
Denis Diderot
Entretien d'un Philosophe avec la Maréchale de ***
J'avais je ne sais quelle affaire à traiter avec le maréchal de ***; j'allais à son hôtel un matin ; il était absent ; je me fis annoncer à madame la maréchale. C'est une femme charmante ; elle est belle et dévote comme un ange ; elle a la douceur peinte sur son visage ; et puis un son de voix et une naïveté de discours tout à fait avenante à sa physionomie. Elle était à sa toilette. On m'approche un fauteuil ; je m'assieds, et nous causons. Sur quelques propos de ma part, qui l'édifièrent et qui la surprirent (car elle était dans l'opinion que celui qui nie la très sainte Trinité est un homme de sac et de corde, qui finira par être pendu), elle me dit :Ñ N'êtes-vous pas monsieur Crudeli ?
L'entretien d'un Philosophe avec la Maréchale de *** fut publié pour la première fois dans la correspondance secrète de Métra (numéro du 23 juillet 1776). Diderot (1713-1784) avait alors 63 ans et l'entretien «si on le replace à sa date, a dit André Lefèvre, apparaît comme la conclusion sereine, tolérante et narquoise, d'une longue expérience... Jamais la démolition de la morale révélée et de l'échafaudage métaphysique n'a été exécuté d'une main plus correcte et plus ferme».On s'étonnera sans doute des dernières paroles que Diderot met dans la bouche de l'athée Crudeli et qui semblent renier tout ce qu'il avait dit précédemment. Mais n'oublions pas que cet admirable dialogue fut écrit en 1776, près de vingt ans avant la Révolution, et que sans ces deux petites phrases, mises là pour faire passer le reste, il n'aurait, très probablement, pas pu être imprimé.
Ñ Oui, madame.
Ñ C'est donc vous qui ne croyez à rien ?
Ñ Moi-même.
Ñ Cependant votre morale est celle d'un croyant.
Ñ Pourquoi non, quand il est honnête homme.
Ñ Et cette morale, vous la pratiquez ?
Ñ De mon mieux.
Ñ Quoi ! vous ne volez point, vous ne tuez point, vous ne pillez point ?
Ñ Très rarement.
Ñ Que gagnez-vous à ne pas croire ?
Ñ Rien du tout, madame la maréchale. Est-ce qu'on croit parce qu'il y a quelque chose à gagner ?
Ñ Je ne sais ; mais la raison d'intérêt ne gâte rien aux affaires de ce monde ni de l'autre.
Ñ J'en suis un peu fâché pour notre pauvre espèce humaine. Nous n'en valons pas mieux.
Ñ Quoi ! vous ne volez point ?
Ñ Non, d'honneur.
Ñ Si vous n'êtes ni voleur ni assassin, convenez du moins que vous n'êtes pas conséquent.
Ñ Pourquoi donc ?
Ñ C'est qu'il me semble que si je n'avais rien à espérer ni à craindre quand je n'y serais plus, il y a bien des petites douceurs dont je ne me sèvrerais pas, à présent que j'y suis. J'avoue que je prête à Dieu à la petite semaine.
Ñ Vous l'imaginez ?
Ñ Ce n'est point une imagination, c'est un fait.
Ñ Et pourrait-on vous demander quelles sont ces choses que vous vous permettriez si vous étiez incrédule ?
Ñ Non pas, s'il vous plaît ; c'est un article de ma confession.
Ñ Pour moi, je mets à fonds perdu.
Ñ C'est la ressource des gueux.
Ñ M'aimeriez-vous mieux usurier ?
Ñ Mais oui : on peut faire de l'usure avec Dieu tant qu'on veut ; on ne le ruine pas. Je sais bien que cela n'est pas délicat, mais qu'importe ? Comme le point est d'attraper le ciel, ou d'adresse ou de force, il faut tout porter en ligne de compte, ne négliger aucun profit. Hélas ! nous aurons beau faire, notre mise sera toujours bien mesquine en comparaison de la rentrée que nous attendons. Et vous n'attendez rien, vous ?
Ñ Rien.
Ñ Cela est triste. Convenez donc que vous êtes méchant ou bien fou !
Ñ En vérité, je ne saurais, madame la maréchale.
Ñ Quel motif peut avoir un incrédule d'être bon, s'il n'est pas fou ? Je voudrais bien le savoir.
Ñ Et je vais vous le dire.
Ñ Vous m'obligerez.
Ñ Ne pensez-vous pas qu'on peut être si heureusement né qu'on trouve un grand plaisir à faire le bien ?
Ñ Je le pense.
Ñ Qu'on peut avoir reçu une excellente éducation qui fortifie le penchant naturel à la bienfaisance ?
Ñ Assurément.
Ñ Et que, dans un âge plus avancé, l'expérience nous ait convaincu qu'à tout prendre il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme qu'un coquin ?
Ñ Oui-da ; mais comment est-on un honnête homme, lorsque de mauvais principes se joignent aux passions pour entraîner au mal ?
Ñ On est inconséquent ; et y a-t-il rien de plus commun que d'être inconséquent ?
Ñ Hélas ! malheureusement non ; on croit, et tous les jours, on se conduit comme si l'on ne croyait pas.
Ñ Et sans croire, on se conduit à peu près comme si l'on croyait.
Ñ A la bonne heure ; mais quel inconvénient y aurait-il à avoir une raison de plus, la religion, pour faire le bien, et une raison de moins, l'incrédulité, pour mal faire.
Ñ Aucun, si la religion était un motif de faire le bien, et l'incrédulité un moyen de faire le mal.
Ñ Est-ce qu'il y a quelque doute là-dessus ? Est-ce que l'esprit de religion n'est pas de contrarier cette vilaine nature corrompue, et celui de l'incrédulité, de l'abandonner à sa malice, en l'affranchissant de la crainte ?
Ñ Ceci, madame la maréchale, va nous jeter dans une longue discussion;
Ñ Qu'est-ce que cela fait ? Le maréchal ne rentrera pas sitôt ; et il vaut mieux que nous parlions raison, que de médire de notre prochain.
Ñ Il faudra que je reprenne les choses d'un peu plus haut.
Ñ De si haut que vous voudrez, pourvu que je vous entende.
Ñ Si vous ne m'entendiez pas, ce serait bien ma faute.
Ñ Cela est poli ; mais il faut que vous sachiez que je n'ai jamais lu que mes Heures, et que je ne suis guère occupée qu'à pratiquer l'Évangile et à faire des enfants.
Ñ Ce sont deux devoirs dont vous vous êtes bien acquittée.
Ñ Oui, pour les enfants. J'en ai six tout venus et un septième qui frappe à la porte ; mais commencez.
Ñ Madame la maréchale, y a-t-il quelque bien, dans ce monde-ci, qui soit sans inconvénient ?
Ñ Aucun.
Ñ Et quelque mal qui soit sans avantage ?
Ñ Aucun.
Ñ Qu'appelez-vous donc mal ou bien ?
Ñ Le mal, ce sera ce qui a le plus d'inconvénients que d'avantages ; et le bien, au contraire, ce qui a plus d'avantages que d'inconvénients.
Ñ Madame la maréchale aura-t-elle la bonté de se souvenir de sa définition du bien et du mal ?
Ñ Je m'en souviendrai. Appelez-vous cela une définition ?
Ñ Oui.
Ñ C'est donc de la philosophie ?
Ñ Excellente.
Ñ Et j'ai fait de la philosophie !
Ñ Ainsi, vous êtes persuadée que la religion a plus d'avantages que d'inconvénients ; et c'est pour cela que vous l'appelez un bien ?
Ñ Oui.
Ñ Pour moi, je ne doute point que votre intendant ne vous vole un peu moins la veille de Pâques que le lendemain des fêtes, et que de temps en temps la religion n'empêche nombre de petits maux et ne produise nombre de petits biens.
Ñ Petit à petit, cela fait somme.
Ñ Mais croyez-vous que les terribles ravages qu'elle a causés dans les temps passés, et qu'elle causera dans les temps à venir, soient suffisamment compensés par ces guenilleux avantages-là ? Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue la plus violente antipathie entre les nations. Il n'y a pas un musulman qui n'imaginât faire une action agréable à Dieu et au saint Prophète, en exterminant tous les chrétiens, qui, de leur côté, ne sont guère plus tolérants. Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue, dans la même contrée, des divisions qui se sont rarement éteintes sans effusion de sang. Notre histoire ne nous en offre que de trop récents et de trop funestes exemples. Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue, dans la société entre les citoyens, et dans la famille entre les proches, les haines les plus fortes et les plus constantes. Le Christ a dit qu'il était venu pour séparer l'époux de la femme, la mère de ses enfants, le frère de la sÏur, l'ami de l'ami ; et sa prédiction ne s'est que trop fidèlement accomplie.
Ñ Voilà bien les abus ; mais ce n'est pas la chose.
Ñ C'est la chose, si les abus en sont inséparables.
Ñ Et comment me montrerez-vous que les abus de la religion sont inséparables de la religion ?
Ñ Très aisément ; dites-moi, si un misanthrope s'était proposé de faire le malheur du genre humain, qu'aurait-il pu inventer de mieux que la croyance en un être incompréhensible sur lequel les hommes n'auraient jamais pu s'entendre, et auquel ils auraient attaché plus d'importance qu'à leur vie ? Or, est-il possible de séparer de la notion d'une divinité l'incompréhensibilité la plus profonde et l'importance la plus grande ?
Ñ Non.
Ñ Concluez donc.
Ñ Je conclus que c'est une idée qui n'est pas sans conséquence dans la tête des fous.
Ñ Et ajoutez que les fous ont toujours été et seront toujours le plus grand nombre ; et que les plus dangereux sont ceux que la religion fait, et dont les perturbateurs de la société savent tirer bon parti dans l'occasion.
Ñ Mais il faut quelque chose qui effraie les hommes sur les mauvaises actions qui échappent à la sévérité des lois ; et si vous détruisez la religion, que lui substituerez-vous ?
Ñ Quand je n'aurais rien à mettre à la place, ce serait toujours un terrible préjugé de moins ; sans compter que, dans aucun siècle et chez aucune nation, les opinions religieuses n'ont servi de base aux mÏurs nationales. Les dieux qu'adoraient ces vieux Grecs et ces vieux Romains, les plus honnêtes gens de la terre, étaient la canaille la plus dissolue : un Jupiter, à brûler tout vif ; une Vénus, à enfermer à l'Hôpital ; un Mercure, à mettre à Bicêtre.
Ñ Et vous pensez qu'il est tout à fait indifférent que nous soyons chrétiens ou païens ; que païens nous n'en vaudrions pas mieux ; et que chrétiens nous n'en valons pas mieux.
Ñ Ma foi, j'en suis convaincu, à cela près que nous serions un peu plus gais.
Ñ Cela ne se peut.
Ñ Mais, madame la maréchale, est-ce qu'il y a des chrétiens ? Je n'en ai jamais vu.
Ñ Et c'est à moi que vous dites cela, à moi ?
Ñ Non, madame, ce n'est pas à vous ; c'est à une de mes voisine qui est honnête et pieuse comme vous l'êtes, et qui se croyait chrétienne de la meilleure foi du monde, comme vous le croyez.
Ñ Et vous lui fîtes voir qu'elle avait tort ?
Ñ En un instant.
Ñ Comment vous y prîtes-vous ?
Ñ J'ouvris un Nouveau Testament, dont elle s'était beaucoup servie, car il était fort usé. Je lui lus le sermon sur la montagne, et à chaque article je lui demandai : «Faites-vous cela ? et cela donc ? et cela encore ?» J'allai plus loin. Elle est belle, et quoiqu'elle soit très sage et très dévote, elle ne l'ignore pas ; elle a la peau très blanche, et quoiqu'elle n'attache pas un grand prix à ce frêle avantage, elle n'est pas fâchée qu'on en fasse l'éloge ; elle a la gorge aussi bien qu'il est possible de l'avoir, et, quoiqu'elle soit très modeste, elle trouve bon qu'on s'en aperçoive.
Ñ Pourvu qu'il n'y ait qu'elle et son mari qui le sachent.
Ñ Je crois que son mari le sait mieux qu'un autre ; mais pour une femme qui se pique de grand christianisme, cela ne suffit pas. Je lui dis : «N'est-il pas écrit dans l'Évangile que celui qui a convoité la femme de son prochain a commis l'adultère dans son cÏur ?»
Ñ Elle vous répondit qu'oui ?
Ñ Je lui dit : «Et l'adultère commis dans le cÏur ne damne-t-il pas aussi sûrement que l'adultère le mieux conditionné ?»
Ñ Elle vous répondit qu'oui ?
Ñ Je lui dit : «Et si l'homme est damné pour l'adultère qu'il a commis dans son cÏur, quel sera le sort de la femme qui invite tous ceux qui l'approchent à commettre ce crime ?» Cette dernière question l'embarrassa.
Ñ Je comprends ; c'est qu'elle ne voilait pas fort exactement cette gorge, qu'elle avait aussi bien qu'il est possible de l'avoir.
Ñ Il est vrai. Elle me répondit que c'était une chose d'usage ; comme si rien n'était plus d'usage que de s'appeler chrétien et de ne l'être pas ; qu'il ne fallait pas se vêtir ridiculement, comme s'il y avait quelque comparaison à faire entre un misérable petit ridicule, sa damnation éternelle et celle de son prochain ; qu'elle se laissait habiller par sa couturière, comme s'il ne valait pas mieux changer de couturière que renoncer à sa religion ; que c'était la fantaisie de son mari, comme si un époux était assez insensé pour exiger de sa femme l'oubli de la décence et de ses devoirs, et qu'une véritable chrétienne dût pousser l'obéissance pour un époux extravagant, jusqu'au sacrifice de la volonté de son Dieu et au mépris des menaces de son rédempteur.
Ñ Je savais d'avance toutes ces puérilités-là ; je vous les aurais peut-être dites comme votre voisine ; mais elle et moi aurions été toutes deux de mauvaise foi. Mais quel parti prit-elle d'après votre remontrance ?
Ñ Le lendemain de cette conversation (c'était un jour de fête), je remontais chez moi, et ma dévote et belle voisine descendait de chez elle pour aller à la messe.
Ñ Vêtue comme de coutume ?
Ñ Vêtue comme de coutume. Je souris, elle sourit ; et nous passâmes l'un à côté de l'autre sans nous parler. Madame la maréchale, une honnête femme ! une chrétienne ! une dévote ! Après cet exemple, et cent mille autres de la même espèce, quelle influence réelle puis-je accorder à la religion sur les mÏurs ? Presque aucune, et tant mieux.
Ñ Comment, tant mieux ?
Ñ Oui, madame : s'il prenait fantaisie à vingt mille habitants de Paris de conformer strictement leur conduite au sermon sur la montagne...
Ñ Eh bien ! il y aurait quelques belles gorges plus couvertes.
Ñ Et tant de fous que le lieutenant de police ne saurait qu'en faire ; car nos petites-maisons n'y suffiraient pas. Il y a dans les livres inspirés deux morales : l'une générale et commune à toutes les nations, à tous les cultes, et qu'on suit à peu près ; une autre, propre à chaque nation et à chaque culte, à laquelle on croit, qu'on prêche dans les temples, qu'on préconise dans les maisons, et qu'on ne suit point du tout.
Ñ Et d'où vient cette bizarrerie ?
Ñ De ce qu'il est impossible d'assujettir un peuple à une règle qui ne convient qu'à quelques hommes mélancoliques, qui l'ont calquée sur leur caractère. Il en est des religions comme des constitutions monastiques, qui toutes se relâchent avec le temps. Ce sont des folies qui ne peuvent tenir contre l'impulsion constante de la nature, qui nous ramène sous sa loi; Et faites que le bien des particuliers soit si étroitement lié avec le bien général, qu'un citoyen ne puisse presque pas nuire à la société sans se nuire à lui-même ; assurez à la vertu sa récompense, comme vous avez assuré à la méchanceté son châtiment ; que sans aucune distinction de culte, dans quelque condition que le mérite se trouve, il conduise aux grandes places de l'État ; et ne comptez plus sur d'autres méchants que sur un petit nombre d'hommes, qu'une nature perverse que rien ne peut corriger entraîne au vice. Madame la maréchale, la tentation est trop proche ; et l'enfer est trop loin ; n'attendez rien qui vaille la peine qu'un sage législateur s'en occupe, d'un système d'opinions bizarres qui n'en impose qu'aux enfants ; qui encourage au crime par la commodité des expiations ; qui envoie le coupable demander pardon à Dieu de l'injure faite à l'homme, et qui avilit l'ordre des devoirs naturels et moraux, en le subordonnant à un ordre de devoirs chimériques.
Ñ Je ne vous comprends pas.
Ñ Je m'explique ; mais il me semble que voilà le carrosse de M. le maréchal, qui rentre fort à propos pour m'empêcher de dire des sottises.
Ñ Dites, dites votre sottise, je ne l'entendrai pas ; je suis accoutumée à n'entendre que ce qui me plaît.
Je m'approchai de son oreille et je lui dis tout bas :
Ñ Madame la maréchale, demandez au vicaire de votre paroisse, de ces deux crimes, pisser dans un vase sacré, ou noircir la réputation d'une femme honnête, quel est le plus atroce ? Il frémira d'horreur au premier, criera au sacrilège ; et la loi civile, qui prend à peine connaissance de la calomnie, tandis qu'elle punit le sacrilège par le feu, achèvera de brouiller les idées et de corrompre les esprits.
Ñ Je connais plus d'une femme qui se ferait un scrupule de manger gras le vendredi, et qui... j'allais dire aussi ma sottise. Continuez.
Ñ Mais, madame, il faut absolument que je parle à M. le maréchal.
Ñ Encore un moment, et puis nous l'irons voir ensemble. Je ne sais trop que vous répondre, et cependant vous ne me persuadez pas.
Ñ Je ne me suis pas proposé de vous persuader. Il en est de la religion comme du mariage. Le mariage, qui fait le malheur de tant d'autres, a fait votre bonheur et celui de M. le maréchal ; vous avez bien fait de vous marier tous les deux. La religion, qui a fait, qui fait et qui fera tant de méchants, vous a rendue meilleure encore ; vous faites bien de la garder. Il vous est doux d'imaginer à côté de vous, au-dessus de votre tête, un être grand et puissant, qui vous vois marcher sur la terre, et cette idée affermit vos pas. Continuez, madame, à jouir de ce garant auguste de vos pensées, de ce spectateur, de ce modèle sublime de vos actions.
Ñ Vous n'avez pas, à ce que je vois, la manie du prosélytisme.
Ñ Aucunement.
Ñ Je vous en estime davantage.
Ñ Je permets à chacun de penser à sa manière, pourvu qu'on me laisse penser à la mienne ; et puis, ceux qui sont faits pour se délivrer de ces préjugés n'ont guère besoin qu'on les catéchise.
Ñ Croyez-vous que l'homme puisse se passer de superstition ?
Ñ Non, tant qu'il restera ignorant et peureux.
Ñ Eh bien ! superstition pour superstition, autant la nôtre qu'une autre.
Ñ Je ne le pense pas.
Ñ Parlez-moi vrai, ne vous répugne-t-il point de n'être plus rien après votre mort ?
Ñ J'aimerais mieux exister, bien que je ne sache pas pourquoi un être, qui a pu me rendre malheureux sans raison, ne s'en amuserait pas deux fois.
Ñ Si, malgré cet inconvénient, l'espoir d'une vie à venir vous paraît consolant et doux, pourquoi vous l'arracher ?
Ñ Je n'ai pas cet espoir, parce que le désir ne m'en a point dérobé la vanité ; mais je ne l'ôte à personne. Si l'on peut croire qu'on verra, quand on n'aura plus d'yeux ; qu'on entendra, quand on n'aura plus d'oreilles ; qu'on pensera, quand on n'aura plus de tête ; qu'on sentira, quand on n'aura plus de sens ; qu'on aimera, quand on n'aura plus de cÏur ; qu'on existera, quand on sera nulle part ; qu'on sera quelque chose, sans étendue et sans lieu, j'y consens.
Ñ Mais ce monde-ci, qui l'a fait ?
Ñ Je vous le demande.
Ñ C'est Dieu.
Ñ Et qu'est-ce que Dieu ?
Ñ Un esprit.
Ñ Si un esprit fait de la matière, pourquoi de la matière ne ferait-elle pas un esprit ?
Ñ Et pourquoi le ferait-elle ?
Ñ C'est que je lui en vois faire tous les jours. Croyez-vous que les bêtes aient des âmes ?
Ñ Certainement, je le crois.
Ñ Et pourriez-vous me dire ce que devient, par exemple, l'âme du serpent du Pérou, pendant qu'il se dessèche, suspendu à une cheminée, et exposé à la fumée un ou deux ans de suite ?
Ñ Qu'elle devienne ce qu'elle voudra, qu'est-ce que cela me fait ?
Ñ C'est que madame la maréchale ne sait pas que ce serpent enfumé, desséché, ressuscite et renaît.
Ñ Je n'en crois rien.
Ñ C'est pourtant un habile homme, c'est Bouguer qui l'assure.
Ñ Votre habile homme en a menti.
Ñ S'il avait dit vrai ?
Ñ J'en serais quitte pour croire que les animaux sont des machines.
Ñ Et l'homme qui n'est qu'un animal un peu plus parfait qu'un autre... Mais, M. le maréchal...
Ñ Encore une question, et c'est la dernière. Etes-vous bien tranquille dans votre incrédulité ?
Ñ On ne saurait davantage.
Ñ Pourtant, si vous vous trompiez ?
Ñ Quand je me tromperais ?
Ñ Tout ce que vous croyez faux serait vrai, et vous seriez damné. Monsieur Crudeli, c'est une terrible chose que d'être damné ; brûler toute une éternité, c'est bien long.
Ñ La Fontaine croyait que nous y serions comme le poisson dans l'eau.
Ñ Oui, oui ; mais votre La Fontaine devint bien sérieux au dernier moment ; et c'est là que je vous attends.
Ñ Je ne réponds de rien, quand ma tête n'y sera plus ; mais si je finis par une de ces maladies qui laissent à l'homme agonisant toute sa raison, je ne serai pas plus troublé au moment où vous m'attendez qu'au moment où vous me voyez.
Ñ Cette intrépidité me confond.
Ñ J'en trouve bien davantage au moribond qui croit en un juge sévère qui pèse jusqu'à nos plus secrètes pensées, et dans la balance duquel l'homme le plus juste se perdrait par sa vanité, s'il ne tremblait de se trouver trop léger ; si ce moribond avait alors à son choix, ou d'être anéanti, ou de se présenter à ce tribunal, son intrépidité me confondrait bien autrement, s'il balançait à prendre le premier parti, à moins qu'il ne fût plus insensé que le compagnon de saint Bruno ou plus ivre de son mérite que Bohola.
Ñ J'ai lu l'histoire de l'associé de saint Bruno ; mais je n'ai jamais entendu parler de votre Bohola.
Ñ C'est un jésuite du collège de Pinsk, en Lithuanie, qui laissa en mourant une cassette pleine d'argent, avec un billet écrit et signé de sa main.
Ñ Et ce billet ?
Ñ Était conçu en ces termes : « Je prie mon cher confrère, dépositaire de cette cassette, de l'ouvrir quand j'aurai fait des miracles. L'argent qu'elle contient servira aux frais du procès de ma béatification. J'y ai ajouté quelques mémoires authentiques pour la confirmation de mes vertus, et qui pourront servir utilement à ceux qui entreprendront d'écrire ma vie.»
Ñ Cela est à mourir de rire.
Ñ Pour moi, madame la maréchale ; mais pour vous, votre Dieu n'entend pas raillerie.
Ñ Vous avez raison.
Ñ Madame la maréchale, il est bien facile de pécher grièvement contre votre loi.
Ñ J'en conviens.
Ñ La justice qui décidera de votre sort est bien rigoureuse.
Ñ Il est vrai.
Ñ Et si vous en croyez les oracles de votre religion sur le nombre des élus, il est bien petit.
Ñ Oh ! c'est que je ne suis pas janséniste ; je ne vois la médaille que par son revers consolant ; le sang de Jésus-Christ couvre un grand espace à mes yeux ; et il me semblerait très singulier que le diable, qui n'a pas livré son fils à la mort, eût pourtant la meilleure part.
Ñ Damnez-vous Socrate, Phocion, Aristide, Caton, Trajan, Marc-Aurèle ?
Ñ Fi donc ! Il n'y a que les bêtes féroces qui puissent le penser. Saint Paul a dit que chacun sera jugé par la loi qu'il a connue ; et saint Paul a raison.
Ñ Et par quelle loi l'incrédule sera-t-il jugé ?
Ñ Votre cas est un peu différent. Vous êtes un de ces habitants maudits de Corozaïn et de Betzaïda, qui fermèrent leurs yeux à la lumière qui les éclairait, et qui étoupèrent leurs oreille pour ne pas entendre la voix de la vérité qui leur parlait.
Ñ Madame la maréchale,, ces Corozaïnois et ces Betzaïdains furent des hommes comme il n'y en eut jamais que là, s'ils furent maîtres de croire ou de ne pas croire.
Ñ Ils virent de prodiges qui auraient mis l'enchère aux sacs et à la cendre, s'ils avaient été faits à Tyr et à Sidon.
Ñ C'est que les habitants de Tyr et de Sidon étaient des gens d'esprit, et que eux de Corozaïn et de Betzaïda n'étaient que des sots. Mais, est-ce que celui qui fit les sots les punira pour avoir été sots ? Je vous ai fait tout à l'heure une histoire, et il me prend envie de vous faire un conte. Un jeune Mexicain... Mais, M. le maréchal ?
Ñ Je vais envoyer savoir s'il est visible. Eh bien ! votre jeune Mexicain ?
Ñ Las de son travail, se promenait un jour au bord de la mer. Il voit une planche qui trempait d'un bout dans les eaux, et qui de l'autre posait sur le rivage. Il s'assied sur cette planche, et là, prolongeant ses regards sur la vaste étendue qui se déployait devant lui, il se disait : rien n'est plus vrai que ma grand'mère radote avec son histoire de je ne sais quels habitants qui, dans je ne sais quel temps, abordèrent ici de je ne sais où, d'une contrée au-delà de nos mers. Il n'y a pas le sens commun : ne vois-je pas la mer confiner avec le ciel ? Et puis-je croire, contre le témoignage de mes sens, une vieille fable dont on ignore la date, que chacun arrange à sa manière, et qui n'est qu'un tissu de circonstances absurdes, sur lesquelles ils se mangent le cÏur et s'arrachent le blanc des yeux ? Tandis qu'il raisonnait ainsi, les eaux agitées le berçaient sur sa planche, et il s'endormit. Pendant qu'il dort, le vent s'accroît, le flot soulève la planche sur laquelle il est étendu, et voilà notre jeune raisonneur embarqué.
Ñ Hélas ! c'est bien là notre image : nous sommes chacun sur notre planche ; le vent souffle, et le flot nous emporte.
Ñ Il était déjà loin du continent lorsqu'il s'éveilla. Qui fut bien surpris de se trouver en pleine mer ? ce fut notre Mexicain. Qui le fut encore bien davantage ? ce fut encore lui, lorsqu'ayant perdu de vue le rivage sur lequel il se promenait il n'y a pas un instant, la mer lui parut confiner avec le ciel de tous côtés. Alors il soupçonna qu'il pouvait bien s'être trompé ; et que, si le vent restait au même point, peut-être serait-il porté sur la rive, et parmi ces habitants dont sa grand'mère l'avait si souvent entretenu.
Ñ Et de son souci, vous ne m'en dites mot.
Ñ Il n'en eut point. Il se dit : Qu'est-ce que cela me fait, pourvu que j'aborde ? J'ai raisonné comme un étourdi, soit ; mais j'ai été sincère avec moi-même ; et c'est tout ce qu'on peut exiger de moi. Si ce n'est pas une vertu que d'avoir de l'esprit, ce n'est pas un crime que d'en manquer. Cependant le vent continuait, l'homme et la planche voguaient, et la rive inconnue commençait à paraître : il y touche, et l'y voilà.
Ñ Nous nous y reverrons un jour, monsieur Crudeli.
Ñ Je le souhaite, madame la maréchale ; en quelque endroit que ce soit, je serai toujours très flatté de vous faire ma cour. A peine eut-il quitté sa planche, et mis le pied sur le sable, qu'il aperçut un vieillard vénérable, debout à ses côtés. Il lui demanda où il était, et à qui il avait l'honneur de parler. «Je suis le souverain de la contrée,» lui répondit le vieillard. A l'instant le jeune homme se prosterne. «Relevez-vous, lui dit le vieillard. Vous avez nié mon existence ? Ñ Il est vrai. Ñ Et celle de mon empire ? Ñ Il est vrai. Ñ Je vous pardonne, parce que je suis celui qui vois au fond des cÏurs, et que j'ai lu au fond du vôtre que vous étiez de bonne foi ; mais le reste de vos pensées et de vos actions n'est pas également innocent.» Alors le vieillard, qui le tenait par l'oreille, lui rappelait toutes les erreurs de sa vie ; et, à chaque article, le jeune Mexicain s'inclinait, se frappait la poitrine, et demandait pardon... Là, madame la maréchale, mettez-vous pour un moment à la place du vieillard, et dites-moi ce que vous auriez fait ? Auriez-vous pris ce jeune insensé par les cheveux ; et vous seriez-vous complu à la traîner à toute éternité sur le rivage ?
Ñ En vérité, non.
Ñ Si un de ces six jolis enfants que vous avez, après s'être échappé de la maison paternelle et avoir fait force sottises, y revenait bien repentant ?
Ñ Moi, je courrais à sa rencontre ; je le serrerais entre mes bras, et je l'arroserais de mes larmes ; mais M. le maréchal son père ne prendrait pas la chose si doucement.
Ñ M. le maréchal n'est pas un tigre.
Ñ Il s'en faut bien.
Ñ Il se ferait peut-être un peu tirailler, mais il pardonnerait.
Ñ Certainement.
Ñ Surtout s'il venait à considérer qu'avant de donner la naissance à cet enfant, il en savait toute la vie, et que le châtiment de ses fautes serait sans aucune utilité ni pour lui-même, ni pour le coupable, ni pour ses frères.
Ñ Le vieillard et M. le maréchal sont deux.
Ñ Voulez-vous dire que M. le maréchal est meilleur que le vieillard ?
Ñ Dieu m'en garde ! Je veux dire que, si ma justice n'est pas celle de M. le maréchal, la justice de M. le maréchal pourrait bien n'être pas celle du vieillard.
Ñ Ah ! madame ! vous ne sentez pas les suites de cette réponse. Ou la définition générale convient également à vous, à M. le maréchal, à moi, au jeune Mexicain et au vieillard ; ou je ne sais plus ce que c'est, et j'ignore comment on plaît ou l'on déplaît à ce dernier.
Nous en étions là lorsqu'on nous averti que M. le maréchal nous attendait. Je donnai la main à Mme la maréchale, qui me disait : « C'est la bouteille à l'encre, n'est-ce pas ?»
Ñ Il est vrai.
Ñ Après tout, le plus court est de se conduire comme si le vieillard existait... même quand on n'y croit pas.
Ñ Et quand on y croit, de ne pas trop compter sur sa miséricorde. Saint-Nicolas, nage toujours et ne t'y fie pas.
Ñ C'est le plus sûr...
Ñ A propos, si vous aviez à rendre compte de vos principes à nos magistrats, les avoueriez-vous ?
Ñ Je ferais de mon mieux pour leur épargner une action atroce.
Ñ Ah ! le lâche ! Et si vous touchiez à votre dernière heure, vous soumettriez-vous aux cérémonies de l'Église ?
Ñ Je n'y manquerais pas.
Ñ Fi ! le vilain hypocrite.
Denis Diderot
Thomas MORE
LÕUTOPIE
Document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay
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Livre premier
Livre second
1. Les villes d'Utopie et particulièrement de la ville d'Amaurote
2. Des magistrats
3. Des arts et métiers
4. Des rapports mutuels entre les citoyens
5. Des voyages des Utopiens
6. Des esclaves
7. De la guerre
8. Des religions de l'Utopie
Préface du
Traité de la meilleure forme de gouvernement:
lettre de Thomas More à Pierre Gilles
Thomas More à Pierre Gilles, salut !
Ce n'est pas sans quelque honte, très cher Pierre Gilles, que je vous envoie ce petit livre sur la république d'Utopie après vous l'avoir fait attendre près d'une année, alors que certainement vous comptiez le recevoir dans les six semaines. Vous saviez en effet que, pour le rédiger, j'étais dispensé de tout effort d'invention et de composition, n'ayant qu'à répéter ce qu'en votre compagnie j'avais entendu exposer par Raphaël. je n'avais pas davantage à soigner la forme, car ce discours ne pouvait avoir été travaillé, ayant été improvisé au dépourvu par un homme qui, au surplus, vous le savez également, connaît le latin moins bien que le grec. Plus ma rédaction se rapprocherait de sa familière simplicité, plus elle se rapprocherait aussi de l'exactitude, qui doit être et qui est mon seul souci en cette affaire.
Toutes les circonstances, je le reconnais, mon cher Pierre, m'ont donc facilité le travail au point qu'il ne m'en est guère resté.Assurément, s'il m'avait fallu inventer ce qui suit ou le mettre en forme, un homme, même intelligent, même instruit, aurait eu besoin de temps et d'étude. Qu'on m'eût demandé une relation non seulement exacte mais encore élégante, jamais je n'y aurais suffi, quelque temps, quelque zèle que j'y eusse mis.
Mais, libéré des scrupules qui m'auraient coûté tant de travail, j'avais simplement à consigner par écrit ce que j'avais entendu, ce qui n'était plus rien. Cependant, pour terminer ce rien, mes occupations me laissent, en fait de loisir, moins que rien. J'ai à plaider, à entendre des plaideurs, à prononcer des arbitrages et des jugements, à recevoir les uns pour mon métier, les autres pour mes affaires. Je passe presque toute la journée dehors, occupé des autres. Je donne aux miens le reste de mon temps. Ce que j'en garde pour moi, c'est-à-dire pour les lettres, n'est rien.
Rentré chez moi en effet, j'ai à causer avec ma femme, à bavarder avec les enfants, à m'entendre avec les domestiques. je compte ces choses comme des occupations puisqu'elles doivent être faites (et elles le doivent si l'on ne veut pas être un étranger dans sa propre maison) et qu'il faut avoir les rapports les plus agréables possible avec les compagnons de vie que la nature ou le hasard nous ont donnés, ou bien que nous avons choisis nous-mêmes, sans aller toutefois jusqu'à les gâter par trop de familiarité et à se faire des maîtres de ses serviteurs. Tout cela mange le jour, le mois, l'année. Quand arriver à écrire ? Et je n'ai pas parlé du sommeil, ni des repas, auxquels bien des gens accordent autant d'heures qu'au sommeil lui-même, lequel dévore près de la moitié de la vie. Le peu de temps que j'arrive à me réserver, je le dérobe au sommeil et aux repas. Comme c'est peu de chose, j'avance lentement. Comme c'est quelque chose malgré tout, j'ai terminé L'Utopie et je vous l'envoie, cherPierre, afin que vous la lisiez et que, si j'ai oublié quelque chose, vous m'en fassiez souvenir. Ce n'est pas sous ce rapport que j'ai le plus à me défier de moi-même (je voudrais pouvoir compter sur mon esprit et sur mon savoir autant que jusqu'à présent je compte sur ma mémoire); je n'en suis pas néanmoins à me croire incapable de rien oublier.
Me voici en effet plongé dans une grande perplexité par mon jeune compagnon John Clement qui nous accompagnait, vous le savez, car je ne le tiens jamais à l'écartd'un entretien dont il peut retirer quelque fruit, tant j'espère voir un jour cette jeune plante, nourrie du suc des lettres latines et grecques, donner des fruits excellents. Si je me rappelle bien, Hythlodée nous a dit que le pont d'Amaurote, qui franchit le fleuve Anydre, a cinq cents pas de long. Notre John prétend qu'il faut en rabattre deux cents, que la largeur du fleuve ne dépasse pas trois cents pas à cet endroit. Faites, je vous prie, un effort de mémoire. Si vous êtes d'accord avec lui, je me rangerai à votre avis et je me déclarerai dans l'erreur. Si vous n'en savez plus rien, je m'en tiendrai à ce que je crois me rappeler. Car mon principal souci est qu'il n'y ait dans ce livre aucune imposture. S'il subsiste un doute, je préférerai une erreur à un mensonge, tenant moins à être exact qu'à être loyal.
Vous pourrez aisément me tirer d'embarras en interrogeant Raphaël lui-même ou en lui écrivant. Et vous allez être obligé de le faire à cause d'un autre doute qui nous vient. Est-ce par ma faute, par la vôtre, par celle de Raphaël lui-même? je ne sauraisle dire. Nous avons en effet négligé de lui demander, et il n'a pas pensé à nous dire, dans quelle partie du nouveau monde Utopie est située. Je donnerais beaucoup pour racheter cet oubli, car j'ai quelque honte à ignorer dans quelle mer se trouve l'île au sujet de laquelle j'ai tant à dire. D'autre part, un homme pieux de chez nous, théologien de profession, brûle, et il n'est pas le seul, d'un vif désir d'aller en Utopie. Ce qui l'y pousse n'est pas une vaine curiosité de voir du nouveau; il souhaiterait encourager les progrès de notre religion qui se trouve là-bas heureusement implantée. Comme il désire le faire selon les règles, il a décidé de s'y faire envoyer par le Souverain Pontife et même à titre d'évêque des Utopiens, sans se laisser arrêter par le scrupule d'avoir à implorer cette prélature. Il estime en effet qu'une ambition est louable si elle est dictée, non par un désir de prestige ou de profit, mais par l'intérêt de la religion.
C'est pourquoi je vous requiers, mon cher Pierre, de presser Hythlodée, oralement si vous le pouvez aisément, sinon par lettres, afin d'obtenir de lui qu'il ne laisse subsister dans mon oeuvre rien qui soit inexact, qu'il n'y laisse manquer rien qui soitvéritable. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux lui faire lire l'ouvrage. S'il s'agit d'y corriger une erreur, nul en effet ne le pourra mieux que lui; et il ne saurait s'en acquitter s'il n'a lu ce que j'ai écrit. De plus ce sera pour vous un moyen de savoir s'il voit d'un bon oeil que j'aie composé cet écrit ou s'il en est mécontent. Car s'il a décidé de raconter lui-même ses voyages, il préfère peut-être que je m'abstienne. Et je nevoudrais certes pas, en faisant connaître l'État utopien, enlever à son récit la fleur et le prix de la nouveauté.
A vrai dire, je ne suis pas encore tout à fait décidé à entreprendre cette publication. Les hommes ont des goûts si différents ; leur humeur est parfois si fâcheuse, leur caractère si difficile, leurs jugements si faux qu'il est plus sage de s'en accommoder pour en rire que de se ronger de soucis à seule fin de publier un écrit capable de servir ou de plaire, alors qu'il sera mal reçu et lu avec ennui. La plupart des gens ignorent les lettres; beaucoup les méprisent. Un barbare rejette comme abrupt tout ce qui n'est pas franchement barbare. Les demi-savants méprisent comme vulgaire tout ce qui n'abonde pas en termes oubliés. Il en est qui n'aiment que l'ancien. Les plus nombreux ne se plaisent qu'à leurs propres ouvrages. L'un est si austère qu'il n'admet aucune plaisanterie; un autre a si peu d'esprit qu'il ne supporte aucun badinage. Il en est de si fermés à toute ironie qu'un persiflage les fait fuir, comme un homme mordupar un chien enragé quand il voit de l'eau. D'autres sont capricieux au point que, debout, ils cessent de louer ce qu'assis ils ont approuvé. D'autres tiennent leurs assises dans les cabarets et, entre deux pots, décident du talent des auteurs, prononçant péremptoirement condamnation au gré de leur humeur, ébouriffant les écrits d'un auteur comme pour lui arracher les cheveux un à un, tandis qu'eux-mêmes sont bien tranquillement à l'abri des flèches, les bons apôtres, tondus et rasés comme des lutteurs pour ne pas laisser un poil en prise à l'adversaire. Il en est encore de si malgracieux qu'ils trouvent un grand plaisir à lire une oeuvre sans en savoir plus de gré à l'auteur, semblables à ces invités sans éducation qui, généreusement traités à une table abondante, s'en retournent rassasiés sans un mot de remerciement pour l'hôte. Et va maintenant préparer à tes frais un banquet pour des hommes au palais si exigeant, aux goûts si différents, doués d'autant de mémoire et de reconnaissance !
Entendez-vous avec Hythlodée, mon cher Pierre, au sujet de ma requête, après quoi je pourrai reprendre la question depuis le début. S'il donne son assentiment, puisque je n'ai vu clair qu'après avoir terminé ma rédaction, je suivrai en ce qui me concerne l'avis de mes amis et le vôtre en premier lieu.
Portez-vous bien, votre chère femme et vous, et gardez-moi votre amitié. La mienne pour vous ne fait que grandir.
L'invincible roi d'Angleterre, Henri, huitième du nom, prince d'un génie rare et supérieur, eut, il n'y a pas longtemps, un démêlé de certaine importance avec le sérénissime Charles, prince de Castille. Je fus alors député orateur en Flandre, avec mission de traiter et arranger cette affaire.J'avais pour compagnon et collègue l'incomparable Cuthbert Tunstall, qui a été élevé depuis à la dignité de maître des Archives royales aux applaudissements de tous. Je ne dirai rien ici à sa louange. Ce n'est pas crainte qu'on accuse mon amitié de flatterie ; mais sa science et sa vertu sont au-dessus de mes éloges, et sa réputation est si brillante que vanter son mérite serait, comme dit le proverbe, faire voir le soleil une lanterne à la main.
Nous trouvâmes à Bruges, lieu fixé pour la conférence, les envoyés du prince Charles, tous personnages fort distingués. Le gouverneur de Bruges était le chef et la tête de cette députation, et George de Thamasia, prévôt de Mont-Cassel, en était la bouche et le coeur. Cet homme, qui doit son éloquence moins encore à l'art qu'à la nature, passait pour un des plus savants jurisconsultes en matière d'État ; et sa capacité personnelle, jointe à une longue pratique des affaires, en faisaient un très habile diplomate.
Déjà le congrès avait tenu deux séances, et ne pouvait convenir sur plusieurs articles. Les envoyés d'Espagne prirent alors congé de nous pour aller à Bruxelles, consulter les volontés du prince. Moi, je profitai de ce loisir, et j'allai à Anvers.
Pendant mon séjour dans cette ville, je reçus beaucoup de monde ; mais aucune liaison ne me fut plus agréable que celle de Pierre Gilles, Anversois d'une grande probité. Ce jeune homme, qui jouit d'une position honorable parmi ses concitoyens, en mérite une des plus élevées, par ses connaissances et sa moralité, car son érudition égale la bonté de son caractère. Son âme est ouverte à tous ; mais il a pour ses amis tant de bienveillance, d'amour, de fidélité et de dévouement, qu'on pourrait le nommer, à juste titre, le parfait modèle de l'amitié. Modeste et sans fard, simple et prudent, il sait parler avec esprit, et sa plaisanterie n'est jamais blessante. Enfin, l'intimité qui s'établit entre nous fut si pleine d'agrément et de charme, qu'elle adoucit en moi le regret de ma patrie, de ma maison, de ma femme, de mes enfants, et calma les inquiétudes d'une absence de plus de quatre mois.
Un jour, j'étais allé à Notre Dame,église très vénérée du peuple, et l'un de nos plus beaux chefs-d'oeuvre d'architecture ; et après avoir assisté à l'office divin, je me disposais à rentrer à l'hôtel, quand tout à coup je me trouve en face de Pierre Gilles, qui causait avec un étranger, déjà sur le déclin de l'âge. Le teint basané de l'inconnu, sa longue barbe, sa casaque tombant négligemment à demi, son air et son maintien annonçaient un patron de navire.
A peine Pierre m'aperçoit-il qu'il s'approche, me tire un peu à l'écart alors que j'allais lui répondre et me dit en désignant son compagnon :
Ñ Vous voyez cet homme ; eh bien! j'allais le mener droit chez vous.
Ñ Mon ami, répondis-je, il eût été le bienvenu à cause de vous.
Ñ Et même à cause de lui, répliqua Pierre, si vous le connaissiez. Il n'y a pas sur terre un seul vivant qui puisse vous donner des détails aussi complets et aussi intéressants sur les hommes et sur les pays inconnus. Or, je sais que vous êtes excessivement curieux de ces sortes de nouvelles.
Ñ Je n'avais pas trop mal deviné, dis-je alors, car, au premier abord, j'ai pris cet homme pour un patron de navire.
Ñ Vous vous trompiez étrangement ; il a navigué, c'est vrai ; mais ce n'a pas été comme Palinure. Il a navigué comme Ulysse, voire comme Platon. Écoutez son histoire :
Raphaël Hythloday (le premier de ces noms est celui de sa famille) connaît assez bien le latin, et possède le grec en perfection. L'étude de la philosophie, à laquelle il s'est exclusivement voué, lui a fait cultiver la langue d'Athènes, de préférence à celle de Rome. Il n'ignorait pas qu'en cette matière les latins n'ont rien laissé d'important sauf quelques passages de Sénèque et de Cicéron. Le Portugal est son pays. Jeune encore, il abandonna son patrimoine à ses frères ; et, dévoré de la passion de courir le monde, il s'attacha à la personne et à la fortune d'Améric Vespuce. Il n'a pas quitté d'un instant ce grand navigateur, pendant les trois derniers des quatre voyages dont on lit partout aujourd'hui la relation. Mais il ne revint pas en Europe avec lui. Améric, cédant à ses vives instances, lui accorda de faire partie des vingt-quatre hommes qui restèrent lors du dernier voyage à Castel, le point le plus éloigné qu'atteignit l'expédition.
Il fut donc laissé sur ce rivage, suivant son désir ; car notre homme ne craint pas la mort sur la terre étrangère ; il tient peu à l'honneur de pourrir dans un tombeau ; et souvent il répète cet apophtegme : Le cadavre sans sépulture a le ciel pour linceul ; partout il y a un chemin pour aller à Dieu.Ce caractère aventureux pouvait lui devenir fatal, si la Providence divine ne l'eût protégé. Quoi qu'il en soit, après le départ de Vespuce, il parcourut avec cinq de ses compagnons du Castel une foule de contrées, débarqua à Taprobane comme par miracle, et de là parvint à Calicut, où il trouva des vaisseaux portugais qui le ramenèrent dans son pays, contre toute espérance.
Dès que Pierre eut achevé ce récit, je lui rendis grâces de son obligeance et de son empressement à me faire jouir de l'entretien d'un homme extraordinaire ; puis j'abordais Raphaël, et après les saluts et compliments d'usage à une première entrevue, je le conduisis chez-moi avec Pierre Gilles. Là, nous nous assîmes dans le jardin, sur un banc de gazon, et la conversation commença.
Raphaël me dit d'abord comment, après le départ de Vespuce, lui et ses compagnons, par leur douceur et leurs bons offices, s'attirèrent l'amitié des indigènes, etcomment ils vécurent avec eux en paix et dans la meilleure intelligence. Il y eut même un prince, dont le pays et le nom m'échappent, qui leur accorda la protection la plus affectueuse. Sa libéralité leur fournissait barques et chariots, et tout ce qu'il fallait pour continuer leur voyage. Un guide fidèle avait ordre de les accompagner et de les présenter aux autres princes avec d'excellentes recommandations.
Après plusieurs jours de marche, ils découvrirent des bourgs, des villes assez bien administrées, des nations nombreuses, de puissants États.
Sous l'équateur, ajoutait Hythloday, et de part et d'autre, dans l'espace compris par l'orbite du soleil, ils ne virent que des vastes solitudes éternellement dévorées par un ciel de feu. Là, tout les frappait d'horreur et d'épouvante. La terre en friche n'avait d'autres habitants que les bêtes les plus féroces, les reptiles les plus affreux ou des hommes plus sauvages que ces animaux. En s'éloignantde l'équateur, la nature s'adoucit peu à peu ; la chaleur est moins brûlante, la terre se pare d'une riante verdure, les animaux sont moins farouches. Plus loin encore, l'on découvre des peuples, des villes, des bourgs, où un commerce actif se fait par terre et par mer, non seulement dans l'intérieur et avec les frontières, mais entre des nationsà grande distance.
Ces découvertes enflammaient l'ardeur de Raphaël et de ses compagnons. Et ce qui entretenait leur passion des voyages, c'est qu'ils étaient admis sans difficulté sur le premier navire en partance, quelle que fût sa destination.
Les premiers vaisseaux qu'ils aperçurent étaient plats, les voiles formées d'osiers entrelacés ou de feuilles de papyrus, et quelques-unes en cuir. Ensuite, ils trouvèrent des vaisseaux terminés en pointe, les voiles faites de chanvre ; enfin des vaisseaux entièrement semblables aux nôtres, et d'habiles nautoniers connaissant assez bien le ciel et la mer, mais sans aucune idée de la boussole.
Ces bonnes gens furent ravis d'admiration et pénétrés de la plus vive reconnaissance, quand nos compagnons du Castel leur montrèrent une aiguille aimantée. Avant, ils ne se livraient à la mer qu'en tremblant, et encore n'osaient-ils naviguer que pendant l'été. Aujourd'hui, la boussole en main, ils bravent les vents et l'hiver avec plus de confiance que de sûreté ; car, s'ils n'y prennent garde, cette belle invention,qui semblait devoir leur procurer tous les biens, pourrait devenir, par leur imprudence,une source de maux.
Je serais trop long si je rapportais ici tout ce que Raphaël a vu dans ses voyages. D'ailleurs, ce n'est pas le but de cet ouvrage. Peut-être compléterai-je son récit dans un autre livre, où je détaillerai principalement les moeurs, les coutumes et les sages institutions des peuples civilisés qu'il a visités.
Sur ces graves matières nous le pressions d'une foule de questions, et lui prenait plaisir à satisfaire notre curiosité. Nous ne lui demandions rien de ces monstres fameux qui ont déjà perdu le mérite de la nouveauté. Des Scylles, des Célènes, des Lestrigons mangeurs de peuples, et autres harpies de même espèce, On en trouve presque partout. Ce qui est rare, c'est une société sainement et sagement organisée.
A vrai dire, Raphaël remarqua chez ces nouveaux peuples des institutions aussi mauvaises que les nôtres ; mais il y a observé aussi un grand nombre de lois capablesd'éclairer, de régénérer les villes, nations et royaumes de la vieille Europe.
Toutes ces choses, je le répète, feront le sujet d'un autre ouvrage. Dans celui-ci, je rapporterai seulement ce que Raphaël nous raconta des moeurs et des institutions du peuple utopien. Auparavant, je veux apprendre au lecteur de quelle manière la conversation fut amenée sur ce terrain.
Raphaël accompagnait son récit des réflexions les plus profondes. Examinant chaque forme de gouvernement, il analysait avec une sagacité merveilleuse ce qu'il y a de bon et de vrai dans l'une, de mauvais et de faux dans l'autre. A l'entendre discuter si savamment les institutions et les moeurs des différents peuples, il semblait qu'il eût vécu toute sa vie dans les lieux où il n'avait fait que passer. Pierre ne put contenir son admiration.
Ñ En vérité, dit-il, mon cher Raphaël, je m'étonne que vous ne vous attachiez pas au service de quelque roi. Certes, il n'en est pas un qui ne trouvât en vous utilité et agrément. Vous charmeriez ses loisirs par votre connaissance universelle des lieux et des hommes, et une foule d'exemples que vous pourriez citer lui procurerait un enseignement solide et des conseils précieux. En même temps, vous feriez une brillante fortune pour vous et les vôtres.
Ñ Je m'inquiète peu du sort des miens, reprit Hythloday. Je crois avoir passablement rempli mon devoir envers eux. Les autres hommes n'abandonnent leurs biens que vieux et à l'agonie, et encore lâchent-ils en pleurant ce que leur main défaillante ne peut plus retenir. Moi, plein de santé et de jeunesse, j'ai tout donné à mes parents et à mes amis. Ils ne se plaindront pas, j'espère, de mon égoïsme ; ils n'exigeront pas que, pour les gorger d'or, je me fasse esclave d'un roi.
Ñ Entendons-nous, dit Pierre, je ne voulais pas dire que vous deviez vous asservir aux rois, mais leur rendre service.
Ñ Les princes, mon ami, y mettent peu de différence ; et, entre ces deux mots latins servireet inservire,ils ne voient qu'une syllabe de plus ou de moins.
Ñ Appelez la chose comme il vous plaira, répondit Pierre ; c'est le meilleur moyen d'être utile au public, aux individus, et de rendre votre condition plus heureuse.
Ñ Plus heureuse, dites-vous! et comment ce qui répugne à mon sentiment, à mon caractère ferait-il mon, bonheur? Maintenant, je suis libre, je vis comme je veux, et je doute que beaucoup de ceux qui revêtent la pourpre puissent en dire autant. Assez de gens ambitionnent les faveurs du trône ; les rois ne s'apercevront pas du vide, si moi et deux ou trois de ma trempe manquons parmi les courtisans.
Alors, je pris ainsi la parole
Ñ Il est évident, Raphaël, que vous ne cherchez ni la fortune, ni le pouvoir, et, quant à moi, je n'ai pas moins d'admiration et d'estime pour un homme tel que vous que pour celui qui est à la tête d'un empire. Cependant, il me semble qu'il serait digne d'un esprit aussi généreux, aussi philosophe que le vôtre, d'appliquer tous ses talents à la direction des affaires publiques, dussiez-vous compromettre votre bien-être personnel ; or, le moyen de le faire avec le plus de fruit, c'est d'entrer dans le conseil de quelque grand prince ; car je suis sûr que votre bouche ne s'ouvrira jamais que pour l'honneur et pour la vérité. Vous le savez, le prince est la source d'où le bien et le mal se répandent comme un torrent sur le peuple ; et vous possédez tant de science et de talents que, n'eussiez-vous pas l'habitude des affaires, vous seriez encore un excellent ministre sous le roi le plus ignorant.
Ñ Vous tombez dans une double erreur, cher Morus, répliqua Raphaël ; erreur de fait et de personne. Je suis loin d'avoir la capacité que vous m'attribuez ; et quand j'en aurais cent fois davantage, le sacrifice de mon repos serait inutile à la chose publique.
D'abord, les princes ne songent qu'à la guerre (art qui m'est inconnu et que je n'ai aucune envie de connaître). Ils négligent les arts bienfaisants de la paix. S'agit-il de conquérir de nouveaux royaumes, tout moyen leur est bon ; le sacré et le profane, le crime et le sang ne les arrêtent pas. En revanche, ils s'occupent fort peu de bien administrer les États soumis à leur domination.
Quant aux conseils des rois, voici à peu près leur composition :
Les uns se taisent par ineptie, ils auraient eux-mêmes grand besoin d'être conseillés. D'autres sont capables, et le savent ; mais ils partagent toujours l'avis du préopinant qui est le plus en faveur, et applaudissent avec transport aux plates sottises qu'il lui plait de débiter ; ces vils parasites n'ont qu'un seul but, c'est de gagner par une basse et criminelle flatterie, la protection du premier favori. Les autres sont les esclaves de leur amour-propre, et n'écoutent que leur avis ; ce qui n'est pas étonnant ; car la nature inspire à chacun de caresser avec amour les produits de son invention. C'est ainsi que le corbeau sourit à sa couvée, et le singe à ses petits.
Qu'arrive-t-il donc au sein de ces conseils, où règnent l'envie, la vanité et l'intérêt? Quelqu'un cherche-t-il à appuyer une opinion raisonnable sur l'histoire des temps passés, ou les usages des autres pays? Tous les auditeurs en sont comme étourdis et renversés ; leur amour-propre s'alarme, comme s'ils allaient perdre leur réputation de sagesse, et passer pour des imbéciles. Ils se creusent la cervelle, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un argument contradictoire, et si leur mémoire et leur logique sont en défaut, ils se retranchent dans ce lieu commun : « Nos pères ont pensé et fait ainsi ; eh ! plût à Dieu que nous égalions la sagesse de nos pères! » Puis ils s'assoient en se rengorgeant, comme s'ils venaient de prononcer un oracle. On dirait, à les entendre, que la société va périr, s'il se rencontre un homme plus sage que ses ancêtres. Cependant, nous restons froids, en laissant subsister les bonnes institutions qu'ils nous ont transmises ; et quand surgit une amélioration nouvelle, nous nous cramponnons à l'antiquité, pour ne pas suivre le progrès. J'ai vu presque partout de ces jugeurs moroses, absurdes et fiers. Cela m'arriva une fois en Angleterre...
Ñ Pardon, dis-je alors à Raphaël, vous auriez été en Angleterre ?
Ñ Oui, j'y ai séjourné quelques mois, peu après la guerre civile des Anglais occidentaux contre le roi, guerre qui se termina par un affreux massacre des insurgés. Pendant ce temps, je contractai de grandes obligations envers le très révérend père Jean Morton, cardinal-archevêque de Canterbury, et chancelier d'Angleterre.
C'était un homme (je m'adresse seulement à vous, mon cher Pierre, car Morus n'a pas besoin de ces renseignements), c'était un homme encore plus vénérable par son caractère et sa vertu que par ses hautes dignités. Sa taille moyenne ne se courbait pas sous le poids de l'âge ; son visage, sans être dur, imposait le respect ; son abord était facile, en même temps sérieux et grave. Il prenait plaisir à éprouver les solliciteurs par des apostrophes quelquefois un peu rudes, quoique jamais offensantes ; et il était enchanté de trouver chez eux de la présence d'esprit et de vives saillies sans impertinence. Cette épreuve l'aidait à juger le mérite, et à le placer suivant sa spécialité. Son langage était pur et énergique ; sa science du droit profonde, son jugement exquis, sa mémoire prodigieuse. Ces brillantes dispositions naturelles, il les avait encore développées par l'exercice et par l'étude. Le roi faisait grand cas de ses conseils et leregardait comme l'un des plus fermes soutiens de l'État. Transporté fort jeune du collège à la cour, mêlé toute sa vie aux événements les plus graves, ballotté sans relâche sur la mer orageuse de la fortune, il avait acquis, au milieu de périls toujours renaissants, une prudence consommée, une connaissance profonde des choses qui s'était, pour ainsi dire, identifiée avec lui.
Le hasard me fit rencontrer un jour, à la table de ce prélat, un laïque réputé très savant légiste. Cet homme, je ne sais à quel propos, se mit à combler de louanges la justice rigoureuse exercée contre les voleurs. Il racontait avec complaisance comment on les pendait çà et là par vingtaine au même gibet.
Ñ Néanmoins, ajoutait-il, voyez quelle fatalité! à peine si deux ou trois de ces brigands échappent à la potence, et l'Angleterre en fourmille de toutes parts.
Je dis alors, avec la liberté de parole que j'avais chez le cardinal :
Ñ Cela n'a rien qui doive vous surprendre. Dans ce cas, la mort est une peine injuste et inutile ; elle est trop cruelle pour punir le vol, trop faible pour l'empêcher. Le simple vol ne mérite pas la potence, et le plus horrible supplice n'empêchera pasde voler celui qui n'a que ce moyen de ne pas mourir de faim. En cela, la justice d'Angleterre et de bien d'autres pays ressemble à ces mauvais maîtres qui battent leurs écoliers plutôt que de les instruire. Vous faites souffrir aux voleurs des tourments affreux ; ne vaudrait-il pas mieux assurer l'existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la nécessité de voler d'abord et de périr après ?
Ñ La société y a pourvu, répliqua mon légiste. L'industrie, l'agriculture offrent au peuple une foule de moyens d'existence ; mais il y a des êtres qui préfèrent le crime au travail.
- C'est là où je vous attendais, répondis-je. Je ne parlerai pas de ceux qui reviennent des guerres civiles ou étrangères, le corps mutilé de blessures. Cependant, combien de soldats, à la bataille de Cornouailles ou à la campagne de France, perdirent un ou plusieurs membres au service du roi et de la patrie! Ces malheureux étaient devenus trop faibles pour exercer leur ancien métier, trop vieux pour en apprendre un nouveau. Mais laissons cela, les guerres ne se rallument qu'à de longs intervalles.
Jetons les yeux sur ce qui se passe chaque jour autour de nous.
La principale cause de la misère publique, c'est le nombre excessif des nobles, frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail d'autrui, et qui font cultiver leurs terres, en rasant leurs fermiers jusqu'au vif, pour augmenter leurs revenus ; ils ne connaissent pas d'autre économie. S'agit-il, au contraire, d'acheter un plaisir? Ils sont prodigues jusqu'à la folie et la mendicité. Ce qui n'est pas moins funeste, c'est qu'ils traînent à leur suite des troupeaux de valets fainéants, sans état et incapables de gagner leur vie.
Ces valets tombent-ils malades ou bien leur maître vient-il à mourir, on les met à la porte ; car on aime mieux les nourrir à ne rien faire que les nourrir malades, et souvent l'héritier du défunt n'est pas de suite en état d'entretenir la domesticité paternelle.
Voilà des gens exposés à mourir de faim, s'ils n'ont pas le coeur de voler. Ont-ils, en effet, d'autres ressources ? Tout en cherchant des places, ils usent leur santé et leurs habits ; et quand ils deviennent pâles de maladie et couverts de haillons, les nobles en ont horreur et dédaignent leurs services. Les paysans mêmes ne veulent pas les employer. Ils savent qu'un homme élevé mollement dans l'oisiveté et les délices, habitué à porter le sabre et le bouclier, à regarder fièrement le voisinage et à mépriser tout le monde, ils savent qu'un tel homme est peu propre à manier la bêche et le hoyau, à travailler fidèlement, pour un mince salaire et une faible nourriture, au service d'un pauvre laboureur.
Là-dessus mon antagoniste répondit ;
ÑC'est précisément cette classe d'hommes que l'État doit entretenir et multiplier avec le plus de soin. Il y a chez eux plus de courage et d'élévation dans l'âme que chez l'artisan et le laboureur. Ils sont plus grands et plus robustes ; et partant, ils constituent la force d'une armée, quand il s'agit de livrer bataille.
Ñ Autant vaudrait dire, répliquai-je alors, qu'il faut, pour la gloire et le succès de vos armes, multiplier les voleurs. Car ces fainéants en sont une pépinière inépuisable. Et, de fait, les voleurs ne sont pas les plus mauvais soldats, et les soldats ne sont pas les plus timides voleurs ; il y a beaucoup d'analogie entre ces deux métiers. Malheureusement, cette plaie sociale n'est pas particulière à l'Angleterre ; elle ronge presque toutes les nations.
La France est infectée d'une peste bien plus désastreuse. Le sol y est entièrement couvert et comme assiégé par des troupes innombrables, enrégimentées et payées par l'État. Et cela en temps de paix, si l'on peut donner le nom de paix à des trêves d'un moment. Ce déplorable système est justifié par la même raison qui vous porte à entretenir des myriades de valets fainéants. Il a semblé à ces politiques peureux et chagrins que la sûreté de l'État exigeait une armée nombreuse, forte, constamment sous les armes, et composée de vétérans. Ils n'osent se fier aux conscrits. On dirait même qu'ils font la guerre pour apprendre l'exercice au soldat, et afin, comme a écrit Salluste, que, dans cette grande boucherie humaine, son coeur ou sa main ne s'engourdissent pas au repos.
La France apprend à ses dépens le danger de nourrir cette espèce d'animaux carnassiers. Cependant, elle n'avait qu'à jeter les yeux sur les Romains, les Carthaginois et une foule d'anciens peuples. Quels fruits ont-ils retirés de ces armées immenses et toujours debout ? le ravage de leurs terres, la destruction de leurs cités, la ruine de leur empire. Encore, s'il avait servi aux Français d'exercer, pour ainsi dire, leurs soldats dès le berceau ; mais les vétérans de France ont eu affaire avec les conscrits d'Angleterre, et je ne sais s'ils peuvent se vanter d'avoir eu souvent le dessus. Je me tais sur ce chapitre ; j'aurais l'air de faire la cour à ceux qui m'écoutent.
