Jan Waclav Makhaïski
La Révolution ouvrière
(juin-juillet 1918)
Textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda
Points/Politique, Le Seuil, 1979
LE COUP D'ÉTAT D'OCTOBRE Durant toutes les périodes de développement du marxisme, la thèse affirmant que le premier pas de l'émancipation de la classe ouvrière consistait en la conquête du pouvoir est restée inébranlable et inchangée. La social-démocratie a quelque peu banalisé cette thèse par sa politique, en prônant, comme seul moyen de conquête du pouvoir d'État, la lutte pacifique du parlementarisme. Désormais, n'importe quel bolchevik reconnaîtra, vraisemblablement sans difficulté, que la «domination du prolétariat» ne s'obtient pas par la lutte pacifique légale, que cela n'a pour résultat que de rendre la social-démocratie elle-même pacifique et légaliste, et la conduit à présent à aider partout les gouvernements à mener une guerre de pillage, et à pousser les masses ouvrières de différents pays à s'entre-tuer. Le bolchevisme a restauré la «pureté» originelle de la formule de conquête du pouvoir de Marx, non seulement dans sa propagande mais également dans les faits.
Le pouvoir ne peut être conquis par une voie pacifique, mais par la violence, au moyen d'insurrections générales du peuple. Voilà ce qu'a démontré le bolchevisme à la face du monde socialiste ; il l'a démontré, personne n'en disconviendra, avec une évidence et une certitude des plus brillantes. Toutefois, l'affirmation des bolcheviks tendant à présenter leur conquête du pouvoir comme la dictature, la domination de la classe ouvrière, n'est en fait qu'une des nombreuses fables que le socialisme invente tout au long de son histoire.Bien que les bolcheviks aient renié l'esprit de conciliation de la social-démocratie, la domination de la classe ouvrière s'obtient chez eux, aussi rapidement et simplement que la domination parlementaire chez les Scheidemann. Les uns et les autres promettent à la classe ouvrière sa domination, tout en la laissant dans les mêmes conditions de servitude, et en la faisant coexister avec la bourgeoisie qui possède toujours toutes les richesses.
A la veille de l'année 1903, le bolchevisme, qui était alors lui-même autant conciliateur que l'ensemble de la confrérie socialiste et démocratique, assurait que le renversement de l'autocratie rendrait la classe ouvrière maîtresse du pays. En 1917, quelques jours seulement après le coup d'État d'Octobre, dès que les bolcheviks occupèrent, dans les soviets, les places laissées vides par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires — Lénine prenant celle de Kerensky, et Chliapnikov celle de Gvozdiev — on considéra que la classe ouvrière, par ce seul fait, détenait toutes les richesses de l'État russe. «La terre, les chemins de fer, les usines — tout cela, ouvriers, est dorénavant à vous», proclame l'un des premiers appel du Soviet des commissaires du peuple.
Le marxisme, prétendument épuré de l'opportunisme de la social-démocratie, révèle néanmoins son vieux penchant, propre à tous les péroreurs socialistes, à nourrir les ouvriers de fables et non de pain. Le marxisme révolutionnaire, communiste, tiré de la poussière accumulée depuis de longues décennies, défend toujours la même utopie démocratique : le pouvoir absolu du peuple, bien que celui-ci soit plongé dans la servitude, dans l'ignorance et l'esclavage économique.
Ayant obtenu sa dictature et décidé à réaliser un régime socialiste, le marxisme bolcheviste ne s'est pas défait de la vieille coutume marxiste d'étouffer l'«économie» ouvrière par la «politique», de distraire les ouvriers de la lutte économique, et de subordonner les problèmes économiques aux questions politiques. Bien au contraire, ayant heureusement créé leur «chef-d'œuvre», les bolcheviks n'ont pas manqué d'égarer les masses ouvrières, en prodiguant des louanges sans retenue au «gouvernement ouvrier-paysan».
Serait-ce simplement parce que les bolcheviks se sont emparés du pouvoir, que la Russie bourgeoise devrait immédiatement disparaître et que devrait naître la Russie socialiste, la «patrie socialiste» russe, et cela en dépit du fait que jusqu'à présent la «dictature prolétarienne» n'en soit pas venue — et n'y pense même pas apparemment — à socialiser les usines et les fabriques ?
Les capitalistes ont perdu leurs fabriques, bien que celles-ci ne leur aient pas toutes été enlevées ; ils ne possèdent plus leurs capitaux, bien qu'ils vivent presque sur le même pied qu'auparavant. Depuis Octobre, c'est l'ouvrier qui serait le maître de toutes les richesses, celui-là même dont la paie, étant donné la hausse continue du coût de la vie, devient une paie de famine ; celui-là même, «propriétaire des fabriques», qui, à la moindre grève des transports, se trouve condamné à l'effroi d'un chômage comme on n'en a encore jamais vu en Russie.
Oui, la dictature bolchevique est vraiment miraculeuse ! Elle donne le pouvoir à l'ouvrier, elle lui donne l'émancipation et la domination, tout en conservant à la société bourgeoise toutes ses richesses.
Cependant, affirme la science communiste-marxiste, l'histoire ne connaît pas d'autre moyen d'émancipation ; jusqu'à présent toutes les classes se libéraient au moyen de la conquête du pouvoir d'État. C'est ainsi que la bourgeoisie aurait obtenu son hégémonie à l'époque de la Révolution française.
Les érudits communistes ont négligé un petit détail : toutes les classes qui se sont libérées dans l'histoire étaient des classes possédantes, alors que la révolution ouvrière devrait garantir l'hégémonie d'une classe de non-possédants. La bourgeoisie ne s'est emparée du pouvoir d'État qu'après avoir accumulé, au cours des siècles, des richesses dont l'ampleur ne le cédait en rien à celles de son oppresseur, la noblesse ; et c'est seulement pour cette raison que la conquête directe du pouvoir lui apparaissait comme l'institution effective de sa domination, comme l'affermissement de son empire.
La classe ouvrière ne peut suivre le chemin qui a libéré la bourgeoisie. Pour elle, l'accumulation des richesses est impensable ; sur ce terrain, elle ne peut dépasser la force de la bourgeoisie. La classe ouvrière ne peut devenir propriétaire des richesses avant d'accomplir sa révolution. C'est pour cela que la conquête du pouvoir d'État, menée par n'importe quel parti, aussi révolutionnaire et archicommuniste qu'il soit, ne peut rien donner par elle-même aux ouvriers, en dehors du pouvoir fictif, de la domination illusoire, que la dictature bolchevique n'a cessé de symboliser jusqu'à maintenant.
Les bolcheviks n'avancent pas dans la résolution de ce problème essentiel, et les masses ouvrières, qui ont commencé depuis longtemps à perdre leurs illusions à leur sujet, reconnaissent désormais que la dictature bolchevique est tout à fait inutile pour elles, et s'en éloignent, tout comme elles l'ont fait avec les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Il se révèle que ce pouvoir n'est pas celui de la classe ouvrière, qu'il ne défend que les intérêts de la «démocratie», des couches inférieures de la société bourgeoise : de la petite-bourgeoisie citadine et rurale, de l'intelligentsia, qualifiée de «populaire», ainsi que de déclassés du milieu bourgeois et ouvrier, appelés par la république soviétique à la direction de l'État, de la production et de toute la vie du pays. Il se révèle que la dictature bolchevique n'aura été qu'un moyen révolutionnaire extrême, indispensable pour écraser la contre-révolution et pour instaurer les conquêtes démocratiques. Il se révélera également que les bolcheviks ont suscité l'insurrection d'Octobre afin de sauver de la ruine complète l'État bourgeois déliquescent par la création d'une «patrie ouvrière et paysanne», afin de sauvegarder de la dévastation non plus les demeures seigneuriales, mais des cités et des régions entières menacées, d'une part, par les masses affamées de la ville et de la campagne, et d'autre part, par les millions de soldats qui fuyaient le front.
Tout ce qui reste de la révolution bolchevique ne diffère que peu des modestes plans élaborés par les bolcheviks deux à trois mois avant le coup d'État d'Octobre. Dans sa brochure, les Leçons de la révolution,Lénine déclare plusieurs fois que la tâche des bolcheviks consiste à réaliser ce que veulent, mais ne savent pas mettre en pratique, les ministres socialistes-révolutionnaires : sauver la Russie du désastre — et qu'il n'y a que les seuls calomniateurs bourgeois qui peuvent attribuer aux bolcheviks l'aspiration à instaurer en Russie une dictature socialiste et ouvrière.
Dans deux brochures, écrites ultérieurement, les Bolcheviks conserveront-ils le pouvoir ?et la Catastrophe qui menace,Lénine explique que la tâche de la dictature bolchevique et du contrôle ouvrier sera de remplacer le vieux mécanisme bureaucratique par un nouvel appareil populaire d'État ; il préconise aussi des modes d'emploi des plus fantastiques, comme, par exemple, obliger la bourgeoisie à se soumettre et à servir le nouvel État populaire, sans pour autant lui enlever ses richesses !
La dictature bolchevique fut conçue comme une dictature démocratique qui ne devait aucunement saper les fondements de la société bourgeoise. Après Octobre, plusieurs entreprises furent déclarées nationalisées par un décret dont l'exécution, on le sait, n'est pas garantie. Plusieurs dizaines de banquiers furent privés de leurs richesses, mais en général les richesses de la Russie restent à la bourgeoisie, et fondent sa force et sa domination.
Retranchés derrière les positions acquises, les communistes, nouveaux venus, joueront le rôle des démocrates français du temps de la Grande Révolution, le rôle des célèbres Jacobins, dont la carrière séduit si grandement les dirigeants bolcheviques, au point que ceux-ci ne sont nullement opposés à les copier, que ce soit dans leur personne ou dans leurs institutions.
Les Jacobins français avaient instauré une «dictature des pauvres» aussi illusoire que celle des bolcheviks russes. Afin d'assurer au peuple l'écrasement des «aristocrates» et autres «contre-révolutionnaires», de montrer que la capitale et l'État se trouvaient bien aux mains des pauvres, les Jacobins avaient mis les riches et les aristocrates sous la surveillance des masses, et avaient eux-même organisé des répressions sanglantes contre les ennemis du peuple.
Les «tribunaux révolutionnaires» des sans-culottes parisiens condamnaient quotidiennement à mort plusieurs dizaines d'ennemis du peuple, et détournaient l'attention des pauvres par le spectacle des têtes tombant de l'échafaud, alors que ceux-ci étaient toujours aussi affamés et asservis ; de même actuellement en Russie, on endort les masses ouvrières avec les arrestations de bourgeois, de saboteurs, avec la confiscation de palais, avec l'étranglement de la presse bourgeoise et les spectacles terroristes semblables à ceux des Jacobins.
En dépit des horreurs de la terreur jacobine, la bourgeoisie instruite avait rapidement compris que c'était précisément cette rigueur extrême qui l'avait sauvée, qu'elle avait affermi les conquêtes de la bourgeoisie révolutionnaire, sauvé la révolution bourgeoise et l'État de la pression de l'Europe contre-révolutionnaire, et en même temps inspiré un dévouement à toute épreuve du peuple à la «patrie de la liberté, de l'égalité et de la fraternité».
Les bolcheviks auront beau magnifier la «patrie socialiste» et inventer des formes de gouvernement les plus populaires possible, tant que les richesses resteront aux mains de la bourgeoisie, la Russie ne cessera pas d'être un État bourgeois.
Tout ce qu'ils ont accompli jusqu'ici n'est qu'un travail de Jacobins : le renforcement de l'État démocratique, la tentative d'imposer aux masses le grand mensonge selon lequel depuis Octobre il aurait été mis fin à la domination des exploiteurs et que toutes les richesses appartiendraient dorénavant au peuple laborieux ; et de surcroît, ils ont suscité dans la Russie démocratique le patriotisme des sans-culottes français.
C'est à cela que songeaient les bolcheviks avant Octobre, alors qu'ils étaient encore vaincus, lorsqu'ils déclaraient qu'ils étaient les seuls à pouvoir provoquer l'enthousiasme nécessaire à la défense de la patrie. (Lénine, la Catastrophe imminente).Il n'ont pas cessé d'y penser, une fois au pouvoir, bien qu'ils n'aient pu réussir à faire flamboyer le feu patriotique au sein de l'armée «malade» ; ils y pensent encore maintenant, en proclamant une nouvelle «guerre patriotique».
LA DOMINATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE Le pouvoir qui tombe des mains de la bourgeoisie ne peut en aucune manière être repris et conservé par une classe non possédante, telle que le reste la classe ouvrière. Une classe non possédanteet en même temps dirigeanteest une absurdité totale. C'est l'utopie fondamentale du marxisme, grâce à laquelle la dictature bolchevique peut aussi facilement et rapidement, devenir la forme démocratique de l'achèvement et du renforcement de la révolution bourgeoise, une sorte de copie russe de la dictature des Jacobins.
Le pouvoir qui échappe aux capitalistes et aux gros propriétaires terriens ne peut être saisi que par les couches inférieures de la société bourgeoise — par la petite-bourgeoisie et l'intelligentsia, dans la mesure où elles détiennent les connaissances indispensables à l'organisation et à la gestion de toute la vie du pays — acquérant ainsi et se garantissant solidement le droit à des revenus de maîtres, le droit de recevoir leur part des richesses pillées, leur part du revenu national. Or, les couches inférieures de la bourgeoisie, ayant obtenu des capitalistes un régime démocratique, reviennent rapidement à un accord et à une union avec eux. Le pouvoir retourne à l'ensemble des possédants ; il ne peut être séparé trop longtemps de la source de tout pouvoir : l'accumulation de richesses.
Ne conviendrait-il pas alors d'en conclure que les ouvriers doivent abandonner toute idée de domination ? En toute situation ? Non, refuser de dominer signifierait refuser la révolution. La révolution victorieuse de la classe ouvrière ne peut être, en effet, rien d'autre que sa domination.
Il s'agit simplement de poser la thèse suivante : la classe ouvrière ne peut simplement copier la révolution bourgeoise, ainsi que le lui conseille la science sociale-démocrate, ceci pour l'unique raison qu'une classe, condamnée à des rations et à des salaires de famine, ne peut aucunement accumuler, et se voit même privée de toute possibilité de le faire, contrairement à la bourgeoisie du Moyen Âge qui amassait les richesses et les connaissances. Les ouvriers possèdent leur voie propre pour s'émanciper de l'esclavage. Afin de rendre sa domination possible, la classe ouvrière doit supprimer une fois pour toute celles de la bourgeoisie, la priver d'un seul coup de la source de sa maîtrise, de ses fabriques et usines, de tous ses biens accumulés, amener les riches au rang de gens obligés de travailler pour vivre.
Voilà pourquoi l'expropriation de la bourgeoisie est le premier pas inévitable de la révolution ouvrière. Certes, ce n'est que le premier pas sur la voie de l'émancipation de la classe ouvrière ; l'expropriation de la bourgeoisie n'amènera encore ni la suppression complète des classes, ni l'égalité totale.
Après l'expropriation de la grande et moyenne propriété, il restera encore la petite propriété à la ville et à la campagne, dont la socialisation nécessitera plus d'une année. Il reste, chose encore plus importante, le cas de l'intelligentsia. En dépit du fait que ses rémunérations de maîtres seront fort réduites à l'occasion de l'expropriation de la bourgeoisie, elle ne sera toujours pas privée de la possibilité de conserver pour elle une rétribution élevée de son travail.
Tant que l'intelligentsia restera, tout comme auparavant, la détentrice unique des connaissances, et que la direction de l'État et de la production restera entre ses mains, la classe ouvrière aura à mener une lutte opiniâtre contre elle, afin d'élever la rémunération de son travail jusqu'au niveau de celle des intellectuels.
L'émancipation complète des ouvriers se réalisera lorsqu'apparaîtra une nouvelle génération de gens, instruits de manière égale, événement inévitable du fait de l'égale rémunération du travail intellectuel et manuel, tous disposant ainsi de moyens équivalents pour élever leurs enfants.
La domination des ouvriers ne peut précéder l'expropriation des riches. Ce n'est qu'au moment de l'expropriation de la bourgeoisie que peut commencer l'hégémonie de la classe ouvrière. La révolution ouvrière obligera le pouvoir d'État à mener l'expropriation de la grande et moyenne bourgeoisie, et à légitimer la conquête par les ouvriers des usines, des fabriques et de toutes les richesses accumulées.
LA DICTATURE MARXISTE Dans la mesure où il a été question, lors du coup d'État d'Octobre, d'une révolution bourgeoise «ouvrière-paysanne», d'une dictature démocratique, la vieille charrette bolchevique tente, avec bien de la peine, de se dépêtrer du marais démocratique et d'emprunter une voie nouvelle. Seulement voilà, plus on l'emprunte, plus elle devient escarpée. L'«introduction immédiate du socialisme» est à l'ordre du jour, ainsi qu'il a été proclamé à tous vents au moment de la dissolution de l'Assemblée constituante. La charrette sociale-démocrate tend à verser sur cette voie dangereuse ; les passagers jettent alors de plus en plus fréquemment des regards nostalgiques vers le marais abandonné. Les conducteurs eux-mêmes ne peuvent y résister. Les communistes se tournent alors vers l'arrière en criant bien fort : «Assez de révoltes ! Vive la patrie ! Travail renforcé des ouvriers ! Discipline de fer dans les fabriques et les usines !»
Les partisans de la révolution bourgeoise, les mencheviks et les disciples de la Vie nouvelle (Novaja Jizn',publié par Maxime Gorki à Pétrograd en 1917-1918, DdT) les accueillent avec une joie maligne : «Ça y est ! Vous en êtes revenus ! Vous vouliez vous révolter contre la "marche objective des choses ", contre l'"enseignement bourgeois" ! Vous avez voulu la "réalisation immédiate" ! Vous n'avez pu en fait que mieux démontrer l'"impossibilité" totale de ce but insensé!»
C'est en vain que les membres du marais démocratique se réjouissent à ce point. Le refus des bolcheviks de pousser plus loin les «expériences socialistes» ne fait que prouver parfaitement l'impossibilité pour la social-démocratie de renverser le régime bourgeois, et non pas l'impossibilité objective en général pour la classe ouvrière de supprimer le régime de pillage qu'elle subit.
Les bolcheviks se sont chargés d'une tâche qui dépassait leurs forces et leurs ressources. Ils se sont mis dans la tête de renverser le régime bourgeois, en se fondant sur l'enseignement social-démocrate. Mais ce même enseignement est aussi revendiqué par les mencheviks «conciliateurs» en Russie, les sociaux-démocrates «impérialistes» en Allemagne et en Autriche, ainsi que par les «sociaux-patriotes» de tous pays. Cet enseignement apparaît dans le monde entier comme l'éteignoir de la révolution, comme l'endormeur des masses ouvrières, les entourant de solides filets et égarant leur esprit ; en fait, cet enseignement est l'arme la plus dangereuse dont dispose la bourgeoisie instruite pour lutter contre la révolution ouvrière.
Quand la social-démocratie mondiale alla jusqu'à livrer des millions d'ouvriers, mobilisés en principe pour l'émancipation socialiste, aux bandits militaires, afin de se massacrer mutuellement, alors quelques meneurs du bolchevisme se décidèrent à taxer la social-démocratie de «cadavre pourri». Cependant, l'enseignement de la social-démocratie, son socialisme marxiste, qui avait donné vie à ce «cadavre pourri», resta, pour les guides bolcheviques, sacré et sans taches, tout comme avant. Il apparut que la social-démocratie n'avait fait que «trahir» son propre enseignement. Il est vrai que les «traîtres» se comptaient par millions, et que ses «fidèles disciples», au moment de la révolution russe, n'étaient que quelques-uns, Lénine et Liebknecht en tête. Malgré tout, ceux-ci s'exclamèrent : «Vive le socialisme marxiste, le vrai socialisme !».
Ce n'est que l'histoire classique des schismatiques du socialisme du siècle passé. Des innovations émergent du marais socialiste, non destinées à trouver une issue valable pour tous, mais à la seule fin de réaliser de vieux préceptes, pour accomplir, par exemple, une révolution jacobine. C'est pour cette raison que ce marais ne s'affermit que très légèrement par endroits, et cela provisoirement, pour retrouver bientôt sa paisible stagnation habituelle.
Les illusions socialistes embrument l'esprit des ouvriers, en les détournant d'une révolution ouvrière directe, ne s'affaiblissent pas au contact des innovations communistes «révolutionnaires» et ne font que s'expérimenter davantage et se renforcer sans cesse.
On le sait, il y a près de vingt ans, les bolcheviks constituaient, en compagnie des Plekhanov, Guesde, Vandervelde et autres «sociaux-traîtres» actuels, un seul mouvement social-démocrate solidaire et uni. C'est à cette époque que fut élaboré pour la Russie l'enseignement marxiste : la philosophie, la sociologie, l'économie politique, bref tout le socialisme marxiste qui, bien qu'ayant transformé la social-démocratie en un «cadavre pourri», doit néanmoins, réincarné dans le bolchevisme, provoquer comme par miracle le renversement de la bourgeoisie et accomplir la libération totale de la classe ouvrière. Le marxisme russe, élaboré par les efforts communs et concertés de Plekhanov, Martov et Lénine, n'avait jamais envisagé un coup d'État socialiste comme principal objectif. Au contraire, il considérait comme impossible de nos jours le renversement du régime bourgeois, et déléguait entièrement cette tâche aux générations futures.
Le marxisme russe, tout comme celui de l'Europe occidentale, ne s'occupait pas du renversement du régime bourgeois, mais plutôt de son développement, de sa démocratisation, de son perfectionnement. Dans la Russie arriérée d'alors, l'amour des marxistes pour le régime bourgeois avait atteint des limites extrêmes. Au début de ce siècle, les bolcheviks et les mencheviks, avant de se diviser en deux courants rivaux, avaient pris l'inébranlable décision suivante, approuvée par les socialistes du monde entier : la tâche suprême du socialisme en Russie est l'accomplissement de la révolution bourgeoise. Cela signifiait que toute la tension dont étaient capables les ouvriers russes, tout le sang qu'ils avaient versé devant le palais d'Hiver, dans les rues de Moscou, tout le sang des victimes des expéditions punitives de 1905-1906, devaient trouver comme aboutissement : une Russie bourgeoise, progressiste et rénovée.
La dictature «ouvrière et paysanne», encore prônée par Lénine en 1906, reflétait l'union opportuniste du marxisme avec les socialistes-révolutionnaires, et ne violait nullement encore les préceptes relatifs à l'impossibilité de la révolution socialiste. La dictature ouvrière et paysanne n'était vantée que parce que la domination de la seule classe ouvrière était reconnue impossible. On louait la dictature de la démocratie bourgeoise dans l'esprit des partisans actuels de la Novaja Jizn',parce qu'on considérait intolérable le renversement du régime bourgeois.
C'est sous cette forme que le marxisme s'est perpétué, pour ainsi dire jusqu'à la révolution d'Octobre elle-même. De sa lumière puissante, il éclairait la voie, tant des acteurs de la révolution bourgeoise de 1905-1906, que des sociaux-patriotes de la révolution de Février 1917. Il constituait pour eux un inépuisable réservoir d'indications précieuses. Il eût été naïf d'y chercher des indications quelconques sur le renversement du régime bourgeois, sur la révolution ouvrière. On n'y aurait trouvé que l'énumération de toutes les difficultés, de tous les dangers et caractères prématurés d'«expériences socialistes». C'est de là que provenait la peur superstitieuse de tout coup d'État socialiste, considéré comme la plus grande des catastrophes ; la peur qu'exprimèrent, aussi visiblement, les Plekhanov, Potressov, Dan et enfin les bolcheviks eux-mêmes, effrayés par Lénine lorsqu'il lança le mot d'ordre de révolution immédiate.
A vrai dire, il aurait fallu qu'un miracle se réalise, pour que l'entreprise de Lénine soit accomplie par son parti, et ne devienne pas la plus grandiose démagogie de l'histoire des révolutions. Il aurait fallu que des gens s'insurgent contre le régime bourgeois, alors qu'ils avaient défendu et prôné le contraire. Il aurait fallu que les militants bolcheviques, qui avaient assimilé le socialisme au travers des ouvres de Plekhanov, Kautsky, Bernstein — lesquels exigeaient l'éducation démocratique des masses durant de longues années — créent, dans le feu de la révolution, un nouvel enseignement qui aurait montré le caractère superflu de cette longue préparation. Il aurait fallu que les efforts menés pendant de longues années pour utiliser la lutte des ouvriers en faveur des visées politiques de la bourgeoisie, pour empêcher toute révolution ouvrière, se transforment soudainement en aspiration à provoquer cette même révolution.
L'histoire ne connaît pas de tels miracles. La trahison par les bolcheviks, en ce moment, des mots d'ordre qu'ils avaient proclamés pendant la révolution d'Octobre, n'a rien d'étonnant et leur est, en tant que marxistes, tout à fait naturelle.
Le «socialisme scientifique», qui a vaincu et assimilé toutes les autres écoles socialistes, a atteint une profonde décrépitude, n'ayant donné, comme résultat de toutes ses batailles, que le progrès et la démocratisation du régime bourgeois. Le bolchevisme a décidé de ressusciter la «jeunesse communiste» du marxisme, et n'a pu qu'à son tour démontrer que même sous cette forme, le marxisme n'était plus en état de créer quoi que ce soit. Expliquer le contraire, croire les bolcheviks lorsqu'ils prétendent renverser pour de bon le système de pillage défendu par leurs frères naturels, les sociaux-traîtres de tous pays, ne révélerait que la plus grande des naïvetés. Les bolcheviks suppriment eux-mêmes grossièrement et cruellement une telle croyance naïve en leur esprit de révolte.
Quels sont ces ennemis du régime bourgeois qui, ayant affermi leur pouvoir autocratique, décident d'eux-mêmes de remettre à plus tard le renversement de la bourgeoisie ? S'ils ont ressenti l'«impossiblité objective» d'«achever la bourgeoisie», comment peuvent-ils alors rester au poste qu'ils occupent ? Il leur serait donc indifférent d'être l'expression de la volonté des ouvriers, ou les exécutants de la volonté de la société bourgeoise restée en vie ?
Expliquer le comportement des bolcheviks par la simple bassesse des politiciens serait très superficiel. Il s'agit en fait de déterminer leur but suprême, celui au nom duquel les gens n'abdiquent jamais, qu'ils ne trahissent jamais non plus, et pour l'atteinte duquel ils luttent sous le mot d'ordre : vaincre ou périr ; ce but suprême, même pour les communistes bolcheviques, n'est que la démocratisation du système existant, et non pas sa destruction.
La cause des marxistes bolcheviques et celle des «conciliateurs-opportunistes» est la même. La seule différence qui les distingue consiste en ce que les seconds empruntent, pour la démocratisation du régime bourgeois, les sentiers battus des États constitutionnels d'Europe occidentale, alors que les premiers ont décidé de provoquer la révolution, même contre le régime républicain. Cette différence ne pouvait apparaître qu'en Russie, lorsque cette puissance mondiale s'est effondrée à tel point, qu'au cours de la guerre actuelle elle s'est avérée incapable de défendre son existence même. La république, conquise par les socialistes opportunistes, s'est révélée également impuissante à se défendre contre les coups de l'ennemi extérieur et de la contre-révolution intérieure.
Une grande tâche s'est alors présentée devant les bolcheviks : reconstruire l'État sur des principes entièrement nouveaux et populaires, qui seraient la source de forces indispensables pour la défense de la démocratie contre ses ennemis intérieurs et extérieurs.
Dans la recherche de l'arme la plus puissante pour le salut de la révolution démocratique, les sociaux-démocrates russes durent fouiller tout l'arsenal marxiste. Cette arme fut finalement trouvée par les bolcheviks dans la conception marxiste de la dictature, datant de la révolution de 1848-1850.
Le pouvoir dictatorial bolchevique de ces dix derniers mois a réussi à démontrer, de manière irréfutable, que la dictature communiste régénérée, tout autant que le socialisme vieux d'un siècle, ne sait, ni ne désire, supprimer le système de pillage. Ayant solennellement proclamé la réalisation immédiate du socialisme lors de l'unique séance de l'Assemblée constituante, et ayant arraché au Kaiser un répit tout spécialement pour cela, la dictature bolchevique, face à la tâche d'«exproprier la bourgeoise», s'est arrêtée pile, instinctivement, puis est revenue sur ses pas devant une exigence qui contredisait toute son essence propre.
Qu'est donc maintenant la dictature bolchevique qui se maintient toujours malgré sa déconfiture communiste ? Rien d'autre qu'un moyen démocratique de salut de la société bourgeoise contre la disparition fatale qui l'attendait sous les ruines de l'ancien État ; rien d'autre que la régénérescence de cet État sous de nouvelles formes populaires, que la révolution seule pouvait créer. Cette dictature révèle l'irruption révolutionnaire dans la vie de l'État russe des couches populaires les plus basses de la patrie bourgeoise, des petits propriétaires à la campagne, et de l'intelligentsia populaire et ouvrière en ville.
Les inventeurs de la dictature communiste l'ont présentée aux ouvriers comme le premier et irréversible pas vers l'émancipation de la classe ouvrière, vers la suppression définitive du système millénaire de pillage ; ce moyen est le même que celui qui servit aux démocrates bourgeois de la Révolution française, les Jacobins, à sauver et à renforcer le régime d'exploitation et de pillage.
Le fait que ce sont des socialistes qui utilisent ce moyen jacobin n'empêche pas que les mêmes fruits bourgeois en soient recueillis ; car la première tâche de tout socialiste contemporain est d'empêcher la suppression immédiate de la bourgeoisie, ainsi que la révolution ouvrière.
Déjà, au début du troisième mois de la dictature bolchevique, les représentants les plus intelligents de la grande bourgeoisie russe (Riabouchinsky dans le Matin russe)ont déclaré que le bolchevisme était une dangereuse maladie, mais qu'il fallait la supporter patiemment, car elle portait en elle une régénération salvatrice et un renouveau de puissance pour leur «chère patrie». Ces mêmes bourgeois intelligents préfèrent Lénine, qui déchaîne la «plèbe», à Kérensky, qui les défendait contre les «esclaves insurgés» ! Pourquoi ? Parce que Kérensky, par ses louvoiements et son indécision, affaiblissait davantage le pouvoir déjà chancelant, tandis que Lénine a supprimé jusqu'aux racines tout ce pouvoir faible, compromis et incapable ; il a ensuite ouvert la voie à un pouvoir nouveau et plus puissant, auquel l'ouvrier russe a reconnu des droits autocratiques.
Les Riabouchinsky, qui connaissent bien et estiment le marxisme, se sont vite convaincus que la dictature de la «plèbe» ne sortirait pas de la voie de cet enseignement fort honorable, et en fin de compte social-patriotique, et ont bien compris que tôt ou tard, le puissant pouvoir bolchevique pourrait devenir leur, bien que partagé avec de nouveaux seigneurs venus des basses couches libérées de la société bourgeoise.
Les Riabouchinsky pouvaient remarquer depuis longtemps les phénomènes, indiscutables et fort réjouissants pour eux, qui suivent :
1. Sous la dictature bolchevique, le socialisme ne cesse pas d'être le chant des sirènes qui entraîne les masses vers la lutte pour la régénération de la patrie bourgeoise.
2. La dictature socialiste n'est qu'un moyen d'agitation démagogique pour réaliser la dictature démocratique.
Ce n'est en réalité qu'un faux-semblant, proposé par les communistes pour un très bref moment, afin de mieux affirmer la dictature démocratique, ornée et affermie par les rêves et illusions des ouvriers.
3. La puissance révolutionnaire à laquelle aspirent les masses, dans leurs insurrections ouvrières, s'investit dans la dictature démocratique, ainsi que dans la nouvelle classe politique d'État.
Ces conclusions découlent indiscutablement de toute l'histoire de la dictature «ouvrière-paysanne» bolchevique.
[...] Les masses ouvrières n'ont plus à s'inquiéter : selon les assurances des bolcheviks, tous leurs désirs et revendications seront réalisés sans tarder par l'État soviétique, exécutant de leur volonté.
En conséquence, toute lutte des ouvriers contre l'État et ses lois doit disparaître dès maintenant, car l'État soviétique est un État ouvrier. Une lutte menée contre lui serait une rébellion criminelle contre la volonté de la classe ouvrière. Une telle lutte ne pourrait être menée que par des voyous, par des éléments socialement nuisibles et criminels du milieu ouvrier.
Puisque le contrôle ouvrier accorde, selon les bolcheviks, un pouvoir total aux ouvriers sur leur fabrique, toute grève perd son sens et est par conséquent interdite. Toute lutte contre le salaire d'esclave du travailleur manuel est en général partout interdite.
La volonté des ouvriers, si elle s'exprime en dehors ou contre les institutions soviétiques, est criminelle, car alors elle ne reconnaît pas la volonté de toute la classe ouvrière, incarnée dans le pouvoir soviétique. Si tous les ouvriers qui touchent des salaires de famine déclarent le pouvoir soviétique, pouvoir des rassasiés, ils seront considérés comme des éléments troubles ; ainsi par exemple les chômeurs, s'ils ne veulent plus supporter davantage les tourments de la famine et attendre sans murmures d'être morts de faim, seront considérés comme des éléments criminels ; c'est pour cette raison qu'ils sont dès à présent privés du droit à une organisation spécifique.
Face, d'une part, aux richards qui continuent à mener comme auparavant leur vie de parasites rassasiés, et d'autre part, aux chômeurs condamnés aux tourments de la famine, le pouvoir soviétique affirme ses droits suprêmes, aspire à assurer la soumission inconditionnelle aux lois existantes, à poursuivre toute violation de «l'ordre et de la sécurité publics». Tous troubles, révoltes ou insurrections sont déclarés contre-révolutionnaires et deviennent l'objet d'une répression impitoyable par la force armée soviétique.
Les droits suprêmes du pouvoir communiste soviétique ne se distingueront nullement, très bientôt, des droits suprêmes de tout pouvoir d'État dans le régime d'exploitation existant. La différence ne tient que dans l'appellation : dans les pays «libres», le pouvoir d'État se nomme lui-même domination de la «volonté du peuple» ; tandis qu'en Russie, le pouvoir d'État exprimerait la «volonté des ouvriers». Tant que le régime bourgeois n'est pas détruit, la «volonté communiste des ouvriers» sonne aussi creux que le mensonge de la «volonté démocratique du peuple». Tant que les exploiteurs continueront d'exister, leur volonté, celle de tous les possédants — et non pas celle des ouvriers — s'incarnera tôt ou tard dans la forme de l'appareil d'État bolchevique. Les communistes entament déjà ce processus, en déclarant ouvertement qu'une dictature de fer est nécessaire, non pas à la «transformation ultérieure du capitalisme», mais pour discipliner les ouvriers, pour achever leur formation, commencée mais non achevée par les capitalistes, vraisemblablement à cause du caractère «prématuré» de l'explosion de la révolution socialiste.
Ayant vaincu la contre-révolution, à l'aide des ouvriers, la dictature bolchevique se retourne maintenant contre les masses ouvrières.
Les droits suprêmes, inhérents à tout pouvoir d'État, doivent posséder la force absolue de la loi qui s'appuie sur la force armée. La démocratie qui naît de la dictature bolchevique ne se révèle pas à la traîne des autres États. Tout comme ces derniers, elle va disposer non seulement de la liberté, mais également de la vie de tous ses sujets, elle réprimera aussi bien les révoltés isolés que les soulèvements de masse.
L'armée «socialiste», créée par les bolcheviks, est obligée de défendre le pouvoir soviétique, indépendamment de tous les tournants et virages que voudra bien opérer le centre bolchevique «perspicace». Que l'expropriation des richards soit interrompue, ainsi qu'il en est actuellement décidé, ou bien qu'un rapprochement plus étroit ait lieu avec la bourgeoisie ; ou encore que la dictature bolchevique aille de l'avant, vers le socialisme, ou bien en arrière, vers le capitalisme, elle considère tout autant qu'il est de son droit d'imposer la mobilisation militaire à la classe ouvrière.
L'obligation servile qui est imposée à la classe ouvrière par tous les États pillards, l'obligation de défendre à la guerre ses oppresseurs et leurs richesses, n'a pas disparu sous la République soviétique.
On estime ici cette obligation servile nécessaire pour inculquer aux ouvriers la prétendue confiance particulière qu'on leur accorde en leur reconnaissant — et à eux seuls — le droit et l'honneur de verser du sang en faveur de l'État, affublé d'un nom mensonger et creux, la «patrie socialiste». En récompense d'un si grand honneur, les soldats socialistes devront déployer, ainsi que l'espèrent les bolcheviks, des efforts importants et une flamme martiale contre les envahisseurs des terres russes, égaux au moins à ceux des armées de la Convention, du Directoire, de Napoléon.
Les troupes «socialistes» sont tenues de défendre le pouvoir soviétique sur le front intérieur, non seulement contre les contre-révolutionnaires gardes blancs, les partisans de Kalédine, de Kornilov, de la Rada ukrainienne ; mais depuis les premiers jours du coup d'État d'Octobre, elles apprennent aussi à défendre, par le «sang et le fer», la propriété, en fusillant sur place les voleurs et les cambrioleurs. Les foudres de guerre communistes s'appliquent maintenant à introduire la discipline et l'ordre, en réprimant férocement leurs camarades d'hier, les anarchistes et les matelots, auxquels on ne donne même pas le temps de comprendre qu'avec le «nouveau cours», l'État communiste n'a plus besoin, au sein de l'Armée rouge, d'éléments déchaînés et critiques, et qu'on fusille aujourd'hui ce qu'on encourageait hier. Les «guerriers socialistes», après être passés par une telle école, soumis aux ordres changeants de leurs chefs, ne refuseront pas, selon toute vraisemblance, d'instaurer la «discipline révolutionnaire de travail» dans les fabriques, de réprimer les révoltes des crève-la-faim et d'écraser impitoyablement les troubles suscités par les ouvriers et les chômeurs.
Tant que la masse ouvrière ne se sera pas soulevée de nouveau pour ses exigences précises de classe ; tant que, de cette manière, il n'aura pas été mis fin à tous les «cours nouveaux» et subterfuges des dictateurs bolcheviques, la bourgeoisie démocratique d'État se développera sans encombre, en ressuscitant rapidement tous les instruments d'oppression et de contrainte contre les affamés, les exploités et les pillés.
Ainsi la dictature marxiste, après avoir détruit en Russie tous les fondements de l'ancien État impuissant, crée-t-elle un nouveau pouvoir d'État populaire des plus fermes.
Toutes les expériences révolutionnaires des marxistes russes ont démontré que le «socialisme scientifique», inspirateur de tout le mouvement socialiste mondial, ne sait pas et ne veut pas renverser le régime bourgeois. En outre, durant la profonde révolution sociale qui était devenue inévitable en Russie, et qui, comme épilogue de la guerre mondiale, peut également le devenir dans tous les autres pays, le socialisme marxiste indique à la démocratie bourgeoise mondiale un chemin expérimenté pour le salut du système d'exploitation, et lui fournit un moyen inestimable de se prévenir contre les révolutions ouvrières.
LA CONTRE-RÉVOLUTION INTELLECTUELLE, LE CONTRÔLE OUVRIER ET L'EXPROPRIATION DE LA BOURGEOISIE La conquête de l'appareil d'État apparaît comme un moment tellement décisif à la social-démocratie, qu'elle considère qu'au cours d'une révolution ouvrière, c'est par ce seul acte qu'a lieu le renversement du régime bourgeois. Dès lors que le coup d'État bolchevique est reconnu par les ouvriers, et le pouvoir soviétique partout instauré, il est considéré que la Russie et toutes ses richesses deviennent la propriété des ouvriers. Du fait que l'Assemblée constituante, ainsi que toutes les autres institutions élues par l'ensemble de la population, ont été dissoutes, les capitalistes sont privés des droits les plus élémentaires et de quelque participation que ce soit à l'activité législative de l'État ; par conséquent, affirment les bolcheviks, la bourgeoisie est complètement désarmée, privée de toute force et de toute possibilité d'exprimer une opposition à la «dictature de la classe ouvrière».
Toutefois, au lendemain même du coup d'État d'Octobre, la bourgeoisie a rappelé de manière très convaincante qu'on ne lui enlevait ainsi qu'une partie de son pouvoir, qu'aucun coup d'État n'était en mesure de lui enlever tout son pouvoir, qu'aucun pouvoir d'État prétendu ouvrier, par aucun moyen politique, par aucune répression ni terreur ne peut la briser, la priver de ses forces et des moyens de se défendre avec succès.
Le coup reçu par les bolcheviks, dès les premiers jours de leur dictature, fut pour eux tout à fait inattendu. Il fut d'autant plus douloureux qu'il ne fut pas porté par les capitalistes eux-mêmes, mais par la classe de la société bourgeoise qui était jusqu'ici rattachée par tous les socialistes — dont les bolcheviks eux-mêmes — au camp des «travailleurs», qu'ils avaient toujours défendue contre les accusations «calomnieuses» et «mal intentionnées» d'être du côté de la bourgeoisie. L'intelligentsia s'interposa pour la défense du régime bourgeois, contre les menaces de Lénine de renverser ce régime. Elle se manifesta comme une véritable armée de travailleurs «militants», à l'aide de ses «syndicats», et employa l'arme «ouvrière» de lutte : la grève. Elle répandit à travers tout l'univers, à coups de clameur et de plaintes, sa protestation contre la bande des bolcheviks qui les opprimait et les terrorisait, eux, les «honnêtes travailleurs intellectuels».
La résistance de l'intelligentsia fut si forte qu'elle provoqua presque une scission au sein du parti bolchevique, qu'elle manqua de ruiner sa dictature : l'intelligentsia bolchevique, touchée en plein cœur, refusait d'appliquer des mesures sévères à l'encontre de la «masse laborieuse» des employés saboteurs, qu'elle tenait en si bonne estime.
Les ouvriers, tout au contraire, ne furent nullement étonnés par la grève des intellectuels, car ils ont toujours placé l'intelligentsia rassasiée au même rang que la bourgeoisie. Ils voient et sentent bien que les revenus privilégiés de maîtres touchés par l'intelligentsia proviennent de la même exploitation du travail manuel que ceux des capitalistes, et reposent sur les serviles rations de famine octroyées aux ouvriers.
Les ouvriers savent que les revenus privilégiés des intellectuels constituent une partie de la plus-value extraite par le capitaliste et consacrée aux gestionnaires : directeurs, ingénieurs, etc., ainsi qu'une partie de leur travail confisquée par l'État sous forme d'impôt, afin de garantir le bon entretien de tous les employés privilégiés. Il n'y a rien d'étonnant, donc, à ce que toute cette confrérie bourgeoise se soit révoltée avec les capitalistes et les propriétaires terriens contre la révolution ouvrière, dont le premier objectif est de supprimer tous les revenus de maîtres. En ce qui concerne le menu fretin de l'intelligentsia, il a suivi ses supérieurs par la simple force d'un stupide orgueil et de préjugés bourgeois, tout comme un petit propriétaire loqueteux suit servilement le richard.
Le sabotage de l'intelligentsia eut un effet stupéfiant sur l'intelligentsia bolchevique. Les intellectuels bolcheviques, de même que tous les autres socialistes, avaient enseigné toute leur vie que le socialisme était l'émancipation de tout le «prolétariat», non seulement des ouvriers, mai aussi de l'intelligentsia. De quelle manière allait-on donc réaliser le socialisme, s'il fallait aller contre la volonté unanime de cette dernière et lui déclarer la guerre, comme on la déclarait aux capitalistes et aux gros propriétaires terriens ,
Le coup d'État d'Octobre, provoqué par l'appel des bolcheviks à la réalisation immédiate du socialisme, a atteint une profondeur jamais connue par un puissant soulèvement populaire, et présenta ainsi un danger mortel pour la bourgeoisie. Il est vrai que le pouvoir se retrouva entre les mains de marxistes, bien connus pour leur savoir-faire quand il s'agit de freiner les rébellions ouvrières et de les rendre inoffensives à l'égard du régime bourgeois.
