Internationale lettriste
LE MINIMUM DE LA VIE
On ne dira jamais assez que les revendications actuelles du syndicalisme sont condamnées à l'échec; moins par la division et la dépendance de ces organismes reconnus que par l'indigence des programmes.On ne dira jamais assez aux travailleurs exploités qu'il s'agit de leurs vies irremplaçables où tout pourrait être fait; qu'il s'agit de leurs plus belles années qui passent, sans aucune joie valable, sans meme avoir pris les armes.MICHÈLE I. BERNSTEIN, ANDRÉ-FRANK CONORD, MOHAMED DAHOU, G.-E. DEBORD, JACQUES FILLON, GIL J WOLMAN.
I1 ne faut pas demander que l'on assure ou que l'on élève le « minimum vital », mais que l'on renonce à maintenir les foules au minimum de la vie. Il ne faut pas demander seulement du pain, mais des jeux.
Dans le « statut économique du manœuvre léger », défini l'année dernière par la Commission des conventions collectives, statut qui est une insupportable injure à tout ce que l'on peut encore attendre de l'homme, la part des loisirs — et de la culture — est fixée à un roman policier de la Série Noire par mois.
Pas d'autre évasion.
Et de plus, par son roman policier, comme par sa Presse ou son Cinéma d'Outre-Atlantique, le régime étend ses prisons, dans lesquelles il ne reste rien à gagner — mais rien à perdre que ses chaînes.
La vie est à gagner au-delà.
Ce n'est pas la question des augmentations de salaires qu'il faut poser, mais celles de la condition faite au peuple en Occident.
Il faut refuser de lutter à l'intérieur du système pour obtenir des concessions de détail immédiatement remises en cause ou regagnées ailleurs par le capitalisme. C'est le problème de la survivance ou de la destruction de ce système qui doit être radicalement posé.
Il ne faut pas parler des ententes possibles, mais des réalités inacceptables: demandez aux ouvriers algériens de la Régie Renault où sont leurs loisirs, et leur pays, et leur dignité, et leurs femmes? Demandez-leur quel peut être leur espoir? La lutte sociale ne doit pas être bureaucratique, mais passionnée. Pour juger les désastreux résultats du syndicalisme professionnel, il suffit d'analyser les grèves spontanées d'août 1953; la résolution de la base; le sabotage par les centrales jaunes: l'abandon par la C.G.T. qui n'a su ni provoquer la grève générale ni l'utiliser alors qu'elle s'étendait victorieusement. Il faut, au contraire, prendre conscience de quelques faits qui peuvent passionner le débat: le fait par exemple que partout dans le monde nos amis existent, et que nous nous reconnaissons dans leur combat. Le fait aussi que la vie passe, et que nous n'attendons pas de compensations, hors celles que nous devons inventer et bâtir nous-mêmes.
Ce n'est qu'une affaire de courage.
Pour l'Internationale lettriste:
Potlatch N°4 - 13 juillet 1954
Yves Peyraut
ABRÉGÉ DE L'ANARCHO-SYNDICALISME
Monde libertaire n°1110, du 12 au 18 février 1998
Si l'on commence à écrire l'histoire d'un tel mouvement, il faut, bien sûr, traiter à la fois des hommes et des événements, mais aussi des courants de pensée souvent contradictoires qui ont nourri (ou se sont nourris de) ce mouvement ; de plus, une histoire de l'anarcho-syndicalisme (une vraie) devrait embrasser ce qui s'est passé, et se passe, sur les cinq continents. Ce n'est pas une seule page qui serait nécessaire, mais bien plus, réparties sur un ou plusieurs volumes. Comme j'en suis toujours à l'introduction, en forme de précautions oratoires, il est bon de se rappeler que s'il n'existe pas (tout au moins pas à ma connaissance) d'ouvrage de synthèse sur ce sujet, on peut signaler une courte bibliographie (voir en fin d'article), incomplète elle aussi. C'est pourquoi je me contenterai dans cet article d'indiquer seulement quelques points de repère, points de repère qui apparaîtront comme des redites aux lecteurs anciens du Monde libertaire.
Avant 1914
On peut dater la naissance de ce qui va devenir l'anarcho-syndicalisme aux 15 et 16 septembre 1872, lors du premier congrès de l'Internationale antiautoritaire tenu à Saint-Imier (Jura suisse). Les deux motions rédigées et adoptées au cours de ce congrès soutiennent l'essentiel de l'anarcho-syndicalisme :C'est à dire à la fois le principe de l'émancipation de la classe ouvrière sans intermédiaire politique, et le projet de société basé sur la justice, c'est à dire sur l'égalité.La liberté et le travail sont la base de la morale, de la force, de la vie et de la richesse de l'avenir. Mais le travail, s'il n'est pas librement organisé, devient oppressif et improductif pour le travailleur ; et c'est pour cela que l'organisation du travail est la condition indispensable de la véritable et complète émancipation de l'ouvrier.
- autonomie ouvrière ;
- action directe ;
- égalité économique et sociale ;
- autogestion.
Cependant le travail ne peut s'exercer librement sans la possession des matières premières et de tout le capital social.
[...] Suivant nous, l'ouvrier ne pourra jamais s'émanciper de l'oppression séculaire, si à ce corps absorbant et démoralisateur il ne substitue pas la libre fédération de tous les groupes producteurs fondée sur la solidarité et sur l'égalité. Extrait de la 4e motion adoptée au congrès de Saint-Imier.
Lors de la naissance (ou de la renaissance) du mouvement syndical, ces conceptions vont se heurter de plein fouet à celles des tenants du socialisme autoritaire, pour qui les syndicats ne sont que les appendices des partis politiques, et pour qui l'inégalité et la hiérarchie sont des notions naturelles et indispensables.
Si dans certains pays (Allemagne, Grande-Bretagne) le travaillisme s'implante durablement, dans d'autres (Italie, France, Espagne) les tenants des thèses (et pratiques) bakouninistes constituent le fer de lance du mouvement syndical. C'est en particulier le cas de la C.G.T. française.
La lutte d'influence entre les anarcho-syndicalistes (et/ou les syndicalistes révolutionnaires) et les sociaux-démocrates au sein de la C.G.T. d'avant 1914, trouvera un point culminant lors du congrès d'Amiens de 1905.
Le Congrès confédéral d'Amiens confirme l'article 2, constitutif de la C.G.T. : La C.G.T. groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat [...]. Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telle forme de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors.
Entre les deux guerres mondiales La Révolution russe bouleverse complètement le champ syndical. Il est non seulement absorbé par le parti unique en Union soviétique, mais l'influence d'Octobre 1917 est tellement forte que la composante " syndicat = courroie de transmission" occupe une place considérable dans le mouvement ouvrier, et, coincé entre le bolchevisme et la social-démocratie parlementariste, le courant anarcho-syndicaliste a du mal à se maintenir.
Toutefois, en décembre 1922, se reconstitue à Berlin l'Association internationale des travailleurs (initialement fondée en 1864 à Londres et dissoute par Karl Marx en 1875), et grâce à l'adhésion de fortes sections (C.N.T. espagnole, U.S.I. italienne, F.O.R.A. argentine) peut agir en profondeur (en particulier, assurer un soutien à la révolution espagnole).
Le plan organisant l'économie, dans toutes les manifestations de la production nationale, sera conforme aux plus stricts principes de l'économie sociale administrée directement par les producteurs, au travers de leurs différents organes de production désignés par les assemblées générales des diverses organisations et contrôlés à tout moment par elles.
Comme base (sur le lieu de travail, dans le syndicat, dans la commune, dans tous les organes régulateurs de la nouvelle société) le producteur, l'individu comme cellule, comme pierre angulaire de toutes les créations sociales, économiques et morales. Comme organe de relations dans la commune et sur le lieu de travail, le Conseil d'atelier et d'usine, traitant avec les autres centres de production. Extrait du " Concept confédéral du communisme libertaire ", Congrès de Saragosse de la C.N.T. d'Espagne, Mai 1936. Traduit et édité par la C.N.T. française en 1996.
Fondée en 1926, la C.G.T.-S.R., regroupant des militants anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires en France, adhère à son tour à l'A.I.T. et tente de maintenir une présence active entre la C.G.T. social-démocrate et la C.G.T.U. dominée par les communistes.
IV - Finalités et objectifs de l'A.I.T.
L'A.I.T. a pour objectifs :
a) organiser et appuyer la lutte révolutionnaire dans tous les pays dans le but de détruire définitivement les régimes politiques et économiques actuels et établir le communisme libertaire.
Statuts de l'A.I.T. (extrait)
(cas de la France, uniquement)En 1944, tout le monde se retrouve à la C.G.T., mais dès 1946, les " anciens " de la C.G.T.-S.R. et des jeunes libertaires issus de la résistance ne supportent pas la mainmise du P.C.F. sur la C.G.T., et créent la C.N.T. On pourrait presque dire dans la foulée, les sociaux-démocrates créent la C.G.T.-F.O. en 1947. Et, plus près de nous, la C.F.T.C. se coupe en deux et donne naissance à la C.F.D.T., apparemment déchristianisée mais toujours sous l'influence de la doctrine sociale (sic) de l'Église catholique.
Après 1944...
Cette période pourrait être décrite comme une permanente atomisation du mouvement syndical (F.E.N.-F.S.U.-C.F.D.T-C.F.D.T. en lutte-S.U.D. etc.).
Ce bouillonnement permanent va avoir comme conséquence, entre autres, de disperser les militants anarcho-syndicalistes dans presque toutes les structures syndicales existantes (C.G.T., F.O., C.F.D.T., F.E.N., F.S.U., etc.), ainsi qu'à la C.N.T., à son tour coupée en trois tronçons : " Vignoles ", " Caen ", "Tour d'Auvergne ". D'autres que moi écriront - ou n'écriront pas - ici ou ailleurs, l'histoire de leur parcours. J'aurai bien sûr tendance à développer le thème du parcours récent (depuis le congrès de février 1993) de la C.N.T. dite Vignoles. Les événements récents (mouvement des chômeurs, mouvement des sans-papiers, grève de la C.O.M.A.T.E.C.) et leur écho médiatique me dispensent d'écrire un paragraphe qui apparaîtrait comme un plaidoyer pro-boutique.
...et aujourd'hui
Première (fausse) conclusion
Je n'ai que très peu traité des fondements " idéologiques " de l'anarcho-syndicalisme. Pour cela je renvoie à la bibliographie. J'aimerai seulement indiquer que dans ce mouvement ne règne pas la " pensée unique syndicale ". En effet, par exemple, cohabitent au minimum deux conceptions apparemment contradictoires :
Ces contradictions apparentes mériteraient d'être débattues.Deuxième (fausse) conclusioncelle du syndicat de métier, insistant sur la notion de compétence, de qualification ; celle du syndicat unique : un site, un syndicat. C'est l'attitude actuellement adoptée par la C.N.T.
Il est de tradition de tenter de préciser les points communs et les points différents du syndicalisme révolutionnaire et de l'anarcho-syndicalisme. Là encore gît un débat permanent nécessaire.
Pour aider à trancher ce qui peut paraître un peu byzantin à des non-initiés, on pourrait peut-être demander un renfort inattendu au dictionnaire de M. Émile Littré. Cet érudit ne connaissait les termes - anarchie, anarchique, anarchiste - que sous leur sens négatif. Il ignorait évidemment le concept d'anarcho-syndicalisme. Mais le supplément du Littré, lui, l'a intégré, et sous une forme digne d'attention :
et il ajoute :Anarcho-syndicalisme. s.m. Syndicalisme révolutionnaire, de tendance libertaire. Si c'est le Littré qui le dit.....Anarcho-syndicaliste. s et adj. Qui appartient à l'anarcho-syndicalisme. " Il n'y aurait eu ni Confédération générale du travail, ni Bourse du travail, sans la volonté intelligente, sans l'opiniâtreté de ceux que l'on appela les anarcho-syndicalistes " (A. Salmon, la Terreur noire).
Bibliographie :L'action syndicaliste - Victor Griffuelhes éd. Syndicalistes. L'éthique du syndicalisme - Pierre Besnard - Éd. C.N.T. Concept confédéral du Communisme libertaire. Éd. C.N.T. La Confédération générale du travail, suivi par le Parti du travail - Émile Pouget. Éd. C.N.T. Le congrès d'Amsterdam (1907). Éd. C.N.T. Etc.
Consulter le catalogue de la librairie du Monde libertaire riche de 37 titres sous la rubrique " Syndicalisme ".
Groupe Communiste-Anarchiste Errico Malatesta
de la Fédération Anarchiste
L’Anarcho-Syndicalisme est-il soluble
dans le Syndicalisme Révolutionnaire ?
SOMMAIRE
- Préambule
I De l’outil syndical
- Les syndicats ne sont que des outils, quels buts peuvent-ils atteindre ?
- Anarcho-syndicalisme et anarchie
- Syndicalisme révolutionnaire et anarchie
- Anarcho-syndicalisme et syndicalisme révolutionnaire
- Les CNT françaises
- Retour sur l’histoire du syndicalisme français
II Pierre BESNARD dans ses œuvres :
- A L'éthique du syndicalisme
- B Le monde nouveau
III Commentaire sur " Le Communisme Libertaire " d’après Isaac PUENTE
- Conclusion
Préambule
Le groupe communiste-anarchiste Errico Malatesta est adhérent à la Fédération Anarchiste. Nous œuvrons pour changer la société dans un sens anarchiste ; nous luttons pour une société où l’individu sera affranchi des chaînes de la Loi et de l’économie régnante. Une telle société d’hommes libres et fédérés sera composée de multiples formes d’organisations autogestionnaires. En adhérant à une organisation spécifique, nous avons pris le parti d’élaborer une critique sociale cohérente (dont cette brochure sur le syndicalisme est une expression) et de réfléchir en commun sur notre projet de société. A ce jour, tous les membres de notre groupe se positionnent de la tendance communiste (citons comme théoriciens de cette tendance : Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Errico Malatesta et bien d’autres...).Nous nous efforçons de ne jamais oublier la lutte dans laquelle nous nous sommes engagés pour la transformation du milieu dans lequel nous vivons. Cette brochure que nous avons réalisée, nous sommes obligés de la vendre. Mais nous voulons des rapports humains qui soient basés sur le libre contrat et non des rapports marchands, pour le dire autrement des volontés qui se rencontrent et non des quantités qui s’échangent par le biais de l’argent. Aussi prenons-nous l’engagement de réinvestir l’intégralité des bénéfices dans l’édition de brochures de propagande réalisées par notre groupe, quitte à les éditer ou rééditer à moindre coût ou encore gratuitement.
Cette brochure a été soumise à la discussion et à l’approbation de chaque individu du groupe.
Le groupe Errico Malatesta de Paris de la F.A.
Nous reconnaissons à tout individu le droit d’exprimer ses opinions, nous le revendiquons et nous entendons faire respecter ce droit inaliénable.Il nous semble essentiel que les différents positionnements et concepts autour du syndicalisme et de l’anarchie soient exprimés le plus clairement possible : le discernement n’est possible que hors de la confusion.
Avertissement 1 :
La question syndicale a été de tout temps un terrain très controversé dans les milieux anarchistes. Controversé parce que les anarchistes nient les dogmes et les doctrines et, par conséquent, ils ont développé de nombreuses méthodes militantes pour lutter contre le système en place. Controversé également parce que, de Proudhon à aujourd’hui, un bon nombre d’individus ont cherché à adapter la pensée anarchiste soit à leurs prismes, soit à une pseudo efficacité conjoncturelle ou philosophique. Pour s’en convaincre, nous citerons Léon Tolstoï dans son approche de l’anarchisme et de la croyance en Dieu, Daniel Guérin dans sa tentative de synthèse entre le Marxisme et l’Anarchisme. Nous pourrions citer également certains nihilistes, certains utopistes et certains syndicalistes.
Selon nous, notre histoire est jonchée d’écueils que nous devrons tôt ou tard examiner pour éviter à l’avenir certaines dérives.
Avertissement 2 :
Il n’existe pas dans la mouvance syndicaliste un système de pensée unique. Les conceptions et finalités sont tout aussi controversées que dans les milieux politiques. Comme partout le syndicalisme a subi les dérives réformistes, collaborationnistes, autoritaires, etc.
Dans le syndicalisme révolutionnaire, l’anarcho-syndicalisme représente une tendance qui ne légitime en rien l’ambiguïté perceptible qui tendrait à vouloir amalgamer ces deux notions.
Certains syndicats nationaux révolutionnaires type U.S.T.K.E (syndicat calédonien) ou le syndicat Solidarnosc (à forte tendance cléricale) en Pologne (et nous en passons) sont des exemples significatifs.
Si les syndicats ne sont que des outils, quels buts peuvent-ils atteindre ?
Tout syndicat se présente au minimum comme défenseur des intérêts économiques des travailleurs. Mais chaque syndicat a une position propre envers la société capitaliste ; là comme ailleurs se pose cette question : le capitalisme est-il acceptable ? Suivant l’analyse qui est faite de ce système se dessine le clivage entre réformistes et révolutionnaires.
L’existence même d’un syndicat exprime la reconnaissance d’une lutte nécessaire entre employés et employeur ; il met en lumière le rapport entre salariat et capital. Cet outil de lutte économique doit donc se positionner concrètement sur ce terrain : soit pour la cogestion du travail avec l’employeur en reconnaissant le droit à la propriété privée des moyens de production, soit pour l’action directe des travailleurs en reconnaissant l’exploitation sociale bourgeoise ou étatique. Les syndicats cogestionnaires nient les conditions d’existence du travailleur : son sacrifice quotidien au nom du profit est à définir avec l’exploiteur, patron ou Etat. Les syndicats qui ont opté pour l’action directe portent en eux l’idée que chaque travailleur peut être un individu responsable. Pour nous qui luttons contre l’autorité, il est fondamental de développer ce sentiment de responsabilité envers sa propre vie. C’est pour cela que les anarchistes ont toujours défendu l’action directe contre le parlementarisme et la prétendue cogestion. Mais même cette sorte de syndicat remet-elle en question par sa pratique le sacrifice qu’on fait de sa vie en acceptant la passivité d’un travail défini et imposé par d’autres ? Chaque lutte qui porte sur le salaire ou sur les droits des travailleurs, entérine l’existence du patron ou de l’Etat. Or tout syndicat prétend à améliorer les conditions de vie des travailleurs (dans cette perspective, si une bataille a été gagnée, la guerre continue).
Nous, communistes-anarchistes, voulons abolir le salariat car il est toujours l’expression d’une puissance extérieure qui dicte les possibilités de jouissance de son environnement à l’individu et qui le dépossède de ce qu’il produit. La société est le produit de toutes sortes de contributions et nous refusons de les mesurer entre elles. D’une part, tous les critères de mesure se révèlent absurdes à moins de nier les différences entre individus, ce qui revient à nier la richesse de la diversité : une heure de travail est-elle aussi pénible pour l’un que pour l’autre ? Donne-t-elle le même résultat ? Etc. Cela conduit inévitablement à l’élitisme et aux privilèges. D’autre part, le travail est-il une vertu ? Qui juge un homme selon sa force de travail ? Est-ce là un critère des rapports humains comme l’amitié par exemple ? Non, le travail n’a pas à être au centre de la vie, il n’en est qu’un des soutiens nécessaires. De plus, la réalité est que chaque objet, chaque homme de ce monde est en étroite relation avec l’ensemble des hommes tant présents que passés. Ainsi les différentes œuvres de tel homme auraient-elles été possible sans l’amour de telle personne, sans le confort matériel apporté par tant d’ouvriers, sans la culture élaborée par tant de générations, etc. L’alternative du communisme libertaire en économie permet de dépasser la lutte pour la survie dans un environnement contraignant - autrement dit le capitalisme - afin de favoriser l’aspect ludique et créatif de la vie. Aussi avons-nous pour devise : " de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins ".
Que chacun puisse décider de l’emploi de sa propre personne, de ce qu’il produit, de ce qu’il désire réaliser, de ce dont il a envie.
L’action strictement économique qu’effectue tout syndicat n’est que renforcement et dynamisme pour le capitalisme. Elle peut être une école de la responsabilité quand le moyen utilisé est l’action directe mais en aucun cas elle ne dépasse le rapport salariat - capital. Pour cela il faut un projet social et un moyen d’action adapté. Nous proposons le communisme libertaire comme projet économique et l’expropriation comme moyen. Il nous apparaît donc intéressant de faire de la propagande en ce sens dans les syndicats pour éviter leur tendance à conserver le salariat, c’est-à-dire une tendance à survivre en tant qu’organisation. Ils ont déjà fourni de nombreux exemples de cette tendance (qu’on se souvienne des accords de Grenelle en 68). Quant aux résultats d’une telle démarche protectrice qui englue les forces des exploités dans la revalorisation de salaire, on sait bien qu’ils ne valent qu’à court terme, le temps pour l’inflation... La résistance économique est insuffisante à renverser ce monde.
Anarcho-syndicalisme et Anarchisme
Depuis que l’anarcho-syndicalisme à été conceptualisé, il s’est toujours pleinement et activement positionné comme une tendance de l’anarchisme. Selon nous, être une tendance de l’anarchisme signifie que :
- Dans la forme : elle ne déroge sous aucun prétexte aux usages et pratiques inhérentes à la pensée anarchiste. En d’autres termes, elle renonce à l’usage du pouvoir, elle se détourne de l’avant-gardisme et de toute tentation représentative, elle milite pour la révolution sociale et rejette tout compromis, elle reconnaît l’individu comme l’élément central de sa lutte sociale, elle combat l’autoritarisme organisé et elle reste fidèle à l’organisation fédéraliste décentralisée et antiautoritaire. Elle ne reconnaît pas la suprématie du nombre et elle œuvre de manière permanente pour la propagande anarchiste.
- Sur le fond : elle lutte pour la révolution sociale et pour la réalisation d’une société anarchiste, elle s’inscrit pleinement dans une société anarchiste comme élément non coordinateur, elle identifie que le syndicat est un outil de lutte et non une finalité sociale. Elle ne s’octroie aucune légitimité fédérative après la révolution, sous peine de faire jouer au syndicat ce que Lénine a réalisé avec son fameux parti unique.
Dans ce contexte, les statuts de l’Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.) incarnent intégralement la vision ci-dessus citée, en positionnant le syndicat comme un outil de lutte, tout en revendiquant une société communiste libertaire après la révolution. Il appartient ensuite aux anarchistes de débattre sur la place que doit prendre la lutte syndicale dans le combat anarchiste, débat que nous pouvons déjà observer dans les correspondances militantes du début du siècle.Syndicalisme révolutionnaire et Anarchisme
Comme nous l’avons dit plus haut, pour nous il n’y a pas toujours un lien étroit entre ces deux notions. Nous ne pensons choquer personne si nous disons ici que la revendication révolutionnaire n’implique en aucun cas l’adhésion à la philosophie anarchiste. Pour s’en rendre compte, il suffit de penser au national-socialisme nazi ou encore au Bolchevisme. Au même titre, nous ne devrions choquer, en disant que le syndicalisme révolutionnaire n’implique pas l’anarcho-syndicalisme.
Anarcho-syndicalisme et Syndicalisme révolutionnaire
Dans le paragraphe " Anarcho-syndicalisme et Anarchisme " nous avons indiqué que, pour nous, l’anarcho-syndicalisme était une tendance de l’anarchisme. A notre avis et au vu des critiques des anarchistes contre les théories marxiste et léniniste, il est difficilement imaginable que des anarchistes revendiquent l’organisation future à travers un parti ou un syndicat. La question de la pérennisation des outils de lutte après la révolution sociale est pour nous une frontière clairement marquée entre les révolutionnaires autoritaires et les anarchistes.
Cependant, que Monatte ait milité dans un syndicat révolutionnaire ne nous parait nullement choquant, nous savons bien que contrairement aux fédérations plus spécifiques, les syndicats ont une vocation de masse. L’organisation de masse implique un spectre large, cela signifie qu’elle doit rassembler des personnes et des idées bien différentes pour avoir une représentativité vis-à-vis du patronat. Il est, pour ainsi dire, impossible qu’un syndicat ne soit à ce jour composé que d’anarchistes. Donc, pour nous, un syndicat ne peut au mieux qu’être révolutionnaire, seuls des individus le composant peuvent être anarcho-syndicalistes (et pas toujours ceux qui s’en revendiquent).
Les CNT françaises
Le groupe Malatesta n’est pas le maître de la parole anarchiste, et quoi que certains puissent penser ce ne sont que nos convictions que nous défendons. La philosophie anarchiste représente pour nous bien autre chose que la capacité de convaincre, de rassembler et de mobiliser ; en d’autres termes de faire jouer l’influence des idées pour conquérir le pouvoir. Certes, il est tentant d’utiliser des arguments collectifs à des fins particulières comme : la misère, l’exploitation, l’humiliation... pour gagner une influence qui ne représente que son propre désir d’être légitime. Plus que quiconque les anarchistes connaissent les dangers que peuvent représenter la délégation que donne la représentativité.
Ce n’est pas sans raison que depuis l’origine les anarchistes luttent contre l’Etat, l’éligibilité et la coercition. Si nous avons renoncé à tant de reconnaissances, c’est parce que nous savons bien que le pouvoir qu’elles procurent corromprait les plus authentiques d’entre nous. Comment pouvons-nous accepter que le pouvoir soit contrôlé par ceux qui détiennent ce même pouvoir ? Que signifie l’argumentation de la ConfédérationNationale du Travail (CNT) " Vignoles " pour laquelle la participation aux élections des délégués du personnel n’a pour seul objet que la protection des syndicalistes concernés et qui pense que le syndicat sera garant de la conformité de cette représentation ?
Tout comme vraisemblablement d’autres compagnons de l’A.I.T. nous refusons la distribution inconsidérée de chèques en blanc. Notre histoire est riche en exemples. Nous ne cautionnerons pas ce qui est à nos yeux une dérive, digne de celle dénoncée par Voline, du mouvement bolchevique pendant la révolution russe.
D’autre part, nous pouvons lire jusque sur les cartes d’adhérents de la CNT " Vignoles " qu’un des objectifs de cette organisation est la pérennisation du syndicat dans la gestion de la société future. Alors, syndicalisme révolutionnaire, c'est oui sans doute ; anarcho-syndicalisme, c'est non sans aucune hésitation.
Sans savoir si nous sommes une minorité en France à penser comme cela, nous nous refusons à cataloguer définitivement la CNT " Vignoles " comme autoritaire. Nous sommes prêts à participer à tout débat constructif et argumenté si le désir s’en fait ressentir.
Par ailleurs la CNT " Le Mans " (scission de la CNT "Vignoles" en 1993) revendique, elle aussi, dans ses statuts la gestion de la société future ; nous formulons donc les mêmes observations. Il est inutile de nous assimiler à une tendance quelle qu’elle soit du syndicalisme révolutionnaire, nous sommes communistes et nous entendons le rester.
Nous savons, par ailleurs, qu’en France la mouvance anarchiste est très peu organisée. Par conséquent, il nous est facile d’en déduire qu’une grande partie des consommateurs des produits issus de nos œuvres fédérales attend de notre part des positionnements dignes de la représentation qu’un anarchiste peut se faire d’une fédération et que le débat interne ne suffit pas. Tant du point de vue de l’éthique que de notre réalité matérielle, nous nous devons de préserver notre pluralité, élément indissociable de notre conception du fédéralisme.
Tous les militants de la Fédération Anarchiste savent bien que le débat actuellement soulevé, est un vieux débat en réalité. Depuis la fin du siècle dernier un grand nombre des écrits anarchistes traitent de la question syndicale. Si nos adhérents le savent, il y a fort à parier qu’une grande partie de la mouvance anarchiste ne l’ignore pas.
Mais sous couvert historique, la critique du syndicalisme révolutionnaire et d’un de ses plus illustres représentant français, le syndicaliste Pierre Besnard, est vécue comme une diffamation anti-anarchiste par certains.
En ce qui nous concerne, nous pensons que l’habit ne fait pas le larron et que la revendication ne fait pas l’authenticité. Nous ne sommes pas les seuls à contester vigoureusement le syndicaliste Besnard. En effet, que ce soit pour ses pratiques, ses proclamations ou ses écrits, l’illustre anarchiste a toujours reçu de vives contestations. Que ce soit pour Malatesta, S. Faure ou J. Grave (et on en passe) hier et aujourd’hui, cette forme de syndicalisme est loin de faire l’unanimité. Les raisons de ces désaveux sont clairement compréhensibles dans les écrits de P. Besnard lui-même.
Retour sur l’histoire du syndicalisme français
L’influence de P. Besnard sur le syndicalisme en France fut réelle : on le trouve au début des années 20 à l’origine d’une scission au sein de la Confédération Générale du Travail alors seul syndicat en France, composé majoritairement de réformistes, qui donne naissance à la C.G.T.- Unitaire en 1922. La raison étant l’échec d’une tentative de prise de contrôle de la C.G.T. par un moyen autoritaire : une organisation secrète : Le Pacte. Puis dans la constitution de la C.G.T.- Syndicaliste Révolutionnaire en 1926 ; l’ancêtre de la Confédération Nationale du Travail " française " (avec la CNT espagnole) constituée en 1946, car la C.G.T.U. était dominée par les idées bolcheviques du syndicat courroie de transmission du parti à prétention unique. L’idée qu’il soutient pour le syndicat est son autonomie et indépendance vis à vis de tout regroupement ou parti et son aptitude à gérer le monde nouveau post-révolutionnaire dans l’esprit de la charte d’Amiens de la C.G.T. en 1906.
Il est affirmé dans la charte de Lyon (1926), constitutive de la C.G.T.S.R., que le syndicalisme " doit savoir profiter de toutes les tentatives faites par les partis, pour s’emparer du pouvoir, pour jouer lui-même sonrôle décisif qui consiste à détruire ce pouvoir et à lui substituer un ordre social reposant sur l’organisation de la production, de l’échange et de la répartition, dont le fonctionnement sera assuré par le jeu des rouages syndicaux à tous les degrés. " On retrouve là l’idée du syndicat apte à gérer la société nouvelle. " Ce caractère [" de radicale transformation sociale " de la " révolution prochaine" au " sens profondément économique "] ne peut lui être imprimé sur le plan de classe des travailleurs que par le prolétariat organisé dans les syndicats, en dehors de toute autre direction extérieure, qui ne peut que lui être néfaste. " Ici est posé le problème de l’organisation des ouvriers au moment de la transformation de la société. L’expérience montre, dans le moment de la grève, qu’ils s’organisent bien souvent en comité de grève ; c’est l’assemblée générale des ouvriers qui dirige la grève. La difficulté pour le syndicat de l’organiser seul tient à ce que les ouvriers savent plus ou moins confusément que derrière tout syndicat, tout regroupement à base économique, se trouve un projet politique de la société, comme le montre la profusion des syndicats qui reflètent différents courants idéologiques. Or, lorsque les ouvriers se saisissent de leur propre force, c’est-à-dire agissent par eux-mêmes, il est évident qu’ils ne peuvent être unanimes puisque ce qui les unit ce ne sont pas leurs convictions mais le travail, c’est-à-dire la nécessité de manger, de se loger. Aussi, l’essentiel pour eux est d’élaborer, avec plus ou moins de conséquence, leurs décisions avec une mise en œuvre qui passe par la constitution d’assemblées générales. Aux anarcho-syndicalistes, forts de leur pratique militante et de leur projet cohérent, de proposer alors la révolution sociale. De même l’expérience russe de la révolution montre l’importance de l’action directe et du dialogue : ce sont les conseils ouvriers et paysans révolutionnaires, regroupements locaux résolument autonomes (au début de la révolution), ne reconnaissant pas de pouvoir extérieur et fédérés par des délégués aux mandats impératifs et révocables à tout instant, qui ont fait la révolution et non des syndicats. La force des conseils révolutionnaires se situe précisément dans leur organisation : là se constitue le premier acte révolutionnaire, la réappropriation de soi d’une manière collective, qui permet l’expérimentation d’un présent qui appartient à ceux qui le vivent et non à ceux qui les exploitent.
A notre avis, le syndicat politiquement neutre n’existe pas : toute organisation économique est porteuse d’un projet politique plus ou moins cohérent. Tout comme l’apolitisme qui fait le jeu de ceux qui sont au pouvoir, ce sont là des leurres utilisés de nos jours pour réserver le politique, c’est-à-dire la réflexion sur l’organisation sociale, à une élite qui cherche à s’appuyer sur la passivité.
Cette charte (dans une version non amendée) fut proposée et défendue par Pierre Besnard pour la première fois en juillet 1922 au congrès constitutif de la C.G.T.U.. A propos de sa version définitive il affirme, dans son ouvrage " L’éthique du syndicalisme " : " On se rendra compte, en la lisant, qu’elle reste bien l’expression concrète et actuelle de la doctrine de notre mouvement. " On retrouve cette charte, dans une version quelque peu modifiée, à l’origine de la CNT française (décembre 1946, charte de Paris).
Tout ceci nous a conduit à resituer les écrits de Pierre Besnard et à faire une lecture critique de ses deux livres : " Le monde nouveau " (1934) et " L’éthique du syndicalisme " (1938). On se rendra compte, en les lisant, que les apparences sont parfois trompeuses.
Critique des deux principaux livres de Pierre Besnard, théoricien du syndicalisme révolutionnaire
1. L’ETHIQUE DU SYNDICALISME de P. Besnard
ouLE DEUIL DE LA PHILOSOPHIE AU PROFIT DE LA DOCTRINE
Un nouvel ordre socialL’Ethique du syndicalisme, considérée par certains comme une œuvre majeure pour tous ceux et celles qui poursuivent la lutte sociale révolutionnaire, peut être regardé comme la légitimation d’un parti pris faisant d’avantage appel à la foi qu’au raisonnement.
P. Besnard dans sa grande générosité nous lègue des textes qui, sous leur forme critique, n’amènent aucune novation pour l’époque mais, qui sous leur forme idéologique, manient avec dextérité la rhétorique, la confusion, l’antagonisme de l’éthique libertaire par la dialectique doctrinale. Dans ce livre P. Besnard défend une idée de fond, à savoir que le syndicalisme est la forme sociale et moderne du socialisme. Il conteste la légitimité des partis. Il se démarque du rôle selon lui trop limité au secteur économique réservé aux syndicats et imagine un monde global où le syndicalisme serait la doctrine exclusive, regroupant en son sein toutes les formes organiques de la vie humaine.
N’hésitant pas à mettre dans le même sac toutes les organisations spécifiques, il disqualifie un bon nombre d’anarchistes de l’époque, n’adhérant pas à son point de vue, pour avoir, selon lui, une vision archaïque et surannée de la révolution politique, définissant ainsi le syndicalisme révolutionnaire comme le seul détenteur de la révolution sociale.
L’influence des anarchistes dans les textes de P. Besnard est indéniable. La priorité qu’il revendique aux individus et l’édification d’un fédéralisme autogestionnaire le montrent. Cependant, dès que l’auteur aborde sa vision de la lutte contemporaine et d’un monde futur, sous prétexte d’efficacité et de tactique, les contradictions s’amoncellent. Ce discours, pouvant être qualifié de dissocié, est d’autant plus dangereux qu’il s’appuie sur des concepts authentiquement antiautoritaires.
Dans le cadre des luttes contemporaines, qu’en est-il de la forme moderne et évoluée (que P. Besnard accorde au syndicalisme révolutionnaire), du socialisme ? Dans le champ actuel de l’évolution des idées et des courants de pensée, il n’est pas rare d’observer une tendance symptomatique à élever l’organisation à un degré supérieur de la conscience au détriment de l’individu. En admettant que l’individu contemporain soit aliéné (selon les dires de l’auteur), rien ne nous prouve dans l’absolu qu’une organisation d’aliénés génère spontanément une conscience susceptible d’émanciper les hommes. Alors que dans l’ouvrage, le syndicat nous est présenté comme l’outil le plus adéquat à cette fin même dans les domaines les plus surprenants comme l’éducation. Au travers des expériences vécues, nous savons que seule la pluralité individuelle est capable de jouer un réel contre-pouvoir. C’est par le biais de l’autonomie des individus et de leur capacité d’expression que les carcans dogmatiques peuvent être évités. C’est au nom d’une conscience supérieure que les marxistes s’approprient le pouvoir qui, par son organisation, se destine à émanciper le genre humain. Tout comme le projet révolutionnaire d’un certain P. Besnard, les marxistes, au nom du bien être de tous, se proposent de planifier, de gérer, d’éduquer et d’arbitrer toutes les phases de la vie humaine. Mais surtout de contrôler et d’organiser la production donc les besoins, au nom de la sacro-sainte égalité sociale. Nous pensons que par ce principe, les risques de dérive sont majeurs et que la gestion du fédéralisme autogestionnaire ne peut être placée sous l’égide d’une organisation tentaculaire et unique. Les fédérations doivent être autonomes et indépendantes, laissant libre cours au libre contrat, conservant ainsi une dimension humaine plaçant réellement l’individu au centre des intérêts collectifs. Par voie de conséquence qu’une organisation sociale se définisse comme un parti politique, un syndicat, une fédération ou encore comme une organisation secrète, c’est dans sa finalité sociale et les moyens mis en place qu’elle prend son sens et non dans son appellation.
Jusqu’à aujourd’hui, par définition, le syndicalisme trouve toute sa place dans le monde du travail et a pour rôle de jouer un contre-pouvoir face à la domination sans partage des patrons ou dirigeants. Autrement dit un travailleur adhère au syndicat pour lutter efficacement contre son patron, mais dès qu’il s’agit de problèmes extérieurs à l’entreprise le même travailleur se dote d’outils associatifs divers, toujours dans la recherche d’efficacité. En effet, le syndicat ouvrier n’est pas conçu pour gérer tous les problèmes sociaux que rencontre un individu. De plus, les individus concernés ne souhaitent pas forcément mélanger tous leurs problèmes et entendent, peut être, conserver une spécificité indépendante et autonome de leur globalité de vie.
Nous signalons, au passage, que les syndicats, de par leur vocation de masse, bien que certains s’en défendent,ont toujours une forme corporative. Chacun défend son bout de gras là où il est, et entend lutter pour sa proximité.
Adhérer à une organisation spécifique correspond à un choix de société. On y rencontre des individus qui sont en principe en accord sur des choix philosophiques clairement identifiés. Dans ce contexte, les intérêts se situent moins dans la proximité et offrent une possibilité plus aisée d’intégrer dans le quotidien une vision plus globale de la société. Donc, dés maintenant, nous attirons votre attention sur la place éminemment trop grande que P. Besnard donne au syndicat et sur les contradictions d’ordre organique que cela supposerait. Maintenant, pour nous comme pour beaucoup d’anarchistes, rien ne s’oppose au fait qu’un révolutionnaire soit investi dans les luttes syndicales et dans les luttes spécifiques par sa double appartenance au syndicat et à une organisation spécifique.
Pour finir ce premier point, il nous semble important de dire que les anarchistes ne se battent pas contre des mots. La notion d’Etat est combattue pour les implications directes et indirectes qu’il tend à faire vivre à ses contemporains. Donc quand P. Besnard prétend remplacer l’Etat par le syndicat nous aimerions avoir des arguments plus explicites qu’un vague schéma de décentralisation. Une structure, même syndicale voire décentralisée, qui revendique la représentativité d’un peuple, d’une nation dans un cadre géographique déterminé ou non, reste un clone de l’Etat.
DANS LE TRAVAIL
La Dignité et la Conscience
Après avoir réprouvé les considérations d’ordre général, qui selon Besnard prouvent que le syndicalisme est un mouvement social complet, il était bien logique que le premier chapitre soit réservé au travail et qu’en sous-titre nous puissions lire " la Dignité et la Conscience ". Mis à part la manière simpliste et réductrice avec laquelle ces notions sont traitées, il semblerait que pour l’auteur le travail soit le seul domaine où la dignité humaine et la conscience (individuelle et/ou collective) trouvent leurs places dans sa définition de l’éthique d’un syndicalisme complet, socialement parlant.
Mais d’abord, voyons ce que P. Besnard identifie par le mot dignité. Nous citons : " qu’est-ce que la dignité dans le travail ? Selon moi, c’est la conscience professionnelle alliée à la valeur morale du travail ", pour en comprendre un petit peu plus on découvre plus loin ce qu’est la conscience professionnelle ; nous citons : " elle consiste à avoir le désir de livrer un travail bien fait, auquel on a donné toute son attention, tout son savoir et... peu de son âme. Un bon ouvrier est toujours fier de son œuvre, s’il a réussi à la faire parfaite " (impossible de trouver ce qu’est la valeur morale du travail). Nous ne savons pas si parmi les personnes qui sont obligées de vendre leur force de travail pour vivre, il y en a beaucoup qui se reconnaîtront dans ces propos. Mais nous devons bien admettre que mises à part les critiques contenues dans ce chapitre contre les méthodes de rentabilisation utilisées par le patronat, les considérations surnormées, comme dans l’exemple ci-dessus cité, constituent l’essentiel de son apport. Pire encore, plus on avance dans l’argumentation, plus on sent poindre le spectre de l’élitisme. Exemple : " C’est pourquoi, je dis que le premier sentiment de l’homme qui aspire à la libération est incontestablement la conscience professionnelle. C’est par elle qu’il acquiert la valeur morale qui fera de lui un travailleur capable de revendiquer ses droits, de défendre ceux de ses camarades, avec intelligence et ténacité. En ai-je vu de ces causes irrémédiablement compromises et perdues, parce que les avocats choisis par les ouvriers étaient des professionnels incomplets, des ignorants, des paresseux incapables de les défendre proprement ! ", sans commentaire.
DANS LA FAMILLE
Instruction et Education
Dans ce chapitre, qui aurait pu être fort intéressant, nous ne trouvons aucune analyse sur le rôle de la structure familiale dans la société contemporaine. Pourtant c’est bien par la cellule familiale que le capitalisme fait passer les premières notions ségrégationnistes. N’est-ce pas à partir de la famille que naît le premier concept de l’étranger ? La structure familiale n’organise-t-elle pas des liens hiérarchisés entre les individus, impliquant des rôles d’autorité, de subordonnés en fonction des modes sociaux culturels implicitement ou explicitement en vigueur ? Le concept de propriété, ne s’articule-t-il pas intégralement autour de la cellule familiale ? Non, nous ne trouvons rien de tout cela, seulement quelques répétitions autour du rôle de l’école laïque et de son inadaptation de faire d’un enfant un homme social et adapté au travail. Après avoir fait longuement le procès du rôle de l’éducation dite d’Etat, dans sa volonté incessante de soumettre les individus à son autorité, P. Besnard nous amène lentement à sa vision d’une éducation plus juste. Il démarre par 1936 en Espagne où il nous laisse percevoir quelques bribes de son ambition ; nous citons : " Lentement, mais sûrement, s’élabore cette synthèse de classe, que personne n’aurait cru possible quelques mois plus tôt. Et cela, c’est le fruit de l’éducation sociale, de l’éducation syndicale ".
Nous verrons un peu plus loin pourquoi cette ineptie ne peut pas être attribuée à l’engouement que l’auteur pouvait avoir pour les réalisations de la CNT espagnole. Mais dès maintenant nous pouvons signaler, que de Francisco Ferrer à Sébastien Faure, l’éducation libertaire n’a nullement attendu le mouvement syndical pour se faire entendre et pour être expérimentée.
Remarquons également dans ce contexte quelques petites phrases jetées ça et là, mais qui sur le fond en disent long sur les considérations du penseur ; nous citons : " De même que pour la formation et l’élévation de la conscience professionnelle, les syndicats, pris par l’intensité et les exigences de la lutte quotidienne, ont trop négligé cette partie essentielle de leur tâche : l’éducation sociale de leurs membres ".A ce stade ce n’est plus de l’ambition mais de la vanité. Le désir totalitaire d’inculquer à autrui ses propres valeurs au nom de l’élévation, du bien et du mal, tout en mettant l’accent sur le sentiment de culpabilité est digne des plus grands dogmes religieux qui sévissent depuis 2000 ans. Nous passerons sur les nombreuses inepties contenues dans ce chapitre concernant la psychologie des enfants et l’évolution cognitive, pour conserver l’aspect moral mis en évidence. Ainsi dans le registre des petites phrases nous trouvons encore ; nous citons : " Celles qui désirent devenir des mères, en particulier, doivent être en condition de remplir le mieux possible la tâche qu’elles acceptent. Elles doivent apprendre la puériculture, cette science élémentaire pour elles qui leur apprendra comment on élève l’enfant, les soins à lui donner, tant alimentaires qu’hygiéniques ; assister, si elles le peuvent, à quelques-unes unes des conférences nombreuses qui sont données, presque chaque jour, dans les grands centres par des médecins spécialisés ; profiter des enseignements des maîtres en la question et de leurs cours gratuits. Aucune obligation, si elle n’est d’ordre physique, ne doit les en détourner. Aucun plaisir ne vaut celui d’assurer la vie de leur enfant. Il y va de la santé de vos gosses et cela doit pour vous, mamans, primer tout ". Mis à part la considération toute particulière donnée aux femmes, dont nous vous laissons juge. Nous ne pouvons que nous inquiéter quant au devenir de ces enfants qui dans un monde futur comme présent restent toujours responsables de tant de sacrifices.
Pour en finir avec ce chapitre, commenté trop succinctement, notre anarchiste syndicaliste esquisse clairement le rôle qu’il entend faire jouer au syndicat et qui explique notre allusion au début de ce paragraphe ; nous citons : " Comment acquererez-vous ce bagage qui vous fait défaut, qui vous permettra de faire votre devoir social ? Seuls, à quelques exceptions près, vous ne le pouvez. Trop de problèmes vous solliciteront à la fois, que vous ne saurez pas classer dans leur ordre d’urgence. Quelqu’un ou plutôt quelque chose doit donc se substituer à vous. Quoi est-ce ? Le Syndicat. C’est son rôle essentiel de vous renseigner, de vous donner les éléments qui vous font défaut pour élever votre enfant, physiquement et moralement, pour éveiller et développer sa conscience ". A ce stade de la puissance de pensée il ne nous reste plus qu’à savoir qui pourrait se substituer aux syndicalistes pour les élever à une conscience encore plus céleste ? Mais hélas notre révolutionnaire génial ne s’en arrête pas là, il nous suggère encore ; nous citons : " Pour atteindre ce résultat, il faudrait, à mon avis, modifier assez profondément le fonctionnement actuel du syndicat. Je crois qu’il est indispensable de constituer, dans son sein, trois sections d’éducation : la première, pour les pupilles de 6 à 13 ans ; la seconde pour les jeunes gens des deux sexes, de 13 à 21 ans ; la troisième, pour les adultes, également des deux sexes, à partir de 21 ans. Ces sections, qui pourraient trouver aisément les maîtres de tous ordres qui leur sont nécessaires et est maître dans une science quelconque, tout homme qui la possède suffisamment pour pouvoir l’enseigner, a dit Robin ". Tout cela fait peur ; sans autre commentaire.
DANS LA LUTTE CONSTRUCTIVE
La Persévérance et l’Exemple
Comme à son habitude, ici P. Besnard introduit une notion de révolte avec laquelle nous pourrions être d’accord mais s’empresse de l’annihiler avec des conceptions très dogmatiques existant dans la morale chrétienne. Cependant, et pour la première fois dans ce livre, l’auteur développe une idée qui mérite que l’on s'y arrête. On nous explique que le biais des luttes intermédiaires, n’est pas compris par les négateurs (dont nous faisons certainement partie ; il faut bien être quelque chose !) , et qu’il offre deux intérêts :
Dans un premier temps, nous pouvons être plus ou moins d’accord avec cet énoncé, si dans le contexte posé l’auteur ne cessait de tirer la couverture à lui en faisant croire qu’il a découvert l’Amérique. Nous rappelons que de tout temps les anarchistes se sont préoccupé des conditions de vie et des acquis immédiats des individus et non seulement des travailleurs, en luttant pour le droit de vote, pour le statut d’objecteur de conscience, en s’opposant à la guerre, pour la libre circulation, etc. Cependant une des limites, qui se pose très rapidement au militant syndicaliste et qui n’existe pas pour le militant spécifique, réside essentiellement dans l’exigence de conviction que suppose l’adhésion. Actuellement aucun syndicat fut-il le plus révolutionnaire, n’entraverait objectivement l’adhésion d’un travailleur qui ne cherche exclusivement qu’à défendre ses seuls droits, et pour cause, sa représentativité constitue toute sa légitimité. Par conséquent, il serait plus juste de dire que la limite des luttes ne dépasse son objet que pour un sous-ensemble du syndicat.Dans un deuxième temps et dans le monde que nous vivons, quelles sont les opportunités réelles et concrètes des syndicats à sortir de leur support ? Quand, verra-t-on une forte mobilisation syndicale chez Renault ou aux PTT déclencher une grève illimitée contre un éventuel conflit armé comme celui du Golfe ou contre la construction d’une nouvelle centrale nucléaire, ou contre l’expulsion d’étrangers ?... A ce jour seules quelques cellules ou quelques staffs prennent position et s’engagent en dehors de l’entreprise comme tout autre individu non syndiqué. Jusqu’où pouvons nous croire que les employeurs sont dupes quant à leur marge de manœuvre dans les revendications syndicales ? Quand nous voyons aujourd’hui les syndicats dits révolutionnaires se frotter les mains parce que grâce à tel ou tel slogan des plus réformistes il a obtenu tant d’adhésions, quelle finalité tout cela peut-il nous laisser présager ?Les luttes de proximité prennent en compte les conditions de vie réelles des travailleurs et leur état d’urgence mérite que l’on s’y arrête. Nous citons : " Une lutte, quelle qu’elle soit, ne se limite jamais à son objet. Elle le dépasse toujours, surtout si ceux qui ont mission de la mener savent en montrer tous les aspects, toutes les conséquences proches et lointaines ".
Dans les arguments donnés dans ce livre nous trouvons ; nous citons : " C’est ainsi qu’en occupant, en mai-juin 1936, les lieux de travail, de façon plus instinctive que raisonnée au moins au début et pour la plupart des grévistes les travailleurs ont posé des principes essentiellement révolutionnaires tels que : la possession des instruments de travail et leur utilisation par la collectivité libérée, la négation du droit de propriété et du principe d’autorité ". En passant, il nous semble que P. Besnard devrait en premier se poser la question de l’autorité. Il ne faut pas oublier que le front populaire a été en France une situation politique particulière, Léon Blum venait de prendre le pouvoir, la crise économique restait très dure, et la situation aux frontières était précaire. Compte tenu de ces faits l’action syndicale n’était peut être pas l’élément moteur, mais peut être plus simplement des individus se sont-ils trouvés dans des situations plus propices à l’agitation. D’autres périodes ont fait vivre aux idées révolutionnaires des heures de gloire comme Mai 68 où les syndicats n’ont pourtant joué qu’un rôle des plus discutables. Cependant nous n’avons pas à ce jour d’anarchiste qui nous soutienne que l’organisation gauchiste et étudiante éduque les masses vers les principes essentiels de la révolution. Pourtant les idées anarchistes ont, à cette époque, été largement reprises (bel exemple de rhétorique monsieur Besnard !).
Il y aurait tellement de choses à dire que nous vous conseillons vraiment de lire ce petit chef-d'œuvre. Mais pour finir sur ce chapitre, toujours sur la même idée, notre avocat du syndicalisme complet, après s’être mille fois emmêlé les crayons dit : " Acceptons l’idée que les grèves, pour obtenir des augmentations de salaire ou de conditions de travail meilleures, ne résolvent pas la question. Acceptons même le fait, puisque nous avons la conviction que nous tournons dans un cercle vicieux infranchissable, mais ne nions pas l’efficacité de ces luttes sur d’autres terrains. Par l’extension, toujours plus grande que nous leur donnerons, nous ne cesserons de nous rapprocher de nos buts. Et puis, si dérisoires qu’elles soient ou plutôt qu’elles paraissent, n’ont-elles pas pour conséquence de mettre un frein (provisoire) à l’exploitation capitaliste qui, sans elles, se croirait tout permis ".
En ce qui concerne le rapprochement au but, malgré le recul que nous avons aujourd’hui, cela reste toujours à démontrer. Il est évident que la lutte freine l’exploitation. Toutefois, prenons garde à ne pas nous laisser piéger par une dialectique, entre l’Etat, le patronat, et les représentants ouvriers qui finirait par faire perdurer un système où tout le monde se serait tranquillement installé.
L’ETHIQUE DU SYNDICALISTE
Globalement
Il est vrai que quand P. Besnard aborde les thèmes de la solidarité, de l’entraide et de la coopération, nous ne pouvons ignorer des points communs avec d’autres courants de pensée de l’anarchisme comme dans l’Ethique de Pierre Kropotkine par exemple. La démarche très mécanique de l’auteur est trop souvent repoussante et un certain élitisme parfois évident pose quand même question.
Toute la construction de ce livre s’articule autour de l’organisation économique, ne laissant que peu de place à une réelle dimension sociale et à l’aspect émotionnel des individus. Si cette méthode permet à l’auteur de tout centrer autour du syndicat, elle a l’inconvénient majeur de réduire à une grande pauvreté tous les sujets traités par manque d’impartialité. L’aspect quasi obsessionnel que P. Besnard montre dans cet écrit pour la légitimité du pouvoir syndical, dénature sérieusement les principes de base que l’auteur met lui-même en exergue. D’une philosophie antiautoritaire où l’individu est l’élément incontournable de l’organisation sociale, nous glissons à une doctrine où le syndicat se substitue aux personnes et puisqu’elles sont limitées, relègue les femmes à un rôle prioritaire de mère à cause de l’urgence, à une dignité ne se dissociant pas de la fierté, à une organisation sociale ficelée où même s’il reste quelques organes atomisés, le syndicat joue le rôle de système nerveux central et contrôle l’ensemble. De tout temps les doctrinaires ont cherché à se substituer au philosophe. Le courant anarchiste n’a pas échappé à cette tendance, nous nous souvenons d’Archinov qui, avec sa plate-forme, a cherché à rationaliser la pratique révolutionnaire. Le souci parfois boulimique d’efficacité et de tactique peut être une dérive sérieuse. L’activisme n’est pas en soi une vertu révolutionnaire. Il se lit davantage comme une défense individuelle proche de la manie qui aurait pour objet de masquer des carences identitaires et un complexe ne pouvant être sublimé que par une forme extérieure de reconnaissance.
Pour ce qu’il en est du syndicalisme révolutionnaire, nous vous invitons à vous reporter aux annexes de ce livre. Le chapitre Orientation Syndicale et ceux qui suivent sont une démonstration affligeante de ce que nous dénoncions dans la première partie de cette brochure. Et pour comble d’ironie, comme nos voisins marxistes l’ont affirmé par la plume de Marx et Lénine, nous retrouvons le schéma de l’exercice du pouvoir transitionnel post-révolutionnaire par le syndicat unique pour arriver au communisme libre. Nous citons : " Entrant dans le dernier cycle de son évolution historique, le Congrès entend substituer le syndicalisme, expression naturelle de la vie sociale des individus en marche vers le communisme libre ".
Note aux anarcho-syndicalistes
Vous trouverez page 135 en fin de l’annexe (le syndicalisme dans le cadre national), un texte pouvant être fort à propos de la situation actuelle ; nous citons : " En condamnant la (collaboration des classes) et le (syndicalisme d’intérêt général), le Congrès tient à déclarer que ce ne sont pas les discussions inévitables entre patrons et ouvriers qui constituent des actes de collaboration de classes. En ne voyant dans ces discussions qui résultent de l’état de choses actuel, qu’un aspect de la lutte permanente des classes, le Congrès précise que la collaboration des classes est caractérisée par le fait de participer dans des organismes réunissant des représentants des ouvriers, des patrons ou de l’Etat, à l’étude en commun des problèmes économiques, dont la solution apportée ne saurait que prolonger, en la renforçant, l’existence du régime actuel ".
La représentation du Délégué du Personnel échappe-t-elle à cette classification ?
Pour nous, non-syndicalistes, qui comme vous œuvrons pour l’action directe (par définition contre la délégation), il nous semble que sauf erreur que vous ne manquerez pas de nous souligner, la délégation syndicale et la délégation du personnel comportent des différences très orientées dans le sens quant à leurs applications.
La délégation syndicale :
La délégation du personnel :le délégué ne représente que ses adhérents (donc des individus ayant choisi la forme et le fond de cette représentation). le délégué représente une globalité d’individus qui, quels que soient leurs choix et leurs opinions, organiquement et en fonction du nombre de salariés dans l’entreprise a un rôle médiateur avec l’employeur et peut cogérer dans certains cas avec le patron des œuvres de l’entreprise.
Organisation d’une société anarchiste
de P. Besnard
Ecrit en 1934, ce livre est la troisième partie de " Les Syndicats ouvriers et la Révolution Sociale ". Dans cet ouvrage, Pierre Besnard propose son projet de société : " Les buts, attributions et le fonctionnement de l’organisation économique, administrative, sociale et juridique du " Monde Nouveau " sont exposés aussi minutieusement que possible ".Il ajoute que ce livre présente des principes d’organisation effleurés dans d’autres de ses ouvrages : " il convenait de les approfondir, de démontrer que le système esquissé représentait vraiment, complété, quelque chose de nouveau, comme le désirent ardemment tous ceux qui veulent que ça change et ne savent pas encore comment exprimer leur pensée et leur volonté de façon précise et nette " se posant ainsi d’emblée comme celui qui va élaborer les choses à la place de ceux qui n’en sont pas capables.
Cette certitude traverse tout le livre et n’est pas sans conséquence quant à son organisation de société future. Il faudra toujours pallier les insuffisances des individus, le syndicat s’y attachera.
Cette même idée est reprise dans l’introduction où il justifie la nécessité de sa construction : " s’il (le prolétariat) attend le Messie et le miracle, il subira la dictature d’une poignée d’hommes, dictature qui sera d’autant plus pénible que les " conducteurs " eux-mêmes ne sauront ni où aller, ni où conduire les autres ".
Il y là un premier antagonisme fondamental entre Pierre Besnard et nous sur la façon de concevoir l’individu et les rapports humains. Il parle du prolétariat comme d’un seul individu et du coup, raisonnant en terme de masse et non d’individus distincts et particuliers, il est bien naturel qu’il considère que cette masse attend un messie, un guide puisque c’est là justement le propre des masses que de ne se constituer que dans le rapport à un leader et dans le renoncement complice à sa propre singularité pour se fondre dans le groupe.
Quand Pierre Besnard parle d’individu, il n’identifie pas la même chose que nous. Alors qu’il revendique l’égalité économique et sociale (ce dont nous nous dissocions), il ne considère pas que les individus sont égaux. Nous nous expliquerons plus loin sur les conséquences de sa représentation.
Citons un exemple : " on peut affirmer à coup sûr que la capacité constructive du prolétariat sera toujours inférieure à sa capacité de destruction ". Ce qui justifie, pour lui, le fait qu’il élabore un projet de société pour tous. Néanmoins il est bien conscient des implications d’une telle pratique : " Pourtant, même pour détruire, il est absolument nécessaire qu’il sache, aussi exactement que possible, ce qu’il veut, ce qu’il ne veut plus ou ne veut pas. Autrement, et malgré toutes les affirmations contraires, il confiera une fois de plus ses destinées à une minorité qui le mènera ou elle voudra - peut être où elle pourra - et non où il voudra, parce qu’il ne saura pas ce qu’il veut. C’est infiniment grave. Toute l’Histoire le prouve ".
Nous avons bien compris que ce que voudra le prolétariat c’est ce que Pierre Besnard lui aura indiqué. Les risques réels consécutifs au fait de s’en remettre à un autre, il les souligne mais ses réserves ne concernent que les autres qui voudraient faire la même chose que lui : guider le peuple.
Pour nous l’illusion c’est le maître, même s’il s’appelle Pierre Besnard, et l’illusion suprême c’est le maître plus le disciple. Il faut se débarrasser des maîtres pour ouvrir sur l’anarchie : " Ni dieu, ni maître ".
Ce qui est troublant c’est le perpétuel paradoxe dans lequel il se situe : quand il énonce ses principes nous ne pouvons qu’être en accord avec lui mais dès qu’il s’attache à leur mise en pratique, nous nous apercevons que celle-ci va à l’encontre de ces principes qu‘il a lui-même énoncés.
Pierre Besnard nous invite à critiquer son projet : " ... élaborons notre plan constructif, soumettons-le à la discussion de tous et, qu’au plus tôt, on l’examine. Qu'on l’approfondisse, le perfectionne, mais qu’on décide et agisse. C’est donc dans le but d’obtenir ces résultats que je soumets ce Plan à l’examen, à la discussion, à la critique et à la décision de tous ".
C’est ce que nous allons faire, mais cette phrase nous amène deux remarques :
Il nous indique la méthode de travail et les principes qui l’ont guidé dans l’élaboration de ce plan : " suivant ma conception, la base certaine, indiscutable de toute société est l’Economie. L’administratif découle du système économique et le social est la conséquence de l’Economique et de l’Administratif qui lui donnent vie et force ". Pour nous, il est indiscutable que l’économique est la base de toutes les sociétés actuelles dites modernes. C’est précisément parce que nous voulons inverser ce rapport et que ce soit l’individu qui devienne cette base incontournable, irréductible, que nous voulons changer de société et que seul, à notre connaissance, le Communisme Libertaire se donne ce but.Enfin, il termine son introduction en donnant les caractéristiques de son système : " Ce système sera donc de forme associative, fédéraliste, régionaliste communaliste, fédérative et anti-Etatiste ".il n’envisage même pas que ce plan pourrait être rejeté dans sa totalité et ne propose que des amendements; il sous-entend que remettre ce plan en question c’est entraver l’action. Nous prétendons qu’agir sans réflexion relève de l’activisme. Il n’y pas d’action possible sans réflexion sinon dans la réaction. La réflexion ne se dissocie pas de l’action sinon nous sommes dans le dogme.
Chapitre I : l’organisation de la production industrielle
Il s’agit là de décrire comment sera organisée la production industrielle, le chapitre suivant reprenant le même modèle pour la production agricole. Nous allons le détailler et tenter d’en rendre compte, afin d’expliquer où se situent nos critiques, voire nos radicales objections ; nous citons : " Immédiatement s’imposent à l’esprit les idées suivantes : adapter à la tâche constructive révolutionnaire les rouages syndicaux déjà existants ; créer sans délais ceux qui n’existent pas ; renforcer ceux qui existent mais qui sont encore insuffisants ". Curieuses idées que celles qui s’imposent à l’esprit de Pierre Besnard. Les rouages syndicaux existants ont leur utilité dans la lutte nécessaire contre le patronat dans le contexte pré-révolutionnaire. Comment imaginer qu’ils seraient adaptés après la révolution sociale si celle ci a bien été mise en œuvre par les individus eux-mêmes prenant en charge leur propre vie ? Ce sont des outils de lutte, contre qui s’agira-t-il de lutter alors ?
Il est d’ailleurs remarquable que les outils qu’il imagine soient en miroir identiques à ceux de l’organisation capitaliste. Chacun des rouages qu’il décrit se substitue à une organisation capitaliste en place, il aura les mêmes fonctions : seul le nom change. Nous verrons comment au fur et à mesure de leur description.
Il en arrive à dire à la conclusion de son livre : " Il (Le Grand Conseil des Travailleurs qui est l’appareil de coordination) remplace avantageusement l’Etat, quelle qu’en soit sa forme, sans avoir aucune des tares de cet Etat, qui devient complètement inutile ". On croit rêver. Ce n’est pas contre le mot Etat que nous combattons mais bien contre les implications sur chacun de nous de cet Etat, rien ne peut le remplacer avantageusement.
Reprenons l’organisation de la production et suivons Pierre Besnard dans sa description : " Tous ces rouages, nécessaires pour organiser rationnellement la production, sont incontestablement : Les Comités d’atelier, les Conseils d’usine, le Syndicat d’industrie, La Fédération régionale d’industrie, la Fédération nationale d’industrie et la Fédération internationale d’industrie... examinons comment ils doivent fonctionner, quels sont leurs rapports, leurs liaisons ". Toujours la même affirmation péremptoire, comment entendre son invitation à le critiquer s’il utilise le mot incontestablement. Pour nous, cette organisation est éminemment contestable.
Les comités d’atelier
" Les Comités d’atelier, qui sont, en ce moment, les organes syndicaux indispensables pour exercer le contrôle de la production ; qui sont actuellement chargés d’étudier le fonctionnement technique de l’atelier, de défendre les travailleurs sur le lieu même du travail, devront diriger la production de l’atelier, au lieu et place de la direction capitaliste, en accord avec les Conseils d’usine ". On a du mal à se représenter ce fonctionnement. S’il s’agit de travailleurs librement organisés entre eux (comme le veut le communisme anarchiste, finalité revendiquée par Pierre Besnard) que peuvent-ils bien avoir à voir avec une direction capitaliste, et où est la nécessité de défendre les travailleurs ?
Les Conseils d’usine
" Qui sont (actuellement)... les instruments du contrôle syndical dans la gestion patronale... deviendront, par la force des choses, les conseils de gestion de l’entreprise. Ils se substitueront normalement aux conseils d’administration capitalistes. Ils dirigeront, en fait, techniquement, administrativement et socialement les entreprises nouvelles, avec l’aide des Comités d’atelier et sous le contrôle effectif du Syndicat d’industrie de la localité ". Il apparaît donc à l’évidence que cette structure, en dépit des allégations contraires de Pierre Besnard, est hiérarchisée : avec l’aide du rouage inférieur et sous le contrôle de l’instance immédiatement supérieure. Et tout le schéma s’articule ainsi. Pour preuve, il n’est qu’à voir les neuf planches réalisées par l’auteur en fin de livre représentant sous forme schématique tout le système d’organisation. Un monde nouveau réduit à neuf schémas qui tous ressemblent étrangement à l’organigramme actuellement en place dans toutes les entreprises capitalistes. A l’évidence, toutes les informations, contrôles et décisions sont centralisés.
Les Comités d’atelier et Conseils d’usine se composent de deux sections :
Conseils d’usine ou d’entrepriseAyant décrit le fonctionnement des sections, Pierre Besnard précise celui des Conseils d’usine : " composés des travailleurs les plus qualifiés de tous les services... assureront la direction et la gestion de l’entreprise socialisée... ils présenteront le bilan de leur gestion aux travailleurs de l’entreprise et le soumettront également au Syndicat d’industrie dont ils dépendront ". Les travailleurs les plus qualifiés... le bilan présenté aux travailleurs et soumis au Syndicat : sans commentaire. 1. sections techniques" Etudier, par atelier, l’organisation et l’exécution du travail ; se préoccuper des investigations et des perfectionnements susceptibles d’augmenter le rendement, élever ce rendement au niveau exigé par la consommation, dont les besoins seront indiqués par l’Office de la Statistique... ". Ces sections seront également chargées de la recherche.
Là, Pierre Besnard ajoute une petite phrase en apparence anodine mais lourde de signification : " Les Comités d’atelier... feront parvenir leurs travaux au Conseil de gestion et au Syndicat d’industrie. Ces derniers informeront à leur tour les Fédérations régionales et nationale d’industrie qui se chargeront, elles aussi, d’informer, de la même façon, les Offices spécialisés des Fédérations internationales d’industrie ". On voit bien là une base et des strates hiérarchisées, la communication ne passe jamais directement on en réfère toujours au niveau immédiatement supérieur.
2. sections sociales
Elles ont pour mission d’assurer aux travailleurs le maximum de bien être, d’hygiène et de sécurité : " leur rôle consiste à s’intéresser le plus possible à la vie du producteur, sur le lieu même de son travail ; à l’éduquer, à développer en lui les qualités humaines et en premier lieu, l’aide mutuelle, la solidarité, la patience et la tolérance, ainsi - et surtout - que le sentiment de responsabilité ". Et voilà l’individu est devenu le producteur, n’ayant plus aucun intérêt en tant qu’individu, on va tenter de lui faire intégrer les qualités nécessaires au meilleur rendement. Où sont passés les individus conscients, capables de se déterminer pour eux-mêmes ? Le syndicat se charge de les rendre fonctionnels.
Et Pierre Besnard trouve utile d’en rajouter : " quelle que soit l’importance des Comités d’atelier ou des Conseils d’usine, il est évident qu’ils ne pourront être que les organes du Syndicat d’Industrie ".
Syndicat d’industrie
" Le syndicat d’industrie est la véritable cellule de base de la production locale. Pourquoi ? Parce que les Comités d’atelier et Conseils d’usine... ne sont pas à même d’organiser, dans la localité, la production de toute une industrie... seul le Syndicat d’industrie... est, par sa nature même, le régulateur industriel tout désigné dont la fonction s’impose. Il est seul qualifié par sa nature, pour organiser et diriger, en toute connaissance de cause, la production de telle ou telle industrie, dans une localité déterminée ". C’est également le Syndicat qui est responsable de l’approvisionnement en matières premières et de la répartition des excédents. Il peut donc y avoir des excédents qui seront " utilisés soit pour être échangés avec les régions les plus proches" soit : " pour être vendus à l’extérieur ".
Il sera composé de deux sections :
1. Les sections techniques syndicales
Chargées de l’aspect technique de la production.
2. Les sections locales syndicales
Chargées de l’aspect social.
Fédérations régionales d’industrie
Pierre Besnard nous en explique l’absolue nécessité : " De même qu’il est indispensable de grouper tous les Syndicats d’une région déterminée pour assurer la vie économique, il est absolument nécessaire de réunir ces Syndicats par industrie, en vue d’organiser, dans le même cadre, la production industrielle. La tâche des Fédérations régionales d’industrie sera exclusivement technique ". " Ces Fédérations régionales formeront le Conseil économique régional. Cet organisme fonctionnera sous le contrôle de l’Union régionale des Syndicats ". Elles disposeront de six offices principaux dont, entre autres, l’Office de la Main d'Œuvre qui " a pour but de recenser et de répartir la main d'œuvre employée dans l’industrie ", pour Pierre Besnard si l’ANPE n’existait pas, il faudrait l’inventer !
Fédérations nationales d’industrie
" Sont, auprès de la C.G.T. ce que sont auprès des Unions régionales, les Fédérations régionales d’industrie ".
Fédérations internationales d’industrie
" Prolongement indispensable des Fédérations régionales et nationales....surtout si la révolution s’étend à plusieurs pays ". Il est clair que pour Pierre Besnard, les nations subsisteront même là où la révolution aura eu lieu.
Ce chapitre a été longuement détaillé, pour montrer, en le citant, ce que Pierre Besnard entend réaliser sous couvert de mettre en place le communisme libertaire.
Chapitre III : l’organisation syndicale
Dans ce chapitre P. Besnard va tenter de : " démontrer la valeur de l’organisation syndicale, de justifier ses prétentions... justifier son maintien après la révolution, et démontrer que certaines tâches, les plus importantes, ne peuvent être accomplies que par lui... ". " Il (le syndicalisme révolutionnaire) sait aussi que nul autre que lui ne peut, avec chance de succès, et sans lui, organiser la production, premier facteur de la vie individuelle et collective... la clef de voûte de l’édifice sociétaire est la production et non la consommation ". Pour parvenir à nous convaincre P. Besnard ne recule devant rien : " Le syndicat est, je le répète, le groupement naturel des producteurs et travailleurs. Son caractère est donc biologique ". Et nous ajoutons, pour montrer que nous avons bien saisi qu’il existe des organisations biologiques, ce dont nous ne nous doutions pas, que l’église catholique, comme toutes les églises, est le regroupement naturel des croyants, son caractère est donc biologique.
P. Besnard poursuit sa démonstration, toujours avec la même méthodologie. Il commence par énoncer une affirmation comme indiscutable et en tire sa démonstration. C’est exactement le mode de fonctionnement paranoïaque ou malhonnête : on part d’un présupposé et on en déduit sa conclusion sans aucun lien avec la réalité des faits.
P. Besnard propose une organisation parfaitement centralisée et hiérarchisée mais il suffit qu’il affirme que " son désir est d’échapper à tout centralisme étatique à base syndicale " pour pouvoir conclure " il est donc antiétatique et fédéraliste ". L’affirmation de départ doit nous suffire comme démonstration.
P. Besnard insiste beaucoup pour dire que le travailleur est à la fois le " moteur et le conducteur " du syndicat. " Nulle part il n’y a place pour le principe d’autorité ". Les administrateurs " choisis... parmi les mieux doués... sont révocables ". Mais ces mandataires sont élus à la majorité et, dans une organisation de masse, révocables signifie interchangeables avec un individu ayant la même orientation.
Bien que P. Besnard affirme le contraire, à ce jour les mandatés des anarchistes (en tout cas à la FA) sont désignés et révoqués à l’unanimité. Mais P. Besnard a toujours le même argument pour justifier son système et en l’occurrence l’élection à la majorité : " il ne faut tout de même pas passer tout le temps à discuter ; Il faut décider et, surtout agir ".
Le syndicat est structuré sur le même modèle que l’organisation de la production. Nous retrouvons donc l’Union locale et régionale des Syndicats, la Confédération Générale du Travail et l’Internationale Syndicale qui doit être " le grand régulateur de la production universelle ". Il y là un autre antagonisme fondamental entre P. Besnard et nous sur la conception du fédéralisme.
P. Besnard nous donne sa définition du fédéralisme : " Tous ces rouages administratifs et sociaux, et leurs Offices techniques spécialisés, constituent, de la base au faîte, un système parfaitement fédéraliste... ".
Répartition et distribution
Une assertion balaye d’abord toute forme d’organisation de production qui ne serait pas celle proposée par P. Besnard : " nul ne contestera, j’imagine, que les syndicats, par leur nombre, leur organisation et leur préparation pré-révolutionnaire sont mieux qualifiés pour organiser la production que les quelques coopératives existant çà et là ".
Le sort des coopératives de consommation est tout aussi vite réglé : " A la vérité, la suppression du commerce privé, l’établissement d’un service communal de distribution, la remise des produits, denrées et objets aux intéressés sur la simple présentation de la Carte de Travail, accompagnée de bons libellés en heures de travail, à titre de contrôle ou de la carte d’invalidité ou d’assistance rendent les coopératives de consommation absolument inutiles ".
La voilà la belle égalité économique et sociale, n’est-on pas là plutôt dans tout travail mérite salaire ? Rien de nouveau, il y a longtemps que nous sommes prévenus : " tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ". Pour nous cette rétribution du travail en denrées et autres est bien l’équivalent d’un salaire calculé en nombre d’heures travaillées. P. Besnard, à nos yeux ne supprime pas le salariat, ni la possibilité de capitaliser des biens donc du pouvoir.
Au passage on en profite pour réquisitionner les biens des coopératives déclarées inutiles : " est-ce à dire que leurs installations souvent très bonnes, que leur personnel généralement très exercé, ne seront pas utilisables et utilisés ?... Au contraire, je suis persuadé qu’il y aura le plus grand intérêt à transformer et à utiliser au mieux les magasins et entrepôts des coopératives de consommation ; à en faire des magasins de réception et de réserve ".
Nous sommes bien évidemment d’accord lorsque P. Besnard dit : " L’achat étant remplacé par la répartition et la vente par la distribution, la coopération de consommation perd sa raison d’être, avec l’accomplissement de la révolution sociale ". Mais dans ce cas, pourquoi remplacer les coopératives de consommation par le syndicat ? On aurait pu imaginer leur transformation dans ce sens.
Chapitre IV : l’organisation politique ou administrative
"le gouvernement des hommes doit faire place à l’administration des choses... un système administratif remplacera automatiquement et définitivement le système politique actuel ". On voit bien que le communisme libertaire n’est pas le but réellement visé et il est, selon nous, difficilement possible de parler d'anarcho-syndicalisme. Le but visé est bien syndicaliste révolutionnaire : une société gérée par le syndicat.
A la base de l’organisation administrative on trouve l’individu, avec la commune comme cellule initiale. Jusque là tout va bien, mais les choses se compliquent quand P. Besnard nous explique pourquoi la commune : " par sa délimitation, qui est déterminée par la puissance d’attraction et le rayonnement de l’union locale des syndicats... ". C’est le monde à l’envers : c’est le syndicat qui définit la délimitation de la commune.
Le rôle de la commune est le suivant " aux syndicats le travail économique, aux communes les besognes administratives... elle devra s’occuper de tout ce qui intéresse l’individu, en dehors de son travail ". Les communes établissent entre elles un lien fédéral en Fédérations régionales, Confédération nationale et Association internationale. La Confédération nationale des communes forme avec la Confédération Générale du Travail le Grand Conseil des Travailleurs.
Dans ce chapitre P. Besnard se défend beaucoup, sans nous convaincre, contre l’objection que nous lui faisons. Prenons par exemple ce qu’il dit à propos du lien fédéral entre les communes : " ne peut-on pas craindre qu’il constitue une sorte de réminiscence étatique, une sorte de pouvoir déguisé qui viserait, par des voies obscures, plus à gouverner qu’à administrer et à gérer ? ". Et bien, justement si, nous pouvons le craindre, le fédéralisme, tel que le conçoit P. Besnard, ne garantit en rien contre ce risque.
Chapitre V : l’organisation sociale
P. Besnard pose un préambule qui nous amène encore à nous dissocier de lui. Il affirme la nécessité de l’organisation et critique à la fois ceux qui refusent toute forme d’organisation et ceux qui, bien que partisans de l’organisation, n’ont sur la construction de l’avenir que des idées extrêmement vagues et les classe dans les anti-organisateurs. Pour nous, l’organisation est indispensable sans cela c’est la loi du plus fort qui se met en place. Cela ne signifie pas que nous devrions organiser et gérer la vie des individus, sinon nous sommes dans le totalitarisme ou le fascisme. Pour nous, l’organisation est l’association, sans coercition, dans un but déterminé avec les moyens et les formes adéquates pour atteindre ce but nécessaire à la vie sociale. Au passage, nous insistons sur le fait que la fin ne justifie jamais les moyens. L’organisation n’a de sens que pour mettre en place des structures qui évitent autant que possible toute prise de pouvoir. Car ne nous leurrons pas : l’avidité de pouvoir existe en tout être humain.
P. Besnard, dans son souci didactique, va plus loin : " De qui dépendra cette organisation sociale ? Qui l’impulsera ? Quel en sera le moteur ? Qui le contrôlera "? Peu importe la réponse, le lien de subordination est clairement énoncé.
Parlant de l’organisation sociale Pierre Besnard a mis en avant qu’elle s’intéressait à l’individu, le syndicat s’occupant du travailleur. Les services sociaux, au nombre de dix, sont là pour faciliter la vie des individus. Qu’en est-il ?
La distribution des vivres
Nous avons vu plus haut qu’elle ne concerne que les travailleurs, selon leur nombre d’heures de travail, avec une exception pour les handicapés et les assistés.
L'éducation et les loisirs
Critiquer le modèle éducatif de P. Besnard devrait faire l’objet d’un article particulier. Contentons-nous ici de souligner le rôle de l’éducation pour celui ci : " la société ne fait qu’une avance que l’enfant lui remboursera par son travail, lorsqu’il sera devenu un producteur ". Pauvre enfant, déjà en dette par le seul fait qu’on lui aura donné l’éducation nécessaire et suffisante pour qu’il devienne un producteur. Car c’est bien de cela dont il s’agit.
Tout d’abord le moule avec deux degrés :
Il reste tout de même une chance pour ceux qui souhaitent étudier " après avoir terminé son éducation jusqu’à la fin du second degré, un jeune homme peut désirer - sans abandonner le travail productif auquel il est tenu - de se vouer plus spécialement à l’étude d’une science... ". Passons sur le fait qu’il ne parle que de jeune homme, que de science et vous avez bien compris : le travail est obligatoire dès seize ans. Triste société que celle qui nous est proposée.Chapitre VI : l’organisation générale du monde nouveauLe premier, de 5 à 12 ans (et rien avant 5 ans ) où P. Besnard qui n’a sans doute jamais remarqué la curiosité et le désir de savoir des enfants de cet âge affirme qu’il " n’a pas encore atteint l’âge d’étudier les sciences et où il s’agit essentiellement de développer ses qualités physiques ". Nous sommes tentés de dire pour quoi faire ? Avons-nous besoin de grands gaillards physiquement développés et complètement ignares ? En effet, ce n’est que dans le second degré que démarre l’enseignement : " où l’enfant de douze à seize ans doit être initié aux diverses branches du savoir humain, en même temps qu’il apprend la pratique d’une ou de plusieurs branches de la production ". Voilà c’est fini, quatre années d’enseignement général et technique suffiront à ces grands costauds.
Il s’agit de : " Récapituler et rendre compte du caractère exact des rouages qui me paraissent à la fois, nécessaires et suffisants, pour assurer la vie économique, administrative et sociale du régime nouveau ". Un rien mégalomane, Pierre Besnard a pensé à tout, il n’y a rien à ajouter, rien à enlever.
Dissociant l’organisation économique, administrative et sociale, il différencie le travailleur qui relève de l’économique, de l’individu qui relève de l’administratif et du social. Mais il va plus loin : " à la base le travailleur " et tout naturellement c’est dans l’organisation économique : " le syndicat d’industrie... le premier groupement où s‘élabore, par voie de synthèse, l’intérêt général ".
Par quoi remplacer l’Etat ?
Le Grand Conseil des Travailleurs
" Si nous avons fait disparaître toutes les raisons d’être de l‘Etat : propriété, pouvoir, classes, salariat, nous avons aussi dressé, étage par étage, sur des plans parallèles, deux pyramides solidement assises sur le roc de la réalité : l’une économique, l’autre administrative. Soudées à la base, elles sont reliées à tous les étages par des rouages qui coordonnent et conjuguent leur activité jusqu’au sommet ". Il nous explique lui-même que son système est hiérarchisé, donc incompatible avec le fédéralisme dont il se revendique.
Déclaration de principes
Le Congrès réaffirme " la base de l’ordre social nouveau est économique " d’où la nécessité d’organiser en premier la production. Mais ce n’est pas tout : " En affirmant le droit à la vie de tout homme valide qui travaille ; en assurant l’existence aux enfants invalides et malades par la distribution gratuite de tous les produits et objets, le Congrès exclut l’argent des rapports des hommes " droit à la vie réservé aux travailleurs, les invalides et malades font exception mais le payent cher, par cette opération ils deviennent enfants. Selon nous, chacun possède avant tout le droit de vivre et de vivre dignement. Nous considérons qu’il faut penser aux besoins avant de penser aux obligations afin qu’il n’y ait plus un seul homme qui soit contraint de vendre sa force de travail pour exister.
Et, si vous ne le saviez pas, vous avez un double but dans la vie " Travailler et vivre librement ". La vie a-t-elle ainsi un but ? Idée religieuse que celle de vouloir donner un sens à sa vie. Pour nous la vie n’a pas d’autre objet que d’être vécue et nous tentons de concilier le travail, qui relèvera toujours de la contrainte et la liberté.
Hiérarchie et Fédéralisme : " Dans le cas où il y aurait différent entre l’Union locale des Syndicats et la commune, il (le Conseil Local des Travailleurs) fait fonction d’arbitre. Appel de sa décision pourra être fait devant le Conseil Régional des Travailleurs et en dernier ressort devant le Grand Conseil des Travailleurs. Les décisions de ce dernier sont sans appel ".
Soulignons au passage la double hiérarchie :
Il nous semble que le fédéralisme dont se revendique Pierre Besnard, n’est qu’un mot qui couvre une autorité centralisée. Pour nous le fédéralisme se définit comme la possibilité de s’associer librement et de façon temporaire. Il relève toujours d’initiatives individuelles. Comme Bakounine, nous pensons que chaque région, chaque commune doivent être libres de s’organiser librement.Conclusionla Commune, donc l’individu, est toujours soumise au Syndicat, Le travailleur, lui-même hiérarchisé.
Nous citons : " le syndicalisme révolutionnaire doit indiquer, en prétendant à la succession du capitalisme, les bases et le fonctionnement de l’ordre social qu’il veut réaliser ; qu’il doit faire connaître son plan constructif et faire pénétrer dans les masses travailleuses sa doctrine, ses principes et le système d’organisation qu’il oppose, dans l’ensemble et par partie, aux principes et à la doctrine capitaliste ".
Pierre Besnard se définit comme anarcho-syndicaliste, or il fait délibérément ou non l’amalgame en se présentant comme syndicaliste révolutionnaire. La confusion entre anarcho-syndicalisme et syndicalisme révolutionnaire est constamment entretenue. Les deux mots sont employés indifféremment comme s’ils recouvraient la même réalité.
Bien que Pierre Besnard affirme le contraire, le système proposé n’abolit pas le salariat dans son principe : les bons de travail remplacent la monnaie mais ils ont exactement la même fonction. A cela nous objecterons, comment considérer qu’une heure de travail équivaut à n’importe quelle autre, n’est-il pas des travaux plus pénibles et moins gratifiants ? Le nombre d’heures de travail ne donne en rien la mesure de l’utilité sociale. Nous restons bien dans le cadre du salariat et celui qui produit, envoyé sur son lieu de travail par l’Office de la Main d'Œuvre suivant les besoins de production identifiés par le syndicat, a renoncé à faire connaître son avis sur l’utilité de ce qu’il produit et la manière de le faire.
Il n’abolit pas non plus la monnaie, elle est conservée pour les échanges avec les pays étrangers à qui on achètera les matières premières et on vendra les surplus de production.
Le syndicalisme de Pierre Besnard est collectiviste en ce sens qu’il collectivise les moyens de production, mais il a des caractéristiques individualistes, il est toujours question des plus doués pour remplir une fonction, seuls les plus courageux auront accès aux études supérieures. Le travail obligatoire correspond à la lutte pour la vie, avec en plus la charité pour ceux qui ne pourraient pas travailler. L’assistance sociale, prenant en charge les individus reconnus inaptes ouvre la porte à toutes les inquisitions.
Pour nous, le parfait appareil imaginé par Pierre Besnard est une nouvelle machine à broyer les individus. Qui n’aurait envie dans ces conditions d’être grain de sable pour bloquer les rouages ? Car bien entendu, il n’y a pas de place pour qui n’adhérerait pas à ce système où la place de chacun est prévue.
" La présente constitution régit tous les individus et toutes les institutions du pays ". Celui-ci ne saurait être que dissident à ramener à la raison. Et c’est bien cela qui nous inquiète. En effet s’il ne s’agissait que de mettre en place un système dans lequel chacun aurait le libre choix de s’inscrire ou non, nous n’aurions pas la moindre objection. Il est pour nous fondamental que chacun puisse choisir son mode de vie et sa place dans le cadre du libre contrat ; nous n’imaginons même pas que tous adhéreraient à ce que nous voulons pour nous.
Dans une société communiste libertaire, telle que nous l’imaginons, il doit y avoir toute la place pour ceux qui ne souhaitent pas ce communisme. Libre à chacun de s’organiser comme il l’entend ; à nous de définir une organisation qui ne soit pas destinée à régir la vie de tous mais dont l’unique but est, par sa forme structurelle, d’empêcher toute prise de pouvoir d’un groupe sur un autre.
Nous ne mettons pas en doute la bonne foi et la bonne intention de P. Besnard. Mais il est toujours plus que douteux de vouloir agir pour le bien de l’autre. Néanmoins nous considérons que le système qu’il propose n’offre aucune garantie de ne pas devenir un jour totalitaire. Il porte en lui le germe du centralisme démocratique et de la bureaucratisation. Le risque est grand qu’il prenne effectivement la place de l’Etat tout aussi impossible à penser comme se désagrégeant de lui-même. Et c‘est bien sur ce point particulier que nous nous dissocions des communistes autoritaires.
Nous nous opposons au principe d’égalité, pourtant inscrit sur le fronton de nos édifices publics et revendiqué par P. Besnard. L’égalité n’existe pas, sauf pour des clones. Ce qui fait la richesse d’une société c’est justement la diversité des individus qui la compose sans qu’il soit possible de les mesurer sur une échelle de valeurs démontrant une éventuelle égalité. Partant de là, on ne saurait revendiquer l’égalité économique, qui, d’ailleurs n’implique nullement la liberté. De nombreuses communautés religieuses fonctionnent avec l’égalité économique. Qui de nous voudrait de l’égalité des moines dans leur couvent ? Rien ne s’oppose au despotisme dans une société égalitaire.
Le communisme anarchiste se fonde sur la liberté du travail et de la consommation en l’absence de toute mesure et de toute détermination de l’un et de l’autre.
La proposition de P. Besnard : " à chacun selon son travail " relève à nos yeux, du collectivisme. Les relations imposées échappent à l’individu qui devient sujet. Ce qui est subjectif attend sa solution du collectif et s’en remet à un sauveur. La solution collective ne se fait pas sans individualisme, il faut des individualistes pour faire le collectif dans le renoncement à sa singularité. En ce qui nous concerne, nous avons résolument opté pour que les choses s’organisent "de chacun selon ses besoins à chacun selon ses moyens". Nous n’imaginons pas que tous aient les mêmes besoins pas plus qu’ils n’ont les mêmes moyens. Nous ne militons pas pour "à travail égal salaire égal". C’est pour permettre la réalisation personnelle de chacun que la société doit assurer le besoin de tous. Nous ne considérons pas le travail comme une vertu salutaire et rédemptrice. Le travail reste une contrainte à laquelle nous ne nous soumettons que par nécessité. Nous plaçons le besoin au-dessus de l'œuvre. Quand il est obligatoire, le travail devient asservissement.
Le communisme libertaire implique à la fois l’anarchie et le communisme. Avant la révolution, l’anarchie c’est la lutte contre l‘Etat et le pouvoir, après la révolution c’est empêcher l’exercice de tout pouvoir. C’est à dire instaurer le primat de l'individu, sans intermédiaire et sans délégation. Il n’y a pas de régulateurs possibles de l’égalité ou de la liberté. C’est à l’individu de mettre en œuvre sa propre liberté comme il l’entend. Les regroupements ne peuvent se faire que par affinité en des groupes libres, conjoncturels et qui se fédèrent librement avec d’autres groupes. Il ne saurait y avoir de fédération imposée. Nous voulons une société où les rapports entre les individus ne soient réglés ni par des lois, ni par une autorité quelconque mais par des engagements mutuels librement consentis et révocables. Sans personne pour lui imposer sa volonté, l’individu peut développer son individualité, ce qu’il a d’original, de singulier.
Commentaire sur le Communisme Libertaire d'après Isaac Puente.
Présentation :Le docteur Isaac Puente fut vraisemblablement à l’initiative de la prise de position confédérale communiste libertaire adoptée par le congrès de Saragosse de la CNT espagnole en mai 1936. Contrairement à Pierre Besnard, I. Puente donne des références théoriques solides et argumentées.
Par exemple, I. Puente se dissocie de la nécessité d'un architecte social revendiquée par Pierre Besnard. Contrairement à ce que nous avons pu lire dans les paragraphes précédents, I. Puente dénonce les préjugés d'un pouvoir ordonnateur et revendique l'évolution spontanée et individuelle de chacun.
Nous citons : "par illusion, nous attribuons aux soins du père la croissance et le développement de son fils, fait comme si c'était par une influence étrangère que l'enfant croit et se développe. Mais la croissance et le développement s'opèrent chez tous les enfants sans que personne les procure. Ce qu'il faut, c'est que personne n'opprime la nature ou ne l'anéantisse".
Cependant, à notre sens, la pensée d'I. Puente reste dans les grandes lignes conforme aux confusions entretenues par une tendance syndicaliste révolutionnaire de l'époque. Nous retrouverons en effet dans la brochure publiée en juillet 1934 "d'El communismo libérario" la saincro-sainte idée d'un syndicat fédérateur, organisant les travailleurs après la révolution sociale. Nous avons pu, à diverses occasions, nous exprimer sur les risques que comporte le maintien d'une organisation de défense des travailleurs après la révolution. Cette volonté farouche de maintenir une structure syndicale vient, vraisemblablement de l'intérêt quasi unique qui est donné à l'aspect économique de la société future. Pour nous, l'aspect purement marchand que suggère une société centrée sur un rapport économique s'oppose au communiste libertaire. Le concept de " à chacun selon ses moyens et à chacun selon ses besoins ", ne peut en aucun cas induire une société régie par des valeurs marchandes. En d'autres termes, les anarchistes sont partisans d'une société où l'économie reste un outil de développement social permettant l'émancipation de chaque individu. Nous ne sommes pas nés pour travailler, mais nous travaillons pour vivre. La seule instance de gestion de la production dans une société future doit être les consommateurs eux-mêmes. Les unités de production ne peuvent être gérées par elles-mêmes. Leur seul objet est de satisfaire les besoins des consommateurs dont les producteurs font eux-mêmes partie. L'appropriation des moyens de production même par une structure de travailleurs exclurait dans ses rouages de gestion une immense majorité de personnes dépendantes de par leurs besoins. Cet état de fait nous renvoie obligatoirement à l'idée qu'une société organisée autour de l'économie ne peut se dissocier d'un certain centralisme, où seuls quelques individus bien placés peuvent déterminer les besoins de tous.
