André Dréan
Campagnes à vendre
Le miroir aux illusions
En France, les campagnes ont encore occupé la une des médias, à l’occasion de sabotages contre l’implantation des premiers plans de céréales transgéniques, puis du saccage du McDonald à Millau. C’est chaque fois le même scénario : les hommes d’État, et les journalistes à leur solde, cloîtrés dans la capitale, affichent à l’ordinaire le plus souverain mépris pour les « ploucs » des provinces, incapables à leur yeux de la moindre initiative autonome. Lorsque le voile du silence est déchiré, ils ressortent les poncifs les plus éculés sur les belles traditions campagnardes de la France. Pour y comprendre quelque chose, mieux vaut abandonner le terrain du spectacle pour nous préoccuper de la réalité.
« Qui sommes-nous, nous, pauvres vignerons ? Nous sommes ceux dont chaque espoir s’est traduit par plus de misère. Nous sommes ceux qui, rivés au sol, demandent à ce sol leur pitance. Parmi les gueux, nous sommes les plus gueux. » Le Tocsin,Dimanche 7 mai 1907, Argeliers, Aude
DANS LE PASSE, la France a été l’État le plus centralisé d’Europe, dont la grande majorité de la population était composée de paysans parcellaires. Mais, n’en déplaise aux nostalgiques, le capitalisme a depuis longtemps modifié la structure de la société campagnarde. Elle n’a plus grand-chose à voir, sauf parfois dans quelque vallée enclavée de haute montagne, avec les images d’Epinal. Deux guerres mondiales, puis l’accumulation forcenée du capital dès les années 50, sous l’égide de l’Etat et par le biais des plans d’aménagement du territoire national, l’ont labourée en profondeur.La manifestation la plus évidente de la modification de la société rurale est la désertification rapide de régions entières. Mais, de façon plus générale, ce sont les formes de propriété, les modes de travail et les façons de vivre qui ont été bouleversés en profondeur. A sa façon, le capitalisme a surmonté l’antique opposition entre la ville et la campagne. Le même délire totalitaire des urbanistes qui détruit les villes reconstitue, sur la base de la désertification, des pseudo-campagnes désormais recouvertes de masses informes de résidus urbains et saignées par les tranchées des autoroutes et des chemins de fer à grande vitesse. A la suite des premières, transformées en centres urbains, les secondes sont devenues pour l’essentiel des zones rurales périphériques dont les locataires n’ont plus grand chose à voir avec les villageois d’antan.
Les paysans parcellaires avaient leurs préjugés. Mais ils avaient au moins le souci de ne pas trop épuiser les sols et les animaux. Ils savaient que leur fertilité n’est pas inépuisable. Ils les laissaient se reconstituer et les aidaient à le faire, entre autres par la rotation des cultures. L’industrialisation de l’agriculture exige, elle, que les sols et les bêtes rendent gorge au plus vite, que la polyculture et l’autosubsistance soient réduites à la portion congrue. Au nom du progrès, les agriculteurs ont perdu dans leur masse le souvenir des savoir-faire et des solidarités villageoises. Ils partagent désormais les représentations réifiées des agrocrates pour qui les sols et les espèces sont les bancs d’essai de manipulations chimiques grandeur nature, voire génétiques. La plupart d’entre eux déversent sans complexe, tous azimuts, leurs éprouvettes géantes bourrées d’engrais, d’insecticides et d’antibiotiques et participent ainsi à la stérilisation de la vie. Sous la houlette de l’Etat, via l’Inra et l’école d’agriculture, ils sont devenus des techniciens, puis, avec la spécialisation et la dépréciation du travail, des opérateurs, chargés, entre autres tâches répétitives, de contrôler l’état des cultures et des élevages assistés par ordinateur. Ceux qui sont hostiles au productivisme à outrance et aux nuisances qu’il engendre, qui refusent de produire, de consommer et de faire consommer à autrui n’importe quoi, qui tentent de perpétuer des connaissances et des formes d’entraide communautaire d’autrefois, de les développer sous le label du bio, restent des exceptions.
Les tracteurs ont favorisé depuis longtemps la concentration des parcelles et transformé leurs possesseurs héréditaires en débiteurs à vie du Crédit agricole, criblés d’hypothèques. Les semences hybrides leur ont porté le coup de grâce. Elles ne permettent pas aux agriculteurs de garder en partie le grain récolté pour réensemencer les champs, ce que les paysans ont fait pendant des millénaires, et encore moins d’améliorer les espèces qu’ils cultivent. Ils doivent les racheter chaque année aux semenciers, qui les fabriquent, eux, par croisement et sélection forcés.
Dans le meilleur des cas, les hybrides sont stériles au bout de quelques années à peine. Dans le pire, dès la première année, telles les variétés de maïs trafiqué qui sont devenues l’une des bases principales de l’alimentation animale et humaine, dans les pays capitalistes avancés du moins. La hausse de la productivité se réalise ainsi au prix de la perte de la faculté de reproduction et de la dépendance accrue des derniers agriculteurs traditionnels aux groupes agroalimentaires. Adaptées à la monoculture intensive et extensive, les graines hybrides génèrent des plantes fragiles, qui pompent le maximum d’eau et exigent des masses croissantes de pesticides et d’engrais artificiels pour survivre dans le milieu qui leur est devenu hostile. En quelques décennies, l’agriculture céréalière est devenue la vache à lait des trusts, de la Lyonnaise des eaux à Rhône-Poulenc.
DEJA A L'EPOQUE de la révolution de 1848, Marx soulignait que « la parcelle du paysan n’est plus que le prétexte qui permet au capitaliste de tirer de la terre profit, intérêt et rente et de laisser au paysan le soin de voir comment il réussira à se payer son salaire » (1). Il y a longtemps que les agriculteurs ne négocient plus l’essentiel des marchandises sur les marchés des bourgs, à l’exception des zones reculées et des branches particulières, comme le bio. Les firmes leur fournissent les marchandises à traiter, leur reprennent pour les livrer à d’autres, avant de les revendre elles-mêmes.Bien sûr, les systèmes contractuels peuvent recouvrir des situations de classe très différentes. Les propriétaires aisés, sinon cossus, qui emploient des salariés par intermittence, en particulier des sans-papiers originaires d’Europe centrale, sont eux aussi soumis à de tels systèmes. En bas de l’échelle, les smicards à façon de l’agrobusiness possèdent au mieux leur lopin et leur habitation, à titre de propriété nominale. Ils sont soumis à l’une des formes du travail salarié à domicile, faite de labeur acharné, de chômage forcé, de recherche de travaux annexes pour boucler les fins de mois. D’ailleurs, l’activité rurale est de plus en plus déconnectée de l’activité agricole : elle est liée au tourisme, etc. Pour les plus ruinés, les modiques subventions parviennent à peine à couvrir l’entretien de la famille et à assurer l’équivalent du RMI.
Pourtant, dans les campagnes, les représentations et les termes que l’on emploie pour parler de la lamentable situation sont en constant décalage par rapport à ce que l’on subit. Bien peu reconnaissent comme telle leur situation de classe et la plupart s’accrochent encore au mythe de leur fantomatique propriété. Voilà qui fait l’affaire des propriétaires réels de l’agriculture. L’État maintient la fiction du libre marché, dans la mesure où, pour les premiers concernés, il est synonyme d’autonomie. Les agromanagers, en versant des salaires aux pièces sous forme de prix, qui plus est indexés sur les prix de marché manipulés par l’État et la Commission européenne, font des bénéfices accrus à moindre frais. On aurait tort de n’y voir que des formes obsolètes condamnées à disparaître. Selon la formule bien connue, le plus archaïque est aussi le plus moderne. Les salaires aux pièces alignés sur les bénéfices de l’entreprise sont aujourd’hui portés aux nues par les apologistes du capitalisme fin de siècle.
BAKOUNINE SIGNALAIT, à la veille de la défaite de la Commune de Paris, que « les mesures réactionnaires du pouvoir central sont, en France, décrétées au nom des paysans, même lorsqu’elles sont prises contre eux » (2). Épaulé par les chefs syndicalistes de la FNSEA, aux origines quelque peu monarchistes et vichystes, l’Etat continue, à chaque crise, à jouer le rôle de protecteur de la paysannerie. En réalité, la modernisation de l’agriculture a bénéficié en priorité aux agrariens qui, par le biais de la concentration des terres et de l’intégration à l’industrie, ont formé des trusts, lesquels contrôlent et dirigent l’ensemble de la chaîne agroalimentaire, de la production à la distribution, dans l’Hexagone et hors des frontières. En moins de cinquante ans, la France est devenue le premier exportateur d’agroalimentaire en Europe, le deuxième derrière les États-Unis sur le marché mondial.Avec l’avancée fulgurante du capitalisme high-tech, l’intégration accrue à l’Europe, la concurrence déchaînée pour le contrôle du marché mondial, sur fond de surproduction agricole, les choses ne vont pas s’arranger pour les agriculteurs au bord de l’abîme. Le capitalisme français ne peut pas piétiner sur place sous peine de perdre de la distance face à ses adversaires, les États-Unis au premier chef. Bien qu’il existe des contradictions entre les États européens sur les modalités de la gestion et de la transformation de l’espace commun, ils sont d’accord sur l’essentiel : la concentration de la propriété foncière et la productivité agricole sont encore insuffisantes. En France même, l’Etat, en complicité avec Bruxelles, va limiter à presque rien les mesures d’assistance, indexer encore plus les primes sur les gains de productivité, développer le système de quotas et de mise en jachère obligatoire, etc. Sans hésiter à employer la contrainte. Depuis Napoléon, la gendarmerie a pour rôle traditionnel de quadriller la campagne. Progrès oblige, elle est désormais secondée par les gestionnaires de Bruxelles, assistés de satellites artificiels chargés de surveiller l’application des directives de la PAC.
Dans cette optique, la mise en œuvre à grande échelle de la transgénèse apparaît comme la nouvelle Amérique de l’Europe agricole. Les naïfs croient que l’État français hésite à le faire encore pour quelque raison humanitaire. Mais depuis plusieurs années, nous ingérons déjà du transgénique, via la lécithine de soja et les dérivés du maïs. En France, les recherches sont poursuivies de plus belle. Elles ont déjà commencé à être appliquées en grand par l’Inra sur les terrains de chasse habituels de la France, en Afrique de l’Ouest. Et la transgénèse permettra de déconnecter encore plus l’agriculture de l’alimentation. Dans l’imaginaire populaire, les deux sont liées. Pourtant, des agriculteurs cultivent déjà des céréales pour alimenter les secteurs de la bioénergie, de la pharmacie, etc. Dans l’avenir, des pans entiers de l’agriculture seront utilisés pour fabriquer des matériaux transgéniques pour l’industrie, telles les semences de colza trafiquées qui génèrent des polymères. Par contre ni l’Europe en général, ni la France en particulier, ne veulent que les États-Unis prennent le contrôle du marché agricole européen, par transgénèse interposée, qui joue ici le rôle du cheval de Troie pour renverser les barrières du protectionnisme continental. Tel est le sens des moratoires, des étiquetages et des opérations promotionnelles sur la qualité des marchandises agricoles hexagonales.
DANS LA MARCHE FORCEE vers la centralisation accrue du capital européen, le rôle dévolu à la France, située au carrefour de l’Europe occidentale, est quelque peu particulier. La variété des reliefs, des climats et des prétendus terroirs doit être mise en valeur bien plus qu’elle ne l’a été jusqu’à aujourd’hui. Il faut donc aménager les régions désertifiées pour les transformer encore plus en parcs et en villages à la française, dans lesquels les ilotes épuisés des centres urbains pourront déguster de l’authenticité rurale de pacotille, et, pourquoi pas, y développer le télétravail. Dans les années 70, les révoltés qui désertaient les mégapoles espéraient au moins réaliser ailleurs des activités communautaires en rupture avec le monde de la marchandise. Les cadres transplantés, eux, viennent avec leur ordinateur portable et veulent disposer sur place de marchandises dernier cri.
Pour réaliser de tels objectifs, à côté de l’agriculture high-tech ultraconcentrée et de l’utilisation de zones ravagées comme poubelles industrielles, la France subventionne l’agriculture et l’élevage de terroir, source de prestige et de lucratifs bénéfices sur le marché mondial, dans lesquelles la bio banalisée, déjà en partie industrialisée et financée par l’agroalimentaire, jouera le rôle de la bergère. Voilà le sort réservé à la progéniture des derniers agriculteurs : jardiniers de la nature en kit, grooms de gîte d’étape, gardiens de dépôt d’ordures. Mais, dans les plans de répartition de la population, Paris n’a pas oublié celle des mégapoles. Il compte confier la reconstruction de hameaux en ruine à des « désespérés » des banlieues casernes. Rien de tel que le travail au RMI, en plein air et au milieu des décombres, sous l’œil de la gendarmerie, pour calmer les esprits échauffés.
POUR LES LAISSES POUR COMPTE de la modernisation de l’agriculture, la source exclusive de leur malheur est ailleurs : aux États-Unis, dans le reste de l’Europe, voire dans la puissance des trusts français. D’où leurs crises de fureur, encadrées par les nervis des leaders de la FNSEA, contre les préfectures honnies, symboles du pouvoir central, aux cris chauvins d’avant le déluge « Pays, paysans ! ». Ils brûlent leurs récoltes et immolent leur bétail, en sacrifice au dieu du marché, dans l’espoir insensé de relever les cours. Tandis que, en coulisses, leurs leaders les écrasent au nom de l’unité paysanne, via le ministère de l’Agriculture et la commission de Bruxelles. Et les plus xénophobes rejoignent les miliciens chasseurs pêcheurs de la Coordination paysanne, créatures du couple vendéen de l’année, de Villiers-Pasqua.Pourtant, dès Mai 68, des poignées de paysans révolutionnaires tentèrent de rompre avec le mythe de l’unité paysanne. Tels ceux qui furent solidaires des grévistes, en particulier dans la région nantaise, lorsque les ouvriers de Sud-Aviation entrèrent les premiers dans la grève générale. « Nous ne serons pas les Versaillais de Mai 68 » (3), affirmait le tract diffusé dans la ville par l’éphémère Comité de liaison ouvriers-paysans. Dans les années qui ont suivi, les révoltés des villes et ceux des campagnes eurent de nombreuses occasions de lutter au coude à coude, du Larzac à l’opposition à l’implantation des centrales nucléaires et à bien d’autres plans pharaoniques de l’Etat. Quand nous regardons avec recul les luttes de l’époque révolue, il est facile d’y voir bien des naïvetés, le mythe de la vie naturelle hors des métropoles, et des limites, la panacée de la gestion du travail par les travailleurs eux-mêmes, hors du contrôle de l’Etat, qui sous-tendait l’idéologie antiproductiviste de groupes comme Paysans travailleurs. Il n’en reste pas moins vrai que des paysans radicaux abandonnèrent bien des préjugés, y compris ceux relatifs à « leur » propre propriété, affichèrent leur hostilité à l’Etat et placèrent leurs espoirs dans la montée et la convergence des luttes réelles contre le monde capitaliste.
Au cours des dernières années, les actions subversives menées par quelques ruraux et néo-ruraux incontrôlés qui, pour certains, sont membres de la Confédération paysanne, ont pu faire croire qu’elle allait reprendre le flambeau du radicalisme paysan des années 70. Mais l’influence de la Confédération a grandi, au cours de la dernière décennie, en raison inverse du recul des résistances radicales. Les sabotages, qu’elle a parfois soutenus du bout des lèvres, dans la mesure où ils lui permettaient d’avoir pignon sur rue, ne reflètent pas les positions de l’ensemble de ses membres qui, pour beaucoup, sont des transfuges de la FNSEA déçus, sans plus, par leurs leaders. Présentée comme l’héritière de Paysans travailleurs, elle n’en a repris que les travers, amalgamés aux idées à la mode à gauche de la gauche caviar, de la bio pasteurisée à l’écologisme gestionnaire de l’Etat. Sa contestation des dérives génétiques a pu faire quelque peu illusion. Mais elle est toujours restée sur le terrain réformiste du « principe de précaution » et du « moratoire sur la mise en culture et la commercialisation des semences trangéniques », contrôlés par des « comités d’éthique sur la génétique animale et végétale » (4), placés sous l’égide de l’Etat.
« L'AGRICULTURE PAYSANNE», qui constitue le noyau de son programme, est le kit idéologique de tous ceux qui en veulent à l’agrobusiness, pour les motifs les plus divers et, parfois, les plus contradictoires. En théorie, les leaders de la Confédération la définisse comme « l’agriculture qui encourage la qualité, l’emploi par l’installation de nombreux paysans et l’aménagement harmonieux du territoire », voire « l’autonomie des paysans envers l’agrobusiness » (5).Drôle d’autonomie individuelle, puisque, de leur propre aveu, la réalisation de leur programme n’a de sens que dans le cadre du marché agricole, oxygéné par les aides de l’Etat et celles de la commission de Bruxelles. Rien d’étonnant qu’ils participent aux élections des chambres d’agriculture et talonnent le gouvernement, comme n’importe quels bureaucrates syndicaux, afin d’être acceptés au Conseil économique et social, pour y jouer les conseillers du prince.En pratique, « l’agriculture paysanne » masque les lignes de fracture réelles dans les zones rurales. Ainsi, les leaders de la Confédération demandent à intervalles réguliers que telle ou telle branche de l’agriculture récupère en partie les bénéfices monopolisés par l’agrobusiness, sans toucher aux prix de marché, pour ne pas soulever l’indignation des consommateurs. Bien entendu, la chute des cours accélère la concentration de la propriété entre les mains des patrons de la branche. Mais leur augmentation conduira au même résultat ! Car dans chaque branche, les producteurs ne sont pas sur le même pied. Loin de là. A supposer que la chose soit possible, sous la forme de soutien des cours par l’Etat, la situation des ilotes ruraux ne changera pas pour autant. Les leaders de la Confédération révèlent ainsi leur incapacité de dépasser l’horizon du capitalisme, à reconnaître la permanence de situations de classe très différentes dans les zones rurales, même si elle sont regroupées sous l’appellation non contrôlée et fallacieuse de paysannerie d’origine. En témoignent les modèles d’agriculture paysanne prospère qu’ils portent aux nues et qui servent à faire rêver ceux qui crèvent à petit feu sur leur lopin. Au nom du bio, ils font la publicité de propriétaires qui investissent dans les marchés porteurs, comme les marchandises de terroir à usage des touristes ou destinée à l’exportation, lesquelles sont bien plus vendues dans les boutiques de luxe que dans les rayons des supermarchés : foie gras, etc. Bel exemple d’activité paysanne respectueuse de notre milieu que le travail générateur de « bonne bouffe », qui repose sur les procédés les plus implacables de domestication des volatiles.
Comme d’autres rénovateurs qui ont pris leur distance envers les centrales ossifiées, tel Sud chez les fonctionnaires de l’Etat, les leaders modernistes de la Confédération ont compris que la base traditionnelle du syndicalisme à la papa périclitait, y compris dans l’agriculture, par suite des mutations profondes que connaît, depuis plusieurs dizaines d’années, la structure de classe de la société. C’est le capitalisme lui-même qui scie la branche sur laquelle prenait appui le corporatisme paysan, borné à la défense de la parcelle. Voilà pourquoi les leaders de la Confédération récupèrent en partie les déçus de la FNSEA et cherchent des ouvertures à travers les murs des lopins afin d’élargir leur audience à d’autres couches, urbaines et rurales, y compris hors des frontières, en direction du tiers-monde, pour lequel ils préconisent leur version recyclée de l’autonomie nationale : l’autonomie alimentaire de chaque Etat. Dans l’Hexagone, la lutte contre la « mal bouffe » est le pivot de leur opération promotionnelle. Sous prétexte d’écologie et de respect du citoyen, ils caressent dans le sens du poil le chauvinisme gastronomique bien français et se font l’écho des inquiétudes de franges, encore restreintes, de la population, préoccupées par la dégradation rapide de l’alimentation et l’accumulation des scandales dans le secteur agro-alimentaire.
Là comme ailleurs, il s’agit de recycler les idées reçues qui constitue le fond de commerce de la contestation platonique de la propriété et de l’Etat afin de « légitimer notre rôle d’interlocuteurs incontournables entre le monde paysan et les pouvoirs publics » (6). La Confédération fait du lobbying, au coude à coude avec les champions de la «lutte contre le néolibéralisme », dans le style de l’Attac. Rien de plus.
PENDANT PLUS DE CENT ANS, toutes les tentatives de subversion du monde, à la ville comme à la campagne, ont buté sur la question de la propriété, en particulier de la propriété paysanne. De la prise de position des campagnes dépendait souvent le sort des grandes grèves dans les villes, voire des insurrections qui y éclataient, comme le montra l’aventure de la Commune de Paris. La famine fut toujours l’une des forces dissolvantes des révolutions urbaines, peut-être plus sournoise et plus dangereuse que la répression de l’Etat lui-même. Pour la surmonter, le rôle des paysans était déterminant : ils détenaient encore la clé des greniers. Voilà pourquoi l’une des préoccupations essentielles des ouvriers insurgés était le ravitaillement de la ville par la campagne et le type d’échanges qu’ils pouvaient mettre en place avec les paysans. Nous savons aussi que les tentatives de résoudre le problème des sources d’approvisionnement de façon autoritaire, par la terreur de la ville sur la campagne, à la mode du Parti communiste russe, c’est-à-dire par l’expropriation forcée de la propriété traditionnelle sous l’égide de l’Etat, ne fit qu’aggraver la situation.Désormais, vu les bouleversements accomplis par le capital lui-même dans les Etats les plus avancés de la planète, la question ne peut plus être posée dans les mêmes termes. L’agriculture est devenue pour l’essentiel l’une des dépendances de l’industrie. Il en résulte que la satisfaction des besoins les plus élémentaires de la vie humaine, le boire et le manger, sans même parler du reste, devient de plus en plus problématique.
Des poussées révolutionnaires sont impensables sans le blocage prolongé de secteurs aussi décisifs de l’économie que celui de l’agroalimentaire. De telles paralysies de la production confronteront bien plus vite qu’autrefois l’ensemble de la population, y compris la population rurale, à l’angoissante question alimentaire. Pour commencer à la résoudre, il est impossible de se contenter d’exproprier les expropriateurs, de remettre en route telles quelles les principales branches de l’économie, l’agriculture en particulier. Sa résolution exige la rupture radicale la plus rapide possible avec l’ancien monde de la propriété, du travail et de l’Etat.
Pour ce faire, les révolutions à venir reprendront à leur compte, et développeront sans doute, des formes d’activité et d’entraide issues de l’histoire paysanne qui n’existent plus aujourd’hui, sous nos latitudes, qu’à l’état de traces imperceptibles. Mais gardons-nous de la nostalgie du passé mythifié, sous peine de retomber dans les ornières de la domestication, qui accompagne la propriété foncière, fut-elle celle du paysan. Sans refonder vite l’ensemble de l’activité humaine sur des bases contraires à celles qui sous-tendent la propriété et l’Etat, sans liquider l’agriculture au bénéfique de modes de culture susceptibles de transformer la nature sans la détruire, la libération des esclaves salariés du joug de l’exploitation et de la domination restera du domaine des vœux pieux.
1 — «Le 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte. » Karl Marx. œuvres choisies, tome I, Editions du Progrès.
2 — « Lettre à un Français sur la crise actuelle. » Michel Bakounine. œuvres, tome II, Stock Plus.
3 — « Tract du Comité de liaison ouvriers-paysans ». Cité de mémoire. Document sans doute introuvable aujourd’hui dans des publications.
4— « Technologies génétiques : pour le moratoire sur la mise en culture et la commercialisation, pour l’application du principe de précaution. » Communiqué de la Confédération paysanne, 17 mars 1997, siège de Bagnolet.
5 — « Agriculture paysanne : l’agriculture au service de la société. » Communiqué de la Confédération paysanne, 25 mai 1997, siège de Bagnolet.
6 — « A nous tous d’être à la hauteur ! » Editorial de « Campagnes solidaires », du 1er novembre 1999.
Temps Critiques
Les semences hors-sol du capital
Dans l'ordre féodal, les insurrections paysannes étaient à la fois fréquentes et désarmées. Fréquentes, car créateurs de richesse et ne possédant rien mais subissant les dures conditions de la domination de l'époque, les paysans se révoltaient contre elles ; désarmées puisque la société rurale dans laquelle elles se manifestaient ne reposait pas sur la production agricole mais sur la propriété du sol et sur les institutions théocratiques qui la légitimaient par le rang et par le sang.Dans la société capitaliste, la paysannerie a subi la dialectique des classes sans y participer comme classe-sujet. Elle s'est retrouvée dans le rôle de force d'appoint de l'une ou l'autre des deux classes antagonistes, le plus souvent comme alliée de la bourgeoisie (soutien idéologique et chair à canon des politiques impériales), mais parfois aussi comme intervenante dans les luttes prolétariennes (soulèvement des vignerons du Midi).
