Hélène Hernandez
L'ORDRE MORAL CONTRE LES FEMMES
Toute religion engendre l’intégrisme. L’aspect social d’une religion - théologie de la libération, doctrine sociale del'Église avec ses prêtres ouvriers - n’est qu’une stratégie mise en place pour conquérir une population dans sa masse. Que ses serviteurs soient sincères et intègres, il n’en reste pas moins qu’ils servent d’autres intérêts supra-humains : ne s’agit-il pas de diriger toutes les consciences pour gouverner l’ensemble de la planète ?L’agression cléricale La croisade bat son plein. La rechristianisation de l’Occident passe par la France dont la tradition fait qu’elle serait la fille aînée de l'Église. Cette seconde évangélisation dont l’appel fut lancé par Jean-Paul II en 1982 à Compostelle, devant des milliers de fidèles, justifie une offensive de la foi contre des libertés fondamentales. Le pape n’a de cesse de vouloir imposer à toutes et à tous ses normes et ses interdits. Qu’il s’agisse du divorce, de l'homosexualité, du préservatif, de l’avortement ou de la contraception, il brandit le spectre de la culture de mort. Il n’est pas suffisant de prêcher et de catéchiser, il lui faut intervenir dans la vie publique et politique comme chef d'État, au-dessus de tous les États. N’affirme-t-il pas que la loi divine doit primer sur toutes les lois civiles ? C’est en cela qu’il soutient les opérations de sauvetage contre les établissements pratiquant des interruptions volontaires de grossesse et que de nombreux prélats sont venus témoigner devant les tribunaux en faveur des commandos anti-avortement, quand ils n’en faisaient pas partie eux-mêmes.
Le Vatican, avec l’aide de la puissance de l’Opus Dei, organise un réseau influent dans les milieux politiques et institutionnels : que ce soit Hervé Gaymard ou Jean-Claude Gaudin et leurs liens avec Chirac dans la Fondation Jérôme Lejeune, ou que ce soit Christine Boutin, membre du conseil pontifical pour la famille, militant sans relâche dans les milieux parlementaires, contre le droit à l’avortement et pour les droits de la vie, ou que ce soit encore Colette Codaccioni qui contribua à liquider le Planning familial du Nord avant d'être ministre de la solidarité entre les générations mais surtout active défenseur de la tradition familiale. Il œuvre aussi dans les domaines de l’information ou de la santé : pour censurer des émissions de télévision ou faire interdire films et affiches, pour modifier des campagnes d’information sur le sida ou la contraception, pour mettre en place une consultation éthico-religieuse à l'hôpital public de Béclère, à Clamart.
Les lobbies de l’ordre moral rassemblent, dans une même croisade orchestrée par le Saint-Siège, traditionalistes et intégristes qu’ils soient villiéristes, frontistes, de droite mais aussi de gauche. Il n’est qu'à se souvenir de la censure exercée par Bérégovoy dans la campagne " Pour ne penser qu'à l’amour " ou qu'à craindre un certain nombre d’interventions à venir de ministres de Jospin à la lumière de ce que d’aucuns ont déjà commis : Chevènement n’a-t-il pas signé un appel à la jeunesse, qui visait à rétablir la famille, aux côtés de gens peu recommandables ?
Une résistance s’organise… Les femmes ont de tout temps été prisonnières des religions. L’espace de liberté qu’elles ont conquis par leurs luttes se réduit sous la butée des fous de Dieu et de leurs relais dans la classe politique. Mais elles reprennent le combat de leur émancipation car une grande partie d’entre elles est consciente du rôle qu’on veut leur faire jouer entre marmites et marmots sous couvert de crise économique : il leur faut préserver leur corps de toute entrave et de toute violence, il leur faut gagner dans la liberté de choix de vie et de sexualité, il leur faut lutter contre toute tentative de discrimination et d’exclusion. C’est pourquoi la manifestation du 25 novembre 1995 et les assises pour les droits des femmes en mars 1997 ont été de si grands succès.
Le combat contre l’ingérence du pouvoir pontifical et religieux dans la vie politique et civile au service de l’ordre moral et au détriment des libertés et des droits des femmes est une urgence.
Hélène Hernandez
Le mariage tel qu'il fut et tel qu'il est !
CONFLANS-HONORINE (Seine-et-Oise)
1924
Note de l'Éditeur:
C'est à la bonne obligeance des petits-enfants de notre grand disparu Elisée Reclus que je suis redevable de publier ici l'intéressante étude d'Élie Reclus. Cette étude, tirée en 1907 à un petit nombre d'exemplaires, est restée peu connue et est devenue introuvable actuellement. Tous mes remerciements à nos bons camarades pour leur amabilité.
A. LORULOT.
Puisque l'institution même du mariage civil est en cause, nous en exposerons le développement historique. Les points en litige seront mis à leur valeur relative ; par un seul fait que la situation générale sera bien établie, plusieurs difficultés d'ordre secondaire se dissiperont sans qu'on y touche, et la grande question de droit s'élucidera en quelque sorte d'elle-même.
«L'homme est la mesure de toute chose», disait un sage de l'antiquité, formulant une vérité dont les générations qui se succèdent n'épuiseront pas la profondeur.
«Donc, je mesure tout à mon aune», Ñ concluent certains auxquels il ne vient pas à l'idée que la longueur physique de leur individu, déjà bien petit en comparaison de la Terre, est insuffisante pour métrer le système solaire, insuffisante pour les espaces célestes. Le plus intelligent n'a qu'une valeur mesquine, s'il compare son bagage intellectuel à celui des millions qui peuplent le monde, des milliards qui l'ont peuplé. En comparaison avec les périodes cosmiques, éphémères sont nos vies, éphémères nos ans composés de treize lunaisons. Ce qui n'empêche qu'avec une candeur parfaite, une innocence naïve, le commun des mortels se figure comprendre l'univers parce qu'il l'a réduit à sa propre taille, déclare immobile ce qu'il n'a jamais vu changer, immuable ce qu'il n'a jamais senti bouger ; car il n'a jamais mis en question la prétendue évidence des sens. C'est ainsi qu'on disait la Terre centre éternel des cieux, la Terre, qui, depuis des cycles incomptés, se précipite à travers les constellations avec une vélocité prodigieuse. Comme il branlerait la tête, le paysan né dans son village, si tout abruptement on lui déclarait qu'il laboure un fond de mer ; que de cette colline à l'horizon, il n'est pas un centimètre cube qui n'aît grouillé dans la vase, nagé dans les flots ; que la roche au milieu des luzernes est arrivée de deux cent cinquante lieues, voiturée sur un glaçon ; que les montagnes bleues à l'horizon, que ces montagnes sont en marche vers la mer, et qu'elles roulent, emportées par les torrents et les rivières ! Il hochera la tête, votre bonhomme, si vous avancez qu'on n'a pas toujours été marié par le ministère du prêtre et de l'officier municipal. Ñ Rien n'est plus vrai, cependant ; Ñ mais comment admettre ce qu'on ne peut comprendre ?
