samedi 28 juin 2014

ÉTHIQUE anarchiste



Michel Bakounine
Catéchisme révolutionnaire
InDaniel Guérin, Ni Dieu, Ni Maître, Anthologie de l'anarchisme,1970 


Les sous-titres sont de Daniel Guérin.
Ily a dans les pages qui suivent une contradiction, au moins apparente. Tantôt Bakounine se prononce catégoriquement pour la «destruction des États» : «L'État, dit-il, doit être radicalement démoli», etc., tantôt il réintroduit le mot «État» dans son argumentation. Il le définit cette fois comme «l'unité centrale du pays», comme un organe fédératif. Et il n'en continue pas moins à vitupérer «l'État tutélaire, transcendant, centralisé», à dénoncer «la pression despotiquement centralisatrice de l'État». Il y a donc État et État. On retrouve, d'ailleurs, la même ambiguïté sous la plume de Proudhon, chez qui Bakounine a tant puisé. La mise en accusation de l'État a été le thème essentiel de la pensée proudhonienne. Et pourtant le Proudhon de la dernière période, celui duPrincipe fédératif (1863), livre écrit deux ans seulement avant le Programme de Bakounine, n'hésite pas, lui non plus, à employer le mot «État», dans le même sens fédéraliste et anticentraliste que Bakounine lui a emprunté.
D. G.
Principe généraux
Négation de l'existence d'un dieu réel, extramondial, personnel, et par conséquent aussi de toute révélation et de toute intervention divine dans les affaires du monde et de l'humanité. Abolition du service et du culte de la divinité.
Remplaçant le culte de Dieu par le respect et l'amour de l'humanité, nous affirmons la raison humaine, comme critérium unique de la vérité ; la conscience humaine, comme base de la justice ; la liberté individuelle et collective, comme unique créateur de l'ordre de l'humanité.
La liberté, c'est le droit absolu de tout homme ou femme majeurs, de ne point chercher d'autre sanction à leurs actes que leur propre conscience et leur propre raison, de ne les déterminer que par leur volonté propre et de n'en être par conséquent responsables que vis-à-vis d'eux-mêmes d'abord, ensuite vis-à-vis de la société dont ils font partie, mais en tant seulement qu'ils consentent librement à en faire partie.
Il n'est point vrai que la liberté d'un homme soit limitée par celle de tous les autres. L'homme n'est réellement libre qu'autant que sa liberté, librement reconnue et représentée comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve la confirmation de son extension à l'infini dans leur liberté. L'homme n'est vraiment libre que parmi les autres hommes également libres ; et comme il n'est libre qu'à titre d'humain, l'esclavage d'un seul homme sur la terre, étant une offense contre le principe même de l'humanité, est la négation de la liberté de tous.
La liberté de chacun n'est donc réalisable que dans l'égalité de tous. La réalisation de la liberté dans l'égalité du droit et du fait est la justice.
Il n'existe qu'un seul dogme, qu'une seule loi, qu'une seule base morale pour les hommes, c'est la liberté. Respecter la liberté de son prochain, c'est le devoir ; l'aimer, l'aider, le servir, c'est la vertu.
Exclusion absolue de tout principe d'autorité et de raison d'État. Ñ La société humaine ayant été primitivement un fait naturel, antérieur à la liberté et au réveil de l'humaine pensée, devenue plus tard un fait religieux, organisé selon le principe de l'autorité divine et humaine, doit se reconstituer aujourd'hui sur la base de la liberté, qui doit devenir désormais le seul principe constitutif de son organisation politique aussi bien qu'économique. L'ordre dans la société doit être la résultante du plus grand développement possible de toutes les libertés locales, collectives et individuelles.
L'organisation politique et économique de la vie sociale doit partir, par conséquent, non plus comme aujourd'hui de haut en bas et du centre à la circonférence par principe d'unité et de centralisation forcées, mais de bas en haut et de la circonférence au centre, par principe d'association et de fédération libres.

Organisation  politique
Il est impossible de déterminer une norme concrète, universelle et obligatoire pour le développement ultérieur et pour l'organisation politique des nations ; l'existence de chacune étant subordonnée à une foule de conditions historiques, géographiques, économiques différentes et qui ne permettront jamais d'établir un modèle d'organisation, également bon et acceptable pour toutes. Une telle entreprise, absolument dénuée d'utilité pratique, porterait d'ailleurs atteinte à la richesse et à la spontanéité de la vie qui se plaît dans la diversité infinie et, ce qui plus est, serait contraire au principe même de la liberté. Pourtant il est des conditions essentielles, absolues en dehors desquelles la réalisation pratique et l'organisation de la liberté seront toujours impossibles.
Ces conditions sont :
L'abolition radicale de toute religion officielle et de toute Église privilégiée ou seulement protégée, payée et entretenue par l'État. Liberté absolue de conscience et de propagande pour chacun, avec la faculté illimitée d'élever autant de temples qu'il plaira à chacun, à ses dieux, quels qu'ils fussent, et de payer, d'entretenir les prêtres de sa religion.
Les Églises, considérées comme corporations religieuses, ne jouiront d'aucun des droits politiques qui seront attribués aux associations productives, ne pourront ni hériter, ni posséder des biens en commun excepté leurs maisons ou établissements de prière, et ne pourront jamais s'occuper de l'éducation des enfants, l'unique objet de leur existence étant la négation systématique de la morale, de la liberté et la sorcellerie lucrative.
Abolition de la monarchie, république.
Abolition des classes, des rangs, des privilèges et de toutes sortes de distinctions. Égalité absolue des droits politiques pour tous, hommes et femmes ; suffrage universel.
Abolition, dissolution et banqueroute morale, politique, judiciaire, bureaucratique et financière de l'État tutélaire, transcendant, centraliste, doublure et alter egode l'Église, et comme telle, cause permanente d'appauvrissement, d'abrutissement et d'asservissement pour les peuples. Comme conséquence naturelle : abolition de toutes les universités de l'État, le soin de l'instruction publique devant appartenir exclusivement aux communes et aux associations libres ; abolition de la magistrature de l'État, tous les juges devant être élus par le peuple ; abolition des codes criminels et civils qui sont actuellement en vigueur en Europe, parce que tous, également inspirés par le culte de Dieu, de l'État, de la famille religieusement ou politiquement consacrée, et de la propriété, sont contraires au droit humain, et parce que le code de la liberté ne pourrait être créé que pour la seule liberté. Abolition des banques et de toutes les institutions de crédit de l'État. Abolition de toute administration centrale, de la bureaucratie, des armées permanentes et de la police de l'État.
Élection immédiate et directe de tous les fonctionnaires publics, judiciaires et civils, aussi bien que de tous les représentants ou conseillers nationaux, provinciaux et communaux, par le peuple, c'est-à-dire par le suffrage universel de tous les individus, homme et femmes majeurs.
Réorganisation intérieure de chaque pays en prenant pour point de départ et pour base la liberté absolue des individus, des associations productives et des communes.

Droits individuels
Droit pour chacun, homme ou femme, depuis la première heure de sa naissance jusqu'à l'âge de sa majorité, d'être complètement entretenu, surveillé, protégé, élevé, instruit dans toutes les écoles primaires publiques, secondaires, supérieurs, industrielles, artistiques et scientifiques, aux frais de la société.
Droit égal pour chacun d'être conseillé et soutenu par cette dernière, dans la mesure du possible, au commencement de la carrière que chaque individu, devenu majeur, absolument libre, n'exercera plus sur lui ni surveillance ni autorité aucune et, déclinant vis-à-vis de lui toute responsabilité, ne devra plus que le respect et, au besoin, la protection de sa liberté.
La liberté de chaque individu majeur, homme et femme, doit être absolue et complète, liberté d'aller et de venir, de professer hautement toutes les opinions possibles, d'être fainéant ou actif, immoral ou moral, de disposer en un mot de sa propre personne ; liberté de vivre, soit honnêtement de son propre travail, soit en exploitant honteusement la charité ou la confiances privée, pourvu que cette charité et cette confiance soient volontaires et ne lui soient prodiguées que par des individus majeurs.
Liberté illimitée de toute sorte de propagande par le discours, par la presse, dans les réunions publiques et privées, sans autre frein à cette liberté que la puissance salutaire naturelle de l'opinion publique. Liberté absolue d'associations, sans exempter celles qui par leur objet seront ou paraîtront immorales et même celles qui auront pour objet la corruption et la [destruction](1) de la liberté individuelle et publique.
La liberté ne peut et ne doit se défendre que par la liberté ; et c'est un contresens dangereux que de vouloir y porter atteinte sous le prétexte spécieux de la protéger ; et, comme la morale n'a pas d'autre source, d'autre stimulant, d'autre cause, d'autre objet que la liberté, et comme elle n'est elle-même rien que la liberté, toutes les restrictions qu'on a imposées à cette dernière dans le but de protéger la morale ont toujours tourné au détriment de celle-ci. La psychologie, la statistique et tout l'histoire nous prouvent que l'immoralité individuelle et sociale a toujours été la conséquence nécessaire d'une mauvaise éducation publique et privée, de l'absence et de la dégradation de l'opinion publique qui n'existe et ne se développe et ne se moralise jamais que par la seule liberté ; et la conséquence surtout d'une organisation vicieuse de la société. L'expérience nous apprend, dit l'illustre statisticiens Quételet (2), que c'est la société qui prépare toujours les crimes et que les malfaiteurs ne sont que les instruments fatals qui les accomplissent. Il est donc inutile d'opposer à l'immoralité sociale les rigueurs d'une législation qui empiéterait sur la liberté individuelle.
L'expérience nous apprend, au contraire, que le système répressif et autoritaire, loin d'en avoir arrêté les débordements, l'a toujours plus profondément et plus largement développée dans les pays qui s'en sont trouvés atteints, et que la morale publique et privée a toujours descendu et monté à mesure que la liberté des individus se rétrécissait ou s'élargissait. Et que, par conséquent, pour moraliser la société actuelle, nous devons commencer d'abord par détruire de fond en comble toute cette organisation politique et sociale fondée sur l'inégalité, sur le privilège, sur l'autorité divine et sur la méprise [le mépris ?» de l'humanité ; et après l'avoir reconstruite sur les bases de la plus complète égalité, de la justice, du travail, et d'une éducation rationnelle uniquement inspirée par le respect humain, nous devons lui donner l'opinion publique pour garde et, pour âme, la liberté la plus absolue.
Pourtant la société ne doit point rester complètement désarmée contre les individus parasites, malfaisants et nuisibles. Le travail devant être la base de tous les droits politiques, la société, comme une province, ou nation, chacune dans sa circonscription respective, pourra en priver [de ces droits» tous les individus majeurs qui n'étant ni invalides, ni malades, ni vieillards, vivront aux frais de la charité publique ou privée, avec l'obligation de les leur restituer aussitôt qu'ils recommenceront à vivre de leur propre travail.
La liberté de chaque individu étant inaliénable, la société ne souffrira jamais qu'un individu quelconque aliène juridiquement la liberté, ou qu'il l'engage par contrat vis-à-vis d'un autre individu autrement que sur le pied de la plus entière égalité et réciprocité. Elle ne pourra pourtant pas empêcher qu'un homme ou qu'une femme, dénués de tout sentiment de dignité personnelle, ne se mettent sous contrat vis-à-vis d'un autre individu, dans un rapport de servitude volontaire, mais elle les considérera comme des individus vivant de la charité privée et par conséquent destitués de la jouissance des droits politiques, pendant toute la durée de cette servitude.
Toutes les personnes qui auront perdu leurs droits politiques seront également privées de celui d'élever et de garder leurs enfants. En cas d'infidélité à un engagement librement contracté ou bien en cas d'attaque ouverte ou prouvée contre la propriété, contre la personne et surtout contre la liberté d'un citoyen, soit indigène soit étranger, la société infligera au délinquant indigène ou étranger les peines déterminées par ses lois.
Abolition absolue de toutes les peines dégradantes et cruelles, des punitions corporelles et de la peine de mort, autant que consacrée et exécutée par la loi. Abolition de toutes les peines à terme indéfini ou trop long et qui ne laissent aucun espoir, aucune possibilité réelle de réhabilitation, les crime devant être considéré comme une maladie et la punition plutôt comme une cure que comme une vindicte de la société.
Tout individu condamné par les lois d'une société quelconque, commune, province ou nation, conservera le droit de ne pas se soumettre à la peine qui lui aura été imposée, en déclarant qu'il ne veut plus faire partie de cette société. Mais dans ce cas celle-ci aura à son tour le droit de l'expulser de son sein et de le déclarer en dehors de sa garantie et de sa protection.
Retombé ainsi sous la loi naturelle Ïil pour Ïil, dent pour dent, au moins sur le terrain occupé par cette société, le réfractaire pourra être pillé, maltraité, même tué sans que celle-ci s'en inquiète. chacun pourra s'en défaire comme d'une bête malfaisante, jamais pourtant l'asservir ni l'employer comme esclave.

Droits des associations
Les associations coopératives ouvrières sont un fait nouveau dans l'histoire ; nous assistons aujourd'hui à leur naissance, et nous pouvons seulement pressentir, mais non déterminer à cette heure l'immense développement que, sans aucun doute, elles prendront et les nouvelles conditions politiques et sociales qui en surgiront dans l'avenir. Il est possible et même fort probable que, dépassant un jour les limites des communes, des provinces et même des États actuels, elles donnent une nouvelle constitution à la société humaine tout entière, partagée non plus en nations, mais en groupes industriels différents, et organisés selon les besoins non de la politique, mais de la production. Ceci regarde l'avenir.
Quant à nous, nous ne pouvons poser aujourd'hui que ce principe absolu : quel que soit [leur] objet, toutes les associations, comme tous les individus, doivent jouir d'une liberté absolue. La société, ni aucune partie de la société : commune, province ou nation, n'a le droit d'empêcher des individus libres de s'associer librement dans un but quelconque : religieux, politique, scientifique, industriel, artistique ou même de corruption sur elle et d'exploitation des innocents et des sots, pourvu qu'ils ne soient point mineurs.
Combattre les charlatans et les associations pernicieuses, c'est uniquement l'affaire de l'opinion publique. Mais la société a le devoir et le droit de refuser la garantie sociale, la reconnaissance juridique et les droits politiques et civiques à toute association, comme corps collectif, qui, par son objet, ses règlements, ses statuts serait contraire aux principes fondamentaux de sa constitution,, et dont tous les membres ne seraient pas mis sur un pied d'égalité et de réciprocité parfaites, sans pouvoir en priver les membres eux-mêmes seulement pour le fait de leur participation à des associations non régularisées par la garantie sociale.
La différence entre les associations régulières et irrégulières sera donc celle-ci : les associations juridiquement reconnues comme corps collectifs auront, à ce titre, le droit de poursuivre devant la justice sociale tous les individus, membres ou étrangers, aussi bien que toutes les autres associations régulières, qui auront manqué à leur engagement envers elles. Les associations juridiquement non reconnues n'auront point ce droit à titre de corps collectifs ; aussi elles ne pourront être soumises, à ce titre, à aucune responsabilité juridique, tous leurs engagements devant être nuls aux yeux d'une société qui n'aura point sanctionné leur existence collective, ce qui pourtant ne pourra libérer aucun de leurs membres des engagements qu'ils auront pu prendre individuellement.

Organisation politique nationale
La division d'un pays en régions, provinces, districts et communes, ou en départements et communes comme en France, dépendra, naturellement de la disposition des habitudes historiques, des nécessités actuelles et de la nature particulière de chaque pays. Il ne peut y avoir ici que deux principes communs et obligatoires pour chaque pays, qui voudra organiser sérieusement chez lui la liberté. Le premier : c'est que toute organisation doit procéder de bas en haut, de la commune à l'unité centrale du pays, à l'État, par voie de fédération. La seconde : c'est qu'il y ait entre la commune et l'État au moins un intermédiaire autonome : le département, la région ou la province. Sans quoi, la commune, prise dans l'acception restreinte de ce mot, serait toujours trop faible pour résister à la pression uniformément et despotiquement centralisatrice de l'État, ce qui ramènerait nécessairement chaque pays au régime despotique de la France monarchique, comme nous en avons eu deux fois l'exemple en France, le despotisme ayant eu toujours sa source beaucoup plus dans l'organisation centralisante de l'État que dans les dispositions naturellement toujours despotiques des rois.
La base de toute l'organisation politique d'un pays doit être la commune, absolument autonome, représentée toujours par la majorité des suffrages de tous les habitants, hommes et femmes à titre égal, majeurs. Aucun pouvoir n'a le droit de se mêler dans sa vie, dans ses actes et dans son administration intérieure. Elle nomme et destitue pr élection tous les fonctionnaires : administrateurs et juges, et administre sans contrôle les biens communaux et les finances. Chaque commune aura le droit incontestable de créer indépendamment de toute sanctions supérieure sa propre législation et sa propre constitution. Mais, pour entrer dans la fédération provinciale et pour faire partie intégrante d'une province, elle devra absolument conformer sa charte particulière aux principes fondamentaux et la constitution provinciale et la faire sanctionner par le parlement de cette province. Elle devra se soumettre aussi aux jugements du tribunal provincial et aux mesures qui, après avoir été sanctionnées par le vote du parement provincial, lui seront ordonnées par le gouvernement de la province. autrement elle sera exclue de la solidarité, de la garantie et communauté, [s'étant mise] hors la loi provinciale.
La province ne doit être rien qu'une fédération libre de communes autonomes. Le parlement provincial comprenant, soit une seule chambre composée de représentants de toutes les communes, soit de deux chambres, dont l'une comprendrait les représentants des communes, l'autre les représentants de la population provinciale tout entière, indépendamment des communes., le parlement provincial, sans s'ingérer aucunement dans l'administration intérieure des communes, devra établir les principes fondamentaux qui devront constituer la charte provinciale de devront être obligatifs (sic) pour toutes les communes qui voudront participer au [parlement provincial] (3).
[Prenant les principes du présent catéchisme, pour base], le parlement codifiera la législation provinciale par rapport tant aux devoirs et aux droits respectifs des individus, des associations et des communes, qu'aux peines qui devront être imposées à chacun en cas d'infraction aux lois par lui établies, laissant pourtant aux législations communales le droit de diverger de la législation provinciale sur des points secondaires, mais jamais dans la base ; tendant à l'unité réelle, vivante, non à l'uniformité, et se confiant, pour former une unité encore plus intime, à l'expérience, au temps, au développement de la vie en commun, aux propres convictions et nécessités de la commune, à la liberté en un mot, jamais à la pression ni à la violence du pouvoir provincial, car la vérité et la justice même, violemment imposées, deviennent iniquité et mensonge.
Le parlement provincial établira la charte constitutive de la fédération des communes, leurs droits et leurs devoirs respectifs, ainsi que leurs devoirs et droits vis-à-vis du parlement, du tribunal et du gouvernement provinciaux. Il votera toutes les lois, dispositions et mesures qui seront commandées, soit par les besoins de la province tout entière, soit par des résolutions du parlement national, sans perdre jamais de vue l'autonomie provinciale ni l'autonomie des communes. Sans jamais s'ingérer dans l'administration intérieure des communes, il établira la part de chacun, soit dans les impôts nationaux, soit dans les impôts provinciaux. Cette part sera répartie par la commune elle-même entre tous ses habitants valides et majeurs. Il contrôlera enfin tous les actes, sanctionnera ou rejettera toutes les propositions du gouvernement provincial, qui sera mutuellement toujours électif. Le tribunal provincial, également électif, jugera sans appel toutes les causes entre individus et communes, entre associations et communes, entre communes et communes, et en première instance toutes les causes entre la commune et le gouvernement et le parlement de la province.
La nation ne doit être rien qu'une fédération de provinces autonomes. Le parlement national comprenant, soit une seule chambre composée des représentants de toutes les provinces, soit deux chambres dont l'une comprendrait les représentants des provinces, l'autre les représentants de la population nationale tout entière indépendamment des provinces, le parlement national, dans s'ingérer aucunement dans l'administration et dans la vie politique intérieure des provinces, devra établir les principes fondamentaux qui devront constituer la charte nationale et qui seront obligatoires pour toutes les provinces qui voudront participer au pacte national.
Le parlement national établira le code national, laissant aux codes provinciaux le droit d'en diverger sur les points secondaires, jamais sur la base. Il établira la charte constitutive de la fédération des provinces, votera toutes les lois, dispositions et mesures qui seront commandées par les besoins de la nation tout entière, établira les impôts nationaux et les répartira entre les communes respectives, contrôlera enfin tous les actes, adoptera ou rejettera les propositions du gouvernement exécutif national qui sera toujours électif et, à terme, formera les alliances nationales, fera la paix et la guerre, et seul aura le droit d'ordonner pour un terme déterminé la formation d'une armée nationale. Le gouvernement ne sera que l'exécuteur de ses volontés.
Le tribunal national jugera sans appel toutes les causes des individus, des associations, des communes entre [eux et la] province, aussi bien que tous les débats entre provinces. Dans les causes entre la province et l'État, qui seront également soumises à son jugement, les provinces pourront en appeler au tribunal international, s'il se trouve un jour établi.

La Fédération internationale
La Fédération comprendra toutes les nations qui se seront unies sur les bases ci-dessus et ci-dessous développées. Il est probable et est fort désirable que, lorsque l'heure de la grande Révolution aura de nouveau sonné, toutes les nations qui suivront la lumière de l'émancipation populaire se donnent la main pour une alliance constante et intime contre la coalition des pays qui se mettront sous les ordres de la réaction. Cette alliance devra former une fédération universelle des peuples qui, dans l'avenir, devra embrasser toute la terre. La fédération internationale des peuples révolutionnaires avec un parlement, un tribunal et un comité directeur internationaux, sera basée naturellement sur les principes mêmes de la révolution. Appliqués à la politique internationale, ces principes sont:
Chaque pays, chaque nation, chaque peuple, petit ou grand, faible ou fort, chaque région, chaque province, chaque commune ont le droit absolu de disposer de leur sort ; de déterminer leur exigence propre, de choisir leurs alliances, de s'unir et de se séparer, selon leurs volontés et besoins sans aucun égard pour les soi-disants droits historiques et pour les nécessités politiques, commerciales ou stratégiques des États. L'union des parties en un tout, pour être vraie, féconde et forte, doit être absolument libre. elle doit uniquement résulter des nécessités locales intérieures et de l'attraction mutuelle des parties, attraction et nécessités dont les parties sont seules juges.
Abolition absolue du soi-disant droit historique et de l'horrible droit de conquête comme contraires au principe de la liberté.
Négation absolue de la politique d'agrandissement, de gloire et de puissance de l'État, politique qui, faisant de chaque pays une forteresse qui exclut de son sein tout le reste de l'humanité, le force pour ainsi dire [à] se suffire absolument à lui-même., à s'organiser en lui-même comme un monde indépendant de toute humaine solidarité et [à] mettre sa prospérité et sa gloire dans le mal qu'il fera aux autres nations (4). un pays conquérant est nécessairement un pays intérieurement esclave.
La gloire et la grandeur d'une nation consistent uniquement dans le développement de son humanité. Sa force, son unité, la puissance de sa vitalité intérieure se mesurent uniquement par le degré de sa liberté. En prenant la liberté pour base, on arrive nécessairement à l'union ; mais de l'unité on arrive difficilement, sinon jamais, à la liberté. Et si l'on y arrive., ce n'est qu'en détruisant une unité qui a été faite en dehors de la liberté.
La prospérité et la liberté des nations comme des individus sont absolument solidaires, et par conséquent liberté absolue de commerce, de transaction et de communication entre tous les pays fédérés. Abolition des frontières, des passeports et des douanes. Chaque citoyen d'un pays fédéré doit jouir de tous les droits civiques et doit pouvoir facilement acquérir le titre de citoyen et tous les droits politiques dans tous les autres pays appartenant à la même fédération.
La liberté de tous, individus et corps collectifs étant solidaires, aucune nation, aucune province, aucune commune et association ne sauraient être opprimées, sans que toutes les autres ne soient et ne se sentent menacés dans leur liberté. Chacun pour tous et tous pour chacun, telle doit être la règle sacrée et fondamentale de la Fédération internationale.
Aucun des pays fédérés ne pourra conserver d'armée permanente, ni d'institution qui sépareront le soldat du citoyen. Causes de ruine, de corruption, d'abrutissement et de tyrannie intérieurs, les armées permanentes et le métier de soldat sont [en outre] une [menace] contre la prospérité et l'indépendance de tous les autres pays. Chaque citoyen valide doit au besoin devenir soldat pour la défense soit de ses foyers, soit de la liberté. L'armement matériel doit être organisé dans chaque pays par commune et par province, à peu près comme dans les États-Unis de l'Amérique et en Suisse.
Le parlement international, composé soit d'une seule chambre, comprenant les représentants de toutes les nations, soit deux chambres, comprenant l'une ces mêmes représentants, l'autre les représentants directs de toute la population comprise par la Fédération internationale, sans distinction de nationalité, le parlement fédéral, ainsi composé, établira le pacte international et la législation fédérale que lui seul aura encore la mission de développer et de modifier selon les besoins du temps.
Le tribunal international n'aura d'autre mission que de juger en dernière instance entre les États et leurs provinces respectives. Quant aux différents qui pourront surgir entre deux États fédérés, ils ne pourront être jugés en première et en dernière instance que par le parlement international qui décidera encore sans appel, dans toutes les questions de politique commune et de guerre, au nom de la fédération révolutionnaire tout entière, contre la coalition réactionnaire.
Aucun État fédéré ne pourra jamais faire la guerre à un autre État fédéré. Le parlement international ayant prononcé son jugement, l'État condamné dot s'y soumettre. Sinon tous les autres États de la fédération devront interrompre leurs communications avec lui, le mettre en dehors de la loi fédérale, de la solidarité et de la communion fédérale et, en cas d'attaque de sa part, s'armer solidairement contre lui.
Tous les États faisant partie de la fédération révolutionnaire devront prendre une part active à toute guerre que l'un d'eux ferait à un État non fédéré. chaque pays fédéré, avant de la déclarer, doit en avertir le parlement international, et ne la déclare que si celui-ci trouve qu'il y a une raison suffisante pour la guerre. S'il le trouve, le directoire exécutif fédéré prendra la cause de l'État offensé et demandera à l'État agresseur étranger, au nom de toute la fédération révolutionnaire, prompte réparation. Si au contraire le parlement jugera qu'il n'y a pas eu d'agression, ni d'offense réelle, il conseillera à l'État qui se plaint de ne point commencer la guerre, en l'avertissant que s'il la commence, il la fera tout seul.
Il faut espérer qu'avec le temps les États fédérés renonçant au luxe ruineux de représentations particulières se contenteront d'une représentation diplomatique fédérale.
La fédération internationale révolutionnaire restreinte sera toujours ouverte aux peuples qui voudront y entrer plus tard, sur la base des principes et de la solidarité militante et active de la Révolution ci-dessus et ci-dessous exposés, mais sans jamais faire la moindre concession de principes à aucun. Par conséquent ne pourront être reçus dans la fédération que les peuples qui auront accepté tous les principes récapitulés [dans le présent catéchisme].

Organisation sociale
Sans égalité politique point de liberté politique réelle mais l'égalité politique ne deviendra possible que lorsqu'il y aura égalité économique et sociale.
L'égalité n'implique pas le nivellement des différences individuelles, ni l'identité intellectuelle, morale et physique des individus. Cette diversité des capacités et des forces, ces différences de races, de nations, de sexes, d'âges et d'individus, loin d'être un mal social, constituent au contraire la richesse de l'humanité. L'égalité économique et sociale n'implique pas non plus le nivellement des fortunes individuelles, en tant que produits de la capacité, de l'énergie productive et de l'économie de chacun.
L'égalité et la justice réclament uniquement : une organisation de la société telle que tout individu humain naissant à la vie y trouve, en tant que cela dépendra non de la nature mais de la société, des moyens égaux pour le développement de son enfance et de son adolescence jusqu'à l'âge de sa virilité, pour son éducation et pour son instruction d'abord, et plus tard pour l'exercice des forces différentes que la nature aura mises en chacun pour le travail. Cette égalité de point de départ, que la justice réclame pour chacun, sera impossible tant qu'existera le droit de succession.
La justice, autant que la dignité humaine exigent que chacun soit uniquement le fils de ses ouvres. Nous repoussons avec indignation le dogme du péché, de la honte et de la responsabilité héréditaires. Par la même conséquence nous devons rejeter l'hérédité fictive de la vertu, des honneurs et des droits ; celle de la fortune aussi. L'héritier d'une fortune quelconque n'est plus entièrement le fils de ses ouvres et, sous le rapport du point de départ, il est privilégié.
Abolition du droit d'héritage. Ñ Tant que ce droit existera la différence héréditaire des classes, des positions, des fortunes, l'inégalité sociale en un mot et le privilège subsisteront sinon en droit, du moins en fait. Mais l'inégalité de fait, par une loi inhérente à la société, produit toujours l'inégalité des droits : l'inégalité sociale devient nécessairement inégalité politique. Et sans égalité politique, avons-nous dit, point de liberté dans le sens universel, humain, vraiment démocratique de ce mot ; la société restera toujours divisée en deux parts inégales, dont l'une immense, comprenant toute la masse populaire, sera opprimée et exploitée par l'autre. donc le droit de succession est contraire au triomphe de la liberté, et si la société veut devenir libre, elle doit l'abolir.
Elle doit l'abolir parce que, reposant sur une fiction, ce droit est contraire au principe même de la liberté. Tous les droits individuels, politiques et sociaux, sont attachés à l'individu réel et vivant. Une fois mort il n'y a plus ni volonté fictive d'un individu qui n'est plus et qui, au nom de la mort, opprime les vivants. Si l'individu mort tient à l'exécution de sa volonté, qu'il vienne l'exécuter lui-même s'il le peut, mais il n'a pas le droit d'exiger que la société mettre toute sa puissance et son droit au service de sa non-existence.
Le but légitime et sérieux du droit de succession a été toujours d'assurer aux générations à venir les moyens de se développer et de devenir des hommes. Par conséquent, seul le fonds d'éducation et d'instruction publique aura le droit d'hériter avec l'obligation de pourvoir également à l'entretien, à l'éducation et à l'instruction de tous les enfants depuis leur naissance jusqu'à l'âge de la majorité et de leur émancipation complète. De cette manière tous les parents seront également rassurés sur le sort de leurs enfants, et comme l'égalité de tous est une condition fondamentale de la moralité de chacun, et que tout privilège est une source d'immoralité, tous les parents sont l'amour pour leurs enfants est raisonnable et aspire non à leur vanité mais à leur humaine dignité, s'ils avaient même la possibilité de leur laisser un héritage qui les placerait dans une position privilégiée, préférant pour eux le régime de la plus complète égalité.
L'inégalité résultant du droit de succession une fois abolie, restera toujours, quoique considérablement amoindrie, celle qui résultera de la différence des capacités, des forces et de l'énergie productive des individus, différence qui, à son tour, sans jamais disparaître entièrement, s'amoindrira toujours de plus en plus sous l'influence d'une éducation et qui d'ailleurs, une fois le droit de succession aboli, ne pèsera jamais sur les générations à venir.
Le travail étant le seul producteur de richesse, chacun est libre sans doute soit de mourir de faim, soit d'aller vivre dans les déserts ou dans les forêts parmi les bêtes sauvages, mais quiconque veut vivre au milieu de la société doit gagner sa vie par son propre travail, au risque d'être considéré comme un parasite, comme un exploiteur du bien, c'est-à-dire du travail d'autrui, comme un voleur.
Le travail est la base fondamentale de la dignité et du droit humains. Car c'est uniquement par le travail libre et intelligent que l'homme, devenant créateur à son tour et conquérant, sur le monde extérieur et sur sa propre bestialité, son humanité et son droit, crée le monde civilisé. Le déshonneur qui, dans le monde antique, aussi bien que dans la société féodale, fut attaché à l'idée du travail, et qui en grande partie reste encore attaché aujourd'hui, malgré toutes les phrases que nous entendons répéter chaque jour sur sa dignité, ce mépris stupide du travail a deux sources : la première, c'est une conviction si caractéristique des anciens et qui même aujourd'hui compte encore tant de partisans secrets ; que pour donner à une portion quelconque de l'humaine société les moyens de s'humaniser par la science, par les arts, par la connaissance et pat l'exercice du droit, il faut qu'une autre portion, naturellement plus nombreuse, se voue au travail comme esclave. Ce principe fondamental de la civilisation antique fut la cause de sa ruine. La cité corrompue et désorganisée par le désÏuvrement privilégié des citoyens, minée d'un autre côté par l'action imperceptible et lente mais constante de ce monde déshérité des esclaves, moralisés malgré l'esclavage et maintenus dans leur force primitive par l'action salutaire du travail même forcé, tomba sous les coups des peuples barbares, auxquels, par leur naissance, avaient appartenu en grande partie ces esclaves.
Le christianisme, cette religion des esclaves, n'avait plus tard détruit l'antique irrégularité que pour en créer une nouvelle : le privilège de la grâce et de l'élection divine fondé sur l'inégalité produite naturellement par le droit de conquête, sépara de nouveau la société humaine en deux camps : la canaille et la noblesse, les serfs et les maîtres, en attribuant à ces derniers le noble métier des armes et du gouvernement et ne laissant aux serfs que le travail non seulement avili, mais encore maudit. La même cause produit nécessairement les mêmes effets ; le monde nobiliaire, énervé et démoralisé par le privilège du désÏuvrement, tomba en 1789 sous les coups des serfs, travailleurs révoltés unis et puissants.
Alors fut proclamée la liberté du travail, sa réhabilitation en droit. Mais seulement en droit, car de fait le travail reste encore déshonoré, asservi. La première source de cet asservissement, nommément celle qui consistait dans le dogme de l'inégalité politique des hommes, ayant été supprimée par la grande Révolution, il faut attribuer le mépris actuel du travail à sa seconde, qui n'est autre que la séparation qui s'est faite et qui existe dans sa force encore aujourd'hui, entre le travail intellectuel et le travail manuel et qui, reproduisant sous une forme nouvelle l'antique inégalité, partage de nouveau le monde social en deux camps : la minorité privilégiée désormais non plus par la loi mais par le capital, et la majorité des travailleurs forcés, non plus par le droit unique du privilège légal, mais par la faim.
En effet, aujourd'hui, la dignité du travail est déjà théoriquement reconnue et l'opinion publique admet qu'il est honteux de vivre sans travail. Seulement, comme le travail humain, considéré dans sa totalité, se divise en deux parts, dont l'une, tout intellectuelle et déclarée exclusivement noble, comprend les sciences, les arts, et dans l'industrie l'application des sciences et des arts, l'idée, la conception, l'invention, le calcul, le gouvernement et la direction générale ou subordonnée des forces ouvrières, et l'autre seulement l'exécution manuelle réduite à une action purement mécanique, sans intelligence, sans idée, par cette loi économique et sociale de la division du travail, les privilégiés du capital, sans excepter ceux qui y sont les moins autorisés par la mesure de leurs capacités individuelles, s'emparent de la première et laissent la seconde au peuple. Il en résulte trois grands maux : l'un pour ces privilégiés du capital ; l'autre, pour les masses populaires ; et le troisième, procédant de l'un et de l'autre, pour la production des richesses, pour le bien-être, pour la justice et pour le développement intellectuel et moral de la société tout entière.
Le mal dont souffrent les classes privilégiées est celui-ci : en se faisant la belle part dans la répartition des fonctions sociales, elles s'en font une, de plus en plus mesquine, dans le monde intellectuel et moral. Il est parfaitement vrai qu'un certain degré de loisir est absolument nécessaire pour le développement de l'esprit, des sciences et des arts ; mais ce doit être un loisir gagné, succédant aux seines fatigues d'un travail journalier, un loisir juste et dont la possibilité, dépendant uniquement du plus ou du moins d'énergie, de capacité et de bonne volonté dans l'individu, serait socialement égale pour tout le monde. Tout loisir privilégié, au contraire, loin de fortifier l'esprit, l'énerve, le démoralise et le tue. Toute l'histoire nous le prouve : à quelques exceptions, les classes privilégiées sous le rapport de la fortune et du sang, ont été toujours les moins productives sous e rapport de l'esprit, et les plus grandes découvertes dans la science, dans les arts et dans l'industrie, ont été faites pour la plupart du temps par des hommes qui, dans leur jeunesse, ont été forcé de gagner leur vie par un rude travail.
L'humaine nature est ainsi faite, que la possibilité du mal en produit immanquablement et toujours la réalité, et que la moralité de l'individu dépend beaucoup plus des conditions de son existence et du milieu dans lequel il vit que de sa volonté propre. Sous ce rapport ainsi que sous tous les autres, la loi de la solidarité sociale est inexorable, de sorte que pour moraliser les individus il ne faut pas tant s'occuper de leur conscience que de la nature de leur existence sociale ; et il n'est point d'autre moralisateur, ni pour la société ni pour l'individu, que la liberté dans la plus parfaite égalité. Prenez le plus sincère démocrate et mettez-le sur un trône quelconque ; s'il n'en descend aussitôt, il deviendra immanquablement une canaille. Un homme né dans l'aristocratie, si, par un heureux hasard, il ne prend pas en mépris et en haine son sang, et s'il n'a pas honte de l'aristocratie, sera nécessairement un homme aussi mal (sic)que vain, soupirant après le passé, inutile dans le présent et adversaire passionné de l'avenir. De même le bourgeois, enfant chéri du capital et du loisir privilégie, fera tourner son loisir en désÏuvrement, en corruption, en débauche, ou bien s'en servira comme d'une arme terrible pour asservir davantage les classes ouvrières et finira par soulever contre lui une Révolution plus terrible que celle de 1793.
Le mal dont souffre le peuple est encore plus facile à déterminer : il travaille pour autrui, et son travail, privé de liberté, de loisir et d'intelligence, et par là même avili, le dégrade, l'écrase et le tue. Il est forcé de travailler pour autrui, parce que né dans la misère, et privé de toute instruction et de toute éducation rationnelle, moralement esclave grâce aux influences religieuses, il se voit jeté dans la vie désarmé, discrédité, sans initiative et sans volonté propre. Forcé par la faim, dès sa plus tendre enfance, à gagner sa triste vie, il doit vendre sa force physique, son travail au plus dures conditions sans avoir ni la pensée, ni la faculté matérielle d'en exiger d'autres. Réduit au désespoir par la misère, quelquefois il se révolte mais, manquant de cette unité et de cette force que donne la pensée, mal conduit, le plus souvent trahi et vendu par ses chefs, et ne sachant presque jamais à quoi s'en prendre des maux qu'il endure, frappant le plus souvent à faux, il a, jusqu'à présent du moins, échoué dans ses révoltes et, fatigué d'une lutte stérile, il est toujours retombé sous l'antique esclavage.
Cet esclavage durera tant que le capital, restant en dehors de l'action collective des forces ouvrières, l'exploitera, et tant que l'instruction qui, dans une société bien organisée devrait être également répartie sur tout le monde, ne développant que l'intérêt d'une classe privilégiée, attribuera à cette dernière toute la partie spirituelle du travail, et ne laissera au peuple que la brutale application de ses forces physiques asservies et toujours condamnées à exercer des idées qui ne sont pas les siennes.
Par cette injuste et funeste déviation, le travail du peuple, devenu un travail purement mécanique et pareil à celui d'une bête de somme, est déshonoré, méprisé, et, par une conséquence naturelle, déshérité de tout droit. Il en résulte pour la société, sous le rapport politique, intellectuel et moral, un mal immense. La minorité jouissant du monopole et de la science, par l'effet même de ce privilège, est frappée à la fois à l'intelligence et au cÏur, jusqu'au point de devenir stupide à force d'instruction, car rien n'est aussi malfaisant et stérile que l'intelligence patentée et privilégiée. D'au autre côté, le peuple, absolument dénué de science, écrasé par un travail quotidien mécanique, capable d'abrutir plutôt que de développer son intelligence naturelle, privé de la lumière qui pourrait lui montrer la voie de sa délivrance, se débat vainement dans son bouge forcé, et comme il a a toujours pour lui la force, que donne le nombre, il met toujours ne péril l'existence même de la société.
Il est donc nécessaire que la division inique établie entre le travail intellectuel et le travail manuel soit autrement établie. La production économique de la société souffre elle-même considérablement, l'intelligence séparée de l'action corporelle s'énerve, se dessèche, se flétrit, tandis que la force corporelle de l'humanité, séparée de l'intelligence s'abrutit et, dans cet état de séparation artificielle, aucune de produit la moitié de ce qu'elle peut, de ce qu'elle doit produire lorsque, réunies dans une nouvelle synthèse sociale, elles ne formeront plus qu'une seule action productive. Lorsque l'homme de science travaillera et l'homme du travail pensera, le travail intelligent et libre sera considéré comme le plus beau titre de gloire pour l'humanité, comme la base de sa dignité, de son droit, comme la manifestation de son pouvoir humain sur la terre ; et l'humanité sera constituée.
Le travail intelligent et libre sera nécessairement un travail associé. Libre sera chacun de s'associer ou de ne point s'associer pour le travail, mais il n'est point de doute qu'à l'exception des travaux d'imagination et dont la nature exige la concentration de l'intelligence individuelle en elle-même, dans toutes les entreprises industrielles et même scientifiques ou artistiques qui admettent par leur nature le travail associé, l'association sera préférée par tout le monde, pour la simple raison que l'association multiplie d'une manière merveilleuse les forces productives de chacun, et que chacun devenant membre et coopérateur d'une association productive, avec moins de temps et beaucoup moins de peine, gagnera beaucoup plus.
Lorsque les associations productives et libres cessant d'être les esclaves, et devenant à leur tour les maîtresses et les propriétaires du capital qui leur sera nécessaire, comprendront dans leur sein, à titre de membres coopérateurs à côté des forces ouvrières émancipées par l'instruction générale, toutes les intelligences spéciales réclamées pr leur entreprise, lorsque, se combinant entre elles, toujours librement, selon leurs besoins et selon leur nature, dépassant tôt ou tard toutes les frontières nationales, elles formeront une immense fédération économique, avec un parlement éclairé par les données aussi larges que précises et détaillées d'une statistique mondiale, telle qu'il n'en peut encore exister aujourd'hui, et qu'ils combinent l'offre avec la demande pour gouverner, déterminer et répartir entre différents pays la production de l'industrie mondiale, de sorte qu'il n'y aura plus ou presque plus de crises commerciales ou industrielles, de stagnation forcée, de désastres, plus de peines ni de capitaux perdus, alors le travail humain, émancipation de chacun et de tous, régénérera le monde.
La terre avec toutes ses richesses naturelles est la propriété de tout le monde, mais elle ne sera possédée que par ceux qui la cultiveront.
La femme, différente de l'homme, mais non à lui inférieure, intelligente, travailleuse et libre comme lui, est déclarée son égale dans les droits comme dans toutes les fonctions et devoirs politiques et sociaux.

De la famille et de l'école
Abolition, non de la famille naturelle, mais de la famille légale, fondée sur le droit civil et sur la propriété. Le mariage religieux et civil est remplacé par le mariage libre. Deux individus majeurs et de sexe différent ont le droit de s'unir et de se séparer selon leur volonté, leurs intérêts mutuels et les besoins de leur cÏur, sans que la société ait le droit, soit d'empêcher leur union, soit de les y maintenir malgré eux. Le droit de succession étant aboli, l'éducation de tous les enfants étant assurée par la société, toutes les raisons qui ont été jusqu'à présent assignés pour la consécration politique et civile de l'irrévocabilité du mariage disparaissent, et l'union de deux sexes doit être rendue à son entière liberté, qui ici, comme partout et toujours, est la condition sine qua nonde la sincère moralité. Dans le mariage libre, l'homme et la femme doivent également jouir d'une liberté absolue. Ni la violence de la passion, ni les droits librement accordés dans le passé ne pourront servir d'excuse pour aucun attentat de la part de l'un contre la liberté de l'autre, et chaque attentat sera considéré comme un crime.
Du moment qu'une femme porte un enfant dans son sein, jusqu'à ce qu'elle l'ait mis au monde, elle a droit à une subvention de la part de la société, payée non pour le compte de la femme, mais pour celui de l'enfant. Toute mère qui voudra nourrir et élever ses enfants recevra également de la société tous les frais de leur entretien et de sa peine [prodiguée] aux enfants.
Les parents auront le droit de garder près d'eux leurs enfants et de s'occuper de leur éducation, sous la tutelle et sous le contrôle suprême de la société qui conservera toujours le droit et le devoir de séparer les enfants de leurs parents, toutes les fois que ceux-ci, soit par leur exemple, soit par leurs préceptes ou traitement brutal, inhumain, pourront démoraliser ou même entraver, le développement de leurs enfants.
Les enfants n'appartiennent ni à leurs parents, ni à la société, ils s'appartiennent à eux-mêmes et à leur future liberté. Comme enfant, jusqu'à l'âge de leur émancipation, ils ne sont libres qu'en possibilité, et doivent se trouver par conséquent sous le régime de l'autorité. Les parents sont leurs tuteurs naturels, il est vrai, mais le tuteur légal et suprême, c'est la société, qui a le droit et le devoir de s'en occuper, parce que son propre avenir dépend de la direction intellectuelle et morale qu'on donnera aux enfants. [La société] ne peut donner la liberté aux majeurs qu'à condition de surveiller l'éducation des mineurs.
L'école doit remplacer l'Église avec l'immense différence que celle-ci, en distribuant son éducation religieuse, n'a point d'autre but que d'éterniser le régime de l'humaine naïveté et de l'autorité soi-disant divine, tandis que l'éducation et l'instruction de l'école, n'ayant, au contraire, d'autre fin que l'anticipation réelle des enfants lorsqu'ils seront arrivés à l'âge de la majorité, ne sera autre chose que leur initiation graduelle et progressive à la liberté par le triple développement de leurs forces physiques, de leur esprit et de leur volonté. La raison, la vérité, la justice, le respect humain, la conscience de la dignité personnelle, solidaire et inséparable de la dignité humaine dans autrui, l'amour de la liberté pour soi-même et pour tous les autres, le culte du travail comme base et condition de tout droit ; le mépris de la déraison, du mensonge, de l'injustice, de la lâcheté, de l'esclavage, du désÏuvrement, telles devront être les bases fondamentales de l'éducation publique.
Elle doit former des hommes, tout d'abord, ensuite des spécialités ouvrières et des citoyens, et à mesure qu'elle avancera avec l'âge des enfants, l'autorité devra naturellement faire de plus en plus place à la liberté, afin que les adolescents, arrivés à l'âge de la majorité, étant émancipés par la loi, puissent avoir oublié comment, dans leur enfance, ils ont été gouvernés et conduits autrement que par la liberté. Le respect humain, ce genre de la liberté, doit être présent même dans les actes les plus sévères et les plus absolus de l'autorité. Toute l'éducation morale est là ; inculquez ce respect aux enfants et vous en aurez fait des hommes.
L'instruction primaire et secondaire une fois terminée, les enfants, selon leurs capacités et leurs sympathies, conseillés, éclairés mais non violentés par leurs supérieurs, choisiront une école supérieure ou spéciale quelconque. En même temps chacun devra s'appliquer à l'étude théorique et pratique de la branche d'industrie qui lui plaira davantage et la somme qu'il aura gagné par son travail durant son apprentissage lui sera remise à sa majorité.
Une fois l'âge de la majorité atteint, l'adolescent sera proclamé libre et maître de ses actes. En échange des soins que la société lui a prodigués durant son enfance, elle exigera de lui trois choses : qu'il reste libre, qu'il vive de son travail et qu'il respecte la liberté d'autrui. Et, comme les crimes et les vices dont souffre la société actuelle sont uniquement le produit d'une mauvaise organisation sociale, on pourra être certain qu'avec une organisation et une éducation de la société basées sur la raison, sur la justice, sur la liberté, sur le respect humain et sur la plus complète égalité, le bien deviendra la règle et le mal une maladive exception, qui diminuera de plus en plus sous l'influence toute-puissante de l'opinion publique moralisée.
Les vieillards, les invalides, les malades, entourés de soins, de respect et jouissant de tous les droits, tant publics que sociaux, seront traités et entretenus avec profusion aux frais de la société.

Politique révolutionnaire
C'est notre conviction fondamentale que, toutes les libertés nationales étant solidaires, les révolutions particulières dans tous les pays doivent l'être aussi, que désormais en Europe comme dans tout le monde civilisé, il n'y aura plus des révolutions, mais seulement la Révolution universelle, comme il n'y a plus qu'une seule réaction européenne et mondiale ; que, par conséquent, tous les intérêts particuliers, toutes les vanités, prétentions, jalousies et hostilités nationales doivent se fondre aujourd'hui dans l'unique intérêt commun et universel de la Révolution, qui assurera la liberté et l'indépendance de chaque nation, par la solidarité de toutes ; que la Sainte Alliance de la [contre-] Révolution mondiale et la conspiration des rois, du clergé, de la noblesse et de la féodalité bourgeoise, appuyée sur d'énormes budgets, sur des armées permanentes, sur une bureaucratie formidable, armés de tous les terribles moyens que leur donne la centralisation moderne, avec l'habitude et pour ainsi dire avec la routine de l'action et du droit de conspirer et de tout faire à titre légal sont un fait immense, menaçant, écrasant, et que, pour les combattre, pour lui opposer un fait d'une égale puissance, pour le vaincre et de détruire, il ne faut rien moins que l'alliance et l'action révolutionnaires simultanées de tous les peuples du monde civilisé.
Contre cette réaction mondiale, la Révolution isolée d'aucun peuple ne saurait réussir. Elle serait une folie, par conséquent une faute pour lui-même et une trahison, un crime, contre toutes les autres nations. Désormais, le soulèvement de chaque peuple doit se faire non en vue de lui-même, mais en vue de tout le monde. Mais, pour qu'une nation se soulève en vue et au nom de tout le monde, il faut qu'elle ait le programme de tout le monde, assez large, assez profond, assez vrai, assez humain en un mot, pour embrasser les intérêts de tout le monde, et pour électriser les passions de toutes les masses populaires de l'Europe, sans différence de nationalité. Le programme ne peut être que celui que la Révolution démocratique et sociale.
L'objet de la Révolution démocratique et sociale peut être défini en deux mots :
Politiquement : c'est l'abolition du droit historique, du droit de conquête et du droit diplomatique. C'est l'émancipation complète des individus et des associations du joug de l'autorité divine et humaine : c'est la destruction absolue de toutes les unions et agglomérations forcées des communes dans les provinces, des provinces et des pays conquis dans l'État. Enfin, c'est la dissolution radicale de l'État centraliste, tutélaire, autoritaire, avec toutes les institutions militaires, bureaucratiques, gouvernementales, administratives, judiciaires et civiles. C'est en un mot la liberté rendue à tout le monde, aux individus, comme à tous les corps collectifs, associations, communes, provinces, régions et nations, et la garantie mutuelle de cette liberté par la fédération.
Socialement : c'est la confirmation de l'égalité politique par l'égalité économique. C'est, au commencement de la carrière de chacun, l'égalité du point de départ, égalité non naturelle mais sociale pour chacun, c'est-à-dire égalité des moyens d'entretien, d'éducation, d'instruction pour chaque enfant, garçon ou fille, jusqu'à l'époque de sa majorité.


Michel Bakounine

 
(1) Illisible sur le manuscrit de Nettlau.
(2) Bakounine avait écrit : «L'illustre statisticien français Crételet.» En fait, il s'agit du Belge A. Quételet (1798-1831), statisticien et sociologue.
(3) Ici, dans le manuscrit de Nettlau, plusieurs mots illisibles.
(4) Sur le manuscrit de Nettlau, «de» au lieu de «à».


Michel Bakounine

Qui suis-je ?