Les marxistes bolcheviques ont semblé complètement métamorphosés. Ils ne pensaient plus qu'à répandre l'incendie des insurrections, sans penser aucunement à la difficulté qu'il y aurait à les éteindre par la suite. Leurs proches camarades, les mencheviks, assurèrent même que les léninistes s'étaient transformés en véritables anarchistes.
En effet, les guides bolcheviques avaient si bien joué les premiers actes de leur période d'«agitation», qu'ils avaient effectivement provoqué une grande frayeur chez les bourgeois. Malgré soi, on venait à penser : les dictateurs ne vont-ils pas se laisser emporter par les éléments révolutionnaires déchaînés et utiliser leur pouvoir pour une réelle suppression du régime bourgeois ?
Si certains bolcheviks se laissèrent sincèrement entraîner par l'enthousiasme jamais vu de la masse ouvrière, et s'éloignèrent parfois des conceptions marxistes ; si, de temps à autre, ils se posèrent réellement la question de savoir comment «achever la bourgeoisie», le sabotage de l'intelligentsia coupa définitivement les ailes à leurs recherches, et ressuscita dans leur mémoire les formules anciennes sur «l'impossibilité de la réalisation immédiate du socialisme», puis ramena leur pensée à la formule marxiste habituelle d'«édification progressive du socialisme».
Très épouvantée aux premiers temps de la révolution d'Octobre, la bourgeoisie remarqua rapidement qu'elle n'avait aucune raison de désespérer. C'est bien ce qui fut confirmé par la suite. Privée du pouvoir d'État, abasourdie par le soulèvement général du peuple, elle attendait sa fin dans l'angoisse ; et voilà que soudain on lui déclara que sa fin ne serait en aucun cas instantanée, mais au contraire très prolongée, progressive, en vertu de toutes les lois socialistes ; que sa fin viendrait presque insensiblement sus la forme d'une édification socialiste progressive.
De surcroît, cette édification ne commencerait pas tout de suite ; une préparation préalable, sous forme du «contrôle ouvrier», était indispensable, conformément à l'infaillible pratique marxiste.
Le socialiste scientifique contemporain n'a pas d'autre programme pour renverser la bourgeoisie que la nationalisation progressive des moyens de production. Il lui faut commencer par les «concentrations», qui répondent le mieux aux besoins et qui sont les plus mûres pour la socialisation ; on y apprendra à vérifier et à démontrer la justesse de la méthode socialiste d'édification, pour passer ultérieurement aux autres nationalisations. Ce programme, élaboré par le socialisme réformiste qui prône la suppression de la production capitaliste sans violence, sans insurrection, par le biais de l'intégration du capitalisme au socialisme, ce programme scientifique se révèle infantilement impuissant au moment de la révolution.
Ses adeptes approchent avec toutes les précautions scientifiques voulues le gigantesque organisme de la production bourgeoise, puis après de longues hésitations, lui coupent une articulation. Ensuite, ils attendent que la blessure soit guérie pour s'attaquer progressivement à l'amputation des autres membres. Ils oublient que la société de pillage, même au moment où son gardien le plus sûr, le pouvoir d'État, est complètement désarmé, n'est pas l'arène adéquate pour édifier le socialisme, ni un bon laboratoire pour les expériences scientifiques. C'est l'arène de la lutte de classe séculaire, de la guerre sociale, et est bien naïf celui qui ne prive pas le vaincu, avant toute chose, de la source de sa puissance.
Le programme scientifique d'édification socialiste progressive, c'est le programme de l'égarement et de l'abrutissement des masses ouvrières, ce n'est qu'un chiffon socialiste rouge qu'on agite pour pousser les masses ouvrières dans les bras des dictatures bourgeoises et petites-bourgeoises ; c'est le somnifère des masses, l'éteignoir de la révolution ouvrière. Voilà le rôle du socialisme dans le monde entier ; voilà le rôle joué par le communisme bolchevique dans le coup d'État d'Octobre.
Au troisième mois de la dictature bolchevique, les saboteurs intellectuels commencèrent à tasser leur grève. Mais il n'y eut que les bolcheviks les plus à droite pour crier victoire à ce propos, car l'intelligentsia cessa de se rebeller pour la simple raison que le bolchevisme ne se révélait pas aussi effrayant que lors des journées d'Octobre. Tous comprirent que les déclarations sur l'égalité des revenus entre intellectuels et ouvriers, et tous les décrets et menaces du même genre, n'étaient rien de plus que de la démagogie pour attirer les masses ouvrières. Tous s'aperçurent que les nationalisations bolcheviques n'exprimaient aucune aspiration ferme à supprimer le régime bourgeois ; que ce n'étaient là que des «expériences socialistes», que la société cultivée, par une adhésion raisonnable au pouvoir bolchevique, pouvait freiner et même arrêter tout à fait. Voilà pourquoi les saboteurs manifestèrent de l'empressement à se réconcilier avec le pouvoir soviétique.
[...] Tout le fond du problème réside en ce que la lutte contre l'intelligentsia contredit tout programme socialiste. Les socialistes sont obligés de la défendre, et non pas de lutter contre elle. Aussi hostile puisse-t-elle être à l'égard des ouvriers, les socialistes, dont font partie les bolcheviks, la considéreront néanmoins toujours comme «partie intégrante du prolétariat», momentanément corrompue et égarée par les préjugés bourgeois.
Bien que l'intelligentsia se soit toujours avérée, lors de moments décisifs comme les journées d'Octobre, être un ennemi de la révolution ouvrière non moins féroce et constant que les capitalistes eux-mêmes, elle n'a fait — selon la conviction des socialistes — que trahir ses «intérêts prolétariens», s'égarer provisoirement, on ne saurait pour autant la déclarer «ennemie de classe» des ouvriers. Le bolchevik ne peut que tenter de faire entendre raison à l'intelligentsia, il n'osera jamais lui déclarer une lutte impitoyable. En tant que socialiste «véritable» et «sincère», en tant que défenseur et porte-parole des intérêts de l'intelligentsia, il ne deviendra jamais son ennemi. Il se permet de réduire la volonté des capitalistes, mais il se fera un devoir de composer avec la volonté de l'intelligentsia. Comme l'intelligentsia unanime proteste contre «l'expérimentation socialiste», le bolchevik est obligé de prendre en considération cette volonté intellectuelle et de cesser, ou tout au moins de freiner, la lutte contre le régime capitaliste.
La pensée marxiste des bolcheviks, qui recherche la voie des nationalisations ultérieures, sous la pression, irrésistible pour elle, du sabotage des intellectuels, est fatalement condamnée à se débattre impuissance au milieu des utopies socialistes moisies.
Mener une propagande acharnée et attirer de son côté tous les ingénieurs et techniciens nécessaires ? Ou bien former des cadres et spécialistes indispensables à la production, au moyen de toutes sortes de cours pour ouvriers ? La bourgeoisie russe ou étrangère pourrait écraser la révolution, bien avant que l'on recueille les fruits de ce genre d'entreprises.
Peut-être conviendrait-il alors d'attendre que les comités ouvriers, qui appliquent le contrôle ouvrier, puissent à la fois assimiler la science et le savoir-faire des ingénieurs, des chimistes et autres spécialistes ? Cette fable a connu aussi quelque succès en son temps, tant qu'il était question de promesses creuses, mais ne tient plus lorsqu'il s'agit de faire fonctionner une production hautement développée.
[...] Le communiste bolchevique est obligé d'en revenir à la fable socialiste la plus vulgaire qui affirme que les masses ouvrières, tout en subissant, leur vie durant, la servitude du travail manuel, arriveront sans aucun doute dans un avenir lointain au niveau des connaissances de l'intelligentsia, au moyen du développement intense des organisations culturelles d'instruction et des universités populaires.
Le bolchevisme a jeté à la bourgeoisie une menace mortelle, mais il n'a pu, ni voulu, aller au-delà. La volonté de l'intelligentsia l'a fait reculer.
L'intelligentsia russe, bien connue pour son esprit de révolte, presque entièrement de conviction socialiste, conduite par des révolutionnaires de longue date, auréolés de leurs souffrances, a su manifester sa gratitude à la bourgeoisie, la sauver de la ruine et de la révolution ouvrière. Malgré tout, elle ne veut pas s'en glorifier. Elle veut, au contraire, que les ouvriers oublient au plus vite ses services rendus à la bourgeoisie, car elle veut rester tout comme naguère l'amie fidèle de la classe ouvrière, afin de la mener, au cours des siècles, du «progrès bourgeois», vers un «socialisme raisonnable».
Tout pareillement, les bolcheviks n'ont pas très envie de rappeler les exploits bourgeois lors de la révolution d'Octobre. Car pour eux, il est évident que l'intelligentsia doit rester une partie «constituante» de l'armée prolétarienne.
[...] Les ouvriers pouvaient-ils s'attendre à la disparition immédiate de la bourgeoisie ? Non, il n'était question que du contrôle ouvrier qui n'aurait fait que brider un peu l'autocratie du capital. Il n'était pas question non plus de penser à la réalisation immédiate et totale du socialisme. Il ne s'agissait que de sauvegarder la possibilité, à travers le «capitalisme d'État» de Lénine, d'édifier une «patrie socialiste». Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks se mettront-ils à vouloir renverser une telle «patrie socialiste» ? Bien au contraire, l'édifice «ouvrier-paysan» ressemble trop à l'édifice «paysan-bourgeois» des Tchernov (1) et à l'édifice ouvrier-bourgeois des Liber et Dan (2), ces socialistes invétérés.
Lorsque la compréhension des insurrections et victoires ouvrières se trouve ramenée à cette fausse monnaie qu'est le socialisme, les ouvriers se retrouvent toujours dupés, à la satisfaction générale de tous les partis intellectuels. Les ouvriers, qui ont fait confiance à l'intellectuel, considèrent toujours le socialisme comme de l'or pur, alors que dans le meilleur des cas, ce n'est que du cuivre le plus banal.
L'EXPROPRIATION DE LA BOURGEOISIE Dès les premiers pas de la révolution ouvrière, les parasites doivent disparaître de la société, tous les membres de celle-ci doivent travailler. La révolution ouvrière n'atteint pas ce résultat au moyen des mesures grossières et primitives qu'applique le gouvernement bolchevique, non pas au moyen du «service de travail obligatoire pour tous», dont l'exécution doit être surveillée par une police quelconque — la garde rouge dans le cas présent.
La révolution ouvrière obligera les riches à travailler, après leur avoir arraché les richesses qui leur permettent de fainéanter.
Le pouvoir soviétique, sentant que les ouvriers attendent de leur «dictature ouvrière» des mesures pour obliger les riches à travailler, ne trouve d'autre ressource que le service contraignant du travail obligatoire ; ce en quoi il montre qu'il sait imiter les États en guerre, lorsqu'ils introduisent le travail obligatoire pour la défense nationale de la société bourgeoise menacée.
Cela démontre davantage que le pouvoir soviétique n'avait pas et n'a pas l'intention, dans un avenir proche, d'enlever leurs biens aux riches, à toute la bourgeoisie.
La révolution d'Octobre a bien montré que l'ennemi de la révolution ouvrière et le défenseur du régime de pillage n'est pas seulement le capitaliste, possesseur des fabriques, mais également l'intellectuel, détenteur des connaissances qu'il monnaye contre un revenu privilégié. L'intelligentsia rassasiée, défendant sa position dominante, décida de ne pas tolérer la domination des ouvriers ; elle refusa d'assumer la direction technique, sans laquelle les ouvriers ne peuvent organiser la production.
La durée et le succès des grèves, menées par les intellectuels, ne furent rendus possibles que grâce à l'indécision et au refus du pouvoir soviétique de mettre la main sur toutes les richesses accumulées.
Les bolcheviks ont prêté très peu d'attention au fait que les grèves des intellectuels ont été soutenues financièrement par les capitalistes. Les saboteurs décidèrent de se reposer, tout en touchant leurs salaires. S'ils n'avaient pas été payés, il auraient été vite réduits à la famine. Pourtant, la révolution ouvrière, qui ne tendait qu'à limiter les salaires pharamineux des hauts fonctionnaires, ne les menaçait en rien. Par conséquent, à la première sensation de nécessité, toute la masse des petits employés se serait remise au travail, et alors tous les établissements et entreprises auraient repris leurs activités habituelles.
[...] Supposons que le pouvoir soviétique déclare, sous la pression des ouvriers, une expropriation générale simultanée. A ce moment, les ouvriers eux-mêmes, sans le concours ni de commissaires spéciaux ni d'instructeurs, prennent en main les fabriques, les usines avec leurs réserves, leur caisse, et tout ce qui s'y rapporte ; puis dans le délai le plus bref, les comités ouvriers organisent la production de chaque entreprise. Le pouvoir soviétique n'a plus qu'à procéder directement à l'expropriation des entreprises plus complexes, comme par exemple : les banques, les sociétés par actions, les entreprises coopératives, tous les établissements où il y a peu d'ouvriers et beaucoup d'employés hostiles à l'expropriation. Si actuellement en Russie, on décrétait, par exemple, tous les revenus supérieurs à dix mille roubles par an susceptibles d'être confisqués, tous les établissements et entreprises, appartenant à des particuliers, se retrouveraient aux mains des travailleurs. Les hauts revenus d'intellectuels pourraient être également limités à cette somme.
[...] Une expropriation générale et simultanée, qui paralyserait à la racine l'opposition de la bourgeoisie et préviendrait le sabotage et la grève de l'intelligentsia, serait garantie contre tout fiasco, auquel mène inévitablement le programme bolchevique — et socialiste en général — de nationalisations successives et progressives. L'expropriation simultanée provoque un trouble minimal et, dans des conditions favorables, peut prévenir entièrement la crise et la ruine de l'industrie, que porte inévitablement le programme bolchevique de nationalisations étalées sur des mois et des années.
Les nationalisations partielles accomplies par le pouvoir bolchevique servent bien évidemment de signal d'alarme à la bourgeoisie, laquelle cherche à convertir en argent la plus grande partie de ses biens, et réduit la production afin de dissimuler le plus possible ses capitaux. De nombreux industriels, s'emparant des capitaux liquides, abandonnent leurs usines, au hasard du destin. Le pouvoir bolchevique est ainsi obligé, pour ne pas laisser les ouvriers à la rue, de financer avec le trésor public les entreprises abandonnées.
[...] L'économie bolchevique n'a plus le choix qu'entre deux solutions : ou bien recourir à une expropriation générale, définitive, ou bien cesser toute nationalisation supplémentaire et, après une étape intermédiaire de «capitalisme d'État», restaurer l'ancienne économie capitaliste.
Pourquoi les bolcheviks ne se sont-ils pas résolus à réaliser une expropriation générale et simultanée de la bourgeoisie ? Il y étaient pourtant poussés, lorsqu'ils disaient eux-mêmes qu'il fallait «achever la bourgeoisie» ! C'était une action bien plus facile à réaliser, et surtout en accord avec les masses ouvrières unanimes, que leur entreprise fantaisiste de création d'une domination illusoire des ouvriers.
Les bolcheviks n'ont pas réalisé cette expropriation des bourgeois, tout simplement parce qu'ils ne veulent pas de la révolution ouvrière ; ils veulent seulement une révolution démocratique et petite-bourgeoise. Ils ne luttent pas pour l'émancipation de la classe ouvrière, mais ne font avant tout que défendre les intérêts des couches inférieures de la société bourgeoise actuelle et de l'intelligentsia. Ils ne veulent pas d'une expropriation générale, non pas parce qu'ils voudraient épargner les capitalistes, mais parce qu'ils craignent pour l'avenir de l'intelligentsia ; car l'expropriation générale réduirait simultanément les revenus élevés de celle-ci, et marquerait le début de la lutte des ouvriers contre les «mains blanches», pour l'égalisation de la rémunération du travail physique et manuel.
Le parti bolchevique est un parti d'intellectuels tout comme les autres partis socialistes, qu'ils soient mencheviks, socialistes-révolutionnaires ou autres.
Tout socialisme n'aspire avant tout qu'à promouvoir les intérêts de l'intelligentsia et non ceux des ouvriers. Il enseigne que les capitalistes constituent la seule classe dominante de la société, exploitant non seulement les ouvriers mais également les intellectuels, que les uns et les autres sont donc des travailleurs salariés.
Aucune tendance ou courant du socialisme, même les plus extrêmes comme l'anarchisme ou le syndicalisme révolutionnaire, ne s'en prend à la vie privilégiée des travailleurs intellectuels, bien que les couches supérieures, les grands savants, les haut dignitaires du gouvernement, les spécialistes savants de la production et tant d'autres, raflent des revenus qui ne le cèdent en rien aux profits de la grande bourgeoisie. Tout au contraire, avec l'élimination des capitalistes, le socialisme leur donne le droit d'espérer conserver intacts ces revenus privilégiés. Certains représentants du socialisme en parlent ouvertement. Il n'est pas difficile de deviner qu'une telle «patrie socialiste» ne se distingue en rien du régime bourgeois ; tout le profit national est réparti entre les intellectuels, tandis que les ouvriers restent soumis à l'esclavage du travail manuel, deviennent les esclaves du monde instruit.
[...] Les ouvriers ont des problèmes directement opposés ; diminuer le plus possible les revenus des intellectuels, transférer en leur faveur tout le profit que prélèvent les capitalistes en en faisant bénéficier leur personnel de gestion et de direction. Plutôt que de la nationalisation progressive des fabriques — qui convient si bien aux socialistes, défenseurs des intellectuels — ils ont besoin d'une expropriation générale et immédiate.
Comment se passe le transfert du contrôle d'une entreprise, par exemple, d'une usine métallurgique, entre le pouvoir soviétique et les ouvriers ? L'affaire se résume simplement à la mise à l'écart des capitalistes. Il n'est même pas question du salaire des ouvriers ; ceux-ci sont obligés de travailler dans les mêmes conditions qu'auparavant, pour un salaire déterminé par le syndicat bolchevique à l'échelle de la branche d'industrie — salaire et à des tarifs qui sont repris par les entrepreneurs privés. Ce salaire est très bas, et ne suit absolument pas la hausse du coût de la vie. Les bolcheviks escomptent ainsi garantir le même profit aux capitalistes privés et à l'État lorsqu'il les remplace.
Si les bolcheviks décident de nationaliser une branche entière de l'industrie, par exemple celle de l'acier, tous ses ouvriers seront bien évidemment placés dans la même situation que dans une usine isolée confisquée. Le syndicat bolchevique et le commissariat du travail s'efforceront de ne tolérer aucune augmentation de salaire. Le profit, prélevé par le patron, devra appartenir, selon leurs calculs, à l'État, et non aux ouvriers, c'est-à-dire qu'il servira à l'entretien des fonctionnaires d'État privilégiés et de tous les dirigeants et «éducateurs» de la classe ouvrière.
Les employés supérieurs, spécialistes de la production socialisée, efforceront de la même manière de marchander à leur bénéfice des salaires aussi élevés qu'auparavant, ce que les bolcheviks sont entièrement disposés à leur accorder.
Un tel procédé pour supprimer les exploiteurs doit nécessairement provoquer l'indignation des ouvriers. Les exploiteurs sont chassés de toute une branche d'industrie, et il ne s'ensuit aucun bénéfice pour les masses ouvrières, ni aucune augmentation de leur ration de famine.
[...] La seule vraie et constante voie de la lutte ouvrière dans le monde est et reste la lutte pour l'augmentation de la rémunération du travail manuel, ce que les masses ouvrières ont justement toujours et partout voulu, malgré leurs éducateurs, prophètes, tuteurs et députés socialistes.
Dans le régime bourgeois, le pouvoir des capitalistes et l'inviolabilité du profit patronal font que l'augmentation des salaires entraîne généralement, en dehors de rares cas isolés, le renchérissement des marchandises produites par les ouvriers. C'est pour cette raison que l'augmentation des salaires se réduit souvent à néant lorsqu'elle est accompagnée du renchérissement des objets de consommation.
L'affaire se présente tout à fait différemment lorsque cette augmentation de salaire est liée à l'expropriation de la bourgeoisie. A ce moment, tout le profit et tous les hauts revenus doivent être expropriés en faveur des ouvriers, entrer en totalité dans leur revenu. Pr conséquent, le salaire peut et doit être grandement relevé sans qu'il y ait pour autant renchérissement des objets de consommation et des marchandises.
La révolution ouvrière qui vient sera une lutte pour une plus grande rémunération du travail manuel. Lorsqu'elle deviendra l'égale du travail intellectuel, après une ultime pression, alors la servitude séculaire du peuple ouvrier aura vécu. En effet, à la fin de cette révolution ouvrière, les familles ouvrières et intellectuelles posséderont des moyens presque identiques pour élever leurs enfants ; on ne trouvera plus alors, dans la nouvelle génération, des millions d'hommes condamnés, avant d'être nés, à l'exploitation et à la servitude, de ces hommes qui sont actuellement démunis de tout savoir et aptes seulement au travail manuel, qui naissent donc esclaves de la société bourgeoise cultivée.
La révolution ouvrière consiste — dans tout son cours — en l'expropriation des classes possédantes en faveur des exploités, en vue de l'augmentation des salaires des ouvriers.
La bourgeoisie d'abord, propriétaire des biens créés au cours des siècles, des moyens de production, l'intelligentsia ensuite, propriétaires des connaissances, doivent être toutes deux privées de leurs profits et revenus privilégiés, afin que tous les biens et la civilisation deviennent l'apanage de tous et soient répartis, dans leur totalité, de façon égale.
(1) Leader socialiste-révolutionnaire. Président de l'éphémère Assemblée constituante (NdT)
(2) Leaders mencheviques. (NdT)
Jan Waclav Makhaïski
Jan Waclav Makhaïski
La Révolution ouvrière
(juin-juillet 1918)
Textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda
Points/Politique, Le Seuil, 1979
LE COUP D'ÉTAT D'OCTOBRE Durant toutes les périodes de développement du marxisme, la thèse affirmant que le premier pas de l'émancipation de la classe ouvrière consistait en la conquête du pouvoir est restée inébranlable et inchangée. La social-démocratie a quelque peu banalisé cette thèse par sa politique, en prônant, comme seul moyen de conquête du pouvoir d'État, la lutte pacifique du parlementarisme. Désormais, n'importe quel bolchevik reconnaîtra, vraisemblablement sans difficulté, que la «domination du prolétariat» ne s'obtient pas par la lutte pacifique légale, que cela n'a pour résultat que de rendre la social-démocratie elle-même pacifique et légaliste, et la conduit à présent à aider partout les gouvernements à mener une guerre de pillage, et à pousser les masses ouvrières de différents pays à s'entre-tuer. Le bolchevisme a restauré la «pureté» originelle de la formule de conquête du pouvoir de Marx, non seulement dans sa propagande mais également dans les faits.
Le pouvoir ne peut être conquis par une voie pacifique, mais par la violence, au moyen d'insurrections générales du peuple. Voilà ce qu'a démontré le bolchevisme à la face du monde socialiste ; il l'a démontré, personne n'en disconviendra, avec une évidence et une certitude des plus brillantes. Toutefois, l'affirmation des bolcheviks tendant à présenter leur conquête du pouvoir comme la dictature, la domination de la classe ouvrière, n'est en fait qu'une des nombreuses fables que le socialisme invente tout au long de son histoire.Bien que les bolcheviks aient renié l'esprit de conciliation de la social-démocratie, la domination de la classe ouvrière s'obtient chez eux, aussi rapidement et simplement que la domination parlementaire chez les Scheidemann. Les uns et les autres promettent à la classe ouvrière sa domination, tout en la laissant dans les mêmes conditions de servitude, et en la faisant coexister avec la bourgeoisie qui possède toujours toutes les richesses.
A la veille de l'année 1903, le bolchevisme, qui était alors lui-même autant conciliateur que l'ensemble de la confrérie socialiste et démocratique, assurait que le renversement de l'autocratie rendrait la classe ouvrière maîtresse du pays. En 1917, quelques jours seulement après le coup d'État d'Octobre, dès que les bolcheviks occupèrent, dans les soviets, les places laissées vides par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires — Lénine prenant celle de Kerensky, et Chliapnikov celle de Gvozdiev — on considéra que la classe ouvrière, par ce seul fait, détenait toutes les richesses de l'État russe. «La terre, les chemins de fer, les usines — tout cela, ouvriers, est dorénavant à vous», proclame l'un des premiers appel du Soviet des commissaires du peuple.
Le marxisme, prétendument épuré de l'opportunisme de la social-démocratie, révèle néanmoins son vieux penchant, propre à tous les péroreurs socialistes, à nourrir les ouvriers de fables et non de pain. Le marxisme révolutionnaire, communiste, tiré de la poussière accumulée depuis de longues décennies, défend toujours la même utopie démocratique : le pouvoir absolu du peuple, bien que celui-ci soit plongé dans la servitude, dans l'ignorance et l'esclavage économique.
Ayant obtenu sa dictature et décidé à réaliser un régime socialiste, le marxisme bolcheviste ne s'est pas défait de la vieille coutume marxiste d'étouffer l'«économie» ouvrière par la «politique», de distraire les ouvriers de la lutte économique, et de subordonner les problèmes économiques aux questions politiques. Bien au contraire, ayant heureusement créé leur «chef-d'œuvre», les bolcheviks n'ont pas manqué d'égarer les masses ouvrières, en prodiguant des louanges sans retenue au «gouvernement ouvrier-paysan».
Serait-ce simplement parce que les bolcheviks se sont emparés du pouvoir, que la Russie bourgeoise devrait immédiatement disparaître et que devrait naître la Russie socialiste, la «patrie socialiste» russe, et cela en dépit du fait que jusqu'à présent la «dictature prolétarienne» n'en soit pas venue — et n'y pense même pas apparemment — à socialiser les usines et les fabriques ?
Les capitalistes ont perdu leurs fabriques, bien que celles-ci ne leur aient pas toutes été enlevées ; ils ne possèdent plus leurs capitaux, bien qu'ils vivent presque sur le même pied qu'auparavant. Depuis Octobre, c'est l'ouvrier qui serait le maître de toutes les richesses, celui-là même dont la paie, étant donné la hausse continue du coût de la vie, devient une paie de famine ; celui-là même, «propriétaire des fabriques», qui, à la moindre grève des transports, se trouve condamné à l'effroi d'un chômage comme on n'en a encore jamais vu en Russie.
Oui, la dictature bolchevique est vraiment miraculeuse ! Elle donne le pouvoir à l'ouvrier, elle lui donne l'émancipation et la domination, tout en conservant à la société bourgeoise toutes ses richesses.
Cependant, affirme la science communiste-marxiste, l'histoire ne connaît pas d'autre moyen d'émancipation ; jusqu'à présent toutes les classes se libéraient au moyen de la conquête du pouvoir d'État. C'est ainsi que la bourgeoisie aurait obtenu son hégémonie à l'époque de la Révolution française.
Les érudits communistes ont négligé un petit détail : toutes les classes qui se sont libérées dans l'histoire étaient des classes possédantes, alors que la révolution ouvrière devrait garantir l'hégémonie d'une classe de non-possédants. La bourgeoisie ne s'est emparée du pouvoir d'État qu'après avoir accumulé, au cours des siècles, des richesses dont l'ampleur ne le cédait en rien à celles de son oppresseur, la noblesse ; et c'est seulement pour cette raison que la conquête directe du pouvoir lui apparaissait comme l'institution effective de sa domination, comme l'affermissement de son empire.
La classe ouvrière ne peut suivre le chemin qui a libéré la bourgeoisie. Pour elle, l'accumulation des richesses est impensable ; sur ce terrain, elle ne peut dépasser la force de la bourgeoisie. La classe ouvrière ne peut devenir propriétaire des richesses avant d'accomplir sa révolution. C'est pour cela que la conquête du pouvoir d'État, menée par n'importe quel parti, aussi révolutionnaire et archicommuniste qu'il soit, ne peut rien donner par elle-même aux ouvriers, en dehors du pouvoir fictif, de la domination illusoire, que la dictature bolchevique n'a cessé de symboliser jusqu'à maintenant.
Les bolcheviks n'avancent pas dans la résolution de ce problème essentiel, et les masses ouvrières, qui ont commencé depuis longtemps à perdre leurs illusions à leur sujet, reconnaissent désormais que la dictature bolchevique est tout à fait inutile pour elles, et s'en éloignent, tout comme elles l'ont fait avec les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Il se révèle que ce pouvoir n'est pas celui de la classe ouvrière, qu'il ne défend que les intérêts de la «démocratie», des couches inférieures de la société bourgeoise : de la petite-bourgeoisie citadine et rurale, de l'intelligentsia, qualifiée de «populaire», ainsi que de déclassés du milieu bourgeois et ouvrier, appelés par la république soviétique à la direction de l'État, de la production et de toute la vie du pays. Il se révèle que la dictature bolchevique n'aura été qu'un moyen révolutionnaire extrême, indispensable pour écraser la contre-révolution et pour instaurer les conquêtes démocratiques. Il se révélera également que les bolcheviks ont suscité l'insurrection d'Octobre afin de sauver de la ruine complète l'État bourgeois déliquescent par la création d'une «patrie ouvrière et paysanne», afin de sauvegarder de la dévastation non plus les demeures seigneuriales, mais des cités et des régions entières menacées, d'une part, par les masses affamées de la ville et de la campagne, et d'autre part, par les millions de soldats qui fuyaient le front.
Tout ce qui reste de la révolution bolchevique ne diffère que peu des modestes plans élaborés par les bolcheviks deux à trois mois avant le coup d'État d'Octobre. Dans sa brochure, les Leçons de la révolution,Lénine déclare plusieurs fois que la tâche des bolcheviks consiste à réaliser ce que veulent, mais ne savent pas mettre en pratique, les ministres socialistes-révolutionnaires : sauver la Russie du désastre — et qu'il n'y a que les seuls calomniateurs bourgeois qui peuvent attribuer aux bolcheviks l'aspiration à instaurer en Russie une dictature socialiste et ouvrière.
Dans deux brochures, écrites ultérieurement, les Bolcheviks conserveront-ils le pouvoir ?et la Catastrophe qui menace,Lénine explique que la tâche de la dictature bolchevique et du contrôle ouvrier sera de remplacer le vieux mécanisme bureaucratique par un nouvel appareil populaire d'État ; il préconise aussi des modes d'emploi des plus fantastiques, comme, par exemple, obliger la bourgeoisie à se soumettre et à servir le nouvel État populaire, sans pour autant lui enlever ses richesses !
La dictature bolchevique fut conçue comme une dictature démocratique qui ne devait aucunement saper les fondements de la société bourgeoise. Après Octobre, plusieurs entreprises furent déclarées nationalisées par un décret dont l'exécution, on le sait, n'est pas garantie. Plusieurs dizaines de banquiers furent privés de leurs richesses, mais en général les richesses de la Russie restent à la bourgeoisie, et fondent sa force et sa domination.
Retranchés derrière les positions acquises, les communistes, nouveaux venus, joueront le rôle des démocrates français du temps de la Grande Révolution, le rôle des célèbres Jacobins, dont la carrière séduit si grandement les dirigeants bolcheviques, au point que ceux-ci ne sont nullement opposés à les copier, que ce soit dans leur personne ou dans leurs institutions.
Les Jacobins français avaient instauré une «dictature des pauvres» aussi illusoire que celle des bolcheviks russes. Afin d'assurer au peuple l'écrasement des «aristocrates» et autres «contre-révolutionnaires», de montrer que la capitale et l'État se trouvaient bien aux mains des pauvres, les Jacobins avaient mis les riches et les aristocrates sous la surveillance des masses, et avaient eux-même organisé des répressions sanglantes contre les ennemis du peuple.
Les «tribunaux révolutionnaires» des sans-culottes parisiens condamnaient quotidiennement à mort plusieurs dizaines d'ennemis du peuple, et détournaient l'attention des pauvres par le spectacle des têtes tombant de l'échafaud, alors que ceux-ci étaient toujours aussi affamés et asservis ; de même actuellement en Russie, on endort les masses ouvrières avec les arrestations de bourgeois, de saboteurs, avec la confiscation de palais, avec l'étranglement de la presse bourgeoise et les spectacles terroristes semblables à ceux des Jacobins.
En dépit des horreurs de la terreur jacobine, la bourgeoisie instruite avait rapidement compris que c'était précisément cette rigueur extrême qui l'avait sauvée, qu'elle avait affermi les conquêtes de la bourgeoisie révolutionnaire, sauvé la révolution bourgeoise et l'État de la pression de l'Europe contre-révolutionnaire, et en même temps inspiré un dévouement à toute épreuve du peuple à la «patrie de la liberté, de l'égalité et de la fraternité».
Les bolcheviks auront beau magnifier la «patrie socialiste» et inventer des formes de gouvernement les plus populaires possible, tant que les richesses resteront aux mains de la bourgeoisie, la Russie ne cessera pas d'être un État bourgeois.
Tout ce qu'ils ont accompli jusqu'ici n'est qu'un travail de Jacobins : le renforcement de l'État démocratique, la tentative d'imposer aux masses le grand mensonge selon lequel depuis Octobre il aurait été mis fin à la domination des exploiteurs et que toutes les richesses appartiendraient dorénavant au peuple laborieux ; et de surcroît, ils ont suscité dans la Russie démocratique le patriotisme des sans-culottes français.
C'est à cela que songeaient les bolcheviks avant Octobre, alors qu'ils étaient encore vaincus, lorsqu'ils déclaraient qu'ils étaient les seuls à pouvoir provoquer l'enthousiasme nécessaire à la défense de la patrie. (Lénine, la Catastrophe imminente).Il n'ont pas cessé d'y penser, une fois au pouvoir, bien qu'ils n'aient pu réussir à faire flamboyer le feu patriotique au sein de l'armée «malade» ; ils y pensent encore maintenant, en proclamant une nouvelle «guerre patriotique».
LA DOMINATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE Le pouvoir qui tombe des mains de la bourgeoisie ne peut en aucune manière être repris et conservé par une classe non possédante, telle que le reste la classe ouvrière. Une classe non possédanteet en même temps dirigeanteest une absurdité totale. C'est l'utopie fondamentale du marxisme, grâce à laquelle la dictature bolchevique peut aussi facilement et rapidement, devenir la forme démocratique de l'achèvement et du renforcement de la révolution bourgeoise, une sorte de copie russe de la dictature des Jacobins.
Le pouvoir qui échappe aux capitalistes et aux gros propriétaires terriens ne peut être saisi que par les couches inférieures de la société bourgeoise — par la petite-bourgeoisie et l'intelligentsia, dans la mesure où elles détiennent les connaissances indispensables à l'organisation et à la gestion de toute la vie du pays — acquérant ainsi et se garantissant solidement le droit à des revenus de maîtres, le droit de recevoir leur part des richesses pillées, leur part du revenu national. Or, les couches inférieures de la bourgeoisie, ayant obtenu des capitalistes un régime démocratique, reviennent rapidement à un accord et à une union avec eux. Le pouvoir retourne à l'ensemble des possédants ; il ne peut être séparé trop longtemps de la source de tout pouvoir : l'accumulation de richesses.
Ne conviendrait-il pas alors d'en conclure que les ouvriers doivent abandonner toute idée de domination ? En toute situation ? Non, refuser de dominer signifierait refuser la révolution. La révolution victorieuse de la classe ouvrière ne peut être, en effet, rien d'autre que sa domination.
Il s'agit simplement de poser la thèse suivante : la classe ouvrière ne peut simplement copier la révolution bourgeoise, ainsi que le lui conseille la science sociale-démocrate, ceci pour l'unique raison qu'une classe, condamnée à des rations et à des salaires de famine, ne peut aucunement accumuler, et se voit même privée de toute possibilité de le faire, contrairement à la bourgeoisie du Moyen Âge qui amassait les richesses et les connaissances. Les ouvriers possèdent leur voie propre pour s'émanciper de l'esclavage. Afin de rendre sa domination possible, la classe ouvrière doit supprimer une fois pour toute celles de la bourgeoisie, la priver d'un seul coup de la source de sa maîtrise, de ses fabriques et usines, de tous ses biens accumulés, amener les riches au rang de gens obligés de travailler pour vivre.
Voilà pourquoi l'expropriation de la bourgeoisie est le premier pas inévitable de la révolution ouvrière. Certes, ce n'est que le premier pas sur la voie de l'émancipation de la classe ouvrière ; l'expropriation de la bourgeoisie n'amènera encore ni la suppression complète des classes, ni l'égalité totale.
Après l'expropriation de la grande et moyenne propriété, il restera encore la petite propriété à la ville et à la campagne, dont la socialisation nécessitera plus d'une année. Il reste, chose encore plus importante, le cas de l'intelligentsia. En dépit du fait que ses rémunérations de maîtres seront fort réduites à l'occasion de l'expropriation de la bourgeoisie, elle ne sera toujours pas privée de la possibilité de conserver pour elle une rétribution élevée de son travail.
Tant que l'intelligentsia restera, tout comme auparavant, la détentrice unique des connaissances, et que la direction de l'État et de la production restera entre ses mains, la classe ouvrière aura à mener une lutte opiniâtre contre elle, afin d'élever la rémunération de son travail jusqu'au niveau de celle des intellectuels.
L'émancipation complète des ouvriers se réalisera lorsqu'apparaîtra une nouvelle génération de gens, instruits de manière égale, événement inévitable du fait de l'égale rémunération du travail intellectuel et manuel, tous disposant ainsi de moyens équivalents pour élever leurs enfants.
La domination des ouvriers ne peut précéder l'expropriation des riches. Ce n'est qu'au moment de l'expropriation de la bourgeoisie que peut commencer l'hégémonie de la classe ouvrière. La révolution ouvrière obligera le pouvoir d'État à mener l'expropriation de la grande et moyenne bourgeoisie, et à légitimer la conquête par les ouvriers des usines, des fabriques et de toutes les richesses accumulées.
LA DICTATURE MARXISTE Dans la mesure où il a été question, lors du coup d'État d'Octobre, d'une révolution bourgeoise «ouvrière-paysanne», d'une dictature démocratique, la vieille charrette bolchevique tente, avec bien de la peine, de se dépêtrer du marais démocratique et d'emprunter une voie nouvelle. Seulement voilà, plus on l'emprunte, plus elle devient escarpée. L'«introduction immédiate du socialisme» est à l'ordre du jour, ainsi qu'il a été proclamé à tous vents au moment de la dissolution de l'Assemblée constituante. La charrette sociale-démocrate tend à verser sur cette voie dangereuse ; les passagers jettent alors de plus en plus fréquemment des regards nostalgiques vers le marais abandonné. Les conducteurs eux-mêmes ne peuvent y résister. Les communistes se tournent alors vers l'arrière en criant bien fort : «Assez de révoltes ! Vive la patrie ! Travail renforcé des ouvriers ! Discipline de fer dans les fabriques et les usines !»
Les partisans de la révolution bourgeoise, les mencheviks et les disciples de la Vie nouvelle (Novaja Jizn',publié par Maxime Gorki à Pétrograd en 1917-1918, DdT) les accueillent avec une joie maligne : «Ça y est ! Vous en êtes revenus ! Vous vouliez vous révolter contre la "marche objective des choses ", contre l'"enseignement bourgeois" ! Vous avez voulu la "réalisation immédiate" ! Vous n'avez pu en fait que mieux démontrer l'"impossibilité" totale de ce but insensé!»
C'est en vain que les membres du marais démocratique se réjouissent à ce point. Le refus des bolcheviks de pousser plus loin les «expériences socialistes» ne fait que prouver parfaitement l'impossibilité pour la social-démocratie de renverser le régime bourgeois, et non pas l'impossibilité objective en général pour la classe ouvrière de supprimer le régime de pillage qu'elle subit.
Les bolcheviks se sont chargés d'une tâche qui dépassait leurs forces et leurs ressources. Ils se sont mis dans la tête de renverser le régime bourgeois, en se fondant sur l'enseignement social-démocrate. Mais ce même enseignement est aussi revendiqué par les mencheviks «conciliateurs» en Russie, les sociaux-démocrates «impérialistes» en Allemagne et en Autriche, ainsi que par les «sociaux-patriotes» de tous pays. Cet enseignement apparaît dans le monde entier comme l'éteignoir de la révolution, comme l'endormeur des masses ouvrières, les entourant de solides filets et égarant leur esprit ; en fait, cet enseignement est l'arme la plus dangereuse dont dispose la bourgeoisie instruite pour lutter contre la révolution ouvrière.
Quand la social-démocratie mondiale alla jusqu'à livrer des millions d'ouvriers, mobilisés en principe pour l'émancipation socialiste, aux bandits militaires, afin de se massacrer mutuellement, alors quelques meneurs du bolchevisme se décidèrent à taxer la social-démocratie de «cadavre pourri». Cependant, l'enseignement de la social-démocratie, son socialisme marxiste, qui avait donné vie à ce «cadavre pourri», resta, pour les guides bolcheviques, sacré et sans taches, tout comme avant. Il apparut que la social-démocratie n'avait fait que «trahir» son propre enseignement. Il est vrai que les «traîtres» se comptaient par millions, et que ses «fidèles disciples», au moment de la révolution russe, n'étaient que quelques-uns, Lénine et Liebknecht en tête. Malgré tout, ceux-ci s'exclamèrent : «Vive le socialisme marxiste, le vrai socialisme !».
Ce n'est que l'histoire classique des schismatiques du socialisme du siècle passé. Des innovations émergent du marais socialiste, non destinées à trouver une issue valable pour tous, mais à la seule fin de réaliser de vieux préceptes, pour accomplir, par exemple, une révolution jacobine. C'est pour cette raison que ce marais ne s'affermit que très légèrement par endroits, et cela provisoirement, pour retrouver bientôt sa paisible stagnation habituelle.
Les illusions socialistes embrument l'esprit des ouvriers, en les détournant d'une révolution ouvrière directe, ne s'affaiblissent pas au contact des innovations communistes «révolutionnaires» et ne font que s'expérimenter davantage et se renforcer sans cesse.
On le sait, il y a près de vingt ans, les bolcheviks constituaient, en compagnie des Plekhanov, Guesde, Vandervelde et autres «sociaux-traîtres» actuels, un seul mouvement social-démocrate solidaire et uni. C'est à cette époque que fut élaboré pour la Russie l'enseignement marxiste : la philosophie, la sociologie, l'économie politique, bref tout le socialisme marxiste qui, bien qu'ayant transformé la social-démocratie en un «cadavre pourri», doit néanmoins, réincarné dans le bolchevisme, provoquer comme par miracle le renversement de la bourgeoisie et accomplir la libération totale de la classe ouvrière. Le marxisme russe, élaboré par les efforts communs et concertés de Plekhanov, Martov et Lénine, n'avait jamais envisagé un coup d'État socialiste comme principal objectif. Au contraire, il considérait comme impossible de nos jours le renversement du régime bourgeois, et déléguait entièrement cette tâche aux générations futures.
Le marxisme russe, tout comme celui de l'Europe occidentale, ne s'occupait pas du renversement du régime bourgeois, mais plutôt de son développement, de sa démocratisation, de son perfectionnement. Dans la Russie arriérée d'alors, l'amour des marxistes pour le régime bourgeois avait atteint des limites extrêmes. Au début de ce siècle, les bolcheviks et les mencheviks, avant de se diviser en deux courants rivaux, avaient pris l'inébranlable décision suivante, approuvée par les socialistes du monde entier : la tâche suprême du socialisme en Russie est l'accomplissement de la révolution bourgeoise. Cela signifiait que toute la tension dont étaient capables les ouvriers russes, tout le sang qu'ils avaient versé devant le palais d'Hiver, dans les rues de Moscou, tout le sang des victimes des expéditions punitives de 1905-1906, devaient trouver comme aboutissement : une Russie bourgeoise, progressiste et rénovée.
La dictature «ouvrière et paysanne», encore prônée par Lénine en 1906, reflétait l'union opportuniste du marxisme avec les socialistes-révolutionnaires, et ne violait nullement encore les préceptes relatifs à l'impossibilité de la révolution socialiste. La dictature ouvrière et paysanne n'était vantée que parce que la domination de la seule classe ouvrière était reconnue impossible. On louait la dictature de la démocratie bourgeoise dans l'esprit des partisans actuels de la Novaja Jizn',parce qu'on considérait intolérable le renversement du régime bourgeois.