Revenons à nos valets soldats.
Ils ont, dites-vous, plus de courage et d'élévation que les artisans et les laboureurs. Je ne crois pas, moi, qu'un valet fasse grand'peur ni aux uns ni aux autres, excepté ceux dont la faiblesse du corps paralyse la vigueur de l'âme, et dont l'énergie est brisée par la misère. Les valets, ajoutez-vous, sont plus grands et plus robustes. Mais n'est-il pas dommage de voir des hommes forts et beaux (car les nobles choisissent les victimes de leur corruption), de les voir se consumer dans l'inaction, s'amollir dans des occupations de femmes, tandis qu'on pourrait les rendre laborieux et utiles, en leur donnant un métier honorable, et en les habituant à vivre du travail de leurs mains ?
De quelque manière que j'envisage la question, cette foule immense de gens oisifs me paraît inutile au pays, même dans l'hypothèse d'une guerre, que vous pourrez au reste éviter toutes les fois que vous le voudrez. Elle est, en outre, le fléau de la paix ; et la paix vaut bien qu'on s'occupe d'elle autant que de la guerre.
La noblesse et la valetaille ne sont pas les seules causes des brigandages qui vous désolent ; il en est une autre exclusivement particulière à votre île.
Ñ Et quelle est-elle? dit le cardinal.
Ñ Les troupeaux innombrables de moutons qui couvrent aujourd'hui toute l'Angleterre. Ces bêtes, si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez vous tellement voraces et féroces qu'elles mangent même les hommes, et dépeuplent les campagnes, les maisons et les villages. En effet, sur tous les points du royaume, où l'on recueille la laine la plus fine et la plus précieuse, accourent, pour se disputer le terrain, les nobles, les riches, et même de très saints abbés. Ces pauvres gens n'ont pas assez de leurs rentes, de leurs bénéfices, des revenus de leurs terres ; ils ne sont pas contents de vivre au sein de l'oisiveté et des plaisirs, à charge au public et sans profit pour l'État. Ils enlèvent de vastes terrains à la culture, les convertissent en pâturages, abattent les maisons, les villages, et n'y laissent que le temple, pour servir d'étable à leurs moutons. Ils changent en déserts les lieux les plus habités et les mieux cultivés. Ils craignent sans doute qu'il n'y ait pas assez de parcs et de forêts, et que le sol ne manque aux animaux sauvages.
Ainsi un avare affamé enferme des milliers d'arpents dans un même enclos ; et d'honnêtes cultivateurs sont chassés de leurs maisons, les uns par la fraude, les autres par la violence, les plus heureux par une suite de vexations et de tracasseries qui les forcent à vendre leurs propriétés. Et ces familles plus nombreuses que riches (car l'agriculture a besoin de beaucoup de bras), émigrent à travers les campagnes, maris et femmes, veuves et orphelins, pères et mères avec de petits enfants. Les malheureux fuient en pleurant le toit qui les a vus naître, le sol qui les a nourris, et ils ne trouvent pas où se réfugier. Alors, ils vendent à vil prix ce qu'ils ont pu emporter de leurs effets, marchandise dont la valeur est déjà bien peu de chose. Cette faible ressource épuisée, que leur reste-t-il ? Le vol, et puis la pendaison dans les formes.
Aiment-ils mieux traîner leur misère en mendiant? on ne tarde pas à les jeter en prison comme vagabonds et gens sans aveu. Cependant, quel est leur crime ? C'est de ne trouver personne qui veuille accepter leurs services, quoiqu'ils les offrent avec le plus vif empressement. Et d'ailleurs, comment les employer? Ils ne savent que travailler à la terre ; il n'y a donc rien à faire pour eux, là où il n'y a plus ni semailles ni moissons. Un seul pâtre ou vacher suffit maintenant à faire brouter cette terre, dont la culture exigeait autrefois des centaines de bras.
Un autre effet de ce fatal système, c'est une grande cherté des vivres, sur plusieurs points.
Mais ce n'est pas tout. Depuis la multiplication des pâturages, une affreuse épizootie est venue tuer une immense quantité de moutons. Il semble que Dieu voulait punir l'avarice insatiable de vos accapareurs par cette hideuse mortalité, qu'il eût plus justement lancée sur leurs têtes. Alors le prix des laines est monté si haut que les plus pauvres des ouvriers drapiers ne peuvent pas maintenant en acheter. Et voilà encore une foule de gens sans ouvrage. Il est vrai que le nombre des moutons s'accroît rapidement tous les jours ; mais le prix n'en a pas baissé pour cela ; parce que si le commerce des laines n'est pas un monopole légal, il est en réalité concentré dans les mains de quelques riches accapareurs, que rien ne presse de vendre et qui ne vendent qu'à de gros bénéfices.
Les autres espèces de bétail sont devenues d'une cherté proportionnelle par la même cause et par une cause plus puissante encore, car la propagation de ces animaux est complètement négligée depuis l'abolition des métairies et la ruine de l'agriculture. Vos grands seigneurs ne soignent pas l'élevage du gros bétail comme celui de leurs moutons. Ils vont acheter au loin des bêtes maigres, presque pour rien, les engraissent dans leurs prés, et les revendent hors de prix.
J'ai bien peur que l'Angleterre n'ait pas ressenti tous les effets de ces déplorables abus. Jusqu'à présent, les engraisseurs de bêtes n'ont causé la cherté que dans les lieux où ils vendent ; mais à force d'enlever le bétail là où ils l'achètent, sans lui donner le temps de multiplier, le nombre en diminuera insensiblement et le pays finira par tomber dans une horrible disette. Ainsi, ce qui devait faire la richesse de votre île en fera la misère, par l'avarice d'une poignée de misérables.
Le malaise général oblige tout le monde à restreindre sa dépense et son domestique. Et ceux qu'on met à la porte, où vont-ils? mendier ou voler, s'ils en ont le coeur.
A ces causes de misère vient se joindre le luxe et ses folles dépenses. Valets, ouvriers, paysans, toutes les classes de la société déploient un luxe inouï de vêtements et de nourriture. Parlerai-je des lieux de prostitution, des honteux repaires d'ivrognerie et de débauche, de ces infâmes tripots, de tous ces jeux, cartes, dés, paume, palet, qui engloutissent l'argent de leurs habitués et les conduisent droit au vol pour réparer leurs pertes ?
Arrachez de votre île ces pestes publiques, ces germes de crime et de misère. Décrétez que vos nobles démolisseurs reconstruiront les métairies et les bourgs qu'ils ont renversés, ou céderont le terrain à ceux qui veulent rebâtir sur leurs ruines. Mettez un frein à l'avare égoïsme des riches ; ôtez-leur le droit d'accaparement et de monopole. Qu'il n'y ait plus d'oisifs pour vous. Donnez à l'agriculture un large développement ; créez des manufactures de laine et d'autres branches d'industrie, où vienne s'occuper utilement cette foule d'hommes dont la misère a fait jusqu'à présent des voleurs, des vagabonds ou des valets, ce qui est à peu près la même chose.
Si vous ne portez pas remède aux maux que je vous signale, ne me vantez pas votre justice ; c'est un mensonge féroce et stupide.
Vous abandonnez des millions d'enfants aux ravages d'une éducation vicieuse et immorale. La corruption flétrit sous vos yeux ces jeunes plantes qui pouvaient fleurir pour la vertu, et vous les frappez de mort, quand, devenus des hommes, ils commettent les crimes qui germaient, dès le berceau, dans leurs âmes. Que faites-vous donc? des voleurs, pour avoir le plaisir de les pendre.
Tandis que je parlais ainsi, mon adversaire se préparait à la réplique. Il se proposait de suivre la marche solennelle de ces disputeurs catégoriques qui répètent plutôt qu'ils ne répondent, et placent tout l'honneur d'une discussion dans des efforts de mémoire.
Ñ Vous avez très bien parlé, me dit-il, vous surtout qui êtes étranger, et qui ne pouvez connaître ces matières que par ouï-dire. Je vais vous donner de meilleurs renseignements. Voici l'ordre de mon discours : d'abord, je récapitulerai tout ce que vous avez dit ; ensuite, je relèverai les erreurs que vous a imposées l'ignorance des faits ; enfin, je réfuterai vos arguments, je les pulvériserai. Je commence donc, comme je l'ai promis. Vous avez, si je ne me trompe, énuméré quatre...
Ñ Je vous arrête là, interrompit brusquement le cardinal, l'exorde me fait craindre que le discours ne soit un peu long. Nous vous épargnerons aujourd'hui cette fatigue. Mais je ne vous tiens pas quitte de votre harangue ; gardez-nous-la tout entière pour la prochaine entrevue que vous aurez avec votre partie adverse. Je souhaite que le jour de demain vous ramène ici tous les deux, à moins que vous ou Raphaël ne soyez dans l'impossibilité de venir. En attendant, mon cher Raphaël, vous me feriez plaisir de m'apprendre pourquoi le vol ne mérite pas la mort, et quelle autre peine vous y substitueriez qui garantit plus puissamment la sûreté publique. Car vous ne pensez pas que l'on doive tolérer le vol, et si la potence n'est pas aujourd'hui une barrière pour le brigandage, quelle terreur imprimerez-vous aux scélérats, quand ils auront la certitude de ne pas perdre la vie ? quelle sanction assez forte donnerez-vous à la loi? Une peine plus douce ne serait-elle pas une prime d'encouragement au crime ?
Ñ Ma conviction intime, très éminent père, est qu'il y a de l'injustice à tuer un homme pour avoir pris de l'argent, puisque la société humaine ne peut pas être organisée de manière à garantir à chacun une égale portion de bien.
On m'objectera, sans doute, que la société, en frappant de mort, venge la justice et les lois, et ne punit pas seulement une misérable soustraction d'argent. Je répondrai par cet axiome : Summum jus, summa injuria. L'extrême droit est une extrême injustice.La volonté du législateur n'est pas tellement infaillible et absolue qu'il faille tirer le glaive pour la moindre infraction à ses décrets. La loi n'est pas tellement rigide et stoïque, qu'elle place au même niveau tous les délits et tous les crimes, et n'établisse aucune différence entre tuer un homme et le voler. Car, si l'équité n'est pas un vain mot, entre ces deux actions, il y a un abîme.
Eh quoi! Dieu a défendu le meurtre, et nous, nous tuons si facilement pour un vol de quelques pièces de monnaie!
Quelqu'un dira peut-être : Dieu, par ce commandement, a ôté la puissance de mort à l'homme privé, et non au magistrat, qui condamne en appliquant les lois de la société.
Mais, s'il en est ainsi, qui empêche les hommes de faire d'autres lois également contraires aux préceptes divins, et de légaliser le viol, l'adultère, et le parjure ? Comment!... Dieu nous a défendu d'ôter la vie non seulement à notre prochain, mais encore à nous-mêmes ; et nous pourrions légitimement convenir de nous entr'égorger, en vertu de quelques sentences juridiques! Et cette convention atroce mettrait juges et bourreaux au-dessus de la loi divine, leur donnant le droit d'envoyer à la mort ceux que le code pénal condamne à périr!
Il suivrait de là cette conséquence monstrueuse, que la justice divine a besoin d'être légalisée et autorisée par la justice humaine, et que, dans tous les cas possibles, c'est à l'homme à déterminer quand il faut obéir, ou non, aux commandements de Dieu.
La loi de Moïse elle-même, loi de terreur et de vengeance, faite pour des esclaves et des hommes abrutis, ne punissait pas de mort le simple vol. Gardons-nous de penser que, sous la loi chrétienne, loi de grâce et de charité, où Dieu commande en
père, nous avons le droit d'être plus inhumains et de verser à tout propos le sang de notre frère.
Tels sont les motifs qui me persuadent qu'il est injuste d'appliquer au voleur la même peine qu'au meurtrier. Peu de mots vous feront comprendre combien cette pénalité est absurde en elle-même, combien elle est dangereuse pour la sûreté publique.
Le scélérat voit qu'il n'a pas moins à craindre en volant qu'en assassinant ; alors, il tue celui qu'il n'aurait fait que dépouiller ; et il le tue dans sa propre sûreté. Car il se débarrasse ainsi de son principal dénonciateur, et court la chance de mieux cacher son crime. Le bel effet de cette justice implacable! en terrifiant le voleur par l'attente du gibet, elle en fait un assassin.
Maintenant, j'arrive à la solution de ce problème tant agité : Quel est le meilleur système pénitentiaire ?
A mon avis, le meilleur était beaucoup plus facile à trouver que le pire. D'abord, vous connaissez tous la pénalité adoptée par les Romains, ce peuple si avancé dans la science du gouvernement. Ils condamnaient les grands criminels à l'esclavage perpétuel, aux travaux forcés dans les carrières ou dans les mines. Ce mode de répression me parait concilier la justice avec l'utilité publique, Cependant, pour vous dire là-dessus ma façon de penser, je ne sache rien de comparable à ce que j'ai vu chez les Polylèrites, nation dépendante de la Perse.
Le pays des Polylèrites est assez peuplé, et leurs institutions ne manquent pas de sagesse. A part le tribut annuel qu'ils payent au roi de Perse, ils jouissent de leur liberté et se gouvernent par leurs propres lois. Loin de la mer, entourés de montagnes, ils se contentent des productions d'un sol heureux et fertile ; rarement ils vont chez les autres, rarement les autres viennent chez eux. Fidèles aux principes et aux coutumes de leurs ancêtres, ils ne cherchent point à étendre leurs frontières et n'ont rien à craindre du dehors. Leurs montagnes, et le tribut qu'ils payent annuellement au monarque, les mettent à l'abri d'une invasion. Ils vivent commodément, dans la paix et l'abondance, sans armée et sans noblesse, occupés de leur bonheur et peu soucieux d'une vaine renommée ; car leur nom est inconnu au reste de la terre, si ce n'est à leurs voisins.
Lorsque chez ce peuple un individu est convaincu de larcin, on lui fait d'abord restituer l'objet volé, au propriétaire, et non au prince, comme cela se pratique ailleurs. Les Polylèrites estiment en effet que le prince n'a pas plus de droits sur l'objet volé que le voleur lui-même. Si l'objet est dégradé ou perdu, on en prend la valeur sur les biens du coupable, et on laisse le reste à sa femme et à ses enfants. Lui, on le condamne aux travaux publics ; et, si le vol n'est pas accompagné de circonstances aggravantes, on ne met le condamné ni au cachot ni aux fers ; il travaille le corps libre et sans entraves.
Pour forcer les paresseux et les mutins, on emploie les coups préférablement à la chaîne. Ceux qui remplissent bien leur devoir ne subissent aucun mauvais traitement. Le soir, on fait l'appel nominal des condamnés et on les enferme dans des cabanons où ils passent la nuit. Du reste, la seule peine qu'ils aient à souffrir, c'est la continuité du travail ; car on leur fournit toutes les nécessités de la vie ; comme ils travaillentpour la société, c'est la société qui les entretient.
Les coutumes à cet égard, varient suivant les localités. Dans certaines provinces, l'on affecte aux condamnés le produit des aumônes et des collectes ; cette ressource, précaire par elle-même, est la plus féconde en réalité, à cause de l'humanité des habitants. Ailleurs, on destine à cet effet une portion des revenus publics ou bien une imposition particulière et personnelle.
Il y a même des contrées où les condamnés ne sont pas attachés aux travaux publics. Tout individu qui a besoin d'ouvriers ou de manoeuvres vient les louer sur place pour la journée, moyennant un salaire qui est un peu moindre que celui d'un homme libre. La loi donne au maître le droit de battre les paresseux. De la sorte, les condamnés ne manquent jamais d'ouvrage ; ils gagnent leurs vêtements et leur nourriture, et apportent chaque jour quelque chose au Trésor.
On les reconnaît facilement à la couleur de leur habit, qui est la même pour tous et qui appartient exclusivement à eux seuls. Leur tête n'est pas rasée, excepté un peu au-dessus des oreilles, dont une est mutilée. Leurs amis peuvent leur donner à boire, à manger, et un habit de couleur voulue. Mais un cadeau d'argent entraîne la mort de celui qui donne et de celui qui reçoit. Un homme libre ne peut, sous aucun prétexte, recevoir de l'argent d'un esclave (c'est ainsi qu'on nomme les condamnés). L'esclave ne peut toucher des armes ; ces deux derniers crimes sont punis de mort.
Chaque province marque ses esclaves d'un signe particulier et distinctif. Le faire disparaître est pour eux un crime capital, ainsi que franchir la frontière et parler avec les esclaves d'une autre province. Le simple projet de fuir n'est pas moins dangereux que la fuite elle-même. Pour avoir trempé dans un pareil complot, l'esclave perd la vie, l'homme libre, la liberté. Bien plus, la loi décerne des récompenses au dénonciateur ; elle lui accorde de l'argent, s'il est libre ; la liberté, s'il est esclave ; l'impunité, s'il était complice, afin que le malfaiteur ne trouve pas plus de sûreté à persévérer dans un mauvais dessein qu'à s'en repentir.
Telle est la pénalité du vol chez les Polylèrites. Il est facile d'y apercevoir une grande humanité jointe à une grande utilité. Si la loi frappe, c'est pour tuer le crime en conservant l'homme. Elle traite le condamné avec tant de douceur et de raison, qu'elle le force à devenir honnête et à réparer, pendant le reste de sa vie, tout le mal qu'il avait fait à la société.
Aussi est-il excessivement rare que les condamnés reviennent à leurs anciennes habitudes. Les habitants n'en ont pas la moindre peur, et même ceux d'entre eux qui entreprennent quelque voyage, choisissent leurs guides parmi ces esclaves, qu'ils changent d'une province à l'autre. En effet, qu'y a-t-il à craindre ? La loi ôte à l'esclave la possibilité et jusqu'à la pensée du vol ; ses mains sont désarmées ; l'argent est pour lui la preuve d'un crime capital ; s'il est pris, la mort est toute prête et la fuite impossible. Comment voulez-vous qu'un homme vêtu autrement que les autres puisse cacher sa fuite? Serait-ce en allant tout nu? Mais encore son oreille à demi coupée le trahirait.
Il est également impossible que les esclaves puissent ourdir un complot contre l'État. Afin d'assurer à la révolte quelque chance de succès, les meneurs auraient besoin de solliciter et d'entraîner dans leur parti les esclaves de plusieurs provinces. Or, la chose est impraticable. Une conspiration n'est pas facile à des gens qui, sous peine de mort, ne peuvent se réunir, se parler, donner ou rendre un salut. Oseraient-ils même confier leur projet à leurs camarades, qui connaissent le danger du silence et l'immense avantage de la dénonciation ? D'un autre côté, tous ont l'espoir, en se montrant soumis et résignés, en donnant par leur bonne conduite des garanties pour l'avenir, de recouvrer un jour la liberté ; car il ne se passe pas d'année qu'un grand nombre d'esclaves, devenus excellents sujets, ne soient réhabilités et affranchis.
Pourquoi, ajoutai-je alors, n'établirait-on pas en Angleterre une pénalité semblable ? Cela vaudrait infiniment mieux que cette justice qui exalte si fort l'enthousiasme de mon savant antagoniste.
Ñ Un pareil état de choses, répondit celui-ci, ne pourra jamais s'établir en Angleterre,sans entraîner la dissolution et la ruine de l'empire.
Puis il secoua la tête, se tordit la lèvre et se tut.
Tous les assistants d'applaudir avec transport à cette magnifique sentence, jusqu'au moment où le cardinal fît la réflexion suivante :
Ñ Nous ne sommes pas prophètes, pour savoir, avant l'expérience, si la législation polylèriteconvient ou non à notre pays. Toutefois, il me semble qu'après le prononcé de l'arrêt de mort, le prince pourrait ordonner un sursis, afin d'essayer ce nouveau système de répression, en abolissant en même temps les privilèges des lieux d'asile. Si l'essai produit de bons résultats, adoptons ce système ; sinon, que les condamnés soient envoyés au supplice. Cette manière de procéder ne fait que suspendre le cours de la justice et n'offre aucun danger dans l'intervalle. J'irai même plus loin ; je crois qu'il serait très utile de prendre des mesures également douces et sages pour réprimer et détruire le vagabondage. Nous avons entassé lois sur lois contre ce fléau, et le mal est aujourd'hui pire que jamais.
A peine le cardinal avait-il cessé de parler, que les louanges les plus exagérées accueillirent les opinions appuyées par Son Éminence, qui n'avaient trouvé que mépris et dédain quand seul je les avais soutenues. L'encens pleuvait particulièrement sur les idées du prélat touchant le vagabondage.
Je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux supprimer le reste de la conversation ; des choses bien ridicules y furent dites. Néanmoins, je vais vous en faire part ; ces choses n'étaient pas mauvaises, et elles se rattachent à mon sujet.
Il y avait à table un de ces parasites qui font honneur et métier de singer le fou. Quant à celui-ci, la ressemblance était si parfaite qu'on la prenait aisément pour la réalité. Ses plaisanteries étaient si insipides et froides que le rire s'adressait plus souvent à la personne qu'à ses bons mots. Cependant, il lui échappait de temps à autre quelques paroles assez raisonnables. Il ne faisait pas mentir le proverbe : « A force de lancer les dés, on fait quelquefois le coup de Vénus. »
L'un des convives observa que moi j'avais pourvu au sort des voleurs et le cardinal à celui des vagabonds ; mais qu'il y avait encore deux classes de malheureux dont la société devait assurer l'existence, parce qu'ils sont incapables de travailler pour vivre, savoir les maladeset les vieillards.
Ñ Laissez-moi faire, dit le bouffon, j'ai là-dessus un plan superbe. A vous parler franchement, j'ai grande envie de me délivrer du spectacle de ces misérables et de les cloîtrer loin de tous les yeux. Ils me fatiguent avec leurs pleurnicheries, leurs soupirs et leurs supplications lamentables, quoique cette musique lugubre n'ait jamais pu m'arracher un sou ; car il m'arrive toujours de deux choses l'une : ou, quand je peux donner, je ne le veux pas, ou, quand je le veux, je ne le peux pas. Aussi à présent ils sont assez raisonnables ; dès qu'ils me voient passer, ils se taisent pour ne pas perdre leur temps. Ils savent qu'il n'y a pas plus à attendre de moi que d'un prêtre.
Voici donc l'arrêt que je porte :
Tous les mendiants vieux et malades seront distribués et classés comme il suit : Les hommes entreront dans les couvents des bénédictins en qualité de frères lais ; les femmes seront faites religieuses. Tel est mon bon plaisir.
Le cardinal sourit à cette saillie, l'approuve comme idée plaisante, et les assistants, comme une parole sérieuse et grave. Elle mit surtout en belle humeur un frère théologien qui se trouvait là. Ce révérend frère, déridant un peu sa face sombre et renfrognée, s'égaya avec beaucoup de malice sur le compte des prêtres et des moines, puis, s'adressant au bouffon :
- Vous n'avez pas anéanti la mendicité, si vous ne pourvoyez à la subsistance denous autres frères mendiants.
- Monseigneur le cardinal y a parfaitement pourvu, répliqua celui-ci, quand il a dit qu'il fallait enfermer les vagabonds et les faire travailler. Or, les frères mendiants sont les premiers vagabonds du monde.
A cette violente sortie, tous les yeux se fixèrent sur le cardinal, qui ne parut pas formalisé ; l'épigramme alors fut bruyamment applaudie. Quant au révérend frère, il en demeura pétrifié. Le trait de satire qu'on venait de lui jeter au visage alluma rapidement sa colère ; et, rouge comme le feu, il se répandit en un torrent d'injures, traita le plaisant de fripon, calomniateur, bavard, enfant de damnation, assaisonnant tout cela des plus foudroyantes menaces de l'Écriture sainte.
Alors, notre bouffon bouffonna sérieusement, et il avait beau jeu :
Ñ Ne nous fâchons pas, très cher frère. Il est écrit Dans votre patience, vous posséderez vos âmes.
Le théologien reprit aussitôt, et voici ses propres expressions :
Ñ Je ne me fâche pas, coquin ; ou au moins je ne pèche pas ; car le psalmiste dit : Mettez-vous en colère et ne péchez point.
Le cardinal, dans une admonition pleine de douceur, engage le frère à modérer ses transports.
- Non, monseigneur, s'écria-t-il, non, je ne puis me taire, je ne le dois pas. C'est un zèle divin qui me transporte, et les hommes de Dieu ont eu de ces saintes colères. D'où il est écrit : Le zèle de ta maison me dévore.Ne chante-t-on pas dans les églises : Ceux qui se moquaient d'Élisée, pendant qu'il montait à la maison de Dieu, sentirent la colère du chauve.La même punition frappera peut-être ce moqueur, ce bouffon, ce ribaud.
Ñ Sans doute, dit le cardinal, votre intention est bonne. Mais il me semble que vous agiriez plus sagement, sinon plus saintement, d'éviter de vous compromettre avec un fou dans une querelle ridicule.
Ñ Monseigneur, ma conduite ne saurait être plus sage. Salomon, le plus sage des hommes, a dit : Répondez au fou selon sa folie. Eh bien! c'est ce que je fais. Je lui montre l'abîme où il va se précipiter, s'il ne prend garde à lui. Ceux qui riaient d'Élisée étaient en grand nombre, et ils furent tous punis, pour s'être moqués d'un seul homme chauve. Quel sera donc le châtiment d'un seul homme qui tourne en ridicule un si grand nombre de frères, parmi lesquels il y a tant de chauves ? Mais ce qui doit surtout le faire trembler, nous avons une bulle du pape, qui excommunie ceux qui se moquent de nous.
Le cardinal, voyant que cela n'en finirait pas, renvoya d'un signe le bouffon parasite, et tourna prudemment le sujet de la conversation. Bientôt après, il se leva de table, pour donner audience à ses vassaux, et congédia tous les convives.
Cher Morus, je vous ai fatigué du récit d'une bien longue histoire. Vraiment, jeserais confus de l'avoir autant prolongée, si je n'avais cédé à vos instances, et si l'attention que vous prêtiez à ces détails ne m'avait fait un devoir de n'en omettre aucun. Je pouvais abréger, mais j'ai voulu vous éclairer sur l'esprit et le caractère des convives. Tant que seul je développais mes idées, le mépris général accueillit mes paroles ; et dès que le cardinal m'eut donné son assentiment, l'éloge remplaça le mépris. Leur courtisanerie allait jusqu'à trouver judicieux et sublimes les lazzi d'un bouffon, que le cardinal tolérait comme un badinage frivole.
Pensez-vous maintenant que les gens de cour auraient en grande considération ma personne et mes conseils ?
Je répondis à Raphaël :
Ñ Votre narration m'a fait éprouver une jouissance bien vive. Elle réunissait l'intérêt et le charme à une sagesse profonde. En vous écoutant, je me croyais en Angleterre ; car j'ai été élevé, enfant, dans le palais de ce bon cardinal, et son souvenir me ramenait aux premières années de ma vie. Je vous avais déjà donné mon amitié, mais tout le bien que vous avez dit à la mémoire du pieux archevêque vous rend encore plus cher à mon coeur. Du reste, je persiste dans mon opinion à votre égard, et je suis persuadé que vos conseils seraient d'une haute utilité publique, si vous vouliez surmonter l'horreur que vous inspirent les rois et les cours. N'est-ce pas un devoir pour vous, comme pour tout bon citoyen, de sacrifier à l'intérêt général des répugnances particulières? Platon a dit : L'humanité sera heureuse un jour, quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes.Hélas ! que ce bonheur est loin de nous, si les philosophes ne daignent pas même assister les rois de leurs conseils!
Ñ Vous calomniez les sages, me répliqua Raphaël ; ils ne sont pas assez égoïstes pour cacher la vérité ; plusieurs l'ont communiquée dans leurs écrits ; et si les maîtres du monde étaient préparés à recevoir la lumière, ils pourraient voir et comprendre. Malheureusement, un fatal bandeau les aveugle, le bandeau des préjugés et des faux principes, dont on les a pétris et infectés dès l'enfance. Platon n'ignorait pas cela ; il savait aussi que jamais les rois ne suivraient les conseils des Philosophes, s'ils ne l'étaient pas eux-mêmes. Il en fît la triste expérience à la cour de Denys le Tyran. Supposons donc que je sois ministre d'un roi. Voici que je lui propose les décrets les plus salutaires ; je m'efforce d'arracher de son coeur et de son empire tous les germes du mal. Vous croyez qu'il ne me chassera pas de sa cour, ou ne m'abandonnera pas à la risée des courtisans ?
Supposons, par exemple, que je sois ministre du roi de France. Me voilà siégeant dans le Conseil, alors qu'au fond de son palais, le monarque préside en personne les délibérations des plus sages politiques du royaume. Ces nobles et fortes têtes sont en grand travail pour trouver par quelles machinations et par quelles intrigues le roi leur maître conservera le Milanais, ramènera le royaume de Naples qui le fuit toujours, comment ensuite il détruira la république de Venise et soumettra toute l'Italie ; comment enfin il réunira à sa couronne la Flandre, le Brabant, la Bourgogne entière, et les autres nations que son ambition a déjà envahies et conquises depuis longtemps.
L'un propose de conclure avec les Vénitiens un traité qui durera autant qu'il n'yaura pas intérêt à le rompre.
« Pour mieux dissiper leurs défiances », ajoute-t-il, « donnons-leur communication des premiers mots de l'énigme ; laissons même chez eux une partie du butin, nous la reprendrons facilement après - l'exécution complète du projet. »
L'autre conseille d'engager des Allemands ; un troisième d'amadouer les Suisses avec de l'argent. Celui-ci pense qu'il faut se rendre propice le dieu impérial, et lui faire une offrande d'or en guise de sacrifice ; celui-là, qu'il est opportun d'entrer en arrangement avec le roi d'Aragon, et de lui abandonner comme un gage de paix le royaume de Navarre, qui ne lui appartient pas. Un autre veut leurrer le prince de Castille de l'espoir d'une alliance, et entretenir à sa cour des intelligences secrètes, en payant de grosses pensions à quelques grands seigneurs.
Puis vient la question difficile et insoluble, la question d'Angleterre, véritable noeud gordien politique. Afin de parer à toutes les éventualités, on arrête les dispositions suivantes :
Négocier avec cette puissance les conditions de paix, et resserrer plus étroitement les liens d'une union toujours chancelante ; lui donner publiquement le nom de meilleure amie de la France, et, au fond, s'en méfier comme de son plus dangereux ennemi.
Tenir les Écossais toujours en haleine, ainsi que des sentinelles d'avant-poste attentives à tout événement, et, au premier symptôme de mouvement en Angleterre, les y lancer à l'instant comme une armée d'avant-garde.
Entretenir secrètement (à cause des traités qui s'opposent à une protection ouverte) quelque grand personnage en exil, l'encourager à faire valoir des droits sur la couronne d'Angleterre, et, par là, mettre en échec le prince régnant dont on redoute les desseins...
Alors, si, au milieu de cette royale assemblée où s'agitent tant de vastes intérêts, en présence de ces profonds politiques concluant tous à la guerre, si moi, homme de rien, je me levais pour renverser leurs combinaisons et leurs calculs, si je disais :
Laissons en repos l'Italie, et restons en France ; la France est déjà trop grande pour être bien administrée par un seul homme, le roi ne doit pas songer à l'agrandir. Écoutez, messeigneurs, ce qui arriva chez les Achoriens, dans une circonstance pareille, et le décret qu'ils rendirent à cette occasion :
Cette nation, située au sud-est de l'île d'Utopie, fit autrefois la guerre, parce que son roi prétendait à la succession d'un royaume voisin, en vertu d'une ancienne alliance. Le royaume voisin fut subjugué, mais on ne tarda pas à reconnaître que la conservation de la conquête était plus difficile et plus onéreuse que la conquête elle-même.
A tout moment, il fallait comprimer une révolte à l'intérieur, ou envoyer des troupes dans le pays conquis ; à tout moment, il fallait se battre pour ou contre les nouveaux sujets. Cependant l'armée était debout, les citoyens écrasés d'impôts ; l'argent s'en allait au-dehors ; le sang coulait à flots, pour flatter la vanité d'un seul homme. Les courts instants de paix n'étaient pas moins désastreux que la guerre. La licence des camps avait jeté la corruption dans les coeurs ; le soldat rentrait dans ses foyers avec l'amour du pillage et l'audace de l'assassinat, fruit du meurtre sur les champs de bataille.
Ces désordres, ce mépris général des lois venaient de ce que le prince, partageant son attention et ses soins entre deux royaumes, ne pouvait bien administrer ni l'un ni l'autre. Les Achoriensvoulurent mettre un terme à tant de maux ; ils se réunirent en conseil national, et offrirent poliment au monarque le choix entre les deux États, lui déclarant qu'il ne pouvait plus porter deux couronnes, et qu'il était absurde qu'un grand peuple fût gouverné par une moitié de roi, quand pas un individu ne voudrait d'un muletier qui serait en même temps au service d'un autre maître.
Ce bon prince prit son parti ; il abandonna son nouveau royaume à l'un de ses amis, qui en fut chassé bientôt après, et il se contenta de son ancienne possession.
Je reviens à ma supposition. Si j'allais plus loin encore ; si, m'adressant au monarque lui-même, je lui faisais voir que cette passion de guerroyer qui bouleverse les nations à cause de lui, après avoir épuisé ses finances, ruiné son peuple, pourrait avoir pour la France les conséquences les plus fatales ; si je lui disais :
Sire, profitez de la paix qu'un heureux hasard vous donne ; cultivez le royaume de vos pères, faites-y fleurir le bonheur, la richesse et la force ; aimez vos sujets, et que leur amour fasse votre joie ; vivez en père au milieu d'eux, et ne commandez jamais en despote ; laissez là les autres royaumes, celui qui vous est échu en héritage est assez grand pour vous.
Dites-moi, cher Morus, de quelle humeur une telle harangue serait-elle accueillie ?
Ñ De fort mauvaise humeur, répondis-je.
Ñ Ce n'est pas tout, continua Raphaël ; nous avons passé en revue la politique extérieure des ministres de France ; c'était de la gloire qu'il fallait à leur maître, maintenant c'est de l'argent. Voyons un peu leurs principes de gouvernement et de justice.
Celui-ci propose de hausser la valeur des monnaies, quand il s'agit de rembourser un emprunt, et d'en baisser le prix bien au-dessous du pair, quand il s'agit de remplir le Trésor. Par ce double expédient, le prince acquittera les dettes énormes, et, avec peu de chose, il récoltera une large moisson de finances.
Celui-là conseille de simuler une guerre prochaine. Ce prétexte légitimera un nouvel impôt. Après la levée des subsides, le prince fera subitement la paix ; il ordonnera que cet heureux événement soit célébré dans les temples par des actions de grâces et toute la pompe des cérémonies religieuses. La nation sera éblouie, et la reconnaissance publique élèvera jusqu'aux cieux les vertus d'un roi si humainement avare du sang de ses sujets.
Un autre s'en va déterrer de vieilles lois rongées des vers et abrogées par le temps. Comme tout le monde ignore leur existence, tout le monde les transgresse. En renouvelant donc les peines pécuniaires portées par ces lois, on se créerait une ressource lucrative, et même honorable, puisqu'on agirait au nom de la justice.
Un autre pense qu'il n'y aurait pas moins d'avantage à lancer, sous de fortes amendes, une foule de prohibitions nouvelles, la plupart en faveur du peuple. Le roi moyennant une somme considérable, délivrerait des dispenses à ceux dont les intérêts privés seraient compromis par ces prohibitions. De cette manière, il se verrait comblé des bénédictions du peuple, et ferait double recette en touchant à la fois l'argent des contrevenants et celui des privilégiés. Le meilleur de l'affaire, c'est que plus le prix des dispenses serait exorbitant, plus il en reviendrait à Sa Majesté d'honneur et d'affection. « Voyez », dirait-on, « quelle violence ce bon prince fait à son coeur, puisqu'il vend si cher le droit de nuire à son peuple. »
Un autre enfin conseille au monarque de s'attacher des juges, prêts à soutenir en toute occasion les droits de la couronne., « Votre Majesté », ajoute-t-il, « devrait les appeler à sa cour, et les amener par ses royales invitations à discuter devant elle ses propres affaires. Quelque mauvaise que soit une cause, il y aura toujours bien un juge qui la trouvera bonne, soit par manie de contradiction, soit par amour de la nouveauté et du paradoxe, soit pour plaire au souverain. Alors, une discussion s'élève, la multiplicité et le conflit des opinions embrouillent une chose très claire en elle-même, la vérité est mise en question. Votre Majesté saisit le moment, elle tranche la difficulté en interprétant le droit à son avantage. Les dissidents se rangent à son avis par honte ou par crainte, et le jugement est rendu dans les formes bravement et sans aucun scrupule. Les considérantsmanqueront-ils au juge qui prononce en faveur du prince ? N'a-t-il pas le texte de la loi, la liberté d'interprétation, et ce qui est au-dessus des lois pour un juge religieux et fidèle, la prérogativeroyale ?
Écoutez les axiomes de la morale politique proclamés unanimement par les membres du noble conseil :
Le roi qui nourrit une armée n'a jamais trop d'argent.
Le roi ne peut mal faire, quand même il le voudrait.
Il est le propriétaire universel et absolu des biens et personnes de tous ses sujets ; ceux-ci ne possèdent que sous son bon plaisir et comme usufruitiers.
La pauvreté du peuple est le rempart de la monarchie.
La richesse et la liberté conduisent à l'insubordination et au mépris de l'autorité ; l'homme libre et riche supporte impatiemment un gouvernement injuste et despotique.
L'indigence et la misère dégradent les courages, abrutissent les âmes, les façonnent à la souffrance et à l'esclavage, et les compriment au point de leur ôter l'énergie nécessaire pour secouer le joug.
Si je me levais encore, et si je parlais ainsi à ces puissants seigneurs :
Vos conseils sont infâmes, honteux pour le roi, funestes pour le peuple. L'honneur de votre maître et sa santé consistent dans les richesses de ses sujets, plutôt que dans les siennes propres. Les hommes ont fait des rois pour les hommes, et non pas pour les rois ; ils ont mis des chefs à leur tête pour vivre commodément à l'abri de la violence et de l'insulte ; le devoir le plus sacré du prince est de songer au bonheur du peuple avant de songer au sien ; comme un berger fidèle, il doit se dévouer pour son troupeau, et le mener dans les plus gras pâturages.
Avancer que la misère publique est la meilleure sauvegarde de la monarchie, c'est avancer une erreur grossière et évidente ; où voit-on plus de querelles et de rixes que parmi les mendiants ?
Quel est l'homme qui désire plus vivement une révolution ? N'est-ce pas celui dont l'existence actuelle est misérable ? Quel est l'homme qui aura le plus d'audace à bouleverser l'État ? N'est-ce pas celui qui ne peut qu'y gagner, parce qu'il n'a rien à perdre ?
Un roi qui aurait soulevé la haine et le mépris des citoyens, et dont le gouvernement ne pourrait se maintenir que par la vexation, le pillage, la confiscation et la mendicité universelle, devrait descendre du trône et déposer le pouvoir suprême. En employant ces moyens tyranniques, peut-être conservera-t-il le nom de roi, mais il en perdra le courage et la majesté. La dignité royale ne consiste pas à régner sur des mendiants, mais sur des hommes riches et heureux.
Fabricius, cette grande âme, était pénétré de ce sentiment sublime, quand il répondit : J'aime mieux commander à des riches, que de l'être moi-même.Et, de fait, nager dans les délices, se gorger de voluptés au milieu des douleurs et des gémissements d'un peuple, ce n'est pas garder un royaume, c'est garder une prison.
Le médecin qui ne sait guérir les maladies de ses clients qu'en leur donnant des maladies plus graves, passe pour ignare et imbécile ; avouez donc, ô vous qui ne savez gouverner qu'en enlevant aux citoyens la subsistance et les commodités de la vie, avouez que vous êtes indignes et incapables de commander à des hommes libres. Ou bien corrigez votre ignorance, votre orgueil et votre paresse ; voilà ce qui excite à la haine et au mépris du souverain. Vivez de votre domaine, selon la justice ; proportionnez vos dépenses à vos revenus, arrêtez le torrent du vice, créez des institutions bienfaisantes qui préviennent le mal et l'étouffent dans son germe, au lieu de créer des supplices contre des malheureux qu'une législation absurde et barbare pousse au crime et à la mort.
N'allez pas ressusciter des lois vermoulues tombées en désuétude et en oubli, et jeter ainsi à vos sujets des pierres d'achoppement et de scandale. N'élevez jamais le prix d'une faute à un taux que le juge flétrirait comme injuste et honteux entre simples particuliers. Ayez toujours devant les yeux cette belle coutume des Macariens.
Chez cette nation voisine de l'Utopie, le jour ou le roi prend possession de l'empire, il offre des sacrifices à la divinité, et s'engage par un serment sacré à n'avoir jamais dans ses coffres plus de mille livres d'or, ou la somme d'argent de valeur équivalente. Cet usage fut introduit par un prince qui avait plus à coeur de travailler à la prospérité de l'État, que d'accumuler des millions. Il voulut par là mettre un frein à l'avarice de ses successeurs, et les empêcher de s'enrichir en appauvrissant leurs sujets. Mille livres d'or lui parurent une somme suffisante en cas de guerre civile ou étrangère, mais trop faible pour s'emparer de la fortune de la nation. Ce fut principalement ce dernier motif qui le détermina à porter cette loi ; il avait encore deux autres buts : premièrement, tenir en réserve, pour les temps de crise, la quantité d'argent nécessaire à la circulation et aux transactions journalières des citoyens ; secondement, limiter le chiffre de l'impôt et de la liste civile, afin que le prince n'employât pas l'excès de la mesure légale à semer la corruption et commettre l'injustice. Un roi comme celui-là est la terreur des méchants et l'amour des gens de bien.
Mais, dites-moi, cher Morus, prêcher une pareille morale à des hommes qui, par intérêt et par système, inclinent à des principes diamétralement opposés, n'est-ce pas conter une histoire à des sourds ?
Ñ Et à des sourds renforcés, répondis-je. Mais cela ne m'étonne pas, et, à vous dire ma façon de penser, il est parfaitement inutile de donner des conseils, quand on a la certitude qu'ils seront repoussés et pour la forme et pour le fond. Or les ministres et les politiques du jour sont farcis d'erreurs et de préjugés ; comment voulez-vous renverser brusquement leurs croyances, et leur faire entrer du premier coup, dans la tête et dans le coeur, la vérité et la justice ? Cette philosophie bonne pour l'école est à sa place, dans un entretien familier entre amis ; elle est hors de propos, dans les conseils des rois, où se traitent de grandes choses avec une grande autorité, et en face du pouvoir suprême.
Ñ C'est là ce que je vous disais tout à l'heure, répartit Raphaël ; la philosophie n'a pas accès à la cour des princes.
Ñ Vous dites vrai, si vous parlez de cette philosophie scholastique, qui attaque de front et en aveugle les temps, les lieux et les personnes. Mais il est une philosophie moins sauvage ; celle-ci connaît son théâtre, et, dans la pièce où elle doit jouer, elle remplit son rôle avec convenance et harmonie. Voilà celle que vous devez employer.
Je suppose que, pendant la représentation d'une comédie de Plaute, au moment où les esclaves sont en belle humeur, vous vous élanciez sur la scène en habit de philosophe, en déclamant ce passage d'Octavie, où Sénèque gourmande et moralise Néron ; je doute fort que vous soyez applaudi. Certainement, vous auriez mieux fait de vous borner à un rôle de personnage muet, que de donner au public ce drame tragi-comique. Ce monstrueux amalgame gâterait tout le spectacle, quand même votre citation vaudrait cent fois plus que la pièce. Un bon acteur met tout son talent dans ses rôles, quels qu'ils soient ; et il ne trouble pas l'ensemble, parce qu'il lui prend fantaisie de débiter une tirade magnifique et pompeuse.
Ainsi convient-il d'agir, quand on délibère sur les affaires de l'État, au sein d'un royal conseil. Si l'on ne peut pas déraciner de suite les maximes perverses, ni abolir les coutumes immorales, ce n'est pas une raison pour abandonner la chose publique. Le pilote ne quitte pas son navire, devant la tempête, parce qu'il ne peut maîtriser le vent.
Vous parlez à des hommes imbus de principes contraires aux vôtres ; quel cas feront-ils de vos paroles, si vous leur jetez brusquement à la tête la contradiction et le démenti ? Suivez la route oblique, elle vous conduira plus sûrement au but. Sachez dire la vérité avec adresse et à propos ; et si vos efforts ne peuvent servir à effectuer le bien, qu'il servent du moins à diminuer l'intensité du mal : car tout ne sera bon et parfait que lorsque les hommes seront eux-mêmes bons et parfaits. Et, avant cela, des siècles passeront.
Raphaël répondit :
Ñ Savez-vous ce qui m'arriverait de procéder ainsi? C'est qu'en voulant guérir la folie des autres, je tomberais en démence avec eux. Je mentirais, si je parlais autrement que je vous ai parlé. Le mensonge est permis peut-être à certains philosophes, ils n'est pas dans ma nature. Je sais que mon langage paraîtra dur et sévère aux conseillers des rois ; néanmoins, je ne vois pas que sa nouveauté soit tellement étrange qu'elle frise l'absurde. Si je rapportais les théories de la république de Platon, oules usages actuellement en vigueur chez les Utopiens, choses très excellentes et infiniment supérieures à nos idées et à nos moeurs, alors on pourrait croire que je viens d'un autre monde, parce qu'ici le droit de posséder en propre appartient à chacun, tandis que là tous les biens sont communs. Mais qu'ai-je dit qu'il ne soit convenable et même nécessaire de publier ? Ma morale montre le danger, elle en détourne l'homme raisonnable ; elle ne blesse que l'insensé qui se jette à corps perdu dans l'abîme.
Il y a lâcheté ou mauvaise honte à taire les vérités qui condamnent la perversité humaine, sous prétexte qu'elles seront bafouées comme des nouveautés absurdes, ou des chimères impraticables. Autrement, il faudrait jeter un voile sur l'Évangile, et dissimuler aux chrétiens la doctrine de Jésus. Mais Jésus défendait à ses apôtres le silence et le mystère ; il leur répétait souvent : Ce que je vous dis à voix basse et à l'oreille, prêchez-le sur les toits hautement et à découvert.Or, la morale du Christ est bien plus opposée que nos discours aux coutumes de ce monde.
Les Prêcheurs,hommes adroits, ont suivi la route oblique dont vous me parliez tout à l'heure ; voyant qu'il répugnait aux hommes de conformer leurs mauvaises moeurs à la doctrine chrétienne, ils ont ployé l'Évangile comme une règle de plomb, pour la modeler sur les mauvaises moeurs des hommes. Où les a conduits cette habile manoeuvre ? à donner au vice le calme et la sécurité de la vertu.
Et moi, je n'obtiendrais pas un résultat meilleur dans les conseils des princes ; car, ou mon opinion est contraire à l'opinion générale, et alors elle est comme non avenue, ou elle coïncide avec l'avis de la majorité, et alors je délire avec les fous, suivant l'expression du Micion de Térence. Ainsi, je ne vois pas où conduit votre chemin de traverse. Vous dites : « Quand on ne peut pas atteindre la perfection, il faut au moins atténuer le mal. » Mais ici, la dissimulation estimpossible, et la connivence est un crime, puisqu'il s'agit d'approuver les conseils les plus exécrables, de voter des décrets plus dangereux que la peste, et que, donner de malignes louanges à ces délibérations infâmes, serait le fait d'un espion et d'un traître.
Il n'y a donc aucun moyen d'être utile à l'État, dans ces hautes régions. L'air qu'on y respire corrompt la vertu même. Les hommes qui vous entourent, loin de se corriger à vos leçons, vous dépravent par leur contact et l'influencé de leur perversité ; et, si vous conservez votre âme pure et incorruptible, vous servez de manteau à leur immoralité et à leur folie. Nul espoir donc de transformer le mal en bien, par votre route oblique et vos moyens indirects.
C'est pourquoi le divin Platon invite les sages à s'éloigner de la direction des affaires publiques ; et il appuie son conseil de cette belle comparaison :
Quand les sages voient la foule répandue dans les rues et sur les places, pendant une longue et forte pluie, ils crient à cette multitude insensée de rentrer au logis, pour se mettre à couvert. Et, si leur voix n'est pas entendue, ils ne descendent pas dans la rue pour se mouiller inutilement avec tout le monde ; ils restent chez eux, et se contentent d'être seuls à l'abri, puisqu'ils ne peuvent guérir la folie des autres.
Maintenant, cher Morus, je vais vous ouvrir le fond de mon âme, et vous dire mes pensées les plus intimes. Partout où la propriété est un droit individuel, où toutes choses se mesurent par l'argent, là on ne pourra jamais organiser la justice et la prospérité sociale, à moins que vous n'appeliez juste la société où ce qu'il y a de meilleur est le partage des plus méchants, et que vous n'estimiez parfaitement heureux l'État où la fortune publique se trouve la proie d'une poignée d'individus insatiables de jouissances, tandis que la masse est dévorée par la misère.
Aussi, quand je compare les institutions utopiennes à celles des autres pays, je ne puis assez admirer la sagesse et l'humanité d'une part, et déplorer, de l'autre, la déraison et la barbarie.
En Utopie, les lois sont en petit nombre ; l'administration répand ses bienfaits sur toutes les classes de citoyens. Le mérite y reçoit sa récompense ; et, en même temps, la richesse nationale est si également répartie que chacun y jouit en abondance de toutes les commodités de la vie.
Ailleurs, le principe du tienet du mienest consacré par une organisation dont le mécanisme est aussi compliqué que vicieux. Des milliers de lois, qui ne suffisent pas encore pour que tout individu puisse acquérir une propriété, la défendre, et la distinguer de la propriété d'autrui. A preuve, cette multitude de procès qui naissent tous les jours et ne finissent jamais.
Lorsque je me livre à ces pensées, je rends pleine justice à Platon, et je ne m'étonne plus qu'il ait dédaigné de faire des lois pour les peuples qui repoussent la communauté des biens. Ce grand génie avait aisément prévu que le seul moyen d'organiser le bonheur public, c'était l'application du principe de l'égalité. Or, l'égalité est, je crois, impossible, dans un État où la possession est solitaire et absolue ; car chacun s'y autorise de divers titres et droits pour attirer à soi autant qu'il peut, et la richesse nationale, quelque grande qu'elle soit, finit par tomber en la possession d'un petit nombre d'individus qui ne laissent aux autres qu'indigence et misère.
Souvent même, le sort du riche devrait échoir au pauvre. N'y a-t-il pas des riches avares, immoraux, inutiles ? des pauvres simples, modestes, dont l'industrie et le travail profitent à l'État, sans bénéfices pour eux-mêmes ?
Voilà ce qui me persuade invinciblement que l'unique moyen de distribuer les biens avec égalité, avec justice, et de constituer le bonheur du genre humain, c'est l'abolition de la propriété. Tant que le droit de propriété sera le fondement de l'édifice social, la classe la plus nombreuse et la plus estimable n'aura en partage que disette, tourments et désespoir.
Je sais qu'il y a des remèdes qui peuvent soulager le mal ; mais ces remèdes sont impuissants pour le guérir. Par exemple :
Décréter un maximum de possession individuelle en terre et en argent.
Se prémunir par des lois fortes contre le despotisme et l'anarchie.
Flétrir et châtier l'ambition et l'intrigue.
Ne pas vendre les magistratures.
Supprimer le faste et la représentation dans les emplois élevés, afin que le fonctionnaire, pour soutenir son rang, ne se livre pas à la fraude et à la rapine ; ou afin qu'on ne soit pas obligé de donner aux plus riches les charges que l'on devrait donner aux plus capables.
Ces moyens, je le répète, sont d'excellents palliatifs qui peuvent endormir la douleur, étuver les plaies du corps social ; mais n'espérez pas lui rendre la force et la santé, tant que chacun possédera solitairement et absolument son bien. Vous cautériserezun ulcère, et vous enflammerez tous les autres ; vous guérirez un malade, et vous tuerez un homme bien portant ; carte que vous ajoutez à l'avoir d'un individu, vous l'ôtez à celui de son voisin.
Je dis alors à Raphaël :
Ñ Loin de partager vos convictions, je pense, au contraire, que le pays où l'on établirait la communauté des biens serait le plus misérable de tous les pays. En effet, comment y fournir aux besoins de la consommation ? Tout le monde y fuira le travail, et se reposera du soin de son existence sur l'industrie d'autrui. Et quand même la misère talonnerait les paresseux, comme la loi n'y maintient pas inviolablement envers et contre tous la propriété de chacun, l'émeute gronderait sans cesse affamée et menaçante, et le massacre ensanglanterait votre république.
Quelle barrière opposeriez-vous à l'anarchie ? Vos magistrats n'ont qu'une autorité nominale ; ils sont mis à nu, dépouillés de ce qui impose la crainte et le respect. Je ne conçois pas même le gouvernement possible chez ce peuple de niveleurs, repoussant toute espèce de supériorité.
Ñ Je ne m'étonne pas que vous pensiez ainsi, répliqua Raphaël. Votre imagination ne se forme aucune idée d'une république semblable, ou ne s'en forme qu'une idée fausse. Si vous aviez été en Utopie, si vous aviez assisté au spectacle de ses institutions et de ses moeurs, comme moi qui ai passé là cinq années de ma vie, et qui n'ai pu me décider à en sortir que pour révéler ce nouveau monde à l'ancien, vous avoueriez que nulle part il n'existe de société aussi parfaitement organisée.
Pierre Gilles dit alors, s'adressant à Raphaël :
Ñ Vous ne me persuaderez jamais qu'il y ait dans ce nouveau monde des peuples mieux constitués que dans celui-ci. La nature ne produit pas chez nous des esprits d'une trempe inférieure. Nous avons en outre l'exemple d'une civilisation plus ancienne, et une foule de découvertes qu'un long temps a fait éclore soit pour les besoins, soit pour le luxe de la vie. Je ne parle pas des inventions enfantées par le hasard, et que le génie le plus subtil n'aurait pu imaginer.
Ñ La question d'antiquité, répondit Raphaël, vous la discuteriez plus savamment si vous aviez lu les histoires de ce nouveau monde. Or, d'après ces histoires, il y avait là-bas des villes avant qu'il y eût ici des hommes. Pour ce qui est des découvertes dues au génie ou au hasard, elles peuvent également surgir dans tous les continents. J'admets que nous ayons sur ces peuples la supériorité de l'intelligence ; en revanche, ils nous laissent bien loin derrière eux en activité et en industrie. Vous allez en avoir une preuve.
Leurs annales témoignent qu'ils n'avaient jamais entendu parler de notre monde, avant notre arrivée ; seulement, il y a environ douze cents ans, un navire poussé par la tempête échoua devant l'île d'Utopie. Le flot jeta sur le rivage des Égyptiens et des Romains, qui ne voulurent plus quitter ce pays qu'avec la vie. Les Utopiens tirèrent de cet événement un parti immense ; à l'école des naufragés, ils apprirent tout ce que ceux-ci connaissaient des sciences et des arts répandus dans l'empire romain. Plus tard, ces premiers germes se développèrent, et le peu que les Utopiens avaient appris leur fit trouver le reste. Ainsi, un seul point de contact avec l'ancien monde leur en communiqua l'industrie et le génie.
Il est possible qu'après ce naufrage, le même sort ait amené quelques-uns des nôtres en Utopie ; mais le souvenir en est complètement effacé. Peut-être aussi la postérité oubliera-t-elle mon séjour dans cette île fortunée, séjour qui fut infiniment précieux pour les habitants, puisqu'ils s'approprièrent, par ce moyen, les plus belles inventions de l'Europe.
Mais nous, que de siècles il nous faudra pour leur emprunter ce qu'il y a de parfait dans leurs institutions! Voilà ce qui leur donne la supériorité du bien-être matériel et social, quoique nous les égalions en intelligence et en richesse ; c'est cette activité d'esprit qu'ils dirigent sans cesse vers la recherche, le perfectionnement et l'application des choses utiles.
Ñ Eh bien! dis-je à Raphaël, faites-nous la description de cette île merveilleuse. Ne supprimez aucun détail, je vous en supplie. Décrivez-nous les champs, les fleuves, les villes, les hommes, les moeurs, les institutions, les lois, tout ce que vous pensez que nous désirons savoir, et, croyez-moi, ce désir embrasse tout ce que nous ignorons.
Ñ Très volontiers, répondit Raphaël ; ces choses sont toujours présentes à ma mémoire ; mais le récit en demande un long temps.
Ñ Dans ce cas, lui dis-je, allons dîner d'abord ; nous prendrons, après, tout le temps nécessaire.
Ñ Je le veux bien, ajouta Raphaël.
Alors nous entrâmes dans la maison pour dîner, et, après, nous revînmes au jardin nous asseoir sur le même banc. Je recommandai soigneusement aux domestiques d'éloigner les importuns, puis je joignis mes instances à celles de Pierre, afin que Raphaël nous tînt sa promesse. Lui, voyant notre curiosité avide et attentive, se recueillit un instant dans le silence et la méditation, et commença en ces termes.
LIVRE SECOND « L'île d'Utopie * a deux cent mille pas dans sa plus grande largeur, située à la partie moyenne. Cette largeur se rétrécit graduellement et symétriquement du centre aux deux extrémités, en sorte que l'île entière s'arrondit en un demi-cercle de cinqcents miles de tour, et présente la forme d'un croissant, dont les cornes sont éloignées de onze mille pas environ.
La mer comble cet immense bassin ; les terres adjacentes qui se développent en amphithéâtre y brisent la fureur des vents, y maintiennent le flot calme et paisible et donnent à cette grande masse d'eau l'apparence d'un lac tranquille. Cette partie concave de l'île est comme un seul et vaste port accessible aux navires sur tous les points.
L'entrée du golfe est dangereuse, à cause des bancs de sable d'un côté, et des écueils de l'autre. Au milieu s'élève un rocher visible de très loin, et qui pour cela n'offre aucun danger. Les Utopiens y ont bâti un fort, défendu par une bonne garnison. D'autres rochers, cachés sous l'eau, tendent des pièges inévitables aux navigateurs. Les habitants seuls connaissent les passages navigables, et c'est avec raison qu'on ne peut pénétrer dans ce détroit, sans avoir un pilote utopien à son bord. Encore cette précaution serait-elle insuffisante, si des phares échelonnés sur la côte n'indiquaient la route à suivre. La simple transposition de ces phares suffirait pour détruire la flotte la plus nombreuse, en lui donnant une fausse direction.
A la partie opposée de l'île, on trouve des ports fréquents, et l'art et la nature ont tellement fortifié les côtes, qu'une poignée d'hommes pourrait empêcher le débarquement d'une grande armée.
S'il faut en croire des traditions, pleinement confirmées, du reste, par la configuration du pays, cette terre ne fut pas toujours une île. Elle s'appelait autrefois Abraxa, et tenait au continent ; Utopus s'en empara et lui donna son nom.
Ce conquérant eut assez de génie pour humaniser une population grossière et sauvage, et pour en former un peuple qui surpasse aujourd'hui tous les autres en civilisation. Dès que la victoire l'eut rendu maître de ce pays, il fit couper un isthme de quinze mille pas, qui le joignait au continent ; et la terre d'Abraxa devint ainsi l'île d'Utopie. Utopus employa à l'achèvement de cette oeuvre gigantesque les soldats de son armée aussi bien que les indigènes, afin que ceux-ci ne regardassent pas le travail imposé par le vainqueur comme une humiliation et un outrage. Des milliers de bras furent donc mis en mouvement, et le succès couronna bientôt l'entreprise. Les peuples voisins en furent frappés d'étonnement et de terreur, eux qui au commencement avaient traité cet ouvrage de vanité et de folie.
L'île d'Utopie contient cinquante-quatre villes spacieuses et magnifiques. Le langage, les moeurs, les institutions, les lois y sont parfaitement identiques. Les cinquante-quatre villes sont bâties sur le même plan, et possèdent les mêmes établissements, les mêmes édifices publics, modifiés suivant les exigences des localités. La plus courte distance entre ces villes est de vingt-quatre miles, la plus longue est une journée de marche à pied.
Tous les ans, trois vieillards expérimentés et capables sont nommés députés par chaque ville, et se rassemblent à Amaurote, afin d'y traiter les affaires du pays. Amaurote est la capitale de l'île ; sa position centrale en fait le point de réunion le plus convenable pour tous les députés.
Un minimum de vingt mille pas de terrain est assigné à chaque ville pour la consommation et la culture. En génère l'étendue du territoire est proportionnelle à l'éloignement des villes. Ces heureuses cités ne cherchent pas à reculer les limites fixées par la loi. Les habitants se regardent comme les fermiers, plutôt que comme les propriétaires du sol.
Il y a, au milieu des champs, des maisons commodément construites, garnies de toute espèce d'instruments d'agriculture, et qui servent d'habitations aux armées de travailleurs que la ville envoie périodiquement à la campagne.
La famille agricole se compose au moins de quarante individus, hommes et femmes, et de deux esclaves. Elle est sous la direction d'un père et d'une mère de famille, gens graves et prudents.
Trente familles sont dirigées par un philarque.
Chaque année, vingt cultivateurs de chaque famille retournent à la ville ; ce sont ceux qui ont fini leurs deux ans de service agricole. Ils sont remplacés par vingt individus qui n'ont pas encore servi. Les nouveaux venus reçoivent l'instruction de ceux qui ont déjà travaillé un an à la campagne, et, l'année suivante, ils deviennent instructeurs à leur tour. Ainsi, les cultivateurs ne sont jamais tout à la fois ignorants et novices, et la subsistance publique n'a rien à craindre de l'impéritie des citoyens chargés de l'entretenir.
Ce renouvellement annuel a encore un autre but, c'est de ne pas user trop longtemps la vie des citoyens dans des travaux matériels et pénibles. Cependant, quelques-uns prennent naturellement goût à l'agriculture, et obtiennent l'autorisation de passer plusieurs années à la campagne.
Les agriculteurs cultivent la terre, élèvent les bestiaux, amassent des bois, et transportent les approvisionnements à la ville voisine, par eau ou par terre. Ils ont un procédé extrêmement ingénieux pour se procurer une grande quantité de poulets: ils ne livrent pas aux poules le soin de couver leurs oeufs ; mais ils les font éclore au moyen d'une chaleur artificielle convenablement tempérée. Et, quand le poulet a percé sa coque, c'est l'homme qui lui sert de mère, le conduit et sait le reconnaître. Ils élèvent peu de chevaux, et encore ce sont des chevaux ardents, destinés à la course, et qui n'ont d'autre usage que d'exercer la jeunesse à l'équitation.
Les boeufs sont employés exclusivement à la culture et au transport. Le boeuf, disent les Utopiens, n'a pas la vivacité du cheval ; mais il le surpasse en patience et en force ; il est sujet à moins de maladies, il coûte moins à nourrir, et quand il ne vaut plus rien au travail, il sert encore pour la table.
Les Utopiens convertissent en pain les céréales ; ils boivent le suc du raisin, de la pomme, de la poire ; ils boivent aussi l'eau pure ou bouillie avec le miel et la réglisse qu'ils ont en abondance.
La quantité de vivres nécessaire à la consommation de chaque ville et de son territoire est déterminée de la manière la plus précise. Néanmoins, les habitants ne laissent pas de semer du grain et d'élever du bétail, beaucoup au-delà de cette
consommation. L'excédent est mis en réserve pour les pays voisins.
Quant aux meubles, ustensiles de ménage, et autres objets qu'on ne peut se procurer à la campagne, les agriculteurs vont les chercher à la ville. Ils s'adressent aux magistrats urbains, qui les leur font délivrer sans échange ni retard. Tous les mois ils se réunissent pour célébrer une fête.
Lorsque vient le temps de la moisson, les philarquesdes familles agricoles font savoir aux magistrats des villes combien de bras auxiliaires il faut leur envoyer ; des nuées de moissonneurs arrivent, au moment convenu, et, si le ciel est serein, la récolte est enlevée presque en un seul jour.