Les «modernisations» de l'agriculture de l'après Seconde Guerre mondiale et des années 60 ayant achevé de faire disparaître ce qui subsistait encore, dans certaines campagnes, de l'ancienne civilisation paysanne, l'exploitation agricole productiviste, toujours plus dépendante des banques, des firmes agroalimentaires et des politiques européennes, quelle que soit sa taille ou son produit, a permis l'intégration complète de l'agriculture dans les exigences d'une économie qui parvenait à s'affranchir toujours plus du travail des producteurs.
Toutefois, de façon paradoxale, c'est au moment où le capital cherche aussi bien dans l'agriculture que dans toute l'économie à s'émanciper de son moment productif que s'effectuent des liaisons importantes entre paysans et ouvriers. Furent alors crées les organisations de «paysans-travailleurs» qui, à la fin des années 60 et dans les années 70 participèrent intensément aux luttes anticapitalistes. Déjà, pendant les grèves de 1968, des comités d'action ouvriers-paysans exprimaient cette unité politique pour changer le monde et transformer la vie. En 1973, les solidarités autour des salariés de Lip et des agriculteurs du Larzac se situaient dans la même perspective.
Mais ces luttes ont rencontré leurs limites dans les présupposés productivistes qui étaient alors largement partagés par tous les «progressistes» et les «autogestionnaires» de l'époque. Cette unité de producteurs à producteurs ne trouva pas son débouché politique dans la mesure où c'est la production elle-même qui commençait à se dissoudre dans le processus d'ensemble de l'économie.
Ainsi, ce qui faisait la force de ces combats autour du Larzac (unité anticapitaliste, critique de la militarisation du territoire), constituait aussi une limite puisque la majorité du mouvement s'est satisfait de l'arrêt de l'extension du camp. L'installation de groupements associatifs paysans sur les terres libérées bien qu'affirmant pourtant une certaine communisation de l'activité et de la vie (GFA de la ferme de la Blaquière) bute cependant sur les nouvelles formes de valorisation de l'espace : autoroute, tourisme vert, festivals culturels, etc.
Depuis le début des années 80, les luttes menées par les groupes qui s'affirment «paysans» et partisans d'une «agriculture paysanne» ont toutes été marquées par une unité d'intérêts et de révoltes des producteurs et des consommateurs. Car dans la recomposition moderniste du monde l'antique opposition entre la ville et les campagnes a, elle aussi, été dissoute. Les individus vivant désormais dans des agrégats urbains chaotiques ressentent la campagne comme l'espace de la pureté et comme l'univers du beau paysage. Cette attitude contemplative ne conduit pas une condamnation de l'activité des agriculteurs qui pourtant transforment la nature et la détruisent. Mythifiée, l'activité réelle des paysans se convertit dans l'imaginaire de beaucoup en gardiennage de la nature ce qui permet un large regroupement idéologique autour de «l'agriculture paysanne». Dans ce monde où tous les individus sont assignés à la consommation et à la défense de «la qualité de leur vie», les mouvements qui cherchent des alternatives à l'agriculture sont ainsi conduits à devenir «sociaux» et «citoyens» puisqu'ils s'opposent à ce qui réalise aujourd'hui l'unification réifiée de la vie.
Les combats autour du Larzac et leurs contradictions internes contenaient déjà les signes d'une impossibilité à réaliser une «agriculture paysanne» autonomisée des conditions générales de la reproduction du vivant par le capital. En réactivant dans une sorte d'ouvriérisme de la paysannerie l'harmonie de la ferme de polyculture-élevage qui a été, dans son époque, un mode d'être-ensemble villageois respectueux de la nature, les paysans du Larzac soulignaient, de fait, la rupture entre l'activité paysanne traditionnelle et le contrôle global de la production agricole par les entreprises d'artificialisation de la vie.
C'est à une crise générale et profonde de l'activité humaine que nous sommes aujourd'hui confrontés et dans laquelle nous sommes toutes et tous impliqués. Le temps n'est plus où, en rentrant chez elle, l'ouvrière de l'usine textile faisait un crochet par la ferme pour remplir son bidon de lait en trayant une vache ; ni non plus celui où ce bidon de lait était livré tous les matins aux portes des HLM. L'ancien lien organique entre l'activité agricole et ce qui fut la classe ouvrière a été définitivement rompu au point que nombreux sont les individus qui ignorent ou qui oublient l'origine «naturelle» d'un pack de lait et d'un carré de poisson. Loin de nous, ici, l'idée de célébrer ce qui aurait pu être une «vraie vie» à une époque où toutes les activités n'étaient pas autonomisées, puisque cette supposée «vraie vie» de jadis reposait sur l'exploitation des ouvriers et la misère des paysans.
Maintenant que la production n'est plus régie par le paradigme du producteur et que le capital a unifié son procès en intégrant la sphère productive et l'ancienne activité dite improductive, production agricole et consommation alimentaire sont devenues indissociables. Concrètement dépendant des matériaux — y compris, donc, transgéniques — que lui fournissent les firmes, le «producteur agricole», qui jadis avait encore pu résister au capital dans la mesure où celui-ci n'a jamais pu liquider la petite propriété, est aujourd'hui neutralisé dans son rôle de contrôle de son produit. Les anciens savoirs paysans ayant été mis en musée, les savoirs techniques nécessaires aux conditions actuelles de la production lui échappent désormais pour l'essentiel. Largement dépossédé de cette ancienne connaissance des «lois de la nature», il est soumis aux aléas des procédures sécuritaires à caractère juridico-commercial qui ont noms : principe de précaution, traçabilité du produit, normes de distribution.
Les contrôles a posteriori, essentiellement destinés à rassurer les consommateurs, sont censés réguler ces trois composantes de l'agriculture moderne que sont les sciences du vivant, la production et la nourriture. De cette triple nécessité découlent les surenchères de «l'exception française» contre la «malbouffe» qui, si elles agrègent au coup de colère «paysan» une forte majorité d'individus, n'en comportent pas moins une dimension consumériste qui les prive de la portée subversive que leurs promoteurs entendent leur donner.
Ainsi, le processus de rationalisation productive vise effectivement à maîtriser tout le règne du vivant en cherchant à programmer la reproduction de la vie des espèces (OGM, génomes, bio-technologies). Davantage que le profit stricto sensu, puisqu'il peut aussi en réaliser dans l'agriculture, c'est un accroissement de puissance que le système recherche dans ce contrôle planétaire du vivant. Tout se passe comme s'il s'agissait de fabriquer du rapport social comme on produit des automobiles ou de la communication. Ainsi, par exemple, les OGM permettraient-elles de maîtriser l'espace mondial alimentaire, et donc les populations ainsi «nourries» artificiellement, en imposant une forme unique d'intrants et de fournisseurs capables de s'adapter à n'importe quel type d'agriculture et de taille des exploitations. Plus besoin dès lors de continuer la transformation des rapports de production dans l'agriculture mondiale où se côtoient toujours, en dépit des prédictions du marxisme, petites propriétés, grandes propriétés pré-capitalistes et grandes exploitations capitalistes. Tout peut ainsi coexister et le capital montre une fois de plus qu'à sa grande labilité il adjoint une capacité à ne pas se fixer sur une préférence absolue de forme, mais au contraire à les combiner.
Face à cette dynamique biologique du capital, le récent rassemblement de Millau a exprimé la force et les faiblesses d'un frontisme citoyen. Force d'une aspiration à une communauté humaine délivrée de cette société quasi totalement capitalisée, mais faiblesses, voire mystifications, des visées politiques d'une alliance contre le «libéralisme sauvage» qui cherche seulement à gérer le capitalisme de manière plus «démocratique». Car les «résistances citoyennes» qui se manifestent là sont à la fois actrices et agies par le mouvement général de socialisation de l'économie et de l'État. Ainsi, en reprenant à son compte certaines des revendications portées par la Confédération paysanne et la mouvance écolo-démocratiste qui l'entoure, l'État infléchit la politique agricole française vers une «agriculture raisonnée», abandonne partiellement le productivisme et accorde un discret soutien au bio.
Distinct des mouvements identitaires et particularistes, sceptique à l'égard des vieilles stratégies social-démocrates et des réformismes, ce mouvement affirme une positivité critique. Il pense que des alternatives sont possibles tout de suite, que l'on peut vivre, travailler, communiquer et créer autrement en recherchant des «médiations» — alors que ce ne sont que des médias — à travers les réseaux, l'interactivité et les solidarités concrètes. Sa visée de type universaliste le conduit dans de nombreux secteurs de la vie quotidienne à prendre le relais de l'État, lequel bien qu'étant devenu un État gestionnaire qui lui aussi se «met en réseau», laisse à ce qui serait encore selon lui la société civile le soin des interventions «locales» ou «sensibles». D'où la multiplication des pratiques de lobbying qui, exaltent les subjectivités au goût du jour et rabattent les luttes sur un débouché juridique, sur une perpétuelle définition de droits nouveaux à faire reconnaître (droits à une alimentation saine, droits d'accéder à Internet, droits des animaux, des arbres, droits de l'environnement, droits aux loisirs culturels, etc.). C'est oublier que le droit est une catégorie de l'État et que la société capitalisée a réduit les sanctuaires alimentaires ou les poches de résistances que constituaient les campagnes ou les montagnes et les quartiers pour les révolutionnaires et les émeutiers.
Désormais tout est à attaquer puisque le capital a tout attaqué.
Les appels à la formation d'une «nouvelle société civile» sont dérisoires et tout simplement manipulateurs quand ils proviennent de politiciens ou de groupes de pression para-étatique (Attac et ses députés socialistes, les Verts, etc.). Nous ne sommes plus dans la situation historique de la formation de la démocratie moderne pendant laquelle la société civile représentait l'universalité de la classe dominante. Aujourd'hui il n'y a pas de «nouvelle société civile» à espérer voir émerger des «nouveaux mouvements sociaux». La seule société civile de l'histoire fut celle de la classe bourgeoise et elle a totalement disparue.
Dire «le monde n'est pas une marchandise» ne tient justement pas compte des mutations du système capitaliste. Dire «le monde n'est pas une marchandise» exprime peut-être un mot d'ordre unificateur mais sur le fond cela introduit l'illusion d'une distance possible entre «le monde» et l'économie, la politique. Si, comme c'est le cas, du moins pour le moment, cette affirmation ne fait pas surgir sa dimension utopique et politique, elle ne peut que conduire à de fausses pistes. Fausses pistes, d'ailleurs complémentaires, que sont l'appel à l'État d'une part, sous la forme d'une demande de réglementation des marchés — alors que c'est précisément la réglementation qui crée le marché — et d'autre part l'idée que le monde est mal dirigé, ce qui ouvre le champ à tous les rackets. Dire «le monde n'est pas une marchandise» devient alors une conception intenable car ce monde qui répand ses dévastations mais aussi ses réussites, c'est pourtant celui que nous produisons. Les agriculteurs productivistes et pollueurs ne peuvent pas davantage se le cacher que d'autres, sous prétexte qu'ils seraient «plus près de la nature». Au mieux, des agriculteurs sont simplement plus près d'une prise de conscience de ce qu'il ne faut pas faire. Le fait que cette conscience rejoigne les positions anti-capitalistes d'individus critiques — qu'ils soient agriculteurs ou non — a permis en quelques endroits, d'allier deux traditions de l'action directe, celle des paysans et celle des révolutionnaires. Le biais trouvé, celui du transgénique, s'il permet de porter l'attaque et la critique au niveau général de la reproduction de la société et de l'espèce, ne permet pas, malheureusement, de dégager concrètement des perspectives dans un contexte de plus en plus urbanisé et artificialisé.
Tout juste peut-on dire qu'il n'y a rien à attendre d'une «agriculture paysanne», y compris dans sa version radicale du «tous paysans» [1] , qui, négligeant les acquis de la technique et de l'individualisation renoncerait à découvrir des façon de produire qui fassent sortir les hommes du cycle de l'agriculture commencé au néolithique. Car, si elle n'a pas toujours été une exploitation-destruction de la nature [2] , dans les sociétés historiques, invariablement, les pratiques agricoles visent autant la domination des végétaux et des animaux que l'accroissement des récoltes. A l'époque moderne, le capitalisme a fait de l'agriculture une composante essentielle du procès de valorisation [3] et il ira jusqu'à la transformer en cette fameuse «arme alimentaire» au service des stratégies mondiales de production et de reproduction de la puissance.
NOTES [1] Le mouvement Droit paysan, récemment créé à partir des expériences ariégeoises d'accueil de chômeurs urbains et d'individus ou de petits groupes «à la recherche d'une terre et d'un toit pour vivre, se nourrir et en jouir» ainsi que l'affirme la Charte de ce mouvement, exprime une conception alternative au «tous urbains» de la société capitalisée qui pourrait, en l'extrapolant, se traduire par ce mot d'ordre : «tous paysans». En pratiquant l'installation en dehors des normes imposées par la politique agricole, mais aussi en développant des formes de solidarités et d'échanges de savoirs, ces collectifs semblent réactiver à leur manière l'ancienne stratégie des «bases arrières» que les révolutionnaires et les résistants établissaient jadis dans les campagnes et dans les montagnes. Mais il y a-t-il encore un «avant» et un «arrière» dans les luttes anticapitalistes d'aujourd'hui ? Au stade qu'ont atteint les nécessités et les aliénations du tout urbain, c'est quelque peu déréaliser que de répondre par un «tous paysans», même si cela n'a rien à voir avec la désurbanisation des polpotiens dans le Cambodge des années 70.
[2] Par exemple, une certaine «amitié» hommes/nature n'avait-elle pas été approchée dans ces villages viticoles gaulois, qui au tournant du premier siècle de notre ère étaient organisés autour du plant pinot dans l'axe Rhône-Saône ?
[3] «L'argent est le plus indispensable fumier qu'on puisse répandre sur la terre», proclamait Mirabeau.
ENTRE PAYSANS
(Traduit de l'italien)
JACQUES. Ñ Tiens, cela tombe bien ! Il y a longtemps que je désirais te parler et je suis content de te rencontrer... Ah ! Pierre, Pierre ! Qu'ai-je appris sur ton compte ! Quand tu étais au pays, tu étais un brave fils, le modèle des jeunes gens de ton âge... Ah ! si ton père vivait encore...PIERRE. Ñ Jacques, pourquoi me parlez-vous ainsi ? Qu'ai-je fait pour mériter vos reproches ? Et pourquoi mon pauvre père serait-il mécontent de moi ?
JACQUES. Ñ Ne t'offense pas de mes paroles, Pierre. Je suis vieux et je te parle pour ton bien. Et puis, j'étais si ami avec le vieil André, ton père, que de te voir prendre une mauvaise voie, cela me chagrine comme si tu étais mon propre fils, surtout quand je pense aux espérances que ton père avait fondées sur toi et aux sacrifices qu'il a faits pour te laisser un nom sans tache.
PIERRE. Ñ Mais que dites-vous, Jacques ? Ne suis-je pas par hasard un honnête travailleur ? Je n'ai jamais fait de mal à personne, et même, excusez-moi si je le dis, j'ai toujours fait autant de bien que j'ai pu ; pourquoi donc mon père aurait-il à rougir de moi ? Je fais mon possible pour m'instruire et devenir meilleur, je cherche, avec mes compagnons, à porter remède aux maux qui nous affligent tous ; en quoi donc, mon cher Jacques, ai-je mérité vos reproches ?
JACQUES. Ñ Ah ! ah ! nous y voilà. Eh ! Parbleu ! Je le sais bien que tu travailles et que tu aides ton prochain. Tu es un brave garçon, tout le monde le dit au pays. Mais il n'en est pas moins vrai que tu as été plusieurs fois en prison. On prétend que les gendarmes te surveillent et que, seulement à se montrer sur la place avec toi, on risque de s'attirer des désagréments... Qui sait si je ne me compromets pas moi-même en ce moment... Mais je te veux du bien et je te parlerai quand même. Pierre, écoute les conseils d'un vieillard ; crois-moi, laisse les messieurs qui n'ont rien à faire parler politique, et toi, pense à travailler et à bien agir. De cette manière, tu vivras tranquille et heureux, sinon tu perdras ton âme et ton corps. Ecoute-moi : laisse les mauvaises compagnies. Ce sont elles, on le sait, qui détournent les pauvres garçons.
PIERRE. Ñ Jacques, croyez-moi, mes compagnons sont de braves jeunes gens ; le pain qu'ils mangent leur coûte des larmes et est arrosé de leur sueur. Laissez-en dire du mal par les patrons, qui voudraient nous sucer jusqu'à la dernière goutte de notre sang et nous traitent ensuite de canailles et de gibier de galère si nous cherchons à améliorer notre sort, à nous soustraire à leur tyrannie. Mes compagnons et moi, nous avons été en prison, c'est vrai, mais c'était pour une cause juste ; nous irons encore, et peut-être nous arrivera-t-il quelque chose de pire, mais ce sera pour le bien de tous, et parce que nous voulons détruire les injustices et la misère. Et vous qui avez travaillé toute votre vie et souffert comme nous de la faim, vous qui serez peut-être forcé d'aller mourir à l'hôpital quand vous ne pourrez plus travailler, vous ne devriez pas vous mettre avec les messieurs et le gouvernement pour tomber sur ceux qui cherchent à améliorer le sort des pauvres gens.
JACQUES. Ñ Mon cher enfant, je sais bien que le monde va mal, mais vouloir le changer, c'est comme si tu voulais redresser les jambes à un chien cagneux. Prenons-le donc comme il est, et prions Dieu qu'au moins la soupe ne nous manque point. Il y a toujours eu des riches et des pauvres ; nous qui sommes nés pour travailler, nous devons travailler et nous contenter de ce que Dieu nous envoie, sinon c'est au détriment de la paix et de l'honneur.
PIERRE. Ñ Et que me parlez-vous d'honneur ! Les messieurs, après nous avoir tout enlevé, après nous avoir contraints à travailler comme des animaux pour gagner un morceau de pain, tandis qu'ils vivent, eux, de nos sueurs sans rien faire, dans la richesse et dans la débauche, les messieurs viennent ensuite dire que nous devons, pour être d'honnêtes gens, supporter volontiers notre sort et les voir s'engraisser à nos dépens. Si, au lieu de cela, nous nous rappelons que nous sommes, nous aussi, des hommes, et que celui qui travaille a le droit de manger, alors nous sommes des bandits, les gendarmes nous traînent en prison et les prêtres, par surcroît, nous envoient en enfer.
Laissez-moi vous le dire, Jacques, à vous qui n'avez jamais sucé le sang de votre semblable : les vrais bandits, les gens sans honneur sont ceux qui vivent d'oppression, ceux qui se sont emparés de tout ce qui est sous le soleil, et qui, à force de persécutions, ont réduit le peuple à l'état d'un troupeau de moutons qui se laissent tranquillement tondre et égorger. Et vous vous mettriez avec ces gens-là pour nous tomber dessus ! Ce n'est donc pas assez qu'ils aient pour eux le gouvernement qui, étant fait par les riches et pour les riches, ne peut que les soutenir ; faut-il encore que nos propres frères, les travailleurs, les pauvres, se ruent sur nous, parce que nous voulons qu'ils aient du pain et la liberté ?
Ah, si la misère, l'ignorance forcée, les habitudes contractées pendant des siècles d'esclavage n'expliquaient pas ce fait douloureux, je dirais que ce sont eux qui sont sans honneur et sans dignité, ces pauvres qui se font les suppôts des oppresseurs de l'humanité, et non pas nous qui sacrifions ce misérable morceau de pain et ce lambeau de liberté pour tâcher de réaliser l'état où tous seront heureux.
JACQUES. Ñ Oui, certainement, tu dis de belles choses ; mais, sans la crainte de Dieu, on ne fait rien de bon. Tu ne m'en feras pas accroire. J'ai entendu parler notre saint homme de curé, et il disait que toi et tes compagnons, vous êtes une bande d'excommuniés ; j'ai entendu M. Antoine, qui a étudié et qui lit toujours les journaux, et lui aussi prétend que vous êtes ou des fous ou des bandits qui voudriez manger et boire sans rien faire, et qui, au lieu de réaliser le bien des travailleurs, empêchez les messieurs d'arranger les choses le mieux possible.
PIERRE. Ñ Jacques, si nous voulons raisonner, laissons en paix Dieu et les saints, parce que, voyez-vous, le nom de Dieu sert de prétexte et de justification à tous ceux qui veulent tromper et opprimer leurs semblables. Les rois prétendent que Dieu leur a donné le droit de régner, et quand deux rois se disputent un pays, ils prétendent tous les deux être les envoyés de Dieu. Dieu, cependant, donne raison à celui qui a le plus de soldats et les meilleures armes. Le propriétaire, l'exploiteur, l'accapareur, tous parlent de Dieu. Le prêtre catholique, le protestant, le juif, le musulman se disent aussi représentants de Dieu ; c'est au nom de Dieu qu'ils se font la guerre et essaient chacun à faire arriver l'eau à leur moulin. Du pauvre, aucun d'eux ne s'inquiète. A les entendre, Dieu leur aurait tout donné et nous aurait condamnés, nous, à la misère et au travail. A eux le paradis dans ce monde et dans l'autre ; à nous l'enfer sur cette terre, et le paradis seulement dans l'autre monde, si toutefois nous avons été des esclaves bien obéissants.
Écoutez, Jacques, dans les affaires de conscience, je ne veux pas entrer et chacun est libre de penser comme il veut. Quant à moi, je ne crois ni à Dieu, ni à toutes les histoires des prêtres, parce que, de toutes les religions dont les prêtres prétendent être en possession de la vérité, aucune ne peut fournir des preuves en faveur des dogmes qu'elle affirme. Moi aussi, je pourrais, si je voulais, inventer un tas de sornettes et dire que celui qui ne me croira pas et ne m'obéira pas sera condamné aux peines éternelles. Vous me traiteriez d'imposteur, mais si je prenais un enfant, si je lui disais toujours la même chose sans que personne pût lui dire le contraire, évidemment il croirait en moi, de même que vous croyez en votre curé.
Mais, en somme, vous êtes libre de croire si bon vous semble ; cependant, ne venez pas me raconter que c'est Dieu qui veut que vous travailliez et souffriez de la faim, que vos fils deviennent maigres et malades faute de pain et de soins, que vos filles soient exposées à devenir les maîtresses de votre patron, parce qu'alors je dirais que votre Dieu est un assassin.
Si Dieu existe, ce qu'il veut, il ne l'a dit à personne. Pensons donc à faire dans ce monde notre bonheur et celui de nos semblables. S'il y avait un Dieu dans l'autre monde, et que ce Dieu fût juste, il ne nous en voudrait pas d'avoir lutté pour faire du bien, au lieu d'avoir fait souffrir ou permis qu'on fit souffrir les hommes, qui, d'après ce qu'a dit le curé, sont tous des créatures de Dieu, et par conséquent nos frères.
Et puis, croyez-moi, aujourd'hui que vous êtes pauvre, Dieu vous condamne au labeur le plus pénible ; si demain vous réussissez à gagner beaucoup d'argent par un moyen quelconque, même en commettant l'action la plus vile, vous acquerrez immédiatement le droit de ne plus travailler, de rouler carrosse, de maltraiter les paysans, de séduire les filles du pauvre... et Dieu vous laissera faire, comme il laisse faire votre patron.
JACQUES. Ñ Par ma foi ! depuis que tu as appris à lire et à écrire et que tu fréquentes les citadins, tu es devenu si beau parleur que tu embrouillerais un avocat. Et, à te parler franc, tu as dit des choses qui m'ont produit une certaine impression. Figure-toi que ma fille, Rosine, est déjà grande. Elle a trouvé un bon parti, un brave jeune homme qui l'aime ; mais, tu comprends, nous sommes pauvres ; il faudrait fournir le lit, le trousseau et un peu d'argent pour lui ouvrir une boutique ; car le gars est serrurier, et s'il pouvait sortir de chez le patron qui le fait travailler presque pour rien et se mettre à son compte, il aurait les moyens d'élever la famille qu'il se créerait. Mais je n'ai rien, lui non plus. Le patron pourrait m'avancer un peu d'argent que je lui rendrais peu à peu. Eh bien ! le croirais-tu ? Quand je lui ai parlé de la chose, il m'a répondu en ricanant que c'étaient des affaires de charité et que cela regardait son fils. Le jeune patron, en effet, est venu nous trouver ; il a vu Rosine, lui a caressé le menton et nous a dit que justement il avait à sa disposition un trousseau qui avait été fait pour une autre ; Rosine n'avait qu'à venir le chercher elle-même. Et il avait dans ses yeux, tandis qu'il disait cela, un tel regard que j'ai failli faire un malheur... Oh ! si ma Rosine... Mais laissons cela...
Je suis vieux et je sais que ce monde est infâme, mais ce n'est pas une raison pour devenir, nous aussi, des coquins... Enfin, est-il vrai, oui ou non, que vous voulez prendre leurs biens à ceux qui possèdent ?