C'est sous cette forme que le marxisme s'est perpétué, pour ainsi dire jusqu'à la révolution d'Octobre elle-même. De sa lumière puissante, il éclairait la voie, tant des acteurs de la révolution bourgeoise de 1905-1906, que des sociaux-patriotes de la révolution de Février 1917. Il constituait pour eux un inépuisable réservoir d'indications précieuses. Il eût été naïf d'y chercher des indications quelconques sur le renversement du régime bourgeois, sur la révolution ouvrière. On n'y aurait trouvé que l'énumération de toutes les difficultés, de tous les dangers et caractères prématurés d'«expériences socialistes». C'est de là que provenait la peur superstitieuse de tout coup d'État socialiste, considéré comme la plus grande des catastrophes ; la peur qu'exprimèrent, aussi visiblement, les Plekhanov, Potressov, Dan et enfin les bolcheviks eux-mêmes, effrayés par Lénine lorsqu'il lança le mot d'ordre de révolution immédiate.
A vrai dire, il aurait fallu qu'un miracle se réalise, pour que l'entreprise de Lénine soit accomplie par son parti, et ne devienne pas la plus grandiose démagogie de l'histoire des révolutions. Il aurait fallu que des gens s'insurgent contre le régime bourgeois, alors qu'ils avaient défendu et prôné le contraire. Il aurait fallu que les militants bolcheviques, qui avaient assimilé le socialisme au travers des ouvres de Plekhanov, Kautsky, Bernstein — lesquels exigeaient l'éducation démocratique des masses durant de longues années — créent, dans le feu de la révolution, un nouvel enseignement qui aurait montré le caractère superflu de cette longue préparation. Il aurait fallu que les efforts menés pendant de longues années pour utiliser la lutte des ouvriers en faveur des visées politiques de la bourgeoisie, pour empêcher toute révolution ouvrière, se transforment soudainement en aspiration à provoquer cette même révolution.
L'histoire ne connaît pas de tels miracles. La trahison par les bolcheviks, en ce moment, des mots d'ordre qu'ils avaient proclamés pendant la révolution d'Octobre, n'a rien d'étonnant et leur est, en tant que marxistes, tout à fait naturelle.
Le «socialisme scientifique», qui a vaincu et assimilé toutes les autres écoles socialistes, a atteint une profonde décrépitude, n'ayant donné, comme résultat de toutes ses batailles, que le progrès et la démocratisation du régime bourgeois. Le bolchevisme a décidé de ressusciter la «jeunesse communiste» du marxisme, et n'a pu qu'à son tour démontrer que même sous cette forme, le marxisme n'était plus en état de créer quoi que ce soit. Expliquer le contraire, croire les bolcheviks lorsqu'ils prétendent renverser pour de bon le système de pillage défendu par leurs frères naturels, les sociaux-traîtres de tous pays, ne révélerait que la plus grande des naïvetés. Les bolcheviks suppriment eux-mêmes grossièrement et cruellement une telle croyance naïve en leur esprit de révolte.
Quels sont ces ennemis du régime bourgeois qui, ayant affermi leur pouvoir autocratique, décident d'eux-mêmes de remettre à plus tard le renversement de la bourgeoisie ? S'ils ont ressenti l'«impossiblité objective» d'«achever la bourgeoisie», comment peuvent-ils alors rester au poste qu'ils occupent ? Il leur serait donc indifférent d'être l'expression de la volonté des ouvriers, ou les exécutants de la volonté de la société bourgeoise restée en vie ?
Expliquer le comportement des bolcheviks par la simple bassesse des politiciens serait très superficiel. Il s'agit en fait de déterminer leur but suprême, celui au nom duquel les gens n'abdiquent jamais, qu'ils ne trahissent jamais non plus, et pour l'atteinte duquel ils luttent sous le mot d'ordre : vaincre ou périr ; ce but suprême, même pour les communistes bolcheviques, n'est que la démocratisation du système existant, et non pas sa destruction.
La cause des marxistes bolcheviques et celle des «conciliateurs-opportunistes» est la même. La seule différence qui les distingue consiste en ce que les seconds empruntent, pour la démocratisation du régime bourgeois, les sentiers battus des États constitutionnels d'Europe occidentale, alors que les premiers ont décidé de provoquer la révolution, même contre le régime républicain. Cette différence ne pouvait apparaître qu'en Russie, lorsque cette puissance mondiale s'est effondrée à tel point, qu'au cours de la guerre actuelle elle s'est avérée incapable de défendre son existence même. La république, conquise par les socialistes opportunistes, s'est révélée également impuissante à se défendre contre les coups de l'ennemi extérieur et de la contre-révolution intérieure.
Une grande tâche s'est alors présentée devant les bolcheviks : reconstruire l'État sur des principes entièrement nouveaux et populaires, qui seraient la source de forces indispensables pour la défense de la démocratie contre ses ennemis intérieurs et extérieurs.
Dans la recherche de l'arme la plus puissante pour le salut de la révolution démocratique, les sociaux-démocrates russes durent fouiller tout l'arsenal marxiste. Cette arme fut finalement trouvée par les bolcheviks dans la conception marxiste de la dictature, datant de la révolution de 1848-1850.
Le pouvoir dictatorial bolchevique de ces dix derniers mois a réussi à démontrer, de manière irréfutable, que la dictature communiste régénérée, tout autant que le socialisme vieux d'un siècle, ne sait, ni ne désire, supprimer le système de pillage. Ayant solennellement proclamé la réalisation immédiate du socialisme lors de l'unique séance de l'Assemblée constituante, et ayant arraché au Kaiser un répit tout spécialement pour cela, la dictature bolchevique, face à la tâche d'«exproprier la bourgeoise», s'est arrêtée pile, instinctivement, puis est revenue sur ses pas devant une exigence qui contredisait toute son essence propre.
Qu'est donc maintenant la dictature bolchevique qui se maintient toujours malgré sa déconfiture communiste ? Rien d'autre qu'un moyen démocratique de salut de la société bourgeoise contre la disparition fatale qui l'attendait sous les ruines de l'ancien État ; rien d'autre que la régénérescence de cet État sous de nouvelles formes populaires, que la révolution seule pouvait créer. Cette dictature révèle l'irruption révolutionnaire dans la vie de l'État russe des couches populaires les plus basses de la patrie bourgeoise, des petits propriétaires à la campagne, et de l'intelligentsia populaire et ouvrière en ville.
Les inventeurs de la dictature communiste l'ont présentée aux ouvriers comme le premier et irréversible pas vers l'émancipation de la classe ouvrière, vers la suppression définitive du système millénaire de pillage ; ce moyen est le même que celui qui servit aux démocrates bourgeois de la Révolution française, les Jacobins, à sauver et à renforcer le régime d'exploitation et de pillage.
Le fait que ce sont des socialistes qui utilisent ce moyen jacobin n'empêche pas que les mêmes fruits bourgeois en soient recueillis ; car la première tâche de tout socialiste contemporain est d'empêcher la suppression immédiate de la bourgeoisie, ainsi que la révolution ouvrière.
Déjà, au début du troisième mois de la dictature bolchevique, les représentants les plus intelligents de la grande bourgeoisie russe (Riabouchinsky dans le Matin russe)ont déclaré que le bolchevisme était une dangereuse maladie, mais qu'il fallait la supporter patiemment, car elle portait en elle une régénération salvatrice et un renouveau de puissance pour leur «chère patrie». Ces mêmes bourgeois intelligents préfèrent Lénine, qui déchaîne la «plèbe», à Kérensky, qui les défendait contre les «esclaves insurgés» ! Pourquoi ? Parce que Kérensky, par ses louvoiements et son indécision, affaiblissait davantage le pouvoir déjà chancelant, tandis que Lénine a supprimé jusqu'aux racines tout ce pouvoir faible, compromis et incapable ; il a ensuite ouvert la voie à un pouvoir nouveau et plus puissant, auquel l'ouvrier russe a reconnu des droits autocratiques.
Les Riabouchinsky, qui connaissent bien et estiment le marxisme, se sont vite convaincus que la dictature de la «plèbe» ne sortirait pas de la voie de cet enseignement fort honorable, et en fin de compte social-patriotique, et ont bien compris que tôt ou tard, le puissant pouvoir bolchevique pourrait devenir leur, bien que partagé avec de nouveaux seigneurs venus des basses couches libérées de la société bourgeoise.
Les Riabouchinsky pouvaient remarquer depuis longtemps les phénomènes, indiscutables et fort réjouissants pour eux, qui suivent :
1. Sous la dictature bolchevique, le socialisme ne cesse pas d'être le chant des sirènes qui entraîne les masses vers la lutte pour la régénération de la patrie bourgeoise.
2. La dictature socialiste n'est qu'un moyen d'agitation démagogique pour réaliser la dictature démocratique.
Ce n'est en réalité qu'un faux-semblant, proposé par les communistes pour un très bref moment, afin de mieux affirmer la dictature démocratique, ornée et affermie par les rêves et illusions des ouvriers.
3. La puissance révolutionnaire à laquelle aspirent les masses, dans leurs insurrections ouvrières, s'investit dans la dictature démocratique, ainsi que dans la nouvelle classe politique d'État.
Ces conclusions découlent indiscutablement de toute l'histoire de la dictature «ouvrière-paysanne» bolchevique.
[...] Les masses ouvrières n'ont plus à s'inquiéter : selon les assurances des bolcheviks, tous leurs désirs et revendications seront réalisés sans tarder par l'État soviétique, exécutant de leur volonté.
En conséquence, toute lutte des ouvriers contre l'État et ses lois doit disparaître dès maintenant, car l'État soviétique est un État ouvrier. Une lutte menée contre lui serait une rébellion criminelle contre la volonté de la classe ouvrière. Une telle lutte ne pourrait être menée que par des voyous, par des éléments socialement nuisibles et criminels du milieu ouvrier.
Puisque le contrôle ouvrier accorde, selon les bolcheviks, un pouvoir total aux ouvriers sur leur fabrique, toute grève perd son sens et est par conséquent interdite. Toute lutte contre le salaire d'esclave du travailleur manuel est en général partout interdite.
La volonté des ouvriers, si elle s'exprime en dehors ou contre les institutions soviétiques, est criminelle, car alors elle ne reconnaît pas la volonté de toute la classe ouvrière, incarnée dans le pouvoir soviétique. Si tous les ouvriers qui touchent des salaires de famine déclarent le pouvoir soviétique, pouvoir des rassasiés, ils seront considérés comme des éléments troubles ; ainsi par exemple les chômeurs, s'ils ne veulent plus supporter davantage les tourments de la famine et attendre sans murmures d'être morts de faim, seront considérés comme des éléments criminels ; c'est pour cette raison qu'ils sont dès à présent privés du droit à une organisation spécifique.
Face, d'une part, aux richards qui continuent à mener comme auparavant leur vie de parasites rassasiés, et d'autre part, aux chômeurs condamnés aux tourments de la famine, le pouvoir soviétique affirme ses droits suprêmes, aspire à assurer la soumission inconditionnelle aux lois existantes, à poursuivre toute violation de «l'ordre et de la sécurité publics». Tous troubles, révoltes ou insurrections sont déclarés contre-révolutionnaires et deviennent l'objet d'une répression impitoyable par la force armée soviétique.
Les droits suprêmes du pouvoir communiste soviétique ne se distingueront nullement, très bientôt, des droits suprêmes de tout pouvoir d'État dans le régime d'exploitation existant. La différence ne tient que dans l'appellation : dans les pays «libres», le pouvoir d'État se nomme lui-même domination de la «volonté du peuple» ; tandis qu'en Russie, le pouvoir d'État exprimerait la «volonté des ouvriers». Tant que le régime bourgeois n'est pas détruit, la «volonté communiste des ouvriers» sonne aussi creux que le mensonge de la «volonté démocratique du peuple». Tant que les exploiteurs continueront d'exister, leur volonté, celle de tous les possédants — et non pas celle des ouvriers — s'incarnera tôt ou tard dans la forme de l'appareil d'État bolchevique. Les communistes entament déjà ce processus, en déclarant ouvertement qu'une dictature de fer est nécessaire, non pas à la «transformation ultérieure du capitalisme», mais pour discipliner les ouvriers, pour achever leur formation, commencée mais non achevée par les capitalistes, vraisemblablement à cause du caractère «prématuré» de l'explosion de la révolution socialiste.
Ayant vaincu la contre-révolution, à l'aide des ouvriers, la dictature bolchevique se retourne maintenant contre les masses ouvrières.
Les droits suprêmes, inhérents à tout pouvoir d'État, doivent posséder la force absolue de la loi qui s'appuie sur la force armée. La démocratie qui naît de la dictature bolchevique ne se révèle pas à la traîne des autres États. Tout comme ces derniers, elle va disposer non seulement de la liberté, mais également de la vie de tous ses sujets, elle réprimera aussi bien les révoltés isolés que les soulèvements de masse.
L'armée «socialiste», créée par les bolcheviks, est obligée de défendre le pouvoir soviétique, indépendamment de tous les tournants et virages que voudra bien opérer le centre bolchevique «perspicace». Que l'expropriation des richards soit interrompue, ainsi qu'il en est actuellement décidé, ou bien qu'un rapprochement plus étroit ait lieu avec la bourgeoisie ; ou encore que la dictature bolchevique aille de l'avant, vers le socialisme, ou bien en arrière, vers le capitalisme, elle considère tout autant qu'il est de son droit d'imposer la mobilisation militaire à la classe ouvrière.
L'obligation servile qui est imposée à la classe ouvrière par tous les États pillards, l'obligation de défendre à la guerre ses oppresseurs et leurs richesses, n'a pas disparu sous la République soviétique.
On estime ici cette obligation servile nécessaire pour inculquer aux ouvriers la prétendue confiance particulière qu'on leur accorde en leur reconnaissant — et à eux seuls — le droit et l'honneur de verser du sang en faveur de l'État, affublé d'un nom mensonger et creux, la «patrie socialiste». En récompense d'un si grand honneur, les soldats socialistes devront déployer, ainsi que l'espèrent les bolcheviks, des efforts importants et une flamme martiale contre les envahisseurs des terres russes, égaux au moins à ceux des armées de la Convention, du Directoire, de Napoléon.
Les troupes «socialistes» sont tenues de défendre le pouvoir soviétique sur le front intérieur, non seulement contre les contre-révolutionnaires gardes blancs, les partisans de Kalédine, de Kornilov, de la Rada ukrainienne ; mais depuis les premiers jours du coup d'État d'Octobre, elles apprennent aussi à défendre, par le «sang et le fer», la propriété, en fusillant sur place les voleurs et les cambrioleurs. Les foudres de guerre communistes s'appliquent maintenant à introduire la discipline et l'ordre, en réprimant férocement leurs camarades d'hier, les anarchistes et les matelots, auxquels on ne donne même pas le temps de comprendre qu'avec le «nouveau cours», l'État communiste n'a plus besoin, au sein de l'Armée rouge, d'éléments déchaînés et critiques, et qu'on fusille aujourd'hui ce qu'on encourageait hier. Les «guerriers socialistes», après être passés par une telle école, soumis aux ordres changeants de leurs chefs, ne refuseront pas, selon toute vraisemblance, d'instaurer la «discipline révolutionnaire de travail» dans les fabriques, de réprimer les révoltes des crève-la-faim et d'écraser impitoyablement les troubles suscités par les ouvriers et les chômeurs.
Tant que la masse ouvrière ne se sera pas soulevée de nouveau pour ses exigences précises de classe ; tant que, de cette manière, il n'aura pas été mis fin à tous les «cours nouveaux» et subterfuges des dictateurs bolcheviques, la bourgeoisie démocratique d'État se développera sans encombre, en ressuscitant rapidement tous les instruments d'oppression et de contrainte contre les affamés, les exploités et les pillés.
Ainsi la dictature marxiste, après avoir détruit en Russie tous les fondements de l'ancien État impuissant, crée-t-elle un nouveau pouvoir d'État populaire des plus fermes.
Toutes les expériences révolutionnaires des marxistes russes ont démontré que le «socialisme scientifique», inspirateur de tout le mouvement socialiste mondial, ne sait pas et ne veut pas renverser le régime bourgeois. En outre, durant la profonde révolution sociale qui était devenue inévitable en Russie, et qui, comme épilogue de la guerre mondiale, peut également le devenir dans tous les autres pays, le socialisme marxiste indique à la démocratie bourgeoise mondiale un chemin expérimenté pour le salut du système d'exploitation, et lui fournit un moyen inestimable de se prévenir contre les révolutions ouvrières.
LA CONTRE-RÉVOLUTION INTELLECTUELLE, LE CONTRÔLE OUVRIER ET L'EXPROPRIATION DE LA BOURGEOISIE La conquête de l'appareil d'État apparaît comme un moment tellement décisif à la social-démocratie, qu'elle considère qu'au cours d'une révolution ouvrière, c'est par ce seul acte qu'a lieu le renversement du régime bourgeois. Dès lors que le coup d'État bolchevique est reconnu par les ouvriers, et le pouvoir soviétique partout instauré, il est considéré que la Russie et toutes ses richesses deviennent la propriété des ouvriers. Du fait que l'Assemblée constituante, ainsi que toutes les autres institutions élues par l'ensemble de la population, ont été dissoutes, les capitalistes sont privés des droits les plus élémentaires et de quelque participation que ce soit à l'activité législative de l'État ; par conséquent, affirment les bolcheviks, la bourgeoisie est complètement désarmée, privée de toute force et de toute possibilité d'exprimer une opposition à la «dictature de la classe ouvrière».
Toutefois, au lendemain même du coup d'État d'Octobre, la bourgeoisie a rappelé de manière très convaincante qu'on ne lui enlevait ainsi qu'une partie de son pouvoir, qu'aucun coup d'État n'était en mesure de lui enlever tout son pouvoir, qu'aucun pouvoir d'État prétendu ouvrier, par aucun moyen politique, par aucune répression ni terreur ne peut la briser, la priver de ses forces et des moyens de se défendre avec succès.
Le coup reçu par les bolcheviks, dès les premiers jours de leur dictature, fut pour eux tout à fait inattendu. Il fut d'autant plus douloureux qu'il ne fut pas porté par les capitalistes eux-mêmes, mais par la classe de la société bourgeoise qui était jusqu'ici rattachée par tous les socialistes — dont les bolcheviks eux-mêmes — au camp des «travailleurs», qu'ils avaient toujours défendue contre les accusations «calomnieuses» et «mal intentionnées» d'être du côté de la bourgeoisie. L'intelligentsia s'interposa pour la défense du régime bourgeois, contre les menaces de Lénine de renverser ce régime. Elle se manifesta comme une véritable armée de travailleurs «militants», à l'aide de ses «syndicats», et employa l'arme «ouvrière» de lutte : la grève. Elle répandit à travers tout l'univers, à coups de clameur et de plaintes, sa protestation contre la bande des bolcheviks qui les opprimait et les terrorisait, eux, les «honnêtes travailleurs intellectuels».
La résistance de l'intelligentsia fut si forte qu'elle provoqua presque une scission au sein du parti bolchevique, qu'elle manqua de ruiner sa dictature : l'intelligentsia bolchevique, touchée en plein cœur, refusait d'appliquer des mesures sévères à l'encontre de la «masse laborieuse» des employés saboteurs, qu'elle tenait en si bonne estime.
Les ouvriers, tout au contraire, ne furent nullement étonnés par la grève des intellectuels, car ils ont toujours placé l'intelligentsia rassasiée au même rang que la bourgeoisie. Ils voient et sentent bien que les revenus privilégiés de maîtres touchés par l'intelligentsia proviennent de la même exploitation du travail manuel que ceux des capitalistes, et reposent sur les serviles rations de famine octroyées aux ouvriers.
Les ouvriers savent que les revenus privilégiés des intellectuels constituent une partie de la plus-value extraite par le capitaliste et consacrée aux gestionnaires : directeurs, ingénieurs, etc., ainsi qu'une partie de leur travail confisquée par l'État sous forme d'impôt, afin de garantir le bon entretien de tous les employés privilégiés. Il n'y a rien d'étonnant, donc, à ce que toute cette confrérie bourgeoise se soit révoltée avec les capitalistes et les propriétaires terriens contre la révolution ouvrière, dont le premier objectif est de supprimer tous les revenus de maîtres. En ce qui concerne le menu fretin de l'intelligentsia, il a suivi ses supérieurs par la simple force d'un stupide orgueil et de préjugés bourgeois, tout comme un petit propriétaire loqueteux suit servilement le richard.
Le sabotage de l'intelligentsia eut un effet stupéfiant sur l'intelligentsia bolchevique. Les intellectuels bolcheviques, de même que tous les autres socialistes, avaient enseigné toute leur vie que le socialisme était l'émancipation de tout le «prolétariat», non seulement des ouvriers, mai aussi de l'intelligentsia. De quelle manière allait-on donc réaliser le socialisme, s'il fallait aller contre la volonté unanime de cette dernière et lui déclarer la guerre, comme on la déclarait aux capitalistes et aux gros propriétaires terriens ,
Le coup d'État d'Octobre, provoqué par l'appel des bolcheviks à la réalisation immédiate du socialisme, a atteint une profondeur jamais connue par un puissant soulèvement populaire, et présenta ainsi un danger mortel pour la bourgeoisie. Il est vrai que le pouvoir se retrouva entre les mains de marxistes, bien connus pour leur savoir-faire quand il s'agit de freiner les rébellions ouvrières et de les rendre inoffensives à l'égard du régime bourgeois.
Les marxistes bolcheviques ont semblé complètement métamorphosés. Ils ne pensaient plus qu'à répandre l'incendie des insurrections, sans penser aucunement à la difficulté qu'il y aurait à les éteindre par la suite. Leurs proches camarades, les mencheviks, assurèrent même que les léninistes s'étaient transformés en véritables anarchistes.
En effet, les guides bolcheviques avaient si bien joué les premiers actes de leur période d'«agitation», qu'ils avaient effectivement provoqué une grande frayeur chez les bourgeois. Malgré soi, on venait à penser : les dictateurs ne vont-ils pas se laisser emporter par les éléments révolutionnaires déchaînés et utiliser leur pouvoir pour une réelle suppression du régime bourgeois ?
Si certains bolcheviks se laissèrent sincèrement entraîner par l'enthousiasme jamais vu de la masse ouvrière, et s'éloignèrent parfois des conceptions marxistes ; si, de temps à autre, ils se posèrent réellement la question de savoir comment «achever la bourgeoisie», le sabotage de l'intelligentsia coupa définitivement les ailes à leurs recherches, et ressuscita dans leur mémoire les formules anciennes sur «l'impossibilité de la réalisation immédiate du socialisme», puis ramena leur pensée à la formule marxiste habituelle d'«édification progressive du socialisme».
Très épouvantée aux premiers temps de la révolution d'Octobre, la bourgeoisie remarqua rapidement qu'elle n'avait aucune raison de désespérer. C'est bien ce qui fut confirmé par la suite. Privée du pouvoir d'État, abasourdie par le soulèvement général du peuple, elle attendait sa fin dans l'angoisse ; et voilà que soudain on lui déclara que sa fin ne serait en aucun cas instantanée, mais au contraire très prolongée, progressive, en vertu de toutes les lois socialistes ; que sa fin viendrait presque insensiblement sus la forme d'une édification socialiste progressive.
De surcroît, cette édification ne commencerait pas tout de suite ; une préparation préalable, sous forme du «contrôle ouvrier», était indispensable, conformément à l'infaillible pratique marxiste.
Le socialiste scientifique contemporain n'a pas d'autre programme pour renverser la bourgeoisie que la nationalisation progressive des moyens de production. Il lui faut commencer par les «concentrations», qui répondent le mieux aux besoins et qui sont les plus mûres pour la socialisation ; on y apprendra à vérifier et à démontrer la justesse de la méthode socialiste d'édification, pour passer ultérieurement aux autres nationalisations. Ce programme, élaboré par le socialisme réformiste qui prône la suppression de la production capitaliste sans violence, sans insurrection, par le biais de l'intégration du capitalisme au socialisme, ce programme scientifique se révèle infantilement impuissant au moment de la révolution.
Ses adeptes approchent avec toutes les précautions scientifiques voulues le gigantesque organisme de la production bourgeoise, puis après de longues hésitations, lui coupent une articulation. Ensuite, ils attendent que la blessure soit guérie pour s'attaquer progressivement à l'amputation des autres membres. Ils oublient que la société de pillage, même au moment où son gardien le plus sûr, le pouvoir d'État, est complètement désarmé, n'est pas l'arène adéquate pour édifier le socialisme, ni un bon laboratoire pour les expériences scientifiques. C'est l'arène de la lutte de classe séculaire, de la guerre sociale, et est bien naïf celui qui ne prive pas le vaincu, avant toute chose, de la source de sa puissance.
Le programme scientifique d'édification socialiste progressive, c'est le programme de l'égarement et de l'abrutissement des masses ouvrières, ce n'est qu'un chiffon socialiste rouge qu'on agite pour pousser les masses ouvrières dans les bras des dictatures bourgeoises et petites-bourgeoises ; c'est le somnifère des masses, l'éteignoir de la révolution ouvrière. Voilà le rôle du socialisme dans le monde entier ; voilà le rôle joué par le communisme bolchevique dans le coup d'État d'Octobre.
Au troisième mois de la dictature bolchevique, les saboteurs intellectuels commencèrent à tasser leur grève. Mais il n'y eut que les bolcheviks les plus à droite pour crier victoire à ce propos, car l'intelligentsia cessa de se rebeller pour la simple raison que le bolchevisme ne se révélait pas aussi effrayant que lors des journées d'Octobre. Tous comprirent que les déclarations sur l'égalité des revenus entre intellectuels et ouvriers, et tous les décrets et menaces du même genre, n'étaient rien de plus que de la démagogie pour attirer les masses ouvrières. Tous s'aperçurent que les nationalisations bolcheviques n'exprimaient aucune aspiration ferme à supprimer le régime bourgeois ; que ce n'étaient là que des «expériences socialistes», que la société cultivée, par une adhésion raisonnable au pouvoir bolchevique, pouvait freiner et même arrêter tout à fait. Voilà pourquoi les saboteurs manifestèrent de l'empressement à se réconcilier avec le pouvoir soviétique.
[...] Tout le fond du problème réside en ce que la lutte contre l'intelligentsia contredit tout programme socialiste. Les socialistes sont obligés de la défendre, et non pas de lutter contre elle. Aussi hostile puisse-t-elle être à l'égard des ouvriers, les socialistes, dont font partie les bolcheviks, la considéreront néanmoins toujours comme «partie intégrante du prolétariat», momentanément corrompue et égarée par les préjugés bourgeois.
Bien que l'intelligentsia se soit toujours avérée, lors de moments décisifs comme les journées d'Octobre, être un ennemi de la révolution ouvrière non moins féroce et constant que les capitalistes eux-mêmes, elle n'a fait — selon la conviction des socialistes — que trahir ses «intérêts prolétariens», s'égarer provisoirement, on ne saurait pour autant la déclarer «ennemie de classe» des ouvriers. Le bolchevik ne peut que tenter de faire entendre raison à l'intelligentsia, il n'osera jamais lui déclarer une lutte impitoyable. En tant que socialiste «véritable» et «sincère», en tant que défenseur et porte-parole des intérêts de l'intelligentsia, il ne deviendra jamais son ennemi. Il se permet de réduire la volonté des capitalistes, mais il se fera un devoir de composer avec la volonté de l'intelligentsia. Comme l'intelligentsia unanime proteste contre «l'expérimentation socialiste», le bolchevik est obligé de prendre en considération cette volonté intellectuelle et de cesser, ou tout au moins de freiner, la lutte contre le régime capitaliste.
La pensée marxiste des bolcheviks, qui recherche la voie des nationalisations ultérieures, sous la pression, irrésistible pour elle, du sabotage des intellectuels, est fatalement condamnée à se débattre impuissance au milieu des utopies socialistes moisies.
Mener une propagande acharnée et attirer de son côté tous les ingénieurs et techniciens nécessaires ? Ou bien former des cadres et spécialistes indispensables à la production, au moyen de toutes sortes de cours pour ouvriers ? La bourgeoisie russe ou étrangère pourrait écraser la révolution, bien avant que l'on recueille les fruits de ce genre d'entreprises.
Peut-être conviendrait-il alors d'attendre que les comités ouvriers, qui appliquent le contrôle ouvrier, puissent à la fois assimiler la science et le savoir-faire des ingénieurs, des chimistes et autres spécialistes ? Cette fable a connu aussi quelque succès en son temps, tant qu'il était question de promesses creuses, mais ne tient plus lorsqu'il s'agit de faire fonctionner une production hautement développée.
[...] Le communiste bolchevique est obligé d'en revenir à la fable socialiste la plus vulgaire qui affirme que les masses ouvrières, tout en subissant, leur vie durant, la servitude du travail manuel, arriveront sans aucun doute dans un avenir lointain au niveau des connaissances de l'intelligentsia, au moyen du développement intense des organisations culturelles d'instruction et des universités populaires.
Le bolchevisme a jeté à la bourgeoisie une menace mortelle, mais il n'a pu, ni voulu, aller au-delà. La volonté de l'intelligentsia l'a fait reculer.
L'intelligentsia russe, bien connue pour son esprit de révolte, presque entièrement de conviction socialiste, conduite par des révolutionnaires de longue date, auréolés de leurs souffrances, a su manifester sa gratitude à la bourgeoisie, la sauver de la ruine et de la révolution ouvrière. Malgré tout, elle ne veut pas s'en glorifier. Elle veut, au contraire, que les ouvriers oublient au plus vite ses services rendus à la bourgeoisie, car elle veut rester tout comme naguère l'amie fidèle de la classe ouvrière, afin de la mener, au cours des siècles, du «progrès bourgeois», vers un «socialisme raisonnable».
Tout pareillement, les bolcheviks n'ont pas très envie de rappeler les exploits bourgeois lors de la révolution d'Octobre. Car pour eux, il est évident que l'intelligentsia doit rester une partie «constituante» de l'armée prolétarienne.
[...] Les ouvriers pouvaient-ils s'attendre à la disparition immédiate de la bourgeoisie ? Non, il n'était question que du contrôle ouvrier qui n'aurait fait que brider un peu l'autocratie du capital. Il n'était pas question non plus de penser à la réalisation immédiate et totale du socialisme. Il ne s'agissait que de sauvegarder la possibilité, à travers le «capitalisme d'État» de Lénine, d'édifier une «patrie socialiste». Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks se mettront-ils à vouloir renverser une telle «patrie socialiste» ? Bien au contraire, l'édifice «ouvrier-paysan» ressemble trop à l'édifice «paysan-bourgeois» des Tchernov (1) et à l'édifice ouvrier-bourgeois des Liber et Dan (2), ces socialistes invétérés.
Lorsque la compréhension des insurrections et victoires ouvrières se trouve ramenée à cette fausse monnaie qu'est le socialisme, les ouvriers se retrouvent toujours dupés, à la satisfaction générale de tous les partis intellectuels. Les ouvriers, qui ont fait confiance à l'intellectuel, considèrent toujours le socialisme comme de l'or pur, alors que dans le meilleur des cas, ce n'est que du cuivre le plus banal.
L'EXPROPRIATION DE LA BOURGEOISIE Dès les premiers pas de la révolution ouvrière, les parasites doivent disparaître de la société, tous les membres de celle-ci doivent travailler. La révolution ouvrière n'atteint pas ce résultat au moyen des mesures grossières et primitives qu'applique le gouvernement bolchevique, non pas au moyen du «service de travail obligatoire pour tous», dont l'exécution doit être surveillée par une police quelconque — la garde rouge dans le cas présent.
La révolution ouvrière obligera les riches à travailler, après leur avoir arraché les richesses qui leur permettent de fainéanter.
Le pouvoir soviétique, sentant que les ouvriers attendent de leur «dictature ouvrière» des mesures pour obliger les riches à travailler, ne trouve d'autre ressource que le service contraignant du travail obligatoire ; ce en quoi il montre qu'il sait imiter les États en guerre, lorsqu'ils introduisent le travail obligatoire pour la défense nationale de la société bourgeoise menacée.
Cela démontre davantage que le pouvoir soviétique n'avait pas et n'a pas l'intention, dans un avenir proche, d'enlever leurs biens aux riches, à toute la bourgeoisie.
La révolution d'Octobre a bien montré que l'ennemi de la révolution ouvrière et le défenseur du régime de pillage n'est pas seulement le capitaliste, possesseur des fabriques, mais également l'intellectuel, détenteur des connaissances qu'il monnaye contre un revenu privilégié. L'intelligentsia rassasiée, défendant sa position dominante, décida de ne pas tolérer la domination des ouvriers ; elle refusa d'assumer la direction technique, sans laquelle les ouvriers ne peuvent organiser la production.
La durée et le succès des grèves, menées par les intellectuels, ne furent rendus possibles que grâce à l'indécision et au refus du pouvoir soviétique de mettre la main sur toutes les richesses accumulées.
Les bolcheviks ont prêté très peu d'attention au fait que les grèves des intellectuels ont été soutenues financièrement par les capitalistes. Les saboteurs décidèrent de se reposer, tout en touchant leurs salaires. S'ils n'avaient pas été payés, il auraient été vite réduits à la famine. Pourtant, la révolution ouvrière, qui ne tendait qu'à limiter les salaires pharamineux des hauts fonctionnaires, ne les menaçait en rien. Par conséquent, à la première sensation de nécessité, toute la masse des petits employés se serait remise au travail, et alors tous les établissements et entreprises auraient repris leurs activités habituelles.
[...] Supposons que le pouvoir soviétique déclare, sous la pression des ouvriers, une expropriation générale simultanée. A ce moment, les ouvriers eux-mêmes, sans le concours ni de commissaires spéciaux ni d'instructeurs, prennent en main les fabriques, les usines avec leurs réserves, leur caisse, et tout ce qui s'y rapporte ; puis dans le délai le plus bref, les comités ouvriers organisent la production de chaque entreprise. Le pouvoir soviétique n'a plus qu'à procéder directement à l'expropriation des entreprises plus complexes, comme par exemple : les banques, les sociétés par actions, les entreprises coopératives, tous les établissements où il y a peu d'ouvriers et beaucoup d'employés hostiles à l'expropriation. Si actuellement en Russie, on décrétait, par exemple, tous les revenus supérieurs à dix mille roubles par an susceptibles d'être confisqués, tous les établissements et entreprises, appartenant à des particuliers, se retrouveraient aux mains des travailleurs. Les hauts revenus d'intellectuels pourraient être également limités à cette somme.
[...] Une expropriation générale et simultanée, qui paralyserait à la racine l'opposition de la bourgeoisie et préviendrait le sabotage et la grève de l'intelligentsia, serait garantie contre tout fiasco, auquel mène inévitablement le programme bolchevique — et socialiste en général — de nationalisations successives et progressives. L'expropriation simultanée provoque un trouble minimal et, dans des conditions favorables, peut prévenir entièrement la crise et la ruine de l'industrie, que porte inévitablement le programme bolchevique de nationalisations étalées sur des mois et des années.
Les nationalisations partielles accomplies par le pouvoir bolchevique servent bien évidemment de signal d'alarme à la bourgeoisie, laquelle cherche à convertir en argent la plus grande partie de ses biens, et réduit la production afin de dissimuler le plus possible ses capitaux. De nombreux industriels, s'emparant des capitaux liquides, abandonnent leurs usines, au hasard du destin. Le pouvoir bolchevique est ainsi obligé, pour ne pas laisser les ouvriers à la rue, de financer avec le trésor public les entreprises abandonnées.
[...] L'économie bolchevique n'a plus le choix qu'entre deux solutions : ou bien recourir à une expropriation générale, définitive, ou bien cesser toute nationalisation supplémentaire et, après une étape intermédiaire de «capitalisme d'État», restaurer l'ancienne économie capitaliste.
Pourquoi les bolcheviks ne se sont-ils pas résolus à réaliser une expropriation générale et simultanée de la bourgeoisie ? Il y étaient pourtant poussés, lorsqu'ils disaient eux-mêmes qu'il fallait «achever la bourgeoisie» ! C'était une action bien plus facile à réaliser, et surtout en accord avec les masses ouvrières unanimes, que leur entreprise fantaisiste de création d'une domination illusoire des ouvriers.
Les bolcheviks n'ont pas réalisé cette expropriation des bourgeois, tout simplement parce qu'ils ne veulent pas de la révolution ouvrière ; ils veulent seulement une révolution démocratique et petite-bourgeoise. Ils ne luttent pas pour l'émancipation de la classe ouvrière, mais ne font avant tout que défendre les intérêts des couches inférieures de la société bourgeoise actuelle et de l'intelligentsia. Ils ne veulent pas d'une expropriation générale, non pas parce qu'ils voudraient épargner les capitalistes, mais parce qu'ils craignent pour l'avenir de l'intelligentsia ; car l'expropriation générale réduirait simultanément les revenus élevés de celle-ci, et marquerait le début de la lutte des ouvriers contre les «mains blanches», pour l'égalisation de la rémunération du travail physique et manuel.
Le parti bolchevique est un parti d'intellectuels tout comme les autres partis socialistes, qu'ils soient mencheviks, socialistes-révolutionnaires ou autres.
Tout socialisme n'aspire avant tout qu'à promouvoir les intérêts de l'intelligentsia et non ceux des ouvriers. Il enseigne que les capitalistes constituent la seule classe dominante de la société, exploitant non seulement les ouvriers mais également les intellectuels, que les uns et les autres sont donc des travailleurs salariés.
Aucune tendance ou courant du socialisme, même les plus extrêmes comme l'anarchisme ou le syndicalisme révolutionnaire, ne s'en prend à la vie privilégiée des travailleurs intellectuels, bien que les couches supérieures, les grands savants, les haut dignitaires du gouvernement, les spécialistes savants de la production et tant d'autres, raflent des revenus qui ne le cèdent en rien aux profits de la grande bourgeoisie. Tout au contraire, avec l'élimination des capitalistes, le socialisme leur donne le droit d'espérer conserver intacts ces revenus privilégiés. Certains représentants du socialisme en parlent ouvertement. Il n'est pas difficile de deviner qu'une telle «patrie socialiste» ne se distingue en rien du régime bourgeois ; tout le profit national est réparti entre les intellectuels, tandis que les ouvriers restent soumis à l'esclavage du travail manuel, deviennent les esclaves du monde instruit.
[...] Les ouvriers ont des problèmes directement opposés ; diminuer le plus possible les revenus des intellectuels, transférer en leur faveur tout le profit que prélèvent les capitalistes en en faisant bénéficier leur personnel de gestion et de direction. Plutôt que de la nationalisation progressive des fabriques — qui convient si bien aux socialistes, défenseurs des intellectuels — ils ont besoin d'une expropriation générale et immédiate.
Comment se passe le transfert du contrôle d'une entreprise, par exemple, d'une usine métallurgique, entre le pouvoir soviétique et les ouvriers ? L'affaire se résume simplement à la mise à l'écart des capitalistes. Il n'est même pas question du salaire des ouvriers ; ceux-ci sont obligés de travailler dans les mêmes conditions qu'auparavant, pour un salaire déterminé par le syndicat bolchevique à l'échelle de la branche d'industrie — salaire et à des tarifs qui sont repris par les entrepreneurs privés. Ce salaire est très bas, et ne suit absolument pas la hausse du coût de la vie. Les bolcheviks escomptent ainsi garantir le même profit aux capitalistes privés et à l'État lorsqu'il les remplace.
Si les bolcheviks décident de nationaliser une branche entière de l'industrie, par exemple celle de l'acier, tous ses ouvriers seront bien évidemment placés dans la même situation que dans une usine isolée confisquée. Le syndicat bolchevique et le commissariat du travail s'efforceront de ne tolérer aucune augmentation de salaire. Le profit, prélevé par le patron, devra appartenir, selon leurs calculs, à l'État, et non aux ouvriers, c'est-à-dire qu'il servira à l'entretien des fonctionnaires d'État privilégiés et de tous les dirigeants et «éducateurs» de la classe ouvrière.
Les employés supérieurs, spécialistes de la production socialisée, efforceront de la même manière de marchander à leur bénéfice des salaires aussi élevés qu'auparavant, ce que les bolcheviks sont entièrement disposés à leur accorder.
Un tel procédé pour supprimer les exploiteurs doit nécessairement provoquer l'indignation des ouvriers. Les exploiteurs sont chassés de toute une branche d'industrie, et il ne s'ensuit aucun bénéfice pour les masses ouvrières, ni aucune augmentation de leur ration de famine.
[...] La seule vraie et constante voie de la lutte ouvrière dans le monde est et reste la lutte pour l'augmentation de la rémunération du travail manuel, ce que les masses ouvrières ont justement toujours et partout voulu, malgré leurs éducateurs, prophètes, tuteurs et députés socialistes.
Dans le régime bourgeois, le pouvoir des capitalistes et l'inviolabilité du profit patronal font que l'augmentation des salaires entraîne généralement, en dehors de rares cas isolés, le renchérissement des marchandises produites par les ouvriers. C'est pour cette raison que l'augmentation des salaires se réduit souvent à néant lorsqu'elle est accompagnée du renchérissement des objets de consommation.
L'affaire se présente tout à fait différemment lorsque cette augmentation de salaire est liée à l'expropriation de la bourgeoisie. A ce moment, tout le profit et tous les hauts revenus doivent être expropriés en faveur des ouvriers, entrer en totalité dans leur revenu. Pr conséquent, le salaire peut et doit être grandement relevé sans qu'il y ait pour autant renchérissement des objets de consommation et des marchandises.
La révolution ouvrière qui vient sera une lutte pour une plus grande rémunération du travail manuel. Lorsqu'elle deviendra l'égale du travail intellectuel, après une ultime pression, alors la servitude séculaire du peuple ouvrier aura vécu. En effet, à la fin de cette révolution ouvrière, les familles ouvrières et intellectuelles posséderont des moyens presque identiques pour élever leurs enfants ; on ne trouvera plus alors, dans la nouvelle génération, des millions d'hommes condamnés, avant d'être nés, à l'exploitation et à la servitude, de ces hommes qui sont actuellement démunis de tout savoir et aptes seulement au travail manuel, qui naissent donc esclaves de la société bourgeoise cultivée.
La révolution ouvrière consiste — dans tout son cours — en l'expropriation des classes possédantes en faveur des exploités, en vue de l'augmentation des salaires des ouvriers.
La bourgeoisie d'abord, propriétaire des biens créés au cours des siècles, des moyens de production, l'intelligentsia ensuite, propriétaires des connaissances, doivent être toutes deux privées de leurs profits et revenus privilégiés, afin que tous les biens et la civilisation deviennent l'apanage de tous et soient répartis, dans leur totalité, de façon égale.
(1) Leader socialiste-révolutionnaire. Président de l'éphémère Assemblée constituante (NdT)
(2) Leaders mencheviques. (NdT)
Jan Waclav Makhaïski
Ariane Miéville
Quand des trotskistes veulent devenir libertaires
Nous avons récemment eu entre les mains un recueil intitulé Changer le monde sans prendre le pouvoir ? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes. Il s'agit du numéro 6 de la revue ContreTemps(fév. 2003) dirigée par le philosophe Daniel Bensaïd. Les textes ont été rassemblés par les sociologues Philippe Corcuff et Michael Löwy. À notre connaissance, ces trois personnes, comme d'autres contributeurs, sont membres ou proches de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), l'organisation d'Alain Krivine et Olivier Besancenot. Des libertaires ont également donné leur concours à cette entreprise qui prétend renouer les fils du débat entre marxistes et libertaires.Le recueil reprend notamment les contributions d'un colloque sur le thème précité. Il présente les défauts de ce genre d'exercice. Les contributions sont d'intérêt divers et ne constituent pas un véritable débat. À côté de textes à caractère «scientifique» qui apportent des informations et des réflexions sur des personnages historiques ou des organisations (par exemple le texte de Gaetano Manfredonia sur Marx, Proudhon et Bakounine, celui de Michael Löwy sur Walter Benjamin, ou les textes de Marianne Debouzy sur les Industrial Workers of the World (IWW) aux États-Unis et d'Hélène Pernot sur le syndicat Sud-PTT en France), on trouve des contributions politiquement orientées qui visent à donner un contenu nouveau au concept même qu'elles prétendent étudier, en l'occurrence celui de «libertaire».
