monde ainsi que dans ceux de l'ex-URSS et de l'Europe de l'Est, sous l'impact des politiques d'ajustement structurel et de la libéralisation économique, les femmes et les enfants sont devenus de nouvelles matières brutes (new raw resources) dans le cadre du développement du commerce national et international. Du point de vue économique, ces marchandises se caractérisent par un double avantage : les corps sont à la fois un bien et un service. Plus précisément, on a assisté à une marchandisation non seulement du corps, mais également à la marchandisation des femmes et des enfants, d'où l'idée fréquente de l'apparition d'une nouvelle forme d'esclavage pour caractériser le trafic dont sont l'objet des millions de femmes et d'enfants.
Ces réalités définissent les conditions et l'extension de la mondialisation capitaliste actuelle pour les femmes et les enfants exploités par l'industrie du commerce sexuel. Il faut ajouter d'autres éléments déterminants : le rapt, le viol et la violence ne cessent d'être des accoucheurs de cette industrie ; ils sont fondamentaux non seulement pour le développement des marchés, mais également pour la «fabrication» même de ces marchandises, car ils contribuent à les rendre «fonctionnelles» pour cette industrie qui exige une disponibilité totale des corps. Entre 75 et 80 % des prostituées ont été abusées sexuellement dans leur enfance (20). Plus de 90 % des prostituées sont contrôlées par un proxénète (21). Une étude sur les prostituées de rue en Angleterre a établi que 87 % des prostituées avaient été victimes de violence durant les douze derniers mois (22) ; 43 % d'entre elles souffraient de conséquences d'abus physique graves. Une étude américaine a montré que 78 % des prostituées avaient été victimes de viol par des proxénètes et des clients, en moyenne 49 fois par année ; 49 % avaient été victimes d'enlèvement et transportées d'un État à un autre et 27 % avaient été mutilées (23). L'âge moyen d'entrée dans la prostitution aux États-Unis est de 14 ans (24). Dans de telles conditions, peut-on soutenir qu'il y a vraiment une prostitution «libre», non forcée ?
Dans les pays où la prostitution est légalisée, sont employées massivement des prostituées étrangères, au statut précaire dû à l'immigration clandestine, échappant aux normes sanitaires devant «protéger» et les prostituées et les acheteurs de sexe. Enfin, la prostitution se développe également à travers l'exploitation des femmes des minorités ethniques. Ainsi, en 1980, 40 % des prostituées de Taï-Peï (Taïwan) étaient d'origine aborigène, vraisemblablement objet d'un trafic (25). À l'échelle mondiale, les clients du Nord abusent de femmes du Sud et de l'Est, au Sud lui-même les clients nationaux abusent de femmes et d'enfants de minorités nationales ou ethniques.
L'essor de la prostitution
Au cours des trois dernières décennies, la plupart des pays de l'hémisphère Sud ont connu une croissance phénoménale de la prostitution. Depuis une décennie, c'est également le cas des pays de l'ex-URSS et de l'Europe de l'Est et centrale. Des millions de femmes, d'adolescents et d'enfants vivent désormais dans les districts «chauds» des métropoles urbaines de leurs propres pays ou dans ceux des pays voisins. On estime que 2 millions de femmes se prostituent en Thaïlande (26), 300.000 aux Philippines (27), 500.000 en Indonésie (28) près de 8 millions en Inde (dont 200.000 Népalaises)(29), 1 à 1,5 million en Corée (30), 142.000 en Malaisie (31), entre 60.000 et 200.000 au Viêt-nam (32), 1 million aux États-Unis, entre 50.000 et 70.000 en Italie (dont la moitié provient de l'étranger, notamment du Nigeria), 25.000 aux Pays-Bas (33), entre 50.000 et 400.000 en Allemagne (34), plus vraisemblablement 200.000 (35) — ces prostituées vendent des services sexuels à 1,2 million de clients par jour (36) — et 200.000 en Pologne (37).
L'Unicef estime qu'un million d'enfants entrent chaque année dans l'industrie du commerce sexuel (38). L'industrie de la prostitution infantile exploite 400.000 enfants en Inde (39) (où certaines religions légitiment la prostitution), 75.000 enfants aux Philippines (40), 800.000 en Thaïlande (41), 100.000 à Taïwan (42), 200.000 au Népal (43), de 100.000 à 300.000 enfants aux États-Unis (si on ajoute l'ensemble de l'industrie du sexe, les chiffres grimpent à 2,4 millions) et 500.000 enfants en Amérique latine. On estime qu'en Chine populaire, il y a entre 200.000 et 500.000 enfants prostitués. Au Brésil, les évaluations varient entre 500.000 et 2 millions (44). 30 % des prostituées du Cambodge ont moins de 17 ans (45). Certaines études estiment qu'au cours d'une année, un enfant prostitué vend «ses services sexuels» à 2.000 hommes (46).
Le trafic des femmes et des enfants
Parallèlement à l'essor de la prostitution locale liée aux migrations de la campagne vers les villes, des centaines de milliers de jeunes femmes sont déplacées vers les centres urbains du Japon, de l'Europe de l'Ouest et de l'Amérique du Nord pour «offrir» des services sexuels, dans le cadre d'une industrie sexuelle en pleine expansion dans les pays industrialisés, à une vaste clientèle masculine. Ces migrations de la campagne vers les centres urbains proches ou lointains ne donnent aucun signe de ralentissement (47). Au contraire, tout indique qu'elles poursuivent leur croissance.
Le trafic des femmes et des enfants est pratiqué massivement à l'échelle mondiale. Les femmes et les enfants de l'Asie du Sud et de l'Asie du Sud-Est constituent le groupe le plus important : on évalue que 400.000 personnes par année sont l'objet dudit trafic. La Russie et les États indépendants de l'ex-URSS constituent le deuxième groupe en ordre d'importance (175.000 personnes par année). Suivent l'Amérique latine et les Caraïbes (environ 100.000 personnes) et l'Afrique (50.000 personnes) (48).
On estime à 150.000 le nombre de prostituées provenant des Philippines, de Taïwan, de Thaïlande et de Russie installées au Japon (49). Année après année, 50.000 Dominicaines vont se prostituer à l'étranger, notamment aux Pays-Bas, où elles constituent 70 % des occupantes des 400 vitrines de prostituées d'Amsterdam (50). On estime à 15.000 les prostituées russes ou européennes de l'Est qu'on retrouve dans les quartiers chauds d'Allemagne, pays où 75 % des prostituées sont d'origine étrangère (51). 40 % des prostituées de Zurich sont originaires du Tiers Monde (52). 500.000 femmes de l'Europe de l'Est et entre 150.000 et 200.000 femmes des pays de l'ex-URSS se prostituent en Europe de l'Ouest. On estime que 50.000 étrangères arrivent chaque année aux États-Unis pour alimenter les réseaux de prostitution (53).
Tous les ans, près d'un quart de million de femmes et d'enfants de l'Asie du Sud-Est (Birmanie, province du Yunnan en Chine populaire, Laos et Cambodge) sont achetés en Thaïlande, pays de transit, pour un prix variant entre 6.000 et 10.000 dollars américains. Au Canada, les intermédiaires paient 8.000 dollars pour une jeune Asiatique en provenance des Philippines, de Thaïlande, de Malaisie ou de Taiwan qu'ils revendent 15.000 dollars à un souteneur (54). En Europe de l'Ouest, le prix courant d'une Européenne en provenance des anciens pays «socialistes» se situe entre 15.000 et 30.000 dollars américains. À leur arrivée au Japon, les femmes thaïs ont une dette de 25.000 dollars américains (55). Les femmes achetées doivent rembourser les dépenses encourues par les souteneurs et travailler pour leur compte pendant des années.

PORNOGRAPHIE ET TOURISME SEXUEL
L'industrie de la pornographie contemporaine a pris son essor au début des années cinquante, avec la création de Playboy, et, depuis, a investi tous les moyens de communication moderne.
L'explosion de la pornographie
Ainsi, aux États-Unis, la location des vidéos pornographiques représente un marché de 5 milliards de dollars américains par année, les films pornographiques de la télévision payante et dans les chambres d'hôtels rapportent 175 millions. Les États-uniens dépensent entre 1 et 2 milliards de dollars par le biais des cartes de crédit pour obtenir du matériel sexuel explicite via Internet (56), ce qui représente entre 5 et 10 % de toutes les ventes sur le Net (57). Là aussi l'industrie hôtelière est complice : à chaque film visionné dans une chambre, elle reçoit 20 % du prix de location.
La pornographie infantile ou pseudo-infantile (kiddie or chicken porn)sur l'Internet constitue 48,4 % de tous les téléchargements des sites commerciaux pour adultes (58). Elle utilise des enfants aussi jeunes que trois ans. Les images créées pour assouvir les fantasmes des consommateurs de la pornographie infantile ne peuvent être caractérisées que comme une forme d'abus sexuel.
En 1983, on estimait le chiffre d'affaires de la pornographie à 6 milliards de dollars (59). Ce chiffre est largement en dessous de la réalité d'aujourd'hui. D'autant plus que les années 1990 ont connu une explosion de la production et de la consommation de pornographie. La pornographie est désormais une industrie mondiale, massivement diffusée et totalement banalisée, qui fait la promotion non seulement de l'inégalité sexuelle, mais qui milite pour le renforcement de cette inégalité. Elle fait partie de la culture. Elle l'imprègne et, par conséquent, affecte l'ensemble des images sociales des médias traditionnels et nouveaux. La pornographie n'est pas seulement une industrie du fantasme : elle use et abuse avant tout des femmes et des enfants. Les centaines de milliers de personnes qui y œuvrent subissent, elles aussi, viol, violence et assassinat (60). La pornographie représente, en quelque sorte, la prostitutionalisation des fantasmes masculins. Elle infantilise les femmes et rend matures sexuellement les enfants.
La pornographie ne peut pas être réduite au seul débat sur la liberté d'expression.
Le tourisme sexuel
Le tourisme sexuel n'est pas limité aux pays dépendants. La Reeperbahn de Hambourg, le Kurfürstendamm de Berlin et les quartiers chauds d'Amsterdam et de Rotterdam sont des destinations bien connues des touristes sexuels. Les pays qui ont légalisé la prostitution ou qui la tolèrent sont devenus des lieux touristiques importants. C'est également à partir de ces pays que les ONG nationales militent au niveau européen et international pour faire reconnaître la prostitution comme un travail sexuel. Industrie en croissance depuis trente ans, le tourisme sexuel entraîne la prostitutionalisation du tissu social. Pour 5,4 millions de touristes sexuels par an en Thaïlande, on compte désormais 45.0000 clients locaux par jour (61).
L'industrie massive de la prostitution en Asie du Sud-Est a pris son essor à cause de la guerre du Viêtnam, à cause du stationnement de militaires au Viêtnam, en Thaïlande et aux Philippines (62), ces deux derniers pays servant de base arrière dans la lutte contre le Viêtminh. L'augmentation très importante de la prostitution locale a permis l'établissement de l'infrastructure nécessaire au développement du tourisme sexuel, grâce notamment à la disponibilité de la «main-d'œuvre» générée par la présence militaire. Des loisirs plus importants, des facilités de communications et de déplacement vers l'étranger, la construction sociale, par la pornographie, d'une image exotique et sensuelle des jeunes prostituées asiatiques, qui seraient, grâce à leur culture, sexuellement matures malgré leur jeune âge, et les politiques gouvernementales favorables au tourisme sexuel ont contribué à l'explosion de cette industrie.
Aujourd'hui encore, on estime que 18000 prostituées sont au service des 43.000 militaires états-uniens stationnés en Corée (63). On évalue qu'entre 1937 et 1945, l'armée japonaise d'occupation a utilisé entre 100.000 et 200.000 prostituées coréennes, incarcérés dans des «comfort stations»(bordels de réconfort) (64). Quelques jours seulement après la défaite japonaise, l'Association pour la création de facilités récréatives spéciales, financée indirectement par le gouvernement, ouvrait un premier bordel de réconfort pour les soldats américains. À son point culminant, cette Association employait 70000 prostituées japonaises (65).
Les MST et l'infertilité, des effets de la mondialisation de l'industrie sexuelle
On évalue à 15 % seulement les prostituées aux États-Unis qui n'ont jamais contracté une maladie vénérienne (66). 58 % des prostituées du Bukina Faso ont le sida, 52 % au Kenya, près de 50 % au Cambodge et 34 % au Nord de Thaïlande. En Italie, 2 % des prostituées avaient le sida en 1988, contre 16 % dix ans plus tard (67).
L'un des prétextes des clients pour user sexuellement d'enfants est d'éviter les maladies sexuellement transmises. Mais les données démentent cette idée. Par exemple, au Cambodge, on évalue entre 50000 et 70000 le nombre de prostituées. Plus du tiers d'entre elles ont moins de 18 ans : près de 50 % de ces jeunes sont séropositives (68).
En Occident, 70 % de l'infertilité féminine serait causée par les maladies vénériennes, dues à la consommation de sexe vénal, par les maris ou les partenaires (69).
La libéralisation de l'industrie du sexe
En 1998, l'Organisation internationale du travail, une agence officielle de l'ONU, appelle dans un rapport à la reconnaissance économique de l'industrie du sexe. Cette reconnaissance englobe une extension des «droits du travail et des bénéfices pour les travailleurs du sexe», l'amélioration des «conditions de travail» dans cette industrie et «l'élargissement du filet fiscal aux nombreuses activités lucratives qui y sont liées»(70).
La première dérive en faveur de la libéralisation du système prostitutionnel à l'échelle mondiale s'est manifestée en 1995 lors de la Conférence de Beijing, où l'on a vu apparaître pour la première fois le principe de prostitution «forcé», sous-entendant que seule la contrainte dans la prostitution devait être combattue. En 1997, sous la présidence néerlandaise, les lignes directrices issues de la Conférence interministérielle de La Haye pour tenter d'harmoniser la lutte contre la traite des femmes aux fins d'exploitation sexuelle dans l'Union européenne (UE), ont fait apparaître une définition de la traite, uniquement contingente à la preuve de la force, de la contrainte et de la menace (71). En juin 1999, l'OIT adoptait une Convention sur les formes intolérables de travail pour les enfants. Parmi la longue liste dressée, se trouve la prostitution, reconnue pour la première fois dans un texte international comme un travail. Le rapport du Rapporteur spécial sur les Violences faites aux femmes à la Commission des droits de l'Homme de l'ONU, en avril 2000, à Genève, indiquait qu'une définition du trafic devait exclure les femmes «professionnelles du sexe migrantes illégales».
Selon Marie-Victoire Louis, toutes ces politiques entérinent "l'abandon de la lutte contre le système prostitutionnel [et] confirme[nt] la légitimation de la marchandisation du système prostitutionnel, au nom de la mise en œuvre de certaines modalités de sa régulation" (72).
Conclusion
Depuis trente ans, nous assistons à une sexualisation de la société. Cette sexualisation est basée sur l'inégalité sociale, ce qui a pour effet de rendre l'inégalité très profitable. La société est désormais saturée par le sexe ; et le marché du sexe en pleine croissance et mondialisé exploite avant tout les femmes et les enfants, notamment du tiers-monde et des anciens pays «socialistes».
Nous avons été témoin d'une industrialisation de la prostitution, du trafic des femmes et des enfants, de la pornographie et du tourisme sexuel. Des multinationales du sexe sont devenues des forces économiques autonomes (73), cotées en bourse (74). Il n'y a pas de prostitution sans marché, sans marchandisation d'êtres humains et sans demande. Malheureusement, l'exploitation sexuelle est de plus en plus considérée comme une industrie du divertissement (75), et la prostitution comme un travail légitime (76). Pourtant, cette «leisure industry»est basée sur une violation systémique des droits humains.
Cet aspect de la mondialisation concentre l'ensemble des questions (exploitation économique, oppression sexuelle, accumulation du capital, migrations internationales, racisme, santé, hiérarchisation de l'économie-monde, développement inégal, accentuation des inégalités sociales, pauvreté (77), etc.) qui s'avèrent décisives dans la compréhension de l'évolution de l'univers dans lequel nous vivons. Ce qui pouvait être perçu comme étant à la marge est désormais au centre du développement du capitalisme mondial. C'est pourquoi cette industrie tend de plus en plus à être reconnue comme un secteur économique banal et, comme toute industrie, est régie par la dictature du profit (78).


Richard Poulin
SOURCES
[1] Ernest Mandel, Meurtres exquis, histoire sociale du roman policier,Montreuil, La Brèche, 1987, p. 170.[2] Il y a quelques mois, l'Allemagne verte et social-démocrate légalisait la prostitution.
[3] Barry, Kathleen, The Prostitution of Sexuality, New York & London,New York University Press, 1995, p. 122 ; Jeffreys, Sheila, «Globalizing Sexual Exploitation : Sex Tourism and the Traffic in Women»,Leisure Studies,vol. 18, n° 3, july 1999, p. 188.
[4] Selon le Political Economy Center Chulalungkborn University of Thailand,en 1993-1995, l'industrie mondiale du sexe a généré des revenus se situant entre 20 et 23 milliards de dollars américains, cité dans ECPAT Australia, ECPAT Development Manual,Melbourne, 1994, p. 29. D'autres enquêtes estiment à 52 milliards de dollars les revenus de l'industrie légale du sexe. Voir à ce propos, Leidholdt, Dorchen, Position Paper for the Coalition Against Trafficking in Women,Genève, 2 mai 2001,
[5] Voir à ce sujet, entre autres, Strudevant, S. P. and B. Stolzfus (ed.), Let the Good Times Roll. Prostitution and the U.S. Military in Asia,New York, The New Press, 1992.
[6] — http://www.uri.edu1artsci/wms/hugues/catw/posit2.htm Voir, entre autres, Truong, T.-D., Sex, Money and Morality : Prostitution and Tourism in Southeast Asia,London, Zed Books, 1990.
[7] Voir à ce sujet mon livre, La violence pornographique. Industrie du fantasme et réalités,Yens-sur-Morges, Cabédita, 1993.
[8] Dans le cas de l'Australie, voir : «Love, Honour and Obey»,The Alternative, http://www.pastornet.net.au /alt/feb97/arranged.html.
[9] Effet de la mondialisation,Kathleen Barry, op. cit., p 126, rapporte que des villages entiers de pêcheurs des Philippines et de la Thaïlande se sont transformés en sites touristiques sexuels.
[10] CATWAP, Statistics on Trafficking and Prostitution in Asia and the Pacific,p. 1, http://www.codewan.com.ph/salidumay/discussions/articles/stats_prostitution.htm.
[11] Hechler, David, Child Sex Tourism,p. 2, ftp://members.aol.com/hechler/tourism.html.
[12] Jeffreys, Sheila, op. cit.,p. 185.
[13] Bishop, R and L. Robinson, L., Night Market. Sexual Cultures and the Thai Economic Miracle,New York, Routledge, 1998.
[14] Hechler, David, op. cit.,p. 2.
[15] Barry, Kathleen, op. cit.
[16] CATWAP, op. cit.,p. 1.
[17] Ibid.,p. 2.
[18] Santos, Aida F., «Globalization, Human Rights and Sexual Exploitation, Making the Harm Visible»,Hugues and Roche Editors, février 1999.
[19] Par exemple, la majorité des prostituées de la Nouvelle-Zélande est d'origine asiatique. CATWAP, op. cit.,p. 4.
[20] J. C. Barden, «After release from foster care, many turn to lives on the streets»,New York Times, 1991, A1 ; Satterfield, S. B., «Clinical Aspects of Juvenile Prostitution»,Medical Aspects of Human Sexuality,vol. 15, n° 9, 1981. Ces données concordent avec celle d'une enquête que j'ai menée auprès des danseuses nues. Voir mon livre, Le sexe spectacle, consommation, main-d'œuvre et pornographie,Hull/Ottawa, Vents d'Ouest et Vermillon, 1994.
[21] Silbert, M. and A. M. Pines, «Entrance in to prostitution», Youth and Society,vol. 13, n° 4, 1982. Voir également K. Barry, op. cit.
[22] Raymond, Janice G., «Health Effects of Prostitution», Making the Harm Visible,Hugues and Roche Editors, mai 2001.
[23] Ibid.
[24] Voir, entre autres, Silbert M. and A. M. Pines, «Occupationnal Hazards of Street Prostitutes», Criminal Justice Behaviour,n° 195, 1981 ; Giobbe E., «Juvenil Prostitution : Profile of Recruitment», Child Trauma I : Isssues & Research,New York, Garaland Publishing, 1992.
[25] Barry, K., op cit.,p. 139.
[26] Ibid.,p. 122.
[27] CATWAP, op. cit.,p. 4.
[28] Ibid.,p. 3.
[29] Ibid.,p. 2-3.
[30] Barry, K., op. cit.,p. 122.
[31] CATWAP, op. cit.,p. 3.
[32] Ibid.,p. 5.
[33] Guéricolas, Pascale, «Géographie de l'inacceptable», Gazette des femmes,vol. 22, n° 1, mai-juin 2000, p. 27-31.
[34] Oppermann M., «Introduction»,in Oppemann M. (ed.), Sex Tourism and Prostitution : Aspects of Leisure, Recreation, and Work,New York, Cognizant Communication Corporation, 1998, p. 8.
[35] Cazals, Anne, op. cit.,p. 60.
[36] Ackermann L. und C., Filter, Die Frau nach Katalog,Freiburg, Herder, 1994.
[37] Oppermann M., op. cit., p. 8.
[38] Unicef, Child Protection,http://www.unicef.org/programme/cprotec-tion/traf.htm,p.1.
[39] Ibid.,p. 2.
[40] CATWAP, op. cit.,p. 4.
[41] Oppermann M., op. cit.,p. 8.
[42] Unicef, Child Protection, op. cit.,p. 2.
[43] ECPAT Australia, op. cit.,p. 24.
[44] Unicef, Child Protection, op. cit.,p. 2-3.
[45] CATWAP, op. cit.p. 2.
[46] Robinson, L. N., The Globalization of Female Child Prostitution,Indiana University, http://www.law.indiana. edu1glsj/vol5/no1/robonson.html, 4 juin 1998, p. 1.
[47] Santos, Aida F., op. cit.
[48] The Modern International Slave Trade,http://www.uusc.org/programs/index_frames.html ?straffic2.html, 14 mai 2001.
[49] CATWAP, op. cit.,p. 3.
[50] Guéricolas, Pascale, op. cit.,p. 31.
[51] Oppermann M., op. cit.
[52] Ibid.
[53] O'Neill Richard, Amy, International Trafficking in Women to the United States : A Contemporary Manifestation of Slaverty and Organized Crime,DCI, Center for the Study of Intelligence,novembre 1999.
[54] CATW, «Factbook on Global Sexual Exploitation. Canada.»,http://www.uri.edu/artsci/hugues/catw/Canada.htm, 29 avril 2001.
[55] CATWAP, op. cit.,p. 1.
[56] Lane III, F. S., Obscene Profits,New York & London, Routledge, 2000, p. XV.
[57] Ibid.,p. 34.
[58] Rimm, Marty, Marketing Pornography on the Information Superhighway,http:// trfn.pgh.pa.us/guest/mrtext.html, p. 19.
[59] Potter, G. W., Criminal Enterprises : Pornography,http://www.policestudies.eku.edu/Potter/International/ Pornography.htm, p.1.
[60] Les histoires d'horreur du métier «d'actrice pornographique» sont désormais légion. Le plus récent récit est l'œuvre de Raffaëla Anderson (Hard,Paris, Grasset, 2001), vedette du film controversé, Baise-moi.
[61] Barry, K., op. cit.,p. 60.
[62] Jeffreys, Sheila, op. cit.,p. 186-187.
[63] Barry, K., op. cit.,p. 139.
[64] Ibid.,p. 128.
[65] Ibid.,p. 129.
[66] Leidholdt, Dorchen, op. cit.,http://www.uri.edu1artsci/wms/hugues/catw/posit1.htm, p. 3.
[67] Ibid.,p. 4. Voir également, Maurer, Mechtild, Tourisme, prostitution, sida,Paris/Genève, L'Harmattan/Cetim, 1992.
[68] Véran, Sylvie, «Cambodge. Vendue à 9 ans, prostituée, séropositive»,Nouvel Observateur,10 au 10 août 2000, p. 10-11.
[69] Raymond, J. G., «Health Effects of Prostitution», Making the Harm Visible,Hugues and Roche Editors, février 1999.
[70] Lim, L. L., The Sex Sector. The Economic and Social Bases of Prostitution in Southeast Asia,Genève, OIT, 1998, p. 212-213.
[71] L'UE affirmait vouloir «combattre le trafic illégal des personnes», ce qui sous-entend qu'il existe un trafic «légal». Ainsi, dans de telles conditions, la définition de la traite ne s'attache qu'à protéger les femmes qui n'auraient pas consenti à leur exploitation. Ces femmes dorénavant auront le fardeau de la preuve qu'elles ont été contraintes à se prostituer.
[72] Louis, Marie-Victoire, «Pour construire l'abolitionnisme du XXIe siècle», Cahiers marxistes,n° 216, juin-juillet 2000
[73] Barry, K., op. cit.,p. 162.
[74] Le plus important bordel de Melbourne (Australie), The Daily Planet,est désormais coté à la bourse. Jeffreys, S., op. cit.,p. 185.
[75] Voir, entre autres, Oppermann, op. cit.
[76] Voir, entre autres, Kempadoo K and J. Doezema, Global Sex Workers,New York & London, Routledge, 1998.
[77] Voir, entre autres, Michel Chaussudovsky, La mondialisation de la pauvreté,Montréal, Ecosociété, 1997, ainsi que Richard Poulin et Pierre Salama (dir.), L'insoutenable misère du monde, économie et sociologie de la pauvreté,Hull, Vents d'Ouest, 1998.
[78] Selon la belle expression de Viviane Forrester, La dictature du profit,Paris, Livre de poche, 2000.



Élaine Audet
Droits des femmes ou droit aux femmes ?
Le Devoir, Montréal
D'octobre 2001 à janvier 2002, Françoise David a effectué pour la Fédération des femmes du Québec (FFQ) une tournée dans tout le Québec qui a réuni près de 550 femmes pour débattre et réfléchir sur le problème de la prostitution. Les recommandations du comité responsable seront soumises pour discussion et adoption à l'assemblée générale de la FFQ, le 22 septembre prochain. Stella, un organisme montréalais d'aide et de défense des prostituées, créé en 1995, revendique la décriminalisation totale de la prostitution et la reconnaissance des droits des «travailleuses du sexe». Une position qui ne fait pas l'unanimité. Pour la majorité des féministes, la prostitution relève de l'exploitation sexuelle des femmes et constitue une violation des droits humains, nécessitant son abolition et la criminalisation des clients et des proxénètes.Dans le cadre restreint de cet article, je me bornerai à parler de la prostitution des femmes adultes sans aborder, autrement qu'en passant, la prostitution infantile, masculine et le trafic transnational. Depuis les années 70, il existe ici, en Europe et aux États-Unis un courant en faveur de la reconnaissance du concept de «travailleuses du sexe», pourvoyeuses de services sexuels, au même titre que d'autres le sont de services sociaux. Dans une telle perspective, les prostituées ne seraient pas différentes des autres personnes exploitées, broyées par la mondialisation et la mise en marché de tout ce qui vit. Il n'y aurait donc aucune raison pour qu'elles ne bénéficient pas des mêmes droits que l'ensemble des travailleuses et des travailleurs.
Au Québec, ce sont les membres de l'organisme Stella qui se font les porte-parole de ce courant de libéralisation de la prostitution. Elles refusent qu'on traite les prostituées en victimes, affirment que la plupart ont choisi librement de se prostituer et y trouvent une source d'affirmation de soi (empowerment). On peut cependant s'interroger sur de telles affirmations quand une étude internationale démontre que 92 % des prostituées quitteraient la prostitution si elles le pouvaient (1). Quant au courage des prostituées, il est indubitable car, pas un témoignage qui ne dise, à l'instar de Jeanne Cordelier dans ses mémoires de prostitution : «Quand la porte de la chambre a claqué, il n'y a plus d'échappatoire. Voie sans issue, pas de porte de secours (2)
Un glissement progressif vers la déshumanisation
Dans ce débat, tous les mots sont piégés, particulièrement les concepts de droit, de libre choix, de travailleuses du sexe. Au sujet de cette dernière notion, l'ex-prostituée française Agnès Laury croit qu'une définition plus conforme à la réalité serait celle de : «marchandises vendues par des hommes à des hommes» (3).
L'existence de la prostitution banalise l'esclavage sexuel des femmes et renforce l'image qu'elles sont de simples objets interchangeables devant être accessibles et disponibles pour tous les hommes en tout temps et partout. La culture patriarcale repose sur le principe que l'unique devoir et pouvoir des femmes réside dans l'art de satisfaire sexuellement les hommes dans le mariage ou la prostitution.
Nous vivons dans un univers consommationnaire où la primauté va à l'individualisme, à la consommation effrénée des êtres et des choses, le nec plus ultra étant de nous consommer les uns les autres. Dans un tel contexte, la notion de travailleuses du sexe sert à faire tomber l'opposition féministe à la mise en marché des femmes à l'échelle planétaire. Et les clients ne demanderont pas mieux de croire que c'est par choix, voire par goût, et non par nécessité, comme le démontrent toutes les enquêtes, que des femmes se prostituent.
Les intérêts en jeu
Quand je me demande à qui profiterait la libéralisation de la prostitution, je pense que ce ne serait ni aux prostituées ni à l'ensemble des femmes. Ça profiterait d'abord aux souteneurs, aux dealers, au crime organisé en général, aux clients pour qui il importe peu que la sexualité soit un acte machinal, dépourvu de réciprocité et de toute responsabilité, l'essentiel étant que tous, quel que soit leur statut social, puissent s'acheter à volonté le pouvoir sur une femme.
Quant aux prostituées, il est impossible d'en parler en bloc, parce que leur situation diffère considérablement selon qu'elles soient call girls, escortes, danseuses nues, qu'elles travaillent dans la rue ou dans les salons de massage, selon qu'elles soient autonomes ou doivent donner une bonne partie de leurs rétributions à un proxénète.
Elles sont recrutées en moyenne vers l'âge de 13 ans, vulnérabilisées par la violence de leur milieu, la pauvreté, le chômage, la drogue. La majorité d'entre elles subissent un dressage forcé de la part des souteneurs ou des gangs de rue qui vise à les dépersonnaliser jusqu'à ce qu'elles n'aient plus la faculté d'agir et même de penser par elles-mêmes. Plusieurs passent par les centres d'accueil et la prison, plus de la moitié sont toxicomanes. Comment dans de telles conditions parler du choix librement consenti de se prostituer ?
À l'échelle internationale, les revenus de la prostitution sont de l'ordre de 52 milliards par année, les troisièmes en importance après le trafic des armes et de la drogue, soit des millions de dollars au Canada, où un proxénète se fait en moyenne quelque 144 000 $ par année pour chaque prostituée (4). À Montréal seulement, 5 000 à 10 000 personnes en vivent. Il est clair que nombreux sont ceux qui ont intérêt à l'expansion d'un marché si rentable. Bénéficiant de complicités à tous les échelons de la société, ils ont les moyens financiers et médiatiques pour faire d'une étincelle un incendie inextinguible en exagérant l'importance de la division au sein du mouvement féministe et en surmédiatisant la position d'une minorité prétendant parler au nom de toutes les prostituées.
Le corps marchandise
Le mouvement actuel de libéralisation de la prostitution prend racine dans la libéralisation générale de l'économie et sert objectivement ses intérêts. Il est de plus en plus fréquent d'entendre, aux Nations-Unies ou dans les médias, un discours dans lequel on présente l'industrie du sexe comme une alternative aux problèmes économiques, voire même un chemin vers le développement.
L'Organisation Internationale du Travail (O.I.T.) a fait, en 1998, la promotion d'un rapport favorable à la légalisation de la prostitution dont «la possibilité d'une reconnaissance officielle serait extrêmement utile afin d'élargir le filet fiscal et couvrir ainsi nombre d'activités lucratives qui y sont liées» (5). On admet ainsi carrément que la prostitution a pris les dimensions d'une industrie et contribue, directement ou indirectement à l'emploi, au revenu national et à la croissance économique des pays!
La prostitution constitue une des formes les plus violentes de l'oppression collective des femmes et, à part de rares exceptions, elle est toujours sous le contrôle coercitif des proxénètes (6). Dès lors, peut-on invoquer, comme un droit humain, celui de disposer de son propre corps dans des conditions qui contreviennent si explicitement au respect de la dignité et de l'intégrité de la personne, reconnu par la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui, adoptée le 2 décembre 1949 par les Nations-Unies ? Les nombreux témoignages de prostituées, qui ont brisé la loi du silence, montrent qu'elles sont constamment en butte aux humiliations de toutes sortes, aux vols, aux agressions physiques et sexuelles, quand ce n'est pas à la roulette russe des rapports sans préservatifs. « J'avais peur, consciente que la situation pouvait déraper à tout moment », dit Mylène, prostituée québécoise (7). Ce ne sont certes pas tous les hommes qui sont violents mais, fondamentalement, ce qu'ils achètent, c'est le pouvoir de l'être impunément. « Les filles battues qui ne portent pas plainte ont intégré le message que la société leur renvoie : la prostitution, c'est un package deal il faut encaisser, même l'inacceptable (8)». Combien de temps encore confondra-t-on systématiquement le droit des hommes avec les Droits de l'Homme?
Le courant pour la libéralisation totale de la prostitution cherche actuellement à discréditer les féministes qui s'y opposent en qualifiant leur discours de moralisateur et en les accusant de victimiser et de stigmatiser les prostituées. Ce ne sont pourtant pas elles qui sont responsables des conditions de travail des prostituées et de l'hostilité des gens qui voient leur milieu de vie transformé en marché ouvert de femmes et de drogues. Parce qu'on n'est pas arrivé à extirper les causes d'un problème, faut-il en légitimer les conséquences ?
Pistes d'action
Pas une femme ne peut rester indifférente face à un problème qui, en bout de ligne, nous concerne et nous atteint toutes. Il est clair que la libéralisation de la prostitution, tant des proxénètes que des clients, réclamée par Stella, ne saurait constituer une véritable alternative à la misère croissante des prostituées mais serviraient à les y enfoncer plus inexorablement encore.
Il en est de même d'ailleurs de la proposition de retour aux maisons closes, préconisée par le Bloc québécois. Cette solution ferait de l'État le principal proxénète de la même façon qu'il a remplacé ici la mafia dans les casinos. L'exemple de la Hollande montre que la légalisation institutionnalise et légitime « l'industrie » du sexe, camoufle les proxénètes en contremaîtres et entrepreneurs légaux, et rationalise la mise en marché des prostituées au plan local et transnational.
Le seul espoir réside dans l'exemple de la Suède qui, depuis 1999, a promulgué une loi criminalisant non plus les prostituées, mais les proxénètes et les clients. Cette politique a permis de diminuer de moitié le nombre de prostituées, même si elle n'a pas encore réussi à enrayer complètement la prostitution clandestine. Le gouvernement suédois continue toutefois de poursuivre ses efforts en injectant sans cesse de nouvelles sommes pour la désintoxication, la réinsertion des prostituées et la responsabilisation des clients. Il est aussi encourageant de noter que le Lobby Européen des Femmes, constitué d'environ 3500 groupes, a pris position en faveur de l'adoption par leurs gouvernements d'une politique similaire à celle de la Suède (9).
Au Québec, il y a un consensus pour que tous les niveaux de gouvernement cessent de traiter les prostituées comme des criminelles et leur fournissent l'accès aux services sanitaires, sociaux, judiciaires et policiers qu'elles réclament. Là où il y a débat, c'est sur la criminalisation des clients, les proxénètes tombant déjà, bien que de façon très laxiste, sous le coup de la loi au Canada.
Le Québec pourrait s'inspirer de l'expérience suédoise et de villes comme Toronto et Vancouver qui cherchent à fournir aux prostituées l'aide et la protection dont elles ont besoin, à mettre en place des moyens de résistance aux proxénètes et aux dealers (souvent les mêmes), de dissuasion et de sensibilisation des clients. L'abolition de la prostitution est une action à long terme qui suppose la remise en question des rapports sociaux, économiques et sexuels de domination ainsi que des mesures immédiates pour combattre la pauvreté et la violence envers les femmes.
«Pour s'en sortir, dit l'ex-prostituée Agnès Laury, il faut la volonté inébranlable de ne plus retourner sur le trottoir, être aidée et surtout totalement coupée du milieu» (10). Bref, passer du statut de victime à celui de « survivante », de femme qui n'accepte plus et se bat. Il est grand temps de briser le silence sur le rôle de l'acheteur de services sexuels en se demandant si ce n'est pas le droit et le pouvoir discrétionnaire aux sévices sexuels qu'il achète. Il s'agit non pas de puritanisme, mais d'une question éthique fondamentale concernant la marchandisation de l'humain. Au lieu d'invoquer le libre choix de vendre son corps, ne faudrait-il pas plutôt en appeler au principe d'humanité, à une limite librement consentie, comme on l'a fait pour l'inceste et l'esclavage, face à la mise en marché tant de la sexualité que de la reproduction?


Elaine Audet 
Le Devoir, Montréal
Notes :
1 Françoise Guénette, entrevue avec Gunilla Ekberg, «Le modèle suédois», Gazette des femmes,mars-avril 2002, Vol. 23, no 6.
2 Jeanne Cordelier, La dérobade,Paris, Hachette, 1976.
3 Agnès Laury, Le cri du corps,Paris, Pauvert, 1981.
4 Conseil du statut de la femme, La prostitution : profession ou exploitation ? Une réflexion à poursuivre,juin 2002. http://www.csf.gouv.qc.ca
5 Lin Lean Lim, The Sex Sector : The Economic and Social Bases of Prostitution in Southeast Asia,Genève, Organisation internationale du travail (OIT), 1998.
Janice Raymond, Legitimating prostitution as sex work : UN Labor Organization (ILO) calls for recognition of the sex industry,1998,
http://www.hartford-hwp.com/archives/26/119.html
6 Delphine Saubaber, «Paroles d’anciennes», L’Express,22.08.02.
7  http://www.canoe.qc.ca/artdevivresociete/juin20_prostitution_a-can.html
8 Ibid.
9 Françoise Guénette, entrevue avec Gunilla Ekberg, «Le modèle suédois», Gazette des femmes,mars-avril 2002, Vol. 23, no 6.
10  http://membres.lycos.fr/survivantes/



Leila
Prostitution : La liberté de se vendre ?
Source
Le proxénétisme est, de toute évidence, l'exploitation d'un individu par un autre à condamner. Mais la liberté de disposer de son corps, est-ce la liberté de le vendre ? Depuis les années soixante-dix, le sujet divise les milieux féministes de façon abrupte. Petite réflexion libertaire sur une question complexe où s'imbriquent patriarcat et capitalisme.La prostitution peut se définir comme un marché où s'effectue la rencontre entre une offre et une demande, et dont l'intention est l'échange d'un service sexuel contre de l'argent. Dés le départ, il est important de faire une distinction entre le proxénétisme et la prostitution, et par conséquent de placer l'esclavagisme sexuel géré par les mafias, le tourisme sexuel et la prostitution enfantine, sur un plan différent de la prostitution dite " traditionnelle ". Dans le dernier cas, le(a) prostitué-e choisit et assume son activité sans l'autorité d'un proxénète. Cette activité concerne donc des hommes (travestis ou non) et des transgenres (transsexuels, surtout féminins) mais touche essentiellement des femmes. C'est pourquoi le débat sur la prostitution ne peut se dispenser des apports du féminisme sur le patriarcat et la liberté sexuelle.
Si on considère que le phénomène même de la prostitution est une aliénation du corps féminin au pouvoir masculin, elle est une manifestation violente du patriarcat. Déjà, sur ce point, les féministes s'opposent. Les abolitionnistes rejoignent, paradoxalement, les groupes de défense de la morale conservatrice pour qui la prostitution est une atteinte aux " bonnes mÏurs ". Ils considèrent que vendre la sexualité est le symptôme de décadence d'une société. Ces féministes jugent la prostitution dégradante pour les femmes. En les réduisant à un statut d'objet sexuel, la prostitution atteint un summum de l'oppression patriarcale.
Le piège de cette position est de considérer les personnes prostituées systématiquement comme des victimes et d'adopter à leur égard une attitude condescendante. C'est contre cela que s'élève les voix des féministes radicales qui veulent faire admettre la prostitution comme un échange économico-sexuel qui n'humilie en rien les femmes. Pour elles, cette activité est un continuum, c'est-à-dire un phénomène social et économique dont on ne peut isoler un aspect, par exemple l'exploitation, sans tomber dans l'abstraction. On peut considérer qu'un marchandage sexuel a lieu aussi dans le mariage ("devoir conjugal" contre gîte et couvert), et que des conditions comme le choix relatif (on n'a pas forcément d'autres alternatives) est aussi présent dans d'autres métiers, tel que le boulot à l'usine. Parmi les prostituées traditionnelles, certaines ont choisi ce métier parce qu'il n'y a "Ni patron, ni bureau".
Par ailleurs, le statut marginal de la "pute", que l'on stigmatise, en opposition à la "mère", est revendiqué, pris comme une revanche vis-à-vis du patriarcat. La "putain" est peut-être, en théorie, indépendante financièrement et sexuellement. Sauf qu'elle subit un modèle de sexualité imposé par les hommes et fait partie intégrante du schéma patriarcal (l'assimilation femme libérée = "pute"). Il est donc difficile de soutenir comme ces féministes que la prostitution est une manière, parmi d'autres, pour les femmes de se libérer, économiquement et sexuellement.
D'autant plus que comme souvent dès qu'il s'agit de liberté, le capitalisme n'est pas loin, prêt à s'emparer de cette valeur pour la retourner en sa faveur. Et si on décide d'employer le terme "travailleur-se du sexe", on accepte que la prostitution soit banalisée et devienne un service de plus dans la sphère marchande.
Comme toute activité économique, elle est soumise à la libéralisation et ses conséquences : concurrence d'une "main d'Ïuvre" immigrée et peu chère (des prostituées originaires d'Afrique et d'Europe de l'Est), augmentation d'une prostitution contrainte, conditions de travail difficiles (harcèlement policierÉ). Le fait est que la prostitution est aujourd'hui "mondialisée", vite devenue une multinationale par le biais des mafias et des Etats complices, creusant l'inégalité Nord/Sud et Est/Ouest. L'industrie sexuelle "néo-colonialiste" (dans certains pays asiatiques, elle atteint 14 % du PIB...) prospère grâce aux touristes européens qui profitent d'une impunité assurée par l'éloignement géographique.
Adopter une position par rapport aux groupes de prostituées qui veulent conquérir leurs droits est délicat. Il est important de soutenir celles/ceux qui se prennent en main pour sortir de la clandestinité, ne plus être traité-e-s comme des criminel-le-s, et de condamner la répression et les brimades policières.
Certaines associations qui demandent une caisse de retraite, une Sécurité sociale, un accès au crédit bancaire, exigent aussi " une reconnaissance légale sous forme d'un texte de loi précis. " Or, défendre la règlementarisation revient à rendre l'Etat plus maquereau qu'il n'est déjà par l'intermédiaire de la police. Et, on le sait, ce n'est pas la loi qui annulera le sexisme ni la course au profit du capitalisme.
Les clients, quant à eux sont rarement mis en cause dans l'histoire. Et pour cause c'est de Monsieur-tout-le-monde que provient la demande d'un rapport sexuel dépourvu d'engagements autre que financier. Ils sont les produits du patriarcat et d'une société du spectacle où l'omniprésence et la violence des représentations sexistes banalise le geste prostitutionnel. Les médias entretiennent et développent l'idée que l'on peut s'approprier des corps féminins formatés pour le désir masculin et que la sexualité est une forme de consommation. Du point de vue des femmes (surtout jeunes), la prostitution peut apparaître comme une tentation. Perçue comme argent facile, elle représente le moyen d'un supplément financier occasionnel. Une victoire de la société de consommation, que de pousser à devenir soi-même objet consommable pour pouvoir consommer encore davantageÉ
Une fois éliminés le capitalisme et la domination sexuelle, verra t-on une société sans prostitution ? Sans rapports sexuels monnayables et unilatéraux, mais avec des relations humaines égalitaires. La redistribution des richesses et la liberté sexuelle annuleraient logiquement les facteurs de la prostitution que sont la pauvreté et la misère sexuelle. N'oublions pas qu'en Catalogne en 1936-37, la prostitution a pu être abolie, temporairement, car la priorité de tous allait au travail collectif en même temps qu'existait une liberté sexuelle.


Leila 
Commission antipatriarkat


Virginie Derensy (CNT-Lille)
Prostitution : l'hypocrisie en actes
Le Combat Syndicaliste N° 249 - 5 décembre 2002 

«Vous couchez avec nous, vous votez contre nous !»
C'est sans doute le slogan qui révèle le mieux l'hypocrisie du gouvernement Sarkozy... euh Raffarin, lors de la manifestation des prostituées qui s'est tenue à Paris devant le Sénat le mardi 5 novembre.
Le premier constat en approchant du rassemblement, c'est qu'il y avait autant de prostituées que de journalistes et de curieux. En six ans de militantisme, je n'ai jamais vu autant de caméras, d'appareils photos, de micros, de blocs-notes. Des médias français ou étrangers, des soutiens (Act Up, CNT, Verts, LCR, diverses associations) mais aussi des curieux (des hommes, des femmes, des couples, des jeunes, des vieux, des bourges, des paumés, des touristes, des lycéens... tous venus «voir les putes» et mater !)
Entre 200 et 300 personnes prostituées ont eu le courage de crier (devant des CRS dodelinant et gloussant comme des collégiens) leur colère face au projet de loi du Fou de la matraque, sans mauvais jeu de mot, qui criminalise les prostituées d'en bas. Dans sa logique d'exclusion, le ministre de l'intérieur entend ainsi «nettoyer» les rues de tout ce que les bonnes gens ne sauraient voir, mais ne parle en aucun cas de lutter contre le proxénétisme, ni de traquer les prostituées d'en haut (celles qui pratiquent via internet, certains bars et boîtes de nuit, celles qui sont dans le carnet d'adresses des chefs d'entreprise et des politiciens en toute discrétion ne sont pas visées...). Si ce projet de loi devait être adopté, cela signifierait des conditions de travail encore plus contraignantes pour les personnes prostituées : moins visibles, elles s'exposent davantage à l'exclusion, à la clandestinité, à la violence et aux réseau mafieux.
 

C'est combien ?
Au petit matin glauque, dans le froid, des êtres humains sont alignés le long du trottoir d'une zone commerciale de banlieue. Des véhicules s'arrêtent, les conducteurs baissent la glace, se penchent, parlent argent. Combien ? Trente euros ? Quarante ?
Si l'affaire se conclut, c'est un type aux mains alleuses qui monte dans la voiture. A la main, il a un sac plastique où il a fouré sa truelle ou son fil à plomb.
Cette prostitution-là, c'est celle à laquelle sont soumis les sans-papiers. elle ne se déroule pas à des milliers de kilomètres d'ici, mais partout, à proximité des magasins et entrepôts du bâtiment.
Ces réseaux-là sont bien connus. Ils concernent un patronat avide qui se moque de l'accident du travail et de ses conséquences, qui utilise une main-d'œuvre dépossédée de tous ses droits pour accroître ses bénéfices et exercer une pression à la baisse sur les salaires de tous les salariés du bâtiment.
Pour rendre un peu de dignité à ces travailleurs et démanteler les réseaux qui les surexploitent, il suffirait d'une mesure toute simple : leur donner des papiers. Mais c'est vrai que Sarkozy est très occupé...
Or de nombreuses prostituées, jusqu'ici indépendantes de tout maquereau (hormis l'État), craignent de ne plus pouvoir exercer leur profession. Et s'il faut bien évidemment combattre le proxénétisme, accompagner les prostituées qui souhaitent abandonner ce travail et leur proposer des alternatives, on ne saurait accepter l'idée selon laquelle une prostituée ne peut en aucun cas vouloir l'exercer.
Trop de personnes, d'associations, ont une vision unilatérale de la prostitution, et ne peuvent avoir d'autre représentation de la personne prostituée que celle d'une misérable victime à plaindre ou à reconvertir de gré ou de force. Certes, pour beaucoup, la prostitution n'est pas un choix, elle est le produit de la misère économique et sociale et d'une société sexiste.
Toutefois, il est des femmes (et des hommes !) qui décident de vendre des services sexuels, d'être libres de choisir quand travailler, avec qui, à quel prix, de ne pas avoir de patron ou de collègues emmerdeurs, de ne pas devoir rendre de compte. Il est des hommes et des femmes qui préfèrent travailler quand bon leur semble plutôt que de trimer 8 ou 10 heures par jour pour un salaire de misère, de subir la pression, les brimades des petits et des grands chefs, les cancans des collègues de bureau et d'avoir des comptes à rendre. une prostituée âgée de 60 ans, travaillant dans un camping-car près de Marseille explique que dans sa jeunesse, elle travaillait à l'usine ; régulièrement elle était contrainte de coucher avec le directeur, le sous-directeur, le contremaître ou autre, sans quoi chaque minute de retard lui causait une perte de salaire d'une heure. Un jour, elle a décidé de travailler pour elle, de coucher avec des clients et de garder l'argent qu'elle gagnait ainsi pour elle  («Tam-tam», France Inter, le 14/11/02). Le corps n'est pas une marchandise, répliquera-t-on... Oui, mais l'âme, alors ? Quand on subit le harcèlement, l'humiliation, quand on n'aime pas son travail, quand on va bosser la mort dans l'âme en échange d'un salaire, c'est mieux peut-être ?
N'en déplaise à certains êtres bien-pensants ou certaines féministes, les prostituées présentes à la manifestation se considèrent comme des professionnelles, et le revendiquent haut et fort : «Prostituée, c'est un métier, nous voulons l'exercer», pouvait-on lire sur une banderole. Leur réaction au projet de loi sur la «sécurité intérieure» est la même que celle de n'importe quel employé dont les conditions de travail ou l'emploi sont menacés.
Le projet de loi Sarkozy aura pour conséquence de rendre les prostituées plus vulnérables. Obligées de s'éloigner des centres urbains et de s'isoler pour ne pas être accusées de racolage passif, elles seront plus exposées aux agressions et à la mainmise des proxénètes. Elles seront également marginalisées, et il sera alors bien plus difficile pour les travailleurs sociaux d'accomplir leur mission d'aide et de prévention (distribution de préservatifs, information, soutien, etc.)
Enfin, si ces femmes et ces hommes, qui sont pour bon nombre d'entre eux aussi des parents, ne peuvent plus travailler, le seul horizon qui leur est offert, c'est l'ANPE, la DDASS ou la prison... c'est pas grave, paraît qu'on recrute dans l'administration pénitentiaire, voilà une super reconversion !
Au-delà des conséquences sur les personnes prostituées, le projet de loi liberticide — approuvé, rappelons-le par 70% des français — implique quelques précautions pour Madame-tout-le-monde. Car le seul fait d'être vêtue d'une tenue jugée «provocatrice» ou d'attendre le bus le soir pourrait lui valoir 3750 euros d'amende ! aussi sera-t-il plus prudent à l'avenir de ne pas forcer sur le maquillage et les décolletés, de se renseigner sur la longueur réglementaire d'une robe ou d'une jupe lorsqu'on sort de chez soi, et de fuir le regards des automobilistes lorsqu'on attend le bus...


Virginie Derensy 
CNT-Lille


WILFRID
La syndicalisation des strip-teaseuses
et des prostituées
Les Temps Maudits, n°12, janvier-avril 2002 
Revue de la CNT 

Précision : ce texte a vu le jour à la suite des débats (tout théoriques, puisque la question ne s'est encore jamais posée concrètement !) qui ont agité la commission Femmes de la CNT, lorsque des camarades revenant de «I99» (conférence syndicaliste révolutionnaire aux États-Unis) ont relaté leur rencontre avec un syndicat de strip-teaseuses.
De quoi parle-t-on ?
Il importe en tout premier lieu de définir clairement de quoi on parle. Il n'est effectivement pas aisé, au premier abord, d'établir des frontières : vendre son corps est une notion bien floue dans l'environnement capitaliste où chaque salarié(e) doit faire de même. La question peut être du rapport sexuel : mais outre le fait que la prostitution ne recouvre pas nécessairement l'acte sexuel, celui-ci peut être accompli dans des situations qui ne relèvent pas, au sens commun, de la prostitution. Un acteur, une actrice, qui joue dans un film à prétention artistique, un(e) autre qui joue dans un film n'ayant d'autre prétention que de se vendre - dans les deux cas un acte sexuel étant accompli Ñ sont-ils, sont-elles des prostitué(e)s ?
Le critère de l'exhibition du corps, pas plus que l'accomplissement de l'acte sexuel, ne peut être retenu, l'exhibition ne faisant pas nécessairement le jeu du sexisme, pouvant se faire avec une volonté artistique Ñ le corps humain étant beau et ses combinaisons aussi Ñ, subversive ou militante. On voit bien la difficulté à tracer des frontières et la nécessité de s'accorder sur des définitions claires qui nous permettraient de commencer une réflexion dur des bases précises, dussent-elles par la suite être remises en cause.
Pour «prostitution», la définition du Petit Robertest : «Le fait de "livrer son corps aux plaisirs sexuels d'autrui, pour de l'argent" et d'en faire un métier.» Une définition à laquelle manque d'emblée un aspect qu'elle sous-entend cependant : cela relève de la dimension du privé, seuls entrent en compte le ou la prostituée et le client, des personnes agissantes.
Pour «strip-tease», le Petit Robertdonne : «Spectacle de cabaret au cours duquel une ou plusieurs femmes se déshabillent progressivement, en musique.» La différence fondamentale apparaît, qui est la dimension de «spectacle». Et donc le fait que le strip-tease ressortit à la sphère publique, qu'il inclut des spectateurs, la ou les personnes agissantes (et qui ne sont pas nécessairement des femmes comme l'oublie le Petit Robert)ont une fonction de représentation, se situent sur une scène ou un endroit de ce type. En conséquence, nous préciserons les définitions du Petit Robert :
Prostitution : «Le fait de "livrer son corps aux plaisirs sexuels d'autrui, pour de l'argent" ou d'autres avantageset d'en faire métier, dans la sphère exclusive du privé, c'est-à-dire ne concernant que les personnes agissantes.»(1)
Strip-tease : «Spectacle centré sur la mise en scène du corps, seul ou en relation avec d'autres, relevant en tant que spectacle de la sphère publique.» Si le strip-tease peut-être clairement rattaché à l'industrie du spectacle,  c'est à celle des services que le serait la prostitution.