Je ne suis ni un savant, ni un philosophe, ni même un écrivain de métier. J'ai écrit très peu dans ma vie et je ne l'ai jamais fait, pour ainsi dire, qu'à mon corps défendant, et seulement lorsqu'une conviction passionnée me forçait à vaincre ma répugnance instinctive contre toute exhibition de mon propre moi en public.Qui suis-je donc, et qu'est-ce qui me pousse maintenant à publier ce travail ? Je suis un chercheur passionné de la vérité et un ennemi non moins acharné des fictions malfaisantes dont le parti de l'ordre, ce représentant officiel, privilégié et intéressé à toutes les turpitudes religieuses, métaphysiques, politiques, juridiques, économiques et sociales, présentes et passées, prétend se servir encore aujourd'hui pour abêtir et asservir le monde.
Je suis un amant fanatique de la liberté, la considérant comme l'unique milieu au sein duquel puissent se développer et grandir l'intelligence, la dignité et le bonheur des hommes ; non de cette liberté toute formelle, octroyée, mesurée et réglementée par l'État, mensonge éternel et qui en réalité ne représente jamais rien que le privilège de quelques-uns fondé sur l'esclavage de tout le monde ; non de cette liberté individualiste, égoïste, mesquine et Fictive, prônée par l'École de J.-J. Rousseau, ainsi que par toutes les autres écoles du libéralisme bourgeois, et qui considère le soi-disant droit de tout le monde, représenté par l'État, comme la limite du droit de chacun, ce qui aboutit nécessairement et toujours à la réduction du droit de chacun à zéro.
Non, j'entends la seule liberté qui soit vraiment digne de ce nom, la liberté qui consiste dans le plein développement de toutes les puissances matérielles, intellectuelles et morales qui se trouvent à l'état de facultés latentes en chacun; la liberté qui ne reconnaît d'autres restrictions que celles qui nous sont tracées par les lois de notre propre nature ; de sorte qu'à proprement parler il n'y a pas de restrictions, puisque ces lois ne nous sont pas imposées par quelque législateur du dehors, résidant soit à côté, soit au-dessus de nous ; elles nous sont immanentes, inhérentes, constituent la base même de tout notre être, tant matériel qu'intellectuel et moral; au lieu donc de trouver en elles une limite, nous devons les considérer comme les conditions réelles et comme la raison effective de notre liberté.
J'entends cette liberté de chacun qui, loin de s'arrêter comme devant une borne devant la liberté d'autrui, y trouve au contraire sa confirmation et son extension à l'infini ; la liberté illimitée de chacun par la liberté de tous, la liberté par la solidarité, la liberté dans l'égalité ; la liberté triomphante de la force brutale et du principe d'autorité qui ne fut jamais que l'expression idéale de cette force; la liberté, qui après avoir renversé toutes les idoles célestes et terrestres, fondera et organisera un monde nouveau, celui de l'humanité solidaire, sur les ruines de toutes les Églises et de tous les États.
Je suis un partisan convaincu de l'égalité économique et sociale, parce que je sais qu'en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des individus aussi bien que la prospérité des nations ne seront jamais rien qu'autant de mensonges. Mais, partisan quand même de la liberté, cette condition première de l'humanité, je pense que l'égalité doit s'établir dans le monde par l'organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes, et par la fédération tout aussi spontanée des communes, mais non par l'action suprême et tutélaire de l'État.
C'est là le point qui divise principalement les socialistes ou collectivistes révolutionnaires des communistes autoritaires partisans de l'initiative absolue de l'État. Leur but est le même; l'un et l'autre partis veulent également la création d'un ordre social nouveau fondé uniquement sur l'organisation du travail collectif, inévitablement imposé à chacun et à tous par la force même des choses, à des conditions économiques égales pour tous, et sur l'appropriation collective des instruments de travail.
Seulement les communistes s'imaginent qu'ils pourront y arriver par le développement et par l'organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, à l'aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoques, pensent, au contraire, qu'ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l'organisation de la puissance non politique mais sociale et, par conséquent, antipolitique des masses ouvrières tant des villes que des campagnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec tout leur passé, voudraient franchement s'adjoindre à eux et accepter intégralement leur programme.
De là, deux méthodes différentes. Les communistes croient devoir organiser les forces ouvrières pour s'emparer de la puissance politique des États. Les socialistes révolutionnaires s'organisent en vue de la destruction, ou si l'on veut un mot plus poli, en vue de la liquidation des États. Les conununistes sont les partisans du principe et de la pratique de l'autorité, les socialistes révolutionnaires n'ont de confiance que dans la liberté. Les uns et les autres également partisans de la science qui doit tuer la superstition et remplacer la foi, les premiers voudraient l'imposer; s'efforceront de la propager, afin que les groupes humains convaincus, s'organisent et se fédèrent spontanément, librement, de bas en haut, par leur mouvement propre et conformément à leurs réels intérêts mais jamais d'après un plan tracé d'avance et imposé aux masses ignorantes par quelques intelligences supérieures.
Les socialistes révolutionnaires pensent qu'il y a beaucoup plus de raison pratique et d'esprit dans les aspirations instinctives et dans les besoins réels des masses populaires que dans l'intelligence profonde de tous ces docteurs et tuteurs de l'humanité qui, à tant de tentatives manquées pour la rendre heureuse, prétendent encore ajouter leurs efforts. Les socialistes révolutionnaires pensent, au contraire, que l'humanité s'est laissée assez longtemps, trop longtemps, gouverner, et que la source de ses malheurs ne réside pas dans telle ou telle autre forme de gouvernement mais dans le principe et dans le fait même du gouvernement, quel qu'il soit.
C'est enfin la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l'école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d'un côté, et le proudhonisme largement développé et poussé jusqu'à ses dernières conséquences, de l'autre, acccepté par le prolétariat des pays latins.



Thyde Rosell
L'émancipation libertaire
Un objectif ou un art de vivre ?
D'abord on fait ce qu'on peut. On subit la famille, l'école, le quartier. L'imagination, la création, le rêve sont trop accidentels, marginaux pour être réalité. Et puis, la révolte gronde. L'inquiétude grignote les projections. L'impuissance gagne du terrain. Qui suis-je ? Où vais-je ? Et surtout, pour quoi faire ?Les uns rentrent dans le moule : question de survie. Les autres sont entraînés par le pessimisme et acceptent l'inéluctabilité du monde tel qu'il est. Certains se lancent dans la révolte construite, dans le refus organisé, dans la création d'un autre futur. Ils sont une poignée, se tapent la tête contre les murs depuis des lustres. Ce sont les vaincus. Ils perdent des luttes. Ils sont aphones d'avoir trop crié leur rage, trop dit leurs espoirs. Ces petits êtres humains estiment vaincre la mondialisation de l'injustice sociale par des mouvements collectifs, entre-déchirent le voile de la pensée unique par des publications confidentielles, réitèrent des agit-prop fragiles et s'éteignant dans l'indifférence générale. Sont-ils les petits fils de Sisyphe ? Des doux dingues de l'Éden révolutionnaire du XIXème siècle ?
Et s'ils ne vivent jamais la totalité de leurs rêves pourquoi s'entêtent-ils dans cette marginalité désirée et revendiquée ?
Tout simplement pour être eux-mêmes, agir sur le monde, ne pas être à tout instant un mouton, un objet... pour être de simples petits humains !


Émancipation et/ou fin des oppressions ?
L'émancipation n'est-ce pas de se construire parmi les autres, de tendre à l'acceptation des différences interpersonnelles pour les paritariser socialement?L'affranchissement de la personne n'est pas a-historique. Il s'appuie sur le passé, analyse le présent et construit au présent et en tout lieu, un avenir plus acceptable. Cette conception de la révolution est humble. Elle ne nie ni les aliénations ni les difficultés à structurer des rapports humains plus égalitaires. Elle globalise lutte, moyens et mise en perspective. Cette prise de conscience de la nécessité d'une révolution permanente des relations humaines devient non plus un objectif à atteindre peut-être un jour ou l'autre... mais un moyen de désaliénation.
Elle appréhende la personne dans ce qu'elle vit, dans ce qu'elle désire et par ce qui l'a construite... Il ne s'agit plus d'humanité philosophique, d'être futur à inventer... Du bon sauvage à Big Brother : le sujet révolutionnaire est irrémédiablement dépassé. Ici et maintenant, toi et moi, nous et eux avons affaire avec la vie, avons à vivre des rêves afin de nous construire ! Si internationalisme il doit y avoir c'est bien en ces termes que nous avons à en poser la première pierre. L'assujettissement de notre émancipation à une révolution future nous aliène. Il permet tous les totalitarismes et pertes de mémoire. Il valide des phénomènes de bureaucratisation. Il garantit ainsi la pérennité d'une société profondément inégalitaire.
Le repli sur soi pousse au populisme, à la fin des ismes ou à la gestion sans état d'âme d'oppressions multiples voire à leur déni. Cet égocentrisme social entraîné par un réformisme bon teint résulte logiquement d'une phase transitoire en vue de... Ne nous leurrons pas ce phénomène n'est pas monopolisé par le socialisme autoritaire... tous les courants révolutionnaires (y compris les libertaires) s'engouffrent dans cette brèche de la facilité : réforme ou révolution. Remplaçons cet axiome par réforme et Révolution ici et maintenant ! Cette realpolitik est capable de réunifier le corps social, de valoriser les personnes, de concrétiser des aspirations égalitaires.


Tutoyer la liberté
Cette acceptation d'être soi-même parmi les autres s'oppose à une conception libérale, égoïste, consumériste de la société. Elle s'attaque de fait aux déperditions sociales enclenchées par la mondialisation. Elle désenclave les populations marginalisées par le monde du profit. Elle domestique les luttes économiques et affiche les engagements particuliers. Elle combat tout phénomène de centralité: patriarcat, racisme, capitalisme, État. Ce refus de l'émiettement et du cloisonnement engage au-delà de l'action politique, de la mobilisation sociale ou de la révolte. Actrice, auteure, créatrice, la personne singularise ses aspirations de justice sociale en socialisant ses espoirs de bien-être personnel, en personnalisant les combats collectifs... en découvrant de nouvelles formes de lutte... pour réinventer le présent.  Qui suis-je ? Que faire du patrimoine social ou de mon histoire ? Dois-je attendre une révolution copernicienne tant individuelle que collective pour me projeter dans un monde meilleur ? Investir ma part de rêve dans un éden libertaire ou me coltiner avec les SDF de la sociale ?Ne pas se satisfaire des inégalités ou des sociétés parfaites parce que sans histoires. Globaliser ses révoltes. Trouver sens à ses combats. Telle se présente l'arrière fond d'une recherche-action personnelle. Je ne milite pas pour me dédouaner d'un quotidien oppressif. Je n'essuie pas les plâtres de l'alternative en acte par peur de ma part de responsabilité dans la misère sociale actuelle. Je ne m'essaye pas à la pensée particulière pour remplir un vide existentiel. Je, vous, nous sommes tout cela à la fois... mais en inscrivant résolument des recherches collectives dans un parcours individuel... en globalisant des actions parallèles... nous rompons définitivement les amarres avec les aliénations habituelles qui rythment nos agirs.
Cette transversalité émancipe la personne car elle révèle le processus oppressif où nous évoluons. Cette réversibilité outille les groupes dans leurs combats. Une appréhension des compétences, une meilleure lecture d'invariants politiques évitent les écueils du corporatisme et de la hiérarchie. Par-delà les revendications, les sursauts de révolte, elle responsabilise. Les uns (les personnes) et les autres (les groupes) en recréant le quotidien. La globalisation devient une arme de guerre sociale car elle conduit à des réappropriations collectives et individuelles des rapports sociaux plus égalitaires.


Quésako ?

 
De quoi qu'elle cause ? Faut-il attendre la réapparition des bleuets pour manger normalos ? Espérer des lendemains qui déchantent pour ne plus être le nègre, la béquille, l'immigrée, la femme, le pédé, le vieux ou le môme... de l'autre ? Et ne plus compter, ne plus subir c'est pour quand ? Nom d'un petit Bakounine en boîte ! Si je me bouge, si je colle des affiches, si je m'use les poings au piquet de grève ou traîne la savate aux manifs c'est bien pour gueuler ma haine du capitalo, ma rage de vivre ! La force des boursicoteurs, des affameurs, des va-t-en-guerre ne réside pas tant dans l'arsenal juridico-policier dont ils recouvrent leurs exactions mais bien dans la parcellisation des espaces, la reproduction consensuelle des hiérarchies. 

Le monde nous appartient
Ni petite sœur des pauvres, ni manœuvre des frimas corporatistes, les volontaires de l'émancipation sociale œuvrent d'abord pour eux-mêmes. Ils sont les sujets de leur propre recherche qu'ils intègrent à la collectivité. Le Je et le Nous s'associent pour agir et réfléchir autant pour le futur que dans le système relationnel présent. Cette tendance les mène à analyser la pertinence des outils organisationnels qu'ils ont forgé ou utilise... enfin cela devrait être ainsi ! Et si nous ne voulons pas être les dindons de la farce : encore faut-il nous en donner les moyens ? Le voulons-nous ? L'envisageons-nous ?Nous sommes les héritiers de l'anarcho-syndicalisme porteur de transversalité, de l'anarchisme social détenteur de globalité, la sœur de toutes les luttes d'émancipation et le frère de tous les révoltés. Et même si ces rencontres sont rares, si ces moments de création collective sont exceptionnels ils valent le coup. Essayez, vous verrez !


Thyde Rosell


Mensuel Alternative Libertaire, publié par le collectif belge du même nom. http://users.skynet.be/AL/]


Rudolph ROCKER
LE PREMIER MAI

Le Libertaire— Mai 1936
Repris dans Increvables anarchistes,vol. 1, pp. 32-34, 1998.
Éditions du Monde Libertaire (Paris) — Alternative Libertaire (Bruxelles)
Le premier rai de soleil du jour de mai naissant paraît sur les tombes silencieuses de Waldheim et découvre lentement le modeste monument des cinq anarchistes qui succombèrent en novembre 1887 entre les mains du bourreau. C'est de la tombe commune de ces cinq militants que surgit l'idée universelle du Premier Mai.Le terrible assassinat de Chicago fut l'épilogue sinistre de ce grand mouvement qui se produisit le premier mai 1886 dans tous les centres industriels des États-Unis afin d'obtenir pour le prolétariat américain, avec l'arme de la grève générale, la journée de huit heures. Ces cinq anarchistes, dont les restes reposent sous la verte pelouse de Waldheim, furent les porte-voix les plus vaillants et les plus audacieux dans la grande lutte entre le capital et le travail et durent payer de leur vie leur fidélité à leurs frères de combat.
Inspiré de l'esprit des cinq pendus, le Congrès international de Paris, en 1889, conçut la résolution de proclamer le premier mai jour férié du prolétariat universel et jamais une résolution n'a trouvé un écho aussi puissant et enthousiaste au sein du grand peuple des déshérités. On vit dans la réalisation pratique de cette résolution un symbole de l'émancipation prochaine.
Ni la rage aveugle des exploiteurs, ni les misérables tentatives des politiciens socialistes ne furent capables de changer le sens profond de cette manifestation caractéristique ou de la faire dégénérer. Comme une lueur ardente, l'idée vécut dans le coeur immense du peuple travailleur de tous les pays et ne put en être extirpée, même durant les temps de dure réaction. Car c'était une idée surgie des profondeurs et qui devait maintenir solidement dans l'esprit des masses un espoir luttant pour une expression vivante et faisant appel à la vigoureuse conscience des opprimés. Comme une pensée nouvelle, l'idée resurgit du plus profond : ce n'est pas d'en haut que fleurira notre salut, c'est d'en bas que doit venir la force qui brisera nos chaînes et donnera des ailes à notre aspiration.
Le premier Mai est pour nous un symbole, un symbole de la libération sociale par la voie de l'action directe qui trouve sa forme la plus achevée dans la grève générale. Tous ceux qui souffrent la servitude et que la préoccupation quotidienne de l'existence marque de son empreinte, l'énorme armée de tous ceux qui extirpent les trésors de la terre, travaillent sur les hauts-fourneaux ou dirigent la charrue par les champs, tous ces millions d'êtres qui doivent satisfaire le capital, dans d'innombrables usines et ateliers, par un tribut de sang, les travailleurs manuels et intellectuels de tous les continents, tous seront partie de cette immense et invincible association du sein de laquelle jaillira un futur nouveau dès que la connaissance de sa désolante existence s'encrera fortement dans la conscience de chacun de ses membres. Sur ses épaules, un monde entier repose, elle tient le destin de toute la société entre ses mains et sans sa force créatrice, toute vie humaine est condamnée à mort.
La vente de son travail et de son esprit est la cause occulte de sa servitude et de sa dépendance : le refus d'effectuer ce travail pour les monopolistes doit par conséquent se transformer en l'instrument de son émancipation. Le jour où cette évidence illuminera l'esprit des opprimés, ce jour sonnera le grand crépuscule des dieux de la société capitaliste.
Le Premier Mai doit être pour nous un enseignement qui apporte à la conscience des travailleurs et des opprimés l'énorme énergie qui est entre leur mains. Cette force prend racine dans l'économie, dans notre activité comme producteurs. La société naît chaque jour de cette force et reçoit à tout moment les possibilités de son existence même. En cela, le membre d'un parti ne compte pas, mais bien le mineur, le cheminot, le forgeron, le paysan, l'homme qui produit les valeurs sociales et dont l'énergie créatrice maintient le monde sur ses rails. Le levier de notre force est là ; dans ce foyer doit être forgée l'arme qui blessera à mort le veau d'or.  Nous ne parlons pas ici de la conquête du pouvoir, mais de la conquête de l'usine, du champ, de la mine. Car n'importe quel pouvoir politique n'a jamais été autre chose que la violence organisée qui impose aux grandes masses du peuple la dépendance économique envers des minorités privilégiées. L'oppression politique et l'exploitation économique vont de pair, elles se complètent et l'une ne peut exister sans l'appui de l'autre. Il est absurde de croire que de futures institutions gouvernementales constitueront un jour une exception. L'important n'est pas l'étiquette extérieure, mais l'essence d'une institution ; et la pire forme des tyrannies fut toujours celle qui s'est exercée au nom du peuple ou d'une classe. Par conséquent, toute véritable lutte contre le monopole de la possession est en même temps une lutte contre le pouvoir qui le protège et de même que l'objectif du prolétariat militant sur le terrain économique est l'abolition et la suppression du monopole privé sous toutes ses formes, son objectif politique doit être aussi la suppression de toute institution du pouvoir. Celui qui utilise l'une de ces formes pour anéantir l'autre n'a pas compris la véritable signification du socialisme, et c'est toujours l'application du même principe d'autorité qui a été jusqu'ici la pierre angulaire de joutes les tyrannies.
Le Premier Mai doit être un symbole de la solidarité internationale, d'une solidarité non limitée aux cadres de l'État national qui correspond toujours aux intérêts des minorités privilégiées du pays. Entre les millions de salariés qui supportent le joug de l'esclavage, il existe une unité d'intérêts, quelle que soit la langue qu'ils parlent et la bannière sous laquelle ils sont nés. Mais entre les exploiteurs et les exploités d'un même pays, il existe une guerre ininterrompue qui ne peut être solutionnée par aucun principe d'autorité et qui prend ses racines dans les intérêts contradictoires des diverses classes.
Tout nationalisme est un déguisement idéologique des véritables faits : il peut dans un moment donné entraîner les grandes masses vers ses représentants menteurs, mais il n'a jamais été capable d'abolir de ce monde la brutale réalité des choses. Les mêmes classes qui, à l'époque de la Guerre mondiale, tentèrent d'élever le patriotisme du peuple jusqu'à l'exaltation, envoient aujourd'hui les produits du travail du prolétariat allemand à celui qui fut en d'autres temps "l'ennemi étranger", tandis que les grandes masses manquent du plus nécessaire dans leur propre pays. Les intérêts nationaux des classes dominantes sont mis en balance. Quand ils sont identiques aux intérêts de leur porte-monnaie et qu'ils produisent le pourcentage nécessaire. Et si des millions de pauvres diables ont laissé leur vie ou leurs membres dans cette folie des grandes tueries des peuples, ce ne fut jamais parce qu'ils voulaient payer telle ou telle dette de l'honneur national, mais parce que leurs cerveaux ont été maintenus dans les ténèbres des préjugés artificiellement créés.
Et cette sanglante tragédie se répétera, à moins que les ouvriers ne prennent conscience des véritables ressorts de la guerre et des pantalonnades nationalistes. La lutte infatigable contre le militarisme, non les vulgarités pacifistes, nous est donc nécessaire. Tant que les travailleurs seront disposés à produire les instruments de mort violente et du massacre des masses, la "soif de sang" des peuples ne disparaîtra pas ; pour les esclaves qui forgent eux-mêmes leurs chaînes, la libération n'arrivera jamais.
Ainsi le Premier Mai est pour nous une puissante manifestation contre tout militarisme et contre l'immense supercherie nationaliste derrière lesquels se cachent les intérêts brutaux des classes possédantes.
Il faut créer un futur nouveau sur les bases du socialisme libertaire, sous le souffle ardent duquel les conceptions moribondes des temps passés et les institutions rongées du présent disparaîtront dans l'abîme de ce qui a été, pour ouvrir l'ère de la véritable liberté, de la véritable égalité et de l'amour humain.
Nous célébrons le Premier Mai dans ce sens, comme le symbole d'un avenir prochain qui germera au sein du peuple révolutionnaire pour racheter le monde de la malédiction des dominations de classes et de l'esclavage du salarié.


Rudolph Rocker


Rudolph ROCKER
LE PREMIER MAI

Le Libertaire— Mai 1936
Repris dans Increvables anarchistes,vol. 1, pp. 32-34, 1998.
Éditions du Monde Libertaire (Paris) — Alternative Libertaire (Bruxelles)
Le premier rai de soleil du jour de mai naissant paraît sur les tombes silencieuses de Waldheim et découvre lentement le modeste monument des cinq anarchistes qui succombèrent en novembre 1887 entre les mains du bourreau. C'est de la tombe commune de ces cinq militants que surgit l'idée universelle du Premier Mai.Le terrible assassinat de Chicago fut l'épilogue sinistre de ce grand mouvement qui se produisit le premier mai 1886 dans tous les centres industriels des États-Unis afin d'obtenir pour le prolétariat américain, avec l'arme de la grève générale, la journée de huit heures. Ces cinq anarchistes, dont les restes reposent sous la verte pelouse de Waldheim, furent les porte-voix les plus vaillants et les plus audacieux dans la grande lutte entre le capital et le travail et durent payer de leur vie leur fidélité à leurs frères de combat.
Inspiré de l'esprit des cinq pendus, le Congrès international de Paris, en 1889, conçut la résolution de proclamer le premier mai jour férié du prolétariat universel et jamais une résolution n'a trouvé un écho aussi puissant et enthousiaste au sein du grand peuple des déshérités. On vit dans la réalisation pratique de cette résolution un symbole de l'émancipation prochaine.
Ni la rage aveugle des exploiteurs, ni les misérables tentatives des politiciens socialistes ne furent capables de changer le sens profond de cette manifestation caractéristique ou de la faire dégénérer. Comme une lueur ardente, l'idée vécut dans le coeur immense du peuple travailleur de tous les pays et ne put en être extirpée, même durant les temps de dure réaction. Car c'était une idée surgie des profondeurs et qui devait maintenir solidement dans l'esprit des masses un espoir luttant pour une expression vivante et faisant appel à la vigoureuse conscience des opprimés. Comme une pensée nouvelle, l'idée resurgit du plus profond : ce n'est pas d'en haut que fleurira notre salut, c'est d'en bas que doit venir la force qui brisera nos chaînes et donnera des ailes à notre aspiration.
Le premier Mai est pour nous un symbole, un symbole de la libération sociale par la voie de l'action directe qui trouve sa forme la plus achevée dans la grève générale. Tous ceux qui souffrent la servitude et que la préoccupation quotidienne de l'existence marque de son empreinte, l'énorme armée de tous ceux qui extirpent les trésors de la terre, travaillent sur les hauts-fourneaux ou dirigent la charrue par les champs, tous ces millions d'êtres qui doivent satisfaire le capital, dans d'innombrables usines et ateliers, par un tribut de sang, les travailleurs manuels et intellectuels de tous les continents, tous seront partie de cette immense et invincible association du sein de laquelle jaillira un futur nouveau dès que la connaissance de sa désolante existence s'encrera fortement dans la conscience de chacun de ses membres. Sur ses épaules, un monde entier repose, elle tient le destin de toute la société entre ses mains et sans sa force créatrice, toute vie humaine est condamnée à mort.
La vente de son travail et de son esprit est la cause occulte de sa servitude et de sa dépendance : le refus d'effectuer ce travail pour les monopolistes doit par conséquent se transformer en l'instrument de son émancipation. Le jour où cette évidence illuminera l'esprit des opprimés, ce jour sonnera le grand crépuscule des dieux de la société capitaliste.
Le Premier Mai doit être pour nous un enseignement qui apporte à la conscience des travailleurs et des opprimés l'énorme énergie qui est entre leur mains. Cette force prend racine dans l'économie, dans notre activité comme producteurs. La société naît chaque jour de cette force et reçoit à tout moment les possibilités de son existence même. En cela, le membre d'un parti ne compte pas, mais bien le mineur, le cheminot, le forgeron, le paysan, l'homme qui produit les valeurs sociales et dont l'énergie créatrice maintient le monde sur ses rails. Le levier de notre force est là ; dans ce foyer doit être forgée l'arme qui blessera à mort le veau d'or.  Nous ne parlons pas ici de la conquête du pouvoir, mais de la conquête de l'usine, du champ, de la mine. Car n'importe quel pouvoir politique n'a jamais été autre chose que la violence organisée qui impose aux grandes masses du peuple la dépendance économique envers des minorités privilégiées. L'oppression politique et l'exploitation économique vont de pair, elles se complètent et l'une ne peut exister sans l'appui de l'autre. Il est absurde de croire que de futures institutions gouvernementales constitueront un jour une exception. L'important n'est pas l'étiquette extérieure, mais l'essence d'une institution ; et la pire forme des tyrannies fut toujours celle qui s'est exercée au nom du peuple ou d'une classe. Par conséquent, toute véritable lutte contre le monopole de la possession est en même temps une lutte contre le pouvoir qui le protège et de même que l'objectif du prolétariat militant sur le terrain économique est l'abolition et la suppression du monopole privé sous toutes ses formes, son objectif politique doit être aussi la suppression de toute institution du pouvoir. Celui qui utilise l'une de ces formes pour anéantir l'autre n'a pas compris la véritable signification du socialisme, et c'est toujours l'application du même principe d'autorité qui a été jusqu'ici la pierre angulaire de joutes les tyrannies.
Le Premier Mai doit être un symbole de la solidarité internationale, d'une solidarité non limitée aux cadres de l'État national qui correspond toujours aux intérêts des minorités privilégiées du pays. Entre les millions de salariés qui supportent le joug de l'esclavage, il existe une unité d'intérêts, quelle que soit la langue qu'ils parlent et la bannière sous laquelle ils sont nés. Mais entre les exploiteurs et les exploités d'un même pays, il existe une guerre ininterrompue qui ne peut être solutionnée par aucun principe d'autorité et qui prend ses racines dans les intérêts contradictoires des diverses classes.
Tout nationalisme est un déguisement idéologique des véritables faits : il peut dans un moment donné entraîner les grandes masses vers ses représentants menteurs, mais il n'a jamais été capable d'abolir de ce monde la brutale réalité des choses. Les mêmes classes qui, à l'époque de la Guerre mondiale, tentèrent d'élever le patriotisme du peuple jusqu'à l'exaltation, envoient aujourd'hui les produits du travail du prolétariat allemand à celui qui fut en d'autres temps "l'ennemi étranger", tandis que les grandes masses manquent du plus nécessaire dans leur propre pays. Les intérêts nationaux des classes dominantes sont mis en balance. Quand ils sont identiques aux intérêts de leur porte-monnaie et qu'ils produisent le pourcentage nécessaire. Et si des millions de pauvres diables ont laissé leur vie ou leurs membres dans cette folie des grandes tueries des peuples, ce ne fut jamais parce qu'ils voulaient payer telle ou telle dette de l'honneur national, mais parce que leurs cerveaux ont été maintenus dans les ténèbres des préjugés artificiellement créés.
Et cette sanglante tragédie se répétera, à moins que les ouvriers ne prennent conscience des véritables ressorts de la guerre et des pantalonnades nationalistes. La lutte infatigable contre le militarisme, non les vulgarités pacifistes, nous est donc nécessaire. Tant que les travailleurs seront disposés à produire les instruments de mort violente et du massacre des masses, la "soif de sang" des peuples ne disparaîtra pas ; pour les esclaves qui forgent eux-mêmes leurs chaînes, la libération n'arrivera jamais.
Ainsi le Premier Mai est pour nous une puissante manifestation contre tout militarisme et contre l'immense supercherie nationaliste derrière lesquels se cachent les intérêts brutaux des classes possédantes.
Il faut créer un futur nouveau sur les bases du socialisme libertaire, sous le souffle ardent duquel les conceptions moribondes des temps passés et les institutions rongées du présent disparaîtront dans l'abîme de ce qui a été, pour ouvrir l'ère de la véritable liberté, de la véritable égalité et de l'amour humain.
Nous célébrons le Premier Mai dans ce sens, comme le symbole d'un avenir prochain qui germera au sein du peuple révolutionnaire pour racheter le monde de la malédiction des dominations de classes et de l'esclavage du salarié.


Rudolph Rocker


Élisée Reclus
ÉVOLUTION ET RÉVOLUTION
Publication de la Révolte, 1891 (Voir aussi : L'Évolution, la Révolution et l'Idéal anarchique, version ultérieure de ce même texte.)
TABLE DES MATIÈRES
Évolution de l'Univers et Révolutions partielles
Acception fausse des termes «Évolution» et «Révolution»
Évolutionnistes. Les hypocrites et les timorés
Évolution et Révolution, deux stades successifs d'un même phénomène
Révolutions progressives et Révolutions régressives
Évènements complexes, à la fois décadence et progrès. Renaissance, Réforme, Révolution française 
Révolutions conscientes succèdant aux Révolutions instinctives
Objectif révolutionnaire et savoir naissant des révoltés
Nécessité de la Révolution. Loi de Malthus
Ignorance des savants, instruction croissante du peuple
Corrélation du Savoir et du Pouvoir
Révolution prochaine, conséquence de l'évolution accomplie. Inflexibilité nécessaire du Capital
Péjoration fatale de toutes les institutions du pouvoir, monarchiques ou républicaines
Sociétés opposées ; forces en lutte
Disparition de la foi. Diminution  respect. Pessimisme et suicide
Internationale
Future coïncidence pacifique de l'Évolution et de la Révolution
 
L'évolution est le mouvement infini de tout ce qui existe, la transformation incessante de l'Univers et de toutes ses parties depuis les origines éternelles et pendant l'infini des âges. Les voies lactées qui font leur apparition dans les espaces sans bornes, qui se condensent et se dissolvent pendant les millions et les milliards de siècles, les étoiles, les astres qui naissent, qui s'agrègent et qui meurent, notre tourbillon solaire avec son astre central, ses planètes et ses lunes, et, dans les limites étroites de notre petit globe terraqué, les montagnes qui surgissent et qui s'effacent de nouveau, les océans qui se forment pour tarir ensuite, les fleuves qu'on voit perler dans les vallées, puis se dessécher comme la rosée du matin, les générations des plantes, des animaux et des hommes qui se succèdent, et nos millions de vies imperceptibles de l'homme au moucheron, tout cela n'est que phénomène de la grande évolution entraînant toutes choses dans son tourbillon sans fin.En comparaison de ce fait primordial de l'évolution et de la vie universelle, que sont tous ces petits événements que nous appelons des révolutions, astronomiques, géologiques ou politiques ? Des vibrations presque insensibles, des apparences, pourrait-on dire. C'est par myriades et par myriades que les révolutions se succèdent dans l'évolution universelle ; mais si minimes qu'elles soient, elles font partie de ce mouvement infini.
Ainsi la science ne voit aucune opposition entre ces deux mots d'Évolution et Révolution, qui se ressemblent si fort ; mais dans le langage commun ils sont employés dans un sens bien distinct de leur signification première. Loin d'y voir des faits du même ordre ne différant que par l'ampleur du mouvement, les hommes timorés que tout changement emplit d'effroi affectent de donner aux deux termes un sens absolument opposé. L'Évolution, synonyme de développement graduel, continu, dans les idées et dans les mœurs, est présentée comme si elle était le contraire de cette chose effrayante, la Révolution, qui implique des changements plus ou moins brusques dans les faits. C'est avec un enthousiasme apparent ou même sincère qu'ils discourent de l'évolution, des progrès lents qui s'accomplissent dans les cellules cérébrales, dans le secret des intelligences et des coeurs, mais qu'on ne leur parle pas de l'abominable révolution qui s'échappe soudain des esprits pour éclater dans les rues, accompagnée parfois par les hurlements de la foule et le fracas des armes.
Constatons tout d'abord que si le mot d'évolution est accepté volontiers par ceux-là même qui voient les révolutionnaires avec horreur, c'est qu'ils ne se rendent point compte de la valeur du mot, car de la chose elle-même ils ne veulent à aucun prix. Ils parlent bien du progrès en termes généraux, mais ils repoussent le progrès en particulier. Ils trouvent que la société actuelle, toute mauvaise qu'elle est et qu'ils la voient eux-mêmes, est bonne à conserver ; il leur suffit qu'elle réalise leur idéal, richesse, pouvoir ou bien-être. Puisqu'il y a des riches et des pauvres, des puissants et des sujets, des maîtres et des serviteurs, des Césars qui ordonnent le combat et des gladiateurs qui vont mourir, les gens avisés n'ont qu'à se mettre du côté des riches et des maîtres, à se faire les courtisans des Césars. Cette société donne du pain, de  l'argent, des places, des honneurs, eh bien ! que les hommes d'esprit s'arrangent de manière à prendre leur part, et la plus large possible, de tous les présents de la destinée ! Si quelque bonne étoile, présidant à leur naissance, les a dispensés de toute lutte en leur donnant en héritage le nécessaire et le superflu, de quoi se plaindraient-ils? Ils se persuadent sans peine que tout le monde est aussi satisfait qu'ils le sont eux-mêmes. Pour l'homme repu, tout le monde a bien dîné. Quant à l'égoïste que la société n'a pas richement doté dès son berceau, du moins peut-il espérer de conquérir sa place par l'intrigue ou par la flatterie, par un heureux coup du sort ou même par un travail acharné mis au service des puissants. Comment s'agirait-il pour lui d'évolution sociale? Évoluer vers la fortune est sa seule ambition ! Autant demander un cours de philosophie à des gamins qui se disputent des sous jetés d'un balcon par quelque facétieux bourgeois !
Mais il est cependant des timorés qui croient honnêtement à l'évolution des idées et qui néanmoins, par un sentiment de peur instinctive, veulent éviter toute révolution. Ils l'évoquent et la conjurent en même temps: ils critiquent la société présente et rêvent de la société future avec une vague espérance qu'elle apparaîtra soudain, par une sorte de miracle, sans que le craquement de la rupture se produise entre le monde passé et et le monde futur. Êtres incomplets, ils n'ont que le désir, sans avoir la pensée ; ils imaginent, mais ils ne savent point vouloir. Appartenant aux deux mondes à la fois, ils sont fatalement condamnés à les trahir l'un et l'autre : dans la société des conservateurs, ils sont un élément de dissolution par leurs idées et leur langage ; dans celle des révolutionnaires, ils deviennent réacteurs à outrance, abjurant leurs instincts de jeunesse et, comme le chien dont parle l'Évangile, «retournant à ce qu'ils avaient vomi». C'est ainsi que, pendant la Révolution, les défenseurs les plus ardents de l'ancien régime furent ceux qui jadis l'avaient poursuivi de leurs risées. Ils s'apercevaient trop tard, comme les inhabiles magiciens de la légende, qu'ils avaient une force trop redoutable pour leur faible volonté, pour leurs timides mains.
Une autre classe d'évolutionnistes est celle des gens qui dans l'ensemble des changements à accomplir n'en voient qu'un seul et se vouent strictement, méthodiquement à sa réalisation, sans se préoccuper des autres transformations sociales. Ils ont limité, borné d'avance leur champ de travail. Les uns, gens habiles, ont voulu de cette manière, se mettre en paix avec leur conscience et travailler pour la révolution future sans danger pour eux-mêmes. Sous prétexte de consacrer leurs efforts à une réforme de réalisation prochaine, ils perdent complètement de vue tout idéal supérieur et l'écartent même avec colère afin qu'on ne les soupçonne pas de le partager. D'autres, plus honnêtes ou tout à fait respectables, même vaguement utiles à l'achèvement du grand œuvre, sont ceux qui en effet ne voient, par étroitesse d'esprit, d'autres progrès à accomplir que ceux qu'ils préconisent. La sincérité de leur pensée et de leur conduite les place au-dessus de la critique : nous les disons nos frères, tout en reconnaissant avec chagrin combien est étroit le champ de lutte dans lequel ils se sont cantonnés. Je ne parle pas de ceux qui ont pris pour objectifs soit la réforme de l'orthographe, soit la réglementation de l'heure ou le changement du méridien, soit encore la suppression des corsets ou des bonnets à poils ; mais il est des révolutions plus sérieuses qui ne prêtent point au ridicule et qui demandent chez leurs protagonistes, courage, persévérance et dévouement. Ainsi quand je vois une femme, pure de sentiments, noble de caractère, intacte de tout scandale dans l'opinion, descendre vers les prostituées et leur dire: «Tu es ma sœur, et je viens m'allier avec toi pour lutter contre l'agent des mœurs qui t'insulte et met la main sur toi, contre le médecin de la police qui te fait ternir par des argousins et te viole par sa visite, contre la société tout entière qui te méprise et te foule aux pieds», je ne m'arrêterai pas à des considérations générales pour marchander mon respect à la vaillante révolutionnaire qui s'est mise en lutte contre toute l'impudique société. Sans doute, je n'ignore pas que toutes les révolutions se tiennent, et que la révolte de l'individu contre l'État embrasse la cause du forçat ou de tout autre réprouvé, aussi bien que celle de la prostituée ; néanmoins je n'en suis pas moins saisi d'admiration devant tous les vaillants qui combattent le bon combat dans leur étroit champ clos. Je les secoue avec émotion et je me dis: «Sachons les égaler, sur notre champ de bataille plus vaste, qui comprend la terre entière !»
En effet, l'évolution embrasse l'ensemble des choses humaines et la révolution doit l'embrasser aussi, bien qu'il n'y ait pas toujours un parallélisme évident dans les événements partiels dont se compose l'ensemble du mouvement. Tous les progrès sont solidaires, et nous les désirons tous dans la mesure de nos connaissances et de notre force : progrès sociaux et politiques, moraux et matériels, de science, d'art ou d'industrie. Évolutionnistes en toutes choses, nous sommes également révolutionnaires en tout, sachant que l'histoire même n'est que la série des accomplissements, succédant à celle des préparations. La grande évolution intellectuelle qui émancipe les esprits doit aussi émanciper en fait les individus dans tous leurs rapports avec les autres individus.
On peut dire ainsi que l'évolution et la révolution sont les deux actes successifs d'un même phénomène, l'évolution précédant la révolution, et celle-ci précédant une évolution nouvelle, mère de révolutions futures. Un changement peut-il se faire sans amener de soudains déplacements d'équilibre dans !a vie ? La révolution ne doit-elle pas nécessairement succéder à l'évolution, de même que l'acte succède à la volonté d'agir ? L'un et l'autre ne diffèrent que par l'époque de leur apparition. Qu'un éboulis barre une rivière, les eaux s'amassent peu à peu au-dessus de l'obstacle, un lac se formera par une lente évolution, puis tout à coup une infiltration se produira dans la digue d'aval, la chute d'un caillou décidera du cataclysme, l'obstacle sera violemment emporté et le lac vidé redeviendra rivière : ainsi aura lieu une petite révolution terrestre.
Si la révolution est toujours en retard sur l'évolution, la cause en est à la résistance des milieux : l'eau d'un courant bruit entre ses rivages parce que ceux-ci la retardent dans sa marche ; les vagues de la mer se brisent avec fracas sur les écueils et la foudre roule dans le ciel parce que l'atmosphère s'est opposée à l'étincelle sortie du nuage. Chaque transformation de la matière, chaque réalisation d'idée est dans la période même du changement contrariée par l'inertie du milieu, et le phénomène nouveau ne peut s'accomplir que par un effort d'autant plus violent ou par une force d'autant plus puissante, que la résistance est plus grande. Herder parlant de la Révolution française l'a déjà dit: «La semence tombe dans la terre, longtemps elle paraît morte, puis tout à coup elle pousse son aigrette, puis elle déplace la terre dure qui la recouvrait, elle fait violence à l'argile ennemie, et la voilà qui devient plante, qui fleurit et mûrit son fruit». Et l'enfant, comment naît-il ? Après avoir séjourné neuf mois dans les ténèbres du ventre maternel, c'est aussi avec violence qu'il s'échappe en déchirant son enveloppe, et parfois même en tuant sa mère. Telles sont les révolutions, conséquences forcées des évolutions qui les ont précédées.
 

Toutefois les révolutions ne sont pas nécessairement un progrès, de même que les évolutions ne sont pas toujours orientées vers la justice. Tout change, tout se meut dans la nature d'un mouvement éternel, mais s'il y a progrès il peut y avoir aussi recul, et si les évolutions tendent vers un accroissement de vie, il y en a d'autres qui tendent vers la mort. L'arrêt est impossible, il faut se mouvoir dans un sens ou dans uneautre, et le réactionnaire endurci le libéral douceâtre qui poussent des cris d'effroi au mot de révolution, marchent vers une révolution, celle de la mort. La maladie, la sénilité, la gangrène sont des évolutions au même titre que la puberté. L'arrivée des vers dans le cadavre comme le premier vagissement de l'enfant, indique qu'une révolution s'est faite. La physiologie, l'histoire sont là pour nous montrer qu'il est des évolutions qui s'appellent décadence et des révolutions qui sont la mort.
L'histoire de l'Humanité, bien qu'elle ne nous soit à demi connue que pendant une courte période de quelques milliers d'années, nous offre déjà des exemples sans nombre de peuplades et de peuples, de cités et d'empires qui ont misérablement péri à la suite de lentes évolutions entraînant leur chute. Multiples sont les faits de tout ordre qui ont pu déterminer ces maladies de nations, de races entières. Cependant il est une cause majeure, la cause des causes dans laquelle se résume l'histoire de la décadence. Elle réside dans la constitution d'une partie de la société en maîtresse de l'autre partie, dans l'accaparement de la terre, des capitaux, du pouvoir, de l'instruction, des honneurs par quelques-uns ou par une aristocratie. Dès que la foule imbécile n'a plus le ressort de la révolte contre ce monopole d'un petit nombre d'hommes, elle est virtuellement morte et sa disparition n'est plus qu'une affaire de peu de temps. La peste noire arrive bientôt pour nettoyer tout cet inutile pullulement d'individus sans liberté ; les massacreurs accourent de l'Orient ou de l'Occident, et le désert se fait à la place des cités immenses. Ainsi moururent l'Assyrie et l'Égypte, ainsi s'effondrèrent la Perse, et quant tout l'empire romain appartint à quelques grands propriétaires, le barbare eut bientôt remplacé le prolétaire asservi.
 

Mais il n'est pas un événement qui ne soit double, à la fois un phénomène de mort et un phénomène de renouveau, c'est-à-dire la résultante complexe d'évolutions de décadence et de progrès. Ainsi cette destruction de l'Empire romain est un ensemble de révolutions correspondant à toute une série d'évolutions dont les unes ont été funestes et les autres heureuses. Certes, ce fut un grand soulagement pour les opprimés que la chute de cette formidable machine d'écrasement qui pesait sur le monde ; ce fut aussi une heureuse étape dans l'histoire de l'Humanité que cette entrée violente de tous les peuples du nord dans le monde de la civilisation, mais à despotisme succéda despotisme, d'une religion morte poussèrent les rejetons d'une religion nouvelle, et pendant un millier d'années, une nuit d'ignorance et de sottise propagée par les moines se répandit sur la terre.
De même, les autres mouvements historiques se présentent sous deux faces, suivant les mille éléments qui les composent et dont les conséquences multiples se montrent dans les révolutions politiques et sociales. L'exemple même de la Révolution qui mit un terme au moyen-âge et à la nuit de la pensée, nous montre comment deux révolutions peuvent s'accomplir à la fois, l'une cause dc décadence  et l'autre de progrès. La période de la Renaissance qui retrouva les monuments de l'antiquité, qui déchiffra ses livres et ses enseignements, qui dégagea la science des formules superstitieuses et lança de nouveau les hommes dans la voie des études désintéressées, eut aussi pour contre-coup dans le monde religieux cette scission du christianisme à laquelle on a donné le nom de Réforme. Il a semblé longtemps naturel de voir simplement dans cette révolution une des crises bienfaisantes de l'Humanité, résumée par la conquête du droit d'initiative individuelle, par l'émancipation des esprits que les prêtres avaient tenus dans une servile ignorance : on crut que désormais les hommes seraient leurs propres maîtres, égaux les uns des autres par l'indépendance de la pensée. Mais on sait maintenant que la Réforme fut aussi la constitution d'églises autoritaires en face de l'autre église qui jusque-là avait possédé le monopole de l'asservissement intellectuel. La Réforme déplaça les fortunes et les prébendes au profit du pouvoir nouveau, et de part et d'autre naquirent des ordres, jésuites et contre-jésuites pour exploiter le peuple sous des formes nouvelles. Luther et Calvin parlèrent le même langage d'intolérance féroce à l'égard de ceux qui ne partageaient pas leur manière de voir. Comme l'Inquisition, ils firent écarteler et brûler ; leur doctrine fut une doctrine d'asservissement et de lâcheté. Sans doute, il existe une différence entre le protestant et le catholique : (je parle de ceux qui le sont en toute sincérité, et non par simple convenance de famille). Celui-ci est plus naïvement crédule, aucun miracle ne l'étonne ; celui-là fait un choix parmi les mystères et tient avec d'autant plus de ténacité à ceux qu'il croit avoir sondés ; il voit dans sa religion une affaire personnelle. En cessant de croire, le catholique cesse d'être chrétien ; en changeant de système, le protestant ne fait que changer de secte, il reste chrétien, inconvertissable mystique.
En continuant, nous arrivons à la grande époque évolutionnaire dont la Révolution américaine et la Révolution française furent les sanglantes crises. Ah ! là du moins, semble-t-il, la révolution fut tout à l'avantage du peuple, et ces grandes dates de l'histoire doivent être comptées comme inaugurant la naissance nouvelle de l'Humanité. Les conventionnels voulurent commencer l'histoire au premier jour de leur constitution, comme si les siècles antérieurs n'avaient pas existé, et que l'homme politique pût vraiment dater son origine de la proclamation de ses droits. Certes, cette période de l'histoire est une grande époque dans la vie des nations, un espoir immense se répandit alors par le monde, la pensée libre prit un essor qu'elle n'avait jamais eu, les sciences se renouvelèrent, l'esprit de découverte agrandit à l'infini les bornes du monde, et jamais on ne vit un tel nombre d'hommes transformés par un idéal nouveau, faire avec plus de simplicité le sacrifice de leur vie. Mais cette révolution, nous le voyons maintenant, n'était point la révolution de tous, elle fut celle de quelques-uns pour quelques-uns ; le droit de l'homme resta purement théorique, la garantie de la propriété privée que l'on proclamait en même temps, le rendait illusoire. Une nouvelle classe de jouisseurs avides, enthousiastes, se mit à l'œuvre d'accaparement, la Bourgeoisie remplaça la classe usée déjà sceptique et pessimiste de la vieille noblesse, et les nouveaux-venus se mirent avec une ardeur et une science que n'avaient jamais eues les anciennes classes dirigeantes à exploiter la foule de ceux qui ne possédaient point. C'est au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité que se firent désormais toutes les scélératesses. C'est pour émanciper le monde que Napoléon traînait derrière lui un million d'égorgeurs, c'est pour faire le bonheur de leurs chères patries respectives que les capitalistes constituent ces vastes propriétés, bâtissent les grandes usines, établissent ces puissants monopoles qui recréent sous une forme nouvelle l'esclavage d'autrefois.
 

Ainsi toutes les révolutions ont été doubles : on peut dire que l'histoire offre en toutes choses son revers et son endroit, et nous qui ne voulons pas nous payer de mots, nous devons étudier avec une implacable critique, tous les faits qui se sont accomplis, percer à jour les hommes qui prétendent s'être dévoués pour notre cause. Il ne suffit pas de crier : Révolution, Révolution ! pour que nous marchions aussitôt derrière celui qui veut nous entraîner. Sans doute, quand on ignore la vérité, il est naturel qu'on suive son instinct. On comprend très bien que le taureau affolé se précipite sur un chiffon rouge et que le peuple toujours opprimé se rue avec fureur contre le premier venu qu'on lui désigne. Une révolution quelconque, si minime qu'elle soit en réalité, a toujours cela de bon qu'elle est un témoignage de force, mais le temps est venu que ce témoignage ne soit pas celui d'une force aveugle et que les évolutionnaires, arrivant enfin à la pleine conscience de ce qu'ils veulent réaliser dans la révolution prochaine, ne se précipitent pas au hasard donnant de la corne à droite et à gauche comme des animaux insensés,
On peut dire que jusqu'à maintenant aucune révolution n'a été complètement spontanée, et c'est pour cela qu'aucune n'a complètement triomphé. Tous ces grands mouvements, sans exception, ont été plus ou moins dirigés et par conséquent ils n'ont réussi que pour les directeurs. C'est une classe qui a fait la Réforme et qui en a recueilli les avantages, c'est une classe qui a fait la Révolution française et qui en exploite les profits, mettant en coupe réglée tous les malheureux qui l'ont servie pour lui procurer la victoire.
Aussi chaque révolution eut-elle son lendemain. La veille, on poussait le populaire au combat, le lendemain on l'exhortait à la sagesse ; la veille on l'assurait que l'insurrection est le plus sacré des devoirs, et le lendemain on lui prêchait que le roi est la meilleure des républiques, ou que le parfait dévouement consiste à mettre trois mois de misère au service de la Bourgeoisie. De révolution en révolution le cours de l'histoire ressemble à celui d'un fleuve arrêté de distance en distance par des écluses. Chaque gouvernement, chaque parti vainqueur essaie à son tour d'endiguer le courant pour l'utiliser à droite et à gauche dans ses prairies ou dans ses moulins. Nous verrons s'il en sera toujours ainsi et si !e peuple consentira sans cesse à faire la révolution non pour lui, mais pour quelque habile soldat, avocat ou banquier.
Cet éternel va et vient qui nous montre dans le passé la sortie des révolutions partiellement avortées, le labeur infini des générations qui se succèdent à la peine, roulant sans cesse le rocher qui les écrase, cette ironie du destin qui montre des captifs brisant leurs chaînes pour se laisser ferrer à nouveau, tout cela est la cause d'un grand trouble moral, et, parmi les nôtres, nous en avons déjà vu beaucoup qui, perdant tout espoir et fatigués avant d'avoir combattu, se croisent les bras et se livrent à leur sort en abandonnant leurs frères. C'est qu'ils ne savent pas, ou qu'ils ne savent qu'à demi: ils ne voyaient pas encore le chemin qu'ils avaient à suivre ou espéraient s'y faire transporter par le sort comme un navire dont un vent favorable gonfle les voiles : ils voulaient réussir non de par une implacable volonté, mais de par leur bon droit et de par la chance, semblables aux mystiques qui marchent sur la terre et veulent se faire guider par une étoile qui brille dans le ciel.
 

