
D.A. BULLARD
VERS LA RUSSIE LIBRE
Révolution Russe ! Douloureuse bien aimée ! Connaîtrons-nous jamais exactement tes luttes, ton héroïsme, ton martyrologe ? Parviendrons-nous un jour à lever le manteau de silence que le Moloch tzariste maintient sur toi depuis tant d'années ? Nous sera-t-il permis de suivre pas à pas les mille péripéties de ton drame grandiose ? Ton sacrifice devra-t-il rester perdu pour l'humanité ? Ta voix ne va-t-elle pas s'élever formidable au-dessus de nos joutes léthargiques pour les inspirer de ton vivant exemple, pour leur insuffler un peu de l'héroïque ardeur qui t'anime ?Révolution chère à nos cÏurs, courage ! Les frères d'Occident s'efforcent de te comprendre. Ils sentent désormais que ta cause est leur cause. Ils souffrent tes souffrances et débordent d'enthousiasme à l'annonce de tes victoires. Dans ces contrées où la tyrannie avait jusqu'ici récolté l'huile indispensable pour ranimer son foyer mourant, tu vas trouver demain les armes nécessaires à ton triomphe final.
Oui, les temps sont changés, quoi qu'on dise ! Aujourd'hui, nous savons qu'ils sont nos camarades, les innombrables martyrs qui vont peupler les geôles du Petit Père et les steppes lointaines de Sibérie.
Nous les appelons nos frères, ces vaillants, nos sÏurs, ces vaillantes qui, de temps à autre, se sacrifient pour abattre un fauve. Nous comprenons que le joug qui pèse sur les épaules du prolétariat russe n'est pas très différent du fardeau d'esclavage qui pèse sur nos épaules. Nous avons la pleine certitude que l'immense pays des moujiks va se rencontrer bientôt avec nos paysans dans une unanime aspiration vers le bien-être et la vie libre.
Nous, producteurs de l'Occident, voyons à présent bien au delà du clocher de notre village, de notre cadre national et même de notre groupe ethnique. Au delà de nos revendications personnelles, les grands conflits mondiaux nous passionnent, ranimant nos courages, et nos cÏurs se sentent solidaires de tous les hommes, de quelque souche qu'ils descendent. C'est avec ce sentiment, Révolution chérie, que nous te dédions cette Ïuvre de vulgarisation si remarquable, grâce à laquelle nous avons acquis de toi une connaissance plus intime. Accepte-là comme gage de notre inaltérable amitié et de notre alliance pour les luttes prochaines.
«L'histoire de toutes les Sociétés, jusqu'à aujourd'hui, c'est l'histoire de la lutte des classes». Cette parole est de Karl Marx et sa justesse a été reconnue par un grand nombre d'historiens de notre époque.Du jour où les plébéiens de Rome se levèrent contre les oppresseurs du patriciat, la classe des travailleurs inaugura les révolutions. Incendie des châteaux, mise en pièces des machines, défense des barricades, lutte plus calme mais non moins âpre des grèves et des boycottages, les producteurs, par toute la terre, n'ont pour ainsi dire pas cessé d'être en révolte contre la classe qui ne produit pas. Par moments, ces révoltes ont pu être inspirées, dirigées ou détournées de leur but, par des hommes d'une autre classe, mais toujours la force et le sang ont été dépensés par les travailleurs. En aucune révolution, même la Commune de Paris, les plaintes et les apirations des travailleurs n'ont été aussi clairement et aussi opiniâtrement exprimées que dans la Révolution Russe. Elle est par excellence une révolution ouvrière.
Durant ces deux dernières années, bien des choses ont été écrites sur la Russie, la plupart du temps dans des volumes coûteux ou bien dans des publications mensuelles ou hebdomadaires hors de la portée de la majorité des salariés. Les travailleurs français ont dû s'en rapporter aux quotidiens pour se documenter. Cette source d'informations a deux graves défauts. Toujours éparpillés, les nouvelles ne sont jamais présentées sous la forme de narrations, et ensuite, elles sont généralement entachées de partialité. (**)
Les pages qui suivent ont été écrites avec l'idée qu'il y a en France un grand nombre de travailleurs désireux de savoir comment et pourquoi leurs frères se battent à l'autre bout du monde et qui attendent un exposé complet et succinct de la plus grande des révolutions mondiales.
Ces chapitres n'ont pas de prétention historique. Les événements sont trop récents et l'écrivain les a suivi de trop près pour les présenter avec la perspective des siècles ou leur donner ce caractère purement impersonnel que l'on dit être fondamental en histoire. A ces défauts, on trouvera quelque compensation dans le fait que l'auteur était sur place et, jusqu'à un certain point, il a pris part aux faits narrés.
Afin de bien comprendre les récents événements qui se sont déroulés en Russie, quelques notions sur l'histoire de ce pays sont nécessaires. On voudra être indulgent pour les brefs aperçus historiques qui émaillent cet exposé d'événements plus proches de nous.
INTRODUCTION Les surprises et les contradictions apparentes que la Russie réserve aux Occidentaux sont infinies.
Les journaux parlent de la manifestation ouvrière conduite par le père Gapone, et de la merveilleuse grève générale d'octobre, prête à rencontrer un prolétariat fort et bien développé. Une de mes premières surprises fut de constater qu'il y avait à peine dix pour cent d'ouvriers de fabrique dans la population, et que ces ouvriers étaient les plus malheureux et les plus mal organisés du prolétariat moderne.
Une teinture d'histoire, si légère soit-elle, est tout d'abord un réel désavantage pour quiconque étudie la Russie de l'heure actuelle. L'industrie moderne y étant fort peu développée, on cherchera naturellement les institutions médiévales. Mais la Russie est aussi peu soumise à la Féodalité qu'elle l'est au Capitalisme.
La raison principale d'une telle confusion, c'est que les Russes donnent à des mots ayant un sens très précis dans les histoires de l'Europe occidentale des significations totalement différentes. Ainsi, vous entendez parler d'un «marchand de la première Guilde», vous pensez aussitôt aux guildes de métier anglaises et vous cherchez en vain leur équivalent en Russie. Il n'y a pas d'analogie entre la «classe bourgeoise» dans ce pays et les bourgeois des vieilles cités flamandes. On fait souvent allusion aux «anciennes république de Kazan et de Novgorod». En réalité, elles ressemblaient plutôt au vieil Empire Germain qu'à des républiques. Quand la dynastie s'éteignait, comme cela arrivait souvent en ces temps de luttes, de poison et de meurtres, quelques hauts personnages s'assemblèrent, et ils élirent un nouveau despote. Le clergé comme la noblesse y jouent un rôle tout autre que dans l'Europe occidentale.
Pour étudier la Russie, il faudra abandonner toutes idées préconçues. La Russie n'est pas plus un despotisme asiatique en avance qu'elle n'est un Empire occidental en retard. La civilisation slave est unique. Elle a subi l'influence des hordes tartares de l'Est ainsi que des idées de ses voisins occidentaux ; elle est néanmoins distincte des uns et des autres. Croire que le développement historique de la Russie soit suivre le même cycle que celui de l'Europe occidentale ne peut conduire qu'à des erreurs extravagantes.
De même, on se souviendra que la Russie n'est pas une nation, mais un groupe de nations. Ses cent et quelques millions d'habitants parlent quatre-vingt langues différentes. Elle englobe un territoire deux fois grand comme les États-Unis, et les moyens de communication y sont fort peu développés. Odessa, sur la Mer Noire, et Saint-Petersbourg, sur la Baltique, communiquent plus facilement entre eux que nombre de villages séparés par quelques lieues.
Le niveau de l'éducation dans chaque localité est très inégal. Dans les provinces baltiques, par exemple, il y a plus d'individus sachant lire et écrire, par cent habitants, que dans aucune autre république. En d'autres parties de l'empire, il y a des tribus sauvages plus ignorantes que nos Indiens. Entre ces extrêmes est la plus grande masse du peuple russe. Une classe minuscule, l'Intelligenzia, est plus cultivée que les intellectuels des autres pays, alors que dans les villages paysans, il est souvent difficile de trouver quelqu'un sachant lire. La Pologne et la Finlande sont des exemples pris parmi la douzaine de nations disparates assimilées et dont la haine n'est pas concentrée sur le Tsar en particulier, mais est étendue au peuple russe en général. Toutes ces dissemblances font qu'il devient de plus en plus malaisé de parler du peuple russe comme d'un ensemble. Les distances sont si considérables, les moyens de transport si inégaux, l'éducation si diverse, que toute unité d'action devient difficile à l'extrême.
GAPONE Le Nouvel An de 1905 fit son entrée au milieu des rires habituels à «l'Ours», le restaurant select du centre de Saint-Petersbourg. D'innombrables lustres y flamboyaient. Un orchestre militaire s'y faisait entendre. Des officiers, dans de splendides uniformes, et des femmes vulgaires, les habituées de la Cour, en grande toilette, remplissait la nuit des éclats de leur gaieté. Tandis que là-bas, dans le faubourg ouvrier, tout était tristesse. Les rares lumières y étaient toutes petites. La musique, c'était les voix plaintives des mères, chantant les airs appris au village afin que les enfants souffreteux ne pensent plus au froid de l'hiver. Plus honnêtes que les femmes de «l'Ours», ces femmes ne les égalaient pas en beauté. Point de gaieté. Le Nouvel An ne leur apportait comme promesses que douze nouveaux mois de servitude ; douze nouveaux mois de désolation, avec des heures de travail interminablement longues et des salaires exagérément minimes ; douze nouveaux mois d'usure mentale, morale et physique, de routine machinale, de famine et d'entassement dans des bouges.
Le centre de Saint-Petersbourg est un quartier de palais, de théâtres et de parcs. Mais la cité est enfermée dans un cercle de faubourgs. Royaume de misère, de laides usines, de vieilles bâtisses, de rues malpropres. De tous les coins de l'Empire, l'armée des désÏuvrés accourt dans la Cité intérieure pour la chasse au plaisir. Dans la Cité extérieure, se presse l'armée autrement grande de gens en quête de travail. Ce contraste est la cause de la Révolution Russe. Jamais société humaine n'a offert pareil contraste. Il n'y a pas autant de distance entre Cherry-Hill et la Cinquième-Avenue, il n'y en a pas eu autant entre les faubourg de Paris et Versailles, qu'entre le quartier de Vibourg et le Palais d'Hiver. C'est à travers cet abîme que, le 9 janvier 1905, les travailleurs furent conduits par le Père Gapone.
Pour comprendre cette marche fatale du peuple, jetons un coup d'Ïil dans son histoire passée. En 1861, le servage fut aboli en Russie. Il n'y avait pas de manufactures antérieurement à cette date. Il y avait bien quelques centres industriels en Pologne et dans les provinces de l'ouest, mais, dans le cÏur immense de la Russie, le capitalisme moderne, la fabrication industrielle ayant pour but des bénéfices, était inconnue. Les serfs labouraient les champs de leurs maîtres. Durant les longs mois d'hiver, ils fabriquaient chez eux des objets très simples : du drap ou des souliers, des harnais ou des ustensiles de ménage. Les objets trop compliqués se faisaient dans des «artels». La communauté avait-elle besoin de roues de charrette, par exemple, un certain nombre de paysans se réunissaient, formaient un artel, et les fabriquaient. Quand le travail était terminé, ils se partageaient le gain, puis se séparaient. La demande de certains objets fut parfois si constante, que certains artels restèrent permanents. Ils répondirent bien au delà des demandes de leur village et fournirent à un district plus vaste. Dans les artels permanents, les travailleurs pouvaient développer une grande habileté ; mais, en général, l'existence des artels était brève et l'habileté minime. Mode de production bien peu économique assurément, mais, néanmoins, bien intéressant au point de vue socialiste. Grossiers et imparfaits sans doute, ces groupements étaient des expériences directes de production coopérative, ayant éliminé les pires défauts du capitalisme moderne : le salariat et la création d'une plus-value commerciale.
L'émancipation amena une métamorphose, mais la métamorphose fut lente. Tous les serfs qui avaient travaillé dans les fermes reçurent un lot de terrain. Le lot était bien petit, et souvent, par suite de la malhonnêteté du maître, plus petit que le lot accordé par la loi. Pour en acquitter le montant, les paysans furent accablés d'impôts excessifs. Pourtant, malgré ces divers mécomptes, cela empêcha les paysans de devenir immédiatement des salariés. Quant aux serfs qui avaient été gens de maison, ainsi que ceux qui avaient fait autre chose que du travail agricole, ils ne reçurent pas de terre, et furent forcés de chercher sans retard un emploi. Certains restèrent comme domestiques, attachés à leurs anciens maîtres. D'autres trouvèrent du travail sur la terre de leur seigneur. Les autres furent attirés dans les villes, et, comme l'industrie s'y développait, devinrent des ouvriers d'usine.
Les choses n'allèrent pas bien pour les paysans nouvellement libérés. Bien que le chiffre de la mortalité soit fort élevé parmi eux, le chiffre des naissances y est encore plus élevé, et la population s'accroît plus vite en Russie que dans tout autre pays du monde. La terre paysanne, insuffisante au début, répond de moins en moins aux besoins à mesure que le nombre des paysans augmente. Ajoutez à cela les mauvaises récoltes, le manque d'éducation, les impôts écrasants, et vous ne serez pas étonnés d'apprendre que la richesse paysanne a constamment baissé depuis l'émancipation. Partout où des chiffres ont été recueillis, on a constaté que la quantité de nourriture absorbée par chaque paysan avait diminué et que le nombre d'animaux élevés dans chaque famille avait décru. Cette baisse a été constante depuis l'émancipation, mais elle s'est accélérée dans ces quinze dernières années, avec la politique du comte Witte.
Witte est un banquier, il n'est pas économiste. C'était son idée, d'établir le système de banque sur la monnaie d'or. Afin de ramasser l'énorme réserve d'or dont il avait besoin pour établir un étalon d'or, il était nécessaire que l'exportation du pays dépassât l'importation. La différence, la «Balance du Commerce», serait payée en or, que le gouvernement ramasserait pour sa réserve. Le grain était la seule denrée que la Russie produisit en grandes quantités. Les lourds impôts obligeaient le paysan à vendre son grain aussitôt récolté, et ce grain était exporté. Les exportations de grain augmentant, la famine augmenta. Witte ramassa sa réserve en affamant ses compatriotes. Il est probable qu'il apprît ce tour au spectacle de l'exploitation anglaise de l'Inde. Aucun autre pays n'a une exportation de grain aussi considérable, et des famines aussi fréquentes. Une autre idée de Witte fut la muraille des hauts tarifs douaniers. Les droits de douanes devaient être payés en or, et, ces encaissements enflant la réserve du trésor, on augmenta les prix de vente aux paysans déjà affamés.
Sous la pression accumulée de ces divers facteurs économiques, la classe paysanne a perdu sa solidarité primitive et s'est fragmentée en trois sections différentes. Les plus fortunés et les moins scrupuleux se sont élevés au dessus de la moyenne. Ils ont économisé quelque argent, et ils le prêtent aux taux les plus exorbitants à l'époque où l'on perçoit les impôts. Plus tard, ils vendent les biens de leurs victimes et acquièrent ainsi de la terre. Il font aussi le trafic de grain. Connaissant intimement leurs voisins, ils sont en mesure pour acheter, au moment psychologique où la nécessité se fait le plus sentir, et leur capital est suffisant pour leur permettre de garder leur stock jusqu'au jour où les cours monteront. Toujours paysans vis-à-vis de la loi, ils sont en réalité des petits propriétaires et des prêteurs d'argent. Ils constituent une toute petite fraction du corps des paysans et sont cordialement détestés par le reste.
En très grande majorité, les paysans sont restés, à peu de chose près, ce qu'ils étaient au moment de l'Émancipation. Leur chance propre a été la chance commune. Ils gardent leur pièce de terre et sont membres respectés de leurs communautés. Leur métamorphose est plutôt interne qu'externe. Il y a un peu plus de son dans leur pain, d'année en année. Ils ne rient plus aussi souvent que leurs ancêtres, et la famine qui les menace sans cesse a ridé leur front et ulcéré leur cÏur. L'inquiétude les gagne. Ils brûlent les granges de leurs seigneurs et tuent le percepteur plus souvent que jamais. L'infortune croissante de leur vie les poussera à un horrible règlement de compte un jour prochain.
La troisième catégorie, c'est celle des paysans sans terre. A ceux-là, la chance n'a pas souri. Certains, peut-être, doivent leur malheureux sort à la boisson ; un plus grand nombre, aux mauvaises récoltes et aux maladies ; mais la plupart le doivent aux impôts incessants qui pèsent sur eux. Ils sont devenus la proie des prêteurs, et la dette a englouti leurs terres. Certains s'embauchent comme ouvriers agricoles dans de vastes domaines, mais la majeure partie est entraînée vers les cités.
C'est cette catégorie, toujours accrue de la classe paysanne, qui constitue la base du prolétariat industriel. Ils vont vers les villes, non pas comme dans les autres pays, pour y chercher fortune, mais pour échapper aux famines. Il leur répugne de croire que leur nouvelle situation doive être permanente. De leur cÏur déborde l'espérance intarissable que, quoiqu'il arrive, la chance leur sourira un jour et qu'ils pourront revenir à la terre. La plupart des paysans russes considèrent l'agriculture comme la seule vie véritable. Leur attachement au sol et leur croyance à peu près universelle en une forme quelconque de nationalisation des terres, sont les principaux caractères distinctifs de leur classe. C'est cette vie précaire, importée des régions où règne la famine, et ce manque de stabilité dans leur situation, qui font des ouvriers russes une proie facile pour les employeurs. La «Loi d'Airain des Salaires», qui veut que les salaires soient généralement suffisants pour entretenir l'ouvrier et ses enfants est ignorée en Russie. Le déclin rapide de l'agriculture, et les quatre-vingt millions de paysans qui courent à la ruine, délivrent le capitaliste de toute crainte pour la demande de travail. En dépit de l'effroyable avilissement de la vie de fabrique, l'armée des sans-travail augmente sans cesse, et les salaires baissent bien au dessous du minimum économique du nécessaire. On peut estimer entre 40 et 50 % le nombre de travailleurs pétersbourgeois qui sont nés dans les villages et qui restent encore paysans de cÏur. En d'autres centres industriels plus récents, la proportion est encore plus élevée. La concentration d'un si grand nombre de travailleurs dans la même ville devait amener inévitablement leur organisation. Il y eut deux mouvements ouvriers distincts. Pendant nombre d'années, les socialistes ont été à l'Ïuvre. Leur succès, si l'on tient compte de l'ignorance des travailleurs, a été considérable. Graduellement, l'idée de s'organiser et de faire grève pour des améliorations matérielles prit corps. L'organisation syndicale était un crime, au début, mais l'idée magnétique d'une action organisée ayant triomphé des lois oppressives en Angleterre, il en fut de même en Russie.
Il y a environ trois ans, un directeur de la police secrète imagina de lancer un mouvement en sens contraire. Les nouveaux syndicats étaient purement économiques, et ils se tenaient en dehors de toute idée socialiste ou révolutionnaire. Aussi longtemps que les syndicats s'en tinrent aux revendications économiques, ils furent entretenus par la police. Comme nos unions françaises, ils offraient aux travailleurs la chance d'ajouter quelques sous à leur salaire quotidien ou de diminuer la journée de travail de quelques minutes. Chaque fois qu'ils proclamaient la grève, la police se montrait bienveillante à leur égard. Quand un syndicat socialiste se mettait en grève, ses leaders étaient jetés en prison ou envoyés en Sibérie. Un grand nombre d'ouvriers, parmi les plus ignorants, entrèrent aux syndicats de la police.
C'est dans ces syndicats policiers que le Père Gapone commença à devenir célèbre. Le caractère de cet homme a été tellement entouré de mystère, qu'il est pour ainsi dire impossible d'écrire quelque chose de certain à son sujet. Certains croient encore à son intégrité, alors que d'autres affirment qu'il fut toujours et continuellement un espion de la police. Ma propre opinion, basée sur des rapports personnels et sur une enquête approfondie, c'est qu'il a oscillé entre ces deux extrêmes.
Né en Russie du sud d'une simple famille de paysans, il devint prêtre, se querella, dit-on, avec son supérieur, et fut chassé des ordres. Plus tard, il fut réintégré, et, à la fin de 1904, nous le trouvons payé par la police, et travaillant parmi la population ouvrière de Pétersbourg. Il était très populaire. Un prêtre qui prend la cause du peuple, même en apparence, est un phénomène si extraordinaire en Russie, qu'il est sûr de trouver immédiatement une foule pour le suivre.
Comment se conçut le projet d'adresser une pétition au tsar, nul ne le sait. Pourtant, ceux qui sont au courant des mÏurs paysannes pourront se l'expliquer sans peine. De temps immémorial, les paysans ont cru que le tsar était leur ami, et ils ont attribué tous leurs maux aux seigneurs, et à ceux de leur entourage. Quand la famine s'abattait sur leurs villages, il était d'usage de faire un choix parmi les vieillards de la communauté et de les envoyer en délégation vers le «Petit Père» pour lui faire entendre leurs doléances. Ces députations ne parvenaient jamais jusqu'au tsar. Elles étaient arrêtées par ses fonctionnaires. Lorsqu'ils revenaient à leur village, le dos meurtri de coups de fouet, la haine des paysans pour les fonctionnaires était plus vive, mais leur foi en la bonté du tsar n'était pas diminuée. J'ai vu deux vieux paysans d'un village voisin du Volga, qui étaient allés en semblable mission à trois reprises différentes, et qui, chaque fois, avaient été fouettés et renvoyés chez eux.
A Saint-Pétersbourg, cependant, le proverbe paysan : «Dieu est très au dessus de nous, et le tsar est très loin de nous», ne tenait pas beaucoup. Le tsar habitait là, tout près, au Palais d'Hiver, de l'autre côté du fleuve. On comprend donc que l'idée leva et se répandit comme une réalité vivante par les rues tristes des faubourgs ; qu'elle courut de logis en logis, aiguillonnée par la famine et la froidure. «Si nous envoyons une petite délégation, pensèrent-ils, cela ne servira à rien. Ils les fouetteront. Tandis que si nous y allons tous ensemble, ils ne pourront pas nous fouetter tous. Nous crierons tous très fort, et le «Petit Père» nous entendra. Il avancera au balcon et nous lui parlerons, et il nous aidera.»
Gapone s'opposa, tout d'abord, à cette idée ; mais l'idée était trop puissante. Quelques jours avant le «Dimanche sanglant», il y jeta sa destinée. Il se peut qu'il ait été touché, à l'aspect de la misère au milieu de laquelle il vivait journellement. Il se peut que l'enthousiasme de l'idée l'ait empoigné, comme bien d'autres, jusqu'à ce degré où le martyre perd son horreur. Il est plus probable qu'il vit que le mouvement ne pouvait être supprimé ; que s'il s'y opposait plus longtemps, il perdrait son influence ; que s'il le conduisait, même à la défaite, il serait comme un dieu parmi les hommes. Il est certain que le vendredi et le samedi précédant le dimanche fatal, il prononça des discours enflammés dans lesquels il dit qu'il valait mieux mourir que vivre comme ils vivaient.
Il n'y avait point de secret quant au mouvement. Tout le monde le savait ; le tsar avait fui à son palais de Tsarskoïé-Sélo, et son oncle, le grand-duc Wladimir, avait reçu le commandement de la Cité. Ce matin-là, le soleil se leva comme si cette journée ne devait pas être la plus grande que la Russie ait connue ; l'aube de la Révolution, la vie nouvelle. Il toucha les dômes d'or des églises, éveilla les avenues couvertes de neige en les baignant d'une lumière aveuglante, et entra même dans les rues mornes des faubourgs. Au centre de la Cité régnait un calme inusité, troublé seulement par un mouvement de troupes à peu près silencieux. Tandis que dans les faubourgs, c'était le brouhaha précurseur des grands événements. Dans toutes les fourmilières humaines, on s'agitait et on se préparait. Les travailleurs s'habillaient comme pour une fête religieuse. A l'heure fixée, ils se rassemblèrent dans leurs quartiers respectifs, et, à partir des trois faubourgs principaux, ils avancèrent vers la Palais d'Hiver, comme trois grands fleuves.
On ne pouvait imaginer meilleur piège. Le Palais d'Hiver forme le côté droit d'un immense demi-cercle. La courbe est formée par les édifices des ministères et les casernes ; et ce vaste amphithéâtre ne possède que trois entrées. Les troupes ne barrant pas le chemin aux travailleurs en marche, ils purent se réunir et avancer dans le piège sans être dérangés. Alors, les soldats fermèrent les entrées, et, sans avertissement, on tira salve après salve dans cette masse compacte d'hommes et de femmes désarmés. A la fin, dans sa terreur impuissante, le peuple se fit un chemin à travers la Cité, où les Cosaques les chassèrent jusqu'au crépuscule.
Le Père Gapone échappa, sans doute parce qu'il portait des habits de prêtre et qu'il tenait une image sainte ; peu de soldats osant tirer sur l'image du Christ. Il eût mieux valu pour lui qu'il mourût. Il serait devenu un saint. Le jour suivant, il accomplit le dernier acte révolutionnaire important de sa vie. Il lança une proclamation, où il disait : «Peuple russe, il n'y a plus de «Petit Père». Un océan de sang, sépare le tsar de son peuple !»
On fit filer Gapone hors de Russie. Il récolta des sommes considérables. Combien de cet argent parvint jusqu'aux travailleurs, nul ne le sait. Gapone se promena quelques mois dans l'Europe occidentale, et enfin retourna en Russie, pour se vendre encore une fois à la police. A cela, il n'y a aucun doute. Il fut tué en mai 1906 par certains de ceux qu'il avait trahis. Il doit sa célébrité à des événements sur lesquels il n'eut aucun contrôle, et à une proclamation probablement écrite par un autre que lui ; mais ces événements et cette proclamation resteront mémorables. Avec eux s'effondra la légende du «Bon Tsar». Les événements prouvèrent, et la proclamation annonça qu'il n'y avait plus de «Petit Père», qu'un océan de sang séparait le tsar de son peuple.
LA CONSTITUTION La fumée des canons du grand-duc Wladimir se dissipa vite, mais le bruit de la fusillade se répercuta longuement à travers l'empire. A l'heure où la nouvelle du Dimanche sanglant se répandit dans les provinces, elle souleva une fureur indignée. Il n'est pas de ville manufacturière qui n'ait ressenti la secousse. Bien des gens pensaient que c'était le coup final porté à l'Autocratie. Ce n'était que le coup du début.
En février, espérant calmer le pays, le Tsar lança un manifeste dans lequel il promettait de réunir des délégués de la Nation afin de l'aider dans l'Ïuvre gouvernementale. Le Ministre de l'Intérieur Bouliguine fut chargé de rédiger une loi instituant la Douma et réglementant son élection. Ce manifeste fut accueilli par des éditorials louangeux dans les journaux étrangers. On y lisait en vedette que la Russie était entrée dans une phase constitutionnelle et que la Révolution n'était plus. Pourtant ceux qui pensent en Russie se montrèrent moins optimistes et ils se dirent: «Attendons la loi nouvelle». Le Ministre termina son travail dans le cours du mois d'août et la «Constitution Bouliguine» fut rendue publique.
Cela n'avait rien d'une constitution. Le mode d'élection des députés était le plus imparfait et le plus inique qui ait jamais été inventé. Une fois réunis, ils n'auraient aucun pouvoir réel. Le Parlement d'Angleterre et les États Généraux français coupèrent le cou à leurs monarques respectifs à la suite du contrôle des finances. Bouliguine prévit le danger. La Douma n'avait pas à se mêler des questions financières. Les députés étaient liés par un serment et ils se trouvaient pris dans l'alternative de le violer ou bien d'abandonner tous rêves de réformes.
La loi ne satisfit personne et elle trompa bien peu de gens. Elle devint néanmoins un sujet d'intense discussion. Libéraux comme révolutionnaires, tous résolurent de ne pas y participer et de la boycotter. Tous avaient ressenti cette insulte à leur intelligence.
Du jour où fut fondée l'Autocratie, la vie politique se trouva étouffée. La plus légère opposition à l'autorité du Tsar devint un cas de haute trahison et fut punie d'exil ou de mort. Ajoutez à cela l'ignorance du peuple, il est évident qu'il n'y avait aucun mouvement politique dans les masses. Quelles qu'aient pu être les aspirations politiques des individus, elles restaient inexprimées. L'opposition tirait ses forces des hautes classes.
Pierre le Grand voulut imposer la civilisation occidentale à la Russie. Entre autres choses, il travailla à substituer un service civil à l'aristocratie. Il voulait que l'avancement, dans le gouvernement, fut basé sur le service et non plus sur la naissance. N'importe qui, sans égard de la naissance, pouvait entrer au Service civil, dans les emplois inférieurs au début, pour monter ensuite en grade. Bien entendu, cette mesure offensa les gens de la noblesse, dont un grand nombre se trouvaient privés de leurs grasses positions au gouvernement. L'autocratie se trouva scindée en deux groupes hostiles. Certains firent taire leur orgueil et entrèrent au Service civil à côté de gens de basse condition. Ils montèrent et constituèrent la Bureaucratie, la classe dominante de l'heure actuelle en Russie. Les autres quittèrent la Cour et se retirèrent dans leurs domaines pour y soigner leur orgueil blessé. Ils ne reconquirent jamais leur influence à la Cour et leur puissance a constamment baissé. L'émancipation des serfs et la récente politique industrielle du comte Witte, hostile à l'agriculture, ont également affaibli et appauvri la noblesse terrienne.
Cette noblesse terrienne appauvrie se trouve donc comprise dans l'opposition. Ce sont des libéraux dans le sens occidental du terme. Fort mécontents de la politique actuelle du gouvernement qui réserve ses faveurs pour une autre classe, ils ont exprimé leur mécontentement aussi haut que possible en ces trente dernières années. Leur tribune, ce furent les assemblées provinciales des zemstvos. Créés par Alexandre II, ces conseils locaux furent mutilés tant et si bien par les ministres qui depuis lors se succédèrent qu'ils ont perdu tout pouvoir véritable. La représentation paysanne n'est plus qu'une plaisanterie et tout ce que les zemstvos sont capables de faire se réduit à peu de choses près à l'envoi de pétitions au gouvernement central. Négligés de tous, seule la noblesse mécontente s'en servit pour exprimer ses plaintes.
Une autre partie de l'opposition, les libéraux, ressemblant plutôt aux radicaux de l'Occident, est constituée par des hommes de métier. La décadence de la noblesse terrienne, amenée par la réforme de Pierre-le-Grand, l'émancipation et la récente politique industrielle ont poussé nombre d'hommes de cette classe vers les professions libérales. Les moyens d'éducation se développant, nombre de fils de marchands et de paysans parmi les aisés ont pu étudier et acquérir une profession. La classe professionnelle, presque sans exception, est mécontente. Les professions libérales sont terriblement encombrées. La misère générale du peuple est si épouvantable qu'elles ne peuvent assurer les ordinaires moyens de subsistance. Un médecin de mes amis est tout seul pour donner des soins à 3000 paysans. Sur cent Russes qui meurent, un seul a été soigné par un médecin, et néanmoins, dans cette profession, on a du mal à gagner sa vie. Aucun pays n'offre un aussi beau champ d'action aux entreprises des ingénieurs, et cependant, les écoles d'enseignement technique forment plus d'ingénieurs qu'il n'y a d'emplois disponibles. Pour être journaliste, il faut avoir une certaine fortune et il en est de même pour le barreau et l'enseignement. Les occasions d'exercer sont rares et les profits terriblement maigres. Le chiffre des suicides parmi les professions libérales en Russie est effroyable. Ayant étudié et voyagé à l'étranger, ces hommes connaissent le régime politique de l'Europe Occidentale. Ils se sentent plus atteints que la noblesse terrienne et sont plus catégoriques dans leur opposition au régime.
Plus à gauche encore sont les Révolutionnaires, lesquels sont pour la plupart Socialistes. Le temps n'est pas fort éloigné où toute participation des masses à la vie politique était impossible. De même que les Libéraux et les Radicaux, les Socialistes sortirent des classes éclairées. L'Intelligenzia possède une culture plus large que les classes similaires des autres pays. De nombreux voyages et la connaissance de deux ou trois langues étrangères les ont familiarisés avec tous les mouvements artistiques, littéraires et politiques de l'Europe Occidentale. Ils n'ont point négligé la Sociologie ni le Socialisme. Les trois volumes de «Das Kapital» en allemand et des traductions excellentes de cet ouvrage ont eu en Russie une circulation plus large que dans aucun autre pays, y compris l'Allemagne.
Tous les Russes intelligents sont familiarisés avec la pensée socialiste. Ceux qui n'admettent point le Socialisme, deviennent des Libéraux, des Réformistes. Les autres entrent au Parti Socialiste et deviennent des Révolutionnaires. Distinction purement personnelle, comme l'est la différence existant entre l'égoïsme et l'altruisme.
Le mouvement Libéral surgit et se développa dans la mesure où le poids de l'Autocratie devint de plus en plus lourd aux classes moyennes. Le mouvement révolutionnaire l'a précédé. Il a sa source dans une horreur impersonnelle causée par le spectacle de l'avilissement où se trouve plongée la grande masse du peuple. Bien peu de Révolutionnaires sont entrés dans le mouvement pour des considérations personnelles.
Les trois courants de l'Opposition viennent d'être étudiés au point de vue purement matériel et de ce point de vue comporte bien des exceptions. L'intérêt personnel d'un grand nombre de membres des partis du Centre semble être à droite du programme de leur parti, mais leur dévouement aux idées de progrès et de liberté l'emporte sur l'intérêt économique personnel. Ce phénomène est vrai pour tous les partis de gauche. Révolutionnaires compris. Il est commun à toutes les périodes transitoires. Le matérialisme économique est aussi impuissant à expliquer les détails de la Révolution Russe que la Démocratie de La Fayette ou le Socialisme de Lassalle.
Les Révolutionnaires décidèrent dès le début de boycotter la Douma. «Nous voulons un gouvernement basé sur le suffrage universel, dirent-ils. Nous n'avons rien à faire avec ce système électoral inique.» D'abord les Libéraux furent de cet avis. Peu de temps après la promulgation de la loi, les représentants des Zemstsvos et des Municipalités se réunirent en Congrès. Ce Congrès représentait assez bien les Libéraux et les Radicaux. On s'y prononça contre l'élection. Pourtant graduellement le vent tourna. Certains parlèrent des États généraux en France en rappelant comment ils étaient parvenus à arracher à Louis XVI des concessions, puis finalement la liberté complète. Peut-être la Douma aurait-elle une histoire analogue. Un Congrès ultérieur des Zemstos décida de prendre part à la campagne. Tous les libéraux et tous les radicaux marchèrent avec eux. Une petite fraction socialiste décida également de participer à l'élection, mais la grande masse des Révolutionnaires, avec des différences de détail, la boycotta.
Vers l'époque où cette discussion battait son plein, une nouvelle organisation se constitua, l'Unions des Unions, appelée à exercer pour un moment une grande influence. Dans presque toutes les professions, un rudiment d'organisation existait déjà. Les avocats avaient leur Association du Barreau, les Docteurs des Sociétés Médicales. Il y avait des Clubs techniques, une Union des Instituteurs, etc. Les classes libérales s'intéressant de plus en plus à la politique, ces organisations devinrent plus politiques que scientifiques. Ces conférences et ces congrès devinrent des réunions politiques déguisées. Le professeur Paul Melukov organisa toutes ces diverses sociétés en une grande Fédération, qui comprit pour ainsi dire tous les gens de métier en Russie. Quelques syndicats ouvriers y étaient affiliés, mais c'était une organisation du prolétariat intellectuel avant tout. Leur proclamation, à l'heure où elle parut, donna un grand prestige aux classes éclairées.
LA GRÈVE GÉNÉRALE La première moitié de 1905 avait été marquée par une colossale protestation contre le meurtre des disciples de Gapone, mais vers le milieu de l'année, le mouvement révolutionnaire s'enlisa dans une discussion sur les élections prochaines. Dans leurs diverses conférences, les socialistes avaient décidé de faire leur possible pour empêcher les élections par les grèves et la révolte et ils tenaient à ce que les travailleurs restent tranquilles afin de garder leur force jusqu'au jour des élections.
Au commencement d'octobre, les imprimeurs de Moscou se mirent à parler de grève. Ils réclamaient une augmentation de salaire et plus d'heures de loisir. Leur syndicat avait été organisé par les socialistes et son comité exécutif était contrôlé par le parti. Selon leur plan d'action, les socialistes firent tout leur possible pour décourager cette grève. Ils ne purent retenir les ouvriers et le mouvement les déborda. Il leur fallait ou marcher avec eux ou les perdre.
Impuissants à empêcher la grève, ils décidèrent d'en faire une manifestation publique. Quand les gérants des imprimeries de Moscou reçurent les réclamations de leurs ouvriers, la première chose qu'ils firent, fut la demande d'une république démocratique basée sur le suffrage universel. Même si les patrons devaient approuver cette demande, comme c'était le cas sans doute pour beaucoup d'entre eux, il était, bien entendu, hors de leur pouvoir de leur donner satisfaction. Ce n'étaient point des demandes d'améliorations économiques que formulaient les travailleurs. Ce qu'ils voulaient, c'était la révolution immédiate et complète. Les grévistes étaient déterminés et ne voulaient entendre parler d'aucun compromis.
Nombre d'imprimeurs fermèrent leurs ateliers. Les autres transportèrent leurs entreprises ailleurs. La grève échoua piteusement. Néanmoins, les desiderata des ouvriers de Moscou trouvèrent un écho dans le cÏur de la très grande majorité des travailleurs russes. Le lendemain matin, ils furent imprimés dans les journaux de Saint-Pétersbourg et les ouvriers des imprimeries pétersbourgeoises quittèrent le travail en témoignage de sympathie. Avant la fin du jour, une demi-douzaine des plus importantes fabriques, fonderies, filatures, etc., quittèrent le travail, sans formuler de réclamations, dans le but de témoigner leur solidarité avec leurs frères moscovites.
Ce jour-là, les délégués des travailleurs des chemins de fer étaient réunis en conférence à Saint-Pétersbourg. Ils déclarèrent la grève générale des chemins de fer le soir même, également sans formuler de revendications personnelles, afin d'appuyer la demande hardie des ouvriers imprimeurs de Moscou. Avant que quiconque s'en fut rendu compte, la plus plus formidable grève générale de l'histoire était en marche. Jour par jour, heure par heure, le mouvement faisait tache d'huile. Il s'étendait dans toutes les directions. L'Union des Unions s'y rallia. Ingénieurs, avocats, médecins, infirmières, professeurs quittèrent le travail. Presque tous les employés du département d'État impérial s'en allèrent. Le mouvement n'allait pas sans certains côtés amusants. Le congrès des apiculteurs se trouvait réuni à Moscou et il vota une résolution disant qu'il était impossible d'élever des abeilles tant que la Russie n'aurait pas une constitution. En bien des endroits la police elle-même se mit en grève.
Sur toute la Russie, la crainte de l'inconnu planait. Pareil calme ne s'était jamais vu. Les rues de Pétersbourg étaient vides. Les tramways étaient désertés par leurs conducteurs. Plus de fiacres. Les magasins étaient fermés comme s'ils allaient avoir à résister à un siège. Plus de lumière le soir. Les rues étaient désertes. Seules, des patrouilles de Cosaques y passaient. Le calme même augmentait la frayeur. Les ouvriers avaient cessé le travail. La faim et la soif menaçaient. Les gens se parlaient tout bas et attendaient nerveusement l'imprévu. Jamais les oisifs n'ont eu frayeur pareille.
Pendant cette période de tension, un nouvel élément apparut dans la vie de la Russie : le Conseil des délégués ouvriers, et le nom de son président, Kristalov, se répandit au point d'éclipser celui du Président du Conseil, Witte. Jamais on n'avait vu action prolétarienne aussi sérieuse. Le Conseil des Délégués ouvriers fonctionna admirablement. On n'y voyait pas ces chicaneries et cette rivalité qui firent sombrer la Commune de Paris. Ce n'était pas la révolte d'une ville, mais des travailleurs d'un pays quarante fois plus vaste que la France.
Pour quelqu'un qui ne l'a pas vu, il est difficile de se rendre compte de ce que signifie le mot grève générale. La Guerre, l'Insurrection, les Barricades, ont une place dans l'Histoire et un sens pour chacun. La Grève générale est quelque chose de neuf, quelque chose de notre génération, et peu de gens se rendent compte de sa puissance. Cela fut soudain. On ne fut pas averti. Les voitures s'arrêtèrent où elles se trouvaient. Les fiacres disparurent. Les restaurants fermèrent. Les fours des boulangeries refroidirent. Le lait fit défaut. Plus de journaux, plus de courrier, plus de télégrammes, plus de nouvelles de l'extérieur, plus de trains amenant la viande et les légumes de la consommation journalière. L'eau allait-elle manquer ? Le Conseil des Délégués ouvriers décida : «Pas encore».
Le 17, le tzar céda. Le manifeste du 17 octobre parut. Avec de belles promesses. Nicolas dans sa frayeur, avait cherché à sauver son trône.
Liberté ! Liberté de parole ! Liberté de réunion ! Une Constitution ! L'amnistie pour les prisonniers politiques ! Cela mit fin à la grève. Par magie, la vie revint dans les rues. Les foules se ruèrent aux meetings de l'Université et de la Cathédrale de Kazan. Les uns entonnèrent des Te Deum; mais un plus grand nombre chantèrent la Marseillaise.Tout naturellement la police se découvrit devant le drapeau rouge. Les jours de liberté étaient venus.
On ne pouvait pas attendre beaucoup plus que les promesses du 17 octobre. Les promesses étaient vagues, assurément ; le manifeste disait qu'elles seraient développées en détail aussitôt que possible, mais on ne pouvait s'attendre à ce qu'un mouvement aussi spontané que la grève d'octobre formulât des réclamations bien définies et tout ce qu'ils avaient demandé avait été promis. Les télégraphistes se rendirent en hâte à leur travail pour envoyer la nouvelle aux extrêmes limites de l'Empire. Avec une hâte presque égale, les autres travailleurs reprirent le travail et la vie revint.
Ce n'est que longtemps après que l'on se rendit compte de la désorganisation apportée par la grève au trafic et au commerce. Le chaos des courriers et des expéditions ne fut jamais débrouillé. Un an après, je vis un wagon de voitures d'enfants sur une voie de chargement près de Rostov-sur-le-Don. On était parti sans mettre d'étiquette sur le wagon et on l'avait fait voyager à droite et à gauche dans l'espoir que quelqu'un le réclamerait. Les travailleurs russes avaient décidé de cesser le travail et le résultat était effroyable. L'Autocratie, qui jusqu'alors n'avait jamais pris la Révolution au sérieux était ébranlée sur sa base. Les capitalistes et les classes dirigeantes de Russie reçurent un coup dont ils ne se relèveront jamais.
Et cependant la Russie est un pays où l'agriculture prédomine tant que tout au plus onze pour cent de la population participa à la grève. Les effets d'une grève générale dans un pays où l'industrie est très développée comme l'Amérique, l'Angleterre ou la France sont absolument incalculables.
LES JOURS DE LIBERTÉ A la suite du manifeste d'octobre, ce fut une semaine de joie sans bornes. Des hommes âgés et expérimentés perdirent la tête et se félicitèrent les uns et les autres de la délivrance de la Russie. J'étais avec un vieux révolutionnaire, le lendemain du manifeste, quand un télégramme nous arriva d'un camarade d'Angleterre ; un télégramme d'allégresse folle. Cette joie, dont chacun était enivré, n'était pas un cadeau offert. C'était une conquête. Le tzar avait refusé des concessions à Gapone. Eux les lui avaient arrachées. On ne parlait plus de pétitions à présent. On disait : «Nous réclamons.» On usa à l'extrême des libertés nouvelles de parole et de réunion. Tous ceux qui avaient une voix et une idée et même ceux qui n'avaient qu'une voix, voulurent parler. Il y avait des réunions partout, réunions ouvrières, réunions d'étudiants, réunions de militaires, réunions d'écolières. Nul ne sait combien de partis politiques se formèrent en cette première semaine des Jours de Liberté. Nulle part peut-être, la métamorphose ne fut aussi visible que dans les journaux. En l'espace d'une semaine, plus d'une vingtaine de nouvelles feuilles surgirent. Les Libéraux, les Radicaux, les Révolutionnaires ouvraient des imprimeries : Le Commencement, l'Aurore, le Travail, le Travailleur,et des douzaines d'autres virent le jour, mais les plus curieux étaient les journaux satiriques. Huit jours auparavant, une caricature politique eût été un crime. A présent, chaque jour amenait une nouvelle collection de caricatures.
Lorsque la marée prolétarienne fut revenue à son ancien niveau, la Cour commença à reprendre courage. La réaction remonta. La seconde semaine fut une semaine de doute. Du Sud, parvint la nouvelle du massacre des Juifs. L'amnistie fut connue dans ses détails, et plus d'un héros populaire n'y était pas compris. Peut-être, après tout, le tzar les avait-il trompés. La troisième semaine fut une semaine de certitude. Même les plus optimistes devaient admettre que la Victoire n'était pas encore gagnée. Les journaux étaient supprimés ; la liberté de la presse était donc un mythe. Les réunions étaient dispersées. La liberté de parler n'était encore qu'une promesse.
Chacun se prépara à nouveau à la guerre. La grève générale d'octobre avait été si efficace qu'elle fut acceptée comme l'arme de la nouvelle lutte. Y recourir n'était qu'une question de temps. Les réunions du Conseil des Délégués Ouvriers étaient secrètes, et personne ne peut dire ce qu'il s'y passa. Il semble, néanmoins, qu'il ait perdu alors quelque peu de l'union qui régnait dans son sein, lors de la première grève. Diverses factions socialistes voulurent le contrôler, mais pas toujours par des procédés très dignes ; mais, malgré les intrigues des partis, il gardait encore dans l'esprit populaire un rang égal, sinon supérieur à celui du gouvernement.
Le Conseil des Délégués Ouvriers était un pis-aller. Rassemblé hâtivement, au moment de la première grève, il n'avait jamais été véritablement représentatif. Il était formé de deux éléments : des délégués pris à la hâte dans les usines et des hommes éclairés nommés par les partis socialistes et les organisations similaires. Ces derniers étaient censés n'avoir que voix consultative, mais, néanmoins, grande était leur influence. La plupart des délégués des fabriques furent remerciés par leurs patrons, et ils perdirent ainsi contact avec leurs électeurs. Ce n'étaient que de très naïfs ouvriers, absolument sans expérience du travail qu'ils avaient à faire. Leurs conseillers intellectuels étaient tout aussi inexpérimentés. Enfin, le plus grave défaut du Conseil, c'était qu'il était local. Il n'avait pas de moyen de communication régulière avec les travailleurs, en dehors de Saint-Pétersbourg. Ces faits doivent être mentionnés à titre de circonstances atténuantes, le Conseil ayant besoin de toutes les indulgences possibles.
Dans la première grève, en octobre, il se montra au-dessus de tout éloge. Malgré qu'il avait été convoqué à la hâte, il avait fait face à toutes les difficultés qui se présentaient et ses décisions étaient empreintes d'une présence d'esprit surprenante. Dans la deuxième grève, il perdit les avantages obtenus. Dans la troisième, il conduisit les travailleurs à leur perte.
En novembre, les travailleurs pétersbourgeois se mirent en grève pour la journée de huit heures. Leurs revendications étaient purement économiques, et la grève n'eut pas de succès. Le Conseil des Délégués Ouvriers s'efforça de couvrir cette défaite locale en donnant au mouvement le caractère d'une grève générale politique de toute la Russie.
Quelques jours auparavant, une mutinerie avait éclaté à la garnison de Kronstadt, et un certain nombre de soldats avaient été condamnés à mort. Vers cette époque, la loi martiale avait été proclamée en Pologne et les travailleurs polonais avaient pris une part active à la grève d'octobre. Les membres du conseil des Délégués Ouvriers prirent ces événements pour prétexte d'une deuxième grève générale. Ils pensaient que les travailleurs en protestant contre l'exécution des mutins de Kronstadt, mettraient l'armée de leur côté, et ils considéraient qu'il était de leur devoir de protester contre la loi martiale, qui pesait sur leurs camarades de Pologne. En faisant appel à la grève, pour ces deux raisons, ils comptaient couvrir la défaite du mouvement des huit heures.
Le cri de guerre de la deuxième grève générale : «Pour la Pologne sanglante et pour les Martyrs de Kronstadt !» n'eut pas d'écho. A Pétersbourg, la majeure partie des travailleurs bien organisés étaient déjà en grève, mais dans les autres villes et dans les provinces, la réponse à cet appel fut insignifiante. La deuxième grève générale échoua piteusement. Ce fut une faillite désastreuse. Avec l'impression de découragement qu'elle produisit chez les travailleurs, impression commune à toutes les grèves qui échouent ; elle diminua le prestige du Conseil et rendit courage à la Cour. Ce fut un piteux étalage de faiblesse, et les fonctionnaires furent tout à fait remis de leur frayeur du mois d'octobre. Tout ce qui avait été promis fut retiré, et l'oppression rentra pour de bon.
La principale raison de l'échec de la grève de novembre, c'est qu'elle ne surgit pas, comme la première, de l'élan spontané de tous les travailleurs, mais du mot d'ordre parti d'une organisation sans puissance représentative. Ignorant la situation et le tempérament des individus, au delà de Saint-Pétersbourg, le Conseil ne pouvait juger que d'après ce qui se passait dans cette ville et les travailleurs pétersbourgeois allaient loyalement de l'avant. La responsabilité de l'échec ne doit pas retomber sur les travailleurs en dehors de Pétersbourg. Ils avaient montré leur esprit révolutionnaire en octobre et devaient à nouveau l'affirmer dans son ampleur en décembre, mais l'appel «Pour la Pologne sanglante et pour les Martyrs de Kronstadt» n'eut pas d'écho dans leur cÏur. Protester contre l'oppression de la Pologne pouvait bien être un devoir moral. Se mettre en grève au sujet des soldats révoltés eut été une bonne stratégie. Mais ni la stratégie, ni la morale ne sont des motifs suffisants pour soulever les masses. La sincérité et le dévouement absolu des membres du Conseil ne sont pas douteux. Ils ne commirent qu'une faute de jugement, mais ce fut une faute qui coûta terriblement cher.
Il y eut un autre élément de faiblesse dans la deuxième grève, dont la responsabilité semble mieux établie. Les socialistes, leaders intellectuels des travailleurs, avaient employé les premiers Jours de Liberté à vilipender les classes moyennes. Les éditorials de leurs journaux fourmillaient d'attaques venimeuses contre quiconque, en dehors d'eux, ne gagnait pas sa vie par le travail des mains. Tous ceux qui ne pouvaient pas s'intituler prolétaires étaient des bourgeois, ennemis de la classe des travailleurs et traîtres à la cause de la liberté politique.
Il est indéniable que la bourgeoisie française et des nations occidentales a souvent usé et abusé les travailleurs dans les Révolutions. Pour quiconque connaît l'Amérique et les états démocratiques, il est indéniable qu'en période électorale, la bourgeoisie fait toutes sortes de promesses, qu'elle n'a pas l'intention de remplir... En Russie, c'est différent. Sans doute, les socialistes russes qui connaissent leur histoire, avaient raison de croire que l'idéal des travailleurs n'est pas celui des capitalistes russes ; mais le nombre des travailleurs n'atteint que les neuf ou dix pour cent de la population de la Russie. Seuls, ils restent impuissants devant les forces de l'autocratie.
Dans la première grève générale, un élément très important de force fut apporté par ceux que les socialistes appellent la bourgeoisie. Par leurs vitupérations, les socialistes avaient réussi à s'aliéner la classe des gens de métier et tous les éléments radicaux et libéraux de la Société. Cette scission affaiblit immensément l'opposition et rendit une force proportionnelle au gouvernement. Les radicaux et les libéraux n'aidèrent en aucune façon la grève de novembre, ni par leur participation, ni pécuniairement.
Les derniers Jours de Liberté furent lamentables. Le succès du gouvernement dans la répression de la deuxième grève encouragea les banquiers étrangers à risquer un autre emprunt, permettant de payer la solde de nouveaux cosaques et d'acquérir de nouvelles munitions de guerre. Presque tous les journaux furent supprimés. A Saint-Pétersbourg, on compta plus de cent arrestations quotidiennes ; cent vingt-sept membres du Conseil des Délégués furent arrêtés au cours d'une de leurs assemblées.
Tous les soi-disant désirs du gouvernement de tenir les promesses d'octobre s'étaient évanouis l'un après l'autre. Les Révolutionnaires avaient à s'occuper d'une nouvelle lutte. Évidemment, les grèves générales auxquelles on fait appel ne sont pas toujours des succès, et souvent un mouvement aussi important que la grève d'octobre n'a eu qu'un résultat temporaire. Il fallait trouver des armes nouvelles et plus redoutables. On décida que la prochaine grève générale serait suivie d'une insurrection armée.