PIERRE. Ñ A la bonne heure ! voilà comme je vous aime. Quand vous voudrez savoir quelque chose intéressant les pauvres, ne le demandez point aux messieurs. Ils ne vous diront jamais la vérité, car personne n'aime à parler contre soi-même. Et si vous désirez savoir ce que veulent les socialistes, demandez-le à moi ou à mes compagnons et non pas à votre curé ou à M. Antoine. Cependant, quand le curé vous parlera de ces choses, demandez-lui donc un peu pourquoi vous, qui travaillez, vous ne mangez que de la soupe, tandis que lui, qui reste toute la journée sans rien faire, mange de bons poulets rôtis avec ses neveux ; demandez-lui donc encore pourquoi il est toujours avec les riches, et ne vient chez vous que pour prendre quelque chose ; pourquoi il donne toujours raison aux messieurs et aux gendarmes, et pourquoi, au lieu d'enlever aux pauvres gens leur pain de la bouche, sous prétexte de prier pour les âmes des morts, il ne se met pas à travailler afin d'aider un peu les vivants et n'être plus à charge aux autres. Quant à M. Antoine, qui est jeune, robuste, instruit, et qui passe son temps à jouer au café ou à bavarder sur la politique, dîtes-lui qu'avant de parler de nous, il cesse donc de mener une vie de fainéant et qu'il apprenne ce que sont le travail et la misère.
JACQUES. Ñ Là-dessus, tu as pleinement raison ; mais revenons à la question. Est-il vrai, oui ou non, que vous voulez voler les biens de ceux qui possèdent ?
PIERRE. Ñ Ce n'est pas vrai : nous ne voulons rien voler du tout, nous ; mais nous désirons que le peuple prenne la propriété des riches pour la mettre en commun au profit de tous.
En faisant cela, le peuple ne volera pas la fortune des autres, mais rentrera simplement dans la sienne.
JACQUES. Ñ Comment donc ! Est-ce que par hasard la propriété des messieurs est la nôtre ?
PIERRE.Ñ Certainement ; c'est notre propriété ; c'est la propriété de tous. Qui donc l'a donnée aux messieurs? Comment l'ont-ils gagnée ? Quel droit avaient-ils de s'en emparer, et quel droit ont-ils de la conserver ?
JACQUES. Ñ Mais ce sont leurs ancêtres qui la leur ont laissée.
PIERRE. Ñ Et qui l'avait donnée à leurs ancêtres ? Comment ! voilà des hommes plus forts ou plus heureux qui se sont emparés de tout ce qui existe, qui ont contraint les autres à travailler pour eux ; non contents de vivre eux-mêmes dans l'oisiveté, en opprimant et en affamant la plus grande partie de leurs contemporains, ils ont laissé à leurs fils et petits-fils la fortune qu'ils avaient usurpée, condamnant ainsi toute l'humanité future à être l'esclave de leurs descendants, qui, du reste, énervés par l'oisiveté et par la longue pratique du pouvoir, seraient incapables aujourd'hui de faire ce qu'ont fait leurs pères... Et cela vous paraît juste ?
JACQUES. Ñ S'ils se sont emparé de la fortune par la force, alors non. Mais les messieurs disent que leurs richesses sont le fruit du travail, et il ne me paraît pas juste d'enlever à quelqu'un ce qu'il a acquis au prix de ses fatigues.
PIERRE. Ñ Toujours la même histoire ! Ceux qui ne travaillent pas et qui n'ont jamais travaillé parlent toujours au nom du travail.
Mais, dites-moi, comment se sont produits et qui a produit la terre, les métaux, le charbon, les pierres et le reste ? Certainement, ces choses, soit que Dieu a faites, soit plutôt qu'elles soient l'Ïuvre spontanée de la nature, nous les trouvons tous en venant au monde ; donc elles devraient servir à tous. Que diriez-vous si les messieurs voulaient s'emparer de l'air pour s'en servir, eux, et nous en donner à nous seulement un peu, et du plus corrompu, en nous le faisant payer par notre travail et nos fatigues ? Or, la seule différence qu'il y a entre la terre et l'air, c'est que la terre, ils ont trouvé le moyen de s'en emparer et de se la partager, tandis qu'ils n'ont pu le faire pour l'air ; mais croyez bien que si la chose était possible, il en serait de l'air comme de la terre.
JACQUES. Ñ C'est vrai ; cela me paraît juste : la terre et toutes les choses que personne n'a faites devraient appartenir à tous... Mais il y a des choses qui ne se sont pas faites toutes seules.
PIERRE. Ñ Certainement, il y a des choses qui sont produites par le travail de l'homme, et la terre elle-même n'aurait que peu de valeur si elle n'était pas défrichée par la main de l'homme. Mais, en toute bonne justice, ces choses devraient appartenir à celui qui les a produites. Par quel miracle se trouvent-elles précisément dans les mains de ceux qui ne font rien et qui n'ont jamais rien fait ?
JACQUES. Ñ Mais ces messieurs prétendent que leurs pères ont travaillé et épargné.
PIERRE. Ñ Et ils devraient dire au contraire que leurs pères ont fait travailler les autres sans les payer, justement comme on fait aujourd'hui. L'histoire nous enseigne que le sort du travailleur a toujours été misérable et que celui qui a travaillé sans frustrer les autres n'a jamais pu faire d'économies et même n'a jamais eu assez pour manger à sa faim.
Voyez l'exemple que vous avez sous les yeux : tout ce que les travailleurs produisent ne s'en va-t-il pas dans les mains des patrons qui s'en emparent ? aujourd'hui, un homme achète pour quelques francs un coin de terre inculte et marécageuse ; il y met des hommes auxquels il donne à peine de quoi ne pas mourir de faim et, pendant que ceux-ci travaillent, il reste tranquillement à la ville à ne rien faire. Au bout de quelques années cette pièce de terre inutile est devenue un jardin et vaut cent fois plus qu'elle ne valait à l'origine. Les fils du propriétaire, qui hériteront de cette fortune, diront, eux aussi, qu'ils jouissent du fruit du travail de leur père, et les fils de ceux qui ont réellement travaillé et souffert continueront à travailler et à souffrir. Que vous en semble ?
JACQUES. Ñ Mais... si vraiment, comme tu dis, le monde a toujours été ainsi, il n'y a rien à faire, et les patrons n'y peuvent rien.
PIERRE. Ñ Eh bien ! je veux admettre tout ce qui est favorable aux messieurs. Supposons que les propriétaires soient tous les fils de gens qui ont travaillé et épargné, et les travailleurs tous fils d'hommes oisifs et dépensiers. Ce que je dis est évidemment absurde, vous le comprenez ; mais quand bien même les choses seraient réellement ainsi, est-ce qu'il y aurait la moindre justice dans l'organisation sociale actuelle ? Si vous travaillez et que je sois un fainéant, il est juste que je sois puni de ma paresse, mais ce n'est pas une raison pour que mes fils, qui seront peut-être de braves travailleurs, doivent se tuer de fatigue et crever de faim pour maintenir vos fils dans l'oisiveté et dans l'abondance.
JACQUES. Ñ Tout cela est très beau et je n'y contredis pas, mais enfin les messieurs ont de la fortune, et à la fin du compte, nous devons les remercier, parce que, sans eux, on ne pourrait pas vivre.
PIERRE. Ñ S'ils ont la fortune, c'est qu'ils l'ont prise de force et l'ont augmentée en prenant la fruit du travail des autres. Mais il peuvent la perdre de la même manière qu'ils l'ont acquise. Jusqu'ici, dans ce monde, les hommes se sont fait la guerre les uns contre les autres ; ils ont cherché à s'enlever mutuellement le pain de la bouche et chacun d'eux s'est estimé heureux s'il a pu soumettre son semblable et s'en servir comme d'une bête de somme. Mais il est temps de mettre un terme à cette situation. A se faire la guerre on ne gagne rien, et l'homme n'a récolté de tout cela que la misère, l'esclavage, le crime, la prostitution et, de temps à autre, de ces saignées qui s'appellent guerres et révolutions. S'ils voulaient, au contraire, se mettre d'accord, s'aimer et s'aider les uns les autres, on ne verrait plus ces malheurs ; il n'y aurait plus de gens qui possèdent beaucoup pendant que d'autres n'ont rien, et l'on ferait en sorte que tous soient aussi bien que possible.
Je sais bien que les riches, qui se sont habitués à commander et à vivre sans travailler, ne veulent pas entendre parler d'un changement de système. Nous agirons en conséquence. S'ils veulent enfin comprendre qu'il ne doit plus y avoir de haine ni d'inégalité entre les hommes et que tous doivent travailler, tant mieux ; si, au contraire, ils prétendent continuer à jouir des fruits de leurs violences et des vols commis par eux ou par leurs pères, alors, tant pis pour eux : ils ont pris par force tout ce qu'ils possèdent ; par la force aussi, nous ne leur enlèverons. Si les pauvres savent s'entendront, ils seront les plus forts.
JACQUES. Ñ Mais alors, quand il n'y aura plus de messieurs, comment fera-t-on pour vivre ? Qui donnera à travailler ?
PIERRE. Ñ Quelle question ! Mais vous voyez tous les jours comment cela se passe : c'est vous qui piochez, semez et fauchez, c'est vous qui battez le grain et le portez dans le grenier, c'est vous qui faites le vin, l'huile et le fromage, et vous me demandez comment on fera pour vivre sans les messieurs ? Demandez-moi plutôt comment les messieurs feraient pour vivre si nous n'étions pas là, nous, les pauvres imbéciles, travailleurs de la campagne et de la ville, qui peinons à les nourrir et à les vêtir et qui leur laissons prendre nos filles afin qu'ils puissent se divertir.
Il y a un moment, vous vouliez remercier les patrons parce qu'ils vous font vivre. vous ne comprenez donc pas que ce sont eux qui vivent de votre travail et que chaque morceau de pain qu'ils mangent est enlevé à vos enfants ? que chaque cadeau qu'ils offrent à leurs femmes représente la misère, la faim, le froid, peut-être même la prostitution pour les vôtres ?
Qu'est-ce qu'ils produisent les messieurs ? rien. Donc, tout ce qu'ils consomment est enlevé aux travailleurs.
Supposons que demain tous les ouvriers des champs disparaissent ; il n'y aura plus personne pour travailler la terre et tout le monde mourra de faim. Que les cordonniers disparaissent, et on ne fera plus de souliers ; que les maçons disparaissent, on ne pourra plus faire de maisons, et ainsi de suite. Que chaque classe de travailleurs vienne à manquer l'une après l'autre, avec elle disparaîtra une branche de la production et l'homme devra se priver des objets utiles ou nécessaires.
Mais quel préjudice ressentirait-on de la disparition des messieurs ? Ce serait comme si disparaissaient les sauterelles.
JACQUES. Ñ Oui, c'est bien nous, en effet, qui produisons tout ; mais comment ferais-je, moi, pour produire du blé si je n'ai ni terre, ni animaux, ni semence ? Crois-moi, il n'y a pas moyen de faire autrement ; il faut nécessairement être sous la dépendance des patrons.
PIERRE. Ñ Voyons, Jacques, est-ce que nous nous comprenons, oui ou non ? Il me semble vous avoir déjà dit qu'il faut enlever aux maîtres ce qui sert à travailler et à vivre : la terre, les outils, les semences, tout. Je le sais bien, moi : tant que la terre et les instruments de travail appartiendront aux maîtres, le travailleur devra être toujours un sujet et ne récoltera qu'esclavage et misère. C'est pourquoi, retenez bien ceci, la première chose à faire, c'est d'enlever la propriété aux bourgeois ; sans cela, le monde ne pourra jamais s'améliorer.
JACQUES. Ñ Tu as raison, tu l'avais dit. Mais, que veux-tu, ce sont pour moi des choses si nouvelles que je m'y perds.
Explique-moi un peu comment tu voudrais faire. Cette propriété enlevée aux riches, qu'en ferait-on ? On se la partagerait, n'est-ce pas ?
PIERRE. Ñ Pas du tout, et quand vous entendrez dire que nous voulons partager, que nous voulons prendre la place de ceux qui possèdent, sachez que celui qui dit cela est un ignorant ou un méchant.
JACQUES. Ñ Mais alors ? Je n'y comprends plus rien.
PIERRE. Ñ Et pourtant ce n'est pas difficile : nous voulons mettre tout en commun.
Nous partons de ce principe que tous doivent travailler et que tous doivent être le mieux possible. Dans ce monde, on ne peut vivre sans travailler ; si un homme ne travaillait pas, il devrait vivre sur le travail des autres, ce qui est injuste et nuisible. Mais, bien entendu, quand je dis que tous doivent travailler, je veux dire tous ceux qui peuvent le faire. Les estropiés, les impotents, les vieillards doivent être entretenus par la société, parce que c'est un devoir d'humanité de ne faire souffrir personne ; du reste, nous deviendrons tous vieux, et nous pouvons devenir estropiés ou impotents d'un moment à l'autre, aussi bien nous que ceux qui nous sont chers.
Maintenant, si vous réfléchissez bien, vous verrez que toutes les richesses, c'est-à-dire tout ce qui existe d'utile à l'homme, peuvent se diviser en deux parts. L'une qui comprend la terre, les machines et tous les instruments de travail, le fer, le bois, les pierres, les moyens de transport, etc., etc., est indispensable pour travailler et doit être mis en commun, pour servir à tous comme instrument de travail. Quant au mode de travail, c'est une chose qu'on verra plus tard. Le mieux serait, je crois, de travailler en commun parce que, de cette manière, on produit plus avec moins de fatigue. D'ailleurs, il est certain que le travail en commun sera adopté partout, car, pour travailler chacun séparément, il faudrait renoncer à l'aide des machines qui simplifient et diminuent le travail de l'homme. Du reste, quand les hommes n'auront plus besoin de s'enlever le pain de la bouche les uns aux autres, ils ne seront plus comme chiens et chats et trouveront du plaisir à être ensemble et à faire les choses en commun. On laissera, bien entendu, travailler seuls ceux qui voudront le faire ; l'essentiel c'est que personne ne puisse vivre sans travailler, obligeant ainsi les autres à travailler pour son compte ; mais cela ne pourra plus arriver. En effet, chacun ayant droit à la matière du travail, nul ne viendra certainement se mettre au service d'un autre.
L'autre partie des richesses comprend les choses qui servent directement aux besoins de l'homme, comme les aliments, les vêtements, les maisons. Celles-ci, il faut les mettre en commun et les distribuer de manière qu'on puisse aller jusqu'à la prochaine récolte et attendre que l'industrie ait fourni de nouveaux produits. Quant aux choses qui seront produites après la révolution, alors qu'il n'y aura plus de patrons oisifs vivant sur les fatigues de prolétaires affamés, on les répartira suivant la volonté des travailleurs de chaque pays. Si ceux-ci veulent travailler en commun, tout sera pour le mieux : on cherchera alors à régler la production de manière à satisfaire les besoins de tous et la consommation de manière à assurer à tous la plus grande somme de bien-être, et tout sera dit.
Si l'on ne procède pas ainsi, il faudra calculer ce que chacun produit afin que chacun puisse prendre la quantité d'objets équivalente à sa production. C'est là un calcul assez difficile, que je crois, pour ma part, presque impossible ; ce qui fait que lorsqu'on verra la difficulté de la distribution proportionnelle, on acceptera plus facilement l'idée de tout mettre en commun.
Mais, de toute manière, il faudra que les choses de première nécessité, comme le pain, les habitations, l'eau et les choses de ce genre soient assurées à tous indépendamment de la quantité de travail que chacun peut fournir. Quelle que soit l'organisation adoptée, l'héritage ne doit plus exister, parce qu'il n'est pas juste que l'on trouve en naissant la richesse et l'autre la faim et le travail. Même si l'on admet l'idée que chacun est maître de ce qu'il a produit et peut faire des économies pour son compte personnel, il faudra qu'à sa mort, ces économies retournent à la communauté.
Les enfants cependant devront être élevés et instruits aux frais de tous, et de manière à leur procurer le plus grand développement et la meilleure instruction possible. Sans cela, il n'y aurait ni justice ni égalité ; on violerait le principe du droit de chacun aux instruments de travail ; il ne suffirait pas de donner aux hommes la terres et les machines, si l'on ne cherchait pas les mettre en état de s'en servir le mieux possible.
De la femme, je ne vous dis rien, parce que, pour nous, la femme doit être l'égale de l'homme, et quand nous parlons de l'homme, nous voulons dire l'humanité sans distinction de sexe.
JACQUES. Ñ Il y a une chose pourtant : prendre la fortune aux messieurs qui ont volé et affamé les pauvres gens, c'est bien ; mais si un homme, à force de travail et d'économie, est parvenu à mettre de côté quelques sous, à acheter un petit champ ou à ouvrir une petite boutique, de quel droit pourrais-tu lui enlever ce qui est vraiment le fruit de son travail ?
PIERRE. Ñ Vous me dites là une chose bien invraisemblable. Il est impossible de faire des économies aujourd'hui que les capitalistes et le gouvernement prennent le plus clair des produits ; et vous devriez le savoir, vous qui, après tant d'années de travail assidu, êtes aussi pauvre que devant. Du reste, je vous ai déjà dit que chacun a droit aux matières premières et aux instruments de travail ; c'est pourquoi si un homme possède un petit champ, pourvu qu'il le travaille de ses mains, il pourra bien le garder et on lui donnera en outre les outils perfectionnés, les engrais et tout ce qui sera nécessaire pour qu'il puisse faire produire à la terre le plus possible. Certainement, il serait préférable qu'on mette tout en commun, mais pour cela, il n'y aura pas besoin de forcer personne, parce que le même intérêt conseillera à tous d'adopter le système du communisme. Avec la propriété et le travail communs, tout ira beaucoup mieux qu'avec le travail isolé, d'autant plus qu'avec l'invention des machines, le travail isolé devient, relativement, toujours plus impuissant.
JACQUES. Ñ Ah ! les machines ! voilà des choses qu'on devrait brûler ! Ce sont elles qui cassent les bras et enlèvent le travail aux pauvres gens. Ici, dans nos campagnes, on peut compter que, chaque fois qu'il arrive une machine, notre salaire diminue, et qu'un certain nombre de nous restent sans travail, forcés de partir ailleurs pour ne pas mourir de faim. A la ville, cela doit être pire. Au moins, s'il n'y avait pas de machines, les messieurs auraient beaucoup besoin de notre travail et nous vivrions un peu mieux.
PIERRE. Ñ Vous avez raison, Jacques, de croire que les machines sont une des causes de la misère et du manque de travail, mais cela provient de ce qu'elles appartiennent aux riches. Si elles appartenaient aux travailleurs, ce serait tout le contraire : elles seraient la cause principale du bien-être de l'humanité. En effet, les machines ne font en réalité que travailler à notre place et plus rapidement que nous. Grâce aux machines, l'homme n'aura plus besoin de travailler pendant de longues heures pour satisfaire ses besoins et ne sera plus condamné à de pénibles travaux qui excèdent ses forces physiques. C'est pourquoi, si les machines étaient appliquées à toutes les branches de la production et appartenaient à tous, on pourrait, en quelques heures de travail léger et agréable, suffire à tous les besoins de la consommation, et chaque ouvrier aurait le temps de s'instruire, d'entretenir des relations d'amitié, de vivre en un mot et de jouir de la vie en profitant de toutes les conquêtes de la civilisation et de la science. Donc, souvenez-vous en bien, il ne faut pas détruire les machines, il faut s'en emparer. Et puis, sachez que les messieurs feraient tout aussi bien défendre leurs machines contre ceux qui voudraient les détruire que contre ceux qui tenteraient de s'en emparer ; donc, puisqu'il faudrait faire le même effort et courir les mêmes périls, ce serait proprement une sottise de les détruire plutôt que de les prendre. Voudriez-vous détruire le blé et les maisons s'il y avait moyen de les partager entre tous ? Certainement non. Eh bien ! il faut en agir de même avec les machines, parce que, si elles sont entre les mains des patrons les instruments de notre misère et de notre servitude, elles deviendront dans nos mains des instruments de richesse et de liberté.
JACQUES. Ñ Mais pour que tout allât bien avec ce système, il faudrait que tout le monde travaillât de bonne volonté. N'est-ce pas ?
PIERRE. Ñ Certainement.
JACQUES. Ñ Et s'il y en a qui veulent vivre sans travailler ? La fatigue est dure et ne plaît même pas aux chiens.
PIERRE. Ñ Vous confondez la société, telle qu'elle est aujourd'hui, avec la société telle qu'elle sera après la révolution. La fatigue, avez-vous dit, ne plaît même pas aux chiens ; mais pourriez-vous rester des journées entières sans rien faire ?
JACQUES. Ñ Moi non, parce que je suis habitué au travail, et quand je n'ai rien à faire, il me semble que les mains me démangent ; mais il y en a tant qui resteraient toute la journée à l'auberge à jouer aux cartes ou à se promener sans rien faire.
PIERRE. Ñ Aujourd'hui ; mais après la révolution, il n'en sera plus de même et je vous dirai pourquoi. Aujourd'hui, le travail est pénible, mal payé et méprisé. Aujourd'hui, celui qui travaille doit se tuer de fatigue, mourir de faim et être traité comme une bête de somme. Celui qui travaille n'a aucun espoir, il sait qu'il devra finir sa vie à l'hôpital s'il ne finit pas aux galères ; ne pouvant s'occuper de sa famille, il ne jouit en rien de la vie et souffre continuellement des mauvais traitements et des humiliations de toutes sortes. Celui qui ne travaille pas, au contraire, jouit de toutes ses aises ; il est prisé, estimé ; tous les honneurs, tous les plaisirs sont pour lui. Même parmi les ouvriers, celui qui travaille le moins et fait les choses les moins pénibles gagne davantage et est plus estimé. Quoi d'étonnant alors que les gens travaillent avec dégoût et saisissent avec empressement l'occasion de ne rien faire ?
Quand, au contraire, le travail se fera dans des conditions humaines, pour un temps raisonnable, et conformément aux lois d'hygiène ; quand le travailleur saura qu'il travaille pour le bien-être des siens et de tous les hommes ; quand le travail sera la condition indispensable pour être estimé dans la société et que le paresseux sera livré au mépris public comme aujourd'hui l'espion et l'entremetteur, qui voudra alors renoncer à la joie de se savoir utile et aimé, pour vivre dans une oisiveté aussi funeste à son corps qu'à son esprit ?
Aujourd'hui même, à part quelques rares exceptions, tout le monde éprouve une répugnance invincible, comme instinctive, pour le métier de mouchard ou pour celui d'entremetteur. Et pourtant, en faisant ces métiers abjects, on gange beaucoup plus qu'à piocher la terre ; on travaille peu ou point et l'on est plus ou moins protégé par l'autorité. Mais comme ce sont des métiers infâmes, qui marquent une profonde abjection morale, presque tous les hommes préfèrent la misère à cette infamie. Il y a, c'est vrai, des exceptions ; il y a des hommes faibles et corrompus qui préfèrent l'infamie, mais c'est parce qu'il ont été obligés de choisir entre celle-ci et la misère. Quel est, au contraire, celui qui choisirait une vie infâme et méprisable s'il pouvait, en travaillant, avoir le bien-être et l'estime publique ? Certes, si un tel fait venait à se produire, il serait si contraire au naturel de l'homme qu'on devrait le considérer comme un cas de folie quelconque;
Et n'en doutez pas : la réprobation publique contre la paresse ne manquerait pas de se produire, parce que le travail est le premier besoin d'une société ; le paresseux non seulement ferait du mal à tous en vivant sur le produit des autres, sans contribuer par son travail aux besoins de la communauté, mais il romprait l'harmonie de la nouvelle société et serait l'élément d'un parti de mécontents qui pourrait désirer le retour au passé. Les collectivités sont comme les individus : elles aiment et honorent ce qui est ou qu'elles croient utiles ; elles haïssent et méprisent ce qu'elles savent ou croient nuisible. Elles peuvent se tromper et se trompent même trop souvent ; mais dans le cas dont il s'agit, l'erreur n'est pas possible, parce qu'il est de toute évidence que celui qui ne travaille pas, mange et boit aux dépens des autres et fait du tort à tous.
Pour faire la preuve de cela, supposez que vous êtes associé avec d'autres hommes pour faire en commun un travail dot vous partagerez le produit en parts égales ; certainement alors vous aurez des égards pour ceux de vos compagnons qui seront faibles ou inhabiles ; mais quant au paresseux, vous lui rendrez la vie tellement dure qu'il vous quittera ou aura bientôt envie de travailler. C'est ce qui arrivera dans la grande société, alors que la fainéantise de quelques-uns pourra produire un dommage sensible.