Des villes d'utopie et particulièrement de la ville d'Amaurote Qui connaît cette ville les connaît toutes, car toutes sont exactement semblables, autant que la nature du lieu le permet. Je pourrais donc vous décrire indifféremment la première venue ; mais je choisirai Ñ de préférence la ville d'Amaurote, parce qu'elle est le siège du gouvernement et du sénat, ce qui lui donne la prééminence sur toutes les autres. En outre, c'est la ville que je connais le mieux, puisque je l'ai habitée cinq années entières.
Amaurote se déroule en pente douce sur le versant d'une colline. Sa forme est presque un carré. Sa largeur commence un peu au-dessous du sommet de la colline, se prolonge deux mille pas environ sur les bords du fleuve Anydre et augmente à
mesure que l'on côtoie ce fleuve.
La source de l'Anydre est peu abondante ; elle est située à quatre-vingts miles au-dessus d'Amaurote. Ce faible courant se grossit, dans sa marche, de la rencontre de plusieurs rivières, parmi lesquelles on en distingue deux de moyenne grandeur. Arrivé devant Amaurote, l'Anydre a cinq cents pas de large. A partir de là, il va toujours en s'élargissant et se jette à la mer, après avoir parcouru une longueur de soixante miles.
Dans tout l'espace compris entre la ville et la mer, et quelques miles au-dessus de la ville, le flux et le reflux, qui durent six heures par jour, modifient singulièrement le cours du fleuve. A la marée montante, l'Océan remplit de ses flots le lit de l'Anydre sur une longueur de trente miles, et le refoule vers sa source. Alors, le flot salé communique son amertume au fleuve ; mais celui-ci se purifie peu à peu, apporte à la ville une eau douce et potable, et la ramène sans altération jusque près de son embouchure, quand la marée descend. Les deux rives de l'Anydre sont mises en rapport au moyen d'un pont de pierre, construit en arcades merveilleusement voûtées. Ce pont se trouve à l'extrémité de la ville la plus éloignée de la mer, afin que les navires puissent aborder à tous les points de la rade.
Une autre rivière, petite, il est vrai, mais belle et tranquille, coule aussi dans l'enceinte d'Amaurote. Cette rivière jaillit à peu de distance de la ville, sur la montagne où celle-ci est placée, et, après l'avoir traversée par le milieu, elle vient marier ses eaux à celles de l'Anydre. Les Amaurotains en ont entouré la source de fortifications qui la joignent aux faubourgs. Ainsi, en cas de siège, l'ennemi ne pourrait ni empoisonner la rivière, ni en arrêter ou détourner le cours. Du point le plus élevé, se ramifient en tous sens des tuyaux de briques, qui conduisent l'eau dans les bas quartiers de
la ville. Là où ce moyen est impraticable, de vastes citernes recueillent les eaux pluviales, pour les divers usages des habitants.
Une ceinture de murailles hautes et larges enferme la ville, et, à des distances très rapprochées, s'élèvent des tours et des forts. Les remparts, sur trois côtés, sont entourés de fossés toujours à sec, mais larges et profonds, embarrassés de haies et de buissons. Le quatrième côté a pour fossé le fleuve lui-même.
Les rues et les places sont convenablement disposées, soit pour le transport, soit pour abriter contre le vent. Les édifices sont bâtis confortablement ; ils brillent d'élégance et de propreté, et forment deux rangs continus, suivant toute la longueur des rues, dont la largeur est de vingt pieds.
Derrière et entre les maisons se trouvent de vastes jardins. Chaque maison a une porte sur la rue et une porte sur le jardin. Ces deux portes s'ouvrent aisément d'un léger coup de main, et laissent entrer le premier venu.
Les Utopiens appliquent en ceci le principe de la possession commune. Pour anéantir jusqu'à l'idée de la propriété individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans, et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage.
Les habitants des villes soignent leurs jardins avec passion ; ils y cultivent la vigne, les fruits, les fleurs et toutes sortes de plantes. Ils mettent à cette culture tant de science et de goût, que je n'ai jamais vu ailleurs plus de fertilité et d'abondance réunies à un coup d'oeil plus gracieux. Le plaisir n'est pas le seul mobile qui les excite au jardinage ; il y a émulation entre les différents quartiers de la ville, qui luttent à l'envi à qui aura le jardin le mieux cultivé. Vraiment, l'on ne peut rien concevoir de plus agréable ni de plus utile aux citoyens que cette occupation. Le fondateur de l'empire l'avait bien compris, car il appliqua tous ses efforts à tourner les esprits vers cette direction.
Les Utopiens attribuent à Utopus le plan général de leurs cités. Ce grand législateur n'eut pas le temps d'achever les constructions et les embellissements qu'il avait projetés ; il fallait pour cela plusieurs générations. Aussi légua-t-il à la postérité lesoin de continuer et de perfectionner son oeuvre.
On lit dans les annales utopiennes, conservées religieusement depuis la conquête de l'île, et qui embrassent l'histoire de dix-sept cent soixante années, on y lit qu'au commencement, les maisons, fort basses, n'étaient que des cabanes, des chaumières en bois, avec des murailles de boue et des toits de paille terminés en pointe. Les maisons aujourd'hui sont d'élégants édifices à trois étages, avec des murs extérieurs en pierre ou en brique, et des murs intérieurs en plâtras. Les toits sont plats, recouverts d'une matière broyée et incombustible, qui ne coûte rien et préserve mieux que le plomb des injures du temps. Des fenêtres vitrées (on fait dans l'île un grand usage du verre) abritent contre le vent. Quelquefois on remplace le verre par un tissu d'une ténuité extrême, enduit d'ambre ou d'huile transparente, ce qui offre aussi l'avantage de laisser passer la lumière et d'arrêter le vent.
DES MAGISTRATS Trente familles font, tous les ans, élection d'un magistrat, appelé syphograntedans le vieux langage du pays, et philarquedans le moderne.
Dix syphograntes et leurs trois cents familles obéissent à un protophilarque,anciennement nommé tranibore.
Enfin, les syphograntes, au nombre de douze cents, aptes avoir fait serment de donner leurs voix au citoyen le plus moral et le plus capable, choisissent au scrutin secret, et proclament prince,l'un des quatre citoyens proposé par le peuple ; car, la ville étant partagée en quatre sections, chaque quartier présente son élu au sénat.
La principauté est à vie, à moins que le prince ne soit soupçonné d'aspirer à la tyrannie. Les tranibores sont nommés tous les ans, mais on ne les change pas sans de graves motifs. Les autres magistrats sont annuellement renouvelés.
Tous les trois jours, plus souvent si le cas l'exige, les tranibores tiennent conseil avec le prince, pour délibérer sur les affaires du pays, et terminer au plus vite les procès qui s'élèvent entre particuliers, procès du reste excessivement rares. Deux syphograntes assistent à chacune des séances du sénat, et ces deux magistrats populaires changent à chaque séance.
La loi veut que les motions d'intérêt général soient discutées dans le sénat trois jours avant d'aller aux voix et de convertir la proposition en décret.
Se réunir hors le sénat et les assemblées du peuple pour délibérer sur les affaires publiques est un crime puni de mort.
Ces institutions ont pour but d'empêcher le prince et les tranibores de conspirer ensemble contre la liberté, d'opprimer le peuple par des lois tyranniques, et de changer la forme du gouvernement. La constitution est tellement vigilante à cet égard que les questions de haute importance sont déférées aux comices des syphograntes, qui en donnent communication à leurs familles. La chose est alors examinée en assemblée du peuple ; puis, les syphograntes, après en avoir délibéré, transmettent au sénat leur avis et la volonté du peuple. Quelquefois même l'opinion de l'île entière est consultée.
Parmi les règlements du sénat, le suivant mérite d'être signalé. Quand une proposition est faite, il est défendu de la discuter le même jour ; la discussion est renvoyée à la prochaine séance.
De cette manière, personne n'est exposé à débiter étourdiment les premières choses qui lui viennent à l'esprit, et à défendre ensuite son opinion plutôt que le bien général ; car n'arrive-t-il pas souvent qu'on recule devant là honte d'une rétractation et l'aveu d'une erreur irréfléchie ? Alors, on sacrifie le salut public pour sauver sa répu-tation. Ce danger funeste de la précipitation a été prévenu et les sénateurs ont suffisamment le temps de réfléchir.
DES ARTS ET MÉTIERS Il est un art commun à tous les Utopiens, hommes et femmes, et dont personne n'a le droit de s'exempter, c'est l'agriculture. Les enfants l'apprennent en théorie dans les écoles, en pratique dans les campagnes voisines de la ville, où ils sont conduits en promenades récréatives. Là, ils voient travailler, ils travaillent eux-mêmes, et cet exercice a de plus l'avantage de développer leurs forces physiques.
Outre l'agriculture, qui, je le répète, est un devoir imposé à tous, on enseigne à chacun une industrie particulière. Les uns tissent la laine ou le lin ; les autres sont maçons ou potiers ; d'autres travaillent le bois ou les métaux. Voilà les principaux métiers à mentionner.
Les vêtements ont la même forme pour tous les habitants de l'île ; cette forme est invariable, elle distingue seulement l'homme de la femme, le célibat du mariage. Ces vêtements réunissent l'élégance à la commodité ; ils se prêtent à tous les mouvements du corps, le défendent contre les chaleurs de l'été et le froid de l'hiver. Chaque famille confectionne ses habits.
Tous, hommes et femmes, sans exception, sont tenus d'apprendre un des métiers mentionnés ci-dessus. Les femmes, étant plus faibles, ne travaillent guère qu'à la laine ou au lin, les hommes sont chargés des états plus pénibles.
En général, chacun est élevé dans la profession de ses parents, car la nature inspire d'habitude le goût de cette profession. Cependant, si quelqu'un se sent plus d'aptitude et d'attrait pour un autre état, il est admis par adoption dans l'une des familles qui l'exercent ; et son père, ainsi que le magistrat, ont soin de le faire entrer au service d'un père de famille honnête et respectable.
Si quelqu'un, ayant déjà un état, veut en apprendre un autre, il le peut aux conditions précédentes. On lui laisse la liberté d'exercer celui des deux qui lui convient le mieux, à moins que la ville ne lui en assigne un pour cause d'utilité publique.
La fonction principale et presque unique des syphograntes est de veiller à ce que personne ne se livre à l'oisiveté et à la paresse, et à ce que tout le monde exerce vaillamment son état. Il ne faut pas croire que les Utopiens s'attellent au travail comme des bêtes de somme depuis le grand matin jusque bien avant dans la nuit. Cette vie abrutissante pour l'esprit et pour le corps serait pire que la torture et l'esclavage. Et cependant tel est partout ailleurs le triste sort de l'ouvrier!
Les Utopiens divisent l'intervalle d'un jour et d'une nuit en vingt-quatre heures égales. Six heures sont employées aux travaux matériels, en voici la distribution : Trois heures de travail avant midi, puis dîner. Après midi, deux heures de repos, trois heures de travail, puis souper.
Ils comptent une heure où nous comptons midi, se couchent à neuf heures, et en donnent neuf au sommeil.
Le temps compris entre le travail, les repas et le sommeil, chacun est libre de l'employer à sa guise. Loin d'abuser de ces heures de loisir, en s'abandonnant au luxe et à la paresse, ils se reposent en variant leurs occupations et leurs travaux. Ils peuvent le faire avec succès, grâce à cette institution vraiment admirable.
Tous les matins, des cours publics sont ouverts avant le lever du soleil. Les seuls individus spécialement destinés aux lettres sont obligés de suivre ces cours ; mais tout le monde a droit d'y assister, les femmes comme les hommes, quelles que soient leurs professions. Le peuple y accourt en foule ; et chacun s'attache à la branche d'enseignement qui est le plus en rapport avec son industrie et ses goûts.
Quelques-uns, pendant les heures de liberté, se livrent de préférence à l'exercice de leur état. Ce sont les hommes dont l'esprit n'aime pas s'élever à des spéculations abstraites. Loin de les en empêcher, on les approuve, au contraire, de se rendre ainsi constamment utiles à leurs concitoyens.
Le soir, après souper, les Utopiens passent une heure en divertissements : l'été dans les jardins, l'hiver dans les salles communes où ils prennent leurs repas. Ils font de la musique ou se distraient par la conversation. Ils ne connaissent ni dés, ni cartes, ni aucun de ces jeux de hasard également sots et dangereux. Ils pratiquent cependant deux espèces de jeux qui ont beaucoup de rapport avec nos échecs ; le premier est la bataille arithmétique, dans laquelle le nombre pille le nombre ; l'autre est le combat des vices et des vertus. Ce dernier montre avec évidence l'anarchie des vices entre eux, la haine qui les divise, et néanmoins leur parfait accord, quand il s'agit d'attaquer les vertus. Il fait voir encore quels sont les vices opposés à chacune des vertus, comment ceux-ci attaquent celles-là par la violence et à découvert, ou par la ruse et des moyens détournés ; comment la vertu repousse les assauts du vice, le terrasse et anéantit ses efforts ; comment enfin la victoire se déclare pour l'un ou l'autre parti.
Ici, je m'attends à une objection sérieuse et j'ai hâte de la prévenir.
On me dira peut-être : Six heures de travail par jour ne suffisent pas aux besoins de la consommation publique, et l'Utopie doit être un pays très misérable.
Il s'en faut bien qu'il en soit ainsi. Au contraire, les six heures de travail produisent abondamment toutes les nécessités et commodités de la vie, et en outre un superflu bien supérieur aux besoins de la consommation.
Vous le comprendrez facilement, si vous réfléchissez au grand nombre de gens oisifs chez les autres nations. D'abord, presque toutes les femmes, qui composent la moitié de la population, et la plupart des hommes, là où les femmes travaillent. Ensuite cette foule immense de prêtres et de religieux fainéants. Ajoutez-y tous ces riches propriétaires qu'on appelle vulgairement nobleset seigneurs; ajoutez-y encore leurs nuées de valets, autant de fripons en livrée ; et ce déluge de mendiants robustes et valides qui cachent leur paresse sous de feintes infirmités. Et, en somme, vous trouverez que le nombre de ceux qui, par leur travail, fournissent aux besoins du genre humain, est bien moindre que vous ne l'imaginiez.
Considérez aussi combien peu de ceux qui travaillent sont employés en choses vraiment nécessaires. Car, dans ce siècle d'argent, où l'argent est le dieu et la mesure universelle, une foule d'arts vains et frivoles s'exercent uniquement au service du luxe et du dérèglement. Mais si la masse actuelle des travailleurs était répartie dans les diverses professions utiles, de manière à produire même avec abondance tout ce qu'exige la consommation, le prix de la main-d'oeuvre baisserait à un point que l'ouvrier ne pourrait plus vivre de son salaire.
Supposez donc qu'on fasse travailler utilement ceux qui ne produisent que des objets de luxe et ceux qui ne produisent rien, tout en mangeant chacun le travail et lapart de deux bons ouvriers ; alors vous concevrez sans peine qu'ils auront plus de temps qu'il n'en faut pour fournir aux nécessités, aux commodités et même aux plaisirs de la vie, j'entends les plaisirs fondés sur la nature et la vérité.
Or, ce que j'avance est prouvé, en Utopie, par des faits. Là, dans toute l'étendue d'une ville et son territoire, à peine y a-t-il cinq cents individus, y compris les hommes et les femmes ayant l'âge et la force de travailler, qui en soient exemptés par la loi. De ce nombre sont les syphograntes ; et cependant ces magistrats travaillent com-me les autres citoyens pour les stimuler par leur exemple. Ce privilège s'étend aussi aux jeunes gens que le peuple destine aux sciences et aux lettres sur la recommandation des prêtres et d'après les suffrages secrets des syphograntes. Si l'un de ces élus
trompe l'espérance publique, il est renvoyé dans la classe des ouvriers. Si, au contraire, et ce cas est fréquent, un ouvrier parvient à acquérir une instruction suffisante en consacrant ses heures de loisir à ses études intellectuelles, il est exempté du travail mécanique et on l'élève à la classe des lettrés.
C'est parmi les lettrés qu'on choisit les ambassadeurs, les prêtres, les tranibores et le prince, appelé autrefois barzameet aujourd'hui adème.Le reste de la population, continuellement active, n'exerce que des professions utiles, et produit en peu de temps une masse considérable d'ouvrages parfaitement exécutés.
Ce qui contribue encore à abréger le travail, c'est que, tout étant bien établi et entretenu, il y a beaucoup moins à faire en Utopie que chez nous.
Ailleurs, la construction et la réparation des bâtiments exigent des travaux continuels. La raison en est que le père, après avoir bâti à grands frais, laissera son bien à un fils négligent et dissipateur, sous lequel tout se détériore peu à peu ; en sorte que l'héritier de ce dernier ne peut entreprendre de réparations, sans faire des dépenses énormes. Souvent même il arrive qu'un raffiné de luxe dédaigne les constructions paternelles, et s'en va bâtir à plus grands frais encore sur un autre terrain, tandis que la maison de son père tombe en ruines.
En Utopie, tout est si bien prévu et organisé qu'il est très rare qu'on soit obligé d'y bâtir sur de nouveaux terrains. L'on répare à l'instant les dégradations présentes, l'on prévient même les dégradations imminentes. Ainsi, les bâtiments se conservent à peu de frais et de travail. La plupart du temps, les ouvriers restent chez eux pour dégrossir les matériaux, tailler le bois et la pierre. Quand il y a une construction à faire, les matériaux sont tout prêts et l'ouvrage est rapidement terminé.
Vous allez voir comme il en coûte peu aux Utopiens pour se vêtir.
Au travail, ils s'habillent de cuir ou de peau ; ce vêtement peut durer sept ans. En public, ils se couvrent d'une casaque ou surtout qui cache l'habit grossier du travail. La couleur de cette casaque est naturelle, elle est la même pour tous les habitants. De la sorte ils usent beaucoup moins de drap que partout ailleurs, et ce drap leur revient moins cher. La toile est d'un usage très répandu, parce qu'elle exige moins de travail. Ils n'attachent de prix qu'à la blancheur de la toile, à la netteté et à la propreté du drap, sans considérer la finesse ou la délicatesse du filage. Un seul habit leur suffit d'ordinaire pendant deux ans ; tandis qu'ailleurs, il faut à chacun quatre ou cinq habits de différentes couleurs, autant d'habits de soie, et, aux plus élégants, au moins une dizaine. Les Utopiens n'ont aucune raison d'en rechercher un aussi grand nombre ; ils n'en seraient ni plus commodément ni plus élégamment vêtus.
Ainsi, tout le monde, en Utopie, est occupé à des arts et à des métiers réellement utiles. Le travail matériel y est de courte durée, et néanmoins ce travail produit l'abondance et le superflu. Quand il y a encombrement de produits, les travaux journaliers sont suspendus, et la population est portée en masse sur les chemins rompus ou dégradés. Faute d'ouvrage ordinaire et extraordinaire, un décret autorise une diminution sur la durée du travail, car le gouvernement ne cherche pas à fatiguer les citoyens par d'inutiles labeurs.
Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d'abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour s'affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l'étude des sciences et des lettres. C'est dans ce développement complet qu'ils font consister le vrai bonheur.
DES RAPPORTS MUTUELS ENTRE LES CITOYENS Je vais vous exposer maintenant les relations des citoyens entre eux, leur commerce, et la loi de distribution des choses nécessaires à la vie.
La cité se compose de familles, la plupart unies par les liens de la parenté.
Dès qu'une fille est nubile, on lui donne un mari, et elle va demeurer avec lui.
Les mâles, fils et petits-fils, restent dans leurs familles. Le plus ancien membre d'une famille en est le chef, et si les années ont affaibli son intelligence, il est remplacé par celui qui approche le plus de son âge.
Les dispositions suivantes maintiennent l'équilibre de la population, et l'empêchent de devenir trop rare en de certains points, trop dense en d'autres points.
Chaque cité doit se composer de six mille familles. Chaque famille ne peut contenir que de dix à seize jeunes gens dans l'âge de la puberté. Le nombre des enfants impubères est illimité.
Quand une famille s'accroît outre mesure, le trop-plein est versé dans les familles moins nombreuses.
Quand il y a dans une ville plus de monde qu'elle ne peut et qu'elle ne doit en contenir, l'excédent comble les vides des cités moins peuplées.
Enfin, si l'île entière se trouvait surchargée d'habitants, une émigration générale serait décrétée. Les émigrants iraient fonder une colonie dans le plus proche continent, où les indigènes ont plus de terrain qu'ils n'en cultivent.
La colonie se gouverne d'après les lois utopiennes, et appelle à soi les naturels qui veulent partager ses travaux et son genre de vie.
Si les colons rencontrent un peuple qui accepte leurs institutions et leurs moeurs, ils forment avec lui une même communauté sociale, et cette union est profitable à tous. Car, en vivant tous ainsi à l'utopienne, ils font qu'une terre, autrefois ingrate et stérile pour un peuple, devient productive et féconde pour deux peuples à la fois.
Mais, si les colons rencontrent une nation qui repousse les lois de l'Utopie, ils chassent cette nation de l'étendue du pays qu'ils veulent coloniser, et, s'il le faut, ils emploient la force des armes. Dans leurs principes, la guerre la plus juste et la plus raisonnable est celle que l'on fait à un peuple qui possède d'immenses terrains en friche et qui les garde comme du vide et du néant, surtout quand ce peuple en interdit la possession et l'usage à ceux qui viennent y travailler et s'y nourrir, suivant le droit imprescriptible de la nature.
S'il arrivait (ce cas s'est présenté deux fois, à la suite de pestes horribles), s'il arrivait que la population d'une cité diminuât à ce point qu'on ne pût la rétablir sans rompre l'équilibre et la constitution des autres parties de l'île, les colons rentreraient en Utopie. Nos insulaires laisseraient périr les colonies plutôt que de laisser décroître une seule ville de la mère-patrie.
Je reviens aux relations mutuelles entre les citoyens.
Le plus âgé, comme je l'ai dit, préside à la famille. Les femmes servent leurs maris ; les enfants, leurs pères et mères ; les plus jeunes servent les plus anciens.
La cité entière se partage en quatre quartiers égaux. Au centre de chaque quartier, se trouve le marché des choses nécessaires à la vie. L'on y apporte les différents produits du travail de toutes les familles. Ces produits, déposés d'abord dans des entrepôts, sont ensuite classés dans des magasins suivant leur espèce.
Chaque père de famille va chercher au marché ce dont il a besoin pour lui et les siens. Il emporte ce qu'il demande, sans qu'on exige de lui ni argent ni échange. On ne refuse jamais rien aux pères de famille. L'abondance étant extrême en toute chose, on ne craint pas que quelqu'un demande au-delà de son besoin. En effet, pourquoi celui qui a la certitude de ne manquer jamais de rien chercherait-il à posséder plus qu'il ne lui faut? Ce qui rend les animaux en général cupides et rapaces, c'est la crainte des privations à venir. Chez l'homme en particulier, il existe une autre cause d'avarice, l'orgueil, qui le porte à surpasser ses égaux en opulence et à les éblouir par l'étalage d'un riche superflu. Mais les institutions utopiennes rendent ce vice impossible.
Aux marchés dont je viens de parler sont joints des marchés de comestibles, où l'on apporte des légumes, des fruits, du pain, du poisson, de la volaille, et les parties mangeables des quadrupèdes.
Hors de la ville, il y a des boucheries où l'on abat les animaux destinés à la consommation ; ces boucheries sont tenues propres au moyen de courants d'eau qui enlèvent le sang et les ordures. C'est de là qu'on apporte au marché la viande nettoyée et dépecée par les mains des esclaves ; car la loi interdit aux citoyens le métier de boucher, de peur que l'habitude du massacre ne détruise peu à peu le sentiment d'humanité, la plus noble affection du coeur de l'homme. Ces boucheries extérieures ont aussi pour but d'éviter aux citoyens un spectacle hideux, et de débarrasser la ville des saletés, immondices, et matières animales dont la putréfaction pourrait engendrer des maladies.
Dans chaque rue, de vastes hôtels sont disposés à égale distance, et se distinguent les uns des autres par des noms particuliers. C'est là qu'habitent les syphograntes ; leurs trente familles sont logées des deux côtés, quinze à droite et quinze à gauche ; elles vont à l'hôtel du syphogrante prendre leurs repas en commun.
Les pourvoyeurs s'assemblent au marché à une heure fixe, et ils demandent une quantité de vivres proportionnelle au nombre des bouches qu'ils ont à nourrir. L'on commence toujours par servir les malades, qui sont soignés dans des infirmeries publiques.
Autour de la ville et un peu loin de ses murs sont situés quatre hôpitaux tellement spacieux, qu'on pourrait les prendre pour quatre bourgs considérables. On évite ainsi l'entassement et l'encombrement des malades, inconvénients qui retardent leur guérison ; de plus, quand un homme est frappé d'une maladie contagieuse, on peut l'isoler complètement. Ces hôpitaux contiennent abondamment tous les remèdes et toutes les choses nécessaires au rétablissement de la santé. Les malades y sont traités avec les soins affectueux et les plus assidus, sous la direction des plus habiles médecins. Personne n'est obligé d'y aller, cependant il n'est personne, en cas de maladie, qui n'aime mieux se faire traiter à l'hôpital que chez soi.
Quand les pourvoyeurs des hospices ont reçu ce qu'ils demandaient, d'après les ordonnances des médecins, ce qu'il y a de meilleur au marché se distribue, sans distinction, entre tous les réfectoires, proportionnellement au nombre des mangeurs. On sert en même temps le prince, le pontife, les tranibores, les ambassadeurs, et les étrangers, s'il y en a, ce qui est très rare. Ces derniers, à leur arrivée dans une ville, trouvent des logements destinés spécialement à eux, et garnis de toutes les choses dont ils peuvent avoir besoin.
La trompette indique l'heure des repas ; alors la syphograntieentière se rend à l'hôtel pour y dîner ou pour y souper en commun, à l'exception des individus alités chez eux ou à l'hospice. Il est permis d'aller chercher des vivres au marché pour sa consommation particulière, après que les tables publiques ont été complètement pourvues. Mais les Utopiens n'usent jamais de ce droit, sans de graves motifs ; et si chacun est libre de manger chez soi, personne ne trouve plaisir à le faire. Car c'est folie de se donner la peine d'apprêter un mauvais dîner, quand on peut en avoir un bien meilleur à quelques pas.
Les esclaves sont chargés des travaux de cuisine les plus sales et les plus pénibles. Les femmes font cuire les aliments, assaisonnent les mets, servent et desservent la table. Elles se remplacent dans cet emploi famille par famille.
On dresse trois tables, ou plus, suivant le nombre des convives. Les hommes sont assis du côté de la muraille ; les femmes sont placées vis-à-vis, afin que s'il prenait à celles-ci une indisposition subite, ce qui arrive quelquefois aux femmes grosses, elles puissent sortir sans déranger personne, et se retirer dans l'appartement des nourrices.
Les nourrices se tiennent à part, avec leur nourrissons, dans des salles particulières où il y a toujours du feu, de l'eau propre et des berceaux ; en sorte qu'elles peuvent coucher leurs enfants, les démailloter et les faire jouer près du feu.
Chaque mère allaite son enfant, hors le cas de mort ou de la maladie. Dans ces deux cas, les femmes des syphograntes cherchent une nourrice au plus vite, et il ne leur est pas difficile d'en trouver. Les femmes en état de rendre ce service s'offrent d'elles-mêmes avec empressement. D'ailleurs, cette fonction est une des plus honorables, et l'enfant appartient à sa nourrice comme à sa mère.
Dans la salle des nourrices sont aussi les enfants qui n'ont pas encore cinq ans accomplis. Les garçons et les filles, depuis l'âge de puberté jusqu'à celui du mariage, font le service de la table. Ceux qui sont plus jeunes et n'ont pas la force de servir se tiennent debout et en silence ; ils mangent ce qui leur est présenté par ceux qui sont assis, et ils n'ont pas d'autre moment pour prendre leur repas.
Le syphogrante et sa femme sont placés au milieu de la première table. Cette table occupe le haut bout de la salle, et de là on découvre d'un coup d'oeil toute l'assemblée. Deux vieillards, choisis parmi les plus anciens et les plus respectables, siègent avec le syphogrante, et de même, tous les convives sont servis et mangent quatre par quatre ; s'il y a un temple dans la syphograntie, le prêtre et sa femme remplacent les deux vieillards et président au repas.
Des deux côtés de la salle sont rangés alternativement deux jeunes gens et deux individus plus âgés. Cette disposition rapproche les égaux et confond à la fois tous les âges ; en outre elle remplit un but moral. Comme rien ne peut se dire ou se faire qui ne soit aperçu des voisins, alors la gravité de la vieillesse, le respect qu'elle inspire retiennent la pétulance des jeunes gens et les empêchent de s'émanciper outre mesure en paroles et en gestes.
La table du syphogrante est servie la première ; ensuite les autres, suivant leur position. Les meilleurs morceaux sont portés aux anciens des familles, qui occupent des places fixes et remarquables ; tous les autres sont servis avec une égalité parfaite.
Ces bons vieillards n'ont pas assez de leurs portions pour en donner à tout le monde ; mais ils les partagent, à leur gré, avec leurs plus proches voisins. Ainsi l'on rend à la vieillesse l'honneur qui lui est dû, et cet hommage tourne au bien de tous.
Les dîners et les soupers commencent par la lecture d'un livre de morale ; cette lecture est courte, pour qu'elle n'ennuie pas. Quand elle est finie, les plus âgés entament des conversations honnêtes, mais pleines d'enjouement et de gaieté. Loin de parler seuls et toujours, ils écoutent volontiers les jeunes gens ; ils provoquent même leurs saillies, afin d'apprécier la nature de leur caractère et de leur esprit, nature qui se trahit aisément dans la chaleur et la liberté du repas.
Le dîner est court, le souper long ; parce que le dîner est suivi du travail, tandis que, après le souper, viennent le sommeil et le repos de la nuit. Or les Utopiens croient que le sommeil vaut mieux que le travail pour une bonne digestion. Le souper ne se passe jamais sans musique et sans un dessert copieux et friand. Les parfums, les essences les plus odorantes, rien n'est épargné pour le bien-être et pour la jouissance des convives. Peut-être en ceci accusera-t-on les Utopiens d'un penchant excessif au plaisir. Ils ont pour principe que la volupté qui n'engendre aucun mal est parfaitement légitime.
C'est ainsi que les Utopiens des villes vivent entre eux. Ceux qui travaillent à la campagne sont trop éloignés les uns des autres pour manger en commun ; ils prennent leurs repas chez eux, en particulier. Au reste, les familles agricoles sont assurées d'une nourriture abondante et variée ; rien ne leur manque : ne sont-elles pas les pour-voyeuses, les mères nourricières des villes ?
DES VOYAGES DES UTOPIENS Lorsqu'un citoyen désire aller voir un ami qui demeure dans une autre ville, ou veut simplement se donner le plaisir d'un voyage, les syphograntes et les tranibores consentent volontiers à son départ, s'il n'y a pas d'empêchement valable.
Les voyageurs se réunissent pour partir ensemble ; ils sont munis d'une lettre du prince qui certifie le congé et fixe le jour du retour. On leur fournit une voiture et un esclave qui soigne et conduit l'attelage. Mais d'habitude, à moins qu'ils n'aient des femmes avec eux, les voyageurs renvoient la voiture comme un embarras. Ils ne se pourvoient de rien pendant la route ; car rien ne peut leur manquer, attendu qu'ils sont partout chez eux.
Si un voyageur passe plus d'un jour en quelque lieu, il y travaille de son état et reçoit le plus obligeant accueil des ouvriers de sa profession.
Celui qui, de son propre mouvement, se permet de franchir les limites de sa province, est traité en criminel ; pris sans le congé du prince, il est ramené comme un déserteur et sévèrement puni. En cas de récidive, il perd la liberté.
S'il prend envie à quelque citoyen de faire une excursion dans la campagne qui dépend de sa ville, il le peut avec le consentement de sa femme et de son père de famille. Mais il faut qu'il achète et paye sa nourriture en travaillant avant le dîner et le souper autant qu'on le fait dans les lieux où il s'arrête. Sous cette condition, tout individu a le droit de sortir de la ville et de parcourir le territoire adjacent, parce qu'il est aussi utile dehors que dedans.
Vous voyez que, en Utopie, l'oisiveté et la paresse sont impossibles. On n'y voit ni tavernes, ni lieux de prostitution, ni occasions de débauche, ni repaires cachés, ni assemblées secrètes. Chacun, sans cesse exposé aux regards de tous, se trouve dans l'heureuse nécessité de travailler et de se reposer, suivant les lois et les coutumes du pays. L'abondance en toutes choses est le fruit de cette vie pure et active. Le bien-être se répand également sur tous les membres de cette admirable société ; la mendicité et la misère y sont des monstres inconnus.
J'ai déjà dit que chaque ville d'Utopie envoyait trois députés au sénat d'Amaurote. Les premières séances du sénat sont consacrées à dresser la statistique économiquedes diverses parties de l'île. Dès qu'on a vérifié les points où il y a trop et les points où il n'y a pas assez, l'équilibre est rétabli en comblant les vides des cités malheureuses par la surabondance des cités plus favorisées. Cette compensation est gratuite. La ville qui donne ne reçoit rien en retour de la part de celle qu'elle oblige ; et réciproquement, elle reçoit gratuitement d'une autre ville à laquelle elle n'a rien donné.
Ainsi la république utopienne tout entière est comme une seule et même famille.
L'île est toujours approvisionnée pour deux ans, dans l'incertitude d'une bonne ou mauvaise récolte pour l'année suivante. On exporte à l'extérieur les denrées superflues, telles que blé, miel, laine, lin, bois, matières à teinture, peaux, cire, suif, animaux. La septième partie de ces marchandises est distribuée aux pauvres du pays où l'on exporte ; le reste est vendu à un prix modéré. Ce commerce fait entrer en Utopie, non seulement des objets de nécessité, le fer, par exemple, mais encore une masse considérable d'or et d'argent.
Depuis le temps que les Utopiens pratiquent ce négoce, ils ont accumulé une quantité incroyable de richesses. C'est pourquoi il leur est indifférent aujourd'hui de vendre au comptant ou à terme. Ordinairement ils prennent des billets en payement ; mais ils ne se fient pas aux signatures individuelles. Ces billets doivent être revêtus des formes légales, et garantis sur la foi et le sceau de la ville qui les accepte. Le jour de l'échéance, la ville signataire exige le remboursement des particuliers débiteurs ; l'argent est déposé dans le Trésor public et on le fait valoir jusqu'à ce que les créanciers utopiens le réclament.
Ceux-ci ne réclament presque jamais le payement de la dette entière ; ils croiraient commettre une injustice en ôtant à un autre une chose dont il a besoin, et qui leur est à eux inutile. Cependant il y a des cas où ils retirent toute la somme qui leur est due ; cela arrive quand ils veulent s'en servir pour prêter à une nation voisine, ou pour entreprendre une guerre. Dans ce dernier cas, ils ramassent toutes leurs richesses, pour s'en faire comme un rempart de métal, contre les dangers pressants et imprévus. Ces richesses sont destinées à engager et à solder copieusement des troupes étrangères ; car le gouvernement d'Utopie aime mieux exposer à la mort les étrangers que les citoyens. Il sait aussi que l'ennemi le plus acharné se vend quelquefois, si le prix de la vente est à la hauteur de son avarice ; il sait qu'en général l'argent est le nerf de la guerre, soit pour acheter des trahisons, soit pour combattre à force ouverte.
A ces fins, les Utopiens ont toujours à leur disposition d'immenses trésors ; mais loin de les conserver avec une espèce de culte religieux, comme font les autres peuples, ils les emploient à des usages que j'ose à peine vous faire connaître. Je crains fort de vous trouver incrédules, car je vous avoue franchement que, si je n'avais pas vu la chose, je ne la croirais pas sur parole. Cela est très naturel ; plus les coutumes étrangères sont opposées aux nôtres, moins nous sommes disposés à y croire. Néanmoins, l'homme sage qui juge sainement, sachant que les Utopiens pensent et font tout le contraire des autres peuples, ne sera pas surpris qu'ils emploient l'or et l'argent tout différemment que nous.
En Utopie, l'on ne se sert jamais d'espèces monnayées, dans les transactions mutuelles ; on les réserve pour les événements critiques dont la réalisation est possible, quoique très incertaine. L'or et l'argent n'ont pas, en ce pays, plus de valeur que celle que la nature leur a donnée ; l'on y estime ces deux métaux bien au dessous du fer, aussi nécessaire à l'homme, que l'eau et le feu. En effet, l'or et l'argent n'ont aucune vertu, aucun usage, aucune propriété dont la privation soit un inconvénient naturel et véritable. C'est la folie humaine qui a mis tant de prix à leur rareté. La nature, cette excellente mère, les a enfouis à de grandes profondeurs, comme des productions inutiles et vaines, tandis qu'elle expose à découvert l'air, l'eau, la terre et tout ce qu'il y a de bon et de réellement utile.
Les Utopiens ne renferment pas leurs trésors dans des tours, ou dans d'autres lieux fortifiés et inaccessibles ; le vulgaire, par une folle malice, pourrait soupçonner le prince et le sénat de tromper le peuple et de s'enrichir en pillant la fortune publique. L'on ne fabrique avec l'or et l'argent ni vases ni ouvrages artistement travaillés. Car s'il fallait un jour les fondre, pour payer l'armée en cas de guerre, ceux qui auraient mis leur affection en leurs délices dans ces objets d'art et de luxe éprouveraient en les perdant une amère douleur.
Afin d'obvier à ces inconvénients, les Utopiens ont imaginé un usage parfaitement en harmonie avec le reste de leurs institutions, mais en complet désaccord avec celles de notre continent, où l'or est adoré comme un dieu, recherché comme le souverain bien. Ils mangent et boivent dans de la vaisselle d'argile ou de verre, de forme élégante, mais de minime valeur ; l'or et l'argent sont destinés aux plus vils usages, soit dans les hôtels communs, soit dans les maisons particulières ; on en fait même des vases de nuit. L'on en forge aussi des chaînes et des entraves pour les esclaves, et desmarques d'opprobre pour les condamnés qui ont commis des crimes infâmes. Ces derniers ont des anneaux d'or aux doigts et aux oreilles, un collier d'or au cou, un frein d'or à la tête.
Ainsi tout concourt à tenir l'or et l'argent en ignominie. Chez les autres peuples, la perte de la fortune est une souffrance aussi cruelle qu'un déchirement d'entrailles ; mais quand on enlèverait à la nation utopienne toutes ses immenses richesses, personne ne semblerait avoir perdu un sou.
Les Utopiens recueillent des perles sur le bord de la mer, des diamants et des pierres précieuses dans certains rochers. Sans aller à la recherche de ces objets rares, ils aiment à polir ceux que le hasard leur présente, afin d'en parer les petits enfants. Ces derniers sont d'abord tout fiers de porter ces ornements ; mais, à mesure qu'ils grandissent, ils s'aperçoivent bientôt que ces frivolités ne conviennent qu'aux enfants les plus jeunes. Alors ils n'attendent pas l'avertissement paternel ; ils se débarrassent de cette parure d'eux-mêmes et par amour-propre. C'est ainsi que chez nous les enfants, en grandissant, délaissent peu à peu boules et poupées.
Ces institutions, si différentes de celles des autres peuples, gravent dans le coeur de l'Utopien des sentiments et des idées entièrement contraires aux nôtres. Je fus singulièrement frappé de cette différence à l'occasion d'une ambassade anémolienne.
Les envoyés d'Anémolievinrent à Amaurote pendant que j'y étais ; et comme ils devaient traiter d'affaires de haute importance, le sénat s'était réuni dans la capitale et les y attendait. Jusqu'alors, les ambassadeurs des nations limitrophes, qui étaient venus en Utopie, y avaient mené le train le plus simple et le plus modeste, parce que les moeurs utopiennes leur étaient parfaitement connues. Ils savaient que le luxe de la parure n'était là d'aucune valeur, que la soie y était méprisée, et l'or une chose infâme.
Mais les Anémoliens, beaucoup plus éloignés de l'île, avaient eu fort peu de relations avec elle. Apprenant donc que les habitants y étaient vêtus d'une façon grossière et uniforme, ils se persuadèrent que cette extrême simplicité était causée par la misère. Et, plus vaniteux que sages, ils résolurent de se présenter avec une magnificence digne d'envoyés célestes, et de frapper les yeux de ces misérables insulaires par l'éclat d'un faste éblouissant.
Les trois ministres, qui étaient de grands seigneurs en Anémolie, firent donc leur entrée suivis de cent personnes vêtues d'habits de soie de diverses couleurs. Les ambassadeurs eux-mêmes avaient un costume riche et somptueux ; ils portaient un habit de drap d'or, des colliers et des boucles d'oreilles en or, des anneaux d'or aux doigts, et des garnitures à leurs chapeaux étincelantes de pierreries. Enfin, ils étaient couverts de ce qui fait en Utopie le supplice de l'esclave, la marque honteuse de l'infamie, le jouet du petit enfant.
C'était chose plaisante à voir que l'orgueilleuse satisfaction des ambassadeurs et des gens de leur suite, comparant le luxe de leur parure à la mise simple et négligée du peuple utopien répandu en foule sur leur passage. D'un autre côté, il n'était pas moins curieux d'observer, à l'attitude de la population, combien ces étrangers se trompaient dans leur attente, combien ils étaient loin d'exciter l'estime et les honneurs qu'ils s'étaient promis.
A part un petit nombre d'Utopiens qui avaient voyagé à l'extérieur pour de graves motifs, tous les autres regardaient en pitié cet appareil somptueux ; ils saluaient les plus bas valets du cortège, les prenant pour les ambassadeurs, et laissaient passer les ambassadeurs sans y faire plus attention qu'à des valets ; car ils les voyaient chargés de chaînes d'or comme leurs esclaves.
Les enfants, qui avaient déjà quitté les diamants et les perles, et qui les apercevaient aux chapeaux des ambassadeurs, poussaient leurs mères, en disant :
« Vois donc ce grand fripon qui porte encore des pierreries, comme s'il était tout
petit. »
Et les mères de répondre sérieusement :
« Taisez-vous, mon fils, c'est, je pense, un des bouffons de l'ambassade.»
Plusieurs critiquaient la forme de ces chaînes d'or.
« Elles sont, disaient-ils, beaucoup trop minces, on pourrait les briser facilement ; de plus, elles ne sont pas serrées assez étroitement, l'esclave s'en débarrasserait s'il voulait, et il pourrait s'enfuir. »
Deux jours après leur entrée dans Amaurote, les ambassadeurs comprirent que les Utopiens méprisaient l'or autant qu'on l'honorait dans leur pays. Ils eurent l'occasion de remarquer sur le corps d'un esclave plus d'or et d'argent que n'en portait toute leur escorte. Alors ils rabattirent de leur fierté, et, honteux de la mystification qu'ils avaient subie, ils dépouillèrent en hâte le faste qu'ils avaient si orgueilleusement déployé. Les relations plus intimes qu'ils lièrent en Utopie leur apprirent ensuite quels étaient les principes et les moeurs de ses habitants.
Les Utopiens s'étonnent que des êtres raisonnables puissent se délecter de la lumière incertaine et douteuse d'une perle ou d'une pierre ; tandis que ces êtres peuventjeter les yeux sur les astres et le soleil. Ils regardent comme fou celui qui se croit plus noble et plus estimable, parce qu'il est couvert d'une laine plus fine, laine coupée sur le dos d'un mouton, et que cet animal a portée le premier. Ils s'étonnent que l'or, inutile de sa nature, ait acquis une valeur factice tellement considérable, qu'il soit beaucoup plus estimé que l'homme ; quoique l'homme seul lui ait donné cette valeur, et le fasse servir à ses usages, suivant son caprice.
Ils s'étonnent aussi qu'un riche, à intelligence de plomb, stupide comme la bûche, également sot et immoral, tienne sous sa dépendance une foule d'hommes sages et vertueux, parce que la fortune lui a abandonné quelques piles d'écus. Cependant, disent-ils, la fortune peut le trahir ; et la loi (qui aussi bien que la fortune précipite souvent du faîte dans la boue) peut lui arracher son argent et le faire passer aux mains du plus ignoble fripon de ses valets. Alors, ce même riche se trouvera très heureux de passer lui aussi, en compagnie de son argent et comme par-dessus le marché, au service de son ancien valet.
Il est une autre folie que les Utopiens détestent encore plus, et qu'ils conçoivent à peine ; c'est la folie de ceux qui rendent des honneurs presque divins à un homme parce qu'il est riche, sans être néanmoins ni ses débiteurs ni ses obligés. Les insensés savent bien pourtant quelle est la sordide avarice de ces Crésus égoïstes ; ils savent bien qu'ils n'auront jamais un sou de tous leurs trésors.
Nos insulaires puisent de pareils sentiments, partie dans l'étude des lettres, partie dans l'éducation qu'ils reçoivent au sein d'une république dont les institutions sont formellement opposées à tous nos genres d'extravagance. Il est vrai qu'un fort petit nombre est affranchi des travaux matériels, et se livre exclusivement à la culture de l'esprit. Ce sont, comme je l'ai déjà dit, ceux qui, dès l'enfance, ont manifesté un naturel heureux, un génie pénétrant, une vocation scientifique. Mais on ne laisse pas pour cela de donner une éducation libérale à tous les enfants ; et la grande masse des citoyens, hommes et femmes, consacrent chaque jour leurs moments de liberté et de repos à des travaux intellectuels.
Les Utopiens apprennent les sciences dans leur propre langue. Cette langue est riche, harmonieuse, fidèle interprète de la pensée ; elle est répandue, plus ou moins altérée, sur une vaste étendue du globe.
Jamais avant notre arrivée les Utopiens n'avaient entendu parler de ces philosophes si fameux dans notre monde ; cependant, ils ont fait à peu près les mêmes découvertes que nous, en musique, dialectique, arithmétique et géométrie. S'ils égalent presque en tout nos anciens, ils sont bien inférieurs aux dialecticiens modernes ; car ils n'ont encore inventé aucune de ces règles subtiles de restriction, amplification, supposition,que l'on enseigne à la jeunesse dans les écoles de logique. Ils n'ont pas approfondi les idées secondes; et, quant à l'homme en général ou universel,suivant le jargon métaphysique, ce colosse, le plus immense des géants, que l'on nous fait voir ici, personne en Utopie n'a pu l'apercevoir encore.
En revanche, ils connaissent d'une manière précise le cours des astres et les mouvements des corps célestes. Ils ont imaginé des machines qui représentent avec une grande exactitude les mouvements et les positions respectives du soleil, de la lune et des astres visibles au-dessus de leur horizon. Quant aux haines et aux amitiés des planètes et à toutes les impostures de la divination par le ciel, ils n'y songent pas, même en rêve. Ils savent prédire, à des signes confirmés par une longue expérience, la pluie, le vent et les autres révolutions de l'air. Ils ne forment que des conjectures sur les causes de ces phénomènes, sur le flux et le reflux de la mer, sur la salaison de cet immense liquide, sur l'origine et la nature du ciel et du monde. Leurs systèmes coïncident en certains points avec ceux de nos anciens philosophes ; en d'autres points, ils s'en écartent ; mais dans les nouvelles théories qu'ils ont imaginées, il y a dissidence chez eux comme chez nous.
En philosophie morale ils agitent les mêmes questions que nos docteurs. Ils cherchent dans l'âme de l'homme, dans son corps et dans les objets extérieurs, ce qui peut contribuer à sa félicité ; ils se demandent si le nom de bienconvient indifféremment à tous les éléments du bonheur matériel et intellectuel, ou seulement au développement des facultés de l'esprit. Ils dissertent sur la vertu et le plaisir ; mais la première et la principale de leurs controverses a pour objet de déterminer la condition unique, ou les conditions diverses du bonheur de l'homme.
Peut-être les accuserez-vous d'incliner avec excès à l'épicurisme ; car, si la volupté n'est pas, suivant eux, l'unique élément du bonheur, elle en est un des plus essentiels. Et, chose singulière, ils invoquent, à l'appui de cette voluptueuse morale, la religion si grave et sévère, si triste et rigide. Ils ont pour principe de ne discuter jamais du bienet du mal, sans partir des axiomes de la religion et de la philosophie ; autrement ils craindraient de raisonner d'une manière incomplète, et d'édifier de fausses théories.
Voici leur catéchisme religieux :
« L'âme est immortelle : Dieu qui est bon l'a créée pour être heureuse. Après la mort, des récompenses couronnent la vertu, des supplices tourmentent le crime. »
Quoique ces dogmes appartiennent à la religion, les Utopiens pensent que la raison peut amener à les croire et à les consentir. Ils n'hésitent pas à déclarer qu'en l'absence de ces principes, il faudrait être stupide pour ne pas rechercher le plaisir par tous les moyens possibles, criminels ou légitimes. La vertu consisterait alors à choisir entre deux voluptés la plus délicieuse, la plus piquante ; et à fuir les plaisirs suivis de douleurs plus vives que la jouissance qu'ils auraient procurée.
Mais pratiquer des vertus âpres et difficiles, renoncer aux douceurs de la vie, souffrir volontairement la douleur, et ne rien espérer après la mort, en récompense des mortifications de la terre, c'est aux yeux de nos insulaires le comble de la folie.
Le bonheur, disent-ils, n'est pas dans toute espèce de volupté ; il est seulementdans les plaisirs bons et honnêtes. C'est vers ces plaisirs que tout, jusqu'à la vertu même, entraîne irrésistiblement notre nature ; ce sont eux qui constituent la félicité.
Ils définissent la vertu : vivre selonla nature.Dieu, en créant l'homme, ne lui donna pas d'autre destinée.
L'homme qui suit l'impulsion de la nature est celui qui obéit à la voix de la raison, dans ses haines et dans ses appétits. Or, la raison inspire d'abord à tous les mortels l'amour et l'adoration de la majesté divine, à laquelle nous devons et l'être et le bien-être.En second lieu, elle nous enseigne et nous excite à vivre gaiement et sans chagrin, et à procurer les mêmes avantages à nos semblables, qui sont nos frères.
En effet, le plus morose et le plus fanatique zélateur de la vertu, l'ennemi le plus haineux du plaisir, en vous proposant d'imiter ses travaux, ses veilles, ses mortifications, vous ordonne aussi de soulager de tout votre pouvoir la misère et les incommodités d'autrui. Ce moraliste sévère comble d'éloges, au nom de l'humanité, l'homme qui console et qui sauve l'homme ; il croit donc que la vertu la plus noble et la plus humaine en quelque sorte consiste à adoucir les souffrances du prochain, à l'arracher au désespoir et à la tristesse, à lui rendre les joies de la vie, ou, en d'autres termes, à le
faire participer à la volupté.
Et pourquoi la nature ne porterait-elle pas chacun de nous à faire à soi le même bien qu'aux autres ? Car, de deux choses l'une : ou une existence agréable, c'est-à-dire la volupté, est un mal, ou elle est un bien. Si elle est un mal, non seulement l'on ne doit pas aider ses semblables à en jouir, mais encore on doit la leur enlever comme une chose dangereuse et criminelle. Si elle est un bien, l'on peut et l'on doit la procurer à soi comme aux autres. Pourquoi aurions-nous donc moins de compassion pour nous que pour autrui? La nature, qui nous inspire la charité pour nos frères, ne nous commande pas d'être cruels et sans pitié pour nous-mêmes.
Voilà ce qui fait affirmer aux Utopiens qu'une vie honnêtement agréable, c'est-à-dire que la volupté est la fin de toutes nos actions ; que telle est la volonté de la nature, et qu'obéir à cette volonté, c'est être vertueux.
La nature, disent-ils encore, invite tous les hommes à s'entraider mutuellement, et à partager en commun le joyeux festin de la vie. Ce précepte est juste et raisonnable, il n'y a pas d'individu tellement placé au-dessus du genre humain que la Providence ne doive prendre soin que de lui seul. La nature a donné la même forme à tous ; elle les réchauffe tous de la même chaleur, elle les embrasse tous du même amour ; ce qu'elle réprouve, c'est qu'on augmente son bien-être en aggravant le malheur d'autrui.
C'est pourquoi les Utopiens pensent qu'il faut observer non seulement les conventions privées entre simples citoyens, mais encore les lois publiques qui règlent la répartition des commodités de la vie, en d'autres termes, qui distribuent la matière du plaisir, quand ces lois ont été promulguées justement par un bon prince, ou sanctionnées par le commun consentement d'un peuple, qui n'était ni opprimé par la tyrannie ni circonvenu par l'artifice.
Chercher le bonheur sans violer les lois, est sagesse ; travailler au bien général, est religion ; fouler aux pieds la félicité d'autrui en courant après la sienne, est une action injuste.
Au contraire, se priver de quelque jouissance, pour en faire part aux autres, c'est le signe d'un coeur noble et humain, qui, du reste, retrouve bien au-delà du plaisir dont il a fait le sacrifice. D'abord, cette bonne oeuvre est récompensée par la réciprocité des services ; ensuite, le témoignage de la conscience, le souvenir et la reconnaissance de ceux qu'on a obligés, causent à l'âme plus de volupté que n'aurait pu en donner au corps l'objet dont on s'est privé. Enfin, l'homme qui a foi aux vérités religieuses doit être fermement persuadé que Dieu récompense la privation volontaire d'un plaisir éphémère et léger, par des joies ineffables et éternelles.
Ainsi, en dernière analyse, les Utopiens ramènent toutes nos actions et même toutes nos vertus au plaisir, comme à notre fin.
Ils appellent volupté tout état ou tout mouvement de l'âme et du corps, dans lesquels l'homme éprouve une délectation naturelle. Ce n'est pas sans raison qu'ils ajoutent le mot naturelle,car ce n'est pas seulement la sensualité, c'est aussi la raison qui nous attire vers les choses naturellement délectables ; et par là il faut entendre les biens que l'on peut rechercher sans injustice, les jouissances qui ne privent pas d'une jouissance plus vive, et qui ne traînent à leur suite aucun mal.
Il y a des choses, en dehors de la nature, que les hommes, par une convention absurde, nomment des plaisirs (comme s'ils avaient le pouvoir de changer les essences aussi facilement que les mots). Ces choses, loin de contribuer au bonheur, sontautant d'obstacles pour y parvenir ; elles empêchent ceux qu'elles séduisent de jouir des satisfactions pures et vraies ; elles faussent l'esprit en le préoccupant de l'idée d'un plaisir imaginaire. Il y a, en effet, une foule de choses auxquelles la nature n'a attaché aucune douceur, auxquelles même elle a mêlé de l'amertume, et que les hommes regardent comme de hautes voluptés nécessaires, en quelque sorte, à la vie ; quoique la plupart soient essentiellement mauvaises, et ne stimulent que des passions mauvaises.
Les Utopiens classent, dans ce genre de voluptés bâtardes, la vanité de ceux dont j'ai déjà parlé, qui se croient meilleurs, parce qu'ils ont un plus bel habit. La vanité de ces faits est doublement ridicule.
Premièrement, ils estiment leur habit au-dessus de leur personne ; car, pour ce qui est de l'usage, en quoi, je vous prie, une laine plus fine l'emporte-t-elle sur une laine plus épaisse ? Cependant, les insensés, comme s'ils se distinguaient de la multitude par l'excellence de leur nature, et non par la folie de leur conduite, dressent fièrement la tête, s'imaginant valoir un grand prix. Ils exigent, en raison de la riche élégance de leur vêtement, des honneurs qu'ils, n'oseraient espérer avec une mise simple et commune ; ils s'indignent quand on regarde leur toilette d'un oeil indifférent.
En second lieu, ces mêmes hommes ne sont pas moins stupides de se repaître d'honneurs sans réalité et sans fruit. Est-il naturel et vrai le plaisir que l'on ressent en face d'un flatteur qui se découvre la tête et plie humblement le genou? Une génuflexion guérit-elle donc de la fièvre ou de la goutte?
Parmi ceux que séduit encore une fausse image du plaisir, sont les nobles,qui se complaisent avec orgueil et avec amour dans la pensée de leur noblesse. Et de quoi s'applaudissent-ils ? du hasard, qui les a fait naître d'une longue suite de riches aïeux, et surtout de riches propriétaires (car la noblesse d'aujourd'hui, c'est la fortune). Néanmoins, ces insensés, n'eussent-ils rien hérité de leurs pères, ou bien eussent-ils dévoré tout leur patrimoine, que malgré cela ils ne se croiraient pas moins nobles d'un cheveu.
Les Utopiens rangent les amateurs de pierreries dans la catégorie des entichés de noblesse.Les hommes qui ont cette passion se croient de petits dieux, quand ils ont trouvé une pierre belle et rare, particulièrement estimée de leur temps et dans leur pays. Car la même pierre ne conserve pas toujours et partout la même valeur. L'amateur de joyaux les achète nus et sans or ; il pousse même la précaution jusqu'à exiger du vendeur une caution et aussi le serment que le diamant, le rubis, la topaze sont de bon aloi ; tant il craint qu'un faux brillant n'en impose à ses yeux! Quel plaisir y a-t-il donc à regarder une pierre naturelle plutôt qu'une pierre artificielle, puisque l'oeil n'en peut saisir la différence? L'une ou l'autre n'a réellement pas plus de valeur pour un voyant que pour un aveugle.
Que dire des avares qui entassent argent sur argent, non pour en user, mais pour se repaître de la contemplation d'une énorme quantité de métal? Le plaisir de ces riches misérables n'est-il pas une pure chimère ? Est-il plus heureux celui qui, par un travers plus stupide encore, enterre ses écus? il ne voit pas même son trésor, et la peur de le perdre fait qu'il le perd en réalité. Car enfouir de l'or, n'est-ce pas le voler à soi-même et aux autres? Cependant, l'avare est tranquille, il saute de joie quand il a enfoui bien avant ses richesses. Maintenant, supposons que quelqu'un s'empare de ce dépôt confié à la terre, et que notre ladre survive dix ans à sa ruine, sans le savoir ; je vous le demande, que lui importe, durant l'intervalle, d'avoir conserve ou perdu son trésor? Enterré ou volé, il lui fait absolument le même usage.
Les Utopiens regardent aussi comme imaginaires les plaisirs de la chasse et des jeux de hasard, jeux dont ils ne connaissent la folie que de nom, ne les ayant jamais pratiqués. Quel amusement pouvez-vous trouver, disent-ils, à jeter un dé sur un tablier ? et, en supposant qu'il y ait là une volupté, vous vous en êtes rassasiés tant de fois qu'elle doit être devenue pour vous ennuyeuse et fade.
N'est-ce pas chose plus fatigante qu'agréable d'entendre japper et aboyer des chiens ? Est-il plus réjouissant de voir courir un chien après un lièvre, que de le voir courir après un chien ? Néanmoins, si c'est la course qui fait le plaisir, la course existe dans les deux cas. Mais n'est-ce pas plutôt l'espoir du meurtre, l'attente du carnage qui passionnent exclusivement pour la chasse? Et comment ne pas ouvrir plutôt son âme à la pitié, comment n'avoir pas horreur de cette boucherie, où le chien fort, cruel et hardi, déchire le lièvre faible, peureux et fugitif ?
C'est pourquoi nos insulaires défendent la chasse aux hommes libres, comme un exercice indigne d'eux ; ils ne la permettent qu'aux bouchers, qui sont tous esclaves. Et même, dans leur opinion, la chasse est la partie la plus vile de l'art de tuer les bêtes ; les autres parties de ce métier sont beaucoup plus honorées, parce qu'elles rapportent plus de profit, et qu'on n'y tue les animaux que par nécessité, tandis que le chasseur cherche dans le sang et le meurtre une stérile jouissance. Les Utopiens pensent en outre que cet amour de la mort, même de la mort des bêtes, est le penchant d'une âme déjà féroce, ou qui ne tardera pas à le devenir, à force de se repaître de ce plaisir barbare.
Les Utopiens méprisent toutes ces joies, et beaucoup d'autres semblables en nombre presque infini, que le vulgaire envisage comme des biens suprêmes, mais dont la suavité apparente n'est pas dans la nature. Quand même ces plaisirs rempliraient les sens de la plus délicieuse ivresse (ce qui semble Être l'effet naturel de la volupté), ils affirment qu'ils n'ont rien de commun avec la volupté véritable ; car, disent-ils, ce plaisir sensuel ne vient pas de la nature même de l'objet, il est le fruit d'habitudes dépravées qui font trouver doux ce qui est amer. C'est ainsi que les femmes grosses, dont le goût s'est corrompu, trouvent la poix et le suif plus doux que le miel. Cependant le jugement de l'individu, si corrompu soit-il par la maladie ou par l'habitude, ne peut pas plus changer la nature du plaisir qu'il ne lui appartient de transformer la nature des choses.
Les Utopiens distinguent diverses sortes de vrais plaisirs : les uns se rapportent au corps, les autres à l'âme.
Les plaisirs de l'âme sont dans le développement de l'intelligence, et les pures délices qui accompagnent la contemplation de la vérité. Nos insulaires y joignent aussi le témoignage d'une vie irréprochable, et l'espérance certaine d'une immortalité bienheureuse.
Ils divisent en deux espèces les voluptés du corps :
La première espèce comprend toutes les voluptés qui opèrent sur les sens une impression actuelle, manifeste, et dont la cause est le rétablissement des organes épuisés par la chaleur interne. Cette impression naît, d'une part, de l'action de boire et de manger qui rend les forces perdues ; d'autre part, des fonctions animales qui chassent du corps les matières dont il surabondait.
Telles sont les sécrétions intestinales, le coït, et l'apaisement d'une démangeaison quelconque, en frottant ou grattant.
Quelquefois le plaisir des sens ne provient pas des fonctions animales qui réparent les organes épuisés, ou les débarrassent d'une exubérance pénible ; il est l'effet d'une force intérieure et indéfinissable qui émeut, charme et attire ; tel est le plaisir qui naît de la musique.
La seconde espèce de volupté sensuelle consiste dans l'équilibre stable et parfait de toutes les parties du corps, c'est-à-dire dans une santé exempte de malaise. En effet, l'homme que n'affecte pas la douleur éprouve en soi un certain sentiment de bien-être, quand même aucun objet extérieur n'ébranlerait agréablement ses organes. Il est vrai que cette sorte de volupté n'agite et n'étourdit pas les sens, comme, par exemple, les plaisirs de la table ; néanmoins, plusieurs la mettent au premier rang ; et presque tous les Utopiens déclarent qu'elle est la base et le fondement du vrai bonheur. Car, disent-ils, ce n'est qu'avec une santé parfaite que la condition de la vie humaine est rendue paisible et souhaitable ; sans la santé, il n'est plus de volupté possible ; sans elle, l'absence même de la douleur n'est pas un bien, c'est l'insensibilité du cadavre.
Une vive querelle s'éleva autrefois, en Utopie, à ce sujet. Quelques-uns prétendaient qu'on ne devait pas compter au nombre des plaisirs une santé stable et tranquille, parce qu'elle ne fait pas percevoir une jouissance actuelle et distincte, ainsi que les sensations qui viennent du dehors. Mais aujourd'hui, tous, à une exception très minime, s'accordent à proclamer la santé comme une volupté essentielle. En effet, d'après eux, c'est la douleur qui, dans la maladie, est l'ennemie implacable du plaisir ; or, la maladie est également l'ennemie de la santé ; pourquoi donc n'y aurait-il pas plaisir dans la santé, de même qu'il y a douleur dans la maladie? Il importe peu à la question que la maladie soit la douleur, ou que la douleur soit inhérente à la maladie, puisque les résultats sont entièrement semblables. Soit donc que l'on envisage la santé comme la volupté elle-même, ou bien comme la cause qui la produit nécessairement, ainsi que le feu produit nécessairement la chaleur, toujours est-il que, dans les deux cas, l'homme qui jouit d'une santé inaltérable doit éprouver un certain plaisir.
Quand nous mangeons, disent les Utopiens, n'est-ce pas la santé qui, commençant à défaillir, combat contre la faim avec le secours des aliments? Ceux-ci s'avancent, chassent devant eux ce cruel ennemi, et inspirent à l'homme cette joie qui accompagne le retour de sa vigueur normale. Mais la santé qui prenait tant de plaisir au combat ne se réjouirait-elle pas après la victoire? Ce qu'elle cherchait dans la lutte, c'était sa force première ; et ce résultat obtenu, est-il possible qu'elle tombe dans un engourdissement stupide, sans connaître ni aimer son bonheur?