Quand aurait-elle lieu ? Les opinions étaient très divergentes sur ce point. Certains croyaient que la période des élections serait le moment psychologique. D'autres pensaient que ce serait trop tôt, le nombre d'armes à feu que possédaient les travailleurs étant très restreint. On n'avait pas de plan défini, mais c'était là le grand sujet de discussion dans les cercles révolutionnaires. Les partis de l'extrême-gauche faisaient tous les efforts pour introduire des armes en contrebande, et les socialistes organisaient les travailleurs en milice révolutionnaire aussi rapidement que possible. La possession d'armes à feu, sans permis de la police était un crime sérieux, et ceux chez qui on en trouvait un grand nombre étaient envoyés pour un long séjour en exil. La préparation avançait avec une lenteur lamentable.
Pendant ce temps-là, le gouvernement, remis à flot par un nouvel emprunt, redoublait d'activité. Un nouveau conseil des Délégués Ouvriers avait été formé, mais, lui aussi, à son tour, avait été arrêté. Toutes les organisations ouvrières, formées dans les premières semaines des Jours de Liberté, furent dispersées. Des centaines de leaders furent jetés en prison.
Le 9 décembre, un nouveau Conseil des Délégués Ouvriers lança un appel à une troisième grève générale et à un soulèvement armé. Ils savaient que les travailleurs n'étaient pas plus organisés pour la grève qu'ils n'étaient armés pour l'insurrection. Mais la persécution gouvernementale était telle, qu'ils se dirent : «Nous devenons de plus en plus faibles. Si nous restons tranquilles, le peu d'organisation que nous possédons sera détruit. C'est tout de suite ou bien jamais.»
C'était un espoir chimérique.
LES JOURNÉES DE DÉCEMBRE
A côté du plus ancien édifice de Moscou, s'élève une école supérieure. Le directeur de cette école, M. Fielder, était libéral, et pendant les Jours de Liberté, il ouvrit les salles de classe pour des réunions politiques nocturnes.
Le soir du 9 décembre 1905, dans une salle de classe, se tint une réunion de Délégués Ouvriers, de délégués du parti socialiste et de la milice révolutionnaire. Ils s'étaient réunis pour discuter l'appel du Conseil des Délégués ouvriers de Saint-Pétersbourg à la grève générale et à la révolte armée. Leur discussion fut interrompue par la nouvelle que l'école était entourée de troupes, et que la police demandait leur reddition. La plupart étaient armés, et, se rendant, ils prévoyaient une longue période d'emprisonnement. Ils se résolurent précipitamment à la résistance. Ils barricadèrent les portes, et, avec un feu de pistolet, ainsi que deux ou trois bombes qu'ils avaient sur eux, ils parvinrent à repousser pour un moment les assaillants.
Les fenêtres de l'école furent bientôt criblées de balles de fusil, mais les murs étaient en pierre solide, les révolutionnaires étaient bien armés. «Peut-être que si nous tenons bon jusqu'à ce que la nouvelle de notre situation se répande en ville, pensèrent-ils, les travailleurs se lèveront pour venir à notre secours.»
Malgré que certains d'entre eux aient été tués, aucun ne pensait se rendre avant que Moscou se soit éveillé au bruit de la canonnade. Les paisibles moscovites furent dérangés de leur sommeil par le tonnerre des canons, et, de leurs fenêtres, ils s'enquirent de ce qui se passait. Les plus belliqueux enfilèrent leurs habits à la hâte et ils allèrent au rendez-vous ; mais longtemps avant qu'un plan de secours ait été formé, les défenseurs de l'école s'étaient rendus. Les balles et les schrapnels avaient traversé les murs de pierre des bâtiments. Les canons se trouvaient au delà de la portée de leurs pistolets, au delà de l'atteinte de leurs bombes. La maçonnerie croulant autour d'eux, ils décidèrent de se rendre. Quelques-uns tâchèrent de se sauver. Les autres furent pris par la police et jetés en prison, où ils sont encore.
Tel fut le début de l'insurrection de décembre. Les révolutionnaires n'étaient pas prêts et ne l'attendaient pas. Le conseil de Pétersbourg qui avait lancé l'appel, n'était pas capable de faire quoi que ce soit. Ils ne parvinrent pas à faire sortir les travailleurs de Pétersbourg. Ils ne tirèrent pas un seul coup de fusil dans leur propre révolte. En dehors de Pétersbourg, la grève alla mieux. A Moscou, presque tous les travailleurs cessèrent le travail, et, le 10, le matin qui suivit l'attaque de l'école Fielder, les travailleurs défilaient dans les rues avec le drapeau rouge.
Une fois de plus, le gouvernement brusqua les choses. Il usa du «vent de la mitraille» que Napoléon disait bon pour apaiser toutes les insurrections. L'artillerie fit pleuvoir les balles et les schrapnels dans la foule des travailleurs, et il est probable que ce jour-là, plus de vies furent perdues que dans tout le reste de l'insurrection. Personne ne sait combien il en tomba ce jour-là. Le sang d'un grand nombre d'inoffensifs curieux, femmes et enfants, rougit la neige de Moscou. Presque immédiatement, les barricades s'élevèrent. Des drapeaux rouges comme le sang, qui tachait la neige, flottèrent au-dessus. La nouvelle des barricades de Moscou fit déployer le drapeau rouge dans un grand nombre d'autres villes. Le matin du 11, toute la ville extérieure était encombrée de barricades. Seul, le centre de la cité appartenait au tsar.
On est pour ainsi dire amené à comparer ces barricades russes avec celles de la Commune de Paris. La comparaison n'est pas possible. Les Français étaient habitués à se battre. Les révolutions de 1792, 1830 et 1848 avaient été pour eux autant de leçons. Ils disposaient d'officiers exercés, et étaient bien armés par dessus tout. Les travailleurs de Moscou n'avaient pas un seul officier pour les conduire. Aucun d'entre eux n'avait jamais vu de barricades. Dans toute la population, il y en avait à peine 2.000 d'armés. La plupart n'avait que des pistolets. Ils ne possédaient ni canons ni mitrailleuses. L'arrestation de leurs leaders à l'école Fielder, la brutale mitraillade sur les processions pacifiques les avaient poussés à la révolte.
Ils avaient lu des récits de barricades dans les livres ; on fit donc des barricades. Comme moyens de défense scientifiques, elles étaient risibles. Des poteaux télégraphiques amoncelés tant bien que mal, des rails, des omnibus renversés ; tout ce qui tombait sous la main. En certains endroits, de simples talus de neige comme en font les enfants.
Du point de vue de l'histoire Ñ l'histoire de la montée des déshérités Ñ elles n'étaient pas risibles, elles représentaient les premiers efforts maladroits du peuple russe pour briser ses chaînes par la force. La manifestation du Père Gapone et la grève d'octobre avaient été des protestations. Cette fois, c'était un assaut.
De même, au point de vue du gouverneur de Moscou, elles n'étaient pas risibles. Cette croissance folle de barricades était autrement plus terrible qu'une grève politique. Dans les troupes dont il disposait, il y avait une telle proportion de mécontents parmi l'infanterie, qu'on ne pouvait plus compter sur elle. La cavalerie était à peu près inutile, en présence de l'inextricable réseau de fil de fer dont les révolutionnaires avaient entouré leurs barricades. L'artillerie n'était pas d'une grande valeur contre des piles de boites vides, que les insurgés avait eu le bon sens de ne pas défendre.
C'était la guerilla. Les révolutionnaires se tenaient à couvert. Ils tiraient des fenêtres sur les troupes et jetaient des bombes des toits. Ils pouvaient se déplacer trois fois plus rapidement que les troupes régulières, démontrant amplement de la sorte que Karl Marx avait tort quand il disait que l'invention des mitrailleuses avait rendu les insurrections urbaines impossibles.
Pendant près d'une semaine, les insurgés tinrent bon et leurs fortifications avancèrent. Ils bâtissaient plus de barricades en une nuit que les troupes n'en pouvaient détruire en une journée. Dans la lutte, les révolutionnaires perdirent très peu d'hommes. Ils tuèrent certainement beaucoup plus de soldats qu'ils ne perdirent de combattants et ils auraient pu en tuer davantage s'ils avaient voulu. Ils espéraient que les troupes se joindraient à eux et firent leur possible pour gagner leur amitié, limitant leurs coups aux officiers autant que possible.
Ils étaient très mal armés, mais ils avaient le grand avantage du nombre sur les troupes. Quand l'un d'eux était à bout, il passait son fusil à un camarade et allait dormir. Les quelques armes que possédaient les révolutionnaires travaillaient tout le temps. Les troupes qui n'avaient pas l'avantage du repos, étaient beaucoup plus harassées de fatigue. Les trois premiers jours de l'insurrection, le parti des insurgés gagna du terrain. Chaque fusil pris, qui des mains des hommes fatigués passait à celles des hommes dispos, c'était trois hommes d'ajoutés à leur force de tir. Le 14 et le 15, on commença à se demander ce qui se passait en dehors de la Cité. La force des insurgés augmentait. La garnison s'affaiblissait rapidement par suite de la fatigue. Encore quelques jours, et les soldats, dont la fidélité n'était pas excessive dès le début, auraient pu jeter bas les armes.
Que se passait-il dehors ? Pétersbourg était comme mort. La grève avait raté et il n'y avait pas l'ombre d'une insurrection, si ce n'est dans le texte de l'appel du Conseil des délégués ouvriers. Les habitants des provinces baltiques s'étaient révoltés, avaient mis le feu aux châteaux des seigneurs et, sur l'étendue presque entière de leur territoire, avaient établi des gouvernements révolutionnaires. Les cités du Midi se levaient, elles aussi. Kharkov, Ekaterinoslav, Odessa, Rostov et Batoum étaient des champs de bataille tout à fait comparables à Moscou. Novorowsisk, sur les rives de la Mer Noire, avait eu le dessus et avait fondé une république. Presque toutes les villes sibériennes étaient en révolte, et en bien des endroits, avec l'aide des soldats mécontents de l'armée mandchourienne battue, les travailleurs avaient planté le drapeau rouge sur les hôtels de ville.
Juste à ce moment critique, à l'heure où certaines cités avaient vaincu leurs garnisons et où plus de la moitié des villes se battaient avec succès, la grève des chemins de fer cessa. Le gouvernement pouvait déplacer ses troupes fidèles et l'écrasement de l'insurrection ne fut plus qu'une question d'heures. On commença par Moscou qui était de la plus grande importance au point de vue stratégique. C'est l'ancienne capitale de la Russie et elle occupe encore dans le cÏur du peuple un rang plus important que Pétersbourg. Les journaux étrangers donnaient peu de nouvelles de l'insurrection dans les autres villes, mais ils étaient remplis d'histoires émouvantes sur Moscou. Afin de relever son crédit à l'étranger comme dans le pays, le gouvernement devait concentrer là toutes ses énergies. Le 13, un train de troupes fraîches arriva, venant de Tver, et le jour suivant, puis le suivant, il en accourut de Pétersbourg, où il n'y avait pas le moindre signe de trouble.
L'arrivée des troupes fit tourner le succès. Découragés par l'inaction des travailleurs pétersbourgeois, les révolutionnaires se sentirent perdus et les jours suivants, ils se battirent avec l'énergie du désespoir. La milice révolutionnaire des filatures de coton et des fabriques de meubles du faubourg de Presnia tint bon le plus longtemps. De toutes les troupes éparses de combattants, c'étaient les mieux organisées et les mieux conduites. Le 17, les barricades étant démolies dans le reste de la Cité, ils se virent entourés d'une force écrasante. La canonnade était terrible. Il ne fallait pas espérer se défendre plus longtemps. Ils gardèrent leurs positions quelques heures, se faufilèrent à travers les forces enveloppantes et s'enfuirent.
Pendant quelques jours, les troupes passèrent leur temps à détruire les maisons dont les propriétaires étaient suspects de complicité dans la révolte ainsi qu'à pourchasser et à tuer autant d'insurgés que possible. Cette manière d'agir n'eut rien de bien nouveau et plus d'un innocent fut exécuté. Les jours de pacification furent les jours de terreur. La Cité était encombrée de patrouilles. Il devint impossible d'aller dans les rues sans être fouillé par les soldats et on expédiait sans remords ceux qui étaient trouvés porteurs d'une arme. Donner l'assistance médicale aux blessés était un crime et plus d'un médecin eut le sort du Docteur Liebmann que les soldats exécutèrent dans sa propre maison, sous les yeux de sa famille, parce qu'on le soupçonnait simplement d'avoir aidé un des postes de la Croix Rouge organisé par les révolutionnaires.
Quand Moscou fut suffisamment pacifié, les troupes furent envoyés dans d'autres villes et lorsqu'elles eurent été reprises, la même politique sanglante de pacification leur fut appliquée. Cela demanda des mois pour reconquérir la Sibérie. Ali Kanov, général russe d'origine turque, était encore en train de pacifier la Caucase au mois de mars et malgré que le gouvernement républicain des provinces baltiques ait été renversé en janvier, le gouvernement croit encore nécessaire, après deux années, de maintenir les cours martiales de campagne et les exécutions sommaires ont très peu diminué.
L'étouffement par la répression de décembre marqua la fin des jours de liberté. La liberté, conquise par les travailleurs, leur fut vite retirée après leur défaite sur les barricades.
Les travailleurs de Russie, formant moins d'un dixième de la population, ont livré leur bataille. Pendant quelques jours, en octobre, ils furent les maîtres de l'Empire. Mais leur pouvoir s'évanouit graduellement. Ils furent écrasés en décembre. Épuises par trois grèves générales, leurs leaders pourrissant en prison, les plus vaillants des leurs enterrés sous les barricades, il est peu probable que cette génération de travailleurs retrouvera la vigueur suffisante pour devenir une force décisive dans un avenir rapproché.
Les travailleurs de Russie de notre génération ont lutté pour la liberté plus vaillamment, plus résolument, plus solidement que dans n'importe quel autre pays. Pourtant, l'espoir de la Russie n'est pas chez eux. C'est un pays agricole, le seul que l'on ait connu dans notre siècle et dans le dernier. Il n'a pas de véritable prolétariat. Il n'a pas une classe ouvrière nombreuse et bien organisée. Le centre de gravité politique se trouve en dehors des cités.
LES ÉLECTIONS Le résultat immédiat de la suppression de la levée prolétarienne fut de faire passer le foyer de l'intérêt politique des travailleurs à la classe moyenne. Les pensées furent concentrées sur les élections et les révolutionnaires s'effacèrent dans une pénombre relative à côté des libéraux et des radicaux. Des nombreux partis politiques qui s'étaient annoncés pendant les jours de liberté, quelques uns seulement subsistaient encore. Les principaux étaient le Parti du 17 octobre et le Parti démocratique constitutionnel.
Les membres du premier parti, les Octobristes, exprimèrent au tsar leur loyauté absolue. Comme programme, ils rappelèrent les réformes promises par le manifeste d'octobre. Ils soutenaient que le tsar avait été sincère dans son désir de régénérer l'Empire, mais que ses intentions bienveillantes avaient été contrecarrées par l'agitation révolutionnaire dans les masses. Ils avaient le désir d'aider le tsar à réaliser sa politique «libérale». Leur force était dans les fonctionnaires, les nobles fortunés et les gros seigneurs terriens.
Les Constitutionnels démocrates, dits Cadets, qui dans la suite furent le parti dominant à la Douma, demandent une étude plus sérieuse. Jamais ils ne furent un parti homogène, ayant un idéal clairement défini. Ils étaient dans l'opposition au gouvernement avec des moyens constitutionnels et parlementaires distincts de l'action révolutionnaire. Ils comptaient dans leur sein tous les degrés de l'opposition, entre les octobristes loyaux et les socialistes. Mais parmi leurs éléments divers et souvent en lutte, deux grands courants peuvent être distingués, la petite noblesse terrienne et les gens de métier.
Sur toute l'étendue de l'Empire, des milliers de propriétaires terriens se trouvaient à la veille de la banqueroute. Durant le dernier quart de siècle, la police fiscale du gouvernement est devenue de plus en plus hostile à l'agriculture. Les désordres paysans, de plus en plus menaçants d'année en année, ont contribué à diminuer les revenus des propriétaires. Les Cadets proposaient d'exproprier toute la terre et de la répartir entre les paysans. Les domaines de l'Église et de l'État seraient confisqués et les propriétés privées achetées par le gouvernement. Cette combinaison était alléchante pour ces propriétaires qui désiraient revendre, mais ne pouvaient trouver des acheteurs individuels. La presque totalité de ces libéraux qui avait eu la première place dans l'opposition des Zemstvos se joignirent aux Cadets.
Ce sont les gens de métier qui exercèrent l'influence prépondérante au sein du parti démocratique constitutionnel. Ils voulaient un pays prospère et allant de l'avant ; peu les importait que ce soit une république ou une monarchie constitutionnelle. Les professions techniques voulaient un gouvernement assez fort pour développer les immenses réserves de ses ressources nationales. Les professions libérales Ñ avocats, médecins, professeurs, journalistes Ñ voulaient une nation assez riche pour les faire vivre. Ces hommes Ñ que j'ai nommé radicaux Ñ n'étaient que médiocrement intéressés par les propositions économiques du socialisme, pour ou contre elles. Ils n'étaient hostiles à aucune des demandes formulées par par les ouvriers ou les paysans, qui contribuaient à augmenter la richesse commune ; mais leur principal sujet d'intérêt, c'était la réforme politique.
Ayant plus de facilités pour l'éloquence publique, à la tribune ou dans la presse, ils faisaient la loi dans leur parti et lui imprimaient un caractère plus radical que la qualité de membre participant ne l'exigeait. Ils étaient toutefois des hommes de compromis invétérés, des opportunistes à l'extrême. Afin de s'assurer l'appui des électeurs mahométans, ils rayèrent de leur programme le suffrage des femmes. Afin de se concilier le gouvernement, ils renvoyèrent la république à un avenir indéterminé et se contentèrent de demander une monarchie constitutionnelle.
A côté de ces deux grands partis, se trouvaient une multitude de partis moins importants. Le parti national polonais avait un grand prestige dans son entourage. Le parti de la loi et de l'ordre et le parti des marchands, étaient des partis d'organisation générale, sans grande importance. Le premier, soutenu par les capitalistes, rêvait d'un gouvernement assez fort pour supprimer le mouvement ouvrier. Les marchands avaient également besoin de la loi et de l'ordre, afin de garder leurs boutiques ouvertes. Quant aux socialistes, ils n'étaient pas d'un grand poids dans la campagne. Ils avaient décrété le boycottage des élections. Ils ne nommaient pas de candidats. Toute leur activité se bornait à l'obstruction.
Il n'y avait qu'une question vis-à-vis de la nation : leur appui irait-il au gouvernement ou bien à l'opposition. Enfin, l'assertion si souvent émise que la Révolution était l'Ïuvre de quelques mécontents, et que la grande masse du peuple restait fidèle allait être vérifiée par les faits. C'était la première élection générale en Russie, et le peuple avait trop peu d'expérience politique pour s'intéresser aux points secondaires des divers programmes. Les candidats rédigèrent leur profession de foi directement dans ce sens. Devant leurs électeurs, ils se placèrent en face de cette question bien nette de l'opposition au vieux régime ou de son soutien.
Les Cadets furent le parti le plus actif au cours de cette campagne. A l'heure même où les travailleurs se faisaient tuer sur les barricades de décembre, les Cadets convoquaient des réunions de Comités. Partout où la police le tolérait et aussi souvent qu'ils le purent, ils organisèrent des réunions publiques. Ils concentrèrent leurs efforts sur la classe moyenne intelligente. C'est là qu'ils trouvèrent le meilleur appui. Ils firent quelques efforts pour atteindre les travailleurs et les paysans, mais n'eurent pas de succès. Manquant d'expérience politique, les Cadets ne comprenaient pas l'agitation populaire. Leurs orateurs étaient d'érudits professeurs ou des journalistes instruits qui ne réussirent pas à atteindre leur public. Les gens du vulgaire ne purent saisir le sens des grands mots qu'ils employaient ou des sujets compliqués qu'ils discutaient, devaient leur éducation aux agitateurs socialistes et fatalement les demi-mesures opportunistes que les Cadets préconisaient les dégoûtèrent.
Les Octobristes et les autres partis lancèrent des manifestes et des placards pour demander des suffrages ; ils ne firent guère plus. Au moyen de leur presse illégale et de leurs réunions secrètes, les socialistes menèrent leur propagande d'obstruction.
Dans les premiers jours de mars, le gouvernement commença à s'inquiéter des résultats. S'il devait être victorieux au scrutin, il devenait nécessaire de faire quelque chose. Il organisa «La Ligue des Vrais Russes». Dans presque toutes les villes, il y avait des bandes d'apaches et de kouligans qui, moyennant un peu de boisson sont prêts à faire de la sale besogne pour le compte de la police. Ils avaient servi le gouvernement en massacrant les juifs et en maltraitant les étudiants si souvent, qu'ils avaient été désignés du nom de «Cent Noirs». En réalité, la rumeur populaire leur avait donné plus d'importance qu'ils n'en méritaient. On les croyait en général bien organisés et il m'est souvent arrivé d'entendre des rapports détaillés sur les salaires reçus par eux, un rouble pour chaque juif ou révolutionnaire tué, et ainsi de suite.
Mais il est improbable qu'une organisation de ce genre ait existé avant cette époque. De même que dans toutes les grandes villes, la police connaissait les repaires de ces apaches et savait comment s'assurer leur service dans chaque cas particulier. Cette fois, le gouvernement organisait ouvertement cette clique en «Ligue des vrais Russes». On leur permettait de faire des réunions publiques, et leurs discours étaient plus violents qu'aucun de ceux qu'ait pu prononcer le plus furieux révolutionnaire. Les journaux excitaient aux massacres des juifs et engageaient les loyaux sujets du tzar à débarrasser la terre une fois pour toutes de ses ennemis, généralement par l'assassinat. En bien d'autres endroits, ils étaient armés par la police avec des revolvers de l'armée. Leur Comité central fut reçu et décoré par le tzar, qui les remercia de leurs loyaux services et leur conseilla de continuer leur bon travail pour la défense de Dieu, du tzar et de la patrie. Ils prirent une part active à la campagne, désorganisant les réunions des libéraux, assommant les leaders de l'opposition, et cherchant à effrayer la grande masse des électeurs. Le ballottage ne fut pas secret et cela les aida dans leur Ïuvre d'intimidation.
La police elle aussi prit part à la campagne. Les réunions des constitutionnels-démocrates furent interdites, leurs journaux confisqués, leurs brochures supprimées. La loi électorale disait qu'aucun d'eux, sous peine d'être arrêté, ne devait se porter comme candidat. La police surveillait tous ceux qu'elle jugeait dangereux. A Moscou, quinze avocats en renom furent mis en prison pour ce motif.
La veille des élections, les forces se trouvaient placées comme suit :
La Gauche, socialistes, pour obstruer les élections,
Le centre, Cadets, pour les utiliser,
La droite, gouvernement, pour les émasculer.
Comme mesure de précaution policière, afin de permettre le mouvement des troupes d'une région vers l'autre, sous le prétexte d'empêcher les désordres, mais dans le but d'intimider les électeurs en réalité, le vote eut lieu à des moments différents dans les différents districts. On étendit les élections sur tout le mois de mars et sur la première moitié d'avril. Les résultats arrivèrent lentement, mais à fin de mars, il était évident que la victoire était au centre.
Les boycotteurs échouèrent piteusement. Dans les villes, leur influence se limitait aux ouvriers de fabriques. En certains cas, les hommes s'abstinrent de venir aux urnes ou se livrèrent à certaines plaisanteries comme de voter pour un sourd-muet. Mais en général, ils votèrent. «La Douma ne vaudra pas grand'chose, dirent-ils, mais il vaut mieux avoir des honnêtes gens que des espions de la police.» Les paysans, presque sans exception, prirent les élections très au sérieux et choisirent les meilleurs d'entre eux. Ils ne s'étaient pas intéressés aux partis politiques et votèrent pour des personnalités plutôt que pour des principes. Leurs délégués n'étaient attachés à aucun parti. Si l'on tient compte des forces mis à sa disposition par le gouvernement, la droite avait un succès étonnamment mince. Çà et là, les Cent-Noirs réussirent à hisser leurs candidats au pouvoir. Parmi les députés des villes, les deux tiers étaient des Cadets. Même dans l'allégresse qui suit la victoire, les Constitutionnel-Démocrates eux-mêmes comprirent que leurs suffrages n'étaient pas l'indice que leur programme était en général aimé et compris, mais seulement que leur parti était celui qui se trouvait le plus à gauche. Ce n'était pas tant une victoire des Cadets qu'une défaite du gouvernement.
Sortant de leur obscurité séculaire, les paysans surgissaient tout à coup en pleine lumière politique. La balance du pouvoir était entre leurs mains. Toutes les factions les courtisaient. Le gouvernement leur ouvrit un cercle à Pétersbourg, et il leur fit cadeau d'un portrait du tzar, espérant ainsi les gagner. Des orateurs insinuants, depuis la police réactionnaire jusqu'aux anarchistes, les haranguèrent. A chaque instant une nouvelle députation se présentait à leur quartier général avec quelque factum ou quelque invitation à dîner. A la fin, les paysans, n'ayant plus de défense, prirent un concierge, en interdirent l'accès de leur club à tous les étrangers. Comme le jour de l'ouverture de la Douma approchait, des nouvelles sur le parti paysan, «le Groupe du Travail», passèrent à travers leurs portes closes et commencèrent à remplir les journaux.
Le Groupe du Travail était fils de l'Union Paysanne. Peu après le manifeste d'octobre, dans le premier enthousiasme des Jours de Liberté, un groupe d'intellectuels se forma autour d'un paysan nommé Kurneen. Kurneen s'était instruit par lui-même, et il était employé à la succursale de la Standart-Oil, de Moscou. Son idée était de travailler au développement d'une Union de Paysans, sur le plan de l'Union des Unions. L'organisation devrait éviter la forme didactique des partis politiques ; elle devrait aller à la recherche des renseignements au lieu de les fournir. Son but n'était pas de dire aux paysans ce dont ils avaient théoriquement besoin, il était de trouver ce dont ils avaient réellement besoin, de coordonner ces besoins autant que possible et d'aider les paysans dans leur réalisation.
Avant que l'insurrection de décembre eût mis un terme aux Jours de Liberté, l'Union des Paysans avait enrôlé plus d'un million de membres et elle avait rallié nombre de fois autant de sympathies. Par leur présence d'esprit et de tact, les leaders de l'Union s'étaient assuré le respect et la confiance des paysans à un tout autre degré que les socialistes.
Dans la tourmente et l'agitation des premiers jours à Saint-Pétersbourg, alors que chacun émettait son idée opposée à celles des autres, les députés paysans se rapprochèrent de leurs vieux amis de l'Union Paysanne, et ils en reçurent quantité de conseils préliminaires. Mais une fois lancé, le Groupe du Travail se trouvait en mesure de marcher tout seul. La dignité avec laquelle ces paysans frustes et inexpérimentés se conduisirent dans cette vie de la capitale, nouvelle et pleine d'inconnu, fut remarquable. Dans ces jours d'épreuves, ils furent entourés de tous les côtés de séducteurs qui firent leur possible pour les tromper, les acheter ou les entortiller individuellement ; mais, ils allèrent droit leur chemin. Ils ne prirent de conseils que d'eux-mêmes, et trois jours avant l'ouverture de la Douma, le public ne savait encore que penser de ce parti à peine né. Quand leur programme parut, l'antique sophisme qui voulait que les paysans fussent loyaux et satisfaits tomba. Le programme des députés paysans plaçait le Groupe du Travail à l'extrême-gauche de la Douma.
LA DOUMA Le 27 avril, quinze mois après le massacre des partisans du Père Gapone, tous les regards étaient tournés une fois de plus sur le Palais d'Hiver. Pour la première fois, depuis le massacre, le tsar était revenu à Pétersbourg pour recevoir les députés nouvellement élus et pour ouvrir en grande pompe la Douma. Les taches rouges du Dimanche Sanglant étaient effacées des pavés depuis longtemps déjà, mais le souvenir de cette journée était encore vivace dans la mémoire des députés, lorsqu'ils traversèrent la place.
Vingt mille soldats se trouvaient massés aux abords du palais. A l'intérieur, tout avait été combiné pour que les délégués paysans se sentent frappés de la grandeur et de la puissance du tsar. Vers deux heures, tous avaient pris leurs places. D'un côté de la Chambre du Trône se tenaient les plus fidèles soutiens de la couronne : généraux et amiraux, conseillers privés et hauts fonctionnaires, vêtus dans toute la splendeur d'une cour orientale. Au milieu de la salle, il y avait un étroit passage pour la procession royale. De l'autre côté, c'était la masse compacte des députés du peuple. Le contraste était frappant. Par ici, les habits écarlates, les passementeries dorées, les décorations enrichies de pierreries de l'autocratie. Par là, des complets sombres se mariant avec les manteaux gris foncé des paysans. Le contraste dans les visages et les attitudes était plus frappant encore. Les soutiens du vieux régime, aux figures bouffies, aux regards voilés par les excès de plaisir échangeaient des propos impertinents à haute voix, ou bien se moquaient avec insolence et cynisme des gens du peuple de l'autre côté de la salle. Là, des députés proprement mis, aux visages intelligents, conversaient gravement avec leurs collègues. Les paysans restaient silencieux pour la plupart ; leurs regards sérieux, presque mystiques, questionnant autour d'eux. Aucune parole, aucun salut à travers la salle. L'inimitié entre les deux côtés de l'assemblée était trop visible pour permettre une seule seconde de courtoisie.
Au son des trompettes, le tsar entra et descendit l'étroit sentier qui séparait les deux factions. Une cérémonie religieuse fatigante eut lieu, puis le tsar lut son discours du trône. Cela dura tout juste trois minutes, sans un seul mot remarquable. Le tsar aimait son peuple et mettait sa confiance en Dieu. C'était tout. Pas un mot sur l'amnistie. Pas un mot relatif à la terre. Pas un mot sur une seule des cent différentes questions qui brûlaient dans le cÏur du peuple : «Que Dieu me bénisse et vous bénisse !» C'est ainsi qu'il termina. Le fonctionnarisme applaudit, mais, dans la Douma, ce fut un silence de mort. Si un seul de ces députés avait pu garder sa foi dans la bienveillance du tsar, au moment où il marchait sur le sol ensanglanté, en face du Palais d'hiver, il ne put garder plus longtemps son illusion. Quelques paroles sincères auraient plus que jamais raffermi Nicolas sur son trône. Il laissa passer l'occasion, et enfonça un nouveau clou dans son propre cercueil !
Les députés sortirent dans un morne silence, puis ils se rendirent au Palais de Tauride où devaient se tenir leurs sessions. Pendant le parcours, le bateau sur lequel ils remontèrent le fleuve passa dans l'ombre de la prison centrale. A chaque fenêtre, les prisonniers, ceux dont l'héroïsme avait rendu la Douma possible agitaient leurs mouchoirs et saluaient les députés qui passaient.
C'est ainsi, sous de tels auspices, que se réunit le premier parlement russe, raillé par les fonctionnaires, rudoyé par le tsar, acclamé par les prisonniers politiques.
Il était évident que la première chose à faire, c'était de rédiger une réponse au discours du trône. Une commission de trente-trois membres fut nommée pour ce travail : onze de la droite, onze Cadets, onze du Groupe du Travail. Chacun comptait que les Cadets contrôleraient les paysans et que le canevas de la réponse serait leur Ïuvre. Le rapport de la commission, lorsqu'il fut lu, fut une surprise. C'était un document stupéfiant. Jamais, dans l'histoire, une assemblée de gens aussi respectables n'avait signé un texte aussi révolutionnaire. La «Déclaration de l'Indépendance» américaine et les «Droits de l'Homme» français paraissent à côté d'un pâle conservatisme. En plus des libertés promises par le tsar dans le manifeste d'octobre, il demandait l'abolition de la Chambre Haute, la responsabilité du ministère, l'amnistie complète pour les prisonniers politiques, l'expropriation de toute la propriété terrienne, une nouvelle assemblée élue par le suffrage universel ayant le pouvoir de constituer une république démocratique. C'était le programme du Groupe du Travail en élaboration. Les Cadets, au lieu de mener les paysans, avaient été menés par eux. La réponse fut adoptée à l'unanimité par la Douma. Les onze députés qui y étaient opposés quittèrent la salle, n'osant pas voter contre elle.
Le document une fois adopté, plusieurs jours se passèrent à discuter sur le moyen de l'envoyer. Un député paysan proposa de le télégraphier au tsar, qui était rentré dans sa retraite de Tsarskoïe-Sélo. Un autre proposa une résolution engageant les députés à ne pas quitter la Chambre et à ne prendre aucune nourriture tant que l'amnistie n'aurait pas été accordée. Finalement on adopta des méthodes plus modérées et plus diplomatiques et la réponse fut envoyée avec les formalités requises.
Les jours suivants se passèrent à discourir. Dans les monarchies constitutionnelles, comme l'Allemagne ou l'Angleterre, ce n'est pas la coutume que le souverain réponde à la réponse au discours du Trône. Personne ne savait ce que le tsar allait faire. L'ordre du jour était de débiter des discours. Des députés de tous les coins de l'Empire, des provinces Baltiques et de la Sibérie, des districts glacés du nord et des rives de la Mer Noire, exposèrent les griefs de leurs électeurs. Ils avaient tous quelque chose à dire, l'un après l'autre. Mais les prisons ne s'ouvraient pas, les récoltes n'en étaient pas meilleures, et les plaintes des sans-travail augmentaient sans cesse.
Enfin, à la surprise de tous, Goremykine, le premier ministre, monta à la tribune et esquissa la politique du gouvernement. Son débit était celui d'un maître d'école irritable, sermonnant des gamins turbulents sur leur conduite. Son discours, dans lequel il repoussait point par point les réclamations de la Nation, fut comme de l'huile fraîche jetée sur le feu de l'éloquence parlementaire et le palais de Tarride retentit de paroles irritées. On prit même l'habitude de faire asseoir les ministres à coups de sifflets quand ils se levaient pour parler. Lorsque le ministre de l'agriculture répondit à la demande d'expropriation en offrant de vendre quelques parcelles des terres de la Couronne, le Groupe du Travail quitta la Chambre en bloc.
Les accusations contre le gouvernement devinrent de plus en plus acharnées, et elles atteignirent leur maximum avec les deux événements que voici. A l'heure où les députés travaillaient à l'élaboration d'une loi abolissant la peine de mort, on reçut la nouvelle que huit hommes avaient été condamnés à mort dans les provinces baltiques. Malgré les protestations de la Douma, on les avait exécutés. Au même moment eut lieu un massacre de juifs à Bielostok. La Douma envoya une commission pour faire une enquête sur l'affaire, et celle-ci, dans un rapport soigneux, fit remonter la cause des désordres à de hauts fonctionnaires du gouvernement central.
Pendant que ces vains anathèmes étaient jetés aux fonctionnaires, les députés paysans commençaient à s'inquiéter. On les avait envoyé à la Douma avec un mandat essentiel, reprendre la terre pour leurs électeurs. Les semaines passaient et l'on n'avançait pas. Les paysans commencèrent à envoyer de nouveaux députés pour savoir ce que cela voulait dire. Les membres du Groupe du Travail reçurent quelque chose comme vingt mille lettres et télégrammes envoyés par les réunions de village ou les groupes d'électeurs et demandant pourquoi la nouvelle loi donnant la terre aux paysans n'avait pas encore passé. La pression du dehors augmentant, ils insistèrent de plus en plus pour la discussion immédiate de la question des terres. C'était un sujet dangereux et les Cadets désiraient l'éviter, dans la crainte d'une rupture avec le Groupe du travail. Les Cadets tenaient à rembourser les propriétaires avec des fonds publics. Ayant toujours considéré l'usage de la terre comme un droit naturel dont les propriétaires les ont frustrés, les paysans répugnaient à payer ce qu'ils considéraient comme leur appartenant. C'est pour cela que que les Cadets atermoyaient et cherchaient du délai. Dans l'impossibilité de faire aboutir aucune des réformes pour lesquelles on les avait envoyés à la Douma, le Groupe du Travail se décida à un «Appel au Peuple». L'appel proposé déclarait que la Douma était un corps impuissant, n'ayant aucun pouvoir pour obtenir les réformes demandées, et comme il leur était impossible de réaliser quoi que ce soit à l'encontre du gouvernement, c'était au peuple à renverser le gouvernement. C'était un appel aux armes.
Les Cadets se trouvèrent donc placés dans l'alternative d'une rupture ouverte avec le Groupe du Travail ou de l'abandon de leur tactique constitutionnelle. Ils s'efforcèrent, comme toujours, de conjurer la crise par un compromis. Ils proposèrent une «déclaration» au peuple dans laquelle ils parleraient de leurs efforts pour obtenir des réformes et de leur insuccès, mais sans appel à la révolte. Ce qui sortit du débat, nul ne le sait.
La Douma fut dissoute par le tsar. Les député firent trêve une nuit, comme à l'ordinaire et le lendemain matin ils trouvèrent le palais de Tauride occupé par les troupes et le manifeste de la dissolution cloué à la porte.
La scène fut transférée à Viborg, petite ville située de l'autre côté de la frontière, en Finlande, au delà du rayon de la police russe. La plupart des députés renvoyés y coururent en foule. La dissolution était une surprise et aucun plan n'était fait. Certains voulaient que l'on se déclarât gouvernement révolutionnaire, «le gouvernement», et que le peuple fut appelé à leur secours. D'autres disaient que l'on ferait de meilleure besogne en rentrant chez soi pour expliquer la situation aux électeurs. Plusieurs séances eurent lieu et aucun plan n'était encore adopté, lorsqu'arriva la nouvelle que le gouvernement finlandais avait décidé de coopérer avec le gouvernement russe et que leur arrestation était imminente. Ce qu'il y avait à faire devait être fait à la hâte. Ils se décidèrent à rédiger un manifeste.
Le manifeste était franchement révolutionnaire, mais incohérent et faible. Il dénonçait les crimes du gouvernement, parlait des vains efforts des députés pour obtenir des réformes et dépeignait l'acte de dissolution comme une trahison envers la nation. Il déclarait le gouvernement hors la loi. Au nom du peuple, il reniait toutes les dettes qu'il pourrait contracter dans sa guerre contre la nation. Il ne donnait cependant aucune idée d'un effort combiné pour renverser le gouvernement. Il préconisait la résistance passive. Il engageait le peuple à refuser de payer les impôts et de donner des recrues à l'armée. Il se terminait par cette phrase pompeuse : «Russes dans la lutte qui approche, vos députés seront avec vous.» Deux idées concrètes s'y trouvaient : le refus des impôts et des recrues. Mais ce n'est pas la masse du peuple qui paie les impôts ou s'enrôle dans l'armée. Ces actes sont individuels. Celui qui s'y refusait, heurtait sa force isolée contre la force du tsar toute entière. Le verdict général fut franchement hostile au manifeste. Les députés eussent dû plutôt trouver quelque formule sur laquelle le peuple aurait pu se lever en masse, ou bien alors conseiller la patience, jusqu'à ce qu'un événement se produisit.
A la Douma, les constitutionnels démocrates furent mis à l'épreuve et reconnus au-dessous de leur tâche. Ils contrôlèrent la Douma, mais n'accomplirent pas une seule réforme. Il n'est pas juste, comme l'ont fait nombre de journaux étrangers, de dire que leur faillite vient des embarras causés par le Groupe du Travail. Durant les deux premiers mois de la vie de la Douma, les député paysans et ouvriers collaborèrent de bon cÏur avec les Cadets. Ce n'est seulement qu'après que deux longs mois de stagnation leur eurent démontré l'impuissance des Cadets qu'ils s'en détachèrent et se tournèrent vers leurs propres leaders : Aladine, Anikine et Jilkine. On ne les avait pas envoyés pour ouïr des essais académiques ou de beaux discours. Lorsqu'une longue inaction eut prouvé qu'ils n'avaient rien de mieux à attendre des intellectuels, ils se décidèrent à faire leurs affaires eux-mêmes.
Les Cadets, représentant la bourgeoisie russe, ne réussirent pas à produire un «leader». Un coup d'Ïil, jeté sur les noms de leurs députés les mieux connus, montre leur impuissance à faire face à une crise. Mouromtsef, le président de la Douma, était un professeur de l'Université, doux, bon et aimable. Roditchef et Petrunkevitch étaient des orateurs de haute qualité, des hommes braves et intègres. Hertzeinstein, assassiné après la dissolution par les valets du gouvernement, était un savant, une autorité indiscutée sur les questions agraires. Aucun d'eux n'était un leader. En face des crises politiques les plus graves, ils lisaient des journaux scientifiques, débitaient de brillantes harangues ou écrivaient des éditorials en style rhétorique. Il n'existait pas de Mirabeau dans leur sein.
Une cause de faiblesse plus grave, c'est qu'ils n'avaient pas de classe consciente et bien définie derrière eux. Les députés qui siégeaient à leur droite parlaient clairement, au nom de toutes les forces de privilège, de réaction. A leur gauche, le Groupe du Travail exprimait les revendications unanimes de quatre-vingt millions de paysans. Mais les Cadets, qui représentaient-ils ? La Russie n'avait pas de bourgeoisie analogue à celle de la France pendant la grande Révolution, pas de classe capitaliste comme en Amérique. La majeure partie du capital, placé dans l'industrie russe, appartient à des étrangers. Les constitutionnels démocrates de la première Douma, n'avaient pas de conscience de classe. Certains parlaient pour les nobles peu fortunés. D'autres exposaient les griefs des intellectuels. Ils n'avaient nulle part, derrière eux, ce que trouve un parti de classe moyenne dans l'Europe occidentale ou en Amérique.
Longtemps avant la dissolution, les Cadets ont sans doute compris que leurs seules forces n'étaient pas suffisantes pour faire aboutir leurs réclamations. Deux voies leur étaient ouvertes : renoncer à leur programme et soutenir le gouvernement ou bien reconnaître leur propre impuissance et se mettre à l'écart. Ils ne firent ni l'un ni l'autre et donnèrent libre cours au besoin de s'entendre parler. A la fin, lorsque les paysans impatientés de tant de vaines paroles leur dirent : «Cette plaisanterie doit cesser. Nous allons en appeler au peuple.», les Cadets ne les laissèrent pas faire et ils n'allèrent pas davantage contre eux. Ils se pendirent à leur cou pour les gêner, en criant : «La paix ! la paix !», alors qu'il n'y avait pas de paix possible.
De même que la répression de l'insurrection de décembre montra que les travailleurs industriels étaient insuffisants à eux seuls pour renverser le gouvernement, de même le fiasco de Viborg démontra l'incapacité de l'équivalent de la bourgeoisie en Russie.
LA MUTINERIE DE KRONSTADT La semaine qui suivit la dissolution fut une semaine d'arrestations. La police prit bien vite dans ses filets à peu près tous les révolutionnaires qui s'étaient mis en évidence durant les séances de la Douma. Leurs journaux furent supprimés et tout leur état-major appréhendé. Il y avait bien alors des désordres paysans intermittents, mais point de soulèvement général et les fonctionnaires commençaient à se féliciter du calme, qu'ils considéraient comme le signe que la révolution était morte, lorsque s'élevèrent à Sveaborg les flammes de la révolte. Sveaborg est un groupe d'îles fortifiées situé au large des côtes de la Finlande. C'est le Gibraltar de la Russie. Les soldats et les marins, sous la conduite des révolutionnaires, s'étaient mutinés et une grande partie des fortifications étaient entre leurs mains.
De plus grande importance que Sveaborg est la forteresse de Kronstadt, à la sortie du port de Saint-Pétersbourg. A ce moment, la police découvrit une gigantesque conspiration militaire dont la mutinerie de Sveaborg n'était qu'une partie. Kronstadt et le camp militaire au nord de la Cité, ainsi qu'un grand nombre d'autres garnisons y étaient compris. Un soldat du camp militaire avait raconté tout ce qu'il savait. La date du soulèvement était fixée deux ou trois semaines plus tard. L'explosion de Sveaborg était prématurée. On dépêcha des cosaques au camp militaire et les régiments mécontents furent divisés en petites sections que l'on dispersa en les envoyant au loin.
Pour Kronstadt, le problème était plus difficile. Dans la grande quantité de troupes qui s'y trouvaient, il n'y avait pas moyen de définir lesquelles étaient impliquées dans la conspiration. Sous prétexte que l'on avait besoin d'eux pour réprimer la révolte de Sveaborg, on donna l'ordre de mobilisation aux régiments les plus suspects. Les soldats révolutionnaires furent trompés. Avec l'idée de se joindre aux camarades de Sveaborg dès leur arrivée, ils partirent volontiers. Puis, le gouvernement dénatura les nouvelles concernant Sveaborg.
La révolte y avait été en réalité de courte durée, et elle était réprimée déjà. On fit courir le bruit que les mutins étaient maîtres de tous les forts, qu'ils avaient capturé les vaisseaux de guerre dans les ports, et que ces bâtiments étaient en route pour aider les révolutionnaires à s'emparer de Kronstadt. Des espions de la police, se faisant passer pour des révolutionnaires, se mêlèrent aux soldats de Kronstadt pour leur raconter les nouvelles en leur disant que les soldats de Sveaborg seraient honteux de voir flotter le drapeau russe à leur entrée au port, au matin. Ils les engagèrent à se révolter sur le champ et à lever le drapeau rouge.
Quelques soldats, parmi les plus intelligents, sentirent le piège, mais la grande majorité s'enflamma en apprenant la nouvelle, et au signal convenu, une sonnerie de cloches, les soldats coururent à leur caserne pour s'emparer de leurs armes. Ils trouvèrent les chiens ôtés des fusils. Les munitions des mitrailleuses avaient été cachées. Les culasses des canons n'y étaient plus.
C'est alors que commença le massacre, par les troupes fidèles. Les soldats révoltés se battirent en désespérés. Avec leurs lourds fusils et sans autre chose dans les mains, ils s'emparèrent de deux des forts du groupe. Mais, leurs canons ne marchant pas, ils restèrent sans défense devant les feux concentrés des forts restés fidèles et des bâtiments à l'ancre. Pendant deux jours, à Pétersbourg, on entendit le grondement de la canonnade. Le feu de l'infanterie ne s'entendit pas jusque-là ; les escouades de prisonniers furent exécutées l'une après l'autre. Bien des semaines après, les pêcheurs du port firent encore des récits horribles de corps mutilés flottant sur la mer. Le poisson frais ne figura pas sur les menus des restaurants pendant bien des mois.
Les détails exacts de la conspiration n'ont jamais été imprimés, mais de temps en temps des renseignements nouveaux se font jour, qui en font connaître toute l'étendue. Il n'est pas douteux que semblable agitation avait été entreprise dans les forteresses de la Mer Noire, à Sébastopol et à Odessa, et qu'elle avait pénétré un très grand nombre de garnisons à l'intérieur du pays. C'était la plus énorme conspiration militaire qui ait jamais été tentée.
L'armée possède dans la vie de la Russie une importance dont un Français peut se faire difficilement une idée. Elle est le principal boulevard de l'aristocratie. De plus en plus les révolutionnaires concentrent leur attention sur les moyens de se l'assurer. Jamais jusqu'à présent un mouvement révolutionnaire aussi profond n'avait levé dans un pays où le service militaire est obligatoire et universel.
Deux systèmes de recrutement se sont développés dans les temps modernes : le système des volontaires et le système des conscrits. Le premier, dont l'Angleterre et l'Amérique offrent des exemples, engendre la caste militaire. Les officiers et les hommes sont soldats parce que cela leur plaît. Pour eux, l'armée est leur carrière. Ils perdent tout intérêt économique dans les autres sphères de la vie et deviennent plus ou moins consciemment une classe militaire.
Une armée de conscrits, comme en Russie et dans la plupart des nations européennes, possède une bien plus grande force numérique, avec moins d'esprit de corps. Le service militaire n'y est pas considéré comme une carrière, mais comme une partie nécessaire de la vie de chacun, en général très déplaisante. L'heure approche où chaque paysan doit quitter sa famille et faire son temps pour le gouvernement. Il n'y a pas plus de plaisir à accomplir son temps de service qu'à payer des impôts civils. C'est la même quantité de temps et d'énergie, équivalente à une forte somme d'argent que l'Etat lui confisque. Pendant toute la durée de cet intervalle, il ne lui est pas un seul instant possible de penser comme soldat. Ses souvenirs et ses affections sont concentrés sur sa famille, avec tous ses espoirs en l'avenir. Né paysan ou ouvrier de fabrique, il reste ce qu'il était, malgré l'uniforme et la discipline. Sa solidarité avec la classe à laquelle il appartient n'a qu'une importance insignifiante ou nulle dans une guerre avec l'étranger. Elle devient immédiatement une faiblesse dangereuse dans une lutte intérieure, dans la répression d'un mouvement révolutionnaire populaire en particulier. Logiquement, la sympathie d'une armée de conscrits va au peuple plutôt qu'au gouvernement ; en Russie, elle va avec les forces de la Révolution. Toutes les injustices et toutes les misères qui soulèvent la grande masse des paysans sont enfermées tout aussi profondément dans le cÏur des soldats.
Le gouvernement cherche à remédier à cette faiblesse de bien des manières. En qualifiant les révolutionnaires de traîtres et d'ennemis de la patrie, en insinuant qu'ils reçoivent leurs fonds des Japonais et autres nations hostiles, il s'efforce de donner l'apparence d'une guerre étrangère à la crise actuelle. La répartition des troupes est le résultat de plans soigneusement mûris.
Les recrues de la Pologne sont envoyés dans le cÏur de la Russie, chez leurs ennemis héréditaires. Les paysans du Sud sont mis en garnison dans le Nord. Toujours, on fait en sorte que chaque recrue soit placée aussi loin que possible de son toit, géographiquement et psychologiquement. La grande variété des races qui contribuent à former l'Empire aide le gouvernement dans sa politique.
Par des présents et des privilèges sociaux, le gouvernement essaie d'acheter la fidélité des troupes. Pendant l'insurrection de Moscou, par exemple, certains soldats furent payés deux roubles par jour, ce qui faisait 150% d'augmentation sur la solde de guerre. Il y a encore d'innombrables emplois demi-militaires alléchants : concierges des édifices impériaux, serviteurs de palais, gardiens de musée. Toutes ces faveurs sont distribuées pour entretenir l'attachement au régime.
La grande ressource du gouvernement, c'est la terreur. Entre les mains des officiers repose un pouvoir disciplinaire absolu. Il y a bien des limites théoriques à leur brutalité, mais on ne s'en soucie jamais lorsqu'il s'agit d'une mutinerie. Plus de la moitié des mutineries ont été, sinon causées, du moins précipitées par la brutalité des officiers. Il n'est pas rare de lire dans les journaux des paragraphes mentionnant des faits dans le genre de ceux-ci : les troupes de telle garnison sont mécontentes de la mauvaise nourriture, de l'arrestation injuste de certains camarades ; ils rédigent une pétition. L'un d'eux est choisi pour la présenter au commandant. L'officier interrompt la lecture de la pétition et tire à bout portant sur le délégué. Pendant quelques minutes les soldats voient rouge, tuent des officiers, démolissent la caserne. Ces désordres sont tellement fréquents qu'ils n'attirent guère l'attention.
Les mutineries ont toujours été châtiées avec la dernière cruauté. Sans parler de la colère des officiers, il y a non seulement les cours martiales et les exécutions, mais, ce qui est bien pire, les années de service dans les régiments disciplinaires. Avec une exactitude implacable, Georges Kennan a décrit les horreurs des prisons politiques sibériennes, mais personne n'a encore révélé l'épouvante de ces régiments disciplinaires. Depuis que Kennan a raconté à l'univers ce qu'il savait sur la Sibérie, le gouvernement a caché ces atrocités. De temps en temps des récits d'horreur s'en échappent. En 1905, dans la fureur du désespoir, des soldats se révoltèrent dans un des camps disciplinaires de l'extrême nord, et le caractère hideux de leurs représailles mit en lumière l'horreur de leur servitude. Des officiers dégénérés y préparaient des orgies de cruauté dans le but de réveiller l'ardeur de leurs maîtresses fatiguées. La peur des régiments disciplinaires ressemble à la peur des Sept Cercles de l'Enfer. Pour un civil, adhérer au parti socialiste en Russie demande un degré de courage tout à fait inutile dans l'Europe occidentale ou en Amérique. Pour un soldat, devenir révolutionnaire demande une somme de courage triple.