Toutefois la période du pur instinct est dépassée maintenant ; les révolutions ne se feront plus au hasard, uniquement parce que l'oppression est gênante, elles se feront de plus en plus avec un but déterminé et suivant une méthode précise. On croyait autrefois que les événements se succédaient sans ordre, mais on apprend à en reconnaître la logique inexorable. Nous savons désormais qu'il existe une science sociale et nous comptons bien nous en servir contre nos ennemis pour hâter le jour de la délivrance finale.
Le premier fait mis en lumière par cette science est que la société se renouvelle sans cesse, et que toute tentative d'arrêt brusque dans l'évolution ou de conservation de choses déjà vécues, est une utopie ou un crime. Un des coryphées du monde réactionnaire, digne continuateur des académies qui maudissaient les enseignements impies des Copernic et des Galilée et tournaient en dérision la doctrine de la circulation du sang, le grand savant Lombroso voit autant de fous dans tous les novateurs et pousse l'amour de la stabilité sociale jusqu'à signaler comme des criminels politiques tous ceux qui critiquent les choses existantes, tous ceux qui s'élancent vers l'inconnu ; et pourtant il avoue que lorsqu'une idée nouvelle a fini par l'emporter dans l'esprit de la majorité des hommes, il faut s'y conformer pour ne pas devenir révolutionnaire en s'opposant au consentement universel : mais en attendant cette révolution fatale, il demande que les évolutionnaires soient traités comme des criminels. Fou lui-même, cet homme qui trouve tant de fous de par le monde, veut que l'on punisse des actions qui demain seront louées de tous comme les produits de la plus pure morale : il eût fait boire la ciguë à Socrate, il eût mené Jean Hüss au bûcher ; à plus forte raison eût-il guillotiné Babeuf, car de nos jours, Babœuf serait encore un novateur ; il nous voue à toutes les fureurs de la vindicte sociale, non parce que nous avons tort, mais parce que nous avons raison trop tôt.
Quant à nous, il nous suffit de chercher à avoir de plus en plus raison. Nous arriverons à la paix sociale par l'étude approfondie des lois naturelles et de l'histoire, de tous les préjugés dont nous avons à nous défaire, de tous les éléments hostiles qu'il nous faut écarter, de tous les dangers qui nous menacent, de toutes les ressources dont nous pouvons disposer. Nous avons l'échiquier devant nous. Il faut gagner la partie.
Quel est d'abord notre objectif révolutionnaire ? Tous, amis et ennemis savent qu'il ne s'agit plus de petites révolutions partielles, mais bien d'une révolution générale... C'est dans l'ensemble de la société, dans toutes ses manifestations que se prépare le changement. Les conservateurs ne s'y sont point trompés quand ils ont donné aux révolutionnaires le nom général «d'ennemis de la religion, de la famille et de la propriété ;» ils auraient pu nous dire aussi les ennemis de la patrie politique. Oui, les anarchistes repoussent l'autorité du dogme et l'intervention du surnaturel dans la nature, et, en ce sens, quelle ferveur qu'ils apportent dans la lutte pour leur idéal de fraternité et de solidarité, ils sont ennemis de la religion. Oui, ils veulent la suppression du trafic matrimonial, ils veulent les unions libres, ne reposant que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la dignité d'autrui, et, en ce sens, si aimants et si dévoués qu'ils soient pour ceux dont la vie est associée à la leur, ils sont bien les ennemis de la famille. Oui, ils veulent supprimer l'accaparement de la terre et de ses produits pour les rendre à tous, et, en ce sens, si heureux qu'ils soient d'assurer à tous la jouissance des fruits du sol, ils sont les ennemis de la propriété. Enfin, si profond que soit leur sentiment de solidarité pour ceux qui les entourent, si vif que soit leur désir de voir leur village et leur pays heureux, si douce à leurs oreilles que soit la langue maternelle, ils le haïssent point l'étranger, ils voient un frère en lui, et revendiquent pour lui comme pour eux la même justice, la même liberté, et, en ce sens, ils sont ennemis de la patrie.
Que nous faut-il donc pour atteindre le but ? Il faut avant tout nous débarrasser de notre ignorance, car l'homme agit toujours, et ce qui lui a manqué jusqu'ici est d'avoir bien dirigé son action.
Nous voulons savoir. Nous n'admettons pas que la science soit un privilège, et que des hommes quelconques, haut perchés sur une montagne comme Moïse, sur un trône comme Marc-Aurèle, sur un Olympe ou sur un Parnasse en carton, ou simplement sur un fauteuil académique, nous dictent des lois en se targuant d'une connaissance supérieure des lois éternelles. Il est certain que parmi les gens qui pontifient dans les hauteurs, il en est qui peuvent traduire convenablement le chinois, ou lire les cartulaires des temps mérovingiens ou disséquer l'appareil digestif des punaises ; mais l'admiration même que nous avons pour ces grands hommes ne nous empêche pas de discuter en toute liberté les paroles qu'ils daignent nous adresser de leur empyrée. Nous n'acceptons pas de vérité promulguée: nous la faisons nôtre d'abord par l'étude et par la discussion, et nous apprenons à rejeter l'erreur, fût-elle mille fois estampillée et patentée. Que de fois en effet, le peuple ignorant a-t-il dû reconnaître que ses savants éducateurs n'avaient d'autre science à lui enseigner que celle de marcher paisiblement et joyeusement à l'abattoir, comme ce bœuf des fêtes que l'on couronne de guirlandes en papier doré.
Notre commencement de savoir, nos petits rudiments de connaissances historiques nous disent qu'il ne faut point tolérer de maîtres, et qu'à tout ordre il faut répondre par la révolte. L'histoire, si loin que nous remontons dans le passé, si diligemment que nous étudions autour de nous les sociétés et les peuples, civilisés ou barbares, policés ou primitifs, l'histoire nous dit que toute obéissance est une abdication, que toute servitude est une mort anticipée ; elle nous dit aussi que tout progrès s'est accompli en proportion de la liberté, de l'égalité et de l'accord spontané des citoyens ; tout siècle de découvertes, nous le savons, est un siècle pendant lequel le pouvoir religieux et politique se trouvait affaibli par des compétitions, et où l'initiative humaine avait pu trouver une brèche pour se glisser, comme une touffe d'herbes croissant à travers les pierres descellées d'un palais.
Nos études, si peu avancées qu'elles soient encore, nous ont appris aussi que des institutions suffisent pour créer des maîtres, quand même le mot de liberté serait inscrit sur toutes les murailles et que l'hymne deGuerre aux Tyrans résonnerait dans les rues. Sans être institué de droit divin, le maître peut le devenir également de par la volonté populaire. C'est au nom du peuple que le magistrat prononce des arrêts, mais sous prétexte qu'il défend la morale, il n'en est pas moins investi du pouvoir d'être criminel lui-même, de condamner l'innocent au bagne et de glorifier le méchant ; il dispose du glaive de la loi, il tient les clefs de la prison et dresse les guillotines ; il fait l'éducation du policier, du mouchard, de l'agent des mœurs ; c'est lui qui forme ce joli monde, ce qu'il y a de plus sale et de plus écœurant dans la fange et dans l'ordure.
Autre institution, !'armée, qui est censée n'être que le «peuple armé!» mais nous avons appris par une dure expérience que si le personnel des soldats s'est renouvelé, le cadre est resté le même et que le principe n'a pas changé. Les hommes n'ont pas été achetés directement en Suisse ou en Allemagne : ce ne sont plus des lansquenets et des reîtres, mais en sont-ils plus libres ? Les cinq cent mille «baïonnettes intelligentes» qui composent l'armée de la République française ont-elles le droit de manifester cette intelligence quand le caporal, le sergent, toute la hiérarchie de ceux qui commandent ont prononcé «Silence dans les rangs !» Telle est la formule par excellence, et ce silence doit être en même temps celui de la pensée. Quel est l'officier, sorti de l'école ou sorti des rangs, noble ou roturier, qui pourrait tolérer un instant que dans toutes ces caboches alignées devant lui pût germer une pensée différente de la sienne ? C'est dans sa tête, dans sa volonté que réside la force collective de toute la masse animée qui parade et défile à son geste, au doigt et à l'œil. Il commande ; à eux d'obéir. «En joue ! Feu !» et il faut tirer sur le Tonkinois ou sur le Nègre, sur le Bédouin de l'Atlas ou sur celui de Paris, son ennemi ou son ami ! «Silence dans les rangs !» Et si chaque année, les nouveaux contingents que l'armée dévore, s'immobilisent comme le veut le principe absolu de la discipline, n'est-ce pas une espérance vaine que d'attendre une réforme, une amélioration quelconque dans le régime inique sous lequel le pauvre est écrasé ?
Et de toutes les autres institutions dites libérales, ou «protectrices» ou «tutélaires», n'en est-il pas comme de la magistrature et de l'armée ? Ne sont-elles pas fatalement, de par leur fonctionnement même, autoritaires, abusives, malfaisantes ? Elles n'attendent pas d'être fondées officiellement ou d'être établies par la volonté d'un prince ou par le vote d'un peuple, pour essayer de s'agrandir aux dépens de la société, et d'établir le monopole à leur profit. Ainsi l'esprit de corps entre gens qui sortent d'une même école fait d'avance de tous les camarades autant de conspirateurs contre le bien public, autant d'hommes de proie ligués pour détrousser les passants et se partager le butin. Voyez-les déjà, les futurs fonctionnaires, au collège avec leur képi numéroté ou dans quelque université avec leurs casquettes blanches ou vertes : peut-être n'ont-ils prêté aucun serment en endossant l'uniforme, mais s'ils n'ont pas juré, ils n'en agissent pas moins suivant l'esprit de caste, bien résolus à prendre toujours les meilleures parts. Essayez de rompre le «monôme» des anciens polytechniciens, afin qu'un homme de mérite puisse se mettre dans leurs rangs et arrive à partager les mêmes fonctions ou les mêmes honneurs ! Jamais vous n'y parviendrez. Plutôt mourir, que d'accepter l'intrus ! Que l'ingénieur, feignant de savoir son métier, fasse des ponts trop courts ou des tunnels trop bas, peu nous importe, mais avant tout qu'il sorte de l'École.
Ainsi le révolutionnaire en sait assez pour se méfier à bon droit de tout pouvoir déjà constitué ou seulement en germe. Il en sait également assez pour se méfier des mots plus ou moins grandioses qu'on a pu lui enseigner et qui d'ordinaire cachent un redoutable piège. On lui parle de «patriotisme», mais il commence à savoir que ce mot représente pour le naïf une duperie pure ; il apprend mieux de jour en jour que le patriotisme se prêche pour servir l'ensemble des intérêts et des privilèges de la classe dirigeante et qu'il doit engendrer, au profit de cette classe, la haine de frontière à frontière entre tous les faibles et les déshérités. On lui parle aussi d'ordre et de paix sociale. Sans doute, la paix sociale est un grand idéal à réaliser, à une condition pourtant : que cette paix soit celle de la vie et non celle du tombeau ; qu'elle soit l'effet non de la  domination indiscutée des uns et de l'asservissement sans espoir des autres, mais de la bonne et franche égalité entre compagnons. Voilà  ce que sait l'anarchiste sans avoir passé par les Universités ; de raisonnement aussi bien quo d'instinct il sait que toute évolution doit se compléter par une révolution, et il se tient toujours prêt pour le changement.
Enfin il est une chose d'ordre capital que le peuple a bien apprise. C'est que la terre est dès maintenant riche et plus que riche pour subvenir abondamment à tous les besoins de l'Humanité. «Il y aura toujours des pauvres avec vous !»  aiment à répéter les ventrus, surtout les ventrus à la barbe huileuse comme on en trouve tant dans le monde des jésuites protestants. Cette parole, disent-ils, est tombée de la bouche de leur dieu et ils la répètent en tournant les yeux et en parlant du fond de la gorge pour lui donner plus de solennité. Et c'est même parce que cette parole était censée divine que les pauvres aussi, dans le temps de leur pauvreté intellectuelle, comprenaient l'impuissance de tous leurs efforts pour arriver au bien-être : se sentant perdus dans ce monde, ils regardaient vers le monde de l'au-delà. «Peut-être, se disaient-ils, mourrons-nous de faim sur cette terre de larmes, mais à côté de Dieu, dans ce ciel glorieux, où nous aurons le nimbe du soleil autour de nos fronts, et où la voie lactée sera notre tapis, là-haut nous n'aurons plus besoin de nourriture comestible, et nous aurons la jouissance d'entendre les hurlements du mauvais riche à jamais rongé par la faim». Maintenant quelques malheureux peut-être, se laissent encore mener par ces hallucinations, mais la plupart, devenus plus sages, ont maintenant les yeux tournés vers le pain de cette terre qui donne la vie matérielle, qui fait de la chair et du sang, et ils en veulent leur part. Nombreux sont ceux qui même savent que leur vouloir est justifié par la richesse surabondante de la terre.
Longtemps nous avons cru avec les savants trompeurs que la misère était fatale, que si les malheureux mouraient, c'est qu'en réalité il n'y avait pas assez de produits pour subvenir aux nécessités de tous les hommes. On voyait d'un côté la tourbe des pauvres faméliques, de l'autre côté quelques rares privilégiés mangeant à leur faim et s'habillant à leur fantaisie, et on s'imaginait en toute naïveté qu'il ne pouvait en être autrement ! Il est vrai qu'en temps d'abondance, il eût été possible de partager et qu'en temps de disette tout le monde eût pu se mettre de concert à la ration, mais pareille façon d'agir qui demandait dans l'ensemble de la société un lien de solidarité fraternelle ne paraissait pas encore possible, et le malheureux acceptait son infortune avec résignation. Cette terrible loi de Malthus qui avait été formulée comme une loi mathématique et qui semblait enfermer la société dans les formidables mâchoires de son syllogisme, était acceptée non seulement par les pontifes de la science économique, mais surtout par les victimes de l'économie sociale. Tous les misérables répétaient mélancoliquement le vers de Gilbert :
Au banquet de la vie, infortuné convive !
Ils croyaient savoir, les pauvres gens, qu'il n'y avait point de place pour eux. La science n'avait-elle pas soufflé dans la trompette du jugement dernier en proclamant que les hommes croissent en nombre plus rapidement que les subsistances, et que par conséquent une élimination annuelle des individus surnuméraires était indispensable. L'Humanité devait être mise en coupe réglée et, si on les en avait priés, ces messieurs auraient certainement poussé la condescendance jusqu'à fixer le nombre des victimes qu'il aurait fallu sacrifier chaque année aux dieux de l'industrie. Spectacle touchant si les ouvriers s'étaient d'eux-mêmes offerts à la mort au lieu de mourir obscurément ! On eût pu faire des discours académiques pour glorifier leur dévouement et jeter sur leurs corps quelques roses effeuillées.Mais si les sacrifices édictés par les dignitaires de l'économie politique ne se sont pas faits sous formes de cérémonies publiques, de fêtes nationales, ils n'en ont pas moins eu lieu et d'une manière infiniment plus large que les pessimistes les plus sombres se l'imaginent. Ce ne sont pas des milliers, mais des millions de vies que réclame annuellement le dieu de Malthus. Il est pourtant facile de calculer approximativement le nombre de ceux que la destinée économique a condamnés à mort depuis le jour où le sombre théologien a proclamé sa prétendue loi. Durant ce siècle, trois générarations se sont succédées en Europe. Or, en consultant les tables de mortalité, on voit que la vie moyenne des gens riches qui ont toujours eu leurs aises (par exemple les lords d'Angleterre), dépasse toujours soixante ans et atteint même soixante-dix ans. Ces gens ont pourtant, de par l'inégalité même, bien des raisons de ne pas fournir leur carrière normale : la vie les sollicite et les corrompt sous toutes les formes ; mais le bon air. la bonne chère, la variété dans les occupations les guérissent et les renouvellent. Les gens asservis à un travail qui est la condition même de leur existence, sont au contraire, condamnés d'avance, pris en masse, (abstraction faite de ceux qui meurent plus tôt ou plus tard), à succomber, suivant les pays de l'Europe, entre vingt et quarante ans, soit à trente ans en moyenne. C'est dire s'ils fournissent seulement la moitié d'ans qui leur seraient dévolus s'ils vivaient en liberté, maîtres de choisir leur séjour et leur œuvre. Ils meurent donc précisément à l'heure où leur existence devrait atteindre toute son intensité, et chaque année, quand on fait le compte des morts, il est juste double de ce qu'il devrait être dans une société d'égaux. Ainsi la mortalité de l'Europe, ayant été de douze millions d'hommes en 1890, on peut dire sans erreur possible que six millions d'entr'eux ont été tués par les conditions sociales qui règnent dans notre milieu barbare ; six millions ont péri par manque d'air pur, de nourriture saine, d'hygiène convenable, de travail harmonique. Eh bien ! comptez les morts depuis que Malthus a parlé, prononçant d'avance sur l'immense hécatombe son oraison funèbre ! N'est-il pas vrai que toute une moitié de l'Humanité dite civilisée se compose de gens qui ne sont pas invités au banquet social ou qui n'y ont place que pour un temps et eurent la bouche contractée par les désirs inassouvis. La mort préside au repas, et de sa faulx elle écarte les tard-venus.
La situation est donc atroce, mais une immense évolution s'est accomplie, annonçant la révolution prochaine. Cette évolution, c'est que toute l'abominable «science» économique, prophétisant le manque de ressources et la mort inévitable des faméliques, a été percée à jour, et que l'Humanité souffrante, se croyant pauvre naguère, a découvert sa richesse infinie. La terre est assez vaste pour nous porter tous sur son sein, elle est assez riche pour nous faire vivre dans l'aisance. Elle peut donner assez de moissons pour que tous aient à manger ; elle fait naître assez de plantes fibreuses pour que tous aient à se vêtir ; elle contient assez de pierres et d'argile pour que tous puissent avoir des maisons. Tel est le fait économique dans toute sa simplicité. Non seulement ce que la terre produit suffirait si la consommation de ceux qui l'habitent, mais elle suffirait si la consommation doublait tout à coup, et cela quand même la science n'interviendrait pas pour faire sortir l'agriculture de ses procédés empiriques et mettre à son service toutes les ressources fournies maintenant par la chimie, la physique, la météorologie, la mécanique, etc. L'Humanité étant assimilée à une grande famille, la faim n'est pas seulement un crime, elle est encore une absurdité, puisque les ressources dépassent deux fois les nécessités de la consommation. Tout l'art actuel de la répartition,  livrée au caprice individuel et à la concurrence effrénée des spéculateurs et des commerçants, consiste à faire hausser les prix, en retirant les produits à ceux qui les auraient pour rien et en les portant à ceux qui les paient cher : mais dans ce va-et-vient des denrées et des marchandises, les objets se gaspillent, se corrompent et se perdent. Les pauvres loqueteux qui passent devant les grands entrepôts le savent. Ce ne sont pas les paletots qui manquent pour leur couvrir le dos, ni les souliers pour chausser leurs pieds, ni les bons fruits, ni les boissons chaudes pour leur restaurer l'estomac. Tout est en abondance et en surabondance, et pendant qu'ils errent ça et là, jetant des regards affamés autour d'eux, le marchand se demande comment il pourra faire enchérir tous ses produits au besoin même en en diminuant la quantité. Mais le fait subsiste, la constance d'excédent pour les produits ! Et pourquoi messieurs les économistes ne commencent-ils pas leurs ouvrages en constatant ce fait capital ? Et pourquoi faut-il que ce soit à nous, révoltés, à le leur apprendre? Et comment expliquer que les ouvriers sans culture, conversant après le travail de la journée, en sachent plus long à cet égard que les élèves les plus savants de l'École des Sciences morales et politiques ?
Ainsi, sans paradoxe aucun, le peuple — ou tout au moins la partie du peuple qui a le loisir de penser — en sait d'ordinaire beaucoup plus long que la plupart des savants ; il ne connaît pas les détails à l'infini, il n'est pas initié à mille formules de grimoire ; il n'a pas la tête remplie de noms en toute langue comme un catalogue de bibliothèque, mais son horizon est plus large, il voit plus loin dans les origines barbares et plus loin dans l'avenir transformé ; il a une compréhension meilleure de la succession des événements ; il prend une part plus consciente aux grands mouvements de l'histoire ; il connaît mieux la richesse du globe : il est plus homme enfin. A cet égard, on peut dire que tel camarade anarchiste de notre connaissance, jugé digne par la société d'aller mourir en prison, est réellement plus savant que toute une académie ou que toute une bande d'étudiants frais émoulus de l'Université, bourrés de faits scientifiques. Le savant a son immense utilité comme carrier : il extrait les matériaux, mais ce n'est pas lui qui les emploie ; c'est au peuple qu'il appartient d'élever l'édifice. Si l'instruction ne se donnait que dans l'école, les gouvernements pourraient espérer encore de maintenir les esprits dans la servitude, mais c'est en dehors de l'école que l'on s'instruit le plus, dans la rue, dans l'atelier, devant les baraques de foire, au théâtre, dans les wagons de chemins de fer, sur les bateaux à vapeur, devant les paysages nouveaux, dans les villes étrangères. Tout le monde voyage maintenant, soit par luxe, soit par nécessité. Pas une réunion dans laquelle ne se rencontrent des gens ayant vu la Russie, l'Australie, l'Amérique, et si les circumnavigateurs de la terre sont encore l'exception, il n'est pour ainsi dire aucun homme qui n'ait assez voyagé pour voir au moins les contrastes du champ à la cité, de la montagne à la plaine, de la terre ferme à la mer. Les riches, cela va sans dire, ont de tout autres facilités que les pauvres pour parcourir le monde, mais ils voyagent d'ordinaire sans méthode et comme en surface ; en changeant de pays, ils ne changent pas de milieu ; ils sont toujours chez eux pour ainsi dire ; le luxe, les jouissances des hôtels ne leur permettent pas d'apprécier les différences essentielles de terre à terre, de peuple à peuple ; le pauvre qui se heurte aux difficultés de la vie, est celui qui, sans cicérone, peut le mieux observer et retenir. Et la grande école du monde extérieur ne montre-t-elle pas également les prodiges de l'industrie humaine aux pauvres et aux riches, à ceux qui ont produit ces merveilles par leur travail et à ceux qui en profitent ? Chemins de fer, télégraphes, béliers hydrauliques, perforatrices, jets de lumière s'élançant du sol, le malheureux voit ces choses aussi bien que le puissant et son esprit n'en est pas moins frappé. Pour la jouissance de quelques-unes de ces conquêtes de la science, le privilège a disparu. Menant sa locomotive à travers l'espace, doublant sa vitesse et en arrêtant l'allure à son gré, le mécanicien se croit-il l'inférieur du souverain qui roule derrière lui dans un wagon doré, mais qui n'en tremble pas moins, sachant que sa vie dépend d'un jet de vapeur, d'un mouvement de levier ou d'un pétard de dynamite ?
La vue de la nature et des œuvres humaines, la pratique de la vie, voilà les collèges où se fait la véritable éducation des sociétés contemporaines. Les écoles proprement dites ont une importance relative bien moindre ; cependant elles ont subi leur évolution dans le sens de l'égalité. Il fut un temps, et ce temps n'est pas encore bien éloigné de nous, où toute l'éducation consistait en simples formules, en phrases mystiques, en extraits de livres vénérés. Entrez dans une de ces écoles de musulmans, ouvertes à côté des mosquées : vous y verrez des enfants passant des heures entières à épeler ou à réciter des versets du Koran. Entrez dans une école de prêtres chrétiens, protestants et catholiques, et vous entendrez de niaises cantilènes, des récitations absurdes, en latin ou en français incompréhensible. Mais voici que dans quelques-unes de nos écoles, par l'effet de la pression d'en bas, un nouvel enseignement commence à se mêler à ces tristes routines ; au lieu d'y réciter seulement des formules, on y expose maintenant des faits, on y montre des rapports, on y signale des lois. Quels que soient les commentaires dont l'instituteur routinier accompagne ce qu'il enseigne, les nombres n'en restent pas moins incorruptibles. Quelle éducation prévaudra ? Celle d'après laquelle deux et deux font toujours quatre, et qui prétend que rien ne se crée de rien, ou bien l'ancienne éducation dont il reste partout des traces, et d'après laquelle tout sort du néant et trois personnes n'en font qu'une ?
Il est vrai : l'école primaire n'est pas tout ; il ne suffit pas d'entrevoir la science, il faut pouvoir se dévouer à l'étude. Aussi l'éducation socialiste demande-t-elle que l'école soit en permanence pour tous les hommes, et qu'après avoir reçu des «clartés de tout» dans les établissements publics, chacun de nous puisse se développer intégralement, en proportion de ses forces intellectuelles, dans la vie qu'il aura librement choisie. Mais avec ou sans écoles, toute grande conquête de la science finit par entrer dans le domaine public. Les savants de profession ont à faire pendant de long siècles le travail de recherches et de suppositions, ils ont à se débattre au milieu des erreurs et des faussetés ; mais quand la vérité est enfin connue, souvent malgré eux et grâce à quelques révolutionnaires conspués, elle se révèle dans tout son état, simple et claire. Tous la comprennent sans effort ; il semble qu'on l'ait toujours connue. Jadis les savants s'imaginaient que le ciel était une coupole ronde, un toit de métal, — que sais-je ? — une série de voûtes, trois, sept, neuf, treize même ayant chacune leurs processions d'astres, leurs lois différentes, leur régime particulier et leurs troupes d'anges et d'archanges pour les garder. Mais depuis que tous ces cieux superposés dont parlent la Bible et le Talmud ont été démolis, il n'est pas un enfant qui ne sache que l'espace est libre, infini autour de la Terre. C'est à peine s'il l'apprend. C'est là une vérité qui fait désormais partie de l'héritage universel.
Il en est de même pour toutes les grandes acquisitions scientifiques. Elles ne s'apprennent pas, pour ainsi dire, elles se savent. Il fut un temps où la grande majorité des hommes naissaient, vivaient esclaves, et n'avaient d'autre idéal qu'un changement de servitude. Jamais il ne leur venait à la pensée qu'«un homme vaut un homme». Ils l'ont appris maintenant et comprennent que cette égalité virtuelle donnée par l'évolution doit se changer désormais en égalité réelle, grâce à la révolution. Les travailleurs, instruits par la vie, connaissent même certaines lois économiques bien mieux que les économistes de profession. Est-il, parmi les anarchistes, un seul ouvrier qui ne reste indifférent aux questions d'impôt progressif ou d'impôt proportionnel, et qui ne sache que tous les impôts sont payés en fin de compte par les plus pauvres ? En est-il un qui ne connaisse la terrible fatalité de la «loi d'airain», en vertu de laquelle il est condamné à ne recevoir qu'une pitance de misère, c'est-à-dire le salaire exact qui l'empêchera de mourir de faim pendant la durée de son travail ? La dure expérience lui a suffisamment fait connaître cette loi fatale de l'économie politique.
Quelle que soit l'origine de l'instruction, tous en profitent, et le travailleur n'est pas celui qui en prend la moindre part. Qu'une découverte soit faite par un bourgeois, un noble ou un roturier, que le savant soit le potier Palissy ou le chancelier Bacon, le monde entier utilisera ses recherches. Certainement des privilégiés voudraient bien garder pour eux le bénéfice de la science et laisser l'ignorance au peuple : chaque jour des industriels s'approprient tel ou tel procédé chimique, et on a pu voir le médecin Koch, ligué avec son maître Guillaume, chercher à faire de la guérison des sujets un monopole de l'État ; mais trop de chercheurs sont à l'œuvre pour que les désirs égoïstes puissent s'accomplir. Ces monopoleurs de science se trouvent dans la situation de ce magicien des Mille et une Nuits qui a descellé le vase où depuis dix mille ans dormait un génie enfermé. Ils voudraient le faire rentrer dans son réduit, le clore sous triple sceau, mais ils ont perdu le mot de la conjuration, et le génie est libre à jamais.
 

Ainsi l'ignorance diminue, et, chez l'évolutionniste révolutionnaire, le savoir dirigera bientôt le pouvoir. C'est là le fait capital qui nous fait espérer avec confiance que l'humanité est entrée dans une période de développement heureux et que, malgré l'infini complication des choses, les éléments de progrès l'emportent sur ceux de régression. Certes, l'espérance et la crainte se combattent dans les esprits et la netteté de nos connaissances scientifiques ne nous permet pas encore de répondre avec exactitude à ce sujet. Cependant, en juxtaposant tous les arguments, ceux qui témoignent d'une décadence et ceux qui prouvent une marche en avant, il paraît que ceux-ci sont de beaucoup les plus forts et que chaque jour d'évolution nous rapproche de cette révolution qui détruira le pouvoir despotique des personnes et des choses, et l'accaparement personnel des produits du travail collectif.
Une première cause de grand espoir est que nos adversaires ne songent plus que par accès, et sans y croire eux-mêmes, à maintenir le peuple endormi dans cette bonne religion de résignation et d'humilité qui était pourtant si commode pour expliquer la misère, l'injustice et l'inégalité sociales. De toutes les digues opposées au courant révolutionnaire, celle-ci était de beaucoup la plus solide ; mais, lézardée de tous côtés, elle fait eau, elle penche et chaque flot en emporte sa pierre.
Que faire pour remplacer la religion qui s'en va ? Puisque l'opprimé ne croit plus au miracle, peut-être pourra-t-on le faire croire au mensonge ? C'est dans cette espérance vaine que des savants, économistes, académiciens. commerçants, financiers, ont imaginé d'introduire dans la science cette proposition hardie, que la propriété et la prospérité sont toujours la récompense du travail. Mais il y aurait pudeur à discuter de pareilles assertions. En prétendant que le labeur est l'origine de la fortune, les économistes ont parfaitement conscience qu'ils ne disent pas la vérité. Aussi bien que les socialistes, ils savent que la richesse est le produit, non du travail personnel, mais du travail des autres ; ils n'ignorent pas que les coups de bourse et les spéculations, origine des grandes fortunes, n'ont pas plus de rapport avec le travail que n'en ont les exploits des brigands ; ils n'osent pas prétendre que l'individu ayant 250,000 francs à dépenser par jour, c'est-à-dire exactement ce qui serait nécessaire pour faire vivre cent mille personnes, se distingue des autres hommes par une intelligence cent mille fois supérieure à celle de la moyenne. Ce serait être dupe, presque complice, de s'attarder à discuter les arguments hypocrites de cette prétendue origine de l'inégalité sociale.
Mais voici qu'on emploie un raisonnement d'une autre nature et qui a du moins le mérite de ne pas reposer sur un mensonge. On invoque contre les revendications sociales le droit du plus fort. La théorie dite de Darwin vient de faire son entrée dans la science et l'on croit pouvoir s'en servir contre nous. En effet, c'est bien le droit du plus fort qui triomphe pour l'accaparement des fortunes. Celui qui est le plus apte matériellement, le plus favorisé par sa naissance, par son instruction, par ses amis, celui qui est le mieux armé et qui trouve devant lui les ennemis les plus faibles, celui-là a le plus de chances de réussir ; mieux que d'autres il peut se bâtir une citadelle du haut de laquelle il tirera sur ses frères infortunés.
Ainsi en a décidé le grossier combat des égoïsmes en lutte. Jadis on n'osait trop avouer cette théorie de fer et de feu, elle eût paru trop violente et l'on préférait les paroles mielleuses. On l'enveloppait même sous de graves formules dont on espérait que le pauvre peuple ne comprendrait pas le sens : «Le travail est un frein» disait Guizot. Mais les découvertes de la science relatives au combat pour l'existence entre les espèces et à la survivance des plus vigoureuses, ont encouragé les théoriciens de la force à proclamer sans ambages leur insolente volonté : «Voyez, disent-ils, c'est la loi fatale ; c'est l'immuable destinée à laquelle mangeurs et mangés sont également soumis».
Nous devons nous féliciter de ce que la question soit ainsi simplifiée dans sa brutalité, car elle est d'autant plus près de se résoudre. «La force règne !» disent les soutiens de l'inégalité sociale. Oui, c'est la force qui règne ! s'écrie de plus en plus l'industrie moderne dans son perfectionnement féroce. Mais ce que disent les économistes, ce que disent les industriels, les révolutionnaires ne pourront-ils le dire aussi, tout en comprenant qu'entre eux l'accord pour l'existence remplacera graduellement la lutte pour l'existence ? La loi du plus fort ne fonctionnera pas toujours au profit du monopole industriel. «La force prime le droit», a dit Bismarck après tant d'autres ; mais on peut préparer le jour où la force sera au service du droit. S'il est vrai que les idées de solidarité se répandent, s'il est vrai que les conquêtes de la science finissent par pénétrer dans les couches profondes, s'il est vrai que les vérités deviennent propriété commune, si l'évolution se fait dans le sens de la justice ; les travailleurs qui ont en même temps le droit et la force, ne s'en serviront-ils pas pour faire la révolution au profit de tous ? Contre les masses associées, que pourront les individus isolés, si forts qu'ils soient par l'argent, l'intelligence et l'astuce ? Les gens de gouvernement, désespérant de leur cause, en sont venus à ne demander à leurs maîtres que la «poigne», leur seul chance de salut. Il ne serait pas difficile de citer des exemples de ministres que l'on n'a choisis ni pour leur gloire militaire ou leur noble généalogie, ni pour leurs talents ou leur éloquence, mais uniquement pour leur manque de scrupules. A leur sujet le doute n'est point permis : nul préjugé ne les arrête pour la conquête du pouvoir ou des écus.
Dans aucune des révolutions modernes nous n'avons vu les privilégiés combattre leurs propres batailles. Toujours ils s'appuient sur des armées de pauvres auxquels ils enseignent ce qu'on appelle «la religion du drapeau» et qu'ils dressent à ce que l'on appelle «le maintien de l'ordre». Cinq millions d'hommes, sans compter la police haute et basse, sont employés à cette œuvre en Europe. Mais ces armées peuvent se désorganiser, elles peuvent se rappeler les liens d'origine et d'avenir qui les rattachent à la masse populaire ; la main qui les dirige peut manquer de vigueur. Composées en grande partie de prolétaires, elles peuvent devenir, elles deviendront certainement pour la société bourgeoise ce que les barbares à la solde de l'empire sont devenus pour la société romaine, un élément de dissolution. L'histoire abonde en exemples de l'affolement subit qui s'empare des puissants. Quand les malheureux déshérités se seront unis pour leurs intérêts, de métier à métier, de nation à nation, de race à race, quand ils connaîtront bien leur but, n'en doutez pas, l'occasion se présentera certainement d'employer leur force au service du droit, et quelque puissant que soit le maître d'alors, il sera bien faible en face de tous les faméliques ligués contre lui. A la grande évolution qui s'accomplit maintenant succédera la grande révolution si longtemps attendue.
Ce sera le salut et il n'y en a point d'autre. Car si le capital garde la force, nous serons tous des esclaves de ses machines, de simples cartilages rattachant les dents de fer aux arbres de bronze ou d'acier ; si aux épargnes réunies dans les coffres des banquiers s'ajoutent sans cesse de nouvelles dépouilles gérées par des associés responsables seulement devant leurs livres de caisse alors c'est en vain que vous feriez appel à la pitié, personne n'entendra vos plaintes. Le tigre peut se détourner de sa victime, mais les livres de banque prononcent des arrêts sans appel ; les hommes, les peuples sont écrasés sous ces pesantes archives dont les pages silencieuses racontent en chiffres l'œuvre impitoyable. Si le capital doit l'emporter, il sera temps de pleurer notre âge d'or, nous pourrons alors regarder derrière nous et voir comme une lumière qui s'éteint tout ce que la terre eut de doux et de bon, l'amour, la gaieté, l'espérance. L'Humanité aura cessé de vivre.
Il y a quelques années l'habitude s'était répandue dans le monde officiel et courtisan d'Europe de répéter que le socialisme, l'élément du renouveau dans la société, était mort, définitivement enterré. Un homme fort habile dans les petites choses, mais impuissant dans les grandes, un parvenu. un vaniteux qui haïssait le peuple parce qu'il en était issu, s'était vanté d'avoir «saigné la gueuse». Il croyait l'avoir exterminée dans Paris, l'avoir enfouie dans les fosses du Père-Lachaise. C'est à la Nouvelle-Calédonie, aux antipodes, pensait-il, que des échantillons malingres de ceux qui furent autrefois des socialistes pourraient être trouvés. Après M. Thiers, ses bons amis d'Europe s'empressèrent de répéter ses paroles, et de toutes parts, ce fut un chant de triomphe. Quant aux socialistes allemands, n'avions-nous pas là, pour les surveiller, le. maître des maîtres, celui dont un froncement de sourcils faisait trembler l'Europe ? Et les nihilistes de Russie ? Qu'étaient ces misérables ? Des monstres bizarres, des sauvages issus de Huns et de Bachkirs, dont les hommes du monde policé d'occident n'avaient à s'occuper que comme d'échantillons d'histoire naturelle.
Néanmoins, la joie causée par la disparition du socialisme n'a pas duré. De mauvais rêves troublaient les bourreaux, il leur semblait que les victimes n'étaient pas tout à fait mortes. Et maintenant existe-t-il encore un aveugle qui puisse douter de leur résurrection ? Tous les laquais de plume qui répétaient après Gambetta : «Il n'y a pas de question sociale !»  ne sont-ils pas les mêmes qui reprennent les paroles de l'empereur Guillaume, comme ils saisiraient au vol les crachats du Grand Lama, pour crier: «La question sociale nous envahit ! La question sociale nous assiège !» Dans toutes les assemblées, les ouvriers se prononcent à l'unanimité pour l'appropriation du sol et des usines, considérée déjà comme le point de départ de la nouvelle ère économique. L'Angleterre, les États-Unis, le Canada, l'Australie retentissent du cri :«Nationalisation du sol», et les grands propriétaires affolés s'attendent à ce que le peuple entre en chasse contre eux. Est-ce que toute la littérature spontanée des chansons et des refrains socialistes n'a pas déjà repris en espérance tous les produits du travail collectif ?
   Nègre de l'usine,
    Forçat de la mine,
    Ilote des champs,
Lève toi, peuple puissant:
Ouvrier. prends la machine !
Prends la terre, paysan !
Et la compréhension naissante du travailleur ne s'évapore pas toute en chansons. Les rêves prennent un caractère agressif qu'elles n'avaient jamais eu. Ce ne sont plus seulement des actes de désespoir passif, des promenades mornes de faméliques demandant du pain ; elles commencent à prendre des allures de revendications fort gênantes pour les capitalistes. N'avons-nous pas vu aux États-Unis les ouvriers, maîtres pendant huit jours de tous les chemins de fer de l'Indiana et d'une partie du versant de l'Atlantique? Et, lors de la grande grève des chargeurs et portefaix de Londres, tout le quartier des Docks ne s'est-il pas trouvé de fait entre les mains d'une foule internationale, fraternellement unie ? Ainsi l'évolution s'accomplit, la révolution approche. Le socialisme, c'est-à-dire l'armée des individus qui veulent changer l'état social, a repris sa marche. La foule en mouvement se précipite, et nul gouvernement n'ose plus fermer les yeux à la vue de ces masses profondes ! Bien au contraire, le pouvoir s'en exagère le nombre et cherche tantôt à les combattre par des lois absurdes, des vexations irritantes, tantôt par des politesses et des phrases à effet. Depuis qu'un souverain s'est mis en frais de grâces pour le socialisme, la tourbe des «reptiles» se rue derrière lui pour faire assaut de courbettes. Pas un journal qui ne nous offre sa solution de la question sociale ?Maintenant le bruit de la révolution éclate déjà, ébranlant les usines, les parlements et les trônes. Mais on comprend qu'un sinistre silence se soit fait naguère lorsque «l'ordre régnait à Varsovie» et ailleurs. Au lendemain d'une tuerie, il est peu d'hommes qui osent se présenter aux balles. Lorsqu'une parole, un geste sont punis de la prison, bien clairsemés sont les hommes qui ont le courage de s'exposer au danger. Ceux qui acceptent tranquillement le rôle de victimes pour une cause dont le triomphe est encore douteux ou même douteux sont rares : tout le monde n'a pas l'héroïsme de ces nihilistes russes qui composent des journaux dans l'antre même de leurs ennemis et qui vont les afficher sur les murs entre deux factionnaires. Il faut être bien dévoué soi-même pour avoir le droit d'en vouloir à ceux qui ne se déclarent pas socialistes quand leur travail en dépend, c'est-à-dire la vie de ceux qu'ils aiment. Mais si tous les opprimés n'ont pas le tempérament de héros, ils n'en sentent pas moins la souffrance, ils n'en ont pas moins le vouloir d'y échapper, et l'état d'esprit, de tous ceux qui souffrent comme eux et qui en connaissent la cause finit par créer une force révolutionnaire. Dans telle ville où il n'existe pas un seul groupe d'anarchistes, tous les ouvriers le sont déjà d'une manière plus ou moins consciente. D'instinct ils applaudissent le camarade qui leur parle d'un état social où il n'y aura plus de maîtres et où le produit du travail sera dans les mains du producteur. Cet instinct contient en germe la révolution future, car de jour en jour il se précise et se transforme en connaissance distincte. Ce que l'ouvrier sentait vaguement hier, il le sait aujourd'hui, et chaque nouvelle expérience le lui fait mieux savoir. Et les paysans qui ne trouvent pas à se nourrir du produit de leur lopin de terre, et ceux, bien plus nombreux encore, qui n'ont pas en propre une motte d'argile, ne commencent ils pas à comprendre que la terre doit appartenir à celui qui la cultive ? Ils l'ont toujours senti d'instinct ; ils le savent maintenant et se préparent à parler le langage précis de la revendication.
Voilà l'état de choses ! Et quelle peut en être l'issue ? L'évolution qui se fait dans l'esprit des travailleurs, c'est-à-dire du plus grand nombre, cette évolution amènera forcément une révolution, car l'histoire nous enseigne que les défenseurs du privilège ne céderont point de bonne grâce à la poussée d'en bas.
Ils céderont, mais par crainte, car l'affection et la bonté ne peuvent naître dans une œuvre de haine. Ils feront volte-face, mais quand il y aura pour eux impossibilité absolue de continuer leur marche dans la voie suivie. Il est dans la nature même des choses que tout organisme fonctionne dans le sens de son mouvement normal ; il peut s'arrêter, se briser, mais non fonctionner à rebours. Toute autorité cherche à s'agrandir aux dépens d'un plus grand nombre de sujets : toute monarchie tend forcément à devenir monarchie universelle. Ni Alexandre, ni César, ni Attila, ni Charlemagne, ni Bonaparte n'auraient jamais pu être satisfaits dans leur ambition. Jamais financier ne s'est dit: «C'est assez ! je ne veux plus de millions!» Et même s'il avait la sagesse de modérer ses vœux, le milieu même dans lequel il se trouve travaillerait pour lui : les capitaux continuent d'enfanter des revenus comme des mères Gigogne. Dès qu'un homme est nanti d'une autorité quelconque il veut en user et sans contrôle ; il n'est geôlier qui ne tourne sa clef dans la serrure avec un sentiment glorieux de sa toute-puissance, d'infime garde champêtre qui ne surveille la propriété des maîtres avec une haine sans bornes contre le maraudeur ; misérable huissier qui n'éprouve un souverain mépris pour le pauvre diable auquel il fait sommation.
Et si les individus isolés sont déjà  énamourés de la «part de royauté» qu'on a eu l'imprudence de leur départir, combien plus encore les corps constitués ayant des traditions de pouvoir héréditaire et un point d'honneur collectif ? On comprend, qu'un individu, soumis à une influence particulière, puisse être accessible à la raison ou à la bonté et que, touché d'une pitié soudaine, il abdique sa puissance ou rende sa fortune, et demande en grâce d'être accueilli comme un frère par ceux qu'il opprimait jadis à son insu ou inconsciemment ; mais comment attendre acte pareil de toute une caste d'hommes liés les uns aux autres par une chaîne d'intérêts, par les illusions et les conventions professionnelles, par les amitiés et les complicités, même par les crimes ? Et quand les serres de la hiérarchie et l'appeau de l'avancement tiennent l'ensemble du corps de la nation en une masse compacte, quel espoir a-t-on de les voir s'adoucir tout à coup, quel rayon de la grâce pourrait humaniser cette caste ennemie, — armée, magistrature, clergé ?
Comment s'imaginer qu'un pareil groupe puisse avoir des accès de vertu collective et céder à d'autres raisons que la peur, lorsque la révolution s'avance et que la machine vivante composée de rouages humains, ahuris ou terrifiés, s'arrête spontanément.
Mais en admettant que les bons riches soient illuminés soudain par un astre brillant dans le  ciel et qu'ils se sentent convertis, renouvelés comme par un coup de foudre, en admettant l'impossible, qu'ils aient conscience de leur égoïsme passé et qu'ils se débarrassent en toute hâte de leur fortune au profit de ceux qu'ils ont lésés, qu'ils rendent tout et se présentent les mains nues dans l'assemblée des pauvres, en leur disant : «Prenez !» s'ils faisaient toutes ces choses, eh bien ! justice ne serait point encore faite : ils garderaient encore le beau rôle qui ne leur appartient pas et l'histoire les présenterait d'une façon mensongère. C'est ainsi que des flatteurs ont voulu glorifier la nuit du 4 août comme le moment décisif de la Révolution française, celui où les nobles abandonnèrent de leur plein gré titres, privilèges et richesses. Si l'on a montré sous cet aspect un abandon fictif consenti sous la pression du fait accompli, que ne dirait-on pas d'un abandon, réel et spontané de la fortune mal acquise par les anciens exploiteurs ? Il serait à craindre que l'admiration et la reconnaissance publique les rétablit à leur place usurpée. Non, il faut, pour que justice se fasse, pour que les choses reprennent leur équilibre naturel, il faut que les opprimés se relèvent par leur propre force, que les volés reprennent leur bien, que les esclaves reconquièrent la liberté. Ils ne l'auront réellement qu'après l'avoir gagnée de haute lutte.
Le type des compagnies d'exploitation moderne est encore bien plus éloigné de tout sentiment d'humanité que la magistrature ou toute autre caste «inamovible». C'est la société capitaliste constituée par actions, obligations, crédit, c'est-à-dire par un va et vient de papiers et d'écus. Comment faire pour moraliser ces paperasses et ces monnaies ? et leur inspirer cet esprit de solidarité envers les hommes qui prépare la voie aux changements de l'état social ? Telle banque composée de purs philanthropes n'en prélèverait pas moins ses commissions, intérêts et gages : elle ignore que des larmes ont coulé sur les gros sous ct sur les pièces blanches si péniblement amassées, qui vont s'engouffrer dans les énormes coffres-forts à  centuple serrure. On nous dit toujours d'attendre l'œuvre du temps qui doit amener l'adoucissement des mœurs et la réconciliation finale, mais comment ce coffre-fort s'adoucira-t-il, comment s'arrêtera le fonctionnement de cette formidable mâchoire de l'ogre broyant sans cesse les générations humaines ?
 