Il faut, en effet, une réflexion déjà aiguisée par les modernes découvertes scientifiques pour accepter pleinement le fait que l'Univers est engagé dans une série de transformations incessantes, que nos institutions sociales, à l'instar des grands phénomènes cosmiques, se modifient par leur action réciproque dans le cours des longs âges ; que l'histoire et la géologie se ressemblent, que la Nature et l'humanité se développent parallèlement et suivant les mêmes lois.
Rapt, meurtre, esclavage, promiscuité brutale, tels furent les débuts de l'institution matrimoniale, débuts peu glorieux, mais dont nous n'avons aucune honte : plus bas nous avons commencé, plus haut nous espérons monter. Par ce qui se pratique parmi les populations contemporaines les plus arriérées, nous jugeons des mÏurs de notre propre race, aux temps reculés dans lesquels elle n'avait pas d'histoire. Que nous apprennent cent et une relations de voyageurs ?
Des guerriers, Ñ aux cours d'assises on les qualifierait d'assassins, Ñ une bande de guerriers surprennent un village. La nuit est profonde ; jusqu'aux huttes de roseaux, jusqu'aux gourbis tressés de ramées, les envahisseurs se sont glissés à pas de loup, sans faire crier une feuille sèche. Soudain, ils poussent des cris féroces, des rugissements terribles, secouent les torches, brandissent des tisons. En un clin d'Ïil s'embrasent les torches de pin, les toits de feuilles flambent et pétillent. Les familles qui sommeillaient, les individus accroupis, empaquetés, pressés les uns contre les autres, les voilà saisis par le désastre ; ahuris, affolés, ils brûlent déjà, et sont encore endormis. On se précipite à l'ouverture qu'on avait faite étroite et basse pour la pouvoir mieux défendre, on s'y heurte, on se pousse et s'embarrasse, rôti par la flamme, ébloui par les gerbes incandescentes, suffoqué par la fumée. Les premiers franchissent la porte en rampant, et comme ils glissent encore sur le sol, ils ont les membres transpercés, la tête fracassée. Aux vieillards moins agiles, aux enfants sans vigueur, aux malheureux incapables de se défendre, on ne fait pas même l'aumône d'un coup de massue, on les rejette dans le brasier flambant. Tout est tué, tout est massacré, sauf quelques grandes filles échappées à l'incendie, épargnées par le casse-tête. Les vainqueurs, Ñ on appelle cela des vainqueurs, Ñ se précipitent dans l'enceinte des troupeaux qu'ils poussent devant eux pêle-mêle, avec les malheureuses qui ont les mains attachées derrière le dos. Heureux et fiers, les pillards s'annoncent de loin par des grognements de triomphe ; ils gravissent les collines, dévalent les plaines. Les captives qui trop souvent trébuchent et tombent, celles qui ont trop de peine à se relever sont dépêchées d'un dernier coup, ou laissées à expirer dans quelque marais, à pourrir dans une fondrière. Pour activer la marche, pour ranimer les efforts défaillants, ils piquent dans les épaules, dans la nuque : «Avance ou crève !». Aux temps héroïques, les braves, les vaillants et les admirés se pourvoyaient ainsi d'épouses et de fiancées.
Fête de la victoire. Magnifique boucherie des bêtes razziées. Tapage, vacarme et vociférations, danses frénétiques, énorme bombance, glorieuse ivresse, orgie digne des Immortels. Encore fourbues de fatigue, leurs blessures fermant à peine, les filles, les femmes butinées attendent, jetées dans les coins, le dernier acte de la ripaille : tous les mâles de la horde leur passeront sur le corps. Ñ Au préalable, le sorcier, bizarrement accoutré, l'homme aux incantations, les lavera, les fumiguera, les désenguignonnera, exorcisera les démons de la tribu native, inoculera les divinités du foyer nouveau ; il leur mettra au cou un collier de graines bénites, à la narine un bouton porte-bonheur. Le saint homme, ses acolytes l'assistant, et toute la jeune école des prophètes, de ces malheureuses filles feront des femmes, prenant tous les risques de l'opération Ñ car ils enseignent que la femme est de nature impure et venimeuse Ñ ils prononceront des formules sacrées, afin de garantir contre le mauvais sort les futurs époux qui attendent pour faire prouesse à leur tour.
Sur ce premier patron, les populations les plus diverses ont taillé l'innombrable variété de leurs rites nuptiaux, qu'elles se sont transmis, plus ou moins modifiés, jusqu'à nos jours.
Le mariage, que nous sommes accoutumés à considérer comme d'ordre individuel, absolument privé, fut communautaire à l'origine, et d'ordre collectif ; les femmes appartenaient à la bande par indivis ; tous avaient les mêmes droits sur toutes, nul guerrier qui n'ait sa part du butin. La captive appartenait à ceux qui avaient brûlé son village, étouffé ses oncles, flambé ses frères, éventré sa mère. Encore si les ravisseurs n'eussent été que ses maîtres ! encore si elle n'eut été payée qu'en coups et sévices ! Mais non ! leur fureur de meurtre tournait en rage amoureuse, leur ivresse en lascivetés plus brutales et effrayantes que leur rage dans les combats. A pareils seigneurs pouvait-on répondre autrement que par la ruse et la perfidie, que par des tentatives de meurtre ou d'empoisonnement ? Ñ Eh bien non ! L'on aima ces brigands, on en vint à chérir ces assassins, à se dévouer pour ces cannibales... Ñ Par la bénigne influence de l'oubli ? Par l'effet de l'accoutumance qui stupéfie même les atroces douleurs, étouffe les vives sensibilités ? Ñ Cela n'eût pas suffi.Mais elle vint, guérissant les blessures, calmant les irritations, endormant les rancÏurs, elle vint, la maternité, opératrice des merveilles, elle vint, tenant dans ses bras l'Enfant, le doux et prodigieux miracle de la Nature. A peine est-il né, l'Enfant, que toutes choses sont faites nouvelles, que toutes vieilleries sont oubliées. Que parlez-vous de remords, de crime et d'ignominie, quand il est là, innocent et suave ! Que vous souvenez-vous de ces histoires de violences et de cruautés, quand il égare dans vos cheveux sa main caressante ? Que vous chaut les malheurs passés quand il vous regarde de ses yeux doux et purs ? Le sourire de l'Enfant illumine le monde ; il n'est âme assombrie dans laquelle il ne déverse à flots la lumière, n'épanche les tranquilles profondeurs des cieux azurés. Il paraît, et le Passé, avec sa longue séquelle de regrets et de repentirs, de dépits et d'amertumes, le Passé s'évanouit, s'oublie, et l'Avenir, frais et souriant, fait son entrée avec le radieux cortège d'espérances. Et ces prodiges, comment l'Enfant les accomplit-il ? Quel est le mystère de son pouvoir ? C'est que le faible, désarmé, incapable de se défendre, impuissant à se suffire, le petit être ne vit que par votre bonté, ne subsiste que par votre faveur. Le seul fait de son existence prouve que ce n'est point le Droit du plus fort, comme ont dit les philosophes de faible envergure, mais le Droit du plus faible, qui l'emporte dans l'humanité comme dans les espèces animales. L'Enfant moralise la mère, moralise le père, moralise les alentours ; autour du berceau nichent d'aimables génies qui se posent sur les têtes, vont et viennent en blanches volées ; aux battements de leurs ailes éclosent pensers de paix, bons vouloirs, paroles de concorde. Interprète de la naïve science populaire, tout autrement profonde que celle des moralistes de profession, le peintre Raphaël, voulant montrer à l'humanité son vrai Rédempteur, modela de son trait le plus caressant, de sa couleur la plus lumineuse, le «Bambino», un enfant, un tout petit enfant, souriant dans les bras de sa mère, rayonnante de bonheur.