La propagande des révolutionnaire dans l'armée prend la forme nécessaire pour combattre ces efforts du gouvernement. Ils poursuivent une campagne active ayant pour but de démontrer aux soldats leur solidarité fondamentale, en leur disant que s'ils tuent les paysans d'un village, d'autres soldats viendront tuer et mettre le feu dans leur propre maison. Partout et toujours, les révolutionnaires disent aux soldats qu'après leur temps de service, ils reviendront à leurs champs et à leurs familles pour y affronter les mêmes conditions d'existence que celles qui poussent leurs frères à la révolte ; et que, s'ils obéissent aux officiers aujourd'hui, d'autres soldats, suivant leur exemple, tireront sur eux un jour ou l'autre. En réponse à l'offre de privilèges et d'avantages que leur fait le gouvernement, ils aspirent au rêve social, à la nationalisation de la terre, à la substitution d'une milice volontaire au service militaire obligatoire, à une vie d'organisation logique, au lieu des peines et des misères existantes. En réponse aux menaces du gouvernement, ils donnent des exemples d'un héroïsme jamais surpassé. L'agitation dans l'armée est la plus dangereuse des besognes qui incombe aux révolutionnaires.
L'armée russe comprend trois sections principales : les cosaques, la garde, les régiments de ligne. Les cosaques sont la police idéale. Ce corps fut organisé longtemps avant que le gouvernement ait eu à affronter une révolution, mais si l'on avait pu prévoir la crise actuelle, les premiers tsars eussent difficilement imaginé meilleure sauvegarde pour leur dynastie.
De temps en temps, au moyen âge, des gardes militaires furent établies sur les frontières, dans le but de résister aux incursions des hordes tartares. On rendait liberté aux prisonniers, on graciait les outlaws et les bandits qui voulaient bien rentrer dans ce corps de troupe. Suivant la coutume orientale, ces gardiens des frontières volaient des femmes à leurs ennemis. De génération en génération, le sang des cosaques se mélangea de plus en plus à celui des familles mongolique et tartare. On leur donnait des terres abondantes ; on les exemptait de tous impôts, ainsi que de tout service pour le gouvernement, à part les combats qu'on leur apprenait à aimer. Les frontières de l'empire ayant été reculées au-delà de leurs campements, les cosaques furent enrôlés dans l'armée régulière, sous des conditions spéciales. Chaque cosaque sert cinq années, puis jouit de cinq années de liberté, pendant lesquelles il peut être appelé comme réserve, et ainsi de cinq en cinq années alternativement dans le cours de sa vie. Ayant peu de sang russe dans les veines, ils ont peu de sympathie pour les paysans russes. Leurs larges allocations de terre les délivrent de tout mécontentement au point de vue économique. Ils sont dressés à se battre, à aimer le tsar, à égorger ses ennemis.
A côté des cosaques viennent les régiment de la Garde. Ils sont choisis dans l'ensemble des paysans pour leur stature anormale. Mieux payés que les régiments de ligne, ils sont généralement cantonnés dans les grandes villes, ont de beaux uniformes, de la bonne nourriture et un service facile. En règle générale, les soldats de la Garde entrent dans la police ou dans les services personnels une fois libérés et ils ont moins de communauté de sentiments avec le peuple que le reste de l'armée.
Les régiments de ligne, formant la très grande majorité de l'armée, ne jouissent d'aucune de ces faveurs. Leurs casernes sont infectes ; la nourriture est abominable ; leur service est des plus durs. Seule, la peur les fait obéir et leur unique désir est de rentrer chez eux.
Le fait que l'armée dans son ensemble n'est pas encore passée à la Révolution, n'est pas une preuve de fidélité au régime actuel. D'un bout à l'autre de l'empire, dans la presque totalité des garnisons ou postes militaires, des mutineries, spasmodiques et sans résultat, montrent qu'il règne dans l'armée un état de mécontentement bien plus intense que dans la masse du peuple. Il n'est peut-être pas un régiment en Russie qui ne se soit montré mécontent, dans le cours de ces trois dernières années. Malgré les plus grands risques courus dans les mutineries, les révoltes dans l'armée ont été au moins aussi générales que dans la population civile.
Les cosaques sont, somme toute, fidèles au tsar et le resteront probablement. Mais un certain nombre de révoltes ont éclaté dans la Garde. En 1906 la moitié du «propre régiment du tsar», le régiment de Preobrajenskaïa, dut être dissout par suite de l'esprit de révolte qui y régnait. Les régiments de ligne sont empreints d'un esprit de mécontentement général et, en particulier, de haine contre les officiers. Leur sympathie pour les aspirations révolutionnaires a été souvent proclamé par eux.
On ne doit cependant point compter sur une révolte générale avec les circonstances actuelles. Ils sont prêts à déserter le drapeau du tsar, mais il leur faut quelque autre drapeau autour duquel ils puissent se rallier. La révolte du vaisseau de guerre Potemkineen est un exemple. Pendant l'été de 1905, les révolutionnaires avaient fait de l'agitation parmi les marins de la flotte de la Mer Noire, et leurs progrès furent tels qu'une date avait été convenue pour une révolte générale. La révolte devait avoir lieu à la fin d'août. La crise se produisit sur le Potemkineavant cette date. Les autorités navales approvisionnaient les marins d'aliments bon marché. Un jour, un envoi de viande pleine de vers arriva à bord. Les marins qui y touchèrent en parlèrent à leurs aides. Le jour suivant, ils refusèrent de manger la soupe faite avec la viande rance. Le commandant interpréta ce refus comme une mutinerie. L'équipage fut rassemblé et l'officier ordonna à ceux qui voulaient bien manger ce qu'on leur offrait de se mettre en avant. Les plus entêtés reculèrent et il ordonna leur exécution immédiate. Une véritable mutinerie s'ensuivit. Avant même de s'en rendre compte, les marins étaient déjà maîtres du bateau. Les officiers qui résistèrent furent tués et jetés à la mer.
La mutinerie avait le dessus. Qu'allait-on faire ? L'amiral de la flotte reçut la nouvelle. Il envoya plusieurs autres vaisseaux pour capturer le Potemkine.Mais les nouveaux marins, s'ils ne se joignirent pas aux mutins, refusèrent de tirer sur eux. Le Potemkinerestait aussi indemne que s'il avait été dans le bassin de radoub. Que fallait-il faire ? Ils ne tenaient pas à devenir pirates. Il leur aurait été facile de faire disparaître des cartes Odessa, ainsi que d'autres villes maritimes ; mais ils n'en avaient pas le désir. Ils voyagèrent à peu près sans but pendant une semaine et abandonnèrent le vaisseau dans un port roumain. Naturellement le gouvernement «fit des exemples» sur tous les mutins qu'il put attraper et la révolte de la Mer Noire fut écrasée.
Le fait n'en reste pas moins que les marins du Potemkinen'eurent pas de peine à se rendre maîtres de leur vaisseau et que, dans la flotte toute entière, on ne put trouver un seul marin pour tirer sur eux. Si les forces révolutionnaires pouvaient établir un gouvernement insurrectionnel et lever un étendard auquel leur fidélité puisse être apportée, une révolte pratique de l'armée deviendrait possible.
La conduite des troupes pendant l'insurrection de Moscou montre la même disposition d'esprit. Malgré qu'aucune d'elles ne se soit jointe aux révolutionnaires, l'infanterie, presque sans exception, fut passivement de leur côté. Leur infidélité fut si apparente, que leurs officiers veillèrent à ce que la plupart d'entre eux restassent sans armes dans leurs casernes.
La cavalerie marcha contre les révolutionnaires, mais très nonchalamment, en perdant ses cartouches et en tirant en l'air. Il est à peu près certain que si les révolutionnaires avaient pris l'Hôtel de Ville, ou, par quelque succès éclatant, fait entrevoir une probabilité de victoire ultérieure, les soldats seraient venus à eux en masse.
Que le mécontentement et l'esprit de révolte règnent dans l'ensemble de l'armée, c'est un fait trop évident pour être démontré. La facilité avec laquelle les révolutionnaires ont fomenté les mutineries qui se sont déjà produites, montre avec quel empressement les soldats acceptent leur enseignement. Mais, la cherté et l'inutilité effrayantes de ces soulèvements sporadiques et prématurés sont devenues si évidentes aux troupes, que l'on ne doit point s'attendre à aucune révolte de l'armée, vaste et décisive, tant que le mouvement révolutionnaire ne se sera pas cristallisé en une forme quelconque de gouvernement, tant que n'aura pas été levé un nouveau drapeau qu'ils puissent suivre.
L'ATTENTAT STOLYPINE Le pays était «pacifié» une fois de plus. Par des fusillades sanglantes, à Kronstadt et à Sveaborg, le gouvernement avait écrasé la révolte de l'armée. Les travailleurs révolutionnaires étaient ensevelis sous les barricades de décembre ou bien pourrissaient dans les mines lointaines de Sibérie. La protestation de la classe moyenne, à la Douma, avait été réduite au silence par la dissolution et la suppression des feuilles libérales. On n'avait plus à craindre pire, si ce n'est la terreur.
Immédiatement à la suite de la dissolution, le ministère avait été remplacé et Stolypine nommé chef de cabinet. C'était un homme de fer et, sans aucun doute, le fonctionnaire le plus habile que Nicolas ait trouvé parmi ses serviteurs. Il soutenait ce principe que l'on ne pouvait arracher aucune concession à l'autocrate. Le tsar pouvait, selon son bon plaisir, accorder des réformes ; il est vrai que le manifeste d'octobre avait montré son inclination à en accorder ; mais elles doivent être reçues comme un cadeau donné librement et non comme des concessions faites à une révolte. «Il ne pourra être question de réformes, dit-il, tant que le pays ne sera point pacifié. Quand la dernière étincelle de révolution se sera envolée, le tsar pourra, si bon lui semble, vous jeter certaines miettes.» Il s'attaqua vigoureusement à l'Ïuvre de pacification. Il mit les trois quarts de la Russie sous la loi martiale. Le nombre des arrestations fut tel que les prisons ne purent contenir cette foule. A Rostov-sur-le-Don, l'hôpital des pestiférés, dont chacune des chambres était saturée de peste et de choléra, fut changée en prison. Stolypine inaugura les cours martiales de campagne, enlevant la liberté et même la vie des citoyens de l'autorité civile, pour les remettre à des officiers irresponsables.
Ces cours étaient tenues de rendre un verdict dans les vingt-quatre heures du crime et de le mettre à exécution dans les quarante-huit heures. La moyenne de leurs victimes varia de cinq à quinze par jour, pendant plusieurs mois. C'est sous la présidence de Stolypine, que le cadet Hertzeinstein fut mis à mort par un membre de la Ligue des Vrais Russes. L'organe de la Ligue, Les Nouvelles de Moscou,annonça sa mort trois heures avant l'attentat. Mais on ne punit personne.
Après quelques mois de ce régime de terreur gouvernementale, quatre jeunes gens se rendirent à la Villa Stolypine, le jour de ses réceptions, pour le tuer. Pour une raison quelconque, ils furent arrêtés dans l'antichambre, et leur bombe fit explosion trop tôt. Le ministre échappa. Les quatre hommes périrent sur le champ, emportant avec eux vingt et quelques personnes de la foule des visiteurs, officiers, fonctionnaires, gens de la police et espions. Les correspondants étrangers résidant à Saint-Pétersbourg pleurèrent sur l'événement et ils envoyèrent à leurs journaux d'horribles détails sur les vingt-trois victimes. Les russes regrettèrent ce sang versé pour la même raison que tout peuple civilisé regrette le carnage de la guerre. Mais ils parlèrent bien plus de l'héroïsme suprême de ces quatre gens qui avaient porté la bombe et étaient allés si résolument vers la mort avec l'espoir de débarrasser le pays de son tyran le plus sanguinaire.
Un vieillard paisible, membre du parti démocratique constitutionnel, me dit ceci : «C'est horrible ! toute cette boucherie ! mais si la Révolution peut arriver à produire de tel héroïsmes, l'autocratie tombera fatalement tôt ou tard.» La dernière partie de ces paroles se trouvait être l'idée suprême qui hantait l'esprit de la plupart des Russes. Le gouvernement peut user de son terrorisme à l'extrême, il ne brisera pas l'héroïsme de la révolte. Avec de pareils dévouements à la cause de la Liberté, le succès de la Révolution ne peut être qu'une question de temps.
Bien des choses ont été écrites sur le Terrorisme, mais la plupart des arguments, pour ou contre, ont été affaiblis par du sentimentalisme. D'un côté, il y a des propos horrifiés sur son illégalité et ses victimes innocentes. De l'autre, des histoires bouleversantes de provocation gouvernementale. Dans leur essence même, les Révolutions sont choses illégales. Stolypine, lui-même, a reconnu qu'un état de guerre existe en Russie. Toujours la guerre réclama ses victimes innocentes. Celui qui s'en indigne ne connaît rien des révolutions. D'un autre côté, aucun révolutionnaire sérieux n'a le droit de gaspiller sa personne ou ses énergies, pour une vengeance personnelle. Deux torts ne font pas une raison. Si elles expliquent le terrorisme, les atrocités barbares du gouvernement ne le justifient en aucune façon. Une grande révolution comme la Révolution Russe s'élève bien au-dessus des considérations de personnes. Le fait qu'un camarade ou un frère a été tué, qu'une épouse ou une sÏur ont été outragées par les janissaires du gouvernement, ne justifie pas des représailles personnelles. Un révolutionnaire appartient à la cause et le terrorisme ne peut se justifier que parce qu'il aide cette cause.
Au fond de ceci, on trouve cette question morale : La violence peut-elle se justifier ? Un homme a-t-il le droit de recourir à la violence pour défendre ou pour établir une idée ? Le plus sanglant des terroristes russes ne fera pas l'éloge de la violence pour elle-même. La violence répugne à tout individu qui pense juste. Au lieu de convaincre l'adversaire, elle l'anéantit. Elle n'est pas un argument. N'est-elle donc jamais justifiable ? Léon Tolstoï dit : «Non !» Quelques centaines, quelques milliers au plus de ses disciples répètent faiblement : «Non !» Mais tout le reste de l'humanité répond tout haut : «Oui !» Une discussion philosophique sur la non-résistance ne serait pas à sa place ici. Il suffira que chacun, pour juger le terroriste russe, se demande s'il croit à la violence.
S'il croit au droit que s'arroge l'État français de soutenir les principes du gouvernement populaire par la force des armes, s'il croit à la police et aux prisons, s'il croit même à l'éducation obligatoire et aux lois sanitaires, il ne niera pas que la violence, c'est-à-dire l'usage ou la menace de la force, a sa place légitime dans la société humaine. S'il glorifie les exploits militaires de nos ancêtres, pendant notre Révolution, ou de certains des actes violents dont l'histoire du passé et la vie du présent sont pleines, il ne pourra point condamner la violence considérée comme une abstraction.
La question devient donc celle-ci : quand la violence est-elle justifiable ? Dans la conscience populaire, la violence ne reste plus simplement justifiable, mais elle devient sacrée lorsqu'il en est fait usage en faveur des Droits de l'Homme et contre la Tyrannie. Elle ne devient alors qu'une question d'utilité, de profits et de pertes. Toute cette dépense de vie et de sang en Russie s'est-elle transformée en une augmentation correspondante de liberté humaine ?
L'insuccès du terrorisme dans le renversement du tsar n'est pas plus un argument contre lui que l'échec du mouvement prolétarien et de la Douma n'est un argument contre l'action économique ou parlementaire. Malgré que l'affranchissement de la Russie du joug de la tyrannie, but suprême de la révolution, n'ait pas été atteint, les partisans du terrorisme mettent à son actif deux résultats utiles bien distincts : il met un frein au despotisme dans certaines limites ; il encourage et ranime le mouvement révolutionnaire tout entier.
Comme tactique révolutionnaire reconnue, le terrorisme débuta il y a trente ans avec l'acte d'une jeune fille nommée Vera Zassoulitch. Un homme du nom de Trépov était commandant militaire à Saint-Pétersbourg. Des étudiants de l'Université firent une manifestation en faveur d'un gouvernement constitutionnel. Pour les punir de cette trahison plusieurs d'entre eux furent fouettés sur une place publique de la ville.
Vara Zassoulitch vivait dans une petite ville de province. Elle n'était membre d'aucune organisation politique. Jusqu'alors, son existence avait été calme et retirée, mais le récit de ces fustigations, de cette insulte à toute la Russie civilisée, la poussa à l'action. Sans consulter personne, elle se rendit à Saint-Pétersbourg et blessa le général Trépov en pleine rue. Le gouvernement n'ayant pas encore inventé ses châtiments administratifs et ses cours martiales de campagne, elle comparut devant un tribunal ordinaire et telle était la force de l'opinion publique en sa faveur que le jury l'acquitta. La fustigation des étudiants fut arrêtée.
La tactique révolutionnaire de cette jeune femme fut adoptée par une section de conspirateurs socialistes et l'on peut citer de nombreux exemples d'actes terroristes qui se placent au niveau de l'acte de Zassoulitch, qui furent reconnus éminemment justes, approuvés par l'opinion publique et qui eurent une influence directe sur la venue d'un régime plus libéral.
La Finlande est un domaine privé des tsars russes, sans lien organique avec le reste de l'Empire. Nicolas II fut le premier qui viola son antique Constitution et qui dépouilla les Finlandais de leurs coutumières libertés. Pour mener sa politique de russification et d'oppression, il nomma Bobrikov au titre de gouverneur. Les Finlandais usèrent de tous les moyens constitutionnels et légaux pour protéger la vie nationale. Ils n'y réussirent pas. Un jeune homme, le fils d'un sénateur, assassina Bobrikov. L'oppression de la Finlande prit fin. Aujourd'hui, grâce à ce jeune homme, qui est devenu un héros national, ses compatriotes jouissent de la Constitution la plus libérale qui soit au monde.
L'assassinat de von Plehve, mit fin à son régime d'oppression et la Russie fut gouvernée libéralement jusqu'au jour où l'arrivée du comte Witte à la présidence replongea le pays dans la réaction. L'effet produit par ces actes de terrorisme sur l'ensemble de l'esprit populaire est difficile à définir ou à prévoir ; il n'en est pas moins important. L'assassinat du grand-duc Serge n'eut pas d'effet appréciable sur la politique du gouvernement. Mais ce fut une bonne nouvelle pour les révolutionnaires dans tout le pays. Tout le monde se trouvait découragé par la période de réaction gouvernementale et d'inaction révolutionnaire qui avait suivi la répression du mouvement conduit par Gapone. Tout à coup, sur toute l'étendue de la Russie, la nouvelle éclata que Serge, le plus réactionnaire des conseillers du tsar, Serge, le plus intraitable et le plus cynique des gens de la Cour, avait été tué. C'était l'annonce d'une victoire et cela donna du cÏur à toutes les forces éparses de la révolte.
L'acte de Marie Spiridonova est un meilleur exemple encore. Dans la province de Tambov, les paysans enduraient les brutalités d'un vice-gouvenreur, anormalement pervers. Trois mois avant, j'ai traversé ce district, et la famine y était si terrible que les paysans enlevaient le chaume des cabanes pour nourrir leurs chevaux. L'hiver approchant, ils eurent besoin de combustible pour continuer à vivre. Ils volèrent donc du bois dans les forêts du seigneur. Ce fut là leur crime. Les Cosaques vinrent les pacifier. Dans chaque village, les hommes, affamés et engourdis par le froid, furent mis en ligne ; puis l'officier qui commandait les troupes demandaient les noms de ceux qui avaient volé le bois. Si les paysans se refusaient à dénoncer les coupables, un homme sur dix était fouetté. On recommençait le jour suivant. Un homme sur cinq était fouetté, et l'on continuait ainsi, jusqu'à ce que ceux qui avaient volé le bois se fussent livrés. Cela semblait comme la colère de Dieu.
Désarmés, inorganisés, les paysans restaient aussi impuissants en présence de cette brutalité que devant un tremblement de terre. Marie Spiridonova tua d'un coup de feu le vice-gouverneur, auteur de tout ce mal. Maltraitée par les cosaques, fouettée nue en pleine rue, puis jetée en prison, elle se meurt actuellement dans les environs du cercle polaire, aux confins de l'Extrême-Sibérie. Elle est devenue une sainte, un nom miraculeux parmi le peuple. Dans leur détresse, les paysans prient Dieu pour qu'il leur envoie une autre Spiridonova.
Bien des choses peuvent être dites en faveur du terrorisme ; mais il y a également beaucoup à dire contre lui. Il est la tactique du désespoir, la guerre contre le diable avec le feu pour arme. Là est sa faiblesse. Pour avoir le dessus, il faut être aussi méchant que le diable ou pire que lui. De ce côté-là, les révolutionnaires russes sont les plus faibles.
Au printemps de 1906 eut lieu un congrès de l'une des minimes organisations terroristes, les maximalistes. Pour éviter autant que possible la police, ils se réunirent dans une forêt solitaire près de Moscou. Il y avait environ quarante délégués qui, venant de villes éloignées et ne se connaissant pas les uns les autres pour la plupart, se présentèrent les uns aux autres au moyen de mots de passe et de signes. Dans le cours de la réunion, alors que des questions très secrètes étaient discutées, un délégué conçut des soupçons sur deux d'entre ceux qui étaient présents.
Il alla à de l'un à l'autre de ses camarades et apprit qu'aucun ne les connaissait. On leur dit de produire leurs lettres de créance. Celles-ci n'étaient pas satisfaisantes, on les fouilla. On trouva sur eux des papiers qui prouvèrent, sans l'ombre d'un doute, qu'ils étaient membres de la police secrète. Leur mise à mort fut réclamée, non seulement à cause de leur profession, mais à cause de ce qu'ils venaient d'apprendre. En continuant à vivre, ils seraient une menace pour les quarante et quelques révolutionnaires qui étaient présents. On les attacha à des arbres et deux hommes furent choisis pour les tuer. Le Comité se dispersa et laissa ces deux hommes à leur besogne. L'un d'eux fit son devoir consciencieusement. L'autre, ayant tiré plusieurs coups de feu sur son prisonnier, fut si ému par l'horreur de la situation, qu'il s'enfuit, sans s'assurer si tout était fini. Le mouchard était sérieusement blessé, mais il n'était pas tué. Le jour suivant, ses cris attirèrent un paysan qui passait. On le conduisit à l'hôpital et comme il guérit, il put amener l'arrestation de presque tous ceux qui avaient assisté à la réunion.
Tirer sur un homme attaché à un arbre n'est du goût de personne. Mais, les agents du gouvernement n'auraient pas tremblé pour si peu. Tant que les Révolutionnaires n'apporteront pas le même degré de brutalité et d'insensibilité dans l'Ïuvre du terrorisme, ils ne pourront espérer vaincre le Diable dans son propre jeu.
Les résultats nets du terrorisme sont difficiles à estimer. D'un côté, nombre de meilleurs et des plus nobles russes ont perdu la vie dans cette lutte. Numériquement, leurs pertes ont été plus grandes que celles du gouvernement. Il est indubitable que l'arrestation et l'exécution de ceux qui causèrent la mort d'Alexandre II furent un coup plus grand porté au mouvement révolutionnaire que celui porté à l'autocratie par la perte du tsar. D'un autre côté, la peur d'être assassiné est un frein pour plus d'un fonctionnaire. De temps à autre, un acte d'héroïsme individuel a redonné une vie et un enthousiasme neufs à tout le mouvement.
Quant à l'effet psychologique produit sur la nation dans son ensemble, il est à mes yeux le plus important. Sa valeur est quelque chose qu'il est impossible à un étranger d'estimer. Pour la bien juger, il faut être originaire du pays, bien connaître toutes circonstances de la lutte, bien se rendre compte de toutes les fluctuations subtiles, augmentations et déclins du sentiment révolutionnaire dans la masse du peuple. Presque sans exception, les camarades russes croient que le terrorisme, par ses résultats avantageux, se trouve amplement justifié.
LES PAYSANS Le gouvernement russe a résisté à l'orage causé par les révoltes des travailleurs et des classes moyennes, par les mutineries de l'armée et les actes terroristes individuels. Les travailleurs sont trop peu nombreux ; la classe moyenne est trop divisée ; les révoltes de l'armée n'ont pas de but défini ; les terroristes, privés de secours, ne peuvent espérer renverser le gouvernement. Il n'y a point de probabilité immédiate qu'aucun de ces mouvements puisse réussir. L'espoir, tout l'espoir qui reste pour l'avenir se trouve avec les paysans.
Sur cent-cinq millions de citoyens russes, quatre-vingt millions sont paysans. Si ces quatre-vingt millions agissaient de concert, par le poids total de leur nombre, ils pourraient obtenir ce qu'ils voudraient. Ceux qui ne croient pas au succès de la révolution disent que les paysans ne savent pas ce qu'ils veulent ; que si même ils le savaient, ils sont trop muets et trop stupides pour être une force active ; que n'importe comment, ils ne peuvent agir de concert.
Toutes les autres classes ayant échoué dans leurs efforts pour obtenir des réformes, l'intérêt se fixe sur les paysans, et spécialement sur les questions que voici : Que veulent les paysans ? Ont-ils assez de tête pur devenir une force politique ? Agiront-ils ensemble ?
D'innombrables ouvrages ont été écrits sur les paysans, mais il en est peu qui possèdent une véritable valeur scientifique. Certains témoignent d'un tel manque de sympathie envers les paysans qu'ils méritent peu d'attention. Certains sont superficiels, à la manière des livres interminables écrits en Amérique, par des auteurs aventureux après un séjour d'une semaine dans une fabrique ou dans un district ouvrier. D'autres enfin, évidemment inspirés par une profonde sympathie et par une longue étude, sont gâtés par un parti-pris visible de la part de l'écrivain.
Il y a deux grandes écoles d'opinion en Russie, l'une qui soutient que le développement russe a été et sera unique, l'autre que le progrès de la Russie doit suivre le cycle de l'Europe occidentale. Ces deux philosophies opposées n'ont pas seulement été la cause de la principale scission dans le mouvement socialiste Ñ Parti Socialiste Révolutionnaire, et Parti Social Démocrate Ñ, mais ils sont encore visibles dans toutes les branches de la pensée. Suivant la première école, l'organisation de communautés paysannes sur des principes coopératifs et communistes est une institution éminemment russe ; cette tendance socialiste est un progrès et elle contient le germe de la future évolution du pays. Suivant l'autre école, ces phénomènes de coopération sont les seules survivances d'un communisme universel ; elles doivent disparaître afin que la Russie puisse prendre son rang de pays industriel capitaliste à côté des autres nations européennes.
Avec le désir de soutenir l'une ou l'autre de ces théories, nombre de Russes instruits ont passé des années à étudier les conditions de la vie paysanne. En général, ils ont observé les faits à travers une théorie préconçue, au lieu de suivre la seule méthode scientifique qui eût été de bâtir leur théorie sur des faits observés. Il est toujours facile de trouver des faits pour étayer une théorie ; il est toujours difficile d'en observer qui y soient opposés. Certaines de ces études de la vie paysanne sont extrêmement contradictoires. Il est probable qu'il y a erreur des deux côtés, et que la vérité est quelque part entre les deux.
Il n'est plus nécessaire à présent d'avoir recours aux livres pour se renseigner sur les paysans. Dans ces deux dernières années, ils ont trouvé leur voix et parlé par eux-mêmes. L'Union Paysanne et le Groupe du Travail ont formulé leurs revendications d'une manière qui dissipe tous les doutes.
L'Union Paysanne débuta en novembre 1905, et, dans la première convention, rassembla cent et quelques délégués paysans venus des différentes parties de l'Empire. L'Union se présenta au peuple, non comme un parti politique, en demandant à adhérer à un certain programme défini, mais comme une organisation de classe ayant pour but d'élaborer un manifeste de classe. A cette fin, la convention rédigea un appel aux paysans qu'elle fit largement circuler. Elle y expliquait, dans la langue la plus simple, l'objet de l'organisation, insistant auprès des paysans pour qu'ils organisent des groupes locaux dans leur village, pour qu'ils envoient des noms de membres au Comité Central et, par dessus tout, pour qu'ils formulent leurs revendications.
Une liste de revendications proposées accompagnait l'appel, pour servir de base, mais les paysans étaient priés de les examiner avec soin, de biffer celles qui ne les intéressaient pas, d'en ajouter d'autres selon leurs besoins locaux, ou, s'ils le désiraient, de les remplacer par d'autres entièrement différentes. Le groupement de ces réponses fut contrarié par la grève postale qui précéda l'insurrection de décembre, et arrêté définitivement par les mesures répressives qui la suivirent. Mais, avant l'explosion, le Comité Central en avait déjà reçu plusieurs milliers, et plus d'un million de paysans s'y trouvaient inscrits. Venant des points de l'Empire les plus distants les uns des autres, ces documents montraient une merveilleuse similitude dans les besoins des paysans. Il y avait bien quelques desiderata spéciaux ; les paysans proches des rivières demandaient que la pêche soit débarrassée de certaines restrictions, etc.
Mais, somme toute, leurs revendications étaient étonnamment uniformes. La plupart de ces papiers ont été dispersés par les irruptions policières répétées, au Bureau Central, à Moscou. La perte est incalculable, à cause de leur ressemblance avec les rapports envoyés aux États Généraux de 1789 par les paysans français, et qui donnaient une peinture si vive de la situation de ce pays avant la Révolution.
Cette solidarité surprenante de l'immense classe paysanne fut montrée par le Groupe du Travail à la Douma. A chaque occasion, les députés exprimaient les revendications paysannes. Afin que leurs délégués ne fassent aucun oubli, les paysans employèrent les grands moyens pour leur rafraîchir la mémoire. Durant le cours de la session, quelque chose comme vingt mille lettres et télégrammes furent reçus par les députés paysans pour leur rappeler les desiderata de leurs électeurs. De plus, près de cent «inspecteurs» furent envoyés des différentes localités pour surveiller les actions de leurs représentants et veiller à ce qu'ils fassent leur devoir.
Les paysans avaient choisi beaucoup d'hommes jeunes et instruits comme députés : maîtres d'école, secrétaires de village et autres ; mais ces inspecteurs étaient invariablement des vieillards, des types de paysans à grande barbe et aux regards pensifs. Ils étaient rassemblés dans les tribunes et au buffet du palais de la Douma. Ils étaient disposés à converser, et quiconque le désirait pouvait connaître l'état d'âme des paysans.
Les revendications des paysans sont de deux sortes : les revendications fondamentales et unanimes, et celles qui sont subsidiaires ou non-unanimes. Les revendications fondamentales se sont concrétisées par le cri paysan : «La Terre et la Liberté !» Pour les paysans, la terre va de pair avec l'air et le soleil. Elle est une nécessité pour tous et ne peut être accaparée par personne. Sur ce principe, ils sont aussi d'accord que quatre-vingt millions d'individus peuvent l'être.
Même dans les provinces où la forme communale de la propriété est disparue ou n'a jamais existé, un grand nombre de paysans, propriétaires légaux du sol, souscrivent à cette idée de la non-possession de la terre. Aujourd'hui, les paysans se rendent compte que, s'il y a une quantité d'air suffisante pour les besoins de chacun, il n'y a pas suffisamment de terre, et qu'une forme quelconque d'organisation pour la distribution du sol doit exister. Nous touchons ici une fois de plus à ce principe universellement accepté, que la terre doit appartenir à celui qui la travaille de ses mains. Tout ce qui va au-delà est du détail et, naturellement, il y a grande divergence d'opinion, quelques-uns acceptant la proposition socialiste de la propriété et de la direction centralisées, d'autres désirant la perpétuation de la forme communale existante, et certains se ralliant plus étroitement à la théorie de Henry George. Mais tous s'unissent à nouveau sur ce principe que ces détails doivent être réglés localement.
Le désir de liberté des paysans est concret également. Le paysan connaît peu de choses sur le gouvernement central de Pétersbourg, et il s'en soucie encore moins. Bien des gens lui ont dit qu'il devait aspirer à une république démocratique, et il commence à le penser aussi. N'ayant que peu d'aptitudes à la lecture, ce qu'il lit çà et là ne lui semble pas moitié aussi réel que ce qu'il voit. Ses desiderata sont fatalement locaux. Lorsqu'il réclame la liberté, il entend par là la liberté locale. Les paysans qui vinrent à la Douma comme députés et ceux qui possèdent le rare privilège de pouvoir lire ont une conception plus large de la liberté, mais toutes leurs idées politiques ont l'unité locale pour centre, et elles s'étendent graduellement jusqu'aux affaires nationales et internationales. Le paysan est fondamentalement fédéraliste. Il se soucie bien plus d'abolir la tyrannie des fonctionnaires locaux que du renversement du tsar. La communauté paysanne est bien plus démocratique dans ses travaux que telle assemblée municipale du Massachusetts.
Tout ce qu'ils réclament du gouvernement central, c'est qu'il ne se mêle pas de leurs affaires locales. Cette idée de décentralisation fait partie de leur programme de la distribution de la terre. Ils veulent la terre, toute la terre, remise à la procédure des comités locaux pour leur être distribuée. Avec cette revendication de la liberté va de pair la réclamation d'une amnistie pour tous les prisonniers politiques.
Les paysans ne comprennent pas toujours les agitateurs, et ils ne sont pas toujours compris d'eux, mais, en général, ils se rendent compte que les prisonniers politiques ont été arrêtés pour avoir travaillé à leur assurer la Terre et la Liberté, et pour cette raison, ils sont leurs amis.
Les desiderata secondaires sont multiples, et ils ne sont pas aussi unanimes, principalement parce que les conditions économiques locales diffèrent profondément. Les principales sont la liberté de la presse, la liberté de la parole et de la discussion publiques, l'abolition du système des passeports, le droit de changer librement de résidence, une réforme radicale des impositions, la réduction du service militaire, l'égalité des juifs et le suffrage des femmes.
Pour nombre d'Occidentaux, qui croient habituellement que les paysans ont la haine du Juif, ce sera une surprise d'apprendre que lorsque le sujet vint en discussion sous la forme d'une adresse du Groupe du Travail, à la Douma, le suffrage en faveur de l'égalité des Juifs fut de 96 voix contre une voix. Les paysans sont plus disposés à donner l'égalité des droits politiques aux Juifs qu'à leurs propres épouses. Ce dernier desiderata est peut-être le moins unanime de ceux ci-dessus mentionnés.
Il est une légende, généralement admise dans l'Occident, qui veut que les paysans russes soient absolument inintelligents, très peu supérieurs aux brutes. Ne comprenant pas le parler des paysans, les intellectuels russesles taxent de stupidité. Cela ressemble à ce sergent irlandais, en garnison dans l'Inde, qui accusait de stupidité un intellectuel hindou, parce qu'il ne pouvait réciter la table de multiplication en anglais.
Les preuves de la force mentale du paysan sont trop nombreuses pour être détaillées : je ne m'arrêterai donc qu'à l'une de ses manifestations, le système légal. La sagesse des paysans est sociale, plutôt qu'individuelle. Elle est l'ensemble de l'esprit des masses et non l'enseignement d'individualités. Cela ressort clairement de leur administration de la justice. Les paysans russes n'ont point de légende d'un législateur.
Point de Moïse ou de Solon qui, inspiré par Dieu, leur ait donné un système de lois toutes faites. Leur loi, elle vient de naître. Les Romains ont eu le Code de Justinien, les Français le Code Napoléon ; en Russie, il y a la loi paysanne.
Nulle institution ne reflète aussi bien le développement mental d'un peuple que son système judiciaire. A ce point de vue, les paysans russes ont quelque droit de se montrer fiers. Les Russes ont deux mots qui se traduisent par «loi» Ñ «Zakon» signifiant édit ou loi humaine, et «Pravda» signifiant loi naturelle, comme lorsque nous parlons d'une loi physique ou astronomique. Les paysans ne se servent que du mot «pravda». Leurs lois ne sont ni écrites ni consacrées, mais elles existent dans l'esprit du peuple, comme principes d'élémentaire justice. On statue sur chaque cas, selon ses intérêts propres.
Dans une classe de l'École de Droit de New-York, le professeur expliquait un jugement important, et l'un des étudiants fit une objection : «Notre professeur, dit-il, cela ne semble ni juste, ni loyal.» Ñ «C'est la loi, répliqua le professeur, avec cynisme. Si l'éthique vous intéresse, jeune homme, vous feriez mieux d'entrer dans un séminaire théologique. Ici, c'est une école de Droit.»
Les paysans russes ne comprendraient pas ce point de vue. Pour eux, la loi n'est pas autre chose que la morale, et son unique fonction est de rendre la justice. La loi n'étant pas écrite, il n'y a pas de «lettre de la loi» pour en dénaturer l'esprit.
Un autre bon côté du système paysan, c'est qu'il n'est pas formaliste, qu'il n'a pas développé de caste légale d'avocats et de juges. Le juge est élu pour trois ans et pris dans son sein. Son salaire n'est pas suffisant pour vivre et, en dehors de deux ou trois jours d'audience par semaine, il cultive sa part de terre avec les autres paysans. Comme il n'inspire pas de crainte, il n'est pas besoin d'hommes de loi intermédiaires. La loi n'est pas ignorée. Les principes élémentaires de l'honneur et de la justice sont connus de tous. De ce côté-là, également, les spécialistes légaux sont inutiles.
La justice de ces humbles cours démocratiques fait l'étonnement et le désespoir des gens instruits. Elle n'est pas uniforme, s'exclament-ils ; vous ne pouvez pas dire à l'avance ce que sera la loi.» En effet. Vous ne pouvez pas vous asseoir pour mûrir le dessein de blesser ou de spolier votre voisin parce qu'il a dépassé d'un cheveu les limites légales. Mais à moins que vous ayez cherché à blesser ou spolier votre voisin, vous n'avez rien à craindre. J'ai appris un cas de dispute entre deux voisins qui se termina en une rixe où les figures furent abîmées. On les amena devant la cour et après que le juge leur eut fait un sermon amical sur l'amour fraternel, et fait remarquer que les hommes avaient un meilleur moyen que les bêtes pour régler leurs discussions, il envoya chercher une bouteille de vodka, puis tous se serrèrent la main et burent à une amitié ininterrompue. C'était, somme toute, une bien meilleure solution, quoique moins classique, que d'avoir renforcé les sentiments hostiles, en envoyant l'agresseur en prison.
Le point le plus intéressant et le plus significatif de leur conception de la légalité, c'est leur façon de répartir les biens d'un individu après sa mort. Seule la terre est possédée en commun ; la propriété individuelle existe sur tous les autres objets : chevaux, outillage de ferme, animaux, etc. La loi des héritages a causé aux juristes du monde entier plus d'ennuis que tout autre chose. Partout ailleurs, dans la pratique, la base de la distribution des héritages est la naissance. chez les paysans russes, c'est le travail. Le petit pécule est réparti entre ceux qui ont contribué à le créer, et en raison de la valeur de leur contribution. Si le fils aîné a quitté la famille de bonne heure, pour chercher fortune à la ville, et s'il a vécu sa vie par lui-même, sans collaborer à la bourse familiale, il ne doit point prétendre à sa répartition, et les plus jeunes fils qui ont travaillé côte à côte avec le père en hériteront entièrement.
S'il est arrivé qu'un beau-fils ait habité la maison et apporté sa part de travail à la fortune familiale, il reçoit sa part au même titre que les fils. Cette théorie du travail, base du droit de propriété, que les paysans ont exprimé si fortement, quant à la question de la terre, se retrouve dans toute leur existence. Ce qu'un homme a fabriqué lui appartient. Ce principe, le principe fondamental du socialisme est plus généralement admis chez les paysans russes que partout ailleurs dans le monde.
Presque toutes ces institutions paysannes traversent une crise terrible. Chacune d'elles est menacée par la pression des forces économiques ou l'ingérence du gouvernement. Les Artels, groupes coopératifs de fabrication, s'épuisent à lutter contre la grande industrie, stimulée artificiellement. Après des années de lois répressives dirigées contre les communes villageoises, le gouvernement les a enfin abolies. L'officier de police résidant dans le village parvient souvent à corrompre le juge paysan. Mais l'esprit de communisme démocratique qui inspira ces institutions, s'il est méconnu, n'est pas tué. Cette intelligence sociale naturelle, qui a permis aux paysans de les développer, a été atteinte, mais non détruite.
Ce fait a été amplement démontré aux rares occasions où, par quelque hasard, les paysans se sont affranchis de l'oppression gouvernementale. En décembre 1905, les fonctionnaires furent délogés d'une demi-douzaine de districts, et jusqu'à ce que les Cosaques soient venus «rétablir l'ordre», après un intervalle de deux mois dans nombre de cas, les paysans gouvernèrent avec une stabilité et une libéralité au-dessus de tout éloge. Il y a quelques années, en Sibérie, des explorateurs traversèrent un village inconnu. La plupart des habitants étaient des fugitifs des camps de prisonniers. Laissés à eux-mêmes, ils avaient vécu une vie propre, ordonnée, heureuse, élisant leurs fonctionnaires par la plus simple des démocraties, arrangeant leurs affaires d'après cette inhérente conception de la justice, qui est comme une part de l'âme de chaque paysan russe. Les explorateurs firent le récit de leur découverte. Le village fut inscrit sur la carte officielle. La police vint au village, puis les prêtres et les prostituées. La corruption, le vol, le service militaire et tous les fruits de la civilisation fondirent sur les villageois. Mais les explorateurs s'étaient suffisamment intéressés à ce petit village «non civilisé» pour écrire sur lui à la longue avec enthousiasme.
Grâce à leur rapport, il est possible de se rendre compte avec un grand degré d'exactitude de ce que sera la Russie lorsque les exploiteurs gouvernementaux auront été expulsés et que le paysan pourra organiser les choses à sa convenance. Tels sont donc l'esprit du paysan, ses besoins et son idéal. Il est évident, d'après ceci, que ses revendications sont révolutionnaires. Pas plus que la cabale qui règne à Saint-Pétersbourg, nul gouvernement au monde ne consentirait à la nationalisation de la terre, où à la doctrine socialiste que le travail est la seule base de la propriété. Pour réaliser ces revendications, le paysan devra livrer bataille.
Tous les quotidiens russes ont régulièrement une colonne de «désordres paysans» et souvent plusieurs colonnes. Parfois, les paysans tuent le chef de la police locale. Parfois, ils brûlent les fermes du seigneur ou bien font du bois dans son parc. Parfois les jeunes gens se refusent à entrer dans l'armée. Parfois, le gouvernement doit fouetter les paysans pour en tirer des impôts. Souvent la révolte est éphémère et se trouve étouffée par la police locale. quelquefois, elle est plus sérieuse et demande des jours pour être réprimée. il n'y a qu'une bien petite part de l'Empire où le sang n'a pas coulé dans ces levées paysannes. Tôt ou tard, elles ont toutes été écrasées. La révolte des villages isolés reste vaine.
Nous nous trouvons ici en présence de cette dernière question : les paysans s'uniront-ils dans la révolte ? Si l'on pouvait répondre catégoriquement à cette question, ou bien les obligations du gouvernement russe monteraient bien au-dessus du pair, ou bien elles feraient écrouler la Bourse. Seul, un prophète pourrait y répondre.
Tout ce que l'on peut faire de mieux, c'est de noter quelques-unes des multiples forces qui groupent les paysans ou qui les tiennent séparés. Les forces centrifuges sont formidables. La vastitude de l'Empire est telle que toute unité d'action paraît impossible. Les distances sont si grandes que la moitié du pays est déjà sous les frimas alors que les rivages de la Mer Noire sont encore dans les chaleurs. Cette divergence dans les saisons est grave. Si les paysans se soulèvent, tout le monde le dit, ce sera après la moisson. Mais cette saison tombe avec des écarts de mois entiers. Les voies ferrées sont rares. Le télégraphe et le courrier sont entre les mains du gouvernement. Les communications, difficiles par elles-mêmes dans un pays non développé, sont gardées par les policiers. Ajoutez à tout cela les divergences de langues, de races et de coutumes. Un américain peut difficilement se faire une idée de la force de désintégration de ces divergences sociales.
Tout le monde, néanmoins, n'est pas aussi pessimiste. Les forces centripètes existent, elles aussi. L'Union Paysanne, les partis politiques, le Groupe du Travail ont prêché l'action d'ensemble. Dans la mesure du possible, ils ont surmonté l'obstacle des distances et du défaut de communications. Leurs proclamations et leurs brochures ont été répandues avec une énergie incessante. La contrebande des armes ne s'est encore jamais opérée sur une si grande échelle. Dans nombre de localités, des organisations de combat se sont formées et partout les plus avancés et les plus conscients des paysans se préparent à la lutte finale. La famine et de désespoir ont fort travaillé à démolir le mur des différences de races. Grands Russiens, Petits Russiens, Lithuaniens, Lettons, Arméniens, Tartares, tout ce vaste assortiment de races se trouve plongé dans le même abîme de misère. La faim est plus forte que la foi ou que la langue. Partout, les agitateurs rapportent que les paysans veulent une organisation et des armes, mais le nombre des travailleurs est restreint et l'argent manque, le champ est trop vaste et la force tout entière du gouvernement qui veille est à paralyser.
Les paysans comme les soldats ont appris ce que coûtent les révoltes sporadiques. Quiconque, voyageant en Russie, parvient à gagner la confiance des paysans entendra partout la même histoire : «Oui, me dit un paysan, notre village s'est révolté deux fois.»
Ñ Qu'avez-vous fait ? demandai-je.
Ñ Nous avons tué quelques-uns des soldats et pris les armes des autres. Nous avons élu notre commune et divisé la terre.
Ñ Et ensuite ?
Ñ Quelque temps après, les soldats sont venus ; certains d'entre nous ont été tués, certains exilés et tous ont été fouettés.
Ñ Vous révolterez-vous encore ?
Ñ Oui, un jour ou l'autre.
Ñ Quand ?
Ñ Quand tous les paysans marcheront.
Nul ne sait au juste quand cela sera. Mais presque dans tous les villages de l'Empire, les paysans pensent à ce jour prochain. Les révoltes passées ont été de sanglantes leçons, mais elles ont été bien apprises. Ils ont appris qu'il est facile de disposer des troupes de leur localité : il n'y a que les troupes du dehors qu'ils doivent craindre. Si tous les paysans se lèvent d'un coup et désarment les forces locales, il ne restera plus de troupes disponibles. Tout cela, ils l'ont étudié à fond, avec leur méthode critique, sûre d'elle-même. Naturellement, cela aidera, s'ils détruisent les voies ferrées. Si vous chevauchez dans la campagne avec un paysan intelligent, il désignera exactement les ponts qui doivent sauter. En traversant son village, il désignera le poste de police. «Il y a là vingt fusils et des provisions de cartouches, dira-t-il, nous les prendrons quelque nuit. Chaque matin, quand je vois les gens de la police qui les astiquent, je me mets à rire. C'est pour moi qu'ils enlèvent la rouille». Dans ces paroles ou dans des paroles semblables les paysans, dans tout l'Empire vous feront part de leurs plans d'action. Le jour viendra, pensent-ils, où ils se révolteront tous ensemble. Ce n'st seulement qu'une question de temps. Cela peut venir cette année, ou l'année prochaine. Je ne serais pas surpris si la révolte éclatait demain.
aucune organisation ne possède une influence suffisante pour provoquer ce soulèvement simultané. Les pessimistes ont raison quand ils disent que les paysans ne sont pas organisés. Mais il est un côté de la vie russe qui ne doit pas être oublié et qui, selon moi, est gros d'espérance. De temps à autre, des vagues psychologiques ont passé sur la Russie et ont produit une action d'ensemble, quoique non organisé. Dans les années soixante-dix, il y eut «le Mouvement vers le Paysan». Tout-à-coup, sans aucun avertissement, sans aucun plan préalable, plusieurs milliers de jeunes gens, sur toute l'étendue de l'Empire, décidèrent de ranger leurs bouquins, de quitter leur toit et leurs aides et d'aller au peuple. Ce fut un mouvement intensif de colonisation sociale. Il n'y avait point de comité central derrière ce mouvement, point d'idée concrète de ce qu'il y avait à faire. Les jeunes gens instruits voulaient connaître les paysans. L'idée de vivre parmi le peuple fut si contagieuse que l'influence familiale, pas plus que les persécutions de la police ne purent enrayer cette étrange croisade. Aucune explication de ce mouvement n'est satisfaisante. Il reste un mystère malgré de nombreux livres. Il a eu lieu, voilà tout. Et il démontra l'existence d'une solidarité sociale tout à fait inconnue en Russie.
La première grève générale montra le même phénomène. Elle n'était pas organisée. Aucun comité de l'avait proclamée. Dix jours, une semaine, trois jours avant qu'elle ne fut accomplie, nul n'aurait pu la prédire. Elle vint tout à coup sans la moindre préparation. Comme une vague de marée, elle balaya la vie industrielle de la Russie. D'un seul coup, tous cessèrent le travail, à la même heure.
La révolte paysanne naîtra de la même façon. Les travailleurs les aideront, de même que l'élément révolutionnaire de la classe moyenne. Avant le soulèvement simultané, l'autocratie s'effondrera ainsi qu'un château de cartes, la socialisation de la terre et la liberté locale seront devenues des réalités. Du chaos, des manoirs incendiés et des fonctionnaires égorgés, une forme quelconque de gouvernement se dessinera. Basé sur l'esprit démocratique et coopérateur de ces quatre-vingt millions de paysans russes, ce sera sans aucun doute un gouvernement de justice et d'équité naturelles, comme notre vieux monde n'en a pas encore rêvé.
D.A. Bullard
(*) Traducteur de l'ouvrage
(**) Nous avons corrigé l'inversion de pages entre la 5 et la 7 de la brochure originale
La Révolution fragmentaire
Origine : Dissidence-Cahiers théoriques anarchistes
Vroutsch Décembre Strasbourg 1974
http://www.plusloin.org/textes/rev-frag.html
"Dans l'éclatement de l'univers que nous éprouvons, prodige!
Les morceaux qui s'abattent sont vivants"
René Char
Un des phénomènes les plus importants de la vie sociale actuelle, au moins dans les pays fortement industrialisés, c'est l'irruption d'un ensemble de "luttes de libération" qui concernent des fractions parfois limitées de la population et des secteurs précis de la vie quotidienne. Elles se caractérisent à la fois par leur tendance à la dispersion et par la fréquence des recoupements informels qui viennent compenser en partie cette dispersion. Leur impact est certain, elles mobilisent facilement, et leurs zones d'influence dépassent largement le champ d'action des groupes constitués. Pourtant, si leur visée et leur portée révolutionnaire sont affirmées par beaucoup de ceux qu'elles engagent activement, cette "qualification" n'est pas forcément reconnue par les techniciens et les professionnels de la révolution (immédiate ou différée).Des prises en considération tactiques s'amorcent. Les partis de gauche commencent à entrevoir dans le magma une clientèle potentielle et, puisque certaines de ces critiques et revendications se diffusent, ils les infiltrent prudemment dans leurs programmes, avec la prétention, en même temps, de remettre ces luttes parcellaires à leur juste place (... à la périphérie) dans la stratégie globale. Les gauchistes pêchent volontiers dans ces remous, mais les plus radicaux-critiques décrètent que ces luttes partielles sont vouées à la récupération à très court terme puisqu'elles contribuent à la survie du système capitaliste en introduisant des aménagements et des colmatages dans une vie quotidienne qui, du coup, n'est plus aussi intolérable qu'elle devrait l'être.
Mon propos n'est pas de peser soigneusement le pour et le contre, mais de dégager un peu plus clairement les tenants et aboutissants de comportements et de modes d'intervention qui se présentent, à premi&egr
Manuel Baptista
EN DÉVELOPPANT LE CONCEPT DE REVOLUTION
Traduit du portugais par N@ndo
« ...les masses sont spontanément en marche vers la construction d'un socialisme de base, sans leaders charismatiques, sans parti d'avant garde illuminée ».
Dans un article précédent (voir A BATALHA,n°191) je soulevais la question de la révolution aujourd'hui.
Ce thème, à force d'être usé par de multiples personnes, dans des contextes si divers, exige une brève définition afin de préciser le sens donné à tout ce que nous allons ensuite décrire. Ainsi, « révolution » sera compris comme transformation sociale profonde et durable qui place l'ensemble de l'humanité en état de jouir de tous les biens naturels et sociaux de façon libre et égalitaire.
La nécessité éthique de la révolution ne me paraît pas susceptible d'être remise en cause : en ce début de millénaire nous avons les moyens matériels pour que toute l'humanité dispose de conditions de vie décentes et même un peu plus, mais les inégalités dans la répartition de la richesse et du pouvoir se sont poursuivies de telle sorte que la misère sous toutes ses formes et sous toutes les latitudes n'a fait que se répandre. Ceci, sans affecter le bien-être d'une minorité qui possède tout et tout gaspille, avec un total manque de pudeur, indifférente aux valeurs d'humanisme et de solidarité qu'elle continue de proclamer en discours, uniquement pour endormir la mauvaise conscience (lorsqu'elle existe).
La nécessité de révolution n'est pas pour autant mécanique, comme on pourrait en déduire à partir d'une lecture du type « matérialisme historique » de l'évolution du capitalisme et de ses contradictions. Si c'était le cas, il serait alors bête d'essayer de la précipiter ou de la déchaîner, et l'on n'aurait qu'à attendre son avènement comme s'il s'agissait d'un phénomène naturel, aussi inévitable que le passage d'une comète traversant le système solaire, par exemple.