Et puis, à la fin du compte, si l'on ne pouvait marcher de l'avant, à cause de ceux qui ne voudraient pas travailler, ce que je crois impossible, le remède sera facile à trouver ; on les expulsera, parbleu, de la communauté. Alors, n'ayant droit qu'à la matière première et aux instruments de travail, ils seront bien forcés de travailler s'ils veulent vivre.
JACQUES. Ñ Tu commences à me convaincre ; mais dis-moi, tous les hommes seraient-ils obligés de travailler la terre ?
PIERRE. Ñ Pourquoi cela ? L'homme n'a pas besoin seulement de pain, de vin et de viande ; il lui faut aussi des maisons, des vêtements, des livres, en un mot tout ce que les travailleurs de tous les métiers produisent, et personne ne peut pourvoir seul à tous ses besoins. Déjà, pour travailler la terre, est-ce que l'on n'a pas besoin du forgeron et du menuisier qui font les outils, et par suite, du mineur qui déterre le fer et du maçon qui construit les maisons, les magasins et ainsi de suite ? Donc, il n'est pas dit que tous les travailleurs travailleront la terre, mais que tous feront des Ïuvres utiles.
La variété des métiers permettra d'ailleurs à chacun de choisir l'Ïuvre, qui lui conviendra le mieux et ainsi, du moins dans la mesure du possible, le travail ne sera plus pour l'homme qu'un exercice, qu'un divertissement ardemment désiré.
JACQUES. Ñ Donc chacun sera libre de choisir le métier qu'il voudra ?
PIERRE. Ñ Certainement, en ayant soin que les bras ne se portent pas exclusivement sur certains métiers et ne manquent pas à d'autres. comme on travaillera dans l'intérêt de tous, il faut faire en sorte que tout ce qui est nécessaire soit produit, en conciliant autant que possible l'intérêt général et les préférences individuelles. Mais vous verrez que tout s'arrangera pour le mieux, quand il n'y aura plus de patrons qui nous font travailler pour un morceau de pain, sans que nous puissions nous occuper de savoir à quoi et à qui sert notre travail.
JACQUES. Ñ Tu dis que tout s'arrangera, et moi, au contraire, je crois que personne ne voudra faire les métiers pénibles ; tous voudront être avocats ou docteurs. Qui labourera la terre ? Qui voudra risquer sa santé et sa vie dans les mines ? Qui voudra entrer dans des puits noirs et toucher au fumier ?
PIERRE. Ñ Ah ! quant aux avocats, laissez-les de côté, car c'est là, comme les prêtres, une gangrène que la révolution sociale fera disparaître complètement. Parlons des travaux utiles et non de ceux faits aux dépens du prochain ; sinon, il faudra compter aussi comme travailleur l'assassin des rues qui souvent doit supporter de grandes souffrances.
Aujourd'hui nous préférons un métier à un autre, non parce qu'il est plus ou moins conforme à nos facultés et à nos goûts, mais parce qu'il est plus facile à apprendre, parce que nous gagnons ou espérons gagner plus, parce que nous pensons trouver plus facilement de l'occupation, et, en seconde ligne seulement, parce que tel ou tel travail peut être moins pénible qu'un autre. En somme, le choix d'un métier nous est surtout imposé par notre naissance, le hasard et les préjugés sociaux. Par exemple, le métier de laboureur est un métier qui ne plairait à aucun citadin, même parmi les plus misérables. Et pourtant l'agriculture n'a rien de répugnant en soi, et la vie des champs ne manque pas de plaisirs. bien au contraire, si vous lisez les poètes, vous les voyez pleins d'enthousiasme pour la vie champêtre. Mais la vérité est que les poète qui font des livres n'ont jamais labouré la terre, tandis que les cultivateurs se tuent de fatigue, meurent de faim, vivent plus mal que les bêtes et sont traités comme des gens de rien, tellement que le dernier vagabond des villes se trouve offensé de s'entendre appeler paysan. Comment voulez-vous alors que les gens travaillent volontiers la terre ? Nous-mêmes, qui sommes nés à la campagne, nous la quittons aussitôt que nous en avons la possibilité, parce que, quoi que nous fassions, nous sommes mieux ailleurs et plus respectés. Mais qui de nous voudrait quitter les champs, s'il travaillait pour son compte et trouvait dans le travail de la terre bien-être, liberté et respect ?
Il en est de même pour tous les métiers, parce que le monde est ainsi fait qu'aujourd'hui plus un travail est nécessaire, pénible, plus il est mal rétribué, méprisé et fait dans des conditions inhumaines. Par exemple, allez dans l'atelier d'un orfèvre et vous trouverez que, en comparaison des immondes taudis dans lesquels nous vivons, nous, le local est propre, bien aéré, chauffé l'hiver, que le travail quotidien n'est pas très long et que les ouvriers, quoique mal payés, car le patrons leur prend encore le meilleur de leur produit, sont cependant assez bien traités par rapport aux autres travailleurs ; la soirée, pour eux, est une fête ; quand ils ont quitté la veste de travail, ils vont où ils veulent sans craindre que les gens les toisent et les bafouent. Au contraire, allez dans une mine, et vous verrez de pauvres gens qui travaillent sou terre, dans un air pestilentiel et qui consument en peu d'années leur vie pour un salaire dérisoire ; si, par hasard, après avoir fini leur travail, ils se permettent d'aller là où se réunissent les messieurs, bien heureux si on ne les en chasse que par des railleries ! Comment s'étonner après cela qu'un homme préfère être orfèvre que mineur ?
Je ne vous dit rien de ceux qui manient d'autres ustensiles que la plume. Figurez-vous de cela : un homme qui ne fait que de mauvais articles de journaux gagne dix fois plus qu'un paysan et il est estimé bien plus qu'un honnête travailleur.
Par exemple, les journalistes travaillent dans des salles élégantes, les cordonniers dans de tristes échoppes ; les ingénieurs, les médecins, les artistes, les professeurs, quand ils ont du travail et qu'il savent bien leur métier, vivent comme des seigneurs ; les maçons, au contraire, les imprimeurs, les ouvriers de toutes sortes, et l'on peut ajouter aussi les maîtres d'école, meurent de faim même en se tuant de travail. Je ne veux pas dire par cela, entendez-moi bien, que seul le travail manuel est utile, car l'étude est au contraire le seul moyen de vaincre la nature, de se civiliser et d'acquérir plus de liberté et de bien-être ; les médecins, les ingénieurs, les chimistes, les professeurs sont aussi utiles et nécessaires dans la société moderne que les paysans et autres ouvriers. Je veux dire seulement que tous les travaux utiles doivent être également appréciés et faits de telle sorte que le travailleur trouve une égale satisfaction à les faire ; je veux dire aussi que les travaux intellectuels, qui sont par eux-mêmes un grand plaisir, qui donnent à l'homme une grande supériorité sur celui qui reste dans l'ignorance, doivent être accessibles à tous et non pas rester le privilège d'un petit nombre.
JACQUES. Ñ Mais si tu dis toi-même que le travail intellectuel est un grand plaisir et donne un avantage sur ceux qui sont ignorants, il est clair que tous voudront étudier, moi le premier. Et alors qui fera les travaux manuels ?
PIERRE. Ñ Tous, parce que tout en étudiant les lettres et les sciences, on doit faire aussi un travail physique ; tous doivent travailler avec la tête et les bras. Ces deux genres de travail, loin de se nuire, se soutiennent, parce que l'homme, pour bien se porter, a besoin d'exercer tous ses organes : le cerveau aussi bien que les muscles. Celui qui a l'intelligence développée et qui est habitué à penser réussit mieux dans le travail manuel; et celui qui est en bonne santé, comme on est lorsqu'on exerce ses membres dans des conditions hygiéniques, a aussi l'esprit plus éveillé et plus pénétrant.
Du reste, puisque les deux genres de travail sont nécessaires, puisque l'un d'eux est plus agréable que l'autre et que, grâce à lui, l'homme acquiert la conscience et la dignité, il n'est pas juste qu'une partie de l'humanité soit condamnée à l'abrutissement du travail exclusivement manuel, pour laisser à quelques hommes seulement le privilège de la science et par suite du pouvoir ; par conséquent, je le répète, tous doivent travailler à la fois physiquement et intellectuellement.
JACQUES. Ñ Cela aussi, je le comprends ; mais, parmi les travaux manuels, il y en aura toujours qui seront durs et d'autres faciles , il y en aura de beaux et de laids. Qui voudra, par exemple, se faire mineur ou vidangeur ?
PIERRE. Ñ Si vous saviez, mon cher Jacques, quelles inventions et quelles études on a faites et l'on fait chaque jour, vous comprendriez que, même aujourd'hui, si l'organisation du travail ne dépendait pas de ceux qui ne travaillent pas et qui, par conséquent, ne s'inquiètent nullement du bien-être des travailleurs, même aujourd'hui tous les métiers manuels pourraient être exercés dans des conditions telles qu'ils n'auraient plus rien de répugnant, de malsain et de trop pénible, et par conséquent pourraient être exercés par les travailleurs qui les choisiraient volontairement. Si la chose est possible actuellement, représentez-vous alors ce qui arriverait, le jour où, tous devant travailler, les efforts et les études de tous seraient dirigés de manière à rendre le travail moins lourd et plus agréable !
Et si, après cela, il y avait encore des métiers qui continueraient à être plus durs que les autres, on chercherait à compenser cette inégalité au moyen de certains avantages ; sans compter que lorsqu'on travaille tous en commun dans l'intérêt de tous, on voit naître cet esprit de fraternité et de condescendance qui est le propre de la famille, de telle sorte que, bien loin de vouloir s'épargner une fatigue, chacun cherche à faire lui-même les choses les plus pénibles.
JACQUES. Ñ Tu as raison, mais si tout cela n'arrive pas, comment fera-t-on ?
PIERRE. Ñ Eh bien ! si malgré tout il restait encore des travaux nécessaires que personne ne voudrait faire par libre choix, alors nous les ferions tous, chacun un peu, en travaillant, par exemple, un jour par mois, par semaine, par an, ou autrement. Mais soyez tranquille, si une chose est nécessaire à tous, on trouvera bien le moyen de la faire. Est-ce qu'aujourd'hui nous n'acceptons pas d'être soldat pour plaire à d'autres ? Est-que nous n'allons pas combattre contre des gens qui ne nous ont fait aucun mal, et même contre nos amis et nos frères ? Il vaudra mieux, je crois, être travailleur pour notre plaisir et pour le bien de tous.
JACQUES. Ñ Tu sais que tu commences à me persuader. Pourtant il y a encore quelque chose qui n'entre pas bien dans ma tête. C'est une grosse affaire d'enlever la propriété aux messieurs. Je ne sais pas, mais... est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de faire autrement ?
PIERRE. Ñ Et comment voulez-vous faire ? Tant qu'elle restera entre les mains des riches, ce sont eux qui commanderont et chercheront leurs intérêts sans s'occuper des nôtres. Mais pourquoi ne voulez-vous pas enlever la propriété aux messieurs ? Croyez-vous par hasard que ce serait une chose injuste, une mauvaise action ?
JACQUES. Ñ Non pas ; après ce que tu m'as dit, il me paraît que ce serait une sainte chose, puisque, en la leur arrachant, nous leur arracherons aussi notre chair dont ils se gorgent. Et puis, si nous prenons la fortune, ce n'est pas la prendre pour nous seuls, c'est pour la mettre en commun et faire le bien de tous, n'est-ce pas ?
PIERRE. Ñ Sans doute, et même, si vous examinez bien la chose, vous verrez que les messieurs eux-mêmes y gagneront. Certainement ils devront cesser de commander, de faire les fiers et d'être des fainéants ; ils devront se mettre à travailler, mais quand le travail se fera à l'aide des machines, et avec un grand souci du bien-être des travailleurs, il se réduira à un utile et agréable exercice. Est-ce que maintenant les messieurs ne vont pas à la chasse ? Est-ce qu'ils ne s'occupent pas d'équitation, de gymnastique et d'autres exercices qui prouvent que le travail musculaire et une nécessité et un plaisir pour tous les hommes sains et bien nourris ? Il s'agit donc pour eux de faire pour la production ce travail qu'ils font aujourd'hui par pur divertissement. D'ailleurs, combien d'avantages tireront-ils du bien-être général ! Regardez, par exemple, dans notre pays : les quelques messieurs qu'il y a sont riches et jouent aux petits princes ; mais, pendant ce temps, les rues sont laides et sales pour eux comme pour nous ; l'air corrompu qui sort de nos taudis et des marais du voisinage les rend malades comme nous ; ils ne peuvent seuls, avec leurs fortunes particulières, améliorer le pays, chose qui se ferait facilement par le concours de tous. Notre misère les atteint donc indirectement. Et tout cela, sans compter la peur continuelle dans laquelle ils vivent d'être assassinés ou de voir une révolution violente;
Donc, vous voyez bien que nous ne ferions que du bien aux messieurs en prenant la fortune. Il est vrai qu'ils ne l'entendent pas et qu'ils ne l'entendrons jamais ainsi, parce qu'ils veulent commander et qu'ils se figurent que les pauvres sont faits d'une autre pâte qu'eux. Mais que nous importe ? S'ils ne veulent pas s'arranger de bonne volonté, tant pis pour eux, nous saurons bien les y contraindre.
JACQUES. Ñ Tout cela est juste ; mais ne pourrait-on pas chercher à faire les choses peu à peu, par un accord mutuel ? On laisserait la propriété à ceux qui la possèdent, à condition cependant qu'ils augmentent les salaires et nous traitent comme des hommes. Ainsi, graduellement, nous pourrions mettre quelque chose de côté, acheter, nous aussi, un morceau de terre, et alors, quand nous serions tous propriétaires, on mettrait tout en commun comme tu dis. J'en ai entendu un qui proposait quelque chose dans ce genre.
PIERRE. Ñ Comprenez bien : pour s'arranger à l'amiable, il n'y a qu'un seul moyen : c'est que les propriétaires renoncent volontairement à leurs propriétés. Mais il ne faut pas penser à cela, vous le savez.
Tant qu'existera la propriété individuelle, c'est-à-dire que la terre, au lieu d'appartenir à tous, appartiendra à Pierre ou à Paul, il y aura toujours de la misère et tout ira de mal en pis. Avec la propriété individuelle, chacun cherche à tirer l'eau à son moulin et les propriétaires, non seulement, tâchent de donner aux travailleurs le moins qu'ils peuvent, mais encore se font-ils la guerre entre eux : en général, chacun cherche à vendre ses produits le plus qu'il peut et chaque acheteur, de son côté, cherche à payer le moins possible. Alors, qu'arrive-t-il ? C'est que les propriétaires, les fabricants, les grands négociants, qui ont les moyens de fabriquer et de vendre en gros, de se pourvoir de machines, de profiter de toutes les conditions favorables du marché et d'attendre, pour la vente, le moment favorable, et même de vendre à perte pendant quelque temps, finissent par ruiner les petits propriétaires et négociants, qui tombent dans la pauvreté et doivent, eux et leurs fils, aller travailler à la journée. Ainsi (et c'est une chose que nous voyons tous les jours) les patrons qui travaillent seuls, ou avec peu d'ouvriers, sont forcés, après une lutte douloureuse, de fermer boutiques et d'aller chercher du travail dans les grandes fabriques ; les petits propriétaires, qui ne peuvent même pas payer les impôts, doivent vendre champs et maisons aux grands propriétaires, et ainsi de suite. De telle sorte que si un propriétaire ayant bon cÏur voulait améliorer les conditions de ses travailleurs, il ne ferait que se mettre en état de ne plus pouvoir soutenir la concurrence ; il serait infailliblement ruiné.
D'autre part, les travailleurs, poussés par la faim, doivent se faire concurrence entre eux, et, comme il y a plus de bras disponibles qu'il n'en faut pour le travail à faire (non pas que le travail au fond manque, mais parce que les patrons ont intérêt à ne pas faire travailler davantage), ils doivent mutuellement s'arracher le pain de la bouche et, si vous travaillez pour telle ou telle somme, il se trouvera toujours un autre ouvrier qui fera à moitié prix la même besogne.
C'est grâce à cette situation que tout progrès même devient un malheur. On invente une machine ; aussitôt un grand nombre d'ouvriers restent sans travail ; ne gagnant plus, ils ne peuvent pas consommer et ainsi, indirectement, ils enlèvent du travail à d'autres. En Amérique, on met maintenant en culture d'immenses espaces et l'on produit beaucoup de grain ; les propriétaires de là-bas, sans s'inquiéter, bien entendu, de savoir si en Amérique les gens mangent à leur faim, envoient le blé en Europe pour gagner davantage. Ici, le le prix du blé baisse, mais les pauvres, au lieu d'être mieux, s'en trouvent plus mal, car les propriétaires, ne pouvant s'arranger de ce bon marché, ne font plus cultiver la terre ou font seulement travailler la petite partie où le sol est le plus productif ; par suite, un grand nombre de travailleurs restent inoccupés. Le blé coûte peu, c'est vrai, mais les pauvres gens ne gagnent même pas les quelques sous qu'il faut pour en acheter !
JACQUES. Ñ Ah ! maintenant, je comprends. J'avais entendu dire qu'on ne voulait pas faire venir le blé du dehors, et cela me semblait une grande coquinerie de repousser ainsi cette nourriture ; je croyais que les bourgeois voulaient affamer le peuple. Mais à présent, je vois qu'ils avaient leurs raisons.
PIERRE. Ñ Non, non, parce que si le blé n'arrive pas, c'est mauvais à un autre point de vue. Les propriétaires, alors, ne craignant plus la concurrence extérieure, vendent aux prix qu'ils veulent, et...
JACQUES. Ñ Que faire donc ?
PIERRE. Ñ Que faire ? Je vous l'ai déjà dit : il faut mettre tout en commun. Alors plus il y aura de produits et mieux ça ira...
JACQUES. Ñ Mais dis-moi un peu... et si l'on faisait un arrangement avec les propriétaires ? Ils fourniraient la terre et le capital, nous le travail, et l'on partagerait les produits. Qu'en dis-tu ?
PIERRE. Ñ D'abord, je dis que si vous voulez partager, vous, votre patrons, il ne le voudrait pas. Il faudrait employer la force pour l'y obliger. Alors, pourquoi faire les choses à demi et se contenter d'un système qui laisse subsister l'injustice et le parasitisme et empêche l'accroissement de la production ? Et puis, de quel droit certains hommes, ne travaillant pas, viendraient-ils prendre la moitié de ce que produisent les travailleurs ?
D'ailleurs, je vous l'ai dit, non seulement la moitié des produits seraient donnés aux patrons, mais encore la somme totale de ces produits serait inférieure à ce qu'elle pourrait être, parce que, avec la propriété particulière et le travail divisé, on produit moins qu'avec le travail en commun. C'est la même chose que pour soulever un rocher : cent hommes peuvent essayer isolément, ils n'y réussiront pas ; deux hommes ou trois agissant en même temps le soulèveront sans effort. Si un homme veut faire une épingle, qui sait s'i l y parviendra en une heure ; tandis que dix hommes ensemble en font des milliers par jour. Et plus on ira, plus l'on devra travailler en commun pour mettre à profit les découvertes de la science.
A ce propos, je veux répondre à une objection qu'on nous fait souvent.
Les économistes, qui sont des gens payés par les riches pour s'entendre dire qu'ils ont le droit d'être riches aux dépens du travail d'autrui, les économistes et tous les savants au ventre plein disent souvent que la misère ne dépend pas de l'accaparement de la propriété par les hautes classes, mais bien du manque de produits naturels : d'après eux, ces produits seraient tout à fait insuffisants, si on les distribuait à tous. Il disent cela évidemment afin de pouvoir conclure que la misère est une chose fatale, contre laquelle il n'y a rien à faire : c'est ainsi qu'agit le prêtre qui vous tient dociles et soumis en vous disant que telle est la volonté de Dieu. Mais il ne faut pas croire un mot de tout cela. Les produits de la terre et de l'industrie, même avec l'organisation actuelle, sont suffisants pour que chacun puisse vivre dans l'aisance, et s'ils ne sont pas encore plus abondants, la faute en est aux patrons qui ne pensent qu'à gagner le plus possible et qui iront même jusqu'à laisser perdre certains produits pour empêcher la baisse des prix. Et, en effet, tandis qu'il prétendent qu'il n'y a pas assez de richesses naturelles, ils laissent incultes de grands espaces de terre, et sans travail un grand nombre d'ouvriers.
Mais à cela, ils vous répondent que, quand bien même toutes les terres seraient mises en culture et exploitées par tous les hommes de la manière la plus intelligente, la production de la terre étant limitée alors que l'accroissement de la population ne l'est pas, il arriverait toujours un moment où la production des substances alimentaires resterait stationnaire, tandis que la population augmenterait indéfiniment, et la disette avec elle. C'est pour cela, disent-ils, que l'unique remède aux maux sociaux est que les pauvres ne fassent point d'enfants ou du moins n'en fassent qu'un tout petit nombre. J'ai peu étudié et j'ignore si leur principe est vrai, mais ce que je sais, c'est que leur remède ne remédie à rien. Nous le voyons bien dans les pays où la terre est abondante et la population faible : il y a autant et même plus de misère que dans les pays où la population est dense. Il faut donc changer l'organisation sociale, mettre toutes les terres en culture. Plus tard, si la population tendait à trop augmenter, il serait temps de songer à limiter le nombre des enfants...
Mais revenons à la question du partage du produit entre le propriétaire et le travailleur. Ce système existait autrefois pour le travail des champs dans quelques parties de la France, comme il existe encore en Toscane, mais il a disparu peu à peu, parce que les propriétaires ont plus d'avantage à faire travailler à la journée. Aujourd'hui, avec les machines, avec l'agriculture scientifique, avec les produits qui viennent du dehors, c'est devenu une nécessité pour les propriétaires d'adopter la grande culture faite par des ouvriers salariés ; ceux qui ne le feront pas seront ruinés par la concurrence.
Pour conclure en peu de mots, je vous dirai que si le système actuel se perpétue, voici quels en seront les résultats : la propriété se concentrera de plus en plus dans les mains d'un petit nombre et le travailleur sera réduit à la misère par les machines et les méthodes de production rapide. Ainsi nous aurons quelques grands seigneurs, maîtres du monde, un petit nombre d'ouvriers attachés au service des machines, puis des valets et des gendarmes pour servir et défendre les seigneurs. La masse du peuple, ou mourra de faim, ou vivra d'aumônes. On commence déjà à le voir : la petite propriété disparaît, le nombre des ouvriers sans travail augmente, et les messieurs, soit par peur, soit par pitié pour tous ces gens qui meurent de faim, organisent des cuisines économiques.
Si le peuple ne veut pas être réduit à mendier son pain à la porte des riches et dans les mairies, comme autrefois à la porte des couvents, il n'y a qu'un moyen : s'emparer de la terre et des machines et travailler pour son propre compte.
JACQUES. Ñ Mais si les gouvernements faisaient de bonnes lois pour obliger les riches à ne pas faire souffrir les pauvres gens ?
PIERRE. Ñ Nous revenons toujours au même point. Le gouvernement est composé des messieurs, et il n'y a pas à supposer que ces gens-là veuillent faire des lois contre eux-mêmes. Et quand bien même les pauvres pourraient arriver à commander à leur tour, serait-ce une raison de laisser aux riches les moyen de nous remettre le pied dessus ? Croyez-moi, là où il y a des riches et des pauvres, ceux-ci peuvent élever la voix un moment, en temps d'émeute, mais les riches finissent toujours par commander. C'est pour cela que si nous réussissons à être un moment plus forts, il nous faudra enlever immédiatement la propriété aux riches pour qu'ils n'aient plus en main le moyen de remettre les choses en l'état d'auparavant.
JACQUES. Ñ Je comprends, il faut faire une bonne république,rendre tous les hommes égaux, et alors celui qui travaillera mangera, celui qui ne fera rien se frottera le ventre. Ah ! je regrette d'être vieux, et vous êtes heureux, vous, les jeunes, qui verrez une belle époque.
PIERRE. Ñ Eh ! doucement, ami.
Vous, par le mot république,vous entendez la révolution sociale, et, pour qui sait vous comprendre, vous avez raison. Mais vous vous exprimez mal, en somme, car la république n'est pas du tout ce que vous voulez dire. Mettez-vous bien dans l'idée qu'un gouvernement républicain est un gouvernement comme les autres ; seulement, au lieu d'un roi, il y a un président et des ministres, qui ont en réalité les mêmes pouvoirs. Nous le voyons bien ici en France et quand bien même nous aurions la république démocratique que les radicaux nous promettent, en quoi serions-nous plus avancés ? Au lieu de deux Chambres, nous n'en aurions qu'une, celle des députés ; mais est-ce que nous n'en continuerions pas moins à être soldats, à travailler comme des esclaves malgré les promesses mirobolantes de messieurs les députés ?