L'Enfant a été la cause première et directe de nos progrès sociaux. En vue de l'Enfant, s'établirent les institutions matriarcales qui, politiques et religieuses, sociales et civiles, avaient l'enfant pour objet déclaré ou sous-entendu. Il n'y avait alors de filiation que la filiation maternelle. Cela s'explique. La paternité est un acte mystérieux, un fait incertain ; mais quoi de plus saisissable que le drame de la parturation, avec les douleurs et les cris de la femme angoissée, avec l'explosion de joie qui salue le nouveau concitoyen ! Tout enfant se connaissait une mère, mais de père, point ; la paternité collective des hommes de la tribu suffisait ; peu importait l'un plutôt que l'autre. Longtemps, il n'y eut de fils que de sa mère. Il n'y eut de clans, il n'y eut de «gentes» que les métronymiques : on eut la «matrie» avant la patrie. Chose singulière ! Durant cette phase historique, les notions de stabilité, de durée, de perpétuité se groupaient autour de la Maternité et du principe féminin. Le masculin ne représentait alors que fragilité et inconstance ; mais la justice et l'équité, le besoin d'ordre dans le progrès et de progrès dans l'ordre, les idées de paix, de conciliation et d'arbitrage, se rattachaient à la mère, de laquelle, comme d'un centre, rayonnaient les principales manifestations de la vie morale. Autre que l'actuelle était alors la conception maîtresse, autre l'explication générale des choses ; le monde intellectuel, différemment équilibré, ne gravitait point suivant la même orbite. Car les idées, car les sentiments sont loin d'avoir la fixité qu'on leur attribue, et les lois même de l'évolution ont une histoire. L'antique dicton : mobile comme l'onde, eût jadis semblé dépourvu de saveur et privé de sens, si l'on l'eût appliqué à d'autres qu'au sexe fort.
Peu à peu le rapt s'était consolidé en mariage. De même la rapine, prenant assiette et consistance, était devenue propriété par sa transmission à l'enfant, et cette transmission dans la même lignée, de mère en fille, ou d'oncle à neveu, constitua le groupe familial. Longtemps la famille se ressentit des actes de violence qui l'avait inaugurée ; son chef, investi du droit de vie et de mort, l'exerçait à sa fantaisie ; la «famille» signifiait alors chiourme domestique, popote d'esclave. La liberté relative dont elle jouit présentement ne fut conquise que par de persévérants efforts ; de longtemps ce mot de liberté n'eût pas ce caractère moral que nous lui avons attribué, et quand nous l'appliquons aux périodes primitives, ce devrait être à bon escient. Maintes fois, la mère des héritiers ou des héritières resta dans la condition servile, et les maisons princières de l'Orient contemporain nous en montrent de fréquents exemples. Toutefois, les institutions matriarcales relevèrent sensiblement la situation sociale faite à la mère et la situation civile faite à la femme.Le rapt était si bien entré dans les mÏurs, paraissait chose si décente et convenable, que lorsque les filles ne furent plus enlevées de force, les mariages étaient précédés par un simulacre d'enlèvement, comédie qu'on se donne toujours en plusieurs de nos cantons. Quand les femmes ne furent plus «gagnées à la pointe de la lance», le père les livrait au futur genre contre des bêtes à cornes, contre des cuirs ou des fourrures. Les bonnes maisons ne se défaisaient qu'à bon prix de leurs demoiselles, qui elles-mêmes mettaient vanité à se faire payer cher. Pour ne pas déprécier la marchandise, les parents veillaient à ne pas encombrer le marché, et les mères Ñ les mères, disons-nous Ñ calculaient qu'il valait mieux étouffer leurs fillettes en bas âge que, plus tard, les vendre au rabais.
Les plus entichées de noblesse supprimaient d'emblée toutes celles qui leur naissaient, assurées d'avance qu'aucun acquéreur ne pourrait solder ce riche morceau. Si les garçons eussent été en nombre, ils auraient poussé aux enchères, mais on avait pris la précaution d'éclaircir les rangs : on les avait fait s'entr'assommer gaillardement en maintes rencontres et escarmouches. Ces époques reculées avaient aussi leur question sociale, qu'elles non plus ne savaient résoudre qu'en taillant et rognant dans les vies humaines, et surtout parmi les procréatrices de l'espèce.
Le meurtre des filles eut pour conséquence la polyandrie ou l'adjonction de plusieurs époux à une seule épouse, et la polyandrie à son tour appela l'infanticide, précédant nos économistes, nos libéraux et philanthropes, dans l'invention des procédés malthusiens pour équilibrer les populations et les subsistances.
Concurremment aux mariages exogamiques par rapt et par achat, se faisaient aussi des mariages on ne peut plus simplistes entre frères et sÏurs Ñ notons qu'en plusieurs contrées l'adelphogamie est toujours en honneur comme prérogative des hautes familles et maisons royales. Plus tard, on se plut à marier un lot de frères avec un lot de sÏurs ; aucune distinction n'étant faite entre les enfants, tous cohéritiers d'un domaine qui restait la possession inaliénable d'une seule famille. Du système polyandrique est issu le lévirat, coutume que nous connaissons par l'histoire de Booz et de Ruth, et le sigisbéisme, dont l'existence légale Ñ pas plus loin qu'en Italie Ñ passait pour un paradoxe, parce qu'on en ignorait l'explication.