Le risque d'extinction que court l'humanité n'est aujourd'hui mis en cause par personne ayant deux doigts de jugeote ; au-delà de la menace d'une déflagration nucléaire généralisée, que personne ne peut considérer comme exclue dans les temps les plus proches (tant qu'il y aura des arsenaux nucléaires), il existe d'autres « bombes »... la « bombe démographique » et la « bombe écologique ». La planète peut devenir un lieu inhabitable à cause de la cécité ou de la myopie de ses habitants. En conséquence de la dégradation chaque fois plus dramatique des conditions de vie, et non en raison d'un quelconque déterminisme aveugle, beaucoup d'insurrections vont se produire qui forceront le système à faire usage des moyens répressifs avec une « main chaque fois plus lourde». Il ne s'agit d'aucune « prophétie », mais uniquement du constat de l'inévitabilité, résultant des circonstances suivantes :
- L'existence d'une unique superpuissance mondiale à laquelle les autres puissances se voient forcées de céder.
- L'épuisement à court terme des ressources pétrolières susceptibles d'être facilement exploitées et dont les prix vont par conséquent grimper jusqu'au point de rendre inévitable une substitution par un autre type de technologie n'ayant pas recours aux combustibles fossiles.
- La misère croissante dans ce que l'on nomme le Tiers et le Quart Monde, provoquée par une politique économique et sociale prédatrice des ressources, totalement destructrice des structures sociales, et conséquence de l'application de politiques ultra-libérales sous la houlette du FMI, de la Banque Mondiale et de l'OMC.
- L'impossibilité de maintenir la population des pays dits développés occupée à un niveau au dessus du seuil « d'agitation sociale ». Ceci parce que les grands centres industriels sont en train de se délocaliser vers des pays périphériques dans lesquels une main d'oeuvre semi-esclave est soumise aux conditions d'exploitation les plus violentes (voir à ce propos le cas des « maquiladoras » à la frontière Mexique/USA ou les conditions dans lesquelles un capitalisme sauvage est en train de s'installer en Chine), assurant une grande partie de la production industrielle nécessaire à la consommation des pays riches.
Comme la transition vers un autre type de société se trouve bloquée par la domination militaire quasi absolue de la puissance impériale planétaire, les sociétés périphériques connaîtront toutes sortes d'insurrections, de coups d 'état, de guerres inter et intra frontières, sans d'autre conséquence que l'aggravation de la misère et de la violence que subiront des populations sans aucune défense. La guerre prendra chaque fois davantage la forme de longues guerres civiles entre groupes ethniques ou d'autres rivaux, uniquement stoppées en fonction du bon vouloir et des intérêts des saigneurs impériaux. Pour ce qui est des conséquences du réchauffement global, elles se feront hélas dramatiquement sentir avec plus d'intensité d'abord dans les zones tropicales en aggravant la sécheresse dans les régions déjà désertiques comme le Sahel (et d'autres) et en augmentant la fréquence des ouragans et autres phénomènes climatiques dévastateurs dans des régions comme les Caraïbes ou les côtes de l'Océan Indien.
Quant aux soit-disant « démocraties occidentales », celles-ci révèleront chaque jour davantage leur face totalitaire, par le recours aux technologies dans le but d'exercer la répression sélective des dissidences, par la vidéosurveillance généralisée, par la violation de la correspondance électronique, etc...
La raison profonde de cette dérive sécuritaire - et on peut toujours agiter devant nous l'alibi d'une guerre contre le « terrorisme » - est bien trop évidente : les armées de sans-emploi générées par la transformation soudaine des moyens de production (révolution technologique), associée à la délocalisation massive des unités de production vers des pays où le coût du travail est plus bas, ne pourront pas continuer à bénéficier de systèmes de sécurité sociale et de retraite en déficit chronique et auxquels les bourgeoisies « nationales » respectives refusent de contribuer pour la part qui leur incombe (voir la fuite massive aux impôts promue par une constellation de « paradis fiscaux », non seulement dans des lieux exotiques, mais également dans plusieurs pays de l'Union Européenne elle-même : le Portugal avec Madère ; le Royaume Uni avec Gibraltar ; le Luxembourg...)
La majorité des personnes des groupes sociaux opprimés, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, verra ses conditions de vie se détériorer. Les jeunes verront s'éloigner chaque jour davantage un futur digne de leurs désirs légitimes face au cauchemar de cette civilisation décadente. La révolte se développera, inévitablement. L'inconnue consistera donc à vérifier, non pas s'il y aura plus d'agitation sociale, mais plutôt dans quelle mesure cette agitation sociale débouchera dans la solution d'une crise structurelle du capitalisme, sans perspectives de dépassement à l'intérieur de ses propres limites.
En effet, aux 19ème et 20ème siècles les crises cycliques du capitalisme étaient absorbées et « résolues » dans une large mesure, grâce à l'expansion de la domination du capitalisme dans sa périphérie (colonies d'abord et pays neo-colonisés ensuite) ou même dans des guerres inter-impérialismes qui permettaient de faire fonctionner de nouveau à plein régime une industrie auparavant paralysée par l'effet d'une crise de surproduction (cas le plus évident : la crise de 29-32 qui s'est «résolue » dans la 2ème guerre mondiale).
Aujourd'hui cependant, quelles parties de la planète reste-t-il à exploiter ? Quelles parties de la planète ne sont pas soumises à une forme ou une autre d'économie capitaliste ? Seulement la Chine dite «communiste », bien que totalement acquise au capitalisme dans sa version la plus rude et cruelle, rejetant beaucoup de millions de paysans affamés sur le marché aux esclaves des grandes villes industrielles pour construire une structure d'entreprises capables de rivaliser avec les autres puissances industrielles asiatiques. Le continent africain est abandonné à son sort, réduit à une simple réserve de matières premières, les conglomérats transnationaux ne révélant aucun intérêt pour y implanter des usines.
Quelle possibilité existe-t-il pour qu'une guerre soit la soupape d'échappement et la bouée de sauvetage d'une industrie en crise ?
Les guerres contemporaines se caractérisent par leur façon de cibler des populations civiles totalement sans défense, massacrées par les « valeureux » soldats à des centaines de kilomètres de distance, la fameuse guerre zéro morts (du côté impérialiste bien entendu). Ce fut le cas en ex-Yougoslavie, en Afghanistan et ce sera bientôt le cas en Irak (ou plutôt : .... c'est le cas, puisque l'Irak est soumis à des bombardements meurtriers depuis la fin de la guerre de 91, qui touchent régulièrement des agglomérations, des zones industrielles, etc. sous le prétexte de « raser des usines d'armes de destruction de masse »). Par conséquent, la guerre détruira des ressources de façon toujours plus efficace, et ne permettra aucun développement, puisque ces pays seront placés en situation de marginalité totale pour ce qui concerne les marchés, aussi bien en tant que producteurs de biens industriels que comme consommateurs. Il suffit de voir la situation de paupérisation dans laquelle sont restés les pays de l'ex-Yougoslavie, pour ne citer qu'un exemple.
L'augmentation des dépenses militaires de la part de l'unique superpuissance qui subsiste (augmentation qui dépasse les dépenses des années les plus tendues de la « guerre-froide »), est venue colmater une profonde dépression sur le point de précipiter les USA dans une situation de marasme (voir la chute de la bourse de New York et surtout du Nasdaq entre avril et décembre 2000).
Mais colmater n'est pas résoudre : les produits de l'industrie d'armement sont seulement destinés, ou bien à être employés (en générant plus de destruction), ou bien à être stockés, mais ils ne se destinent pas à fournir des éléments susceptibles d'être utiles à d'autres activités industrielles, ou alors à une échelle infime uniquement. Le résultat final est une énorme saignée de ressources de toute sorte (financières, de matières premières, de capacité scientifique, de main d'oeuvre spécialisée, etc.) dans un but qui n 'est ni productif ni reproductif, ce qui revient à dire qu'au bout du compte cela n'augmentera pas les profits dans le système capitaliste pris dans son ensemble, même si dans un premier temps cela permet de générer de grands profits immédiats pour les industries associées à cette course à l'armement de la « guerre des étoiles ».
Pour maintenir leurs profits, les grands conglomérats mettront en oeuvre deux processus : le pillage pur et simple des ressources, comme ils le font déjà actuellement, mais à une échelle encore plus vaste, et ils dépossèderont toujours plus les populations des pays « développés » des bénéfices et acquis sociaux qui découlent de « l'Etat providence », mis en place pendant les trois décennies d'expansion capitaliste à l'issue de la 2ème guerre mondiale.
Nous avons donc le capitalisme en train de creuser les conditions de son anéantissement, et se maintenant uniquement grâce à une machine à réprimer devenant chaque jour plus monstrueuse, employant des moyens de surveillance de tout et de tou-te-s, tout en gardant cependant, et si possible, les apparences de la «démocratie », de façon à maintenir la population endormie.
Le capitalisme en état de décadence accélérée ne se souciera pas du destin de l'Argentine, ou même de celui de deux ou trois « Argentines », car ses habitants désespérés ne compteront guère dans ses calculs hégémoniques. A partir du moment où elles ne constituent pas une menace directe à la survie du système dans sa globalité, il est probable que seront tolérées des zones « d'entropie » aux marges du système, simplement contenues, car leur réhabilitation serait trop coûteuse et ne présenterait pas d'utilité pour le capital.
A l'intérieur des sociétés dites développées, les zones de misère, avec leurs corollaires de violence, de prostitution, de drogue, etc. vont se maintenir et augmenter, car cela rendra plus facile le contrôle social global. En effet, les populations auront en permanence devant elles le spectre hideux de leurs semblables réduits à la condition de déchets humains. Quelle meilleure dissuasion de la contestation sociale ? Quel meilleur instrument pour gérer la soumission, par la peur panique de ce qu'impliquerait la perte du misérable gagne-pain ?
Cette évolution ne sera cependant pas indéfinie, car au-delà d'un certain degré, les mécanismes d'oppression deviendront trop insupportables, déclenchant la prise de conscience sociale des jeunes générations en contact avec la brutalité des pouvoirs.
La recherche d'alternatives a déjà commencé, et ceci bien avant Seattle. En vérité, nous pouvons situer la nouvelle ère du combat anti-capitaliste à partir du 1er janvier 1994, avec l'émergence de l'insurrection armée au Chiapas, menée par les zapatistes. A partir d'ici, le mouvement anti-capitaliste contemporain - étiqueté mouvement « anti-globalisation » par les média (n.d.t. : anti-mondialisation » en France) - n'a cessé de croître, opposant des défis
toujours plus grands aux Etats et aux grandes corporations, non tant par les manifestations elles-mêmes, qui ne représentent aucun danger immédiat
pour l'ordre » en vigueur, mais plutôt par l'effet de perte de légitimité de cet « ordre » qu'occasionnent ces mêmes actes collectifs : les « happenings » libertaires d'une jeunesse qui, plus que jamais (bien plus qu'en mai 68), sait ce qu'elle rejette et s'assume comme créatrice d'un autre futur où il n'y aura plus de place pour l'exploitation de l'homme par l'homme ni pour la dévastation de la nature.
Au niveau local, ces groupes et réseaux alternatifs sont en train de développer des communautés de base, non visibles parce qu'ostracisées par les média, mais qui n'en sont pas moins actives et en train de semer les graines d'autres modes de vie, d'une autre culture, d'autres valeurs. Les laquais du pouvoir - qu'ils soient de droite ou de la gauche autoritaire - vont continuer à dénigrer ce mouvement, le présentant comme « chose de marginaux ». Cependant, le processus est en marche et nous allons assister à une floraison de projets dans de nouveaux domaines, à l'exemple de ce que l'on constate déjà dans certains secteurs, depuis les infos (cas des Indymédia et d'autres projets sur Internet) jusqu'aux squats, transformés en centres sociaux, centres d'une culture alternative, où se développent de nouveaux modes de fonctionnement, où l'on assume pleinement une autre forme d'être ensemble, avec des collectifs qui se régissent par la démocratie de base, par l'absence de hiérarchies, par leur ouverture et entraide, formant des réseaux solidaires entre eux.
Les formes de démocratie de base que représentent les assemblées de quartier à Buenos Aires et dans d'autres villes d'Argentine sont également prometteuses dans la mesure où elles rassemblent des voisins autour de la résolution de questions concrètes. Là-bas, dans ce cas, c'est la survie elle-même qui est très souvent en question. Dans ce pays également, des usines occupées et autogérées montrent - à ceux qui en douteraient encore - l'adéquation de ce que les libertaires ont toujours défendu.
Ces évènements sont d'autant plus notables que le pourcentage de libertaires est assez faible en Argentine (*), et l'on ne peut donc pas leur attribuer un rôle déterminant, du moins dans le déclenchement de l'insurrection. Nous pouvons donc constater, au Nord ou au Sud, à l'Est ou à l'Ouest, que, malgré les énormes moyens de répression mis en oeuvre sous prétexte de lutte anti-terroriste », les masses sont spontanément en marche vers la construction d'un socialisme de base, sans leaders charismatiques, sans parti d'avant-garde « illuminée ».
Ainsi est en train de se construire un nouveau concept de révolution, d'action révolutionnaire en rupture avec le capitalisme et à la recherche d'alternatives totalement en dehors, et même en opposition, aux schémas routiniers des gauches autoritaires du passé.
Manuel Baptista
Note
(*) Bien qu'il s'agisse d'un des pays où le syndicalisme libertaire a été dominant au sein du mouvement ouvrier (avec la confédération FORA, membre de l'AIT), les survivants directs de ce passé sont rares, à cause du péronisme et de la dictature sanglante de Videla. Les rangs des libertaires argentins d'aujourd'hui, proviennent, pour une large part, de dissidences en rapport avec des organisations marxistes ou péronistes de gauche.
(*) Bien qu'il s'agisse d'un des pays où le syndicalisme libertaire a été dominant au sein du mouvement ouvrier (avec la confédération FORA, membre de l'AIT), les survivants directs de ce passé sont rares, à cause du péronisme et de la dictature sanglante de Videla. Les rangs des libertaires argentins d'aujourd'hui, proviennent, pour une large part, de dissidences en rapport avec des organisations marxistes ou péronistes de gauche.
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Daniel Guérin
Homosexualité & révolution
(une approche objective)
Sommaire
1. Question de définition
2. Sexualité et homosexualité
3. Un cas dÕespèce
4. Au coeur du sujet
5. Homosexualité et contre-révolution
6. Des progrès accomplis
7. En guise de conclusion
Commençons par mettre au point une question de vocabulaire. Que faut-il entendre par le mot homosexualité? Quel contenu doit-on donner au mot Révolution?Le premier de ces termes est lourd et laid. Il a été fabriqué, à la fin du XIXème siècle, par la sexologie germanique. Il désigne lÕintérêt quÕun être humain (masculin ou féminin) porte à une personne du même sexe. (Je ne traiterai que de lÕhomosexualité masculine, connaissant mal, et pour cause, lÕhomosexualité féminine).
Ceci posé, nous restons encore dans le vague. Car ce penchant peut se manifester de toutes sortes de façon: désincarné, sublimé, ou furieusement physique. Entre mâles, il peut sÕadresser à des adolescents, à des hommes faits, voire à des enfants, à des minets comme à des athlètes, à des androgynes fluets ou à des hercules. Il arrive quÕil penche vers le sadisme ou vers le masochisme, quÕil raffole du cuir ou du caoutchouc, que le tente tel ou tel fétiche, quÕil soit actif ou passif ou les deux tour à tour, quÕil ait une prédilection pour les imberbes ou pour les moustachus, les barbus, que la limite dÕâge de son partenaire soit plus ou moins élevée, que sa préférence aille aux dimensions du pénis ou à la dureté des muscles, quÕil affectionne la nudité ou préfère lÕaccoutrement et, dans ce dernier cas, les frusques civiles ou lÕuniforme, quÕil pratique la fidélité dans le couple ou le coup de foudre pour le premier venu, ou encore les deux à la fois.
Mais ces nuances ne sont relativement que vétilles. Beaucoup plus importante est la différence entre lÕhomosexuel exclusif et le bisexuel.
Le mot homosexualité ne devrait-il donc cerner quÕune minorité dÕindividus que les hasards de la vie, ou la répétition pavlovienne, ou encore le complexe de castration ont accoutumé à se détourner du sexe féminin? CÕest sans doute le verdict de la morale bourgeoise et chrétienne qui a conféré son caractère extensif et péjoratif à cette manière dÕaimer. Le mot devrait tomber en désuétude au fur et à mesure que disparaîtraient les lois homophobes, les préjugés à lÕégard de la chose, enfin les foudres dÕune Eglise qui sÕobstine dÕautant plus à vitupérer contre ce penchant que nombre de ses prêtres - et pour cause - sÕy adonnent ou tentent de sÕen défendre. Mais nous verrons plus loin que la société bourgeoise, fondée sur la famille, ne renoncera pas si facilement à lÕun de ses derniers remparts.
Soupesons maintenant le mot Révolution. Le terme a été galvaudé. JusquÕau fascisme qui a osé se prétendre " révolutionnaire ". NÕimporte quel tyranneau de pays sous-développé a le front de se targuer dÕun " Conseil de la révolution ". Quant au bloc des pays de lÕEst, qui exercent une dictature impitoyable sur leur prolétariat et commettent lÕimposture de nommer " socialisme " leur capitalisme dÕEtat, quant aux partis dits " communistes " qui se font les instruments serviles dÕun empire totalitaire, ils ne sauraient se faire passer pour révolutionnaires.
Mais le mot Révolution ne doit pas être banni pour autant. Il conserve un sens historique précis et irréfutable. Il désigne le soulèvement des masses laborieuses opprimées et exploitées séculairement et leur effort dÕauto-affranchissement, en même temps quÕil marque la désaliénation de chaque individu. DÕoù le rapport dialectique à établir entre les mots homosexualité et Révolution. Le présent cahier sÕy efforcera.
Pour une claire et exacte compréhension du sujet que nous abordons maintenant, il faut se mettre bien dans la tête que lÕhomosexualité nÕest pas un phénomène à part, en quelque sorte spécialisé, mais une simple variante dÕune immense propriété de la nature animale et humaine: la sexualité. Elle ne peut donc être comprise et décrite quÕà lÕaide dÕune investigation globale sur le fonctionnement sexuel. Dans son rapport avec la Révolution, cÕest moins de lÕhomosexualité quÕil sÕagit, que de la sexualité tout court, de ce que Freud désigne sous le vocable de libido. Le problème qui se pose à nous est donc celui de la compatibilité entre le libre exercice de lÕinstinct sexuel et les contingences, les exigences de la lutte révolutionnaire. Baiser beaucoup, serait-ce nuire à lÕaction révolutionnaire ou au contraire lÕexalter?Nous nous trouvons ainsi projetés au coeur dÕun vieux débat entre militants révolutionnaires. Les uns, comme Robespierre, comme Proudhon, comme Lénine, fondent lÕefficacité révolutionnaire sur la " vertu ", sur la continence et prétendent que lÕémission trop fréquente de sperme affaiblit, émascule la combativité des contestataires de lÕordre bourgeois. Si nous voulions tirer à la ligne, nous pourrions multiplier les risibles citations de ces farouches gardiens des bonnes moeurs, jusquÕà supputer quÕils seraient peu doués sexuellement ou quÕil refouleraient dÕaberrante façon leurs appétits charnels.
A leur encontre, dÕautres révolutionnaires soutiennent que lÕattrait de la volupté nÕaffadit nullement lÕénergie du combattant révolutionnaire mais que bien au contraire lÕorgasme va de pair avec la furia militante. Tel a été le point de vue affiché publiquement sur les murs de la Sorbonne par la juvénilité luxurieuse de mai 1968.
Bien entendu, il sÕagit ici, dans une certaine mesure, de cas individuels, le potentiel sexuel variant dÕun être à lÕautre, de zéro à lÕinfini et certains échauffés étant vidés plus vite que dÕautres. Tout est également question de proportion et de mesure. SÕamollir dans les délices de Capoue dÕune débauche débridée nÕest pas, de toute évidence, la meilleure préparation à lÕaffrontement révolutionnaire. En sens contraire, une trop longue abstention des rapports physiques peut créer un état de tension nerveuse plus ou moins paralysante, donc peu propice aux audaces militantes. Ici la Révolution et le sport présentent des points communs. Un boxeur, un athlète, au sortit dÕune nuit prolongée dÕamour, ne sont guère aptes à des uppercuts précis ou à des records chronométrés. En revanche, un excès de chaste surentraînement peut faire du champion une lavette. Les managers le savent fort bien. Que les managers de la lutte sociale veuillent bien sÕen inspirer.
LÕhomosexualité reproduit les mêmes schèmes. Elle nÕa jamais nui, quoi quÕen puissent dire certains tartufes de la lutte de classes, à lÕagressivité révolutionnaire, à condition de ne pas verser dans lÕexcès, dans les multiplicités de la drague. Si elle est objet de certaines réticences de la part de quelques " guides " autoproclamés du prolétariat, cÕest pour une tout autre raison. Ils craignent que la dissidence sexuelle, si elle se fait ostensible, ne discrédite leurs militants aux yeux des homophobes, voire quÕelle les rende passibles de chantages et autres avanies. Mais ici nous mettons les pieds dans un autre domaine, celui du préjugé, du " tabou ", qui frappe encore aujourdÕhui, malgré les progrès accomplis, lÕensemble des homosexuels.
Je ne saurais taire que dans ma recherche " objective " des rapports pouvant sÕétablir entre homosexualité et Révolution figure une part dÕexpérience personnelle. Lors de mon entrée dans la lutte sociale, je me trouvais être à la fois homosexuel et révolutionnaire, sans dÕailleurs pouvoir distinguer nettement quelle pouvait être la part de lÕintellect (lectures, réflexions) et celle du sensible (attraction physique vers la classe ouvrière, révolte, rejet de mon ancien milieu bourgeois).Toujours est-il que pendant de longues années je me suis senti comme coupé en deux, exprimant à voix haute mes nouvelles convictions militantes et, par force, me sentant contraint de cacher mes penchants intimes. Les extraits dÕécrits divers que lÕon trouvera dans la seconde partie du présent Cahier relatent, je crois, très exactement, cette dichotomie. Cruelle, car je suis par nature épris de franchise et extraverti. Je garde difficilement un secret. Je suis même bavard. Me taire, me renfermer mÕest pénible. Avec des camarades à qui je portais de lÕamitié et avec lesquels je me trouvais en confiance, il me fallait trop souvent me mordre la lèvre pour ne pas mÕaventurer dans une discussion sur la sexualité, encore moins défendre, même dÕune façon impersonnelle, une version non orthodoxe de lÕamour.
Il mÕa fallu attendre jusquÕen mai 68, cÕest-à-dire alors que jÕavais dépassé la soixantaine, pour être délivré de cette lourde et quotidienne cachotterie. Et ce nÕest que plus tard encore quÕil mÕa été donné par hasard de découvrir que tel compagnon de lutte révolutionnaire de mes débuts dans le mouvement, ne se complaisait quÕavec des garçons, avec ses propres élèves, sÕil était enseignant, avec de sémillants " ados " sÕil gambillait érotiquement avec eux aux week-ends de la revue Arcadie.
Au surplus, ma venue aux idées révolutionnaires avait été, pour une part plus ou moins large, le produit de mon homosexualité, qui avait fait de moi, de très bonne heure, un affranchi, un asocial, un révolté. Dans mes essais autobiographiques, jÕai rapporté que mes convictions nÕavaient pas tant été puisées dans les livres et les journaux révolutionnaires, bien que jÕen eusse absorbé des quantités énormes, que dans le contact physique, vestimentaire, fraternel, pour ne pas dire spirituel, dans la fréquentation des cadres de vie de la classe prolétaire. JÕai appris et découvert bien davantage chez tel marchand de vélos, avec sa clientèle de loubards, dans telle salle de boxe et de lutte libre du quartier de Ménilmontant. JÕai échangé plus de libres et enrichissants propos dans lÕarrière-boutique fumeuse de tel petit " resto " ouvrier, peuplé de célibataires endurcis, que dans les appartements cossus des quelques anciens condisciples que je mÕétais forcé de continuer à fréquenter.
JÕai retrouvé dans les cris de révolte de Max Stirner, lorsque bien plus tard mÕest tombé sous la main LÕUnique et sa propriété, des fantasmes homosexuels proches de ce quÕavaient été les miens.
Il est à noter, pour ne rien omettre de mon parcours de toute une vie, que jamais, à aucun moment, de quelque façon que ce soit, lÕintensité, la multiplicité, la frénésie de mes aventures homosexuelles nÕont prévalu sur mon intense activité militante en vue de changer le monde, nÕont occulté ma détermination, mon obstination révolutionnaires. Je le dis, non pour me vanter, mais parce que cÕest la stricte vérité. Par ailleurs cette concentration sur ce qui a été pour moi lÕessentiel ne mÕa pas empêché, bien sûr, de boire goulûment à dÕautres sources, de me griser de musique, de poésie, dÕarts plastiques, de paysages et de voyages, bienfaisantes diversions qui détendent lÕesprit pour rendre plus apte ensuite, mieux disposé à poursuivre la lutte militante.
Dois-je ajouter, enfin, pour détromper les malveillants qui mettraient en doute ma sincérité révolutionnaire - du seul fait que me fascinent les atours des jeunes ouvriers - que dÕautres jeunes hommes, non moins attrayants, nÕont influencé en rien mon orientation sociale. Ainsi les charmes des jeunes soldats ne mÕont pas rendu militariste mais, tout au contraire, antimilitariste. De même, la virilité, le harnachement des jeunes nazis, auxquels, certes, je nÕai pas été insensible, nÕont pas fait de moi un fasciste, mais, bien plutôt, un antifasciste intraitable.
LÕeffet produit sur moi par les jeunes travailleurs a été, non pas simplement, de les avoir désirés mais quÕils mÕaient ouvert la perspective illimitée de la lutte de classes.
Ce nÕest pas seulement le contact avec la jeunesse laborieuse qui a fait de moi un révolté. En tant quÕhomosexuel, jÕai été lÕobjet dÕhumiliations et dÕoutrages ineffaçables. Quelques exemples: on traduisit devant le tribunal correctionnel dÕAix-en-Provence un éminent professeur de philosophie, grand ami du génial bisexuel que fut Gérard Philippe. Indigné, jÕécrivis au procureur de la République que les vrais coupables en la matière étaient ceux qui édictent des lois antisexuelles. LÕinculpé écopa deux ans de prison ferme. Sur quoi il mÕécrivit tristement que ma lettre, lue à lÕaudience, avait contribué à alourdir la peine.
Je me trouvais par hasard non loin de lÕentrée des Chantiers de construction navale de la Ciotat lorsque jÕai été soudainement témoin dÕune charge policière contre des manifestants, venus avec leurs gosses afin de protester contre le licenciement dont ils venaient dÕêtre lÕobjet pour activité syndicale. Sommé dÕévacuer la chaussée, me voilà bousculé par les flics, que je traite de " garde-chiourmes ". Pour ce mot, on me traduit devant le tribunal correctionnel de Marseille et lÕun des argousins, dépêché tout exprès par le commissaire de police ciotaden, fait passer aux magistrats un morceau de papier où lÕon mÕaccuse de voiturer des " petits jeunes ", ce que jÕavais fait, mais en toute innocence. Ce " délit " me vaut une amende salée.
Une autre fois, je suis convoqué, avec ma secrétaire, chez le maire de la Ciotat. On mÕen veut pour avoir conseillé aux membres du syndicat agricole, dont je faisais alors partie, de se rendre en délégation à la mairie pour se plaindre de promesses non tenues quant aux fournitures dÕeau aux agriculteurs. Le maire sÕexprime, devant ma collaboratrice, en ces termes: " Monsieur Guérin, que vous fassiez lÕamour avec un marin, un para, un légionnaire, eh bien, la municipalité sÕen fout, mais que vous nous enquiquiniez avec des histoires de flotte, çà, non! " Ma pauvre secrétaire était, comme on dit, dans ses petits souliers. Quant à moi, je serrais les poings de rage.
La maman dÕun jeune joueur nautique à qui jÕavais adressé une lettre de fraternelle sympathie crut devoir téléphoner à ma collaboratrice: " Dites à monsieur Guérin que nous ne mangeons pas de ce pain-là ".
La muflerie des homophobes ne connaît pas de bornes. Elle est génératrice, oui, de révolte.
La révolte est lÕécole primaire de la Révolution.
JÕai toujours nourri une sainte horreur pour le pervers, le cynique, le provocant en matière sexuelle. La lecture du marquis de Sade, malgré ses audaces tellement en avance sur son temps, nÕa cessé de me répugner, dans la mesure où elle tend à avilir, à humilier, à rabaisser lÕhomme et donc à souiller la sexualité comme lÕhomosexualité. Le film quÕen a tiré Pasolini mÕa été insoutenable et jÕai dû mÕenfuir de la salle de projection. De même, jÕai quitté en plein spectacle une représentation de la pièce de Sartre, où trois épaves, dans un enfer imaginaire, évoquent les saloperies quÕils ont commises au cours de leur vie terrestre.En revanche, jÕai vibré à lÕunisson avec le génial bonhomme Fourier, lorsquÕil ennoblit et sacralise tous les actes charnels, y compris ceux quÕil qualifie dÕ" ambigus ", car ils font, selon lui, partie intégrante du concept dÕHarmonie. Et, du même coup, jÕai maudit le bouquin récent dÕun jeune loup de la plume, qui tente de déshonorer lÕauteur du Nouveau monde amoureux en essayant de le faire passer pour un vulgaire débauché.
JÕen arrive maintenant au coeur de mon sujet. A mes yeux, le préjugé homophobe, aux traits hideux, ne sera pas seulement contrecarré par des moyens que je qualifierais de " réformistes ", par la persuasion, par des concessions à lÕadversaire dÕhétéro, mais il ne pourra être définitivement extirpé des consciences, tout comme dÕailleurs le préjugé racial, que par une révolution soci ale anti-autoritaire. En effet, la bourgeoisie, malgré le masque libéral dont elle sÕaffuble, a trop besoin, aux fins de perpétuer sa domination, des valeurs domestiques telles que la famille, pierre angulaire de lÕordre social, elle ne peut se priver de lÕadjuvant que lui assurent dÕune part, la glorification du lien conjugal, le culte de la procréation, dÕautre part, le soutien qui lui apportent les Eglises, adversaires obstinés de lÕamour libre et de lÕhomosexualité (ainsi les invectives du pape et de certains évêques). Jamais la bourgeoisie dans son ensemble de lèvera tout à fait lÕinterdit contre les dissidences sexuelles. Un gigantesque coup de balai sera donc indispensable pour achever de libérer lÕhomme en général (mot générique qui englobe les deux sexes). La société bourgeoise est coupable dÕavoir porté à excès la différenciation entre le masculin et le féminin. Elle sÕest complue à rabaisser la femme au rang de poupée, de coquette, dÕobjet sexuel, de pin-up girl, tandis quÕelle accentuait parallèlement les traits antagoniques, " machistes ", vaniteux, mufles, tyranniques des mâles.
La mutation profonde des moeurs, en cours de nos jours, lÕessor des mouvements féministes et homosexuels, fort heureusement, réduit déjà lÕécart entre les deux sexes, masculinisant la femme, féminisant lÕhomme, les amenant à se rassembler jusque dans la façon de se vêtir et dans le comportement. Cependant ce progrès demeure limité à certaines couches sociales et à certains espaces géographiques. Mais on est encore loin dÕune symbiose que seule, semble-t-il, la Révolution sociale, de par sa fonction égalisatrice et réconciliatrice, pourrait parachever.
Le drame est que le déclin de lÕauthentique socialisme, la prospérité temporaire de ses déviations social-démocrates et post-staliniennes, lÕéchec répété des tentatives de subversion sociale, ont enlevé une bonne part de se crédibilité à la perspective du " Grand Soir ".
Par ailleurs, lÕémancipation récente, la commercialisation de lÕhomosexualité, la poursuite superficielle du plaisir pour le plaisir ont engendré toute une génération dÕéphèbes " gays ", foncièrement apolitiques, raffolant de gadgets stimulants, frivoles, inconsistants, inaptes à toute réflexion profonde, incultes, tout juste bons pour une " drague " au jours le jour, pourris par une presse spécialisée et la multiplicité des lieux de rencontre, des petites annonces libidineuses, en un mot à cent lieux de toute lutte de classes - même si leur bourse est dégarnie. Lors dÕune algarade toute récente entre journalistes de cet acabit, les moins pollués par cette récupération capitaliste de lÕhomosexualité ont été injurieusement traités de " gauchistes " par leurs adversaires.
Une autre cause de la défiance de cette jeunesse à lÕégard de toute option révolutionnaire est le fait dramatique que, dans les pays pseudos-révolutionnaires de lÕEst et de Cuba, les homosexuels sont pourchassés, pénalisés plus durement que dans les pays capitalistes. La raison en est que lÕhomosexuel, quÕil le sache et le veuille ou non, est potentiellement un asocial, donc un virtuel subversif. Et, comme ces régimes totalitaires se sont consolidés en ressuscitant les valeurs familiales traditionnelles, lÕamoureux des garçons y est considéré comme un danger social. Au cours de brefs séjours en Roumanie et à Cuba, jÕai pu vérifier moi-même la sorte de terreur homophobe dans laquelle croupit une jeunesse ardente, et qui ne demanderait pas mieux que goûter au fruit défendu.
Les persécutions dont sont victimes les homosexuels dans les pays dits socialistes ne sont nullement la preuve dÕune incompatibilité entre homosexualité et Révolution. Car, précisément, ces pays où sévit une sorte de capitalisme dÕEtat, reposant sur une terreur policière omniprésente, nÕont de socialiste quÕune étiquette grossièrement mensongère. Les authentiques libertaires respectent la liberté des homosexuels comme toutes les autres formes de liberté, car autrement ils se démentiraient eux-mêmes. Durant les premières années de la Révolution russe, alors quÕelle était encore, dans une certaine mesure, lÕémanation du prolétariat, lÕhomosexuel y avait droit de cité.
Bien plutôt dans le temps, en 1793, Chaumette, le procureur général de la Commune parisienne, elle-même expression de lÕavant-garde populaire, ne se gênait pas pour aimer les garçons et aucun sans-culotte ne sÕimmisçait dans sa vie privée. Saint-Just, Camille Desmoulins nÕétaient pas quÕhétérosexuels et la fidélité que le premier manifesta à Robespierre, jusquÕà accepter dÕêtre guillotiné avec lui, semble bien avoir été une forme dÕhomosexualité sublimée.
Dans ma jeunesse, le service mÕétait fait du journal lÕEn-dehors, organe de lÕanarchiste individualiste E. Armand, et lÕhomosexualité y était regardée comme une forme licite dÕamour libre.
Depuis un petit nombre dÕannées, la presse dÕavant-garde, jadis plus que réticente, ouvre ses colonnes aux homosexuels et lesbiennes; dÕailleurs son hospitalité intermittente nÕest pas entièrement désintéressée, car elle y a repéré un moyen de recruter dans les rangs des dissidents sexuels.
Bien entendu, il nÕest pas considéré comme indispensable dÕavoir des penchants homosexuels pour être révolutionnaire, de même que lÕon attend pas dÕun révolutionnaire quÕil soit homosexuel.
Ce serait sous-informer le lecteur que de lui celer le revers de la médaille. Beaucoup dÕhomosexuels, issus des classes privilégiées, professent des opinions contre-révolutionnaires. Ils sÕassurent ainsi pour leurs escapades érotiques la tolérance, voire la protection du pouvoir. Ils sÕarrangent pour échapper, de par leur statut social ou leur renom culturel, aux persécutions homophobes. Leur fortune leur permet de sÕapprovisionner sans risque ni peine en chair fraîche. DÕailleurs on ne devrait pas trop leur en vouloir puisque lÕâge ou un physique médiocre leur interdisent les conquêtes masculines gratuites.Mais combien déplaisante est la conduite de tels grands couturiers, de tels chorégraphes, de tels cinéastes, de tels traiteurs de luxe, de tels vétérans de lÕaéronautique, de tels fleurons du Paris nocturne qui sÕentourent dÕun sérail de garçons, tout en versant aux caisses électorales des partis de droite. Trop souvent ils ont tendance à considérer comme du bétail - voire à faire disparaître - les beaux gosses qui ont été les délices de leurs nuits. Si dÕaventure, lÕun dÕeux verse dans la délinquance, pour tenter de rivaliser avec leurs gros sous, ils nÕesquisseront pas le moindre geste pour le tirer dÕaffaire et on les entendra maugréer dÕavoir eu des relations trop compromettantes pour leur standing social.
Avoués, cachés ou refoulés, des écrivains, comme le poète Robert de Montesquiou-Fezensac (modèle du baron de Charlus), Pierre Loti, Abel Hermant, Jacques de Lacretelle, Marcel Jouhandeau, Henri de Montherlant, Julien Green, Roger Peyrefitte, des politiciens comme les anciens ministres Abel Bonnard, Louis Jacquinot, Roger Frey, des maréchaux comme Lyautey et de Lattre de Tassigny, des philosophes comme Gabriel Marcel, des historiens comme Pierre Gaxotte et Philippe Erlanger ont été, ou sont, des homosexuels de droite.
Bien quÕun peu plus ouverts politiquement: Marcel Proust, Jean Cocteau, François Mauriac.
Condamnable, au surplus, est lÕutilisation du pouvoir pour contraindre les éphèbes à se prêter à des pratiques homosexuelles. Les historiens latins ont glosé sur lÕempereur Héliogabale qui, faisant recruter par ses émissaires le mâle le mieux " monté " de lÕEmpire, sans toujours obtenir lÕérection attendue, ordonna sa mise à mort et la confiscation des somptueux cadeaux dont il lÕavait comblé.
Des abus odieux ont été imaginé en captivité par le cerveau frustré du marquis de Sade et mis en images dans le dernier film de Pier-Paolo Pasolini, aussi fidèle à lÕoriginal que répugnant.
Quand à " Ludwig ", le roi Louis II de Bavière, on ne sait trop sÕil exerçait son absolutisme sur les jeunes et beaux palefreniers quÕil faisait danser nu devant lui ou sÕil éprouvait à leur égard des sentiments fraternels, transgressant ainsi les barrières de classes. Pour son plus récent biographe, Jean des Cars, les rumeurs répandues auraient été contradictoires. Selon les unes, le souverain était toujours soucieux de la santé de ses valets et il aurait ressenti " un grand bonheur " dans lÕintimité des paysans, bûcherons, montagnards qui participaient à ses extravagances érotiques. Selon les autres, il aurait fait fouetter et marquer au fer rouge les domestiques placés comme espions par le premier ministre bavarois. Il aurait fait promener sur un âne un laquais puni et édifier une mini-Bastille pour la torture des gens. Dans la plus favorable des hypothèses, ce despote ne conjuguait pas homosexualité et Révolution.
Soulignons encore que plus dÕun homophobe intolérant et agressif nÕest autre quÕun homosexuel qui a refoulé péniblement ses penchants naturels et envie sourdement ceux qui ont choisi dÕy donner libre cours. On sait par le témoignage de leurs propres épouses quÕAndré Breton, pape du surréalisme, et Wilhelm Reich, psychanalyse marxiste, encourageaient toutes les libertés sexuelles, à lÕexception dÕune homosexualité quÕils sÕinterdisaient.
Il est enfin des homosexuels, qui, prenant de lÕâge et de la bouteille, confortablement mariés, comblés dÕhonneurs académico-politiques, sÕefforcent de faire oublier les frasques de leur folle jeunesse (tout en poursuivant en catimini la chasse aux garçons). LÕun dÕeux, apprenant que jÕallais rédiger mes Mémoires, se fit conduire dare-dare à lÕautre bout de lÕhexagone, pour sÕassurer quÕil ne figurerait pas dans la galerie de mes érotiques souvenirs. Plus tard, il me semoncera pour avoir, à défaut des siennes, évoqué avec une émotion complice, les préférences amoureuses de mon père.
Un histrion sur le retour dissimule et transpose son envie des garçons - qui le fait frémir dÕune sainte horreur - en sÕexhibant avec Lolita et encore Lolita.
Sa gesticulation chafouine avait fait naguère caricaturer Léon Blum par lÕimpitoyable Sennep. Mais aurait-il aimé quÕon lui rappelât quÕà Normale Sup il avait eu des ennuis pour incartade homosexuelle et que, bien plus tard, alangui sir sa couche, fagoté dÕun pyjama mauve, tacheté dÕor, il accueillait affectueusement de jeunes néophytes? Au demeurant, le prestigieux enjôleur de la S.F.I.O. ne se souciera ni de faire la Révolution, ni dÕaider les homosexuels à sÕaffranchir.
Jean Lacouture, quand il contera à sa manière la vie des grands hommes, Blum et Mauriac, gommera soigneusement ce qui fit de ces métis de lÕamour des êtres pleinement humains. LÕhypocrisie recouvre dÕun brouillard persistant les honteux de lÕhomosexualité.
Mais ne sommes-nous pas impitoyable, peut-être même injuste, pour ces pleutres, nous objectent les indulgents et les non-concernés? Ceux à qui nous nous en prenons, ne pourraient-ils pas invoquer des circonstances atténuantes, lÕâge, le milieu social, familial, professionnel, le besoin dÕune compagne et la paternité, la lourdeur dÕun tabou millénaire qui les, qui nous écrase? NÕauraient-ils pas droit, comme tout humain, à une certaine marge de tolérance, à un éventail de discrète bisexualité? Les rapports hétérosexuels ne sont-ils pas, trop souvent, incompatibles avec la publicité des amours garçonnières? Ne serait-ce pas la présente société bourgeoise, avec ses préjugés et ses menteries, qui les rend aussi lâches? Sans doute.
Pourtant ne devraient-ils pas admettre par eux-mêmes quÕen se calfeutrant ainsi dans un silence timoré, ils confortent, ils décuplent ce tabou dont ils sont eux aussi les victimes, dans la mesure où il les châtre, les rétrécit, les aliène? Un tabou que, pour la légitime accession au bonheur des maudits, il faudrait, bien plutôt, briser. Ne serait-ce que pour rendre à nos frères persécutés, les homosexuels à part entière, la joie de vivre, la fierté dÕêtre, ne devrions-nous pas nous montrer dur, très dur pour les égoïstes, les inconscients qui se laissent encore intimider par le " quÕen dira-t-on "?
Une meilleure connaissance des contemporains renommés,, soit quÕils ne crient pas sur les toits leurs penchants intimes, soit quÕils les assument publiquement, a réhabilité de nos jours les homosexuels anonymes, car des goûts partagés par tant de célébrités immunisent les moins biens lotis. Tel est le cas de Marcel Proust, André Gide, Roger Martin du Gard, Henri de Montherlant, Marcel Jouhandeau, René Crevel, Aragon, François Mauriac, le débonnaire pape Jean XXIII, les philosophes Michel Foucault et Roland Barthes, plus récemment encore Jean-Louis Bory, Yves Navarre, Dominique Fernandez (dans omettre Marcel Carné et Jean Marais).Plus efficace encore est lÕhéritage culturel du passé. Une manière dÕaimer vantée par Socrate, Platon, Plutarque, Virgile, par le gentilhomme anonyme qui acheta le nom du petit acteur William Shakespeare pour signer ses immortels sonnets uraniens et sa prodigieuse moisson théâtrale, par les génies des arts plastiques Michel-Ange et Léonard de Vinci, par les compositeurs Tchaïkovsky, Maurice Ravel et Francis Poulenc, par le peintre Géricault, par Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, par le très grand poète américain Walt Whitman, et jÕen passe, rassurent lÕhumble amateur de garçons sur ce quÕil avait cru être sa singularité.
La révolution de Mai 68 a achevé de conférer droit de cité à lÕhomosexualité, validée jusque dans la cour de la Sorbonne. Les prolongements de cette mutation historique se manifestent jusquÕà aujourdÕhui. Feu le Front homosexuel dÕaction révolutionnaire (F.H.A.R.) et, plus récemment, le G.L.H.P.Q. (Groupe de libération homosexuelle politique et quotidien) ont scellé le rapprochement entre homosexualité et Révolution.
Mais il faut se garder de chanter victoire trop haut et trop vite. DÕautres dangers guettent la mouvance homosexuelle: sa commercialisation à outrance, ses excès sur la place publique, parfois même ses inutiles provocations, la formation dÕun vaste ghetto, aux rites sectaires, qui va à contre-sens du décloisonnement social, de lÕuniversalité bisexuelle.
Sur le plan médical, le préjugé anti-homosexuel est ravivé par la propagation dÕun fléau nouveau, le SIDA, qui frapperait prioritairement les homosexuels et certains drogués à drogues dures. La contagion serait le résultat, soit de lÕacte sexuel avec des partenaires multiples, soit de lÕusage de la seringue par les héroïnomanes. (Pourquoi cette multiplicité des partenaires homosexuels? Entre autres ,parce quÕil serait, malgré la licence accrue des rapports hétérosexuels et en dépit du tabou qui pèse encore sur les relations homosexuelles, plus expéditif de " lever " un garçon quÕune fille). Dans un cas sur deux, le mal semble être mortel, à plus ou moins longue échéance. LÕaffection, supposée dÕorigine virale, est encore mal connue.
Même sÕil nÕy avait pas lieu dÕattribuer aux mises en garde prodiguées par la médecine et les médias des intentions malignes, des arrière-pensées homophobes, il nÕen reste pas moins quÕelles pourraient avoir des effets dissuasifs, attentatoires à la pleine liberté amoureuse, revendiquée et conquise par la jeunesse homosexuelle.
Comme on le constate aujourdÕhui aux Etats-Unis, un brutal retour de flamme pourrait succéder à lÕactuelle permissivité. Et dÕautant plus aisément que cette régression serait accompagnée sur le plan politique par un retour en force de lÕextrême-droite.
En France, lÕodieux amendement Mirguet, qui voulait faire passer lÕhomosexualité pour un " fléau social ", pourrait -qui sait? - resurgir des cartons parlementeurs.
Ne cessons pas dÕêtre sur nos gardes.
Concluons en résumant. Homosexualité et Révolution, si elles ne sont nullement incompatibles, proviennent de prémisses totalement différentes. La première est une version naturelle mais particulière, minoritaire bien que numériquement non négligeable, de la fonction sexuelle, variable selon les latitudes et suivant le cas, exclusive ou partielle, permanente ou occasionnelle. La seconde est le produit de lÕinjustice sociale universelle, de lÕoppression de lÕhomme par lÕhomme. Elle menace et remet en cause les privilèges de toutes sortes, lÕordre établi dans son ensemble. Elle sÕexpose, en conséquence, à une résistance armée des nantis, dont elle ne pourrait venir à bout sans recourir, dans une certaine mesure, à lÕusage de la violence. Une violence qui ne serait, en fait, quÕune contre-violence, et qui, si elle sÕavérait, dans certains cas, inévitable, viserait à abolir à tout jamais la violence.Les avantages remportés sur lÕhomophobie par ses victimes ne peuvent être, en tout état de cause, que limités et fragiles. En revanche, lÕécrasement de la tyrannie de classe ouvrirait la voir à la libération totale de lÕêtre humain, y compris celle de lÕhomosexuel.
Il sÕagit donc de faire en sorte que la plus grande convergence possible puisse être établie entre lÕune et lÕautre. Le révolutionnaire prolétarien devrait donc se convaincre, ou être convaincu, que lÕémancipation de lÕhomosexuel, même sÕil ne sÕy voit pas directement impliqué, le concerne au même degré, entre autres, que celle de la femme et celle de lÕhomme de couleur. De son côté, lÕhomosexuel devrait saisir que sa libération ne saurait être totale et irréversible que si elle sÕeffectue dans le cadre de la révolution sociale, en un mot que si lÕespèce humaine parvient, non seulement à libéraliser les moeurs, mais, bien davantage, à changer la vie.
Cette convergence, pour être crédible et effective, implique une révision fondamentale de la notion même de révolution sociale. Le capitalisme dÕEtat des pays de lÕEst est autant à rejeter que le capitalisme privé de lÕOuest. Seul un véritable communisme libertaire, antiautoritaire, antiétatique serait à même de promouvoir la délivrance, définitive et concomitante, de lÕhomosexuel et de lÕindividu exploité ou aliéné par le capitalisme.
Pierre Kropotkine
L'action anarchiste dans la révolution
Les pages suivantes sont la reproduction d'articles qui furent publiés dans Les Temps Nouveaux. Ils faisaient partie d'une série qui paraissait alors sous le titre général : L'idée révolutionnaire dans la Révolution, et dont la première moitié a déjà été reproduite dans la série de brochures des Temps Nouveaux, sous les titres : L'Idée révolutionnaire dans la Révolution (n°64) et Le principe anarchiste (n°67).
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Nous vivons à l'approche de graves évènements. C'est pourquoi les travailleurs et tous ceux qui tiennent à coeur le succès de la Révolution prochaine feront bien de méditer sur les idées exprimées dans ces pages et d'en chercher l'explication dans la vie, s'ils les approuvent.Pierre KROPOTKINE
mai 1914
Le massacre des bourgeois en vue du triomphe de la Révolution est un rêve insensé. Leur nombre même s'y oppose; car outre les millions de bourgeois qui devraient disparaître dans l'hypothèse des Fouquier-Tinville modernes, il y aurait encore les millions de travailleurs demi-bourgeois qui devraient les suivre. En effet, ceux-ci ne demandent qu'à devenir bourgeois à leur tour, et ils s'empresseraient de le devenir, si l'existence de la bourgeoisie n'était frappée que dans ses résultats et non dans ses causes. Quant à la Terreur organisée et légalisée, elle ne sert, en réalité, qu'à forger des chaînes pour le peuple. Elle tue l'initiative individuelle, qui est l'âme des révolutions ; elle perpétue l'idée de gouvernement fort et obéi, elle prépare la dictature de celui qui mettra la main sur le tribunal révolutionnaire et saura le manier, avec ruse et prudence, dans l'intérêt de son parti.Arme des gouvernants, la Terreur sert avant tout les chefs des classes gouvernantes ; elle prépare le terrain pour que le moins scrupuleux d'entre eux arrive au pouvoir.
La Terreur de Robespierre devait aboutir à celle de Tallien, et celle-ci — à la dictature de Bonaparte. Robespierre couvait Napoléon.
Pour vaincre la bourgeoisie, il faut quelque chose de tout à fait différent de ce qui fait sa force actuelle, d'autres éléments que ceux qu'elle a si bien appris à manier. C'est pourquoi il faut voir d'abord ce qui fait sa force, et à cette force — en opposer une autre, supérieure.
Qu'est-ce qui a permis, en effet, aux bourgeois d'escamoter toutes les révolutions depuis le quinzième siècle ? d'en profiter pour asservir et agrandir leur domination, sur des bases autrement solides que le respect des superstitions religieuses ou le droit de naissance de l'aristocratie ?
— C'est l'Etat. C'est l'accroissement continuel et l'élargissement des fonctions de l'Etat, basé sur cette fondation bien plus solide que la religion ou le droit d'héridité — la Loi. Et tant que l'Etat durera, tant que la Loi restera sacrée aux yeux des peuples, tant que les révolutions à venir travailleront au maintien et à l'élargissement des fonctions de l'Etat et de la Loi — les bourgeois seront sûrs de conserver le pouvoir et de dominer les masses. Les légistes constituant l'Etat omnipotent, c'est l'origine de la bourgeoisie, et c'est encore l'Etat omnipotent qui fait la force actuelle de la bourgeoisie. Par la Loi et l'Etat les bourgeois se sont saisis du capital, et ils ont constitué leur autorité. Par la Loi et l'Etat, ils la maintiennent. Par la Loi et l'Etat, ils promettent encore de réparer les maux qui rongent la société.
En effet, tant que toutes les affaires du pays seront remises à quelques-uns, et que ces affaires auront la complexité inextricable qu'elles ont aujourd'hui — les bourgeois pourront dormir tranquilles. Ce sont eux qui, reprenant la tradition romaine de l'Etat omniscient, ont créé, élaboré, constitué ce mécanisme : ce sont eux qui en furent les soutiens à travers l'histoire moderne. Ils l'étudient dans leurs universités ; ils le maintiennent dans leurs tribunaux, ils l'enseignent à l'école; ils le propagent, l'inculquent par la voie de leur presse.