Nous tous qui, pendant une vie déjà longue, avons vu les révolutions politiques se succéder, nous pouvons nous rendre compte de ce travail incessant de préparation que subissent les institutions basées sur l'exercice du pouvoir. Il fut un temps où ce mot de «République» nous transportait d'enthousiasme : il nous semblait que ce terme était composé de syllabes magiques, et que le monde serait comme renouvelé le jour où l'on pourrait enfin le prononcer à haute voix sur les places publiques. Et quels étaient ceux qui brûlaient de cet amour mystique pour l'avènement de l'ère républicaine, et qui voyaient avec nous dans ce changement extérieur l'inauguration de tous les progrès politiques et sociaux ? Ceux-là même qui sont maintenant au pouvoir, ceux qui ont les places et les sinécures, ceux qui font les aimables avec les ambassadeurs russes et les barons de la finance. Et certes, je n'imagine pas que dans ces temps déjà lointains tous ces parvenus fussent en masse de purs hypocrites. Il y en avait bien quelques-uns parmi eux, gens qui flairaient le vent et orientaient leur voile. Mais la plupart étaient sincères sans doute : ils croyaient à la République, et c'est de tout cœur qu'ils en acclamaient la trilogie : Liberté, Égalité, Fraternité !
Mais que de chemin parcouru depuis ! La République, comme forme de pouvoir s'est affermie, et c'est en proportion même de son affermissement qu'elle est devenue servante à tout faire. Comme par un mouvement d'horlogerie, aussi régulier que la marche de l'ombre sur un mur, tous ces fervents jeunes hommes qui faisaient des gestes de héros devant les sergents de ville sont devenus des gens prudents et timorés dans leurs demandes de réformes, puis des satisfaits, enfin des jouisseurs et des goinfres de privilèges. La magicienne Circé, autrement dit la luxure de la fortune et du pouvoir les a changés en pourceaux ! Et leur besogne tend de plus en plus à consolider les institutions qu'ils attaquaient autrefois. Ils s'accommodent parfaitement de tout ce qui les indignait. Eux qui tonnaient contre l'Église et ses empiétements s'accommodent maintenant du Concordat et donnent du Monseigneur aux évêques. Ils parlaient avec éloquence de la fraternité universelle, et c'est les outrager aujourd'hui que de répéter simplement les paroles qu'ils prononçaient alors. Ils dénonçaient avec horreur l'impôt du sang, mais récemment ils enrégimentaient jusqu'aux moutards et se préparaient peut-être à faire des lycéennes autant de vivandières. «Insulter l'armée» — c'est-à-dire ne pas cacher les turpitudes de l'autoritarisme sans contrôle et de l'obéissance passive, — c'est pour eux le plus grand des crimes. Manquer de respect envers l'immonde agent des mœurs, ou l'abject policier ou la valetaille des légistes assis ou debout, c'est outrager la justice et la morale .Il n'est point d'institution vieillie qu'ils n'essaient de consolider ; grâce à eux l'Académie, si honnie jadis, a pris une espèce de popularité : ils se pavanent sous la coupole de l'institut, quand un des leurs, devenu mouchard, a fleuri de palmes vertes son habit à la française. La croix de la légion d'honneur était leur risée, ils en ont inventé de nouvelles, jaunes, vertes, bleues, multicolores. Ce que l'on appelle la République ouvre toutes grandes les portes de son bercail à ceux qui en abhorrent jusqu'au nom, hérauts du droit divin, chantres du Syllabus, pourquoi ceux-ci n'entreraient-ils pas ? Ne sont-ils pas chez eux au milieu de tous ces parvenus qui les entourent chapeau bas ?
Mais il ne s'agit point ici de critiquer et de juger ceux qui par une lente corruption ou par de brusques soubresauts ont passé du culte de la sainte République à celui du pouvoir et des abus sacro-saints ! Dès leur point de départ, la carrière qu'ils ont suivie est précisément celle qu'ils devaient parcourir. Ils admettaient tous que la société doit être constituée en État ayant son chef et ses législateurs ; tous avaient la «noble» ambition de servir leur pays et de se «dévouer» à sa prospérité et à sa gloire. Ils acceptaient le principe, les conséquences s'en suivent. République et républicains sont devenus la triste chose que nous voyons ; et pourquoi nous en irriterions-nous ? C'est une loi de nature que l'arbre porte son fruit, que tout gouvernement fleurisse et fructifie en caprices, en tyrannie, en usure, en scélératesses, en meurtres et en malheurs.
C'est chimère d'attendre que l'Anarchie, idéal humain, puisse sortir de la République, forme gouvernementale. Les deux évolutions se font en sens inverse, et le changement ne peut s'accomplir que par une rupture brusque, c'est-à-dire par une révolution. Mais n'y a-t-il pas aussi des socialistes parmi les gens à l'affût du pouvoir ? Sans doute, et ce sont précisément ceux que nous redoutons le plus. C'est par décret qu'ils feront le bonheur du peuple, par la police qu'ils auront la prétention de se maintenir ! Le pouvoir n'est autre chose que l'emploi de la force : leur premier soin sera donc de se l'approprier, de consolider même toutes les institutions qui leur faciliteront le gouvernement de la société. Peut-être auront-ils l'audace de les renouveler par la science afin de leur donner une énergie nouvelle. C'est ainsi que dans l'armée on emploie des engins nouveaux, des poudres sans fumée ; et ces inventions ne servent qu'à tuer plus rapidement ; c'est ainsi que dans la police on a inventé l'anthropométrie, un moyen de changer la France entière en une grande prison. On commence par mesurer les criminels vrais ou prétendus, puis on mesure les suspects, et nous finirons par y passer tous. «La police et la science se sont entrebaisées», aurait dit le Psalmiste.
Ainsi rien, rien de bon ne peut nous venir de la République et des républicains arrivés, c'est-à-dire détenant le pouvoir. C'est une chimère en histoire, un contresens de l'espérer. La classe qui possède et qui gouverne est fatalement ennemie de tout progrès. Le véhicule de la pensée moderne, de l'évolution intellectuelle et morale est la partie de la société qui peine, qui travaille et que l'on opprime. C'est elle qui élabore l'idée, elle qui la réalise, elle qui, de secousse en secousse, remet constamment en marche ce char social, que les conservateurs essaient sans cesse de caler sur la route, d'empêtrer dans les ornières ou d'enliser dans les marais de droite ou de gauche.
Les deux sociétés opposées existent dans l'Humanité : elles s'entremêlent, diversement rattachées ça et là par ceux qui veulent sans vouloir, qui s'avancent pour reculer ; mais si nous voyons les choses de haut, sans tenir compte des incertains et des indifférents que le destin fait mouvoir comme des flots, il est clair que le monde actuel se divise en deux camps, ceux qui veulent conserver l'inégalité et la pauvreté, c'est-à-dire l'obéissance et la misère pour les autres, les jouissances et le pouvoir pour eux-mêmes, et ceux qui revendiquent pour tous le bien-être et la libre initiative.
Entre ces deux camps, il semble d'abord que les forces soient bien inégales. Les souteneurs de la société actuelle ont les propriétés sans limites, les revenus qui se comptent par millions et par milliards, toute la puissance de l'État avec les armées des employés, des soldats, des gens de police, des magistrats, tout l'arsenal des lois et des ordonnances. Et les socialistes, les artisans de la société nouvelle, que peuvent-ils opposer à toutes ces forces organisées? Rien, semble-t-il. Sans argent, sans armée, ils succomberaient, en effet, s'ils ne représentaient l'évolution des idées et des mœurs. Ils ne sont rien, mais ils ont pour eux le mouvement de la pensée humaine. La logique des événements leur donne raison et d'avance leur assure le triomphe en dépit des lois et des sbires.
Les efforts tentés pour endiguer la révolution peuvent aboutir en apparence, et les réactionnaires se félicitent alors à grand cri, mais leur joie est vaine, car refoulé sur un point, le mouvement se produit aussitôt sur un autre : si quelque Encelade réussissait à jeter un fragment de montagne dans un cratère, l'éruption ne se ferait point par le gouffre obstrué soudain, mais la montagne se fendrait ailleurs et c'est par la nouvelle ouverture que s'élancerait le fleuve de lave. C'est ainsi qu'après l'explosion de la Révolution française, Napoléon crut être le Titan qui refermait le cratère des révolutions, et la tourbe des flatteurs, la multitude infinie des ignorants le crut avec lui ; cependant, les soldats même qu'il promenait à sa suite à travers l'Europe contribuaient à répandre des idées et des mœurs nouvelles, tout en accomplissant leur œuvre de destruction : tel futur «décabriste» ou «nihiliste» russe prit sa première leçon de révolte d'un prisonnier de guerre sauvé des glaçons de la Bérézina. La conquête temporaire de l'Espagne suffit pour délivrer de l'intolérable régime colonial toutes les immenses provinces du Nouveau-Monde.
L'Europe semblait s'arrêter, mais par contre-coup l'Amérique se mettait en marche. Napoléon n'avait été qu'une ombre passagère.
La force extérieure de la société doit changer en proportion de la poussée intérieure, nul fait d'histoire n'est mieux constaté. C'est la sève qui fait l'arbre et qui lui donne ses feuilles et ses fleurs ; c'est le sang, qui fait l'homme ; ce sont les idées qui font la société. Or, il n'est pas un conservateur qui ne se lamente de ce que les idées, les mœurs, tout ce qui fait la vie profonde de l'Humanité, se soit modifié depuis le «bon vieux temps». Les formes sociales ne doivent-elles pas changer aussi ? La Révolution se rapproche en raison même du travail intérieur des esprits.
Que chacun fasse appel à ses souvenirs pour constater les changements qui se sont produits déjà dans la manière de penser et de sentir, depuis le milieu du siècle ! La nécessité d'un maître, d'un chef ou capitaine en toute organisation paraissait hors de doute : un Dieu dans le ciel, ne fût-ce que le Dieu de Voltaire, un souverain sur un trône ou sur un fauteuil, ne fût-ce qu'un roi constitutionnel ou un président de république, «un cochon à l'engrais», suivant l'heureuse expression de l'un d'entre eux ; un patron pour chaque usine, un bâtonnier dans chaque corporation, un mari, un père à grosse voix dans chaque ménage. Mais de jour en jour le préjugé se dissipe et le prestige des maîtres diminue ; les auréoles pâlissent à mesure que grandit le jour. En dépit du mot d'ordre, qui consiste à faire semblant de croire, même quand on ne croit pas, en dépit d'académiciens et de normaliens qui doivent à leur dignité de feindre, la foi s'en va et malgré les agenouillements, les signes de croix et les parodies mystiques, la croyance en ce Maître Éternel dont était dérivé le pouvoir de tous les maîtres mortels se dissipe comme un rêve de nuit. Ceux qui ont visité l'Angleterre et les États-Unis à  vingt années d'intervalle s'étonnent de la prodigieuse transformation qui s'est accomplie à cet égard dans les esprits. On avait quitté des hommes fanatiques, intolérants, féroces dans leurs croyances religieuses et politiques ; on retrouve des gens à l'esprit ouvert, à la pensée libre, au cœur élargi. Ils ne sont plus hantés par l'hallucination du Dieu vengeur.
La diminution du respect est dans la pratique de la vie le résultat capital de cette évolution des idées. Allez chez les prêtres, bonzes ou marabouts : d'où vient leur amertume ? de ce qu'on ose penser sans leur avis. Et chez les grands personnages : de quoi se plaignent-ils? de ce qu'on les aborde comme d'autres hommes. On ne leur cède plus le pas, on néglige de les saluer. Et quand on obéit aux représentants de l'autorité, parce que le gagne-pain l'exige, et qu'on leur donne en même temps les signes extérieurs du respect, on sait ce que valent ces maîtres ; et leurs propres subordonnés sont les premiers à les tourner en ridicule. Il ne se passe pas de semaine que des juges siégeant en robe rouge, toque sur tête, ne soient insultés, bafoués par leurs victimes sur la sellette. Tel prisonnier a même lancé son sabot à la tête du président. L'ombre des robins d'autrefois en a frémi sans doute jusqu'au fond des enfers.
Il est vrai le respect s'en va, non pas ce juste respect qui s'attache à l'homme de droiture, de dévouement et de labeur, mais ce respect bas et honteux qui suit la richesse ou la fonction, ce respect d'esclave qui porte la foule des badauds vers le passage d'un roi et qui change les laquais et les chevaux d'un grand personnage en objets d'admiration. Et non seulement le respect s'en va, mais ceux-là qui prétendent le plus à la considération de tous sont les premiers à compromettre leur rôle d'êtres surhumains. Autrefois les souverains d'Asie connaissaient l'art de se faire adorer. On voyait de loin leurs palais ; leurs statues se dressaient partout, on lisait leurs édits, mais ils ne se montraient point. Les plus familiers de leurs sujets ne les abordaient qu'à genoux, parfois un voile s'ouvrait à demi pour les montrer comme dans un éclair et les faire disparaître soudain, laissant tout émue l'âme de ceux qui les avaient entrevus un instant. Alors le respect était assez profond pour tenir de la stupeur : un muet portait aux condamnés un cordon de soie et cela suffisait pour que le fidèle adorateur se pendît aussitôt. Tamerlan, se promenant au haut d'une tour, fait un signe aux cinquante courtisans qui l'environnent, et tous se précipitent dans l'espace. Et que sont les Tamerlans de nos jours, sinon des apparences? Simple convention, l'institution royale a perdu cette sanction du respect universel qui lui donnait toute sa valeur. «Le roi, la foi, la loi» disait-on jadis. «La foi»  n'y est plus, et sans elle le roi et la loi s'évanouissent : ce ne sont plus que des fantômes.
Ceux qui sont marqués pour la mort n'attendent pas qu'on les tue : ils se suicident ; soit qu'ils se fassent sauter la cervelle ou se mettent la corde au cou, soit qu'ils se laissent envahir par la mélancolie, le marasme, le pessimisme, toutes maladies mentales qui pronostiquent la fin et en avancent la venue. Chez le jeune privilégié, fils d'une race épuisée, le pessimisme n'est pas seulement une façon de parler, une attitude, c'est une maladie réelle. Avant d'avoir vécu, le pauvre enfant ne trouve aucune saveur à l'existence, il se laisse vivre en rechignant, et cette vie endurée de mauvais gré est comme une mort anticipée. En ce triste état, on est déjà condamné à toutes les maladies de l'esprit, folie, sénilité, démence. On se plaint de la diminution des enfants dans les familles, et d'où vient la stérilité croissante, volontaire ou non, si ce n'est d'un amoindrissement de la force virile ou de la joie de vivre ? N'est-ce pas un signe des temps que toute une école littéraire ait pris le nom de «décadents». Parmi les journaux qui durent, n'en est-il pas un qui porte le nom, — probablement mérité, — de Journal des Abrutis ?
Dans le monde qui travaille, où l'on a pourtant bien des causes de tristesse, on n'a pas le temps de se livrer aux langueurs du pessimisme. Il faut vivre, il faut aller de l'avant, progresser quand même, renouveler les forces vives pour la besogne journalière. C'est par l'accroissement de ces familles que la société se maintient, et de leur milieu surgissent incessamment des hommes qui reprennent l'œuvre des devanciers et, par leur initiative hardie, l'empêchent de tomber dans la routine.
Les grands événements auxquels notre génération a participé sont issus de ce monde du travail, et les «classes dirigeantes» n'y ont été pour rien. L'Internationale ! Depuis la découverte de l'Amérique et la circumnavigation de la Terre, n'est-ce pas le fait le plus considérable de l'histoire des hommes? Colomb, Magellan, El Cano ont constaté, les premiers, l'unité matérielle de la Terre, et depuis cette époque, maints philosophes et révolutionnaires avaient prévu sa future unité morale. Que de fois n'a-t-on pas célébré les jours à venir où disparaîtraient les frontières, mais elles n'en existaient pas moins, jusqu'au jour où des travailleurs anglais, français, allemands, oubliant la différence d'origine et se comprenant les uns les autres malgré la diversité du langage, se réunirent pour ne former qu'une seule et même nation, au mépris de tous les gouvernements respectifs. Sans doute, les commencements de l'Internationale furent peu de chose, à peine quelques milliers d'hommes s'étaient groupés dans cette association, cellule primitive de l'Humanité future, mais les historiens comprirent l'importance capitale de l'événement qui venait de s'accomplir. Et dès les premières années de son existence, pendant la Commune de Paris, on put voir par le renversement de la colonne Vendôme que les idées de l'Internationale étaient devenues une réalité vivante. Chose inouïe jusqu'alors, les vaincus renversèrent avec enthousiasme le monument d'anciennes victoires, non pour flatter lâchement ceux qui venaient de vaincre à leur tour, mais pour témoigner de leur sympathie fraternelle envers les frères qu'on avait menés contre eux, et de leurs sentiments d'exécration contre les maîtres et rois qui de part et d'autre conduisaient leurs sujets à l'abattoir. Pour ceux qui savent se placer en dehors des luttes mesquines des partis et contempler de haut la marche de l'histoire, il n'est pas, en ce siècle, de signe des temps qui ait une signification plus imposante que le renversement de la colonne impériale sur sa couche de fumier !
On l'a redressée depuis, de même qu'après la mort de Charles 1er et de Louis XVI on restaura les royautés d'Angleterre et de France, mais on sait ce que valent les restaurations ; on peut recrépir les lézardes, mais la poussée du sol ne manquera pas de les rouvrir : on peut rebâtir les édifices, mais on ne fait pas renaître la foi première qui les avait édifiés. Le passé ne se restaure, ni l'avenir ne se détourne. Il est vrai que tout un appareil de lois interdit l'Internationale. En Italie on l'a qualifiée d'«Associations de Malfaiteurs». On en punit les membres du cachot et du bagne. Précautions misérables ! Sous quelque nom qu'on la déguise, la fédération internationale des Travailleurs n'en existe et ne s'en développe pas moins, toujours plus solidaire et plus puissante. C'est même une singulière ironie du sort, de nous montrer combien ministres et magistrats, ces législateurs et leurs complices, sont des êtres faciles à duper et combien ils s'empêtrent dans leurs propres lois. Leurs armes ont à peine servi que déjà, tout émoussées, elles n'ont plus de tranchant. Ils prohibent l'Internationale, mais ce qu'ils ne peuvent prohiber, c'est l'accord naturel et spontané de tous les travailleurs qui pensent, c'est le sentiment de solidarité qui nous unit de plus en plus, c'est notre alliance toujours plus intime contre les parasites de diverses nations et de diverses classes. Ces lois ne servent qu'à rendre grotesques les graves et majestueux personnages qui les édictent. Pauvres fous, qui commandez à la mer de reculer !
Par un contraste bizarre, jamais on ne parla de la patrie avec une aussi bruyante affectation que depuis le temps où on la voit se perdre peu à peu dans la grande patrie terrestre de l'Humanité. On ne voit plus que des drapeaux, surtout à la porte des guinguettes et des maisons à fenêtres louches. Les «classes dirigeantes» se targuent à pleine bouche de leur patriotisme, tout en plaçant leurs fonds à l'étranger et en trafiquant avec Vienne ou Berlin de ce qui leur rapporte quelque argent, même les secrets d'État. Jusqu'aux savants, oublieux du temps où ils constituaient une république internationale de par le monde, qui parlent de «science française», de «science allemande», de «science italienne» comme s'il était possible de cantonner entre des frontières, sous l'égide des gendarmes, la connaissance des faits et la propagation des idées : on fait du protectionnisme pour les productions de l'esprit comme pour les navets et les cotonnades. Mais en proportion même de ce rétrécissement intellectuel dans le cerveau des importants s'élargit la pensée des petits. Les hommes d'en haut raccourcissent leur domaine et leur espoir à mesure que nous, les révoltés, nous prenons possession de l'Univers et agrandissons nos cœurs. Nous nous sentons camarades de par la terre entière, de l'Amérique à l'Europe et de l'Europe à l'Australie ; nous nous servons du même langage pour revendiquer les mêmes intérêts et le moment vient où nous aurons spontanément la même tactique, un seul mot de reconnaissance. Notre armée se lèvera de tous les coins du monde.
Déjà des signes avant-coureurs ont annoncé la grande lutte. N'avons-nous pas vu, le 1er mai 1890, les ouvriers du monde entier s'unir dans une même pensée pour répondre à l'appel d'un inconnu quelconque, peut-être d'un camarade australien ? N'a-t-il pas été prouvé, ce jour-là, que l'Internationale était bien ressuscitée, non point à la voix des chefs, mais par la pression des foules ? Ni les «sages conseils» des socialistes en place, ni l'appareil répressif des gouvernements n'ont pu empêcher les opprimés de toutes les nations de se sentir frères sur tout le pourtour de la planète et de se le dire les uns aux autres. Et pourtant il s'agissait de bien peu de chose, d'une simple manifestation platonique, d'une parole de ralliement, d'un mot de passe ! Il plaisait au monde des travailleurs de se sentir vibrer d'une même secousse électrique.
Certes, le cri de «Travail des huit heures!» proféré le 1er mai d'un bout de la terre à l'autre n'est point révolutionnaire, car il n'aurait d'autre résultat, s'il était favorablement accueilli, que de confirmer les pouvoirs du patronat, maître des salaires ! Du moins ce mot de rappel, cette date fixe ont-ils pris un sens épique par leur universalité. La force des choses, c'est-à-dire l'ensemble des conditions économiques, fera certainement naître pour une cause ou pour une autre, à propos de quelque fait imprévu, une de ces crises soudaines qui passionnent même les indifférents, et nous verrons tout à coup jaillir cette immense énergie qui s'est emmagasinée dans le cœur des hommes par le sentiment violé de la justice, par les souffrances inexpiées, par les haines inassouvies. Chaque jour peut amener une catastrophe et la situation est tellement tendue que dans chaque pays on s'attend à un éclat, qui sait ? peut être la première fusée de l'explosion ! Le renvoi d'un ouvrier, une grève locale, un massacre fortuit, peuvent être la cause de la révolution, de même qu'une simple étincelle peut allumer une poudrière. C'est que le sentiment de solidarité gagne de plus en plus et que toute secousse locale tend à ébranler l'Humanité. Il y a deux ans à peine qu'un ouvrier proposa quelque part la «grève générale !» Le mot parut bizarre, on le prit pour l'expression d'un rêve, d'une espérance chimérique, puis on le répéta d'une voix plus haute, et maintenant il retentit si fort que le monde des capitalistes en tremble. Non, la grève générale n'est pas impossible. Salariés Anglais, Belges, Français, Allemands, Américains, Australiens comprennent qu'il dépend d'eux de refuser le même jour tout travail à leurs patrons, et ce qu'ils comprennent aujourd'hui pourquoi ne le pratiqueraient-ils pas demain ? Un vent d'orage passe sur les peuples comme sur l'Océan : attendons-nous à la tempête !
Il me souvient, comme si je la vivais encore, d'une heure poignante de ma vie où la joie profonde d'avoir agi suivant mon cœur et ma pensée se mêlait à l'amertume de la défaite. Il y a vingt années de cela. La Commune de Paris était en guerre contre les troupes de Versailles, et le bataillon dans lequel j'étais entré avait été fait prisonnier sur le plateau de Châtillon. C'était le matin, un cordon de soldats nous entourait et des officiers moqueurs venaient faire les beaux devant nous. Plusieurs nous insultaient ; un d'eux qui, plus tard, devint sans doute un des élégants parleurs de l'Assemblée, pérorait sur la folie des Parisiens ; mais nous avions d'autres soucis que de l'écouter. Celui des officiers qui me frappa le plus était un homme sobre de paroles, au regard dur, à la figure d'ascète, probablement un hobereau de campagne élevé par les jésuites. Il passait lentement sur le rebord abrupt du plateau, et se détachait en noir comme une vilaine ombre sur le fond lumineux de Paris. Les rayons du soleil naissant s'épandaient en nappe d'or sur les maisons et sur les dômes : jamais la belle cité, la ville des révolutions, ne m'avait paru plus belle ! «Vous voyez votre Paris !» disait l'homme sombre en nous montrant de son arme l'éblouissant tableau ; «Eh bien, il n'en restera pas pierre sur pierre !»
En répétant d'après ses maîtres cette parole biblique, appliquée jadis aux Ninives et aux Babylopes, le fanatique officier espérait sans doute que son cri de haine serait une prophétie, Toutefois Paris n'est point tombé ; non seulement il en reste «pierre sur pierre» : mais ceux qui lui faisaient haïr Paris, c'est-à-dire ces trente-cinq mille hommes que l'on égorgea dans les rues, dans les casernes et dans les cimetières, ne sont point morts en vain et de leurs cendres sont nés des vengeurs. Et combien d'autres «Paris», combien d'autres foyers de révolution consciente sont nés de par le monde ! Où que nous allions, à Londres ou à Bruxelles, à Barcelone ou à Sydney, à Chicago ou à Buenos Ayres, partout nous avons des compagnons qui sentent et parlent comme nous. Sous la grande forteresse qu'ont bâtie les héritiers de la Rome césarienne et papale, le sol est miné partout et partout on attend l'explosion. Trouverait-on encore, comme au siècle dernier, des Louis XV assez indifférents pour hausser les épaules en disant: «Après moi le déluge!» C'est aujourd'hui, demain peut-être, que viendra la catastrophe. Balthazar est au festin, mais il sait bien que les Perses escaladent les murailles de la cité.
De même que l'artiste pensant toujours à son œuvre la tient en entier dans sa tête avant de l'écrire ou de la peindre, de même l'historien voit d'avance la révolution sociale : pour lui, elle est déjà faite. Toutefois nous ne nous faisons point illusion : nous savons que la victoire définitive nous coûtera encore bien du sang, bien des fatigues et des angoisses. A l'Internationale des opprimés répond une Internationale des oppresseurs. Des syndicats s'organisent de par le monde pour tout accaparer, produits et bénéfices, et pour enrégimenter tous les hommes en une immense armée de salariés. Et ces syndicats de milliardaires et de faiseurs, circoncis et incirconsis, espèrent, non sans raison, que par la toute puissance de l'argent ils auront à leurs gages les gouvernements et tout leur outillage de répression : armée, magistrature et police. Ils espèrent aussi que par l'habile évocation des haines de races et de peuples, ils réussiront à tenir les foules exploitables dans cet état d'ignorance patriotique et niaise qui maintient la servitude. En effet, toutes ces vieilles haines, ces traditions d'anciennes guerres et ces espoirs de revanche, cette illusion de la patrie, avec ses frontières et ses gendarmes, et les excitations journalières des chauvins de métier, soldats ou journalistes, tout cela nous présage encore bien des luttes, mais nous avons des avantages que l'on ne peut nous ravir. Nos ennemis savent qu'ils poursuivent une œuvre funeste et nous savons que la notre est bonne ; ils se détestent et nous nous entr'aimons ; ils cherchent à faire rebrousser l'histoire et nous marchons avec elle.
Ainsi les grands jours s'annoncent. L'évolution s'est faite, la révolution ne saurait tarder. D'ailleurs ne s'accomplit-elle pas constamment sous nos yeux, par multiples secousses ? Plus les travailleurs, qui sont le nombre, auront conscience de leur force, et plus les révolutions seront faciles et pacifiques. Finalement, toute opposition devra céder et même céder sans lutte. Le jour viendra où l'Évolution et la Révolution, se succédant immédiatement, du désir au fait, de l'idée à la réalisation, se confondront en un seul et même phénomène. C'est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme sain, celui d'un homme ou celui d'un monde.
FIN

Élisée Reclus



Serge Netchaïev
Le catéchisme du révolutionnaire
extrait de l'Histoire de l'anarchismede Jean Préposiet, éditions Tallandier.

Source : http://www.chez.com/durru/netchaev/lecat.htm
ATTITUDE DU RÉVOLUTIONNAIRE ENVERS LUI-MÊME
1. Le révolutionnaire est un homme condamné d'avance : il n'a ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments ni attachements, ni propriété, ni même de nom. Tout en lui est absorbé par un seul intérêt, une seule pensée, une seule passion — la Révolution.2. Au fond de lui-même, non seulement en paroles mais en pratique, il a rompu tout lien avec l'ordre public et avec le monde civilisé, avec toute loi, toute convention et condition acceptée, ainsi qu'avec toute moralité. En ce qui concerne ce monde civilisé, il en est un ennemi implacable, et s'il continue à y vivre, ce n'est qu'afin de le détruire plus complètement.
3. Le révolutionnaire méprise tout doctrinarisme, il a renoncé à la science pacifique qu'il abandonne aux générations futures. Il ne connaît qu'une science — celle de la destruction. C'est dans ce but et dans ce but seulement qu'il étudie la mécanique, la physique, peut-être la médecine, c'est dans ce but qu'il étudie jour et nuit la science vivante des hommes, des caractères, des situations, et de toutes les modalités de l'ordre social tel qu'il existe dans les différentes classes de l'humanité. Quant à son but, il n'en a qu'un : la destruction la plus rapide et la plus sûre de cet ordre abject.
4. Il méprise l'opinion publique. Il méprise et hait dans tous ses motifs et toutes ses manifestations la moralité sociale actuelle. A ses yeux il n'y a de moral que ce qui contribue au triomphe de la Révolution ; tout ce qui l'empêche est immoral.
5. Le révolutionnaire est un homme condamné d'avance. Implacable envers l'État et envers tout ce qui représente la société, il ne doit s'attendre à aucune pitié de la part de cette société. Entre elle et lui c'est la guerre incessante sans réconciliation possible, une guerre ouverte ou secrète, mais à mort. Il doit chaque jour être prêt à mourir. Il doit s'habituer à supporter les tortures.
6. Sévère envers lui-même, il doit l'être envers les autres. Tout sentiment tendre et amollissant de parenté, d'amitié, d'amour, de gratitude et même d'honneur doit être étouffé en lui par l'unique et froide passion révolutionnaire. Il n'existe pour lui qu'une seule volupté, une seule consolation, récompense ou satisfaction — le succès de la Révolution. Jour et nuit, il ne doit avoir qu'une pensée, qu'un but — la destruction la plus implacable. Travaillant froidement et sans répit à ce but, il doit être prêt à périr lui-même, et à faire périr de sa main tout ce qui empêche cet accomplissement.
7. Le caractère du véritable révolutionnaire exclut tout romantisme, toute sensibilité, tout enthousiasme ou élan. Il exclut même la haine et la vengeance personnelles. La passion révolutionnaire étant devenue sa seconde nature, doit s'appuyer sur le calcul le plus froid. Partout et toujours, il doit incarner non pas ce à quoi le poussent ses entraînements personnels, mais ce que lui prescrit l'intérêt de la révolution.

ATTITUDE DU RÉVOLUTIONNAIRE ENVERS SES CAMARADES
8. Le révolutionnaire ne peut chérir et traiter en ami que celui qui a réellement fait preuve d'une activité révolutionnaire égale à la sienne. La mesure de l'amitié, du dévouement et autres devoirs envers un camarade, est déterminée exclusivement par le degré d'utilité de celui-ci au point de vue des effets pratiques de la révolution destructrice.9. Nous n'avons pas à insister sur la solidarité des révolutionnaires entre eux. C'est en cette solidarité que réside toute la force de l'action révolutionnaire. Les camarades révolutionnaires qui possèdent au même degré la passion révolutionnaire, doivent autant que possible discuter en commun et résoudre à l'unanimité toutes les affaires importantes. Mais en ce qui concerne l'exécution du plan conçu, chacun doit travailler seul à la réalisation de l'action destructrice, et n'avoir recours aux conseils et à l'aide de ses camarades qu' au cas où cela serait indispensable pour le succès de l'entreprise.
10. Chaque camarade doit avoir sous la main plusieurs révolutionnaires de seconde et de troisième catégorie, c'est à-dire à moitié initiés. Il doit les considérer comme faisant partie du capital révolutionnaire mis à sa disposition. Il dépensera avec économie la partie du capital qui lui est échue, cherchant toujours à en tirer le plus grand profit. Il doit être dépensé pour le triomphe de la cause révolutionnaire, un capital dont il ne pourra disposer sans le consentement de toute la confrérie des initiés.
11. Lorsqu'un malheur arrive à quelque camarade, et que le révolutionnaire doit décider s'il faut, oui ou non, lui porter secours, il ne devra tenir compte des sentiments personnels, mais uniquement de l'intérêt de la cause révolutionnaire. Aussi devra-t-il peser d'une part l'utilité que présente le camarade en question, d'autre part la dépense des forces révolutionnaires nécessaires pour le sauver; il prendra sa décision en conséquence.

ATTITUDE DU RÉVOLUTIONNAIRE ENVERS LA SOCIÉTÉ
12. L'admission d'un nouveau membre, dont le zèle ne se serait manifesté qu'en paroles et non en action, ne peut être votée qu'à l'unanimité.13. Le révolutionnaire ne pénètre dans les sphères de l'État, des castes et de la société dite civilisée, et n'y vit, que dans le but de leur destruction aussi totale que rapide. Il n'est pas un vrai révolutionnaire s'il regrette quelque chose dans ce monde, si la situation et les relations d'un homme appartenant à ce monde (où tout doit lui être également haïssable) le font hésiter. Tant pis pour lui s'il a gardé dans ces sphères des relations de parenté, d'amitié ou d'amour; il n'est pas un vrai révolutionnaire si elles peuvent faire hésiter sa main.
14. Dans le but d'une destruction implacable, le révolutionnaire peut et doit vivre au sein de la société et chercher à paraître tout différent de ce qu'il est en réalité. Le révolutionnaire devra pénétrer partout, dans toutes les classes moyennes ou supérieures — dans la boutique du commerçant, dans l'église, dans l'hôtel du noble, dans le monde bureaucratique, militaire, ainsi que dans celui des lettres, dans le IIIe Bureau et même au Palais d'Hiver.
15. Toute cette société abjecte doit, être divisée en plusieurs catégories : première catégorie : elle est condamnée à mort sans délai. Qu'on établisse une liste de ces personnes selon le degré auquel elles peuvent être nuisibles au succès de la cause révolutionnaire, afin que ceux qui portent les premiers numéros périssent avant les autres.
16. En établissant l'ordre de cette liste, il ne faudra pas s'inspirer des méfaits personnels de tel ou tel individu, ni même de la haine que ces méfaits ont provoquée chez le peuple. Provisoirement, ces méfaits et cette haine peuvent même être utiles, car ils aident à éveiller la révolte populaire. Il faudra donc s'inspirer du degré d'utilité qui pourra résulter de la mort de cet individu, pour la cause révolutionnaire. Aussi, faudra-t-il supprimer en premier lieu les hommes tout particulièrement nuisibles à l'organisation révolutionnaire, ainsi que ceux dont la mort violente et subite pourra inspirer le plus de terreur au gouvernement. En privant celui-ci d'hommes fermes et intelligents on arrivera à ébranler son pouvoir.
17. La seconde catégorie devra précisément comprendre les hommes auxquels on confère la vie provisoirement, afin qu'ils provoquent la révolte inéluctable du peuple par une série d'actes féroces.
18. La troisième catégorie comprend un nombre considérable de brutes haut placées et de personnalités qui, grâce à leur situation, bénéficient de la richesse, des relations puissantes, de l'influence et du pouvoir. Il faut les exploiter de toutes les manières, leur faire perdre pied, les rendre bredouilles, et en faire ses esclaves en mettant la main sur leurs vils secrets. Leur influence, leurs relations, leur pouvoir, leurs richesses et leur force deviendront ainsi un trésor inépuisable et un puissant secours pour les organisations révolutionnaires.
19. La quatrième catégorie comprend les hommes d'État ambitieux et les libéraux de toute nuance. Il est permis de conspirer en leur compagnie et selon leur programme, en faisant semblant de leur obéir aveuglément, tandis qu'en réalité on les asservit, on s'empare de leurs secrets, on les compromet définitivement, afin de leur couper la retraite et jeter le trouble dans l'État par leur entremise.
20. La cinquième catégorie comprend les doctrinaires, les conspirateurs et les révolutionnaires, se livrant à des vaines palabres dans les cercles politiques et dans leurs écrits. Il faut sans cesse les pousser, les entraîner, les obligeant à faire des déclarations concrètes et dangereuses, dont le résultat sera la faillite définitive de la majorité et l'éducation révolutionnaire de quelques-uns.
21. La sixième catégorie, fort importante, comprend les femmes, qu'il faut diviser en trois sous-catégories : les unes légères, stupides et sans âme, dont on pourra user de même que de la troisième et de la quatrième catégorie des hommes; les autres — passionnées, dévouées, mais n'étant pas des nôtres, parce qu'elles n'ont pas encore élaboré une conception réelle, pratique et sans phrases de la cause révolutionnaire. Il faudra en tirer parti de même que des hommes de la cinquième catégorie. Enfin, les femmes qui sont entièrement des nôtres, c'est à dire pleinement initiées et ayant accepté l'ensemble de notre programme. Celles-ci sont nos camarades, et nous devons les envisager comme notre plus précieux trésor, car nous ne saurions nous en passer.

ATTITUDE DE LA CONFRÉRIE ENVERS LE PEUPLE
22. La Confrérie n'a pas d'autre but que l'entière libération et le bonheur du peuple - c'est-à-dire des travailleurs. Mais convaincue que cette libération et ce bonheur ne sont possibles qu'au moyen d'une révolution populaire qui balayerait tout sur son passage, la Confrérie contribuera de toutes ses forces et de toutes ses ressources au développement et à l'extension des souffrances qui épuiseront la patience du peuple et le pousseront à un soulèvement général.23. La Confrérie n'entend pas sous «révolution populaire» un mouvement réglé selon les idées de l'Occident, et qui s'arrêterait respectueusement devant la propriété et les traditions de l'ordre social, et devant ce qu'on appelle la civilisation et la moralité. Ce genre de mouvement s'est borné jusqu'ici à renverser une forme politique, afin de la remplacer par une autre et de créer l'État dit révolutionnaire. Seule peut être salutaire au peuple une révolution qui détruira jusqu'aux racines de l'État, et supprimera toutes les traditions, les classes et l'ordre même existant en Russie.
24. Aussi, la Confrérie n'a nulle intention d'imposer au peuple une organisation venant d'en haut. La future organisation sera sans aucun doute élaborée par le mouvement et la vie populaire elle-même — mais c'est là l'affaire des générations futures. Notre oeuvre à nous est une destruction terrible, entière, générale et implacable.
25. Aussi, en cherchant un rapprochement avec le peuple, nous devons tout d'abord nous joindre aux éléments populaires qui, depuis la fondation de l'État moscovite, n'ont pas cessé de protester non seulement en paroles, mais en actes, contre tout ce qui est lié directement et indirectement au pouvoir : la noblesse, les fonctionnaires, les corporations, le commerçant exploiteur. Joignons-nous aux brigands hardis, qui sont les seuls véritables révolutionnaires de la Russie.
26. Fondre ces bandes en une force invincible qui détruira tout sur son passage - telle sera l'oeuvre de notre organisation, de notre conspiration, tel sera notre but.

Serge Netchaïev



Serge Netchaïev
Le catéchisme du révolutionnaire
extrait de l'Histoire de l'anarchismede Jean Préposiet, éditions Tallandier.

Source : http://www.chez.com/durru/netchaev/lecat.htm
ATTITUDE DU RÉVOLUTIONNAIRE ENVERS LUI-MÊME
1. Le révolutionnaire est un homme condamné d'avance : il n'a ni intérêts personnels, ni affaires, ni sentiments ni attachements, ni propriété, ni même de nom. Tout en lui est absorbé par un seul intérêt, une seule pensée, une seule passion — la Révolution.2. Au fond de lui-même, non seulement en paroles mais en pratique, il a rompu tout lien avec l'ordre public et avec le monde civilisé, avec toute loi, toute convention et condition acceptée, ainsi qu'avec toute moralité. En ce qui concerne ce monde civilisé, il en est un ennemi implacable, et s'il continue à y vivre, ce n'est qu'afin de le détruire plus complètement.
3. Le révolutionnaire méprise tout doctrinarisme, il a renoncé à la science pacifique qu'il abandonne aux générations futures. Il ne connaît qu'une science — celle de la destruction. C'est dans ce but et dans ce but seulement qu'il étudie la mécanique, la physique, peut-être la médecine, c'est dans ce but qu'il étudie jour et nuit la science vivante des hommes, des caractères, des situations, et de toutes les modalités de l'ordre social tel qu'il existe dans les différentes classes de l'humanité. Quant à son but, il n'en a qu'un : la destruction la plus rapide et la plus sûre de cet ordre abject.
4. Il méprise l'opinion publique. Il méprise et hait dans tous ses motifs et toutes ses manifestations la moralité sociale actuelle. A ses yeux il n'y a de moral que ce qui contribue au triomphe de la Révolution ; tout ce qui l'empêche est immoral.
5. Le révolutionnaire est un homme condamné d'avance. Implacable envers l'État et envers tout ce qui représente la société, il ne doit s'attendre à aucune pitié de la part de cette société. Entre elle et lui c'est la guerre incessante sans réconciliation possible, une guerre ouverte ou secrète, mais à mort. Il doit chaque jour être prêt à mourir. Il doit s'habituer à supporter les tortures.
6. Sévère envers lui-même, il doit l'être envers les autres. Tout sentiment tendre et amollissant de parenté, d'amitié, d'amour, de gratitude et même d'honneur doit être étouffé en lui par l'unique et froide passion révolutionnaire. Il n'existe pour lui qu'une seule volupté, une seule consolation, récompense ou satisfaction — le succès de la Révolution. Jour et nuit, il ne doit avoir qu'une pensée, qu'un but — la destruction la plus implacable. Travaillant froidement et sans répit à ce but, il doit être prêt à périr lui-même, et à faire périr de sa main tout ce qui empêche cet accomplissement.
7. Le caractère du véritable révolutionnaire exclut tout romantisme, toute sensibilité, tout enthousiasme ou élan. Il exclut même la haine et la vengeance personnelles. La passion révolutionnaire étant devenue sa seconde nature, doit s'appuyer sur le calcul le plus froid. Partout et toujours, il doit incarner non pas ce à quoi le poussent ses entraînements personnels, mais ce que lui prescrit l'intérêt de la révolution.

ATTITUDE DU RÉVOLUTIONNAIRE ENVERS SES CAMARADES
8. Le révolutionnaire ne peut chérir et traiter en ami que celui qui a réellement fait preuve d'une activité révolutionnaire égale à la sienne. La mesure de l'amitié, du dévouement et autres devoirs envers un camarade, est déterminée exclusivement par le degré d'utilité de celui-ci au point de vue des effets pratiques de la révolution destructrice.9. Nous n'avons pas à insister sur la solidarité des révolutionnaires entre eux. C'est en cette solidarité que réside toute la force de l'action révolutionnaire. Les camarades révolutionnaires qui possèdent au même degré la passion révolutionnaire, doivent autant que possible discuter en commun et résoudre à l'unanimité toutes les affaires importantes. Mais en ce qui concerne l'exécution du plan conçu, chacun doit travailler seul à la réalisation de l'action destructrice, et n'avoir recours aux conseils et à l'aide de ses camarades qu' au cas où cela serait indispensable pour le succès de l'entreprise.
10. Chaque camarade doit avoir sous la main plusieurs révolutionnaires de seconde et de troisième catégorie, c'est à-dire à moitié initiés. Il doit les considérer comme faisant partie du capital révolutionnaire mis à sa disposition. Il dépensera avec économie la partie du capital qui lui est échue, cherchant toujours à en tirer le plus grand profit. Il doit être dépensé pour le triomphe de la cause révolutionnaire, un capital dont il ne pourra disposer sans le consentement de toute la confrérie des initiés.
11. Lorsqu'un malheur arrive à quelque camarade, et que le révolutionnaire doit décider s'il faut, oui ou non, lui porter secours, il ne devra tenir compte des sentiments personnels, mais uniquement de l'intérêt de la cause révolutionnaire. Aussi devra-t-il peser d'une part l'utilité que présente le camarade en question, d'autre part la dépense des forces révolutionnaires nécessaires pour le sauver; il prendra sa décision en conséquence.

ATTITUDE DU RÉVOLUTIONNAIRE ENVERS LA SOCIÉTÉ
12. L'admission d'un nouveau membre, dont le zèle ne se serait manifesté qu'en paroles et non en action, ne peut être votée qu'à l'unanimité.13. Le révolutionnaire ne pénètre dans les sphères de l'État, des castes et de la société dite civilisée, et n'y vit, que dans le but de leur destruction aussi totale que rapide. Il n'est pas un vrai révolutionnaire s'il regrette quelque chose dans ce monde, si la situation et les relations d'un homme appartenant à ce monde (où tout doit lui être également haïssable) le font hésiter. Tant pis pour lui s'il a gardé dans ces sphères des relations de parenté, d'amitié ou d'amour; il n'est pas un vrai révolutionnaire si elles peuvent faire hésiter sa main.
14. Dans le but d'une destruction implacable, le révolutionnaire peut et doit vivre au sein de la société et chercher à paraître tout différent de ce qu'il est en réalité. Le révolutionnaire devra pénétrer partout, dans toutes les classes moyennes ou supérieures — dans la boutique du commerçant, dans l'église, dans l'hôtel du noble, dans le monde bureaucratique, militaire, ainsi que dans celui des lettres, dans le IIIe Bureau et même au Palais d'Hiver.
15. Toute cette société abjecte doit, être divisée en plusieurs catégories : première catégorie : elle est condamnée à mort sans délai. Qu'on établisse une liste de ces personnes selon le degré auquel elles peuvent être nuisibles au succès de la cause révolutionnaire, afin que ceux qui portent les premiers numéros périssent avant les autres.
16. En établissant l'ordre de cette liste, il ne faudra pas s'inspirer des méfaits personnels de tel ou tel individu, ni même de la haine que ces méfaits ont provoquée chez le peuple. Provisoirement, ces méfaits et cette haine peuvent même être utiles, car ils aident à éveiller la révolte populaire. Il faudra donc s'inspirer du degré d'utilité qui pourra résulter de la mort de cet individu, pour la cause révolutionnaire. Aussi, faudra-t-il supprimer en premier lieu les hommes tout particulièrement nuisibles à l'organisation révolutionnaire, ainsi que ceux dont la mort violente et subite pourra inspirer le plus de terreur au gouvernement. En privant celui-ci d'hommes fermes et intelligents on arrivera à ébranler son pouvoir.
17. La seconde catégorie devra précisément comprendre les hommes auxquels on confère la vie provisoirement, afin qu'ils provoquent la révolte inéluctable du peuple par une série d'actes féroces.
18. La troisième catégorie comprend un nombre considérable de brutes haut placées et de personnalités qui, grâce à leur situation, bénéficient de la richesse, des relations puissantes, de l'influence et du pouvoir. Il faut les exploiter de toutes les manières, leur faire perdre pied, les rendre bredouilles, et en faire ses esclaves en mettant la main sur leurs vils secrets. Leur influence, leurs relations, leur pouvoir, leurs richesses et leur force deviendront ainsi un trésor inépuisable et un puissant secours pour les organisations révolutionnaires.
19. La quatrième catégorie comprend les hommes d'État ambitieux et les libéraux de toute nuance. Il est permis de conspirer en leur compagnie et selon leur programme, en faisant semblant de leur obéir aveuglément, tandis qu'en réalité on les asservit, on s'empare de leurs secrets, on les compromet définitivement, afin de leur couper la retraite et jeter le trouble dans l'État par leur entremise.
20. La cinquième catégorie comprend les doctrinaires, les conspirateurs et les révolutionnaires, se livrant à des vaines palabres dans les cercles politiques et dans leurs écrits. Il faut sans cesse les pousser, les entraîner, les obligeant à faire des déclarations concrètes et dangereuses, dont le résultat sera la faillite définitive de la majorité et l'éducation révolutionnaire de quelques-uns.
21. La sixième catégorie, fort importante, comprend les femmes, qu'il faut diviser en trois sous-catégories : les unes légères, stupides et sans âme, dont on pourra user de même que de la troisième et de la quatrième catégorie des hommes; les autres — passionnées, dévouées, mais n'étant pas des nôtres, parce qu'elles n'ont pas encore élaboré une conception réelle, pratique et sans phrases de la cause révolutionnaire. Il faudra en tirer parti de même que des hommes de la cinquième catégorie. Enfin, les femmes qui sont entièrement des nôtres, c'est à dire pleinement initiées et ayant accepté l'ensemble de notre programme. Celles-ci sont nos camarades, et nous devons les envisager comme notre plus précieux trésor, car nous ne saurions nous en passer.

ATTITUDE DE LA CONFRÉRIE ENVERS LE PEUPLE
22. La Confrérie n'a pas d'autre but que l'entière libération et le bonheur du peuple - c'est-à-dire des travailleurs. Mais convaincue que cette libération et ce bonheur ne sont possibles qu'au moyen d'une révolution populaire qui balayerait tout sur son passage, la Confrérie contribuera de toutes ses forces et de toutes ses ressources au développement et à l'extension des souffrances qui épuiseront la patience du peuple et le pousseront à un soulèvement général.23. La Confrérie n'entend pas sous «révolution populaire» un mouvement réglé selon les idées de l'Occident, et qui s'arrêterait respectueusement devant la propriété et les traditions de l'ordre social, et devant ce qu'on appelle la civilisation et la moralité. Ce genre de mouvement s'est borné jusqu'ici à renverser une forme politique, afin de la remplacer par une autre et de créer l'État dit révolutionnaire. Seule peut être salutaire au peuple une révolution qui détruira jusqu'aux racines de l'État, et supprimera toutes les traditions, les classes et l'ordre même existant en Russie.
24. Aussi, la Confrérie n'a nulle intention d'imposer au peuple une organisation venant d'en haut. La future organisation sera sans aucun doute élaborée par le mouvement et la vie populaire elle-même — mais c'est là l'affaire des générations futures. Notre oeuvre à nous est une destruction terrible, entière, générale et implacable.
25. Aussi, en cherchant un rapprochement avec le peuple, nous devons tout d'abord nous joindre aux éléments populaires qui, depuis la fondation de l'État moscovite, n'ont pas cessé de protester non seulement en paroles, mais en actes, contre tout ce qui est lié directement et indirectement au pouvoir : la noblesse, les fonctionnaires, les corporations, le commerçant exploiteur. Joignons-nous aux brigands hardis, qui sont les seuls véritables révolutionnaires de la Russie.
26. Fondre ces bandes en une force invincible qui détruira tout sur son passage - telle sera l'oeuvre de notre organisation, de notre conspiration, tel sera notre but.