Voyez-vous, tant qu'il y aura des riches et des pauvres, ce sont les riches qui commanderont. Que nous soyons en république ou en monarchie, les faits qui résultent de la propriété individuelle existeront toujours. La concurrence réglant les rapports économiques, la propriété se concentrera en peu de mains, les machines enlèveront le travail aux ouvriers et les masses seront réduites à mourir de faim ou à vivre d'aumônes. D'ailleurs, il en existe à l'heure actuelle, des républiques, sans compter la nôtre qui devait donner monts et merveilles ; eh bien ! est-ce qu'elles ont apporté une amélioration à la condition des prolétaires ?
JACQUES. Ñ Comment cela ? Et moi qui croyais que république voulait dire égalité !
PIERRE. Ñ Oui, ce sont les républicains qui le disent et ils tiennent le raisonnement suivant : «En république, disent-ils, les députés, qui font des lois, sont élus par tout le peuple ; par conséquent, lorsque le peuple n'est pas content, il envoie de meilleurs députés et tout s'arrange ; or, comme ce sont les pauvres qui sont la grande majorité, ce sont eux en réalité qui commanderont.»
Voilà ce qu'ils disent, mais la réalité est bien différente. Les pauvres, qui, par le fait même qu'ils sont pauvres, sont en même temps ignorants et superstitieux, resteront tels, comme le veulent les prêtres et les patrons, tant qu'ils ne jouiront pas de l'indépendance économique et n'auront pas la pleine conscience de leurs intérêts.
Vous et moi, qui avons eu la bonne fortune de gagner un peu plus et de pouvoir nous instruire un peu, nous pourrons avoir l'intelligence de comprendre nos intérêts et la force d'affronter la vengeance des patrons ; mais la grande masse ne le pourra pas tant que dureront les conditions actuelles. En face de l'urne, ce n'est pas comme en temps de révolution, où un homme courageux vaut cent timides et entraîne après lui beaucoup d'hommes qui n'auraient jamais eu, par eux-mêmes, l'énergie de se révolter. En face de l'urne, ce qui compte, c'est le nombre, et tant qu'il y aura des curés et des patrons, le nombre sera toujours pour les prêtres qui menacent d l'enfer et pour les patrons qui donnent ou enlèvent le pain à qui bon leur semble.
Mais quoi ! ne le savez-vous pas, par hasard ? Aujourd'hui, par exemple, la majeure partie des électeurs sont des pauvres ; cependant les voyez-vous choisir des pauvres comme eux pour les représenter et défendre leurs intérêts ?
JACQUES. Ñ Ah ! quant à cela, non : ils demandent toujours au patron pour qui ils doivent voter et font comme il le leur commande ; s'ils ne le font pas du reste, le patron les chasse.
PIERRE. Ñ Donc, vous le voyez : il n'y a rien à espérer du suffrage universel. Le peuple enverra toujours des bourgeois au Parlement et les bourgeois s'arrangeront pour tenir le peuple toujours ignorant et esclave comme devant. Et d'ailleurs, y enverrait-il des ouvriers que ceux-ci, avec la meilleure volonté du monde, ne pourraient rien faire dans ce milieu corrompu. C'est pour cela qu'il n'y a qu'un seul moyen d'arriver à un bon résultat : exproprier les riches et donner tout au peuple. Dans la prochaine révolution, il ne faut pas que le peuple se laisse tromper comme il l'a été tant de fois par les républicains. On lui a fait croire jusqu'ici que la forme républicaine était la meilleure forme sociale qui pût exister et c'est en lui promettant monts et merveilles qu'on lui a fait lâcher son fusil les jours de révolution. Une autre fois, il ne faudra pas se laisser leurrer par de vaines paroles et l'on devra s'emparer résolument de la propriété.
JACQUES. Ñ Tu as raison : nous avons été tant de fois trompés qu'il nous faut ouvrir les yeux. Mais cependant, il faudra toujours un gouvernement, car s'il n'y a personne pour commander, comment les choses marcheront-elles ?
PIERRE. Ñ Et qu'a-t-on besoin d'être commandé ? Pourquoi ne ferions-nous pas nos affaires nous-mêmes ?
Celui qui commande cherche toujours son avantage, et, soit par ignorance, soit par malveillance, il trahit le peuple. Le pouvoir fait monter des bouffées d'orgueil à la tête même des meilleurs.
Du reste, et c'est là la principale raison de ne vouloir aucun chef, il faut que les hommes cessent d'être menés comme un troupeau et s'habituent à penser et à prendre connaissance de leur dignité et de leur force !
Pour éduquer le peuple, l'habituer à la liberté et à la gestion de ses affaires, il faut le laisser agir par lui-même, lui faire sentir la responsabilité de ses actes. Il pourra se tromper et faire mal souvent, mais il en verra lui-même les conséquences, il comprendra qu'il a fait mal et changera de voie ; sans compter que le mal que pourra faire le peuple abandonné à lui-même ne représente pas la millième partie de celui que fait le meilleur gouvernement. Pour qu'un enfant apprenne à marcher, il faut le laisser marcher lui-même et ne pas s'effrayer des quelques chutes qu'il pourra faire.
JACQUES. Ñ Oui, mais pour que l'enfant puisse être mis à même de marcher, il faut qu'il ait déjà une certaine force dans les jambes, sinon il devra rester aux bras de sa mère.
PIERRE. Ñ C'est vrai, mais les gouvernements ne ressemblent en rien à une mère et ce ne sont pas eux qui améliorent et fortifient le peuple ; en réalité, les progrès sociaux se font presque toujours contre ou malgré le gouvernement. Celui-ci, tout au plus, fait passer dans la loi ce qui est devenu le besoin et la volonté de la masse, et encore il le gâte par son esprit de domination et de monopole. Il y a des peuples plus ou moins avancés ; cependant, dans n'importe quel état de civilisation ou même de barbarie, le peuple ferait mieux ses affaires qu'avec un gouvernement issu de son sein.
Vous supposez, à ce que je vois, que le gouvernement est composé des plus intelligents et des plus capables ; mais il n'en est rien, parce que, en général, les gouvernements sont composés, directement ou par délégation, de ceux qui ont le plus d'argent. D'ailleurs, l'exercice du pouvoir gâte les meilleurs esprits. Mettez au gouvernement des hommes jusqu'alors excellents. Qu'arrivera-t-il ? Ne comprenant plus les besoins du peuple, contraints de s'occuper des intérêts que crée la politique, corrompus par le manque d'émulation et de contrôle, distraits de la branche d'activité dans laquelle ils avaient une compétence réelle et obligés de faire des lois sur des choses dont ils n'avaient jamais entendu parler jusqu'alors, ils finiront par se croire d'une nature supérieure, par se constituer en caste et ils ne s'occuperont du peuple que pour le frustrer et le tenir en bride.
Il vaudrait bien mieux que nous fissions nous-mêmes nos affaires en nous mettant d'accord avec les travailleurs des autres métiers et des autres pays, non seulement de France et d'Europe, mais du monde entier, parce que les hommes sont tous frères et ont intérêts à s'entr'aider. Ne vous semble-t-il pas ?
JACQUES. Ñ Tu as raison. Mais les méchants, les voleurs, les bandits, qu'est-ce qu'on en fera ?
PIERRE. Ñ D'abord, quand il n'y aura plus de misère et d'ignorance, tous ces gens-là n'existeront pas. Mais en admettant qu'il en reste encore quelques-uns, est-ce que ce serait une raison pour avoir un gouvernement et une police ? Est-ce que nous ne pourrons pas nous-mêmes les mettre à la raison ? Seulement, bien entendu, nous ne les maltraiteront pas comme on fait aujourd'hui aux innocents aussi bien qu'aux coupables, mais nous les mettrons en situation de ne pas nuire et nous ferons tout pour les remettre dans le droit chemin.
JACQUES. Ñ Donc, quand nous aurons le socialisme, tous seront heureux et contents, et il n'y aura plus ni misères, ni haines, ni jalousie, ni prostitution, ni guerres, ni injustices ?
PIERRE. Ñ J'ignore jusqu'à quel degré de félicité l'humanité pourra arriver, mais je suis convaincu que tout sera aussi bien que possible. D'ailleurs, on cherchera à améliorer les choses de plus en plus, et les progrès ne seront pas comme aujourd'hui au profit de quelques-uns, mais au profit de tous.
JACQUES. Ñ Mais quand cela arrivera-t-il ?
Je suis vieux, et maintenant que je sais que le monde n'ira pas toujours ainsi, il me déplairait de mourir sans avoir vu au moins un jour de justice.
PIERRE. Ñ Quand cela arrivera-t-il ?
Je n'en sais rien. Cela dépend de nous. Plus nous travaillerons pour ouvrir les yeux aux gens, plus tôt cela se fera.
Cependant il faut dire ceci. Avant ce siècle-ci, ceux qui sont aujourd'hui des messieurs, des bourgeois, comme nous les appelons, étaient assujettis de mille manières aux nobles et aux prêtres. En 1789 éclata en France la grande révolution qui, après bien des vicissitudes, finit par délivrer les bourgeois et leur donner, avec la liberté, le pouvoir. Dans quelques années, en 1889, s'achèvera le siècle où s'est faite la révolution bourgeoise et il y a bien des gens qui disent que cette année verra s'accomplir la révolution des pauvres, révolution qui ne se fera pas au profit d'une seule classe, comme celle du siècle passé, mais pour le genre humain tout entier (1).
Quand beaucoup de gens croient une chose de ce genre, elle finit par se réaliser ; donc l'année 1889 pourrait bien être celle de notre délivrance. Cependant, faites bien attention qu'il n'y ait rien de fatal avant cette date ; la révolution pourra se faire avant ou après.
Je vous le répète, cela dépend de nous. Si nous travaillons à faire la révolution, elle aura lieu en 1889 et même avant ; si, au contraire, nous nous endormons, si nous attendons que les alouettes nous tombent toutes rôties du ciel, il pourra se passer des siècles avant qu'elle ait lieu.
JACQUES. Ñ Je comprends ; mais puisque nous sommes ensemble, je voudrais te demander encore quelques explications avant de nous quitter. J'entends souvent parler de communistes,desocialistes,d'internationalistes,de collectivistes,d'anarchistes,que signifient tous ces noms ?
PIERRE. Ñ Ah ! justement, vous faites bien de me demander cela, parce qu'il n'y a rien de tel que de s'entendre sur la valeur des mots.
Donc, vous devez savoir que les socialistes sont ceux qui croient que la misère est la cause première de tous les maux sociaux et que, tant qu'on ne détruira pas la misère, on ne pourra extirper ni l'ignorance, ni l'esclavage, ni l'inégalité politique, ni la prostitution, ni aucun des maux qui maintiennent le peuple dans une horrible situation, et qui pourtant ne sont rien en regard des souffrances venant directement de la misère elle-même. Les socialistes croient que la misère dépend du fait que la terre et toutes les matières premières, les machines et tous les instruments de travail appartiennent à un petit nombre d'individus qui disposent ainsi de la vie de toute la classe ouvrière et se trouvent en lutte continuelle et en concurrence, non seulement avec les prolétaires,c'est-à-dire ceux qui n'ont rien, mais encore entre eux, pour la possession de la propriété. Les socialistes croient qu'en abolissant la propriété individuelle, c'est-à-dire la cause, on abolira du même coup la misère qui en est l'effet. Et cette propriété peut et doit être abolie, parce que l'organisation et la distribution de la richesse doivent se faire suivant l'intérêt actuel des hommes, sans égard pour les droits, soi-disant acquis, que les bourgeois s'arrogent maintenant parce que leurs aïeux furent plus forts, ou plus heureux, ou plus canailles que les autres.
Donc, vous le voyez, le nom de socialistesdésigne ceux qui veulent que la richesse sociale serve à tous les hommes et qu'il n'y ait plus ni propriétaires ni prolétaires, ni riches ni pauvres, ni patrons ni employés.
Il y a quelques années, on le comprenait ainsi et il suffisait de se dire socialistes pour être haï et poursuivi par les bourgeois qui auraient préféré cent fois voir un million d'assassins qu'un seul socialiste. Mais quand les bourgeois virent sue, malgré toutes leurs persécutions et leurs calomnies, le socialisme faisait son chemin, que le peuple commençait à ouvrir les yeux, alors ils pensèrent qu'il fallait chercher à embrouiller la question pour pouvoir mieux tromper les gens, et beaucoup d'entre eux commencèrent à dire qu'eux aussi étaient socialistes, parce qu'ils voulaient le bien du peuple et pensaient à détruire ou àdiminuerla misère. Autrefois donc, ils disaient que la question sociale, c'est-à-dire la question de la misère, n'existait pas ; aujourd'hui, au contraire, que le socialisme leur fait peur, ils affirment que tout homme qui étudie la question dite sociale est lui aussi un socialiste, comme si on pouvait appeler médecin celui qui étudie une maladie dans l'intention, non de la guérir, mais bien de la faire durer.
C'est ainsi qu'aujourd'hui vous trouvez des personnes qui se disent socialistes, parmi les républicains, parmi les royalistes, parmi les cléricaux, parmi les magistrats, partout enfin, mais leur socialisme consiste à se faire nommer députés, à force de promesses qu'ils seraient incapables de tenir.
Aussi, voyez-vous, quand un homme vous dira qu'il est socialiste, demandez-lui s'il veut abolir la propriété individuelle et mettre les biens en commun. Si oui, embrassez-le comme un frère ; si non, défiez-vous de lui, c'est un ennemi.
JACQUES. Ñ Donc tu es socialiste ; cela, je le comprends. Mais que veulent dire les mots communisteet collectiviste?
PIERRE. Ñ Les communistes et les collectivistes sont les uns et les autres des socialistes, mais ils ont des idées différentes sur ce qu'on devra faire après que la propriété aura été mise en commun.
Les collectivistes disent que chaque travailleur, ou mieux chaque association de travailleurs a droit à la matière première et aux instruments de travail, et que chacun est maître du produit de son travail. Tant qu'il vit, il en fait ce qu'il veut ; quand il meurt, ce qu'il a mis de côté retourne à l'association. Ses enfants ont, eux aussi, les moyens de travailler et de jouir du fruit de leur travail, mais les laisser hériter serait un premier pas fait vers l'inégalité et le privilège. En ce qui concerne l'instruction, l'éducation des enfants, l'entretien des vieillards et des infirmes et l'ensemble des services publics, chaque association de travailleurs donnerait tout ce qu'il faudrait pour suppléer ce qui pourrait manquer aux membres de la communauté.
Les communistes, eux, disent ceci : Puisque, pour que tout aille bien, il faut que les hommes s'aiment et se considèrent comme membres d'une même famille ; puisque la propriété doit être mise en commun ; puisque le travail, pour être productif et accompli au moyen des machines, doit être fait par de grandes réunions d'ouvriers ; puisque, pour profiter de toutes les variétés du sol et des conditions atmosphériques et faire que chaque région produise ce qui lui convient le mieux, et puisque, pour éviter, d'autre part, la concurrence et les haines entre les divers pays, il est nécessaire d'établir une solidarité parfaite entre les hommes du monde entier ; faisons une chose : au lieu de risquer de confondre ce que vous avez fait avec ce que j'ai fait, travaillons tous et mettons tout en commun ; ainsi chacun donnera à la société tout ce que ses forces lui permettront de donner jusqu'à ce qu'il y ait assez de produits pour tous ; et chacun prendra tout ce qu'il lui faudra, en limitant ses besoins seulement dans les choses qu'on ne possède pas encore en abondance.
JACQUES. Ñ Pas si vite ; d'abord explique-moi ce que signifie le mot solidarité.En effet, tu m'as dit qu'il doit y avoir solidaritéentre les hommes, et, à vrai dire, je ne t'ai pas bien compris.
PIERRE. Ñ Voici : dans votre famille, par exemple, tout ce que vous gagnez, vous et vos frères, votre femme et vos fils, vous le mettez en commun ; puis vous faites la soupe et vous mangez tous ensemble, et s'il n'y en a pas assez, vous vous serrez tous un peu le ventre. Maintenant, si l'un de vous a plus de chance, s'il trouve à gagner un peu plus, c'est un bien pour tous ; si au contraire un reste sans travail ou tombe malade, c'est un malheur pour tous, car certainement, parmi vous, celui qui ne travaille pas mange cependant à la table commune et celui qui tombe malade est en outre cause de dépenses plus grandes. C'est ainsi que, dans votre famille, au lieu de chercher à vous enlever le travail et le pain l'un l'autre, vous cherchez à vous entr'aider, parce que le bien de l'un est le bien de tous, comme le mal de l'un est aussi le mal de tous. ainsi s'éloignent la haine et l'envie, ainsi se développe cette affection réciproque qui n'existe jamais au contraire dans une famille dont les intérêts sont divisés.
C'est là ce qu'on appelle solidarité; il faut donc établir entre les hommes le même rapport que ceux qui existent entre les membres d'une famille bien unie.
JACQUES. Ñ J'ai compris. Mais revenons à la question de tout à l'heure. Dis-moi, es-tu collectivisteou communiste?
PIERRE. Ñ Quant à moi, je suis communiste parce qu'il me semble que si l'on doit être amis, on ne doit pas l'être à moitié. Le collectivisme laisse encore subsister des germes de rivalité et de haine. Mais je vais plus loin. Alors même que chacun pourrait vivre avec ce qu'il a produit lui-même, le collectivismeserait toujours inférieur au communisme,parce qu'il tiendrait les hommes isolés et diminuerait ainsi leurs forces et leur sympathie. D'ailleurs, comme le cordonnier ne peut manger ses chaussures ni le forgeron se nourrir de fer ; comme l'agriculteur ne peut lui non plus cultiver la terre sans les ouvriers qui préparent le fer, fabriquent les instruments, et ainsi de suite, il serait donc nécessaire d'organiser un échange entre les divers producteurs, en tenant compte à chacun de ce qu'il a fait. Alors, il arriverait nécessairement que le cordonnier, par exemple, chercherait à donner une plus grande valeur à ses souliers et voudrait avoir en échange le plus d'argent possible ; de son côté, le paysan voudrait lui en donner le moins possible. Comment diable s'arranger avec cela ? Le collectivisme, en somme, me paraît donner lieu à une quantité de problèmes très difficiles à résoudre et, avec ce système, les choses s'embrouilleraient facilement.
Le communisme,au contraire, ne donne lieu à aucune difficulté : tous travaillent et tous jouissent du travail de tous. Il s'agit seulement de voir quelles sont les choses dont on a besoin, afin que tous soient satisfaits, et de faire en sorte que toutes ces choses soient produites en abondance.
JACQUES. Ñ Ainsi, avec le communisme,il n'y aurait plus besoin d'argent ?
PIERRE. Ñ Ni d'argent, ni d'autre chose qui en tienne lieu. rien qu'un registre des objets nécessaires et des produits pour chercher à tenir toujours la production à la hauteur des besoins.
La seule difficulté sérieuse serait que beaucoup d'hommes ne voulussent pas travailler, mais je vous ai déjà dit les rasions pour lesquelles le travail, qui est aujourd'hui une peine si lourde, deviendra un plaisir et en même temps une obligation morale à laquelle bien peu d'individus pourraient vouloir se soustraire. D'ailleurs, si, par le fait de la mauvaise éducation que nous avons reçue, il se trouve au début de la nouvelle société des hommes qui refusent de travailler, on en sera quitte pour les laisser en dehors de la communauté, en leur donnant la matière première et les outils. Ainsi, s'ils veulent manger, ils se mettront au travail. Mais vous verrez que ces cas ne se produiront pas.
Du reste, ce que nous voulons réaliser pour le moment, c'est la mise en commun du sol, de la matière première, des instruments de travail, des maisons et de toutes les richesses existantes. Quant au mode d'organisation, le peuple fera ce qu'il voudra. C'est seulement à la pratique qu'on pourra voir quel est le meilleur système. ainsi, on peut prévoir que dans bien des endroits, on établira le communisme, ailleurs le collectivisme ; quand on les aura vus l'un et l'autre à l'épreuve, on acceptera certainement partout le meilleur des deux systèmes.
JACQUES. Ñ Cela aussi, je le comprends. Mais, dis-moi, qu'est-ce donc que l'anarchie?
PIERRE. Ñ Anarchie signifie sans gouvernement.Je vous ai déjà dit que le gouvernement ne sert qu'à défendre les bourgeois, et quand il s'agit de nos intérêts, le mieux est de nous en occuper nous-mêmes. Au lieu de nommer des députés et des conseillers communaux qui vont faisant et défaisant des lois auxquelles il faut obéir, nous traiterons nous-mêmes nos affaires, et quand, pour mettre à exécution nos délibérations, il faudra en charger quelqu'un, nous lui dirons de faire de telle ou telle manière et non autrement. S'il s'agit d'une chose qui ne puisse pas se faire du premier coup, nous chargerons ceux qui sont capables de voir, d'étudier et de faire des propositions ; mais, de toute manière, rien ne se fera sans notre volonté. Et ainsi nos délégués, au lieu d'être des individus à qui nous avons donné le droit de nous commander, de nous imposer des lois, seront des personnes choisies parmi les plus capables, qui n'auront aucune autorité, mais seulement le devoir d'exécuter ce que le peuple aura ordonné ; en somme, on chargerait les uns d'organiser les écoles, par exemples, de faire les rues et de veiller à l'échange des produits, comme on charge aujourd'hui un cordonnier de faire une paire de souliers. Ñ Voilà, en somme, ce qu'est l'anarchie.
JACQUES. Ñ Mais donne-moi encore quelques explications. dis-moi comment je pourrai m'occuper, moi qui suis un pauvre ignorant, de toutes les choses que font les ministres et les députés ?
PIERRE. Ñ Et que font-ils de bon, ces ministres et ces députés, pour que vous ayez à vous lamenter de ne pas savoir le aire ? Ils font des lois et organisent la force publique pour tenir le peuple sous le joug dans l'intérêt des propriétaires. Voilà tout. De cette science, nous n'avons pas besoin.
Il est vrai que ministres et députés s'occupent de choses qui, en elles-mêmes, sont bonnes et nécessaires, mais c'est seulement pour les faire tourner au profit d'une certaine classe et en arrêter les progrès par des règlements inutiles et vexatoires. Par exemple, ces messieurs s'occupent des chemins de fer ; mais qu'a-t-on besoin d'eux là-dedans ? Les ingénieurs, les mécaniciens, les ouvriers de toutes les catégories ne suffisent-ils pas et les locomotives ne marcheront-elles plus quand le ministres, les députés, les actionnaires et autres parasites auront disparu ?
Il en est de même pour la poste, les télégraphes, la navigation, l'instruction publique, les hôpitaux, toutes choses qui sont faites par des travailleurs de différentes catégories et dans lesquelles le gouvernement n'intervient que pour mal faire.
La politique, en effet, comme l'entendent les gens du gouvernement, est un art difficile pour nous, parce qu'en réalité, elle n'a rien à voir avec les intérêts réels des populations. Si, au contraire, elle, elle avait pour but de satisfaire les vrais besoins du peuple, alors elle serait une chose plus difficile pour un député que pour nous. En effet, que voulez-vous que sachent des députés qui résident à Paris, touchant les besoins de toutes les communes de France ? comment voulez-vous que ces gens qui, en général, ont perdu leur temps à étudier le grec ou le latin, qu'ils ne savent du reste pas, puissent connaître les intérêts des différents corps de métiers ? Les choses iraient autrement si chacun s'occupait des choses qu'il sait et des besoins qu'il constate par lui-même.
La révolution, une fois faite, il faudra procéder de bas en haut, pour ainsi dire. Le peuple est divisé en communes, et, dans chaque commune, il y a divers corps de métiers qui, immédiatement, par l'effet de l'enthousiasme et sous l'impulsion de notre propagande, se constitueront en associations. Or, qui s'entend mieux que vous aux intérêts de votre commune et de votre métier ?
Quand, ensuite, il s'agira de mettre d'accord plusieurs communes et plusieurs corps de métiers, les délégués respectifs porteront dans les assemblées spéciales les vÏux de leurs mandants et chercheront à concilier les besoins et les désirs divers. Les délibérations seront toujours soumises au contrôle et à l'approbation des mandants, de manière que les intérêts du peuple ne seront pas négligés. Et ainsi, de proche en proche, on procédera à la conciliation du genre humain.
JACQUES. Ñ Mais si, dans un pays ou dans une association, il y en a qui sont d'un avis différent de celui des autres, comment fera-t-on ? Ce sont bien les plus nombreux qui auront le dessus, n'est-il pas vrai ?
PIERRE. Ñ En droit, non, parce que, en regard de la vérité et de la justice, le nombre ne doit compter pour rien et qu'un seul peut avoir raison contre cent, contre cent mille, contre tous. en pratique, on fait comme on peut. Si l'unanimité n'est pas obtenue, ceux qui sont d'accord et qui constituent la majorité agissent conformément à leur idée, dans la limite de leur groupe, et si l'expérience leur donne raison, nul doute qu'ils ne soient imités. sinon, la preuve est faite en faveur de la minorité et l'on agit en conséquence. Ainsi sera maintenue l'inviolabilité des principes d'égalité et de justice sur lesquels doit être basée la société.