Pourtant dans les différents avertissements formulés dans la brochure d'I. Puente, la mise en garde la plus appuyée concerne la croyance qu'un idéal peut se réaliser par l'entremise de quelques hommes ; nous citons : "Le pire de tous les préjugés est de croire qu'un idéal peut se réaliser par l'entremise de quelques hommes, qu'ils refusent ou non le nom de politiciens. Aux gouvernements, il suffit de mettre une nouvelle pancarte sur la vieille marchandise et de rédiger pompeusement les nouveaux principes sur le parchemin constitutionnel. C'est ainsi qu'on a pu intituler "Communisme" ce qui s'est établi en Russie et "république des travailleurs" la république espagnole, où le nombre des travailleurs de toutes classes est de 11 millions et celui des oisifs de 13 millions sur 24 (en 1935). Si le communiste libertaire devait être une réalisation des politiciens, nous devrions en fait nous incliner devant un régime qui n'aurait rien de communiste ni de libertaire".
Dans ce contexte, et pour que le lecteur puisse mieux identifier les différents courants de pensée qui se revendiquent aujourd'hui de l'anarchisme, nous avons jugé utile de parler ici d'I. Puente, l'idée étant de comprendre que derrière des mots, même si la forme semblent identique le fond peut être très différent voire antagoniste.
Organisation Économique de la société
Comme dit dans le paragraphe précédent, la prédominance de l'organisation économique de la société future, constitue certainement pour nous le point de désaccord le plus important avec la pensée Isaac Puente ; nous citons : " le communiste libertaire se base sur l'organisation économique de la société, l'intérêt économique étant l'unique lien qui soit commun à tous les individus, et où puisse s'établir la coïncidence des forces. L'organisation sociale n'a dès lors pas d'autre but que de mettre en commun ce qui constitue la richesse sociale, c'est à dire le matériel et l'outillage de production, et les produits eux-mêmes. Elle fait également commune obligation de contribuer à la production, chacun suivant ses forces et ses aptitudes et la jouissance ou l'usage des produits, dans la mesure des nécessités individuelles. Tout ce qui n'est point fonction ou activité économique reste en dehors de l'organisation et en marge de son contrôle. C'est là le domaine inaliénable des initiatives et des activités particulières".
Dès le début de ce paragraphe I. Puente, tout en revendiquant le communisme libertaire, se situe en marge des théoriciens qui en ont défini les concepts. En effet, que ce soit Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Errico Malatesta, Carlo Cafiéro, etc., tous sont catégoriques sur la priorité de l'abolition de la monnaie et du salariat, et s'accordent à dire que l'unique fonction de la production réside seulement dans la satisfaction des besoins. Pour nous la véritable richesse sociale est les individus qui composent cette société. La coïncidence des forces ne se situe pas dans l'outillage de production ni dans les produits eux-mêmes, elle naît du particularisme des individus et des savoir-faire de chacun. Le produit ne peut être une valeur marchande. Dans notre société actuelle nous savons combien il est aliénant de vivre dans un monde d'objets. Les risques y sont multiples. En voici trois principaux :
1) l'objet comme unité de valeur permet sous quelque forme sociale que ce soit la capitalisation. Elle le permet même au détriment d'autrui.
Nul besoin de rendre obligatoire la contribution à la production si cette dernière constitue le moyen de sa propre émancipation. Il appartient à chacun de définir ses besoins, et collectivement selon des contrats librement consentis de s'en donner les moyens.
A contrario de la société divisée en classes, où la force sociale échappe à ceux qui la fournissent pour coïncider avec l’intérêt économique qui les a colonisés, une société communiste libertaire se fonde sur le particularisme des individus et leurs libres-unions. C’est-à-dire qu’elle ne saurait subordonner l’intérêt individuel à un quelconque intérêt général, fut-il économique : elle bannit l’économie politique qui ne se préoccupe que d’objets et la remplace par l’économie des besoins de chaque homme, le communisme libertaire. Pour résumer l’idée, c’est un renversement de sens qu’il faut effectuer, passer des hommes au service de l’économie à l’économie au service des hommes. C’est pourquoi la perspective d’I. Puente nous semble marcher sur la tête car pour nous le matériel et l’outillage de production, et les produits eux-mêmes n’ont dès lors pas d’autre but que de servir l’organisation sociale : les individus librement fédérés.
Comme vous pouvez le constater les divergences dépassent la forme. Ce sont bien les objectifs qui sont différents. Voilà pourquoi nous pouvons trouver un peu plus loin dans cette brochure, nous citons :"L'initiative passe aux organisations professionnelles : le contrôle de l'enseignement aux maîtres, celui de santé aux professions sanitaires, celui des communications aux techniciens et employés des transports. Le régime intérieur d'une usine est réglé par les techniciens et ouvriers réunis en assemblée et le contrôle de la production est effectué par la fédération des syndicats." Il n'est plus besoin de dire qu'en ce qui nous concerne, nous pourrions écrire : "l'initiative passe aux individus ; le contrôle de l'enseignement à chaque intéressé, celui de la santé à chaque protagoniste, celui des communications à l'ensemble des personnes utilisant ces dites communications. Le régime intérieur d'une usine est réglé par des conseils ouvriers et de consommateurs et le contrôle de la production est exercé par tous."
Nous pouvons lire plus loin : "La force revient à son origine, de la société au groupe, du groupe à ses composants, et n'étant pas accumulée par quelques individus au nom de la société, chaque individu en possède une part égale, et chaque assemblée la somme de ce qui lui en est concédé par tous". Ici nous pouvons remarquer qu'il existe une hiérarchisation entre l'individu et le groupe. Cette hiérarchie implique une égalité économique entre chaque composant de ces dits groupes. Pourtant I. Puente affirme en début de chapitre la différence entre chaque individu par la revendication du communiste libertaire dans son concept inaliénable de chacun selon ses besoins et de chacun selon ses moyens. Il revendique un peu plus loin la prédominance de la défense des intérêts égoïstes ; je cite : "de la défense de l'intérêt égoïste de l'individu, elles deviennent capables d'accepter la pleine responsabilité de leur rôle social." C'est bien autour de la multiplicité des contradictions, comme celles ci-dessus citées, que les grandes divergences d'idées existent. Une vision purement économique et une réflexion principalement organisée autour de la masse, constituent l'essentiel des confusions existant aujourd'hui dans la pensée de certains anarchistes.
Dans le cas d'I. Puente, nous retrouvons effectivement toutes les bases de l'anarchisme. C'est bien dans la tentative d'une définition de la société future, que les divergences apparaissent. Encore une fois, nous le répétons, il ne peut y avoir de communiste libertaire dans une société régie par le syndicat.
Le syndicat ne trouve toute légitimité que dans l'opposition au système industriel actuel. Toute son organisation, sa légitimité, sa structure sont conçues en fonction de cette opposition. Une société sans classes, sans salariat ne peut s'organiser autour de valeurs institutionnelles capitalistes. Dans une société future il nous faudra inventer une autre organisation. Les conseils ouvriers et les fédérations de consommateurs sont, à ce jour, les outils les plus adéquats pour réaliser un changement radical de la société. La grande illusion serait de penser qu'un parti politique, un syndicat ou tout autre organisation issue du système combattu, serait en mesure de rompre avec son histoire et sa forme organisationnelle pour se réadapter à un monde nouveau antiautoritaire. La révolution sociale ne se limite pas à abroger les privilèges existants, elle se doit de les supprimer tous définitivement.
Pierre BESNARD, comme Isaac PUENTE nous proposent une nouvelle société achevée, caractérisée par la stabilité. Pour nous cette stabilité est illusoire, totalitaire et mortifère. Elle est totalitaire parce qu’elle fixe la révolte dans ce qui est précisément sa trahison, en empêchant toute forme de pensée critique.Cette société ne s’appuie pas sur la liberté des individus, ni même sur la volonté qui est un compromis entre liberté et contingence, mais présente un caractère obligatoire.
Nous revendiquons le droit absolu de dépasser en la niant toute prise de position, infiniment. L’adhésion arrête le mouvement et relève du domaine de la foi, figée dans des certitudes.
Nous ne pouvons considérer le monde et la société que comme perpétuellement en mouvement, mouvement de la parole et de la pratique. Un engagement est toujours partiel et conjoncturel. Sa logique est toujours à défaire et à reconstruire autrement.
Nous refusons toute forme de conservatisme, fut-il par un attachement à la pensée anarchiste qui deviendrait ainsi un dogme.
Pour nous la société réside dans le souci de lier les différences. Ce qui s’oppose à la vision d’une société parfaite comme d’un couple idyllique : les deux niant toute différence. Il faut avoir reconnu la difficulté du lien pour pouvoir tenter de le maintenir. Nous faisons notre la question : " Où commence et où finit la première personne du pluriel ?" Autrement dit comment ne pas se perdre dans le " nous ".
Nous voulons terminer ce fascicule par deux citations : une de Sébastien Faure, l’autre d'Errico Malatesta, qui précisent une autre vision de l’anarchie telle que nous la concevons.
ANARCHIE - ANARCHISTE "Il n'y a, il ne peut y avoir ni Credo, ni catéchisme libertaires. Ce qui existe et ce qui constitue ce qu'on peut appeler la doctrine anarchiste c'est un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et applications pratiques sur lesquels l'accord s'est établi entre individus qui pensent en ennemis de l’autorité et luttent, isolément ou collectivement, contre toutes disciplines et contraintes politiques, économiques, intellectuelles et morales qui découlent de celle-ci. Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs variétés d'anarchistes mais toutes ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines.
Ce point commun, c'est la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions basées sur ce principe. Ainsi, quiconque nie l'autorité et la combat est anarchiste. (...)"
Sébastien Faure (1852-1942) - Encyclopédie Anarchiste (achevée en 1934)
L'IDEE D’UN BON GOUVERNEMENT "Personne ne peut juger avec certitude qui a raison et qui a tort, qui est le plus près de la vérité ou quelle est la meilleure manière d'accomplir le plus grand bien pour tout un chacun. La liberté couplée avec l'expérience est la meilleure façon de découvrir la vérité et ce qui est le mieux ; et il ne peut y avoir de liberté s'il y a un refus de la liberté de se tromper.
Mais quand l’on parle de liberté d'un point de vue politique et non philosophique, personne ne pense à un épouvantail métaphysique d'homme abstrait qui existerait en dehors de l'environnement cosmique et social, et qui, comme une sorte de dieu, pourrait faire ce qui lui plaît dans le sens absolu du terme.
Quand on parle de liberté, on parle d'une société dans laquelle personne ne peut contraindre ses compagnons humains sans rencontrer une résistance vigoureuse, dans laquelle, par-dessus tout, personne ne peut se saisir de la force collective et l'utiliser pour imposer ses désirs aux autres et aux groupes eux-mêmes (qui sont la source du pouvoir).
Nul n'est parfait, d'accord. Mais c'est une raison de plus, peut-être la plus forte raison, pour ne donner à personne les moyens de "mettre un frein à la liberté individuelle".
Nul n'est parfait. Mais alors où pourra-t-on trouver des gens qui soient non seulement assez bons pour vivre en paix avec les autres, mais aussi capables de contrôler la vie des autres d'une manière autoritaire ? Et, en supposant qu'il y en ait, qui les nommerait ? S'imposeraient-ils d'eux-mêmes ? Mais qui les protégerait de la résistance et de la violence des "criminels ?" Ou alors seraient-ils choisis par le "peuple souverain", qui est considéré comme trop ignorant et mauvais pour vivre en paix, mais qui soudainement acquiert toutes les bonnes qualités nécessaires quand il s'agit de lui demander de choisir ses dirigeants ?"
Errico Malatesta (1853-1932) - tiré d'Umanita Nova 1920 ; inclus dans 'Malatesta : Vie et idées', Freedom Press
Septembre 1997
Groupe Communiste-Anarchiste Errico Malatesta de la Fédération AnarchisteQUESTIONS À LA C.G.T.
Front social : Où va la C.G.T. ? La Lettre des militant-e-s syndicalistes libertaires
Novembre 2002- Numéro 28Les anarcho-syndicalistes, syndicalistes révolutionnaires, anarchistes, libertaires, militants sociaux conscients et syndiqués à la CGT ou ailleurs, ne sont pas indifférents au sort de la CGT, organisation de masse et de classe avec une culture de lutte fortement liée à lÕhistoire du mouvement ouvrier révolutionnaire. Sans vouloir donner aucune leçon aux militants de base auquel nous nous adressons aujourdÕhui, nous faisons ici état de quelques unes de nos inquiétudes quant à lÕavenir de la première organisation de travailleurs en France, et en particulier de la dérive bureaucratique de la Direction Confédérale.
Des camarades de la F.A. de Rennes nous informent que dans le Ouest-Francedu 31 Août 2002, un article signé par l'ex-secrétaire de l'U.D. CFDT Ille et Vilaine, désormais Professeur en Ressources Humaines et de Management, a retenu leur attention. Intitulé "Le nécessaire pacte social", cet article fait l'éloge de la recomposition actuelle du paysage syndical, dans lequel, sans la nommer, la CGT jouerait un rôle de premier plan. Se félicitant de la baisse continue des conflits du travail et de l'augmentation des accords collectifs, le point d'orgue de ce processus d'intégration du capital au travail en est l'alliance des 4 confédérations syndicales, dont la CGT, pour la labellisation de fond d'épargne salariaux, "pourtant des plus capitalistes", selon l'auteur.
Et pourtant : l'article 1 des principes fondateurs de la CGT, réaffirmés au 46eme Congrès l'assène: "Prenant en compte l'antagonisme fondamental et les conflits d'intérêts entre salariés et patronat, entre besoins et profits, [la CGT] combat l'exploitation capitaliste et toutes les formes d'exploitation du salariat. C'est ce qui fonde son caractère de masse et de classe."
Force est donc de constater un décalage entre les principes et la pratique. L'adresse unanime en Avril 2002 à Bernard Thibault des 21 membres de la Commission Exécutive de l'Union Locale CGT de Roanne en est un symptôme, qui nous amène à nous poser, en tant que militants anarcho-syndicalistes, sociaux et syndicaux les questions suivantes:
Où va la CGT sur la question des retraites ?
Dans le quotidien patronal Les Echos,Bernard Thibault indique "il faut étudier la possibilité de cotiser dès lÕâge de 18 ans pour ses droits à la retraite. En tout cas, les 60 ans doivent demeurer la règleÓ. Faites le compte : cela représente au total 42 annuités! Sur la durée de cotisation, la brochure CGT sur les retraites reprend (p.40): "la CGT propose une mesure simple, qui ne nécessite pas de revoir les règles de liquidation actuellement en vigueur, que ce soit dans le secteur privé ou dans le public". La nécessité du retour à 37,5 annuités, public comme privé, n'apparaît pas pour la confédération comme une revendication centrale. Bien qu'elle s'y déclare favorable, elle n'entend manifestement pas mettre les moyens pour l'imposer aux patrons ! Et pourtant, "c'est précisément contre cette allongement de la durée de cotisation que les salariés ont massivement manifesté, le 25 Janvier 2001" (brochure p. 25)
Si la CGT ne propose évidemment pas un allongement de la durée de cotisation, elle court ici le risque de participer à la mise en place de l'accord que Chirac et Jospin ont signé au Sommet européen de Barcelone des 15 et 16 mars qui a demandé expressément aux états membres dÕÒaugmenter progressivement dÕenviron 5 ans lÕâge moyen effectif auquel cesse, dans lÕUnion européenne, lÕactivité professionnelle Ó.
Où va la CGT avec l'Epargne salariale ?
La CGT participe au comité intersyndical sur l'épargne salariale (CIES). Quelle différence y a-t-il entre fonds de pension et épargne salariale ? Dans les deux cas, il s'agit non pas de cotisations des actifs versées immédiatement dans les régimes par répartition, selon le principe de la solidarité ouvrière collective, mais, à l'inverse, d'un mécanisme individuel où l'argent du salarié est mis à disposition de la spéculation des patrons. En nous rappelant le scandale financier d'Enron, qui d'entre nous à envie de jouer sa retraite à la roulette ? Pour mémoire, le CIES a labellisé comme "entreprise éthique" (?!) Axa et le Crédit Lyonnais. Axa qui a supprimé 4 500 emplois de travailleurs en 5 ans au seul intérêt des actionnaires...
La confédération FO combat officiellement lÕEpargne salariale, tout en laissant ses équipes locales négocier allègrement des accords dÕentreprise ou de branche. CÕest également lÕattitude adoptée par lÕUS solidaires. La bureaucratie C.G.T. a choisi une attitude inverse. Elle sÕest positionnée sans la moindre consultation auprès des syndicats. Elle a ensuite avancé des revendications délirantes en soumettant lÕabondement patronal à des cotisations sociales, ce que la loi nÕa pas accepté. Cela aurait remis en cause lÕutilité de lÕépargne salariale comme moyen de casser les retraites. Elle a au contraire favorisé les facilités fiscales et lÕabsence de cotisations sociales. Une autre revendication farfelue est celle des comités de surveillance des FCPE qui doivent être composés en majorité de représentants de salariés sur la base de listes syndicales selon le principe du paritarisme.
Pour ne pas apparaître comme un garant de lÕépargne salariale la C.G.T. précise quÕelle nÕa pas «vocation à gérer directement les fonds». La gestion sera donc laissée aux organismes de placement, dans une drôle de mascarade, car ce nÕest que sous-traitée, et le contrôle serait en fait exercé par les directions syndicales. Elles finiront donc par adopter les mêmes logiques financières puisquÕelles ne remettent pas en cause lÕépargne salariale.
Des secteurs très larges de lÕappareil syndical sont en désaccord avec cette stratégie, et le positionnement de la bureaucratie C.G.T. nÕest tenable quÕen raison de lÕabsence dÕune opposition interne structurée.
Où va la CGT avec le "nouveau statut du travailleur salarié" ?
Les travailleurs et syndicalistes peuvent s'émouvoir de la trouvaille de ce nouveau "concept confédéral". Des statuts et des droits, il en existe déjà à l'heure actuelle. Le combat contre la précarité se construit par notre aptitude à exiger, par le rapport de force, le res-pect des statuts et des conventions collectives existantes. Partout, patronat et gouvernement veulent les remettre en cause. Commençons donc à les défendre pour en conquérir des nouveaux !
Alors que l'exploitation capitaliste ne s'est jamais fait autant ressentir et que les acquis sociaux sont battus en brèche, il devient urgent que la CGT, tout en se modernisant par un volet de gestion sociale, renoue avec ses origines, dans le but de privilégier un renouveau du syndicalisme gestionnaire et revendicatif, qui défende les acquis sociaux, en toute indépendance du Patronat, du Gouvernement, des Partis politiques dans le cadre de la lutte des classes. Les militants CGT de base et les travailleurs, chômeurs, précaires pourront y parvenir en poussant partout dans ce sens où ils le peuvent, pour les premiers dans les instances locales ou fédérales et pour lÕensemble sur le terrain et dans le mouvement social.
Appel à la grève unitaire ! Nous revendiquons une grève de masse inter-professionnelle dont les journées de revendications dans le secteur public doivent jouer le déclic. Il nÕest pas évident que les bureaucrates aient intérêt à assurer une mobilisation réussie. Donc notre revendication dÕune grève unitaire C.G.T., F.O., Solidaires (Les S.U.D.) doit être portée devant les travailleurs par les syndicalistes de lutte de classe. Les C.N.T. doivent en être le moteur. CÕest la seule perspective qui nous permette dÕengager une dynamique de débat et de mobilisation en défense du salaire socialisé. Car lÕappel au boycott de lÕépargne salariale et la défense des retraites par répartition solidaire avec égalité entre les régimes nÕest crédible que si elle sÕinscrit dans une mobilisation interprofessionnelle.
Sinon cela apparaîtra comme un sacrifice pour le salarié sachant que le reste des entreprises ne boycottent pas les gains immédiats éventuels.
Dans ce système de globalisation du capitalisme, la hausse des salaires devient une revendication de plus en plus centrale, non seulement pour accroître le pouvoir dÕachat du prolétariat et pour socialiser la plus grande part possible de la plus value, mais comme moyen de freiner la mise en place de lÕépargne salariale.
Nous encourageons les travailleurs, chômeurs, précaires et les militants dans ce sens. Vive La Sociale !
Michel SAHUC du collectif anarcho-syndicaliste La Sociale.
47e congrès La Lettre des militant-e-s syndicalistes libertaires
La confédération CGT explore les voies du recentrage
Février 2003- Numéro 31
Comme on a pu le voir à lÕoccasion des dernières élections prudÕhomales, la CGT conserve une position centrale dans le syndicalisme français Ñ et dans la lutte des classes Ñ, malgré lÕérosion de la classe ouvrière dÕindustrie qui constitue son milieu naturel.
La CGT tient son 47e congrès à Montpellier, du 22 au 28 mars 2003. La réforme des cotisations, le Ònouveau statut du travail salariéÓ ou la défense des retraites focalisent les débats.
Si la CGT maintient sa posture combative, sa direction confédérale, par petites touches, sÕinstalle de plus en plus dans la duplicité. On pourrait ainsi résumer ce qui se joue depuis lÕaccession de Bernard Thibault à la direction de la confédération CGT. Son équipe doit tenir compte dÕune culture du conflit ancrée dans la base militante, mais ses orientations stratégiques donnent de moins en moins de perspectives aux salariés. Le 47e congrès est lÕoccasion dÕune critique constructive de ces orientations (Ònouveau statut du travail salariéÓ, retraitesÉ), même si les batailles se mèneront sans doute davantage sur des points de fonctionnement interne (réforme des cotisations) ayant des conséquences politiques.
Que penser du Ònouveau statut du travail salariéÓ ?
Le Ònouveau statut du travail salariéÓ est devenu un thème central dans la CGT, avant même de devenir, comme le proposent les textes du 47e congrès, ÒlÕépine
dorsaleÓ de lÕaction du syndicat dans le champ des salaires, de la formation, de lÕemploi, de la santé, de la retraite. LÕobjectif, de long terme, est que Òtout
salarié bénéficie, quelles que soient les circonstances, dÕun ensemble de droits individuels, garantis au plan interprofessionnel, opposables à tout employeur et transférables dÕune entreprise à une autre : droit à lÕintégration dans un emploi, droit à la formation continue, droit à une carrière professionnelle, droit au maintien dÕun contrat de travail en cas de suppression dÕemploi, continuité des droits pour le calcul de la retraite, droit à lÕexpression syndicale.Ó Cet ensemble cohérent de droits nouveaux, donnerait naissance à une Òsécurité sociale professionnelleÓ, application concrète du droit au travail inscrit dans la Constitution de 1946, mais effectif uniquement dans le statut de fonctionnaire.
Par ailleurs le financement de cette sécurité sociale professionnelle ne dépendrait pas de la fiscalité et des finances publiques, mais bel et bien de la cotisation sociale, prélevée directement sur la richesse créée. Puisque la logique est saine, et que lÕobjectif est constructif, on ne peut pas être Òen soiÓ opposé à un tel axe revendicatif. Nous divergeons en ce sens de lÕanalyse faite par Michel Sahuc du collectif anarcho-syndicaliste La Sociale dans la Lettre des Militant-e-s syndicalistes libertaires de novembre 2002, ou du courant Continuer la CGT.
Si lÕon peut émettre des réserves sur cette ÒnouveautéÓ, cÕest moins du fait de son contenu, que des risques quÕelle fait peser si une mauvaise utilisation en est faite.
Cette nouvelle revendication, en effet, prend acte dÕune défaite du mouvement ouvrier face aux licenciements. Elle intègre en quelque sorte lÕidée que Òle CDI à vie, cÕest finiÓ et que la ÒnomadisationÓ des salariés va aller croissant. Le Ònouveau statut du travail salariéÓ est donc la réponse apportée par la CGT aux licenciements, au chômage et à la précarité.
Le problème est quÕon dispose alors du volet offensif (en termes de projet), dÕune réponse aux licenciements, mais sans volet défensif (interdiction des licen-ciements ? Droit de veto des travailleurs ?). Or, dans lÕurgence, cÕest en premier lieu sur le volet défensif que les travailleurs se mobilisent, pas sur le projet qui y est articulé. Ainsi, on imagine mal la grande mobilisation contre les licenciements autour de Lu/Danone au printemps 2001 avec pour revendication dÕurgence une Òsécurité sociale professionnelleÓ.
Dans un tel contexte, et sÕil ne sÕappuie pas sur des revendications immédiates, un tel Òaxe revendicatifÓ risque de désarmer les travailleurs.
Tâtonnements autour de la défense des retraites
Une même logique revendicative menace sur le dossier des retraites. La CGT prend acte dÕun déséquilibre du système actuel dÕassurance vieillesse. Le constat est facile à faire : entrant plus tard sur le marché du travail, avec de plus en plus de périodes de chômage, il sera bientôt quasi impossible pour un salarié de liquider une retraite à taux plein, que ce soit à 40 annuités ou à 37,5 ! La CGT exige donc que le calcul des droits à la retraite intègre également les périodes de chômage et démarre à 18 ans. Et raille Force ouvrière, arc-boutée sur le mot dÕordre des 37,5 annuités, mais discrète sur le montant des retraites à lÕarrivée.
Très bien, mais il se glisse quelque chose de très inquiétant dans les textes de congrès : la notion de défense des 37,5 annuités a du coup disparu ! Encore une
fois, cÕest comme si la CGT se privait du Òvolet défensifÓ ou, du moins, dÕune revendication qui est un repère essentiel pour les militants. Bon nombre dÕentre eux sÕinquiètent de cet escamotage jugé démobilisant et, en tout cas, déstabilisant.
Et lÕon touche là au noeud du problème de cette Òméthode revendicativeÓ, que ce soit pour les retraites ou pour le nouveau statut du travail salarié : pour refonder lÕassurance chômage et lÕassurance vieillesse à lÕavantage des travailleurs, il faut un rapport de force considérable, similaire à celui quÕavait le mouvement ouvrier à la Libération, quand fut mis en place lÕensemble du système de sécurité sociale.
Dans les situations dÕurgence actuelles, les salariés ont besoin de revendications fédératrices et mobilisatrices, et pas uniquement de ÒprojetsÓ, à moins que le Òsyndicalisme de propositionÓ ne se mue définitivement en Òsyndicalisme dÕexpertiseÓ, décalé des dynamiques de mobilisation.
Si les propositions de long terme se précisent, tandis que les positions immédiates se font plus floues, cÕest la porte ouverte aux manoeuvres bureaucratiques et aux capitulations de circonstance. Cela ne se fera pas sans mal. Il existe des esprits vigilants à la base, qui voient dÕun mauvais oeil ces Ò tâtonnements Ó en termes dÕorientation.
Réforme des cotisations
CÕest là quÕintervient le thème qui fait le plus débat à lÕapproche du 47e congrès : la réforme des cotisations. Appliquant le principe du fédéralisme, la CGT ÒconfédèreÓ différentes organisations : fédérations dÕindustries (métallurgie, construction, éducationÉ), unions départementales (Aisne, Yonne, GersÉ) et structures syndicales diverses non fédérées (intérimaires, journalistes, comités de chômeurs, retraitésÉ). Chaque UD et fédération est maîtresse des cotisations versées par les syndicats qui lui sont affiliés. En cas de conflit interne, elle reste donc maîtresse de ses ressources. Une réforme fondamentale était prévue, mais devant le tollé, son impact a été considérablement amoindri.
Initialement, la réforme prévoyait que les syndicats devraient verser les cotisations directement à un organisme financier central qui, ensuite, aurait réparti lÕargent entre la confédération, les fédérations et les UD. Autrement dit, les syndicats de base conservaient la maîtrise de leur trésorerie, mais les niveaux intermédiaires, qui pèsent un poids politique dans la CGT, devenaient dépendants dÕune répartition de fait sous contrôle confédéral. En cas de conflit, la direction pouvait donc ÒassécherÓ les UD ou les fédés contestataires.
Devant les protestations, le projet a été remodelé. La proposition faite est que lÕorganisme financier fasse le calcul et vérifie le bon reversement des cotisations, mais le Òcompte centralÓ par où elles devaient transiter est abandonné. La réforme continue néanmoins de susciter des oppositions notamment parce que la délégation de la répartition des cotisations à un organisme séparé risque dÕentraîner un recul de la vie syndicale de proximité.
Et maintenant ?
Les tâtonnements, les hésitations sur la démarche revendicative ne sont pas pour rassurer. Cependant elles ne sont menaçantes que parce quÕil nÕexiste pas vraiment dÕexpression critique au sein de la CGT, qui obligerait la direction confédérale à se positionner plus clairement sur bien des points, et dénoncerait les magouilles bureaucratiques qui ont cet automne divisé et saboté la mobilisation des cheminots ou des électriciens-gaziers.
La CGT ne fonctionne pas encore comme la CFDT, à la hussarde et dans le mépris le plus total des militants de base. La façon dont la direction de la fédération
Mines-Energie a dû sÕincliner devant les protestations de la base sur le dossier des retraites à EDF-GDF, montre que lÕopposition nÕest pas vaine. CÕest dÕune absence de ligne directrice, davantage que dÕune ligne réformiste acharnée, que souffre la CGT.
Dans ce contexte, les syndicalistes libertaires ont non seulement la possibilité, mais surtout le devoir, de se faire entendre.
Des militant(e)s communistes libertaires de la CGT (métallurgie, banques, éduca-tion, presse, spectacle, construction)
POUR UNE EXPRESSION La Lettre des militant-e-s syndicalisteslibertaires
SYNDICALISTE RÉVOLUTIONNAIRE DANS LA CGT
Février 2003- Numéro 31
Silencieuse et très en retrait sur de nombreuses luttes, notamment contre les licenciements dits "boursiers" au cours de ces dernières années, la CGT n'en demeure pas moins une référence essentielle du syndicalisme en France.
Ballottés entre les tenants d'une ligne ÒmodernisteÓ bien éloignée du syndicalisme de lutte, et une culture sectaire héritée de l'hégémonie du PCF en son sein, les militants de la CGT sont souvent déboussolés et en recherche d'un nouveau souffle face à une recomposition syndicale qu'ils maîtrisent mal. A l'issue des dernières élections prud'homales de décembre 2003, le syndicalisme CGT reste une référence essentielle du syndicalisme de lutte en France. Avec 5 360 841 votants soit 330 292 de plus qu'en 1997, le taux de participation, loin des prévisions catastrophistes des médias, montrent un regain d'intérêt de la part des salarié(e)s, malgré des conditions d'organisation particulièrement indignes, notamment dans les petites entreprises du privé où les salariés ont dû subir un véritable parcours du combattant pour aller voter.
De ce scrutin, il ressort une relative stabilité dans la hiérarchie des forces en présence.
Contre l'attente de nombreux commentateurs, la CGT confirme sa première place avec 35% des votants, malgré de fortes modifications du corps électoral, et notamment la réduction de la section Industrie où la CGT fait traditionnellement ses scores les plus élevés. Ces élections 2003 consacrent une véritable reconnaissance par les salariés de l'éclatement des forces syndicales et les premiers effets d'une recomposition en leur sein.
Du côté des organisations syndicales réformistes, l'UNSA atteint désormais le seuil de 5 % alors que se développe un vote CFTC bénéficiant d'un report de voix de syndicats jaunes ou dÕextrême droite, comme la CSL ou le CFNT, qui ont disparu de la scène. Pour ce qui est des organisations de lutte, G10-Solidaires atteint voire dépasse ce seuil de 5%, lorsqu'il est représenté. Mais ce "test de représentativité" que constituent les élections prud'homales, impose désormais une responsabilité particulière aux équipes syndicales de lutte, et en particulier dans la CGT. Ces batailles syndicales pour la représentativité sont importantes et leurs résultats ne sauraient être ignorés dans l'appréciation d'un rapport de force global. Toutefois, elles ne sont rien sans un contenu fédérateur.
Le patronat et le gouvernement Raffarin, précédés en cela par divers ministères socialistes d'avant 2002, suscitent dans les entreprises de nombreux ÒaccordsÓ rétrogrades sous couvert de signatures syndicales minoritaires. Il relève des vrais militants syndicalistes d'organiser les réponses appropriées pour retirer toute légitimité à ces signatures.
La bataille menée par la majorité de la fédération CGT Mines-Energie contre son secrétaire général Denis Cohen et ses magouilles inadmissibles à EDF prend, dans ce cadre, valeur d'exemple.
Un bilan critique pour le 47e congrès
Bien que se revendiquant "confédérés", cÕest-à-dire dotés d'un outil professionnel et interprofessionnel, les militants CGT ne sont paradoxalement pas les mieux armés et connaissent quelques difficultés pour appréhender les contours nouveaux du salariat. Présent dans les luttes, capable de mobilisations fortes, le syndicalisme CGT souffre de l'absence d'une stratégie claire de développement et de fédération des luttes pour un projet de transformation sociale. Face à la précarité montante, la vague de plans sociaux dans lÕindustrie et le développement de la pauvreté, la stratégie de la confédération s'est essentiellement appuyée sur le relais politique que constituait la gauche plurielle au gouvernement jusqu'en avril 2002. En n'envisageant que la perspective d'une "loi de modernisation sociale" ou "d'interdiction des licenciements", c'est à une véritable instrumentalisation des luttes que se sont livrées de nombreuses équipes syndicales qu'il serait erroné de mythifier pour mieux les opposer à leur confédération.
Le choc du 21 avril dernier et le retour de la droite aux affaires est venu toutefois perturber cette construction et nombreuses sont les réflexions critiques qui apparaissent, notamment dans les tribunes de discussion préparatoires au congrès de Montpellier. Courant légitime à la CGT, partie prenante de sa construction, les libertaires ont à prendre leur place dans ces débats.
O. S. UD CGT 75
Cette lettre est un outil d'échange d'informations et de réflexions qui s'adresse à tous les militant(e)s syndicalistes, anarcho-syndicalistes ou syndicalistes révolutionnaires, anarchistes ou "sympathisants" libertaires. Les militants qui animent cette Lettre entendent agir dans une logique pluraliste et dans le respect intégral des choix organisationnels de chacun. Autrement dit, la Lettre des militant(e)s syndicalistes libertaires s'interdit toute exclusive ainsi que tout prosélytisme en faveur de telle ou telle organisation syndicale en particulier. Elle peut ainsi constituer un Lien solide entre des camarades/sympathisants libertaires, impliqués dans diverses organisations syndicales : CFDT, CGT, CGT-FO, CNT, Confédération Paysanne, FEN, FSU, PAS, SUD SOLIDAIRES, UNEF, syndicats de chômeurs etc. Son but est :
1) La circulation d'informations utiles à nos activités syndicales respectives
2) La diffusion des idées, critiques et propositions anarchistes dans les milieux militants syndicalistes,
3) Organiser des échanges de pratiques et permettre de coordonner l'action des militant(e)s syndicalistes libertaires durant les luttes et mouvements sociaux.Pour recevoir La lettre des Militant-e-s syndicalistes libertaires chaque mois, ainsi que leurs "flashs d'information", communiquez-leur votre E-mail
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La Charte d'Amiens
(issue du congrès de la CGT de 1906, adoptée par 830 voix pour, 8 contre et 1 abstention)
"Le Congrès confédéral d'Amiens confirme l'article 2 constitutif de la CGT.La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. Le congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en oeuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.
Le Congrès précise par les points suivants, cette affirmation théorique.
Dans l'oeuvre revendicative quotidienne, le syndicat poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'oeuvre du syndicalisme: il prépare l'émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.
Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation de salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions où leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat.
Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors.
En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale".
D'après l'édition Alfred Costes de 1921
Histoire
des
BOURSES DU TRAVAIL
Origine Ñ Institutions Ñ Avenir
Ouvrage posthume
DE
FERNAND PELLOUTIER
Secrétaire général de la Fédération des Bourses du Travail de France et des Colonies
PRÉFACE PAR GEORGES SOREL
NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR VICTOR DAVE
SOMMAIRENotice biographique, par Victor DAVE
Préface, par Georges SORELDOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES DOCUMENTS ANNEXES
Les Bourses du Travail et les lois ouvrières(Projet de loi portant modification à la loi du 21 mars 1884 sur les Syndicats professionnels) Projet de loi sur les retraites ouvrières(Rapport sur les travaux du Comité fédéral pendant l'exercice 1900-1901) Projet de loi sur la réglementation des grèves et l'arbitrage obligatoire(Rapport sur les travaux du Comité fédéral pendant l'exercice 1900-1901)
Notice biographique par Victor Dave Fernand-Léonce-Émile Pelloutier est né à Paris le 1er octobre 1867 et il est mort dans la même ville le 13 mars 1901.Il avait donc à peine trente-trois ans lorsqu'il mourut.
A l'encontre de beaucoup qui se séparèrent du peuple pour aller à la bourgeoisie, Pelloutier abandonna la bourgeoisie pour vivre de la vie populaire. Il descendait de Simon Pelloutier, dont le grand'père avait été forcé de quitter la France, lors de la Révocation de l'Édit de Nantes, et qui, né à Leipzig le 29 octobre 1694, fut successivement gouverneur des fils du duc de Würtemberg, prince de Montbéliard, pasteur de l'Église française de Berlin, conseiller ecclésiastique et assesseur du Consistoire supérieur, éphore du Collège français, membre et bibliothécaire de l'Académie des Sciences et des Belles-Lettres de Prusse. Il laissa de nombreux écrits, au nombre desquels on cite surtout une remarquable Histoire des Celtes,en huit volumes, qu'il publia en 1733.
Léonce Pelloutier, son grand-père paternel, exerça, par ses ouvrages, une influence considérable, peut-être décisive, sur les idées de son petit-fils. Il était avocat à Nantes et s'occupait très activement de politique et de journalisme. Quoique issu d'une famille légitimiste et ultra-cléricale, il embrassa de bonne heure les idées libérales, collabora pendant de longues années au Phare de la Loire,s'affilia aux ventes des carbonari, à d'autres organisations secrètes, fit partie de la Société des Droits de l'homme avec Godefroy Cavaignac, Félix Avril, Astruc, et offrit, en 1835, la rédaction en chef de l'Alliance libérale,journal qui du reste ne devait jamais paraître, à Auguste Blanqui. L'offre lui en fut faite par l'intermédiaire de Philippon, qui dirigeait le Réformateur,et de François-Vincent Raspail, amis tous les deux de Léonce Pelloutier. En 1870, toujours sur la brèche, il fonda à Niort le Progrès des Deux-Sèvres et de la Vendée,où, chose curieuse, on put lire des articles signés Jules Guesde. Le vieux démocrate libéral mourut en 1879 et fut enterré civilement, au grand scandale de la très cléricale population nantaise.
Un des frères de Léonce, Ulrich Pelloutier, fut par contre royaliste ardent et militant. Entièrement dévoué à Charles X, il fut créé par lui baron de Boisrichard. Il prit une part active à l'insurrection de 1832, fut arrêté comme agent de la duchesse de Berry, au château de Launay, près Châteaubriand, en compagnie d'un coréligionnaire du nom de Clemenceau, parent, si je ne me trompe, du célèbre homme politique actuel. Au sujet de cette arrestation, il existe des lettres curieuses du préfet de la Loire-Inférieure et du commissaire central de Nantes de cette époque, ainsi que de Montalivet, pair de France et ministre de l'Intérieur.
Fernand Pelloutier rompit, à l'exemple de son grand'père, avec les traditions familiales et marcha dans la voie que lui avait tracée celui-ci, malgré l'éducation cléricale que ses parents lui firent donner. Il fit en effet ses études primaires à Paris, chez les Frères de la doctrine chrétienne. Puis, ses parents ayant quitté Paris pour s'installer à Nantes d'abord et ensuite à Saint-Nazaire, Fernand fut envoyé, en 1880, ainsi que son frère Maurice au petit séminaire de Guérande. Ils y restèrent trois ans. Fernand dont la complexion fut de tout temps faible, délicate, y contracta les germes de la maladie qui devait l'emporter plus tard. La nourriture y était médiocre et insuffisante, les soins nuls, l'hygiène déplorable ; les maîtres infligeaient, pour les moindres peccadilles, des corrections sévères qui dégénéraient en véritables mauvais traitements. Le jeune Pelloutier tenta deux fois, mais sans succès, de s'évader de ce mauvais lieu. Un jour, on trouva dans le pupitre de son voisin d'étude une diatribe violente contre les hommes d'Église, à laquelle il avait largement collaboré. Ce méfait le sauva de la griffe des prêtres : le principal coupable fut renvoyé, et on conseilla aux parents de Pelloutier de retirer du séminaire leur fils, élève insoumis et déjà imbu d'idées «subversives». C'est ainsi qu'il put, de 1883 à 1886, achever ses études classiques au collège de Saint-Nazaire.
Dès 1885, à peine âgé de dix-neuf ans, et encore sur les bancs de l'école, Pelloutier collaborait déjà à La Démocratie de l'Ouest,que venait de fonder un ouvrier typographe, Eugène Courronné. Il écrivait aussi dans plusieurs feuilles littéraires qui lui ouvraient volontiers leurs colonnes, mais les années suivantes furent plutôt cependant des années d'attente et de préparation. Il mûrit ses idées, il lit beaucoup, énormément, le jour et la nuit, non pas seulement pour accroître et augmenter ses connaissances qui deviendront très remarquables, très étendues, mais déjà aussi pour chercher une consolation au mal affligeant et ostensibledont il vient d'être atteint et que le docteur Poisson, de Nantes, diagnostiquera, en 1890, comme étant un lupus tuberculeux de la face. Vraisemblablement, ajoutera-t-il quelques mois plus tard, le malade ne vivra pas plus de deux ans, et bien que la sombre prédiction ne se soit pas réalisée à la lettre, elle faisait pressentir cependant que la maladie aurait une issue fatale et prématurée.
Prévoyant, dès ce moment, que sa carrière ne serait pas longue, Pelloutier se multiplia en tous sens ; bientôt son activité ne connut plus de bornes. Aux élections législatives de 1889, il créa l'Ouest républicain,feuille éphémère dans laquelle il soutint, sans succès du reste, la candidature radicale d'Aristide Briand. En 1891, il prit la direction de la Démocratie de l'Ouest,à laquelle il n'avait pas cessé de collaborer depuis sa première apparition, en 1881. Il fit appel, pour le seconder, à des écrivains connus appartenant à divers partis politiques : Caumeau, alors conseiller municipal socialiste de Paris, décédé depuis ; Brunellière, conseiller municipal socialiste de Nantes ; Vaillant, Landrin, Guesde, d'autres encore. Toute la cuisine du journal incombait à Pelloutier, rédacteur en chef d'une feuille qui... ne comptait pas un seul rédacteur. Aussi dut-il suffire à tout : la chronique locale et la chronique régionale, la politique intérieure et les événements du dehors, le mouvement maritime et commercial, tout, jusqu'aux moindres faits divers, y compris même les rares annonces et quelque vague publicité, était rédigé par lui. Sa plume incisive et mordante trouva encore l'occasion de malmener les autorités, dont il devint dès lors la bête noire. Leur animosité contre lui redoubla lorsqu'il fonda à Saint-Nazaire, avec quelques amis, l'Emancipation,section du parti ouvrier français. La bourgeoisie, sentant que son règne est près de finir, est sans cÏur pour tout ce qui n'est pas elle ; elle est surtout sans cÏur et sans entrailles pour ceux d'entre ses fils qui, comprenant que son empire est désormais impossible, ont embrassé la cause de la révolution sociale. Ceux qui, nés dans son sein, l'ont abandonné à cause de ses impuretés, sont d'avance désignés à ses coups : les persécutions des familles, celles des prétendus amis les accablent ; la misère les attend, la faim les étreint, la maladie, sinistre messagère de la caste délaissée, les enveloppe de toutes parts, et la mort, prématurément, les achève, comme pour donner raison à leurs bourreaux. C'est dans les villes de province surtout qu'il est grand le nombre de ceux que la bourgeoisie châtieainsi à cause de leur sincérité et de l'indépendance de leur caractère, et ce sera son éternel déshonneur d'avoir appelé la mort à son aide pour ressaisir un pouvoir qui lui échappe. Depuis le jour où il devint membre du Parti ouvrier français, et surtout depuis le 3 septembre 1892 où, comme délégué des Bourses du Travail de Saint-Nazaire et de Nantes au Congrès de Tours, organisé par la Fédération des travailleurs socialistes de l'Ouest(parti broussiste), il fit voter la grève générale (1) (cette grève générale que le parti répudie et qu'en 1901 il répudiera encore), Pelloutier fut en butte à toutes les tracasseries, à toutes les persécutions, à toutes les misères (2). Aussi, dans les premiers mois de 1893, il quitta Saint-Nazaire pour aller se fixer à Paris. Il ne tarda pas à se séparer du parti marxiste, séduit par les idées libertaires qu'il ignorait presque au fond de sa province et qu'il embrassa sous l'influence des écrivains et des camarades anarchistes qu'il eut l'occasion de fréquenter dès son arrivée dans la capitale au centre même du mouvement. Il chercha cependant sa voie pendant toute une année, tout en collaborant déjà à l'Avenir socialde Dijon, et à l'Art social,de Gabriel de la Salle. Délégué par la Fédération des Bourses, où il était entré au commencement de 1894, au Congrès national ouvrier qui se tint à Nantes, au mois de septembre de cette année, il y soutint encore une fois la grève générale. L'ardeur qu'il apporta à la défense de ses idées attira sur lui l'attention. La presse ne le ménagea pas, elle l'attaqua au contraire d'autant plus violemment qu'il affirmait hautement son dédain des formules politiques et préconisait la lutte sur le terrain purement économique. Les fureurs des journaux ne parvenaient pas à la détourner de la voie qu'il s'était tracée ; il répondit à leurs criailleries par une brochure (3) : Qu'est-ce que la grève générale ?dont voici la conclusion : «Ou la grève générale est impossible, et il est stupide de la combattre, parce que la conspiration du silence la détruirait, tandis que les attaques la fortifient. Opposer une digue à un torrent, c'est accroître sa puissance dévastatrice ; élargir son lit, c'est le rendre inoffensif et le réduire aux proportions d'un ruisseau. Il en est de même pour la grève générale. Ou bien elle est possible, et criminel qui la combat parce qu'elle est la ruine du système autoritaire.»
En 1895, Fernand Pelloutier, membre des Chevaliers du Travail français, collaborateur à la Revue Socialiste,de Paris, à la Société Nouvelle,de Bruxelles, aux Temps Nouveauxavec Grave et Delesalle, à l'Enclosavec Lumet, fut nommé secrétaire de la Fédération des Bourses. A partir de cette nomination à ce poste important, il entra dans la phase particulièrement active de sa vie. Il semble que, se rendant compte qu'il ne saurait plus avoir de longues années à vivre, il veuille faire tenir dans un court espace de temps le maximum de travail qu'un homme est à même de fournir. Il fait tous les travaux du Comité fédéral, prépare les Congrès, organise les grands services de la Fédération, remplit les fonctions de secrétaire du Comité d'action de la Verrerie ouvrière, écrit une Méthode pour la création et le fonctionnement des Bourses du Travail, en un mot, se prodigue sans compter, de mille manières.Voici comment l'apprécie, dans un article ému paru, au lendemain de sa mort, dans les Temps Nouveaux(4), son ami Paul Delesalle : «Opposer à l'action politique une action économique forte, puissante, tel était le rêve qu'il avait conçu et qui, prenant corps, est devenu un peu une réalité. Il savait et il aimait à répéter que la bourgeoisie capitaliste n'accorde aux travailleurs que ce qu'ils sont capables d'exiger, et voyait dans l'organisation et dans la force des syndicats ouvriers un moyen de contraindre la société bourgeoise à capituler.
«Dans une «Lettre aux Anarchistes», il a, en quelques lignes, fort bien défini sa pensée, la nôtre aussi : «Partisans de la suppression de la propriété individuelle, nous sommes en outre ce qu'ils ne sont pas (les politiciens), des révoltés de toutes les heures, hommes vraiment sans dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou collectif, c'est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soi-même.»
«Libertaire dans le grand sens du mot, il demandait, dans cette même lettre, aux anarchistes qui n'admettent pas l'idée de l'efficacité de l'action syndicale, «de respecter ceux qui croient à la mission révolutionnaire du prolétariat éclairé, de poursuivre plus activement, plus méthodiquement et plus obstinément que jamais l'Ïuvre d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres».
«Organisateur, la Fédération des Bourses du Travail, qui a déjà rendu et est appelée à rendre de si importants services à la classe ouvrière, fut son Ïuvre maîtresse, Ïuvre pour laquelle il vécut et dont il mourut un peu par le surcroît de travail qu'il s'était imposé. Pendant que certains individus prenaient la Verrerie ouvrière d'Albi pour tremplin et la faisaient servir à leurs petites ambitions, Pelloutier, dans ses modestes fonctions de secrétaire, grâce à ses qualités d'administrateur, parvint à édifier l'usine ouvrière. Et dans cette mare à purin que fut le comité d'action de la Verrerie ouvrière, où tant d'exploiteurs du socialisme se compromirent irrémédiablement, il dut rester propre, et la boue dont voulurent le salir de malhonnêtes adversaires ne parvint jamais qu'à les salir un peu plus eux-mêmes. Il fut l'un des rares qui en sortirent les mains nettes et la tête haute (5).»
Au mois de juin 1895, Pelloutier fut délégué au congrès de Nîmes où il fit, sur la Fédération des Bourses, deux rapports importants, qui furent très discutés, l'un surtout où il défendit cette idée qu'il est nécessaire, pour que la Révolution triomphe, que les forces ouvrières soient temporairement groupées en un faisceau compact et discipliné. Malgré cette concentration des forces quelque peu autoritaire, il n'en affirmait pas moins très résolument, comme toujours, les idées libertaires. C'est cette même idée qui se retrouve dans le manifeste qu'il lança le 1er mai 1896, au nom des 41 Bourses du travail fédérées et dans lequel il dit :
«Volontairement confinées jusqu'à ce jour dans le rôle d'organisatrices du prolétariat, les Bourses du Travail de France entrent désormais dans la lutte économique, et à cette date du 1er mai, choisie depuis quelques années par le socialisme international pour formuler les volontés de la classe ouvrière, viennent exposer ce qu'elles pensent et le but qu'elles poursuivent.
«Convaincues qu'au mal social les institutions ont plus de part que les hommes, parce que ces institutions, en conservant et accumulant les fautes des générations, font les hommes vivants prisonniers des fautes de leurs prédécesseurs, les Bourses du Travail déclarent la guerre à tout ce qui constitue, soutient et fortifie l'organisme social. Confidentes des souffrances et des plaintes du prolétariat, elles savent que le travailleur aspire, non pas à prendre la place de la bourgeoisie, à créer un État «ouvrier», mais à égaliser les conditions, et à donner à chaque être la satisfaction qu'exigent ses besoins. Aussi méditent-elles, avec tous les socialistes, de substituer à la propriété individuelle et à son effroyable cortège de misères et d'iniquités, la vie libre sur la terre libre !
«Dans ce but, et sachant que la virilité de l'homme se proportionne à la somme de son bien-être, elles s'associent à toutes les revendications susceptibles, Ñ en améliorant, si peu peu que ce soit, la condition immédiate du prolétariat, Ñ de le libérer des soucis démoralisants du pain quotidien et d'augmenter, par suite, sa part contributive à l'Ïuvre commune d'émancipation.
«Elles réclament la réduction de la durée du travail, la fixation d'un minimum de salaire, le respect du droit de résistance à l'exploitation patronale, la concession gratuite des choses indispensables à l'existence : pain, logement, instruction, remèdes ; elles s'efforceront de soustraire leurs membres aux angoisses du chômage et aux inquiétudes de la vieillesse en arrachant au Capital la dîme inique qu'il prélève sur le Travail.
«Mais elles savent que rien de tout cela n'est capable de résoudre le problème social ; que jamais le prolétariat ne sortirait triomphant de luttes où il n'opposerait à la formidable puissance de l'argent que l'endurance acquise, hélas !, par des siècles de privations et de servitude. Aussi, adjurent-elles les travailleurs demeurés jusqu'à ce jour isolés de venir à elles, de leur apporter l'appoint de leur nombre et de leurs énergies. Le jour (et il n'est pas éloigné) où le prolétariat aura constitué une gigantesque association, consciente de ses intérêts et du moyen d'en assurer le triomphe, ce jour-là, il n'y aura plus de capital, plus de misère, plus de classes, plus de haines. La Révolution sociale sera accomplie !»
En 1896, l'Art socialpublie un travail intéressant de Pelloutier sur l'organisation corporative et l'anarchie.Il y établit la concordance qui existe entre l'union corporative qui s'élabore et la société communiste et libertaire, à sa période initiale. «Nous voulons, dit-il, que toute la fonction sociale se réduise à la satisfaction de nos besoins ; l'union corporative le veut aussi, c'est son but, et de plus en plus elle s'affranchit de la croyance en la nécessité des gouvernements ; nous voulons l'entente libre des hommes ; l'union corporative (elle le discerne mieux chaque jour) ne peut être qu'à condition de bannir de son sein toute autorité et toute contrainte ; nous voulons que l'émancipation du peuple soit l'Ïuvre du peuple lui-même ; l'union corporative le veut encore : de plus en plus, on y sent la nécessité, on y éprouve le besoin de gérer soi-même ses intérêts ; le goût de l'indépendance et l'appétit de la révolte y germent ; on y rêve des ateliers libres où l'autorité aurait fait place au sentiment personnel du devoir ; on y émet sur le rôle des travailleurs dans une société harmonique des indications d'une largeur d'esprit étonnante et fournies par les travailleurs mêmes. Bref, les ouvriers, après s'être crus si longtemps condamnés au rôle d'outil, veulent devenir des intelligences pour être en même temps les inventeurs et les créateurs de leurs Ïuvres. Qu'ils élargissent donc le champ d'étude ouvert devant eux. Que, comprenant qu'ils ont entre leurs mains toute la Vie sociale, ils s'habituent à ne puiser qu'entre eux l'obligation du devoir, à détester et à briser toute autorité étrangère. C'est leur rôle, c'est le but de l'anarchie.»
Dans l'Art et la Révolte,paru la même année, il nous montre la bourgeoisie disparaissant peu à peu comme une coulée de boue qui emporte pêle-mêle préjugés, croyances et morales. «Il y a aux pays du soleil des fruits malsains qui, mûris vite, se gâtent encore plus vite ; des végétations sans pareilles, dont la vie n'est qu'une hâte vers la mort et qui brillent d'un éclat d'autant plus vif qu'il sera plus éphémère. Ces végétations, ces fruits, c'est notre bourgeoisie. A peine née, elle fut riche et puissante. A l'âge où races et castes s'arment encore d'habitude contre les retours de la fortune et l'instabilité des pouvoirs, elle était déjà en pleine possession de sa force. Cinquante années elle a joui, et la voici mourante. Quelle plus terrible leçon ! On chercherait vainement ailleurs qu'en elle-même la raison de son agonie. Il y a cent ans, les peuples avaient encore, pour les gouvernants, les religions, la famille, la patrie, le même respect qu'il y a trente siècles. Ils avaient renversé des dynasties, coupé des têtes couronnées, détruit des autels et violé des territoires, mais ils courbaient encore le front devant l'autorité. Le maître tué, ils criaient : «Vive le maître !». Un dieu disparu, ils pliaient le genou devant d'autres dieux, et la patrie était pour eux le monstre indien de qui l'appétit sanguinaire est une faveur passionnément désirée. Cent ans, et tout cela s'en est allé. On subit encore des gouvernements ; l'autorité est honnie, et l'on crache sur la barbe des maîtres ; les religions vivent ; Dieu est mort, et l'athée a fait place au sceptique ; la famille subsiste ; l'autorité en est proscrite, et l'homme dit : «Amour à qui m'aime ; indifférence à qui, fût-il de mon sang, exige mon affection sans la mériter.» Les nations demeurent et parfois s'affirme la haine des races ; le patriotisme n'est plus et «le petit doigt qui sert à détacher la cendre du cigare» paraît enfin plus précieux que la conquête d'un empire.»
En 1897, Fernand Pelloutier fonda l'Ouvrier des Deux-Mondes,revue mensuelle d'économie sociale qui renferme de nombreuses études d'une réelle valeur dues à sa plume. Et cependant les conditions misérables dans lesquelles il fut souvent obligé de faire cette revue ne devaient pas le prédisposer favorablement au travail de l'esprit. Lorsque les mémoires de l'imprimeur se furent élevés à des chiffres fantastiques pour la bourse d'un prolétaire, Pelloutier prit un parti héroïque : il composalui-même entièrement sa revue et il consacra à ce labeur fatigant jusqu'à dix heures consécutives par jour, après quoi, en manière de délassement, il était obligé de donner plusieurs heures encore à la correspondance très étendue de la Fédération. Entretemps il trouvait encore le loisir nécessaire pour collaborer à plusieurs revues françaises et étrangères. C'est à cette époque qu'il fit, avec son frère Maurice, une grande partie de sa Vie Ouvrière,qui ne devait être publiée qu'en 1900, quelques mois avant sa mort.
Il était impossible que sa constitution, minée par la tuberculose, résistât longtemps à ces multiples travaux. Déjà, au retour du Congrès de Rennes, en septembre 1898, il avait eu une première hémoptysie qui l'avait complètement exténué. Il se rétablit pourtant, mais comme il se trouvait dans une situation pécuniaire difficile, il avait dû, pour en sortir, solliciter quelques travaux d'écriture. Je me le rappelle Ñ alors qu'il aurait dû se reposer Ñ en novembre, rue des Deux-Ponts, enveloppé dans une couverture, copiant un cours d'économie sociale, puis traduisant de l'anglais un ouvrage de mécanique ! On finit cependant, sur les conseils des médecins, par l'envoyer à la campagne ; au mois d'avril 1899, il alla occuper, aux Bruyères-de-Sèvres, un pavillon composé de deux pièces dans l'une desquelles il installa sa chère bibliothèque, qu'il avait mis tant de soin et qu'il avait eu tant de peine aussi à composer. Là, au milieu d'un site ravissant, à deux pas du bois de Meudon, sa santé parut s'améliorer un peu. On fut d'autant plus porté à le croire autour de lui, qu'il ne se plaignait jamais. Il n'eût pas voulu qu'on surprît chez lui la plus légère défaillance, et de fait, même au milieu des plus atroces souffrances, il ne fit jamais entendre la moindre plainte. Dans les derniers jours de sa vie seulement, affaibli par la maladie, déprimé par l'abus de la morphine, il lui arriva à plusieurs reprises de verser quelques larmes, larmes de regret allant à tout ce qu'il laissait d'inachevé, à cette Fédération qui fut son Ïuvre, et qu'il aima au point de lui faire le sacrifice de sa vie.
Au mois d'août de la même année, une seconde hémoptysie, beaucoup plus grave que la première, mit ses jours en danger. Les soins dévoués de sa famille, et surtout son endurance réellement étonnante, triomphèrent une fois de plus du mal. C'est peu de temps après que, par l'entremise d'un excellent ami, il obtint cette modeste place d'enquêteur à l'Office du Travail (ministère du Commerce) qui le sauva de la misère, mais qui dut par la suite lui être si amèrement et si injustement reprochée. On sait en effet qu'au huitième congrès des Bourses du Travail, en 1900, le délégué de Lyon, un guesdiste, posa la question de la présence de Pelloutier au ministère. La discussion tourna à la confusion du farouche interpellateur. On n'avait pas oublié que, dans sa séance du 25 mars 1900, le Comité fédéral avait eu à s'occuper de la question de la réglementation des grèves et de l'arbitrage obligatoire et que Pelloutier, comme délégué de Nevers et secrétaire du Comité, avait violemment combattu le projet, que c'était en grande partie grâce à ses efforts que celui-ci avait été, à une très grande majorité, rejeté. On n'avait pas oublié non plus que le projet ministériel sur les retraites ouvrières avait subi le même sort, toujours grâce à la persévérante énergie de Pelloutier ! Et c'était pendant qu'il remplissait à l'Office du Travail les fonctions d'enquêteur qu'il battait ainsi en brèche les projets hybrides du ministre pseudo-socialiste Millerand !
L'hiver de 1899 se passa pour le pauvre malade relativement bien, quoiqu'une toux incessante lui fût venue, résultant de la laryngite tuberculeuse que le surmenage, l'abus de la parole publique, peut-être aussi l'abus du tabac, mais plus encore l'évolution du lupus, allant se loger par infiltration dans le larynx, avaient déterminée. Il n'en continuait pas moins ses travaux. Pendant toute l'année 1900, il fut absorbé par l'établissement du Viaticum ou secours de route, par la création de l'Office national ouvrier de statistique et de placement, par les préparatifs du Congrès de cette année et par la publication de son beau livre :la Vie Ouvrière en France.
Ce qu'il souffrit pendant tout ce temps est vraiment inimaginable ; des crises d'étouffement prolongées, des accès de toux irritants, des sueurs abondantes et continuelles l'affaiblirent de plus en plus. Appuyé sur sa canne, s'arrêtant pour respirer, à chaque instant, on eût dit d'un vieillard. La vie semblait s'être réfugiée dans sa tête, qui avait pris une ampleur exagérée. Il réussit cependant, à force de volonté, à assister à ce Congrès où, pendant quatre jours, il prit une part active à la discussion de toutes les questions à l'ordre du jour et eut à se défendre encore contre les attaques d'ennemis sans cesse terrassés, mais toujours renaissants.
Ce fut son dernier effort. Au lendemain du Congrès, il s'alita pour ne plus se relever. Pendant près de six mois, il endura un véritable martyre, crachant le sang presque sans interruption, étouffant sans cesse, n'obtenant quelques instants de répits et de soulagement qu'à l'aide de piqûres répétées de morphine. Pourtant, jusqu'au dernier moment, il ne cessa de s'intéresser à la Fédération, guidant son frère qui s'occupait de la correspondance et le remplaçait pour tout ce qui concernait le secrétariat. Quelques semaines avant de mourir, il s'était fait transporter dans son cabinet de travail, où un lit avait été dressé devant sa chère bibliothèque et où il éprouva sa dernière joie d'enfant, de se retrouver au milieu de ses livres. Le 13 mars, à onze heures du matin, il expirait après une agonie qui durait depuis minuit et pendant laquelle il ne reprit pas une seule fois connaissance.
Il ne nous reste plus qu'à affirmer à cette place la parfaite communion d'idées et l'indestructible solidarité qui unissaient notre courageux ami au parti de la Révolution sociale, au mouvement libertaire international. Nous avons conscience de la grande loi du progrès et nous n'avons pas le droit d'oublier ; nous croyons, avec Auguste Comte, que l'humanité compte plus de morts que de vivants et chaque fois que le travail, la misère ou la maladie fauchent dans nos rangs, nous retournons à notre Ïuvre plus forts et plus vaillants, parce que nous emportons avec nous les âmes de nos morts.
Au milieu de la vieille société que tant d'éléments gangrenés désorganisent de plus en plus, une seule classe, aux yeux de Pelloutier, était restée pure et digne d'intérêt : la classe populaire ; d'après lui, la société où nous vivons, et qui étale avec un orgueilleux cynisme ses plaies hideuses à la lumière du jour, ne sera sauvée et régénérée que par l'énergie et le courage des classes laborieuses, et il avait voué aux déshérités toute son âme, tout son cÏur. Il n'a eu de confiance et d'espoir que dans les masses populaires, et le peuple, qu'il a profondément aimé, n'oubliera pas son souvenir.
Admettant rigoureusement toutes les déductions de l'expérience et de l'observation, il ne permettait pas à son imagination de se lancer dans les rêves désordonnés du suprasensible ; son esprit était trop positif pour se laisser attirer par les mirages décevants de la métaphysique. Aussi est-il mort comme il avait vécu : sans maître et sans Dieu, en vrai libertaire.
Victor DAVE.
(1) Dès le 27 mai 1869, le journal l'Internationale, organe officiel des sections belges de l'Association internationale des Travailleurs, préconisait en ces termes l'idée de grève générale : «Lorsque les grèves s'étendent, se communiquent de proche en proche, c'est qu'elles sont bien près de devenir une grève générale et une grève générale, avec les idées d'affranchissement qui règnent aujourd'hui, ne peut qu'aboutir à un grand cataclysme, qui ferait faire peau neuve à la société.»
(2) Il y eut à ce sujet une controverse véhémente, dans la Démocratie,entre Jules Guesde et Fernand Pelloutier, controverse sur laquelle crut devoir revenir Guesde au lendemain de la mort de son adversaire, ce qui amena Eugène Guérard, dans la Voix du Peuple,a faire observer au «jésuite rouge» que Pelloutier n'était plus là pour lui répondre.
(3) Écrite en collaboration avec Henri Girard.
(4)Temps Nouveaux,n° du 23 mars 1901. Fernand Pelloutier,par Paul Delesalle.
(5) Il n'est pas inutile de rappeler ici que ce fut Pelloutier qui, en sa qualité de secrétaire du Comité d'action de la Verrerie ouvrière, prit énergiquement la défense de quatre ouvriers, congédiés pour s'être élevés contre le règlement par trop draconien de l'usine.
Préface par Georges SorelDans les dernières années de sa vie, Fernand Pelloutier avait conçu le projet de faire profiter ses camarades de la grande expérience qu'il avait acquise dans sa pratique des organisations ouvrières ; il aurait voulu leur montrer ce qu'elles peuvent quand elles sont bien pénétrées de la portée de leur véritable mission ; il espérait convaincre les travailleurs qu'ils trouveront facilement parmi eux les hommes capables de diriger leurs institutions, le jour où ils cesseront d'être hypnotisés par les utopies politiques. Apprendre au prolétariat à vouloir, l'instruire par l'action et lui révéler sa propre capacité, Ñ voilà tout le secret de l'éducation socialiste du peuple. Pelloutier ne songeait pas à apporter une nouvelle dogmatique : il n'avait aucune prétention à devenir un théoricien du socialisme ; il estimait qu'il y avait déjà trop de dogmes et trop de théoriciens. Tous ceux qui ont fréquenté ce grand serviteur du peuple savent qu'il apportait dans l'accomplissement de ses fonctions un instinct singulièrement avisé des affaires et qu'il était vraiment l'homme qui convenait à la place que la confiance des Bourses du travail lui avait assignée (1). Ses appréciations possèdent donc une valeur toute spéciale aux yeux des personnes qui s'occupent d'observer les phénomènes sociaux et qui cherchent à tirer parti de l'expérience.Pelloutier considérait les Bourses fédérées comme le type le plus parfait que l'on puisse adopter pour l'organisation ouvrière ; quelques personnes trouveront probablement cette opinion un peu absolue ; toutes les études faites de notre temps amènent, en effet, à reconnaître qu'il n'y a point de règles universelles dans les sciences sociales, que les traditions exercent une grande influence sur les divers modes de groupement et que les institutions d'un pays se transportent difficilement dans un autre (2). Il faut entendre la thèse de Pelloutier dans un sens relatif ; d'ailleurs, tous les hommes d'action ne parlent jamais d'une manière absolue ; leurs jugements sont toujours déterminés par certaines préoccupations pratiques qu'ils omettent parfois d'énoncer et qu'il est facile de découvrir en se reportant à leur vie.
Quand des socialistes parlent des institutions ouvrières, ils ne séparent jamais leurs appréciations de trois ordres de considération : tendances qu'ils croient découvrir dans la société capitaliste, conditions dans lesquelles s'opérera d'après eux la rupture mettant fin au monde actuel, conjectures sur l'avenir. Quand on n'a pas une connaissance exacte de cette triple racine des jugements socialistes, on s'expose à mal comprendre ce qu'on lit. Ñ Il est très facile de voir que Pelloutier n'a pas cherché à dissimuler un seul instant l'influence que sa conception personnelle du devenira exercée sur ses jugements.
Il est impossible d'échapper à cette nécessité du relativisme : par exemple la théorie de la lutte des classes dans Marx dépend de l'idée que Marx s'est faite du processus historique par lequel le prolétariat devra s'émanciper. Que l'on supprime l'idée que l'auteur s'est construite de cet avenir du monde et la lutte des classes devient seulement la notion vague d'un antagonisme existant entre des groupes d'intérêts ; enfin toutes les déterminations de l'économie marxiste deviennent elles-mêmes inintelligibles. Tout, dans son système, est lié et dépend d'une idée révolutionnaire préconçue.
Dès que les théories subissent l'épreuve de la pratique, il devient difficile de maintenir cachées les hypothèses qu'elles comportent sur l'avenir ; les événements qui se sont déroulés dans les dernières années ont plus fait pour éclairer la vraie nature des diverses doctrines socialistes que n'auraient pu le faire vingt ans de discussion ; le jour où des socialistes ont possédé une parcelle de pouvoir, il est devenu facile de comprendre ce qu'ils entendaient par la destruction de l'État, l'émancipation des travailleurs, la lutte politique, etc.
S'il y a une science sociale, elle doit nous apprendre à lire dans les tableaux historiques et nous amener à des conclusions pouvant servir dans la vie, en définissant exactement la valeur réelle de ces conclusions. Il ne faut pas espérer trouver jamais dans une philosophie de l'histoire des lois analogues aux lois du monde physique ; mais il serait déjà bien beau de découvrir des règles de prudence.«Ces règles, ai-je écrit ailleurs (3), ne nous disent pas ce qu'il adviendra... ; mais elles nous avertissent de certains dangers et nous tracent une route à l'abri de certains écueils reconnus... Ces règles ne valent pas pour tous les temps ; mais à chaque jour sa peine ; l'essentiel est qu'elles soient utiles pour le temps présent.» Il est certain que les formules que l'on a extraites des Ïuvres de Marx doivent être interprétées de cette manière : «Il nous offre, dit un savant commentateur italien (4), le contraste étrange d'affirmations qui prises rigoureusement sont inexactes et qui nous semblent (et elles le sont en effet) chargées et pleines de vérité. Marx était porté, en somme, vers une sorte de logique concrète.»On pourrait faire la même observation sur tous les livres écrits par des hommes d'action.
Ce qu'il y aurait de plus essentiel à connaître pour formuler des règles de prudence fondées sur l'expérience serait le degré de nécessité des divers changements qui s'entre-croisent dans la société ; il est clair, en effet, qu'il y a des nécessités pratiques contre lesquelles il serait fort inutile d'essayer la lutte ; par exemple, il serait insensé de vouloir empêcher le progrès machinal ; il y a d'autres nécessités moins impérieuses contre lesquelles on peut se mettre en garde, à la condition de s'enfermer dans un cercle d'activité convenablement restreint ; par exemple, les socialistes peuvent rejeter beaucoup de traditions patriotiques provenant des grandes guerres révolutionnaires, traditions encore très fortes dans les partis radicaux très avancés ; mais, pour garder leur complète indépendance, il leur faut vivre à l'écart des organisations officielles.
Dès que l'on aborde l'étude des institutions socialistes modernes, il faut se demander pourquoi tant de tentatives de refonde sociale ont échoué, pourquoi tant de brillantes espérances ont été déçues, pourquoi les hommes jugés les plus fermes ont parfois semblé désespérer de la cause qu'ils avaient embrassée : les accusations de trahison n'expliquent rien ; il est clair que, le plus souvent, les hommes ont été les jouets de causes générales.
Les idées sociales ne dépendent pas seulement des conditions de l'économie, des événements historiques et de l'intervention de certains inventeurs (5); elles dépendent aussi des lois inéluctables de notre esprit, qui leur imposent un certain rythme, à peu près constant, de développement. Il y a déjà longtemps que j'appelle (6) l'attention sur l'importance des thèses que Vico a présentées à propos des suiteset desrecommencements; Toujours l'esprit passe de l'instinctif à l'intellectuel, de l'empirisme à la connaissance raisonnée, de la passion au droit ; et au bout d'un certain temps il y a recommencement par régénération des états psychologiques primitifs. On est loin de connaître exactement toutes les suites qui intéressent l'histoire : Engels a signalé dans le socialisme moderne une très curieuse transformation qu'il a appelée un passage de l'utopie à la science (7), mais qu'il n'a pas analysée d'une manière très approfondie.
L'histoire nous montre que l'homme est éternellement dupe d'une illusion qui lui fait croire qu'il augmente sa force d'action sur le monde et peut atteindre le principe mystérieux du devenir des choses en se plaçant en dehors de la réalité, construisant des thèses unitaires, absolues, idéales : quand il veut rejoindre le réel, il se heurte à des impossibilités, qui l'amènent à transformer ses conceptions ou, tout au moins, àcantonner son idéal,de manière à pouvoir agir. Ce passage du spirituel à la vie pratique est plein de complexité ; quand l'humanité l'a effectué durant un certain temps, elle revient à l'origine et reconstruit un nouvel idéal. La connaissance de ces passages serait de la plus haute importance pour éclairer la conduite des socialistes modernes. Je vais essayer de montrer comment on peut les étudier.
Ce qui rend difficile à comprendre les grandes utopies socialistes du XIXè siècle, c'est qu'on ne les rattache pas assez aux événements et aux idées de la Révolution ; j'estime, pour ma part, qu'il y a entre l'utopie politique de 1789, l'utopie sentimentale de Fourier, et l'utopie économique de Saint-Simon des affinités très profondes qui permettent de les ranger dans un même genre, en se plaçant au point de vue de leur signification psychologique.
A la fin de l'Ancien Régime, tout le monde semblait être d'accord sur le principe de la transformation qui allait s'opérer ; après avoir été le fidèlede l'Église et le sujetdu roi, l'homme se sentait assez fort pour devenir citoyen; mais que fallait-il entendre par ce terme ? Les philosophes se demandaient ce qui resterait en eux quand ils auraient détruit les liens qui les avaient subordonnés à l'Église et au roi ; ce résidu était l'homme naturel, abstraction formée avec les qualités et les défauts du lettré du XVIIIè siècle. L'Église avait eu sa théologie ; la royauté avait fondé sa théorie du pouvoir sur une interprétation du droit romain ; on cherchait à justifier la Cité nouvelle sans recourir explicitement à la tradition ; mais on continuait à raisonner comme les anciens philosophes politiques : l'on voyait dans la doctrine qui résumait les principes essentiels d'un gouvernement, ce qu'il y avait de plus important à connaître et à déterminer avec précision : formuler des constitutions était le but de toutes les recherches des grands penseurs.
Je n'insiste pas sur ce qu'avait d'utopique la conception politique de nos pères, qui croyaient changer le cours de l'histoire avec des feuilles de papier (8) ; il est certain qu'on s'aperçut bientôt que tout cela ne conduisait pas à grand'chose ; le grand succès du fouriérisme tient sans doute à ce qu'il semblait apporter la solution du problème posé tout d'abord sous une forme trop abstraite par les fabricants de constitutions. Pour bien comprendre la valeur de cette utopie et les causes de sa grande popularité, il faut se reporter à l'histoire militaire de la Révolution. Le gouvernement de 1793 avait tout mis en Ïuvre pour détruire l'armée royale et très peu fait pour organiser la nouvelle armée ; cependant des bandes indisciplinées avaient spontanément engendré le plus formidable engin de guette que le monde eût jamais connu. Puisque les abstractions des profonds fabricants de constitutions n'avaient pu réussir à construire la Cité politique conforme aux principes de la raison, pourquoi ne pas chercher à organiser une Cité sentimentale en se servant de l'expérience acquise ? Pourquoi ne pas tirer parti de l'enthousiasme qui avait tant de fois assuré la victoire aux bandes révolutionnaires ? Pourquoi, si le métier militaire, jadis si rebutant, était devenu aimable, le travail ne pourrait-il pas devenir attrayant ? Pourquoi ne verrait-on pas se révéler dans les ateliers des chefs de génie, analogues aux maréchaux de France qui avaient eu besoin de la Révolution pour sortir de l'obscurité ? Pourquoi se méfier des combinaisons naturelles des passions alors que de pareilles combinaisons avaient donné à l'armée française une supériorité incontestables sur les autres armées, conduites suivant des règles pédantesques ?
On n'a pas bien compris toujours l'Ïuvre de Fourier parce que, le gouvernement n'étant pas explicitement mis au premier plan, on a vu en lui un libertaire ; mais on pourrait relever beaucoup de passages qui montrent que l'appui de l'autorité ne lui aurait pas répugné. Nous savons d'ailleurs que, dans toutes les organisations sentimentales, une discipline de fer s'impose d'elle-même : c'est ce que nous montrent les corps monastiques, les bandes sauvages, etc.
Ces guerres eurent aussi une grande influence sur la propagation des idées saint-simoniennes. La France avait été comme une grande cité assiégée (9) et toutes ses énergies économiques avaient été réquisitionnées en vue d'assurer l'existence des citoyens ; l'État avait sû prendre, parfois, presque complètement en main la direction de la production. Sous Napoléon, l'administration militaire avait conduit des opérations auprès desquelles tout ce que faisait alors l'industrie était bien peu de chose. On devait se demander pourquoi on n'appliquerait pas aux arts de la paix le principe d'une direction unitaire qui avait si bien réussi dans la guerre. Il était certain que l'administration de la guerre avait été fort corrompue ; mais on rejetait cette corruption sur l'ignorance et l'incapacité de fonctionnaires improvisés ; d'ailleurs, la gloire couvrait tout. Depuis que nous avons fait l'expérience des vastes conceptions de Freycinet et ainsi mis à l'épreuve les grands plans unitaires des hommes d'État et de science, nous savons que les administrations les plus éclairées sont incapables de concevoir et de mener à bonne fin un ensemble de travaux publics (10) : que serait-ce donc si elles avaient à s'occuper du détail de la production ?
Dans toutes ces utopies, on admettait que les faits historiques se développent comme conséquence du principe Ñ à peu près comme les propositions de géométrie s'alignent à la suite des axiomes. On peut encore dire qu'on regardait la vie sociale d'un pays comme déterminée par son espèce constitutionnelle,comme les mÏurs des animaux sont déterminées par leurs espèces naturelles; et à cette époque les zoologistes s'occupaient plutôt de décrire l'ensemble des actes se rapportant à l'être typique que de rechercher les lois physiologiques. Mais si puissantes que soient les analogies logiques, elles ne sauraient suffire pour expliquer l'illusion de nos pères ; il faut tenir compte des considérations sur lesquelles avait été fondée jusque-là l'étude historique : on avait surtout cherché à connaître la manière de vivre des gens entourant soi le pape, soit le roi ; toute réforme sociale avait été conçue comme une réforme morale des cours ; l'éducation des princes avait été le grand objet des méditations des philosophes ; Ñ ajoutons que la Révolution avait été une suite de journéeset de coups d'État, et enfin que Napoléon avait donné à l'autorité un éclat incomparable.
Une fois de plus, il faut tenir compte de l'influence des guerres de la Révolution ; ces guerres constituent le fait capital de l'histoire du XIXè siècle et elles pèsent encore sur nous ; il y eut une nouvelle conquête de la France par le pouvoir central et la notion d'autorité se trouva régénérée par la guerre. Quand la paix survint, les idées unitaires se trouvaient plus fortes qu'elles n'avaient jamais été ; tout le monde se tournait vers le pouvoir pour lui demander d'organiser et de revivifier la vie sociale. Napoléon avait eu une véritable manie organisatrice ; il aurait voulu refondre tous les usages des hommes et les réglementer par ce qu'il appelait des lois organiques; ses contemporains étaient persuadés qu'il réalisait le type du vrai gouvernement fondé sur la raison.
Dans tout ce travail nous voyons une seule et même tendance : le désir de traduire matériellement l'idée d'une autorité rationnelle, souveraine directrice du monde. Les Allemands ont conservé, comme on le sait, beaucoup de conceptions qui sont démodées chez nous ; on ne comprendrait rien aux théories actuelles des social-démocrates si on ne se reportait à ce qui se pensait en France il y a soixante ans ; ils disent, par exemple, qu'il faut conquérir l'État pour frapper au cÏur le mode de production capitaliste et régénérer la société par la dictature (11) ; chez eux, on ne sépare jamais ces deux idées : le changement absolu du principe et l'autorité absolue. Les idées de liberté, de justice et d'initiative personnelle ne sont pas encore bien acclimatées en Allemagne.
Les constitutions politiques ont passé, en grand nombre, sur la France, sans beaucoup changer notre pays ; elles n'ont même pas eu une très grande influence sur les lois ; on peut en dire autant de toutes les utopies unitaires. Ce n'est pas que les utopistes n'aient souvent soulevé et élucidé certains problèmes intéressants ; mais ce sont là des Ïuvres accessoires, qui doivent être considérées indépendamment de leur philosophie de la société.
A partir du milieu du règne de Louis-Philippe apparaissent des projets d'organisation de l'industrie que l'on a eu tort, en général, de confondre avec les véritables utopies : la France était toujours le pays de Colbert et ses manufactures continuaient à se développer à l'abri d'un régime hautement protectionniste ; on devait se demander si l'État démocratique ne pourrait pas faire pour les ateliers de travailleursce que les rois avaient fait par les manufacturiers privilégiés; les idées de L. Blanc me semblent avoir dû une grande partie de leur succès à ce qu'elles se rattachaient étroitement à la tradition nationale.
L. Blanc se défend énergiquement d'être un continuateur des saint-simonniens : «Il est certain, dit-il (12), que l'État, devenu entrepreneur d'industrie et chargé de pourvoir aux besoins de la consommation privée, succomberait sous le poids de cette tâche immense... Mais qu'y a-t-il de commun entre notre système et les doctrines saint-simonniennes ? Nous avons dit que l'État devait fonder des ateliers sociaux, fournir aux travailleurs des instruments de travail, rédiger des statuts industriels ayant forme et puissance de loi ; cela veut-il dire que l'État doit se faire spéculateur, entrepreneur d'industrie ?»
Il me paraît inutile de discuter, ni même d'essayer de classer tous les systèmes imaginés durant cette période ; ils oscillent entre celui de L. Blanc et l'organisation du crédit que Proudhon a développé dans ses écrits de 1848 à 1851. Il semblait que la cause essentielle des souffrances qu'éprouvait la société provenait de l'intervention abusive des hommes d'argent, qui percevaient d'énormes commissions, se montraient parfois d'une témérité insensée et en même temps opposaient la routine au progrès scientifique : il semblait que des associations ouvrières, qui renfermeraient l'élite de chaque métier, seraient capables d'assurer une marche économique, sage et progressive à la production ; Ñ la seule question était de leur procurer du capital.
Le second Empire a souvent prétendu qu'il a réalisé tout ce que renfermaient de réalisable les projets des réformateurs sociaux. Est-ce que beaucoup des plus ardents réformateurs n'étaient pas devenus ses auxiliaires ? Il est certain que l'Empire tira parti de l'élucidation des idées qui s'étaient faites avant lui ; il tira notamment parti des doctrines enseignées sur le bon marché du crédit et des transports. Son Ïuvre économique n'est pas, du tout, négligeable : la construction d'un vaste réseau de chemins de fer, les subventions données à la grande navigation, la multiplication des voies vicinales ; Ñ la création du Crédit Foncier ; Ñ les encouragements donnés aux crédits mobiliers qui, par leur concurrence, matèrent l'orgueil de l'ancienne Haute-Banque et donnèrent tant de facilités aux créateurs d'affaires. La troisième République n'a fait que continuer l'Ïuvre du second Empire.
On vit ainsi pratiquement qu'il faut dans la science sociale séparer la production et tout ce qui se rapporte à l'échange (13) ; jadis, on voulait briser l'ordre capitaliste et on n'avait rien produit ; maintenant, on se bornait à réformer la circulation, la rendre plus économique pour les entrepreneurs, et on obtenait des résultats inattendus ; Ñ au lieu de changer l'organisme vivant,on se bornait à améliorer l'appareil mécaniquedont il se sert ; Ñ on passait de la transformation par le changement du principe fondamental au perfectionnement empirique de ce qui est étranger au principe de la société.
Ce passage si remarquable n'a pas été jusqu'ici défini d'une manière bien exacte ; on y a vu, trop souvent, un passage de la révolution à l'évolution, ou à l'adaptation, ou au progrès obtenu par de légers changements. Gambetta a donné une formule célèbre : «Il n'y a pas de question sociale, il n'y a que des questions sociales ;» Ñ il entendait dire qu'il faut se borner à étudier les problèmes dont la solution ne trouble pas le mode de production capitaliste. La politique du second Empire fut, presque tout entière, dirigée dans cet esprit ; jamais l'industrie ne fut aussi prospère qu'après l'accomplissement des réformes que les contemporains de Louis-Philippe avaient considérées comme révolutionnaires ; on est souvent parti de cette constatation pour affirmer qu'au fond il y a moyen d'établir la paix sociale et d'harmoniser les intérêts (14).
On pourrait trouver dans l'histoire d'autres passages plus ou moins analogues au précédent : on, part e l'idée d'une transsubstantiation de la société et, quand on veut sortir de la théorie pour arriver à la pratique, on se trouve avoir travaillé à consolider le régime existant au lieu de le détruire.
Le deuxième passage que je vais examiner est emprunté à l'histoire du socialisme français de 1880 à 1899 ; ici nous trouverons un passage plus complexe et peut-être moins frappant que le précédent, parce que la grande concentration autoritaire provenant des guerres de la Révolution n'intervient plus avec autant de force pour maintenir l'illusion d'une unité indissociable et nécessaire entre les parties.
A l'origine, on était pleinement révolutionnaire «Ce n'est pas un programme de réformes que l'on a à dresser ; ce n'est pas l'entrée de quelques socialistes dans le Parlement que l'on doit avoir en vue ; ce n'est pas une action parlementaire quelconque que l'on doit viser ; on ne doit chercher qu'un moyen de rallier la classe ouvrière..., de l'organiser en force(15) distincte capable de briser le milieu social» (Égalité,21 juillet 1880). Ñ «A l'Égalitéon se vante de poursuivre une transformation économique impossible sans la prise de possession violente du pouvoir politique par le prolétariat révolutionnaire (Égalité,22 janvier 1882). Après la rupture survenue au congrès de Saint-Étienne, les guesdistes reprochaient aux possibilistesde corrompre le programme révolutionnaire (16) en y introduisant des questions locales (construction du canal dérivé du Rhône, dans le Midi ; achèvement de la rue Monge, à Paris). Les affaires municipales étaient alors regardées comme peu importantes ; et contre les défenseurs de l'autonomie des villes,l'Égalitése déclarait franchement et scientifiquementcentralisatrice (11 décembre 1881).
Dix ans plus tard tout change ; les guesdistes font passer un assez grand nombre de candidats aux élections municipales de 1892 et dès lors ils s'occupent beaucoup plus des questions pratiques. Le congrès de Marseille rédige un programme agricole qui est définitivement arrêté en 1894 à Nantes ; on a en vue «des réformes immédiatement faisables en société capitaliste» (Socialiste, 19 mai 1894). A ceux qui voulaient maintenir l'ancienne orientation, Ch. Bonnier répondait : «Si nous commençons à discuter sur les principes jusqu'à perdre haleine, nous oublierons d'étudier notre terrain et nous serons repoussés des campagnes avec la maigre satisfaction d'être restés fidèles à un programme qui n'était pas fait pour elle.» En 1881, on avait reproché à Joffrin (17) d'avoir demandé seulement la réduction légale de la journée du travail, sans avoir affirmé le chiffre fatidique de huit heures; en 1894, Bonnier disait «que parler de la journée de huit heures dans les campagnes est une singulière sorte d'utopie» (Socialiste, 24 novembre 1894)
Enfin arriva le fameux discours de Saint-Mandé en 1896, dans lequel Millerand (18) proposait de procéder à une nationalisation progressive de quelques-unes des très grandes industries, en commençant par les raffineries de sucre ; en 1897, les députés socialistes demandèrent cette réformeen vue de faire cesser la crise et de délivrer cultivateurs et fabricants de la tyrannie exercée par une oligarchie sans scrupule. Nous voyons tous les jours la presse socialiste se donner beaucoup de mal pour fournir des conseils aux industriels et leur expliquer que l'augmentation des salaires, combinée avec le raccourcissement de la journée, est réclamée pour leur plus grand bien : la presse socialiste veut procéder à un éclaircissementdes industries au plus grand profit des patrons qui comprennent le progrès (19).
Ces transformations me semblent dépendre des lois générales de notre esprit et je crois que nous parcourons ces chemins d'une manière à peu près fatale. Nous partons d'une utopie unitaire et autoritaire fondée sur un changement produit dans la société par la détermination de nouveaux principes ; Ñ nous aboutissons à un possibilismeplus ou moins confus, qui veut varier depuis la simple démagogie jusqu'à unsocialisme de professeurs,qui se donne pour but l'assainissement (20) du régime capitaliste.
Je ne chercherai pas ici à déterminer les lois psychologiques qui expliquent ces mouvements ; je me bornerai à faire ressortir les caractères de deux types principaux de conduite qu'ils engendrent :
1° Dans un premier mode, qui rappellerait assez une évolution complète, la doctrine reste conséquente avec la conduite ; il y a une dégénérescence progressive mais cohérente, que l'on prétend justifier au moyen d'une philosophie plus ou moins nuageuse de l'histoire. que ne peut-on pas démontrer par les grands enseignements de l'histoire, quand on se place assez haut pour ne plus distinguer les causes ? On croit développer les principes, alors que l'on conserve seulement une terminologie, qui devient, tous les jours, moins intelligible, et on tue l'esprit.
2° Quelques-uns ne veulent pas se donner tant de peine ; ils conservent en bloc le vieux formulaire, tout en suivant une voie complètement opportuniste ; ils arrivent à concilier, par une subtile (et facile) casuistique, l'intransigeance la plus absolue avec un souci bien entendu des intérêts politiques immédiats (21).
Restent des socialistes avisés qui observent que le danger de la dégénérescence est d'autant plus grave que l'on se mêle davantage à la vie des institutions politiques de la bourgeoisie et que les socialistes peuvent trouver sur les confins du capitalismeun champ d'activité fort étendu, où il leur est facile de librement travailler, sans subir sensiblement l'influence du mode de production actuel. il est donc possible de sortir de la tour d'ivoire,où il faudrait s'enfermer d'après les hommes des deux premiers types si l'on voulait conformer sa conduite aux principes essentiels et primitifs du socialisme ; on peut agir, organiser les ouvriers et faire des Ïuvres pratiques excellentes dans le présent et pleines d'avenir, sans s'exposer à la dégénérescence et à la casuistique, dont il vient d'être question.
L'observation peut seule nous apprendre dans quelle mesure est possible ce genre d'action, conciliable avec les exigences de la vie actuelle et permettant de conserver les convictions révolutionnaires. Depuis que les anarchistes sont entrés dans les syndicats et ont cherché à les éloigner de la politique, ils ont prouvé que cela est très possible ; mais nous savons aussi, par l'expérience, que les hommes se laissent beaucoup plus facilement entraîner vers les deux formes de transformations décrites plus haut qu'ils ne se décident çà adopter un mode d'action dans lequel la modestie des résultats immédiats contraste si singulièrement avec leurs espérances révolutionnaires. Nous devons, par suite, attacher une importance tout à fait exceptionnelle à des institutions qui, comme celle de la Fédération des Bourses, réalisent une conception si remarquable de la vie socialiste.
Il ne faut pas croire, comme beaucoup de doctrinaires actuels du socialisme, que la dégénérescence et la décomposition dont il a été question ici, puissent continuer indéfiniment ; les hommes du premier type s'écrient souvent avec emphase : «L'avenir est à nous, car nous suivons scientifiquement l'évolution naturelle des idées qui s'opère sous l'influence des faits ; » mais, de temps à autre, des accidents historiques viennent se mettre en travers de cette prétendue évolution ; l'esprit révolutionnaire reprend ses droits et de nouvelles transformations recommencent.
On ne saurait trop répéter que le milieu du XIXè siècle marque dans l'histoire sociale une des dates les plus remarquables qui existent ; nous avons grand'peine, aujourd'hui, à comprendre les doctrines des utopistes ; il nous semble surtout étrange que l'on ait cru les anciens capitalistes incapables de conduire une production qui semble aujourd'hui bien modeste. J'ai appelé, plusieurs fois, l'attention sur ce fait que l'esprit du XVIIIè siècle a continué à gouverner le monde jusqu'en 1848 ; nous ne voyons plus du tout les choses avec la sentimentalité ancienne.