Serge Netchaïev



PIERRE KROPOTKINE
L’ANARCHIE
Sa philosophie
Son idéal


Citoyennes et Citoyens,
 
Ce n'est pas sans une certaine hésitation que je me suis décidé à prendre pour sujet de cette conférence la philosophie et l'idéal de l'Anarchie. Ceux qui sont persuadés que l'Anarchie n'est qu'un ramassis de visions sur l'avenir et qu'une poussée inconsciente vers la destruction de toute la civilisation actuelle, sont encore bien nombreux, et pour déblayer le terrain des préjugés de notre éducation il faudrait peut-être entrer dans des développements que l'on aborde difficilement dans une conférence. Il y a deux ou trois années seulement, la grande presse parisienne ne soutenait-elle pas que la seule philosophie de l'anarchiste c'est la destruction, son seul argument ? la violence —
Cependant, on a tant parlé récemment des anarchistes qu'une partie du public a fini par lire et discuter nos doctrines. Quelques fois même on s'est donné la peine de la réflexion, et en ce moment, il y a, du moins, un point de gagné. On admet volontiers que l'anarchiste possède un idéal ; on le trouve même trop beau, trop élevé pour une société qui n'est pas composée que d'hommes d'élite. Mais — n'est-il pas trop prétentieux de ma part de parler d'une philosophie là où, au dire de nos critiques, il n'y a que des visions pâles d'un avenir lointain ? L'Anarchie peut-elle prétendre à posséder une philosophie, lorsqu'on refuse d'en reconnaître une au socialisme ? C'est à quoi je vais essayer de répondre, en y mettant toute la précision et toute la clarté possibles, et en vous priant de m'excuser d'avance si je répète devant vous un exemple ou deux que j'ai déjà mentionnés dans une conférence faite à Londres, et qui, ce me semble, permettent de mieux saisir ce qu'il faut entendre par philosophie de l'Anarchie.
                                                 _____Vous ne m'en voudrez certainement pas, si je prends tout d'abord quelques exemples élémentaires, empruntés aux sciences naturelles. Non pour en déduire nos idées sociales ? loin de là ! Mais simplement pour mieux faire ressortir certains rapports, qu'il est plus facile de saisir dans les phénomènes constatés par les sciences exactes, qu'en cherchant ces exemples seulement dans les faits si complexes des sociétés humaines. Eh bien, ce qui nous frappe surtout dans les sciences exactes en ce moment, c'est la profonde modification qu'elles subissent depuis quelques années dans toute leur façon de concevoir les faits de l'Univers et de les interpréter.
Il y eut un temps, vous le savez, où l'homme s'imaginait la Terre placée au centre de l'Univers. Le Soleil, la Lune, les planètes et les étoiles semblaient rouler autour de notre globe et, pour l'homme, ce globe, habité par lui, représentait le centre de la création. Lui-même - être supérieur sur sa planète — était l'élu du créateur. Le Soleil, la Lune, les étoiles n'étaient faits que pour lui ; vers lui était portée toute l'attention d'un dieu, qui veillait sur le moindre de ses actes, arrêtait pour lui le Soleil dans sa marche, voguait dans les nuages, lançant ses ondées ou ses foudres sur les champs et sur les villes, pour récompenser les vertus, ou châtier les crimes des habitants. Pendant des milliers d'années l'homme a ainsi conçu l'univers.
Vous savez cependant quel immense changement se produisit au seizième siècle dans toutes les conceptions de l'homme, lorsqu'il lui fut démontré que loin d'être le centre de l'Univers, la Terre n'était qu'un grain de sable dans le système solaire — rien qu'une boule beaucoup plus petite que d'autres planètes ; que le Soleil lui-même, cet astre immense en comparaison de notre petite Terre, n'était qu'une étoile parmi tant d'autres étoiles sans nombre que nous voyons briller dans le ciel, fourmiller dans la voie lactée. Combien l'homme parut petit devant cette immensité sans bornes, combien ridicules semblèrent ses prétentions ! Toute la philosophie de l'époque, toutes les conceptions sociales et religieuses se ressentirent de cette transformation dans les idées cosmogoniques. C'est de cette époque seulement que datent les sciences naturelles, dont le développement actuel nous rend si fiers.
Mais un changement, encore plus profond et d'une portée beaucoup plus grande, est en train de s'opérer dans l'ensemble des sciences, et l'Anarchie, vous allez le voir, n'est qu'une des manifestations multiples de cette évolution. Elle n'est qu'une des branches de la philosophie nouvelle qui s'annonce.
                                                 _____
Prenez n'importe quel ouvrage d'astronomie de la fin du siècle passé ou du commencement du nôtre. Vous n'y trouverez plus, cela va sans dire, notre petite planète au centre de l'univers. Mais vous y rencontrerez à chaque pas l'idée d'un astre central immense — le Soleil — qui par son attraction
puissante gouverne notre monde planétaire. De cet astre central rayonne une force qui guide la marche des satellites et maintient l'harmonie du système. Issues d'une agglomération centrale, les planètes ne sont pour ainsi dire que des bourgeons. A cette agglomération, elles doivent leur naissance ; à l'astre radiant qui la représente encore, elles doivent tout : le rythme de leurs mouvements, leurs orbites savamment espacées, la vie qui les anime et orne leur surface. Et lorsque des perturbations quelconques viennent troubler leur marche et les font dévier de leurs orbites, l'astre central rétablit l'ordre dans le système, il en assure et perpétue l'existence.
Cette conception s'en va aussi comme s'en est allée l'autre. Après avoir porté toute son attention sur le Soleil et les grandes planètes, l'astronome se met à l'étude des infiniment petits qui peuplent l'univers. Et il découvre que les espaces interplanétaires et interstellaires sont peuplés et sillonnés dans toutes les directions imaginables de petits essaims de matière, invisibles, infimes quand on les prend séparément, mais tout-puissants par leur nombre. Parmi ces masses, les unes, comme ce bolide qui l'autre jour semait la terreur en Espagne, sont encore assez grandes ; d'autres pèsent à peine quelques grammes ou centigrammes, tandis qu'autour d'elles voguent encore des poussières, presque microscopiques, remplissant les espaces.
Et c'est à ces poussières, à ces infiniment petits qui sillonnent l'étendue dans tous les sens avec des vitesses vertigineuses, qui s'entrechoquent, s'agglomèrent et se désintègrent, partout et toujours, c'est à eux, dis?je, que l'astronome demande aujourd'hui d'expliquer, et l'origine de notre système, Soleil, planètes, et satellites, et les mouvements qui animent ses différentes parties, et l'harmonie de leur ensemble. Encore un pas, et bientôt l'attraction universelle elle-même ne sera plus qu'une résultante de tous les mouvements, désordonnés et incohérents, de ces infiniments petits — des oscillations d'atomes qui se produisent dans toutes les directions possibles.
Ainsi le centre, l'origine de la force, transporté une fois de la Terre au Soleil, se trouve éparpillé maintenant, disséminé : il est partout et nulle part. Avec l'astronome on s'aperçoit que les systèmes solaires ne sont que l’œuvre des infiniments petits, que la force qu'on croyait gouverner le système n'est elle-même, peut-être, que la résultante des chocs de ces infiniment petits-: que l'harmonie des systèmes stellaires n'est harmonie que parce qu'elle est une adaptation, une résultante de tous ces mouvements innombrables, s'additionnant, se complétant, s'équilibrant les uns les autres.
Tout l'aspect de l'univers change avec cette nouvelle conception. L'idée de force régissant le monde, de loi préétablie, d'harmonie préconçue, disparaît, pour faire place à cette harmonie que Charles Fourier avait entrevue un jour et qui n'est que la résultante des essaims innombrables de matière, marchant chacun devant soi, et se tenant mutuellement en équilibre.
                                                 _____
Si ce n'était d'ailleurs que l'astronomie qui subit ce changement ! Mais non : la même modification se produit dans la philosophie de toutes les sciences sans exception ; celles qui traitent de la nature, comme celles qui traitent des rapports humains.
Dans les sciences physiques, les entités : chaleur, magnétisme, électricité, disparaissent. Quand un physicien parle aujourd'hui d'un corps échauffé ou électrisé, il ne voit plus une masse inanimée, à laquelle viendrait s'ajouter une force inconnue. Il s'efforce de reconnaître dans ce corps, et dans l'espace qui l'entoure, la marche, les vibrations des atomes infiniment petits qui se dirigent dans tous les sens, vibrent, se meuvent, vivent, et par leurs vibrations, leurs chocs, leur vie, produisent les phénomènes de chaleur, de lumière, de magnétisme ou d'électricité.
Dans les sciences qui traitent de la vie organique, la notion de l'espèce et de ses variations s'efface et la notion de l'individu s'y substitue. Le botaniste et le zoologiste étudient l'individu — sa vie, son adaptation au milieu. Des changements qui se produisent en lui, sous l'action de la sécheresse ou de l'humidité, de la chaleur ou du froid, de l'abondance ou de la pauvreté de la nourriture, de sa plus ou moins sensibilité aux actions du milieu extérieur, naîtront les espèces ; et les variations de l'espèce ne sont plus pour le biologiste que des résultantes — des sommes de variations, qui se sont produites dans chaque individu séparément. L'espèce sera ce que seront les individus, subissant chacun les mêmes influences sans nombre des milieux dans lesquels ils vivent, et auxquels ils répondent chacun à leur façon.
Et quand le physiologue parle de la vie d'une plante ou d'un animal, il y voit plutôt une agglomération, une colonie de millions d'individus séparés, qu'une personnalité unie et indivisible. Il vous parle d'une fédération d'organes digestifs, sensuels, nerveux, etc., tous très intimement liés entre eux, tous subissant le contre-coup du bien-être ou du malaise de chacun, mais vivant chacun de sa vie propre. — Chaque organe, chaque portion d'organe, à son tour, est composé de cellules indépendantes qui s'associent pour lutter contre les conditions défavorables à leur existence. L'individu est tout un monde de fédérations, il est tout un « cosmos » à lui seul ! Et dans ce monde, le physiologue voit les cellules autonomes du sang, des tissus, des centres nerveux; il reconnaît les milliards de corpuscules blancs — les phagocytes — qui se portent aux endroits du corps infectés par des microbes, pour y livrer bataille aux envahisseurs. Plus que cela : dans chaque cellule microscopique, il découvre aujourd'hui un monde d'éléments autonomes, dont chacun vit de sa vie propre, recherche par lui-même le bien-être et l'atteint par le groupement, l'association avec d'autres que lui. Bref, chaque individu est un cosmos d'organes, chaque organe est un cosmos de cellules, chaque cellule est un cosmos d'infiniment petits ; et dans ce monde complexe, le bien-être de l'ensemble dépend entièrement de la somme de bien-être dont jouit chacune des moindres parcelles microscopiques de la matière organisée.
Toute une révolution se produit ainsi dans la philosophie de la vie.
                                                 _____
Mais c'est surtout en psychologie que cette révolution amène aux conséquences de la plus haute
portée.
Tout récemment encore, le psychologue parlait de l'homme comme d'un être entier, un et indivisible. Resté fidèle à la tradition religieuse, il aimait à classer les hommes en bons et mauvais, en intelligents et stupides, en égoïstes et altruistes. Même chez les matérialistes du dix-huitième siècle, l'idée d'une âme, d'une entité indivise, continuait à se maintenir.
Mais que penserait-on aujourd'hui d'un psychologue qui parlerait encore ce langage ! Le psychologue de nos jours voit dans l'homme une multitude de facultés séparées, de tendances autonomes, égales entre elles, fonctionnant chacune indépendamment, s'équilibrant, se contredisant continuellement. Pris dans son ensemble, l'homme n'est plus pour lui qu'une résultante, toujours variable, de toutes ces facultés diverses, de toutes ces tendances autonomes des cellules du cerveau et des centres nerveux. Toutes sont reliées entre elles au point de réagir chacune sur toutes les autres, mais elles vivent de leur vie propre, sans être subordonnées à un organe central — l'âme.
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Sans que j'entre dans de plus amples détails, vous voyez ainsi qu'une modification profonde se produit en ce moment dans l'ensemble des sciences naturelles. Non pas qu'elles poussent leur analyse jusqu'à des détails que l'on aurait d'abord négligés. Non ! Les faits ne sont point nouveaux, mais la façon de les concevoir est en train d'évoluer, et s'il fallait caractériser cette tendance en peu de mots, on pourrait dire que, si autrefois la science s'attachait à étudier les grands résultats et les grandes sommes (les intégrales, dirait le mathématicien), aujourd'hui elle s'attache surtout à étudier les infiniment petits, les individus dont se composent ces sommes et dont elle a fini par reconnaître l'indépendance et l'individualité, en même temps que leur agrégation intime.
Quant à l'harmonie que l'esprit humain découvre dans la nature et qui n'est, au fond, que la constatation d'une certaine stabilité des phénomènes, le savant moderne la reconnaît sans doute, aujourd'hui plus que jamais. Mais il ne cherche pas à l'expliquer par l'action des lois conçues selon un certain plan, préétablies par une volonté intelligente.
Ce que l'on appelait « loi naturelle » n'est plus qu'un rapprochement entre certains phénomènes, entrevu par nous, et chaque « loi » naturelle prend un caractère conditionnel de causalité, c'est-à-dire : si tel phénomène se produit dans de telles conditions, tel autre phénomène suivra. Point de loi placée en dehors du phénomène : chaque phénomène gouverne celui qui lui succède, non la loi.
Rien de préconçu dans ce que nous appelons l'harmonie de la nature. Le hasard des chocs et des rencontres a suffi pour l'établir. Tel phénomène durera des siècles, parce que l'adaptation, l'équilibre qu'il représente, a pris des siècles à s'établir ; tandis que tel autre ne durera qu'un instant, si cette forme d'équilibre momentané est née en un instant. Si les planètes de notre système solaire ne s'entrechoquent pas et ne s'entredétruisent pas chaque jour, si elles durent des millions de siècles, c'est parce qu'elles représentant un équilibre qui a pris des millions de siècles pour s'établir, comme résultante des millions de forces aveugles. Si les continents ne sont pas continuellement détruits par des secousses volcaniques, c'est qu'ils ont pris des milliers et des milliers de siècles pour être édifiés molécule à molécule et prendre leurs formes actuelles. Mais l'éclair ne durera qu'un instant, parce qu'il représente une rupture momentanée de l'équilibre, une redistribution subite des forces.
L'harmonie apparaît ainsi comme l'équilibre temporaire, établi entre toutes les forces, une adaptation provisoire ; et cet équilibre ne durera qu'à une condition celle de se modifier continuellement; de représenter à chaque instant la résultante de toutes les actions contraires. Qu'une seule de ces forces soit gênée pour quelque temps dans son action, et l'harmonie disparaîtra. La force accumulera son effet, elle doit se faire jour, elle doit exercer son action, et si d'autres forces l'empêchent de se manifester, elle ne s'anéantira pas pour cela, mais finira par rompre l'équilibre, par briser l'harmonie, pour retrouver une nouvelle position d'équilibre et travailler à une nouvelle adaptation. Telle l'éruption d'un volcan dont la force emprisonnée finit par briser les laves qui l'empêchaient de vomir gaz, laves et cendres incandescentes. Telles les révolutions. Une transformation analogue se produit en même temps dans les sciences qui traitent de l'homme.
Aussi, voyons-nous que l'histoire, après avoir été l'histoire des royaumes, tend à devenir l'histoire des peuples, puis l'étude des individus. L'historien veut savoir comment les membres dont se composait telle nation vivaient à telle époque, quelles étaient leurs croyances, leurs moyens d'existence, quel idéal social se dessinait devant eux, et quels moyens ils possédaient pour cheminer vers cet idéal. Et par l'action de toutes ces forces, jadis négligées, il interprétera les grands phénomènes historiques.
De même le savant qui étudie la jurisprudence ne se contente plus d'étudier tel ou tel code. Comme l'ethnologue, il veut connaître la genèse des institutions qui se succèdent ; il suit leur évolution à travers les âges et, dans cette étude, il s'applique bien moins à la loi écrite qu'aux usages locaux, au « droit coutumier »,dans lesquels le génie constructif des masses inconnues a trouvé son expression à toute époque. Une science toute nouvelle s'élabore dans cette direction et elle promet de bouleverser les conceptions établies que nous avons apprises à l'école, arrivant à interpréter l'Histoire de la même manière que les sciences naturelles interprètent les phénomènes de la nature. Enfin l'économie politique, qui fut à ses débuts une étude sur la richesse des nations, devient aujourd'hui une étude sur la richesse des individus. Elle tient moins à savoir si telle nation fait ou non gros commerce extérieur ; elle veut s'assurer que le pain ne manque pas dans la chaumière du paysan et de l'ouvrier. Elle frappe à toutes les portes ? à celle du palais comme à celle du taudis et demande au riche comme au pauvre : «jusqu'à quel point vos besoins de nécessaire et de luxe sont-ils satisfaits ? » Et comme elle constate que les besoins les plus pressants de bien-être ne le sont pas pour les neuf dixièmes de l'humanité, elle se pose la question que se poserait un physiologiste devant une plante ou un animal : - « Quels sont les moyens de satisfaire aux besoins de tous, avec la moindre perte de forces ? Comment une société peut-elle garantir à chacun et conséquemment à tous, la plus grande somme de satisfaction et de bonheur ? ». C'est dans cette direction que la science économique se transforme ; et après avoir été si longtemps une simple constatation de phénomènes interprétés dans l'intérêt des riches minorités, elle tend à devenir (ou plutôt elle élabore les éléments pour devenir) une science au vrai sens du mot ? une physiologie des sociétés humaines.
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En même temps qu'une nouvelle vue d'ensemble, une nouvelle philosophie, s'élabore ainsi dans les sciences, nous voyons aussi s'élaborer une conception de la société, tout à fait différente de celles qui ont prévalu jusqu'à nos jours. Sous le nom d'Anarchie, surgit une interprétation nouvelle de la vie passée et présente des sociétés en même temps qu'une prévision concernant leur avenir, conçues l'une et l'autre dans le même esprit que la conception de la nature et dont je viens de parler.
L'Anarchie se présente ainsi comme une partie intégrante de la philosophie nouvelle, et c'est pourquoi l'anarchiste se trouve en contact sur un si grand nombre de points avec les plus grands penseurs et poètes de l'époque actuelle.
En effet, il est certain qu'à mesure que le cerveau humain s'affranchit des idées qui lui furent inculquées par les minorités de prêtres, de chefs militaires, de juges tenant à asseoir leur domination et de savants payés pour la perpétuer, — une conception de la société surgit, dans laquelle il ne reste plus de place pour ces minorités dominatrices. Cette société, rentrant en possession de tout le capital social accumulé par le travail des générations précédentes, s'organise pour mettre ce capital à profit dans l'intérêt de tous, et se constitue sans refaire le pouvoir des minorités. Elle comprend dans son sein une variété infinie de capacités, de tempéraments et d'énergies individuelles : elle n'exclut personne. Elle appelle même la lutte, le conflit, parce qu'elle sait que les époques de conflit, librement débattus, sans que le poids d'une autorité constituée fût jeté d'un côté de la balance, furent les époques du plus grand développement du génie humain. Reconnaissant que tous ses membres ont, de fait, des droits égaux à tous les trésors accumulés par le passé, elle ne connaît plus la division entre exploités et exploiteurs, entre gouvernés et gouvernants, entre dominés et dominateurs, et elle cherche à établir une certaine comptabilité harmonique dans son sein, non en assujettissant tous ses membres à une autorité qui, par fiction, serait censée représenter la société, non en cherchant à établir l'uniformité, mais en appelant tous les hommes au libre développement, à la libre initiative à la libre action, et à la libre association.
Elle cherche le plus complet développement de l'individualité, combiné avec le plus haut développement de l'association volontaire sous tous les aspects, à tous les degrés possibles, pour tous les buts imaginables : association toujours changeante, portant en elle-même les éléments de sa durée, et revêtant les formes qui, à chaque moment, répondent le mieux aux aspirations multiples de tous. Une société enfin, à laquelle les formes préétablies, cristallisées par la loi répugnent; mais qui cherche l'harmonie dans l'équilibre, toujours changeant et fugitif, entre  les multitudes de forces variées et d'influences de toute nature, lesquelles suivent leur cours et, précisément grâce à la liberté de se produire au grand jour et de se contrebalancer, peuvent provoquer les énergies qui leur sont favorables, quand elles marchent vers le progrès.
Cette conception et cet idéal de la société ne sont certainement pas nouveaux. Au contraire, quand nous analysons l'histoire des institutions populaires — le clan, la commune, le village, l'union de
métier, la «guilde», et même la commune urbaine du Moyen-Age à ses premiers débuts, nous retrouvons la même tendance populaire à constituer la société dans cette idée — tendance qui fut toujours entravée d'ailleurs par les minorités dominatrices. Tous les mouvements populaires portaient plus ou moins ce cachet, et chez les anabaptistes et leurs précurseurs nous trouvons les mêmes idées nettement exprimées, malgré le langage religieux dont on se servait alors. Malheureusement, jusqu'à la fin du siècle passé, cet idéal fut toujours entaché d'un esprit théocratique, et ce n'est que de nos jours qu'il se présente débarrassé des langes religieux, comme une notion de la société déduite de l'observation des phénomènes sociaux.
C'est seulement aujourd'hui que l'idéal de société où chacun ne se gouverne que par sa propre volonté (laquelle est évidemment un résultat des influences?sociales que chacun subit), s'affirme sous son côté économique, politique et moral à la fois, et qu'il se présente appuyé sur la nécessité du communisme, imposé à nos sociétés modernes par le caractère éminemment social de notre production actuelle.
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En effet, nous savons fort bien aujourd'hui qu'il est futile de parler de liberté tant que l'esclave économique existe.
« Ne parle pas de liberté ? la pauvreté c'est l'esclavage ! » n'est plus une vaine formule : elle a pénétré dans les idées des grandes masses ouvrières, elle s'infiltre dans toute la littérature de l'époque, elle entraîne ceux-là même qui vivent de la pauvreté des autres et leur ôte l'arrogance avec laquelle ils affirmaient jadis leurs droits à l'exploitation.
Que la forme actuelle d'appropriation du capital social ne peut plus durer ? là-dessus des millions de socialistes dans les Deux Mondes sont déjà d'accord. Les capitalistes eux-mêmes sentent qu'elle s'en va et n'osent plus la défendre avec l'aplomb d'autrefois. Leur seule défense se réduit au fond à nous dire : « Vous n'avez rien inventé de mieux ! » Quant à nier les conséquences funestes des formes actuelles de la propriété, ils ne le peuvent pas. Ils pratiquent ce droit, tant qu'on leur laisse encore la latitude, mais sans chercher à l'asseoir sur une idée.
Cela se comprend.
Voyez, par exemple, cette ville de Paris — création de tant de siècles, produit du génie de toute une nation, résultant du labeur de vingt ou trente générations. Comment soutenir devant l'habitant de cette ville, qui travaille chaque jour à l'embellir, à l'assainir, à l'alimenter, à la pourvoir de chefs-d’œuvre du génie humain, à en faire un centre de pensée et d'art ? comment soutenir devant lui, qui crée tout cela, que les palais qui ornent les rues de Paris appartiennent en pleine justice à ceux qui en sont aujourd'hui les propriétaires légaux, alors que nous tous en faisons la valeur puisque sans nous, elle serait nulle.
Pareille fiction peut se maintenir pendant quelque temps par l'adresse des éducateurs du peuple. Les gros bataillons ouvriers peuvent même ne pas y réfléchir. Mais du moment qu'une minorité d'hommes pensants agite cette question et la soumet à tous, il ne peut plus y avoir de doute sur la réponse. L'esprit populaire répond : « C'est par la spoliation qu'ils détiennent les richesses ! ».
De même, comment faire croire au paysan que cette terre seigneuriale ou bourgeoise appartient au propriétaire en droit légitime, lorsque le paysan nous dira l'histoire de chaque lopin de terre à dix lieues à la ronde ? Comment lui faire croire surtout qu'il soit utile pour la nation que monsieur un tel garde cette terre pour son parc, alors que tant de paysans des alentours ne demandent qu'à la cultiver ?
Comment faire croire enfin à l'ouvrier de telle usine, ou au mineur de telle mine, que l'usine et la mine appartiennent équitablement à leurs maîtres actuels, alors que l'ouvrier et même le mineur commencent à voir clair dans les Panama, les pots?de?vin, les chemins de fer français ou turcs, le pillage de l'Etat et le vol légal, sur lesquels se bâtit, la grande propriété commerciale ou industrielle ?
Au fait, les masses ont-elles jamais cru aux sophismes enseignés par les économistes, plutôt pour confirmer les exploiteurs dans leurs droits que pour convertir les exploités ! Écrasés par la misère ne trouvant aucun appui dans les classes aisées, le paysan et l'ouvrier ont simplement laissé faire, quitte à affirmer leurs droits de temps à autre par des jacqueries. Et si tel ouvrier des villes a pu croire un moment que le jour arriverait où l'appropriation personnelle du capital, profiterait à tous, en constituant un fonds de richesses au partage desquelles tout le monde serait appelé, cette illusion s'en va aussi comme tant d'autres. L'ouvrier s'aperçoit que déshérité il fut, déshérité il reste, que pour arracher à ses maîtres la moindre partie des richesses constituées par ses efforts, il doit recourir à la révolte ou à la grève, c'est?à?dire s'imposer les transes de la faim, et affronter l'emprisonnement, si ce n'est s'exposer aux fusillades impériales, royales ou républicaines.
Mais un mal autrement plus profond du système actuel s'affirme de plus en plus. C'est que dans l'ordre d'appropriation privée, tout ce qui sert à vivre et à produire ? le sol, l'habitation, la nourriture et l'instrument de travail une fois passé aux mains de quelques-uns, ceux-ci empêchent continuellement de produire ce qui est nécessaire pour donner le bien-être à chacun. Le travailleur sent vaguement que notre puissance technique actuelle pourrait' donner à tous un large bien-être, mais il perçoit aussi comment le système capitaliste et l'Etat empêchent dans toutes les directions de conquérir ce bien-être.
Loin de produire plus qu'il ne faut pour assurer la richesse matérielle, nous ne produisons pas assez. Le paysan, quand il convoite les parcs et les jardins des flibustiers de l'industrie et des panamistes, autour desquels le juge et le gendarme montent la garde, comprend cela, puisqu'il rêve de les couvrir de récoltes qui auraient ? il le sait ?porté l'abondance dans les villages où l'on se nourrit de pain à peine arrosé de piquette.
Le mineur, lorsque, trois jours par semaine, il est forcé de se promener les bras ballants, pense aux tonnes de charbon qu'il pourrait extraire et dont on manque partout dans les ménages pauvres.
Le travailleur, lorsque son usine chôme et qu'il court les rues à la recherche de travail, voit les maçons chômer comme lui, alors qu'un cinquième de la population de Paris habite des taudis malsains ; il voit les cordonniers se plaindre de manque d'ouvrage alors que tant de gens manquent de chaussures, — et ainsi de suite.
En effet, si certains économistes se plaisent à faire des traités sur la surproduction et s'ils expliquent chaque crise industrielle par cette cause, ils seraient cependant bien embarrassés si on les sommait de nommer un seul article que la France produise en quantités plus grandes qu'il n'en faut pour satisfaire les besoins de toute la population. Ce n'est certainement pas le blé : le pays est forcé d'en importer. Ce n'est pas non plus le vin : les paysans n'en boivent que bien peu et lui substituent la piquette, et la population des villes doit se satisfaire de produits frelatés. Ce ne sont évidemment pas les maisons : des millions vivent encore dans des chaumières à une ou deux ouvertures. Ce ne sont même pas les livres, bons ou mauvais, qui sont encore un objet de luxe pour le village. Un seul article est produit en quantités plus grandes qu'il n'en faut, — c'est le budgétivore ; mais cette marchandise ne figure pas dans les cours d'économie politique, alors qu'elle en a bien les attributs, puisqu'elle se vend toujours au plus donnant.
Ce que l'économiste appelle surproduction n'est ainsi qu'une production qui dépasse la force d'achat des travailleurs, réduits à la pauvreté par le Capital et l’Etat. Or, cette sorte de surproduction reste fatalement la caractéristique de la production capitaliste actuelle, puisque Proudhon l'avait déjà bien dit — les travailleurs ne peuvent pas acheter avec leurs salaires ce qu'ils ont produit, et grassement nourrir en même temps les nuées d'oisifs qui vivent sur leurs épaules.
L'essence même du système économique actuel est que l'ouvrier ne pourra jamais jouir du bien-être qu'il aura produit, et que le nombre de ceux qui vivent à ses dépens ira toujours en augmentant. Plus un pays est avancé en industrie, plus ce nombre est grand. Forcément encore, l'industrie est dirigée, et devra être dirigée, non pas vers ce qui manque pour satisfaire aux besoins de tous, mais vers ce qui, à un moment donné, rapporte les plus gros bénéfices, temporaires à quelques-uns. De toute nécessité, l'abondance des uns sera basée sur la pauvreté des autres, et le malaise du grand nombre devra être maintenu à tout prix, afin qu'il y ait des bras qui se vendent pour une partie seulement de ce qu'ils sont capables de produire ; sans cela, point d'accumulation privée du capital !
Ces traits caractéristiques de notre système économique en font l'essence même. Sans eux, il ne peut exister, car, qui donc vendrait sa force de travail pour moins que ce qu'elle est capable de donner, s'il n'y était forcé par la menace de la faim ? Et ces traits essentiels du système en sont aussi la plus écrasante condamnation.
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Tant que l'Angleterre et la France furent les pionniers de l'industrie, au sein des nations arriérées dans le développement technique, et tant qu'elles purent vendre à leurs voisins leurs laines, leurs cotonnades et leurs soies, leur fer et leurs machines, ainsi que toute une série d'objets de luxe, à des prix qui leur permettaient de s'enrichir aux dépens de leur clientèle, ? le travailleur pouvait être maintenu dans l'espoir que lui aussi serait appelé à s'approprier une part de plus en plus large du butin. Mais ces conditions disparaissent. Les nations arriérées il y a trente ans sont devenues à leur tour de grands producteurs de cotonnades, de laines, de soies, de machines et d'objets de luxe.
Dans certaines branches de l'industrie elles ont pris les devants et, sans parler du commerce lointain, où elles combattent leurs sueurs aînées, elles viennent déjà leur faire concurrence sur leurs propres marchés. En peu d'années, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, les Etats-Unis, la Russie et le Japon, sont devenus des pays de grande industrie. Le Mexique, les Indes, voire même la Serbie, emboîtent le pas et  que sera-ce quand le Chinois commencera à imiter le Japonais en fabriquant aussi pour le marché universel ?
Il en résulte que les crises industrielles dont la fréquence et la durée vont en augmentant sont passées dans maintes industries à l'état chronique. De même, la guerre pour les marchés en Orient et en Afrique est depuis plusieurs années à l'ordre du jour : voilà vingt-cinq années déjà que l'épée de la guerre européenne est suspendue sur les États européens. Et si cette guerre n'a pas encore éclaté, c'est surtout, peut-être, parce que la grosse finance trouve avantageux que les États s'endettent toujours de plus en plus. Mais le jour où la haute banque trouvera son compte à ce que la guerre éclate, les troupeaux humains seront lancés contre d'autres troupeaux et s'entretueront pour arranger les affaires des maîtres financiers de l'univers.
Tout s'enchaîne, tout se tient dans le système économique actuel, et tout concourt à rendre inévitable la chute du système industriel et marchand, sous lequel nous vivons. Sa durée n’est plus qu’une question de temps, que l’on peut chiffrer déjà par années et non plus par siècles. Une affaire de temps — et d’énergie d’attaque de notre part ! Les paresseux ne font pas l’histoire : ils la subissent !
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C'est pourquoi des minorités si puissantes se constituent au sein de toutes les nations civilisées, et demandent à hauts cris le retour à la communauté de toutes les richesses accumulées par le travail des générations précédentes. La communalisation du sol, des mines, des usines, des maisons habitées et des moyens de transport est déjà le mot d'ordre de ces fractions imposantes, et la répression — cette arme favorite des riches et des puissants - ne peut plus rien pour arrêter la marche triomphale des esprits révoltés. Et si des millions de travailleurs ne se mettent pas encore en branle pour arracher de vive force le sol et l'usine aux accapareurs, - soyez sûrs que ce n'est pas faute d'en avoir envie. Ils attendent seulement, pour le faire, des événements propices — un moment comme celui qui se présenta en 1848, où ils pourront se lancer dans la démolition du régime actuel, avec l'espoir d'être soutenus par un mouvement international.
Ce moment ne peut tarder de venir, car depuis que l'Internationale fut écrasée par les gouvernements en 1872, — surtout depuis lors — elle a fait des progrès immenses, dont ses plus ardents partisans souvent ne réalisent pas l'importance. Elle est constituée de fait, dans les idées, dans les sentiments, dans l'établissement de rapports continuels. Il est vrai que la ploutocratie française, anglaise, italienne, allemande sont autant de rivales. A tout instant elles peuvent même amener les peuples à se ruer les uns contre les autres. Pourtant, soyez sûrs que le jour où la révolution communale et sociale se fera en France, la France retrouvera les vieilles sympathies chez les peuples du monde, y compris les peuples allemand, italien et anglais. Et lorsque l'Allemagne, qui, entre parenthèses, est plus proche d'une révolution qu'on ne le pense, arborera le drapeau — malheureusement jacobin — de cette révolution avec toute l'ardeur de la jeunesse et de la période ascendante qu'elle traverse en ce moment, elle trouvera de ce côté du Rhin toutes les sympathies et tout l'appui d'un peuple qui aime les révolutionnaires audacieux et hait l'arrogance de la ploutocratie.
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Diverses causes ont retardé jusqu'à présent l'éclosion de cette révolution inévitable. L'incertitude des rapports internationaux y est certainement pour quelque chose. Mais il y a, ce me semble, une autre cause, plus profonde, sur laquelle je voudrais attirer toute votre attention. Il se produit — de nombreux indices nous le font croire — chez les socialistes mêmes une transformation profonde dans les idées, semblable à celle que j'ai esquissée au début de cette conférence, en parlant des sciences en général. Et l'incertitude des socialistes concernant l'organisation de la société qu'ils désirent, paralyse jusqu'à un certain point leur énergie. A ses débuts, dans les années quarante, le socialisme s'était présenté comme communisme, comme république unie et indivisible, comme dictature et jacobinisme gouvernemental, appliqués dans le domaine économique. Tel était l'idéal de l'époque. Religieux ou libre-penseur, le socialiste d'alors était prêt à se soumettre à n'importe quel gouvernement fort, voire même à l'empire, pourvu que ce gouvernement refît les rapports économiques à l'avantage du travailleur.
Une profonde révolution s'est accomplie depuis, surtout chez les peuples latins et en Angleterre. Le communisme gouvernemental, comme le communisme théocratique, répugne aux travailleurs. Et cette répugnance fit surgir dans l'Internationale, une nouvelle conception, ou doctrine, le collectivisme. Cette doctrine, à ses débuts signifiait, possession collective des instruments de travail (sans y comprendre le nécessaire pour vivre) et le droit de chaque groupement d'accepter, pour ses membres, tel mode de rétribution qu'il lui plairait,  communiste ou individuel. Cependant peu à peu, ce système se transforme en une espèce de compromis entre le communisme et la rétribution individuelle du salariat. Aujourd'hui, le collectiviste veut que tout ce qui sert à la production devienne propriété commune, mais que chacun soit néanmoins rétribué individuellement, en bons de travail, selon le nombre d'heures qu'il aura données à la production. Ces bons serviraient à acheter dans les magasins sociaux toutes les marchandises, au prix de revient qui serait aussi estimé en heures de travail.
Mais si vous analysez bien cette idée, vous conviendrez que son essence, ainsi que la résume un de nos amis, se réduit à ceci :
      o       Communisme partiel dans la possession des instrument de travail et d'éducation ; concurrence entre les individus et les groupes pour le pain, le logement, le vêtement ;
      o       Individualisme pour les oeuvres de la pensée et de l’art ;
      o       Et assistance sociale pour les enfants, les malades, les personnes âgées.
En un mot ? la lutte pour les moyens d'existence, mitigée par la charité. Toujours la maxime chrétienne: « Blessez pour guérir ensuite ! » Et toujours la porte ouverte à l'inquisition pour savoir si vous êtes l'homme qu'il faut laisser lutter, ou bien l'homme que monsieur l'Etat doit secourir.
L'idée vous le savez est vieille. Elle date de Robert Owen. Proudhon la préconisa en 1848 ; aujourd'hui on en fait du  « socialisme scientifique ».
Il faut dire, cependant, que ce système semble avoir peu de prise sur l'esprit des masses : on dirait qu'elles en pressentent les inconvénients, pour ne pas dire l'impossibilité.
D'abord, la durée de temps donnée à un travail quelconque ne donne pas la mesure de l'utilité sociale du travail accompli, et les théories de la valeur que l'on a voulu baser, depuis Adam Smith jusqu'à Marx, seulement sur le coût de la production, évalué en travail, n'ont pu résoudre le problème de la valeur. Dès qu'il y a échange, la valeur d'un objet devient une quantité complexe, qui dépend, surtout du degré de satisfaction qu'elle apporte aux besoins — non pas de l'individu, comme le disaient autrefois certains économistes, mais de la société entière, prise dans son ensemble. La valeur est un fait social. Résultat d'un échange, elle a un double aspect : le côté peine et le côté satisfaction, l'un et l'autre conçus dans leur aspect social et non individuel.
D'autre part, quand on analyse les maux du régime économique actuel, on s'aperçoit — et le travailleur le sait très bien — que leur essence est dans la nécessité forcée pour le travailleur de vendre sa force de travail. N'ayant pas de quoi vivre pendant quinze jours à venir, placé par l'Etat dans l'impossibilité d'utiliser ses forces sans les vendre à quelqu'un, le travailleur se vend à celui qui lui promet de lui donner du travail ; il renonce aux bénéfices que son travail pourrait lui apporter, il abandonne au patron la part de lion des produits qu'il fera, il abdique sa liberté même, il renonce au droit de faire valoir son opinion sur l'utilité de ce qu'il va produire et sur la manière de le faire.
L'accumulation du capital résulte ainsi, non de sa faculté d'absorber la plus-value, mais de la nécessité dans laquelle le travailleur est placé, de vendre sa force de travail — celui qui la vend étant sûr d'avance de ne pas recevoir tout ce que cette force produit, d'être lésé dans ses intérêts, de devenir l'inférieur de l'acheteur. Sans cela, le capitaliste n'aurait jamais cherché à l'acheter. Ce qui fait que pour changer ce système, il faut l'attaquer dans son essence, dans sa cause — la vente et l'achat. — Non dans ses effets, le capitalisme.
Les travailleurs en ont bien une vague intuition, et on les entend dire de plus en plus souvent qu'il n'y aura rien de fait si la révolution sociale ne commence pas par la distribution des produits, si elle ne garantit à tous ce qui est nécessaire pour vivre ? c'est?à?dire le logis, la nourriture, le vêtement. Et l'on sait que cela est tout à fait possible avec les moyens puissants de production dont nous disposons. — Resté salarié, le travailleur resterait esclave de celui à qui il serait obligé de vendre sa force, — que cet acheteur soit un particulier, ou l'Etat.
Dans l'esprit populaire — dans cette somme de milliers d'opinions qui traverseront les cerveaux humains on sent aussi que si l'Etat devait se substituer au patron dans son rôle d'acheteur et de surveillant de la force de travail, ce serait encore une tyrannie odieuse. L'homme du peuple ne raisonne pas sur des abstractions, il pense en termes concrets, et c'est pourquoi il sent que l'abstraction « État » revêtirait pour lui la forme de nombreux fonctionnaires, pris parmi ses camarades d'usine ou d'atelier, et il sait à quoi s'en tenir sur leurs vertus ; excellents camarades aujourd'hui, ils deviennent demain des gérants insupportables. Et il cherche la constitution sociale qui élimine les maux actuels, sans en créer de nouveaux.
C'est pourquoi le collectivisme n'a jamais passionné les masses qui reviennent toujours au communisme, - mais à un communisme de plus en plus dépouillé de la théocratie et de l'autoritarisme jacobin des années quarante — au communisme libre, anarchiste.
Je dirai plus. En reportant continuellement ma pensée sur ce que nous avons vu pendant ce quart de siècle dans le mouvement social européen, je ne peux m'empêcher de croire que le socialisme moderne est forcément amené à faire un pas en avant vers le communisme libertaire ; et que, tant que ce pas ne sera pas fait, l'incertitude dans l'esprit populaire, que je viens de signaler, paralysera les efforts de la propagande socialiste.
Le socialisme me semble amené, par la force même des choses, à accepter que la garantie matérielle de l'existence à tous les membres de la communauté doit être le premier acte de la révolution sociale. Mais il est aussi amené à faire encore un pas. Il est forcé de reconnaître que cette garantie doit se faire, non par l'Etat, mais complètement en dehors de l'Etat et sans son intervention.
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Qu'une société, rentrée en possession de toutes les richesses accumulées dans son sein, puisse largement assurer l'abondance à tous, en retour de quatre ou cinq heures par jour de travail effectif et manuel dans la production ? là-dessus l'assentiment unanime de ceux qui ont réfléchi à cette question nous est déjà acquis. Si chacun dès son enfance apprenait à connaître d'où vient le pain qu'il mange, la maison qu'il habite, le livre qu'il étudie et ainsi de suite, et si chacun s'accoutumait à compléter le travail de la pensée par le travail des bras dans quelque branche de la production manuelle, — la société pourrait facilement s'acquitter de cette tâche, sans même tabler sur les simplifications de la production que nous réserve un avenir plus ou moins proche. Il suffit, en effet, de penser un moment au gaspillage inouï, inimaginable, de forces humaines qui se fait aujourd'hui, pour concevoir ce qu'une société civilisée peut produire, avec quelle petite quantité du travail de chacun, et quelles oeuvres grandioses elle pourrait entreprendre qui sont aujourd'hui hors de question. Malheureusement, la métaphysique que l'on nomme l'économie politique ne s'est jamais occupée de ce qui devait constituer son essence — l'économie des forces.
Sur la possibilité de la richesse dans une société communiste, outillée comme nous le sommes, il n'y a plus de doutes. Là ou les doutes surgissent, c'est lorsqu'il s'agit de savoir si pareille société peut exister sans que l'homme soit soumis dans tous ses actes au contrôle de l'Etat ; s'il n'est pas nécessaire pour arriver au bien-être, que les sociétés européennes sacrifient le peu de libertés personnelles qu'elles ont reconquises durant ce siècle, au prix de tant de sacrifices ? Une partie des socialistes affirme qu'il est impossible d'arriver à un pareil résultat sans sacrifier sa liberté sur l'autel de l'Etat. L'autre, à laquelle nous appartenons, prétend au contraire, que c'est seulement par l'abolition de l'Etat, par la conquête de la liberté entière de l'individu, par la libre entente, l'association et la fédération absolument libres, que nous pouvons arriver au communisme — à la possession commune de notre héritage social, et à la production en commun de toutes les richesses.
Là est la question qui prime toutes les autres en ce moment et que le socialisme est amené à résoudre sous peine de voir tous ses efforts compromis, tout son développement ultérieur paralysé. Analysons-la donc avec toute l'attention qu'elle mérite.
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Si chaque socialiste veut se reporter en amère dans ses souvenirs, il se rappellera sans doute la foule de préjugés qui se réveillèrent en lui, lorsqu'il arriva la première fois à penser que l'abolition du système capitaliste, de l'appropriation privée du sol et des capitaux, devient une nécessité historique.
La même chose se produit aujourd'hui chez celui qui entend dire pour la première fois que l'abolition de l'État, de ses lois, de son système entier de gérance, de gouvernementalisme et de centralisation devient aussi une nécessité historique ; que l'abolition de l'un sans l'autre est matériellement impossible. Toute notre éducation — faite, remarquez-le bien, par l'Église et par l'Etat, dans l'intérêt des deux — se révolte contre cette conception.
Est-elle, cependant, moins juste pour cela ? Et dans l'holocauste de préjugés que nous avons déjà fait pour notre émancipation, celui de l'Etat doit-il survivre ?
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Je ne vais pas faire ici la critique de l'Etat, tant de fois déjà faite et refaite, et je suis forcé de renvoyer à une autre conférence l'analyse du rôle historique de l'Etat. Quelques considérations d'ordre général nous suffiront.
Et d'abord, si l'homme, depuis ses origines, a toujours vécu en sociétés, l'Etat n'est qu'une des formes de la vie sociale, toute récente encore pour nos sociétés européennes. L'homme vécut des milliers d'années avant que les premiers États se fussent constitués ; Grèce et Rome existèrent des siècles durant, avant d'arriver aux Empires macédonien et romain, et pour nous, Européens modernes, les États ne datent que du seizième siècle. Ce n'est qu'alors que la défaite des communes libres fut achevée, et que parvint à se constituer cette assurance mutuelle entre l'autorité militaire, judiciaire, seigneuriale et capitaliste, qui a nom « État ».
Ce n'est qu'au seizième siècle qu'un coup mortel fut porté aux idées d'indépendance locale, d'union et d'organisation libre, de fédération à tous les degrés, entre des groupes souverains, possédant toutes les fonctions, aujourd'hui accaparées par l'État. Ce n'est qu'à cette époque que l'alliance entre l'Église et le pouvoir naissant de la royauté mit fin à cette organisation, basée sur le principe fédératif, qui avait existé du neuvième au quinzième siècle et qui produisit en Europe la grande période des cités libres du Moyen Âge, dont Sismondi et Augustin Thierry, malheureusement peu lus de nos jours, avaient si bien deviné le caractère.
On connaît les moyens par lesquels cette association entre le seigneur, le prêtre, le marchand, le juge, le soldat et le roi assit sa domination. Ce fut par l'anéantissement de tous les contrats libres : des communautés de village, des guildes, des compagnonnages, des fraternités, des conjurations médiévales. Ce fut par la confiscation des terres de la commune et des richesses des guildes ; ce fut par la prohibition absolue et féroce de toute sorte d'entente libre entre hommes ; ce fut par le massacre, la roue, le gibet, le glaive et le feu que l'Église et l'État établirent leur domination — qu'ils arrivèrent à régner désormais sur des agglomérations incohérentes de sujets, n'ayant plus aucune union directe entre eux.
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Aujourd'hui seulement, depuis vingt ans à peine, nous commençons à reconquérir, par la lutte, par la révolte, quelques amorces du droit d'association, qui fut librement pratiqué par les artisans et les cultivateurs du sol à travers tout le Moyen Age.
Et quelle est la tendance qui domine déjà dans la vie des nations civilisées ? N'est-ce pas celle de s'unir, de s'associer, de se constituer en mille et mille sociétés libres pour la satisfaction de tous les besoins multiples de l'homme civilisé ?
L'Europe se couvre en effet d'associations volontaires pour l'étude, pour l'instruction, pour l'industrie et le commerce, pour la science, l'art et la littérature, pour l'exploitation et pour la résistance à l'exploitation, pour l'amusement et pour le travail sérieux, pour la jouissance et pour l'abnégation, pour tout ce qui fait la vie de l'être actif et pensant. Nous voyons surgir ces sociétés dans tous les coins et recoins de chacun des domaines : politique, économique, artistique, intellectuel. Les unes ne vivent que ce que vivent les roses, d'autres se maintiennent déjà depuis des décennies, et toutes cherchent, en maintenant l'indépendance de chaque groupe, cercle, branche ou section, à se fédérer, à s'unir, par-dessus les frontières aussi bien que dans chaque nation, à couvrir toute la vie du civilisé d'un réseau dont les mailles s'entrecroisent et s'enchevêtrent. Leur nombre se chiffre déjà par dizaines de mille, elles embrassent des millions d'adhérents mais y a-t-il cinquante ans que l'Etat et l'Eglise commencèrent à en tolérer quelques-unes —quelques-unes à peine ?
Partout ces sociétés empiètent déjà sur les fonctions de l'Etat et cherchent à substituer l'action libre des volontaires à celle de l'État centralisé. En Angleterre on voit surgir des compagnies d'assurance contre le vol ; des sociétés de volontaires, pour la défense du territoire, des sociétés pour la défense des côtes, que l'État cherche évidemment à placer sous sa gouverne, et dont il veut faire ses instruments de domination, mais dont l'idée mère fut de se passer de l'État. N'étaient l'Église et l'État, les sociétés libres auraient déjà conquis pour l’œuvre volontaire l'immense domaine de l'éducation. Et malgré toutes les difficultés, elles commencent à envahir ce domaine et elles y font déjà sentir leur influence.
Et lorsqu'on constate les progrès qui s'accomplissent dans cette direction, malgré et contre l'État, qui tient à garder la suprématie qu'il avait conquise pendant ces trois derniers siècles ; lorsqu'on voit comment la société volontaire envahit tout et n'est arrêtée dans ses développements que par la force de l'État, on est forcé de reconnaître une puissante tendance, une force latente de la société moderne. Et on a droit de se poser cette question : — « Si d'ici cinq, dix ou vingt ans — peu importe — les travailleurs révoltés réussissaient à briser ladite société d'assurance mutuelle entre propriétaires, banquiers, prêtres, juges et soldats ; si le peuple devient maître de ses destinées pour quelques mois et met la main sur les richesses qu'il a créées et qui lui appartiennent de droit — cherchera-t-il vraiment à reconstituer à nouveau cette pieuvre, l'État ? ou bien, ne cherchera-t-il pas plutôt à s'organiser du simple au composé, selon l'accord mutuel et les besoins infiniment variés et toujours changeants de chaque localité, pour s'assurer la possession de ces richesses, pour se garantir mutuellement la vie et produire ce qui sera trouvé nécessaire à la vie ? ».
Suivra-t-il la tendance dominante du siècle, ou bien marchera-t-il contre cette tendance et cherchera-t-il à reconstituer l'autorité démolie ?
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L'homme éduqué, — « le civilisé a comme disait Fourier avec mépris — frémit à l'idée que la société pourrait un jour se trouver sans juges, sans gendarmes, sans geôliers...
Mais franchement — en avez-vous autant besoin qu'on vous l'a dit dans les bouquins, bouquins écrits remarquez-le bien — par des savants, qui généralement connaissent bien ce qui a été écrit par d'autres avant eux, mais pour la plupart ignorent absolument le peuple et sa vie quotidienne ?
Si nous pouvons nous promener sans crainte, non seulement dans les rues de Paris, qui fourmillent de policiers, mais surtout dans les chemins ruraux où l'on ne rencontre que de rares passants — est-ce à la police que nous devons cette sécurité ? ou bien, plutôt à l'absence de gens qui tiennent à nous assommer ou à nous dévaliser ? Je ne parle évidemment pas de celui qui se trouve porteur de millions. Celui-là — un procès récent nous l'apprend — est vite dévalisé, de préférence dans les endroits où il y a autant de policiers que de lanternes. Non, je parle de l'homme qui craint pour sa vie et non pour sa bourse, remplie d'écus mal acquis. — Ses craintes sont-elles réelles ?
D'ailleurs l'expérience n'a-t-elle pas démontré tout récemment, que Jacques l'Éventreur faisait ses exploits sous les yeux de la police de Londres ? et elle est encore une des plus actives, — et qu'il ne cessa ses meurtres que lorsque la population elle-même de Whitechapel se mit à lui faire la chasse ?
Et dans nos rapports quotidiens avec les concitoyens, pensez-vous que ce soient réellement les juges, les geôliers et les gendarmes qui empêchent les actes antisociaux de se multiplier ? Le juge, toujours féroce puisque maniaque de la loi, le délateur, le mouchard, le policier, tout ce monde interlope qui vivote autour des bâtiments, nommés par dérision palais de justice, ne déversent-ils pas dans la société la démoralisation à pleins flots ? Lisez les procès, jetez un regard derrière la coulisse, poussez l'analyse plus loin que la façade extérieure, et vous en sortez écœuré.
La prison qui tue dans l'homme toute volonté et toute force de caractère, qui renferme dans ses murs plus de vices qu'on n'en rencontre sur aucun autre point du globe, n'a-t-elle pas toujours été  l'université du crime ? La cour d'un tribunal n'est-elle pas une école de férocité ? Et ainsi de suite.
On nous dit que quand nous demandons l'abolition de l'État et de tous ses organes, nous rêvons une société, composé d'hommes meilleurs qu'ils ne le sont en réalité. — Non, mille fois non ! Tout ce que nous demandons, c'est qu'on ne rende pas les hommes pires qu'ils le sont, par de pareilles institutions-!
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Un jour, un légiste allemand de grand renom, Thering, voulut résumer l'oeuvre scientifique de sa vie et rédiger un traité dans lequel il se proposait d'analyser les facteurs qui maintiennent dans la société la vie sociale. « Le but dans le droit » (Der Zweck im Rechte), tel est le titre de cet ouvrage qui jouit d'une réputation bien méritée.
Il fit un plan élaboré de ce traité et discuta avec beaucoup d'érudition les deux facteurs coercitifs : le salariat et les autres formes de coercition inscrites dans la loi. A la fin de son ouvrage il réserva deux paragraphes pour mentionner les deux facteurs non coercitifs, auxquels il n'attachait, comme de raison chez un juriste, qu'une médiocre importance — le sentiment du devoir et le sentiment de sympathie.
Mais, qu'arriva-t-il ? A mesure qu'il analysait les facteurs coercitifs, il constatait leur insuffisance. Il leur consacra un volume entier d'analyse serrée, et le résultat fut... d'amoindrir leur importance. Quand il commença les deux derniers paragraphes, quand il se mit à réfléchir sur les facteurs non-coercitifs de la société, il s'aperçut de leur importance immense, prépondérante ; il se vit forcé d'écrire un second volume, deux fois plus gros que le premier, sur ces deux facteurs, la restreinte volontaire et l'appui mutuel ? et encore n'analysa-t-il qu'une partie infime de ces derniers — ceux qui résultent des sympathies personnelles, ? et toucha à peine à la libre entente qui résulte des institutions sociales.
Eh bien, cessez de répéter les formules apprises à l'école, pensez à ces idées et il vous arrivera la même chose qui est arrivée à Ihering : vous reconnaîtrez l'importance minime de la coercition, comparée aux facteurs de l'assentiment volontaire, dans la société.
D'autre part si, suivant un conseil bien vieux, donné par Bentham, vous vous mettez à réfléchir aux conséquences funestes — directes et surtout indirectes — de la coercition légale, alors, comme Tolstoï, comme nous, vous prendrez en haine cet emploi de la force et vous arriverez à vous dire que la société possède mille autres moyens bien plus efficaces d'empêcher les actes antisociaux ; si elle les néglige aujourd'hui, c'est parce que son éducation, faite par l'église et par l'Etat, sa couardise, sa paresse d'esprit, l'empêchent de voir clair dans ces questions. Quand un enfant a fait une peccadille, il est si commode de le punir : cela coupe court à toute discussion ! Il est si facile, n'est-ce pas, de faire guillotiner un homme ? Surtout quand on a un Deibler payé à l'année ?
Ça nous dispense de penser aux causes des crimes.
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On dit souvent que les anarchistes vivent dans un monde de rêves d'avenir, et ne voient pas les choses du présent. Nous ne les voyons que trop, peut-être, sous leurs vraies couleurs, et c'est ce qui nous fait porter la hache dans cette forêt de préjugés autoritaires qui nous obsèdent.
Loin de vivre dans un monde de visions et d'imaginer les hommes meilleurs qu'ils ne sont, nous les voyons tels qu'ils sont, et c'est pourquoi nous affirmons que le meilleur des hommes est rendu essentiellement mauvais par l'exercice de l'autorité, et que la théorie de la « pondération des pouvoirs» et du « contrôle des autorités » est une formule hypocrite, fabriquée par les détenteurs du pouvoir pour faire croire au « peuple souverain » qu'ils méprisent, que c'est lui qui gouverne.
C'est parce que nous connaissons les hommes que nous disons à ceux qui s'imaginent que, sans eux, les hommes s'entre-dévoraient : Vous raisonnez comme ce roi qui, renvoyé à la frontière, s'écriait : «Que vont devenir mes pauvres sujets sans moi ! »
Ah, si les hommes étaient ces êtres supérieurs dont les utopistes de l'autorité aiment à nous parler, si nous pouvions fermer les yeux sur la réalité et vivre, comme eux, dans un monde d'illusions sur la supériorité de ceux qui se croient appelés au pouvoir, peut-être ferions?nous comme eux. Nous croirions aux vertus des gouvernants.
Avec des maîtres vertueux, quel danger pouvait offrir l'esclavage ? Vous souvenez-vous du maître d'esclaves dont on nous a tant parlé, il y a trente ans à peine ? N'était-il pas censé prendre des soins paternels de ses esclaves ? Lui seul pouvait empêcher ces paresseux, ces nonchalants, ces enfants imprévoyants de mourir de faim. Lui, écraser ses esclaves sous le fardeau du travail, ou les mutiler sous les coups ! Comment l'aurait-il fait puisque son intérêt direct était de les bien nourrir, de bien les soigner, de les traiter comme ses enfants ! Et puis, « la loi » ne veillait-elle pas à punir les moindres écarts d'un maître qui aurait oublié ses devoirs ? Ah, que de fois on nous l'a dit ! Mais la réalité était telle que, revenu de son voyage au Brésil, Charles Darwin fut hanté toute sa vie par les cris d'angoisse d'esclaves mutilés, par les sanglots des femmes gémissant, leurs doigts serrés dans les poucettes.
Si les messieurs placés au pouvoir étaient réellement ces êtres intelligents et dévoués à la cause publique, dont les panégyristes de l'autorité aiment à nous entretenir, quelle jolie utopie gouvernementale et patronale n'arriverait-on pas à construire ! Le patron n'y serait jamais le tyran de l'ouvrier, il en serait le père ! L'usine serait un lieu de délices et jamais des populations de travailleurs ne seraient vouées au dépérissement physique. L'État n'empoisonnerait pas ses ouvriers par la fabrication des allumettes à phosphore blanc, qu'il est si facile de remplacer par le phosphore rouge. Le juge n'aurait pas la férocité de condamner la femme et les enfants de celui qu'il envoie en prison, à souffrir des années de faim et de misère et à mourir un jour d'anémie : jamais un procureur ne demanderait la tête d'un accusé pour l'unique plaisir de faire valoir ses talents oratoires, et nulle part ne se trouverait un geôlier ni un Deibler pour exécuter les sentences que les juges n'ont pas le courage d'exécuter eux-mêmes. Que dis-je ! On n'aurait jamais assez de Plutarques pour raconter les vertus des députés, ayant les chèques en horreur! Biribi deviendrait une pépinière austère de vertus, et les armées permanentes seraient la joie des citoyens, puisque les soldats ne prendraient le fusil que pour parader devant les bonnes d'enfants, et pour porter des bouquets de fleurs à la pointe de leurs baïonnettes !
Oh, la belle utopie, le beau rêve de Noël que l'on fait, dès qu'on admet que les gouvernants représentent une caste supérieure connaissant peu ou point les faiblesses des simples mortels ! Il suffirait alors de les faire contrôler hiérarchiquement les uns par les autres, de leur permettre d'échanger tout au plus une cinquantaine de papiers entre divers administrateurs quand le vent abat un arbre sur une route nationale. Ou, au besoin, on les fait apprécier par ces mêmes masses de mortels, qui, douées de toutes les faiblesses dans leurs rapports mutuels, deviennent la sagesse même quand il s'agit de choisir des maîtres.
Toute la science du gouvernement, imaginée par les gouvernants eux-mêmes, est imbue de ces utopies. Mais nous connaissons trop les hommes pour en rêver de pareilles. Nous n'avons pas deux poids et deux mesures pour les vertus des gouvernés et celles des gouvernants ; nous savons que nous-mêmes ne sommes pas sans défaut et que les meilleurs d'entre nous seraient vite corrompus par l'exercice du pouvoir. Nous prenons les hommes pour ce qu'ils sont — et c'est pour cela que nous haïssons le gouvernement de l'homme par l'homme et que nous travaillons de toutes nos forces, pas assez peut-être, à y mettre fin.
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Mais ce n'est pas assez de démolir. Il faut aussi savoir bâtir, et c'est faute d'y avoir pensé que le peuple fut toujours leurré dans toutes ses révolutions. Après avoir démoli, il abandonnait le soin de reconstruire aux bourgeois, qui, eux, possédaient une conception plus ou moins nette de ce qu'ils voulaient réaliser, et qui reconstituaient alors l'autorité en leur faveur.
C'est pourquoi l'Anarchie, lorsqu'elle travaille à démolir l'autorité sous tous les aspects, lorsqu'elle demande l'abrogation des lois et l'abolition du mécanisme qui sert à les imposer, lorsqu'elle refuse toute organisation hiérarchique, et prêche la libre entente, travaille, en même temps, à maintenir et à élargir le noyau précieux de coutumes de sociabilité sans lesquelles aucune société humaine ou animale ne saurait résister. Seulement, au lieu de demander le maintien de ces coutumes sociales à l'autorité de quelques-uns, elle le demande à l'action continue de tous.
Les institutions et les coutumes communistes s'imposent à la société, non seulement comme une solution des difficultés économiques, mais aussi pour maintenir et développer des coutumes sociables, qui mettent les hommes en contact les uns avec les autres, établissant entre eux des rapports qui fassent de l'intérêt de chacun l'intérêt de tous, et les unissent, au lieu de les diviser.
Quand nous nous demandons, en effet, par quels moyens un certain niveau moral peut être maintenu dans une société humaine ou animale, nous n'en découvrons que trois : la répression des actes antisociaux, l'enseignement moral, et la pratique même de l'appui mutuel. Et puisque tous les trois ont été pratiqués, nous pouvons les juger à leurs oeuvres.
Quant à l'impuissance de la répression, elle est suffisamment démontrée par le désarroi de la société actuelle et par la nécessité même de la révolution que nous désirons ou que nous sentons tous inévitable. Dans le domaine économique, la coercition nous a conduits au bagne industriel ; dans le domaine politique — à l'État, c'est-à-dire à la destruction de tous les liens qui existaient jadis entre citoyens (les jacobins de 1793 brisèrent ceux mêmes qui avaient résisté à l'État monarchique), afin que la nation devienne une masse incohérente de sujets, soumis sous tous les rapports à une autorité centrale.
Non seulement le régime de coercition a créé les maux du système économique, politique et social actuel, mais il a fait preuve d'impuissance absolue pour relever le niveau moral des sociétés ; il n'a même pas su le maintenir au niveau qu'elles avaient atteint. Car si une fée bienfaisante pouvait révéler aux yeux de tous les crimes qui se commettent chaque jour, à chaque instant dans une société civilisée, sous le couvert de l'inconnu, des hautes protections et de la loi elle-même, la société en frémirait. Les plus grands crimes politiques, comme le 2 Décembre ou la Semaine sanglante, ne sont jamais atteints, et, comme disait le poète : « On frappe les petits mécréants pour la satisfaction des grands ». Plus que cela. Alors même que l'autorité se charge de moraliser la société pour le « châtiment des criminels » elle ne fait qu'accumuler de nouveaux crimes !
Pratiquée depuis des siècles, la répression a si mal réussi que nous sommes dans une impasse, dont nous pourrons sortir qu'en portant la torche et la hache dans les institutions de notre passé autoritaire.
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Loin de nous l'idée de méconnaître l'importance du second facteur, l'enseignement moral — celui surtout qui se transmet inconsciemment dans la société et résulte de l'ensemble des idées et des appréciations émises par chacun de nous sur les faits et les événements de la vie quotidienne. Mais cette force ne peut agir sur la société qu'à une seule condition : celle de ne pas être contrecarrée par un autre ensemble d'enseignements immoraux résultant de la pratique des institutions.
Dans ce cas, son influence est nulle ou même néfaste. Prenez la morale chrétienne : quel autre enseignement eût pu avoir plus de prise sur les esprits que celui qui parla au nom d'un dieu crucifié, et put agir avec toute sa force mystique, toute la poésie du martyre, toute la grandeur du pardon aux bourreaux ? Et cependant, l'institution fut plus forte que cette religion : bientôt le christianisme révolte contre la Rome impériale — fut conquis par cette même Rome : il en accepta les maximes, les coutumes et le langage. L'Église chrétienne devint droit romain et, comme tel, fut dans l'histoire, alliée avec l'État, l'ennemi le plus acharné des institutions semi-communistes, auxquelles le christianisme avait fait appel à ses premiers débuts.
Pouvons-nous croire un moment que l'enseignement moral patronné par les circulaires de ministres de l'Instruction publique aurait la force créatrice que le christianisme n'a pas eue ? Et que peut faire l'enseignement des hommes vraiment sociaux contre l'ensemble de l'enseignement dérivé des coutumes antisociales ?
Reste le troisième élément — l'institution elle-même, agissant de façon à faire passer les actes sociaux à l'état d'habitude, d'instinct. Celui-là — l'histoire nous le prouve — n'a jamais manqué son but, jamais il n'a agi comme une arme à double tranchant; et quand il a faibli, c'était seulement alors que, la coutume cherchant à s'immobiliser, à se cristalliser, devenant religion inattaquable elle-même, absorbait l'individu, lui ôtait toute latitude d'action et le forçait ainsi à se révolter contre ce qui arrêtait le progrès.
En effet, tout ce qui fut dans le passé un élément de progrès ou un instrument de perfectionnement moral et intellectuel de la race humaine, est dû à la pratique de l'appui mutuel, aux coutumes qui reconnaissaient l'égalité des hommes et les amenaient à s'allier, à s'associer pour produire et consommer, à s'unir pour se défendre, à se fédérer et à ne reconnaître d'autres juges pour vider leurs différends que les arbitres qu'ils prenaient dans leur propre sein.
Chaque fois que ces institutions, issues du génie populaire, lorsqu'il avait pour un moment reconquis sa liberté, — chaque fois que ces institutions prenaient dans l'histoire un nouveau développement, tout le niveau moral de la société, son bien-être matériel, sa liberté, ses progrès intellectuels et l'affirmation de l'originalité individuelle entraient dans une phase ascendante. Et chaque fois, au contraire, que dans le cours de l'histoire, les hommes, soit à la suite d'une conquête étrangère, soit en raison du développement des préjugés autoritaires, devenaient de plus en plus divisés en gouvernants et gouvernés, en  exploiteurs et exploités, le niveau moral baissait, le bien-être du grand nombre disparaissait pour assurer la richesse à quelques-uns, et l'esprit du siècle s'amoindrissait bientôt.
C'est ce que l'histoire nous enseigne et c'est d'elle que nous tirons notre confiance dans les institutions du communisme libre, pour relever le niveau moral des sociétés, rabaissé par la pratique de l'autorité.
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Aujourd'hui nous vivons côte à côte sans même nous connaître. Un jour d'élection nous nous rencontrons dans des meetings ; nous y écoutons les professions de foi mensongères ou fantaisistes d'un candidat, et nous rentrons chez nous. L'État a la charge de toutes les questions d'intérêt public ; lui seul a pour fonction de veiller à ce que nous ne lésions pas l'intérêt de notre prochain et, le cas échéant, à réparer le mal en nous châtiant.
Votre voisin peut mourir de faim, ou assommer ses enfants, — cela ne vous regarde pas ; c'est l'affaire de la police. Vous vous connaissez à peine, rien ne vous unit, tout tend à vous aliéner l'un à l'autre et, ne trouvant pas mieux, vous demandez au Tout-Puissant (jadis c'était un dieu, aujourd'hui c'est l'Etat) de faire son possible pour empêcher les passions antisociales d'atteindre leurs dernières limites.
Dans une société communiste, cela change forcément. L'organisation du communisme ne peut être confiée à des Corps législatifs, qu'ils s'appellent Parlements, conseils municipaux, ou conseils communaux. Elle doit être l’œuvre de tous, un produit du génie constructif de la grande masse ; le communisme ne peut être imposé, il ne vivrait pas si le concours constant, journalier de tous ne le maintenait. Il étoufferait dans une atmosphère d'autorité.
Conséquemment, il ne peut exister sans créer un contact continuel entre tous pour les mille et mille affaires communes ; il ne peut vivre sans créer la vie locale, indépendante dans les plus petites unités? la rue, le pâté de maisons, le quartier, la commune. Il ne répondrait pas à son but s'il ne couvrait la société d'un réseau de milliers d'associations pour satisfaire les mille besoins de luxe, d'étude, de jouissance, d'amusements, lesquels ne sauraient non plus rester locaux, mais tendraient nécessairement (comme le font déjà les sociétés savantes, les unions cyclistes, les sociétés de sauvetage, etc.) à devenir internationales.
Et les coutumes sociales que le communisme — ne fût-il que partiel à ses débuts — doit forcément engendrer dans la vie, seraient déjà une force incomparablement plus puissante, pour maintenir et développer le noyau des coutumes sociables, que tout appareil répressif.
Voilà donc la forme — l'institution sociable — à laquelle nous demandons le développement de l'esprit de bonne entente que l'Église et l'Etat s'étaient donné la mission de nous imposer — avec les résultats piteux que nous ne connaissons que trop. Et ces réflexions, remarquons-le, contiennent notre réponse à ceux qui affirment que Communisme et Anarchie ne peuvent marcher ensemble. Ils sont, vous le voyez, le complément nécessaire l'un de l'autre.
Le plus puissant développement de l'individualité, de l'originalité individuelle — l'a si bien remarqué un de nos camarades — ne peut se produire que lorsque les premiers besoins de nourriture et d'abri ont été satisfaits, lorsque la lutte pour l'existence contre les forces de la nature a été simplifiée, et que le temps n'étant plus pris par les petits côtés mesquins de la subsistance quotidienne, — l'intelligence, le goût artistique, l'esprit inventif, le génie entier peuvent se développer à leur aise.
Tel étant notre idéal, que nous importe qu'il ne puisse entièrement se réaliser que dans un avenir plus ou moins lointain !
Notre devoir est de dégager d'abord, par l'analyse, de la société, les tendances qui lui sont propres à un moment donné de son évolution et de les mettre en relief. Ensuite, mettre ces tendances en pratique dans nos rapports avec tous ceux qui pensent comme nous. Et enfin, dès aujourd'hui, mais surtout durant la période révolutionnaire, démolir les institutions, ainsi que les préjugés qui entravent le développement de ces tendances.
C'est tout ce que nous pouvons faire, pacifiquement et révolutionnairement ; et nous savons qu'en aidant ces tendances à se produire, nous travaillons pour le progrès et que tout ce qui sera fait contre ces tendances, ne fera qu'entraver la marche du progrès.
Cependant, on parle souvent d'étapes à parcourir, et on nous propose de travailler pour arriver à ce que l'on désigne comme la première étape, quitte à reprendre la grand?route, lorsqu'on y sera arrivé. Mais raisonner ainsi me semble méconnaître le vrai caractère du progrès humain et user d'une comparaison militaire, très mal choisie.
Le communisme est le meilleur fondement de l'individualisme — non pas de celui qui pousse l'homme à la guerre de chacun contre tous et qui est le seul que l'on ait connu jusqu'à ce jour, mais celui qui représente la pleine éclosion de toutes les facultés de l'homme, le développement supérieur de ce qu'il a d'original en lui, la plus grande fécondité de l'intelligence, du sentiment et de la volonté. L'humanité n'est pas une boule en mouvement, ni même une colonne en marche. Elle est plutôt un ensemble qui évolue dans la multitude des millions dont il se compose, et si l'on veut une comparaison, il faut la prendre plutôt dans les lois de l'évolution que dans celles d'un corps inorganique en mouvement.
Le fait est que chaque phase de développement d'une société est une résultante de toutes les activités de chacune des intelligences dont la société se compose : elle porte l'empreinte de tous ces millions de volontés. Aussi, quelle que soit la phase de développement que le vingtième siècle nous prépare, elle portera le cachet du réveil des idées libertaires qui se produit en ce moment. Et la profondeur de ce mouvement dépendra du nombre d'esprits qui auront rompu avec les préjugés autoritaires, de l'énergie qu'ils auront mise à l'attaque des vieilles institutions, de l'impression qu'ils auront laissée sur la masse, de la clarté avec laquelle une société affranchie se dessinera dans les esprits des masses. Mais dès aujourd'hui on peut dire qu'en France le réveil des idées libertaires a déjà imprimé son impulsion à la société, et que la prochaine révolution ne sera plus la révolution jacobine qu'elle eût été si elle avait éclaté il y a vingt ans.
Et puisque ces idées ne sont pas l'invention d'un homme ni d'un groupe, mais résultent de l'ensemble du mouvement d'idées de l'époque, nous pouvons être sûrs que quoi qu'il résulte de la prochaine révolution, ce ne sera plus le communisme centralisateur et dictatorial des années quarante, ni le collectivisme autoritaire auquel tout récemment encore on nous invitait à nous rallier, et que l'on n'ose plus défendre que mollement en ce moment.
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La « première étape » ne sera donc plus — c'est certain — ce qu'on désignait de ce nom il y a à peine
vingt ans.
J'ai déjà remarqué que, autant que? nous pouvons en juger par l'observation, la grande question en ce moment pour l'ensemble du parti socialiste, c'est d'accorder son idéal de société avec le mouvement libertaire qui germe dans l'esprit des masses. C'est aussi, c'est surtout, de réveiller en elles l'esprit d'initiative populaire qui a manqué dans les révolutions précédentes.
L'écueil, en effet, sur lequel toutes les révolutions passées ont échoué, était l'absence d'initiative organisatrice dans les masses populaires. Admirable d'intelligence dans l'attaque, le peuple manquait d'initiative dans la construction de l'édifice nouveau. Forcément, il l'abandonnait alors aux classes éduquées, à la bourgeoisie qui possédait son idéal de société et savait plus ou moins ce qu'elle voulait faire surgir à son avantage, de la tourmente.
Dans une révolution, démolir n'est qu'une partie de la tâche du révolutionnaire. Il faut reconstruire, et la reconstitution se fera, ou bien selon les formules du passé, apprises dans les livres, et que l'on cherchera à imposer au peuple; ou bien, selon le génie populaire qui, spontanément, dans chaque petit village et dans chaque centre urbain, se mettra à l’œuvre pour bâtir la société socialiste. Mais pour cela, il faut surtout qu'il y ait des hommes d'initiative dans son sein.
Or, c'est précisément l'initiative du travailleur et du paysan que tous les partis — le parti socialiste autoritaire y compris — ont toujours étouffé, sciemment ou non, par la discipline du parti. Les comités, le centre ordonnant tout, les organes locaux n'avaient qu'à obéir, afin de ne plus mettre en danger l'unité de l'organisation. Tout un enseignement, toute une histoire fausse, oute une science incompréhensible furent élaborés dans ce but.
Eh bien, ceux qui travailleront à briser cette tactique surannée, ceux qui sauront réveiller l'esprit d'initiative dans les individus et dans les groupes, ceux qui arriveront à créer dans leurs rapports mutuels une action et une vie basées sur ces principes, ceux qui comprendront que la variété, le conflit même, sont la vie, et que l'uniformité c'est la mort, travailleront non pour les siècles à venir, mais bel et bien pour la prochaine révolution.
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Nous n'avons pas à craindre « les dangers et les écarts de la liberté ». Il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne commettent pas de fautes. Quant à ceux qui ne savent qu'obéir, ils en commettent tout autant, et plus, que ceux qui cherchent leur voie eux-mêmes, en essayant d'agir dans les directions que leur esprit et leur éducation sociale leur suggèrent. Mal comprises, et surtout mal appliquées, les idées de liberté de l'individu — dans un milieu où la notion de solidarité n'est pas suffisamment accentuée par les institutions — peuvent certainement amener à des actes qui répugnent aux sentiments sociaux de l'humanité. Admettons, que cela arrive, est-ce une raison pour jeter le principe de liberté par-dessus bord ? Est-ce une raison pour accepter le raisonnement des maîtres qui rétablissent la censure afin d'empêcher « les écarts » d'une presse affranchie, et guillotinent les partis avancés pour maintenir l'uniformité et la discipline — ce qui, en fin de compte, comme on l'a vu en 1793, est le meilleur moyen pour assurer le triomphe — de la réaction ?
La seule chose qu'il y ait à faire quand on voit des actes antisociaux se produire au nom de la liberté de l'individu, c'est de répudier le principe de « chacun pour soi et l'Etat pour tous », et d'avoir le courage de dire hautement et en face ce que l'on pense de ces actes. Cela peut, sans doute, amener le conflit; mais le conflit c'est la vie même. Et, du conflit surgira une appréciation de ces actes, beaucoup plus juste que toutes celles qui eussent pu se produire sous la seule influence des idées acquises.
Quand le niveau moral d'une société baisse au point où il est aujourd'hui, attendons-nous d'avance à ce que la révolte contre cette société prenne quelquefois des formes qui nous feront frémir; mais ne condamnons pas pour cela d'avance la révolte. Sans doute, les têtes promenées au bout des piques nous répugnent; mais les gibets hauts et bas de l'Ancien Régime, et les cages de fer dont Victor Hugo nous a parlé n'ont-elles pas été cause de la promenade sanglante ? Espérons que le massacre de trente-cinq mille Parisiens en 1871 et le bombardement de Paris par Thiers auront passé sur la nation française sans y laisser trop grand fond de férocité ; espérons que la vergogne de la haute pègre, mise à nu par tant de procès récents, n'aura pas encore rongé le coeur de la nation. Oui, espérons-le, aidons-y ! Mais si nos espérances sont déçues, vous, jeunes socialistes, tournerez-vous le dos au peuple révolté parce que la férocité des puissants du jour aura laissé ses traces dans l'esprit populaire ? Parce que la boue d'en haut aura semé au loin ses éclaboussures ?
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Il est évident qu'une révolution aussi profonde se produisant dans les esprits, ne peut se renfermer dans le domaine des idées, sans se traduire dans le domaine des faits. Comme l'a si bien dit ce jeune philosophe, trop vite arraché à la vie — Marc Guyau — dans un des plus beaux livres publiés depuis une trentaine d'années[1], il n'y a pas un abîme entre la pensée et l'action, du moins pour ceux qui ne sont pas habitués à la sophistique moderne. La conception est déjà un commencement d'action.
Aussi les idées nouvelles ont?elles provoqué une multitude d'actes de révolte, dans tous les pays, sous tous les aspects possibles : la révolte individuelle d'abord contre le capital et l'État, puis la révolte collective — la grève et l'insurrection ouvrière : toutes les deux préparant, dans les esprits comme dans les faits, la révolte en masse, la révolution. En ceci, le Socialisme et l'Anarchie n'ont fait que suivre l'évolution, toujours suivie par les idées-forces aux approches des grands soulèvements populaires.
C'est pourquoi il serait incorrect d'attribuer à l'Anarchie le monopole des actes de révolte. Et en effet, quand nous passons en revue les actes de révolte du dernier quart de siècle, nous les voyons venir de tous les partis.
Dans toute l'Europe nous voyons une multitude de soulèvements des masses ouvrières et paysannes. La grève qui était jadis « une guerre des bras croisés », devient aujourd'hui très facilement une révolte et elle prend parfois,— aux États-Unis, en Belgique, en Andalousie, — les proportions d'une vaste insurrection. C'est par douzaines que se comptent dans les Deux Mondes les soulèvements de grévistes, devenus révoltes.
D'autre part, l'acte de révolte individuelle prend tous les caractères possibles, et tous les partis avancés y contribuent. Nous voyons passer devant nous la jeune révoltée, socialiste tout court, Véra Zassoulitch, tirant sur un satrape d'Alexandre II ; le social-démocrate Hoendel et le républicain Nobiling tirant sur l'empereur d'Allemagne; l'ouvrier tonnelier Otero tirant sur le roi d'Espagne, et le mazzinien religieux Passanante allant frapper le roi d'Italie. Nous voyons les meurtres agraires en Irlande et les explosions à Londres, organisés par des nationalistes irlandais qui ont le Socialisme et l'Anarchie en horreur. Nous voyons toute une génération de la jeunesse russe — socialistes, constitutionnalistes et jacobins — déclarer la guerre à outrance à Alexandre II, et payer cette révolte contre le régime absolu par trente-cinq potences et par des fournées d'exilés. De nombreux attentats se produisent parmi les mineurs belges, anglais et américains. Et ce n'est que vers la fin de cette longue série que nous voyons paraître les anarchistes avec leurs actes de révolte en Espagne et en France.
Et, pendant cette même période, les massacres en gros et en détail, organisés par les gouvernements, suivent leur train régulier. Aux applaudissements de la bourgeoisie européenne, l'Assemblée de Versailles fait massacrer trente-cinq mille ouvriers Parisiens — pour la plupart des prisonniers de
la Commune vaincue. Les « brigands de Pinkerton » — cette armée privée des riches capitalistes
américains — massacrent selon les règles de l'art les travailleurs grévistes. Les prêtres incitent un homme, faible d'esprit, à tirer sur Louise Michel qui — en véritable anarchiste — vient l'arracher aux juges en plaidant pour lui. En dehors de l'Europe, on massacre les Indiens du Canada et on étrangle Riel, on extermine les Matabelès, on bombarde Alexandrie, sans parler des boucheries auxquelles on donne le nom de guerre, à Madagascar et ailleurs. Et enfin, on distribue chaque année des centaines et quelquefois des milliers d'années de prison aux travailleurs révoltés des Deux Mondes, et on voue à la plus noire des misères leurs femmes et leurs enfants que l'on condamne ainsi à payer les soi-disant crimes de leurs pères. — On transporte ces révoltés en Sibérie, aux des de Tremiti, de Liparia, de Pantellaria, à Biribi, à Nouméa et à la Guyane, et dans ces lieux d'exil on fusille encore les condamnés pour le moindre acte d'insoumission...
Quel livre terrible que celui qui donnerait le bilan des souffrances endurées par la classe ouvrière et ses amis, pendant ce dernier quart de siècle ! Quelle multitude de détails épouvantables qui ne se savent pas dans le grand public et qui vous hanteraient comme un cauchemar, si je m'avisais de vous les relater ce soir ! Quels accès de fureur provoquerait chaque page d'un pareil martyrologue des précurseurs modernes de la grande révolution sociale ! — Eh bien, ce livre nous l'avons vécu, chacun de nous en a parcouru, du moins, des pages entières de sang et de noire misère.
Et, en face de ces misères, de ces exécutions, de ces Guyane, Sibérie, Nouméa et Biribi, on a le courage de venir reprocher au travailleur révolté son manque de respect de la vie humaine.
Mais tout l'ensemble de notre vie actuelle éteint le respect de la vie humaine ! Le juge qui ordonne de tuer, et son lieutenant, le bourreau, qui garrotte en plein soleil à Madrid, ou guillotine dans les brumes à Paris, aux ricanements des dégradés de la société ; le général qui massacre à Bac-leh et le correspondant du journal qui s'évertue à couvrir de gloriole les assassins ; le patron qui empoisonne ses ouvriers par la céruse, parce que — répond-il — il « coûterait telle somme en plus pour y substituer le blanc de zinc » ; le soi-disant géographe anglais qui tue une vieille femme pour qu'elle ne réveille pas un village ennemi par ses sanglots, et le géographe allemand qui fait pendre pour infidélité la fille nègre qu'il avait prise pour concubine ; le conseil de guerre qui se contente de quinze jours d'arrêt pour le garde-chiourme de Biribi convaincu d'assassinat... tout, tout, tout dans la société actuelle enseigne le mépris absolu de la vie humaine — de cette chair qui coûte si peu sur le marché ! Et eux, qui garrottent, qui assassinent, qui tuent la marchandise humaine dépréciée, eux, qui ont fait une religion de cette maxime, que pour le salut public il faut garrotter, fusiller et tuer, ils se plaignent que l'on ne respecte pas assez la vie humaine !
Non, citoyennes et citoyens, tant que la société réclamera la loi du talion, tant que la religion et la loi, la caserne et la cour de justice, la prison et le bagne industriel, la presse et l'école continueront à enseigner lemépris suprême de la vie de l'individu, ne demandez pas aux révoltés
contre cette société de la respecter ! Ce serait exiger d'eux en douceur et en magnanimité un degré infiniment supérieur à celui de toute la société.
Si vous voulez, comme nous, que la liberté entière de l'individu, et conséquemment sa vie, soit respectée - vous êtes forcément amenés à répudier le gouvernement de l'homme par l'homme, quelle que soit la forme qu'il prenne; vous êtes forcés d'accepter les principes de l'Anarchie, que vous avez si longtemps conspués. Vous devez alors chercher, avec nous, les formes de la société qui puissent le mieux réaliser cet idéal, et mettre fin à toutes les violences qui vous révoltent.
Pierre Kropotkine[1] La morale sans obligation ni sanction, par M. Guyau.