Le strip-tease
Acceptons, au moins provisoirement, cette définition du strip-tease. Il semble que tous les métiers qui peuvent relever de cette définition puissent relever de cette catégorie. La définition du Petit Robertse limitant aux «cabarets» est bien trop réduite et ne correspond plus guère à une réalité, le strip-tease au sens commun relevant actuellement plus du peep-show que des Folies-Bergères. La société de consommation est passée par là. «Strip-tease» servirait donc à définir aussi bien ce qu'il pouvait signifier à l'origine, qui apparaît bien «soft» aujourd'hui, c'est-à-dire aussi bien la mise en scène de l'apparition du corps que la mise en scène du corps lui-même et/ou de relations entre les corps. Acceptons aussi que la scène se déroule au choix en «live», dans un cabaret, un peep-show, un théâtre, etc., ou en différé dans un film, un téléfilm, etc. Acteurs, actrices spécialisé(e)s dans les pornos, effeuilleur(euse)s, strip-teaseur(euse)s, tous ceux et toutes celles qui donnent en spectacle leur corps en échange d'un salaire (puisque l'on se situe dans un schéma économique capitaliste dans le rapport entre travail-production-salariat) relèveront donc du strip-tease.
1. Le corps, objet d'art
«Le puritanisme est une chose épouvantable. Parce que s'il n'y a pas la volupté, s'il n'y a pas la sensualité, il n'y a pas d'art» (2)
Une des caractéristiques de l'humanité dans l'ensemble du règne animal réside dans la recherche du beau, qi se concrétise dans l'art, toute subjective que soit cette notion. Le corps humain a toujours été un champ de recherche pour l'art, du classicisme antique aux rondeurs de Botero dans le domaine de la sculpture, d'une Vénus sortant du bain aux formes carrées de Picasso, les nouveaux supports photographiques et cinématographiques n'ont pas fait exception... L'érotisme est aujourd'hui accepté dans les Ïuvres cinématographiques, un film comme Contes Immorauxde Walerian Borowczyk a fait scandale en 1974 : vingt ans plus tard, le moindre navet grand public offre souvent des scènes plus «hard». L'utilisation du corps comme sujet esthétique ne pose pas problème sinon à l'ordre moral et aux puritains. Et à moins de ressortir à ces deux dernières catégories, je ne vois pas ce qui pourrait choquer dans une évolution qui conduit à montrer de plus en plus, à refuser le masque de pudibonderie plaqué sur notre civilisation par deux millénaires de christianisme.
2. La subversion par l'érotisme
Nous ne nous y attarderons pas, mais l'érotisme a longtemps eu une valeur subversive par rapport aux codes bourgeois du capitalisme. Le mouvement surréaliste, qui a été un mouvement artistique lié intrinsèquement à une démarche révolutionnaire, a utilisé l'érotisme. Dans ses marges, le travail d'un écrivain comme Georges Bataille, son attaque violente du modèle social, a été fondé sur un érotisme scandaleux. Libérer le corps, c'est aussi se libérer du carcan social. Les premiers fils pornographiques des années 70 répondaient à une volonté politique d'attaquer l'ordre moral. Une actrice comme Brigitte Lahaie, un acteur comme Alban, déplorent aujourd'hui ce qui est devenue une lucrative industrie du sexe, toute dévouée au profit, parfaitement intégrée dans un environnement capitaliste qui a su absorber des revendications «libertaires» sur le plan des mÏurs pour mieux affirmer sa domination sur le plan économique.
3. La mise en spectacle du corps instrumentalisé
Ce rapide parcours au travers d'occurrences de l'exhibition du corps nous aura permis de clarifier considérablement notre domaine, en identifiant clairement, dans la sphère du strip-tease au sens que nous lui avons attribué, ce qui relevait Ñ dans une optique révolutionnaire Ñ de connotations nettement mélioratives. Le strip-tease n'est donc pas en soi ce contre quoi nous devons lutter. Il nous reste maintenant à discerner ce qui précisément dans le strip-tease nous apparaîtra comme condamnable et qui, trop souvent, est assimilé au strip-tease même, à l'exhibition du corps.
La première catégorisation du strip-tease tient à sa dimension prétendument sexiste. Écrire «prétendument existe» ne signifie pas, bien entendu, que le sexisme n'est pas présent dans le strip-tease. Ce qu'il est important de préciser, c'est que le strip-tease n'est pas en soi existe, sous prétexte que des corps sont exposés, car cette interprétation mènerait à une dangereuse dérive moralisatrice. Le sexisme est inscrit dans notre société encore largement patriarcale, même si d'indéniables progrès ont été réalisés depuis quelques décennies (3). Des progrès qui correspondent à des avancées sociales considérables, comme la contraception et l'avortement, le large accès au travail salarié, les droits théoriquement identiques des hommes et des femmes, mais des progrès spectaculaires qui masquent aussi l'évidente perpétuation de la société patriarcale, de schémas patriarcaux de domination masculine dans la famille, dans les institutions, dans le travail, dans l'éducation. Une évolution donc, cela n'est pas contestable, mais aussi une société qui demeure encore patriarcale même si le modèle est attaqué, l'intégration réelle de l'égalité des sexes n'étant réalisée que dans des groupes sociaux très limités et, même là, de manière souvent partielle...
Le sexisme s'exprime donc, plus ou moins ouvertement, avec plus ou moins de respect pour un «politiquement correct» de surface. Il n'est guère besoin de creuser très profond pour mettre au jour les rouages de la «domination masculine» (4). Dans ce contexte, il sera évident que l'expression de la domination s'exprimera aussi dans l'érotisme ou la pornographie. Et, de fait, le corps comme sujet de spectacle montre le plus souvent la soumission du corps féminin au corps masculin, la soumission du corps de la femme aux regards de l'homme, de ce corps aux désirs fantasmatiques de l'homme, désir de possession, de domination absolue, souvent d'ailleurs expression de frustrations dans la relation entre sexes. Une expression existe qui, ici, s'exprime par la domination érotique de la femme par l'homme, ailleurs par la domination économique, la domination politique, la domination physique, etc. Il n'y a rien qui soit plus fondamentalement sexiste dans ce sexisme exprimé par le biais de l'érotisme, que dans un sexisme exprimé par l'entremise de l'intelligence ou de la force. Il s'agit exactement de la même expression de la domination masculine, sous un angle différent.
Y a-t-il une différence de nature entre une femme qui joue dans un feuilleton grand public confortant par exemple l'image de la femme «bonne mère-bonne épouse», ou de la femme nunuche, faire-valoir d'un héros machiste, et une autre qui exhibera ses charmes à un public masculin dans un peep-show, jouant ainsi la femme soumise sexuellement à l'homme ? Toutes deux donnent une image semblable de la femme. Dans un cas, l'image est transmise à des millions de personnes ; dans l'autre, seuls les spectateurs des cabines sont touchés. Dans un cas, peu de gens songeraient qu'il s'agit d'une image dégradante de la femme, car tous ont tellement bien intégré les schémas sexistes qu'ils ne sont pas même choqués. Dans le second cas, la morale judéo-chrétienne et le puritanisme bourgeois s'allient pour réprouver ce qui choque les bien-pensants : le spectacle du corps nu, et non son utilisation sexiste. De notre point de vue, il n'y a évidemment pas de différence de nature dans les deux cas. Et pas de confusion possible entre l'instrument du sexisme, l'actrice ou la strip-teaseuse exploitée, et le mécanisme sous-jacent à celui-ci.
4. Instrumentalisation du corps et capitalisme
«Quand j'étais à l'usine, je me suis prostituée pour mon patron, je lui donnais mes mains, je lui donnais mon temps. Là, dans le porno, je donne mon corps à mon patron, en fin de compte. Et c'est toujours pour de l'argent.» (5)

Ce qui choque encore dans le strip-tease, après cette dimension sexiste, c'est l'instrumentalisation du corps. Et cela ressortit à la dimension, cette fois capitaliste, de la forme d'organisation économique qui régit actuellement nos sociétés : il s'agit d'une instrumentalisation du corps humain dans une perspective capitaliste, s'aggravant encore dans sa doctrine ultra-libérale où le rôle modérateur des droits de l'homme, faux-col de la république bourgeoise, joue de moins en moins devant la prédominance des marchés, de la liberté donnée à la circulation et à l'accumulation du capital sur celle qu'on donne aux individus. Nous sommes tous les instruments d'une forme d'organisation économique et sociale contre laquelle nous luttons.
Il y a certes des degrés d'exploitation, le corps peut être plus ou moins instrumentalisé, plus ou moins ouvertement objet commercialisable. Dans cette perspective, prenons un exemple extrême. Comparons deux métiers. L'un, acteur de porno, avec un corps exposé, pénétré, marchandisé, viande à l'étal. L'autre, ouvrier en environnement hostile : mine, travail temporaire dans une centrale nucléaire, tous ces lieux qui, statistiquement, sont la cause directe d'une diminution considérable de l'espérance de vie. Peut-on dire que le corps du travailleur est davantage instrumentalisé lorsqu'il est exposé dans son intimité que lorsqu'il est exposé à des risques mortels ayant une incidence sur sa santé et sa durée de vie ? Encore une fois, on s'apercevra que ce qui paraît tellement choquant, ce n'est pas l'instrumentalisation du corps mais la nudité, l'érotisme, la pornographie. Nous vivons donc dans une société où il est indécent de faire l'amour en public mais décent que certains risquent la mort sur des échafaudages (quelle est la durée de vie d'un travailleur du bâtiment ?).
En fait, la condamnation morale du métier de strip-teaseur(se), ancrée dans le puritanisme bourgeois (dépassant largement la seule bourgeoisie), permet, dans les faits, de rendre ceux-ci et celle-ci beaucoup plus fragiles car elle leur interdit de s'organiser, les obligeant à exister en marge, les condamnant, souvent à leur propres yeux, par la force du conditionnement social.
5. Pour l'intégration des strip-teaseur(ses) à la CNT
«La Confédération nationale du travail a pour but de grouper, sur le terrain spécifiquement économique, pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux, tous les salariés, à l'exception des forces répressives de l'État, considérées comme des ennemis des travailleurs. De poursuivre, par la lutte de classes et l'action directe, la libération des travailleurs qui ne sera réalisée que par la transformation de la société actuelle.» (6)
Comme n'importe quel spectacle, le strip-tease peut répondre à ses schémas complètement intégrés au système Ñ capitaliste, sexiste Ñ ou subversifs, il peut être fondamentalement sexiste ou fondamentalement anti-sexiste, recherche esthétique ou pur produit de la société de consommation. Quoi qu'il en soit, dans toutes ses occurrences, le strip-tease est un métier du spectacle comme d'autres, ni plus ni moins fondamentalement bon ou mauvais, mais comme les autres métiers du spectacle majoritairement au service de la société de consommation, du modèle patriarcal et de l'organisation économique capitaliste.L'idée que le corps soit beau et puisse être spectacle ne pose pas problème, j'espère. Le problème en l'occurrence étant la réduction du corps à un simple spectacle, le corps rendu objet. L'acteur ou l'actrice à qui l'on demandera de s'exhiber dans une perspective artistique ou «militante» Ñ jouer dans une scène de viol pour dénoncer le viol, par exemple Ñ et qui touchera un salaire pour cela, est-il, est-elle fondamentalement différent(e) de l'aceur ou l'actrice qui accomplira cette scène dans une production médiocre, spécifiquement pornographique ou non, pleine de schémas sexistes, violents ou autres ? La différence repose évidemment sur le point de vue du spectateur : dans un cas, le spectacle sera une occasion de plaisir sensuel ou de réflexion sur un sujet de société ; dans l'autre cas, on flattera sa médiocrité latente et ses schémas simplistes. Du côté de l'actrice, quelle différence ? Dans les deux cas, elle sera salariée, donc potentiellement exploitée. Dans le second cas, elle participera à la projection d'une représentation sexiste, comme les employés d'EDF participent au nucléaire, les ouvriers de l'armement aux guerres, les fonctionnaires à la pérennité de l'État, et les travailleurs en général à la bonne marche du capitalisme. Et en quoi cette actrice, ou cet acteur, participerait plus fondamentalement au sexisme que les scénaristes, les éclairagistes, les cameramen (women), les assistant(e)s, mes maquilleur(euse)s, etc. Est-il possible de disséquer ce qu'implique la profession de chacun avant de dire : tu peux ou tu ne peux pas te syndiquer à la CNT ? Le seul critère n'est-il pas d'être exploité ? Et pour reprendre l'exemple ci-dessus, il est évident que l'acteur ou l'actrice qui jouera dans une production X sera plus susceptible d'être exploité(e) que celui ou celle qui apparaîtra dans une production avec une reconnaissance sociale, car justement il ou elle n'a pas cette reconnaissance et est donc beaucoup plus vulnérable.

Prostitution et syndicalisation
«La prostituée est un bouc émissaire ; l'homme se délivre sur elle de sa turpitude et il la renie.» (7)
Rappelons tout d'abord la définition de la prostitution à laquelle nous étions parvenus plus haut : «Le fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d'autrui, pour de l'argent ou d'autres avantages et d'en faire métier, dans la sphère exclusive du privé, c'est-à-dire ne concernant que les personnes agissantes»(8)
1. Les problèmes posés
Le premier problème que poserait la syndicalisation des prostitué(e)s, tout au moins en France, est lié à leur inexistence officielle. La prostitution pourrait en effet relever Ñ et c'est le cas dans certains pays Ñ soit du salariat soit de la profession libérale, de l'«abattage» dans les maisons closes allemandes ou hollandaises aux arpenteur(euse)s maqué(e)s ou indépendant(e)s de (presque) tous les pays du monde. Or les bordels n'existant officiellement pas en France, il n'y a pas de prostitué(e)s salarié(e)s. La prostitution elle-même est illégale, quoique tacitement acceptée par la police censée faire appliquer la loi. Par voie de conséquence, les indépendant(e)s n'existent pas plus que celles qui sont maqué(e)s. De ce fait, comment serait-il possible de syndiquer une profession inexistante ? Il semble logique que, dans cette hypothèse, le premier axe de lutte soit justement d'obtenir un statut social et tout ce que cela impliquerait : la protection Ñ couverture sociale, retraite, etc. Ñ, le droit à la parole Ñ accès réel à la sphère publique, prise de parole dans le conscient collectif Ñ, le droit de lutter et de défendre des droits, la possibilité de s'organiser contre une exploitation qui est le plus souvent particulièrement violente.
En soi cette question semble aisément résoluble, et elle apparaît justement comme une occasion assez extraordinaire pour la CNT de lutter afin de faire exister un pan de la société Ñ et pas spécialement pour améliorer son existence Ñ qui a toujours vécu dans la plus extrême marginalité et, pour une grande part, dans la détresse la plus extrême. «Faire exister» se comprenant bien évidemment comme faire accéder à la reconnaissance institutionnelle institutionnelle ce qui, de toute façon, existe dans la marge.
Deux problèmes cependant semblent se poser. Le premier est ce que nous avons appelé la question morale, le second directement issu de la solution au premier problème évoqué ci-dessus, la contradiction interne.
a. Ñ La question morale
Le premier problème relève de l'ordre moral, qui peut toucher aussi les militants de la CNT, et c'est pourquoi nous l'évoquons ici. Une position qui consiste à dire : ils et elles souffrent et sont piégé(e)s, tenu(e)s par la misère, par la drogue : il est donc hors de question qu'un syndicat de putes existe à la CNT. Leur «activité» n'est absolument pas tolérable : ils et elles participent fondamentalement, et par leur existence même, à la reproduction des schémas sexistes. Il faut les aider, les malheureus(ses), à se sortir de là, de cette dégradation de leur état d'êtres humains.
Un point de vue qui, en fait, recoupe celui qui a déjà été exprimé à propos des strip-teaseuses. Nous avons vu dans ce cas, dans les derniers paragraphes de la deuxième partie, la superficialité totale de ce type d'analyse puisque, tous, à des échelons différents, nous sommes les maillons du système, et nous le serons tant qu'il existera, par le mode de lutte même que nous avons choisi. Un point de vue qui ne peut donc être justifié Ñ et c'est là qu'il puise inconsciemment ses motivations profondes Ñ que dans un moralisme crypto-chrétien, crypto-bourgeois-humaniste, fait de toute la bonne conscience des dames patronnesses du début de l'ère industrielle qui fournissaient quelques vêtements à ceux que leurs époux exploitaient férocement.
Ainsi, non seulement cette position relève d'un «caritatisme» puritain, d'une référence à l'assistanat, mais elle est, en outre, profondément hypocrite car nous savons très bien que nous ne sommes pas aptes à organiser une structure de «soutien». On relègue donc le problème en s'en débarrassant par une pirouette moralisante. Par ailleurs, même si nous avions les moyens de mettre en place une structure d'aide, à quoi cela servirait-il ? Ce type de structure existe déjà, je ne sache pas un exemple où elles soient parvenues à supprimer la prostitution. Parce que, pour une personne qu'on aide «à s'en sortir», une autre prend la relève. L'efficacité est donc bien celle de l'assistanat, de la charité bourgeoise permettant de se donner bonne conscience : elle est nulle.
Encore une fois, l'enjeu de la CNT, c'est d'être un outil suffisamment fort pour permettre aux exploités de retrouver leur dignité en favorisant leur auto-organisation, avec l'expression solidaire des autres structures. Jamais la CNT ne se compromettra dans ces grotesques guignolades que sont toutes les structures de l'assistanat, que soutient abondamment le pouvoir institutionnel pour gérer la misère qu'il engendre. Associations d'insertion subventionnées par des fonds publics, lorsque l'État laisse l'exclusion s'installer durablement, associations d'aide aux toxicomanes, subventionnées elles aussi, lorsque l'État, par sa pratique ne matière de drogue, pousse les toxicos dans la marginalisation, associations de quartier gérant la violence sociale avec des moyens dérisoires, etc.
b. Ñ La contradiction interne
Le second problème est beaucoup plus fondamental, et plus pertinent, quoiqu'il ne résiste guère mieux à l'analyse. Du moins recoupe-t-il, lui, des préoccupations plus légitimes : créer un syndicat de prostituées, c'est reconnaître Ñ en l'organisant Ñ une profession que l'on estime généralement destinée à disparaître, dans l'optique de l'organisation sociale communiste libertaire pour laquelle nous combattons. Il peut paraître profondément ambigu de remettre profondément en cause l'existence même de cette profession, qui, par plusieurs aspects, apparaît comme contradictoire avec l'idée même d'une organisation sociale qui refuse la marchandisation du corps, et toute dimension sexiste dans les relations entre sexes. Même si des questions demeurent, qu'il n'est pas dans notre intention de traiter ici.
C'est là une interrogation pertinente, car elle nous conduit de fait à une contradiction. Mais ne s'agit-il pas là, une fois de plus et nous le soulignions déjà à propos du strip-tease, de la contradiction inhérente à notre existence même en tant qu'organisation révolutionnaire se développant à l'intérieur du système à abattre ? C'est-à-dire de la contradiction entre nos deux axes de lutte :
«Par son action revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates telles que : la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc., il prépare chaque jour l'émancipation des travailleurs qui ne sera réalisée que par l'expropriation du capitalisme.» (9)
Contradictions entre le refus de l'État et la lutte pour le maintien ou le renforcement de ses prérogatives face au libéralisme économique.De nouveau, ce sont deux niveaux de lutte qui doivent être non pas dissociés Ñ surtout pas dissociés Ñ mais différenciés. Défendre immédiatement les intérêts des prostitué(e)s, c'est être conscient du caractère inéluctable de la prostitution dans cette société. Il est évident qu'il ne s'agit pas de justifier la prostitution, mais de permettre aux travailleur(euse)s de ce secteur de défendre de meilleurs conditions de vie maintenant, dans ce système qui ne peut pas se séparer de la prostitution. Tout en étant bien conscients que le fait même de parvenir à une organisation de ce secteur permettra, de fait, de lutter immédiatement contre l'ignoble mise en esclavage et la marchandisation dont sont l'objet les prostitué(e)s, mais constituera aussi un moteur puissant pour mettre la prostitution au-devant de la scène et en faire un sujet de réflexion sociale. Étape indispensable pour espérer qu'un jour la société dans son ensemble estime nécessaire de renoncer à la prostitution. Car n'oublions pas que, même dans l'hypothèse où nous pourrions mettre en place notre modèle d'organisation sociale, il dépendra grandement de l'état de la société dans son ensemble, de l'avancée des réflexions en son sein sur les sujets de société, puisque tout progrès est le fruit d'une évolution dans les mentalités, et non l'inverse. Ainsi, se prononcer pour la syndicalisation des prostitué(e)s au sein de la CNT, sur le même pied que les autres travailleur(euse)s, cela ne signifie nullement accepter la prostitution, pas plus que la revendication immédiate des 30 heures de travail hebdomadaire ne signifie l'acceptation du salariat. Il s'agit là, comme ailleurs, de mettre en place un outil qui, d'une part, permettra d'accéder à une amélioration immédiate des conditions de vie et, de l'autre, ouvrira la réflexion sur un sujet de société largement occulté, dans la perspective révolutionnaire qui est la nôtre, travaillant à ce qu'il soit un jour possible que la prostitution disparaisse. On ne peut parler que de ce qui est visible. C'est lorsque les sans-papiers sont sortis de leurs tanières pour apparaître au grand jour qu'ils ont pu accéder à l'existence dans le conscient social, et qu'il est devenu possible de mener une réflexion publique avec eux et sur eux, une réflexion sortant du strict cadre militant. Ce sont les 343 salopes (10)qui ont permis à la question de l'avortement de se poser sur la place publique, pour mener enfin à sa légalisation.
2. Pour un syndicat de prostitué(e)s
Se prononcer pour l'existence d'un syndicat de prostitué(e)s confédéré à la CNT, ce n'est donc absolument pas souscrire à un sexisme qui serait consubstantiel à la prostitution.
a. Ñ Prostitution et société
En effet, le sexisme est largement aussi présent dans de nombreuses autres manifestations sociales, dans des attaques politiques visant des femmes non pour leurs opinions mais parce qu'elles sont des femmes, dans des implicites sociaux fondamentalement existes mais acceptés par tous,, dans une image de la femme que relaient complaisamment certains médias et qui touche des millions de personne, dans des divertissements de masse qui souscrivent à une «beaufitude» existe conventionnelle et banalisée (11). Et, par ailleurs, le sexisme n'est qu'un aspect de la prostitution : la prostitution, ce sont aussi des clients qui souvent essaient, par le recours au sexe tarifé, de compenser de graves manques affectifs et/ou une profonde misère sexuelle ; ce sont aussi, pour celles et ceux qui en font leur métier, la conséquence d'une situation économique et/ou sociale désastreuse, la conséquence dans certains cas d'une fragilité psychologique qui les maintient sous la domination d'un mac et/ou de psychotropes assurant la perpétuation de leur état de dépendance. Dans ce système, la prostitution c'est aussi, pour certain(e)s, le moyen de vivre confortablement, d'un point de vue économique, plutôt que de trimer pour un patron huit heures par jour avec à la clef un salaire de misère. La prostitution est profondément inscrite dans l'existence de toute société qui vit sur la gestion de son propre déséquilibre. Déséquilibre entre riches et pauvres, entre beaux et laids, déséquilibre social, économique, psychologique, culturel, linguistique, etc. Déséquilibre qui sert bien entendu ceux au profit desquels il existe, ceux qui l'organisent pour en récolter les bénéfices. Aussi, il est inutile de se leurrer sur la résolution possible du «problème» de la prostitution dans le cadre de cet ordre social. La prostitution du corps humain, comme de la force de travail ou de l'intelligence, en constitue l'âme même. dans la prostitution, convergent les lignes de force de l'ordre capitaliste, s'y intéresser serait aussi se retrouver au centre même de sa «logique», pour le comprendre et le combattre.
b. Ñ Prostitution et souffrance
Il est une donnée fondamentale à garder à l'esprit. C'est l'exploitation terrible dont les prostitué(e)s sont pour la plupart du temps victimes. Véritables esclaves pour certain(e)s, au sens de corps retenus par force dans un endroit clos, et obligés au travail Ñ sans dérives sémantiques : les bordels allemands et hollandais sont pleins de ces esclaves importés, sans papiers, ne parlant pas la langue du pays, forcé(e)s à l'abattage avec la bénédiction des pouvoirs publics (12). Une exploitation qui est due évidemment à leur non-organisation, leur extrême fragilité qui les empêche de peser de quelque poids que ce soit, leur profession étant par ailleurs souvent combinée  à une existence sociale marginale : drogue, dépendance d'un mac, violences... Personne ne s'intéresse à eux ni à elles, car justement le terrain est miné : pour un puritain moralisateur, même s'il va tirer son coup discrètement, il serait impensable de songer à syndiquer et à reconnaître un(e) prostitué(e). aider ces pauvres créatures égarées, certes, mais c'est tout. Les exploités participant de la même société que leurs exploiteurs, pour eux aussi le sens moral général est valable. Moralisme chrétien et sacralisation du corps s'allient au sexisme et à l'homophobie pour rejeter à jamais les prostitué(e)s dans les abîmes de l'existence sociale, n'inspirant dans le meilleur cas qu'une vague pitié. Plus grave, cette acceptation commune du sort de la prostitution est le fait aussi, le plus souvent, des milieux militants à priori plus avancés. On s'intéresse au lumpen-prolétariat, apothéose emblématique de l'exploitation capitaliste, ou aux ouvriers de l'armement, car, après tout, eux aussi sont des ouvriers, mais à la prostitution, non. On touche là, aussi progressiste qu'on soit, un point trop sensible. Aussi, les uns comme les autres se réfugiant derrière leur bonne conscience, les putes mâles et femelles continuent, comme ils et elles l'ont toujours fait, à vivre, pour la plupart, une existence misérable en marge. Ne devrions-nous pas être ceux qui briseront ce cycle infernal ? Ne devrions-nous pas être ceux qui sauront débarrasser notre approche de la prostitution du fatras moral, patriarcal et judéo-chrétien ? Ceux qui sauront alors voir tout simplement en elles et en eux des victimes particulièrement brutalisées ? Et qui sauront, alors, qu'il ne peut même pas être question de leur refuser la place légitime qui les attend dans nos rangs, qui contribuera à justifier notre existence, et qui sera la condition sine qua nonpour qu'un jour, enfin, plus personne n'ait à se prostituer pour qui que ce soit.

En conclusion, la CNT...
Strip-tease et prostitution, nous avons vu qu'il ne s'agissait pas de la même chose, mais que le «problème» posé tournait en fait principalement autour de l'exploitation du corps pour lui-même. Pour deux raison principales. L'une illégitime, même s'il est possible de la comprendre, car nous sommes tous forcément conditionnés, différemment, par la société qui nous a engendrés ; cette raison reste, derrière les masques qu'elle utilise, un puritanisme directement issu de l'ordre moral chrétien-bourgeois. L'autre, plus légitime, même si elle aussi est un leurre puisqu'elle tend à établir des degrés dans l'exploitation, et que le problème dans l'exploitation, ce ne sont pas ses degrés, mais l'exploitation elle-même.
Nous vivons dans une société empreinte de sexisme, malgré les progrès réalisés, et nous serons de toute façon obligés de lutter à l'intérieur de cette société, critiquable par maints aspects. Nous, à la CNT, avons fait le choix d'accepter les contradictions inhérentes à la lutte radicale contre un système engagée de l'intérieur même de ce système. D'autres sont fait d'autres choix. Ils sont partis élever des chèvres dans le Larzac, fumer des joints à Katmandou, buter deux ou trois pantins du système avant de se faire happer par l'appareil répressif... Ces choix-là ne sont pas les nôtres. Nous vivons dans la merde, c'est-à-dire dans le capitalisme, et tous, travailleur(euse)s, nous contribuons à son fonctionnement. Nous vivons dans une société sexiste, homophobe, volontairement ou non nous participons à sa reproduction. Nous vivons dans une société où le corps se vend, nous vendons le nôtre pour un salaire. Notre lutte vise justement à intégrer les personnes inscrites dans la société du côté des exploités, afin qu'elles prennent en main leur propre destin, dans un principe de solidarité et surtout pas d'assistanat ; elle se propose de les aider à acquérir une conscience de classe, de lutter pour améliorer notre vie dans ce cadre corrompu, en nous préparant nous-mêmes, largement conditionnés que nous sommes par ce système dans lequel nous vivons et que nous travaillons à vaincre. Qui, parmi nous, aurait le front de s'adresser à une strip-teaseuse en disant :
«Toi, c'est vrai que t'es vachement exploitée, mais tu vois, ton boulot c'est vraiment pas politiquement correct, reviens nous voir quand tu auras acquis une conscience de classe et que tu bosseras dans une branche moins fondamentalement pourrie. Je peux te donner l'adresse d'une association qui aide les gens comme toi, c'est parrainé par Bernadette. Ou si tu veux, je peux te pistonner pour bosser chez MacDo.»
Le but de la CNT est et demeure de syndiquer tous les salariés, à l'exception des forces répressives de l'État. L'enjeu est d'autant plus important que le degré d'exploitation de ces salariés est plus élevé. Reconnaître une situation existante et lutter pour son amélioration, c'est notre travail quotidien : ce n'est pas l'accepter. C'est simplement prendre acte de la réalité, en militant cohérent ne se contentant pas de petits dogmes tout chauds et des Ïuvres complètes des Pères de l'Église anarchiste. L'univers du peep-show Ñ par exemple Ñ est un univers extrême, ce qui sous-tend une exploitation extrême et des conditions de travail extrêmes. Et donc l'extrême nécessité, si la possibilité existe, de favoriser l'émergence d'un syndicat qui puisse se battre pour revendiquer des droits, organiser les travailleurs et les travailleuses. C'est bien là que la CNT doit être particulièrement présente, là où la société dans laquelle nous vivons est en contradiction la plus flagrante avec nos principes, et non dans les refuges «confortables» (13) où les diverses oppressions Ñ patriarcales, capitalistes, étatiques Ñ donnent à voir leur visage le plus doux. Prostitué(e)s, strip-teaseur(euse)s, il serait assez curieux que ce soient eux que nous choisissions de refuser, avec les flics et les patrons...


Wilfrid
Notes
1. Les éléments ajoutés à la définition du Petit Robertsont en italiques.
2. Henri Cartier-Bresson, les Cent photos du siècle,L'Araignée d'amour.
3. Le Combat syndicaliste,n° 204, octobre 1999, «Dis, la parité, c'est quoi, papa ?» Les Temps maudits,n°2, janvier 1998, «Comment parler du travail des femmes ?»
4. Pierre Bourdieu, la Domination masculine,Seuil (coll. Liber), 1998.
5. Élodie, actrice X.
6. Statuts de la CNT, extrait de l'article 1.
7. Simone de Beauvoir.
8. Les éléments ajoutés à la définition du Petit Robertsont en italiques.
9. Charte du syndicalisme révolutionnaire dite «Charte de Paris», adoptée au congrès constitutif de la CNT en décembre 1946 ; extrait du chapitre «Le syndicalisme dans le cadre national».
10. Les 343 «salopes» sont les 343 femmes, des personnalités publiques, qui en 1971 ont reconnu avoir avorté dans le Manifeste des 343 salopes,ceci pour mettre la loi réprimant l'avortement en porte-à-faux, leur condamnation n'étant pas envisageable.
11. Comme, par exemple, l'inévitable potiche des jeux télévisés.
12. La Hollande a même légalisé cette situation.
13. Tout est relatif !



Vanina Ñ OCL
Le «débat» sur la prostitution
LIBERTÉ ET MORALE
AU SERVICE DE LA RÉPRESSION
Courant alternatif, mensuel de l'Organisation communiste Libertaire,
mars 2003, p. 8 à 10

Depuis plusieurs semaines, les membres de la classe politique, des milieux artistiques et des médias français dissertent entre eux avec véhémence dans la presse au sujet de la prostitution, notamment sur «la liberté de disposer de son corps», alors que l'objectif poursuivi par le gouvernement à travers un projet actuellement en discussion au Parlement est d'ajouter une pièce supplémentaire à son programme tout-répressif...
La belle agitation médiatique qui nous est servie masque en fait, d'une part, l'harmonisation au niveau de l'Europe en matière de prostitution ; d'autre part, le renforcement de la politique sécuritaire de l'État français. La majorité de la classe politique est en effet convaincue de sa nécessité, même si certains partis politiques n'osent pas assumer ouvertement cette position Ñ comme ce cher PS, qui feint de s'insurger contre les mesures prises par l'UMP tout en ayant récemment rangé dans des cartons, avec son déménagement de Matignon, des projets très similaires...Le «débat» sur la prostitution s'inscrit donc dans un cadre beaucoup plus large qu'il n'est présenté officiellement, et vise pour l'essentiel à permettre une répression accrue dans ce secteur de la société aussi. C'est pourquoi il doit être analysé comme une nouvelle étape de la politique ayant pour finalité de criminaliser tout ce qui, d'une façon ou d'ne autre, n'est pas aux normes de la bourgeoisie grande et moyenne : après les jeunes de banlieue «sauvageons» ou «délinquants», les marginaux tels que les «gens du voyage», voici les déviants et pervers Ñ à ranger dans le même panier... à salade, bien sûr ! En attendant les catégories suivantes, car la lutte contre les «déviances» offre toujours au pouvoir des perspectives infinies...
Une répression de classe, comme d'habitude !
De même que dans un «débat» précédent, celui sur la parité, nous voyons se chicaner dans les médias des personnalités (écrivain-e-s, acteur-rice-s, représentant-e-s politiques divers et variés) qui multiplient les manifestes ronflants pour parler de liberté ou de morale, et prôner des solutions étatiques afin de réorganiser la vie des prostitué-e-s, avec leurs clients... ou en centres de réinsertion.
En nous parlant d'un monde auquel elles ne se mélangent pas (sauf peut-être certaines, au titre de clients, mais elles ne le mentionnent jamais...), et en agrémentant leurs envolées de références à la philosophie ou à l'Histoire (l'Antiquité, par exemple : très bien, l'Antiquité, non ?) sans nul doute fort éloignées de la réalité, ou plutôt des réalités de la prostitution, ces personnalités amusent la galerie Ñ le sexe est toujours un sujet croustillant donc vendeur, n'est-il pas ? Ñ pendant que dans les instances de gouvernement on s'emploie à faire passer le plus important : le sécuritaire tous azimuts.
En gros, deux clans de discoureur-se-s se sont formés : les partisan-e-s de l'«authentique métier» qui «doit pourvoir s'exercer dans les meilleurs conditions possibles» et des «espaces de prostitution libre (1)», contre ceux et celles de l'«éducation» et des mesures répressives à la mode PS ( mais en général pas pour les clients, attention, juste pour les prostitué-e-s (2)). Comme cela a déjà été constaté au sujet du PACS ou de la parité, le clivage droite-gauche n'opère pas complètement : les questions de mÏurs créent en effet d'autre clivages que ceux de l'appartenance politique, en fonction des valeurs et références de chacun et chacune. Mais, pas d'inquiétude, un modus vivendi a sans tarder été trouvé entre les principales crémeries politiques du Parlement, et tout le monde ou presque y est content. Pour faire passer son projet le gouvernement a en effet admis de revoir à la bisse l'amende qu'il avait envisagée concernant le client ; il a également réduit la durée de garde à vue, accepté d'intégrer des mesures visant à «favoriser la réinsertion» des prostituées... et précisé que «sa principale cible, ce sont les étrangères», pour que les féministes ne puissent pas l'attaquer sur les prostituées françaises au prétexte que certaines d'entre elles exercent leur activité par «choix».
Mais, au hasard, quel aspect de l'opération sarkosienne est pour ainsi dire presque passé sous silence dans les différentes prises de position, parce qu'obtenant une adhésion quasi générale ? La répression de ces étrangères qui-n'ont-rien-à-faire-ici. Dans l'opposition, on affirme vouloir leur venir en aide, mais pour mettre par ce biais le gouvernement dans l'embarras bien davantage que pour démonter son projet. Et la fameuse liberté Ñ revendiquée et défendue à juste titre par les femmes en matière de sexualité Ñ est avancée par des membres de la gauche et des féministes pour défendre les prostitué-e-s sous prétexte qu'ils et elles ont le droit d'exercer volontairement le commerce du sexe et «méritent» l'appellation de «travailleur-se-s du sexe» (toujours le politiquement correct, qui rhabille d'un «bon ton» neutre pour faire plus présentable).
Pourtant, qui va en prendre plein la tête grâce au texte de Sarkozy ? Ces étrangères que d'autres prostitué-e-s, «bien de chez nous», voient dun assez mauvais Ïil : hostiles à cette concurrence qui gâche à leurs yeux le métier, ils-elles les rendent facilement responsables des ennuis à venir (3). Mais que nos gens de gôche se rassurent, c'est uniquement pour les bien de ces Roumaines ou de ces Bulgares, pour leur sauvegarde morale, si les mesures prévues à leur encontre comprennent une augmentation des amendes pour racolage, une prolongation de la garde à vue, ou la suppression de leur carte de séjour... Et puis, si elles coopèrent avec la police Ñ en dénonçant à leurs risques et périls leur souteneur, car on ne va pas se préoccuper en plus de leur sauvegarde physique, faut pas pousser ! Ñ, on ne les reconduira peut-être pas tout de suite à la frontière.
Un «débat» cache-sexe de l'ordre moral
Dans le système capitaliste, le corps étant une marchandise comme la force de travail en général (voir la publicité pour s'en convaincre, si besoin en est vraiment), il est logique qu'il soit couramment vendu pour de l'argent à travers des actes sexuels Ñ que ceux-ci s'exercent dans le cadre légal du mariage ou dans celui des bordels et des hôtels (pas toujours louches ou borgnes). De là l'idée qu'ont certaines personnes d'en faire de leur propre gré le commerce (mais cette idée n'a évidemment pas éclos avec l'entrée dans l'époque capitaliste), considérant qu'elles ont pleine latitude pour en disposer et que ce choix les concerne seules. (En particulier les hommes qui n'ont pas fréquemment de souteneur quand ils sont adultes... même si leur «liberté» est, elle, fréquemment prise en sandwich entre la dépendance à une drogue et la menace du sida.) Certes, les tenants d'une morale ou de principes philosophiques, quels qu'ils soient, s'offusqueront de cette réalité, ou du cynisme avec lequel elle est parfois présentée, parce qu'eux-mêmes font dans leur esprit une place à part au corps ; mais qui, en vérité, oserait prétendre être toujours et totalement «libre» de ses propres choix, dans la société existante ?
Les arguments contre une décision personnelle de vendre son cul plutôt que sa tête ou une autre partie de son corps parce que cela rapporte plus relèvent de jugements moraux non recevables selon moi... tout simplement au nom de la liberté individuelle. Le seul critère d'appréciation, en matière de sexualité comme dans les autres relations sociales, demeure l'existence ou non d'une domination sur autrui par la contrainte Ñ avec comme problème que si, en matière de violences physiques, cette domination peut apparaître assez facilement, les pressions d'ordre psychologiques le sont souvent moins...
Mais, cela étant dit, réduire la prostitution en général à la «prostitution consentie», et le revendiquer comme un acquis du féminisme, est pour le moins culotté ! Car à quel pourcentage de prostitué-e-s ce «choix» mis en avant par certain-e-s intellectuel-le-s branché-e-s correspond-il ? Les enfants prostituées, pour ne prendre qu'un exemple, en font-ils partie ? Présenter ou analyser la prostitution sur le seul critère du droit à disposer de son corps constitue une vaste fumisterie ou relève d'illusions mêlant la naïveté et la bêtise, avec des conséquences très graves pour les personnes réellement concernées.
Comme en d'autres domaines, la dimension non prise en compte dans le «débat» sur la prostitution est celle de sa composition sociale. Or, on ne peut pas généraliser sur les prostitué-e-s ou sur leurs clients, étant donné les différentes coches sociales qui y sont représentées, sans commettre à mon avis de grossières erreurs d'appréciation sur les mesures gouvernementales. Ce que les prostitué-e-s (non volontaires, autrement dit la grande majorité) ont en commun, c'est la contrainte qu'ils-elles subissent. On constate sans peine le souci de call-girls et autres prostituées de luxe de se dissocier de leurs collègues, leur refus d'être considérées comme des victimes et leur horreur de tout amalgame avec les prostituées les plus menacées dans leur existence même Ñ celles qui connaissant les tabassages et viols à répétition, abrutissement par des drogues diverses... et bien d'autres tortures pratiquées dans le but de vaincre toute résistance chez elles. On notera aussi, dans les analyses qui nous sont assenées, la persistance de clichés se rapportant au «plus vieux métier du monde», devant la rareté des mentions faites à la prostitution masculine, alors que le nombre d'hommes se prostituant ne cesse de croître.
Quant aux clients, s'ils ont en commun l'exercice d'une domination sur des prostitué-e-s, à travers des actes sexuels rémunérés,, on sait d'avance lesquels d'entre eux seront concernés par la répression-rééducation gouvernementale : les opérations de police toucheront les maillons faibles de la clientèle, à coup sûr les travailleurs immigrés plutôt que les clients fortunés des clubs privés et autres lieux de prostitution chic : financiers, hommes politiques et autres notables ne seront pas ou peu inquiétés. Il s'agit, soyons-en sûr-e-s, d'éliminer la racaille, ce qui fait désordre et gêne le regard, ici comme ailleurs : la prostitution la plus populaire, comme celle qui occupait le quartier Saint-Denis à Paris avant la construction du Forum des Halles par exemple.
Les hautes vertus de la délation...
Et puis, comme toujours, délation et répression font bon ménage. Ainsi les prostituées convaincues de devoir aider la police pourront-elles, nous promet-on, obtenir un titre de séjour provisoire moyennant la dénonciation de leur proxénète. Mais, outre le fait qu'elles auront ensuite sans doute intérêt à surveiller leur proche horizon Ñ un souteneur n'étant pas dépourvu de relations Ñ, la commission des lois leur a concocté un «petit nid douillet» : des «places en centre d'hébergement et de réinsertion sociale» à faire rêver, destinées «à l'accueil de victimes de la traite des êtres humains dans des conditions sécurisantes». Une formule d'hôtel en fait inspirée d'un amendement du sénateur socialiste Michel Dreyfus-Schmidt, à ceci près que ce dernier préconisait des centres «exclusivement réservés» aux prostituées, alors que le gouvernement a opté pour des établissements de «droit commun» afin que les victimes soient «mélangées à d'autres populations». Rien à voir avec les prisons et autres endroits idylliques, on vous dit !
... et du recours aux institutions
On voit des gens d'extrême gauche et des féministes appuyer au bout du compte la politique répressive du pouvoir au nom de valeurs morales, «dans l'intérêt» des prostitué-e-s, ou par puritanisme, ou pour plusieurs de ces raisons. Ils ou elles tombent facilement, ce faisant, dans le travers du recours à l'État Ñ du déjà vu : des tribunaux pour réprimer les violeurs, des hôpitaux psys pour soigner les pédophiles... Une demande d'intervention qui découle du souci de défendre les «victimes» par n'importe quel moyen, y compris celui de l'autorité, et ce même si cette demande se révèle contradictoire avec certains engagements politiques. Parce que le «sexe» recouvre les désirs et pratiques les plus divers... mais que chaque personne est tentée de lui donner sa propre définition, partant, de l'enfermer dans la vision qu'elle en a. Le problème étant, là encore, que ce que tel ou telle trouvera inacceptable (comme par exemple le sado-masochisme) sera jugé acceptable, et même volontairement recherché par d'autres.
Christine Boutin (UMP), qui ne se voile pas la face, pour sa part, a proposé un amendement visant à punir le client ou à lui faire subir un «suivi médico-social» : il existe des normes pour la sexualité, estime cette brave dame qui les défend mordicus. Mais les socialistes Christophe Caresche, Martine Lignières-Cassou, Danièle Bousquet ou Ségolène Royal ne sont pas en reste, puisqu'ils et elles préconisent pour leur part une amende de 3.750 euros contre le client ou un «stage» dans un «organisme sanitaire social ou professionnel» afin de le responsabiliser. Autrement dit, celui qui pourra payer ne sera pas «rééduqué» (dans le style Orange mécanique?). Simple question de gros sous, n'est-ce pas, au bout du compte ? On reconnaît bien là l'esprit lutte de classes qui anime les farouches défenseurs de la rose.
La tarte à la crème des «espaces de sexe» cools
La lutte contre la prostitution ne peut s'inscrire que dans la lutte globale contre le système existant. Car si les gangs mafieux de l'Est ou d'ailleurs prolifèrent aujourd'hui à l'Ouest, avec les trafics de drogue et les blanchiments d'argent, sans que cela indispose les gouvernants malgré leurs discours, hier c'en était d'autres, avec notamment le trafic de Blanches à destination des pays arabes, sans que cela indispose davantage les gouvernants malgré leurs discours. Autrement dit, les réseaux de dogue-prostitution-etc. changent selon les époques, mais leurs bonnes affaires continuent avec la bénédiction des pouvoirs publics intéressés.
Alors, comment pourrions-nous choisir Ñ si nous en avions envie Ñ entre les différentes recettes proposées pour «améliorer» concrètement la condition des prostitué-e-s ? Les «espaces de prostitution libre» seraient mieux que la rue, prétendent certain-e-s... Mieux pour qui ? Le client ? Sans doute, pour son «confort», parce que c'est plus soft : il n'a plus à traîner sur les trottoirs, démarche pas toujours très évidente pour ce pauvre homme. Mais, en fait, le client est-il tellement gêné, présentement, pour obtenir ce qu'il veut ? Il sait en général où s'adresser, où aller et qui trouver, en fonction de ce qu'il recherche, et s'il a de l'argent il n'a même pas besoin de descendre marcher : un coup de téléphone ou une «commande à la carte» sur Internet et tout s'arrange... Alors, mieux pour le souteneur ? Possible, il paraît que les réseaux de prostitution s'accommodent fort bien des «espaces de prostitution libre» dans d'autres pays, et s'organisent en conséquence, de concert avec les tenancier-ère-s et beaucoup de profit... Et les pouvoirs publics ? La formule leur convient aussi, car le nettoyage des rues au profit d'eros centers nickel améliore l'image de marque du pays, bon pour le tourisme ça coco... Et puis, surtout, mieux pour les habitant-e-s des quartiers où sévit la prostitution : ce sont elles et eux qui font circuler des pétitions allant dans ce sens... Mais les prostitué-e-s ? Oh, les prostitué-e-s...
Pas forcément victimes, mais en tout cas pas coupables !
Toujours est-il que les mesures actuellement en discussion au Parlement s'attaquent avant tout aux prostitué-e-s les plus vulnérables. Les conséquences de la future loi vont être, entre autres, une prostitution encore plus sauvage, en devenant plus clandestine, et un rejet encore plus fort des étrangères de la part des autres prostitué-e-s, car elles seront vécus comme responsables de la répression accrue.
«La sanction, la répression, la punition, il ne faut pas en avoir peur, affirmait récemment Sarkozy. Mon devoir, c'est de les mettre au service des plus faibles, des plus petits, des plus fragiles.» Ceux et celles qui vont avoir l'occasion de constater personnellement le renforcement des pouvoirs et moyens mis à la disposition des forces de l'ordre et les nombreux délits créés (prostitution, mendicité, occupation de terrains ou de halls d'immeuble...) seront en mesure d'apprécier ce genre de déclaration à sa juste valeur, et définitivement convaincus de la bienveillance gouvernementale à leur égard.
Sur cette réalité-là, au moins, il est aussi facile de nous positionner aujourd'hui qu'hier ou demain : mobilisons-nous, contre la répression des prostitué-e-s et contre la répression tout court !


Vanina, le 10 février 2003
(1) Voir par exemple Le Mondedu 9 janvier : «Ni coupables ni victimes : libres de se prostituer» signé par Marcela Jacub, Catherine Millet et Catherine Robbe-Grillet.
(2) Voir entre autres «Oui, abolitionnistes !», de Danielle Bousquet, Christophe Caresche et Martine Lignières-Cassou, Le Mondedu 16 janvier.
(3) On retrouve là l'attitude empreinte de racisme qu'ont à l'égard de leurs collègues asiatiques ou africaines certaines caissières de supermarché genre Monoprix ou certaines vendeuses de grands magasins, françaises employées par des directions soucieuses de soigner leur clientèle bourge en n'employant gère d'étrangères.

PRÉCURSEURS de l'anarchisme (avant Bakounine)


HURRAH !!!
ou
LA RÉVOLUTION PAR LES COSAQUES
Par
ERNEST CŒURDEROY
«Il n'y aura plus de Révolution tant que les Cosaques ne descendrons pas !»
Ernest C˜urderoy — De la Révolution dans l'homme et dans la société — 1852.
«Vive l'universelle guerre ! Vive l'universelle Révolution !
Et vivent les Cosaques qui nous apportent l'une et qui forceront l'autre ! Ne sont-ils pas nos frères ?
— J'y tiens et me m'y tiens — Qui vivra verra !»
                            Ernest C˜urderoy — Trois Lettres au journal L'Homme.
Zéro — 00000
                        Tous les journaux de la Démagogie
«Anathème ! anathème !!»
                                        Tous les Césars de la proscription
LONDRES

Octobre 1854.


 
Honneur à celui par qui le scandale arrive !
E. C˜urderoy — Jours d'exil

Il y a longtemps que ce livre est écrit: jusqu'à présent j'ai manqué d'argent pour le publier.
J'ai tracé ces ... brûlantes après avoir fait paraître mon travail sur la Révolution dans l'homme et dans la société, où j'annonçais, le premier, la mort des nations civilisées et la révolution par les Cosaques. — Je ne pense pas que personne soit tenté de me disputer ce scandaleux honneur.... Je verrai bien.
De ceux qui m'appelaient fou il y a trois ans, plusieurs vivent maintenant sur ce que j'écrivais alors ; ils ne se donnent même pas la peine d'indiquer la source à laquelle ils puisent leurs inspirations tardives.— Malheur à l'auteur pauvre !
Que m'importe ?... Ils ne peuvent plus se refuser à convenir que la révolution universelle est dans la guerre universelle, et que la guerre universelle, c'est la mort des races franco-latines et la venue au monde de la race slave. — Je voulais leur faire avouer cela.
Quant à l'idée que je leur ai jetée tout entière, qu'ils s'amusent à la disséquer : je la leur abandonne...... J'en ai bien assez d'autres pour les fatiguer à me copier.

INTRODUCTION.
«Voici que je vais envoyer le prophète Elie afin que le grand  et terrible jour vienne».
(Les Livres)«Que votre règne arrive.»
Oraison dominicale
I.
Il y a trois ans bientôt, je me sentis pris de l'irrésistible besoin de résumer les impressions de ma jeunesse active. Je les publiai sous ce titre: De la Révolution dans l'homme et dans la société. Dans cet ouvrage, par trop méthodique à mon sens, je retraçais les voies que mon esprit avait suivies pour se convaincre que les révolutions sont des conservations.
Un chapitre de ce travail, le moins étudié de tous, fit plus d'impression que les autres, parce que j'y annonçais nettement une solution non soupçonnée jusqu'ici des bruyants prologues révolutionnaires qui nous agitent depuis six ans : — solution par la Force, la Guerre et le Cataclysme de la civilisation ; par le Débordement du Nord sur le Midi de l'Europe ; par un Déluge humain ! !...
Dans le milieu de la proscription, le seul où il put être répandu, mon livre produisit un immense scandale. L'Invasion avait bien été évoquée déjà, disait-on, mais par les réactionnaires et les émigrés royalistes ; il était énorme que les vœux de pareils hommes pussent être répétés par un révolutionnaire, un socialiste, un proscrit ! — Ainsi déraisonnera l'humanité tant qu'elle sera déchirée par les partis ! Comme si l'esprit humain n'était pas un ! Comme s'il y avait deux vérités ! Comme s'il n'était pas incontestable que le bouleversement d'un monde envahi, c'est le Mouvement, c'est la Révolution ! Et comme si la Révolution enfin, d'où qu'elle vienne, où qu'elle se passe, pouvait être nuisible aux révolutionnaires ! — Depuis le commencement du monde, les politiques antédiluviens, les Calebs de l'Ordre du Lys appellent la Guerre, l'Invasion, les Bouleversements et les découvertes ; ils croient que le mouvement est profitable à leurs intérêts. Et depuis le commencement du monde, ils se sont trompés. Laissons-les donc espérer dans les Cosaques? Rira bien qui rira le dernier !
En 1852 cependant, chacun était si las de la torpeur répandue sur le monde politique par la mitraille de décembre, tous pressentaient si bien des événements d'une portée plus générale, l'idée que j'émettais, en courant, était d'ailleurs si frappante dans sa vérité et sa simplicité, qu'elle s'installa d'autor dans les esprits. Par l'espérance et par la frayeur elle frappa juste. Contre la police, contre les partis, contre mon inaptitude à la propagande, contre mon obscurité, ma médiocrité, ma timidité, contre ennemis, contre amis, contre parents même, elle fit son chemin, tout le chemin qu'elle pouvait faire ; elle parcourut, d'un pas retentissant, toute l'impasse de l'exil.
J'en conclus qu'elle était venue à son heure ; qu'elle était utile, indispensable, providentielle : qu'elle demandait à être développée par la méditation après avoir été jetée par l'audace. Depuis, cette idée m'a retenu loin des intérêts et des relations de la vie sociale, loin des amitiés et des alliances faciles avec les partis ; elle me prive de tout et me tient lieu de tout ; elle est l'aiguillon de mon activité, la poésie de ma douleur, l'âme de mon âme et la vie de ma vie ; elle est ma maladie et ma santé, ma faiblesse et ma force ; mon être enfin. Depuis, bien souvent, et de jour et de nuit, je suis revenu sur elle, la trouvant toujours juste et victorieusement soutenable, me reprochant toujours la trop voluptueuse paresse qui m'entraîne a rêver beaucoup, à réaliser peu.
Aujourd'hui cependant, je suis forcé de céder à l'impérieuse sollicitation des événements et à celle de mon impatience. Aujourd'hui, cruel supplice ! je prends le parti de rédiger en vue de l'imprimeur. Cette dernière phrase surprendra très-fort, je m'assure, ce tas de gens qui jamais n'analysèrent leurs plus intimes pensées. Cependant le sentiment que j'exprime est naturel, à coup sûr. Je plains ceux qui ne savent pas quelles émotions délicieuses procurent à l'âme toute pensée, toute passion renfermées au plus profond de nous ! Et quelle violence subit notre égoïsme sybarite quand il faut nous montrer définitivement galants avec cette immense cohue qu'on appelle l'opinion.
«— Tiens ! Celui-là, dira quelque facétieux de l'émigration: qui donc le contraint ?» — «Et vous, badaud, qui donc. vous oblige à signer des programmes que vous n'approuvez pas ?.... Nous recherchons tous deux la même chose. Si vous êtes franc, vous direz quoi.»