Leur esprit est si bien façonné à la tradition de l'Etat, que jamais ils ne s'en départissent, même dans leurs rêves d'avenir, Leurs utopies en portent le cachet. Ils ne peuvent rien concevoir, en dehors des principes de l'Etat romain, concernant la structure de la Société. S'ils rencontrent des institutions, développées en dehors de ces conceptions, soit dans la vie des paysans français, soit ailleurs, ils les brisent plutôt que d'en reconnaître la raison. C'est ainsi que les jacobins ont continué l'oeuvre de destruction des institutions populaires de la France, commencée par Turgot. Il abolissait les assemblées primaires de village, le mir qui vivait encore de son temps, le trouvant trop tumultueux, et insuffisamment ordonné. Les jacobins continuaient son oeuvre : ils abolissaient les communautés de famille, qui avaient échappé à la hache du droit romain ; ils donnaient le coup de grâce à la possession communale du sol ; ils faisaient les lois draconniennes contre les
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les Vendéens par milliers que de se donner la peine de comprendre leurs institutions populaires. Et les jacobins modernes, en rencontrant la commune et la fédération des tribus parmi les Kabyles, préfèrent massacrer ces institutions par leurs tribunaux, que de déroger à leurs conceptions de propriété et d'hiérarchie romaines. Les bourgeois anglais en ont fait de même dans les Indes.Ainsi, du jour où la Grande Révolution du siècle passé embrassa à son tour les doctrines romaines de l'Etat omnipotent, sentimentalisées par Rousseau et représentées par lui avec une étiquette d'Egalité et de Fraternité romano-catholiques, du jour où elle prit pour base de l'organisation sociale, la propriété et le gouvernement électif, — c'est aux petits-fils des « légistes » du XVIIe siècle, aux bourgeois qu'incomba la tâche d'organiser et de gouverner la France selon ces principes. Le peuple n'avait plus rien à y faire, sa force créatrice étant dans une toute autre direction.
II
Si par malheur, lors de la prochaine révolution, le peuple, encore une fois, ne comprend pas que sa mission est historique est de briser l'Etat, créé par les code de Justicien et les édits du pape ; s'il se laisse encore une fois éblouir, par les conceptions romaines « légales », d'Etat et de propriété (ce à quoi les socialistes autoritaires travaillent drûment) — alors il devra encore une fois abandonner le soin d'établircette organisation à ceux qui en sont les vrais représentants historiques — les bourgeois.S'il ne comprend pas que la vraie raison d'être d'une révolution populaire est de démolir l'Etat, nécessairement hiérarchique, pour rechercher à sa place la libre entente des individus et des groupes, la fédération libre et temporaire (chaque fois dans un but déterminé) ; s'il ne comprend pas qu'il faut abolir la propriété et le droit de l'acquérir, supprimer le gouvernement des élus, qui est venu se substituer au libre consentement de tous ; si le peuple renonce aux traditions de liberté de l'individu, de groupement volontaire et du libre consentement, devenant la base des règles de conduite, — traditions qui ont fait l'essence de tous les mouvements populaires précédents et de toutes les institutions de création populaire ; s'il abandonne ces traditions et reprend celles de la Rome romaine et catholique, — alors il n'aura que faire dans la révolution ; il devra laisser tout à la bourgeoisie, et se borner à lui demander quelques concessions.
La conception étatiste est absolument étrangère au peuple. Heureusement, il n'y comprend rien, il ne sait pas s'en servir. Il est resté peuple ; il est resté imbu de conceptions de ce que l'on appelle le droitcommun ; conceptions basées sur des idées de justice réciproque entre individus, sur des faits réels, tandis que le droit des Etats est basé, soit sur des conceptions métaphysiques, soit sur des fictions, soit sur des interprétations de mots, créés à Rome et à Byzance pendant une période de décomposition, pour justifier l'exploitation et la suppression des droits populaires.
Le peuple a essayé à plusieurs reprises de rentrer dans les cadres de l'Etat, de s'en emparer, de s'en servir. Il n'y a jamais réussi.
Et il finissait toujours par abandonner ce mécanisme d'hiérarchie et de lois à d'autres que lui ; au souverain après les révolutions du seizième siècle ; aux bourgeois après celles du dix-septième en Angleterre et du dix-huitième en France.
La bourgeoisie, au contraire, s'est entièrement identifiée avec le droit des Etats. C'est ce qui fait sa force. C'est ce qui lui donne cette unité de pensée qui nous frappe à chaque instant.
En effet, un Ferry peut détester un Clemenceau ; un Floquet, un Freycinet, un Ferry peuvent méditer les coups qu'ils préparent pour arracher la présidence à un Grévy ou à un Carnot ; le pape et son clergé peuvent haïr les trois compères et leur couper l'herbe sous les pieds ; le boulangiste peut envelopper dans ses haines le clergé et le pape, Ferry et Clemenceau. Tout cela se peut et cela se fait. Mais, quelque chose de supérieur à ces inimitiés les unit tous, depuis la cocotte des boulevards, jusqu'au mielleux Carnot, depuis le ministre jusqu'au dernier professeur d'un lycée laïque ou religieux. C'est le culte de l'autorité.
Ils ne peuvent concevoir la société sans un gouvernement fort et obéi. Sans la centralisation, sans une hiérarchie rayonnant depuis Paris ou depuis Berlin jusqu'au dernier garde-champêtre et faisant marcher le dernier hameau sur les ordres de la capitale, ils ne voient que l'émiettement. Sans un code — création commune des Montagnards de la Convention et des princes de l'empire — ils ne voient qu'assassinats, incendies, coupe-gorges dans les rues. Sans la propriété garantie par le code, ils ne voient que des champs déserts et des villes en ruine. Sans une armée, abrutie jusqu'au point d'obéir aveuglément à ses chefs, ils voient le pays en proie aux envahisseurs ; et sans les juges, enveloppés d'autant de respect que le corpus dei l'était au moyen-âge, ils ne prévoient que la guerre de chacun contre tous. Le ministre et le garde-champêtre, le pape et l'instituteur sont absolument d'accord sur ces points. C'est ce qui fait leur force commune.
Ils n'ignorent point que le vol est en permanence dans les ministères, civils et militaires. Mais « peu importe ! » disent-ils ; ce ne sont que des accidents de personnes ; et tant que les ministères existent, la bourse et la patrie ne sont pas en danger.
Ils savent que les élections se font avec de l'argent, des chopes de bière et des fêtes de bienfaisance, et que dans les Chambres les voix s'achètent par des places, des concessions et des vols. Peu importe ! — la loi votée par les élus du peuple, sera traitée par eux de sacrée. On l'éludera, on la violera si elle gêne, mais on fera des discours enflammés sur son caractère divin.
Le président du Conseil et le chef de l'opposition peuvent s'insulter mutuellement dans la Chambre mais, le tournoi de paroles fini, ils s'entourent mutuellement de respect : ils sont deux chefs, deux fonctions nécessaires dans l'Etat. Et si le procureur et l'avocat se lancent des insultes par dessus la tête de l'accusé et se traitent mutuellement (en langage fleuri) de menteur et de coquin, — les discours finis, ils se serrent la main et se félicitent l'un l'autre de leurs péroraisons « palpitantes ». Ce n'est pas hypocrisie, ce n'est pas du savoir vivre. Du fond de son coeur l'avocat admire le procureur et le procureur admire l'avocat ; ils voient l'un dans l'autre quelque chose de supérieur à leurs personnalités, deux fonctions, deux représentants de la justice, du gouvernement, de l'Etat. Toute leur éducation les a préparés à cette manière de voir qui permet d'étouffer les sentiments humains sous des formules de la loi. Jamais le peuple n'arrivera à cette perfection, et il ferait mieux de ne jamais vouloir s'y essayer.
Une adoration commune, un culte commun unit tous les bourgeois, tous les exploiteurs. Le chef du pouvoir et le chef de l'opposition légale, le pape et l'athée bourgeois adorent également un même dieu, et ce dieu d'autorité réside jusque dans les coins les plus cachés de leurs cerveaux. C'est pourquoi ils restent unis, malgré leurs divisions. Le chef de l'Etat ne se séparerait du chef de l'opposition et le procureur de l'avocat que le jour où celui-là mettrait en doute l'institution même du parlement, et où l'avocat traiterait le tribunal même en vrai nihiliste, c'est-à-dire nierait son droit à l'existence. Alors, mais alors seulement, ils pourraient se séparer. En attendant, ils sont unis pour vouer leurs haines à ceux qui minent la suprématie de l'Etat et détruisent le respect de l'autorité. Contre ceux-ci ils sont implacables. Et si les bourgeois de l'Europe entière ont voué tant de haines aux travailleurs de la Commune de Paris — c'est qu'ils croyaient voir en eux de vrais révolutionnaires, prêts à jeter par dessus bord l'Etat, la propriété et le gouvernement représentatif.On comprend quelle force ce culte commun du pouvoir hiérarchique donne à la bourgeoisie.
Si pourrie qu'elle soit dans les trois-quarts de ses représentants, elle a encore dans son sein un bon quart d'hommes qui tiennent ferme le drapeau de l'Etat. Après à la besogne, appliqués à la tâche aussi bien par leur religion légalitaire que par les appétits de pouvoir, ils travaillent sans relâche à affermir et propager ce culte. Toute une littérature immense, toutes les écoles sans exception, toute la presse sont à leur service, et dans leur jeunesse surtout, ils travaillent sans relâche à combattre toutes les tentatives d'entamer la conception étatiste légalitaire. Et quand des moments de lutte arrivent — tous, les décavés comme les vigoureux, se rangent serrés autour de ce drapeau. Ils savent qu'ils régneront, tant que ce drapeau flottera.
On comprend aussi, combien il est insensé de vouloir ranger la révolution sous ce drapeau, de. chercher à amener le peuple, à l'encontre de toutes ses traditions à accepter ce même principe, qui est celui de la domination et de l'exploitation. L'autorité est leur drapeau, et tant que le peuple n'en aura pas un autre, qui sera l'expression de ses tendances de communisme, antilégalitaires et anti-étatistes, — anti-romaines en un mot — force sera pour lui de se laisser mener et dominer par les autres.
C'est ici surtout que le révolutionnaire doit avoir l'audace de la pensée. Il doit avoir l'audace de rompre entièrement avec la tradition rornano-catholique ; il doit avoir le courage de se dire que le peuple a à élaborer lui-même toute l'organisation des sociétés sur des bases de justice, réelle, telle que la conçoit le droit commun populaire.
III
L'abolition de l'Etat, voici, disons-nous, la tâche qui s'impose au révolutionnaire — à celui, du moins, qui a l'audace de la pensée, sans laquelle on ne fait pas de révolutions. En cela, il a contre lui toutes les traditions de la bourgeoisie. Mais il a pour lui toute l'évolution de l'humanité qui nous impose à ce moment historique de nous affranchir d'une forme de groupement, rendue, peut-être, nécessaire par l'ignorance des temps passés, mais devenue hostile désormais à tout progrès ultérieur.Cependant, l'abolition de l'Etat resterait un vain mot si les causes qui tendent aujourd'hui à produire la misère continuaient à fonctionner. Comme la richesse des puissants, comme le capital et l'exploitation, l'Etat est né de l'appauvrissement d'une partie de la société. Il a toujours fallu que quelques-uns tombent dans la misère, à la suite de migrations, d'invasions, de pestes ou de famines, pour que les autres s'enrichissent et acquièrent une autorité, qui pouvait croître désormais en rendant les moyens d'existence des masses de plus en plus incertains.
La domination politique ne peut donc pas être abolie sans abolir les causes mêmes de l'appauvrissement, de la misère des masses.
Pour cela — nous l'avons dit bien des fois — nous ne voyons qu'un moyen.
C'est d'assurer, d'abord, l'existence et même l'aisance à tous, et de s'organiser de manière à produire, sociétairement, tout ce qui est nécessaire pour assurer l'aisance. Avec les moyens de production actuels, c'est plus que possible, cest facile.
C'est d'accepter ce qui résulte de toute l'évolution économique moderne ; c'est-à-dire concevoir la société entière comme un tout, qui produit des richesses, sans qu'il soit possible de déterminer la part qui revient à chacun dans la production. C'est de s'organiser en société communiste, — non pas pour des considérations de justice absolue, mais parce qu'il est devenu impossible de déterminer la part de l'individu dans ce qui n'est plus une oeuvre individuelle.
Comme on le voit, le problème qui se dresse devant le révolutionnaire de notre siècle est immense. Il ne s'agit plus d'une simple négation d'abolir, — par exemple le servage, ou de renoncer à la suprématie du pape.
Il s'agit d'une oeuvre constructive : d'ouvrir une nouvelle page de l'histoire universelle, d'élaborer un ordre de choses tout nouveau, basé — non plus sur la solidarité au sein de la tribu, ou de la communauté de village, ou de la cité, mais sur la solidarité et l'égalité de tous. Les tentatives de solidarité limitée, soit par des liens de parenté, soit par des délimitations territoriales, soit par des liens de guildes ou de classes, ayant échoué, nous sommes amenés à travailler à l'élaboration d'une société, basée sur une conception autrement vaste que ce qui servit à maintenir les sociétés du moyen âge ou de l'antiquité.
Le problème à résoudre n'a certainement pas la simplicité sous laquelle on l'a si souvent présenté. Changer les hommes au pouvoir et rentrer chacun dans son atelier pour y reprendre le travail d'hier, mettre en circulation des bons de travail et les échanger contre des marchandises — ces solutions simplistes ne suffiraient pas ; cela ne vivrait pas, puisque la production actuelle est tout aussi fausse dans les buts qu'elle poursuit que dans les moyens qu'elle met en jeu.
Faite pour maintenir la pauvreté, elle ne saurait assurer l'abondance, — et c'est l'abondance que les masses réclament depuis qu'elles ont compris leur force productive, immensifiée par les progrès de la science et de la technique modernes. Élaborée en vue de tenir les masses dans un état voisin de la misère, avec le spectre de la faim toujours prêt à forcer l'homme à vendre ses forces aux détenteurs du sol, du capital et du pouvoir, — comment l'organisation actuelle de la production donnerait-elle le bien-être ?
Élaborée en vue de maintenir la hiérarchie des travailleurs, faite pour exploiter le paysan au profit de l'ouvrier industriel, le mineur au profit du mécanicien, l'artisan au profit de l'artiste, et ainsi de suite, pendant que les pays civilisés exploiteront les pays arriérés en civilisation, — comment l'agriculture et l'industrie, telles qu'elles sont aujourd'hui, pourraient-elles assurer l'égalité ?
Tout le caractère de l'agriculture, de l'industrie, du travail, a besoin d'être changé entièrement, une fois que la société revient à cette idée que le sol, la machine, l'usine doivent être des champs d'application du travail, en vue de donner le bien être à tous. Avant de rentrer à l'atelier, « après la révolution », comme nous disent les faiseurs d'utopies socialistes-autoritaires, il faudra encore savoir, si tel atelier, telle usine, produisant des instruments perfectionnés d'instruction ou d'abrutissement, a sa raison d'être ; si le champ doit être parcellé ou non, si la culture doit se faire comme chez les barbares d'il y a quinze cents ans, ou si elle doit se faire en vue de donner la plus grande somme de produits nécessaires à l'homme ?
C'est toute une période de transformations à traverser. C'est la révolution à porter dans l'usine et dans le champ, dans la chaumière et dans la maison urbaine, dans l'outil de labour, comme dans la machine puissante des grands ateliers, dans le groupement des cultivateurs, comme dans les groupements des ouvriers de la manufacture, ainsi que dans les rapports économiques entre tous ceux qui travaillent, dans l'échange et le commerce, qui sont aussi à socialiser, comme la consommation et la production.
Il faut, en outre, que tout le monde vive pendant cette période de transformation, que tout le monde se sente plus à l'aise que dans le passé.
Lorsque les habitants des communes du douzième siècle entreprirent de fonder dans les cités révoltées une société nouvelle, affranchie du seigneur, ils commencèrent par conclure un pacte de solidarité entre tous les habitants. Les mutins des communes jurèrent l'appui mutuel ; ils firent ce qu'on appela les « conjurations » des communes.
C'est par un pacte du même genre que devra commencer la révolution sociale. Un pacte pour la vie en commun — non pour la mort ; d'union et non pas d'extermination mutuelle. Un pacte de solidarité, pour considérer tout l'héritage du passé comme possession commune, un pacte pour partager selon les principes de l'équité tout ce qui pourra servir à traverser la crise : vivres et munitions, habitations et forces emmagasinées, outils et machines, savoir et pouvoir — un pacte de solidarité pour la consommation des produits, comme pour l'usage des moyens de production.
Forts de leurs conjurations, les bourgeois du douzième siècle, — au moment même de commencer la lutte contre le seigneur, pour pouvoir exister pendant cette lutte et la mener à bonne fin, — se mirent à organiser leurs sociétés de guildes et de métier. Ils réussirent ainsi à garantir un certain bien-être aux citadins. De même, forte du pacte de solidarité qui aura lié la société entière pour traverser les moments joyeux ou difficiles, et partager les conquêtes comme les défaites, la révolution pourra alors entreprendre en pleine sécurité l'oeuvre immense de réorganisation de la production qu'elle aura devant soi. Mais ce pacte, elle devra le conclure, si elle veut vivre.
Et dans son oeuvre nouvelle, qui devra être une oeuvre constructive, les masses populaires devront compter surtout sur leurs propres forces, sur leur initiative et leur génie organisateur, sur leur capacité d'ouvrir des voies nouvelles, parce que toute l'éducation de la bourgeoisie s'est faite dans une voie absolument opposée.
Le problème est immense. Mais ce n'est pas en cherchant à l'amoindrir d'avance que le peuple trouvera les forces nécessaires pour le résoudre. C'est au contraire en le concevant dans toute sa grandeur, c'est en puisant son inspiration dans les difficultés mêmes de la situation, qu'il trouvera le génie nécessaire pour vaincre.
Tous les progrès réellement grands de l'humanité, toutes les actions réellement grandes des peuples, se sont faites de cette façon et c'est dans la conception de toute la grandeur de sa tâche que la révolution puisera ses forces.
Ne faut-il donc pas que le révolutionnaire ait pleine conscience de la tâche qui lui incombe ? qu'il ne ferme pas les yeux sur les difficultés ? qu'il sache les regarder en face ?
C'est en faisant une conjuration contre tous les maîtres — une conjuration pour garantir à tous la liberté et à tous un certain bien-être — que les citadins révoltés débutèrent au douzième siècle. C'est aussi par une conjuration pour garantir à tous le pain et la liberté que devra débuter la révolution sociale. Que tous, sans aucune exception, sachent que quoiqu'il arrive à la révolution, sa première pensée sera toujours donnée à pourvoir le pain, le gîte, le vêtement aux habitants de la cité ou du territoire, — et dans ce seul fait de solidarité genérale, la révolution trouvera des forces qui ont manqué aux révolutions précédentes.
Mais pour cela, il faut renoncer aux errements de l'ancienne économie politique bourgeoise. Il faut se défaire pour toujours du salariat sous toutes ses formes possibles, et envisager la société comme un grand tout, organisé pour produire la plus grande somme possible de bien-être, avec la moindre perte de forces humaines. Il faut s'habituer à considérer la rémunération personnelle des services comme une impossibilité, comme une tentative échouée du passé, comme un encombrement pour l'avenir, si elle continuait d'exister.
Et il faut se défaire, non seulement en principe, mais jusque dans les moindres applications, du principe d'autorité, de la concentration des fonctions qui fait l'essence de la société actuelle.
Tel étant le problème, il serait bien triste si les travailleurs révolutionnaires s'illusionnaient sur sa simplicité, ou s'ils ne cherchaient déjà à se rendre compte sur la façon dont ils entendent le résoudre.
IV
La bourgeoisie est une force, non seulement parce qu'elle possède la richesse, mais surtout parce qu'clle a mis a profit le loisir que lui donnait la richesse pour s'instruire dans l'art de gouverner et pour élaborer une science qui sert à justifier la domination. Elle sait ce qu'elle veut, elle sait ce qu'il faut pour que son idéal de société se maintienne ; et tant que le travailleur ne saura pas, lui aussi, ce qu'il lui faut, et comment y arriver, il devra rester l'esclave de celui qui sait.Il serait certainement absurde de vouloir élaborer, dans l'imagination, une société telle qu'elle devra sortir de la révolution. Ce serait du bysantinisme que de se quereller d'avance sur les moyens de pourvoir à tel besoin de la société future, ou sur la façon d'organiser tel détail de la vie publique. Les romans que nous faisons sur l'avenir ne sont destinés qu'à préciser nos aspirations, à démontrer la possibilité d'une société sans maître, à voir si l'idéal peut être appliqué, sans se heurter à des obstacles insurmontables. Le roman reste roman. Mais il y a toujours certaines grandes lignes, sur lesquelles il faut tomber d'accord pour construire quoi que ce soit.
Les bourgeois de 1789 savaient parfaitement qu'il serait oiseux de discuter les détails du gouvernement parlementaire qu'ils rêvaient ; mais ils étaient d'accord sur deux points essentiels : ils voulaient un gouvernement fort, et ce gouvernement devait être représentatif. Plus que cela : il devait être centralisé, ayant pour organes dans les provinces une hiérarchie de fonctionnaires, ainsi que toute une série de petits gouvernements dans les municipalités élues. Mais aussi, il devait être constitué de deux branches séparées : le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Ce qu'ils appelaient « la justice » devait être indépendant du pouvoir exécutif, et aussi, jusqu'à un certain degré, du pouvoir législatif.
Sur deux points essentiels de la question économique ils étaient d'accord. Dans leur idéal de société la propriété privée devait être mise hors de discussion, et la soi-disant « liberté du contrat » devait être proclamée comme principe fondamental de l'organisation. Ce qui plus est, les meilleurs d'entre eux croyaient, en effet, que ce principe allait réellement régénérer la société et devenir une source d'enrichissement pour tous.
D'autant plus accommodants sur les détails qu'ils étaient fermes sur ces points essentiels, ils purent, en un an ou deux, totalement réorganiser la France selon leur idéal et lui donner un code civil (usurpé plus tard par Napoléon), — code qui fut copié plus tard par les bourgeoisies européennes, dès qu'elles arrivaient au pouvoir.
Ils travaillaient à cela avec un ensemble merveilleux. Et si, plus tard, des luttes terribles surgirent dans la Convention, ce fut parce que le peuple, se voyant trompé dans ses espérances, vint avec de nouvelles réclamations, que ses meneurs ne comprirent même pas, ou que quelques-uns d'entre eux cherchèrent vainement à concilier avec la révolution bourgeoise.
Les bourgeois savaient ce qu'ils voulaient ; ils y avaient pensé dès longtemps. Pendant de longues années, ils avaient nourri un idéal de gouvernement ; et quand le peuple se souleva, ils le firent travailler à la réalisation de leur idéal, en lui faisant quelques concessions secondaires sur certains points, tels que l'abolition des droits féodaux ou l'égalité devant la loi. ( 1)
Sans s'embrouiller dans les détails, les bourgeois avaient établi, bien avant la révolution, les grandes lignes de l'avenir. Pouvons-nous en dire autant des travailleurs ?
Malheureusement non. Dans tout le socialisme moderne et surtout dans sa fraction modérée, nous voyons une tendance prononcée à ne pas approfondir les principes de la société que l'on voudrait faire triompher par la révolution. Cela se comprend. Pour les modérés, parler révolution c'est déjà se compromettre, et ils. entrevoient que s'ils traçaient devant les travailleurs un simple plan de réformes, ils perdraient leurs plus ardents partisans. Aussi préfèrent-ils traiter avec mépris ceux qui parlent de société future ou cherchent à préciser l'oeuvre de la révolution. « On verra plus tard, on choisira les meilleurs hommes, et ceux-ci feront tout pour le mieux ! » Voilà leur réponse.
Et quant aux anarchistes, la crainte de se voir divisés sur des questions de société future et de paralyser l'élan révolutionnaire, opère dans le même sens ; on préfère généralement, entre travailleurs, renvoyer à plus tard les discussions, que l'on nomme (à tort, bien entendu), théoriques, et l'on oublie que peut-être dans quelques années on sera appelé à donner son avis sur toutes les questions de l'organisation de la société, depuis le fonctionnement des fours à pain jusqu'à celui des écoles ou de la défense du territoire, — et que l'on n'aura même pas devant soi les modèles de la révolution anglaise, dont s'inspiraient les Girondins au siècle passé.
On est trop porté, dans les milieux révolutionnaires, à considérer la révolution comme une grande fête, pendant laquelle tout s'arrangera de soi-même pour le mieux. Mais, en réalité, le jour où les anciennes institutions auront croulé, le jour où toute cette immense machine — qui, tant bien que mal, supplée, aux besoins quotidiens du grand nombre, — cessera de fonctionner, il faudra bien que le peuple lui-même se charge de réorganiser la machine détraquée.
Rien qu'à faire des décrets, copiés sur les vieux clichés républicains, connus par coeur de longue date, les Lamartine et les Ledru-Rollin passaient des vingt-quatre heures à travailler de la plume. Mais que disaient ces décrets? — Ils ne faisaient que répéter les phrases sonores que l'on avait débitées depuis des années dans les réunions et les clubs républicains, et ces décrets ne touchaient rien de ce qui fait l'essence même de la vie quotidienne de la nation. Puisque le gouvernement provisoire de 1848 ne touchait ni à la propriété, ni au salaire, ni à l'exploitation, il pouvait bien se borner à des phrases plus ou moins ronflantes, à donner des ordres, à faire, en un mot, ce que l'on fait chaque jour dans les bureaux de l'Etat. Il n'avait que la phraséologie à changer.
Et cependant, rien que ce travail absorbait déjà toutes les forces des nouveaux venus. Pour nous, révolutionnaires, qui comprenons que le peuple doit manger et nourrir ses enfants avant tout, la tâche sera autrement difficile. — Y a-t-il assez de farines ? Viendront-elles jusqu'aux fours des boulangers ? Et comment faire pour que les apports de viande et de légumes ne cessent pas ? Chacun a-t-il un logis ? Le vêtement ne manque-t-il pas ? et ainsi de suite. Voilà ce qui nous préoccupera.
Mais tout cela demandera un travail immense, féroce, — c'est le mot — de la part de ceux qui auront à coeur le succès de la révolution, — « D'autres ont eu la fièvre pendant huit jours, six semaines » disait un ancien conventionnel dans ses mémoires, — « nous l'avons eue pendant quatre ans sans interruption ». Et c'est miné de cette fièvre, au milieu de toutes les hostilités et de tous les déboires — car il y en aura aussi — que le révolutionnaire devra travailler.
Il devra agir. Mais comment agir s'il ne sait, dès longtemps quelle idée le guidera, quelles sont les grandes lignes de l'organisation qui, selon lui, répond aux besoins du peuple, à ses désirs vagues, à sa volonté indécise ?
Et on ose encore dire que de tout cela nul besoin, que tout s'arrangera de soi-même ! Plus intelligents que ça, les bourgeois étudient déjà les moyens de mater la révolution, de l'escamoter, de la lancer dans une voie où elle devra échouer. Ils étudient, non seulement les moyens d'écraser par les armes le soulèvement populaire, dans les campagnes (au moyen de petits trains blindés, de mitrailleuses), aussi bien dans les villes (ici, les états-majors ont étudié les détails en perfection) ; mais ils étudient aussi les moyens pour mater la révolution en lui faisant des concessions imaginaires, en les lançant dans des voies où la révolution est sûre de s'embourber dans la fange de l'intérêt personnel et des luttes mesquines individuelles.
Oui, la révolution sera une fête, si elle travaille à l'affranchissement de tous ; mais pour que cet affranchissement s'accomplisse, le révolutionnaire devra déployer une audace de pensée, une énergie d'action, une sûreté de jugement, et une âpreté au travail dont le peuple a rarement fait preuve dans les révolutions précédentes, mais dont les précurseurs commencèrent déjà à se dessiner dans les derniers jours de la Commune de Paris et dans les premiers jours des grèves de ces dernières vingt années.
V
— « Mais où prendrons-nous cette audace de pensée et cette énergie au travail d'organisation, quand le peuple ne l'a pas ? N'admettez-vous pas vous-mêmes — nous dira-t-on — que si la force d'attaque ne manque pas au peuple, l'audace de la pensée et l'âpreté à la reconstruction lui ont trop souvent fait défaut ? ».Nous l'admettons parfaitement Mais nous n'oublions pas non plus la part qui revient aux hommes d'initiative dans les mouvements populaires. Et c'est de cette initiative que nous allons dire maintenant un mot pour terminer notre étude.
L'initiative, la libre initiative de chacun, et la possibilité pour chacun de faire valoir cette force lors des soulèvements populaires, voilà ce qui a toujours fait la puissance irrésistible des révolutions. Les historiens en parlent peu ou point. Mais c'est sur cette force que nous comptons pour entreprendre et accomplir l'oeuvre immense de la révolution sociale.
Si les révolutions du passé ont fait quelque chose, c'est exclusivement grâce aux hommes et femmes d'initiative, aux inconnus qui surgissaient dans les foules et ne craignaient pas d'accepter, vis-à-vis de leurs frères et de l'avenir, la responsabilité d'actes, considérés d'une audace insensée par les timides.
La grande masse se décide difficilement à entreprendre quelque chose qui n'ait pas eu un précédent dans le passé. On peut s'en convaincre tous les jours. Si la routine nous enveloppe de ses moisissures à chaque pas, c'est qu'il manque d'hommes d'initiative pour rompre avec les traditions du passé et se lancer hardiement dans l'inconnu. Mais si une idée germe dans les cerveaux, vague encore, confuse, incapable de se traduire dans les faits, et que des hommes d'initiative surviennent et se mettent à l'oeuvre, ils sont immédiatement suivis, — pourvu que leur oeuvre réponde aux vagues aspirations. Et lors même que, rompus de fatigue, ils se retirent, le travail commencé sera continué par des milliers de continuateurs, dont on n'osait même pas supposer l'existence. C'est l'histoire de toute la vie de l'humanité, — histoire que chacun peut constater de ses propres yeux, par sa propre expérience. Il n'y a que ceux qui ont voulu marcher à l'encontre des voeux et des besoins de l'humanité, qui se sont vus maudits et abandonnés par leurs contemporains.
Malheureusement, les hommes d'initiative sont rares dans la vie de tous les jours. Mais ils surgissent aux époques révolutionnaires, et ce sont eux, à proprement dire, qui font les oeuvres durables des révolutions.
Ceux-là font notre espoir et notre confiance dans la prochaine révolution. Qu'ils aient seulement la conception juste et, partant, large de l'avenir, qu'ils aient l'audace de la pensée et ne s'acharnent pas à faire revivre un passé condamné à mourir ; qu'un idéal sublime les inspire, — et ils seront suivis. Jamais, à aucune époque de son existence, l'humanité n'a tellement senti le besoin d'une grande inspiration qu'à ce moment où nous vivons, après avoir traversé un siècle de pourriture bourgeoise.
Mais pour qu'ils surgissent, il faut l'oeuvre préparatoire. Il faut que les idées nouvelles, — celles qui marqueront un nouveau point de départ dans l'histoire de la civilisation, soient ébauchées avant la révolution ; qu'elles soient fortement répandues dans les masses, afin qu'elles puissent y être soumises à la critique des esprits pratiques et, jusqu'à un certain point, à la vérification expérimentale. Il faut que les idées qui germent avant la révolution soient assez répandues pour qu'un certain nombre d'esprits s'y sentent accoutumés. Il faut que ces mots : « anarchie », « abolissement de l'Etat », « libre entente des groupements ouvriers et des communes », « la commune communiste » deviennent familiers — assez familiers pour que les minorités intelligentes cherchent à les approfondir.
Alors, les Chalier, les Jacques Roux, les Dolivier de la prochaine révolution seront compris par les masses qui, une fois la première surprise passée, apercevront dans ces mots l'expression de leurs propres aspirations.
— Mais l'envie des opprimés eux-mêmes ? N'a-t-on pas souvent remarqué et avec raison, que l'envie fait l'écueil des démocraties ? Que si le travailleur subit avec trop de patience l'arrogance du maître en paletot, il regarde d'un oeil envieux jusqu'à l'infIuence personnelle du camarade d'atelier. — Ne nions pas le fait ; ne nous retranchons même pas derrière l'argument, très juste d'ailleurs, que l'envie naît toujours de la conscience que le camarade, une fois l'influence acquise, l'employera à trahir ses camarades d'hier, et que le seul moyen de paralyser l'envie, comme la trahison, serait d'ôter au camarade, comme au bourgeois, la possibilité d'accroître son autorité, de devenir un maître.
Tout cela est juste ; mais il y a plus. Nous tous, avec notre éducation autoritaire, quand nous voyons une influence surgir, nous ne pensons la réduire qu'en l'annihilant ; et nous oublions qu'il y a un autre moyen, infiniment plus efficace, de paralyser les influences, déjà nuisibles, ou celles qui tendent à le devenir. C'est celui de faire mieux à côté.
Dans une société servile, ce moyen est impossible et, enfants d'une société servile, nous n'y pensons même pas. Un roi devenu insupportable, — quel moyen avons-nous de nous en débarrasser, si ce n'est de le tuer ? Un ministre nous gêne-t-il, que faire, sinon chercher un candidat pour le remplacer ? Et quand un « élu du peuple » nous dégoûte, nous en cherchons un autre pour lui faire concurrence. Cela se passe ainsi. Mais, est-ce bien raisonnable ?
Que pouvaient faire, en effet, les Conventionnels en présence d'un roi qui leur disputait le pouvoir, si ce n'était le guillotiner ? et que pouvaient faire les représentants de la Montagne en présence d'autres représentants, investis des mêmes pouvoirs — les Girondins, — si ce n'était de les envoyer à leur tour au bourreau ? Eh bien, cette situation du passé reste en nous jusqu'à présent, tandis que le seul moyen vraiment efficace de paralyser une initiative nuisible est de prendre soi-même l'initiative de l'action dans une meilleure direction.
Aussi, quand nous entendons les révolutionnaires se pâmer d'aise à l'idée de poignarder ou de fusiller les gouvernants qui pourraient s'imposer pendant la révolution, nous sommes saisis d'épouvante en pensant que les forces des vrais révolutionnaires pourraient s'épuiser en luttes qui ne seraient, au fond, que des luttes pour ou contre les individus qui se donneraient du galon.
Leur faire la guerre, c'est déjà reconnaître la nécessité d'avoir d'autres hommes couverts du même galon. En 1871, on voit déjà, à Paris, un vague pressentiment d'une meilleure manière d'agir. Les révolutionnaires du peuple semblaient comprendre que le « Conseil de la Commune » devait être considéré comme un simple décor, comme un tribut payé aux traditions du passé ; que le peuple, non seulement, ne devait pas désarmer, mais qu'il devait maintenir, à côté du Conseil, son organisation intime, ses groupes fédérés, et que de ces groupes, non de l'Hôtel de Ville, devaient sortir les mesures nécessaires pour le triomphe de la révolution. Malheureusement, une certaine modestie des révolutionnaires populaires, appuyée, aussi par les préjugés autoritaires, encore très enracinés à cette époque, empêchèrent ces groupes fédérés d'ignorer totalement le Conseil et d'agir, comme s'il n'eût-pas existé du tout, pour ouvrir une nouvelle ère de construction sociale.
Nous n'éviterons pas le retour de ces tentatives de gouvernement révolutionnaire lors de la prochaine révolution. Mais, sachons, du moins, que le moyen le plus efficace d'annuler son autorité ne sera pas celui de comploter des coups d'Etat, qui ne feraient que ramener le pouvoir sous une autre forme aboutissant à la dictature. Le seul moyen efficace sera de constituer dans le peuple même une force, puissante par son action et les faits révolutionnaires constructifs qu'elle aura accomplis, ignorant le pouvoir quel que soit son nom, et grandissant toujours par son initiative révolutionnaire, son élan révolutionnaire, et son oeuvre de démolition et de réorganisation. Pendant la Grande Révolution de 1789-1794 ce furent les sections de Paris et d'autres grandes villes et des municipalités révolutionnaires dans les petites villes qui dépassant la Convention et les organes provinciaux du gouvernement révolutionnaire, se mirent à ébaucher des tentatives de reconstruction économique et de libre entente de la Société. C'est ce que nous démontrent, aujourd'hui, les documents, déjà publiés, concernant l'activité de ces organes trop méconnus de la révolution.
Un peuple qui aura su organiser lui-même la consommation des richesses et leur reproduction dans l'intérêt de toute la société, ne pourra plus être gouverné. Un peuple qui sera lui-même, la force armée du pays, et qui aura su donner aux citoyens armés la cohésion et l'unité d'action nécessaires, ne sera plus commandé. Un peuple qui aura lui-même organisé ses chemins de fer, sa marine, ses écoles, ne pourra plus être administré. Et enfin, un peuple qui aura su organiser ses arbitres pour juger les petites disputes, et dont chaque individu se considérera comme un devoir d'empêcher que le gredin n'abuse du faible, sans attendre l'intervention providentielle, du sergent de ville, n'aura besoin ni d'argousins, ni de juges, ni de geôliers.
Dans les révolutions du passé, le peuple se chargeait de l'oeuvre de démolition ; quant à celle de réorganisation, il la laissait aux bourgeois. — « Mieux versée que nous dans l'art de gouverner, venez, seigneurs ; organisez-nous, ordonnez-nous le travail, pour que nous ne mourrions pas de faim ; empêchez-nous de nous entre-dévorer, punissez et pardonnez selon les lois que vous aurez faites pour nous, pauvres d'esprit ! » - Et l'on sait comment ils profitaient de l'invitation.
Eh bien, la tâche qui s'impose au peuple lors du prochain soulèvement, sera de s'emparer précisément de cette fonction qu'il a abandonnée jadis aux bourgeois. Elle sera de créer, — d'organiser, en même temps que de détruire.
Pour accomplir cette tâche, la révolution populaire aura besoin de toute la puissance d'initiative de tous les hommes de coeur, de toute l'audace de leur pensée, affranchie des cauchemars du passé, de toute leur énergie. Elle devra aussi se garder de paralyser l'initiative des plus résolus : elle devra simplement redoubler d'initiative, si celle des autres vient à manquer, si elle s'émousse, ou si elle prend une fausse direction. L'audace de la pensée, une conception nette et large de tout ce que l'on veut, la force constructive surgissant du peuple lui-même à mesure que la négation de l'autorité se fait jour ; et enfin, l'initiative de tous dans l'oeuvre de reconstruction, — voilà ce qui donnera à la révolution la puissance qu'elle doit posséder pour vaincre.
C'est précisément ces forces que la propagande active de l'Anarchie, aussi bien que la philosophie même de l'Anarchie, tendent à développer. A la discipline, — cette ancre de salut des autoritaires, — ils opposent la conception large et grande de la révolution qui, seule, peut donner l'inspiration nécessaire. Et, à ceux qui aimeraient voir le peuple se borner à un rôle de meute lancée contre les gouvernants du jour, mais toujours retenue à temps par le fouet, nous disons : « La part du peuple dans la révolution doit être positive, en même temps que destructive. Car lui seul peut réussir à réorganiser la société sur des bases d'égalité et de liberté pour tous. Remettre ce soin à d'autres, serait trahir la cause même de la révolution. »
(1) Voyez la Grande Révolution. Paris (Stock éditeur.) 1908
Pierre Kropotkine
LÕanarchisme aujourdÕhui
Un projet pour la révolution sociale
SOMMAIRE :
Avant-propos
Avant-propos
La période des années quatre-vingts aura été, pour certains, celle des désillusions et du désabusement.En 1981, de faux espoirs furent placés dans la gauche, notamment pour contrer les vagues de licenciements provoquées par les restructurations capitalistes depuis 1973. ÒLÕétat de grâceÓ dont bénéficia à ce moment le pouvoir et la volonté dÕune grande partie des militants syndicalistes Òde ne rien faire qui puisse gêner les nouveaux dirigeantsÓ achevèrent de laminer les mouvements sociaux qui avaient vu le jour sous les divers gouvernements de droite.LÕescroquerie du ÒMitterrandismeÓ ne peut cependant tout expliquer. Les rares tentatives pour impulser des luttes radicales se sont brisées sur un écueil beaucoup plus grave bien que moins visible : tout un discours dominant sÕétait développé et avait ÒlessivéÓ la pensée politique. Les Ònouveaux philosophesÓ nous ont fait lÕéloge de la démocratie comme le meilleur des mondes; lentement mais sûrement le militantisme, les idées de révolution et de lutte de classes, les mots de bourgeoisie et de prolétariat ont été rangés sous la rubrique des choses Òringarde Ó. LÕimplosion des pays dits socialistes a amplifié lÕidée selon laquelle la Òtransformation du mondeÓ était impossible. Il suffisait dÕaffirmer sa volonté de changer la société pour être taxé dÕirréaliste voire dÕirresponsable ! Au fil des ans, une pensée minimaliste a bouché les horizons: il fallait Òfaire au plus presséÓ (les restos du cÏur), Òaméliorer ce qui pouvait lÕêtreÓ (continuer quand même de voter parce que lÕautre candidat était ÒpireÓ) et surtout ne pas être trop ÒrévoltéÕ. Comme si le fait de ÒpositiverÓ (formule à la mode) pouvait résoudre les problèmes!Cette époque est-elle révolue ? Nul ne peut prédire lÕavenir. Quoi quÕil en soit, nous pouvons remarquer que les élections présidentielles de 1995 se sont déroulées dans un climat de lutte sociale. Il semblerait que la résignation et la démission collective commencent à céder la place à des révoltes dÕune détermination parfois impressionnante. Ce fut le cas pour une frange du mouvement lycéen-étudiant contre le CIP et bien plus encore lors du mouvement social de novembre-décembre 1995. De plus, il nÕest pas difficile de se rendre compte que la recherche de perspectives nouvelles est devenue un enjeu majeur: lÕensemble de la classe politique est elle-même obligée de le reconnaître, Òil nÕy a plus de projetsÓ...Plus de projets? Dans leur mallette de gestionnaire du système, sûrement... De notre côté, nous avons bel et bien une alternative à proposer!
LÕUnion Régionale Rhône-Alpes de la Fédération Anarchiste
Ce qui motive notre action
Le constat face aux injustices sociales, celles que lÕon subit personnellement ou celles faites à autrui, provoque notre révolte et lÕon se dit quÕon ne peut pas rester sans rien faire devant une telle situation...Mais le seul sentiment de révolte ne veut pas dire grand chose: il est tout relatif. Ce qui vous semblera inacceptable ne le sera pas forcément aux yeux dÕun autre. Par soumission, par inconscience ou par idéologie, certains ne voient hélas rien dÕabject dans le racisme; ou estiment ÒnormalÓ dÕêtre soumis aux ordres dÕun chef ! En fait, tout dépend de notre vécu, de notre réflexion, de notre éthique, de ce que nous considérons comme possible. Pour notre part, si nous contestons radicalement la société actuelle, cÕest parce que nous sommes convaincus quÕune société de liberté et dÕégalité est réalisable.Cette exigence dÕégalité et de liberté est notre première motivation. Or ces termes ont tellement été galvaudés (par les religieux, les fascistes, les libéraux ou les marxistes...) quÕil nous faut redéfinir la signification concrète que nous leur donnons.
LÕégalité économique et sociale
Les aristocrates de lÕAncien Régime justifiaient leurs positions sociales en se référant au divin et à leur Òsang bleuÓ. AujourdÕhui encore lÕinégalité fondamentale entre les êtres humains continue dÕêtre proclamée: des talents inégalement répartis Òdès la naissanceÓ condamneraient une fraction de lÕhumanité à la ÒmédiocritéÓ tandis que lÕautre (composée de riches hommes dÕaffaires et de grandes personnalités politiques...) serait naturellement appelée à dominer. NÕest-ce pas cela quÕon tente de nous apprendre dans les livres scolaires, au travers des biographies de ces grands bourgeois et chefs dÕÉtat Òqui font lÕhistoireÓ?...Ces discours simplistes se retrouvent dans des conversations quotidiennes et des réflexions ÔanodinesÓ. Combien de fois a-t-on pu entendre: ÒCette personne a du talent, un don, il est normal quÕelle gagne plus Ó? CÕest bel et bien à un véritable consensus inégalitaire que nous sommes confrontés. Contre de telles idées reçues, nous affirmons que les Òdifférences de potentialités innéesÓ (à supposer quÕelles existent réellement, ce qui sur le plan scientifique fait encore lÕobjet de nombreuses polémiques) sont négligeables par rapport à lÕinfluence du milieu social. Les fameux Òniveaux de compétencesÓ, sur lesquels les hiérarchies prétendent sÕétablit ne sont que le produit dÕune éducation et plus globalement dÕun système de classes qui conditionnent notre vie dès le plus jeune âge. LorsquÕon est ouvrier dans une usine, ce nÕest pas parce quÕon ÒnÕest bon quÕà celaÓ. CÕest parce que rien ne nous a permis ou ÒincitéÓ à faire autre chose! Il est évident quÕen règle générale, on poursuit des études longues seulement si on peut bénéficier dÕun appui familial (sur le plan financier et/ou culturel)... Bien entendu, il existera toujours des différences: égal ne doit pas être confondu avec identique. Les individus ne sont pas comparables à des Òfeuilles blanchesÓ sur lesquelles lÕenvironnement social écrirait lÕintégralité du texte. Les personnalités existent et heureusement ! Par contre, dans un contexte favorable, chaque personne, en fonction de ses centres dÕintérêts et de ses envies, devient capable de développer des connaissances et des aptitudes à des activités complexes. Pour lÕun, ce sera dans lÕart, pour lÕautre dans un domaine scientifique; pour un troisième, dans un méfier requérant un fort sens pratique ou des dispositions particulières pour le dialogue, etc.Notre égalitarisme va donc sÕopposer à la ÒméritocratieÓ. Comme son nom lÕindique, ce principe consiste à fonder les hiérarchies sur le mérite. Ainsi, pour les démocrates, la justice sociale se limite à garantir une égalité des ÒchancesÓ et des ÒdroitsÓ, sans faire une seule seconde le procès de la compétition et de ses conséquences. CÕest une façon de nous dire: ÒVous aurez, au départ, les mêmes atouts, et il nÕy aura quÕune seule et unique règle du jeu; au bout du compte, les meilleurs devront être récompensés de leurs efforts, de leur sens de la responsabilité et de lÕinitiativeÓ... Dans ce système, les privilèges de la naissance sont officiellement abolis: quÕon soit né dans une famille riche ou pauvre ne change rien... En théorie, nÕimporte lequel dÕentre nous est autorisé à devenir ingénieur ou haut fonctionnaire ! Et où nous donne en modèle ce fils dÕouvrier, ce Òself-made manÓ qui par son ÒcourageÓ, sa ÒténacitéÓ et son ÒhabiletéÓ, a fait fortune ! Bref, on veut nous persuader que les possibilités dÕascension sociale sont égales pour tous... Quelle absurdité ! On ne peut oser soutenir que chacun peut sÕélever socialement alors que le système hiérarchique établit, par définition, des ÒgagnantsÓ et des ÒperdantsÓ ! Dans la réalité, nous savons ce quÕil en est : les ÒréussitesÓ spectaculaires de personnes issues de classes populaires restent de rares exceptions et la classe bourgeoise nÕa aucun mal à préserver ses prérogatives, ne serait-ce que par lÕhéritage.Pour prévenir le risque de cette réflexion subversive sur lÕégalité, la propagande libérale a continuellement joué sur la peur de lÕuniformisation, du nivellement par le bas. Mais pourquoi lÕégalité empêcherait-elle la diversité des cultures et des mÏurs ? Pourquoi rendrait-elle impossible de consommer et de travailler selon ses goûts personnels ? Pourquoi signifierait-elle un appauvrissement généralisé alors que nous vivons tous pour la plupart au dessous du salaire et du revenu moyen ? LÕégalité économique entraînerait au contraire lÕamélioration du niveau de vie pour lÕimmense majorité ! Plus que cela, elle est une condition incontournable à lÕémancipation et à lÕépanouissement de chacun, en permettant des relations humaines sans domination.LÕinégalité, cÕest aussi pratiquer des discriminations ou légiférer en fonction de la couleur de peau, du sexe, des préférences sexuelles, de lÕâge...
Contre le racisme
Le racisme nÕest pas seulement une opinion car il finit toujours par provoquer des agressions, par la volonté dÕanéantir des individus ou des populations entières. Dans le racisme, nous trouvons schématiquement trois ingrédients : la peur, la frustration et lÕidéologie. Il est bien connu quÕon a toujours peur de ce que lÕon ne connaît pas. ÒIls ne sont pas comme nous Ò: ainsi sÕexprime, au premier degré, cette sorte de peste émotionnelle qui, dÕhabitudes culturelles en fantasmes sécuritaires, rend suspect tout Òétranger Ó.Le rejet de ÒlÕimmigréÓ, cÕest le stupide et criminel moyen dÕextérioriser ses angoisses, de se défouler sur des boucs émissaires, de trouver plus ÒméprisableÓ que soi, en humiliant un autre individu. Ce phénomène dÕaliénation découle aussi du système inégalitaire et capitaliste : quand les ouvriers ou les chômeurs ÒfrançaisÓ concentrent leur haine envers ceux quÕils vont nommer Òles ArabesÓ, Òles NoirsÓ ou Òles JuifsÓ, leurs patrons et leurs dirigeants dorment tranquilles !Le racisme ne se résume donc pas à des réflexes primaires. Arme de domination, il a dÕemblée une dimension politique et idéologique. CÕest le racisme qui a légitimé et rendu possible lÕesclavage puis la colonisation sous prétexte dÕune Òmission civilisatriceÓ. CÕest bien là le véritable mobile du racisme: justifier à priori et a posteriori les actes de domination et dÕexploitation.Selon les époques et les circonstances, lÕidéologie raciste sÕest structurée sur des notions et des argumentaires différents. Le racisme a dÕabord affirmé la théorie selon laquelle lÕhumanité est divisible en groupes biologiques, certains étant ÒsupérieursÓ à dÕautres. Bien entendu, il sÕagit dÕune aberration. La science a incontestablement prouvé quÕil nÕexiste pas de Òraces humainesÓ, quÕil est absurde de vouloir ainsi cataloguer les populations. Du point de vue de la génétique, il peut y avoir moins de différences entre un habitant du continent africain ou asiatique et un ÒoccidentalÓ quÕentre deux ÒoccidentauxÓ.Ensuite, la notion de supériorité est vide de sens : sÕil existe des cultures différentes, elles ont toutes leur complexité et leurs richesses, et on ne peut retenir des critères dÕévaluation pour les classer.Enfin, le racisme ne se réduit pas à cette classification biologique. Cette référence ne lui est pas indispensable. La culture (la langue, les mÏurs, les traditions, etc.), lui fournit un terreau largement suffisant.On ne saurait alors ignorer combien racisme et nationalisme sont liés, même si certains voudraient nous convaincre que la nation peut être Ògénéreuse et respectueuse des diversitésÓ. Seulement voilà, de manière globale, la représentation nationaliste de la société affirme: ¥ que les différences et les antagonismes au sein de la ÒnationÓ sont dÕimportance négligeable; ¥ que les similitudes, pourtant faciles à trouver, entre notre société et celles des ÒétrangersÓ ne sont pas significatives.Autrement dit, notre ÒnationÓ est censée être une entité unique, dont tous les éléments sont intimement liés, Òtelle une grande famille Ó ! Cela suppose que nous devrions nous identifier, avant tout, par lÕappartenance à Ònotre groupe nationalÓ, en tant que communauté supérieure dÕintérêt. Non seulement toutes les oppositions de classes sont ÒoubliéesÓ, mais cÕest lÕapologie in fine de la préférence nationale, et nous savons ce que ce terme signifie. La nation, par définition, ne peut donc pas être Òpluri-culturelleÓ sans perdre ce qui est supposé faire son identité et sans se condamner dans son principe (dans des pays comme les USA, la Òpluri-culturalitéÓ se traduit par un cloisonnement, des ghettos, et une hiérarchisation des ÒcommunautésÓ). Tout juste tolère-t-elle la notion ÒdÕintégrationÓ qui se traduit par lÕobligation faite aux ÒétrangersÓ de se fondre dans la culture du Òpays dÕaccueilÓ.Il nÕy a pas une bonne et une mauvaise interprétation du nationalisme: les partis politiques qui se targuent à longueur de journée dÕagir Òpour la grandeur de la France et dans lÕintérêt des Français Ó ont tous, de ce simple fait, une énorme responsabilité dans la recrudescence de la xénophobie, quelles que soient les nuances de leurs discours. Le Front national sÕest contenté de faire de la surenchère sur le très consensuel mythe patriotique, avec un slogan: ÒLa France aux Français Ò qui, dans le fond, reflète une idée partagée par tous les nationalistes.Anarchistes, nous sommes Òa-nationalistesÓ: nous ne nous reconnaissons dans aucune nation. Nous savons que nous sommes dÕune classe sociale, que nous parlons une ou plusieurs langues, que nous aimons telle ou telle région du monde, que nous partageons tels ou tels goûts musicaux avec dÕautres... CÕest cela qui nous définit, en tant ÒquÕentités socialesÓ, et rien dÕautre. Ceux qui raisonnent en terme de Òcommunautés organiquesÓ ou ÒethniquesÓ ont déjà un revolver dans la main pour faire marcher les autres individus au pas cadencé ou au son de lÕhymne national.