Ce travail de redéfinition semble constituer un réel enjeu pour les membres ou proches de la LCR qui s'expriment dans ce volume. En simplifiant, nous pensons avoir identifié deux approches. L'une plutôt pragmatique, réformatrice, sensible à l'air du temps, prétend renouveler par une «voie libertaire» le discours trotskiste. L'autre, plus traditionnelle, essaie de maintenir à flot, tant bien que mal, une barque «révolutionnaire» qui soit compatible avec des perspectives électorales.
Nous avons centré notre réflexion sur les textes des auteurs qui illustrent cette problématique, en proposant, en conclusion, une autre approche.
Une AIT nouvelle En introduction, sous la plume de Philippe Corcuff et Michael Löwy, un texte intitulé Pour une première internationale au XXIe siècle présente le projet de ces deux auteurs : ils proposent de s'inspirer de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT) fondée en 1864, pour créer «une nouvelle Première Internationale» dans laquelle se côtoieraient, comme à l'époque de Bakounine et Marx, des marxistes et des libertaires. Cette organisation serait constituée aussi bien par des syndicats que par des groupes politiques. Elle trouverait sa base dans les mouvements sociaux, surtout dans le mouvement contre la mondialisation.
L'idée de reconstituer l'AIT nous semble excellente, sauf que d'autres l'ont déjà eue ! Nous devons faire ici une courte parenthèse explicative. Depuis 1922, les organisations anarcho-syndicalistes se rassemblent dans une association internationale qui porte ce nom. L'histoire de cette AIT n'est pas purement anecdotique : des organisations fondatrices comme la CNT espagnole ou la FORA argentine ont réuni, à différentes époques, la majorité des travailleurs organisés de leurs pays respectifs. La FAU allemande a mené une lutte héroïque contre le nazisme, pour ne citer que quelques exemples.
Brièvement : l'objectif des anarcho-syndicalistes est le «communisme libertaire», une société qui conjuguerait égalité économique et liberté ; le moyen d'y parvenir, c'est la grève générale expropriatrice : les travailleurs s'emparant de l'appareil de production et le remettant en marche pour leur propre compte. Dans cette perspective, les anarcho-syndicalistes pratiquent au quotidien un syndicalisme d'action directe (non-institutionnel) pour l'amélioration immédiate de leurs conditions de vie et de travail.
Des sociologues d'extrême-gauche auraient pu être intéressés par les succès et les échecs qu'a connus l'anarcho-syndicalisme, notamment ces deux ou trois dernières décennies. Et bien non, ils n'en parlent pas. Pourtant, quand on veut piquer sa place à une vieille dame, la moindre des politesses serait de la saluer. Passons.
Léon Crémieux Répondant à la proposition de Corcuff et Löwy, Léon Crémieux, du bureau politique de la LCR propose dans sa contribution une lecture trotskiste plus classique du rapport que les «révolutionnaires» devraient entretenir avec un mouvement comme l'altermondialisme.
Selon Crémieux, ce mouvement ne peut, en tant que tel, constituer une nouvelle internationale du fait de l'ambiguïté qui existe en son sein vis-à-vis des partis politiques. D'une part, on y observe une méfiance qu'il juge légitime à l'encontre de ceux qui gèrent le monde actuel ; mais d'autre part, il note que la plupart de ses composantes se cantonnent dans une attitude de lobby, visant à faire pression sur les institutions. Crémieux dénonce un paradoxe : le mouvement refuse les partis en tant que tels, mais «déroule le tapis rouge» pour certains dirigeants politiques. Cela dit, ce mouvement est intéressant à ses yeux, parce qu'il n'y aurait pas en son sein «d'auto-limitation de la revendication dans sa partie compatible avec le "politiquement possible"». C'est pourquoi les altermondialistes seraient vite amenés à "être en opposition avec les orientations réformistes classiques". Par contre, leur faiblesse, c'est qu'ils n'apportent pas d'alternative politique.
Sans surprise, Crémieux s'inspire du Programme de transition de Trotski, pour nous dire que les altermondialistes ont des revendications irréalisables dans le système actuel. Ainsi, ils seraient des révolutionnaires qui s'ignorent. Une "direction" devrait se développer en leur sein, pour leur faire passer le cap révolutionnaire. Cette "direction" ne serait pas un "parti guide" ; Crémieux, dans un souci"anti-bureaucratique", se propose d'y associer des militants "libertaires" qu'il exhorte de sortir de la "seule logique de contre-pouvoir dans laquelle [ils] se situent souvent".
Mais qui sont donc ces "libertaires" avec lesquels des membres de la LCR espèrent s'associer ? Daniel Bensaïd en propose une définition.
Daniel Bensaïd et John Holloway Pour Bensaïd, le concept "libertaire" est "plus large que l'anarchisme en tant que position politique spécifiquement définie". Il parle de "ton", de "sensibilité", d'"air de famille", mais surtout de"moments libertaires".
Ces moments, Bensaïd en distingue trois, le moment constitutif avec Stirner, Proudhon et Bakounine. Le moment "anti-institutionnel et anti-bureaucratique" au début du XXe siècle autour du syndicalisme révolutionnaire, et le moment "post-stalinien" actuel, représenté par un courant "néo-libertaire" sans orientation définie, qui ne s'inspirerait pas beaucoup de l'anarchisme classique. Porté par les"mouvements sociaux renaissant", ses thématiques se retrouveraient chez des auteurs comme Toni Negri et John Holloway. C'est à ce dernier que Bensaïd se propose de régler son compte dans sa contribution ; démarche qui lui permet de réaffirmer les insuffisances que traditionnellement les trotskistes prétendent rencontrer chez les libertaires, soit leur faiblesse stratégique, leur idéalisme et finalement leur impuissance.
Il nous est difficile de juger de l'importance de l'apport théorique de John Holloway à la pensée libertaire à partir de ses Douze thèses sur l'anti-pouvoir publiées dans le recueil. Cependant, nous pouvons relever que la plupart des propositions de ce texte sont clairement libertaires. C'est le cas, par exemple, quand il affirme que "l'idée que l'on peut se servir de l'État pour changer le monde [est] une illusion", ou quand il déclare que l'autonomie et la liberté ne se construisent que contre le pouvoir, par l'auto-affirmation des dominés.
Holloway rejette aussi bien le réformisme que l'action révolutionnaire de prise du pouvoir d'État. Pour s'opposer au pouvoir multiforme du capitalisme, il préconise une résistance qui soit elle-même multiforme. De telles idées sont certainement répandues parmi les libertaires. Par contre, nous sommes dubitatifs devant sa conclusion sur le lien entre la crise du capitalisme et la chute du taux de profit (qui serait due aux tentatives des dominants de se débarrasser du travail humain) : des idées trouvées chez Marx.
Ce n'est évidemment pas sur ce point que Bensaïd s'en prend à Holloway. Il lui reproche surtout de se faire le porte-parole d'un "zapatisme imaginaire" en prenant les discours de ce mouvement au premier degré. Si le sous-commandant Marcos déclare qu'il n'est pas intéressé par le pouvoir, ce ne serait pas seulement par anti-autoritarisme. Bensaïd y voit aussi la "stratégie discursive" d'un mouvement qui n'est pas dans un rapport de force favorable.
Ensuite, Bensaïd croit devoir rappeler que dans les moments révolutionnaires "ont toujours émergé des formes de dualité de pouvoir posant la question de savoir" qui l'emportera [et que] "la crise ne s'est jamais résolue positivement du point de vue des opprimés sans l'intervention résolue d'une force politique (qu'on l'appelle parti ou mouvement) porteuse d'un projet et capable de prendre des décisions et des initiatives déterminantes".
Pour Bensaïd, la position que Holloway attribue au zapatisme reproduirait "la dichotomie entre société civile (mouvements sociaux) et institution politique (électorale notamment). La première serait vouée à un rôle de pression (de lobbying) sur des institutions dont l'on se résigne à ne pas pouvoir changer".
Si nous avons reproduit ces deux citations, c'est parce qu'elles nous ont paru révélatrices d'un double discours. À première vue, Bensaïd semble préconiser une révolution sous la forme classique de «la prise du Palais d'hiver», mais quelques lignes plus loin, la parenthèse sur l'institution électorale est intéressante : élections d'abord, révolution ensuite ou l'inverse ? Quel est le lien entre la théorie révolutionnaire et la participation aux élections ? Faut-il en conclure que les trotskistes ont une stratégie révolutionnaire qu'ils ne peuvent dévoiler ? La réponse se trouve peut-être dans le texte de Philippe Corcuff.
Philippe Corcuff Comme il l'a déjà fait dans son livre intitulé La société de verre (Paris, A. Colin, 2002), Philippe Corcuff s'attache ici à la figure de Rosa Luxembourg pour développer une philosophie politique qui lui apparaît comme une voie moyenne entre bolchevisme et anarchisme : "la social-démocratie libertaire".
Pour lui cette "troisième politique d'émancipation" encore à construire ferait suite aux deux autres politiques qu'a connues la gauche dans son histoire : "1) la politique d'émancipation républicaine née au XVIIIe siècle, avec les notions d'égalité politique, de citoyenneté ou de souveraineté populaire ; et 2) dans son prolongement critique, la politique d'émancipation socialiste au sens large, qui ajoute le traitement de la question sociale".
Corcuff nous rappelle que pour les anarchistes, il y a "continuité et identité entre les fins et les moyens", tandis que pour les bolcheviks la fin justifie les moyens. Rosa Luxembourg se serait située entre ces deux pôles en "préconisant en quelque sorte une homogénéité ou hétérogénéité relative des moyens et des fins". Elle refusait l'attitude "machiavélienne" de Lénine et Trotski : soit la centralisation du parti, une discipline de fer et la répression contre les adversaires politiques (attitude dont l'objectif était de préserver le parti bolchevik des influences bourgeoises). Pour Rosa Luxembourg, l'objectif bolchevik était illusoire. Selon elle, "la masse prolétarienne" ne pouvait complètement échapper au système dans lequel elle vivait.
À ses yeux, les partis et syndicats ouvriers ressemblaient à la société telle qu'elle est, et comme ils poursuivaient en même temps un objectif révolutionnaire, ils se trouveraient dans un état de tension permanente. De là, Corcuff conclut qu'"une action politique radicale serait indissociablement composée d'une part social-démocrate (l'insertion dans la société telle qu'elle est, avec ses effets conservateurs) et d'une part d'arrachement radical face à cette insertion ; d'une part sociale-démocrate mettant l'accent sur la nécessité de passer par les institutions telles qu'elles sont et d'une part de critique libertaire de ces institutions". Pour illustrer cet exposé théorique, Corcuff nous rappelle que Rosa Luxembourg défendait à la fois l'action directe (notamment syndicale) et "l'action parlementaire" d'un Jean Jaurès.
Discussion Ce qui est gênant, entre autres, dans cette démonstration, c'est la méthodologie "volontairement anachronique" que Corcuff choisit.
Aujourd'hui, nous pouvons avoir une vision bien plus étendue que celle de Rosa Luxembourg des échecs de l'électoralisme et du parlementarisme. Depuis son époque, il y a eu l'accès au pouvoir par les urnes de Hitler en 1933. Des expériences «réformistes» majeures ont soit fini dans une répression barbare (Salvador Allende au Chili), soit ont tourné court (Mitterrand en France), pour ne donner que deux exemples. L'État providence qui avait rallié la gauche au système, pendant les «30 glorieuses», s'érode tous les jours un peu plus. Les gouvernements de droite ou de gauche pratiquent tous désormais des politiques libérales, etc. Bref, nous en savons plus qu'en 1918.
La démonstration de Corcuff fait aussi l'impasse sur toute la critique anarchiste de la démocratie bourgeoise et de ses institutions. Critique qui, rappelons-le, ne se limite pas au problème de la révocabilité des mandats et à l'idée que le pouvoir corrompt. Il y a chez les anars une claire conscience que, dans le système capitaliste, les dés «démocratiques» sont pipés. Que l'acte électoral dans le secret de l'isoloir est le plus souvent un acte irrationnel, soumis à l'influence de ceux qui ont les plus gros moyens médiatiques et financiers ou qui sont les plus démagogues. À cela s'ajoute la déception inévitable que ne manque pas de provoquer l'impuissance des gouvernants (même de gauche, même honnêtes) face au capitalisme mondialisé.
De plus, nous voyons mal pourquoi le réalisme sociologique suivant lequel nous ne pouvons totalement échapper au système dans lequel nous vivons impliquerait une participation électorale et parlementaire. À notre connaissance, la plupart des anarchistes, libertaires et apparentés ne vivent pas sur une autre planète. Leurs associations, syndicats, publications et autres ont en général des statuts déposés. On peut défendre certains droits démocratiques comme le droit d'association, de réunion, de manifestation ou même se défendre devant les tribunaux, sans pour autant se présenter aux élections politiques ou syndicales. À propos de ces dernières et contrairement à ce qu'affirme Hélène Pernot dans son article, il est imprécis d'affirmer que la CNT ne participe pas aux élections syndicales. Cette question a été la cause de scissions au sein de cette organisation aussi bien en Espagne qu'en France et aujourd'hui, seules les organisations adhérentes à l'AIT sont clairement favorables au boycott de ces institutions. Comme quoi la réalité pose problème, même aux libertaires.
Pour en revenir à ce que nous disions en introduction, la lecture de ce volume présente deux approches apparemment contradictoires. Une vision «révolutionnaire» qui plaide pour le maintien d'une organisation censée faire le coup de force au cas où un mouvement social créerait une situation de «double pouvoir» et une aile nettement plus «réformiste», qui s'éloigne de la lutte des classes en esquissant une continuité entre république, socialisme et altermondialisme. L'apport «libertaire» permettant à des penseurs comme Philippe Corcuff d'avancer vers ce qu'il définit lui-même comme "une société plus libre et plus démocratique".
Ici, nous sommes probablement au cœur du nœud gordien du programme de transition et de la participation électorale de la LCR. Nous ne disposons pas d'information sur les débats internes à la LCR, ni sur l'influence que des idées «novatrices» comme celle de la "social-démocratie libertaire" ont en son sein. Mais il nous semble que cette organisation fait une sorte de grand écart entre un néo-réformisme (qui prendrait la place de celui de la social-démocratie) et une perspective «révolutionnaire». Mais pour des raisons électorales, de recrutement, d'alliance avec Lutte ouvrière (LO) ou autre, ni l'un, ni l'autre de ces deux discours ne peut être abandonné, ni précisément exposé.
Pour bien faire, ses dirigeants doivent construire une rhétorique qui laisse croire à certains qu'ils ne disent pas tout ce qu'ils pensent et à d'autres qu'ils ne pensent pas tout ce qu'ils disent. C'est un exercice difficile et nous avons pu voir combien un Olivier Besancenot s'en sortait mal dans de récents débats télévisuels. Pour garder la partie des troupes qui croit encore à la révolution, il faut expliquer que le discours «réformiste» est un discours de transition vers quelque chose de plus radical que l'on ne peut exposer précisément.
Mais que faire pour garder ceux qui ont renoncé au «grand soir» et préconisent une «alternative»* néo-réformiste ? C'est là que les «libertaires» interviennent. Derrière cette dénomination attrayante et subversive, on peut trouver de nombreuses approches dont certaines sont clairement «réformistes»** ; et surtout la faiblesse théorique et les divisions actuelles de ce courant permettent d'audacieuses redéfinitions. Bref, une approche «libertaire» pourrait bien servir de cache-misère aux difficultés actuelles du «marxisme révolutionnaire».
Soyons un peu lucides, l'avenir de ce courant n'est pas radieux. Le principe du «parti guide» chargé de diriger les masses est à juste titre discrédité : les avant-gardes autoproclamées jouent un rôle délétère dans les mouvements sociaux, quand elles essaient d'en prendre la tête au nom de leur prétendue supériorité stratégique.
Et puis, on peut se demander où l'alliance électorale avec LO pourra bien les mener.
D'éventuels succès électoraux mèneront-ils à autre chose qu'à la participation à des Conseils régionaux où, après une période contestataire, leurs élus finiront sans doute par accepter de s'associer au reste de la gauche et mèneront une politique qui finira par décevoir — comme on peut l'observer, par exemple, avec le parti SolidaritéS à Genève ? Ne nous leurrons pas, l'action politique locale, nationale ou européenne ne peut produire, par elle-même, des améliorations sociales déterminantes. En règle générale, ce que l'on observe, c'est que si des avantages sont obtenus par les élus, c'est en faveur d'une partie de leur clientèle électorale. Les autres secteurs de la société, laissés en marge, se tournent alors vers d'autres partis, d'extrême-droite notamment.
Et si des perspectives révolutionnaires se présentaient ? Là, le voisinage avec une secte autoritaire comme LO ne présage rien de bon, tout comme la proximité recherchée avec un islamiste comme Tariq Ramadan dans le cadre du Forum social européen. Le rapport de force sera peut-être favorable, mais avec quel contenu ?
Que faire maintenant ? Quelles autres perspectives que celles qui sont exposées ci-dessus peuvent faire avancer aujourd'hui celles et ceux qui se considèrent à la fois comme des libertaires et des révolutionnaires ?
Nous avons brièvement exposé au début de ce texte les principes de l'anarcho-syndicalisme, nous allons essayer de ne pas resservir le même plat réchauffé au dessert.
A l'heure où la lutte de tous contre tous fait des ravages parmi les dominés, nous devrions déjà nous interroger sur ce que le terme de «révolutionnaire» peut signifier pour les gens.
Contrairement à Daniel Bensaïd, nous ne croyons pas que la question à l'ordre du jour soit de savoir "qui l'emportera" au moment de la révolution. Non pas parce que nous croyons qu'un événement de type"insurrectionnel" soit impossible dans un pays où les mouvements sociaux sont souvent de grande ampleur. Mais parce que nous pensons que, dans le contexte actuel (aussi bien français qu'international), ce qui se passerait ensuite serait probablement une nouvelle révolution trahie.
Malgré tout ce qui peut se dire dans des rencontres comme le Forum social, la majorité des exploités ne partage pas, aujourd'hui, les idées qui sont celles des anti-capitalistes. Les discours ne suffisent pas ; ce sont des luttes victorieuses, auto-organisées, indépendantes des institutions politiques (et des bureaucraties syndicales) qui permettront de renouer avec les traditions du mouvement ouvrier du XIXe siècle, traditions que l'expérience du communisme bolchevik a discréditées.
Voici, en conclusion, quelques-unes des tâches qui nous attendent :
La clarté Nous faisons partie de ceux qui supportent de moins en moins le double langage, la surenchère pseudo radicale aussi bien que la confusion pseudo théorique. Face à des personnes qui, de plus en plus, sont bombardées d'images et de discours à longueur de journée, il faut mettre en avant des idées simples que l'on puisse clairement distinguer de celles des autres courants politiques.
Si nous restons des libertaires abstentionnistes, c'est aussi dans une perspective de clarté. Tout le monde a pu constater combien la classe politique est corruptible. Les effets pervers de la petite cuisine électorale sont faciles à observer (pensons au 21 avril 2002). En désertant ce terrain-là, nous pourrons plus facilement nous construire une identité forte. Et puis, si l'on y réfléchit un peu, l'abstentionnisme libertaire ne sera jamais hégémonique. Sa posture est de ce fait plus respectueuse du pluralisme que celle, ambiguë et irresponsable, qui prétend être à la fois dans et hors du système.
Les valeurs Nous pensons qu'il faut reconstruire un système de valeurs cohérent qui mette en avant les valeurs qui appartiennent à la tradition socialiste originelle, tout en rejetant clairement celles qui sont du domaine de la domination. On ne peut se contenter de rassembler tout ce qui est «contre» dans une sorte de supermarché de la contestation et laisser chacun prendre ce qui lui convient.
Cette reconstruction ou «refondation» des valeurs communes implique un travail de clarification qui dépasse les questions de la lutte des classes. Sommes-nous toujours opposés aux religions, par exemple ? Comment voyons-nous les questions identitaires dans une perspective internationaliste ? Etc.
Si nous ne sommes pas capables de mettre en place une vision du monde à la fois réaliste, cohérente et ouverte : un nouvel «universalisme», nous ne serons qu'une (ou plusieurs) église(s), comme il y en a tant, qui tentent de fourguer leurs concepts plus ou moins foireux sur le marché des croyances.
La société que nous voulons Le libéralisme est parvenu à imposer le postulat selon lequel tout autre système économique et politique que le sien serait totalitaire. Il est donc assez difficile de dire que nous rejetons ce système. Pourtant nous devons le faire et frontalement (il ne suffit pas de dire qu'il faut interdire les licenciements !). Tout d'abord en faisant la démonstration de son irrationalité, mais aussi en débattant du projet de société que nous voulons. Car s'il est clair que «le chemin se fait en marchant» et qu'il est prétentieux d'imaginer tout seul un système auquel tous seront appelés à collaborer, il est également peu sérieux de dire que nous ne savons pas vers quoi nous voulons aller.
Etre libertaire «pour de vrai» comporte quelques exigences, celle de s'intéresser réellement à connaître le passé, les forces et les faiblesses d'un courant de pensée à la fois multiple et complexe. Celle aussi d'avoir l'esprit critique en éveil, vis-à-vis des idées des autres aussi bien que de ses propres idées.
Ariane Miéville,novembre 2003
Eléments de discussion avec Ariane Miéville
A propos du n°6 de la revue ContreTemps
(“ Changer le monde sans changer le pouvoir ? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes ”, février 2003)
Impasses d’un faux débat : mésaventures de la rhétorique stalinienne au sein du Monde libertaire. Ariane Miéville, militante libertaire de Direct! AIT (Suisse), a donc lancé un débat autour du n° de Contretemps consacré aux libertaires. Elle le fait avec des accents polémiques, certes, mais de manière honnête, sérieuse et argumentée, dans la tradition d’un rationalisme critique à laquelle nombre de penseurs libertaires ont contribué par le passé. Les critiques qu’elle avance ou les questions qu’elle pose appellent un débat raisonné, permettant de clarifier des zones d’accord et de désaccord, loin des exclusives, des dogmatismes et des stigmatisations croisées. Sa contribution se distingue de la triple logique de la diabolisation, de l’insulte et de la réassurance identitaire réciproque, dont le plus souvent les débats au sein des gauches radicales sont l’occasion.
Le Monde libertaire, journal de la Fédération Anarchiste française, a récemment abrité une forme particulièrement caricaturale de cette tentation. Pour répondre justement à l’appel au débat que représentait le n° de ContreTemps, elle a publié un texte (Je réécris ton nom, libertaire, n° 1319, du 8 au 14 mai 2003, pp.11-14) de quatre pages signé par Jean-Pierre Garnier et Louis Janover — intellectuels de l’ultra-gauche conseilliste ne participant pas directement aux milieux anarchistes — regorgeant principalement de formules insultantes (telles que : "un laïus sans consistance truffé de falsifications", “ nos experts en détournement", "l’important, pour les rénovateurs trotskistes, ce n’est plus le rouge ni même l’orange qui l’a remplacé sur leurs nouvelles bannières : c’est la couleur des sièges dans lesquels ils allaient pouvoir enfin se caler à Strasbourg ou ailleurs", "qui autorise les rebelles de confort à se dédouaner à bon compte de leur quête incessante d’avoir et de pouvoir", etc.), d’attaques personnelles (comme : "Michael Löwy, directeur de recherche médaillé du CNRS et directeur de conscience écouté parmi les adeptes du marxisme lénifiant, se pose en héritier présomptif et présomptueux du mouvement surréaliste pour nous saouler de sa rhétorique sur l’"ivresse libertaire" de Walter Benjamin érigé en maître à tout penser"), d’informations erronées (ainsi : “Rendre, par exemple, des services grassement rétribués aux "ennemis de la classe ouvrière" d’hier, sous forme d’"animation" en entreprise, ne saurait, chez un intellectuel aguerri comme Corcuff, amollir sa volonté d’en découdre avec eux aujourd’hui”) ou, de manière plus épiphénomènale, de troubles de vision quant à ce que seraient les attentes culturelles des «jeunes» des années 2000 (croyant qu’Eddy Mitchell est encore une «idole des jeunes» : “le jeunisme démagogique d’un Philippe Corcuff s’extasiant sur les platitudes fredonnées d’Eddy Mitchell”... les rouges écarlates en sont restés aux chaussette noires), sans que jamais la discussion sur le contenu des analyses proposées ne soit vraiment ouverte.
Depuis, Le Monde Libertaire a refusé de prolonger autrement, de manière pluraliste et contradictoire, un «débat» si unilatéralement engagé. On perçoit bien depuis quelques années comment des entreprises aux apparences «libertaires» se plaisent à reproduire la rhétorique des procès staliniens (pour une analyse, dans cette perspective, du journal de dénonciation des médias, PLPL - Pour Lire Pas Lu —, animé notamment par Serge Halimi, voir mon article dans la revue alternative bordelaise Le Passant Ordinaire : “De quelques problèmes des nouvelles radicalités en général et de PLPL en particulier”, n°36, septembre-octobre 2001, pp.11-13). Il est décevant qu’une vieille organisation anarchiste comme la FA prête la main à ce type de posture, alors que la tradition libertaire a souvent su, bien mieux que les différents groupes marxistes, défendre une éthique de la discussion pluraliste et contradictoire et un esprit de libre examen (dans le sillage de la philosophie des Lumières).
J’ajouterai, pour en finir avec ce préalable, qu’il semblerait bien peu rationnel (au sens instrumental du terme) de ma part d’être passé du PS (dont j’ai été membre de 1977 à 1992) chez les Verts (dont j’ai été membre de 1994 à 1997, que j’ai quitté justement quand ils ont accepté de participer au gouvernement de «la gauche plurielle»), puis à la LCR (que j’ai rejoint en 1999), s’il s’agissait essentiellement, avec la réflexion que je propose sur l’hypothèse d’une «social-démocratie libertaire», de faire une «carrière» politique et d’accéder au «pouvoir» — comme le supposent Garnier et Janover. Pourquoi ne pas être resté, dans ce cas, au PS, avec beaucoup plus de chances d’aboutir ? Le chemin vers une «carrière» et vers «le pouvoir» aurait été plus direct. Autrement, il aurait fallu que Garnier et Janover mettent en évidence que j’étais, de surcroît, un débile mental. Mais cette double casquette (carriériste fou/débile échevelé ? bien qu’au crâne rasé) m’aurait peut-être rendu plus sympathique, aux yeux des lecteurs libertaires avides de dénonciations des turpitudes «trotskystes» , et élimer un peu les dents de mon avidité politicienne dans la caricature proposée.
Mais passons au plus sérieux, c’est-à-dire aux remarques critiques d’Ariane Miéville. Je précise que je n’apporterai des éléments de réflexion que sur les parties qui me concernent le plus directement dans le n° de ContreTemps : 1) l’introduction cosignée avec Michael Löwy sous le titre «Pour une Première Internationale au XXIe siècle» et 2) le texte intitulé «De Rosa Luxemburg à la social-démocratie libertaire».
Amorce d’un vrai débat : quelques réponses à Ariane Miéville Je vais reprendre le texte d’Ariane Miéville dans les références successives concernant mes contributions.
* A.M. écrit à propos d’une des deux «approches» qu’elle identifie dans le n° de ContreTemps, approche renvoyant à mon travail : «L'une plutôt pragmatique, réformatrice, sensible à l'air du temps, prétend renouveler par une voie libertaire le discours trotskiste.» A.M. a bien saisi qu’il y avait des points de vue pluriels parmi les membres de la LCR s’exprimant dans ce n°, et que cette pluralité n’était pas factice — visant simplement à appâter le chaland, selon l’inspiration de Garnier et Janover —, mais qu’elle renvoyait à de vraies différences théoriques. Dans la caractérisation qui est donnée ici de ma perspective, est tout d’abord oubliée un de ses pôles : pragmatique et radical, réformiste et révolutionnaire, dans la perspective de déplacer cette opposition classique au sein du mouvement ouvrier dans une autre configuration. Cela s’appuie sur une conception exploratrice et expérimentale de la transformation sociale, avec des essais et des erreurs, des avancées et des retours en arrière, le recours à des réformes plus ou moins radicales, des expérimentations de formes nouvelles de vie et de travail, une succession de ruptures avec les logiques dominantes, mais jamais «la rupture révolutionnaire» qui nous ferait basculer définitivement dans la nouvelle société, car le combat contre la pluralité des formes d’oppression, leur renaissance et l’émergence de nouvelles est sans doute infini. L’horizon d’une société radicalement différente sert de boussole, mais on n’atteint jamais un horizon.
Par ailleurs, la référence à une éventuelle congruence avec «l’air du temps» — plus affirmée que démontrée — se présente surtout comme une stigmatisation a priori (je pense pour ma part qu’il y a un air du temps «anarcho-syndicaliste» dans les mouvements sociaux actuels, dans le sens où différents indices mettent en évidence que s’y développe une méfiance à l’égard des partis politiques et des institutions politiques, sans que cela soit pour moi a priori stigmatisant, mais relevant d’un constat, dont il faudrait montrer par la suite en quoi il est négatif et/ou positif), mais cela ne nous dit rien sur la pertinence des analyses proposées.
Enfin, il ne s’agit pas pour moi de «renouveler le discours trotskiste» par des composantes libertaires, car je ne suis pas «trotskyste», ni même «marxiste». Je m’efforce de participer à l’émergence d’une nouvelle politique d’émancipation, utilisant des ressources républicaines et socialistes, mais post-républicaine et post-socialiste, car je fais l’hypothèse qu’une série d’enjeux actuels (comme la question individualiste, la question féministe ou la question écologiste) ne peuvent pas être complètement traités grâce aux thématisations républicaines et socialistes. Cette recherche est amorcée dans deux récents livres : 1°) La société de verre — Pour une éthique de la fragilité (Armand Colin, 2002), et 2°) La question individualiste — Stirner, Marx, Durkheim, Proudhon (Le Bord de l’Eau, 2003). Dans l’hypothèse de la confection d’un nouveau «logiciel» de ce type, les courants libertaires me semblent avoir une place particulière pour deux raisons : 1°) parce qu’ils ont davantage résisté que les marxistes à la tentation de l’économisme, et que leurs critiques de l’autorité et de l’Etat ont pointé d’autres mécanismes d’oppression que l’exploitation capitaliste, notamment les risques associés à la capitalisation du pouvoir au sein des institutions (perspective qui me semble avoir été sociologiquement systématisé par Pierre Bourdieu dans sa critique de la pluralité des modes de domination, dont la domination proprement politique : voir sur ce point mon livre Bourdieu autrement, Textuel, 2003) ; et 2°) parce qu’ils ont souvent été davantage soucieux du statut de l’individualité que les marxistes (il faudrait ici distinguer Marx, dont on peut faire une lecture individualiste, de la majorité des marxistes).
Il ne s’agit pas pour moi de rénover le trotskysme, le marxisme ou le socialisme. Si j’ai choisi de militer à la LCR, c’est dans le cours d’une succession d’expériences militantes, avec une conception de plus en plus expérimentale et pragmatique de l’engagement : car je fais l’hypothèse aujourd’hui que cela peut être un des creusets d’une nouvelle gauche radicale et d’une nouvelle politique d’émancipation. Je ne partage donc pas la culture politique principale de mon organisation (depuis mes débuts militants, je me situe dans un rapport très critique vis-à-vis de la tradition bolchévique), mais j’ai avec la majorité de ses militants des convergences stratégiques. Il ne s’agit pas, non plus, de bâtir un projet «purement» libertaire. La piste que je propose (qui se révélera peut-être une impasse) consiste dans l’exploration d’une nouvelle forme puisant dans une pluralité de traditions, et donc composite.
* A.M. écrit : «L'idée de reconstituer l'AIT nous semble excellente, sauf que d'autres l'ont déjà eue ! (…) Depuis 1922, les organisations anarcho-syndicalistes se rassemblent dans une association internationale qui porte ce nom. (…) Des sociologues d'extrême-gauche auraient pu être intéressés par les succès et les échecs qu'a connus l'anarcho-syndicalisme, notamment ces deux ou trois dernières décennies. Et bien non, ils n'en parlent pas.» D’accord avec A.M. sur nos lacunes : l’analyse des expériences, dans leurs apports et leurs échecs, des courants anarcho-syndicalistes, hier et aujourd’hui, doit faire partie du patrimoine à (re-)visiter, si l’on veut construire une nouvelle configuration en lien avec des traditions critiques. Ce n° de ContreTemps constituait un premier essai, fort partiel.Mais la reconstruction d’une nouvelle Ie Internationale ne signifie pas pour nous la construction d’une Internationale seulement anarcho-syndicaliste. Il s’agit plutôt de revenir analogiquement à la situation de la fin du XIXe siècle, où associatifs, syndicalistes (ou plutôt pré-syndicalistes), socialistes réformateurs, mutuellistes et coopérativistes, libertaires de diverses obédiences, marxistes, etc. participent à un même mouvement international (comme le mouvement altermondialiste aujourd’hui), mais pour bâtir quelque chose de nouveau. Toutefois, nous ne mettons pas, avec Michael Löwy, tout à fait le même contenu à ce “ nouveau ” : 1°) lui envisage une nouvelle forme de socialisme, se débarrassant des impasses staliniennes et sociales-démocrate et se nourrissant d’une inspiration libertaire ; et 2°) personnellement, j’envisage un post-socialisme (et je caractériserai la période actuelle comme analogiquement équivalente à l’invention des idées des Lumières au XVIIIe siècle et à l’invention du mouvement ouvrier au XIXe siècle).
* A.M. écrit à propos de mon texte sur Rosa Luxemburg : «Ce qui est gênant, entre autres, dans cette démonstration, c'est la méthodologie "volontairement anachronique" que Corcuff choisit. Aujourd'hui, nous pouvons avoir une vision bien plus étendue que celle de Rosa Luxembourg des échecs de l'électoralisme et du parlementarisme.»Il n’y a pas de méthodologie totale dans les différentes branches du travail intellectuel. Chaque choix de méthode, de posture, comporte des prismes particuliers, et donc des limites. Mais qui répondent plus ou moins à la visée intellectuelle engagée. Ma lecture de Rosa Luxemburg est bien partielle et cette partialité a bien à voir avec une «volonté anachronique» : il ne s’agissait pas de lire les écrits de Rosa Luxemburg comme un historien pour les resituer dans leur contexte, mais de les lire à la lumière des questions actuelles afin d’y sélectionner des pistes quant à ces questions. Ce prisme méthodologique (cette herméneutique) est spécifié dans l’introduction de l’article.
Je pars d’un triple échec à transformer radicalement la société : de la branche sociale-démocrate parlementaire, des branches communistes (au sens de léninistes-trotskystes-staliniennes-maoïstes) et des branches libertaires. Ce triple échec ne signifie pas que je mette les trois catégories sur le même plan. Le pire concerne d’abord les expériences totalitaires (stalinisme, maoïsme, Cambodge, etc.) et autoritaires (du bolchévisme au castrisme) dérivées du communisme. Le moins pire concerne les expériences libertaires (dans leur inventivité, mais dans une incapacité à transformer durablement la société dans des expériences de longue durée) et sociales-démocrates (qui — tout en ayant de gros points noirs, comme la collaboration à la boucherie de 14-18 ou aux guerres coloniales — ont participé à stabiliser un libéralisme politique minimum avec un Etat social limitant l’exploitation capitaliste jusqu’à leur enlisement dans le social-libéralisme contemporain, et donc leur sortie de la social-démocratie proprement dite ; tout cela bien sûr dans un cadre demeurant capitaliste ; mais à l’intérieur de ce moins pire au sein d’un cadre capitaliste maintenu, la social-démocratie suédoise des années 1960-1970 est sans doute, d’un point de vue pragmatique, un cas assez exemplaire). Face à ce triple échec, je demanderai comme Maurice Merleau-Ponty dans Les aventures de la dialectique (1955) : «Est-ce donc tricher que de demander qu’on vérifie les dés ?»
* A.M. écrit : «Il y a chez les anars une claire conscience que, dans le système capitaliste, les dés "démocratiques" sont pipés. Que l'acte électoral dans le secret de l'isoloir est le plus souvent un acte irrationnel, soumis à l'influence de ceux qui ont les plus gros moyens médiatiques et financiers ou qui sont les plus démagogues.»Il faudrait ici clarifier le point de vue. Est-ce qu’il s’agit de dire que dire qu’il faut d’aller plus loin que les acquis du libéralisme politique et de la démocratie représentative, ne serait-ce que parce que : 1°) le maintien de grosses inégalités sociales et culturelles fragilise fortement l’égalité politique proclamée dans la sphère politique (selon la veine ouverte par Marx dans La question juive en 1844 et prolongée par des sociologues contemporains comme Daniel Gaxie dans Le cens caché — Inégalités culturelles et ségrégation politique, Seuil, 1978, avec des concepts inspirés de Bourdieu), et 2°) les mécanismes de représentation tendent à déposséder les représentés au profit des représentants, dans la logique d’une domination proprement politique (analysés, par exemple, dans une double perspective wébérienne et anarcho-syndicaliste par Roberto Michels dans Les partis politiques en 1911 et plus récemment par Bourdieu, Gaxie, etc.) ? Ou est-ce à dire que ces acquis n’existent pas, que c’est un leurre, entretenu par «le système» pour entretenir sa domination, et que les démocraties libérales et les régimes autoritaires, voire totalitaires, c’est bonnet blanc et blanc bonnet ? Je penche pour la première position en pensant avec Merleau-Ponty dans Les aventures de la dialectique que, pour l’instant, la démocratie dite parlementaire apparaît comme celle qui garantit le moins mal «un minimum d’opposition et de vérité». Or, justement, les expériences se réclamant du «communisme» n’ont-ils pas le plus souvent mené en-deça de garanties minimum de la démocratie libérale en prétendant conduire au-delà ?
Par ailleurs, certaines formulations d’A.M. pourraient porter une régression par rapport à ce qui me semble constituer un apport majeur des courants libertaires : l’esquisse (systématisée chez Bourdieu) d’une approche de la pluralité de formes de domination non nécessairement intégrées fonctionnellement à un «système» unique appelé «système capitaliste». Dans les formulations utilisées, «le capitalisme» semble tout manger. Or, il me semble qu’un des défis actuels pour la pensée critique (par rapport auquel les courants libertaires peuvent nous être d’un certain secours : je pense à la pensée de «l’équilibration» des tensions contre la prétention à un dépassement synthétique des contradictions dans la dialectique hégélienne, chez Proudhon — que je traite dans La question individualiste —, ou de la lecture nietzschéenne et deleuzienne de la tradition anarchiste par Daniel Colson dans son Petit lexique philosophique de l’anarchisme — De Proudhon à Deleuze, Le Livre de Poche, 2001 — même si je n’en partage pas toutes les propositions) consiste à s’émanciper des notions de «totalité» et de «système» pour prendre en compte plus radicalement la pluralité (je renvoie à Bourdieu autrement et à La question individualiste). De ce point de vue, je me sépare de mes camarades marxistes de la LCR.
* A.M. écrit : «De plus, nous voyons mal pourquoi le réalisme sociologique suivant lequel nous ne pouvons totalement échapper au système dans lequel nous vivons impliquerait une participation électorale et parlementaire. À notre connaissance, la plupart des anarchistes, libertaires et apparentés ne vivent pas sur une autre planète. Leurs associations, syndicats, publications et autres ont en général des statuts déposés. On peut défendre certains droits démocratiques comme le droit d'association, de réunion, de manifestation ou même se défendre devant les tribunaux, sans pour autant se présenter aux élections politiques ou syndicales.»A.M. reconnaît fort justement que la position de «la pureté» et d’une extériorité par rapport au monde est sociologiquement intenable. Nous participons tous au monde tel qu’il est (nous y sommes éduqués, nous y travaillons, nous y mangeons, nous y consommons plus ou moins des produits culturels, nous y développons certains rapports hommes/femmes, etc.). Ce qui a des conséquences sur nous et sur les institutions que nous confectionnons pour lutter contre ce monde (même les plus libertaires) : nous ressemblons et elles ressemblent à ce monde, nécessairement. Pour simplement vivre, nous passons quotidiennement des compromis avec ce monde. Le problème, alors, pour des militants radicaux, c’est l’évaluation difficile de frontières floues, flottantes, imprécises entre compromis inévitables et compromissions (qui rendraient impossibles la transformation de la société). Pourquoi mettre la frontière a priori, de manière définitive, du côté des institutions électorales et parlementaires ? Pourquoi seraient-elle plus corruptrices que la participation au travail salarié, à la consommation, aux cadres familiaux existants, à l’école, etc. ? Et le poids des stéréotypes dominants et des dominations ne passent-ils pas aussi par nos corps, nos affects, nos esprits, etc. (comme La Boétie en avait eu l’intuition au XVIe siècle dans son Discours de la servitude volontaire, et dont Bourdieu a donné une formulation plus systématique avec sa notion d’habitus) autant que par les institutions extérieures ? Et les institutions politiques ne renvoient-elles qu’à une logique d’oppression, n’incluent-elles pas aussi des éléments protecteurs, qui ne s’opposent pas à l’existence de l’individualité mais servent aussi de points d’appui à l’autonomie personnelle ? C’est, en tout cas, une piste formulée par la tradition sociologique qui va de Durkheim à Robert Castel, qui repose sur une autre anthropologie philosophique (au sens des propriétés dont on dote a priori les humains et la condition humaine) : les désirs humains ne seraient pas seulement créateurs (comme on tend à le trouver chez Marx ou chez certains libertaires), mais seraient aussi potentiellement destructeurs, pour l’individu lui-même et pour les cadres collectifs, d’où les analyses classiques de «l’anomie» dans Le suicide (1897) de Durkheim (voir La question individualiste). Toutes ces considérations me conduisent, tout en recherchant les voies d’une tension libertaire au sein de ces institutions, à ne pas les éliminer de l’arsenal nécessairement contradictoire de la transformation sociale.
Mais A.M. ne répond pas vraiment au problème central posé dans mon texte : est-ce que les trois pôles identifiés quant aux rapports moyens-fins quand il s’agit d’inventer une nouvelle société émancipée à partir d’une société d’oppression (a - position kantienne-libertaire : les moyens doivent ressembler aux fins, mais c’est sociologiquement impossible ; b - position machiavélienne-bolchévique : presque tous les moyens sont bons, même les plus contradictoires aux fins, mais cela a contribué à produire historiquement des catastrophes autoritaires ou totalitaires ; et c - position luxemburgienne plus hypothétique : celle d’une hétérogénéité relative des moyens et des fins, tentant de faire germer ici des potentialités de société différente pour rendre crédible le passage à un ailleurs inconnu, que je retiens comme piste privilégiée, car elle reconnaît pleinement la contradiction à l’œuvre dans toute visée de transformation sociale) sont pertinents et comment se positionner alors ?
* A.M. écrit : «Ici, nous sommes probablement au cœur du nœud gordien du programme de transition et de la participation électorale de la LCR. Nous ne disposons pas d'information sur les débats internes à la LCR, ni sur l'influence que des idées "novatrices" comme celle de la "social-démocratie libertaire" ont en son sein. Mais il nous semble que cette organisation fait une sorte de grand écart entre un néo-réformisme (qui prendrait la place de celui de la social-démocratie) et une perspective "révolutionnaire". Mais pour des raisons électorales, de recrutement, d'alliance avec Lutte ouvrière (LO) ou autre, ni l'un, ni l'autre de ces deux discours ne peut être abandonné, ni précisément exposé. Pour bien faire, ses dirigeants doivent construire une rhétorique qui laisse croire à certains qu'ils ne disent pas tout ce qu'ils pensent et à d'autres qu'ils ne pensent pas tout ce qu'ils disent.»Pourquoi passer nécessairement par les vieilles explications en termes de «complots», de «manipulations» et de «machiavélisme» ? Pourquoi, plus simplement, ne pas voir qu’à la suite de la chute du mur de Berlin, de la social-libéralisation des social-démocraties et de l’émergence de nouveaux mouvements sociaux, dans l’incertitude, le tâtonnement, la contradiction, le débat, la pluralité, la confusion, de nouveaux repères, lestés par des traditions revisitées, se cherchent ? En tout cas, en tant que non trotskyste, c’est ainsi que je vis la période actuelle au sein de la LCR.