Notez bien cependant que les questions sur lesquelles on ne pourra se mettre d'accord seront peu nombreuses et peu importantes, parce qu'il n'y aura plus les divisions d'intérêts qui existent aujourd'hui, parce que chacun pourra choisir le pays et l'association, c'est-à-dire les compagnons avec lesquels il voudra vivre, et, par-dessus tout, parce qu'il ne s'agira de prendre une décision que sur des choses claires, que chacun peut comprendre et se rapportant plutôt au domaine de la pratique, de la science positive, qu'à celui des théories où les opinions varient sans fin. Lorsqu'on aura trouvé, grâce à l'expérience, la meilleure solution de tel ou tel problème donné, il s'agira de persuader les gens en leur démontrant pratiquement la chose, et non pas de les écraser sous le poids d'une majorité de suffrages. Est-ce que cela ne vous ferait pas rire aujourd'hui si l'on appelait les citadins à voter sur l'époque à laquelle on doit faire les semailles, alors que c'est une chose déjà consacrée par l'expérience ? Et si cette chose n'était pas encore parfaitement fixée, est-ce que vous recourriez pour la faire au vote et non à l'expérience ?
C'est ainsi que se traiteront toutes les affaires publiques ou privées. Persuadez-vous bien que, hors de la solidarité, il n'y a que guerre et tyrannie, et soyez sûr, d'autre part, que, la guerre et la tyrannie étant des choses qui nuisent à tous, les hommes seront à peine maîtres de leurs destinées qu'ils se tourneront vers la solidarité afin de réaliser notre idéal de paix, de prospérité et de liberté universelle.
JACQUES. Ñ Parfaitement. donc tu es socialiste, et parmi les socialistes, tu es spécialement communiste et anarchiste. Pourquoi t'appelle-t-on aussi internationaliste ?
PIERRE. Ñ Parce que j'ai fait partie de l'Association Internationale des Travailleurs.Cette association, appelée par abréviation l'Internationale,était composée des personnes de tous les pays qui suivaient les principes dont j'ai cherché aujourd'hui à vous donner une idée.
Ceux qui entraient dans cette association s'engageaient à propager par tous les moyens possibles les principes du communisme anarchique,à combattre toute espérance de concessions volontaires de la part des patrons et du gouvernement ou de réformes graduelles et pacifiques ; à réveiller dans le peuple la conscience de ses droits et l'esprit de révolte, afin qu'il puisse procéder, dès qu'il en aura la force, à la destruction du pouvoir politique, c'est-à-dire du gouvernement et à la conquête du sol et de toutes les richesses existantes.
JACQUES. Ñ Par conséquent, tous ceux qui embrassent les principes communistes anarchiques appartiennent à l'Internationale ?
PIERRE. Ñ Pas nécessairement, parce qu'on peut être convaincu de la vérité d'un principe et cependant rester chez soi, sans s'occuper de propager ce qu'on croit juste. Cependant, pour agir ainsi, il faut avoir une conviction bien faible et une âme bien mal trempée, car, lorsqu'on voit les terribles maux qui affligent ses semblables et qu'on en connaît le remède, comment peut-on, si l'on a un peu de cÏur, rester inactif ?
Celui qui ne connaît pas la vérité n'est pas coupable, mais il l'est grandement celui qui, la connaissant, fait comme s'il l'ignorait.
Ensuite, pour différentes raisons, persécutions, divisions, cette association s'est dissoute, mais les idées restent les mêmes, et individus ou groupes disséminés continuent à propager les mêmes principes.
JACQUES. Ñ Cela est bien ; et moi aussi, lorsque j'aurai un peu réfléchi à tout ce que tu m'as dit, je veux me mettre à propager ces grandes vérités ; si les bourgeois me traitent de bandit et de malfaiteur, je leur dirai de venir travailler et souffrir comme moi. C'est seulement après qu'ils auront le droit de parler.
(1) La première édition de cette brochure date de 1885.
Enrico Malatesta
René Riesel
Aveux complets des véritables mobiles du crime commis au CIRAD le 5 juin 1999
Je souhaite dire mes véritables mobiles, et donc ma pleine responsabilité politique, dans la destruction de chimères génétiques d'Etat commise le 5 juin 1999 au CIRAD. Cet exposé sera aussi un hommage à Theodore Kaczynski, fou de lucidité, enterré vivant dans une prison high tech des États-Unis d’Amérique.Un rappel préalable est indispensable : que cela plaise ou pas, cette action a été concertée et exécutée au sein de la «Caravane intercontinentale», un regroupement délibérément informel et éphémère, composé en grande partie de paysans du sud de l'Inde. Son objectif était de parcourir l'Europe, pendant un mois, pour y manifester, à l'écart de toute mainmise politique ou syndicale, l'existence et la nécessité de formes nouvelles d'opposition à la domination modernisée. C'est pour ces raisons que J'y ai participé.
Ma position est donc singulière. On le vérifiera à l'écoute des points de vue qui seront développés tout à l'heure devant le tribunal, qu'ils l'incitent à la clémence ou à la répression la plus ferme des voies de faitreprochées aux accusés. J'attire pourtant l'attention sur ce que diront, chacun à sa manière qui n'est pas forcément la mienne, les cinq personnes — Jean-Pierre Berlan, Mark Purdey, Roger Belbéoch, André Pichot et Michel Tibon-Cornillot — que je remercie d'avoir accepté d'être mes témoins. Je sais que leurs propos trancheront avec les inébranlables certitudes qu'assèneront, au nom de la de la prétendue rationalité technique, scientifique ou économique, les incurables scientistes qui entendent continuer à faire ce qu'ils veulent en matière de biologie moléculaire et de génie génétique. Ils trancheront aussi avec le discours de ceux qui rêvent de voir les États, sous l'action de groupes de pression «non - gouvernementaux», imposer des «règles» ou des «moratoires» pour modérer les «excès» qu'ils imputent aux seules entreprises multinationales «privées».
Tous leurs arguments ne sont pas entièrement faux. Car il est vrai que les applications agricoles du génie génétique achèvent de réduire l'autonomie des agriculteurs, précipitent l'éradication des paysanneries — encore faudrait-il dire pourquoi on la déplore —, comportent des dangers pour tous les êtres vivants, ne réduisent pas les pollutions agricoles et ne peuvent, ni ne veulent, répondre aux questions posées par la malnutrition et la sous-alimentation.
Mais ces arguments sont vains s'ils ne servent qu’à justifier d'ineptes contre-expertises qui, en commençant par s'interdire de remettre en cause le fait accompli du déchaînement technologique, s'interdisent de penser et de qualifier les rapports sociaux qui l'ont rendu possible , et, du même coup, le genre de société que ce déchaînement veut continuer de produire.
Voilà pourquoi, en détruisant sans attendre les riz expérimentaux du CIRAD, on n'a pas seulement choisi de prendre la vertueuse recherche publique «la main dans le sac de ce qu'elle produit», mais aussi de lui faire perdre du temps. A en juger par la réaction du CIRAD, si fort préoccupé de chiffrer ce «retard», c'était une bonne idée. Et à considérer l'état du monde, on ne peut douter non plus que le temps perdu par la recherche est, à coup sûr, du temps gagné pour la conscience. L’État, qui s'y connaît, condamna aussitôt, par la bouche du ministre Glavany, «ces attitudes destructrices aboutissant à disqualifier la recherche scientifique, à cultiver par amalgame une approche obscurantiste du débat sur les biotechnologies et enfin à utiliser le recours à la violence en lieu et place du débat démocratique».
Obscurantisme. Le mot est lâché ! Voyons alors ce qu'il en est des lumières dispensées par la science moderne, cette fille du laboratoire et de l’industrie ; ou des fables sur la supposée distinction entre science et «applications», cette imposture depuis longtemps éventée. Ou encore d'un progressisme scientiste, désormais biologique, qui manque pour le moins de fraîcheur : à l'instar de cette société de classes qui nous promet de résoudre sans retard ses contradictions quand elle ne fait en vérité qu'en empiler de nouvelles, jusqu~à trouer la couche d'ozone.
Voici par exemple ce que vaticinait il y a cent sept ans, le 5 avril 1894, Marcellin Berthelot, chimiste et homme d'État, à propos de l’an 2000 : «Dans ce temps-là, il n'y aura plus dans le monde ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs : le problème de l’existence de la culture du sol aura été supprimé par la chimie. [...] chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse [...] tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines [...] tout cela enfin exempt de ces microbes pathogènes, origine des épidémies et ennemis de la vie humaine [...]. Dans cet empire universel de la force chimique [...] la terre deviendra un vaste jardin [...] où la race humaine vivra dans l'abondance et dans la joie du légendaire âge d'or».
Laissons cet immortel sommeiller dans l'ombre poussiéreuse du Panthéon et prêtons l'oreille à des visionnaires plus contemporains, comme Daniel Cohen, le père du Téléthon, officiant du Génethon d'Evry: «À bas la dictature de la sélection naturelle, vive la maîtrise humaine du vivant ! [...] l'homme futur, celui qui maîtrisera parfaitement les lois de la génétique, pourra être l'artisan de sa propre évolution biologique ... »
On me dira que je suis hors sujet, que je mélange tout, et que parler de génétique humaine ne peut que desservir la défense, entamer le «capital de sympathie» dont bénéficieraient les accusés, puisque 80 % des usagers répugneraient, dit-on, à consommer l'alimentation génétiquement modifiée qui leur est déjà fournie, tandis que l'inqualifiable chantage aux enfants myopathes et à la mucovicidose fait affluer chaque année des millions de francs dans les caisses du Téléthon. Je dis que c'est la même puissance de calcul, la même utopie technolâtre, qui nous promet la réalisation, bientôt à portée de main, des vieux fantasmes de l'homme régénéré, eugéniquement pur, et la transformation magique de la planète en un «vaste jardin». Un certain Claude Fauquet peut ainsi déclarer : «Nous avons utilisé 90 % des terres arables. Nous devons augmenter la production.[...] la biotech est notre seul espoir. [...] Nous pourrions doubler, tripler, voire quadrupler la productivité des cultures en Afrique avec des technologies très simples et faciles d'accès». Ce Berthelot transgénique est détaché en Californie par son institution d'origine (l'ex-ORSTOM devenu l’IRD) pour travailler, «en partenariat» bien sûr, dans un laboratoire international en partie financé par la fondation Rockfeller. De cette collaboration high tech entre la recherche dite privée et la recherche soi-disant publique sortiront, comment en douter, les merveilleuses semences OGM qui sont tout ce qui manque pour faire de l'Afrique ravagée le nouveau jardin des délices terrestres.
Voilà qui nous ramène au riz du CIRAD.
Ce détour voulait montrer que, depuis plus d'un siècle, à chaque innovation des sciences et des techniques.. ce sont les mêmes grosses ficelles qu'on débobine : demain, la physique, la chimie, la biologie auront vaincu la misère, la maladie, la faim et — pourquoi pas ? — la mort elle-même. Rire de ces sornettes toujours démenties, c'est être rétrograde, «obscurantiste» comme dit le brillant Glavany, c'est aller contre l'esprit démocratique du temps, qui se nourrit d'espoir et de participation «citoyenne». Et cela, alors même que nous pouvons juger sur pièces des résultats concrets du millénarisme de la science industrielle — nonobstant d'autres nouveaux virus, des prions inédits, l'intensification du rayonnement ultraviolet, ou tout autre désastre qui permettra aux nouvelles générations de chercheurs d'exercer leur ingéniosité dans ce gigantesque laboratoire-usine qu'est à leurs yeux la Terre.
Ce scientisme utilitariste et réducteur, qui ne croit comprendre que lorsqu'il croit dominer, ne sait rien imaginer qui soit gratuit, non brevetable, non manipulable ; il regarde avec haine tout ce qui, dans la nature, contredit encore la pauvreté de la survie industrielle. Il a expliqué aux parents que le cerveau est un ordinateur et le corps une voiture désormais livrée avec pièces de rechange ; il enseigne maintenant aux enfants que la cellule est une «machiner le génétique», et une mitochondrie une «centrale» énergétique.
*****
C’est au fond de cette poubelle où, gorgés de dioxines, intoxiqués par l'air, empoisonnés par l'eau, nous avons dû, pour comble, nous résoudre à citoyennement trier leurs ordures, qu'on nous avise maintenant, via internet au besoin, qu'il nous faudra débattre, démocratiquement s'entend, des embellissements qu'on pourrait lui apporter ! Mais débattre de quoi ?
De décisions déjà prises, ou qui le seront de toute façon. Car on a beau jeu de nous représenter qu'ainsi partis le seul choix qui reste est d'aménager, autant que possible, le cours chaotique de l'innovation automatisée, ses dégâts collatéraux, ses regrettables externalités négatives. On ne songe même pas à dissimuler qu'à cet aménagement on a déjà fixé un objectif permanent : repousser toujours plus loin les seuils d'acceptabilité sociale, comme dit très scientifiquement la novlangue lorsqu'elle veut parler d'approfondir la soumission. Nous devrons nous faire aux proliférantes chimères techno-industrielles, mais en en débattant, en nous berçant doucement d'espérances sur les progrès perpétuellement imminents, mais évidemment décisifs, de la lutte contre les cancers produits par le mode de vie industriel.
Débattre de quoi, donc, mais aussi avec qui ? Il faudrait peut-être inviter à ce symposium élargi des interlocuteurs crédibles, de ceux qu'on trouve à la pelle dans les bureaucraties d'État dont on ne cesse d'exalter la mutation supranationale ? Par ceux-là aussi, les promesses d'avenir radieux ont été tenues . On sait que tous les gouvernements européens ont menti dans l'affaire de l'ESB. On sait que l'Union européenne elle-même n’a pas été en reste, en planifiant cette intoxication, afin de préserver les marchés. Comment ne pas goûter, pour ce qui nous occupe ici, de retrouver, au titre de contractant pour la Commission, sur les contrats qui lient le CIRAD à l'Union européenne, le nom de Guy Legras, ce directeur de la DG VI, la Direction générale de l'agriculture de la Commission, qui donna en 1990, à la demande du commissaire Mac Sharry, la consigne de «minimiser l'affaire en pratiquant la désinformation»?
Qu'on m'entende bien. Je cite ce cas de mensonge flagrant, d’une actualité évidente pour ce qu'il dit de l'impartialité et du sens des responsabilités que certains veulent encore prêter à ces grandes bureaucraties, en les opposant fallacieusement à d’autres, plus ouvertement marchandes. Mais je ne crois nullement qu'une « plus grande transparence », dans l'hypothèse fantaisiste où elle serait octroyée par on ne sait quelle instance bureaucratique, puisse, en écartant par décret les plus grossières manipulations de la propagande, permettre de maîtriser si peu que ce soit le déferlement des innovations technologiques.
Car le plus terrifiant dans l'activité technoscientifique, c'est à dire dans l'artificialisation continue de la vie à l'œuvre depuis un siècle, c'est très précisément qu'elle est devenue incontrôlable : lors même qu'elle se propose de corriger les nuisances ou les désastres amenés par les stades précédents de son développement, elle ne sait qu'en produire d'autres, plus variés, complexes, imprévisibles et recombinables. Les mensonges sur l'ESB sont de ce point de vue exemplaires : des tentatives initiales d'occultation pure et simple, et l'ignorance des prétendus savants demeurant à peu près complète, on en vint ensuite, « pour maintenir le public rassuré », à la fabrication de causalités ad hoc, à donner un nom à ce qu'on ne savait pas expliquer, sur le modèle classique de la vertu donnitive de l'opium. Tandis que les seules lumières qui, parfois, venaient de la recherche continuaient d'éclairer l'étendue de ce qui lui demeure incompréhensible.
Un débat non dépourvu de signification porterait sur le meilleur moyen d'interrompre la course sans fin vers le mirage d'une vie parfaitement artificielle. M'accordera-t-on que, par notre expérience au CIRAD, nous avons essayé de le susciter ?
***** Mais c'est à un tout autre genre de débat qu'on nous convie : un «dialogue social» avec «l'institution scientifique» comme dit le rapport Kourilsky-Viney. L'audition de MM. Le Déaut et Kourilsky, cités comme témoins de la partie civile ne va décidément pas manquer d'intérêt. Tous deux sont bien placés pour vendre — c'est le terme — la même conception de cette démocratie technologique du fait accompli : l'honorable parlementaire a le nez sur l'incompétence des décideurs à décider de quoi que ce soit en ces matières ; et M. Kourilsky, fondateur d'une entreprise de génomique, est naturellement des plus qualifiés pour recommander au chef du gouvernement socialiste un «Principe de précaution» respectueux des intérêts économiques de la nation. On voit le champ d'application fort étroit laissé à ce grand principe.
Quoi qu'il conclue, ce tribunal répondra de toute façon à une question bien simple : le fameux principe de précaution est-il fait pour être appliqué ? Si c'est le cas, nous l'avons appliqué au CIRAD. Ou n'est-il pas plutôt destiné à rester une fiction, prétexte à de faux débats dont l'objet n'est sûrement pas de déterminer des choix, puisqu'encore une fois ils sont déjà faits, ni même de préciser des enjeux ou des risques, puisqu'ils sont méthodiquement ignorés. Et quand je parle d'ignorance, ce n'est pas une figure de style : les fulgurants progrès des nécrotechnologies l'ont amplement démontré depuis dix ans : la génomique, où il y a beaucoup de technique et très peu de science est en réalité proprement incompréhensible à ses promoteurs et agents eux-mêmes. Sur ce point au moins, comment ne pas croire Axel Kahn, de l'INSERM et Aventis, quand il convient que la combinatoire des gènes «relève probablement de processus en partie chaotiques» et qu’elle «est dans son détail probablement peu connaissable». Le «détail» en question, cette part «peu connaissable», je m'avancerai à dire qu'elle contient en germe toutes les catastrophes et calamités inédites à venir, dont l'ESB n'est, je le crains, qu'un hors d'œuvre.
***** Si on m’a prêté un peu d'attention, on aura compris que c'est bien à l'ensemble des prémisses de la recherche scientifique moderne, privée comme publique, à tout l'arsenal technologique de contrôle et de conditionnement qu'elle met au service de l'industrialisation de la vie, jusqu'à l'artificialisation intégrale, que j'ai l'impudence de m'opposer.
Et que c'est à quelque chose comme des principes que je me réfère pour justifier les faits délictueux qui me sont reprochés. Ces faits, pour illégaux qu'ils soient, sont, à dire vrai, plutôt légers vu le nombre de personnes qui les ont commis : un grillage déchiré, deux portes maltraitées et quelques kilogrammes de cahiers et de végétaux lacérés, piétinés ou un peu incendiés ; on voit bien pire en prenant sa voiture le matin pour aller au laboratoire ou en ouvrant sa radiovision, le soir, en rentrant chez soi. D'ailleurs, quand la partie civile parle du préjudice matériel qu'elle a subi, elle a vite fait d'en établir le montant. Mais lorsqu'il s'agit de ceux, «immatériels», dont elle entend obtenir réparation, elle invoque immanquablement la haute idée qu'elle se fait des techniques qu'elle développe et s'appuie sur sa conception de la recherche scientifique, c'est à dire, en réalité, sur sa conception du monde.
Il n'y a pas l'ombre d'une ambiguïté : ce n'est pas sur la part que j'ai prise — de bon cœur — au piétinement de quelques plantules en godets qu'il faudra me juger, mais sur une conception du monde et de la vie parfaitement antagonique à celle du CIRAD ou de tout autre organisme de recherche analogue ; qu’il soit public ou privé ne fait aucune différence. Une telle conception est, j'en conviens, beaucoup plus répréhensible que les faits eux-mêmes.
J'insiste donc sur le fait que c'est en mon seul nom que j'ai exposé les mobiles qui ont fondé ma participation au sabotage du CIRAD. Je n'impose à personne d'y souscrire. Ceux qui se reconnaîtraient dans des idées voisines savent qu'ils doivent d'abord les soutenir par eux-mêmes, non par procuration. Inutile par conséquent de tourner autour du pot : au regard des catégories judiciaires, policières, journalistiques ou citoyennes en vigueur on me tiendra, sinon pour un dément, au moins pour un extrémiste ; une sorte de révolutionnaire en somme.
Ce n'est sûrement pas ici le lieu de s'étendre sur le sens que peut avoir aujourd'hui ce terme de «révolutionnai re» quand il n'est pas appliqué à une technologie, encore moins de théoriser sur ce que pourrait bien être une révolution alors que la société des hommes, et la planète sur laquelle ils vivent, sont dans un état de décomposition et de destruction si avancés. Je m'honore en tous cas de n'avoir pas su mériter d'autre étiquette depuis assez longtemps déjà. Bien jeune, j'avais commencé par m'en prendre à une imposture scientifique : c~était l'époque où, parmi d'autres techniques de contrôle social, la psychologie et la sociologie voulaient se donner pour des sciences humaines. A quelques uns, nous avions entrepris de dévoiler ce mensonge, et si adroitement qu'il en résulta rapidement de grands troubles, dans lesquels la raison des hommes parut un temps se fortifier. Bien plus que la force des armes, c'est le poids de la soumission qui entraîna la défaite de cette révolution. Je n'ai cessé de me le redire ; et la domination n'a pas oublié la leçon.
Je n'en suis donc pas à rêver que de petits sabotages exemplaires contre les prétendues sciences de la vie soient de taille à briser l'empire de la soumission. Mais on ne m'interdira pas de faire deux constats peu discutables. Le premier est que toutes les factures — les douloureuses comme disait la raison populaire — du saccage du monde nous sont présentées ces jours ci en même temps. Le deuxième, qui devrait, logiquement, et donc très improbablement, faire réfléchir les agents de la domination, c'est qu'il faut maintenant être extrémiste, révolutionnaire, enragé même, pour articuler une si limpide évidence.
8 février 2001, Tribunal correctionnel de Montpellier.
René RIESEL.
SÈME TA ZONE 2004
FICHE PRATIQUE DE GUERILLA JARDINIÈRE
APPEL POUR DES ACTIONS COORDONNÉES DE GUERILLA JARDINIÈRE ET DE RÉSISTANCE À L'INDUSTRIE AGRO-ALIMENTAIRE !
PETIT GUIDE PRATIQUE DE GUERILLA JARDINIÈRE
QUE SE CACHE T-IL DERRIÈRE NOTRE ASSIETTE ? La production alimentaire capitaliste implique entre autre un usage massif de pétrole, de pesticides et d'emballages plastiques, le transport des aliments sur des milliers de kilomètres, la réduction de la biodiversité, la destruction des sols et des cours d'eau, la mise en esclavage de millions de sans-papier-e-s et pauvres en Europe et dans le monde.Accepter le contrôle des resources alimentaires par quelques grands groupes industriels est un suicide social, écologique et sanitaire à court terme.
Avertissement ! Ce qui suit n'est qu'une courte perspective critique face à l'industrie agro-alimentaire. Chaque argument mériterait d'être détaillé longuement pour ne pas être assimilé à de la simple propagande. De nombreux ouvrages politiques, scientifiques et historiques le font très bien. Vous trouverez en note un certain nombre de références où trouver plus d'informations.
Les millions qu'ils dépensent en propagande pour laver le cerveau des consommateurs-trices (ils se sont encore récemment auto-proclamés «industriels de la protection des plantes») ne nous feront pas oublier que les Dupont, Syngenta, Monsanto, Novartis, Bayer et autre Dole sont en fait parmi les plus grands criminels et pollueurs de la planète, détenant industrie pharmaceutique, production de semences, de produits chimiques, d'armements...
Hors des pays «riches» le développement de l'agriculture industrielle et productiviste ruine les modes d'agricultures vivrières et fait disparaître les paysan-nes (la moitié de la population mondiale ne vit pas dans les villes), les exilant par millions vers les bidonvilles, où ils/elles ne peuvent plus subvenir à leurs besoins.
La minorité qui conserve une exploitation agricole devient totalement dépendante de la machinerie et de la chimie des grands groupes et de leurs volontés. Ils produisent en masse des plantes destinées à l'exportation et à la grande distribution, abusant souvent de sans-terres pour les basses tâches. L'extension du mode de production industriel dans les pays du sud est ainsi responsable d'exodes et famines massives. Il détruit les communautés et les pratiques sociales qui échappent encore aux logiques de compétition et de profit. Dans les pays riches les quelques agriculteurs-euses qui subsistent et concentrent les terres deviennent de simples agents techniques sous contrôle.
L'industrie biotechnologique parfait ce système totalitaire en produisant des semences stériles et des OGM qui vont se croiser avec les autres espèces et rendre toute autre forme d'agriculture inenvisageable. Et ce alors qu'il est aujourd'hui totalement impossible d'en calculer les dangers ou de stopper après coup la pollution génétique.