A cette époque l'ancienne conception de l'unité sociale a subi une véritable dislocation : d'un côté on a laissé les capitalistes conduire leurs affaires librement ; mais l'État a fortement agi pour perfectionner la circulation et les ouvriers se sont, presque uniquement, renfermés sur la défense de leurs intérêts immédiats. Tandis qu'autrefois, le renversement complet de l'ordre bourgeois était considéré comme la base nécessaire de tout progrès, sa conservation est devenue le postulat des nouvelles institutions, sans que leurs initiateurs s'en soient toujours bien rendu compte (22).
Il ne faudrait pas croire que les anciennes utopies fussent mortes définitivement ; jamais elles ne peuvent mourir ; l'esprit les reproduit perpétuellement ; il était impossible que l'idée d'unité disparût et que les ouvriers abandonnassent toute conception d'une unité de pensée se réalisant dans une autorité centrale ; une telle conception est trop naturelle, elle est soutenue par trop de traditions pour qu'elle ne reparaisse point par une sorte de nécessité physique.
La fondation de l'Internationale semblait n'avoir pour but que de créer l'unité intellectuelle entre les ouvriers ; la publication d'un bon journal aurait rendu alors les plus grands services ; mais les congrès de l'Internationale se mirent à formuler des dogmes relatifs à la réorganisation de la société sur de nouvelles bases. Jadis Marx s'était beaucoup moqué (23) de «la synagogue socialiste [du Luxembourg] dont les grands-prêtres, L. Blanc et Albert, avaient pour mission de découvrir la terre promise, de publier le nouvel évangile... A la différence du pouvoir profane, cette chapelle n'avait à sa disposition ni budget, ni pouvoir exécutif. Le cerveau devait, à lui tout seul, abattre les fondements de la société bourgeoise». L'Internationale tomba dans le même travers.
Tout le monde sait aujourd'hui que l'Internationale faisait plus de bruit que de besogne, qu'elle manquait d'argent (24) et qu'elle était impuissante. On a bien prétendu qu'elle aurait révolutionné l'Allemagne en faveur de la France en 1871 si Thiers ne s'était trop hâté de conclure : «Encore un mois de résistance, écrit P. Lafargue, et Bismarck était forcé d'accepter la paix sans indemnité et sans cession de territoire (Socialiste, 3 janvier 1893). C'est là une légende et Ch. Longuet a bien raison quand il avoue (25) que la social-démocratie eût «été balayée si elle eût tenté d'opposer un acte révolutionnaire» à la politique de Bismarck (26). Ñ «L'Internationale, encore trop faible matériellement pour barrer la route à la guerre, se sent, du moins moralement, assez forte pour en analyser les causes, pour en dévoiler les origines, pour en dénoncer l'hypocrite infamie ;» son autorité était, tout juste, celle que pouvaient posséder ses publicistes.
Les représentants les plus officiels de la social-démocratie ont de grands doutes sur la valeur des services rendus par l'Internationale. Au congrès de 1900, le député hollandais Van Kol, proposant la création d'un bureau permanent, disait (27) : «Nous n'avons pas à craindre que ce comité ait le sort du comité général de l'ancienne Internationale... [Celui-ci] exprimait le rêve de quelques penseurs.»Le socialisme était alors un «enfant chétif, s'affaissant sous des vêtements trop lourds (28)».
L'Internationale, étant une autorité impuissante,subit la loi de tous les gouvernements in partibus; elle connut les plus violentes divisions. quand les congrès eurent copieusement dogmatisé, quelques personnes pensèrent que le moment était venu d'employer cette autorité universelle à attaquer directement la Société et qu'il fallait enfin pratiquer la révolution après avoir si bien déterminé son lendemain : Ñ ce fut le signal de la dislocation, l'unité disparut le jour où il fut question de la faire servir à quelque chose.
On a prétendu restaurer encore une fois l'unité en 1900 ; mais les socialistes sérieux se demandent encore une fois à quoi elle sert : «Nous avons vu venir des manifestes ou des projets de manifestations pour les Boers, pour les Arméniens, pour les Tagals, que sais-je ? Dans tout cela, il n'a jamais été question des travailleurs... Il ne faudrait pourtant pas que le prolétariat fût amené à douter si cette Internationale-là est bien la sienne» (Socialiste,17 novembre 1901). L'illusion unitaire se dissipe vite, dès que l'épreuve de la pratique vient à l'éteindre.
Les congrès internationaux en sont réduits à rabâcher les mêmes vÏux ou à se contenter de vÏux démocratiques ; singer avait bien raison quand il disait (29) qu'il est mauvais de réunir trop souvent des congrès et que «cette répétition diminue la valeur des résolutions». A chaque nouveau congrès, il y a dégénérescence de la doctrine ; pour maintenir une unité apparente, on abandonne les traditions. Engels avait écrit en 1894 (30) que le programme agricole de Nantes devrait être révisé pour être mis d'accord avec les principes ; deux ans après, le congrès de Londres décidait «qu'il y a lieu de laisser aux différentes nationalités le soin de déterminer les moyens d'action les mieux appropriés à la situation de chaque pays» ; cette résolution fut considérée comme une approbation tacite de ce qu'Engels avait critiqué ; Ñ à Paris, en 1900, il ne fut plus question du remplacement de l'armée par des milices, et encore moins de l'armement général du peuple ; Ñ enfin, le congrès n'osa pas prendre de décision sur la question capitale de la participation d'un socialiste au gouvernement. Ce fut la faillite définitive ; en voulant sauver l'unité, on aboutissait à montrer qu'elle ne sert à rien (31).
On avait voulu avoir une autorité centrale pour éclairer les divers partis, et cette autorité centrale se déclarait incompétente !
Dans notre pays la croyance à la nécessité des autorités centrales ne dépend pas seulement d'une loi commune des illusions humaines, qui nous porte à croire qu'il faut donner un corps matériel à l'unité pour qu'il faut donner un corps matériel à l'unité pour qu'il puisse y avoir unité de pensée entre les hommes ; elle dépend aussi de notre tradition historique ; on nous raconte si amplement, dès notre jeunesse, comment la royauté a fondé l'unité française que nous en arrivons à croire que le processus d'émancipation du prolétariat devra suivre une voie analogue. Constituer un gouvernement qui, peu à peu, arrive àsoumettretous les groupes dissidents, voilà l'idéal auquel devait conduire l'imitation de la routine bourgeoise. Il serait impossible de faire comprendre aux bourgeois lettrés devenus récemment socialistes que les choses puissent se passer autrement ; mais il y a dans le monde ouvrier beaucoup de personnes qui n'acceptent pas la théorie historique bourgeoise et qui pensent que la formation du prolétariat pourrait bien se développer suivant un plan tout opposé à celui que la formation de la bourgeoisie a suivi. Je crois que ces personnes sont les seules qui aient une intelligence exacte des conditions de l'avenir du socialisme.
Il me semble impossible d'arriver à ce que Marx appelait, tout comme Proudhon, l'anarchie(32), si l'on commence par reproduire l'ancienne organisation centraliste qui a conduit à subordonner la gestion des affaires au souci de la suprématie, que se disputent des groupes dirigeants. Ne serait-ce pas une vraie politique de Gribouille que celle qui viserait à former le peuple pour une vie nouvelle, radicalement différente de la vie bourgeoise, en l'enfermant dans des institutions copiées sur celles de la bourgeoise ?
L'histoire de la Confédération du Travail va nous montrer, encore une fois, combien est puissante l'illusion unitaire : des hommes distingués par leur talent, leur dévouement et leur activité intelligente, ont cru que les anciens essais d'unification avaient échoué parce qu'ils avaient été beaucoup trop mêlés à des préoccupations politiques ; observant que les divergences politiques engendrent beaucoup de discordes inutiles et que le socialisme moderne est tout pénétré de préoccupations économiques, ils ont pensé que l'unité pouvait se faire sur le terrain économique. Leur erreur est d'autant plus naturelle que presque tous les historiens séparaient l'histoire de nos constitutions politiques et celle des premières utopies socialistes, comme des choses absolument étrangères. sans doute l'unité intellectuelleest fort désirable dans le peuple ; mais quelle que soit la voie que l'on adopte pour créer une unité gouvernementaledu socialisme, on aboutira aux mêmes échecs.
H. Ponard, dont tout le monde connaît le solide jugement, écrivait dernièrement : «Je suis sorti du congrès Japy, du congrès Wagram écÏuré, et du congrès de Lyon de même. Qu'on en fasse tant qu'on voudra dans le même genre, je n'y mettrai plus les pieds et je ne crois pas être le seul (33)... Après les congrès soi-disant socialistes, j'ai suivi la série des congrès purement corporatifs, qui viennent d'avoir lieu, et je crois, quoi qu'on ait prétendu, qu'il n'y a pas de grande différence... De plus en plus je suis convaincu que nous mourons de centralisme et que le grand mal provient de l'esprit étatiste dont les travailleurs eux-mêmes sont inspirés» (Éclaireur de l'Ain,15 octobre 1901). il conclut en engageant les ouvriers à se renfermer dans le cercle d'Ïuvres locales.
La confédération du Travail est très faible d'après le compte-rendu du dernier congrès. Ses recettes montaient pour l'année à 1.470 francs : «Ce n'est pas avec un budget aussi misérable, disait le Comité, que la Confédération pourra accomplir sa mission ;» Ñ son journal officiel n'a que mille abonnés (34) et la vente au numéro atteint au maximum 600 à Paris. Elle n'est qu'une autorité in partibus: tout au plus peut-on la considérer comme une société qui se charge de formuler les vÏux de la masse des travailleurs ; mais une pareille société ne peut subsister si elle se contente de faire des circulaires et des brochures ; on lui demandera d'aboutir à des résultats pratiques. Elle ne peut rendre des services directs aux institutions locales ; elle devra donc chercher à rendre des services indirects et généraux par l'entremise de son action sur les pouvoirs publics. Dès que cette nécessité sera reconnue, il faudra abandonner l'attitude vraiment révolutionnaire, faire la paix avec les représentants officiels de la force concentrée du capitalisme et prouver que l'on peut accepter des transactions avec l'État bourgeois. Les sociétés d'agriculture les plus réactionnaires sont bien obligées, elle aussi, d'en venir à avoir des relations avec le gouvernement ; quant à celui-ci, il recherche ces relations, parce que, d'après nos traditions nationales, l'État doit chez nous se mêler de tout et que le premier des droits du citoyen français est d'être surveillé par la haute police. La confédération du Travail me paraît destinée à devenir une sorte de conseil officieux du Travail, une académie des idées prolétariennes, qui présentera des vÏux au gouvernement Ñ comme le font les grandes sociétés d'agriculture ; il semble d'ailleurs que le gouvernement se préoccupe de cette évolution et s'apprête à la faciliter. La lutte qui s'est produite dernièrement pour le choix du secrétaire chargé de la publication du journal a été une première manifestation d'une tendance qui ne pourra manquer de s'accuser (35).
N'oublions jamais que l'esprit populaire n'a pas tant changé depuis que Corbon écrivait en 1865 (36) : «Les révolutions successives n'ont pu ruiner dans l'esprit des populations ouvrières le caractère omnipotent de cet être de raison qu'on appelle l'État. Oui, ce peuple d'élite... en est encore à croire que l'État est le résumé de l'intelligence et de la puissance générales..., la providence visible de la société et particulièrement celle des classes déshéritées.»
Pelloutier a eu le très grand mérite de comprendre qu'il était possible de constituer la Fédération des Bourses sur un plan tout différent, de réaliser un type d'organisation vraiment neuf et de rompre avec les imitations de la tradition bourgeoise. Il avait été peut-être conduit à la pratique qu'il a fait adopter, en partie par des préoccupations anarchistes, mais bien plutôt encore par le sens remarquable qu'il avait des conditions de la lutte de classe. Au lieu de chercher à constituer une nouvelle autorité, il voulait réduire le comité fédéral à nêtre qu'un bureau administratif, qui servirait à mettre les Bourses en relation entre elles, pour que chacune d'elles pût profiter des idées émises et des expériences tentées ailleurs. il ne sera pas facile de continuer cette Ïuvre dans le même esprit, parce que cette administration est fort contraire à tout ce que nous sommes habitués à voir faire autour de nous ; il faudra que le Comité fédéral reste fortement empreint de sentiments révolutionnaires (37) pour que cela puisse durer.
A cause de la nouveauté de cette administration l'expérience est très importante à suivre de près. si la Fédération des Bourses parvient à se maintenir sur le terrain où Pelloutier espérait la voir de se développer, il sera démontré expérimentalement que la classe ouvrière
peut réaliser «cette unité profonde et tout intellectuelle», sans laquelle le socialisme ne serait qu'une chimère et qui différencie l'ordre nouveau cherché par le prolétariat de l'ordre ancien créé par la société bourgeoise. «Vous n'avez jamais su ce que c'est que l'unité, disait Proudhon (38) en 1851 à ses adversaires, vous qui ne pouvez la concevoir qu'avec un attelage de législateurs, de préfets, de procureurs généraux, de douaniers, de gendarmes.» Ce n'est pas une unité de ce genre, non plus que l'unité ecclésiastique qu'il s'agit de reproduire.
L'organisation des Bourses du travail a pour base première l'existence des relations qui découlent entre les travailleurs, appartenant à diverses professions, de la vie dans un même lieu ; on n'attache pas toujours assez d'importance aux liens locaux ; sans doute parce qu'ils sont trop faciles à constater, les savants les laissent de côté. dans le plus grand nombre de cas, les ouvriers d'une même ville ont plus d'intérêts communs que les ouvriers d'une même profession habitant des villes éloignées. Sans doute, les mécaniciens des chemins de fer n'ont pas de profondes attaches locales, parce que les administrations dont ils dépendent sont centralisées à Paris, et qu'ils peuvent être appelés à faire leur service sur des points très divers d'un même réseau ; mais c'est là une situation exceptionnelle. Les ouvriers d'une même ville provinciale ont beaucoup de parents et d'amis communs, ils ont été à l'école ensemble ; leur manière de vivre et leurs conditions générales d'existence sont très semblables ; ils sont mélangés dans de nombreuses associations (de coopération, de secours mutuels, d'enseignement ou d'amusement) ; ils forment un peuple ayant une véritable unité ; on peut dire que, dans toute localité où le socialisme a pris de l'extension, il existe une commune ouvrière en voie d'organisation.
La France est l'un des pays où le mélange local est le plus complet et où, par suite, l'unité concrète des ouvriers est le plus facilement réalisable. L'industrie est ancienne chez nous et elle est restée dispersée beaucoup plus qu'en Angleterre, parce que les vieilles manufactures ont été, presque partout, des centres d'attraction. Le régime parlementaire a contribué à maintenir une grande dispersion économique, parce que les députés arrivent à obtenir du gouvernement des mesures propres à protéger les situations acquises : c'est ainsi que l'on a été amené à améliorer quantité de ports secondaires ou des rivières qu'on aurait abandonnés dans d'autres pays, Ñ que l'on a construit des voies ferrées de premier ordre dans des régions pauvres, Ñ que l'on a maintenu des ateliers travaillant pour l'État dans de petits centres.
Les fédérations de métiers, que l'on a constituées, en assez grand nombre, n'ont pu montrer une très grande vitalité, parce que les groupes qu'elles réunissent ont trop d'intérêts strictement dépendants d'usages locaux et de conditions particulières. Les fédérations qui ont fait quelque chose semblent être celles qui sont entrés en contact permanent avec le gouvernement et ont cherché à faire passer des lois favorables à leurs adhérents : l'Office du travail fait ressortir que telle a été l'utilité de la Fédération des mineurs (39). Ce genre d'action a son utilité pratique ; mais il n'est pas démontré que les mêmes résultats n'eussent pu être obtenus autrement, en ne suivant pas une tactique aussi dangereuse pour le progrès des idées socialistes. Dans un pays comme le nôtre tout devient rapidement objet de marchandages politiques ; pour entrer en relations efficaces avec le gouvernement central, il faut tempérer son socialisme et s'exposer à la dégénérescence sont il a été question plus haut. L'action locale sur les députés n'offre pas le même danger ; Riom a montré au congrès corporatif de Rennes, en 1898, comment on peut réussir (40).
En Angleterre les trade-unions jouent un très grand rôle comme sociétés de secours mutuels ; 60 pour cent de leurs fonds sont employés dans ce but et un peu plus de 20 pour cent seulement pour les grèves. En France, il n'existe rien de semblable ; il y a d'assez bonnes raisons à présenter en faveur de l'organisation des mutualités par villes ; de nos jours le placement de leurs fonds devient de plus en plus difficile et beaucoup de personnes pensent qu'elles devraient employer une grande partie de leur fortune en construction de maisons ouvrières : la gestion de ces immeubles sera toujours meilleure entre les mains d'un groupe local que dans celles d'une grande fédération.
Le grand avantage des fédérations est de pouvoir organiser des secours de route ; aussi Pelloutier avait bien compris que si l'on pouvait constituer un service de régularisation des marchés du travail, faire du remplacement à distance et faciliter les voyages des hommes sans travail, l'avenir des Bourses serait définitivement assuré. Il avait commencé à s'occuper de cette question capitale, que son successeur espère mener à bonne fin.
Il semble que les villes auraient grand avantage à utiliser l'intermédiaire des Bourses pour administrer les secours de chômage. Une des grandes difficultés qui se présente est de savoir si l'ouvrier chômeur doit être dirigé sur une localité plus ou moins éloignée, être conservé et appliqué à un travail plus ou moins voisin de sa spécialité, ou recevoir des secours en argent. Les bureaux municipaux ne peuvent pas arriver à résoudre de pareilles questions qui comportent trop de détails professionnels et leurs décisions paraissent toujours arbitraires aux travailleurs ; mais ceux-ci se soumettront facilement à ce que réglera une commission de gens de métier. Je crois devoir indiquer ici une question qui me semble avoir une grande importance pratique : il n'est pas du tout indifférent que les villes s'embellissent, comme au Moyen-Age, par des travaux où se manifeste une main-d'Ïuvre supérieure ; la conservation de la bonne qualité du travail est capitale, à mes yeux, pour l'avenir de la classe ouvrière (41) ; il serait donc très convenable que les villes confiassent à des commissions formées d'habiles et d'anciens ouvriers le soin d'employer une partie importante des fonds de chômage pour faire exécuter des choses ayant une valeur esthétique ; Ñ on conviendra que cela ne peut être obtenu que par une direction purement ouvrière.
L'expérience a montré que l'éducation artistique, scientifique et littéraire du peuple pourrait très utilement être dirigées par les Bourses ; dans une solide étude sur les Universités populaires, Ch. Guieyesse estime qu'elles ne peuvent réussir que si les conférenciers ne cherchent pas à s'ériger en maîtres; il faut qu'ils se mettent à la disposition de leur auditoire pour traiter les sujets dont celui-ci éprouve le besoin : «Les U.P. (42) fondées par des Bourses du travail, des syndicats, que l'autoritarisme politique n'a pas atteints, sont les meilleures.»
Cet enseignement n'a qu'un rapport si lointain avec les intérêts de parti que l'on peut trouver partout des hommes de bonne volonté pour le donner d'une manière très satisfaisante ; mais l'Université et l'Église rivalisent pour transformer les questions historiques et philosophiques en matières de propagande ; aussi beaucoup de socialistes ont-ils vu avec quelque crainte les professeurs de l'État se mêler de vouloir enseigner le peuple. Au congrès des Bourses tenu en 1900 à Paris, on a même émis l'opinion qu'il y aurait lieu de créer un enseignement primaire pour les enfants des syndiqués, de manière à les soustraire à l'influence des manuels civiquesofficiels (43).
A ce même congrès on décida d'établir des relations suivies entre les Bourses et les jeunes ouvriers appelés sous les drapeaux. L'affaire Dreyfus a rendu l'armée à moitié folle ; enivrés par les témoignages d'admiration que leur prodiguaient les gens comme il faut, les officiers sont devenus tellement ridicules qu'il est maintenant très facile de montrer aux soldats ce que valent les forcesde l'enseignement civique. lorsque les travailleurs ont appris à voiret qu'ils ont reconnu ce qui se cache de bassesses, souvent de saletés, derrière des masques jusqu'alors vénérés, le service militaire cesse d'être une école de docilité, pour se transformer en école de révolte ; et il se produit une révolte contre tout l'ensemble des classes dirigeantes. rien ne peut avoir plus d'influence sur la propagande du socialisme que cette éducation du soldat dans les Bourses : les révolutionnaires trouveront là un large champ pour exercer leur initiative.
Quel que soit, d'ailleurs, le genre d'activité que l'on considère, on se rendra rapidement compte que, dans presque toutes nos villes, les Bourses peuvent devenir facilement des administrations de la Commune ouvrièreen formation, et diriger (44) «l'Ïuvre d'éducation morale, administrative et technique, nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres».
Georges Sorel
Décembre 1901.
Notes (1) Voici en quels termes L. de Seilhac parle de Pelloutier dans sa grande compilation des documents sur le socialisme français : «Fernard Pelloutier mena la Fédération avec un talent et une sûreté de jugement auxquels ses ennemis les plus acharnés sont forcés de rendre hommage... La Fédération lui doit en grande partie ses rapides succès.» (Les Congrès ouvriers en France, p. 272, Colin, éditeur).
(2) Cf. préface de P. de Rousiers au livre de L. Vigouroux, la Concentration des forces ouvrières dans l'Amérique du Nord (Colin, éditeur).
(3) G. Sorel, la Ruine du monde antique,p. 22.
(4) B. Croce, Matérialisme historique et économie marxiste,p. 130 (Giard et Brière, éditeurs).
(5) Nous n'avons pas à nous occuper de la filiation des idées entre divers auteurs ; ce sujet n'a qu'une très mince importance ici ; nous nous occupons seulement de ce qui est devenu collectif.
(6) Devenir social,novembre 1896, p. 911. Ñ Cf. Ribot, Psychologie des sentimentset Essai sur l'imagination créatrice,notamment p. 144 (Alcan, éditeur).
(7) Engels, Religion, philosophie, socialisme,pp. 101, 122.
(8) Proudhon comparait la masse de nos lois modernes à une formation géologique, qu'il appelle la formation papyracée (Idée générale de la révolution au XIXe siècle,p. 137).
(9) Lichtenberger, le Socialisme et la Révolution française,pp. 253-279 (Alcan, éditeur).
(10) Il n'y a plus que des professeurs d'histoire et de philosophie pour conserver les illusions saint-simoniennes ; on peut douter que ces manieurs de bouquins aient en industrie la haute compétence qu'ils s'attribuent.
(11) La formule apocalyptique de dictature du prolétariatétait en 1848 le mot d'ordre de jeunes journalistes qui écrivaient des articles incendiaires et que C. Vogt appelait, à cause de cela, la bande soufrée(W. Vogt, la Vie d'un homme, C. Vogt,p. 124, Schleicher frères, éditeurs).
(12) L. Blanc, Organisation du travail, 4e édition, pp. 106-107.
(13) Cf. ce que j'ai écrit sur la socialisation de l'échange,dans un article intitulé Économie et agriculture(Revue socialiste,avril 1901).
(14) Dans le cas examiné, il a été démontré seulement par l'expérience que le mode d'échange est, dans une certaine mesure, indépendant du mode de production et qu'il a besoin d'être réformé, de temps à autre, pour assurer la prospérité de l'industrie capitaliste.
(15) Remarquer l'emploi de ce terme force, au lieu de parti : il y a là une nuance entre les deux idées.
(16) Programme du parti ouvrier, 1ère édition, p. 20. cette partie fort intéressante, qui trace l'histoire du parti, a disparu des éditions actuelles.
(17) Programme du parti ouvrier,p. 17.
(18) Millerand se rendait si bien compte qu'il se mettait en dehors de la tradition qu'il ne prononça pas les noms de Marx et d'Engels : il ne fit pas allusion à l'Internationale ; son silence est d'autant plus significatif qu'il crut devoir «incliner l'hommage des nouveaux-venus et des jeunes... devant la mémoire de Benoît Malon». De plus, il se déclaraitpatriote et internationalisteà la manière des «ancêtres de la Révolution française». Ñ il me semble que cette manière d'internationalisme est quelque peu conquérante !
Dans le Socialistedu 30 juillet 1899, P. Lafargue a déclaré que ses amis et lui avaient eu tort de ne jamais critiquer en publicle Credode Saint-Mandé.
(19) Cf. par ex. Mouvement socialiste,1er mai 1899, p. 467. Ñ Au XVIII siècleon appelait Clearing of estatesla suppression des petites terres paysannes (Capital,p. 321, col 2).
(20) Les financiers appellent assainissementd'un marché la disparition des mauvaises affaires qui gênent l'essor des bonnes.
(21) Cette casuistique est facilitée par l'emploi de formules qui ne rappellent aucune image d'action connue : «La plupart des membres de ces sectes ne connaissent rien au delà de quelques termes qui n'ont de signification précisedans aucune langue : socialisation, conscience de classe, etc.» (F. Pelloutier, le Congrès général du parti socialiste français, p. 66, Stock, éditeur).
(22) C'est à cette époque que les ouvriers anglais constituent le trade-unionisme moderne et abandonnent les grandes organisations révolutionnaires.
(23) Marx, La Lutte des classes en France,p. 15 (Schleicher frères, éditeurs).
(24) Cf. Engels, Religion, philosophie, socialisme, p.7.
(25) Dans la préface à : Marx, la Commune de Paris,p. XII.
(26) Loc. cit.,p. VI
(27) Compte rendu sténographique, dans le seizième Cahier de la quinzaine (2è série), p. 55.
(28) Mais aujourd'hui d'après Van Kol, «c'est la femme robuste aux puissantes mamelles, qui a besoin d'un double corset élastique pour contenir les formes toujours grandissantes du mouvement international». Je prie le lecteur d'observer que ce député hollandais est un des hommes qui n'admettent point que l'on mette en doute le caractèrescientifiquede la social-démocratie allemande !
(29) Compte rendu sténographique, déjà cité, p. 142.
(30) Cf. Mouvement socialiste,15 octobre 1900, p. 462.
(31) «Il faudrait en finir une fois pour toutes avec ces embrassades générales qui terminent les congrès,» dit Ch. Bonnier à propos du dernier congrès des social-démocrates autrichiens à vienne (Socialiste,8 décembre 1901). Ñ Ou bien on aboutit au bavardage, ou bien on rompt ; l'unité intellectuelle se conserve bien plus facilement quand on ne prétend pas l'assimiler à une unité politique.
(32) «Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l'État, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d'une minorité peu nombreuse, disparaît et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives» (Les Prétendues scissions de l'Internationale; circulaire privée de 1872, p. 97). Cf. Proudhon, Idée générale de la révolution au XIXè siècle,p. 129 et pp. 259-260.
(33) Pour 1902, on nous promit un congrès d'un genre un peu nouveau ; à propos de la communion de Mlle Jaurès on devait approfondir les relations qui existent entre le programme de Saint-Mandé et la croyance à la transsubstantiation eucharistique. «Pauvre Empereur, écrivait Proudhon à propos du concile de 1811, le voilà tombé dans la théologie ; il ne se réveillera pas» (La Révolution sociale démontrée par le coup d'État,p. 136).
(34) Il avait été décidé que les syndicats, Bourses et fédérations s'abonneraient à la Voix du Peuple ; 462 seulement l'ont fait sur près de 4.400.
(35) cette transformation paraît être tout aussi nécessitée que celle que l'on constate dans tous les groupes socialistes parlementaires, Ñ un de ces jours on verra, sans doute, de jeunes avocats également amis du ministère et du peuple offrir leurs services à la Confédération, comme cela s'est produit pour l'Union des syndicats de la Seine. Je vois figurer dans le conseil juridique de ce groupe (Voix du peuple, 1er décembre 1901) un avocat dont la thèse a été publiée avec une préface de Waldeck-Rousseau !
(36) Corbon, le Secret du peuple de Paris,p. 216.
(37) Dans sa Lettre aux anarchistes,du 12 décembre 1899, Pelloutier écrivait : «Nous sommes des révoltés de toutes les heures, des hommes vraiment sans dieu, sans maître, sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou matériel, individuel ou collectif, c'est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soi-même.» (Le congrès général du parti socialiste français,p. VII).
(38) Proudhon, Idée générale de la révolution au XIXè siècle,p. 260.
(39) Office du travail, Les Associations professionnelles ouvrières,tome I, page 413. Ñ Voir aussi, page 866, les démarches faites par la Fédération des travailleurs du livre pour obtenir que les adjudicataires des travaux de l'État acceptent les tarifs syndicaux. Ñ Cette Fédération paraît avoir définitivement rompu avec toute tendance socialiste depuis 1889 (pp. 856-857) ; son objectif semble être d'arriver à constituer un grand conseil mi-patronal, mi-ouvrier (p. 864).
(40) «Faire signer par tous les candidats sans exceptionl'engagement de présenter et de voter nos revendications ; Ñ combattre avec acharnement tout candidat ou élu sortant qui ne se conformerait pas strictement à nos résolutions. En un mot, faire échouer sa candidature par tous les moyens, quel que soit son parti»(Circulaire du Musée social,février 1899, p. 85, col. 2, note).
(41) J'ai indiqué ailleurs quel rôle pourrait jouer un apprentissage intelligent et l'influence qu'exerce l'éducation artistique sur l'esprit d'indépendance (L'Avenir socialiste des Syndicats,pp. 82-86, et la Valeur sociale de l'art,pp. 29-30. Rivière, éditeur). Ñ Cf. sur l'apprentissage comme base de l'éducation, ce que Proudhon a écrit dans la sixième étude de la Justiceet dans la Capacité politique des classes ouvrières(3è partie, chap. VII).
(42) Deuxième Cahier de la quinzaine(3è série), p. 30 ; cf. pp. 42-44 et p. 60.
(43) Dans la brochure Comment l'État enseigne la morale(aux Temps nouveaux),on trouve de réjouissants exemples de cet enseignement. Voir notamment (p. 149) un chant de guerre attribué au célèbre professeur Lavisse :«On va leur percer le flanc (44) F. Pelloutier, Le Congrès général du parti socialiste,p. VIII.
Rantan, rantan plan, tirelire,
On va leur percer le flanc,
Nous allons rire.»
I
APRÈS LA COMMUNELa section française de l'internationale dissoute ; les révolutionnaires fusillés, envoyés au bagne ou condamnés à l'exil ; les clubs dispersés, les réunions interdites ; la terreur confinant au plus profond des logis les rares hommes échappés au massacre : telle était la situation du prolétariat au lendemain de la Commune.Du côté de la bourgeoisie, au contraire, on sentait comme une renaissance. Le commerce et l'industrie subissaient, sans doute, encore les conséquences de la guerre ; bien des ateliers restaient fermés, dont les meilleurs ouvriers, Ñ rappelant l'exode des protestants, Ñ étaient allés porter à Londres, à Bruxelles et à Genève leurs facultés d'initiative et leur capacité technique (1), et malgré l'assurance que paraissait avoir donnée aux négociants la facile victoire des «soldats de l'ordre», ce n'était pas sans appréhension qu'ils tournaient leurs regards tantôt du côté de l'Allemagne et tantôt du côté de ce peuple qui leur avait une fois de plus montré de quelle énergie il est capable. Néanmoins, l'association des syndicats patronaux, connue sous le nom d'Union nationale du commerce et de l'industrie,prenait une extension chaque jour plus considérable, et, ne trouvant en face d'elle aucune puissance ouvrière rivale, fixait à son gré la valeur et la durée du travail.
Quelques hommes, alors, de ceux qui, après avoir fondé l'Internationale, s'en étaient écartés parce qu'ils avaient peur de la révolution, songèrent à reprendre l'Ïuvre abandonnée jadis. Se croyant à jamais délivrés des révolutionnaires, déplorant l'horrible répression de 1871, mais satisfaits intimement que la caste bourgeoise leur eût débarrassé la voie qui pouvait mener à la «conciliation entre le capital et le travail», ils posèrent les bases d'associations nouvelles au sein desquelles les ouvriers, s'abstenant de toute critique sur le gouvernement et les lois, se borneraient à traiter de la location du travail dans ses rapports avec les lois de l'échange économique. De ces premières tentatives naquit le Cercle de l'union syndicale ouvrière«qui devait, dit Barberet, un de ses fondateurs (la Bataille des intérêts,p. 301), relier solidairement tous les syndicats d'ouvriers et faire contrepoids à l'Union nationale du commerce et de l'industrie.»
Ce cercle, sans doute, était peu subversif, ayant «pour but de réaliser par l'étude, la concorde et la justice» et de convaincre l'opinion publique «de la modération qu'apportent les travailleurs dans la revendication de leurs droits».
Si modérés qu'ils fussent, néanmoins, de quelque sagesse qu'ils fissent preuve, les fondateurs du Cercle étaient encore trop hardis au gré de l'Ordre moral. Ils se disaient, en effet, républicains, et des républicains adonnés à l'économie sociale, eussent-ils la ferme intention de ne jamais discuter la politique de M. de Broglie, pouvaient devenir des ennemis dangereux. Le Cercle de l'union syndicale ouvrièrefut donc dissous, et si l'autorité n'inquiéta pas les chambres syndicales, c'est que ces chambres, peu nombreuses, sans existence certaine, privées par la dissolution du Cercle de tout lien commun, paraissaient vouées à l'impuissance et à une disparition prochaine.
Comment donc subsistèrent-elles ? Comment se fit-il qu'en 1875 on en comptât cent trente-cinq, dont quelques-uns, notamment celle des tisseurs roubaisiens, douées de quelque activité ? Il semblait bien qu'après l'hécatombe de 1871, tout essai d'affranchissement du prolétariat fût devenu impossible et que le peuple, s'il n'avait perdu jusqu'au goût de la liberté, souvent endormi, jamais mort, fût du moins condamné à subir longtemps le joug capitaliste. Or, moins de quatre ans après la défaite de l'insurrection, deux ans après la dispersion finale de toutes les intelligences et de toutes les énergies ouvrières, voici que se révélaient des intelligences et des énergies nouvelles, et que la foule des travailleurs, un instant arrêtée, reprenait sa marche vers l'émancipation. N'était-ce pas que l'intuition populaire perçût dans l'association par classes l'unique moyen de transformation sociale et que, malgré ses sentiments de conciliation économique, malgré son apparente indifférence politique, sous l'empire, en quelque sorte, d'une clairvoyance irraisonnée, l'ouvrier devinât dans le communisme des idées et des intérêts à la fois l'instrument de destruction du despotisme et l'instrument d'édification de l'harmonie économique ?
Quoi qu'il en soit, il existait donc vers 1875 cent trente-cinq chambres syndicales, soumises aux articles 291 à 294 du code pénal, à la loi du 10 avril 1834 et aux décrets du 25 mars et du 2 avril 1852. Tant que dura la période de réaction, ces chambres syndicales, trop heureuses de n'être pas inquiétées, s'accommodèrent du régime précaire qui les mettait à la merci d'un coup de force. Mais quand vint le temps où la France commença de respirer, où l'on put parler à voix haute d'association professionnelle, de représentation ouvrière au Parlement, de coopération, sans être suspecté d'avoir fusillé les otages, alors les chambres syndicales revendiquèrent des droits, réclamèrent d'abord la suppression des lois et décrets auxquelles elles étaient soumises ainsi que la reconnaissance légale de leur institution, puis discutèrent et condamnèrent le projet de loi que venait d'élaborer à leur intention M. Lockroy, alors député des Bouches-du-Rhône, et enfin tinrent à Paris un congrès national.
Une délégation ouvrière, constituée sur l'initiative de la chambre syndicale ouvrière florale, venait de partir pour l'exposition universelle de Philadelphie. Un congrès ouvrier venait de se tenir à Bologne. Le 19 juin 1876, le journal la Tribunepublia l'article suivant : «Maintenant que la délégation ouvrière à Philadelphie a quitté la France, il est nécessaire qu'une nouvelle question soit mise à l'ordre du jour des travailleurs de Paris et de la province. Qu'est-ce que nos amis penseraient d'un congrès ouvrier qui se réunirait à Paris, en août, ou en septembre, quelques semaines après le retour des délégués, congrès dans lequel on discuterait les bases d'un programme socialiste commun ?
«Nous nous contentons pour aujourd'hui d'émettre cette idée, qui nous est suggérée par le congrès de Bologne. Elle nous paraît, de prime abord, excellente, et nous sommes persuadé qu'un congrès ouvrier pourrait avoir sur l'émancipation économique de tout le prolétariat français une influence considérable.»
Cette proposition souleva dans la classe ouvrière un enthousiasme compréhensible devant le silence observé pendant les cinq années précédentes. De nombreux articles parurent à ce sujet dans la presse radicale ; des adhésions vinrent en foule de Paris et de province, et après quelques réunions tenues par les délégués à l'exposition de Vienne, les membres de la commission ouvrière pour l'exposition de Philadelphie, les conseillers prud'hommes, les syndics des corporations, etc., un comité d'initiative fut chargé d'organiser le congrès et d'en établir l'ordre du jour.
Ce comité se composait de la citoyenne André, de Chabert, A. Corsin, Delion, Deville, Eliézer, Gauttard, Guérin, Guillon, Vernet. Le programme du congrès comportait huit questions : le travail des femmes ; les chambres syndicales ; les conseils de prud'hommes ; l'apprentissage et l'enseignement professionnel ; la représentation directe du prolétariat au Parlement ; les associations coopératives ; les caisses de retraite ; l'association agricole et l'utilité des rapports entre les travailleurs agricoles et les travailleurs industriels.
Le congrès fut ouvert le 2 octobre 1876 à la salle des Écoles, rue d'Arras. Parmi les délégués nous remarquons les citoyens Chausse, Chabert (alors mutuelliste), Isidore Finance, V. Delahaye, Masquin, Simon Soëns, Barberet, Narcisse Paillot, aimé Lavy, Feltesse (qui ne fut pas admis à prendre la parole, à cause de sa nationalité). La majorité du congrès était composé de coopérateurs et de mutuellistes. Cependant on remarqua quelques collectivistes (étatistes et anarchistes), qui n'hésitèrent pas à exposer leurs théories, et des protestations très vives furent formulées contre la présence du citoyen Barberet.
Au reste, le rapport présenté à la séance d'ouverture par le comité d'initiative indique nettement quel était l'état d'esprit du congrès. «Ce que nous voulons, dit ce rapport, c'est faire que l'ouvrier laborieux ne manque jamais d'ouvrage, c'est que le prix du travail soit véritablement rémunérateur, c'est que l'ouvrier ait le moyen de s'assurer contre le chômage, la maladie et la vieillesse... Nous avons voulu également, avec le congrès, montrer à nos gouvernants, à nos classes dirigeantes qui se disputent et se battent pour s'emparer du gouvernement et s'y maintenir, qu'il y a dans le pays une fraction énorme de la population qui souffre, qui a besoin de réformes, et dont on ne s'occupe pas assez.
«Nous avons voulu que le congrès fût exclusivement ouvrier, et chacun a compris de suite nos raisons. Il ne faut pas l'oublier, tous les systèmes, toutes les utopies qu'on a reprochés aux travailleurs ne sont jamais venus d'eux ; tous émanent de bourgeois, bien intentionnés sans doute, mais qui allaient chercher les remèdes à nos maux dans des idées et des élucubrations, au lieu de prendre conseil de nos besoins et de la réalité. Si nous n'avions pas décidé, comme mesure indispensable, qu'il fallait être ouvrier pour parler et voter dans le congrès, nous aurions vu la répétition de ce qui s'est passé à une autre époque, c'est-à-dire des faiseurs de systèmes bourgeois qui seraient venus gêner nos débats et leur imposer un caractère que nous avons toujours repoussé.Il faut qu'on le sache bien, l'intention des travailleurs n'est pas de vouloir améliorer leur sort en dépouillant les autres. Ils veulent que les économistes, qui ne se préoccupent que des produits et pour lesquels l'homme n'est rien, considèrent également l'homme en même temps que le produit ; ils attendent de la nouvelle science économique toutes les améliorations qui consistent dans la solution de la question sociale.»
Les inexactitudes de ce document montrent bien quel était le caractère, sinon des 360 délégués qui composaient le congrès, ni même de la totalité de la commission d'initiative, tout au moins du comité organisateur. non seulement les membres de ce comité s'attachaient à calmer les inquiétudes que pouvait donner le congrès aux gouvernants et aux industriels, mais, pour s'assurer la protection capitaliste, ils n'hésitaient pas à calomnier (en les confondant avec les politiques du genre de Louis Blanc) les ouvriers d'élite, Varlin, César de Paepe, Émile Aubry, Albert Richard, Dupont, etc., qui avaient professé et répandu les doctrines de l'Internationale.
Malgré, cependant, l'approbation donnée à ce rapport par le congrès, les organisateurs purent constater tout de suite que, même dans les cerveaux de la fraction ouvrière, demeurée étrangère aux actes de la Commune, la prédication de l'Internationale, parce qu'adéquate aux intérêts populaires, avait laissé des traces profondes. Sur la première question (celle du travail des femmes), le congrès préconisa l'application du principe : A travail égal, salaire égal,recommanda la constitution de syndicats féminins et la réduction légale du travail à 8 heures sans diminution du salaire. Sur la sixième question, Isidore Finance se prononça énergiquement contre la coopération. Après avoir esquissé la carrière malheureuse fournie, depuis Buchez, par les diverses formes d'association coopérative, il conclut : «Ainsi, ce serait au moyen de l'épargne réalisée sur un maigre salaire que le prolétariat des villes et des campagnes pourrait faire passer entre ses mains la propriété du sol, des matières premières et de l'outillage industriel, et contre-balancer l'influence du capital accumulé depuis des siècles ! Combien de siècles, à son tour, lui faudra-t-il pour toucher au but ? On s'abstient de le lui dire. Si c'est là ce qu'on appelle être pratique, qu'appelle-t-on utopie, alors ?... La coopération sacrifie forcément l'indépendance individuelle et le loisir nécessaire à l'acquisition de l'instruction, à un espoir de bénéfice matériel, que sa nature commerciale rend incertain ; elle tend à enlever au prolétariat ses aspirations généreuses pour lui donner les préoccupations de la bourgeoisie mercantile et égoïste ; par conséquent, la coopération est le plus grand obstacle à cette régénération intellectuelle et morale qui, de l'aveu même des coopérateurs, devrait précéder l'amélioration matérielle des travailleurs...» Un délégué se prononça contre toutes les formes de l'aumône, parce que l'aumône semble dire que le chômage est un fait nécessaire ou inévitable, quand il dépend du prolétariat de le faire disparaître. De même, un autre délégué condamna les sociétés de secours mutuels, parce qu'elles «ne donnent aucun moyen d'amener l'extinction du salariat»,dont elles sanctionnent, au contraire, l'existence, et que «ce qui doit absorber nos pensées et diriger nos actions, c'est d'ouvrir un débouché en vue de notre émancipation économique». Enfin, le délégué Hardy, des bronziers de Paris, après avoir accepté la demande de caisses de retraite, à condition qu'elles fussent alimentées exclusivement par le budget militaire, s'écria, sans soulever la moindre protestation, bien qu'on fût au lendemain des revers de 1870 : «Il nous importe peu que la France soit petite et l'Allemagne plus grande». Le congrès réclama l'institution de caisses de retraite dont l'administration fût soustraite à la tutelle de l'État.
Restait la question des chambres syndicales. Comme nous l'avons dit, le congrès avait à examiner une proposition de loi sur les associations ouvrières déposée par M. Lockroy. Au terme des articles 5 et 6 de cette proposition, toute chambre syndicale devait lors de sa fondation, puis le 1er janvier de chaque année, remettre soit au maire, soit au préfet de police, soit au procureur de la République, suivant l'endroit où elle avait son siège social, une déclaration contenant ses statuts, le nombre de ses membres, ainsi que leurs noms et adresses. Ces prescriptions, qui avaient soulevé de vives discussions dans la classe ouvrière, émurent également le congrès.
Ils constituent, dit le délégué du syndicat des mécaniciens de Paris, «un traquenard que nous pouvons comparer, toutefois avec des circonstances aggravantes, à la loi du 22 juin 1854 sur les livrets : c'est une loi de police d'un nouveau genre, et nous ne ferons pas aux conseils syndicaux l'injure de croire qu'ils consentiront à devenir les auxiliaires de la préfecture de police et des parquets».
Le projet Lockroy, sit le citoyen Daniel, «propose aux associations de travailleurs les conditions qu'on ne demande jamais aux associations de capitaux, aux associations religieuses et même aux associations civiles».
Qu'étaient donc, pour les membres du congrès, les chambres syndicales ? Quel rôle devait être le leur ? Quelle serait leur composition ?
«Les chambres syndicales, dit Charles Bonne, délégué de Roubaix, sont plutôt des comités organisateurs d'autres sociétés. Elles doivent s'occuper d'abord de la question de l'enseignement mutuel, après s'être occupées, bien entendu, des intérêts professionnels ; elles doivent procéder ensuite à l'organisation de bibliothèques populaires et d'associations de consommation, afin d'empêcher l'exploitation du travailleur par le capitaliste. Les chambres syndicales doivent aussi faire des efforts pour créer des caisses de retraite au profit des failles d'ouvriers... Elles doivent encore s'occuper de la réorganisation des conseils de prud'hommes, dont le fonctionnement est si défectueux...»
Et Bonne conclut : «Pour créer cette organisation, il y a différents systèmes : les uns veulent que les chambres syndicales opèrent avec une seule corporation ; mais en province ce système est très difficile, attendu qu'une seule corporation ne réussit pas toujours à composer une chambre syndicale sérieuse... Je crois donc qu'en groupant les différents corps de métier qui ont des intérêts similaires il est plus facile d'y constituer des chambres syndicales. Chaque corps de métier élit un nombre de syndics proportionnel au nombre de citoyens qui font partie de la corporation... Je demanderai, en outre, que les chambres syndicales, pour faire avancer le progrès dans cette voie, fassent imprimer un rapport administratif des opérations de leurs sociétés, qui soit envoyé à un bureau désigné à cet effet. Ce bureau prendra communication des divers rapports administratifs de toutes les chambres syndicales de France ; avec ce système, on pourra se tenir au courant des progrès accomplis...»
Pour Charvet (de Lyon), «les chambres syndicales ne doivent pas être mixtes ; elles doivent faire respecter les intérêts des travailleurs et faire cesser les abus existant dans les corporations. Elles peuvent également, après en avoir référé à leurs sociétaires, établir, avec l'assentiment des patrons, des usages qui ont force de loi et qui seront la ligne de conduite des conseillers prud'hommes...»
Enfin, Dupire (de Paris) propose : «Les chambres syndicales ouvrières sont invitées à concentrer tous leurs efforts en vue de diminuer la durée générale et normale du travail dans toutes les professions, et en même temps de faire augmenter le salaire de l'ouvrier ; elles doivent user de toute leur influence pour entraver la concurrence que font aux hommes les femmes mariées et les enfants dans les usines, ateliers, fabriques et manufactures ; elles useront également de toute leur influence pour faire passer ces idées dans les esprits et faire accepter ces principes par l'opinion publique.»
Ces opinions traduisent éloquemment le sentiment du congrès. Foyers d'étude économique librement constitués : telles devaient être les chambres syndicales. On devine donc quel accueil il fit au projet Lockroy. En effet, le rapport de la commission, adopté sans débat, formula les conclusions suivantes :
1° Abrogation des articles 291, 292, 293, 294 du code pénal, ainsi que des autres lois ayant pour but de restreindre la liberté de réunion et d'association ;
2° Retrait du projet de loi sur les chambres syndicales déposé à l'Assemblée ;
3° Nomination d'une commission chargée de faire connaître à l'Assemblée les délibérations du congrès.
Telle fut l'Ïuvre du premier congrès ouvrier qui se tint en France après la Révolution du 18 mars. Assurément ses revendications furent timides, et à maintes reprises on put constater que ses membres, loin de faire cause commune avec les héroïques travailleurs tombés sous les balles versaillaises, n'avaient d'autre souci que d'affirmer leur éloignement de tout essai de bouleversement social. Mais ce congrès allait rouvrir les associations professionnelles, créer un nouveau lien entre les ouvriers, les obliger à étudier le problème social, et il n'était pas douteux que tôt ou tard les exploités, après avoir cherché de bonne foi la conciliation entre eux et le capital, ne comprissent que cette conciliation est impossible et que l'un des deux facteurs de l'économie politique officielle doit disparaître.
A peine le congrès clos, les syndicats parisiens nommèrent une commission de 62 membres, chargée de régler au mieux des intérêts ouvriers la question des chambres syndicales. Cette commission se mit immédiatement à l'Ïuvre et, pour débuter, tenta de reconstituer le Cercle de l'Union syndicale ouvrière.Mais le gouvernement veillait, et ministre de l'Intérieur et préfet de police s'opposèrent au projet de la commission. Alors celle-ci entreprit d'élaborer une proposition de loi qui pût remplacer celle de M. Lockroy. Mais elle n'y parvint pas aisément. Les collectivistes faisaient très justement observer que les syndicats n'avaient pas à prêter leur collaboration au ministère, que d'ailleurs, les syndicats s'étant, malgré l'absence de toute loi, reconstitués, rien ne motivait de leur part une modification du statu quo,que l'adoption du projet Lockroy était douteuse, qu'il convenait donc d'ajourner toute décision et de continuer à vivre comme on l'avait fait jusqu'à ce jour. Bref, leurs efforts furent couronnés de succès : le projet enfin établi par la commission des 62, puis amendé par les syndicats, resta dans les cartons.
Les collectivistes avaient vu juste, d'ailleurs. Le projet Lockroy fut repoussé ; les syndicats se multiplièrent, et comme la propagande qu'y faisaient les ouvriers intelligent, toute active qu'elle fût, était silencieuse et n'éveillait point l'attention publique ; comme, d'autre part, les événements politiques absorbaient toute l'attention des «sphères officielles», ainsi qu'on disait alors, les idées socialistes allaient se propageant de jour en jour.
Deux années s'écoulèrent ainsi. Puis se tint à Lyon, en 1878, un second congrès ouvrier. A ce moment, quelques hommes qui avaient joué un rôle dans l'Internationale, mais qui, n'ayant pris au mouvement communaliste qu'une part effacée, avaient échappé à la répression, tentaient d'organiser, en dehors des chambres syndicales, un parti socialiste. De ces hommes, qui s'appelaient Guesde, Lafargue, Chabert, Paulard, Deynaud, certains étaient en relation de famille ou d'amitié avec Karl Marx, Engels et les débris du conseil de l'Internationale dispersée après le congrès de La Haye (1872). La propagande qu'ils avaient faite pendant les mois précédents avaient porté de tels fruits qu'ils avaient pu manifester l'intention de tenir à Paris, pendant l'Exposition, un congrès socialiste international. Ce projet, néanmoins, était prématuré, et les promoteurs du congrès furent poursuivis en police correctionnelle.
C'est alors que leurs amis, malgré l'aversion que professaient les socialistes révolutionnaires pour les ouvriers syndiqués, songèrent à profiter de la tenue du congrès mutuelliste de Lyon pour catéchiser les travailleurs qui devaient s'y rendre.
Leur petit nombre, il est vrai, les empêcha de modifier le caractère du congrès ; mais ils y firent d'intéressantes déclarations sur lesquelles il est nécessaire de s'appesantir pour montrer d'abord quelles théories professaient à cette époque les collectivistes... (qui, depuis...)... et, en second leu, pour faire comprendre les événements qui allaient bientôt creuser un infranchissable fossé entre les partisans de l'action législative et de la conquête des pouvoirs publics et les partisans de l'action économique et corporative.
A propos de la question de l'instruction, Calvinhac, délégué de l'Union démocratique des travailleurs de Paris, dit : «Vous trouverez le remède (à tous les maux sociaux) dans la collectivité de toutes les exploitations, c'est-à-dire dans l'établissement de l'industrie et de la propriété collectives.» Calvinhac parla ensuite de l'État. A cette époque tous les collectivistes français étaient, non seulement partisans de l'abolition de l'État, mais encore hostiles à toute idée d'appel à l'État en faveur du prolétariat ; les révolutionnaires qui, peu d'années après, devaient se diviser entre étatistes et anarchistes, étaient alors en parfaite communion d'idées, sur ce point. Calvinhac, donc, parlant de l'État, s'exprima ainsi : «Oh ! apprenons à nous passer de cet élément à l'égal de la bourgeoisie dont le gouvernementalisme est un idéal. Il est notre ennemi. Dans nos affaires il ne peut arriver que pour réglementer, et soyez sûrs que la réglementation, il la fera toujours au profit des dirigeants. Demandons seulement la liberté complète, et nous trouverons la réalisation de nos rêves quand nous serons bien décidés à faire nos affaires nous-mêmes.»
Le congrès devait examiner, et du reste sanctionna, une résolution, déjà prise par le congrès de Paris, touchant la représentation directe du prolétariat dans les corps électifs. Mais il fallut préalablement entendre le délégué Ballivet, des mécaniciens de Lyon, qui s'éleva avec éloquence contre la participation des révolutionnaires aux luttes électorales.
«Pour nous, dit-il, la question doit être posée en ces termes : y a-t-il avantage ou inconvénient à ce que le prolétariat se fasse représenter dans nos assemblées législatives ? A cette question nous répondons nettement : le prolétariat ne retirerait de cette représentation que des avantages illusoires, que des succès de pure apparence, et cette représentation entraînerait pour lui d'assez graves inconvénients. Parmi les socialistes qui se prononcent pour la représentation directe du prolétariat au Parlement..., les plus illusionnés espèrent arriver à conquérir légalement la majorité dans nos assemblées politiques. Une fois la main au gouvernail, ils comptent faire fonctionner au profit des ouvriers tout ce mécanisme gouvernemental qui, jusqu'à ce jour, a fonctionné constamment contre eux. Ñ Quelques-uns ont des espérances plus modestes. Ils aspirent seulement à faire pénétrer dans les assemblées une minorité assez forte de députés ouvriers pour arracher à la majorité bourgeoise tantôt une amélioration matérielle dans la situation du travailleur, tantôt de nouveaux droits politiques qui lui permettent de poursuivre l'Ïuvre de son émancipation avec plus de chances de succès. Ñ Les plus expérimentés, les socialistes allemands, par exemple, ne croient plus à la conquête du pouvoir politique par voie électorale. En adoptant cette tactique (la candidature ouvrière), ils ont en vue seulement un but de propagande et d'organisation. Nous allons réfuter les uns après les autres les arguments de ces diverses catégories de partisans de la représentation directe du prolétariat au Parlement...
«Est-ce en France que l'on peut se bercer de cette illusion folle : la bourgeoisie assistant, les bras croisés, dans le plus grand respect de la légalité, à son expropriation légale ?... Le jour où les travailleurs feront mine de toucher à ses privilèges économiques, il n'y aura pas de loi qu'elle ne viole, de suffrage qu'elle ne fausse, de prisons qu'elle n'ouvre, de proscription qu'elle n'organise, de fusillades qu'elle ne prépare.
«L'espoir que forment d'autres socialistes de faire pénétrer dans les assemblées législatives une minorité de députés ouvriers assez forte pour arracher à la majorité quelques concessions est aussi illusoire. Cette minorité, par cela même qu'elle est minorité, ne pourra rien par elle-même. Elle sera naturellement entraînée à contracter des alliances avec les fractions bourgeoises du Parlement... Certaines réformes politiques, direz-vous cependant, telles que la liberté de réunion et la liberté d'association, peuvent hâter notre émancipation, et si les députés que nous pouvons envoyer au Parlement n'obtenaient que ces deux réformes, il vaudrait déjà la peine de les y avoir envoyés. Mais y a-t-il vraiment nécessité d'envoyer des nôtres pour obtenir ces libertés ? La bourgeoisie républicaine n'a-t-elle pas autant d'intérêt à nous les donner que nous en avons à les demander ?... Ce qui est une arme dans ses mains devient dans les nôtres un instrument inutile. Liberté de la presse ! Mais que nous importe à nous d'avoir le droit de faire une chose si nous n'en avons pas les moyens ? Liberté de réunion ! Pour entendre les débiteurs de belles phrases que la bourgeoisie nous envoie. Liberté d'association ! Associez la misère à la misère ; total : misère. Ces libertés-là, citoyens, seront les conséquences et non pas la cause de notre émancipation...
«Ceux-là qui, parmi les socialistes, connaissent assez la bourgeoisie pour savoir qu'on ne lui arrachera par la loie légale aucune réforme sérieuse, mettent en avant ce raisonnement : «La participation des ouvrier aux élections nous fournit un excellent moyen de propagande...» Eh bien ! nous prétendons que la représentation directe ne fournit pas aux ouvriers un bon moyen de propagande, et que si elle les conduit à la formation d'un parti nombreux, elle les conduit à un parti sans organisation et sans force réelle. Quand on parle de propagande, il faut se demander ordinairement deux choses : d'abord quels sont les principes que l'on veut propager, ensuite si le moyen choisi est bien efficace pour cela.
«... Ne savons-nous pas que la cause véritable de notre misère est l'accumulation dans quelques mains de toute la richesse sociale... et ne voulons-nous pas mettre fin à cet état de choses en remplaçant le mode individuel d'appropriation par le mode collectif ?... Ne savons-nous pas, en outre, que ce qui maintient cette injustice économique, c'est l'organisation politique centralisée, autrement dit l'État, et ne devons-nous pas être anti-autoritaires et anti-étatistes ?
«Les deux principes qu'il faut donc propager sont le principe de la propriété collective et celui de la négation de l'État. Eh bien ! pendant une période électorale, on ne souffle pas un mot de tout cela. Pendant une période électorale, il faut, avant tout, faire passer son candidat... aussi, que voit-on dans les programmes électoraux ? la boursouflure de la forme et le peu de radicalisme du fond...
«Mais, dira-t-on, une fois élu, le député ouvrier développera son programme dans le retentissement de la tribune française, et, tiré à plusieurs mille par tous les journaux, ce programme sera profondément répandu. Nouvelle erreur ! Quand un député ouvrier paraîtra à la tribune, il y sera accueilli par... des huées, des interruptions grossières et la musique des couteaux à papier... Les journaux, dites-vous, reproduiront sa harangue ? Oui, tous les journaux de la bourgeoisie la falsifieront et en feront circuler la caricature ; seuls les journaux socialistes, s'il en existe, inséreront le discours tel quel, et alors, ce discours d'un député dont l'élection a coûté des milliers de francs aux pauvres bourses ouvrières jouera ni plus ni moins le rôle d'un article ordinaire que l'on eût pu rédiger et imprimer à bien meilleur compte et sans tant de fracas.
«J'admets qu'en montrant le moins possible de rouge dans notre programme... nous arrivions en France, comme en Allemagne, à constituer un parti nombreux ;... le jour où nous deviendrons dangereux aux yeux de la bourgeoisie,... ce jour de l'intervention violente, brutale, illégale de la bourgeoisie, ce parti nombreux sera-t-il aussi un parti fort, capable de résister ? Eh bien ! non, disons-le franchement. Quand un instrument a été fabriqué pour une besogne, il ne faut pas lui demander d'en accomplir une autre. Ce parti constitué en vue de l'action électorale n'aura que des rouages électoraux ; ses soldats seront des électeurs, ses chefs des avocats. Il pourra sortir de son sein des héros, des martyrs, des Baudin, qui sauront mourir pour le droit ; mais le parti, armée toute pacifique et légale, n'aura pas l'organisation qu'il lui faut pour résister aux violences des armées de coups d'État...»
Tel fut l'effet produit par ce discours que la commission d'organisation du congrès menaça ceux qui désormais affirmeraient soit le collectivisme, soit même le positivisme, représenté par Isidore Finance, de leur interdire la parole. Dès lors, il ne fut plus dit de choses subversives, sauf au moment du vote des résolutions, où le congrès rejeta une proposition de Dupire et Ballivet, qui concluait à l'appropriation collective du sol et des instruments de travail.
Ajoutons, pour en terminer avec le congrès de Lyon, qu'il aborda lui aussi, mais sans plus la résoudre que son prédécesseur, la question d'une législation sur les syndicats.
II Qu'on ne s'y trompe pas : au moment même où quelques membres obscurs du troupeau collectiviste affirmaient dans «le congrès de coopérateurs et de mutuellistes proudhoniens» leur foi révolutionnaire et témoignaient aux chambres syndicales le regret que des groupes d'ouvriers fissent preuve à l'égard de l'État et du Capital d'une modération excessive, les chefs du parti socialiste naissant avaient déjà modifié leurs principes et leur tactique. Inspirés par Karl Marx et Fr. Engels, ils élaboraient dans l'ombre un nouveau plan d'action, et quand s'ouvrit à Marseille, en 1879, le troisième congrès ouvrier, toutes leurs mesures étaient prises pour séparer définitivement les socialistes des syndicats, en attendant qu'ils pussent éliminer du parti socialiste quiconque persisterait à répudier la théorie, chère à Marx, de la conquête du pouvoir politique.
LES «PARTIS OUVRIERS» ET LES SYNDICATS
Le congrès de Marseille, en effet, constitua le Parti ouvrier avec un double programme : politique et économique. Le programme politique (objet principal de la sollicitude des fondateurs du Parti) comportait les revendications suivantes : abolition de toutes les lois sur la presse, les réunions et les associations ; suppression du livret ; suppression du budget des cultes et retour à la nation des biens dits de mainmorte appartenant aux corporations religieuses ; suppression du budget de la Dette publique ; abolition des armées permanentes et armement général du peuple ; la commune maîtresse de son administration et de sa police. Le programme économique (d'importance secondaire et qui avait surtout pour but de conquérir la masse ouvrière au mode d'action préconisé pour aboutir à l'«appropriation collective des moyens de production»), le programme économique revendiquait : l'interdiction légalepour les employeurs de faire travailler plus de six jours sur sept ; la réduction légalede la journée de travail ; la fixation légaled'un salaire minimum ; l'interdiction légaleaux patrons d'employer les ouvriers étrangers pour un salaire inférieur à celui des ouvriers français ; l'instruction scientifique et professionnelle de tous les enfants par l'Étatetpar la Commune,etc. Bref, le Parti nouveau-né réclamait : en matière politique, l'épuration et, pour ainsi dire, la moralisation de l'État ; en matière économique, l'extension de ses pouvoirs jusqu'aux extrêmes limites de la liberté individuelle (2).
Bien qu'il fût l'Ïuvre d'hommes intelligents et instruits, ce programme, on le voit, était d'une simplicité peu commune ; il était en même temps d'une antiquité respectable, la plupart de ses articles ayant déjà fait la fortune des diverses fractions républicaines qui, tour à tour, et depuis 1848, avaient brigué le pouvoir. Il avait ce double avantage, en outre, de dispenser ses adeptes de toute contention d'esprit et de les affranchir de toute responsabilité en cas d'insuccès. Sa réalisation, en effet, était subordonnée à la prise de possession du pouvoir politique. Or, pour accomplir cette prise de possession, que fallait-il ? Avoir organisé le prolétariat en parti politique distinct,c'est-à-dire avoir rallié au socialisme un nombre d'électeurs suffisant pour obtenir dans le Parlement la majorité absolue. L'action nécessaire (qui pouvait exiger une longue suite d'années) devait donc se borner au commentaire, par la voix des journaux, des brochures et des réunions électorales, des dix-sept articles du programme, et il suffisait, pour faciliter cette tâche, «pour fournir à tous les militants du Parti un arsenal pour leur lutte quotidienne contre l'ordre actuel, de prendre le programme article par article, phrase par phrase, et d'en montrer le bien-fondé tant au point de vue scientifique qu'au point de vue tactique». Quant à l'éducation économique du prolétariat, à la culture de son esprit d'initiative, à son façonnement aux modalités d'un organisme socialiste, fadaises ! «L'émancipation sociale subordonnée à l'appropriation collective des moyens de production ; cette appropriation subordonnée à l'action révolutionnaire du prolétariat organisé en parti socialiste distinct» ; voilà tout ce qu'il importait de savoir. «On se contenterait d'être certains, suivant une expression de M. Filippo Turati, de la grande ligne directrice de l'évolution et des bases granitiques de la lutte des classes.»
Malgré sa simplicité, pourtant, ce programme rencontra un obstacle imprévu. N'exigeant aucune réflexion, aucune étude ; promettant à quiconque se sentait la parole facile, les succès peu estimables des tréteaux populaires, il ouvrait carrière à toutes les médiocrités. Aussi chacun des hommes mis par le hasard à la tête du Parti désira-t-il être le seul à diriger l'action collective. Et sous prétexte que la division des forces était la condition même du développement du Parti, en réalité pour servir leurs propres intérêts, les uns et les autres ne tardèrent pas à se séparer, entraînant leurs fidèles et constituant de petites sectes sans principes.
Qu'arriva-t-il ? Que, d'une part, les propagandistes, plus soucieux du nombre des électeurs que de leur valeur, et croyant (peut-être de bonne foi) que le nom du candidat heureux suppléerait, pour caractériser chaque succès électoral, au défaut de principes, allèrent jusqu'à atténuer le programme transactionnel du Parti, même jusqu'à supprimer tel ou tel de ses articles, suivant le lieu et les circonstances ; que, d'autre part, la foule, tenue dans l'ignorance des véritables principes socialistes, vit dans les candidats du nouveau Parti, non pas les représentants d'une doctrine supérieure, mais uniquement une nouvelle couche d'aspirants-politiciens, à peine différents des radicaux et dépourvus du prestige, alors incontestable, des députés de l'Extrême-Gauche. Aussi le corps électoral, pour qui le mot «socialisme» ne représentait aucune idée nouvelle, se gardait-il de donner ses suffrages à des inconnus, mettant ainsi le Parti dans l'impossibilité d'offrir aucun des avantages qu'il avait promis.
Pour achever de discréditer le parlementarisme préconisé par le Parti, il ne fallait plus que l'adoption par les Chambres de quelques lois «sociales». Expérimentalement, le peuple se convaincrait que, non seulement ces lois étaient ou incomplètes ou inapplicables, mais qu'elles ne pouvaient pas ne pas l'être, l'argent plaçant les hommes au-dessus de la loi, leur soumettant tous les pouvoirs, juridiques et politiques, et (à défaut même de ces prérogatives) leur assurant la possibilité de rejeter sur la classe qui produit, le poids des charges légales dont ils viendraient à être frappés. C'est ce que permirent, en effet, de constater, outre la loi du 19 mai 1874 sur le travail des enfants et des filles mineures, celles du 12 juillet 1880 supprimant l'interdiction de travail prononcé par la loi du 18 novembre 1874 pendant certains jours de l'année ; du 16 février 1883, qui remettait en vigueur celle du 9 septembre 1848 sur la durée du travail et qui n'a jamais été appliquée ; du 10 décembre 1884 sur les conseils de prud'hommes, le décret du 3 avril 1889, qui apporta des exceptions à l'article 1er de la loi du 9 septembre 1848, l'arrêté du conseil d'État en date du 21 mars 1890 et relatif aux travaux publics communaux, du 8 juillet 1890 relative aux délégués à la sécurité des ouvriers mineurs, du 2 novembre 1892 sur le travail des femmes, des filles mineures et des enfants.
Toutes ces lois, rendues inapplicables par le judaïsme des interprétations, par la fertilité d'esprit des employeurs (prompts à substituer aux moyens d'exploitation interdits des moyens plus oppressifs encore), éclairèrent les hommes qui composaient les diverses fractions du Parti sur la valeur de l'action parlementaire. Insensiblement, mais incessamment, les rangs s'éclaircirent, les membres des groupes les plus modérés entrant dans les groupes plus révolutionnaires pour en ressortir bientôt et se donner tout entiers à l'action économique, devenant peu à peu des négateurs de toute action législative et remplacés par de petits bourgeois désireux de jouer aux dépens des masses, aveugles et d'autant plus confiantes, un rôle politique.
Ainsi, dès la renaissance du mouvement ouvrier en France, deux conceptions se partagèrent les esprits, touchant le mode d'organisation et de lutte de la collectivité socialiste L'une, professée par des hommes ignorants et routiniers (en dépit de leurs connaissances économiques), s'inspirait uniquement des faits visibles et, croyant que l'État, simple instrument de l'organisation sociale, en avait été l'artisan, le considérait comme indispensable au perfectionnement des sociétés et, par suite, tendait à augmenter ses attributions en y ajoutant celles de producteur et de répartiteur de la richesse publique.
L'autre, émanée d'hommes chez qui l'intuition suppléait au défaut de science économique, considérait (avec Proudhon) que les fonctions sociales peuvent et doivent se limiter à la satisfaction des besoins humains de tout ordre et, constatant que l'État n'a pour raison d'être que la sauvegarde d'intérêts politiques superflus ou nuisibles, concluait à son remplacement par la libre association des producteurs. La première de ces conceptions recommandait la conquête systématique, mais légale, de chaque fonction élective, la substitution du personnel politique socialiste au personnel politique capitaliste devant entraîner la transformation du système économique ; la seconde parlait de mutuellisme, de coopération, de crédit, d'association et professait que le prolétariat possède en lui-même l'instrument de son émancipation.
Sans doute, on pouvait reprocher aux unions professionnelles une timidité excessive. Elles se défendaient de professer le socialisme et n'avaient même pas été éloignées de se réjouir, originairement, de la défaite subie par les révolutionnaires en mai 1871. Elles cherchaient ouvertement les moyens de «concilier le travail et le capital», c'est-à-dire d'obtenir par leur sagesse et leur modération seules des salaires constamment proportionnés au coût de la vie ; par surcroît, elles prétendaient tirer de leur propre fonds une protection suffisante contre le chômage, les accidents, les maladies, la vieillesse. Le syndicat, qui répudiait jusqu'à l'ancienne forme de société de résistance, bornait son ambition à instituer des comités d'arbitrage, chargés de résoudre avec les employeurs les litiges professionnels, et à organiser un enseignement technique intégral qui permît à l'ouvrier, spécialisépar les découvertes mécaniques, de pénétrer tous les secrets du métier, et, conséquemment, de rendre à l'industrie nationale une supériorité qui déterminerait, avec le relèvement des prix de vente, le relèvement des salaires. L'Association coopérative de consommation n'avait pour but que de diminuer le prix des choses nécessaires à l'existence ; l'association coopérative de production, que d'élever jusqu'au patronat de petits groupes d'ouvriers ; les sociétés de secours mutuels, les caisses de secours, de voyage, etc., ne visaient qu'à obtenir de l'ouvrier une prévoyance, une auto-protection que lui seul, se devait, et les membres de ces sociétés se confondaient en témoignages de reconnaissance lorsqu'un patron tenait à affirmer par une contribution pécuniaire personnelle sa «sollicitude pour les travailleurs».
Mais, de même que les rédacteurs du programme socialiste s'étaient, malgré leur érudition économique, montrés en cette Ïuvre de piètres économistes, de même, en traitant de haut les associations ouvrières, ils méconnurent (s'ils ne l'ignoraient pas) la tendance fatale de l'humanité vers la nouveauté des idées et des vues, source du progrès. Eux qui affirmaient l'impossibilité en régime capitaliste de toute conciliation entre le travail et le capital, eux qui proclamaient l'inéluctabilité de la lutte des classes, ils ne songèrent pas que les événements eux-mêmes se chargeraient de modifier les résolutions de sagesse prises par les associations ouvrières, ce qui permettrait de les conquérir au socialisme dans un délai pour ainsi dire déterminé ; ils ne songèrent pas davantage que, les membres des associations préférant aux formules du Parti les expériences pratiques et personnelles, peut-être serait-il politique de les ménager, de telle sorte que, le jour où ils se rallieraient au socialisme, ils fortifiassent l'organisation politique du Parti (s'ils acceptaient de s'y affilier) par leur organisation administrative.
En conséquence de cette faute, le fossé se creusa de plus en plus entre le Parti et les associations ouvrières. De temps à autre, quelque socialiste avisé préconisait l'entente ; mais la faillite chaque jour plus évidente des sectes politiques et les dissentiments qu'introduisaient dans les syndicats les discussions sur l'action électorale détournaient ceux-ci d'un rapprochement dont ils pressentaient confusément qu'ils seraient les victimes ; et quand aux chefs du Parti, ils prétendaient que les syndicats leur fussent subordonnés, l'émancipation économique, disaient-ils, devant être non la cause, mais la conséquence de l'affranchissement politique. Et c'est ainsi qu'allaient rester distincts, pour devenir plus tard antagoniques, les efforts accomplis par les deux formes de l'organisation prolétarienne.
III Pendant que les diverses fractions socialistes, divisées, à partir du congrès de Saint-Étienne (3), jusqu'à l'émiettement, condamnées, par suite, à restreindre et à atténuer de plus en plus leurs revendications, révélaient l'impuissance réformatrice de l'action parlementaire, les organisations ouvrières commençaient à reconnaître combien étaient chimériques leurs projets de conciliation entre le manouvrier et l'employeur. Ces comités d'arbitrage, sur lesquels elles avaient fondé tant d'espérances, qu'avaient-ils produit ? rien, le patronat refusant même de discuter des conditions du travail. Aussi la grève, que certains syndicats avaient condamnée comme de nature à compromettre l'industrie française sans avantage pour l'ouvrier, était-elle redevenue l'arme nécessaire, et la déclarait-on non seulement permise, mais même obligatoire lorsque les travailleurs étaient menacés d'une diminution de salaire. Le divorce entre les corporations et les pouvoirs publics, prononcé déjà en 1876 par le refus des ouvriers de Paris d'accepter la subvention de 100.000 francs relative à l'exposition de Philadelphie, avait été définitivement consommé par la rupture de tout lien entre les syndicats «barberetistes» et les syndicats socialistes. C'est alors que ceux-ci, revenus de l'illusion que l'accord fût possible entre eux et les employeurs, entrèrent dans la deuxième phase de leur évolution.
NAISSANCE DES BOURSES DU TRAVAIL
Croyant que la faillite faite par les écoles socialistes était imputable à la défectuosité de leur tactique, ils aspirèrent, tout en poursuivant leur action syndicale, c'est-à-dire l'organisation du placement, l'institution de services de mutualité, etc. à jouer le rôle de législateurs et à présenter au Parlement, par l'intermédiaire de députés sortis de leurs rangs et soumis à leur contrôle, des projets de réformes économiques élaborés en leur sein.
Ce qu'ils demandèrent ? Ce fut la réduction à huit heures au maximum de la durée quotidienne du travail, avec fixation d'un salaire minimum déterminé par le prix moyen des denrées dans chaque région ; l'obligation d'un jour de repos sur sept ; l'application du décret-loi du 2 mars 1848, qui interdit «l'exploitation de l'ouvrier par voie de marchandage», la suppression des bureaux de placement libres ; la suppression des adjudications, qui entraînent soit la diminution des salaires, soit la malfaçon des travaux, et leur remplacement par le travail en régie ; la reconnaissance de la responsabilité patronale en matière d'accidents ; la substitution aux compagnies d'assurances de caisses alimentées par les patrons et gérées par les municipalités ; la nomination des inspecteurs du travail par les syndicats ; la suppression du travail des prisons, couvents et ouvroirs ; l'extension de la prud'homie à tous les salariés ; l'appréciation par des commissions syndicales des mesures d'hygiène à prendre dans les chantiers et les ateliers.
Est-ce à dire que ce programme marquât, explicitement ou implicitement, une adhésion à la méthode de propagande recommandée par le Parti ouvrier ? Pas le moins du monde. Outre que les syndicats révolutionnaires persistaient à croire que le salut social, loin de résider dans la prise de possession du pouvoir politique par la voie parlementaire, se trouvait dans la destruction violente de l'État, il y avait entre le programme économique du Parti et celui des associations ouvrières, ces deux différences essentielles : que l'un était considéré comme accessoire, que l'autre était l'objectif unique, et que, si le Parti ouvrier comptait exclusivement, pour réaliser le sien, sur la formation d'une majorité parlementaire socialiste, les syndicats, au contraire, distinguant entre les articles du leur, n'abandonnaient à «la vigilance et à la sollicitude des pouvoirs publics» que ceux dont il leur était manifestement impossible de s'occuper eux-mêmes ; quant aux autres, ils émettaient la prétention de les faire respecter à l'aide de leurs propres moyens, n'ayant dans le zèle des administrations publiques qu'une confiance limitée.
De plus, les réformes préconisées par les syndicats, à la différence de celles que préconisait le Parti ouvrier, s'inspiraient, non d'une division en classes théoriques et partant, platonique, mais d'une division réelle, créée par les souffrances matérielles et morales de chaque jour, particulièrement propre, par conséquent, à rendre de plus en plus aigu le conflit social. Enfin (il n'est pas inutile de le redire), les syndicats ne croyaient point, comme le Parti ouvrier, que la propagande spéciale nécessaire pour l'obtention de la journée de huit heures ou d'un jour de repos par semaine les dispensât désormais de toute autre forme d'activité. Ils ne cessaient, au contraire, de perfectionner le merveilleux réseau d'institutions à bases mutuellistes qui, en attendant une problématique protection gouvernementale, leur permettaient de se protéger eux-mêmes dans une certaine mesure contre l'exploitation capitaliste.
Telle était la situation en 1886. C'est alors que quelques hommes, qui étaient à la fois membres d'associations ouvrières et du Parti ouvrier français,croyant apercevoir dans le nouveau programme syndical la preuve que les organisations ouvrières fussent définitivement acquises au socialisme parlementaire et comprenant en même temps que les syndicats constituaient une force qu'il devenait puéril de dédaigner, projetèrent de réunir tous les syndicats dans une association nationale.
En fait, une union générale des syndicats était nécessaire, et c'est parce qu'elle avait manqué jusqu'alors que les institutions diverses créées par les unions ouvrières avaient quelque peu déçu l'espoir de leurs fondateurs. En effet, l'ignorance du mode d'organisation et de fonctionnement de ces institutions suivant les contrées où elles avaient surgi, des résultats qu'elles avaient obtenus, parfois même de leur existence, empêchait les syndicats de mettre mutuellement à profit leur expérience, provoquait la création de services inutiles ou détestables, ou retardait celle de services reconnus excellents, bref, déterminait un gaspillage considérable de forces ; et les syndicats, tout en pressentant que leurs travaux tendaient plus sûrement au but socialiste que les efforts du Parti ouvrier, étaient incapables d'en acquérir cette certitude qui eût doublé leur énergie. Guidés par l'idée générale de libre association et d'initiative individuelle, ils ignoraient les résultats acquis et se voyaient menacés d'être arrêtés dans la voie si heureusement parcourue. L'union fédérative seule pouvait retremper leur ardeur.
Pourtant la fédération nouvelle ne réalisa les espérances ni du monde ouvrier ni même de ses fondateurs. Et pourquoi ? parce qu'au lieu d'être une union corporative elle fut dès ses débuts une machine de guerre mise au service du Parti ouvrier françaispour aider au succès de l'action électorale engagée par cette école. Conçue et dirigée par des hommes qui visaient, non pas à établir patiemment et silencieusement une série d'institutions économiques socialistes ayant pour conséquence d'éliminer mécaniquement les institutions capitalistes correspondantes, mais à apporter au mouvement politique fléchissant un appoint considérable, elle se donna un programme rudimentaire.
«Le but de la Fédération, dit sa Déclaration de principes(4), est d'arriver à l'affranchissement de tous ceux qui travaillent, de soutenir plus efficacement la lutte entre les intérêts opposés des employeurs et des producteurs, de relever l'énergie des travailleurs en présentant un plus large front de résistance.» C'était là une déclaration très vague ; mais ce défaut avait moins pour cause l'ignorance économique des administrateurs de la Fédération (qui auraient pu, tout au moins, paraphraser la partie économique du programme du Parti ouvrier français)que leur dédain de l'action corporative et leur désir exclusif de faire entrer par surprise dans le «Parti» l'armée réellement ouvrière.
Les attributions de la Fédération ne furent pas mieux précisées. Des trois commissions que devait former le conseil national, une, la commission de propagande, chargée «de tout ce qui pourrait faire connaître la Fédération et son but», ne fonctionna jamais ; la deuxième avait pour mission d'éditer un bulletin mensuel ; ce bulletin ne publia jamais une statistique et ne présenta aucun plan d'organisation ou d'action ; la troisième, dite commission de statistique, devait recueillir tous les documents utiles sur la production de la France et de l'étranger, établir le prix de revient des matières brutes, indiquer le prix de vente des matières ouvrées et calculer, en tenant compte des prix de façon, le bénéfice prélevé par le capital ; comparer pour chaque localité le taux des salaires avec le taux des objets de consommation, des loyers, etc., et faire connaître ainsi la différence entre le salaire reçu et le salaire nécessaire. Quels travaux accomplit cette commission ? Quelles enquêtes mena-t-elle à bonne fin. Là-dessus nous confessons notre ignorance ; mais le fait est que, comme nous venons de le dire, le bulletin de la Fédération, principal instrument de publicité dont disposât le conseil fédéral, n'apporta jamais aux syndicats fédérés un renseignement économique. Au titre des grèves, enfin, les statuts disaient que chaque organisation adhérente était seule juge de l'opportunité d'une grève ; elle était seulement invitée à informer le conseil national de sa décision, afin que, le cas échéant, celui-ci, «si la caisse le permettait», pût prendre le mesures nécessaires pour assurer le succès de l'action engagée. La caisse ne le permit jamais.
La Fédération des syndicats et groupes corporatifs ouvriers de Francen'était pas seulement dépourvue de programme ; il lui manqua encore, pendant sa courte carrière, le mode d'organisation seul susceptible de suppléer à l'insuffisance de son mode de constitution ; elle ne put jamais créer, entre elle et les syndicats dont elle se composait, d'union locales ou régionales qui, en rapports immédiats avec les syndicats et bien placées pour connaître et formuler les ressources et les besoins de la vie ouvrière locale, lui eussent préparé une partie de la besogne dont l'avait chargée le congrès de Lyon. Par suite, elle resta toujours sans moyens devant une tâche gigantesque et donna le spectacle d'un pouvoir central débile qui prétendrait administrer une nation sans l'aide d'assemblées intermédiaires.
Enfin, ses congrès mêmes n'introduisirent jamais dans l'organisation corporative le moindre progrès. D'une part, les unités syndicales, par leur isolement et le défaut de renseignements sur les services institués par chacune d'elles, étaient condamnées, sans mériter le moindre reproche, à piétiner toujours dans le même cercle de revendications et à demander constamment l'étude de problèmes cent fis résolus ; d'autre part, les membres des conseils nationaux successifs (qui, en mesure de dégager des correspondances reçues les tendances économiques des syndicats, auraient pu rénover les congrès corporatifs et les rendre profitables au développement des idées d'association), ces membres, ne croyant pas à l'efficacité de l'action syndicale, dédaignèrent jusqu'à la fin de rechercher ce qui pouvait être de nature à fortifier les syndicats. Enfin, les congrès de la Fédération, organisés toujours dans le même lieu et à la même époque que les congrès politiques du Parti ouvrier français,dirigés par les mêmes leaders, n'avaient d'autre objectif que d'augmenter le lustre de cette école, en laissant croire que les syndicats représentés fussent en même temps adhérents au Parti. De là vient que les réunions fédérale annuelles ne s'entretinrent jamais que des questions déjà inscrites dans le programme du Parti ouvrier et se bornèrent à confirmer les solutions par trop simples qu'il en avait données.
La Fédération des syndicatsétait donc vouée à la dissolution. Deux circonstances hâtèrent sa fin.
L'année même où s'était constituée la Fédération était née la Bourse du Travail de Paris. Le titre de Bourse du Travail dit clairement ce que devait être l'institution nouvelle. Sans elle, avait déclaré le Conseil municipal (5), «l'existence des chambres syndicales sera toujours précaire, les charges qu'elles imposent éloignant d'elles le plus grand nombre des ouvriers. Il importe donc qu'elles aient des locaux et des bureaux où chacun pourra venir sans crainte d'avoir à faire des sacrifices de temps et d'argent au-dessus de ses ressources ; la libre et permanente disposition des salles de réunion permettra aux travailleurs de discuter avec plus de maturité et de précision les questions multiples qui intéressent leur industrie et influent sur les salaires ; ils auront pour les guider et les éclairer tous les moyens d'information et de correspondance, les éléments fournis par la statistique, une bibliothèque économique, industrielle et commerciale, le mouvement de la production pour chaque industrie, non seulement en France, mais dans le monde entier.»
Ainsi la Bourse du Travail, centre de réunion des organisations ouvrières, allait avoir pour premier résultat de nouer entre elles de solides et permanentes relations, c'est-à-dire de leur permettre cette entente, cette éducation mutuelle dont l'absence avait été jusqu'alors l'insurmontable obstacle à leur développement et à leur efficacité. Grâce à la Bourse, les syndicats pourraient s'unir, d'abord par professions similaires, pour la garde et la défense de leurs intérêts professionnels, comparer avec les ressources particulières de leur industrie, la durée de leur labeur et le taux de leur salaire, et (si cette durée était excessive, si ce taux était dérisoire) rechercher de combien une suspension de travail augmenterait la valeur de leur force productrice ; ils pourraient, d'autre part, se fédérer sans distinction de métiers, pour réfléchir sur leur condition, dégager les données générales du problème économique, étudier le mécanisme des échanges, bref, chercher dans le système social actuel les éléments d'un système nouveau, et en même temps éviter les efforts incohérents faits jusqu'à ce jour et qui auraient fini par livrer les travailleurs désarmés à la puissance politique, financière et morale du Capital.
La Bourse du travail légitimait donc les plus brillantes espérances et nul ne doutait qu'elle n'apportât dans l'économie syndicale une véritable révolution. Mais quelles ambitions ne conçut-on pas quand on vit surgir les Bourses du travail de Béziers, Montpellier, Cette, Lyon, Marseille, Saint-Étienne, Nîmes, Toulouse, Bordeaux, Toulon, Cholet ?
Outre le service fondamental du placement des ouvriers, toutes ces Bourses du Travail possédaient bibliothèques, cours professionnels, conférences économiques, scientifiques et techniques, service d'hospitalisation des compagnons de passage ; elles avaient, dès leur ouverture, permis la suppression dans chaque syndicat de services qui, nécessaires tant que les syndicats avaient vécu isolés, devenaient inutiles dès qu'une administration commune était en mesure d'y pourvoir; ; elles avaient déjà coordonné les revendications, les plus souvent incohérentes, parfois même contradictoires, établies par les groupes corporatifs sur des données économiques insuffisantes ; en un mot, elles avaient, en moins de six années, accompli chacune dans sa sphère une tâche dont la Fédération des syndicatsn'avait pas même soupçonné l'importance et l'opportunité.
L'idée de fédérer ces Bourses du Travail était inévitable. Nous devons à la vérité de reconnaître qu'elle eut une origine plus politique qu'économique. Elle vint à quelques membres de la Bourse de Paris qui, adhérents à des groupes socialistes rivaux du Parti ouvrier françaiset mécontents de ce que la Fédération des syndicatsfût entre les mains de ce parti, souhaitaient la création d'une association concurrente, sont le siège pût être fixé à Paris et qui devînt ainsi leur chose. La Bourse de Paris patronna l'idée, la soumit au congrès tenu à Saint-Étienne le 7 février 1892, et obtint la création de la Fédération des Bourses du Travail de France.
Il existait donc maintenant deux organisations corporatives centrales. Mais quelle disproportion entre leurs ressources et entre leurs moyens d'action ! La Fédération des syndicats,rappelons-le, avait cette double tare : de n'offrir ni programme ni organisation fédérative susceptible d'intéresser les syndicats à son maintien ; puis d'être une machine politique, c'est-à-dire d'aspirer à un rôle que refusait aux unions corporatives l'immense majorité es ouvriers ; aussi les syndicats, qui ne négligeaient point d'assister à ses congrès parce qu'il n'y en avait pas d'autres, semblaient-ils, le reste de l'année, avoir totalement oublié son existence.
La Fédération des Bourses du Travail,au contraire, possédait tous les éléments de succès. Elle se composait d'unions locales qui joignaient à l'attrait de la nouveauté, l'avantage de répondre à un besoin, et dont l'administration était personnellement, directement intéressée au développement des syndicats et au progrès des études économiques. En conséquence, non seulement ces unions étaient assurée du concours des unités syndicales, mais à son tour le Comité fédéral était certain de trouver dans les unions une collaboration féconde et incessante. Chaque Bourse, en outre, ayant des ressources supérieures à celles qu'auraient pu espérer les conseils locaux de la Fédération des syndicats,s'interdisant toute action politique, s'obligeait, en quelque sorte, à édifier sur le terrain économique une Ïuvre quelconque, si modeste fût-elle ; de son côté, le Comité fédéral, s'il voulait légitimer son existence, avait à faire connaître à toutes les Bourses les résultats obtenus par chacune d'elle ; dès lors, et l'émulation aidant, quels progrès ne réaliseraient pas les unions syndicales adhérentes à la fédération nouvelle ? Et comment la Fédération des syndicats(à moins d'une transformation complète) pourrait-elle éviter la dissolution ?
Elle ne l'évita pas : une cause, plus sérieuse encore que la rivalité dont nous venons d'exposer les phases, lui porta le coup mortel. Convaincues depuis dix ans qu'elles n'obtiendraient jamais des employeurs le respect volontaire de leurs droits et de leurs intérêts, devenues sceptiques quant à la réalisation de leur programme économique par le Parlement, les associations ouvrières, touchant au dernier terme de leur évolution, cherchaient sans trêve un moyen d'action qui, pourvu d'un caractère nettement économique, mît surtout en Ïuvre l'énergie ouvrière. A peu près guéries des politiciens, réconfortées par d'importantes institutions dues à leur initiative, elles aspiraient à devenir les propres agents de leur émancipation. Or, le moyen qu'elles cherchaient avec opiniâtreté se trouva inopinément (6) soumis, en septembre 1892, au congrès tenu par la Fédération des syndicatsà Marseille.
Quelques jours auparavant (4 septembre), les Bourses du Travail de Saint-Nazaire et de Nantes avaient déjà fait adopter par un congrès socialiste tenu à Tours une résolution (7) proclamant la nécessité, comme moyen révolutionnaire, de la grève générale, c'est-à-dire de la suspension du travail du plus grand nombre d'industries possible, et surtout des industries essentielles à la vie sociale. Moyen d'ordre purement économique, excluant la collaboration des socialistes parlementaires pour n'emprunter que l'effort syndical, la grève générale devait nécessairement répondre au secret désir des groupes corporatifs.
Le citoyen Briand commenta devant le congrès de Marseille le projet de résolution déjà adopté à Tours, exposa les avantages incomparables qu'offrait l'idée de grève générale, tant pour le développement de l'organisation ouvrière que pour le relèvement des énergies individuelles ; en sorte que les associations séduites acclamèrent d'enthousiasme un moyen d'ation si conforme à leurs principes.
Cette décision était la plus grave manifestation publique du désaccord existant entre la tactique du Parti ouvrier et celle des syndicats. Néanmoins, le Parti ouvrier françaisdont le congrès, nous l'avons déjà dit, suivait toujours celui de la Fédération des syndicats,n'y attacha pas une grande importance. Ne pouvant admettre Ñ bien que moins d'un an plus tard il dût parler avec amertume de l'«ornière syndicale» Ñ que «le prolétariat jugeât désormais inutile tout appel aux pouvoirs publics» et convaincu qu'un avertissement ex cathedrasuffirait pour ramener dans le sentier politique les travailleurs un moment «égarés», il se borna purement et simplement à déclarer utopique l'idée d'une grève générale.
On ne laissa pas cependant, dans les groupes politiques comme dans les sociétés corporatives, de se demander ce qu'il allait advenir de cette divergence de vues sur une question essentielle. Si, comme le croyaient les membres du Parti ouvrier français,les associations ouvrières acceptaient, de la Fédération des syndicats,non seulement son caractère professionnel, mais encore son esprit politique, nul doute que dès leur plus prochain congrès (fixé pour 1894 à Nantes) elles «ne reconnussent l'erreur commise par elles» à Marseille et n'abandonnassent un moyen d'action contraire aux principes du Parti; mais si, au contraire, il était vrai qu'elles fussent animées d'un esprit nouveau, elles maintiendraient certainement leur décision et, en ce cas, elles sépareraient la Fédération du Partiou se sépareraient elles-mêmes de la Fédération. En toute occurrence, l'association ouvrière française était arrivée à une époque décisive de sa carrière.