* A.M. écrit : «A l'heure où la lutte de tous contre tous fait des ravages parmi les dominés, nous devrions déjà nous interroger sur ce que le terme de "révolutionnaire" peut signifier pour les gens.» / «ce sont des luttes victorieuses, auto-organisées, indépendantes des institutions politiques (et des bureaucraties syndicales) qui permettront de renouer avec les traditions du mouvement ouvrier du XIXe siècle, traditions que l'expérience du communisme bolchevik a discréditées.»Il me semble que les deux phrases sont, d’une certaine manière, contradictoires. La première s’interroge lucidement, de façon autocritique, sur les présupposés optimistes des thématiques dites “révolutionnaires”. La seconde réaffirme de manière dogmatique des certitudes quasi-millénaristes, servant de réassurance identitaire (à la manière de supporters d’équipes de football ; “On est les champions, on est les champions”...).
* A.M. écrit : «Nous faisons partie de ceux qui supportent de moins en moins le double langage, la surenchère pseudo radicale aussi bien que la confusion pseudo théorique. Face à des personnes qui, de plus en plus, sont bombardées d'images et de discours à longueur de journée, il faut mettre en avant des idées simples que l'on puisse clairement distinguer de celles des autres courants politiques.»Faut-il faire un nouvel effort théorique, parce que les instruments dont on hérite du passé sont insuffisants, qu’il faut les rediscuter de manière critique et que des enjeux renouvelés se posent à nous ou s’agit-il simplement d’une stratégie de “communication” à rénover ? Je choisis le premier terme de l’alternative et les formulations d’A.M. semblent choisir le second. Le monde est-il compliqué et son analyse difficile ou au contraire est-il simple et son analyse facile ? Là aussi je choisis le premier terme de l’alternative et les formulations d’A.M. semblent choisir le second.
* A.M. écrit : «mais aussi en débattant du projet de société que nous voulons. Car s'il est clair que "le chemin se fait en marchant" et qu'il est prétentieux d'imaginer tout seul un système auquel tous seront appelés à collaborer, il est également peu sérieux de dire que nous ne savons pas vers quoi nous voulons aller.»Pleinement d’accord.
* A.M. finit par : «Etre libertaire "pour de vrai" comporte quelques exigences, celle de s'intéresser réellement à connaître le passé, les forces et les faiblesses d'un courant de pensée à la fois multiple et complexe. Celle aussi d'avoir l'esprit critique en éveil, vis-à-vis des idées des autres aussi bien que de ses propres idées.»Encore un point d’accord. Cette composante libertaire dérive du rationalisme critique que nous héritons de la philosophie des Lumières, de son esprit de libre examen et d’analyse critique de nos propres préjugés, et donc une reconnaissance de ses propres fragilités.
Ariane Miéville a ainsi donné l’occasion qu’un débat s’ouvre, avec des dimensions polémiques mais contenues par une démarche argumentative. Peut-être que des malentendus commencent à être levées, que des zones d’accord et de désaccord commencent à être clarifiées, que les protagonistes du débat commencent à se déplacer par rapport à leurs positions initiales sans avoir besoin de communier dans un «consensus» aseptisant.
Philippe Corcuff (janvier 2004)
Ariane Miéville
Autour de la «social-démocratie libertaire»
Direct ! (AIT, Suisse)
Le texte qui suit constitue une réponse à un texte de Philippe Corcuff intitulé Éléments de discussion avec Ariane Miéville. À propos du n°6 de la revue ContreTemps (" Changer le monde sans changer le pouvoir ? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes "). Texte (...) qui constituait lui-même une réponse un autre texte intitulé Quand des trotskistes veulent devenir libertaires. Ce texte était une recension du n°6 de la revue ContreTemps, elle-même intitulée Changer le monde sans prendre le pouvoir ?... Vous suivez toujours ? C'est bien, mais ce n'est pas obligatoire. J'ai fait de mon mieux pour que cette contribution se suffise à elle-même et puisse intéresser y compris les personnes qui n'ont pas suivi les épisodes précédents.En ouvrant ContreTemps n°6, je voulais élucider une question simple : les trotskistes sont-ils en train de devenir libertaires pour de vrai ou veulent-ils récupérer le concept pour avoir une meilleure image ? La réponse que j'ai trouvée n'était pas exactement celle que j'imaginais. Je pense maintenant que pour certains membres de la LCR, le sirop libertaire pourrait aider à faire passer, dans leurs rangs, une pilulesocial-démocrate. Bien sûr, pour ses promoteurs, il ne s'agirait pas de passer du trotskisme au social-libéralisme actuel, mais de refonder une social-démocratie néo-réformiste qui change le monde. Philippe Corcuff parle à ce propos d'un projet composite, puisant dans une pluralité de traditions. Je veux bien accepter cette définition, par contre, je refuse d'y voir une nouvelle politique d'émancipation. Au contraire, je vais essayer de démontrer que le recours aux institutions politiques va à l'encontre du développement des mouvements sociaux. Et je tenterai aussi de répondre au faux dilemme «démocratie ou totalitarisme». Mais avant de poursuivre sur la «social-démocratie libertaire», je vais préciser ma posture, mon identité et dire comment je perçois celle de mon interlocuteur. Cela me permettra de répondre à certaines questions annexes qu'il me pose, comme celle de savoir si, à mes yeux, le monde est simple ou compliqué...
Militant(e)s et sociologues Ph. Corcuff et moi-même avons des points communs, nous sommes militants et sociologues. Ce qui nous différencie, c'est que j'ai l'impression d'être plus militante que sociologue et que l'inverse est vrai pour lui. Je pense que l'exigence de rationalité que l'on doit avoir vis-à-vis d'une théorie sociologique n'est pas exactement la même que celle que l'on peut attendre d'une doctrine ou d'une philosophie politique. Ces dernières reposent sur des valeurs, des principes, certaines traditions ou sagesses dont on ne peut pas toujours prouver la cohérence, mais qui font partie de leur histoire et sont parties prenantes de leur identité.
Tout en étant convaincue que la connaissance du monde est utile à qui veut «changer le monde», je pense qu'elle ne remplace pas la volonté, la force de conviction, l'habileté, le courage et toutes les autres qualités dont peuvent faire preuve les militants. Ainsi, je puise dans mes connaissances sociologiques des outils utiles à mon action, bien plus que je n'essaye de vérifier mes présupposés théoriques en les appliquant à ma pratique militante.
Je définirais ma posture comme étant à la fois «réaliste» et «relativiste». Réaliste, car je pense que le monde existe indépendamment des explications qu'on peut en donner. Ainsi les théories sociologiques ne produisent pas ce qu'elles observent et elles doivent être vérifiées ou pour le moins illustrées par un certain nombre d'exemples.
Relativiste, car je pense que les différentes cultures et traditions (idéologies, doctrines, religions…) ont toutes une efficacité, une logique interne et qu'elles produisent du sens pour ceux qui les vivent. Si nous adhérons à l'une ou l'autre, c'est le plus souvent au nom de certaines valeurs que nous jugeons primordiales et pour lesquelles nous sommes prêts à nous battre.
Max Weber distingue deux types de rationalités, la rationalité en finalité, dite aussi rationalité instrumentale et la rationalité en valeur. Dans la plupart des actions humaines et notamment dans celles des anarcho-syndicalistes dont je me revendique (1), ces deux types de rationalité sont à l'œuvre, puisqu'il s'agit, en l'occurrence d'avoir à la fois une efficacité immédiate, la satisfaction des revendications syndicales, et de défendre les valeurs du communisme libertaire (égalité et liberté).
* C'est volontairement que nous paraphrasons ici le titre du livre d'Alain Bihr, Du "grand soir" à "l'alternative". Le mouvement ouvrier en crise, Paris, Ed. ouvrières, 1991. Son auteur, un militant et penseur indépendant mais qui a très certainement influencé la LCR, y préconisait déjà, pour préserver les acquis sociaux, d'investir l'appareil d'État en commençant par ses pouvoirs périphériques.
** Voir à ce propos la brochure de "DiRECT!" intitulée Du réformisme libertaire qui donne deux exemples de cette démarche. Peut être commandée par mail : direct@perso.ch.
1) Ph. Corcuff affirme qu'il n'est pas trotskiste, pourtant je persiste à l'inclure dans cet ensemble, parce qu'il milite dans une organisation «trotskiste» : la LCR. S'il préfère une autre dénomination, il lui reste à l'imposer. Dans la première phrase de son texte, il me définit comme une «militante libertaire» ce qui ne me plaît pas beaucoup non plus. Dans mon précédent texte, j'ai utilisé l'expression «libertaires, anarchistes et apparentés». Et bien moi, je fais partie des «apparentés». La métaphore de la famille me semble de plus bien convenir à nos courants. On choisit ses amis, mais pas sa famille.
2) Karl Polanyi La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983 (1ère éd. en anglais, 1944).
3) Des expériences de collectivités inspirées par les anarchistes existent et ont existé dans plusieurs pays, notamment durant des périodes révolutionnaires. La Révolution espagnole de 1936-37 est sans doute l'expérience la plus importante sur ce plan. Nous ne tenterons pas ici d'en mesurer l'ampleur et la signification.
4) Le Parti ouvrier, 16-17 avril 1896. Cité dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, à l'article consacré à Jean Allemane.
5) Le congrès ouvrier révolutionnaire international de 1900, dit aussi «congrès antiparlementaire», aurait dû avoir lieu à Paris en même temps que le congrès socialiste international, à qui il souhaitait donner la réplique. Il fut interdit au nom des «lois scélérates». Les rapports rédigés préalablement par ceux qui s'y étaient inscrits ontété publiés dans Les Temps Nouveaux — Supplément littéraire, n°23 à 32, du 29 septembre au 1er décembre 1900. Ces rapports existent sous la forme d'un Tiré à part numéroté de la page 129 à la page 342. La phrase citée s'y trouve à la p. 200.
6) Evert Arvisdsson, Le syndicalisme libertaire et la " welfare state " (l'expérience suédoise), Ed. Union des syndicalistes et CILO, sd. (l'édition espagnole date de 1960). Texte cité in Collectif Direct !, Du réformisme libertaire, brochure qui peut être commandée par mail : direct@perso.ch.
7) Résolutions du Congrès tenu à La Haye du 2 au 7 septembre 1872, in Jacques Freymond (dir.), La première internationale, Genève, Droz, 1962, Tome II, p. 373.
8) Cité in James Guillaume, L'internationale — Documents et souvenirs, vol. 1 (1864-1872), Genève, Grounauer, 1980, troisième partie, p. 160-161.
9) Congrès international socialiste des travailleurs et des chambres syndicales ouvrières, Londres, 26 juillet - 2 août 1896, Genève, Minkoff Repint, 1980, p. 6 et p. 459.
10) Selon Yves Lacoste, Paysages politiques, Paris, Librairie Générale, 1990, p. 14.
11) Le Révolté, du 21 janvier 1882, p. 2.
12) Norbert Élias par lui-même, Fayard, 1991, p. 61.Notes du fichier
N'importe quel sociologue vous dira que les valeurs sont à l'origine de normes qui peuvent être implicites (non-dites) ou explicites (écrites dans des lois, règlements, statuts, contrats...). Chez les anarcho-syndicalistes, les normes explicites figurent dans les statuts et les accords de congrès. Leur élaboration est «démocratique» ou plutôt fédéraliste, dans le sens que la décision est prise à la majorité, en congrès, par les représentants des syndicats. Ceux-ci, à la différence de ce qui se passe dans la «démocratie bourgeoise», n'y défendent pas leurs idées, mais celles de leurs mandants. Les délégués ont certes une marge d'interprétation et peuvent passer des compromis, mais ceux-ci peuvent être ou non ratifiés par les adhérents du syndicat. On peut penser ce que l'on veut de ce fonctionnement, mais toute personne honnête reconnaîtra qu'il n'est guère susceptible de produire un totalitarisme ou une dictature.
Des idées simples Si j'ai dit dans mon précédent texte qu'il «faut mettre en avant des idées simples» ce n'est pas seulement parce qu'elles sont plus faciles à communiquer, mais surtout parce que chacun peut avoir une opinion à leurs propos. Rien de tel avec des propositions ambiguës qui permettent de rassembler des gens qui pensent différemment (par exemple des réformistes et des révolutionnaires) parce qu'ils ont compris différemment le discours.
Une tare des «sociologues militants» est d'exiger des membres de la «base» qu'ils fassent l'effort d'apprendre leur langage, d'étudier leurs théories, avant de pouvoir se prononcer sur les options à choisir. Rien de tel pour produire une petite cour d'initiés autour du «professeur» ou du leader charismatique... C'est au nom des «idées simples» que je récuse l'affirmation de Ph. Corcuff suivant laquelle la «position kantienne libertaire, les moyens doivent ressembler aux fins est sociologiquement impossible». Je ne dis pas que des idées comme l'autogestion, la rotation des tâches, le mandat impératif, le souci de promouvoir l'égalité entre les militants, etc. soient faciles à réaliser avec des gens qui vivent l'inverse au quotidien. Il n'en reste pas moins que la volonté des anarchistes — qui fut longtemps celle du mouvement ouvrier dans son ensemble — de conserver leur autonomie, de construire une contre-société en marche, pourrait bien être plus prometteuse sur le long terme que celle qui consiste à s'installer dans les institutions en place en prétendant les subvertir.
Ne pas changer ou ne pas prendre le pouvoir ? Le titre du n°6 de la revue ContreTemps laisse planer un doute, en disant «Changer le monde sans prendre le pouvoir ?», ses rédacteurs pensent-ils que le pouvoir ne doit pas être pris, mais détruit d'une manière ou d'une autre, ou veulent-ils dire que le pouvoir gouvernemental actuel doit rester en place ? Il me semble que Ph. Corcuff est partisan de la seconde alternative. Le lapsus qu'il fait dans le sous-titre de sa réponse à mon précédent texte est à ce titre révélateur, puisque au lieu d'écrire «Changer le monde sans prendre le pouvoir ?», il met «Changer le monde sans changer le pouvoir ?».
Par ailleurs, la notion d'équilibration des tensions qu'il pêche chez Proudhon et D. Colson et qu'il oppose à l'idée de dépassement des contradictions de la dialectique hégélienne signifierait, si je l'ai bien compris, que les opposants ne peuvent être créatifs que s'ils ont quelque chose à quoi s'opposer et qu'ils deviendraient stériles dans une société apaisée. Même topo à propos du capitalisme qui semble, lui aussi, indépassable. Quand Ph. Corcuff me reproche une régression par rapport à l'apport majeur des courants libertaires, qui est : «une approche de la pluralité des formes de domination non nécessairement intégrées fonctionnellement à un " système " unique appelé système capitaliste», veut-il simplement dire que certaines formes de domination, à la tête desquelles l'oppression des femmes, ont préexisté au système capitaliste et peuvent fort bien lui survivre ? Dans ce cas, nous serions d'accord. Ou veut-il dire que le capitalisme et d'une manière générale l'économique est secondaire par rapport au politique ?
Personnellement, je ne pense pas, comme les marxistes, que «l'infrastructure détermine la superstructure» (que l'économique détermine le politique) en tout lieu et en tout temps. Par contre, je partage la vision de Karl Polanyi dans La grande transformation (2), selon laquelle, à un moment donné, lorsque la force de travail, la terre et la monnaie sont devenues de simples marchandises, l'économique s'est «désencastré» du social et est devenu déterminant. Raison pour laquelle, à l'heure de la mondialisation libérale, les gouvernements ont une faible marge de manœuvre et pratiquent tous le même type de politique économique et sociale. Il s'en suit une fuite en avant désastreuse sur tous les plans (social, écologique, sanitaire, culturel...).
Croire qu'il est possible de changer ce système en utilisant les possibilités offertes par la «démocratie réellement existante», ou rechercher une sortie de cette civilisation destructrice à partir de l'auto-organisation de celles et ceux qui en subissent les méfaits, sont deux choses différentes. Pour moi, rien ne permet de dire que la seconde alternative soit plus utopique ou dangereuse que la première, bien au contraire. Il est primordial, surtout, qu'on ait la possibilité de choisir entre ces deux programmes. Raison pour laquelle il est important de les distinguer afin d'éviter un «doux mélange» qui ferait que celles et ceux qui croient participer à l'un soient en train de renforcer l'autre sans le savoir.
La «social-démocratie libertaire» : une nouveauté ? Il y a environ 150 ans, Karl Marx affirmait que «jusqu'ici les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde [et qu'] il s'agit maintenant de le transformer». Dans les décennies qui suivirent, les discussions portant sur «comment réaliser le communisme (et le socialisme)» ont pris le pas sur celles portant sur le contenu du projet. Et c'est à partir des divergences sur ce «comment...» que se sont construits les différents courants et organisations du mouvement ouvrier. C'est également autour du thème du changement de société que la «social-démocratie libertaire» se distinguerait des autres tendances. Mais avant d'en parler, je rappellerai, de manière très schématique, les conceptions des uns et des autres.
Chez les marxistes, il existe l'idée qu'à partir d'un certain niveau de développement des forces productives, les contradictions du capitalisme rendent possible et nécessaire l'avènement du communisme. Les marxistes, et les bolcheviks à leur suite, comptent sur un parti centralisé pour diriger la révolution et s'emparer du pouvoir d'État. Celui-ci étant censé dépérir de lui-même par la suite avec le développement d'une société sans classe. Le problème, c'est que les expériences du «socialisme réel» (pays de l'Est, Chine, Cuba...) ont démontré qu'entre les mains d'un parti unique, même prétendument «ouvrier», l'État, loin de dépérir, prend des formes dictatoriales, et les inégalités sociales persistent... Pour les sociaux-démocrates, le socialisme constitue aussi la suite logique et souhaitable du capitalisme. Mais pour eux, la prise du pouvoir doit passer par les urnes et le socialisme s'établir progressivement, par des réformes.
Malheureusement, les socialistes parvenus au pouvoir grâce au bulletin de vote n'ont jamais instauré le socialisme.
Chez les anarchistes, il n'y a pas vraiment un modèle du changement social. Il me semble que pour beaucoup d'entre eux la société égalitaire ne constitue pas l'aboutissement du «progrès» capitaliste, mais une forme de société «naturelle», «juste» qu'un dérèglement provisoire (le capitalisme et les différentes formes de domination) aurait transformé. Les anarchistes se préparent en vue du moment propice : crise sociale, grève générale... pour détruire le pouvoir en place, s'emparer des moyens de production et instaurer une société libre et égalitaire. Pour eux, ce changement ne peut pas partir du sommet (prise du pouvoir), mais doit venir de la base qui s'auto-organise sur les lieux de travail, dans les quartiers, etc. Jusqu'ici, la preuve de la viabilité d'un tel projet, sur une large échelle et sur le long terme (3) n'a pas été faite.
Face à ce qui peut apparaître comme des impasses, on comprend que certains aient envie d'inventer d'autres modèles comme celui de la «social-démocratie libertaire». Mais d'abord, s'agit-il d'une nouveauté ?
Le premier courant politique que je connaisse qui ait essayé de faire tenir ensemble les idées libertaires et celles de la social-démocratie est français. Il s'agit des «allemanistes» (du nom de leur leader Jean Allemane 1843-1935). Bien qu'il allât être par la suite député pendant cinq ans, Jean Allemane écrivait, en 1896, à l'intention des politiciens : «à votre "prise du pouvoir" nous opposons aujourd'hui la "fin du pouvoir", l'avènement de la seule administration des choses.» (4). Partisans de la grève générale révolutionnaire, ceux que certains appelaient les «allemanarchistes» avaient créé, en 1890, le parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR). Dans une contribution rédigée pour un congrès ouvrier révolutionnaire prévu à Paris en 1900, les représentants de ce parti proposaient par ailleurs «la conquête des pouvoirs publics comme moyen de propagande.» (5). En 1905, les allemanistes rentrèrent dans le rang social-démocrate en participant à la réunification des socialistes français au sein de la SFIO.
La tentation social-démocrate est plus répandue qu'on ne le pense en milieu libertaire. Pour l'illustrer nous allons donner deux exemples qui, à la différence de l'allemanisme, sont le fait de groupes reconnus comme appartenant à la famille libertaire.
Un syndicat suédois, la Sveriges Arbetares Centralorganisation (SAC), membre fondateur de l'AIT anarcho-syndicaliste en 1922, a connu, dans les années 50, une évolution qui l'a amenée à quelque chose qui pourrait ressembler au projet de Ph. Corcuff. Constatant que le capitalisme libéral avait entraîné une augmentation générale de la production et de la consommation et que les sociétés «communistes» avaient engendré des systèmes totalitaires, les dirigeants de la SAC renoncèrent «à la " baguette magique " de la révolution.» (6). En 1954, la SAC reçut une importante subvention étatique qui lui permit de créer sa propre caisse de chômage. En parallèle, un certain nombre de ses militants étaient membres d'un parti «municipaliste», auquel la presse du syndicat ouvrait ses colonnes lors des campagnes électorales. Les dirigeants de la SAC pensaient que la cogestion ou «démocratie industrielle» qui se développait alors en Suède était un premier pas vers l'autogestion… Cet espoir n'a pas abouti ! Outre le fait d'accepter des subventions de l'État, de participer à des institutions paritaires de cogestion et éventuellement à des élections, certains «sociaux-démocrates libertaires» considèrent, comme les sociaux-démocrates tout court, qu'on peut militer aussi bien à la base (sur le lieu de travail, dans la rue...) qu'au sommet, c'est-à-dire au sein d'un gouvernement. Un exemple qui m'est proche (géographiquement) illustre cette approche.
Il y a quelques années, dans ma ville et mon canton, le leader d'un groupe libertaire devenait le conseiller personnel, officiel et rétribué, du ministre de justice et police du gouvernement local. Le ministre, un communiste, déclarait alors aux fonctionnaires en lutte qu'il n'était qu'un militant de plus, qui militait dans le gouvernement et que s'il s'était choisi un conseiller anarchiste, c'était pour ne pas s'endormir. Au final, le ministre n'a pas été réélu et les fonctionnaires ont perdu beaucoup de plumes...
Il est utile de préciser que les «réformistes libertaires» que j'ai pu observer ne tiennent pas des discours réformistes, mais des discours révolutionnaires. Bref, vous comprendrez que je ne sacralise pas l'anarchisme, que je ne prétends pas qu'il soit l'antithèse absolue du capitalisme ou quelque chose de spécialement pur et sacré. Je pense que ses traditions connaissent des évolutions disparates, dont l'une, reprenant à son compte le slogan «il est interdit d'interdire», s'emploie à transgresser, dans une «recomposition» particulièrement hardie, les principes même de la doctrine.
De la démocratie... J'ai écrit que «dans le système capitaliste, les dés " démocratiques " sont pipés et que l'acte électoral dans le secret de l'isoloir est le plus souvent un acte irrationnel...». Devant cette affirmation Ph. Corcuff me demande si je veux dire «qu'il faut aller plus loin que les acquis du libéralisme politique...» ou si je crois que «ces acquis n'existent pas, que c'est un leurre (...) et que les démocraties libérales et les régimes autoritaires, voire totalitaires, c'est bonnet blanc et blanc bonnet».
La question ainsi posée est soit très stupide, soit très mal posée. Pour moi, la vraie question est de savoir si la démocratie et le capitalisme sont inséparables. Si l'on ne peut pas avoir l'un sans l'autre. Sans discuter ici de la pertinence du concept de «capitalisme d'État», on doit noter que le capitalisme libéral peut fort bien se passer de démocratie (Chine actuelle, Chili de Pinochet...). Des exemples historiques montrent que des formes démocratiques (communautés villageoises par ex.) ont existé dans les sociétés pré-capitalistes. C'est pourquoi, je poserai l'hypothèse que la rencontre historique entre démocratie et capitalisme est fortuite et que le second a en partie phagocyté la première.
Je l'ai dit plus haut, le problème du socialisme, notamment à la suite de Marx, c'est qu'il a renoncé à penser son projet, son contenu. Il nous reste donc à penser les mécanismes possibles d'une autre démocratie : un vaste chantier... Quant à «bonnet blanc et blanc bonnet», c'est un piège à ultra-gauche. En ce qui concerne les anarchistes, ils n'ont pas été les derniers, dans l'histoire, à se battre pour défendre les libertés et les droits des gens. Si la «démocratie» ou plutôt la république pour ce qui concerne la France n'a pas toujours été en odeur de sainteté, c'est aussi parce qu'elle a sur ses mains beaucoup de sang ouvrier.
En Suisse — le pays le plus démocratique du monde — on dit souvent que la démocratie use ceux qui s'en servent et s'use quand on s'en sert. Dans ce pays, on vote très souvent sur des initiatives populaires (avec 100.000 signatures de citoyens, un nouvel article constitutionnel est proposé au vote) et des référendums (50.000 signatures permettent de demander un vote populaire sur une loi adoptée par le parlement). Curieusement tout cela n'est guère favorable au progrès social. Ces 25 dernières années, le peuple suisse a refusé en votation : la limitation du temps de travail à 40 heures hebdomadaires, la retraite à 60 ans (mais a par contre accepté que l'âge de la retraite des femmes passe de 62 à 64 ans), l'assurance maternité. Chaque fois que l'occasion lui en est donnée, il réduit le droit d'asile, etc. Dernier succès populaire en date : l'inscription dans la constitution fédérale du principe de l'internement à vie pour les délinquants dangereux !
En Suisse, les militants, y compris d'extrême-gauche, consacrent une grande part de leur énergie à récolter des signatures et à faire des campagnes électorales au détriment de l'action directe. Un exemple : il y a quelques années une nouvelle loi réduisant les prestations de chômage a été voté au parlement. Les comités de chômeurs ont récolté les 50.000 signatures nécessaires, ont fait campagne et ont gagné. Peu après, le parlement a voté une nouvelle loi restrictive (le nombre maximum de jours chômés rétribués passant de 520 à 400 jours pour les moins de 55 ans), les comités de chômeurs se sont à nouveau mobilisés, mais cette fois-là, le gouvernement a mis le paquet et l'a emporté en votation. Après ça, allez organiser des manifestations de chômeurs… Ils ne bougent plus, car ils n'ont plus guère de légitimité face au refus populaire.
À l'aube du XXe siècle, des anarchistes comme Émile Pouget dénonçaient, au sein de la CGT, la tyrannie souvent conservatrice, voir réactionnaire des majorités… Ils n'ont pas toujours été compris. Pourtant c'est qui se passe aujourd'hui en Suisse : le souci premier de l'électeur moyen, c'est son porte-monnaie (et sa sécurité). Les propositions favorables à des minorités (étrangers, handicapés, jeunes, pauvres…) ont peu de chance passer. Par contre, s'il s'agit de payer moins d'impôts, la majorité n'est pas difficile à trouver !
La question des élections Ph. Corcuff écrit : «Pourquoi mettre la frontière à priori, de manière définitive, du côté des institutions électorales et parlementaires ? Pourquoi seraient-elles plus corruptrices que la participation au travail salarié, à la consommation, aux cadres familiaux existants, à l'école, etc. ?».
Je pense avoir montré, ci-dessus, combien le recours aux mécanismes démocratiques est susceptible de stériliser les mouvements sociaux. Je voudrais aussi rappeler que le refus de l'électoralisme constitue un principe fondateur du mouvement anarchiste, un élément déterminant de son identité, car c'est précisément sur ce point qu'ils se sont séparés de la social-démocratie. Les anarchistes ont été exclus de la 1ère internationale, en 1872, au congrès de La Haye, parce qu'ils avaient refusé un article des statuts indiquant que «la conquête du pouvoir politique devient le grand devoir du prolétariat» (7). L'un des exclus M. Bakounine expliquait ainsi les divergences entre les deux tendances socialistes : «l'un et l'autre parti veulent également la création d'un ordre social nouveau, fondé uniquement sur l'organisation du travail collectif, (...) des conditions économiques égales pour tous, et (...) l'appropriation collective des instruments de travail. Seulement les communistes [d'État] s'imaginent qu'ils pourront y arriver par le développement et par l'organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, avec l'aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoque, pensent, au contraire, qu'ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l'organisation de la puissance non politique, mais sociale, et par conséquent anti-politique, des masses ouvrières tant des villes que des campagnes...» (8).
Plus tard, les anarchistes participèrent aux quatre premiers congrès de la 2e internationale où ils poursuivirent leur lutte contre l'électoralisme. Le congrès de Londres en 1896 sanctionna leur expulsion définitive, en exigeant que désormais seules soient admises les organisations reconnaissant «la nécessité de l'action législative et parlementaire» (9).
On considère souvent Proudhon comme le père de l'anarchisme. En ce qui me concerne, je lui préfère la figure d'Élisée Reclus également considéré comme «l'un des principaux penseurs du mouvement libertaire» (10) et qui fut le premier rassembleur des anarchistes français. Bien avant Roberto Michels, Élisée Reclus avait souligné combien les mécanismes démocratiques dépossèdent les électeurs au profit des élus. Reclus affirmait que le suffrage universel a «accru cette hideuse classe des politiqueurs, qui se font un métier de vivre de leur parole, courtisant d'abord les électeurs, puis quand ils sont en place (…) mendiant les places, les sinécures et les pensions...». Il notait que «jusqu'à maintenant notre métier d'électeur n'a consisté qu'à recruter des ennemis parmi ceux qui se disent nos amis» (11). À l'heure des condamnations pour prises illégales d'intérêts et autres abus de biens sociaux, ces quelques phrases du célèbre géographe sonnent encore juste. Aujourd'hui la «démocratie» fait tellement de déçus qu'elle se met en danger grâce à ses propres mécanismes.
Comme conclusion provisoire, je soumets à votre réflexion cet extrait d'une interview du sociologue Norbert Élias — qui n'était pas anarchiste — évoquant son attitude en Allemagne en 1933 :
— Vous sentiez-vous attaché à la démocratie, au système parlementaire ?
— Je n'aurais pas utilisé le terme de démocratie, mais j'étais évidemment profondément opposé à une dictature.
— Il reste qu'il est difficile de comprendre que vous vous soyez tenu à ce point à l'écart des choses.
— Mais je ne me tenais pas à l'écart des choses ! Je faisais de mon mieux. Ne m'en veuillez pas si je vous demande à mon tour : qu'auriez-vous donc fait à ma place ?
— Nous aurions au moins voté.
— Et vous auriez alors eu l'illusion d'avoir fait quelque chose ?
— En tout cas, nous aurions fait ce qui constitue le minimum dans une démocratie.
— Certes, mais dans la situation de l'époque, il était évident que le fait d'aller voter n'était plus l'essentiel. Cela aurait tout au plus servi à se décharger sur le plan émotionnel, rien d'autre (12).
Ariane Miéville, février 2004
DIALOGUE AVEC LES MARXISTES ?
| Jean-Pierre Garnier — Louis Janover | Je réécris ton nom, libertaire |
| RichardG. | Restructurations à l'ombre des bons sentiments |
| Guillaume Davranche | Les communistes libertaires et le débat avec d’autres courants |
| Ronald Creagh | Dialogue avec les marxistes ? |
| RichardG. | Pour en finir avec la LCR (Réponse à Guillaume Davranche) |
| Guillaume Davranche | Pour en finir avec la LCR ? (Réponse à RichardG.) |
| Anne Vernet | Commentaire au texte de Ronald Creagh |
Jean-Pierre Garnier — Louis Janover
Je réécris ton nom, libertaire
Le Monde libertaire n°1319, hebdomadaire de la Fédération Anarchiste
L'analyse de l'OPA (Opération pirate sur les anarchistes) de la L.C.R, présentée ici, s'inscrit dans le propos plus large d'un ouvrage paru aux éditions Paris-Méditerranée (Coll. « Les Pieds dans le plat ») : Je réécris ton nom, Révolution.
Le «petit facteur» de la L.C.R. n'aura pas eu besoin qu'on le sonne deux fois pour annoncer la bonne nouvelle : Le libertaire nouveau est arrivé ! Les prospectus qu'il distribuait, entre les deux tours des présidentielles, au printemps 2002, semblaient pourtant la contredire : Aux urnes, à nouveau, citoyens ! Il faut bouter Le Pen hors des murs de la République ! L'isoloir serait-il devenu un passage obligé pour tout libertaire qui se respecte ? Tel était, en tout cas, le message urgent qu'Olivier Besancenot avait à faire passer, avec l'aide empressée de médias soudainement intéressés, à l'issue d'une tournée des calendriers électoraux pendant laquelle il lui fut donné de sentir d'où viendrait le vent pour les prochaines consultations.En fait de vent, il s'agit tout simplement de revivifier d'un «souffle libertaire» le marxisme révolutionnaire, comme nous l'apprend le dernier numéro de Contretemps, revue théorique de la L.C.R. (1) Un changement de cap idéologique périlleux, si l'on songe au passé — pour ne rien dire du présent — de cette organisation. Aussi le pilotage du numéro a-t-il été confié à deux barreurs hors pair : Philippe Corcuff et Michaël Löwy.
Sociologue, politologue et surtout idéologue tout terrain, le premier nous inflige comme à l'accoutumée, mais cette fois aux dépens de Rosa Luxemburg, un laïus sans consistance truffé de falsifications où il donne libre cours à son penchant pour les mésalliances de mots les plus déconcertantes et prend assez de libertés avec l'histoire pour nous faire oublier pourquoi Rosa et ses camarades finirent par ne voir dans la social-démocratie qu'un «cadavre puant» qu'aucun artifice langagier ne pourrait rendre à la vie. Ainsi en profite-t-il pour nous resservir l'une de ses trouvailles préférées : le «concept» — terme à prendre ici non dans son acception théorique, mais au sens que lui ont donné les publicitaires — de «social-démocratie libertaire».
Second pilote à la manœuvre, Michaël Löwy, directeur de recherche médaillé du CNRS et directeur de conscience écouté parmi les adeptes du marxisme lénifiant, se pose en héritier présomptif et surtout présomptueux du mouvement surréaliste pour nous saouler de sa rhétorique sur l'«ivresse libertaire» de Walter Benjamin érigé en maître à tout penser. Une manière comme une autre de montrer que la L.C.R. aurait définitivement rompu avec l'avant-gardisme, l'autoritarisme et le dogmatisme que des esprits aussi chagrins que mal informés persistent à lui imputer.
Pour prouver que la page d'un certain trotskisme est définitivement tournée, nos experts en détournement n'y sont pas allés de main morte. Le numéro de Contretemps s'ouvre, en effet, sur un scoop de taille : rien moins que la naissance d'une «première Internationale au XXIe siècle», une fois dépassées les «vieilles querelles» entre marxistes et libertaires. Exit, donc, la IVe Internationale dont la L.C.R. attestait la survivance en France. Il est vrai que son nouveau porte-parole avait déjà révélé au Monde qu'avant de devenir trotskiste, il avait été «libertaire». Et qu'il le serait, par la suite, plus ou moins resté. Libertaire, donc, Alain Krivine qui, au soir des élections européennes de 1999, s'écriait avec enthousiasme, en apprenant qu'il avait gagné son ticket d'entrée au parlement de Strasbourg : «On a des élus, c'est le plus important.» (2) L'important, pour les rénovateurs trotskistes, ce n'est plus le rouge ni même l'orange qui l'a remplacé sur leurs nouvelles bannières : c'est la couleur des sièges dans lesquels ils allaient pouvoir enfin se caler, à Strasbourg ou ailleurs. Libertaires, le sont, d'une façon plus générale, avec Besancenot, Bensaïd et consorts, toutes les girouettes que leur sensibilité aux trous d'air électoraux pousse à «coller à l'air du temps contestataire», comme le dit si bien Libération qui, à défaut de toujours savoir de quoi il parle, sait à qui il a affaire avec les apparatchiks de la Ligue et ses penseurs attitrés.
«Changer le monde sans prendre le pouvoir ?» Sous son allure de sentence faussement interrogative, le titre aguicheur de la revue Contretemps est des plus trompeurs. Car prendre le pouvoir, c'est avoir le pouvoir de changer le monde, et y renoncer revient à le laisser à ceux qui le possèdent déjà. On l'aura pressenti : ce «souffle libertaire» qui émane sans prévenir de la L.C.R. va surtout permettre à la bourgeoisie mondialisée de souffler.
Le social-opportunisme De la part de tous ces néo- ou post-trotskistes spécialistes de l'entrisme à tous crins, le sort — et le tort — qu'ils font maintenant subir au mot «libertaire» n'a rien qui doive étonner. Encore faut-il, pour s'en convaincre, rappeler d'où il vient. Déjà connu après la Commune dans les milieux antiautoritaires, ce néologisme est né à la fin des années 1850 de la plume acide d'un anarchiste, Joseph Déjacque, qui n'eut de cesse de clouer au pilori les compromis et les compromissions de la petite-bourgeoisie républicaine de l'époque. (3) Elle avait mené le mouvement révolutionnaire à une série de défaites et nourrissait un respect viscéral pour toutes les procédures de la démocratie parlementaire qui faisait alors ses premières armes en désarmant tous ceux qui opposaient au culte de la légalité bourgeoise l'aspiration à une lutte et à des formes d'organisation nées au sein du peuple même. Au «crétinisme parlementaire», indissociable des pratiques opportunistes de la social-démocratie, s'est donc tout aussitôt opposée la pensée libertaire qui dénie aux délégués élus le pouvoir d'user et d'abuser de l'autorité qui leur est conférée par le vote. Et si le «libertaire» mettait plutôt l'accent sur la dimension individuelle de la révolte, l'anarchie, issue parallèlement du mouvement ouvrier, l'associait à une idée d'organisation collective autonome refusant toute professionnalisation de la politique et, a fortiori, le rôle et le règne des révolutionnaires professionnels. Ce sont donc toutes les formes de la démocratie représentative qui, dès l'origine, seront implicitement et explicitement prises sous le feu de la critique.
Parole de Besancenot : «Pour nous, l'erreur des bolcheviks, c'est d'avoir sous-estimé la question démocratique [...]. Nous sommes évidemment pour le pluralisme.» (4) «Nous», c'est évidemment la minibureaucratie de la Ligue qui, après avoir réussi à se faire une place «à gauche de la gauche» comme supplétive de la «gauche plurielle», découvre qu'elle peut damer le pion au P.C.F. et jouer sa partition dans le concert des grands. Reconnue et réévaluée dans ce contexte, la «question démocratique» n'est autre que celle que l'on soumet d'ordinaire aux étudiants de première année de Sciences Po et à laquelle ont déjà répondu par avance, depuis des décennies, tous les propagateurs de lieux communs sur les bienfaits de l'ordre politique bourgeois. Une réponse qui rejette toute idée d'action révolutionnaire des dominés contre cet ordre, comme non démocratique parce que relevant d'une conception «totalitaire» et, depuis le 11 septembre 2001, «terroriste» de la transformation de la société.
On peut, de la sorte, sous couvert de se libérer des «pesanteurs idéologiques», se débarrasser tranquillement de tous les principes révolutionnaires gênants, tout en conservant le principe d'autorité du bolchevisme et de la social-démocratie, inhérent à des appareils dont la structure et le fonctionnement sont calqués sur le modèle étatique. On comprend, dès lors, qu'Edwy Plenel, journaliste d'investigation policière toujours prêt à accueillir ses anciens camarades de promotion trotskiste dans les colonnes du Monde, ait lui aussi découvert «ce passage vers une pensée de liberté, vers une idée libertaire de démocratie».
Pour dissimuler le sens de leur adhésion au pluripartisme et aux «élections libres», c'est-à-dire à la démocratie de marché, les néo-trotskistes se doivent de dévoiler ce qui aurait été oublié par leurs prédécesseurs, à savoir la dimension subjective de l'individu et son irréductible altérité, de traquer l'aliénation dans tous les domaines du quotidien, de suggérer que les combats des féministes et des écologistes transcendent les luttes de classes — toutes choses qui auraient été mises sous le boisseau par le marxisme qu'ils professaient la veille, quand ils assénaient leur pédante leçon de matérialisme aux analphabètes de toutes confessions, anarchistes, conseillistes et autres «basistes» saisis par le «spontanéisme». De même leur faut-il intégrer le possible, l'aléatoire, l'utopique et, pourquoi pas pendant qu'on y est, le rêve, la mélancolie et le prophétique dans leur conception de l'histoire, car ils veulent désormais échapper au déterminisme, voire au fatalisme, dont ils auraient été victimes bien malgré eux.
Dans ces conditions, le sénateur «socialiste» Henri Weber, ex-dirigeant de la Ligue devenu bras droit (ou gauche) de Laurent Fabius était en droit de demander, toujours dans les pages du Monde, à ses anciens camarades ce que le «révisionniste» Eduard Bernstein réclamait jadis de la social-démocratie : qu'elle «ose paraître ce qu'elle est», et qu'elle devait si bien montrer avec son ralliement à «l'union sacrée», en 14-18. Que les soi-disant communistes révolutionnaires de la L.C.R., donc, osent enfin paraître à leur tour pour ce qu'ils sont, malgré leurs dénégations : «des réformistes de gauche, à peine plus radicaux» que des renégats qui ont simplement poussé plus loin, et plus tôt, l'abandon de leurs positions d'antan, tels Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon ou l'inspecteur du travail Gérard Filoche.
Henri Weber, en vérité, devrait plutôt prier pour que son souhait reste un vœu pieux, car afin qu'il puisse sans crainte paraître lui-même pour ce qu'il est effectivement devenu, un réformateur bon teint, c'est-à-dire rose pâle, il est préférable que les néo-trotskistes continuent de passer pour ce qu'ils ne sont plus : des «rouges». Inviter la L.C.R. à se dépouiller de son label d'extrême gauche, comme elle l'a d'ailleurs déjà fait en se revendiquant «100 % à gauche», n'est-ce pas courir le risque, pour Henri Weber et les politiciens de son acabit, de se retrouver, du coup, catalogués à l'extrême centre, tout près du «libéral-libertaire» Daniel Cohn-Bendit et non loin du libéral tout court François Bayrou ?
C'est pour ne pas avoir à rendre publique leur propre dérive dans ce glissement général vers la droite que les fins stratèges de la L.C.R. ont encouragé l'un de leurs idéologues maison à mixer la social-démocratie avec l'esprit libertaire afin d'en extraire un «concept» aussitôt mis sur orbite médiatique, grâce à leurs multiples accointances avec cette presse qu'ils ont cessé de qualifier de bourgeoise. Sous peine de finir par être confondu avec le social-libéralisme et d'être ainsi suspecté d'accommodement avec le néo-libéralisme honni, le social-opportunisme de facture trotskiste se doit d'apparaître badigeonné d'une couche de «radicalité». Une touche de vernis «libertaire» fera donc l'affaire.
Les néo-trotskistes se verraient-ils, dès lors, contraints de défendre simultanément une chose et son contraire : la tradition social-démocrate et un engagement libertaire ? Nullement. Les deux plateaux de la balance sont, en effet, inégalement chargés. Ou, si l'on préfère, les poids et les mesures ne sont pas les mêmes dans l'un et l'autre cas. D'une part, des pratiques : légalisme, électoralisme, étatisme, participation au jeu institutionnel classique de la démocratie représentative. De l'autre, des discours : sur l'autonomie, la révolte et l'insoumission, professions de foi sans cesse démenties par les actes. Bref, d'un côté des positions, de l'autre des postures. Ainsi s'explique que tout ce que le mot «libertaire» exprime d'ordinaire, y compris dans les dictionnaires, se voit associé pour ne pas dire accouplé de la manière la plus obscène à son contraire, la social-démocratie — l'un des piliers les plus solides de l'État capitaliste.
Une révolution «sociétale» S'il ne fait pas de doute que la revendication «libertaire» de la L.C.R. relève de l'usurpation et de l'imposture, il serait toutefois naïf de n'y déceler qu'un simple cache-sexe «anticonformiste» destiné à masquer la mise en conformité de l'organisation trotskiste avec les normes de la démocratie bourgeoise. Dans son cas comme dans bien d'autres, parler de «récupération» n'a de sens qu'à condition de ne pas oublier qu'à travers des mots ou des idées, ce sont des gens qu'il s'agit avant tout de récupérer.