1ère édition - juin 1896  P.V. Stock



Pierre Kropotkine
LA MORALE ANARCHISTE

 Sommaire
Préface (Martine R. Liaison Bas-Rhin de la Fédération anarchiste)
Chapitres : 678910

PRÉFACE


Quand les compagnons du Groupes Fresnes-Antony de la Fédération Anarchiste m'ont sollicitée pour écrire cette préface, j'ai songé aux heures de recherche et de lecture que m'avait demandées un article rédigé pour la revue Itinéraire sur Pierre Kropotkine et traitant justement de la morale. Car les discours sur la morale foisonnent. Il suffit de regarder plus près l'histoire des idées et l'on s'aperçoit de la multitude des études sur le sujet.
Il existe autant de morales que de sociétés. Chaque groupement constitué crée des formes de vie, des usages, des moeurs qui, une fois reconnus utiles et devenus des procédés courants de la pensée, se transforment d'abord en habitudes instinctives, puis en règle de vie. Voici donc comment se constitue une éthique propre.
La morale apparaît d'abord comme le système des règles que l'homme suit (ou doit suivre) dans sa vie aussi bien personnelle que sociale. Abordée sous cet angle, la question morale constitue le centre de toute réflexion, puisque toute entreprise humaine, si désintéressée soit-elle, est soumise à l'interrogation de savoir si elle est justifiée ou non, nécessaire, admissible ou répréhensible, en accord avec les valeurs reconnues ou en contradiction avec elles, c'est-à-dire si elle aide à la réalisation de ce qui est considéré comme souhaitable, à la prévention ou à l'élimination de ce qui est jugé mauvais. Ce qui peut se résumer à la notion du bien et du mal.
Puisque les règles d'éthique ne sont pas toutes les mêmes pour différents individus, époques et civilisations, il est cependant intéressant et essentiel de noter qu'un facteur moral s'est imposé comme conditionsine qua non de survivance et de progrès : l'entraide. Pierre Kropotkine a admirablement décrit ce trait substantiel dans son ouvrage : L'Entraide, un facteur d'évolution (a).
Dès les temps les plus reculés, des penseurs ont cherché à comprendre l'origine des sentiments moraux et des idées morales qui empêchent les hommes de commettre des actes nuisant à leur congénère ou, en général, affaiblissent les liens sociaux. Il y a eu les écoles grecques : les unes ont fondé les notions de morales, non plus sur la seule crainte des dieux et des phénomène naturels, mais sur la compréhension par l'homme de sa propre nature; les autres se sont lancés dans les spéculations abstraites, la métaphysique. La morale chrétienne gèle la société et empêche tout essor moral. Il faudra quinze siècles pour que certains écrivains rompent avec la religion et se décident à reconnaître l'égalité des droits comme base de la société civile. Le monde bouge, la morale bouge et l'on voit que l'éthique, c'est-à-dire la science des idées et des doctrines morales, touche à une autre science, la sociologie, c'est-à-dire la science de la vie et de l'évolution des sociétés.
Les Temps Modernes marquent l'avènement d'une morale rationaliste fondée sur des bases scientifiques. Là encore deux courants se font jour : Hobbes et ses disciples considèrent la morale comme prescrite par une puissance extérieure à l'homme. Ils remplacent l'Église par l'État, ce qui revient à dire que l'homme ne trouve son salut que dans un pouvoir central, strictement organisé, qui empêche la lutte incessante entre les individus. D'autres estiment que seule une large possibilité accordée aux hommes de former entre eux des accords de toutes sortes permettra d'établir dans la société un ordre des choses nouveau, fondé sur le principe d'une juste satisfaction de tous les besoins.
Le XIXe siècle voit naître trois courants nouveaux : le positivisme, l'évolutionisme et le socialisme. Ce dernier prône l'égalité politique et sociale des hommes. Il se subdivise en deux branches bien distinctes : le socialisme autoritaire (ou marxisme) et le socialisme libertaire (ou anarchisme). Le premier n'apporte rien à la morale : il applique les principes de Hobbes et donne à l'État tout la lattitude de gestion des affaires. Le second renforce les notions de justice de d'égalité. Pierre-Joseph Proudhon voit la justice comme base de la morale. Dans son écrit : Qu'est-ce que la propriété?, il dit : "Est juste ce qui est égal, est injuste ce qui est inégal". Contemporain de Kropotkine, M-J Guyau se propose, dans son ouvrage essentiel Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction de déterminer la portée, l'étendue et les limites d'une morale exclusivement scientifique. Il s'attache à dénoncer la confusion qui existe entre sanction morale et sanction sociale et rejoint en ce sens Kropotkine qui estime que la morale est une "science", celle qui dicte à l'individu libre son devoir. Elle lui sert à se perfectionner et à perfectionner le milieu dans lequel il vit.
Contrairement aux affirmations les plus fallacieuses et aux oublis volontaires dans les ouvrages de philosophie, les anarchistes ont une morale : une morale libre de toute obligation oppressive et de toute saction répressive, se fondant sur l'entraide et la fraternisation de tous les groupes humains. Elle a ceci de particulier : elle n'ordonne rien, elle refuse absolument de modeler l'individu selon une idée abstraite, tout comme elle refuse de le mutiler par la religion, la loi ou le gouvernement. Elle veut laisser la liberté pleine et entière à l'individu. Cette morale est en accord parfait avec le type de société que souhaitent promouvoir les anarchistes : une société sans État, gérée directement par les individus et les groupements sociaux, dont la règle économique est la suivante :
           - l'égalité économique et sociale de tous les individus,
           - la possession collective ou individuelle des moyens de production et de distribution, excluant toute possibilité pour certains de vivre du travail des autres,
           - l'abolition du salariat et du système d'exploitation de l'homme par l'homme.
Les anarchistes n'ont pas la prétention de changer la nature humaine. Il n'espèrent qu'une chose: une meilleure éducation de l'individu pour une conception plus saine des rapports entre lui et ses semblables.
Rompre avec le milieu et se perfectionnant, telle est l'idée-force de Kropotkine, et j'ajouterai : lutter pour plus de justice, dans le sens où l'entend Proudhon :
"Sentir, affirmer la dignité humaine, d'abord dans tout ce qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela, sans retour d'égoisme comme sans considération aucune de divinité ou de communauté : voilà le droit. Etre prêt en toute circonstance à prendre, et au besoin contre soi-même, la défense de cette dignité : voilà la justice". (b)
Que cette phrase serve de réflexion et de pratique aux péroreurs multiples qui s'épanchent à force de discours et de littérature sur les Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.
Septembre 1989
Martine R.
Liaison Bas-Rhin de la Fédération anarchiste
(a) Éditions de l'entraide
(b) De la Justice dans la Révolution et dans l'Église, édition 1871, tome I, page 216
 

I


L’histoire de la pensée humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent déjà depuis des siècles. Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés — gouvernants, hommes de loi, clergé — l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de découvertes imprévues ; elle crée des sciences nouvelles.
Mais l’ennemi invétéré de la pensée — le gouvernant, l’homme de loi, le religieux — se relèvent bientôt de la défaite. Ils rassemblent peu à peu leurs forces disséminées ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant à quelques besoins nouveaux. Et, profitant de ce servilisme du caractère et de la pensée qu’ils avaient si bien cultivé eux-mêmes, profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes — surtout les espérances trompées — ils se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.
 L’esprit de l’enfant est faible. Il est si facile de le soumettre par la terreur ; c’est ce qu’ils font. Ils le rendent craintif, et alors ils lui parlent des tourments de l’enfer ; ils font miroiter devant lui les souffrances de l’âme damnée, la vengeance d’un dieu implacable. Un moment après, ils lui parleront des horreurs de la Révolution, ils exploiteront un excès des révolutionnaires pour faire de l’enfant " un ami de l’ordre ". Le religieux l’habituera à l’idée de loi pour le faire mieux obéir à ce qu’il appellera la loi divine, et l’avocat lui parlera de loi divine pour le faire mieux obéir à la loi du code. Et la pensée de la génération suivante prendra ce pli religieux, ce pli autoritaire et servile en même temps — autorité et servilisme marchent toujours la main dans la main — cette habitude de soumission que nous ne connaissons que trop chez nos contemporains.
Pendant ces périodes de sommeil, on discute rarement les questions de morale. Les pratiques religieuses, l’hypocrisie judiciaire en tiennent lieu. On ne critique pas, on se laisse mener par l’habitude, par l’indifférence. On ne se passionne ni pour ni contre la morale établie. On fait ce que l’on peut pour accommoder extérieurement ses actes à ce que l’on dit professer. Et le niveau moral de la Société tombe de plus en plus. On arrive à la morale des Romains de la décadence, de l’ancien régime, de la fin du régime bourgeois.
Tout ce qu’il y avait de bon, de grand, de généreux, d’indépendant chez l’homme s’émousse peu à peu, se rouille comme un couteau resté sans usage. Le mensonge devient vertu ; la platitude, un devoir. S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois. Alors la dépravation des gouvernants ? du juge, du clergé et des classes plus ou moins aisées ? devient si révoltante que l’autre oscillation du pendule commence.
La jeunesse s’affranchit peu à peu, elle jette les préjugés par-dessus bord, la critique revient. La pensée se réveille, chez quelques-uns d’abord ; mais insensiblement le réveil gagne le grand nombre. La poussée se fait, la révolution surgit.
Et chaque fois, la question de la morale revient sur le tapis. — "Pourquoi suivrais-je les principes de cette morale hypocrite ? " se demande le cerveau qui s’affranchit des terreurs religieuses. — "Pourquoi n’importe quelle morale serait-elle obligatoire ? ".
On cherche alors à se rendre compte de ce sentiment moral que l’on rencontre à chaque pas, sans l’avoir encore expliqué, et que l’on n’expliquera jamais tant qu’on le croira un privilège de la nature humaine, tant qu’on ne descendra pas jusqu’aux animaux, aux plantes, aux rochers pour le comprendre. On cherche cependant à se l’expliquer selon la science du moment.
Et — faut-il le dire ? — plus on sape les bases de la morale établie, ou plutôt de l’hypocrisie qui en tient lieu — plus le niveau moral se relève dans la société. C’est à ces époques surtout, précisément quand on le critique et le nie, que le sentiment moral fait les progrès les plus rapides; c’est alors qu’il croît, s’élève, se raffine.
On l’a vu au dix-huitième siècle. Dès 1723, Mandeville, l’auteur anonyme qui scandalisa l’Angleterre par sa " Fable des Abeilles " et les commentaires qu’il y ajouta, attaquait en face l’hypocrisie sociale connue sous le nom de morale. Il montrait comment les coutumes soi-disant morales ne sont qu’un masque hypocrite ; comment les passions, que l’on croit maîtriser par le code de morale courante, prennent au contraire une direction d’autant plus mauvaise, à cause des restrictions mêmes de ce code. Comme Fourier le fit plus tard, il demandait place libre aux passions, sans quoi elles dégénèrent en autant de vices ; et, payant en cela un tribut au manque de connaissances zoologiques de son temps, c’est-à-dire oubliant la morale des animaux, il expliquait l’origine des idées morales de l’humanité par la flatterie intéressée des parents et des classes dirigeantes.
On connaît la critique vigoureuse des idées morales faites plus tard par les philosophes écossais et les encyclopédistes. On connaît les anarchistes de 1793 et l’on sait chez qui l’on trouve le plus haut développement du sentiment moral : chez les légistes, les patriotes, les jacobins qui chantaient l’obligation et la sanction morale par l’Être suprême, ou chez les athéistes hébertistes qui niaient, comme l’a fait récemment Guyau, et l’obligation et la sanction de la morale.
" Pourquoi serai-je moral ? " Voilà donc la question que se posèrent les rationalistes du douzième siècle, les philosophes du seizième siècle, les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle. Plus tard, cette question revint de nouveau chez les utilitariens anglais (Bentham et Mill), chez les matérialistes allemands tels que Bochner, chez les nihilistes russes des années 1860-70, chez ce jeune fondateur de l’éthique anarchiste (la science de la morale des sociétés) — Guyau — mort malheureusement trop tôt ; voilà, enfin, la question que se posent en ce moment les jeunes anarchistes français.
Pourquoi, en effet ? Il y a trente ans, cette même question passionna la jeunesse russe. — " Je serai immoral ", venait dire un jeune nihiliste à son ami, traduisant en un acte quelconque les pensées qui le tourmentaient.  — " Je serai immoral et pourquoi ne le serai-je pas ? "
— " Parce que la Bible le veut ? Mais la Bible n’est qu’une collection de traditions babyloniennes et judaïques — traditions collectionnées comme le furent les chants d’Homère ou comme on le fait encore pour les chants basques ou les légendes mongoles ! Dois-je donc revenir à l’état d’esprit des peuples à demi barbares de l’Orient ?
" Le serai-je parce que Kant me parle d’un catégorique impératif, d’un ordre mystérieux qui me vient du fond de moi-même et qui m’ordonne d’être moral ? Mais pourquoi ce " catégorique impératif " aurait-il plus de droits sur mes actes que cet autre impératif qui, de temps en temps, me donnera l’ordre de me saouler ? Un mot, rien qu’un mot, tout comme celui de Providence ou de Destin, invente pour couvrir notre ignorance!
— " Ou bien serai-je moral pour faire plaisir à Bentham qui veut me faire croire que je serai plus heureux si je me noie pour sauver un passant tombé dans la rivière que si je le regarde se noyer ?
— " Ou bien encore, parce que mon éducation est telle ? parce que ma mère m’a enseigne la morale ? Mais alors, devrai-je aussi m’agenouiller devant la peinture d’un christ ou d’une madone, respecter le roi ou l’empereur, m’incliner devant le juge que je sais être un coquin, seulement parce que ma mère — nos mères à nous tous — très bonnes, mais très ignorantes, nous ont enseigné un tas de bêtises?
" Préjugés, comme tout le reste, je travaillerai à m’en défaire. S’il me répugne d’être immoral, je me forcerai de l’être, comme, adolescent, je me forçais à ne pas craindre l’obscurité, le cimetière, les fantômes et les morts, dont on m’avait inspiré la crainte. Je le ferai pour briser une arme exploitée par les religions ; je le ferai, enfin, ne serait-ce que pour protester contre l’hypocrisie que l’on prétend nous imposer au nom d’un mot, auquel on a donne le nom de moralité. "
Voilà le raisonnement que la jeunesse russe se faisait au moment où elle rompait avec les préjugés du " vieux monde " et arborait ce drapeau du nihilisme, ou plutôt de la philosophie anarchiste : " Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison."
Faut-il ajouter qu’après avoir jeté au panier l’enseignement moral de leurs pères et brûlé tous les systèmes de morale, la jeunesse nihiliste a développé dans son sein un noyau de coutumes morales, infiniment supérieures à tout ce que leurs pères avaient jamais pratiqué sous la tutelle de l'Évangile, de la " conscience ", du " catégorique impératif ", ou de " l’intérêt bien compris " des utilitaires?
Mais avant de répondre à cette question : " Pourquoi serais-je moral ? ", voyons d’abord si la question est bien posée ; analysons les motifs des actes humains.
 

II

 
 

Lorsque nos aïeux voulaient se rendre compte de ce qui pousse l’homme à agir d’une façon ou d’une autre, ils y arrivaient d’une façon bien simple. On peut voir jusqu’à présent les images catholiques qui représentent leur explication. Un homme marche à travers champs et, sans s’en douter le moins du monde, il porte le diable sur son épaule gauche et un ange sur son épaule droite. Le diable le pousse à faire le mal, l’ange cherche à l’en retenir. Et si l’ange a eu le dessus, et l’homme est resté vertueux, trois autres anges s’emparent de lui et l’emportent vers les cieux. Tout s’explique ainsi à merveille.
Nos vieilles bonnes d’enfants, bien renseignées sur ce chapitre, vous diront qu’il ne faut jamais mettre un enfant au lit sans déboutonner le col de sa chemise. Il faut laisser ouverte, à la base du cou, une place bien chaude, où l’ange gardien puisse se capitonner. Sans cela, le diable tourmenterait l’enfant jusque dans son sommeil.
Ces conceptions naïves s’en vont. Mais si les vieux mots disparaissent, l’essence reste toujours la même.
La gent éduquée ne croit plus au diable ; mais comme ses idées ne sont pas plus rationnelles que celles de nos bonnes d’enfants, elle déguise le diable et l’ange sous un verbiage scolastique, honore du nom de philosophie. Au lieu de " diable ", on dira aujourd’hui " la chair, les passions". " L’ange " sera remplacé par les mots " conscience " ou " âme ". — " reflet de la pensée d’un Dieu créateur " ou du " grand architecte ", — comme disent les francs-maçons. Mais les actes de l’homme sont toujours représentés comme le résultat d’une lutte entre deux éléments hostiles. Et toujours l’homme est considéré d’autant plus vertueux que l’un de ces deux éléments — l’âme ou la conscience — aura remporté plus de victoires sur l’autre élément — la chair ou les passions.
On comprend facilement l’étonnement de nos grands-pères lorsque les philosophes anglais, et plus tard les encyclopédistes, vinrent affirmer, contrairement à ces conceptions primitives, que le diable et l’ange n’ont rien à voir dans les actions humaines, mais que toutes les actions de l’homme, bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles, dérivent d’un seul motif : la recherche du plaisir.
Toute la confrérie religieuse et surtout la tribu nombreuse des pharisiens crièrent à l’immoralité. On couvrit les penseurs d’invectives, on les excommunia. Et lorsque plus tard, dans le courant de notre siècle, les mêmes idées furent reprises par Bentham, John Stuart Mill, Tchernychevsky, et tant d’autres et que ces penseurs vinrent affirmer et prouver que l’égoïsme ou la recherche du plaisir est le vrai motif de toutes nos actions, les malédictions redoublèrent. On fit contre leurs livres la conspiration du silence, on en traita les auteurs d’ignares.
Et cependant, que peut-il y avoir de plus vrai que cette affirmation ? Voilà un homme qui enlève le dernier morceau de pain à l’enfant. Tout. le monde s’accorde à dire qu’il est un affreux égoïste, qu’il est guidé exclusivement par l’amour de soi-même.
Mais voici un autre homme, que l’on s’accorde à reconnaître vertueux. Il partage son dernier morceau de pain avec celui qui a faim. Il ôte son vêtement pour le donner à celui qui a froid. Et les moralistes, parlant toujours le argon religieux, s’empressent de dire que cet homme pousse l’amour du prochain jusqu’à l’abnégation de soi-même, qu’il obéit à une passion tout autre que celle de l’égoïste.
Et cependant, en y réfléchissant un peu, on découvre bien vite que, si différentes que soient les deux actions comme résultat pour l’humanité, le mobile a toujours été le même. C’est la recherche du plaisir.
Si l’homme qui donne sa dernière chemise n’y trouvait pas du plaisir, il ne le ferait pas. S’il trouvait plaisir à enlever le pain à l’enfant, il le ferait ; mais cela le répugne, il trouve plaisir à donner son pain ; et il le donne.
S’il n’y avait pas inconvénient à créer à la confusion, en employant des mots qui ont une signification établie pour leur donner un sens nouveau, on dirait que l’un et l’autre agissent sous l’impulsion de leur égoïsme. D’aucuns l’ont dit réellement, afin de mieux faire ressortir la pensée, de préciser l’idée en la présentant sous une forme qui frappe l’imagination — et de détruire en même temps la légende qui consiste à dire que ces deux actes ont deux motifs différents — ils ont le même motif de rechercher le plaisir, ou bien d’éviter une peine, ce qui revient au même.
Prenez le dernier des coquins : un Thiers, qui massacre trente-cinq mille Parisiens ; prenez l’assassin qui égorge toute une famille pour se vautrer dans la débauche. Ils le font, parce que, en ce moment, le désir de gloire, ou bien celui de l’argent priment chez eux tous les autres désirs : la pitié, la compassion même, sont éteintes en ce moment par cet autre désir, cette autre soif. Ils agissent presque en automates, pour satisfaire un besoin de leur nature.
Ou bien, laissant de côté les fortes passions, prenez l’homme petit, qui trompe ses amis, qui ment à chaque pas, soit pour soutirer à quelqu’un la valeur d’une chose, soit par vantardise, soit par ruse. Prenez le bourgeois qui vole sou à sou ses ouvriers pour acheter une parure à sa femme ou à sa maîtresse. Prenez n’importe quel petit coquin. Celui-là encore ne fait qu’obéir à un penchant ; il cherche la satisfaction d’un besoin, il cherche à éviter ce qui, pour lui, serait une peine.
On a presque honte de comparer ce petit coquin à quelqu’un qui sacrifie toute son existence pour la libération des opprimés, et monte à l’échafaud, comme une nihiliste russe, tant les résultats de ces deux existences sont différents pour l’humanité ; tant nous nous sentons attirés vers l’un et repoussés par l’autre.
Et cependant, si vous parliez à ce martyr, à la femme que l’on va pendre, lors même qu’elle va monter à l’échafaud, elle vous dirait qu’elle ne donnerait ni sa vie de bête traquée par les chiens du tsar, ni sa mort, en échange de la vie du petit coquin qui vit de sous volés aux travailleurs. Dans son existence, dans la lutte contre les monstres puissants, elle trouve ses plus hautes jouissances. Tout le reste, en dehors de cette lutte, toutes les petites joies du bourgeois et ses petites misères lui semblent si mesquines, si ennuyeuses, si tristes ! — " Vous ne vivez pas, vous végétez, répondrait-elle ; moi, j’ai vécu ! "
Nous parlons évidemment des actes réfléchis, conscients de l’homme, en nous réservant de parler plus tard de cette immense série d’actes inconscients, presque machinaux, lui remplissent une part si immense de notre vie. Eh bien ! dans ses actes conscients ou réfléchis, l’homme recherche toujours ce qui lui fait plaisir.
Un tel se saoule et se réduit chaque jour à l’état de brute, parce qu’il cherche dans le vin l’excitation nerveuse qu’il ne trouve pas dans son système nerveux. Tel autre ne se saoule pas, il renonce au vin, lors même qu’il y trouve plaisir, pour conserver la fraîcheur de la pensée et la plénitude de ses forces, afin de pouvoir goûter d’autres plaisirs qu’il préfère à ceux du vin. Mais, que fait-il, si on agit comme le gourmet qui, après avoir parcouru le menu d’un grand dîner, renonce à un plat qu’il aime cependant, pour se gorger d’un autre plat qu’il lui préfère ?
Quoi qu’il fasse, l’homme recherche toujours un plaisir, ou bien il évite une peine.
Lorsqu’une femme se prive du dernier morceau de pain pour le donner au premier venu, lorsqu’elle ôte sa dernière loque pour en couvrir une autre femme qui a froid, et grelotte elle-même sur le pont du navire, elle le fait parce qu’elle souffrirait infiniment plus de voir un homme qui a faim ou une femme qui a froid, que de grelotter elle- même ou de souffrir elle-même de faim. Elle évite une peine, dont ceux-là seuls qui l’ont sentie eux-mêmes peuvent apprécier l’intensité.
Quand cet Australien, cité par Guyau, dépérit à l’idée qu’il n’a pas encore vengé la mort de son parent ; quand il s’étiole, rongé par la conscience de sa lâcheté, et ne revient à la vie qu’après avoir accompli l’acte de vengeance, il fait un acte, parfois héroïque, pour se débarrasser d’un sentiment qui l’obsède, pour reconquérir la paix intérieure qui est le suprême plaisir.
Quand une troupe de singes a vu l’un des siens tomber sous la balle du chasseur, et vient assiéger sa tente pour lui réclamer le cadavre, malgré les menaces du fusil, 1orsque enfin le vieux de la bande entre carrément, menace d’abord le chasseur, le supplie ensuite et le force enfin par ses lamentations à lui restituer le cadavre, et que la troupe l’emporte avec gémissements dans la forêt, les singes obéissent à un sentiment de condoléances plus fort que toutes les considérations de sécurité personnelle. Ce sentiment prime en eux tous les autres. La vie même perd pour eux ses attraits, tant qu’ils ne se sont pas assurés qu’ils ne peuvent plus ramener leur camarade à la vie. Ce sentiment devient si oppressif que les pauvres bêtes risquent tout pour s’en débarrasser.
Lorsque les fourmis se jettent par milliers dans les flammes d’une fourmilière que cette bête méchante — l’homme — a allumée, et périssent par centaines pour sauver leurs larves, Elles obéissent encore à un besoin, celui de sauver leur progéniture. Elles risquent tout pour avoir le plaisir d’emporter ces larves qu’elles ont élevées avec plus de soins que mainte bourgeoise n’a élevé ses enfants.
Enfin, lorsqu’un infusoire évite un rayon trop fort de chaleur, et va rechercher un rayon tiède, ou lorsqu’une plante tourne ses fleurs vers le soleil, ou referme ses feuilles à l’approche de la nuit — ces êtres obéissent encore au besoin d’éviter la peine et de rechercher le plaisir — tout comme la fourmi, le singe, l’Australien, le martyr chrétien ou le martyr anarchiste.
Rechercher le plaisir, éviter la peine, c’est le fait général (d’autres diraient la loi) du monde organique. C’est l’essence même de la vie.
Sans cette recherche de l’agréable, la vie même serait impossible, l’organisme se désagrégerait, la vie cesserait.
Ainsi, quelle que soit l’action de l’homme, quelle que soit sa ligne de conduite, il le fait toujours pour obéir à un besoin de sa nature. L’acte le plus répugnant, comme l’acte indifférent ou le plus attrayant, sont tous également dictés par un besoin de l’individu. En agissant d’une manière ou d’une autre, l’individu agit ainsi parce qu’il y trouve un plaisir, parce qu’il évite de cette manière ou croit éviter une peine.
Voilà un fait parfaitement établi ; voilà l’essence de ce que l’on a appelé la théorie de l'égoïsme.
Eh bien, sommes-nous plus avancés après être arrives à cette conclusion générale ?
— Oui, certes, nous le sommes. Nous avons conquis une vérité et détruit un préjugé qui est la racine de tous les préjugés. Toute la philosophie matérialiste, dans ses rapports avec l’homme, est dans cette conclusion. Mais, s’ensuit-il que tous les actes de l’individu soient indifférents, ainsi qu’on s’est empressé d’en conclure? — C’est ce que nous allons voir.
 

III

 
 

Nous avons vu que les actions de l’homme, réfléchies ou conscientes, — plus tard nous parlerons des habitudes inconscientes — ont toutes la même origine. Celles que l’on appelle vertueuses et celles que l’on dénomme vicieuses, les grands dévouements comme les petites escroqueries, les actes attrayants aussi bien que les actes répulsifs dérivent tous de la même source. Tous sont faits pour répondre à un besoin de la nature de l’individu. Tous ont pour but la recherche du plaisir, le désir d’éviter une peine.
Nous l’avons vu dans le chapitre précédent qui n’est qu’un résumé très succinct d’une masse de faits qui pourraient être cités à l’appui.
On comprend que cette explication fasse pousser des cris à ceux qui sont encore imbus de principes religieux. Elle ne laisse pas de place au surnaturel ; elle abandonne l’idée de l’âme immortelle. Si l’homme n’agit toujours qu’en obéissant aux besoins de sa nature, s’il n’est, pour ainsi dire, qu’un "automate conscient ", que devient l’âme immortelle ? Que devient l’immortalité, ? ce dernier refuge de ceux qui n’ont connu que peu de plaisirs et trop de souffrances et qui rêvent de trouver une compensation dans l’autre monde ?
On comprend que, grandis dans les préjugés, peu confiants dans la science qui les a si souvent trompés, guidés par le sentiment plutôt que par la pensée, ils repoussent une explication qui leur ôte le dernier espoir.
Mais que dire de ces révolutionnaires qui, depuis le siècle passé jusqu’à nos jours, chaque fois qu’ils entendent pour la première fois une explication naturelle des actions humaines (la théorie de l’égoïsme si l’on veut) s’empressent d’en tirer la même conclusion que le jeune nihiliste dont nous parlions au début et qui s’empressent de crier : " A bas la morale ! "
Que dire de ceux qui après s’être persuadés que l’homme n’agit d’une manière ou d’une autre que pour répondre à un besoin de sa nature, s’empressent d’en conclure que tous les actes sont indifférents ; qu’il n’y a plus ni bien, ni mal ; que sauver, au risque de sa vie, un homme qui se noie, ou le noyer pour s’emparer de sa montre, sont deux actes qui se valent ; que le martyr mourant sur l’échafaud pour avoir travaille à affranchir l'humanité, et le petit coquin volant ses camarades, se valent l’un et l’autre — puisque tous les deux cherchent à se procurer un plaisir?
Si encore ils ajoutaient qu’il ne doit y avoir ni bonne ni mauvaise odeur ; ni parfum de la rose ni puanteur de l’assa foetida, parce que l’un et l’autre ne sont que des vibrations de molécules ; qu’il n’y a ni bon ni mauvais goût parce que l’amertume de la quinine et la douceur d’une goyave ne sont encore que des vibrations moléculaires ; qu’il n’y a ni beauté, ni laideur physiques, ni intelligences, ni imbécillité, parce que beauté et laideur, intelligence ou imbécillité ne sont encore que des résultats de vibrations chimiques et physiques s’opérant dans les cellules de l’organisme ; s’ils ajoutaient cela, on pourrait encore dire qu’ils radotent, mais qu’ils ont, au moins, la logique du fou.
Mais puisqu’ils ne le disent pas, — que pouvons-nous en conclure ?
Notre réponse est simple. Mandeville qui raisonnait de cette façon en 1723 dans la "Fable des Abeilles", le nihiliste russe des années 1868-70, tel anarchiste parisien de nos jours raisonnent ainsi parce que, sans s’en rendre compte, ils restent toujours embourbés dans les préjuges de leur éducation chrétienne. Si athéistes, si matérialistes ou si anarchistes qu’ils se croient, ils raisonnent exactement comme raisonnaient les pères de l'Église ou les fondateurs du bouddhisme.
Ces bons vieux nous disaient en effet : " L’acte sera bon s’il représente une victoire de l’âme sur la chair ; il sera mauvais si c’est la chair qui a pris le dessus sur l’âme ; il sera indifférent si ce n’est ni l’un ni l’autre. Il n’y a que cela pour juger si l’acte est bon ou mauvais. "
Les pères de l'Église disaient : " Voyez les bêtes ; elles n’ont pas d’âme immortelle : leurs actes sont simplement faits pour répondre à un des besoins de la nature ; c’est pourquoi il ne peut y avoir chez les bêtes ni bons ni mauvais actes ; tous sont indifférents ; et c’est pourquoi il n’y aura pour les bêtes ni paradis ni enfer ? ni récompense ni châtiment " et nos jeunes amis de reprendre le refrain de Saint-Augustin et de Saint-Çakyamouni et de dire : " L’homme n’est qu’une bête, ses actes sont simplement faits pour répondre à un besoin de sa nature ; c’est pourquoi il ne peut y avoir pour l’homme ni bons ni mauvais actes. Ils sont tous indifférents. "
C’est toujours cette maudite idée de punition et de châtiment qui se met en travers de la raison ; c’est toujours cet héritage absurde de l’enseignement religieux professant qu’un acte est bon s’il vient d’une inspiration surnaturelle et indifférent si l’origine surnaturelle lui manque. C’est encore et toujours chez ceux mêmes qui en rient le plus fort, l’idée de l’ange sur l’épaule droite et du diable sur l’épaule gauche. " Chassez le diable et l’ange et je ne saurai plus vous dire si tel acte est bon ou mauvais, car je ne connais pas d’autre raison pour le juger. "
Le curé est toujours là avec son diable et son ange et tout le vernis matérialiste ne suffit pas pour le cacher. Et, ce qui est pire encore, la juge, avec ses distribution de fouet aux uns et ses récompenses civiques pour les autres, est toujours là, et les principes mêmes de l’anarchie ne suffisent pas pour déraciner l’idée de punition et de récompense.
Eh bien, nous ne voulons ni du curé ni du juge. Et nous disons simplement : " L’assa foetida pue, le serpent me mord, le menteur me trompe — La plante, le reptile et l’homme, tous trois, obéissent à un besoin de la nature. Soit ! Eh bien, moi, j’obéis aussi à un besoin de ma nature en haïssant la plante qui pue, la bête qui tue par son venin et l’homme qui est encore plus venimeux que la bête. Et j’agirai en conséquence, sans m’adresser pour cela ni au diable, que je ne connais d’ailleurs pas, ni au juge que je déteste bien plus encore que le serpent. Moi, et tous ceux qui partagent mes antipathies, nous obéissons aussi à un besoin de notre nature. Et nous verrons lequel des deux a pour lui la raison et, partant, la force. "
C’est ce que nous allons voir, et par cela même nous verrons que si les Saint Augustin n’avaient pas d’autre base pour distinguer entre le bien et mal, le monde animal en a une autre bien plus efficace. Le monde animal en général, depuis l’insecte jusqu’à l’homme, sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal, sans consulter pour cela ni la bible ni la philosophie. Et s’il en est ainsi, la cause en est encore dans les besoins de leur nature : dans la préservation de la race et, partant, dans la plus grande somme possible de bonheur pour chaque individu.
 