Les Utopiens, en conséquence, rejettent pleinement l'opinion que l'homme bien portant n'a pas le sentiment de son état. Suivant eux, il faut être malade ou endormi pour ne pas sentir qu'on se porte bien ; il faut être de pierre ou frappé de léthargie pour ne pas se complaire dans une santé parfaite, pour ne pas y trouver du charme. Or, ce charme, cette complaisance, qu'est-ce autre chose que de la volupté ?
Ils se livrent par-dessus tout aux plaisirs de l'esprit, qu'ils regardent comme les premiers et les plus essentiels de tous les plaisirs ; ils mettent au rang des plus purs et des plus souhaitables la pratique de la vertu et la conscience d'une vie sans souillures. Parmi les voluptés corporelles, ils donnent la préférence à la santé, car, dans leur opinion, si l'on doit rechercher la bonne chère et les autres jouissances de la vie animale, c'est uniquement en vue de la conservation de la santé, attendu que ces choses ne sont pas délectables par elles-mêmes, mais seulement parce qu'elles s'opposent à l'invasion secrète de la maladie.
L'homme sage prévient le mal plutôt que d'employer les remèdes ; il évite la douleur plutôt que de recourir aux soulagements. D'après cela, les Utopiens usent de tous les plaisirs du corps dont la privation nécessiterait l'emploi de moyens curatifs. Mais ils ne mettent pas tout leur bonheur dans ces plaisirs ; autrement, le comble de la félicité humaine serait la faim et la soif en permanence, puisqu'il faudrait alors manger et boire sans désemparer. Certes, une pareille vie serait aussi misérable qu'ignoble.
Les jouissances animales sont les plus viles, les moins pures, et toujours il y a une douleur qui les accompagne. La faim n'est-elle pas unie au plaisir de manger, et cela en parties bien inégales? En effet, la sensation de la faim est la plus violente ; elle est aussi la plus durable, puisqu'elle naît avant le plaisir et ne meurt qu'avec lui.
Les Utopiens, pénétrés de ces principes, pensent qu'on ne doit faire grand cas des voluptés charnelles qu'autant qu'elles sont nécessaires et utiles. Toutefois, ils s'y abandonnent joyeusement, et remercient la nature qui prend soin de l'homme avec la tendresse d'une mère, en mêlant des impressions si douces et suaves aux fonctions indispensables de la vie.
Quel triste sort serait le nôtre, s'il nous fallait chasser, à force de poisons et de drogues amères, la faim et la soif de chaque jour, comme nous chassons les autres maladies qui nous assiègent de loin en loin!
Ils entretiennent et cultivent volontiers la beauté, la vigueur, l'agilité du corps, ces dons les plus agréables et les plus heureux de la nature. Ils admettent aussi les plaisirs que l'on perçoit par la vue, l'ouïe et l'odorat, plaisirs que la nature a créés exclusivement pour l'homme, et qui font l'assaisonnement et le charme de la vie. Car la bête n'arrête pas son regard sur la magnificence de la création, sur l'ordre et l'arrangement de l'univers. Elle flaire l'odeur pour distinguer sa nourriture, mais elle ne savoure pas les délices des parfums ; elle ne connaît pas les rapports des sons, et n'apprécie ni la dissonance ni l'harmonie.
Au reste, en toute sorte de satisfactions sensuelles, les Utopiens n'oublient jamais cette règle pratique : Fuir la volupté qui empêche de jouir d'une volupté plus grande, ou qui est suivie de quelque douleur.Or, la douleur est, à leurs yeux, la suite inévitable de toute volupté déshonnête.
Voici encore un de leurs principes
Mépriser la beauté du corps, affaiblir ses forces, convertir son agilité en engourdissement, épuiser son tempérament par le jeûne et l'abstinence, ruiner sa santé, en un mot, repousser toutes les faveurs de la nature, et cela pour se dévouer plus efficacement au bonheur de l'humanité, dans l'espoir que Dieu récompensera ces peines d'un jour par des extases d'éternelle joie, c'est faire acte de religion sublime. Mais se crucifier la chair, se sacrifier pour un vain fantôme de vertu, ou pour s'habituer d'avance à des misères qui peut-être n'arriveront jamais, c'est faire acte de folie stupide, de lâche cruauté envers soi-même, et d'orgueilleuse ingratitude envers la nature ; c'est fouler aux pieds les bienfaits du Créateur, comme si l'on dédaignait de lui avoir quelque obligation.
Telle est la théorie utopienne touchant la vertu et le plaisir. A moins qu'une révélation descendue du ciel n'inspire à l'homme quelque chose de plus saint, ils croient que la raison humaine ne peut rien imaginer de plus vrai.
Cette morale est-elle bonne, est-elle mauvaise ? c'est ce que je ne discuterai pas ; je n'en ai pas le temps, et cela n'est pas nécessaire à mon but ; j'ai entrepris une histoire et non une apologie. Ce qui est certain pour moi, c'est que le peuple d'Utopie, grâce à ses institutions, est le premier de tous les peuples, et qu'il n'existe pas ailleurs de république plus heureuse.
L'Utopien est preste et nerveux : sans être de petite taille, il est plus vigoureux qu'il ne le paraît extérieurement. L'île n'est pas d'une égale fertilité en tous lieux ; l'air n'y est pas partout également pur et salubre. Les habitants combattent par la tempérance les influences funestes de l'atmosphère ; ils corrigent le sol au moyen d'une excellente culture ; en sorte que nulle autre part on ne vit jamais de plus riche bétail, ni de plus abondantes récoltes. Nulle autre part la vie de l'homme n'est plus longue et les maladies moins nombreuses.
Non seulement les citoyens agriculteurs exécutent avec une grande perfection les travaux qui fertilisent une terre naturellement ingrate ; mais le peuple en masse est employé quelquefois à déraciner des forêts mal situées pour la commodité du transport, puis à en planter de nouvelles près de la mer, des fleuves ou des villes ; car, de tous les produits du sol, le bois est le plus difficile à transporter par terre.
Le peuple utopien est spirituel, aimable, industrieux, aimant le loisir, et néanmoins patient au travail, quand le travail est nécessaire ; sa passion favorite est l'exercice et le développement de l'esprit.
Pendant notre séjour dans l'île, nous avions dit aux habitants quelques mots des lettres et des sciences de la Grèce. C'était chose vraiment curieuse à voir que l'empressement avec lequel ces bons insulaires nous suppliaient de leur interpréter les auteurs grecs ; nous ne leur avions pas parlé des latins, pensant qu'ils n'estimeraient parmi ces derniers que les historiens et les poètes. Enfin il nous fallut céder à leurs prières ; et je vous l'avouerai, ce fut de notre part un acte de pure complaisance, dont nous n'espérions pas tirer grand fruit. Mais, après quelques leçons, nous eûmes lieu de nous féliciter du succès de notre entreprise, du zèle et des progrès de nos élèves. Nous étions émerveillés de leur facilité à copier la forme des lettres, de la netteté de leur prononciation, de la promptitude de leur mémoire, et de la fidélité de leurs traductions. Il est vrai que la plupart de ceux qui s'étaient livrés d'abord spontanément à cette étude avec une si belle ardeur, y furent obligés depuis par un décret du sénat ; ceux-là étaient les savants les plus distingués de la classe des lettrés, et des hommes d'un âge mûr. Aussi, en moins de trois ans, il n'y avait rien dans les ouvrages des bons auteurs qu'ils ne comprissent parfaitement à la lecture, à part les difficultés provenant des erreurs typographiques.
M'est avis que cette grande facilité avec laquelle ils apprirent le grec prouve que cette langue ne leur était pas tout à fait étrangère. Je les crois Grecs d'origine ; et quoique leur idiome se rapproche beaucoup du persan, l'on trouve dans les noms de leurs villes et de leurs magistratures quelques traces de la langue grecque.
Lors de mon quatrième voyage en Utopie, au lieu de marchandises, j'avais embarqué une assez jolie pacotille de livres, bien résolu que j'étais de revenir en Europe le plus tard possible. En quittant les Utopiens, je leur laissai ma bibliothèque ; ils eurent ainsi de moi presque toutes les oeuvres de Platon, un grand nombre de celles d'Aristote, et le livre de Théophraste, Sur les Plantes,livre déchiré en plusieurs endroits, ce que je regrette infiniment. Pendant la traversée, je l'avais laissé à l'abandon ; malheureusement un singe le trouva, et le drôle prit plaisir à en arracher çà et là les feuillets. De tous les grammairiens, je ne pus donner à nos insulaires que le seul Lascaris, car je n'avais pas apporté Théodore ; en fait de dictionnaire, ils ont Hésichius et Dioscoride.
Plutarque est leur auteur favori ; l'enjouement et les grâces de Lucien les enchantent. Parmi les poètes, ils possèdent Aristophane, Homère, Euripide et le Sophocle d'Aldus en petits caractères. En fait d'historiens, je leur laissai Thucydide, Hérodote et Hérodien.
En médecine, ils ont quelques ouvrages d'Hippocrate, et le Microtechnêde Galien, que mon compagnon de voyage, Tricius Apinas, avait apportés avec lui. Ces deux derniers livres sont chez eux en grande estime ; car, s'il n'y a pas de pays où la médecine soit moins nécessaire qu'en Utopie, il n'y en a pas où elle soit plus honorée. Les Utopiens la mettent au rang des parties les plus utiles et les plus nobles de la philosophie naturelle. Le médecin, disent-ils, qui s'applique à pénétrer les mystères de la vie, non seulement puise dans cette étude d'admirables jouissances, mais encore il se rend agréable au divin ouvrier, auteur de la vie. Dans les idées utopiennes, le Créateur, ainsi que les ouvriers de la terre, expose sa machine du monde aux regard de l'homme, seul être capable de comprendre cette belle immensité. Dieu voit avec amour celui qui admire ce grand oeuvre, et cherche à en découvrir les ressorts et les lois ; il regarde avec pitié celui qui demeure froid et stupide à ce merveilleux spectacle, comme une bête sans âme.
On concevra maintenant que les Utopiens, dont l'esprit est cultivé sans cesse par l'étude des sciences et des lettres, soient doués d'une aptitude remarquable pour les arts et les inventions utiles au bien-être de la vie. Ils nous doivent l'imprimerie et la fabrication du papier ; mais en cela leur génie leur servit autant que nos leçons, car nous ne connaissions bien à fond aucun de ces deux arts. Nous ne fîmes donc que leur montrer les impressions d'Aldus, leur parlant en termes vagues de la matière employée à la fabrication du papier, et des procédés de l'imprimerie. Bientôt ils devinèrent ce que nous leur avions seulement indiqué. Avant, ils écrivaient sur des peaux, des écorces, des feuilles de papyrus ; ils essayèrent bien vite de faire du papier et d'imprimer. Ces premières tentatives furent stériles, mais, à force d'expériences mille fois répétées, ils parvinrent à obtenir un succès complet ; et, s'ils avaient en main tous les manuscrits grecs, ils pourraient en tirer de nombreuses éditions. Ils ne possèdent aujourd'hui d'autres livres que ceux que je leur ai laissés ; mais ces livres, ils les ont déjà multipliés par milliers d'exemplaires.
L'étranger qui aborde en Utopie y est parfaitement reçu, s'il se recommande par un mérite réel, ou si de longs voyages lui donnent une science exacte des hommes et des choses. C'est à ce dernier titre que nous devons d'avoir été les bienvenus dans ce pays, où l'on est excessivement curieux de savoir ce qui se passe au-dehors. Le commerce y attire peu de monde ; car, à l'exception du fer, que porter en Utopie? de l'or et de l'argent ? mais on serait certainement obligé de remporter l'un et l'autre. Quant au commerce d'exportation, les Utopiens le font eux-mêmes ; et en cela ils ont en vue deux objets : d'abord, se tenir au courant de tout ce qui se passe à l'extérieur ; puis, entretenir et perfectionner leur navigation.
DES ESCLAVES Tous les prisonniers de guerre ne sont pas indistinctement livrés à l'esclavage ; mais seulement les individus pris les armes à la main.
Les fils des esclaves ne le sont point ; et l'esclave étranger devient libre en touchant la terre d'Utopie.
La servitude tombe particulièrement sur les citoyens coupables de grands crimes, et sur les condamnés à mort qui appartiennent à l'étranger. Cette dernière espèce d'esclaves est très nombreuse en Utopie ; les Utopiens vont eux-mêmes les chercher à l'extérieur, où ils les achètent à vil prix, et quelquefois ils les obtiennent pour rien.
Tous ces esclaves sont assujettis à un travail continu, et portent la chaîne. Mais ceux que l'on traite avec le plus de rigueur sont les indigènes ; ceux-là sont regardés comme les plus misérables des scélérats, dignes de servir d'exemple aux autres par
une pire dégradation. En effet, ils avaient reçu tous les germes de la vertu ; ils avaient appris à être heureux et bons, et ils ont embrassé le crime.
Il est encore une autre espèce d'esclaves, ce sont les journaliers pauvres de contrées voisines, qui viennent offrir volontairement leurs services. Ces derniers sont traités en tout comme les citoyens, excepté qu'on les fait travailler un peu plus, attendu qu'ils ont une plus grande habitude de la fatigue. Ils sont libres de partir quand ils le veulent, et jamais on ne les renvoie les mains vides.
J'ai déjà dit quels soins affectueux les Utopiens ont pour les malades ; rien n'est épargné de ce qui peut contribuer à leur guérison, soit en remèdes, soit en aliments.
Les malheureux affligés de maux incurables reçoivent toutes les consolations, toutes les assiduités, tous les soulagements moraux et physiques capables de leur rendre la vie supportable. Mais, lorsque à ces maux incurables se joignent d'atroces souffrances, que rien ne peut suspendre ou adoucir, les prêtre ; et les magistrats se présentent au patient, et lui apportent l'exhortation suprême.
Ils lui représentent qu'il est dépouillé des biens et des fonctions de la vie ; qu'il ne fait que survivre à sa propre mort, en demeurant ainsi à charge à soi-même et aux autres. Ils l'engagent à ne pas nourrir plus longtemps le mal qui le dévore, et à mourir avec résolution, puisque l'existence n'est pour lui qu'une affreuse torture.
« Ayez bon espoir », lui disent-ils, « brisez les chaînes qui vous étreignent et sortez vous-même du cachot de la vie ; ou du moins consentez à ce que d'autres vous en délivrent. Votre mort n'est pas un refus impie des bienfaits de l'existence, c'est le terme d'un cruel supplice. »
Obéir, dans ce cas, à la voix des prêtres interprètes de la divinité, c'est faire une oeuvre religieuse et sainte.
Ceux qui se laissent persuader mettent fin à leurs jours par l'abstinence volontaire, ou bien on les endort au moyen d'un narcotique mortel, et ils meurent sans s'en apercevoir. Ceux qui ne veulent pas de la mort n'en sont pas moins l'objet des attentions et des soins les plus délicats ; quand ils cessent de vivre, l'opinion publique honore leur mémoire.
L'homme qui se tue, sans cause avouée par le magistrat et le prêtre, est jugé indigne de la terre et du feu ; son corps est privé de sépulture, et jeté ignominieusement dans les marais.
Les filles ne peuvent se marier avant dix-huit ans ; les garçons avant vingt-deux.
Les individus de l'un et de l'autre sexes convaincus d'avoir succombé au plaisir avant le mariage sont passibles d'une censure sévère ; et le mariage leur est absolument interdit, à moins que le prince ne leur fasse remise de la faute. Le père et la mère de famille chez lesquels le délit a été commis sont déshonorés pour n'avoir pas veillé avec assez de soin sur la conduite de leurs enfants.
Cette loi vous semble peut-être rigide à l'excès ; mais, en Utopie, l'on pense quel'amour conjugal ne tarderait pas à s'éteindre entre deux individus condamnés à vivre éternellement en face l'un de l'autre, et à souffrir les mille désagréments de ce commerce intime, si des amours vagabondes et éphémères étaient tolérées et impunies.
Au reste, les Utopiens ne se marient pas en aveugles ; et, pour se mieux choisir, ils suivent un usage qui nous parut d'abord éminemment ridicule et absurde, mais qu'ils pratiquent avec un sang-froid et un sérieux vraiment remarquables.
Une dame honnête et grave fait voir au futur sa fiancée, fille ou veuve, à l'état de nudité complète ; et, réciproquement, un homme d'une probité éprouvée montre à la jeune fille son fiancé nu.
Cette coutume singulière nous fit beaucoup rire, et même nous la trouvions passablement stupide ; mais, à toutes nos épigrammes, les Utopiens répondaient qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer la folie des gens des autres pays.
« Lorsque », nous disaient-ils, « vous achetez un bidet, affaire de quelques écus, vous prenez des précautions infinies. L'animal est presque nu, cependant vous lui ôtez la selle et le harnais, de peur que ces faibles enveloppes ne cachent quelque ulcère. Et quand il s'agit de choisir une femme, choix qui influe sur tout le reste de la vie, et qui en fait un délice ou un tourment, vous y mettez la plus profonde incurie! Comment! vous vous liez d'union indissoluble à un corps tout enveloppé de vêtements qui le cachent, vous jugez de la femme entière par une portion de sa personne large comme la main, puisque son visage seul est à découvert! Et vous ne craignez pas de rencontrer après cela quelque difformité secrète, qui vous force à maudire cette union aventureuse! »
Les Utopiens avaient quelque raison de parler ainsi, car tous les hommes ne sont pas assez philosophes pour n'estimer dans une femme que l'esprit et le coeur, et les philosophes eux-mêmes ne sont pas fâchés de trouver réunie la beauté du corps aux qualités de l'âme. Il est certain que la plus brillante parure peu couvrir la plus dégoûtante difformité ; alors le coeur et les sens de l'infortuné mari repousseront bien loin la femme dont il ne pourra plus se séparer de corps ; puisque, si la vérité n'apparaît qu'après la consommation du mariage, elle n'en détruit pas l'indissolubilité, et qu'il ne reste plus qu'à ronger son frein.
Il faut donc que les lois fournissent un moyen infaillible de ne pas tomber dans le piège, surtout en Utopie, où la polygamie est sévèrement proscrite, et où le mariage ne se dissout le plus souvent que par la mort, excepté le cas d'adultère et celui de moeurs absolument insupportables.
Dans ces deux cas, le sénat donne à l'époux offensé le droit de se remarier ; l'autre est condamné à vivre perpétuellement dans l'infamie et le célibat.
Il n'est permis sous aucun prétexte de répudier, malgré elle, une femme de conduite irréprochable, parce qu'il lui sera survenu quelque infirmité corporelle. Abandonner ainsi une épouse au moment où elle a le plus grand besoin de secours, c'est, aux yeux de nos insulaires, une lâche cruauté ; c'est encore enlever à la vieillesse tout espoir dans l'avenir et toute confiance dans la foi jurée. Car la vieillesse n'est-elle pas la mère de la maladie ? n'est-elle pas elle-même une maladie ?
Il arrive quelquefois en Utopie que le mari et la femme, ne pouvant se convenir par incompatibilité d'humeur, cherchent de nouvelles moitiés, qui leur promettent une vie plus heureuse et plus douce. La demande en séparation doit être portée aux membres du sénat qui, après avoir scrupuleusement examiné l'affaire, eux et leurs femmes, rejettent ou autorisent le divorce. Dans ce dernier cas, les deux parties plaignantes se séparent d'un consentement mutuel, et convolent à de secondes noces.
Le divorce est rarement permis ; les Utopiens savent que donner l'espérance de pouvoir se remarier facilement n'est pas le meilleur moyen de resserrer les noeuds de l'amour conjugal.
L'adultère est puni du plus dur esclavage.
Si les deux coupables étaient mariés, les époux outragés ont chacun le droit de
répudiation respective ; ils peuvent se marier entre eux, ou avec qui bon leur semble.
Cependant, si l'époux, homme ou femme, qui a souffert l'injure, aime encore son indigne moitié, le mariage n'est pas rompu, à cette condition néanmoins que l'innocent suive le coupable là où il est condamné à travailler. Quelquefois le repentir de l'un, les soins amoureux de l'autre touchent la pitié du prince, qui rend à tous deux la liberté.
La récidive en adultère est punie de mort.
Les peines des autres crimes ne sont pas invariablement déterminées par la loi. Le sénat proportionne le supplice à l'énormité du forfait.
Les maris châtient leurs femmes ; les pères et mères leurs enfants ; à moins que la gravité du délit n'exige une réparation publique.
La peine ordinaire, même des plus grands crimes, est l'esclavage. Les Utopiens croient que l'esclavage n'est pas moins terrible pour les scélérats que la mort, et qu'en outre il est plus avantageux à l'État.
Un homme qui travaille, disent-ils, est plus utile qu'un cadavre ; et l'exemple d'un supplice permanent inspire la terreur du crime d'une manière bien plus durable qu'un massacre légal qui fait disparaître en un instant le coupable.
Quand les condamnés esclaves se révoltent, on les tue comme des bêtes féroces et indomptables que la chaîne et la prison ne peuvent contenir.
Mais ceux qui supportent leur sort ne sont pas absolument sans espoir. On voit de ces malheureux qui, domptés par le long temps et la rigueur de leurs souffrances, témoignent un vrai repentir, et prouvent que le crime leur pèse encore plus que le châtiment. Alors la prérogative du prince ou la voix du peuple adoucissent leur servitude, et souvent même leur rendent la liberté.
La simple sollicitation à la débauche est passible de la même peine que le viol accompli. En toute sorte de matières criminelles, la tentative bien déterminée est réputée pour le fait. Les obstacles qui empêchent l'exécution d'un mauvais dessein ne justifient pas celui qui l'a formé, et qui certainement aurait commis le mal, s'il avait pu.
Les bouffons, en Utopie, font les délices des habitants ; les maltraiter c'est chose honteuse. Ainsi le plaisir que l'on prend à la folie d'autrui n'est pas défendu. Les Utopiens, dans l'intérêt de leurs bouffons, ne les confient pas à ces hommes tristes et sévères que les paroles ou les actions les plus comiques ne sauraient dérider. Ils craignent que d'aussi sérieux personnages n'aient pas assez d'indulgence et de soin pour un fou qui ne leur servirait à rien, qui ne pourrait pas même les faire rire, seul talent que la nature lui ait départi.
Il est également honteux d'insulter à la laideur et à la mutilation ; celui qui reproche à un malheureux les défauts du corps qu'il n'était pas en son pouvoir d'éviter est méprisé comme un insensé.
Négliger le soin de la beauté naturelle passe en ce pays pour une ignoble paresse ; mais appeler à son aide l'artifice et le fard y est une infâme impertinence. Nos insulaires savent par expérience que les grâces du corps recommandent bien moins une femme à l'amour de son mari, que la probité des moeurs, la douceur et le respect. Beaucoup se laissent séduire par la beauté ; mais pas un n'est constant et fidèle, s'il ne trouve avec la beauté complaisance et vertu.
Non seulement les Utopiens éloignent du crime par des lois pénales, ils invitentencore à la vertu par des honneurs et des récompenses. Des statues sont élevées sur les places publiques aux hommes de génie, et à ceux qui ont rendu à la réplique
d'éclatants services. Ainsi, la mémoire des grandes actions se perpétue, et la gloire des ancêtres est un aiguillon qui stimule la postérité et l'incite continuellement au bien.
Celui qui brigue une seule magistrature perd tout espoir d'en exercer jamais aucune.
Les Utopiens vivent entre eux en famille. Les magistrats ne se montrent ni terribles ni fiers ; on les appelle pères, et vraiment ils en ont la justice et la bonté. Ils reçoivent avec simplicité les honneurs que l'on rend volontairement à leurs fonctions ; ces marques de déférence ne sont une obligation pour personne. Le prince lui-même ne se distingue de la foule ni par la pourpre ni par le diadème, mais seulement par une gerbe de blé qu'il tient à la main. Les insignes du pontife se réduisent à un cierge que l'on porte devant lui.
Les lois sont en très petit nombre, et suffisent néanmoins aux institutions. Ce que les Utopiens désapprouvent surtout chez les autres peuples, c'est la quantité infinie de volumes, de lois et de commentaires, qui ne suffisent pas encore à l'ordre public. Ils regardent comme une injustice suprême d'enchaîner les hommes par des lois trop nombreuses, pour qu'ils aient le temps de les lire toutes, ou bien trop obscures, pour qu'ils puissent les comprendre.
En conséquence, il n'y a pas d'avocats en Utopie ; de là sont exclus ces plaideurs de profession, qui s'évertuent à tordre la loi, et à enlever une affaire avec le plus d'adresse. Les Utopiens pensent qu'il vaut mieux que chacun plaide sa cause, et confie directement au juge ce qu'il aurait à dire à un avocat. De cette manière, il y a moins d'ambiguïtés et de détours, et la vérité se découvre plus facilement. Les parties exposent leur affaire simplement, parce qu'il n'y a pas d'avocat qui leur enseigne les mille impostures de la chicane. Le juge examine et pèse les raisons de chacun avec bon sens et bonne foi ; il défend l'ingénuité de l'homme simple contre les calomnies du fripon.
Il serait bien difficile de pratiquer une pareille justice dans les autres pays, enterrés sous un tas de lois si embrouillées et si équivoques. Au reste, tout le monde en Utopie est docteur en droit; car, je le répète, les lois y sont en très petit nombre, et leur interprétation la plus grossière, la plus matérielle est admise comme la plus raisonnable et la plus juste.
Les lois sont promulguées, disent les Utopiens, à seule fin que chacun soit averti de ses droits et de ses devoirs. Or, les subtilités de vos commentaires sont accessibles à peu de monde, et n'éclairent qu'une poignée de savants ; tandis qu'une loi nettement formulée, dont le sens n'est pas équivoque et se présente naturellement à l'esprit, est à la portée de tous.
Qu'importe à la masse, c'est-à-dire à la classe la plus nombreuse et qui a le plus grand besoin de règles, que lui importe qu'il n'y ait pas de lois, ou que les lois établies soient tellement embrouillées que, pour obtenir une signification véritable, il faille un génie supérieur, de longues discussions et de longues études? Le jugement du vulgaire n'est pas assez métaphysique pour pénétrer ces profondeurs ; du reste, une vie occupée sans cesse à gagner en travaillant le pain de chaque jour n'y suffirait pas.
Les peuples voisins envient le gouvernement de cette île fortunée ; ils sont puissamment attirés par la sagesse de ses institutions et les vertus de ses habitants. Les nations libres et qui se gouvernent par elles-mêmes (beaucoup d'entre elles ont été autrefois délivrées de la tyrannie par les Utopiens) vont demander à l'Utopie des magistrats pour un an ou pour cinq. A l'expiration de leur pouvoir, ces magistrats d'emprunt sont ramenés dans leur pays avec les honneurs qu'ils méritent, et d'autres partent pour les remplacer.
Il est certain que les peuples qui agissent ainsi prennent le parti le plus favorable à leurs intérêts. Car le salut ou la perte d'un empire dépend des moeurs de ceux qui en ont l'administration. Or, nos insulaires offrent à l'élection de ceux qui les demandent pour chefs, les meilleures garanties de probité politique. L'Utopien ne se laissera pas corrompre par l'appât de la fortune, quelque brillante qu'elle puisse être ; bientôt elle ne lui servirait à rien, puisqu'il doit retourner dans sa patrie sous peu d'années ou de mois ; il ne fléchira pas non plus par amour ou par haine, puisqu'il est complètement inconnu à ses administrés. Malheur au pays où l'avarice et les affections privées siègent sur le banc du magistrat ! c'en est fait de la justice, ce plus ferme ressort des États.
La république utopienne reconnaît pour alliés les peuples qui viennent lui demander des chefs, et pour amis ceux qui lui doivent un bienfait. Pour ce qui est des traités, que les autres nations contractent si souvent, pour les rompre et les renouer ensuite, elle n'en fait jamais aucun.
A quoi servent les traités ? disent les Utopiens. Est-ce que la nature n'a pas uni l'homme à l'homme par des liens assez indissolubles ? Celui qui méprise cette alliance intime et sacrée se fera-t-il scrupule de violer un protocole ?
Ce qui les confirme dans cette opinion, c'est que, dans les terres de ce nouveau monde, il est rare que les conventions entre princes soient observées de bonne foi.
Tandis que dans toute l'Europe, surtout dans les régions où règnent la foi et la religion chrétiennes, la majesté des traités est partout considérée comme sainte et inviolable ; ce respect de la foi jurée est dû en partie à l'esprit de justice et de bonté des princes, en partie aussi au respect et à la crainte qu'inspirent les Souverains Pontifes. Ceux-ci les premiers ne promettent rien qu'ils n'observent le plus scrupuleusement du monde. Par suite ils commandent à tous les autres princes de respecter coûte que coûte les promesses qu'ils ont faites et contraignent d'obéir, par les censures apostoliques et une sévérité inflexible, ceux qui tentent de se soustraire à leurs obligations. Les Souverains Pontifes estiment avec raison que rien ne serait plus honteux que de voir « infidèles » aux traités ceux qui portent, à un titre particulier, le nom de « fidèles ».
Une prompte rupture suit d'ordinaire les serments de paix les plus solennels, et qui avaient reçu la consécration des plus saintes cérémonies. Car il est très facile de découvrir matière à chicane dans le texte d'une alliance ; les négociateurs y glissent à dessein d'adroites fourberies, afin que le prince ne soit jamais invinciblement lié, et qu'il trouve toujours une issue secrète par où il puisse échapper à ses engagements.
Et cependant, si le ministre qui se fait gloire de falsifier ainsi les négociations, pour le compte du roi son maître, s'apercevait que de pareilles supercheries ou plutôt friponneries sont intervenues dans un contrat entre simples particuliers, ce même diplomate, fronçant le sourcil du haut de sa probité, flétrirait la fraude comme un sacrilège digne de la corde.
D'après cela, ne dirait-on pas que la justice est une vertu plébéienne et de bas lieu, qui rampe bien au-dessous du trône des rois? A moins qu'on ne distingue deux sortes de justice : la première, bonne pour le peuple, allant à pied et tête basse, enfermée dans une étroite enceinte qu'elle ne peut franchir, empêchée par de nombreux liens ; l'autre, à l'usage des rois, infiniment plus auguste et plus élevée que la justice du peuple, infiniment plus libre, et à laquelle il n'est défendu de faire que ce qu'elle ne veut pas.
Je suis porté à penser que la déloyauté des princes, en ces pays lointains, est la cause qui détermine les Utopiens à ne contracter aucune espèce de convention diplomatique. Peut-être changeraient-ils d'avis s'ils vivaient en Europe.
Néanmoins, en thèse générale, ils regardent comme un mal l'introduction des traités parmi les peuples, quand même ceux-ci les observeraient religieusement. Cet usage habitue les hommes à se croire mutuellement ennemis, nés pour une guerre éternelle et pour s'entredétruire légitimement, en l'absence d'un traité de paix ; comme s'il n'y avait plus société de nature entre deux nations, parce qu'une colline ou qu'un ruisseau les sépare.
Encore si les alliances garantissaient l'amitié des confédérés ; mais elles n'enlèvent jamais tout moyen de rupture, et par conséquent de pillage et de guerre, à cause de l'étourderie des diplomates qui dressent les articles. Il est rare que les plénipotentiaires embrassent tous les cas possibles dans leurs prohibitions et leurs engagements, ou qu'ils les formulent d'une manière parfaitement nette et précise.
Les Utopiens ont pour principe qu'il ne faut tenir pour ennemi que celui qui se rend coupable d'injustice et de violence. La communion à la même nature leur paraît un lien plus indissoluble que tous les traités. L'homme, disent-ils, est uni à l'homme d'une façon plus intime et plus forte par le coeur et la charité que par des mots et des protocoles.
DE LA GUERRE Les Utopiens ont la guerre en abomination, comme une chose brutalement animale, et que l'homme néanmoins commet plus fréquemment qu'aucune espèce de bête féroce. Contrairement aux moeurs de presque toutes les nations, rien de si honteux, en Utopie, que de chercher la gloire sur les champs de bataille. Ce n'est pas à dire pour cela qu'ils ne s'exercent avec beaucoup d'assiduité à la discipline militaire ; les femmes elles-mêmes y sont obligées, aussi bien que les hommes ; certains jours sont fixés pour les exercices, afin que personne ne se trouve inhabile au combat quand le moment de combattre est venu.
Mais les Utopiens ne font jamais la guerre sans de graves motifs. Ils ne l'entreprennent que pour défendre leurs frontières, ou pour repousser une invasion ennemie sur les terres de leurs alliés, ou pour délivrer de la servitude et du joug d'un tyran un peuple opprimé par le despotisme. En cela, ils ne consultent pas leurs intérêts, ils ne voient que le bien de l'humanité.
La république d'Utopie porte gratuitement secours à ses amis, non seulement dans le cas d'une agression armée, mais quelquefois encore pour obtenir vengeance et réparation d'une injure. Cependant, elle n'agit ainsi que lorsqu'elle a été consultée, avant la déclaration de guerre ; alors, elle examine sérieusement la justice de la cause, et si le peuple qui a commis le dommage ne veut pas le réparer, il est déclaré seul auteur et seul responsable de tous les maux de la guerre.
Les Utopiens prennent cette décision extrême toutes les fois qu'un pillage a été exercé par invasion armée. Mais leur colère n'est jamais plus terrible que lorsque les négociants d'une nation amie, sous prétexte de quelques lois iniques, ou d'après une interprétation perfide des lois bonnes, ont subi à l'étranger des vexations injustes au nom de la justice.
Telle fut l'origine de la guerre qu'ils entreprirent, un peu avant la génération présente, contre les Alaopolites et en faveur des Néphélogètes.
Les Alaopolites, au dire des Néphélogètes, avaient causé à quelques-uns de leurs marchands un tort considérable, sous un prétexte légal. Soit que la plainte fût bien ou mal fondée, toujours est-il qu'il en résulta une guerre atroce. Aux haines et aux forces des deux principaux ennemis se joignirent les passions et les secours des pays voisins. De puissantes nations furent ébranlées, d'autres violemment abattues. Cette déplorable succession de maux ne finit que par l'entière défaite et la servitude des Alaopolites, que les Utopiens (attendu que cette guerre ne leur était pas personnelle) soumirent à la domination des Néphélogètes. Cependant, ces derniers étaient loin d'approcher de la situation florissante des Alaopolites.
C'est avec une pareille vigueur que nos insulaires poursuivent l'injure de leurs amis, même quand il ne s'agit que de leur argent. Ils sont moins zélés pour leurs propres affaires. Arrive-t-il à quelques citoyens d'être dépouillés de leurs biens, à l'étranger, victimes de quelque fourberie? Pourvu qu'il n'y ait pas eu attentat contre les personnes, ils se vengent du peuple qui a consommé l'outrage en cessant tout commerce avec lui, jusqu'à ce qu'il ait donné satisfaction.
Ce n'est pas qu'ils aient moins à coeur les intérêts de leurs concitoyens que ceux de leurs alliés ; mais ils souffrent plus impatiemment les friponneries exercées au préjudice de ces derniers, parce que le négociant qui n'est pas Utopien perd alors une partie de sa fortune privée, et que cette perte est pour lui un malheur grave, tandis que l'Utopien ne perd jamais que sur la fortune publique, ou plutôt sur l'abondance et le superflu de son pays ; car, autrement, l'exportation est prohibée. Voilà pourquoi, en Utopie, les pertes d'argent n'affectent que très faiblement les individus. Ils pensent donc avec raison qu'il serait trop cruel de venger, par la mort d'un grand nombre d'hommes, un dommage qui ne peut atteindre ni la vie ni le bien-être de leurs concitoyens.
Au reste, s'il arrive qu'un Utopien soit maltraité ou tué injustement, par suite de délibération publique ou de préméditation privée, la république charge ses ambassadeurs de vérifier le fait ; elle demande qu'on lui livre les coupables, et, en cas de refus, rien ne peut l'apaiser qu'une prompte déclaration de guerre. Dans le cas contraire, les auteurs du crime sont punis de mort ou d'esclavage.
Les Utopiens pleurent amèrement sur les lauriers d'une victoire sanglante ; ils en sont même honteux, estimant absurde d'acheter les plus brillants avantages au prix du sang humain. Pour eux, le plus beau titre de gloire, c'est d'avoir vaincu l'ennemi à force d'habileté et d'artifices. C'est alors qu'ils célèbrent des triomphes publics, et qu'ils dressent des trophées, comme après une action héroïque ; c'est alors qu'ils se vantent d'avoir agi en hommes et en héros, toutes les fois qu'ils ont vaincu par la seule puissance de la raison, ce que ne peut faire aucun des animaux, excepté l'homme. Les lions, disent-ils, les ours, les sangliers, les loups, les chiens, et les autres bêtes féroces ne savent employer pour se battre que la force du corps ; la plupart d'entre elles nous surpassent en audace et en vigueur, et toutes cependant cèdent à l'emprise de l'intelligence et de la raison.
En faisant la guerre, les Utopiens n'ont d'autre objet que d'obtenir ce qui les aurait empêchés de la déclarer, si leurs réclamations avaient été satisfaites avant la rupture de la paix. Quand toute satisfaction est impossible, ils se vengent des provocateurs de manière à arrêter par la terreur ceux qui oseraient tenter, à l'avenir, de pareilles entreprises. Tel est le but des Utopiens dans l'exécution de leurs projets, but qu'ils se hâtent d'atteindre énergiquement et avec vitesse, cherchant plutôt à éviter le péril qu'à recueillir une vaine renommée.
La guerre à peine déclarée, ils ont soin de faire afficher en secret, le même jour, et dans les lieux les plus apparents du pays ennemi, des proclamations revêtues du sceau de l'État. Ces proclamations promettent des récompenses magnifiques au meurtrier du prince ennemi ; et d'autres récompenses moins considérables, quoique fort séduisantes encore, pour les têtes d'un certain nombre d'individus, dont les noms sont écrits sur ces lettres fatales. Les Utopiens proscrivent de cette manière les conseillers ou les ministres, qui sont, après le prince, les premiers auteurs de l'offense.
Le salaire promis au meurtre est doublé pour celui qui livre vivant l'un des proscrits. Ceux-là même dont la tête a été mise à prix sont invités à trahir leurs partisans, par l'offre de semblables récompenses, et par la promesse de l'impunité.
Cette mesure a pour effet de mettre bientôt les chefs du parti contraire en état de suspicion mutuelle. Ils n'ont plus entre eux ni confiance ni sûreté ; ils se craignent les uns les autres, et cette crainte n'est pas chimérique. Car il est de fait que souvent plusieurs, et surtout le prince, ont été trahis par les hommes en qui ils avaient placé leur plus ferme espérance. Tant l'or a de puissance pour entraîner au crime! Aussi, les Utopiens ne le ménagent-ils pas en cette circonstance. Us récompensent de la plus généreuse gratitude ceux qu'ils poussent au milieu des dangers de la trahison ; et ils ont soin que la grandeur du péril soit largement compensée par la magnificence du bienfait.
C'est pourquoi ils promettent aux traîtres, non seulement d'immenses sommes d'argent, mais encore la propriété perpétuelle de terres d'un gros revenu, situées en lieu sûr chez leurs alliés. Et ils tiennent fidèlement parole.
Cet usage de trafiquer de ses ennemis, de mettre leurs têtes à l'enchère, est réprouvé partout ailleurs comme une lâcheté cruelle propre seulement aux âmes dégradées. Les Utopiens, eux, s'en glorifient comme d'une action de haute prudence qui termine sans combat les guerres les plus terribles. Ils s'en honorent comme d'une action d'humanité et de miséricorde qui rachète, au prix de la mort d'une poignée de coupables, les vies de plusieurs milliers d'innocents des deux partis, destinés à périr sur le champ de bataille. Car la pitié des Utopiens embrasse les soldats de tous les drapeaux ; ils savent que le soldat ne va pas de lui-même à la guerre, mais qu'il y est entraîné par les ordres et les fureurs des princes.
Si les moyens précédents restent sans effet, nos insulaires sèment et nourrissent la division et la discorde, en donnant au frère du prince ou à quelque autre grand personnage l'espoir de s'emparer du trône.
Quand les factions intérieures languissent amorties, alors ils excitent les nations voisines de l'ennemi, ils les mettent aux prises avec lui, en exhumant quelqu'un de ces vieux titres dont jamais ne manquent les rois ; en même temps ils promettent du secours à ces nouveaux alliés, leur versent de l'argent à flot, mais ne leur font passer que fort peu de citoyens.
Les citoyens sont pour la république d'Utopie le trésor le plus cher et le plus précieux ; la considération que les habitants de l'île ont les uns pour les autres est tellement élevée, qu'ils ne consentiraient pas volontiers à échanger un des leurs contre un prince ennemi. Ils prodiguent l'or sans regret, parce qu'ils ne l'emploient qu'aux usages dont je viens de parler, parce que personne chez eux ne serait exposé à vivre moins commodément, quand même il leur faudrait dépenser jusqu'à leur dernier écu.
D'ailleurs, outre les richesses renfermées dans l'île, ils sont encore, je crois vous l'avoir dit déjà, créanciers de plusieurs États, pour d'immenses capitaux. C'est avec une partie de cet argent qu'ils louent des soldats de tous pays, et principalement du pays des Zapolètes,qui est situé à l'est de l'Utopie, à une distance de cinq cent mille pas.
Le Zapolète, peuple barbare, farouche et sauvage, ne se plait qu'au milieu des forêts et des rochers où il a été nourri. Endurci à la peine, il souffre patiemment le froid, le chaud et le travail. Les délices de la vie lui sont inconnues ; il néglige l'agriculture, l'art de se bien loger et celui de se bien vêtir. Il ne possède d'autre industrie que le soin des troupeaux, et, le plus souvent, il n'a d'autres moyens d'existence que la chasse et le pillage.
Exclusivement nés pour la guerre, les Zapolètes recherchent et saisissent avidement toutes les occasions de la faire ; alors ils descendent par milliers de leurs montagnes, et vendent à vil prix leurs services à la première nation venue qui en a besoin. Le seul métier qu'ils sachent exercer est celui qui donne la mort ; mais ils se battent bravement et avec une fidélité incorruptible au service de ceux qui les engagent. Jamais ils ne s'enrôlent pour un espace de temps déterminé ; c'est toujours à la condition de passer le lendemain à l'ennemi, si l'ennemi leur offre une plus forte paye, et de revenir après sous leurs premiers drapeaux, s'ils y trouvent une légère augmentation de solde.
Il est rare qu'une guerre s'élève en ces contrées, sans qu'il y ait des Zapolètes dans les deux camps opposés. Aussi voit-on journellement de très proches parents, des amis étroitement liés pendant qu'ils servaient la même cause, se battre ensuite avec le plus vif acharnement, dès que le hasard les disperse dans les rangs de deux partis contraires. Ils oublient famille, amitié, et s'entretuent avec une horrible rage, par la raison que deux souverains ennemis payent leur sang et leur fureur de quelques pièces de menue monnaie. La passion de l'argent est chez eux tellement forte, qu'un sou de plus sur leur solde journalière suffit pour les faire changer de drapeau. Cette passion a dégénéré en une avarice effrénée, et cependant inutile ; car ce que le Zapolète gagne par le sang, il le dépense par la débauche, et la débauche la plus misérable.
Ce peuple fait la guerre pour les Utopiens, contre tout le monde, parce que nulle autre part il ne trouve meilleure paye. De leur côté, les Utopiens, qui recherchent les honnêtes gens pour en user convenablement, engagent très volontiers cette infâme soldatesque pour en abuser et pour la détruire. Quand donc ils ont besoin de Zapolètes, ils commencent par les séduire au moyen de brillantes promesses, puis les exposent toujours aux postes les plus dangereux. La plupart y périssent et ne reviennent jamais réclamer ce qu'on leur avait promis ; ceux qui survivent reçoivent exactement le prix convenu, et cette rigide bonne foi les encourage à braver plus tard le péril avec la même audace. Les Utopiens se soucient fort peu de perdre un grand nombre de ces mercenaires, persuadés qu'ils auront bien mérité du genre humain, s'ils peuvent un jour purger la terre de cette race impure de brigands.
Outre les Zapolètes, les Utopiens emploient encore, en temps de guerre, les troupes des États dont ils prennent la défense, puis les légions auxiliaires de leurs autres alliés, enfin leurs propres citoyens, parmi lesquels ils choisissent un homme de talent et de coeur pour le mettre à la tête de toute l'armée.
Ce général en chef a sous lui deux lieutenants, qui n'ont aucun pouvoir, tant qu'il est en état de commander. Dès que le général est tué ou pris, aussitôt l'un de ses deux lieutenants lui succède comme par droit d'hérédité, et ce dernier est à son tour remplacé par un troisième. Il suit de là que les dangers personnels du général, exposé comme un autre à tous les hasards de la guerre, ne peuvent jamais compromettre le salut de l'armée.
Chaque cité lève et exerce des troupes parmi ceux qui s'engagent volontairement. Personne n'est enrôlé malgré soi dans la milice, pour les expéditions lointaines, par la raison qu'un soldat naturellement peureux, au lieu de se comporter bravement, ne peut qu'inspirer à ses camarades sa propre lâcheté. Néanmoins, en cas d'invasion, en cas de guerre à l'intérieur, l'on utilise tous les poltrons robustes et valides, en mêlant les uns avec de meilleurs soldats à bord des vaisseaux de l'État, et en disséminant les autres dans les places fortes. Là, pas de retraite ; l'ennemi est à deux pas, la fuite est impossible, et les camarades vous regardent. Cette position extrême étouffe la crainte de la mort ; et souvent l'excès du danger fait un lion du plus lâche des hommes.
Si la loi ne contraint personne de marcher contre son gré à la frontière, elle permet aux femmes, qui le veulent bien, de suivre leur mari à l'armée. Loin d'y mettre obstacle, on les y exhorte fortement, et c'est pour elles un brillant titre d'honneur. Durant le combat, les époux sont placés au même poste, entourés de leurs fils, de leurs alliés et de leurs proches, afin que ceux-ci se prêtent un mutuel et rapide secours, qui sont portés de nature à se protéger les uns les autres, avec la plus ardente énergie.
Le déshonneur et l'infamie attendent l'époux qui revient sans sa femme, le fils qui revient sans son père. Aussi, quand les Utopiens sont forcés d'en venir aux mains et que l'ennemi résiste, une longue et lugubre mêlée précipite le carnage et la mort. Ils cherchent de tout leur pouvoir à ne pas s'exposer eux-mêmes au combat, et à terminer la guerre au moyen des auxiliaires qu'ils tiennent à leur solde. Mais s'il y a pour eux nécessité absolue d'en venir aux mains, leur intrépidité, dans l'action, n'est pas moindre que leur prudence à l'éviter, tant que cela était possible.
Ils ne jettent pas tout leur feu au premier choc. La résistance et la longueur d'une bataille fortifient peu à peu leur courage et l'exaltent à ce point qu'on les tuerait plutôt que de les faire reculer.
Ce qui leur inspire cette valeur sublime, ce mépris de la mort et de la victoire, c'est la certitude de trouver toujours chez eux de quoi vivre parfaitement, sans éprouver aucune inquiétude sur le sort de leur famille, inquiétude qui partout ailleurs brise les âmes les plus généreuses. Ce qui accroît encore leur confiance, c'est leur habileté extrême dans la tactique militaire ; c'est enfin, et par-dessus tout, l'excellente éducation qu'ils puisent, dès l'enfance, dans les écoles et les institutions de la république. De bonne heure, ils apprennent à ne pas dédaigner assez la vie pour la prodiguer étourdiment ; mais aussi à ne pas l'aimer assez pour la retenir avec une honteuse avarice, quand l'honneur veut qu'on l'abandonne.
Au plus fort de la mêlée, une troupe de jeunes gens d'élite, conjurés et dévoués à la mort, poursuit à outrance le chef de l'armée ennemie. Ils l'attaquent par surprise ou à découvert, de près ou de loin. Cette petite troupe, disposée en long triangle, ne prend ni halte ni repos. Continuellement, on la renouvelle avec des recrues toutes fraîches qui remplacent les soldats fatigués, et il est rare qu'elle ne réussisse pas à tuer le général ennemi, ou à le faire prisonnier, à moins qu'il ne se dérobe par la fuite.
Les Utopiens, une fois victorieux, ne massacrent pas inutilement les vaincus. Ils aiment mieux prendre que tuer les fuyards, et jamais ils ne les poursuivent, sans tenir en même temps un corps de réserve rangé en bataille sous ses drapeaux. Excepté le cas où, les premières lignes enfoncées, l'arrière-garde emporte la victoire, ils laisseraient échapper tous les ennemis plutôt que de courir après, et d'habituer le soldat à rompre ses rangs en désordre. Ils se souviennent que maintes fois ils ont dû leur salut à cette tactique.
En effet, souvent l'ennemi, après avoir mis en déroute complète le gros de l'armée utopienne, se rua sans ordre, enivré par le succès, à la poursuite des fuyards. Alors une faible réserve, attentive aux occasions, put rapidement changer la face du combat, en attaquant les vainqueurs à l'improviste, tandis qu'ils se dispersaient çà et là en négligeant toute précaution par excès de confiance. Ainsi la victoire la plus certaine fut quelquefois arrachée aux mains qui la tenaient, et les vaincus battirent à leur tour les vainqueurs.
Il est difficile d'affirmer si les Utopiens sont plus habiles à dresser des embûches que prudents à les éviter. Vous croiriez qu'ils préparent une fuite, quand ils méditent tout le contraire ; et, réciproquement, s'ils avaient le dessein de fuir, vous ne pourriez le deviner. Lorsqu'ils se sentent trop inférieurs en position ou en nombre, ils décampent de nuit dans un profond silence, ou bien ils éludent le péril par quelque autre stratagème. Quelquefois, ils se retirent en plein jour, mais en si bon ordre, qu'il n'est pas moins dangereux de les attaquer pendant leur retraite, que lorsqu'ils offrent eux-mêmes la bataille.
Ils ont grand soin de fortifier leur camp par des fossés larges et profonds ; les déblais sont rejetés à l'intérieur. Ces constructions ne sont pas livrées à des manoeuvres, mais aux soldats eux-mêmes ; toute l'armée y travaille, excepté les sentinelles qui veillent en armes autour du camp, prêtes à faire avorter un coup de main. Par ce moyen, et avec autant de travailleurs, l'on voit s'achever rapidement, et en sûreté, de puissantes fortifications qui embrassent une immense étendue de terrain.
Les armes défensives des Utopiens sont très solides, et cependant elles se prêtent si bien à toutes sortes de mouvements et de gestes qu'elles n'embarrassent pas même le soldat à la nage. L'un des premiers exercices militaires que l'on apprend aux soldats d'Utopie est celui de nager armés. Ils combattent de loin avec le javelot qu'ils lancent vigoureusement et à coup sûr, cavaliers comme fantassins ; et, de près, au lieu de se servir d'épées, ils frappent avec des haches, dont le tranchant ou le poids donnent inévitablement la mort, quelle que soit la direction du coup. Ils sont extrêmement ingénieux à inventer des machines de guerre ; et les nouvelles machines restent soigneusement cachées jusqu'au moment d'être mises en usage, de peur qu'étant connues auparavant elles ne deviennent un jouet ridicule plutôt qu'un objet d'utilité réelle. Ce que l'on recherche le plus dans leur fabrication, c'est la facilité du transport et l'aptitude à se tourner dans tous les sens.
Les Utopiens observent si religieusement les trêves conclues avec l'ennemi qu'ils ne les violent pas même en cas de provocation. Ils ne ravagent pas les terres du pays conquis ; ils ne brûlent pas ses moissons ; ils vont jusqu'à empêcher, autant que cela est possible, qu'elles ne soient foulées sous les pieds des hommes et des chevaux, pensant qu'ils en auront besoin peut-être un jour.
Jamais ils ne maltraitent un homme sans armes, à moins qu'il ne soit espion. Ils conservent les villes qui se rendent, et ne livrent pas au pillage celles qu'ils prennent d'assaut. Seulement, ils tuent les principaux chefs qui ont mis obstacle à la reddition de la place, et ils condamnent à l'esclavage le reste de ceux qui ont soutenu le siège. Quant à la foule indifférente et paisible, il ne lui est fait aucun mal. S'ils apprennent qu'un ou plusieurs assiégés aient conseillé la capitulation, ils leur donnent une part des biens des condamnés ; l'autre part est pour les troupes auxiliaires. Eux ne prennent rien du butin.
La guerre finie, ce ne sont pas les alliés, en faveur desquels cette guerre avait été entreprise, qui en supportent les frais ; ce sont les vaincus. En vertu de ce principe, les Utopiens exigent de ces derniers d'abord de l'argent, qu'ils emploient aux usages que vous connaissez en cas de guerre à venir ; en second lieu, la cession de vastes domaines situés sur le territoire conquis, domaines qui rapportent à la république de très gros revenus.
Actuellement, cette république a, en plusieurs pays de l'étranger, d'immenses revenus de cette espèce, qui, naissant peu à peu de causes diverses, donnent annuellement plus de sept cent mille ducats. Sur ces propriétés, l'État envoie des citoyens revêtus du titre de questeurs ; ceux-ci vivent magnifiquement, mènent grand train et versent encore de fortes sommes au Trésor. Souvent aussi, les Utopiens prêtent le produit de ces propriétés au peuple du pays où elles se trouvent, en attendant qu'il y ait nécessité d'en disposer eux-mêmes. Il est rare qu'ils en réclament le remboursement
total. Une partie de ces domaines est affectée à ceux qui, cédant à la séduction, affrontent les périls dont je vous ai parlé.
Dès qu'un prince a pris les armes contre l'Utopie et se prépare à envahir une des terres de sa domination, aussitôt les Utopiens rassemblent une armée formidable, et l'envoient attaquer l'ennemi hors des frontières. Ce n'est qu'à la dernière extrémité quenos insulaires font la guerre chez eux ; et il n'y a pas de nécessité au monde qui puisse les contraindre de faire entrer dans l'île un secours de troupes étrangères.
DES RELIGIONS DE L'UTOPIE Les religions, en Utopie, varient non seulement d'une province à l'autre, mais encore dans les murs de chaque ville en particulier ; ceux-ci adorent le soleil, ceux-là divinisent la lune ou toute autre planète. Quelques-uns vénèrent comme Dieu suprême un homme dont la gloire et la vertu jetèrent autrefois un vif éclat.
Néanmoins, la plus grande partie des habitants, qui est aussi la plus sage, rejette ces idolâtries, et reconnaît un seul Dieu, éternel, immense, inconnu, inexplicable, au-dessus des perceptions de l'esprit humain, remplissant le monde entier de sa toute-puissance et non de son étendue corporelle. Ce Dieu, ils l'appellent Père; c'est à lui qu'ils rapportent les origines, les accroissements, les progrès, les révolutions, et les fins de toutes choses. C'est à lui seul qu'ils rendent les honneurs divins.
Au reste, malgré la diversité de leurs croyances, tous les Utopiens conviennent en ceci : qu'il existe un être suprême, à la fois Créateur et Providence. Cet être est désigné dans la langue du pays par le nom commun de Mythra.La dissidence consiste en ce que Mythra n'est pas le même pour tous. Mais, quelle que soit la forme que chacun affecte à son Dieu, chacun adore sous cette forme la nature majestueuse et puissante, à qui seule appartient, du consentement général des peuples, le souverain empire de toutes choses.
Cette variété de superstitions tend de jour en jour à disparaître et à se résoudre en une religion unique, qui parait beaucoup plus raisonnable. Il est même probable que la fusion serait déjà opérée, sans les malheurs imprévus et personnels qui viennent mettre obstacle à la conversion d'un grand nombre ; plusieurs, au lieu d'attribuer au hasard les accidents de ce genre, les interprètent, dans leur terreur superstitieuse, comme un effet de la colère céleste, comme une vengeance que le Dieu, dont ils s'apprêtent à délaisser le culte, tire de leur apostasie.
Cependant, quand ils eurent appris de nous le nom du Christ, sa doctrine, sa vie, ses miracles, l'admirable constance de tant de martyrs, dont le sang volontairement versé a soumis sous la loi de l'Évangile la plupart des nations de la terre, vous ne sauriez croire avec quel affectueux penchant ils reçurent cette révélation. Peut-être Dieu agissait-il secrètement dans leur âme ; peut-être le christianisme leur parut-il en tous points conforme à la secte qui obtient chez eux la plus grande faveur.
Ce qui, à mon avis, contribua surtout à leur inspirer ces heureuses dispositions, ce fut le récit de la vie commune des premiers apôtres, si chère à Jésus-Christ, et actuellement encore en usage dans les sociétés des vrais et parfaits chrétiens.
Quoi qu'il en soit, beaucoup d'entre eux embrassèrent notre religion et furent purifiés par l'eau sainte du baptême ; malheureusement, parmi nous quatre (la mort de deux de nos compagnons nous avait réduits à ce nombre), pas un n'était prêtre. Ils ne purent donc, quoique initiés au reste des mystères, recevoir les sacrements que les prêtres chez nous ont seuls pouvoir de conférer ; néanmoins, ils ont une idée fort exacte de ces sacrements, et même ils les désirent de telle sorte que je les entendis agiter avec la plus grande chaleur la question de savoir si un citoyen choisi par eux ne pourrait pas acquérir, le caractère de prêtre. A mon départ, ils n'avaient encore élu personne, mais ils paraissaient résolus à le faire.
Les habitants de l'île, qui ne croient pas au christianisme, ne s'opposent point à sa propagation, et ne maltraitent en aucune façon les nouveaux convertis. Un seul de nos néophytes fut arrêté en ma présence. Récemment baptisé, il prêchait en public, malgré nos conseils, avec plus de zèle que de prudence. Entraîné par sa bouillante ferveur, il ne se contentait pas d'élever au premier rang la religion chrétienne, il damnait incontinent toutes les autres, vociférant contre leurs mystères qu'il traitait de profanes, contre leurs sectateurs qu'il maudissait comme des impies et des sacrilèges dignes de l'enfer. Ce néophyte, après avoir déclamé longtemps sur ce ton-là, fut arrêté, non pas sous la prévention d'outrage au culte, mais comme ayant excité du tumulte parmi le peuple. Il passa en jugement et fut condamné à l'exil.
Les Utopiens mettent au nombre de leurs institutions les plus anciennes celle qui prescrit de ne faire tort à personne pour sa religion. Utopus, à l'époque de la fondation de l'empire, avait appris qu'avant son arrivée, les indigènes étaient en guerre continuelle au sujet de la religion. Il avait aussi remarqué que cette situation du pays lui en avait puissamment facilité la conquête, parce que les sectes dissidentes, au lieu de se réunir en masse, combattaient isolées et à part. Dès qu'il fut victorieux et maître, il se hâta de décréter la liberté de religion. Cependant, il ne proscrivit pas le prosélytisme qui propage la foi au moyen du raisonnement, avec douceur et modestie ; qui ne cherche pas à détruire par la force brutale la religion contraire, s'il ne réussit pas à persuader ; qui enfin n'emploie ni la violence, ni l'injure. Mais l'intolérance et le fanatisme furent punis de l'exil ou de l'esclavage.
Utopus, en décrétant la liberté religieuse, n'avait pas seulement en vue le maintien de la paix que troublaient naguère des combats continuels et des haines implacables, il pensait encore que l'intérêt de la religion elle-même commandait une pareille mesure. Jamais il n'osa rien statuer témérairement en matière de foi, incertain si Dieu n'inspirait pas lui-même aux hommes des croyances diverses, afin d'éprouver, pour ainsi dire, cette grande multitude de cultes variés. Quant à l'emploi de la violence et des menaces pour contraindre un autre à croire comme soi, cela lui parut tyrannique et absurde. Il prévoyait que si toutes les religions étaient fausses, à l'exception d'une seule, le temps viendrait où, à l'aide de la douceur et de la raison, la vérité se dégagerait elle-même, lumineuse et triomphante, de la nuit de l'erreur.
Au contraire, lorsque la controverse se fait en tumulte et les armes à la main, comme les plus méchants hommes sont les plus entêtés, il arrive que la meilleure et la plus sainte religion finit par être enterrée sous une foule de superstitions vaines, ainsi qu'une belle moisson sous les ronces et les broussailles. Voilà pourquoi Utopus laissa à chacun liberté entière de conscience et de foi.
Néanmoins, il flétrit sévèrement, au nom de la morale, l'homme qui dégrade la dignité de sa nature, au point de penser que l'âme meurt avec le corps, ou que le monde marche au hasard, et qu'il n'y a point de Providence.
Les Utopiens croient donc à une vie future, où des châtiments sont préparés au crime et des récompenses à la vertu. Ils ne donnent pas le nom d'homme à celui qui nie ces vérités, et qui ravale la nature sublime de son âme à la vile condition d'un corps de bête ; à plus forte raison ne l'honorent-ils pas du titre de citoyen, persuadés que, s'il n'était pas enchaîné par la crainte, il foulerait aux pieds, comme un flocon de neige, les moeurs et les institutions sociales. Qui peut douter, en effet, qu'un individu qui n'a d'autre frein que le code pénal, d'autre espérance que la matière et le néant, ne se fasse un jeu d'éluder adroitement et en secret les lois de son pays, ou de les violer par la force, pourvu qu'il contente sa passion et son égoïsme ?
A ces matérialistes, on ne rend aucun honneur, on ne communique aucune magistrature, aucune fonction publique. On les méprise comme des êtres d'une nature inerte et impuissante. Du reste, on ne les condamne à aucune peine, dans la conviction qu'il n'est au pouvoir de personne de sentir suivant sa fantaisie. On n'emploie pas non plus la menace pour les contraindre de dissimuler leur opinion. La dissimulation est proscrite en Utopie, et le mensonge y est en horreur, comme touchant de très près à la fourberie. Seulement, il leur est interdit de soutenir leurs principes en public auprès du vulgaire ; mais ils peuvent le faire en particulier avec les prêtres et d'autres graves personnages. On les engage même fortement à des conférences de ce genre, dans l'espoir que leur délire cédera enfin à la raison.
Grand nombre d'Utopiens professent un système diamétralement opposé au matérialisme ; et comme leurs idées ne sont ni dangereuses, ni tout à fait dépourvues de bon sens, on n'empêche pas leur propagation. Ces derniers, tombant dans un excès contraire, prétendent que les âmes des bêtes sont immortelles comme les nôtres, quoique bien inférieure sous le double rapport de la dignité et du bonheur qui leur est destiné.
Tous les Utopiens, à part une très faible minorité, ont la conviction intime qu'une félicité immense attend l'homme au-delà du tombeau. C'est pourquoi ils pleurent sur les malades, jamais sur les morts, excepté le cas où le moribond quitte la vie inquiet et malgré lui. La crainte de la mort est pour eux d'un mauvais augure ; il leur semble qu'il n'y a que des âmes sans espoir et dont la conscience est coupable qui puissent trembler devant l'éternité, comme si elles sentaient déjà s'avancer leur supplice. En outre, Dieu, suivant leur opinion, ne reçoit pas avec plaisir l'homme qui n'accourt pas de bon coeur à sa voix, mais que la mort traîne en sa présence tout rebelle et chagrin.
Ceux qui voient quelqu'un mourir ainsi en ont horreur ; ils enlèvent le défunt, tristes et en silence ; puis, après avoir supplié la divine clémence de lui pardonner ses faiblesses, ils enterrent son cadavre.
Personne, au contraire, ne pleure un citoyen qui sait mourir gaiement et plein d'espoir. Des chants de joie accompagnent ses funérailles ; l'on recommande à Dieu son âme avec ferveur, et l'on brûle son corps avec respect, mais sans affliction. Sur le lieu de la sépulture, s'élève une colonne qui porte gravés les titres du défunt. Ses amis, revenus chez eux, s'entretiennent de ses actions et de ses moeurs ; et ce qu'ils se plaisent à raconter le plus souvent, c'est l'histoire de son glorieux trépas.