A peu près vers le même temps, les Bourses du Travail réunies à Toulouse décidaient l'organisation à Paris, pendant le mois de juin 1893, d'un congrès général des syndicats. Retardé de quelques jours par le conflit qui s'engagea entre le gouvernement et ceux des syndicats parisiens qui refusaient de reconnaître la loi du 21 mars 1884, ce congrès ne se réunit qu'au lendemain de l fermeture de la Bourse du Travail de Paris. Mais il emprunta à ce coup de force une importance et une gravité exceptionnelles, et l'irritation des syndicats contre le gouvernement était si vive qu'un enthousiasme plus grand que celui de l'année précédente accueillit la proposition de grève générale inscrite à l'ordre du jour, et que vingt-cinq délégués allèrent jusqu'à demander la déclaration immédiate de la grève.
L'épreuve était-elle concluante ? Pas suffisamment encore, car le vote du congrès pouvait être considérée comme l'effet de la colère, comme la manifestation irréfléchie d'un désir momentané de révolte ; et cette façon d'envisager le vote était d'autant plus admissible qu'une affiche récente, invitant les syndicats parisiens à abandonner les ateliers en masse, portait la signature des notabilités même du Parti ouvrier français,théoriquement hostiles cependant à l'arrêt général du travail.
Mais le congrès qui venait de se dissoudre avait chargé la Fédération des Boursesde réunir un nouveau congrès l'année suivante à Nantes ; et comme la Fédération des syndicatsavait déjà pris la même décision l'année précédente, les délibérations des deux futurs congrès renseigneraient définitivement le prolétariat et sur l'importance numérique des deux fédérations rivales et sur l'état d'esprit des syndicats ouvriers. L'organisation même de ces congrès permit une sorte d'avant-consultation des syndicats. La Bourse du Travail de Nantes, estimant que rien n'exigeait la tenue de deux congrès, que tout, au contraire, militait en faveur d'une assemblée unique, sollicita des deux fédérations l'autorisation nécessaire pour unir tous les syndicats. Cette autorisation, la Fédération des Bourses du Travaill'accorda sans difficulté ; mais, comme il fallait s'y attendre, la Fédération des syndicatsla refusa obstinément, formulant d'amères récriminations sur l'«intention évidente qu'on avait de la supprimer», allant jusqu'à taxer la commission nantaise de trahison et essayant même d'obtenir de la Bourse du Travail de Saint-Nazaire (qui déclina l'offre) qu'elle organisât son congrès. La Bourse du Travail de Nantes, persévérant dans ses intentions, trancha la difficulté en consultant les syndicats ouvriers. Comme ceux-ci approuvèrent son projet, la Fédération des syndicatsdut enfin faire à mauvaise fortune bon visage et accepter le «VIe congrès des syndicats de France.»
C'était un rude échec, présage d'échecs plus graves encore. Le Parti ouvrier françaisle comprit si bien que, cette fois, il tint son propre congrès avant le congrès corporatif et renouvela, sur la question de la grève générale, l'opinion qu'il avait exprimée deux ans auparavant. Il espérait ainsi influencer les membres du congrès corporatif. Vain espoir ! Inutile effort ! Malgré la bataille acharnée que mena pendant trois jours l'état-major de la Fédération des syndicats,malgré les conseils de guerre tenus après chaque séance entre MM. Guesde et Lafargue, d'une part, et d'autre part, MM. Delcluze, Fouilland, Salembier, Jean Coulet, Raymond Lavigne, etc., qui représentaient au congrès corporatif l'élément ouvrier du Parti,malgré d'inqualifiables exigences à propos d'un délégué anarchiste, les politiques subirent une irréparable défaite. Fédération des syndicats,direction du Parti ouvrier français,revendications parlementaires : le congrès balaya tout ; sa rupture avec la théorie de l'émancipation politique fut si nette, nous pourrions dire si brutale, que les chefs de la Fédération des syndicatsne crurent pas même devoir prendre part aux dernières délibérations du congrès... leur VIe congrès. Ils disparurent, n'emportant d'une association digne d'un sort meilleur qu'un titre aujourd'hui tombé dans les oubliettes de l'histoire. La Fédération des Bourses du Travail restait la seule organisation vivante.
IV Bien qu'elles soient de création récente, les Bourses du Travail ont des origines lointaines. Dans l'ordre social, non plus que dans l'ordre physique, il ne se produit de générations spontanées, et les Bourses ouvrières sont l'application définitive et la plus haute des conseils de groupement et de solidarité donnés il y a trente ans, au prolétariat par l'Internationale.
HISTORIQUE DES BOURSES DU TRAVAIL
Politiquement les Bourses datent d'un siècle, c'est-à-dire du jour (2 mars 1790) où un rapport (devenu introuvable) de M. de Corcelles en agita le projet. Renvoyé à l'examen du département des travaux publics, ce rapport disparut, comme d'usage, dans les archives nationales ou s'ensevelissent tant d'excellents projets, et pendant cinquante-cinq ans, le nom de Bourse du Travail disparut du vocabulaire. En 1845, M. de Molinari, rédacteur en chef du Journal des Économistes,retrouva Ñ conçut peut-être Ñ l'idée d'une Bourse ouvrière sur le modèle qu'il en a tracé dans son célèbre ouvrage (8), et, pour la réaliser, se mit en rapports avec les associations populaires et les entrepreneurs parisiens. Pourquoi ni les uns ni les autres ne comprirent-ils son idée ? Parut-elle aux entrepreneurs de nature à compromettre le droit que revendique tout patron de fixer lui-même et souverainement le taux de ses salaires ? Les associations le crurent-elles inconciliable avec le développement de la coopération productrice, à quoi elles dévouaient si complètement leurs efforts ? En tout cas, M. de Molinari, qui s'était heurté ici à l'indifférence, ailleurs à une hostilité évidente, dut ajourner d'abord, puis (sept ans plus tard, après essai de publication d'un Bulletinhebdomadaire de la Bourse du Travail)abandonner ses desseins.
Dans cette période pourtant, la question d'une «Bourse des travailleurs» eut quelques échos tant au conseil municipal de Paris qu'à l'Assemblée législative. Au Conseil municipal, M. Ducoux, alors préfet de police, soumit (1848) un projet très complet ; et le 3 février 1851, le même M. Ducoux, devenu représentant du peuple, disait à l'Assemblée, par allusion à la Bourse des valeurs : «Que vos agioteurs se promènent dans un palais somptueux, peu m'importe ; mais accordez-moi un modeste asile, un lieu de réunion pour les travailleurs.» Ni ce jour-là ni le 12 août suivant, M. Duvoux n'obtint l'institution sollicitée(9).
Vingt-quatre années s'écoulèrent encore, avant que la question, déjà traitée par le Conseil municipal de Paris, lui fût de nouveau soumise. Le 24 février 1875, il fut saisi de deux demandes relatives, «l'une, à la construction, avenue Laumière, d'une vaste rotonde vitrée ; l'autre, à l'établissement, à l'entrée de la rue de Flandre, d'une Bourse du Travail, ou au moins d'un refuge clos et couvert, afin d'abriter les nombreux groupes d'ouvriers qui se réunissent chaque matin pour l'embauchage des travaux du port et autres.» Ces deux demandes, hélas !, à l'instar de celle qu'avait faite jadis M. de Corcelles, disparurent dans l'ombre des commissions, où les rejoignirent, au cours des années suivantes, quelques autres, inspirées du même esprit. Il fallut onze années encore pour que parût sur le bureau du Conseil (5 novembre 1886) le rapport suivant, dû à M. Mesureur :
«Le Conseil,
«Vu ses résolutions relatives à la création d'une Bourse du Travail, délibère :
«M. le Préfet de la Seine est invité à négocier immédiatement avec l'Assistance publique pour la location avec promesse de vente ou pour l'achat de l'immeuble dit de la Redoute et à soumettre au Conseil le résultat de cette négociation avec le devis de l'aménagement dudit immeuble pour installer l'une des succursales de la Bourse du Travail.»
«En restant sur le terrain de la liberté des contrats, disait M. Mesureur, vous avez le droit, sinon le devoir, de fournir aux travailleurs les moyens de lutter à armes égales et légales avec le capital ; sans la Bourse du Travail, l'existence des chambres syndicales sera toujours précaire, les charges qu'elles imposent éloignant d'elles le plus grand nombre des ouvriers. Il importe donc qu'elles aient des locaux et des bureaux où chacun pourra venir sans crainte d'avoir à faire des sacrifices de temps et d'argent au-dessus de ses ressources ; la libre et permanente disposition des salles de réunion permettra aux travailleurs de discuter avec plus de maturité et de précision les questions multiples qui intéressent leur industrie et influent sur les salaires ; ils auront, pour les guider et les éclairer, tous les moyens d'information et de correspondance, les éléments fournis par la statistique, une bibliothèque économique, industrielle et commerciale, le mouvement de la production pour chaque industrie, non seulement en France, mais dans le monde entier. Peut-être verrons-nous alors les véritables assises du travail s'établir...»
Cette fois, la cause de la Bourse du Travail était enfin gagnée et, le 3 février 1887, le Conseil municipal remettait solennellement aux syndicats parisiens l'immeuble de la rue Jean-Jacques Rousseau, auquel il devait ajouter plus tard (1892) le palais de la rue du Château-d'Eau.
Telle est l'origine apparente des Bourses du Travail ; mais, outre que l'initiativedu Conseil municipal de Paris n'a jamais été imitée, les syndicats de province devant d'être organisés déjà en Bourses libres avant de songer à obtenir la moindre parcelles des... faveurs communales, les Bourses telles qu'elles existent, et sauf le titre, sont bien antérieures à l'inauguration de l'immeuble de la rue Jean-Jacques Rousseau. On en pourrait trouver l'équivalent dans deux ou trois des fédérations ouvrières créées par l'Internationale et dans la plupart des unions locales ou régionales de syndicats qui se constituèrent postérieurement auCongrès ouvrier de France,tenu à Paris en 1876. Quand, enfin, les syndicats socialistes eurent définitivement écarté d'eux les quelques syndicats mutuellistes (10), qui, grâce à une subvention du gouvernement, tentèrent, en 1886 (congrès de Lyon) un dernier effort pour reprendre la direction du mouvement ouvrier, de nouvelles unions locales, parfois départementales, de syndicats se constituèrent, qui, pourvues de services de placement, de secours de chômage et de grève, de commissions d'études, etc., formèrent ce que nous pourrions appeler des Bourses du travail avant la lettre.
Nous avons exposé les causes qui empêchèrent la Fédération nationale des syndicats et groupements corporatifsde remplir le but pour lequel l'avait créé le congrès de Lyon. Les principales furent l'erreur inexplicable qui consistait à vouloir affilier directement à une fédération nationale des unités syndicales qui comprenaient la nécessité évidente, pour gérer convenablement leurs intérêts, de fédérations aussi étroites que possible : régionales, départementales et même locales ; puis l'impossibilité, consécutive à cette erreur, où se trouva le Conseil national de la Fédération de rendre aux centaines d'ouvriers épars sur le territoire le moindre service ; enfin, et surtout, l'intention manifeste de ce Conseil de faire de la Fédération, non pas un instrument d'émancipation économique, empruntant exclusivement ses moyens à l'action corporative, mais une pépinière de militants guesdistes, dévoués surtout à l'action parlementaire, à la «conquête des pouvoirs publics», et résolus à y entraîner toute la masse ouvrière. Les unions syndicales, dont les membres n'avaient point répudié la propagande électorale, mais entendaient la proscrire des syndicats, où elle engendrerait querelles et dissensions, pour la confiner dans les «cercles d'études politiques», poursuivirent donc leur Ïuvre économique en dehors de toute tutelle d'école et groupèrent les éléments qui allaient former bientôt les Bourses du Travail de Lyon, de Nîmes, de Toulouse et de vingt autres villes.
En 1892, il existait quatorze Bourses. Le personnel d'élite qui les administrait avait eu souvent l'occasion de sentir que, faute d'une union entre elles, leur développement matériel et moral ne s'opérerait qu'avec lenteur. Isolées, en effet, elles ne pouvaient utiliser mutuellement leur expérience, et, par suite, se trouvaient condamnées soit à perdre un temps précieux en essais reconnus ailleurs irréalisables ou imparfaits, soit à négliger des tentatives qui eussent peut-être produit d'excellents résultats. L'idée d'une fédération nationale des Bourses du Travail ne devait donc pas tarder à surgir ; elle vit le jour en février 1892, dans le premier congrès (Saint-Étienne) où se réunirent les Bourses ; et en même temps que s'élaborait le pacte fédératif qui allait deux ans plus tard (congrès de Nantes, 1894) (11) déterminer la rupture totale et définitive entre le parti socialiste politiqueet l'organisation socialiste économique,les Bourses se déclaraient résolues (déclaration qui n'est point restée platonique) à repousser, sous quelque forme qu'elle se déguisât, l'ingérence dans leur administration des autorités gouvernementales et communales
Dès lors, le nombre et l'importance des Bourses s'accrurent avec une rapidité merveilleuse.
En juin 1895 (12), la Fédération comptait trente-quatre Bourses du Travail avec 606 syndicats ; en 1896, quarante-six avec 862 syndicats. Ce développement parut même au Comité fédéral inquiétant, à la fois parce que les Bourses lui semblaient se constituer sans posséder une force syndicale suffisante, ce qui les mettait à la merci d'une dissolution ou d'une grève malheureuse, et parce que, diverses municipalités ayant déjà, par le retrait de leurs subventions, désorganisé momentanément les Bourses de Roanne, de Cholet, de Bordeaux, il était à craindre que leur exemple ne fût imité et qu'ainsi les trois quarts des Bourses ne fussent frappées à mort. Aussi le Comité jugea-t-il sage, sinon de modérer l'ardeur organisatrice des militants ouvriers, du moins d'appeler leur attention sur l'utilité d'étendre à des arrondissements, parfois même à un département entier, une propagande jusque là circonscrite à l'enceinte locale. «Deux ou trois Bourses par département, écrivait-il alors, avec raison, grouperaient plus rapidement les travailleurs, et au prix de moins d'efforts, que sept ou huit insuffisamment outillées et nécessairement débiles.»
Ce conseil fut, en effet, entendu, et, dès l'année suivante, en même temps qu'il enregistrait la création de onze nouvelles Bourses, le Comité fédéral apprenait que Rouen s'était annexé la majeure partie des syndicats de la Seine-Inférieure, que Niort rayonnait jusqu'à Saint-Maixent, Dijon, jusqu'à Montceau-les-Mines, qu'Amiens ambitionnait de fédérer tous les syndicats de la Somme, Nîmes, tous ceux du Gard, et surtout les syndicats d'ouvriers agricoles, etc.
A l'ouverture du VIIe congrès tenu par la Fédération le 21 septembre 1898 à Rennes, le Comité annonçait l'existence de cinquante et une Bourses du Travail, groupant 947 syndicats ; et dans le courant de l'année 1899, trois autres Bourses, comprenant ensemble 34 syndicats, venaient apporter à l'association fédérative une collaboration particulièrement précieuse, puisqu'une d'elles administre surtout des intérêts maritimes (insuffisamment représentés encore dans l'union corporative) et que les deux autres entament des régions différentes, mais également hostiles jusqu'ici à la Fédération.
Bref, au 30 juin 1900, c'est-à-dire à la veille de l'ouverture du VIIIe congrès (Paris, 5-8 septembre), il existait cinquante-sept Bourses du Travail comptant ensemble 1.065 syndicats, soit 48 0/0 du nombre total des syndicats ouvriers industriels répandus sur le territoire français. Sur ces cinquante-sept Bourses, quarante-huit faisaient partie de la Fédération et groupaient 870 syndicats (13).
Quarante-huit pour cent, avons-nous dit, des syndicats ouvriers sont groupés à l'ombre des Bourses du Travail. Malgré sa valeur absolue, ce chiffre n'aurait qu'une incomplète signification si nous ne disions que, l'ouverture d'une Bourse du Travail étant nécessairement subordonnée à l'existence dans la localité de plusieurs syndicats, un quart au moins des villes inscrites sur la carte syndicale n'en peuvent actuellement posséder. Ajoutons que là même où il existe plusieurs syndicats, la constitution de la Bourse dépend encore d'une union préalable entre les syndicats. Ces indications signifient que, depuis 1895, le développement numérique des Bourses du Travail a toujours atteint son point culminant et que la création de Bourses nouvelles doit être précédée de la création de syndicats nouveaux ou d'une extension, peut-être exagérée, de la «juridiction» de chaque Bourse existante. On concevra le brillant avenir réservé à ces centres de ralliement de l'effectif syndical quand nous aurons dit qu'à côté des 250.000 ouvriers industriels actuellement fédérés, près de 100.000 (soit à peu près le reste des syndiqués français de l'industrie) n'attendent que l'occasion de se donner à leurs Bourses ou de s'affilier à des Bourses voisines.
V
COMMENT SE CRÉE UNE BOURSE DU TRAVAIL
La méthode employée pour créer une Bourse du Travail diffère, suivant que les syndicats de la localité sont isolés ou constitués déjà en union fédérative.
Dans le premier cas, le secrétaire d'un des syndicats ou tout autre syndiqué convoque une assemblée plénière des syndicats ou, au moins, de leurs conseils d'administration et leur expose l'utilité de la Bourse. Dans la société actuelle la Bourse du Travail doit d'abordêtre une association «de résistance». Association de résistance contre la réduction des salaires, contre la prolongation excessive de la durée du travail, et aussi contre la prolongation excessive de la durée du travail, et aussi contre l'augmentation ou plutôt (car le mécanisme économique rend cette augmentation inévitable) contre une augmentation exagéréedu prix des objets de consommation. Maintenir le plus possiblel'équilibre entre le prix de location du travail et le prix d'achat des produits, c'est là le rôle immédiatdes Bourses. Si l'assemblée ainsi instruite accepte la création proposée, elle nomme séance tenante une commission, composée d'un représentant au moins de chacune des corporations réunies et chargée de réaliser le projet.
La première chose que cette commission ait à examiner, c'est, d'une part, les dépenses qui seront absolument nécessaires et, de l'autre, les ressources sur lesquelles la future Bourse pourra compter.
Les services essentiels d'une Bourse du Travail sont : le secrétariat, la trésorerie, les archives et la Bibliothèque, le placement et la tenue du registre général des chômeurs si parmi les syndicats adhérents il s'en trouve qui possèdent une caisse de chômage te, éventuellement, l'organisation d'une caisse de secours pour les ouvriers de passage et la création d'un enseignement professionnel. Mais il est évident que le nombre de ces services et leur importance sont subordonnés aux ressources de l'institution. Telles Bourses les possèdent tous ; telles autres n'en ont organisé que quelques-uns. Nous donnons ici le budget le plus réduit, en supposant que la future Bourse ne recevra aucune subvention municipale ou départementale et ne fonctionnera qu'avec une cotisation des syndicats fédérés.
Parmi les dépenses indispensables, nous trouvons ne premier lieu le loyer de l'immeuble. Cet immeuble comprend au moins : une salle pour le secrétariat, les réunions du comité général et de la commission exécutive, une salle pour la bibliothèque et les archives et deux ou trois autres pour les réunions successives des syndicats ; le local peut être évalué, prix moyen, à 800 francs par an.
Les frais d'éclairage et de chauffage s'élèvent à environ 300 francs. Vient ensuite le payement des fonctionnaires de la Bourse : secrétaire et trésorier. Certaines Bourses ne les payent point ; et, dans ce cas, ils viennent seulement deux ou trois heures le soir pour expédier les affaires courantes, rédiger la correspondance et les procès-verbaux, recevoir la contribution des syndicats et surveiller le service de la bibliothèque. D'autres Bourses, qui les emploient le même laps de temps, leur allouent une indemnité, proportionnelle à l'importance du budget et tantôt fixe, tantôt calculée par heure. Dans ce second cas, le total de l'indemnité s'élève généralement par année à 300 francs pour le secrétaire, et à 200 francs pour le trésorier. Les Bourses les plus riches, enfin, possèdent un secrétaire permanent et emploient leur trésorier-comptable trois heures par jour. Le mode de payement le plus ordinaire est alors l'heure de travail fixée à 1 franc ; le nombre d'heures imposées au secrétaire varie suivant l'importance du service ; mais quel qu'il soit, le taux mensuel de l'indemnité n'est jamais inférieur à 150 francs dans les villes comptant de 20 à 30.000 habitants (sauf quelques villes de l'extrême Midi), à 200 francs dans les villes comptant jusqu'à 100.000 habitants et à 8 francs par jour dans les villes au-dessous de 100.000 habitants. Le taux de l'indemnité varie donc de 1.800 à 2.700 francs pour le secrétaire, et de 900 à 950 francs pour le trésorier. Le secrétaire permanent a pour fonctions : l'expédition de la correspondance, la rédaction des procès-verbaux du comité général (aux séances duquel il assiste comme fonctionnaire, non comme membre délibérant), la tenue du registre des chômeurs, l'inscription des offres et demandes d'emplois, enfin le service de la bibliothèque.
Les autres dépenses essentielles sont les frais de bureau, évalués de 200 à 500 francs, et les achats de livres, dépense généralement couverte par un crédit mensuel. En définitive, si l'on classe les Bourses du Travail en quatre catégories, déterminées par l'importance des localités, on constate que les dépenses essentielles des Bourses s'élèvent respectivement (cours professionnels non compris) à 1.620, 2.300, 5.530 et 8.700 francs.
En principe, les Bourses ne doivent compter, pour subvenir à leurs dépenses, que sur leurs ressources personnelles, c'est-à-dire sur les cotisations des syndicats. Une Bourse sont les dépenses s'élèvent à 1.600 francs, et qui compte de 700 à 900 syndiqués répartis en une quinzaine de syndicats, peut fixer la cotisation mensuelle de chacun d'eux à 30 ou 30 centimes, soit en moyenne à 10 francs par syndicat, et conserver ainsi dans ses relations avec les pouvoirs publics et les patrons la plus complète indépendance. Néanmoins, la fréquence de lus en plus grande des conflits entre le travail et le capital épuisant les ressources des syndicats, les Bourses du Travail réclament presque toutes des communes et des départements des subventions dont nous allons parler.
Certaines d'entre elles touchent une subvention totalement payée en espèces et évaluée par un budget dû soit au comité général, soit à la commission municipale des finances. D'autres reçoivent leur subvention partie en espèces, parti en nature. Pour la location de l'immeuble, trois procédés sont en usage. Tantôt cette location est faite par l'administration de la Bourse et le montant du loyer acquitté par la Recette municipale ; tantôt par l'administration municipale elle-même ; souvent la Bourse est installée dans une propriété communale ou même dans l'Hôtel-de-Ville. Certaines municipalités paient elles-mêmes les frais de chauffage, d'éclairage et de bureau, sur factures présentées chaque mois par le conseil d'administration de la Bourse. En outre, enfin, de la subvention accordée pour le fonctionnement administratif de la Bourse, la plupart des municipalités accordent des crédits extraordinaires pour le service du placement, les acquisitions de livres, les achats d'instruments pour les cours, etc.
La moyenne des subventions, accordées en espèces ou en nature aux Bourses de chacune des quatre catégories précédentes, va de 900 à 20.000 francs, le taux de la subvention dépendant beaucoup moins de la densité de la population que de l'importance du mouvement syndical et surtout des sentiments que professe la municipalité à l'égard de la Bourse. En général, les Bourses ont réussi à obtenir que leur subvention fût établie par année et payée, non plus par douzièmes, mais par quarts.
Le budget ainsi établi et le local loué, la commission rédige un avant-projet de statuts. Cela fait, elle convoque à nouveau l'assemblée plénière des syndicats adhérents et lui soumet son travail. Si son budget et ses statuts sont approuvés, l'assemblée nomme un comité général ou conseil d'administration, composé d'un certain nombre de délégués par syndicat.
A ce moment le rôle de la commission est terminé. Le comité général nomme à son tour, et dans son sein, une commission exécutive, chargée d'exécuter ses délibérations, et élit les fonctionnaires. Après quoi, il ne reste plus à l'association nouvelle, avant de demander la subvention qui sera nécessaire à son développement, qu'à remplir les formalité prescrites par la loi du 21 mars 1884.
Le mode de constitution diffère, ainsi que nous l'avons dit, s'il existe déjà entre les syndicats de la localité une union fédérative. En ce cas, la tâche préparatoire se trouve simplifiée ou, pour mieux dire, supprimée. Cette union possède, en effet, des statuts, un budget, un local, un conseil, des fonctionnaires. A quoi donc se réduit son Ïuvre ? A prendre le titre de Bourse du Travail, sous lequel elle obtiendra de la municipalité un concours financier qu'elle ne pouvait antérieurement espérer, et qui consacrera une fois de plus la faveur avec laquelle les syndicats considèrent l'institution des Bourses. Il faut noter, toutefois, que, du jour où une fédération locale de syndicats, subventionnée, devient réellement Bourse du Travail, ses statuts et ses fonctionnaires cessent d'être en même temps, les fonctionnaires et les statuts de la Bourse. Les deux organismes ayant certains intérêts distincts, le cas peut se présenter de syndicats disposés à adhérer à la Bourse sans vouloir entrer dans la fédération, ou de syndicats vouant se retirer de la fédération sans quitter la Bourse. Ils ne peuvent le faire librement que si l'administration de la Bourse est différente de celle de la fédération.
VI Les services créés par les Bourses du Travail peuvent se diviser en quatre classes : 1° le service de la mutualité,qui comprend le placement, les secours de chômage, le viaticumou secours de voyage, les secours contres les accidents ; 2° le service de l'enseignement,qui comprend la bibliothèque, et l'office de renseignements, le musée social, les cours professionnels, les cours d'enseignement général ; 3° leservice de la propagande,qui comprend les études statistiques et économiques préparatoires, la création des syndicats industriels, agricoles et maritimes ; des sailors' home,des sociétés coopératives, la demande de conseils de prud'hommes, etc. ; 4° le service de «résistance»,enfin, qui s'occupe du mode d'organisation des grèves et des caisses de grève, et de l'agitation contre les projets de lois inquiétants pour l'action économique.
L'ÎUVRE DES BOURSES DU TRAVAIL
Ce qui frappe, en cette énumération, c'est la diversité des services et la multiplicité d'aptitudes qu'ils exigent. Comment donc et où les Bourses du travail recrutent-elles les hommes possesseurs à la fois des connaissances toutes spéciales nécessaires pour l'établissement de secours mutuels, de l'expérience pédagogique réclamée par le contrôle des cours, des facultés organisatrices et administratives indispensables à la propagande ? Elles les recrutent dans leur sein, parmi les ouvriers manuels (mais des ouvriers avides de savoir et qui n'épargnent ni efforts ni sacrifices pour le triomphe de leurs idées et de leurs entreprises) dont se compose leur administration. Sans doute, on rencontre habituellement dans ce comité général deux ou trois employés, représentants du syndicat de leur profession ; mais qu'est-ce qu'est ce nombre infime auprès des vingt, trente ou quarante ouvriers qui forment le reste du comité ? Et (sauf exceptions) de quel secours pourraient être aux Bourses du Travail des hommes le plus souvent occupés à rechercher, en dehors des secrets du quatre-bandes, le moyen de débarrasser leurs patrons de la concurrence des marchands forains ? Parfois aussi, mais le cas est très rare, on aperçoit quelque personnage hybride, sans profession déterminée, attiré dans l'organisation corporative par la séduction qu'exercera sur tout individu curieux de psychologie sociale un mouvement qui ébranle manifestement le vieil édifice politique et économique. Mais ces exceptions n'infirment point la règle.
Nul ne pouvant jouer un rôle dans l'administration des Bourses s'il n'est syndiqué, et nul ne pouvant se syndiquer (sauf au titre élastique d'employé) s'il n'exerce effectivement la profession qu'il indique, ce sont donc des ouvriers (ouvriers d'élite, affinés par de substantielles lectures et de fréquentes controverses sur les problèmes les plus divers) qui administrent les Bourses du Travail, contrôlent les cours, composent les bibliothèques, fondent les associations et organisent la résistance contre la dépression économique.
Quels résultats ont-ils obtenus ? Avant d'en enregistrer l'intéressant détail, donnons, à l'aide des statuts d'une des Bourses du Travail existantes, une idée générale de ces institutions :
«La Bourse du Travail (il s'agit de celle de Saint-Étienne) est administrée par une délégation composée de deux membres du syndicat. La réunion de tous ces délégués prend le nom d'Administration générale. Elle se décompose ensuite en autant de sous-commissions que l'exigent les besoins du service. Ces commissions sont actuellement (1894) au nombre de cinq, réparties comme suit : 1° sous-commission administrative, chargée de l'exécutif ; 2° sous-commission de contrôle des finances et de la statistique, chargée de la vérification des comptes, de la statistique annuelle et du placement ; 3° sous-commission de contrôle des cours professionnels. Cette commission est chargée du contrôle des élèves qui suivent les cours professionnels, d'assurer la régularité et le bon fonctionnement ; 4° sous-commission de propagande. Cette commission est chargée de tous les renseignements à donner aux ouvriers en voie d'organisation syndicale et de les aider en toute circonstance pour mener à bien l'Ïuvre entreprise ; elle se tient à la disposition des intéressés et se rend dans leurs réunions corporatives, quand la demande lui en est faite ; 5° sous-commission du journal et de la bibliothèque. Cette sous-commission est chargée de la rédaction de l'organe officiel de la Bourse du Travail ; elle opère le classement de la partie officielle et des articles ; elle reçoit les correspondances se rattachant au journal, ainsi que les abonnements ; elle est chargée, en outre, des achats ainsi que de la reliure des ouvrages de la bibliothèque. Lorsqu'elle le juge à propos, l'Administration générale nomme des sous-commissions extra-administratives..., mais ces commissions sont dissoutes aussitôt leur mandat terminé...»
Cet aperçu général donné, nous pouvons exposer le fonctionnement intime de chacun des services ;
1° SERVICE DE LA MUTUALITÉ. Ñ 1° Placement. Ñ Les Bourses du Travail apportent un soin tout particulier au placement de leurs membres. Le placement est, en effet, le premier et le plus grand des avantages que le groupement fédératif puisse offrir aux ouvriers, et il constitue un puissant moyen de recrutement. Par suite de l'instabilité des emplois, l'usage des bureaux de placement privés, tous payants, devient bien vite onéreux, au point que beaucoup d'ouvriers, exaspérés d'avoir à prélever sur des salaires futurs toujours plus réduits des dîmes de placement considérables, préfèrent, souvent, bien qu'ils y perdent encore, courir eux-mêmes à la recherche du poste qui leur permettra de subsister. D'ailleurs, on sait (et la tribune parlementaire en a fourni des preuves péremptoires) que la pratique habituelle des placeurs consiste à procurer les emplois les plus précaires, de façon à multiplier les visites que l'ouvrier devra leur faire. Aussi l'on comprend l'empressement avec lequel le malheureux vient à la Bourse du Travail, qui lui offre gratuitement l'emploi désiré. Et c'est ainsi que des hommes que l'ignorance ou l'indifférence tiendrait écartés des syndicats, y entrent sous la pression du besoin et y trouvent des enseignements dont naguère l'utilité et l'intérêt leur échappaient.
Par contre, le nombre est encore très grand des patrons : commerçants, industriels, qui ignorent ou ne veulent point connaître le chemin du bureau de placement syndical. Et, d'autre part, le Parlement hésite, on ne sait pourquoi, à laisser au moins disparaître, par voie d'extinction, les bureaux privés. Les Bourses du Travail ont donc dû rechercher le moyen de rendre inutiles tous bureaux de placement autres que les leurs.
Si elles ne visaient qu'à la suppression des bureaux privés, l'entreprise serait facile. Il leur suffirait de réclamer la création, sinon dans leur ressort, au moins dans les localités où elles n'ont aucune action directe, de bureaux municipaux. Mais ce moyen présenterait pour elles-mêmes un double danger : il leur opposerait, d'abord, une rude concurrence, car tout patron qui aurait eu à se plaindre d'un syndicat ou de syndiqués cesserait de fréquenter le bureau de la Bourse et demanderait au bureau municipal la main-d'Ïuvre désirée ; or, les Bourses du Travail, qui, nous le verrons plus loin, aspirent, consciemment ou non, à créer un État dans l'État, entendent monopoliser tout service relatif à l'amélioration du sort de la classe ouvrière ; à ce premier point de vue, donc, elles combattent le placement municipal avec la même ardeur qu'elles mettent à combattre le placement libre. En second lieu, l'extension du placement municipal pourrait aller jusqu'à compromettre l'existence des Bourses, et, tout au moins, empêcherait qu'il ne s'en créât de nouvelles. Soit, en effet, que la gestion des bureaux municipaux fût opérée par des employés de la ville, soit même qu'elle fût confiée, comme en certains endroits, à des ouvriers syndiqués, le bon fonctionnement de ces bureaux paraîtrait aux municipalités, pour qui le placement est la raison d'être des Bourses du Travail, légitimer le refus d'en créer de nouvelles. Aussi, que font les Bourses ? Elles s'efforcent, les unes (celles qui rayonnent au loin) d'organiser le placement par correspondance. Directement des localités voisines, elles recherchent l'ouvrier demandé, ou sollicitent le patron demandeur ; de ce nombre est celle de Nîmes qui dispense même ses correspondants ouvriers d'affranchir leurs lettres ; les autres, entrant en relations avec des syndicats isolés, les engagent à développer leur service de placement, de façon à enlever à leur municipalité tout prétexte d'ouvrir elle-même un bureau. Enfin, non seulement le placement (14) se fait de Bourse à Bourse, parfois à des distances considérables, comme de Nantes à Angers ou à Tours, de Tours à Paris, etc. ; mais encore quelques Bourses se sont préoccupées, dès 1897, de compléter tous les offices particuliers de placement par un service central qui serait confié au Comité de la Fédération.
C'est ce système de placement généralisé, étendu à toutes les villes de France, que vient de créer, d'accord avec le Ministère du Commerce, le Comité fédéral des Bourses du Travail.
L'Office national ouvrier de statistique et de placement (telle est la dénomination du plus important des services de mutualité institués par les Bourses) sera étudié longuement après le viaticum dont il dérive et dont il est le complément indispensable.
2° Le secours de chômage, après avoir joui il y a une vingtaine d'années d'une grande faveur, puis être tombé momentanément en discrédit, à cause des charges qu'il imposait aux syndicats, tend, depuis l'institution des Bourses du Travail, à rentrer en grâce. Mais il n'est plus, comme jadis, donné à titre de secours ; les Bourses ont, en effet, répudié le mutuellisme humiliant et d'ailleurs inefficace des syndicats de 1875, pour adopter le mutuellisme proudhonien ; le secours de chômage est considéré comme le paiement d'une dette de solidarité contractée par les syndiqués les uns envers les autres, et surtout comme le moyen de soustraire le chômeur aux offres de travail déprécié.
Les caisses de chômage des Bourses du Travail s'alimentent soit par des subventions spéciales ou par des prélèvements déterminés sur la subvention normale, soit par une cotisation des syndicats et le produit des collectes opérées dans les fêtes et les réunions corporatives. Il faut se hâter de dire, du reste, que les subventions accordées dans ce but sont rares et que les municipalités inclinent à les supprimer... sans doute parce qu'elles y voient un moyen de propagande politique qu'il leur paraît plus sage de se réserver. En 1896, par exemple, la Bourse du Travail d'Angers recevait une subvention de 2.000 francs, spécialement destinée à l'allocation de secours aux ouvriers sans travail ; cette somme, augmentée du produit de quelques fêtes, lui permit de distribuer 152 bons de 5, 10, 15 et même 20 francs ; depuis, elle est réduite à ses propres ressources.
Brest a créé une société de secours qui comprenait, au mois de septembre 1898, près de 300 membres et qui avait versé depuis le 1er mai 1896 (date de sa fondation) pour 1.190 fr. 25 de secours ; les recettes s'étaient élevées dans le même laps de temps à 1.231 fr. 50 ; les dons, subventions et cotisations avaient produit alors 19.445 fr. 90 ; les dépôts à la Caisse d'épargne s'élevaient à 1.881 fr. 70. Cette société admet des membres honoraires ; mais ceux-ci n'ont aucun droit d'ingérence dans le fonctionnement et dans l'administration du service, et les syndiqués seuls ( car, et c'est un point important à noter, pour faire partie de la société, il faut appartenir à un des syndicats fédérés) les syndiqués seuls ont droit aux avantages de l'association.
3° le viaticum ou secours aux ouvriers de passage. Ñ Qu'est-ce que le viatique ? C'est une allocation permettant à l'ouvrier qui recherche du travail, à la fois de séjourner dans une ville le temps nécessaire pour visiter les ateliers de sa profession et (s'il n'a trouvé aucun emploi) de gagner une ville voisine.
L'institution du secours de route n'avait jadis pour but que de faire la guerre au vagabondage et d'apporter un réconfort matériel et moral aux ouvriers Ñ ils étaient nombreux déjà et le sont devenus bien davantage, à mesure que le travail mécanique a éliminé le travail manuel Ñ condamnés à se mettre en quête de villes peu encombrées où louer leurs bras. Le viatique était donc, comme le secours de chômage, une application de l'étroit mutuellisme dont nous avons parlé. Deux unions professionnelles seulement, la Société générale des chapeliers et la Fédération des Travailleurs du Livre, s'étaient, en organisant le secours de route, préoccupées de protéger aussi bien leurs membres pourvus de travail contre la concurrence d'une main-d'oeuvre surabondante et, partant, dépréciée, que leurs membres en chômage contre la tentation de travailler au rabais. Quant aux Bourses du Travail, animées du même sentiment et d'autant plus visitées qu'elles étaient pour les voyageurs des phares visibles de tous les points de l'horizon, elles durent dès l'origine venir en aide aux chômeurs de passage et chercher dans ce but des ressources particulières.
Remarquons immédiatement que, pour éviter des abus, elles délivrent toujours le viatique partie en nature, partie en espèces. Angers donne 1 fr. 50 aux syndiqués et 1 fr. 25 aux non-syndiqués, à condition (en ce qui concerne ceux-ci) qu'ils prennent l'engagement de se syndiquer dans les six mois qui suivront la réception du secours : faute d'avoir tenu cet engagement, tout concours leur serait désormais refusé ; un voyageur ne peut également se représenter avant six mois révolus. Une partie de l'allocation est donnée sous forme de bons de logement et de repas, valables dans un hôtel avec lequel la Bourse a conclu un accord. En 1896, la Bourse d'Angers distribua 186 bons, dont 154 donnant droit à un repas, au coucher et à un secours en espèces de 1 fr. 25.
Saint-Étienne a obtenu de la municipalité une subvention de 400 francs qu'elle convertit en bons de couchage et de nourriture. Dijon verse 2 francs, puis adresse le voyageur au secrétaire du syndicat de sa profession. Nice délivre des bons de repas dont la valeur est couverte par une cotisation mensuelle de 1 fr. 25 par syndicat.
Tel est le mode de secours de route généralement adopté par les Bourses du Travail, presque toutes, nous l'avons dit, ayant fait marché avec un hôtelier de la ville pour la nourriture et le logement des voyageurs. Mais quelques-unes (et le nombre s'en accroîtra) ont songé à profiter du séjour des voyageurs pour les retenir le soir à la Bourse et leur exposer les principes de solidarité économique et d'énergie nécessaires pour l'Ïuvre de la transformation sociale. A cet effet, elles logent elles-mêmes les ouvriers, en transformant en dortoirs, grâce à des hamacs, les salles de réunion. De ce nombre est la Bourse de Nantes. Une, enfin, celle de Béziers, est allée plus loin : non seulement elle hospitalise les voyageurs hommes et femmes, deux salles étant spécialement réservées à cet usage, mais encore elle met à la disposition des femmes qui répugnent à se rendre au restaurant populaire la Fraternelle, tout l'appareil de cuisine nécessaire pour se préparer leur repas.
Malgré l'excellente organisation de chacun de ces services, ils présentent dans l'ensemble un certain nombre d'inconvénients, qu'un instant de réflexion fait apparaître. Tout d'abord, les différences de traitement de Bourse à Bourse provoquent de la part des trimardeurs professionnels Ñ il y en a, pourquoi ne l'avouerions-nous pas ? Ñ des récriminations, souvent désagréables, contre les secrétaires qui n'en peuvent mais ; on crie à l'égoïsme syndical, parfois on va jusqu'à l'injure ; à tout le moins on colporte contre la Bourse, à qui ses ressources imposent des secours modestes, des propos qui ont des conséquences fâcheuses. Puis, nul contrôle n'est possible sur le nombre des visites faites par chaque voyageur ; or, que s'ensuit-il ? C'est que le grand nombre des Bourses du Travail et des syndicats qui délivrent le secours et la facilité qu'il y a à s'en procurer les adresses, permettent à des nomades sans scrupules de «rester sur le trimard» d'avril à octobre de chaque année. Enfin, on dissipe à secourir les non-syndiqués volontaires (ils le sont presque tous, car peu d'hommes, même les sans-métier, sont dans l'impossibilité de se syndiquer) des ressources à la production et au renouvellement desquelles ils n'ont et n'auront jamais contribué.
Tous ces motifs ont déterminé le Comité fédéral des Bourses du Travail à remplacer les secours particuliers et différents que donne chaque Bourse, par un viaticum collectif, réservé aux syndiqués, réglementé par les intéressés eux-mêmes et qui supprime la plus grande partie, sinon la totalité, des inconvénients du système actuel.
L'économie de ce viaticum n'a rien, à vrai dire, d'original, nous ayant été inspiré par celle de services similaires. Pour avoir droit au secours de route, chaque syndiqué doit : avoir trois mois au moins de sociétariat, avoir acquitté régulièrement ses cotisations, sauf dans le cas de chômage, de maladie dûment justifiée et de service militaire ; n'avoir quitté la localité où il résidait que par manque de travail ou pour avoir accompli un des actes de solidarité ouvrière prévus par le règlement particulier de chaque syndicat. Le «brûlage» d'une Bourse faisant présumer que le chômeur n'est pas sans ressources, le viaticum n'est, en ce cas, payé que pour la distance comprise entre les deux Bourses les plus rapprochées l'une de l'autre ; c'est ainsi que le voyageur arrivant à Angers de Paris sans avoir visité Bois et Tours ne recevrait le viatique que pour l'intervalle entre Tours et Angers. En arrivant dans une ville, le voyageur, muni par le secrétaire du syndicat de sa profession des adresses des ateliers, doit les visiter tous et faire constater son passage par un des syndiqués de l'atelier désigné à cet effet, ou, faute de syndiqués, par d'autres moyens trop longs à exposer. Bien entendu tout voyageur convaincu d'avoir accepté du travail à prix inférieur au tarif syndical ou dans un atelier mis à l'index perdrait droit au viaticum.
Quant au montant du secours, il est de 2 francs pour les 40 premiers kilomètres ou par fraction de ces 40 kilomètres à partir de chaque Bourse visitée, et de 75 centimes par 20 kilomètres ou fraction de 20 kilomètres au delà, l'addition des kilomètres étant interrompue par la rencontre d'une Bourse ou, à son défaut, par un total de 200 kilomètres. La perception d'une somme de 150 francs suspend le droit au viaticum pendant dix-huit mois, sauf dans le cas improbable où, pendant le laps de temps nécessaire pour atteindre cette somme, le voyageur n'aurait pu trouver aucun emploi.
Chaque Bourse administre elle-même sa caisse, alimentée par une capitation mensuelle de 10 centimes imposée à tout syndiqué ; et à la fin de chaque trimestre, le Comité de la Fédération, totalisant les sommes payées, établit, en vue de l'égalisation des charges, le quantum dû par chaque Bourse.
Telle est l'économie du projet qui fut soumis en 1898 à l'étude des Bourses du Travail et qui vient d'aboutir. Ainsi que nous l'avons déclaré, il n'est, dans ses grandes lignes, qu'une combinaison des services similaires institués par l'Union des Travailleurs du Tour d e France et par la Fédération des Travailleurs du Livre. Mais ce que ne pouvaient indiquer ces deux sociétés à cause de la disproportion qui existe entre le nombre de leurs membres (la première en compte 3.000, la seconde 6.000) et celui des ouvriers affiliés aux Bourses du Travail (250.000), c'était le taux de la cotisation et celui des allocations. Bien qu'en définitive les chiffres soient, dans les trois cas, à peu près semblables, ceux du projet que nous exposons n'ont pu être fixés qu'après enquête et sont l'Ïuvre propre du Comité fédéral des Bourses. L'enquête ouverte consista à obtenir des Bourses le nombre des membres de chaque syndicat, le pourcentage annuel des chômeurs par corporation et la durée moyenne du chômage. Or, le résultat donna pour toute la France (l'Algérie exceptée, placée qu'elle est dans une situation exceptionnelle par l'afflux d'ouvriers nomades) une proportion moyenne de 15% d'ouvriers chômant pendant quatre-vingt-dix jours par an. Dès lors, 15 chômeurs, recevant pendant trois mois 2 francs de secours par mois, n'épuiseraient pas les recettes produites par le versement statutaire de chaque centaine d'ouvriers ; sur les 10 centimes de la cotisation, 9 seraient employés. Ce résultat s'est trouvé confirmé depuis, d'abord par les tables de la Fédération des Travailleurs du Livre dont la dépense mensuelle la plus élevée n'a atteint que 0 fr. 085 par tête de syndiqué, et ensuite par les secours de route qu'allouent les Bourses et dont la valeur moyenne est de 87 fr. par 100 membres.
Est-il besoin maintenant de signaler les avantages offerts par le viaticum ? En première ligne, la possibilité pour les Bourses du Travail de régulariser l'itinéraire de chaque voyageur ; le secours de route ne pouvant être accordé que si le voyageur (sauf découverte d'un emploi) ne retourne jamais sur ses pas ; chaque Bourse, en outre, par la publication hebdomadaire (comme on le verra plus loin) des conditions de travail dans son ressort est en mesure d'indiquer au visiteur dans quelle direction il pourra ou non trouver un emploi. En seconde ligne, nous trouvons la sévérité du contrôle grâce à quoi les Bourses pourront décourager les nomades volontaires : le secours de route cessera ainsi complètement d'être une aumône ou une prime à l'exploitation mutuelle de prolétaires ; il deviendra l'aide procurée à soi-même par quiconque aura montré, en se syndiquant et en contribuant à l'alimentation des caisses de viaticum, l'énergie suffisante pour se rendre capable de résister aux suggestions des employeurs. Enfin, la certitude pour les ouvriers non syndiqués de trouver dans l'association corporative une assistance sérieuse en cas de chômage les déterminera bientôt à y entrer et en développera la puissance dans une mesure incalculable. Si l'expérience qui se poursuit actuellement justifie les espérances de la Fédération, peut-être un futur Congrès international des Bourses du Travail et associations similaires étendra-t-il par delà la France l'organisation du secours de voyage.
4° L'Office national ouvrier de statistique et de placement. Ñ Le point de départ de l'Office national ouvrier de statistique et de placement se trouve dans les deux propositions suivantes, adoptées le 15 septembre 1897 par le VIe congrès tenu à Toulouse (Rapport officiel, page 39) :
1° Narbonne et Carcassonne proposent que le Comité fédéral recherche le moyen d'établir un secours de route qui permette aux camarades syndiqués de se rendre de ville en ville pour se procurer du travail ;
2° Nevers propose qu'il soit dressé un état mensuel des fluctuations du travail dans chaque Bourse, et que cet état soit envoyé au Comité fédéral qui, à son tour, le fera connaître à toutes les Bourses
Saint-Étienne, au cours de la même séance, avait déjà exprimé le vÏu, d'une part, qu'un service de statistique générale fût établi pour le placement, de façon, que chaque Bourse pût se procurer dans les délais nécessaires les ouvriers demandés ; d'autre part, que chaque syndiqué, se présentant dans une Bourse, en quête de travail, pût y trouver assistance immédiate. «N'y aurait-il donc pas, avait demandé le délégué, un moyen de rendre les Bourses solidaires les unes des autres et de faire, par l'intermédiaire du Comité fédéral, que l'excédent de travailleurs d'une localité pût être réparti immédiatement dans les localités où manqueraient les bras ?...»
Le Congrès, pris ainsi à l'improviste, n'avait point une idée nette de la forme que pouvait revêtir la double proposition de Narbonne et de Nevers. Il se borna donc à voter les deux ordres du jour présentés par ces Bourses et dont le caractère vague indique suffisamment l'indécision des délégués.
Toutefois, le principe même de la création d'un Office de statistique et de placement était adopté, et si le Congrès suivant (VIIe, Rennes, 1898) ne fut saisi d'aucun projet dans ce sens, c'est qu'on ne voulut point compliquer inutilement la besogne des délégués et nuire à la solution de la question du viaticum. Mais la meilleure preuve que le Comité fédéral entendait réaliser le projet intimement lié à celui du secours de route, c'est qu'il en présenta l'esquisse dans un article des statuts mêmes du viaticum, article ainsi conçu :
«Chaque Bourse devra envoyer une fois par semaine, et suivant une formule qui sera établie par le Comité fédéral, un état du travail dans chaque syndicat. L'ensemble de ces états, communiqué 48 heures après à toutes les Bourses, permettra de diriger les voyageurs sur les endroits indiqués comme disposant de travail et de les écarter de ceux où il y aurait chômage.»
Cet article, malgré l'imprécision des termes, contenait en germe tout l'Office national de statistique et de placement que le Comité fédéral devait créer deux ans plus tard et qui commença dès 1898 de faire l'objet de ses préoccupations.
La première difficulté soulevée résultait du caractère que le secours de route ou viaticum devrait revêtir pour produire le maximum d'effet utile. Constituerait-il une Ïuvre de philanthropie pure ? Serait-il une sorte d'aumône (d'ailleurs fraternelle) faite par les métiers exempts de chômage et les syndiqués à situation stable aux malheureux que leur profession, leur inhabileté, leur âge, mille autres causes condamnent à de périodiques recherches d'occupations ? Si oui, le Comité fédéral des Bourses du Travail n'avait qu'à adapter aux organisations qu'il représente les statuts des services de viaticum déjà créés par laFédération française des Travailleurs du Livre, par l'Union des Travailleurs du Tour de France et par la Société générale des Chapeliers.
Serait-il, au contraire, outre l'assurance créée par les participants eux-mêmes contre les chômages éventuels, le moyen d'atténuer la concurrence fratricide que, sous la pression du besoin, les sans-travail se font entre eux ? Servirait-il à régulariser en quelque sorte le marché économique en permettant une mise en présence presque immédiate de l'offre et de la demande, de manière à éviter soit la pénurie des bras qui, si elle sert momentanément les intérêts de quelques-uns, lèse par contre ceux de la multitude affamée, soit la surabondance des bras, qui coopère à la disproportion constatée depuis 1860 entre le prix du travail et le prix des denrées ?
Telles étaient les deux conceptions possibles du service décidé successivement par les congrès de Toulouse et de Rennes.
Si les Bourses du Travail n'avaient compté que quelques milliers d'adhérents, nul doute que le Comité fédéral n'eût adopté le premier système, très simple, éprouvé depuis longtemps, protégeant chaque année des centaines d'hommes contre la tentation de se coucher au bord du chemin pour n'avoir plus à disputer au hasard une existence précaire et misérable. Mais les Bourses du Travail ont groupé plus de mille syndicats et à peu près 250.000 ouvriers, soit 65% des syndiqués français. Avec un nombre aussi considérable de travailleurs, le Comité fédéral devait donc chercher à tirer du service projeté le parti le plus profitable ; aussi se prononçant pour le second système, arrêta-t-il que le secours de voyage serait complété par une statistique du travail permettant d'indiquer aux ouvriers et les centres où la main-d'Ïuvre serait rare, pour s'y rendre, et ceux où elle surabonderait, pour s'en écarter. A cet effet, les Bourses du Travail seraient priées de faire connaître une fois par semaine le nombre d'emplois vacants dans chacun des métiers représentés à la Bourse ; ces chiffres seraient d'ensemble reportés par le Comité lui-même sur un tableau d'ensemble dont chaque Bourse recevrait dans les 24 heures un exemplaire destiné à l'affichage.
Ce n'était qu'une ébauche ; mais cette ébauche soulevait déjà une objection capitale. Alors que des organismes bien outillés peuvent à peine fournir avec exactitude de simples renseignements mensuels sur l'état du marché, était-il permis d'espérer qu'on pût sur le même sujet, et quatre fois par mois, recueillir des chiffres, c'est-à-dire la précision même ? Le Comité ne fut pas assez téméraire pour répondre à cette question affirmativement. Il eut seulement une présomption de succès en remarquant d'abord que les Bourses du Travail ont éveillé dans le peuple le goût des études économiques et statistiques, avant elles inconnues et partant dédaignées ; en songeant ensuite que la persévérance portée dans l'exécution de son projet finirait par déterminer des hommes, épris déjà du désir de connaître leur condition, à en écrire l'histoire en chiffres, c'est-à-dire à la rendre presque tangible pour eux-mêmes et pour le reste de l'humanité ; en considérant enfin que les Syndicats et les Bourses du Travail, qui n'ont qu'un intérêt médiocre et rétrospectif à consulter les statistiques, insuffisamment fréquentes, publiées de côté et d'autre, auraient, à l'exactitude de la statistique établie par la Fédération, le triple intérêt : 1° d'empêcher, en régularisant le «voyage» des ouvriers sans travail, le gaspillage des fonds destinés à les secourir ; 2° de prévenir les afflux de bras disponibles, qui déprécient les salaires ; 3° d'obtenir, en en fournissant eux-mêmes, des renseignements assez exacts pour que ceux de leurs membres qui voudraient se déplacer sans être obligés «d'entreprendre le voyage» ne le fissent qu'à bon escient.
Il y avait là, semble-il, plus de raison qu'il n'en fallait au Comité pour avoir confiance dans le résultat de son entreprise. Par surcroît, il n'est pas de jour où des Bourses du Travail ne soient pas dans l'obligation de se demander mutuellement, sur les vacances dans telle ou telle branche de l'activité industrielle, les indications que précisément le Comité projette de rendre permanentes. En établissant un service de statistique, il ferait donc mieux que de chercher des concours, il irait au devant de ceux qui s'offrent.
Cette première difficulté résolue, il restait à connaître dans quelles conditions s'accomplirait le travail. Tout d'abord, et pour atteindre le but poursuivi, il faudrait assurer aux indications fournies par les Bourses la plus grande exactitude, de telle sorte qu'un ouvrier de la petite mécanique, par exemple, sût si l'emploi annoncé comme vacant dans sa profession concerne les instruments de chirurgie ou d'optique ; qu'en outre, les dénominations d'emplois fussent unifiées et assez précises pour éviter des confusions fâcheuses lorsqu'un métier possède, suivant les localités, des appellations différentes ou que l'ouvrier spécialiste des grandes villes doit être remplacé par un ouvrier apte à plusieurs travaux, comme le plâtrier-peintre, le ferblantier-zingueur, etc. Comme, d'ailleurs, on ne pourrait se contenter d'une liste des métiers actuellement représentés dans les Bourses du Travail, le nombre de ces métiers et celui des Bourses augmentant chaque jour, il parut donc que la première tâche à accomplir devrait être la nomenclature complète des métiers, un exemplaire en étant remis à chaque Bourse avec recommandation de désigner toujours exactement les emplois disponibles par une des dénominations comprises dans cette nomenclature.
En second lieu, les Bourses du Travail étant au nombre de 57, il s'agissait de savoir comment opérerait le Comité pour pouvoir, en l'espace de vingt-quatre heures, reporter tous les chiffres contenus dans les états particuliers sur l'état d'ensemble, obtenir de celui-ci 57 exemplaires et les expédier aux Bourses.
Fidèle à ses principes, c'est-à-dire convaincu qu'avant de demander aide l'homme doit épuiser tous les moyens d'action dont il dispose, le Comité chercha d'abord à réaliser son projet avec ses ressources personnelles. Pour que, malgré l'abondance éventuelle des renseignements fournis par les Bourses où les syndicats sont nombreux, le tableau d'ensemble n'eût jamais de dimensions exagérées, il décida que chacun des métiers de la nomenclature serait précédé d'un chiffre, et qu'au lieu d'indiquer les métiers, les états particuliers, de même que le tableau d'ensemble, n'indiqueraient que les chiffres, la juxtaposition de la nomenclature et du tableau dans la salle publique de chaque Bourse devant permettre une traduction immédiate.
On obtiendrait ainsi des indication du genre de celles-ci :
le chiffre supérieur étant le numéro d'ordre du métier, le chiffre inférieur étant celui des emplois vacants.
Lyon 57
Ñ78
Ñ148
ÑÑ312
ÑÑ522
ÑÑ9 59 17 3 24
Les états particuliers parvenus au Comité, il y aurait à établir l'exemplaire-type du tableau d'ensemble. Mais bien que cette opération ne puisse être faite que par un seul homme, elle ne parut pas de nature à excéder les forces humaines ni même à absorber plus que le délai imposé pour l'expédition des copies aux Bourses. Restait donc la confection de ces cinquante-sept copies.
Les ressources financières de la Fédération étant modestes et lui défendant d'employer le concours de l'imprimerie, il s'agissait de savoir si, par un procédé autographique quelconque, un homme serait capable de tirer en quelques heures à 57 exemplaires un tableau-type comptant en hauteur 57 lignes et en largeur, tantôt 10 colonnes, tantôt 50, suivant le nombre des métiers qui auraient indiqué des emplois disponibles.
Ici, le Comité dut reconnaître son impuissance. Vainement il examina le problème sous toutes ses faces, imagina cent combinaisons ; il lui fut impossible de résoudre la difficulté et il lui fallait convenir que l'imprimerie seule pouvait produire dans le délai imparti les exemplaires indispensables Ñ l'imprimerie dont la modicité de ses recettes lui interdisait précisément l'usage.
Le Comité se trouva donc dans l'alternative d'abandonner son projet ou de faire appel au concours de l'État. Croyant à l'utilité de son entreprise, il n'hésita pas à prendre le dernier parti, et, le 17 novembre 1899, il décida de demander au gouvernement une subvention annuelle de 10.000 francs.
Cette demande était faite quand un événement imprévu vint à la fois élargir le programme primitif du Comité et déterminer plus tôt qu'il ne l'avait pensé la création de l'Office de statistique et de placement.
Préoccupé de procurer du travail aux quelques milliers d'ouvriers réduits au chômage par la clôture des travaux de l'Exposition, le gouvernement s'était enquis des chantiers publics ouverts ou à ouvrir pendant l'année 1900 sur les divers points du territoire, et des conditions de temps et de salaire auxquelles ces chantiers recruteraient leur personnel. Mais comment mettre les chômeurs en relations avec ces chantiers ? Il fallait pour cela un intermédiaire. Le Ministère des Travaux publics offrit ce rôle à la Fédération des Bourses, qui, voyant là une amorce à l'Office proprement dit, accepta l'offre, non sans avoir préalablement résolu de n'envoyer d'ouvriers que là où effectivement la main-d'Ïuvre locale serait insuffisante et à condition que les salaires et la durée des journées de travail fussent les mêmes que ceux acceptés par les syndicats régionaux.
Ce scrupule motiva l'envoi aux Bourses de la circulaire suivante :
Camarade, Ñ Nous vous transmettons sous ce pli un exemplaire de l'affiche par laquelle le Ministère des Travaux publics fait connaître les chantiers actuellement accessibles aux ouvriers tombés en chômage par la clôture des travaux de l'Exposition.Après quoi, commença le placement des travailleurs en chômage.A cet effet, chaque ouvrier remplissait une formule de demande d'emploi, laquelle, reçue par la Fédération et agréée par l'entrepreneur de province, était transmise au Ministère des Travaux publics qui la renvoyait accompagnée d'un permis de circulation à demi-tarif pour la localité où l'ouvrier était embauché.
Nous vous prions de nous faire savoir à ce propos si les prix indiqués sur cette affiche sont au moins égaux aux salaires courants de la localité en question et s'il est exact que cette localité manque assez de bras pour qu'il soit nécessaire d'en envoyer.
Nous vous prions également, pour le développement de l'Office de statistique que nous venons de créer, de nous faire connaître dans le plus bref délai le taux courant des salaires payés aux ouvriers de chacun de vos syndicats. Cela nous permettra d'établir pour les ouvriers de chaque ville un répertoire et de vérifier, dès qu'il nous sera demandé des compagnons, si les prix offerts sont ceux en usage parmi les syndiqués.
Malheureusement les intéressés devaient attendre au moins deux jours avant que les pièces revinssent du Ministère. Cette lenteur dans la remise des permis fut cause qu'un grand nombre de chômeurs préférèrent s'en passer et se mettre en route à leurs frais plutôt que de rester deux ou trois jours de plus à Paris et de s'astreindre ainsi à des dépenses que n'eût pas compensées la réduction de 50% consentie par les compagnies de chemin de fer.
Ajoutons, pour être complets, que, vers le mois de juillet, beaucoup d'ouvriers se trouvèrent dans l'impossibilité même de parfaire le prix de leur voyage. C'est alors que le Comité fédéral crut devoir s'autoriser des paroles prononcées devant la Chambre des députés par le président du conseil des ministres et appeler sur la situation de ces ouvriers l'attention du gouvernement qui alloua à l'Office, avec mission de les répartir de la façon la plus convenable, des sommes dont le total s'éleva à 1.400 francs.
Pendant que fonctionnait ce service annexe, la Direction du Travail au Ministère du Commerce invitait le Comité fédéral à préciser, en une sorte de règlement, le fonctionnement de l'Office de statistique et de placement. C'est alors que le Comité rédigea les statuts (15) qui ont été publiés par le Travailleur syndiqué de Montpellier (juin 1900) et qui, après avoir indiqué la tâche dévolue chaque semaine à chacune des Bourses pour la confection des listes particulières des emplois vacants, et au Comité fédéral pour l'établissement de la liste générale et son expédition, spécifient les trois conditions mises par le gouvernement à son concours.
Bref, le 5 juillet, et en conséquence des déclarations faites le 1er juin à la Chambre par le Ministre du Commerce (16), le gouvernement accordait à la Fédération des Bourses une subvention de 5.000 francs(17) pour le 2ème semestre de 1900.
Immédiatement le Comité fédéral initiait en ces termes les Bourses du Travail aux détails du nouveau service qui leur incombait :
Camarade, Ñ le règlement de l'Office de statistique et de placement, publié dans le Travailleur syndiqué (juin 1900), organe de la Bourse du Travail de Montpellier, vous a indiqué comment fonctionnerait ce nouveau service de la Fédération des Bourses du Travail.
Vous savez que l'Office a pour mission de dresser chaque semaine la statistique des emplois vacants dans le ressort des Bourses du travail, étant entendu que l'expression emplois vacants désigne les emplois qui n'ont pu, pour un motif quelconque, être occupés par aucun des ouvriers de la localité ou pour l'occupation desquels il n'y a aucune ouvrier disponible.
Cette statistique s'établit de la manière suivante : le mercredi de chaque semaine, chaque Bourse remplit et adresse à l'Office une feuille indiquant le nombre des emplois vacants connus dans chacune des professions fédérées, en y ajoutant, autant que possible, le taux des salaires. Mais, pour éviter une énumération trop longue, chaque Bourse indique sur cette feuille, non pas le métier, mais le numéro d'ordre qui lui est assigné sur la Nomenclature dont chaque Bourse trouvera sous ce pli un exemplaire. Exemple : il y a de disponibles : une place de biscuitier à 4 fr. ; trois de tailleurs de pierres, dont une à 3 fr. et deux à 3 fr. 50, et une de tôlier à 5 fr. Le secrétaire de la Bourse établira sa feuille de la manière suivante :
1
Ñ (4 fr.) 3
ÑÑ (1 à 3 fr., 2 à 3 fr. 50) 1
ÑÑ (5 fr.) 27 380 273Enfin, le 9 août 1900, les Bourses du Travail recevaient le premier des tableaux d'ensemble des emplois vacants, qui, depuis lors, paraissent régulièrement chaque semaine (18).Ajoutons que, dans le but d'élargir le cercle de ses informations comme dans celui de faciliter la tâche des Bourses du Travail, l'Office invitait récemment : d'une part, les préfets et les maires ; d'autre part, les industriels et les entrepreneurs, dans le ressort ou pour le compte desquels des travaux viendraient à être exécutés, à lui fournir : les premiers, «le nombre d'ouvriers nécessaires dans chaque profession, le taux des salaires, la durée de la journée de travail et les époques auxquelles doivent commencer et se terminer les travaux» ; les seconds, «le nombre d'ouvriers dont ils pourraient avoir besoin, en indiquant la profession et les conditions de travail ainsi que la durée approximative des travaux.»
les chiffres supérieurs indiquant le nombre d'emplois, les chiffres inférieurs étant ceux de la Nomenclature.
Comme le tableau qui reproduira toutes les feuilles individuelles devra être affiché dans chaque Bourse, à côté de la Nomenclature, les chômeurs qui consulteront le tableau n'auront pour savoir quels emplois désignent les chiffres supérieurs, qu'à consulter la Nomenclature.
Il y a un point sur lequel nous insistons particulièrement : c'est que les indications d'emplois, pour être utiles, doivent être aussi fraîches que possible. Pour cela, il faut, d'une part, que les secrétaires de Bourses tâchent d'être renseignés par les secrétaires de syndicats au dernier moment, c'est-à-dire le mercredi ou, au plus tôt, le mardi soir ; d'autre part, que les listes soient adressées à l'Office par le courrier du mercredi soir, de façon que l'Office puisse, dans la journée du jeudi, dresser le tableau d'ensemble et le porter à l'imprimerie. Nous vous prions donc, camarade secrétaire, de nous envoyer votre première liste le mercredi courant pour continuer ensuite tous les mercredis.
En terminant, nous rappelons aux Bourses du Travail de quelle importance sera l'exactitude de cette statistique permanente. Le Gouvernement, la Chambre des députés, la presse l'ont bien compris. Les souhaits de succès et l'aide pécuniaire qu'ils ont adressés à la Fédération nous créent à tous, secrétaires des Bourses du Travail et membres du Comité fédéral, l'obligation de dépenser toute notre activité pour prouver que les Bourses sont capables de créer le marché national du Travail.
«Les réponses que nous recevrons en conformité de ces circulaires, écrivait aux Bourses le secrétaire de l'Office, seront transmises aux Bourses ou organisations ouvrières qu'elles intéresseront en premier lieu, c'est-à-dire que, s'il nous vient l'avis que dans telle localité il est besoin d'un certain nombre d'ouvriers, nous enverrons immédiatement par dépêche à la Bourse ou organisation la plus proche de la localité en question, les renseignements qui nous seront parvenus, à charge, par cette Bourse ou organisation, de faire tout de suite le nécessaire et de nous indiquer s'il y a lieu d'aviser les autres Bourses du Travail.»
Telle fut la tâche accomplie par le Comité fédéral et que sanctionna, en septembre 1900, le congrès de Paris.
Avant de conclure, donnons quelques renseignements sur la situation financière, guère brillante, hélas ! de l'Office de statistique et de placement.
Le tableau ci-contre indique les prévisions premières du Comité fédéral, telles qu'elles figurent dans le projet de budget annuel annexé au rapport présenté au congrès.
De ces prévisions, que le Comité fédéral, escomptant les promesses d'aide pécuniaires qui ne lui avaient pas été ménagées, avait faites aussi larges que possible, dans le but d'accorder une indemnité annuelle aux secrétaires des Bourses pour le travail supplémentaire qu'exige d'eux l'enregistrement hebdomadaire des emplois disponible dans leur ressort, de ces prévisions, une seule s'est réalisée jusqu'ici : la contribution de l'État. Encore cette contribution sera-t-elle vraisemblablement inférieure, en 1901, au chiffre de 10.000 fr. jugé indispensable pour donner au fonctionnement de l'Office l'ampleur qu'il mérite, et le Comité fédéral devra-t-il plaider énergiquement la cause d'une Ïuvre dont il ne semble pas que l'utilité de premier ordre ait suffisamment pénétré les esprits.
RECETTESFr. c. Fr. c. Subvention de l'État 10.000 Employé permanent 3.600Subvention du Conseil Municipal de Paris 2.100 Un aide (2 jours par semaine) 800Subvention des municipalités, des départements (60 fr. en moyenne par Bourse et par an) (19) 2.820 Impression du tableau 4.000Vente du tableau d'ensemble Mémoire Expédition du tableau 400 Correspondance (3500 lettres) 500 Papier et frais de bureau 300 Indemnité annuelle aux secrétaires des Bourses fédérées (20) 4.700 ______ 14900 EXCÉDENT de recette 20 _____ ________ TOTAL égal 14.920 14.920
Et pourtant Ñ et ce sera notre conclusion Ñ que le Comité fédéral ait vu juste dans sa conception du rôle présent et futur de l'Office de statistique et de placement ; que le but qu'il s'est proposé et qui ne manque pas d'ambition Ñ mais aussi de quelles énergies et de quels dévouements ne sollicite-il pas le concours ? Ñ que ce but doive être atteint : cela n'est pas douteux. Les crises économiques jettent chaque jour des milliers d'hommes sur le pavé, et l'ignorance où se trouve le pays des oscillations de l'offre et de la demande condamne ces hommes à attendre sur place (avec quelles ressources ?) que la crise se calme, ou à partir sans guide à la recherche d'une occupation lointaine et problématique. Contre les crises, les associations ouvrières sont désarmées : la transformation économique seule en rendra le retour impossible ; mais elles en peuvent atténuer les effets en réalisant enfin ce que, depuis la Révolution, tous les économistes sociaux, tous les gouvernements démocratiques projettent d'accomplir : la création du marché du travail. Il est temps que les marchés locaux constitués par les Syndicats et les Bourses se complètent par un marché national et que le travailleur marseillais résidant à Toulouse ou à Nantes puisse savoir quand, où et à quel prix un atelier lui sera ouvert dans sa ville natale. Or, cette tâche, qui mieux que les Bourses est qualifié et outillé pour l'accomplir ?
Ce n'est pas tout. Les statistiques de tout genre, intermittentes ou périodiques, publiées soit par les gouvernements, soit par les sociétés d'économie politique, n'offrent d'intérêt qu'à l'économiste qui, avec leur aide, formule les principes qu'il croit... utiles à sa cause, ou au législateur, qui s'en inspire (d'ailleurs très superficiellement) pour essayer de déguiser l'injustice des projets de lois livrés à son examen. Au contraire, la statistique permanente de l'Office aura un intérêt pratique et immédiat : celui de faire connaître, d'abord, à tout travailleur en chômage ou désireux de se déplacer, les endroits où il y aura des emplois appropriés à ses aptitudes et normalement rétribués (21) ; de proportionner ensuite la main-d'Ïuvre disponible aux demandes d'ouvriers ; d'apporter enfin une chance de succès aux grèves en permettant de faire le vide autour des champs de bataille (22).
5° Caisses diverses. Ñ Pour épuiser la nomenclature des services de mutualité créés par les Bourses du Travail, il nous suffira de signaler quelques caisses de secours en cas d'accident ou de maladie, et l'essai fait par le Syndicat des tailleurs et coupeurs d'habits de Nîmes d'une caisse de retraite.
Une mention spéciale doit cependant être accordée à la «Caisse de solidarité» récemment fondée par un certain nombre de syndicats affiliés à l'Union des syndicats de la Seine. Cette caisse, à la différence des caisses mutualistes, n'impose à ses adhérents aucune condition d'âge ni de santé et n'accepte point de membres honoraires. Elle n'impose aucune condition d'âge ni de santé parce que ses fondateurs estiment que c'est précisément à la veille de la vieillesse ou quand une débilité congénitale ou acquise diminue la force-travail, que les ouvriers ont besoin de secours. Sans doute, il a fallu élever la cotisation, supérieure à celles des sociétés de secours mutuels ; mais il est équitable que les forts donnent aux faibles l'assistance qu'ils recevront eux-mêmes quand l'âge ou la maladie les aura épuisés à leur tour. Il ne semble pas, d'ailleurs, contrairement à l'opinion reçue et professée en Sorbonne, que les jeunes gens hésitent à adhérer à cette caisse ; la solidarité chez eux prime l'intérêt.
Les avantages octroyés par la «Caisse de solidarité» sont : le secours en cas de maladie, le secours trimestriel aux soldats (témoignage de fraternité inédit et sur lequel l'association compte beaucoup pour empêcher ses membres partis au régiment d'oublier les liens qui les attachent toujours à l'atelier), le secours aux réservistes et aux territoriaux, le secours aux compagnes des sociétaires décédés et aux femmes en couches (aucune distinction, avons-nous besoin de le dire, n'étant faite entre la compagne «légitime» et la compagne «illégitime»), le prêt gratuit, enfin, sur simple caution du syndicat dont l'emprunteur fait partie. Le droit d'admission est fixé à 2 francs, la cotisation mensuelle est de 1 fr. 50 ; l'indemnité de maladie est de 2 francs par jour pendant trente jours, à condition que la maladie dure plus de six jours et qu'elle entraîne l'incapacité absolue de travail ; la femme en couches a droit pendant trente jours à un secours quotidien spécial de 1 fr. 50, indépendant de l'indemnité de 2 francs déjà due pour la maladie.La veuve, ou à défaut, les enfants, les parents, les frères et sÏurs, ou l'héritier testamentaire d'un membre de la société reçoit 30 francs ; le soldat de l'armée active 5 fr. par trimestre ; le réserviste et le territorial 1 fr. 50 par jour ; les prêts sont de trente francs, remboursables sans intérêts par versements hebdomadaires de 3 francs.
Ce qui distingue les services de mutualité des Bourses du Travail de ceux des société de secours mutuels proprement dites, c'est, d'une part, la suppression de toute condition d'âge et de santé, ces services étant considérés, non comme des moyens d'auto-protection contre les accidents de la vie, mais comme des moyens de résistance, nous croyons l'avoir déjà dit, contre la dépression économique, qui se traduit par les longues journées de travail et les modiques salaires ; c'est, d'autre part, leur limitation aux syndiqués, conséquence du motif précédent et consécration éclatante, car on ne se serait pas attendu à la rencontrer dans l'ordre mutualiste, du principe de la division en classes, admis aujourd'hui et scrupuleusement appliqué par toute la fraction «organisée» du prolétariat.
Est-ce à dire que la mutualité doive trouver, ou plutôt retrouver auprès du personnel syndical la faveur qu'il lui refusa pendant tant d'années ? C'est possible, pour la double raison : que les syndicats, depuis si longtemps ennemis de cette mutualité dont M. Léopold Mabilleau célébrait naguère les bienfaits, croient aujourd'hui en connaître suffisamment les défauts pour les éviter, et que, les uns d'instinct, les autres avec netteté, conçoivent (par une application toujours plus large du principe de la lutte des classes et en vertu de leur tendance socialiste à éliminer progressivement toutes les institutions actuelles), conçoivent, disons-nous, la nécessité de façonner eux-mêmes les services de tout ordre dont a besoin aujourd'hui l'homme réduit à ne vivre que s'il trouve chaque jour un travail de plus en plus précaire et déprécié.
2° SERVICE DE L'ENSEIGNEMENT. Ñ 1° Bibliothèques. Ñ La Bourse du Travail, disent les statuts généraux de toutes ces associations, «a pour but de concourir au progrès moral et matériel des travailleurs des deux sexes». Or, quel moyen conduirait mieux à ce but que l'initiation des ouvriers aux découvertes de l'esprit humain ? C'est en matière d'enseignement surtout qu'il faut se réjouir de la création des Bourses du Travail, car elles seules pouvaient accomplir les efforts merveilleux qui ont fait dire d'elles à M. Ed. Petit (23) : «Elles deviennent les universités de l'ouvrier.» Les syndicats pauvres, faibles et isolés, les cercles politiques, dédaigneux de l'étude économique, étaient également impuissants, non seulement (cela va de soi) à organiser les cours d'enseignement professionnel et primaire dont nous parlerons tout à l'heure, mais même à constituer des bibliothèques sérieuses. Il fut même un temps d'ailleurs où les rares bibliothèques syndicales se croyaient tenues de compenser la sévérité des ouvrage de technologie ou de science par l'agrément des romans-feuilletons qui font encore aujourd'hui la joie de la loge et de l'antichambre ; or, il est superflu de dire que vieux et jeunes ouvriers, à qui leur ignorance des événements sociaux et des règles qui les déterminent bornait l'horizon, qui se croyaient enfermés, eux et les générations qui les suivraient, dans le cercle des salaires de famine et des besognes abêtissantes, qui, du reste, vivaient isolés, ne pouvaient engager les discussions vives où s'aiguisent les facultés d'observation et de critique, préféraient aux Ïuvres élevées les récits pittoresques ou troublants des conteurs populaires. Ce fut seulement quand, rapprochés, fédérés et inquiets de voir empirer chaque jour la condition ouvrière, les syndicats durent réfléchir sur le problème économique, que, d'une part, les ouvriers acquirent quelques clartés de la science sociale et furent en état de s'intéresser aux ouvrages mis entre leurs mains, que, d'autre part, ils portèrent les yeux sur le monde et y découvrirent le trésor littéraire capable de bercer leur peine, en attendant qu'il leur permît d'y remédier.
Actuellement il n'est pas de Bourse du Travail qui ne possède une bibliothèque et ne fasse pour l'enrichir de sérieux sacrifices. Certaines n'ont que 400 ou 500 volumes, mais d'autres en comptent 1.200, et celle de Paris, placée, il est vrai, dans une situation privilégiée et pourvue d'une salle de travail de 72 mètres de superficie, est riche de plus de 2.700 volumes. Dans toutes ces bibliothèques, d'ailleurs, la qualité l'emporte sur la quantité. Comme d'instinct, les Bourses du Travail sont allées aux Ïuvres les plus propres à épurer le goût, à élever les sentiments, à étendre les connaissances de la classe ouvrière ; les travaux les plus consciencieux, les critiques sociales, économiques et philosophiques les plus nourries et les plus hardies, les ouvres d'imagination les plus hautes : ce sont les aliments qu'elles ont offerts à des appétits d'autant plus robustes qu'ils avaient jusqu'alors été moins satisfaits. Aussi rencontre-t-on dans leurs catalogues, à côté d'une section technologique composée des traités les plus nouveaux et les plus réputés, et tenue au courant des découvertes scientifiques et professionnelles faites chaque jour par le physicien, le chimiste et l'ingénieur, les maîtres de l'économie politique, depuis Adam Smith jusqu'à Marx ; de la littérature, depuis les prosateurs et les poètes du XVIIe et du XVIIIe siècle jusqu'à Émile Zola et à Anatole France, de la critique et des synthèses sociales, depuis Saint-Simon jusqu'à Kropotkine ; des sciences naturelles, depuis Hæckel et Darwin jusqu'aux Reclus et aux plus éminents parmi les anthropologues contemporains.
Les Bourses du Travail montrent d'ailleurs un intelligent éclectisme, et l'on peut voir sur les rayons de leurs bibliothèques, fraternisant par le génie, des Ïuvres telles que le Génie du Christianisme et la Justice dans la Révolution et dans l'Église, le Pape de M. de Maistre, et l'Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, de M. Guyau, l'Essai sur l'indifférence, de Lamenais, et les Ruines de Volney, ou l'Origine de tous les cultes, de Dupuis. Oserions-nous dire que tous ces livres soient beaucoup lus ? Assurément non ; mais des ouvriers se rencontrent qui ont la curiosité de les ouvrir et qui, peu ou prou, goûtent, avec la virulence des grands polémistes catholiques, la richesses poétique d'un Chateaubriand. Quant aux autres, j'entends ceux dont il faut éveiller artificiellement l'intérêt, ils se font une âme nouvelle en lisant les romanciers les plus rapprochés par l'âge et les tendances sociales.
2° Les Musées du travail. Ñ Les Bourses ne se contentent point d'avoir donné à leurs adhérents des bibliothèques remarquablement composées. L'imagination toujours en éveil, elles voudraient créer ces musées du travail dont nous avons naguère exposé le plan dans leur organe central, l'Ouvrier des Deux-Mondes. On ne cesse de dire que les produits, qui coûtent si cher à l'ouvrier, profitent scandaleusement au capitaliste ; que d'année en année la puissance d'achat des pauvres diminuant tandis que celle des fortunés augmente, la richesse grandit toujours et la misère devient de plus en plus effroyable ; on déclare les conditions économiques telles que plus s'accumuleront les années, plus le peuple sera pressuré et plus impuissants deviendront ses efforts pour protéger pacifiquement son existence ; on dit encore... mais qu'est-ce que tout cela, sinon de pures affirmations ? Il faudrait autre chose. Il faudrait offrir au peuple le moyen d'observer par lui-même les phénomènes sociaux et d'en dégager toute la signification. Or, quel autre moyen que de lui mettre sous les yeux la substance même de la science sociale : les produits et leur histoire ?
Voici des échantillons des fils employés dans les tissages d'Amiens. Nous savons combien gagnent les ouvriers qui les tissent, combien aussi gagnent les tisseurs d'autres contrées. Mais que nous indiquent ces chiffres ? presque rien, puisque nous ignorons toutes les circonstances accessoires qui, seules, leur donneraient leur véritable valeur ; ainsi : le coût des matières premières dans les pays de production et leur coût à l'entrée dans les manufactures, c'est-à-dire le montant de la dîme prélevée par le transit, les douanes, les commissionnaires, ce qu'exigent la nourriture, le logement et l'entretien des ouvriers, seul moyen de connaître ce que vaut réellement leur salaire ; si le salaire accusé est celui de chaque journée de travail ou de chacun des trois cent soixante-cinq jours de l'année ; combien, en quelle quantité et où le fabricant vend ses produits ; à quel prix se les procurent les consommateurs de détail, etc. Sur quoi pourrions-nous donc fonder solidement les principes économiques que nous avons déduits empiriquement de statistiques rudimentaires et parfois douteuses ?
Telles sont les préoccupations de mainte Bourse du Travail. Mais comment y satisfaire ? Oh ! très simplement : en créant un musée subdivisé en autant de sections qu'il y a d'unions ouvrières et qui annexât à l'échantillon de chacun des produits manufacturés toute son histoire. Les ouvriers connaîtraient ainsi en quelques minutes d'où vient le tissu mis sous leurs yeux ; les contrées diverses où il se fabrique ; son prix de revient ; le nombre d'ouvriers qu'exige sa fabrication ; leur salaire ; ce qu'ils dépensent pour vivre ; combien ils travaillent d'heures par jour et de jours par an ; le prix de vente en gros et au détail du tissu ; le nombre, la nature et la productivité des machines qui l'ont tissé : tous ces chiffres tenus à jour, et indiquant constamment la situation comparative du capitaliste et de l'ouvrier, du producteur et du consommateur, de telle sorte qu'après peu de temps cette vérité éclatât aux yeux des ouvriers de l'industrie textile que grèves, associations de secours mutuels, ligues contre le chômage, lois ouvrières : tout cela n'a pas plus arrêté la paupérisation qu'une digue de sable ne contiendrait la mer.
Entendons-nous bien : cette constatation n'aurait ni pour but ni pour effet de déprécier des institutions économiques inspirées, non pas seulement par la nécessité de défense actuelle, mais aussi et surtout par l'intention de pourvoir dès maintenant la classe ouvrière des moyens de production, de répartition et de consommation qu'il lui faudrait après transformation sociale ; cette constatation ne servirait qu'à démontrer au peuple, sous une forme nouvelle et suprêmement éloquente, l'impossibilité d'une transformation pacifique.
Imaginez à présent une monographie semblable pour tous les produits de l'industrie humaine ; pour le minerai tiré des profondeurs de l'Oural, le charbon de la Westphalie ou du Gard ; pour l'horrible bibelot de Nuremberg et la délicate vannerie du Palatinat ; pour le cristal de la Bohême et le verre de la Pennsylvanie ou du Tarn ; pour le diamant de l'Inde et la tapisserie des Gobelins ; pour les poteries d'Aubagne et les merveilles azurées de Sèvres ; pour tout ce qui procure aux uns joies d'avare, voluptés d'artiste ou basses satisfactions de vaniteux, et qui coûte aux autres tant de misères, tant de douleurs patiemment subies, silencieusement dévorées. Imaginez enfin ces témoignages vivants, peut-on dire, d'une inexplicable inégalité économique, exposés en même temps et constamment dans toutes les grandes cités, rappelant sans cesse au mineur, au verrier, au vannier, au diamantaire, au potier, au modeleur, que ces ouvrages, sortis de leurs mains et dont ils tirent à peine leur subsistance, iront orner les demeures d'autres hommes, Ñ et ces muettes leçons ne seraient-elles pas plus éloquentes que les vaines clameurs révolutionnaires à quoi s'essoufflent les orateurs d'estaminets ?
D'ailleurs, rien ne manque aux Bourses du Travail pour réaliser ce projet. Elles ont, pour l'estimation, l'origine et l'histoire du produit, depuis l'entrée de la matière première dans l'usine jusqu'à la mise en vente de l'objet manufacturé, les fédérations professionnelles de tous les pays, les rapports des agents consulaires de toutes les nations, les syndicats de voyageurs, de représentants de commerce et de comptables ; pour les conditions mécaniques dans lesquelles s'élabore le produit, les traités spéciaux et les renseignements des ouvriers ; pour les conditions économiques, les déclarations des syndicats.
L'avenir nous dira ce qu'il est advenu de ce projet, dont le moindre mérite serait de donner aux édificateurs des cinquante sections du musée une science économique que pourraient leur envier maints économistes de l'école.
3° Les offices de renseignements. Ñ A la création des Musées du travail ne se borne pas l'ambition des associations ouvrières. Nous avons indiqué précédemment que le principal avantage des Bourses avait été de les initier toutes aux progrès accomplis par chacune d'elles, et, par suite, de les détourner d'expériences reconnues stériles comme de leur suggérer des idées fécondes. Mais, on le conçoit, chaque Bourse et le comité fédéral lui-même peuvent avoir oublié où s'élabore le plus judicieusement et le plus habilement telle ou telle innovation ; de là la nécessité, si l'on ne veut compromettre en partie le rôle des Bourses du Travail, de créer un office central ou, mieux, un grand nombre d'offices particuliers de renseignements économiques.
L'initiative de ce projet revient à la Solidarité des travailleurs de Bagnères-de-Bigorre. «Les groupements, dit cette association (24), ne se forment que dans les grandes villes, là où un esprit hardi propose et n'a de repos que lorsque son idée est en voie de réalisation. Et là encore on marche au milieu des ténèbres, on multiplie les sociétés, qui, composées de trop peu de membres, n'ont de vie que sur le papier ; on croit fonder neuf à Marseille, on tâtonne, on ne réussira peut-être pas, lorsqu'à Lille pareil projet est déjà résolu et fonctionne régulièrement : l'expérience du nord ne profite pas au midi. C'est en constatant cette situation que l'idée de la bibliothèque sociale nous est venue. Nous nous sommes dit : ne devrions-nous pas songer à compléter notre éducation ? Ne serait-il pas possible de mesurer l'effort fait par notre éducation pour arriver à un meilleur état social ? Tous les soldats de notre grande armée éprouveraient quelque satisfaction à voir tant de résultats acquis, malgré le milieu défavorable dans lequel se meuvent les ouvriers. Et ils seraient en même temps amenés à reconnaître la stérilité d'efforts isolés, qui ne se généralisent pas dans toutes les villes et les campagnes. Ces constatations auraient pour conséquence de nous donner à tous plus de confiance dans l'avenir ; quand la victoire apparaît certaine, une armée est invincible.»
En vertu donc de ces observations, la Solidarité des travailleurs propose d'organiser la première bibliothèque sociale, le premier office de renseignements. «Que toutes les sociétés existantes et même dissoutes, dit-elle (syndicats ouvriers, bourses du travail, sociétés de secours mutuels, sociétés coopératives de production, de consommation, d'épargne, de prévoyance, etc.), nous adressent leurs statuts, qu'elles nous envoient les résultats obtenus. La Solidarité des travailleurs se charge de centraliser tous ces renseignements et de les classer ; chaque catégorie de société formera une section spéciale, ayant son secrétaire particulier chargé de cataloguer tout ce qu'on lui enverra, d'étudier en détail et avec soin toutes les pièces reçues, de faire des rapports, de rechercher les germes de vie qui ont amené la prospérité de certaines associations, et la cause de la mort des groupes qui n'existent plus... Notre bibliothèque se composerait aussi des ouvrages traitant les questions sociales... que, par l'organisation d'une bibliothèque roulante, nous prêterions aux associations qui voudraient les consulter.»
On voit quelle économie de force et de temps permettrait aux Bourses du Travail l'institution d'un certain nombre d'offices de ce genre. Ajoutons qu'elle est de réalisation facile et que bientôt elle complétera par la lecture les moyens d'éducation déjà mis par les Bourses à la disposition de leurs adhérents.
4° La presse corporative. Ñ Un certain nombre de Bourses du Travail éditent chaque mois un bulletin dans lequel elles publient les procès-verbaux de leurs séances et diverses statistiques sur leurs cours professionnels, le mouvement syndical, etc. Elles insèrent, en outre, à tour de rôle, les procès-verbaux des séances du Comité fédéral, le Comité n'ayant plus d'organe officiel depuis la disparition, en 1899, de la revue d'économie sociale, le Monde ouvrier.
Nous devons avouer que la plupart de ces publications, dont on attendait les plus importants services, n'ont point compris ou su remplir leur rôle. Deux ou trois au plus, les bulletins de Nîmes et de Tours,l'Ouvrier du Finistère, se sont efforcés d'aider, dans des proportions diverses, à l'élucidation des problèmes économiques et sociaux. Les autres ne renseignent même pas sur le fonctionnement superficiel des Bourses qui les éditent.
Sans doute, la tâche qui incombe aux secrétaires des Bourses du Travail excède leurs forces, sinon leur bonne volonté, et il n'est qu'équitable d'admirer la part qu'ils en remplissent plutôt que de noter celle qu'ils négligent. Néanmoins, la responsabilité de leur échec en matière de journalisme leur est imputable tout entière, car il dépendait d'eux de rendre leurs organes utiles... et intéressants sans effort personnel. Il suffisait d'y publier les rapports, parfois si abondamment documentés, de leurs missions d'études, puis de susciter parmi leurs adhérents les collaborateurs précieux que nous y avons trouvés nous-mêmes et qui auraient tantôt exposé les conditions de la vie ouvrière, tantôt raconté le syndicat, noté ses points faibles, mis en lumière ses avantages, énuméré ses succès ou recherché les causes de ses défaites, initié, pour tout dire d'un mot, à l'activité syndicale et ceux qui l'ignorent et ceux qui la méconnaissent.
Villemessant se révéla psychologue le jour où il prétendit que tout homme est capable d'au moins un excellent article. Quelle concluante vérification de cette parole n'avons-nous pas faite nous-mêmes, en obtenant d'ouvriers, qui s'en étaient d'abord crus incapables, d'intéressantes monographies d'associations et parfois de substantielles études sur les questions qui passionnent le prolétariat ! Combien de fois même n'avons-nous pas publié d'historiques de Bourses du Travail dont les Bourses auraient pu se réserver la primeur ou ordonner la reproduction ! Que les journaux corporatifs ne soient point lus, c'est une mésaventure explicable, personne ne pouvant songer à lire des publications dénuées d'intérêt. Mais il dépend des Bourses du Travail qui les éditent de leur donner une publicité convenable : elles ont, en effet, dans leur propre sein, tous les éléments propres à constituer des revues qui ne le cèdent point aux revues corporatives anglaises et américaines ; qu'elles apprennent à les y recueillir, et elles ajouteront à tous les instruments d'émancipation dont elles disposent l'outil par excellence : le journal, en quoi l'homme se reflète et qui lui donne la sensation de vivre.
5° L'enseignement. Ñ Ce n'est pas d'hier que l'organisation d'un enseignement professionnel par leur propre initiative hante les groupements corporatifs. Sans remonter au delà de 1872, nous constatons que c'était le but des fondateurs du cercle de l'Union syndicale ouvrière et que tous les syndicats de l'époque avaient souscrit d'enthousiasme à ce projet. «Si nous nous reportons aux débuts, dit le Rapport de la délégation des ouvriers marbriers de Paris à l'Exposition universelle de Lyon (1872), nous voyons que, dans le principe, une école syndicale centrale de dessin professionnel avait été jugée nécessaire par un groupe de travailleurs. D'autres cours, se rattachant aux connaissances utiles à toutes les professions, devaient, selon les ressources du cercle, y être adjoints par la suite.