Ménagère de plusieurs maris, condamnée aux grossesses sans trêve, à la gestation perpétuelle, à peine interrompue par de fréquents infanticides, la femme aspirait à fuir son bagne conjugal, à esquiver les travaux forcés de la polyandrie. Sa force et sa puissance étant dans l'amour, c'est à l'amour qu'elle demanda son affranchissement. Au préféré parmi les maris, au plus jeune des frères, lui-même souvent rudoyé par les aînés, un jour elle confia le doux secret : «Cet enfant est à nous deux ! à moi, à toi, à nul autre».
A partir de ce moment, l'institution matriarcale fut compromise et entra dans une décadence qui, de jour en jour, s'accéléra jusqu'à complète et entière abolition. Se jetant d'un extrême à l'autre, l'Humanité semble incapable de comprendre les faits les plus simples avant de les avoir niés avec fureur, puis de les avoir faussés en les exagérant à outrance. On dirait que nous devons épuiser la série des paradoxes avant de nous accommoder aux solutions que dictent l'évidence et le bon sens. Du moment qu'on eut découvert que l'enfant est le fils de son père, on ne voulut plus qu'il fut aussi le fils de sa mère. On décréta que désormais le père compterait pour tout, la mère pour rien. Mais pour faire adopter la doctrine nouvelle, il fallut bouleverser l'âme jusque dans ses profondeurs ; et si jamais révolution troubla les esprits, ce fut assurément celle qui substitua le patriarcat aux institutions matrimoniales.
Cérès, au dire des poètes et des historiens, fut la législatrice des peuples. Les tribus de pêcheurs, chasseurs et pasteurs s'oubliaient dans la vieille sauvagerie dont émergèrent les colonies d'agriculteurs, orgueilleux de leur charrue autant que de leur lance et de leur épée. Notre civilisation émane de l'homme des champs, qui initia le monde à des institutions juridiques déjà compliquées, à tout un système de science rudimentaire, qui formule un ensemble de lois politiques, civiles et religieuses, instaura un code resté en vigueur dans nos campagnes, un droit coutumier qu'observent nos paysans.
L'agriculteur antique se considérait comme l'époux de la terre, qu'il croyait, presque sans métaphore, féconder de ses sueurs. Le mariage, tel qu'il s'établit, ne s'explique clairement que comme institution agricole. Autant le cultivateur se sentait supérieur à la glèbe, autant il croyait l'emporter sur son épouse, dont le sein, prétendait-il, n'est que le champ dans lequel le semeur dépose la semence. Quelles qu'elles soient, orge ou blé, épeautre ou millet, la terre les accepte indifféremment, leur transmet ses sucs ou son humidité ; mais elle ne produit elle-même, disait-il, qu'une végétation folle et désordonnée, qu'une animalerie sauvage et féroce. Des mottes prennent forme organique ; la boue tiédit, la poussière s'anime : serpents, crapauds, grenouilles, rats et fourmis de surgir, insectes de pulluler, vermine de grouiller ; baies âpres, fruits âcres de se nouer aux buissons et sauvageons ; alors d'apparaître orties méchantes, houx et chardons piquants, rue infecte, chiendent envahisseur, ciguë vireuse, belladone empoisonnée. Symboles du prolétariat, images du commun peuple, les joncs des vasières, les prêles et les roseaux foisonnant dans les marais, toute une démocratie végétale. Par ses goûts, ses passions et ses instincts, la foule est toujours femme, la femme est elle-même fille de la Terre et son incarnation directe. Une progéniture spécialement féminine «sont les enfants naturels», les champis trouvés sous un buisson, les bâtards ramassés dans un carrefour, les adultérins nés dans la fange du ruisseau. De même procréation sort la multitude mal nourrie, l'engeance pauvre et misérable, que les riches et puissants, la voyant faible, traitent facilement de lâche. Deux races sont en présence, celle des Eupatrides, ou hidalgos de l'Antiquité, glorieux maintenant d'avoir un père, et cette prolification anonyme pondue par la mère Gigogne, tourbe de «gens qui ne sont pas nés», comme s'expriment agréablement ceux qui se sont donnés la peine de naître. Les deux espèces, prétendait-on, reproduisent les qualités des sexes, dont elles sont issues ; ne différant pas moins par l'intelligence et la moralité que par l'organisme physique ; car autre est l'âme virile, autre l'âme féminine. L'homme est de principe actif, la femme de principe passif ; le premier est d'essence spirituelle, et par les éléments qui le constituent, allié au feu, à l'éther, aux substances lumineuses ; mais la seconde, foncièrement matérielle, est formée de molécules aqueuses et terreuses, imprégnée de choses obscures. Les mâles par excellence, guerriers et laboureurs, chefs de clans ou de tribus, possesseurs de champs et de troupeaux, fiers de leur famille héroïque, de leurs quartiers de noblesse ou de paysannerie, de leurs ancêtres et dieux lares, de leur autel domestique, rois en ce monde et se préparant à être dieux dans l'autre, se donnaient comme représentant la raison dominatrice de l'Instinct, comme personnifiant la civilisation qui asservit la Nature, comme domptant la tourbe humaine et animale.
Qui leur a valu ces grandioses prérogatives ? L'hérédité, la transmission des vertus divines, de père en fils. Sachez qu'ils sont, chacun de son côté, les rejetons des Immortels qui, à l'aurore du monde, se plurent à féconder les belles d'entre les filles de Demêter ; apprenez qu'ils sont de race solaire, enfants de l'Astre du jour, lequel renaît chaque matin, du sein de la nuit, et chaque printemps du sommeil de l'hiver ; ils portent l'incorruptibilité en eux-mêmes, ils ont les promesses de la résurrection. Mais le peuple, lui, mais la femme, mais la Terre, ressortissent à la Lune, dont la lumière subtile et froide pleut la corruption dans notre atmosphère. En conséquence, les orthodoxes de la doctrine brûlaient les cadavres des hommes et des guerriers dont l'esprit était censé, sur les ailes de la flamme, ascendre les espaces célestes, pour s'y mélanger avec la lumière astrale. Quant à la dépouille mortelle des filles et des mères, ils l'enfouissaient mêlant l'argile à l'argile et la poudre à la poudre. D'où les hésitations de l'Église Chrétienne, qui eut peine à décider que la femme, aussi bien que l'homme, jouit d'une âme immortelle.