Ces honneurs adressés à la mémoire des gens de bien sont, aux yeux de nos insulaires, un encouragement efficace à la vertu, et de plus un culte infiniment agréable aux morts. Car les morts, d'après les préjugés de la plupart des Utopiens, assistent aux entretiens des vivants, quoique invisibles à la courte vue des mortels. Il ne conviendrait pas au sort des bienheureux de n'être pas libres de se transporter où bon leur semble ; et l'on pourrait justement les accuser d'ingratitude, s'ils étaient indifférents au désir de revoir des amis qui leur étaient unis sur la terre par les liens de l'amour et de la charité. Mais il ne saurait en être ainsi, puisque l'amour et la charité, loin de s'éteindre après la mort, dans le coeur des élus, doivent probablement s'y accroître, comme toutes les autres perfections. Par conséquent, suivant les idées utopiennes, les morts se mêlent à la société des vivants, et sont témoins de leurs actions et de leurs discours. Cette foi à la présence des ancêtres inspire à ce peuple une confiance extrême dans ses entreprises, car elle lui assure la protection et l'appui de puissants défenseurs ; de plus, elle empêche une foule de crimes cachés.
Quant aux augures et autres moyens superstitieux de divination, si fort en usage chez les autres nations, nos insulaires les rejettent et s'en moquent.
Ils vénèrent les miracles qui arrivent sans le concours des lois de la nature, les regardant comme des oeuvres qui attestent la présence de la divinité. Ils affirment même que plusieurs miracles ont été opérés dans leur pays, et que souvent, au milieu de crises dangereuses, les prières publiques et une grande foi ont obtenu des prodiges
qui ont sauvé l'empire.
Ils croient que contempler l'univers, et louer l'auteur des merveilles de la création, est un culte agréable à Dieu.
Cependant il se trouve parmi eux une classe nombreuse de citoyens qui, par esprit de religion, négligent la science, dédaignent de s'appliquer à la connaissance des choses, renoncent enfin à toute espèce de contemplation et de loisir. Ces hommes cherchent à mériter le ciel uniquement par la vie active et par de bons offices envers le prochain. Les uns soignent les malades ; les autres réparent les routes et les ponts, nettoient les canaux, nivellent les terrains, tirent des carrières la pierre et le sable, abattent et coupent les arbres, portent aux villes, sur des charrettes à chevaux, le bois, le grain, les fruits et les autres denrées de la campagne.
Non seulement ils travaillent pour le public, mais ils se mettent encore au service des particuliers, comme de simples domestiques, plus soumis et plus empressés que l'esclave. Es se chargent de bon coeur et avec plaisir des plus sales besognes, les ouvrages les plus rudes et les plus difficiles, où la peine, le dégoût et le désespoir épouvantent la plupart des hommes. Ils se livrent sans relâche au travail et à la fatigue, afin de procurer à autrui du loisir et du repos. Et, pour tout cela, ils n'exigent aucune reconnaissance. Ils ne censurent pas la vie des autres, et ne se glorifient nullement de tout le bien qu'ils font. Plus ils s'abaissent par dévouement au niveau de l'esclave, plus ils s'élèvent en honneur dans l'estime publique.
Cette classe d'hommes dévoués se divise en deux sectes :
Les uns renoncent au mariage. Non seulement ils s'abstiennent du commerce des femmes, mais encore ils rejettent l'usage de la viande, et quelques-uns même celui de la chair de tous les animaux, sans exception. Ils se privent de tous les plaisirs de cette vie, comme étant choses dangereuses ; ils n'aspirent qu'à mériter les délices de la vie future à force de veilles et de sueurs. L'espoir de goûter bientôt ces délices les rend allègres et vigoureux.
Les autres, non moins affamés de travail, préfèrent l'état de mariage, dont ils apprécient les obligations et les douceurs. Ils pensent qu'ils se doivent à la nature et qu'ils doivent des enfants à la patrie. Ils ne fuient pas les plaisirs, pourvu que ces plaisirs ne les distraient pas du travail. Ils mangent la chair des quadrupèdes, afin de se rendre plus robustes et plus capables de supporter la fatigue.
Les Utopiens croient ces derniers plus sages et les premiers plus saints. Si, néanmoins, ceux qui préfèrent le célibat au mariage, la peine au repos, appuyaient cette conduite sur le bon sens et la raison, les Utopiens en riraient de pitié. Mais ils professent à l'égard de ces hommes extraordinaires une vive admiration et un profond respect, parce que la religion est le mobile de leur dévouement et parce que l'on se garde scrupuleusement, en Utopie, de rien décider en matière de religion. Ces rigides sectaires s'appellent buthresquesdans la langue du pays ; cette dénomination répond chez nous à celle de religieux.
Les prêtres d'Utopie sont d'une sainteté éminente, et par conséquent en fort petit nombre ; car chaque cité n'en a que treize attachés au service d'un pareil nombre de temples. Cependant il faut excepter le cas de guerre ; alors sept prêtres accompagnent l'armée, et l'on est obligé d'en nommer sept autres à leur place. Les titulaires reprennent leurs fonctions dès qu'ils sont de retour. Les suppléants succèdent par ordre aux anciens, au fur et à mesure que ceux-ci viennent à mourir ; en attendant, ils assistent le pontife. Dans chaque ville, il y a un pontife au-dessus des autres prêtres.
Les prêtres, comme les autres magistrats, sont élus par le peuple au scrutin secret, afin d'éviter l'intrigue ; le collège sacerdotal de la cité consacre les nouveaux élus. Ils président aux choses divines, veillent sur les religions, et sont en quelque sorte les censeurs des moeurs. Il est honteux d'être cité à comparaître devant eux et de recevoir leurs reproches ; c'est une marque de vie peu régulière. Du reste, s'ils ont le droit de conseil et de réprimande, il n'appartient qu'au prince et aux magistrats de faire arrêter et de poursuivre criminellement les coupables. Le pouvoir du prêtre se borne à interdire les mystères sacrés aux hommes d'une perversité scandaleuse. Il n'y a guère de supplice qui fasse plus d'horreur aux Utopiens que cette excommunication ; elle les note d'infamie, torture leur conscience de mille craintes religieuses, et même elle ne laisse pas tranquille sur la sûreté de leurs personnes ; puisque, s'ils ne se hâtent pas de donner aux prêtres des marques de vrai repentir, le sénat les fait arrêter et leur applique la peine des impies.
L'éducation de l'enfance et de la jeunesse est confiée au sacerdoce, qui donne ses premiers soins à l'enseignement de la morale et de la vertu, plutôt qu'à celui de la science et des lettres. L'instituteur en Utopie emploie tout ce qu'il a d'expérience et de talent à graver dans l'âme encore tendre et impressionnable de l'enfant les bons principes qui sont la sauvegarde de la république. L'enfant qui a reçu le germe de ces principes le garde pendant toute sa carrière d'homme, et devient plus tard un élément utile à la conservation de l'État. C'est le vice qui dissout les empires, et le vice est engendré par les opinions mauvaises.
Les prêtres choisissent leur femme dans l'élite de la population. Les femmes elles-mêmes ne sont pas exclues du sacerdoce, pourvu qu'elles soient veuves et d'un âge avancé.
Il n'est pas de magistrature plus honorée que le sacerdoce. La vénération que l'on porte aux prêtres est tellement profonde que si quelqu'un d'entre eux commet une infamie, il ne comparait pas en justice, on l'abandonne à Dieu et à sa conscience. Les Utopiens ne croient pas qu'il soit permis de toucher d'une main mortelle celui qui a été consacré à Dieu comme une offrande sainte, comme une chose inviolable et séparée.
Cette coutume est d'autant plus facile à pratiquer que les prêtres sont en très petit nombre, et ne sont élus qu'avec les plus grandes précautions. Alors il doit être extrê-mement rare qu'un homme élevé à une si haute dignité, à cause de sa vertu et parce qu'il était le meilleur parmi les bons, vienne à tomber dans le vice et la dépravation. Et quand un pareil scandale arriverait (car la nature est fragile et muable), la sûreté de l'État ne serait jamais gravement compromise par une classe aussi peu nombreuse, qui ne possède que de brillants honneurs sans influence ni pouvoir.
Les Utopiens ont pour but, en limitant à un faible chiffre le nombre des prêtres, de ne pas avilir la dignité d'un ordre qui jouit actuellement de la plus haute considération, en communiquant cette dignité à un grand nombre d'individus. La raison principale est qu'il leur semble difficile de rencontrer beaucoup d'hommes qui soient dignes de remplir une fonction dont l'exercice demande une perfection plus qu'ordinaire.
Les prêtres d'Utopie ne sont pas moins estimés des nations étrangères que de leurs propres concitoyens. En voici l'explication et la cause :
Pendant les combats, les prêtres, retirés à l'écart, mais non loin du champ de bataille, prient à genoux, les mains levées vers le ciel, et revêtus de leurs habits sacrés. Ils implorent la paix avant tout, puis la victoire pour leur pays, mais une victoire qui ne soit sanglante pour aucun des deux partis. Si leurs concitoyens sont vainqueurs, ils s'élancent au plus fort de la mêlée et arrêtent le massacre des vaincus. Le malheureux qui, à leur approche, les voit et les appelle conserve sa vie ; celui qui peut toucher leurs robes longues et flottantes conserve sa fortune avec sa vie.
Cette belle conduite a fait rejaillir tant de majesté vraie sur leur caractère, et inspire aux peuples voisins tant de vénération pour leurs personnes, que souvent leur intervention n'a pas été moins salutaire aux Utopiens eux-mêmes qu'aux armées ennemies. En effet, il est quelquefois arrivé aux troupes utopiennes de plier et de fuir, après avoir perdu tout espoir ; or, il est constant qu'à l'heure où l'ennemi se ruait au meurtre et au pillage, la méditation des prêtres suspendit le carnage, sépara les combattants, et parvint à faire conclure et régler la paix à des conditions raisonnables. Jamais, dans ces contrées, il n'y a eu de peuple assez farouche, assez cruel et barbare pour n'avoir pas respecté les prêtres dÕUtopie comme un corps inviolable et sacré.
Les Utopiens célèbrent une fête les premiers et derniers jours du mois et de l'année. Ils partagent l'année en mois lunaires et la mesurent par la révolution du soleil. Ces premiers et derniers jours s'appellentcynemerneet trapemernedans la langue utopienne, noms qui reviennent à peu près à ceux de primifêteet finifête.
L'on peut visiter en Utopie des temples magnifiques, d'une riche structure et d'une étendue capable de contenir une immense multitude, ce qui était nécessaire à cause de leur petit nombre. Une demi-obscurité y voile l'éclat du grand jour ; cette disposition ne vient pas de l'ignorance des architectes ; elle a été adoptée à dessein et sur l'avis des prêtres. La raison en est qu'une lumière excessive éparpille les idées, tandis qu'un jour faible et douteux recueille les esprits, développe et exalte le sentiment religieux.
Quoique les Utopiens ne professent pas la même religion, cependant tous les cultes de ce pays, dans leur multiple variété, convergent par des routes diverses à un même but, qui est l'adoration de la nature divine. C'est pourquoi l'on ne voit et l'on n'entend rien dans les temples qui ne convienne à toutes les croyances en commun. Chacun célèbre chez soi, en famille, les mystères particuliers à sa foi. Le culte public est organisé de manière à ne contredire en rien le culte domestique et privé. L'on ne voit dans les temples aucune image des dieux, afin qu'il soit libre à chacun de concevoir la Divinité sous la forme qui convient à sa croyance. L'on y invoque jamais Dieu sous un autre nom que celui de Mythra,terme qui exprime en général l'essence de la majesté divine, quelle que soit cette essence. L'on n'y récite aucune prière que chacun ne puisse répéter sans blesser sa conscience religieuse.
Les jours de finifête,le peuple se réunit dans les temples, sur le soir et encore à jeun. Là, il remercie Dieu de ses bienfaits pendant l'année ou le mois dont la présente fête est le dernier jour. Le lendemain, jour de primifête, la foule remplit les temples dès le matin, et va demander au ciel un heureux avenir durant l'année ou le mois qu'inaugure cette solennité.
Les jours de finifête,avant d'aller au temple, les femmes se jettent aux pieds de leur mari, les enfants aux pieds de leurs parents. Ainsi prosternés, ils avouent leurs péchés d'action et ceux de négligence dans l'accomplissement de leurs devoirs, puis ils demandent le pardon de leurs erreurs. Au moyen de cette confession en famille, de cette satisfaction pieuse, les nuages de haine qui obscurcissent la paix domestique sont bientôt dissipés, et tout le monde alors peut assister aux sacrifices, avec une âme calme et pure, car les Utopiens se feraient scrupule d'y assister la haine et le trouble dans le coeur. Si leur conscience était chargée d'une colère ou d'un ressentiment, ils n'oseraient jamais participer à la célébration des mystères, avant d'être réconciliés et d'avoir purifié leurs affections. Ils craignent que Dieu ne tire une vengeance terrible de cette impiété.
Dans le temple, les hommes sont à droite, les femmes à gauche et à part. Les places sont distribuées de manière que les individus de chacun des deux sexes soient respectivement assis devant le père et la mère de leur famille. Cela est ordonné ainsi, afin que les chefs de famille puissent observer la conduite, au-dehors, de ceux qu'ils instruisent et gouvernent au-dedans. On a soin de disséminer les plus jeunes parmi les plus âgés, afin que les enfants n'étant plus ensemble ne perdent pas en puériles inepties le temps qu'ils doivent employer à se pénétrer de la crainte religieuse des dieux, crainte qui est, à cet âge, le plus pressant et peut-être le seul aiguillon capable de stimuler à la vertu.
Les Utopiens n'immolent pas d'animaux dans leurs sacrifices. Ils pensent que la clémence divine, qui a donné la vie aux êtres animés pour qu'ils vivent, ne peut se réjouir à la vue du sang et du meurtre. Ils font brûler de l'encens, d'autres parfums, et des bougies en grand nombre. Ils savent bien que la nature divine n'a pas besoin de ces choses, pas plus qu'elle n'a besoin des prières des hommes ; mais ils aiment à rendre à Dieu ce culte de paix. D'ailleurs, je ne sais comment, sous l'influence de ces lumières, de ces parfums, de ces cérémonies, l'homme sent s'élever son âme, et avec quelle ferveur il se livre à l'adoration du Tout-Puissant.
Le peuple, dans le temple, est vêtu de blanc ; le prêtre porte un vêtement de diverses couleurs, admirable de travail et de forme, quoique la matière n'en soit pas très précieuse. La robe du prêtre n'est ni brochée d'or, ni assujettie par des pierreries ; c'est un tissu de plumes d'oiseaux, disposées avec tant d'art et de goût que la plus riche matière resterait au-dessous de ce merveilleux travail. En outre, ces ailes et ces plumes, l'ordre déterminé de leur arrangement dans l'habit du prêtre, sont autant de symboles qui contiennent des mystères cachés. Les sacrificateurs conservent et communiquent fidèlement l'interprétation de ces symboles, dont la vue rappelle sans cesse aux Utopiens les bienfaits de Dieu à leur égard, la reconnaissance qu'ils lui doivent en retour, et les devoirs qu'ils ont à remplir les uns envers les autres.
Dès que le prêtre revêtu de ses ornements s'offre à l'entrée du sanctuaire, tout le monde se prosterne contre terre, avec respect et avec un silence tellement profond, que ce spectacle frappe l'âme d'une sorte de terreur, comme si Dieu apparaissait dans le temple. Après quelques instants, un signal du prêtre fait relever tout le monde. Alors les assistants commencent à chanter les louanges de Dieu, et des symphonies d'instruments de musique interrompent ces chants par intervalles.
Les instruments de la musique utopienne ont en grande partie d'autres formes que celles que nous voyons chez nous. La plupart sont plus harmonieux que les nôtres, et quelques-uns ne peuvent pas même leur être comparés. Mais ce qui donne à la musique utopienne, soit instrumentale, soit vocale, une supériorité incontestable, c'est qu'elle imite et qu'elle exprime toutes les affections de la nature avec une rare perfection. Les Utopiens accommodent si bien le son à la chose, ils peignent si vivement les supplications de la prière, la joie et la pitié, le trouble, le deuil et la colère ; en un mot, la forme de leur mélodie représente avec une telle vérité les sentiments les plus intimes, que l'âme de l'auditeur en est merveilleusement émue, pénétrée, enflammée.
A la fin de l'office, le peuple et le prêtre récitent ensemble des prières solennelles formulées en termes déterminés par la loi, et de manière que chacun puisse rapporter à soi ce que tous récitent en commun.
Dans ces prières, les assistants reconnaissent Dieu pour l'auteur de la création et de la conservation de tous les biens ; ils lui rendent grâces des nombreux bienfaits qu'ils en ont reçus. Ils remercient Dieu, en particulier, de les avoir fait naître, par une faveur insigne, au sein de la république la plus heureuse, et de la religion qui leur semble être la véritable. Néanmoins, si cette croyance était une erreur, s'il existait un gouvernement et un culte meilleurs, plus agréables à l'Éternel, ils supplient sa divine bonté de leur faire une révélation à cet égard, se déclarant prêts à suivre en tout sa volonté. Mais, au contraire, si le culte et le gouvernement de l'Utopie sont les plus parfaits, alors ils demandent à Dieu qu'il leur accorde la faveur de persévérer, et qu'il amène le reste des hommes aux mêmes institutions religieuses et sociales ; à moins que, dans ses desseins impénétrables, il ne prenne plaisir à cette grande diversité de religions. Enfin, ils supplient la miséricorde divine de les recevoir en paix, à la suite d'une mort facile et douce. Ils n'osent pas demander au ciel de prolonger ou d'abréger la durée de leur vie ; mais ce qu'ils disent à Dieu, sans craindre d'offenser sa majesté, c'est qu'ils aimeraient mieux aller à lui par la mort la plus pénible, que d'être longtemps privés de sa présence par la plus heureuse vie.
Cette prière achevée, tout le monde se prosterne de nouveau, et se relève quelques moments après pour aller dîner. Le reste du jour est employé à des jeux et à des exercices militaires...
J'ai essayé, continua Raphaël, de vous décrire la forme de cette république, que je crois être non seulement la meilleure, mais encore la seule qui puisse s'arroger à bon droit le nom de république.Car, partout ailleurs, ceux qui parlent d'intérêt général ne songent qu'à leur intérêt personnel ; tandis que là où l'on ne possède rien en propre, tout le monde s'occupe sérieusement de la chose publique, parce que le bien particulier se confond réellement avec le bien général. Ailleurs, quel est l'homme qui ne sache que, s'il néglige ses propres affaires, quelque florissante que soit la république, il n'en mourra pas moins de faim ? De là, nécessité de penser à soi plutôt qu'à son pays, c'est-à-dire plutôt qu'à son prochain.
En Utopie, au contraire, où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien, une fois que les greniers publics sont remplis. Car la fortune de l'État n'est jamais injustement distribuée en ce pays ; l'on n'y voit ni pauvre ni mendiant, et quoique personne n'ait rien à soi, cependant tout le monde est riche. Est-il, en effet, de plus belle richesse que de vivre joyeux et tranquille, sans inquiétude ni souci ? Est-il un sort plus heureux que celui de ne pas trembler pour son existence, de ne pas être fatigué des demandes et des plaintes continuelles d'une épouse, de ne pas craindre la pauvreté pour son fils, de ne pas s'inquiéter de la dot de sa fille ; mais d'être sûr et certain de l'existence et du bien-être pour soi et pour tous les siens, femme, enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, jusqu'à la plus longue postérité dont un noble puisse s'enorgueillir ?
La république utopienne garantit ces avantages à ceux qui, invalides aujourd'hui, ont travaillé autrefois, aussi bien qu'aux citoyens actifs capables de travailler encore.
Je voudrais que quelqu'un ici osât comparer avec cette justice la justice des autres nations. Pour moi, que je meure, si je vois chez les autres nations la moindre trace d'équité et de justice.
Est-il juste qu'un noble, un orfèvre, un usurier, un homme qui ne produit rien, ou qui ne produit que des objets de luxe inutiles à l'État, est-il juste que ceux-là mènent une vie délicate et splendide au sein de l'oisiveté ou d'occupations frivoles ? tandis que le manoeuvre, le charretier, l'artisan, le laboureur, vivent dans une noire misère, se procurant à peine la plus chétive nourriture. Ces derniers, cependant, sont attachés à un travail si long et si pénible, que les bêtes de somme le supporteraient à peine, si nécessaire que pas une seule société ne pourrait subsister un an sans lui. En vérité, la condition d'une bête de somme paraît mille fois préférable ; celle-ci travaille moins longtemps, sa nourriture n'est guère plus mauvaise, elle est même plus conforme à ses goûts. Et puis l'animal ne craint pas l'avenir.
Mais l'ouvrier, quelle est sa destinée ? Un travail infructueux, stérile, l'écrase présentement, et l'attente d'une vieillesse misérable le tue ; car son salaire journalier ne suffit pas à tous ses besoins du jour ; comment donc pourrait-il augmenter sa fortune et mettre chaque jour de côté un peu de superflu pour les besoins de la vieillesse ?
N'est-elle pas inique et ingrate la société qui prodigue tant de biens à ceux qu'on appelle nobles,à des joailliers, à des oisifs, ou à ces artisans de luxe, qui ne savent que flatter et servir des voluptés frivoles ? quand, d'autre part, elle n'a ni coeur ni souci pour le laboureur, le charbonnier, le manoeuvre, le charretier, l'ouvrier, sans lesquels il n'existerait pas de société. Dans son cruel égoïsme, elle abuse de la vigueur de leur jeunesse pour tirer d'eux le plus de travail et de profit ; et dès qu'ils faiblissent sous le poids de l'âge ou de la maladie, alors qu'ils manquent de tout, elle oublie leurs nombreuses veilles, leurs nombreux et importants services, elle les récompense en les laissant mourir de faim.
Ce n'est pas tout. Les riches diminuent, chaque jour, de quelque chose le salaire des pauvres, non seulement par des menées frauduleuses, mais encore en publiant des lois à cet effet. Récompenser si mal ceux qui méritent le mieux de la république semble d'abord une injustice évidente ; mais les riches ont fait une justice de cette monstruosité en la sanctionnant par des lois.
C'est pourquoi, lorsque j'envisage et j'observe les républiques aujourd'hui les plus florissantes, je n'y vois, Dieu me pardonne! qu'une certaine conspiration des riches faisant au mieux leurs affaires sous le nom et le titre fastueux de république. Les conjurés cherchent par toutes les ruses et par tous les moyens possibles à atteindre ce double but :
Premièrement, s'assurer la possession certaine et indéfinie d'une fortune plus ou moins mal acquise ; secondement, abuser de la misère des pauvres, abuser de leurs personnes, et acheter au plus bas prix possible leur industrie et leurs labeurs.
Et ces machinations décrétées par les riches au nom de l'État, et par conséquent au nom même des pauvres, sont devenues des lois.
Cependant, quoique ces hommes pervers aient partagé entre eux, avec une insatiable convoitise, tous les biens qui suffiraient au bonheur d'un peuple entier, ils sont loin encore de la félicité dont jouissent les Utopiens.
En Utopie, l'avarice est impossible, puisque l'argent n'y est d'aucun usage ; et partant, quelle abondante source de chagrin n'a-t-elle pas tarie ? quelle large moisson de crimes arrachés jusqu'à la racine ? Qui ne sait, en effet, que les fraudes, les vols, les rapines, les rixes, les tumultes, les querelles, les séditions, les meurtres, les trahisons, les empoisonnements ; qui ne sait, dis-je, que tous ces crimes dont la société se venge par des supplices permanents, sans pouvoir les prévenir, seraient anéantis le jour où l'argent aurait disparu? Alors disparaîtraient aussi la crainte, l'inquiétude, les soins, les fatigues et les veilles. La pauvreté même, qui seule parait avoir besoin d'argent, la pauvreté diminuerait à l'instant, si la monnaie était complètement abolie.
En voici la preuve manifeste :
Supposez qu'il vienne une année mauvaise et stérile, pendant laquelle une horrible famine enlève plusieurs milliers d'hommes. Je soutiens que si, à la fin de la disette, on fouillait les greniers des riches, l'on y trouverait d'immenses provisions de grains. En sorte que si ces provisions avaient été distribuées à temps à ceux qui sont morts d'amaigrissement et de langueur, pas un de ces malheureux n'eût senti l'inclémence du ciel et l'avarice de la terre. Vous voyez donc que, sans argent, l'existence aurait pu, pourrait être facilement garantie à chacun ; et que la clef d'or, cette bienheureuse invention qui devait nous ouvrir les portes du bonheur, nous les ferme impitoyablement.
Les riches eux-mêmes, je n'en doute pas, comprennent ces vérités. Ils savent qu'il vaut infiniment mieux ne manquer jamais du nécessaire que d'avoir en abondance une foule de superfluités ; qu'il vaut mieux être délivré de maux innombrables, qu'assiégé par de grandes richesses. Je crois même que depuis longtemps le genre humain aurait embrassé les lois de la république utopienne, soit dans son propre intérêt, soit pour obéit à la parole du Christ, car la sagesse du Sauveur ne pouvait ignorer ce qu'il y a de plus utile aux hommes, et sa bonté divine a dû leur conseiller ce qu'il savait être bon et parfait.
Mais l'orgueil, passion féroce, reine et mère de toute plaie sociale, oppose une résistance invincible à cette conversion des peuples. L'orgueil ne mesure pas le bonheur sur le bien-être personnel, mais sur l'étendue des peines d'autrui. L'orgueil ne voudrait pas même devenir Dieu, s'il ne lui restait plus de malheureux à insulter et à traiter en esclaves, si le luxe de son bonheur ne devait plus être relevé par les angoisses de la misère, si l'étalage de ses richesses ne devait plus torturer l'indigence et allumer son désespoir. L'orgueil est un serpent d'enfer, qui s'est glissé dans le coeur des hommes, qui les aveugle par son venin, et qui les fait reculer loin du sentier d'une vie meilleure. Ce reptile s'attache de trop près à leurs chairs pour qu'on puisse facilement l'en arracher.
Je souhaite du fond de mon âme à tous les pays une république semblable à celle que je viens de vous décrire. Je me réjouis du moins que les Utopiens l'aient rencontrée, et qu'ils aient fondé leur empire sur des institutions qui lui assurent non seulement la plus brillante prospérité, mais encore, autant que peut le conjecturer la prévoyance humaine, une éternelle durée.
Car, au-dedans, tous les germes d'ambition, de faction, sont extirpés avec tous les autres vices. Dès lors, l'État ne craint pas les discordes civiles qui ont renversé la puissance et la fortune de tant de cités. L'union des citoyens étant ainsi fortement consolidée à l'intérieur, l'excellence et l'énergie des institutions défendent la république contre les dangers du dehors. L'envie de tous les rois voisins serait impuissante à ébranler ou à troubler l'empire ; déjà, ils l'ont essayé souvent, et toujours ils ont échoué dans leurs tentatives.
Dès que Raphaël eut achevé ce récit, il me revint à la pensée grand nombre de choses qui me paraissaient absurdes dans les lois et les moeurs des Utopiens, telles que leur système de guerre, leur culte, leur religion, et plusieurs autres institutions. Ce qui surtout renversait toutes mes idées, c'était le fondement sur lequel s'est édifiée cette république étrange, je veux dire la communauté de vie et de biens, sans commerce d'argent. Or, cette communauté détruit radicalement toute noblesse et magnificence, et splendeur et majesté, choses qui, aux yeux de l'opinion publique, font l'honneur et le véritable ornement d'un État. Néanmoins, je n'élevai à Raphaël aucune difficulté, parce que je le savais fatigué de sa longue narration. En outre, je n'étais pas bien sûr qu'il souffrit patiemment la contradiction. Je me rappelais l'avoir entendu censurer vivement certains contradicteurs, en leur reprochant d'avoir peur de passer pour imbéciles, s'ils ne trouvaient quelque chose à opposer aux inventions des autres.
Je louai donc les institutions utopiennes et son discours. Puis je le pris par la main pour le faire entrer souper, lui disant qu'une autre fois nous aurions le loisir de méditer plus profondément ces matières, et d'en causer ensemble avec plus de détails.
Plaise à Dieu que cela m'arrive un jour!
Car si, d'un côté, je ne puis consentir à tout ce qui a été dit par cet homme, du reste fort savant sans contredit et très habile en affaires humaines, d'un autre côté, je confesse aisément qu'il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités.
Je le souhaite plus que je ne l'espère.
* L'île d'Utopie : littéralement l'île de nulle part. [Retour au texte]
Thomas More
MODESTE PROPOSITION
POUR EMPÊCHER LES ENFANTS DES PAUVRES
D'ÊTRE À LA CHARGE DE LEURS PARENTS
OU DE LEUR PAYS
ET POUR LES RENDRE UTILES AU PUBLIC
C'est un objet de tristesse, pour celui qui traverse cette grande ville ou voyage dans les campagnes, que de voir les rues, les routes et le seuil des masures encombrés de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, importunant le passant de leurs mains tendues. Ces mères, plutôt que de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer leur temps à arpenter le pavé, à mendier la pitance de leurs nourrissons sans défense qui, en grandissant, deviendront voleurs faute de trouver du travail, quitteront leur cher Pays natal afin d'aller combattre pour le prétendant d'Espagne, ou partiront encore se vendre aux îles Barbades.Je pense que chacun s'accorde à reconnaître que ce nombre phénoménal d'enfants pendus aux bras, au dos ou aux talons de leur mère, et fréquemment de leur père, constitue dans le déplorable état présent du royaume une très grande charge supplémentaire ; par conséquent, celui qui trouverait un moyen équitable, simple et peu onéreux de faire participer ces enfants à la richesse commune mériterait si bien de l'intérêt public qu'on lui élèverait pour le moins une statue comme bienfaiteur de la nation.
Mais mon intention n'est pas, loin de là, de m'en tenir aux seuls enfants des mendiants avérés ; mon projet se conçoit à une bien plus vaste échelle et se propose d'englober tous les enfants d'un âge donné dont les parents sont en vérité aussi incapables d'assurer la subsistance que ceux qui nous demandent la charité dans les rues.
Pour ma part, j'ai consacré plusieurs années à réfléchir à ce sujet capital, à examiner avec attention les différents projets des autres penseurs, et y ai toujours trouvé de grossières erreurs de calcul. Il est vrai qu'une mère peut sustenter son nouveau-né de son lait durant toute une année solaire sans recours ou presque à une autre nourriture, du moins avec un complément alimentaire dont le coût ne dépasse pas deux shillings, somme qu'elle pourra aisément se procurer, ou l'équivalent en reliefs de table, par la mendicité, et c'est précisément à l'âge d'un an que je me propose de prendre en charge ces enfants, de sorte qu'au lieu d'être un fardeau pour leurs parents ou leur paroisse et de manquer de pain et de vêtements, ils puissent contribuer à nourrir et, partiellement, à vêtir des multitudes.
Mon projet comporte encore cet autre avantage de faire cesser les avortements volontaires et cette horrible pratique des femmes, hélas trop fréquente dans notre société, qui assassinent leurs bâtards, sacrifiant, me semble-t-il, ces bébés innocents pour s'éviter les dépenses plus que la honte, pratique qui tirerait des larmes de compassion du cœur le plus sauvage et le plus inhumain.
Etant généralement admis que la population de ce royaume s'élève à un million et demi d'âmes, je déduis qu'il y a environ deux cent mille couples dont la femme est reproductrice, chiffre duquel je retranche environ trente mille couples qui sont capables de subvenir aux besoins de leurs enfants, bien que je craigne qu'il n'y en ait guère autant, compte tenu de la détresse actuelle du royaume, mais cela posé, il nous reste cent soixante-dix mille reproductrices. J'en retranche encore cinquante mille pour tenir compte des fausses couches ou des enfants qui meurent de maladie ou d'accident au cours de la première année. Il reste donc cent vingt mille enfants nés chaque année de parents pauvres. Comment élever et assurer l'avenir de ces multitudes, telle est donc la question puisque, ainsi que je l'ai déjà dit, dans l'état actuel des choses, toutes les méthodes proposées à ce jour se sont révélées totalement impossibles à appliquer, du fait qu'on ne peut trouver d'emploi pour ces gens ni dans l'artisanat ni dans l'agriculture ; que nous ne construisons pas de nouveaux bâtiments (du moins dans les campagnes), pas plus que nous ne cultivons la terre ; il est rare que ces enfants puissent vivre de rapines avant l'âge de six ans, à l'exception de sujets particulièrement doués, bien qu'ils apprennent les rudiments du métier, je dois le reconnaître, beaucoup plus tôt : durant cette période, néanmoins, ils ne peuvent être tenus que pour des apprentis délinquants, ainsi que me l'a rapporté une importante personnalité du comté de Cavan qui m'a assuré ne pas connaître plus d'un ou deux voleurs qualifiés de moins de six ans, dans une région du royaume pourtant renommée pour la pratique compétente et précoce de cet art.
Nos marchands m'assurent qu'en dessous de douze ans, les filles pas plus que les garçons ne font de satisfaisants produits négociables, et que même à cet âge, on n'en tire pas plus de trois livres, ou au mieux trois livres et demie à la Bourse, ce qui n'est profitable ni aux parents ni au royaume, les frais de nourriture et de haillons s'élevant au moins à quatre fois cette somme.
J'en viens donc à exposer humblement mes propres idées qui, je l'espère, ne soulèveront pas la moindre objection.
Un américain très avisé que j'ai connu à Londres m'a assuré qu'un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l'âge d'un an un met délicieux, nutritif et sain, qu'il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j'ai tout lieu de croire qu'il s'accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût.
Je porte donc humblement à l'attention du public cette proposition : sur ce chiffre estimé de cent vingt mille enfants, on en garderait vingt mille pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles - ce qui est plus que nous n'en accordons aux moutons, aux bovins et aux porcs - la raison en étant que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, formalité peu prisée de nos sauvages, et qu'en conséquence, un seul mâle suffira à servir quatre femelles. On mettrait en vente les cent mille autres à l'âge d'un an, pour les proposer aux personnes de bien et de qualité à travers le royaume, non sans recommander à la mère de les laisser téter à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus, et gras à souhait pour une bonne table. Si l'on reçoit, on pourra faire deux plats d'un enfant, et si l'on dîne en famille, on pourra se contenter d'un quartier, épaule ou gigot, qui, assaisonné d'un peu de sel et de poivre, sera excellent cuit au pot le quatrième jour, particulièrement en hiver.
J'ai calculé qu'un nouveau-né pèse en moyenne douze livres, et qu'il peut, en une année solaire, s'il est convenablement nourri, atteindre vingt-huit livres.
Je reconnais que ce comestible se révélera quelque peu onéreux, en quoi il conviendra parfaitement aux propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants.
On trouvera de la chair de nourrisson toute l'année, mais elle sera plus abondante en mars, ainsi qu'un peu avant et après, car un auteur sérieux, un éminent médecin français, nous assure que grâce aux effets prolifiques du régime à base de poisson, il naît, neuf mois environ après le Carême, plus d'enfants dans les pays catholiques qu'en toute saison ; c'est donc à compter d'un an après le Carême que les marchés seront le mieux fournis, étant donné que la proportion de nourrissons papistes dans le royaume est au moins de trois pour un ; par conséquent, mon projet aura l'avantage supplémentaire de réduire le nombre de papistes parmi nous.
Ainsi que je l'ai précisé plus haut, subvenir aux besoins d'un enfant de mendiant (catégorie dans laquelle j'inclus les métayers, les journalistes et les quatre cinquièmes des fermiers) revient à deux shillings par an, haillons inclus, et je crois que pas un gentleman ne rechignera à débourser dix shillings pour un nourrisson de boucherie engraissé à point qui, je le répète, fournira quatre plats d'une viande excellente et nourrissante, que l'on traite un ami ou que l'on dîne en famille. Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi leurs métayers, les mères feront un bénéfice net de huit shillings et seront aptes au travail jusqu'à ce qu'elles produisent un autre enfant.
Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l'avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d'admirables gants pour dames et des bottes d'été pour messieurs raffinés.
Quand à notre ville de Dublin, on pourrait y aménager des abattoirs, dans les quartiers les plus appropriés, et qu'on en soit assuré, les bouchers ne manqueront pas, bien que je recommande d'acheter plutôt les nourrissons vivants et de les préparer " au sang " comme les cochons à rôtir.
Une personne de qualité, un véritable patriote dont je tiens les vertus en haute estime, se fit un plaisir, comme nous discutions récemment de mon projet, d'y apporter le perfectionnement qui suit. De nombreux gentilshommes du royaume ayant, disait-il, exterminé leurs cervidés, leur appétit de gibier pourrait être comblé par les corps de garçonnets et de fillettes entre douze et quatorze ans, ni plus jeunes ni plus âgés, ceux-ci étant de toute façon destinés à mourir de faim en grand nombre dans toutes les provinces, aussi bien les femmes que les hommes, parce qu'ils ne trouveront pas d'emploi : à charge pour leurs parents, s'ils sont vivants, d'en disposer, à défaut la décision reviendrait à leur plus proche famille. Avec tout le respect que je dois à cet excellent ami et patriote méritant, je ne puis tout à fait me ranger à son avis ; car, mon ami américain me l'assure d'expérience, trop d'exercice rend la viande de garçon généralement coriace et maigre, comme celle de nos écoliers, et lui donne un goût désagréable; les engraisser ne serait pas rentable. Quant aux filles, ce serait, à mon humble avis, une perte pour le public parce qu'elles sont à cet âge sur le point de devenir reproductrices. De plus, il n'est pas improbable que certaines personnes scrupuleuses en viennent (ce qui est fort injuste) à censurer cette pratique, au prétexte qu'elle frôle la cruauté, chose qui, je le confesse, a toujours été pour moi l'objection majeure à tout projet, aussi bien intentionné fût-il.
Mais à la décharge de mon ami, j'ajoute qu'il m'a fait cet aveu : l'idée lui a été mise en tête par le fameux Sallmanazor, un indigène de l'île de Formose qui vint à Londres voilà vingt ans et qui, dans le cours de la conversation, lui raconta que dans son pays, lorsque le condamné à mort se trouve être une jeune personne, le bourreau vend le corps à des gens de qualité, comme morceau de choix, et que de son temps, la carcasse dodue d'une jeune fille de quatorze années qui avait été crucifiée pour avoir tenté d'empoisonner l'empereur, fut débitée au pied du gibet et vendue au Premier Ministre de sa Majesté Impériale, ainsi qu'à d'autres mandarins de la cour, pour quatre cents couronnes. Et je ne peux vraiment pas nier que si le même usage était fait de certaines jeunes filles dodues de la ville qui, sans un sou vaillant, ne sortent qu'en chaise et se montrent au théâtre et aux assemblées dans des atours d'importation qu'elles ne paieront jamais, le royaume ne s'en porterait pas plus mal.
Certains esprits chagrins s'inquiéteront du grand nombre de pauvres qui sont âgés, malades ou infirmes, et l'on m'a invité à réfléchir aux mesures qui permettraient de délivrer la nation de ce fardeau si pénible. Mais je ne vois pas là le moindre problème, car il est bien connu que chaque jour apporte son lot de mort et de corruption, par le froid, la faim, la crasse et la vermine, à un rythme aussi rapide qu'on peut raisonnablement l'espérer. Quant aux ouvriers plus jeunes, ils sont à présent dans une situation presque aussi prometteuse. Ils ne parviennent pas à trouver d'emploi et dépérissent par manque de nourriture, de sorte que si par accident ils sont embauchés comme journaliers, ils n'ont plus la force de travailler ; ainsi sont-ils, de même que leur pays, bien heureusement délivrés des maux à venir.
Je me suis trop longtemps écarté de mon sujet, et me propose par conséquent d'y revenir. Je pense que les avantages de ma proposition sont nombreux et évidents, tout autant que de la plus haute importance.
D'abord, comme je l'ai déjà fait remarquer, elle réduirait considérablement le nombre des papistes qui se font chaque jour plus envahissants, puisqu'ils sont les principaux reproducteurs de ce pays ainsi que nos plus dangereux ennemis, et restent dans le royaume avec l'intention bien arrêtée de le livrer au Prétendant, dans l'espoir de tirer avantage de l'absence de tant de bons protestants qui ont choisi de s'exiler plutôt que de demeurer sur le sol natal et de payer, contre leur conscience, la dîme au desservant épiscopal.
Deuxièmement. Les fermiers les plus pauvres posséderont enfin quelque chose de valeur, un bien saisissable qui les aidera à payer leur loyer au propriétaire, puisque leurs bêtes et leur grain sont déjà saisis et que l'argent est inconnu chez eux.
Troisièmement. Attendu que le coût de l'entretien de cent mille enfants de deux ans et plus ne peut être abaissé en dessous du seuil de dix shillings par tête et per annum, la richesse publique se trouvera grossie de cinquante mille livres par année, sans compter les bénéfices d'un nouvel aliment introduit à la table de tous les riches gentilshommes du royaume qui jouissent d'un goût un tant soit peu raffiné, et l'argent circulera dans notre pays, les biens consommés étant entièrement d'origine et de manufacture locale.
Quatrièmement. En vendant leurs enfants, les reproducteurs permanents, en plus du gain de huit shillings per annum, seront débarrassés des frais d'entretien après la première année.
Cinquièmement. Nul doute que cet aliment attirerait de nombreux clients dans les auberges dont les patrons ne manqueraient pas de mettre au point les meilleures recettes pour le préparer à la perfection, et leurs établissements seraient ainsi fréquentés par les gentilshommes les plus distingués qui s'enorgueillissent à juste titre de leur science gastronomique ; un cuisinier habile, sachant obliger ses hôtes, trouvera la façon de l'accommoder en plats aussi fastueux qu'ils les affectionnent.
Sixièmement. Ce projet constituerait une forte incitation au mariage, que toutes les nations sages ont soit encouragé par des récompenses, soit imposé par des lois et des sanctions. Il accentuerait le dévouement et la tendresse des mères envers leurs enfants, sachant qu'ils ne sont plus là pour toute la vie, ces pauvres bébés dont l'intervention de la société ferait pour elles, d'une certaine façon, une source de profits et non plus de dépenses. Nous devrions voir naître une saine émulation chez les femmes mariées - à celle qui apportera au marché le bébé le plus gras - les hommes deviendraient aussi attentionnés que leurs épouses, durant le temps de leur grossesse, qu'ils le sont aujourd'hui envers leurs juments ou leurs vaches pleines, envers leur truie prête à mettre bas, et la crainte d'une fausse couche les empêcherait de distribuer (ainsi qu'ils le font trop fréquemment) coups de poing ou de pied.
On pourrait énumérer beaucoup d'autres avantages : par exemple, la réintégration de quelque mille pièces de bœuf qui viendraient grossir nos exportation de viande salée ; la réintroduction sur le marché de la viande de porc et le perfectionnement de l'art de faire du bon bacon, denrée rendue précieuse à nos palais par la grande destruction du cochon, trop souvent servi frais à nos tables, alors que sa chair ne peut rivaliser, tant en saveur qu'en magnificence, avec celle d'un bébé d'un an, gras à souhait, qui, rôti d'une pièce, fera grande impression au banquet du Lord Maire ou à toute autre réjouissance publique. Mais, dans un soucis de concision, je ne m'attarderai ni sur ce point, ni sur beaucoup d'autres.
En supposant que mille familles de cette ville deviennent des acheteurs réguliers de viande de nourrisson, sans parler de ceux qui pourraient en consommer à l'occasion d'agapes familiales, mariages et baptêmes en particulier, j'ai calculé que Dublin offrirait un débouché annuel d'environ vingt mille pièces tandis que les vingt mille autres s'écouleraient dans le reste du royaume (où elles se vendraient sans doute à un prix un peu inférieur).
Je ne vois aucune objection possible à cette proposition, si ce n'est qu'on pourra faire valoir qu'elle réduira considérablement le nombre d'habitants du royaume. Je revendique ouvertement ce point, qui était en fait mon intention déclarée en offrant ce projet au public. Je désire faire remarquer au lecteur que j'ai conçu ce remède pour le seul Royaume d'Irlande et pour nul autre Etat au monde, passé, présent, et sans doute à venir. u'on ne vienne donc pas me parler d'autres expédients : d'imposer une taxe de cinq shillings par livre de revenus aux non-résidents ; de refuser l'usage des vêtements et des meubles qui ne sont pas d'origine et de fabrication irlandaise ; de rejeter rigoureusement les articles et ustensiles encourageant au luxe venu de l'étranger ; de remédier à l'expansion de l'orgueil, de la vanité, de la paresse et de la futilité chez nos femmes ; d'implanter un esprit d'économie, de prudence et de tempérance ; d'apprendre à aimer notre Pays, matière en laquelle nous surpassent même les Lapons et les habitants e Topinambou ; d'abandonner nos querelles et nos divisions, de cesser de nous comporter comme les Juifs qui s'égorgeaient entre eux pendant qu'on prenait leur ville, de faire preuve d'un minimum de scrupules avant de brader notre pays et nos consciences ; d'apprendre à nos propriétaires terriens à montrer un peu de pitié envers leurs métayers. Enfin, d'insuffler l'esprit d'honnêteté, de zèle et de compétence à nos commerçants qui, si l'on parvenait aujourd'hui à imposer la décision de n'acheter que les produits irlandais, s'uniraient immédiatement pour tricher et nous escroquer sur la valeur, la mesure et la qualité, et ne pourraient être convaincus de faire ne serait-ce qu'une proposition équitable de juste prix, en dépit d'exhortations ferventes et répétées.
Par conséquent, je le redis, qu'on ne vienne pas me parler de ces expédients, ni d'autres mesures du même ordre, tant qu'il n'existe pas le moindre espoir qu'on puisse tenter un jour, avec vaillance et sincérité, de les mettre en pratique.
En ce qui me concerne, je me suis épuisé des années durant à proposer des théories vaines, futiles et utopiques, et j'avais perdu tout espoir de succès quand, par bonheur, je suis tombé sur ce plan qui, bien qu'étant complètement nouveau, possède quelque chose e solide et de réel, n'exige que peu d'efforts et aucune dépense, peut être entièrement exécuté par nous-même et grâce auquel nous ne courrons pas le moindre risque de mécontenter l'Angleterre. Car ce type de produit ne peut être exporté, la viande d'enfant tant trop tendre pour supporter un long séjour dans le sel, encore que je pourrai nommer un pays qui se ferait un plaisir de dévorer notre nation, même sans sel.
Après tout, je ne suis pas si farouchement accroché à mon opinion que j'en réfuterais toute autre proposition, émise par des hommes sages, qui se révélerait aussi innocente, bon marché, facile et efficace. Mais avant qu'un projet de cette sorte soit avancé pour contredire le mien et offrir une meilleure solution, je conjure l'auteur, ou les auteurs, de bien vouloir considérer avec mûre attention ces deux points. Premièrement, en l'état actuel des choses, comment ils espèrent parvenir à nourrir cent mille bouches inutiles et à vêtir cent mille dos. Deuxièmement, tenir compte de l'existence à travers ce royaume d'un bon million de créatures apparemment humaines dont tous les moyens de subsistance mis en commun laisseraient un déficit de deux millions de livres sterling ; adjoindre les mendiants par profession à la masse des fermiers, métayers et ouvriers agricoles, avec femmes et enfants, qui sont mendiants de fait. Je conjure les hommes d'état qui sont opposés à ma proposition, et assez hardis peut-être pour tenter d'apporter une autre réponse, d'aller auparavant demander aux parents de ces mortels s'ils ne regarderaient pas aujourd'hui comme un grand bonheur d'avoir été vendus comme viande de boucherie à l'âge de un an, de la manière que je prescris, et ; d'avoir évité ainsi toute la série d'infortunes par lesquelles ils ont passé jusqu'ici, l'oppression des propriétaires, l'impossibilité de régler leurs termes sans argent ni travail, les privations de toutes sortes, sans toit ne vêtement pour les protéger des rigueurs de l'hiver, et la perspective inévitable de léguer pareille misère, ou pire encore, à leur progéniture, génération après génération.
D'un coeur sincère, j'affirme n'avoir pas le moindre intérêt personnel à tenter de promouvoir cette œuvre nécessaire, je n'ai pour seule motivation que le bien de mon pays, je ne cherche qu'à développer notre commerce, à assurer le bien-être de nos enfants, à soulager les pauvres et à procurer un peu d'agrément aux riches. Je n'ai pas d'enfants ont la vente puisse me rapporter le moindre penny ; le plus jeune a neuf ans et ma femme a passé l'âge d'être mère.
Jonathan SWIFT - 1729
RELIGION
Sébastien Faure
Les crimes de Dieu
De l'absurdité criminelle des religions
L'évolution religieuse De multiples travaux scientifiques ont merveilleusement mis en lumière la théorie du transformisme, cette théorie qui constate ce fait que, dans la nature, rien n'est immobile ou immuable, que tout évolue, se modifie, se transforme.
Il a paru intéressant à des esprits studieux de rechercher si cette loi d'évolution trouve son application dans le monde des idées et il semble d'ores et déjà établi que l'idée Ñ comme la matière Ñ traverse une incessante succession d'états et perpétuellement se métamorphose.
Si l'on admet que l'idée n'est elle-même qu'un reflet interne de l'ambiance, qu'une adaptation au tempérament de chacun des sensations reçues, des impressions ressenties, dire que, dans l'a nature, tout se transforme, c'est, du même coup, avancer que l'idée Ñ aussi bien que toute chose et de la la même façon Ñ est soumise aux lois du transformisme.
Mais comme, dans beaucoup d'esprits, il y a doute à l'égard des origines matérielles de toute idée, j'ai pensé qu'il y aurait utilité à contrôler l'exactitude de cette thèse qui assimile l'idée à l'être organisé, en appliquant à une idée donnée une rigoureuse observation et j'ai fait le choix de l'idée religieuse, tant à cause du rôle considérable qu'elle a joué dans le passé, que de la place par elle encore occupée dans nos préoccupations, qu'en raison du réveil clérical auquel nous assistons.
Tout être organisé naît, se développe et meurt. Il s'agit de savoir si l'on rencontre dans l'idée religieuse trois phases : la naissance, le développement et la mort.
Ces trois périodes formeront la division de mon sujet ; en conséquence, ma conférence comprendra trois parties :
Naissance J'y ajouterai quelques rapides considérations d'ordre général et d'actualité.
Développement
Disparition de l'idée religieuse
Des monceaux de livres ont été écrits sur l'origine des cultes et si l'on réunirait tous ceux qui ont pour objet la recherche des conditions et circonstances qui ont jeté sur notre planète l'idée de l'existence d'une ou plusieurs divinités, on pourrait en former aisément une des plus vastes bibliothèques connues.
Sur ce point : «Où, quand, comment l'idée de Dieu s'est-elle présentée à l'esprit humain ?» les opinions sont multiples et contradictoires.
En l'absence de documents précis, il n'y a, il ne peut y avoir que des hypothèses.
Voici celle qui me paraît la plus vraisemblable, et si je me hâte de déclarer qu'il ne s'agit ici que d'une hypothèse et d'une série de conjectures, il me sera permis néanmoins d'ajouter que la probabilité de ces conjectures et de cette hypothèse me frappe et, je l'espère, saisira votre raison.
Le besoin de savoir, c'est-à-dire de comprendre, d'expliquer les phénomènes au sein desquels l'individu se meut ; le besoin de savoir, non pour le seul plaisir de science mais dans le but d'utiliser les forces qui l'entourent et de neutraliser celles qui menacent sa vie, ce besoin de savoir, on le trouve en vous, en moi, en nous tous. Il existe à des degrés divers, mais, peu ou prou, on le rencontre chez tous.
Le développement incessant des connaissances humaines est une preuve suffisante que ce besoin n'est pas particulier à nos civilisations contemporaines. Les vestiges déjà fort anciens des premiers efforts réalisés par nos ancêtres en vue de connaître, prouvent que ce besoin remonte aux âges les plus reculés. Il est donc permis d'inférer de ces constatations que le besoin de savoir est inhérent à l'individu arrivé à un certain degré de développement.
Ce besoin engendrant l'idée de Dieu, voilà l'hypothèse. Voici maintenant les conjectures expliquant fort plausiblement la genèse de cette idée.
A l'origine, les phénomènes, petits ou grands, gardaient à l'égard des aïeux des allures de mystère. La nature impénétrée, n'ayant encore livré aucun de ses secrets, l'homme fut pendant des siècles comme un esquif ballotté par la tempête et impuissant à se guider. Cependant, vint une époque où la nécessité de chercher à se rendre compte se fit impérieusement sentir. L'Être humain pouvait-il rester éternellement désarmé en face des forces naturelles, des éléments des fléaux ligués contre lui, des ennemis de toute nature coalisés contre son existence ?
Il s'ingénia à trouver des explications nécessaires. Sa complète ignorance ne lui permettant pas de donner aux phénomènes observés une explication positive et vérifiable, il fut fatalement conduit à faire intervenir une pléiade d'acteurs surhumains auxquels il attribua prodigalement toutes les puissances.
Peuplée de bruit, de couleur, de formes, d'images et d'impressions variables à l'infini, son imagination devint le graduel réceptacle de mille et mille idées chaotiques bouleversées, contradictoires, dont tout son être fut la proie forcément docile. Dans le vent qui mugissait, dans la tempête qui grondait, dans la foudre qui éclatait, dans le soleil qui éclairait sa marche, dans la nuit qui l'enveloppait de ténèbres, dans la pluie qui tombait, notre ancêtre vit tantôt des Êtres amis ou ennemis, tantôt la manifestation de malveillance ou de bonté d'autres Êtres habitant des régions supérieures.
Dieu fut donc, tout d'abord, la personnification des éléments et des phénomènes naturels, ou encore la matérialisation des causes renfermant ces phénomènes ou déchaînant ces éléments.
La succession des jours et des nuits, le cours des saisons inspirèrent aux hommes l'idée de temps. Hier, aujourd'hui, demain leur apparurent comme les trois termes du temps : le passé, le présent, l'avenir. Et comme, tandis que mouraient fatalement les individus, tandis que se succédaient les générations, le vent continuait à mugir, la tempête à gronder, la foudre à éclater, le soleil à luire, la pluie à tomber, ils conçurent des êtres vivant un temps considérable et peut être toujours, conséquemment doués d'immortalité.
Dans leurs courses vagabondes au travers des steppes incommensurables, ils se firent une idée de l'espace sans borne et eurent l'impression de l'illimité dans l'espace comme dans le temps.
Naissance de l'idée religieuse L'idée de Dieu, sous ce double rapport, devint le prolongement jusqu'à l'absolu des contingences observées, des relativités connues.
Dans le soleil qui faisait mûrir les fruits, activait la végétation et emplissait de clarté sa grotte ou sa cahute, l'aïeul vit l'ami, le bienfaiteur, le Bien. Dans le froid qui arrêtait la pousse des plantes et engourdissait ses membres, dans la nuit qui peuplait sa caverne de fantômes ou de carnassiers avides de sa chair, bref dans tout ce qui menaçait ou supprimait son existence, il incarna l'ennemi, le Mal.
Et c'est ainsi qu'il inventa l'Esprit du Bien et du Mal, des Divinités amies et ennemies, des Dieux de lumière et de ténèbres : Dieu et Satan.
Encore une fois, rien ne prouve irréfutablement que les choses se soient passées ainsi ; mais il est permis de l'admettre, parce que, si nul document décisif ne vient à l'appui de cette série d'hypothèses, rien non plus ne vient en démontrer l'inexactitude ou confirmer une autre série de suppositions.
Au besoin je pourrais invoquer les deux considérations que voici en faveur de mon hypothèse.
Vous n'ignorez pas qu'il existe sur certains territoires de la planète des êtres qui par leur type, leur conformation, leurs habitudes, la situation géographique des régions qu'ils habitent, leur langage, leurs tendances, font revivre à nos yeux les époques depuis longtemps disparues. Or, le récit des voyageurs qui ont visité ces contrées dénommées sauvages et vécu plus ou moins longtemps au sein de ces civilisations primitives est conforme en tous points à l'opinion que je viens d'émettre touchant à l'apparition de l'idée de Dieu, et les premières formes qu'elle a revêtues.
Seconde considération : vous savez aussi que l'enfant reproduit, avec une surprenante rapidité il est vrai, mais assez exactement, tous les anneaux de la chaîne ancestrale. Eh bien ! voyez l'enfant : il est ignorant, et pourtant tourmenté de curiosité ; il est crédule, épris du merveilleux et tout enclin, soit à forger de toutes pièces, aussitôt que travaille sa turbulente imagination, des êtres surhumains soit à voir dans les éléments qui l'entourent ces êtres eux-mêmes.
Dès lors, est-il déraisonnable de penser qu'au cours de ses premiers siècles, à l'époque de son enfance, l'humanité ait procédé de mime ?
Ils se trompent donc ou plutôt ils vous trompent impudemment les imposteurs de toutes les religions qui prétendent que Dieu créa l'homme à son image. Nous voyons clairement à présent que, tout au contraire, c'est l'ignorance humaine qui donna naissance aux Dieux et les créa à l'image de l'individu lui-même.
Oui, l'homme créa Dieu à son image, dotant les Dieux de tous les attributs dont l'idée lui était venue par la constatation de ses propres forces et de ses propres faiblesses, des qualités et de ses défauts, accordant aux uns la bonté, attribuant aux autres la méchanceté, auréolant ceux-ci de lumière, condamnant ceux-là à se mouvoir dans l'obscurité, les plaçant tous dans des conditions données de temps et de lieu, mais envisageant toutes ses Divinités à travers le verre grossissant de son imagination ignorante et, par suite, poussant jusqu'au delà de l'observé, du vécu, les attributs de toute nature gratuitement concédés à ces fils de son cerveau.
Développement de l'idée religieuse On conçoit sans peine que l'idée de Dieu Ñ tout d'abord purement spéculative Ñ ne devait pas, ne pouvait pas tarder à se prolonger dans le domaine social.
Admettre l'existence d'une Divinité, c'est reconnaître la nécessité des liens qui unissent la créature au Créateur et la religion (censure, relier) n'est autre chose qu'un ensemble de croyances et de pratiques, reliant l'homme à Dieu, stipulant les droits de celui-ci et les devoirs de celui-là.
Dès l'origine, l'idée de religion rencontre l'idée de supériorité s'incarnant dans les biceps les plus robustes.
Les tribus primitives étaient en état perpétuel de guerre. Mais les guerriers comprirent vite que leur force musculaire n'aurait qu'un temps, qu'ils n'auraient pas toujours vingt-cinq ou trente ans, que de plus jeunes viendraient et les remplaceraient. Et pour conserver sa suprématie, l'autorité du coup de poing accepta avec empressement le concours de l'autorité morale, cette force nouvelle.
La coalition était fatale. Elle se produisit. C'est sous la forme du Dieu des armées qu'elle se manifesta. On vit une poignée de combattants soutenus par le fanatisme faire mordre la poussière à une armée entière, folle de terreur; parce que les oracles consultés s'étaient prononcés contre elle.
Le pilote, à son tour, invoqua le Dieu des tempêtes, le laboureur le Dieu des moissons, et il y eut bientôt une multitude de dieux et de demi-dieux se combattant dans leurs manifestations.
Mais le besoin de savoir rongeait l'esprit humain. Des penseurs étaient nés qui crurent avec raison que la toute-puissance ne pouvait se diviser, qu'il ne saurait y avoir conflit, rivalité entre les tout-puissants. Et le monothéisme sortit sous la poussée de ces observations.
Le christianisme fit son apparition. A ses débuts, ce fut un courant populaire, une lutte des faibles contre les forts, et si nous voulions établir un parallèle entre l'époque où Jésus-Christ, né dans une étable, de parents pauvres, pauvre lui-même, choisissait douze apôtres parmi les plus pauvres, prêchait avec eux en faveur des déshérités; et l'époque que nous traversons aujourd'hui où des hommes à la parole ardente demandent plus de bien-être, plus de justice, plus d'égalité, il nous serait possible d'en démontrer l'analogie frappante.
Durant plus de deux siècles, le christianisme poursuivit son Ïuvre populaire, poussent les opprimés à la révolte, faisant la guerre aux riches. Aussi voyait-on le patriciat romain donner en pâture aux fauves des milliers et des milliers de chrétiens.
Mais des hommes se mêlèrent à ce mouvement qui lui imprimèrent une orientation nouvelle. Tirant parti du mysticisme de l'époque, comprenant que les temps du réalisme n'étaient pas encore venus, ils dépouillèrent insensiblement Jésus-Christ de son humanité, le divinisèrent, le convertirent en un fondateur de religion nouvelle et, crédules, ignorants, fanatiques, les disciples de l'homme de Bethléem s'éloignèrent peu à peu des revendications immédiates et des préoccupations terrestres ; ils remplacent par la résignation et l'amour de la croix l'esprit de révolte qui les avait jusqu'alors animés ; ils n'aspirèrent plus qu'à un monde de béatitudes éternelles mettant en pratique cette parole de l'Écriture attribuée à Jésus-Christ : «Mon royaume n'est pas de ce monde».
Et lorsque Constantin s'aperçut que le christianisme, tueur de colères et fomenteur de soumissions, était de nature à consolider son pouvoir, il lui tendit la main et la paix fut faite.
A partir de ce moment, l'idée chrétienne prit une extension extraordinaire, un développement vertigineux. Elle eut l'oreille des Grands, donna des conseils aux monarques. Devant elles les fronts les plus altiers se courbèrent.
Du moment que la vie n'était qu'un court passage dans cette vallée de larmes qu'était la terre une seule chose importait : le salut de notre âme. Le progrès était retardé, la pensée enchaînée. Douter était un crime, aucune pénalité n'était assez sévère pour le réprimer.
On vit l'idée religieuse s'associer à tous les abus, à toutes les exploitations. Les papes dominent les rois ; les évêques commandent aux seigneurs. A la voix enflammée des Pierre l'Ermite, des Saint-Bernard et des moines qui parlent au nom du Christ des millions de combattants s'ébranlent, au travers l'Europe en marche vers l'Orient, à la conquête du tombeau de Jésus et des terres qu'a foulées aux pieds le Messie.
Des générations de fidèles couvrent l'Occident de cathédrales magnifiques, de gigantesques basiliques. La musique, la poésie, la sculpture, le théâtre, la peinture, l'éloquence, la littérature, toutes les manifestations artistiques, pénétrées de catholicisme, retracent les grandes lignes de la Légende biblique. Les esprits sont sous le charme, les volontés sous le joug. L'humanité tremble ; elle adore... Dieu triomphe ! C'est l'apogée.
Disparition de l'idée religieuse Mais le besoin de savoir continue son Ïuvre.
A travers les siècles, les sciences ont progressé. Sorti de la longue et douloureuse période de tâtonnement, l'esprit humain commence à s'orienter résolument vers la lumière. D'audacieuses natures ont fièrement pris en main le flambeau de la raison. Les vaines explications d'antan ne suffisent plus à l'ardente curiosité de ces chercheurs. Ils secouent impatiemment le fardeau des superstitions.
La physique, la chimie, l'histoire naturelle, l'astronomie expliquent en partie ces phénomènes qui remplissaient de crainte et d'admiration les ancêtres. Les vieilles traditions sont ébranlées. La lutte devient ardente entre ceux qui veulent savoir et ceux qui se cristallisent dans la foi. Le Dogme et la Raison mettent aux prises un Dieu sans philosophie et une philosophie sans Dieu.
Les conceptions antiques de l'univers sont bouleversées de fond en comble.
Les investigations des savants, secondées par de puissants appareils promenés à travers l'espace, mettent le monde terrestre en communication avec les lois de la mécanique céleste.
Les tendances matérialistes se font jour, s'affirment, se développent, battant en brèche le spiritualisme enfantin et grossier des âges précédents.
L'hypothèse Dieu est de plus en plus éloignée. Un Dieu qui recule cesse d'être Dieu.
Un irrésistible courant entraîne vers l'athéisme nos générations désabusées.
Plus un homme sait, moins il est disposé à croire, et on se demande comment nos générations hésitent encore à se débarrasser d'une foi qui s'en va.
L'idée religieuse ne se maintient plus que par la force de la vitesse acquise. II y également des impressions d'enfance dont on ne peut se débarrasser brusquement. Enfin, les idées et les croyances sont comme les vieilles amies avec lesquelles on a vécu trente quarante ans auxquelles mille souvenirs vous rattachent, et qu'on ne saurait abandonner brutalement.