Chacun sait, et les dirigeants de la L.C.R. les premiers, qu'il est devenu difficile, en politique, d'attraper les mouches avec du vinaigre, à savoir avec l'image révulsive d'un révolutionnarisme archaïque : références vieillottes, langue de bois, militantisme ascétique, etc. Certes, il n'est pas inutile de reprendre quelques-uns des slogans et des mots d'ordre traditionnels de la lutte anticapitaliste, ne serait-ce que pour ne pas laisser le terrain libre aux rivaux de Lutte ouvrière. Il faut bien répondre, en effet, au moins en paroles, aux attentes et aux intérêts des «déçus de la gauche» dans les milieux populaires. Mais occuper l'espace abandonné par les partis responsables de cette déception ne suffit plus. Pourquoi ne pas tenter de capter, en plus, les voix perdues de cette énorme part de l'électorat potentiel, assez sceptique sur les vertus démocratiques du suffrage universel pour voter souvent blanc ou nul, ou même — horreur absolue ! — se réfugier parfois dans l'abstention ? C'est ce «segment du marché», comme diraient les experts en marketing, que la L.C.R. cherche à «cibler», en laissant un «provocateur-né» style Philippe Corcuff se pousser en avant. On y trouve les lecteurs de Charlie-Hebdo et de Politis, bien sûr, où celui-ci tient tribune. Ceux, également, de Télérama ou des Inrockuptibles, magazines qui ont fait de la «différence» une image de marque d'autant plus soigneusement entretenue qu'elle permet, entre deux pages glacées de publicité pour des produits de luxe, de rejeter dans les bas-fonds du «populisme» tout ce qui émane du peuple sans avoir bénéficié de l'aval sourcilleux du «citoyen» policé. Dans la presse de marché, les déviants institutionnels sont fort prisés, voire courtisés. À Libé et au Monde, par exemple, les rubriques «Rebonds» ou «Débats» ont toujours été généreusement ouvertes aux contestataires installés.
Tout ce lectorat appartient à une fraction de la petite et moyenne bourgeoisie intellectuelle qui raffole des personnalités «dérangeantes» pour se donner l'illusion qu'elle n'est pas elle-même totalement rangée. Une couche sociale d'autant plus friande de révolutions labélisées «sociétales» — celles qui touchent aux comportements et aux sentiments, aux désirs et aux plaisirs, aux modes de vie et aux modes tout court — qu'elle a cessé de s'intéresser à la révolution sociale. Il est vrai que celle-ci risquerait de la toucher à son point le plus vulnérable : le portefeuille.
Le succès du nouveau maire « socialiste » de Paris auprès des «bobos» le confirme : il existe une «classe moyenne urbaine, jeune et cultivée» prête à se laisser séduire par les sirènes électorales pour peu que les prétendants au pouvoir acceptent de remodeler en conséquence leur idéologie et leur langage. Bertrand Delanoë et sa fine équipe de «communicants» ont misé avec brio sur le «festif» pour attirer ces chalands d'un nouveau genre plus soucieux d'épanouissement individuel que d'émancipation collective. La L.C.R. peut espérer, néanmoins, récupérer une partie d'entre eux, en particulier les plus jeunes, pas encore installés et donc plus disponibles et plus désintéressés. Pour ce faire, elle a trouvé la pierre philosophale susceptible de combiner le «social» et le «sociétal», c'est-à-dire le progressisme politique et le modernisme culturel : réactualiser le credo libertaire selon les canons publicitaires.
De ce point de vue, le jeunisme démagogique d'un Philippe Corcuff s'extasiant devant les platitudes fredonnées d'Eddy Mitchell, ou les pitreries d'un Besancenot s'auto-photographiant à la télévision devant une icône du «Che», peuvent contribuer à élargir l'audience et l'influence de la L.C.R. Pour croître, elle doit se montrer à l'écoute non plus des «masses» ou des «travailleurs», mais du public ou, plus précisément, d'un certain public. Un public spécifique qui n'entend pas, d'ailleurs, être considéré dans sa globalité anonyme, mais comme une nébuleuse d'«individualités» insaisissables et surtout inclassables, pour reprendre les traits sous lesquels les néo-petits-bourgeois se perçoivent d'ordinaire. Aussi se reconnaîtront-ils peut-être dans le miroir complaisant de la «société de verre» que Philippe Corcuff leur tend, avec toutes leurs «singularités», leurs «fragilités» et, last but not least, leurs «ambiguïtés», ce «lot commun des pauvres humains» qui autorise les rebelles de confort à se dédouaner à bon compte de leur quête incessante d'avoir ou de pouvoir.
Principe cardinal du nouveau cycle marchand, cette «reconquête par l'individu de son identité», que l'on ne cesse de célébrer en cette ère du conformisme généralisé, vient couronner une tendance déjà présente dans les avant-gardes culturelles et notamment dans le surréalisme artistique. C'est au tour des pratiques quotidiennes de chacun de s'affranchir de tous les carcans religieux, politiques et historiques. La dimension «existentielle» de la critique libertaire donne un semblant — un faux-semblant — de cohérence politique à toutes les formes de contestation que l'individualisme exacerbé a fait apparaître sur le marché de l'anticonformisme estampillé.
Agglutinant l'ensemble des références théoriques ou littéraires disponibles, y compris les plus saugrenues (les «relectures» désopilantes par Daniel Bensaïd de Jeanne d'Arc et ses envolées sur Péguy sont, à cet égard, anthologiques), dans un ersatz de critique radicale qui romprait avec l'«économisme» et le «sociologisme» des «classiques» du marxisme, le néo-trotskisme peut ainsi constituer un nouveau pôle d'attraction auprès de toutes les catégories sociales dont les manières de vivre et les aspirations se rattachent à ces revendications. C'est au point d'intersection de toutes ces dérisoires «remises en cause» que le «libertaire» intervient, à la manière d'un pivot qui, sous le signe de la «subversion», articule dans un même mouvement l'«autonomie recouvrée de l'individu» à la «redécouverte de la démocratie».
La «non-conformité», dès lors, se conçoit dans une perspective inversée. Elle n'a plus de raisons de s'en prendre aux codes et aux normes officiels puisque leur «transgression», institutionnalisée, subventionnée et même sponsorisée, fait dorénavant partie intégrante des formes de la domination. Sera taxée de conformisme, en revanche, l'attitude des «sectaires», des «retardataires», des «primaires» qui s'entêtent à refuser d'être les dupes de pareilles simagrées.
Que l'on ne s'avise donc pas de détecter dans l'infléchissement en cours de la ligne de la L.C.R. quelque effet en retour des fréquentations mondaines de ses leaders. Rendre de temps à autre, par exemple, des services grassement rétribués aux «ennemis de la classe ouvrière» d'hier, sous forme d'«animation» de séances de «formation» en entreprise, ne saurait, chez un intellectuel aguerri comme Corcuff, amollir sa volonté d'en découdre avec eux aujourd'hui. Croire le contraire serait verser dans le travers détestable de ces «anarchistes satisfaits de leur pose face au monde» qui ignorent «la tension productive», donc positive, que ne peut manquer d'engendrer, y compris «en nous-mêmes», le fait d'avoir à la fois un pied dans «des institutions de lutte» et un autre dans des «institutions de gestion». (5) Ignorer le «choc fécond» qui peut en résulter reviendrait, finalement, à se priver de ce «dialogue du réel et de l'utopie» qui fait tout le sel — et le suc ! — de la «social-démocratie libertaire». (6) On l'aura deviné, à l'heure où l'entreprise se préoccupe de changer d'image, la petite entreprise révolutionnaire qu'est la L.C.R. se doit de ne pas être en reste.
Sur ses fanions, significativement passés du rouge à l'orange — sans doute, parce que le rose était déjà pris —, comme sur la une de son hebdomadaire, dont l'intitulé devrait, soit dit en passant, changer de couleur lui aussi pour être en harmonie, on chercherait en vain trace de la faucille et du marteau qui les ornaient naguère. Au lieu et place de ces outils d'un autre âge, ondoie triomphalement le «100 % à gauche», symbole éloquent du ralliement des néo- ou des post-trotskistes à la logique du quantifiable, avec ses chiffres, ses statistiques et ses taux, économiques ou électoraux. À voir le racolage tous azimuts auquel se livre une organisation toujours prête à attirer dans ses filets tout ce qui bouge — et qui n'est pas forcément rouge — pour améliorer ses scores, on peut suggérer à ses dirigeants un nouveau logo : le râteau.
Jean-Pierre Garnier et Louis Janover
Restructurations à l'ombre des bons sentiments
Pour contribuer au débat : un texte plus politiqueDe bon sentiment, le dernier numéro de la revue ContreTemps ne manque pas. Sous la houlette d'un quarteron de militants trotskistes de la LCR, d'autoproclamés «nouveaux libertaires» et «nouveaux communistes» entendent nous convaincre des «faux clivages» existant entre anarchistes et trotskistes, des clivages qui, aujourd'hui, ne reposeraient que sur quelques confrontations historiques n'ayant plus guère de sens. L'heure serait aujourd'hui à la fusion : celle d'une politique trotskiste et d'une pratique anarchiste, dans le cadre d'un «parti libertaire (...) apte à gouverner». Pour cela, des parallèles historiques sont établis avec une collaboration communistes/anarchistes dans les IWW américains et dans le cadre de la revue Voie Communiste en pleine guerre d'Algérie. Ceux-ci représenteraient des «exemples intéressants» de «regroupement non dogmatique».
De cette revue et de tous ses articles se dégage une certaine communauté de pensée dont la constante est le caractère complètement dépolitisé. Anarchistes et trotskistes (de la LCR) seraient les 2 membres principaux de la communauté des révolutionnaires, séparés par de bêtes événements historiques. Mais il convient de noter qu'aucun aspect politique de cette collaboration n'est abordé : Mimmo D. Pucciarelli présente la mouvance libertaire comme si, quoique présentée comme «plurielle et composite», elle était néanmoins une véritable communauté, sans clivages politiques entre les organisations et les individus ; la LCR est abordée comme si elle était le pur produit du trotskisme, bureaucratie et dogmatisme en moins ; enfin, signalons la récurrence de l'ajout ponctuel des Verts en marge de la communauté des «radicaux critiques». Cette communauté doit se baser sur deux choses : le rejet «des vérités uniques et des certitudes carrées du dogmatisme» et une position «100% à gauche». Mais de ce que signifie politiquement «être 100% à gauche», on ne parlera pas.
La LCR, il est vrai, a fait peau neuve. Elle ne se veut plus un parti communiste, mais un parti «écologiste, féministe, anticapitaliste». A chaque congrès est inlassablement reposée la question du changement de nom pour bazarder ces mots encombrants que sont «communiste» et «révolutionnaire», qui font trop peur. Les entorses au dogmatisme sont, on ne peut le nier, conséquentes : Léonce Aguirre, avec d'autres, fait un retour critique sur Kronstadt, que même le jeune candidat Besancenot décrit comme une erreur de Trotski. D'autre part, les références historiques du parti se sont relativement élargies, pour inclure, et ce n'est pas récent, Rosa Luxemburg ou Che Guevara. Le retour sur Kronstadt est, entre autres, courageux : tout le monde n'en a pas fait autant. La LCR, de fait, n'est plus vraiment un parti trotskiste. Mais là n'est pas l'important : suffit-il d'évacuer toute référence au trotskisme et à ses erreurs pour être digne d'intérêt ? On oublie que la LCR est un parti politique, et que ce parti a une action politique. Mais de cette action, on ne parle pas : la question de l'unité ne nécessite-t-elle pourtant pas que l'on en fasse le bilan ?
Le positions ambiguës sur la parité, sur l'Europe et Maastricht, dont certains courants et individus au sein du parti disent qu'elles sont susceptibles de permettre certaines avancées. les positions douteuses des pantins inutiles au Parlement Européen sur la privatisation du chemin de fer, la réduction de l'interdiction des licenciements à un cadre des «grandes entreprises qui font des profits», cela, avec un modèle politique défini comme celui de la «démocratie participative» de son homologue brésilien. De celle-là, non plus, on ne parle guère : c'est bien le courant «Secrétariat Unifié» du PTB qui, élu sur le mandat du non-versement de la «dette» au FMI, a pourtant fait de celui-ci le 1er point de son programme une fois au pouvoir ; c'est bien lui qui continue la politique de privatisation. Quel doux mot que celui de «démocratie participative», qui associe les travailleurs à la gestion de la cité alors que, en vérité, ils ne participent qu'à la gestion de la pénurie : le Nouvel Economiste le confirme : 80% du budget concerne des dépenses fixes, 15% sont consacrés au paiement de la dette, restent 5% à se partager entre les exploités ! Les syndicalistes brésiliens détaillent à l'envi les successions de cris et de pleurs au «budget participatif» de la part de tous ceux venus réclamer justice, et qui savent que seuls ceux étant parvenus à rassembler le plus de monde derrière eux pourront faire partie des 3 uniques nominés sur la liste des «priorités».
En évacuant toute référence au trotskisme ou au communisme, la LCR ne fait pas que figure d'ouverture d'esprit : elle évacue aussi des concepts qui ne correspondent plus à sa pratique politique. Son ouverture est la concrétisation de sa dérive droitière qui la conduit, en effet, à s'ouvrir aux Verts, à la Gauche Socialiste, invitée à son dernier congrès, et aux libertaires d'Alternative Libertaire, invités eux aussi. Si AL se retrouve fréquemment dans des combats communs avec la Ligue, ce n'est pas non plus seulement parce qu'elle veut bien faire fi de tout dogmatisme, c'est parce qu'elle aussi manie les concepts de «100% à gauche» et de lutte de la «gauche sociale» contre la «gauche gouvernementale». Toutes deux se retrouvent sur une position de «gauche de la gauche», qui poussotte gentiment la gauche plurielle pour qu'elle lâche quelques mesurettes, pour qu'elle régule le capitalisme, puisqu'il faut «changer le monde sans prendre le pouvoir». Toutes deux participent au fameux Forum Social, financé à hauteur de 22 millions par l'Etat qui achève ainsi l'intégration corporatiste de ces organisations dites contestataires qui n'ont pour seul mérite que d'avoir citoyennement mis la lutte des classes au vestiaire et participé à la mise en place d'une structure de dialogue social. Toutes deux sont dans une perspective «participative» associant les exploités à leurs exploiteurs.
Ce n'est pas pour rien que les «anarchistes» qui prennent la parole dans cette revue préfèrent quoi qu'ils en disent le terme de libertaire à celui d'anarchiste.. Manfredonia, Spadoni, Pucciarelli réduisent l'anarchisme, par leurs discours ou leur simple participation créditrice à un numéro peu innocent, à une certaine «pratique» libertaire, à une revendication de fonctionnement politique démocratique. La seule légitimité de l'anarchisme serait d'avoir incarné au temps du «dogmatisme» trotskiste la lutte contre la bureaucratie : la LCR ayant rompu avec ces pratiques, l'anarchisme n'a plus aucune raison d'être et doit intégrer la nouvelle extrême gauche plurielle, car c'est bien de cela qu'il s'agit, et se préparer, comme il l'est rappelé, à voter une nouvelle fois pour la «démocratie chiraquienne» ou encore, pour un candidat jugé «proche» : «trotskiste ou écologiste par exemple». Que de bons sentiments, en effet, dans ces appels à l'action dans ces grands syndicats que sont SUD ou la CGT, tout dévoués au syndicalisme subsidiaire, tout à fait compatible avec cet autre modèle de corporatisme qu'est la «démocratie participative». Que de bons sentiments dans ces appels à la collaboration avec ces grands révolutionnaires des Verts et de la Rifondazione ! «Collaboration», c'est bien de cela dont il s'agit. la «gauche de la gauche» façon PCF ou LCR revendique «une autre Europe», définie comme le cadre de nos luttes, tout en affirmant que ce qui édicte 80% des mesures appliquées en France n'est pas une «réalité géopolitique».
N'en déplaise à tous, l'anarchisme n'est pas réductible à un amas de pratiques «démocratiques» menées par des «libertaires». La légitimité de l'anarchisme est que c'est le seul courant politique qui, prenant fait et cause pour les exploités, refuse de laisser un seul élément hors du champ de sa critique et de sa réflexion, à l'inverse du trotskisme, qui refuse de se pencher sur la question de l'autorité et de ses expressions sociales que sont le parti ou l'Etat. C'est cela l'actualité du différend entre l'anarchisme et le trotskisme : d'abord, il est vrai, une «pratique» (le récent coup de main de la LCR, après d'autres trotskistes, sur l'Ecole Emancipée prouve d'ailleurs à quel point la LCR s'est dé-trotskisée), mais pas une pratique réduite à un fonctionnement interne démocratique, une pratique qui lui interdise de participer à l'Etat, une pratique qui prévienne toute dérive, de quelle nature qu'elle soit. Je vous préviens, messieurs, que les anarchistes ne confondent pas unité et unicité, et qu'ils ne laisseront pas les trotskistes se déclarer impunément libertaires !
Pucciarelli nous invente des catégories fumeuses entre «anarchistes sociaux» et «anarchistes du quotidien», cela lui permet d'intégrer dans le mouvement anarchiste les poivrots qui restent dans les «bistrots après avoir bu quelques verres», cela lui permet de donner de la légitimité à des «anarchistes» qui, à force de se pencher sur «l'imaginaire», sont devenus des anarchistes imaginaires.
Richard G.
Les communistes libertaires
et le débat avec d’autres courants
La publication du numéro de février 2003 de la revue ContreTemps a créé l’émotion chez quelques libertaires... avec un an de décalage. ContreTemps a souhaité mettre en regard les thèses et pratiques libertaires et marxistes (pour aller vite) en 2003, ce qui est une démarche intéressante sur le principe, même si le résultat peut être diversement apprécié. La couverture de la revue affichait alors «Changer le monde sans prendre le pouvoir ? Nouveaux libertaires, nouveaux communistes». Plusieurs militants de diverses tendances du mouvement anarchiste (Philippe Gottraux de l’OSL suisse, Pierre Contesenne et Patrice Spadoni d’Alternative libertaire, Mimmo Pucciarelli, Gaetano Manfredonia), ont accepté de contribuer à ce numéro de ContreTemps. La publication faisait suite à un colloque «Anarchisme et marxisme» à Paris en 2002 qui avait attiré quelques centaines de personnes et permis de confronter des thèses et des pratiques.La participation d’Alternative libertaire à cet événement n’avait rien d'étonnant puisqu’AL s’efforce de développer une culture du débat contradictoire, y compris hors du courant libertaire. Ne serait-ce que parce que c’est enrichissant intellectuellement de se confronter avec des courants de pensée différents.
Parmi ces « courants de pensée » marxistes, le plus enclin au débat interne et externe, en France, est assurément représenté par la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), qu’on ne peut plus guère qualifier de léniniste, évoluant désormais dans les eaux d’un marxisme révolutionnaire mâtiné d’une importante tendance « social-démocrate radicale » (lire l’article d’analyse dans Alternative libertaire n° 124, novembre 2004, «15e congrès de la LCR, navigation à vue»). Les principaux animateurs de la revue ContreTemps sont d’ailleurs proches ou membres de la LCR.
Une autre motivation au débat et à la controverse publique, c’est que les militant(e)s de la LCR et de l’AL sont nombreux et actifs dans les mouvements sociaux et syndicaux, où ils se côtoient continuellement... avec des stratégies et objectifs le plus souvent contradictoires, en particulier depuis le tournant électoraliste de la LCR en 1996 (1). Quelles sont ces divergences et en quoi intéressent-elles la lutte de classe ?
AL développe le concept de «gauche sociale contre gauche gouvernementale». D’une part la «gauche sociale» ou «gauche de la rue», opposition extra-parlementaire, dont les mouvements sociaux dessinent les contours. D’autre part la «gauche gouvernementale» qui dévoie les mouvements sociaux vers les institutions républicaines. Il s’agit de souligner deux dynamiques différentes, que la LCR — par exemple — voudrait complémentaires, et qu’AL voudrait antagoniques. A noter que pour sa part la LCR ne parle guère de «gauche sociale», elle développe le concept des «deux gauches» : la gauche libérale d'une part (PS, Verts, une partie du PCF), la gauche antilibérale d'autre part (LCR, LO, une partie du PCF), ces «deux gauches» participant dans tous les cas à la compétition électorale. Le «100% à gauche» de la LCR est davantage un slogan de campagne ambigu qu’un concept sérieux. La stratégie révolutionnaire d’AL n’a donc rien à voir avec une stratégie «gauche de la gauche», puisque nous avons au contraire toujours mis en garde contre les dangers d’une «néo social-démocratie» véhiculant les mêmes illusions que l’ancienne.
Ce qui n’empêchera pas certain(e)s, naïfs ou malveillants — comme un certain Richard G. —, d’écrire que «AL se retrouve fréquemment dans combats communs avec la Ligue», ou a participé avec elle au Forum social européen où AL aurait «citoyennement mis la lutte des classes au vestiaire», participé à la «mise en place d'une structure de dialogue social», «dans une perspective "participative" associant les exploités à leurs exploiteurs.» Ce qui en dit long sur l’ineptie de ces calomnies dérisoires, puisque les organisations politiques ne pouvaient pas formellement être partie prenantes du FSE. Les éditions d’AL ont en revanche tenu un stand au FSE, non loin de la librairie Publico (Fédération anarchiste) et Quilombo (autre librairie libertaire parisienne). Il nous semblait effectivement impossible que les libertaires soient invisibles dans cet événement, et que les dizaines de milliers de militant(e)s participant au FSE n’y rencontrent que les Verts, le PCF, la LCR, entre autres. En revanche AL a activement participé à l’organisation du Forum social libertaire en parallèle du FSE, qui était notre expression politique propre.
Pour revenir sur ContreTemps, le titre «Changer le monde sansprendre le pouvoir ?», placé en exergue sur la couverture de la revue, était une invitation à la controverse entre anarchistes et marxistes. Une invitation sans doute maladroite puisque certains lecteurs non avertis ou qui n’ont pas lu la revue ont pu penser qu’il s’agissait d’un concept commun aux libertaires et aux marxistes. En fait ce «Changer le monde sans prendre le pouvoir» est une référence généralement associé au néozapatisme, dans lequel les animateurs de ContreTemps semblaient vouloir déceler une nouvelle pratique dépassant les clivages marxisme/anarchisme. ContreTemps incluait donc dans son dossier les «Douze thèses sur l’anti-pouvoir» de John Holloway, qui revendique une lecture moderne du zapatisme. A priori, AL n’adhère pas à ses thèses, puisque la transformation révolutionnaire de la société passera nécessairement par une substitution du pouvoir populaire («conseils ouvriers», etc.) au pouvoir d’État. La LCR de son côté n’adhère pas non plus à ce concept, puisqu’il la dessert ; et dans le même numéro de la revue, Daniel Bensaïd allume des contre-feux et récuse les «douze thèses» d’Holloway.
Même si visiblement cela donne de l’urticaire à quelques uns, débattre des convergences et divergences avec d’autres courants politiques fait partie intégrante de la culture militante d’Alternative libertaire, qui depuis ses origines est hostile à l’enfermement de l’anarchisme dans une tour d’ivoire doctrinaire...
Guillaume Davranche
(militant d’Alternative libertaire)
Ronald Creagh
Dialogue avec les marxistes?
Le dernier numéro de la revue Contretemps pose le problème du dialogue libertaires-communistes. Il y a également eu quelques échanges sur la question dans le Monde libertaire et sur certaines listes de discussion. Fort bien, mais un dialogue sans critique ressemble à du refoulement.Mais que nous offrent donc les marxistes de si alléchant pour travailler avec eux?
Cela fait des décennies que des centres d’histoire anarchistes envoient des communiqués à des revues comme L’Histoire et que des éditeurs libertaires envoient gracieusement des livres à Libération, au Monde et j’en passe. Quand on cherche à comprendre pourquoi aucune annonce ne passe, on apprend que le responsable de telle ou telle rubrique appartient ou a jadis appartenu à quelque groupe qui se réclame du marxisme.
Je n’ai pas vu dans des revues marxistes, ou alors cela m’a échappé, de publicité gracieuse pour des revues anarchistes de qualité, quoique non financées par quelque organisme universitaire ou étatique.
J’attends leur protestation lorsqu'un journal, disons Le Monde, utilise le mot «anarchiste» pour trier les torchons des serviettes (sauf quand il s’agit d’art, parce qu’alors ça fait snob), quand il se sert du nom pour marginaliser le mouvement, et qu'il utilise l'adjectif avec une légèreté qu’il ne se permettrait pas, par exemple, pour qualifier certains groupes qui se considèrent discriminés. Pas plus que je n’ai vu la gauche déposer de plainte, au nom des «droits de l’homme» ou du «citoyen», contre l’inscription des anarchistes par Europol dans la liste des organisations terroristes.
En revanche, si les anarchistes ressortent à tout bout de champ les indignités du passé — Kronstadt et Trotsky, la Guerre d’Espagne et les communistes, etc. — je vois aussi de l’autre côté des rappels de l’antiféminisme de Proudhon, de l’antisémitisme de certains anarchistes, et même des parentés découvertes entre l’anarchisme et les mouvements fascistes ou protofascistes.
Il est peut-être triste de voir les anars défiler sans se mêler à d’autres groupes, mais que signifierait cette unité moutonnière puisque les dialogues ne peuvent s’en tenir qu’à des rapprochements tactiques.
Peut-il en être autrement? Quel apport intellectuel le marxisme offre-t-il aujourd’hui?
J’ai le plus grand respect pour le dévouement, la générosité, la sincérité de mes camarades marxistes, mais en dehors de leur remarquable compétence dans certaines analyses du politique ou du social, je ne vois pas quel enrichissement tirer de leur conception du monde.
Le marxisme est captif d'une époque et d'une histoire. Il n'y a pas de marxisme avant Marx ; certains diraient même qu'il n'y en a plus eu après et que les marxismes sont l'ensemble des interprétations erronées de Marx. Quoi qu'il en soit, les diverses formes du marxisme dégagent une même idéologie de la représentation.
Cette représentation se structure selon un axe bien délimité. Pour Marx, toute société repose sur un pilier, son système économique. Les autres facettes sociales, la culture, le politique, l'État, peuvent avoir une logique propre, mais ce n'est pas une logique autonome : elles dépendent en dernière instance de l'économie, centre du pouvoir.
A partir de ce fondement ultime s'organisent des constellations de concepts, que les successeurs de Marx se sont efforcés de mettre à jour, de peaufiner, voire parfois d'abandonner subrepticement. Tout cet appareil intellectuel fait du ou des marxismes un outil qui, s'il s'est forgé à une époque donnée, en un lieu donné, est utilisable partout et à toutes les époques.
Une telle efficacité est séduisante. Cette approche offre une vue d'ensemble de toute société ; pour Marx, puis pour Lénine, une théorie adéquate de la totalité du monde offre les moyens de diriger la révolution mondiale. Dans un univers en perpétuelle transformation, difficile par conséquent à cerner, elle donne au marxiste le sentiment de tenir une structure ferme qui lui permet une vision globale qui distingue l'essentiel de l'accessoire. Elle révèle le lieu caché du pouvoir.
Et aussi, elle est essentiellement stratégique. Le militant peut voir à quel moment de l'histoire il se situe, chercher les failles de structure qui permettront à terme l'épuisement du système capitaliste. Comme l'écrit Nicholas Spencer, il peut «contrôler les événements révolutionnaires parce qu'il accorde la priorité à l'histoire et l'économie». [[«Historicizing the Spontaneous Revolution: Anarchism and the Spatial Politics of Postmodernism», liste de discussion «postanarchism · post-normal anarchism»]]. Son savoir est d'ailleurs ancré sur deux sciences humaines, l'économie et l'histoire ; le marxiste peut se penser en tant que scientifique.
C'est au nom de l'histoire et de l'économie qu'il sera nécessairement contre révolutionnaire. Car après avoir attendu — et annoncé — pendant près de deux siècles les signes précurseurs du déclin du mode de production capitaliste, il lui faut maintenant des certitudes et, tant que celles-ci ne viendront pas, il s'emploiera comme dans la France de mai 1968 à étouffer toute révolution spontanée sous prétexte qu'elle est illusoire.
Le marxisme est intellectuellement gratifiant. Il ne veut pas voir, palper, humer, sentir les êtres dans leur mystère, leur infinitude et leur brouillage. C'est une vision cinémascopique du monde. Il a construit des concepts techniques, sophistiqués, et regarde le monde à travers cet agencement. Cette représentation du monde, aussi idéologique qu'une autre, présente une illusion de sécurité parce qu'elle exclut toute autre alternative.
L'histoire et l'économie assurent une assise «scientifique» à un découpage de la scène sociale en structures essentielles et phénomènes accessoires. Ces structures essentielles permettent de porter un jugement global sur le type de société, son fonctionnement, son avenir. La carte d'identité d'une société donnée définit le scénario qui s'en suivra.
Les concepts sophistiqués que le marxisme élabore, la lutte des classes, l'aliénation, et ainsi de suite, ne peuvent être plaqués rigidement sur les sociétés contemporaines. Ce sont des signifiants et donc des constructions d'une société donnée, à une époque donnée, dans un cadre idéologique donné. Toutes ces vieilles lunes peuvent tout de même contribuer à notre éclairage, mais nous ne pouvons rester scotchés à l'écran d'un cinémascope. D'autres enjeux sont à l'œuvre, comme les luttes ethniques ou le système patriarcal, qui témoignent d'une situation bien plus complexe qu'on ne le pensait jadis.
On peut fort bien d'ailleurs concevoir que quelqu'un soit à la fois marxiste et anarchiste : cela a été montré pour un certain nombre d'auteurs juifs allemands, en particulier, et même Bakounine se disait marxiste en matière économique ; quelques historiens se sont efforcés de mettre à jour les aspects anarchistes de Marx lui-même.
Il n'y a rien de tout cela dans l'anarchisme. Il n'existe pas un corpus de concepts que chaque penseur entreprend de développer progressivement. En réalité, chaque philosophe anarchiste, de Bakounine à Kropotkine, de Malatesta à Stirner et de Landaüer à Zerzan a établi sa propre cartographie. Par exemple, des positions très différentes et même contradictoires ont été adoptées au sujet d'une classe sociale porteuse de la révolution. Jetant le reste avec ou sans commentaire.
Un seul trait fait l'union de tous, une position éthique et politique, le rejet de toute forme de domination. Morale petite bourgeoise, disent dédaigneusement les marxistes ; quant aux philosophes universitaires, ils n'y voient aucun grain à moudre pour leurs systèmes de pensée. On peut gloser sur l'un ou l'autre de ces théoriciens ou de ces courants, repérer un imaginaire collectif ou des pratiques communes, on ne voit guère un corpus de concepts bien articulés, formant un tout, que chaque génération s'efforcerait d'approfondir. En effet, sur l'axiome de départ peuvent s'élaborer des philosophies très différentes.
Horreur ! l'anarchisme est à la portée du premier venu. Il n'a pas besoin de se plonger dans le Capital, passage obligé de tout novice marxiste ; il peut se dispenser de la lecture de Bakounine, de Proudhon, ou de qui que ce soit ; il faut et il suffit qu'il souhaite une société profondément égalitaire, ce qui implique le rejet de toute forme de domination et la critique de toute représentation. Tout cela n'a rien à voir avec l'histoire : la position relève du mouvement socio-culturel d'une société donnée. Bref, l'anarchisme n'est pas une science, bien qu'au long de son parcours le militant sera invité à puiser dans un certain savoir pour décider, par exemple, que la fin ne justifie pas les moyens, ou que ceux-ci doivent, autant que possible, anticiper une société autre.
Mais voici que la situation se retourne : le marxisme se voulait rigoureux parce qu'appuyé sur deux sciences, l'économie et l'histoire. Or celles-ci sont en crise parce que le caractère scientifique des «sciences humaines» n'est plus seulement récusé par les sciences dures, ce qui a toujours été le cas, mais dans leur propre camp, par la critique du positivisme scientiste et plus généralement par les développements récents de l'épistémologie. Le marxisme est aujourd'hui acculé à défendre le socle scientifique de ses positions contre tous les critiques de l'essentialisme, de la représentation, et à rechercher désespérément une alternative aux post structuralistes et aux post modernistes.
Même retournement en matière de sciences politiques. Celles-ci s'obstinent à penser en termes de parti et de représentation et, comme elles pensent que la nuit tous les chats sont gris, elles confondent allègrement pouvoir et domination. Malheureusement, il est des gens pour penser que le système démocratique est, sous les apparences d'un rapprochement, une forme d'exclusion.
Le dialogue avec les marxistes est-il possible? Je pense que l'influence des idées marxistes sur les anarchistes a toujours eu des effets déplorables et je suis prêt à en citer mille exemples. En revanche, si l'échange d'idées me semble voué à l'échec, une rencontre authentique est possible si nous savons, de part et d'autre, multiplier les gestes de solidarité et de commensalité. Nous avons tous trop de talents pour ne pas boire un coup ensemble.
On me dira que, dans ces réflexions, il n'y a aucune critique de l'anarchisme. En effet, que peut-on y remettre en cause? Tout.
C'est pour cela que l'anarchisme est, de toutes les philosophies et pratiques, celle qui me déplaît le moins.
Ronald Creagh
| Texte de Garnier-Janover 1. Contretemps, n° 6, février 2003. 2. Alain Krivine, cité in Libération, 14 juin 1999. 3. Valentin Pelosse, «Joseph Déjacque et la création du néologisme "libertaire" (1857)», Cahiers de l'ISEA, série S, n° 15, décembre 1972. 4. Olivier Besancenot, Le Monde, 3 février 2003. 5. Philippe Corcuff, «Pour une social-démocratie libertaire», Libération, 18 octobre 2000. 6. Ibid. Texte de Guillaume Davranche 1. La LCR a toujours, quand elle a pu, participé aux élections bourgeoises. Mais jusqu’en 1996 elle le faisait dans une optique léniniste (élection = tribune). Depuis son congrès de 1996, elle conçoit de plus en plus les élections comme un enjeu stratégique et non plus tactique, ce qui peut changer bien des choses dans son rapport aux mouvements sociaux. Texte d'Anne Vernet (1) pourtant n'y a-t-il pas eu une pub récente dans les colonnes de Politis pour le Monde Libertaire ??? Ce qui d'ailleurs me laisse quand même un tantisoit songeuse... |
Pour en finir avec la LCR
(Réponse à Guillaume Davranche)
Je ne suis ni naïf, ni malveillant. Guillaume Davranche défend son engagement, et il est logique qu'il le fasse, mais je crois que dans sa réponse à mon message, il est passé à côté de l'essentiel : en effet, nos divergences quant à la réflexion sur la nature de la LCR, qui peuvent éclairer nos divergences politiques, n'ont pas été examinées. Ce sont pourtant elles qui sont l'enjeu du débat. En effet, je crois que participer aux congrès de la LCR, tenir un stand au FSE et participer à la manifestation qui s'en suit, proposer des contributions dans ce qui peut apparaître comme la revue théorique officieuse de la Ligue ne relèvent pas d'un seul «enrichissement intellectuel». L'ouverture n'a pas, en soi, une connotation positive : tout dépend à qui l'on s'ouvre, et c'est là qu'un problème se pose.Guillaume Davranche, et plus largement Alternative Libertaire, a sans doute une connaissance plus approfondie de la Ligue que la mienne : je ne me lancerai donc pas dans une appréciation des débats en interne et des jeux de tendance. Toutefois, je suis un observateur plus ou moins attentif de ses positions politiques, et je pense que si sa minorité de gauche a effectivement acquis plus de poids, il y a d'autant plus de raisons de s'inquiéter. En effet, soyons sérieux : en quoi la LCR est-elle «marxiste-révolutionnaire» ? Qu'elle se plaise à se dénommer ainsi, c'est son droit, mais je suis étonné que vous jouiez vous-même le rôle du naïf que vous m'imputez. Comment un parti qui prône, au Brésil, un projet de société corporatiste, associant les exploités à leur propre oppression, pourrait-il être une organisation «marxiste-révolutionnaire» ? Ce n'est certainement pas par hasard que la dictature du prolétariat a été renvoyée au placard, de même que le trotskisme, et que l'on cherche à passer à la trappe les références au communisme et à la révolution : croyez-vous, là encore, qu'il s'agisse d'une stratégie d'ouverture ? Vers la droite, assurément. Ses positions ambigues sur la guerre au Kosovo, sa non-remise en cause de la régionalisation aux prochaines élections, ne sont certes pas des anecdotes. Vous citez vous-mêmes, dans votre article «Navigation à vue» : «la campagne Juquin en 1988, [...] la recherche du dialogue avec la «gauche plurielle» en 1996-97, en passant par l'appel à voter Voynet à l'élection présidentielle de 1995». On pourrait aller bien plus loin...
Il n'est qu'à voir le projet de profession de foi de la liste LCR-LO aux élections européennes de 1999 et notamment :
— Son appréhension de l'Europe comme un horizon inéluctable, avec une petite critique sous le seul prétexte que «le Parlement européen n'a pas assez de pouvoir» : son renforcement est-il en effet un acte révolutionnaire ?
— La croyance de certains en la possibilité d'amender Maastricht (voir les positions à l'avant-dernière congrès) : peut-on amender le capitalisme ?
— Son remplacement du principe de collectivisation (voire de nationalisation) par une volonté d'«interdire les licenciements dans les grandes entreprises qui font du profit» : mais... et les autres ?
— Sa proposition d'«étendre le service public» : que devient alors la collectivisation ?
— D'«enlever au patronat et aux financiers le contrôle absolu de l'économie»... absolu seulement !
— Son affirmation que «les bénéfices accumulés par les grandes entreprises doivent servir à supprimer le chômage, au lieu d'alimenter les circuits financiers qui menacent l'économie d'une catastrophe majeure» : on est donc dans une perspective de sauver l'économie capitaliste en l'humanisant un petit peu ?
— Sa proposition de «mettre sous contrôle tout le système bancaire et la Banque centrale européenne», et donc de ne pas les supprimer ! Et sous le contrôle de qui ?
Toutes ces affirmations sont celles d'une néo-gauche-plurielle, d'une organisation qui se situe dans un cadre, non pas de réformisme, mais d'aménagement ! La LCR veut «une Europe des droits démocratiques, où les populations contrôlent les décisions» ? Bensaïd postule (1999) que «la subordination de l'économie à la citoyenneté, de l'intérêt privé à l'intérêt général, des profits aux besoins implique toujours une démocratie participative d'en bas, un contrôle populaire et de l'autogestion» ? Mais dans quel cadre sommes-nous, ici !? Et non, la LCR n'a pas changé, ou alors pas en mieux. La notion de classes sociales disparaît de plus en plus, au profit de termes comme «les populations», «les citoyens»... Vous comprendrez alors que j'extrapole un peu et me demande si qui s'assemble ne se ressemble pas ? Parce qu'un mouvement qui utilise des notions comme «world company» et «hasta siempre», c'est-à-dire qui se sert des guignols de l'info et de slogans insipides de Che Guevara comme palliatifs de véritables analyses politiques, un mouvement qui s'attaque au «libéralisme» et qui cultive l'apolitisme dans ses propres rangs, c'est un mouvement à la dérive et un mouvement qui a une pilule à faire passer.
Quel intérêt y a-t-il donc à «dialoguer» avec ces gens-là ? D'autant que, comme vous le dites vous-mêmes, la LCR, ce n'est pas seulement un programme politique navrant, c'est aussi des méthodes d'infiltration et de récupération : l'Ecole Emancipée en est emblématique, sans aucun doute. Alors pourquoi, en définitive, la laisser publier des tribunes dans votre journal ? Pourquoi donc assister à ses congrès ? Vous sentez-vous quelque chose de commun avec le Parti Socialiste, pour vous retrouver sur les mêmes bancs ? Olivier Besancenot a beau s'étonner, dans Révolution, que la gauche et la droite reprennent le concept de «démocratie participative», je crois bien que ces dernières ont mieux compris que lui de quoi il retournait. Vous écrivez, dans votre article, qu'il fait «quelques œillades aux communistes libertaires» : vous satisfaisez-vous de son ignorance, et sans doute de sa mauvaise foi, qui le conduisent à affirmer que «les libertaires nient la nécessité d'une organisation politique révolutionnaire» (p. 82) ?
Ne croyez-vous pas que la LCR se sert de ses références aux «libertaires» (et non à l'anarchisme), au point de s'en revendiquer (Olivier Besancenot, Tout est à nous), dans le but unique de faire de la récupération ? Contrairement à ce que vous supposez, j'ai bien lu les contributions de Daniel Bensaïd, de même que son récent livre Un monde à changer. Mouvements et stratégies, qui réduisent l'anarchisme à bien peu de choses, jusqu'à ce qu'il puisse proclamer qu'il en est partie prenante. Dans un tel contexte, croyez-vous qu'il soit judicieux de participer à une initiative comme celle de ContreTemps ? Croyez-vous que cela soit anodin ? Participer à une telle initiative ne saurait être innocent, même si l'on se cantonne, comme Gaetano Manfredonia, à une contribution «scientifique». Je crois que Mummio Pucciarelli, en annonçant son adhésion à un «parti libertaire apte à gouverner», a mieux compris que vous de quoi il retournait. A moins que je sois en effet naïf et que ayiez quelque intérêt dans votre position de soutien critique à la LCR ?
Je ne suis pas non plus malveillant. Je lis attentivement toutes les critiques qu'Alternative Libertaire ne se prive pas de publier vis-à-vis de la LCR : mais force est de constater qu'elles se cantonnent souvent à une critique de forme, la forme partidaire. Certes, vous ne semblez pas disposés à rejoindre une néo-social-démocratie ; certes, le «grand parti anticapitaliste» peut vous laisser de marbre, mais je crois qu'en définitive, sur le terrain des positions politiques, vous avez beaucoup de points communs : ne serait-ce que l'appel à voter Chirac... Voir dans le Front National un parti «fasciste», et croire que l'on peut barrer la route au fascisme par les urnes, découvrir en 2002 que la CFDT n'est pas un syndicat mais un organisme de cogestion, voilà bien des problèmes politiques d'envergure que vos critiques de forme vis-à-vis de la Ligue mettent encore en surbrillance. Vos critiques envers elle restent de pure forme ou plutôt idéologiques : ainsi d'un article d'Edith Soboul dans lequel, revenant sur la question du Brésil, elle se contente de critiquer l'enchaînement des mouvements sociaux aux institutions sans passer à une véritable critique politique et à la désignation du caractère corporatiste de la démarche du PT.
Certes, la fusion n'est pas pour demain, mais au train où vont les choses il y a de quoi se poser des questions... Car si l'exemple de la LCR prouve qu'il ne suffit pas de faire référence à la révolution pour être un révolutionnaire, on peut se dire que les références à l'anarchisme ne font pas tout non plus... Et dans ce contexte, «s'enfermer dans une tour d'ivoire doctrinaire» pourrait ne pas être un mal si cela signifie la stricte association de la théorie et de la pratique ainsi que le refus de toute compromission : en effet, il s'agit simplement de définir ce qui constitue l'essence de l'anarchisme et de refuser n'importe quel amendement à ces principes. Cela ne nous empêche pas toutefois de dialoguer voire de nous associer avec d'autres courants ou individus se réclamant d'un autre paradigme que l'anarchisme, ainsi de certains marxistes, comme les conseillistes : mais cette ouverture-là manifeste des bilans de ce siècle tirés de part et d'autre, et elle ne se fait pas à l'ombre du front républicain mais bien sous des auspices révolutionnaires. Ce sont-là des échanges entre véritables révolutionnaires, entre les militants qui ont retenu quelque chose de ce siècle.
Avec mes amitiés, Richard G.
Pour en finir avec la LCR ?
(Réponse à RichardG.)