Les brevets sur le vivant vont permettre en parallèle aux firmes transnationales de disposer de droits exclusifs sur les plantes, animaux et gènes. A l'heure actuelle, les paysan-nes ne peuvent déjà plus utiliser une partie de leur propre récolte comme semence: ils/elles doivent racheter chaque année à des industriels des graines hybrides, conçues pour ne plus produire de semences valables. (ce qui entraîne aussi la disparition de multiples variétés et une impossibilité de s'autonomiser vis à vis de grands groupes).
Les mythes scientistes du «progrès» et du «développement» visent à empêcher tout raisonnement lucide sur les dangers et l'irréversibilité des biotechnologies et de la production agricole industrielle...
Quant aux consommateurs-trices des villes ou des campagnes, nous vivons le plus souvent coupé-es de tout rapport concret à la production de notre alimentation et sommes à la merci de ces logiques...
LA «GUERILLA JARDINIÈRE»: A l'initiative de divers projets de potagers, collectifs militants et lieux autogérés, une initiative a été lancée pour des journées coordonnées de guerilla jardinière à travers les villes et espaces péri-urbains. Il s'agit de se ballader en «repiquant» des légumes et en semant des graines sur tous les «p'tits bouts de vert» qui jalonnent la ville : plates-bandes délaissées, terrains en friche, jardins publics et autres bouts de bitume à ébrêcher...
UNE LUTTE ET UNE PRATIQUE CONCRÈTE !
La mise en place de ces multiples petits potagers sauvages est une manière de résister à l'empire des biotechnologies :
— La guerrilla jardinière et les potagers urbains permettent de sortir du rôle de simples consommateurs-trices, d'échanger des savoir-faire, de découvrir le plaisir de faire «pousser» et de produire des légumes gratuitement.
— Les semences plantées seront de préférence non-brevetées et non-hybrides. Leur échange et leur prolifération permettra ainsi de sauvegarder des espèces illégales aux yeux de l'industrie (vous pouvez refaire chaque année des graines en laissant certaines des plantes «monter en graine»).
— Ces pratiques sont aussi un acte de solidarité avec tous-tes les paysan-nes en lutte, une façon de les sortir de leur isolement en montrant que d'autres se préoccupent de ces problèmes et de recréer des liens urbain-es/ruraux-ales.
— À l'heure où le moratoire européen sur les OGM risque d'être levé et les cultures transgéniques se démultiplier, la guérilla jardinière est une action complémentaire de toutes sortes d'initiatives de sabotages sur les laboratoires et champs d'OGM.
— La «guerilla jardinière», outre un travail de sensibilisation, devrait viser à inscrire des occupations de terrains dans la durée. Il est possible de s'entendre avec des gens du quartier pour occuper un petit bout de friche et en faire un potager plus permanent près de chez vous (des potagers collectifs squattés se multiplient actuellement autour de divers collectifs ou lieux de vie autogérés). Il existe aussi bien sur encore quelque potagers associatifs et jardins ouvriers en milieu urbain, louables pour une bouchée de pain.
— C'est enfin une excellente façon de se réapproprier un espace urbain réservé à la vente, à l'exploitation salariée et à la circulation automobile ; un espace dont la concentration et l'organisation sociale sont des facteurs majeurs de dépendance. Pour s'autonomiser vis à vis du capitalisme, transformons et réapproprions nous la ville, produisons nous même, désurbanisons !
Ces expériences d'agriculture urbaine peuvent paraître anecdotiques quant à l'enjeu de nourrir une population entière. Il est en effet nécessaire d'envisager une révolution des espaces urbains, ruraux et de nos modes de vie. Cependant de petites parcelles, pots, toits ou terrains abandonnés et bien exploités peuvent d'ores et déjà apporter, outre un peu de nourriture, des contacts et savoirs-faire.
Un grand nombre de plantes nécessitent peu de travail pour pousser et se reproduire : épinards sauvages, menthe, topinambours, mâche, courges, choux et bien d'autres...
Vous pouvez y amener quelques sacs de compost, faire de temps à autre un petit tour à vélo de vos endroits préférés, où les placer au fil de vos parcours quotidiens pour en prendre soin.
Ouvrez l'oeil, des tas de compost vont s'élever et des légumes pousser dans les rues. Ils n'attendent que d'être entretenus, de se reproduire librement ou d'être ramassés !
Pour entrer en contact avec un potager collectif ou squatté près de chez vous, pour nous tenir au courant d'initiatives de guerilla jardinière ou envoyer des compte-rendus de vos actions, écrivez àsemetazonenospam@riseupnospam.net (supprimer les 2 nospam... virus obligent...)
LA BETTERAVE ROUGE ET LE RADIS NOIR VAINCRONT LE CAPITAL !
contact : semetazonenospam@riseupnospam.net (supprimer les 2 nospam... virus obligent...)
POST SCRIPTUM MÉDICAL Alors que les multinationales pharmaceutiques laissent mourir des millions de personnnes à travers le monde et fabriquent des maladies autant qu'elles les soignent afin d'écouler leurs stocks, il est possible aussi de retrouver des pratiques d'auto-médication à base de plantes faciles à faire pousser ou à trouver en se balladant juste en dehors des villes.
QUELQUES RÉFÉRENCES DE LECTURE :
- Pour des infos sur les ogm : http://www.infogm.org
- Indymdedia sur l'agriculture et les biotechnologies : http://www.biotechimc.org/
- Le petit décontaminateur de champs d'ogm : http://www.grainvert.com/article.php3?id_article=538
- Sur les semences : http://www.kokopelli.asso.fr
Pour des textes critiques sur les biotechnologies, le scientisme et la société industrielle :
- Notes et morceaux choisis : http://netmc.9online.fr
- Pièces et mains d'oeuvre : http://pmo.erreur404.org/
Voici une petite fiche pratique réalisée à partir de quelques expériences de guerilla jardinière de l'an dernier. Il ne s'agit pas d'un modèle à suivre mais de quelques conseils sur une certaine manière d'envisager la guerilla jardinière (à travers des manifest-actions publiques). Il y en a bien d'autres.
12 IDÉES POUR ORGANISER
UNE ACTION COLLECTIVE DE GUERILLA JARDINIÈRE
PAR CHEZ VOUS...
(1) Choisir une période propice de l'année, de mars à juin suivant les régions pour bon nombre de légumes.
(2) Se renseigner sur les coins en friche du quartier. Aller voir à la communauté urbaine, au cadastre, à la mairie, enquêter auprès du voisinage... pour savoir à qui ils appartiennent, si il y a des projets en cours.
(3) Faire un repérage des coins jardinables, et des coins a priori non jardinables mais transformables par la verdure. Prévoir un parcours avec des arrêts réguliers et éventuellement, en fin, un espace où rester un peu plus longtemps, pique-niquer et dans lequel pourrait éventuellement se mettre en place un projet suivi.
(4) Vous pouvez privilégier les espaces, bouts de parcs un peu cachés, mal entretenus, friche de quartiers ou parcs de banlieue, où vos légumes auront plus de chances de persister et grandir. Les plantations dans les plates bandes aseptisées et millimetrées du centre ville seront moins durables mais plus visibles. Pensez aussi aux interstices dans le béton, aux petits recoins, aux pavés manquants, aux endroits incongrus (une crête verte de blé sur une cabine téléphonique ou une statue, une plante totalement envahissante dans une brêche...), bref, transformez la ville ! Attention, les trottoirs en pavé ou en sable sont généralement passés au desherbant chaque année.
(5) Vous pouvez repiquer des plants et des graines. Les graines c'est plus discret, les plants c'est plus visible et joli. Pour les plants, il faut y songer entre un et deux mois à l'avance si vous voulez qu'ils soient prêts et repiquables. Des tables de plants, c'est faciles à faire chez soi en grande quantité, en plein air, sous bâche transparente, sous vitre ou en intérieur, dans des bacs en polystirène, petits pots...
(6) Pour obtenir des semences ou des plants, vous pouvez demander à des maraîchers bios du coin, ils ont souvent des plants en trop ou des semences qu'ils ne peuvent plus réutiliser dans un cadre commercial et qu'ils seront éventuellement ravis de donner pour un projet militant et pour aider des gens à se mettre au potager. C'est aussi possible de produire des semences soi même, d'en prendre à des personnes qui jardinent (car la pratique de faire ses propres graines est loin d'avoir disparu), de contacter des associations comme kokopelli qui distribuent et entretiennent des semences non-industrielles de toutes sortes et proposent un guide d'entretien et de reproduction des semences.
(7) Prévoir beaucoup d'eau (bidons de récup nettoyés, arrosoirs, pour pouvoir arroser abondamment après semis ou repiquage) et repérer d'éventuelles fontaines et points d'eau sur le parcours... surtout si cela se déroule en mai/juin. Prévoir un éventuel réarrosage le lendemain. Emmener aussi des sacs de terre, compost, fumier pour en rajouter dans les endroits pauvres ou presque dépourvus de terre ou totalement dépourvus de terre mais biens quand même.
(8) Contacter les personnes et assos du quartier à l'avance, dans les hall d'immeuble, les boîtes aux lettres... C'est le genre d'initiatives que beaucoup trouvent plaisantes et un type de manifestation dans laquelle tout le monde peut faire de l'action directe et transformer l'espace sans prendre trop de risques.
(9) Amener avec vous et demander par tract aux manifestant-e-s d'amener des brouettes et caddies pour transporter les plants, des cuillères et autres petits outils pour les repiquer.
(10) Prévoir éventuellement des petits panneaux à mettre à coté des plants pour y indiquer le nom des variétés repiquées et les visibiliser dans les jours suivants. Par le passé, à coté du nom des plants nous avions collé une photocopie avec le texte ci-jointVous pouvez en demander une version mise en page à semetazonenospam@riseupnospam.net (supprimer les 2 nospam... virus obligent...)«Je suis une semence sauvage» Contre les biotechnologies et les géants de l'alimentation capitaliste, les mini-potagers urbains, sauvages ou non, permettent de sortir du rôle de simple consommateurs-trices, d'échanger des savoirs-faires et de retrouver petit à petit des possibilités d'autonomie alimentaire. C'est un acte de solidarité avec les paysan-ne-s en lutte et une façon de faire proliférer des plantes jugées comme illégales par l'industrie.Sème ta zone et fais pousser !
(11) Si la guerilla jardinière peut aboutir à une discussion sur «que faire ensemble après ?», c'est encore mieux...
(12) Pour plus d'infos sur le potager, comment démarrer, faire pousser ses légumes et autre... :— Le Guide l'Agriculture biologique est un bouquin facile et pratique. Il y en a bien d'autres.
— Sur les semences : Association Kokopelli, 131 impasse des palmiers, 30 100 Alès.
LA BETTERAVE ROUGE ET LE RADIS NOIR VAINCRONT LE CAPITAL !
contact : semetazonenospam@riseupnospam.net (supprimer les 2 nospam... virus obligent...)
La biotechnologie dans tous ses États
Mécanismes d'apparition des OGM, du nucléaire, de l'amiante et autres merveilles technologiques
Une nouveauté technologique voit le jour grâce à la recherche publique. Le système industriel la développe, l'exploite, la répand. Le citoyen angoisse. L'État le rassure. Ainsi va le totalitarisme progressiste. Deux émissions télévisées ont récemment distillé, sous couvert de débat démocratique, une propagande étatiste à même de garantir l'acceptabilité sociale à la poursuite du système. (1) Voilà une bonne occasion de rappeler aux altermondialistes, citoyennistes et autres néo-étatistes pourfendeurs du «néolibéralisme» que la création des États a présidé à l'apparition du capitalisme, et qu'ils continuent d'en garantir l'expansion, parfois sous la forme d'instances supra ou infra nationales telles que la Communauté européenne ou la Région wallonne.Rapport du Laboratoire de décryptage des impostures contemporainesL'État, condition sine qua nondu développement Le rôle essentiel de l'Etat apparaît de façon scandaleusement flagrante dans les pays «en voie de développement», comme on les a baptisés afin de marquer à jamais leur destinée. Là-bas apparaît clairement la différence de richesse entre les élites étatiques que nous soutenons et la population à déposséder une bonne fois pour toutes en l'intégrant dans quelque chaîne de production industrielle. Les industries ont impérativement besoin de ce cadre autoritaire et répressif stable. Vue de chez nous, cette social-démocratisation forcée doit apparaître comme nécessaire et hautement souhaitable. La question du développement des biotechnologies n'échappe pas à cette règle propagandiste. C'est ce qui suinte d'un article du journal Le Soirprésenté sous la rubrique «Biotechnologie» traitant de l'existence à l'université de Leuven d'un centre de conservation de la banane, présenté comme préservation de la biodiversité. (2) L'idée qui se dégage de cet article admiratif, c'est que la biodiversité n'est pas un ensemble interactif en perpétuel mouvement, mais une somme finie d'éléments fixes, qu'il suffit donc de cryogéniser, comme si la nature pouvait se conserver sous forme d'échantillons et que l'écosystème pouvait par conséquent être exploité à discrétion puisque, suppose-t-on, on peut le recréer de toutes pièces à partir de cette base de données prétendument exhaustive. Mais l'essence propagandiste de cet article réside dans les dernières lignes, extraites de l'interview d'un jeune doctorant ougandais venu étudier les biotechnologies à la KUL (université catholique de Louvain) : bien que l'on sache que 78% des pays où la population souffre de la faim produisent des surplus, notre bon civilisé (c'est son État qui l'envoie se transformer en Prométhée de l'industrialisation et de la dépossession) conclut que «Les pays en développement devraient investir plus dans les biotechnologies afin de résoudre les problèmes autrement insolubles».
Dans les social-démocraties industrialisées, la dépossession étatique ayant depuis long temps occupé le terrain, sa présence semble moins artificielle. Autoroutes, aéroports, réseaux ferroviaires, zonings spécialement créés pour attirer les investisseurs, voies d'accès aux zonings commerciaux : chez nous, la construction et l'entretien des infrastructures nécessaires à l'épanouissement économique sont acquis.
La socialisation démocratique Là où un effort de propagande plus important doit être fourni, c'est dans la capacité à convaincre les individus de participer activement à l'expansion du système. Et quel est l'un des domaines les plus prometteurs ? Les biotechnologies.
Ici, pas question de matage ou de formatage mais de formation ; ni traques ni matraques mais un matraquage propagandiste sournois apte à créer un contexte biotechnophile ; une musique d1ambiance futuriste imperceptible si l'on n'y prend garde ; une atmosphère bienveillante dégoulinante de confiance dans le Progrès. Ici, le rôle des institutions consiste à donner goût aux carrières scientifiques.
En Allemagne, un programme itinérant d'information relatif au génie génétique intitulé «Science Live Mobile» balaye l'espace public. En France, le «train du génome» (marque déposée), arrose les grandes villes françaises de sa propagande biotechnophile, ce projet d'Aventis étant subventionné par l'Institut Pasteur.
De nombreux programmes européens visent à susciter des vocations scientifiques. Un de ces programmes faisait l'objet d'un compte-rendu édifiant à tous les sens du terme, paru dans Le Soirdu 4 juin. L'article, intitulé «Les sciences ? Elles sont partout !», explicite ingénument deux grands caractères de nos sociétés industrialisées : d'un côté la contrainte technologique, présentée sous une forme inversée, c'est-à-dire comme un bien-être effectif et qui va de soi; de l'autre le rôle de l'État dans l'extension du système en ses tentacules technologiques, et plus particulièrement le lien qui existe entre la recherche scientifique et la prolifération de ces dispositifs technologiques qui constituent la contrainte totalitaire actuelle. «Les sciences et ses [sic] nombreuses applications sont partout dans notre vie quotidienne. Pour nous en convaincre, il suffit d'ouvrir les yeux. Que serait la vie sans téléphones mobiles, sans voitures, sans lecteurs CD, sans télévision, sans ordinateurs, sans les antibiotiques, les vitamines, les anesthésiques, la vaccination, sans chauffage, sans colle, sans code barre, sans détecteurs de métal, sans lentilles de contact, sans modems... ? [...] La plupart [des Européens] ne réalisent pas que les objets dont ils ne peuvent se passer ont nécessité des années de recherche fondamentale.» Le grand quotidien belge francophone, conscient de son rôle de socialisation des populations et de leur intégration à l'ordre politique et surtout économique, sait par ailleurs que l'habituation ne commence jamais trop tôt. Ainsi dans son édition des 14 et 15 août 2002 proposait-il dans le cadre de son «grand jeu de l'été», un «ActuaQuizz junior» s'intitulant de façon assez explicite «les sciences vous branchent-elles ?». Certes, les questions ne trahissent aucun parti pris. On jurerait même que certaines d'entre elles visent à faire naître dans les jeunes esprits quelque conscience environnementaliste. En vérité, les spécialisations scientifiques étant assez rébarbatives, il est nécessaire de les rendre attrayantes, de faire rêver d'écologie, d'observation amusante de la nature, de chouettes solutions scientifiques pour sauver l'humanité, etc. Combien de naïfs amateurs de têtards se sont ainsi retrouvés fonctionnaires du désastre, que ce soit à la source d'une nuisance, dans la recherche fondamentale publique qui sert de vivier à innovations pour l'industrie, ou au sein d'une instance de sécurisation et de tranquilisation, à savoir, dans quelque institution (régionale, nationale ou européenne) de légitimation de la poursuite du système !
Pas de Biotech sans États L'histoire des OGM en Belgique illustre parfaitement le processus d'interdépendance qui lie les institutions «démocratiques» au développement technologique.
En 1983, c'est à l'université de Gand qu'une cellule de recherche en biotechnologie financée par la Région flamande et la recherche européenne met au point le premier végétal transgénique (il s'agissait d'un tabac) . (3) L'équipe est dirigée par un certain Marc Van Montagu qui s'empresse de créer sa petite start-up, PGS, et de la vendre avantageusement à Agrevo puis à l'agro-pharmaco-généticien franco-allemand Aventis. En 2001, cette dernière se fait phagocyter à son tour par l'ogre Bayer. (4) Récemment, suite à la polémique qui anime le pays depuis le début de l'année 2002, le Ministre wallon de l'Agriculture, Mr José Happart, suggérait, en guise de réponse aux inquiétudes des citoyens au sujet des «risques» de dissémination, que les vérifications expérimentales préalables soient effectuées par les universités. Ainsi l'historique des OGM en Belgique nous fournit-il un authentique cas d'école : sortis de ses universités, les végétaux transgéniques sont invités à y retourner.
Ce parcours illustre le processus général de développement du système.
L'État procure au capitalisme les moyens de se développer, mais dès que l'innovation techno-industrielle apparaît inacceptable, son développement se voit à nouveau encadré, «sécurisé» par l'État. Soit celui-ci lui fournit une caution scientifique au mépris de risques connus (comme avec l'amiante il y a 30 ans) ou potentiels (la transgenèse), soit il l'assortit de normes, de prescriptions, de mesures diverses et mouvantes qui n'interdisent nullement la poursuite mais qui bien au contraire entérinent l'innovation.
L'État forme à la fois les chercheurs qui mettent au point les innovations technologiques qui relanceront la machine économique, et les experts qui assortiront le désastre d'un cadre rassurant, de normes environnementales, sanitaires, sécuritaires, hygiénistes. Ces mesures ultérieures ne signifie pas que la situation soit rendue sûre ou salubre, mais qu'elle est rendue acceptable aux yeux de la population. La distribution d'iode aux riverains oculaires des centrales nucléaires ne diminue nullement leur potentiel de destruction inouï, mais cela rassure. La création d'une filière sans OGM n'arrête pas les OGM et les risques qu'ils comportent, mais donne aux citoyens l'illusion du choix, ladite filière ne signifiant en fait qu'une présence d'OGM inférieure à 1% ou 0,5%.
L'État forme donc à la fois le pyromane et le pompier. (5) Mais l'allégorie n'est pas tout à fait exacte. Un pompier a pour vocation d'éteindre l'incendie. Tandis que l'État n'a pas l'ambition d'arrêter une nouveauté technologique, même quand sa dangerosité est avérée.
Prenez par exemple l'amiante. Comme d'habitude, le révolutionnaire matériau continue sa carrière funeste dans les pays en voie de développement (il n'y pas de raison qu'ils ne jouissent pas à leur tour du développement, n'est-ce pas). Mais même dans nos contrées, elle est loin d'avoir disparu. De nombreux établissements scolaires, notamment, restent exposés aux risques. Comme toujours, la santé des privilégiés importe davantage que celle des autres. Ceci dit, le désamiantage de l'ancien Parlement européen comme le confinement de l'amiante du World Trade Center nous offrent de relever que les classes privilégiées se sont elles-mêmes exposées, un temps, aux nuisances du système qu'elles défendent, machine folle dont elles ne constituent que les rouages supérieurs, et haïssables en conséquence.
Le Progrès En fait le problème du progrès techno-scientifique est assez simple. Si l'on voulait véritablement vérifier l'innocuité d'une nouveauté scientifique ou technologique avant de la diffuser à large échelle, l'expérience serait si longue et si coûteuse (certaines maladies ne se déclarant souvent que plusieurs décennies après exposition), qu'elle découragerait les investisseurs. Par bonheur, ceux-ci peuvent compter sur leur grand collaborateur depuis toujours : l'État. Souvenons-nous encore de la genèse du nucléaire. Le nucléaire ne pouvait être développé par des capitaux privés seuls, car les bénéfices ne tombaient pas avant de longues années de recherche. (Le nucléaire n'est d'ailleurs pas rentable du tout, comme le constatent les Allemands en découvrant le prix du démantèlement de leurs centrales). C'est donc l'État qui a généreusement étudié la question et développé cette formidable technologie qui nous garantit l'autonomie nationale dans la gloutonnerie énergétique, cet acquis sacré. Les assureurs, à qui on ne la fait pas, refusèrent évidemment d'assurer le nucléaire, comme ils refusent aujourd'hui d'assurer les OGM.
Ceux qui vantent certaines retombées bénéfiques du Progrès n'ont pas d'autre effet que de cautionner système et donc d'en assurer la pérennité. Car ces quelques avantages (philanthropiques, écologiques) sont résiduels. Ces menues retombées positives ne peuvent faire oublier ni la base néfaste sur laquelle s'est bâti le Progrès ni le fait indéniable que chaque innovation technologique (quand elle n'amène pas elle-même son lot de dégradations spécifiques) fait partie d'un tout (le Progrès) qui est, lui, globalement destructeur. Pour nous en convaincre, il suffit d'ouvrir les yeux.
L'inconscience a un prix De son côté, le citoyen lambda, au lieu de s'interroger sur les conditions d'apparition de nouveautés technologiques à haut potentiel nocif et sur lesquelles il n'a aucun pouvoir de décision, préfère mendier protection auprès de l'Etat.
Prenons l'exemple de ce village de la région de Charleroi qui défraye la chronique depuis environ un an. Une proportion hallucinante d'une forme rare de leucémie affecte les riverains de l'ancienne décharge industrielle ? Les habitants de Tarcienne n'élargiront pas leur conscience critique à l'égard du système. Ils préfèrent s'en remettre aux experts patentés par l'État (ou la Région wallonne, ce qui ne change rien à la nature du problème).
Plusieurs raisons coexistent à ce renoncement.
D'abord, le citoyen lambda est plongé dans une ignorance crasse de tout autre mode de gestion de la société. Après plusieurs générations d'intégration béate à la société industrielle et de confiance aveugle accordée à la représentation démocratique, il a complètement oublié la saveur de l'autonomie réelle. Le pouvoir se garde évidemment d'attirer l'attention sur toute forme vivante de réappropriation et d'autogestion de l'existence. Silence radio sur la réorganisation socio-économique en Argentine, à moins qu'il s'agisse de relations catastrophistes de la situation (la pauvreté est en hausse en Argentine ; les écoliers de tel
quartier se nourrissent exclusivement d'herbe, etc.). Silence radio sur les conseils de quartier et de village en Kabylie (les Aarchs) mais démocratique interview des représentants des partis politiques de cette région (où le taux de participation aux dernières élections s'élevait à 2%) à côté de bribes rapportées de façon incohérente d'«émeutiers» kabyles et ayant pour fonction de donner l'illusion de partialité journalistique. (6) Silence radio sur le retour (forcé et planifié) de l'ensemble de la population cubaine, y compris les citadins, à une autonomie paysanne biologique.
Il faut voir aussi que le refoulement opiniâtre de la lucidité observable chez la majorité de nos contemporains relève également de la survie car en effet, comment supporter de se voir entièrement investi dans un système qui est à revoir de fond en comble ? Le citoyen lambda refusant l'idée d'une remise en question de son niveau de nuisance se contentera de ce qu'on nomme généralement la fausse conscience. C'est-à-dire qu'il se satisfera de modifications superficielles ayant pour seul effet conséquent de soulager à moindre frais sa mauvaise conscience du dimanche et d'entériner son refus de renoncer radicalement à la société dans laquelle il se croit si confortablement intégré. Les sacs poubelle translucides bleus ou jaunes collectés par la Région bruxelloise à fin de recyclage symbolisent à merveille ce phénomène de rédemption : le consommateur ne produit pas moins de déchets et son existence reste ce qu'elle était; mais, désormais, cette pollution est déléguée au pouvoir, et sa pseudo conscience se trouve ainsi à la fois déléguée et assouvie : il voit ses déchets, mais emballés, et leur emballage témoigne de la prise en charge par le pouvoir. Cette participation au réformisme institutionnalisé le décharge de toute velléité de produire moins de déchets en organisant autrement les circuits de consommation et son mode d'existence. Après tout, c'est pour ça qu'il paie des impôts.