«La première réunion dans ce but est due à l'initiative du citoyen Ottin, artiste statuaire, qui est allé développer sa proposition chez les graveurs. Le dessin étant de première utilité dans ce métier, la question y fut abordée résolument. Ensuite la chambre syndicale des ouvriers tapissiers offrit le local de son siège social pour y tenir les séances préparatoires au projet d'école... Ainsi, ajoutait le Rapport, les chambres syndicales se donneront réciproquement un concours d'idées et de connaissances pratiques, elles apprendront à connaître dans leur sein les individualités dignes de les présenter et égaliseront les connaissances spéciales par le déversement des mieux partagées dans le vide des moins favorisées.»
Malgré, cependant, le prix qu'attachaient les syndicats à l'organisation d'un enseignement technique, rien de remarquable ne fut fait dans cette voie avant la création des Bourses du Travail. Mais à peine nées, ces institutions regagnèrent le temps perdu, et, pendant les quinze dernières années, elles ont accompli de véritables prodiges quant à l'organisation et au fonctionnement de leurs cours d'adultes.
Nous avons cité tout à l'heure l'appréciation de M. Ed. Petit, décorant les Bourses qui possèdent des cours du titre d'universités de l'ouvrier. Quiconque a lu le livre publié en 1897 par M. Marius Vachon sur l'enseignement industriel en France comprendra la justesse de cet éloge.
En ce qui concerne l'enseignement, les Bourses peuvent se diviser en deux catégories ; celles qui se sont limitées à l'enseignement professionnel, théorique et pratique, et celles qui, plus ambitieuses, y ont joint (ne faisant d'ailleurs que précéder les autres) un enseignement éclectique, touchant aux connaissances les plus diverses.
Nous ne pouvons même sommairement dire ici tout ce qu'ont fait les unes et les autres pour réagir, suivant l'expression d'un membre de la Bourse du Travail de Toulouse (25), contre la tendance dominante dans l'industrie moderne à faire de l'enfant un manÏuvre, un accessoire inconscient de la machine, au lieu d'en faire un collaborateur intelligent. M. Vachon y a consacré une grande partie de son ouvrage, et encore n'a-t-il pas tout dit. Nous nous bornerons donc à indiquer les matières traitées par quelques Bourses et l'opinion exprimée par l'une d'elles sur le rôle auquel elles prétendent dans le domaine de l'enseignement.
Parmi les Bourses de la première catégorie, nous trouvons Saint-Étienne, Marseille, Toulouse. Marseille a neuf cours : menuiserie et ébénisterie, métallurgie, stéréotomie, charpente, carrosserie, coiffure, coupe de cordonnerie, coupe d'habits, typographie et lithographie. Saint-Étienne, outre deux de ces cours, possède les suivants : géométrie et dessin mécanique, géométrie et dessin pour les ouvriers du bâtiment, traçage de lignes courbes pour les chaudronniers et les tôliers, filetage pour les tourneurs-mécaniciens, école de trait pour les charpentiers, mise en carte pour les tisseurs, couture et ménage, arithmétique, carrosserie, peinture et filage, arpentage et nivellement. La dernière statistique générale, c'est-à-dire celle de l'exercice 1899-1900, accuse, pour la période du 1er octobre au 30 juin, la tenue de 597 séances de 2 heures chacune ; la moyenne des élèves est de 426. Chaque année, à l'occasion de la distribution des récompenses aux lauréats de chacun des cours professés à la Bourse, l'Administration de la Bourse organise une fête familiale (concert ou bal) dont les bénéfices sont affectés à l'achat de fournitures scolaires au profit des élèves nécessiteux syndiqués ou fils de syndiqués (26).
Montpellier possède cinq cours : cours de cordonnerie, de coupe, d'ébénisterie, de coiffure et de cuisine. Toulouse, qui reçoit une assez forte subvention annuelle, en a créé vingt et ouvert un magnifique atelier typographique. Le Conseil général de la Haute-Garonne lui accorde chaque année 300 francs, destinés à être convertis en prix pour les élèves et dont la distribution est précédée d'une exposition publique des travaux exécutés pendant l'exercice. Les cours, que fréquentent jusqu'à des soldats, sont visités tous les soirs par l'administrateur de service ; ils ont d'ailleurs produit de tels résultats que la Bourse projette de faire participer les élèves aux concours institués par le ministère du Commerce pour l'obtention de bourses de voyage.
Parmi les Bourses de la seconde catégorie, nous pouvons citer celles de Paris et de Nîmes. A Paris, un certain nombre de syndicats adhérents à l'Union de la Seine, ont organisé, de concert avec l'Association polytechnique qui fournit les professeurs, des cours d'électricité industrielle, de comptabilité commerciale, de sténographie, de dessin, de mécanique et de chimie appliquées, de géométrie pratique et d'algèbre, de droit commercial et industriel, de construction des automobiles, de langues allemande et anglaise. Il serait oiseux de dire ce que sont ces cours, l'Association polytechnique ayant, en matière d'enseignement, fait surabondamment ses preuves : mais il est douteux qu'ils puissent profiter beaucoup aux élèves, et cela pour deux raisons qui tiennent à l'organisation même de la Bourse du Travail de Paris.
Dans les Bourses du Travail de province, les cours sont suivis assidûment et par les mêmes personnes pendant toute leur durée, parce que ces Bourses, au lieu d'être, comme celle de Paris (27), de vastes immeubles où les syndicats ne peuvent avoir entre eux que des relations difficiles ou sommaires, sont de petits et d'autant plus ardents foyers d'activité syndicale, qu'ainsi l'entente et la collaboration y sont faciles et complètes et qu'il est possible d'y faire des cours de véritables écoles, à la fréquentation desquelles les élèves sont, pour ainsi dire, contraints. A Paris, au contraire, les syndicats, étant étrangers à l'administration de la Bourse, ne peuvent régulariser leurs cours, qui sont, par suite, des sortes de conférences libres. Aussi le nombre des élèves y est-il très variable, leur assiduité très relative et les résultats obtenus moins bons qu'on le désirerait.
D'autre part, ces cours sont exclusivement théoriques. La quantité excessive des syndicats concentrés rue du Château-d'Eau et rue J.-J. Rousseau (où presque tous les bureaux sont occupés par deux organisations) interdit même de songer à la création de cours pratiques. C'est pourquoi beaucoup de syndicats, notamment ceux de la typographie parisienne, des mécaniciens, des ouvriers en voitures, des passementiers à la barre, des menuisiers, etc., se sont déterminés à organiser, en dehors de la Bourse, un enseignement pratique dont les services sont remarquables.
La Bourse du Travail de Nîmes est celle qui a le plus fait pour le développement simultané de l'enseignement professionnel et d'un enseignement complémentaire touchant à diverses branches des connaissances humaines.
Son enseignement technique comprend l'arithmétique, la géométrie, la mécanique, le croquis coté, la comptabilité, la géographie commerciale, la législation, les marchandises. Ñ Son enseignement complémentaire embrasse la langue espagnole, la médecine et la chirurgie pratiques ; elle projette, en outre, la création de cours d'économie politique et sociale, d'hygiène, de sociologie et de philosophie.
Nous aurons complété cet aperçu sommaire de l'enseignement donné par les Bourses du Travail, en notant que celle de Clermont-Ferrand, empêchée jusqu'ici, faute de ressources, d'organiser des cours professionnels, offre à ses adhérents chaque hiver des conférences faites par les professeurs de l'Université. Ces conférences sont très suivies.
Les résultats matériels produits par ces divers moyens de diffusion des connaissances utiles, on les devine et nous ne tenterons même pas de les indiquer ; mais quels résultats moraux ont-ils déterminés ? Quelles en ont été les conséquences économiques ? Voilà ce que se demandèrent les Bourses du Travail dans le congrès qu'elles tinrent à Rennes. Si l'instruction générale, en effet, est en toute occurrence de nature à épurer les sentiments de l'homme, le perfectionnement technique, au contraire, pourrait, en l'état de lutte créé par les difficultés de l'existence, ne servir qu'à aiguiser son penchant, d'ailleurs excusable, à l'égoïsme ; et, dans ce cas, les Bourses du Travail joueraient un rôle de dupes qui, retrouvant contremaîtres ou sous-entrepreneurs leurs anciens élèves, continueraient à se façonner des adversaires de leurs intérêts.
Une question presque semblable, du reste, s'est déjà posée en quelques villes à propos de la formation des apprentis ; et avant que le congrès de Rennes eût posé en principe que l'enseignement des Bourses du Travail doit servir, non pas à faire des apprentis, mais à perfectionner les ouvriers adultes et ceux des jeunes gens déjà entrés dans l'atelier ou dans l'usine, la Bourse de Toulouse avait dû fermer momentanément son atelier typographique, les apprentis formés éliminant, grâce à la différence habituelle des salaires, les ouvriers adultes des imprimeries de la ville.
Ces diverses observations font donc comprendre pourquoi le Congrès de 1900 eut à établir : 1° si, dans le ressort de chaque Bourse du Travail, les cours professionnels ont contribué à augmenter les salaires ; 2° s'ils ont relevé la valeur technique des ouvriers en général ; 3° si les ouvriers qui en ont bénéficié sont restés ouvriers et en communion de principes avec leurs compagnons, ou s'ils forment des pépinières de contremaîtres, de surveillants, etc. (28).
A ces trois questions, le congrès répondit affirmativement, et il fut reconnu que, loin de nuire aux efforts faits par la classe ouvrière pour l'affranchissement collectif et simultané des travailleurs, l'enseignement professionnel créé par les Bourses produit matériellement et moralement des résultats heureux.
Mais là ne s'arrête point notre ambition et le haut degré atteint par l'enseignement que donnent les Bourses du Travail nous a suggéré le désir de l'élever encore et (lentement, mais sûrement) d'annexer à chaque Bourse une école tenant le milieu entre l'école primaire et la section d'enseignement «moderne» ou «spécial» des collèges. Surprenons-nous par là les lecteurs de cette étude ? Quel ne sera pas alors leur étonnement si nous leur disons que le plus difficile des problèmes soulevés par cette idée n'est ni la durée quotidienne des cours (M. Demolins a très courageusement affirmé que les quatre heures de classe et les six heures d'«étude» imposées dans certains établissements de notre connaissance sont exagérés des deux tiers), ni même le recrutement des professeurs, mais l'acquisition des ressources financières indispensables. Néanmoins, et sans faire état de subventions municipales problématiques, nous trouverons peut-être ces ressources dans la formation des coopératives scolaires. Il est superflu d'ajouter qu'en cas de succès les Bourses créeraient une bibliothèque classique inspirée des principes socialistes.
Au reste, en matière d'enseignement, toute hardiesse est légitime. Les cours institués par les Bourses du Travail n'ont pas seulement pour effet de faire de «bons ouvriers» ; ils ont, disait au mois d'août 1899 l'administrateur de la Bourse du travail de Saint Étienne, chargé de présider la distribution des prix, ils ont pour avantage d'élever le cÏur de ceux qui les suivent.
Car ils se rendent compte combien sont difficiles les commencements de tout travail, combien sont importantes ces heures d'études qui les aguerrissent en vue de la lutte de l'intelligence contre la matière brute ; l'homme qui sait ce qu'il vaut se respecte davantage... et à mesure qu'il prend conscience de sa valeur, il ennoblit le travail au lieu de l'avilir...3° LE SERVICE DE LA PROPAGANDE. Ñ Quelles sont les différentes formes de propagande employées par les Bourses du Travail ? Et dans quels domaines cette propagande s'est-elle exercée ? Telles sont les deux questions qui se posent au début de ce paragraphe. Mais pour y répondre convenablement, il faut au préalable indiquer et expliquer les deux branches de l'activité syndicale ouvrière.«La classe ouvrière, avons-nous écrit ailleurs (29), poursuit un double but : se protéger d'abord contre l'exploitation immédiate, diminuer la somme de labeur et relever les «salaires de famine» à quoi la réduit un système économique dans lequel la dépréciation progressive et constante des produits n'empêche pas le capital de poursuivre toujours son augmentation ; en second lieu, bâtir un état social où, soit par la détermination d'une «valeur» scientifique et équitable des choses (théorie collectiviste), soit par la suppression de toute valeur (théorie communiste), la totalité des hommes serait tenue de produire, où, par suite, l'effort collectif proportionnerait le labeur à la vigueur, assurerait l'existence à tous et rendrait inutiles les rouages administratifs et politiques institués pour imposer le respect des privilèges. De ce double but résultent nécessairement une double action et une double forme d'union ouvrière.
Plus nous aurons de connaissance, ajoute un rédacteur du journal l'Ouvrier en voitures, sur tout ce qui rapporte aux manifestations de la vie sociale, plus nous aurons de force de résistance et d'attaque à opposer à nos oppresseurs... et je crois qu'en nous instruisant le plus possible, nous nous approchons toujours de l'idéal vers lequel nous marchons et qui est l'affranchissement complet de l'individu.
«A l'exploitation immédiate dont souffre le prolétariat, il n'y a que trois palliatifs possibles : le recours au Pouvoir central, qui, ayant intérêt, pour se maintenir, à atténuer, sinon à supprimer, les crises économiques, semblerait obligé d'intervenir dans le sens de la justice, chaque fois que lui est connue ou signalée une tentative d'oppression ; la grève, c'est-à-dire le refus par les ouvriers de louer leurs bras ou leur intelligence à des conditions qu'ils jugent désavantageuses ; la violence, enfin, qui seule peut mettre un frein à la violence.
«Mais comme l'exploitation capitaliste, qui se traduit par l'excessive durée du travail, par la réduction des salaires, par la substitution au travail manuel du travail mécanique, etc., emprunte à l'état économique de chaque profession des conditions et un caractère particuliers, il s'ensuit que les ouvriers de chaque profession doivent examiner eux-mêmes et, en quelque sorte, séparément (malgré la connexité de tous les phénomènes sociaux) en quelle mesure et par quels moyens ils combattront efficacement l'oppression. Ils auront à examiner, par exemple, quels peuvent être, en regard du développement du machinisme dans leur industrie, la durée de leur labeur et le taux de leur salaire ; ils rechercheront jusqu'où pourront aller leurs exigences sans qu'il en résulte la fermeture de l'atelier ; ils auront, en un mot, à proportionner, le plus exactement possible, leurs intérêts immédiats à la nécessité de se conserver l'instrument de leur existence. De là une première forme d'association corporative : l'union régionale, puis nationale, puis internationale, des ouvriers du même métier ou des divers métiers similaires pour la conquête du pain.
«A première vue, le syndicat national ou l'union des métiers, qui ont pour but l'amélioration économique du sort des ouvriers, le perfectionnement de l'ordre social, l'extension à tous d'une égalité qui n'est que théoriquement universelle, paraissent répondre à toutes les exigences et sembleraient devoir exclure tout autre genre d'association. Pourquoi donc le prolétariat s'efforce-t-il de les compléter par une association différente ? Parce qu'il conçoit, non seulement que l'union ouvrière ne sera jamais trop étroite, qu'il faut la poursuivre en tous les sens, lier aux quatre membres tous les travailleurs, mais qu'encore, tantôt comprimée, tantôt souveraine, l'exploitation, en définitive, sera toujours maîtresse du champ social tant qu'on ne l'aura pas frappée au cÏur, que, conséquemment, il ne suffit pas de chercher à refréner ses mauvais instincts : qu'il faut les supprimer en la supprimant elle-même. Et comme elle n'existe qu'en vertu du caractère mercantile donné aux échanges, qu'elle disparaîtrait si le fruit du travail, au lieu d'être une marchandise, s'échangeait uniquement suivant les besoins de la consommation, les travailleurs Ñ les uns avec conscience, les autres par intuition Ñ en même temps qu'ils s'organisent pour opposer de faibles digues à l'oppression inévitablement croissante, s'organisent aussi pour réfléchir sur leur condition, dégager les éléments du problème économique, se fortifier en savoir et en énergie, se rendre, en un mot, capables de l'affranchissement auquel ils ont droit...»
Ainsi s'est constituée en face de l'union de métiers l'union de syndicats divers, les ouvriers associés par métiers pour la garde et la défense de leurs intérêts professionnels immédiats, se concertant sur un terrain plus large pour éviter les efforts incohérents ou «particularistes» de l'action purement corporative.
Le rôle des unions de métiers et des syndicats nationaux consiste donc surtout dans l'observation des conditions du métier et dans l'étude des moyens propres à garantir l'ouvrier contre les diminutions de salaire, les augmentations de la durée du travail, la dépression causée par les lois nouvelles, les machines, etc. ; parmi ces moyens se trouvent d'abord l'affiliation aux syndicats du plus grand nombre possible des membres de la corporation, l'importance de ce nombre déterminant la mesure dans laquelle les syndicats pourront assurer le succès de leurs revendications, puis, la grève, que les unions professionnelles tendant à réglementer et à généraliser, ayant reconnu l'impuissance des grèves partielles ou engagées inconsidérément.
Quant aux unions de syndicats, c'est-à-dire aux Bourses du Travail, leur mission comprend la recherche des conditions du travail dans toute l'étendue de leur ressort et des moyens de les modifier, l'institution de services de mutualité et d'offices de placement, la diffusion des connaissances professionnelles et économiques, la statistique de la production et de la consommation, et enfin l'adaptation, tant au caractère de leurs adhérents qu'au but socialiste, des institutions qui peuvent surgir à côté d'elles, notamment des sociétés coopératives.
1° Propagande industrielle. Ñ Ce qui précède nous dispense d'indiquer en quoi consiste la propagande industrielle des Bourses du Travail. Elle comprend, en définitive, tous les services que nous avons énumérés jusqu'ici ; services de la mutualité et services de l'enseignement, sans compter la participation effective des unions à certaines grèves et la recherche des procédés de propagande agraire et maritime dont nous allons parler. Le nombre, donné plus haut, des Bourses du Travail, des syndicats qui les composent et des ouvriers fédérés, montre les succès qu'elles ont remportés sur ce terrain.
2° Propagande agraire. Ñ C'est en 1886 que l'idée vint au Comité fédéral, déjà préoccupé, nous l'avons dit, de développer les Bourses existantes avant d'en créer de nouvelles, d'entreprendre une campagne pour le prolongement hors des villes du mouvement ouvrier urbain. Fortement encouragé dans ce projet, il posa donc à quelques personnalités socialistes, vouées depuis longtemps à la propagande agraire, les deux questions suivantes : 1° A quelles causes doit-on attribuer le médiocre succès et les faibles résultats des groupements qui ont été tentés jusqu'à ce jour parmi les travailleurs agricoles ? 2° Comment pourrait-on procéder au groupement corporatif de ces ouvriers ? La réponse suivante, faite par un ardent propagandiste et qui résume toutes les autres en les complétant, donna la solution du problème et permit de consacrer enfin à la culture du champ rural l'activité bornée jusqu'alors (et bornée sagement) à la culture du champ industriel.
Les syndicats agricoles (socialistes), déclara M. Arcès-Sacré, se disloquent à peine créés, parce que les fondateurs de ces groupes, ayant sous les yeux les heureux effets des syndicats industriels des villes, ont cru qu'on n'avait plus qu'à se servir du même moule pour voir surgir des syndicats agricoles. Là était l'erreur. Pour atteindre le but, il fallait tenir compte des conditions particulières du travail agricole et noter même les conditions différentes de ce travail dans les divers centres, suivant que le territoire de la localité est accaparé par de gros fermiers, ou que la petite culture, avec ses lopins de terre morcelés sans pitié à l'ouverture de chaque succession nouvelle, se trouve entre les mains du plus grand nombre des habitants.Avec un pareil plan, la tâche du Comité fédéral devenait facile ; il n'avait plus qu'à codifier les indications données, en y ajoutant les remarques indispensables pour différencier matériellement les syndicats socialistes des autres et les empêcher d'oublier jamais le but pour lequel ils avaient été créés.Tout d'abord il élimina de la liste des adhérents admissibles les propriétaires de fonds ruraux dépassant 10 hectares en cultures diverses et 1 hectare en vignes à complant, ces propriétaires, bien que livrés aux mêmes difficultés économiques que leurs confrères et parfois plus misérables que certains des métayers ou des fermiers admis, répudiant trop volontiers toute solidarité d'intérêts avec les petits propriétaires et n'ayant pas à la lutte corporative les motifs des locataires. Cela fait, le Comité dressa pour les syndicats projetés un double programme ; action économique et propagande socialiste. «Le syndicat, dit-il, se préoccupera des conditions du travail, s'efforcera, non seulement de maintenir, mais d'élever par tous les moyens possibles le taux des salaires ; interviendra dans les discussions et les conflits qui naîtront entre les patrons et les ouvriers, se mettra en rapports avec les propriétaires et tâchera d'obtenir d'eux les conditions les meilleures, s'efforcera de procurer des emplois à ses membres de façon à amener progressivement la diminution, puis la disparition des louées publiques ; pour éviter à ses membres des frais de justice, il établira des comités d'arbitrage chargés de régler à l'amiable les conflits entre ouvriers et patrons qu'il n'aurait pu résoudre lui-même.
Les employés à la grosse culture : charretiers, vachers, bergers, garçons de basse-cour, moissonneurs et arracheurs de betteraves, sont astreints à un travail qui varie, suivant la saison, de dix à quatorze heures par jour. La plupart sont logés et nourris à la ferme. A huit heures du soir les grilles sont fermées et personne n'entre ni ne sort. L'après-midi du dimanche est le seul moment de liberté qui leur soit concédé. Encore n'est-ce que demi-liberté pour ceux qui ont à soigner le bétail et les chevaux.
Quant aux salariés de la petite et de la moyenne culture, leur servage est le même que celui des salariés de la grosse culture. Mais à côté d'eux, il y a le paysan ayant son manoir et quelques terres. Cette classe, fort nombreuse autrefois, décroît aujourd'hui avec une effrayante rapidité, car elle ne peut subsister que par un labeur écrasant qui lui laisse à peine de quoi vivre misérablement et dans des conditions que répudierait l'ouvrier des villes. Aussi les fils de ces paysans n'ont-ils d'autre ambition que de chercher leurs moyens d'existence dans les professions industrielles, dans l'armée comme rengagés, ou dans ces milliers d'emplois subalternes et serviles que l'État leur réserve dans les administrations publiques. Cependant il en est qui se prennent à réfléchir ; et le socialisme, qu'ils repoussaient naguère comme un crime social, leur apparaît aujourd'hui comme un moyen de salut. Évidemment, la classe des paysans est celle qui viendra la première à nous.
Cependant, nous ajoutons qu'il y a une condition indispensable à remplir pour le succès de la création des syndicats agricoles : c'est que ces syndicats ne se composent pas seulement de travailleurs agricoles, soit salariés, soit travaillant pour leur compte. Les syndicats agricoles devront surtout admettre dans leurs groupements les travailleurs des industries diverses qui subsistent à côté des cultivateurs, pour les besoins mêmes de la culture, et qui forment à peu près le quart ou même le tiers de la population rurale. Il suffit, pour cela, que les syndicats s'intitulent : syndicats des travailleurs de la terre et des industries annexes. La loi sur les syndicats admet cette combinaison, et il y a pour nous un intérêt considérable à ce qu'il en soit ainsi. En effet, nous avons remarqué que les travailleurs des industries annexes de la culture : meuniers, charrons, maréchaux, menuisiers, cordonniers, sabotiers et même marchands de vin, forment généralement, dans les centres ruraux, l'appoint le plus important au contingent socialiste. Ce sont presque toujours les plus intelligents, les plus débrouillards et les plus militants. Les candidats à la recherche d'une position sociale le savent fort bien, car c'est parmi ceux-là qu'ils recrutent les éléments de leurs comités électoraux. Employons-les à une besogne plus généreuse...
... Cela dit, voyons comment peuvent fonctionner les syndicats agricoles dans les centres de grosse culture où abondent les salariés. Ici, il ne faut pas exiger des syndiqués des réunions hebdomadaires : les difficultés du déplacement ne le permettent pas. Les réunions devront donc être mensuelles.
Même sous cette condition, il sera toujours impossible de réunir un nombre sérieux d'adhérents. Beaucoup redoutent que leur affiliation ne soit connue du maître et qu'elle entraîne leur congé. Le seul moyen pratique de les rassurer et d'obtenir néanmoins d'eux une certaine participation active au mouvement socialiste serait le suivant : dans chaque village, les adhérents empêchés, ou se croyant empêchés d'aller aux réunions, nommeraient un secrétaire délégué, absolument indépendant par la nature de sa profession. Le délégué serait spécialement chargé de consulter les syndiqués sur toutes les questions à l'ordre du jour et de représenter à la réunion syndicale les adhérents empêchés. Si défectueux que sera souvent ce système, il est le seul praticable. Le délégué recruterait les adhésions nouvelles dans son centre ; il serait chargé de la propagande et de la distribution des notes, correspondances et journaux propres à éclairer les syndiqués.
... Les syndicats de chaque fédération seraient reliés entre eux par un Comité fédéral composé de délégués spéciaux nommés par les syndicats. Le Comité fédéral, qui siégerait à la Bourse du Travail de la région, aurait pour mission d'entretenir des rapports avec les autres comités fédéraux des différentes bourses du travail, de telle sorte que les graves questions qui vont être bientôt soulevées dans le monde socialiste soient connues en même temps de tous les travailleurs...
«En ce qui concerne les conditions du métayage et du fermage, il recueillera toutes les données possibles sur le prix des terres dans la contrée, le montant de leur affermage, le rapport entre ce montant et le revenu brut et net des terres ; puis il établira des modèles de baux et, en général, fournira aux colons, métayers et fermiers tous les renseignements statistiques et judiciaires de nature à leur permettre de discuter leurs intérêts avec les propriétaires sur le pied de l'égalité ; il exigera des propriétaires admis, qu'ils n'emploient, le cas échéant, d'autres ouvriers, journaliers et domestiques que ceux ayant adhéré à ses statuts, et il établira avec eux le taux des salaires à payer.
«Il organisera ou encouragera les entreprises de travail en commun : transport aux marchés voisins du plus grand nombre de produits avec le moins d'animaux, de voitures et de personnel possible ; pacage collectif dans les landes et les prés communaux ; création de coopératives pour la fabrication du beurre, du fromage, etc. ; organisation d'équipes de batteurs ; en un mot, il suscitera toutes les entreprises collectives possibles et propres à diminuer les frais de revient d'outillage, de transport et de locaux ; il favorisera l'entente entre ses membres pour l'achat collectif des outils, semences et engrais ; il recherchera les acquéreurs de produits agricoles et s'efforcera de les mettre en rapports avec ses adhérents.
«Il soutiendra, en matière de salaires, de blessures entraînant une incapacité de travail, de dol, etc., les intérêts de ses membres devant les tribunaux, et se chargera de faire exécuter les jugements ; ils consentira des avances d'argent à ceux de ses membres qui ne pourraient attendre l'exécution du jugement rendu en leur faveur ; il fera tous les efforts nécessaires non seulement pour éviter qu'on aliène, mais encore pour obtenir qu'on augmente les biens communaux.»
A cette partie, qui concerne l'action syndicale proprement dite et qui reflète le double désir d'offrir aux ouvriers agricoles tous les avantages de l'association et de les familiariser avec la pratique communiste, le Comité ajouta l'article suivant, qui précise plus nettement encore la dernière de ses préoccupations :
«Pour aider au développement moral de ses membres, le syndicat créera une bibliothèque. Il organisera, en outre, des conférences périodiques ayant pour but : 1° d'exposer les avantages du syndicat au point de vue de l'amélioration immédiate du sort des travailleurs ; 2° d'indiquer pourquoi cette amélioration ne peut être que temporaire et est subordonnée à l'aggravation du sort d'autres groupes d'individus, la fin nécessaire de toute association de producteurs étant ainsi la suppression de la propriété individuelle ; 3° d'exposer le fonctionnement économique de la société et de montrer qu'en même temps que les méthodes de production nouvelles augmentent de plus en plus la richesse générale, le nombre de ceux qui possèdent moins que le nécessaire devient de plus en plus considérable ; 4° de montrer les avantages de l'association et du travail en commun à l'aide d'instruments mécaniques, tant en ce qui concerne l'augmentation de la production qu'en ce qui concerne l'économie des frais.»
Enfin, en un Préambule annexé aux statuts, le Comité, recherchant pourquoi «le revenu de la terre diminue constamment», insista encore sur le but communiste du syndicat. La dépréciation permanente des produits à quoi condamne la concurrence, diminuant, dit-il, d'année en année, le taux de revenu par hectare, «la situation financière des cultivateurs ne pourrait se maintenir que par une extension constamment proportionnelle des propriétés. Mais cette extension n'est permise qu'aux cultivateurs pourvus de capitaux... La crise économique a donc pour effet de rendre le développement des exploitations obligatoirement proportionnel à l'avilissement du prix des denrées, et, par suite, de vouer à la ruine les agriculteurs à qui ce développement est impossible, faute de capitaux, et de restreindre le nombre des petits domaines qui permettent de vivre en en expropriant les possesseurs. Les cultivateurs pourront-ils conjurer leur perte ? Non, conclut le Comité, car le jour où toutes les entreprises de grande culture facilitées aux pauvres par l'association «menaceront de diminuer le revenu des riches propriétaires fonciers, ceux-ci se coaliseront contre elle, comme il arrive en Belgique et en Allemagne», et dans cette lutte à coups d'argent, les entreprises les moins pourvues en capitaux succomberont. A quoi peuvent donc servir les efforts conseillés par le Comité ? A montrer expérimentalement «les avantages que comporte le travail en commun» et (la preuve étant faite que le système capitaliste empêche toute amélioration durable du sort de la collectivité humaine) de faire perdre aux travailleurs des campagnes «l'amour aveugle et désormais sans objet de la propriété parcellaire».
Comment appliquer cette méthode ? Les ouvriers des villes connaissent peu le paysan, professent même à son égard un certain dédain, comme si le travail de la terre n'était pas la source même de la vie. Si donc les Bourses du Travail veulent faire pénétrer le socialisme dans les campagnes, elles doivent former d'abord des propagandistes spéciaux initiés aux conditions de l'existence paysanne et aux problèmes économiques qui touchent la production agricole ; puis, mettre ces propagandistes en rapport, non pas directement avec les cultivateurs, qu'une défiance pourrait écarter, mais avec les ouvriers des professions annexes à celles de l'agriculture, qui, vivant au village, ont l'oreille et la confiance du paysan.
En créant donc dans leur sein des commissions d'études, qui, sans préjudice des problèmes économiques soulevés par la production industrielle, examinent plus spécialement les problèmes agricoles ; en discutant, en réunions plénières et périodiques des syndicats, les rapports de ces commissions, avec cette réserve que pour n'être pas superficielle, la discussion contradictoire des rapports ne pourra avoir lieu que dans la séance qui en suivra l'exposé, les Bourses formeront des écoles de propagande d'une puissance incomparable et se mettront en mesure de contre-balancer l'influence exercée jusqu'ici sur les paysans par les propriétaires fonciers. Ainsi qu'il a été dit à Toulouse (1897), le paysan a plus encore peut-être que l'ouvrier des villes, le sens de la coopération communiste : il l'a en raison même de son âpreté au gain, de son désir ardent de remplacer une propriété précaire par une possession durable, et il en a donné des preuves parfois bien curieuses, notamment en Belgique et en Allemagne. Si donc les Bourses du Travail, habilement et patiemment, sans vouloir précipiter le cours des choses, entrent en contact avec l'ouvrier de la terre, elles auront bientôt entraîné dans l'armée prolétarienne de nouveaux soldats, difficiles à convaincre, il est vrai, mais doués, une fois convaincus, d'une ténacité et d'un courage à toute épreuve, ainsi que l'ont prouvé les guerres de Vendée.
Au reste, la méthode dont nous venons de tracer les grandes lignes était à peine élaborée que certaines Bourses se mettaient à l'Ïuvre. Des syndicats de cultivateurs sont incorporés déjà aux Bourses de Narbonne, de Carcassonne, de Montpellier. La Bourse de Nîmes, qui essaie de conquérir les syndicats agricoles du département du Gard, a résolu d'abord la formation technique et théorique, de propagandistes spéciaux. Après quoi, elle s'efforcera de fédérer les syndicats agricoles gagnés à sa cause en Bourses du Travail cantonales, qui constitueront avec elle l'association étroite et définitive des ouvriers de la terre et des ouvriers de l'usine.
Qui ne connaît, enfin, l'admirable propagande faite par la Bourse du Travail de Nantes, de concert avec M. Brunellière, pour le groupement des viticulteurs à complant de la Loire-Inférieure ? Les socialistes nantais n'ont-ils pas prouvé jusqu'à l'évidence que le socialisme, loin d'être la satisfaction de bas instincts, est une phase inévitable de l'évolution, puisqu'il trouve des auditeurs complaisants et fait des adeptes jusqu'en ces campagnes bretonnes réputées hostiles à tous les novateurs ?
3° Propagande maritime. Ñ Les ouvriers de la terre ne sont cependant pas les seuls qu'il faille gagner à l'action ouvrière. Il reste les marins et les pêcheurs.
Parler du marin, c'est évoquer en même temps le marchand d'hommes. Qu'est-ce donc que le marchand d'hommes ?
En vous promenant, a écrit M. Édouard Conte, à travers les rues populeuses de Bordeaux ou de Marseille, vous avez pu lire au-dessus d'une devanture : «Un tel, logeur de marins.» Entrez dans la boutique. L'intérieur n'en diffère pas des gargotes ordinaires, sauf que des perroquets ou d'autres oiseaux des Îles somnolent dans des cages, et que, sur la muraille, des barbouillages figurent de vagues tableaux maritimes. La maîtresse du lieu arrive au bruit que vous faites. C'est une femme de 50 à 60 ans, souvent hideuse. Son nez est camus, ou il lui manque un Ïil, ou elle a une épaule plus haute que l'autre. Ou, de sa figure, il part des touffes d'un poil qui paraît tantôt blanc, tantôt roussâtre, selon la lumière. Bref, l'aspect d'une entremetteuse dans les prix modérés.Telle est l'exploitation que subit le marin, homme par la force musculaire et l'endurance, enfant par la raison.A côté du marin se trouve le pêcheur qui a toute l'inexpérience de son camarade, et que les fabricants de conserves et les armateurs traitent avec une dureté inouïe. Aux ouvriers de la grande pêche (ceux d'Islande, de Terre-Neuve, de la mer du Nord) on a fait entendre qu'il leur serait plus avantageux d'être payés au mois qu'à la part ; et, après les avoir, moyennant 150 francs par mois, décidés à se défaire de leurs bateaux, puis à remplacer leurs filets de chanvre, acquis à si grand'peine, par des filets de coton, propriété des armateurs, on a progressivement abaissé leur salaire à 80, 70 et même à 50 francs. Quant à ceux qui seraient tentés de reprendre la pêche à leur compte, comment le pourraient-ils, puisque le poisson est tombé à des cours si dérisoires que, pour en tirer parti, il faut le vendre salé ou fumé et que l'outillage nécessaire à la salaison et à la fumure exige des capitaux considérables ? Aussi les malheureux pêcheurs sont-ils réduits, à moins qu'ils ne préfèrent jeter à la mer le produit d'une pêche difficile et dangereuse, à la céder à n'importe quel prix aux propriétaires même de leurs bateaux, généralement fabricants de conserves.
Par une porte ouvrant sur une seconde pièce, vous apercevez des filles allant, venant, riant, chantant, qui portent des verres, des assiettes. Ce sont les bonnes de l'hôtel. Le seul mâle du personnel, c'est un beau gaillard de 30 à 35 ans, amant de la vieille, mais qui néanmoins travaille, car il sait dans les bagarres donner un coup de poing.
Telle est la vermine que le marin a sur le dos dès qu'il met pied à terre, avant même. Car le pisteur, comme on l'appelle, grimpe sur le navire arrivant, aussitôt accosté, débite son boniment, prend son homme, se charge de son paquet qu'il transporte lui-même sur une voiture à bras ; et voilà un poisson de plus dans son filet.
Le marin lui dit : «Je n'ai pas d'argent. Mes avances sont mangées. Mais dans trois jours, l'armateur me donnera mon compte.» Le pisteur, qui sait cela, répond que sa maison a confiance en les braves gens. Et l'on arrive. Dès lors, personne au monde n'est plus choyé que le marin. La matrone l'appelle: mon enfant, et dit des gaillardises de calibre. L'homme en capacité de coups de poing offre des cigarettes. Les bonnes découvrent au nouveau venu des gouffres d'amour à combler et qu'un marin seul saurait combler.
A-t-il soif ? Toute la cave est jugée digne de passer dans son gosier. Le chocolat que, le matin, telle de ces bonnes avale pour effacer la trace de ses travaux, le chocolat est extraordinaire. L'addition le fera bien voir. On la présente au bout de huit jours. Elle égale presque la somme que le marin a en poche. Presque, parce que ce serait trop humiliant qu'il n'eût pas de quoi payer. Il est charitable de lui laisser dix ou quinze francs pour voir venir.
Ah ! dit le marin en se réveillant, il est temps de me rengager. Ñ Vous rengager ? répond l'horrible matrone, dont les attentions, sourires, gaillardises sont subitement tombés, cependant que les bonnes se juraient d'être vertueuses un temps, pour se reposer : «Vous rengager ! mais voici Monsieur qui s'en chargera,» désignant le bel homme en capacité de coups de poing. Le bel homme est placier, en effet ; c'est-à-dire que, lorsque son client a été mis à sec, il intervient, lui, pour le remettre à flot. Cela ne se fera pas sans un dernier profit. Il sera là quand le marin rengagé touchera ses avances. Il se paiera de sa commission, en outre du crédit que généreusement l'hôtel a consenti au marin imprévoyant et noceur. «Ces gaillards-là, s'exclame la matrone, si on ne les mettait pas à la porte, ils passeraient leur vie ici !»
Le marin est bon garçon, naïf, résigné, fataliste. Il paie et se rembarque... Tout de même il y en a qui se fâchent de l'addition, et que l'homme en capacité de coups de poing n'intimide pas. Alors on va chercher la police. Bien entendu, elle donne raison au logeur de marins, avec qui elle est à tu et à toi et de qui elle reçoit de louches complaisances. Et si le volé regimbe, eh ! bien, on le fourre au bloc pour avoir contrevenu aux traditions !
Quant aux pêcheurs de sardines, les grèves qu'ils ont soutenues dans les dernières années ont révélé leur misère, et il ne fallait rien moins que la presque impossibilité de vivre où ils sont tombés, pour les faire sortir de leur résignation, de leur passivité habituelle. C'est surtout à partir de 1895 qu'une sérieuse effervescence se produisit parmi les pêcheurs des côtes de l'Océan. A ce moment, un certain nombre d'entre eux, prirent part au mouvement gréviste qu'avaient simultanément déterminé chez les ferblantiers-soudeurs la question déjà ancienne du mode d'occlusion des boîtes de conserves et l'introduction dans quelques usines de machines à souder. Cette participation tout exceptionnelle détermina les pêcheurs à s'agiter aussi pour leur propre compte.
Il était temps. A une misère intense aggravée chaque année par une rareté absolue ou une abondance excessive de poisson également fâcheuses, s'ajoutent les manÏuvres employées par les fabricants de conserves et par les armateurs pour arrêter la décadence de l'industrie de la pêche. Parmi ces manÏuvres, quelques-unes méritent d'être signalées pour confirmer l'antagonisme inéluctable qui existe entre le producteur et l'intermédiaire.
Quelques succès remportés en 1895 par certains des syndicats de pêcheurs récemment constitués avaient propagé sur tout le littoral les associations corporatives et inspiré l'idée de les faire servir au rationnement des poissonneries. A cet effet, les pêcheurs avaient décidé : ceux-ci, de ne faire sortir chaque bateau qu'une fois par jour et de rester à terre le dimanche ; ceux-là, de ne prendre la mer qu'un jour sur deux ; les derniers, enfin, de jeter à l'eau une partie des pêches surabondantes. Ces procédés divers devaient tous concourir au relèvement des prix. Mais les fabricants de conserves cherchèrent des moyens de défense et trouvèrent l'obligation de la «signature», c'est-à-dire l'engagement fait par les pêcheurs et les soudeurs de ne point faire partie d'un syndicat, puis la plantation, en certains endroits, notamment sur les remparts de Port-Louis, de mâts qui indiquaient à toutes les usines environnantes le prix auquel elles devaient acquérir le poisson ; enfin, l'armement de chalutiers à vapeur destinés à affranchir les usines des coalitions formées par les marins.
Les efforts faits par ces derniers pour raréfier les produits n'ont pas encore été vaincus ; depuis 1896, la lutte se poursuit avec âpreté. Mais peut-on dire qu'elle ait donné des résultats ? Non, et cela même en raison de la variabilité des captures, une série de pêches heureuses pouvant être suivie de nombreuses pêches insignifiantes. Il semble même que les efforts des marins doivent rester infructueux, leur coalition le cédant toujours à celle des mareyeurs. Quant aux chalutiers, leur nombre ne cesse d'augmenter et ils finiraient par ruiner la population côtière, si les pêcheurs ne cherchaient à leur tout à s'affranchir des armateurs. En effet nombreux sont les marins qui, découragés par la misère croissante et constatant que d'année en année le poisson tend à s'éloigner des côtes, désirent se débarrasser de leur bateau et s'embarquer sur le navire à vapeur. Il y sont d'ailleurs incités par la paye, relativement élevée, accordée jusqu'ici aux équipages : le matelot reçoit environ 72 francs, 2% sur la vente du poisson et la moitié desbrous, soit au total 120 francs par mois. Mais à mesure qu'augmentera le nombre des chalutiers et, par suite, les demandes d'embarquement, non seulement le salaire diminuera, mais encore les pêcheurs demeurés propriétaires de bateaux se trouveront dans l'impossibilité absolue de débattre librement le prix de leurs pêches.
Malgré cette situation, le Comité fédéral des Bourses du Travail aurait ajourné toute propagande maritime, si deux faits n'avaient éveillé son attention : le premier fut la création à Marseille, à Bordeaux, à Nantes et à Boulogne-sur-Mer, de «Maisons du marin», bien dotées, il est vrai, par les conseils généraux et municipaux, les chambres de commerce et les armateurs de ces différentes villes, mais vendant leur hospitalité au cours marchand, mais fermées aux marins étrangers, mais étroites et rebutantes. Or, qu'est-ce que ces «Maisons du marin», sinon des institutions participant à la fois des Bourses du Travail et des Sociétés coopératives ? Et, dès lors, comment les Bourses du Travail n'auraient-elles pas songé à utiliser leur capacité d'organisation et de propagande, et à emprunter aux sociétés coopératives leur expérience administrative pour unir aux travailleurs de l'industrie les travailleurs de la mer (30) ? Les «Maisons du marin», gérées administrativement, imposent aux marins une gêne pesante. Il faut y refréner des habitudes parfois grossières, subir l'inquisition de personnages qui intimident, bref se composer soudain une attitude qu'une longue éducation seule pourrait donner. Aussi les marins évitent-ils d'y fréquenter. Mais si, au contraire, des travailleurs comme eux leur offraient un lieu d'asile où la nourriture et le logement fussent aussi économiques que possible, dont la sortie fût aussi libre que l'entrée, où régnât toute la franchise d'allures qui rend si agréable le commerce de l'ouvrier, n'est-il pas évident que les marins, se sentant dans un milieu fraternel, vivant, non avec des censeurs, mais avec des amis indulgents, fréquenteraient volontiers la maison hospitalière ?
Tel est le premier fait qui parut au Comité fédéral des Bourses légitimer une propagande immédiate parmi les marins. Le second fut l'essai de constitution dans quelques centres de pêche d'une société pseudo-coopérative, épurée depuis par le Musée social, et ayant pour but de «créer dans chaque centre un magasin coopératif qui distribuerait à des prix de gros les aliments et les objets nécessaires à l'industrie des pêcheurs ; de vendre en commun le produit de la pêche aux consommateurs ou sur les marchés principaux sans intermédiaire ni criée locale ; de construire des bateaux nouveaux modèles, donnant aux adhérents les moyens de lutter avec avantage contre la production étrangère ; de doter chaque centre de chalutiers à vapeur». Or, là encore les Bourses du Travail ne devaient-elles pas intervenir et provoquer entre les pêcheurs la création de coopératives qui, mises en relations avec la Bourse (fédération) des sociétés ouvrières de consommation de Paris, assureraient la vente directe aux Halles centrales des produits de la pêche ?
Voilà les projets qui furent sanctionnés en septembre 1897 par le Ve congrès des Bourses du Travail, tenu à Toulouse.
Ils furent favorablement accueillis, dit le rapport du Comité ; de Nantes, de Saint-Nazaire et du Havre les encouragements nous sont venus ; néanmoins, l'effort nécessaire a paru trop grand, étant donné les insuccès antérieurs. Des tentatives ont déjà été faites pour grouper les marins ; malheureusement cette catégorie de travailleurs est si préoccupée, dans l'intervalle des campagnes, de dépenser les réserves de forces accumulées pendant les campagnes mêmes, qu'elle est, pour ainsi dire, insaisissable et que, jusqu'ici du moins, il n'a pas été possible de la faire participer à l'action ouvrière socialiste. Les «Maisons du marin» avouent elles-mêmes, dans des rapports récents, n'avoir «pas recruté parmi les marins toute la clientèle sur laquelle elles comptaient». D'autre part, on nous objecte que les Sociétés coopératives ont assez à lutter contre les coalitions commerciales pour ne pouvoir actuellement disperser leurs efforts.
Ainsi, le Comité fédéral des Bourses n'a pas obtenu, en ce qui concerne l'organisation des marins et des pêcheurs, les satisfactions qu'il a trouvées dans la propagande agraire. Mais il se rassure, à la fois parce qu'il sait que le temps est un grand maître et parce que les pêcheurs, dont il n'avait pas escompté le concours, paraissent avoir déjà compris eux-mêmes les bienfaits de ces associations dont il méditait de les doter. Le Croisic, en effet, possède depuis deux ou trois ans une Société coopérative déjà florissante ; d'autres sont en voie de formation sur le reste du littoral. La dernière grève maritime nantaise a favorisé le groupement des marins et des pêcheurs des villages situés entre Nantes et Saint-Nazaire. Bordeaux compte trois syndicats de marins. La tâche assumée par les Bourses se trouve donc simplifiée, et nul doute que, la contagion de l'exemple aidant, le groupement corporatif, qui englobe tant d'ouvriers industriels, qui compte déjà de nombreux paysans, n'attire bientôt leurs compagnons de travail et de lutte : les marins, et qu'ainsi ne se complète l'organisation générale du prolétariat.
4° L'action coopérative. Ñ La propagande maritime, avons-nous dit, nécessite la collaboration des Bourses du Travail et des Sociétés coopératives. Si, en effet, les premières doivent apporter dans la formation et le fonctionnement des sailor'home et des associations de pêcheurs des moyens de propagande, d'organisation, d'éducation et de placement exceptionnels, les secondes, seules, peuvent y apporter le sens commercial et administratif indispensable. Or, si l'on se rappelle avec quel mépris les syndicats ouvriers traitèrent longtemps les coopérateurs, on se demandera comment ces mêmes syndicats consentent aujourd'hui à agir de concert avec leurs ennemis de l'avant-veille.
C'est que, en même temps que les Sociétés coopératives, subissant l'évolution générale des associations ouvrières, rompaient plus ou moins avec les pratiques mesquines qui les avaient fait condamner naguère et par les socialistes et par les positivistes, les syndicats percevaient la nécessité de compléter leur Ïuvre de lutte par une Ïuvre d'économie, de ne pas travailler seulement à la protection du salaire, mais aussi à l'élimination des causes d'affaiblissement de la puissance d'achat. Cette évolution simultanée des coopératives et des syndicats les menait donc nécessairement à un accord.
Ce qui en a hâté la conclusion, c'est assurément la fondation de la Verrerie ouvrière, où coopérateurs et syndiqués se rencontrèrent, à l'extrême surprise de M. Jaurès, pour manifester à l'égard du mouvement socialiste parlementaire de graves défiances. De ce jour, les sociétés coopératives ne cessèrent de témoigner leur sympathie aux syndicats et, de leur côté, les syndicats se consacrèrent au développement des sociétés coopératives, tant dans le domaine de la production que dans celui de la consommation.
Veut-on des exemples de la transformation morale subie par les Sociétés coopératives ouvrières, c'est-à-dire administrées exclusivement par des ouvriers ? En voici quelques-uns, que nous empruntons à l'enquête sur les Sociétés coopératives de production publiée en 1897 par le Ministère du Commerce. Comparant d'abord la force numérique des associations en 1885 et en 1895, l'ouvrage s'exprime ainsi (p. 8):
«L'année 1885 marquait le point culminant de l'ancien coopératisme ; l'année 1895 est, au contraire, en pleine poussée du nouveau coopératisme, et, tout en se gardant de prédire l'avenir, on peut rappeler qu'une impression meilleure se dégage de la comparaison des chiffres de 1897 et de 1881.»
Les associations ne se limitent plus seulement aux ouvriers proprement dits chargés de concourir à l'entreprise, elles s'étendent également aux employés de tout ordre nécessités par l'entreprise et qui cessent ainsi d'être des salariés. Elles comprennent, par exemple, des comptables, «des associés techniques, adaptés par leurs études aux diverses fonctions industrielles et commerciales». C'est là le sens des mots nouveaux : Association intégrale...
Dans le domaine des conditions du travail, beaucoup d'associations appliquent et même dépassent les décisions votées par les congrès corporatifs.
L'association corporative des tapissiers de Paris applique la journée de huit heures et paye 9 francs ; elle n'a point de gouvernement ; elle s'interdit le travail aux pièces, sauf dans le cas où un ouvrier ne fournirait pas à la journée une production normale.
La société coopérative des tailleurs de glace (de Paris) achète et distribue sans frais dans l'enceinte de ses ateliers tous les produits nécessaires à l'alimentation du personnel ; elle applique le travail à la journée, comme les tapissiers.
La Chambre consultative des sociétés de production n'a point de bureau ; elle-même déclare qu'«elle s'administre anarchiquement».
La Mine aux mineurs de Monthieux fait travailler huit heures et a supprimé le travail à la tâche.
En matière de salaires, l'enquête fait une constatation précieuse. Le salaire moyen des associés, dit-elle, s'élève pour l'ensemble des coopératives à 1410 fr. par tête ; celui des auxiliaires, à 1160 francs ; la différence est donc moins forte déjà qu'on ne le croit habituellement ; mais, en outre, cette différence de traitement ne résulte que de l'entrée en compte d'un petit nombre de grandes sociétés ; «le plus grand nombre des associations, dit l'enquête, payent salaire égal à travail égal».
Les coopératives ne répartissent plus, en fin d'exercice, qu'une part relativement faible des bénéfices ; le reste est laissé en compte le plus souvent pour caisses de secours ou de retraite.
Dans 21% des associations, les membres font obligatoirement partie du syndicat de la profession. 36% se sont fondées dans le but de payer les prix déterminés par des «séries» de villes ou des tarifs syndicaux.
Sur 215 sociétés, 110 ont supprimé le travail à la tâche ; 10 répartissent les bénéfices (aux sociétaires et aux auxiliaires indistinctement) au prorata, non pas du travail, mais des heures ou des journées faites.Inutile d'ajouter que ces 10 font toutes travailler à la journée.
Notons, enfin, que les Sociétés coopératives de consommation du département de la Seine, imitant, mais dans un esprit beaucoup plus large, l'exemple que leur avaient donné les sociétés de production, ont constitué une union, dite Bourse des sociétés ouvrières de consommation, dont les procédés et les tendances sont semblables à ceux de la Fédération des Bourses du Travail.
Intermédiaire constant entre les syndicats affiliés aux Bourses, appelé, par suite, à les guider dans la constitution de sociétés coopératives et ne possédant que des statuts vieillis, dangereux pour les néophytes de la coopération, le Comité fédéral devait tôt ou tard être amené à proposer aux Bourses l'étude des réformes à introduire dans les statuts qui lui seraient demandés.
En 1898, en effet, le congrès de Rennes examina et accepta les modifications suivantes : 1° suppression de tout travail aux pièces ; 2° substitution au salaire proportionnel de la répartition égalitaire usitée dans la plupart des commandites typographiques ; 3° recherche par les coopératives de production de la clientèle des sociétés de consommation.
Ces réformes ont-elles besoin de commentaires ? Il est évident, en ce qui concerne la pratique du travail aux pièces, que, condamnée par tous les congrès ouvriers, les Bourses du Travail doivent commencer par la proscrire des sociétés coopératives fondées par elles ou sous leurs auspices. Quant à l'organisation de ce que les typographes appellent la commandite égalitaire, elle consiste à diviser le prix de chaque travail par le nombre des commanditaires qui y ont collaboré, de telle sorte que tous reçoivent rétribution égale par heure de travail. Le groupe commanditaire, qui peut comprendre tous les ouvriers d'un atelier pour assurer la répartition équitables des bons comme des mauvais travaux se forme et s'administre librement ; il choisit lui-même le répartiteur des travaux, qui le plus souvent ne reçoit aucune rétribution supplémentaire, il fixe enfin le minimum de production (calculé toujours sur la capacité d'un ouvrier médiocre) que doit fournir en un temps donné chaque membre de la commandite. Ce mode de travail, on le voit, est essentiellement communiste et fut imaginé, croyons-nous, par deux disciples de Proudhon ; l'ouvrier habile qui, pendant la journée de dix heures, a produit le travail de onze ou douze heures, ne touche pas plus que ceux qui ont effectué une production moindre ; et, bien qu'il semble ainsi avoir intérêt à ne point surproduire, en réalité sa production lui sera profitable, puisque, diminuant le temps prévu pour la confection du travail, elle élèvera le taux du salaire par heure. Ainsi les commanditaires faibles ou âgés profitent de l'effort général sans que leurs compagnons plus vigoureux ou plus habiles en puissent tirer argument pour ralentir le leur.
La suppression de toute différence de traitement entre les non-associés et les associés (auxiliaires et sociétaires) aurait pour effet d'égaliser le gain perçu sur un même travail par les membres de la société et par les ouvriers employés accidentellement. Cette égalité, du reste, existe dans le plus grand nombre des sociétés coopératives de production actuelles. La quatrième réforme enfin a pour objectif d'exempter les coopératives de production de l'avilissement des prix de vente (source de dépréciation des salaires) à quoi les réduit, surtout au début de leur existence, la recherche de la clientèle flottante. Cette réforme a été inspirée par l'exemple de la société des sabotiers, la Conciliation, de Limoges, qui ne se fonda qu'après avoir conclu avec la société de consommation l'Union (700 membres) un accord au terme duquel celle-ci «acceptait toute la fabrication, que l'on pourrait poursuivre hardiment et d'avance, au prix du commerce de détail, diminué de 11 pour 100 (31)».
Ajoutons, pour mémoire, que les Bourses du Travail, voulant que les instruments de production soient propriété sociale (indivise et inaliénable) et non propriété des groupes de travailleurs (ces groupes comprissent-ils la totalité des ouvriers de la profession), elles entendent, en matière de production coopérative, créer, non pas un capital inaliénable, que quelques ouvriers pourraient se partager tôt ou tard, mais créer un capital de mainmorte laïque, qui rende peu à peu au Travail, considéré comme personne morale, la totalité de la richesse publique (32).
Telles sont les bases sur lesquelles les Bourses du travail constitueront désormais des sociétés coopératives. Si l'on tient compte du nombre considérable des ouvriers qu'elles fédèrent, du nombre important de syndicats isolés qui prennent conseil de la Fédération, et si l'on songe que tous ces hommes seront tôt ou tard des coopérateurs, on peut conclure qu'avant dix ans la coopération française sera totalement transformée.
VII La Fédération des Bourses du Travail de France est représentée par un Comité qui siège à Paris et qui se compose d'un délégué par Bourse du Travail adhérente.
LE COMITÉ FÉDÉRAL DES BOURSES DU TRAVAIL
Pour être délégué d'une Bourse, il suffit d'être syndiqué, de réunir les conditions de domicile et de loisir nécessaires pour remplir son mandat avec exactitude, et d'avoir donné des preuves d'intérêt au développement des Bourses du Travail.
Ce qui paraît étonnant, dès l'abord, c'est qu'on puisse faire partie du Comité, c'est-à-dire être appelé à gérer les intérêts généraux des Bourses du Travail, sans être adhérent soi-même à une Bourse. Mais cette anomalie s'explique si l'on considère que le Comité siège à Paris et que l'organisation corporative parisienne a un fonctionnement exceptionnel.
La Fédération déclare qu'il n'existe pas à Paris de Bourse du Travail. Pour elle, en effet, une Bourse du Travail ne peut être que l'union générale des syndicats d'une ville, administrant librement les fonds et les locaux mis à sa disposition par la municipalité. Or, il n'y a et il ne peut légalement y avoir, dans les immeubles de la rue du Château-d'Eau et de la rue Jean-Jacques-Rousseau, aucune union de syndicats jouissant de pareilles prérogatives. Les immeubles sont gérés et la subvention municipale (33) répartie par délégation du préfet de la Seine, et une union particulière de syndicats constituée dès la réouverture des deux immeubles (1896) s'est vu retirer le droit de prendre le titre de Bourse du Travail de Paris.
Cette union, connue sous le nom d'Union des syndicats du département de la Seine, a été admise, il est vrai, dans la Fédération comme Bourse du Travail de Paris ; mais deux raisons s'opposaient à ce que les candidats délégués au Comité fussent obligatoirement membres de l'Union de la Seine. La première (qui n'existe plus aujourd'hui), c'est que l'Union siège rue du Château-d'Eau et que nombre de syndicats parisiens, non contents de refuser l'hospitalité préfectorale, ne veulent pas davantage faire partie d'un groupement qui l'a acceptée ; la seconde raison est que l'Union repousse tout syndicat constitué illégalement et que la Fédération ne pouvait empêcher de participer à son Ïuvre d'excellents syndiqués uniquement coupables d'avoir des vues particulières sur la loi du 21 mars 1884.
Voilà pourquoi, le Comité siégeant à Paris, il suffit, pour en faire partie, de s'être manifestement intéressé au développement et à l'action des Bourses du Travail.
En apparence, aucune règle ne préside au recrutement des membres du Comité. Chaque délégué désigne au secrétaire les militants syndiqués de sa connaissance disposés à représenter une Bourse, et le secrétaire dresse, des noms qui lui sont communiqués, une liste qui est envoyée à chaque Bourse privée de représentant ou nouvellement adhérente. Mais, à la suite de récriminations, il fut convenu en congrès que désormais le secrétaire compléterait, autant que possible, les listes de candidats délégués par des indications sur leurs attaches politiques, en sorte que les Bourses, si elles le jugeaient convenable, pussent se choisir des représentants professant exactement leurs propres opinions.
Ce n'était d'ailleurs que la consécration d'un fait existant depuis longtemps. Certains membres du conseil local parisien de la Fédération des syndicats et groupes corporatifs ayant tenté, en 1893, par des manÏuvres plus ou moins loyales, de conquérir un Comité qui s'annonçait puissant, le secrétaire, nommé, en 1894, s'efforça toujours de maintenir l'égalité proportionnelle entre les diverses opinions socialistes professées dans le Comité, et même de procurer à chaque Bourse un représentant de son opinion, de façon que le Comité fût le plus exactement possible l'image des Bourses fédérées.
Quarante-huit (34) Bourses du Travail sont adhérentes à la Fédération. La plupart d'entre elles répudient toute liaison politique, et c'est surtout dans le groupe de leurs représentants qu'il faut chercher ces libertaires avérés, que les Bourses ont maintenus malgré les reproches de certaines écoles socialistes, et qui, sans fracas, ont tant fait depuis plusieurs années pour le relèvement de l'énergie individuelle et le développement des syndicats.
Trois Bourses, dont les adhérents sont, en proportions diverses, affiliés au Parti socialiste révolutionnaire (blanquiste), sont représentées par des membres du Comité socialiste révolutionnaire central.
Une dizaine de Bourses, enfin, à tendances allemanistes, ont pour délégués des membres du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire.
I1 n'y a point de Bourse professant la théorie de la Fédération des travailleurs socialistes (broussistes) ; et quant aux cinq Bourses plus ou moins inféodées à la politique du Parti ouvrier français, du jour où elles constatèrent que jamais le siège du Comité ne serait transféré en province, exposé par conséquent à leurs entreprises, elles quittèrent la Fédération.
Le Comité n'a pas de bureau ni même de président de séance. Les affaires sont expédiées par un secrétaire (rétribué à raison de 1200 francs par an) (35), un secrétaire-adjoint et un trésorier responsable. Chaque séance débute par la lecture du procès-verbal précédent et de la correspondance, puis se continue par la discussion des questions soulevées par la correspondance, inscrites à l'ordre du jour ou posées par les délégués. Il n'y a vote que dans le cas, extrêmement rare, d'une divergence de vues irréductible. Les réunions ont lieu deux fois par mois et durent de neuf heures du soir à minuit (36).
La suppression du président de séance et des votes inutiles ne date que de l'entrée dans le Comité de délégués libertaires ; mais l'expérience eut bientôt convaincu tous les membres qu'entre hommes sérieux et désintéressés il n'est point besoin de pion, chacun se faisant honneur de respecter la liberté de discussion et même (sans faire fléchir ses principes) de maintenir les débats sur le ton de la causerie.
De 1894 à 896, tous les efforts des Bourses du Travail de Lyon, de Grenoble et de Toulon, tendirent à dénoncer cette «anarchisation» et à obtenir de chaque Congrès fédéral le transfert du Comité soit dans une ville de province une fois désignée, soit au siège de chaque congrès.
Ah ! les homériques disputes qu'il fallut engager aux Congrès de Nîmes (1895) et de Tours (1896) pour déjouer les projets de nos adversaires ! Quelle tactique il fallut déployer pour sauver une association déjà menacée, sans altérer une diplomatique concorde !
«Vous ne pouvez pas, disions-nous, songer à placer le Comité fédéral dans les départements parce qu'il vous sera impossible, en n'importe quelle ville de province, de recruter les délégués nécessaires pour le constituer, parce que vous n'avez pas le droit, tandis que l'État concentre ses moyens de défense, d'éparpiller les vôtres, parce que ce sera toujours à l'heure où une pratique, difficile à acquérir, aura rendu les membres sortants de votre Comité aptes à remplir leur tâche, qu'il faudra leur donner des successeurs et recommencer l'apprentissage administratif.
«Sans doute, concluions-nous, nous sommes fédéralistes ; sans doute, nous ne devons cesser de revendiquer l'autonomie communale, la division des pouvoirs, la diminution de l'autorité centrale ; mais ces revendications devons-nous nous les appliquer à nous-mémes ? Évidemment non, sous peine d'être nos propres dupes. Combiner nos efforts pour affaiblir la classe exploitrice, disputer au Pouvoir central aujourd'hui cette attribution, demain cette juridiction, un autre jour cette prérogative ; c'est là, en effet, la tâche qui nous incombe, mais, en même temps qu'il travaille à l'affaiblissement de ses ennemis, à la désagrégation de la centralisation gouvernementale, le prolétariat doit accomplir la concentration de ses propres forces pour augmenter de plus en plus ses chances de victoire et hâter l'heure de la transformation sociale. La Révolution faite, il n'y aura plus d'État, par conséquent plus de centralisation.»
A quoi les partisans du transfert répondaient qu'en administrant les affaires fédérales les petites villes acquerraient des qualités administratives dont l'absence est souvent regrettable, que le transfert débarrasserait Paris des griefs d'accaparement sous lesquels on l'accable, que d'ailleurs la province possédait un certain nombre de Comités de fédérations professionnelles très florissants, qu'enfin, des décentralisateurs se devaient d'expérimenter au moins pendant un an les facultés organisatrices de la province.
Les Bourses du Travail ne se rendirent jamais à ces raisons, d'abord parce qu'elles les sentaient peu sincères, plutôt inspirées par la passion politique, et qu'ensuite elles ont sur la centralisation et le fédéralisme des idées plus pratiques que sentimentales
Fédéralistes, elles le sont, en effet, foncièrement, et dès l'origine, sans doute, elles eussent dénoncé le pacte fédéral si le Comité avait prétendu leur dicter les questions à résoudre, y apporter des solutions toutes faites en leur attribuant force légale, se transformer, en un mot, de bureau de correspondance et d'informations en Comité directeur. Non seulement les Bourses n'ont jamais attendu du Comité autre chose que l'étude préliminaire de sujets d'intérêt commun (sujets et étude dont elles se réservaient l'acceptation ou le rejet final), mais elles ne considèrent également leurs congrès que comme des foyers où se forgent les instruments de discussion et de travail. Nous pourrions même citer des cas où des Bourses ont formellement désavoué certaines délibérations.
Néanmoins, elles comprenaient que, pour rendre des services, leur Comité devait être placé à Paris, et que l'y maintenir, ce n'était nullement faire adhésion à la politique centralisatrice, mais, d'une part, éviter que le Comité ne tombât chaque année entre les mains d'une école politique nouvelle (ce qui eût été fatal, le Comité étant en province), et, d'autre part, le mettre en contact avec la vie sociale, lui ouvrir la source des expériences économiques, le fortifier de toute la force des autres groupements corporatifs parisiens, bref, faire qu'il pût renseigner fidèlement, sûrement et rapidement ses commettants sur les moindres faits publics.
C'est pourquoi les Bourses du Travail, consultées directement sur la question, donnèrent, en 1897, à la décision prise antérieurement par les Congrès de Nîmes et de Tours, la confirmation la plus éclatante. Depuis lors, le débat annuel sur le déplacement ou le maintien du Comité n'a plus figuré à l'ordre du jour des Congrès de la Fédération.
Le Comité a-t-il abusé de sa victoire? C'est ce que va nous faire connaître son mode de travaiL
Chaque réunion fédérale, avons-nous dit, est consacrée: 1° aux questions soulevées par la correspondance, 2° aux projets émanant de l'initiative du Comité; 3° aux projets émanant des Bourses du Travail.
Les questions soulevées par la correspondance sont généralement d'ordre administratif et d'importance médiocre, et il est rare que le Comité n'ait pas à approuver purement et simplement la suite qui leur a été donnée par le secrétaire.
Mais parfois elles touchent à des points épineux de doctrine syndicale ou même aux principes socialistes. Par exemple, peut-on admettre dans une Bourse du Travail des marchands forains, gens susceptibles d'occuper accidentellement des employés salariés ? Un syndiqué qui, pour des raisons quelconques, a quitté le syndicat de sa profession, peut-il être admis dans un autre sous prétexte qu'il y a des ouvriers des deux métiers dans le même atelier ou, en d'autres termes, que les deux métiers concourent à la confection du même produit ? Un militant dont la profession ne compte pas assez de membres pour qu'il soit possible de constituer un syndicat, peut-il néanmoins être secrétaire d'une Bourse du Travail ? Un syndicat peut-il affecter une partie de ses fonds à la création d'un service de secours mutuels, malgré la protestation d'un certain nombre de ses membres ? De ces questions, on le voit, les unes intéressent le principe de la lutte de classes, considérée non comme un dogme (les organisations corporatives se moquent de la théorie, et leur empirisme, pour le dire en passant, vaut au moins tous les systèmes du monde, qui ont juste la durée et l'exactitude des prédictions d'almanach), mais comme un moyen de préservation contre l'envahissement des petits-bourgeois socialistes ; les autres intéressent le mode de constitution de l'armée syndicale.
Or, elles sont toutes et toujours résolues dans le sens le plus libertaire ; et la solution même n'en est donnée aux Bourses du Travail qu'à titre documentaire, celles-ci restant juges de savoir si elles l'appliqueront ou non, suivant que les arguments qui l'étayent leur auront paru plus ou moins solides.
Les projets des deux autres catégories sont plus importants et nécessitent, non seulement de difficiles études, mais parfois aussi de longues enquêtes. Voyons, par exemple, comment procède le Comité pour l'établissement d'un projet tel que le secours de route.
Au Congrès de Toulouse (1897), une Bourse du Travail proposa que le Comité fédéral fût chargé d'établir un projet de secours de route commun à toutes les Bourses du Travail fédérées, de telle sorte qu'un ouvrier en chômage exerçant n'importe quelle profession pût trouver dans chaque Bourse (même privée du syndicat de sa profession) le réconfort matériel et moral qui garde le travailleur contre les suggestions intéressées du capitaliste.
Pour mener à bien sa tâche, le Comité commença par rechercher sur quelles bases a été établi et comment fonctionne ce service du secours de route dans l'Union compagnonnique du Tour-de-France, dans la Fédération française (les travailleurs du Livre et dans la Société générale des chapeliers ; puis il dressa un premier projet qui fut soumis en 1898 au congrès de Rennes. Malgré une discussion approfondie, le congrès, craignant les conséquences d'une décision hâtive, renvoya le projet au Comité avec mission de l'amender, puis de le transmettre aux Bourses du Travail. Aujourd'hui les Bourses ont fait connaître leur avis : la presque totalité accepte le projet; certaines le modifieront ; quelques-unes seulement déclarent que décidément elles ne pourraient, faute de ressources, accepter la charge du secours de route. Il n'importe. Contrairement à ce qui se passe ailleurs, chacune des Bourses qui acceptent le projet restera juge des moyens de l'appliquer ; et quant à celles qui ne peuvent ou ne veulent en faire l'essai immédiat aucune majorité ne violera leur autonomie ; l'exemple seul peut, d'après les traditions de la Fédération des Bourses, les amener soit à se développer pour rejoindre leurs devancières sur la route de la solidarité, soit à comprendre l'utilité du viaticum.
L'absence de despotisme collectif qui caractérise la Fédération se manifeste encore plus vivement dans les projets émanant de l'initiative du Comité fédéral.
Lorsque celui-ci crut le moment favorable pour l'ouverture d'une propagande spéciale dans les campagnes, il songea à fournir aux Bourses une sorte de guide pour la constitution de syndicats agricoles, susceptible d'adaptation à toutes les localités. I1 consulta donc des propagandistes initiés à la vie et aux mÏurs du paysan, obtint d'eux les indications précises que nous avons rapportées et dressa les statuts-type que nous donnons plus loin.
Or, qu'est-ce que ces statuts ? Un code de propagande rurale ? pas le moins du monde. Ce ne sont, même en l'état d'achèvement où ils sont portés, que des indications, que les Bourses du Travail restent maîtresses d'utiliser dans la mesure où le leur permettront les circonstances de temps et de lieu.
Ainsi, les Bourses entre elles, et le Comité à l'égard des Bourses ne sont que des intermédiaires, se fournissant mutuellement les moyens théoriques et pratiques de se développer. La Bourse chancelante ou brusquement privée de subvention est certaine de recevoir des autres les subsides nécessaires pour pouvoir se constituer tout à loisir une existence indépendante ; la Bourse, qui a besoin de connaître les procédés employés et les résultats obtenus dans un domaine quelconque de la propagande et sur un point quelconque du territoire, trouve auprès des autres Bourses ou du Comité fédéral la satisfaction la plus complète.
Mais, il convient de le répéter, jamais renseignement ou indication fournis par le Comité ou par le congrès annuel n'ont été considérés comme obligatoires ; et c'est incontestablement à cette liberté d'examen et de choix, à cette variété de méthodes, à cette faculté qu'a chaque Bourse de s'adapter à son milieu, qu'est dû le développement extraordinairement rapide de ces institutions.
Pourtant, et malgré ses efforts pour aider à l'extension des Bourses du Travail, le Comité n'est pas en état de rendre tous les services dont il paraît capable. Il lui manque les ressources nécessaires à la fois pour avoir un organe, doté du corps de correspondants auquel la Fédération peut prétendre, créer un Musée d'économie sociale dont chaque Bourse puisse s'inspirer pour en constituer une section et illustrer son enseignement professionnel, organiser enfin une bibliothèque roulante de renseignements sur la législation, l'enseignement, les méthodes de propagande.
Faute de posséder ces divers services, le Comité fédéral n'est actuellement qu'un bureau de correspondance lent et imparfait, dont l'utilité ne justifie peut-être pas les dépenses. Mais l'avenir est à lui et les travaux qu'il a accomplis dans le passé présagent ceux qu'il s'efforcera d'accomplir demain.
VIII Depuis 1894, la Fédération des Bourses du Travail est restée la seule organisation française vivante. Si, antérieurement, c'est-à-dire dans la période comprise entre 1887 et 1894, les Bourses du Travail, reflétant l'«état d'âme» des groupements ouvriers sur lesquels elles réagissaient à leur tour, avaient, par une série brillante d'institutions, donné corps au secret désir des ouvriers de secouer toute tutelle et de puiser désormais en eux-mêmes les éléments de leur émancipation, elles n'avaient pas pu, du moins, faute de se connaître suffisamment les unes les autres, percevoir encore toute l'importance de leur mission, toute la portée de leurs entreprises, et mesurer d'un coup d'Ïil la carrière ouverte à leur activité, Cette conscience, la fédération seule pouvait la leur donner.
CONJECTURES SUR L'AVENIR DES BOURSES DU TRAVAIL ET CONCLUSION.
On leur avait d'ailleurs si souvent affirmé : les docteurs parlementaires, que toute transformation sociale est subordonnée à la conquête du pouvoir politique ; les docteurs révolutionnaires, qu'aucune entreprise socialiste ne sera possible avant le cataclysme rédempteur, qu'elles s'étaient toujours laissé inspirer et guider par les nécessités de l'heure présente : de là l'incohérence de leurs institutions.
Mais quand, dans la période comprise entre 1894 et 1896, les Bourses du Travail eurent considérablement augmenté leurs services ; que chacune d'elles eut solidement organisé son bureau de placement, ses secours aux ouvriers de passage, ses secours contre le chômage, la maladie et les accidents, sa caisse de grève ; qu'elle posséda un enseignement technique complet et une bibliothèque scientifique bien pourvue ; que ses commissions d'étude eurent ouvert aux yeux des syndicats des horizons jusqu'alors insoupçonnés, les Bourses du Travail, au lieu de continuer à opérer au hasard et de ne devoir qu'aux circonstances telle ou telle innovation, songèrent à raisonner, à systématiser leur propagande. Elles apercevaient maintenant entre toutes leurs entreprises un lien mystérieux ; elles constataient que leur initiative s'était, à leur insu même, étendue à la plus grande partie des manifestations de la vie sociale, et que partout, à des degrés divers, cette initiative avait exercé, non seulement une influence morale sur la direction du mouvement socialiste, et plus généralement sur l'ensemble des classes sociales, mais encore une influence matérielle sur les conditions du travail ; elle se sentirent donc de remarquables «facultés d'adaptation à un ordre social supérieur (37)» ; elles comprirent qu'elles pouvaient élaborer dès à présent les éléments d'une société nouvelle, et à l'idée, déjà ancienne en leur esprit, que la transformation économique doit être l'Ïuvre des exploités eux-mêmes, s'ajouta l'ambition de constituer dans l'État bourgeois un véritable État socialiste (économique et anarchique), d'éliminer progressivement les formes d'association, de production et de consommation capitalistes par des formes correspondantes communistes.
A l'ordre du jour du Ve congrès des Bourses du Travail, tenu à Tours en 1896, figurait cette question: Du rôle des Bourses du Travail dans la société future. «Va-t-on, demanda à ce propos la Bourse du Travail de Nîmes, sur la question de la production, de l'échange et de la consommation dans la société future, échafauder un nouveau plan, créer une nouvelle doctrine ? Ou bien, tenant compte du rôle important qu'auraient à jouer les Bourses du Travail actuellement, si leurs ressources leur permettaient partout leur complet développement, va-t-on transporter ces organisations, perfectionnées au dernier degré, au lendemain d'une transformation sociale ? Il nous semble, à nous, qu'il est préférable, pour l'instant, d'envisager la question sous cet aspect... On conviendra qu'il était temps de définir, avec autant de précision que possible, le rôle présent et futur assigné aux Bourses du Travail, que les uns considèrent comme bonnes tout au plus à servir d'intermédiaires entre l'offre et la demande de travail, tandis que, pour d'autres, elles ne sont qu'un foyer révolutionnaire en ébullition...»
Et voici comment le rapport établi au nom de la Bourse du Travail de Nîmes, par les camarades Claude Gignoux et Victorien Brugnier, résolvait la question posée. Quelles sont les attributions des Bourses du Travail? se demandait le rapport. C'est d'abord de connaître à tout instant, avec exactitude, et pour chaque profession, le nombre des ouvriers inoccupés, ainsi que les causes multiples des perturbations introduites chaque jour dans les conditions du travail et de la vie ouvrière ; c'est ensuite d'emprunter à la statistique, «cette science nouvelle appelée à prendre une place de plus en plus prépondérante dans la vie des sociétés», «le coût de l'entretien de chaque individu, comparativement aux salaires accordés, le nombre de professions, de travailleurs compris dans chacune d'elles, de produits fabriqués, extraits ou récoltés, et, par réciproque, la totalité des produits nécessaires à l'alimentation et à l'entretien de la population dans toute la région sur laquelle elle (la Bourse du Travail) rayonne».
Supposons maintenant, continuait le rapport, que, les Bourses remplissant convenablement ce rôle, l'action sociale et corporative ait amené une transformation sociale, que feront les Bourses? Et le rapport répondait: «Chaque métier est organisé en syndicat ; chaque syndicat nomme un conseil, que nous pourrions appeler conseil professionnel du Travail ; ces syndicats sont à leur tour fédérés par métier, nationalement et internationalement.
«La propriété n'est plus individuelle : la terre, les mines, les usines, les ateliers, les moyens de transport, les maisons, etc., sont devenus propriétés sociales. Propriétés sociales ! entendons-nous bien, et non propriété exclusive et inaliénable (38) des travailleurs qui les mettent en valeur, si l'on ne voulait voir s'élever entre les corporations les conflits qui s'élevaient entre les capitalistes, et la société être de nouveau victime de la concurrence concurrence des collectivités corporatives au lieu des individualités capitalistes !...
«Il faut à la société tant de blé, tant de vêtements ; les agriculteurs et les tailleurs d'habits reçoivent de la société, soit en argent, tant que celui-ci subsistera, soit en valeur d'échange, les moyens de consommer ou d'user des produits fabriqués par les autres travailleurs. Voilà sur quelles bases devra être organisé le travail pour que la société soit vraiment égalitaire...
«Les Bourses, connaissant la quantité de produits qui doivent être fabriqués, en avisent les conseils professionnels du Travail de chaque corporation, qui emploient à la fabrication des produits nécessaires tous les membres de la profession... Par leurs statistiques, les Bourses connaissent la production excédante ou manquante de leurs milieux ; elles détermineront donc l'échange des produits entre les territoires doués par la nature pour une production spéciale. Ainsi, le Creuzot, par exemple, pour la métallurgie, Limoges pour les porcelaines. Elbeuf pour les draps fins, Roubaix pour les tissus, diverses parties de nos pays pour les vins, produisent des objets moyennant lesquels leurs populations pourront s'approvisionner de tout ce qui sera nécessaire à leur entretien et à leur développement intellectuel...
«L'outillage se perfectionnant de plus en plus, la science faisant chaque jour de nouvelles conquêtes, les ouvriers ayant alors un grand intérêt immédiat à seconder et à intensifier la marche du progrès, la société pouvant mettre en valeur les richesses et les forces naturelles qu'est obligée d'abandonner notre société capitaliste, la richesse sociale s'accroîtra dans des proportions considérables; de même la consommation, car nul ne sera plus obligé de se priver d'aliments, de vêtements, de meubles, de luxe et d'art, ces deux facteurs essentiels du goût et de l'intelligence !...»
Enfin, non moins prudente que hardie, la Bourse du Travail de Nîmes concluait : «Cet aperçu trop sommaire ne fait que donner aux habitués du mouvement corporatif une idée du rôle qui incombe et incombera aux Bourses... Rien ne servirait de hâter les décisions ; la poursuite avec méthode du développement de nos institutions est suffisante pour arriver au but et éviter bien des déceptions et des retours en arrière... C'est à nous, qui héritons de la pensée et de la science de tous ceux qui nous ont précédés, qu'il appartient de faire que tant de richesses et de bien-être dus à leur génie n'aboutissent pas à engendrer la misère et l'injustice, mais l'harmonie des intérêts par l'égalité des droits et la solidarité entre tous les êtres humains.»
A son tour, le Comité fédéral des Bourses du Travail, en un rapport sur la même question, disait :
«... la révolution sociale doit donc avoir pour objectif de supprimer la valeur d'échange, le capital qu'elle engendre, les institutions qu'elle crée. Nous partons de ce principe que l'Ïuvre révolutionnaire doit être de libérer les hommes, non seulement de toute autorité, mais encore de toute institution qui n'a pas essentiellement pour but le développement de la production. Par conséquent, nous ne pouvons imaginer la société future autrement que comme «l'association volontaire et libre des producteurs». Or, quel est le rôle de ces associations ?...
«... Chacune d'elles a le soin d'une branche de la production... Les unes et les autres doivent s'enquérir tout d'abord des besoins de la consommation, puis des ressources dont elles disposent pour y satisfaire. Combien faut-il chaque jour extraire de granit, moudre de farine, organiser de spectacles pour une population donnée ? Ces quantités connues, combien de granit, de farine, peuvent être obtenus sur place ? Combien de spectacles organisés ? Combien d'ouvriers, d'artistes sont nécessaires ? Combien de matériaux ou de producteurs faut-il demander aux associations voisines ? Comment diviser la tâche ? Comment établir les entrepôts publics ? Comment utiliser, aussitôt connues, les découvertes scientifiques?
«... Connaissant, en premier lieu, le rapport de la production à la consommation, les associations ouvrières utilisent les matériaux produits ou extraits par leurs membres. Connaissant également la quantité de produits qui leur manque et celle qu'elles ont en excédent, elles demandent ailleurs soit les associés dont elles ont besoin, soit les produits spéciaux que la nature a refusés à leur sol...
«... La conséquence de ce nouvel état, de cette suppression des organes sociaux inutiles, de cette simplification des rouages nécessaires, c'est que l'homme produit mieux, davantage et plus rapidement, qu'il peut, par suite, consacrer de longues heures à son développement intellectuel, accélérer ainsi les progrès de la mécanique, s'exonérer de plus en plus de la pénible main-d'Ïuvre et ordonner son existence d'une façon plus conforme aux instinctives aspirations vers le studieux repos.»
Ainsi s'élevait de plus en plus l'idéal des Bourses du Travail Ñ sans qu'une pareille ambition puisse sembler téméraire, si l'on en juge par les Ïuvres qu'elles ont déjà produites.
En thèse générale, les sociologues, nourris de lectures beaucoup plus que d'observations, ignorent totalement ce que sont et, par suite, ce que peuvent devenir les associations ouvrières Ñ celles surtout, et elles sont de plus en plus nombreuses, Ñ qui vivent indépendantes des partis socialistes et affranchies du fétichisme gouvernemental. En un ouvrage récent, le théoricien socialiste Bernstein, traitant du «syndicat», dont les unions anglaises et, parmi elles, les plus imprégnées de l'esprit vieil-unioniste, lui paraissent sans doute être le type, lui attribue une mission et un pouvoir immédiats auxquels nulle association ne crut jamais et dont tous les faits économiques démontrent la chimère, tandis qu'il n'ose, sous l'empire de l'erreur ou de la mauvaise foi collectivistes, lui reconnaître le rôle futur si éloquemment défini par Bakounine, parlant de la société fédéraliste de demain.
Pour lui, le syndicat peut et doit battre en brèche le profit industriel au profit du salaire. Cela n'est pratiquement exact que dans une mesure très restreinte, c'est-à-dire dans les limites de la «loi des salaires» qu'a engendrée le mode de production et d'échange capitalistes. Le pouvoir du syndicat s'arrête, en effet, dans tous les cas, bien avant le moment où le profit industriel ne suffirait plus pour déterminer le capitaliste à continuer son exploitation, et à plus forte raison, bien avant que ce profit descendît à la valeur d'un salaire. Le coût des matières premières, le nombre des usines, les besoins de la consommation, le nombre des bras disponibles, et mille autres causes moins tangibles, moins saisissables, mais tout aussi importantes, interdisent au syndicat d'influer comme il le voudrait sur le taux des salaires.
De même, le syndicat, contrairement à l'opinion de Bernstein, ne peut pas, et il ne l'ignore point, «influencer sur le marché la situation de la force-travail que dans les limites tracées par les innombrables circonstances imprévues et imprévisibles» qui font que le marché s'encombre de bras, d'outils et de produits en quantités supérieures aux besoins de la consommation. Là encore le syndicat ne peut qu'établir des statistiques périodiques des besoins du travail dans chaque région, et grâce à ces statistiques, diriger intelligemment les ouvriers en quête de travail, et éviter, avec les agglomérations fâcheuses de chômeurs sur tel ou tel point, les offres de travail à bas prix. Mais, faire l'opération contraire, c'est-à-dire raréfier périodiquement ici ou là la main-d'Ïuvre pour déterminer une hausse des salaires, cela lui est interdit par l'obligation où leur état de misère met les ouvriers Ñ même les mieux payés Ñ de saisir le premier travail qui leur assure la subsistance.
Enfin, aucun syndicat n'ignore qu'«agir sur la technique de la production», en d'autres termes, empêcher l'introduction dans les ateliers de machines nouvelles, ou prendre des mesures pour contenir leur production, ou enfin augmenter la capacité professionnelle de l'ouvrier, ce n'est affecter que médiocrement, passagèrement et abusivement l'état économique normal. En ce qui concerne les machines, le syndicat sait bien que, lorsqu'il réussit à les proscrire, «il n'agit pas dans l'intérêt de la classe ouvrière prise dans son ensemble et dans le sens de son émancipation, mais dans le sens de la réaction». Il n'accomplit alors qu'un acte défensif. I1 sait de même que toute mesure ayant pour effet de diminuer la production, sauf, cela va de soi, l'arrêt des commandes, équivaut à une criminelle coalition entre lui et le capitaliste contre le consommateur, et cette fois encore, il n'agit que sous la pression des circonstances et en vue de se protéger,
Mais, d'ailleurs, combien de syndicats emploient encore des moyens de défense aussi primitifs ? Les typographes, par exemple, aussi bien en Australie qu'en France, aux États-Unis qu'en Autriche et en Allemagne, cherchent-ils à retarder l'emploi de la machine à composer ? Nullement, ils se bornent à demander, comme à Vienne (Autriche), qu'on n'emploie que des compositeurs ayant fait leur apprentissage de quatre ans dans l'imprimerie même où est introduite la machine ; que la composition soit faite suivant le système dit de la «conscience» ; que la journée de travail soit de huit heures, les heures supplémentaires facultatives pour l'ouvrier, etc. (39), qu'en un mot la machine n'abaisse pas ce qu'en Angleterre on appelle the standard of life, l'étalon de vie.
Comment se fait-il qu'on se méprenne si singulièrement Ñ car Bernstein n'a que le mérite d'avoir mis le plus vivement en lumière les erreurs professées généralement à l'égard du syndicat Ñ sur la nature et sur le degré des connaissances économiques des associations ouvrières contemporaines ? N'est-ce pas parce que, avec une ignorance d'ailleurs excusable, on prend toujours pour objet d'expérience les unions anglaises, les seules précisément qui ne méritent plus l'attention de l'économiste et du sociologue, tant les unes sont arriérées, tant les autres versent dans l'ornière qu'est le socialisme d'État ? Car, cela doit être dit, les trade-unions ont beau posséder des ressources pour ainsi dire incalculables, une d'elles a eu beau soulever pendant plusieurs mois des milliers d'hommes, ces ressources et cette lutte ne sont que proportionnées à la richesse et à l'audace des capitalistes anglais comme à l'aisance des ouvriers, et tandis qu'une Union française comme celle des mécaniciens eut, en partie par l'obstination, en partie par la contrainte, triomphé de la coalition capitaliste formée contre elle, l'Union anglaise a été si rudement, si complètement vaincue qu'aujourd'hui elle a expressément renoncé à mener la guerre des millions pour expérimenter les batailles parlementaires. Non seulement il est impossible que les unions anglaises, malgré l'émerveillante puissance de leurs capitaux, puissent vaincre par l'argent les employeurs, plus riches qu'elles encore et non moins énergiques, mais la multitude de leurs membres, l'importance de leurs caisses, leur ingénieuse organisation ne servent qu'à leur donner un mélange d'orgueil et d'esprit de conservation semblable à celui qui anime les dizaines de mille hommes, illusoirement libres, des manifestations de Trafalgar-Square ou de Hyde-Park et qui suffit à les protéger contre tout acte spontané d'énergie.
Non, les unions anglaises ne répondent plus, n'ont peut-être jamais répondu aux besoins du prolétariat international, et la preuve s'en trouve dans ce fait, encore inaperçu de ceux qui ont écrit sur le mouvement ouvrier : que dans tous les pays, sauf précisément l'Angleterre, les unions du même métier ou même des métiers similaires sont inférieures en nombre et en puissance aux unions de professions diverses: Bourses du Travail, cartels, etc. Quelles sont les associations nationales connues ? Ce sont: en Allemagne, la Commission générale des Sociétés ouvrières ; en Autriche, l'Union centrale des syndicats ouvriers ; au Danemark, l'Assemblée générale des Sociétés ouvrières ; aux États-Unis, la Fédération américaine du travail ; en Australie, la Fédération des travailleurs de Queensland, celle des travailleurs de la Nouvelle-Galles du Sud (les ouvriers australiens projettent d'ailleurs une Fédération intercoloniale) ; en France, la Fédération des Bourses du Travail... Et du reste, l'Angleterre elle-même n'essaie-t-elle pas de donner la vie à une fédération générale des trade-unions ? Nulle part, au contraire, les unions de métier ne sont nombreuses ni fortes et la France n'est pas, sous ce rapport, sensiblement inférieure même aux unions américaines. Bref, on compte bien moins, aujourd'hui, sur l'action purement professionnelle, à tendances individualistes, dont le vieil unionisme anglais offre le type, que sur l'action concertée des diverses professions. Et cela vient de ce que les syndicats, mieux avertis que naguère sur le jeu des forces économiques, se rendent compte que la situation de leur industrie, leur propre situation, par conséquent, ne dépend point, comme on l'a cru pendant des siècles, de circonstances particulières, pour lesquelles il existerait des remèdes spécifiques, mais est subordonnée à la situation économique générale, de telle sorte qu'une action générale seule des métiers pourra produire dans l'ordre social mieux que des transformations provisoires, médiocres et accidentelles.
Comment donc, au lieu d'attendre de l'Association ouvrière Ñ cette expression désignant, avec le Syndicat, la coopérative et toutes les institutions dérivées de ces deux groupes fondamentaux Ñ ce que le système social lui interdit de donner, parce que l'argent prime toute autre force, ne pas lui demander ce qu'elle est naturellement, nécessairement, de par sa constitution même, appelée à produire en vue de l'organisation sociale future ? Il est vrai que les hommes qui croient à l'État-providence, et pour qui le collectivisme «scientifique» consiste dans l'État-patron, doivent éprouver quelque antipathie pour ces libres associations d'hommes où les administrés discutent plus souvent qu'il ne conviendrait pour la tranquillité des administrateurs. Mais comment ceux qui aiment la liberté, ceux qui repoussent le système centralisateur parce que ses inconvénients l'emportent sur ses avantages et que ces avantages peuvent être eux-mêmes obtenus des fractions humaines librement unies, comment ceux-là ne comprennent-ils pas que les groupes corporatifs sont les cellules de la Société fédéraliste prochaine?
S'il est vrai, comme le prétendent tous les esprits affranchis, que «l'Autorité est en décroissance continue, la Liberté en ascension», que de plus en plus, les peuples s'habituent à vivre et à agir en dehors de l'État, la conséquence ne peut être douteuse : c'est qu'il doit succéder au système autoritaire actuel un système «où la hiérarchie gouvernementale, au lieu d'être posée sur son sommet, soit établie carrément sur sa base (40)...» Or, ce système, en quoi doit-il nécessairement consister? A former, d'après la loi de séparation des organes, des groupes médiocres, respectivement souverains et unis, dans la mesure et pendant la durée jugées par eux utiles, par des pactes fédératifs librement établis.