Il n'est donc pas extraordinaire que nous mettions tant de temps à nous laisser aller à la vie matérialiste.
Mais, c'est indéniable, les dieux s'en vont, et nous en trouvons l'aveu sous la plume même de nos adversaires.
Derniers avatars du cléricalisme Cette décrépitude de l'idée religieuse a produit deux avatars. Dans le domaine politique, c'est la réconciliation de la République avec l'Église, de toute nécessité monarchiste.
Dans le domaine économique, c'est le socialisme chrétien.
Sentant le terrain se dérober sous ses pas, l'Église a fait acte d'adhésion officielle à la République par l'organe du pape lui-même et nous trouvons dans l'élection de Brest un curieux exemple dans ce sens.
Dans ce pays essentiellement monarchiste, deux candidats étaient en présence : le comte de Blois, partisan du trône et de l'autel, et l'abbé Gayraud, partisan de l'autel seulement. C'est ce dernier que, de toutes ses forces et ouvertement, le clergé a soutenu.
N'est-ce pas là une concession faite par l'Église qui, se sentant périr, a mis sur sa face un masque républicain?
Cette conversion ne peut être sincère, puisque l'Église admet un Dieu devant la volonté duquel tout doit s'incliner et que le Pouvoir doit venir d'en haut, alors que la République entend la volonté de tous exprimée et le pouvoir venant d'en bas.
Non content de se faire républicain, le Pape a arboré à sa tiare une cocarde socialiste. Voilà ce que nous ne saurions supporter.
Qu'il vous plaise à vous, cléricaux, d'entrer dans la République et que les républicains vous y admettent, tant pis pour eux ! Mais que vous émettiez la prétention de résoudre la question sociale, nous ne vous le permettrons pas.
Qu'avez-vous fait durant les longs siècles de votre domination exclusive ? Vous vous êtes alliés aux patrons, aux nobles, aux rois. Vous vous êtes faits les complices de toutes les iniquités, de toutes les exploitations. Et c'est aujourd'hui que vous n'êtes plus rien, que vous ne pouvez plus rien faire, que cette idée vous vient de vous intéresser aux vaincus de la lutte sociale ?
Vous ne ferez rien, parce que vous ne pouvez rien faire.
J'irai plus loin. Vous n'avez pas le droit de tenter quoi que ce soit en ce sens.
Tout ce qui existe est de par la volonté de Dieu. C'est parce que Dieu l'a voulu qu'il y a des pauvres et des riches, des exploités et des exploiteurs, que les uns meurent de faim alors que d'autres crèvent d'indigestion, et ce serait sacrilège à vous de vouloir y changer quoi que ce soit, criminel de vouloir corriger l'Ïuvre du Créateur dont les desseins sont impénétrables.
Nous avons le droit de nous plaindre : vous, le devoir de vous résigner, confus, chagrins, mais soumis !
Terrain d'entente ? Conclusion II y a pourtant un moyen de nous entendre. Vous avez vous-même dit : «Les biens terrestres sont périssables et méprisables alors que les biens célestes seront une jouissance, un bonheur qui n'aura pas de fin». Eh bien, nous ne vous disputerons pas les seconds, mais laissez-nous les autres. D'autant qu'il nous sera facile de faire de la terre un paradis ; la haine fera place à la bonté et la vallée de tourments à un Éden. Et l'heure est venue de faire tout cela.
Je dis aux républicains, aux socialistes : Prenez garde ! Ces hommes à qui vous avez enlevé la foi veulent avoir de légitimes satisfactions. Il ne leur faut plus de vagues promesses. Il leur faut des solutions immédiates. Plus vous attendrez, plus les solutions violentes s'imposeront.
De l'absurdité criminelle des religions Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Et le monde qui nous entoure, d'où procède-t-il ? Le rigoureux enchaînement des faits dont la nature nous donne l'incessant et régulier spectacle, est-il le résultat du hasard ou d'un plan magnifique sorti d'une intelligence infinie, servie par une volonté tout-puissante ?...
Ces questions, d'une importance capitale, il y a des siècles que l'humanité se les pose.
Suivant la réponse qu'on y fait, la vie est une quantité négligeable ou d'extrême importance.
Ces problèmes ne sont pas encore résolus et, peut-être une certaine obscurité planera-t-elle toujours sur ces questions.
Toutefois, si la science n'est pas encore parvenue à dissiper toute hésitation sur cas divers pointe, elle a réussi à éliminer du nombre des conjectures que ne peut admettre la raison, l'hypothèse «Dieu» qu'avaient enfantée les époques reculées d'ignorance.
L'état actuel de la science ne permet plus qu'aux esprits bourrés ou crédules de se réfugier dans la foi pour y trouver les données nécessaires à la solution de ces problèmes redoutables.
Supposons que, par une de ces nuits superbes où le scintillement des étoiles ravit nos regards, deux personnages se promènent et échangent les impressions que leur suggère ce grandiose spectacle.
Supposons que nos deux personnages soient un enfant et un prêtre.
L'enfant est de cet âge ou l'esprit tourmenté par la curiosité ne cesse de faire jaillir des lèvres mille et mille questions. Il interroge le prêtre sur le comment et le pourquoi de ces splendeurs infinies qui roulent dans l'espace.
Le prêtre lui répond :
«Mon enfant, tous ces mondes qui provoquent justement votre admiration sont l'Ïuvre de l'Être suprême. C'est son infinie sagesse qui règle leur marche, sa toute-puissante volonté qui maintient l'ordre et assure l'harmonie dans l'univers. Nous aussi, nous sommes l'Ïuvre de ce Créateur. Il a daigné nous faire connaître, par l'intermédiaire des êtres qu'il a choisis, les voies dans lesquelles il plate que nous marchions. Se conformer à ces voies, c'est le bien, la vertu. S'en éloigner, c'est le mal le péché. La vertu prépare une éternelle béatitude, le péché [illisible]châtiment [illisible]fin. Révélateur et Providence, tel est ce Dieu à qui nous devons tout».
Mais voici que survient un troisième promeneur. Celui-là est un matérialiste, un athée, un penseur, libre. Il prend part à la conversation. Il réplique à l'enfant que l'ordre qui règne dans la nature est le résultat des forces qui régissent l'ensemble des êtres et des choses. Il affirme que Dieu n'est qu'une invention sortie de l'imagination ignorante de nos ancêtres ; qu'il n'y a pas de Providence, etc.
La discussion qui s'élève alors entre le croyant et l'athée n'est que le résumé des ardentes controverses que soulève depuis des siècles la question religieuse.
C'est de cette discussion que ma conférence se propose de condenser en plaçant sous les yeux de mon auditoire toutes les pièces du litige.
Au cours de cette discussion, je m'efforcerai d'établir
1. Que l'hypothèse "Dieu" n'est pas nécessaire; Les deux premiers points se rattacheront plus spécialement au Dieu-Créateur; le troisième au Dieu-Rédempteur et le quatrième au Dieu-Providence.
2. Qu'elle est inutile;
3. Qu'elle est absurde;
4. Qu'elle est criminelle.
L'hypothèse "dieu" n'est pas nécessaire Les preuves en faveur de lois régissant les rapports de toutes choses et mourant simultanément l'autonomie de chaque être et la dépendance mutuelle ou la solidarité (l'harmonie) dans l'ensemble, ces preuves sont de nos jours si abondantes et si décisives que les plus croyants des croyants eux-mêmes ont renoncé à le contester.
Mais avec cette souplesse de dialectique qui le caractérise et qui a donné naissance à une casuistique spéciale, l'Esprit religieux se réfugie derrière le raisonnement que voici :
«Il y a des lois naturelles auxquelles obéissent les monde éparpillés dans l'espace. Soit. Mais qui dit Loi dit Législateur. De plus, le législateur doit être revêtu d'une puissance supérieure et antérieure aux forces que sa loi soumet. II existe donc un Législateur suprême».
II faut avouer que bon nombre de personnes ont cru voir dans cette argumentation une considération décisive en faveur de l'hypothèse «Dieu» proclamée ainsi nécessaire.
L'erreur de ces personnes est explicable aisément. Elle provient de cette analogie que d'habiles sophistes cherchent à créer entre les lois naturelles qui régissent la matière et les lois humaines.
Le raisonnement de ces casuistes est le suivant :
«Les lois qui régissent les sociétés humaines ont nécessité l'intervention du législateur. Ceci et cela s'impliquent fatalement. En conséquence, l'existence des lois qui gouvernent les astres et les planètes comporte rigoureusement l'existence d'un Législateur suprême, supérieur et antérieur à ces lois et c'est ce Législateur que nous appelons Dieu».
Eh bien ! cette analogie est radicalement erronée.
Il n'y a aucune similitude entre les lois naturelles et les lois humaines.
Première différenciation. Les lois naturelles sont extérieures (antérieures et postérieures) à l'humanité. On sait et on conçoit que bien avant l'apparition sur notre globes des premières formes humaines, les lois de la mécanique céleste s'appliquaient à notre planète et à tous les corps gravitant dans l'espace. On sait et on conçoit également que, s'il advient que par une cause quelconque, les conditions d'existence nécessaires à l'espèce humaine disparaissent de la terre que nous foulons aux pieds, les astres et notre petite planète elle-même continueront leur évolution séculaire sans que la plus légère modification y soit apportée.
Tandis que les lois humaines sont - le mot l'indique - inhérentes à l'humanité. Ce sont des législations, c'est-à-dire un ensemble de prescriptions et de défenses formulées par des humains.
Deuxième différenciation. Les lois naturelles ont un caractère de constance d'immuabilité. C'est la caractéristique de toutes les lois touchant à la physique, à la chimie, à l'histoire naturelle, à la mathématique.
Toutes au contraire des précédentes, les lois humaines Ñ parce que faites par des humains qui passent et applicables à des êtres qui passent aussi Ñ sont essentiellement transitoires, fugitives et même contradictoires.
Troisième différentiation. Les lois naturelles ne supportent aucune infraction. L'infraction serait le miracle et il est prouvé que le miracle n'existe pas, ne peut pas exister.
Par contre, la codes humains sont à tout instant violés. Les forces sociales, police, gendarmerie magistrature, etc. attestent que nombreuses sont les infraction que subit la Législation humaine.
Quatrième différenciation. Les lois naturelles enregistrent les faits sans les déterminer. Le pilote, par exemple, consulte la boussole et ce n'est point pour obéir à ses injonctions, mais parce qu'elle agit selon sa nature, que l'aiguille aimantée, en se dirigeant sensiblement vers le nord, permet au navigateur de s'orienter. Tandis que les lois humaines réglementent les faits sans, le plus souvent les enregistrer ou en tenir compte. C'est ainsi que, sans tenir compte des désirs qui nous mouvementent, des impulsions qui nous animent en vertu de l'irrésistible loi d'attraction des deux sexes entre eux, le législateur humain réglemente les rapports sexuels, les classifie en permis et en défendus, les catégorise en légitimes et illégitimes.
On pourrait ajouter encore à cette liste des contradictions ou différences qui existent entre les lois naturelles et les lois humaines. Les précédentes suffisent et permettent de conclure que l'analogie à l'aide de laquelle on cherche à jeter la confusion dans les esprits est absolument inexacte et que les conséquences qu'on veut en tirer sont de tous points inadmissibles.
Donc, considérée à ce point de vue, l'hypothèse d'un «Dieu»-législateur suprême n'est pas nécessaire.
«Mais alors objectent les Déistes, comment expliquer l'Univers ? Dites-nous tout d'abord qui a fait la matière et ensuite d'où lui viennent ces forces qui la mouvementent et maintiennent les corps en équilibre dans le temps et dans l'espace ?».
Qui a créé la matière
Et tout d'abord, qui a crée la matière ? Voici ma réponse.
Par l'imagination tracez une ligne indéfinie à travers l'espace. Essayez d'en mesurer la longueur. Épuisez-y la langue de la mathématique. Additionnez des centaines de milliards à des milliards de milliards. Multipliez ce formidable total par une somme mille milliards de fois plus fabuleuse. Dites-moi si vous parviendrez à pouvoir fixer l'étendue de cette ligne imaginaire à travers l'espace ? Pouvez-vous dire : «Voici le point A d'où elle part ; voici le point B où elle aboutit» ? Non, vous ne le pouvez pas. L'espace est sans limite, et, dans tous les coins et recoins de cet incommensurable espace, on rencontre la matière à un état quelconque gazeux, liquide ou solide.
La matière est donc partout.
Cet «illimité» dans l'espace implique «l'illimité» dans le temps. Tous les «sans bornes» sont solidaires. Et de fait, tirez dans les siècles qui forment le passé une ligne imaginaire. Prolongez-la dans les successions des âges qui constituent l'avenir. Là encore, ajoutez les uns aux autres les chiffres les plus fantastiques. Pouvez-vous, remontant le cours des âges, trouver le point de départ, le principum, l'origine ? Pouvez-vous, descendant les siècles, en arriver à leur consommation définitive? Non.
La matière est donc non seulement partout, mais toujours.
Ces qualités d'«indéfini» on les retrouve encore dans toutes les autres propriétés de la matière : le volume par exemple.
Supposez un volume colossal de matière. Vous sera-t-il raisonnablement permis de prétendre qu'il faut en rester là ? qu'on ne peut rien y ajouter ?
Faites maintenant l'opération inverse : divisez une partie en cent, en mille, en un million de parties. Serez-vous parvenus é l'extrême limite de cette divisibilité? Ne pourrez-vous plus fractionner ?...
Donc, pas de limite non plus dans la divisibilité de la matière.
En conséquence, à cette première question : «Qui a fait la matière ?» je réponds que cette question n'aurait de raison d'être que s'il était possible d'assigner à cette matière une origine, un commencement, une borne. Or, il est constaté que cette assignation est impossible. Dès lors, point n'est besoin de recourir à une conjecture à laquelle on attribuerait un rôle qui n'est pas nécessaire.
A ce point de vue encore, l'hypothèse «Dieu» n'est pas nécessaire.
L'hypothèse "dieu" est inutile Les constatations qui précèdent ont acquis aujourd'hui une force telle et se sont si bien généralisées que les Déistes n'osent plus s'inscrire ouvertement en faux contre elles. Mais ce serait mal les connaître que de s'imaginer qu'ils désarment pour cela.
«Eh bien ! soit !» disent-ils.
«L'espace et le temps sont illimités. Nous vous accordons également que le mouvement est partout. Mais ce mouvement lui-même, d'où vient-il ? Quelle est la puissance qui l'a incorporé dans la matière ? Cette puissance qui non seulement mouvemente les corps, mais encore ordonne harmonieusement au mouvements voilà ce que nous appelons Dieu. Les corps ne se sont pas Impulsés tout seuls. Il a bien fallu que l'élan leur soit donné; la force communiquée. Ce coup de pouce initial mettant en branle tous les mondes, ne faut-il pas qu'un Être quelconque l'ait donné ?».
C'est toujours le séculaire querelle entre spiritualistes et matérialistes qui, sous une forme légèrement rajeunie, se reproduit ici.
D'où vient le mouvement
Croyant que, de par sa nature, la vile matière est inerte, les Déistes avancent que si on l'aperçoit mouvementée Ñ ce qui est indéniable Ñ c'est qu'une énergie extérieure à la matière à l'origine, y a pénétré, s'y est installée et lui a impulsé la force qui lui faisait défaut.
Or, rencontre-t-on dans la nature un seul phénomène qui soit à même de donner quelque valeur à cette opinion ?
Absolument aucun ; et toutes les observations qu'on fait tendent à affirmer que le mouvement est une des propriétés inhérentes à la matière et matière lui-même. On a beau explorer l'espace, sonder les profondeurs de l'océan ou fouiller les entrailles du sol, non seulement on rencontre partout la matière, mais on la trouve constamment mouvementée.
Ce caractère d'universalité de la force dans l'espace suffirait à nous permettre de conclure à l'immanence de cette force dans le temps.
Cette immanence des milliers et des milliers de constatations viennent l'établir. La théorie de l'évolution consacre le transformisme incessant de la matière ; elle repose sur les métamorphoses ininterrompues que subissent les êtres et les choses ; elle sert à expliquer le perpétuel devenir. Cette modification sans arrêt, cette succession d'états aussi lente que certaine, n'est-ce pas l'irréfragable preuve de la continuité du mouvement, l'attestation sans réplique de la présence du mouvement dans les âges les plus reculés, comme la certitude de la même présence dans les avenirs les plus lointains ?
Qui ne connaît le principe auquel, en mécanique, on a donné le nom de "persistance de la force" ? Qui ne sait que la force, le mouvement jamais ne disparaissent, jamais ne diminuent ; qu'il y a simplement mutation, c'est à dire changement dans la nature et les effets du mouvement, mais que, s'il est ici chaleur, là lumière, ailleurs électricité, le mouvement tout entier se transmet en dépit des aspects divers sous lesquels il se révèle, mais encore une fois, jamais ne subit la plus minime diminution.
C'est l'application au mouvement de cette vérité en chimie : "Rien ne se crée, rien ne se perd".
Conséquemment, on peut affirmer que le mouvement est une propriété de la matière; qu'on ne peut concevoir celle-ci sans celui-là et que s'il est impossible d'assigner à la matière un commencement, il est non moins impossible d'assigner au mouvement une origine, puisqu'on ne peut pas plus observer la matière sans mouvement que le mouvement sans matière ; qu'ainsi, enfin, considérée comme ayant imprimé à la matière, par le coup de pouce initial, le mouvement originel, l'hypothèse «Dieu» n'est d'aucune utilité.
L'ordre dans l'univers
Quant à ce que notre entendement appelle «l'ordre et l'harmonie dans l'Univers», remarque que nous qualifions d'ordonner ce qui est en accord avec les observations qu'il nous e été donné de faire. La succession régulière des jours, des nuits des saisons, la répétition prévue des mômes phénomènes, la constatation des mêmes effets faisant suite aux mêmes causes, en un mot l'observation toujours identique à elle-même de ronchonnement rigoureux et méthodiques des mêmes faits: voilà ce que nous appelons l'ordre.
Tout changement, toute infraction à ces sortes de règles issues de la multiplicité et de la constance de nos constatations personnelles et des observations générales constitue le désordre.
En un mot, ordre et désordre étant deux tertres dont la signification est exclusivement subjective, est considéré comme ordre tout ce qui est conforme aux notions que nous nous sommes faites ou que l'on nous a inculquées ; est considéré comme désordre tout ce qui y est contraire.
En conséquence, l'harmonie que nous remarquons dans le cosmos procède de notre esprit. Et ces admirables qualités d'ordre qui nous suspendent en Contemplation devant la régularité de l'agencement universel, c'est notre intellect qui a eu la générosité d'en doter la nature.
L'ordre le désordre sont des choses qui intrinsèquement n'existent pas. Dans les mondes solaires qui emplissent l'espace, il n'y a ni ordre ni désordre ; il y a purement et simplement des corps, qui en raison de leur volume, de leur densité, de leurs propriétés respectives et de leur distance se meuvent dans des conditions toujours les mêmes qu'il nous a été donné d'observer.
De sorte qu'il n'a d'ordre dans le Grand Tout que celui que notre entendement y a introduit. Le facteur de l'ordre, de l'harmonie, ce ne serait donc pas Dieu, ce serait l'homme !
L'hypothèse «dieu» est absurde Forts de ce que la science est loin d'avoir tout expliqué et s'imaginant que en dehors de la conjecture d'une création, les origines du monde restent obstinément impénétrables, les croyants ont recours, pour expliquer ces origines, à l'hypothèse d'un Être éternel dont la Toute-puissance aurait tout crée.
II faut s'entendre tout d'abord sur la valeur de cette expression religieuse créer.
Créer, ce n'est pas prendre un ou plusieurs éléments déjà existants et les coordonner ; ce n'est pas assembler des matériaux et les disposer d'une certaine façon. L'horloger, par exemple, ne crée pas une montre ; l'architecte ne crée pas une maison. Créer, c'est donner l'existence à ce qui n'existe pas, c'est tirer du néant c'est faire quelque chose de rien.
Eh bien ! l'hypothèse d'une création quelconque est une pure absurdité. Car il est inadmissible que de rien on puisse tirer quoi que ce soit ; et le célèbre aphorisme formulé par Lucrèce : Ex nihilo nihilest et reste l'expression d'une invincible exactitude.
Si donc la matière n'a pu être tirée du néant c'est qu'elle a toujours existé, et dans ce cas, il faut se demander, dans l'hypothèse d'un Etre créateur, où se trouvait cette matière.
Elle ne pouvait être qu'en lui ou hors de lui.
Dans le premier cas, Dieu cesse d'être un pur Esprit : la matière était en lui ; elle résidait dans son Être ; elle faisait partie intégrante de sa personnalité ; comme lui, elle est éternelle, infinie, toute-puissante, car l'Absolu ne comporte et ne peut comporter aucune contingence aucune relativité. Conséquemment, la matière est son auto créatrice et l'hypothèse d'une immatérialité ayant extrait d'elle-même des éléments matériels devient stupide.
Dans le second cas, c'est-à-dire si la matière n'était pas en Dieu, mais hors de lui, elle lui était coexistante. Elle n'a plus d'origine que lui ; elle est comme lui, de toute éternité ; dés lors,, elle n'a pas été créée et la conjecture d'une création devient absurde.
Dans les deux cas, c'est l'incohérence, la déraison !
Mais où l'absurdité de la création chrétienne éclate d'une façon peut-être plus tangible parce qu'elle se présente A nous sous une forme moins abstraite, c'est dans la Révélation.
La révélation
L'idée d'une création appelle fatalement celle d'une Législation suprême et l'idée d'une Législation suprême implique nécessairement celle d'une inévitable sanction.
Cela est si exact qu'il n'est pas une seule religion qui ne comporte é la fois des prescriptions et des défenses constituant la loi de Dieu, et un système de récompenses et de châtiments destinés à sanctionner cette loi.
II faut ajouter que, pour s'ériger en Juge suprême, il devient nécessaire que le Maître nous fasse connaître sa Loi, afin que nous sachions ce qu'il faut faire pour mériter la récompense, ce qu'il faut éviter pour fuir le châtiment.
La Révélation, c'est l'acte par lequel le Créateur, principe de toute Justice et de toute Vérité, nous aurait fait connaître sa Loi. Il serait servi, à titre d'intermédiaires, des Êtres de prédilection : prophètes et apôtres que la religion chrétienne nous présente comme inspirés de Dieu.
C'est donc par la bouche de ces personnages inspirés que le Verbe divin se serait fait entendre, et c'est dans les Écritures dites Saintes que serait consignée la Révélation.
Eh bien ! que nous enseignent les Écritures touchant les origines du monde en général et de l'homme en particulier ? Elles nous enseignent des choses que l'ignorance de nos pères a pu prendre pour des vérités, mais qu'il n'est plus permis de croire aujourd'hui, tellement elles sont en désaccord avec les affirmations de la science contemporaine...
Elles nous enseignent que, sortant brusquement de sa séculaire inaction, le nommé Dieu eut la fantaisie de donner naissance à ce qui existe déjà et créa le tout en six jours.
A quel moment l'Éternel a-t-il fait cet ouvrage ? Quand s'est-il abaissé, comme dit Malebranche, jusqu'à daigner se faire créateur ? Ñ A un moment donné du temps. Voilé ce qu'affirment toutes les Genèses ce qu'impliquent d'ailleurs le mot et l'idée de création. Alors Dieu se serait donc croisé les bras pendant toute l'éternité antérieure ?
Mais qu'est-ce qu'un éternité coupée en deux ? Comment admettre le grand géomètre dormant toute une première éternité, puis s'éveillant tout à coup pour évoquer du néant cet univers absent jusqu'alors, pour remplir et peupler le vide insondable pour donner à cette mort universelle la vie universelle ?
La contradiction est flagrante. l'Être nécessaire n'a pu rester un seul moment inutile. L'Être actif et éternel n'a pu manquer d'agir éternellement. II faut donc admettre un monde éternel comme le créateur. Mais en admettant cette coexistence, on avoue que l'Univers n'a point été créé, que la création est un non-sens, une impossibilité. Les Écritures placent le déluge 700 ans après la création et 3700 ans avant la naissance de Jésus-christ, dont 7900 ans nous séparent. De l'addition de ces trois chiffres, il résulte que la création remonterait à 6300 ans. Tel est l'extrait de naissance qu'il a plu au Très-Haut de délivrer à son Ïuvre et de nous communiquer par la révélation.
Or, il est établi par des calculs rigoureusement exacts que les bouleversements géologiques qui ont révolutionné notre propre planète remontent à des milliers et à des centaines de milliers de siècles. Qui ne sait, par exemple, qu'une de nos plus hautes futaies actuelles ne produisant, réduite en houille, qu'une mince couche de 15 millimètres, on a calculé que, pour former des strates profondes d'un bassin houiller comme celui du Northumberland, il n'a pas fallu moins de neuf millions d'années ? Et pourtant la formation houillère n'est qu'une des cinq ou six grandes périodes qui ont précédé l'époque historique, l'apparition de l'homme sur la terre.
Quant à cette dernière époque, les preuves abondent qu'elle remonte à plusieurs milliers de siècles. On a, dans maints endroits, recueilli des ossements humains enfouis à des profondeurs considérables à côté de silex, de poteries et d'autres objets mêlés à des restes de grands pachydermes. Il devient évident, par le calcul de proportion, que l'homme, contemporain des éléphants et des rhinocéros, existait déjà il y a prés de trois cent mille ans.
Parlerai-je de cette ridicule légende d'Adam et d'Ève dans le paradis terrestre, en état de parfaite félicité, frappés subitement de déchéance pour avoir enfreint la défense de goûter au fruit défendu ? Parlerai-je de Josué arrêtant le soleil ? Parlerai-je de Jonas séjournant trois jours dans le ventre d'une baleine, alors qu'il est démontré que l'Ïsophage de cet animal ne permet pas le passage d'un corps humain ? Parlerai-je de la traversée à pied sec de La Mer Rouge ? Parlerai-je ?
Non ! c'est trop ridicule. L'absurdité est trop flagrante. Quelle posture pour un Dieu, pour le principe et la source de toute vérité et de toute science, que cet étalage de stupidités, cet amoncellement de mensonges ou d'erreurs ! N'insistons pas.
L'hypothèse «dieu» est criminelle Les considérations qu'il me reste â développer se rattachent à Dieu Providence.
On nomme Providence le gouvernement du monde par le Dieu qui l'a crée.
II saute aux yeux qu'un tel gouvernement, exercé par un Être qui prévoit tout, qui sait tout, qui peut tout, ne devrait supporter aucun désordre, aucune insubordination.
Or, le mal existe : mal physique et mal moral et l'existence du mal est radicalement inconciliable avec celle d'une Providence.
La providence et le mal
Nous souffrons de l'intempérie des saisons, de l'éruption de volcans, des tremblements de terre des tempêtes, des cyclones, des incendies, des inondations, des sécheresses, de la famine, des maladies, des fléaux, des blessures, des douleurs, de la mort, etc., etc. C'est le mal physique.
Nous sommes témoins ou victimes d'innombrables injustices, violences, tyrannies, spoliations meurtres, guerres. Partout la fourberie triomphe de la sincérité l'erreur de la vérité, la cupidité du désintéressement. Les sciences, les arts, quel usage en font les gouvernements, sortes de providences terrestres ? Les font ils servir à la paix au bien-être à la félicité générale ! L'histoire, pleine de crimes atroces et d'effroyables calamités, n'est que le récit des malheurs de l'humanité. C'est le mal moral.
Le mal, d'où sort-il ?
Si l'on admet l'existence de Dieu, on admet du même coup que tout ce qui existe procède de Lui. C'est donc Dieu, cet Être de vérité qui a engendré l'erreur ; c'est Dieu, ce principe de Justice quia donné naissance à l'Iniquité ; Dieu, cette source de toute Bonté qui a enfanté le Crime !
Et c'est ce Dieu centre et foyer de la douleur et de la perversité, que je devrais respecter, servir, adorer?...
Le Mal existe, nul ne peut le nier.
Eh bien ! de deux choses l'une : ou bien Dieu peut supprimer le mal, mais il ne le vaut pas ; dans. ce cas, sa puissance reste entière, mais, s'il reste puissant, s'il devient méchant, féroce,, criminel ; ou bien Dieu veut supprimer le mal, mais il ne le peut pas et alors, il cesse d'être féroce, criminel, mais il devient impuissant.
Ce raisonnement a toujours été et sera à tout jamais sans réplique.
Le concept et le sentiment que nous avons de l'Équité ne nous disent-ils pas que quiconque voit se commettre sous ses yeux une action coupable, et pouvant aisément l'empêcher, la laisse s'accomplir, devient complice de cette action, et devient criminel au même titre que celui qui l'a perpétrée ?
Ce Dieu, qui étant donné son omnipotence pourrait empêcher sans effort le mal et ses horreurs et qui n'intervient pas, ce Dieu est criminel, il est d'une férocité sans bornes. Que dis-je ? Lui seul est féroce, lui seul est criminel. Puisque seul il est capable de vouloir et de pouvoir ; seul il est coupable et doit assumer toutes les responsabilités.
Dieu et la liberté humaine
II est vrai qu'avec cette souplesse qui caractérise l'esprit religieux et à l'aide de ces sophismes captieux qui ont fait de la race des prêtres les casuistes les plus dangereux les Déistes objectent que le mal n'est pas le fait de leur Dieu, mais celui de l'homme à qui, dans sa souveraine bonté, Dieu aurait concédé cet attribut : la liberté, afin que, capable de discerner le bien du mal et de se déterminer en faveur du premier plutôt que du second, l'homme fût justiciable de ses actions et connût la récompense ou la peine attachée à la pratique du bien ou du mal.
Cette objection est sans valeur.
Et tout d'abord, si nous supposons un instant que Dieu existe, et qu'il a daigné nous gratifier de la liberté, on ne saurait méconnaître que, cette liberté nous venant de lui, c'est elle qui, par l'action, s'affirme dans le mal comme dans le bien. Peut-on expliquer que, de cette parcelle de liberté arrachée à l'Être souverainement libre, un aussi méchant usage soit fait sans que la liberté divine ait contenu, à l'état potentiel -telle la semence contient la moisson - cette récolte de turpitudes, de bassesses, de souffrances ?
Si le mensonge, l'ignorance, la méchanceté, le crime proviennent de cette liberté dont Dieu nous a gratifiés, Dieu lui-même est menteur, ignorant, méchant et criminel.
Mais concilier ces deux choses : l'existence de Dieu et la liberté humaine est impossible. Si Dieu existe, lui seul est libre.
L'être qui dépend partiellement d'un autre n'est libre que partiellement ; celui qui est sous l'entière sujétion d'un autre ne jouit d'aucune liberté. II est le bien, la chose, l'esclave de ce dernier.
Dés lors, si Dieu existe, l'homme n'est plus que le jouet de son caprice, de sa fantaisie. Celui à qui rien n'échappe de nos intentions non plus que de nos actions, Celui qui tient en réserve des tortures sans fin prêtes à punir le téméraire qui violerait ses prescriptions ou ses défenses. Celui qui, plus rapide que la foudre peut nous frapper de mort à toute heure, à toute seconde, Celui-là seul est libre, parce que seul il propose et dispose. Il est le maître ; l'homme est son esclave.
En tous cas, que dire de la sauvagerie de ce Juge qui prévoyant tous nos agissements et ceux-ci arrivant fatalement, conformément à la prescience divine, fait pleuvoir sur nous des torrents de feu et nous précipite dans l'éternel séjour des tourments inexprimables pour châtier une heure d'égarement, une minute d'oubli ?
De tous les tortionnaires, ce juge est le plus implacable, le plus inique, le plus cruel !
Les crimes de la religion Étonnez-vous ensuite du mal que les religions ont à l'humanité, des supplices dont elles ont peuplé la terre !
Criminelle au point de vue métaphysique, l'idée de Dieu l'est encore plus Ñ si possible Ñ au point de vue historique.
Car Dieu, c'est la religion.
Or, la religion, c'est la pensée enchantée. Le croyant a des yeux et il ne doit pas voir ; il a des oreilles et il ne doit pas entendre ; il a des mains et il ne doit pas toucher ; il a un cerveau et il ne doit pas raisonner. II ne doit pas s'en rapporter à ses mains, à ses oreilles, à ses yeux, à son intellect. En toutes choses, il a pour devoir d'interroger la révélation, de s'incliner devant les textes, de conformer sa pensée aux enseignements de l'orthodoxie. L'évidence, il la traite d'impudence blasphématoire, quand elle se pose en adversaire de sa foi. La fiction et le mensonge il les proclame vérité et réalité quand ils servent les intérêts de son Dieu.
Ne tentez pas de lui faire toucher du doigt l'ineptie de ses superstitions, il répliquera en vous fermant la bouche, s'il en a la force, en vous injuriant lâchement par derrière s'il est impuissant.
La religion prend l'intelligence à peine éveillée de l'enfant, la façonne par des procédés irrationnels, t'acclimate à des méthodes erronées et la laisse désarmée en face de la raison, révoltée contre l'inexactitude. L'attentat que le Dogme cherche à accomplir contre l'enfant d'aujourd'hui, elle l'a consommé durant des siècles contre l'humanité-enfant. Profitant, abusant de la crédulité, de l'ignorance de l'esprit craintif de nos pères, les religions - toutes les religions - ont obscurci la pensée, enchaîné le cerveau des générations disparues.
La religion, c'est encore le progrès retardé
Pour celui qu'abêtit la stupide attente d'une éternité de joies ou de souffrances, la vie n'est rien.
Comme durée, elle est d'une extrême fugitivité, vingt, cinquante, cent ans n'étant rien auprès des siècles sans fin que comporte l'éternité. L'individu courbé sous le joug des religions va-t-il attacher quelque importance à cette courte traversée à ce voyage d'un instant ? II ne le doit pas.
A ses yeux la vie n'est que la préface de l'éternité qu'il attend ; la terre n'est que le vestibule qui y conduit.
Dès lors, pourquoi lutter, chercher, comprendre, savoir ? Pourquoi tant s'occuper d'améliorer les conditions d'un si court voyage ? Pourquoi s'ingénier à rendre plus spacieux, plus aéré, plus éclairé ce vestibule, ce couloir où l'on ne stationne qu'une minute ?
Une seule chose importe : faire le salut de son âme, se soumettre à Dieu.
Or, le progrès n'est obtenu que par un effort opiniâtre ; celui-ci n'est réalisé que par qui en éprouve le besoin. Et puisque bien vivre, satisfaire ses appétits, diminuer sa peine, accroître son bien-être, sont choses de peu de prix aux regards de l'homme de foi, peu lui importe le progrès !
Que les religions aient pour conséquences l'enchaînement de la pensée et la mise en échec du progrès, ce sont des vérités que l'histoire se charge de mettre en lumière, les faits venant ici confirmer en foules les données du raisonnement.
Peut-on concevoir des crimes plus affreux ?....
Et les guerres sanglantes, qui au nom et pour le compte des divers cultes, ont mis aux prises des centaines, des milliers de générations, des millions et des centaines de millions de combattants ! Qui énumérera les conflits dont les religions ont été la source ?
Qui formulera le total des meurtres des assassinats, des hécatombes, des fusillades, des crimes dont le sectarisme religieux et le mysticisme intolérant ont ensanglanté le sol sur lequel se traîne l'humanité écrasée par le tyran sanguinaire que les castes sacerdotales se sont donné la sinistre mission de nous faire adorer ?
Quel incomparable artiste saura jamais retracer, avec la richesse de coloris suffisante et l'exactitude de détails nécessaire, les tragiques péripéties de ce drame dont l'épouvante terrifia durant six siècles les civilisations assez déshéritées pour gémir sous la domination de l'Église catholique, drame que l'histoire a flétri du nom terrible d' «Inquisition» ?
La religion, c'est la haine semée entre les humains, c'est la servilité lâche et résignée des millions de soumis; c'est la férocité arrogante des papes, des pontifes, des prêtres.
C'est encore le triomphe de la morale compressive qui aboutit à la mutilation de l'être : morale de macération de la chair et de l'esprit, morale de mortification, d'abnégation, de sacrifice ; morale qui fait à l'individu une obligation de réprimer ses plus généreux élans, de comprimer les impulsions instinctives, de mater ses passions, d'étouffer ses aspirations ; morale qui peuple l'esprit de préjugés ineptes et bourrelle la conscience de remords et de craintes ; morale qui engendre la résignation, brise les ressorts puissants de l'énergie, étrangle l'effort libérateur de la révolte et perpétue le despotisme des maîtres, l'exploitation des riches et la louche puissance des curés.
L'ignorance dans le cerveau, la haine dans le coeur, la lâcheté dans la volonté, voilà les crimes que j'impute à l'idée de Dieu et à son fatal corollaire la religion.
Tous ces crimes dont j'accuse publiquement, au grand jour de la libre discussion, les imposteurs qui parlent et agissent au nom d'un Dieu qui n'existe pas, voilà ce que j'appelle «les Crimes de Dieu», parce que c'est en son mon qu'ils ont été et sont encore commis, parce qu'ils ont été et sont encore engendrés par l'Idée de Dieu.
Conclusion L'heure est décisive.
Sous l'oeil bienveillant du Ministère que nous subissons, le réveil clérical s'accentue. Les bataillons noirs s'agitent. L'Église tente un effort suprême ; elle livre bataille, tous ses soldats debout et toutes ses ressources déployées. A cette armée de fanatiques, opposons un front de bataille compact et énergique.
II ne s'agit point ici de l'avenir d'un parti ; c'est l'avenir de l'humanité, c'est le nôtre qui est en jeu.
Sur ce terrain, l'entente peut, l'entente doit se faire entre tous les êtres de progrès, tous les penseurs, tous les virils.
Chacun peut conserver sa liberté d'allure et, sans rien abdiquer de ses convictions personnelles, marcher au combat contre le Dogme, contre le Mystère, contre l'Absurde, contre la Religion !
Depuis trop longtemps, l'humanité s'inspire d'un Dieu sans philosophie ; il est temps qu'elle demande sa voie à une philosophie sans Dieu.
Serrons nos rangs, camarades ! Luttons, bataillons, dépensons-nous. Nous rencontrerons, sur notre route, les embûches, les attaques soudaines ou prévues des sectaires. Mais la grandeur et la justesse de l'Idée que nous défendons soutiendront nos courages et nous assureront de la victoire.
Sébastien Faure
Paul Lafargue
Pie IX au Paradis
I Le 13 décembre 1871, dans une salle du Vatican, deux vieillards l'un vêtu de blanc, l'autre vêtu de rouge, parlaient :
Le vieillard blanc était si décrépit que par moments il perdait la mémoire et, comme les petits enfants, il répétait à plusieurs reprises les mots pour en comprendre le sens. Cet homme était l'Infaillible, le Pape-Dieu.
Le vieillard rouge avait la tête blanche mais la mine ferme et hautaine ; il était le fidèle conseiller de Pie IX, le cardinal Antonelli ; il attendait anxieux la mort de l'Infaillible pour monter sur le trône papal.
-- Tout est perdu ! tout est perdu ! Murmurait l'Infaillible.
-- Rien n'est perdu pour qui ne perd courage.
-- Rien ? -- rien n'est perdu !... Que nous reste-t-il donc ? Ces maudits, ces bandits m'ont arraché une à une mes provinces. Là, où pendant des siècles les papes mes prédécesseurs ont commandé en rois, je vis en prisonnier : à la porte du Vatican, d'où sortaient autrefois les papes dans la gloire et les pompes de ce monde, un soldat de l'Excommunié, de Victor-Emmanuel le maudit, monte la garde. Il m'a dépouillé, il m'a fait plus pauvre que Christ, aussi pauvre que Pierre, quand il péchait avec ses filets pour gagner un morceau de pain.
-- O Pape ! tu possèdes ce que ne possédait pas Grégoire VII devant qui tremblaient les rois et les empereurs, comme les fauves des bois quand l'éclipse voile le soleil ; tu possèdes ce qu'aucun pape, pour grand qu'il fut, n'a jamais possédé, tu es Infaillible. Tu es plus grand que le plus grand des mortels ; tu es plus grand que Dieu. Son oeuvre achevé, Dieu se repentit ; il l'engloutit dans le déluge ; toi, l'Infaillible, tu ne dois, tu ne peux te tromper, tu ne peux te repentir. Tu te plains, et tu es monté si haut que tu dépasses Dieu ; il est ton serviteur, tu ordonnes et Dieu t'obéit.
-- Et que m'importe la grandeur ! que m'importe l'infaillibilité ! si l'impitoyable vieillesse brise mon corps, emporte mes dents, obscurcit mes sens et ne me laisse qu'une sensation : la torpeur. Que m'importe la grandeur si les ulcères de mes jambes me clouent dans un fauteuil et m'enlèvent l'appétit, ce bien que possède le plus misérable des fils de la terre. C'était l'éternelle jeunesse, l'éternelle jouissance qu'il fallait me donner.
-- Imbécile ! que la mort est lente à achever ton corps qui déjà n'est qu'un sépulcre blanchi !... pensa l'homme rouge, irrité des lamentations continuelles du Saint-Père.
-- A quoi bon l'infaillibilité ! continua en pleurant le Pape, si les vers sans yeux et sans oreilles dévorent demain la chair de l'Infaillible.
-- Nous t'embaumerons, nous ne pétrifierons afin que la face du premier Infaillible vive à jamais. -- Pourquoi pleurer comme une femme, quand tu devrais agir comme un homme ? Ton corps est faible parce que tu as laissé les mécréants abattre ton esprit. L'homme ne vit pas seulement de pain et de viande. Tu retrouveras ta vigueur si tu reconquiers ton pouvoir ; si tu deviens plus puissant que les Léon, les Sixte, les Grégoire ; si en ta présence les grands parmi les grands s'inclinent ; si tu te dresses, seul debout, au milieu de la multitude humaine à genoux, le front dans la poussière.
-- Qui fera ce miracle ? répliqua le Pape galvanisé par l'ardente ambition du serviteur qui fut son maître.
-- La foi !
-- Elle est morte.
-- Morte ? Nous la ressusciterons. Pendant mille ans nous avons garrotté l'humanité sur les chevalets ensanglantés ; de nouveau nous lui tenaillerons les chairs avec des fers rougis pour que la foi pénètre en son coeur. La foi est fille de la peur, nous ferons trembler les hommes.
-- La force nous fait défaut.
-- As-tu donc des yeux pour ne point voir ? Ne vois-tu pas que tout s'écroule? Notre pouvoir est ébranlé, chancelant, et pourtant c'est nous qui sommes les seuls debout au milieu des civilisations en ruines, parce que nous sommes les représentants de l'esprit des temps passés, de l'esprit qui ne meurt pas, du passé qui écrase l'atome humain. Ne vois-tu pas que la bourgeoisie, cette bourgeoisie qui au siècle dernier triomphait de nous par l'esprit, le ridicule et le couperet de la guillotine, hantée par les terreurs, regarde autour d'elle et brame après un protecteur, après un sauveur ? Ne vois-tu pas que les rois, les empereurs, sentant la terre trembler se tournent vers nous ? Nous
sommes l'ancre du salut, le havre de la bourgeoisie ; car nous conduisons le troupeau des humains avec la peur de l'inconnu, nous savons les paroles mystiques qui brisent les énergies, domptent les volontés et forcent la bête humaine à lâcher la proie pour l'ombre. Ne vois-tu pas que comme l'aiglon
qui se débat pour briser l'oeuf, la noire classe des travailleurs s'agite convulsivement pour faire éclater le moule de la vieille société. Toutes les classes privilégiées auront à s'unir pour étouffer le monstre avant qu'il n'éclose. Ne vois-tu pas que la peur des revendications prolétariennes, que la
peur de l'Internationale, que la peur du communisme a réuni en un seul faisceau les intérêts des classes régnantes de tous les pays ? Pour traquer le socialisme, la Sainte-Alliance est ressuscitée. O Pape infaillible, c'est nous, l'esprit des temps passés, qui prendrons la tête de la croisade contre les barbares de la civilisation qui veulent détruire toute société, toute morale, toute ustice.
-- Que faut-il faire ? s'écria le vieillard blanc transporté,
-- Un miracle.
-- Un miracle ? et la tête de l'Infaillible retomba inerte et sa voix s'éteignit.
-- Oui, un grand miracle qui éblouisse la terre, qui jette la confusion dans les rangs ennemis.
-- Mais les temps des miracles sont passés... Les os de Saint-Pierre faisaient des miracles ; les fidèles les adoraient ; les anatomistes sont venus, ils les ont pris dans leurs mains pestiférées, et ont blasphémé : "mais ce sont des os de moutons !" et les os miraculeux ont suspendu leurs miracles. En France la vierge Marie apparut, parla, marcha, et les infidèles partirent d'un immense éclat de rire.
--Ces miracles sont des miracles de pacotille. Il nous faut un miracle pour de bon, un grand miracle.
-- Monte au ciel et parle à Dieu comme il le mérite, Dieu prend son métier trop à son aise : parce u'il a travaillé six misérables jours, il croit que pour lui tous les jours de l'année doivent être des dimanches et des lundis. Que dirait-il, que dirions-nous, si les ouvriers le prenaient pour exemple ; Dieu fainéante trop, secoues-le de sa paresse ; qu'il fasse quelque chose pour nous qui faisons tant pour lui ; que serait Dieu sans nous ? Il n'aurait même pas de nom dans la langue des hommes. Saint-Père monte au ciel et ramène-nous sur la terre Jésus ou l'Esprit-Saint ; avec eux nous ferons des miracles et ressusciterons la foi.
L'Infaillible était atterré.
-- Monter au ciel ! moi, si vieux, si infirme ? répétait-il avec le geste et la voix de l'idiotie.
-- L'air nouveau, les plaisirs du voyage te ragaillardiront. Au ciel, Dieu touchera tes hémorroïdes. Le médecin te prédit une nouvelle fistule à l'anus ; le doigt du Tout-Puissant assainira ton fondement. Allons, dépêche-toi de monter au ciel, je gouvernerai à ta place.
La fistule était l'argument irrésistible d'Antonelli.
-- Mais tu ne me mettras pas à la porte quand je reviendrai, dit l'Infaillible troublé.
-- Oh ! Saint-Père, moi, votre fidèle serviteur !
-- Bien ! je monterai au ciel! -- Mais je te ferai surveiller, pensa l'homme blanc.
--Si tu pouvais te rompre le cou en route, répliqua mentalement l'homme rouge.
II Le Pape, avant de prendre son billet pour l'autre monde, se vêtit de ses ornements les plus beaux ; par précaution il emplit sa bourse. Il se souvenait du conseil de l'hôtelier qui sacra Don Quichotte chevalier : un peu d'argent et quelques chemises sont indispensables en voyage.
Le Pape arriva à la porte du Paradis vers les onze heures du soir. Il y avait encore de la lumière dans la loge du concierge. Il frappa gentiment ; -- pas de réponse. Il frappa rudement ; --
Saint-Pierre s'empressa d'ouvrir. Son visage était courroucé, sa trogne rouge flamboyait; il se promettait de lancer vertement l'intrus qui, si mal à propos, troublait sa conversation nocturne et quotidienne avec la dive bouteille.
-- Qui es-tu, canaille, qui frap... ? s'écria-t-il d'une voix encolérée ; mais les sons s'éteignirent subitement dans sa gorge. Sortant sa casquette de loutre et saluant avec humilité, il ajouta :
-- Pardonnez-moi, Monseigneur, je croyais qu'il n'y avait qu'un pouilleux Saint-Labre pour venir à de telles heures ; vous m'excus...
Le vêtement splendide du Pape avait produit une révolution dans l'âme de Saint-Pierre. Pie IX, indigné, jeta une pièce au cerbère paradisiaque, et entra en murmurant :
-- Et dire que je suis le successeur de ce valet soûlard et insolent ! Il renia son maître au moment du danger. Il le renierait cent fois encore pour étancher son ivrognerie.
Saint-Pierre, un peu remis, admirait de l'oeil Pie IX marchant dans la grande avenue du Paradis.
-- En voilà un qui est rup ! ... Mais quel chien ! il ne m'a donné qu'une pièce de deux francs. Tonnerre de Dieu ! c'est une pièce fausse du Pape... Le voleur.
Après avoir erré jusqu'au jour, le Pape trouva à qui s'enquérir de la demeure du Père Éternel.
C'était une pauvre chaumière. On l'avertit de ne pas prendre la peine de frapper ; personne ne viendrait ouvrir. Au dire des gens, Dieu dans sa vieillesse était devenu misanthrope ; il vivait seul et ne voulait entendre le bruit de la voix humaine. Ces renseignements chagrinèrent le Pape ; il commença à douter de la réussite de son entreprise. Cependant il poussa résolument la porte et entra de plein pied dans la seule pièce de la masure. L'aspect était misérable. Le papier des murs était sale, déchiré et décollé par places ; des lézardes au plafond enfumé zigzaguaient. Près de la cheminée on voyait un fauteuil Voltaire et une petite table, avec un pot de tisane de guimauve et un verre ébréché. Dans le fauteuil un vieillard courbé en deux, tisonnait des fumerons, émettant plus de fumée que de chaleur.
Ce vieillard était Dieu.
Ce n'était pas le puissant ouvrier qui façonna le monde en six jours, ce n'était pas le terrible Jéhovah qui lança la foudre et les éclairs sur Sodome, qui ouvrit les cataractes du ciel pour noyer les humains, ce n'était pas l'effrayant Dieu de Moïse, qui, sur le mont Sinaï apparut au milieu des éclairs, qui, pour inspirer l'amour semait la terreur, qui promenait sur la face de la terre la désolation, la peste, la famine, Ce n'était pas le sombre Dieu du moyen âge, qui tapi au fond des tabernacles envahis par les ombres humait l'odeur de la chair humaine grillée, et savourait les gémissements et les hurlements des torturés de l'Inquisition ; ce n'était pas le Dieu absolu de Charles-Quint et de Louis XIV, qui portait en sa forte main le globe du monde, ce n'était pas même le Dieu de Voltaire, le chétif horloger, qui remontait tous les matins la machine de l'univers ; ce n'était pas même le Dieu bourgeois, monarque constitutionnel qui régnait et ne gouvernait pas ; ce n'était pas même le Dieu vaporeux des métaphysiciens allemands, l'antithèse première, la négation du néant.
C'était un petit vieux sale, dégoûtant, la barbe inculte et remplie de crachats, grelottant, toussotant, renâclant, bavant ; les jambes emmaillotées dans la flanelle, le corps enveloppé dans une robe de chambre rapetissée, usée et montrant la doublure rouge aux fesses.
Le Pape, saisi d'étonnement, s'oublia et parla sa pensée :
-- Voilà la majesté décrépite, délabrée, ruinée que je représente sur la terre!
-- Qui parle ici ? s'écria Dieu, redressant sa figure jaunâtre, d'où s'élançait un énorme nez juif bourré de tabac... Toi tu te dis mon représentant sur la terre et tu oses parler en ma présence ! Et tu oses venir me troubler en ce coin du Paradis, où ne pouvant mourir, j'essaie de me faire oublier. Puisque tu as forcé la porte de ma retraite, contemples ce que tu appelles une majesté délabrée. Contemples ton oeuvre et l'oeuvre de tes prédécesseurs, papes maudits. -- Maudit soit le jour où j'eus l'idée d'envoyer mon fils Jésus, sur la terre! J'étais alors le maître souverain de la terre et
des cieux ; les humains n'adoraient que moi. Je suis relégué au fond des tabernacles ainsi qu'une antique guenille ; maintenant, les hommes ploient leurs genoux et brûlent leurs cierges devant la face idiote de Jésus, devant le pucelage de sa gourgandine de mère, devant les pieds malpropres et odorants de Saint-Antoine, devant son compagnon, dont ils font une amulette. -- Les temps de Mammon sont revenus ; le cochon d'or foule aux pieds Sabaoth, le dieu des armées... -- Maudit soit le jour où je donnai la Raison aux hommes ! J'emplissais alors l'univers de ma force et de ma personne, je lançais la foudre, je déchaînais les vents, je soufflais la tempête, je soulevais les vagues des mers, j'ébranlais la terre dans les profondeurs de ses entrailles. Mais, ainsi qu'un enfant sans pitié arrache les pattes et les ailes d'un insecte, la Raison m'arracha, une à une mes fonctions ; elle les octroya aux forces de l'inconsciente Nature. Je restais encore la providence qui asseyait les rois sur les trônes et déversait les richesses sur les hommes : mais l'inhumaine Raison enseigne que les rois sont rois, que les grands sont riches, parce que la masse humaine est bête et lâche et se laisse passivement commander et exploiter. La Raison en grandissant m'a rapetissé. La Raison emplit l'univers. -- Maudite soit la Raison ! J'étais diminué, affaibli ; mais les âmes ignorantes, confuses, timorées, avaient encore besoin de moi ; j'existais pour elles. J'étais celui qui seul avait le droit d'être infaillible. Et toi, vieillard imbécile, tu m'as dépouillé de ma dernière prérogative, tu m'as précipité de, mon trône, tu as fait de Dieu un pantin dont tu tiens les ficelles : c'est par tes yeux que je dois voir, c'est par ta bouche que je dois mentir. -- Vieillard vaniteux et impie, sois maudit ! Race humaine, qui m'a renié après m'avoir créé à ton image, sois maudite ! Maudit, maudit soit celui qui a créé les hommes !... Ah! si je pouvais lapider, écraser les fils de la terre, si je pouvais. les submerger, lancer sur eux toutes les plaies et tous les tonnerres ! Ah ! je suis impuissant !
Et le Tout-Puissant retomba épuisé.
-- Mais c'est un maniaque! pensa le Pape. -- Tout est mal, ce qu'il a fait et ce qu'ont fait les autres... J'aurais été proprement reçu si je lui avais parlé de mes hémorroïdes, ainsi que le conseillait Antonelli. C'eut été d'ailleurs inutile ; Dieu n'est bon qu'à jeter aux chiens... Jésus est le Dieu qu'il me faut...
Pie IX se retira silencieusement et promptement.
A une petite distance de la bicoque de Dieu le père, le Pape-Dieu rencontra une troupe folâtre de femmes et de jeunes filles, parées d'étoffes voyantes et bigarrées. La bande joyeuse moutonnait autour d'un blond jeune homme, cheveux lustrés et bouclés, joues et lèvres peintes du plus bel incarnat, mains potelées et couvertes de pierreries. Ce jeune homme frais, coquet et pommadé semblait ne penser qu'à sa chevelure et à l'effet de ses charmes sur son entourage féminin. Ce petit gras était Jésus.
III
Oh ! combien différent de Christ le Nazaréen, du fils du charpentier, de l'ami de Jean-Baptiste, le pasteur sauvage dormant dans les cavernes et mangeant des sauterelles ! Combien différent du Christ qui, halluciné par la vue des misères humaines, s'enfonçait dans les déserts et jeûnait pour partager les torturés des affamés ; qui, pieds nus, allait par les chemins pierreux et, monté sur une douce ânesse, entrait triomphalement à Jérusalem ; du Christ qui suspendait à ses haillons divins un peuple de misérables, qui terrorisait les prêtres et les riches et prêchait l'espoir aux pauvres sans espérance ! Combien différent du Christ qu'avaient douloureusement enfanté les esclaves de la Rome antique ; du Christ, leur compagnon de chaîne, crucifié, ainsi que les héroïques gladiateurs de Spartacus, le révolté terrible ! Combien différent du triste et maigre Christ du moyen Age, qui ymbolisait les misères des jacques ! -- Ces Christs sublimes, grands comme les douleurs populaires, nés, torturés, crucifiés dans le cœur des masses plébéiennes, ces Christs sont morts!... Il ne reste de vivant que le Jésus frisé de la Renaissance, le Jésus bourgeois, le Jésus des grandes dames et des courtisanes, le fade jeune homme blond.
Le pape scandalisé demeurait bouche béante.
-- Salut, noble étranger ! lui dit Jésus. A ton air ébahi je devine que tu es un nouveau venu. Quelle chance ! nous allons avoir des nouvelles de la terre. Apportes-tu les derniers numéros de la Revue des modes ? Dieu soit béni et toi aussi, vénérable vieillard. Allons, déballe ton paquet ! mes tendres colombes sont plus curieuses que des jeunes singes. Les femmes de la terre vont-elles toujours court vêtues, portent-elles encore des polissons ? J'adore ce costume. C'est leste, psitt !
-- Seigneur, je venais vous parler des intérêts de votre sainte église, interrompit le Pape.
-- Les Parisiennes teignent-elles leurs crinières en jaune ? Maudite mode ! ma barbe et mes cheveux perdent leur originalité ; j'ai envie de me teindre en noir. Qu'en pensez-vous, reines de mon cœur ?
-- Doux Jésus ; toi notre idéal, te teindre serait peindre le lis ! s'écria en cœur la troupe amoureuse.
-- Prunelles de mes yeux, votre désir est ma loi.
-- Seigneur, votre Eglise est attaquée.
-- Les femmes s'enfarinent-elles de poudre de riz ? Pouah ! On croirait embrasser des sacs de meunier. J'ai défendu la poudre et le rouge à toutes celles qui m'ont consacré leur pomme-grenade. Si les hommes agissaient ainsi...
-- Seigneur, vos temples sont profanés !...
-- Rachel, l'émailleuse, a-t-elle inventé un nouveau parfum pour enivrer l'âme et réveiller les forces épuisées par l'amour ?
-- Seigneur, vos fidèles sont dans la désolation. Ils ne pleurent plus ; ils ont pleuré toutes les larmes de leurs yeux ; ils ne se lamentent plus, la main des impies a scellé leurs lèvres. Seigneur, vous êtes chassé de vos palais, et votre représentant sur la terre dort sur la paille d'une prison.
-- Ça doit être mal commode. Mais sont-ce là les nouvelles que tu nous apportes de la demeure des vivants ? Ah ça ! qui donc es-tu pour prendre tant d'intérêt à mon Eglise ?
-- Seigneur, je suis Pie IX.
-- Ah ! ah ! ah ! Et la troupe folichonne de s'esclaffer.
-- Ce pauvre vieux, le représentant de notre Jésus bien-aimé, dont les baisers sont si doux, dont les caresses font perdre la raison ? Nous comprenons pourquoi la foi meurt dans le cœur des femmes.
L'indignation emplissait l'âme du Saint-Père, le rouge de la colère et de la honte montait à son visage ridé. Mais Jésus souriait bêtement et caressait sa barbe ; le bras appuyé sur la Madeleine, sa favorite, tandis que les yeux de Sainte-Thérèse, brûlant de désirs amoureux, le dévoraient.
-- Vieillard, ne fais pas attention à ce que disent ces petites folles ; l'amour qu'elles me portent leur fait oublier le respect qu'elles te doivent. -- Entre nous, elles ont raison. Qui donc a eu l'idée baroque de prendre, pour me représenter, des vieux, goutteux et répugnants, moi si beau, moi dont la vue fait sauter les cœurs des femmes comme de jeunes chevreaux. -- Laisses-moi te communiquer une idée qui me passe par la tête ; cela ne m'arrive pas assez souvent pour que je la laisse perdre. Je propose une réforme : on élirait une papesse et un pape choisis parmi les plus beaux enfants de la terre. Au lieu d'écrire des Syllabus qui ne peuvent réjouir que des bilieux ; chagrineux, chassieux, ces deux chefs de mon Eglise distribueraient leurs faveurs à celles et à ceux qui sauraient le mieux m'adorer... Bonhomme, ne hausse pas les épaules ; mon idée vaut bien cette ridicule infaillibilité qui a donné la rage à mon père. Après tout, je m'en bats l'œil ; fais ce que tu voudras de mon
Eglise.
-- Seigneur, ne détournez pas les regards de votre église, ne raillez pas la douleur de votre serviteur.
-- Vieillard, je suis sérieux comme un garçon de café qui présente la note... Une fois pour toutes, que mon église aille au diable ! je ne veux pas de cassement de tête. J'ai bien assez de mal avec mes sultanes ; sainte Thérèse, à elle seule, dompterait dix Hercules ; c'est une vraie Messaline. Va trouver mon père.
-- Dieu m'a maudit !
-- T'es propre ! Ne prend pas cette mine de cholérique, ça me trouble la digestion. Que puis-je pour toi ?
-- Venez avec moi sur la terre.
-- Tu perds la tramontane ! Moi, retourner sur la terre... J'ai assez des hommes pour toute l'éternité... Tiens, voilà le Saint-Esprit; il a conservé d'agréables souvenirs de la boule ronde, peut-être te suivra-t-il.
IV La vierge Marie, vêtue d'une robe bleue traînante et sans ceinture, s'avançait nonchalamment.
Un pigeon blanc, le Saint-Esprit, perché sur ses épaules roucoulait et frôlait amoureusement ses joues et son cou. Derrière marchait saint Joseph ; deux cornes gigantesques à nombreuses ramures, ornaient son front.
Les cornes, au début, chagrinèrent le bon Joseph ; mais sur l'avis de sa fidèle compagne, il consulta un jeune docteur et se tranquillisa l'esprit ; il apprit que les cornes attestaient une supériorité ; il se prit à les aimer, il remarqua que les attentions de Marie augmentaient avec leur croissance ; il finit par les considérer comme la chose la plus précieuse du Paradis. Le ménage à trois fit sourire le pape.
-- Sainte-Vierge, ma mère, dit Jésus, apporte-nous l'Esprit-Saint, mon père selon la chair. -- Et toi, Pigeon, qui a charge de l'esprit de la famille, conseille Pie IX.
-- S'il ne faut que de l'esprit, j'en ai à 95 Gay-Lussac, pas de vin, mais divin, et du plus...
-- Est-ce bientôt fini, interrompit le pape.
-- Jamais ; -- je fais 60 calembours à l'heure, 1440 en vingt-quatre heures. Faut avoir le toupet d'un commissaire pour nier ma divinité ?
Marie savourait les paroles de son pigeon ; mais Pie IX maugréait entre ses dents :
-- Quelle famille ! -- le plus intelligent est un oison. Si par malheur les hommes savaient ce qui se passe au ciel... Quelle collection d'idiots !
-- Pie IX me propose de retourner sur la terre, dit Jésus. Si jamais on m'y repince, je licencie mon sérail , je cesse de cascader et je me marie... Mais toi, tu n'as rien à reprocher aux hommes et encore moins aux femmes, tu pourrais satisfaire le pauvre vieux. Tu sais voler ; et au besoin tes ailes te tireront d'embarras.
-- Coquin de Pie IX, t'es dans la dèche, et tu voudrais monter avec moi un mont-de-pi-été pour écorcher pi-eusement les croyants pi-eux ; tu veux donc me métamorphoser en Pie voleuse, vieux Pie-grièche ?
Et le sacré pigeon, tout fier, gonflait sa poitrine, étalait sa queue, indifférent aux doux regards de l'amoureuse Marie.
-- Bien, je consens à redescendre sur la terre ; mais auparavant je dois faire ma profession de foi.
L'Esprit-Saint se percha sur une des cornes de Saint-Joseph ; après avoir toussé et retoussé pour se mettre en voix, il s'exprima ainsi :
-- Je suis membre de la Trinité ; mais je ne suis pas encroûté comme Dieu, ni écervelé comme mon fils Jésus. Je déclare à la face du Paradis que je suis pour le progrès progressif, pour la perfectibilité perfectible des hommes et des dieux ; je suis pour les chemins de fer ; je condamne les charrettes traînées par des bœufs majestueux ainsi que des académiciens ; je suis pour la lumière électrique, je condamne les chandelles qui empestent ; je suis pour les rasoirs anglais qui rasent sans écorcher ; je suis pour l'Internationale, le Communisme... Ah ! mais non ! -- ma langue fourche ! --Vous comprenez, quand on a tant d'idées qui grouillent, on s'embrouille et bredouille. Je reprends : je suis pour Christophe Colomb ; je suis pour la République fédérale, parlementaire, libertaire, décentralisatrice. Tout bien considéré, la Trinité est une République fédérale, égalitaire, l'idéal de la République. Suivez bien mon raisonnement : Jésus, bien que bête, est dieu ; Dieu, bien que enragé, est dieu ; moi, bien que Esprit pur, je suis dieu, tous dieux égaux et fédéralisés. Donc...