Tout d'abord je dois dire que j'apprécie le fait que Richard G. ne réitère pas les calomnies dont il avait abreuvé Alternative libertaire dans son premier message, «Restructurations à l'ombre des bons sentiments». Avec les critiques qu'il porte à l'AL dans son dernier message, Pour en finir avec la LCR?», on est davantage dans le domaine de la controverse que de l'invective, même si l'accusation qu'AL ait «découvert la vraie nature de la CFDT» en 2002 fera sans doute rire plus d'un camarade appartenant à ce courant communiste libertaire qui a agi dans l'opposition CFDT pendant vingt ans, avant de contribuer activement au lancement des syndicats SUD, dès 1989...Je ferai quelques remarques sur la portée exacte du débat «faut-il parler ou pas avec la LCR?». Simplement pour dire qu'il ne faut pas surestimer l'importance d'un dialogue... ou d'un non-dialogue avec une autre organisation. D'autant plus quand ce «dialogue» est plus que sporadique. Alternative libertaire a dans le passé dialogué avec de nombreux courants qui n'étaient pas «strictement» libertaires, sans que cela change la nature d'AL. Les éléments qui peuvent conduire une organisation à souhaiter un dialogue avec une autre organisation politique sont de plusieurs ordres :
— que leurs militant(e)s se côtoient sur une lutte ou dans des luttes et éprouvent le besoin de confronter leur point de vue;
— que des actions communes puissent être menées dans des domaines où il n'y a pas de désaccord (ce qui n'est tout de même pas rare quand l'anticapitalisme est une référence commune);
— que les deux organisations en question soient capables de dialoguer (ce qui n'est ps toujours le cas!).
Ce sont des choses qui deviennent évidentes dès lors qu'on n'est plus seulement doctrinaire, mais qu'on se dote d'une stratégie politique. Les autres organisations ne sont plus vues seulement comme des «ennemies» ou des «amies», mais, PAR RAPPORT à cette stratégie, comme des partenaires potentiels (avec des limites à reconnaître) ou des adversaires (avec un degré de confrontation à évaluer).
Dans une stratégie de développement des luttes sociales et de l'auto-organisation, on n'est pas obligé de faire «comme si» il n'y avait que les rouge & noirs qui existaient... ou bien on risque de ne pas aller bien loin.
Cela n'empêchera jamais certains «anars» pas très politiques de dénoncer rituellement les organisations libertaires qui s'associent avec des pas-libertaires... L'AL sera donc dénoncée comme étant «porteuse d'eau» de la LCR, la FA comme étant «porteuse d'eau» du PT, ou la CNT-Vignoles comme participant la collaboration de classe aux élections professionnelles, ou participant à d'«infâmes» intersyndicales avec FO et la CFDT...
Tout cela n'est pas sérieux. Il faut laisser le rôle de procureur à ceux qui le méritent et ne pas imaginer que le dialogue ou le non-dialogue changerait la nature profonde d'une organisation.
On peut très bien être en désaccord avec la LCR, et même la combattre dans certains secteurs (l'affaire de l'Ecole émancipée est le dernier cas en date mais il y en a eu bien d'autres), et constater que, de fait, dans d'autres secteurs, la coopération est possible... Je crois sincèrement qu'à l'Alternative libertaire, le fait de préférer instinctivement le dialogue — même au risque de se tromper, et d'abandonner un dialogue devenu stérile — procède d'une culture militante positive.
Pour finir sur ce débat, je dois dire que ce qui est surréaliste, ce n'est pas un «dialogue» sporadique entre AL et la LCR (assez largement fantasmé parfois d'ailleurs), non, ce qui est surréaliste, c'est que le débat ait été quasi nul entre les différentes composantes du mouvement libertaire pendant dix ans ou plus, s'élevant rarement au-dessus du niveau de l'anathème et du procès politique. Je crois que, là aussi, il y a une culture militante qui doit changer... et heureusement nous sommes en bonne voie.
Guillaume Davranche
Commentaire au texte de Ronald Creagh
au sujet d'un «dialogue» avec les marxistes
Je crois vraiment que le débat, de notre point de vue «anarchisant», se pose mal. L'idée d'une distribution identitaire des rôles et des postures théoriques (anarchistes d'un côté, marxistes de l'autre) définissant les limites d'un «dialogue», possible ou pas, entre ces deux entités supposées «individuées» m'horripile profondément. J'en viens à me dire que cette mise en scène (dont certes R. Creagh a bien raison de dénoncer les effets néfastes - voir la censure de l'expression anarchistes par les néos-stals planqués-1-) n'a finalement pour principal objectif que de paralyser la réflexion, l'action (la «praxis» si l'on veut) contestataire voire (ciel!) révolutionnaire, en la réduisant commodément à des incomptatibilités de chapelles. Visiblement aussi, il faut croire que cet état de chose, soit en arrange beaucoup, soit possède une telle puissance de réalité qu'il serait impossible de penser un lien entre «marxisme» (non institué, non orthodoxe je précise) et anarchisme. «Dialoguer» avec les détenteurs officiels et institués de l'estampille «marxiste» ne m'intéresse pas. D'ailleurs «Contretemps», que je sache, ne se définit pas comme publication anarchiste.En revanche, repenser ce qui, chez Marx, est indubitablement connexe avec les fondamentaux anarchistes, cela, oui, m'importe et me paraît urgent et nécessaire. On ne peut pas mettre Marx à l'index au nom des marxismes institués. De même, comment pourrait-on condamner TOUT Hegel, cet Hegel qui le premier affirma «la vérité est concrète»? En clair: Marx avait le choix entre Bakounine et Engels et il n'a pas fait le meilleur. La chose est entendue. De même qu'il serait peut-être bon de dégager de l'œuvre marxienne tout ce qu'elle doit à l'Anarchie, à Bakounine en particulier: ainsi Marx, traduisant «Dieu et l'Etat» vers l'anglais, ne se permet-il pas d'écrire «tous les moyens sont bons, Y COMPRIS la prise du pouvoir» là où Bakounine a écrit «tous les moyens sont bons SAUF la prise de pouvoir» ?
Au risque de me répéter, la critique radicale de l'économie capitaliste et le renvoi à l'économie comme «dernière instance», SI L'ON COMPREND bien la formule selon la perspective DES LUTTES SOCIALES, et non pas «dernière instance» anthropologique voire pire ontologique, CELA va absolument dans le sens des principes anarchistes. L'économie est de ce point de vue d'ailleurs moins «dernière instance» idéologique que LEVIER pratique, qui dégage enfin le «réel» de l'emprise d'une «fatalité», totalitaire, contre laquelle «on» ne pourrait rien, magifiée, hypostasiée, etc. - ce à quoi abouti précisément cette récusation imbécile de l'économie comme «dernière instance» si à la mode en sociologie actuellement. Le levier économique fait du réel un objet préhensible, transformable par chacun «ensemble». Le problème des marxismes institués est qu'ils se sont saisis du seul levier du rapport de force de classe et de masse SANS mise en œuvre (politique) du levier économique stricto sensu (id: sans abolir les fondamentaux économiques issus du capitalisme). Là est «l'erreur» - qui d'ailleurs n'en fut jamais une, puisqu'il était question de POUVOIR, ce qui démontre effectivement bien la réalité de domination que contiennent les fondamentaux capitalistiques (propriété, valeur d'échange, argent, je me répète, je sais). L'anarchisme est ANTI-CAPITALISTE ou il n'est pas. S'il est anti-capitaliste, il s'appuie nécessairement sur les propositions communes et initiales, forgées par Bakounine ET Marx, et que les marxismes ont détournées et récupérées.
Un anarchisme de pantoufle qui se voile pudibondement la face devant le fait économique et qui fait l'impasse sur l'anti-capitalisme ne produira jamais aucune contribution, théorique et pratique, propre à changer le monde, et n'est rien d'autre qu'une pose convenue, compromise et un leurre. J'en suis désolée: pour le dire franchement, les «libertaires» ou pseudo-anarchistes qui veulent jeter Marx pour garder l'argent me font sombrement ricaner. Très sombrement. Et sachez aussi que, lorsque ceux-ci détiennent un quelconque «pouvoir» de contrôle de l'expression, ce que j'écris ici, là aussi, est envoyé sur voie de garage.
Alors de deux choses l'une, chers amis «sociaux-démocrates libertaires»: ou vous annoncez clairement vos couleurs, ou vous balayez devant votre porte, fût-elle blindée (puisque vous en avez les moyens).
Amicalement mais lassée des «dialogues» et des mises en scène.
Anne Vernet
Anton Ciliga
L'insurrection de Cronstadt
et la destinée de la Révolution russe
La Révolution Prolétarienne N°278 du 10 septembre 1938.
Une réédition a été réalisée en 1983 par les Editions Allia.
Les masses et la bureaucratie en 1920-1921
Le programme de Cronstadt
Cronstadt et la N.E.P.
Les moyens de lutte
Bilan
Annexes
(l'auteur, le débat sur Cronstadt)
Notes
Introduction L'échange de lettres entre Trotsky et Wendelin Thomas (l'un des leaders du soulèvement des marins allemands en 1918, actuellement membre de la Commission, américaine d'enquête sur les procès de Moscou) au sujet de la place à donner dans l'histoire aux évènements de Cronstadt de 1921, a provoqué une véritable discussion internationale. Cela témoigne de l'importance du problème. D'autre part, si c'est plus particulièrement aujourd'hui que l'on s'occupe de Cronstadt, ce n'est pas par hasard : une analogie, et même un lien direct, entre ce qui s'est passé à Cronstadt il y a dix-sept ans, et les récents procès de Moscou, ne sont que trop évidents.
Aujourd'hui on assiste au meurtre des chefs de la Révolution d'Octobre ; en 1921, ce furent les masses de base de cette révolution qui furent décimées.
Serait-il possible de déshonorer et de supprimer aujourd'hui les chefs d'Octobre sans que la moindre protestation se lève dans le pays, si ces chefs-là. n'avaient eux-mêmes, à coups de canons, obligé de se taire les marins de Cronstadt et les ouvriers de la Russie entière ?
La réponse de Trotsky à Wendelin Thomas montre que, malheureusement, Trotsky — qui est, avec Staline, le seul des chefs d'Octobre qui soit encore en vie parmi ceux qui ont effectué la répression de Cronstadt — se refuse actuellement, encore, à regarder le passé objectivement. Bien plus : dans son dernier article : «Beaucoup de bruit autour de Cronstadt», il élargit encore le fossé qui s'était alors creusé entre les masses travailleuses et lui ; il n'hésite pas, après avoir ordonné leur bombardement en 1921, à présenter aujourd'hui les hommes de Cronstadt comme «des éléments complètement démoralisés, des hommes qui portaient d'élégants pantalons bouffants et se coiffaient à la façon des souteneurs».
Non l ce n'est pas avec de telles accusations, qui puent la morgue bureaucratique à cent pas, que l'on peut apporter une utile contribution aux enseignements à tirer de la grade révolution russe.
Pour déterminer l'influence qu'a eu Cronstadt sur le sort de la Révolution, il faut, en évitant toutes questions de personnes, porter son attention sur trois questions fondamentales
1° dans quelle ambiance a surgi la révolte de Cronstadt ?
2° quels étaient les buts de ce mouvement?
3° par quels moyens les insurgés essayèrent-ils d'atteindre ces buts?
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LES MASSES ET LA BUREAUCRATIE EN 1920-1921 Tout le monde est maintenant d'accord pour reconnaïtre qu'au cours de l'hiver 1920-1921, la Révolution russe vivait un moment particulièrement critique : l'offensive en Pologne s'était terminée par la défaite de Varsovie, aucune révolution sociale n'éclatait dans l'Europe occidentale, la Révolution russe demeurait isolée, la famine et la désorganisation s'emparaient du pays entier ; le péril de la restauration bourgeoise frappait aux portes de la révolution. En ce moment critique, les différentes classes et partis qui existaient à l'intérieur du camp révolutionnaire présentèrent chacun leurs solutions pour résoudre la crise.
Le gouvernement soviétique et les sphères supérieures du parti communiste appliquèrent leur programme du renforcement du pouvoir de la bureaucratie. L'attribution aux «Comités exécutifs» des pouvoirs attribués jusqu'alors aux soviets, le remplacèment de la dictature de la classe par celle du parti, le déplacement de l'autorité à l'intérieur même du parti, de ses membres à ses cadres, la substitution au double pouvoir de la bureaucratie et des ouvriers dans les usines du seul pouvoir de l'appareil, tout cela devait «sauver la Révolution !» C'est à ce moment que Boukharine prononça son plaidoyer en faveur du «bonapartisme prolétarien». «En se limitant lui-même», le prolétariat aurait soi-disant facilité la lutte contre la contre-révolution bourgeoise.
Ainsi se manifestait déjà l'énorme suffisance, quasi messianique, de la bureaucratie communiste.
Les 9° et 10° congrès du parti communiste, ainsi que l'intervalle d'une année qui les sépara, se passèrent sous le signe de cette nouvelle politique. Lénine en fut le réalisateur rigide, et Trotsky le troubadour. La bureaucratie prévenait la restauration bourgeoise... en éliminant les traits prolétariens de la révolution.
La formation de «l'opposition ouvrière» au sein du parti, appuyée, non seulement par la fraction prolétarienne du parti, mais aussi par la grande masse des ouvriers sans parti, la grève générale du prolétariat de Pétrograd peu avant la révolte de Cronstadt, et enfin cette insurrection elle-même, tout cela exprimait les aspirations des masses qui sentaient, plus ou moins clairement, qu'une «tierce personne» était en train de porter atteinte à ses conquêtes. Le mouvement des paysans pauvres de Makhno en Ukraine fut, dans l'ensemble, la conséquence des mêmes résistances. Lorsqu'on examine, avec le recul historique dont nous disposons maintenant, les luttes de 1920-1921, on est frappé de voir que ces masses dispersées, affamées et affaiblies par la désorganisation économique, ont néanmoins trouvé en elles la force de formuler avec autant de précision leur position sociale et politique, et de la défendre, à la fois, contre la bureaucratie et contre la bourgeoisie.
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LE PROGRAMME DE CRONSTADT Pour ne pas nous contenter, comme Trotsky, de simples affirmations, soumettons aux lecteurs la résolution qui servit de programme au mouvement de Cronstadt. Nous la reproduisons en entier, en raison de son énorme importance historique. Elle fut adoptée le 28 février par les marins du cuirassé «Petropavlovsk» et acceptée ensuite par tous les marins, soldats et ouvriers de Cronstadt.
« Après avoir entendu les représentants des équipages qui ont été délégués par l'assemblée générale des bâtiments pour se rendre compte de la situation à Pétrograd, cette assemblée prend les décisions suivantes
- I. Organiser immédiatement des réélections aux soviets avec vote secret et en ayant soin d'organiser une libre propagande électorale pour tous les ouvriers et paysans, vu que les soviets actuels n'expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans ;
- II. Accorder la liberté de la parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, pour les anarchistes et les partis socialistes de gauche ;
- III. Donner la liberté de réunion et la liberté d'association aux organisations syndicales et paysannes ;
- IV. Organiser, pour le 10 mars 1921 au plus tard, une conférence sans-parti des ouvriers, soldats rouges et matelots de Pétrograd, de Cronstadt et du district de Pétrograd ;
- V. Libérer tous les prisonniers politiques appartenant aux partis socialistes, ainsi que tous les ouvriers et paysans, soldats rouges et marins emprisonnés pour des faits en rapport avec des mouvements ouvriers et paysans ;
- VI. Élire une commission pour la révision des cas de ceux qui sont détenus dans les prisons ou les camps de concentration ;
- VII. Supprimer tous les «politotdiel» (1), car aucun parti ne peut avoir de privilèges pour la propagande de ses idées ni recevoir de l'État des ressources dans ce but. A leur place, il doit être créé des commissions culturelles élues, auxquelles les ressources doivent être fournies par l'État ;
- VIII. Supprimer immédiatement tous les «zagraditelnyé otriady» (2) ;
- IX. Fournir, à tous les travailleurs une ration égale, à l'exception de ceux des métiers insalubres qui pourront avoir une ration supérieure ;
- X. Supprimer les détachements de combat communistes dans toutes les unités militaires, et faire disparaître dans les usines et fabriques le service de garde effectué par les communistes. Si on a besoin de détachements de combat, les désigner par compagnie dans chaque unité militaire ; dans les usines et fabriques les services de garde doivent être établis conformément à l'avis des ouvriers ;
- XI. Donner aux paysans le droit de travailler leurs terres comme ils le désirent, ainsi que celui d'avoir du bétail, mais tout cela par leur propre travail, sans aucun emploi de travail salarié ;
- XII. Demander à toutes les unités militaires ainsi qu'aux camarades «koursanty» (3) de s'associer à cette résolution ;
- XIII. Exiger qu'on donne dans la presse une large publicité à toutes les résolutions ;
- XIV. Désigner un bureau mobile de contrôle ;
- XV. Autoriser la production artisanale libre, sans emploi de travail salarié.»
Ce sont là des formules frustes, certaines mêmes insuffisantes, mais qui sont toutes imprégnées de l'esprit d'Octobre, et il n'y a pas de calomnie au monde qui puisse faire douter de la liaison intime existant entre cette résolution et le sentiment qui guidait les expropriateurs de 1917.
La profondeur des principes qui animent cette résolution se trouve montrée par le fait qu'elle est encore largement actuelle. On peut, en effet, l'opposer aussi bien au régime de Staline de 1938 qu'à celui de Lénine de 1921. Il y a même plus : les propres exigences de Trotsky à l'encontre du régime de Staline ne sont que la reproduction, timide il est vrai, des revendications de Cronstadt. D'ailleurs, quel autre programme, quelque peu socialiste, pourrait être opposé à l'oligarchie bureaucratique en dehors de ceux de Cronstadt et de l'Opposition ouvrière?
Le début de la résolution montre la liaison étroite qui existait entre les mouvements de Pétrograd et de Cronstadt. La tentative de Trotsky d'opposer les ouvriers de Pétrograd à ceux de Cronstadt afin de consolider la légende du caractère contre-révolutionnaire du mouvement de Cronstadt se heurte à Trotsky lui-même : en 1921, Trotsky, en effet, plaidant pour la nécessité dans laquelle Lénine s'était trouvé de supprimer la démocratie au sein des soviets et du parti, accusait les grandes masses, dans le parti et en dehors du parti, de sympathiser avec Cronstadt. Il admettait donc à ce moment que, bien que les ouvriers de Pétrograd et de l'Opposition ouvrière n'aient point été jusqu'à la résistance à main armée, leur sympathie au moins allait à Cronstadt.
L'assertion de Trotsky suivant laquelle «l'insurrection aurait été inspirée par le désir d'obtenir une ration privilégiée» est encore plus effarante. Ainsi, c'est l'un de ces privilégiés du Kremlin, pour lesquels les rations étaient très supérieures à celles des autres, qui ose lancer un semblable reproche, et cela à des hommes qui, dans le paragraphe IX de leur résolution, réclamaient explicitement l'égalisation de la ration ! Ce détail montre à quel point l'aveuglement bureaucratique de Trotsky est infini et désespéré.
Les articles de Trotsky ne s'écartent pas d'un seul pas de la légende forgée autrefois par le Comité central du parti. Certes, Trotsky mérite l'estime du mouvement ouvrier international pour avoir refusé, à partir de 1928, de continuer à participer à la dégénérescence bureaucratique et aux nouvelles «épurations» destinées à priver la Révolution de tous ses éléments de gauche ; il préféra, être éliminé lui-même. Il mérite plus encore d'être défendu contre la calomnie et les attentats de Staline. Mais tout cela ne donne pas à Trotsky le droit d'insulter les masses travailleuses de 1921. Au contraire ! Plus que tout autre, Trotsky aurait dû fournir une nouvelle appréciation de l'initiative prise par Cronstadt, initiative d'une valeur historique considérable, intiative prise par des militants de la base afin de lutter contre la première «épuration» sanglante entreprise par la bureaucratie.
L'attitude des travailleurs russes au cours de l'hiver tragique 1920-1921 témoigne qu'un instinct social profond et un noble héroïsme animèrent les classes laborieuses de Russie, non seulement durant la montée de la Révolution, mais aussi lors de la crise qui la mit en péril mortel.
Ni les combattants de Cronstadt, ni les ouvriers de Pétrograd, ni les communistes du rang, ne disposaient déjà plus, il est vrai, au cours de cet hiver, d'autant d'énergie révolutionnaire qu'en 1917-1919, mais tout ce qu'il y avait encore de socialiste et de révolutionnaire dans cette Russie de 1921, c'était la base qui le possédait. En s'opposant à celle-ci, Lénine et Trotsky, d'accord avec Staline, avec Zinoviev, Kaganovitch et autres, répondaient aux désirs et servaient les intérêts des cadres bureaucratiques. Les ouvriers luttaient alors pour le socialisme dont la bureaucratie poursuivait déjà la liquidation. C'est là qu'est le fond du problème.
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CRONSTADT ET LA N.E.P. On croit assez communément que Cronstadt exigeait l'introduction de la N.E.P. ; c'est là une profonde erreur. La résolution de Cronstadt se prononçait pour la défense des travailleurs, non seulement contre le capitalisme bureaucratique d'État, mais aussi contre la restauration du capitalisme privé. Cette restauration était exigée — contrairement à Cronstadt — par les social-démocrates, qui la combinaient avec un régime de démocratie politique. Et ce sont Lénine et Trotsky qui la réalisërent en grande partie, (mais sans démocratie politique) sous la forme de la N.E.P. La résolution de Cronstadt disait, elle, tout le contraire puisqu'elle s'affirmait contre le salariat dans l'agriculture et l'artisanat.
Cette résolution, et le mouvement, auquel elle servit de base, tendaient à l'alliance révolutionnaire des prolétaires et des paysans travailleurs, avec les milieux les plus pauvres des campagnes, afin que la révolution se développe vers le socialisme ; la N.E.P. était, au contraire, l'union des bureaucrates avec les couches supérieures du village contre le prolétariat, c'était l'alliance du capitalisme d'État et du capitalisme privé contre le socialisme. La N.E.P. est autant antagoniste des revendications de Cronstadt que, par exemple, le programme socialiste révolutionnaire de l'abolition du système de Versailles surgissant devant le prolétariat d'avant-garde européen est opposé à l'abrogation du traité de Versailles telle qu'elle fut réalisée par Hitler.
Voici, enfin, une dernière accusation couramment répandue : des initiatives comme celle de Cronstadt pouvaient indirectement déchaîner les forces de la contre-révolution. Il est possible en effet que même en se plaçant sur la base de la démocratie ouvrière, la révolution ait finalement échoué, mais ce qui est certain, c'est qu'elle a péri, et qu'elle a péri du fait de la politique des dirigeants : la répression de Cronstadt, la suppression de la démocratie ouvrière et soviétique par le 10° congrès du parti communiste russe, l'élimination du prolétariat de la gestion de l'industrie, l'introduction de la N.E.P. signifiaient déjà la mort de la Révolution.
C'est précisément à la fin de la guerre civile que se produisit la scission de la société post-révolutionnaire en deux groupes fondamentaux : les masses travailleuses et la bureaucratie. Dans ses aspirations socialistes et internationalistes la révolution russe fut étouffée ; dans ses tendances nationalistes, bureaucratiques, de capitalisme d'État, elle se développa et se consolida.
C'est à partir de là et sur cette base que chaque année, de plus en plus nettement, l'amoralisme bolchevique, si souvent évoqué, acquit le développement qui devait conduire aux procès de Moscou. La logique implacable des choses s'était manifestée : lorsque des révolutionnaires, demeurant tels en paroles, accomplissent, en fait, les tâches de la réaction et de la contre-révolution, ils doivent inéluctablement avoir recours au mensonge, à la calomnie et à la falsification. Ce système du mensonge généralisé est la conséquence, non la cause, de la séparation du parti bolcheviste d'avec le socialisme et le prolétariat.
Je me permets, pour corroborer ce qui est dit cidessus, de citer des témoignages sur Cronstadt d'hommes que j'ai rencontrés dons la Russie des Soviets.
— Ceux de Cronstadt? Ils eurent parfaitement raison ; ils sont intervenus pour défendre les ouvriers de Pétrograd ; ce fut un malentendu tragique que Lénine et Trotsky, au lieu de s'entendre avec eux, leur livrèrent bataille, me disait, en 1932, Dch., qui, en 1921, était ouvrier sans parti à Pétrograd et que je connus dans l'isolateur politique de Verkhnié-Ouralsk comme trotskyste.
— C'est une fable qu'au point de vue social, le Cronstadt de 1921 ait eu une population toute différente de celle de 1917, me disait en prison un autre Pétrogradois, Dv., qui, en 1921, était membre des jeunesses Communistes, et fut emprisonné en 1932 comme «déciste» (membre du groupe Sapronov, du «Centralisme démocratique»).
J'eus aussi l'occasion de connaître l'un de ceux qui avaient effectivement participé au soulèvement de Cronstadt. C'était un ancien mécanicien de la marine, communiste dès 1917, qui avait activement pris part à la guerre civile, dirigé un certain temps une Tchêka de province quelque part sur la Volga, et se trouvait en 1921 à Cronstadt en qualité de commissaire politique, sur le navire de guerre «Marat» (ex-«Pétropavlovsk»). Lorsque je le vis, en 1980, dans la prison de Léningrad, il venait de passer huit ans aux îles Solovetski.
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LES MOYENS DE LUTTE Les travailleurs de Cronstadt poursuivaient des buts révolutionnaires en luttant contre les tentatives réactionnaires de la bureaucratie et en se servant de moyens propres et honnêtes. Par contre, la bureaucratie diffamait odieusement leur mouvement, prétendant qu'il était dirigé par le général Kozlovski. En fait, ceux de Cronstadt voulaient honnêtement, en camarades, discuter les questions litigieuses avec des représentants du gouvernement. Leur initiative eut d'abord un caractère défensif — c'est pour cette raison qu'ils n'occupèrent pas en temps voulu Oranienbaum, sur la côte en face de Cronstadt.
Dès le début, les bureaucrates de Pétrograd employèrent le système des otages en arrêtant les familles des marins, soldats de l'armée rouge et ouvriers de Cronstadt qui habitaient Pétrograd, parce que quelques commissaires de Cronstadt — dont pas un seul ne fut fusillé — avaient été arrêtés. La détention des otages fut portée à la connaissance de Cronstadt par voie de tracts lancés par avion.
Dans sa réponse par radio, Cronstadt déclara le 7 mars «qu'il ne voulait pas imiter Pétrograd car il estime qu'un pareil acte, même effectué dans un accès de haine désespérée, est le plus honteux et le plus lâche à tous les points de vue. L'histoire n'a pas encore connu de pareils procédés.» (Izvestia du Comité Révolutionnaire de Cronstadt, 7 mars 1921). Le nouveau milieu dirigeant comprenait, lui, beaucoup mieux que les «rebelles» de Cronstadt la signification de la lutte sociale qui commençait, la profondeur de l'antagonisme des classes qui le séparait des travailleurs. C'est en cela que réside la tragédie de toutes les révolutions dans la période de leur déclin.
Mais lorsque le conflit militaire fut imposé à Cronstadt, celui-ci trouva encore en lui la force de formuler les mots d'ordre de la «troisième révolution» qui demeurent depuis lors le programme du socialisme russe de l'avenir (4).
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BILAN Il y a des raisons de penser qu'étant donné le rapport des forces du prolétariat et de la bourgeoisie, du socialisme et du capitalisme, qui existait en Russie et en Europe au début de 1921, la lutte pour le développement socialiste de la révolution russe était vouée à un échec. Dans ces conditions, le programme socialiste des masses ne pouvait vaincre ; il fallait s'attendre au triomphe de la contre-révolution déclarée ou camouflée sous l'aspect d'une dégénérescence (comme cela s'est produit en fait).
Mais pareille conception des processus de la révolution russe ne diminue nullement, dans le domaine de principe, l'importance historique du programme et des efforts des masses travailleuses. Au contraire, ce programme constitue le point de départ d'où commencera le nouveau cycle du développement révolutionnaire et socialiste. En effet, toute révolution nouvelle commence non sur la base où débuta la précédente, mais en partant du point où la révolution antérieure a subi un enrayement mortel.
L'expérience de la dégénérescence de la révolution russe pose de nouveau devant la conscience du socialisme international un problème sociologique extrêmement important : pourquoi dans la révolution russe, comme dans deux autres grandes révolutions antérieures, celles d'Angleterre et de France, est-ce de l'intérieur que la contre-révolution a triomphé au moment où les forces révolutionnaires s'épuisaient, et par le moyen du parti révolutionnaire lui-même («épuré», il est vrai, de ses éléments de gauche) ?
Le marxisme estimait que la révolution socialiste, une fois commencée, ou bien serait assurée d'un développement graduel et continu menant au socialisme intégral, ou bien irait à une défaite se réalisant sous la forme d'une restauration bourgeoise.
L'ensemble de la révolution russe pose d'une façon toute nouvelle le problème du mécanisme de la révolution socialiste. Cette question doit devenir primordiale dans la discussion internationale. Dans cette discussion, le problème de Cronstadt peut et doit avoir une place digne de lui.
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ANNEXES Anté Ciliga naît à Chegotichi en Yougoslavie en 1898. Dès 1919 il participe à la lutte des éléments progressistes de ce pays contre l'oppression des Kagageorgévitch. Devient secrétaire du parti communiste de Croatie à 24 ans. Membre du Politbureau du comité central du parti communiste yougoslave, il en est le délégué à Vienne. Envoyé en 1926 à Moscou, il enseigne à l'école du parti yougoslave. Travaille également dans la section balkanique du Komintern. En 1929 il adhère à l'opposition. Arrêté en 1930 et sans avoir été entendu, il est jugé et condamné par le Guépéou. Il passe trois ans en prison à Leningrad dans l'isolateur de Vierkhné-Ouralsk avant d'être déporté en Sibérie. Échappe à la mort par une mesure d'expulsion ordonnée par Vichinski en 1936.Seules les médiocres inclinations avilissent.
Cardinal de Retz.
Que les médiocres constituent des cliques : un vrai communiste doit avoir assez d'orgueil pour choisir son guide et assez d'esprit pour apprendre à s'en passer.
Boris Souvarine.
La même année Ciliga entreprend la rédaction de ce qui deviendra Dix ans au pays du mensonge déconcertant. La première édition publiée par Gallimard porte le titre : Au Pays du mensonge, et se voit amputée par l'éditeur des 4/5èmes du chapitre sur Lénine. Publiée en 1950 par Les Iles d'Or, la deuxième édition parait sous le titre : Au pays du mensonge déconcertant suivi de Sibérie terre d'exil et de l'industrialisation. Cette fois le chapitre sur Lénine figure dans son entier, mais c'est l'ensemble du texte qui se trouve abrégé. Ce n'est qu'en 1977 que les éditions Champ Libre publient intégralement les deux textes, écrits respectivement en 1936 et 1941.Anté Ciliga est également l'auteur de : Lénine et la révolution, publié par les éditions Spartacus en 1948. La Révolution Prolétarienne a publié : De Mussolini à De Gasperi en juin 1948 et Les slaves du Sud entre l'est et l'ouest en novembre 1950. La crise de l'État dans la Yougoslavie de Tito est paru à Paris en 1974.
La discussion sur Cronstadt et sur là responsabilité de Trotsky dans ce massacre fut lancée par Victor Serge, Boris Souvarine, Ida Mett, Wendelin Thomas, Emma Goldman et autres.
S'appuyant sur l'oeuvre de Lénine, Staline n'a pas cessé, de moderniser techniquement et de renforcer militairement l'État soviétique, en donnant a tout un caractère réactionnaire et impérialiste plus aigu.
En 1931, un oppositionnel allemand déclarait : le groupe trotskyste est un petit bateau surmonté d'un grand mât. Boris Souvarine, reprenant cette métaphore écrivit : le bateau est pourri et le mât porte une girouette.
Les faits nous démontrent que les staliniens sont des léninistes qui ont réussi. Retour sommaire
Ciliga nous aide à comprendre que les trotskystes ne sont que des staliniens qui ont tout raté.
Notes 1. Sections politiques du parti communiste existant dans la plupart des institutions d'État.
2. Zagraditelnyé otriady : détachements policiers créés officiellement pour lutter contre l'agiotage, mais qui en fin de compte confisquaient tout ce que la population affamée, les ouvriers compris, amenaient des campagnes pour la consommation personnelle.
3. Élèves-officiers.
4. Un ouvrage d'ensemble sur Cronstadt, contenant des documents essentiels sur ces journées historiques, vient d'être établi par Ida Mett. Sa publication apporterait, à mon avis, une contribution opportune à la discussion internationale qui se développe actuellement.
Edward Sarboni
Sur Cronstadt
Ce texte inédit a été rédigé suite à une discussion sur un forum internet, faisant état de la parution d'une brochure du CERMTRI (Centre d'études et de recherches sur les mouvements trotskystes et révolutionnaires internationaux), officine éditoriale lambertiste proche du PT (Parti des travailleurs) — la revue incriminée est "les cahiers du CERMTRI n°110 - Cronstadt 1921, documents".
Edward Sarboni est historien et membre de la CGA (Coordination des groupes anarchistes)
Qui était Petrichenko ?
Prolégomènes à Cronstadt
Les événements
Du débat des idées
(communisme libertaire et soviet ou communisme autoritaire et dictature)
Quelques certitudes
Conclusion
Bibliographie sommaire
Introduction Lors d’un «récent échange sur le Net» [1] , à propos de la révolte de Cronstadt en 1921, un «soldat du trotskisme» a refourgué, d’une manière polémique et fort peu sérieuse, un faux document digne de la pire ère stalinienne. Il tentait, ce faisant, de dédouaner son idole, Léon Davidovitch Bronstein, lequel s’est illustrée en envoyant des troupes massacrer un soulèvement populaire.
Cela relève d’un probable entêtement idéologique, dès lors que de telles assertions mensongères et «arguments» ineptes ont été servis du vivant de Trotsky et Lénine, puis plus tard, par Trotsky alors qu’il se trouvait en disgrâce et... qu’aujourd’hui on tente encore de nous les faire avaler !
Ne pouvant opposer aucun contre argument honnête, ce «militant des mauvaises causes» essaie de salir un des protagonistes de l’époque, Petrichenko, le Président élu du Comité Révolutionnaire Provisoire de Cronstadt…
Accuser Pétrichenko d’être en quelque sorte une marionnette de la réaction et de l’étranger, un traître à la solde la contre-révolution..., en produisant un courrier qui n’a jamais existé, un faux créé de toute pièce pour discréditer et l’homme et la révolte populaire, voilà bien les méthodes de la Tcheka !
Pour éclairer le débat et faire taire, une fois pour toutes les thuriféraires du «vieux» [2] qui déversent des saloperies, nous rapportons ici des propos, analyses, citations, témoignages tirés d’une bibliographie non exhaustive, mais relativement bien documentée sur le sujet qui nous intéresse.
Nous avons pu opérer des recoupements, des mises en perspective et ainsi nous avons défini de la manière la plus objective possible, la genèse des événements de Cronstadt, la réalité du «pouvoir bolchevik» et la part de responsabilité qui incombe directement aux communistes autoritaires, Lénine et Trotsky en tête et celle du marxisme, dans son application (praxis) en tant que communisme bureaucratique d’Etat/ou d’appareil…
Au bout du compte, la claire certitude que Staline n’a fait que poursuivre, appliquer, amplifier même un système, des méthodes, une politique, largement implantés et imposés aux «masses» dès 1918, s’imposera aux lecteurs qui ne partent pas sur des a priori sectaires…
La formule «dictature du prolétariat» est en fait l’accouchement fait «aux forceps» d’une réalité historique toute autre : la «dictature SUR le prolétariat»!
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QUI ETAIT PETRICHENKO ? Afin d’entrer dans le vif du sujet et avant même d’argumenter, nous allons donner la parole à celui qui est faussement accusé ici…
Voici le témoignage [3] de Pétrichenko, tiré d’un article publié dans la revue des socialistes-révolutionnaires de gauche Znamia Borby, de janvier 1926, dont nous citerons les principaux passages :
« J'ai lu la correspondance échangée entre l'organisation des socialistes révolutionnaires de gauche d'une part et les communistes anglais de l'autre. Dans cette correspondance il est aussi question de l'insurrection de Cronstadt de 1921...
« En tant que président de la révolte de Cronstadt j'estime de mon devoir moral d'éclaircir brièvement cet événement devant le bureau politique du Parti communiste anglais. Je sais que vous êtes informés par Moscou, et je sais aussi que ces informations sont unilatérales et de parti pris. Il ne serait pas mauvais que vous entendiez également l'autre son de cloche.
...Vous avez reconnu vous-mêmes que l'insurrection cronstadienne de 1921 n'a pas été inspirée du dehors ; autrement dit cela signifie que la patience des masses laborieuses — marins, soldats rouges, ouvriers et paysans — était arrivée à sa dernière limite.
La colère populaire contre la dictature du Parti communiste ou plutôt contre sa bureaucratie a pris la forme d'une insurrection ; c'est de cette façon que commença l'effusion d’un sang précieux ; il n’était pas question de différence de classe ou de caste ; des deux côtés de la barricade se dressaient des travailleurs. La différence consistait seulement en ce que les Cronstadiens marchaient consciemment et sans contrainte tandis que les assaillants étaient trompés par les dirigeants du Parti communiste et menés par la force. Je suis prêt à vous dire plus : les Cronstadiens n'avaient aucun goût à prendre les armes et à verser le sang !
Et bien, que se passa-t-il donc pour que les Cronstadiens aient été forcés de parler la langue des canons avec les dictateurs du Parti communiste, qui se nomme «gouvernement ouvrier et paysan» ?
Les marins de Cronstadt ont pris une part active à la création de ce gouvernement : ils l'ont protégé contre toutes les attaques de la contre-révolution : ils gardaient non seulement les portes de Petrograd — le cœur de la révolution mondiale — mais ils ont encore formé des détachements militaires pour les innombrables fronts contre les gardes blancs en commençant par Kornilov et en finissant par les généraux Youdiénitch et Nekllioudov. Ainsi ces mêmes Cronstadiens seraient tout d’un coup devenus des ennemis de la révolution ; le gouvernement «ouvrier et paysan» les a présentés comme des agents de l’Entente, espions français, soutiens de la bourgeoisie socialistes révolutionnaires, mencheviks, etc, etc. Il est étonnant que les Cronstadiens soient brusquement devenus des ennemis dangereux pratiquement au moment où tout danger du côté des généraux de la contre-révolution armée avait disparu ; justement quand il fallait commencer la reconstruction du pays, cueillir les fruits des conquêtes d’Octobre, quand il fallait montrer la marchandise sous son véritable aspect, étaler son bagage politique (car il ne suffisait plus de promettre, il fallait encore tenir ses promesses), quand il fallait établir le bilan des conquêtes révolutionnaires auxquelles personne n’osait même rêver durant la période de la guerre civile, c’est juste à ce moment que les Cronstadiens seraient apparus comme des ennemis ? Quel crime Cronstadt a-t-il donc commis contre la révolution ?
Après la liquidation des fronts de la guerre civile les ouvriers de Petrograd ont cru pouvoir rappeler au soviet de cette ville que le temps était venu de penser à leur situation économique et de passer du régime de guerre au régime de paix.
Le soviet de Petrograd estima que celte revendication à la fois inoffensive et indispensable des ouvriers était contre-révolutionnaire. Il est resté sourd et muet en présence de ces revendications, il a commencé des perquisitions et des arrestations parmi les ouvriers, en le déclarant espions et agents de l’entente. Ces bureaucrates se sont corrompus pendant la guerre civile lorsque personne n’osait résister. Mais ils n’ont pas vu que la situation avait changé. La réponse des ouvriers fut la grève. La fureur du Soviet de Petrograd fut alors celle d’un animal féroce. Aidé de ses opritchniks [4] il tenait les ouvriers affamés et épuisés dans un cercle de fer et les contraignait par tous les moyens à travailler. Les formations militaires (soldats rouges et marins) malgré leur sympathie envers les ouvriers n'osaient se dresser pour leur défense, car les gouvernants les avertissaient que Cronstadt s'attaquerait à tous ceux qui oseraient s’opposer au gouvernement des soviets. Mais cette fois-ci le gouvernement « ouvrier et paysan» n'a pas réussi à spéculer sur Cronstadt. Grâce à sa disposition géographique, à la proximité de Petrograd, Cronstadt avait tout de même appris, quoique avec un certain retard, le véritable état des choses dans cette ville.
Ainsi, camarades anglais, vous avez raison quand vous dites que la révolte de Cronstadt n'a été inspirée par personne.
Et je voudrais encore savoir en quoi s'exprimait le soutien des organisations contre-révolutionnaires russes et étrangères aux Cronstadiens ? Je répète encore une fois que la révolte ne s'est pas déclenchée de par la volonté d'une organisation politique quelconque ; et je pense qu'elles n'existaient d'ailleurs même pas à Cronstadt. La révolte éclata spontanément, de par la volonté des masses elles-mêmes, tant de la population civile que de la garnison. Nous le voyons dans la résolution adoptée et d'après la composition du Comité révolutionnaire provisoire. On ne peut y remarquer l’impression prépondérante de la volonté d'un parti politique antisoviétique quelconque. De l'avis des Cronstadiens, tout ce qui se passait et se faisait était dicté par les circonstances du moment. Les insurgés ne mettaient leurs espoirs en personne. Ni au Comité révolutionnaire provisoire, ni aux assemblées des délégués, ni aux meetings, ni ailleurs il n'en fut jamais question. Le Comité révolutionnaire provisoire n'entreprit jamais rien dans cette direction, bien qu'une pareille possibilité existât. Le Comité tentait d'accomplir strictement la volonté du peuple. Etait-ce un bien ou un mal ? Je ne peux le juger, mais la réalité est que la masse dirigeait le Comité et non pas ce dernier la masse. Il n'y avait pas parmi nous de militants politiques renommés qui voient tout à trois archines [5] sous terre, et qui savent tout ce qu'il faut entreprendre pour en extraire tout ce qui est utile.
Les Cronstadiens ont agi sans plan ni programme, uniquement en tâtonnant, dans les limites des résolutions et selon les circonstances. Coupés du monde entier, nous ignorions ce qui se passait en dehors de Cronstadt, aussi bien en Russie soviétique qu’à l'étranger. Il est possible que certains aient pu établir des perspectives pour notre insurrection comme cela se passe d'habitude, mais dans notre cas, c'était peine perdue. Nous ne pouvions pas faire d'hypothèses à propos de ce qui se serait produit au cas où les événements auraient pris une autre tournure, car l'événement aurait pu être tout autre que celui auquel nous pensions. Mais les Cronstadtiens n'avaient pas l'intention de laisser échapper l'initiative d'entre leurs mains.
Les communistes nous ont accusés dans leur presse d'avoir accepté l'offre de vivres et médicaments de la part de la Croix Rouge russe résidant en Finlande. Nous devons dire que nous n’avions vu rien de mal dans pareille offre. Nous avons eu en cela l'accord non seulement de tout le Comité révolutionnaire provisoire, mais aussi de l'Assemblée des délégués. Nous avons considéré cette organisation comme purement philanthropique nous proposant une aide inoffensive et sans arrière-pensée. Quand nous avons décidé de laisser entrer à Cronstadt la délégation (de la Croix rouge) nous l'avons conduite à l'état-major les yeux bandés. A la première séance, nous leur avons déclaré que nous acceptions avec reconnaissance leur aide, comme provenant d'une organisation philanthropique, mais que nous nous considérons libres de tout engagement envers eux. Nous avons satisfait à leur demande de laisser un représentant permanent à Cronstadt pour veiller à la distribution régulière des vivres que leur organisation se proposait de nous envoyer et qui auraient été destinés surtout aux femmes et aux enfants. C'est le capitaine Vilken [6] qui resta à Cronstadt ; il fut logé dans un appartement gardé en permanence pour qu'il ne puisse pas faire le moindre pas sans autorisation. Quel danger ce Vilken présentait-il ? Il pouvait voir uniquement l'état d'esprit de la garnison et de la population civile de Cronstadt.
Est-ce en cela que consistait l'aide de la bourgeoisie internationale ? Ou dans le fait que Victor Tchernov avait envoyé son salut à Cronstadt insurgé ? Etait-ce là le soutien de la contre-révolution russe et internationale ? Peut-on croire vraiment que les Cronstadiens se jetaient dans les bras de tout parti politique antisoviétique ?
En effet, quand les insurgés apprirent que la droite dressait des plans concernant leur insurrection, ils n'hésitèrent pas à prévenir leurs camarades, comme en témoigne l'article du 6 mars des Izvestia de Cronstadt intitulé "Messieurs" ou "Camarades"»
Pétrichenko, sous la plume de Victor Serge [7], est décrit comme un des leaders insurgés un «...des inconnus de la veille, sortis du rang (…) » qui est «peut-être vivant(...)» Il n’est nullement question d’un homme militant pour l’édification d’un État de dictature militaire, au besoin en s’alliant au général «Blanc» Wrangel…
Victor Serge ajoute que Petrichenko «se réfugia d'abord en Finlande...», nous fournissant là une simple information à propos d’un des leaders qui parvint ainsi à échapper au «massacre» organisé par l’armée rouge et le pouvoir bolchevik.