II.
Que celui qui n'a pas craint d'avancer une vérité scandaleuse ne craigne pas de la soutenir ; s'il a pu la concevoir, il saura la défendre. Car toute semence contient le germe de son développement. Il y a un chêne dans chaque gland qui tombe, et dans chacun des jeunes hommes qui traînent leurs ennuis par le monde, un philosophe, s'il le veut bien. C'est le fond qui manque le moins ; c'est le travail et la confiance en soi qui manquent le plus.
Tant que le Remords hurleur ne tourmentera point ma conscience, tant que le Doute aux dents pointues n'aura pas pénétré dans mon esprit, je dirai le fond et le tréfond de ma pensée. Si je pouvais forcer les hommes politiques à être moins habiles !

III.
Oportet hæreses esse, disent les Livres : — Il importe qu'il y ait des paradoxes. — Il n'y a de franc, de sincèrement honnête que l'axiome et le paradoxe, c'est-à-dire la vérité nue. On cache les humeurs froides sous des faux-cols monumentaux, et sous les phrases filandreuses, des mensonges. Défiez-vous de l'homme dont le style est torturé, mosaïqué : celui dont la parole est divisée a les pensées doubles.
Il importe qu'il y ait des paradoxes. — Nous avons deux yeux, deux oreilles et deux sortes d'idées. La première impression n'est pas toujours la meilleure, non plus que la seconde ; la troisième est la bonne. Il faut que nos sensations soient étudiées, comparées, corrigées les unes par les autres. De même dans les opérations d'entendement. Un paradoxe en provoque un autre contradictoire, et de leur choc jaillit la lumière. La vérité passe entre deux raisonnements comme l'habile nageur entre deux eaux. Les hommes de parti, les systématiques, les simplistes sont borgnes d'esprit.
Il importe qu'il y ait des paradoxes. — Tout paradoxe audacieux vaut un axiome et le devient avec le temps. Je maintiendrai ; je persisterai dans le paradoxe en haine du jésuitisme et de la diplomatie, en haine des paroles oiseuses et des avocats français plus bavards que les merles à la robe noire, en haine du charlatanisme et de l'immobilisme intellectuel de ces temps. Dis ce que crois, arrive que pourra !
Oportet hæreses esse ; — Il faut qu'il y ait des paradoxes.

IV.
L'érudition ne fait pas défaut aux hommes de ce siècle....... au contraire ; mais le courage de l'opinion, mais une opinion. J'ai eu la constance de parcourir la plupart des livres bâclés sur la Russie, depuis l'ouverture des hostilités ; j'ai interrogé sur la question slave beaucoup de ces jeunes socialistes qu'on élevait pour être représentants du peuple dans le bon temps du parlottage officiel.
Eh bien ! cela est triste à dire, mais cela est vrai pourtant. Les hommes et les livres répètent les mêmes phrases d'usage, les mêmes lieux communs historiques, les mêmes citations : tous s'appuient sur les mêmes autorités considérables, et pas un ne veut conclure. Les livres sont des spéculations ; tout homme est menteur. Les économistes se plaignent de l'excès de la population ; moi, je désespère de rencontrer un seul caractère dans cette triomphale procession d'avocats, de boutiquiers, de littérateurs et de propriétaires faméliques qu'on est convenu d'appeler la très-illustre civilisation du dix-neuvième siècle. Jamais notre espèce bavarde ne fit plus déplorable usage de sa langue. Dans ce temps-ci, l'on ne peut guère juger de l'opinion d'un homme que par la position qu'il occupe. Le bourgeois pense pour vivre ; il ne vit pas pour penser.
Que les civilisés se reconnaissent dans ce cruel persiflage de Montesquieu: «Il y a encore des peuples sur la terre chez lesquels un singe passablement instruit pourrait vivre avec honneur ; il s'y trouverait à peu près à la portée des autres habitants. On ne lui trouverait pas l'esprit singulier ni le caractère bizarre ; il passerait comme un autre ; il serait même distingué par sa gentillesse.»
Nous sommes si grippe-sous, si mendiants, si resserrés entre les murs de nos propriétés et les planches de nos comptoirs ; nous sommes si peu libres d'avoir une idée, et il est si pénible d'être contraint à penser quelque chose ! Nous aimons mieux manger, manger et boire, boire et nous friser le poil au matin...... Le langage politique est devenu si flasque, les convictions si malléables, la conscience si caoutchouc, les allures si serviles, les caractères si piteux, les esprits si indifférents à tout ce qui ne se traduit point par un son métallique ! En vérité, les bourgeois craignent de se saluer d'une façon compromettante ! — La parole a été donnée à l'homme pour demander l'aumône : les mendiants sont les plus francs des civilisés.

V.
J'ai encore beaucoup trop lu pour faire ce livre ; je voudrais pouvoir oublier tous les renseignements que j'ai recueillis en y travaillant ; je m'assure que j'y gagnerais beaucoup en clarté et en précision. Fort de cette nouvelle expérience, je conseille plus que jamais aux jeunes écrivains de ne pas trop jouer avec les livres. Lire trop, c'est vouloir ne jamais rien nier et ne jamais rien affirmer. L'extrême érudition, comme la primitive ignorance, engendrent le Mutisme stupide ou le délirant Bavardage. Celui qui veut trop savoir s'annihile aussi bien que celui qui ne veut rien apprendre. De ce que l'usage habituel des poisons rend plus forts un Mithridate ou un Proudhon, il ne faudrait pas en conclure que les poisons fussent profitables à toutes les organisations humaines. Les intelligences diffèrent comme les tempéraments.
Parmi nous, occidentaux, la savanterie est devenue tellement endémique que nous ne saurions faire un article d'almanach sans remonter aux doctrines de Platon et sans nous appuyer les coudes sur des colonnes de chiffres. Que dirai-je donc des journaux ? Pour risquer, dans leurs colonnes, une opinion sur le passage du Pruth, il leur est indispensable de faire l'historique des Cosaques depuis Rurick, et surtout de ne pas se prononcer sur le passage du Pruth. Tout cela pour prouver à tout le monde qu'ils en savent là-dessus tout autant que tout le monde....
Ayez donc une opinion, soyez donc vous, et que les autres soient ce qu'ils voudront être. Vous serez toujours bien en n'imitant personne. Quand vous passez si souvent les yeux sur les feuillets des livres, toute cette vieille poussière ne vous aveugle-t-elle point ? N'usez-vous pas vos doigts ? Ne s'exhale-t-il pas de tout votre être je ne sais quelle odeur de Byzance, de philosophie de Sorbonne, de doctor miralalis,de gagé de la Revue les Deux-Mondes,de philistin allemand, de pédagogue suisse, de litterary man  ? Ne vous faites-vous pas horreur et nausée ? Retrouvez-vous ensuite votre pensée neuve, agaçante, coquette, comme vous l'aviez laissée ? Vous provoque-t-elle encore à la coucher sur le papier blanc, comme la jeune fille sur les beaux draps de lin ? N'a-t-elle pas vieilli de tous ces siècles que vous lui avez fait traverser ?
Ah ! si votre cœur bondit, écrivez, pour Dieu, avec le sang de vos artères. Si votre cerveau travaille, écrivez avec la sueur de votre front. Si vous voyez clair tout d'abord, ne cherchez pas à voir encore mieux : le mieux est l'ennemi du bien. Si vous avez l'esprit primesautier, ne veuillez pas être savant. Si vous êtes pamphlétaire, n'essayez pas de contenter la foule.
«Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier»
Ne faites pas de maîtresses pour satisfaire la mode ; ne faites pas d'écrits pour plaire au public. Car les modes, l'amour, la faveur et la fortune changent souvent. Car personne ne vous saura gré d'avoir fait comme tout le monde. Écrivez, aimez à votre heure et selon vos instincts : soyez heureux pour vous et non pour les autres. Choisissez enfin entre les partis et la liberté, entre votre opinion et celle de votre journal. Laissez le sceptre aux rois et le niveau aux tribuns du peuple, si vous trouvez que ces gens-là représentent fidèlement vos idées et vos tendances. Pensez comme quelqu'un, si cela vous convient. Moi, j'aimerais mieux ne pas penser. Je ne suis pas de force à être maître, et je ne me sens pas de faiblesse à être disciple.

VI.
Cependant, j'ai lu, parce qu'on espère toujours que les auteurs se prononceront sur quelque chose, et qu'il serait bon de lire si les auteurs écrivaient avec franchise. J'ai lu parce que nous ne savons pas dire un mot sans dévorer des volumes, moi qui m'en repens comme ceux qui ne s'en confessent même pas. J'ai lu, parce que les livres ont encore ce résultat avantageux, de nous faire détester le mensonge. Je me suis inoculé le virus pour préserver mon sang d'une contagion mortelle. Sous les cieux meurtriers, en temps d'épidémies sidérantes, l'homme n'échappe à la mort qu'en courant sur elle. Puisse mon audace me sauver du naufrage de la civilisation !
Hélas !..... je me suis laissé attirer dans tous les pièges : heureusement, jusqu'à cette heure, j'en suis sorti sain et sauf comme de celui de l'érudition.
Moi comme les autres, j'ai admiré les chefs de parti. Ainsi j'ai pu les approcher. Si tous les hommes les avaient observés d'aussi près que moi, je m'assure qu'il n'y aurait plus de partis. — Cachez-vous, tribuns ; on vous a vus !
Moi aussi, je me suis dit sectaire. Ainsi j'ai été forcé de défendre toutes les idées des maîtres, bonnes ou mauvaises. Si tous les hommes avaient soumis leur esprit à pareille torture, je suis convaincu qu'il n'y aurait plus de sectes. — Prenez garde, démagogues (1) ; on vous lit !
Moi aussi, j'ai été médecin. Ainsi, j'ai pénétré l'ignorance et le cynisme des princes de la science. Si tous les hommes s'étaient mirés aussi longtemps que moi dans la trousse doctorale, je suis bien certain qu'ils ne laisseraient plus exercer sur eux le droit de vie et de mort. —Tuez vite tout le monde, arbitres du corps humain.... ou tout le monde vous tuera !
Moi aussi, j'ai reçu le baptême, la communion et la confirmation. C'est qu'il faut prendre, si l'on peut, le style de la Bible, l'esprit de l'Évangile et la sublime folie des apôtres, afin de combattre à armes égales les dogmes de la Bible, la lettre de l'Évangile et le vil fanatisme des tonsurés. Si tous les hommes avaient vu comme moi les misères des divines miséricordes à travers la grille d'un confessionnal, je m'assure qu'il n'y aurait plus un prêtre en Europe pour conduire les funérailles du catholicisme. Arbitres des consciences, éteignez vos cierges ;... la Révolution allume sa torche ardente des Alpes aux Pyrénées !
Moi aussi, j'ai fléchi, plus que quiconque, sous l'autorité paternelle, et cru sincère l'affection de la famille bourgeoise. Il fallait bien que j'apprisse, par les blessures de ma sensibilité, qu'un propriétaire n'a d'entrailles que pour le vin de sa cave. Si tous les hommes avaient souffert comme moi de la servitude de la famille, j'affirme sur mon âme que l'autorité patriarcale ne serait plus. — Tremblez, tyrans du foyer : on vous a embrassés !
Moi aussi, j'ai eu foi en Dieu. Qu'en savais-je ? Ce qu'on m'en disait, le mot d'ordre de la vulgaire ignorance. Ne fallait-il pas que je réfléchisse sur cette gigantesque mystification, afin de pouvoir dire quelque jour ce que j'en pense ? Si tous les hommes avaient été pénétrés autant que moi par le néant, je jure qu'ils voudraient enfin posséder quelque chose de tangible. L'autorité et le mensonge sont poursuivis maintenant jusque dans le ciel... Gare dessus !
Moi aussi j'ai été modeste et timide, mais timide jusqu'à défaillir devant un bourgeois décoré ; je ne suis même pas encore bien guéri de cette névrose. Ne fallait-il pas que je fusse témoin de l'outrecuidance de cette valetaille pour me convaincre que l'indépendance ne sert de rien à l'homme en ce temps-ci, s'il n'y joint une sorte de fierté sauvage et la haine instinctive de tout ce qui est gluant. — Que les bourgeois cachent leurs rubans, les rubans rougis par le sang des morts de Juin. Car ces rubans se portent sur le cœur et servent de point de mire aux balles.
J'ai 29 ans. J'ai fort à faire pour racheter la première partie de ma vie par la seconde, pour compenser mes années d'esclavage par des années de révolte, pour verser sur toutes les plaies de mon humiliation le baume de mon orgueil. J'espère vivre assez cependant pour fournir à mes contemporains l'exemple d'un homme développant complètement les contradictions de sa nature, poussé vers de grandes luttes par le seul mobile de l'amour-propre, et mourant en affirmant, sur les jours de sa vie, l'omnipotence du Droit, la stérilité du Devoir, le jésuitisme de la Modestie, le majorat de l'individu et l'excellence des Passions,

VII.
Qu'on la taxe au prix que l'on voudra, je veux dire une pensée qui me vient. Je veux la dire parce que je ne crois pas à l'humilité, parce que je n'aime pas ceux qui font semblant d'y croire, et que je suis convaincu qu'il n'est pas un écrivain, pour jésuite ou démophile qu'il soit, qui jamais ait pris la plume sans se recommander à la Renommée. En l'an de grâce 1854, il est encore permis de penser bien de soi, mais heureux celui qui est assez vaniteux pour n'en rien dire !
Je dirai donc qu'il m'est pénible de développer à nouveau une opinion qui était exclusivement mienne, maintenant que les limaçons de la presse ont déposé sur elle leur traînée repoussante d'interminable phraséologie, d'hypothèses vulgaires, de patriotisme stipendié et d'ardeurs à tant la ligne. Oui, quand la haine siffleuse et le dédain sournois me poursuivaient, j'écrivais avec plus de passion, sur le rôle révolutionnaire de la Russie, qu'aujourd'hui. Car la pensée d'un homme c'est la toute jeune vierge qu'il élève et respecte, et qu'il ne reconnaît plus quand elle a été flétrie par un priapisme vénal, avant d'être devenue belle et forte, comme il l'avait rêvée. A l'homme infiniment affectueux dont on a ravi la bien-aimée, au père dont on a violé la fille, à l'auteur artiste, je n'ai donc pas besoin de dire ce qu'il m'en coûte pour reprendre cette question de Russie sur laquelle se vautre maintenant la grande prostitution politique.
D'autres craindraient de laisser soupçonner ce sentiment intime et voudraient cacher la démangeaison de leur personnalité sous quelque beau prétexte de dévouement. Eh ! pourquoi donc mentirais-je ? Si j'éprouve ce sentiment d'amour-propre, c'est qu'il est naturel à l'homme de s'attacher à son travail et d'en réclamer les fruits, louanges ou injures ; c'est qu'il y a des injures qui honorent.

VIII.
Si c'est là de l'orgueil, je ne m'en défends pas. L'orgueil est bon, puisqu'il nous donne le courage de revendiquer pour la vérité et de réclamer ce qui nous revient de droit. L orgueil est le rempart de toutes les libertés ; la modestie est la brèche par laquelle tous les despotismes pénètrent au cœur de l'homme. Se défendre d'être orgueilleux, c'est se défendre d'être libre, d'être homme ; c'est mentir à soi-même et aux autres, et savoir qu'on ment. — Les vertus théologales ont fait leur temps.
Je déclare donc bien volontiers aux rédacteurs du journal l'Homme qu'ils ne se sont pas trompés en m'accusant de galoper à fonds d'orgueil à travers les steppes de l'Ukraine. J'estime en effet que l'homme ne vaut un peu que par la conscience de ce qu'il peut faire ; que l'orgueil personnel n'est ni triste ni chétif ;— et que c'est la jalousie, sorte de vanité honteuse, qui à donné le nom d'orgueil au soin que l'homme prend de la conservation de sa personnalité.
Tristes temps que les nôtres !  temps où l'on ne peut protéger sa pensée contre le plagiat, et son nom contre les menées des partis ; temps où l'homme fier est réduit à un isolement que les autres ne lui pardonnent pas ; temps où l'on n'a plus le droit d'être soi ; où l'on ne parvient à s'élever qu'en rampant ; où la force a tout mutilé, et les corps et les âmes !
Heureux moi cependant si je parviens à effrayer les gouvernements par mes prédictions. La peur est la seule lime qui morde sur la puissance. Heureux moi si je puis me venger seul de toute cette société lâche ! Prophète de malheur et de vérité, je ne craindrai ni le fonctionnaire arrogant qui parade au grand soleil, ni l'espion honteux qui ne sort qu'avec la nuit. Je marcherai sur le savant et sur le monarque, sur le soldat et sur son capitaine. Mes bras seront prêts pour le combat, et vers le ciel s'élèvera ma voix comme le cri de l'aigle qui voit poindre le jour ! !

IX.
..... Cependant, quoi qu'il en coûte à mon orgueil, je reviens sur mon idée cosaque. J'y reviens parce qu'elle doit se développer, grandir et passer par-dessus les barrières que lui opposent la force et la haine, le pouvoir et les partis. J'y reviens parce qu'il faut qu'elle soit entendue dans le désordre des camps, et discutée par des hommes ivres de vin, ivres de sang. J'y reviens parce qu'elle se répandra sur le monde et qu'elle le fera trembler comme je tremble moi-même.
Cette idée est le tocsin de l'éternelle révolution qui vient à nous sur les ailes des fléaux redoutés. Maintenant ou jamais il faut la hurler par-dessus les pics de glace et les clochers bavards, afin que les avalanches et les battants de bronze la répètent d'échos en échos. Je crois les crises utiles dans le corps social comme dans le corps humain ; j'espère que la fièvre qui est en moi secouera l'humanité de sa torpeur. Il n'y a guère que six ans, j'étais un pauvre petit bourgeois, bien timide, qu'on élevait pour tuer le monde. Pourquoi donc aurais-je été tiré de cette sphère obscure si mes yeux n'étaient pas assez forts pour supporter les grandes lumières, si ma main n'était pas assez ferme pour arracher les masques et les fouler aux pieds ?
«Écrivez mes paroles sur les poteaux de vos maisons et sur vos portes.» Car je vous annoncerai ce que l'avenir vous réserve. Et je m'assure que ma souffrance n'est pas inutile; — les générations prochaines la comprendront. —Je m'assure qu'il n'est pas de scandale superflu ; — la réprobation semée sur ma voie par les hommes d'intérêt et de tradition m'est un gage certain des réhabilitations de l'avenir. — Je m'assure qu'il n'est pas au pouvoir d'une poignée d'envieux d'étouffer une pensée conçue pour tous ; — ce que les peuples civilisés et les hommes esclaves condamnent aujourd'hui, l'humanité nouvelle et l'individu libre l'approuveront plus tard. — Les empereurs et leurs gendarmes ne sont pas immortels, les bornes des propriétés s'usent, le fer et le bois des douanes disparaissent ; les chefs de partis et leurs prétoriens s'entre-dévorent. Le soleil déjeune chaque matin des réputations réclamées que les heures usurières apportent à sa table somptueuse. El la pensée grandit sur les ruines de la matière ! Voilà pourquoi je reviens à ma pensée.
J'y reviens parce qu'elle a semé l'effroi parmi les intérêts iniques, et la division parmi les partis menteurs; — parce qu'elle a pesé sur la tête de ceux qui se croyaient grands ; — parce qu'elle a relevé de la poudre ceux qui s'y vautraient à l'aise ; — parce qu'elle a obtenu, toute jeune et toute pauvre qu'elle fût, les honneurs de la calomnie, de la rage et de la contrefaçon. J'y reviens parce que personne n'a osé ni la citer entière, ni la combattre sérieusement, tant elle renfermait de mystères redoutables. J'y reviens parce qu'elle est éminemment anarchique, terrifiante, mortelle à toute autorité et à toute intrigue ; — parce queceux du parti démocratique ont été contraints d'avouer qu'elle porterait un RUDE COUP à la révolution si le peuple des campagnes et des villes de France pouvait me lire et m'entendre.
J'y reviens parce qu'il faut que le peuple me lise dans les campagnes et dans les villes, et qu'il se prononce enfin, en pleine connaissance de cause, sur la révolution que veulent les constitutionnels et républicains formalistes de 1830 et de 1848, révolution que j'appelle, moi, de mon autorité privée, le Mensonge, l'Immobilisme, la Contre-révolution, l'Enrégimentation et le Despotisme sous prétexte de Liberté.

X.
Du fond de l'exil, une voix doit s'élever qui crie Non, tout n'est pas ténèbres au milieu de ces sépulcres sur lesquels nos familles versent des pleurs. Parmi tous cœurs épris du passé, il en est un, pour sûr, qui envoie tout son rouge sang vers les plus lointains avenirs. Parmi tous ces aveugles, il est un homme qui voit clair ; parmi tous ceux qui dorment, n'apprenant rien, n'oubliant rien, je veille de longues nuits.
De ce poteau d'exil qu'on a tenté de rendre infâme, je veux faire une colonne de marbre et d'or qui resplendisse aux feux du nouveau soleil. Et jusqu'à son sommet je m'élèverai, et je verrai de haut les peuples et les mondes. Aux intelligences généralisatrices, aux âmes aimantes, aux regards perçants, aux voix qui vibrent, l'exil est bon ; aux hommes de bonne volonté l'exil est fécond en pensées et en travaux. Il faut que l'exil soit peuplé, il faut qu'il soit chanté. C'est dans l'exil que naissent les citoyens du Nouveau-Monde. Je le jure, la main sur l'histoire, sur l'organisation des sociétés naissantes, sur les récits des migrations des peuples. Je le jure en voyant passer dans l'air la graine ailée, le fil télégraphique, la fumée noire des grands navires. Je le jure par l'indépendance de ma solitude et par les rêves consolateurs qui me transportent au milieu de l'humanité future.
A ceux qui consentent à vivre gras dans la France asservie, je dirai : «Il ne vous appartient pas de blasphémer la proscription ! Non, toute la science n'est pas dans vos bibliothèques et vos académies aux vieilles senteurs ; non, tout le bien-être n'est pas dans vos spéculations fiévreuses ; non, tout art, toute inspiration, toute poésie, toute action, toute beauté, toute littérature, tout progrès, tout bonheur, vous ne les avez pas confisqués. Non, toute la découverte et toute la révolution ne sont pas en France. L'humanité, la mère féconde, n'a pas fait de nation immortelle au détriment des autres : son cœur bat pour tous les enfants de son amour. L'exil centuple la vie de l'homme en lui donnant l'humanité pour patrie. Les vrais exilés, sur cette terre, ce sont ceux qui ne peuvent sortir de chez eux qu'avec la permission de leur maître et sur un passeport signé de sa main.
Les proscrits sont les hommes libres de l'Europe enchaînée, les seuls ; ils sont le ciment des peuples, la moelle de leurs os, la chaleur de leur sang. Qu'ils ne trahissent donc pas leur mission ; qu'ils étudient sans préjugés, sans relâche et sans haine le rôle de chaque race dans la révolution prochaine ; ils sont placés mieux que personne pour juger impartialement des hommes et des choses. Qu'ils ne se résignent plus à végéter dans des pays nouveaux pour eux, sans en vivre la vie, sans en apprendre la langue, sans intérêts, sans joies et sans espoir, froids au milieu d'un monde qui les bat des chaudes vagues de son sang. Qu'ils ne se glorifient plus de préférer les égouts du faubourg Marceau aux eaux d'azur du Léman. Qu'ils ne se refusent plus à se découvrir devant les grande images de Shakespeare et de Nelson. Qu'ils soient de tout lieu, de tout âge, de toute société ; qu'ils aiment partout ce qui est beau, ce qui est grand ; qu'ils dédaignent partout les mesquines combinaisons de l'intrigue ct la voix criarde du chauvinisme. Qu'ils s'élèvent au-dessus de cette vallée de larmes hypocrites, de vins frelatés, d'amours à tant la passe. Qu'ils rapprochent, sur leur âme, les grandes traditions de l'humanité de ses grandes tendances : qu'ils s'élancent, infatigables, d'un passé plein de regrets vers un avenir étincelant d'espérances. Ainsi la Proscription grandira, s'universalisera, s'affirmera forte, utile, respectée. C'est alors qu'elle sera vue dans les cieux comme une croix saignante, et que chaque goutte de son sang qui tombera sur la terre deviendra semence de guerriers et de révélateurs. — Proscrits ! osons être Hommes, hommes de toute nation. Et les rois et leurs sujets ne blasphémeront plus l'Émigration ! !

XI.
Je reviens sur mon idée cosaque parce que, depuis tantôt un an que, dans l'Orient, sont tirés tous les glaives il ne s'est pas trouvé, dans l'Occident tout entier, un seul homme pour recueillir le sang qui coule, y tremper sa plume, et sur papier de deuil, écrire une prédiction vraie. J'y reviens, parce que je suis las d'entendre vociférer sans cesse : Vive la France ! ou Vive l'Angleterre ! Vive l'Empire !  ou Vive la République ! Vive le Privilège ! ou Vive la Communauté ! Je voudrais distinguer, dans les rumeurs des foules, une de ces grandes exclamations : Vive l'humanité ! Vive la Liberté ! Vite le Travail ! Vive l'Anarchie ! Vive le Bonheur !
Je reviens sur cette idée parce qu'il faut des voix jeunes pour annoncer tout ce qui est nouveau, pour vibrer sur les peuples comme la trompette du jugement, pour crier : En avant ! En avant ! La Guerre, c'est la Rédemption ! Dieu le veut ! le Dieu des criminels, des opprimés, des révoltés, des pauvres, de tous ceux qu'on torture ! Le Dieu Satan au corps de soufre, aux ailes de feu, aux sabots de bronze ! Le Dieu du courage et de l'insurrection qui déchaîne les furies dans les cœurs : notre Dieu ! Plus de conspirations isolés, plus de partis bavards, plus de sociétés secrètes ! Tout cela n'est rien, ne peut rien. Debout l'Homme, debout le Peuple, debout tout ce qui n'est pas satisfait ! Debout pour le droit, le bien-être, la vie ! Debout ! en quelques jours vous serez des millions. En avant ! par grands océans d'hommes, par grandes masses d'airain et de fer, avec grand bruit d'idées ! L'argent ne peut plus rien contre un monde qui se soulève. En avant ! d'un pôle à l'autre, tous les peuples, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil ! Et que le globe frémisse sous vos pas ! En avant ! la Guerre, c'est la Vie ; la Guerre au mal, c'est la bonne Guerre !
Déjà le Privilège a semé tant de furies derrière lui qu'il y a, en Gallicie, des mères qui font rôtir leurs enfants qui surveillent le feu, et qui mangent le fruit de leurs entrailles sous le chaud soleil de juillet. — Déjà le Despotisme a semé tant de morts derrière lui que, dans tout l'empire d'Autriche, l'homme jeune qui choisit la Liberté pour amante, se prépare un linceul sanglant. — Déjà l'usure a semé tant de détresses après elle qu'il y a, dans l'empire français, 36 millions d'hommes dont la faim brisera les dents avant qu'ils osent mordre la botte d'un histrion couronné.
Est-ce assez ? Serez-vous plus patients que Job, le saint homme qui, de son fumier, se soulevait pour menacer Dieu ? Pour vous soulever attendrez-vous que chaque usurier appuie le talon sur la gorge d'un honnête homme ? — que les propriétaires fassent piaffer leurs chevaux dans les rues pavées de cadavres ? Attendrez-vous que vos pauvres filles se prostituent au premier venant ? Attendrez-vous que, dans chaque allée sombre, le Désespoir aiguise un poignard ? — que toutes les femmes deviennent stériles et que tous les enfants naissent rachitiques ? Attendrez-vous que la maigre Famine broute des brins d'herbe entre les pavés ? En avant !... ou c'est la Mort !.....
La vieille politique, les vieux partis, les vieux intérêts, l'Autocratie, la Démocratie ne sont plus que des mots. Immobilisme ou Révolution ; les sociétés ont à choisir entre ces deux termes du problème social. Et l'Immobilisme, c'est l'Occident, la Civilisation, tout ce qui est déjà, tout ce que nous connaissons, tout ce qui ne nous suffit plus. Tandis que la Révolution, c'est tout ce qui n'est pas civilisé, tout ce qui reste encore à faire, tout ce qui végète, tout ce qui n'a pas accompli sa destinée.
Entre la grande pépinière d'hommes et le grand atelier de forces qui grondent à l'Est, entre l'immense cimetière de peuples et de traditions qui râlent à l'Ouest. entre l'Aurore et le Crépuscule. il faut faire un choix. Plus d'atermoiements, plus d'habileté possibles : il faut entrer dans la ligue occidentale à la suite de la France ou dans la ligue orientale à la suite de la Russie. J'ai prévu depuis longtemps dans quel cercle de feu la fatalité renfermerait les Européens. Bourgeois du Vieux-Monde, constitutionnels. républicains, démocrates, blancs, bleus, tricolores, roses ou rouges, vous êtes bien pris. Mais l'écu, le vieil écu, c'est votre honneur à vous. A genoux donc devant Napoléon III !

XII.
Je reviens sur mon idée cosaque, parce que toutes nos révolutions seront inutiles tant que nous serons emprisonnés dans les mêmes frontières et bridés par les mêmes conventions légales. L'histoire des cinquante dernières années, par tous nos pays, témoigne de l'inanité d'un soulèvement qui n'agite qu'une nation. Je conçois que les réformes obtenues par ces émeutes superficielles puissent satisfaire ceux qui définissent la révolution : Liberté de la presse, formation de la garde bourgeoise, suppression des couvents, proclamation d'une constitution, suffrage universel. Mais que ceux qui demandent l'abolition de la propriété, la suppression de l'intérêt, la destruction du monopole, la liberté de la circulation, l'équité de l'échange, le règne du travail, l'empire des passions et du bonheur ; que ceux-là cessent de s'épuiser contre le milieu civilisé. On n'imprime aux cadavres que des secousses forcées. L'Occident est sans âme.
De par l'organisation sociale il est défendu à la masse bourgeoise de désirer la révolution de l'anarchie, car les intérêts bourgeois succomberaient avec la civilisation. Et cependant l'issue de toute tentative révolutionnaire dépend de l'attitude de la bourgeoisie. Au contraire, de par leur imperceptible minorité, il est défendu aux anarchistes d'avoir une influence décisive sur le résultat des événements révolutionnaires. Et cependant la révolution de l'anarchie, c'est la révolution de la justice, la vraie révolution. Comment briser le collier d'or qui nous étrangle ?
Révolutionnaires anarchistes, disons-le hautement : nous n'avons d'espoir que dans le déluge humain ; nous n'avons d'avenir que dans le chaos ; nous n'avons de ressource que das une guerre générale qui, mêlant toutes les races et brisant tous les rapports établis, retirera des mains des classes dominantes les instruments d'oppression avec lesquels elles violent les libertés acquises au prix du sang. Instaurons la révolution dans les faits, transfusons-la dans les institutions ; qu'elle soit inoculée par le glaive dans l'organisme des sociétés, afin qu'on ne puisse plus la leur ravir ! Que la mer humaine monte et déborde ! quand tous les déshérités seront pris de famine, la propriété ne sera plus chose sainte ; dans le fracas des armes, le fer résonnera plus fort que l'argent ; quand chacun combattra pour sa propre cause, personne n'aura besoin d'être représenté ; au milieu de la de la confusion des langues, les avocats, les journalistes, les dictateurs de l'opinion perdront leurs discours. entre ses doigts d'acier, la révolution brise tous les nœuds gordiens ; elle est sans entente avec le Privilège, sans pitié pour l'hypocrisie, sans peur dans les batailles, sans frein dans les passions, ardente avec ses amants, implacable avec ses ennemis. Pour Dieu ! laissons-la donc faire et chantons ses louanges comme le matelot chante les grands caprices de la mer, sa maîtresse !
A ceux qui sont convaincus de la nécessité de mettre la civilisation à feu et à sang ; — à ceux pour qui tout est perdu, avoir et espérances ; — à ceux que la cupidité des riches met dans l'impossibilité de gagner leur vie ; — à tous ceux-là, je dis :
Le Désordre, c'est le salut, c'est l'Ordre. Que craignez-vous du soulèvement de tus les peuples, du déchaînement de tous les instincts, du choc de toutes les doctrines ? Qu'avez-vous à redouter des rugissements de la guerre et des clameurs des canons altérés de sang ? Est-il, en vérité, désordre plus épouvantable que celui qui vous réduit, vous et vos familles, à un paupérisme sans remède, à une mendicité sans fin ? Est-il confusion d'hommes, d'idées et de passions qui puisse vous être plus funeste que la morale, la science, les lois et les hiérarchies d'aujourd'hui? Est-il guerre plus cruelle que celle de la concurrence où vous vous avancez sans armes ? Est-il mort plus atroce que celle par l'inanition qui vous est fatalement réservée ? Aux tortures de la faim ne préférez-vous pas les entailles de l'épée ?
Voyez ! Tout est partagé, toutes les places sont prises ; dans ce monde trop plein vous arrivez comme des étrangers. Dès le ventre de vos mères, vous êtes vaincus ; Soyez donc révoltés dès le ventre de vos mères. ou bien allez vous-en, comme dit Malthus, un homme que les Anglais ont trouvé choquant de cruauté.
Je vous dis, moi, qu'il n'y a de vie pour vous que dans l'universelle ruine.  Et puisque vous n'êtes pas assez nombreux dans l'Europe occidentale pour que votre désespoir fasse brèche, cherchez en dehors de l'Europe occidentale. Cherchez et vous trouverez. Vous trouverez au Nord un peuple entièrement déshérité, entièrement homogène, entièrement fort, entièrement impitoyable, un peuple de soldats. Vous trouverez les Russes.
Si vous me dites que ce sont des Cosaques, je vous répondrai que ce sont des hommes. Si vous me dites qu'ils sont ignorants, je vous répondrai qu'il vaut mieux ne rien savoir que d'être docteur ou victime des docteurs. Si vous me dites qu'ils sont courbés sous le Despotisme, je vous répondrai qu'ils ont besoin de se redresser. Si vous me dites qu'ils sont barbares, je vous répondrai qu'ils sont plus près que nous du socialisme, et que la facilité de leur conversion nous est prouvée par celles de tous les peuples neufs. Si vous me dites que tous sont esclaves, je vous répondrai que tous désirent la liberté ; — que tous sont déshérités, je vous répondrai que tous sont intéressés à la venue de la justice ; — que tous sont soldats, je vous répondrai que tous sauront combattre pour leurs droits; — si vous me dites qu'ils nient tout ce qui existe, je vous répondrai qu'ils sont sur le point d'affirmer tout ce qui existera. Les Cosaques seuls ont assez de forces vives et d'intérêts en majorité pour faire la révolution.
..... Ou bien aimez-vous mieux recommencer l'épreuve des gouvernements provisoires, des assemblées délibérantes, du Luxembourg ; les parades à l'Hôtel-de-Ville et les sanglantes journées de juin ? Alors, pour Dieu ! ne vous plaignez plus ; prêchez le crédit aux banquiers et le travail aux propriétaires ; remettez votre tête dans la gueule du loup et votre bourse à la probité des voleurs ; jouez à l'émeute avec ceux qui ne veulent pas de révolutions ; élevez des piédestaux à M. L. Blanc qui en a grand besoin, et courez à Constantinople en criant : Vive l'Empereur ! et vive la France, la bonne patrie qui prend soin de ses enfants bien-aimés ! Vous chantez, vous illuminez, vous tirez le canon, Français ! pour la prise de Bomarsund..... donc vous paierez.
Allez donc en Orient ! Le drapeau tricolore flotte sur toutes les coupoles, et l'on reçoit bien, dans le camp de la civilisation, quiconque offre sa vie pour la défense des privilèges qui le condamnent à mort ! Mais allez donc ! Y. de Saint-Arnaud vous commandera, le boucher de Paris, celui qui a couché vos frères sur les pavés, l'heureux émule de M. Samson ! Mais allez donc ! fils de la France, étudiants sans cœur, commis-voyageurs sans tête, intrigants sans ressources, et vous infortunés prolétaires, aveugles enfants des campagnes ! Allez, vous généraux qui trompez, et vous soldats qu'on trompe ; abandonnez vos travaux et vos foyers ! Allez, bourreaux et victimes, gémissante colonne de meurt-de-faim ! Allez !...... Et que, parmi les morts, votre Dieu relève les siens ; qu'il les relève devant la postérité ! !...
Est-il bien vrai, Soleil ! qu'aux plages d'Orient, tu éclaires de tes lumières vives plus d'un million d'hommes qui se font tuer pour un vain mot, la Patrie ! Est-il bien vrai que de ce sang répandu, de ces chairs meurtries, de ces os broyés, de tout ce mortier d'hommes, le Despotisme veut élever de nouveaux autels ? Est-il vrai que cette coupe écumante ne puisse être détournée de nos lèvres ?
Oh ! du moins que cette guerre soit la dernière ! Qu'elle dure assez longtemps pour que les peuples se demandent quels intérêts ils servent ! qu'elle soit assez atroce pour plonger le monde dans la stupeur ! Qu'elle soit assez inexorable pour décapiter l'Europe occidentale ! Qu'elle traîne à sa suite toutes les pestes, toutes les famines et toutes les concupiscences ! Qu'elle pousse des vagues de Barbares sur nos capitales dépeuplés ! qu'elle se continue de maison à maison, de famille à famille, d'homme à homme ! Que la Délivrance surgisse de la Servitude ! Que le bien s'élève de l'excès du Mal ! que la chaleur et la vie s'exhalent du sang versé ! Oui, la mort par le glaive, la mort par le tzar, plutôt que la mort par la faim et par la bourgeoisie civilisée ! — Voilà le cri que pousseront bientôt, comme moi, tous ceux qu'embrase le souffle de la révolution !

XIII.
Quand les bourgeois français ont trouvé quelque bon ou mauvais mot qui traduise fidèlement leurs opinions ou leurs peurs, ils en sont fiers comme d'une victoire. Oh !  comme ils seraient forts, et sur terre et sur mer, si l'on gagnait des batailles avec des calembours ! — Parce qu'ils appellent les Russes des Cosaques, ils se figurent avoir renversé la formidable puissance de la Russie ; — parce qu'ils m'appellentCosaque, moi, ils s'imaginent avoir fait justice de mes prédictions. Quand les paysans et les prolétaires de leur pays courront au devant de l'invasion révolutionnaire, ils les appelleront aussi des Cosaques, et se persuaderont avoir terrassé la Révolution ! — O le plus cockney des peuples passés et futurs, nation forte en paroles et poitrinaire à l'action, à qui donc penses-tu en imposer encore ?
Mais, bourgeois de France, avocats nés malins, ils sont chez vous les Cosaques, comme en Russie, par millions et dizaines de millions ! Car le Cosaque, c'est l'homme déshérité qui réclame bravement, à la pointe du fer, une place au foyer social ; c'est l'ignorant, le partageux, le brigand, le barbare — comme vous dites — en un mot, celui qui a faim et celui qui a soif et à qui vous ne voulez donner ni à boire ni à manger, le Cosaque enfin, c'est le révolutionnaire par la force des choses, pour son intérêt, pour sa vie. Comptez, statisticiens de l'Institut, combien ils sont dans la belle France !
Et toi, peuple rançonné, bâtonné, bâillonné, mitraillé, famélique, quand donc comprendras-tu que les mots sont des mots et les choses des choses,... et que les mots ne sont pas des choses ? Tes vrais alliés qui sont-ils ? Seraient-ce par hasard le magnifique empereur de cirque, le redoutable général à la médaille miraculeuse, le grand seigneur vendéen, le banquier juif, qui s'engraissent des dépouilles de la patrie et prélèvent sur toi l'impôt du sang, le nerf de la guerre sainte ? Ne seraient-ce pas plutôt ces gueux des steppes, ces Cosaques esclaves et maigres comme toi — moins que toi bien certainement ?
Oh ! réponds, réponds, peuple, il y va de ta vie ! Et de même qu'en 1815, nos Cosaques aristocrates appelaient à la rescousse leurs frères de l'extérieur, ouvre à deux battants, peuple, les portes des frontières aux Cosaques prolétaires. L'Autorité et !a Servitude, l'Opulence et la Misère ont les mêmes traits partout, partout il est facile de les reconnaître. Prends sous ton bras, peuple, l'homme qui souffre comme toi, Français ou étranger ; donne-lui l'intelligence de la révolution sociale ; en retour il te donnera la force sans laquelle tu ne la ferais pas. Les prolétaires cosaques sont nombreux comme les sables des océans ; ils ont la torche en main... Et tu sais, ô peuple ! que le plomb du fusil ne suffit plus pour renverser la féodalité de l'argent !
Qu'on ne s'y trompe pas. Le glorieux peuple français, le premier des peuples civilisés, est serf comme le peuple russe — ni plus ni moins — serf par le salaire, serf par la redevance, serf par l'impôt, l'aubaine, la loi, le gouvernement ; ses filles et ses femmes, ses garçons et ses vieillards sont serfs ; il est en tutelle pour la respiration, la nourriture et la vie ; la raison d'État, le bon plaisir peuvent le faire mourir à volonté d'asphyxie et d'inanition. Soyez fiers, civilisés ! Oh ! le superbe droit que votre droit à l'assistance ! les solides garanties que vos constitutions-vérités ! l'ingénieuse invention que le suffrage universel fonctionnant pour le choix d'un maître ! les profondes réformes que toutes vos réformes politiques! Comme cela remplit l'estomac et meuble la tête ! !
Je demande, à mon tour, aux pauvres Cosaques de France ce que leur feraient perdre la révolution et le peuple qui pointeraient sur tous ces beaux droits-là les gueules de leurs canons ? Je leur demande quels privilèges et quels avantages ils ont à conserver en défendant la Civilisation et la Patrie françaises ? Les immobilistes m'accuseront de prêcher au peuple le matérialisme et le mépris de toute morale... Connu ! !Je leur demanderai ce que prêchaient les Vendéens et les émigrés ?
Dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle, le sphinx social nous crie de sa voix la plus terrible : Mort de l'Homme ou Naissance du Socialisme ; choisissez ! Je choisis, moi, la venue du Socialisme, par tous moyens ; comme tous les bipèdes à gants jaunes, je cherche la satisfaction de mes besoins. Vive la Révolution, cosaque ou chinoise, monarchique ou républicaine qui me donnera le bonheur et qui ne m'imposera pas extraordinairement de cinquante centimes !

XIV.
Et voilà cependant pourquoi le citoyen rédacteur en chef du journal l'Homme me faisait dernièrement l'honneur dc me comparer à Erostrate et terminait ainsi sa longue philippique contre moi :
e Nous n'accuserons pas le citoyen C˜urderoy de faire sciemment, volontairement le service des polices impérialistes : il ne nous arrivera jamais de manquer à notre conscience pas plus sur les idées qu'à l'endroit des hommes, même après les plus stupides provocations ; mais nous lui dirons qu'il vient tristement en aide à la calomnie des gouvernements contre les républicains, et qu'il porterait un coup rude àla révolution si le peuple de nos campagnes pouvait l'entendre ou le lire ; nous lui dirons que tout orgueil personnel est triste et chétif devant les questions redoutables qui nous sollicitent, et quand les nations en deuil attendent l'effort commun au lieu de la jactance isolée.
«Le citoyen C˜urderoy, nous le craignons bien, a voulu jouer un rôle, et comme tout était pris dans la République ou le Socialisme, depuis la Banque d'échange jusqu'à l'Icarie, le citoyen C˜urderoy a inventéles Cosaques................... (2)» {L'Homme, numéro du 21 juin 1854, article intitulé : Un nouvel Erostrate.)
Je me sens en veine de malice aujourd'hui, citoyen Ch. Ribeyrolles, et malgré toutes les promesses de modération que je m'étais faites à cet endroit, je ne puis résister a la démangeaison de tourmenter un peu cet excellent Journal l'Homme. Je lui réponds en deux mots :
1° Erostrate était un fou sublime, et il serait à désirer que parmi les vigoureux de la république démocratique, il s'en trouvât un seul qui osât porter, comme lui, la torche sur tout ce que les civilisés adorent. Erostrate ne fit autre chose que chasser les marchands du temple, ce que Jésus fit trois cents ans plus tard, ce que nous ne ferons pas seuls ; — ce qu'il faut faire cependant.— Je ne mérite pas d'être comparé à Erostrate !
2° Il y a  certaines insinuations qui, sans faire courir à leurs auteurs les dangers d'une accusation franche, ont cependant la même portée ; de celles-là les citoyens irrévolutionnaires se montrent toujours prodigues: leur police officieuse est chargée de les expliquer. Que vous êtes maladroits, en vérité, citoyens ! Si je faisais le service d'une police quelconque, est-ce que je ne serais pas de force à le crier par dessus les toits, moi qui ne sais rien cacher ? Et puis, s'il me plaisait d'être mouchard, citoyens, à qui donc serai-je tenu de demander permission pour me vendre ? A qui donc appartiendrait-il de m'accuser et de me juger ? A ces citoyens vertueux qui font la police des chefs de parti, sans doute ? l'homme n'est-il pas libre même de se déshonorer ? Et quand il en est venu à ce point de mépris de lui-même, le ferez-vous revenir au respect de sa conscience, dites-moi, citoyens, avec vos grands principes imprescriptibles et vos terribles jurys d'honneur ? Sachez donc, citoyen ex-rédacteur en chef de la Réforme, que la seule sauvegarde de l'honneur, c'est l'amour-propre, et que jamais personne, ni roi ni tribun, n'achète un homme fier, parce que cet HTML ne saurait pas dire lui-même tout ce qu'il vaut. Au surplus, et bien que l'opinion soit le cadet de mes soucis, je mets au défi et vous, citoyen, et les autres, de citer un seul acte de ma vie, un seul mot de ma langue, une seule ligne de ma plume, qui rende votre insinuation vraisemblable. Ah ! bien habile serait, ô citoyens, le chef de parti réformateur qui vous guérirait de votre manie d'inquisition ! — Quant à moi, ne dépendant ni de vous ni de personne, je n'ai pas à m'inquiéter de l'appréciation que vous pouvez faire de mes actes ou de mes écrits.
3° A vous entendre, citoyens, il semblerait qu'un rôle, dans la société actuelle, cela se retient, cela s'escompte, cela se monopolise ; il semblerait qu'il n'y a plus rien à prendre ni dans la République ni dans le Socialisme, que vous savez tout, que vous avez tout découvert... Il n'y a pas beaucoup paru en février, convenez-en. Et je doute que les Cosaques dont vous voulez bien à la fin m'accorder l'invention,procèdent aussi gauchement et aussi timidement à la révolution que les très-illustres démocrates du gouvernement provisoire en 1848. Je suis désespéré d'ailleurs de ne pas savoir chanter leurs louanges d'une voix pure et citoyenne.

XV.
Toute vérité est bonne à dire, mais difficile à émettre au milieu des scribes, des pharisiens et des docteurs. Celui-là semble cruel qui dit à un vieillard : tu vas mourir ! On l'accuse de sacrilège, s'il le répète.
Mais la notion de respect est établie, comme toutes les autres, par les majorités. Mais il y a quelque chose de plus fort que l'opinion, c'est la vérité. Mais il y a quelqu'un de plus fort que tous les hommes, c'est un homme libre. Ceux qui flattent les vieillards. en leur promettant l'éternité, n'ignorent pas plus que moi que les vieillards meurent, mais ils comptent qu'ils vivront assez encore pour refaire leurs testaments en leur faveur.
Je prétends qu'il est utile de dire la vérité aux vieillards, comme aux autres hommes. Je prétends qu'il est charitable, quand ils veulent courir, de leur donner un coup de pied dans les béquilles, afin qu'ils ne se cassent pas le cou.
Quand on condamne un assassin à mort, on l'en prévient assez à temps pour qu'il puisse recommander son âme à Dieu... Et l'on n'aurait pas quelque pitié pour une société qui va mourir ! Et l'on ne préviendrait pas la civilisation scélérate quelques instants d'avance pour qu'elle ait le loisir de faire ses dernières dispositions. C'est prouver le respect qu'on a pour soi-même et l'intérêt qu'on porte aux vieillards que de ne pas les tromper à l'heure suprême.
Malheureux ceux qui mentent aux mourants.

XVI.
Moi qui crois que rien n'est perdu dans le mouvement universel ; — que l'homme, subissant la destinée commune, reparaît d'âge en âge, sous des formes successivement plus complètes ; moi qui regarde la mort et la révolution comme des moyens de conservation des sociétés, je considère également l'invasion comme un mode de régénération pour les peuples. Et l'histoire témoigne pour moi qu'après cette terrible épreuve, ils renaissent plus beaux, plus libres, plus puissants et plus heureux. L'existence est un cycle d'or et de fer, d'heurs et de malheurs ; un continuel échange entre les restes de la vérole qui nous prend sur terre et les restes des vers qui nous reprennent dessous.
Pourquoi donc nous obstiner à n'en voir qu'une moitié ? Pourquoi n'appeler vie que les monotones journées que nous passons au-dessus du niveau des mers, nous rasant, fumant, baillant jusqu'à désarticulation, ne parvenant au fond de nos bottes qu'à la sueur de notre front, tenant notre estomac et nos génitoires en équilibre, nous injuriant du matin au soir ? En vérité, pour peu que la vie sous-terrestre soit accidentée, elle sera beaucoup moins fastidieuse que celle-ci. — La Mort est à la fois le commencement d'une existence et la fin d'une autre. Mais elle est toujours la vie. J'en dis autant de l'Invasion.
La France est morte, vive l'humanité !

XVII.
Ma poitrine est gonflée de malédictions, ma langue est sifflante comme celle du serpent ; ma gorge est sèche et mes yeux sanglants. Le sang coule sur les herbes flétries, et je ne puis l'étancher...... Ce qui est écrit est écrit.
Qu'elle descende donc l'invasion formidable, et que la moelle frémisse dans le creux de nos os ! Que les flots des mers glacées s'échauffent sous la quille des vaisseaux armés en guerre ! Que les sables des steppes se transforment en autant de guerriers ! Que l'épée nue trace droit son sillon à travers les multitudes ! Que les capitales travaillent sur leurs fondements comme des prostituées hébétées par le gin ! que l'univers couvre sa face du voile de la nuit !
Et moi je verrai les vagues s'élever en montagnes d'écume, et l'orage bondir sur leur dos. Et les vents emporteront des nations entières dans leurs manteaux déchirés. Et ces nations trembleront comme les feuilles saisies du frisson de novembre. La Vengeance, la Menace et la Mort suspendues sur l'humanité ; la terre s'inclinera sur son axe. Les corbeaux se tairont...
Et je me réjouirai quand l'éclair de la Destruction sigillera les ténèbres ! Et je collerai mon oreille au sol ébranlé. Et je recueillerai les râles des mourants ! Et je dilaterai mes narines aux vents du nord chargés de poudre.
Car je ne serai pas coupable de tout cela, moi qui crie sans répit aux nations d'Occident: Arrêtez-vous, maudites, sur la pente de l'abîme ! Enrayez! Enrayez ! !
Voici venir sur vous les mille cohortes de l'invasion : les géants aux yeux verts, enfants de la Baltique, et les Mongols cuivrés par le soleil. Enthousiastes de la mort, avides de pillage et de voluptés, ils arrivent, rapides comme leurs cavales, maigres comme des loups à jeun.
Rangez-vous par pitié devant la gueule de leurs canons et le fer de leurs lances. Car ces hommes sont durs comme les chênes verts, tandis que vous êtes cariés comme le liège qui crie sous l'acier barbare.
A genoux, cités superbes, filles de la Bourgeoisie; il n'est pas une de vos pierres qui repose honnêtement sur l'autre. Rachetez la honte de votre vie en vous préparant à mourir sans peur.
,«J'ai vu l'Orient s'entrouvrir comme la gueule d'une bête fauve. Au fond le soleil brillait, rouge, sur des armes [?] J'ai cru voir un lac de sang ; j'ai senti, dans mes veines, le froid de la mort.»

XVIII.
Je végète dans ce siècle où tout s'écroule, ou les hommes ébranlent avec fureur institutions et monuments. Je vois s'élever le matin de vastes projets, des alliances inébranlables, des gouvernements éternels... qui tombent au soir. L'avenir prochain est pommelé de nuages blancs et noirs, sombres à  voir venir. Bien des nations orgueilleuses de leur splendeur d'aujourd'hui seront, demain, en péril d'existence.
Le terrain est mouvant, les flots des hommes sont boueux comme les vagues des mers ; ne cherchons à élever rien de stable sur les tremblements de terre et les traînées de poudre. Les cataclysmes sont plus forts que nous ; ne nous mettons pas en travers d'eux au milieu des multitudes qui grondent, les plus hardis sont les plus sages. Passons le jour, c'est beaucoup déjà ; notre lendemain est loin, bien loin. dans les brumes du Nord.
Moi qui ne puis trouver sur la terre un asile assuré ;  moi qui ne recueille plus que des haines ; moi qui vis dans la révolution, qui la souffre, qui la pressens ; moi qui a prédit depuis longtemps ce qui se passe aujourd'hui, je répète aux hommes : «Ne comptez pas sur des jours d'abondance ; ils ne sont pas pour nous. Nous sommes précipités sur la pente d'abîmes sans fond et sans ciel, où nous roulerons tous, hommes et femmes, vierges et débauchés, les uns sur les autres, sans pensée, sans pudeur. La suprême prudence aujourd'hui, c'est la suprême indifférence ; la suprême habileté, le suprême courage, c'est de s'abandonner à la frénésie des tourbillons. Qu'on prenne bravement son parti du déménagement universel !
Pourquoi donc ne voulons-nous voir de sécurité que parmi la foule imbécile qui se meurtrit les coudes et s'aplatit la cervelle à force de se presser ? Un immense déluge d'hommes va se répandre sur nous... Que les femmes ouvrent leurs jambes pour les recevoir de bonne volonté, si elles ne veulent pas les desserrer de force. Et roule, ô Révolution !