-- Mais il est indécent qu'un pigeon débite de telles énormités ! exclama le pape.
-- Cher Esprit-Saint, reprit Joseph, si tu pars pour la croûte terrestre, qui consolera mon inconsolable épouse ? qui lui tiendra compagnie pendant les nuits d'insomnie, quand elle quitte ma couche pour pleurer et prier ?
-- Marie ira trouver le jeune docteur qui t'a consolé, bon Joseph, reprit le Saint-Esprit ; il la calmera avec du jus cocufiant... Soignes bien ta femme, elle sera bientôt mère.
-- Mère encore ! cria Saint-Joseph. Ah ! pour le coup ; je ne reconnais pas le bâtard. Je n'y suis pour rien, pas même pour les oreilles. J'en ai assez de paterniser les enfants de mon épouse. Marie repousse mes caresses afin de conserver sa virginité, et elle met bas plus de petits qu'une lapine.
-- Joseph, pas tant de bruit pour si peu : qu'est-ce que cela peut te faire un enfant de plus, puisque c'est moi qui entretiens le ménage et te donne une inscription de rente à chaque nouvel accouchement de ta chère moitié. C'est moi, l'Esprit-Saint, qui ai fécondé Marie ; mais elle reste vierge, quoique enceinte, et restera vierge encore après l'accouchement. C'est un mystère au-dessus de ton intelligence. Peut-être le pénétreras-tu quand tes cornes auront dix mètres... Allons, en marche ! Une sainte ardeur emplit ma poitrine; je veux convertir les hommes, leur inoculer l'amour de la liberté, du libre échange, du crédit gratuit, et leur apprendre l'usage des imperméables anglais.
-- Il faudra bâillonner cette brute, murmura le pape, en attendant, je bouche mes oreilles avec du coton.
Marie pleurait, Joseph riait, il sentait ses cornes grandir. Le Saint-Père et le Saint-Esprit, arrivés à la porte du paradis, demandèrent le cordon.
-- Où vas-tu Saint-Esprit ? questionna Saint-Pierre.
-- Sur la terre.
-- T'es brave. La chasse est ouverte, et il se pourrait qu'on te logeât une charge de plomb dans le derrière.
-- Saperlipopette ! saperlip... C'est vrai et sérieux.
-- Pape infaillible, continua-t-il de sa voix la plus grave, j'ai de grands devoirs à remplir ; je ne peux exposer ma vie ainsi qu'un simple pigeon. Ces mécréants d'hommes n'adorent que leur estomac ; ils seraient capables de me canarder, plumer et sauter à la crapaudine. Et que deviendrait la Trinité si moi, son intelligence, j'étais passé au beurre. Et la vierge Marie, la malheureuse ! Vieillard, de saints devoirs publics et privés m'attachent au rivage du Paradis. Quel malheur ! j'aimerais tant à me sacrifier pour implanter parmi les hommes l'autonomie communale et la République parlementaire et malthusienne. Adieu !
Et le pigeon s'envola à tire d'ailes.
-- Mais qui diable es-tu ? demanda le portier.
-- Je suis ton successeur, Pierre, ne feras-tu rien pour moi ?
-- T'es le voleur Pie IX ? T'es celui qui exploité mon nom pour te faire des rentes ; tu empoches le denier de saint Pierre et ne me donnes pas un rouge liard. Va-t'en, d'ici, canaille !
Et d'un coup de pied Saint-Pierre lança le Saint-Père sur la terre.
*
* *
Dans une salle du Vatican, deux vieillards, l'un vêtu de blanc, l'autre vêtu de rouge, parlaient. Le vieillard blanc gémissait et pleurait. Le vieillard rouge, agité par la colère, s'écria :
-- Notre règne est fini. Maudits soient les hommes !
Une voix puissante retentit par les airs ; c'était la voix de Pan, la voix de la nature ; elle disait :
-- Les cieux sont vides !
Émile Pouget
Qu'on châtre la frocaille !
En attendant mieux
Sûrement issu du Père Peinard?
Repris dans Le Monde Libertaire du 31 janvier 2002
Merci Miriam L.!
La semaine dernière, comme je donnais le dernier coup de fion à mes flanches, les quotidiens racontaient la disparition d'un mioche lillois, le petit Gaston Foveaux, que ses parents avaient eu la criminelle trouducuterie de coller à l'école des ignorantins de Notre-Dame-de-la-Treille.
Ñ Encore un pauvret que les cafards ont étrillé ! que je ruminai.
C'était là une si vague supposition que je posai ma plume sans en faire part aux bons bougres.
Le lendemain, ma supposition était confirmée par les faits :
Le petit Foveaux avait bel et bien été victime des ignorantins ! On avait dégoté son cadavre dans la cafardière et aucun doute n'était possible. Tout de suite, les soupçons des chats-fourrés se concentrèrent sur l'enfroqué Flamidien et une chiée d'accablantes preuves vinrent préciser les soupçons.
Le monstre a-t-il opéré seul ?
On ne sait pas !
Mais ce qu'on sait parfaitement, c'est que ses copains ensoutanés n'ont pas ignoré le crime et qu'ils ont bougrement manÏuvré pour sauver la mise au Flamidien.
Ah, si les porcs avaient pu subtiliser le cadavre, le trimbaler au dehors du couvent !
ils durent y renoncer. C'est alors qu'ils se décidèrent à sortir la victime de sa cachette et à l'installer au milieu d'un parloir, où, le lendemain les jugeurs le trouvèrent sans recherches. Près du cadavre, les frocards avaient posé une lettre qu'ils voulaient faire attribuer à l'assassin et qui n'était qu'un boniment imbécile :
«Je suis socialiste, disait la babillarde, et j'ai tué le petit Foveaux pour faire des misères aux prêtres...»
Ça sentait le cafard d'une lieue ! Turellement, ça n'a pas pris.
Une autre manigance des enfroqués a été de dénoncer un de leurs amis, bigot enragé et salisseur de gosses Ñ mais qui ne porte pas la soutane.
Si on avait pu rejeter l'assassinat du petit Foveaux sur le menuiser Mulo, l'honneur des enfroqués était sauf.
Je t'en fiche ! Flamidien reste, malgré les manÏuvres de ses amis, l'empapaouteur et l'assassin.
Alors la jésuitaille a entonné un autre cantique :
«Pourquoi faire retomber sur une collectivité la responsabilité d'un crime individuel ?»
Eh foutre, on n'était pas habitué à entendre les jésuites argumenter ainsi. Il n'y a pas longtemps que ces mêmes jean-fesse agonisaient les anarchos de sottises et, pour les actes d'un seul, gueulaient qu'il fallait taper dans le tas.
donc, tant pis pour ce qui leur arrive : ils ont mis en circulation des boniments qui se retournent contre eux Ñ ils ont craché en l'air Et le glaviot leur retombe sur le nez.
C'est bien fait.
Au surplus, il n'y a pas de comparaison possible entre l'acte d'un anarcho et le crime d'un porc ensoutané.
Si un anarcho fout les pieds dans le plat et casse les vitres sociales c'est qu'il est fichu à cran par les abominations ambiantes et qu'il veut protester contre les vacheries des riches et des dirigeants.
A qui la faute ! A la société tout entière ! C'est elle qui engendre la misère et l'oppression Ñ c'est elle la responsable des actes de révolte.
Les anarchos n'y sont pour rien : ils se bornent à constater que tout va de guingois dans la société capitaliste et à crier casse-cou.
Si vous dégringolez dans un précipice rendrez-vous responsable de votre chute un bon fieu qui vous aura averti du péril et que vous n'avez pas écouté ?
Évidemment non !
Hé bien, les anarchos ne sont rien de plus que des avertisseurs.
Or donc, entre eux et les cochons ensoutanés il n'y a pas mèche de dégoter un semblant de rapport.
Les enfroqués sont des feignasses qui, s'ils étaient restés des hommes, n'auraient pas été ni plus malpropres, ni plus méchants, ni plus criminels que le premier venu. Mais ils ne sont pas restés des hommes ! Ils se sont isolés, se sont créé une existence à part, une vie anti-humaine... Il n'y a donc rien d'épatant à ce qu'ils arrivent à être des monstres.
Et il n'y a pas d'erreur : étant donné les circonstances et l'influence du milieu, les porcs du calibre de Flamidien sont une résultante fatale du ratichonisme.
Aussi a-t-on raison de s'en prendre non seulement au cochon sur qui paraît peser la responsabilité individuelle du meurtre du petit Foveaux, mais encore à ses copains, Ñ à toute la frocaille, à toute la jésuitaille.
Les mÏurs contre toute nature sont le produit inévitable de l'amoncellement des types d'un même sexe : dans les prisons, il se passe de sacrées malpropretés et c'est kif-kif aux biribis africains.
La frocaille ne peut pas échapper à la fatalité !
bien au contraire, le vÏu de chasteté que les ensoutanés prononcent les prédispose à toutes les cochonneries : ce voeu les tourneboule, la luxure les brûle et ils se vautrent vite dans toutes les salauderies !
quand les ensoutanés sont des ignorantins qui se spécialisent à l'abrutissement des gosses Ñ malheur aux petiots !
Les bons bougres qui ont eu la déveine d'aller chez les frères ne me démentiront pas : les Flamidien sont légion !
Il n'y aurait qu'un moyen de foutre les enfroqués à l'abri du vice malpropre : ce serait de les chaponner !
Y a que ça, les châtrer !
Et dam, quoi de drôle ?
Puisque ces porcs jurent de rester chastes, il n'y a pas de mal à ce qu'on les fiche dans l'impossibilité de succomber à la tentation ; une fois châtrés on pourrait les laisser courir en liberté, sans crainte qu'ils violent leur parole et les gosses.
Mon idée n'a d'ailleurs rien de loufoque : un saint du calendrier crétin, Origène, qui n'était fichtre pas une foutue bête, se fit l'ardent champion de la castration des curés.
Le bougre était évêque Ñ et il prêcha d'exemple, nom de dieu !
Il se fit chaponner !
Malheureusement, son exemple n'a pas été suivi.
C'est que la frocaille ne fait vÏu de chasteté que pour cacher son jeu : n'ayant pas de famille, ayant brisé tous les liens sociaux, ces animaux arrivent vite à exécrer l'humanité ; ils sont ainsi plus à même de faire du mal au populo en nous introdufubilisant leurs mensonges ; quant à leurs passions, loin de les réfréner, ils les assouvissent sans mesure... Et ils arrivent ainsi à être à tous points de vue Ñ tant au moral qu'au physique Ñ de parfaits jésuites, des monstres complets!
Les bouffe-galette sociales parlent de pondre une loi qui interdise aux enfroqués de faire l'école.
C'est un remède idiot ! Ça n'empêchera pas les prêtres de souiller nos mômes.
Ma binaise est bougrement plus efficace :
Qu'on les châtre !
Ce n'est pas radical Ñ c'est simplement opportun !
Le remède radical serait autrement galbeux... Un petit coup de chahut sérieux et la frocaille ne nous emmiellerait plus...
En attendant, le chaponnage a du bon !
Les montreurs de vipères ont soin d'arracher les crocs venimeux aux reptiles de leur collection.
Qu'y a-t-il de drôle à ce qu'on opère identiquement vis-à-vis des cafards ?
Puisque nous sommes d'assez foutues andouilles pour laisser ces bêtes venimeuses circuler au milieu de nous, la plus élémentaire des précautions est de les mettre dans l'impossibilité... de mordre !
Émile Pouget
Élisée Reclus
L'anarchie et l'église
Publications des «Temps Nouveaux» n° 18
La conduite de l'anarchiste envers l'homme d'Eglise est tracée d'avance. Aussi longtemps que les prêtres, moines et tous les détenteurs d'un pouvoir prétendu divin seront constitués en ligue de domination, il faut les combattre sans répit de toute l'énergie de sa volonté et de toutes les ressources de son intelligence et de sa force. D'ailleurs, cette lutte acharnée ne doit empêcher nullement que nous gardions le respect personnel et toute la sympathie humaine pour chaque individu chrétien, bouddhiste ou fétichiste dès que sa puissance d'attaque et de domination aura été rompue. Nous commencerons par nous affranchir, puis nous travaillerons à l'affranchissement du ci-devant adversaire.Ce que nous avons à craindre de l'Eglise ou des églises est clairement enseigné par l'histoire. A cet égard, toute méprise, toute confusion sont impossibles. Nous sommes haïs, exécrés, maudits : on nous voue non seulement aux supplices de l'enfer, - ce qui n'a pas de sens pour nous, - mais on nous signale à la vindicte des lois temporelles, à la vengeance spéciale des rois, des geôliers et des bourreaux, même à l'ingéniosité des tortureurs que la Sainte Inquisition, toujours vivante, entretient dans les cachots. Le langage officiel des papes, fulminé dans leurs bulles récentes, dirige expressément la campagne contre les " novateurs insensés et diaboliques, les orgueilleux disciples d'une science prétendue, les gens en délire qui vantent la liberté de conscience, les corrupteurs de toutes choses sacrées, les odieux corrupteurs de la jeunesse, les ouvriers de crime et d'iniquité " . Ces maudits, ces anathèmes, ce sont, en premier lieu, ceux qui se disent hommes de révolution, anarchistes ou libertaires.
C'est bien ! Il est juste, il est légitime que des gens se disant et se croyant même sacrés pour exercer la domination absolue sur le genre humain, s'imaginent qu'ils sont les possesseurs des clefs du ciel et de l'enfer, concentrent toute la force de leur haine contre les réprouvés qui contestent leurs droits au pouvoir et condamnent toutes les manifestations de ce pouvoir : " Exterminez ! Exterminez ! " telle est la devise de l'Eglise, comme aux temps de Saint Dominique et d'Innocent III.
A l'intransigeance catholique, nous opposons égale intransigeance,mais en hommes et en hommes nourris de la science contemporaine, non en thaumaturges et en bourreaux. Nous repoussons absolument la doctrine catholique, de même que celle de toutes les religions connexes, amies ou ennemies; nous combattons leurs institutions et leurs oeuvres; nous travaillons à détruire les effets de tous leurs actes. Mais cela sans haine de leurs personnes, car nous n'ignorons point que tous les hommes sont déterminés par le milieu dans lequel leurs mères les ont bercés et la société les a nourris; nous savons qu'une autre éducation, des circonstances moins favorables auraient pu nous abêtir aussi, et ce que nous cherchons par dessus tout, c'est précisément de faire naître pour eux, - s'il en est encore temps - et pour toutes les générations à venir, des conditions nouvelles qui guériront enfin les hommes de la " folie de la croix " et autres hallucinations religieuses.
Nous ne songeons point à nous venger quand viendra le jour où nous serons les plus forts : les échafauds et les bûchers n'ysuffiraient point, tant les Eglises ont massacré d'infidèles au nom de leurs dieux respectifs, tant l'Eglise chrétienne tout spécialement a fait de victimes pendant quinze cent années de domination. La vengeance n'est point dans nos principes, car la haine appelle la haine et nous avons hâte d'entrer dans une ère nouvelle de paix sociale. Le ferme propos que voulons réaliser n'est point d'employer " les boyaux du dernier prêtre à tordre le cou du dernier roi ! " , mais de faire en sorte que ni prêtres ni rois ne puissent naître dans l'atmosphère purifiée de notre société nouvelle.
Logiquement, notre oeuvre révolutionnaire contre l'Eglise commence par être destructive avant qu'elle puisse devenir constructive, bien que les deux phases de l'action soient interdépendantes et s'accomplissent en même temps, mais sous divers aspects, suivant les différents milieux. Certes, nous savons que la force st inapplicable pour détruire les croyances sincères, les naïves et béates illusions; nous nechercherons point à entrer dans les consciences pour en expulser les troubles et les rêves, mais nous pouvons travailler de toutes nos énergies à écarter du fonctionnement social tout ce qui ne s'accorde pas avec des vérités scientifiques reconnues; nous pouvons combattre incessamment l'erreur de tous ceux qui prétendent avoir trouvé en dehors de l'humanité et du monde un point d'appui divin, permettant à des castes parasites de se grimer en intermédiaires dévotieux entre le créateur fictif et ses créatures.
Puisque la crainte et l'épouvante furent de tout temps les mobiles qui asservirent les hommes, - ainsi que rois, prêtres, magiciens et pédagogues l'ont eux-mêmes répété sous tant de formes diverses, - combattons incessamment cette terreur des dieux et de leurs interprètes par l'étude et par l'exposition de la sereine clarté des choses. Faisons la chasse à tous les mensonges que les bénéficiaires de l'antique sottise théologique ont répandus dans l'enseignement, dans les livres, dans les arts. Et n'oublions pas d'enrayer le vil paiement des impôts directs que le clergé nous extorque, d'arrêter la construction des chapelles, des reposoirs, des églises, des croix, des statues votives et autres laideurs qui déshonorent nos villes et nos campagnes. Tarissons la source de ces millions qui, de toutes parts, affluent vers le grand mendiant de Rome et vers les sous-mendiants innombrables de ses congrégations. Enfin, par la propagande de chaque jour, enlevons aux prêtres les enfants qu'on leur donne à baptiser, les garçons et les filles qu'ils " confirment dans la foi " par l'ingestion d'une hostie, les jeunes gens qu'ils prétendent conjoindre, les malheureux qu'ils souillent en faisant naître le péché dans leur âme par la confession, les mourants qu'ils terrorisent encore au dernier moment de la vie. Déchristianisons le peuple !
Mais les écoles, même celles qui se disent laïques, christianisent leurs élèves, c'est-à-dire toute la génération pensante, nous est-il répondu. Et ces écoles comment les fermerons-nous, puisque nous trouvons devant elles des pères de famille revendiquant la " liberté " de l'éducation choisie par eux ? A nous qui parlons sans cesse de liberté et qui ne comprenons l'individu digne de ce nom que dans la plénitude de sa fière indépendance, voici qu'on oppose aussi la " liberté " ! Si ce mot répondait à une idée juste, nous n'aurions qu'à nous incliner en tout respect afin de rester fidèles à nous-mêmes; mais cette liberté du père de famille est-elle autre chose que le rapt, l'appropriation pure et simple d'un enfant qui devrait s'appartenir et que l'on remet à l'Eglise ou à l'Etat, pourqu'ils le déforment à souhait ? N'est-ce pas une liberté semblable à celle du manufacturier qui dispose de centaines ou de milliers de " bras " et qui les emploie comme il veut à concasser des métaux ou à croiser des fils; une liberté comme celle du général qui fait manoeuvrer à sa guise des " unités tactiques " de " baïonnettes " et de " sabres " ?
Le père, héritier convaincu du pater familias romain, dispose également de ses fils et de ses filles, pour les tuer moralement ou, pis encore, pour les avilir. De ces deux individus, le père et l'enfant, virtuellement égaux à nos yeux, c'est le plus faible que nous avons à soutenir de notre force; c'est de lui que nous avons à nous déclarer solidaires, lui que nous tâcherons de défendre contre tous ceux qui lui font tort, fût-ce le père même ou celui qui se dit tel, fût-ce la mère qui le porta dans son sein ! Si, par une loi spéciale qu'imposa l'opinion publique, l'Etat refuse au père de famille le droit de condamner son fils à l'ignorance, nous qui sommes de coeur avec la génération nouvelle, nous mettrons tout en oeuvre, et sans lois, par la ligue de nos volontés, pour protéger la jeunesse contre une éducation mauvaise. Que l'enfant soit frappé, battu, torturé par des parents, qu'il soit même doucement empoisonné de gâteaux, de confitures ou de mensonges, ou bien qu'il soit catéchisé, dépravé par des frères ignorantins, qu'il apprenne chez les jésuites une histoire perfide, une fausse morale faite de bassesse et de cruauté, le crime nous semble être le même et nous le combattrons avec énergie, toujours âprement, solidaires de l'être auquel on a fait tort.
Certes, aussi longtemps que la famille se maintiendra sous sa forme monarchique, modèle des Etats qui nous gouvernent, l'exercice de notre volonté ferme d'intervention envers l'enfant contre les parents et lesprêtres restera d'un accomplissement difficile; mais ce n'en est pas moins dans ce sens que doit se porter tout notre effort. Etre le défenseur de la justice ou le complice du crime, il n'y a point de milieu.
En cette matière se pose encore, comme dans toutes les autres questions sociales, le grand problème qui se discute entre Tolstoï et les autres anarchistes, celui de la non-résistance ou de la résistance au mal. Pour notre part nous sommes d'avis que l'offensé qui ne résiste pas livre d'avance les humbles et les pauvres aux oppresseurs et aux riches. Résistons sans haine, sans esprit de rancune ni de vengeance, avec toute la douceur sereine du philosophe qui se possède et reproduit exactement sa pensée profonde et son vouloir intime en chacun de ses actes, mais résistons ! L'école actuelle, qu'elle soit dirigée par le prêtre religieux ou par le prêtre laïque est nettement, absolument dirigée contre les hommes libres, autant que le serait une épée ou plutôt des millions d'épées, car il s'agit de dresser contre les novateurs les enfants de la génération nouvelle. Nous comprenons l'école comme la société " sans Dieu ni maître " et nous considérons par conséquences comme des lieux funestes tous ces antres où l'on enseigne l'obéissance à Dieu et surtout à ses représentants, les maîtres de toute espèce, pères et moines, rois et fonctionnaires, symboles et lois. Nous réprouvons autant les écoles où l'on enseigne les prétendus devoirs civiques - c'est-à-dire l'accomplissement des ordres d'en haut et la haine des peuples étrangers - que les écoles où l'on enjoint aux enfants de n'être plus que " des bâtons dans les mains des prêtres " . Nous savons qu'elles sont également mauvaises, et quand nous aurons la force, nous fermerons les unes et les autres comme les casernes et les lupanars.
Vaine menace, dira-t-on avec ironie. Vous n'êtes pas les plus forts, et nous commandons encore aux rois et aux militaires, aux magistrats et aux bourreaux. Oui, cela semble vrai; mais tout cet appareil de répression ne nous effraie point, car c'est aussi une grande force d'avoir la vérité pour alliée et de répandre la lumière devant soi. L'histoire se déroule en notre faveur, car si la science a " fait faillite " pour nos adversaires, elle est restée notre guide et notre soutien. La différence essentielle entre les suppôts de l'Eglise et ses ennemis, entre les asservis et les hommes libres, c'est que les premiers, privés d'initiative propre, n'existant que par la masse, non par la valeur individuelle, s'affaiblissent peu à peu et meurent, tandis que le renouveau de la vie se fait en nous par l'agissement spontané des forces anarchiques. Notre société naissante d'hommes libres, qui cherche péniblement à se dégager de la chrysalide bourgeoise, ne pourrait avoir aucune espérance de triompher un jour, elle ne pourrait même pas naître, si elle avait devant elle de vrais hommes avec un vouloir et une énergie propres, mais l'immense armée de dévots et des dévotes, flétrie par le prosternement et l'obéissance, reste condamnée à l'ataxie intellectuelle. Quelle que soit, au point de vue spécial de son métier, de son art ou de sa profession, la valeur du catholique croyant et pratiquant, quelles que soient aussi ses qualités d'homme, il n'est au point de vue de la pensée qu'une matière amorphe et sans consistance, puisqu'il a complaisamment abdiqué son jugement et par l'aveugle foi, s'est placé lui-même en dehors de l'humanité qui raisonne.
Toutefois l'armée des catholiques a pour elle la puissance de la routine, le fonctionnement de toutes les survivances, continuant d'agir en vertu de la force d'inertie. Spontanément, les genoux de millions d'individus fléchissent devant le prêtre resplendissant d'or et de soie; c'est portée par une série de mouvements réflexes que la foule s'amasse dans les nefs aux jours de fêtes patronales; elle célèbre la Noël et la Pâques parce que les générations antérieures ont célébré ces fêtes. L'image de la Vierge Marie etcelle du Bambin sacré restent gravées dans les imaginations; le sceptique vénère sans savoir pourquoi le morceau de cuivre ou d'ivoire taillé en crucifix; il s'incline en parlant de la " morale de l'Evangile " , et quand il montre les étoiles à son fils, il ne manque pas de glorifier le divin horloger. Oui, toutes ces créatures de l'habitude, toutes ces porte-voix de la routine constituent une armée déjà redoutable par sa masse : c'est la matière humaine qui constitue les écrasantes majorités, et dont les cris sans pensée retentissent comme s'ils représentaient une opinion. Qu'importe ! Cette masse elle-même finit par ne plus obéir aux impulsions ataviques : on la voit rapidement devenir indifférente à ce jargon religieux qu'elle ne comprend plus; elle ne croit plus que le prêtre soit un interprète auprès de Dieu pour remettre les péchés, ni un interprète auprès du diable pour ensorceler les bêtes et les gens; le paysan, de même que l'ouvrier, n'a plus peur de son curé. Il a quelque idée de la science, sans la connaître encore et en attendant il redevient païen en se confiant vaguement aux forces de la nature.
Certes, la révolution silencieuse qui déchristianise lentement les masses populaires est un événement capital, mais il ne faut pas oublier que les adversaires les plus à craindre, parce qu'ils n'ont aucune sincérité, ne sont pas les pauvres roturiers du peuple, ni surtout les croyants, suicidés de l'esprit, que l'on voit se prosterner dans les chapelles comme séparés par un voile épais du monde réel. Les hypocrites ambitieux qui les mènent et les indifférents qui, sans être catholiques, se sont ralliés officiellement à l'Eglise, ceux qui font argent de la foi, sont autrement dangereux que les chrétiens. Par un phénomène contradictoire en apparence, l'armée cléricale devient plus nombreuse à mesure que la croyance s'évanouit. C'est que les forces ennemies se massent de part et d'autre. L'Eglise a groupé derrière elle tous ses complices naturels auxquels il faut des esclaves à commander, rois, militaires, fonctionnaires de tout accabit, voltairiens repentis et jusqu'aux honnêtes pères de famille qui veulent qu'on leur élève des enfants bien sages, stylés, gracieux, polis, de belles manières, se gardant avec prudence de tout ce qui pourrait ressembler à une pensée.
" Que nous racontez-vous là ! " dira sans doute quelque politicien que passionne la lutte actuelle entre les congrégations et le " bloc républicain " du Parlement français. " Ne savez-vous pas que l'État et l'Eglise sont définitivement brouillés, que les crucifix, les images des Sacrés Coeurs de Jésus et de Marie vont être enlevés des écoles et remplacés par de beaux portraits du Président de la République ? Ne savez-vous pas que les enfants sont désormais soigneusement préservés de la lèpre et des superstitions antiques et que des instituteurs civils leur dispenseront une éducation fondée sur la science, débarrassée de tout mensonge, toujours respectueux de la liberté ? " Hélas ! nous savons bien qu'on se dispute là-haut parmi les détenteurs du pouvoir; nous savons que les gens du clergé, les séculiers et les réguliers sont en désaccord sur la distribution des prébendes et du casuel; nous savons que la vieille querelle des " investitudes " se continue de siècle en siècle entre le pape et les Etats laïques; mais cela n'empêchepas que les deux détenteurs de la domination, religieux et politiciens, ne soient au fondd'accord, même dans leurs excommunications réciproques, et qu'ilscomprennent de la même manière leur mission divine à l'égard dupeuple gouverné. Les uns et les autres donneront aux enfants le même enseignement,celui de l'obéissance. Du moins, parmi ces éducateurs à rebours,les prêtres sont-ils les plus logiques, puisqu'ils prétendentreprésenter Dieu, le Créateur et Maître Universel. Hier encore, sous la haute protection de la République, ils ont été les maîtres absolus, incontestés.
Tous les éléments de la réaction étaient alors unis sous le même labarum symbolique, le " signe de la Croix " ; il eût été naïf de se laisser tromper par la devise de ce drapeau; il ne s'agissait plus ici de la foi religieuse, mais de la domination, la croyance intime n'était qu'un prétexte pour la majorité de ceux qui veulent garder le monopole des pouvoirs et des richesses ; pour eux le but unique était d'empêcher à tout prix la réalisation de l'idéal moderne, le pain pour tous, la liberté, le travail et le loisir pour tous. Nos ennemis, quoique se haïssant et se méprisant les uns les autres, avaient dû pourtant se grouper en un seul parti. Isolées, les causes respectives des classes dirigeantes étaient trop pauvres d'arguments, trop illogiques pour qu'elles pussent essayer de se défendre avec succès ; il leur était indispensable de se rattacher à une cause supérieure, à Dieu lui-même, le " principe de toutes choses " , le " grand ordonnateur de l'Univers ". Ainsi, dans une bataille, les corps de troupes exposés abandonnent les ouvrages extérieurs nouvellement construits pour se masser au centre de la position ,dans la citadelle antique accommodée par les ingénieurs à la guerre moderne.
Trop ardents à la curée, les gens d'église ont commis aussi la maladresse, d'ailleurs inévitable, de ne pas évoluer prestement avec le siècle. Encombrés par leur bagage de vieilleries, ils sont restés en route. Ils jargonnent en latin et cela suffit pour qu'ils ne sachent plus parler le français de Paris. Ils ânonnent la théologie de Saint-Thomas, mais cet antique verbiage ne leur sert plus à grand chose pour discuter avec les élèves de Berthelot. Sans doute, quelques uns d'entre-eux, surtout lesprêtres américains, en lutte avec une jeune société démocratique, soustraite au pouvoir de Rome, ont essayé de rajeunir leurs arguments, refourbi quelque peu leurs vénérables flamberges, mais ces façons nouvelles de contreverse ont été mal vues en haut lieu, et le misonéisme a triomphé : le clergé se tient à l'arrière-garde, avec toute l'affreuse bande des magistrats, des inquisiteurs et des bourreaux. En masse, ils se sont placés derrière les rois, les princes et les riches, et pour les humbles ils ne savent demander que la charité, non la justice, un coin modeste dans le Paradis futur, et non une large et belle place au bon soleil qui nous éclaire aujourd'hui. Quelques enfants perdus du catholicisme ont supplié le pape de se faire socialiste, d'entrer hardiment dans les rangs des niveleurs et des meurt de faim. Oh, que nenni ! Il s'en tient aux millions qu'on appelle le " denier de Saint-Pierre " et à cette " botte de paille " qui est le palais du Vatican.
Quel beau jour pour nous, penseurs libres et révolutionnaires, que celui pendant lequel le pape s'est définitivement enferré dans le dogme de son infaillibilité ! Voilà notre bonhomme saisi comme dans une trappe d'acier ! Il ne faut pas se dédire, se renouveler, vivre en un mot ! Il est ligotté dans les vieux dogmes, obligé de s'en tenir au Syllabus, de maudire la société moderne avec toutes ses découvertes et ses progrès. Il n'est plus désormais qu'un prisonnier volontaire enchaîné sur la rive et nous poursuivant de ses imprécations vaines, tandis que nous cinglons librement sur les flots. Par un de ses sous-ordres, il proclame la " faillite de la science ! " Quelle joie pour nous ! C'est le triomphe définitif que l'Eglise ne veuille plus apprendre ni savoir, qu'elle reste à jamais ignorante, absurde, enfermée dans ce que déjà SaintPaul appelait sa folie !
Mais trop avides, les prêtres et les moines ont manqué de prudence; chefs de la conspiration, porteurs du mot d'ordre divin, ils ont voulu beaucoup plus que leur part. L'Eglise, toujours âpre à la rapine, ne manquait pas d'exiger un droit d'entrée de tous ses nouveaux alliés, républicains et autres; elle exigea des subventions pour toutes ses missions étrangères, elle exigea même la guerre de Chine et le pillage des palais impériaux. C'est ainsi que les richesses du clergé se sont prodigieusement accrues : dans la seule France, les biens ecclésiastiques ont beaucoup plus que doublé dans les vingt dernières années du dix-neuvième siècle; c'est par milliards que l'on évalue les terres et les maisons qui appartiennent ouvertement aux prêtres et aux moines, mais que de milliards encore ils possèdent sous les noms de vieux messieurs et d'antiques douairières ! Des jacobins se réjouissent presque de voir ces propriétés immenses s'accumuler dans les mêmes mains, espérant que d'un seul coup l'État pourra s'en emparer un jour : remède qui déplacerait la maladie mais ne la guérirait point ! Ces propriétés, produits du vol et du dol, il faut les reprendre pour la communauté puisque jadis elles furent siennes. Elles font partie du grand avoir terrestre appartenant à l'ensemble de l'humanité.
Transportons-nous par l'imagination aux temps à venir de l'irréligion consciente et raisonnée. Quelle sera dans ces conditions nouvelles l'oeuvre par excellence des hommes de bonne volonté ? Remplacer les hallucinations par des observations précises, substituer aux illusions du paradis que l'on promettait aux faméliques les réalités d'une vie de justice sociale, de bien-être, de travail rythmé, trouver pour les fidèles de la religion humanitaire un bonheur plus substantiel et plus moral que celui dont les chrétiens se contentent actuellement. Ce qu'il fallait à ceux-ci, c'était de n'avoir point le pénible labeur de penser par eux-mêmes et de chercher en leur propre conscience le mobile de leurs actions ; n'ayant plus de fétiche visible comme nos aïeux sauvages, ils tiennent à posséder un fétiche secret qui panse leurs blessures d'amour-propre, qui les console de leurs chagrins, qui leur rende les heures de maladie moins longues et leur assure même une vie immortelle, exempte de tout souci. Mais tout cela pour eux personnellement : leur religion n'a cure des malheureux qui continuent à leur péril la dure bataille de la vie; comme les spectateurs de la tempête dont parle Lucrèce, il leur est doux de voir, de la plage, les gestes des naufragés luttant contre les flots. Ils peuvent relire dans les Evangiles cette vilaine parabole de Lazare " couché dans le sein d'Abraham " et refusant de tremper le bout de son doigt dans l'eau pour rafraîchir la langue des mauvais riches. (Luc XVI).
Notre idéal de bonheur n'est point cet égoïsme chrétien del'homme qui se sauve en voyant périr son semblable et qui refuse une goutte d'eau à son ennemi. Nous, les anarchistes qui travaillons à l'émancipation complète de notre individu, collaborons par cela même à la liberté de tous les autres, même à celle du mauvais riche quand nous l'aurons allégé de ses richesses, et nous leur assurons le profit solidaire de chacun de nos efforts. Notre victoire personnelle ne se conçoit point sans qu'elle devienne du même coup une victoire collective; notre recherche du bonheur ne peut s'imaginer autrement que dans le bonheur de tous : la société anarchiste n'est point un corps de privilégiés, mais une communauté d'égaux, et ce sera pour tous un bonheur très granddont nous n'avons aujourd'hui aucune idée, de vivre dans un monde où nous ne verrons point d'enfants battus de leurs mères en récitant le catéchisme, point de faméliques demandant un sou, point de prostituées se livrant pour avoir du pain, point d'hommes valides se faisant soldats ou même policiers, parce qu'ils n'ont pas d'autres moyens de gagner leur vie. Réconciliés parce que les intérêts d'argent, de caste, de position, n'en feront pas des ennemis-nés les uns des autres, les hommespourront étudier ensemble, prendre part, suivant leurs affinités personnelles, aux oeuvres collectives de la transformation planétaire, à la rédaction du grand livre des connaissances humaines, en un mot, vivre d'une vie libre, toujours plus ample, puissamment consciente et fraternelle, en échappant ainsi aux hallucinations, à la religiosité et à l'Eglise. Et par dessus tout, ils pourront travailler directement pour l'avenir en s'occupant des enfants, en jouissant avec eux de la nature, en les guidant avec méthode dans l'étude des sciences, des arts et de lavie.
Les catholiques ont beau s'être emparés officiellement de la société, ils n'en sont point et n'en seront point les maîtres,parce qu'ils ne savent qu'étouffer, comprimer, amoindrir : tout ce qu'est la vie leur échappe. Chez la plupart, la foi même est morte : il ne leur reste plus que la gesticulation pieuse, les prosternements et les ornements, l'égrenage du chapelet, le ronronnement du bréviaire. Les meilleurs parmi les prêtres sont obligés de fuir l'Eglise pour trouver un asile chez les profanes, c'est-à-dire chez les confesseurs de la foi nouvelle, chez nous, anarchistes etrévolutionnaires, qui marchons vers un idéal, et qui travaillons à le réaliser. C'est en dehors de l'Eglise qui a fait faillite à tous les grands espoirs, que s'accomplit tout ce qui est grand et généreux. Et c'est en dehors d'elle, malgré elle, que les pauvres auxquels les prêtres promettaient ironiquement toutes les richesses du Paradis, conquerront enfin le bien-être de la vie présente : c'est malgré l'Eglise que se fondera la vraie Commune, la société des hommes libres verslaquelle nous ont acheminés tant de révolutions antérieures contre le prêtre et le roi.
Édition de la Société nouvelle
Élie Reclus
La formation des religions
1894
AVANT-PROPOS (1)
S'il est une question vitale entre toutes, c'est bien celle de la religion. Haute et profonde elle englobe les vies, tant des individus que des nations. Elle ne se manifeste pas en toute occurrence, mais avec quelque perspicacité, on ne manque pas de la découvrir.Entre elle et la science s'est engagée une lutte qui sévit encore ; lutte inflexible, mais souterraine le plus souvent, et silencieuse. Le triomphe de la science, on eût pu le croire définitif, quand il fut reconnu que le soleil ne tourne pas autour de la terre, quand l'école accepta le système de Newton, de Newton que Galilée et Kopernik avaient précédé et que devait suivre Laplace. Mais quoi Newton, lui-même, reprit la plume des Principiapour écrire un commentaire sur l'Apocalypse, disserter sur le Millenium et sur le nombre de la Bête !
Inutile d'expliquer ici comment les nations d'Europe font de la politique, soit catholique, soit protestante ou orthodoxe ; ni de de démontrer que dans cette nation-ci les luttes politiques ont leur point de départ dans l'idée religieuse et que les différents partis se classent suivant que leurs affinités sont cléricales ou anticléricales. Ce ne serait ni le lieu ni le moment d'approfondir comment la république voisine, après avoir crié avec le Tribun de Belleville : «Le cléricalisme, c'est l'ennemi», a repris les anciennes traditions catholiques à l'extérieur, pour ensuite gouverner à l'intérieur avec l'appui et la haute approbation du pontife siégeant au Vatican. Les va-et-vient de la politique contemporaine ne sont point notre fait. Mais si nous en avions le temps, il nous plairait d'étudier avec vous comment la Belgique catholique se sépara naguère de la Hollande protestante. comment les dissensions religieuses ruinèrent les Flandres, les dépeuplèrent au profit des Pays-Bas voisins, lesquels devinrent la puissance calviniste par excellence. Comment l'Allemagne faillit mourir de sa Réforme. Comment la guerre des Albigeois tua la civilisation naissante du Midi, civilisation qui eût donné à l'Europe un centre de gravité autre que l'actuel. Et la lutte en Espagne entre les Maures et les chrétiens ; et l'entière chrétienté s'armant pour écraser l'Islam et lui arracher le saint sépulcre !... Arrêtons-nous, ou bien il faudrait refaire l'histoire entière de l'Europe et celle des autres parties du monde.
Inutile d'insister. Réflexion faite, personne ne contestera l'assertion que la pensée religieuse impulse les peuples et les nations. N'était cette clé du mystère, l'histoire serait une indéchiffrable énigme, la chorée de nations démentes, le grand bal à la Salpétrière.
I
Connaître la raison de ce qui est la raison de l'histoire, saisir l'idée maîtresse, motif secret des événements, surprendre le mobile des agitations humaines à travers les siècles, comment y parviendrons-nous ?
Surgit une objection préalable : Les religions protestent qu'elles ne sont pas justiciables de la raison, à laquelle toutes se disent incommensurablement supérieures. chacune se présente avec un diadème marqué Alpha et Oméga. «Je suis le Mystère, disent-elles, je suis le commencement et la fin ; nulle main ne soulèvera les voiles qui m'enveloppent. L'être débile qui naît, vit et meurt dans le temps, ne pourrait sans périr penser une pensée d'éternité. Faibles mortels que vous êtes, prétendiez-vous dialoguer avec l'éclair ! C'est ce qu'on disait, à Thèbes déjà, dans le mythe de Sémélé, de Sémélé foudroyée pour avoir voulu voir Jupiter autrement que sous le déguisement d'un mortel !
Ñ Parfait. Tenons le raisonnement pour irréfutable. Mais puisque la compréhension du mystère nous est interdite, puisque nous ne pouvons que déraisonner sur les choses qui dépassent notre compétence, tenons-le pour dit. Cessons d'y penser et même de nous en soucier. Si nous arrivons à vivre dans l'éternité, alors, et seulement alors, nous nous occuperons des choses qui sont par-delà le temps.
Ainsi parlent les Agnostiques, un groupe dans lequel brillent de savants naturalistes, Anglais pour la plupart, issus d'une nation pratique et robuste.
Ñ Mais l'eussiez-vous deviné ? Cette déclaration, les hommes religieux l'ont accueillie de mauvaise humeur, n'en veulent entendre parler, affirment qu'elle sape les bases de toute religion...
Ñ «Ces Agnostisants, disent-ils, nous suppriment en prétextant nous ignorer. Pour ne pas avoir à nous répondre, ils s'encotonnent les oreilles. Fort respectueusement, et sous couleur que le royaume de Dieu n'est pas de ce monde, ils nous mettent hors le monde, hors l'intelligence, hors l'humanité. ils nous enferment dans un cabanon de fous, sous prétexte que nous ne saurions mieux être logés pour la contemplation des secrets insondables !
«Qui donc imagina le mythe de Sémélé, sinon des philosophes du terre-à-terre, dont le génie se refusait aux hautes spéculations, à l'essor de l'empyrée ! Mais, contrairement à ce que disent Aristote, les aristotéliciens et autres sectateurs du médiocre bon sens, les sciences ne valent que par la quantité de mystère qu'elles détiennent. Toutes nos connaissances, tantes et quantes, n'ont d'autre vertu que celle de nous faire soupçonner l'incogniscible vérité. L'énigme proposée à l'homme est insoluble, certes, Ñ à qui le dites-vous ? Ñ mais il importe que nous nous y débattions, pour en deviner les profondeurs. Sur les marches du sanctuaire veille le Sphynx; à la porte il se tient accroupi ; nul n'entrera dans le temple d'éternité qui n'aura senti ses griffes acérées lui déchirer les chairs et fouiller jusqu'au cÏur ! »
Ceux qui parlent ainsi sont les héroïques, les ardents.
Sans aller si loin dans leur foi, la majeure partie des docteurs chrétiens Ñ pour le moment nous n'en avons pas d'autres à consulter Ñ permettent l'examen de leurs mystères, même y initient volontiers, mais après instruction reçue et épreuves traversées. Le mystère, disent-ils, le mystère parce que mystère, fit l'objet d'une révélation.
Partant de cette révélation, il n'est prédicateur qui ne démontre à ses ouailles le «mystère de la rédemption», il n'est desservant qui n'explique à ses jeunes catéchumènes des deux sexes ce qu'il appelle «le plan de Dieu». En même temps il fait, autant que possible, appel à l'intelligence et à la compréhension ; il explique, donc il discute. Il raconte que le mystère fut, de propos délibéré, institué pour tenter l'homme auquel il suffit de dire : «Voilà un mystère» pour qu'il s'acharne à le deviner, pour qu'il le tourne et le retourne, pour que son regard en fouille le dehors, afin d'en deviner, si possible, l'intérieur. Ñ Que dit la légende biblique ? Ñ Après avoir tiré le monde du néant, le Créateur mit l'homme en un jardin de délices. Ñ Jouissez, dit-il au père et à la mère du genre humain, jouissez de tout ce qui vous entoure. Mais, par exception unique, ne prétendez pas goûter à certain fruit qui donne la connaissance du bien et du mal. Jouissez, mais dans l'ignorance ; jouissez, mais ne prétendez pas savoir le pourquoi ni le comment !» Et comme il suffit de donner un ordre pour provoquer la désobéissance, Adam et Ève de vouloir tout aussitôt la sensation nouvelle : ils l'eurent, mais pour être expulsés du Paradis... Croyez-vous, dit-on, que cette désobéissance n'eut pas été prévue par l'omniscient créateur ? Ñ «Oh, bienheureuse coulpe ! » s'écrie un Père de l'Église. Péché fatal et fécond qui valut à l'homme la conscience et la liberté !
Qu'avec plaisir on entendrait ce langage, si l'on ne se rappelait que «l'heureuse faute», ainsi nommée, devait être plus tard qualifiée de péché originel, et faire condamner aux supplices de l'éternel enfer la majeure partie de l'espèce humaine !
Ñ Il suffit. La cause de la libre recherche est entendue, et ce n'était pas vis-à-vis de vous qu'il y avait obligation à la justifier. D'ailleurs, nous n'hésitons pas à reconnaître que l'homme se plaît à se poser des questions qui dépassent son savoir et même son intelligence. Cette impossibilité fait sa misère vis-à-vis des autres animaux, mais aussi son privilège ; on a même prétendu qu'elle fait sa grandeur, si grandeur il y a, et si le mot de grandeur n'est pas ridicule, alors qu'on parle d'infini. Quoi qu'il en soit, il n'est coeur vaillant qui n'approuve les paroles du poète : Malo periculosam libertatem !Il me plaît que la liberté ait ses périls !
II
En matière religieuse, un soupçon de légèreté nous disqualifierait, une ombre d'outrecuidance nous mettrait dans le tort. Ne l'oublions pas, vous et moi ne sommes que des individus. Un quelconque de ces individus s'arroge le droit de citer les religionsà comparoir devant le tribunal de sa conscience ! Un particulier, lui tout seul, à sa guise et sans appel, jugera d'une croyance professée par quelques millions d'hommes ! Sur une doctrine qui a persisté pendant des siècles nous porterons notre arrêt en quelques heures, peut-être en quelques minutes, oubliant qu'elle fit l'objet des longues, longues méditations d'esprits sincères, de profonds penseurs, même de plusieurs génies !... Quand nous y aurons bien réfléchi, avec quelle sincérité, avec quelle modestie Ñ non, quelle humilité Ñ prononcerons-nous nos jugements !Sans doute nous aborderons cette étude avec la ferme résolution de chercher, non la démonstration d'aucune idée préconçue, mais la vérité, rien que la vérité. Qui s'embarquerait avec un parti pris, dans le voyage ne verrait que son parti pris.
Et ce serait une grave erreur de croire qu'il suffit de la bonne volonté pour se dégager du parti pris. Le parti pris, c'est notre manière même de penser, c'est la modalité suivant laquelle fonctionne notre jugement, c'est notre acquis intellectuel, c'est nous mêmes.
Voici, par exemple, la lutte que pendant plusieurs générations Dionysos et Apollon se livrèrent, sur toutes idées et tous sentiments ; la religion, l'art, la philosophie étant leurs champs de bataille. Apollon et Dionysos représentaient deux conceptions différentes du monde et de la vie. Chacun de nous, même sans le savoir, est apollonien et dionysique Ñ comment son verdict ne s'en ressentirait-il pas ? Ñ Bien plus, en ces matières Ñ les plus graves Ñ on change plusieurs fois d'opinion. Il y a l'opinion de la jeunesse, l'opinion de l'âge mûr, l'opinion des années intermédiaires. On ne saurait raconter les péripéties de la controverse entre le brahmanisme et le bouddhisme, sans y mettre du sien. Quelque conscience qu'on y mette, ou même à cause de cette conscience, l'opinion personnelle transparaîtra toujours...
Ñ Allons plus loin. Voudrait-on que nous tinssions la balance égale entre le juste et l'injuste, ou ce que nous prenons pour tel ? Que l'on assistât à un meurtre sans secourir la victime ? Alors, on ne serait plus témoin, mais complice !
Quelle est donc difficile à obtenir cette impartialité, si délicate que nous aurions peine à la définir ! Néanmoins, nous l'exigeons pure et parfaite, tout au moins dans l'intention. Pourvu qu'elle soit sincère, nous ne lui en demanderons pas davantage. Nous la tiendrons pour vraie, si l'amour de la vérité l'inspire.
Encore la stricte impartialité n'y suffirait-elle pas. L'exactitude s'applique aux faits, non pas aux sentiments, elle mesure les quantités, non les qualités. Un coeur n'est compris que par un autre coeur. La vérité intime ne se révèle point à ceux qui n'étudient les choses que par le dehors. Il ne s'agit pas de procéder à la façon d'un juge d'instruction Ñ fût-il honnête Ñ évaluant en un procès pour vol les quote-part de responsabilité qui attribuera au pègre, au cambrioleur et à la recèleuse. Bien plutôt serons-nous le frère qui interroge sa soeur sur l'amour naissant qu'il a cru surprendre. Mille fois on n'a dit, et mille fois c'était vrai : «Ne comprend que celui qui aime.»
Ñ Fort bien ! Mais que souvent il nous faudra prononcer entre deux hommes qui se détestent, entre deux systèmes qui se contredisent ! L'Enferde Dante a été inspiré par la pensée catholique, et le Paradisde Milton par la pensée protestante, comment faire !
Ñ Ce que nous ferons ? Nous les laisserons s'entre-maudire, et nous goûterons dans le poète florentin ce qui dépasse le catholicisme, et dans le poète anglais ce qui dépasse le protestantisme. Cela ne sera point toujours facile, mais il faudra, coûte que coûte, en trouver le moyen.
III
Ce moyen, je n'ai pas à vous l'enseigner, et vous n'êtes pas à le découvrir. Point vous n'ignorez la Loi d'Évolution, que notre siècle n'a certainement pas inventée, car elle a été pressentie, tantôt clairement, tantôt obscurément, par les penseurs de tous les âges et même par le peuple ; surtout par le peuple, pourrait-on dire. La gloire de notre époque est de l'avoir mieux comprise, de l'avoir formulée avec vigueur, de l'avoir montrée, agissant dans la faune comme dans la flore, dans l'humanité comme dans l'animalité, dans la psychologie comme dans la physiologie. Ainsi que l'individu, les collectivités passent de la naissance à la mort en traversant des développements analogues. Les idées aussi. Les systèmes pareillement, qu'il s'agisse de philosophie, d'art ou d'économie politique. Même loi pour les dogmes et les croyances, même fatalité pour les sociétés religieuses comme pour les sociétés civiles. Sont logées à la même enseigne les républiques et les empires.Tout ce qui vit mourra, tout ce qui s'agrège se désagrègera, tout ce qui se développe se décomposera. La doctrine que nos savants prouvent par d'irrésistibles arguments, la Mahabharata l'avait formulée avec mélancolie et l'Écclésiaste avec tristesse ; l'évidence des faits s'était imposée aux esprits intelligents.
Nous n'étudierons pas les dogmes en eux-mêmes, nous ne ferons qu'esquisser leur formation et leur histoire. Il nous suffira de raconter, laissant à d'autres le soin de plaider ou le plaisir de discuter. Nous tenons que l'évolution est à elle-même sa propre justification. Ce qui se produit n'a jamais manqué d'avoir sa raison suffisante.
A ceux qui se mettent résolûment sur le terrain de l'évolution, combien l'impartialité est facile ! Quel intérêt auraient-il à combattre un système, à démanteler une doctrine, sachant que doctrines et systèmes mourront, tôt ou tard, de leur belle mort ? Le temps ne faillira pas à les détruire. Le Temps, un Saturne, a la manie de dévorer ses enfants.
Aux théologiens de l'antique Sorbonne il arrivait de se jeter leurs perruques à la tête, quand ils discutaient l'orthodoxie des divers commentaires sur le miracle de Josué arrêtant le soleil, quand ils fixaient l'année précise de la création du monde, quand ils ratiocinaient si le seigneur Dieu se reposa de son oeuvre prodigieuse Ñ fût-ce un samedi en l'honneur de l'ancienne alliance ? Ñ fût-ce un dimanche, en l'honneur de la nouvelle ? A la chaleur de la dispute on eût pu mesurer l'ignorance des disputants. Vous échoueriez à réconcilier celui qui n'a vu qu'un côté de la question et celui qui n'a vu que l'autre. Éternelles sont les discussions entre ceux qui n'ont tort qu'à demi et ceux qui n'ont raison qu'à moitié. Mais ce n'est point ici qu'on s'engagera en d'irritantes discussions, en haineuses controverses. Notre intention n'est point de juger ni de condamner, mais seulement de comprendre. Bienveillante pour tous, la science fait la paix dans les esprits et dans les coeurs.
IV
Chaque religion se disant provenir d'une révélation divine, devait nier ses rivales. Fatalement ses adhérents devenaient les contradicteurs et les acharnés adversaires de toute doctrine qui lui faisait concurrence. Les religions ont développé plus d'animosité autour d'elles que ne le firent jamais le principe dit des nationalités, ni l'institution de la propriété privée Ñ d'ailleurs ces religions ne sont-elles pas la plus sacrée des propriétés et la raison profonde des nationalités ? Ñ «Il n'y a de haine que de théologiens», disait Luther. Il s'y connaissait et nous pouvons l'en croire sur parole. Les haines des protestants entre eux, des protestants contre les catholiques, des chrétiens contre les juifs et les musulmans Ñ l'énumération pourrait être continuée Ñ ont fait verser sang et larmes par ruisseaux. La personnalité de ces religions étant exclusive, exclusive comme elles était la science qu'elles développaient, rien ne sortait de leurs officines que marqué du sceau d'une orthodoxie spéciale.Il en fut ainsi jusqu'à la moitié du dernier siècle, jusqu'à l'émancipation de la raison humaine. avant l'illustre «Encyclopédie», les sciences étaient justiciables de la révélation, après l'Encyclopédie, les révélations furent justiciables de la science. L'impulsion fut décisive, elle donna aux esprits une direction nouvelle, changea l'équilibre du monde intellectuel, modifia son orbite.
Cependant, nous n'hésitons pas à reconnaître que les Encyclopédistes et leurs successeurs immédiats ne firent des religions, et de la religion chrétienne plus particulièrement, qu'une critique superficielle et entachée d'insuffisance. ; ils ne les regardaient qu'à travers le prisme de Virgile et de Platon.
Mais voici qu'Anquetil Duperron rapporta d'Inde la traduction du Zend-Avesta. Puis il trouva l'interprétation des signes hiéroglyphiques et des signes cunéiformes, lesquels dévoilèrent les religions du Nil et de l'Euphrate. Apparurent en Europe les Védas et le Livre de Manou, surgirent le brahmanisme et le bouddhisme. Une science nouvelle naquit, celle des religions comparées.
Cette science nouvelle a déjà rendu des services que l'on ne saurait priser trop haut. Avec d'énormes labeurs, une admirable patience que traversaient des éclairs de génie, une pléiade d'hommes, objet de notre admiration et de notre reconnaissance, ont reculé les bornes de l'histoire ; en démêlant les origines des religions, ils éclairaient les origines des peuples.
Mais, occupés qu'ils étaient par les religions qu'ils découvraient dans les livres et documents, nos savants ne s'embarrassaient guère des croyances entretenues par les tribus des pays barbares, ni par les campagnards ignorants des pays civilisés. Ces croyances, elles passaient naguère, elles passent encore dans la science officielle, pour un ramassis de superstitions grossières, un capharnaüm d'imaginations ridicules, la niaiserie en mal d'absurdité. Grande faveur quand un théologien veut bien admettre qu'emmi ces calembredaines a pu se conserver quelque trace de la révélation qu'on dit avoir été faite à Noé, après le déluge. bienveillance insigne quand des anthropologues reconnaissent que telle de ces balayures rappelle une tradition plus ou moins historique.
Entre-temps, d'admirables résultats étaient obtenus par des philosophes, des historiens, des jurisprudents, qui, recherchant les origines de la famille, de l'héritage, des droits du père et du mari, s'avisèrent d'instituer une enquête parmi les tribus sauvages et les populations primitives.
L'étude des traditions populaires avait été entreprise avec vigueur et intelligence par l'école allemande et par la scandinave ; l'école anglaise se mit de la partie et plusieurs autres ; enfin, l'école française entra dans le mouvement ; plus qu'une autre elle a du mal à se détacher de la tradition, soi-disant libérale, mais platement rationaliste, qu'avait instaurée la génération de 1830. D'un autre côté, des voyageurs toujours plus nombreux, fouillant tous les coins du globe, rapportent des renseignements de mieux en mieux compris sur les croyances et superstitions lointaines : peu à peu elles se complètent et s'éclairent les uns les autres.
De toutes ces informations un résultat se dégage, une conviction s'impose : toutes les superstitions se ressemblent, celles des sauvages comme celles des civilisés ; toutes font la Superstition, comme toutes les religions font la Religion. Les superstitions sont la matière première qui s'évapore en mythes et symboles, se cristallise en dogmes et théologies. Expliquons-nous bien : le mot de «Superstition», nous le comprenons dans son sens rigoureusement étymologique, sans y ajouter aucune nuance de blâme ni de mépris ; il désigne les idées et les sentiments qui ont surnagé des âges lointains jusqu'à nous ; ce sont des survivances. Elles survivent dans l'enfant ; car tout homme qui se développe comme s'est développé l'humanité. Chacun de nous a eu sa période d'ignorance et de naïveté, chacun a suivi avec délices les gestes merveilleux de l'Oiseau bleucouleur du temps, a cru, au moins à demi, au roman Cendrillon,aux exploits du Vent de bise.Y croyait-on vraiment ? Certes. Néanmoins, nous avions le sentiment que c'était là du merveilleux, c'est-à-dire des choses qui ne se voient pas tous les jours, et nous aimions ces contes pour l'état d'âme qu'ils éveillaient. Nous passions de la phase intellectuelle dans laquelle se sont attardés les Primitifs. La texture du cerveau était alors celle de son âge. On imaginait tout, faute de rien savoir, et l'on créait avant d'apprendre. Plus tard, nous amassons des connaissances dites positives, nous les accumulons la vie durant ; heureux si avant de s'en aller nous trouvons le temps de les classer et de les mettre en ordre, de prononcer sur ce qu'elles valent.
Donc, au lieu d'expliquer les superstitions vulgaires par les religions officielles, ainsi que cela se pratique généralement, nous expliquerons les religions par la superstition, grâce à laquelle nous faisons rentrer dans le cercle normal du développement ces religions multiples, qui ont soulevé, chacune se donnant pour la Vérité, et qualifiant sévèrement toutes ses rivales ; nous leur assignons un principe, un développement, une fin ; nous trouvons leur place dans l'évolution universelle.
Appliquée au sujet de notre étude, la méthode est nouvelle, donc attrayante. Elle simplifie les procédés, agrandit et élargit les résultats. Si vous le voulez bien, nous nous mettrons à l'oeuvre.
(1) Conférence à l'École des Libres Études.
Élie RECLUS
L'Idée Libre, brochure n°72, 1923.
Ligue d'Action Anti-Catholique
LES CRIMES DE L'INQUISITION
Rien de plus affreux n'exista jamais que l'Inquisition catholique !
Les supplices les plus barbares inventés par les tyrans Assyriens ou par les potentats de l'Afrique pâlissent à côté des forfaits qui ont été commis par l'Église, à l'aide du Saint Office,pour terroriser l'humanité et la maintenir sous le joug!Tous les historiens impartiaux se sont élevés contre ces actes monstrueux.Nous estimons qu'il n'est pas superflu d'attirer à nouveau l'attention publique sur l'Inquisition. Non dans un but de haine sectaire, mais au contraire pour ouvrir les yeux de ceux qui réfléchissent. Tout homme doit comprendre que l'intolérance et le fanatisme sont néfastes, parce qu'ils aboutissent aux pires violences, aux pires tyrannies.
L'Église catholique est essentiellement intolérante. Cela découle de ses principes mêmes. Elle prétend représenter Dieu sur la terre. Elle affirme avoir reçu de lui la puissance suprême et détenir l'absolue vérité. «Hors de l'Église, pas de salut !», voilà sa formule.
Mgr d'Hulst n'a-t-il pas déclaré que les athées étaient des anti-sociaux, qu'ils se plaçaient, par leur incrédulité, «en dehors des conditions nécessaires de l'existence sociale» ? La société est impossible sans Dieu, c'est-à-dire sans l'Église.
C'est donc un devoir social de frapper les hérétiques, dans l'intérêt supérieur de la collectivité humaine.
Telle est la conception catholique. Elle conduit inévitablement ceux qui lui obéissent aux pires intolérances.
N'allez pas croire surtout que l'Église a évolué, qu'elle abandonne ses prétentions d'autrefois ! Il n'en est rien et Renan, dans l'Avenir de la Science,a pu écrire avec raison :
«L'Inquisition est la conséquence logique de tout le système orthodoxe. L'Église, quand elle le pourra,devra ramener l'Inquisition, et si elle ne le fait pas, c'est qu'elle ne le peut pas.Car enfin pourquoi cette répression serait-elle aujourd'hui moins nécessaire qu'autrefois ? Est-ce que notre opposition est moins dangereuse ? Non, certes. C'est donc que l'Église est plus faible. On nous souffre parce qu'on ne peut pas nous étouffer. Si l'Église redevenait ce qu'elle a été au moyen-âge, souveraine absolue, elle devrait reprendre ses maximes du moyen-âge, puisqu'elle avoue que ces maximes étaient bonnes et bienfaisantes. Le pouvoir a toujours été la mesure de la tolérance de l'Église. En vérité ceci n'est point un reproche : cela devrait être. On a tort de tourmenter les orthodoxes sur l'article de la tolérance. Demandez-leur de renoncer à l'orthodoxie, à la bonne heure ; mais ne leur demandez pas, en restant orthodoxes, de supporter l'hétérodoxie. Il s'agit là pour eux d'être ou de n'être pas.»
Chaque jour, les faits confirment la thèse de Renan, cela prouve la nécessité de l'effort mené par la Libre Pensée contre la tyrannie des religions.
Nous en pourrions donner des preuves nombreuses. Beaucoup de feuilles catholiques, à l'instar du Bulletin paroissial du Nord que j'ai sous les yeux, n'hésitent pas, aujourd'hui encore, à soutenir l'Inquisition et à écrire :
«L'Église a pu établir l'Inquisition en vertu d'un double droit : celui de la défense et celui de la coercition.
» Tout être individuel ou collectif, ayant droit à l'existence, a toujours le droit et souvent le devoir de défendre sa vie contre ceux qui l'attaquent. Or, tel était le cas de l'Église, instituée de Dieu et gardienne du dépôt de la révélation. Les hérétiques, en faisant du prosélytisme, propageaient l'erreur, séduisaient les faibles, trompaient les ignorants, causaient la perte des âmes, créaient ainsi à la mère commune de tous les fidèles, des devoirs comparables à ceux d'un père et d'une mère vis-à-vis de leurs enfants que des assassins massacreraient sous leurs yeux. L'Église employa d'abord la persuasion pour éloigner les meurtriers des âmes ; et les moyens de persuasion demeurant impuissants, elle eut recours aux peines spirituelles, et ces peines ne suffisant pas encore, elle prit un moyen plus efficace : l'Inquisition. La conservation de ses enfants était à ce prix...»
L'Église n'a fait qu'user de son «droit» Ñ le droit de COERCITION ! Voilà qui est franc, au moins.
Un certain M. H. Hello vient de faire paraître (Téqui, 2 fr.) un ouvrage pour lequel les Nouvelles Religieusesfont une active propagande, intitulé «La Vérité sur l'Inquisition».
En réalité, c'est l'apologie de l'odieuse jurisprudence catholique, qui fit tant de victimes, qui accumula tant de ruines et qui émascula la malheureuse Espagne.
Pour M. Hello, l'Inquisition était «un tribunal institué par la sagesse de l'Église, pour le bien des âmes et la paix de la Société» ! !
Le bien des âmes exigeait qu'on vous tenaillât les chairs avec des pinces rougies au feu, qu'on vous torturât de mille façons sadiques, qu'on vous arrachât la langue et qu'on vous crevât les yeux !
Les catholiques ont vraiment des façons charmantes de soigner les âmes de leurs «frères» !
L'Idée Librea relevé l'article publié dans La Croix(4-1-1921) par son rédacteur en chef, M. Jean Guiraud.