IV

 
 

Pour distinguer entre ce qui est bien et ce qui est mal, les théologiens mosaïques, bouddhistes, chrétiens et musulmans avaient recours à l’inspiration divine. Ils voyaient que l’homme, qu’il soit sauvage ou civilisé, illettré ou savant, pervers ou bon et honnête, sait toujours s’il agit bien ou s’il agit mal, et le sait surtout quand il agit mal ; mais, ne trouvant pas d’explication à ce fait général, ils y ont vu une inspiration divine. Les philosophes métaphysiciens nous ont parlé à leur tour de conscience, d’impératif mystique, ce qui d’ailleurs n’était qu’un changement de mots.
Mais, ni les uns ni les autres n’ont su constater ce fait si simple et si frappant que les animaux vivant en société savent aussi distinguer entre le bien et le mal, tout à fait comme l’homme. Et, ce qui est plus que leurs conceptions sur le bien et le mal sont absolument du même genre que celles de l’homme. Chez les représentants les mieux développés de chaque classe séparée — poissons, insectes, oiseaux, mammifères — elles sont même identiques.
Les penseurs du dix-huitième siècle l’avaient bien remarqué, mais on l’a oublié depuis, et c’est à nous qu’il revient maintenant de faire ressortir toute l’importance de ce fait.
Forel, cet observateur inimitable des fourmis, a démontré par une masse d’observations et de faits, que lorsqu’une fourmi, qui a bien rempli de miel son jabot, rencontre d’autres fourmis au ventre vide, celles-ci lui demandent immédiatement à manger. Et parmi ces petits insectes, c’est un devoir pour la fourmi rassasiée de dégorger le miel, afin que les amis qui ont faim puissent s’en rassasier à leur tour. Demandez aux fourmis s’il serait bien de refuser la nourriture aux autres fourmis de la même fourmilière quand on a eu sa part ? Elles vous répondront par des actes qu’il est impossible de ne pas comprendre, que ce serait très mal. Une fourmi aussi égoïste serait traitée plus durement que des ennemis d’une autre espèce. Si cela arrivait pendant un combat entre deux espèces différentes, on abandonnerait la lutte pour s’acharner contre cette égoïste. Ce fait est démontré par des expériences qui ne laissent aucun doute.
Ou bien, demandez aux moineaux qui habitent votre jardin s’il est bien de ne pas avertir toute la petite société que vous avez jeté quelques miettes de pain dans le jardin, afin que tous puissent participer au repas. Demandez-leur si tel friquet a bien agi en volant au nid de son voisin les brins de paille que celui-ci avait ramassés et que le pillard ne veut pas se donner la peine de ramasser lui-même. Et les moineaux vous répondront que c’est très mal, en se jetant tous sur le voleur et en le poursuivant à coups de bec.
Demandez encore aux marmottes si c’est bien de refuser l’accès de son magasin souterrain aux autres marmottes de la même colonie, et elles vous répondront que c’est très mal, en faisant toute sorte de chicanes à l’avare.
Demandez enfin à l’homme primitif, au Tchoukche, par exemple, si c’est bien de prendre à manger dans la tente d’un des membres de la tribu en son absence. Et il vous répondra que si l’homme pouvait lui-même se procurer sa nourriture, c’eût été très mal. Mais s’il était fatigué ou dans le besoin, il devait prendre la nourriture là où il la trouvait ; mais que, dans ce cas, il eût bien fait de laisser son bonnet ou son couteau, ou bien même un bout de ficelle avec un nœud, afin que le chasseur absent puisse savoir en rentrant qu’il a eu la visite d’un ami et non d’un maraudeur. Cette précaution lui eût évité les soucis que lui donnerait la présence possible d’un maraudeur aux environs de sa tente.
Des milliers de faits semblables pourraient être cites ; des livres entiers pourraient être écrits pour montrer combien les conceptions du bien et du mal sont identiques chez l’homme et chez les animaux.
La fourmi, l’oiseau, la marmotte et le Tchouktche sauvage n’ont lu ni Kant ni les Saints Pères, ni même Moïse. Et cependant, tous ont la même idée du bien et du mal. Et si vous réfléchissez un moment sur ce qu’il y a au fond de cette idée, vous verrez sur-le-champ que ce qui est réputé bon chez les fourmis, les marmottes et les moralistes chrétiens ou athées, c’est ce qui est utile pour la préservation de la race — et ce qui est réputé mauvais, c’est ce qui lui est nuisible. Non pas pour l’individu, comme disaient Bentham et Mill, mais bel et bien pour la race entière.
L’idée du bien et du mal n’a ainsi rien à voir avec la religion ou la conscience mystérieuse ; c’est un besoin naturel des races animales, et quand les fondateurs des religions, les philosophes et les moralistes nous parlent d’entités divines ou métaphysiques, ils ne font que ressasser ce que chaque fourmi, chaque moineau pratiquent dans leurs petites sociétés.
Est-ce utile à la société ? Alors c’est bon. — Est-ce nuisible ? Alors c’est mauvais.
Cette idée peut être très rétrécie chez les animaux inférieurs, ou bien elle s’élargit chez les animaux les plus avancés, mais son essence reste toujours la même.
Chez les fourmis, elle ne sort pas de la fourmilière. Toutes les coutumes sociables, toutes les règles de bienséance ne sont applicables qu’aux individus de la même fourmilière. Il faut dégorger la nourriture aux membres de la fourmilière — jamais aux autres. Une fourmilière ne fera pas une seule famille avec une autre fourmilière, à moins de circonstances exceptionnelles, telle que la détresse commune à toutes les deux. De même les moineaux du Luxembourg, tout en se supportant mutuellement d’une manière frappante, feront une guerre acharnée à un moineau du square Monge qui oserait s’aventurer au Luxembourg. Et la Tchouktche considérera un Tchouktche d’une autre tribu comme un personnage auquel les usages de la tribu ne s’appliquent pas. Il est même permis de lui vendre (vendre, c’est toujours plus ou moins voler l’acheteur : sur les deux, il y en a toujours un de dupe), tandis que ce serait un crime de vendre aux membres de sa tribu : à ceux-ci on donne sans jamais compter. Et l’homme civilisé, comprenant enfin les rapports intimes, quoique imperceptibles au premier coup d'œil, entre lui et le dernier des Papouas, étendra ses principes de solidarité sur toute l’espèce humaine et même sur les animaux. L’idée s'élargit, mais le fond reste toujours le même.
D’autre part, la conception du bien et du mal varie selon le degré d’intelligence ou de connaissance acquises. Elle n’a rien d’immuable.
L’homme primitif pouvait trouver très bon, c’est-à-dire très utile à la race, de manger ses vieux parents quand ils devenaient une charge (très lourde au fond) pour la communauté. Il pouvait aussi trouver bon — c’est-à-dire toujours utile pour la communauté — de tuer ses enfants nouveau-nés et de n’en garder que deux ou trois par famille afin que la mère pût les allaiter jusqu’à l’âge de trois ans et leur prodiguer sa tendresse.
Aujourd’hui, les idées ont changé ; mais les moyens de subsistance ne sont plus ce qu’ils étaient dans l’âge de pierre. L’homme civilisé n’est pas dans la position de la famille sauvage qui avait à choisir entre deux maux : ou bien manger les vieux parents, ou bien se nourrir tous insuffisamment et bientôt se trouver réduits à ne plus pouvoir nourrir ni les vieux parents ni la jeune famille. Il faut bien se transporter dans ces âges que nous pouvons à peine évoquer dans notre esprit, pour comprendre que, dans les circonstances d’alors, l’homme demi-sauvage pouvait raisonner assez juste.
Les raisonnements peuvent changer. L’appréciation de ce qui est utile ou nuisible à la race change, mais le fond reste immuable. Et si l’on voulait mettre toute cette philosophie du règne animal en une seule phrase, on verrait que fourmis, oiseaux, marmottes et hommes sont d’accord sur un point.
Les chrétiens disaient : " Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi ". Et ils ajoutaient: " Sinon, tu seras expédié dans l’enfer !"
La moralité qui se dégage de l’observation de tout l’ensemble du règne animal, supérieure de beaucoup à la précédente, peut se résumer ainsi : " Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans les mêmes circonstances. "
Et elle ajoute :
" Remarque bien que ce n’est qu’un conseil ; mais ce conseil est le fruit d’une longue expérience de la vie des animaux en sociétés et chez l’immense masse des animaux vivant en sociétés, l’homme y compris, agir selon ce principe a passé à l’état d’habitude. Sans cela, d’ailleurs, aucune société ne pourrait exister, aucune race ne pourrait vaincre les obstacles naturels contre lesquels elle a à lutter. "
Ce principe si simple est-il bien ce qui se dégage de l’observation des animaux sociables et des sociétés humaines ? Est-il applicable ? Et comment ce principe passe-t-il à l’état d’habitude et se développe toujours? C’est ce que nous allons voir maintenant.
 

V


L'idée du bien et du mal existe dans l'humanité. L’homme, quelque degré de développement intellectuel qu’il ait atteint, quelque obscurcies que soient ses idées par les préjugés et l'intérêt personnel, considère généralement comme bon ce qui est utile à la société dans laquelle il vit, et comme mauvais ce qui lui est nuisible.
Mais d’où vient cette conception, très souvent si vague qu’à peine pourrait-on la distinguer d’un sentiment ? Voilà des millions et des millions d’êtres humains qui jamais n’ont réfléchi à l’espèce humaine. Ils n’en connaissent, pour la plupart, que le clan où la famille, rarement la nation — et encore plus rarement l’humanité — comment se peut-il qu’ils puissent considérer comme bon ce qui est utile à l’espèce humaine, ou même arriver à un sentiment de solidarité avec leur clan, malgré leurs instincts étroitement égoïstes ?
Ce fait a beaucoup occupé les penseurs de tout temps. Il continue de les occuper et il ne se passe pas d’année que des livres ne soient écrits sur ce sujet. A notre tour, nous allons donner notre vue des choses ; mais relevons en passant que si l’explication du fait peut varier, le fait lui-même n’en reste pas moins incontestable ; et lors même que notre explication ne serait pas encore la vraie, ou qu’elle ne serait pas complète, le fait, avec ses conséquences pour l’homme, resterait toujours. Nous pouvons ne pas nous expliquer entièrement l’origine des planètes qui roulent autour du soleil, — les planètes roulent néanmoins, et l’une nous emporte avec elle dans l’espace.
Nous avons déjà parlé de l’explication religieuse. Si l’homme distingue entre le bien et le mal, disent les hommes religieux, c’est que Dieu lui a inspiré cette idée. Utile ou nuisible, il n’a pas à discuter : il n’a qu’à obéir à l’idée de son créateur. Ne nous arrêtons pas à cette explication — fruit des terreurs et de l’ignorance du sauvage. Passons.
D’autres (comme Hobbes) ont cherché à l’expliquer par la loi. Ce serait la loi qui aurait développé chez l’homme le sentiment du juste et de l’injuste, du bien et du mal. Nos lecteurs apprécieront eux-mêmes cette explication. Ils savent que la loi a simplement utilisé les sentiments sociaux de l’homme pour lui glisser, avec des préceptes de morale qu’il accepterait, des ordres utiles à la minorité des exploiteurs, contre lesquels il se rebiffait. Elle a perverti le sentiment de justice au lieu de le développer. Donc, passons encore.
Ne nous arrêtons pas non plus à l’explication des utilitaires. Ils veulent que l’homme agisse moralement par intérêt personnel, et ils oublient ses sentiments de solidarité avec la race entière, qui existent, quelle que soit leur origine. Il y a déjà un peu de vrai dans leur explication. Mais ce n’est pas encore la vérité entière. Aussi, allons plus loin.
C’est encore, et toujours, aux penseurs du dix-huitième siècle qu’il appartient d’avoir deviné, en partie du moins, l’origine du sentiment moral.
Dans un livre superbe, autour duquel la prêtaille a fait le silence et qui est en effet peu connu de la plupart des penseurs, même antireligieux, Adam Smith a mis le doigt sur la vraie origine du sentiment moral. Il ne va pas le chercher dans des sentiments religieux ou mystiques, — il le trouve dans le simple sentiment de sympathie.
Vous voyez qu’un homme bat un enfant. Vous savez que l’enfant battu souffre. Votre imagination vous fait ressentir vous-même le mal qu’on lui inflige ou bien, ses pleurs, sa petite face souffrante vous le disent. Et si vous n’êtes pas un lâche, vous vous jetez sur l’homme qui bat l’enfant, vous arrachez celui-ci à la brute.
Cet exemple, à lui seul, explique presque tous les sentiments moraux. Plus votre imagination est puissante, mieux vous pourrez vous imaginer ce que sent un être que l’on fait souffrir, et plus intense, plus délicat sera votre sentiment moral. Plus vous êtes entraîné à vous substituer à cet autre individu, et plus vous ressentirez le mal qu’on lui fait, l’injure qui lui a été adressée, l’injustice dont il a été victime — et plus vous serez poussé à agir pour empêcher le mal, l’injure ou l’injustice. Et plus vous serez habitué, par les circonstances, par ceux qui vous entourent, ou par l’intensité de votre propre pensée et de votre propre imagination à agir dans le sens où votre pensée et votre imagination vous poussent — plus ce sentiment moral grandira en vous, plus il deviendra habitude.
C’est là ce qu’Adam Smith développe avec un luxe d’exemples. Il était jeune lorsqu’il écrivit ce livre infiniment supérieur à son oeuvre sénile, " L'Économie Politique ". Libre de tout préjugé religieux, il chercha l’explication morale dans un fait physique de la nature humaine, et c’est pourquoi pendant un siècle la prêtaille en soutane ou sans soutane a fait silence autour de ce livre.
La seule faute d’Adam Smith est de n’avoir pas compris que ce même sentiment de sympathie, passe à l’état d’habitude, existe chez les animaux tout aussi bien que chez l’homme.
N’en déplaise aux vulgarisateurs de Darwin, ignorant chez lui tout  ce qu’il n’avait pas emprunté à Malthus, le sentiment de solidarité est le trait prédominant de la vie de tous les animaux qui vivent en sociétés. L’aigle dévore le moineau, le loup dévore les marmottes, mais les aigles et les loups s’aident entre eux pour chasser, et les moineaux et les marmottes se solidarisent si bien contre les animaux de proie que les maladroits seuls se laissent pincer. En toute société animale, la solidarité est une loi (un fait général) de la nature, infiniment plus importante que cette lutte pour l’existence dont les bourgeois nous chantent la vertu sur tous les refrains, afin de mieux nous abrutir.
Quand nous étudions le monde animal et que nous cherchons à nous rendre compte de la lutte pour l’existence soutenue par chaque être vivant contre les circonstances adverses et contre ses ennemis, nous constatons que plus le principe de solidarité égalitaire est développe dans une société animale et passé à l'état d’habitude, — plus elle a de chances de survivre et de sortir triomphante de la lutte contre les intempéries et contre ses ennemis. Mieux, chaque membre de la société sent sa solidarité avec chaque autre membre de la société — mieux se développent, en eux tous, ces deux qualités qui sont les facteurs principaux de la victoire et de tout progrès — le courage d’une part, et d’autre part la libre initiative de l’individu. Et plus, au contraire, telle société animale ou tel petit groupe d’animaux perd ce sentiment de solidarité (ce qui arrive à la suite d’une misère exceptionnelle, ou bien à la suite d’une abondance exceptionnelle de nourriture), plus les deux autres facteurs du progrès — le courage et l’initiative individuelle — diminuent : ils finissent par disparaître, et la société, tombée en décadence, succombe devant ses ennemis. Sans confiance mutuelle, point de lutte possible ; point de courage, point d’initiative, point de solidarité — et point de victoire ! C'est la défaite assurée.
Nous reviendrons un jour sur ce sujet et nous pourrons démontrer avec luxe de preuves comment, dans le monde animal et humain, la loi de l’appui mutuel est la loi du progrès, et comment l’appui mutuel, ainsi que le courage et l’initiative individuelle qui en découlent, assurent la victoire à l’espèce qui sait mieux les pratiquer. Pour le moment, il nous suffira de constater ce fait. Le lecteur comprendra lui-même toute son importance pour la question qui nous occupe.
Que l’on s’imagine maintenant ce sentiment de solidarité agissant à travers les millions d’âges qui se sont succédé depuis que les premières ébauches d’animaux ont apparu sur le globe. Que l’on s’imagine comment ce sentiment peu à peu devenait habitude et se transmettait par l'hérédité, depuis l’organisme microscopique le plus simple jusqu’à ses descendants, — les insectes, les reptiles, les mammifères et l’homme, — et l’on comprendra l’origine du sentiment moral qui est une nécessité pour l’animal, tout comme la nourriture ou l’organe destiné à la digérer.
Voilà, sans remonter encore plus haut (car ici il nous faudrait parler des animaux compliqués, issus de colonies de petits êtres extrêmement simples), l’origine du sentiment moral. Nous avons dû être extrêmement court pour faire rentrer cette grande question dans l’espace de quelques petites pages, mais cela suffit déjà pour voir qu’il n’y a là rien de mystique ni de sentimental. Sans cette solidarité de l’individu avec l’espèce, le règne animal ne se serait jamais développé ni perfectionné. L’être le plus avancé sur la terre serait encore un de ces petits grumeaux qui nagent dans les eaux et qui s’aperçoivent à peine au microscope. Existerait-il même, car les premières agrégations de cellules ne sont-elles pas déjà un fait d’association dans la lutte ?
 

VI


Ainsi nous voyons qu’en observant les sociétés animales — non pas en bourgeois intéressé, mais en simple observateur intelligent — on arrive à constater que ce principe : " Traite les autres comme tu aimerais à être traité par eux dans des circonstances analogues " se retrouve partout où il y a société.
Et quand on étudie de plus près le développement ou l’évolution du monde animal, on découvre (avec le zoologiste Kessler et l’économiste Tchernychevsky) que ce principe, traduit par un seul mot : Solidarité, a eu, dans le développement du règne animal, une part infiniment plus grande que toutes les adaptations pouvant résulter d’une lutte entre individus pour l’acquisition d’avantages personnels.
Il est évident que la pratique de la solidarité se rencontre encore plus dans les sociétés humaines. Déjà les sociétés de singes, les plus élevées dans l’échelle animale, nous offrent une pratique de la solidarité des plus frappantes. L’homme fait encore un pas dans cette voie, et cela seul lui permet de préserver sa race chétive au milieu des obstacles que lui oppose la nature et de développer son intelligence.
Quand on étudie les sociétés de primitifs, restés jusqu’à présent au niveau de l’âge de pierre, on voit dans leurs petites communautés la solidarité pratiquée au plus haut degré envers tous les membres de la communauté.
Voilà pourquoi ce sentiment, cette pratique de solidarité, ne cessent jamais, pas même aux époques les plus mauvaises de l’histoire. Lors même que des circonstances temporaires de domination, de servitude, d’exploitation font méconnaître ce principe, il reste toujours dans la pensée du grand nombre, si bien qu’il amène une poussée contre les mauvaises institutions, une révolution. Cela se comprend : sans cela, la société devrait périr.
Pour l’immense majorité des animaux et des hommes, ce sentiment reste, et doit rester à l’état d’habitude acquise, de principe toujours présent à l’esprit, alors même qu’on le méconnaisse souvent dans les actes.
C’est toute l’évolution du règne animal qui parle en nous. Et elle est longue, très longue : elle compte des centaines de millions d'années.
Lors même que nous voudrions nous en débarrasser, nous ne le pourrions pas. Il serait plus facile à l’homme de s’habituer à marcher sur ses quatre pattes que de se débarrasser du sentiment moral. Il est antérieur, dans l'évolution animale, à la posture droite de l’homme.
Le sens moral est en nous une faculté naturelle, tout comme le sens de l’odorat et le sens du toucher.
Quant à la Loi et à la Religion qui, elles aussi, ont prêché ce principe, nous savons qu’elles l’ont simplement escamoté pour en couvrir leur marchandise — leurs prescriptions à l’avantage du conquérant, de l’exploiteur et du prêtre. Sans ce principe de solidarité dont la justesse est généralement reconnue, comment auraient-elles eu la prise sur les esprits ?
Elles s’en couvraient l’une et l’autre, tout comme l’autorité qui, elle aussi, réussit à s’imposer en se posant pour protectrice des faibles contre les forts.
En jetant par-dessus bord la Loi, la Religion et l’Autorité, l’humanité reprend possession du principe moral qu’elle s’est laissé enlever, afin de soumettre à la critique et de le purger des adultérations dont le prêtre, le juge et le gouvernement l’avaient empoisonné et l’empoisonnent encore.
Mais nier le principe moral parce que l'Église et la Loi l’ont exploité, serait aussi peu raisonnable que de déclarer qu’on ne se lavera jamais, qu’on mangera du porc infesté de trichines et qu’on ne voudra pas de la possession communale du sol, parce que le Coran prescrit de se laver chaque jour, parce que l'hygiéniste Moïse défendait aux Hébreux de manger le porc, ou parce que le Chariat (le supplément du Coran) veut que toute terre restée inculte pendant trois ans retourne à la Communauté.
D’ailleurs, ce principe de traiter les autres comme on veut être traité soi-même, qu’est-il, sinon le principe même de l'Égalité, le principe fondamental de l’Anarchie ? Et comment peut-on seulement arriver à se croire anarchiste sans le mettre en pratique ?
Nous ne voulons pas être gouvernés. Mais, par cela même, ne déclarons-nous pas que nous ne voulons gouverner personne ? Nous ne voulons pas être trompés, nous voulons qu’on nous dise toujours rien que la vérité. Mais, par cela même, ne déclarons-nous pas que nous nous engageons à dire toujours la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ? Nous ne voulons pas qu’on nous vole les fruits de notre  labeur ; mais, par cela même, ne déclarons-nous pas respecter les fruits du labeur d’autrui?
De quel droit, en effet, demanderions-nous qu’on nous traitât d’une certaine façon, en nous réservant de traiter les autres d’une façon tout-à-fait différente ? Serions-nous, par hasard, cet "os blanc " des Kirghizes qui peut traiter les autres comme bon lui semble ? Notre simple sentiment d'égalité se révolte à cette idée.
L’égalité dans les rapports mutuels et la solidarité qui en résulte nécessairement ? voilà l’arme, la plus puissante du monde animal dans la lutte pour l’existence. Et l’égalité c’est l’équité.
En nous déclarant anarchistes, nous proclamons d’avance que nous renonçons à traiter les autres comme nous ne voudrions pas être traités par eux ; que nous ne tolérons plus l’inégalité qui permettrait à quelques-uns d’entre nous d’exercer leur force, ou leur ruse, ou leur habileté, d’une façon qui nous déplairait à nous-mêmes. Mais l'égalité en tout ? synonyme d'équité ? c’est l’anarchie même. Au diable l’os blanc qui s’arroge le droit de tromper la simplicité des autres ! Nous n’en voulons pas, et nous le supprimerons au besoin. Ce n’est pas seulement à cette trinité abstraite de Loi, de Religion et d’Autorité que nous déclarons la guerre. Et devenant anarchistes, nous déclarons guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice — d’inégalité en un mot — qu’elles ont déversé dans les cœurs de nous tous. Nous déclarons guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, la prostituée et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d’égalité. C’est au nom de l'Égalité que nous ne voulons plus ni prostituées, ni exploités, ni trompés, ni gouvernés.
On nous dira, peut-être, on l’a dit quelquefois : " Mais si vous pensez qu’il faille toujours traiter les autres comme vous voudriez être traité vous-même, de quel droit userez-vous de la force dans n’importe quelle circonstance ? De quel droit braquer des canons contre des barbares, ou des civilisés, qui envahissent votre pays ? De quel droit déposséder l’exploiteur ? De quel droit tuer, non seulement un tyran, mais une simple vipère ? "
De quel droit ? Qu’entendez-vous par ce mot baroque emprunté à la Loi ? Voulez-vous savoir si j’aurai conscience de bien agir en faisant cela ? Si ceux que j’estime trouveront que j’ai bien fait ? Est-ce cela que vous demandez ? En ce cas, notre réponse est simple.
Certainement oui ! Parce que nous demandons qu’on nous tue, nous, comme des bêtes venimeuses, si nous allons faire une invasion au Tonkin ou chez les Zoulous qui ne nous ont jamais fait aucun mal. Nous disons à nos fils, à nos amis : " Tue-moi si je me mets jamais du parti de l’invasion ! "
Certainement oui ! Parce que nous demandons qu’on nous dépossède, nous, si un jour, mentant à nos principes, nous nous emparons, d’un héritage — serait-il tombé du ciel — pour l’employer à l’exploitation des autres.
Certainement oui. Parce que tout homme de cœur demande à l’avance qu’on le tue si jamais il devient vipère, qu’on lui plonge le poignard dans le coeur si jamais il prend la place d’un tyran détrôné.
Sur cent hommes ayant femmes et enfants, il y en aura quatre-vingt-dix qui, sentant l’approche de la folie (la perte du contrôle cérébral sur leurs actions), chercheront à se suicider de peur de faire du mal à ceux qu’ils aiment. Chaque fois qu’un homme de cœur se sent devenir dangereux à ceux qu’il aime, il veut mourir avant de l’être devenu.
Un jour, à Irkoutsk, un docteur polonais et un photographe sont mordus par un petit chien enragé. Le photographe se brûla la plaie au fer rouge, le médecin se borne à la cautériser. Il est jeune, beau, débordant de vie. Il venait de sortir du bagne auquel le gouvernement l’avait condamné pour son dévouement à la cause du peuple. Fort de son savoir et surtout de son intelligence, il faisait des cures merveilleuses ; les malades l’adoraient.
Six semaines plus tard, il s'aperçoit que le bras mordu commence à enfler. Docteur lui-même, il ne pouvait s’y méprendre : c’était la rage qui venait. Il court chez un ami, docteur exilé comme lui. — " Vite ! Je t’en prie, de la strychnine. Tu vois ce bras, tu sais ce que c’est ? Dans une heure, ou moins, je serais pris de rage, je chercherai à te mordre, toi et tes amis, ne perds pas de temps! de la strychnine : il faut mourir. "
Il se sentait devenir vipère : il demandait qu’on le tuât.
L’ami hésita : il voulut essayer un traitement antirabique. A deux, avec une femme courageuse, ils se mirent à le soigner... et deux heures après, le docteur, écumant, se jetait sur eux, cherchant à les mordre : puis il revenait à soi, réclamait la strychnine  et ragea de nouveau. Il mourut en d’affreuses convulsions.
Que de faits semblables ne pourrions-nous pas citer, basés sur notre expérience ! L’homme de cœur préfère mourir que de devenir la cause de maux pour les autres. Et c’est pourquoi il aura conscience de bien faire, et l’approbation de ceux qu’il estime le suivra s’il tue la vipère ou le tyran.
Pérovskaya et ses amis ont tué le tsar russe. Et l'humanité entière, malgré sa répugnance du sang versé, malgré ses sympathies, pour un qui avait laissé libérer les serfs, leur a reconnu ce droit. — Pourquoi ? Non pas qu’elle ait reconnu l’acte utile : les trois quarts en doutent encore ; mais parce qu’elle a senti que pour tout l’or du monde, Perovskaya et ses amis n’auraient pas consenti à devenir tyrans à leur tour. Ceux mêmes qui ignorent le drame en entier sont assurés néanmoins que ce n’était pas là une bravade de jeunes gens, un crime de palais, ni la recherche du pouvoir, c'était la haine de la tyrannie usqu’au mépris de soi-même, jusqu’à la mort.
 " Ceux-là ? s’est-on dit ? avaient conquis le droit de tuer ", comme on s’est dit de Louise Michel: " Elle avait le droit de piller ", ou encore : " Eux, ils avaient le droit de voler ", en parlant de ces terroristes qui vivaient de pain sec et qui volaient un million ou deux au trésor de Kichineff en prenant, au risque de périr eux-mêmes, toutes les précautions possibles pour dégager la responsabilité de la sentinelle qui gardait la caisse, baïonnette au canon.
Ce droit d’user de la force, l'humanité ne le refuse jamais à ceux qui l’ont conquis, — que ce droit soit usé sur les barricades ou dans l’ombre d’un carrefour. Mais, pour que tel acte produise une impression profonde sur les esprits, il faut conquérir ce droit. Sans cela, l’acte — utile ou non — resterait un simple fait brutal sans importance pour le progrès des idées. On n’y verrait qu’un déplacement de force, une simple substitution d’exploiteur à un autre exploiteur.
 

VII


Jusqu’à présent, nous avons toujours parle des actions conscientes, réfléchies, de l’homme (de celles que nous faisons en nous en rendant compte). Mais, à côté de la vie consciente, nous avons la vie inconsciente, infiniment plus vaste et trop ignorée autrefois. Cependant, il suffit d’observer la manière dont nous nous habillons le matin, en nous efforçant de boutonner un bouton que nous savons avoir perdu la veille, ou portant la main pour saisir un objet que nous avons déplacé nous-mêmes, pour avoir une idée de cette vie inconsciente et concevoir la part immense qu’elle joue dans notre existence.
Les trois quarts de nos rapports avec les autres sont faits de cette vie inconsciente. Notre manière de parler, de sourire ou de froncer les sourcils, de nous emporter dans la discussion ou de rester calme — tout cela nous le faisons sans nous en rendre compte, par simple habitude, soit héritée de nos ancêtres humains ou pré-humains (voyez seulement la ressemblance de l’expression de l’homme et de l’animal quand l’un et l’autre se fâchent), ou bien acquise, consciemment ou inconsciemment.
Notre manière d’agir envers les autres passe ainsi à l’état d’habitude. Et l’homme qui aura acquis le plus d’habitudes morales, sera certainement supérieur à ce bon chrétien qui prétend être toujours poussé par le diable à faire le mal et qui ne peut s’en empêcher qu’en évoquant les souffrances de l’enfer ou les joies du paradis.
Traiter les autres comme il aimerait à être traité lui-même, passe chez l’homme et chez les animaux sociables à l’état de simple habitude ; si bien que généralement l’homme ne se demande même pas comment il doit agir dans telle circonstance. Il agit bien ou mal, sans réfléchir. Et ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles, en présence d’un cas complexe ou sous l’impulsion d’une passion ardente, qu’il hésite et que les diverses parties de son cerveau (un organe très complexe, dont les parties diverses fonctionnent avec une certaine indépendance) entrent en lutte. Alors il se substitue en imagination à la personne qui est en face de lui ; il se demande s’il lui plairait d’être traite de la même manière, et sa décision sera d’autant plus morale qu’il sera mieux identifié à la personne dont il était sur le point de blesser la dignité ou les intérêts. Ou bien, un ami interviendra et lui dira : " Imagine-toi à sa place ; est-ce que tu aurais souffert d’être traité par lui comme tu viens de le traiter ? " Et cela suffit.
Ainsi, l’appel au principe d’égalité ne se fait qu’en un moment d’hésitation, tandis que dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent nous agissons moralement par simple habitude.
On aura certainement remarqué que dans tout ce que nous avons dit jusqu’à présent nous n’avons rien cherche à imposer. Nous avons simplement exposé comment les choses se passent dans le monde animal et parmi les hommes.
L'Église menaçait autrefois les hommes de l’enfer, pour moraliser, et on sait comment elle y a réussi : elle les démoralisait. Le juge menace du carcan, du fouet, du gibet, toujours au nom de ces mêmes principes de sociabilité qu’il a escamotés à la Société ; et il la démoralise. Et les autoritaires de toute nuance crient encore au péril social à l'idée que le juge peut disparaître de la terre en même temps que le prêtre.
Eh bien, nous ne craignons pas de renoncer au juge et à la condamnation. Nous renonçons même, avec Guyau, à toute espèce de sanction, à toute espèce d’obligation de la morale. Nous ne craignons pas de dire : " Fais ce que tu veux, fais comme tu veux " ? parce que nous sommes persuadés que l’immense masse des hommes, à mesure qu’ils seront de plus en plus éclairés et se débarrasseront des entraves actuelles, fera et agira toujours dans une certaine direction utile à la société, tout comme nous sommes persuadés d’avance que l’enfant marchera un jour sur deux pieds et non sur quatre pattes, simplement parce qu’il est né de parents appartenant à l’espèce Homme.
Tout ce que nous pouvons faire, c’est de donner un conseil ; et encore, tout en le donnant nous ajoutons : — " Ce conseil n’aura de valeur que si tu reconnais toi-même par l’expérience et l’observation qu’il est bon à suivre. "
Quand nous voyons un jeune homme courber le dos et se resserrer ainsi la poitrine et les poumons, nous lui conseillons de se redresser et de tenir la tête haute et la poitrine grandement ouverte. Nous lui conseillons d’avaler l’air à pleins poumons, de les élargir, parce que, en cela, il trouvera la meilleure garantie contre la phtisie. Mais, en même temps, nous lui enseignons la physiologie, afin qu’il connaisse les fonctions des poumons et choisisse lui-même la posture qu’il saura être la meilleure.
C’est aussi tout ce que nous pouvons faire en fait de morale. Nous n’avons que le droit de donner un conseil; auquel nous devons encore ajouter : " Suis-le si tu le trouves bon ".
Mais en laissant à chacun le droit d’agir comme bon lui semble ; en niant absolument à la société le droit de punir qui que ce soit et de quelque façon que ce soit, pour quelque acte antisocial qu’il ait commis, — nous ne renonçons pas à notre capacité d’aimer ce qui nous semble bon, et de haïr ce qui nous semble mauvais. Aimer — et haïr ; car il n’y a que ceux qui savent haïr qui sachent aimer. Nous nous réservons cela, et puisque cela seul suffit à chaque société animale pour maintenir et développer les sentiments moraux, cela suffira d’autant plus à l’espèce humaine.
Nous ne demandons qu’une chose, c’est à éliminer tout ce qui, dans la société actuelle, empêche le libre développement de ces deux sentiments, tout ce qui fausse notre jugement : l'État, l'Église, l’Exploitation ; le juge, le prêtre, le gouvernant, l’exploiteur.
Aujourd’hui, quand nous voyons un Jacques l'Éventreur égorger à la file dix femmes des plus pauvres, des plus misérables, — et moralement supérieures aux trois quarts des riches bourgeoises — notre premier sentiment est celui de haine. Si nous le rencontrions le jour où il a égorgé cette femme qui voulait se faire payer par lui les six sous de son taudis, nous lui aurions logé une balle dans le crâne, sans réfléchir que la balle eût été mieux à sa place dans le crâne du propriétaire du taudis.
Mais quand nous nous ressouvenons de toutes les infamies qui l’ont amené, lui à ces meurtres ; quand nous pensons à ces ténèbres dans lesquelles il rôde, hanté par des images puisées dans des livres immondes ou par des pensées soufflées par des livres stupides, — notre sentiment se dédouble. Et le jour où nous saurons Jacques entre les mains d’un juge qui, lui, a roidement massacré dix fois plus de vies humaines, d’hommes, de femmes et d’enfants, que tous les Jacques ; quand nous le saurons entre les mains de ces maniaques à froid où de ces gens qui envoient un Borras au bagne pour démontrer aux bourgeois qu’ils montent la garde autour d’eux — alors toute notre haine contre Jacques l'Éventreur disparaîtra. Elle se portera ailleurs. Elle se transforme en haine contre la société lâche et hypocrite, contre ses représentants reconnus. Toutes les infamies d’un éventreur disparaissent devant cette série séculaire d’infamies commises au nom de la Loi. C’est elle que nous haïssons.
Aujourd’hui, notre sentiment se dédouble continuellement. Nous sentons que nous tous, nous sommes plus ou moins volontairement ou involontairement les suppôts de cette société. Nous n’osons plus haïr. Osons-nous seulement aimer ? Dans une société basée sur l’exploitation et la servitude, la nature humaine se dégrade.
Mais, à mesure que la servitude disparaîtra, nous rentrerons dans nos droits. Nous nous sentirons la force de haïr et d’aimer, même dans des cas aussi compliqués que celui que nous venons de citer.
Quant à notre vie de tous les jours, nous donnons déjà libre cours à, nos sentiments de sympathie ou d’antipathie ; nous le faisons déjà à chaque instant. Tous nous aimons la force morale et tous nous méprisons la faiblesse morale, la lâcheté. A chaque instant, nos paroles, nos regards, nos sourires expriment notre joie à la vue des actes utiles à la race humaine, de ceux que nous considérons comme bons. A chaque instant, nous manifestons par nos regards et nos paroles la répugnance que nous inspirent la lâcheté, la tromperie, l’intrigue, le manque de courage moral. Nous trahissons notre dégoût, alors même que sous l’influence d’une éducation de "savoir-vivre", c’est-à-dire d’hypocrisie, nous cherchons encore à cacher ce dégoût sous des dehors menteurs qui disparaîtront à mesure que des relations d'égalité s’établiront entre nous.
Eh bien, cela seul suffit déjà pour maintenir à un certain niveau la conception du bien et du mal et se l’imprégner mutuellement ; cela suffira d’autant mieux lorsqu’il n’y aura plus ni juge ni prêtre dans la société, ? d’autant mieux que les principes moraux perdront tout caractère d’obligation, et seront considérés comme de simples rapports naturels entre des égaux.
Et cependant, à mesure que ces rapports s’établissent, une conception morale encore plus élevée surgit dans la société et c’est cette conception que nous allons analyser.
 

VIII


Jusqu’à présent, dans toute notre analyse, nous n’avons fait qu’exposer de simples principes d'égalité. Nous nous sommes révolté, et nous avons invité les autres à se révolter contre ceux qui s’arrogent le droit de traiter autrui comme ils ne voudraient nullement être traités eux-mêmes ; contre ceux qui ne voudraient être ni trompés, ni exploités, ni brutalisés, ni prostitués, mais qui le font à l’égard des autres. Le mensonge, la brutalité et ainsi de suite, avons-nous dit, sont répugnants, non parce qu’ils sont désapprouvés par les codes de moralité — nous ignorons ces codes — ils sont répugnants parce que le mensonge, la brutalité, etc., révoltent les sentiments d’égalité de celui pour lequel l'égalité n’est pas un vain mot ; ils révoltent surtout celui qui est réellement anarchiste dans sa façon de penser et d’agir.
Mais rien que ce principe si simple, si naturel et si évident — s’il était généralement appliqué dans la vie — constituerait déjà une morale très élevée, comprenant tout ce que les moralistes ont prétendu enseigner.
Le principe égalitaire résume les enseignements des moralistes. Mais il contient aussi quelque chose de plus. Et ce quelque chose est le respect de l’individu. En proclamant notre morale égalitaire et anarchiste, nous refusons de nous arroger le droit que les moralistes ont toujours prétendu exercer — celui de mutiler l’individu au nom d’un certain idéal qu’ils croyaient bon. Nous ne reconnaissons ce droit à personne ; nous n’en voulons pas pour nous.
Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger.
Pourvu que vous-même n’abdiquiez pas votre liberté ; pourvu que vous-même ne vous laissiez pas asservir par les autres ; et pourvu qu’aux passions violentes et antisociales de tel individu vous opposiez vos passions sociales, tout aussi vigoureuses. Alors vous n’aurez rien à craindre de la liberté (c).
Nous renonçons à mutiler l’individu au nom de n’importe quel idéal : tout ce que nous nous resservons, c’est de franchement exprimer nos sympathies et nos antipathies pour ce que nous trouvons bon ou mauvais. Untel trompe-t-il ses amis ? C’est sa volonté, son caractère ? ? soit ! Eh bien, c’est notre caractère, c’est notre volonté de mépriser le menteur ! Et une fois que tel est notre caractère, soyons francs. Ne nous précipitons pas vers lui pour le serrer sur notre gilet et lui prendre affectueusement la main, comme cela se fait aujourd’hui ! A sa passion active, opposons la nôtre, tout aussi active et vigoureuse.
 C’est tout ce que nous avons le droit et le devoir de faire pour maintenir dans la société le principe égalitaire. C’est encore le principe d'égalité, mis en pratique (d).
Tout cela, bien entendu, ne se fera entièrement que lorsque les grandes causes de dépravation : capitalisme, religion, justice, gouvernement, auront cessé d’exister. Mais cela peut se faire déjà en grande partie dès aujourd’hui. Cela se fait déjà.
Et cependant, si les sociétés ne connaissent que ce principe d’égalité ; si chacun, se tenant à un principe d'équité marchande, se gardait à chaque instant de donner aux autres quelque chose en plus de ce qu’il reçoit d’eux — ce serait la mort de la société. Le principe même d'égalité disparaîtrait de nos relations, car pour le maintenir, il faut qu’une chose plus grande, plus belle, plus vigoureuse que la simple équité se produise sans cesse dans la vie.
Et cette chose se produit.
Jusqu’à présent, l’humanité n’a jamais manqué de ces grands cœurs qui débordaient de tendresse, d’esprit ou de volonté, et qui employaient leur sentiment, leur intelligence ou leur force d’action au service de la race humaine, sans rien lui demander en retour.
Cette fécondité de l’esprit, de la sensibilité ou de la volonté prend toutes les formes possibles. C’est le chercheur passionné de la vérité qui, renonçant à tous les autres plaisirs de la vie, s’adonne avec passion à la recherche de ce qu’il croit être vrai et juste, contrairement aux affirmations des ignorants qui l’entourent. C’est l’inventeur qui vit du jour au lendemain, oublie jusqu’à la nourriture et touche à peine au pain qu’une femme qui se dévoue pour lui, lui fait manger comme à un enfant, tandis que lui poursuit son invention destinée, pense-t-il, à changer la face du monde. C’est le révolutionnaire ardent, auquel les joies de l’art, de la science, de la famille même, paraissent âpres tant qu’elles ne sont pas partagées par tous et qui travaille à régénérer le monde malgré la misère et les persécutions. C’est le jeune garçon qui, au récit des atrocités de l’invasion, prenant au mot les légendes de patriotisme qu’on lui soufflait à l’oreille, allait s’inscrire dans un corps franc, marchait dans la neige, souffrait de la faim et finissait par tomber sous les balles.
C’est le gamin de Paris, qui mieux inspiré et doue d’une intelligence plus féconde, choisissant mieux ses aversions et ses sympathies, courait aux remparts avec son petit frère cadet, restait sous la pluie des obus et mourait en murmurant : " Vive la Commune ! " C’est l’homme qui se révolte à la vue d’une iniquité, sans se demander ce qui en résultera et, alors que tous plient l'échine, démasque l’iniquité, frappe l’exploiteur, le petit tyran de l’usine, ou le grand tyran d’un empire. C’est enfin tous ces dévouements sans nombre, moins éclatants et pour cela inconnus, méconnus presque toujours, que l’on peut observer sans cesse, surtout chez la femme, pourvu que l’on veuille se donner la peine d’ouvrir les yeux et de remarquer ce qui fait le bond de l’humanité, ce qui lui per- met encore de se débrouiller tant bien que mal, malgré l’exploitation et l’oppression qu’elle subit.
Ceux-là forgent, les uns dans l’obscurité, les autres sur une arène plus grande, les vrais progrès de l’humanité. Et l’humanité le sait. C’est pourquoi elle entoure leurs vies de respect, de légendes. Elle les embellit même et en fait les héros de ses contes, de ses chansons, de ses romans. Elle aime en eux le courage, la bonté, l’amour et le dévouement qui manquent au grand nombre. Elle transmet leur mémoire à ses enfants. Elle se souvient de ceux mêmes qui n’ont agi que dans le cercle étroit de la famille et des amis, en vénérant leur mémoire dans les traditions de famille.
Ceux-là font la vraie moralité, — la seule, d’ailleurs, qui soit digne de ce nom — le reste n’était que de simples rapports d’égalité. Sans ces courages et ces dévouements, l’humanité se serait abrutie dans la vase des calculs mesquins. Ceux-là, enfin, préparant la moralité de l’avenir, celle qui viendra lorsque, cessant de compter, nos enfants grandiront dans l’idée que le meilleur usage de toute chose, de toute énergie, de tout courage, de tout amour, est là où le besoin de cette force se sent le plus vivement.
Ces courages, ces dévouements ont existé de tout temps. On les rencontre chez tous les animaux. On les rencontre chez l’homme, même pendant les époques de plus grand abrutissement.
Et, de tout temps, les religions ont cherché à se les approprier, à en battre monnaie à leur propre avantage. Et si les religions vivent encore, c’est parce que — à part l’ignorance — elles ont de tout temps fait appel précisément à ces dévouements, à ces courages. C’est encore à eux que font appel les révolutionnaires — surtout les révolutionnaires socialistes.
Quant à les expliquer, les moralistes religieux, utilitaires et autres, sont tombés, à leur égard, dans les erreurs que nous avons déjà signalées. Mais il appartient à ce jeune philosophe, Guyau — ce penseur, anarchiste sans le savoir — d’avoir indiqué la vraie origine de ces courages et de ces dévouements, en dehors de toute force mystique, en dehors de tous calculs mercantiles bizarrement imaginés par les utilitaires de l’école anglaise. Là où la philosophie kantienne, positiviste et évolutionniste ont échoué, la philosophie anarchiste a trouvé le vrai chemin.
Leur origine, a dit Guyau, c’est le sentiment de sa propre force. C’est la vie qui déborde, qui cherche à se répandre. " Sentir intérieurement ce qu’on est capable de faire, c’est par là même prendre la première conscience de ce qu’on a le devoir de faire ".
Le sentiment moral du devoir, que chaque homme a senti dans sa vie et que l’on a cherché à expliquer par tous les mysticismes. " Le devoir n’est autre chose qu’une surabondance de vie qui demande à s’exercer, à se donner ; c’est en même temps le sentiment d’une puissance ".
Toute force qui s’accumule crée une pression sur les obstacles places devant elle. Pouvoir agir, c’est devoir agir. Et toute cette " obligation " morale dont on a tant parlé et écrit, dépouillée de tout mysticisme, se réduit ainsi à cette conception vraie : la vie ne peut se maintenir qu’à condition de se répandre.
La plante ne peut pas s’empêcher de fleurir. Quelquefois fleurir, pour elle, c’est mourir. N’importe, la sève monte toujours ! " conclut le jeune philosophe anarchiste.
Il en est de même pour l’être humain lorsqu’il est en plein de force et d’énergie. La force s’accumule en lui. Il répand sa vie. Il donne sans compter — sans cela il ne vivrait pas. Et s’il doit périr, comme la fleur en s’épanouissant ? n’importe ! La sève monte, si sève il y a.
Sois fort ! Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle ? et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action ! ? Voilà à quoi se réduit tout l’enseignement moral, dépouillé des hypocrisies de l’ascétisme oriental.
 

IX


Ce que l’humanité admire dans l’homme vraiment moral, c’est sa force, c’est l’exubérance de la vie, qui le pousse à donner son intelligence, ses sentiments, ses actes, sans rien demander en retour.
L’homme fort de pensée, l’homme qui déborde de vie intellectuelle, cherche naturellement à se répandre. Penser, sans communiquer sa pensée aux autres, n’aurait aucun attrait. Il n’y a que l’homme pauvre d’idées qui, après en avoir déniche une avec peine, la cache soigneusement pour lui apposer plus tard l’estampille de son nom. L’homme fort d’intelligence déborde de pensées : il les sème à pleines nains. Il souffre s’il ne peut les partager, les semer aux quatre vents : c'est là sa vie.
Il en est de même pour le sentiment. — " Nous ne sommes pas assez pour nous-mêmes : nous avons plus de larmes qu’il n’en faut pour nos propres souffrances, plus de joies en réserve que n’en justifie notre propre existence ", a dit Guyau, résumant ainsi toute la question de moralité en quelques lignes si justes, prises sur la nature. L’être solitaire souffre, il est pris d’une certaine inquiétude, parce qu’il ne peut partager sa pensée, ses sentiments avec les autres. Quand on ressent un grand plaisir, on voudrait faire savoir aux autres qu’on existe, qu’on sent, qu’on aime, que l’on vit, qu’on lutte, que l’on combat.
En même temps, nous sentons le besoin d’exercer notre volonté, notre force d’action. Agir, travailler est devenu un besoin pour l’immense majorité des hommes ; si bien que lorsque des conditions absurdes éloignent l’homme ou la femme du travail utile, ils inventent es travaux, des obligations futiles et insensées pour ouvrir un champ quelconque à leur force d’action. Ils inventent n’importe quoi — une théorie, une religion, un " devoir social ", pour se persuader qu’ils font quelque chose d’utile. Quand ils dansent, c’est pour la charité ; quand ils se ruinent par leurs toilettes, c’est pour maintenir l’aristocratie à sa hauteur ; quand ils ne font rien du tout, c’est par principe.
On a besoin d’aider autrui, de donner son coup d'épaule au coche qu’entraîne péniblement l’humanité ; en tout cas on bourdonne autour ", dit Guyau. Ce besoin de donner son coup d’épaule est si grand qu’on le retrouve chez tous les animaux sociables, si inférieurs qu’ils soient. Et toute cette immense activité qui chaque jour se dépense si inutilement en politique, qu’est-ce, sinon le besoin de donner son coup d'épaule au coche ou de bourdonner autour ?
Certainement, cette " fécondité de la volonté ", cette soif d’action quand elle n’est accompagnée que d’une sensibilité pauvre et d’une intelligence incapable de créer, ne donnera qu’un Napoléon 1er ou un Bismarck — des toqués qui voulaient faire marcher le monde à rebours. D’autre part, une fécondité de l’esprit, dénuée cependant de sensibilité bien développée, donnera ces fruits secs, les savants qui ne font qu’arrêter le progrès de la science. Et enfin la sensibilité non guidée par une intelligence assez vaste produira ces femmes prêtes à tout sacrifier à une brute quelconque sur laquelle elles versent tout leur amour.
Pour être réellement féconde, la vie doit être en intelligence, en sentiment et en volonté à la fois. Mais alors, cette fécondité dans toutes les directions c’est la vie : la seule chose qui mérite ce nom. Pour un moment de cette vie, ceux qui l’ont entrevue donnent des années d’existence végétative. Sans cette vie débordante, on n’est qu’un vieillard avant l’âge, un impuissant, une plante qui se dessèche sans jamais avoir fleuri.
" Laissons aux pourritures fin de siècle cette vie qui n’en est pas une " — s’écrie la jeunesse, la vraie jeunesse pleine de sève qui veut vivre et semer la vie autour d’elle. Et chaque fois qu’une société tombe en pourriture, une poussée venue de cette jeunesse brise les vieux moules économiques, politiques, moraux pour faire germer une vie nouvelle. Qu’importe si untel ou untel tombe dans la lutte ! La sève monte toujours. Pour lui, vivre c’est fleurir, quelles qu’en soient les conséquences! Il ne les regrette pas.
Mais, sans parler des époques héroïques de l’humanité, et en prenant la vie de tous les jours — est-ce une vie que de vivre en désaccord avec son idéal ?
De nos jours, on entend dire souvent que l’on se moque de l’idéal. Cela se comprend. On a si souvent confondu l'idéal avec la mutilation bouddhiste ou chrétienne, on a si souvent employé ce mot pour tromper les naïfs, que la réaction est nécessaire et salutaire. Nous aussi, nous aimerions remplacer ce mot " idéal ", couvert de tant de souillures, par un mot nouveau plus conforme aux idées nouvelles.
Mais, quel que soit le mot, le fait est là : chaque être humain a son idéal. Bismark a le sien, si fantastique qu’il soit : le gouvernement par le fer et le feu. Chaque bourgeois a le sien, — ne serait-ce que la baignoire d’argent de Gambetta, le cuisinier Trompette, et beaucoup d’esclaves pour payer Trompette et la baignoire sans trop se faire tirer l’oreille.
Mais à côté de ceux-là, il y a l’être humain qui a conçu un idéal supérieur. Une vie de brute ne peut pas le satisfaire. La servilité, le mensonge, le manque de bonne foi, l’intrigue, l’inégalité dans les rapports humains le révoltent. Comment peut-il devenir servile, menteur intrigant, dominateur à son tour ? Il entrevoit combien la vie serait belle si des rapports meilleurs existaient entre tous ; il se sent la force de ne pas manquer, lui, à établir ces meilleurs rapports avec ceux qu’il rencontrera dans son chemin. Il conçoit ce que l’on a appelle l’idéal.
D’où vient cet idéal ? Comment se façonne-t-il, par l'hérédité d’une part et les impressions de la vie d’autre part ? Nous le savons à peine. Tout au plus pourrions-nous en faire dans nos biographies, une histoire plus ou moins vraie. Mais il est là — variable, progressif, ouvert aux influences du dehors, mais toujours vivant. C’est une sensation inconsciente en partie, de ce qui donnera la plus grande somme de vitalité, la jouissance d’être.
Eh bien, la vie n’est vigoureuse, féconde, riche en sensations, qu’à condition de répondre à cette sensation de l’idéal. Agissez contre cette sensation et vous sentez votre vie se dédoubler ; elle n’est plus une, elle perd de sa vigueur. Manquez souvent à votre idéal, et vous finissez par paralyser votre volonté, votre force d’action. Bientôt vous ne retrouverez plus cette vigueur, cette spontanéité de décision que vous connaissiez jadis. Vous êtes brisé.
Rien de mystérieux là-dedans, une fois que vous envisagez l’homme comme un composé de centres nerveux et cérébraux agissant indépendamment. Flottez entre les divers sentiments qui luttent en vous et vous arriverez bientôt à rompre l’harmonie de l’organisme, vous serez un malade sans volonté. L'intensité de la vie baissera et vous aurez beau chercher des compromis, vous ne serez plus l’être complet, fort, vigoureux que vous étiez lorsque vos actes se trouvaient en accord avec les conceptions idéales de votre cerveau.
 