XIX.
Dans ces jours de réveil les aigles et les coqs pousseront des cris aigus: toutes les patries seront en danger, tous les foyers éteints, tous les hommes proscrits.... Et cela jusqu'à ce que les frontières des nations, les limites des propriétés et les cœurs des mortels ne soient plus un opprobre à la terre qui les porte. —Alors les vagabonds et les morts civils d'aujourd'hui revivront réellement parce qu'ils se seront habitués, dès longtemps, à rester en dehors de toute circonscription de patrie ou de gouvernement. — Alors, proscrits de toutes les révolutions, parmi les milliers de fugitifs qui chercheront un gîte, nous compterons enfin. Résurrection qui surprendra grandement les bourgeois aux pieds plats ! —Alors notre monde boursouflé d'orgueil crèvera et sera totalement retourné ; il sera plus vieux d'années et plus neuf de façon ; il sera régénéré par la Révolution, l'ouvrière économe qui fait des drapeaux brillants avec des chiffons dédaignés ; il sera plus joyeux qu'il n'est aujourd'hui, notre beau globe verdoyant, dont l'épicier s'est sacré roi !
Rien ne conjurera ce cataclysme ; rien ne démentira mes prédictions. L'Occident se tord sous la blessure de cette plume, de cette plume de fer : hœret lateri lethalis arundo ! — Dieu n'est déjà plus qu'un mot. Et cependant la vapeur et l'électricité n'ont pas encore rempli leur premier jour de création ! Oh ! que la Révolution est grande quand on la voit ainsi, s'élevant de toute sa taille dans l'immense avenir ! ! !
Lumière des glaives, feu des canons, écume des chevaux hennissants, tambours voilés de crêpes, drapeaux teints de sang, je vous salue ! Et vous aussi, anarchie pleine de grâce, juive de trente ans aux cheveux d'or, divinité lascive, je vous salue ! !
L'Ordre civilisé est mort : vive l'Ordre, l'ordre socialiste ! !

XX.
Je végète dans ce siècle, le siècle de toutes les monstruosités; — le siècle qui fait mourir les jeunes gens par continence et les vieillards par luxure; — le siècle où s'évanouissent, sur les sofas, les vieilles douairières, tandis que les pauvres filles passent les nuits sur un travail qui ne leur donne pas le pain des jours ; — le siècle où les octogénaires enterrent les enfants ; — le siècle de décadence où l'on crie: «Vivent les cadavres ! Élevons des tombeaux ! Bénis soient les ossements, la pierre et les métaux qui n'ont pas d'âme ! Ceux qui marchent nous font peur!»
Bourgeois insensés, avares de gros sous et prodigues de paroles légères ! crachez votre obésité sur vos tisons et ne dépassez pas du bout de votre nez le seuil de vos boutiques : cette fois il y a danger de mort ! Cessez de défier la Révolution. Car je vous dis, moi :
«La nature est plus puissante, plus magnifique quand elle détruit une société d'un seul coup que quand elle élève une ville maison par maison. — Les plus grands enseignements sont dans les ruines.— Aux civilisations qui s'élèvent, les conquérants ; à celles qui s'abaissent, les prophètes. — J'admire les avalanches, j'aime les révolutions. — Je ne m'élèverai pas contre un monde qui s'écroule ; je ne consumerai pas le peu de forces qui me restent à prêcher la révolution dans les déserts d'Occident. — Je dirai ce que je vois. — Et que pourrai-je décrire, sinon des décombres ? Que pourrais-je entrevoir dans un avenir prochain, sinon des peuples en marche ? Que pourrais-je ressentir dans mon cœur, sinon de poignants désespoirs pour le présent, et pour l'avenir, de vagues aspirations de bonheur, comme un éclair dans la nuit, une barque dans l'orage, une première pierre parmi des débris ? — J'annonce ce qui se prépare ; pour tous les royaumes du monde, je ne me tairai pas.
Que m'importe, la rage que vont soulever mes prédiction dans l'occident et dans l'Europe, encore ? Le monde est bien plus grand que cela. Ma parole passera dans l'air comme la foudre qui ne gronde et n'éveille qu'un instant. Elle dira : «En avant et patience ! La liberté grandit en raison de la Compression ! Après les ténèbres, la Lumière ! Après le silence, la Parole ! Après l'iniquité la Justice ! Après les générations civilisées les générations socialistes ! Après la division des langues, l'universel Langage ! Après Babel, la Terre-Promise ! Après la concurrence et la haine, l'accord des intérêts et l'Amour ! Après les semailles, la moisson ! Après un homme, l'Humanité ! Après cette vie, une autre Vie ! !
l'Orient exagère la force : j'exagérerai la Liberté. Anarchie contre Terreur ! Que chacun fasse toute sa tâche ! Que la Décomposition marche par le Fer et par la Plume ! à chaque jour suffit sa peine ! Aux Cosaques, le Glaive, à nous la Pensée ! Démolissons jusqu'à la mort ! nos enfants feront le reste. Et ne serons-nous pas nous-mêmes les enfants de nos enfants ? — L'homme revit dans l'humanité.

XXI.
Une voix intérieure me crie : A l'œuvre. fils de l'homme ! Un monde s'écroule !
Prends une pierre parmi ses décombres et grave ton nom sur cette pierre. Puis ouvre une de tes veines et laisse couler ton sang dans les caractères que tu auras creusés. Et ces caractères deviendront rouges. Et cette pierre résistera à la pluie, à la sécheresse et à la gelée. Et ton nom sera gardé, parce que tu auras dit vrai !
A l'œuvre, fils de l'homme ! Tu vivras plus longtemps que la Civilisation. La Civilisation passera comme toutes les formes sociales essayées par l'humanité, tandis que l'homme vit autant que son espèce : il ne meurt que pour renaître, il ne renaît que pour mourir.
A l'œuvre, fils de l'homme ! Tes jours sont comptés. chaque heure qui nous arrive amène sa pensée ; chaque heure qui nous fuit l'emporte. Et les pensées passent inutiles si elles ne sont pas fécondées par le travail.
A l'œuvre, fils de l'homme ! à l'Orient l'épée s'avance, accumulant des monceaux de cadavres. Il faut qu'à l'Occident, l'Idée marche du même pas, s'élevant sur des débris de préjugés. Il a surgi dans l'Orient un homme fou de pouvoir : qu'il surgisse dans l'Occident un homme fou de Liberté !
A l'œuvre, fils de l'homme ! Que le problème social soit posé nettement, fièrement ! Que la Prophétie hurle, hurle plus haut que le Canon ! Qu'il ne soit tenu compte ni des agonisants, ni des invalides, ni des diplomates, ni des propriétaires conservateurs, ni des propriétaires démagogues, Un corbillard et des pleureurs en bonnets tricolores nous débarrasseront dc tous ces cholériques au teint jauni ; — quelque abbé Buchez du Néo-Catholicisme priera l'Éternel pour le repos de leurs âmes. — Avec dix centimes nous en verrons la farce.
 A l'œuvre, fils de l'homme ! La Bourgeoisie est un cadavre infect ; les gouvernements de l'Occident sont des masques usés ; la Démagogie traîne piteusement, par les chemins d'exil, son squelette rouge. Il n'y a que deux forces vivaces en présence : le Tzarisme et le Socialisme, l'Absolutisme et la Liberté ! Le Tzarisme, c'est la Démolition, la Révolution de demain : Le Socialisme, c'est la Reconstruction, la Révolution du jour suivant.
A l'œuvre, fils de l'homme!  Fatalement, le Tzar, le vieux bouquin du Nord est le fiancé de la Révolution, la fille aux traits heurtés, noirs de poudre. Mais, à quand la nuit des noces, à quand le paroxysme de la concupiscence ? à quand la décollation de l'Holopherne roux de St-Pétersbourg ? La vierge ne sera pas déflorée : je le jure !
A l'œuvre, fils de l'homme ! Encore quelques années de lutte, et de la mêlée formidable tu seras retranché. Nos forces ont un terme ; il n'est pas donné à un seul de résister longtemps aux malédictions de tous. Quoi que nous fassions nous sommes hommes, et trop sensibles à la calomnie, aux larmes et aux malheurs : pour un moment de haine féconde, nous souffrons bien de longs et stériles jours de découragement : le repos ne nous vient qu'avec la mort. La Révolution change souvent de serviteurs.
A l'œuvre, fils de l'homme ! Grandis par la volonté ; suis ton attraction ! Qu'importe si les partis morts t'accusent de nuire à leur cause ? Leur cause n'est pas celle de la Révolution. — Qu'importe la désapprobation des civilisés ? Est-ce que ces gens-là ont une opinion ? Est-ce que leur approbation ne suit pas le fait accompli comme l'ombre suit le corps. Demain. ils te voleront ta folie et réclameront la priorité de tes prédictions. Ne t'occupe donc que de dire plus vrai qu'eux. — Qu'importe encore que tes parents te reprochent de sacrifier leur quiétude a des pensées plus grandes ? Ta famille n'est pas la grande famille de l'avenir ; de même que la France n'est pas l'humanité ; de même que la Démocratie n'est pas le bonheur. L'immense lendemain te réserve une réparation éclatante. — Que te font tes contemporains ? Ils vivent où ils sont : tu vis où tu seras.
A l'œuvre, fils de l'homme ! Crie : tout ce qui est fait par l'épée est défait par l'épée. — La Révolution aboutit par tous moyens ; tout lui est bon pour s'élever, les ambitions gigantesques des monarques et les vaniteuses susceptibilités des tribuns. — Elle passe sur les rois qui la compriment d'une manière insensée, et sur les peuples qui la font maudire par des excès inutiles. — Les hommes reconnaîtront enfin qu'elle règle leurs destinées ; elle descendra parmi nous.
A l'œuvre, fils de l'homme ! Si la civilisation peut faire souffrir des millions de tes frères par sa force brutale, rends-lui le mal avec usure, et pour eux et pour toi. Et que tes prédictions la fassent trembler d'une sueur glacée !

XXII.
Les glaives sont hors des fourreaux, les lances au poing. Fouetté par l'acier nu, le Temps, le vieux coureur, bondit et s'élance au galop. Les événements se pressent : les armées se tassent : du Nord au Midi les hommes se sont mesurés d'un œil sauvage. — Hurrah !
Je n'ai pas le temps de devenir savant. Pendant que je poursuivrais la Science, aux écarts gigantesques, le siècle aurait fait son grand œuvre et je n'aurais rien prévu. Je ne puis tout dire à la fois. Si la vie m'est prêtée, chacune de mes paroles viendra en son temps. Si grand est le nombre des questions redoutables posées devant les sociétés, que les jours d'un homme ne suffiraient pas à les énumérer. Entre deux révolutions à peine pouvons-nous reprendre haleine. Je ne saurais me fermer les narines et les yeux : je sens, je vois le sang. Le Démon me tord les entrailles et fait vibrer ma langue contre mes dents. — Hurrah !
«Une irrésistible puissance me force à dire vite et confusément ce qui doit se passer confusément et vite. J'écris sur les ruines d'un monde ; comment ne serais-je pas agité ? J'annonce l'universelle anarchie : quel ordre pourrais-je observer ?» (3) — Hurrah ! En marche, armées ! Courez sur les veines dc fer, les veines de fer de la vieille Europe. Hurlez, chargez, défiez-vous, machines contre machines, esclaves contre esclaves ! Hélas ! hélas ! que de familles en deuil ! Que d'hommes mutilés ! Que de larmes ! Que de dents gui grincent ! Que de veuves!  Que d'enfants perdus et semés partout ! — Hurrah !
En partance, navires ! suivez les grandes routes, les grandes routes de la mer. L'immense Océan vous traînera sur ses vagues à tous les coins du monde. Hélas ! hélas ! que de villes en cendres ! Que de richesses abandonnées sur tous les rivages. — Hurrah !
Vous, fléaux nos alliés, peste à la peau sordide, choléra décharné, paraissez ! Et vous, concupiscences monstrueuses, crimes inouïs, famines sombres. meurtres d'hommes et meurtres de peuples, cherchez des cadavres par les rues ! Lugubres incendies, atroces naufrages, tremblements de terre, éléments en fureur, donnez-vous carrière partout ! L'espèce humaine doit recevoir a nouveau le baptême du sang. —Hurrah !
Dans le fracas des armes je jetterai ces lignes. Comme elles me sont venues, on les lira. Elles devanceront de peu de temps les événements qu'elles prédisent. On les nommera les éclairs du grand Orage. Ce qui va s'accomplir est écrit. — Hurrah !

XXIII.
C'est moi qui écrivis autrefois ces paroles grosses de terreur : «Que les Cosaques viennent ; qu'ils viennent. et qu'ils soient bénis ! ne sont-ils pas nos frères ?» — On appelle cela un Crime ; c'était une Prophétie.
Depuis, les Cosaques ont paru, les beaux Slaves à tous crins. Sur les bords de l'Hellespont, les peuples ont entendu le hennissement de leurs cavales maigres ; les trônes d'Occident ont penché, et l'Europe bourgeoise a senti trembler ses comptoirs. — Je le savais.
Avant six mois ceux qui m'appelaient fou me proclameront sage. — Je n'en serai ni plus grand ni plus petit.

XXIV.
Assez rêver, prophète ! Debout! debout! Déjà l'acier des armes fait resplendir l'Orient ; déjà le soleil est haut dans sa course bénie ; déjà les sillons sont comblés par les morts ; qui donc se lèvera matin si tu restes endormi aux bras de la Paresse ?
Assez rêver ! Ôte tes gants de ta main et écris. Ne prends soin ni de ta toilette ni de tes cheveux ; laisse danser le monde frivole à l'harmonie de ta voix !
Les Balthazars modernes s'enivrent chaque soir dans de nouveaux banquets ; ils appellent cela faire la guerre. Mais la main a reparu, la main sanglante qui traçait, sur les murs des salles de festin, ces trois mots:Mané, Thécel, Pharès ! 

XXV.
J'expliquerai ces mots :
MANÉ. — Les hommes d'Occident sont divisés dans le travail de leurs mains et dans le travail de leurs têtes. Ils sont vieux ; leurs jours sont comptés.
THÉCEL. — Avant que le coq gaulois ait chanté trois couplets de la célèbre Marseillaise, ils auront abandonné leurs drapeaux, jeté leurs fusils dans les fossés ; ils se seront débandés comme des passereaux. Et les cantinières, relevant leurs cotillons par dessus les épaules, leur crieront : regardez, regardez comment sont faits les hommes!  — Sabaoth ! Sabaoth !
PHARÈS. — Leurs propriétés seront saccagées parce qu'elles ont été acquises par la rapine. Leurs femmes seront violées parce qu'ils les ont marchandées comme des prostituées. Les biens et les baisers et le luxe du Midi seront prodigués aux jeunes Cosaques, les beaux Slaves aux armes brillantes !
MANÉ, THÉCEL, PHARÈS. C'est-à-dire, en langue civilisée : DÉCADENCE, TRAHISON, ENVAHISSEMENT DE L'OCCIDENT. — MORT DU MONDE. — C'est-à-dire, en langue socialiste TRANSFORMATION, RÉNOVATION, RÉVOLUTION, CONSERVATION, PROGRÈS, RÉSURRECTION DE L'HUMANITÉ. — VIE NOUVELLE.

XXVI.
Écoutez ! Le cor chante un pamphlet sanglant. Le glaive étincelant du Nord va passer à travers les nations ; il fera couler leur sang comme l'eau des fontaines. Les races seront confondues dans un choc sans fin et dans des guerres sans trêve.
Jusqu'à ce que l'Humanité soit régénérée par un priapisme douloureux, une copulation à perdre haleine et des jouissances sans frein; — depuis l'heure de l'Étoile du berger jusqu'à celle de l'Aurore aux doigts habiles. —  Gloire à toi, Mylitta !
Slaves, mes frères, du fond des grandes villes d'Occident, je tends les bras vers vous. QUE VOTRE RÈGNE ARRIVE ! Délivrez-nous du mal ; — je veux dire, de l'Immobilisme et de la Civilisation du Monopole !
AINSI SOIT-IL ! !


..... Aux époques de destruction et de déluge jamais prophète n'a manqué.
Les prophètes étaient des hommes jeunes, obscurs et souffrants qui cherchaient la volupté dans la douleur, l'orgueil dans la contradiction, pour qui c'était un horrible travail d'écrire, et qui ne le faisaient qu'au prix de leur santé, la fièvre aux mains, la rage au cœur.
Ils semblaient, dans la vie, comme des étrangers ; ils se respectaient trop pour travailler ou mendier comme le vulgaire. Leur pain leur venait, morceau par morceau, de l'avarice de leurs parents ou de la méchante curiosité du public. Il leur en fallait peu, car leur estomac s'était rétréci dans les angoisses, et souvent l'agonie de la faim leur eût semblé douce.
Ils n'étaient pas savants, mais ils étaient droits et confondaient les docteurs. Ils manquaient de mémoire, mais ils avaient la prescience. Par les temps d'orages, ils sentaient l'électricité traverser leurs corps frêles ; devant l'Univers tremblant, ils prenaient conscience de la faiblesse de leurs personnes et de la force de leur volonté.
Le peuple, le gros du peuple, les dédaignait d'abord et détournait la tête sur leur passage. Puis, un instant. il leur prêtait l'oreille comme à des fous plaisants. Enfin, rendu furieux par les princes des prêtres, les savants et les soldats, le peuple lapidait les prophètes, les crucifiait et les jetait dans les fosses avec des bêtes affamées. Et quand les prophètes étaient morts, le peuple ouvrait les yeux et les pleurait.
Les gens de leur pays ne les croyaient pas. Ils les avaient vu si petits et si faibles, qu'ils ne pouvaient s'imaginer qu'ils fussent devenus grands et forts. Ils leur portaient envie, cette envie sourde et muette des ignorants qui ne savent pas lire dans les âges futurs.
Les rois en avaient peur, car la responsabilité. des malheurs qu'ils prédisent retombent sur les têtes couronnées. Les rois les consultaient souvent ; mais épuisés bientôt par la Fatalité plus forte, ils ne pouvaient échapper aux poursuites de leur destinée.
Et tout ce que les Prophètes ont annoncé, le Temps l'a fait.....

Le travail fiévreux, les joies amères, les souffrances inspirées du prophète, je les connais. De toutes les gloires humaines, celle-là seule me tenterait qu'ils ont eue en partage. — A chacun son sort dans cette vie.
Il faut que je sois calomnié et poursuivi afin que l'aiguillon m'entre dans les chairs. Car je suis paresseux de nature. Et la tranquillité me rendrait plus paresseux encore.
Il faut que l'Envie, l'araignée du soir, passe et repasse sa toile d'oubli sur tout ce que je fais pour un long temps. Car je suis affectueux de nature. Et le succès me rendrait plus affectueux encore.
Il faut que partout l'asile paisible me soit refusé. Car je suis sédentaire de nature. El le temps n'est pas au repos.
Il faut que je laisse beaucoup de mes pensées à exprimer afin que, parmi les hommes, plusieurs soient portés à étudier l'avenir, à tourner leurs yeux attristés vers le jeune soleil qui resplendit de lumière et de joie.
 

La nuit, des rêves et des visions descendent sur moi, gemmes caressants ! Je leur fais bon accueil.
Tantôt c'est une étoile qui me dit avec sa voix enchantée : «Vois, mais vois donc comme je suis élevée dans le ciel. Pour moi rien n'est haut, rien n'est éternel. Les hommes me semblent comme des moucherons et leurs villes comme des fourmilières. Les plus longs. les plus brillants de vos siècles, que sont-ils pour moi ? des fractions de secondes dans le temps éternel !.....
»L'alouette vaniteuse ne monte guère qu'au niveau des pics de glace ; et moi, je me tiens par-delà les régions éthérées. L'alouette est grise et je suis plus éclatante que le brillant le plus pur. L'alouette est lasse au bout de quelques instants, elle retombe à terre pour reposer son aile, et moi je scintille toujours, et toujours je suis jeune, et je ne connais pas la fatigue.
»Quitte un instant la terre, misérable grabat de poudre et de sable. .Monte ici ; je t'étendrai sur ma couche magnifique, et jusqu'au fond de tes yeux éteints, je regarderai avec mes beaux yeux. Viens, je te ferai perdre le souvenir des petites affaires de ton temps. Et de l'aube des siècles jusqu'à leur déclin, tu dormiras bercé dans des sphères d'harmonie.
»Ainsi. tu apprendras à juger la partie d'après le tout, et de ne pas faire autant de cas de la vie des insectes.»
Tantôt c'est un éclair, plus rapide que le délire, qui me jette en passant ces brèves paroles : «Je fuis, je fuis ; je traverse l'espace et la foudre m'annonce. L'espace n'est rien pour moi, et j'en prends connaissance en l'illuminant. Je viens de bien loin, de l'atelier des mondes, dont vous mortels, ne soupçonnez même pas l'existence.
» Les plus spacieux, les plus fertiles des univers, que sont-ils pour moi ? des grains de sable dans des océans sans bornes ! Et votre terre, qu'est-elle ? le plus imperceptible de ces grains de sable !
 »L'homme bavard est fier de ses locomotives parce qu'elles peuvent faire quinze lieues à l'heure, parce qu'elles secouent dans les airs de petits panaches de fumée, parce qu'elles traînent après elles des fallots rouges, parce qu'elles hurlent et sifflent comme des chouettes surprises par le jour. L'homme appelle cette force-là une force infernale.
«Mais moi, je parcours quinze univers à la seconde, moi, j'étouffe, dans leurs embrasements, des contrées entières ; moi, je suis plus rouge que les feux de l'enfer ; moi, j'ébranle le firmament de ma voix sidérante. J'ai été conçue dans les premiers transports d'amour des mondes.
»Vole, vole vers moi ! je te ferai glisser, plein d'effroi. sur ma traînée de soufre. Et d'un bout de l'univers jusqu'à l'autre bout, je te montrerai tant de merveilles, que les guerres, les révolutions et les intrigues des hommes te paraîtront comme des jeux de petits enfants.
»Ainsi tu apprendras à juger la partie d'après le tout, et tu assisteras sans t'émouvoir aux luttes des insectes.»
Souvent, dans la nuit sombre, j'allume le cigarro de papel, au feu vivace. Et je 'écrie : O feu que j'aspire hurlant, puisses-tu circuler dans mes veines et rendre ma parole semblable à un incendie ! O ma pensée, ma pensée ! parviendras-tu jamais à te détacher, brillante, sur le fond terne de la civilisation ?
Hélas ! dans l'immensité, dans le temps éternel, je ne suis rien de plus que ce cigare de papier. Le feu de mon âme consumera mon corps mes chairs deviendront cendres, et ma pensée, fumée. Qu'importe ? Éclairs, Foudres, Étoiles, Âmes des mondes, Esprits des éléments, je suis à vous pour aussi longtemps que le permettront mes forces, pour aussi loin que pourra s'étendre ma vue.
Faites que, d'une main, je soulève un coin du voile qui cache l'avenir, et que, de l'autre, j'amène à contempler ce grand spectacle l'Humanité tremblante, impatiente cependant de connaître ses destinées ! !

(1) Traduisez : instructeurs du peuple, MAÎTRES du peuple. Il paraît, d'après M. L. Blanc, que certains hommes sont mis au monde exclusivement pour cela. — Plaisante prétention ! M. L. Blanc, qui connaît tout son Rousseau par cœur, devrait cependant se rappeler ce passage : «Gardez-vous surtout de faire un métier de l'état de pédagogue.» — Vous êtes grotesques, en vérité, citoyens communistes initiateurs, pontifes et mystagogues... Est-ce que le peuple a encore besoin de MAÎTRES, maîtres d'école ou maîtres de gouvernement, directeurs ou serviteurs ? Est-ce que le peuple vous a sacrés ministres du progrès ? Est-ce qu'il ignore «que tout flatteur vit au dépens de celui qui l'écoute ?»
(2) Je n'ai pas fait subir d'autre altération au texte du journal l'Homme que d'en souligner les expressions les plus remarquables selon moi.
(3) Jours d'exil, par Ernest C˜urderoy


Ernest Cœurderoy
À SUIVRE... (ÉTÉ 2004)




Joseph DEJACQUES

L'HUMANISPHÈRE

Bibliothèque des ÒTemps NouveauxÓ Ñ N°14.

SOMMAIREQuelques mots d'avertissement
PRÉAMBULE
PRÉFACE
PREMIÈRE PARTIE
QUESTION GÉOLOGIQUE
MOUVEMENT DE L'HUMANITÉ, I.
MOUVEMENT DE L'HUMANITÉ, II.
MOUVEMENT DE L'HUMANITÉ, III.
DEUXIÈME PARTIE
PRÉLUDE
LE MONDE FUTUR
TROISIÈME PARTIE
période transitoire.

QUELQUES MOTS D'AVERTISSEMENT
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Le but de notre société des TEMPS NOUVEAUX est de publier tous les ouvrages qui ont eu leur part d'influence dans le développement de l'idéal anarchique. A ce titre, l'HUMANISPHÈRE de Déjacques est une des Ïuvres qui méritent le plus d'être placées dans notre bibliothèque.En effet, Déjacques fut un anarchiste de la veille, un anarchiste avant le nom ; depuis les journées de juin, où il combattit au rang des insurgés, et sans doute bien auparavant, quoiqu'il ne soit connu que dès cette époque, il ne cessa de protester par les paroles et par les actes contre la réaction bourgeoise ; il comprenait qu'une république ainsi dirigée devait fatalement aboutir au Coup d'État. Exilé alors, non sans avoir connu les procès politiques, la prison, les persécutions de toute sorte, il continua dans les journaux anglais, belges, américains, à défendre les idées libertaires, n'hésitant pas à contredire, en d'ardentes polémiques, ses frères proscrits, Ledru-Rollin, Proudhon même, auquel il ne pardonnait pas d'exclure la femme de la cité anarchique.
Il était poète et ses vers, d'une âpre éloquence, n'avaient, comme sa prose, d'autre but que la propagande révolutionnaire à laquelle il consacrait tout le produit de son travail. Ce fut pendant les années 1858 et 1859 qu'il publia L'HUMANISPHÈRE «UTOPIE ANARCHISTE», dans le Libertaire, journal du Mouvement Social,qui paraissait à New York, édité, rédigé, administré, expédié par le seul Déjacque. On y trouve de nombreux articles très intéressants de propagande et de principes, ainsi que de remarquables poésies empreintes d'un idéal élevé de justice et de liberté.
Le temps ne nous paraît pas encore être venu de publier L'HUMANISPHÈRE en son entier. L'édition actuelle présentera quelques omissions, par la raison très simple que certains passages risqueraient d'être faussement interprétés ; sans parler de ceux qui lisent avec le parti-pris de trouver dans les ouvrages le mal qu'il y cherchent, tous les lecteurs n'ont pas cette belle philosophie qui permet de comprendre de très haut la pensée d'autrui, tout en gardant la sérénité de la sienne. Un jour viendra où l'Ïuvre de Déjacque sera librement publiée jusqu'à la dernière ligne.

PRÉAMBULE
UTOPIE: «Rêve non réalisé, mais non pas irréalisable».
ANARCHIE : «Absence de gouvernement».Les révolutions sont des conservations
(P-J PROUDHON)
Il n'y a de vraies révolutions que les révolutions d'idées
(JOUFFROY)
Faisons des mÏurs et ne faisons plus de lois.
(ÉMILE DE GIRARDIN)
Réglez vos paroles et vos actions comme devant être jugées par la loi de la liberté....
Tenez-vous donc fermes dans la liberté à l'égard de laquelle le Christ vous a affranchi et ne vous soumettez plus au joug de la servitude.
Car nous n'avons pas combattre contre le SANG et la CHAIR, mais contre les (illisible sur l'exemplaire Gallica).
(L'Apôtre SAINT-PAUL)
Ce livre n'est point une Ïuvre littéraire, c'est une Ïuvre INFERNALE, le cri d'un esclave rebelle.Comme le mousse de la SALAMANDRE, ne pouvant, dans ma faiblesse individuelle, terrasser tout ce qui, sur le navire de l'ordre légal, me domine et me maltraite, Ñ quand ma journée est faite dans l'atelier, quand mon quart est fini sur le pont, je descends nuitamment à fond de cale, je prends possession de mon coin solitaire ; et, là, des dents et des ongles, comme un rat dans l'ombre, je gratte et je ronge les parois vermoulues de la vieille société. Le jour, j'utilise encore mes heures de chômage, je m'arme d'une plume comme d'une vrille, je la trempe dans le fiel en guise de graisse, et, petit à petit, j'ouvre une voie chaque jour plus grande au flot novateur, je perfore sans relâche la carène de la Civilisation. Moi, infime prolétaire, à qui l'équipage, horde d'exploiteurs, inflige journellement le supplice de la misère aggravée des brutalités de l'exil ou de la prison, j'entr'ouvre l'abîme sous les pieds de mes meurtriers, et je passe le baume de la vengeance sur mes cicatrices toujours saignantes. J'ai l'Ïil sur mes maîtres. Je sais que chaque jour me rapproche du but ; qu'un formidable cri, Ñ le sinistre SAUVE QUI PEUT ! Ñ va bientôt retentir au plus fort de leur joyeuse ivresse. RAT-DE-CALLE, je prépare leur naufrage ; ce naufrage peut seul mettre fin à mes maux comme aux maux de mes semblables. Vienne la révolution, les souffreteux n'ont-ils pas, pour biscuits, des idées en réserve, et, pour planche de salut, le socialisme !
Ce livre n'est point écrit avec de l'encre ; ses pages ne sont point des feuilles de papier.
Ce livre, c'est de l'acier tourné en in-8° et chargé de fulminate d'idées. C'est un projectile autoricide que je jette à mille exemplaires sur le pavé des civilisés. Puissent ses éclats voler au loin et trouer mortellement les rangs des préjugés. Puisse la vieille société en craquer dans ses fondements !
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C'est qu'aujourd'hui, sachez-le, sous leur carcan de fer, sous leur superficielle torpeur, les multitudes sont composées de grains de poudre ; les fibres des penseurs en sont les capsules. Aussi, n'est-ce pas sans danger qu'on écrase la liberté sur le front des sombres foules. Imprudents réacteurs ! Ñ Dieu est Dieu, dites-vous. Oui, mais Satan est Satan !... Les élus du veau-d'or sont peu nombreux, et l'enfer regorge de damnés. Aristocrates, il ne faut jouer avec le feu, le feu de l'enfer, entendez-vous !...Ce livre n'est point un écrit, c'est un acte. Il n'a pas été tracé par la main gantée d'un fantaisiste ; il est pétri avec du cÏur et de la logique, avec du sang et de la fièvre. C'est un cri d'insurrection, un coup de tocsin tinté avec le marteau de l'idée à l'oreille des passions populaires. C'est de plus un chant de victoire, une salve triomphale, la proclamation de la souveraineté individuelle, l'avènement de l'universelle liberté ; c'est l'amnistie pleine et entière des peines autoritaires du passé par décret anarchique de l'humanitaire Avenir.
Ce livre, c'est de la haine, c'est de l'amour !...


 
PRÉFACE
« Connais-toi toi-même »

 La science sociale procède par inductions et par déductions, par analogie. C'est par une série de comparaisons qu'elle arrive à la combinaison de la vérité.
Je procéderai donc par analogie.
Je tâcherai d'être laconique. Les gros volumes ne sont pas ceux qui en disent le plus. De préférence aux longues dissertations, aux pédagogies classiques, j'emploierai la phrase imagée, elle a l'avantage de pouvoir dire beaucoup en peu de mots.
Je suis loin d'avoir la science infuse. J'ai lu un peu, observé davantage, médité beaucoup. Je suis, je crois, malgré mon ignorance dans un des milieux les plus favorables pour résumer les besoins de l'humanité. J'ai toutes les passions, bien que je ne puisse les satisfaire, celle de l'amour et celle de la haine, la passion de l'extrême luxe et celle de l'extrême simplicité. Je comprends tous les appétits, ceux du cÏur et du ventre, ceux de la chair et de l'esprit. J'ai du goût pour le pain blanc et même aussi pour le pain noir, pour les discussions orageuses et aussi pour les douces causeries. Toutes les soifs physiques et morales je les connais, j'ai l'intuition de toutes les ivresses ; tout ce qui surexcite ou qui calme a pour moi des séductions : le café et la poésie, le champagne et l'art, le vin et le tabac, le miel et le lait, les spectacles, le tumulte, les lumières, l'ombre, la solitude et l'eau pure. J'aime le travail, les forts labeurs ; j'aime aussi les loisirs, les molles paresses. Je pourrais vivre de peu et me trouver riche, consommer énormément et me trouver pauvre. J'ai regardé par le trou de la serrure dans la vie privée et l'opulence, je connais ses serres-chaudes et ses salons somptueux ; et je connais aussi par expérience le froid et la misère. J'ai eu des indisgestions et j'ai eu faim. J'ai mille caprices et pas une jouissance. Je suis susceptible de commettre parfois ce que l'argot des civilisés flétrit du nom de vertu, et le plus souvent encore ce qu'il honore du nom de crime. Je suis l'homme le plus vide de préjugés et le plus rempli de passions que je connaisse ; assez orgueilleux pour n'être point vaniteux, et trop fier pour être hypocritement modeste. Je n'ai qu'un visage, mais ce visage est mobile comme la physionomie de l'onde ; au moindre souffle, il passe d'une expression à une autre, du calme à l'orage et de la colère à l'attendrissement. C'est pourquoi, passionnalité multiple, j'espère traiter avec quelque chance de succès de la société humaine, attendu que, pour bien en traiter, cela dépend autant de la connaissance qu'on a des passions de soi-même, que de la connaissance qu'on a des passions des autres.
Le monde de l'anarchie n'est pas de mon invention, certes, pas plus qu'il n'est de l'invention de Proudhon ni de Pierre ni de Jean. Chacun en particulier n'invente rien. Les inventions sont le résultat d'observations collectives ; c'est l'explication d'un phénomène, une égratignure faite au colosse de l'inconnu, mais c'est l'oeuvre de tous les hommes et de toutes les générations d'hommes liés ensemble par une indissoluble solidarité. Or, s'il y a invention, j'ai droit tout au plus à un brevet de perfectionnement. Je serais médiocrement flatté que de mauvais plaisants voulussent m'appliquer sur la face le titre de chef d'école. Je comprends qu'on expose des idées se rapprochant ou s'éloignant plus ou moins des idées connues. Mais ce que je ne comprends pas c'est qu'il y ait des hommes pour les accepter servilement, pour se faire les adeptes quand même du premier penseur venu, pour se modeler sur ses manières de voir, le singer dans ses moindres détails et endosser, comme un soldat ou un laquais, son uniforme ou sa livrée. Tout au moins ajustez-les à votre taille ; rognez-les ou élargissez-les, mais ne les portez pas tels quels, avec des manches trop courtes ou des pans trop longs. Autrement ce n'est pas faire preuve d'intelligence, c'est peu digne d'un homme qui sent et qui pense, et puis c'est ridicule.
L'autorité aligne les hommes sous ses drapeaux par la discipline, elle les y enchaîne par le code de l'orthodoxie militaire, l'obéissance passive ; sa voix impérieuse commande le silence et l'immobilité dans les rangs, l'autocratique fixité.
La Liberté rallie les hommes à sa bannière par la voix du libre examen ; elle ne les pétrifie pas sur la même ligne. Chacun se range où il lui plaît et se meut comme il l'entend. La Liberté n'enrégimente pas les hommes sous la plume d'un chef de secte : elle les initie au mouvement des idées et leur inculque le sentiment de l'indépendance active. L'autorité, c'est l'unité dans l'uniformité ! La liberté, c'est l'unité dans la diversité. L'axe de l'autorité, c'est la knout-archie. L'anarchie est l'axe de la liberté.
Pour moi, il s'agit bien moins de faire des disciples que de faire des hommes, et l'on n'est homme qu'à la condition d'être soi. Incorporons-nous les idées des autres et incarnons nos idées dans les autres ; mêlons nos pensées, rien de mieux ; mais faisons de ce mélange une conception désormais nôtre. Soyons une oeuvre originale et non une copie. L'esclave se modèle sur le maître, il imite. L'homme libre ne produit que son type. Il crée.
Mon plan est de faire un tableau de la société telle que la société m'apparaît dans l'avenir : la liberté individuelle se mouvant anarchiquement dans la communauté sociale et produisant l'harmonie.
Je n'ai nulle prétention d'imposer mon opinion aux autres. Je ne descends pas du nuageux Sinaï. Je ne marche pas escorté d'éclairs et de tonnerres. Je ne suis pas envoyé par l'autocrate de tous les univers pour révéler sa parole à ses très-humbles sujets et publier l'ukase impérial de ses commandements. J'habite les gouffres de la société ; j'y ai puisé des pensées révolutionnaires, et je les épanche au dehors en déchirant les ténèbres. Je suis un chercheur de vérités, un couveur de progrès, un rêveur de lumières. Je soupire après le bonheur et j'en évoque l'idéal. Si cet idéal vous sourit, faites comme moi, aimez-le. Si vous lui trouvez des imperfections, corrigez-les. S'il vous déplaît ainsi, créez-vous en un autre. Je ne suis pas exclusif, et j'abandonnerai volontiers le mien pour le vôtre, si le vôtre me semble plus parfait. Seulement, je ne vois que deux grandes figures possibles ; on peut en modifier l'expression, il n'y a pas à en changer les traits : c'est la liberté absolue ou l'autorité absolue. Moi, j'ai choisi la liberté. L'autorité, on l'a vue à l'oeuvre, et ses oeuvres la condamnent. C'est la vieille prostituée qui n'a jamais enseigné que la dépravation et n'a jamais engendré que la mort. La liberté ne s'est encore fait connaître que par son timide sourire. C'est une vierge que le baiser de l'humanité n'a pas encore fécondée ; mais, que l'homme se laisse séduire par ses charmes, qu'il lui donne tout son amour, et elle enfantera bientôt des générations dignes du grand nom qu'elle porte.
Infirmer l'autorité et critiquer ses actes ne suffit pas. Une négation, pour être absolue, a besoin de se compléter d'une affirmation. C'est pourquoi j'affirme la liberté, pourquoi j'en déduis les conséquences.
Je m'adresse surtout aux prolétaires, et les prolétaires sont pour la plupart encore plus ignorants que moi ; aussi, avant d'en arriver à faire l'exposé de l'ordre anarchique, peinture qui sera pour ce livre le dernier coup de plume de l'auteur, il est nécessaire d'esquisser l'historique de l'Humanité. Je suivrai donc sa marche à travers les âges dans le passé et dans le présent et je l'accompagnerai jusque dans l'avenir.
Dans cette esquisse j'ai à reproduire un sujet touché de main de maître par un grand artiste en poésie. Je n'ai pas son travail sous la main ; et l'eussé-je, je relis rarement un livre, je n'en ai guère le loisir ni le courage. Ma mémoire est toute ma bibliothèque, et ma bibliothèque est bien souvent en désordre. S'il m'échappait des réminiscences, s'il m'arrivait de puiser dans mes souvenirs, croyant puiser dans mon propre fonds, je déclare du moins que ce serait sans le savoir et sans le vouloir. J'ai en horreur les plagiaires. Toutefois, je suis de l'avis d'Alfred de Musset, je puis penser ce qu'un autre a pensé avant moi. Je désirerais une chose, c'est que ceux qui n'ont pas lu le livre d'Eugène Pelletan, LE MONDE MARCHE, voulussent le lire avant de continuer la lecture du mien. L'oeuvre du brillant écrivain est tout un musée du règne de l'humanité jusqu'à nos jours, magnifiques pages qu'il est toujours bon de connaître, et qui seront d'un grand secours à plus d'un civilisé, accoudé devant mon ouvrage, non-seulement pour suppléer à ce qu'il y manque, mais encore pour aider à en comprendre les ombres et les clairs.
Et maintenant, lecteur, si tu veux faire route avec moi, fais provision d'intelligence, et en marche!

QUESTION GÉOLOGIQUE
 
«Si on leur dit (aux civilisés) que notre tourbillon d'environ deux cents comètes et planètes est l'image d'une abeille occupant une alvéole dans la ruche ; que les autres étoiles fixes, entourées chacune d'un tourbillon, figurent d'autres planètes, et que l'ensemble de ce vaste univers n'est compté à son tour que pour une abeille dans une ruche formée d'environ cent mille univers sidéraux, dont l'ensemble est un BINIVERS, qu'ensuite viennent les TRINIVERS formés de plusieurs milliers de binivers et ainsi de suite ; enfin, que chacun de ces univers, binivers, trinivers est une créature ayant comme nous son âme, ses phases de jeunesse et vieillesse, mort et naissance....... ; ils ne laisserons pas achever ce sujet, ils crieront à la démence, aux rêveries gigantesques ; et pourtant ils posent en principe l'analogie universelle !»
(CH. FOURIER)
On connaît la physionomie de la Terre, sa conformation externe. Le crayon, le pinceau, la plume en ont retracé les traits. Les toiles des artistes et les livres des poètes l'ont prise à son berceau et nous l'ont fait voir enveloppée d'abord des langes de l'inondation, toute molle encore et avec la teigne des premiers jours ; puis se raffermissant et se couvrant d'une chevelure végétative, animant ses sites, s'embellissant au fur et à mesure qu'elle avançait dans la vie.On connaît aussi sa conformation interne, sa physiologie ; on a fait l'anatomie de ses entrailles. Les fouilles ont mis à nu sa charpente osseuse à laquelle on a donné le nom de minéral ; ses artères, où l'eau circule, ses intestins enduits d'une mucosité de feu.
Mais son organisme psychologique, qui s'en est occupé ? Personne. Où est chez elle le siège de la pensée ? où est placé son cerveau ? On l'ignore. Et cependant les globes, pour être d'une nature différente de la nôtre, n'en sont pas moins des êtres mouvants et pensants. Ce que nous avons pris jusqu'ici pour la surface de la Terre, en est-il bien réellement la surface ? Et en la dépouillant, en la scalpant des atmosphères qui l'enveloppent, ne mettons-nous pas à vif sa chair et ses fibres, ne lui entamons-nous pas le cervelet jusqu'à la moëlle, ne lui arrachons-nous pas les os avec la peau ?
Qui sait si, pour le globe terrestre qui, lui aussi, est un être animé et dont l'étude zoologique est si loin d'être achevée, qui sait si l'humanité n'est pas la matière de sa cervelle ? Si l'atôme humain n'est pas l'animalcule de la pensée, la molécule de l'intelligence planétaire fonctionnant sous le vaste crâne de ses cercles atmosphériques ? Connaît-on quelque chose à la nature de ses sens intimes ? Et qu'y aurait-il d'étrange à ce que toutes nos actions sociales, fourmillement de sociétés homonculaires, fussent les idées ou les rêves qui peuplent d'un pôle à l'autre le front du globe ?
Je ne prétends pas résoudre de prime abord la question, l'affirmer ou l'infirmer absolument. Je n'ai certainement pas assez médité sur ce sujet. Seulement, je pose la chose sous forme interrogative, afin de provoquer des recherches, une réponse. Cette réponse peut-être la ferai-je moi-même. Il ne me paraît pas sans intérêt de s'occuper de l'organisme intellectuel de l'être au sein duquel nous avons pris naissance, pas plus qu'il ne me paraît sans intérêt de s'occuper de son organisme corporel. Pour qui veut étudier la zoologie des êtres, animaux ou planètes, la psychologie est inséparable de la physiologie.
Ce prologue terminé, laissons la terre rouler sur son axe et graviter autour du soleil, et occupons-nous du mouvement de l'humanité et de sa gravitation vers le progrès.



 
MOUVEMENT DE L'HUMANITÉI.
 
Un crétin ! c'est-à-dire un pauvre être déprimé, craintif et nain ; une matière qui se meut ou un homme qui végète, une créature disgraciée qui se gorge de végétaux aqueux, de pain noir et d'eau crue ; Ñ nature sans industrie, sans idées, sans passé, sans avenir, sans forces ; Ñ infortuné qui ne reconnaît pas ses semblables, qui ne parle pas, qui reste insensible au monde extérieur, qui naît, croît et meurt à la même place, misérable comme l'amer lichen et les chênes noueux.
Oh ! c'est un affreux spectacle que de voir l'homme ainsi accroupi dans la poussière, la tête inclinée vers le sol, les bras pendants, le dos courbé, les jambes fléchies, les yeux clairs ou ternes, le regard vague ou effrayant de fixité, sachant à peine tendre la main au passant ; Ñ avec des joues infiltrées, de longs doigts et de longs pieds, des cheveux hérissés comme le pelage des fauves, un front fuyant ou rétréci, une tête aplatie, et une face de singe.
Que notre corps est imperceptible au milieu de l'univers, s'il n'est pas grandi par notre savoir ! que les premiers hommes étaient tremblants en face des eaux débordées et des pierres rebelles ! Comme les grandes Alpes rapetissent le montagnard du Valais ! Comme il rampe lentement, de leurs pieds à leur têtes, par des sentiers à peine praticables ! On dirait qu'il a peur d'éveiller des colères souterraines. Ver de terre, ignorant, esclave, crétin, l'homme serait tout cela aujourd'hui s'il ne s'était jamais révolté contre la force. Et le voilà superbe, géant, Dieu, parce qu'il a tout osé !
Et l'homme lutterait encore contre la Révolution ! Le fils maudirait sa mère, Moïse, sauvé des eaux, renierait le noble fils de Pharaon ! Cela ne peut pas être. Au Dieu du ciel, à la Fatalité, la Foudre aveugle ; au Dieu de la terre, à l'homme libre, la Révolution qui voit clair. Feu contre feu, éclairs contre éclairs, déluge contre déluge, lumière contre lumière. Le ciel n'est pas si haut que nous ne puissions déjà le voir ; et l'homme atteint tôt ou tard tout ce qu'il convoite !
(ERNEST COEURDEROY)
«Le monde marche.»
(E. PELLETAN)
Le monde marche, comme dit Pelletan, belle plume, mais plume bourgeoise, plume girondine, plume de théocrate de l'intelligence. Oui, le monde marche, marche et marche encore. D'abord il a commencé par ramper, la face contre terre, sur les genoux et les coudes, fouillant de son groin la terre encore détrempée d'eau diluvienne, et il s'est nourri de tourbe. La végétation lui souriant, il s'est soulevé sur ses mains et sur ses pieds, et il a brouté avec le muffle les touffes d'herbes et l'écorce des arbres. Accroupi au pied de l'arbre dont le haut sollicitait ses regards, il a osé lever la tête ; puis il a porté les mains à la hauteur de ses épaules, puis enfin il s'est dressé sur ses deux pieds, et, du haut de sa stature, il a dominé du poids de sa prunelle tout ce qui le dominait l'instant d'auparavant. Alors, il a eu comme un tressaillement de fierté, lui, encore si faible et si nu. C'est qu'il venait de s'initier à la hauteur de sa taille corporelle. C'est que le sang qui, dans l'allure horizontale de l'homme (1), lui bourdonnait dans les oreilles, et l'assourdissait, lui injectait les yeux et l'aveuglait, lui inondait le cerveau et l'assourdissait, ce sang, reprenant son niveau, comme, après le déluge, les eaux fluviales, les eaux océanides, ce sang venait refluer dans ses artères naturelles par la révolution de l'horizontalité à la verticalité humaine, débarrassant son front d'une tempe à l'autre, et découvrant, pour la fécondation, le limon de toutes les semences intellectuelles.Jusque là l'animal humain n'avait été qu'une brute entre les brutes : il venait de se révéler homme. La pensée s'était fait jour ; elle était encore à l'état de germe, mais le germe contenait les futures moissons... L'arbre à l'ombre duquel l'homme s'était dressé portait des fruits ; il en prit un avec la main, la main... cette main qui jusqu'alors n'avait été pour lui qu'une patte et ne lui avait servi à autre chose qu'à se traîner, à marcher, maintenant elle va devenir le signe de sa royale animalité, le sceptre de sa terrestre puissance. Ayant mangé les fruits à sa portée, il en aperçoit que son bras ne peut atteindre. Alors, il déracine une jeune pousse, il allonge au moyen de ce bâton son bras à la hauteur du fruit et le détache de sa branche. Ce bâton lui servira bientôt pour l'aider dans sa marche, pour se défendre contre les bêtes fauves ou pour les attaquer. Après avoir mordu au fruit, il veut mordre à la chair : et le voilà parti à chasser ; et comme il a cueilli la pomme, le voilà qui tue le gibier. Et il se fait une fourrure avec des peaux de bêtes, un gîte avec des branches et des feuilles d'arbres, ces arbres dont, hier, il broutait le tronc et dont il escalade aujourd'hui les plus hautes cimes pour y dénicher les Ïufs ou les petits des oiseaux. Ses yeux, qu'il tenait collés sur la croûte du sol, contemplent maintenant avec majesté l'azur et toutes les perles d'or de son splendide écrin. C'est sa couronne souveraine à lui, roi parmi tout ce qui respire, et à chacun de ces joyaux célestes, il donne un nom, une valeur astronomique. A l'instinct qui vagissait en lui a succédé l'intelligence qui balbutie encore et parlera demain. Sa langue s'est déliée comme sa main et toutes deux fonctionnent à la fois. Il peut converser avec ses semblables et joindre sa main à leur main, échanger avec eux des idées et des forces, des sensations et des sentiments. L'homme n'est plus seul, isolé, débile, il est une race ; il pense et il agit, et il participe par la pensée et par l'action à tout ce qui pense et agit chez les autres hommes. La solidarité s'est révélée en lui. Sa vie s'en est accrue : il vit non plus seulement dans son individu, non plus seulement dans la génération présente, mais dans les générations qui l'ont précédé, dans celles qui lui succéderont. Reptile à l'origine, il est devenu quadrupède, de quadrupède bipède, et, debout sur ses deux pieds, il marche, portant, comme Mercure, des ailes à la tête et aux talons. Par le regard et par la pensée, il s'élève comme un aigle au-delà des nuages et plonge dans les profondeurs de l'infini ; les coursiers qu'il a domptés lui prêtent l'agilité de leurs jarrets pour franchir les terrestres espaces ; les troncs d'arbres creusés le bercent sur les flots, des branches taillées en pagaies lui servent de nageoires. De simple brouter il s'est fait chasseur, puis pasteur, agriculteur, industriel. La destinée lui a dit : Marche ! il marche, marche toujours. Et il a dérobé mille secrets à la nature ; il a façonné le bois, pétri la terre, forgé les métaux ; il a mis son estampille sur tout ce qui l'entoure.
Ainsi l'homme-individu est sorti du chaos. Il a végété d'abord comme le minéral ou la plante, puis il a rampé ; il marche et aspire à la vie ailée, à une locomotion plus rapide et plus étendue. L'homme-humanité est encore un fÏtus, mais le fÏtus se développe dans l'organe générationnel, et après ses phases successives d'accroissement, il se fera jour, se dégagera enfin du chaos et, de gravitation en gravitation, atteindra la plénitude de ses facultés sociales.


MOUVEMENT DE L'HUMANITÉII.
 