Contre le sexisme
Toutes les formes de sexisme ont un point commun: elles reviennent à considérer les femmes comme étant dÕune Òvaleur moindreÓ que les hommes. Plus largement, le sexisme est une norme sociale qui tend à attribuer à chaque sexe un rôle précis dans la société, un certain type dÕactivité et de comportements. Dans sa version la plus réactionnaire, si lÕon peut sÕexprimer ainsi, le sexisme réserve aux femmes la sphère privée, lÕéducation des jeunes enfants, le ménage, etc. LÕenfermement au nom de la Òvie du foyerÓ conditionne lÕabsence dÕautonomie. Le sexisme réserve aux femmes des Òtraits de caractèreÓ: longtemps ÒlÕhystérieÓ fut taxée ÒdÕessentiellement féminineÓ. A contrario lÕhomme peut évoluer dans la Òsphère publiqueÓ comme en terrain conquis: dans les diverses hiérarchies et ramifications du Pouvoir, les postes de ÒresponsabilitéÓ lui sont ÒnaturellementÓ réservés.Si les relations au sein des familles et dans les couples se sont profondément modifiées depuis vingt ans, le sexisme nÕen reste pas moins extrêmement présent. il suffit de regarder autour de soi pour sÕen rendre compte : la violence physique et psychologique envers les femmes est loin dÕavoir disparu ! Le nombre de viols et de violences ÒdomestiquesÓ le montre assez (une femme sur huit est victime de violences sexuelles avant lÕâge adulte). Sur le plan professionnel, quand les femmes sont ÒautoriséesÓ à se présenter sur le marché du travail, elles sont fortement incitées, pour ne pas dire forcées, à exercer certains travaux et pas dÕautres : elles seront Òà leur placeÓ dans les bureaux, les salons de coiffure ou les écoles, pas dans les secteurs dÕactivités techniques. Dans la plupart des cas, et à qualifications égales, elles seront moins payées que les hommes. Les femmes sont toujours contraintes a Òêtre séduisantesÓ. Elles sont toujours cet Òobjet du désirÓ qui fait vendre, via la publicité, voitures et déodorants masculins. CÕest toujours lÕimage de la ménagère (de moins de cinquante ans !) qui choisit entre deux barils de lessive !Quant aux hommes, sÕils sont sans doute plus invités quÕauparavant à user de la séduction, ils doivent selon lÕexpression consacrée et profondément stupide, prouver ÒquÕils en ontÓ ! ÒLÕhommeÓ doit savoir se battre, être physiquement et moralement fort. SÕil connaît quelques blagues bien Òbeauf Ó, loin dÕêtre enclin à se taire, il sera, dans la plupart des cas, apprécié pour sa ÒjovialitéÓ (?) et sa Òconnaissance des choses de la vieÓ ( !?). Mais gare à lui sÕil pleure: il sera Òune femmeletteÓ et... un ÒpédéÓ ! Car le sexisme cÕest aussi, et largement, la haine homophobe : le rejet de lÕhomosexualité masculine et féminine, ces comportements étant couramment taxés ÒdÕanormalitéÓ, de ÒdévianceÓ, ÒdÕincapacité à être de son sexeÓ. CÕest pourquoi on se rend bien compte que la norme sexiste, si elle joue dÕabord contre les femmes, elle joue aussi contre une partie des hommes. Le sexisme fausse tout y compris les rapports amicaux. il aliène et opprime les hommes qui ont, ou auraient, le désir de vivre autrement leurs relations amoureuses (que ce soit sur le mode hétérosexuel, homosexuel, ou bisexuel) et les rend également victimes de violences sexuelles (cÕest le cas pour un homme sur dix, avant lÕâge adulte).Les attaques redoublées ces derniers temps contre lÕavortement et la contraception, le fanatisme religieux dÕun Jean-Paul II et ses encycliques sont là pour nous rappeler que rien nÕest jamais totalement acquis et que le combat pour la liberté sexuelle et lÕégalité sociale entre hommes et femmes est toujours dÕactualité. Combat éminemment politique car, là encore, le sexisme est un outil de contrôle : comme le racisme, il sert de ÒdéfouloirÓ aux individus dominés.
La liberté
Que veut dire être libre? Concrètement, la liberté est un pouvoir: celui dÕagir ou de ne pas agir. Nous sommes libres quand personne ne nous empêche de faire de notre vie ce que nous voulons et quand personne ne nous impose sa volonté (par la force ou la manipulation). La liberté est dÕemblée un rapport social (elle nÕexiste pas dans la nature mais est une création humaine). Nous ne pouvons être libres là où existe une hiérarchie de commandement et des pouvoirs de coercition : lorsquÕun État nous contraint à effectuer un service national (militaire ou civil) ou lorsque nous sommes à la merci des patrons qui ont tout pouvoir de nous embaucher ou de nous licencier, nous sommes bien entendu toujours Òlibres Ó de nous révolter, mais nous ne sommes pas libres, socialement parlant;Selon la fameuse formule Òla liberté des uns sÕarrête où commence celle des autresÓ, on nous présente la liberté comme quelque chose dont on doit se garder. Elle serait même extrêmement dangereuse car synonyme de Òfaire tout et nÕimporte quoiÓ: ÒSÕils étaient totalement libres de faire ce qui leur plaît, les humains sÕentre-déchireraient dans un chaos généralisé et la vie en société deviendrait impossible Ò...! Ce discours nÕest pas désintéressé, il permet de justifier le principe de lÕAutorité et de transformer la liberté en un Òidéal inaccessible Ó. Elle nÕest plus quÕun sujet dÕincantation, réservé pour les effets de manches des tribuns politiques. Dans les actes, seules sont tolérées des libertés partielles, cadrées par le Droit et la Loi. La constitution nous autorise la grève bien sage et le droit dÕassociation, mais gare à celui qui ose sÕinsoumettre et se rebeller! Bref, nous sommes tous en liberté surveillée !En opposition à cette vision réductrice autant quÕhypocrite, les anarchistes ont développé une conception sociale de la liberté humaine. Quand, dans leurs révoltes et leurs luttes, les populations ont exigé la liberté, ce nÕétait pas une liberté abstraite et philosophique, mais bien une liberté associée au principe égalitaire. Pour nous, la liberté ne peut exister sans lÕégalité économique et sociale. Liberté et Egalité sont indissociable. La liberté est pleine et entière quand lÕindividu, émancipé de toutes tutelles et de toute domination, a la possibilité de construire et dÕentretenir des relations volontaires avec les autres. Si être tous libres signifie lÕabsence de domination, il faut, pour que je sois parfaitement libre, que les autres le soient aussi : la liberté de chacun est la condition de la liberté de tous et comme le disait Bakounine, ÒLa liberté des autres étend la mienne à lÕinfini Ò.Par ailleurs, puisque les individus sont des êtres sociaux, la liberté nÕest pas le refus de toutes les contraintes. Pour sÕorganiser avec les autres, lÕindividu doit prendre des engagements, établir des arrangements et les respecter. Il atteint sa complète liberté quand il peut choisir ses contrats et en négocier les termes. Enfin, toute censure nous est insupportable car elle suppose un pouvoir, une Autorité pour lÕexercer. Si une opinion nous paraît dangereuse, dans ce quÕelle représente et laisse supposer comme actes à venir, on ne résout rien en lÕinterdisant. Prétendre quÕÓ il ne faut pas laisser la parole aux ennemis de la liberté Ò est le meilleur moyen dÕaller vers là dictature.
Nos refus politiques
De ces premières réflexions découle une série de positions, sur lÕÉtat, le Capitalisme et la Religion.
Le refus de lÕÉtat
Premièrement lÕÉtat nÕest pas un outil neutre que lÕon peut utiliser à bon ou mauvais escient.À partir du moment où un groupe dispose des moyens dÕoppression (militaires et policiers) lui permettant dÕagir dans ses seuls intérêts, il ne faut pas sÕétonner quÕil les utilise! Parler ÒdÕabus de pouvoirÓ est ridicule, car à quoi servirait le pouvoir si lÕon nÕen abusait pas? Prenez le plus généreux des ouvriers, donnez-lui un trône et il se transformera en un dictateur paranoïaque!Deuxièmement rejeter lÕÉtat, ce nÕest pas rejeter lÕorganisation. Ceux pour qui lÕÉtat est dÕune absolue nécessité font volontairement ou non, de sérieuses confusions entre État et société. il est vrai que les êtres humains ne peuvent vivre sans ordonner leurs relations et leurs actions. Ils ont besoin pour cela de se doter de structures politiques et dÕorganismes de gestion. Mais il est complètement faux de croire que lÕÉtat est la seule forme dÕorganisation possible ou quÕil est un Òinévitable moindre malÓ.En confisquant nombre de fonctions dÕutilité collective (comme la santé, lÕéducation, les transports, etc.) lÕÉtat veut se parer dÕune légitimité sans faille, nous persuader quÕil est incontournable.Il sÕagit dÕune gigantesque escroquerie: les classes dominantes ont construit les appareils dÕÉtat pour servir leurs seuls intérêts et non pas la société. LÕÉtat est un outil de répression, de contrôle et de gestion, qui opère contre nous et qui limite ou écrase nos initiatives dÕauto-organisation.Pour que la société fonctionne, nous nÕavons pas besoin dÕêtre dirigés, et, refusant lÕÉtat nous proposons le fédéralisme libertaire et lÕautogestion (sujet que nous allons traiter plus loin), cÕest-à-dire des modes de fonctionnement qui donnent aux individus la possibilité de coordonner les activités sociales, en traitant dÕégaux à égaux.De par notre anti-autoritarisme, nous sommes amenés à nous démarquer des démocrates. La démocratie, cÕest étymologiquement lÕidée du Òpouvoir du peupleÓ mais historiquement cÕest la référence, soit à la démocratie athénienne (où il y avait des esclaves!), soit à la démocratie actuelle qui sÕest développée depuis la Révolution américaine et affirmée avec la Révolution française. Pour éviter de se faire piéger par le jeu du langage, nous pouvons dire que le problème fondamental est celui de la délégation de pouvoir : être démocrate cÕest penser que le peuple Òdoit élire ses gouvernants Ó ( par le suffrage universel ).Le Òdémocrate Ó reste donc dans le schéma dirigeants-dirigés. Si la dictature est le pire des systèmes politiques, nous constatons que dans la démocratie, le pouvoir des individus, des collectivités, des groupes sociaux, etc., se réduit à une peau de chagrin. Les ÒcitoyensÓ nÕont aucun contrôle sur leurs élus: si ces derniers ne respectent pas leurs engagements (comme cÕest habituellement le cas!), personne ne peut les destituer, on leur a donné un véritable chèque en blanc... Pourtant, certains vous diront: ÒSi tel candidat déçoit, il ne sera pas réélu ! Ó. Et alors? Ce sera lÕun de ses acolytes qui le sera, pour refaire une politique pratiquement identique! Ou bien, le candidat jurera ses grands dieux que, cette fois-ci, il sÕen tiendra à son programme et une fois de plus, il trompera lÕélectorat crédule!Par ailleurs, il faudrait sÕinterroger sur les véritables pouvoirs des gouvernements! Dans le jeu économique, les dirigeants, quelles que soient leurs intentions préalables, nÕont pas de marge de manÏuvre significative. Ils sont subordonnés aux intérêts capitalistes. Ils gèrent la crise sociale, par de fausses politiques de lÕemploi, par la charité et ÒlÕaction socialeÓ, par la répression.Enfin, la démocratie, cÕest la primauté de la règle majoritaire.À ce titre, le référendum est paraît-il, la forme de gouvernement la plus ÒdémocratiqueÓ: les ÒcitoyensÓ ne sont-ils pas appelés à intervenir directement dans la Òvie politique du paysÓ? Or, cÕest une évidence, la majorité nÕa pas toujours raison.SÕen remettre sans condition à son jugement pour prendre des décisions sur tout est extrêmement dangereux : allons-nous accepter de voter sur des questions comme la peine de mort, lÕexpulsion des immigrés (ou Òenfants dÕimmigrésÓ), le droit des femmes à travailler? On ne peut pas accepter de soumettre à un vote ce qui nÕest pas négociable et ce qui bafoue le principe de la justice sociale!Ceci dit nous ne sommes pas systématiquement opposés au vote.Nous pouvons y recourir sÕil est conçu comme un mode de décision accepté par tous, afin dÕavoir à un moment donné, des indications sur les positions de chacun, de trancher rapidement des questions techniques, de choisir entre différentes options économiques de production.
Le refus du capitalisme, de la logique du profit, du salariat et de la monnaie
Le capitalisme est un système économique basé sur le fait quÕune classe sociale, la bourgeoisie, est propriétaire des moyens de production, de distribution et dÕéchange. Cette appropriation privée des capacités productives de lÕhumanité sÕest accentuée dès les débuts du XIXe siècle, dÕabord en Europe, et nÕa cessé de se développer jusquÕà être aujourdÕhui étendue à lÕensemble de la planète. Une variante, le capitalisme dÕÉtat sÕest imposée entre 1917 et 1990 dans ce que lÕon a appelé à tort les Òpays socialistesÓ. La bourgeoisie y était remplacée par la bureaucratie de lÕÉtat, seul et unique propriétaire.Dans le capitalisme, les propriétaires des capitaux financiers, des entreprises, des outils techniques, des réseaux de commerce, etc., ont le contrôle absolu des processus de production, depuis la définition des besoins de consommation en passant par lÕorganisation du travail, la politique dÕembauche, les lieux dÕimplantation des entreprises... Ceux qui, comme la majorité dÕentre nous, ne possèdent que leurs bras, leurs savoir-faire ou leurs connaissances intellectuelles, sont contraints, pour vivre, de louer leurs services à des employeurs en échange dÕun salaire (les libéraux parlent alors de Òcontrat Ó, comme si le salarié était libre de négocier, à armes égales, avec le patron!).NÕen déplaise à ceux pour qui parler de lutte de classes fait Òlangue de boisÓ, il existe bien un prolétariat en confrontation permanente avec une bourgeoisie. CÕest de ce rapport de force entre exploiteurs et exploités que dépend le niveau de vie des uns et le taux de profit des autres.Les capitalistes ont développé quantité de Òbonnes raisons Ó pour justifier leur système. Ils prétendent que le profit est la rémunération correspondant aux risques financiers pris par les actionnaires. LÕargument est trop facile et faux! Quand un patron investit dans une nouvelle production, le capital quÕil engage provient du détournement et de lÕappropriation dÕune partie du travail réalisé par les salariés dÕune industrie. Le capitaliste ÒparieÓ avec les fruits du travail collectif quÕil a volé! Petits patrons comme grands barons de lÕindustrie soutiennent que sans perspective dÕenrichissement personnel et sans compétition, la société ne pourrait plus fonctionner faute de ÒressortÓ pour dynamiser les initiatives individuelles. LÕexemple de la faillite des Òpays socialistesÓ est très souvent mis en avant pour affirmer que le capitalisme est lÕorganisation qui garantit à chacun une chance de promotion sociale et de bien-être pour peu que lÕon fasse les efforts nécessaires. Ce raisonnement est falsificateur, car ÒlÕégalité des chancesÓ (comme nous lÕavons dit précédemment) nÕest jamais assurée, puisque la transmission des titres de propriété comme des modèles culturels font que les richesses et le pouvoir se transmettent de génération en génération, dans les mêmes classes.Quant à la fonction stimulante de lÕenrichissement personnel, cÕest un argument tronqué.Pour nous, la coopération et lÕentraide (sans lesquelles tout travail, y compris aujourdÕhui, serait impossible) sont les seules conditions indispensables au progrès économique et social. La concurrence, au contraire, outre quÕelle conduit les individus à perdre leur vie pour la gagner, génère de formidables gaspillages. Au lieu de regrouper des énergies dans un but commun, elles les dispersent dans une guerre économique. Pour entretenir des débouchés, les bureaux dÕétudes limitent volontairement la durée de vie des produits. De nouvelles gammes, simplement remodelées sortent des entreprises pour faire illusion. Des moyens énormes sont mis dans la publicité et le marketing pour conditionner les consommateurs...LÕefficacité et la rationalité du capitalisme restent pourtant des idées fortement ancrées dans les esprits, notamment en raison de la supposition suivante: lÕéconomie de marché permettrait de satisfaire au mieux les besoins des individus. On va ainsi nous dire: ÒSi le capitaliste veut vendre, il doit trouver des acheteurs. Si les marchandises ne trouvent pas preneurs, il fera banqueroute a moins de trouver dÕautres produits correspondant aux attentes des consommateursÓ. La logique de marché pousserait donc les chefs dÕentreprise à coller au plus près de la demande... Ce raisonnement est exact... sauf quÕil omet de dire que cette ÒdemandeÓ ne reflète pas les besoins sociaux des populations mais le pouvoir dÕachat des différentes classes de consommateurs! Étant donné que toutes les productions sont assujetties à des objectifs de rentabilité, les besoins des populations non solvables sont ignorés: dans le capitalisme, celui qui nÕa pas dÕargent nÕexiste pas.Cette évidence nous amène à la critique de la monnaie. Celle-ci nÕest pas, comme le disent les économistes, un Òsimple et commode moyen dÕéchange Ó. Pour répartir les richesses produites, les humains auraient pu trouver bien dÕautres solutions! Et puis on constate que le capitalisme sait de lui-même sÕen passer lorsque cela sÕavère opportun: il est par exemple fréquent que des pays négocient entre eux des accords de troc en raison des incertitudes qui planent sur le système monétaire international! Si la monnaie est partiellement un outil, cÕest en tant que support fondamental de la réalisation du profit.Sans elle, la possibilité dÕaccumuler des valeurs resterait extrêmement réduite; sans la thésaurisation (lÕaction dÕamasser de lÕargent), le capitalisme ne se serait pas développé! Avec lÕargent, le système de domination sÕest aussi doté dÕune puissante arme dÕaliénation idéologique: dans la course aux gains, lÕutilité et la valeur sociale des choses passent au second plan, ou sont tout bonnement oubliées. La monnaie, et ce nÕest pas une de ses caractéristiques les moins importantes, permet de masquer la réalité des rapports dÕexploitation. Quand un propriétaire extorque une plus-value au locataire, le rapport dÕexploitation nÕest pas immédiatement visible: le locataire est censé Òpayer le coût de construction et dÕentretien Ó du logement mais le montant du vol nÕest affiché nulle part! LÕexploitation, le vol par lÕinterface de la monnaie, est une méthode somme toute beaucoup plus habile que lÕancien esclavage, ÒdirectÓ et brutal... LÕargent crée un pouvoir qui échappe à tout contrôle. On le sait: quoi de plus anonyme quÕun billet de banque? Quoi de plus ÒindéchiffrableÕ que les multiples transactions sur les places financières internationales?
Le refus de la Religion
Des intégrismes (catholiques, islamistes...) aux tendances Òmodernistes Ó et Òprogressistes Ó voire Òrévolutionnaires Ó, la religion est loin de se réduire à une pensée unique. On ne peut combattre cette nébuleuse par la seule référence aux crimes de lÕinquisition, aux exactions de ses composantes les plus obscurantistes. CÕest au fondement de la religion quÕil faut sÕattaquer. Anarchistes, nous ne sommes pas seulement anticléricaux (opposés à lÕinfluence des clergés dans les affaires publiques), nous sommes athées: Cela signifie que nous nions lÕexistence de toutes divinités en affirmant quÕelles sont de purs produits de lÕimagination humaine! Comment peut-on lutter contre la croyance en Dieu? La croyance étant hermétique au raisonnement scientifique, Dieu est, par la force des choses, indémontrable et indémontré !Il ne servirait donc à rien de chercher à prouver, dÕun point de vue logique, que Dieu nÕexiste pas. Mais, en portant lÕattention sur ce que sous-tend le phénomène religieux, cÕest-à-dire en dévoilant ses finalités et ses mobiles non avoués, nous mettrons en évidence les raisons objectives de lÕathéisme.Pour lÕindividu qui veut se rassurer, la religion est une fuite dans le mysticisme et dans le moralisme: en se soumettant à des commandements supérieurs, il se dépossède de sa responsabilité et de son individualité. Croire en Dieu, cÕest se donner un Maître et "Dieu étant tout, le monde réel et lÕhomme ne sont rien (...) Dieu étant le maître, lÕhomme est esclave" (Bakounine).Pour les Églises, qui sont des États, lÕordre moral est le moyen de maintenir les peuples dans la soumission. Elles ont constamment servi les bourgeoisies, béni les armées et excommunié les mutins, tout en utilisant des aspirations populaires à Òun monde meilleurÓ!Proudhon écrivait au sujet de la relation entre te pouvoir et lÕÉglise:ÒLÕidée économique du capital, lÕidée politique du gouvernement ou de lÕautorité, lÕidée théologique de lÕÉglise, sont trois idées identiques et réciproquement convertibles: attaquer lÕune, cÕest attaquer lÕautre... Ce que le capital fait sur le travail, et lÕÉtat sur la liberté, lÕÉglise lÕopère à son tour sur lÕintelligence. Cette trinité de lÕabsolutisme est fatale, dans la pratique comme dans la philosophie. Pour opprimer efficacement le peuple, il faut lÕenchaîner dans son corps, dans sa volonté, dans sa raison Ò.Cependant, si nous sommes radicalement hostiles à lÕégard de la pensée religieuse, notre lutte ne peut passer par une Òinterdiction du droit de culte Ó, interdiction qui serait une mesure à la fois inefficace et contraire à nos principes libertaires. Tant que lÕindividu, adulte et responsable, veut croire, prier ou faire des pèlerinages, quÕil le fasse librement. Les discriminations sociales contre des individus en fonction de leurs convictions religieuses ne sont pas admissibles.La question de LÕécole confessionnelle pose un problème plus épineux, puisquÕil sÕagit de la mainmise des religieux sur lÕéducation dÕindividus qui ne sont pas encore ÒautonomesÓ. Il nÕy a pas de pire embrigadement que celui commis sur des enfants et des adolescents, que ce soit par des Églises, des Partis, des organisations politiques ou des sectes! Comment combattre cet autoritarisme inqualifiable et qui ne mérite aucune excuse? Si interdire par la force les écoles confessionnelles produit fatalement des effets contraires à celui recherché (en mettant ces écoles et les religieux en position de victimes), nous pouvons en revanche :¥ Leur refuser toute aide économique.¥ Dénoncer sans relâche leur existence et montrer quÕau delà de tous leurs discours dÕapparence ÒgénéreuseÓ, les théologiens sÕopposent toujours à la liberté de lÕindividu, au développement de son autonomie et de son sens critique.¥ Leur opposer surtout un système éducatif offrant les meilleures conditions dÕenseignement car cÕest la transformation sociale elle-même qui doit en définitive, priver les Églises de leur crédibilité.
Le projet de société anarchiste
Quand on sÕaventure à définir les structures dÕune nouvelle organisation sociale, il y a deux écueils quÕil faut absolument éviter: être trop vague et être précis ! Être trop vague, cÕest se fermer les portes de lÕavenir en éloignant de nous ceux qui exigent (et cÕest parfaitement compréhensible) des précisions avant de ÒsÕengagerÓ. CÕest se condamner à lÕimmobilité, à la stagnation et à nÕêtre, en définitive, quÕune secte sans importance, dont la seule activité se limite au bavardage, à la négation, à lÕagitation stérile.Être trop précis, cÕest engager imprudemment lÕavenir un avenir sans cesse changeant. CÕest risquer dÕenfermer la vie sociale dans un schéma prédéterminé, ce qui ne manquerait pas de dégénérer rapidement en un dogmatisme étroit et liberticide.Entre ces deux pôles, nous tenterons de trouver une juste mesure en exposant les grandes lignes de ce que pourrait être une société anarchiste, sans prétendre apporter toutes les réponses.
Le Fédéralisme libertaire, quelques considérations générales
Le Fédéralisme libertaire contre lÕÉtat
LorsquÕon évoque le fédéralisme, la plupart des gens pensent immédiatement à des pays comme les USA ou la Suisse... De prime abord, il nÕest quÕune ÒvariétéÓ de gouvernement et ne semble guère révolutionnaire... Cependant, étant donné que le fédéralisme signifie Òalliance Ó, prendre ce mot au pied de la lettre pour lÕappliquer à lÕensemble de la vie sociale, politique et économique, cÕest poser dÕemblée une critique radicale du capitalisme et de lÕÉtat.Économiquement. il ne peut exister de véritable alliance quÕentre individus égaux. Politiquement, le fédéralisme libertaire condamne toute puissance militaire et toute institution policière; il est lÕennemi du centralisme qui conduit à lÕasservissement. Qui dit pouvoir central dit mise en tutelle, mise sous surveillance, mise sous commandement, mise sous dictature! Notons au passage que les politiques de ÒdécentralisationÓ et de ÒrégionalisationÓ ne nous rendent pas lÕÉtat plus sympathique: sÕil a appris à déléguer des responsabilités à des instances territoriales, il nÕen est pas devenu plus juste pour autant. Ce sont seulement les méthodes dÕoppression qui ont changé!Fédérer, dÕun point de vue anarchiste, cÕest créer des fédérations à tous les niveaux, en généralisant le principe de la libre association. Il sÕagit de coordonner des systèmes autogérés, des petites collectivités aux regroupements les plus vastes, et non pas dÕagglomérer des institutions organisées sur un mode autoritaire!
Le fédéralisme libertaire, la notion de responsabilité et de contrat
Le fédéralisme libertaire veut cimenter la société par un lien social dont lÕélément essentiel est lÕadhésion à des projets et à des oeuvres communes.CÕest une nouvelle conception du contrat social, sur la base du volontariat et non de la coercition.La société libertaire bannit-elle pour autant toute forme de ÒcontraintesÓ? Non, puisque nous avons expliqué dans le paragraphe sur la liberté que passer un contrat signifie savoir prendre des engagements et les respecter. Sans vouloir refaire ici de grandes théories sociologiques, mais pour éviter de se fourvoyer dans un optimisme idéaliste, il est important de tenir compte de réalités simples. LÕêtre humain nÕest pas ÒnaturellementÓ plus disposé pour lÕentraide que pour la domination (à ce titre il nÕa pas de ÒnatureÓ) et il nous semble incontestable que les individus transforment effectivement, par leurs actions, les structures sociales, et que ces structures sociales agissent à leur tour sur les individus, en créant des contextes, en conditionnant les habitudes, en déterminant les possibilités dÕaction. CÕest ce quÕon appelle en dÕautres termes un rapport interactif.On ne peut alors concevoir lÕindividu comme un acteur tout-puissant de sa vie et partant de cette idée, nous sommes convaincus quÕune société anarchiste, comme nÕimporte quelle autre société, ne pourrait fonctionner par la seule Òbonne volontéÓ de ses membres. Ce sont les modes dÕorganisation qui doivent eux-mêmes entraîner des comportements libertaires, individuels et collectifs.Le contrat fédératif comporte donc un aspect incitatif et un aspect ÒcontraignantÓ. Pour préciser notre pensée et prendre lÕexemple du travail, cÕest justement par une nouvelle organisation de ce dernier que pourra sÕentretenir la motivation, lÕintérêt que lÕon porte à son travail. Dès lÕinstant où nous sommes mis en mesure de nous réapproprier notre activité professionnelle, où nous ne sommes plus des pions, des rouages, des exécutants, mais des acteurs dÕun système qui produit pour tous, très rares sont ceux qui Òne sÕintéressent à rienÓ. Quand nous travaillerons pour nous et non plus pour enrichir des patrons, nous nous apercevrons vite que la Òfainéantise naturelle et anti-socialeÓ nÕétait quÕun mythe inventé par les dominants pour justifier leurs positions. Par ailleurs, la contrainte du pacte fédératif est une contrainte librement consentie et égalitairement négociée.Pour bien se comprendre, ce nÕest pas la contrainte exercée par un chef. Ce sont les règles, établies par les différentes parties, qui sont ÒcontraignantesÓ: respecter des horaires, mener jusquÕau bout le projet qui a été décidé collectivement. CÕest la contrainte qui découle immanquablement de lÕassociation... Dans le discours des partisans de lÕAutorité, cÕest dÕabord et avant tout le rapport de soumission qui pousse la grande masse des individus à travailler. La motivation y apparaît comme une notion subsidiaire, un simple ÒplusÕ: sÕil faut Òmotiver le salariéÓ, cÕest pour quÕil soit plus rentable. Pour nous, les choses ne se posent absolument pas dans ces termes. CÕest la contrainte (telle que nous lÕavons définie au point précédent) qui est un complément à la motivation quand celle-ci vient à manquer. Et nous connaissons bien ce phénomène dans les associations ou les organisations militantes, quand le caractère rébarbatif de certaines tâches finissent par venir à bout de lÕenthousiasme des premiers temps. Mais puisque la contrainte du contrat fédératif ne peut pas être le moteur de la motivation, elle ne peut pas non plus sÕy substituer: lorsque lÕun dÕentre nous nÕest plus motivé par ce quÕil fait, on ne peut se contenter de lui rappeler ses engagements. On doit se préoccuper immédiatement de trouver des solutions pour réorganiser son activité afin quÕelle redevienne gratifiante.
Une organisation sociale sans monnaie
La question du lien social, de la responsabilisation et de la contrainte nous amène à reparler de la monnaie. LÕidée selon laquelle lÕargent est un phénomène indépassable est fortement ancrée dans les esprits et rend très difficile sa contestation. Les arguments pour le maintien de la monnaie sÕarticulent autour de trois axes principaux: ¥ Pour pouvoir gérer la société, nous dit-on, il faut bien évaluer les produits, les actions économiques, il faut bien faire des budgets, estimer des investissements, calculer la valeur des choses à échanger...¥ La monnaie est même censée être lÕoutil de la justice sociale; sÕil nÕy a pas de monnaie, comment allons-nous voir quÕun individu prend Òplus que sa part de la richesse collectiveÓ? ¥ Et, comble suprême de lÕaliénation, la monnaie va jusquÕà véhiculer une image de liberté: ÒsÕil nÕest plus possible de vendre les fruits de son travailÓ, comment le peintre va-t-il pouvoir vivre, puisque ses toiles, cÕest le cas de le dire, nÕauront plus de prix? Comment lÕécrivain pourra-t-il vendre ses ouvrages? Comment le musicien pourra-t-il faire payer lÕentrée à ses concerts etc.? Bref, Òpouvoir gagner de lÕargentÓ semble être la garantie de lÕindépendance...Dans les faits nous avons vu quelle était la fonction réelle de la monnaie, et nous savons ce que vaut la liberté dans le système monétaire: rien ou pas grand chose! Concrètement, répondre à ces interrogations, cÕest proposer, comme nous tentons de le faire ici, un mode de fonctionnement global de la société, qui intégrerait, dans ses multiples facettes, lÕabsence de monnaie.Nous affirmons (et nous insistons sur cette question car on nous lÕa souvent posée) que les activités culturelles, loin dÕêtre handicapées par la suppression de la monnaie, seront au contraire décuplées. Tout ce quÕil faut aux individus, ce sont les possibilités matérielles de sÕexprimer; et la véritable création, celle quÕanime la passion, se moque bien des perspectives de profits! CÕest chacun dÕentre nous qui, grâce à une réduction massive du temps de travail, aura la possibilité de se cultiver, de peindre, dÕécrire, de faire du théâtre, de donner des concerts; libéré de la logique du profit et du ÒvedettariatÓ (cette Òélite talentueuseÓ - ou perçue comme telle), lÕart, production sociale fondamentale, nÕen sera que plus populaire et plus authentique.Nous affirmerons également, au cours des lignes qui suivent la possibilité dÕorganiser le travail, de coordonner les relations entre les fédérations, dÕétablir des projets et des objectifs de production, de faire un lien entre le travail et la consommation, sans lÕintermédiaire de cet ustensile marchand quÕest la monnaie.
LÕorganisation fédérale anarchiste
Avant tout, il faut se demander quelles fonctions sociales doivent être organisées et au risque de schématiser, nous allons en répertorier quelques grandes catégories.Nous avons:¥ La définition des grands objectifs de production, en fonction des besoins recensés.¥ Le fonctionnement interne des Òunités de production Ó: usines, exploitations agricoles, organismes de services aux industries, aux collectivités et aux particuliers...¥ La coordination de ces unités en de vastes réseaux, puisquÕelles ne peuvent exister indépendamment les unes des autres: il faut quÕelles disposent des outils, des produits, des bâtiments et des infrastructures (routes, voies ferroviaires et aériennes...) conditionnant leur bonne marche.¥ La répartition des biens de consommation, des logements...¥ Les services de santé, de sécurité civile, de transports publics...¥ Les structures dÕéducation et de formation et plus largement tout ce qui se rapporte à la transmission de lÕinformation et des savoirs.¥ Reste enfin à réguler des conflits de toutes sortes, que ce soit entre deux individus, entre un individu et un groupe, entre deux fédérations, entre des communes ou des régions...Nous allons maintenant définir de quelle façon sÕétabliraient les fédérations pour remplir ces fonctions organisatrices, quelles seraient leurs relations; puis nous expliquerons ce que pourraient être lÕautogestion généralisée de la production et lÕorganisation de la répartition. Nous terminerons par les questions de lÕéducation, de lÕinformation et de la gestion des conflits.
Le fédéralisme libertaire: une double dimension
Si lÕon observe la vie sociale, nous pouvons constater que, dÕun côté, nous vivons tous et toutes dans des lieux: une ville, une région; de lÕautre, nous exerçons des activités spécifiques: notre métier, nos études, notre art, et sur un plan plus ludique, nos loisirs.Le fédéralisme doit intégrer cette double dimension: nous mettrions en place, sur un plan ÒgéographiqueÓ, des fédérations communales, régionales, puis inter-communales et inter-régionales, et parallèlement à ces collectivités, existeraient des fédérations de travailleurs, par branche professionnelle, par méfier, par type de production et de service. Pour être encore plus concret, il y aurait des fédérations du bâtiment de la construction métallurgique, de lÕindustrie électrotechnique et de la mécanique, de lÕélectronique et de lÕinformatique, de lÕagriculture et de lÕagroalimentaire, des transports, des services (nettoyage, surveillance technique pour la sécurité des installations, conseil et ingénierie)...Nous devons également compter avec les multiples associations particulières qui compléteraient lÕarchitecture de la société et qui seraient des actrices irremplaçables du mouvement social et de la convivialité (on ne peut en effet imaginer une société qui ne serait faite que ÒdÕinstitutionsÓ bien huilées!).
La coopération entre les fédérations
Ce double fédéralisme ne doit cependant pas vous laisser penser quÕil y aurait une frontière nette et étanche entre les fédérations de communes et les fédérations de travailleurs. Elles seraient au contraire, et par la force des choses, étroitement imbriquées.Si une fédération de production envisage de créer une nouvelle unité, elle ne peut décider seule du lieu dÕinstallation. Ce choix regarde aussi la Commune et la Région, ne serait-ce que pour garantir la meilleure adaptation des infrastructures routières et ferroviaires. Ces fédérations auront dÕautant plus leur mot à dire sÕil sÕagit dÕune usine représentant des risques élevés de pollution et dÕaccidents. De la même façon, les fédérations de la formation professionnelle devront coopérer étroitement avec les fédérations de travailleurs, comme avec les fédérations de Communes, pour décider des stages à mettre en Ïuvre. Les fédérations du bâtiment se référeront aux Communes qui connaîtront mieux que nÕimporte quel autre organisme de statistiques, les demandes en logements. Les transports publics, ou les organismes de santé, planifieront toujours leurs implantations et leur développement dÕaprès les informations que leur auront transmises les diverses fédérations concernées par la mise en oeuvre de ces projets (sur les capacités techniques disponibles et les besoins sociaux).En ce qui concerne lÕorganisation de la répartition des biens, elle serait prise en charge par des fédérations de consommateurs créées au sein des communes. Les fédérations de travailleurs livreraient les produits à des organismes communaux qui géreraient un réseau de dépôts, autogérés par les habitants, par quartiers, villages etc. Car sÕil faut bien que des travailleurs sÕemploient à assurer le fonctionnement quotidien de ces structures, leur particularité serait dÕêtre contrôlées directement par les individus qui sÕy inscriraient. Ces deux sortes de fédérations, de production et de consommation, seraient en relation constante, afin de garantir lÕadéquation entre lÕoffreÓ et Òla demandeÓ.
Le rôle des Communes et des Régions dans une société anarchiste
Le fédéralisme communal mérite que lÕon sÕy arrête un instant, car il doit être, à notre avis, relativisé. En ce début de 21ème siècle et pour les sociétés industrialisées, il serait absurde de concevoir une organisation sociale basée exclusivement sur des entités géographiques.La production et la distribution sÕorganisent en réseaux à une échelle mondiale; avec lÕaccroissement des possibilités de communication et de transports, les individus ne limitent plus leur socialisation à un quartier ou à une ville. Et tant mieux: si certains se plaisent à déplorer Òla fin des vies de quartiers Ó on ne regrettera pas ÒlÕesprit de clocher Ó qui était leur corollaire. Ceci dit, la commune, dans une société libertaire, continuerait dÕêtre indispensable pour toutes les activités sociales de ÒproximitéÓ. En collaboration constante avec dÕautres communes et fédérations de travailleurs, les habitants pourront y décider des plans dÕaménagement de lÕespace (urbanisme). CÕest là que se coordonneraient la gestion des fédérations de consommateurs, celle des structures éducatives, des organismes dÕinformation et des services collectifs tels ceux de lÕéquipement sanitaire, de la voirie, de la sécurité civile (prévention contre les risques dÕincendies et risques industriels...). CÕest dans les communes que pourraient se créer des organismes chargés de la répartition et de lÕentretien du parc de logements, sous forme de régies de quartiers. Il faudra, en outre, coordonner les relations entre les communes et ce au niveau mondial, afin dÕéviter quÕune région, naturellement plus riche quÕune autre, ne sÕoctroie des privilèges et de régler les problèmes de choix de production pouvant se poser entre différentes régions du monde.Sur le plan politique, les communes et leurs fédérations sont appelées à être des lieux de débats par le biais de forums locaux, ouverts à tous sans distinction (réflexions sur les problèmes rencontrés, expression des critiques et des propositions, élaboration de projets...).
Le fédéralisme libertaire ne va pas sans lÕautogestion qui est la prise en main, concrète et quotidienne, par les individus et les collectivités dÕindividus, de la vie sociale, économique, politique et culturelle.
Autogestion et mandatements
Dans ce système, où il nÕy a ni économie de marché ni planification autoritaire, cÕest la population qui décide et valide les grandes orientations, lors dÕassemblées des Fédérations, de réunions de Communes, de Régions etc. Comme il est impossible que Òtout le monde sÕoccupe de tout Ó, des individus sont mandatés pour coordonner la mise en application des politiques ainsi définies et des équipes sont chargées dÕétudier et de préparer des projets, dÕentretenir les relations entre les fédérations et de faire circuler lÕinformation. Si les mandatés prennent des initiatives, ils le font dans le strict cadre de leurs mandats, ils nÕont pas de pouvoir décisionnel à proprement parler. Ils ne disposent dÕaucun moyen coercitif pour imposer ces décisions et peuvent être révoqués à tout moment sÕils ne respectent pas leurs obligations.
Autogestion et propriété
Les unités et réseaux de production nÕappartiendraient à aucun groupe en particulier. CÕest lÕensemble de la collectivité humaine qui les posséderait. Les fédérations, donc les individus égaux qui les composent, en auraient la gestion. Elles décideraient de construire telle usine, de lancer tel type de fabrication ou de service, de transformer un site industriel ou de lÕabandonner; elles coordonneraient la circulation et lÕutilisation des matières premières et des machines. Mais elles ne seraient pas ÒpropriétaireÓ des moyens de production, au sens où elles ne pourraient pas en disposer pour procéder à des transactions au seul bénéfice de leurs membres. Dans notre idée, les fédérations ne sont ni des ÒcorporationsÓ, ni des Òcartels économiquesÓ. Chaque fédération sÕintègre dans une politique dont le premier objectif est la satisfaction des besoins de tous. Elles ne sont que des outils de cette politique globale et collective.
LÕautogestion et le statut du travailleur
LÕautogestion implique un statut radicalement nouveau pour les travailleurs. Nous ne serions plus des salariés de telle ou telle entreprise capitaliste, aux ordres dÕun patron et de ses cadres du personnel et autres petits chefs. Nous serions des adhérents à des fédérations, des Òtravailleurs fédérésÓ, tout simplement! Nous prendrions part à la vie de notre fédération, nous assisterions à diverses réunions pour décider de lÕorganisation de notre travail, pour régler les conflits (qui surgissent inévitablement dans nÕimporte quel groupe), pour faire des bilans dÕactivité ou pour formuler des propositions....Le contrat que nous passerions avec notre fédération (concernant les heures de travail, lÕoccupation dÕun poste défini, etc.) serait alors un vrai contrat: établi à égalité avec les autres et non dicté par un ÒentrepreneurÓ sous la menace du chômage!Là encore, il nous faut préciser que nous nÕy déciderions pas ÒunilatéralementÓ de nos orientations professionnelles. Comme nous lÕavons dit, notre liberté est forcément une liberté sociale et lÕon ne peut jamais espérer Òfaire exactement ce qui nous plaîtÓ, sans se soucier des problèmes collectifs. Si par exemple, en fonction de phénomènes de mode quelconque sur tels ou tels métiers, des fédérations sont en Òsur-effectifÕ, il faudra bien quÕelles prennent des mesures, surtout si dÕautres branches ont du mal à trouver de nouveaux adhérents! Le cas échéant, la décision serait prise, après concertation entre les fédérations, de bloquer, pour un temps, les adhésions dans certains domaines professionnels. De toute manière, il ne servirait à rien que 300.000 individus exercent dans lÕinformatique si 200.000 suffisent pour réaliser les objectifs de production.
Autogestion et emploi
Si parler ÒdÕemploiÓ rappelle peut-être trop lÕorganisation actuelle du salariat, nous le reprenons dans le sens où les individus auraient cette garantie de pouvoir sÕemployer à exercer un métier. Aucune contrainte économique ne poussant les fédérations à une aveugle logique de rentabilité à court terme, elles auraient toute latitude pour ajuster constamment lÕorganisation du travail aux variations de la population active (les personnes en âge de travailler) et celles de la productivité (lÕefficacité que confèrent les progrès technologiques au travail).Les travailleurs seraient seuls juges de la durée du temps de travail à effectuer, et des organismes de formation prendraient les initiatives adéquates pour rendre possible toutes les Òrestructurations Ó (alors quÕaujourdÕhui, décrocher un stage Òsérieux Ó relève du parcours du combattant!).
LÕautogestion et la rotation des tâches
La non-division du travail est la condition sine qua non de lÕégalité sociale et politique.Nous entendons souvent lÕobjection suivante: ÒQui va réclamer en priorité de travailler sur des chantiers dÕimmeubles, de décharger des camions, de faire du nettoyage industriel, sÕil peut choisir dÕoccuper un poste de dessinateur, de médecin, dÕarchitecte ou de conseiller technique?... Vous ne trouverez personne et le système sera bloqué. Ò. Cet argument sous-tend deux questions différentes: un travail serait refusé soit parce quÕil est trop pénible, soit parce quÕil nÕest pas assez (ou pas du tout) valorisant.À la première question, nous répondrons quÕil nÕest pas tolérable que des individus soient cantonnés, toute leur vie durant, à des travaux de forces, à des tâches répétitives, alors que dÕautres se réservent les travaux les plus agréables, les plus variés, les moins fatigants, sinon, il ne servirait à rien de parler dÕégalité.Quant à la seconde question, elle reflète bien lÕaliénation de notre époque! CÕest en effet le système capitaliste et méritocratique qui attribue à certaines tâches un caractère ÒsubalterneÓ alors que dÕautres sont socialement sur-valorisées. Dans les faits, nous savons bien quÕaucun travail nÕest plus sot quÕun autre, puisque le balayage des rues est aussi indispensable que lÕingénierie industrielle. CÕest une raison de plus pour montrer que lÕobjection ne tient pas, car dans un système où tous les travaux seraient également considérés, il nÕy aurait plus cette course au prestige que nous connaissons aujourdÕhui.Nous pourrions enfin nous demander si la mise en Ïuvre de la rotation des tâches ne pose pas de problèmes insurmontables. Si nous la concevons de manière simpliste, en pensant quÕun individu Òdoit faire tous les métiers, au moins une foisÓ, elle est une utopie irréalisable. Heureusement, à ce niveau, toutes les adaptations sont possibles: dÕune part, la rotation peut sÕopérer sur des mois ou des années, si le poste exige un long apprentissage et une grande expérience; dÕautre part, elle nÕest pas un but en soi. Nous nÕirions pas tenir une comptabilité, en mois ou en heures, avec des barèmes pour chaque travaux, de ce que font les autres! Tout en tenant compte des contraintes, des impératifs particuliers liés aux différents métiers, lÕessentiel sera que chacun prenne globalement sa part de travaux pénibles (selon, bien entendu, ses capacités physiques). Rien nÕempêcherait un ingénieur ou un enseignant de se sortir périodiquement du travail théorique pour participer à des travaux de voirie ou de constructions! Rien nÕempêcherait que les individus partagent leur semaine, leur mois ou leur année entre deux emplois, lÕun plus plaisant et lÕautre plus monotone. Il nous semble quÕil y a là une question dÕéthique incontournable.
LÕorganisation de la répartition
Le lien entre le travail et la consommation
Nous pensons que le fait de devoir travailler pour pouvoir consommer est quelque chose qui va de soi. Si dans la société actuelle toutes les variantes de refus du travail (absentéisme ou chômage volontaire...) sont totalement légitimes, comme manifestation dÕune résistance à lÕexploitation, nousréaffirmons, une fois de plus, que nous ne sommes Òcontre le travailÓ mais contre la façon dont il est organisé par les capitalistes.Nous en parlions dans le paragraphe sur la responsabilité et la motivation: dans une société où nous aurions la liberté de maîtriser notre travail, de le faire pour nous autant que pour les autres, il serait bien étonnant que la ÒfainéantiseÓ prenne une ampleur telle que lÕon aurait à sÕen protéger.Pourtant, il nous faut bien envisager des cas de ce genre. Imaginons quÕau sein de notre commune, lÕun dÕentre nous refuse de sÕinvestir dans quoi que ce soit, ou quÕil sÕinscrive dans un collectif de travailleurs et quÕil manque régulièrement à son poste, ou quÕil passe ses journées de travail en se fichant de la bonne marche du collectif. Et bien, après avoir tout tenté pour comprendre ce qui ne va pas, pour lui proposer dÕautres arrangements, et si ces tentatives sÕavèrent infructueuses, il devra assumer sa Òmauvaise volontéÓ. Nous lui dirons dÕaller chercher une autre commune, un autre collectif de travail qui lÕaccepte!Enfin si des groupes dÕindividus ne veulent pas travailler dans le cadre des fédérations de la société anarchiste, parce quÕils refuseraient, par exemple, ÒlÕindustrialisation Ó (à lÕinstar de certains écologistes dÕaujourdÕhui), ils seront bien évidemment libres de vivre comme ils le souhaitent. SÕils veulent se regrouper pour vivre en communauté autonome, pourquoi pas! SÕils veulent vivre en autarcie dans la misère matérielle, en se privant de ce quÕapporte le progrès technologique, cela est leur affaire et ne regarde quÕeux.
La régulation de la consommation
On nous a posé la question des dizaines de fois: en lÕabsence de monnaie, et si les individus ne sont plus tenus de gérer un budget, comment éviter que les produits les plus rares, les plus beaux, les plus récents, soient pris dÕassaut? Si, dans un dépôt, on met en Òlibre serviceÓ tous les disques lasers du stock, il se pourrait effectivement que les premiers ne laissent rien pour les autres! (bien quÕune société libertaire, engageant à la responsabilité, nous inciterait sans doute à adopter des comportements radicalement différents). Les fédérations de consommateurs peuvent facilement trouver des méthodes pour ÒrégulerÓ lÕaccès des produits à leurs adhérents. Les systèmes du prêt et de la commande nÕexistent-ils pas déjà dans notre société? Rien nÕempêcherait de les généraliser. Toutes les nouveautés (en matériels audiovisuels, informatiques...) pourraient, dans un premier temps, être mises en prêt, afin de pouvoir servir successivement à de nombreux individus, dans lÕattente de leur fabrication en grande série. Toutes les demandes particulières de produits plus ou moins spécifiques, pourraient donner lieu à des réservations. Pour ce qui est de lÕalimentation, il ne serait guère difficile de prévoir une distribution mesurée et surveillée des denrées rares. Les fédérations de consommateurs chargeraient les travailleurs des dépôts de veiller à ce que personne ne fasse dÕabus: si tel ou tel individu se sert chaque fois avec les meilleurs produits, le rôle des ÒpermanentsÓ serait de lui opposer un refus et de discuter avec lui,quitte à poser le problème lors dÕune assemblée générale de lÕorganisme si la situation devenait conflictuelle. Mais en arriver à de telles ÒextrémitésÓ serait certainement très rare.Le logement pose sans doute des problèmes plus complexes. Deux questions doivent être soulevées: celle de la propriété et celle de la répartition proprement dite. Hostile à la propriété privée des moyens de production, nous sommes pour la propriété dÕusage. Cela veut dire quÕun individu est considéré propriétaire de biens lorsquÕil les utilise pour lui-même. Ainsi, son logement devient une propriété inaliénable. Tant quÕil y habite, personne ne peut le lui reprendre sans son consentement et pour quelque motif que ce soit. Le principe de lÕaccumulation du patrimoine par lÕhéritage disparaît. Par contre, il resterait toujours la possibilité de laisser, de son vivant, un logement aux personnes de son choix, à condition quÕelles y emménagent.Ensuite, lÕÏuvre constructive de la révolution sera jugée sur la capacité à fournir à chaque individu, à chaque famille, un logement disposant de tout le confort techniquement possible. Dans les zones urbaines, on devra repenser entièrement lÕoccupation des sols. Les quartiers résidentiels et les cités HLM, manifestation criante de lÕinjustice sociale, devront matériellement disparaître pour reconstruire des habitations, collectives ou individuelles, dans un souci constant dÕégalité. Ce qui nÕexclurait pas, au contraire, des plans ÒdÕurbanismeÓ diversifiés et originaux, ayant fait lÕobjet de débats publics au sein des Communes. Mais, nous direz-vous, comment les Communes vont-elles gérer la répartition des résidences individuelles et des appartements en habitation collective? Une fois de plus, il nous faut prendre les choses dans lÕordre: cÕest la demande qui doit commander la production. Supposons un cas de figure: si lÕensemble de la population exprime le souhait dÕun lotissement individuel, et bien lÕidée de lÕhabitat collectif nÕaura plus quÕà être purement et simplement abandonnée! Tout dépendra des besoins et des envies exprimées par les habitants, et, durant la période où se mettra en place cette transformation, les Communes répartiront provisoirement, par la négociation, le parc de logements disponibles. Quant aux résidences les plus luxueuses, les Communes pourraient décider de les socialiser et de les transformer en résidences de villégiature, de santé, en lieux de vie etc. Toutes les solutions sont une fois de plus imaginables.
LÕéducation libertaire
En parlant de lÕéducation après la production et la répartition, nous ne voudrions pas laisser croire que nous la considérons moins importante. LÕéducation a continuellement suscité un très fort intérêt de la part des anarchistes, conscients que la personnalité de lÕindividu, sa psychologie et son sens éthique commencent à se modeler dans les premières années de sa vie.Nous définirons lÕéducation libertaire en quelques grands points.Inscrite dans lÕégalité dÕune société sans classes, lÕéducation doit être organisée pour donner à chacun les mêmes possibilités dÕaccès au savoir et ce dans tous les domaines. Dans le cadre du refus de la division du travail Òmanuel / intellectuelÓ, nous devons être sensibilisés et incités très tôt à toutes les formes dÕactivités sociales et économiques, des plus simples aux plus complexes. LÕéducation libertaire rejette lÕendoctrinement. Ce nÕest pas en assenant un discours ÒanarchisteÓ à des ÒélèvesÓ, autrement dit en employant des méthodes contraires à nos fins, que les enfants et les adolescents apprendront à penser librement. Le système éducatif dÕune société anarchiste leur donnera les moyens intellectuels de leur autonomie en développant au maximum leur sens critique.Il en découle que lÕécole libertaire sera publique et laïque. Non pas une laïcité dÕÉtat mais une laïcité garantissant une liberté dÕinitiative tous azimuts. Si lÕéducation ne peut être laissée à des religieux ou à des sectes, lÕécole doit être un espace où lÕon étudie et où lÕon débat de toutes les questions, où lÕon apprend à réfléchir et à argumenter, à construire ses idées personnelles. SÕil ne sera pas permis à des professeurs ÒdÕenseigner une religionÓ (ou ÒdÕenseignerÓ le fascisme!), les programmes seront conçus pour passer au crible les discours théologiques et idéologiques afin de comprendre leurs tenants et leurs aboutissants. Un débat ouvert sur la société intègre forcément lÕintégralité des interrogations philosophiques, scientifiques et politiques.LÕaccès au savoir ne doit pas être limité à une tranche dÕâge: tout adulte doit pouvoir choisir des temps dÕétudes, la durée de ces périodes étant fixée par les Fédérations de lÕEducation (en fonction de leurs moyens).LÕorganisation des systèmes éducatifs doit associer les travailleurs de lÕéducation, les jeunes et, dans une certaine mesure, les parents. Bien entendu nous ne pouvons présager ici de ce que seraient les relations parents-enfants dans une société libertaire. LÕémancipation des jeunes des tutelles parentales impliquerait quÕils assument le plus tôt possible leur indépendance. Selon nous, la socialisation des individus ne passe pas forcément par la famille, même Ònon-autoritaireÓ. Si tout enfant a besoin de repères, de ÒréférentsÓ, lÕinstauration dÕune société libertaire oblige à une réflexion nouvelle sur ÒlÕautorité parentaleÓ.