M. Guiraud, dans cet article, affirmait que l'Église avait le droit de poursuivre les idées mauvaises «jusqu'aux replis les plus cachés de la conscience»et qu'elle avait bien fait de condamner et de brûler, non seulement les hommes, mais les livres et les écrits hérétiques Ñ afin d'arrêter «les idées nocives et assassines», c'est-à-dire les idées qui déplaisent à Rome.
Enfin, dans la revue La Réponse,publiée par l'Abbé Duplessy, chanoine de Paris, on nous apprend (octobre 1922) que l'Église «n'a pas à rougir de la responsabilité d'avoir institué l'Inquisition». S'il s'est produit des abus, ce fut malgré elle ; elle essaya toujours de les combattre ! ! !
«D'ailleurs, en admettant la torture, l'Église avait pour but d'arracher les aveux qui amèneraient l'amendement du coupable et finalement lui sauveraient la vie. Elle procédait, somme toute, comme le chirurgien qui ampute un membre pour sauver le corps ; avant l'anesthésie, ces opérations étaient une torture véritable ; on n'y recourait pas moins, dans une intention analogue à celle de l'Église, qui, ayant en vue beaucoup plus la conversion des accusés que leur châtiment, acceptait de «blesser» le corps pour lui épargner d'être «tué».
Ainsi s'exprime le subtil abbé Duplessy. Quelle habileté dans le raisonnement et quelle souplesse dans la façon de présenter les choses...
Mais que penser de cette bonne «âme chrétienne» qui torture le corps... pour obtenir la conversion de l'âme ? ! Quelle valeur peut bien avoir une telle «conversion» Ñ aux yeux des hommes d'abord, aux yeux de Dieu ensuite... s'il existe ?
Toutes ces subtilités n'arrivent pas à masquer l'horreur de l'âme catholique, âme de tortionnaire et de tyran.
L'abbé Duplessy veut bien convenir que «nous ne sommes pas obligés de tout admirer dans l'Inquisition». Heureusement ! Ñ Mais, d'autre part, il prétend que l'Inquisition n'est pas responsable des hécatombes d'hérétiques faites à travers les siècles. C'est l'État qui les exécutait, dit-il Ñ et non l'Église. Oui, mais... qui est-ce qui les déclarait hérétiques ? Qui donc avait qualité pour se prononcer sur la réalité et sur le degré de l'hérésie, sinon l'Église ? Elle seule, en définitive, prononçait donc la sentence de mort...
Tartufe, à l'instar de Ponce-Pilate, essaie d'esquiver la responsabilité de ses crimes. Il n'y parviendra pas.
* Ces quelques citations, toutes récentes ne l'oublions pas, suffisent à montrer que l'Église ne renie rien de son passé d'intolérance sanglante.
**
Elle est restée l'Église de l'Inquisition, de Torquemada, des bûchers et des tortures.
Puisque les catholiques actuels osent encore approuver ces horreurs, il n'est pas superflu, on en conviendra, d'en parler à nouveau et de rappeler au peuple trop oublieux le rôle épouvantable de l'Église à travers les siècles.
Qu'est-ce que l'Inquisition ?
C'est en France qu'elle eut son berceau. L'Église avait essayé de réduire les hérétiques par des violences, dont l'horrible Croisade des Albigeois est restée le plus frappant exemple. Malgré la brutalité de l'Église, l'hérésie renaissait et se développait, vivante protestation dressée contre les absurdités du dogme. C'est alors que la Papauté imagina l'institution inquisitoriale, destinée dans son esprit à détruire toute hérésie et à obtenir par la force la conversion des Juifs et des incroyants Ñ dans le but avoué d'affermir le catholicisme romain. Elle y fut aidée par les rois et la plupart des puissants seigneurs, trop heureux d'accueillir ce nouveau moyen d'abrutir et d'opprimer la plèbe.
La création du Saint Office est décidée en 1215, par le Concile de Latran.
L'année suivante, le Concile de Melun ordonne «d'enfumer toutes les cavernes où l'on pourrait croire que des hérétiques se seraient réfugiés».
Le saint (?) roi Louis IX fit tous ses efforts pour donner une forme stable et définitive à l'Inquisition de France. Son prédécesseur, Philippe-Auguste, n'avait-il pas applaudi à l'hécatombe des Albigeois ?
Les Inquisiteurs firent de nombreuses victimes, dans le Midi surtout. Mais la violence des guerres de religion, qui secouèrent tout le pays pendant tant d'années, fit obstacle au développement du tribunal abhorré. Les Parlements, les Évêques et les Rois eux-mêmes ne tenaient pas, du reste, à lui laisser un pouvoir illimité. A maintes reprises, les uns et les autres durent réagir contre l'Inquisition. L'Église était fort bien défendue, au surplus. Les «Dragonnades» trop célèbres et les persécutions iniques contre les protestants, montrent que les catholiques surent employer tous les moyens pour dominer.
En Allemagne, en Italie, au Portugal et dans la plupart des nations d'Europe (sauf l'Angleterre et la Scandinavie) l'Inquisition fit également des ravages. Mais c'est surtout l'Espagne qui souffrit de ses méthodes criminelles. Ce malheureux pays en est resté dégénéré et émasculé pour longtemps.
M. Edmond Cazal vient de publier un remarquable ouvrage, Histoire anecdotique de l'Inquisition d'Espagne(un volume, 13 francs). Nous lui ferons de nombreux emprunts, car il est extrêmement documenté et nous reproduirons aussi un certain nombre des illustrations suggestives qu'il renferme. (Nous remercions très sincèrement la librairie de l'Éditionde nous avoir donné l'autorisation nécessaire à ce sujet). Le livre de M. Cazal est d'une lecture agréable et émouvante, nous en recommandons vivement la lecture.
La chasse aux hérétiques fut faite, en Espagne, d'une façon féroce. Le roi Ferdinand V prêta le plus large appui aux Dominicains inquisiteurs et il accepta avec empressement la proposition faite par le Pape Sixte IV, concernant les biens des hérétiques.
Il ne suffisait pas, en effet, à ces «bons chrétiens» d'exterminer les citoyens qui ne pensaient pas comme eux, ils voulaient aussi s'enrichir de leurs dépouilles. Un tiers des biens confisqués était donc abandonné au roi d'Espagne, et les deux autres tiers étaient répartis entre le Saint-Siège et les Inquisiteurs. Une bulle de Sixte IX ratifia ces arrangements.
Les Inquisiteurs avaient donc tout intérêt, poussés par le lucre et la cupidité, à découvrir le plus grand nombre d'hérétiques possible. Aussi fallait-il peu de choses (et quelquefois rien du tout) pour être l'objet de leurs rigueurs. Un simple propos dans une conversation, plus ou moins fidèlement rapporté par un mouchard, suffisait pour amener son auteur devant le Saint-Office.
La procédure employée était des plus rigoureuses. Elle était entièrement secrète. La confrontation de l'accusé avec les témoins qui l'accusaient ou le dénonçaient était formellement interdite. Combien de malheureux ont été torturés ou brûlés vifs sans pouvoir seulement en soupçonner les motifs, sans connaître de quelle main traîtresse venait le coup qui les frappait, sans pouvoir défendre et démasquer les machinations dont ils étaient les victimes infortunées!
Pour arracher des aveux, l'Inquisition employait la torture, sous toutes ses formes. En principe, les aveux ainsi obtenus n'étaient valables que lorsqu'ils étaient postérieurement confirmés par l'accusé, librement cette fois. Mais dans la pratique, tous ceux qui se rétractaient, tous ceux qui osaient prétendre n'avoir avoué que sous l'influence des tourments, étaient considérés comme des hérétiques impénitents et incorrigibles. On les livrait alors, à ce titre, au bras séculier, pour les punir de leur opiniâtreté.
Les Inquisiteurs ne respectaient même pas la mort. Ils faisaient le procès des cadavres, lorsque l'hérétique n'avait pu être puni de son vivant. Le corps était déterré, jugé et ensuite brûlé. Les biens du défunt étaient confisqués au profit de la Sainte-Inquisition !!! Cette comédie sinistre avait un double but : d'abord frapper de terreur les esprits simples ; ensuite, enrichir l'Église.
C'est également pour effrayer le peuple que les exécutions des condamnés avaient lieu en grand apparat. On allumait les auto-da-fé(actes de foi) pour y brûler publiquement les hérétiques, en présence des autorités, des évêques, des prêtres et des moines.
Parmi les horreurs de l'Inquisition, il faut signaler celle qui faisait appel à la délation des enfants contre leurs propres parents.
On ne se contentait pas de frapper les hérétiques, on frappait aussi leur descendance. D'abord, en mettant la main sur la fortune de la famille et en privant les héritiers de tous droits à une succession légitime. D'autre part, les enfants d'hérétiques étaient déclarés incapables de remplir des emplois publics et de jouir d'aucun honneur, exception faite de ceux qui dénonçaient leur père.
Gallois cite le cas d'un odieux personnage, Sanchez, qui avait accusé faussement son propre père, dans l'espoir d'être débarrassé de lui en l'envoyant au bûcher ! Par extraordinaire, la manÏuvre échoua, mais le délateur s'en tira avec une condamnation à cent coups de fouet. L'Inquisition ne tenait pas à décourager les délateurs en se montrant trop sévère avec ceux qui commettaient des maladresses. La délation n'était-elle pas à la base de tout son système d'espionnage et de tyrannie ? Qu'on compare ce verdict à ceux qui étaient rendus couramment contre les suspects d'hérésie, même lorsque les charges étaient extrêmement légères.
L'individu «légèrement suspect» devait faire abjuration solennelle de l'hérésie, devant toute la population de la ville. Debout sur un échafaud, il devait chanter la messe et se prêter à toute une série de cérémonies grotesques. chaque jour de fête et tous les dimanches de carême, le «réconcilié» devait suivre la procession, en chemise et les pieds nus. Cela durait de trois à sept ans, selon les cas. A la moindre défaillance, le malheureux, convaincu d'«opiniâtreté», était frappé des peines les plus terribles, soumis à la torture, emprisonné jusqu'à la fin de ses jours ou mis à mort.
Les enfants eux-mêmes ne trouvaient pas grâce : une ordonnance de 1488 nous apprend, en effet, que des enfants en très bas âge étaient plongés dans les cachots et qu'il était interdit de les admettre à la «réconciliation» avant l'âge de 14 ans.
Contre les Juifs, l'Inquisition déploya tout son zèle.
Ñ Je n'aurai de repos, déclarait Torquemada, que le jour où il ne restera plus en Espagne un seul de ces pestiférés.
En 1492, un décret obligea plus de 800.000 Juifs à fuir l'Espagne... abandonnant tous leurs biens aux mains avides de l'Inquisition !
Il ne nous est pas possible de donner ici, faute de place, un aperçu détaillé des tortures infligées par l'Inquisition. André Lorulot a consacré un chapitre de son livre : Barbarie Allemande et Barbarie Universelle,aux crimes commis par l'Église et l'Inquisition. Nous y renvoyons le lecteur, qui y trouvera des renseignements précis sur le sadisme avec lequel on faisait souffrir les inculpés, et nous nous bornerons à extraire de ce volume la citation qu'on va lire. Elle donne une énumération émouvante des supplices infligés :
«Ainsi la victime avait la plante des pieds exposée sur un bûcher ardent ; ou bien on introduisait à l'aide d'un entonnoir dans la bouche de 6 à 12 litres d'eau ; on la montait au plafond à l'aide d'une poulie et on la laissait retomber brusquement pour lui disloquer les membres ; on lui versait du plomb fondu dans la bouche ; on lui donnait des lavement d'huile bouillante ; on lui arrachait les yeux de leurs orbites et on versait du sel à leur place ; on arrachait les seins avec des tenailles rougies au feu ; on gonflait le condamné à l'aide d'un soufflet jusqu'à la faire crever ; on lui arrachait la langue, le nez, les oreilles, les ongles ; on l'épilait lentement ; on lui coupait les membres un à un, ou on le dépeçait tout vivant ; on le couchait sur une planche garnie de clous ; on l'empalait ; on l'écartelait ; on le privait d'air, de sommeil, de nourriture, d'eau ; on le flagellait ; on le rouait ; on lui faisait éclater les os des pouces, des bras, des jambes, en les serrant dans divers instruments à l'aide de vis ; on lui mettait sur la tête des cercles de fer rougis au feu ; on lui versait de la poudre à canon dans la bouche et on l'enflammait...» (Maurice Barthélemy, cité par A. LORULOT, Barbarie Allemande,p. 39.)
A Séville, les Inquisiteurs firent construire un épouvantable four, destiné à cuire quatre hérétiques à la fois : le Quémadero.Les malheureux étaient enfermés à l'intérieur et ils périssaient lentement, par une combustion lente et affreuse !
Et ces gens-là se réclamaient de Jésus et de la morale évangélique ! ! !
M. Cazal cite une invention plus morbide encore. elle fut l'Ïuvre de Ferdinand Valdès, Inquisiteur Général. Il fit construire une statue en fer, représentant la «Sainte Vierge». L'hérétique était amené dans les bras de la statue, sous prétexte de lui donner «le baiser de la réconciliation». Il était alors saisi par des griffes implacables, qui le serraient contre la statue ; de celle-ci sortaient des pointes acérées qui lui perçaient les yeux et lui traversaient le corps et le patient agonisait, avant de mourir, dans de sanglantes convulsions. Ce supplice souleva un telle réprobation que l'Église, qui avait cette fois dépassé la mesure, dut y renoncer !
Cela ne l'a pas empêché, cette Église, de couvrir des milliers d'autres crimes et de canoniser un autre Inquisiteur, Pierre Arbuès d'Epila, qui s'était rendu célèbre, tristement, par le nombre et la laideur de ses forfaits. Frappé par une juste vengeance, on en fit un «martyr de la Foi» et un «Saint» ! On n'est pas difficile, à Rome...
* Du 5 janvier 1481 au 2 août 1483, les Inquisiteurs espagnols avaient brûlé 2.778 personnes vivantes et 2.698 en effigie ; ils avaient condamnés 23.352 individus à des peines diverses Ñ et les biens de tous ces condamnés, même les plus modestes, avaient été «raflés».
**
Ce fut ensuite le tour de Torquemada !
En 1486, il organise cinq auto-da-fés,donnant un total de 3.277 exécutions, pour une seule année, dans une seule ville : Cindad-Réal ! (Cité par M. Cazal, p. 125).
Pendant la durée de ses fonctions, Torquemada fit périr 8.800 personnes ; il en fit condamner, torturer, exiler et ruiner, d'autre part : 89.994 ! Etc., etc. En tout: 105.294 victimes.
Quant aux Maures et aux Juifs, c'est par centaines de mille qu'il les fit chasser d'Espagne Ñ au nom du Christ !
Après Torquemada, l'orgie sanglante continua : Diègne Deza fit brûler 2.592 personnes et condamner 32.952 à des peines diverses. Et ainsi de suite.
M. Cazal estime que l'Inquisition espagnole, en trois siècles, a fait brûler au moins trente-cinq mille personnes; qu'elle a torturé et emprisonné plus de cinq cent mille individuset qu'elle en a exilé et ruiné plus de cinq millions !
Ajoutez à ce total, le nombre des victimes faites par l'Église en France, en Italie et dans le monde entier ! Souvenez-vous des Vaudois, des Albigeois, de la Révocation de l'Edit de Nantes ! Êtes-vous convaincu du mal que la religion catholique a fait à l'humanité ?
Souvenez-vous du SYLLABUS, publié par le pape Pie IX en 1864. On y condamne expressément le libre examen et la liberté de conscience ; on y déclare que l'individu n'a pas le droit d'embrasser la religion qui lui plaît que que le gouvernement civil doit s'incliner devant le clergé...
Relisez la Lettre pastoralepubliée par les Cardinaux, Archevêques et Évêques de France, en 1909 : «L'enfant n'a pas de droit qui puisse prévaloir contre les droits de Dieu... Il n'a pas notamment le droit de refuser jusqu'à 18 ans... l'instruction religieuse que ses parents sont tenus de lui donner ou de lui faire donner.»
Et méditez ces paroles toutes récentes (écrites en 1920) d'un publiciste catholique notoire, M. Rocafort : «Si le catholicisme est la vérité, il n'y a pas de constitution, pas de régime, pas de liberté, encore moins d'intérêt personnel ou collectif, qu'on ait le droit de lui préférer.»
Répétons-le : C'est le Catholicisme et le Papisme qui ont fait l'Inquisition. Celle-ci est le fruit naturel du désir que possède Rome de dominer tous les hommes. Les catholiques sont prêts à récidiver... Au nom de l'Humanité et du Progrès, barrons-leur la route et combattons-les sans faiblir !
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LES CRIMES DU CLERGÉ
Les archives de la Révolution française (1791)
Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense,
Notre crédulité fait toute leur science.
Comment peut-il se trouver des hommes tellement asservis à d'absurdes usages, & tellement enclins à dominer, qu'ils ne cessent de vomir des imprécations contre ceux qu'ils opprimoient, lorsque ceux-ci, par une noble insurrection, ont secoué le joug de leur oppresseurs, et sont rentrés dans leurs droits ? C'est que l'intérêt personnel, qui seul dirige cette insolente espèce d'hommes, ne leur permet pas de voir leurs égaux dans leurs semblables. Mais inutilement ils répètent sans cesse et dans leurs discours et dans leurs écrits que tout est renversé ; répondons-leur : que loin d'être renversé, tout est rentré dans l'ordre, que leur empire est détruit, que le règne des abus est passé, et que celui de la justice commence.Malheur à vous, prêtres séditieux, qui, avec un esprit ardent à surprendre les ignorans, soufflez dans leur cœur toute la rage qui vous anime.
En vain vous vous appuyez de l'autorité du pape pour faire valoir vos prétendus titres ; qu'avons-nous à craindre d'un vieillard en démence qui prend la bible des démons pour l'évangile et la rénovation de l'église de France pour l'œuvre de l'iniquité.
Cette bulle, dont on nous a si long-temps menacés, vient enfin de paroître, elle est toute pour les ministre de l'église et nullement pour l'église en elle-même ; ce n'est qu'une compilation sans ordre de décrets tous temporels, tous avares, tous rapaces, tous usurpateurs, tous différents de la morale chrétienne. Je n'y vois que l'ouvrage de l'ange des ténêbres, et non l'esprit de Jésus-Christ.
Si l'évangile est outragé, si la religion alarmée est menacée de sa destruction, à qui doit-on s'en prendre ? à ses ministres; à vous Très-Saint-Père, malgré votre prétendue infaillibilité ; les énormes bévues de plusieurs de vos prédécesseurs, les scandales qu'ils ont causés par leurs vices, leur luxe énorme entièrement en opposition aux maximes de l'évangile dont ils ont tronqué les textes sacrés pour en faire un évangile à leur mode, pour tromper les peuples et s'établir les dispensateurs des trésors célestes à proportion qu'ils recevoient des fidèles mal instruits, des sommes plus ou moins grandes.
Etoit-ce pour accomoder l'évangile à la foiblesse des peuples, que les ministres d'un dieu pauvre, oubliant volontairement la pauvreté des disciples de J.C., accaparoient les propriétés des familles, les ruinoient, les asservissoient ?
Ah ! Saint-Père ! lisez dans ce livre si peu connu des prêtres, si peu connu de vous-même, dans l'évangile ! lisez : «Les renards ont leurs tanières, les petits oiseaux ont leurs nids, et le fils de Dieu n'a pas une pierre pour reposer sa tête !»Une pierre ! grand Dieu ! qu'elle pauvreté ! votre fils étoit tout puissant, il n'avoit point d'asyle ! il naquit pauvre, il vécut pauvre ; il annonça son évangile aux pauvres, il vécut pour les pauvres, il mourut pauvre ! et les pauvres ont été dépouillés, déchirés, incarcérés, asservis, dévorés pour enrichir les ministres de l'évangile ! Jésus prescrivoit l'abandon des biens, il existoit d'aumônes ; ses apôtres l'imitoient dans ses actions comme dans sa morale, et leurs successeurs ont des palais !...... ils sont rois !...... et le Vatican est bâti avec des ossemens humains ! chaque pierre, formée de la substance du peuple, est un témoin authentique des horreurs des pontifes !...... Et vous prélats..... frappez sur ces pierres, il en sortira du sang ! vous en étancherez votre soif impie, c'est le dernier qui vous reste à boire..... La France est libre, le ciel a déposé dans ses mains les foudres et les tonnerres.... L'évangile de la liberté, l'évangile de Dieu, est au centre de la terre, elle est l'effroi des tyrans.
Il est inutile de nous attacher à prouver les usurpations sacerdotales, le détail en seroit trop long ; mais je vais tracer en peu de mots tous les meurtres commis ou occasionnés par ces tygres altérés de sang qui, en égorgeant leurs frères, se disent les ministres d'un Dieu de paix.
A l'imitation des prêtres juifs, vos devanciers, qui avaient fait lapider, mettre en croix, passer au fil de l'épée, trois cents mille hommes pour avoir dansé autour d'un veau d'or, caressé des filles madianites, regardé l'arche, etc, vous enseignez à vos disciples qu'il faut briser les statues des dieux de l'empire romain, déchiré les édits des empereurs qui vous avoient laissé fort tranquilles ; vous changez les chrétiens en séditieux ; on les punit (comme de raison). Vous comptez deux cents mille martyrs ! et moi, je compte deux cents mille victimes de votre fanatisme !
Vous régnez avec Constantin, les conciles sont assemblés, l'empire est ébranlé par des querelles théologiques ; pendant six cents ans, on argumente, on se bat, on voit empereur contre empereur, citoyens contre citoyens, et de quoi s'agit-il ? d'un verset, d'un mot, d'une syllabe ; alors le sang coule par torrens, cent mille chrétiens sont égorgés, pendus, assommés !
Cependant, il faut avouer que dans le schisme des donatistes, on ne sauroit trop louer l'humanité des évêques d'Afriques qui, ne voulant pas d'effusion de sang, défendirent d'employer l'épée, et se contentèrent de faire assommer quatre mille personnes à coups de massue.
Les Sarrasins fondent sur les peuples abrutis, ils massacrent, ils pillent ! Il falloit des soldats, et on n'avoit que des moines ! Le destin de ce peuple, qui ne savoit qu'argumenter, fut d'être battu par tous les barbares. Un exagérateur supposeroit que dans ces guerres sanglantes, et sans cesse renaissantes, il périt deux millions d'hommes ; mais nous sommes exacts, nous n'en comptons qu'un million.
Les vainqueurs prennent la religion des vaincus, et se déchirent à leur tour ; les rois Gots, Ostrogots, Celtes, Gaulois, Francs, s'entretuent pour des mots qu'ils n'entendent pas. Le bon Clovis, à la sollicitation du pape et des évêques, fait égorger cent mille Ariens pour sa part ! Evaluons ces nouveaux massacres à cinq cents mille.
Des malheureux s'avisent de vouloir vous rappeler à la pauvreté évangélique, et vous faites armer contre eux des fanatiques ; cent mille Vaudois, femmes, enfans, vieillards, sont passés au fil de l'épée !
Nous ne passerons point sous silence les cent vingt mille Manichéens que l'impératrice Théodora, veuve de l'empereur Théophile, fit égorger dans l'empire grec, à la sollicitation de son confesseur, parce que jusqu'à cette époque on n'en avoit pendu ou noyé que vingt mille, et que ces gens-là méritoient bien qu'on les tuât tous pour leur apprendre qu'il n'y a qu'un bon principe et point de mauvais.
Les prétendues hérésies des Iconoclastes, ou briseurs de saints, n'ont coûté que soixante mille vies.
Non contens de troubler l'empire où vous êtes, vous voulez ensanglanter les autres ; la croisade est proclamée, deux millions d'hommes périssent chez les Turcs, après avoir pris la lèpre au lieu du saint tombeau !
O Louis IX ! père des Bourbons, tu fus entraîné par l'exemple et séduit par des prêtres fanatiques ; tu dévastas la France et lui fis des plaies dont elle saigne encore ! est-ce pour avoir fait périr avec toi trois cents mille homme dans l'Afrique qu'on t'a mis au rang des saints ?
Nous ne parlerons point des croisades particulières ordonnées par le Saint Père contre les princes chrétiens, ni des schismes d'Occident, ni de la guerre des Hussites qui n'a coûté que deux cents mille morts ; nous avouons pareillement que les massacres de Cabrière et de Mérindol sont bien peu de chose, il ne s'agit que de vingt-deux bourgs mis en cendres, à-peu-près vingt mille innocens égorgés ou brûlés, d'enfans à la mamelle jettés dans les flammes, des filles violées et ensuite coupées par quartiers, de vieilles femmes qui n'étoient plus bonnes à rien et qu'on faisoit sauter en l'air en leur enfonçant des cartouches dans les deux orifices ; mais, comme ces petites exécutions se faisoient juridiquement avec toutes les formalités de la justice, il n'y a pas le petit mot à dire.
Nous voici parvenus à la plus sainte et glorieuse époque du christianisme, que quelques gens sans aveu voulurent réformer au commencement du seizième siècle. Les papes, les évêques, les abbés, les moines, ayant refusé de s'accorder sur le dogme, les deux partis marchèrent sur des corps morts pendant deux siècles entiers ; si on y joint tous les assassinats commis sous le règne de Léon X, jusqu'au règne de Clément V, les assassinats juridiques ou non juridiques, les têtes des prêtres, des séculiers, des empereurs, des rois et princes abattues par le bourreau; le bois renchéri dans plusieurs provinces par la multitude des bûchers chaque jour allumés ; le sang répandu d'un bout de l'Europe à l'autre ; les bourreaux lassés en Flandre, en Allemagne, en Angleterre même ; trente guerres civiles pour la transsubstantation, la prédestination, le surplis et l'eau bénite ; le massacre de la Saint-Barthélémi, les massacres d'Irlande, les massacres des Cévennes, etc. etc. etc. ; on trouvera au moins plus de trois millions de morts et plus de six millions de familles infortunées plongées dans une misère peut-être encore pire que la mort ; mais commme il ne s'agit que de morts, nous ne comptons que trois millions !
L'inquisition a fait si grand bien, qu'il faut oublier qu'il en a coûté trois cents mille victimes humaines !
Le monde connu ne vous suffit pas ; le poignard attaché à la ceinture, à côté du cordon de Saint-François, vous descendez en Amérique, elle n'est bientôt plus qu'un vaste tombeau ; douze millions d'Américains sont immolés pour la plus grande gloire de Dieu et l'édification de l'église !
Pourquoi parler après cela des quatre cents mille homme que les révérens père Jésuites ont fait égorger au Japon ; de cent mille solitaires victimes de leur austérité fanatique ; des assassinats commis sous le nom de jugement de Dieu ! ce ne sont là que des vétilles.
Mais ne déchirons pas le voile en entier, le tableau seroit trop hideux..... c'est pourquoi il est temps de résumer ; le tout ne monte guère qu'à vingt-deux millions de personnes, ou égorgées, ou noyées ou pendues, ou rouées, ou brûlées pour l'amour de Dieu ! car nous ne parlons point des trois cents mille Camisards envoyés au galères à Brest, à Marseille et Toulon ; on ne les a pas massacrés, Dieu merci ; mais on leur a fait faire pénitence pour accélérer leur conversion et le salut de leur âmes, ce qui très-humain et on ne peut plus chrétien !
Voilà pourtant les terribles effets qu'ont produit les décrets, les bulles, les conciles, les canons de tant de despotes à thiare, et que renouvelleroit le bref de Pie VI, leur digne successeur, dans un siècle moins éclairé. Il a fallu de l'or à ces hommes ambitieux et avides pour ouvrir le ciel et fermer les enfers ! il leur a fallu de l'or pour recevoir le Saint Esprit !.... L'Eternel est-il donc une denrée dont les papes soient propriétaire !..... Leur pouvoir imaginaire fit le malheur des empires ! Devenus riches, il rendirent l'univers esclave... Un pas de plus, ils auroient ordonné au christianisme d'oublier Dieu pour ne servir qu'eux ! Quoi ! tant de victimes immolées n'ont point encore asservi la rage papale ! Et vous marchez si bien sur les traces de vos prédécesseurs, Pie VI, non, vous n'êtes pas le père commun des fidèles ; vous êtes le premier ennemi de Dieu, dès l'instant que vous vous déclarez le chef de l'aristocratie sacerdotale. Vous invoquez en vain l'évangile que vous tronquez pour en faire un à votre mode ; l'évangile de Rome pâlit devant l'évangile de la liberté.
Votre bulle, très-Saint-Père, est séduisante pour les imbéciles et les dévôts...... ; mais l'homme qui veut penser y trouvera autant d'erreurs que vous y avez glissé de prétendues vérités ; vous êtes infaillible, selon vous-même, et par une inconséquence papale, vous demandez conseil aux cardinaux ! Demander conseil, c'est être embarrassé, et être embarrassé n'est pas être infaillible. Cela ne s'ccorde guère ; mais nous sommes habitués à ces tableaux grotesques, propres à figurer dans les Fantoccini italiens.
Cependant, toutes les marionnettes du saint siège et le grand polichinelle romain devroient un peu mieux ménager la foi du peuple : Vous oubliez, messieurs, et votre institut, et votre religion ; et sur-tout la pudeur, en osant encore vous dire les ministres de Jésus-Christ ! Vous nous alléguez une lettre de Saint-Léon contre l'usurpateur Julien, mais le cas est différent ; autre chose est d'employer la brigue et les bassesses des courtisans de cour pour être assis dans la chair épiscopale ; autre chose est d'y être élu par le peuple qui n'y appelle que ceux qui en sont les plus dignes par leurs vertus. Saint-Paul dit : «Il ne faut pas se présenter de soi même à l'épiscopat, mais y être appelé par le Seigneur.»Comment pouvez-vous supposer que Dieu ait fait des abbés de ruelle possesseurs de ses lumières ? qu'un monarque, ses courtisans, ses catins, ses valets, soient les interprêtes de sa volonté divine ? Sachez que les grâces du ciel sont pour les cœurs purs. Dieu prête sa voix au peuple. Vox pupuli, vox Dei.
Saint-Père, ouvrez encore l'évangile. «Tout pasteur qui abandonne son troupeau et n'en prend aucun soin, mérite qu'on le chasse».La plupart des évêques, loin de résider dans leurs diocèses, résidence pour laquelle ils étoient énormément payés, se livroient dans la capitale à tous les excès réprouvés par l'évangile. Falloit-il payer pour nous scandaliser encore ? Le peuple ouvre les yeux, tout ce qui est contraire et insultant à la liberté évangélique excite son indignation. Le clergé dissolu se révolte contre son bienfaiteur, l'aumône cesse ; les vrais ecclésiastiques continuent l'œuvre de Dieu. La nation propose un serment pour la liberté et pour la paix, des ministres d'un Dieu de paix refusent la paix..... Le peuple, comme souverain, ne balance plus ; peu lui importe qu'un évêque, au-delà des monts, lance des anathèmes pour appuyer le vice, il confie à la vertu les honorables fonctions de l'épiscopat.
L'esprit de Dieu plane sur l'univers, il annonce l'égalité à tous les peuples, c'est l'arrêt de mort du despotisme, c'est celui de votre pouvoir. En vain des fripons mitrés, des brigands cachés sous l'habit de prêtre, veulent s'étayer de votre nom pour nous persuader qu'il n'y a plus de religion en France parce qu'il n'y a plus de biens ecclésiastiques ; leurs blasphèmes contre un siècle éclairé, ne ramèneront pas pas ces temps d'ignorance où des moines supposèrent que le diable étoit logé dans les épis, qui faisoient entendre pendant la nuit des voix qui crioient : Donnez à l'église la dixième partie de vos gerbes; et l'agriculteur trop crédule, imbécile et timide, donnoit cette dixième partie, dont l'église s'est fait un titre qu'elle s'efforce aujourd'hui de faire regarder comme imprescriptible, dont l'anéantissement est une violation de la propriété la plus sacrée, en annonçant que la religion est en péril.
Mais les temps ont changés : on n'est plus assez stupide pour s'imaginer qu'en s'enfroquant un habit de moine, et en écoulant son bien à l'église, on ira tout droit en paradis. L'empire de la superstition est détruit : on ne croit plus que, pour de l'argent, on puisse acheter des indulgences, et obtenir la rémission de crimes commis et à commettre. On ne croit plus à une infinité de pieuses momeries que l'ambition et la cupidité des prêtres avoient consacrées, et que l'ignorance et la crédulité des peuples avoient accrédités.
De l'Imprimerie de la Liberté.
APERÇU RAPIDE
SUR LES CRIMES DES PRÊTRES
OU
RELEVÉ exact des assassinats commis au nom de la Religion,
depuis la naissance du Christianisme jusqu'à nos jours
Les archives de la Révolution française [1794?]
1°) Les prêtres juifs, devanciers de nos prêtres, firent périr par le fil de l'épée, ou mettre en croix, trois cent mille hommes, pour avoir dansé autour du veau d'or, etc.2°) Les prêtres changèrent les chrétiens en séditieux. Ils comptèrent deux cent mille martyrs : je compte deux cent mille victimes de leur fanatisme.
3°) Les prêtres régnèrent avec Constantin. Pendant six cent ans, on se bat pour des mots ; l'on peut compter au plus bas cent mille hommes égorgés dans toutes ces querelles.
4°) Comptons seulement dans les guerres des Sarrazins un million d'hommes.
5°) Le bon Roi Clovis, ce pieux chrétien, à la sollicitation du pape et des évêques, fait égorger, pour sa part, cent mille Ariens.
6°) Evaluons ce que les rois Goths, Ostrogoths, Celtes, Francs, Gaulois ont fait périr, à cinq cent mille hommes.
7°) Comptons cinquante ans de guerre civile en France, vingt batailles, et la Saint-Barthélémy, voilà deux millions d'hommes égorgés.
8°) Cent mille Vaudois voulant ramener les évêques à la pauvreté évangélique ; ils arment le peuple contre eux, et plus de cent mille hommes sont passés au fil de l'épée.
9°) Nous pouvons bien compter, sans exagération, deux millions d'hommes péris dans la première croisade, tant chrétiens que musulmans.
10°) Croisades particulières, ordonnées par le Saint-Père contre les princes chrétiens, le schisme d'Occident, la guerre des Hussites, les massacres de Cabrière, de Mérindol, des Cévennes et d'Irlande, au plus bas deux cent mille hommes.
11°) La sainte Inquisition, depuis son établissement, au moins trois cent mille hommes.
12°) Douze millions d'Américains, assassinés pour la plus grande gloire de Dieu et l'édification de l'église.
13°) Au Japon, les Jésuites firent égorger quatre cent mille hommes.
14°) Cent mille solitaires, victimes de leur austérité fanatique.
15°) Assassinats commis, sous le nom de jugement de Dieu, trente mille hommes.
Actuellement, supposons qu'il n'y eût en Europe, depuis la naissance du christianisme jusqu'à nos jours, que neuf millions de moines, de religieuses et de prêtres, voilà donc neuf millions d'individus perdus pour la société. Comptons actuellement combien un moine peut faire d'enfans ; combien ces enfans peuvent en procurer à leur tour, pendant l'espace de dix-huit siècles ; supputons, avec la plus grande modération, ne comptons que dix-huit millions d'être étouffés en germe par leur homicide célibat.
Résumons : prêtres, chrétiens, vous avez donné la mort à plus de trente-huit millions d'hommes.
D'après ce calcul vrai, que l'histoire prouve à chaque page, que pensez-vous que l'homme sensible doit croire d'une religion qui a fait commettre de telles horreurs ? Comment voulez-vous qu'il la chérisse ? Arrachez-lui donc le cÏur, enlevez-lui tout sentiment humain, ou ne trouvez point mauvais qu'il l'attaque sans cesse, qu'il la combatte avec courage, qu'il ouvre les yeux à ses Concitoyens, sur leurs intérêts les plus chers ?
Les prêtres pour se laver, nous disent : Ce n'est pas là la religion, c'est l'abus de la religion, ou pour mieux dire l'ambition ou l'avarice des papes et du clergé, qui les ont porté à ces excès dont gémit la religion elle-même.
Eh ! Que m'importe le motif qui les fait agir, lorsque le résultat est le massacre de nos semblables ! lorsque celui qui se dit l'Oracle et le représentant de Dieu sur la terre, me dépouille en son nom, et m'arrache ce que j'ai de plus cher, tout en me pêchant l'humilité et la paix ! que me font toutes ces belles paroles, tous ces mots mystiques, toutes ces promesses d'un avenir heureux, lorsque ceux qui sont chargés de me conduire, par la douceur et la patience, dans le chemin du salut, m'y font traîner par des bourreaux, et encore viendront me dire avec cette impassibilité qui tient de la férocité, que c'étoit un abus que la religion elle-même condamnoit. Mais ceux qui sont morts, le sont-ils moins ? mais les larmes qu'ils ont fait couler, ont-elle pu les tarir ? Ah ! loin de nous, ces hommes sanguinaires, de quelque partis qu'ils soient, quelque secte qu'ils aient embrassé, ce sont des monstres dans la nature ; car, ni la religion, ni la liberté ne donnent le droit d'égorger son semblable.
RÉPUBLICAINS,
Les prêtres implacables, ennemis des mortels,
Vils soutiens du despotisme, à l'ombre des autels,
Menteurs par habitude et fripons par essence,
Nous tromper, nous corrompre est le but de cette engeance.
Méfiez-vous donc des perfides instigations,
De ces hypocrites marchands d'absolutions,
Qui se disent les arbitres de vos destins
qu'en terme vulgaire, on appelle calotins,
Qui, au lieu de prêcher la paix et la concorde
N'ont cessé de souffler le feu de la discorde ;
Ces monstres pervers, suppôts de la vengeance,
sont les plus cruels ennemis de la France.
Ils détestent la Convention nationale,
Parce qu'elle a détruit la vermine papale ;
qu'elle a anéanti les abus féodaux,
Et qu'elle a décrété que nous étions égaux !
Amis, revenez de votre aveugle égarement,
Et n'ayez désormais pour point de ralliement
Que la représentation nationale,
Et au diable la ligue sacerdotale ;
Le sacerdoce, cet ennemi des humains,
Ose élever au ciel ses sinistres mains
Teintes du sang des malheureuses victimes,
Qui a trompé par ses complots et ses crimes.
Sa principale divinité est la fourbe,
Malheur à celui, qui sous son joug se courbe ;
Je ne prétends pas parler de tous les prêtres ;
Soyons justes, ils ne sont pas tous des traîtres ;
Mais, mes amis, les bons sont bien rares ;
Ils sont presque tous ambitieux et avares,
Prenant de toutes mains comme les procureurs ;
Enfin ils ont commis toutes sortes d'horreurs.
Républicains, appréciez la dignité de votre être,
Et ne soyez plus le vil esclave d'un prêtre :
Si votre femme veut qu'il vienne à la maison,
Ne le permettez pas, et cela pour raison :
Cycophantes astucieux, ils emprégnoient leurs cÏurs
Du poison du fanatisme et de ses erreurs ;
D'un fer homicide nous armant l'un contre l'autre,
Chacun d'eux, de Jésus, se dit fidèle apôtre.
Ils ont menti ; car Jésus était un Sans-culotte véridique
Qui ne fut jamais de cette infernale clique ;
Jésus étoit l'ami de la sainte vérité,
des bonnes mÏurs et de la douce Égalité.
Ennemi juré du pharisien voleur,
il l'eût été, sans doute, du prélat agioteur.
Jésus détestoit les scélérats et les traîtres,
Par conséquent il devoit haïr les prêtres !
Amis, voulez-vous vous préserver du fanatisme ?
(Voici la recette).
Avalez une bonne dose de civisme,
Douze grains d'émétique révolutionnaire,
Cela vous développera le caractère ;
Prenez aussi quelque potion de bon sens,
Et bientôt vous ne croirez plus aux revenans ;
Vous ne croirez plus que Dieu en créant l'univers,
Creusa pour ses enfans le gouffre des enfers ;
Et qu'il fit d'un jardin, chasser le premier homme,
Pour avoir d'un pommier détaché une pomme !
Que ce foible péché, par le père commis,
fut et sera toujours expié par le fils.
Par ces inventions de pieux assassins,
Ont conduit, à leur gré, la race des humains.
Chacun d'eux se disant du Vrai dieu l'interprête,
Des esprits et des biens ils firent la conquête ;
Et bientôt, pour servir leur plus vils intérêts,
L'homme connut par eux le plus noir des forfaits :
On vit au même instant aux deux bouts de la terre,
Le fils, au nom du ciel, assassiner son père ;
Et le père à son tour, suivant les mêmes lois,
De la nature en pleurs méconnaître la voix.
On le vit en mourant accorder à des prêtres,
Tous les biens fabuleux, le bien de ses ancêtres.
Ils priva ses enfans de leur propriété :
Et tout cela, dit-on, ce fut par piété :
Donnez, et vous aurez le ciel en héritage.
Tel fut de nos prélats, en tout temps, le langage....
Perfides charlatans, fuyez loin de mes yeux,
Et ne vous dites plus les organes des cieux,
Je ris de cette erreur, et mon cÏur qui l'abjure,
Ne connoit d'autre dieu que l'Auteur de la Nature :
Ce Dieu que je révère (et de vous ignoré)
Sera toujours le seul digne d'être adoré.
PRÉCIS DE LA RELIGION NATURELLE O ! vous, que l'on a si long-temps abusé par des fables, tantôt pour vous retenir sous le joug des tyrans, tantôt pour vous faire baisser humblement le front devant des prêtres aussi fanatiques qu'ambitieux ; c'est à vous que je m'adresse. La Liberté triomphe maintenant, et la Vérité doit triompher avec elle. Vous n'écoutez plus la voix du tyran qui veut vous enchaîner ; n'écoutez plus, de même, celle du prêtre qui vous trompe. Qu'ont-ils à vous enseigner, ces prêtres de tant de religions ? l'erreur. Ecoutez la nature, elle vous enseignera la vérité. Quand vous voyez l'univers, et l'ordre admirable qui y règne, vous vous dites : C'est un Dieu qui l'a créé et qui le gouverne. Quand vous avez rendu service à un homme, vous vous dites avec satisfaction : Je devois obliger mon frère : Eh bien ! voilà la vraie religion, la vraie morale ; la nature en grave les principes dans nos cÏurs.
Qu'est-ce que les prêtres vous ont appris de plus et de meilleur ? Ils n'ont fait que corrompre ce qu'avoient de sublime cette religion et cette morale. Ils ont donné à la Divinité les passions et les foiblesses humaines. Ils ont bâti des fables et ont dit aux hommes : Croyez ce que nous vous enseignons. Ils vous ont dit : L'Homme, après avoir péché ne pût être sauvé que par la mort du fils de Dieu. Quelle folie ! Dieu qui a créé l'homme et l'univers, ne peut pas sauver ce même homme, si un autre Dieu, qui est son fils, ne vient sur la terre, ne se fait homme, et ne meurt dans les supplices ? En vérité, il falloit bien fonder sur la folie des hommes pour leur conter des sottises semblables !...... Quoi ! Dieu ne peut sauver l'homme que par la mort de son fils ? Il n'est donc pas tout-puissant, s'il est obligé de dégrader la Divinité pour sauver l'ouvrage de ses mains, c'est-à-dire, pour faire beaucoup moins que lorsqu'il le créa ? Prêtres sacrilèges ! n'avez-vous pas craint d'attirer sur vous la colère divine, en détruisant ainsi la majesté de l'Être-Suprême ?
Hommes simples ! soyez enfin éclairés ; n'estimez plus ces fables que ce qu'elle valent ; rendez hommage à l'auteur de la nature ; mais oubliez le Christ, la pomme que mangea Adam, les flammes de l'enfer, et tous les autres contes semblables.
Entretenez les sentimens religieux dans vos familles, parce que ces sentimens nous sont naturels, qu'ils nous rendent heureux et nous inspirent des vertus. Dites à vos enfans : l'univers nous annonce un Dieu, adorez-le ; car c'est de lui que vous tenez le jour ; aimez les hommes, car ils sont vos frères ; aimez la liberté, car Dieu l'a donné à l'homme, et c'est un crime de la perdre. Voilà la vérité que vous devez à vos enfans ; gardez-vous de leur inspirer encore des erreurs qui, désormais, ne seraient plus que funestes ; vous leur devez la vérité, je vous le répète, et la patrie qui veut des Citoyens sages vous ordonne de la leur faire connoître. Ne cessez de leur dire : ce n'est pas nous qui ramène le jour ou les ténêbres ; les saisons se succèdent sans que nous y songions. Nous ne pouvons faire éclore les fleurs, ni jaunir les moissons ; ainsi, si ce n'est pas nous qui a créé l'univers et régit les saisons, il y a donc un Être assez puissant qui l'a fait. Oui, tout nous le prouve ; cet Être qui a créé l'univers, et qui le gouverne avec tant de sagesse, nous l'appelons DIEU. Quelle est la nature de ce Dieu ? je l'ignore.
Quand je vois une horloge, je ne puis douter qu'un horloger l'a faite ; quand je vois l'univers, je ne puis douter non plus qu'un Être-Suprême l'a créé. [Cette idée sublime est de Voltaire, qui l'a imitée de Platon.] J'ajouterai : si en voyant une horloge, je sais que c'est l'ouvrage d'un horloger, ce n'est pas une raison pour que je sache de quelle figure, de quelle taille est cet horloger que je n'ai jamais vu ; de même, si en voyant l'univers,, je ne puis douter de l'existence d'un Créateur suprême, ce n'est pas une raison non plus pour que je sache qu'elle est la nature de ce créateur.
Dieu est tout-puissant, bon et juste ; voilà des faits dont je ne puis pas plus douter que de son existence.
Puisqu'il a créé et qu'il gouverne tout, il est d'une puissance infinie pour nous.
Puisqu'il nous a créés, nous procure ce qui nous est nécessaire ; et plus encore, puisqu'il nous a inspiré l'amour du bien et la haine du mal, il n'y a point de doute qu'il ne soit bon ; l'homme juste n'en doutera jamais ; le méchant fera peut-être quelquefois de vains efforts pour en douter.
Je ne veux pas d'autres preuves de sa justice que la satisfaction que me laisse une conscience tranquille, et les remords que me donne le crime que je puis avoir commis. Voilà tout ce que mon cÏur et ma raison m'apprennent sur la divinité.
F I N.
Groupe Bakounine (FA)ANTICLÉRICALISME : Le devoir
C'est un fait, depuis quelques décennies maintenant, le phénomène religieux, après avoir mis un genou en terre sous les coups de boutoirs du progrès technique et scientifique, de l'urbanisation, de l'instruction de masse, de la communication, de la mondialisation, de la société de consommation, du foot, du porno du samedi soir... est en train de reprendre sérieusement du poil de la bête.Ayatollahs sataniques mettant des populations entières sous l'éteignoir et condamnant des écrivains à mort pour sacrilège ; hordes de barbus piquant, taillant et hachant menu, tout ce qui, hommes, femmes et enfants, passe à portée de leur délire ; légions d'étudiants en théologie s'essayant à interdire la musique et le chant des oiseaux ; commandos de blaireaux faisant feu de tout bois contre le droit à l'avortement et la contraception ; foules immenses électrifiées par l'allumé de la basilique Saint-Pierre ; prolifération de sectes en tous genres ; lobbying démoniaque des croisés d'un nouvel ordre moral aboutissant à la réécriture des manuels scolaires ; cascades de procès visant à censurer et à amener à s'autocensurer tout propos écrit, oral, artistique... qualifié de sacrilège ou de blasphématoire ; union "sacrée" de tous ces peine à jouir dès lors qu'il s'agit de mettre en esclavage la moitié féminine de l'humanité... les exemples permettant d'illustrer cette remontée en puissance et en nuisance des intégrismes religieux et sectaires sont innombrables.
Mais, comment en est-on arrivé là ? Et comment faire, si tant est que cela soit possible, pour se prémunir contre la vague obscurantiste qui est en train de déferler sur le monde ?
L'éternel humain et sa peur de la mort
Pendant longtemps on a pensé que seules des populations abruties de misère matérielle, soigneusement cantonnées dans l'enclos de l'analphabétisme et soumises au totalitarisme terroriste d'institutions religieuses exerçant le pouvoir politique, pouvaient croire aux âneries religieuses. À des fadaises du genre de celle de la création du monde en quelques jours via l'entremise d'un mystérieux créateur faisant mumuse avec de la terre et de l'eau. À des non sens comme la virginité de la mère de Jésus. À des billevesées comme la platitude de la terre, l'existence de l'âme, la vie après la mort... Et on s'est dit qu'avec le temps, en améliorant les conditions matérielles de l'existence des êtres humains, en leur permettant, via une instruction de masse, de s'ouvrir à la culture et de prendre connaissance des progrès de la science, en leur offrant un cadre politique de liberté, d'égalité et de citoyenneté... on finirait par parvenir à scier la branche sur laquelle était assis l'obscurantisme religieux.Disons le tout net, depuis les encyclopédistes, les révolutionnaires de 89, l'école publique laïque, gratuite et obligatoire... du chemin a été parcouru qui permet de penser que la chose religieuse a effectivement du mal à prospérer en dehors de la misère, de l'abrutissement et de la sujétion.
De ce point de vue, ce n'est nullement un hasard si les ayatollahs iraniens, les étudiants en théologie afghans et pakistanais, les barbus massacreurs algériens... évoluent dans des pays où règne la précarité économique, politique et sociale. Et si l'engouement religieux et sectaire plonge, en occident, ses racines dans la misère qui se répand chaque jour un peu plus au rythme des inégalités sociales et dans le vide de sens d'une société de consommation réduisant l'individu à l'état d'estomac et de porte-feuille.
Mais est ce pour autant à dire après avoir abattu le capitalisme, la révolution sociale, dont il est clair qu'elle éradiquera la misère et fera fleurir la liberté et l'égalité entre les êtres humains, tordra une bonne fois pour toute le cou à l'infamie religieuse. Rien n'est moins sûr !
Rien n'est moins sur car la croyance religieuse ne plonge pas ses racines que dans la misère. Elle les plonge également dans cette peur panique de la mort qui ronge l'éternel humain et en fait une terre d'élection pour les marchands d'immortalité en tous genres.
De cela, il convient de bien avoir conscience. Non pour mettre au magasin des accessoires la nécessité d'un changement social radical, mais pour s'extraire de cette vision linéaire de l'histoire qui nous a amenés à déserter plus ou moins le combat d'idée et la lutte au couteau contre les croyances et les institutions religieuses au motif que désormais, après tout le chemin parcouru, elles ne pourraient plus jamais constituer une menace mortelle pour l'intelligence et la liberté.
Laissez le coq passer
le seuil, vous le verrez
bientôt sur le buffet...
Si la croyance religieuse, les institutions religieuses et les militants de la chose religieuse ont actuellement le vent en poupe, c'est à l'évidence parce que notre type de société (capitaliste, productiviste et de consommation) génère aujourd'hui davantage de misères et de non sens qu'hier. Mais c'est également parce que nous faisons preuve d'une tolérance coupable et d'une passivité étonnante à l'encontre d'un discours tout de bondieuseries, de niaiseries, de mensonges, de stupidités... d'actes et d'actions visant à imposer un rapport de force favorable aux croisés de l'ordre moral, et d'une stratégie de l'Église visant à censurer et à faire s'autocensurer tout propos écrit, oral, cinématographique, artistique... critiquant ou contestant la religion. Et c'est surtout, parce qu'inconsciemment ou consciemment, sous couvert d'innocuité de la peste religieuse ou de respect de la croyance religieuse et des conditions de son exercice, nous cautionnons le statut dérogatoire au droit commun qui a toujours été, mais qui est de plus en plus celui de l'Église.Jadis, les militants anarchistes et laïques n'hésitaient pas à aller porter la contradiction dans les églises. Ils ne laissaient passer aucune occasion de dénoncer le discours tout de mensonges et d'âneries des marchands d'immortalité. Ils se moquaient allègrement de leurs allégations par rapport à la genèse du monde, la virginité de la mère de Jésus, la platitude de la terre, l'existence (récente) d'une âme chez les femmes, l'existence (plus ancienne) d'une âme chez les hommes,...
Assurément, nous n'aurions non seulement rien à perdre mais tout à gagner en renouant avec la tradition.
Dans le même ordre d'idée, si à chaque action de commando des fous de dieu visant à empêcher des femmes d'avorter avait lieu, en réponse, une occupation d'église ou l'empêchement d'un baptême... si des journées mondiales de la mécréance faisaient écho aux Journées mondiales de la jeunesse... nul doute que le respect que l'on doit aux imbéciles de la foi religieuse, dès lors qu'ils ne cherchent pas à imposer leur foi aux autres, ne s'exercerait plus (comme aujourd'hui) à sens unique.
Enfin, si à chaque fois que la curaille fait un procès à un livre, une affiche, un film... au motif qu'ils sont blasphématoires ou sacrilèges, nous lui faisions un procès au motif que ses églises, ses croix, ses livres, ses affiches, ses films... sont blasphématoires et sacrilèges par rapport à l'athéisme et pire encore à l'intelligence, nul doute que, ça calmerait les ardeurs de certains.
Au bout du compte, mais on l'aura aisément compris, notre intolérance à l'encontre de la chose religieuse ne vise à rien d'autre qu'à imposer une conception de la tolérance basée sur une égalité de statut et de traitement social entre croyants et mécréants.
Que les croyants aient des croix dans leurs églises, pas de problème pourvu qu'il n'y en ait pas dans les écoles et les hôpitaux publics, dans les tribunaux... Qu'ils aient leurs écoles, pas de problème, dès lors qu'ils respectent certaines règles et qu'ils ne demandent pas à la collectivité de les financer. Que l'école publique s'ouvre à des aumôneries, pas de problème dès lors que les cours de catéchisme dans les églises donneront régulièrement la parole aux athées. Que les églises fassent sonner leurs cloches pour un oui ou pour un nom, que les imams appellent à la prière... pas de problème pourvu que nous puissions nous aussi faire du bruit et informer nos concitoyens de l'inexistence de dieu et de la malfaisance des Églises. Que les chrétiens puissent baptiser leurs enfants, pas de problème, dès lors que les registres de baptême s'ouvriront aux demandes de débaptisation. Qu'ils puissent planter des croix un peu partout, pas de problème, dès lors que nous puissions ériger des monuments à la gloire de la raison. Que...
C'est incroyable que les croyants qui ne cessent de parler de respect et les républicains bourgeois qui ont toujours l'égalité des droits à la bouche n'aient jamais pensé que le respect et l'égalité, ça ne comportait pas plusieurs vitesses !
Groupe Bakounine (FA)
Une nouvelle brochure des Éditions du ML et d'AL:
La religion c'est l'opium du peuple
Collectif
Ça peut sembler incroyable, inconcevable, surréaliste, dément, incongru, impensable, impossible... et pourtant c'est un fait. Une réalité.Un cauchemar en chair et en os. Bien vivant.
En l'an 2000, en effet, à l'heure du triomphe de la science et de la technologie, d'internet, des progrès de la médecine, des guerres "propres", de la conquête de l'espace, de la construction européenne, et de la gauche plurielle, il est encore des millions, des centaines de millions et même des milliards d'individu(e)s qui croient que...
Que la mère de Jésus Christ était vierge.Que la terre n'est plus plate, mais...
Qu'il y a une vie après la mort.
Que les femmes n'ont une âme que depuis peu.
Que Dieu (lequel ?) a créé le monde en quelques jours en pétrissant de la terre avec ses mains.
Que les hommes préhistoriques et la théorie de l'évolution sont des inventions du "malin".
Que la vie est une vallée de larmes.
Que le plaisir est satanique.
Que...
Bref, au jour d'aujourd'hui les croyances religieuses, quelle qu'elles soient, continuent, à force de bondieuseries, de niaiseries, d'irrationnel, d'obscurantisme, de sadisme et de masochisme, d'insulter l'intelligence."L'éternel" humain et sa peur de la mort expliquent cela. Ce besoin de dope pour...
"L'éternel" humain et sa rage de vivre fondent également l'insolence libertaire de cette brochure qui entend s'affranchir de l'opium religieux et combattre sans merci ses dealers.
Ni dieu, ni maître ! Aujourd'hui comme hier, et comme demain !
Éditions du Monde Libertaire
Éditions Alternative Libertaire
COLLECTION PROPOS MÉCRÉANTS
20 francs français - 100 francs belges
ISBN 2-9030IM9-1 / ISSN 1169-3482
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RACISME

Ali Khalid Abdullah
Pourquoi y a-t-il si peu de personnes de couleurs dans le mouvement anarchiste ?
Le mouvement Anarchiste dans le monde entier est composé de plus de blancs que de personnes de couleurs. La grande majorité des textes Anarchistes sont écrits et publiés par des blancs. De plus, l'ensemble du mouvement anarchiste, bien qu'affirmant être représentatif de tout le monde, s'est révélé être moins que ce qu'il prétend.Le mouvement Anarchiste doit commencer à s'autocritiquer si nous voulons construire un mouvement qui représente vraiment tout le monde — si nous projettons sincèrement de combattre et renverser toute forme de racisme, de kapitalisme, la société de classe.ALI KHALID ABDULLAH
Le mouvement Anarchiste doit s'élargir en direction des communautés NéoAfricaines d'Amérikkke, des communautés noires en Afrique et partout où l'on trouve des gens de couleur, que ce soit en Grande-Bretagne, en Amérique du Sud et Amérique Centrale, dans les îles des Carraïbes, ou à d'autres endroits. Ceci doit être effectué sinon le mouvement Anarchiste ne peut pas et ne va pas se développer et ne restera qu'un petit mémorial de ce qu'il aurait pu devenir.
En Amérikkke, les Peuples Noirs, Latinos, Indigènes (Amérindiens) sont sujets à des traitements bien pires que les autres populations, pourtant, le mouvement Anarchiste ne se manifeste pas dans ces communautés. Les Anarchistes ne développent par de relations avec les leaders, les activistes ou les groupes d'action politique noirs, et le manque de pratique de la part des Anarchistes montre une contradiction claire avec les principes directeurs de leur pensée.
Les communautés Noires, Latinos, Indigènes ne sont pas invitées aux meetings anarchistes, et ne reçoivent généralement pas de soutien de la part des anarchistes. Pourquoi ? Pourquoi des gens se définissant comme anarchistes ou Anti-autoritaires mènent-ils des vies séparées des gens qui sont quotidiennement victimes des abus du gouvernement et de la société qu'ils prétendent haïr ? Il y a là un problème.
L'Anarchist Action Collective à Eugene, dans l'Oregon, aux USA, m'a envoyé un flyer intitulé " Pourquoi l'Anarchie ? " qui expliquait en dix points le besoin de changements libertaires. Dans ce tract, le fait qu'il existe " une crise de plus en plus profonde à tous les niveaux " était mentionné, mais pas le fait que les Anarchistes doivent se tenir prêts et s'impliquer dans les luttes des personnes de couleurs. Le texte n'expliquait pas ouvertement comment les anarchistes doivent se confronter aux pratiques raciales de la politique raciste amérikkkaine, qui se concrétise par des attaques contre des adultes et des jeunes noirs par le système policier et le système judiciaire. Il ne déclarait pas que les Anarchistes ont le DEVOIR et la RESPONSABILITÉ de s'unir avec les gens de couleur et vivre loin des riches banlieues blanches où si peu de noirs et autres gens de couleurs vivent. Les Anarchistes doivent faire cela si ils veulent lutter quotidiennement au côté des gens dans le besoin. Connaître ce problème et ne pas agir CONCRÈTEMENT individuellement ou collectivement revient au même que de s'en foutre. Pourquoi est ce que les populations Noires, Latinos, Indigènes ou Asiatiques devraient soutenir, lutter et travailler au côté des anarchistes si leur avis n'est pas pris en compte, si elles ne sont pas reconnues, aidées, soutenues dans leur misère et estimées pour ce qu'elles sont ?
En temps qu'Anarchiste et NéoAfricain, je trouve tout à fait regrettable le fait que le mouvement Anarchiste ne soit pas complètement impliqué dans la lutte et la coopération main dans la main avec mon peuple.
Je trouve triste le fait que les Anarchistes adhèrent à telle ou telle idée sans compter un nombre significatif de Noirs, de Latinos, d'Indiens ou d'Asiatiques à l'intérieur de leurs collectifs. Pourquoi ce mouvement n'a-t-il pas adopté des mesures plus progressives et plus efficaces pour toucher ces gens ? Ces gens de couleur ? Et pourquoi ne lit-on et ne s'intéresse-t-on qu'à ce que de vieux anarchistes ont lu ou réalisé alors qu'il en existe actuellement qui s'expriment bien, qui sont intéressant-e-s, dont on pourrait s'inspirer, lire les textes et mettre en pratique les idées et méthodes ?
Si nous ne sortons pas de ce cercle de groupes à ultra-majorité blanche pour rassembler des individus de toutes les races et représenter tous les intérêts, nous ne serons pas un mouvement efficace et nous allons nous refouler sur des anciennes valeurs en excluant des personnes qui pourraient contribuer et apprendre du mouvement Anarchiste ici en Amérikkke et dans le monde.
Nous devons repenser notre approche et notre vision globale. Les anarchistes devraient se situer là où l'oppression est la plus grande. Les anarchistes devraient construire leur base et diffuser leurs idées — rallier des opinions à notre cause, nos buts et nos objectifs — là où l'oppression est la plus terrible. Nous ne devons pas fuir la réalité en nous isolant des plus malheureu-x/ses et des plus dépossédé-e-s. Ce qui a rendu l'Anarchisme étranger à de nombreuses personnes de couleurs est le manque d'action dont j'ai parlé. Bien sûr il y a des personnes de couleur qui sont anarchistes et croient en ses principes, mais nous sommes relativement peu nombreu-x/ses. Cela doit changer !
On laisse souvent entendre que " les Anarchistes sont incroyablement plus militant-e-s ". De toute manière, lorsque je vois la police raciste tirer sur des noirs — des Néo-Africains — je pose la question : " Où sont les anarchistes lors des manifestations massives ? " Pourtant, je lis ou j'entend constamment parler dans les infos de blancs masqués, se revendiquant anarchistes, qui jettent des briques ou des bouteilles sur des McDonald's. Je peux souvent lire des articles sur des grands groupes de personnes se revendiquant anti-autoritaire qui pratiquent l'Action Directe pour sauver des arbres, des espèces sauvages menacées ou des écosystèmes en danger (ce qui est important), mais pourquoi ne mettent-ils pas autant de passion lorsque l'on touche à la question du traitement inhumain de gens à qui on reproche d'être de couleur ? Il y a quelque chose de fondamentalement contradictoire dans ce tableau. C'est étrange. Mais si je peux le constater, alors des millions d'autres noirs, latinos et indiens le constatent également.
La marginalisation des populations non-blanches dans la société comme dans les milieux militants n'est pas une spécialité des Etats-Unis. Ce texte ne s'adresse donc pas qu'aux blanc-he-s américain-e-s mais bien à l'ensemble des libertaires des pays riches qui tombent trop souvent dans l'autocongratulation et oublient les discriminations du capitalisme auxquelles ils/elles ne sont pas soumis-es.
14 septembre 2000
Note de maloka :
Ali est un prisonnier politique qui a été condamné à l'image de centaines de militant-e-s noirs américain-e-s à une longue peine de prison ferme. L'échec de l'administration pénitentiaire dans sa tentative de le détruire dans son intégrité physique et politique lui barre le chemin de la liberté conditionnelle accordée aux détenu-e-s dociles. Ali est le fondateur d'une organisation militante de prisonniers politiques et est toujours resté actifs derrière les barreaux comme dehors. Vous pouvez lui répondre (en anglais) ou lui témoigner votre solidarité :
Thumb Correctional Facility,
3225 John Conley Drive, Lapeer MI 48446,
USA
Pour plus d'infos sur la solidarité avec les détenu-e-s ou pour recevoir notre bulletin d'information mensuel :
ABC-Dijon c/o Maloka, BP 536, 21014 Dijon Cedex.
E-mail : ABC.dijon@net-up.com
Site Web : http://www.chez.com/maloka/
ABC-Dijon c/o Maloka, BP 536, 21014 Dijon Cedex.
E-mail : ABC.dijon@net-up.com
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