Quelle est donc celle de ces conditions que ne remplissent les associations syndicales ou coopératives? «Elles séparent dans le pouvoir tout ce qui peut être séparé, définissent tout ce qui peut être défini, distribuent entre organes ou fonctionnaires différents tout ce qui a été séparé et défini, ne laissent rien dans l'indivision, entourent leur administration de toutes les conditions de publicité et de contrôle (41)», sont, par leur formation professionnelle, trop peu importantes en nombre pour qu'un membre puisse se plaindre de n'y être pas entendu, et trop ouvertes pour qu'un membre mécontent ne puisse s'en évader et constituer une association nouvelle, s'unissent pour des motifs déterminés, en un mot, réalisent le principe fédératif tel que l'ont formulé Proudhon et Bakounine.
Nous voici au terme de notre étude. On connaît à présent l'origine des Bourses du Travail, la façon dont elles se constituent, les services créés par elles et ceux dont elles méditent la création, le rôle, en un mot, qu'elles prétendent à jouer dans l'organisation économique et politique présente. S'étonnera-t-on, après cela, d'apprendre «qu'elles ne se considèrent pas seulement comme un instrument de lutte contre le capital», ni comme de modestes offices de placement, mais qu'elles ambitionnent un rôle plus élevé dans la formation de l'état social futur? Assurément, il ne faut pas être plus optimiste que de raison et nous avouons que, chez la plupart des travailleurs, l'instruction économique, seul guide certain pour les associations ouvrières, est à peine ébauchée. Mais n'ont-ils pas trouvé dans la communion intellectuelle que, seules, les Bourses pouvaient leur faciliter, la clef du système organique des sociétés, et dès lors leur faut-il autre chose que le temps pour pouvoir substituer à l'influence du capital dans l'administration des intérêts humains, l'unique souveraineté justifiable : celle du travail ? Dénombrez les résultats obtenus par les groupes ouvriers en matière d'enseignement, consultez le programme des cours institués par les syndicats et les Bourses du Travail, programme où rien n'est omis de ce qui fait la vie morale, pleine, digne et satisfaite ; regardez quels auteurs habitent les bibliothèques ouvrières ; admirez cette organisation syndicale et coopérative qui chaque jour s'étend et embrasse de nouvelles catégories de producteurs, cet englobement de toutes les forces prolétaires dans un réseau serré de syndicats, de sociétés coopératives, de ligues de résistance ; cette intervention toujours croissante dans les diverses manifestations sociales ; cet examen des méthodes de production et de répartition des richesse, et dites si cette organisation, si ce programme, si cette tendance caractérisée vers le beau et le bien, si une telle aspiration à l'épanouissement parfait de l'Individu ne légitiment pas tout l'orgueil qu'éprouvent les Bourses du Travail.
S'il est exact que l'avenir est à l'«association libre des producteurs», prévue par Bakounine, annoncée par toutes les manifestations de ce siècle, proclamée même par les défenseurs les plus qualifiés du régime politique actuel, ce sera, sans doute, dans ces Bourses du Travail ou dans des organismes semblables, mais ouverts à tout ce qui pense et agit, que les hommes se rencontreront pour chercher en commun les moyens de discipliner les forces naturelles et de les faire servir au bien-être humain.
FIN
Notes (1) Les ouvrages relatifs aux expositions de Lyon (1872), de Vienne (1874), de Philadelphie (1876) sont unanimes à signaler le dommage que causa à l'industrie française l'expatriation des insurgés du 18 mars 1871.
«... J'ai parlé, dit M. L. Cambrion, carrossier, des différentes catégories de travailleurs qui ont quitté leur patrie pour le nouveau continent et y ont porté toutes espèces d'industries dont la France avait le monopole dans l'univers entier, et dont quelques-unes n'étaient pas ou peu connues en Amérique au commencement de la seconde moitié de notre siècle. De ce nombre est la carrosserie, qui s'y est implantée sérieusement depuis cette époque, grâce à l'émigration volontaire ou forcée de ceux qui, à la suite du coup d'État de Décembre, purent échapper aux persécutions du pouvoir de l'époque. ensuite les guerres étrangères et surtout la Révolution de 1871 eurent les mêmes résultats : les conséquences en sont incalculables au point de vue industriel et de notre commerce d'exportation, qui a une tendance à péricliter de plus en plus surtout depuis que les derniers événements auxquels je fais allusion ont obligé de nombreux ouvriers à quitter Paris... »(Délég. ouvr. libre à l'Expos. univ. de Philadelphie,p. 49)
»... Les diverses fluctuations politiques qu'a subies notre pays ont amené, à diverses époques, une certaine quantité de nos compatriotes à aller se fixer aux Etats-Unis. C'est ainsi que New-York et Newark, par exemple, ont compté et comptent encore un certain nombre d'ouvriers parisiens qui ont contribué à améliorer la fabrication américaine...» (Ibid.(Chapeliers), p. 51)
«... Puis, les persécutions politiques (qui) obligent un certain nombre de citoyens à chercher un asile sur cette terre hospitalière ; et, pour ne parler que de la France, qui ne se souvient de l'empressement des industriels étrangers, parmi lesquels se trouvaient des Américains, à embaucher ceux de nos collègues de différentes professions que les conseils de guerre mettaient en liberté, après un premier examen, lors de nos dernières luttes pour la revendication ?...» (Ibid.(Mécaniciens), p. 119)
«... L'industrie (des Etats-Unis) a pris une extension considérable surtout depuis la Révolution de 1871, où des milliers d'ouvriers français, principalement des ouvriers parisiens, craignant de devenir les victimes de la contre-révolution triomphante, sont allés porter à l'étranger le secret de leurs industries. Tous les rapports constatent que cette émigration fut très funeste à l'industrie française et que le séjour des travailleurs expatriés a été assez long pour permettre aux capitalistes du Nouveau-monde de créer, pour ainsi dire, des industries nouvelles et de jeter sur les marchés de l'Europe des produits pouvant avantageusement supporter la concurrence...» (Ibid.(Examen général), p. 131).
«... Après une série de calculs approximatifs de dépenses et de produits, ils (les Américains) constatent que l'émigration de 1871 a ajouté 285.000.000 de dollars (1.425.000.000 fr.) à leur richesse nationale...» (Délég. ouvr. libre à l'Expos. univ. de Philadelphie,p. 185)
(2)Le Programme du Parti ouvrier, ses considérants, ses articles,par Jules Guesde et Paul Lafargue.
(3) 1882.
(4) Cf. les Congrès ouvriers,par M. Léon de Seilhac.
(5) 5 novembre 1886, rapport Mesureur.
(6) Nous insistons sur ce mot, car, bien que l'idée de grève générale soit fort ancienne, elle n'avait jamais agité sérieusement la classe ouvrière, et le débat qu'elle souleva à Tours et à Marseille, en 1892, fut pour la parti syndical une véritable révélation.
(7) Cette résolution était ainsi conçue :
«considérant :
«Que la formidable organisation sociale dont dispose la classe dirigeante rend impuissantes et vaines les tentatives amiables d'émancipation faites depuis un demi-siècle par la démocratie socialiste ;
«Qu'il existe entre le capital et le salariat une opposition d'intérêts que la législation actuelle, prétendue libérale, n'a pu ou voulu détruire ;
«Qu'après avoir fait aux pouvoirs publics de nombreux et inutiles appels pour obtenir le droit à l'existence, le parti socialiste a acquis la certitude que seule une révolution pourra lui donner la liberté économique et le bien-être matériel conformes aux principes les plus élémentaires du droit naturel ;
«Que le peuple n'a jamais conquis aucun avantage aux révolutions sanglantes, dont ont seuls bénéficié et les agitateurs et la bourgeoisie ;
«Qu'en présence d'ailleurs de la puissance militaire mise au service du capital, une insurrection à main armée n'offrirait aux classes dirigeantes qu'une occasion nouvelle d'étouffer les revendications sociales dans le sang des travailleurs ;
«Que, parmi les moyens pacifiques et légaux inconsciemment accordés au parti ouvrier pour faire triompher ses légitimes aspirations, il en est un qui doit hâter la transformation économique et assurer, sans réaction possible, le succès du quatrième État ;
«Que ce moyen est la suspension universelle et simultanée de la force productrice, c'est-à-dire la grève générale, qui, même limitée à une période relativement restreinte, conduirait infailliblement le parti ouvrier au triomphe des revendications formulées dans son programme ;
«Le congrès régional ouvrier de l'Ouest, réuni à Tours, les 3, 4 et 5 septembre 1892, prend en considération la proposition de grève universelle déposée par le citoyen Fernand Pelloutier et décide qu'il y a lieu de procéder à une organisation spéciale du Parti ouvrier français, dans le but de fournir au congrès international de Zurich, en 1893, un projet complet de grève universelle (a).
(a) L'auteur de cette proposition croit utile de faire remarquer qu'en 1894, c'est-à-dire deux ans aprèsla tenue du congrès de Tours, il en avait déjà modifié certains passages, et qu'aujourd'hui il en répudierait plusieurs paragraphes.
(8) Les Bourses du Travail, 1 vol. in-18.
(9) Cette proposition, «tendant à faciliter les rapports entre propriétaires, patrons et ouvriers» et présentée le 12 juin 1851, était ainsi conçue :
«ARTICLE PREMIER. Ñ Dans toutes les communes d'une population de 3.000 âmes et au-dessus, il sera créé des bureaux de renseignements pour les propriétaires et les patrons qui désireront se procurer des ouvriers, et pour les ouvriers qui désireront trouver de l'ouvrage ; des bureaux semblables seront établis dans les communes d'une population inférieure à 3.000 âmes si les conseils municipaux le jugent utile à l'agriculture et aux classes ouvrières de la localité.
«ART. 2. ÑCes bureaux seront placés sous la surveillance de commissions spéciales nommées par les conseils municipaux et composées de citoyens notables, dans le commerce, l'industrie et la propriété.
«ART. 3. Ñ Ces commissions pourvoient à ce qu'il soit tenu, dans la commune, des registres sur lesquels on inscrira, par catégorie de professions, les demandes d'emploi, le nom et l'adresse des ouvriers ou des serviteurs à gages, le nom et la demeure des patrons et propriétaires, et l'emploi ou l'ouvrage offerts.
«ART. 4. Ñ Dans les villes d'une population de 20.000 âmes et au-dessus, elles nommeront un ou plusieurs employés (suivant l'importance des villes) pour tenir les registres sous l'inspection d'un de leurs membres. Ces employés seront rétribués sur les fonds municipaux.
«ART. 5. Ñ Dans les villes d'une population au-dessus de 20.000 âmes, les registres seront tenus par les secrétaires des mairies, avec l'aide et la coopération des membres de la Commission spéciale à tour de rôle.
«ART. 6. Ñ Dans les villes où il existe des conseils de prud'hommes, les membres de ces conseils feront, de droit, partie de la Commission spéciale.
«ART. 7. Ñ A Paris, il y aura une Commission par arrondissement et des bureaux spéciaux pour les industries importantes.
«Un état sommaire du nombre des inscriptions reçues sera transmis tous les quinze jours par les maires au préfet de la Seine, pour devenir, s'il y a lieu, l'objet de publications, dans l'intérêt de l'industrie et des classes ouvrières.
«ART. 8. Ñ Les règlements faits par les commissions spéciales et adoptés par les conseils municipaux des villes d'une population de 100.000 âmes et au-dessus seront soumis à l'approbation du ministre de l'Intérieur.
«ART. 9. Ñ Un règlement d'administration publique déterminera de mode de correspondance des bureaux de renseignements entre eux.»
(10) Nous nous expliquerons plus loin sur le sens de cette appellation.
(11) Cf. l'article de M. Félix Roussel, Revue politique et parlementaire,novembre 1898.
(12) Déclaration faite à la Préfecture de la Seine enregistrée sous le n° 2012.
(13) Le nombre des Bourses du Travail s'est sensiblement accru pendant l'année qui vient de s'écouler. Il en existe actuellement soixante-quatorze, dont soixante-cinq sont adhérentes à la Fédération. Ñ V. aux Documents complémentaires de la situation au 30 juin 1901. Ñ (Note de Maurice Pelloutier.)
(14) On estime le nombre des ouvriers placés par les Bourses du Travail à un peu plus des quatre cinquièmes du nombre des offres d'emplois et à la moitié du nombre des demandes. Une Bourse, celle de Marseille, place en un an (1895) jusqu'à vingt et un mille ouvriers, dont la moitié à demeure.
(15) On les trouvera aux Documents complémentaires.
(16) Le gouvernement s'engageait à rendre permanentes et méthodiques les études relatives à l'ouverture des travaux de l'État, des départements et des communes, c'est-à-dire à préparer une organisation du travail telle qu'à la fermeture d'un chantier succède l'ouverture d'un chantier nouveau et que les ouvriers devenus inoccupés, au lieu d'être réduits à entrer en concurrence avec leurs camarades de l'industrie privée, trouvent aussitôt un nouvel aliment à leur activité. Il promettait, en outre, «de rendre aussi aisés que possible les emprunts que les départements ou les communes croiront devoir contracter pour l'exécution de leurs travaux.» Ñ Que ces promesses soient tenues et l'on aura, non pas certes résolu la question du chômage, mas atténué certaines crises qui ôtent aux militants eux-mêmes tout courage.
(17) Prélevée sur le crédit affecté aux coopératives de production (Note de Maurice Pelloutier)
(18) Il aurait été intéressant de connaître le nombre des ouvriers placés par l'Office ; mais cette connaissance est impossible. En France, les Bourses du Travail munissent l'ouvrier qu'elles envoient à un patron, d'une feuille imprimée, qui, renvoyée par l'une des deux parties au gérant de placement, lui ferait savoir si patron et ouvrier se sont entendus. Les gérants ne reçoivent que très irrégulièrement cet avis.
On pourrait objecter que l'ouvrier ou le patron se soucie peu de dépenser un timbre de 5 centimes pour cet envoi ; mais il en est de même dans les Bourses du Travail en Belgique, bien que l'avis y consiste en une carte postale dûment affranchie et contenant la mention Oui ou Non (Note de Maurice Pelloutier).
(19) Les sommes plus fortes obtenues par les grandes Bourses compensant l'indigence de celles que les municipalités considèrent d'un Ïil hostile.
(20) Chiffre qui ne peut être maintenu, recettes et dépenses s'équilibrant, que si les Bourses du Travail font du chapitre III des recettes (subventions des Conseils municipaux) une réalité.
(21) Il ne faudrait pas croire cependant que le nombre des offres d'emplois augmentera dans la proportion où il semblerait, à première vue, devoir le faire ; car ce que l'Office de statistique tient à indiquer, ce n'est point le nombre total des places vacantes dans chaque ville, mais celui des emplois laissés inoccupés par la main-d'Ïuvre locale.
Il faut également observer que le nombre des emplois vacants diminue à mesure qu'approche l'hiver, ce qui s'explique facilement : ici par un désir temporaire de stabilité des ouvriers tout à l'heure nomades et qui vont le redevenir au printemps ; là, par l'augmentation du nombre des chômeurs (Note de Maurice Pelloutier).
(22) C'est ainsi que l'Office a pu, en juin 1900, favoriser les grévistes du Havre en ajournant l'admission des demandes qui lui furent faites pour cette ville.
(23) Rapport au ministre de l'Instruction publique, Journal officiel, 27 juillet 1898.
(24)Plan de bibliothèque, par Suberbie, secrétaire, l'Ouvrier des Deux-Mondes, n° 19, p. 298.
(25) Raynaud, Étude sur l'enseignement professionnel.
(26) Rapport lu au Congrès de 1900.
(27) Nous rappelons à ce propos qu'originairement le Conseil municipal de Paris comprenait, sous le vocable générique : la Bourse du Travail, non pas seulement une Bourse centrale, mais un certain nombre d'annexes réparties sur les divers points de Paris. C'eût été le meilleur système.
(28) Sur ce dernier point, il était à craindre que l'enquête prescrite par le Congrès de Rennes (1898) ne fût difficile et peut-être même négative, les Bourses du Travail n'ayant pas, que nous sachions, l'habitude de faire prendre par leurs élèves d'inscription préalable ; mais n'eût-elle eu pour résultat que de montrer l'utilité de cette pratique et de permettre ainsi à toutes les Bourses de connaître et de suivre partout les praticiens prectionnés?????????, l'enquête eût été encore excellente.
(29)Les Syndicats ouvriers en France. Paris. Librairie ouvrière, 1898.
(30) Il y a déjà quinze ans que, de concert avec un chauffeur de la Compagnie générale transatlantique nommé Provost, et le commandant Servan, nous préconisâmes nous-mêmes à Saint-Nazaire la création en France de sailor'home.
(31)Les Associations ouvrières de production, 1 vol. in-8 publié par l'Office du travail, 1898.
(32) Exemple : la Verrerie ouvrière. Mais le système de la Verrerie ouvrière laisse subsister plusieurs inconvénients : il maintient d'abord les coopératives de production autonomes, et c'est fâcheux, car, quoi qu'on fasse, les sociétés de production, devant toujours rester en état d'infériorité à l'égard des exploitations purement capitalistes, ne pourront jamais réaliser le concept coopératif socialiste ; puis ce système rend pratiquement difficile la détermination de l'usage auquel seront affectés les bénéfices éventuels de l'entreprise. Comment donc, et à la fois, supprimer les coopératives de production tout en conservant la production coopérative, et rendre facile et rapide l'affectation que recevront les bénéfices du travail coopératif ? Un jeune écrivain de grand talent, M. A.-D. Bancel, paraît avoir trouvé la solution du problème, en proposant que tout l'effort socialiste porte désormais sur le développement des Sociétés coopératives de consommation, de telle sorte que celles-ci soient bientôt amenées à produire elles-mêmes, dans des ateliers coopératifs à elles, le plus grand nombre possible, voire la totalité, des produits dont elles ont besoin. Ainsi disparaîtrait l'antagonisme économique, fruit de la concurrence, qui existe aussi bien entre associations coopératives qu'entre particuliers, et se trouverait établi entre la production et la consommation le circulus normal.
Donc, remplacement progressif des Sociétés coopératives de production créées sans choix, sans mesure et sans guide, d'existence précaire et d'accès difficile, par des ateliers coopératifs qui soient en même temps la propriété et l'Ïuvre des collectivités toujours ouvertes de consommateurs.
Cette théorie, illustrée dans une proportion relative par la coopération anglaise, mérite une étude sérieuse que facilitera le prochain ouvrage de M. Bancel.
(33) Quand elle existait, ce qui n'est plus le cas au moment où s'achève ce livre, le crédit de 110.000 francs accordé à la Bourse du Travail ayant été supprimé par la nouvelle majorité du Conseil municipal (séance du 29 décembre 1900) ou, ce qui est plus exact et ce qui revient au même, la répartition en ayant été retirée à la Commission administrative de la Bourse (note de Maurice Pelloutier).
(34) Soixante-cinq à l'heure actuelle. Ñ V. aux Documents complémentaires (note de Maurice Pelloutier).
(35) Depuis le 22 mars 1901, date à laquelle il fut pourvu au remplacement de Fernand Pelloutier Ñ une permanence de la Fédération fonctionne à la Bourse centrale du Travail, dont le titulaire, le camarade Georges Yvetot, reçoit une indemnité journalière de huit francs (note de Maurice Pelloutier).
(36) Depuis le Congrès de Nice (17-21 septembre 1901), les réunions n'ont plus lieu qu'une fois par mois, le deuxième vendredi du mois (Ibid.).
(37) Claude Gignoux et Victorien Brugnier, Du rôle des Bourses du travail dans la Société future.
(38) Le mot: inaliénable est évidemment là par mégarde, car il va de soi qu'une propriété dont on ne peut trafiquer cesse d'être une propriété, c'est-à-dire un droit inique, pour devenir une simple possession usufruitière.
Nous préférerions même la «propriété inaliénable» à la «propriété sociale» parce que celle-ci implique l'existence d'un pouvoir chargé de maintenir à la propriété son caractère social, tandis que celle-là peut s'établir et le respect en être garanti par des conventions entre les groupes de producteurs, et notamment par la substitution à l'échange onéreux des produits de leur échange gratuit.
(39)La Typographie française, n° 428. 1er août 1899.
(40)Du principe fédératif, p. 81, édit. Dentu, 1863.
(41)Du principe fédératif, p. 83.
DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES Loi sur les Syndicats professionnels
(du 21 mars 1884)
ARTICLE PREMIER. Ñ Sont abrogés la loi des 14-27 juin 1791 et l'art. 416 du Code pénal (1).
Les articles 291, 292, 293, 294 du Code pénal(2) et la loi du 10 avril 1834 (3) ne sont pas applicables aux Syndicats professionnels.
ART. 2.Ñ Les Syndicats ou Associations professionnelles, même de plus de vingt personnes, exerçant la même profession, des métiers similaires ou des professions connexes concourant à l'établissement de produits déterminés, pourront se constituer librement, sans l'autorisation du gouvernement.
ART. 3. Ñ Les Syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles.
ART. 4.ÑLes fondateurs de tout Syndicat professionnel devront déposer les statuts et les noms de ceux qui, à un tiire quelconque, seront chargés de l'administration ou de la direction.
Ce dépôt aura lieu à la Mairie de la localité où le Syndicat est établi, et, à Paris, à la préfecture de la Seine.
Ce dépôt sera renouvelé à chaque changement de la direction ou des statuts.
Communication des statuts devra être donnée par le maire ou par le préfet de la Seine au procureur de la République.
Les membres de tout Syndicat professionnel chargés de l'administration ou de la direction de ce Syndicat devront être français et jouir de leurs droits civils.
ART. 5. Ñ Les Syndicats professionnels, régulièrement constitués d'après les prescriptions de la présente loi, pourront librement se concerter pour l'étude et la défense de leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles.
Ces unions devront faire connaître, conformément au deuxième paragraphe de l'article 4, les noms des Syndicats qui les composent.
Elles ne pourront posséder aucun immeuble ni ester en justice.
ART. 6. Ñ Les Syndicats professionnels de patrons ou d'ouvriers auront le droit d'ester en justice (4).
Ils pourront employer les sommes provenant de cotisations.
Toutefois, ils ne pourront acquérir d'autres immeubles que ceux qui seront nécessaires à leurs réunions, à leurs bibliothèques et à des cours d'instruction professionnelle.
Ils pourront sans autorisation, mais en se conformant aux autres dispositions de la loi, constituer entre leurs membres des caisses spéciales de secours mutuels et de retraites.
Ils pourront librement créer et administrer des offices de renseignements pour les offres et les demandes de travail.
Ils pourront être consultés sur tous les différends et toutes les questions se rattachant à leur spécialité.
Dans les affaires contentieuses, les avis du Syndicat seront tenus à la disposition des parties, qui pourront en prendre communication et copie.
ART. 7. Ñ Tout membre d'un Syndicat professionnel peut se retirer à tout instant de l'Association, nonobstant toute clause contraire, mais sans préjudice du droit pour le Syndicat de réclamer la cotisation de l'année courante.
Toute personne qui se retire d'un Syndicat conserve le droit d'être membre des Sociétés de secours mutuels et de pensions de retraite pour la vieillesse, à l'actif desquelles elle a contribué par des cotisations ou versements de fonds.
ART. 8. Ñ Lorsque les biens auront été acquis contrairement aux dispositions de l'article 6, la nullité de l'acquisition ou de la libéralité pourra être demandée par le procureur de la République ou par les intéressés. Dans le cas d'acquisition à titre onéreux, les immeubles seront vendus et le prix en sera déposé à la caisse de l'Association.
Dans le cas de libéralité, les biens feront retour aux disposants ou à leurs héritiers ou ayants cause.
ART. 9. Ñ Les infractions aux dispositions des articles 2, 3, 4, et 6 de la présente loi seront poursuivies contre les directeurs ou administrateurs des Syndicats et punies d'une amende de 16 à 200 francs. Les tribunaux pourront, en outre, à la diligence du procureur de la République, prononcer la dissolution du Syndicat et la nullité des acquisitions d'immeubles faites en violation des dispositions de l'article 6.
Au cas de fausse déclaration relative aux statuts et aux noms et qualités des administrateurs ou directeurs, l'amende pourra être portée à 500 francs.
ART. 10. ÑLa présente loi est applicable à l'Algérie.
Elle est également applicable aux colonies de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion. Toutefois, les travailleurs étrangers et engagés sous le nom d'immigrants ne pourront faire partie des Syndicats.
Circulaire ministérielle relative au Syndicats professionnels Monsieur le Préfet,
(25 août 1884)
La loi du 21 mars 1884, en faisant disparaître toutes les entraves au libre exercice du droit d'association pour les Syndicats professionnels, a supprimé, dans une même pensée libérale, toutes les autorisations préalables, toutes les prohibitions arbitraires, toutes les formalités inutiles. Elle n'exige de la part de ces associations qu'une seule condition pour leur établissement régulier, pour leur fondation légale : la publicité. Faire connaître leurs statuts, la liste de leurs sociétaires, justifier en un mot de leur qualité de Syndicats professionnels : telle est, au point de vue des formes qu'elles doivent observer, la seule obligation qui incombe à ces associations.
Si le rôle de l'État se bornait exclusivement à veiller à la stricte observation des lois, votre intervention n'aurait sans doute que de rares occasions de se produire.
Mais vous avez un devoir plus grave. Il vous appartient de favoriser l'essor de l'esprit d'association, de le stimuler, de faciliter l'usage d'une loi de liberté, d'en rendre la pratique aisée, d'aplanir sur sa route les difficultés qui ne sauraient manquer de naître de l'inexpérience et du défaut d'habitude de cette liberté. Ainsi, à considérer les besoins auxquels répond la loi du 21 mars, son esprit, les grandes espérances que les pouvoirs publics et les travailleurs ont mises en elle, votre mission, monsieur le Préfet, s'élargit, et son importance se mesurera au degré de confiance que vous saurez inspirer aux intéressés, à la somme de service que cette confiance vous permettra de leur rendre. C'est pourquoi, monsieur le Préfet, il m'a semblé necessaire de vous faire connaître les vues du Gouvernement sur l'application de la loi du 21 mars.
La pensée dominante du Gouvernement et des Chambres, dans l'élaboration de cette loi, a été de développer parmi les travailleurs l'esprit d'association.
Le législateur a fait plus encore. Pénétré de l'idée que l'association des individus suivant leurs affinités professionnelles est moins une arme de combat qu'un instrument de progrès matériel, moral et intellectuel, il a donné aux Syndicats la personnalité civile pour leur permettre de porter au plus haut degré de puissance leur bienfaisante activité.
Grâce à la liberté complète d'une part, la personnalité civile de l'autre, les Syndicats, sûrs de l'avenir, pourront réunir les ressources nécessaires pour créer et multiplier les utiles institutions qui ont produit chez d'autres peuples de précieux résultats : Caisses de retraites, de secours, de crédit mutuel, cours, bibliothèques, Sociétés coopératives (5), Bureaux de renseignements, de placement, de statistique, des salaires, etc.
Certaines nations, moins favorisées que la France par la nature, et qui lui font une concurrence sérieuse, doivent, pour une large part, à la vitalité de ces établissements leur prospérilé commerciale, industrielle et agricole.
Sous peine de déchoir, la France doit se hâter de suivre cet exemple. Aussi le vÏu du Gouvernement et des Chambres est de voir se propager, dans la plus large mesure possible, les associations professionnelles et les Ïuvres qu'elles sont appelées à engendrer.
La loi du 21 mars ouvre la plus vaste carrière à l'activité des Syndicats, en permettant à ceux qui Sont régulièrement constitués de se concerter pour l'étude et la défense de leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. Désormais, la fécondité des associations professionnelles n'a plus de limites légales. Le Gouvernement et les Chambres ne se sont pas laissé effrayer par le péril hypothétique d'une Fédération antisociale de tous les travailleurs. Pleins de confiance dans la sagesse tant de fois attestée des travailleurs, les pouvoirs publics n'ont envisagé que les bienfaits certains d'une liberté nouvelle qui doit bientôt initier l'intelligence des plus humbles à la conception des plus grands problèmes économiques et sociaux.
Bien que l'Administration ne tienne de la loi du 21 mars aucun rôle obligatoire dans la poursuite de cette aeuvre, il n'est pas admissible qu'elle y demeure indifférente, et je pense que c'est un devoir pour elle d'y participer en mettant à la disposition de tous les intéressés, sans distinction de personnes, sans arrière-pensée, ses services et son dévouement. Aussi, ce que j'attends de vous, monsieur le Préfet, c'est un concours actif à l'organisation des associations et établissements professionnels. Mais il importe de vous indiquer dans quelles conditions et avec quels ménagements il doit s'exercer.
Quant à la création des Syndicats, laissez l'initiative aux intéressés qui, mieux que vous, connaissent leurs besoins. Un empressement généreux, mais imprudent, ne manquerait pas d'exciter des méfiances. Abstenez-vous de toute démarche qui, mal interprétée, pourrait donner à croire que vous prenez parti pour les ouvriers contre les patrons ou pour les patrons contre les ouvriers. Il faut et il sufflt que l'on sache que les Syndicats professionnels ont toutes les synpathies de l'Administration et que les fondateurs sont sûrs de trouver auprès de vous les renseignements qu'ils auraient à demander. I1 sera bon qu'un de vos bureaux soit spécialement chargé de répondre à toutes les demandes d'éclaircissements qui vous seraient adressées. Dans ses rapports avec les fondateurs, il s'inspirera de cette idée que son rôle est de faciliter ces utiles créations. En cette matière comme en toute autre, le rôle de l'Administration républicaine consiste à aider, non à compliquer.
Le Syndicat une fois créé, il s'agira de lui faire produire tous ses résultats. Si, comme je n'en doute pas, vous avez pu montrer à ces associations ouvrières à quel point le Gouvernement s'intéresse leur développement, vous pourrez encore leur rendre les plus grands services, quand il s'agira pour elles d'entrer dans la voie des applications. Vous serez fréquemment consulté sur les formalités à remplir pour l'établissement de ces Ïuvres et sur les différentes opérations que comporte leur fonctionnement. I1 est indispensable que vous vous prépariez à ce rôle de conseiller et de collaborateur dévoué par l'étude approfondie de la législation qui les régit et des organismes similaires existant en France ou à l'étranger. Cette tâche sera facilitée par les documents que publiera la Revue Générale d'Administration et par leCommentaire succinct de la loi du 21 mars que vous trouverez un peu plus loin.
Cette loi a remis complètement aux travailleurs le soin et les moyens de pourvoir à leurs intérêts. On n'y trouve aucune disposition de nature à justifõer l'ingérence administrative dans leurs associations. Les formalités qu'elle exige sont très peu nombreuses et très faciles à remplir. Son laconisme, qui est tout à l'avantage de la liberté, pourra causer au début quelques hésitations et quelques incertitudes.
Il serait difficile de prévoir à l'avance toutes les difficultés qui pourront surgir. Elles devront toujours être tranchées dans le sens le plus favorable au développement de la liberté.
L'article 1er abroge la loi des 14-27 juin 1791 qui défendait aux membres du même atelier ou de la même profession de former entre eux des associations professionnelles, et l'article 416 du Code pénal ainsi conçu: «Seront punis d'un emprisonnement de six jours à trois mois et d'une amende le seize à trois cents francs ou de l'une de ces deux peines seulement tous ouvriers, patrons et entrepreneurs d'ouvrage qui, à l'aide d'amendes, de défenses, proscriptions, interdictions prononcées par suite d'un plan concerté, auront porté atteinte au libre a exercice de l'industrie ou du travail.»
De cette abrogation résultent les conséquences suivantes :
1° Le fait de se concerter en vue de préparer une grève n'est plus un délit ni pour les Syndicats de patrons, d'ouvriers, d'entrepreneurs d'ouvrage, ni pour les ouvriers, patrons, entrepreneurs d'ouvrage non syndiqués ;
2° Cessent d'être considérées comme des atteintes au libre exercice de l'industrie et du travail les amendes, défenses, proscriptions, interdictions prononcées par suite d'un plan concerté.
Mais demeure punissable, aux termes des articles 414 (6) et 415 (7) du Code pénal, quiconque, à l'aide de violences, voies de fait, menaces ou manÏuvres frauduleuses, aura amené ou maintenu, tenté d'amener ou de maintenir une cessation concertée de travail dans le but de forcer la hausse ou la baisse des salaires ou de porter atteinte au libre exercice de l'industrie et du travail.
Le paragraphe 2 de l'article 1er déclare non applicables aux Syndicats professionnels les articles 291, 292, 293, 294 du Code pénal et la loi du 10 avril 1834, qui considèrent comme illicite toute association de plus de vingt personnes formée sans l'agrément préalable du Gouvernement, et frappent de peines exceptionnelles les auteurs de provocations à des crimes ou à des délits, faites au sein de ces assemblées, ainsi que les chefs, directeurs et administrateurs de l'association.
Cet article 1er consacre la liberté complète d'association, mais seulement au profit des associations professionnelles.
Les articles 2 et 3 définissent les associations appelées à jouir du bénéfice de la présente loi. Ce sont les associations professionnelles dont les membres exercent la même profession ou des professions similaires concourant à l'établissement de travaux déterminés et qui ont exclusivement pour but, aux termes de l'article 3, l'étude et la défense de leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux ou agricoles.
Les groupements réalisant ces conditions ont le droit, quel que soit le nombre de leurs membres, de se former sans autorisation du Gouvernement.
Du silence de la loi ou des discussions qui ont eu lieu dans les Chambres, il faut conclure:
1° Qu'un Syndicat peut recruter ses membres dans toutes les parties de la France ;
2° Que les étrangers, les femmes, en un mot tous ceux qui sont aptes, dans les termes de notre droit, à former des conventions régulières, peuvent faire partie d'un Syndicat ;
3° Que ces mots «professions similaires concourant à l'établissement d'un produit déterminé» doivent être entendus dans un sens large. Ainsi, sont admis à se syndiquer entre eux tous les ouvriers concourant à la fabrication d'une machine, à la construction d'un bâtiment, d'un navire, etc. ;
4° Que la loi est faite pour tous les individus exerçant un métier ou une profession, par exemple les employés de commerce, les cultivateurs, fermiers, ouvriers agricoles (8), etc.
En accordant la liberté la plus large aux Syndicats professionnels, la loi, pour toute garantie, leur demande une déclaration de naissance par l'article 4, qui prescrit le dépôt des statuts et des noms de ceux qui, à un titre quelconque, seront chargés de l'administration ou de la direction.
La publicité est, en effet, le corollaire naturel et indispensable de la liberté d'association ; c'est la seule garantie possible de l'observation de cette condition exigée par la loi : le caractère professionnel de l'association.
Cette simple formalité ne saurait inspirer aucune inquiétude aux Syndicats ni les exposer à aucune vexation. Au contraire, elle présente cet avantage précieux de limiter le champ étroit où peut s'exercer la surveillance de l'État. D'ailleurs, la publicité répugne si peu aux Syndicats que, sous le régime de la tolérance, nombre d'entre eux ont spontanément demandé aux préfets de recevoir leurs statuts et de les conserver dans les archives des préfectures.
Le même article porte que le dépôt doit être renouvelé à chaque changement de la direction ou des statuts.
La loi ne pouvait être moins formaliste. Elle n'exige ni la rédaction sur papier timbré, ni l'impression. La loi ne fixant pas le nombre des exemplaires qui devront être déposés, il convient de se référer aux précédents et de considérer que le dépôt de deux exemplaires sera suffisant.
Comme j'attache une grande importance à constituer de sérieuses archives des Syndicats professionnels, qui permettront de se rendre compte des effets produits par la loi du 21 mars, vous voudrez bien prendre les mesures nécessaires pour me transmettre copie de ces documents. Vous me renseignerez également sur les institutions fondées par les Syndicats.
Toutes ces indications, réunies au ministère et tenues à la disposition de tous les intéressés, seront une source précieuse de renseignements pour ceux qui voudront les consulter.
L'authenticité des statuts doit étre établie par des signatures. La loi est muette sur ce point. Bornez-vous à demander qu'ils soient certifiés par le président et le secrétaire, et donnez à MM. les Maires des instructions en ce sens.
J'ai été consulté sur le point de savoir si le dépôt des statuts ou des noms des directeurs et administrateurs doit être accompagné d'une déclaration spéciale.
Cette déclaration est inutile. I1 suffit que le règlement statutaire soit certifié au bas du texte et que les noms des directeurs et administrateurs, s'ils ne sont pas mentionnés dans les statuts, soient, dans une seule et même pièce, indiqués et certifiés par le président et le secrétaire.
Tout dépôt d'un des documents précités doit être constaté par un récépissé-du maire et, à Paris, du préfet de la Seine. Ce récépissé est exigible immédiatement. Il suffit de l'établir sur papier libre.
Il sera indispensable que dans chaque mairie il soit tenu un registre spécial où seront mentionnés à leur date le dépôt des statuts de chaque syndicat, le nom des administrateurs ou directeurs, la délivrance du récépissé. Ce registre fera foi de l'accomplissement des formalités ; il permettra de remédier à la perte possible du récépissé de dépôt.
L'obligation pour les Syndicats en formation d'opérer le dépôt n'existe qu'à partir du jour où les statuts ont été arrêtés, où, par conséquent, le Syndicat est matériellement formé. Jusque-là, les fondateurs ont toute liberté de se réunir pour en concerter les dispositions sans être exposés aux pénalités des articles 291 et suivants du Code pénal, ou à celles de l'article 9 de la présente loi.
Le dernier paragraphe de l'article 4 écarte des fonctions de directeurs et administrateurs des Syndicats, les étrangers, même ceux qui ont été admis à établir leur domicile en France, et les Français qui ne jouissent pas de leurs droits civils, c'est-à-dire auxquels une condamnation a enlevé l'exercice de quelques-uns de ces droits.
L'article 5 reconnaît la liberté des Unions de Syndicats professionnels régulièrement constitués, aux termes de la présente loi. Elles n'ont besoin, pour se former, d'aucune autorisation préalable. Il suffit qu'elles remplissent les formalités prescrites par les articles 4 et 5 combinés, c'est-à-dire qu'elles déposent à la mairie du lieu où leur siège est établi et, s'il est établi à Paris, à la Préfecture de la Seine, le nom des Syndicats qui les composent. Si l'Union est régie par des statuts, elle doit également les déposer. Il est également nécessaire que l'Union fasse connaître le lieu où siègent les Syndicats unis.
Les autres formalités à remplir sont les mêmes pour les Unions et pour les Syndicats.
La loi du 21 mars n'accorde, à aucun degré, aux Unions de Syndicats la faveur de la personnalité civile. Il a été reconnu qu'elles pouvaient s'en passer. Elle a réservé ce privilège aux Syndicats professionnels par l'article 6.
Grâce à lui, le Syndicat devient une personne juridique d'une durée indéfinie, distincte de la personne de ses membres, capable d'acquérir et de posséder des biens propres, de prêter, d'emprunter, d'ester en justice, etc. (9). Ainsi ces associations professionnelles d'abord proscrites, puis tolérées, sont élevées par la loi du 21 mars au rang des établissements d'utilité publique et, par une faveur inusitée jusqu'à ce jour, elles obtiennent cet avantage non en vertu de concessions individuelles, mais en vertu de la loi et par le seul fait de leur création. Les pouvoirs publics, en aucun temps, n'ont donné une plus grande preuve de confiance et de sympathie aux travailleurs.
La personnalité civile n'appartient qu'aux Syndicats régulièrement constitués. Elle est pour eux de droit commun et leur est acquise en l'absence de toute déclaration spéciale de volonté dans les statuts.
La personnalité civile accordée aux Syndicats n'est pas complète, mais suffisante pour leur donner toute la force d'action et d'expansion dont ils ont besoin. C'est aux tribunaux qu'il appartiendrait de statuer sur les difficultés que pourra soulever l'usage de cette faculté. Je me borne à mettre en relief les dispositions de la loi à cet égard, et à déduire leurs conséquences certaines.
le patrimoine des Syndicats se compose du produit des cotisations et des amendes, de meubles et valeurs mobilières et d'immeubles. A l'égard des immeubles, la loi leur permet d'acquérir seulement ceux qui sont nécessaires à leurs réunions, à leurs bibliothèques et à des cours d'instruction professionnelle. Ces immeubles ne doivent pas être détournés de leur destination. Les Syndicats contreviendraient à la loi s'ils essayaient d'en tirer un profit pécuniaire direct ou indirect par location ou autrement. Aucune disposition ne leur defend ni de prendre des immeubles à bail, quel qu'en soit le nombre et quelle que soit la durée des baux, ni de prêter, ni d'emprunter, ni de vendre, échanger ou hypothéquer leurs immeubles. Ils font un libre emploi des sommes provenant des cotisations : placements, secours individuels en cas de maladie, de chômage ; achats de livres, d'instruments ; fondations de cours d'enseignement professionnel, etc. Ces divers actes ne sont soumis à aucune autorisation administrative. Ils seront décidés et réalisés conformément aux règles établies par les statuts. Il en sera de même des procès ou des transactions.
Il importe que les Syndicats prévoient dans leurs règlements comment ces actes seront délibérés et votés, et par quels mandataires ils seront représentés soit dans la réalisation des actes, soit en justice.
Les Syndicats peuvent, sans autorisation, mais en se conformant aux autres dispositions de la loi, constituer entre leurs membres des caisses spéciales de secours mutuels et de retraites.
Il a été expressément entendu que la loi du 21 mars dernier laissait subsister (sanf la nécessité de l'autorisation préalable) toute la législation relative à ces Sociétés. Si donc rien ne s'oppose à ce que les membres d'un Syndicat professionnel forment entre eux des Sociétés de secours mutuels avec ou sans caisse de secours mutuels, il demeure évident que ceux qui voudraient bénéficier des avantages réservés aux Sociétés de secours mutuels approuvées ou reconnues, devraient se pourvoir conformément aux lois spéciales sur la matière, dont le mécanisme vous est connu et n'a pas à être rappelé ici.
J'appelle tout particulièrement votre attention sur le point suivant : il résulte, tant du texte de la loi (art. 5, § 4, art. 7, § 2), que des discussions, que les Sociétés syndicales de secours mutuels doivent posséder une individualité propre et avoir une administration et une caisse particulières. Il en est de même des Sociétés de retraites, qui peuvent bien se greffer sur les Sociétés de secours mutuels et faire caisse commune avec elles, mais dont le patrinoine ne doit pas se confondre avec celui des Syndicats. D'ailleurs, une telle confusion serait fatale à la prospérité de ces Ïuvres et des Syndicats eux-mêmes, et je ne doute pas que les intéressés ne sentent la nécessité de garantir d'une manière complète l'affectation exclusive de leurs ressources à l'objet particulier de leur établissement Mais le Syndicat demeure libre de prélever sur son propre fonds des secours individuels et purement gracieux. La pratique de ces libéralités accidentelles ne constitue pas un Syndicat à l'état de Société de secours mutuels, tant que le droit de chacun aux secours n'est pas proclamé ni réglé.
Les trois derniers paragraphes de l'article 6 ne présentent aucune difficulté,
L'article 7 assure la liberté des syndiqués. Il porte que tout membre d'un Syndicat professionnel peut se retirer à tout instant de l'association, mais sans préjudice du droit pour le Syndicat de réclamer la cotisation de l'année. C'est là tout ce que le Syndicat peut obtenir en justice contre le membre qui en sort de son plein gré. En cas d'exclusion, les cotisations arriérées sont seules exigibles.
, Aux termes du paragraphe 2 du même article, toute personne qui se retire d'un Syndicat conserve le droit d'être membre des Sociétés de secours mutuels et de pensions de retraite pour la vieillesse, à l'actif desquelles elle a contribué par des cotisation ou versements de fonds. Elle ne saurait être exclue de ces Sociétés que pour une des causes prévues par leur règlement spécial. Cette disposition, est, on le voit, inconciliable avec l'existence d'une caisse commune aux Syndicats et aux Sociétés créées dans leur sein.
L'article 8 sanctionne les dispositions qui limitent la capacité d'acquérir et de posséder des Syndicats professionnels.
L'article 9 punit de peines relativement légères les infractions aux article 2, 3, 4, 5 et 6 de la présente loi. Quant aux associations qui, sous le couvert de Syndicats, ne seraient point en réalité des Sociétés professionnelles, c'est la législation générale et non la loi du 21 mars qui serait applicable.
L'article 10 n'a pas besoin de commentaire.
Le Ministre de l'Intérieur,
WALDECK ROUSSEAU.
Méthode pour la création et le fonctionnement des Bourses du Travail I1 serait superflu d'exposer longuement le rôle que jouent dans les relations économiques actuelles et celui que seront appelées à jouer dans l'organisation sociale future les Bourses du Travail. Le développement si rapide de ces institutions, portées de neuf en 1892 à quarante-trois en 1895, indique assez qu'elles étaient le lien vainement cherché jusqu'alors par le prolétariat pour donner à l'action des syndicats d'une même ville l'unité nécessaire à l'Ïuvre de la révolution sociale.
Non seulement les efforts isolés ne peuvent produire de résultat heureux ; mais, en se contrariant, ils produisent des résuliats funestes. Il ne servait donc de rien d'avoir groupé la majorité des travailleurs dans les syndicats professionnels tant qu'on n'avait pu rapprocher les diverses corporations, les obliger à se pénétrer et à se connaitre, et, par là, les mettre à même d'apprendre que toutes les opérations sociales se répercutent ; que la modifõcation politique ou économique la plus simple a, en outre des effets qu'on voit, suivant l'expression de Frédéric Bastiat, d'autres effets qu'une étude réfléchie permet seule d'apercevoir ; que nulle profession ne peut améliorer son sort sans aggrayer celui des autres, qu'ainsi l'affranchissement prolétarien est subordonné à l'effort simultané de tous les travailleurs, ou, comme l'affirma l'Internationale, que «la transformation sociale ne pourra s'opérer d'une manière radicale et définitive que par des moyens agissant SUR L'ENSEMBLE de la société.»
La Bourse du Travail a été cette école de l'économie sociale ; c'est incontestablement aux échanges d'idées faits dans son sein qu'est due l'évolution profonde produite depuis quelques annces dans l'esprit des organisations ouvrières. Les controverses qu'elle suscite ont fortifié cette conviction que la question sociale est une question exclusivement économique, puisqu'au fond de toutes les misères, tant morales que matérielles, on trouve le défaut d'argent, et à la source de toutes les oppressions la puissance du Capital ; elles ont encore appris le néant des promesses politiques, la folie des révolutions n'ayant pour résultat qu'un changement de régime, puisque les régimes ne valent que ce que valent les hommes et que les hommes ont une regrettable tendance au despotisme, et elles ont ainsi hâté dans une incalculable mesure l'approche de la transformation sociale.
Il est donc nécessaire de multiplier les Bourses du Travail et c'est le moyen d'y parvenir que ce Mémoire a pout but de faire connaître.
La méthode à employer pour créer une Bourse du Travail diffère, suivant que les syndicats de la localité sont isolés ou constitués déjà en Union fédérative. Nous allons examiner successivement les deux cas.
1° SYNDICATS ISOLÉS. Ñ Dans ce premier cas, le secrétaire d'un syndicat ou tout autre citoyen syndiqué convoque une assemblee plénière des syndicats ou, au moins, de leurs conseils d'administration et leur expose l'utilité d'une Bourse du Travail.
Dans la société actuelle, la Bourse du Travail doit être une société de résistance. Société de résistance contre la réduction des salaires, contre le prolongement excessif de la durée du travail, et aussi (sans quoi les autres avantages resteraient sans résultat) contre une augmentation, ou plutôt, car le mécanisme du commerce rend cette augmentation inévitable, et c'est pourquoi la révolution est fatale, contre l'augmentation exagérée du prix des objets de consommation. Maintenir le plus possible l'équilibre entre le prix de location du travail et le prix d'achat des produits, c'est là le rôle présent des Bourses, et, pour le remplir, il leur faut engager avec le Capital une guerre qui ne finira que par la disparition du système économique et politique actuel.
Si l'assemblée accepte le principe de cette création, elle nomme, séance tenante, une Commission, composée, autant que possible, d'un représentant de chacune des corporations réunies, et chargée de réaliser le projet.
La première chose que cette Commission ait à examiner, c'est, d'une part, les dépenses qui seront absolument nécessaires, et, de l'autre, les ressources sur lesquelles la future Bourse pourra compter.
Dépenses. Ñ Les services d'une Bourse du Travail sont : le Secrétariat, la Trésorerie, les Archives et la Bibliothèque, le Placement, la tenue du registre général des chômeurs si, parmi les adhérents, il s'en trouve qui possèdent une caisse de chômage, et, éventuellement, l'organisation d'une Caisse de secours pour les ouvriers de passage et la création de Cours d'enseignement professionnel.
Mais il est évident que le nombre de ces services et leur importance respective sont subordonnés aux ressources de l'institution. Telles Bourses les possedent tous ; telles autres n'en ont organisé que quelques-uns. Nous donnons ici le budget le plus réduit, en supposant que la future Bourse ne pourra compter sur aucune aide étrangère.
Parmi les dépenses indispensables, nous trouvons en premier lieu le loyer de l'immeuble. Cet immeuble comprend au moins : une salle pour le Secrétariat, les réunions du Comité général et de la Commission exécutive ; une salle pour la Bibliothèque et les Archives, et deux ou trois pour les réunions à tour de rôle des syndicats adhérents ; le local peut être évalué, prix moyen, à 800 francs par an.
2° Les frais d'éclairage et de chauffage, calculés sur le pied de deux heures par jour pendant trois cents jours, les soirées d'été, les dimanches et les fêtes compensant la longueur et le nombre des soirées d'hiver. Cette dépense peut être évaluée à environ 1 franc par jour, soit 300 francs.
3° Le paiement des fonctionnaires de la Bourse : Secrétaire et Trésorier. Certaines Bourses ne les paient point, et, dans ce cas, il viennent seulement deux ou trois heures le soir pour expédier les affaires courantes, tenir à jour la correspondance, les procès-verbaux, recevoir la contribution des syndicats et surveiller le service de la Bibliothèque. D'autres Bourses, qui les emploient le même laps de temps, leur allouent une indemnité, proportionnée à l'importance du budget et tantôt fixe, tantôt calculée par heure. Dans ce second cas, le total de l'indemnité s'élève généralement par année à 300 fr. pour le Secrétaire et à 200 francs pour le Trésorier. Les Bourses plus riches, enfin, possèdent un Secrétaire permanent et emploient leur Trésorier-comptable trois heures par jour. Le mode de paiement le plus ordinaire est alors l'heure de travail fixée à 1 franc. Le nombre d'heures imposé au Secrétaire varie suivant l'importance du service ; mais, quel qu'il soit, le taux mensuel de l'indemnité ne peut être moindre de 150 francs dans les villes comptant de 20 à 30.000 habitants, de 200 francs dans les villes comptant jusqu'à 100.000 habitants et de 8 francs par jour pour les villes au-dessus de 100.000 habitants.
Le taux de l'indemnité varie donc de 1.800 à 2.700 francs (en moyenne 2.300 francs) pour le Secrétaire, et de 900 à 950 francs pour le Trésorier. Le Secrétaire permanent a pour fonctions l'expédition de la correspondance, la rédaction des procès-verbaux du Comité général (aux séances duquel il assiste comme fonctionnaire, non comme membre délibérant), la tenue du registre des chômeurs, l'inscription des offres et demandes d'emplois, enfin le service de la Bibliothèque (à moins qu'un camarade ne l'effectue gratuitement le soir et le dimanche matin, ou qu'il ne soit rempli par le Trésorier).
4° La rétribution du concierge de l'immeuble (emploi de création facultative).
5° Les frais de bureau, évalués pour les petites Bourses à 200 francs, pour les autres à 500 francs par an (chiffres moyens).
6° Les achats de livres pour la Bibliothèque, dépense généralement couverte par un crédit mensuel fixe.
7° Enfin les frais déterminés par le service des Cours professionnels (achats d'instruments et rétribution des professeurs) Ce service n'existant que dans les Bourses très importantes, nous n'avons pas à nous en occuper. Nîmes, Saint-Étienne, Béziers, Toulouse, Marseille, etc, pourraient fournir à son sujet des détails précis.
Le tableau suivant résume pour toutes les catégories de Bourses du Travail les dépenses moyennes par année :
Recettes. ÑEn principe, les Bourses ne doivent compter pour subvenir à leurs dépenses que sur leurs ressources personnelles, c'est-à-dire sur les cotisations des syndicats. Une Bourse dont les dépenses s'élèvent à 1.600 francs et qui compte de 700 à 900 syndiqués, répartis en une quinzaine de syndicats, peut fixer la cotisation mensuelle de chacun d'eux à 20 ou 30 centimes, soit en moyenne 10 fr. par syndicat. Ainsi seulement la Bourse conservera dans ses relations avec les pouvoirs publics et les patrons la plus large indépendance. Néanmoins, nous allons examiner rapidement les subventions que doivent exiger et peuvent recevoir les Bourses du Travail.
NATURE DES DÉPENSES 1ère Cat. 2ème Cat. 3ème Cat. 4ème Cat. Loyer 800 800 1800 2000 Chauffage et éclairage 300 300 300 600 Frais de bureau 200 200 300 500 Bibliothèque 120 200 300 500 Secrétaire « 300 1500 2300 Trésorier « 200 950 1300 Dépenses imprévues (secours, grèves) 200 300 500 1000 Cours professionnels (instruments, rétributions de professeurs, livres pour les distributions de prix « « « « --------- --------- --------- --------- Totaux 1520 2300 5250 8700
Certaines d'entre elles touchent une subvention totalement payée en espèces et calculée sur le budget établi soit par le Comité général lui-même, soit par la Commission municipale des finances. De celles-là nous n'avons pas à nous occuper. D'autres reçoivent leur subvention, partie en espèces, partie en nature.
10° Pour le chapitre de l'immeuble, trois procédés sont en usage. Tantôt l'immeuble est loué par l'administration de la Bourse et le montant du loyer acquitté par la Recette municipale ; tantôt cet immeuble est loué par l'administration municipale elle-même, quand il ne lui appartient pas, et le prix de location acquitté par l'administration ou par la Bourse ; tantôt, enfin, la Bourse est placée dans une dépendance de l'Hôtel de Ville.
La Bourse de Saint-Nazaire, par exemple, choisit librement son local et le loyer en est acquitté par la municipalité ; celle de Boulogne-sur-Seine est logée dans une ancienne école, propriété municipale, d'autres, comme Nîmes, ont un immeuble édifié spécialement pour elles par l'administration ; les dernières, enfin, comme Le Puy, Narbonne, Saint-Chamond, Issy-les-Moulineaux, etc., ont leur siège à la Mairie,
12° Certaines municipalités paient elles-mêmes les frais de chauffage, d'éclairage et de bureau, sur factures présentées chaque mois par le Conseil d'administration de la Bourse. Ce système, qui évite des mécomptes, est fort avantageux pour les Bourses à budget modeste.
13° En outre de la subvention accordée pour le fonctionnement administratif de la Bourse (Secrétariat, Trésorerie, loyer, chauffage, éclairage), les municipalités peuvent encore accorder des crédits extraordinaires pour le service du Placement, les acquisitions de livres, les achats d'instruments, etc., etc.
Voici la moyenne (10) des subventions accordées en espèces ou en nature aux Bourses de chacune des quatre catégories précédentes:
1re catégorie.ÑDe 900 à 1.900 francs;
2èmeÑ Ñ Ñ Ñ Environ 2.000 francs;
3èmeÑ Ñ Ñ Ñ De 4.000 à 8.000 francs;
4èmeÑ Ñ Ñ Ñ De 10.000 à 20.000 francs.
Dans la première catégorie entrent les Bourses des villes comptant moins de 30.000 habitants ; dans la deuxième, celles des villes de 30 à 50.000 ; dans la troisième, celles des villes de 50 à 80.000 ; dans la quatrième, les Bourses des villes de population supérieure à 80.000. De cette dernière, il faut excepter Paris, Lyon, Bordeaux, Nantes, dont les Bourses se sont vu retirer ou réduire leur subvention. D'ailleurs, la division précédente souffre des exceptions, déterminées par l'importance, plus ou moins considérable, de la population ouvrière, laquelle déterminera elle-même l'importance de la Bourse, et surtout par les sentiments que professe la municipalité.
Quel que soit, en tout cas, le montant de leur subvention, les Bourses du Travail, pour éviter les fâcheuses conséquences d'un conflit toujours possible et le plus souvent certain avec les administrations Municipales, agiraient prudemment en inscrivant dans leur budget des recettes un chapitre dit de réserve, alimenté par une cotisation variant de 2 à 5 francs par syndicat et par mois. De plus, les Conseils d'administration des Bourses nouvelles feront bien de s'efforcer d'obtenir que le paiement de leur subvention soit annuel, ou tout au moins semestriel, et EFFECTUÉ D'AVANCE.
CONSTITUTION DE LA BOURSE Le budget ainsi établi et le local loué, la Commission rédige un avant-projet de statuts (11). Cela fait, la Commission convoque à nouveau l'assemblée plénière des Syndicats adhérents et lui soumet son travail. Si son budget et ses statuts sont approuvés l'assemblée nomme un Comité général composé d'un certain nombre de délégués par syndicat (deux ou trois si la Bourse ne compte que 1 à 10 syndicats, un dessus de ce nombre).
A ce moment, le rôle de la Commission est terminé. Le Comité général ou Conseil d'administration nomme à son tour, et dans son sein, une Commission exécutive, chargée de veiller à l'exécution de ses délibérations, et élit les fonctionnaires : le Secrétaire, le Trésorier, le Bibliothécaire (s'il y a lieu) et leurs adjoints. Après quoi, il ne reste plus qu'à déposer à la Préfecture (ou, dans les chefs-lieux d'arrondissement, à la mairie), en double exemplaire et signés de deux membres du Conseil d'administration, la liste nominative des membres de ce Conseil, celle des syndicats adhérents et les statuts de la Bourse.
FÉDÉRATION DE SYNDICATS Nons avons dit au début que le moyen de constituer une Bourse du Travail diffère suivant que les syndicats de la localité sont isolés ou fédérés. Il est évident que s'il existe déjà une fédération des syndicats, la tâche préparatoire se trouve simplifiée et, pour ainsi dire, supprimée. Cette fédération possède, en effet, des statuts, un budget, un local, un Conseil, des fonctionnaires. A quoi donc se réduit son Ïuvre ? A obtenir des syndicats qui la composent l'autorisation d'ajouter à son titre de Fédération celui de Bourse du Travail, qui dit Bourse disant fédération de syndicats.
Les avantages de cette simple addition de titre sont considérables :
En premier lieu, la Fédération obtiendra de la municipalité sous son nouveau titre (lequel, répétons-le, n'exclut pas l'ancien) l'aide qu'elle n'aurait jamais obtenue, parce que l'habitude n'en a pas été prise, sous le titre de Fédération de Syndicats.
En second lieu, elle pourra sous ce titre être admise à faire partie de la Fédération des Bourses du Travail (12) et tirer ainsi profit du concours moral et pécuniaire que cette Fédération accorde à tous ses membres et dont la Bourse de Cholet, par exemple, benéficia si largement lorsqu'elle eut perdu sa subvention municipale.
En outre, et par suite de la décision implicitement prise cette année (1895) par le Congrès national des syndicats tenu à Limoges et le Congrès national des Bourses du Travail tenu à Nîmes, de fixer les Congrès futurs dans les villes qui posséderont une Bourse du Travail, les fédérations locales de syndicats qui adopteront le titre de Bourse auront droit à réclamer l'organisation de ces Congrès.
Enfin, chaque transformation de fédération de syndicats en Bourse du Travail est un pas vers l'unification de l'organisation corporative, dont les dénominations multiples jettent la confusion dans l'esprit des travailleurs.
Toutefois, il y a ce point essentiel à noter : que, du jour où la fédération des syndicats, subventionnée, est devenue Bourse du Travail, non plus seulement de nom, mais de fait, qu'elle possède un ou plusieurs des services d'une Bourse, ses statuts et ses fonctionnaires doivent, dans la mesure du possible, cesser d'être les fonctionnaires et les statuts de la Bourse. Le cas, en effet, peut se présenter de syndicats disposés à adhérer à la Bourse sans vouloir entrer dans la Fédération, ou de syndicats voulant se retirer de la Fédération sans quitter la Bourse. Les uns ni les autres ne pourraient le faire si l'administration de la Fédération était aussi celle de la Bourse. Par conséquent, la Fédération doit être ou devenir une Union particulière dans l'Union générale, ce qui d'ailleurs ne l'empêche nullement de comprendre, s'il se peut, tous les syndicats adhérents à la Bourse du Travail(13).
FONCTIONNEMENT DE LA BOURSE On comprendra que nous ne puissions aborder ici ce chapitre de la vie des Bourses du Travail. Si le nombre des services est restreint, leur fonctionnement est facile et toute indication serait superflue. Si, au contraire, il comprend un service de placement important, un roulement de chômage chargé et la surveillance de Cours professionnels, il nous faudrait entrer dans des détails qui, pour être abondants, n'en resteraient pas moins obscurs. Le meilleur moyen pour les nouvelles Bourses de se familiariser avec leurs futurs services, de déterminer le nombre de leurs assemblées générales, etc., c'est de lire avec attention, outre les Bulletins officiels des Bourses, l'Annnaire publié en 1892 par la Bourse du Travail de Paris et que le Comité de la Fédération des Bourses du travail met gracieusement à leur disposition. Elles y trouveront les plus minutieux détails, les documents les plus intéressants et les plus précis. D'autre part, les Bourses nouvelles devront demander les statuts du viaticum ou secours de voyage fédératif, les guides et statuts nécessaires pour la constitution de syndicats agricoles ou maritimes.
FÉDÉRATION DES BOURSES DU TRAVAIL En dehors des travaux spéciaux à chaque Bourse, il en est qui intéressent simultanément l'ensemble des Bourses et qu'elles ne pourraient accomplir sans une correspondance et des pertes de temps considérables. Ces travaux, elles en ont confié le soin à un Comité qui siège à Paris et qui, composé d'un délégué par Bourse, oonstituele trait d'union entre toutes les Bourses du travail.
Dès qu'une Bourse est constituée, elle envoie son adhésion et ses statuts à la Fédération. En outre, elle fait choix parmi ceux de ses compatriotes syndiqués habitant Paris ou, à défaut, sur une liste de candidats établie par le Comité Fédéral, d'un représentant au Comité, chargé soit de défendre les projets d'intérêt collectif pour la solution desquels elle a besoin du concours des autres Bourses, soit d'examiner les projets venus d'ailleurs.
Parmi les questions ou travaux ainsi confiés à l'étude du Comité fedéral figurent: la notification à toutes les Bourses des progrès ou des inventions opérées par chacune d'elles ; l'application du viaticum fédératif, l'ouverture d'enquêtes sur des propositions de lois, des problèmes de statistique, etc., l'examen et, par suite, l'approbation ou la désapprobation des appels faits par telle ou telle Bourse, fédérée ou non, à la solidarité des autres Bourses, l'établissement de guides pour la création de syndicats (agricoles ou maritimes), de cours professionnels, de musées, etc., enfin l'organisation des Congrès nationaux annuels, auxquels ne sont admises que les Bourses fédérées.
La cotisation fédérative, payable par trimestre, est fixée à 0 fr 35 par syndicat et par mois, avec minimum de 1 fr. 75 par mois pour les Bourses comprenant moins de cinq syndicats.
Paris, octobre 1895.
Pour la Fédération des Bourses du Travail de France et des ColoniesLe Secrétaire,
Fernand PELLOUTIER.
Statuts du viaticum ARTICLE PREMIER. Ñ Entre les travailleurs affiliés à une Bourse du Travail ou une Union de Syndicats fédérée et adhérents aux présents statuts, il est creé un service de secours de route destiné à faciliter les déplacements nécessités par les recherches du travail.
ART. 2. Ñ Ce service est constitué dans chacune des Bourses du Travail par une caisse qu'administre la Bourse du Travrail et qui s'alimente à son gré :
a) Par une cotisation de 10 cent. par membre et par mois, cotisation qui pourra être réduite suivant les fluctuations du nombre des ouvriers secourus ;
b) Par les produits de fêtes, de réunions, de collectes, de dons, etc.
ART. 3. Ñ Les cotisations sont perçues par le trésorier de chaque Syndicat, puis versées, sous le contrôle et la responsabilité du Conseil d'administration, au trésorier de la Bourse, qui ouvre, pour le service du viaticum, des livres spéciaux.
ART. 4. Ñ Pour avoir droit au secours de route, chaque syndiqué doit : 1° avoir trois mois au moins de noviciat; 2° avoir acquitté régulièrement ses cotisations, sauf dans le cas de chômage, de maladie dûment justifiée ou de service militaire.
ART. 5. Ñ La condition posée par le paragraphe 1er de l'article 4 n'est pas exigible, si l'ouvrier a perdu son travail pour un des actes de solidarité ouvrière conformes aux revendications de son Syndicat ou de sa corporation.
ART. 6. Ñ Tout syndiqué aura droit au viaticum à la condition expresse qu'il n'en fasse pas abus. S'il était prouvé qu'un syndiqué a fait abus du secours de route, le Syndicat de sa profession et la Bourse du Travail où l'abus aura été constaté seront seuls juges du fait, et détermineront la durée pendant laquelle le fédéré cessera d'avoir droit au viaticom. La décision sera transmise au Comité fédéral.
Un syndiqué ne pourra avoir droit au viaticum en partant d'une vil1e où il aura déjà travaillé, que s'il y a subi au moins trois jours de chômage involontaire.
ART. 7. Ñ Le viaticum, basé sur les distances kilométriques, se règle de la manière suivante :
Chaque voyageur recevra, pour toute distance de 40 kilomètres et au-dessous, un premier secours de 2 francs depuis la Bourse du Travail la plus voisine dans la direction d'où il vient, et à la condition qu'il ait rempli dans cette Bourse les formalités prescrites par les articles 4, 5, 6 et 9.
Toute distance supérieure à 40 kilomètres donnera droit à une subvention supplémentaire de 0 fr. 75 c. par fraction de 20 kilomètres et jusqu'à concurrence de 200 kilomètres.
Les sommes versées au voyageur seront totalisées en toutes lettres au bas de chaque page du livret, afin de faciliter le contrôle. Les Bourses du Travail devront, chaque fois qu'elles accorderont le viaticum, indiquer la date du versement.
Chaque Bourse aura un livret-répertoire, indiquant le nom, le prénom, la date du passage du fédéré, sa profession, la ville d'où il venait et le total des sommes portées sur son livret au moment de son passage.
ART. 8. Ñ Le fédéré qui aura omis de visiter une Bourse intermédiaire placée sur sa route n'aura droit au viaticum que pour la distance existant entre cette Bourse et celle où il se présente.
ART. 9. Ñ A son arrivée dans une ville, le voyageur devra se présenter immédiatement à la Bourse du Travail s'il en existe une, pour recevoir du secrétaire général tous les renseignements utiles, celui-ci devra lui faire connaitre les maisons de sa profession pour l'aider à chercher du travail. Chaque Bourse déterminera elle-même les moyens propres à s'assurer si l'ouvrier a bien visité les atelier de sa corporation.
Si le fédéré n'a pu visiter tous les ateliers le même jour, il recevra, si la caisse le permet, un supplément de secours en nature pour le lendemain.
Le visa de départ sera apposé sur le livret du fédéré par le secrétaire générai de la Bourse du Travail ou suivant les dispositions que les Syndicats de la ville auront prises.
Le fédéré qui aura trouvé du travail dans une ville possédant un Syndicat de sa profession ne pourra commencer le travail sans s'être assuré auprès du Secrétaire de la Bourse que la maison où il doit entrer est en règle avec les conditions de la Chambre syndicale.
Faute de ce faire, et au cas où la maison serait en interdit, le fédéré perdrait tout droit au viaticum et il serait immédiatement signalé au Comité fédéral.
ART. 10. Ñ Si le fédéré qui a trouvé du travail est occupé moins de huit jours consécutifs, il conserve son droit au viaticom sans formalités d'aucune sorte ; dans le cas contraire, il doit faire constater de nouveau sur son livret la raison pour laquelle il a cessé le travail.
ART. 11. Ñ Chaque Bourse du Travail dressera un indicateur des distances existant entre elle et les Bourses du Travail les plus voisines dans toutes les direstions. Le Comité fédéral dressera une carte d'ensemble indiquant les distances entre toutes les Bourses.
ART. 12. Ñ Le fédéré ne pourra recevoir plus de 150 francs de viaticum en trois ans. Passé cette somme, il devra s'écouler dix-huit mois avant qu'il ait droit au secours de route. Mais si le fédéré continue à remplir ses devoirs de syndiqué, les Bourses du Travail devront faire tout leur possible pour lui venir en aide suivant leurs moyens et suivant sa situation. Ces secours ne figureront pas sur le livret.
ART. 13, Ñ La Bourse qui aura parfait les 150 fr. prévus à l'article précédent devra en aviser immédiatement le Comité fédéral.
ART. 14. Ñ Tous les trois mois, chaque Bourse enverra au Comité fédéral la liste des fédérés ayant reçu le viaticum, le total en toute lettres des sommes versées, et le total des fonds de viaticum restant en caisse.
A l'aide de ces feuilles, le Comité fedéral fera la balance des charges respectives des Bourses et publiera le montant des sommes dues de Bourse à Bourse pour compensation de créances.
ART. 15. Ñ Chaque Bourse devra envoyer une fois par semaine, et suivant une formule qui sera établie par le Comité fédéral, un état du travail dans chaque Syndicat. L'ensemble de ces états, communiqué 48 heures après à toutes les Bourses, permettra de diriger les voyageurs vers les endroits indiqués comme disposant de travail et de les écarter de ceux où il aurait chômage.
ART. 16. Ñ Tout fedéré convaincu d'avoir reçu indument le viaticum cessera d'y avoir droit pendant une durée déterminée par la Bourse qui aura constaté l'abus.
Si le fédéré emploie pour l'obtenir des moyens frauduleux, il sera exclu des organisations syndicales.
Ces mesures seront immédiatement notifiées au Comité fedéral.
ART. 17. Ñ Les Bourses du Travail d'Algérie, étant donnée leur situation particulière, seront laissées en dehors de l'organisation fédérative du viaticum ; elles auront à s'entendre pour former entre elles une institution similaire.
Statuts de l'Office national ouvrier de statistique et de placement ARTICLE PREMIER. Ñ Il est constitué, sous la surveillance du Comité fédéral des Bourses du Travail, un bureau distinct de celui de la Fédération et exclusivement chargé de dresser chaque semaine la statistique des emplois vacants dans le ressort des Bourses du Travail.
(Par emplois vacants il faut entendre ceux qui n'ont pu, pour un motif quelconque, être occupés par aucun des ouvriers en chômage de la localité ou pour l'occupation desquels il n'y a dans la localité aucun ouvrier disponible.)
ART. 2. Ñ Le bureau sera composé: 1° d'un employé occupé tous les jours, sauf les dimanches et jours fériés, pendant huit heures; 2° et en cas de besoin, d'un auxiliaire occupé deux jours par semaine.
ART. 3. Ñ Les fonctions de l'employé principal consisteront:
1° A dresser, le vendredi de chaque semaine et à l'aide de renseignements fournis par chaque Bourse, le tableau général des emplois vacants dans toutes les Bourses ;
2° A surveiller l'impression et la correction de ce tableau et à en expédier le samedi un exemplaire à chaque Bourse ;
3° A expédier toute la correspondance déterminée par le service,
4° A fournir sur l'état du chômage en France tous les renseignemnts qui lui seront demandés par les ouvriers de passage à Paris.
ART. 4. Ñ Les fonctions de l'employé auxiliaire consisteront principalement à aider l'employé titulaire dans l'exécution des deux premiers paragraphes de l'articie précédent.
ART. 5. Ñ L'établissement du tableau général, son impression et son expédition devront être effectués dans le délai maximum de quarante-huit heures.
Il ne sera donné satisfaction à aucune demande d'ouvriers faite directement par les patrons, avant d'en avoir référé aux Bourses du Travail ou aux Syndicats locaux.
ART. 6. Ñ l'employé principal aura droit à un traitement annuel de 3.600 francs ; l'auxiliaire, à une indemnité annuelle de 800 francs.
ART. 7. Ñ Si, en dehors de ses quarante-huit heures de travail par semaine, l'employé auxiliaire est obligé de suppléer l'employé principal, par suite de congé ou de maladie de celui-ci, il sera indemnisé par l'employé principal à raison de 10 francs par journée.
ART 8. Ñ L'employé principal sera nommé par le Comité fédéral des Bourses du Travail, sauf opposition du ministère du Commerce,
ART. 9. Ñ Pour assurer la confection du tableau d'ensemble, chaque Bourse devra remplir chaque semaine une feuille indiquant le nombre des emplois vacants connus dans chacune des professions fédérées en y ajoutant, autant que possible, le taux du salaire.
ART. 10. Ñ Cette feuille, établie le mercredi, devra être expédiée le même jour et parvenue à Paris dans la journée du jeudi,
ART. 11. ÑLe service du tableau général sera assuré gratuitement aux Bourses du Travail et aux Unions locales, départementales ou régionales de Syndicats.
Les Syndicats ouvriers isolés pourront en recevoir chaque semaine un exemplaire moyennant un abonnement annuel de 3 francs;
AR. 12. Ñ Budget provisoire de service.
ART. 13. Ñ Il sera adressé chaque année au ministère du Commerce, ainsi qu'aux Conseils municipaux de Paris et des villes où il existe une Bourse du Travail, un rapport contenant pour l'exercice écoulé le nombre des emplois disponibles et des placements opérés dans chaque profession, ainsi que le budget du bureau de statistique et genéralement toutes les indications de nature à faire connaître le mouvement du travail en Franee.
En outre il sera adressé chaque semaine à la Direction du Travail, au ministère du Commerce, un exemplaire du tableau général.
ART. 14. Ñ Le siège du bureau de statistique est établi à la Bourse centrale du Travail de Paris (bureau 6, 2° étage).
Statuts-type des Syndicats des travailleurs de la terre et des industries annexes
PRÉAMBULE
Le revenu de la terre diminue constamment. D'où cela vient-il? De ce que les maîtres du marché agricole, qui sont d'ordinaire des spéculateurs étrangers à la culture, étant obligés par la concurrence de vendre les produits de moins en moins cher, en donnent, bien que l'augmentation des quantités vendues compense la dépréciation particulière de chaque produit, un prix de plus en plus restreint au producteur.
Le taux moyen du revenu par hectare diminuant ainsi d'année en année, la situation financière des cultivateurs ne pourrait se maintenir que par une extension constamment proportionnelle de leurs propriétés. Mais cette extension n'est permise qu'aux cultivateurs pourvus de capitaux, car d'une part la disproportion croissante entre le prix du fermage et le revenu de la terre, l'accroissement des impôts de toute nature, la difficulté de vendre ses produits à prix rémunérateur, si, en cas de surabondance sur le marché, on ne peut attendre le désencombrement, tout cela, diminuant la puissance d'achat du petit cultivateur, le rend incapable d'étendre ses exploitations dans une mesure correspondant à la diminution du revenu par hectare ; pour pourvoir d'autre part aux exigences d'une culture plus vaste, il lui faudrait se procurer des engrais coûteux, faire les avances d'une main-d'Ïuvre plus considérable, acheter des instruments mécaniques d'un prix élevé, bref, posséder un capital qui lui manque ou le louer fort cher, sans être certain de pouvoir l'amortir ; il faudrait enfin qu'il pût soustraire aux intermédiaires la vente de ses produits et, à cet effet, emmagasiner ses récoltes en attendant la découverte de débouchés nouveaux, que rend nécessaires l'encombrement actuel du marché.
La crise économique a donc pour effet de rendre le développement des exploitations obligatoirement proportionnel à l'avilissement du prix des denrées, et par suite, de vouer à la ruine les agriculteurs à qui ce développement est impossible faute de capitaux et de restreindre le nombre des petits domaines en en expropriant les possesseurs, de telle sorte qu'on pourrait presque déterminer l'époque où le sol ne sera plus divisé qu'en un certain nombre de vastes domaines, seuls capables, grâce à une culture mécanique perfectionnée, de rivaliser avec les terres neuves de la Russie, de l'Amérique, de l'Australie et des Indes.
Les cultivateurs pourront-ils conjurer leur perte ? Nous ne le croyons pas. La fièvre capitaliste s'est si profondément infiltrée dans le corps social, l'appétit de plus en plus immodéré de la fortune (alors que la concurrence réduit de plus en plus le prix des choses) est devenu si général, que les gros capitaux dirigent le monde et qu'aucun gouvernement (le voulut-il) ne pourrait les empêcher d'absorber tout ce qui est matière à négoce. La disparition de la petite propriété est donc fatale et l'évolution économique nous conduit sans retour possible à une révolte des millions de dépossédés contre les quelques centaines de possesseurs.
En attendant, que faut-il faire? Tirer du mode de production capitaliste la preuve qu'il nous fournit de la puissance de l'association, des avantages que comportent le travail en commun et la concentration de toutes les forces (physiques et intellectuelles), non plus sur les entreprises modestes, mais sur de grandes exploitations.
Assurément ce n'est point une solution, car le jour où les laiteries, les fromageries, les sucreries coopératives menaceront de diminuer le revenu des riches propriétaires fonciers, ceux-ci se coaliseront contre elles, comme il arrive en Belgique et en Allemagne ; et si la guerre n'est menée qu'à coups d'argent, les entreprises les moins pourvues de capitaux seront détruites. Mais à ce mode de travail, les cultivateurs auront appris les bienfaits du travail associé, perdu l'amour aveugle et désormais sans objet de la petite propriété, seront, par conséquent, préparés, non seulement à prendre part à la transformation sociale, mais encore à consommer le sacrifice de la propriété parcellaire, pour rendre à jamais impossible une nouvelle spoliation.
STATUTS 1° Il est formé entre: 1° les ouvriers, journaliers, domestiques de ferme et ouvriers des industries annexes à l'agriculture ; 2° les colons, fermiers et métayers cultivant par eux-mêmes ; 3° à titre exceptionnel,les propriétaires de fonds ruraux ne dépassant pas 10 hectares en cultures diverses et 1 hectare en vignes à complant, qui adhéreront aux présents statuts, une union qui aura pour titre : Syndicat des travailleurs de la terre et des industries annexes du canton de... ;
2° La durée de cette union et le nombre de ses membres sont illimités ;
3° Tout travailleur d'une des catégories énumérées dans l'art. 1 peut faire partie de l'union, quels que soient son sexe et sa nationalité ;
4° L'union a pour but de sauvegarder les intérêts matériels et moraux de ses membres ;
5° § 1. Elle se préoccupera d'abord des conditions du travail, s'efforcera non seulement de maintenir, mais d'élever par tous les moyens possibles le taux des salaires, interviendra dans les discussions et les conflits qui naîtront entre les patrons et les ouvriers, se mettra en rapports avec les propriétaires et tâchera d'obtenir d'eux les conditions les meilleures, s'efforcera de procurer des emplois à ses membres de façon à amener progressivement la diminution, puis la disparition des louées publiques.
§ 2. Pour éviter à ses membres des frais de justice, elle établira des comités d'arbitrage chargés de régler à l'amiable les conflits entre ouvriers et patrons qu'elle n'aurait pu résoudre elle-même.
§ 3. En ce qui concerne les conditions du métayage et du fermage, elle recueillera toutes les données possibles sur le prix des terres dans la contrée, le montant de leur affermage, le rapport entre ce montant et le revenu brut et net des terres, puis elle établira des modèles de baux, et, en général, fournira aux colons, métayers et fermiers tous les renseignements statistiques et judiciaires de nature à leur permettre de discuter leurs intérêts avec le propriétaires sur le pied de l'égalité.
§ 4. Elle exigera, des propriétaires admis par le § 3 de l'art. 1, qu'ils n'emploient, le cas écheant, d'autres ouvriers, journaliers et domestiques, que ceux ayant adhéré à ses statuts, et elle établira avec eux le taux des salaires à payer.
§ 5. Elle organisera ou encouragera les entreprises de travail en commun : transport aux marchés voisins du plus grand nombre de produits avec le moins d'animaux, de voitures et de personnnel possible ; pacage collectif dans les landes et les prés communaux ; création de coopératives pour la fabrication du beurre, du fromage, etc. ; organisation d'équipes de batteurs ; en un mot, elle suscitera toutes les entreprises collectives possibles et propres à diminuer les frais de revient d'outillage, de transport et de locaux.
§ 6. Elle favorisera l'entente entre ses membres pour l'achat collectif des outils, semences et engrais ; elle recherchera les acquéreurs de produits agricoles et s'efforcera de les mettre en rapports avec ses adhérents.
§ 7. Elle soutiendra, en matière de salaires, de blessures entraînant une incapacité de travail, de dol, etc., les intérêts de ses membres devant les tribunaux et se chargera de faire exécuter les jugements ; elle consentira les avances d'argent à ceux de ses membres qui ne pourraient attendre l'exécution du jugement rendu en leur faveur.
§ 8, Elle fera tous les efforts nécessaires, non seulement pour éviter qu'on aliène, mais encare pour obtenir qu'on augmente les biens communaux ;
6° § 1. Pour aider au développement moral de ses membres, l'union créera une bibliothèque. Elle organisera en outre des conférences périodiques ayant pour but : 1° d'exposer les avantages du syndicat au point de vue de l'amélioration immédiate du sort des travailleurs; 2° d'indiquer pourquoi cette amélioration ne peut être que temporaire et est subordonnée à l'aggravation du sort d'autres groupes d'individus, la fin nécessaire de toute association de producteurs étant ainsi la suppression de la propriété individuelle ; 3° d'exposer le fonctionnement économique de la société et de montrer qu'en même temps que les méthodes de production nouvelles augmentent de plus en plus la richesse générale, le nombre de ceux qui possèdent moins que le nécessaire devient de plus en plus considérable, 4° de montrer les avantages de l'association et du travail en commun à l'aide d'instruments mécaniques, tant en ce qui concerne l'augmentation de la production qu'en ce qui concerne l'économie des frais ;
7° L'union viendra pécuniairement en aide, selon ses ressources, à tous les travailleurs agricoles syndiqués en chômage ;
8° Pour faire partie de l'union, il faut verser un droit d'entrée de....... , cette cotisation étant payable dans le courant de l'annnée, aux époques fixées par l'adbérent.
Sont dispensés de la cotisation les membres malades, en chômage ou accomplissant une période d'instruction militaire. Cette exception ne concerne pas les adhérents des deux dernières catégories ;
9° L'Union est administrée par un sociétaire et un trésorier élus en assemblée générale, toujours révocables et rééligibles, et par une commission de contrôle permanente composée, tous les trimestres, de trois membres de l'Union pris dans l'ordre alphabétique ;
10° L'Union se réunit tous 1es trois mois en assemblée générale ;
11° Le bureau se réunit ordinairement tous les huit jours, et extraordinairement sur la demande de deux de ses membres. Il a pour mission de veiller aux intérêts de la Société, d'appeler son attention sur tout ce qui se rattache à l'objet de l'Union, ainsi que sur tout ce qui pourrait produire l'amélioration matérielle et morale des sociétaires, sans nuire à l'exercice de leur liberté.
IL organise les conférences et recueille tous les documents énumérés au § 3 de l'article 5 ;
12° Le secrétaire rédige les procès-verbaux et la correspondance et noue des relations avec les autres syndicats similaires de la France et de l'étranger, la fédération départementale des syndicats de travailleurs de terre de la région et la Bourse du Travail voisine ;
13° Le trésorier recouvre toutes les sommes dues à l'Union, solde les dépenses visées par le secrétaire, dresse chaque trimestre un état financier destiné à être examiné par la commission de contrôle et discuté par l'assemblée générale. Il doit déposer dans une caisse publique toute somme excédant le montant normal des dépenses du trimestre ;
14° L'Union adhère à la Bourse du Travail voisine ;
15° Elle ne traite que de questions économiques et n'adbère à aucun parti politique.
Méthode pour la création des Maisons de marins et des Syndicats de pêcheurs(14). ... Dès les premiers jours de Janvier, nous pressentîmes quelques-unes des Bourses du Travail des ports sur les moyens qui nous semblaient propres à l'organisation des marins, des pêcheurs et des ouvriers des docks. Au moment, disions-nous, où s'agite la population qui vit de la pêche (allusion aux grèves nombreuses et parfois violentes qui ont éclaté depuis deux ans sur le littoral de l'Océan et dont l'Ouvrier des Deux-Mondes s'est occupé l'année dernière, n° 6, pp. 88-91) et où dirigeants et capitalistes s'efforcent, les uns d'exploiter au profit de leurs intérêts économiques le mécontentement des pêcheurs contre les fabricants de conserves, les autres de servir leurs intérêts politiques en ouvrant aux marins, pendant leurs séjours à terre, des asiles où ils puissent les soustraire à la prédication socialiste ; il est urgent que les syndicats ouvriers mettent toute l'énergie et toute la force dont ils disposent au service des exploités de la mer. Et comme, ajoutions-nous, ces travailleurs sont d'humeur indépendante et vivent peu à terre, le seul moyen de les attirer et de les obliger, en quelque sorte, à entendre notre enseignement, c'est de leur offrir ce que leur offrent les maisons-de-marins capitalistes : le placement rapide et avantageux et, dans l'intervalle de leurs campagnes, l'alimentation saine et économique d'une maison ouvrière. Entrés ainsi dans l'organisation corporative, rien ne sera plus facile que de les y retenir en leur ouvrant nos livres et nos journaux et en leur exposant les principes d'association économique et de liberté individuelle qui sont toute la doctrine socialiste.
Pour faciliter la réalisation de ce programme, nous esquissons (laissant aux camarades de chaque port le soin de la perfectionner ou même de la modifier) la méthode de propagande à notre sens la plus pratique. Parmi les maisons-de-marins qu'ont fondées de concert armateurs, conseils généraux et municipaux et chambres de commerce, aidés du ministère de la Marine, quelques-unes, il est vrai, disposent d'un budget considérable, et, bien que les Bourses du Travail nous paraissent posséder des moyens exceptionnels qui leur permettent de faire concurrence aux capitaux bourgeois, peut-être n'aurions-nous pas osé proposer aux Bourses de rivaliser avec nos adversaires, si toutes les maisons-de-marins s'étaient constituées avec les ressources qu'ont eues, par exemple, celles de Bordeaux et de Marseille. Mais, outre gue les hôtels-de-marins pourvus de grosses dotations n'ont sur les autres que la supériorité d'une installation plus luxueuse (les services étant les mêmes et les marins n'y fréquentant pas plus que dans les hôtels de second ordre), la modicité du budget d'hôtels comme celui de Nantes nous avait frappés. Si, pensions-nous, avec quelques milliers de francs seulement par an (beaucoup moins que ne dépensent bien des Bourses du Travail), sans aucune des ressources que possèdent les organisations ouvrières, sans les affinités latentes qui existent entre hommes de même condition et également exploités, sans l'habileté d'organisation et de propagande qu'une longue expérience a donnée aux syndicats, et surtout malgré la naturelle répugnance que doivent éprouver les marins à se soumettre involontairement pendant leur séjour à terre au joug patronal subi par force pendant leurs campagnes, si, malgré tous ces obstacles, quelques milliers de francs ont suffi aux conservateurs pour créer au moins un embryon de Fédération parmi les travailleurs de la mer, à quels résultats nos associations ouvrières, mues par l'idéal socialiste, ne pourront-elles pas prétendre? L'utilisation de leurs ressources matérielles et morales, limitées financièrement, mais pour ainsi dire infinies et extrêmement variées par ailleurs, jointe à une savante division du travail, leur facilitera le succès. Aux Bourses du Travail, le groupement des marins et des pêcheurs, leur placement, leur éducation économique, la coordination des tentatives faites par eux depuis quelques années pour la défense de leurs intérêts ; aux sociétés coopératives, l'administration des hôtels-de-marins et la constitution d'associations pour la vente directe aux consommateurs des produits de la pêche, presque intégralement absorbés aujourd'hui par les fabricants de conserves.
En ce qui concerne les pêcheurs, du reste (et l'ouverture de parenthèse n'est pas inutile, car les Bourses du Travail doivent connaître les tentatives occultes faites contre leur Ïuvre par la classe bourgeoise), un événement récent nous a prouvé que notre projet était de réalisation relativement facile et de nature à séduire tous ceux qui s'intéressent aux travailleurs encore étrangers au socialisme : les uns pour les mettre en garde contre le socialisme, les autres pour le leur enseigner. En rendant compte (n° 10, p. 152) des Congrès de Toulouse, l'Ouvrier des Deux-Mondes annonça la constitution, sous le titre: les Pêcheurs français et l'étiquette coopérative d'une société ayant pour but de «créer dans chaque centre de pêche un magasin qui distribuerait aux pêcheurs à des prix de gros les aliments et les objets nécessaires à leur industrie ; de vendre en commun le produit de la pêche, sans intermédiaire ni criée locale, etc.» Cete société était, en réalité, l'Ïuvre d'un seul, et un seul parvint non seulement à poser les fondements d'une Fédération gigantesque comprenant tous les pêcheurs du littoral, mais encore à augmenter de 60%, par la vente directe des produits de la pêche à Paris, le bénéfice des pêcheurs. Depuis, et pour des motifs où les intérêts de la politique conservatrice ont une part prépondérante, l'initiateur de la Société les Pêcheurs français vient d'être supplanté par le Musée social, et une Société (celle-ci composée deconseillers supérieurs de la marine marchande, de commissaires généraux de la marine) est en voie de formation pour travailler sur nouveaux frais à l'exploitation de l'ignorance des pêcheurs.
Or, ce qu'un homme seul, privé de capitaux, doué seulement de son activité, a pu tenter avec succès, la Bourse des sociétés ouvrières de consommation de Paris, les Sociétés coopératives et les Bourses du Travail des ports ne pouvaient-elles pas l'accomplir ? Pour le groupement et la coopération des pêcheurs, frais de propagande et d'administration presque nuls. Tandis qu'une personnalité devait pourvoir pendant la période d'organisation aux dépenses nécessitées par ses séjours dans les différents ports de péche, les Bourses du Travail et les Sociétés coopératives, constituées sur place ou à proximité, pouvaient associer les pêcheurs, leur prodiguer aide et conseils, les mettre en garde contre les manÏuvres des fabricants de conserves, en utilisant leur administration propre ; d'autre part, la Fédération des Sociétés coopératives socialistes de Paris pouvait constituer l'administration chargée à la fois des relations avec les ports et avec les consommateurs parisiens. Quant aux hôtels-de-marins, leur établissenent était plus facile encore, puisque (la consommation des marins pourvoyant aux dépenses d'alimentation) l'unique dépense qui incomberait aux Bourses du Travail et aux Sociétés coopératives serait la location de modestes immeubles contenant une salle de restaurant et une salle mixte : à la fois bureau de placement, bibliothèque, centre de conférences.
Nous exposâmes donc aux Bourses du Travail la partie de ce projet la plus immédiatement réalisable, celle, au reste, en qui se trouve contenu le projet tout entier, à savoir : l'ouverture des hôtels-de-marins et la création parmi les pêcheurs de syndicats, qu'il serait ensuite facile de fédérer et d'amener à une entente avec les sociétés coopératives ouvrières de Paris. Ce projet, qui, pour le dire en passant, intéresse plus de cent mille travailleurs, et a été en partie préconisé par les Congrès nationaux maritimes, notamment par celui tenu à Bordeaux en 1892, fut favorablement accueilli. De Nantes, de Saint-Nazaire et du Havre, des encouragements nous sont venus ; néanmoins, l'effort nécessaire a paru trop grand, étant donné les insuccès antérieurs. Des tentatives, nous déclare-t-on, ont été faites pour grouper les marins ; malheureusement, cette catégorie de travailleurs est si préoccupée, dans l'intervalle des campagnes, de dépenser les réserves de forces accumulées pendant les campagnes mêmes, qu'elle est, pour ainsi dire, insaisissable et que, jusqu'ici du moins, il n'a pas été possible de la faire participer à l'action ouvrière socialiste. Les maisons-de-marins conservatrices avouent elles-mêmes, dans des rapports récents, n'avoir «pas recruté parmi les marins toute la clientèle sur laquelle elles comptaient». D'autre part, on nous objecte que les sociétés coopératives ont assez à lutter contre les coalitions commerciales pour ne pouvoir actuellement disperser leurs efforts en essais nouveaux.
Assurément nul n'espérait que la campagne de propagande ouverte par le sixième Congrés des Bourses du Travail pût produire des résultats immédiats ; peut-être y faudra-t-il des années, et l'assurance donnée par nos camarades des villes maritimes qu'ils entendent ne point négliger les travailleurs de la mer, nous permet d'augurer favorablement de l'avenir, cependant, les objections exigent dès maintenant les réponses suggérées par une étude plus approfondie de la campagne commencée.