Ñ Dieu, c'est le Mal.
Ñ La Propriété, c'est le Vol.
Ñ L'Esclavage, c'est l'Assassinat.
P.J. PROUDHON
La Famille, c'est le Mal, c'est le Vol, c'est l'Assassinat.
Tout ce qui fut devait être ; les récriminations n'y changeraient rien. Le passé est le passé, et il n'y a à y revenir que pour en tirer des enseignements pour l'avenir.Aux premiers jours de l'être humain, quand les hommes, encore faibles en force et en nombre, étaient dispersés sur le globe et végétaient enracinés et clairsemés dans les forêts comme des bleuets dans les prés, les chocs, les froissements ne pouvaient guère se produire. Chacun vivait à la commune mamelle, et la mamelle produisait abondamment pour tous. Peu de chose d'ailleurs suffisait à l'homme : des fruits pour manger, des feuilles pour se vêtir ou s'abriter, telle était la faible somme de ses besoins. Seulement, je le constate, le point sur lequel j'insiste, c'est que l'homme, à ses débuts dans le monde, au sortir du ventre de la terre, à l'heure où la loi instinctive guide les premiers mouvements des êtres nouveau-né, à cette heure où la grande voix de la nature leur parle à l'oreille et leur révèle leur destinée, cette voix qui indique aux oiseaux les aériens espaces, aux poissons les firmaments sous-marins, aux autres animaux les plaines et les forêts à parcourir ; qui dit à l'ours : tu vivras solitaire dans ton antre, à la fourmi : tu vivras en société dans la fourmilière ; à la colombe : tu vivras accouplée dans le même nid, mâle et femelle, aux époques d'amour ; Ñ l'homme alors entendit cette voix lui dire : tu vivras en communauté sur la terre, libre et en fraternité avec tes semblables ; être social, la sociabilité grandira ton être ; repose où tu voudras ta tête, cueille des fruits, tue du gibier, fais l'amour, bois ou mange, tu es partout chez toi : tout t'appartient à toi comme à tous. Si tu voulais faire violence à ton prochain, mâle ou femelle, ton prochain te répondrait par la violence, et, tu le sais, sa force est à peu près égale à la tienne ; donne carrière à tous tes appétits, à toutes tes passions, mais n'oublie pas qu'il faut qu'il y ait harmonie entre tes forces et ton intelligence, entre ce qui te plaît à toi, et ce qui plaît aux autres. Et, maintenant, va : la terre, à cette condition, sera pour toi le jardin des Hespérides.
Avant d'en arriver à la combinaison des races, la Terre, petite fille avide de jouer à la production, tailla et découpa dans l'argile, aux jours de sa fermentation, bien des monstres informes qu'elle chiffonna ensuite et déchira avec un tremblement de colère et un déluge de larmes. Tout travail exige un apprentissage. Et il lui fallut faire bien des essais défectueux avant d'en arriver à a formation d'êtres complets, à la composition des espèces. Pour  l'espèce humaine, son chef-d'oeuvre, elle eut le tort de comprimer un peu trop la cervelle et de donner un peu trop d'ampleur au ventre. Le développement de l'une ne correspondit pas au développement de l'autre. Il y eut fausse coupe, partant de la disharmonie. Ce n'est pas une reproche que je lui adresse. Pouvait-elle faire mieux ? Non. Il était dans l'ordre fatal qu'il en fût ainsi. Tout était grossier et sauvage autour de l'homme : l'homme devait donc commencer par être grossier et sauvage : une trop grande délicatesse de sens l'eût tué. La sensitive se replie sur elle-même quand le temps est à l'orage, elle ne s'épanouit que sous le calme et rayonnant azur.
Le jour vint donc où l'accroissement de la race humaine dépassa l'accroissement de son intelligence. L'homme, encore sur les limites de l'idiotisme, avait peu de rapport avec l'homme. Son hébétement le rendait farouche. Son corps s'était bien, il est vrai, relevé de son abjection primitive ; il avait bien exercé l'adresse de ses muscles, conquis la force et l'agilité corporelle ; mais son esprit, un moment éveillé, était retombé dans sa léthargie embryonnaire et menaçait de s'y éterniser. La fibre intellectuelle croupissait dans ses langes. L'aiguillon de la douleur devenait nécessaire pour arracher le cerveau de l'homme à sa somnolence et le rappeler à sa destinée sociale. Les fruits devinrent plus rares, la chasse plus difficile : il fallut s'en disputer la possession. L'homme se rapprocha de l'homme, mais pour le combattre, souvent aussi pour lui prêter son appui. N'importe comment, il y eut contact. D'errants qu'ils étaient, l'homme et la femme s'accouplèrent ; puis il se forma des groupes, des tribus. Les groupes eurent leurs troupeaux, puis leurs champs, puis leurs ateliers. L'intelligence était désormais sortie de sa torpeur. La voix de la nécessité leur criait : marche ! et ils marchaient. Cependant, tous ces progrès ne s'accomplirent pas sans déchirements. Le développement des idées était toujours en retard sur le développement des appétits. L'équilibre rompu une fois n'avait pu être rétabli. Le monde marchait ou plutôt oscillait dans le sang et les larmes. Le fer et la flamme portaient en tout lieu la désolation et la mort. Le fort tuait le faible ou s'en emparait. L'esclavage et l'oppression s'étaient attachés comme une lèpre aux flancs de l'humanité. L'ordre naturel périclitait.
Moment suprême, et qui devait décider pour une longue suite de siècles du sort de l'homme. Que va faire l'intelligence ? Vaincra-t-elle l'ignorance ? Va-t-elle délivrer les hommes du supplice de s'entre-détruire ? Les sortira-t-elle de ce labyrinthe où beuglent la peine et la faim ? Leur montrera-t-elle la route pavée d'instincts fraternels qui conduit à l'affranchissement, au bonheur général ? Brisera-t-elle les odieuses chaînes de la famille patriarcale ? Fera-t-elle tomber les barrières naissantes de la propriété ? Détruira-t-elle les tables de la loi, la puissance gouvernementale, cette arme à deux tranchants et qui tue ceux qu'elle doit protéger ? Fera-t-elle triompher la révolte toujours menaçante de la tyrannie toujours debout ? Enfin, Ñ colonne lumineuse, principe de vie, Ñ fondera-t-elle l'ordre anarchique dans l'égalité et la liberté ou, Ñ urne funéraire, essence de mort, Ñ fondera-t-elle l'ordre arbitraire dans la hiérarchie et l'autorité ? Qui aura le dessus, de la communion fraternelle des intérêts ou de leur division fratricide ? L'humanité va-t-elle périr à deux pas de son berceau ?
Hélas, peu s'en fallut ! Dans son inexpérience, l'humanité prit du poison pour de l'élixir. elle se tordit alors dans des convulsions atroces. elle ne mourut pas ; mais des siècles ont passé sur sa tête sans pouvoir éteindre les tourments dont elle est dévorée ; le poison lui brûle toujours les entrailles.
Ce poison, mélange de nicotine et d'arsenic a pour étiquette un seul mot : Dieu...
Du jour où l'Homme eut avalé Dieu, le souverain maître ; du jour où il eut laissé pénétrer en son cerveau l'idée d'un élysée et d'un tartare, d'un enfer et d'un paradis outre-monde, de ce jour il fut puni par où il avait péché. L'autorité du ciel consacra logiquement l'autorité sur la terre. Le sujet de Dieu devint la créature de l'homme. Il ne fut plus question d'humanité libre, mais de maîtres et d'esclaves. Et c'est en vain que, depuis des mille ans, des légions de Christs moururent martyrisés pour le racheter de sa faute, pour ainsi dire originelle, et le délivrer de Dieu et de ses pompes, de l'autorité de l'Église et de l'État.
Comme le monde physique avait eu son déluge, alors le monde moral eut aussi le sien. La foi religieuse submergea les consciences, porta la dévastation dans les esprits et dans les cÏurs. Tous les brigandages de la force furent légitimés par la ruse. La possession de l'homme par l'homme devint un fait acquis. Désormais la révolte de l'esclave contre le maître fut étouffée par le leurre des récompenses célestes ou des punitions infernales. La femme fut dégradée de es titres à l'appellation humaine, déchue de son âme, et reléguée à tout jamais au rang des animaux domestiques. La sainte institution de l'autorité couvrit le sol de temples et de forteresses, de soldats et de prêtres, de glaives et de chaînes, d'instruments de guerre et d'instruments de supplice. La propriété, fruit de la conquête, devint sacrée pour les vainqueurs et les vaincus, dans la main insolente de l'envahisseur comme aux yeux clignotants du dépossédé. La famille, étagée en pyramide avec le chef à la tête, enfants, femme et serviteurs à la base, la famille fut cimentée et bénie, et vouée à la perpétuation du mal. Au milieu de ce débordement de croyances divines, la liberté de l'homme sombra, et avec elle l'instinct de revendication du droit contre le fait. Tout ce qu'il y avait de forces révolutionnaires, tout ce qu'il y avait de forces révolutionnaires, tout ce qu'il y avait d'énergie vitale dans la lutte du progrès humain, tout cela fut noyé, englouti ; tout disparut dans les flots du cataclysme, dans les abîmes de la superstition.
Le monde moral, comme le monde physique, sortira-t-il un jour du chaos ? La lumière luira-t-elle au sein des ténèbres ? Allons-nous assister à une nouvelle genèse de l'humanité ? Oui, car l'idée, cette autre colombe qui erre à sa surface, l'idée n'a pas encore trouvé un coin de terre pour y cueillir une palme, l'idée voit le niveau des préjugés, des erreurs, des ignorances diminuer de jour en jour sous le ciel, Ñ c'est-à-dire sous le crâne, Ñ de l'intelligence humaine; Un nouveau monde sortira de l'arche de l'utopie. Et toi, limon des sociétés du passé, tourbe de l'Autorité, tu serviras à féconder la germinaison et l'éclosion des sociétés de l'Avenir et à illuminer à l'état de gaz le mouvement de la Liberté.
Ce cataclysme moral pouvait-il être évité ? L'homme était-il libre d'agir et de penser autrement qu'il n'a fait ? autant vaudrait dire que la Terre était libre d'éviter le déluge. Tout effet a une cause. Et... mais voici venir une objection que je vois poindre de loin, et que ne manque pas de vous poser en ricanant d'aise tout béat confesseur de Dieu :
Ñ Vous dites, M. Dejacque, que tout effet a une cause. Très bien. Mais alors, vous reconnaissez Dieu, car enfin l'univers ne s'est pas créé tout seul ; c'est un effet, n'est-ce pas ? Et qui voulez-vous qui l'ait créé, si ce n'est Dieu ?... Dieu est donc la cause de l'univers ? Ah ! ah ! vous voyez, je vous tiens, mon pauvre M. Dejacque ; vous ne pouvez pas m'échapper. Pas moyen de sortit de là.
Ñ Imbécile ! Et la cause... de Dieu ?
Ñ La cause de Dieu... la cause de Dieu... Dam ! vous savez bien que Dieu ne peut pas avoir de cause, puisqu'il est la cause première.
Ñ Mais, espèce de brute, si tu admets qu'il y ait une cause première, alors il n'y en a plus du tout, et il n'y a plus de Dieu, attendu que si Dieu peut être sa propre cause, l'univers aussi est la propre cause de l'univers. Ceci est simple comme bonjour. Si au contraire tu affirmes avec moi que tout effet a sa cause, et que par conséquent il n'y a pas de cause sans cause, ton Dieu aussi doit en avoir une. Car pour être la cause dont l'univers est l'effet, il faut bien qu'il soit l'effet d'une cause supérieure. Au surplus, veux-tu que je te dise, la cause dont ton Dieu est l'effet n'est pas du tout d'un ordre supérieur ; elle est d'un ordre très inférieur bien plutôt : cette cause est tout simplement ton crétinisme. Allons, c'est assez m'interrompre. Silence ! et sache bien ceci dorénavant : c'est que tu n'es pas le fils,mais le pèrede Dieu.
Il n'est pas un être qui ne soit le jouet des circonstances, et l'homme comme les autres êtres. il est dépendant de sa nature et de la nature des objets qui l'environnent ou, pour mieux dire, des êtres qui l'environnent, car tous ces objets ont des voix qui lui parlent et modifient constamment son éducation. toute la liberté de l'homme consiste à satisfaire à sa nature, à céder à ses attractions. Tout ce qu'il est en droit d'exiger de ses semblables c'est que ses semblables n'attentent pas à sa liberté, c'est-à-dire à l'entier développement de sa nature. Tout ce que ceux-ci sont en droit d'exiger de lui, c'est qu'il n'attente pas à la leur. Dès ses premiers pas, l'homme ayant grandi prodigieusement en force et grandi aussi un peu en intelligence, bien que la proportion ne fût pas la même, et comparant ce qu'il était devenu avec ce qu'il avait été au berceau, l'homme eut alors un éblouissement, le vertige. L'orgueil est inné en lui. Ce sentiment l'a perdu ; il le sauvera aussi. Le bourrelet de la création pesait à la tête de l'enfant humain. Il voulu s'en défaire. Et comme il avait déjà la connaissance de bien des choses, encore qu'il lui restât bien des choses à expérimenter ; comme il ne pouvait expliquer certains faits, et qu'il voulait quand même les expliquer, il ne trouva rien de mieux que de les expulser de l'ordre naturel et de les reléguer dans les sphères surnaturelles. Dans sa vaniteuse ignorance, l'enfant terrible a voulu jouer avec l'inconnu, il a fait un faux pas, et il est tombé la tête la première sur l'angle de l'absurdité. Mutinerie de bambin, blessure du jeune âge dont il portera longtemps la cicatrice !...
L'homme, Ñ quel orgueil à la fois et quelle puérilité ! Ñ l'homme a donc proclamé un Dieu, créateur de toutes choses, un Dieu imbécile et féroce, un Dieu à son image. C'est-à-dire qu'il s'est fait le créateur de Dieu. Il a pondu l'Ïuf, il l'a couvé et il s'est mis en adoration devant son poussin, Ñ j'allais dire devant son excrément, Ñ car il fallait que l'homme eût de bien violentes coliques de cerveau le jour où il a fait ses nécessités... d'une pareille sottise. Le poussin eut tout naturellement pour poulailler des tempes, des églises. Aujourd'hui ce poussin est un vieux coq aux trois quarts déplumé, sans crète et sans ergots, une vieille carcasse tellement rabougrie que c'est à peine si cela mérite qu'on lui torde le cou pour la mettre dans la chaudière. La science lui a enlevé une à une toutes ses terribles attributions. Et les saltimbanques en soutanes, qui le promènent encre sur les champs de foire du monde, n'ont plus guère du Dieu tout puissant que l'image étalée sur les toiles de leur baraque. Et pourtant cette image est encore un loup-garou pour la masse de l'humanité. Ah ! si, au lieu de s'agenouiller devant elle, les fidèles de la divinité osaient la regarder en face, ils verraient bien que ce n'est pas un personnage réel, mais une mauvaise peinture, un peu de fard et de boue, un masque tout gras de sang et de sueurs, masque antique dont se couvrent les intrigants pour en imposer aux niais et les mettre à contribution.
Comme la religion, Ñ la famille, la propriété et le gouvernement ont eu leur cause. Elle est également dans l'ignorance de l'homme. C'est une conséquence de la nature de son intelligence, plus paresseuse à éveiller que la nature de ses facultés physiques.
Chez les bêtes, selon que les petits ont plus ou moins longtemps besoin de soins, l'instinct de la maternité est plus ou moins développé et s'exerce d'une manière plus ou moins différente, selon la condition qui convient à l'espèce. La nature veille à la conservation des races. Parmi les animaux féroces, il n'en est pas qui vivent autrement qu'à l'état solitaire : la louve allaite ses louveteaux et cherche elle-même sa nourriture ; elle ne fait pas société avec le mâle ; sa forte individualité suffit à tout. L'amour maternel double ses forces. Chez l'oiseau, frêle et tendre créature, le rossignol, la fauvette, la mère couve au nid sa progéniture, le mâle va au dehors chercher la becquée. il y a union entre les deux sexes jusqu'au jour où les fruits vivants de leur amour ont chaud duvet et fortes plumes, et qu'ils sont assez vigoureux pour fendre l'air à coups d'ailes et aller aux champs moissonner leur nourriture. Chez les insectes, la fourmi, l'abeille, races sociables, les enfants sont élevés en commun ; là le mariage individuel n'existe pas, la nation étant seule et indivisible famille.
Le petit de l'homme, lui, est long à élever. La femelle humaine ne pouvait y suffire à elle seule, lui donner le sein, le bercer et pourvoir encore à ses besoins personnels. Il fallait que l'homme se rapprochât d'elle, comme l'oiseau de sa couvée, qu'il l'aidât dans les soins du ménage et rapportât à la hutte le boire et le manger.
L'homme fut souvent moins constant et plus brutal que l'oiseau, et la maternité fut toujours un fardeau plus lourd que la paternité.
Ce fut là le berceau de la famille.
A l'époque où la terre n'était qu'une immense forêt vierge, l'horizon de l'homme était des plus bornés. Celui-ci vivait comme le lièvre dans les limites de son gîte. Sa contrée ne s'étendait pas à plus s'une journée ou deux de marche. Le manque de communications rendait l'homme presque étranger à l'homme. N'étant pas cultivée par la société de ses semblables, son intelligence restait en friche. Partout où il put y avoir agglomération d'hommes les progrès de l'intelligence acquirent plus de force et plus d'étendue. L'homme émule de l'homme rassembla les animaux serviles, en fit un troupeau, les parqua. Il creusa le champ, ensemença le sillon et y vit mûrir la moisson. Mais bientôt du fond des forêts incultes apparurent les hommes fauves que la faim faisait sortir du bois. L'isolement les avait maintenus à l'état de brutes ; le jeûne, sous le fouet duquel ils s'étaient rassemblés, les rendait féroces. Comme une bande de loups furieux, ils passèrent au milieu de ce champ, massacrant les hommes, violant, égorgeant les femmes, détruisant la récolte et chassant devant eux le troupeau. Plus loin, ils s'emparèrent du champ, s'établirent dans l'habitation, et laissèrent la vie sauve à la moitié de leurs victimes dont ils firent un troupeau d'esclaves. L'homme fut attelé à la charrue ; la femme eut sa place avec les poules ou à la porcherie, destinée aux soins de la marmite ou à l'obscène appétit du maître.
Ce vol à main armée par des violateurs et des meurtriers, ce vol fut le noyau de la propriété.
Au bruit de ces brigandages, les producteurs qui n'étaient pas encore conquis se massèrent dans la cité, afin de se mieux protéger contre les envahisseurs. A l'exemple des conquérants sont ils redoutaient l'approche, ils nommèrent un chef ou des chefs chargés d'organiser la force publique et de veiller à la sûreté des citoyens. De même que les hordes dévastatrices avaient établi des conventions qui réglaient la part de butin de chacun ; de même aussi, ils établirent un système légal pour régler leurs différends et garantir à chacun la possession de l'instrument de travail. Mais bientôt les chefs abusèrent de leur pouvoir. Les travailleurs de la cité n'eurent plus seulement à se défendre contre les excès du dehors, mais aussi et encore contre les excès du dedans. Sans s'en douter, ils avaient introduit et installé l'ennemi au cÏur de la place. Le pillage et l'assassinat avaient fait brèche et trônaient au milieu du forum, appuyés sur les faisceaux autoritaires. La république portait en ses entrailles son ver rongeur. Le gouvernement venait d'y prendre naissance.
Assurément, il eût été préférable que la famille, la propriété, le gouvernement et la religion ne fissent pas invasion dans le domaine des faits. Mais, à cette heure d'ignorance individuelle et d'imprévoyance collective, pouvait-il en être autrement ? L'enfance pouvait-elle n'être pas l'enfance ? La science sociale, comme les autres sciences, est le fruit de l'expérience. L'homme pouvait-il espérer que la nature bouleversât pour lui l'ordre des saisons, et qu'elle lui accordât la vendange avant la floraison de la vigne, et la liqueur de l'harmonie avant l'élaboration des idées.
A cette époque d'enfantement sauvage où la Terre portait encore sur la peau les stigmates d'un accouchement pénible ; quand, roulant dans ses draps souillés de fange, elle frissonnait encore au souvenir de ses douleurs, et qu'à ses heures de fièvre, elle se tordait le sein, se le déchirait, et faisait jaillir du cratère de ses mamelles des flots de soufre et de feu ; que, dans ses terribles convulsions, elle broyait, en riant d'un rire farouche, ses membres entre les rochers ; à cette époque toute peuplée d'épouvantements et de désastres, de rages et de difformités, l'homme, assailli par les léléments, était en proie à toutes les peurs. De toutes parts le danger l'environnait, le harcelait. Son esprit comme son corps était en péril ; mais avant tout il fallait s'occuper du corps, sauver le globe charnel, l'étoile, pour en conserver le rayonnement, l'esprit. Or, je le répète, son intelligence n'était pas au niveau se ses facultés physiques ; la force musculaire avait le pas sur la force intellectuelle. Celle-ci, plus lente à s'émouvoir que l'autre, s'était laissée devancer par elle, et marchait à sa remorque. Un jour viendra où ce sera l'inverse, et où la force intellectuelle dépassera en vitesse la force physique ; ce sera le char devenu locomotive qui remorquera le bÏuf. Tout ce qui est destiné à acquérir de hautes cimes commence d'abord par étendre souterrainement ses racines avant de croître à la lumière et d'y épanouir son feuillage. Le chêne pousse moins vite que l'herbe ; le gland est plus petit que la citrouille ; et cependant le gland renferme un colosse. Chose remarquable, les enfants prodiges, les petites merveilles du jeune âge, à l'âge de maturité sont rarement des génies. Dans les champs d'hommes comme dans les sociétés de blés, ce sont les semences qui dorment le plus longtemps sous la terre qui souvent produisent les plus belles tiges, les plus riches épis. La sève avant de monter a besoin de se recueillir.
Tout ce qui arriva par la suite ne fut que la conséquence de ces trois faits, la famille, la propriété, le gouvernement, réunis en un seul, qui les a sacrés et consacrés tous trois, Ñ la religion. Je passerai donc rapidement sur ce qui reste à parcourir du passé comme sur ce qui dans les zones du présent afin d'arriver plus vite au but, la société de l'avenir, le monde de l'anarchie. Dans cette esquisse rétrospective de l'humanité comme dans l'ébauche de la société future, mon intention n'est pas de faire l'histoire même abrégée de la marche du progrès humain. J'indique plutôt que je ne raconte. C'est au lecteur à suppléer par la mémoire ou par l'intuition à ce que j'omets ou omettrai de mentionner.


 
MOUVEMENT DE L'HUMANITÉIII.
 
Liberté, égalité fraternité ! Ñ ou la mort !
(Sentence révolutionnaire.)Îil pour Ïil et dent pour dent.
(Moïse.)
Le monde marchait. De piéton il s'était fait cavalier, de routier navigateur. Le commerce, cette conquête, et la conquête, cet autre commerce, galopaient sur le gravier des grands chemins et voguaient sur le flot des plaines marines. Le poitrail des chameaux et la proue des navires faisaient leur trouée à travers les déserts et les méditerranées. Chevaux et éléphants, bÏufs et chariots, voiles et galères manÏuvraient sous la main de l'homme et traçaient leur sillon sur la terre et sur l'onde. L'idée pénétrait avec le glaive dans la chair des populations, elle circulait dans leurs veines avec les denrées de tous les climats, elle se mirait dans leur vue avec les marchandises de tous les pays. L'horizon était élargi. L'homme avait marché, d'abord de la famille à la tribu, puis de la tribu à la cité, et enfin de la cité à la nation. L'Asie, l'Afrique, l'Europe ne formaient plus qu'un continent ; les armées et les caravanes avaient rapproché les distances. L'Inde, l'Égypte, la Grèce, Carthage et Rome avaient débordé l'une sur l'autre, roulant dans leur courant le sang et l'or, le fer et le feu, la vie et la mort ; et, comme les eaux du Nil, elles avaient apporté avec la dévastation un engrais de fertilisation pour les arts et les sciences, l'industrie et l'agriculture. Le flot des ravageurs une fois écoulé ou absorbé par les peuples conquis, le progrès s'empressait de relever la tête et de fournir une plus belle et plus ample récolte. L'Inde d'abord, puis l'Égypte, puis la Grèce, puis Rome avaient brillé chacune à leur tour sur les ondulations d'hommes et avaient mûri quelque peu leur fruit. L'architecture, la statuaire, les lettres formaient déjà une magnifique gerbe. Dans son essor révolutionnaire, la philosophie, comme un fluide électrique, errait encore dans les nuages, mais elle grondait sourdement et lançait parfois des éclairs en attendant qu'elle se dégageât de ses entraves et produisît la foudre. Rome toute-puissante avait un pied dans la Perse et l'autre dans l'Armorique. Comme le divin PhÏbus conduisant le char du soleil, elle tenait en main les rênes des lumières et rayonnait sur le monde. Mais dans sa course triomphale, elle avait dépassé son zénith et entrait dans sa phase de décadence. Sa dictature proconsulaire touchait à son déclin. Elle avait bien, au loin, triomphé des Gaulois et des Carthaginois ; elle avait bien anéanti, dans le sang et presque à ses portes, une formidable insurrection d'esclaves ; cent mille spartacus avaient péri les armes à la main, mordus au cÏur par le glaive des légions civiques ; les maillons brisés avaient été ressoudés et la chaîne rendue plus pesante à l'idée. Mais la louve avait eu peur. Et cette lutte où il avait fallu dépenser la meilleure partie de ses forces, cette lutte à mort l'avait épuisée. Ñ Oh ! en me rappelant ces grandes journées de Juin des temps antiques, cette immense barricade élevée par les gladiateurs en face des privilégiés de la République et des armées du Capitole ; oh ! je ne puis m'empêcher de songer dans ces temps modernes à cette autres levée de boucliers des prolétaires, et de saluer à travers les siècles, Ñ moi, le vaincu des bords de la Seine, Ñ le vaincu des bords du Tibre ! Le bruit que font de pareilles rébellions ne se perd pas dans la nuit des temps, il se répercute de fibre en fibre, de muscle en muscle, de génération en génération, et il aura de l'écho sur la terre tant que la société sera une caverne d'exploiteurs !...Les dieux du Capitole se faisaient vieux, l'Olympe croulait, miné par une hérésie nouvelle. L'Évangile païen était devenu illisible. Le progrès des temps en avait corrodé la lettre et l'esprit. Le progrès édita la fable chrétienne. L'empire avait succédé à la république, les césars et les empereurs aux tribuns et aux consuls. Rome était toujours Rome. Mais les prétoriens en débauche, les enchanteurs d'empire avaient remplacés les embaucheurs de peuple, les sanglants pionniers de l'unité universelle. Les aigles romains ne se déployaient plus au souffle des fortes brises, leurs yeux fatigués ne pouvaient plus contempler les grandes lumières. Les ternes flambeaux de l'orgie convenaient seuls à leur prunelle vieillie ; les hauts faits du cirque et de l'hippodrome suffisaient à leur belliqueuse caducité. Comme Jupiter, l'aigle se faisait vieux. Le temps de la décomposition morale était arrivé. Rome n'était plus guère que l'ombre de Rome. L'égout était son Achéron, et elle voguait, ivre d'abjection et entraînée par le nautonier de la décadence, vers le séjour des morts.
En ce temps-là, comme la vie se manifeste au sein des cadavres, comme la végétation surgit de la putréfaction ; en ce temps-là, le christianisme grouillait dans les catacombes, germait sous la terre, et poussait comme l'herbe à travers les pores de la société. Plus on le fauchait et plus il acquérait de forces.
Le christianisme, Ïuvre des saint-simoniens de l'époque, est d'un révolutionnarisme plus superficiel que profond. Les formalistes se suivent et... se ressemblent. C'est toujours de la théocratie universelle, Dieu et le pape ; la sempiternelle autorité et céleste et terrestre, le père enfanteur et le père Enfantin, comme aussi le père Cabet et le père Tout-Puissant, l'Être-Suprême et le saint-père Robespierre ; la hiérarchie à tous les degrés, le commandement et la soumission à tous les instants, le berger et l'agneau, la victime et le sacrificateur. C'est toujours le pasteur, les chiens et le troupeau, Dieu, les prêtres et la foule. Tant qu'il sera question de divinité, la divinité aura toujours comme conséquence dans l'humanité, Ñ au faîte, Ñ le pontife ou le roi, l'homme-Dieu ; l'autel, le trône ou le fauteuil autoritaire ; la tiare, la couronne ou la toge présidentielle : la personnification sur la terre du souverain maître des cieux. Ñ A la base, Ñ l'esclavage ou le servage, l'ilotisme ou le prolétariat ; le jeûne du corps et de l'intelligence ; les haillons de la mansarde ou les haillons du bagne ; le travail et la toison des brutes, le travail écrémé, la toison tondue et la chair elle-même dévorée par les riches. Ñ Et entre ces deux termes, entre la base et le faîte, Ñ le clergé, l'armée, la bourgeoisie ; l'église, la caserne, la boutique ; le vol, le meurtre, la ruse ; l'homme, valet envers ses supérieurs, et le valet arrogant envers ses inférieurs, rampant comme rampe le reptile, et, à l'occasion, se guindant et sifflant comme lui.
Le christianisme fut tout cela. Il y avait dans l'utopie évangélique beaucoup plus d'ivraie que de froment, et le froment a été étouffé par l'ivraie. Le christianisme, en réalité, a été une conservation bien plus qu'une révolution. Mais, à son apparition, il y avait en lui de la sève subversive du vieil ordre social. C'est lui qui releva la femme de son infériorité et la proclama l'égale de l'homme ; lui qui brisa les fers dans la pensée de l'esclave et lui ouvrit les portes d'un monde où les damnés de celui-ci seraient les élus de celui-là. Il y avait bien eu déjà quelque part des révoltes d'ilotes. Mais il n'est pas dans la destinée de l'homme et de la femme de marcher divisés et à l'exclusion l'un de l'autre. Le Christ, ou plutôt la multitude de Christs que ce nom personnifie, leur mit la main dans la main, en fit des frères et des sÏurs, leur donna pour glaive la parole, pour place à conquérir l'immortalité future. Puis, du haut de sa croix, il leur montra le cirque : et toutes ces libres recrues, ces volontaires de la révolution religieuse s'élancèrent, Ñ cÏurs battant et courage en tête, à la gueule des lions, au feu des bûchers. L'homme et la femme mêlèrent leur sang sur l'arène et reçurent côte à côte le baptême du martyre. La femme ne fut pas la moins héroïque. C'est son héroïsme qui décida de la victoire. Ces jeunes filles liées à un poteau et livrées à la morsure de la flamme ou dévorées vives par les bêtes féroces ; ces gladiateurs sans défense et qui mouraient de si bonne grâce et avec tant de grâce ; ces femmes, ces chrétiennes portant au front l'auréole de l'enthousiasme, toutes ces hécatombes, devenues des apothéoses, finirent par impressionner les spectateurs et par les émouvoir en faveur des victimes. Ils épousèrent leurs croyances. Les martyrs d'ailleurs renaissaient de leurs cendres. Le cirque, qui avait tant immolé, en immolait toujours, et toujours des armées d'assaillants venaient lui tendre la gorge et y mourir. A la fin, cependant, le cirque s'avoua vaincu, et les enseignes victorieuses de la chrétienté furent arborées sur les murs du champ de carnage. Le christianisme allait devenir le catholicisme. Le bon grain épuisé allait livrer carrière entière au mauvais.
La grandeur de Rome n'existait plus que de nom. L'empire se débattait comme un naufrage au milieu d'un océan de barbares. Cette marée montante envahissait les possessions romaines et battait en brèche les murs de la cité impériale. Rome succomba à la fureur des lames. La civilisation païenne avait eu son aurore, son apogée, son couchant ; maintenant elle noyait la sanglante lueur de ses derniers rayons dans les ténébreuses immensités. A la suite de cette tourmente, tout ce qu'il y avait d'écume au cÏur de la société s'agita à sa surface et trôna sur la crête de ces intelligences barbaresques. Les successeurs des apôtres polluèrent dans les honneurs la virginité du christianisme. L'immaculée conception fraternelle avorta sur son lit de triomphe. Les docteurs chargés de l'accouchement avaient introduit dans l'organisme maternel un dissolvant homicide, et la drogue avait produit son effet. Au jour de la délivrance, le fÏtus ne donnait plus signe de vie. Alors, à la place de l'avorton fraternité, ils mirent le petit de leurs entrailles, monstre moitié autorité moitié servilité. Les barbares étaient trop grossiers pour s'apercevoir de la supercherie, aussi adorèrent-ils l'usurpation de l'Église comme chose légitime. Propager le nouveau culte, promener la croix et la bannière fut la mission de la barbarie. Seulement, dans ces mains habituées à manier le glaive, l'on renversa l'image du crucifié. Ils étranglèrent le crucifix par la tête qu'ils prirent par la poignée, et lui mirent la pointe en lair comme une lame hors du fourreau.
Cependant, ces grands déplacements d'hommes ne s'étaient pas opérés sans déplacer sur leur passage quelques barrières. Des propriétaires et des nationalités furent modifiées. L'esclavage devint le servage. Le patriarcat avait eu ses jours de splendeur, c'était maintenant au tour de la prélature et de la baronnie. La féodalité militaire et religieuse couvrit le sol de donjons et de clochers. Le baron et l'évêque étaient les puissants d'alors. La fédération de ces demi-dieux forma l'empire dont les rois et les papes furent les maîtres-dieux, les seigneurs suzerains. Ñ Le moyen-âge, disque nocturne, montait à l'horizon. Les abeilles de la science n'avaient plus où déposer leur miel, si ce n'est dans quelque cellule de monastère ; et encore la très-sainte inquisition catholique y pénétrait-elle les tenailles et le fer rouge à la main pour y détruire le précieux dépôt et y torturer le philosophique essaim. Ce n'étaient déjà plus les ombres du crépuscule mais les funèbres voiles de la nuit qui planaient sur les manuscrits de l'antiquité. Les ténèbres étaient tellement épaisses qu'il semblait que l'humanité n'en dût jamais sortir. Dix-huit fois le glas des siècles tinta à l'horloge du temps avant que la Diane chasseresse décochât comme une flèche les premiers rayons de l'aube au cÏur de cette longue nuit. une seule fois pendant ces dix-huit siècles de barbarie ou de civilisation, Ñ comme on voudra les appeler, Ñ une seule fois, le géant Humanité remua sous ses chaînes. Il aurait encore supporté la dîme et la taille, la corvée et la faim, le fouet et la potence, mais le viol de sa chair, l'odieux droit seigneurial pesait trop lourdement sur son cÏur. Le titan serra convulsivement ses poings, grinça des dents, ouvrit la bouche, et une éruption de torches et de fourches, de pierres et de faulx ruissela sur les terres des seigneurs ; et des châteaux-forts s'écroulèrent et des châtelains bardés de crimes furent triturés sous les décombres. L'incendie que d'infimes vassaux avaient allumé, et qui illumina un instant la sombre période féodale, s'éteignit dans leur propre sang. La jacquerie, comme le christianisme, eut ses martyrs. La guerre des paysans de France, comme celle des ilotes de Rome, aboutit à la défaite. Les jacques, ces fils légitimes des christs et des spartacus, eurent le sort de leurs ancêtres. Il n'y eut bientôt plus de cette rébellion qu'un peu de cendre. L'affranchissement des communes fut tout ce qu'il en résulta. Seuls, les notables d'entre les manants en profitèrent. Mais l'étincelle couvait sous la cendre et devait produire plus tard un embrasement général : 89 et 93 vont flamboyer sur le monde.
On connaît trop cette époque pour qu'il soit nécessaire de la passer en revue. Je dirai seulement une chose : ce qui a perdu la Révolution de 93, c'est d'abord comme toujours l'ignorance des masses, et puis ensuite ce sont les montagnards, gens plus turbulents que révolutionnaires, plus agités qu'agitateurs. Ce qui a perdu la Révolution, c'est la dictature, c'est le comité de salut public, royauté en douze personnes superposée sur un vaste corps de citoyens-sujets, qui dès-lors s'habituèrent à n'être plus que les membres esclaves du cerveau, à n'avoir plus d'autre volonté que la volonté de la tête qui les dominait ; si bien que, le jour où cette tête fut décapitée, il n'y eut plus de républicains. Morte la tête, mort le corps. Le claqueur multitude battit des mains à la représentation thermidorienne, comme il avait battu des mains devant les tréteaux des decemvirs et comme il battait des mains au spectacle du 18 brumaire. On avait voulu dictaturer les masses, on avait travaillé à leur abrutissement en écartant d'elles toute initiative, en leur faisant abdiquer toute souveraineté individuelle. On les avait asservie au nom de la République et au joug des conducteurs de la chose publique ; l'Empire n'eut qu'à atteler ce bétail à son char pour s'en faire acclamer. Tandis que si, au contraire, on avait laissé à chacun le soin de se représenter lui-même, d'être son propre mandataire ; si ce comité de salut public se fût composé des trente millions d'habitants qui peuplaient le territoire de la République, c'est-à-dire de tout ce qui dans ce nombre, hommes ou femmes, était en âge de penser et d'agir ; si la nécessité alors eût forcé chacun de chercher, dans son initiative ou dans l'initiative de ses proches, les mesures propres à sauvegarder son indépendance ; si l'on avait réfléchi plus mûrement et qu'on eût vu que le corps social comme le corps humain n'est pas l'esclave inerte de la pensée, mais bien plutôt une sorte d'alambic animé dont la libre fonction des organes produit la pensée ; que cette pensée n'est que la quintessence de cette anarchie d'évolution dont l'unité est causée par les forces attractives ; enfin, si la bourgeoisie montagnarde avait eu des instincts moins monarchiques ; si elle avait voulu ne compter que comme une goutte avec les autres dans les artères du torrent révolutionnaire, au lieu de se poser comme une perle cristallisée sur son flot, comme un joyau autoritaire enchâssé dans son écume ; si elle avait voulu révolutionner le sein des masses au lieu de trôner sur elles et de prétendre à les gouverner : sans doute les armées françaises n'eussent pas éventré les nations à coup de canon, planté le drapeau tricolore sur toutes les capitales européennes, et souffleté du titre infamant et prétendu honorifique de citoyen français tous les peuples conquis ; non sans doute. Mais le génie de la liberté eût fait partout des hommes au dedans comme au dehors ; mais chaque homme fût devenu une citadelle imprenable, chaque intelligence un inépuisable arsenal, chaque bras une armée invincible pour combattre le despotisme et le détruire sous toutes ses formes ; mais la Révolution, cette amazone à la prunelle fascinatrice, cette conquérante de l'homme à l'humanité, eût entonné quelque grande Marseillaise sociale et déployé sur le monde son écharpe écarlate, l'arc-en-ciel de l'harmonie, la rayonnante pourpre de l'unité !...
L'empire, restauration des Césars, conduisit à la restauration de la vieille monarchie, qui fut un progrès sur l'Empire : et la restauration de la vieille monarchie conduisit à 1830, qui fut un progrès sur 1815. Mais quel progrès ! un progrès dans les idées bien plus que dans les faits.
Depuis les âges antiques, les sciences avaient constamment fait du chemin. La Terre n'est plus une surface pleine et immobile, comme on le croyait jadis au temps d'un Dieu créateur, monstre anté- ou ultra-diluvien. Non : la terre est un globe toujours en mouvement. Le ciel n'est plus un plafond, le plancher d'un paradis ou d'un olympe, une sorte de voûte peinte en bleu et ornée de culs-de-lampe en or ; c'est un océan de fluide dont ni l'oeil ni la pensée ne peuvent sonder la profondeur. Les étoiles comme les soleils roulent dans cette onde d'azur, et sont des mondes gravitant, comme le nôtre, dans leurs vastes orbites, et avec une prunelle animée sous leurs cils lumineux. Cette définition du Circulus : «La vie est un cercle dans lequel on ne peut trouver ni commencement ni fin, car, dans un cercle, tous les points de la circonférence sont commencement et fin ; cette définition, en prenant des proportions plus universelles, va recevoir une application plus rapprochée de la vérité, et devenir ainsi plus compréhensible au vulgaire. tous ces globes circulant librement dans l'éther, attirés tendrement par ceux-ci, repoussés doucement par ceux-là, n'obéissant tous qu'à leur passion, et trouvant dans leur passion la loi de leur mobile et perpétuelle harmonie ; tous ces globes tournant d'abord sur eux-mêmes, puis se groupant avec d'autres globes, et formant ce qu'on appelle, je crois, un système planétaire, c'est-à-dire une colossale circonférence de globes voyageant de concert avec de plus gigantesques systèmes planétaires et de circonférences en circonférence, s'agrandissant toujours, et trouvant toujours des mondes nouveaux pour grossier leur volume et des espaces toujours illimités pour y exécuter leurs progressives évolutions ; enfin, tous ces globes de globes et leur mouvement continu ne peuvent donner qu'une idée sphérique de l'infini, et démontrer par une argumentation sans réplique, Ñ argumentation que l'on peut toucher de l'oeil et de la pensée, Ñ que l'ordre anarchique est l'ordre universel. Car une sphère qui tourne toujours, et sur tous les sens, une sphère qui n'a ni commencement ni fin, ne peut avoir ni haut ni bas, et par conséquent ni dieu au faite ni diable à la base. Le Circulus dans l'universalité détrône 'autorité divine et prouve sa négation en prouvant le mouvement, comme le Circulus dans l'humanité détrône l'autorité gouvernementale de l'homme sur l'homme et en prouve l'absurde en prouvant le mouvement. De même que les globes circulant anarchiquement dans l'universalité, de même les hommes doivent circuler anarchiquement dans l'humanité, sous la seule impulsion des sympathies et des antipathies, des attractions et des répulsions réciproques. L'harmonie ne peut exister que par l'anarchie. Là est toute la solution du problème social. vouloir le résoudre autrement, c'est vouloir donner à Galilée un éternel démenti, c'est dire que la terre n'est pas une sphère, et que cette sphère ne tourne pas. Et cependant elle tourne, répéterai-je avec ce pauvre vieillard que l'on condamna à se parjurer, et qui accepta l'humiliation de la vie en vue, sans doute, de sauver son idée. A ce grand autoricide, je pardonne son apparente lâcheté en faveur de sa science : il n'y a pas que les Jésuites qui sont d'avis que le but justifie les moyens. L'idée du Circulus dans l'humanité est à mes yeux un sujet d'une trop grande importance pour n'y consacrer que ces quelques lignes ; j'y reviendrai. En attendant de plus complets développements, j'appelle sur ce passage les méditations des révolutionnaires.
Donc, de découverte en découverte, les sciences marchaient. De nouveaux continents, les deux Amériques, l'Australie, s'étaient groupés autour des anciens. Un des proclamateurs de l'Indépendance américaine, Franklin, arrache la foudre des mains de Jéhovah, et la science en fait une force domestique qui voyage sur un fil de fer avec la rapidité de l'éclair, et vous rapporte la réponse au mot qu'on lui jette, avec la docilité d'un chien. Fulton apprivoise la vapeur, ce locomoteur amphibie, que Salomon de Caus avait saisi à la gorge. Il la muselle et lui donne pour carapace la carène d'un navire, et il se sert de ses musculaires nageoires pour remplacer la capricieuse envergure des voiles. Et la force de l'hydre est si grande qu'elle se rit des vents et des flots, et elle est si bien domptée qu'elle obéit avec une incroyable souplesse à la moindre pression du timonier. A terre, sur les chemins bordés de rail, le monstre au corps de fer, à la voix rauque, aux poumons de flamme, laisse bien loin derrière lui la patache, le coucou et la diligence. Au signal de celui qui le monte, à un léger coup d'étrier, il part, entraînant à sa remorque toute une avenue de maisons roulantes, la population de tout un quartier de ville, et cela avec une vitesse qui prime le vol de l'oiseau. Dans les usines, esclave aux mille rouages, il travaille avec une merveilleuse adresse aux travaux les plus délicats comme aux travaux les plus grossiers. La typographie, cette magnifique invention au moyen de laquelle on sculpte la parole et on la reproduit à des milliers d'exemplaires, la typographie lui doit un nouvel essor. C'est lui qui tisse les étoffes, les teint, les moire, les broche, lui qui scie le bois, lime le fer, polit l'acier ; lui enfin qui confectionne une foule d'instruments de travail et d'objets de consommation. au champs, il défriche, il laboure, il sème, il herse et il moissonne ; il broie l'épi sous la meule ; le blé moulu, il le porte en ville, il le pétrit et il en fait du pain : c'est un travailleur encyclopédique.
Sans doute, dans la société telle qu'elle est organisée, la machine à vapeur déplace bien des existences et fait concurrence à bien des bras. Mais qu'est-ce qu'un mal partiel et passager en comparaison des résultats généreux et définitifs ? C'est elle qui déblaie les routes de l'avenir. En Barbarie comme en Civilisation, ce qui de nos jours est synonyme, le progrès ne peut se frayer un chemin qu'en passant sur des cadavres. L'ère du progrès pacifique ne s'ouvrira que sur les ossements du monde civilisé, quand le monopole aura rendu le dernier soupir et que les produits du travail seront du domaine public.
L'astronomie, la physique, la chimie, toutes les sciences pour mieux dire, avaient professé. Seule, la science sociale était restée stationnaire. Depuis Socrate qui but la ciguë, et Jésus qui fut crucifié, aucune grande lumière n'avait lui. Quand, dans les régions les plus immondes de la société, dans quelque chose de bien autrement abject qu'une étable, dans une boutique, naquit un grand réformateur. Fourier venait de découvrir un nouveau monde où toutes les individualités ont une valeur nécessaire à l'harmonie collective. Les passions sont les instruments de ce vivant concert qui a pour archet la fibre des attractions. Il n'était guère possible que Fourier rejetât entièrement le froc ; il conserva malgré lui de son éducation commerciale la tradition bourgeoise des préjugés d'autonomie et de servitude qui le firent dévier de la liberté et de l'égalité absolues, de l'anarchie. Néanmoins, devant ce bourgeois je me découvre, et je sais en lui un novateur, un révolutionnaire. Autant les autres bourgeois sont des nains, autant celui-là est un géant. Son nom restera inscrit dans la mémoire de l'humanité.
1848 arriva, et l'Europe révolutionnaire, prit feu comme une traînée de poudre. Juin, cette jacquerie du dix-neuvième siècle, protesta contre les modernes abus du nouveau seigneur. Le viol du droit au travail et du droit à l'amour, l'exploitation de l'homme et de la femme par l'or souleva le prolétariat et lui mit les armes à la main. La féodalité du capital trembla sur ses bases. Les hauts barons de l'usure et les baronnets du petit commerce se crénelèrent dans leurs comptoirs, et du haut de leur plateforme lancèrent sur l'insurrection d'énormes blocs d'armées, des flots bouillants de gardes mobiles. A force de tactique jésuitique ils parvinrent à écraser la révolte. Plus de trente mille rebelles, hommes, femmes et enfants, furent jetés aux oubliettes des pontons et des casemates. D'innombrables prisonniers furent fusillés, au mépris d'une affiche placardée à tous les angles des rues, affiche qui invitait les insurgés à déposer les armes et leur déclarait qu'il ni aurait ni vainqueurs ni vaincus,mais des frères,Ñ FRÈRES ENNEMIS voulait-on dire ! Les rues furent jonchés d'éclats de cervelles. Les prolétaires désarmés furent entassés dans les caveaux des Tuileries, de l'Hôtel-de-Ville, de l'Ecole-Militaire, dans les écuries des casernes, dans les carrières d'Ivry, dans les fossés du Champ-de-Mars, dans tous les égouts de la capitale du monde civilisé, et là massacrés avec tous les raffinements de la cruauté ! Les coups de feu pleuvaient par tous les soupiraux, le plomb tombait en guise de pain dans ces cloaques où, Ñ parmi les râles des mourants, les éclats de rire de la folie, Ñ l'on clapotait dans l'urine et dans le sang jusqu'à mi-jambe, asphyxié par le manque d'air et torturé par la soif et la faim. Les faubourgs furent traités comme, au moyen-âge, une place prise d'assaut. Les archers de la civilisation montèrent dans les maisons, descendirent dans les caves, fouillèrent dans tous les coins et recoins, passant au fil de la baïonnette tout ce qui leur paraissait suspect. Entre les barricades démantelées et à la place de chaque pavé on aurait pu mettre une tête de cadavre... Jamais, depuis que le monde est monde, on n'avait vu pareille tuerie. Et non-seulement les gardes nationaux de la ville et de la province, les industriels et les boutiquiers, les bourgeois et leurs satellites commirent après le combat mille et une atrocités ; mais les femmes mêmes, les femmes de magasin et de salon, se montrèrent encore plus acharnées que leurs maris à la sanglante curée. C'est elles qui, du haut des balcons, agitaient des écharpes ; elles qui jetaient des fleurs, des rubans, des baisers aux troupes conduisant les convois de prisonniers ; elles qui insultaient aux vaincus ; elles qui demandaient à grands cris et avec d'épouvantables paroles qu'on fusillât devant leur porte et qu'on accrochât à leurs volets ces lions enchaînés dont le rugissement les avait fait pâlir au milieu de leur agio ou de leur orgie ; elles qui, au passage de ces gigantesques suppliciés, leur crachaient au visage ces mots, qui pour beaucoup étaient une sentence : A mort ! à la voirie !... Ah ! ces femmes-là n'étaient pas des femmes, mais des femelles de bourgeois !
On crut avoir anéanti le Socialisme dans le sang. On venait, au contraire, de lui donner le baptême de vie ! Écrasé sur la place publique, il se réfugia dans les clubs, dans les ateliers, comme le christianisme dans les catacombes, recrutant parmi des prosélytes. Loin d'en détruire la semence, la persécution l'avait fait germer. Aujourd'hui, comme le grain de blé sous la neige, le germe est enfoui sous l'argent vainqueur du travail. Mais que le temps marche, que le dégel arrive, que la liquidation fasse fondre à un soleil de printemps toute cette froide exhibition du lucre, cette nappe métallique amoncelée par couches épaisses sur la poitrine du prolétariat ; que la saison révolutionnaire se dégage des Frissons de Février et entre dans le signe du Bélier, et l'on verra le Socialisme relever la tête et poursuivre son élan zodiacal jusqu'à ce qu'il ait atteint la figure du Lion, Ñ jusqu'à ce que le grain ait produit son épi.
Comme 89 avait eu son ange rebelle : Mirabeau, lançant au sein du Jeu de Paume cette sanglante apostrophe au front de l'aristocratie : «Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes !». 48 eut aussi son Proudhon, un autre esprit rebelle, qui dans son livre, avait craché cette mortelle conclusion à la face de la bourgeoisie : «La Propriété, c'est le vol !» Sans 48, cette vérité eût dormi longtemps ignorée au fond de quelque bibliothèque de privilégié ! 48 la mit en lumière, et lui donna pour cadre la publicité de la presse quotidienne, la multiplicité des clubs en plein vent : elle se grava dans la pensée de chaque travailleur. Le grand mérite de Proudhon ce n'est pas d'avoir été toujours logique, tant s'en faut, mais d'avoir provoqué les autres à chercher la logique. Car l'homme qui a dit aussi : «Dieu, c'est le mal, Ñ l'Esclavage, c'est l'assassinat, Ñ la Charité, c'est une mystification, Ñ et ainsi et encore ; l'homme qui a revendiqué avec tant de force la liberté de l'homme ; ce même homme, hélas !, a aussi attaqué la liberté de la femme : il a mis celle-ci au ban de la société, il l'a décrétée hors l'humanité. Proudhon n'est encore qu'une fraction de génie révolutionnaire ; la moitié de son être est paralysée, et c'est malheureusement le côté du cÏur. Proudhon a des tendances anarchiques, mais ce n'est pas un anarchiste ; il n'est pas humanité, il est masculinité. Mais, Ñ comme réformateur, s'il est des taches à ce diamant, Ñ comme agitateur, il a d'éblouissantes étincelles. Certes, c'est quelque chose. Et le Mirabeau du Prolétariat n'a rien à envier au Mirabeau de la Bourgeoisie ; il le dépasse de toute la hauteur de son intelligence novatrice. L'un n'eut qu'un seul élan de rébellion, il fut un éclair, une lueur qui s'éteignit rapidement dans les ténèbres de la corruption. L'autre fit retentir coups de tonnerres sur coups  de tonnerres. Il n'a pas seulement menacé, il a foudroyé le vieil ordre social. Jamais homme ne pulvérisa sur son passage tant de séculaires abus, tant de superstitions prétendues légitimes.
89 fut le 48 de la Bourgeoisie insurgée contre la noblesse ; 48 le 89 du Prolétariat insurgé contre la Bourgeoisie. A bientôt le 93 !
Et maintenant, passez autorités provisoires : république blanche, comme jadis l'appelait de ses vÏux un illustre poète qui craignait alors qu'on fondît la colonne Vendôme pour en faire des pièces de deux sous. Passez, république bleue et république rose, république dite honnête et modérée, comme il est des hommes dits de dévouement, sans doute parce que ces hommes et cette république ne sont ni l'un ni l'autre. Passez-aussi, pachaïsme de Cavaignac l'Africain, hideux Othello, jaloux de la forme, et qui poignarda la République au cÏur parce qu'elle avait des velléités sociales. Passez, présidence napoléonienne, empereur et empire, pontificat du vol et du meurtre, catholicité des intérêts mercantiles, jésuitiques et soldatesques. Passez, passez, dernières lueurs de la lampe Civilisation et, avant de vous éteindre, faites mouvoir sur les vitres du temple de Plutus les ombres bourgeoises de ce grand séraphin. Passez, passez clartés mourantes, et illuminez en fuyant la ronde de nuit des courtisans du régime actuel, fantômes groupés autour du spectre de Sainte-Hélène, toute cette fantasmagorie de revenants titrés, mitrés, galonnés, argentés, cuivrés, verdegrisés, cette bohème de cour, de sacristie, de boutique et d'arrière-boutique, sophistique sorcellerie du Sabbat impérial. Passez ! passez. Les morts vont vite !...
Allons, César, dans cette maison de perdition qu'on nomme les Tuileries, satisfaites vos obscènes caprices : caressez ces dames, et ces flacons, videz la coupe des voluptés princières ; endormez-vous, Maîtres, sur des coussins en peau de satin ou des oreillers de velours. Cet élyséen lupanar vaut bien votre bouge de Hay-Market. Allons, ex-constable de Londres, prenez en main votre sceptre, et bâtonnez-les tous, ces grands seigneurs-valets, et tout ce peuple valet de vos valets ; courbez-les plus bas encore sous le poids de votre despotisme et de votre abjection. Allons, homme providentiel,rompez-lui les os, à cette société squelette ; réduisez-la en poussière, afin qu'un jour la Révolution n'ait plus qu'à souffler dessus pour la faire disparaître.
Prêtres, entonnez Te Deumsur les planches de vos églises. Baptisez, catéchisez, confessez, mariez et enterrez les vivants et les morts ; aspergez le monde de sermons et d'eau bénite pour en exorciser le démon de la libre pensée.
Soldats, chantez la lie et l'écume, des rouges ivresses. Tuez à Sébastopol et tuez dans Paris. Bivaquez dans le sang et le vin et les crachats ; videz vos bidons et videz vos fusils ; défoncez des crânes humains et faites en jaillir la cervelle ; débandez des tonnes de spiritueux, faites en couler un ruisseau pourpre, et vautrez-vous dans ce ruisseau pour y boire à pleine gorgée... Victoire ! soldats : vous avez, au nombre de 300 mille, et après deux ans d'hésitation, enlevé les remparts de Sébastopol, défendus par de blonds enfants de la Russie ; et, au nombre de 500 mille, et après une ou deux nuits d'embuscade, vous avez conquis, avec une bravoure toute militaire, les boulevards de Paris, ces boulevards où défilait, bras dessus bras dessous, une armée de promeneurs de tous âges et de tous sexes. Soldats ! vous êtes des braves, et du fond de son tombeau Papavoine vous contemple !...
Juges, mouchards, législateurs et bourreaux, espionnez, déportez, guillotinez, code-pénalisez les bons et les mauvais, cette pullulation de mécontents qui, à l'encontre de vous, grignoteurs et dévorateurs de budgets, ne pensent pas que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Manipulateurs des plateaux de la justice, pesez au poids de l'or la culpabilité des revendications sociales. Ñ Banquiers, boutiquiers, usuriers, sangsues de la production pour qui le producteur est une si douce proie, allongez vos trompes, saisissez le prolétariat à la gorge et pompez-lui tout l'or de ses veines. Agiotez, commercez, usurez, exploitez ; faites des trous à la blouse de l'ouvrier et des trous à la lune. Riches, engraissez-vous la panse et amaigrissez la chair du pauvre. Ñ Avocats, plaidez le pour et le contre, le blanc et le noir ; dépouillez la veuve et l'orphelin au profit du puissant prévaricateur, et le petit artisan au profit du grand industriel. Suscitez des procès entre les propriétaires, en attendant que la société fasse votre procès et celui de la propriété. Prêtez aux tribunaux criminels l'appui de vos parodies de défense, et innocentez ainsi la condamnation, sous prétexte d'innocenter l'accusé. Ñ Huissiers, avoués et notaires, rédigez sur papier timbré des actes de propriété ou de piraterie ; dépossédez ceux-ci et investissez ceux-là ; ébattez-vous comme des chenilles sur les riches et plantureux sommets, afin d'épuiser plus vite la sève qui des couches inférieures monte sans cesse pour les alimenter. Ñ Docteurs de l'instruction publique, qui avez la faculté de mercurialiser les enfants de la société au nom du crétinisme universitaire ou clérical, fessez et refessez filles et garçons. Ñ Diplômés de la Faculté de Médecine pour la médicamentation mercurielle et arsenicale, ordonnez les malades, expérimentez sur les prolétaires et tenaillez-les sur le chevalet de vos hôpitaux. Allez, empiriques, non-seulement votre brevet d'incapacité scientifique et de rapacité épicières vous y autorise, mais vous avez, de plus, la garantie du gouvernement. Faites, et pour peu que vous soyez en possession d'une aristocratique clientèle et d'un caractère bien pensant, le chef de l'État détachera de sa couronne une étoile d'or pour la suspendre à votre boutonnière.
Vous tous, enfin qui êtes opulents d'opprobre, forfaiteurs à qui la fortune sourit, comme sourient les prostituées au seuil des maisons borgnes ; débauchés de la décadence chrétienne, corrupteurs et corrompus, piétinez, piétinez sur la «vile multitude», salissez-la de votre boue, meurtrissez-la de vos talons, attentez à sa pudeur, à son intelligence, à sa vie ; faites, et faites encore !...
Et puis, après ?...
Empêcherez-vous le soleil de luire et le progrès de suivre son cours ? Non, car vous ne pourrez pas faire que l'usure ne soit pas l'usure, que la misère ne doit pas la misère, que la banqueroute ne soit pas la banqueroute, et que la RÉVOLUTION ne soit pas la RÉVOLUTION !!...
O bourgeois, vous qui n'avez jamais rien produit que des exactions, et qui rêvez des satisfactions éternelles en digérant vos satisfactions momentanées, dites, Bourgeois, quand vous passez à l'heure qu'il est par les rues, ne sentez-vous pas quelque chose comme une ombre qui vous suit, quelque chose qui marche et qui ne lâche pas votre piste ? Tant que vous serez debout et revêtus de la livrée impériale comme d'une cuirasse, tant que vous aurez pour béquilles les baïonnettes enrégimentées, et que le couperet de la guillotine surmontera cet immense faisceau d'armes, avec le catéchisme-pénal d'un côté et le code-religieux de l'autre ; tant que le capital rayonnera sur tout cela comme un soleil d'Austerlitz, Bourgeois, vous n'aurez rien à craindre du loup, de l'hyène ou du spectre dont le flair vous épouvante. Mais, le jour où un voile passera sur ce soleil ; le jour où votre livrée sera usée jusqu'à la trame, le jour où, frissonnant dans votre nudité, vous trébucherez de faux pas en faux pas et roulerez à terre, effarés, terrorisés ; le jour où vous tomberez de Moscou en Bérézina oh ! ce jour-là, je vous le dis, malheur à vous ! Le loup, l'hyène ou le spectre vous sautera au ventre et à la gorge, et il vous dévorera les entrailles, et il mettre en lambeaux vos membres et votre livrée, vos faisceaux de baïonnettes et vos catéchismes et vos codes. C'en est fait de votre utopie du capital. Comme un cerf-volant dont la ficelle est cassée, votre soleil d'or piquera une tête dans l'abîme. Paris sera devenu votre Waterloo ; et Waterloo, vous le savez, conduit à Ste Hélène... En vérité, en vérité, je vous le dis, ce jour-là il n'y aura pour vous ni pitié ni merci. Souvenez-vous de Juin ! vous criera-t-on. Îil pour Ïil, et dent pour dent ! Ñ Bourgeois, bourgeois, vous êtes trop juifs pour ne pas connaître la loi de Moïse...*
Ah ! toujours le fer et le plomb et le feu ! toujours le fratricide entre les hommes ! toujours des vainqueurs et des vaincus ! Quand donc cessera le temps des sanglantes épreuves ? A force de manger des cadavres, la Civilisation ne mourra-t-elle pas enfin d'indigestion ?
Quand donc les hommes comprendront-ils que l'Autorité, c'est le mal;
Ñ Que la Propriété, qui est aussi de l'autorité, c'est le mal ;
Ñ Que la Famille, qui est encore de l'autorité, c'est le mal ;
Ñ Que la Religion, qui est toujours de l'autorité, c'est le mal ;
Ñ Que la Légalité, la Constitutionnalité, la Réglementalité, la Contractationalité, qui toutes sont de l'autorité, c'est le mal, encore le mal, toujours le mal !
Génie de l'Anarchie, esprit des siècles futurs, délivrez-nous du mal !!!
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE.