Le citoyen désire poursuivre une existence insouciante de consommateur de marchandises culturelles (gardez La Monnaie), de loisirs planifiés (suivez
zombie futé) et d'ersatz sans qualité (aux camps de consommation que notre civilisation de l'euphémisme préfère nommer grandes surfaces ou hypermarchés ou encore «chez» Delhaize dans une tentative désespérée d'humanisation verbale de ces multinationales labyrinthiques aseptisées). Cet irrésistible style d'existence (les Chinois ont déjà leur festival rock) génère malheureusement diverses dégradations sociales, psychologiques, affectives et environnementales. Cela ne fait rien. Pour conserver son hédonisme acheté et frelaté dans la plus grande insouciance, le citoyen s'en remet au système qui répond point par point à ses angoisses et ses sursauts de conscience partielle. La production industrielle ne lui offre-t-elle pas toute la gamme de camisoles chimiques lui assurant performance professionnelle (Red bull, cocaïne, Pepsi), psychologique, affective et sexuelle (Viagra aussi pour femelles) faisant oublier la débandade des conditions d'existence ? Mais le médicament baptisé Xenolac illustre, mieux que tout autre, ce prodigieux processus de fuite en avant par réaction endogène (où les réponses sont fournies par le système, et pour lui). En effet, la fonction de cette marchandise pharmaceutique consiste à inhiber l'enzyme responsable de la
dégradation des molécules de graisse. Ainsi, moyennant des selles plus grasses et plus lourdes que jamais, le surconsommateur fanatique peut poursuivre son alimentation anarchique et boulimique en toute inconscience.
Connaissance par les gouffres Nous avons vu quelques fragments de propagande spécifiquement liée aux biotechnologies. Il y a également, sur un plan plus général, un formatage intellectuel qui consiste à inculquer que la nature et le monde sont entièrement paramaîtrisables, c1est-à-dire décomposables en paramètres que l'on peut aisément contrôler. Cette vision instrumentaliste du monde fait de notre civilisation une civilisation du symptôme, du partiel, du compartimentage. Cette approche analytique autonomisée est vraisemblablement en adéquation avec la morale du caprice qui régit le contemporain atomisé qui passe d'une fonction professionnelle à l'autre, d'un loisir à l'autre sur le mode de la consommation frénétique et inconséquente. Partant, l'idée qu'une maladie génétique puisse être soignée par l'extraction ou la modification d1un seul gène semble dès lors parfaitement concevable.
La découverte, mi-août 2002, par quatre chercheurs anglo-saxons, de fonctions insoupçonnées de l'ARN, confirme l'imposture du réductionnisme de la recherche, et, partant l'absence totale de maîtrise des biotechnologies. Axel Kahn, promoteur très actif du génie génétique en France, prétend que cette découverte, qu'il qualifie de révolutionnaire, ouvre des possibilités inouïes. Ce qui est effectivement inouï, c'est l'ignorance sans fond dans laquelle la recherche se trouve plongée, en dépit de l'optimisme béat qu'elle affiche publicitairement. En effet, elle pensait avoir cerné les principaux mécanismes de formation des gènes et voilà qu'un élément, l'ARN, qu'on croyait inactif, a aussi son mot à dire dans la genèse. Chaque découverte dévoile en vérité un pan nouveau de l'ignorance de la recherche. Plus elle avance, plus elle ignore. Certes, certains segments de réactions génétiques paraissent stables, lorsqu'ils sont considérés isolés de toute évolution (mais à l'été 2001, des chercheurs gantois ont découvert une séquence d'ADN imprévue dans le soja transgénique de Monsanto) et peuvent donc être reproduits même sans comprendre le fonctionnement global de la réaction. Mais du fait de cette incompréhension essentielle, toute évolution ultérieure est imprévisible et le risque incommensurable. Lorsque les chercheurs admettront que le vivant n'est guère paramaîtrisable, qu'il est en évolution continue, si ce bon sens les atteint et qu'ils en tirent les conséquences, il leur faudrait alors stopper toute recherche dans ce domaine (car dans l'état actuel, tout ce qui peut être exploité, appliqué, l'est). D'où les investissements aveugles des firmes pharmaceutiques qui se moquent parfaitement du vivant et de sa compréhension : pensée cloisonnée, analytique, diagnostique, par symptôme. Pensée partielle et partiale, simple comme une équation du premier degré.
Le mythe de la recherche fondamentale Au fait, ces chercheurs étaient-ils payés par le privé ? Non. Les quatre chercheurs anglo-saxons responsables de la découverte de la «désactivation» des gènes sont tous attachés à un «Institut» ou une «Université».
Cette découverte illustre une fois encore combien le système a donc besoin de recherche fondamentale ; autrement dit une recherche qui ait droit à l'erreur, qui ne soit pas tenue de réaliser des bénéfices immédiats.
La recherche fondamentale est celle que revendiquent les néo-étatistes de tous bords, rêvant encore de l'hypothétique âge d'or de la recherche à l'ancienne. Malheureusement, force est de constater que toute découverte profite toujours au système en place. Pierre et Marie Curie étaient sans doute aussi désintéressés et passionnés qu'Albert Einstein. Pourtant, c'est bel et bien grâce à leurs recherches empreintes d'idéaux moraux que fut rendu possible l'avènement du nucléaire, formidable épée de Damoclès pendue sur la tête de l'humanité. De plus, de nos jours, fini le hangar des Curie, laborieusement aménagé en laboratoire ! Les structures nécessaires à la recherche actuelle (songez à la génomique, au nucléaire) sont très coûteuses et nécessitent une forte centralisation de pouvoir et de capitaux. Les découvertes retournent évidemment à l'intéressé (l'armée, l'industrie ; remarque : l'armée est une industrie et l'industrie, c'est la guerre avec son lot de mobilisation, réquisition, expansion, destruction, etc.).
L'histoire a par ailleurs montré que l'accumulation capitalistique pouvait fort bien s'effectuer dans un cadre strictement étatique (souvenez-vous de
l'URSS). Présentement, le cas de Cuba constitue l'exception qui confirme la règle. Si le savoir étatique se trouve actuellement placé au service du retour à l'autonomie paysanne et écologique c'est parce que l'île se trouve doublement protégée malgré elledu monde industriel : par un blocus états-uniens d'une part, l'éclatement du bloc de l'Est de l'autre, qui la fournissait en céréales industrielles jusqu'en 1989.
Le progrès technologique est matériellement lié à une forme d'organisation qui nécessite un certain degré de centralisation et de spécialisation, où les nécessités ne sont pas déterminées par l'individu, mais par un système hors de contrôle par nature.
Notes:
1. Arte, soirée thématique sur le clonage et les OGM, diffusée le 9 octobre 2002 ; RTBF, "Ecran témoin : Pour ou contre les OGM", le 18 novembre 2002.
2. Le Soir, 17 juillet 2002, p.14.
3. La première bactérie transgénique avait été mise au point dans une université états-unienne en 1972. Lors du débat sur les OGM organisé par la RTBF, le seul intervenant qui ait mentionné le rôle primordial qu'a joué la recherche publique dans le domaine des biotechnologies, c'est le représentant de Monsanto. Non pour critiquer le développement technologique, mais pour se débarrasser d'une partie de la responsabilité que tous les autres intervenants, y compris le présentateur, lui attribuaient. Son rôle de bouc-émissaire apparaissait clairement : les mauvais OGM guidés par le profit, c'était Monsanto et les multinationales. La leçon n'était pas moins claire : pour de bons OGM, faisons confiance à la recherche publique.
4. Le géant allemand n'est pas inconnu dans la région gantoise puisque c'est à Ypres qu'il expérimentait pour la première fois, intégré dans un consortium national, le fameux gaz moutarde surnommé ypérite en souvenir de la ville où il fut employé pour la première fois. Bayer fut nazie pendant la seconde Guerre Mondiale, gérée par d'anciens nazis après celle-ci sous le nom générique de IG-Farbhen ; en matière d'expérimentation grandeur nature, l'agro-pharmacologue s'est encore illustré en Espagne dans les années 80 par l'empoisonnement de plusieurs centaines d'Espagnols (lire à ce sujet : Jacques Philipponneau, Relation de l'empoisonnement perpétré en Espagne et camouflé sous le nom de syndrome de l'huile toxique,Paris, L'Encyclopédie des Nuisances, 1994). La SARL Matthias Rath (31, av. du Peuple belge, 59800 Lille, France) accuse les industries pharmaceutiques de «crime contre l'humanité», leur reprochant notamment de ne s'en prendre qu'aux symptômes sans souhaiter la guérison.
5. Dans le cadre de programmes financés à 50% par le privé ; ce qui reviendrait en fin de compte à financer la recherche privée à hauteur de 50%.
6. Lire à ce sujet J. SEMPRUN, Apologie pour l'insurrection algérienne,Paris, L'Encyclopédie des nuisances, 2002.
Courant Alternatif
L'agriculture
un enjeu majeur de notre époque
Edito de Courant Alternatif hors-série n°7, 2e trimestre 2002A commander à OCL/Egregore, BP 1213, 51058 Reims cedex
32 pages, 3,8 €. Cheque à l'ordre de "La Galere"
oclibertaire@hotmail.com
http://oclibertaire.free.fr/
Enjeu majeur de notre temps ? Cela est indéniable si on se rappelle quelques données de base. Il y a sur notre planète presque 1,4 milliard d'actifs agricoles c'est-à-dire d'hommes et de femmes qui ont comme activité principale l'agriculture, que ce soit pour se nourrir directement ou pour commercialiser une partie plus ou moins importante de leurs productions. C'est donc, et de très loin, le métier ou l'état le plus répandu. Qu'ils soient tout ou en partie intégrés dans les circuits de distribution, qu'ils vivent en autarcie plus ou moins complète, ils subissent à des degrés divers le mode de production dominant sur la planète, le capitalisme. Par le biais du marché, par les systèmes coloniaux, néo-coloniaux, par la domination la plus brutale de propriétaires fonciers, de dictateurs en tous genres, mais aussi par les répercussions que ce mode de production a sur l'environnement et sur les systèmes politiques. Mais, nous répond-on souvent, lorsqu'on avance ces données, agriculteurs et paysans, paysannes et agricultrices sont en diminution constante. Certes l'activité salariale, industrielle, de service, augmente au détriment de l'agriculture. Mais plus lentement qu'on ne le pense souvent. De plus, en valeur absolue, la population mondiale croissant sans cesse, le nombre de paysans augmente, en fait ! On entend souvent également dire que le terme paysan ou agriculteur recoupe des réalités qui n'ont rien à voir ensemble. C'est vrai, mais dans quelle proportion ? 1,3 milliard de paysannes et de paysans pratiquent la culture manuelle et attelée, 28 millions seulement sont mécanisés et armés ainsi pour l'exportation. Là est bien le premier clivage. Ensuite, et seulement ensuite, on peut affiner les analyses et voir les différences dans chaque catégorie. Ainsi, et pour revenir à la France, on pourra dénoncer le fait que, par exemple, sur les 75 000 exploitations françaises céréalières 13 000 Ñ les plus grosses Ñ on reçu en moyenne et chaque année entre 1992 et 1999, 215 856 francs d'aides directes par actif. Cela décrit parfaitement les énormes disparités qui font qu'en France il n'y a pas UNE paysannerie mais DES paysanneries aux intérêts antagonistes. Mais il faut aussi savoir que ces 215 856 francs représentent 100 fois le revenu annuel d'un paysan somalien ! (chiffres fournis par la Confédération paysanne). En France, 80 % de la subvention publique accordée par la PAC aux agriculteurs (72 milliards en 2000) est reçue par 20 % des plus gros et gras !Enjeu majeur de notre temps car autant le capitalisme s'est construit grâce au réservoir humain que constituait la paysannerie, autant tout projet de société communiste libertaire ne pourra se développer et exister que par une reconquête de l'espace, par une activité agricole nourricière et de proximité. Éradiquer la famine dans le monde ne passe pas par un développement de l'agroalimentaire, par une industrialisation et une mécanisation sans retenue de l'agriculture, par la recherche génétique ou autres monstruosités. Ce qui passe par là c'est la loi du profit pour les uns et de l'esclavage pour les autres. L'éradication de la famine passe avant tout par une agriculture de proximité, non industrielle. Dans les pays du Sud comme dans ceux du Nord, les petites exploitations sont les plus «rentables» dès lors qu'elles ne sont pas pillées, c'est-à-dire qu'une plus-value ne soit plus extraite de leur travail que leur environnement n'est pas détruit et qu'on ne les condamne pas à la monoculture.
Dans les pays dits « développés », le vieux mot d'ordre « la terre à ceux qui la travaillent » est en grande partie dépassée, du moins si on s'attache à la propriété juridique de la terre. Car posséder la terre n'est une richesse que si on la vend, c'est-à-dire qu'on se débarrasse de son outil de travail pour en faire un objet de spéculation. Le revenu de l'agriculteur français n'est pas lié à la possession de la terre : les grands céréaliers en louent une grande partie et sont pourtant parmi les plus riches ! Un jeune qui s'installe actuellement aurait plus d'avantages à louer les terres qu'à s'endetter pour en devenir propriétaire... à condition, bien entendu, d'avoir un bail de carrière c'est-à-dire d'avoir la garantie de pouvoir y rester jusqu'à la retraite. Mais pour les pouvoirs publics, pour les banques, pour les techniciens agricoles, une installation n'a de sens que si elle permet d'en extraire un maximum de plus-value pour eux-mêmes (par pour les jeunes qui s'installent) : prêts pour payer les terres, les semences, les engrais, les machines... Sinon cela n'a pas de sens pour eux !
La question agricole se doit donc d'être au centre des débats pour qui veut transformer le monde et abattre le capitalisme. Une question qui n'appartient pas qu'aux agriculteurs et aux agricultrices dans la mesure ou, de manière absolument centrale, leur activité est la plus représentative d'une production socialement utile (ou du moins devrait l'être). À moins de rêver à un monde dans lequel la nourriture serait assurée par l'industrie chimique et où une partie du territoire serait réservée à des fonctions récréatives pour les élites et où le reste serait plus ou moins désertifié et réservé à faire « vivre » les plus pauvres, les « exclus ».
Manolín
LES ÉNERGIES RENOUVELABLES,
UNE SOLUTION À LA CRISE ÉNERGÉTIQUE ?
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On parle d'une crise de l'approvisionnement énergétique de nos sociétés industrialisées. Une crise énergétique inévitable face à une hausse constante de la démographie et à une consommation croissante de ressources limitées : la population mondiale atteindra 8,5 Milliards de personnes en 2020 soit un taux de doublement de 40 ans. Au rythme de consommation actuel, il nous reste du pétrole pour les 40 à 100 prochaines années selon que l'on considère que certaines réserves sont exploitables ou non. Selon les mêmes hypothèses, on peut encore utiliser du gaz pendant 80 à 160 ans. Le charbon sera encore disponible pendant 170 à 1965 ans (sources : Conseil Mondial de l'Energie).On parle des problèmes de gestion des déchets nucléaires, du coût des centrales nucléaires, de leur dangerosité, de l'accroissement de l'effet de serre (centrales thermiques, voitures, industries...), d'une crise généralisée pour l'eau, l'air, la terre, la nourriture. Une modification radicale du mode de production de l'énergie devra être envisagée par nos sociétés. Cette réorganisation de la production énergétique est illusoire si elle n'est pas combattue de front avec les problèmes sociaux de notre siècle (chômage, travail précaire, inégalités Nord-Sud...). Aussi, des solutions écologiquement intéressantes comme les énergies renouvelables, ne peuvent se réduire à une substitution du nucléaire et du pétrole. Elles doivent s'intégrer dans une démarche qui privilégie l'homme, participer à une alternative sociale autant qu'écologique.
Energies renouvelables ? Les énergies renouvelables (soleil, vent, eau, biomasse, marées) sont présentes partout. Elles sont inépuisables grâce aux cycles naturels. Mais elles sont aussi diffuses et pour la plupart irrégulières. La première de ces énergies est le negawatt (ou économie d'énergie). Il est en effet primordial de rappeler que l'énergie la moins polluante est celle que l'on ne consomme pas. Par conséquent, il faut avant tout apprendre à utiliser l'énergie de façon rationnelle (repenser nos modes de consommations et utiliser des appareils efficients). Quelles sont les autres énergies renouvelables ? L'énergie éolienne utilise la force du vent pour produire de l'électricité en faisant tourner une turbine (un mixte entre la dynamo et les anciens moulins à vent). Le flux solaire peut être directement converti en chaleur par l'intermédiaire de capteurs solaires thermiques. Cette technique est applicable au chauffage des habitations, des piscines, à la production d'eau chaude sanitaire (ECS), ou encore au séchage des récoltes (fourrage, céréales, fruits). Contrairement aux idées reçues, l'intérêt du solaire est sensiblement le même sur tout le territoire. En effet l'ensoleillement est plus fort dans le Sud, mais dans le Nord, les besoins en chauffage sont plus importants et plus étalés sur l'année. Du coup, le solaire thermique permet d'éviter l'utilisation de ressources non-renouvelables de facon aussi intéressante au nord comme au sud. Le solaire photovoltaïque, à ne pas confondre avec le solaire thermique, permet de produire de l'électricité. En effet, la lumière du soleil peut directement être transformée en électricité par des panneaux photovoltaïques, sans pièces tournantes et sans bruit. L'électricité produite peut être soit stockée dans des batteries, soit convertie par un onduleur pour être distribuée aux normes sur le réseau. Actuellement, EDF est obligée d'acheter le courant à 0,15€/kWh.
La méthanisation est également une voie de conversion de la biomasse (matière organique) en énergie. Maîtrisée depuis un siècle pour diminuer la charge en matière organique des boues de station d'épuration urbaines, des effluents industriels, et plus récemment des déchets organiques ménagers, la méthanisation produit ce que l'on appelle le Biogaz. Le bois a longtemps été la seule source d'énergie à la disposition des hommes pour leurs besoins domestiques et industriels. Les émissions de CO2 sont neutres vis à vis de l'effet de serre si l'on tient compte du carbone réutilisé par la croissance des arbres sur les surfaces replantées. L'exploitation de la filière bois-énergie permet aussi d'améliorer la gestion du patrimoine forestier.
Le principe de la géothermie consiste à extraire l'énergie contenue dans le sol pour l'utiliser sous forme de chauffage ou d'électricité. Les grosses centrales hydrauliques d'EDF ne sont généralement pas considérées comme des énergies renouvelables du fait de leurs impacts sur l'environnement. Il existe en France environ 1 500 petites centrales hydrauliques (PCH) en activité, régies par des communes ou des producteurs indépendants. Enfin, l'architecture bioclimatique permet de tirer parti du climat pour gagner du confort et économiser l'énergie dans son habitation.
Les énergies renouvelables participent au développement durable ? Oui, mais de quoi parle-t-on ? S'il est un mot consensuel et fourre-tout, c'est bien le développement durable. Mis sur le devant de la scène politique en 92 lors du sommet de Rio, sa définition est suffisamment vague pour que personne ne s'y oppose ou plutôt pour que tout le monde l'utilise à sa sauce : « Un développement qui remplit les besoins des générations présentes sans compromettre ceux des générations futures ». Oui mais... le rapport Bruntland qui a donné cette définition oublie de définir deux choses : Qu'est-ce que le développement et quels sont les besoins des générations ? Chacun interprète ces deux concepts en fonction de l'idéologie à laquelle il se réfère. Les réponses à ces questions dans le cadre d'un développement durable tel qu'il est présenté sont en complets désaccords avec le principe de croissance économique si chère aux capitalistes et aux libéraux. Il n'y a rien de moins révolutionnaire que le développement durable quand on y ajoute la définition suivante pour le développement : « un changement qualitatif d'une économie non croissante en équilibre avec l'environnement ». Le partage des richesses doit non seulement se faire dans le temps (les générations futures) mais aussi dans l'espace (apartheid social).
Repenser la production énergétique Au Nord comme au Sud, une révolution énergétique est indispensable et elle doit être affrontée dans toutes ses dimensions : écologiques, techniques, économiques, culturelles et sociales. Amélioration de l'efficacité énergétique, et recours aux énergies renouvelables, élimination des gaspillages, programmes de reboisement ne pourront aboutir sans réforme profonde aux échelles locales, régionales et continentales, des modes de production et de répartition des richesses. Cet effort n'a de sens que collectif (décision au niveau local de la gestion de l'énergie) et mondial. Une solidarité entre les peuples est nécessaire, afin de mieux répartir les gisements d'énergie (fossiles ou renouvelables). Il faut choisir des énergies à forts rendements énergétiques, mais il est tout aussi important d'agir sur la consommation dans tous les secteurs : production, habitat, déplacement... Une telle réduction des consommations énergétiques des transports n'est envisageable sans un transfert massif des investissements de la route vers le rail, sans une réduction massive de l'usage de l'automobile privée. Ces réorientations sont inconcevables sans modifications radicales des choix économiques, sans un élargissement décisif de la démocratie au niveau local, sans transformations profondes des comportements, donc des systèmes éducatifs.
Relier les deux luttes, sociale et écologique Si une transition énergétique apparaît inévitable, l'enjeu est de savoir comment la faire basculer vers un nouvel équilibre durable et équitable. Car l'échec serait que le système actuel absorbe une partie ou l'ensemble des contraintes environnementales, sans éliminer les effets pervers actuels en matière sociale. Car le marché économique actuel est tout à fait capable d'intégrer ces contraintes écologiques comme il l'a fait avec ses contradictions sociales avec le keynésianisme. A titre d'exemple, les normes environnementales Iso 14 000 et Iso 14 001 sont intégrées par les grosses industries non par soucis écologiques mais bien pour des raisons de marketing. De même, l'utilisation d'énergies renouvelables ou la réduction des consommations énergétiques pourront très bien être les stratégies des entreprises, du moment qu'elles permettent de réduire la facture d'électricité et par là de dégager de plus gros bénéfices. Si ces problèmes ne sont pas attaqués à la fois sur les deux fronts, écologique et social, rien ne changera de manière intéressante. La réorientation énergétique est liée au droit pour tous d'avoir accès et de participer aux richesses produites, ce qui s'accompagne forcément de la réduction de la part de travail salarié. Tout compromis sur l'un des deux axes serait un désastre pour l'autre. La lutte pour l'accès à un niveau de vie décent pour chacun, l'épanouissement de l'individu ailleurs que dans le travail va de pair avec celle du respect des écosystèmes.
Développer les énergies renouvelables Les perspectives d'une réorientation énergétique qui respecte l'homme et l'environnement, nous permettent de dégager quatre exigences : réduire nos consommations énergétiques, utiliser une énergie propre écologiquement, favoriser la démocratie locale et la responsabilité des citoyens, réduire les inégalités sociales. L'intérêt et les apports des énergies renouvelables, comme pour toutes les technologies, dépendent de l'utilisation qui en sont faites. En premier lieu, les Energies Renouvelables (EnR) sont intéressantes car elles permettent une production d'énergie décentralisée, indépendante du réseau national. De fait, elles peuvent être utilisées facilement dans les pays reculés ou ceux en voie de développement, qui n'ont pas accès au réseau national. Elles permettent de produire de l'énergie avec des ressources présentes sur place. Les EnR présentent une alternative au système classique de production centralisée de l'énergie. Il est maintenant possible (techniquement), de créer des structures de production énergétique au niveau d'un quartier, d'un syndicat intercommunal ou d'un individu. Cette possibilité est intéressante si elle s'intègre dans une démarche beaucoup plus globale de la gestion de la production. Ceci afin que la production corresponde aux besoins locaux, pour ne produire que ce qui est utile. Cette démarche implique une démocratie locale plus importante, pour que la production (énergétique, alimentaire, vestimentaire...) soit déterminée collectivement, en fonction des besoins, des ressources et du temps que les gens sont prêts à consacrer. Il faut au maximum rechercher des technologies à visage humain, de petites tailles, que l'homme maîtrise localement. Il s'agit de renverser le processus d'automatisation du travail humain qui conduit à des opérations sans acteurs pour produire des choses sans auteurs. Se réapproprier les activités qui entretiennent notre lieu de vie, qui nous permettent de nous nourrir (jardinage, cuisine...), de nous habiller, tout comme produire l'électricité pour son quartier, c'est une manière de redonner du sens à nos activités et de nous responsabiliser.
Manolín
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