La femme ayant été décrétée d'infériorité, ne pouvait manquer d'être aussi chargée d'iniquité et de malice. Si elle est passive par essence, elle ne saurait franchir les étroites limites à elle assignées que pour tomber dans la perversité, que pour gâter et détériorer ce qu'elle touche. On lui prouve qu'étant matière, et rien que matière, elle ne peut que se mettre en hostilité avec l'esprit ; qu'elle est impudique avant même l'éveil des sens, que sa chair est pécheresse plus que toute autre chair. On enseigna que par elle la mort est entrée dans le monde, on démontre qu'elle propage et perpétue le péché originel, qu'elle est la fontaine même du mal.D'où la supériorité du célibat sur le mariage, de la vie monastique sur la vie familiale : dogme professé par la plupart des religions, notamment par celle qui règne et gouverne dans nos parages. D'où la croyance en la sainteté du prêtre, parce qu'il crie à la femme : «Ne me touche point ! Noli me tangere». D'où les commentaires sur la parole du Maître reprochant à la malheureuse qui avait frôlé le bord de la tunique sans couture : «Une vertu est sortie de moi». D'où les louanges décernées par l'Église à des marmots singulièrement précoces, dont la sainteté monstrueuse s'offusquait à voir les seins de la nourrice et qui même refusaient de se laisser allaiter par leur mère.
Puisque la femme est, disait-on, un être inférieur, et même un être pervers, il eut été absurde de lui témoigner respect et estime, de lui reconnaître aucun droit, de la laisser maîtresse de ses actions, libre d'aller et de venir. Sauf l'antique Égypte, sur laquelle planait le doux génie d'Isis, déesse toujours compatissante, toujours aimante et généreuse : sauf le Bouddhisme, qui eut des trésors de compassion pour toute la création, protégea la femme Ñ non toutefois sans quelque défiance, montrant, en somme moins de pitié, moins de tendresse pour elle que pour les animaux ; Ñ sauf encore quelques sectes, parmi lesquelles la Pythagoricienne, toutes les civilisations, toutes les religions à nous connues, qui envahirent la scène du monde pour s'entredéchirer, ne s'accordèrent que sur un point : la haine et le mépris de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, Chrétiens, Mahométans, jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre : tous se firent une page dans cette histoire de honte et de douleur, de souffrance et de tyrannie. Nous le disons très sérieusement, sur ce point, notre humanité, si vaine de sa culture, se ravala au-dessous de la plupart des espèces animales. Des Grecs, les plus policés de leur époque, édictèrent l'abominable formule : «Ménagère ou courtisane», que nous avons eu la mortification d'entendre répéter en plein XIXè siècle comme le dernier mot de la science sociale et même révolutionnaire.
Des poètes, comme Euripide, reprochèrent aux Dieux qu'ils eussent fait dépendre de la femme la procréation et l'entretien de la famille. Le «divin Platon», qu'on dit le plus grand des philosophes et le premier des pères de l'Église, donna pour sacrées les amours contre nature ; on les préconise comme antidote à l'attrait naturel d'un sexe vers l'autre. Ne pouvant supprimer la maternité, fait physique, on la nia, fait moral. Un terrible procès posa la question en des termes comme on n'en pouvait imaginer de plus crus ; l'antiquité discuta passionnément de la légende d'Oreste : le fils d'Agamemnon avait assassiné sa mère pour venger le meurtre de son père ; Clytemnestre, de son côté, avait fait expier à son époux le meurtre de leur fille Iphigénie... Eh bien ! le matricide fut absous, Minerve elle-même descendit de l'Olympe pour plaider sa cause devant l'AéropageAréopage. Il fut décidé que ce fils avait agi droitement et sainement, qu'il devait tout au père qui l'avait engendré, rien à la mère qui l'avait porté dans ses entrailles ; une fois pour toutes, il fut admis que le fils n'est pas même parent de sa mère et qu'il est de toute autre race. Contre cet arrêt des Dieux s'élevèrent des protestations qu'on étouffa comme impies : du reste, elles étaient impolitiques au premier chef, mal vues par l'opinion dominante. Enregistrons celle des tziganes, misérable tribu indoue, réputée vile parmi les viles : ÑVantez-vous d'être une race de héros, il nous suffit, Ô fils de brigands, d'être chaudronniers et voleurs de chevaux ; vantez-vous d'être les fils du mâle, nous nous glorifions de rester fils de la mère ; fils de la femme nous étions, fils de la femme nous resterons !»
Au premiers pères entichés de leur paternité, il ne suffisait point que des enfants fussent nés, pour qu'ils daignassent les reconnaître et les élever. Jusqu'à ce que le maître fit sien, en le ramassant, le paquet que sa mère avait laissé tomber, le rejeton n'existait pas, légalement parlant. De là, les pratiques de la couvade, coutume extraordinaire, dont on ne peut trop admirer la haute absurdité. Pour bien montrer que le nouveau-né cesse d'appartenir à la mère, s'il lui a jamais appartenu, le père se met au lit, absorbe potions et tisanes, se gare des courants d'air, envoie la mère travailler aux champs, et majestueusement tend son petit doigt au nourrisson pour qu'il le suce.
La plus noble des institutions patriarcales, contre-partie de la polyandrie, est la polygamie, dans laquelle versa en Orient tout ce qu'il y avait de plus riche et de plus puissant. Ce fut un autre moyen d'émanciper le sexe fort de la tyrannie du sexe faible. On disait, avec une certaine raison, que trois femmes exercent moins d'empire sur un seul homme, qu'une seule femme trois maris. La primitive Église permit le mariage, mais comme exutoire de la luxure, déclarant hautement ses préférences pour la virginité, que de grands docteurs assurèrent efficacement en interdisant aux jeunes chrétiennes de se baigner jamais, et leur intiment l'ordre de ne se laver que d'une main seulement. L'antique loi romaine, dure à l'encontre de la femme, dont elle faisait une éternelle mineure, toujours sous la tutelle du père, du mari, du fils ou des petits-fils, servit de type aux générations qui suivirent, et nous régit encore. Le Moyen-Age, que certains ne veulent voir que dans les Cours d'Amour et les joutes en l'honneur des dames, fut pour les femmes une époque malheureuse entre toutes. Rappelez-vous une légende bien connue, celle de Grisélidis. L'épouse du comte de Saluces accepta sans murmure toutes les rebuffades, toutes les injustices de son mari. Il la fit abreuver d'insultes par une rivale, Grisélidis ne se révolta point. Grisélidis resta humble et soumise quand le barbare lui enleva ses enfants soi-disant pour les égorger... La patiente Grisélidis, comme on l'appelait, était l'idéal de l'épouse vertueuse au temps où l'on bâtissait les cathédrales. Si telle était la poésie, qu'était donc la réalité ? Dirons-nous comment de jeunes barons, inopinément, expédiaient leur mère à tel ou tel, auxquels ils en faisaient cadeau pour épouse ? Dirons-nous les coups de pieds dont en plusieurs cantons on gratifiait officiellement la nouvelle épouse, les soufflets que lui administraient beau-père et belle-mère ? Quand le grand-duc de Moscovie mariait sa fille, il la remettait entre les mains du futur époux, auquel il passait certain knout à tresse de cuir : «Mon gendre, à ton tour !». Le knout, instrument grossier, fut, avec le progrès des belles manières, remplacé par un fouet à manche sculpté, avec cordes en soie rouges, que les gentilshommes déposaient délicatement dans la corbeille de leurs promises. Encore aujourd'hui, en telle tribu bengalaise, le galant rive lui-même au bras de sa fiancée un gros anneau, solidement forgé : s'il vient à divorcer, il déboulonne la ferraille, l'assujettit à un autre poignet. Et sans aller jusqu'en Asie, n'avons-nous pas tous remarqué dans les cimetières ces petits mauvais tableaux : une main blanche émerge de la dentelle, encastrée dans un bracelet d'où pendent les maillons d'une chaîne brisée... ? Pas besoin d'appartenir à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour expliquer le gracieux symbole. Il ne s'agit pas ici d'un forçat vulgaire. La défunte était dans les liens du mariage, liens que la mort a rompue.