PRÉLUDE.
Rêve, Idée, Utopie.

 
Filles du droit, sylphides de mes songes,
Égalité ! Liberté ! mes amours !
Ne serez-vous toujours que des mensonges ?
Fraternité ! nous fuiras-tu toujours ?
Non, n'est-ce pas ? mes déesses chéries ;
Le jour approche où l'idéalité
Au vieux cadran de la réalité
Aura marqué l'heure des utopies !...Blonde utopie, idéal de mon cÏur,
Ah ! brave encore l'ignorance et l'erreur.
(LES LAZARÉENNES)

I.
Qu'est-ce qu'une utopie ? un rêve non réalisé, mais non pas irréalisable. L'utopie de Galilée est maintenant une vérité, elle a triomphé en dépit de la sentence de ses juges : la terre tourne. L'utopie de Christophe Colomb s'est réalisée malgré les clameurs de ses détracteurs : un nouveau monde, l'Amérique est sorti à son appel des profondeurs de l'Océan. Que fut Salomon de Caus ? un utopiste, un fou, mais un fou qui découvrit la vapeur. Et Fulton ? encore un utopiste. Demandez plutôt aux académiciens de l'Institut et à leur empereur et maître, Napoléon, dit le Grand... grand comme les monstres fossiles, de bêtise et de férocité. Toutes les idées novatrices furent des utopies à leur naissance ; l'âge seul, en les développant, les fit entrer dans le monde du réel. Les chercheurs du bonheur idéal comme les chercheurs de pierre philosophale ne réaliseront peut-être jamais leur utopie de manière absolue, mais leur utopie sera la cause de progrès humanitaires. L'alchimie n'a pas réussi à faire de l'or, mais elle a retiré de son creuset quelque chose de bien plus précieux qu'un vain métal, elle a  produit une science, la chimie. La science sociale sera l'Ïuvre des rêveurs de l'harmonie parfaite.L'humanité, cette immortelle conquérante, est un corps d'armée qui a son avant-garde dans l'avenir et son arrière-garde dans le passé. Pour déplacer le présent et lui frayer la voie, il lui faut ses avants-postes de tirailleurs, sentinelles-perdues qui font le coup de feu de l'idée sur les limites de l'Inconnu. Toutes les grandes étapes de l'humanité, ses marches forcés sur le terrain de la conquête sociale n'ont été accomplies que sur les pas des guides de la pensée. En avant ! lui criaient ces explorateurs de l'Avenir, debout sur les cimes alpestres de l'utopie. Halte ! râlaient les traînards du Passé, accroupis dans les ornières de fangeuses réactions. En marche ! répondait le génie de l'Humanité. Et les lourdes masses révolutionnaires s'ébranlaient à sa voix. Ñ Humanité ! j'arbore sur la route des siècles futurs le guidon de l'utopie anarchique, et te crie : En avant ! Laisse les traînards du Passé s'endormir dans leur lâche immobilisme et y trouver la mort. Réponds à leur râle d'agonie, à leurs gémissements cadavériques par un sonore appel au mouvement, à la vie. Embouche le clairon du Progrès, prends en main tes baguettes insurrectionnelles, et sonne et bat la générale. Ñ En marche ! en marche !! en marche !!!
Aujourd'hui que la vapeur est dans toute sa virilité, et que l'électricité existe à l'état d'enfance ; aujourd'hui que la locomotion et la navigation se font à grande vitesse ; qu'il n'y  plus ni Pyrénées, ni Alpes, ni déserts, ni océans ; aujourd'hui que l'imprimerie édite la parole à des cent milliers d'exemplaires et que le commerce la colporte jusque dans les coins les plus ignorés du globe ; aujourd'hui que d'échanges en échanges on est arrivé à entr'ouvrir les voies de l'unité ; aujourd'hui que les travaux de générations ont formé, d'étage en étage et d'arcade en arcade, ce gigantesque aqueduc qui verse sur le monde actuel des flots de sciences et de lumières ; aujourd'hui que la force motrice et la force d'expansion dépassent tout ce que les rêves les plus utopiques des temps anciens pouvaient imaginer de grandiose pour les temps modernes ; aujourd'hui que le mot «impossible» est rayé du dictionnaire humain ; aujourd'hui que l'homme, nouveau Phébus dirigeant la marche de la vapeur, échauffe la végétation et produit où il lui plaît des serres où germent, poussent et fleurissent les plantes et les arbres de tous les climats, oasis que le voyageur rencontre au milieu des neiges et des glaces du Nord ; aujourd'hui que le génie humain, au nom de sa suzeraineté, a pris possession du soleil, ce foyer d'étincelants artistes, qu'il en a captivé les rayons, les a enchaînés à son atelier, et les contraint, comme de serviles vassaux, à graver et à peindre son image sur des plaques de zinc ou des feuilles de papier ; aujourd'hui, enfin, que tout marche à pas de géant, est-il possible que le Progrès, ce géant des géants, continue à marcher piano-piano sur les railways de la science sociale ? Non, non. Je vous dis, moi, qu'il va changer d'allure ; il va mettre au pas la vapeur et l'électricité, il va lutter avec elles de force et d'agilité. Malheur alors à qui voudrait tenter de l'arrêter dans sa course : il serait rejeté en lambeaux sur le revers du chemin par le chasse-pierres du colossal locomoteur, ce cyclope à l'Ïil de feu qui remorque à toute chaleur d'enfer le cortège satanique de l'humanité, et qui, se dressant sur ses essieux, s'avance, front haut et tête baissée, sur la ligne droite de l'anarchie, en secouant dans les airs sa brune chevelure constellée d'étincelles de flamme ! Malheur à qui voudrait se mettre en travers de ce cratère roulant ! Tous les dieux du monde antique et moderne ne sont pas de taille à se mesurer avec le nouveau Titan. Place ! place ! rangez-vous de côté, bouviers couronnés, marchands de bétail humain qui revenez de Poissy avec votre carriole Civilisation. Garez-vous, matamores Lilliputiens, et livrez passage à l'Utopie. Place ! place au souffle énergique de la Révolution ! Place, monayeurs d'écus, forgeurs de fers, monayeurs d'idées, au forgeur de foudre !...
Ñ A peine avais-je fini de tracer ces lignes que je fus forcé de m'arrêter, comme il m'arrivait bien souvent d'y être contraint dans le cours de ce travail. La trop grande tension de toutes mes facultés pour soulever et rejeter le fardeau d'ignorance qui pèse sur ma tête, cette surexcitation enthousiaste de la pensée, en agissant sur mon tempérament débile, avait fait jaillir les pleurs de mes yeux. Le sang me battait les deux tempes et soulevait dans mon cerveau des vagues torrentielles, flots brûlants que les artères ne cessaient d'y précipiter par toutes leurs écluses. Et tandis que de la main droite j'essayais de contenir et d'apaiser les bouillonnements de mon front, de la main gauche j'essayais en vain de comprimer les pulsations accélérées de mon cÏur. L'air n'arrivait plus à mes poumons. Je chancelais comme un homme ivre, en allant ouvrir la croisée de ma chambre. Je m'approchai de mon lit et me jetai dessus. Ñ Vais-je donc perdre la vie ou la raison ? me disais-je. Et je me relevai, ne pouvant rester couché, et je me recouchai, ne pouvant rester debout. Il me semblait que ma tête allait éclater, et qu'on me tordait le sein avec des tenailles. J'étranglais : des muscles de fer me serraient la gorge... Ah ! l'Idée est une amante qui dans ses fougueux embrassements vous mord jusqu'à vous faire crier, et ne vous laisse un moment, pantelant et épuisé, que pour vous préparer à de nouvelles et plus ardentes caresses. Pour lui faire la cour, il faut, si l'on n'est pas fort en science, être brave en intuition. Arrière, dit-elle aux faquins et aux lâches, vous êtes des profanes ! Et elle les laisse se morfondre hors du sanctuaire, à cette langoureuse, superbe et passionnée maîtresse, il faut des hommes de salpêtre et de bronze pour amants. Qui sait combien de jours coûte chacun de ses baisers ! Une fois ce spasme apaisé, je m'assis devant ma table. L'Idée vint s'y asseoir à mes côtés. Et, la tête appuyée sur son épaule, une main dans sa main et l'autre dans les boucles de ses cheveux , nous échangeâmes un long regard de calme ivresse. Je me remis à écrire, et à son tour elle se pencha sur moi. Et je sentais son doux contact rallumer la verve dans mon cerveau et dans mon cÏur, et son souffle embraser de nouveau mon souffle. Après avoir lu ce que j'avais écrit, et en songeant à cette masse inerte de préjugés et d'ignorances qu'il fallait transformer en individualités actives, en libres et studieuses intelligences, je sentis que les soupçons du doute se glissaient dans mon esprit ; mais l'idée, me parlant à l'oreille, les dissipa bientôt. Une société, me dit-elle, qui dans ses couches les plus obscures, sous la blouse de l'ouvrier, sent gronder de semblables laves révolutionnaires, des tempêtes de soufre et de feu comme il en circule dans tes veines ; une société dans laquelle il se trouve des déshérités pour oser écrire ce que tu écris, et faire ainsi appel à toutes les révoltes du bras et de l'intelligence ; une société où de pareils écrits trouvent des presses pour les imprimer et des hommes pour serrer la main à leurs auteurs ; où ces auteurs qui sont des prolétaires, trouvent encore des patrons pour les employer, Ñ sauf exceptions, bien entendu, Ñ et où ces hérétiques de l'ordre légal peuvent cheminer par les rues sans être marqués au front d'un fer rouge, et sans qu'on les traîne au bûcher, eux et leurs livres ; oh, va, une telle société, bien qu'elle soit officiellement l'ennemie des idées nouvelles, est bien près de passer à l'ennemi... Si elle n'a pas encore le sentiment de la morale de l'Avenir, du moins n'a-t-elle plus le sentiment de la moralité du Passé. La société actuelle est comme une forteresse investie de toutes parts et qui a perdu toute communication avec le corps d'armée qui la protégeait et qui a été détruit. Elle sait qu'elle ne peut plus se ravitailler. Aussi ne se défend-t-elle plus que pour la forme. On peut calculer d'avance le jour de sa reddition. Sans aucun doute, il y aura encore des volées de coups de canon échangées ; mais quand elle aura épuisé ses dernières munitions, vidé ses arsenaux et ses greniers d'abondance, il faudra bien qu'elle amène pavillon. La vieille société n'ose plus se protéger, ou, si elle se protège, c'est avec une fureur qui témoigne de sa faiblesse. Les jeunes gens enthousiastes du beau peuvent être audacieux et voir le succès couronner leur audace. Les vieillards envieux et cruels échoueront toujours dans leurs caduques témérités. Il y a bien encore de nos jours, et plus que jamais, des prêtres pour religionner les âmes, comme il y a des juges pour tortionner les corps ; des soldats pour faire pâturer l'autorité, comme des patrons pour vivre aux dépens de l'ouvrier. Mais prêtres et juges, soldats et patrons n'ont plus foi dans leur sacerdoce. Il y a dans leur glorification publique d'eux-mêmes par eux-mêmes comme une arrière-pensée de honte à faire ce qu'ils font. Tous ces parvenus, ces porteurs de chasubles ou de simarres, de ceintures garnies de pièces d'or ou de lames d'acier, ne se sentent pas à l'aise entre le monde qui vient et le monde qui s'en va ; ils ont des inquiétudes dans les jambes, il semble qu'ils marchent sur des charbons ardents. Ils est vrai qu'ils continuent toujours à officier, à condamner, à fusiller, à exploiter, mais «dans leur for intérieur, ils ne sont pas bien sûrs de n'être pas des voleurs et des assassins !...» c'est-à-dire qu'ils n'osent pas tout-à-fait se l'avouer, de peur d'avoir trop peur. Ils comprennent vaguement qu'ils sont en rupture de ban, que la société civilisée est une société mal famée, et qu'un jour ou l'autre la Révolution peut opérer dans ce bouge une descente de justice. Le pas de l'avenir résonne sourdement sur le pavé de la rue. Trois coups frappés à la porte, trois coups de tocsin dans Paris, et c'en est fait de l'enjeu et des joueurs !
La Civilisation, cette fille de la Barbarie qui a la sauvagerie pour aïeule, la Civilisation, épuisée par dix-huit siècles de débauches, est atteinte d'une maladie incurable. Elle est condamnée par la science. Il faut qu'elle meure. Quand ? plus tôt qu'on ne le croit, sa maladie est une phtisie pulmonaire, et, on le sait, les phtisiques conservent l'apparence de la vie jusqu'à la dernière heure. Un soir d'orgie elle se couchera pour ne plus se relever.
Quand l'Idée eut fini de parler, je l'attirai doucement sur mes genoux et là, entre deux baisers, je lui demandai le secret des temps futurs. Elle est si tendre et si bonne pour qui l'aime ardemment qu'elle ne sut pas me refuser. Et je restai suspendu à ses lèvres et recueillant chacune de ses paroles, et comme fasciné par le fluide attractif, par les effluves de lumière dont m'inondait sa prunelle. Qu'elle était belle ainsi, la gracieuse séductrice ! Je voudrais pouvoir redire avec tout le charme qu'elle mit à me le raconter ces magnificences de l'utopie anarchique, toutes ces féeries du monde harmonien. Ma plume est trop peu savante pour en donner autre chose qu'un pâle aperçu. Que celui qui voudra en connaître les ineffables enchantements fasse, comme moi, appel à l'Idée, et que, guidé par elle, il évoque à son tour les sublimes visions de l'idéal, la lumineuse apothéose des âges futurs.


II.
Dix siècles ont passé sur le front de l'Humanité. Nous sommes en l'an 2858. Ñ Imaginez un sauvage des premiers âges, arraché du sein de sa forêt primitive et jeté sans transition à quarante siècles de distance au milieu de l'Europe actuelle, en France, à Paris. Supposez qu'une puissance magique ait délié son intelligence et la promène à travers les merveilles de l'industrie, de l'agriculture, de l'architecture, de tous les arts et de toutes les sciences, et que, comme un cicerone, elle lui en montre et lui en explique toutes les beautés. Et maintenant jugez de l'étonnement de ce sauvage. Il tombera en admiration devant toutes ces choses ; il ne pourra en croire ses yeux ni ses oreilles ; il criera au miracle, à la civilisation, à l'utopie !Imaginez maintenant un civilisé transplanté tout à coup du Paris du 19è siècle au temps originaire de l'humanité. Et jugez de sa stupéfaction en face de ces hommes qui n'ont encore d'autres instincts que ceux de la brute, des hommes qui paissent et qui bêlent, qui beuglent et qui ruminent, qui ruent et qui braient, qui mordent, qui griffent et qui rugissent, des hommes pour qui les doigts, la langue, l'intelligence sont des outils dont ils ne connaissent pas le maniement, un mécanisme dont ils sont hors d'état de comprendre les rouages. Figurez-vous ce civilisé, ainsi exposé à la merci des hommes farouches, à la fureur des bêtes féroces et des éléments indomptés. Il ne pourra vivre parmi toutes ces monstruosités. Ce sera pour lui le dégoût, l'horreur, le chaos !
Eh bien ! l'utopie anarchique est à la civilisation ce que la civilisation est à la sauvagerie. Pour celui qui a franchi par la pensée les dix siècles qui séparent le présent de l'avenir, qui est entré dans ce monde futur et en a exploré les merveilles, qui en a vu, entendu et palpé tous les harmonieux détails, qui s'est initié à toutes les joies de cette société humanitaire, pour celui-là le monde actuel est encore une terre inculte et marécageuse, un cloaque peuplé d'hommes et d'institutions fossiles, une monstrueuse ébauche de société, quelque chose d'informe et de hideux que l'éponge des révolutions doit effacer de la surface du globe. La Civilisation, avec ses monuments, ses lois, ses mÏurs, avec ses frontières de propriétés et ses ornières de nations, ses ronces autoritaires et ses racines familiales, sa prostitutionnelle végétation ; la Civilisation avec ses patois anglais, allemand, français, cosaque, avec ses dieux de métal, ses fétiches grossiers, ses animalités pagodines, ses caïmans mitrés et couronnés, ses troupeaux de rhinocéros et de daims, de bourgeois et de prolétaires, ses impénétrables forêts de baïonnettes et ses mugissantes artilleries, torrents de bronze allongés sur leur affûts et vomissant avec fracas des cascades de mitraille ; la Civilisation, avec ses grottes de misère, ses bagnes et ses ateliers, ses maisons de tolérance et de St Lazare, avec ses montagneuses chaînes de palais et d'églises, de forteresses et de boutiques, ses repaires de princes, d'évêques, de généraux, de bourgeois, obscènes macaques, hideux vautours, ours mal  léchés, metallivores et carnivores qui souillent de leurs débauches et font saigner sous leur griffe la chair et l'intelligence humaine ; la Civilisation, avec son Évangile pénal et son Code religieux, ses empereurs et ses papes, ses potences-constrictor qui vous étranglent un homme dans les anneaux de chanvre et puis le balancent au haut d'un arbre, après lui avoir brisé la nuque du cou, ses guillotines-alligator qui vous broient comme un chien entre leurs terribles mâchoires et vous lui séparent la tête du tronc d'un coup de leur herse triangulaire ; la Civilisation, enfin, avec ses us et coutumes, ses chartes et ses constitutions pestilentielles, son cholera-moral, toutes ses religionnalités et ses gouvernementalités épidémiques ; la Civilisation, en un mot, dans toute sa sève et son exubérance, la Civilisation, dans toute sa gloire, est, pour celui-là qui a fixé du regard l'éblouissant Avenir, ce que serait pour le civilisé la sauvagerie à l'origine du globe, l'homme nouveau-né au sortir de son moule terrestre et barbotant encore dans les menstrues du chaos ; comme aussi l'utopie anarchique est, pour le civilisé, ce que serait pour le sauvage la révélation du monde civilisé ; c'est-à-dire quelque chose d'hyperboliquement bon, d'hyperboliquement beau, quelque chose d'ultra et d'extra-naturel, le paradis de l'homme sur la terre.


III.
L'homme est un être essentiellement révolutionnaire. Il ne saurait s'immobiliser sur place. Il ne vit pas de la vie des bornes, mais de la vie des astres. La nature lui a donné le mouvement et la lumière, c'est pour graviter et rayonner. La borne elle-même, bien que lente à se mouvoir, ne se transforme-t-elle pas chaque jour imperceptiblement jusqu'à ce qu'elle se soit entièrement métamorphosée, et ne continue-t-elle pas dans la vie éternelle ses éternelles métamorphoses ?Civilisés, voulez-vous donc être plus bornes que les bornes ?
Ñ «Les Révolutions sont des conservations.»
Ñ Révolutionnez-vous donc, afin de vous conserver.
Dans l'aride désert où est campée notre génération, l'oasis de l'anarchie est encore, pour la caravane fatiguée de marches et de contre-marches, un mirage flottant à l'aventure. Il dépend de l'intelligence humaine de solidifier cette vapeur, d'en fixer le fantôme aux ailes d'azur, sur le sol, de lui donner un corps. Voyez-vous, là-bas, aux fins fonds de l'immense misère, voyez-vous un nuage sombre et rougeâtre s'élever à l'horizon ? C'est le Simoun révolutionnaire. Alerte ! civilisés. Il n'est que temps de plier les tentes, si vous ne voulez être engloutis sous cette avalanche de sables brûlants. Alerte ! et fuyez doit devant vous. Vous trouverez la source fraîche, la verte pelouse, les fleurs parfumées, les fruits savoureux, un abri protecteur sous de larges et hauts ombrages. Entendez-vous le Simoun qui vous menace ? voyez-vous le mirage qui vous sollicite ? Alerte !  Derrière vous, c'est la mort ; à droite et à gauche, c'est la mort ; où vous stationnez, c'est la mort... Marchez ! devant vous, c'est la vie. Civilisés, civilisés, je vous le dis : le mirage n'est point un mirage, l'utopie n'est point une utopie ; ce que vous prenez pour un fantôme c'est la réalité !...


IV
Et m'ayant donné trois baisers, l'Idée écarta le rideau des siècles et découvrit à mes yeux la grande scène du monde futur, où elle allait me donner pour spectacle l'Utopie anarchique.
LE MONDE FUTUR
 
La liberté mutuelle est la loi commune.
Émile de Girardin.Et la terre, qui était sèche, reverdit et tous purent manger de ses fruits, et aller et venir sans que personne leur dit : Où allez-vous ? on ne passe point ici.
Et les petits enfants cueillaient des fleurs, et les apportaient à leur mère, qui doucement leur souriait.
Et il n'y avait ni pauvres ni riches, mais tous avaient en abondance les choses nécessaires à leurs besoins, parce que tous s'aimaient et s'aidaient en frères.
(Paroles d'un Croyant.)
Et d'abord, la terre a changé de physionomie. A la place des plaies marécageuses qui lui dévoraient les joues, brille un duvet agricole, moisson dorée de la fertilité. Les montagnes semblent aspirer avec frénésie le grand air de la liberté, et balancent sur leurs âmes leur beau panache de feuillage. Les déserts de sables ont fait place à des forêts peuplées de chênes, de cèdres, de palmiers, qui foulent aux pieds un épais tapis de mousse, molle verdure émaillée de toutes les fleurs amoureuses de frais ombrages et de clairs ruisseaux. Les cratères ont été muselés, l'on a fait taire leur éruption dévastatrice, et l'on a donné un cours utile à ces réservoirs de lave. L'air, le feu, et l'eau, tous les éléments aux instincts destructeurs ont été domptés, et captifs sous le regard de l'homme, ils obéissent à ses moindres volontés. Le ciel a été escaladé. L'électricité porte l'homme sur ses ailes et le promène dans les nues, lui et ses steamboats aériens. Elle lui fait parcourir en quelques secondes des espaces que l'on mettrait aujourd'hui des mois entiers à franchir sur le dos des lourds bâtiments marins. Un immense réseau d'irrigations couvre les vastes prairies, dont on a jeté au feu les barrières et où paissent d'innombrables troupeaux destinés à l'alimentation de l'homme. L'homme trône sur ses machines de labour, il ne féconde plus le champ à la vapeur de son corps, mais à la sueur de la locomotive. Non-seulement on a comblé les ornières des champs, mais on a aussi passé la herse sur les frontières des nations. Les chemins de fer, les ponts jetés sur les détroits et les tunnels sous-marins, les bâtiments-plongeurs et les aérostats, mus par l'électricité, ont fait de tout le globe une cité unique dont on peut faire le tour en moins d'une journée. Les continents sont les quartiers ou les districts de la ville universelle. De monumentales habitations, disséminés par groupes au milieu des terres cultivées, en forment comme les squares. Le globe est comme un parc dont les océans sont les pièces d'eau ; un enfant peut, en jouant au ballon, les enjamber aussi lestement qu'un ruisseau. L'homme, tenant en main le sceptre de la science, a désormais la puissance qu'on attribuait jadis aux dieux, au bon vieux temps des hallucinations de l'ignorance, et il fait à son gré la pluie et le beau temps ; il commande aux saisons, et les saisons s'inclinent devant leur maître. Les plantes tropicales s'épanouissent à ciel ouvert dans les régions polaires ; des canaux de lave en ébullition serpentent à leurs pieds ; le travail naturel du globe et le travail artificiel de l'homme ont transformé la température des pôles, et ils ont déchaîné le printemps là où régnait l'hiver perpétuel. Toutes les villes et tous les hameaux du monde civilisé, ses temples, ses citadelles, ses palais, ses chaumières, tout son luxe et toutes ses misères ont été balayés du sol comme des immondices de la voie publique ; il ne reste plus de la civilisation que le cadavre historique, relégué au Mont-Faucon du souvenir. Une architecture grandiose et élégante, comme rien de ce qui existe aujourd'hui ne saurait donner le croquis, a remplacé les mesquines proportions et les pauvretés de style des édifices des civilisés. Sur l'emplacement de Paris, une construction colossale élève ses assises de granit et de marbre, ses piliers de fonte d'une épaisseur et d'une hauteur prodigieuse. Sous son vaste dôme en fer découpé à jour et posé, comme une dentelle, sur un fond de cristal, un million de promeneurs peuvent se réunir sans y être foulés. Des galeries circulaires, étagées les unes sur les autres et plantées d'arbres comme des boulevards, forment autour de ce cirque immense une immense ceinture qui n'a pas moins de vingt lieues de circonférence. Au milieu de ces galeries une voie ferrée transporte, dans de légers et gracieux wagons, les promeneurs d'un point à l'autre, les prend et les dépose où il leur plaît. De chaque côté de la voie ferrée est une avenue de mousse, une pelouse ; puis, une avenue sablée pour les cavaliers ; puis, une avenue dallée ou parquetée ; puis, enfin, une avenue recouverte d'un épais et moelleux tapis. Tout au long de ces avenues sont échelonnées des divans et des berceuses à sommiers élastiques et à étoffes de soie et de velours, de laines et de toiles perses ; et aussi des bancs et des fauteuils de bois vernis, en marbre ou en bronze, nus ou garnis de sièges en tresse ou en cuir, en drap uni ou en fourrure tachetée ou tigrée. Sur les bords de ces avenues, des fleurs de toutes les contrées, s'épanouissant sur leurs tiges, ont pour parterre de longues consoles de marbre blanc. De distance ne distance se détachent de légères fontaines, les unes en marbre blanc, en stuc, en agate et bronze, plomb et argent massif ; les autres en marbre noir, en brèche violette, en jaune de sienne, en malachite, en granit, en cailloux, en coquillages et cuivre et or et fer. Le tout mélangé ensemble ou en partie avec une entente parfaite de l'harmonie. Leur forme, variée à l'infini, est savamment mouvementée. Des sculptures, Ïuvres d'habiles artistes, animent par d'idéales fantaisies ces urnes, où, le soir jaillissent avec des flots de lumière, cascade de diamants et de lave qui ruissellent à travers les plantes et les fleurs aquatiques. Les piliers et les plafonds des galeries sont d'une ornementation hardie et fortement accentuée. Ce n'est ni grec, ni romain, ni mauresque, ni gothique, ni renaissance ; c'est quelque chose de témérairement beau, d'audacieusement gracieux, c'est la pureté du profil avec la lasciveté du contour, c'est souple et c'est nerveux ; cette ornementation est à l'ornementation de nos jours ce que la majesté du lion, ce superbe porte-crinière, est à la pataudité et à la nudité du rat. La pierre, le bois et le métal concourent à la décoration de ces galeries et s'y marient harmonieusement. Sur des fonds d'or et d'argent se découpent des sculptures en bois de chêne, en bois d'érable, en bois d'ébène. Sur des champs de couleurs tendres ou sévèrement en relief, des rinceaux de fer et de plomb galvanisés. Des muscles de bronze et de marbre divisent toute cette riche charnure en mille compartiments, et en relient l'unité. D'opulentes draperies pendent le long des arcades qui, du côté interne, sont ouvertes sur le cirque, et, côté externes, fermées aux intempéries des saisons par une muraille de cristal. A l'intérieur, des colonnades formant véranda supportent à leur faîte un entablement crénelé à plate-forme ou terrasse, comme une forteresse ou un colombier, et livrent passage, par ces ouvertures architecturales, aux visiteurs qui en descendant ou qui y montent au moyen d'un balcon mobile s'élevant ou s'abaissant à la moindre pression. ces galeries circulaires, régulières quant à l'ensemble, mais différentes quant aux détails, sont coupées de distance en distance par des corps de bâtiments en saillie d'un caractère plus imposant encore. Dans ces pavillons, qui sont comme les maillons de cette chaîne d'avenues, il y a les salons de rafraîchissements et de collations, les salons de causerie et de lecture, de jeux et de repos, d'amusements et de récréations, pour l'âge viril comme l'âge enfantin. dans ces sortes de reposoirs, ouverts à la foule bigarrée des pèlerins, tous les raffinements du luxe, qu'on pourrait de nos jours appeler aristocratique, semblent y avoir été épuisés, tout y est d'une richesse et d'une élégance féerique. Ces pavillons à leur étage inférieur, sont autant de péristyle par où l'on entre dans l'immense arène. Ce nouveau Colysée, dont nous venons d'explorer les gradins, a son arène comme les anciens colysées : c'est un parc parsemé de massifs d'arbres, de pelouses, de plates-bandes de fleurs, de grottes rustiques et de kiosques somptueux. La Seine et une infinité de canaux et de bassins de toutes les formes, eux vives et eaux dormantes, s'étalent ou courent, reposent ou serpentent au milieu de tout cela. De larges avenues de marronniers et d'étroits sentiers bordés de haies, et couverts de chèvre-feuille et d'aubépine, les sillonnent dans tous les sens. Des groupes de bronze et de marbre, chefs-d'oeuvre de la statuaire, jalonnent ces avenues et y trônent par intervalles, ou se mirent, au détour de quelque sentier dérobé, dans le cristal d'une fontaine solitaire. Le soir, de petits globes de lumière électrique projettent, comme des étoiles, leurs timides rayons sur les ombrages de verdure, et plus loin, au-dessus de la partie la plus découverte, une énorme sphère de lumière électrique verse de son orbe des torrents de clarté solaire. Des calorifères, brasiers infernaux, et des ventilateurs, poumons éoliens, combinent leurs efforts pour produire dans cette enceinte un climat toujours tempéré, une floraison perpétuelle. C'est quelque chose de mille et une fois plus magique que les palais et les jardins des Mille et une Nuits. Des yoles aérostatiques, des canotiers aériens traversent à vol d'oiseau cette libre volière humaine, vont, viennent, entrent et sortent, se poursuivent ou se croisent dans leurs capricieuses évolutions. Ici ce sont des papillons multicolores qui voltigent de fleurs en fleurs, là des oiseaux des zones équatoriales qui folâtrent en toute liberté. Les enfants s'amusent sur les pelouses avec les chevreuils et les lions devenus des animaux domestiques ou civilisés,et ils s'en servent comme de dadas pour monter dessus ou les atteler à leurs brouettes. Les panthères, apprivoisées comme des chats, grimpent après les colonnes ou les arbres, sautent sur l'épaule de roc des grottes, et, dans leurs bonds superbes ou leurs capricieuses minauderies, dessinent autour de l'homme les plus gracieuses courbes et, rampantes à ses pieds, sollicitent de lui un regard ou une caresse. Des orgues souterraines, mugissements de vapeur ou d'électricité, font entendre par moment leur voix de basse-taille et, comme d'un commun concert, mêlent leurs sourdes notes au ramage aigu des oiseaux chanteurs, ces légers ténors. Au centre à peu près de cette vallée de l'harmonie s'élève un labyrinthe, au faîte duquel est un bouquet de palmiers. Au pied de ces palmiers est une tribune en ivoire et bois de chêne, du plus beau galbe. Au-dessus de cette tribune, et adossée aux tiges des palmiers, est suspendue une large couronne en acier poli entourant une toque de satin azur proportionnée à la couronne. Une draperie en velours et en soie grenat, à frange d'argent, et supportée par des torsades en or, retombe en boucles par derrière. Sur le devant des bandeaux est une grosse étoile en diamant, surmontée d'un croissant et d'une aigrette de flamme vive. De chaque côté sont deux mains en bronze, également attachées au bandeau, une à droite et l'autre à gauche, servant d'agrafes à deux ailes également de flamme vive. C'est à cette tribune que, dans les jours de solennité, montent ceux qui veulent parler à la foule. On comprend que, pour oser aborder pareille chaire, il faut être autre chose que nos tribuns et parlementaires. Ceux-ci seraient littéralement écrasés sous le poids moral de cette couronne ; ils sentiraient sous leurs pieds e plancher frémir de honte et s'écarter pour les engloutir. aussi ces hommes qui viennent prendre place sous ce diadème et sur ces degrés allégoriques, ne sont-ils que ceux qui ont à répandre, du haut de cette urne de l'intelligence, quelque grande et féconde pensée, perle enchâssée dans une brillante parole, et qui, sorti de la foule, retombe sur la foule comme la rosée sur les fleurs. La tribune est libre. Y monte qui veut, Ñ mais ne le veut que qui peut y monter. Dans ce monde-là, qui est bien différent du nôtre, on a le sublime orgueil de n'élever la voix en public que pour dire quelque chose. Icare n'eût pas osé y essayer ses ailes, il eût été trop certain de choir; C'est qu'il faut mieux qu'une intelligence de cire pour tenter l'ascension de la parole devant un pareil auditoire. Un ingénieux mécanisme acoustique permet à ce million d'auditeurs d'entendre distinctement toutes les paroles de l'orateur, si éloigné que chacun soit de lui. Des instruments d'optique admirablement perfectionnés, permettent d'en suivre les mouvements, ceux du geste et de la physionomie, à une très-grande distance.Vu par les yeux du Passé, ce colossal carrousel, avec toutes ses vagues humaines, avait pour moi, l'aspect grandiose de l'Océan. Vu par les yeux de l'Avenir, nos académies de législateurs et nos conseils démocratiques, le palais Bourbon et la salle Martel, ne m'apparaissaient plus que sous la forme d'un verre d'eau. Ce que c'est que l'homme et comme il voit différemment les choses, selon que le panorama des siècles roule et déroule ses perspectives. Ce qui pour moi était l'utopie était pour eux tout ordinaire. Ils avaient des rêves bien autrement gigantesques et que ne pouvait embrasser ma petite imagination. J'entendis parler de projets tellement au-dessus du vulgaire que c'est à peine si je pouvais en saisir le sens. Quelle figure, disais-je en moi-même, ferait au milieu de ces gens-là un civilisé de la rue des Lombards : il aurait beau se mettre la tête dans son mortier, la broyer comme un noyau de pêche, en triturer le cerveau, il ne parviendrait jamais à en extraire un rayon d'intelligence capable seulement d'en comprendre le plus petit mot.
Ce monument dont j'ai essayé de donner un croquis, c'est le palais ou pour mieux dire le tempe des arts et des sciences, quelque chose comme le Capitole et le Forum dans la société antérieure. C'est le point central où viennent aboutir tous les rayons d'un cercle et d'où ils se répandent ensuite à tous les points de la circonférence. Il s'appelle le Cyclidéon,c'est-à-dire «lieu consacré au circulus des idées», et par conséquent à tout ce qui est le produit de ces idées ; c'est l'autel du culte social, l'église anarchique de l'utopiste humanité.
Chez les fils de ce nouveau monde, il n'y a ni divinité ni papauté, ni royauté ni dieux, ni rois ni prêtres. Ne voulant pas êtes esclaves, ils ne veulent pas de maîtres. Étant libres, ils n'ont de culte que celui de la liberté, aussi la pratiquent-ils dès leur enfance et la confessent-ils à tous les moments, et jusque dans les derniers moments de leur vie. Leur communion anarchique n'a besoin ni de bibles ni de codes ; chacun d'eux porte en soi sa loi et son prophète, son cÏur et son intelligence. ils ne font pas à autrui ce qu'ils ne voudraient pas que leur fît autrui, et ils font à autrui ce qu'ils voudraient qu'autrui leur fît. Voulant le bien pour eux, ils font le bien pour les autres. Ne voulant pas qu'on attente à leur libre volonté, ils n'attentent pas à la libre volonté des autres. aimants, aimés, ils veulent croître dans l'amour et multiplier par l'amour. Hommes, ils rendent au centuple à l'humanité ce qu'enfants ils ont coûté de soins à l'humanité, et à leur prochain les sympathies qui sont dues à leur prochain : regard pour regard, sourire pour sourire, baiser pour baiser, et, au besoin, morsure pour morsure. Ils savent qu'ils n'ont qu'une mère commune, l'Humanité, qu'ils sont tous frères, et que fraternité oblige. Ils ont conscience que l'harmonie ne peut exister que par le concours des volontés individuelles, que la loi naturelle des attractions est la loi des infiniment petits comme des infiniment grands, que rien de ce qui sociable ne peut se mouvoir sans elle, qu'elle est la pensée universelle, l'unité des unités, la sphère des sphères, qu'elle est immanente et permanente dans l'éternel mouvement ; et ils disent : En dehors de l'anarchie pas de salut ! et ils ajoutent : Le bonheur, il est de notre monde. Et tous sont heureux, et tous rencontrent sur leur chemin les satisfactions qu'ils cherchent. Ils frappent, et toutes les portes s'ouvrent ; la sympathie, l'amour, les plaisirs et les joies répondent aux battements de leur cÏur, aux pulsations de leur cerveau, aux coups de marteau de leur bras ; et, debout sur leurs seuils, ils saluent le frère, l'amant, le travailleur ; et la Science, comme une humble servante, les introduit plus avant sous le vestibule de l'inconnu.
Et vous voudriez une religion, des lois chez un pareil peuple ? Allons donc ! Ou ce serait un péril, ou ce serait un hors-d'oeuvre. Les lois et les religions sont faites pour les esclaves par des maîtres qui sont aussi des esclaves. Les hommes libres ne portent ni lien spirituel ni chaînes temporelles. L'homme est son roi et son Dieu Ñ »
«Moi et mon droit.» telle est sa devise.
Sur l'emplacement des principales grandes villes d'aujourd'hui, l'on avait construit des Cyclidéons,non pas semblables, mais analogues à celui dont j'ai donné la description. Ce jour-là, il y avait dans celui-ci exhibition universelle des produits du génie humain. Quelque fois ce n'étaient que des expositions partielles, expositions de district ou de continent. C'est à l'occasion de cette solennité que trois ou quatre orateurs avaient prononcé des discours. Dans ce cyclique des poétiques labeurs du bras et de l'intelligence était exposé tout un musée de merveilles. L'agriculture y avait apporté ses gerbes, l'horticulture ses fleurs et ses fruit, l'industrie ses étoffes, ses meubles, ses parures, la science tous ses engrenages, ses mécanismes, ses statistiques, ses théories. L'architecture y avait apporté ses plans, la peinture ses tableaux, la sculpture et la statuaire ses ornements et ses statues, la musique et la poésie les plus purs de leurs chants. Les arts comme les sciences avaient mis dans cet écrin leurs plus riches joyaux.
Ce n'était pas un concours comme nos concours. Il n'y avait ni jury d'admission ni jury de récompenses triés par la voix du sort ou du scrutin, ni grand prix octroyé par des juges officiels, ni couronnes, ni brevets, ni lauréats, ni médailles. La libre et grande voix publique est seule souveraine. C'est pour complaire à cette puissance de l'opinion que chacun vient lui soumettre ses travaux, et c'est elle qui, en passant devant les Ïuvres des uns et des autres, leur décerne selon ses aptitudes spéciales, non pas des hochets de distinction, mais des admirations plus ou moins vives, des examens plus ou moins attentifs, plus ou moins dédaigneux. Aussi, ses jugements sont-ils toujours équitables, toujours à la condamnation des moins braves, toujours à la louange des plus vaillants, toujours un encouragement à l'émulation, pour les faibles comme pour les forts. C'est la grande redresseuse de torts ; elle qui témoigne à tous individuellement qu'ils ont plus ou moins suivi le sentier de leur vocation, qu'ils s'en sont plus ou moins écartés ; et l'avenir se charge de ratifier ses maternelles observation. Et tous ses fils se grandissent à l'envi par cette instruction mutuelle, car tous ont l'orgueilleuse ambition de se distinguer également dans leurs divers travaux.
Au sortir de cette fête, je montai en aérostat avec mon guide, nous naviguâmes une minute dans les airs et nous débarquâmes bientôt sur le perron d'un des squares de l'universelle cité. C'est quelque chose comme un phalanstère, mais sans aucune hiérarchie, sans aucune autorité, où tout, au contraire, témoigne de la liberté et de l'égalité, de l'anarchie la plus complète. La forme de celui-ci est à peu près celle d'une étoile, mais ses faces rectangulaires n'ont rien de symétrique, chacune a son type particulier. L'architecture semble avoir modelé dans les plis de leur robe structurale toutes les ondulations de la grâce, toutes les courbes de la beauté. Les décorations intérieures sont d'une somptuosité élégante. C'est un heureux mélange de luxe et de simplicité, un harmonieux choix de contrastes. La population y est de cinq à six mille personnes. Chaque homme et chaque femme a son appartement séparé, qui est composé de deux chambres à coucher, d'un cabinet de bains ou de toilette, d'un cabinet de travail ou bibliothèque, d'un petit salon, et d'une terrasse ou serre chaude remplie de fleurs et de verdure. Le tout est aéré par des ventilateurs et chauffé par des calorifères, ce qui n'empêche pas qu'il y ait aussi des cheminées pour l'agrément de la vue : l'hiver, à défaut de soleil, on aime à avoir rayonner la flamme dans le foyer. Chaque appartement a aussi ses robinets d'eau et de lumière. L'ameublement est d'une splendeur artistique qui ferait honte aux princiers haillons de nos aristocraties contemporaines. Et encore chacun peut-il à son gré y ajouter ou y  restreindre, en simplifier ou en enrichir les détails ; il n'a qu'à en exprimer le désir. Veut-il même occuper le même appartement longtemps, il l'occupe ; veut-il en changer tous les jours, il en change. Rien de plus facile, il y en a toujours de vacants à sa disposition. ces appartements, par leur situation, permettent à chacun d'y entrer ou d'en sortit sans être vu. D'un côté, à l'intérieur, est une vaste galerie donnant sur le parc, qui sert de grande artère à la circulation des habitants. De l'autre côté, à l'extérieur, est un labyrinthe de petites galeries intimes où la pudeur et l'amour se glissent à la dérobée. Là dans cette société anarchique, la famille et la propriété légales sont des institutions mortes, des hyérographes dont on a perdu le sens : une et indivisible est la famille, une et indivisible est la propriété. Dans cette communion fraternelle, libre est le travail, et libre est l'amour. Tout ce qui est Ïuvre du bras et de l'intelligence, tout ce qui est objet de production et de consommation, capital commun, propriété collective, APPARTIENT À TOUS ET À CHACUN. Tout ce qui est Ïuvre du cÏur, tout ce qui d'essence intime, sensation et sentiment individuels, capital particulier, propriété corporelle, tout ce qui est homme, enfin, dans son acceptation propre, quel que soit son âge ou son sexe, S'APPARTIENT. Producteurs et consommateurs produisent et consomment comme il leur plaît, quand il leur plaît et où il leur plaît. «La Liberté est libre.»Personne ne leur demande : Pourquoi ceci ? pourquoi cela ? Fils des enfants de riches, à l'heure de la récréation puisent dans la corbeille de leurs jouets et y prennent l'un un cerceau, l'autre une raquette, celui-ci une balle et celui-là un arc, s'amusent ensemble ou séparément, et changent de camarades ou de joujoux au gré de leur fantaisie, mais toujours sollicités au mouvement par la vue des autres et par le besoin de leur nature turbulente ; tels aussi les fils de l'anarchie, hommes ou femmes, choisissent dans la communauté l'outil et le labeur qui leur convient, travaillent isolément ou par groupes, et changent de groupes ou d'outils selon leurs caprices, mais toujours stimulés à la production par l'exemple des autres et par le charme qu'ils éprouvent à jouer ensemble à la création. Tels encore à un dîner d'amis, les convives boivent et mangent à la même table, s'emparent à leur choix d'un morceau de tel ou tel mets, d'un verre de tel ou tel vin, sans que jamais aucun d'eux n'abuse avec gloutonnerie d'une primeur ou d'un vin rare ; et tels aussi les hommes futurs, à ce banquet de la communion anarchique, consomment selon leur goût de tout ce qui leur paraît agréable, sans jamais abuser d'une primeur savoureuse ou d'un produit rare. C'est à qui plutôt n'en prendra que la plus petite part. Ñ A table-d'hôte, en pays civilisé, le commis-voyageur, l'homme de commerce, le bourgeois, est grossier et brutal : il est inconnu et il paie. C'est de moeurs légales. A un repas de gens triés, l'homme du monde, l'aristocrate, est décent et courtois : il porte son nom blasonné sur son visage, et l'instinct de la réciprocité lui commande la civilité. Qui oblige les autres s'oblige. C'est de mÏurs libres. Comme ce courtaud du commerce, la liberté légale est grossière et brutale ; la liberté anarchique, elle, a toutes les délicatesses de la bonne compagnie.
Hommes et femmes font l'amour quand il leur plaît, comme il leur plaît ; avec qui leur plaît. Liberté pleine et entière de part et d'autre. Nulle convention ou contrat légal ne les lie. L'attrait est la seule chaîne, le plaisir leur seule règle. Aussi l'amour est-il plus durable et s'entoure-t-il de plus de pudeur que chez les civilisés. Le mystère dont ils se plaisent à envelopper leurs libres liaisons y ajoute un charme toujours renaissant; ils regarderaient comme une offense à la chasteté des mÏurs et comme une provocation aux jalouses infirmités, de dévoiler à la clarté publique l'intimité de leurs sexuelles amours. Tous, en public, ont de tendres regards les uns pour les autres, des regards de frères et sÏurs, le vermeil rayonnement de la vive amitié ; l'étincelle de la passion ne luit que dans le secret, comme les étoiles, ces chastes lueurs, dans le sombre azur des nuits. Les amours heureuses recherchent l'ombre et la solitude. C'est à ses sources cachées qu'elles puisent les limpides bonheurs. Il est pur des cÏurs épris l'un de l'autre des sacrements qui doivent rester ignorés des profanes. Ñ dans le monde civilisé, hommes et femmes affichent à la mairie et à l'église la publicité de leur union, étalent la nudité de leur mariage aux lumières d'un bal paré, au milieu d'un quadrille et avec accompagnement d'orchestre : tout l'éclat, tout le baccanal voulu. Et, coutume scandaleuse du lupanar nuptial, à l'heure dite, on arrache par la main des matrones la feuille de vigne des lèvres de la mariée ; on la prépare ignoblement à d'ignobles bestialités. Ñ Dans le monde anarchique, on détournerait la vue avec rougeur et dégoût de cette prostitution et de ces obscénités. Tous ces hommes et toutes ces femmes vendues, ce commerce de cachemires et d'études, de cotillons et de pot-au-feu, cette profanation de la chair et de la pensée humaine, cette crapularisation de l'amour, Ñ si les hommes de l'avenir pouvait s'en faire une image, ils frissonneraient d'horreur comme nous frissonnerions, nous, dans un rêve, à la pensée d'un affreux reptile qui nous étreindrait de ses froids et mortels replis, et nous inonderait le visage de sa tiède et venimeuse bave.
Dans le monde anarchique, un homme peut avoir plusieurs amantes, et une femme plusieurs amants, sans nul doute. Les tempéraments ne sont pas tous les mêmes, et les attractions sont proportionnelles à nos besoins. Un homme peut aimer une femme pour une chose, et en aimer une autre pour autre chose, et réciproquement de l'homme à la femme. Où est le mal, s'ils obéissent à leur destinée ? Le mal serait de la violenter et non de la satisfaire. Le libre amour est comme le feu, il purifie tout. Ce que je puis dire, c'est que, dans le monde anarchique, les amours volages sont le très-petit nombre, et les amours constants, les amours exclusifs, les amours à deux, sont le très-grand nombre. L'amour vagabond est la recherche de l'amour, c'en est le voyage, les émotions et les fatigues, ce n'en est pas le but. L'amour unique, l'amour perpétuel de deux cÏurs confondus dans une attraction réciproque, telle est la suprême félicité des amants, l'apogée de l'évolution sexuelle ; c'est le radieux foyer vers lequel tendent tous les pèlerinages, l'apothéose du couple humain, le bonheur à son zénith.
A l'heure où l'on aime, douter de la perpétuité de son amour n'est-ce pas l'infirmer ? Ou l'on doute, et alors on n'aime pas ; ou l'on aime, et alors on ne doute pas. Dans la vieille société l'amour n'est guère possible ; il n'est jamais qu'une illusion d'un moment, trop de préjugés et d'intérêts contre-nature sont là pour le dissiper, c'est un feu aussitôt éteint qu'allumé et qui s'en va en fumée. Dans la société nouvelle, l'amour est une flamme trop vive et les brises qui l'entourent sont trop pures, trop selon la douce, suave et humaine poésie, pour qu'il ne se fortifie pas dans son ardeur et ne s'exalte pas au contact de tous ces souffles. Loin de s'appauvrir, tout ce qu'il rencontre lui sert d'aliment. Ici le jeune homme comme la jeune fille ont tout le temps de se connaître. Égaux par l'éducation comme par la position sociale, frère et sÏur en arts et en sciences, en études et en travaux professionnels, libres de leurs pas, de leurs gestes, de leurs paroles, de leurs regards, libres de leur pensée comme de leurs actions, ils n'ont qu'à se chercher pour se trouver. Rien ne s'est opposé à leur rencontre, rien ne s'oppose à la pudeur de leurs premiers aveux, à la volupté de leurs premiers baisers. Ils s'aiment, non parce que telle est la volonté de pères et de mères, par intérêts de boutique ou par débauche génitale ou cérébrale, mais parce que la nature les a disposés l'un pour l'autre, qu'elle a fait deux cÏurs jumeaux, unis par un même courant de pensées, fluide sympathique qui répercute toutes leurs pulsations et met en communication leurs deux êtres.
Est-ce l'amour que l'amour des civilisés, l'amour à formes nues, l'amour public, l'amour légal ? C'en est la sauvagerie, quelque chose comme une grossière et brutale intuition. L'amour chez les harmonisés, l'amour artistement voilé, l'amour chaste et digne, bien que sensitif et passionnel, l'amour anarchique, voilà ce qui est humainement et naturellement l'amour, c'en est l'idéal réalisé, la scientification. Le premier amour est l'amour animal, celui-ci est l'amour hominal. L'un est obscénité et vénalité, sensation de brute, sentiment de crétin ; l'autre est pudicité et liberté, sensation et sentiment d'être humain.
Le principe de l'amour est un, pour le sauvageon comme pour l'hominal, pour l'homme des temps civilisés comme pour l'homme des temps harmoniques, c'est la beauté. Seulement, la beauté pour les hommes antérieurs et inférieurs, pour les fossiles de l'Humanité, c'est la carnation sanguine et replète, l'enceinture informe et bariolée, un luxe de viande ou de crinoline, de plumes d'oiseaux de mer ou de rubans autruchiens, c'est la Vénus hottentote ou la poupée de salon. Pour les hommes ultérieurs et supérieurs, la beauté n'est pas seulement dans l'étoffe charnelle, elle est aussi dans la pureté des formes, dans la grâce et la majesté des manières, dans l'élégance et le choix des parures, et surtout le luxe, dans les magnificences du cÏur et cerveau.
Chez ces perfectibilisés, la beauté n'est pas un privilège de naissance non plus que le reflet d'une couronne d'or, comme dans les sociétés sauvages et bourgeoises, elle est la fille de ses Ïuvres, le fruit de son propre labeur, une acquisition personnelle. Ce qui illumine leur visage ce n'est pas le reflet extérieur d'un métal inerte pour ainsi dire, chose vile, c'est le rayonnement de tout ce qu'il y a dans l'homme d'idées en ébullition, de passions vaporisées, de chaleur en mouvement, gravitation continue qui, arrivée au faîte du corps humain, au crâne, filtre à travers ses pores, en découle, en ruisselle en perles impalpables, et, essence lumineuse, en inonde toutes les formes et tous les mouvements externes, en sacre l'individu.
Qu'est-ce, en définitive, que la beauté physique ? La tige dont la beauté morale est la fleur. Toute beauté vient du travail ; c'est par la travail qu'elle croît et s'épanouit au front de chacun, couronne intellectuelle et morale.
L'amour essentiellement charnel, l'amour qui n'est qu'instinct, n'est, pour la race humaine, que l'indice, que la racine de l'amour. Il végète opaque et sans parfum, enfoncé dans les immondices du sol et livré aux embrassement de cette fange. L'amour hominalisé, l'amour qui est surtout intelligence, en est la corolle aux chairs transparentes, émail corporel d'où s'échappent des émanations embaumées, libre encens, invisibles atomes qui couvrent les champs et montent aux nues.
Ñ A Humanité en germe, amour immonde...
Ñ A Humanité en fleur, fleur d'amour.
 