Tout d'abord, le groupement des marins ne sera difficile, croyons-nous, que si, au lieu de les conquérir à l'idée de ce groupement par la perspective d'avantages comprenant à la fois l'affranchissement de l'exploitation des placeurs et surtout le respect de leur indépendance, on ne leur présente que des avantages moraux dont l'utilité leur échappe. Leur recommander l'association pour l'association, la constitution de syndicats pour l'attrait exclusif de l'enseignement social qu'ils y recevront, c'est intervertir l'ordre logique des choses, puisque leur indifférence pour le syndicat vient précisément de leur ignorance en matière de socialisme. Bien plus facile, à notre sens, serait leur recrutement et, par suite, la tâche de les enseigner, si on leur offrait, avec la certitude d'un embarquement net de toutes les charges imposées aujourd'hui par les marchands d'hommes, une hospitalité fraternelle qui laisserait intact leur appétit de liberté. En tout cas, le problème consiste, étant donné l'indifférence et l'insaisissabilité des marins, à trouver les moyens les plus pratiques de les faire entrer dans le mouvement syndical, c'est-à-dire là seulement où ils seront, en quelque sorte, obligés de connaître le socialisme.
En second lieu, pour réaliser ce but, il est évident que si les Bourses du Travail et les Sociétés coopératives, unies, peuvent tout, isolées, elles seront impuissantes. Les sailors' home, par exemple, ont un double caractère : syndical et corporatif, qui ne peut pas, qui ne doit pas être méconnu ou négligé. Les Bourses du Travail n'ont pas plus les facultés administratives des sociétés coopératives que celles-ci n'ont les facultés d'organisation et de propagande des Bourses, ces deux formes d'association ouvrière doivent concourir également à l'Ïuvre mixte qui concerne les travailleurs de la mer et y concourir par une entente, non par une fusion.
Ces observations émises, il importe de considérer les conséquences capitales d'une propagande telle que nous venons de l'exposer, parmi les marins et les pêcheurs. Elle ferait pénétrer le socialisme doctrinaire dans des cerveaux qui lui ont été jusqu'ici fermés ; elle adjoindrait aux forces révolutionnaires des hommes dont la sincérité et l'énergie sont considérables, enfin, l'union créée par elle entre les associations ouvrières de tout genre donnerait à l'ensemble de ces associations une cohésion telle qu'elles pourraient désormais entreprendre avec les plus grandes chances de succès tout ce qui est de nature à hâter la transformation sociale et n'auraient, pour ainsi dire, plus rien à craindre de l'arbitraire capitaliste et gouvernemental, maître aujourd'hui du sort de nos institutions divisées.
Statuts de la Fédération des Bourses du Travail de France et des Colonies ARTICLE PREMIER. Ñ Une Fédération est formée entre toutes les Bourses du Travail de France et des Colonies. Elle prend le titre de : Fédération des Bourses du Travail de France et des Colonies.
Elle a pour but:
1° D'unifier et de faire aboutir les revendications des Syndicats ouvriers ;
2° D'étudier et de propager l'action des Bourses du Travail dans les centres industriels et agricoles ;
3° De réunir tous les éléments statistiques et de les communiquer aux Bourses adhérentes, et en même temps de généraliser le placement gratuit des travailleurs des deux sexes et de tous les corps d'état.
ART. 2. Ñ Pour l'exécution des décisions de la Fédération des Bourses du Travail de Frarce et des Colonies, immédiatement après la réunion du Congrès annuel, les Bourses du Travail fédérées nommeront chacune un délégué afin de constituer le Conseil fédéral, qui siégera dans la ville désignée par le Congrès. Ces délégués devront faire partie d'un Syndicat adhérent à une Bourse du Travail.
Le Comité fédéral nomme son bureau ainsi composé : un secrétaire (permanent si besoin est et si la caisse le permet) ; un secrétaire-adjoint, un trésorier, un trésorier-adjoint. Le secrétaire ou le trésorier représentent la Fédération pour signer ou recevoir toutes pièces ou valeurs adressées au nom de la Fédération.
ART. 3. Ñ Une Commission de trois membres pris dans le Comité fédéral est nommée pour vérifier la gestion financière de la Fédération et présenter un rapport au Congrès.
ART. 4. Ñ Au cas où les pouvoirs publics entraveraient l'action du Comité fédéral, celui-ci serait remplacé d'office par la Commission exécutive de la Bourse du Travail où aurait eu lieu le dernier Congrès de la Fédération.
Cette Commission ferait convoquer immédiatement les Bourses fédérées en un Congrès extraordinaire dans la ville précédemment désignée.
ART. 5. Ñ Il est créé, au sein de la Fédération des Bourses, une Commission d'initiative et de propagande chargée d'envoyer des conférenciers dans les centres ne possédant pas de Bourse, afin d'étendre le plus possible ces institutions. Le Comité fédéral est autorisé à charger les Bourses du Travail elles-mêmes de faire cette propagande dans leur région.
ART. 6. Ñ Les frais créés par le Comité fédéral sont à la charge des Bourses du Travail fédérées.
ART. 7. Ñ Les statuts de la Fédération ne sont revisables que par un Congrès. L'ordre du jour du Congrès de la Fédération devra être publié et envoyé aux Bourses deux mois au moins avant le Congrès.
ART. 8. Ñ Les délibérations officielles du Comité fédéral seront insérées dans les Bulletins des Bourses du Travail.
ART. 9. Ñ La présence de la moitié plus un des représentants des Bourses du Travail fédérées sera nécessaire pour assurer la validité des délibérations du Comité fédéral.
Le Comité fédéral devra avertir les Bourses du Travail fédérées lorsque leur membre aura manqué trois fois de suite à ses séances.
Les Bourses du Travail devront statuer dans le délai d'un mois.
ART. 10. Ñ Sont admises au Congrès toutes les Bourses du Travail, mais l'adhésion au Congrès implique l'adhésion à la Fédération.
Les Bourses qui n'auront pas justifié d'un trimestre de présence et de cotisation à la Fédération n'auront que voix consultative.
Nul délégué ne pourra avoir plus de 4 mandats.
ART. 11. Ñ Les Bourses du Travail adhérentes à la Fédération doivent refuser tout concours pécuniaire aux Bourses du Travail non fédérées, ainsi qu'aux Syndicats qui ne sont adhérents ni à l'Union nationale de leur profession, ni à l'Union locale des Syndicats.
ART. 12. Ñ Les ressources de la Fédération des Bourses du Travail de France et des Colonies se composent des cotisations des Bourses du Travail fédérées. Elles sont ainsi fixées:
Bourses ayant de 1 à 5 Syndicats, 1 fr. 75 par mois,
Bourses aynt plus de 5 Syndicats, O fr. 35 par Syndicat et par mois.
ART. 13. Ñ Les Bourses du Travail fédérées devront acquitter leurs mensualités au moins tous les trimestres.
Celles dont les municipalités ou l'État auront supprimé les subventions devront inviter les organisations syndicales les composant à pourvoir au paiement des cotisations à la Fédération. Ces cotisations seront centralisées par elles, pour être versées par trimestre au moins.
ART. 14. Ñ Toute Bourse fédérée, en retard du paiement de ses cotisations, sera considérée comme démissionnaire, après un avis de payer resté sans réponse, dans un délai de trois mois.
Toutefois, elle ne pourra être rayée que par décision du Congrès des Bourses.
Dans le cas de force majeure, et sur demande, un laps de temps lui sera accordé pour se liquider. En aucun cas, ce délai ne pourra excéder une année.
ART. 15. Ñ Toute Bourse du Travail radiée ou démissionnaire, pour être admise de nouveau à la Fédération, devra acquitter ses cotisations à partir du jour où les paiements ont été suspendus jusqu'au jour de la demande de réadmission.
Le Comité fédéral appréciera les raisons qui empêchent une Bourse de payer ses cotisations. Le Congrès décidera.
ART. 16. Ñ Un règlement intérieur sera élaboré par le Comité fédéral.
DOCUMENTS ANNEXESLes Bourses du Travail et les lois ouvrières Le projet donna lieu au débat suivant, dans la séance du Comité fédéral du 9 mars 1900 :
Projet de loi portant modification à la loi du 21 mars 1884
sur les Syndicats professionnels
Montpellier s'oppose à ce que les syndicats soient autorisés à faire des actes de commerce, car ce serait incompatible avec le caractère de sociétés de résistance qui est le caractère naturel de ces associations. Il est également contre les art. 10 et 11 du projet et demande l'abrogation de l'art. 1382 du Code civil.
Toulouse ne croit pas qu'il y ait lieu de discuter même ce projet. Nous réclamons depuis des années le droit intégral de réunion et d'association ; persistons simplement dans cette attitude et ne perdons pas notre temps à examiner un projet qui diminue nos libertés.
Le Havre rappelle combien à l'origine parut dangereuse la loi du 21 mars 1884, au point que de tous les côtés on refusait de s'y soumettre. Puis, le temps faisant son Ïuvre, on céda, on accepta le nouveau régime légal, et au lieu d'y trouver les inconvénients qu'on avait redoutés, on trouva, au contraire, certaines garanties. Aujourd'hui, nous sommes en présence d'un nouveau projet, plus dangereux assurément que ne le fut la loi de 1884, car il a pour but de soustraire les syndicats à la propagande socialiste ; mais ne pouvons-nous pas en tirer des avantages ? Actuellement, les travailleurs qui ne sont pas socialistes entrent dans les sociétés de secours mutuels et dans les coopératives où ils échappent notre action. Or, on nous offre le moyen de les attirer dans les syndicats pour les mêmes raisons qui les ont attirés dans les sociétés coopératives ou de secours mutuels ; allons-nous donc laisser échapper cette occasion de les initier à nos principes ?
D'autre part, qu'ont fait les socalistes et les syndicats pour conquérir les ouvriers des champs? Rien, ou à peu près, car le peu qu'on a fait l'a été dans un intérêt purement électoral. Or, si pous voulons créer des syndicats agricoles, nous devons accepter le projet de loi déposé.
Oui, le projet en lui-même est mauvais et inspiré par es désir d'étouffer la résistance syndicale ; mais que nous le voulions ou non, il sera voté. Or, si nous savons nous en servir, il pourra, entre nos mains, s'améliorer, comme s'est améliorée par la force des choses la loi du 21 mars 1884.
Tours et Rouen sont contre le projet, car, disent-ils, les gouvernants ne pouvant pas raisonnablement avoir le désir de favoriser la classe ouvrière, qui est leur ennemi naturelle, le projet est un piège tendu aux syndicats militants.
Nevers (Pelloutier) fait remarquer tout d'abord qu'aucune loi nouvelle n'est nécessaire pour permettre la création de syndicats agricoles, attendu qu'il en existe un ou deux milliers vivant sous un régime légal ; en outre, la Fédération des Bourses n'a-t-elle pas elle-même, il y deux ans, dressé un plan de propagande agricole qui, appliqué (et il peut l'être dès aujourd'hui même légalement), réaliserait ce que se propose d'accorder le projet Waldeck-Rousseau? On objectera peut-être que les syndicats agricoles ne peuvent pas actuellenent vendre à d'autres qu'à leurs adhérents, ni posséder des biens meubles ou immeubles ; mais combien y a-t-il de syndicats agricoles qui ne vendent qu'à leurs membres ? Est-ce qu'ils ignorent qu'avec un peu d'habileté et à condition de ne pas faire d'opérations malheureuses, ils échapperont toujours à la loi ? Et combien d'associations possèdent par personnes interposées, échappant ainsi à toutes poursuites civiles, alors que si, elles possédaient en nom propre et faisaient Ïuvre socialiste, elles seraient traquées et dépouillées par la magistrature de classe au profit du patronat ? A ce premier point de vue donc, la loi projetée est inutile. Mais, à d'autres points de vue, elle est excessivement dangereuse.
En autorisant les syndicats à faire des actes de commerce et d'industrie, elle a pour but (avoué ou non) de donner le pas sur les minorités militantes des syndicats à ces majorités d'hommes syndiqués uniquement par esprit de lucre. «Le prolétariat, dit le citoyen Jaurès, doit avoir confiance en lui-même.» Bon conseil, en vérité, quand, dans chaque syndicat, il y a un militant pour neuf égoïstes, quand on sait que les syndicats les plus riches sont ceux qui pratiquent le moins le devoir de solidarité. Combien de syndicats consentiront à faire grève ou à soutenir des grèves quand, ayant acquis des biens et engagé leurs capitaux dans des opérations commerciales, ils auront pris le goût de la propriété ?
Le projet accorde aux unions de syndicats le droit d'ester en justice. Voilà qui semble au moins compenser les inconvénients précédents. Hélas ! ce n'est encore qu'une illusion. L'impossibilité actuelle pour les unions d'ester en justice a pour contre-partie l'impossibilité où l'on est de les poursuivre civilement, et ce n'est pas un mince avantage, car une union de syndicats ou de métiers peut ainsi, sans aucun risque et à condition seulement de ne commettre aucun fait délictueux, c'est-à-dire entraînant poursuite correctionnelle, employer en cas de grève, et pour le compte d'un syndicat, des moyens de résistances qui vaudraient au syndicat des poursuites en réparation du préjudice causé. Qu'au contraire l'union acquière le droit d'ester en justice, et la voilà du même coup exposée à toutes les conséquences de la «personnalité légale». Aujourd'hui, l'union, ne pouvant pas poursuivre, ne peut pas être poursuivie, on en a eu un exemple récent par le procès intenté à la Fédération des Mouleurs sur métaux ; avec la nouvelle loi, elle pourra poursuivre (ce dont elle sent rarement le besoin), mais elle pourra être poursuivie, et cela lui arrivera à chaque grève, à moins que, ayant pris elle aussi le goût de la propriété, elle n'hésite à risquer ses richesses.
Enfin, la réglementation du droit de mise en interdit est une diminution de la liberté qu'assure le simple droit commun, car les rares patrons qui viendraient à être poursuivis pour atteinte à la liberté du travail sauraient toujours attribuer à leurs renvois d'ouvriers ou à leur refus d'embauchage des «motifs légitimes», tandis que les syndicats ne le pourraient pas et seraient frappés dans leurs biens.
Nevers conclut qu'en combattant le projet il ne repousse pas une extension de liberté (c'est un sophisme de le prétendre), car l'homme libre n'est pas celui qui se préoccupe de savoir dans quelles limites légales il faut agir, mais celui qui se met hors les lois, si libérales qu'elles puissent être, en attendant qu'il arrive à les détruire. Il dépose l'ordre du jour qui figure plus loin.
Lyon considère que, du moment où nous avons pour objectif de nous emparer d'une façon quelconque de la propriété sociale et que nous voulons faire l'économie de révolutions politiques stériles, nous devons accepter le projet de loi, car il nous permet de réaliser nos désirs. Ce n'est pas à dire que ce projet soit bon, ni qu'on l'ait établi en vue d'être agréable aux syndicats ; nous devons même l'amender, réclamer l'abrogation, sinon de lÕarticle 1382 du Code civil (lequel a un caractère général), du moins des art. 414 et 415 du Code pénal, qui s'appliquent spécialement au droit de grève, demander aussi que toute décision prise par la majorité d'une corporation devienne obligatoire pour la corporation tout entière. Mais nous n'avons pas le droit de dire que la liberté commerciale sera mauvaise ; c'est, en effet, raisonner par hypothèse, et avant de prononcer aussi categoriquement, il conviendrait peut-être de laisser les ouvriers faire eux-mémes l'expérience.
En 1884, le gouvernement était bien armé pour étouffer l'action révolutionnaire; il le tenta ; mais ne réussit pas ; il ne le pourra pas davantage aujourd'hui. Acceptons donc le projet de loi et sachons en tirer le meilleur parti.
Montpellier établit que le projet soulève des risques dangereux et n'offre aucun avantage compensateur. Le droit de mise en interdit n'est que la reconnaissance du droit légal de grève, et, en accordant aux unions le droit d'ester en justice, on se donne le moyen de les poursuivre, alors qu'il faut actuellement poursuivre les syndicats qui les composent. On objecte que le projet permettra, du moins, d'entreprendre la propagande syndicale agricole, mais d'abord il n'est pas besoin pour cela de loi projetée, puisqu'il existe déjà des syndicats agricoles ; et, d'ailleurs, faut-il, dans l'espoir de constituer quelques syndicats agricoles, risquer de compromettre le mouvemement syndical industriel?
Toulouse dépose l'ordre du jour suivant:
Considérant que les travailleurs conscients ont de tout temps réclamé la classe dirigeante la liberté absolue de réunion et d'association, les délégués du Comité fédéral persistent dans ce sens et rejettent la tutelle gouvernementale et bourgeoise présentée au prolétariat sous forme de loi sur les syndicats.Le Havre, répondant aux délégués de Toulouse et de Tours, constate combien il est illogique de combattre les lois quand non seulement on concourt à élire des députés, mais quÕon fait soi-même à l'occasion acte de candidat. Le projet de loi n'oblige pas les syndicats à faire du commerce, il se contente de les y autoriser ; seront donc libres de ne pas bénéficier de la loi les syndicats qui ne le voudront pas. La question, par conséquent, n'est pas de savoir si la loi est bonne ou mauvaise, mais si, votée malgré nous, nous ne devons pas chercher dès maintenant à l'utiliser et, grâce à elle, conquérir les paysans, sans qui la révolution sera toujours impossible.Paris montre, par l'exemple de la coopérative projetée de Gueugnon, l'inanité des avantages qu'on prétend tirer du droit pour les syndicats de faire acte de commerce. Cette coopérative, que donnera-t-elle aux malheureux ouvriers, 1 franc, 1 fr. 50, peut-être par jour, et à condition encore que Ies entreprises capitalistes de la région.ne se liguent pas contre elle. Le résultat vaudra-t-il les dépenses d'argent et de force qu'on aura faites pour créer la eoopérative? Non, évidemment. Réclamons donc purement et simplement, avec l'abrogation de l'article 1382 du Code civil la liberté complète de réunion et d'association.
Tours trouve trop vague la proposition de Toulouse et préfère celle de Nevers qui vise au même but, mais a l'avantage de préciser notre pensée.
Rennes se déclare convaincu par les arguments qu'a présentés Nevers et souhaite que toutes les Bourses les connaissent avant de prendre une décision ; Mais il constate que ces arguments mêmes exigent que nous combattions les entreprises semblables à celle de la coopérative de Gueugnon. Nous ne pouvons pas laisser épuiser le prolétariat sans, au moins, lui avoir montré l'inutilité et même le danger des sacrifices qu'il aura faits.
Nevers opine dans ce sens, car il est bien évident que, la concurrence économique s'opérant à coups d'argent, ni les syndicats commerciaux que médite le projet de loi, ni les coopératives de Gueugnon ou d'ailleurs ne peuvent vivre, car ils auront contre eux la coalition des grandes entreprises capitalistes.
Les favoriser, c'est donc gaspiller des tessources précieuses.
La discussion est close. Le Havre demande que les deux ordres du jour soient renvoyés aux Bourses. Mais le Comité fédéral repousse cette demande, en rappelant que le groupe socialiste parlementaire l'a prié de donner son avis indépendamment de l'avis des Bourses fédérées. On décide également de fondre les deux ordres du jour qui se complètent, et à l'unanimité, moins les abstentions de Nîmes (sans mandat) et du Havre, le Comité adopte l'ordre du jour unique suivant, qui devra être communiqué au groupe parlementaire socialiste, au Comité général du Parti, aux Bourses du Travail et à la Presse :
La Fédération des Bourses du Travail, après avoir examiné les modifications à la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels proposées par le gouvernement, considérant:«Cet ordre du jour fut envoyé, accompagné du procès-verbal de la discussion, à toutes les Bourses. Heureuse communauté de vues : dans le mois qui suivit, les Bourses déclarèrent partager l'avis du Comité fédéral ; deux seulement (celles de Rouen et de Nice) (15) se prononcèrent en faveur du projet. Ainsi, aucune des controverses engagées autour de ce projet par des personnes étrangères au mouvement corporatif n'avait troublé les Unions de syndicats. Hautement et unanimement, elles proclamaient quÕeIles préfèrent à la sollicitude de l'État, d'autant plus suspecte qu'elle est toujours révocable, la liberté qu'elles conquièrent elles-mêmes et qui les a transformées de groupes minuscules et amorphes en éléments actifs de la vie sociale» (Extrait du rapport sur les travaux du Comité fédéral pendant l'exercice 1898-1900).
1° Que celles d'entre elles qui ont pour objet d'autoriser les syndicats à faire de leurs ressources un usage commercial, auraient pour effet de dénaturer le rôle des organisations corporatives en y attirant les hommes exclusivement inspirés par l'esprit le lucre et en écartant ceux qui considèrent le syndicat comme devant être, avant tout, une société de résistance à l'exploitation capitaliste ;
2° Que le droit d'ester en justice accordé aux unions de syndicats, loin d'être pour elles un accroissement de liberté, est le meilleur moyen que puisse trouver le gouvernement de les frapper, puisque ce droit les soumettra à la réparation civile, à laquelle elles échappent sous le régime actuel et les contraindre ainsi en cas de grève, à la neutralité ou à des poursuites dûment garanties par les saisies légales et, partant, ruineuses,
3° Que la détermination du droit de mise en interdit, stipulée par l'art. 10 et destinée, on apparence, à protéger les syndicats, leur serait au contraire bien plus favorable qu'une liberté limitée par le droit commun, le patronat pouvant toujours attribuer à ses renvois ou à ses refus d'embauchage des motifs légaux et, par conséquent, licites, tandis que les syndicats ne le pourront jamais ;Demande le retrait pur et simple du projet de loi déposé ;
Et considérant que, dans l'état de lutte auquel l'inégalité économique réduit la classe ouvrière, celle-ci n'a nul souci de l'ordre social ;
Réclame, avec l'abrogation des lois des 7-9 juin sur les attroupements, de 1872 contre l'lnternationale et des articles 414 et 415 du Code pénal, la liberté complète de réunion ef d'association,
Projet de loi sur les retraites ouvrières (16) Dans le courant de l'année écoulée depuis le dernier congrès, le Comité fédéral a pris à tàche de discuter amplement le projet de loi sur les retraites ouvrières. Après de sérieuses discussions, parfois très animées, il s'est mis d'accord pour rejeter ce projet et le secrétaire fut chargé de rédiger une circulaire très courte, invitant les Bourses du Travail à étudier ce projet comme il le fit lui-même, et à relire attentivement la circulaire qui y serait adjointe et qui contient une critique du projet Guieysse que les Bourses reçurent déjà l'année dernière.
Nous croyons devoir reproduire ces deux circulaires qu'ont reçues toutes les Bourses et auxquelles toutes ont répondu à peu près dans le même sens que le Comité fédéral, avec des considérations toutes justifiées contre un si piètre projet :
FÉDÉRATION Mai 1901.
DES BOURSES DE TRAVAIL DE FRANCE
ET DES COLONIES
Cher Camarade,
Le Comité fédéral me charge de rappeler à votre souvenir la circulaire que vous faisait parvenir, au mois d'août de l'année dernière, le regretté camarade Pelloutier, à propos du projet de loi Guieysse pour la crétion d'une caisse de retraites.
Cette circulaire, je crois ne pouvoir mieux faire qur de vous l'adresser de nouveau en vous priant dÕengager tous les militants de votre Bourse du Travail à la relire attentivement, car elle est faite d'arguments qui démasquent merveilleusement toute la philanthropie bourgeoise, sÏur jumelle de la charité chrétienne.
Je dois en outre vous avertir que le projet actuel, sur le point d'être discuté à la Chambre, ne vaut pas même le projet Guieysse.
Les interprètes les plus autorisés de la société capitaliste exaltent ce projet parce qu'ils pensent que, s'il était voté, cela captiverait assez l'ouvrier pour qu'il ne trouble plus l'ordre et la tranquillité publique.
Comme toutes les lois ou projets de lois dites ouvrières, celui ci est un piège, défions-nous en !
Pour le Comité Fédéral,
Le Secrétaire: GEORGES YVETOT.
FEDERATION DES BOURSES DU TRAVAIL DE FRANCE Paris, 25 août 1900
ET DES COLONIES
Au camarade Secrétaire de la Bourse du Travail de...
Aprés délibération, le Comité fédéral croit devoir vous transmettre, en vous priant de le soumettre à lÕétude du Conseil d'administration, le manifeste ci-dessous que lui a inspiré l'examen du projet présenté par M. Guieysse pour la création d'une Caisse de retraites:
Le projet de loi sur les rètraites ouvrières que M. Guieysse présentera à la Chambre des députés soumet tous les travailleurs Ñ commerce, industrie et agriculture Ñ environ 7millions, à un prélèvement obligatoire sur leurs salaires : 0 fr 05 par jour sur les salaires au-dessous de 2 francs. 0 fr. 10 par jour sur les salaires au-dessus de 2 francs. La retenue sera faite par le patron, qui aura lui-même à verser à l'État une somme égale aux prélèvements faits sur les salaires de son ou de ses ouvriers.
Le rapport estime à 200 millions les sommes qui seront versées annuellement moitié par les patrons, moitié par les ouvriers.
Trente années après que le projet sera devenu loi, c'est-à-dire après trente années de versements, l'ouvrier âgé de 65 ans aura droit à une pension annuelle d'au moins 360 fr., accompagnée d'une assurance de 1.000 francs qui, en cas de décès, revient à sa famille.
Pendant ce délai de trente années, précédant le fonctionnement de la Caisse de retraite, les travailleurs agés de 65 ans auront droit à une pension annuelle de 150 fr., 12 fr. 50 par mois, 0 fr. 40 par jour, et à une assurance de 1.000 francs pour la famille en cas de décès.
Le projet compte dans les rentrées une somme de vingt millions, produite par un impôt de O fr. 20 par jour sur chaque ouvrier étranger travaillant en France.
Si les sommes versées n'atteignent pas le chiffre prévu et jugé indispensable par la Commission, l'État devra intervenir pour parfaire les versements.
Tel est, dans ses grandes lignes, le projet que M, Guieysse défendra à la tribune de la Chambre.
Une pension, si ridiculement modique qu'elle puisse être, semble encore préférable dans l'esprit de beaucoup à la mendicité, à la prison pour vagabondage, ou à la mort par la faim que la société bourgeoise offre comme avenir à ceux qui passent leur vie à l'enrichir ; cette apparence de tranquillité pour leurs vieux jours tente les travailleurs et les dispose à accueillir favorablement un tel projet,
Pourtant, du projet Guieysse, comme de tous les projets analogues, ils doivent se désintéresser. Ligne de conduite tracée précédemment par les Congrés de Toulouse et de Rennes.
Le Comité fédéral croit devoir appuyer son opinion de quelques arguments. Le projet Guieysse est inacceptable, non seulement parce que l'écheance de trente années rend fort problématique l'amélioration du sort des vieux travailleurs, mais encore parce que, pendant et après le délai de trente années nécessaire pour cumuler les capitaux et les intérêts, il a comme conséquence immédiate une aggravation certaine, absolue, indiscutable de ia situation de tous les travailleurs.
Le projet dit fort bien que les versements de 0 fr. 05 et 0 fr. 10 devront être faits par les patrons et par les ouvriers. mais il faudra établir que les sommes qui devraient être versées par les patrons ne seront pas récupérées sur les salaires de l'ouvrier. Ce qui paraît fort probable, étant donné l'antagonisme des intérêts en présence, le passé et le présent pouvant pour la circonstance servir d'indication. Or, les versements, devant atteindre annuellement la somme de 200 millions, seront effectués, en totalité ou en presque totalité, par les travailleurs. On diminue donc de pareille somme leur puissauce de consommation, alors que les salaires sont déjà inférieurs de 4 à 5 0/0 au prix des choses absolument nécessaires à l'existence. Les versements qui précèdent et rendent possible l'application du projet élèvent encore cette différence et éloignent la classe productrice de la possibilité de consommation. C'est la constatation d'un fait que nul ne peut nier.
Mais en plus, ces prélèvements directs s'augmentent et s'aggravent des prélèvements indirects, qui résultent forcément d'un projet tel qu'on le soumet à notre appréciation.
Les versements annuels, même en les supposant faits parallèlement par les patrons et les ouvriers, devront être convertis en rentes d'Etat produisant des intérêts, lesquels intérêts rendent seuls réalisable le projet Guieysse. Mais le capital n'ayant pas lui-même de faculté reproductive, les travailleurs n'auront pas seulement versé directement les sommes constituant le capital jugé nécessaire pour le fonctionnement de la Caisse de retraite, ils paieront encore en plus indirectement les intérêts des sommes versées par eux, le Travail seul donnant une valeur au Capital..
Et lorsqu'on pense à l'énormité des sommes entassées (200 millions pendant 30 années), à l'importance des intérêts que produiront ces sommes, il est permis d'affirmer que l'application d'une telle loi constituerait un danger pour la classe ouvrière.
Le Travail ne reçoit pas aujourd'hui du Capital ce qui lui est indispensable, il est inadmissible qu'on le prive, qu'on réduise sa part:
1°. Des 200 millions à verser annuellement ;
2° Des intérêts des sommes capitalisées (environ 8 milliards, produisant au taux actuel de la Rente française environ 200 millions).
Par un tel entassement de Capitaux tout le système capitaliste est ébranlé, et les conditions de vie faites aux travailleurs sont profondément changées. Le projet Guieysse rend sûrement plus mauvaise la situation des travailleurs valides, il ne peut aucunement l'améliorer, il a comme résultat un surcroît de misères, de privations et de souffrances, et fait peser plus lourdement sur toute la classe ouvrière le joug capitaliste.
Le Comité fédéral croit que les Bourses du Travail, Syndicats, doivent repousser comme inacceptable le projet dont M. Guieysse est rapporteur.
En conséquence, il vous prie de statuer sur le projet de déclaration ci-dessous, lequel, au cas d'acceptation par la majorité des Bourses du Travail, serait publié et notifié aux intéressés,
«Considérant que, malgré les affirmations de la statistique officielle, la Fédération des Bourses du Travail se fait forte de prouver que les salaires actuels sont inférieurs de 3 â 5 % au prix des choses nécessaires à l'existence ;
«Que, par suite, les Congrès ouvriers de Limoges, de Toulouse et de Rennes ont eu raison de déclarer inacceptable tout système de retraite nationale qui, demandant à l'ouvrier une contribution personnelle, diminuerait encore ses moyens d'existence,
«Que, spécialement, le projet Guieysse, outre qu'il impose à l'ouvrier une cotisation particulière, repose sur le système de la capitalisation, c'est-à-dire sur la production d'intérêts par les capitaux versés à l'État ;
«Que ces intérêts ne pouvant provenir que d'achats de rentes ou d'autres valeurs, c'est le travailleur qui se trouverait en payer la plus forte part, ayant ainsi à supporter, non seulement sa contribution officielle, mais une nouvelle et indirecte contribution ;
«Que, dÕailleurs, tout autre système aboutirait aux mêmes résultats, en remplaçant l'intérêt des capitaux par l'augmentation de la contribution et, par conséquent, en diminuant toujours la puissance d'achat de l'ouvrier et en obligeant l'État à des achats de rentes qui troubleraient la situation économique ;
«La Fédération des Bourses du Travail croit qu'il est de l'intérêt des organisations ouvrières de repousser, non seulenent le projet Guieysse, mais tous les projets de retraite nationale, les uns étant aussi utopiques que les autres ;
«Elle les engage, par contre, à redoubler d'énergie pour obtenir l'augmentation des salaires et la diminution de la durée du travail, moyen beaucoup plus sûr de garantir l'existence des travailleurs.»
LE COMITÉ FÉDÉRAL.
Projet de la loi sur la réglementation des grèves et l'arbitrage obligatoire Encouragé par l'assiduité que mirent les Bourses du Travail à répondre aux circulaires lancées par le Comité fédéral, celui-ci ne voulut pas laisser passer l'occasion que lui donnait le projet Millerand, pour éveiller, une fois encore, l'attention des militants sur le projet d'une telle loi. Il envoya à chacune des Bourses la circulaire suivante:
FÉDÉRATION DES BOURSES DU TRAVAIL DE FRANCE Paris, le 25 mai 1901.
ET DES COLONIES
Au camarade secrétaire de la Bourse du Travail.
Aprés délibération, le Comité fédéral croit devoir vous prier de soumettre à l'étude du Conseil d'administration de votre Bourse du Travail le manifeste ci-dessous que lui a inspiré l'examen du projet de loi présenté par M. Millerand, ministre du Commerce, sur l'arbitrage obligatoire et la réglementation des grêves;
Le projet de loi Millerand, plus que tout autre projet, est attentatoire au droit de défense des spoliés contre leurs spoliateurs.
Avec la meilleure volonté il est impossible de trouver dans cette loi un bon côté, quelque chose qui avantage l'ouvrier. Ce qui semble le meilleur est le plus hypocritement tourné.
Ainsi l'arbitrage obligatoire qui semble toucher le patronat, en réalité ne l'atteint pas, car il faudrait ne pas connaître la justice bourgeoise pour être dupe de ce moyen.
Sous la domination capitaliste, ce qui est appelé à être réglementé ou jugé entre la classe qui exploite et celle qui travaille ira toujours contre cette dernière. Les exemples fourmillent et les très rares exceptions sont dues à lÕétat d'esprit d'un seul homme dont la plupart des jugements sont ou seront annulés.
D'ailleurs, l'ouvrier qui croit à la justice est un naïf, puisque cette justice est rendue par hommes qui n'ont pas la même éducation que lui, qui nÕont aucun des mêmes besoins et dont les intérêts sont absolument contraires aux siens.
Or, avec cette loi les ouvriers seraient toujours punissables, mais jamais les patrons.
Nous savons tous bien que n'importe quel conflit entre le capital et le travail, entre le patronat et le salariat, est toujours légitime et que ce n'est que le débordement d'une coupe emplie de privations, de vexations, d'atteintes à la parcelle de liberté des travailleurs, qui en sont toujours la cause. Et lorsqu'une grève éclate, comme toute insurrection, comme toute révolution, elle est due, la plupart du temps, à l'initiative courageuse d'une minorité intelligente, consciente et hardie. C'est cette minorité-là qui est visée par les sanctions et pénalités des articles 26, 27, 28 et 29 de la future loi.
En instituant des délais, des atermoiements, des votes, des réglementations, des pénalités contre ceux qui violeraient ces réglementations arbitraires, les auteurs de ce projet pensent étouffer lÕinitiative de cette minorité éclairée qui effraie le Patronat dont n'importe quel gouvernement est et sera l'inéluctable défenseur puisque c'est sa raison d'être. Ils savent que l'abus de la réflexion et de la réglementation tue les actes.
Ils savent qu'en parlementarisant les grèves, ils tueront l'esprit de révolte légitime qui les anime.
S'il plaît aux travailleurs d'organiser leurs grèves, de faire usage du referendum, libre à eux, ils n'ont nullement besoin d'une loi réglementant avec toutes sortes de complications cette façon d'agir, d'une loi dont ils ne sont pas les auteurs, mais dont ils peuvent être les dupes et dont ils seront certainement les victimes.
Le Comité fédéral des Bourses du Travail de France et des Colonies prie tous les militants de chacune des Bourses adhérentes à la Fédération de bien examiner comme il l'a fait lui-même ce nouveau projet de loi et de mettre en garde tous les ouvriers susceptibles d'être victimes un jour ou l'autre de ce nouveau traquenard, au moment où ils revendiqueront un légitime mieux-être et n'accepteront pas une diminution de salaire.
LE COMITÉ FÉDÉRAL.
Par les réponses faites à cette circulaire par les Bourses du Travail qui rejetaient toutes avec énergie un tel projet, le Comité fédéral eut plaisir à constater combien il était en communion d'idées avec la majorité des Bourses et que, réellement, le Prolétariat montrait bien qu'il avait conscience de sa force et que, s'éduquant tous les jours davantage il n'était plus dupe des gouvernants quels qu'ils soient qui ne peuvent rien faire pour lui qu'autant qu'il est fort, organisé et prêt à prendre ce qu'il exige, si on le lui refuse.
NOTES (1) Ces textes étaient ainsi conçus: Loi des 14-27 juin 1791.
Article premier. Ñ L'anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyens du même état et profession étant une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit.
Art. 2. ÑLes citoyens d'un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque, ne pourront lorsqu'ils se trouveront ensemble, se nommer ni présidents, ni secrétaires, ni syndics, tenir des registres, prendre des arrêts ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs.
Code pénal. Ñ Art 416. Ñ Seront punis d'un emprisonnement de six jours à trois mois et d'une amende de 16 à 300 francs, ou de l'une de ces deux peines seulement, tous ouvriers, patrons et entrepreneurs d'ouvrages qui, à l'aide d'amendes, défenses, proscriptions, interdictions prononcées par suite d'un plan concerté, auront porté atteinte au libre exercice de l'industrie ou du travail.
(2) Code pénal.Ñ Art. 291. Ñ Nulle association de plus de vingt persones dont le but sera de se réunir tous les jours ou à certains jours marqués pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du gouvernement et sous les oonditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la Société. Ñ Dans le nombre des personnes indiquées par le présent article, ne sont pas comprises celles domiciliées dans la maison où l'association se réunit.
Art. 292. Ñ Toute association de la nature ci-dessus exprimée, qui se sera formée sans autorisation ou qui, après l'avoir obtenue, aura enfreint les conditions à elle imposées, sera dissoute. Ñ Les chefs, directeurs ou administrateurs de l'association, seront en outre punis d'une amende de 16 à 200 fr .
Art. 293. Ñ Si, par discours, exhortations, invocations ou prières, en quelque langue que ce soit, ou par lecture, affiche, publication ou distribution d'écrits quelconques, il a été fait, dans ces assemblées, quelque provocation à des crimes ou à des délits, la peine sera de 100 à 300 francs d'amende, et de trois mois à deux ans d'emprisonnement contre les chefs, directeurs et administrateurs de ces associations, sans préjudice des peines plus fortes qui seraient portées par la loi contre les individus personnellement coupables de la provocation, lesquels en aucun cas, ne pouront être punis d'une amende moindre que celle infligée aux chefs, directeurs et administrateurs de l'association.
Art. 294.ÑTout individu qui, sans la permission de l'au torité municipale, aura accordé ou consenti l'usage de sa maison ou de son appartement, en tout ou en partie, pour la réunion des membres d'une association même autorisée, ou pour l'exercice d'un culte, sera puni d'une amende de 16 à 200 francs.
(3) Loi du 10 avril 1834. Ñ Article premier. Ñ Les dispositions de l'article 291 du Code pénal sont applicables aux associations de plus de vingt personnes, alors même que ces associations seraient partagées en sections d'un nombre moindre et qu'elles ne se réuniraient pas tous les jours ou à des jours marqués. L'autorisation donnée par le gouvernement est toujours révocable,
(4) Le bénéfice de la loi du 22 janvier 1851 sur l'assistance judiciaire ne peut étre réclamé que par les personnes privées indigentes et non par les personnes morales, comme une commune ou une société. (Décision du Garde des Sceaux, du 15 février 1861.)
(5) Voir, pour la constitution de ces sociétés, la loi du 24 Juillet 1867.
(6) Art. 414. Ñ Sera puni d'un emprisonnement de six jours à trois ans, et d'une amende de seize francs à trois mille francs, ou de l'une de ces deux peines seulement, quiconque, etc..., etc.
(7) Art. 415. Ñ Lorsque les faits, punis par l'article précédent, auront été commis par suite d'un plan concerté, les coupables pourront être mis, par l'arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moirs et cinq ans au plus.
(8) La loi du 21 mars 1884 n'est pas applicable aux inscrits maritimes... L'inscription maritime, en effet, ne constitue pas une profession ; elle est seulement l'état légal d'un ensemble de citoyens exerçant certaines professions. (Décision ministérielle du 3 février 1892.)
Il en est de même des propriétaires de maisons, qui n'exercent pas une profession, au sens que la loi attache à ce mot et qui n'exercent pas davantage de métiers connexes concourant à l'établissement d'un produit déterminé. (Décision ministérielle du 27 mai 1892.)
(9) Un Syndicat légalement constitué a qualité pour déférer au Conseil d'État, par la voie du recours pour excès de pouvoir, un règlement de police relatif à l'exercice de la profession des membres syndiqués. (Arrêt du Conseil d'État du 27 mars 1887.)
(10) L'Annnaire des Syndicats professionnels publié par le ministère du Commerce indique la subvention reçue par chaque Bourse, soit du Conseil municipal, soit du Conseil général.
(11) Pour faciliter aux Commissions cette partie de leur tâche, la Fédération des Bourses du Travail met à leur disposition des exemplaires des statuts des Bourses existantes, ne demandant en échange que la remise d'exemplaires de ceux de la Bourse nouvelle.
(12) Cela n'est plus exact, la Fédération admettant actuellement au même titre les Unions de Syndicats et les Bourses du Travail.
(13) La nécessité de cette double constitution a été comprise par toutes les fédérations ouvrières des villes où, le nombre des syndicats étant considérable, le respect de l'autonomie de chacun d'eux est le gage de l'union de tous. Ainsi à Paris, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, à Lyon, etc. c'est le moyen de neutraliser l'effet des germes de division inévitables avec une organisation et une administration uniques.
(14) Extrait du rapport sur les travaux du Comité fédéral pendant l'exercice 1897-1898, présenté au VIIe Congrès national des Bourses du Travail (Rennes 21-24 septembre 1898), Ñ L'Ouvrier des Deux-Mondes, n° 18, août 1898.
(15) Auxquelles se joignirent un peu plus tard Nîmes et Versailles.
(16) Critique contenue dans le rapport sur les travaux du Comité fédéral pendant l'exercice 1900-1901. Idem pour le Projet de la loi sur la réglementation des grèves et l'arbitrage obligatoire...
SYNDICALISME ET SOCIALISME
Bibliothèque du Mouvement Socialiste
Librairie des Sciences politiques & sociales Marcel Rivière
1908
AVANT-PROPOS Hubert Lagardelle I. Le Syndicalisme et le Socialisme en Italie Arturo Labriola II. Le Syndicalisme et le Socialisme en Allemagne Robert Michels III. Le Syndicalisme et le Socialisme en Russie Boris Kritchewsky IV. Le Syndicalisme et le Socialisme en France Hubert Lagardelle V. Les Caractères du Syndicalisme français Victor Griffuelhes APPENDICE Anarchisme et Syndicalisme Hubert Lagardelle
AVANT-PROPOSLes discours qu'on va lire ont été prononcés, le 3 avril 1907, à Paris, dans une conférence internationale dont le sujet était les rapports du syndicalisme et du socialisme (1). Les organisateurs avaient pour but, moins de marquer le niveau atteint dans chaque pays par le courant syndicaliste, que d'affirmer l'union des tendances nouvellesqui, à travers la variété des milieux nationaux, semblent porter le socialisme vers une renaissance.Trois ordres d'idées peuvent se dégager des observations émises par les divers orateurs. Ce sont ces indications que nous voudrions mettre brièvement en lumière.
I. — Si la lutte de classe est tout le socialisme, on peut dire que tout le socialisme est contenu dans le syndicalisme, puisque hors du syndicalisme, il n'y a pas de lutte de classe.
La lutte de classe implique une rupture totale entre le prolétariat et la bourgeoisie, c'est-à-dire entre deux mondes qui ont de la vie une notion contraire. Elle suppose que la classe ouvrière, animée d'un esprit permanent de révolte contre les maîtres de la production et de la politique, est parvenue à s'isoler dans ses cadres naturels et à se créer de toutes pièces des institutions et une idéologie propres. A cette condition seulement, le socialisme de la lutte de classe conçoit comme réalisable le passage d'une société asservie à une société libre.
Or, ce double mouvement de négation du présent et de la préparation de l'avenir, les deux formes extrêmes du socialisme traditionnel : le socialisme parlementaire et le socialisme anarchiste, ont été impuissantes à le réaliser.
Le socialisme parlementaire — tant sous ses aspects révolutionnaires que réformistes — a vécu de cette illusion que les partis sont l'expression politique des classes et que ces dernières trouvent dans le parlement le mécanisme enregistreur de leurs forces respectives. Mais l'expérience a montré que les partis, loin d'être le décalque des classes, sont un mélange hétéroclite d'éléments empruntés à toutes les catégories sociales, et qu'il n'y a pas non plus de rapport entre l'influence politique des partis socialistes et la puissance réelle de la classe ouvrière. En fait, non seulement le socialisme parlementaire n'a pas opéré de scission irréductible entre le prolétariat et la bourgeoisie, mais il est devenu un des facteurs constitutifs de l'État et un des agents de l'action solidaristede la démocratie.
Le socialisme anarchiste, malgré ses audacieuses révoltes, n'a pas eu des classes et de la lutte de classe une conception claire. Dans sa méconnaissance des choses de l'économie, il s'est adressé à tous les hommes indistinctement et a fait porter son principal effort sur la réforme individuelle par le procédé illusoire de l'éducationlittéraire, rationaliste et scientifique. Mais la négation sentimentale et abstraite du principe d'autorité et de l'État, est incapable de réduire la forme oppressive de tous les pouvoirs de coercition, qui ne peuvent être éliminés que par les créations concrètes du prolétariat révolutionnaire. Il est arrivé ainsi à beaucoup d'anarchistes, grisés de culture idéologique et de superstition livresque, de se nourrir à leur insu de la substance intellectuelle de la bourgeoisie et de se rattacher par la communauté des idées au monde dont ils se séparaient par l'énergie des actes.
Le syndicalisme, au contraire, saisit la classe ouvrière dans ses formations de combat. il la considère comme la seule classe qui puisse, par les conditions de sa vie et les affirmations de sa conscience, renouveler le monde, mais à la condition qu'elle reste étrangère à la société bourgeoise. il prend les producteurs dans les cadres mêmes de l'atelier et des groupements qui le prolongent : syndicats, fédérations, bourses du travail, etc., et il organise leur révolte contre l'autorité patronale ; en niant le pouvoir et la loi, en enrichissant de fonctions les institutions ouvrières, il disloque l'État et le dépouille de ses prérogatives ; par la grève, par la propagande pour la grève générale, il détruit, heure par heure, au fur et à mesure qu'elle se produit, l'œuvre mensongère d'union des classes que poursuit la démocratie ; il donne corps enfin aux idées spécifiques du prolétariat, c'est-à-dire à cet ensemble de sentiments juridiques nés du cœur de la lutte et qui constituent la base du droit nouveau, du droit d'une société sans maîtres.
La rupture est ici totale, la lutte de classe est parfaite. Aucune des valeurs traditionnelles ne peut survivre à ce travail de destruction progressive. Nous sommes vraiment en face d'une classe qui n'utilise que ses acquisitions et qui est emportée par une formidable volonté de puissance. Elle entend être l'unique artisan de sa destinée et n'avoir de protecteur qu'elle-même. Où trouver force révolutionnaire plus active ?
II. — Les milieux nationaux les plus favorables au développement du syndicalisme sont ceux où les conditions historiques et politiques permettent la plus grande exaltation révolutionnaire du prolétariat et sa scission avec les autres classes.
Ce n'est pas un accident historique qui a fait naître le syndicalisme en France. Il y avait comme une prédisposition du milieu national. La réalisation du plein régime démocratique, qui a donné aux partis socialistes libre accès au pouvoir et qui a enfin créé l'État populaire, ne pouvait qu'ouvrir les yeux aux prolétaires. Du jour où ils ont vu s'incorporer à la société officielle les partis qui préconisaient la révolution, et du jour aussi où ils ont reconnu que le gouvernement démocratique, objet de leurs plus longs espoirs, était identique et pareil à tous les gouvernements, en ce sens qu'il ne modifiait en rien les rapports de classe ; dès ce jour, ils ont rompu avec la démocratie et se sont retranchés dans leurs organisations. Mais sans les traditions révolutionnaires de notre pays, qui font vibrer l'homme du peuple à l'annonce de toute entreprise héroïque, le syndicalisme n'aurait peut-être pas revêtu cette allure guerrière qui entretient sa flamme et lui communique une si haute vertu. Et on peut en dire autant pour l'Italie : si le syndicalisme a pu y jeter ses premières racines, c'est qu'ici aussi nous sommes dans une démocratie très évoluée, et qui a des origines révolutionnaires.
Mais il n'y a pas de dogme qui édicte que le syndicalisme ne peut se développer que dans les seules démocraties animées de souvenirs épiques. La Russie, qui est aux antipodes de l'organisation politique de la France et de l'Italie, commence déjà à être agitée par un jeune mouvement syndicaliste révolutionnaire. C'est qu'ici, avec une autre force encore que dans nos démocraties latines, les traditions héroïques sont vivantes et s'alimentent tous les jours aux péripéties de la plus tragique des luttes. La masse ouvrière a l'accoutumance de l'action et du sacrifice, et elle se trouve naturellement à la hauteur des plus grandes tâches.
Par contre, les lourdes masses du socialisme allemand ne sont pas prêtes pour de tels élans. Le même rôle réactionnaire que l'Allemagne impériale joue dans l'Europe moderne, on peut dire que la social-démocratie le tient dans le socialisme contemporain. C'est la même pesanteur dogmatique, la même peur de toute liberté, le même fétichisme de l'autorité. Mais, en vérité, où le prolétariat allemand aurait-il pris ce goût de la lutte, sans lequel il n'y a pas de syndicalisme ? Il n'existe pas, en Allemagne, de traditions révolutionnaires capables de communiquer au peuple des aspirations incoercibles vers l'indépendance : tout, au contraire, dans le mouvement national, tend systématiquement à briser le libre élan de l'individualité et à l'enfermer dans les cadres rigides d'une organisation savamment autoritaire.
C'est pourquoi nous assistons à la ruine de l'antique dictature de la social-démocratie allemande et nous voyons se déplacer le centre de rayonnement de la pensée socialiste. Le foyer de vie est maintenant partout où un prolétariat jeune et ardent revendique le droit à l'action créatrice, et il semble avoir quitté à jamais le pays des scolastiques mortes.
III. — Le syndicalisme est vide de tout utopisme, en ce sens qu'il subordonne son triomphe à tout un ensemble de conditions préalables, et qu'en attendant il joue dans le monde un rôle rénovateur.
Plus de dogmes ni de formules ; plus de discussions vaines sur la société future ; plus de plan compendieux d'organisation future ; mais un sens de la lutte qui s'avive par la pratique, une philosophie de l'action qui donne la première place à l'intuition, et qui proclame que le plus simple ouvrier engagé dans le combat en sait davantage que les plus abscons doctrinaires de toutes les écoles.
Il n'y a pas place dans une telle conception pour les rêveries utopiques qui annoncent à date fixe le bouleversement de la société. Mais les producteurs engagés dans la lutte syndicaliste savent d'instinct qu'il ne s'accomplira pas de changement en dehors de leur volonté et de leur organisation, et que les créations spontanées de la vie seront toujours plus riches que les plus merveilleuses inventions des fabricateurs de systèmes. Il suffit que les facultés guerrières du prolétariat soient sans cesse tenues en éveil et qu'il ne perde jamais l'énergie aventureuse qui fait les conquérants.
Par cette exaltation des forces vives de la classe ouvrière, par cet appel aux sentiments les plus émouvants de la personne humaine, le syndicalisme rend au socialisme le rôle civilisateur qu'il avait perdu. Partout où les idées nouvelles ont apparu, c'est comme un rajeunissement de la pensée socialiste et comme un clair réveil après un sommeil dogmatique. Ce souffle de printemps nouveau doit rendre confiance aux socialistes qui, sans trop espérer, ne désespèrent pas.
Hubert LAGARDELLE
Le Syndicalisme et le Socialisme
en Italie
Par ARTURO LABRIOLACitoyennes et Citoyens,Pour bien comprendre la valeur du syndicalisme au sein du socialisme international, il ne faut pas perdre de vue que, comme dans tous les mouvements sociaux, il y a dans le socialisme un côté essentielet un côté accessoire,et qu'il arrive souvent que l'accessoire finit par l'emporter sur l'essentiel.
Le socialisme est un mouvement de masse. Ce mouvement peut bien se développer par voies souterraineset prendre historiquement la forme de la conspiration. Mais, précisément parce qu'il intéresse la masse, ou bien il vient couronner la démocratie, ou bien il se sert des mêmes moyens d'action que la démocratie. il n'est pas besoin de rappeler que les mêmes faits qui engendrent ou représentent la démocratie, donnent lieu au socialisme.
Le socialisme traverse un moment critique. Il lui semble que son sort est lié à celui de la démocratie, et qu'il ne peut vivre qu'au sein des institutions démocratiques. Suffrage universel, parlementarisme, pression sur les pouvoirs publics, agitation de l'opinion publique, considérée comme exprimant les sentiment de tous les citoyens, enfin conquête de l'État, semblent la manifestation légitime de l'action socialiste.
Mais, en réalité, le socialisme n'est pas un dérivé de la démocratie. Tout au plus peut-on dire qu'ils tirent l'un et l'autre leur origine d'une même situation historique et qu'elle les a engendrés simultanément. La démocratie avait pour objet l'action en commun et solidariste de tous les citoyens à l'intérieur de l'État ; le socialisme a pour but l'action distincte et séparée d'un groupe de producteurs à l'intérieur de l'atelier et sur le terrain des antagonismes économiques, pour rayonner de là au dehors et investir l'État.
Le socialiste,naturellement, n'exclut pas le citoyen; et qu'on considérât, historiquement, l'État comme un organe destiné à représenter les intérêts économiquement prépondérants, cela n'empêchait nullement qu'on ne tentât s'en rendre l'action moins pesante et moins hostile. Le socialisme se fit donc par surcroît démocratique, en ce sens qu'à certains moments il délaissait la sphère de la production pour s'intéresser à des questions qui ne regardaient plus les ouvriers en tant que producteurs,mais en tant que citoyens.Seulement, il arriva que l'action démocratique parut bien vite aux représentants du socialisme plus douce et plus souriante que l'action de classe proprement dite, dont le terrain spécifique est l'atelier, et l'organe, le syndicat, succédané de l'atelier. Et le parti socialiste devint un parti démocratique comme les autres, uniquement préoccupé de luttes parlementaires et de cuisine électorale, et ne menant la lutte économique qua dans la mesure où elle pouvait servir à fortifier sa situation électorale. La coopération elle-même, si prosaïque et si froidement économique qu'elle apparaisse, fut considérée comme une simple roue du char électoral du parti. Le socialisme devint une démocratie sociale,c'est-à-dire un phénomène qui n'a pas laissé que d'exciter bien souvent la douce hilarité de ce prosaïque économiste qui s'appelait Karl Marx.
De même dans la théorie. Le socialisme ne chercha plus à approfondir les causes qui rendent plus aigu l'antagonisme entre la classe ouvrière et la classe capitaliste et aguerrissent la classe ouvrière contre la classe capitaliste. La doctrine socialiste devint ou une nouvelle variationromantique sur les destins futurs de l'humanité «dans la fraternité du travail» (Renard, Jaurès, Atlanticus, Merlino, etc.), ou une recherche des causes qui font croître la solidarité sociale et préparent ainsi un régime où cessera la concurrence meurtrière entre les hommes (ici il faudrait citer tous les intellectuelssocialistes des diverses parties du monde). La doctrine de l'opposition et de l'antagonisme des classes fut ou complétée ou niée par la doctrine de la collaborationdes classes. Inutile d'ajouter que cela ne pouvait pas ne pas frapper de stérilité la théorie socialiste : on voit par là combien une série ordonnée et rationnelle d'idées peut être bouleversée par une autre série qui vient se mettre au travers.
Et c'est ainsi qu'il est arrivé à la littérature socialiste de devenir une chose aussi peu intéressante.
Le socialisme, comme mouvement, est devenu, par suite de ces faits, une simple machinerie parlementaire au service de quelques politiciens. Comme doctrine, une variante du solidarisme de Spencer et d'Auguste Comte, un appendice bouffon au positivisme déjà assez bouffon des scientistes officiels, ou un commentaire insipide (spécialité allemande) des moindres bouts de phrases à double sens que même un géant de la pensée, comme Marx, peut laisser échapper.
Ce n'est qu'avec Georges Sorel que nous avons commencé à respirer dans une atmosphère de pensée vraiment haute et libre. En ma qualité d'Italien et de modeste étudiant ès sciences économiques, c'est là une déclaration que je me sens obligé de faire.
Par bonheur, et comme il arrive toujours, les faits se sont chargés de corriger les erreurs des hommes. Depuis que le socialisme s'est mis à se faire électoral, il est apparu d'une évidence chaque jour plus éclatante qu'entre les succès électoraux du socialisme et son progrès réel il n'y a aucune corrélation. Dans tous les pays où il existe un régime électoral, les socialistes se sont fait une place au Parlement. Dans plusieurs pays même, ou bien ils enlevèrent quelque portefeuille ministériel, ou bien ils soutinrent de leurs votes le ministère, assumant ainsi la responsabilité directe du gouvernement. Là où ils ne purent s'agréger à la majorité de quelque ministère ou entrer dans le gouvernement, ils montrèrent une folle envie de le faire et un grand courroux de ce que leurs adversaires ne crussent pas à la loyauté de leurs intentions.
A quoi aboutirent les apostasies, les compromissions et les transactions ministérialistes du socialisme ? Jamais la société socialiste ne parut aussi éloignée de sa réalisation que lorsque les socialistes s'approchèrent du pouvoir. Si la «conquête du pouvoir», c'est le fait pour quelques socialistes de mettre les pieds là où il n'y avait à rencontrer auparavant que des bourgeois, il faut dire sans ambages que la conquête du pouvoir est une réjouissance turlupinade. Les socialistes qui sont parvenus à s'asseoir sur les sièges ministériels n'en firent ni plus ni moins que leurs prédécesseurs bourgeois. Et il est bien inutile de rechercher des effets oratoires à dénoncer les contradictions existant entre leur pratique ministérielle et les principes du socialisme, qu'ils répandaient eux-mêmes à l'époque où ils n'avaient pas encore réussi à devenir membres du gouvernement ou de la majorité gouvernementale. Qu'on n'aille pas dire non plus que ce qui s'est passé ici ne se passera pas là. D'abord le fait est très général : on l'a constaté en France, en Suisse, en Italie et dans la Nouvelle Zélande. Les socialistes allemands se targuent de vouloir faire autrement et de ne pas s'être encore compromis ; mais de cela ils doivent rendre grâce au Kaiser et à son entourage, gens d'un métal un peu plus résistant que les socialistes de leur pays. Une seule exception est à faire en faveur des socialistes russes — et encore pas de tous. La poésie de la Révolution et la flamme d'or de l'héroïsme qui entoure d'un nimbe de gloire leur vie présente nous empêche, à nous dont les yeux sont habitués à de plus laides réalités, de bien comprendre leur tactique.
Vinrent les défaites électorales. Elles ont démontré à leur tour qu'entre le mouvement électoral et le socialisme, il n'y a pas de connexion. Puis, la pochadeparlementaire et le balletministériel achevèrent de montrer que, vraiment, le socialisme, c'est autre chose que la démocratie.
Deux propositions apparurent alors dans toute leur évidence, propositions que déjà le syndicalisme avait déduites de l'énoncé général de la doctrine socialiste :
1° Le parti,machine essentiellement politique et démocratique, est autre chose que la classe;
2° Le développement du socialisme se fait par une autre voie que la voie parlementaire et démocratique.
A bien regarder, tout le syndicalisme est là.
Il y a quatorze ou quinze ans que le parti socialiste fit, en Italie, sa triomphale apparition — modelé sur le patron de la démocratie socialiste allemande. Le nord de l'Italie, où il existe une vie capitaliste très intense, était préparé à l'accueillir. Le prolétariat des grandes cités, déjà organisé sur le terrain professionnel, constitua aussitôt le noyau le plus résistant du nouveau parti. Il était resté jusque-là à la remorque de la démocratie politique ; mais, à plus d'un signe, il avait montré sa volonté de se libérer de cette tutelle gênante, et déjà avec le Parti ouvrier— création spontanée des classes ouvrières de l'Italie du Nord — s'il s'était engagé, quoique encore avec quelque hésitation et beaucoup de flottements, sur le chemin du socialisme international.
Beaucoup d'intellectuels, que les conditions misérables de notre pays tenaient loin des profits et des places, et que la subtile vivacité d'esprit commune aux méridionaux rendait plus aisément accessible aux nouvelles idées,, concoururent à donner du crédit, par leur action, au nouveau parti. Là où les conditions n'étaient pas favorables au développement d'un socialisme résultant des antagonismes propres à une société industrielle et capitaliste, comme dans l'Italie méridionale, la misère des masses constituait le terrain sur lequel le socialisme, par beaucoup de ses généralisations et quelques-unes de ses promesses, pouvait facilement prospérer.
Les débuts furent splendides. Le parti déploya fièrement et largement tout son drapeau. Le cri de guerre était : collectivisme et lutte de classe.
Le gouvernement eut peur, les classes dirigeantes eurent peur. Crispi nous persécuta cruellement. En 1894, une loi d'exception fut forgée contre le parti socialiste. Les révoltes de 1898 furent noyées dans le sang. Milan fut canonnée. Les socialistes peuplèrent les prisons et les routes de l'exil. Et nos succès électoraux ne se comptèrent plus, bien que l'Italie n'eût pas le suffrage universel, mais un système électoral qui ne confère le vote qu'à ceux qui, ayant plus de vingt ans, justifient savoir lire et écrire
Rapidement, comme il est accoutumé en Italie, les choses changèrent de face. Le coup de revolver par lequel Bresci débarrassa l'Italie du roi Humbert produisit un notable changement dans la politique italienne. Le nouveau roi prit une attitude démocratique.
Après la brève parenthèse d'un gouvernement fébrilement conservateur de Saracco, Zanardelli, un doctrinaire du libéralisme démocratique avancé, fut appelé au pouvoir et, en quelques semaines, instaura en Italie un régime de liberté publique presque complète. Le gouvernement faisait profession de stricte neutralité dans les conflits du capital et du travail ; Giolitti, alors simple ministre de l'Intérieur, attaquait, dans ses discours parlementaires, au nom du gouvernement, l'égoïsme des propriétaires et faisait l'apologie des organisations ouvrières.
L'extrême-gauche fut désarmée.. Elle entra en bloc dans la majorité ministérielle. Le groupe socialiste, y compris Ferri, se montra le soutien le plus enthousiaste du nouveau ministère. Après la mort de Zanardelli, Giolitti, devenu président du Conseil, offrit à Turati un portefeuille dans le nouveau cabinet, et si Turati refusa, ce ne fut pas pour des raisons de principe, mais seulement par convenance personnelle et opportunisme de parti ; les socialistes continuèrent à soutenir le nouveau ministère.
Quant à ceux qui s'étaient imaginés que le parti blâmerait la conduite de son groupe parlementaire, ils durent reconnaître qu'ils s'étaient trompés. Le parti lança des déclarations générale pleines du plus féroce radicalisme, mais il n'hésita pas à approuver ses députés. On vit alors une fois de plus que les déclarations de principes les plus intransigeantes ne constituent nullement une barrière aux compromis de la vie pratique. Le parti se borna à examiner si son importance et sa force politique croissaient, et comme, indiscutablement, elles étaient renforcées par l'alliance avec le pouvoir, il se mit du côté des députés. Il accepta le ministérialisme parlementaire et les alliances électorales en dehors du Parlement.
Alors, nous, qui étions de la fraction extrême, nous dîmes reconnaître que les coupables, ce n'étaient pas les individus. L'esprit de compromission et le politicantismen'étaient pas le résultat de l'influence personnelle des Turati ou des Bissolati. Le parti, étant un organe exclusivement politique, devait nécessairement incliner au compromis, aux transactions. Nous comprîmes que le socialisme ne peut conserver son esprit de classe qu'à la condition de se renfermer dans des organisations de classe. Nous ne vîmes plus dans le parti qu'un organe accessoire et subordonné de la lutte de classe, utile pour certaines besognes déterminées, mais incapable d'incarner les aspirations révolutionnaires du prolétariat. Les intérêts du parti ne coïncidant pas avec ceux de la classe, nous comprîmes comment le parti pouvait devenir, à un certain moment, un obstacle au développement de la classe elle-même. Nous vîmes la nécessité de confirmer la lutte de classe, prise dans sa signification la plus générale et la plus révolutionnaire, dans les groupements autonomes de métiers (syndicats) et de laisser au parti socialiste la représentation de certains intérêts électoraux et démocratiques de la classe ouvrière.
C'est ainsi que naquit le syndicalisme italien.
Nous mîmes à profit, largement, les expériences et les enseignements de la Confédération Générale du Travail,et, dans les limites du possible et avec les nécessaires tempéraments suggérés par les exigences du milieu, nous tentâmes de transplanter dans notre pays les principes et la tactique du syndicalisme révolutionnaire. La grève générale de 1904 — exemple quasi-unique en Europe (si l'on excepte naturellement, la Russie) de discipline, de cohésion et de sentiment révolutionnaire dans le prolétariat — montra le degré de diffusion acquis dans notre pays par le syndicalisme.
Je conclurai rapidement.
Nous, syndicalistes, nous nous proclamons volontiers les héritiers du socialisme officiel, non, bien entendu, dans ce sens que nous voulions nous substituer au parti socialiste ou lui enlever sa clientèle électorale (nous savons bien que plus il deviendra un parti démocratique, plus grands seront ses succès politiques), mais dans ce sens que nous en avons conservé l'esprit, la tendance originale et les traditions.
Nous n'avons ni dogmes ni idéauxtout prêts à réaliser. L'unique réalité que nous reconnaissions est l'existence de la lutte de classe. Le seul but que nous nous proposions est d'approfondir cette réalité autant que nous pourrons. Les méthodes tactiques dont nous nous servons dans les différents pays sont précisément inspirées par la nécessité d'approfondir la lutte de classe. Du choix et de l'application de ces méthodes, c'est l'expérience locale et l'habileté des conducteurs du prolétariat qui doivent seuls en décider.
Le développement de la lutte de classe porte en germe la constitution autonome de la classe ouvrière, comme classe distincte de toutes les autres. Or, constitution autonome de la classe ouvrière veut dire pour nous une classe ouvrière qui n'ait pas besoin de chercher hors d'elle la règle de la production et de l'échange et le principe de la conduite sociale. Notre idéal de l'atelier autonome dérive du fait même de la lutte de classe, qui sépare l'ouvrier du reste de la société et fait de lui le maître de son propre destin. Ce n'est donc pas une «cité future» que nous édifions, mais nous nous contentons de prévoir le résultat final d'un mouvement qui s'actualise dès aujourd'hui. Naturellement, peu nous importe de savoir comment cet idéal se réalisera.
Dans le syndicalisme, il n'y a pas de place pour les querelles byzantines au sujet de la concentration de la propriété, de l'accroissement de la misère, de la fin des crises catastrophiques ou non. Nous nous bornons à dire que là où il y a fabrique capitaliste, il y a possibilité de syndicalisme et possibilité d'ateliers sans maîtres. Mais nous ajoutons que cet idéal ne pourra être atteint que lorsque la classe ouvrière sera assez forte moralement et intellectuellement pour assumer les fonctions accomplies jusqu'ici par la classe bourgeoise, et assez puissante matériellement pour renverser cette organisation de la force qui protège la fabrique capitaliste et qui s'appelle l'État.
Le Parti socialiste, dans la mesure où il participe à la vie des institutions présentes, devient pour ces institutions, un élément de conservation. Il ne peut entrer dans les ministères ou faire partie des majorités parlementaires sans défendre l'État. Du reste, l'expérience montre qu'il n'y a pas de pires réactionnaires que les socialistes, dès que ceux-ci arrivent au pouvoir. Que, par cette participation à la vie des institutions actuelles, le socialisme contribue à les démocratiser, et, par suite, à les rendre moins pesantes pour le prolétariat, c'est là le côté avantageux de l'action du parti socialiste, et c'est la raison pour laquelle je reste, malgré tout, dans ce parti, en Italie ; et, tant que ses «principes» resteront théoriquement identiques aux nôtres, nous n'avons aucun motif de nous en retirer. Mais il est indiscutable aussi que plus l'action démocratique du parti socialiste ira se développant, et plus elle entrera en contradiction avec les exigences révolutionnaires du mouvement ouvrier, c'est-à-dire avec ses propres principes théoriques.
Notre œuvre, à nous, c'est, en transfusant ces «principes» au sein des syndicats ouvriers, transformés en organes de l'intégrale lutte de classe, de les faire passer dans la pratique quotidienne et de les sauver de l'inévitable putréfaction à laquelle les condamne le socialisme officiel.
Le syndicalisme, en peu d'années, est devenu un mouvement international, et, par là, il a révélé sa force.
Indiscutablement, le socialisme entre dans une seconde et plus décisive phase. C'est l'essor et le développement de la Confédération Générale du Travailqui donnent à cette phase son caractère spécifique et inaugurent la nouvelle histoiredu mouvement socialiste — n'en déplaise aux vestales du socialisme officiel et politicien ! (2)
Le Syndicalisme et le Socialisme
en Allemagne
par ROBERT MICHELS
Citoyennes et CitoyensSi je voulais, en ce moment, prendre une fois de plus mon ami Labriola pour modèle, je m'exprimerais devant vous dans ma langue maternelle, comme il s'est exprimé dans la sienne. Mais je suis convaincu que vous préférerez, malgré tout, mon mauvais français à l'allemand le plus pur, et je vous demande par avance toute votre indulgence.
Hier, les journaux ont annoncé qu'une entrevue internationale réunissait M. Tittoni, ministre du roi d'Italie, et M. De Bülow, chancelier de l'empereur d'Allemagne. Demain, les quelques feuilles qui s'occuperont de notre meeting de ce soir constateront qu'il y a eu une autre réunion internationale, plus humble et plus modeste, tenue à Paris avec les citoyens Labriola (d'Italie), Michels (d'Allemagne), Kritchewsky (de Russie), et Griffuelhes et Lagardelle (de France). Et, entre ces deux manifestations, ce n'est peut-être pas celle qui apparaît la plus grande qui est la plus neuve. Nous ne faisons rien ici de comparable à l'œuvre malfaisante des diplomaties, et nous ne venons pas jeter une eau nouvelle dans le vieux tonneau des Danaïdes. Mais nous cherchons quelles jeunes tendances réveillent la pensée du socialisme international et doivent rendre plus efficace la révolte des prolétaires de tous les pays contre l'exploitation capitaliste.
Et vraiment, il n'y a rien dans cet internationalisme révolutionnaire qui ressemble aux diplomatiques rencontres des bourgeois gentilshommes de nos divers pays, car s'ils se réunissent, au nom de leurs bourgeoisies respectives, c'est ou pour s'allier contre d'autres bourgeoisies, ou pour se tromper mutuellement. C'est le rôle, en effet, de la bourgeoisie que d'avoir à faire feu des deux côtés à la fois : d'une part contre les autres bourgeoisies rivales, et d'autre part contre ses ouvriers. La lutte du prolétariat est plus simple. Tous ses coups sont dirigés contre le capitalisme universel, et il dresse son Internationale rouge contre l'Internationale jaune de ses maîtres !
C'est pourquoi je suis heureux de parler ce soir, avec mes camarades des autres pays, devant quelques membres de ce prolétariat français, qui est le vivant exemple de la jeunesse éternelle et dont l'enthousiasme idéaliste et chercheur trace encore la voie au reste du prolétariat international. Et laissez-moi tout de suite vous dire ce qui, pour moi, comme j'ai eu l'occasion de l'écrire ailleurs, est surtout admirable dans la forme nouvelle du socialisme qu'apporte le syndicalisme français. C'est d'avoir, d'une manière claire et pure, trouvé l'expression du but socialiste pour ainsi dire dernier. Voilà le grand mérite du courant nouveau. il se sépare de la conception traditionnelle du socialisme politique en ce qu'il entend faire du mouvement ouvrier non seulement un mouvement pour tout le monde, comme il est actuellement, mais un mouvement purement prolétaire, en d'autres termes, en ce qu'il veut rendre au mouvement pour l'émancipation de la classe prolétarienne son caractère de classe. Mais il se distingue bien plus nettement du trade-unionisme des Anglais et de la théorie neutraliste des syndicats allemands, en ce qu'il ne pense pas non plus représenter un mouvement pour tout le monde ouvrier pur et simple. Son importance, c'est l'union grandiose de l'idéeavec la classe.Il s'appuie uniquement sur la classe qui, moyennant les forces dynamiques de son égoïsme de classe, le poids de son nombre et la loi suprême de sa nécessité économique, peut être à même de résoudre le thème qui s'impose au socialisme moderne ; mais il conçoit aussi comme son premier devoir d'élever les masses à la conscience de leur mission de classe. Le syndicalisme, enfin, n'est pas seulement prolétaire, il est aussi socialiste révolutionnaire.
Si je suis heureux de saluer la croissance du nouveau socialisme en France, je vois malheureusement peu de symptômes de renaissance pareille dans mon pays, l'Allemagne. Aujourd'hui, être Allemand n'est pas un titre de noblesse. Le fait d'être né en terre germanique ne donne plus le droit de porter la tête haute. Les temps de Gœthe et de Schiller, et ceux des philosophes, ceux de ce Kant surtout qui avait vibré au souffle de votre Révolution démocratique, sont bien passés. Il n'y a plus aujourd'hui chez nous qu'une science vénale et une pensée asservie, qui ne soupçonnent pas ce que c'est que d'être indépendantes et libres. Je n'hésite pas à l'avouer : depuis que la Russie en révolte commence à secouer le joug du despotisme, l'Allemagne est passée à la queue des nations civilisées. Nous ne sommes même pas dominés par la bourgeoisie industrielle et commerciale, la classe-type du système capitaliste, mais par des hordes à demi barbares de hobereaux, expressions survivantes d'un régime pré-capitaliste et féodal : l'Allemagne d'aujourd'hui ressemble encore, mutatis mutandis,à la France de l'ancien régime.
Aussi, malgré ses trois millions et demi de suffrages socialistes, l'Allemagne pèse-t-elle sur l'Europe comme une menace perpétuelle de guerre ou de réaction. Nous y vivons dans un régime policier, qui serait insupportable à des hommes épris de liberté. Même les plus pâles de nos réformistes, même ceux qui, ouvertement, préconisent une résignation tolstoïenne en face des coups portés à la classe ouvrière et au socialisme par notre gouvernement, même ceux-là sont maintenus hors la loi et la société officielle ! Et vous savez comment on traite les Polonais dans la Pologne prussienne ; comment l'accès de nos universités est interdit aux professeurs socialistes ; comment nos étudiants ne peuvent, sous peine d'exclusion des écoles, manifester de sympathie pour nos idées ; comment les pratiques religieuses sont imposées dans l'enseignement, etc., etc.
Contre cette Allemagne oppressive nous nous révoltons, nous autres, au nom de l'Allemagne opprimée, de l'Allemagne ouvrière et socialiste. Et nous, à qui la bourgeoisie de notre pays reproche notre antipatriotisme, nous pouvons répondre qu'après tout notre action socialiste est en un sens «patriotique», puisque nous voulons nettoyer notre pays des vestiges du passé.
Mais c'est ici qu'apparaît la difficulté de notre tâche. Nous n'avons pas, comme vous, un syndicalisme révolutionnairequi propage et nourrit les sentiments incompressibles de liberté. Et nous ne l'avons pas, parce que ce qui l'a créé chez vous nous manque : je veux dire la démocratie. Vous pensez bien que je ne m'illusionne pas sur les vertus de la démocratie bourgeoise. Mais pour que le syndicalisme puisse se développer pleinement chez nous, il faut que toutes les libertés politiques soient conquises, afin que le prolétariat, n'étant plus distrait dans sa marche, puisse s'organiser révolutionnairement sur son terrain de classe.
Il est vrai qu'il ne semble guère que nous nous dirigions dans la voie des libertés politiques. Les échecs récents de la social-démocratie ont prouvé son incapacité à agir dans ce sens sur le terrain restreint du parlementarisme. Et il y a là comme une contradiction intérieure. Ce parti, qui est nombreux et fortement organisé, n'ose pas aborder les tactiques révolutionnaires, comme la grève générale,précisément parce que la grève générale est une idée essentiellement ouvrière et qu'il a peur d'éloigner de lui les classes populaires qui aspirent à la démocratie. C'est cette crainte qui explique sa timidité, son amour du grand nombre d'électeurs, son aversion pour toute action directe qui rappellerait plus ou moins le syndicalisme révolutionnaire. Et plus encore que cette crainte, ce qui paralyse la social-démocratie, ce qui l'éloigne de tout effort mâle, de tout acte héroïque, c'est, comme je l'ai si souvent répété dans mes articles du Mouvement socialiste,cette organisation bureaucratique, hiérarchique et pesante que les prolétaires allemands estiment si haut et que tout socialiste doit apprécier si bas. Certes, cette organisation est forte. dans un pays où l'initiative ne compte pas, où les grandes masses forment de vastes organisations mécaniques et rigides, où tout est militarisé et bureaucratique, les ouvriers ont suivi la même route et pris la même formation que les autres classes. C'est ce qui explique qu'il n'y ait de comparable à la bureaucratie socialiste ou syndicale que la bureaucratie officielle, comme perfectionnement et complexité. L'Allemagne moderne est un moule à l'empreinte duquel se façonnent toutes ses parties composantes : partout, c'est la même régularité accomplie, le même travail acharné pour l'objet auquel on est attaché, la même fidélité, la même discipline. A la vérité, on comprend comment notre organisation ouvrière soit devenue, d'un moyen qu'elle devait être, un but en elle-même, une machine qu'on perfectionne pour son embellissement et non pour les services qu'elle aurait pu rendre. Toucher à cet organisme centralisé et lourd serait, aux yeux des socialistes et des ouvriers allemands, une action criminelle. Les malheureux ! Ils ne voient pas que sur ce terrain l'organisation de l'État sera toujours plus puissante que la leur, quel que soit le temps qu'ils aient mis à l'édifier et quelque soin qu'ils prennent de la fortifier.
Vous sentez que, dans un tel milieu, il n'y a guère de place pour le syndicalisme, l'action directe, la grève générale. Les préoccupations démocratiques d'une part, et de l'autre l'amour de l'organisation pour l'organisation et la tactique purement parlementaire ne sont pas précisément favorables aux divers modes d'action ouvrière révolutionnaire. Sans compter que le caractère «bien élevé» de nos masses, soucieuses de copier les «bonnes façons» de la bourgeoisie pacifique, ne peut guère produire une psychologie de révolte morale et le sens de l'opposition brutale des classes.
Cependant, et quoiqu'il n'y ait pas encore réellement de mouvement syndicaliste révolutionnaire en Allemagne, la social-démocratie, elle aussi, est traversée par une crise difficile et périlleuse. Quelle voie, se demande-t-elle, faut-il prendre ? Ira-t-elle ouvertement vers le réformisme pur et simple ? Mais la vie allemande n'est pas mûre pour une conception aussi nette, qui, si elle a naturellement tous les torts du côté socialiste, n'a aucune raison du côté démocratique : une théorie de politique évolutionniste n'a pas de place dans un milieu d'absolutisme césarien. Ira-t-elle audacieusement vers la voie révolutionnaire ? Mais la social-démocratie est trop esclave des préjugés de sa «tactique glorieuse». Sera-t-elle donc toujours ce qu'elle est aujourd'hui : un socialisme verbal et lâche, aux phrases redondantes et à l'action aplatie ? un socialisme au jour le jour, terre à terre, sans idée et pratiques cohérentes ? Mais s'il en est ainsi, la social-démocratie restera éternellement inférieure à sa tâche historique et ne démocratisera jamais le milieu allemand. Car une œuvre pareille exige d'autres efforts que l'élection de quelques députés plus ou moins socialistes et l'entassement, dans des caisses chaque jour plus gonflées, des gros sous des travailleurs ? La tactique actuelle de la social-démocratie, indécise, prudente, légalitaire et parlementaire, ne peut que prolonger le système régnant et arrêter l'essor des forces jeunes.
Voilà la crise. C'est l'impossibilité d'être à la hauteur de son rôle qui accule la social-démocratie dans l'impasse où elle se débat. Et, tels que les termes sont posés, on ne voit pas d'issue prochaine. Mais, me direz-vous, s'il n'y a pas de syndicalisme, en Allemagne, n'y a-t-il pas au moins des syndicalistes ? Certes, il y en a. Mais ils comptent peu en face des 1.300.000 ouvriers incorporés aux syndicats réformistes. Que peuvent les 15 à 20.000 «localistes» qui suivent plus ou moins l'exemple de votre Confédération Générale du Travail,et les quelques jeunes hommes qui, dans la social-démocratie, ont été touché par les idées nouvelles ? Ce ne sont là que des mouvements embryonnaires, à peine perceptibles encore, sans influence efficace sur les masses organisées, et, lorsqu'ils sont dans le parti socialiste, tout au plus tolérés par lui. Et leur action est d'autant plus limitée qu'en Allemagne, les chefs du mouvement socialiste ou ouvrier, les Bebel et compagnie, jouissent de la confiance illimitée du prolétariat, qui les supporte passivement et leur obéit aveuglément. Certes, je n'entends pas médire d'eux. Un passé comme celui de Bebel ne me le permet pas. Mais, cette réserve faite, je peux bien dire que leur autorité est mauvaise, car elle conduit le socialisme allemand à sa ruine !
Quelle est donc la tâche présente des syndicalistes en Allemagne ? Peut-être l'exemple de nos camarades d'Italie, qui agissent dans le parti socialiste comme dans le milieu le plus propice, se recommande-t-il de préférence à nous. Mais il n'importe. Ce qui s'impose immédiatement à nous, c'est une œuvre de négation et de destruction des erreurs traditionnelles.Nous ne devons pas laisser passer une seule occasion de démontrer au prolétariat allemand l'erreur parlementaire et doctrinaire où il est engagé. il nous faut lui répéter à toute minute que la lutte de classe révolutionnaire, tout en lui assurant les conquêtes pratiques et immédiates plus vite et mieux que les compromissions politiques, lui donnera cet idéalisme révolutionnairequi peut seul le conduire à la victoire. Tel est notre devoir, à nous autres syndicalistes allemands, et c'est en nous inspirant de votre action courageuse, camarades de France, que nous pourrons proclamer assez haut qu'en Allemagne comme partout le socialisme ne renaîtra que par le syndicalisme !
Le Syndicalisme et le Socialisme
en Russie
par BORIS KRITCHEWSKY
Citoyennes et Citoyens,
Le camarade Labriola vous a dit comment, en Italie, les excès du parlementarisme socialiste ont fait naître un mouvement syndicaliste révolutionnaire. Le camarade Michels a expliqué pourquoi, en Allemagne, il n'y a pas encore de syndicalisme révolutionnaire. A mon tour, j'essaierai de dire pourquoi en Russie, dans un pays à tant de points de vue plus arriérée que l'Italie ou l'Allemagne, nous assistons cependant déjà à un mouvement syndicaliste naissant et qui a de grandes chances d'avenir.
Ce n'est pas évidemment des excès du parlementarisme socialiste que le syndicalisme russe est né. Vous savez bien que là-bas il n'y a même pas lieu de se plaindre des excès du parlementarisme simplement bourgeois... Comment se fait-il donc que, dans de telles conditions, le syndicalisme révolutionnaire ait pu prendre naissance ?
C'est que, d'abord, le syndicalisme, forme nouvelle du socialisme, est internationalcomme la forme ancienne du socialisme. Il n'est donc pas nécessairement lié à telles conditions déterminées d'un pays donné. Comme le socialisme de parti, il peut et doit prendre des aspects divers en rapport avec les conditions du milieu, avec cette différence toutefois que, dans l'avenir, le syndicalisme international, arrivé à maturité, formera, sans doute, dans les différents pays, une unité de conception et de méthode beaucoup plus grande que celle du socialisme de parti.
Pour naître, le syndicalisme russe n'avait pas besoin d'être précédé d'une période parlementaire du socialisme. On peut dire qu'il remonte, en germe, aux commencements mêmes du mouvement ouvrier en Russie ; qu'il a été, par conséquent, la forme première de notre mouvement révolutionnaire en tant que mouvement de masse.Car auparavant notre mouvement révolutionnaire n'était qu'une fiction de petits cercles de propagandistes ou de conspirateurs. C'est, en effet, la lutte des masses ouvrières qui a donné au mouvement révolutionnaire russe une orientation nouvelle et a du coup changé ses destinées, jusqu'alors incertaines. C'est pourquoi le syndicalisme russe, qui ne fait que commencer en tant que tendance spécifique du mouvement ouvrier, peut déjà cependant revendiquer un rôle historique.
Depuis les grandes grèves des ouvriers textiles de Pétersbourg, en 1895 et 1896, jusqu'à la grève générale révolutionnaire en octobre 1906, c'est une sorte de syndicalisme spontané qui a formé le plus puissant élément de l'action révolutionnaire en Russie. Et, malgré tout ce qui s'est passé depuis, c'est encore la grève généralede 1906 qui reste jusqu'ici la source vive d'énergie de tout ce qui se dresse contre le tsarisme. Si le gouvernement russe n'a pas encore osé, au moment où je parle, éteindre cette petite flamme vacillante qu'est la Douma, nous en sommes encore redevables, en dernier lieu, au déploiement gigantesque de l'énergie prolétarienne en octobre 1905. Et j'ajoute que le rôle révolutionnaire échu à la grève générale en Russie est d'autant plus significatif et promet d'autant plus pour l'avenir que cette forme d'action ouvrière fut depuis toujours, en Russie comme ailleurs, rejetée, bafouée par l'immense majorité des socialistes ancienne manière. Cela prouve bien que la méthode d'action spécifique du syndicalisme révolutionnaire a des racines profondes dans le terrain même du mouvement ouvrier en Russie.
Le rôle du prolétariat dans la révolution russe se confond, en vérité, avec celui de l'action syndicaliste. C'est pourquoi le syndicalisme russe, pour prendre son essor, n'a point besoin d'attendre que le socialisme de parti ait dit son dernier mot.
Du reste, en période révolutionnaire, toutes les revendications, toutes les tendances se mêlent et se heurtent, cherchant à se frayer une voie, à s'imposer. Cela est aussi vrai pour les tendances d'action et d'organisation socialistes que pour les revendications politiques et sociales en général. La révolution russe n'est pas et ne saurait être une simple répétition des révolutions politiques antérieures, puisque, sans parler d'autres différences capitales, elle est entourée d'une atmosphère internationale de faits et d'idées beaucoup plus avancée que celle des révolutions passées. Déjà les grandes révolutions de l'Occident ont fait naître des idées et des tendances qui anticipaient — et de beaucoup — l'évolution à venir. C'est une raison de plus pour que la révolution russe, au commencement du XXè siècle, ne s'attarde pas à copier simplement ce qui a été fait dans des stades d'évolution qui l'ont précédée d'un demi-siècle. De même, le prolétariat russe, agissant dans l'atmosphère internationale du socialisme contemporain, ne saurait s'attarder à refaire simplement, pour son action propre, tous les stades antérieurs du mouvement socialiste. Il peut et doit brûler les étapes. Le syndicalisme révolutionnaire de France et d'Italie est là pour l'y aider, pour lui montrer le chemin qu'il a, d'ailleurs, déjà commencé à parcourir spontanément, par une poussée instinctive de sa volonté collective.
Il faut ajouter que le prolétariat a déjà réussi quelque peu à imposer sa volonté propre aux partis socialistes de Russie. Et c'est un hommage à rendre au parti social-démocrate de Russie : il n'a pas trop regimbé contre la poussée de la volonté prolétarienne, il a, dans les dernières années, fini par se plier aux enseignements qui lui sont venus d'en bas.Mais ce n'est pas évidemment l'idéal, ce conflit continuel entre l'impulsion d'en baset la direction d'en haut.Il faut qu'impulsion et direction se confondent, deviennent identiques.
Or, cette identification ne saurait se réaliser que dans et par le syndicalisme révolutionnaire.
Certes, aucun parti socialiste ne cherche à se séparer du prolétariat. Au contraire. Mais, malgré tout, l'organisation de parti reste nécessairement, par définition, une organisation seulement représentativede telle ou telle classe, une organisation par intermédiaire, par délégation. Et puis, elle est aussi une organisation socialement plus ou moins mélangée.De là, à la longue, des conflits inévitables entre le parti et la classe par lui représentée.Le syndicalisme révolutionnaire est, par contre, l'organisation directe du prolétariat, et du prolétariat seul.Il n'est autre chose que l'organisation autonome de la classe ouvrière elle-même, arrivée à sa maturité.
J'ai indiqué, en commençant, la nécessité et la possibilité pour le syndicalisme révolutionnaire de s'adapter aux conditions du milieu national. Pour le syndicalisme russe, cela veut dire, d'abord et surtout, qu'il devra, comme par le passé, lutter pour les libertés démocratiques, et avec d'autant plus d'énergie que cette forme nouvelle du socialisme a besoin d'une liberté politique plus largeque les formes antérieures du socialisme. Et d'ailleurs, est-ce que le syndicalisme français ne combat pas pour des réformes et cela aussi au moyen de la pression exercée sur les pouvoirs publics ? Le syndicalisme russe ne se différenciera donc pas trop de son aîné en menant le bon combat pour les libertés démocratiques. La lutte pour la liberté est, en Russie, l'équivalent de l'action du syndicalisme français en faveur des réformes. Mais, bien entendu, cette lutte, le syndicalisme russe la fera avec des moyens à lui, dans des formes qui lui sont propres.
Pour conclure, j'indique encore une raison qui fait concevoir de grandes espérances pour l'avenir du syndicalisme en Russie. Le syndicalisme révolutionnaire n'est point ce qu'on en pense dans le grand public. Il n'est point une lutte purement matérielle pour des fins matérielles. C'est, au contraire, un mouvement imprégné d'idéalisme, s'inspirant dans la lutte quotidienne de son but final, de son idéal. C'est une forme d'action qui exige et crée un dévouement enthousiaste pour la grande cause commune.
Eh bien, citoyennes et citoyens, le prolétariat russe, le prolétariat de tous les peuples de Russie a déjà démontré au monde entier, par des actes d'un héroïsme éclatant, qu'il possède des sources neuves et inépuisables d'enthousiasme idéaliste, condition nécessaire de l'épanouissement du syndicalisme révolutionnaire !
Le Syndicalisme et le Socialisme
en France
Par HUBERT LAGARDELLE
Citoyennes et Citoyens,
Dans quelques mois se réunira, à Stuttgart, en Allemagne, le septième congrès socialiste international. Ce n'est pas être grand prophète que de prédire le peu de rapport qu'il y aura entre ses résolutions et les idées émises ici ce soir. Pas plus que moi, vous n'ignorez que le socialisme officiel tourne toujours dans le même cercle de formules et reste fermé à toute idée neuve.Et pourtant, il serait faux de conclure que la pensée socialiste est morte et qu'on n'aperçoit aucun symptôme de renouvellement. La réunion de ce soir et les discours que nous d'entendre témoignent du contraire. Il se produit à cette heure, dans tous les pays, un sourd travail de révision des idées traditionnelles, et, sous des formes variées et avec un rythme différent, des tendances nouvelles se font jour partout où s'accuse la décomposition des conceptions anciennes.
C'est de France que le mouvement est parti. Labriola, Michels, Kritchewsky viennent tous de nous rappeler l'influence dominante de la pratique ouvrière française sur ces courants de pensée syndicaliste qui traversent leurs pays respectifs. Et c'est précisément parce que les uns et les autres, tout en affirmant la valeur internationale du syndicalisme, ont mis en relief l'importance de ses formes françaises, que je voudrais en retracer brièvement la genèse.
I Le syndicalisme français est né de la réaction du prolétariat contre la démocratie. Je ne veux pas dire par là que la classe ouvrière rêve d'un retour aux régimes politiques antérieurs ni qu'elle méconnaisse la supériorité relative du régime actuel. J'entends indiquer simplement que ce qu'elle combat dans la démocratie, c'est la forme populairede la domination bourgeoise.
Ah ! sans doute, il y a là, en apparence, une attitude paradoxale. Comment la classe ouvrière peut-elle s'insurger contre le gouvernement idéal du peuple par le peuple ? La démocratie n'a-t-elle pas toujours été la fin suprême des aspirations populaires ? Certes, j'avoue que cette désaffection des travailleurs français pour l'État devenu républicain, me paraît le fait culminant de l'histoire de ces derniers temps.