Exagérons-nous, en disant que la femme est toujours une captive ? Qu'elle est toujours opprimée par la réaction du patriarcat contre les institutions matrimoniales ? Que le rapt et la violence ont laissé d'ineffaçables traces dans le mariage dont ils ont façonné les débuts ? Et que l'évolution dans laquelle l'humanité est engagée depuis une trentaine de siècles est toujours hostile à la femme ? Hostile, partant injuste. Mais le système s'affaisse déjà sur lui-même ; nous sommes en réaction contre lui, et du moment qu'il est contesté, il ne fera plus longue vieillesse.
De par le code civil, en quoi consiste le mariage, chez nous autres, Français ?Devant le public assemblé et les représentants de la loi, par une déclaration solennelle, la fille met son corps, sa vie, sa fortune et son honneur en la possession d'un homme, tenu désormais à donner sa protection Ñ terme très vague Ñ en retour de l'obéissance Ñ terme très net Ñ qui lui est acquise. Cette personne n'aura plus la libre disposition de soi-même. Si, à tort ou à raison, elle déserte le toit conjugal, le mari peut la faire ramener par les gendarmes. Le mari peut la débouter de l'éducation de ses enfants, peut même les lui enlever entièrement, s'il lui plaît ainsi, les expédier assez loin pour qu'elle ne les revoie plus. Code en main, plus d'un misérable a menacé sa femme, qui résistait à ses caprices, d'accomplir cette basse vengeance. Ñ Est-elle lésée dans ce qui lui est laissé de droits ? Ñ Le Tribunal ne lui accordera réparation que si le mari y consent. Ñ Et si le mari a perpétré l'offense? Elle ne citera le coupable qu'avec l'assentiment du coupable. Toute créature humaine qu'elle soit, elle n'a droit à la justice que sous le bon vouloir du seigneur et maître. Aux yeux de tous, aux yeux de ses propres enfants, la femme est un être manifestement inférieur à son conjoint, cela en nos pays, plus heureux que les nombreuses contrée où elle est esclave, équivalent légal des pièces de bétail qu'on achète et qu'on vend.
Nous ne voulons rien exagérer, et, parce que nous critiquons le mariage légal, nous ne prétendons point qu'il ne produise que crime et malheur. Nous reconnaissons hautement que, dans les mariages contractés sous les auspices de l'autorité civile, il est des unions qui sont aussi heureuses que possible ; il en est plusieurs qui font notre admiration, plusieurs que nous nous proposons d'imiter. Les institutions sociales, choses d'une infinie complexité, produisent des résultats singulièrement dissemblables. La pratique vaudra toujours mieux que les systèmes erronés, toujours moins que les belles théories. Ce qui n'empêche que, dans l'ensemble des éléments qui concourent à un résultat, un bon principe conduit au bien, un mauvais au mal. Aussi nous affirmons qu'il n'est amitié véritable, qu'il n'est grand amour qu'entre égaux et que, par elle-même, l'inégalité sociale engendre abus, injustices et iniquités. La contrainte aboutit à la révolte, et la subordination à l'insubordination. La tyrannie a pour contre-coup la haine et la rancune, procrée une engeance qui vaut ni plus ni moins qu'elle : vol, tromperie, perfidie. L'inégalité, et surtout celle qu'imposent les lois et les mÏurs, l'inégalité factice et purement extérieure, aura toujours une influence funeste. Deviendra-t-elle offensive, et même productrice de bien, parce qu'on l'aura introduite entre époux ? Les vices et les défauts qu'on a souvent, trop souvent, reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadés qu'ils résultent de la condition qu'on lui a faite ; nous affirmons qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause si on veut abolir les effets ! Ñ Comment, on a exclu la femme de l'enseignement supérieur, on lui a fabriqué une histoire et une littérature spéciales, on lui sert la morale «à l'usage des demoiselles», et après on se scandalise que l'être ainsi façonné soit superficiel et frivole, qu'elle intrigue et baguenaude ? Vous lui interdisez la science, et il vous déplaît qu'elle s'adonne aux superstitions ?
Vous lui fermez l'accès aux sources de la haute moralité, et vous lui reprochez qu'elle soit affriandée d'adultère ?
Ce n'est pas tout. Combien qui, viciées par un mariage vicieux, vicient leur mari, le poussent au jeu, l'incitent aux aventures de ruelles ? Le malheureux voudrait fuir un intérieur suintant l'ennui, échapper à un caquetage odieux, aux envies basses, à une vulgarité repoussante, à une moralité sordide. C'est ainsi que les mauvais mariages corrompent les familles et par les familles la communauté. C'est ainsi qu'un sang cancéreux charrie la pourriture dans les organes du corps social.
Les jeunes couples qui pensent ne pouvoir mieux faire que d'associer leur vie, afin que, appuyés l'un sur l'autre, ils travaillent plus courageusement et que plus douces soient leurs joies, moins amères leurs peines ;Ceux-là se marient Ñ mais surtout devant l'autorité civile, et s'abstiennent de tout contrat, serment ou instrument officiel.