 
 
 

Ce square ou phalanstère, je l'appellerai désormais Humanisphère, et cela à cause de l'analogie de cette constellation humaine avec le groupement et le mouvement des astres, organisation attractive, anarchie passionnelle et harmonique. Il y a l'Humanisphère simple le l'Humanisphère composée, c'est-à-dire l'Humanisphère considérée dans son individualité, ou monument et groupe embryonnaires, et l'Humanisphère considérée dans sa collectivité ou monument et groupes harmoniques. cent humanisphËres simples groupées autour d'un CyclodÈon forment le premier anneau de la chaîne sériaire et prennent le nom de «HumanisphËre communale.» Toutes les Humanisphères communales d'un même continent forment là le premier maillon de cette chaîne et prennent le nom de «HumanisphËre continentale.» La réunion de toutes les HumanisphËres continentales forment le complément de la chaîne sériaire et prennent le nom de «humanisphère universelle.»
L'Humanisphère simple est un bâtiment composé de douze ailes soudées les unes aux autres et simulant l'étoile, (celui du moins dont j'entreprends ici la description, car il y en a de toutes les formes, la diversité étant une condition de l'harmonie). Une partie est réservée aux appartements des hommes et des femmes. Ces appartements sont tous séparés par des murailles que ne peuvent percer ni la voix ni le regard, cloisons qui absorbent la lumière et le bruit, afin que chacun soit bien chez soi et puisse y rire, chanter, danser, faire de la musique même (ce qui n'est pas toujours amusant pour l'auditeur forcé), sans incommoder ses voisins et sans être incommodés par eux. Une autre partie est disposée pour l'appartement des enfants. Puis viennent les cuisines, la boulangerie, la boucherie, la poissonnerie, la laiterie, la légumerie ; puis la buanderie, les machines à laver, à sécher, à repasser , la lingerie, puis les ateliers pour tout ce qui a rapport aux diverses industries, les usines de toutes sortes ; les magasins de vivres et les magasins de matières et d'objets confectionnés. Ailleurs ce sont les écuries et les étables pour quelques animaux de plaisance qui le jour errent en liberté dans le parc intérieur, et avec lesquels jouent au cavalier ou au cocher les petits enfants ou les grandes personnes ; auprès sont les remises pour les voitures de fantaisie, à la suite vient la sellerie, les hangars des outils et des locomobiles, des instruments aratoires. Ici est le débarcadères des petites et grandes embarcations aériennes. Une monumentale plate-forme leur sert de bassin. Elles y jettent l'ancre à leur arrivée et la relèvent à leur départ. Plus loin ce sont les salles d'études pour tous les goûts et pour tous les âges, Ñ mathématiques, mécanique, physique, anatomie, astronomie, Ñ l'observatoire ; les laboratoires de chimie ; les serres chaudes, la botanique ; le musée d'histoire naturelle, les galeries de peinture, de sculpture ; la grande bibliothèque. Ici, ce sont les salons de lecture, de conversation, de dessin, de musique, de danse, de gymnastique. Là, c'est le théâtre, les salles de spectacles, de concerts ; le manège, les arènes de l'équitation ; les salles de tir, du jeu de billard et de tous les jeux d'adresse, les salles de divertissement pour les jeunes enfants, le foyer des jeunes mères ; puis les grands salons de réunion, les salons du réfectoire etc. etc. Puis enfin vient le lieu où l'on s'assemble pour traiter les questions d'organisation sociale. C'est le petit Cyclodéon, club ou forum particulier à l'Humanisphère. Dans ce parlement de l'anarchie, chacun est le représentant de soi-même et le pair des autres. Oh ! c'est bien différent de chez les civilisés ; là on ne pérore pas, on ne dispute pas, on ne vote pas, on ne légifère pas, mais tous jeunes ou vieux, hommes ou femmes, confèrent en commun des besoins de l'Humanisphère. L'initiative individuelle s'accorde ou se refuse à soi-même la parole, selon qu'elle croit utile ou non de parler. Dans cette enceinte, il y a un bureau, comme de juste. Seulement, à ce bureau, il n'y a pour toute autorité que le livre des statistiques. Les HumanisphÈriens trouvent que c'est un président éminemment impartial et d'un laconisme fort éloquent. aussi n'en veulent-ils pas d'autre.
Les appartements des enfants sont de grands salons en enfilades, éclairés par le haut, avec une rangée de chambres de chaque côté. Cela rappelle, mais dans des proportions bien autrement grandioses, les salons et cabines des magnifiques steamboats américains. chaque enfant occupe deux cabinets contigus, l'un à coucher, 'autre d'étude, et où sont placés, selon son âge et ses goûts, ses livres, ses outils ou ses jouets de prédilection. des veilleurs de jour et de nuit, hommes et femmes, occupent des cabinets de vigilance où sont placés des lits de repos. Ces veilleurs contemplent avec sollicitude les mouvements et le sommeil de toutes ces jeunes pousses humaines, et pourvoient à tous leurs désirs, à tous leurs besoins. Cette garde, du reste, est une garde volontaire que montent et descendent librement ceux qui ont le plus le sentiment de la paternité ou de la maternité. Ce n'est pas une corvée commandée par la discipline et le règlement, il n'y a dans l'Humanisphère d'autre règle et d'autre discipline que la volonté de chacun ; c'est un élan tout spontané, comme le coup-d'oeil d'une mère au chevet de son enfant. C'est à qui leur témoignera le plus d'amour, à ces chers petits êtres, à qui jouira le plus de leurs enfantines caresses. Aussi ces enfants sont-ils tous de charmants enfants. La mutualité est leur humaine éducatrice. C'est elle qui leur enseigne l'échange de doux procédés, elle qui en fait des émules de propreté, de bonté, de gentillesse, elle qui exerce leurs aptitudes physiques et morales, elle qui développe en eux les appétits du cÏur, les appétits du cerveau ; elle qui les guide aux jeux et à l'étude ; elle enfin qui leur apprend à cueillir les roses de l'instruction et de l'éducation sans s'égratigner aux épines.
Les caresses, voilà tout ce que chacun recherche, l'enfant comme le l'homme, l'homme comme le vieillard. Les caresses de la science ne s'obtiennent pas sans un travail de tête, sans dépense d'intelligence, et les caresses de l'amour sans travail du cÏur, sans dépense de sentiment.
L'homme-enfant est un diamant brut. Son frottement avec ses semblables le polit, le taille et le forme en joyau social. C'est, à tous les âges, un caillou dont la société est la meule et dont l'égoïsme individuel est le lapidaire. Plus il est en contact avec les autres et plus il en reçoit d'impressions qui multiplient à son front comme à son cÏur les passionnelles facettes, d'où jaillissent les étincelles du sentiment et de l'intelligence. Le diamant est emmailloté d'une croûte opaque et rude. Il ne devient réellement pierre précieuse, il ne se montre diaphane, il ne brille à la lumière que débarrassé de cette croûte âpre. L'homme est comme la pierre précieuse, il ne passe à l'état de brillant qu'après avoir usé, sur tous les sens et par tous ses sens, sa croûte d'ignorance, son âpre et immonde virginité.
Dans l'Humanisphère, tous les jeunes enfants apprennent à sourire à qui leur sourit, à embrasser qui les embrasse, à aimer qui les aime. S'ils sont maussades pour qui est aimable envers eux, bientôt la privation des baisers leur apprendra qu'on n'est pas maussade impunément, et rappellera l'amabilité sur leurs lèvres. Le sentiment de la réciprocité se grave ainsi dans leurs petits cerveaux. Les adultes apprennent entre eux à devenir humainement et socialement des hommes. Si l'un d'eux veut abuser de sa force envers un autre, il a aussitôt tous les joueurs contre lui, il est mis au ban de l'opinion juvénile, et le délaissement de ses camarades est une punition bien plus terrible et bien plus efficace que ne le serait la réprimande officielle d'un pédagogue. Dans les études scientifiques et professionnelles, s'il en est un dont l'ignorance relative fasse ombre au milieu des écoliers de son âge, c'est pour lui un bonnet d'âne bien plus lourd à porter que ne le serait la perruque de papier infligée par un jésuite de l'Université ou un universitaire du Sacré-Collège. Aussi a-t-il hâte de se réhabiliter, et s'efforce-t-il de reprendre sa place au niveau des autres. Dans l'enseignement autoritaire, le martinet et le pensum peuvent bien meurtrir le corps et le cerveau des élèves, dégrader l'Ïuvre de la nature humaine, faire acte de vandalisme ; ils ne sauraient modeler des hommes originaux, types de grâce et de force, d'intelligence et d'amour. Il faut pour cela l'inspiration de cette grande artiste qui s'appelle la Liberté.
Les adultes occupent presque toujours leur logement durant la nuit. Cependant il arrive, mais rarement, si l'un d'eux, par exemple, passe la soirée chez sa mère et s'y attarde, qu'il y demeure jusqu'au lendemain matin. Les appartements des grandes personnes étant composées, comme l'on sait, de deux chambres à coucher, libre à eux de se le partager, si c'est à la convenance de la mère et de l'enfant. Ceci est l'exception, la coutume générale est de se séparer à l'heure du sommeil : la mère reste en possession de son appartement, l'enfant retourne coucher à son dortoir. Dans ces dortoirs au surplus, les enfants ne sont pas plus tenus que les grandes personnes de conserver toujours le même compartiment ; ils en changent au gré de leur volonté. Il n'y a pas non plus de places spéciales pour les garçons ou pour les filles ; chacun fait son nid où il veut : seules les attractions en décident. Les plus jeunes se casent généralement pêle-mêle. Les plus âgés, ceux qui approchent de la puberté, se groupent généralement par sexes ; un admirable instinct de pudeur les éloigne pendant la nuit l'un de l'autre. Nulle inquisition, du reste, n'inspecte leur sommeil. Les veilleurs n'ont rien à faire là, les enfants étant assez grands pour se servir eux-mêmes. Ceux-ci trouvent sans sortit de leur demeure l'eau, le feu, la lumière, les sirops et les essences sont ils peuvent avoir besoin. Le jour, filles et garçons se retrouvent aux champs, dans les salles d'étude ou dans les ateliers ; réunis et stimulés au travail par ces exercices en commun, et y prenant part ans distinction de sexe et sans fixité régulière dans leurs places ; n'agissant toujours que selon leurs caprices.
Quant à ces logements, je n'ai pas besoin d'ajouter que rien n'y manque, ni le confortable, ni l'élégance. Ils sont décorés et meublés avec opulence mais avec simplicité. Le bois de noyer, le bois de chêne, le marbre, la toile cirée, les nattes de joncs, les tiles perses, les toiles écrues ayées, couleur sur couleur, ou coutils de nuances douces, les peintures à l'huile et les tentures de papier verni en forment l'ameublement et la décoration. Tous les accessoires sont en porcelaine, en terre cuite, en grès, en étain et quelques-uns en argent.
Pour les enfants les plus jeunes, la grande salle est sablée comme un manège et sert d'arène à leurs vacillantes évolutions. Tout autour est un gros et large bourrelet en maroquin, rembourré et encadré dans des moulures en bois verni. C'est ce qui tient lieu de lambris. Au-dessus du lambris, dans des panneaux divisés par compartiments, sont des fresques représentant les scènes jugées les plus capables d'éveiller l'imagination des enfants. Le plafond est en cristal et en fer. Le jour vient du haut. Il y a, de plus, des ouvertures ménagées sur les côtés. Pendant la nuit, des candélabres et des lustres y répandant leurs lumières. Chez les plus âgés, le plancher est recouvert de toile cirée, de nattes ou de tapis. La décoration des parois est appropriée à leur intelligence. Des tables, placées au milieu des diverses salles, sont chargées d'albums et de livres pour tous les âges et pour tous les goûts, de boîtes de jeux et de nécessaires d'outils ; enfin d'une multitude de jouets servant d'étude et d'études servant de jouets.
 
 

De nos jours encore, foule de gens, Ñ de ceux-là même qui sot partisans de larges réformes, Ñ inclinent à penser que rien ne peut s'obtenir que par l'autorité, tandis que le contraire seul est vrai. C'est l'autorité qui fait obstacle à tout. Le progrès dans les idées ne s'impose pas par des décrets, il résulte de l'enseignement libre et spontané des hommes et des choses. L'instruction obligatoire est un contre-sens. Qui dit obligation dit servitude. Les politiques ou les jésuites veulent pouvoir imposer l'instruction, c'est affaire à eux, car l'instruction autoritaire, c'est l'abêtissement obligatoire. Mais les socialistes ne peuvent vouloir que l'étude et l'enseignement anarchistes, la liberté de l'instruction, afin d'avoir l'instruction de la liberté. L'ignorance est ce qu'il y a de plus antipathique à la nature humaine. L'homme, à tous les moments de la vie, et surtout l'enfant, ne demande pas mieux que d'apprendre ; il y est sollicité par toutes ses aspirations. Mais la société civilisée, comme la société barbare, comme la société sauvage, loin de lui faciliter le développement de ses aptitudes ne sait que s'ingénier à les comprimer. La manifestation de ses facultés lui est imputée à crime : enfant, par l'autorité paternelle, homme, par l'autorité gouvernementale. Privés des soins éclairés, du baiser vivifiant de la Liberté (qui en eût fait une race de belles et fortes intelligences) l'enfant comme l'homme croupissent dans leur ignorance originelle, se vautrent dans la fiente des préjugés, et, nains par le bras, le cÏur et le cerveau, produisent et perpétuent, de génération en générations, cette uniformité de crétins difformes qui n'ont de l'être humain que le nom.
L'enfant est le singe de l'homme, mais le singe perfectible. il reproduit tout ce qu'il voit faire, mais plus ou moins servilement, selon que l'intelligence de l'homme est plus ou moins servile, plus ou moins en enfance. Les angles les plus saillants du masque viril, voilà ce qui frappe tout d'abord son entendement; Que l'enfant naisse chez un peuple de guerriers, et il jouera au soldat ; il aimera les casques de papier, les canons de bois, les pétards et les tambours. Que ce soit chez un peuple de navigateurs, et il jouera au marin ; il fera des bateaux avec des coquilles de noix et les fera aller sur l'eau. Chez un peuple d'agriculteurs, il jouera au petit jardin, il s'amusera avec des bêches, des râteaux, des brouettes. S'il a sous les yeux un chemin de fer, il voudra une petite locomotive ; des outils de menuisier, s'il est près d'un atelier de menuiserie. Enfin, il imitera, avec une égale ardeur, tous les vices comme toutes les vertus dont la Société lui donnera le spectacle. Il prendra l'habitude de la brutalité, s'il est avec des brutes ; de l'urbanité s'il est avec des gens polis. Il sera boxeur avec John Bull, il poussera des hurlements sauvages avec Jonathan. Il sera musicien en Italie, danseur en Espagne. Il grimacera et gambadera à tous les unissons, marqué au front et dans ses mouvements du sceau de la vie industrielle, artistique ou scientifique, s'il vit avec des travailleurs de l'industrie, de l'art ou de la science : ou bien, empreint d'un cachet de dévergondage et de désÏuvrement, s'il n'est en contact qu'avec les oisifs et les parasites.
La société agit sur l'enfant et l'enfant réagit ensuite sur la société. Ils se meuvent solidairement et non à l'exclusion d'un de l'autre. C'est donc à tort que l'on a dit que, pour réformer la société, il fallait d'abord commencer par réformer l'enfance. Toutes les réformes doivent marcher de pair.
L'enfant est un miroir qui réfléchit l'image de la virilité. C'est la plaque de zinc où, sous le rayonnement des sensations physiques et morales, se déguerréotypent les traits de l'homme social. Et ces traits se reproduisent chez l'un d'autant plus accentués qu'ils sont plus en relief chez l'autre. L'homme, comme le curé à ses paroissiens, aura beau dire à l'enfant : «Fais ce que je te dis et non pas ce que je fais.» L'enfant ne tiendra pas comte des discours, si les discours ne sont pas d'accord avec les actions. Dans sa petite logique, il s'attachera surtout à suivre votre exemple ; et si vous faites le contraire de ce que vous lui dites, il sera le contraire de ce que vous lui avez prêché. Vous pourrez alors parvenir à en faire un hypocrite, vous n'en ferez jamais un homme de bien.
Dans l'Humanisphère, l'enfant n'a que de bons et beaux exemples sous les yeux. Aussi croît-il en bonté et en beauté. Le progrès lui est enseigné par tout ce qui tombe sous ses sens, par la voix et par le geste, par la vue et par le toucher. Tout ce meut, tout gravite autour de lui dans une perpétuelle effluve de connaissances, sous un ruissellement de lumière. Tout exhale les plus suaves sentiments, les parfums les plus exquis du cÏur et du cerveau. Tout contact y est une sensation de plaisir, un baiser fécond en de prolifiques voluptés. La plus grande jouissance de l'homme, le travail, y est devenu une série d'attraits par la liberté et la diversité des travaux et se répercute de l'un à l'autre dans une immense et incessante harmonie. comment, dans un pareil milieu, l'enfant pourrait-il ne pas être laborieux, studieux ; Comment pourrait-il ne pas aimer à jouer à la science, aux arts, à l'industrie, ne pas s'essayer, dès l'âge le plus tendre, au maniement des forces productives ? Comment pourrait-il résister au besoin inné de tout savoir, au charme toujours nouveau de s'instruire ? Répondre autrement que par l'affirmative, ce serait vouloir méconnaître la nature humaine.
Voyez l'enfant des civilisés même, le petit du bonnetier ou de l'épicier ; voyez-le au sortir du logis, à la promenade, aperçoit-il une chose dont il ne connaissait pas l'existence ou dont il ne comprend pas le mécanisme, un moulin, une charrue, un ballon, une locomotive : aussitôt il interroge son conducteur, il veut connaître le nom et l'emploi de tous les objets. Mais, hélas !, bien souvent en civilisation, son conducteur, ignorant de toutes les sciences ou préoccupé d'intérêts mercantiles, ne peut ou ne veut lui donner les explications qu'il sollicite. L'enfant insiste, on le gronde, on le menace de ne plus le aire sortit une autre fois. On lui ferme ainsi la bouche, on arrête violemment l'expansion de son intelligence, on la muselle. Et quand l'enfant a été bien docile tout le long du chemin, qu'il s'est tenu coi dans sa peau, et n'a pas ennuyé papa ou maman de ses importunes questions ; quand il s'est laissé conduire sournoisement ou idiotement par la main, comme un chien en laisse ; alors on lui dit qu'il a été bien sage, bien gentil, et, pour le récompenser, on lui achète un soldat de plomb ou un bonhomme de pain-d'épice. Dans les sociétés bourgeoises cela s'appelle former l'esprit des enfants. Ñ Oh ! l'autorité ! oh ! la petite famille !... Et personne sur les pas de ce père ou de cette mère pour crier : Au meurtre ! au viol ! à l'infanticide !...
Sous l'aile de la liberté, au seins de la grande famille, au contraire, l'enfant, ne trouvant partout chez ses aînés, hommes, ou femmes, que des éducateurs disposés à l'écouter et à lui répondre, apprend vite à connaître le pourquoi et le comment des choses. La notions du juste et de l'utile prend ainsi racine dans son juvénile entendement et lui prépare d'équitables et de très intelligents jugements pour l'avenir.
Chez les civilisés, l'homme est un esclave, un enfant en grand, une perche qui manque de sève, un pieu sans racine et sans feuillage, une intelligence avortée. Chez les humanisphériens, l'enfant est un homme libre en petit, une intelligence qui pousse et dont la jeune sève est pleine d'exubérance.
 

Les enfants en bas-âge ont naturellement leur berceau chez leur mère ; et toute mère allaite son enfant. Aucune femme de l'Humanisphère ne voudrait se priver des douces attributions de la maternité. Si l'ineffable amour de la mère pour leur petit être à qui elle a donné le jour ne suffisait pas à la déterminer d'en être nourrice, le soin de sa beauté, l'instinct de sa propre conservation le lui dirait encore. De nos jours, pour avoir tari la source de leur lait, il y a des femmes qui meurent, toutes y perdent quelque chose de leur santé, quelque chose de leur ornement.
La femme qui fait avorter sa mamelle commet une tentative d'infanticide que la nature réprouve à l'égal de celle qui fait avorter l'organe de la génération. Le châtiment suit de près la faute. La nature est inexorable. Bientôt le sein de cette femme s'étiole, dépérit et témoigne, par une hâtive décrépitude, contre cet attentat commis sur ces fonctions organiques, attentats de lèse-maternité.(2)
Quoi de plus gracieux qu'une jeune mère donnant le sein à son enfant, lui prodigant les caresses et les baisers ? Ne fût-ce que par coquetterie, toute femme devrait allaiter son enfant. Et puis n'est-ce donc rien de suivre jour par jour les phases de développement de cette jeune existence, d'alimenter à la mamelle la sève de ce brin d'homme, d'en suivre les progrès continus, de voir ce bouton humain croître, et s'embellir, comme le bouton de fleur à la chaleur du soleil, et s'y entr'ouvrir enfin de plus en plus, jusqu'à ce qu'il s'épanouisse sur sa tige dans toute la grâce de son sourire et la pureté de son regard dans toute la charmante naïveté de ses premiers pas ? La femme qui ne comprend pas de pareilles jouissances n'est pas femme. Son coeur est une lyre dont les fibres sont brisées. Elle peut avoir conservé l'apparence humaine, elle n'en a plus la poésie. Une moitié de mère ne sera jamais qu'une moitié d'amante.
Dans l'Humanisphère, toute femme a les vibrations de l'amour. La mère comme l'amante tressaillent avec volupté à toutes les brises des humaines passions. Leur coeur est un instrument complet, un luth où pas une corde ne manque ; et le sourire de l'enfant comme le sourire de l'homme aimé y éveille toujours de suaves émotions. Là, la maternité est bien la maternité, et les amours sexuelles de véritables amours.
 