X


Et maintenant, disons, avant de terminer, un mot de ces deux termes, issus de l’école anglaise, altruisme et égoïsme, dont on nous écorche continuellement les oreilles.
Jusqu’à présent nous n’en avons même pas parlé dans cette étude. C’est que nous ne voyons même pas la distinction que les moralistes anglais ont cherché à introduire.
Quand nous disons : " Traitons les autres comme nous voulons être traités nous-mêmes" — est-ce de l’égoïsme ou de l’altruisme que nous recommandons ? Quand nous nous élevons plus haut et que nous disons : " Le bonheur de chacun est intimement lié au bonheur de tous ceux qui l’entourent. On peut avoir par hasard quelques années de bonheur relatif dans une société basée sur le malheur des autres mais ce bonheur est bâti sur le sable. Il ne peut pas durer, la moindre des choses suffit pour le briser; et il est misérablement petit en comparaison du bonheur possible dans une société d'égaux. Aussi, chaque fois que tu viseras le bien de tous, tu agiras bien " ; quand nous disons cela, est-ce de l’altruisme ou de l’égoïsme que nous prêchons ? Nous constatons simplement un fait.
Et quand nous ajoutons, en paraphrasant une parole de Guyau : " Sois fort ; sois grand dans tous tes actes ; développe ta vie dans toutes les directions ; sois aussi riche que possible en énergie, et pour cela sois l’être le plus social et le plus sociable, — si tu tiens à jouir d’une vie pleine, entière et féconde. Guidé toujours par une intelligence richement développée, lutte, risque, — le risque a ses jouissances immenses — jette tes forces sans les compter, tant que tu en as, dans tout ce que tu sentiras être beau et grand — et alors tu auras joui de la plus grande somme possible de bonheur. Sois un avec les masses, et alors, quoi qu’il t’arrive dans la vie, tu sentiras battre avec toi précise- ment les cœurs que tu estimes, et battre contre toi ceux que tu méprises ! " Quand nous disons cela, est-ce de l’altruisme ou de l'égoïsme que nous enseignons ?
Lutter, affronter le danger ; se jeter à l’eau pour sauver, non seulement un homme, mais un simple chat ; se nourrir de pain sec pour mettre fin aux iniquités qui vous révoltent ; se sentir d’accord avec ceux qui méritent d’être aimés, se sentir aimé par eux — pour un philosophe infirme, tout cela est peut-être un sacrifice, mais pour l’homme et la femme pleins d’énergie, de force, de vigueur, de jeunesse, c’est le plaisir de se sentir vivre.
Est-ce de l’égoïsme ? Est-ce de l’altruisme ?
En général, les moralistes qui ont bâti leurs systèmes sur une opposition prétendue entre les sentiments égoïstes et les sentiments altruistes, ont fait fausse route. Si cette opposition existait en réalité, si le bien de l’individu était réellement opposé à celui de la société, l’espèce humaine n’aurait pu exister ; aucune espèce animale n’aurait pu atteindre son développement actuel. Si les fourmis ne trouvaient un plaisir intense à travailler toutes, pour le bien-être de la fourmilière, la fourmilière n’existerait pas, et la fourmi ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui : l’être le plus développé parmi les insectes, un insecte dont le cerveau, à peine perceptible sous le verre grossissant, est presque aussi puissant que le cerveau moyen de l’homme. Si les oiseaux ne trouvaient pas un plaisir intense dans leurs migrations, dans les soins qu’ils donnent à élever leur progéniture, dans l’action commune pour la défense de leurs sociétés contre les oiseaux rapaces, l’oiseau n’aurait pas atteint le développement auquel il est arrivé. Le type de l’oiseau aurait rétrogradé, au lieu de progresser.
Et quand Spencer prévoit un temps où le bien de l’individu se confondra avec le bien de l’espèce, il oublie une chose : c’est que si les deux n’avaient pas toujours été identiques, l’évolution même du règne animal n’aurait pu s’accomplir.
C’est qu’il y a eu de tout temps, c’est qu’il s’est toujours trouvé, dans le monde animal comme dans l’espèce humaine, un grand nombre d’individus qui ne comprenaient pas que le bien de l’individu et celui de l’espèce sont, au fond, identiques. Ils ne comprenaient pas que vivre d’une vie intense étant le but de chaque individu, il trouve la plus grande intensité de la vie dans la plus grande sociabilité, dans la plus parfaite identification de soi-même avec tous ceux qui l’entourent.
Mais ceci n'était qu’un manque d’intelligence, un manque de compréhension. De tout temps il y a eu des hommes bornés ; de tout temps il y a eu des imbéciles. Mais jamais, à aucune époque de l'histoire, ni même de la géologie, le bien de l’individu n’a été opposé à celui de la société. De tout temps ils restaient identiques, et ceux qui l’ont le mieux compris ont toujours joui de la vie la plus complète.
La distinction entre l'égoïsme et l’altruisme est donc absurde à nos yeux. C’est pourquoi nous n’avons rien dit, non plus, de ces compromis que l’homme, à en croire les utilitariens, ferait toujours entre ses sentiments égoïstes et ses sentiments altruistes. Ces compromis n’existent pas pour l’homme convaincu.
Ce qui existe c’est que réellement, dans les conditions actuelles, alors même que nous cherchons à vivre conformément à nos principes égalitaires, nous les sentons froissés à chaque pas. Si modestes que soient notre repos et notre lit, nous sommes encore des Rothschild en comparaison de celui qui couche sous les ponts et qui manque si souvent de pain sec. Si peu que nous donnions aux jouissances intellectuelles et artistiques, nous sommes encore des Rothschild en comparaison des millions qui rentrent le soir, abrutis par le travail manuel, monotone et lourd, qui ne peuvent pas jouir de l’art et de la science et mourront sans jamais avoir connu ces hautes jouissances.
Nous sentons que nous n’avons pas pousse le principe égalitaire jusqu’au bout. Mais nous ne voulons pas faire de compromis avec ces conditions. Nous nous révoltons contre elles. Elles nous pèsent. Elles nous rendent révolutionnaires. Nous ne nous accommodons pas de ce qui nous révolte. Nous répudions tout compromis, tout armistice même, et nous nous promettons de lutter à outrance contre ces conditions.
Ceci n’est pas un compromis ; et l’homme convaincu n’en veut pas qui lui permette de dormir tranquille en attendant que cela change de soi-même.
Nous voilà enfin au bout de notre étude.
Il y a des époques, avons-nous dit, où la conception morale change tout à fait. On s’aperçoit que ce que l’on avait considéré comme moral est de la plus profonde immoralité. Ici, c’était une coutume, une tradition vénérée, mais immorale dans le fond. Là, on ne trouve qu’une morale faite à l’avantage d’une seule classe. On les jette par-dessus bord, et l’on s’écrit : " A bas la morale !On se fait un devoir de faire des actes immoraux.
Saluons ces époques. Ce sont des époques de critique. Elles sont le signe le plus sûr qu’il se fait un grand travail de pensée dans la société. C’est l’élaboration d’une morale supérieure.
Ce que sera cette morale, nous avons cherché à le formuler en nous basant sur l’étude de l’homme et des animaux. Et nous avons vu la morale qui se dessine déjà dans les idées des masses et des penseurs.
Cette morale n’ordonnera rien. Elle refusera absolument de modeler l’individu selon une idée abstraite, comme elle refusera de le mutiler par la religion, la loi et le gouvernement. Elle laissera la liberté pleine et entière à l’individu. Elle deviendra une simple constatation de faits, une science.
Et cette science dira aux hommes : si tu ne sens pas en toi la force, si les forces sont justes, ce qu’il faut pour maintenir une vie grisâtre, monotone, sans fortes impressions, sans grandes jouissances, mais aussi sans grande souffrance, eh bien, tiens-t’en aux simples principes de l'équité égalitaire. Dans des relations égalitaires, tu trouveras, à tout prendre, la plus grande somme de bonheur possible, étant données tes forces médiocres.
 Mais si tu sens en toi la force de la jeunesse, si tu veux vivre, si tu veux jouir de la vie entière, pleine, débordante — c’est-à-dire connaître la plus grande jouissance qu’un être vivant puisse désirer — sois fort, sois grand, sois énergique dans tout ce que tu feras.
Sème la vie autour de toi. Remarque que tromper, mentir, intriguer, ruser, c’est t’avilir, te rapetisser, te reconnaître faible d’avance, faire comme l’esclave du harem qui se sent inférieur à son maître. Fais-le si cela te plaît, mais alors sache d’avance que l’humanité te considérera petit, mesquin, faible, et te traitera en conséquence. Ne voyant pas ta force, elle te traitera comme un être qui mérite la compassion — de la compassion seulement. Ne t’en prends pas à l’humanité, si toi-même tu paralyses ainsi ta force d’action.
Sois fort au contraire. Et une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise, — une iniquité dans la vie, — un mensonge dans, la science, ou une souffrance imposée par un autre, révolte-toi contre l’iniquité, le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais.
Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grande que tu n’en trouverais pas de pareilles dans aucune autre activité. C’est tout ce que peut te dire la science de la morale. A toi de choisir.


(c) De tous les auteurs modernes, Ibsen, qu’on lira bientôt en France avec passion, comme on le lit en Angleterre, a le mieux formulé ces idées dans ses drames. C’est encore un anarchiste sans le savoir.
(d) Nous entendons déjà dire : — " Et l’assassin ? Et celui qui débauche les enfants ? " A cela notre réponse est courte. L’assassin qui tue simplement par soif de sang est extrêmement rare. C’est un malade à guérir ou à éviter. Quant au débauché, veillons d’abord à ce que la société ne pervertisse pas les sentiments de nos enfants, alors nous n’aurions rien à craindre de ces messieurs.

Pierre Kropotkine



Paul BERTHELOT

L'ÉVANGILE DE L'HEURE
Publications des «TEMPS NOUVEAUX» Ñ N° 54 - 1912


 

BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR
Paul BERTHELOT, connu aussi chez les espérantistes et les anarchistes sous le pseudonyme de Marcelo Verema, nous est apparu de Rio de Janeiro, il y a quatre ans, venant de Montevideo, la verda stelasur son bonnet.Sa simplicité, sa sobriété, sa franchise parfois brutale, son intelligence, sa vaste culture, spéciale en chimie, botanique et physiologie, sa connaissance de l'idée anarchiste et le charme de sa conversation lui ont bientôt acquis l'estime des camarades et l'admiration de beaucoup d'autres.
Il parlait très rarement de sa personne. Je crois qu'il était né à Paris ; du moins il y faisait sa médecine, quand il dut quitter la France pour fuir la caserne, ne se sentant pas la force physique pour y soutenir une lutte, que cependant il croyait utile.
Il  alors beaucoup voyagé. Orphelin depuis longtemps, son tuteur avait mal administré sa fortune, il en abandonna un reste à une vieille tante. Pour vivre, à l'étranger, il apprit le métier de typographe. A Rio, il obtint la place de professeur de français et d'espéranto à l'Académie Berlitz, puis celle de directeur de la succursale de Petropolis, ville d'été et résidence de diplomates. Cette place, il l'a perdue pour propagande antimilitariste.
Après une période de misère, il allait pouvoir retourner en Europe, quand une femme, professeur d'indiens, lui parla des mÏurs, des qualités et de la douceur de ses élèves sauvages, ainsi que de la fertilité des terres occupées par eux.
Et le voilà qui, d'accord avec un groupe d'amis, décide d'aller étudier les primitifs et les lieux. D'ailleurs, ne serait-il pas possible de profiter de leurs tendances communistes, conquérir leur appui et établir dans leurs régions une colonie libre, qui pourrait aussi rester ouverte aux persécutés des régions d'oppression ?...
Il s'arrêta d'abord à Leopoldina, État de Goyaz, sur la rivière Araguaya, à quinze jours de voyage de San-Paulo. Un camarade, qui l'avait accompagné, l'y quitta quelques mois après. Plus tard, après avoir étudié les Indiens et appris leur langue, tout en collaborant aux journaux amis de San-Paulo et en écrivant L'Évangile de l'Heure,il continua son voyage vers le nord, voulant atteindre Belém-do-Para. Il mourut à Conceiçâo-do-Araguya, en août 1910, âgé de 30 ans. Son rapport qu'il m'avait écrit être fini, ne nous est pas malheureusement parvenu.
Kropotkine a écrit, à propos d'Élisée Reclus : «L'anarchie a déjà produit une série de caractères d'une exquise beauté.» Berthelot en était. Comme Reclus, il était anarchiste jusqu'au plus profond de son être ; comme lui, il n'a pas connu l'hypocrisie du despote et de l'ambitieux. La mort a rompu net l'espérance qu'il représentait pour nous.
 
NENO VASCO

 

L'ÉVANGILE DE L'HEURE

CHAPITRE PREMIER
 
1. J'ai vu, j'ai entendu un homme Ñ qui prêchait par les champs, les villages et les villes.2. Et qui disait : «Je ne suis pas celui qui marque l'Heure Ñ mais je viens vous annoncer l'Heure prochaine.
3. « Celui qui marque l'Heure vient derrière moi Ñ il est plus grand que moi, il est plus fort que moi.
4. « Son nom est PEUPLE Ñ et en ce moment il dort.
5. « Mais je sais qu'il va s'éveiller Ñ et c'est alors qu'il marquera l'Heure.
6. « Il ne viendra pas prêcher des paroles inermes Ñ mais son signe sera sang et feu.
7. « Car il égorgera la vache stérile Ñ et le mauvais grain sera jeté au feu.
8. « Alors bien des choses seront changées de fond en comble Ñ et les premiers seront confondus avec les derniers.
9. « Bienheureux ceux qui seront prêts en ce temps, Ñ car le jour de leur règne sera advenu.
10. «Bienheureux les pauvres, car ils n'auront rien à perdre et tout à gagner. Ñ bienheureux ceux qui servent, car ils goûteront l'air frais de la liberté.
11. «Bienheureux ceux qui ont faim maintenant, car ils seront rassasiés Ñ bienheureux ceux qui pleurent aujourd'hui, car ils auront sujet de rire.
12. « Mais malheur à ceux qui ne seront pas prêts Ñ car ils gémiront : «Il est trop tard ! il est trop tard !»
13. « Et quelques-uns voudront feindre Ñ et tenteront de dire : «Me voici, je suis prêt.»
14. « Mais leur voix s'éteindra dans leur bouche Ñ et la Mort passera sur eux.
15. « Alors malheur aux riches, car ils perdront tout Ñ malheur à ceux qui commandent, car personne ne leur obéira.
16. « Malheur à ceux qui se gorgent de superflu, car il leur manquera jusqu'au nécessaire Ñ malheur surtout à ceux qui rient maintenant, car ils auront sujet de pleurer.
17. « Or je vous le dit : préparez vous dès aujourd'hui Ñ car voici que l'Heure approche.
18. « Pour que votre cÏur ne tremble pas dans votre poitrine Ñ et que votre esprit ne se trouble point.
19. « Mais que vous vous réjouissiez avec bonheur Ñ et que vous sachiez ce que vous avez à faire.
20. « Détachez d'abord vos cÏurs des richesses personnelles Ñ et ne songez pas à travailler à votre seul profit.
21. « Car celui qui cherche sa fortune personnelle, la perdra Ñ et celui qui renonce à elle, se trouvera riche.
22. « Car celui qui veut être riche, deviendra l'ennemi de tous Ñ et celui qui dit : je n'ai rien, sera riche de tout l'avoir commun.
23. « Celui qui veut travailler pour son seul profit Ñ ne peut rien faire de bon et de durable.
24. « Il n'ose planter un arbre, ni bâtir une maison Ñ car bien d'autres en jouiront après lui, demain peut-être.
25. « Mais celui qui travaille pour tous Ñ profite du travail de tous.
26. « Car dans ce temps-là rien n'appartiendra à personne Ñ mais tout appartiendra à tous.
27. « Étouffez aussi les pensées d'orgueil et de mépris Ñ et de domination sur vos semblables.
28. « Celui qui veut s'asseoir à la première place Ñ sera repoussé à la dernière et confondu dans la foule.
29. « Et celui qui veut s'élever sur les autres et commander Ñ souffrira l'affront du refus d'obéissance.
30. « Parce qu'en ce temps-là, personne n'obéira plus aux hommes Ñ mais à la seule raison.»
31. Ainsi parlait cet homme Ñ et les gens se groupaient autour de lui ;
32. Et demandaient : «Quel est son nom, quelle est sa patrie Ñ et quelle est cette Heure dont il parle ?»
33. Mais il dit: «Mon nom est : Quelqu'un ; ma patrie : La Terre ; et l'Heure que j'annonce est celle des comptes à régler.»


CHAPITRE II

1. Comme il passait dans un village Ñ les paysans s'assemblèrent autour de lui,
2. Et ils lui dirent : «Toi qui annonces l'Heure Ñ dis-nous ce qu'il faudra faire alors».
3. Il leur dit : «Quand l'Heure sonnera Ñ réunissez-vous et réjouissez-vous en commun.
4. « Tuez le porc gras et la vache grasse Ñ et tirez le bon vin du cellier.
5. « Et mettez une grande table dans la maison commune Ñ et rassasiez-vous, et divertissez-vous tous ensemble.
6. « Que celui qui vit dans sa maison y demeure Ñ et celui qui vit dans une maison louée, ne paie plus de loyer.
7. « Et que celui qui n'a pas de maison convoque les autres, et leur dise : «Aidez-moi à bâtir ma maison.»
8. « Que celui qui a un champ le cultive, celui qui a un métier, le travaille Ñ que l'abeille donne autant qu'elle peut de cire et de miel.
9. « Et dans la Maison Commune ayez deux livres Ñ où chacun viendra écrire :
10. « Sur le premier, ce qu'il peut donner Ñ sur le second, ce dont il a besoin.
11.  « Et donnez à chacun de dont il a besoin, autant que possible Ñ sans mesurer ce qu'il peut fournir.
12. « Car le fort n'a pas de mérite à être fort Ñ ni le faible n'est coupable d'être faible ;
13. « ni l'habile n'a de mérite à être habile Ñ ni le maladroit n'est fautif de l'être ;
14. « Mais chacun doit être jugé selon son bon vouloir Ñ qui a fait ce qu'il pouvait est quitte envers tous.
15. « Ces choses ont déjà été dites Ñ mais bien peu les ont comprises Ñ Paix sur terre aux hommes de bonne volonté.
16. « Et si quelqu'un est accusé de ne pas faire ce qu'il peut Ñ ou demander plus que selon ses besoins,
17. « Réunissez les hommes mûrs et les femmes d'expérience Ñ et examinez le cas avec bienveillance et charité.
18. « Et demandez-lui s'il veut vous donner ses raisons de procéder ainsi.
19. « Et s'il n'en donne point, laissez-le en paix Ñ mais ne lui donnez que le nécessaire.
20. « Mais s'il prétend avoir le droit d'être oisif Ñ et de vivre au dépens des autres :
21. « Chassez-le d'entre vous, et ne le laissez pas revenir Ñ comme il a été dit : «l'oisif ira loger ailleurs.»
22. Or les paysans lui dirent : «Mais notre village ne fournit pas tout ce qu'il nous faut.
23. « Il nous faut des habits et des outils de fer Ñ et des choses qu'on ne fait qu'à la ville
24. Alors il leur demanda : «Mangez-vous tout le blé que vous récoltez, toute l'huile que vous faites ?»
25. Ils répondirent : « Non, chaque année nous vendons tant de sacs de blé et tant de mesures d'huile.»
26. Il leur dit alors : «Donc vous écrirez à ceux de la ville : «Notre village peut disposer de ce blé et de cette huile.
27. « Mais nous avons besoin de ceci et de cela,» dont vous donnerez la relation.
28. « Et ceux de la ville feront le possible pour vous donner ce dont vous avez besoin Ñ voyant que vous faites ce que vous pouvez selon vos forces.
29. « Mais dans ce temps-là il viendra à vous beaucoup d'hommes et de femmes Ñ qui ne voudront pas demeurer à la ville.
30. « Les uns avec des discours vains et stériles Ñ les autres désireux de travailler avec vous.
31. « Vous les éprouverez à leurs fruits Ñ observant quelles sont leurs Ïuvres.
32. « Et jugeant chacun, non d'après ce qu'il dit Ñ mais d'après ce qu'il a fait.»
33. Et les paysans discutaient entre eux Ñ sur cette Heure.


CHAPITRE III
 
1. Dans un champ qu'il traversait, il vit un homme Ñ qui travaillait avec une lourde houe.2. Et cet homme peinait depuis trois jours Ñ et le champ n'était pas encore préparé.
3. Alors il lui dit : «Pourquoi ne laboures-tu pas avec la charrue ? Ñ ton champ serait déjà prêt».
4. Mais l'homme répondit : «Mon champ est si petit et je suis si pauvre Ñ que je ne puis travailler avec la charrue.»
5. Or il y avait là beaucoup d'autres paysans Ñ qui peinaient avec la houe ;
6. Mais quelques-uns, qui étaient plus riches Ñ travaillaient avec la charrue à bras.
7. Et il leur demanda : « Pourquoi travaillez-vous avec cette lourde charrue Ñ et non avec celle du château ?»
8. Ils lui dirent : « Nos champs sont si petits et nous sommes si pauvres. Ñ que nous ne pouvons louer la grande charrue.»
9. Alors il leur dit : « Quand sonnera l'Heure Ñ renversez ces murs.
10. « Comblez ces fossés, arrachez ces haies Ñ et faites tous un seul champ ;
11. « Et prenez dans le hangar du château la grande charrue Ñ et labourez ce grand champ d'une seule fois.»
12. « Et quelques-uns feront ainsi le travail de tous Ñ avec moins de peine.
13. « Et le travail utile ne manquera pas pour les autres Ñ car il y aura beaucoup à faire.»
14. Mais les paysans lui demandèrent : « Et que dira le maître du château ?»
15. il leur dit : « Quand le maître du château entendra sonner l'Heure Ñ sa langue séchera dans a bouche.
16. « Si son cÏur est mauvais, il tentera de s'enfuir Ñ mais il n'ira pas loin.
17. « S'il est sage et sait accepter l'inéluctable Ñ il ouvrira sa porte et abaissera le pont de son fossé.
18. « Il dira à ses serviteurs : «Allez, je n'ai plus de serviteurs Ñ je ne paie plus de gages ni de salaires».
19. « Qui veut rester avec moi, reste, qui veut s'en aller, s'en aille Ñ quant à moi, je vais travailler comme je sais et comme je peux
20. « Mais malheur à lui s'il est gonflé d'orgueil Ñ car le dernier de ses laquais sera son égal.»
21. Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme pauvre qui travaillait Ñ dans la vigne d'un homme riche, dur de cÏur.
22. « Et cet homme riche maltraitait l'homme pauvre Ñ l'appelant paresseux et le faisant battre par ses esclaves.
23. « Mais l'homme pauvre acceptait tout avec résignation, pensant dans son cÏur : « De quoi vivrais-je si mon maître ne me laissait pas travailler dans sa vigne ?»
24. « Or il vint un homme instruit qui lui dit et lui démontra Ñ que la vigne n'appartenait pas seulement à l'homme riche.
25. « Mais que lui vigneron avait sur elle le même droit que l'homme riche Ñ et ce droit était : la travailler et jouir de ses fruits.
26. « Alors l'homme pauvre se réjouit et se mit à manger les fruits de la vigne Ñ ce qu'il n'osait faire jusque là.
27. « Mais l'homme riche survint et, courroucé, cria : «Fainéant ! qui t'a permis de cesser de travailler Ñ et de manger des fruits de ma vigne ?»
28. « L'homme pauvre lui répondit : «La vigne n'est pas à toi seul Ñ mais nous avons tous deux le même droit sur elle.
29. « Si tu veux en manger les fruits, travaille-la comme moi Ñ car tu n'as pas d'autre droit que celui-là, qui est aussi mien.»
30. « Alors l'homme riche se mit en colère et dit à ses esclaves : «Fouettez cet insolent jusqu'à ce qu'il perde connaissance !
31. « Mais cependant ne le tuez pas Ñ car j'ai besoin de quelqu'un qui travaille ma vigne à ma place !»
32. « Mais l'homme pauvre saisit sa houe et frappa l'homme riche à la tête Ñ et celui qui s'appelait le maître tomba mort, et ses esclaves s'enfuirent effrayés.
33. « Or, cela fut bien ainsi, car, pour celui qui commande Ñ il est moins amer de mourir que de devenir l'égal de son serf ».


CHAPITRE IV
1. Vers le soir il entra dans la ville Ñ et les artisans se groupèrent autour de lui.2. Or, il en vint un qui paraissait très las Ñ et qui marchait nu-pieds dans la boue.
3. Il lui demanda : « Quel est ton métier ?» Ñ et l'artisan répondit : «Dix heures par jour je travaille à la fabrique de souliers».
4. Et il vit une femme aux yeux rougis Ñ qui était vêtue de haillons reprisés.
5. Il lui demanda : «Et toi, que fais-tu ?» Ñ Elle répondit : « Nuit et jour, je couds pour un grand magasin de confections.»
6. Alors il leur dit : «Quand sonnera l'Heure Ñ descendez des faubourgs au cÏur de la cité :
7. « Ouvrez ces magasins, et vêtez-vous sans crainte Ñ ainsi qu'il vous plaira, car vos mains l'ont créé.
8. « Non pas cependant comme les singes qu'on montre au cirque Ñ ainsi qu'il convient à des hommes doués de raison.»
9. Or, la nuit s'approchant, le peuple se dispersa Ñ mais Ceux-qui-sont-sans-domicile l'accompagnèrent à travers les rues.
10. Et ils passaient par les grandes places et les larges avenues Ñ pleines de monuments et de palais superbes.
11. Il demanda : «Qui dort dans ces vastes demeures ?» Ñ et ils répondirent : «Personne
12. « Car ceci est une église, ceci un tribunal Ñ ceci est un ministère et ceci une banque».
13. Alors il s'assit sur un banc près du parc et dit : «dormons ici» Ñ mais ils l'avertirent, disant : «Camarade, c'est défendu
14. Il répéta : «Les renards ont leur terriers et les corbeaux leurs nids Ñ mais l'homme ne sait pas où reposer sa tête...
15. « Quand vous entendrez enfin sonner l'Heure Ñ envahissez ces quartiers luxueux,
16. « Ouvrez ces palais et ces monuments Ñ et venez les habiter sans crainte.
17. « Car il convient que ceux qui sont aujourd'hui sans domicile Ñ aient alors de belles demeures.»
18. Mais au coin de la rue une prostituée l'appela et lui dit: Ñ «Viens faire l'amour avec moi». Et elle voulut l'entraîner.
19. Mais il lui dit : Ñ «Ta voix sonne faux et ton visage n'est pas sincère Ñ Je ne veux pas de cet amour que tu vends».
20. Alors le fard de la femme tomba, et elle gémit : «J'ai faim Ñ et j'ai un petit enfant dont le père est parti, et qui a faim aussi...»
21. Mais il lui demanda : «Pourquoi ne travailles-tu pas comme les autres Ñ pour gagner de quoi vivre, toi et ton enfant ?»
22. Elle dit : «Quoi ? on m'a chassée de la fabrique quand je suis devenue grosse Ñ et j'ai perdu l'habitude de travailler.
23. «Et puis si tu savais comment ils paient le travail des femmes Ñ tu ne me dirais pas de pareilles choses.
24. « Si tu ne veux pas de moi, laisse-moi chercher un autre homme Ñ qui nous donnera de quoi manger pour demain.»
25. Alors il lui dit : « Femme, il va sonner une Heure Ñ où ton enfant et toi pourrez vivre sans que tu vendes de faux amour.
26. « Et personne d'ailleurs ne voudra plus de ce faux amour Ñ car l'amour vrai sera désormais franc et libre»
27. Et comme il restait seul, pensif au coin de la rue Ñ un homme armé qui l'observait vint et lui toucha l'épaule,
28. Lui disant : «Il est défendu de stationner ici». Ñ Mais il lui demanda : «Et toi, qui es-tu ?»
29. L'homme armé répondit : «Je suis le Veilleur-de-Nuit Ñ et je fais mon service, obéissant aux ordres qu'on m'a donnés.
30. « Car, il y a, dans ces palais, des richesses innombrables Ñ et si les voleurs y entraient quand je suis de service, je serais sévèrement puni.»
31. Mais il lui demanda : «Ces richesses sont-elles à toi Ñ ou t'en donnera-t-on une partie ?»
32. L'homme rit et dit : «Je n'ai rien à moi Ñ que mon petit salaire».
33. Alors il dit : «Ainsi le chien garde les richesses de son maître Ñ et on lui donne en paiement un os et des coups de fouet».


CHAPITRE V
1. Dans le temple, il y avait une cérémonie Ñ et grand concours de peuple, de clercs et de dévots.2. Et quelqu'un lui demanda : «Que sera-t-il de ceux-ci ?» Ñ il répondit : «qu'en sais-je ? Mais ils ont bien sujet de craintes.
3. « Car il est dit de ce jour à propos d'eux: Ñ «Le miserere est passé, les cloches de mort se taisent.»
4. Mais le serviteur du temple, l'entendant, cria : «Cet homme blasphème ! Qu'il s'éloigne d'ici !»
5. Et il s'amassa une foule de clercs et de dévots Ñ qui voulaient le chasser du parvis.
6. Mais il leur dit : «Malheur à vous clercs et dévots, qui fermez au peuple le paradis terrestre Ñ qui n'y entrez pas et n'y laissez personne entrer.
7. «Malheur à  vous, clercs et dévots, sépulcres blanchis, qui paraissez propres au dehors Ñ mais dont l'intérieur est plein de vermine et de pourriture.
8. « Malheur à vous, clercs et dévots, qui remuez terre et mer pour faire des convertis Ñ et qui les rendez dix fois plus pervers que vous-mêmes.
9. « Malheur à vous, clercs et dévots, qui dévorez l'avoir des veuves et des orphelins Ñ sous le prétexte de prières et d'Ïuvres pieuses.
10. « Malheur à vous, clercs et dévots, qui prêchez la pauvreté et l'abstinence Ñ et qui amassez des richesses, et êtes avides d'honneurs et de pouvoir !»
11. Alors un homme politique lui dit : « Homme, en disant cela tu nous offenses, nous aussi !»
12. Mais il répondit : «Malheur à vous aussi, législateurs et moralistes Ñ qui chargez le monde de lourdes règles, que vous ne touchez pas du doigt.
13. « Malheur à vous, qui édifiez des statues à ceux que vos pères ont tué Ñ et qui continuez à tuer ceux qui disent les mêmes choses ;
14. « Car il vous sera demandé compte de tout le sang versé Ñ pour soutenir votre puissance.
15. « De tous ceux qui sont venus annoncer une part de vérité Ñ et que vous avez tués, brûlés, étranglés, décapités, fusillés,
16. « De ceux qui sont morts dans les cachots, Ñ sous le soleil de Cayenne ou sous la neige de Sibérie.
17. « De tout ce sang, de toute cette douleur Ñ il vous sera, je vous le dis, demandé compte, avant que cette génération ne passe !»
18. Et le peuple se groupait autour de lui, murmurant : «Celui-ci est trop hardi, il ne parlera pas longtemps».
19. Mais il leur dit cette parabole : «Un homme en mourant laissa un riche verger en héritage à ses deux fils.
20. « Or, le plus jeune de ses fils savait lire et écrire Ñ mais il était plein d'astuce et de malice.
21. « L'autre était simple et bon, mais il n'avait jamais rien pu apprendre Ñ car il travaillait sans cesser, faisant chaque jour la tâche de son frère, outre la sienne.
22. « Or, quand le père mourut, le plus jeune prit un papier Ñ et écrivit sur ce papier mille folies et mille absurdités.
23. « Et, le présentant à celui qui ne savait pas lire, lui dit : Ñ «Ce papier est le testament des volontés de notre père».
24. « Voilà ce qu'il nous enjoint : moi je dois tenir les comptes, dire les prières Ñ et faire des choses mystérieuses, que tu es trop simple pour comprendre ;
25. « Et toi, tu dois cultiver le verger, tailler les arbres Ñ soigner les rejetons et greffer les sauvageons ;
26. « Et tu récolteras les fruits quand ils seront mûrs, mais nous ne les mangerons pas Ñ car ils sont pour notre père qui est mort, et ceci est un mystère sacré.»
27. « L'ignorant le crut et obéit ainsi durant longtemps Ñ mais un jour il apprit à lire.
28. « Et il lut le prétendu testament de son père Ñ et vit que ce n'était que mille folies que son frère avait inventées.
29. « Et il surveilla son frère, et le surprit Ñ qui mangeait à lui seul les fruits du verger.
30. « Et il jetait tout ce qu'il ne pouvait conserver Ñ pour que son imposture ne fût pas découverte.
31. « Alors il s'indigna dans son cÏur contre ce frère imposteur Ñ et le chassa violemment loin du verger.»
32. Or les clercs et les hommes politiques, entendant cela, furent saisis de rage Ñ car la vérité est une épine cruelle.
33. Et ils commencèrent à lui poser des questions insidieuses Ñ pour le saisir en faute contre la loi et le faire tuer.


CHAPITRE VI
1. Un élève clerc s'approcha de lui, et lui demanda : Ñ «Maître, devons-nous respecter la Loi ?»2. Mais il répondit : Ñ «Jeune serpent Ñ pourquoi m'appelles-tu maître ?
3. « Il n'y a en vérité ni disciples ni maîtres Ñ car le maître lui-même peut apprendre beaucoup de son propre disciple.
4. « Pour ce qui est de respecter la Loi, écoute : Ñ «Respecte-toi, cela suffit, maintenant comme toujours.»
5. Or il passait une troupe de recrues Ñ et un homme lui demanda, pour le tenter :
6. «Faut-il que les jeunes gens acceptent d'être soldats Ñ ou doivent-ils refuser le service et s'enfuir ?»
7. Il répondit : Ñ Planche pourrie ! On te prendrait pour un homme, et tu es un piège !
8. « Je ne viens pas dire ce qu'il faut faire aujourd'hui Ñ J'annonce l'Heure qui vient, afin que chacun se prépare ;
9. « Alors ceux qui seront prêts sauront ce qu'ils ont à faire Ñ en quelque lieu qu'ils se trouvent.»
10. Mais l'un d'eux qui se vêtent comme tout le monde Ñ pour ne pas éveiller la défiance, lui demanda :
11. « Toi qui parles si sagement, que nous conseilles-tu de faire Ñ si la guerre éclatait entre ce pays et un autre ?»
12. Il lui dit ; « Masque sinistre, qui suis-je pour donner des conseils ? Je n'ai pas de patrie à défendre : ma patrie n'est pas encore de ce monde.
13. « Mais sache que si la guerre fait une menace seulement Ñ il est à croire qu'au bruit s'éveillera celui qui doit marquer l'Heure.
14. « Et qui peut dire ce qui arrivera de ce pays et des autres Ñ quand les hommes entendront l'Heure sonner ?»
15. Un autre lui demanda : Ñ «Faut-il payer l'impôt à l'État ?» Ñ Il répondit: Ñ «Race aux oreilles bouchées !»
16. « Voici deux mille ans qu'on t'a dit : Ñ «Rends à César ce qui est à César.
17. « Rends-lui les monnaies frappées à son effigie Ñ et les billets gravés à son nom, tu n'y perdras guère.
18. « Car tout cela ne vaudra pas grand'chose Ñ quand l'Heure des comptes aura sonné !
19. « D'ailleurs aujourd'hui le pauvre paie l'impôt sans le vouloir ni le savoir Ñ et quant aux riches : que les larrons s'arrangent entre eux !»
20. Mais un autre homme lui demanda : Ñ «Tu dis que les riches sont des larrons Ñ mais ce manteau que j'ai acheté n'est-il pas à moi ?»
21. Mais il lui répondit : Ñ «Qu'en sais-je, moi ? Ñ C'est toi seul qui le sais dans le secret de ta conscience.
22. « Ce dont tu as besoin pour vivre et pour travailler, cela est à toi légitimement Ñ car le besoin seul justifie la possession.
23. « Mais combien de fois ne vous a-t-on pas répété Ñ que celui qui conserve ce dont il n'a pas besoin vole celui qui en a besoin ?
24. « Va ! Quand l'Heure que j'annonce aura sonné Ñ tu ne demanderas à personne si ce manteau est à toi.»
25. Et une femme s'approcha et lui demanda : Ñ «Les enfants ne doivent-ils pas payer d'amour la vie qu'on leur a donnée ?»
26. Mais il répondit : Ñ «La vie que vous leur donnez Ñ vaut-elle vraiment qu'ils vous en remercient ?»
27. Et il ajouta : Ñ « Tu vois cette fille criblée de plaies Ñ dont la vie n'est qu'un supplice affreux et un incessant martyr ;
28. «Elle doit cette heureuse vie à sa mère, qui dès qu'elle l'eut conçue Ñ essaya de s'en délivrer par des remèdes clandestins.
29. « Or, aujourd'hui cette fille sait cela. Ñ Peut-elle payer d'amour la vie qu'on lui a donnée de cette façon ?
30. « Quand l'Heure aura sonnée il n'y aura plus ni père ni fils suivant la chair Ñ mais celui-là sera père ou fils qui méritera le nom par ses Ïuvres.»
31. Et tous étaient confus et furieux à cause de ce qu'il disait Ñ mais ils ne savaient que lui répondre.
32. Et ils n'osaient pas l'offenser publiquement à cause de la foule Ñ qui se pressait autour de lui, avide de l'entendre.
33. Mais ils disaient entre eux : Ñ « Cet homme blasphème sur tout ce qu'il y a de plus sacré.» Ñ et ils songeaient au moyen de le perdre et d'étouffer sa voix.


CHAPITRE VII
1. Cependant les paroles qu'il disait se répandaient par la ville Ñ et les docteurs et les étudiants l'écoutaient avec attention.2. Et l'un d'eux dit : «L'Heure que tu nous annonces, Ñ c'est la Science, et nul autre, qui la marquera.»
3. Mais il dit : « votre Science est une lumière bien belle sans doute Ñ mais sur laquelle on a renversé un grand boisseau
4. « Car il y a des millions de cerveaux dignes de la connaître et d'aider à ses progrès Ñ qui gémissent dans l'ignorance.
5. « Parce qu'on les a courbés dès leur plus tendre enfance Ñ sur une tâche épuisante et machinale.»
6. Un autre dit alors : «Il faut répandre l'instruction primaire Ñ et rendre par des examens, l'instruction supérieure accessible à tous.»
7. Mais il dit : «L'instruction que vous imposez aux enfants Ñ est bonne à les dégoûter à tout jamais d'apprendre ;
8. «Car tout y choque la logique et la saine raison Ñ depuis la forme des lettres, l'orthographe et la grammaire.
9. « Et vous exigez que l'enfant prouve par examen s'être soumis à tout cela Ñ avant de lui permettre d'aborder la vraie science.»
10. Or un maître d'école dit : «Ne faut-il pas cependant apprendre les règles Ñ de parler et d'écrire correctement ?»
11. Mais il dit : « Cet homme est semblable à un hanneton attaché au bout d'un fil Ñ tournant toujours dans le même cercle.
12. « Qu'est-ce en effet qu'écrire et parler correctement pour lui ? Ñ sinon les règles qu'il enseigne ?»
13. Mais un docteur dit : « Ne faut-il pas conserver pieusement Ñ les usages et les traditions de nos pères ?»
14. Il lui répondit : «Embaumeur de choses mortes, laisse-les pourrir en paix Ñ et ne nous encombre point de momies.»
15. Mais un législateur vint et lui dit : «Il est vrai que les lois sont souvent injustes Ñ il faut en faire de nouvelles.»
16. Il dit : «Chaque loi que vous faites est grosse en naissant de crimes Ñ qui n'auraient pas existé sans elle.
17. « Car elle prétend empêcher de se produire un effet Ñ dont elle ne saurait atteindre la cause.
18. « Cherchez les causes des délits et des crimes et détruisez-les Ñ alors vous n'aurez plus besoin de lois ni de supplices.»
19. Alors un moraliste lui dit : « L'homme souffre, parce qu'il est avide de jouir Ñ et que sa nature l'incline au mal.»
20. Mais il dit : « Sa nature l'incline à vivre, à rechercher le bonheur et fuir la souffrance Ñ et ceci n'est point mal.
21. « Ceux qui enseignent le contraire sont des guides aveugles Ñ impuissants à lutter contre la douleur universelle.
22. « Qui conspuent le plaisir, pour que l'homme accepte d'y renoncer Ñ et glorifient la souffrance pour qu'il s'y résigne, ce qui est excellent pour quelques uns.»
23. Mais le moraliste lui dit : «Selon toi, n'y a-t-il donc ni bien ni Mal ?» Ñ Il répondit : «Descends des nuages à terre.
24. « En vérité, je vous le dis : tout ce qui est bon est bien Ñ tout ce qui est mauvais est mal.
25. « Il est bien de vivre intensément, satisfaisant tous ses besoins, et d'être en harmonieux accord avec ses semblables Ñ parce que tout cela est plaisir et joie.
26. « Il est mal de s'étioler dans l'ombre d'une prison, mortifiant sa chair, et de vivre en désunion avec les autres hommes, Ñ parce que cela est tristesse et douleur.
27. « Il est bien d'être heureux, il est mal de souffrir Ñ toute autre loi n'est que mensonge.
28. « Ce que la science doit enseigner aux hommes, c'est ce qui est réellement bon Ñ et ce qui est mauvais sous l'apparence du bon.
29. « Car les hommes se trompent souvent, prenant le poison pour un remède généreux Ñ et se préparant une grande douleur pour un petit plaisir.
30. « Ou cherchant le bonheur par des voies qui ne sauraient y conduire. Ñ Et tout cela parce qu'ils sont ignorants.
31. « Mais il viendra, je vous l'annonce, un temps Ñ où chacun réclamera toute sa part de science et toute sa part de bonheur,
32. « Et où les prophètes de la résignation et de la mort Ñ seront pris au mot et durement éprouvés.
33. « Car s'il est sage de se résigner au mal inéluctable Ñ il est criminel et fou d'accepter sans révolte le mal que l'on peut combattre.»


CHAPITRE VIII
1. Alors les artisans des fabriques virent lui demander : « Et nous, que ferons-nous quand l'Heure sonnera ?»2. Il leur dit : «Réjouissez-vous d'abord, car le temps d'esclavage sera passé Ñ et les jours de liberté seront venus.»
3. Mais ils demandèrent : «Et qui fera alors tout ce que nous faisons maintenant Ñ et les autres choses nécessaires ?»
4. Il leur dit : «Quand le besoin de ces choses se fera sentir Ñ il faudra bien retourner aux usines et aux fabriques.
5. « Mais tous ceux qui sont aujourd'hui sans travail, ou s'emploient à des choses inutiles et mauvaises Ñ devront y retourner avec vous.
6. « Et vous choisirez les plus experts et les plus compétents en chaque branche Ñ pour en étudier les conditions et les besoins.
7. « Afin d'obtenir les meilleurs résultats possibles Ñ avec la moindre somme de travail ;
8. « Car en ces temps-là, comme personne ne voudra manquer de rien Ñ il faudra produire bien plus qu'aujourd'hui.
9. « Ne fabriquant rien de mauvaise qualité, ni de ces choses de faux luxe Ñ avec lesquelles les marchands attirent les naïfs.
10. « Mais faisant tout pour le bien commun Ñ car la duperie serait stérile et sans excuse.
11. « Le cordonnier met parfois du mauvais cuir entre les semelles Ñ parce que les temps sont durs, et qu'il craint de n'être pas payé ;
12. « Le maçon cache quelquefois la pierre gélive avec du mortier Ñ parce qu'il est las et que le maître le presse ;
13. « Mais s'ils travaillent pour eux-mêmes au contraire Ñ ils font ces Ïuvres avec soin et solidité, car pourquoi se tromper soi-même ?
14. « De même, tout sera fait alors avec attention et avec goût Ñ car nul ne sera obligé de faire quoi que ce soit contre son gré.
15. « Mais chacun choisira son poste selon ses forces et ses aptitudes Ñ parce que le nom de parasite sera détesté.
16. « Quant à ceux qui prétendent vivre oisifs aux dépens d'autrui Ñ vous les chasserez d'entre vous.
17. « Vous ne laisserez pas non plus personne établir commerce Ñ ni donner à louage terrain, maison, outil ou machine.
18. « Car nul n'aura nécessité de vendre ou de louer ce dont il a besoin Ñ et cela seul dont il a besoin est légitimement à lui.
19. « Si donc quelqu'un offre à louer ou à vendre quoi que ce soit Ñ n'importe qui aura le droit de s'en emparer s'il en a besoin.
20. « Il faudra savoir aussi ce dont vous avez besoin Ñ parmi les choses qui viennent des champs.
21. « Et ce dont ont besoin les gens des campagnes Ñ parmi les choses que vous fabriquez.
22. « Pour que ni les uns ni les autres ne manquent du nécessaire Ñ mais vivent tous heureux et en bonne harmonie.
23. «Et tout cela ne saurait se faire sans que vous soyez unis Ñ pour étudier et mesurer d'avance vos besoins et vos forces.
24. « Préparez-vous donc dès aujourd'hui à toutes ces choses Ñ pour savoir ce que vous aurez à faire le moment venu.
25. « Car si vous n'y pensez pas à temps, la faim viendra sur vous Ñ et ce sera une grande calamité.
26. « Mais pourtant si cela arrive ne perdez pas courage Ñ ainsi fuyez la ville et allez vivre aux champs.
27. « Car c'est de la terre que vient toute nourriture Ñ et le travail de la terre est le fonds le plus sûr.»
28. Alors quelqu'un lui demanda: Ñ «Dis-nous comment, en ce temps, fonctionneront : Ñ la poste et le télégraphe, et les chemins de fer, et la navigation.
29. « Et comment on fera pour bâtir des ponts, percer des tunnels Ñ construire les machines et les transatlantiques ?»
30. Il répondit : Ñ «Comment on fera tout cela et bien d'autres choses encore, Ñ je n'en sais rien en vérité.
31. « Et si je le savais, et que je vous le dise Ñ vous ne le comprendriez pas encore.
32. « Mais ce que je sais, c'est que l'homme ne renoncera à aucune chose utile Ñ ainsi qu'on en fera alors plus d'usage que jamais.
33. « Il faudra donc bien les réaliser d'accord avec les nouvelles formes de vie Ñ et c'est en cela qu'il faut avoir confiance.»


CHAPITRE IX
1. Comme ceux qui l'aimaient s'étaient réunis autour de lui, il leur dit : Ñ «L'heure que j'annonce est l'Heure de vie.2. « Où les hommes cesseront de se combattre, et travailleront d'accord Ñ pour assurer au plus grand nombre la plus grande somme de bonheur possible.»
3. Or l'un d'eux lui demanda : Ñ «Le bonheur ne serait-il pas Ñ de vivre simplement, comme les hommes de l'âge d'or ?»
4. Il répondit : Ñ «L'âge d'or n'est pas derrière nous, mais devant nous Ñ et il s'appelle la Société Future.»
5. Alors un autre demanda : Ñ «Pourquoi a-t-il fallu tant de siècles Ñ pour entrevoir cet âge d'or ?»
6. Il répondit : Ñ «La Société Future est semblable à une fleur luxuriante Ñ croissant dans un riche humus.
7. « Il n'y avait autrefois en ce lieu qu'une pierre nue, Ñ un dur granit lavé de pluie.»
8. «Mais sur ce granit ont végété d'abord les lichens qui se contentent de peu Ñ puis entre ceux-ci les mousses et les hépatiques.
9. « Et voici que ces premiers ont retenu les eaux de pluie Ñ et des graines portées par le vent ont germé sur la pierre et ont poussé.
10. « Jusqu'à ce que la surface de la pierre s'effritât et se couvrît de sable et d'humus Ñ assez riche pour nourrir la fleur luxuriante.
11. « Ainsi la Société Future n'est possible que grâce aux formes antérieures Ñ qui ont préparé le terrain où elle croîtra.»
12. Mais quelqu'un dit alors pour l'éprouver : Ñ «La Société Future sera fille de la violence.»
13. Il dit : «Aucune femme n'accouche sans effort Ñ mais l'enfant naît quand son Heure est venue.
14. « La Société Future est semblable à un poussin dans sa coque Ñ il doit la briser avec violence, sans quoi il ne pourrait sortir.
15. « Mais ce n'est pas la violence qui a fait naître le poussin Ñ ainsi que le germe et la nourriture qui était dans l'oeuf.
16. « C'est grâce à la coquille qu'il a pu se développer et prendre force Ñ mais elle est maintenant un obstacle à la nouvelle forme de vie.
17. « C'est pourquoi il brise cette coquille qui l'étouffe Ñ et laisse épars les débris inutiles.»
18. Il dit aussi : Ñ «La Société Future est encore semblable à une grande rivière Ñ lorsqu'après les pluies elle se met à grossir.
19. « Les arbres et les lianes des îles obstruent son cours Ñ et le sable forme des barrages en travers de son lit.
20. « Alors les eaux s'accumulent derrière cet obstacle qui les arrête Ñ et il semble que la rivière cesse de couler.
21. « Mais soudain cette digue s'effondre, les arbres se brisent, le sable se disperse Ñ et les eaux se précipitent avec une impétueuse violence.
22. « Et cette violence est nécessaire, car la rivière ne peut cesser de couler Ñ et c'est une vaine tentative que d'arrêter les grandes eaux.
23. « Mais ce n'est pas la violence qui a fait croître et s'enfler la rivière Ñ mais les grandes pluies qui sont tombées, et le barrage lui-même.»
24. Alors ceux qui l'écoutaient comprirent et se pressèrent autour de lui. Ñ Et il continua à leur parler par paraboles :
25. «Mais il arrive que les eaux en rompant le barrage avec violence Ñ sortent de leur lit et ravagent les champs et les maisons des hommes.
26. « C'est pourquoi ceux qui savent prévoir se munissent de haches et de crocs Ñ en veillant à ce que rien n'obstrue le cours du fleuve,
27. « Et si malgré tout il se forme un barrage, ils courent le détruire Ñ de n'importe quel moyen, sans se préoccuper du danger.
28. « Et quelques-uns périssent, mais ne vaut-il pas mieux périr Ñ que de vivre privé de tout et sous une menace perpétuelle ?
29. « En vérité, je vous le dis : munissez-vous de tout ce qu'il faudra Ñ pour n'être pas pris au dépourvu quand sonnera l'Heure.»
30. Et ceux qui l'entendaient disaient : Ñ «Il a raison. Ñ Nous vivons privés de tout, et sous une menace perpétuelle.
31. « Il vaut mieux tout affronter que vivre ainsi, car nous n'avons rien à perdre que des chaînes Ñ et tout à gagner.»
32. Et ils se dispersèrent pour aller annoncer ces choses Ñ et conseiller à leurs frères de se préparer pour quand viendra l'Heure.
33. Mais quelqu'un fût le dénoncer, disant : «Il prêche la violence et de désordre.» Ñ Et les puissants résolurent de le mettre à mort.


CHAPITRE X

1. Or il vit que des hommes suspects le suivaient et l'épiaient Ñ et il dit à ceux qui étaient restés autour de lui :
2. «Voici que mon Heure approche, je ne vous parlerai plus car je vais mourir Ñ mais annoncez ce que je vous ai dit par toute la terre.
3. « Et pour éprouver les hommes s'ils vous demandent ce que vous annoncez Ñ dites-leur : j'annonce l'anarchie.
4. « Et vous rejetterez ceux qui ont peur de ce mot Ñ car un esprit ferme et résolu ne s'effraie pas d'une parole.
5. « Mais maintenant retirez-vous, car il suffit d'une seule victime.» Et ils se retirèrent, pour faire comme il avait dit.
6. Et quand il fut seul, un homme s'approcha de lui et dit avec une feinte douceur : Ñ «Viens avec moi, mon maître désire te parler.»
7. Il pensa : Ñ «Ç'en est fait de moi, mais tout ce que j'avais à dire est dit.» Ñ Et il suivit cet homme à la maison de son maître.
8. Et dès qu'il entra, ils se saisirent brutalement de lui et le jetèrent en prison Ñ riant de lui et de ce qu'il avait annoncé.
9. Le jour suivant ils le menèrent à un tribunal spécial Ñ formé de juges prévenus pour le condamner.
10. Et il vit de faux témoins l'accuser de cent crimes imaginaires. Ñ Les uns absurdes, les autres odieux.
11. Et les juges s'indignaient hypocritement contre lui Ñ et dans la foule beaucoup disaient : «C'est en vérité un grand criminel.»
12. Mais lui, se sachant condamné d'avance, demeura silencieux Ñ et ils le condamnèrent à mort.
13. Et ils le jetèrent dans le cachot des condamnés à mort Ñ et, demeuré seul, il médita.
14. Alors il se souvint d'une vieille femme qui était toute seule bien loin de là Ñ et qui aurait le coeur brisé en apprenant sa mort.
15. Et il revit une petite maison fraîche dans la montagne Ñ entourée d'un jardin agréable et tranquille.
16. Où celle qu'il aimait lui avait dit : Ñ «Je t'aime»  pour le retenir Ñ mais dont il s'était enfui sans même goûter un bonheur offert.
17. Pour aller annoncer l'Heure parmi les champs, les villages et les villes Ñ sachant d'avance ce qu'il adviendrait de lui, et comment il finirait.
18. Car l'homme ne fait pas ce qu'il veut Ñ mais ce qu'impose la force des choses.
19. Et il fut envahi d'une angoisse cruelle Ñ et ce fut pour lui comme l'agonie de la mort.
20. Mais lorsqu'il eut amèrement pleuré sur lui et sur ceux qu'ils aimait Ñ son coeur se rasséréna et le calme revint en son coeur.
21. Et il pensa : Ñ «Voici que tout va s'accomplir Ñ comme la logique des choses l'ordonne, et comme je l'avais prévu.
22. « Ainsi que le figuier ne donne que des figues et non d'autres fruits Ñ celui-là qui sent en soi parler la vérité ne peut la taire.
23. « Ni s'attacher à aucune autre chose, qu'à l'annoncer et à la publier Ñ sans se troubler des périls qu'il encourt.
24. « Ce qui paraît aux autres le bonheur, est pour lui fade et sans attrait. Ñ Il ne saurait s'y complaire.
25. « Mais son bonheur est de suivre le penchant de son esprit Ñ bien qu'il sache qu'il prépare ainsi sa perte.
26. « Car la voix qui annonce des vérités menaçantes Ñ importune et trouble les puissants, même au fond des cachots.
27. « S'ils ne peuvent la réduire au silence, ils l'étouffent dans le sang Ñ pour ne plus l'entendre, et pouvoir se croire en sécurité.
28. « Mais ce sang qu'ils versent est un témoignage qu'ils rendent à la vérité Ñ et la mort de celui qui parlait devient le gage de sa parole.
29. « Donc, il est bon que je meure, maintenant que j'ai dit tout ce que j'avais à dire Ñ pour que mon sang scelle ma parole.
30. « Et que ceux qui m'ont entendu pensent : Ñ «Il disait la vérité, puisque ceux qu'elle offense l'ont tué pour le faire taire.»
31. Ayant ainsi parlé, il révéra l'ordre admirable des choses Ñ et attendit le supplice avec calme et fermeté.
32. Le jour suivant, au lever du soleil, ils le tuèrentÑ et portèrent son corps dans la fosse commune.
33. Et parce qu'ils l'avaient tué, ils crurent avoir étouffé sa voix Ñ mais ils vont bientôt comprendre leur erreur.



Paul Berthelot

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