LÕinformation
LÕinformation, dans une société autogestionnaire, aurait une importance capitale. Être informé est la première condition pour que les populations opèrent des choix politiques en toute connaissance de cause. AujourdÕhui, les médias nous abreuvent de faits dÕactualité, mais les informations sur la gestion des entreprises ne sont pas accessibles. Les comptabilités publiques sont, de par leur complexité, inutilisables par le commun des mortels! Le système de dominance actuel a dÕailleurs intérêt à augmenter cette complexité pour justifier lÕexistence dÕune élite qui, elle, ÒsaitÓ (ou feint de Òsavoir ?) ce qui se cache derrière les multiples graphiques et équations économiques! Il nous faut distinguer deux types dÕinformations: les informations de caractère ÒprofessionnelÓ et celles relatives aux actualités politiques, culturelles, etc.Les Fédérations informeraient leurs adhérents et la population du bilan de leurs activités. Elles rendraient compte de leurs problèmes, des différentes innovations technologiques, des nouveaux investissements envisagés (en moyens techniques et humains) ou des relations quÕelles entretiennent. Elles présenteraient aux consommateurs les produits fabriqués, leur mode de diffusion, leur qualité etc. (ce qui remplacerait la publicité marchande qui désinforme le public plus quÕelle ne lÕinforme).Les médias de lÕaudiovisuel, de la radio et de la presse écrite, seront lÕÏuvre de communes, de régions, de regroupements particuliers, selon toutes les affinités possibles. Étant donné lÕabsence de monnaie, les médias de la presse écrite ne pourront pas vendre leurs publications Ces dernières seront forcément gratuites. ÒMais alors, nous demanderez-vous, sÕil nÕy a plus la sanction du marché, comment seront déterminées les quantités de tirages ?Ó. CÕest une nouvelle fois, la demande exprimée par les individus (et retransmise par les Communes) ou les statistiques sur lÕécoulement des titres dans les dépôts de distribution, qui fourniront les indications nécessaires aux organismes éditeurs. Ils auront pour mission dÕimprimer un ensemble de titres, dans les proportions définies par les Communes. SÕils ne peuvent publier tous les titres, ils sÕengageront à fournir les matériels et les matières premières pour que les associations aient les moyens de sÕauto éditer (la répartition des moyens techniques sera évidemment faite dans la mesure des possibilités, des stocks de papier disponibles...). En fin de compte, la seule limite à lÕédition sera ÒphysiqueÓ: les quantités de papier et la capacité productive des imprimeries. Et les petites associations y trouveront un immense avantage car elles ne seront plus handicapées par le sacro-saint Òseuil dÕautofinancementÓ. Dans lÕaudiovisuel, le but sera aussi de garantir une ÒproductionÓ grandement diversifiée. Cela nÕexclut pas lÕexistence de grandes ÒchaînesÓ, organisées comme les autres structures sociales sur la base de lÕautogestion, avec une part des émissions conçues et animées par des professionnels. En effet, les métiers de lÕanimation et du journalisme ne sÕimprovisent pas, du moins si lÕon veut conserver une certaine exigence de qualité. Comme dans la presse, les fédérations des métiers de lÕaudiovisuel mettront les moyens adéquats à disposition de groupements associatifs.
La gestion des conflits
La société libertaire ne serait pas une société ÒidéaleÓ, sans conflits, et ces conflits nÕauraient pas tous la même envergure et la même gravité. Les conflits au sein dÕun collectif de travail ou dÕune fédération ne posent pas de problèmes particuliers: cÕest aux travailleurs de ces collectifs dÕétablir leurs règles de fonctionnement. Le contrat, en cas de non-respect des clauses, peut être rompu. Libre alors à chaque individu et groupe dÕindividus de se positionner dans dÕautres collectifs de travail si des problèmes ÒdÕincompatibilités dÕhumeursÓ sÕavèrent insolubles. Les divergences entre deux fédérations (sur un plan de travail, sur des livraisons, sur une occupation des sols...) peuvent être réglées par la négociation. Au besoin, les deux fédérations en appelleraient à une commission inter-fédérale de conciliation.La démocratie directe par la voie du suffrage peut se pratiquer tant que les enjeux liés à des choix de gestion ne suscitent pas dÕopposition politique réelle et tant que lÕunanimité nÕest pas nécessaire à la cohésion sociale. Il nÕy aurait pas de quoi épiloguer des mois pour décider si telle rue va devenir piétonne, si un quartier doit être rénové ou si lÕon doit, dans lÕunité de production où lÕon travaille, réorganiser des postes! De la même façon, lÕabsence dÕunanimité entre des fédérations régionales ne doit pas bloquer pendant des années la construction dÕun axe routier... Après une information et un débat ces questions peuvent donc être tranchées par un vote des mandatés fédéraux ou par référendum.De plus, les procédés de vote pourraient varier selon lÕimportance relative des problèmes. Pour les décisions de moindre importance, la majorité simple suffirait. Dans dÕautres cas (par exemple: le déplacement dÕun site dÕune unité de production entraînant une réorganisation de lÕactivité professionnelle pour les travailleurs de ce site) on pourrait appliquer la majorité des trois quarts ou des deux tiers; autant de modalités devant être définies par les Fédérations.Des conflits plus sérieux, dÕordre politique, peuvent se poser. Ce serait le cas de divergences portant sur le choix de société. Prenons un cas de figure théorique: la question de la production et de la circulation automobile. Il serait bien évidemment de lÕintérêt de tous de développer au maximum les transports collectifs, plus économiques en énergie et plus ÒintelligentsÓ car plus ÒrationnelsÓ. Toutefois, il nÕest pas difficile dÕimaginer des désaccords sur ce point. Certains seraient radicalement Òcontre lÕautomobile Ó, au nom dÕun Òanti-productivismeÓ rétrograde, alors que dÕautres seraient partisans de conserver une production importante de véhicules et de confortables infrastructures routières et surtout autoroutières. Comment régler la question lorsque quÕun blocage de ce type peut mener jusquÕà des affrontements? Et lorsquÕon voit la détermination dÕune frange de nos ÒécolosÓ dÕaujourdÕhui, on ne peut douter que la question des autoroutes, qui pour nous ne justifierait au fond aucune ÒdramatisationÓ, sera prise très au sérieux! Il nÕy a pas ici de Òremèdes miraclesÓ: que la majorité impose son choix à la minorité ou que cette dernière puisse opposer un droit de veto, dans les deux cas, une partie de la population se fait léser. La seule solution reste la recherche maximale du consensus: cela passe par une information complète des individus sur les sujets en question, des débats, une disposition des fédérations pour la diplomatie. On peut en effet penser quÕen y consacrant le temps quÕil faut une solution de compromis pourrait être trouvée.Ceci dit nÕoublions pas quÕaucun mode de prise de décision ne peut concilier des choix qui ne sont pas conciliables, et rendre inutile le militantisme dÕopposition. LÕimportant est que ces oppositions sÕexpriment par des arguments et non par la violence physique.Nous aurions pu prendre des exemples plus sérieux: des collectivités religieuses pourraient revendiquer la mainmise sur lÕéducation de leurs enfants. DÕautres réactionnaires pourraient lutter en faveur dÕun retour à ÒlÕordre ancienÓ, à lÕautoritarisme, à lÕéconomie marchande. Face à ces contestations, nous ne devrons employer ni la répression ni la censure; comme le système libertaire sera jugé sur pièces, il faudra faire en sorte quÕil fonctionne suffisamment bien pour couper ces mouvements de toutes bases sociales.En tout état de cause, si le mode de règlement des conflits en société anarchiste ne peut être parfait, la plus magnifique des victoires serait dÕen avoir fini avec la barbarie guerrière, avec ces gouvernements et machineries politico-militaires qui enrégimentent les foules dans de sinistres farces patriotiques et sanglantes; et cÕest bien cette possibilité que nous offrirait une société débarrassée des États, où les différentes régions du monde seraient fédérées dans une union mondialiste et où le désarmement serait la règle.Après ces conflits de nature ÒcollectiveÓ , nous devons aborder ceux de type inter-individuel: les agressions, les vols, les crimes... Pour poser correctement le problème, nous savons que la ÒdélinquanceÓ est, dans sa quasi intégralité, le résultat dÕune société inégalitaire et de lÕoppression. Plus de 80% des individus emprisonnés le sont pour des raisons économiques: ÒvoleursÓ, ÒescrocsÓ, ÒdealersÓ. La monnaie nÕest pas Òla causeÓ du vol mais elle le facilite grandement, justement parce que lÕargent nÕa pas dÕodeur. Sans la monnaie, nous pourrions déjà éviter toute incitation à la fraude, à lÕescroquerie, au cambriolage. Sans la frustration économique générée par le modèle de la consommation de masse et la misère, on peut supposer, sans risquer dÕêtre utopistes, que les actes dÕagression et de vol pour ces motifs financiers ne se poseraient plus.Par contre, aucune société, aussi juste et égalitaire soit-elle, ne pourra complètement éradiquer les agressions sexuelles ou les crimes passionnels. Si lÕon ne peut penser quÕen société anarchiste, Òtout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes Ó, on peut espérer réduire drastiquement le nombre des agressions et des crimes de ce genre. En effet les relations entre les individus ne sont pas indépendantes de lÕorganisation sociale. Quand sont affirmées, et pratiquées dans les faits, lÕégalité et la liberté sociale, ces relations, basées aujourdÕhui sur les modèles de domination, de possession et de jalousie, changeraient forcément de nature. Les mutations dans les rapports affectifs toucheraient dÕabord la vieille institution de la ÒfamilleÓ: certains voudraient, dans ces années de ÒcrisesÓ, nous la présenter comme la cellule de base, le ÒcoconÓ premier; grâce auquel lÕindividu se construit! CÕest pourtant lÕinverse: la famille réduit le nombre des repères de lÕindividu, restreint son champ de socialisation, lui inculque finalement, dès le plus jeune âge, les notions dÕobéissance et surtout dÕexclusivité, cÕest-à-dire de fidélité. Cette éducation se traduit ultérieurement par les sentiments de jalousie et de possession maladive. En provoquant une révolution culturelle, la révolution sociale modifierait profondément les Òsavoir-êtreÓ.Cependant, face aux individus, même en nombre moindre, qui représenteraient toujours un danger pour autrui, comment devrait procéder la société anarchiste? Nous ne pouvons accepter ni la justice ÒspontanéeÓ des foules, avec ses méthodes expéditives - le ÒlynchageÓ de lÕaccusé(e) - ni lÕinstitution judiciaire, supposant un appareil de contrôle et une police. Nous pensons que lÕorganisation sociale fédérative doit dans ce cas aussi, se doter de structures Òautogestionnaire Ó: ce sera aux communes de mandater, non pas des Òjuges Ó tout puissants, mais des commissions, chargées dÕenquêter sur les faits, et, éventuellement, dÕassurer un suivi social de tel ou tel individu reconnu ÒcoupableÓ. CÕest seulement si la personne nÕest plus maître de ses actes que la Commune peut décider de la placer dans une structure de soins. LÕessentiel étant pour ne pas reproduire les hôpitaux psychiatriques et les prisons de notre époque, de garantir un contrôle collectif et la totale transparence des procédures. Il nÕy aurait donc plus de jugement définitif et chaque action de sanction (dont le nombre serait, rappelons-le, finalement extrêmement réduit) prendrait la forme dÕun questionnement sur les causes de ces Òdéviances Ó. Car la société libertaire ne saurait ÒjugerÓ sans se remettre en cause: si un individu a été violent envers sa compagne ou son enfant, cÕest quÕil subsiste une frustration et que les modèles de rapports affectifs entre les individus doivent être de nouveau lÕobjet dÕun débat collectif.
La pratique révolutionnaire
Le projet que nous venons dÕexposer donne un sens à notre action dans les différentes luttes que nous essayons dÕimpulser. Il structure nos premiers refus et propose une suite à notre condamnation des systèmes de domination.Reste à expliquer ce quÕest notre pratique révolutionnaire, quelles formes de luttes nous devons mettre en place, quels sont les moyens à employer pour parvenir à nos fins.
La révolution
Les intérêts des exploiteurs étant inconciliables avec ceux des exploités, les conflits sociaux sont la permanente expression de la lutte de classes, et la révolution en est le possible aboutissement. Nous nÕenvisageons pas la révolution comme un Ògrand soirÓ. Nous savons très bien que rien ne se fait Òpar magieÓ du jour au lendemain. La révolution est un long processus. CÕest au fur et à mesure du développement dÕun mouvement social quÕelle se construit. De la dynamique des luttes naissent de nouvelles prises de conscience; des expériences et des débats au sein de ce mouvement émergent des projets dÕalternatives sociales.CÕest lorsque le rapport de force entre exploiteurs et exploités bascule en faveur des seconds que se produit la rupture: lorsque les salariés déclenchent une grève générale et commencent à exproprier les patrons, à faire fonctionner les entreprises et les services publics pour leur compte collectif.La grève générale expropriatrice est en effet lÕétape ÒpivotÓ du processus révolutionnaire. Dès que se produit cette rupture, il faut continuer sur la voie de lÕauto-organisation, de lÕautogestion et du fédéralisme. Les organisations de lutte, dont se sera doté le mouvement social au cours des années antérieures, seront les outils de cette réorganisation.Les syndicats, les associations de quartiers, les diverses associations et organisations politiques anarchistes fourniront les premières structures dÕautogestion afin de coordonner au plus vite les services publics, la production des biens et leur répartition.Enfin, aucune Òchasse aux sorcièresÓ ne devra être pratiquée: un individu qui aura précédemment été flic, curé, ou patron, sÕil accepte les principes de la nouvelle société, sera reconnu lÕégal des autres. Il ne pourra lui être tenu rigueur de son ancienne positon sociale, ceci afin dÕéviter des Òtribunaux révolutionnaires Ó de sinistre mémoire.
Révolution et violence
La plupart du temps, lÕidée de la révolution déclenche une peur, celle de la violence. Or la violence nÕest-elle pas déjà présente dans les rapports sociaux du système capitaliste et étatiste? Des guerres entre États jusquÕau quotidien des salariés, la violence physique et psychologique est là. Alors oui, la révolution sera forcément confrontée à ce problème. On ne peut imaginer la bourgeoisie et la classe politique se laisser déposséder de leurs biens et de leur pouvoir sans réagir. AujourdÕhui même, ils sÕattellent à mater les révoltes: les Renseignements Généraux de la police fichent les éléments Òsubversifs Ó, les milices patronales chargent les piquets de grèves, des entreprises de gardiennage louent leurs services à des propriétaires pour expulser des squatters... Dès que lÕÉtat et le patronat se sentiront menacés dans leur existence, ils emploieront tous les moyens de répression à leur disposition.Face à cette réaction du Pouvoir, le mouvement révolutionnaire devra sÕorganiser pour sa défense. Il faut cependant veiller à ce que cette violence défensive soit assumée et contrôlée collectivement afin dÕéviter que certains ne soient tentés dÕen faire une stratégie en tant que telle (en se constituant en groupes ou en Òbranches armées Ó).En un mot: aucune apologie de la violence nÕest acceptable car nous la haïssons plus que tout. Néanmoins, aucun renversement de lÕordre actuel ne pourra se faire dÕune façon totalement pacifique. Le mouvement révolutionnaire doit par conséquent la prévoir, sans perdre son objectif fondamental: lÕexpropriation des exploiteurs, le démantèlement de lÕÉtat et la mise en place immédiate dÕune organisation sociale fédéraliste et autogestionnaire.Finalement, la question que lÕon nous pose fréquemment est bien de savoir si Òle jeu en vaut la chandelleÓ: le risque que représente la tentative dÕune révolution nÕest-il pas trop grand? Et au lieu de sÕengager dans une telle aventure dont nous pourrions ressortir brisés, ne vaudrait-il pas mieux se contenter de victoires et dÕavancées partielles? En dÕautres termes, ne devrions-nous pas abandonner lÕambition révolutionnaire au profit dÕune forme de Òréformisme radicalÓ, cÕest-à-dire se contenter des luttes sociales pour faire reculer peu à peu la domination?.Le problème ne se pose pas ainsi. DÕabord, il y a des moments dans lÕhistoire où le mouvement social, se trouvant en position de force, représente un danger inacceptable pour le Pouvoir. Ce nÕest donc pas le mouvement social qui choisit forcément lÕinstant de la confrontation. Ensuite, les révolutions ou les mouvements insurrectionnels ne se font pas Òsur commande Ó. Ce sont des Òlames de fondÓ et non des produits de décisions purement rationnelles. Mai 68 nÕétait prévu par personne, pas plus que lÕampleur prise, il y a quinze ans, pas le mouvement des squats en Hollande. Enfin la peur de passer le Òpoint de non-retourÓ est souvent ce qui a bloqué les mouvements sociaux (la première illustration de ce phénomène fut la ÒparalysieÓ des esclaves révoltés de Spartacus devant Rome) et lÕon constate que ces hésitations ont eu des conséquences plus catastrophiques que les tentatives révolutionnaires affirmées dans des contextes trop défavorables. Tout ceci pour dire que la très grande part de spontanéité des phénomènes révolutionnaires nous interdit de penser à les ÒprogrammerÓ. Aucune organisation, aucun parti ne peut prétendre déclencher une révolution ou en retarder lÕéchéance. Par contre, nous la souhaitons car elle est le seul moyen de mettre fin au système actuel et à ses violences. Nous agissons pour lui donner toutes les chances de réussite et quand une tentative de ce type se produit, notre rôle doit consister à ce quÕelle soit la plus constructive possible, à être prêts à contrer les oppositions des partis contre-révolutionnaires et la réaction de lÕÉtat. Si le risque est effectivement grand, il est encore plus dangereux de faire comme si nous pouvions vivre tranquillement sans subir les coups de lÕorganisation sociale autoritaire. Si une partie dÕentre nous peut toujours sÕen sortir par la Òdémerde individuelleÓ, la soumission ne mène fatalement quÕà plus de misère. Si les luttes sociales reprennent, elles déboucheront tôt ou tard sur de nouveaux affrontements dÕenvergure contre la bourgeoisie. À nous de faire en sorte que ces affrontements ne se produisent pas en pure perte, quÕils ne soient pas des soubresauts pour retomber ensuite dans une société toujours aussi inégalitaire et destructrice des individus, mais que nous franchissions le pas pour conquérir notre totale liberté.
Contre lÕautoritarisme révolutionnaire
LÕimage de la révolution a lourdement pâti des exactions et des crimes commis par les révolutionnaires autoritaires. Sous la Révolution française en 1793, la Terreur est mise à lÕordre du jour sous la pression des sans-culottes qui voient en elle la possibilité de démasquer les accapareurs et les Òennemis de lÕintérieurÓ. Tout dÕabord tournée contre les modérés (girondins, dantonistes...) elle se retournera ensuite contre le mouvement égalitariste, contre les sans-culottes, les enragés et les clubs populaires, en se révélant comme lÕoutil dÕun pouvoir ennemi de la révolution sociale. La révolution bolchevique en Russie, la révolution chinoise et autres révolutions dites ÒsocialistesÓ, sans exception, nÕont fait quÕinstaurer la dictature de bureaucraties, dÕun capitalisme dÕÉtat qui exploitait et opprimait lÕimmense majorité. Les pratiques autogestionnaires et les aspirations à lÕauto-organisation furent canalisées puis détruites systématiquement par les nouvelles classes dirigeantes qui sÕévertuèrent à réprimer tout ce qui nÕétait pas conforme à leur ÒligneÓ, pour préserver leur pouvoir et leurs intérêts de classe.La révolution anarchiste doit adopter des pratiques conformes à ses fins et cÕest pourquoi nous rejetons les préceptes du marxisme-léninisme et du trotskisme: lÕavant-gardisme, lÕidée ÒdÕétape transitoireÓ, la Òdictature du prolétariatÓ.À première vue, il semblerait que marxistes et anarchistes soient dÕaccord sur la disparition de lÕÉtat. Dans un texte intitulé LÕorigine de la famille, de la propriété privée et de lÕÉtat, Engels écrit: ÒAvec la disparition des classes sociales disparaîtra inéluctablement lÕÉtat. La société qui réorganisera la production sur la base de lÕassociation libre et égale des producteurs, reléguera la machine dÕÉtat à la place qui lui convient: au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze Ó. Marx, de son côté a été fort peu prolixe sur la Òfuture sociétéÓ.Mais lorsquÕon aborde la question de la ÒtransitionÓ, notre point de vue devient inconciliable avec celui des marxistes-léninistes. Pour ces derniers, le passage au socialisme sÕeffectue via la dictature du prolétariat et lÕinstauration dÕun ÒÉtat ouvrierÓ: ÒLe prolétariat se servira de sa suprématie politique pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de lÕÉtat, cÕest-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante Ò (Manifeste du parti communiste, 1848). Pour Lénine, Òil est nécessaire dÕutiliser provisoirement les instruments, les moyens et les procédés du pouvoir de lÕÉtat contre les exploiteurs, de même que pour la suppression des classes, la dictature provisoire de la classe opprimée est indispensable Ò.Soyons sérieux: premièrement la Òdictature du prolétariatÓ est un non-sens. Le prolétariat est ce quÕil est parce quÕil est exploité et dominé. Si ce nÕest plus le cas, il nÕexiste plus. Et sÕil nÕexiste plus, comment pourrait-il exercer sa Òdictature Ó et sur qui? Pour nous, une telle rhétorique nÕest que le prétexte pour justifier la dictature pure et simple du Parti unique! Deuxièmement, un État ne peut dépérir de lui-même. Au contraire, il fait tout pour rester debout et se renforcer! Le stalinisme nÕétait donc pas la Òdégénérescence dÕun État ouvrierÓ (pour reprendre les mots des trotskistes) mais la suite sinistre et logique de la prise de pouvoir bolchevique. La seule période transitoire que nous reconnaissons est celle durant laquelle se travaille la perspective révolutionnaire, et, après la rupture, celle où les nouvelles structures fédéralistes et autogestionnaires se mettent en place et prennent leurs marques.Par ailleurs, les résultats obtenus étant conditionnés par les méthodes employées, nous affirmons que la fin ne justifie pas les moyens mais quÕelle y est contenue. LÕavant-gardisme, qui correspond au rôle dirigeant dÕune Òélite auto-proclaméeÓ sur la ÒmasseÓ, est contre-révolutionnaire par essence.Aucune formation idéologique, aucune organisation ne pourra émanciper les individus en leur imposant lÕobéissance, en les dirigeant. Cette vision des choses conduit au résultat inverse: elle tue toute liberté, fait naître de nouveaux chefs, pires que les précédents!Notre émancipation ne pourra se faire que par notre propre action, directe, cÕest-à-dire sans charger quiconque de nous conduire, de nous guider! Au concept dÕavant-garde, nous opposons ceux de Òforces dÕinfluencesÓ et de Òminorités agissantesÓ. Selon les contextes, il existe en permanence des individus, des groupes, des organisations qui prennent des initiatives, qui jouent, à un moment donné, des rôles dÕinstigateurs, de catalyseurs.CÕest dans ce sens que les organisations anarchistes spécifiques sont indispensables à la construction et à la politisation dÕun mouvement social révolutionnaire. CÕest aux militant(e)s anarchistes de se regrouper pour constituer un pôle dÕinfluence: pour convaincre, pour apporter critiques, analyses et propositions anarchistes, pour défendre les principes dÕauto-organisation, pour impulser des luttes sur les bases de la révolution sociale... Mais ces organisations ne peuvent et ne doivent prétendre à lÕencadrement ou à la direction de ces mouvements.
Contre le réformisme et lÕélectoralisme
Comme nous lÕavons dit plus haut, lÕÉtat nÕest pas un outil neutre. Le conquérir pour tenter de mener une politique plus juste, pour, en quelque sorte, tenter ÒdÕhumaniserÓ le capitalisme est une véritable utopie. Aucun gouvernement de ÒgaucheÓ ne pourra tenir ses promesses, tout simplement parce quÕen acceptant les règles du jeu de lÕéconomie de marché et de la propriété privée des moyens de production, il sera contraint de faire la politique correspondant aux intérêts des véritables détenteurs du pouvoir: les patrons dÕindustrie, les groupes financiers, les multinationales. Voilà pourquoi la politique de gauche est un mythe.Nous présenter aux élections pour tenter dÕêtre élus nÕest donc pas notre combat. La seule chose qui compte, cÕest le rapport de force que seront capables dÕétablir les exploités, face aux patrons et aux gouvernants. LÕabstention aux élections municipales, régionales, législatives ou présidentielles est un leitmotiv du mouvement anarchiste. LÕabstention est lÕexpression dÕun refus: celui de se prêter à la mascarade des partis démocrates. Nous y ajoutons immédiatement un distinguo capital: lÕabstentionnisme du Òpêcheur à la ligneÓ est tout aussi dangereux que lÕacte du citoyen qui, se croyant ÒresponsableÕ, met un bulletin de vote dans une urne, en signant lÕarrêt de mort de son propre pouvoir politique. Notre abstentionnisme nÕa rien dÕun acte passif: il est un moyen dÕintervenir en dénonçant la Òpolitique-spectacleÓ et en affirmant la nécessité dÕune prise de conscience du prolétariat.Il nÕest pas rare que lÕon nous reproche cette tactique, en nous accusant de Òfaire le jeu de la droite, voire de lÕextrême droiteÓ. En 1981, il fallait Òdonner sa chance à la gaucheÓ, et puis on verrait.. Depuis, on a vu! Bien sûr, il restera toujours les indécrottables pour nous certifier ÒquÕavec la droite, la situation aurait été encore pireÓ. Ce raisonnement du Òmoindre malÓ peut mener loin, très loin! Si loin que lÕon a pu entendre, en 1995, de lamentables dialogues entre partisans de la gauche, certains se demandant si un ÒChirac socialÓ ne valait pas mieux quÕun ÒBalladur qui avait fait confiance à Pasqua...Ó !. On atteint ici les sommets de la politique de comptoir! Reste lÕargument Òchoc Ó:ÒEn ne votant pas, vous favorisez la progression de lÕextrême droite! Ò. Notre réponse est claire: lÕhistoire nous a suffisamment montré que les démocraties nÕont jamais pu (ou voulu) barrer la route au fascisme. En Espagne, en 1936, vaincu dans les urnes, le fascisme, cinq mois plus tard, rejaillissait avec dÕautant plus de force dans la rue. Et puis, sÕil faut parler de Òceux qui font le jeu du FNÓ, parlons-en! À ceux et celles qui ont la mémoire courte, rappelons juste quelques faits, afin de montrer combien la gauche, historique et actuelle, sÕest employée à pérenniser un système et des méthodes, qui, de fait, constituèrent un terreau fertile au fascisme: ce sont les élus socialistes du Front Populaire qui en 1940 votèrent les pleins pouvoirs à Pétain (excepté trente-six dÕentre eux). CÕest la gauche socialiste qui laissa la Révolution espagnole se faire écraser, en refusant de lui vendre des armes. CÕest encore elle qui enferma les réfugiés espagnols dans des camps de concentration avant de les livrer aux fascistes. CÕest le socialiste Jules Moch qui a inventé, en mars 1948, les CRS. CÕest le général Bigeard, spécialiste de la torture, celui qui envoyait des camions pour ramasser les morts dÕinterrogatoires quÕon jetait à la mer qui déclarait en 1981, à propos de la victoire de la gauche:ÒVous savez, ça ne me gêne pas. JÕai fait deux guerres coloniales. Toutes sous régime socialiste Ó . CÕest Mitterrand qui parla, avant les élections présidentielles de 1988, de Òseuil de toléranceÓ au sujet de lÕimmigration. CÕest bien Fabius qui déclara: ÒLe Pen pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses Ò (quelles bonnes questions pose Le Pen? Aucune!); cÕest bien la gauche qui multiplia les camps de rétention pour les clandestins, alors quÕil nÕen existait quÕun seul sous Giscard !... Alors, que les électeurs et électrices de gauche nÕessaient pas de donner des leçons aux anarchistes sur ce sujet! Si cÕétait être naïf que de voter à gauche en 1981, cÕest aujourdÕhui être masochiste!
LÕimplication dans les luttes sociales
La politisation des revendications
Les anarchistes apparaissent parfois tellement radicaux que certains les imaginent indifférents aux luttes sociales; plus exactement, une logique du Òtout ou rienÓ les éloignerait des combats de ÒterrainÓ. CÕest là bien méconnaître lÕhistoire et lÕactualité du mouvement! En décidant dÕentrer dans les syndicats dans les années 1890, les anarchistes marquèrent profondément le syndicalisme ouvrier pour en faire, dans les années qui précédèrent la Grande Guerre, en France comme dans les autres pays latins, une puissance avec laquelle durent compter la bourgeoisie, les gouvernements et les politiciens sociaux-démocrates.AujourdÕhui, nous ne concevons pas notre militantisme sans un investissement dans les luttes quotidiennes. Ceux ou celles qui se contenteraient de prêcher Òla bonne paroleÓ sont bien éloigné(e)s de notre anarchisme social.Ceci étant réaffirmé, il faut comprendre sur quelles bases politiques nous nous impliquons dans les luttes revendicatives. Quand nous réagissons contre les conditions de vie qui nous sont faites, contre les actes dÕoppression de lÕÉtat et les conséquences de lÕexploitation du capitalisme, nous sommes amenés, disons de manière ÒspontanéeÓ, à revendiquer.Mais la question des revendications est plus complexe quÕelle nÕy parait. Nous voyons, dans un premier temps, que nombre dÕentre elles sont autant de ÒréactionsÓ immédiates, émanant de refus élémentaires.La première chose à faire si lÕon veut sÕopposer à lÕexploitation dÕun patron, cÕest bien évidemment dÕexiger des augmentations de salaires, de meilleures conditions de travail et la réduction du temps de travail. Alors que lÕintérêt du patronat est de nous payer toujours moins en nous obligeant à travailler toujours plus vite et/ou plus longtemps, ces luttes peuvent sÕinscrire dans une dynamique de contestation globale du système. Nous disons Òelles peuventÓ, car cela nÕa rien dÕautomatique. Et lÕon comprend ici que les revendications, en elles-mêmes, ont des implications politiques bien différentes selon le sens quÕon leur donne et les buts quÕon leur associe.Expliquons-nous: si lÕon reprend lÕexemple de lÕaugmentation de salaire, deux types de discours (au moins) sont possibles.Les grandes centrales syndicales réformistes dénoncent en permanence (et encore!) lÕinsuffisance des revenus, affirment quÕil faut limiter les inégalités, mettre en oeuvre une politique économique plus juste. etc. Dans le même temps, elles feront tout pour vous empêcher dÕaller plus loin. Pour elles, il ne peut pas être question de vouloir sÕattaquer à lÕexistence même du patronat. Le but associé à la revendication reste un simple aménagement du salariat et donc du capitalisme. Dans les faits, nous savons que ce réformisme a mené à de continuels replis et à de perpétuels désenchantements.LÕautre discours, celui dont nous sommes partisans, consiste à dire, chaque fois que lÕoccasion nous en est donnée: ÒEffectivement. nous devons contrer, dans lÕimmédiat, les intérêts des patrons. Revendiquer lÕamélioration constante des conditions de travail, agir autant de fois que possible pour augmenter le prix de notre travail, cÕest maintenir la pression contre nos exploiteurs, cÕest lutter pied à pied contre eux. Mais le but que nous poursuivons nÕest pas le Òcompromis Ó. Tant que le salariat existera, il y aura exploitation et inégalités. Notre but est donc que les salariés sÕorganisent pour abolir ce système Ò. À nous ensuite dÕexpliquer notre projet sociétaire. Telle est la façon dont nous concevons la politisation dÕune revendication ÒimmédiateÓ.
Contre les manipulations idéologiques
SÕimpliquer dans les luttes sociales, cÕest aussi dénoncer toutes les désinformations, toutes les manipulations idéologiques. Prenons de nouveau quelques exemples.Le ÒtrouÓ de la sécurité socialeSi, sur votre lieu de travail, vous pouvez démontrer chiffres à lÕappui, que le fameux Òtrou de la SécuÓ dont les médias nous rabâchent tant les oreilles nÕexiste pas, vous aurez certainement lÕattention de votre auditoire, tellement ceux qui dénoncent ce bluff sont rares. Pourtant les chiffres ne sont pas secrets, tout le monde peut y avoir accès. Et ils nous apprennent des choses intéressantes! On sÕaperçoit que le déficit consiste avant tout en des factures impayées. Les 56,4 milliards de ÒtrouÓ de 1993 se décomposent comme suit: 35,9 milliards impayés par le patronat et 9,2 milliards impayés par lÕÉtat. À cela se rajoutent 19,1 milliards de prise en charge par le régime général des déficits des autres régimes vieillesse (militaires, exploitants agricoles, artisans et commerçants...). Au total 67,6 milliards de francs de charges indues, sans lesquelles le régime général aurait été excédentaire de plus de 10 milliards de francs! Cela nÕest encore rien en comparaison de ce que nous coûtent les trusts pharmaceutiques avec des médicaments vendus dix fois leur prix!Et puis, vu lÕampleur des inégalités économiques dans la répartition des salaires, des revenus et des patrimoines, parler de déficit de la Sécu est définitivement inadmissible.Sachez que si lÕon prend les deux millions de ménages les plus riches, lÕéquivalent de leurs privilèges se chiffre, ne serait-ce quÕen terme de revenus, à plus de 800 milliards de francs par an (ce chiffre représente la différence entre le revenu réel de ces ménages et le revenu moyen, estimation établie dÕaprès les données sociales de lÕINSEE... et il ne sÕagit là que dÕun calcul des revenus déclarés au fisc!). Que sont en comparaison, les quelques 60 milliards qui ÒmanqueraientÓ à la Sécu ?Le déficit invoqué nÕest quÕun moyen pour justifier la transformation du besoin de santé en un marché ouvert à lÕappétit de profits de grands groupes financiers!
La Òlutte contre lÕexclusionÓ
La Òlutte contre lÕexclusionÓ fait lÕobjet dÕun vaste consensus: on voit même des patrons se ÒmobiliserÓ sur le sujet et nous vanter les mérites de lÕentreprise citoyenneÓ.Cela devrait suffire à nous faire pressentir le piège...Idéologiquement, ÒlÕexclusion Ó est une notion falsificatrice. Nous nÕallons pas nier que des individus sont, en grand nombre, Òexclus Ó durablement du monde du travail, cela est un fait. Or, si lÕon suit cette idée, on pourrait dire que toute inégalité est une forme ÒdÕexclusion Ó, donc que le capitalisme marche a coup dÕexclusion...Le modèle de ÒlÕexclusionÓ (avec le concept de société ÒdualeÓ) ne fait pas simplement référence aux inégalités et aux privations. De façon plus perverse, il a lÕimmense avantage de masquer la réalité de lÕexploitation.Cette nouvelle représentation de lÕunivers social envoie la lutte des classes aux oubliettes au profit dÕune nouvelle frontière qui sépare la majorité des ÒindusÓ dÕune minorité ÒdÕexclusÓ. Elle présuppose implicitement lÕhomogénéité des premiers ou, du moins, minimise les contradictions dÕintérêts à lÕÏuvre dans le ÒventreÓ de la société. Par ce jeu de langage, le pouvoir tente dÕopposer une ÒcatégorieÓ dÕexploités à une autre. Les salariés embauchés sont qualifiés de ÒprivilégiésÓ par rapport à ceux qui sont au chômage, au RMI; précaires ou Òsans domicile fixeÓ.
LÕaction sociale et caritative
Avec la paupérisation dÕune partie croissante de la population, lÕaction sociale est devenue lÕargument de vente des partis. Cette action sociale est une véritable gestion de la misère: on fait des logements Òpour les pauvres Ó, des architectes inventent la Òborne de survie Ó pour les SDF et des mairies se mettent à éditer des ÒguidesÓ à leur intention! Avec le RMI, la charité (bien ordonnée!) est devenue, en 1984, une affaire dÕÉtat Les crédules de gauche y verront un formidable Òprogrès socialÓ. Pour nous, le RMI banalise le statut de Òmiséreux Ó: loin dÕêtre un ÒprogrèsÓ il installe durablement dans la misère des centaines de milliers dÕindividus qui ne pourront plus (ou très difficilement) sortir de ce système.Les associations caritatives se multiplient et les bonnes âmes nous disent: ÒNÕallez surtout pas critiquer cela! Vous ne pouvez pas dire que ça ne sert à rienÓ! Est-ce bien comme cela quÕil faut aborder les choses? Ce nÕest certainement pas aux anarchistes que lÕon pourra reprocher de ne pas pratiquer lÕentraide et la solidarité. Seulement à la différence des associations et organisations caritatives et humanitaires, nous affirmons que la solidarité ne peut être séparée de la lutte politique et sociale. La solidarité doit sÕexercer dans la lutte car cÕest cette dernière qui doit primer. CÕest une question de choix: on peut toujours décider dans un élan de grande générosité de sÕoccuper des personnes en difficulté, mais ces efforts seront fournis en pure perte si aucune dynamique de résistance ne se crée! À en croire leurs gestionnaires, les Òrestos du cÏurÓ seraient lÕÏuvre du siècle. Récemment, ils fêtaient dans la joie leurs dix années dÕexistence. Quelle magnifique victoire! Ces dix années sont au contraire la preuve que ce genre dÕinitiative est totalement incapable de changer quoi que ce soit. QuÕont-ils donc fait en dix ans pour sÕattaquer aux causes de la misère, ou de ÒlÕexclusionÓ comme ils disent? QuÕont-ils donc fait en dix ans, à part jouer objectivement le jeu des dominants, en sÕattelant à ÒgommerÓ les manifestations trop évidentes de la grande pauvreté? Les bénévoles de ces associations, qui croient sincèrement se rendre utiles, auraient mieux fait de réfléchir à des actions plus offensives et forcément plus politiques, ce qui, par ailleurs, nÕaurait pas été contradictoire avec la pratique de lÕentraide!Les humanitaires ont cru pouvoir donner des leçons aux militants politiques, en se vantant de leur pragmatisme et de leur sens du ÒconcretÓ. Malheureusement pour eux, ils nÕont pas a être fiers de leur bilan! La banalisation de lÕaction sociale nÕa même pas empêché que se mettent en place les plus abjectes Òchasses aux pauvresÓ. Faut-il sÕen étonner? Le système ÒdÕencadrement des exclusÓ semble si bien huilé que nombre de politiciens, toutes tendances confondues, sÕautorisent maintenant à déclarer Òla mancheÓ intolérable: on lÕa vu cet été 1995 à Pau (mairie socialiste), Tarbes (communiste), La Rochelle (Michel Crépeau, radical de gauche), Valence (Ah, mairie de droite!), Toulon (FN). Dans leur logique, puisque tout est fait pour Òla réinsertionÓ ou pour assurer du moins un Òminimum vital Ó, ceux qui restent dans la rue nÕont pas dÕexcuse. Et voilà les ÒzonardsÓ et les ÒSDFÓ culpabilisés et criminalisés aux yeux des Òhonnêtes citoyens Ó!
La Òdéfense de lÕemploiÓ
Au nom de la Òdéfense de lÕemploiÓ , on va tenter de nous faire avaler les plus grosses couleuvres comme la généralisation des petits boulots (pudiquement appelés Òemplois de proximitéÓ); les cadeaux au patronat vont se multiplier sous forme de primes et dÕexonérations de charges...Les politiques Òanti-chômageÓ se suivent et se ressemblent. CÕest que les gouvernements, quelles que soient leurs inclinations ÒlibéraleÓ ou ÒsocialÓ, ne maîtrisent en rien le jeu économique mondial et, nÕétant que les gestionnaires politiques des intérêts de la bourgeoisie, nÕont pas de solution réelle à proposer. À quoi peuvent-ils se raccrocher? Entre autres, à des relents de protectionnisme (rappelez-vous la campagne publicitaire Ònos emplettes sont nos emploisÓ) qui favorisent le terrain à toutes les divagations nationalistes et xénophobes. Depuis longtemps le Parti communiste a choisi le camp du Òrepli sur la NationÓ avec son ÒProduisons français Ò Sans trop dÕefforts, le Front national a pu enchaîner sur le ÒProduisons avec des Français Ò, jusquÕà aujourdÕhui où lÕapplication du principe de la préférence nationale sÕaccélère: des centaines de maîtres auxiliaires nÕont pu avoir de postes pour cette raison, et la discrimination raciste est monnaie courante sur le marché du travail.
La réduction, le ÒpartageÓ et ÒlÕaménagementÓ du temps de travail
Contre le chômage, une seule solution semblerait efficace: la réduction du temps de travail. Sachant que le débat sur le sujet ne pouvait être évité, la classe dirigeante sÕest aussitôt munie de formules ÒnouvellesÓ. En effet la réduction du temps de travail est une revendication historique du mouvement ouvrier; marquée dÕun caractère trop ÒsubversifÕ, elle ne pouvait être reprise telle quelle. Quand au siècle dernier les travailleurs commencèrent à lutter pour les Ò3 ? 8Ó (huit heures de travail, huit heures de loisirs, huit heures de repos), ce nÕétait pas pour ménager le capitalisme, mais dans lÕesprit de le combattre. Jusque dans les années soixante-dix, la réduction du temps de travail sÕassociait à une sévère critique: on ne voulait plus Òperdre sa vie à la gagnerÓ. Pour la bourgeoisie, il fallait donc présenter la réduction du temps de travail comme une simple solution conjoncturelle (et parmi dÕautres) à la Òcrise de lÕemploiÓ. Ses modalités dÕapplication devaient également satisfaire aux exigences impératives du patronat en matière de flexibilité. Ainsi apparurent les gris-gris du ÒpartageÓ, de ÒlÕaménagementÓ et de ÒlÕannualisation du temps de travailÓ. Trois expressions fortement synonymes car toutes se rejoignent sur un point: les salariés sont appelés à Òfaire des sacrificesÓ par Òsolidarité avec les demandeurs dÕemploiÓ. Des travailleurs se voient contraints dÕaccepter des diminutions de leurs payes ou de partir en pré-retraite avec moins des trois quarts de leur salaire... Il est probable que ces politiques nÕauront quÕun effet très limité sur lÕemploi. Nous en serons de toute façon les seuls perdants. Dans lÕhypothèse où le taux de chômage viendrait réellement à baisser, soyons sûrs que ce phénomène sÕaccompagnera dÕune précarité accrue et dÕun nivellement des salaires par le bas. CÕest inacceptable. Pour notre part, nous défendons la réduction massive du temps de travail non seulement sans perte du pouvoir dÕachat mais en nous opposant à tout blocage des salaires. Et nous affirmons que la lutte contre le chômage et la précarité passe obligatoirement par une contestation globale du système: dans le cadre du marché capitaliste, il nÕy a pas de solution qui permette de faire lÕéconomie dÕun combat de classes.
Fédérer les luttes!
Cette volonté de mener un combat global se traduit par le refus de cloisonner les luttes en de multiples terrains dÕinterventions spécifiques.LÕerreur serait de sÕenfermer dans des revendications catégorielles. Il ne faut pas que des réalités quotidiennes, sans aucun doute diverses et différentes, nous conduisent à Òsaucissonner Ó le mouvement social. Nous nÕallons pas raisonner comme les dominants qui sont les premiers à promouvoir ÒlÕindividualisation des problèmesÓ, et à diviser le prolétariat en multipliant les statuts sociaux. Nous savons bien que la menace du chômage concerne tous les salariés. Alors, dire que les individus qui sont privés dÕemploi ont des intérêts propres à défendre et quÕils doivent par conséquent ÒsÕorganiser de manière autonomeÓ est un discours dangereux, aussi dangereux que celui des salariés qui se cantonnent dans un corporatisme frileux et confortable. Revendiquer une Òaugmentation du RMIÓ ou son Òextension aux moins de 26 ansÓ ne peut conduire nulle part sinon à renforcer cette gestion de la misère que nous dénonçons. Il faut en finir avec ces stratégies de Òclientélisme Ó : les individus salariés, au chômage ou touchés par la grande pauvreté, ont les mêmes ennemis et les mêmes intérêts. De ce fait. ils doivent se mobiliser ensemble, sur des objectifs communs.Plus largement, tous les combats dÕémancipation et de libération, quÕils soient ciblés contre le sexisme, le racisme, le militarisme, le fascisme, le cléricalisme, etc., ne peuvent aboutir que sÕils sÕunissent dans une action de classe contre lÕÉtat, le capitalisme et la religion.De notre point de vue, on ne peut Òcombattre le Front nationalÓ sans dénoncer les responsabilités de la droite comme de la gauche, et surtout, sans avoir à proposer un projet sociétaire global. On ne peut faire de lÕantimilitarisme sans sÕattaquer aux notions dÕÉtat et de Nation. On ne peut non plus faire de lÕantiracisme sans combattre sur le fond le principe de la ÒnationalitéÓ. On ne peut faire de lÕanti-sexisme, défendre la contraception et la liberté dÕavortement sans sÕen prendre aux fondements de la religion (et son approche du Òdroit à la vieÓ). On ne peut sÕatteler à la défense de la protection sociale sans avoir à prendre position sur la collaboration de classe que représente la gestion paritaire des organismes en question. On ne peut sÕinvestir dans des revendications sur lÕécole sans récuser lÕélitisme qui sévit dans lÕenseignement (public ou privé), sans combattre lÕinféodation du système éducatif aux besoins du patronat et sans sÕopposer à la fois aux églises et la laïcité dÕÉtat. Tous les problèmes sont étroitement liés entre eux et font partie dÕune unique et même problématique politique. Voilà la conviction qui inspire chacune de nos prises de positions.
En guise de conclusion...
LÕobjet de cette brochure nÕest pas de livrer Òclefs en main Ó un projet et une méthode. Certains la trouveront trop précise et catégorique, dÕautres lÕestimeront trop floue et incomplète. LÕessentiel est quÕelle joue son rôle dÕoutil militant, en permettant à ceux et celles qui ne connaissent pas, ou mal, lÕanarchisme de le découvrir ou de mieux lÕappréhender. CÕest une contribution qui sÕintègre à notre effort: refaire de notre mouvement une force politique et sociale conséquente, capable dÕinfluer sur le cours de lÕhistoire.LÕanarchisme conduit à remettre beaucoup de choses en question; et nous pouvons nous référer à des expériences révolutionnaires (dont la plus importante est celle réalisée en Espagne en 1936/38), aucune société nÕayant jamais encore pu se développer sur le long terme.Nous sommes conscients de lÕampleur du changement que nous souhaitons, des difficultés que cela pose. Mais nous sommes convaincus que lÕanarchisme nÕest pas une théorie dépassée comme certains ÒhistoriensÓ veulent trop souvent le faire croire. En embrassant lÕensemble des problèmes dÕactualité, lÕanarchisme est à même dÕapporter, dans les sociétés industrialisées comme dans celles à dominante rurale, une réponse à la question sociale. Cette question peut se résumer en une phrase: comment organiser la société pour que les individus vivent égaux et libres? CÕest une interrogation qui tenaille lÕhumanité depuis ses débuts, depuis les révoltes dÕesclaves de lÕAntiquité, les jacqueries du Moyen Age, la Révolution française, les Révolutions russes, espagnolesÉNous nÕavons pas ici traité de lÕaspect historique de lÕanarchisme: ce ne pouvait être le sujet dÕune si courte brochure. Ce que nous pouvons dire, cÕest que lÕanarchisme, sur lÕéchelle du temps, de la société et comme doctrine politique constituée, est un mouvement finalement récent: à peine plus dÕun siècle. LÕhistoire nÕétant pas prédéterminée, le seul sens quÕelle peut prendre sera celui que les individus, décidés à vaincre lÕoppression, sauront lui imprimer. Inutile donc de se lamenter sur ÒlÕéternelle loi du plus fort Ó, cette Òmaudite nature humaine Ó (qui nÕexiste que dans les esprits) ou ÒlÕéternelleÓ loi qui fait de lÕhomme un loup pour ses congénères. Inutile enfin dÕattendre que les ÒmentalitésÓ changent pour se lancer dans la lutte sociale car elles ne se modifieront quÕau fil des événements.
Les seuls combats perdus dÕavance sont ceux que lÕon refuse de mener !
Editions Alternative Libertaire ( Bruxelles ) & Editions Le Monde Libertaire ( Paris )1996
Pierre Kropotkine
L'Esprit de Révolte
Publications des TEMPS NOUVEAUX Ñ N°42 Ñ 1914
I
Dans la vie des sociétés, il est des époques où la Révolution devient une impérieuse nécessité, où elle s'impose d'une manière absolue. Des idées nouvelles germent de partout, elles cherchent à se faire jour, à trouver une application dans la vie, mais elles se heurtent continuellement à la force d'inertie de ceux qui ont intérêt à maintenir l'ancien régime, elles étouffent dans l'atmosphère suffocante des anciens préjugés et des traditions. Les idées reçues sur la constitution des Etats, sur les lois d'équilibre social, sur les relations politiques et économiques des citoyens entre eux, ne tiennent plus devant la critique sévère qui les sape chaque jour, à chaque occasion, dans le salon comme dans le cabaret, dans les ouvrages du philosophe comme dans la conversation quotidienne. Les institutions politiques, économiques et sociales tombent en ruine ; édifice devenu inhabitable, il gêne, il empêche le développement des germes qui se produisent dans ses murs lézardés et naissent autour de lui.Un besoin de vie nouvelle se fait sentir. Le code de moralité établi, celui qui gouverne la plupart des hommes dans leur vie quotidienne ne paraît plus suffisant. On s'aperçoit que telle chose, considérée auparavant comme équitable, n'est qu'une criante injustice : la moralité d'hier est reconnue aujourd'hui comme étant d'une immoralité révoltante. Le conflit entre les idées nouvelles et les vieilles traditions éclate dans toutes les classes de la société, dans tous les milieux, jusque dans le sein de la famille. Le fils entre en lutte avec son père : il trouve révoltant ce que son père trouvait tout naturel durant toute sa vie ; la fille se révolte contre les principes que sa mère lui transmettait comme le fruit d'une longue expérience. La conscience populaire s'insurge chaaue jour contre les scandales qui se produisent au sein de la classe des privilégiés et des oisifs, contre les crimes qui se commettent au nom du droit du plus fort, ou pour maintenir les privilèges. Ceux qui veulent le triomphe de la justice; ceux qui veulent mettre en pratique les idées nouvelles, sont bien forcés de reconnaître que la réalisation de leurs idées généreuses, humanitaires, régénératrices, ne peut avoir lieu dans la société, telle qu'elle est constituée : ils comprennent la nécessité d'une tourmente révolutionnaire qui balaie toute cette moisissure, vivifie de son souffle les coeurs engourdis et apporte à l'humanité le dévouement, l'abnégation, l'héroïsme, sans lesquels une société s'avilit, se dégrade, se décompose.
La machine gouvernenetale, chargée de maintenir l'ordre existant, fonctionne encore. Mais, à chaque tour de ses rouages détraqués, elle se butte et s'arrête. Son fonctionnement devient de plus en plus difficile, et le mécontentement excité par ses défauts, va toujours croissant. Chaque jour fait surgir de nouvelles exigences. Ñ «Réformez ceci, réformez cela ! » crie-t-on de tous côtés. Ñ «Guerre, finance, impôts, trinunaux, police, tout est à remanier, à réorganiser, à établir sur de nouvelles bases.» disent les réformateurs. Et cependant, tous comprennent qu'il est impossible de refaire, de remanier quoi que ce soit, puisque tout se tient ; tout serait à refaire à la fois ; et comment refaire, lorsque la société est divisée en deux camps ouvertement hostiles ? Satisfaire les mécontents, serait en créer de nouveaux.
Incapables de se lancer dans la voie des réformes, puisque ce serait s'engager dans la Révolution ; en même temps, trop impuissants pour se jeter avec franchise dans la réaction, les gouvernements s'appliquent aux demi-mesures, qui peuvent ne satisfaire personne et ne font que susciter de nouveaux mécontentements. Les médiocrités qui se chargent à ces époques transitoires de mener la barque gouvernementale, ne songent plus d'ailleurs qu'à une seule chose : s'enrichir, en prévision de la débâcle prochaine. Attaqués de tous côtés, ils se défendent maladroitement, ils louvoient, ils font sottise sur sottise, et ils réussissent bientôt à trancher la dernière corde de salut ; ils noient le prestige gouvernemental dans le ridicule de leur incapacité.
A ces époques, la Révolution s'impose. Elle devient une nécessité sociale ; la situation est une situation révolutionnaire.