D'ailleurs, ce travail de l'allaitement, comme tous les autres travaux maternels est bien plutôt un jeu qu'une peine. La science a détruit ce qui est répugnant dans la production, et ce sont des machines à vapeur ou à électricité qui se chargent de toutes les grossières besognes. Ce sont elles qui lavent les couches, nettoient le berceau et préparent les bains. Et ces négresses de fer agissent toujours avec docilité et promptitude. Leur service répond à tous les besoins. C'est par leurs soins que disparaissent toutes les ordures, tous les excréments ; c'est leur rouage infatigable qui s'en empare et les livre en pâture à des conduits de fonte, boas souterrains qui les triturent et les digèrent dans leurs ténébreux circuits, et les déjectent ensuite sur les terres labourables comme un précieux engrais. C'est cette servante à tout faire qui se charge de tout ce qui concerne le ménage ; elle qui arrange les lits, balaye les planchers, époussette les appartements. Aux cuisines, c'est elle qui lave la vaisselle, récure les casseroles, épluche ou ratise les légumes, taille la viande, plume et vide la volaille, ouvre les huîtres, gratte et lave le poisson, tourne la broche, scie et casse le bois, apporte le charbon et entretient le feu. C'est elle qui transporte le manger à domicile ou au réfectoire commun ; elle qui sert et dessert la table. Et tout se fait par cet engrenage domestique, par cette esclave aux mille bras, au souffle de feu, aux muscles d'acier, comme par enchantement. Commandez, dit-elle à l'homme, et vous serez obéi. Et tous les ordres qu'elle reçoit sont ponctuellement exécutés. Un humanisphérien veut-il se faire servir à dîner dans sa demeure particulière, un signe suffit, et la machine de service se met en mouvement ; elle a compris. Préfère-t-il se rendre aux salons du réfectoire, un wagon abaisse son marche-pied, un fauteuil lui tend les bras, l'équipage roule et le transporte à destination. Arrivé au réfectoire, il prend place où bon lui semble, à une grande ou à une petite table, et y mange selon son goût. Tout y est en abondance.
Les salons du réfectoire sont d'une architecture élégante, et n'ont rien d'uniforme dans leurs décorations. Un de ces salons était tapissé de cuir repoussé, encadré d'une ornementation en bronze et or. Les portes et les croisées avaient des tentures orientales fond noir à arabesques d'or, et bardé en travers de larges bandes de couleurs tranchantes. Les meubles étaient en bois de noyer sculpté, et garnis d'étoffe pareille aux tentures. Au milieu de la salle était suspendue, entre deux arcades, une grande horloge. C'était tout à la fois une Bacchante et une Cérès en marbre blanc, couchée sur un hamac en mailles d'acier poli. D'une main elle agaçait avec une gerbe de blé un petit enfant qui pétinait sur elle, de l'autre elle tenait une coupe qu'elle élevait à longueur de son bras au-dessus de sa tête, comme pour la disputer à l'enfant mutin qui cherchait à s'emparer en même temps et de la coupe et de la gerbe. La tête de la femme, couronnée de pampres et d'épis, était renversée sur un baril de porphyre qui lui servait d'oreiller, des gerbes de blé en or gisaient sous ses reins et lui formaient litière. Le baril était le cadran où deux épis d'or marquaient les heures. Le soir une flamme s'épanchait de la coupe comme une liqueur de feu. Des pampres en bronze qui grimpaient à la voûte et couraient sur le plafond, dardaient des flammes en forme de feuilles de vigne ; faisaient un berceau de lumière au-dessus de ce groupe et en éclairaient les contours. Des grappes de raisin à grain de cristal pendaient à travers le feuillage et scientillaient au milieu de ces ondoynates clartées.
Sur la table, la porcelaine et le stuc, le porphyre et le cristal, l'or et l'argent recèlaient la foule des mets et des vins, et étincelaient au reflet des lumières. Des corbeilles de fruits et de fleurs offraient à chacun leur saveur et leur senteur. Hommes et femmes échangeaient des paroles et des sourires, et assaisonnaient leur repas de spirituelles causeries.
Le repas fini, l'on passe dans d'autres salons d'une décoration non moins splendide, mais plus coquette, où l'on prend le café, les liqueurs, les cigarettes ou les cigares ; salons-cassolettes où brûlent et fument tous les arômes de l'Orient, toutes les essences qui plaisent au goût, tous les parfums qui charment l'odorat, tout ce qui caresse et active les fonctions digestives, tout ce qui huile l'engrenage physique, et, par suite, accélère le développement des fonctions mentales. Tel savoure, en foule ou à l'écart, les vaporeuses bouffées du tabac, les capricieuses rêveries ; tel autre hume, en compagnie de deux ou trois amis, les odorantes gorgées de café ou de cognac, fraternise, en choquant le verre, le champagne au doux pétillement, use sans abuser de toutes ces excitations à la lucidité ; celui-ci parle science ou écoute, verse ou puise dans un groupe les distillations nutritives du savoir, offre ou accepte les fruits spiritualisés de la pensée ; celui-là cueille en artiste dans un petit cercle les fines fleurs de la conversation, critique une chose, en loue une autre, et donne libre cours à toutes les émanations de sa mélancolique ou riante humeur.
Si c'est après le déjeuner, chacun s'en va bientôt isolément ou par groupes à son travail, les uns à la cuisine, les autres aux champs ou aux divers ateliers. Nulle contrainte réglementaire ne pèse sur eux, aussi vont-ils au travail comme à une partie de plaisir. Le chasseur, couché dans un lit bien chaud, ne se lève-t-il pas de lui-même pour aller courir les bois remplis de neige ? C'est l'attrait aussi qui les fait se lever de dessus les sofas et les conduit, à travers les fatigues, mais en société de vaillants compagnons et de charmantes compagnes, au rendez-vous de la production. Les meilleurs travailleurs s'estiment les plus heureux. C'est à qui se distinguera parmi les plus laborieux, à qui fournira les plus beaux cooups d'outil.
Après dîner, on passe des salons de café soit aux grands salons de conversation, soit aux petites réunions intimes, soit encore aux différents cours scientifiques, ou bien aux salons de lecture, de dessin, de musique, de danse, etc.; etc. Et librement, volontairement, capricieusement, pour l'initiateur comme pour l'adepte, pour l'étude comme pour l'enseignement, il se trouve toujours et tout naturellement des professeurs pour les élèves, et des élèves pour les professeurs. Toujours un appel provoque une réponse ; toujours une satisfaction réplique à un besoin. L'homme propose et l'homme dispose. De la diversité des désirs résulte l'harmonie.
Les salles des cours d'études scientifiques et les salons d'études artistiques, comme les spacieux salons de réunion, sont magnifiquement ornés. Les salles de cours sont bâties en amphithéâtre, et les gradins, construits en marbre, sont garnis de stalles en velours. De chaque côté est une salle pour les rafraîchissements. La décoration de ces amphithéâtres est d'un style sévère et riche. Dans les salons de loisir, le luxe étincelle avec profusion. Ces salons communiquent les uns dans les autres, et pourraient facilement contenir dix mille personnes. L'un d'eux était décoré ainsi : lambris, corniches et pilastres en marbre blanc, avec ornementation en cuivre doré. Les tentures dans les panneaux étaient en damas de soie de couleur solitaire et avaient pour bordure intérieure une bégarde en argent sur laquelle étaient posés, en guise de clous dorés, une multitude de faux diamants. Un champ de satin rose séparait la bordure du pilastre. Le plafond était à compartiments, et du sein des ornements s'échappaient des jets de flamme qui figuraient des dessins et complétaient la décoration, tout en servant à l'éclairage ; du milieu des pilastres jaillissaient aussi des arabesques de lumières. Au milieu du salon était une jolie fontaine en bronze, or et marbre blanc ; cette fontaine était aussi une horloge. Une coupole en bronze et or servait de support à un groupe en marbre blanc représentant une Eve mollement couchée sur un lit de feuilles et de fleurs, la tête appuyée sur un rocher, et élevant entre ses mains son enfant qui vient de naître ; deux colombes, placées sur le rocher, se becquetaient ; le rocher servait de cadran, et deux aiguilles en or, figurant des serpents, marquaient les heures. Derrière le rocher on voyait un bananier en or dont les branches, chargées de fruits, se penchaient au-dessus du groupe. Les bananes étaient formées par des jets de lumière.
Une artistique cheminée en marbre blanc et or servait de socle à une immense glace ; des glaces ou des tableaux de choix étaient aussi suspendus dans tous les panneaux au milieu des tentures de soie brune. Les portes et les fenêtres, dans ce salon comme partout dans l'Humanisphère, ne s'ouvrent pas au moyen de charnières, ni de bas en haut, mais au moyen de coulisses à ressort ; elle rentrent de droite à gauche et de gauche à droite dans les murailles disposées à cet effet. De cette manière les battants ne gènent personne et on peut ouvrir portes et fenêtres aussi grandes et aussi petites que l'on veut.
Plusieurs fois par semaine, il y a spectacle au théâtre. On y représente des pièces lyriques, des drames, des comédies, mais tout cela bien différent des pauvretés qui se jouent sur les scènes de nos jours. C'est, dans un magnifique langage, la critique des tendances à l'immobilisation, une aspiration vers l'idéal avenir.
Il y a aussi le gymnase où l'on fait assaut de force et d'agilité ; le manège où, écuyers et écuyères rivalisent de grâce et de vigueur et excellent à conduire, debout sur leurs croupes, les chevaux et les lions galopant ou bondissant dans l'arène ; les salles de tir au pistolet et à la carabine et les salles de billards ou autres jeux où les amateurs exercent leur adresse.
S'il fait beau temps, il y a de plus les promenades dans le parc splendidement illuminé ; les concerts à la belle étoile, les amusements champêtres, les excursions au loin dans la campagne, à travers les forêts solitaires, les plaines ou les montagnes agrestes, où l'on rencontre, à certaines distances, des grottes et des châlets où l'on peut se rafraîchir et collationner. Des embarcations aériennes ou des wagons de chemin de fer locomotionnent au gré de leurs caprices ces essaims de promeneurs.
A la fin de la journée, chacun rentre chez soi, l'un pour y résumer ses impressions du jour avant de se livrer au repos ; l'autre pour y attendre ou pour y trouver la personne aimée. Le matin, amants et amantes se séparent mystérieusement en échangeant un baiser, et reprennent, chacun selon son goût, le chemin de leurs occupations multiples. La variété des jouissances en exclut la satiété. Le bonheur est pour eux de tous les instants.
Environ une fois par semaine, plus ou moins, selon qu'il est nécessaire, on s'assemble à la salle des conférences, autrement dit le petit cyclidéon interne. On y cause des grands travaux à exécuter. Ceux qui sont le plus versés dans les connaissances spécialement en question, y prennent l'initiative de la parole. Les statistiques d'ailleurs, les projets, les plans ont déjà paru dans les feuilles imprimées, dans les journaux ; ils ont déjà été commentés en petits groupes ; l'urgence en a été généralement reconnue ou repoussée par chacun individuellement. Aussi n'y a-t-il bien souvent qu'une voix, la voix unanime, pour l'acclamation ou le rejet. On ne vote pas ; la majorité ou la minorité ne fait jamais loi. Que telle ou telle proposition réunisse un nombre suffisant de travailleurs pour l'exécuter, que ces travailleurs soient la majorité ou la minorité, et la proposition s'exécute, si telle est la volonté de ceux qui y adhèrent. Et le plus souvent il arrive que la majorité se rallie à la minorité, ou la minorité à la majorité. Comme dans une partie de campagne, les uns proposent d'aller à Saint-Germain, les autres à Meudon, ceux-ci à Sceaux et ceux-là à Fontenay, les avis se partagent ; puis en fin de compte chacun cède à l'attrait de se trouver réuni aux autres. Et tous ensemble prennent d'un commun accord la même route, sans qu'aucune autorité autre que celle du plaisir les ait gouvernés. L'attraction est toute la loi de leur harmonie. Mais, au point de départ comme en route, chacun est toujours libre de s'abandonner à son caprice, de faire bande à part si cela lui convient, de rester en chemin, s'il est fatigué, ou de prendre le chemin du retour s'il s'ennuie. La contrainte est la mère de tous les vices. Aussi est-elle bannie par la raison, du territoire de l'Humanisphère. L'égoïsme bien entendu, l'égoïsme intelligent y est trop développé pour que personne ne songe à violenter son prochain. Et c'est par égoïsme qu'on fait échange de bons procédés.
L'égoïsme, c'est l'homme ; sans l'égoïsme, l'homme n'existerait pas. C'est l'égoïsme qui est le mobile de toutes ses actions, le moteur de toutes ses pensées. C'est lui qui le fait songer à sa conservation et à son développement qui est encore sa conservation. C'est l'égoïsme qui lui enseigne à produire pour consommer, à plaire aux autres pour en être agréé, à aimer les autres pour être aimé d'eux, à travailler pour les autres, afin que les autres travaillent pour lui. C'est l'égoïsme qui stimule son ambition et l'excite à se distinguer dans toutes les carrières où l'homme fait acte de force, d'adresse, d'intelligence. C'est l'égoïsme qui l'élève à la hauteur du génie ; c'est pour se grandir, c'est pour élargir le cercle de son influence que l'homme porte haut le front et loin son regard ; c'est en vue de satisfactions personnelles qu'il marche à la conquête des satisfactions collectives. C'est pour soi, individu, qu'il veut participer à la vive effervescence du bonheur général ; c'est pour soi qu'il redoute l'image des souffrances d'autrui. C'est pour soi encore qu'il s'émeut lorsqu'un autre est en péril, c'est à soi qu'il porte secours en portant secours aux autres. Son égoïsme, sans cesse aiguillonné par l'instinct de sa progressive conservation et par le sentiment de solidarité qui le lie à ses semblables, Ñ le sollicite à de perpétuelles émanations de son existence dans l'existence des autres. C'est ce que la vieille société appelle improprement du dévoûment et ce qui n'est que de la spéculation, spéculation d'autant plus humanitaire qu'elle est plus intelligente, d'autant plus humanicide qu'elle est plus imbécile. L'homme en société ne récolte que ce qu'il sème : la maladie s'il sème la maladie, la santé s'il sème la santé. L'homme est la cause sociale de tous les effets que socialement il subit. S'il est fraternel, il effectuera la fraternité chez les autres ; s'il est fratricide, il effectuera chez les autres la fratricidité. Humainement il ne peut faire un mouvement, agir du bras, du coeur ou du cerveau, sans que la sensation s'en répercute de l'un à l'autre comme une commotion électrique. Et cela a lieu à l'état de communauté anarchique, à l'état de libre et intelligente nature, comme à l'état de civilisation, à l'état de l'homme domestiqué, de nature enchaînée. Seulement, en civilisation l'homme étant institutionnellement en guerre avec l'homme, ne peut que jalouser le bonheur de son prochain et hurler et mordre à son détriment. C'est un dogue à l'attache, accroupi dans sa niche et rongeant son os en grognant une féroce et continuelle menace. En anarchie, l'homme étant harmoniquement en paix avec ses semblables, ne saurait que rivaliser de passions avec les autres pour arriver à la possession de l'universel bonheur. Dans l'Humanisphère, ruche où la liberté est reine, l'homme ne recueillant de l'homme que des parfums, ne saurait produire que du miel. Ñ Ne maudissons donc pas l'égoïsme, car maudire l'égoïsme, c'est maudire l'homme. La compression de nos passions est la seule cause de leurs effets désastreux. L'homme comme la société sont perfectibles. L'ignorance générale, telle a été la cause fatale de tous nos maux, la science universelle tel en sera le remède. Instruisons-nous donc, et répandons l'instruction autour de nous. Analysons, comparons, méditons, et d'inductions en inductions, et de déductions en déductions, arrivons-en à la connaissance scientifique de notre mécanisme naturel.
Dans l'Humanisphère, point de gouvernement. Une organisation attractive tient lieu de législation. La liberté souverainement individuelle préside à toutes les décisions collectives. L'autorité de l'anarchie, l'absence de toute dictature du nombre ou de la force, remplace l'arbitraire de l'autorité, le despotisme du glaive et de la loi. La foi en eux-mêmes est toute la religion des humanisphèriens. Les dieux, les prêtres, les superstitions religieuses soulèveraient parmi eux une réprobation universelle. Ils ne reconnaissent ni théocratie ni aristocratie d'aucune sorte, mais l'autonomie individuelle. C'est par ses propres lois que chacun se gouverne, et c'est sur ce gouvernement de chacun par soi-même qu'est formé l'ordre social.
Demandez à l'histoire, et voyez si l'autorité a jamais été autre chose que le suicide individuel ? Appellerez-vous l'ordre, l'anéantissement de l'homme par l'homme ? Est-ce l'ordre, ce qui règne à Paris, à Varsovie, à Pétersbourg, à Vienne, à Rome, à Naples, à Madrid, dans l'aristocratique Angleterre et dans la démocratique Amérique ? Je vous dis, moi, que c'est le meurtre. L'ordre avec le poignard ou le canon, la potence ou la guillotine ; l'ordre avec la Sibérie ou Cayenne, avec le knout ou la baïonnette, avec le bâton du watchman ou l'épée du sergent de ville ; l'ordre personnifié dans cette trinité homicide : le fer, l'or, l'eau bénite ; l'ordre à coups de fusil, à coups de bibles, à coups de billets de banque ; l'ordre qui trône sur des cadavres et s'en nourrit, cet ordre-là peut être celui des civilisations moribondes, mais il ne sera jamais que le désordre, la gangrène dans les sociétés qui auront le sentiment de l'existence.
Les autorités sont des vampires, et les vampires sont des monstres qui n'habitent que dans les cimetières et ne se promènent que dans les ténèbres.
Consultez vos souvenirs et vous verrez que la plus grande absence d'autorité a toujours produit la plus grande somme d'harmonie. Voyez le peuple du haut des barricades, et dites si dans ces moments de passagère anarchie, il ne témoigne pas par sa conduite, en faveur de l'ordre naturel. Parmi ces hommes qui sont là, bras nus et noirs de poudre, bien certainement il ne manque pas de natures ignorantes, d'hommes à peine dégrossis par le rabot de l'éducation sociale, et capables, dans la vie privée et comme chefs de familles, de bien des brutalités envers leurs femmes et leurs enfants. Voyez-les, alors, au milieu de l'insurrection publique et en leur qualité d'hommes momentanément libres. Leur brutalité a été transformée comme par enchantement en douce courtoisie. Qu'une femme vienne à passer, et ils n'auront pour elle que des paroles décentes et polies. C'est avec un empressement tout fraternel qu'ils l'aideront à franchir ce rampart de pavés. Eux qui, le dimanche, à la promenade, auraient rougi de porter leur enfant et en auraient laissé tout le fardeau à la mère, c'est avec le sourire de la satisfaction sur les lèvres qu'ils prendront dans leurs bras un enfant d'inconnue pour lui faire traverser la barricade. C'est une métamorphose instantanée. Dans l'homme du jour vous ne reconnaîtrez pas l'homme de la veille. Ñ Laissez réédifier l'Autorité, et l'homme du lendemain sera bientôt redevenu l'homme de la veille !
Q'on se rappelle encore le jour de la distribution des drapeaux, après Février 48 : il n'y avait dans la foule, plus grande qu'elle ne le fut jamais à aucune fête, ni gendarmes, ni agents de la force publique ; aucune autorité ne protégeaitla circulation ; chacun, pour ainsi dire, faisait sa police soi-même. Et bien ! y eut-il jamais plus d'ordre que dans ce désordre ? Qui fut foulé ? personne. Pas un encombrement n'eut lieu. C'était à qui se protégerait l'un l'autre. La multitude s'écoulait compacte par les boulevards et par les rues aussi naturellement que le sang d'un homme en bonne santé circule en ses artères. Chez l'homme, c'est la maladie, qui produit l'engorgement ; chez les multitudes, c'est la police et la force armée : la maladie porte le nom d'autorité. L'anarchie est l'état de santé des multitudes.
Autre exemple :
C'était en 1841, je crois, Ñ à bord d'une frégate de guerre. Les officiers et le commandant lui-même, chaque fois qu'ils présidaient à la manoeuvre, juraient et tempêtaient après les matelots ; et plus ils juraient, plus ils tempêtaient, plus la manoeuvre s'exécutait mal. Il y avait à bord un officier qui faisait exception à la règle. Lorsqu'il était de quart, il ne disait pas quatre paroles et ne parlait toujours qu'avec une douceur toute féminine. Jamais manoeuvre ne fut mieux et plus rapidement exécutée que sous ses ordres.S'agissait-il de pprendre un ris aux huniers, c'était fait en un clin d'oeil ; et sitôt le ris pris, sitôt les huniers hissés ; les poulies en fumaient. Une fée n'aurait pas agi plus promptement d'un coup de baguette. Bien avant le commandement, chacun était à son poste, prêt à monter dans les haubans ou à larguer les drisses. On n'attendait pas qu'il donnât l'ordre mais qu'il permît d'exécuter la manoeuvre. Et pas la moindre confusion, pas un noeud d'oublié, rien qui ne fût rigoureusement achevé. Voulez-vous savoir le secret magique de cet officier et de quelle manière il s'y prenait pour opérer ce miracle : il ne jurait pas, il ne tempêtait pas, il ne commandait pas, en un mot, il laissait faire. Et c'était à qui ferait le mieux. Ainsi sont les hommes : sous la garcette de l'autorité, le matelot n'agit que comme une brute ; il va bêtement et lourdement où on le pousse. Laissé à son initiative anarchique, il agit en homme, il manoeuvre des mains et de l'intelligence. Le fait que je cite avait lieu à bord de la frégate le Calypsodans les mers d'Orient. L'officier en question ne séjourna que 2 mois à bord, commandant et officiers étaient jaloux de lui.
Or donc l'absence d'ordres, voilà l'ordre véritable. La loi et le glaive, ce n'est que l'ordre des bandits, le code du vol et du meurtre qui préside au partage du butin, au massacre des victimes. C'est sur ce sanglant pivot que tourne le monde civilisé. L'anarchie en est l'antipode, et cet antipode est l'axe du monde humanisphérien.
Ñ La liberté est tout leur gouvernement.
Ñ La liberté est toute leur constitution.
Ñ La liberté est toute leur législation.
Ñ La liberté est toute leur réglementation.
Ñ La liberté est toute leur contraction.
Ñ Tout ce qui n'est pas la liberté est hors les moeurs.
Ñ La liberté, toute la liberté, rien que la liberté, Ñ telle est la formule burinée aux tables de leur conscience, le criterium de tous leurs rapports entre eux.
Manque-t-on dans un coin de l'Europe des produits d'un autre continent ? Les journaux de l'Humanisphère le mentionnent, c'est inséré au Bulletin de publicite,ce moniteur de l'anarchique universalité ; et les Humanisphères de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique ou de l'Océanie expédient le produit demandé. Est-ce, au contraire, un produit européen qui fait défaut en Asie, en Afrique, en Amérique ou en Océanie, les Humanisphères d'Europe l'expédient. L'échange a lieu naturellement et non arbitrairement. Ainsi, telle Humanisphère donne plus un jour et reçoit moins, qu'importe, demain c'est elle sans doute qui recevra plus et donnera moins. Tout appartenant à tous et chacun pouvant changer d'Humanisphère comme il change d'appartement, Ñ que dans la circulation universelle une chose soit ici ou là-bas, qu'est-ce que cela peut faire ? Chacun n'est-il pas libre de la faire transporter où bon lui semble et de se transporter lui-même où il lui semble bon ?
En anarchie, la consommation s'alimente d'elle-même par la production. En anarchie, la consommation s'alimente d'elle-même par la production. Un humanisphérien ne comprendrait pas davantage qu'on forçât un homme à travailler, qu'il ne comprendrait qu'on le forçât à manger. Le  besoin de travailler est aussi impérieux chez l'homme naturel que le besoin de manger. L'homme n'est pas tout ventre, il a des bras, un cerveau, et, apparemment, c'est pour les faire fonctionner. Le travail, manuel et intellectuel, est la nourriture qui les fait vivre. Si l'homme n'avait pour tout besoin que les besoins de la bouche et du ventre, ce ne serait plus un homme, mais une huître et alors, à la place des mains, attributs de son intelligence, la nature lui aurait donné, comme un mollusque, deux écailles. Ñ Et la paresse ! la paresse ! me criez-vous, ô civilisés ! La paresse n'est pas la fille de la liberté et du génie humain, mais de l'esclavage et de la civilisation ; c'est quelque chose d'Immonde et de contre nature que l'on ne peut rencontrer que dans les vieilles et modernes Sodomes. La paresse, c'est une débauche du bras, un engourdissement de l'esprit. La paresse, ce n'est pas une jouissance, c'est une gangrène et une paralysie. Les sociétés caduques, les mondes vieillards, les civilisations corrompues peuvent seuls produire et propager de tels fléaux. Les humanisphériens, eux, satisfont naturellement au besoin d'exercice du bras comme au besoin d'exercice du ventre. Il n'est pas plus possible de rationner l'appétit de la production que l'appétit de la consommation. C'est à chacun de consommer et de produire selon ses forces, selon ses besoins. En courbant tous les hommes sous une rétribution uniforme, on affamerait les uns et l'on ferait mourir d'indigestion les autres. L'individu seul est capable de savoir la dose de labeur que son estomac, son cerveau ou sa main peut digérer. On rationne un cheval à l'écurie, le maître octroie à l'animal domestique telle ou telle nourriture. Mais, en liberté, l'animal se rationne lui-même, et son instinct lui offre, mieux que le maître, ce qui convient à son tempérament.
Les animaux indomptés ne connaissent guère la maladie. Ayant tout à profusion, ils ne se battent pas non plus entre eux pour s'arracher un brin d'herbe. Ils savent que la sauvage prairie produit plus de pâture qu'ils n'en peuvent brouter, et ils la tondent en paix les uns à côté des autres. Pourquoi les hommes se battraient-ils pour s'arracher la consommation quand la production, par les forces mécaniques, fournit au delà de leurs besoins ?
Ñ L'autorité, c'est la paresse.
 Ñ La liberté, c'est le travail.
L'esclave seul est paresseux, riche ou pauvre ; Ñ le riche, esclave des préjugés, de la fausse science ; le pauvre, esclave de l'ignorance et des préjugés, Ñ tous deux esclaves de la loi, l'un pour la subir, l'autre pour l'imposer. Ne serait-ce pas se suicider que de vouer à l'inertie ses facultés productives ? L'homme inerte n'est pas un homme, il est moins qu'une brute, car la brute agit dans la mesure de ses moyens, elle obéit à son instinct. Quiconque possède une parcelle d'intelligence ne peut moins faire que de lui obéir, et l'intelligence, ce n'est pas l'oisiveté, c'est le mouvement fécondateur, c'est le progrès. L'intelligence de l'homme, c'est son instinct, et cet instinct lui dit sans cesse : Travaille ; mets la main comme le front à l'oeuvre ; produis et découvre ; les productions et les découvertes, c'est la liberté. Celui qui ne travaille pas ne jouit pas. Le travail, c'est la vie. La paresse, c'est la mort. Ñ Meurs ou travaille !
Dans l'Humanisphère, la propriété n'étant point divisée, chacun a intérêt à la rendre productive. Les aspirations de la science, débarrassées aussi du morcellement de la pensée, inventent et perfectionnent en commun des machines appropriées à tous les usages. Partout l'activité et la rapidité du travail font éclore autour de l'homme une exhubérance de produits. Comme aux premiers âges du monde, il n'a plus qu'à allonger la main pour saisir le fruit, qu'à attendre au pied de l'arbre pour y avoir un abri. Seulement l'arbre est maintenant un magnifique monument où se trouvent toutes les satisfactions du luxe ; le fruit est tout ce que les arts et les sciences peuvent offrir de savoureux. C'est l'anarchie, non plus dans la forêt marécageuse avec le fangeux idiotisme et l'ombrageuse bestialité, mais l'anarchie dans un parc enchanté avec la limpide intelligence et la souriante humanité. C'est l'anarchie, non plus dans la faiblesse et l'ignorance, noyau de la sauvagerie, de la barbarie et de la civilisation, mais l'anarchie dans la force et le savoir, tronc-rameaux de l'harmonie, le glorieux épanouissement de l'homme en fleur, de l'homme libre, dans les régions de l'azur et sous le rayonnement de l'universelle solidarité.
Chez les Humanisphériens, un homme qui ne saurait manier qu'un seul outil, que cet outil fût une plume ou une lime, rougirait de honte à cette seule pensée. L'homme veut être complet, et il n'est complet qu'à la condition de connaître beaucoup. Celui qui est seulement homme de plume ou homme de lime est un castrat que les civilisés peuvent bien admettre ou admirer dans leurs églises ou dans leurs fabriques, dans leurs ateliers ou dans leurs académies, mais ce n'est pas un homme naturel ; c'est une monstruosité qui ne provoquerait que l'éloignement et le dégoût parmi les hommes perfectibilisés de l'Humanisphère. L'homme doit être à la fois homme de pensée et homme d'action, et produire par le bras comme par le cerveau. Autrement il attente à sa virilité, il forfait à l'oeuvre de la création ; et, pour atteindre à une voix de fausset, il perd toutes les larges et émouvantes notes de son libre et vivant instrument. L'homme n'est plus un homme alors, mais une serinette.
Un Humanisphérien non seulement pense et agit à la fois, mais encore il exerce dans la même journée des métiers différents. Il cisèlera une pièce d'orfèverie et travaillera sur une pièce de terre ; il passera du burin à la pioche, du fourneau de cuisine à un pupitre d'orchestre. Il est familier avec une foule de travaux. Ouvrier inférieur en ceci, il est ouvrier supérieur en cela. Il a sa spécialité où il excelle. Et c'est justement cette infériorité et cette supériorité des uns envers les autres qui produit l'harmonie. Il n'en coûte nullement de se soumettre à une supériorité, je ne dirai pas officiellement, mais officieusement reconnue, quand l'instant d'après, et dans une autre production, cette supériorité deviendra votre infériorité. Cela crée une émulation salutaire, une réciprocité bienveillante et destructive des jalouses rivalités. Puis, par ces travaux divers, l'homme acquiert la possession de plus d'objets de comparaison, son intelligence se multiplie comme son bras, c'est une étude perpétuelle et variée qui développe en lui toutes les facultés physiques et intellectuelles, dont il profite pour se perfectionner dans son acte de prédilection.
Je répète ici ce que j'ai déjà noté précédemment : Quand je parle de l'homme, ce n'est pas seulement d'une moitié de l'humanité dont il est question, mais de l'humanité entière, de la femme comme de l'homme, de l'Etre humain. Ce qui s'applique à l'un s'applique également à l'autre. Il n'y a qu'une exception à la règle générale, un travail qui est l'apanage exclusif de la femme, c'est celui de l'enfantement et de l'allaitement. Quand la femme accomplit ce labeur, il est tout simple qu'elle ne peut guère s'occuper activement des autres. C'est une spécialité qui l'éloigne momentanément de la pluralité des attributions générales, mais, sa grossesse et son nourriciat achevé, elle reprend dans la communauté ses fonctions, identiques à toutes celles des humanisphériens.
A sa naissance, l'enfant est inscrit sous les noms et prénoms de sa mère au livre des statistiques ; plus tard, il prend lui-même les nom et prénoms qui lui conviennent, garde ceux qu'on lui a donnés ou en change. Dans l'Humanisphère, il n'y a ni bâtards déshérités ni légitimes privilégiés. Les enfants sont les enfants de la nature, et non de l'artifice. Tous sont égaux et légitimes devant l'Humanisphère et l'humanisphérité. Tant que l'embryon externe est encore attaché à la mamelle de sa mère comme le foetus dans l'organe interne, il est considéré comme ne faisant qu'un avec sa nourrice. Le sevrage est pour la femme une seconde délivrance qui s'opère lorsque l'enfant peut aller et venir seul. La mère et l'enfant peuvent rester encore ensemble, si tel est le bon plaisir des deux. Mais si l'enfant qui sent pousser ses petites volontés préfère la compagnie et la meute des autres enfants, ou si la mère, fatiguée d'une longue couvée, ne se soucie plus de l'avoir constamment auprès d'elle, alors ils peuvent se séparer. L'appartement des enfants est là, et pas plus que les autres il ne manquera de soins, car tour à tour toutes les mères s'y donnent rendez-vous. Si, dans la permutation des décès et des naissances, il se trouve qu'un nouveau-né perde sa mère, ou qu'une mère perde son enfant, la jeune femme qui a perdu son enfant donne le sein à l'enfant qui a perdu sa mère, ou bien on donne à l'orphelin la mamelle d'une chèvre ou d'une lionne. Il est même d'usage parmi les mères nourricières de faire boire à l'enfant chétif du lait d'animaux vigoureux tel le lait de lionne, comme parmi les civilisés on fait prendre du lait d'ânesse aux poitrinaires. (N'oublions pas qu'à l'époque dont il est question, les lionnes et les panthères sont des animaux domestiques ; que l'homme possède des troupeaux d'ours comme nous possédons aujourd'hui des troupeaux de moutons ; que les animaux les plus féroces se sont rangés, soumis et disciplinés sous le pontificat de l'homme ; qu'ils rampent à ses pieds avec une secrète terreur et s'inclinent devant l'auréole de lumière et d'électricité qui couronne son front et leur impose le respect. L'homme est le soleil autour duquel toutes les races animales gravitent.)
La nourriture des hommes et des femmes est basée sur l'hygiène. Ils adoptent de préférence les aliments les plus propres à la nutrition des muscles du corps et des fibres du cerveau. Ils ne font pas un repas sans manger quelques bouchées de viande rôtie, soit de mouton, d'ours ou boeuf ; quelques cuillerées de café ou autres liqueurs qui surexcitent la sève de la pensée. Tout est combiné pour que les plaisirs, même ceux de la table, ne soient pas improductifs ou nuisibles au développement de l'homme et des facultés de l'homme. Chez eux tout plaisir est un travail, et tout travail est un plaisir. La fécondation du bonheur y est perpétuelle. C'est un printemps et un automne continus de satisfactions. Les fleurs et les fruits de la production, comme les fleurs et les fruits des tropiques, y poussent en toute saison. Tel le bananier qui est la petite humanisphère qui pourvoit au gite et à la pâture du nègre marron, telle aussi l'Humanisphère est le grand bananier qui satisfait aux immenses besoins de l'homme libre. C'est à son ombre qu'il aspire à pleins poumons toutes les douces brises de la nature et que, élevant sa prunelle à la hauteur des astres, il en contemple tous les rayonnements.
Comme on doit le penser, il n'y a pas de médecins, c'est dire qu'il n'y a pas de maladies. Qu'est-ce qui cause les maladies aujourd'hui ? Les émanations pestilentielles d'une partie du globe et, surtout, le manque d'équilibre dans l'exercice des organes humains. L'homme s'épuise à un travail unique, à une jouissance unique. L'un se tord dans les convulsions du jeûne, l'autre dans les coliques et les hoquets de l'indigestion. L'un occupe son bras à l'exclusion de son cerveau, l'autre son cerveau à l'exclusion de son bras. Les froissements du jour, les soucis du lendemain contractent les fibres de l'homme, arrêtent la circulation naturelle du sang et produisent des cloaques intérieurs d'où s'exhalent le dépérissement et la mort. Le médecin arrive, lui qui a intérêt à ce qu'il y ait des maladies comme l'avocat a intérêt à ce qu'il y ait des procès, et il inocule dans les veines du patient le mercure et l'arsenic ; d'une indisposition passagère, il fait une lèpre incurable et qui se communique de génération en génération. On a horreur d'une Brinvilliers, mais vraiment qu'est-ce qu'une Brinvilliers comparée à ces empoisonneurs qu'on nomme des médecins ? La Brinvilliers n'attentait qu'à la vie de quelques-uns de ses contemporains ; eux, ils attentent à la vie et à l'intelligence de tous les hommes jusque dans leur postérité. Civilisés ! civilisés ! ayez des académies de bourreaux si vous voulez, mais n'ayez pas des académies de médecins ! Hommes d'amphithéâtres ou d'échafauds, assassinez s'il le faut le présent, mais épargnez au moins l'avenir !...
Chez les Humanisphériens, il y a équation dans l'exercice des facultés de l'homme, et ce niveau poduit la santé. Cela ne veut pas dire qu'on ne s'y occupe pas de chirurgie ni d'anatomie. Aucun art, aucune science n'y sont négligés. Il n'est même pas un humanispérien qui n'ait plus ou moins suivi un de ces cours. Ceux des travailleurs qui professent la chirurgie exercent leur savoir sur un bras ou une jambe quand un accident arrive. Quant aux indispositions, comme tous ont des notions d'hygiène et d'anatomie, ils se médicamentent eux-mêmes, ils prennent l'un un bol d'exercice, l'autre une fiole de sommeil, et le lendemain, le plus souvent tout est dit : ils sont les gens les plus dispos du monde.
Contrairement à Gall et à Lavater qui ont pris l'effet pour la cause, ils ne croient pas que l'homme naisse avec des aptitudes absolument prononcées. Les lignes du visage et les reliefs de la tête ne sont pas choses innées en nous, disent-il ; nous naissons tous avec le germe de toutes les facultés, (sauf de rares exceptions : il y a les infirmes du mental comme du physique, mais les monstruosités sont appelées à disparaître en Harmonie,) les circonstances extérieures agissent directement sur elles. Selon que ces facultés se trouvent ou se sont trouvées exposées à leur rayonnement, elles acquièrent une plus ou moins grande croissance, se dessinent d'une telle ou telle autre manière. La physionomie de l'homme reflète ses penchants, mais cette physionomie est le plus souvent bien différente de celle qu'il avait étant enfant. La crâniologie de l'homme témoigne de ses passions, mais cette crâniologie n'a le plus souvent rien de comparable avec celle qu'il avait au berceau. Ñ De même que le bras droit exercé au détriment du bras gauche, acquiert plus de vigueur, plus d'élasticité et aussi plus de volume que son frère jumeau, si bien que l'abus de cet exercice peut rendre un homme bossu d'une épaule, de même aussi l'exercice exclusif donné à certaines facultés passionnelles peut en développer les organes à rendre un homme bossu du crâne. Les sillons du visage comme les bosses du crâne sont l'épanouissement de nos sensations sur notre face, mais ne sont nullement les stigmates originels. Le milieu dans lequel nous vivons et la diversité des points de vue où sont placés les hommes, et qui fait que pas un ne peut voir les choses sous le même aspect, expliquent la diversité de la crâniologie et de la phrénologie chez l'homme, comme la diversité de ses passions et de ses aptitudes. Le crâne dont les bosses sont également développées est assurément le crâne de l'homme le plus parfait. Le type de l'idéal n'est sans doute pas d'être bossu ni cornu. Que de gens pourtant dans le monde actuel sont fiers de leurs bosses et de leurs cornes ! Si quelque docte astrologue, Ñ au nom de la prétendue science, Ñ venait dire que c'est le soleil qui s'échappe des rayons, et non les rayons qui s'échappent du soleil, ma parole, il se trouverait des civilisés pour le croire et des commis-professeurs pour le débiter. Pauvre monde ! Pauvres corps enseignants ! Enfer d'hommes ! Paradis d'épiciers !
Comme il n'y a là ni esclaves ni maîtres, ni chefs ni subordonnés, ni propriétaires ni déshérités, ni légalité ni pénalité, ni frontières ni barrières, ni codes civils ni codes religieux, il n'y a non plus ni autorités civiles, militaires et religieuses, ni avocats ni huissiers, ni avoués ni notaires, ni bourgeois ni seigneurs, ni prêtres ni soldats, ni trônes ni autels, ni casernes ni églises, ni prisons ni forteresses, ni bûchers ni échafauds ; ou, s'il y en a encore, c'est conservé dans l'esprit-de-vin, mommifié en grandeur naturelle ou reproduit en miniature, le tout rangé et numéroté dans quelque arrière-salle de musée comme des objets de curiosité et d'antiquité. Les livres mêmes des auteurs français, cosaques, allemands, anglais, etc... etc., gisent dans la poussière et les greniers des bibliothèques ; personne ne les lit, ce sont des langues mortes, du reste. Une langue universelle a remplacé tous ces jargons de nations. Dans cette langue, on dit plus en un mot que dans les nôtres on pourrait dire en une phrase. Quand par hasard un humanisphérien s'avise de jeter les yeux sur les pages écrites du temps des civilisés et qu'il a le courage d'en lire quelques lignes, il referme bientôt le livre avec un frémissement de honte et de dégoût ; et, en songeant à ce qu'était l'humanité à cette époque de dépravation babylonienne et de constitutions syphilitiques, il sent le rouge lui monter au visage, comme une femme, jeune encore, dont la jeunesse aurait été souillée par la débauche, rougirait, après s'être réhabilitée, au souvenir de ses jours de prostitution.
La propriété et le commerce, cette affection putride de l'or, cette maladie usurienne, cette contagion corrosive qui infeste d'un virus de vénalité les sociétés contemporaines, et métalise l'amitié et l'amour ; ce fléau du dix-neuvième siècle a disparu du sein de l'humanité. Il n'y a plus ni vendeurs ni vendus. La communion anarchique des intérêts a répandu partout la pureté et la santé dans les moeurs. L'amour n'est plus un trafic immonde, mais un échange de tendres et purs sentiments. Vénus n'est plus la Vénus impudique, mais la Vénus Uranie. L'amitié n'est plus une marchande des halles caressant le gousset des passants et changeant les mielleux propos en engueulements, selon qu'on accepte ou refuse sa marchandise, c'est une charmante enfant qui ne demande que des caresses en retour de ses caresses, sympathie pour sympathie. Dans l'Humanisphère, tout ce qui est apparent est réel, l'apparence n'est point un travestissement. La dissimulation fut toujours la livrée des valets et des esclaves : elle est de rigueur chez les civilisés. L'homme libre porte au coeur la franchise, cet écusson de la Liberté. La dissimulation n'est pas même une exception parmi les humanisphériens.
Les artifices religieux, les édifices de la superstition répondent chez les civilisés, comme chez les barbares, comme chez les sauvages, à un besoin d'idéal que ces populations ne trouvent pas dans le monde du réel, vont aspirer dans le monde de l'impossible. La femme, surtout, cette moitié du genre humain, plus exclue encore que l'autre des droits sociaux, et reléguée, comme la Cendrillon, au coin du foyer du ménage, livrée à ses méditations catéchismales, à ses hallucinations maladives, la femme s'abandonne avec tout l'élan du coeur et de l'imagination au charme des pompes religieuses et des messes à grand spectacle, à toute la poésie mystique de ce roman mystérieux, dont le beau Jésus est le héros, et dont l'amour divin est l'intrigue. Tous ces chants d'anges et d'angesses, ce paradis rempli de lumières, de musique et d'encens, cet opéra de l'éternité, dont Dieu est le grand maëstro, le décorateur, le compositeur et le chef d'orchestre, ces stalles d'azur où Marie et Madeleine, ces deux filles d'Eve, ont des places d'honneur ; toute cette fantasmagorie des physiciens sacertotaux ne peut manquer dans une société comme la nôtre d'impressionner vivement la fibre sentimentale de la femme, cette fibre comprimée et toujours frémissante. Le corps enchaîné à son fourneau de cuisine, à son comptoir de boutique ou à son piano de salon, elle erre par la pensée, Ñ sans lest et sans voilure, sans gouvernail et sans boussole, Ñ vers l'idéalisation de l'être humain dans les sphères parsemées d'écueils et constellées de superstition du fluiditique azur, dans les exotiques rêveries de la vie paradidiaque. Elle réagit par le mysticisme, elle s'insurge par la superstition contre ce degré d'infériorité sur lequel l'homme l'a placée. Elle en appelle de son abaissement terrestre à l'ascension céleste, de la bestialité de l'homme à la spiritualité de Dieu.
Dans l'Humanisphère, rien de semblable ne peut avoir lieu. L'homme n'est rien plus que la femme, et la femme rien plus que l'homme. Tous deux sont également libres. Les urnes de l'instruction volontaire ont versé sur leurs fronts des flots de science. Le choc des intelligences en a nivelé le cours. La crue des fluctueux besoins en élève le niveau tous les jours. L'homme et la femme nagent dans cet océan du progrès, enlacés l'un à l'autre. Les sources vives du coeur épanchent dans la société leurs liquoreuses et brûlantes passions et font à l'homme comme à la femme un bain savoureux et parfumé de leurs mutuelles ardeurs. L'amour n'est plus du mysticisme ou de la bestialité, l'amour a toutes les voluptés ses sensations physiques et morales, l'amour c'est de l'humanité, humanité épurée, vivifiée, régénérée, humanité faite homme. L'idéal étant sur la terre, terre présente ou future, qui voulez-vous qui l'aille chercher ailleurs ? Pour que la divinité se promène sur les nuages de l'imagination, il faut qu'il y ait des nuages, et sous le crâne des humanisphériens, il n'y a que des rayons. Là où règne la lumière, il n'y a point de ténèbres ; là où règne l'intelligence, il n'y a point de superstition. Aujourd'hui que l'existence est une macération perpétuelle, une claustration des passions, le bonheur est un rêve. Dans le monde futur, la vie étant l'expansion de toutes les fibres passionnelles, la vie sera un rêve de bonheur.
Dans le monde civilisé, tout n'est que masturbation et sodomie, masturbation ou sodomie de la chair, masturbation ou sodomie de l'esprit. L'esprit est un égoût à d'abjectes pensées, la chair un exutoire à d'immondes plaisirs. En ce temps-ci l'homme et la femme ne font pas l'amour, ils font leurs besoins... En ce temps là ce sera une besoin pour eux que l'amour ! Et ce n'est qu'avec le feu de la passion au coeur, avec l'ardeur du sentiment au cerveau qu'ils s'uniront dans un mutuel baiser.Toutes les voluptés n'agiront plus que dans l'ordre naturel, aussi bien celles de la chair que celles de l'esprit. La liberté aura tout purifié.
Après avoir visité en détail les bâtiments de l'humanisphère, où tout n'est qu'ateliers de plaisirs et salons de travail, magasins de sciences et d'arts et musées de toutes les productions ; après avoir admiré ces machines de fer dont la vapeur ou l'électricité est le mobile, laborieuses d'engrenages qui sont aux humanisphériens ce que les multitudes de prolétaires ou d'esclaves sont aux civilisés ; après avoir assisté au mouvement non moins admirable de cet engrenage humain, de cette multitude de travailleurs libres, mécanisme sériel dont l'attraction est l'unique moteur ; après avoir constaté les merveilles de cette organisation égalitaire dont l'évolution anarchique produit l'harmonie ; après avoir visité les champs, les jardins, les prairies, les hangers champêtres où viennent s'abriter les troupeaux errants par la campagne, et dont les combles servent de greniers à fourrage ; après avoir parcouru toutes les lignes de fer qui sillonnent l'intérieur et l'extérieur de l'Humanisphère, et avoir navigué dans ces magnifiques steamers aériens qui transportent à vol d'aigle les hommes et les produits, les idées et les objets d'une humanisphère à une humanisphère, d'un contient à un continent, et d'un point du globe à ses extrémités ; après avoir vu et entendu, après avoir palpé du doigt et de la pensée toutes ces choses, Ñ comment se fait-il, me disais-je, en faisant un retour sur les civilisés, comment se fait-il qu'on puisse vivre sous la Loi, ce Knout de l'Autorité, quand l'Anarchie, cette loi de la Liberté, a des moeurs si pures et si douces ? Comment se fait-il qu'on regarde comme chose si phénoménale cette fraternité intelligente, et comme chose normale cette imbecilité fratricide ?... Ah ! les phénomènes et les utopies ne sont que des phénomènes ou des utopies que par rapport à notre ignorance. Tout ce qui pour notre monde est phénomène, pour un autre monde est chose tout ordinaire, qu'il s'agisse du mouvement des planètes ou du mouvement des hommes ; et ce qu'il y aurait de bien plus phénoménal pour moi, c'est que la société restât perpétuellement dans les ténèbres sociales et qu'elle ne s'éveillât pas à la lumière. L'autorité est un cauchemar qui pèse sur la poitrine de l'humanité et l'étouffe ; qu'elle entende la voix de la Liberté, qu'elle sorte de son douloureux sommeil, et bientôt elle aura retrouvé la plénitude de ses sens, et son aptitude au travail, à l'amour, au bonheur !
Bien que dans l'Humanisphère les machines fissent tous les plus grossiers travaux, il y avait, selon moi, des travaux plus désagréables les uns que les autres, il y en avait même qui me semblaient ne devoir être du goût de personne. Néanmoins, ces travaux s'exécutaient sans qu'aucune loi ni aucun réglement y contraignît qui que ce fût. Comment cela ? me disais-je, moi qui ne voyais encore les choses que par mes yeux de civilisé. C'était bien simple pourtant. Qu'est-ce qui rend le travail attrayant ? Ce n'est pas toujours la nature du travail mais la condition dans laquelle il s'exerce et la condition du résultat à obtenir. De nos jours, un ouvrier va exercer une profession ; ce n'est pas toujours la profession qu'il aurait choisi : le hasard plus que l'attraction en a décidé ainsi. Que cette profession lui procure une certaine aisance relative, que son salaire soit élevé, qu'il ait affaire à un patron qui ne lui fasse pas trop lourdement sentir son autorité, et cet ouvrier accomplira son travail avec un certain plaisir. Que par la suite, ce même ouvrier travaille pour un patron revêche, que son salaire soit diminué de moitié, que sa profession ne lui procure plus que la misère, et il ne fera plus qu'avec dégoût ce travail qu'il accomplissait naguère avec plaisir. L'ivrognerie et la paresse n'ont pas d'autre cause parmi les ouvriers. Esclaves à bout de patience, ils jettent alors le manche après la cognée, et, rebuts du monde, ils se vautrent dans la lie et la crasse, ou caractères d'élite, ils s'insurgent jusqu'au meurtre, jusqu'au martyre, comme Alibaud, comme Moncharmont, et revendiquent leurs droits d'hommes, fer contre fer et face à face avec l'échafaud. Immortalité de gloire à ceux-là !...
Dans l'Humanisphère, les quelques travaux qui par leur nature me paraissaient répugnants trouvent pourtant des ouvriers pour les exécuter avec plaisir. Et la cause en est à la condition dans laquelle ils s'exercent. Les différentes séries de travailleurs se recrutent volontairement, comme se recrutent les hommes d'une barricade, et sont entièrement libres d'y rester le temps qu'ils veulent ou de passer à une autre série ou à une autre barricade. Il n'y a pas de chef attitré ou titré. Celui qui a le plus de connaissance ou d'aptitude à ce travail dirige naturellement les autres. Chacun prend mutuellement l'initiative, selon qu'il s'en reconnaît les capacités. Tour à tour chacun donne des avis et en reçoit. Il y a entente amicale, il n'y a pas d'autorité. De plus il est rare qu'il n'y ait pas mélange d'hommes et de femmes parmi les travailleurs d'une série. Aussi le travail est-il dans des conditions trop attrayantes pour que, fût-il répugnant par lui-même, on ne trouve pas un certain charme à l'accomplir. Vient ensuite la nature des résultats à obtenir. Si ce travail est en effet indispensable, ceux à qui il répugne le plus et qui s'en abstiennent seront charmés que d'autres s'en soient chargés, et ils rendront en affabilité à ces derniers, en laborieuses prévenances d'autre part, la compensation du service que les autres leur auront rendu. Il ne faut pas croire que les travaux les plus grossiers soient chez les humanisphériens le partage des intelligences inférieures, bien au contraire, ce sont les intelligences supérieures, les sommités dans les sciences et dans les arts qui le plus souvent se plaisent à remplir ces corvées. Plus la délicatesse est exquise chez l'homme, plus le sens moral est développé, et plus il est apte à certains moments aux rudes et âpres labeurs, surtout quand ces labeurs sont un sacrifice offert en amour à l'humanité. J'ai vu, lors de la transportation de Juin, au fort de Homet, à Cherbourg, de délicates natures qui auraient pu, moyennant quelques pièces de monnaie, faire prendre par un co-détenu leur tour de corvée, Ñ et c'était une sale besogne que de vider le baquet aux ordures, Ñ mais qui, pour donner satisfaction à leurs jouissances morales, au témoignage intérieur de leur fraternité avec leurs semblables, préféraient faire cette besogne eux-mêmes et dépenser à la cantine, avec et pour leurs camarades de corvée, l'argent qui eût pu servir à les en affranchir. L'homme véritablement homme, l'homme égoïstementbon, est plus heureux de faire une chose pour le bien qu'elle procure aux autres que de s'en dispenser en vue d'une satisfaction immédiate et toute personnelle. Il sait que c'est un grain semé en bonne terre et dont il recueillera tôt ou tard un épi. L'égoïsme est la source de toutes les vertus. Les premiers chrétiens, ceux qui vivaient en communauté et en fraternité dans les catacombes, étaient des égoïstes, ils plaçaient leurs vertus à intérêts usuraires entre les mains de Dieu pour en obtenir des primes d'immortalité célestes. Les humanisphériens placent leurs bonnes actions en viager sur l'Humanité, afin de jouir, Ñ depuis l'instant de leur naissance jusqu'à l'extinction de leur vie, Ñ des bénéfices de l'assurance mutuelle. Humainement, on ne peut acheter le bonheur qu'au prix de l'universel bonheur.
Je n'ai pas encore parlé du costume des humanisphériens. Leur costume n'a rien d'uniforme, chacun s'habille à sa guise. Il n'y a pas de mode spéciale. L'élégance et la simplicité en est le signe général. C'est surtout dans la coupe et la qualité des étoffes qu'en est la distinction. La blouse, dite roulière, à manches pagodes, de toile pour le travail, de drap ou de soie pour les loisirs ; une culotte bretonne ou un pantalon large ou collant, mais toujours étroit du bas, avec des bottes à revers par dessus le pantalon ou de légers cothurnes en cuir verni ; un chapeau de feutre rond avec un simple ruban ou garni d'une plume, ou bien un turban ; le cou nu comme au moyen-âge ; et les parements de la chemise débordant au cou et aux poignets par dessous la blouse, tel est le costume le plus en usage. Maintenant, la couleur, la nature de l'étoffe, la coupe, les accessoires diffèrent essentiellement. L'un laisse flotter sa blouse, l'autre porte une écharpe en ceinture, ou bien une pochette en maroquin ou en tissu, suspendue à une chaîne d'acier ou à une bande de cuir et tombant sur la cuisse. L'hiver, l'un s'enveloppe d'un manteau, l'autre d'un burnous. Les hommes comme les femmes portent indifférement le même costume. Seulement, les femmes susbtituent le plus généralement une jupe au pantalon, ornent leur blouse ou tunique de dentelles, leurs poignets et leur cou de bijoux artistement travaillés, imaginent les coiffures les plus capables de faire valoir les traits de leur visage ; mais aucune d'elles ne trouverait gracieux de se percer le nez ou les oreilles pour y passer des anneaux d'or ou d'argent et y attacher des pierreries. Un grand nombre portent des robes à taille dont la multiplicité des formes est à l'infini. Elles ne cherchent pas à s'uniformiser les unes avec les autres, mais à se différencier les unes des autres. Il en est de même des hommes. Les hommes portent généralement toute la barbe, et les cheveux longs et séparés sur le sommet de la tête. Ils ne trouvent pas plus naturel ni moins ridicule de se raser le menton que le crâne ; et dans leurs vieillesse, alors que la neige des années a blanchi leur front et engourdi leur vue, ils ne s'épilent pas plus les poils blancs qu'ils ne s'arrachent les yeux. Il se porte aussi beaucoup de costumes divers, des costumes genre Louis XIII, entre autres, mais pas un des costumes masculins de notre époque. Les ballons dans lesquels naviguent sur terre les femmes de nos jours sont réservés pour les steamers aériens, et les tuyaux en tolle ou en soie noire ne servent de couvre-chef qu'au cervelet des cheminées. Je ne sache pas qu'il soit un seul homme parmi les humanisphériens qui voulût se ridiculiser dans la redingote ou l'habit bourgeois, cette livrée des civilisés. Là on veut être libre de ses mouvements et que le costume témoigne de la grâce et de la liberté de celui qui le porte. On préfère la majesté d'un pli ample et flottant à la raideur bouffie de la crinoline et à la grimace épileptique d'un frac à tête de crétin et à queue de morue. L'habit, dit un proverbe, ne fait pas le moine. C'est vrai dans le sens du proverbe. Mais la société fait son habit, et une société qui s'habille comme la nôtre, dénonce, comme la chrysalide pour sa coque, sa laideur de chenille à la clarté des yeux. Dans l'Humanisphère, l'humanité est loin d'être un chenille, elle n'est plus prisonnière de son cocon, il lui a poussé des ailes, et elle a revêtu l'ample et gracieuse tunique, le charmant émail, l'élégante envergure du papillon. Ñ Prise dans le sens absolu, l'enveloppe, c'est l'homme : La physionomie n'est jamais un masque pour qui sait l'interroger. Le moral perce toujours au physique. Et le physique de la société actuelle n'est pas beau : combien plus laid encore est son moral !
Dans mes excursions, je n'avais vu nulle part de cimetière. Et je me demandais où passaient les morts, quand j'eus l'occasion d'assister à un enterrement.
Le mort était étendu dans un cercueil à jour qui avait la forme d'un grand berceau. Il n'était environné d'aucun aspect funèbre. Des fleurs naturelles étaient effeuillées dans le berceau et lui couvraient le corps. La tête découverte reposait sur des bouquets de roses qui lui servaient d'oreiller. On mit le cercueil dans un wagon ; ceux qui avaient le plus particulièrement connu le mort prirent place à la suite. Je les imitai.
Arrivé dans la campagne, à un endroit où était une machine en fer érigée sur des degrés de granit, le convoi s'arrêta. La machine en question avait à peu près l'apparence d'une locomotive. Un tambour ou chaudière posait sur un ardent brasier. La chaudière était surmontée d'un long tuyau à piston. On sortit le cadavre du cercueil, on l'enveloppa dans son suaire, puis on le glissa par une ouverture en tiroir dans le tambour. Le brasier était chargé de le réduire en poudre. Chacun des assistants jeta alors une poignée de roses effeuillées sur les dalles du monument. On entonna une hymne à la transformation universelle. Puis chacun se sépara. Les cendres des morts sont ensuite jetées comme engrais sur les terres de labour.
Les humanisphériens prétendent que les cimetières sont une cause d'insalubrité, et qu'il est bien préférable de les ensemencer de grains de blé que de tombeaux, attendu que le froment nourrit les vivants et que les caveaux de marbre ne peuvent qu'attenter à la régénération des morts. Ils ne comprennent pas plus les prisons funéraires qu'ils ne comprendraient les tombes cellulaires, pas plus la détention des morts que la détention des vivants. Ce n'est pas la superstition qui fait loi chez eux, c'est la science. Pour eux toute matière est animée ; ils ne croient pas à la dualité de l'âme et du corps, ils ne reconnaissent que l'unité de substance ; seulement, cette substance acquiert mille et une formes, elle est plus ou moins grossière, plus ou moins épurée, plus ou moins solide ou plus ou moins volatile. En admettant même, disent-ils, que l'âme fût une chose distincte du corps, Ñ ce que tout dénie, Ñ il y aurait encore absurdité à croire à son immortalité individuelle, à sa personnalité éternellement compacte, à son immobilisation indestructible. La loi de composition et de décomposition qui régit les corps, et qui est la loi universelle, serait aussi la loi des âmes.
De même que, à la chaleur du calorique la vapeur de l'eau se condense dans le cerveau de la locomotive et constitue ce qu'on pourrait appeler son âme, de même au foyer du corps humain, le bouillonnement de nos sensations, se condensant en vapeur sous notre crâne, constitue notre pensée et fait mouvoir, de toute la force d'électricité de notre intelligence, les rouages de notre mécanisme corporel. Mais s'ensuit-il que la locomotive, forme finie et par conséquent périssable, ait une âme plus immortelle que son enveloppe ? Certes, l'électricité qui l'anime ne disparaîtra pas dans l'impossible néant, pas plus que ne disparaîtra la substance palpable dont elle est revêtue. Mais au moment de la mort, comme au moment de l'existence, la chaudière comme la vapeur ne sauraient conserver leur personnalité exclusive. La rouille ronge le fer, la vapeur s'évapore ; corps et âme se transforment incessamment et se dispersent dans les entrailles de la terre ou sur l'aile des vents en autant de parcelles que le métal ou le fluide contient de molécules, c'est-à-dire à l'infini, la molécule étant pour les infinitésimaux ce qu'est le globe terrestre pour les hommes, un monde habité et en mouvement, une agrégation animée d'êtres imperceptibles, susceptibles d'attraction et de répulsion, et par conséquent de formation et de dissolution. Ce qui fait la vie, ou, ce que est la même chose, le mouvement, c'est la condensation et la dilatation de la substance élaborée par l'action chimique de la nature. C'est cette alimentation et cette déjection de la vapeur chez la locomotive, de la pensée chez l'homme, qui agite le balancier du corps. Mais le corps s'use par le frottement, la locomotive va au rebut, l'homme à la tombe. C'est ce qu'on appelle la mort, et qui n'est rien qu'une métamorphose, puisque rien ne se perd et que tout reprend forme nouvelle sous la manipulation incessante des forces attractives.
Il est reconnu que le corps humain se renouvelle tous les sept ans ; il ne reste de nous molécule sur molécule. Depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe des cheveux, tout a été détruit, parcelle par parcelle. Et l'on voudrait que l'âme, qui n'est que le résumé de nos sensations, quelque chose comme leur vivant miroir, miroir où se reflètent les évolutions de ce monde d'infiniments petits dont le tout s'appelle un homme ; l'on voudrait que l'âme ne se renouvelât pas d'année en année et d'instant en instant ; qu'elle ne perdît rien de son individualité en s'exhalant au dehors, et n'acquît rien de l'individualité des autres en en respirant les émanation ? Et quand la mort, étendant son souffle sur le physique, forme finie, vient en disperser au vent les débris et en promener dans les sillons la poussière, comme une semence qui porte en elle le germe de nouvelles moissons, l'on voudrait, Ñ vaniteuse et absurde inconséquence de notre part ! Ñ que ce souffle de destruction ne pût briser l'âme humaine, forme finie, et en disperser au monde la poussière ?
En vérité quand on entend les civilisés se targuer de l'immortalité de leur âme, on est tenté de se demander si l'on a devant soi des fourbes ou des brutes, et l'on finit par conclure qu'ils sont l'un et l'autre.
Nous jetons, disent les humanisphériens, la cendre des morts en pâture à nos champ de culture, afin de nous les incorporer plus vite sous forme d'aliment et de les faire renaître ainsi plus promptement à la vie de l'humanité. Nous regarderions comme un crime de reléguer à fond de terre une partie de nous-mêmes et d'en retarder ainsi l'avènement à la lumière. Comme il n'y a pas à douter que la terre ne fasse échange d'émanations avec les autres globes, et cela sous la forme la plus subtile, celle de la pensée, nous avons la certitude que plus la pensée de l'homme est pure, plus elle est apte à s'exhaler vers les sphères des mondes supérieurs. C'est pourquoi nous ne voulons pas que ce qui a appartenu à l'humanité soit perdu pour l'humanité, afin que ces restes repassés à l'alambic de la vie humaine, alambic toujours plus perfectionné, acquièrent une propriété plus éthérée et passent ainsi du circulus humain à un circulus plus élevé, et de circulus en circulus à la circulation universelle.
Les chrétiens, les catholiques mangent Dieu par amour pour la divinité, ils communient en théophages. Les humanisphériens poussent l'amour de l'humanité jusqu'à l'anthropophagie : ils mangent l'homme après sa mort, mais sous une forme qui n'a rien de répugnant, sous forme d'hostie, c'est-à-dire sous forme de pain et de vin, de viande et de fruits, sous forme d'aliments. C'est la communion de l'homme par l'homme, la résurrection des restes cadavériques à l'existence humaine. Il vaut mieux, disent-ils, faire revivre les morts que de les pleurer. Et ils activent le travail clandestin de la nature, ils abrègent les phases de la transformation, les péripéties de la métempsycose. Et ils saluent la mort, comme la naissance, ces deux berceaux d'une vie nouvelle, avec des chants de fête et des parfums de fleurs. L'immortalité, affirment-ils, n'a rien d'immatériel. L'homme, corps de chair, lumineux de pensée, comme tous les soleils, se dissout quand il a fini sa carrière. La chair se triture et retourne à la chair ; et la pensée, clarté projetée par elle, rayonne vers son idéal, se décompose en ses rayons et y adhère. Ñ L'homme sème l'homme, le récolte, le pétrit et le fait lui par la nutrition. L'humanité est la sève de l'humanité, et elle s'épanouit en elle et s'exhale au dehors, nuage de pensée ou d'encens qui s'élève vers les mondes meilleurs.
Telle est leur pieuse croyance, croyance scientifique basée sur l'induction et la déduction, sur l'analogie. Ce ne sont pas, à vrai dire, des croyants, mais des voyants.
Je parcourus tous les continents, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Océanie. Je vis bien des physionomies diverses, je vis partout qu'une seule et même race. Le croisement universel des populations asiatiques, européennes, africaines et américaines (les Peaux-rouges ;) la multiplication de tous par tous a nivelé toutes les aspérités de couleur et de langage. L'humanité est une. Il y a dans le regard de tout humanisphérien un mélange de douceur et de fierté qui a un charme étrange. Quelque chose comme un nuage de fluide magnétique entoure toute sa personne et illumine son front d'une auréole phosphorescente. On se sent attiré vers lui par un attrait irrésistible. La grâce de ses mouvements ajoute encore à la beauté de ses formes. La parole qui découle de ses lèvres, tout empreinte de suaves pensées, est comme un parfum qui s'en émane. Le statuaire ne saurait modeler les contours animés de son corps et de son visage, qui empruntent à cette animation des charmes toujours nouveaux. La peinture ne saurait en reproduire la prunelle et la pensée enthousiaste et limpide, pleine de langueur ou d'énergie, mobiles aspects de lumière qui varient comme le miroir d'un clair ruisseau dans un cours d'eau calme ou rapide et toujours pittoresque. La musique ne saurait en modeler la parole, car elle ne pourrait atteindre à son ineffabilité de sentiment ; et la poésie ne saurait en traduire le sentiment, car elle ne pourrait atteindre à son indicible mélodie. C'est l'être humain idéalisé, et portant dans la forme et dans le mouvement, dans le geste et dans la pensée l'empreinte de la plus utopique perfectibilité. En un mot, c'est l'homme fait homme.
Ainsi m'est apparu le monde ultérieur, ainsi s'est déroulé sous mes yeux la suite des temps ; ainsi s'est révélé à mon esprit l'harmonique anarchie ; la société libertaire, l'égalitaire et universelle famille humaine.
O Liberté ! Cérès de l'anarchie, toi qui laboures le sein des civilisations modernes de ton talon et y sèmes la révolte, toi qui émondes les instincts sauvages des sociétés contemporaines et greffes sur leurs tiges les utopiques pensées d'un monde meilleur, salut, universelle fécondatrice, et gloire à toi, Liberté, qui portes en tes mains la gerbe des moissons futures, la corbeille des fleurs et des fruits de l'Avenir, la corne d'abondance du progrès social. Salut et gloire à toi, Liberté.
Et toi, Idée, merci de m'avoir permis la contemplation de ce paradis humain, de cet Eden humanitaire. Idée, amante toujours belle, maîtresse pleine de grâce, houri enchanteresse, pour qui mon coeur et ma voix tressaillent, pour qui ma prunelle et ma pensée n'ont que des regards d'amour ; Idée, dont les baisers sont des spasmes de bonheur, oh ! laisse-moi vivre et mourir et revivre encore dans tes continuelles étreintes ; laisse-moi prendre racine dans ce monde que tu as évoqué ; laisse-moi me développer au milieu de ce parterre d'humains ; laisse-moi m'épanouir parmi toutes ces fleurs d'hommes et de femmes ; laisse-moi y recueillir et y exhaler les senteurs de l'universelle félicité !
Idée, pôle d'amour, étoile aimantée, beauté attractive, oh ! reste-moi attachée, ne m'abandonne pas ; ne me replonge pas du rêve futur dans la réalité présente, du soleil de la liberté dans les ténèbres de l'autorité ; fais que je ne sois plus seulement spectateur, mais acteur de ce roman anarchique dont tu m'as donné le spectacle. O toi par qui s'opèrent les miracles, fais retomber derrière moi le rideau des siècles, et laisse-moi vivre ma vie dans l'Humanisphère et l'humanisphérité !...
Enfant, me dit-elle, je ne puis t'accorder ce que tu désires. Le temps est le temps. Et il est des distances que la pensée seule peut franchir. Les pieds adhèrent au sol qui les a vu naître. La loi de la pesanteur le veut ainsi. Reste donc sur le sol de la civilisation comme un calvaire, il le faut. Sois un des messies de la régénération sociale. Fais luire ta parole comme un glaive, plonge-la nue et acérée au sein des sociétés corrompues, et frappe à la place du coeur le cadavre ambulant de l'Autorité. Appelle à toi les petits enfants et les femmes et les prolétaires, et enseigne-leur par la prédication et par l'exemple, la revendication du droit au développement individuel et social. Confesse la toute-puissance de la Révolution jusque sur les degrés de la barricade, jusque sur la plateforme (de) l'échafaud. Sois la torche qui incendie et le flambeau qui éclaire. Verse le fiel et le miel sur la tête des opprimés. Agite dans tes mains l'étendard du progrès idéal et provoque les libres intelligences à une croisade contre les barbares ignorances. Oppose la vérité au préjugé, la liberté à l'autorité, le bien au mal. Homme errant, sois mon champion ; jette à la légalité bourgeoise un sanglant défi ; combat avec le fusil et la plume, avec le sarcasme et le pavé, avec le front et la main ; meurs ou .... Homme martyr, crucifié social, porte avec courage ta couronne d'épines, mords l'éponge amère que les civilisés te mettent à la bouche, laisse saigner les blessures de ton coeur ; c'est de ce sang que seront faites les écharpes des hommes libres. Le sang des martyrs est une rosée féconde, secouons-en les gouttes sur le monde. Le bonheur n'est pas de ce siècle, il est sur la terre qui chaque jour se révolutionne en gravitant vers la lumière, il est dans l'humanité future !...
Hélas ! tu passeras encore par l'étamine de bien des générations, tu assisteras encore à bien des essais informes de rénovation sociale, à bien des désastres, suivis de nouveaux progrès et de nouveaux désastres, avant d'arriver à la terre promise et avant que toutes les craties et les archies aient fait place à l'an-archie. Les peuples et les hommes briseront et renoueront encore bien des fois leurs chaînes avant d'en jeter derrière eux le dernier maillon. La Liberté n'est pas une femme de lupanar qui se donne au premier venu. Il faut la conquérir par de vaillantes épreuves, il faut se rendre digne d'elle pour en obtenir le sourire. C'est une grande dame fière de sa noblesse, car sa noblesse lui vient du front et du coeur. La Liberté est une châtelaine qui trône à l'antipode de la civilisation, elle y convie l'Humanité. Avec la vapeur et l'électricité on abrège les distances. Tous les chemins de fer conduisent au but, et le plus court est le meilleur. La Révolution y a posé ses rails de fer. Hommes et peuples, allez !!!
L'Idée avait parlé : je m'inclinai...
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE


TROISIÈME PARTIE.Période transitoire.
Comment s'accomplira le progrès ? Quels moyens prévaudront ? Quelle sera la route choisie ? C'est ce qu'il est difficile de déterminer d'une manière absolue. Mais quels que soient ces moyens, quelle que soit la route, si c'est un pas vers l'anarchique liberté, j'y applaudirai. Que le progrès s'opère par le sceptre arbitraire des tzars ou par la main indépendante des républiques ; que ce soit par les Cosaques de la Russie ou par les prolétaires de France, d'Allemagne, d'Angleterre ou d'Italie ; d'une manière quelconque que l'unité se fasse, que la féodalité nationale disparaisse, et je crierai bravo. Que le sol divisé en mille fractions, s'unifie et se constitue en vastes associations agricoles, ces associations fussent-elles même, des exploitations usurières, et je crierai encore bravo. Que les prolétaires de la ville et de la campagne s'organisent en corporations et remplacent le salaire par le bon de circulation, la boutique par le bazar, l'accaparement privé par l'exhibition publique et le commerce du capital par l'échange des produits ; qu'ils souscrivent en commun à une assurance mutuelle et fondent une banque de crédits réciproques ; qu'ils décrètent en germe l'abolition de toute espèce d'usure, et toujours je crierai bravo. Que la femme soit appelée à tous les bénéfices comme elle est appelée à toutes les charges de la société ; que le mariage disparaisse ; que l'on supprime l'héritage et qu'on emploie le produit des successions à doter chaque mère d'une pension pour l'allaitement et l'éducation de son enfant ; qu'on ôte à la prostitution et à la mendicité toutes chances de se produire ; qu'on mette la pioche sur les casernes et les églises, qu'on les rase, et qu'on édifie sur leur emplacement des monuments d'utilité publique ; que les arbitres se substituent aux juges officiels et le contrat individuel à la loi ; que l'inscription universelle, telle que la comprend Girardin, démolisse les prisons et les bagnes, le code pénal et l'échafaud ; que les plus petites comme les plus lentes réformes se donnent carrière, ces réformes eussent-elles des écailles et des pattes de tortue, pourvu qu'elles fussent des progrès réels et non des palliatifs nuisibles, une étape dans l'Avenir et non un retour au Passé, et des deux mains je les encouragerai de mes bravos.
Tout ce qui est devenu grand et fort a d'abord été chétif et faible. L'homme d'aujourd'hui est incomparablement plus grand en science, plus fort en industrie que ne l'était l'homme d'autrefois. Tout ce qui commence avec des dimensions monstrueuses n'est pas né viable. Les énormités fossiles ont précédé la naissance de l'homme comme les sociétés civilisées précèdent encore la création des sociétés harmoniques. Il faut à la terre l'engrais des plantes et des animaux morts pour la rendre productive, comme il faut à l'homme le détritus des civilisations pourries pour le rendre social et fraternel. Le temps récolte ce que le temps a semé. L'avenir suppose un passé et le passé un avenir ; le présent oscille entre ces deux mouvements sans pouvoir garder l'équilibre, et entraîné par un irrésistaible aimant du côté de l'attractif Inconnu. On ne peut rien indéfiniment contre le Progrès. C'est un poids fatal qui entraînera toujours et malgré tout l'un des plateaux de la balance. On peut bien le violenter momentanément, opérer une secousse en sens inverse, lui faire subir une pression réactionnaire ; la pression expirée, il ne reprend qu'avec plus de force son inclinaison naturelle, et n'en affirme qu'avec plus de vigueur la puissance de la Révolution. Ah ! au lieu de nous accrocher avec rage à la branche du Passé, de nous y agiter sans succès et d'y ensanglanter notre impuissance, laissons-donc le balancier social plonger librement dans l'Avenir. Et, une main appuyée aux cordages, les pieds sur le rebord du plateau sphérique, ô toi, gigantesque aéronaute qui as le globe terrestre pour nacelle, Humanité, ne te bouche pas les yeux, ne te rejette pas à fond de cale, ne tremble pas ainsi d'effroi, ne te déchire pas la poitrine avec tes ongles, ne joins pas les mains en signe de détresse : la peur est mauvaise conseillère, elle peuple la pensée de fantômes. Soulève, au contraire, le voile de tes paupières et regarde, aigle, avec ta prunelle : vois et salue les horizons sans bornes, les profondeurs lumineuses et azurées de l'Infini, toutes ces magnificences de l'universelle anarchie. Reine, qui as pour fleurons à ta couronne les joyaux de l'intelligence, oh ! sois digne de ta souveraineté; Tout ce qui est devant toi c'est ton domaine, l'immensité c'est ton empire. Entres-y, humaine vétusté, montée sur le globe terrestre, ton aérostat triomphal, et entraînée par les colombes de l'attraction. Debout, blonde souveraine, Ñ mère, non plus cette fois de l'enfant infirme d'un amour aveugle et armé de flêches empoisonnées, mais bien au contraire d'hommes en possession de tous leurs sens, d'amours lucides et armés d'un esprit comme de bras productifs. Allons, Majesté, arbore à ta proue ton pavillon de pourpre, et vogue, diadème en tête et sceptre à la main, au milieu des acclamations de l'Avenir !...
Deux fils de la Bourgeoisie, qui ont en partie abdiqué leur éducation bourgeoise et ont fait voeu de liberté, Ernest CÏurderoy et Octave Vauthier, tous deux dans une brochure, la Barrière du Combat, et l'un d'eux dans son livre La Révolution dans l'homme et dans la société,prophétisent la régénération de la société par l'invasion cosaque. Ils se fondent, pour formuler ce jugement, sur l'analogie qu'ils voient exister entre notre société en décadence et la décadence romaine. Ils affirment que le socialisme ne s'établira en Europe qu'autant que l'Europe sera une. Au point de vue absolu, oui, ils ont raison d'affirmer que la liberté doit être partout ou n'est nulle part. Mais ce n'est pas seulement en Europe, c'est par tout le globe que l'unité doit se faire avant que le socialisme dans sa catholicité, étreignant le monde de ses racines, puisse s'élever assez haut pour abriter l'Humnaité des sanglants orages, et lui faire goûter les charmes de l'universelle et réciproque fraternité. Pour être logique, ce n'est pas seulement l'invasion des Cosaques sur la France qu'il faudrait appeler, c'est aussi l'invasion des Cipayes de l'Indoustan, des multitudes chinoises, mongoles et tartares, des sauvages de la Nouvelle-Zélande et de la Guinée, d'Asie, d'Afrique et d'Océanie ; celle des Peaux-Rouges, des deux Amériques et des Anglo-Saxons des Etats-Unis, plus sauvages que les Peaux-Rouges ; ce sont toutes ces peuplades des quatre parties du monde qu'il faudrait appeler à la conquête et à la domination de l'Europe. Mais non. Les conditions ne sont plus les mêmes. Les moyens de communication sont tout autres qu'ils n'étaient du temps des Romains ; les sciences ont fait un pas immense. Ce n'est pas seulement des bords de la Neva ou du Danube que surgiront désormais les hordes de Barbares appelées au sac de la Civilisation, mais des bords de la Seine et du Rhône, de la Tamise et du Tage, du Tibre et du Rhin. Ñ C'est du creux sillon, c'est du fond de l'atelier, c'est charriant, dans ses flots d'hommes et de femmes, la fourche et la torche, le marteau et le fusil ; c'est couvert du sarreau du paysan et de la blouse de l'ouvrier ; c'est avec la faim au ventre et la fièvre au cÏur, mais sous la conduite de l'Idée, cet Attila de l'invasion moderne ; c'est sous le nom générique de prolétariat et en roulant ses masses avides vers les centres lumineux de l'utopique Cité ; c'est de Paris, Londres, Vienne, Berlin, Madrid, Lisbonne, Rome, Naples, que soulevant ses vagues énormes et poussé par sa crue insurrectionnelle, débordera le torrent dévastateur. C'est au bruit de cette tempête sociale, c'est au courant de cette inondation régénératrice que croulera la Civilisation en décadence. C'est au souffle de l'esprit novateur que l'océan populaire bondira de son gouffre. C'est la tourmente des idées nouvelles qui ..........................................
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Ce n'est pas les ténèbres cette fois, que les Barbares apportent au monde, c'est la lumière. Les anciens n'ont pris du christianisme que le nom et la lettre, ils en ont tué l'esprit ; les nouveaux ne confesseront pas absolument la lettre, mais l'esprit du socialisme. Là où ils pourront trouver un coin de terre sociale, ils y planteront le noyau de l'arbre Liberté. Ils y installeront leur tente, la naissante tribu des hommes libres. De là ils projetteront les rameaux de la propagande partout où elle pourra s'étendre. Ils grandiront en nombre et en force, en progrès scientifiques et sociaux. Ils envahiront, pied à pied, idée à idée, toute l'Europe, du Caucase au mont Hécla et de Gibraltar aux monts Oural. Les tyrans lutteront en vain. Il faudra que l'oligarchique Civilisation cède le terrain à la marche ascendante de l'Anarchie Sociale. L'Europe conquise et librement organisée, il faudra que l'Amérique se socialise à son tour. La république de l'Union, cette pépinière d'épiciers qui s'octroie bénévolement le surnom de république modèle et dont toute la grandeur consiste dans l'étendue du territoire ; ce cloaque où se vautrent et croassent toutes les crapuleries du mercantilisme, flibusteries de commerce et pirateries de chair humaine ; ce repaire de toutes les hideuses et féroces bêtes que l'Europe révolutionnaire aura rejetées de son sein, dernier rempart de la civilisation bourgeoise, mais où, aussi, des colonies d'Allemands, de révolutionnaires de toutes nations, établies à l'intérieur, auront piqué en terre les jalons du Progès, posé les premières assises des réformes sociales ; ce colosse informe, cette république au coeur de minerai, au front de glace, au cou goîtreux, statue du crétinisme dont les pieds posent sur une balle de coton et dont les mains sont armées d'un fouet et d'une Bible ; harpie qui porte suspendus aux lèvres un couteau et un revolver ; voleuse comme une pie, meurtrière comme un tigre ; vampire aux soifs bestiales et à qui il faut toujours de l'or et du sang à sucer... La Babel américaine enfin tremblera sur ses fondements.
Du Nord au sud et de l'Est à l'Ouest tonnera la foudre des insurrections. La guerre prolétarienne et la guerre servile feront craquer les Etats
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La monstrueuse Union Américaine, la République fossile, disparaîtra dans ce cataclysme. Alors la République des Etats-Unis sociaux d'Europe enjambera l'Océan et prendra possession de cette nouvelle conquête. Noirs et blancs, créoles et peaux-rouges fraterniseront alors et se fondront dans une seule et même race. Les régicides et les prolétaricides, les amphibies du libéralisme et les carnivores du privilège reculeront comme les caïmans et les ours devant le progrès de la liberté sociale. Les gibiers de potence comme les fauves des forêts redoutent le voisinage de l'homme. La fraternité libertaire effarouche les hôtes de la Civilisation. Ils savent que là où le droit humain existe il n'y a pas place pour l'exploitation. Aussi s'enfuiront-ils jusqu'aux fins fonds des bayous, jusque dans les antres vierges des Cordillères.
Ainsi le socialisme d'abord individuel, puis communal, puis national, puis Européen, de ramification en ramification, et d'envahissement  en envahissement, deviendra le socialisme universel. Et un jour il ne sera plus question ni de petite République française, ni de petite Union américaine, ni même de petits Etats-Unis d'Europe, mais de la vraie, de la grande, de la sociale République humaine, une et indivisible, la République des hommes à l'état libre, la République des individualités-unies du globe.


Joseph Déjacques

* On se soignera de ce regrettable dérapage par une lecture de "Antisémitisme et Révolution" de Bernard Lazare (note de Kropot)
(1) Ñ Quand je dis «l'homme», il est bien entendu que je n'entends pas parler de cet être masculin seulement, mais de l'un comme de l'autre sexe, de l'être humain dans le sens le plus complet. C'est une observation que je fais une fois pour toutes au lecteur. Pour moi, l'humanité est l'humanité ; je n'établis aucune distinction hiérarchique entre les sexes et les races, entre les hommes et les femmes, entre les noirs et les blancs. La différence dans l'organisme sexuel pas plus que la différence dans la couleur de l'épiderme ne saurait être un signe de supériorité ou d'infériorité. Autant vaudrait dire, parce qu'il y a des hommes dont les cheveux sont blonds, que cela constitue deux espèces dans l'humanité et qu'il y a lieu d'affirmer la supériorité des bruns sur les blonds. «L'égalité n'est pas l'uniformité».
(2) Ñ Nous laissons à Joseph Déjacques la responsabilité de ses opinions, comme bien souvent !
(Suite à un débat interne, nous rajoutons ceci :)
Il est vrai que la formulation est souvent dépendante des habitusde l'époque. N'enlevons donc pas à Joseph Déjacques la générosité de ses intentions. Nous ne comparerions certes pas, aujourd'hui, une machine à laver le/la linge/vaisselle à une "négresse", mais à cette époque, le statut des Noirs était bien celui de subordonnés. Ils le sont Ñ hélas Ñ encore, mais de manière plus novlangue.Ils sont les sujets de "l'aide au développement" (comme les soupes populaires s'appellent les Resto du Coeur, et les "machins" d'insertion se sont substitués au bureaux de placement, les "sauvageons" remplaçant la canaille...)
Il reste quand même que le terme "nègres" dans la bouche Ñ sous la plume Ñ d'Élisée Reclus (dans le prochain feuilleton : De L'Esclavage aux États-Unis(1860) ou dans John Brown) n'a sans doute pas la même connotation que le même terme utilisé aujourd'hui dans un contexte d'aujourd'hui, sans pour rentrer pour autant dans un politiquement correct,qui n'est d'usage que pour ceux qui ne veulent pas froisser les gens qu'ils violentent...
En tout cas, chez  nous ne troquerons pas les termes d'hier pour les faire mieux sonneraujourd'hui...


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