Tout bien considéré, se disent-ils, nous ne débuterons pas dans la vie par un acte que notre conscience réprouve. Le mariage n'est-il vraiment qu'une coutume vieillie, mais pas encore démodée ? Certains l'assurent qui ont accepté le mariage officiel, sauf à hausser les épaules avant et après. Ñ Eh bien ! nous nous dispenserons de cette inutile cérémonie. Ñ Le mariage est-il, au contraire, comme nous le croyons, une réalité de premier ordre, qu'il serait insensé de traiter à la légère ? Ñ Alors notre déclaration impliquerait que nous acceptons et le semblant de tyrannie et le semblant de servitude, deux semblants qui font une lâcheté. Car nous supposons comme démontrée l'entière et complète équivalence des deux facteurs de la famille. Il nous répugne et que la femme soit déclarée meuble conjugal, et que l'homme soit réputé le propriétaire d'un pareil objet.
- «C'est de l'idéologie !», entendons-nous. Soit ! Mais il fait besoin que, de temps à autre, quelques-uns se renseignent au juste sur leurs droits et leurs devoirs ; qu'ils sortent de la fiction, et se cantonnent dans la réalité morale. Commençons par la vérité, puisque nous la désirons comme fin.
D'excellents amis, des parents aimés font valoir des raisons contraires, à peu près en ces termes :Ñ «L'intervention légale, passée dans l'habitude, détermine seule la légitimité et l'illégitimité des unions ; et qui s'en affranchit est réputé immoral. Cette intervention, il faut l'accepter, sauf à être confondus avec ceux qui tournent l'union sexuelle en incontinence. Ne courez donc pas en dératés sur la route du progrès ! Hier, on n'osait mourir sans se faire asperger d'eau sainte, on n'osait s'épouser sans la bénédiction du prêtre ; menons d'abord ces réformes-ci à bon point. Et bien que la législation actuelle laisse beaucoup à désirer, on ne peut nier qu'elle offre des garanties, des garanties nombreuses, dont voici les principales. Au mari, que l'épouse respectera la sainteté du foyer conjugal et tout au moins, n'affichera pas bruyamment son inconduite. A la femme, que l'époux n'introduira pas une concubine sous leur toit. Aux enfants surtout, qu'ils seront couverts par le nom du père, nom dont la privation peut être funeste. Misérable, en effet, est la condition faite à la progéniture extra-légale. La réprobation s'attache à la mère non mariée, et poursuit les enfants ; la loi persécute ces innocents, les traite en coupables, les dépouille par les moyens dont elle dispose : ce qu'elle montre fort bien au chapitre «successions». Finalement, ajoute-t-on, «si toutes les précautions sont inutiles, si le conjoint trahit la conjointe, ou la conjointe le conjoint, si les parents eux-mêmes fraudent leurs enfants, on peut, on doit invoquer la vindicte de la loi, qui punit la perversité qu'elle n'a pas su prévenir.»
Ñ Oui, tout est possible ! répondons-nous. Mais la vindicte légale nous importe peu. Et nous demandons ce que garantissent tant de garanties ? On parle de séductions, d'abandons et de trahisons ; on montre des serments viciés, d'ignobles parjures... Ñ Allons au fond des choses. A tromper ou être trompé, il n'est point de remède. Que l'époux auquel on s'était fié démasque sa mauvaise foi, qu'il soit assez lâche pour maltraiter sa femme, et laisser souffrir des enfants auxquels il devrait donner le pain du travail... eh bien ! sa vilenie constatée, une femme qui se respecte le laissera partir sans regret, ne lui demandant qu'une chose : ne reparais plus en ma présence ! Car si elle lui permettait de renouer et de le fréquenter à nouveau, les honnêtes gens auraient droit de les dire complices. Ñ Et si l'épouse qu'on croyait fidèle trahit promesses et devoirs, se montre menteuse et perfide, si elle disparaît avec un mauvais compagnon..., voudrait-on la réintégrer au foyer de la famille ? Tout de suite, ou après l'après l'avoir logée entre les murs d'une prison, pour y être moralisée par les bons soins d'un aumônier et des porte-clefs? Ñ «Tu es partie, lui dirait-on, ne reviens plus.»Que nous font les garanties, si déjà nous tenons en piètre estime l'union qu'il faudrait garantir ? L'amour méprise, il refuse tout autre répondant que lui-même. A l'amour, chose suave, à l'amour, chose délicate et fière, qu'importent précautions, autorisations et permissions ? Quoi qu'on veuille, quoi qu'on fasse, c'est utopie que de garantir le dévouement par l'intérêt personnel, absurdité d'asseoir l'affection sur l'égoïsme, de minuter la sincérité sur papier timbré, de plomber la tendresse avec les cachets de la douane. Comme nous préférons dire : Ñ «De ton amour, je ne veux autre preuve que ton charmant sourire, autres garants que ta main loyale, que cet oeil au fond duquel jai vu mon image... S'il m'avait menti, ce regard débordant de douces promesses, que me feraient contrats notariés, diplômes contre-signés par l'autorité municipale ! Alors je m'écrierais à mon tour : «Plus ne m'est rien ! rien ne m'est plus !» Ñ Mais on n'irait point au procureur pour qu'il fouille dans les billets intimes, pour qu'il promène son lorgnon sur des fleurs fanées, pauvres fleurs qu'imprègne encore un vague parfum. On ne requerrait pas séparation de corps et de biens, pour être vilipendés, ridiculisés, traînés dans la boue par des avocats facétieux... Car un procès, des procès, c'est encore la plus claire des garanties qu'offre la législation aux époux qui cessent de s'aimer et de s'estimer.
On reprend : «La loi, défavorable aux mariages qu'elle ne sanctionne pas, la loi, plus dure encore que l'opinion publique, la loi se venge sur les enfants qu'elle qualifie de bâtards, et s'applique à écarter, à exclure des partages de famille.»
Ñ Cela est incontestable. Mais puisque l'héritage est privilège, on n'a pas à le rechercher ni pour soi, ni pour les siens, encore moins à lui sacrifier une conviction. Et pour ce qui est de l'état civil, quel mal à ce qu'on qualifie d'enfants naturels ceux qui ne sont autre chose ?
On nous arrête : Ñ Vous prenez la chose bien légèrement. L'appellation de bâtard, simple médisance dans les grands centres de population, est toujours fort redoutée dans les campagnes et les petites villes. A ceux auxquels elle s'appliquera, elle sera pénible en raison même de son injustice et de son absurdité.
«L'injure n'est que prétendue, mais elle est faite réelle par l'intention, et reste dans le droit strict. L'enfant qui n'en peut mais ne pourra s'en défendre, et n'aura qu'à courber la tête quand des sots et des méchants la lui jetteront au visage...» Et on nous adjure : « Parents en espérance, n'imprimez pas ce stigmate au front de ceux qui sont à naître, ne leur rendez pas plus difficile le combat pour l'existence : ne les chargez pas d'un fardeau qu'il ne tiendrait qu'à vous de leur épargner !»
Arrêtons-nous sur cette considération, la plus grave de toutes aux yeux de plusieurs amis.