Où donc en trouver la cause ? Il faut la chercher dans l'expérience démocratique elle-même. Les ouvriers de France ont vu le pouvoir populaire à l'œuvre, et ils ont constaté que ni le changement de personnel gouvernemental ni la transformation des institutions politiques n'avaient modifié l'essence de l'État. La forme s'est renouvelée, mais le fond a persisté, et la machinerie étatique demeure toujours la même puissance de coercition au service des détenteurs de l'autorité publique. Et c'est précisément la déception que les travailleurs français ont éprouvée, en constatant l'identité de l'État sous la diversité de ses formes, qui leur a dévoilé la vraie nature du pouvoir. Dès ce moment, ils ont résolu, non de changer le gouvernement, mais de le supprimer. Voilà pourquoi, tandis que les producteurs de la plupart des autres pays accusent de leurs maux le mécanisme insuffisamment populaire de l'État, tandis qu'ils attendent encore leur salut de la venue d'hommes politiques favorables, les prolétaires de France, qui ont épuisé tous les modes du pouvoir, se révoltent contre le dernier et non le moins trompeur de ses aspects.
C'est en considérant cette avance historique, que la démocratie leur donne sur les travailleurs de presque tous les autres pays, qu'il faut juger les sentiments politiques des militants ouvriers français. Ah ! je ne m'explique que trop les difficultés que les prolétaires des nations à régime impérialiste ou monarchique éprouvent à comprendre le côté extra-démocratique de l'action syndicaliste. Tant que les masses ouvrières n'ont pas obtenu l'égalité politique, le suffrage universel, le régime parlementaire, elles luttent sans trêve ni merci pour la conquête du gouvernement populaire, et ce n'est que du moment où elles le possèdent que, pouvant en mesurer la valeur, elles s'en détachent. Du moins, en France, c'est seulement du jour où la démocratie a été atteinte qu'on a songé à la dépasser. bien entendu, je ne prétends pas dire — loin de moi cette pensée ! — qu'il y ait là une loi qui commande le développement politique de la classe ouvrière. Je me borne à constater qu'à la différence de presque toutes les autres nations occidentales — sauf l'Italie, et pour les mêmes raisons — ce qui a permis, chez nous, au prolétariat de rompre avec la démocratie, c'est l'épreuve même de la démocratie.
Mais quels sont les faits qui ont plus particulièrement provoqué ce divorce ? C'est en même temps la «parlementarisation» des partis socialistes et l'avènement au pouvoir des partis démocratiques.
La stupéfaction fut grande, dans les milieux socialistes, au mois de juin 1899, lorsqu'on apprit tout à coup qu'un député du parti venait d'entrer dans le ministère Waldeck-Rousseau. C'était le renversement subit de toutes les conceptions anciennes. Sans doute, la prise de possession du pouvoir central était le point fondamental du programme socialiste, mais c'était une main-mise globale et collective qu'on avait eu toujours en vue. Or, voici que la conquête s'opérait, en dehors des règles prévues, par voie fragmentaire et individuelle. On s'apercevait soudain, avec effroi, que la lutte de classe se transformait en collaboration des classes, l'opposition socialiste en solidarité ministérielle, l'état de guerre en état de paix. Ce fut un tel désarroi des consciences qu'on se serait cru au crépuscule du socialisme.
Ce n'était que l'émoi d'une première surprise. L'imprévu de l'événement s'est atténué par sa répétition. Après Millerand, Briand ; après Briand, Viviani ; après Viviani... d'autres viendront. Et ce qui, en 1899, semblait une anomalie, est devenu aujourd'hui un phénomène normal de la vie parlementaire. Il paraît logique que, dans un régime pleinement démocratique, tous les partis aient accès au pouvoir, et que, suivant le jeu changeant des majorités, leurs chefs se succèdent au gouvernement.
Lorsque les militants s'aperçurent que la pénétration des socialistes dans l'État ne changeait rien à leur sort ; que les rapports des classes restaient identiques ; que les organes de coercition, l'armée, la police, la justice, l'administration, etc., fonctionnaient comme par le passé ; qu'au contraire, le pouvoir nouveau n'avait pour but que de corrompre et asservir les organisations ouvrières ; que sa politique industrielle n'était qu'une politique de paix sociale ; lorsque tout cela fut clair pour la conscience ouvrière, il y eut dans le prolétariat comme une brusque commotion, qui se traduisit par une double réaction contre le socialisme parlementaire et l'État démocratique.
Tout d'abord, en y regardant de plus près, les militants ouvriers s'avisèrent que, comme je viens de le dire, la participation ministérielle n'était au fond que la conséquence naturelle du socialisme parlementaire. Elle leur parut, non plus un accident fortuit, mais bien le terme ultime de la conquête des pouvoirs publics, telle que les partis socialistes l'avaient pratiquée jusque là. Et quelles convictions auraient pu résister à l'éloquente démonstration des faits ?
L'évolution était trop claire pour en douter. Ah ! certes, au début, les diverses fractions s'étaient constituées sur des bases ouvrières et révolutionnaires. Parti ouvrier, parti de classe, le parti socialiste n'avait entendu recruter, à ses origines, que des prolétaires, puisque les prolétaires forment la seule classe en opposition irréductible d'intérêts avec l'ordre capitaliste. Parti de révolution, il avait déclaré n'utiliser l'action électorale que pour la propagande et il avait renié l'usage régulier de l'action parlementaire.
Mais ce n'étaient là que des rêves de jeunesse qu'avait dissipés l'âge mur. De parti ouvrier,il était devenu vite parti populaire,englobant toutes les classes exploitées, quelle que fut leur place dans l'ensemble de la production : petits bourgeois, petits propriétaires, commerçants, intellectuels, fonctionnaires, etc. Sans tenir compte de leurs conceptions économiques et de leurs aspirations sociales, il avait appelé indistinctement à lui tous les mécontents susceptibles d'apporter leurs votes et d'assurer son triomphe. De parti révolutionnaire,il s'était naturellement transformé, et par la même voie, en parti parlementaire.Son premier triomphe législatif, en 1893, avait été aussi sa première défaite révolutionnaire. Désormais, emporté par la vitesse acquise, il avait perdu de plus en plus toute vertu propre et n'avait constitué, à la Chambre, qu'un parti démocratique de plus, pareil à tous les autres.
Ce n'étaient pas seulement, en effet, les hommes nouveaux, les Jaurès et les Millerand, les arrivés d'hier du radicalisme, c'étaient aussi des militants anciens, comme Guesde, le théoricien de la lutte de classe, qui avaient affirmé, du haut de la tribune, leur foi légalitaire, et apporté leur concours aux ministères de gauche. Il ne faut pas oublier que, dès 1895, le gouvernement de M. Léon Bourgeois avait obtenu le plus systématique appui de Guesde et de ses amis. Et qui ne se souvient encore de ce vote fameux par où ils s'opposèrent à l'abrogation des lois scélérates pour sauver le ministère ? Plus tard, le ministère Combes devait pousser plus loin la concentration et grouper autour de lui l'unanimité des réformistes et des révolutionnaires du socialisme. Depuis, toutes les fois que la situation politique l'a exigé, le bloc démocratique des partis de gauche s'est plus ou moins apparemment reconstitué. Et si, au moment où je parle, il n'en est pas ainsi, cela tient moins aux socialistes parlementaires qu'à M. Clemenceau.
Ce sont là des faits dont le prolétariat militant ne pouvait pas ne pas tirer des conclusions pratiques. Comment n'aurait-il pas vu que les partis socialistes, en suivant leur marche régulière, s'étaient progressivement incorporés à l'État et avaient tourné le dos à toute activité révolutionnaire ? Si les faits que je viens de rapporter n'avaient pas suffi, d'autres d'ailleurs étaient là, plus probants encore. La politique de paix sociale, inaugurée par Millerand, loin de lui être personnelle, n'était que la mise en œuvre de la politique traditionnelle du parti socialiste. C'est là une considération qu'on néglige trop souvent. Les conseils du travail, le conseil supérieur du travail, toute cette législation qui a pour but de rapprocher patrons et ouvriers dans des délibérations communes, mais qui donc, plus que Guesde et ses amis, s'en étaient faits, avant Millerand, les protagonistes ? Il n'y a pas jusqu'à ce projet de loi sur l'arbitrage obligatoire, qui a fait couler tant d'encre, dont l'idée, sinon la forme, n'ait été primitivement conçue par Guesde lui-même ? Ces errements sont explicables, sans doute, et je ne récrimine pas contre les personnes. En l'absence d'une politique propre, le parti socialiste devait fatalement imiter celle des partis voisins. Mais il n'en est pas moins vrai que par là devenait éclatante, aux yeux des ouvriers conscients, la double infirmité du socialisme parlementaire qui, non content d'emprunter à la démocratie son mécanisme étatique, copiait encore son programme d'action.
On comprend que cette identification pratique de la démocratie et du parti socialiste ait été la raison dominante du discrédit du socialisme parlementaire dans les milieux ouvriers. Vraiment, les militants du prolétariat auraient pu conserver leur confiance à un parti politique qui n'était plus qu'un rouage de cet État démocratique désormais sans prestige à leurs yeux ? Car, s'il est un résultat inappréciable autant qu'inattendu du ministère Waldeck-Rousseau, c'est bien cette haine de l'État qu'il a fait naître au cœur des messes organisées. Qui aurait cru que ces ouvriers, qui de tout temps s'étaient instinctivement tournés, implorants et crédules, vers cet être mystique et providentiel qui s'appelle l'État, lui déclarerait un jour la guerre ? Il a suffit des fusillades de Chalon et de La Martinique, des conseils du travail, du projet de loi sur les grèves, de quelques «soirées ouvrières» au ministère du commerce, de quelques bureaux de tabac donnés à de pauvres diables de traîtres, de quelques tentatives de corruption de secrétaires de syndicats, pour que s'opérât le miracle.
Et c'est ainsi, citoyennes et citoyens, que, délivrée de toute superstition étatique, la partie consciente de la classe ouvrière n'a plus attendu sa libération de l'intervention magique du pouvoir et a refusé de lier son sort aux destinées des partis politiques. Je sais bien qu'on peut justement rappeler que la critique de l'État et du parlementarisme avait été poussée fort loin par les anarchistes et que ceux-ci avaient en un sens prévu tout ce qui allait se passer. Je reconnais volontiers la clairvoyance de la critique anarchiste, mais elle aurait été impuissante, à elle seule, à transformer si profondément la conscience ouvrière. La négation abstraite de l'État, l'exaltation de l'idéologie pure, l'appel à la révolte individuelle, le dogmatisme anti-parlementaire, tout cela n'était pas fait, à la vérité, pour influencer les masses. Or, c'est d'un mouvement de masses qu'il s'agit, d'une action collective intuitivement sentie, d'une orientation pratique spontanée, que l'expérience seule pouvait déterminer.
En effet, en même temps qu'il subissait l'épreuve négative de la démocratie, le prolétariat faisait l'épreuve positive de son action de classe, et ce sont ces deux expérimentations simultanées et contraires qui ont fait son éducation syndicaliste. Ce furent des agitations improvisées, comme celle qui eut lieu pour la suppression des bureaux de placement payants, qui révélèrent à la classe ouvrière toute la valeur de son effort personnel. Survenus à un autre moment, ne coïncidant pas avec son détachement de la démocratie et du socialisme parlementaire, ces incidents n'auraient peut-être pas pris cette signification générale. Mais se produisant à l'instant même où les masses cessaient d'espérer en la bienveillance de l'État et en l'intervention des partis, ils revêtirent une valeur symbolique et devinrent l'illustration typique de tout mouvement extra-légal.
Pour reprendre l'exemple que je viens de citer, que s'était-il donc passé lors de l'agitation contre les bureaux de placement ? Las d'attendre du pouvoir législatif une interdiction toujours promise et jamais réalisée, les syndicats intéressés, ceux surtout des coiffeurs et des ouvriers de l'alimentation, s'étaient livrés à des manifestations violentes et répétées, qui avaient surpris et intimidé le gouvernement. Effrayé, le ministère Combes avait au plus vite déposé un projet de loi que, sans perdre haleine, votèrent, en trois jours, la Chambre et le Sénat. Ce que vingt années de discussions parlementaires n'avaient pu faire, une agitation de quelques moments l'avait obtenu.
Faut-il rappeler à quel degré la leçon de ce simple fait et d'autres semblables a été efficace ? De plus en plus résolue à devenir le seul artisan de son destin, la classe ouvrière a, dans ces dernières années, définitivement pris en mains sa propre cause et exercé directement son action sur l'État et le patronat. Ah ! je sais bien que la pression de l'État, qui détermine toujours plus ou moins une intervention législative, présuppose encore, dans une certaine mesure, la croyance en l'opportunité de la loi, et semble en contradiction avec la pure action directe, qui supprime tout intermédiaire entre le patronat et le prolétariat. Cela est vrai, sans doute, mais c'est aussi conforme à la nature complexe des choses. L'action directe n'est pas un dogme : elle signifie simplement la volonté de la classe ouvrière de régler personnellement ses propres affaires, au lieu de s'en remettre, par délégation et mandat, à des tiers chargés d'intervenir à sa place. et que ce soit contre l'État, représentant du patronat, ou contre le patronat lui-même, peu importe, pourvu que le prolétariat agisse lui-même, s'éduque et se transforme.
D'ailleurs, il me suffira d'évoquer le souvenir des grands mouvements grévistes récents, de ces formidables levées en masse, de ces agitations tumultuaires qui ont eu lieu un peu partout en France, pour marquer en quel sens le prolétariat entend surtout user de son action directe. Et cette mobilisation générale du 1er mai 1906, qui a si fortement épouvanté le pouvoir et la classe bourgeoise, qu'a-t-elle été sinon la manifestation la plus démonstrative du désir qu'on désormais les producteurs de conquérir eux-mêmes, en l'arrachant de haute lutte à leurs patrons, la journée de huit heures ?
Ainsi donc, voilà comment, en France, se sont trouvés aux prises deux principes d'action contraires : l'action indirecte,qui est le principe de la démocratie et de son succédané, le socialisme parlementaire, et qui substitue le représentant au représenté ; et l'action directe, qui est le principe du syndicalisme, et qui, éliminant l'intermédiaire, ne conserve que l'intéressé.
Il s'en est suivi, dans les idées socialistes, une révolution dont il me reste maintenant à retracer en quelques mots les termes.
II La notions de lutte de classe, qui est le commencement et la fin du socialisme, s'est d'abord précisée. La classe est apparue comme radicalement différente du parti. Création du milieu économique, elle ne saurait, selon l'erreur des conceptions traditionnelles, se transporter de ses cadres naturels dans les cadres artificiels du groupement politique. Les syndicats, les bourses du travail, les fédérations de syndicats, etc., sont les organes propres du prolétariat, parce qu'ils ne groupent que des ouvriers, et qu'ils ne les groupent qu'en tant qu'ouvriers. Les hommes qui constituent, pour ainsi dire, la matière de la classe, ne se détachent pas ici du sol qui les porte, mais ils y adhèrent, au contraire, plus fortement que jamais. Par opposition, voyez comment se forment les partis : ce sont des organes extérieurs aux classes, composés d'éléments appartenant aux catégories sociales les plus disparates : ouvriers, bourgeois, propriétaires, commerçants, etc. Nul lien économique commun ne maintient leur cohésion, qui ne repose que sur la base fragile d'une idéologie sans support matériel.
Les socialistes avaient donc fait un contresens en assimilant la lutte de classe à la lutte de parti et en identifiant l'action politique du prolétariat à l'action électorale et parlementaire. L'illusion avait pu durer tant que les producteurs n'avaient pas pris conscience d'eux-mêmes. Mais du jour où ils s'étaient aperçus que le parti socialiste était aussi étranger au monde du travail que l'État à la société, qu'il constituait un mécanisme extérieur à la réalité sociale, qu'il formait une superstructure artificielle sans rapport avec le fond économique, dès ce jour la lutte politique de la classe ouvrière devait prendre son véritable sens d'unelutte d'ensemblemenée par les organes propres du prolétariat.
Par suite, le mouvement syndical passait du second plan, où on l'avait exilé, au premier plan de la politique ouvrière,et le parti socialiste descendait à la place naturelle qui convient à son rôle démocratique. Je ne veux pas insister ici sur ce que pourrait être ce «rôle démocratique» mais ce n'est pas, en tout cas, celui qu'il a joué jusqu'ici. Une inféodation plus ou moins formelle aux gouvernements radicaux, une imitation plus ou moins consciente de la politique sociale des «partis avancés», une glorification sans réserves du procédé électoral et du mécanisme étatique, voilà évidemment qui est exactement le contraire du socialisme. Mais la démocratie a deux aspects : si, sous son côté positif, sans sa pratique solidariste et dans son organisation politique, elle s'oppose à nous, nous l'utilisons au point de vue négatif. elle est, ou plutôt elle peut être, le régime de la critique en permanence : elle permet, plus que les régimes antérieurs, l'opposition au pouvoir et la défense des libertés individuelles. C'est sur ce terrain que je qualifierai de démocratie révolutionnaire, puisqu'il s'agit de se servir de la démocratie contre elle-même, que trouverait à s'exercer utilement, à mon sens, le parti socialiste.
Mais cela est en dehors de la lutte de classe et de la transformation sociale. Cette œuvre ne relève que des institutions ouvrières. On ne saurait trop insister sur ce fait que chaque classe se crée ses propres organes d'émancipation, par lesquels elle oppose aux institutions traditionnelles ses créations positives. Les syndicats sont à la classe ouvrière ce que les communes furent à la bourgeoisie. Ils servent d'abri aux producteurs, non seulement pour la défense de leurs intérêts, mais surtout pour l'élaboration du droit nouveau qu'ils imposeront au monde.
Qu'est-ce à dire : un droit nouveau ? C'est le droit du travail à s'organiser librement. Si, dans la société moderne, la liberté est serve, c'est que le travail est esclave. L'acte de la production, qui est la plus haute manifestation de la personne humaine, puisqu'il affirme sa puissance créatrice, est détourné de sa destination naturelle, qui est la libération de l'individu, pour servir d'armature à toutes les servitudes et à tous les parasitismes. et ce n'est que dans la mesure où le travail s'affranchira, que la liberté se répandra dans le corps social.
Ce principe nouveau du travail libre dans la société libre,où prend-il corps, si ce n'est dans le groupement syndical ? Je ne crois pas à l'efficacité de la prédication abstraite des conceptions socialistes et je ne peux pas concevoir que des idées se répandent dans le milieu ouvrier si elles ne sont pas la création de ce milieu lui-même. Un parti politique peut bien essayer de vulgariser telles ou telles notions qu'il adopte, mais ces notions n'ont de portée que si elles sont un produit de la vie concrète des masses. En vérité, cet idéal de la libération du producteur par l'organisation de la productionn'aurait pas pu devenir comme la quintessence du socialisme ouvrier, s'il ne résultait pas de la pratique révolutionnairedes organisations prolétariennes.
C'est cette mise en œuvre d'une pratique révolutionnaire qui caractérise les institutions ouvrières, par opposition aux institutions capitalistes. elles constituent une organisation positive de la liberté et une négation concrète de l'autorité dans l'atelier, dans l'État, dans la société.
Dans l'atelier, les syndicats tendent à réduire de plus en plus le pouvoir patronal, et à organiser eux-mêmes le travail. Tout le mouvement syndical n'a pas d'autre but que de substituer à la discipline imposée par le capitaliste, la discipline volontaire des producteurs, et toute la révolution sociale est contenue dans cette transformation intérieure de l'atelier.
Dans l'État, qui donc tient en échec l'arbitraire du pouvoir, la force de l'armée, le principe même du gouvernement, si ce n'est le mouvement ouvrier organisé ? il est la seule puissance avec laquelle ait sérieusement à compter l'impérialisme étatique ; l'unique agent de désorganisation réelle de l'absolutisme politicien ; l'obstacle principal à l'envahissement étouffant du mécanisme administratif.
Dans la société, où tous les groupements ont la tendance invincible à reproduire les formations autoritaires de l'atelier et de l'État, les syndicats révolutionnaires donnent donnent l'exemple vivant d'une organisation fondée sur la liberté. L'extrême souplesse de la Confédération générale du travail, son fédéralisme, l'absence de pouvoir coercitif sont la meilleure preuve qu'on peut concilier l'esprit d'ordre et l'esprit d'indépendance. Le syndiqué libre dans le syndicat, le syndicat libre dans la fédération, la fédération libre dans la Confédération, voilà une leçon de choses dont l'efficacité ne peut pas être perdue.
Et voilà comment le syndicalisme se donne tout à la fois comme l'incarnation réelle de la lutte de classe et la préparation pratique d'un régime de liberté. Le socialisme se fait ainsi un peu tous les jours, en attendant qu'il puise se réaliser totalement. Il n'est plus envisagé comme une réalisation à la fois lointaine et instantanée, mais bien comme une création quotidienne, dont on peut suivre la marche lente te progressive. Il ne sera pas l'œuvre de l'intervention miraculeuse d'un deux ex machina,mais de l'effort patient des masses. La liberté ne descendra pas tout à coup du ciel, comme la Minerve armée sortit du cerveau de Jupiter. Sa conquête ne sera que l'universalisation de mille libertés conquises et l'acte de décès de mille autorités défuntes.
Par là, vous le voyez, se résoud l'opposition de l'action pratique et de l'action révolutionnaire, qui a été pour les partis socialistes le problème de la quadrature du cercle. L'action quotidienne, humble, patiente et difficile, était restée jusqu'ici frappée de discrédit : le socialisme traditionnel la considérait comme stérile, du moment qu'elle s'exerçait dans l'ambiance bourgeoise et qu'elle ne brisait pas du coup les cadres de la vie présente. L'action révolutionnaire, par contre, était reléguée dans la splendeur de la catastrophe finale où doit sombrer le système capitaliste. Entre les deux il n'existait pas de compromis : ou l'une ou l'autre.
Il en est résulté une dissociation de plus en plus grande de la pratique et de la théorie. Les esprits soucieux de réalité, las d'attendre une révolution toujours fuyante, se sont détournés d'un socialisme purement abstrait et se sont consacrés à des tâches positives. Mais, sans guide et sans principe, ils ont été absorbés par le milieu capitaliste et ils ont perdu tout sens socialiste. quant aux autres, aux défenseurs du dogme, ils ont eu beau affirmer désespérément la valeur révolutionnaire de leurs formules, ils ont été impuissants à rendre la vie aux idées mortes, et, comme je l'ai rappelé plus haut, leur pratique désorientée est venue se confondre avec l'activité des réformistes. De sorte que, conduits au pur démocratisme par leur fraction réformiste et à l'abstraction dogmatique par leur fraction révolutionnaire, les partis socialistes se sont trouvés acculés à une impasse dont ils ne sortiront pas, du moins en suivant les errements traditionnels.
Pour le syndicalisme, la pratique et la théorie se confondent, et c'est l'action — non plus la phrase — qui est révolutionnaire. il s'agit ici d'une conduite immédiate et non d'une attente paresseuse. Les hommes se classent selon les actes et non selon les étiquettes. L'esprit révolutionnaire descend du ciel sur la terre, il se fait chair, se manifeste par des institutions, s'identifie avec la vie. L'acte quotidien prend seul une valeur révolutionnaire, et la transformation sociale, si elle vient un jour, ne sera que la généralisation de cet acte.
C'est pourquoi l'idée de la grève générale s'est si naturellement substituée, dans l'esprit des masses ouvrières, à l'idée de la révolution politique. La conception d'une amplification subite de cet acte journalier qu'est la grève rentre normalement dans la psychologie ouvrière. Pour le producteur, c'est là que quelque chose de sensible, de réel, qui non seulement ne sort pas du cadre familier de sa vie, mais qui encore est toute sa vie. Nul besoin de grandes spéculations théoriques pour qu'il sache l'effet d'une suspension de travail généralisée tout à coup. Il n'a, par une opération spontanée de l'esprit, qu'à multiplier les conséquences des incidents particuliers de la lutte de tous les jours, pour comprendre qu'à un moment, sans aucune intervention étrangère, par la seule puissance de l'effort concerté, la guerre sociale peut atteindre son maximum d'acuité et le dénouement se produire.
De cela, d'ailleurs, les circonstances seront juges. Il n'y a ni date ni plan à assigner à la révolte ouvrière. Peu importe que ce heurt final, dont on entrevoit de moins en moins la possibilité dans le lointain, s'effectue tôt ou tard. L'action révolutionnaire de chaque jour ne s'en produira pas moins. L'essentiel, c'est que le passage de la société capitaliste à la société socialiste soit conçu par les masses ouvrières comme un acte réalisable, qui n'est que le prolongement et le couronnement à la fois d'une longue série d'engagements. Tout le problème se résoud alors en une question de capacité de la classe ouvrière, que les événements permettront seuls d'apprécier. Quel contraste avec l'idée de la révolution politique ! Ici, tout se ramène à la conquête de l'État par un personnel gouvernemental nouveau ; tout se passe en dehors du travail, de l'atelier, du groupement ouvrier ; et le prolétariat n'est qu'un figurant du drame que d'autres jouent pour lui.
Et vous comprenez maintenant pourquoi le syndicalisme se prétend dégagé de toute utopie et se rit de la manie prophétique des partis socialistes d'annoncer, chaque veille pour chaque lendemain, la révolution sociale. il laisse à l'optimisme enfantin des conquérants de l'État le soin d'élaborer des plans détaillés, des descriptions minutieuses, et de formuler, pour reprendre un mot connu, les recettes de cuisine pour les marmites de la société future. Pour le syndicalisme, la préoccupation du présent et le souci de l'avenir se confondent et c'est la même action pratique qui les engendre simultanément. Il lui suffit donc d'allier l'esprit de lutte et l'esprit positif pour pouvoir tranquillement remettre ses destinées aux soins de l'histoire.
aussi bien, vous pouvez vous en rendre compte, il n'y a rien dans le syndicalisme qui rappelle le dogmatisme du socialisme orthodoxe. Celui-ci a résumé sa sagesse dans quelques formules abstraites, immuables et définitives, qu'il entend, de gré ou de force, imposer à la vie. C'est pourquoi il méprise si fort la pratique révolutionnaire ouvrière, qui a l'impudence de se moquer des savantes leçons de ses pédantissimes docteurs. Pour le syndicalisme, tout réside, au contraire, dans les créations spontanées et toujours neuves de la vie, dans le renouvellement perpétuel des idées, qui ne peuvent pas se figer en dogmes, du moment qu'elles ne sont pas détachées de leur tige. Nous ne sommes plus en présence d'un corps d'intellectuels, d'un clergé socialiste, chargé de penser pour la classe ouvrière ; mais c'est la classe ouvrière elle-même, qui, au travers de son expérience, découvre incessamment des horizons nouveaux, des perspectives imprévues, des méthodes insoupçonnées, en un mot des sources nouvelles de rajeunissement.
III J'avoue d'ailleurs que, même si les rêves d'avenir du socialisme syndicaliste ne se réalisent jamais — et nul de nous n'a le secret de l'histoire — il me suffirait, pour lui donner toute mon adhésion, de constater qu'il est, au moment où je parle, l'agent essentiel de la civilisation dans le monde.
C'est lui qui porte le progrès économique, en jetant le capitalisme dans les voies du plus haut perfectionnement possible. Plus les exigences de la classe ouvrière sont pressantes, plus ses injonctions deviennent hardies, et plus le développement technique s'accélère et s'intensifie. Les conquêtes du prolétariat ne supportent pas une industrie routinière, attardée aux vieilles méthodes, sans initiative ni audace. Mais elles sont l'aiguillon qui stimule, qui empêche l'arrêt, qui pousse toujours en avant. Heureux le capitalisme qui trouve devant lui un prolétariat combatif et exigeant ! il ne connaîtra jamais le sommeil, la stagnation ni le marasme. Car de lui on peut dire qu'il entendra toujours, comme dans la prosopopée classique, une voix qui lui crie : Marche ! Marche !
Or s'il est vrai que le progrès matériel du monde soit lié à la plus intensive production, le rôle du prolétariat révolutionnaire prend encore une plus haute signification. Il est dès lors prouvé que ce n'est point seulement ses propres intérêts que lèse une classe ouvrière craintive, n'attendant rien que du bon vouloir de ses maîtres ou de l'intervention tutélaire de l'État, mais aussi les intérêts généraux de la société. non, ce n'est pas l'atmosphère débilitante de la paix sociale, mais l'air salubre de la lutte des classes, qui peut surexciter l'ardeur des maîtres de la production. Et il n'est pas un socialiste qui puisse y contredire, si vraiment, comme le veut le socialisme, le capitalisme ne peut être emporté que par un débordement des forces productives.
Mais le mouvement syndicaliste est plus encore un agent de progrès moral que de progrès économique. Dans un mode où le goût de la liberté est perdu, dans un temps qui n'a plus le sentiment de la dignité, il fait appel aux forces vives de la personne humaine et donne un exemple permanent de courage et d'énergie. C'est en ce sens qu'il fait l'éducation la société. Il est comme un foyer ardent dont la chaleur rayonne dans l'ensemble du corps social. Quel prodige que celui d'avoir restauré le principe de l'initiative collective, du groupement social, par opposition aux déprimantes pratiques de l'intervention étatique ! songez que même les hommes les plus façonnés pour l'autorité, pour la servitude, les fonctionnaires, tous ceux qui dépendent de l'administration et de la politique, ont esquissé le geste de la révolte et affirmé la souveraineté du travail libre ! Vraiment, au souffle de l'action prolétarienne, il y a quelque chose de changé, et là où l'on ne trouvait hier que des êtres asservis commencent à se lever des hommes.
Tout le socialisme est là. Qu'importent les vaines prophéties, si les idées socialistes agissent et vivent sous nos yeux, si par elles un peu plus de révolte germe au cœur des masses, si la liberté se réveille, si la personnalité humaine s'affranchit !
Les Caractères du Syndicalisme français
Par VICTOR GRIFFUELHES
Citoyennes et Citoyens,
C'est un fait incontestable que le syndicalisme français est devenu une puissance que tout le monde reconnaît. Une réunion comme celle de ce soir en est une preuve de plus. Notre ami Labriola nous a dit combien le syndicalisme italien s'inspire de nos méthodes et de nos idées, et notre ami Michels nous a exposé comment le socialisme, en Allemagne, ne pourrait renaître qu'en utilisant l'expérience du mouvement syndicaliste français. Il y a là un phénomène frappant. Et, pour clôturer cette réunion, je voudrais rechercher avec vous pourquoi notre action a ainsi forcé l'attention de nos camarades de l'étranger et quels sont les caractères essentiels du syndicalisme français.Pour répondre à cette question, je ne pourrai mieux faire que de comparer notre action à celle des ouvriers allemands, dont Michels vient de nous entretenir. En opposant ainsi la classe ouvrière française à la classe ouvrière allemande, nous opposerons les deux incarnations les plus typiques du syndicalisme et du socialisme politique. Ce qui ressort avec le plus de netteté, c'est l'opposition existant entre l'action syndicale en France et l'action syndicale en Allemagne. En Allemagne, il y a une masse de syndiqués; en France, il y a un syndicalisme,théorie qui résume et contient toute l'action ouvrière.
Michels nous a montré que les ouvriers allemands ont peur de compromettre par une politique trop audacieuse le vaste mais fragile édifice de leur organisation socialiste et syndicale. Il nous a exposé leur défiance de toute action hasardeuse et de leur amour immodéré de la modération. C'est bien cela. L'ouvrier allemand a peur et il craint. Il a peur de s'aventurer, de risquer, de s'engager dans la lutte. Il craint toutes les forces d'ordre, d'autorité, de hiérarchie. Il a le respect timoré de ses maîtres.
Je me souviens de deux faits significatifs, que j'ai connu au cours du voyage que je fis à Berlin, lorsque, en présence des bruits de guerre, provoqués par la question marocaine, j'allais proposer, de la part des syndicats français, une action concertée aux syndicats allemands. Comme je visitais une exposition du travail à domicile, qui avait lieu en ce moment, mon attention fut attirée par un superbe coussin qui s'étalait derrière une vitrine et sur lequel resplendissait une belle inscription en or. Je demandai ce que cela signifiait. On me répondit que c'étaient les mots : Vive l'Empereur ! Je ne pus m'empêcher de marquer ma stupéfaction. Les camarades allemands qui m'accompagnaient me répondirent alors que ce coussin était exposé par les syndicats chrétiens. Je ne pus qu'observer : Mais vous marchez donc avec les syndicats chrétiens ?... — Un autre fait, non moins caractéristique, est le suivant : Dans un banquet de clôture de la construction de je ne sais plus quelle église, les ouvriers du bâtiment qui y assistaient, et qui comptent pourtant parmi les plus révolutionnaires de Berlin, ne purent s'empêcher, à la fin, de se lever et de pousser avec les autres, le cri sacro-saint de : Vive l'Empereur !... Voilà, si je ne me trompe, des actes qu'on obtiendrait difficilement des ouvriers français. Mais l'ouvrier allemand ignore ce que c'est que l'esprit libre et frondeur qui est notre marque distinctive, et il est toujours retenu par la peur et la crainte. Sa lourdeur d'esprit rend son action lourde, lente à s'exercer.
Voyez, par contre, ce qui se passe en France. Ce qui caractérise, chez nous, l'ouvrier, c'est qu'il est audacieux et indépendant. Rien ne l'épouvante. Il est au-dessus de toute autorité, de tout respect, de toute hiérarchie. Devant un ordre du pouvoir, tandis que le premier mouvement de l'ouvrier allemand est d'obéir, le premier mouvement de l'ouvrier français est de se révolter. Il résiste et proteste ; il critique et s'insurge. Et il passe à l'acte, immédiatement. Il ne se demande pas, avant d'agir, si la loi lui permet ou non d'agir. Il agit et voilà tout. C'est là le sens profond de l'action directe, qui signifie l'action personnelle des ouvriers, s'exerçant en dehors de toute considération légalitaire, et de toute autorisation d'en haut. Comme l'ouvrier allemand est loin de cette désinvolture ! Tout acte est, chez lui, longuement prémédité, mûrement réfléchi. Il pèse le pour et le contre, voit si c'est permis ou défendu, tourne et retourne, si bien qu'il finit par ne pas agir du tout et à rester, sans possibilité d'en sortir, dans le cercle vicieux où il s'enferme lui-même.
Et vraiment, si l'on examine les exigences de l'action, on voit toute la supériorité de la décision et de l'initiative françaises sur la prudence et la pesanteur allemandes. A trop réfléchir, on n'entreprend jamais rien. Il faut aller de l'avant, se laisser porter par sa propre impulsion naturelle, ne se fier qu'à soi-même, et se dire que ce n'est pas à nous à nous adapter à la légalité, mais à la légalité à s'adapter à notre volonté. Les objections que font de savants et sages intellectuels, à l'action spontanée et créatrice, nous laissent froids. Vraiment, étant données les complications de la vie moderne, comme tout se tient et dépend l'un de l'autre, on n'en finirait jamais d'examiner à la loupe chacune de nos moindres actions avant de la commettre. Et, d'ailleurs, on ne pourra jamais tout prévoir, si l'on commence à vouloir tout peser et repeser ! Là est l'originalité du syndicalisme français, qui ne connaît que l'action. Il ne se laisse pas paralyser, lui, par la peur et la crainte. Mais il attaque, il va par coups d'audace, prend ses ennemis par surprise et finit par triompher.
C'est cette attitude décidée, cette audace incessante, cette énergie inlassable qui nous vaut, à cette heure, les coups du pouvoir. Le gouvernement le plus démocratique que nous ayons eu nous fait une chasse sans trêve et nous menace de toutes les persécutions. Je le regrette pour M. Clemenceau, mais il perdra son temps. Toutes ces poursuites, toutes ces persécutions, ne feront que nous fortifier, nous entraîner davantage à la lutte, et nous rendra plus redoutables pour ceux-là mêmes qui croient nous atteindre !
APPENDICE Jusqu'à ces derniers temps, les différences irréductibles entre le syndicalisme et l'anarchisme traditionnel n'avaient pas été mises en lumière. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Les organes anarchistes sont sortis de leur réserve à l'égard du mouvement nouveau et ils ne lui ménagent plus les attaques.
Syndicalisme et Anarchisme
Je n'ai pas l'intention de discuter ici longuement les rapports du syndicalisme et de l'anarchisme. Mais je veux mettre à la portée du lecteur quelques documents qui lui permettront de se faire une opinion.
Je ne remonterai pas plus loin que la conférence où furent prononcés les discours que l'on vient de lire. Peu de temps après, en effet, les Temps Nouveauxdu 13 avril 1907 publiaient un article signé M. Pierrot où nous étions vivement pris à partie. L'auteur se faisait fort de prouver que syndicalisme et anarchisme devaient être identiques et que, n'étant pas anarchistes, nous ne pourrions être syndicalistes.
En réponse à cette affirmation, j'adressais aux Temps Nouveauxune lettre rectificative, dont voici le principal passage :
Je n'ai certes pas le droit d'engager dans les Temps Nouveauxune discussion théorique. Mais je ne peux pas laisser dire que c'est moi qui ait inventé pour les besoins de ma cause: 1° que le mouvement ouvrier syndicaliste révolutionnaire ne date réellementque de 1900-1901 ; 2° que le syndicalisme est différent de l'anarchisme.
Ces deux affirmations ne sont pas de moi : elles émanent des syndicalistes et des anarchistes les plus autorisés.Les faits qui suivent le prouvent.
I. — Et d'abord les origines du syndicalisme. — Voici comment le secrétaire de la C.G.T., Griffuelhes, retraçait au Congrès d'Amiens la formation historique du syndicalisme (Compte rendu,p. 167) :
Coupat a dit qu'avant 1900, la CGT n'avait pas prêté le flanc aux critiques. Oui, parce qu'elle n'existait pas. Il a ajouté que l'entrée de Millerand au ministère a donné naissance à cet état d'esprit. Rappelons des faits peu connus :A peine Millerand ministre, parut une déclaration signée de Keufer, Baumé, Moreau, en faisant suivre leur nom de leur qualité de secrétaire d'organisation, etc., approuvant son acte. Est-ce que pareille déclaration ne constituait pas un acte politique ? Et quel pouvait en être le résultat ? Puis, à l'Union des syndicats de la Seine, on vint proposer un banquet à Millerand. N'était-ce pas encore un acte politique bien défini ? Seul, je m'y opposai. On manœuvrait alors pour introduire l'influence du gouvernement au sein de la Bourse du Travail, — et c'est en réaction à cette tendance qu'est venu l'essor de la CGT.Je n'ai pas dit autre chose. — Premier point.II. — Second point : Les faits qui m'ont permis de qualifier le syndicalisme de mouvement nouveausont ceux-là même qui montrent qu'il est différent du pré-syndicalismede 1894 à 1900 et del'anarchisme.
Au lendemain de Chalon, les membres de la Commission de la Bourse du Travail reçurent, pour eux et leurs familles, une invitation à une soirée du ministre du commerce ; deux jours après, nouvelle invitation — de Gallifet, celle-là ! — pour un carrousel.
Que voulait-on ? Nous domestiquer ! Nous fûmes deux à protester et à propagander contre. Nous dévoilâmes ces manœuvres et, petit à peit, nous finîmes par faire voir clair aux camarades.
L'explosion de vitalité de la C.G.T. résulte de ces événements. Il y eut une coalition d'anarchistes, de guesdistes, de blanquiste, d'allemanistes et d'éléments divers pour isoler du pouvoir les syndicats. Cette coalition s'est maintenue, elle a été la vie de la Confédération.
Les voici :
1° Le mouvement syndical, d'ailleurs très faible,qui constitua le pré-syndicalisme,était (à la fois) allemaniste, grève-généraliste et anarchiste anti-parlementaire. Or, le syndicalisme n'est pas allemaniste, tant au point de vue de la gève générale que de la notion de parti politique, et l'extra-parlementarismede la C.G.T. n'est pas identique à l'anti-parlementarismede l'anarchisme. De plus, les syndicats collaborèrent, en 1899, avec le gouvernement, au Triomphe de la République: le feraient-ils aujourd'hui ?
2° L'œuvre de Pelloutier, dont Sorel a souvent rappelé la grandeur, aboutissait à une contradiction, en mettant à la base des institutions syndicales les subventions des pouvoirs publics...Le syndicalisme estanti-subventionniste;
3° La propagande du Père Peinard— qui mit souvent en évidence la valeur révolutionnaire du syndicat — fut principalement antivotarde.L'activité syndicaliste actuelle de Pouget indique à quel point lemouvement nouveause préoccupe de l'agitation abstentionniste ;
4° La brochure de 1898, du Groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes,invite les anarchistes à «entrer» dans les syndicats, — parce que les syndicats offrent des milieux excellents pour la propagande anarchiste.(Pages, 16, 18, 21, 23, 25, 30.) — Le P.O.F. disait aussi que les syndicats étaient un champ propice à la propagande guesdiste.
5° Cette brochure pseudo-syndicaliste fut d'ailleurs blâmée par les anarchistes. Kropotkine, après l'avoir lue, refusa d'en écrire la préface.Il donna ses raisons dans une lettre que Pierrot ne peut pas refuser de publier...Ce sera pour lui le meilleur moyen de me confondre.
Voilà pour le pré-syndicalisme.
III. — Quant aux syndicalistes, Pierrot a-t-il oublié comment ils se sont affirmés indépendants de l'anarchisme ? Je vais le lui remettre en mémoire.
1° Le Congrès d'Amiens a signifié que «les organisations confédérées n'ont pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partiset des sectes,qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale.» Pierrot sait que cela vise en même temps le parti socialiste et le mouvement anarchiste ;
2° A ce même congrès d'Amiens, où tant de fois a été prononcé la formule : le syndicalisme se suffit à lui-même,l'un des secrétaire de «l'Union fédérale de la métallurgie», Latapie, s'exprimait ainsi :
On a parlé trop comme s'il n'y avait ici que des socialistes et des anarchistes. On a oublié qu'il y a surtout des syndicalistes ! Le syndicalisme est une théorie sociale nouvelle...Le syndicalisme n'est pas seulement une action réformatrice de chaque jour ; les répercussions mêmes de l'action syndicale indiquent la nécessité d'une action pour la transformation sociale complète. Nous faisons ainsi forcément de la politique, non de la politique électorale, mais de la politique au sens large du mot... Il faut que les congressistes se prononcent sur elle, il faut qu'ils disent que cette doctrine est indépendante et du socialisme et de l'anarchisme.3° Encore dans cette discussion d'Amiens, Broutchoux, ayant voulu assimiler le syndicalisme à l'anarchisme, fut désapprouvé par son syndicat ;4° Pierrot n'ignore pas enfin que les syndicalistes de la C.G.T., pressentis pour assister à titre individuelau prochain congrès anarchiste d'Amsterdam, ont décliné l'invitation.
IV. — De leur côté, les anarchistes tiennent à se distinguer des syndicalistes.
1° Les principaux d'entre eux préconisent la reconstitution des groupes anarchistes, dissous par le syndicalisme, parce qu'ils trouvent que l'action syndicale est trop limitée par sa nature ;
2° L'antipatriotisme,qui fait partie intégrante du syndicalisme, est blâmé par Kropotkine (voir sa lettre à ce sujet, publiée en son temps par les Temps Nouveaux)et par d'autres anarchistes au passé ou aux tendances patriotiques ;
3° Enfin les Temps Nouveauxeux-mêmes (n° du 15 décembre 1906) répondent à Pierrot. C'est un anarchiste syndicaliste, Charles Benoît, délégué au Comité fédéral de la Section des Bourses, qui écrit :
N'est-il pas évident que le syndicalisme ne peut pas être tout,et que les anarchistes peuvent et doivent agir hors de lui,après avoir agi en lui ?... Si actuellement, en France, le communisme anarchiste semble stagnant, cela tient, je crois, à ce qu'un trop grand nombre de camarades confinent leur action dans le syndicalisme ; soyons autre chose que des militants syndicalistes.
(1) Conférence internationale, tenue à Paris, à la Société de Géographie, le 3 avril 1907, avec le concours de Victor Griffuelhes,président de la réunion, et Arturo Labriola, Robert Michels, Boris Kritchewskyet Hubert Lagardelle.
(2) Cette conférence a été traduite de l'italien en français sur le manuscrit de l'auteur, par Edouard Berth.
Le syndicalisme
au Congrès Anarchiste International d’Amsterdam (1907)
PIERRE MONATTE Mon désir n'est pas tant de vous donner un exposé théorique du syndicalisme révolutionnaire que de vous le montrer à l’œuvre et, ainsi, de faire parler les faits. Le syndicalisme révolutionnaire, à la différence du socialisme et de l'anarchisme qui l'ont précédé dans la carrière, s'est affirmé moins par des théories que par des actes, et c'est dans l'action plus que dans les livres qu'on doit l'aller chercher.
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir tout ce qu'il y a de commun entre l'anarchisme et le syndicalisme. Tous les deux poursuivent l'extirpation complète du capitalisme et du salariat par le moyen de la révolution sociale. Le syndicalisme, qui est la preuve d'un réveil du mouvement ouvrier, a rappelé l'anarchisme au sentiment de ses origines ouvrières; d'autre part, les anarchistes n'ont pas peu contribué à entraîner le mouvement ouvrier dans la voie révolutionnaire et à populariser l'idée de l'action directe. Ainsi donc, syndicalisme et anarchisme ont réagi l'un sur l'autre, pour le plus grand bien de l'un et de l'autre.
C'est en France, dans les cadres de la Confédération générale du travail, que les idées syndicalistes révolutionnaires ont pris naissance et se sont développées. La confédération occupe une place absolument à part dans le mouvement ouvrier international. C'est la seule organisation qui tout en se déclarant nettement révolutionnaire, soit sans attaches aucunes avec les partis politiques, même les plus avancés. Dans la plupart des autres pays que la France, la social-démocratie joue les premiers rôles. En France, la C.G.T. laisse loin derrière elle, par la force numérique autant que par l'influence exercée, le Parti socialiste : elle prétend représenter seule la classe ouvrière, et elle a repoussé hautement toutes les avances qui lui ont été faites depuis quelques années. L'autonomie a fait sa force et elle entend demeurer autonome.
Cette prétention de la C.G.T., son refus de traiter avec les partis, lui a valu de la part d'adversaires exaspérés, le qualificatif d'anarchiste. Aucun cependant n'est plus faux. La C.G.T., vaste groupement de syndicats et d'unions ouvrières, n'a pas de doctrine officielle. Mais toutes les doctrines y sont représentées et y jouissent d'une tolérance égale. Il y a dans le comité confédéral un certain nombre d'anarchistes; ils s'y rencontrent et y collaborent avec des socialistes dont la grande majorité - il convient de le noter au passage - n est pas moins hostile que ne le sont les anarchistes à toute idée d'entente entre les syndicats et le parti socialiste.
La structure de la C.G.T. mérite d'être connue. A la différence de celle de tant d'autres organisations ouvrières, elle n'est ni centralisatrice ni autoritaire. Le comité confédéral n'est pas, comme l'imaginent les gouvernants et les reporters des journaux bourgeois, un comité directeur, unissant dans ses mains le législatif et l'exécutif : il est dépourvu de toute autorité. Le C.G.T. se gouverne de bas en haut; le syndicat n'a pas d'autre maître que lui-même, il est libre d'agir ou de ne pas agir; aucune volonté extérieure à lui-même n'entravera ou ne déchaînera jamais son activité.
A la base donc de la Confédération est le syndicat. Mais celui-ci n'adhère pas directement à la Confédération; il ne peut le faire que par l'intermédiaire de sa fédération corporative, d'une part, de sa Bourse du travail, d'autre part.
C'est l'union des fédérations entre elles et l'union des bourses qui constituent la Confédération.
La vie confédérale est coordonnée par le comité confédéral formé à la fois par les délégués des bourses et par ceux des fédérations. A côté de lui fonctionnent des commissions prises dans son sein. Ce sont la commission du journal (la Voix du Peuple),la commission de contrôle, aux attributions financières, la commission des grèves et de la grève générale.
Le congrès est, pour le règlement des affaires collectives, le seul souverain Tout syndicat, si faible soit-il, a le droit de s'y faire représenter par un délégué qu'il choisit lui-même.
Le budget de la Confédération est des plus modiques. Il ne dépasse pas 30 000 francs par an. L'agitation continue qui a abouti au large mouvement de mai 1906 pour la conquête de la journée de 8 heures n'a pas absorbé plus de 60 000 francs. Un chiffre aussi mesquin a fait jadis, quand il a été divulgué, l'étonnement des journalistes. Quoi ! c'est avec quelques milliers de francs, que la Confédération avait pu entretenir, durant des mois et des mois, une agitation intense ! C'est que le syndicalisme français, s'il est pauvre d'argent est riche d'énergie, de dévouement, d'enthousiasme, et ce sont là des richesses dont on ne risque pas de devenir l'esclave.
Ce n'est pas sans effort ni sans longueur de temps que le mouvement ouvrier français est devenu ce que nous le voyons aujourd'hui. Il a passé depuis trente-cinq ans depuis la Commune de Paris - par de multiples phases. L'idée de faire du prolétariat, organisé en " sociétés de résistance, " l'agent de la révolution sociale, fut l'idée mère l'idée fondamentale de la grande Association internationale des travailleurs fondée à Londres en 1864. La devise de l'Internationale était, vous vous en souvenez : L'émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, -et c'est encore notre devise, à nous tous, partisans de l'action directe et adversaires du parlementarisme. Les idées d'autonomie et de fédération si en honneur parmi nous, ont inspiré jadis tous ceux qui dans l'internationale se sont cabrés devant les abus de pouvoir du conseil général et, après le congrès de la Haye, ont adopté ouvertement le parti de Bakounine. Bien mieux, l'idée de la grève générale elle-même, si populaire aujourd'hui, est une idée de l'Internationale qui, la première, a compris la puissance qui est en elle.
La défaite de la Commune déchaîna en France une réaction terrible. Le mouvement ouvrier en fut arrêté net, ses militants ayant été assassinés ou contraints de passer à l'étranger. Il se reconstitua pourtant, au bout de quelques années, faible et timide tout d'abord; il devait s'enhardir plus tard. Un premier congrès eut lieu à Paris en 1876 : l'esprit pacifique des coopérateurs et des mutualistes y domina d'un bout à l'autre. Au congrès suivant, des socialistes élevèrent la voix; ils parlèrent d'abolition du salariat. A Marseille (1879) enfin, les nouveaux venus triomphèrent et donnèrent au congrès un caractère socialiste et révolutionnaire des plus marqués. Mais bientôt des dissidences se firent jour entre socialistes d'écoles et de tendances différentes. Au Havre, les anarchistes se retirèrent, laissant malheureusement le champ libre aux partisans des programmes minimums et de la conquête des pouvoirs. Restés seuls, les collectivistes n'arrivèrent pas à s'entendre. La lutte entre Guesde et Brousse déchira le parti ouvrier naissant, pour aboutir à une scission complète.
Cependant, il arriva que ni guesdistes ni broussistes (desquels se détachèrent plus tard les allemanistes) ne purent bientôt plus parler au nom du prolétariat. Celui-ci, justement indifférent aux querelles des écoles, avait reformé ses unions, qu'il appelait, d'un nom nouveau, des syndicats. Abandonné à lui-même, à l'abri, à cause de sa faiblesse même, des jalousies des coteries rivales, le mouvement syndical acquit peu à peu de la force et de la confiance. Il grandit. La Fédération des Bourses se constitua en 1892, la Confédération générale du travail, qui dès l'origine, eut soin d'affirmer sa neutralité politique, en 1895. Entre temps un congrès ouvrier de 1894 (à Nantes) avait voté le principe de la grève générale révolutionnaire.
C'est vers cette époque que nombre d'anarchistes, s'apercevant enfin que la philosophie ne suffit pas pour faire la révolution, entrèrent dans un mouvement ouvrier qui faisait naître, chez ceux qui savaient observer, les plus belles espérances. Fernand Pelloutier fut l'homme qui incama le mieux, à cette époque, cette évolution des anarchistes.
Tous les congrès qui suivirent accentuèrent plus encore le divorce entre la classe ouvrière organisée et la politique. A Toulouse, en 1897, nos camarades Delesalle et Pouget firent adopter les tactiques dites du boycottage et du sabotage. En 1900, la Voix, du Peuplefut fondée, avec Pouget pour principal rédacteur. La C.G.T., sortant de la difficile période des débuts, attestait tous les jours davantage sa force grandissante. Elle devenait une puissance avec laquelle le gouvernement d'une part, les partis socialistes de l'autre devaient désormais compter.
De la part du premier, soutenu par tous les socialistes réformistes, le mouvement nouveau eut alors à subir un terrible assaut. Millerand, devenu ministre, essaya de gouvernementaliser les syndicats, de faire de chaque Bourse une succursale de son ministère. Des agents à sa solde travaillaient pour lui dans les organisations. On essaya de corrompre les militants fidèles. Le danger était grand. Il fut conjuré, grâce à l'entente qui intervint alors entre toutes les fractions révolutionnaires, entre anarchistes, guesdistes et blanquistes. Cette entente s'est maintenue, le danger passé. La Confédération - fortifiée depuis 1902 par l'entrée dans son sein de la Fédération des Bourses, par quoi fut réalisé l'unité ouvrière - puise aujourd'hui sa force en elle; et c'est de cette entente qu'est né le syndicalisme révolutionnaire, la doctrine qui fait du syndicat l'organe, et de la grève générale le moyen de la transformation sociale.
Mais - et j'appelle sur ce point, dont l'importance est extrême, toute l'attention de nos camarades non français - ni la réalisation de l'unité ouvrière, ni la coalition des révolutionnaires n'auraient pu, à elles seules, amener la C.G.T. à son degré actuel de prospérité et d'influence, si nous n'étions restés fidèles, dans la pratique syndicale, à ce principe fondamental qui exclue en fait les syndicats d'opinion : un seul syndicat par profession et par ville. La conséquence de ce principe, c'est la neutralisation politique du syndicat, lequel ne peut et ne doit être ni anarchiste, ni guesdiste, ni allemaniste ni blanquiste, mais simplement ouvrier. Au syndicat, les divergences d'opinion, souvent si subtiles, si artificielles, passent au second plan; moyennant quoi, l'entente est possible. Dans la vie pratique, les intérêts priment les idées : or toutes les querelles entre les écoles et les sectes ne feront pas que les ouvriers, du fait même qu'ils sont tous pareillement assujettis à la loi du salariat, n'aient des intérêts identiques. Et voilà le secret de l'entente qui s'est établie entre eux, qui fait la force du syndicalisme et qui lui a permis, l'année dernière, au Congrès d'Amiens, d'affirmer fièrement qu'il se suffisait à lui-même.
Je serais gravement incomplet si je ne vous montrais les moyens sur lesquels le syndicalisme révolutionnaire compte pour arriver à l'émancipation de la classe ouvrière.
Ces moyens se résument en deux mots : action directe.Qu'est-ce que l'action directe ?
Longtemps, sous l'influence des écoles socialistes et principalement de l'école guesdiste, les ouvriers s'en remirent à l'Etat du soin de faire aboutir leurs revendications. Qu'on se rappelle ces cortèges de travailleurs, en tête desquels marchaient des députés socialistes, allant porter aux pouvoirs publics les cahiers du quatrième Etat ! - Cette manière d'agir ayant entraîné de lourdes déceptions, on en est venu peu à peu à penser que les ouvriers n'obtiendraient jamais que les réformes qu'ils seraient capables d'imposer par eux-mêmes; autrement dit, que la maxime de l'Internationale que je citais tout à l'heure, devait être entendue et appliquée de la manière la plus stricte.
Agir par soi-même, ne compter que sur soi-même, voilà ce que c'est que l'action directe. Celle-ci, cela va sans dire, revêt les formes les plus diverses.
Sa forme principale, ou mieux sa forme la plus éclatante, c'est la grève. Arme à double tranchant, disait-on d'elle naguère : arme solide et bien trempée, disons-nous, et qui, maniée avec habileté par le travailleur, peut atteindre au cœur le patronat. C'est par la grève que la masse ouvrière entre dans la lutte de classe et se familiarise avec les notions qui d'en dégagent; c'est par la grève qu'elle fait son éducation révolutionnaire, qu'elle mesure sa force propre et celle de son ennemi, le capitalisme, qu'elle prend confiance en son pouvoir, qu'elle apprend l'audace.
Le sabotage n'a pas une valeur beaucoup moindre. On le formule ainsi: A mauvaise paye, mauvais travail. Comme la grève, il a été employé de tout temps, mais c'est seulement depuis quelques années qu'il a acquis une signification vraiment révolutionnaire. Les résultats produits par le sabotage sont déjà considérables. Là où la grève s'était montrée impuissante, il a réussi à briser la résistance patronale. Un exemple récent est celui qui a été donné à la suite de la grève et de la défaite des maçons parisiens en 1906 : les maçons rentrèrent aux chantiers avec la résolution de faire au patronat une paix plus terrible pour lui que la guerre : et, d'un accord unanime et tacite, on commença par ralentir la production quotidienne; comme par hasard, des sacs de plâtre ou de ciment se trouvaient gâchés, etc., etc. Cette guerre se continue encore à l'heure actuelle et, je le répète, les résultats ont été excellents. Non seulement le patronat a très souvent cédé, mais de cette campagne de plusieurs mois, l'ouvrier maçon est sorti plus conscient plus indépendant, plus révolté.
Mais si je considère le syndicalisme dans son ensemble, sans m'arrêter davantage à ses manifestations particulières, quelle apologie n'en devrai-je pas faire ! - L'esprit révolutionnaire en France se mourait, s'alanguissait tout au moins, d'année en année. Le révolutionnarisme de Guesde, par exemple, n'était plus que verbal ou, pis encore, électoral et parlementaire; le révolutionnarisme de Jaurès allait, lui, beaucoup plus loin : il était tout simplement, et d'ailleurs très franchement, ministériel et gouvernemental. Quant aux anarchistes, leur révolutionnarisme s'était réfugié superbement dans la tour d'ivoire de la spéculation philosophique. Parmi tant de défaillances, par l'effet même de ces défaillances, le syndicalisme est né; l'esprit révolutionnaire s'est ranimé, s'est renouvelé à son contact, et la bourgeoisie, pour la première fois depuis que la dynamite anarchiste avait tu sa voix grandiose, la bourgeoisie a tremblé !
Eh bien, il importe que l'expérience syndicaliste du prolétariat français profite aux prolétaires de tous les pays. Et c'est la tâche des anarchistes de faire que cette expérience se recommence partout où il y a une classe ouvrière un travail d'émancipation. A ce syndicalisme d'opinion qui a produit, en Russie par exemple, des syndicats anarchistes, en Belgique et en Allemagne, des syndicats chrétiens et des syndicats social-démocratiques, il appartient aux anarchistes d'opposer un syndicalisme à la manière française, un syndicalisme neutre ou, plus exactement, indépendant. De même qu'il n'y a qu'une classe ouvrière, il faut qu'il n'y ait plus, dans chaque métier et dans chaque ville, qu'une organisation ouvrière, qu'un unique syndicat. A cette condition seule, la lutte de classe cessant d'être entravé à tout instant par les chamailleries des écoles ou des sectes rivales - pourra se développer dans toute son ampleur et donner son maximum d'effet.
Le syndicalisme, a proclamé le Congrès d'Amiens en 1906, se suffit à lui-même. Cette parole, je le sais, n'a pas toujours été très bien comprise, même des anarchistes. Que signifie-t-elle cependant, sinon que la classe ouvrière, devenue majeure, entend enfin se suffire à elle-même et ne plus se reposer sur personne du soin de sa propre émancipation. Quel anarchiste pourrait trouver à redire à une volonté d'action si hautement affirmée ?
Le syndicalisme ne s'attarde pas à promettre aux travailleurs le paradis terrestre. Il leur demande de la conquérir, en les assurant que leur action jamais ne demeurera tout à fait vaine. Il est une école de volonté, d'énergie, de pensée féconde. Il ouvre à l'anarchisme, trop longtemps replié sur lui-même, des perspectives et des espérances nouvelles. Que tous les anarchistes viennent donc au syndicalisme; leur œuvre en sera plus féconde, leurs coups contre le régime social plus décisifs.
Comme toute œuvre humaine, le mouvement syndical n'est pas dénué d'imperfections et loin de les cacher, je crois qu'il est utile de les avoir toujours présentes à l'esprit afin de réagir contre elles.
La plus importante c'est la tendance des individus à s'en remettre du soin de lutter à leur syndicat, à leur Fédération, à la Confédération, à faire appel à la force collective alors que leur énergie individuelle aurait suffi. Nous pouvons, nous anarchistes, en faisant constamment appel à la volonté de l'individu, à son initiative et à son audace réagir vigoureusement contre cette néfaste tendance au recours continuel, pour les petites comme pour les grandes choses, aux forces collectives.
Le fonctionnarisme syndical, aussi, soulève de vives critiques, qui, d'ailleurs, sont souvent justifiées. Le fait peut se produire, et se produit, que des militants n'occupent plus leurs fonctions pour batailler au nom de leurs idées, mais parce qu'il y a là un gagne-pain assuré. Il ne faut pourtant pas en déduire que les organisations syndicales doivent se passer de tous permanents. Nombre d'organisations ne peuvent s'en passer. Il y a là une nécessité dont les défauts peuvent se corriger par un esprit de critique toujours en éveil.
CHRISTIAN CORNELISSEN Je ne crois pas que des anarchistes puissent désapprouver en rien le discours de Monatte. Toutefois, il faut convenir que celui-ci a trop uniquement parlé en militant syndicaliste et que, de notre point de vue anarchiste, son discours aurait besoin d'être complété.Anarchistes, c'est notre devoir de soutenir et le syndicalisme et l'action directe, mais à une condition : c'est qu'ils soient révolutionnaires dans leur but, c'est qu'ils ne cessent pas de viser à la transformation de la société actuelle en une société communiste et libertaire.
Ne nous dissimulons pas que le syndicalisme d'une part, l'action directe de l'autre, ne sont pas toujours et forcément révolutionnaires. On peut les employer aussi dans un but conservateur, voire réactionnaire. Ainsi les diamantaires d'Amsterdam et d'Anvers ont grandement amélioré leurs conditions de travail sans recourir aux moyens parlementaires, par le seule pratique de l'action syndicale directe. Or que voit-on ? Les diamantaires ont fait de leur corporation une sorte de caste fermée, autour de laquelle ils ont élevé une vraie muraille chinoise. Ils sont restreint le nombre des apprentis et s'opposent à ce que d'anciens diamantaires retournent à leur métier abandonné. Nous ne pouvons cependant approuver ces pratiques !
Elles ne sont d'ailleurs pas spéciales à la Hollande. En Angleterre, aux Etats-Unis, les trade-unions, elles aussi, ont largement pratiqué l'action directe. Par l'action directe, elles ont créé à leurs adhérents une condition privilégiée; elles empêchent les ouvriers étrangers de travailler même lorsque ces ouvriers sont des syndiqués; composées d'ouvriers " qualifiés ", enfin, on les a vues parfois s'opposer aux mouvements tentés par les manœuvres, les " non-qualifiés ". Nous ne pouvons approuver cela.
De même, quand les typos de France et de Suisse refusent de travailler avec les femmes, nous ne pouvons les approuver. Si actuellement, une guerre menace entre les Etats-Unis et le Japon, la faute n'en est pas aux capitalistes et bourgeois américains; ceux-ci auraient même plus de profit à exploiter les ouvriers japonais que les ouvriers américains. Non, ce seraient les ouvriers américains eux-mêmes qui auraient déchaîné la guerre en s'opposant violemment à l'importation de la main-d’œuvre japonaise.
Il y a enfin certaines formes d'action directe que nous ne devons pas cesser de combattre : par exemple, celles qui s'opposent à l'introduction du machinisme (linotype, élévateurs), c'est-à-dire au perfectionnement de la production par le perfectionnement de l'outillage.
Je me réserve de formuler ces idées dans une motion qui dira quelles formes de syndicalisme et d'action directe peuvent soutenir les anarchistes.
ERRICO MALATESTA Je tiens à déclarer tout de suite que je ne développerai ici que les parties de ma pensée sur lesquelles je suis en désaccord avec les précédents orateurs, et tout particulièrement avec Monatte. Agir autrement serait vous infliger de ces répétitions oiseuses qu'on peut se permettre dans les meetings, quand on parle pour un public d'adversaires ou d'indifférents. Mais ici nous sommes entres camarades, et certes aucun d'entre vous, en m'entendant critiquer ce qu'il y a de critiquable dans le syndicalisme, ne sera tenté de me prendre pour un ennemi e organisation et de l'action des travailleurs; ou alors celui-là me connaîtrait bien mal !La conclusion à laquelle en est venu Monatte, c'est que le syndicalisme est un moyen nécessaire et suffisant de révolution sociale. En d'autres termes, Monatte a déclaré que le syndicalisme se suffit à lui-même.Et voilà, selon moi, une doctrine radicalement fausse. Combattre cette doctrine sera l'objet de ce discours.
Le syndicalisme, ou plus exactement le mouvement ouvrier (le mouvement ouvrier est un faitque personne ne peut ignorer, tandis que le syndicalisme est une doctrine, un système, et nous devons éviter de les confondre) le mouvement ouvrier, dis-je a toujours trouvé en moi un défenseur résolu, mais non aveugle. C'est que je voyais en lui un terrain particulièrement propice à notre propagande révolutionnaire, en même temps qu'un point de contact entre les masses et nous. Je n'ai pas besoin d'insister là-dessus. On me doit cette justice que je n'ai jamais été de ces anarchistes intellectuels qui, lorsque la vieille Internationale eut été dissoute, se sont bénévolement enfermés dans la tour d'ivoire de la pure spéculation; que je n'ai cessé de combattre, partout où je la rencontrais, en Italie, en France, en Angleterre et ailleurs, cette attitude d'isolement hautain, ni de pousser de nouveau les compagnons dans cette voie que les syndicalistes, oubliant un passé glorieux, appellent nouvelle,mais qu'avaient déjà entrevue et suivie, dans l'Internationale, les premiers anarchistes.
Je veux, aujourd'hui comme hier, que les anarchistes entrent dans le mouvement ouvrier. Je suis, aujourd'hui comme hier, un syndicaliste, en ce sens que je suis partisan des syndicats. Je ne demande pas des syndicats anarchistes qui légitimeraient, tout aussitôt des syndicats social-démocratiques, républicains, royalistes ou autres et seraient, tout au plus, bons à diviser plus que jamais la classe ouvrière contre elle-même. Je ne veux pas même de syndicats dits rouges,parce que je ne veux pas de syndicats dits jaunes.Je veux au contraire des syndicats largement ouverts à tous les travailleurs sans distinction d'opinions, des syndicats absolument neutres.
Donc je suis pour la participation la plus active possible au mouvement ouvrier. Mais je le suis avant tout dans l'intérêt de notre propagande dont le champ se trouverait ainsi considérablement élargi. Seulement cette participation ne peut équivaloir en rien à une renonciation à nos plus chères idées. Au syndicat, nous devons rester des anarchistes, dans toute la force et toute l'ampleur de ce terme. Le mouvement ouvrier n'est pour moi qu'un moyen, - le meilleur évidemment de tous les moyens qui nous sont offerts. Ce moyen, je me refuse à le prendre pour un but, et même je n’en voudrais plus s'il devait nous faire perdre de vue l'ensemble de nos conceptions anarchistes, ou plus simplement nos autres moyens de propagande et d'agitation.
Les syndicalistes, au rebours, tendent à faire du moyen un fin, à prendre la partie pour le tout. Et c'est ainsi que, dans l'esprit de quelques-uns de nos camarades, le syndicalisme est en train de devenir une doctrine nouvelle et de menacer l'anarchisme dans son existence même.
Or, même s'il se corse de l'épithète bien inutile de révolutionnaire, le syndicalisme n'est et ne sera jamais qu'un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible - et encore ! - que l'amélioration des conditions de travail. Je n'en chercherai d'autre preuve que celle qui nous est offerte par les grandes unions nord-américaines. Après s'être montrées d'un révolutionnarisme radical, aux temps où elles étaient encore faibles, ces unions sont devenues, à mesure qu'elles croissaient en force et en richesse, des organisations nettement conservatrices, uniquement occupées à faire de leurs membres des privilégiés dans l'usine, l'atelier ou la mine et beaucoup moins hostiles au capitalisme patronal qu'aux ouvriers non organisés, à ce prolétariat en haillons flétri par la social-démocratie ! Or ce prolétariat toujours croissant de sans-travail, qui ne compte pas pour le syndicalisme, ou plutôt qui ne compte pour lui que comme obstacle, nous ne pouvons pas l'oublier, nous autres anarchistes, et nous devons le défendre parce qu'il est le pire des souffrants.
Je le répète : il faut que les anarchistes aillent dans les unions ouvrières. D'abord pour y faire de la propagande anarchiste : ensuite parce que c'est le seul moyen pour nous d'avoir à notre disposition, le jour voulu, des groupes capables de prendre en mains la direction de la production, nous devons y aller enfin pour réagir énergiquement contre cet état d'esprit détestable qui incline les syndicats à ne défendre que des intérêts particuliers.
L'erreur fondamentale de Monatte et de tous les syndicalistes révolutionnaires provient, selon moi, d'une conception beaucoup trop simpliste de la lutte de classe. C'est la conception selon laquelle les intérêts économiques de tous les ouvriers - de la classe ouvrière - seraient solidaires, la conception selon laquelle il suffit que des travailleurs prennent en mains la défense de leurs intérêts propres pour défendre du même coup les intérêts de tout le prolétariat contre le patronat.
La réalité est , selon moi, bien différente. Les ouvriers, comme les bourgeois, comme tout le monde, subissent cette loi de concurrence universelle qui dérive du régime de la propriété privée et qui ne s'éteindra qu'avec celui-ci. Il n'y a donc pas de classes, au sens propre du mot, puisqu'il n'y a pas d'intérêts de classes. Au sein de la " classe " ouvrière elle-même, existent, comme chez les bourgeois, la compétition et la lutte. Les intérêts économiques de telle catégorie ouvrière sont irréductiblement en opposition avec ceux d'une autre catégorie. Et l'on voit parfois qu'économiquement et moralement certains ouvriers sont beaucoup plus près de la bourgeoisie que du prolétariat. Comélissen nous a fourni des exemples de ce fait pris en Hollande même. Il y en a d'autres. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que, très souvent, dans les grèves, les ouvriers emploient la violence... contre la police ou les patrons ? Non pas : contre les Kroumirs (note : En Italie et en Suisse, on appelle ainsi les jaunes, ceux qui travaillent en temps de grève.) qui pourtant sont des exploités comme eux et même plus disgraciés encore, tandis que les véritables ennemis de l'ouvrier, les seuls obstacles à l'égalité sociale, ce sont les policiers et les patrons.
Cependant , parmi les prolétaires, la solidarité morale est possible, à défaut de la solidarité économique. Les ouvriers qui se cantonnent dans la défense de leurs intérêts corporatifs ne la connaîtront pas, mais elle naîtra du jour ou une volonté commune de transformation sociale aura fait d'eux des hommes nouveaux. La solidarité, dans la société actuelle, ne peut être que le résultat de la communion au sein d'un même idéal. Or c'est le rôle des anarchistes d'éveiller les syndicats à l'idéal, en les orientant peu à peu vers la révolution sociale, - au risque de nuire à ces " avantages immédiats " dont nous les voyons aujourd'hui si friands.
Que l'action syndicale comporte des dangers, c'est ce qu'il ne faut plus songer à nier. Le plus grand de ces dangers est certainement, dans l'acceptation par le militant de fonctions syndicales, surtout quand celles-ci sont rémunérées. Règle générale : l'anarchiste qui accepte d'être le fonctionnaire permanent et salarié d'un syndicat est perdu pour la propagande, perdu pour l'anarchisme ! Il devient désormais l'obligé de ceux qui le rétribuent et, comme ceux-ci ne sont pas anarchistes, le fonctionnaire salarié placé désormais entre sa conscience et son intérêt, ou bien suivra sa conscience et perdra sa son poste, ou bien suivra son intérêt et alors, adieu l'anarchisme !
Le fonctionnaire est dans le mouvement ouvrier un danger qui n'est comparable qu'au parlementarisme : l'un et l'autre mènent à la corruption et de la corruption à la mort, il n'y a pas loin
Et maintenant, passons à la grève générale. Pour moi, j'en accepte le principe que je propage tant que je puis depuis des années. La grève générale m'a toujours paru un moyen excellent pour ouvrir la révolution sociale. Toutefois gardons-nous bien de tomber dans l'illusion néfaste qu'avec la grève générale, l'insurrection armée devient une superfétation.
0n prétend qu'en arrêtant brutalement la production, les ouvriers en quelques jours affameront la bourgeoisie qui, crevant de faim, sera bien obligée de capituler. Je ne puis concevoir absurdité plus grande. Les premiers à crever la faim, en temps de grève générale, ce ne seraient pas les bourgeois qui disposent de tous les produits accumulés, mais les ouvriers qui n'ont que leur travail pour vivre.
La grève générale telle qu'on nous la décrit d'avance est une pure utopie. Ou bien l'ouvrier, crevant de faim après trois jours de grève, rentrera à l'atelier, la tête basse, et nous compterons une défaite de plus. Ou bien, il voudra s'emparer des produits de vive force. Qui trouvera-t-il devant lui pour l'en empêcher ? Des soldats, des gendarmes, sinon les bourgeois eux-mêmes, et alors il faudra bien que la question se résolve à coups de fusils et de bombes. Ce sera l'insurrection, et la victoire restera au plus fort.
Préparons-nous donc à cette insurrection inévitable, au lieu de nous borner à préconiser la grève générale, comme une panacée s'appliquant à tous les maux. Qu'on n'objecte pas que le gouvernement est armé jusqu'aux dents et sera toujours plus fort que les révoltés. A Barcelone, en 1902, la troupe n'était pas nombreuse. Mais on n'était pas préparé à la lutte armée et les ouvriers, ne comprenant pas que le pouvoir politique était le véritable adversaire, envoyaient des délégués au gouverneur pour lui demander de faire céder les patrons.
D'ailleurs la grève générale, même réduite à ce qu'elle est réellement, est encore une de ces armes à double tranchant qu'il ne faut employer qu'avec beaucoup de prudence. Le service des subsistances ne saurait admettre de suspension prolongée. Il faudra donc s'emparer par la force des moyens d'approvisionnement, et cela tout de suite, sans attendre que la grève se soit développée en insurrection.
Ce n'est donc pas tant à cesser le travail qu'il faut inviter les ouvriers; c'est bien plutôt à le continuer pour leur propre compte. Faute de quoi, la grève générale se transformerait vite en famine générale, même si l'on avait été assez énergiques pour s'emparer dès l'abord de tous les produits accumulés dans les magasins. Au fond l'idée de grève générale a sa source dans une croyance entre toutes erronée : c'est la croyance qu'avec les produits accumulés par la bourgeoisie, l'humanité pourrait consommer, sans produire, pendant je ne sais combien de mois ou d'années. Cette croyance a inspiré les auteurs de deux brochures de propagande publiées il y a une vingtaine d'années : Les Produits de la Terre et les Produits de l'Industrie , et ces brochures ont fait, à mon avis, plus de bien que de mal. La société actuelle n'est pas aussi riche qu'on le croit. Kropotkine a montré quelque part qu'à supposer un brusque arrêt de production, l'Angleterre n'aurait que pour un mois de vivres; Londres n'en aurait que pour trois jours. Je sais bien qu'il y a le phénomène bien connu de surproduction. Mais toute surproduction a son correctif immédiat dans la crise qui ramène bientôt l'ordre dans l'industrie. La surproduction n'est jamais que temporaire et relative.
Il faut maintenant conclure. Je déplorais jadis que les compagnons s'isolassent du mouvement ouvrier. Aujourd'hui je déplore que beaucoup d'entre nous, tombant dans l'excès contraire, se laissent absorber par ce même mouvement. Encore une fois, l'organisation ouvrière, la grève, la grève générale, l'action directe, le boycottage, le sabotage et l'insurrection armée elle-même, ce ne sont là que des moyens. L'anarchie est le but. La révolution anarchiste que nous voulons dépasse de beaucoup les intérêts d'une classe : elle se propose la libération complète de l'humanité actuellement asservie, au triple point de vue économique, politique et moral. Gardons-nous donc de tout moyen d'action unilatéral et simpliste. Le syndicalisme, moyen d'action excellent à raison des forces ouvrières qu'il met à notre disposition, ne peut pas être notre unique moyen. Encore moins doit-il nous faire perdre de vue le seul but qui vaille un effort : l'Anarchie !
R. FRIEDEBERG D'accord avec Malatesta sur la question des rapports entre l'anarchisme, d'une part, le syndicalisme et la grève générale de l'autre, j'abuserais des instants du Congrès si je ne renonçais à la parole.Avec Malatesta, je pense que l'anarchisme ne se propose pas seulement l'émancipation d'une classe, si intéressante soit-elle, mais de l'humanité tout entière, sans distinction de classe, comme sans distinction de sexe, de nationalité, ni de race. Faire tenir toute l'action anarchiste dans les cadres du mouvement de la classe ouvrière, c'est donc, selon moi, méconnaître gravement le caractère essentiel et profond de l'anarchisme.
Je dépose sur le bureau une motion inspirée de cette idée et la soumets à l'approbation du Congrès.
HENRI FUSS Je tiens à affirmer à Malatesta qu'il y a encore des anarchistes qui, pour engagés qu'ils soient dans le mouvement ouvrier, n'en restent pas moins ouvertement fidèles à leurs convictions. La vérité est qu'il leur est impossible de ne voir dans le prolétariat organisé qu'un fertile terrain de propagande. Loin donc de la considérer comme un simple moyen, ils lui attribuent une valeur propre et ne désirent pas être autre chose que l'avant-garde de l'armée du travail en marche vers l'émancipation.Nous luttons contre la bourgeoisie, c'est-à-dire contre le capital et contre l'autorité. C'est là la lutte de classe; mais à la différence des luttes politiques, celle-ci s'exerce essentiellement sur le terrain économique, autour de ces ateliers qu'il s'agira de reprendre demain. Le temps n'est plus où la révolution consistait à mettre la main sur quelques hôtels-de-ville et à décréter, du haut d'un balcon, la société nouvelle. La révolution sociale à laquelle nous marchons consistera dans l'expropriation d'une classe. Dès lors, l'unité de combat n'est plus, comme autrefois, le groupe d'opinion, mais le groupe professionnel, union ouvrière ou syndicat. Celui-ci est l'organe le mieux approprié à la lutte de classe. L'essentiel est de l'orienter progressivement vers la grève générale expropriatrice, et c'est à quoi nous convions les camarades de tous les pays.
I. I. SAMSON Parmi les moyens d'action ouvrière que recommandent à la fois les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes, le sabotageoccupe une des meilleures places. Je tiens cependant à faire certaines réserves à son égard. Le sabotage n'atteint pas son but; il veut nuire au patron, il nuit avant tout à celui qui l'emploie, en même temps qu'il indispose le public contre les travailleurs.Nous devons tendre de toutes nos forces au perfectionnement moral de la classe ouvrière; or, j'estime que le sabotage va contre ce but; s'il ne dégradait que l'outillage, il n'y aurait encore que demi-mal, mais il dégrade surtout la moralité professionnelle de l'ouvrier, et c'est pourquoi je lui suis opposé.
BENOIT BROUCHOUX Je suis bien loin de partager les craintes du camarade Malatesta à l'endroit du syndicalisme et du mouvement ouvrier. Comme je l'ai déjà dit, j'appartiens à un syndicat d'ouvriers mineurs absolument acquis aux idées et aux méthodes révolutionnaires. Ce syndicat a soutenu des grèves énergiques et violentes dont le souvenir n'est pas éteint; il en soutiendra d'autres, dans l'avenir; on sait trop, dans notre syndicat, à quoi mènent les hypocrites tactiques de conciliation et d'arbitrage que prêchent les apôtres de la paix sociale, et nous ne croyons plus qu'à la lutte, à la revendication violente et à la révolte. L'évolution qui se dessine chez nous dans les milieux ouvriers me semble donner un démenti formel aux théories de Malatesta.
VOHRYZEK Je compte proposer au congrès une motion spécialement relative à la grève générale politique. L'idée de cette grève générale gagne tous les jours du terrain dans les pays allemands, surtout depuis que les social-démocrates l'on faite leur, croyant nuire, sans doute, à la grève générale économique préconisée par les anarchistes.Les anarchistes doivent s'opposer à la propagande en faveur d'une grève générale destinée non pas à mettre fin à l'exploitation du prolétariat par la bourgeoisie, mais à sauvegarder l'institution du suffrage universel menacé par les gouvernements ou encore à conquérir le pouvoir politique.
Toutefois si une telle grève éclatait, le rôle des anarchistes serait alors d'y prendre part, pour pousser énergiquement les travailleurs dans la voie révolutionnaire et pour imprimer au mouvement un caractère de revendication économique.
PIERRE RAMUS Bien que le camarade Monatte, en se plaçant au point de vue exclusif du syndicalisme révolutionnaire, eut justifié d'avance toutes les réserves qu'à fait valoir ensuite Malatesta, je ne puis m'associer pleinement à ces dernières.Il me parait absolument nécessaire de ne jamais perdre de vue que le syndicalisme, la grève générale, l'action directe avec toutes ses variantes, ne peuvent être considérées que comme des moyens d'action proprement anarchistes. On peut dire que le syndicalisme est contenu dans l'anarchisme; mais il serait inexact de dire que le syndicalisme contient l'anarchisme.
Le mérite supérieur du syndicalisme, de l'action syndicale, consiste essentiellement dans ce fait d'évidence qu'il s'oppose pratiquement au parlementarisme bourgeois. Mais de même que je ne puis regarder la grève générale comme un succédané de la révolution sociale, de même je ne puis admettre, à la suite des syndicalistes, que le syndicalisme se suffise à lui même. L'anarchisme lui a déjà fourni toutes ses armes de guerre; quand il en aura reçu encore une philosophie et un idéal, alors, mais alors seulement nous admettrons que le syndicalisme se suffit à lui-même. Il se suffira à lui-même parce qu'il sera devenu - l'anarchisme !
En terminant, je dirai : Soyons anarchistes d'abord et par dessus tout; soyons ensuite syndicalistes. Mais réciproquement, non pas !
PIERRE MONATTE En écoutant ce soir Malatesta adresser d'âpres critiques aux conceptions révolutionnaires nouvelles, j'ai cru entendre résonner la voix d'un passé lointain. A ces conceptions nouvelles dont le réalisme brutal l'effraie, Malatesta n'a fait qu'opposer en somme, les vieilles idées du blanquisme qui se flattait de renouveler le monde par le moyen d'une insurrection armée triomphante.D'autre part, on a beaucoup reproché ce soir aux syndicalistes révolutionnaires qui sont ici de sacrifier délibérément l'anarchisme et la révolution au syndicalisme et à la grève générale. Eh bien, je vous le déclare, notre anarchisme vaut le vôtre et nous n'entendons pas plus que vous mettre notre drapeau dans notre poche. Comme tout le monde ici, l'anarchie est notre but final. Seulement, parce que les temps sont changés, nous avons modifié aussi notre conception du mouvement et de la révolution. Celle-ci ne peut plus être faite au moule de Quarante-huit. Quant au syndicalisme, si sa pratique a pu, en certains pays engendrer des erreurs et des déviations, l'expérience est là qui nous empêchera d'y retomber. Si au lieu de critiquer de haut les vices passés, présents ou même futurs du syndicalisme, les anarchistes se mêlaient plus intimement à son action, les dangers que le syndicalisme peut receler, seraient à tout jamais conjurés !
GEORGES THONAR Quoi qu'en ait dit Monatte, il n'y a pas ici des jeunes et des vieux, les uns défendant des idées nouvelles, les autres de vieilles idées. Beaucoup de jeunes, dont je suis, se font gloire de ne pas abandonner un pouce des idées anarchistes, lesquelles sont à l'abri des injures du temps.D'ailleurs, je crois qu'entre les " jeunes " d'une part, et les " vieux " de l'autre, il n'y a que des différences d'appréciations, insuffisantes pour diviser en deux camps rivaux l'armée anarchiste.
LES MOTIONS1 - MOTION CORNÉLISSEN-VOHRYZEK-MALATESTA (Note : Les trois premiers paragraphes de cette motion commune sont de Cornélissen ; le cinquième de Vohryzek, le quatrième et le sixième de Malatesta.) Le Congrès Anarchiste International considère les syndicats à la fois comme des organisations de combat dans la lutte de classe en vue de l'amélioration des conditions de travail et comme des unions de producteurs pouvant servir à la transformation de la société capitaliste en une société communiste anarchiste.Aussi le Congrès, en admettant la nécessité éventuelle de la création de groupements syndicalistes révolutionnaires particuliers, recommande aux camarades de soutenir les organisations syndicales générales où ont accès tous les ouvriers d'une même catégorie.
Mais le Congrès considère comme la tâche des anarchistes de constituer dans ces organisations l'élément révolutionnaire et de propager et de soutenir seulement telles formes et manifestations d'" action directe" (grèves, boycottage, sabotage, etc.) qui portent en elles-mêmes un caractère révolutionnaire et vont dans le sens de la transformation de la société.
Les anarchistes considèrent le mouvement syndicaliste et la grève générale comme de puissants moyens révolutionnaires, mais non comme des succédanés de la Révolution.
Ils recommandent d'autre part aux camarades, dans le cas de la proclamation d'une grève générale en vue de la conquête du pouvoir, de se mettre en grève, mais les invitent en même temps à exciter les syndicats sous leur influence à faire alors entendre leurs revendications économiques.
Les anarchistes pensent que la destruction de la société capitaliste et autoritaire peut se réaliser seulement par l'insurrection armée et l'expropriation violente et que l'emploi de la grève plus ou moins générale et le mouvement syndicaliste ne doivent pas faire oublier les moyens plus directs de lutte contre la force militaire des gouvernements.Cette motion qui porte, outre les signatures de ses auteurs, celles des camarades Wilquet, Emma Goldman, de Marmande, Rogdaëff et Knotek, est approuvée par 33 voix contre 10.
2 - MOTION R. FRIEDEBERG
La lutte des classes et l'émancipation du prolétariat ne sont pas identiques avec les idées et les aspirations de l'anarchisme, qui tend - par dessus les aspirations immédiates des classes - à la délivrance économique et morale de la personnalité humaine, à un milieu exempt d'autorité, et non pas à un pouvoir nouveau, celui de la majorité sur la minorité.L'anarchisme considère toutefois l'abolition de l'oppression des classes, la suppression de la dépendance économique de la majorité des êtres humains, comme une étape absolument nécessaire et essentielle dans la voie vers le but final. L'anarchisme doit toutefois s'opposer à ce que la lutte pour l'émancipation du prolétariat se poursuive par des moyens qui contredisent l'idée de l'anarchisme et sont un obstacle au but précis de ce mouvement. Il s'oppose, partant, à engager cette lutte par le moyen préconisé par le socialisme marxiste, c'est-à-dire par le parlementarisme et par un mouvement syndical corporatif avant uniquement en vue l'amélioration des conditions du prolétariat, - ces deux moyens ne pouvant que favoriser le développement d'une nouvelle bureaucratie, d'une autorité intellectuelle patentée ou non, et nous conduire à l'oppression de la minorité. Les moyens anarchistes pour la suppression de l'oppression de classe ne peuvent être que ceux qui découlent directement de l'affirmation de la personnalité individuelle .- " l'action directe " et " le non-consentement de l'individu " - c'est-à-dire de l'individualisme actif et passif, soit d'une seule personne, soit d'une masse pénétrée d'une volonté collective.Cette motion est approuvée par 36 voix contre 6.
Le Congrès Communiste Libertaire repousse par conséquent la grève pour les droits politiques (Politischer Massenstreik) dont le but est inacceptable pour l'anarchisme, mais reconnaît dans la grève générale économique révolutionnaire, c'est-à-dire dans le refus du travail de tout le prolétariat comme classe, le moyen apte à désorganiser la structure économique de la société actuelle et à émanciper le prolétariat de l'oppression du salariat. - Pour la réalisation de cette grève générale, la pénétration des syndicats par l'idéal anarchique doit être considérée comme indispensable. Un mouvement syndicaliste pénétré de l'esprit anarchiste, peut, au moyen d'une grève générale révolutionnaire, détruire l'oppression de classe et ouvrir la voie au but final de l'anarchisme : l'avènement d'une société exempte de toute autorité.
3 - MOTION DUNOIS
contresignée par Monatte, Fuss, Nacht, Ziélinska, Fabbri, K. WalterLes anarchistes réunis à Amsterdam du 26 au 31 août1907;Considérant que le régime économique et juridique actuel est caractérisé par l'exploitation et l'asservissement de la masse des producteurs, et détermine, entre ceux-ci et les bénéficiaires du régime actuel, un antagonisme d'intérêts absolument irréductible qui donne naissance à la lutte de classe;
Que l'organisation syndicale, solidarisant les résistances et les révoltes sur le terrain économique, sans préoccupations doctrinaires, est l'organe spécifique et fondamental de cette lutte du prolétariat contre la bourgeoisie et toutes les institutions bourgeoises;
Qu'il importe qu'un esprit révolutionnaire toujours plus audacieux oriente les efforts de l'organisation syndicale dans la voie de l'expropriation capitaliste et de la suppression de tout pouvoir;
Que l'expropriation et la prise de possession collective des instruments et des produits du travail ne pouvait être accomplies que par les travailleurs eux-mêmes, le syndicat est appelé à se transformer en groupe producteur, et se trouve être dans la société actuelle le germe vivant de la société de demain;
Engagent les camarades de tous les pays, sans perdre de vue que l'action anarchiste n'est pas toute entière contenue dans les limites du syndicat, à participer activement au mouvement autonome de la classe ouvrière et à développer dans les organisations syndicales les idées de révolte, d'initiative individuelle et de solidarité qui sont l'essence de l'anarchisme.Cette motion, fut approuvée par 28 voix contre 7. Comme elle était muette sur la grève générale elle fut complétée par la motion suivante
4 — MOTION NACHT-MONATTE
contresignée par Fuss, Dunois, Fabbri, Zélinska, et Karl WalterLes anarchistes réunis à Amsterdam du 26 au 31 août1907 déclarent tenir la grève générale expropriatrice pour un remarquable stimulant de l'organisation et de l'esprit de révolte dans la société actuelle et pour la forme sous laquelle peut s'accomplir l'émancipation du prolétariat.La grève générale ne peut-être confondue avec la grève générale politique (Politischer Massenstreik) qui n'est autre chose qu'une tentative des politiciens pour détourner la grève générale de ses fins économiques et révolutionnaires.
Par des grèves généralisées à des localités, à des régions, à des professions entières, on soulèvera progressivement la classe ouvrière et on l'entraînera vers la grève générale expropriatrice qui comprendra la destruction de la société actuelle et l'expropriation des moyens de production et des produits.Cette motion recueillit 25 voix et, par conséquent, fut approuvée elle aussi.
Le lecteur s'étonnera peut-être que ces quatre motions aient pu, malgré leurs évidentes contradictions, être toutes adoptées. Il y a là, en effet un manquement aux usages parlementaires, mais un manquement voulu. Il ne convenait pas que l'opinion de la majorité étouffât ou paru étouffer celle de la minorité. La majorité a donc pensé qu'il fallait voter successivement, par pouret par contre,sur chacune des motions déposées. Or toutes les quatre ont recueilli une majorité de pour.Par conséquent toutes les quatre ont été approuvées.(Note : Nous détachons de la courte préface mise par le Bureau International en tête des Résolutions de Congrès d’Amsterdam, les lignes qui confirment ce que nous venons de dire :
" Pour ceux qui sont habitués à considérer les Congrès comme des corps législatifs qui dictent aux membres du parti la doctrine officielle et la conduite à suivre, il peut paraître étrange qu’on ait pris sur les mêmes questions plusieurs résolutions plus ou moins différentes. Mais pour les camarades cela n’aura rien que de très naturel. "
" Le Congrès d’Amsterdam, étant un congrès d’anarchiste, n’avait pu, et ne pouvait pas, avoir la prétention de faire la loi aux autres : il voulait seulement exprimer les opinions des camarades intervenus et des groupes représentés, et proposer ces opinions à la discussion et, possiblement, à l’approbation de tous les anarchistes. ")
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