C’est dans les Izvestias de Cronstadt du 3 mars 1921 [8] que le nom de Pétrichenko apparut en tant que Président du C.R.P. (Comité Révolutionnaire Provisoire), signataire avec Toukine, d’une adresse datée du 2 mars, «A la population de forteresse et de la ville de Cronstadt». Il y est question «d’élection juste et honnête d’un nouveau soviet» et de la création d’un «nouveau régime socialiste, celui de tous les travailleurs...».
Entre le jeudi 3 et le mercredi 16 mars, dans les Izvestia, les diverses déclarations de Pétrichenko, ne laissent aucunement supposer les assertions mensongères faites à son encontre par le pouvoir bolchevik. Bien au contraire !
Le 5 mars il y est écrit : «On apprit ainsi que les communistes maintenaient la population laborieuse dans une ignorance totale des événements de Cronstadt. Partout ils font courir le bruit que Cronstadt est aux mains d'une bande de gardes blancs et de généraux...». Dans le même temps on apprend qu’à Petrograd, dès le 4 mars, la ration de pain a été diminuée de trois quarts de livre pour deux jours... par les autorités soviétiques !
Dans les Izvestia du 8 mars, Le CRP communique que la veille, à 18h45, les batteries communistes ont, les premières, ouvert le feu sur les forts de Cronstadt.
L’allusion aux informations erronées et infamantes provenant du pouvoir bolchevik figure en bonne place : «Leurs journaux infâmes cherchent par tous les moyens à exciter contre les masses populaires, et à faire apparaître le mouvement de Cronstadt comme un soulèvement de gardes blancs...» «vendu à la Finlande».
Dans les Izvestia du samedi 12 mars, le compte-rendu de la réunion des délégués qui s’est tenue la veille nous renseigne sur la composition du C.R.P. :
«Les communistes insinuent que des généraux, des officiers blancs et un curé se trouvent parmi les membres du C.R.P. Afin d'en finir une fois pour toutes avec ces mensonges, nous portons à la connaissance, que le comité est composé des 15 membres suivants : 1/ Pétrichenko, premier écrivain à bord du Petropavlosk. 2/ Yakovenko, téléphoniste du district de Cronstadt. 3/ Ossossok, mécanicien du Sébastopol. 4/Arshipoff, quartier-maître mécanicien. 5/ Pérépelkine, mécanicien du Sébastopol. 6/ Patrouchev, quartier-maître mécanicien du Petropavlosk. 7/ Koupoloff, premier aide mécanicien. 8/ Vershinine, matelot du Sébastopol. 9/ Toukine, ouvrier électricien 10/ Romaneko, garde des chantiers de réparation des navires 11/ Oréchine, employé de la troisième école technique. 12/ Valk, ouvrier charpentier. 13/ Palvoff, ouvriers des ateliers aux mines marines. 14/ Baïkoff, barretier. 15/ Kilgast, timonier.»
On ne trouve trace, au sein de cette liste, d’une quelconque représentation bourgeoise ou contre-révolutionnaire. Il s’agit encore moins d’un repaire d’officiers issus de l’aristocratie, œuvrant en sous-mains pour un pouvoir «blanc».
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PROLEGOMENES A CRONSTADT Victor Serge dans son livre «Mémoires» aborde la période du début des années «Vingt», période qu’il qualifie de «communisme de guerre». Il définit ce concept suivant six grandes lignes :
Victor Serge reconnaît que l’hiver infligeait à la population des villes un véritable supplice entraînant la mort par milliers des enfants, des vieillards et des êtres les plus faibles.Au moment où se déroule le IIème congrès de l’Internationale, entre le 19 juillet et le 7 août 1920, ce même Victor Serge, dresse un tableau de l’anarchisme en Russie qui peut laisser perplexe : «... Au total, un lamentable chaos de bonnes volontés sectaires. Au fond, une doctrine beaucoup plus affective que pensée...»
- réquisitions dans les campagnes
- rationnement implacable de la population des villes
- «socialisation» complète de la production et du travail
- répartition paperassière extrêmement compliquée des derniers stocks d’articles manufacturés
- monopole du pouvoir avec tendance au parti unique et à l’étouffement de toute dissidence
- état de siège et Tcheka...
Dans la Préface du livre de Victor Serge, le tournant obscur [9], Madeleine Paz cite Georges Duhamel : «Victor Serge avait étudié sans réserve le communisme marxiste. Il en parlait avec une ferveur clairvoyante, non point austère, mais vraiment loyale et humaine qui forçait l'estime... Pendant ces quelques jours de Leningrad, Victor Serge a rendu à la Russie soviétique un service non médiocre : il lui a prêté — du moins à mon regard — un visage vraiment sage, humain, respectable».
Madeleine Paz ajoute : «En mars 1921, la secousse de Cronstadt passe sans l'ébranler. Il continue de collaborer aux publications de l'Internationale...».
Au début de 1921, la situation économique était bloquée dans les capitales russes. Il en allait ainsi à Moscou et à... Petrograd où les trains ne circulaient plus et les usines étaient fermées ou bien elles tournaient au ralenti. La situation sociale était explosive. Un rapport du département de la Tcheka, le 16 janvier 1921, concluait ainsi : «Le mécontentement est général (...) En milieu ouvrier on prédit la chute prochaine du régime (...) les gens ont faim. Des grèves de grande ampleur sont imminentes. Les unités de la garnison de Moscou sont de moins en moins sûres...» [10].
Le 21 janvier, un décret gouvernemental ordonnait la réduction d’un tiers, pour le lendemain, des rations de pain, à Moscou, Petrograd, Ivanonvo-Voznessensk et Cronstadt.
Cette mesure va intervenir dans un contexte où il n’est plus possible, pour le régime, d’arguer du danger contre-révolutionnaire. De fin janvier à la mi-mars 1921, des grèves, des meetings de protestations, des manifestations, des occupations d’usines vont se succéder au quotidien.
A Petrograd des troubles vont prendre une ampleur nouvelle à partir du 22 février. Les ouvriers élisent, comme en mars 1918, une «assemblée de plénipotentiaires ouvriers» à forte coloration menchevik et socialiste révolutionnaire. «Dans sa première proclamation, cette assemblée exigea l'abolition de la dictature bolchevique, des élections libres aux soviets, les libertés de parole, d'association, de presse, et la libération de tous les prisonniers politiques...» [11].
L’assemblée appela à la grève générale !
Dans les régiments des meetings vont se tenir pour apporter leur soutien aux ouvriers.
Le 24 février des détachements de la Tcheka ouvrent le feu une manifestation ouvrière tuant 12 ouvriers. Prés d’un millier d’ouvriers et de militants socialistes vont être arrêtés…
Dans son journal, Alexandre Berkman [12] nous précise que, dès les premiers jours de 1921, les fronts militaires ont été liquidés. La guerre civile est à bout, et le pays pousse un soupir de soulagement. L’Entente a cessé de financer la contre-révolution. Dans le même temps, la militarisation du travail chère à Trotsky ayant échoué, en entraînant misère, démoralisation et désorganisation, une question va déchirer le parti : quel est le rôle à attribuer au prolétariat?...
Lénine soutient que les syndicats ne sont pas préparés pour diriger les industries : leur mission principale consiste à servir «d'écoles du communisme». Zinoviev et ses partisans font cause commune avec Lénine et donnent des détails sur ses idées. Mais Trotsky est d’un avis différent ; il insiste sur le fait que les ouvriers seront encore longtemps inaptes à diriger les industries. Il exige un «front ouvrier» soumis à la discipline de fer d’une campagne militaire.
S’opposant à cette idée, les éléments ouvriers préconisent la démocratisation immédiate du régime industriel. Ils soutiennent que l’exclusion des syndicats d’un rôle décisif dans la vie économique est la cause réelle de la situation déplorable.
Berkman précise que beaucoup d’anarchistes ont été arrêtés à Kharkov à la veille de leur conférence, celle-ci ayant été annulée par le pouvoir. Ils sont conduits à Moscou et emprisonnés à Butirki ou dans les geôles de la Tcheka. On y trouve Voline, A. Baron, Léa etc…
Le 27 février 1921, Berkman écrit que plusieurs usines de Petrograd ont cessé le travail. Les grévistes sont accusés d’être des traîtres à la révolution. Le 28 février, des publications de grévistes circulent, publications dans lesquelles les exigences principales concernent les besoins de vêtements d’hiver et la distribution plus régulière des rations alimentaires. Zinoviev soutient que tous les ennuis sont dus à des complots des Mencheviks et des socialistes révolutionnaires de gauche…
Parmi les revendications les ouvriers exigent «la libération de tous les travailleurs socialistes et ceux qui ne sont pas inscrits au parti ; l'abolition de la loi martiale ; la liberté d'expression, de presse et de réunion pour tous ceux qui travaillent ; des élections libres des comités d'ateliers et d'usines et de représentants syndicaux et du soviet»...
Le 1er mars beaucoup d’arrestations ont lieu. Des groupes de grévistes entourés par des tchékistes sont conduits en prison. Zinoviev s’alarme et télégraphie à Moscou «que la garnison locale sympathise avec les grévistes».
Arthur Rosenberg [13] brosse un tableau intéressant de la période qui précède les événements de Cronstadt. Il écrit à propos de Lénine, qu’en 1920, celui-ci (et le parti bolchevik) «... ne tenaient pas du tout à assumer la direction morale de la classe ouvrière internationale. »... Ils désiraient, en fait, voir triompher rapidement la révolution socialiste dans quelques-uns uns des grands pays d’Europe…
Le parti, dans ces pays, se devait de prendre pied dans les associations syndicales déjà existantes. A la suite, ces syndicats devaient fonctionner sous la conduite du parti communiste. Ceci explique, en partie, pourquoi Lénine s’opposait à «l'extrémisme utopique» et luttait «contre certaines idées syndicalistes». Précisons que les idées d’indépendance, d’autonomie et l’anti-étatisme prônées par les organisations syndicales étaient considérées comme contre-révolutionnaires par les Bolcheviks. L’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire devenaient des théories bourgeoises et sectaires sous la plume des tenants du communisme marxiste et autoritaire.
Pour Lénine, au cours de l’année 1920, «la révolution mondiale n’est pas une affaire exclusive du prolétariat...». C’est plutôt «... le soulèvement démocratique de l’humanité contre l’impérialisme» qu’il appelle alors de ses vœux.
Pour les Bolcheviks «l’organe essentiel d’un parti prêt au combat (était) une direction forte et combative. Pour réaliser celle-ci il fallait écarter sans pitié, des postes de commande, tous ceux dont on pouvait craindre, dans la révolution la moindre hésitation».
Pour constituer ou reconstituer «l’union indissoluble du prolétariat avec ses vrais chefs», «le parti peut renoncer, d’un cœur serein, à quelques milliers de membres radicaux, de gauche, pourvu qu’il continue de garder le contact avec des millions de travailleurs».
Au moment de l’adhésion à la IIIème Internationale, avant le IIème congrès de l’Internationale communiste, les 21 conditions qui vont être édictées révèlent l’esprit de celle-ci. La IIIème Internationale se veut la seule organisation dirigeante de la révolution socialiste dans le monde. La politique réelle de l’Internationale communiste est déterminée, directement et sans réserve, par les représentants du parti russe !
L’hiver 1920-1921 fut particulièrement dur et difficile pour la Russie soviétique, nous révèle Rosenberg. La fin de l’état de guerre n’avait pas amené d’amélioration dans la situation du peuple russe. La famine régnait dans les campagnes. Les ouvriers souffraient de faim, de froid et de privation de liberté. Les masses populaires commencèrent alors à exiger du gouvernement des actes réels.
Dans un empire de 130 millions d’habitants, le parti communiste comptait en 1920 environ 600 000 membres. Les syndicats comptaient environ 6 millions de membres, dont 1 million étaient des ouvriers d’usines. Pour beaucoup, les ouvriers auraient d’avantage de quoi manger, se chauffer etc... si les syndicats avaient leur mot à dire dans l’Etat.
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LES ÉVÉNEMENTS Dans la nuit du 28 février 1921, Victor Serge est réveillé par un coup de fil en pleine nuit. «Une voix tremblante lui dit, Cronstadt est au pouvoir des Blancs. Nous sommes tous mobilisés...». La voix est celle de Ionov, le beau-frère de Zinoviev.
Au petit matin des affiches sur les murs proclament que «... par complot et trahison, le général Kozlovski s'était emparé de Cronstadt et appelait le prolétariat aux armes...»
Victor Serge précise, qu’avec ses amis du groupe communiste de langue française de Moscou — Marcel Body, Georges Hellfer etc. — ils décidèrent de ne pas prendre les armes ni de se battre contre des grévistes affamés ni contre les marins à bout de patience...
Des tracts distribués dans les faubourgs firent connaître les revendications de Cronstadt que Victor Serge résume ainsi :
Pour Victor Serge les coupables furent Kalinine et Kouzmine lesquels, reçus par la garnison de Cronstadt et informés des revendications des marins, les traitèrent de vauriens, d’égoïstes, de traîtres et les menacèrent de châtiment.C’est même très probablement Kalinine, Président de l’exécutif de la République, qui créa de toute pièce la légende du «général Blanc Kozlowski» à la tête de la révolte de Cronstadt.
- Réélection des soviets avec vote secret
- Liberté de parole et de presse pour tous les partis et groupements révolutionnaires
- Liberté syndicale
- Libération des prisonniers politiques et révolutionnaires
- Abolition de la propagande officielle
- Liberté de l’artisanat
- Cessation des réquisitions dans les campagnes
- Suppression immédiate des barrages qui empêchaient la population de se ravitailler à son gré
Victor Serge émit l’idée d’une médiation possible avec des anarchistes américains présents en Russie — A. Berkman, E. Goldman — et le jeune anarchiste russe Perkus. Les quelques camarades du parti auprès desquels il fit cette proposition lui rétorquèrent que «... ça ne servira à rien. Et nous sommes, et tu es, tenus par la discipline du parti»...
Après bien des hésitations et une angoisse inexprimable, Victor Serge et ses amis communistes «se prononcèrent finalement pour le parti» !
C’est probablement ce que Madeleine Paz a considéré comme un non-ébranlement de Victor Serge dans la période.
Pourtant, l’épilogue de l’affaire, tel que le décrit Victor Serge, nous éclaire sur les «limites» du système bolchevique. En effet le Bureau politique «décida de négocier avec Cronstadt, puis de lui adresser un ultimatum, et en dernier recours de donner l'assaut à la forteresse et aux cuirassés de la flotte immobilisés par la glace...»
Et Victor Serge de préciser, « A la vérité il n'y eut pas de négociation. Un ultimatum signé de Lénine et Trotsky fut affiché, conçu en termes révoltants : "Rendez-vous ou vous serez mitraillés comme des lapins."»
Au début de mars, l’armée rouge déclencha sur la glace une attaque contre Cronstadt et la flotte…
Dans le même temps, au cours du Xème congrès du parti communiste de Russie, réuni à Moscou, était proclamée, sur propositions de Lénine, l’abolition du régime des réquisitions, c’est-à-dire en grande partie celle du "communisme de guerre". La N.E.P. était née !
Victor Serge ajoute «... toutes les revendications économiques de Cronstadt étaient satisfaites».
Dominique Desanti [14] écrit que le 17 février 1921 «les illustres marins de la garnison de Cronstadt, les sauveurs de la marche sur le palais d'hiver, les hommes du croiseur Aurore ont rassemblé dans l'île un congrès de soldats, d'ouvriers, d'habitants, distribué des armes et fait voter le rétablissement de la liberté de parole, de presse, de réunion, "plus de pain et de démocratie "». Dominique Desanti ajoute, qu’exaltés par la fièvre de la faim, les discours atteignent au «délire».
L’assaut final contre Cronstadt fut déclenché le 17 mars par Toukhatchevshi. Des révoltés moururent aux cris de «Vive la révolution mondiale». Des centaines de prisonniers furent remis à la Tcheka qui les fusilla par petits paquets…
Les Izvestias du 4 mars 1921 publient, sous les signatures de Iline, Pewuchine et Kabanoff, une proclamation du bureau provisoire de la cellule communiste de Cronstadt. Il y est précisé qu’il est «(...) faux que des dirigeants communistes aient été fusillés». Plus loin la cellule communiste déclare nécessaire «la réélection du soviet et demande aux membres du parti communiste d'y prendre part». Elle conseille à ses membres de «ne pas faire obstruction aux décisions du C.R.P.» et elle ajoute : «Fermeté, discipline et solidarité sont les conditions nécessaires à la victoire des ouvriers et des paysans du monde entier contre les manœuvres de l'Entente...».
Réélection d’un nouveau soviet, défense les armes à la main des conquêtes ouvrières, victoire des ouvriers contre les manœuvres de l’Entente, ... nous sommes loin des conditions objectives d’installation d’une dictature militaire au profit d’une contre-révolution blanche !
Le 1er , écrit Berkman, les équipages de la 1ère et 2ème escadre de la Flotte de la Baltique convoquent une assemblée publique sur la place Yarni. 16.000 marins, soldats de l’armée rouge et travailleurs y assistent. C’est Vassiliev qui préside. Kalinine, Président de la république et Kuzmine, Commissaire de la flotte de la Baltique s’adressent à l’assistance...
Lorsque la situation de Petrograd est abordée, l’assistance exprime son indignation devant les moyens employés par Zinoviev contre les travailleurs.
Le Président kalinine et le Commissaire Kuzmine vont alors réprimander les grévistes et accuser la résolution de Petropavlovsk d’être contre-révolutionnaire. Les marins vont mettre l’accent sur leur loyauté au système soviétique mais condamner la bureaucratie bolchevique. La Résolution sera votée.
Le 2 mars, des grèves importantes ayant éclaté à Moscou, les Bolcheviks y voient la «preuve d'une conspiration contre-révolutionnaire».
Le 3 mars, Cronstadt est agitée. La ville désapprouve les méthodes draconiennes du gouvernement contre les ouvriers mécontents.
Le 4 mars une grande agitation est perceptible dans la ville de Cronstadt. Des soulèvements paysans sont signalés à Tambov, en Sibérie, en Ukraine et au Caucase. Le parti est ouvertement accusé d’être plus intéressé par l’implantation de son pouvoir politique que par la sauvegarde de la Révolution !...
Le 17 mars Cronstadt tombe. Des milliers de marins et de travailleurs gisent, dans les rues, morts. Les exécutions sommaires de prisonniers et d’otages continuent.
Martin Malia [15] écrit que «le but de la révolte de Cronstadt, c'est "les soviets sans les communistes". Les soviets style démocratie soviétique, style 1917, début 1918. La révolte de Cronstadt est d’autant plus sérieuse qu’elle est partie de Pétersbourg [16]. Le mouvement, qui a culminé dans la révolte de Cronstadt, débute par un mouvement de grève à Pétersbourg, relativement facile à réprimer parce qu’il y avait l’appareil du Parti qui était là, et par le fait que Cronstadt était une île, ce qui a permis à l’abcès de se fixer là. Mais les sentiments de Cronstadiens étaient largement répandus dans la classe ouvrière de Pétersbourg et dans la classe ouvrière du pays.»
Martin Malia [17] ajoute qu’en 1921, la «base» ouvrière et paysanne en Russie est débarrassée de la peur des Blancs.
Elle en revient à «l’attitude de rejet déjà dramatiquement manifestée dans les premiers jours de 1918...».
Survenant dans des lieux qui furent le berceau de la révolution, les Cronstadiens entendaient revenir à «l’utopie» de 1917, celle d’une «Commune».
Mais les prolétaires de Cronstadt furent dénoncés comme autant de «gardes blancs», «laquais de l’Entente» et matés militairement par le prolétariat «métaphysique», réuni en son Xème congrès du parti.
«Le congrès interrompit ses séances pour dépêcher sur les lieux de la révolte une cohorte de délégués, conduits par Trotski (et dont "l’opposition Ouvrière" faisait partie) pour s’emparer de la forteresse et faire exécuter les meneurs...».
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DU DEBAT DES IDEES... Angelica Balabanoff [18] apporte un éclairage intéressant sur les méthodes employées au plus haut niveau de l’appareil du parti bolchevique. Elle critique ce faisant l’attitude de Trotsky, lequel aurait dû, selon elle, «opposer sa supériorité au jésuitisme de ses rivaux en refusant de se servir de leurs méthodes…». Elle regrette qu’au moment où «avec la bureaucratie, arriva le temps de la désillusion, (Trotsky) aurait pu devenir le dirigeant d'un mouvement révolutionnaire ouvrier international...». Mais Trotsky n’était pas, selon Balabanoff, suffisamment autonome pour défendre la démocratie dans le parti ou pour lutter contre la répression dont faisaient l’objet des dissidents sincères.
Communisme libertaire et Soviet ou Communisme autoritaire et Dictature
Il ne dénonça pas les campagnes de calomnies montées par la machine du parti contre les opposants politiques.
Il aurait fallu que Trotsky s’oppose dès la première heure aux dérives inhérentes au système bolchevique lui-même. Il ne le fit pas car il fut, dès après 1917, un bon Bolchevik, un léniniste cent pour cent et qu’il faisait partie intégrante de la bureaucratie…
Si à l’extérieur du Parti, les forces populaires furent nombreuses, et parmi elles les anarchistes, à dénoncer les déviations autoritaires, bureaucratiques et contre-révolutionnaires, à l’intérieur du parti «ce fut une femme — Alexandra Kollontaï — qui dirigea la première opposition organisée contre les lignes de Lénine et de Trotski...» nous précise Angelica Balabanoff. Celle-ci fut qualifiée de «déviation anarcho-syndicaliste incompatible avec le Parti» par les dirigeants bolcheviques (au cours de ce Xème congrès du parti communiste de Russie), dirigeants par ailleurs mobilisés contre Cronstadt.
Dominique Desanti rapporte que, lors du congrès du parti bolchevik (le Xème) qui se tenait à Moscou au cours de cette période, Lénine déclara à V. Serge : «C'est Thermidor. Mais nous ne nous laisserons pas guillotiner ; nous ferons un contre Thermidor.» Desanti remarque que par cette «constante référence» à la révolution française, «les chefs du prolétariat acceptaient pour ancêtres les révolutionnaires bourgeois».
Dominique Desanti parle de jugements éclairs et des condamnations à mort exécutées sur l’heure... Elle rapporte les propos d’un délégué communiste allemand, logé à l’hôtel Continental de Petrograd, témoin des faits, qui se souvenait que le 1er mars 1921, «les "mutins" de Cronstadt ont lancé par radio un appel au monde contre le "sanglant maréchal Toukhatchevski" qui avait ouvert le feu : "Nous vaincrons ou périrons sous les ruines de Cronstadt... Vive le pouvoir des soviets ! Vive la révolution socialiste mondiale" !».
Les Izvestia de Cronstadt du 6 mars reproduisent la «fidèle copie» d’une proclamation qu’un avion communiste à lancée sur Cronstadt :
« Vous voyez maintenant où ils vous ont mené ? Vous voyez où vous en êtes ? Derrière les sociaux-révolutionnaires et les mencheviks, les généraux tsaristes montrent leurs crocs. Les Petrichenko, les Toukine ne sont que des pantins aux mains du général Korlovsky, des capitaines Burkcer, Kortromitinoff, Shirkanovsky, et autres potentats blancs. On vous trompe ! On vous dit que vous luttez pour la "démocratie". Mais les jours passent et vous voyez que, loin de lutter pour la démocratie, vous chargez vos épaules d'un nouvel esclavage, celui des généraux tsaristes. On vous raconte des histoires. Petrograd vous aidera? La Sibérie et l'Ukraine sont prêtes à vous suivre ? Mensonges éhontés ! A Petrograd, tous les marins jusqu'au dernier vous ont maudits quand ils ont su que vous étiez manipulés par le général Korlovsky. La Sibérie et l'Ukraine sont de fermes partisans du pouvoir soviétique (...) Vous manquez de pain, vous manquez de combustibles. Si vous vous obstinez, on vous tirera comme des canards. Tous les généraux, les Korlovsky et les Burkcer, tous ces "salauds", les Petrichenko et les Toukine, s’enfuiront sans aucun doute à la dernière minute vers la Finlande blanche... Avez-vous oublié comment les soldats de Wrangel arrivèrent à Constantinople où ils tombèrent comme des mouches, de faim et de maladie ?... Signé : le Comité de défense de Petrograd ».
Dans les Izvestia du 7 mars, figure l’ordre, jugé «curieux», que Trotsky a transmis par radio à la population de Cronstadt et au front des insurgés : « (...) Seuls, ceux qui se rendront sans condition pourront compter sur la clémence de la république soviétique. Je donne à l’instant même l’ordre de préparer l'écrasement de la révolte. Les insurgés seront passés par les armes. La responsabilité des ces malheurs retombera toute entière sur la tête des gardes blancs rebelles. C'est le dernier avertissement. Signé : Trotsky du conseil militaire de la République soviétique. Kamenev, commandant en chef ».
Mais, les mots d’ordre tels que celui de «démocratie de producteurs» ne pouvaient aboutir, selon Lénine, qu’à saper la dictature du parti bolchevik. C’est à ce moment-là qu’il conçut l’idée de la N.E.P.
De son côté, l’Opposition Ouvrière exigeait l’exclusion du parti bolchevik de la sphère de l’économie et son remplacement par un pouvoir autonome des masses travailleuses. Lénine qualifia la doctrine de l’Opposition «d’hérésie anarcho-syndicaliste».
Si l’Opposition Ouvrière mena son combat au sein même du parti, d’autres ouvriers, paysans et soldats n’observèrent pas la même réserve.
En mars 1921 éclatait la révolte de Cronstadt contre le gouvernement soviétique.
A. Rosenberg [19] rappelle que les revendications concernant la liberté de parole et de presse pour les ouvriers, les paysans, les anarchistes, et les partis socialistes de gauche ainsi que la liberté des syndicats et des ligues paysannes figuraient en bonne place parmi les attentes des habitants de Cronstadt.
Il ajoute que «l'insurrection (...) fut saluée avec joie par tous les émigrés, ennemis du gouvernement soviétique...». Des émigrés qui allaient chercher à soutenir les insurgés, chose à laquelle ces derniers se refusèrent..
Du reste, Rosenberg rajoute : «Lénine ne considéra jamais le soulèvement de Cronstadt comme un putsch ordinaire de gardes blancs, dans le genre de ceux de Denikine ou Wrangler. Au contraire il y vit le symptôme d'une désaffection grave des masses russes à l'égard du bolchevisme.»...
C’est pourtant autour d’une propagande mensongère que le pouvoir bolchevique fit campagne autour de Cronstadt.
Le soulèvement fut écrasé car, si Lénine acceptait de donner du pain en sacrifiant au besoin, par le biais de la N.E.P., ses convictions «communistes», il ne voulait absolument pas accorder la plus petite parcelle de liberté démocratique aux masses asservies !
Concernant la dictature «du» prolétariat, il est nécessaire de laisser la parole à Rudolf Rocker [20]. Ce dernier considérait en effet que cette forme de «dictature» était «(...) empruntée par (nos) socialistes étatistes à ce parti petit-bourgeois que furent les Jacobins. Ce parti qualifiait de crime toute grève et interdisait, sous peine de mort, les associations ouvrières. Saint-Just et Couthon furent ses porte-parole les plus énergiques, et Robespierre agissait sous leur influence».
Ce qui est certain, c’est que les historiens ont sans cesse glorifié l’œuvre des Jacobins et, il en est résulté avec le temps, une conception fausse de l’histoire tout entière de la Révolution…
Les Jacobins et la Convention ont toujours vivement combattu les innovations radicales...
Par la suite, lorsque Babeuf et Darthey créèrent la «Conspiration des Egaux», ils voulurent faire de la France, au moyen de la dictature, un État agricole communiste. En tant que communistes ils tentaient de résoudre la question économique ; mais comme Jacobins, ils croyaient que ce but pouvait être atteint par la puissance de l’État, muni des pouvoirs les plus vastes…
C’est de ces hommes que Marx et Engels ont hérité l’idée de la dictature du prolétariat, exprimée dans le Manifeste communiste.
Les pionniers du système des Conseils ont très bien vu, eux, qu’avec l’exploitation de l’homme par l’homme devait aussi disparaître la domination de l’homme sur l’homme. Ils ont compris que l’État, la puissance organisée des classes dominantes, ne pouvait pas être transformé en instrument d’émancipation pour les travailleurs ! Aussi, ils ont pensé que la destruction de l’ancien appareil du pouvoir devait être la tâche la plus importante de la révolution sociale. Seule, cette condition rendait impossible toute forme nouvelle d’exploitation.
Les «socialistes libertaires» et les «syndicalistes» défendaient cette conception et R. Rocker pouvait écrire «(...) notre mot d'ordre reste : "Tout par les Conseils ! Aucun pouvoir au-dessus d'eux !" et ce mot d'ordre sera en même temps celui de la révolution sociale» [21].
Emma Goldman [22] a expliqué, dans la Revue Anarchiste N° 33 d’avril 1925, pourquoi les principes, les méthodes et la tactique bolchevistes ont fait faillite et pourquoi des méthodes et principes similaires appliqués dans d’autres pays, même les mieux évolués industriellement fourniraient les même résultats. Elle poursuit : «J’ai montré que ce n’est pas seulement le Bolchevisme qui a fait faillite, mais le Marxisme lui-même. C’est à dire que l’Idée État, le principe autoritaire, ont prouvé leur totale banqueroute dans l’expérience de la révolution russe. Si je devais résumer mon argumentation dans une formule, je dirais : la tendance inhérente de l’État est de concentrer, de rétrécir, de monopoliser toutes las activités sociales ; la nature de la révolution , au contraire, est de se développer, de s’élargir, de se disséminer elle-même en des cercles toujours plus larges».
C’est en fait la conception socialiste de la révolution qui est en cause. Une conception qui se limite en fait à des réarrangements, des saupoudrages etc., mais et laisse en place, le système de coercitions, les hommes et les moyens qui vont avec !
La dictature du prolétariat remplace celle de la bourgeoisie ; Lénine remplace les Romanov sur le trône ; Trotsky est nommé ministre de la guerre ; un ouvrier devient le gouverneur militaire général de Moscou...
Il s’agissait d’un simple changement de forme ou de substance dans la Russie de 1917/1918. L’État communiste encouragea même, par la suite, les pires qualités antisociales. Il détruisit le sentiment de justice et d’égalité, l’amour de la Liberté et la fraternité humaine, fondements de toute véritable régénération sociale.
Léonard Shapiro [23] a donné son sentiment sur le caractère de la révolte de Cronstadt. Il écrit «C’était une résolution de caractère éminemment populaire, et même l’ingéniosité des historiens communistes ne parvient pas sans peine à démontrer des analogies avec le programme de l’un ou l’autre des partis de l’opposition non communiste...». Il note ainsi l’absence de toute allusion à l’assemblée constituante, point central de la revendication des Sociaux-révolutionnaires... Peut-être y voit-il une influence anarchiste dûe aux contacts que les marins de Cronstadt maintenaient avec eux.
En revanche son caractère populaire est indéniable et explique pourquoi la résolution fut rarement reproduite ou citée dans les sources soviétiques. Les auteurs soviétiques la qualifièrent le plus souvent de revendication «déguisée» en faveur de la restauration du capitalisme…
Paul Avrich [24] nous rappelle avec beaucoup d'à propos qu’au début de l’année 1921, Lénine fit mettre à l’index les ouvrages et les textes de Pelloutier, Bakounine et Kropotkine. Ce dernier fit part à Emma Goldman [25] que «... seul le syndicalisme pouvait fournir une base de départ à la réorganisation de l‘économie russe...». Au moment de la disparition de Kropotkine, en février 1921, sa famille refusa de faire, comme le proposait Lénine, des funérailles nationales. C’est un comité de dirigeants anarcho-syndicalistes et anarcho-communistes qui s’en chargea. Bravant le froid de l’hiver, 20.000 moscovites suivirent le cortège derrières des banderoles portant des slogans comme «Là où il y a autorité, il ne peut y avoir de liberté», «La libération de la classe ouvrière, c’est la tâche des travailleurs eux-mêmes»...
Les participants portaient des drapeaux noirs et des pancartes exigeant la libération de tous les anarchistes.
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QUELQUES CERTITUDES Cronstadt fut accusé de tous les maux et de toutes les «traîtrises» par la plupart des dirigeants bolcheviques et les historiens, à leur suite, s’en donnèrent à cœur joie, relayant éhontément fausses informations, fausses nouvelles, afin de justifier et de légitimer la liquidation de la révolte.
Parlant des procédés employés par les bolcheviks afin de discréditer la révolte populaire de Cronstadt, Rudolf Rocker s’est employé à stigmatiser cette «misérable méthode... jusqu'à présent l'apanage douteux du plus bas terrorisme journalistique bourgeois» qui devint l’arme préférée de la presse du parti communiste russe et de ses «tristes» succursales de l’étranger. Ainsi «Maria Spiridovna et les maximalistes : des contre-révolutionnaires ! Les anarchistes : des contre-révolutionnaires ! Les syndicalistes : des contre-révolutionnaires ! Makhno : un contre-révolutionnaire ! Les insurgés de Cronstadt : des contre-révolutionnaires !...» et Rocker de rajouter que ceux qui ne le pensent pas ne peuvent naturellement qu’être «des contre-révolutionnaires !».
Trotsky qui alimenta et justifia en son temps de pareilles outrances finit par les subir à son tour quand Staline décida de se débarrasser de lui ! Les trotskistes devinrent, selon les circonstances, des «agents de la réaction», des «agents de la cinquième colonne» et des «hitléro-trotskistes»...
Victor Serge [26] qui ne peut aucunement être soupçonné de militer en faveur du mouvement de rébellion. quand il donne son sentiment à ce propos, traduit «objectivement», d’un point de vue marxiste bien évidemment, les idées, faits et gestes enregistrés à cette époque. Il écrit alors : «La contre-révolution populaire traduisait la revendication de Soviets librement élus par celle des "Soviets sans communistes". Si la dictature bolchevik tombait, c'était à brève échéance le chaos, à travers le chaos la poussée paysanne, le massacre des communistes, le retour des émigrés et finalement une autre dictature anti-prolétarienne par la force des choses. Les dépêches de Stockholm et de Tallinn attestaient que les émigrés considéraient les mêmes perspectives. Par parenthèse, ces dépêches confirmèrent les dirigeants dans la volonté de réduire vite Cronstadt, quoi qu'il en coûtât. Nous ne raisonnions pas dans l'abstrait. Nous savions qu'il y avait, dans la seule Russie d'Europe, une cinquantaine de foyers d'insurrections paysannes. Au sud de Moscou, l'instituteur socialiste révolutionnaire de droite, Antonov, qui proclamait l'abolition du régime soviétique et le rétablissement de la Constituante, disposait dans la région de Tambov d'une armée parfaitement organisée de plusieurs dizaines de milliers de paysans. Il avait négocié avec les Blancs. (Toukhatchevski réduisit cette Vendée vers le milieu de l'année 1921.).
Dans ces conditions, le parti devait céder, reconnaître que le régime économique était intolérable, mais ne devait pas abandonner le pouvoir. «En dépit de ses fautes et de ses abus, dit V. Serge, le parti bolchevik est à ce moment la grande force organisée, intelligente et sûre à laquelle il faut, malgré tout, faire confiance. La révolution n'a pas d'autre armature et n'est plus susceptible de se renouveler à fond».
Cette citation résume parfaitement ce que peut être une vision partisane, monolithique de l’Histoire chez Victor Serge, un homme partagé entre son engagement au sein même de la dictature, ses convictions marxistes-léninistes récentes et un manque flagrant de justifications objectives quand il se trouve confronté à la réalité des faits.
Les événements de Cronstadt sont qualifiés de contre-révolution, même si l’adjectif populaire nous engage à ne pas les classer dans le camp de la bourgeoisie. En même temps, la seule alternative à la dictature bolchevik semble se résumer au chaos ou à une dictature anti-prolétarienne... Et, au final, Le «quoi qu'il en coûtât. Nous...» vient définitivement consacrer l’ancrage de Victor Serge aux côtés des hommes de la dictature dont il légitima les pires actes qu’ils commirent !
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EN CONCLUSION De nombreux témoins de cette époque, venant d’horizons politiques différents, certains mêmes militant pour la cause bolchevique, se sont accordés pour reconnaître à la révolte de Cronstadt un caractère authentiquement populaire et prolétarien. Toute idée de collusion avec les «Blancs» ou bien avec «l’Entente» a été repoussée tant elle a pu paraître totalement saugrenue.
Les historiens qui n’étaient pas aux ordres ont témoigné du caractère «révolutionnaire» de la résolution des cronstadiens.
Tous ont insisté sur le fait que les revendications fortes concernaient l’amélioration des conditions d’existence matérielle et l'accès aux libertés essentielles : la liberté d’opinion, la liberté de la presse, la liberté de représentation... et la libération des prisonniers politiques, notamment anarchistes.
A aucun moment il n’a été question d’un retour en arrière concernant le système politique !
Bien au contraire il est question d’accorder un poids réel aux soviets et aux syndicats ouvriers, chose que n’envisagent même pas les bolcheviks.
Luigi Fabri [27] analyse avec une acuité politique indéniable les conséquences d’une application stricte des présupposés marxistes. Il écrit ainsi, en 1920, «Lorsque les travailleurs auront mis la main sur la propriété, et que d'autre part il n'y aura plus la violence de l'État pour les tenir assujettis ou pour défendre quelques riches, il n’existera pas non plus des riches et des salariés. C’est à dire qu’il sera impossible d’assister à nouveau à "l’asservissement du travail d’autrui" dont parle Marx, et cela même si la réorganisation sociale n’est pas encore tout à fait terminée.
A moins... à moins que le danger ne vienne justement de l’éventuelle dictature socialiste qui, une fois vaincue la résistance de l’ancien régime, deviendrait à son tour l’oppresseur dans la nouvelle société et transformerait les travailleurs d’esclaves du capital en esclaves de l’État. C’est là une de nos préoccupations constantes, une de celles qui fait de nous des anarchistes».
Clairvoyance de Fabri qui place fort justement la responsabilité de l’échec de la «révolution russe» dans l’application des thèses marxistes de «dictature du prolétariat» et dans l’omnipotence de l’État marxiste-léniniste avec son cortège de privations de liberté, de renforcement des pouvoirs de police et de la militarisation outrancière de la société…
Les raisons du soulèvement de Cronstadt sont entièrement contenues dans ces affirmations. Les Cronstadiens n’étaient nullement des contre-révolutionnaires! En revanche, les bolcheviks, quoi qu’on en dise, ont agi en réactionnaires en reprenant à leur compte et même en les développant les pratiques liberticides héritées du tsarisme.
Voline [28] tire la leçon des événements, en écrivant que «Lénine n’a rien compris — ou plutôt rien voulu comprendre — au mouvement de Cronstadt. L’essentiel pour lui et pour son parti... poursuit Voline... était de se maintenir au pouvoir coûte que coûte». Si le sens profond des événements indiquait clairement la nécessité, pour le Parti, de réviser le principe de dictature (libertés pour la population laborieuse ; élection libre des soviets...) la réalité fut toute autre.
«En tant que marxistes, autoritaires et étatistes, les bolcheviks ne pouvaient admettre la liberté des masses, leur indépendance d’action (...)». Ils cédèrent sur le terrain économique et, avec la NEP, accordèrent des concessions dans certains domaines sauf celui du «Pouvoir».
La NEP¨peut être considérée, à juste titre, comme une «halte» non pas pour mieux redémarrer mais, au contraire, pour mieux revenir au point de départ, à la même dictature.
Le chemin vers l’État capitaliste totalitaire pouvait ainsi reprendre son cours avec, comme l’écrit Voline, «... plus de garanties contre le danger d’une répétition éventuelle de "Cronstadt"».
Les enseignements de l’Histoire ne peuvent être impunément subvertis par des incongruités, des mensonges et des propos orduriers. La lumière de «Cronstadt» reste vivante et balise le chemin de la révolution.
Les tentatives trotskistes pour obscurcir le débat resteront vaines.
La révolution sera libertaire ou ne sera pas.
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Edward SARBONI
Septembre 2003
Notes 1. Une discussion sur un forum internet, le RedForum, au sujet de la revue "les cahiers du CERMTRI n°110 - Cronstadt 1921, documents" qui apporterait, d'après ses auteurs, à grands renforts de "documents" d'époque la preuve de la main mise des "blancs" sur l'insurrection de Cronstadt, et notamment l'appartenance d'un des instigateurs, PETRICHENKO, aux armées réactionnaires.
2. C’est ainsi que ses proches appelèrent Trotsky tentant ainsi d’en faire, ad vitam æternam, un sage et une sorte d’icône de la révolution en même temps que son « meilleur » connaisseur...
3. In METT I., La Commune de Cronstadt. Crépuscule sanglant des soviets, Paris, janvier 1949, Spartacus, 2ème série N°11 p. 78-81
4. Opritchniks — garde personnelle du tsar Ivan le Terrible, qui fut en même temps la police supérieure politique. Durant les 7 années de son existence (1565-1572) ils se distinguèrent par une activité féroce.
5. Archine : mesure de longueur russe.
6. Vilken serait un ancien officier de la marine russe
7. In SERGE Victor, Mémoires, Paris, 1957, Seuil — Club des éditeurs p. 130
8. In Collectif, La Commune de Cronstadt. Recueil de documents..., Paris, 1969, Bélibaste p. 15-106
9. In SERGE V., Le tournant obscur, Paris, 1972, Albatros
10. CRCEDHC, 76/3/208/12 in COURTOIS S., WERTH N., PANNE J.L., PACZKOWSKI A., BARTOSEK K, MARGOLIN J.L., Le livre noir du communisme, Paris, 1977, R. Laffont p.127
11. In Le livre noir du communisme, p.127
12. In BERKMAN A., Le mythe bolchevik. Journal 1920-1922, Paris, 1987, La Digitale p. 254-258
13. In ROSENBERG A., Histoire du Bolchevisme, Paris, 1936, Grasset p.179-199
14. In DESANTI D., L’Internationale communiste, Paris, 1970, Payotp.94-95
15. In MALIA M., Comprendre la Révolution russe, Paris, 1980, Seuil ? Histoire p.168-179
16. Autre nom de Petrograd
17. In MALIA M., La tragédie soviétique. Histoire du socialisme en Russie, 1917-1991, Paris, 1995, Seuil p. 189
18. In BALABANOFF A., Ma vie de rebelle. Les mémoires d’une grande militante du mouvement ouvrier. De son adhésion à la IIème Internationale à son exclusion du Parti communiste soviétique en 1924, Paris, 1981, Baland p.246-249
19. In ROSENBERG A., Histoire du Bolchevisme, Paris, 1936, Grasset p.206-207
20. In AVRICH P., Les anarchistes russes, Paris, 1979, Maspero p. 179-180
21. In AVRICH P., Les anarchistes russes, Paris, 1979, Maspero p. 184
22. In SKIRDA, GORELIK, BERKMAN, SERGE, GOLDMAN, Les anarchistes dans la Révolution russe, Paris, 1973, La Tête de feuille p.165-173
23. In SHAPIRO L., Les origines de l’absolutisme communiste. Les Bolcheviks et l’opposition 1917-1922, 1986, Les Iles d’or ? Albatros p. 246-259
24. In AVRICH P., Les anarchistes russes, Paris, 1979, Maspero p. 257
25. In GOLDMAN Emma, My Disillusionment in Russia p. 158
26. In SERGE V., Mémoires, Paris, 1957, Seuil ? Club des éditeurs p. 127 à 129
27. In FABBRI L., Dictature et révolution, Paris, 1986, Les éditions du Monde Libertaire p.215
28. VOLINE, La révolution inconnue. 1917-1921, Paris, 1947, Les amis de Voline, p. 502-506AVRICH P., Les anarchistes russes, Paris, 1979, Maspero
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE
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