Lorsque nous étudions chez nos meilleurs historiens la génèse et le développement des grandes secousses révolutionnaires, nous trouvons ordinairement sous ce titre : «Les Causes de la Révolution», un tableau saisissant de la situation à la veille des évènements. La misère du peuple, l'insécurité générale, les mesures vexatoires du gouvernement, les scandales odieux qui étalent les grands vices de la société, les idées nouvelles cherchant à se faire jour et se heurtant contre l'incapacité des suppôts de l'ancien régime, rien n'y manque. En contemplant ce tableau, on arrive à la conviction que la Révolution était inévitable en effet, qu'il n'y avait pas d'autre issue que la voie des faits insurrectionnels.
Prenons pour exemple la situation d'avant 1789, telle que nous la montrent les historiens. Vous croyez entendre le paysan se plaindre de la gabelle, de la dîme, des redevances féodales, et vouer dans son coeur une haine implacable au seigneur, au moine, à l'accapareur, à l'intendant. Il vous semble voir les bourgeois se plaindre d'avoir perdu leurs libertés municipales et accabler le roi sous le poids de leurs malédictions. Vous entendez le peuple blâmer la reine, se révolter au récit de ce que font les ministres, et se dire à chaque instant que les impôts sont intolérables et les redevances exorbitantes, que les récoltes sont mauvaises et l'hiver trop rigoureux, que les vivres sont trop chers et les accapareurs trop voraces, que les avocats de village dévorent la moisson du pâysan, que le garde champêtre veut jouer au roitelet, que la poste même est mal organisée et les employés trop paresseux... Bref, rien ne marche, tous se plaignent. «Cela ne peut plus durer, ça finira mal ! » se dit-on de tous les côtés.
Mais, de ces raisonnements paisibles à l'insurrection, à la révolte, il y a tout un abîme, Ñ celui qui sépare, chez la plus grande partie de l'humanité, le raisonnement de l'acte, la pensée de la volonté, du besoin d'agir. Comment donc cet abîme a-t-il été franchi ? Comment ces hommes qui, hier encore, se plaignaient tout tranquillement de leur sort, en fumant leurs pipes, et qui, un moment après, saluaient humblement ce même garde champêtre et ce gendarme dont ils venaient de dire du mal, Ñ comment, quelques jours plus tard, ces mêmes hommes ont-ils pu saisir leurs faulx et leurs bâtons ferrés et sont-ils allés attaquer dans son château le seigneur, hier encore si terrible ? Par quel enchantement, ces hommes que leurs femmes traitaient avec raison de lâches se sont-ils transformés aujourd'hui en héros, qui marchent sous les balles et sous la mitraille à la conquête de leurs droits ? Comment ces paroles, tant de fois prononcées jadis et qui se perdaient dans l'air comme le vain son des cloches, se sont-elles enfin transformées enactes ?
La réponse est facile.
C'est l'action, l'action continue, renouvelée sans cesse, des minorités, qui opère cette transformation. Le courage, le dévouement, l'esprit de sacrifice, sont aussi contagieux que la poltronnerie, la soumission et la panique.
Quelles formes prendra l'agitation ?
Ñ Eh bien, toutes les formes, les plus variées, qui lui seront dictées par les circonstances, les moyens, les tempéraments. Tantôt lugubre, tantôt railleuse, mais toujours audacieuse, tantôt collective, tantôt purement individuelle, elle ne néglige aucun des moyens qu'elle a sous la main, aucune circonstance de la vie publique, pour tenir toujours l'esprit en éveil, pour propager et formuler le mécontentement, pour exciter la haine contre les exploiteurs, ridiculiser les gouvernants, démontrer leur faiblesse, et surtout et toujours, réveiller l'audace, l'esprit de révolte, en prêchant d'exemple.
Lorsqu'une situation révolutionnaire se produit dans un pays, sans que l'esprit de révolte soit encore assez éveillé dans les masses pour se traduire par des manifestations tumultueuses dans la rue, ou par des émeutes et des soulèvements, Ñ c'est par l'action que les minorités parviennent à réveiller ce sentiment d'indépendance et ce souffle d'audace sans lesquels aucune révolution ne saurait s'accomplir.Hommes de coeur qui ne se contentent pas de paroles, mais qui cherchent à les mettre à exécution, caractères intègres, pour qui l'acte fait un avec l'idée, pour qui la prison, l'exil et la mort sont préférables à une vie restant en désaccord avec leurs principes ; hommes intrépides qui savent qu'il faut oser pour réussir, Ñ ce sont les sentinelles perdues qui engagent le combat, bien avant que les masses soient assez excitées pour lever ouvertement le drapeau de l'insurrection et marcher, les armes à la main, à la conquête de leurs droits.
Au milieu des plaintes, des causeries, des discussions théoriques, un acte de révolte, individuel ou collectif, se produit, résumant les aspirations dominantes. Il se peut qu'au premier abord la masse soit indifférente. Tout en admirant le courage de l'individu ou du groupe initiateur, il se peut qu'elle veuille suivre d'abord les sages, les prudents, qui s'empressent de taxer cet acte de «folie» et de dire que «les fous, les têtes brûlées vont tout compromettre.» Ils avaient si bien calculé, ces sages et ces prudents, que leur parti, en poursuivant lentement son oeuvre, parviendrait dans cent ans, dans deux cents ans, trois cents ans peut-être, à conquérir le monde entier, Ñ et voilà que l'imprévu s'en mêle ; l'imprevu, bien entendu, c'est ce qui n'a pas été prévu par eux, les sages et les prudents. Quiconque connaît un bout d'histoire et possède un cerveau tant soit peu ordonné, sait parfaitmeent d'avance qu'une propagande théorique de la Révolution se traduire nécessairement par des actes, bien avant que les théoriciens aient décidé que le moment d'agir est venu ; néanmoins, les sages théoriciens se fâchent contre les fous, les excommunient, les vouent à l'anathème. Mais les fous trouvent des sympathies, la masse du peuple applaudit en secret à leur audace et ils trouvent des imitateurs. A mesure que les premiers d'entre eux vont peupler les géôles et les bagnes, d'autres viennent continuer leur oeuvre ; les actes de protestation illégale, de révolte et de vengeance se multiplient.
L'indifférence est désormais impossible. Ceux qui, au début, ne se demandaient même pas ce que veulent les «fous» sont forcés de s'en occuper, de discuter leurs idées, de prendre parti pour ou contre. Par les faits qui s'imposent à l'attention générale, l'idée nouvelle s'infiltre dans les cerveaux et conquiert des prosélytes. Tel acte fait en quelques jours plus de propagande que des milliers de brochures.
Surtout, il réveille l'esprit de révolte, il fait germer l'audace. Ñ L'ancien régime, armé de policiers, de magistrats, de gendarmes et de soldats, semblait inébranlable, comme ce vieux fort de la Bastille qui, lui aussi, paraissait imprenable aux yeux du peuple désarmé, accouru sous ses hautes murailles, garnies de canons prêts à faire feu. Mais on s'aperçoit bientôt que le régime établi n'a pas la force qu'on lui supposait. Tel acte audacieux a suffi pour bouleverser pendant quelques jours la machine gouvernementale, pour ébranler le colosse ; telle émeute a mis sens dessus-dessous toute une province, et la troupe, toujours si imposante, a reculé devant une poignée de paysans, armés de pierres et de bâtons ; le peuple s'aperçoit que le monstre n'est pas aussi terrible qu'on le croyait, il commence à entrevoir qu'il suffira de quelques efforts énergiques pour le terrasser. L'espoir naît dans les coeurs, et souvenons-nous que si l'exaspération pousse souvent aux émeutes, c'est toujours l'espoir de vaincre qui fait les révolutions.
Le gouvernement résiste : il sévit avec fureur. Mais, si jadis la répression tuait l'énergie des opprimés, maintenant, aux époques d'effervescence, elle produit l'effet contraire. Elle provoque de nouveaux faits de révolte, individuelle et collective ; elle pousse les révoltés à l'héroïsme, et de proche en proche ces actes gagnent de nouvelles couches, se généralisent, se développent. Le parti révolutionnaire se renforce d'éléments qui jusqu'alors lui étaient hostiles, ou qui croupissaient dans l'indifférence. La désagrégation gagne le gouvernement, les classes dirigeantes, les privilégiés : les uns poussent à la résistance à outrance, les autres se prononcent pour les concessions, d'autres encore vont jusqu'à se déclarer prêts à renoncer pour le moment à leurs privilèges, afin d'apaiser l'esprit de révolte, quitte à le maîtriser plus tard. La cohésion du gouvernement et des privilégiés est rompue.
Les classes dirigeantes peuvent essayer encore de recourir à une réaction furieuse. Mais ce n'est plus le moment ; la lutte n'en devient que plus aiguë, et la Révolution qui s'annonce n'en sera que plus sanglante. D'autre part, la moindre des concessions de la part des classes dirigeantes, puisqu'elle arrive trop tard, puisqu'elle est arrachée par la lutte, ne fait que réveiller davantage l'esprit révolutionnaire. Le peuple qui, auparavant, se serait contenté de cette concession, s'aperçoit que l'ennemi fléchit : il prévoit la victoire, il sent croître son audace, et ces mêmes hommes qui jadis, écrasés par la misère, se contentaient de soupirer en cachette, relèvent maintenant la tête et marchent fièrement à la conquête d'un meilleur avenir.
Enfin, la Révolution éclate, d'autant plus violente que la lutte précédente a été plus acharnée.
La direction que prendra la Révolution dépend certainement de toute la somme des circonstances variées qui ont déterminé l'arrivée du cataclysme. Mais elle peut être prévue à l'avance, d'après la force d'action révolutionnaire déployée dans la période préparatoire par les divers partis avancés.Tel parti aura mieux élaboré les théories qu'il préconise et le programme qu'il cherche à réaliser, il l'aura beaucoup propagé par la parole et par la plume. Mais il n'a pas suffisamment affirmé ses aspirations au grand jour, dans la rue, par des actes qui soient la réalisation de la pensée qui lui est propre ; il a eu la puissance théorique, mais il n'a pas eu la puissance d'action ; ou bien il n'a pas agi contre ceux qui sont ses principaux ennemis, il n'a pas frappé les institutions qu'il vise à démolir ; il n'a pas contribué à réveiller l'esprit de révolte, ou il a négligé de le diriger contre ce qu'il cherchera surtout à frapper lors de la Révolution. Eh bien, ce parti est moins connu ; ses affirmations n'ont pas été affirmées continuellement, chaque jour, par des actes dont le retentissement atteint les cabanes les plus isolées, ne se sont pas suffisamment infiltrées dans la masse du peuple ; elles n'ont pas passé par le creuset de la foule et de la rue et n'ont pas trouvé leur énoncé simple, qui résume en un seul mot, devenu populaire. Les écrivains les plus zélés du parti sont connus par leurs lecteurs pour des penseurs de mérite, mais ils n'ont ni la réputation, ni les capacités de l'homme d'action ; et le jour où la foule descendra dans la rue, elle suivra plutôt les conseils de ceux qui ont, peut-être, des idées théoriques moins nettes et des aspirations moins larges, mais qu'elle connaît mieux, parce qu'elle les a vu agir.
Le parti qui a le plus fait d'agitation révolutionnaire, qui a le plus manifesté de vie et d'audace, ce parti sera le plus écouté le jour où il faudra agir, où il faudra marcher de l'avant pour accomplir la Révolution. Celui qui n'a pas eu l'audace de s'affirmer par des actes révolutionnaires dans la période préparatoire, celui qui n'a pas eu une force d'impulsion assez puissante pour inspirer aux individus et aux groupes le sentiment d'abnégation, le désir irrésistible de mettre leurs idées en pratique (si ce désir avait existé, il se serait traduit par des actes, bien avant que la foule tout entière ne soit descendue dans la rue), celui qui n'a pas su rendre son drapeau populaire et palpables ses aspirations et compréhensibles, Ñ ce parti n'aura qu'une maigre chance de réaliser la moindre part de son programme. Il sera débordé par les partis d'action.
Volà ce que nous enseigne l'histoire des périodes qui précédèrent les grandes révolutions. La bourgeoisie révolutionnaire l'a parfaitement compris : elle ne négligeait aucun moyen d'agitation pour réveiller l'esprit de révolte, lorsqu'elle cherchait à démolir le régime monarchique : le paysan français du siècle passé le comprenait aussi instinctivement lorsqu'il s'agitait pour l'abolition des droits féodaux, et l'Internationale, Ñ du moins une partie de l'Association Ñ, agissait d'accord avec ces mêmes principes, lorsqu'elle cherchait à réveiller l'esprit de révolte au sein des travailleurs des villes, et à le diriger contre l'ennemi naturel du salarié Ñ l'accapareur des instruments de travail et des matières premières.
Une étude serait à faire, Ñ intéressante au plus haut degré, attrayante, et surtout instructive Ñ une étude sur les divers moyens d'agitation auxquels les révolutionnaires ont eu recours à diverses époques, pour accélérer l'écolosion de la révolution, pour donner aux masses la conscience des évènements qui se préparaient, pour mieux désigner au peuple ses principaux ennemis, pour réveiller l'audace et l'esprit de révolte. Nous savons tous très bien pourquoi telle révolution est devenue nécessaire, mais ce n'est que par instinct et par tatonnements que nous parvenons à deviner comment les révolutions ont germé.L'état-major prussien a publié dernièrement un ouvrage à l'usage de l'armée, sur l'art de vaincre les insurrections populaires, et il enseigne, dans cet ouvrage, comment l'armée doit agir pour éparpiller les forces du peuple. Aujourd'hui, on veut porter des coups sûrs, égorger le peuple selon toutes les règles de l'art. Eh bien, l'étude dont nous parlons serait une réponse à cette publication et à tant d'autres qui traitent le même sujet, quelquefois avec moins de cynisme. Elle montrerait comment on désorganise un gouvernement, comment on relève le moral d'un peuple, affaissé, déprimé par la misère et l'oppression qu'il a subies.
Jusqu'à présent, pareille étude n'a pas été faite. Les historiens nous ont bien raconté les grandes étapes, par lesquelles l'humanité a marché vers son affranchissement, mais il ont peu prêté d'attention aux périodes qui précédèrent les révolutions. Absorbés par les grands drames qu'ils essayèrent d'esquisser, ils ont glissé d'une main rapide sur le prologue, mais c'est ce prologue qui nous intéresse surtout.
Et cependant, quel tableau plus saisissant, plus sublime et plus beau que celui des efforts qui furent faits par les précurseurs des révolutions ! ! Quelle série incessante d'efforts de la part des paysans et des hommes d'action de la bourgeoisie avant 1789 ; quelle lutte persévérante de la part des républicains, depuis la restauration des Bourbons en 1815, jusqu'à leur chûte en 1830 ; quelle activité de la part des sociétés secrètes pendant le règne du gros bourgeois Louis-Philippe ! Quel tableau poignant que celui des conspirations faites par les Italiens pour secouer le joug de l'Autriche, de leurs tentatives héroïques, des souffrances inénarrables de leurs martyrs ! Quelle tragédie, lugubre et grandiose, que celle qui raconterait toutes les péripéties du travail secret entrepris par la jeunesse russe contre le gouvernement et le régime foncier et capitaliste, depuis 1880 jusqu'à nos jours !Que de nobles figures surgiraient devant le socialiste moderne à la lecture de ces drames ; que de dévouement et d'abnégation sublimes et, en même temps, quelle instruction révolutionnaire, non plus théorique, mais pratique, toute d'exemple à suivre.
Ce n'est pas ici à entreprendre une pareille étude. La brochure ne se prête pas à un travail d'histoire. Nous devons donc nous borner à choisir quelques exemples, afin de montrer comment s'y prenaient nos pères pour faire de l'agitation révolutionnaire, et quel genre de conclusions peuvent être tirées des études en question.
Nous jetterons un coup d'oeil sur une de ces périodes, sur celle qui précéda 1789 et, laissant de côté l'analyse des circonstances qui ont créé vers la fin du siècle passé une situation révolutionnaire, nous nous bornerons à relever quelques procédés d'agitation, employés par nos pères.
Deux grands faits se dégagent comme résultat de la Révolution de 1789-1793. D'une part, l'abolition de l'autocratie royale, et l'avènement de la bourgeoisie au pouvoir ; d'autre part l'abolition définitive su servage et des redevances féodales dans les campagnes. Les deux sont intimement liés entre eux, et l'un sans l'autre n'aurait pu réussir. Et ces deux courants se retrouvent déjà dans l'agitation qui précéda la Révolution : l'agitation contre la royauté au sein de la bourgeoisie, l'agitation contre les droits des seigneurs au sein des paysans.Jetons un coup d'oeil sur les deux.
Le journal, à cette époque, n'avait pas l'importance qu'il a acquise aujourd'hui, c'est la brochure, le pamphlet, le libelle de trois ou qutre pages qui le remplaçaient. En conséquence, le libelle, le pamphlet, la brochure pullulent. La brochure met à la portée de la grande masse les idées des précurseurs, philosophes et économistes, de la Révolution ; le pamphlet et le libelle font de l'agitation, en attaquant directement les ennemis. Ils ne font pas de théories : c'est par l'odieux et le ridicule qu'ils procèdent.Des milliers de libelles racontent les vices de la cour, la dépouille de ses décors trompeurs, la mettent à nu avec tous ses vices, sa dissipation, sa perversité, sa stupidité. Les amours royales, les scandales de la cour, les dépenses folles, le Pacte de famine Ñ cette alliance des puissants avec les accapareurs de blé pour s'enrichir en affamant le peuple, Ñ voilà le sujet de ces libelles. Ils sont toujours sur la brèche et ne négligent aucune circonstance de la vie publique pour frapper l'ennemi. Pourvu qu'on parle de quelque fait, le pamphlet et le libelle sont là pour le traiter sans gêne, à leur manière. Ils se prêtent mieux que le journal à ce genre d'agitation. Le journal est toute une entreprise, et l'on y regarde de près avant de le faire sombrer ; sa chute embarrasse souvent tout un parti. Le pamphlet et le libelle ne compromettent que l'auteur et l'imprimeur, et encore, Ñ allez cherchez l'un et l'autre !...
Il est évident que les auteurs de ces libelles et pamphlets commencent, avant tout, par s'émanciper de la censure ; car à cette époque, si on n'avait pas encore inventé ce joli petit instrument du jésuitisme contemporain, «le procès en diffamation» qui annihile toute liberté de presse, Ñ on avait pour mettre en prison les auteurs et les imprimeurs, «la lettre de cachet», brutale, il est vrai, mais franche en tout cas. C'est pourquoi les auteurs commencent par s'émanciper du censeur et impriment leurs libelles, soit à Amsterdam, soit n'importe où, Ñ« à cent lieues de la Bastille, sous l'arbre de la Liberté». Aussi ne se gêneront-ils pas de frapper sur, de vilepender le roi, la reine et ses amants, les grands de la cour, les aristos. Avec la presse clandestine, la police avait beau perquisitionner chez les libraires, arrêter les colporteurs, Ñ les auteurs inconnus échappaient aux poursuites et continuaient leur oeuvre.
La chanson, Ñ celle qui est trop franche pour être imprimée, mais qui fait le tour de la France en se transmettant de mémoire, Ñ a toujours été un des moyens de propagande des plus efficaces. Elle tombait sur les autorités établies, elle bafouait les têtes couronnées, elle semait jusqu'au foyer de la famille le mépris de la royauté, la haine contre le clergé et l'aristocratie, l'espérance de voir bientôt venir le jour de la Révolution.Mais c'est surtout au placard que les agitateurs avaient recours. Le placard fait plus parler de lui, il fait plus d'agitation qu'un pamphlet ou une brochure. Aussi les placards, imprimés ou écrits à la main, paraissent chaque fois qu'il se produit un fait qui intéresse la masse du public. Arrachés aujourd'hui, ils reparaissent demain, faisant enrager les gouvernants et leurs sbires. «Nous avons manqué votre aïeul, nous ne vous manqueront pas !» lit aujourd'hui le roi sur une feuille collée aux murs de son palais.. Demain, c'est la reine qui pleure de rage en lisant comment on affiche sur les murs les sales détails de sa vie honteuse. C'est alors que se préparait déjà cette haine, vouée plus tard par le peuple à la femme qui aurait froidement exterminé Paris pour rester reine et autocrate. Les courtisans se proposent-ils de fêter la naissance du dauphin, les placards menacent de mettre le feu aux quatre coins de la ville, et ils sèment ainsi la panique, ils préparent les esprits à quelque chose d'extraordinaire. Ou bien, ils annoncent qu'au jour des réjouissances, «le roi et la reine seront conduits sous bonne escorte en Place de Grève, puis iront à l'Hôtel-de-Ville confesser leurs crimes et monteront sur un échafaud pour y être brûlés vifs». Ñ Le roi convoque-t-il l'Assemblée des Notables, immédiatement les placards annoncent que «la nouvelle troupe de comédiens, levée par le sieur de Calonne (premier ministre), commencera les représentations le 29 de ce mois et donnera un ballet allégorique intitulé Le Tonneau des Danaïdes. Ou bien, devenant de plus en plus méchant, le placard pénètre jusque dans la loge de la reine, en lui annonçant que les tyrans vont bientôt être exécutés.
Mais c'est surtout contre les accapareurs de blé, contre les fermiers généraux, les intendants, que l'on fait usage des placards. Chaque fois qu'il y a effervescence dans le peuple, les placards annoncent la Saint-Barthélémy des intendants et des fermiers généraux. Tel marchand de blé, tel fabricant, tel intendant sont-ils détestés du peuple Ñ les placards les condamnent à mort «au nom du Conseil du peuple», etc., et plus tard, lorsque l'occasion se présentera de faire une émeute, c'est contre ces exploiteurs, dont les noms ont été si souvent prononcés, que se portera la fureur populaire.
Si l'on pouvait seulement réunir tous les innombrables placards qui furent affichés pendant les dix, quinze années qui précédèrent la Révolution, on comprendrait quel rôle immense ce genre d'agitation a joué, pour préparer la secousse révolutionnaire. Jovial et railleur au début, de plus en plus menaçant à mesure que l'on approche du dénouement, il est toujours alerte, toujours prêt à répondre à chaque fait de la politique courante et aux dispositions d'esprit des masses ; il excite la colère, le mépris, il nomme les vrais ennemis du peuple, il réveille au sein des paysans, des ouvriers et de la bourgeoisie la haine contre leurs exploiteurs ; il annonce l'approche du jour de la libération et de la vengeance.
Pendre ou écarteler en effigie, c'était un usage très répandu au siècle passé. Aussi était-ce un des moyens d'agitation les plus populaires. Chaque fois qu'il y avait effervescence des esprits, il se formait des attroupements qui portaient une poupée, représentant l'ennemi du moment, et pendaient, brûlaient ou écartelaient cette poupée. Ñ «Enfantillage !» diront les jeunes vieillards qui se croient si raisonnables. Eh bien, la pendaison de Réveillon pendant les élections de 1789, celle de Foulon et de Berthier, qui changèrent complètement le caractère de la Révolution qui s'annonçait, Ñ n'ont été que l'exécution réelle de ce qui avait été préparé de longue date, par l'exécution des poupées de paille.Voici quelques exemples sur mille.
Le peuple de Paris n'aimait pas Maupéou, un des ministres bien chers à Louis XVI. Eh bien, on s'attroupe un jour ; des voix crient dans la foule : «Arrêt du Parlement qui condamne le sieur Maupéou, chancelier de France, a être brûlé vif et les cendres jetées au vent ! » Après quoi, en effet, la foule marche vers la statue de Henri IV avec une poupée du chancelier, revêtue de tous ses insignes, et la poupée est brûlée aux acclamations de la foule. Un autre jour, on accroche à la lanterne la poupée de l'abbé Terray en costume ecclésiastique et en gants blancs. A Rouen, on écartèle en effigie le même Maupéou ; et lorsque la gendarmerie empêche un attroupement de se former, on se borne à pendre par les pieds un simulacre de l'accapareur, du blé s'échappant en pluie du nez, de la bouche et des oreilles.
Toute une propagande dans cette poupée ! et une propagande bien autrement efficace que la propagande abstraite, qui ne parle qu'au petit nombre des convaincus.
L'essentiel, c'était que le peuple s'habituât à descendre ans la rue, à manifester ses opinions sur la place publique, qu'il s'habituât à braver la police, la troupe, la cavalerie. C'est pourquoi les révolutionnaires de l'époque ne négligèrent rien pour attirer la foule dans les rues, pour provoquer ces attroupements.
Chaque circonstance de la vie publique à Paris et dans les provinces était utilisée de cette manière. L'opinion publique a-t-elle obtenu du roi le renvoi d'un ministre détesté, ce sont des réjouissances, des illuminations à n'en plus finir. Pour attirer le monde, on brûle des pétards, on lance des fusées «en telle quantité qu'à certains endroits on marchait sur le carton». Et si l'argent manque pour en acheter, on arrête les passants bien mis et on leur demande, Ñ «poliment mais avec fermeté», disent les contemporains, Ñ quelques sous «pour divertir le peuple». Puis, lorsque la masse est bien compacte, des orateurs prennent la parole pour expliquer et commenter les évènements, et des clubs s'organisent en plein air. Et, si la cavalerie ou la troupe arrivent pour disperser la foule, elles hésitent à employer la violence contre des hommes et des femmes paisibles, tandis que les fusées qui éclatent devant les chevaux et les fantassins, aux acclamations et aux rires du public, arrêtent la fougue des soldats.
Dans les villes de province, ce sont quelquefois des ramoneurs qui s'en vont dans les rues, en parodiant le lit de justice du roi ; et tous éclatent de rire en voyant l'homme à la face barbouillée qui représente le roi ou sa femme. Des acrobates, des jongleurs réunissent sur la place des milliers de spectateurs, tout en décochant, au milieu de récits drôlatiques, leurs flèches à l'adresse des puissants et des riches. Un attroupement se forme, les propos deviennent de plus en plus menaçants, et alors, gare à l'aristocrate dont la voiture ferait apparition sur le lieu de la scène : il sera certainement malmené par la foule.
Que l'esprit travaille seulement dans cette voie, Ñ que d'occasions les hommes intelligents ne trouveront-ils pas pour provoquer des attroupements, composés d'abord de rieurs, puis d'hommes prêts à agir lors d'un moment d'effervescence.
Tout cela étant donné : d'une part, la situation révolutionnaire, le mécontentement général, et d'autre part, les placards, les pamphlets, les chansons, les exécutions en effigie, tout cela enhardissait la population et bientôt les attroupements devinrent de plus en plus menaçants. Aujourd'hui, c'est l'archevêque de Paris qui est assailli dans un carrefour ; demain, c'est un duc ou un comte qui a failli être jeté à l'eau ; un autre jour, la foule s'est amusée à huer sur leur passage les membres du gouvernement, etc. ; les faits de révolte varient à l'infini, en attendant le jour où il suffira d'une étincelle pour que l'attroupement se transforme en émeute, et l'émeute en Révolution.
Ñ « C'est la lie du peuple, ce sont les scélérats, les fainéants qui se sont ameutés», Ñ disent aujourd'hui nos historiens prudhommesques. Ñ Eh bien, oui, en effet, ce n'est pas parmi la gent aisée que les révolutionnaires cherchent des alliés. Puisque celle-ci se bornait à récriminer dans les salons, c'est bien dans les caboulots mal famés de la banlieue qu'ils allaient chercher des camarades, armés de gourdins, lorsqu'il s'agissait de huer Monseigneur l'archevêque de Paris, Ñ n'en déplaise aux Prudhommes qui sont trop bien gantés pour se compromettre en de pareilles entreprises.
Si l'action s'était bornée à attaquer les hommes et les institutions du gouvernement, la grande Révolution eût-elle jamais été ce qu'elle fût en réalité, c'est-à-dire un soulèvement général de la masse populaire, paysans et ouvriers, contre les classes privilégiées ? La Révolution eût-elle duré quatre ans ? eût-elle remué la France jusqu'aux entrailles ? eût-elle trouvé ce souffle invincible qui lui a donné la force de résister aux «rois conjurés» ?
Certainement non ! Que les historiens chantent tant qu'ils voudront les gloires des «messieurs du Tiers», de la Constituante ou de la Convention, Ñ nous savons ce qu'il en est. Nous savons que la Révolution n'eût abouti qu'à une limitation microscopiquement constitutionnelle du pouvoir royal, sans toucher au régime féodal, si la France paysanne ne se fût soulevée et n'eût maintenu, Ñ quatre années durant, l'anarchie, Ñ l'action révolutionnaire spontanée des groupes et des individus, affranchis de toute tutelle gouvernementale. Nous savons que le paysan serait resté la bête de somme du seigneur, si la jacquerie n'eût sévi depuis 1788 jusqu'à 1793 Ñ jusqu'à l'époque où la Convention fut forcée de consacrer par une loi, ce que les paysans venaient d'accomplir en fait : l'abolition sans rachat de toutes les redevances féodales et la restitution aux Communes des biens qui leur avaient été jadis volés par les riches sous l'ancien régime. En attendre des Assemblées, si les va-nu-pieds et les sans-culottes n'avaient jeté dans la bascule parlementaire le poids de leurs gourdins et de leurs piques, eût été une duperie.
Mais ce n'est ni l'agitation dirigée contre les ministres, ni par l'affichage dans Paris des placards dirigés contre la reine, que le soulèvement des petits villages pouvait être préparé. Ce soulèvement fut certainement le résultat de la situation générale du pays, mais il fut préparé aussi par l'agitation faite au sein du peuple et dirigée contre ses ennemis immédiats : le seigneur, le prêtre-propriétaire, l'accapareur de blé, le gros bourgeois.Ce genre d'agitation est bien moins connu que le précédent. L'histoire de France est faite, celle du village n'a jamais été commencée sérieusement : et cependant, c'est cette agitation qui a préparé la Jacquerie,sans laquelle la Révolution eût été impossible.
Le pamphlet, le libelle ne pénétrait pas dans le village : le paysan à cette époque ne lisait presque pas. Eh bien, c'est par l'image imprimée, souvent barbouillée à la main, simple et compréhensible, que se faisait la propagande. Quelques mots tracés à côté, et tout un roman se forgeait avec ces estampes secrètes et ces enluminures populaires concernant le roi, la reine, le comte d'Artopis, Madame de Lamballe, le pacte de famine, les seigneurs, «vampires suçant le sang du peuple» ; il courait les villages et préparait les esprits. Là, c'était un placard fait à la main, affiché sur un arbre, qui excitait à la révolte, promettant l'approche des temps meilleurs et racontant les émeutes qui avaient éclaté dans d'autres provinces, à l'autre bout de la France.
Sous le nom des «Jacques», il se constituait des groupes secrets dans les villages, soit pour mettre le feu à la grange du seigneur, soit pour détruire ses récoltes, ou son gibier, soit pour l'exécuter ; et, que de fois ne trouvait-on pas dans le château un cadavre percé d'un couteau, qui portait cette inscription : De la part des Jacques ! Un lourd équipage descendait le long d'une côte ravinée, amenant le seigneur dans son domaine. Mais deux passants, aidés du postillon, le garottaient et le roulaient au fond du ravin, et dans sa poche on trouvait un papier disant : De la part des Jacques ! Ou bien, un jour, au croisement de deux routes, on apercevait une potence portant cette inscription : Si le seigneur ose percevoir les redevances, il sera pendu à cette potence. Quiconque osera les payer au seigneur, aura le même sort ! et le paysan ne payait plus, à moins d'y être contraint par la maréchaussée, heureux, au fond, d'avoir trouvé un prétexte pour ne rien payer. Il sentait qu'il y avait une force occulte qui le soutenait, il s'habituait à l'idée de ne rien payer, de se révolter contre le seigneur, et bientôt, en effet, il ne payait plus et il arrachait au seigneur, par la menace, la renonciation à toutes les redevances.
Continuellement, on voyait dans les villages des placards annonçant que désormais, il n'y aura plus de redevances à payer ; qu'il faut brûler les châteaux et les terriers (cahiers de redevances), que le Conseil du Peuple vient de lancer un arrêt dans ce sens, etc., etc. Ñ «Du Pain ! Plus de redevances ni de taxes !» voilà le mot d'ordre que l'on faisait courir dans les campagnes. Mot d'ordre compréhensibles pour tous, allant droit au coeur de la mère, dont les enfants n'avaient pas mangé depuis trois jours, allant droit au cerveau du paysan harcelé par la maréchaussée, qui lui arrachait les arriérés des taxes. Ñ «A bas l'accapareur !» Ñ et ses magasins étaient forcés, ses convois de blé arrêtés, et l'émeute se déchaînait en province. Ñ «A bas l'octroi !» et les barrières étaient brûlées, les commis assommés, et les villes, manquant d'argent, se révoltaient à leur tour contre le pouvoir central qui leur en demandait. Ñ «Au feu les registres d'impôts, les livres de comptes, les archives des municipalités ! » et la paperasse brûlait en juillet 1789, le pouvoir se désorganisait, les seigneurs émigraient, et la Révolution étendait toujours davantage son cercle de feu.
Tout ce qui se jouait sur la grande scène de Paris n'était qu'un reflet de ce qui se passait en province, de la Révolution qui, pendant quatre ans, gronda dans chaque ville, dans chaque hameau, et dans laquelle le peuple s'intéressa bien moins aux menées de la cour qu'à ses ennemis les plus proches : aux exploiteurs, aux sangsues de l'endroit.
Résumons. Ñ La Révolution de 1788-1793, qui nous présente sur une grande échelle la désorganisation de l'Etat PAR la Révolution populaire (éminemment économique, comme toute Révolution vraiment populaire), Ñ nous sert ainsi d'enseignement précieux.
Bien avant 1789, la France présentait déjà une situation révolutionnaire. Mais l'esprit de révolte n'avait pas encore suffisamment mûri pour que la Révolution éclatât. C'est donc sur le développement de cet esprit d'insubordination, d'audace, de haine contre l'ordre social, que se dirigèrent les efforts des révolutionnaires. Tandis que les révolutionnaires de la bourgeoisie dirigeaient leurs attaques contre le gouvernement, les révolutionnaires populaires, Ñ ceux dont l'histoire ne nous a même pas conservé les noms, Ñ les hommes du peuple préparaient leur soulèvement, leur Révolution, par des actes de révolte dirigés contre les seigneurs, les agents du fisc et les exploiteurs de tout acabit.
En 1788, lorsque l'approche de la Révolution s'annonça par des émeutes sérieuses de la masse du peuple, la royauté et la bourgeoisie cherchèrent à la maîtriser par quelques concessions ; mais, pouvait-on apaiser la vague populaire par les Etats Généraux, par le simulacre de concessions jésuitiques du 4 août, ou par les actes misérables de la Législative ? Ñ On apaise ainsi une émeute politique, mais avec si peu de choses on n'a pas raison d'une révolte populaire. Et la vague montait toujours. Mais en s'attaquant à la propriété, en même temps elle désorganisait l'Etat. Elle rendait tout gouvernement absolument impossible, et la révolte du peuple, dirigée contre les seigneurs et les riches en général, a finit, comme on le sait, au bout de quatre ans, par balayer la royauté et l'absolutisme.
Cette marche, c'est la marche de toutes les grandes Révolutions. Ce sera le développement et la marche de la prochaine Révolution, si elle doit être, Ñ comme nous en sommes persuadés, Ñ non un simple changement de gouvernement, mais une vraie Révolution populaire, un cataclysme qui transformera de fond en comble le régime de la propriété.
Pierre Kropotkine
El bolo
Des ruines du développement, naît la révolte
Nov 2001
À Montréal, Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières, Granby, des groupes s'organisent afin de résister au système capitaliste et à l'État. À Toronto et dans plusieurs autres villes ontariennes, l'OCAP, l'Ontario Coalition Against Poverty, continue la lutte au gouvernement conservateur de Mike Harris, à la croisade dirigée par la bourgeoisie contre les autochtones, les pauvres, les travailleurs et travailleuses. Pour en finir pour de bon avec ce système injuste, destructeur et inhumain, il importe de créer un mouvement révolutionnaire, de s'organiser entre nous, de reprendre le contrôle sur nos vies. Il faut non simplement s'organiser dans une perspective de lutte, de négation même de l'autorité, mais également pour arriver à l'autogestion, à la mise en commun des modes de production et des fruits du travail, tant dans les villes que dans les campagnes. Or, on ne parle guère à savoir comment, dans les milieux ruraux, les gens s'organisent pour résister aux assauts de l'agro-business, à la destruction des campagnes et des forêts au nom du profit.Pourtant, la lutte révolutionnaire ne devrait pas se concentrer qu'aux seuls milieux urbains et industrialisés. L'idéal libertaire doit aussi gagner la campagne afin que la révolution ne soit pas que le fait des ouvriers et ouvrières mais aussi des paysans et paysannes. La révolution sociale ne saurait perdurer sans l'apport des communautés rurales, sans la reprise de la terre par ceux et celles qui la travaillent. Historiquement, nombreuses ont été les révolutions qui ont pris naissance en ville pour ensuite gagner la campagne. Les grands changements sociaux de l'histoire ont toujours été accompagnés de réformes agraires, conditionnant nos rapports avec la nature et nos modes de vie. Dans les périodes tumultueuses, il y a eu au sein de la paysannerie, des gens prêts à s'organiser entre eux pour supprimer les privilèges des seigneurs et abattre les structures sociales hiérachisées, sources de leur misère. On peut citer en exemple les révolutions russe et espagnole, dont les idées ont su parcourir les campagnes entraînant le soulèvement des paysans et paysannes exploitéEs.
Toutefois, d'autres mouvements révolutionnaires ont pris naissance dans les campagnes, pour ensuite gagner les centres urbains. Bon nombre des révolutions d'Amérique latine et d'Asie du Sud-Est ont été le fait de paysanNEs et de quelques intellectuels guerilleros. Le 1er janvier 1994, au Chiapas, un mouvement insurrectionnel, principalement composé de paysanNEs indigènes, sortit du maquis et s'empara de plusieurs villes de cet État du sud du Mexique. L'armée zapatiste, l'EZLN, pris les armes contre les classes dirigeantes qui, depuis la colonisation européenne de l'Amérique, mènent une guerre sans merci contre les communautés mayas, zapotèques et autres (1). Les zapatistes et d'autres organisations paysannes indigènes revendiquent le droit à l'autodétermination, à l'autogestion de la terre et de leurs communautés. La reconnaissance même de ces droits fait obstacle aux projets de développement du président Fox, aux intérêts des propriétaires fonciers et des multinationales américaines (complexes pétrolier, minier et agro-industriel).
Les Accords de San Andrés, entre l'EZLN et le Gouvernement mexicain, ont depuis été abandonnés (2). Le 18 juillet 2001, le Congrès mexicain a ratifié la Loi indigène, qui "assujettit désormais l'exercice des coutumes autochtones à l'approbation des législatures d'État et abolit les protections du régime de propriété communale indigène" (3). De plus, le Président Fox vient de signer avec ses voisins le Plan Puebla-Panama, le PPP, qui selon lui sera "la pièce maîtresse du Mexique dans la ZLÉA". Celui-ci prévoit la construction du corridor Trans-Isthmus : une autoroute privée à quatre voies, doublée d'une voie ferroviaire, reliées aux ports de Salina Cruz et de Coatzacoalcos, ainsi qu'à un vaste réseau de voies secondaires, permettant ainsi la liaison commerciale entre l'Océan pacifique et le Golfe du Mexique (4). Le PPP va surtout permettre l'exploitation de ressources naturelles, en plein cœur des territoires autochtones par la création de cinq corridors "écologiques" (5). On veut également y installer 92 maquilladoras.
La stratégie des gouvernements mexicain et américain repose avant tout sur la remilitarisation dans la région. L'armée mexicaine est déployée à travers les États du sud et 12 000 soldats américains sont en réserve au Guatemala, près de la frontière mexicaine. Au Chiapas, les paysanNEs sont constamment victimes de harcèlement de la part des militaires mexicains et des forces paramilitaires de droite. Des paysanNEs sont tués, battus, d'autres sont menacés de mort et ont vu leur maisons et fermes détruites. Selon plusieurs militantEs locaux, l'État mexicain veut ainsi provoquer la migration des paysanNEs dépossédés vers les villes, pour qu'ils aillent travailler dans les maquilladoras, pour ceux-là même qui dirigent la présente guerre. Avec les récentes attaques de l'État, des paramilitaires et des multinationales, le mouvement insurrectionnel pourrait s'étendre dans les États voisins du Chiapas. La guerre entre les classes sociales, entre les paysanNEs indigènes et l'État capitaliste, n'est pas terminée.
La résistance paysanne ne prend pas toujours la forme de mouvements populaires armés et organisés, comme au Chiapas. Elle se fait également par des actions
quotidiennes, comme le sabotage, le vol et le refus de collaborer avec la classe bourgeoise agraire. En Malaysia, lorsque les capitalistes ont introduit les moissonneuses-batteuses dans les rizières dans les années 1980, certains paysanNEs s'en sont pris à celles-ci et à leurs propriétaires, car cela détruisait leur travail.
Il serait important de voir comment les gens s'organisent ici, dans les campagnes du Québec, de connaître leur réalité.
La lutte au complexe agro-industriel, à la destruction de l'environnement Au Québec, la concentration du capital foncier se poursuit. Le capitalisme impose le productivisme et la concentration des opérations dans les campagnes. De nombreuses fermes sont en fait de véritables entreprises, si bien qu'on ne peut même plus appeler cela de l'agriculture. Dans ce système, les petits paysans sont marginalisés. L'aménagement capitaliste a complètement transformé le paysage rural. La monoculture et la standardisation des semences servent avant tout les intérêts des multinationales qui déclarent ne répondre qu'aux besoins des agriculteurs, en somme les gros producteurs laitiers, de volailles et les industries porcine et bovine. À certains endroits, les fermes de petite et moyenne tailles sont désormais la propriété d'entreprises agricoles, qui ont racheté leurs terres et leurs quotas afin d'augmenter leurs propres capacités de production. Engrais chimiques et pesticides sont utilisés intensivement, entraînant de graves problèmes pour l'environnement. À l'instar des villes, c'est la course à la productivité.
Sur ces vastes domaines, la classe bourgeoise agraire exploite de nombreux et nombreuses salariéEs. En Montérégie, de nombreux producteurs maraîchers font venir des centaines d'ouvriers et d'ouvrières du Mexique pour la préparation, l'entretien et la récolte, à un moindre coût. Ces personnes travaillent dans les champs, dix heures par jour, au salaire minimum. Exploités ici, comme là-bas, ces gens trouvent le courage de continuer, et ce afin d'envoyer un peu d'argent à leur famille. C'est le cas de bon nombre de ces travailleurs et travailleuses nomades, qui fuient le terrorisme économique, dont ils sont la cible.
Un vaste complexe agro-industriel règne sur les campagnes au Québec. Agropur (Natrel), la Coopérative fédérée, propriétaire d'Olymel-Flamingo, Lactantia,
Ménard et fils, etc. ne sont que de vastes entreprises qui s'approprient la terre et les équipements à la sueur des salariéEs, des agriculteurs et agricultrices. Tout aspect coopératif a définitivement disparu au profit d'une gestion centralisée et autoritaire. Elles contrôlent tout, de la production jusqu'à la commercialisation. Aujourd'hui, la majorité de la production céréalière provient d'OGM, développés par l'industrie agro-chimique et les centres de recherche universitaires. Les firmes multinationales comme Dekalb Canada (Monsanto), Novartis, Cargill, Pioneer, Sur-Gain, etc. exercent un contrôle de plus en plus total sur l'agriculture, ne serait-ce que par leur monopole sur le marché des semences et des grains. L'agro-business, grâce à son puissant lobby, a non seulement l'appui du gouvernement québécois, mais également le soutien tacite de l'organisation qui est censée représenter les agriculteurs, l'Union des Producteurs Agricoles du Québec, l'UPA.
Toutefois, de petits paysans s'organisent et résistent à leur façon. Certains ont fait la transition vers l'agriculture biologique, à petite échelle. En pratiquant une agriculture qui respecte les limites de l'environnement, ils refusent de participer à la destruction des campagnes. Des réseaux d'agriculture soutenus par la communauté, relativement autonomes, ont aussi été créés. C'est notamment le cas du réseau Équiterre. Il s'agit encore d'un rapport marchand entre producteur et consommateur, mais on peut néanmoins y acheter des légumes biologiques directement de la ferme, sans intermédiaire, sans Métro, Provigo, Loblaw, etc.
De nombreuses personnes se sont engagées dans la lutte militante et ont créé des réseaux d'action contre l'agro-business, plus spécialement contre l'industrie porcine. Le groupe STOPPP, de Pintendre, est un exemple de villageois qui se sont rapproprié l'espace public pour dire non à l'installation de mégaporcheries dans leur communauté. Le Mouvement Vert Mauricie, un groupe écologiste, a fait de même si bien que des projets d'installation ont été arrêtés dans leur région. Dans les régions, spécialement en Montérégie, en Beauce et en Mauricie, le développement des mégaporcheries est un véritable problème pour l'environnement. Alors que 80% de la production porcine est exportée à l'étranger, principalement en Asie et aux États-Unis, 100% du purin reste ici, étendu dans les champs de céréales (6), pour se répandre ensuite dans les cours d'eau, contaminant sérieusement les sols et les rivières. Sans compter la pollution de l'air et les problèmes d'émanations de méthane, causées par le purin. La lutte aux mégaporcheries n'est qu'un exemple, parmi tant d'autres, de gens qui se sont regroupés afin de s'opposer à la destruction de leur milieu de vie.
À l'échelle provinciale, des gens ont créé l'Union paysanne du Québec, en opposition à l'UPA et à la relation incestueuse qu'elle entretient avec l'agro-business. Monsanto, Novartis, etc., par l'entremise de leurs filiales canadiennes, siègent à l'UPA, au sein de l'association des marchands de semences du Québec. L'Union paysanne a été créée sur le modèle de la Confédération paysanne, en France, dont la lutte est incarnée par le très médiatisé José Bové. En lien avec l'Union paysanne, le réseau Sauvez nos Campagnes fait la promotion de l'agriculture biologique, non-industrielle. Aux audiences publiques sur l'environnement (BAPE), ils ont exposé les problèmes de pollution causés par l'agro-industrie. Il ne s'agit pas de groupes révolutionnaires, mais avant tout d'organisations qui mènent des luttes spécifiques ou qui ont pour objectif la rappropriation des campagnes par la paysannerie. Elles ont le mérite d'avoir su créer un débat là où il n'y en
avait point.
Précédant la tenue du Sommet des Amériques, de nombreuses organisations paysannes et des militantEs engagéEs dans différents groupes ont mené une campagne d'information sur les conséquences de la production agro-industrielle pour la paysannerie et l'environnement, à travers toutes les Amériques. Le mouvement des Sans Terre (Brésil), le Forum Americana Indigenismo, le Northeast Resistance Against Genetic Engineering, etc. sont tous venus à Québec. Durant le Sommet, ils ont organisé une bouffe populaire, ils ont pris la rue, manifestant leur opposition au capital et à l'État policier. Dans l'agitation populaire, des drapeaux noir et vert ont flotté sur la ville de Québec, les militantEs écoanarchistes passant à l'action directe contre le pouvoir et ses symboles.
Quelle peut être l'une des stratégies, pour nous, militantEs anti-autoritaires, et ce, dans l'objectif de voir un mouvement révolutionnaire émerger, non seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes? Comment aller au-delà du symbolisme, et tenter de réaliser, à tout de moins, un esprit de communauté
et de solidarité entre la ville et la campagne? Je n'ai pas de réponses absolues, mais nous pourrions au moins participer aux luttes paysannes, dans une perspective de radicalisation du conflit qui les oppose à l'agro-business et à l'État. Car dans la guerre contre la paysannerie, l'industrie agroalimentaire bénéficie d'un support total de l'État, et au Chiapas comme dans d'autres coins du monde, elle dipose même de ses moyens les plus coercitifs: la police, l'armée et les forces paramilitaires.
En Bolivie, les militantEs anarchistes des Jeunesses libertaires ont participé à la lutte des paysanNEs et des petits producteurs de coca contre le gouvernement du Président Banzer, les Banques, et le Fonds monétaire international (FMI). En coordonnant leurs actions, les paysanNEs et les militantEs ont réussi à paralyser le pays tout entier. Des routes ont été bloquées, des occupations ont eu lieu dans plusieurs endroits, si bien que la Bolivie est présentement au bord de l'insurrection. Par cela, les gens ont réussi à empêcher la privatisation de l'eau, ainsi que l'application d'autres politiques néolibérales. La Bolivie n'est qu'un exemple, parmi d'autres, où des gens mènent la lutte de classe contre les élites, refusant les diktats de l'économie capitaliste imposés par le FMI et la Banque mondiale. Il ne faut pas se surprendre que lorsqu'on attaque la population, une partie de celle-ci cherchera toujours à se défendre. La sujétion à ce système injuste ne serait être totale.
Vers la création de communes libres Suite à la révolution d'Octobre, un jeune anarchiste, fils de paysans pauvres, du nom de Nestor Makhno, participa à l'organisation sociale de la paysannerie dans le sud de l'Ukraine. Contre le régime de droite instauré par les armées autrichienne et allemande, les paysanNEs s'organisèrent socialement et militairement, si bien que les forces impérialistes et réactionnaires durent s'avouer vaincues. En même temps qu'ils firent la guerre aux Blancs, les paysanNEs mirent la terre en commun. Chaque guérillero était paysanNE, chaque paysanNE était guérillero. Malheureusement, la makhnovstchina fut par la suite écrasée par les communistes autoritaires, les bolchéviques. Néanmoins, elle restera toujours un symbole de lutte et d'espoir, de la possibilité de s'organiser librement, sans patrons ni partis.
Aujourd'hui au Canada, principalement sur la côte Ouest, il existe de nombreuses communes libertaires. Dans bien des cas, il s'agit de militantEs écoanarchistes, qui tout en étant directement engagés dans la lutte de classe, ont décidés d'organiser de petites communes. La terre et les fruits du travail
de chacun y sont mis en commun. Les gens s'organisent, créent cet esprit de communauté, tout en continuant la lutte au capital et à l'État. Ils ont créé leur propres réseaux d'information et d'action directe. Bien qu'ils ne s'agissent pour l'instant, que de microsociétés, qu'ont soit encore loin de la révolution sociale, ces projets autonomes nous démontrent toutefois qu'il est possible d'organiser la société sur des bases libertaires et égalitaires.
El bolo
Références :
Daniel Guérin. Ni Dieu, Ni Maître. Anthologie de l'anarchisme. Tome I et II. Paris, La découverte
Denise Proulx. Au Mexique, l'autoroute mène à la guerre. Recto-Verso, no. 292, sept.-oct. 2001.
James Scott. Weapons of the Weak: Everyday forms of Peasant Resistance. New Haven, Yale University Press, 1985.
Site web de l'UPA
Daniel Guérin. Ni Dieu, Ni Maître. Anthologie de l'anarchisme. Tome I et II. Paris, La découverte
Denise Proulx. Au Mexique, l'autoroute mène à la guerre. Recto-Verso, no. 292, sept.-oct. 2001.
James Scott. Weapons of the Weak: Everyday forms of Peasant Resistance. New Haven, Yale University Press, 1985.
Site web de l'UPA
Notes 1) La majeure partie des colonnes zapatistes se disent magonistes, du nom de Ricardo Flores Magon, un militant anarchiste qui a influencé les paysanNEs indigènes dans leur lutte contre les seigneurs de la terre.
2) Les Accords reconnaissaient aux autochtones le droit à l'autodétermination, à l'autogestion des ressources et à une organisation sociale qui leur est propre.
3) Afin d'adopter cette loi le plus tôt possible, le parti du Président Vicente Fox, le PAN (Parti de l'Action nationale) s'est allié au Parti révolutionnaire institutionnel, le PRI.
4) L'Isthme de Tehuantepec est le point de passage le plus étroit (350 Km) entre les océans atlantique et pacifique au nord du canal de Panama, qui a atteint sa capacité maximale d'achalandage et qui ne peut permettre le passage des navires de nouvelle génération.
5) Les États du sud regorgent de pétrole, de gaz, d'uranium, de titane, de cuivre, de forêts et d'eau (45% du potentiel hydroélectrique du Mexique). Avec la ZLÉA et le PPP, ces ressources seront désormais à la portée des investisseurs. Avec le PPP, le Président Fox et les États-Unis ont l'intention de faciliter le travail des multinationales dans la région en privatisant les infrastructures (ports, aéroports et routes), la terre et les ressources naturelles, notamment l'hydroélectricité et les réserves d'hydrocarbures, présentement détenues par la société pétrolière nationale, Pemex. Les États d'Oaxaca et du Chiapas sont les éléments essentiels du Mexique dans le programme énergétique continental imposé par les États-Unis. On veut également favoriser le déploiement de l'agro-business, notamment de l'industrie céréalière, au détriment de la paysannerie indigène, qui pratique la culture du mais à des fins d'autosubsistance, non commerciales.
6) Le maïs est la céréale qui réagit le mieux à l'épandage intensif du purin de porc. Voir le documentaire de l'ONF, Bacon, le film, récemment sorti. On y explique les conséquences de l'élevage porcin, à l'échelle industrielle.
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