S'il ne dépendait que de nous, chacun épargnerait à ceux qu'il aime, et surtout à ses enfants, toute peine et tout chagrin. Nous savons cependant que la vie est tissue d'ennuis ; qu'on n'est véritablement homme qu'à la condition d'avoir appris à souffrir ; qu'il faut être prêt à payer de sa personne pour la cause de la raison et de la justice. Ce serait donc rendre à la jeune génération un mauvais service que de la traiter, avant même qu'elle existe, comme devant être faible et incapable ; ce serait lui faire injustice que de commettre une lâcheté, dès qu'il faut agir en son nom. L'union libre étant illégitime Ñ officiellement Ñ il est certain qu'à un quiconque il sera loisible de donner les appellations de «bâtard» et «bâtarde» tant qu'il lui plaira. Le cas échéant, nous voudrions que notre fils, dominant l'injure, toujours bienveillant et tranquille, répondit avec un sourire doux et fier : Ñ «Libre à vous de prononcer «bâtard» le mot que mon père et ma mère prononcent : «enfant de l'amour». N'importe ! Bâtard je suis, bâtard incontestable, puisque je ne le suis point par accident, mais parce qu'on l'a bien voulu, bâtard j'étais avant ma naissance. Des parents, les miens, ont compris que ce nom cesserait dêtre un opprobe dès que d'honnêtes gens n'en auraient pas honte ; ils m'ont voulu bâtard pour en diminuer le nombre. Donc gratifiez-moi à votre aise du titre que j'ai encore l'honneur de porter, mais qui va s'éteignant. Je suis un des derniers représentants de la race, illustre, certes, autant que pas une.»
Nous sommes loin d'avoir voulu braver l'opinion publique, et ce n'est pas à la légère que nous renonçons à la considération que donne le mariage légal, et, s'il faut l'avouer, nous désapprouvons tout éclat inutile, nous redoutons la publicité malsaine. Mais hautement nous nous déclarons responsables de notre acte dans toute sa portée, et nous le défendrons volontiers auprès de qui voudra le discuter avec une sincérité égale à la nôtre. Maris, nous comptons qu'on n'aura jamais à nous confondre avec de vulgaires séducteurs, et si nous agissions comme eux, nous n'aurions pas même leurs mauvaises excuses à faire valoir. Femmes, nous espérons ne pas tromper la confiance qu'on a mise en nous. Et si nous venions à être trompées, on n'aurait pas à nous plaindre, car nous agissons de notre plein gré, en entière connaissance de cause ; nous déclarons faire résolument et de propos délibéré ce que tant de filles séduites, nos sÏurs malheureuses, n'ont fait que par faiblesse, par légèreté ou par ignorance.Dédaignant les fictions convenues, nous entrons dans la pleine et sincère réalité des choses. La réforme du mariage civil, nous la croyons appelée par le progrès des idées et des moeurs ; pour peu qu'elle se généralise, on ne manquera pas de dire qu'elle était si bien dans le mouvement qu'on ne pouvait l'éviter ; et l'on s'étonnera qu'elle n'ait pas été tentée bien plus tôt. Encore faut-il commencer, et que se présentent les volontaires de l'Idée.
ÉLIE RECLUS
Thyde Rosell
Femmes libertaires, femmes en lutte...
femmes libres !
J'lai pas vu, j'l'ai pas lu mais j'en ai entendu causer. Mujeres Libres, à peine citée dans l'histoire des femmes, non reconnue comme composante du mouvement libertaire espagnol par les anars eux-mêmes.Les auteurs d'ouvrages relatant la révolution espagnole, les militants essayant d'en rendre compte dans la presse anarchiste ont du mal à définir ce mouvement : propos déformés, lesbianisme nié (1), intellectuelles ou ouvrières...Et pourtant, ce furent des milliers et des milliers de femmes qui s'émancipèrent et assumèrent la situation (2). Plus de 20.000 femmes s'ouvrirent comme des roses (3) à la construction de leur émancipation en termes économiques, sociaux, culturels, éducatifs, guerriers ou médicaux. Le tout dans l'enthousiasme de la jeunesse, de la liberté, au nom de la vie enfin réinventée.Dès l'origine, les Mujeres Libres considèrent le féminisme comme un mouvement politique visant la prise du pouvoir car aucune organisation de femmes ne remet fondamentalement en cause le fonctionnement de l'État espagnol ou le capitalisme. Ayant comme contre-modèle le courant féministe bourgeois et réactionnaire très actif en Espagne au cours des années trente les initiatrices de Mujeres Libres, formées à la CNT ou aux Jeunesses Libertaires, créeront une organisation de femmes se considérant comme une des composantes du mouvement libertaire.Sans qu'on le sache, une révolution féministe était en train de naître, de la même manière qu'entre tous nous faisions une révolution sociale (4). Triples victimes : du capital, du patriarcat et de l'ignorance disent-elles en parlant de l'oppression féminine. Nous pourrions ajouter un quatrième joug : celui de la reproduction dans la sphère politique de la hiérarchisation des fonctions. Le mouvement libertaire n'y échappera pas. Mujeres Libres subira de plein fouet désengagement, désintérêt, humiliation de la part des organisations anarchistes.La chape de plomb du franquisme, le renouveau du féminisme des seventies, le silence tonitruant de l'anarchisme organisé ou non participent, chacun dans son domaine, à la méconnaissance de cet élan social, libertaire et féministe de ces milliers de compagnes espagnoles. En effet, Mujeres Libres chamboule les idées préconçues des hommes et des femmes quant à la révolution, la réforme ou "ce qui est bon pour le peuple". Ces femmes à peine alphabétisées (5) dérangent à la fois les tenants du patriarcat, les anCe texte sert d'introduction au dossier «Les hommes et le féminisme» mis en ligne sur le site internet féministe des Pénélopes
Dominique Foufelle
Les hommes et le féminisme
Quand vous entendez le mot «féminisme», vous sortez quoi ? Pour certains, la bonne grosse colère des familles, la hargne camouflée sous un «humour» graveleux, les amalgames calomnieux, les insultes... jusqu'à la mitraillette, comme cela s'est vu au Québec il y a treize ans. Pour d'autres, la goguenardise, genre : «Tiens ? Ça existe encore ce truc-là ?». Ou encore, la sympathie qui ne mange pas de pain : «Bravo, les filles ! On est avec vous... de loin». Et puis, il y a des hommes qui s'intéressent, s'interrogent, s'interpellent, allant (rarement) jusqu'à s'engager dans une action anti-sexiste, voire pro-féministe.Bientôt le 8 mars, Journée Internationale des Femmes... C'est la date qui a été retenue pour la tenue à Genève du 1er Congrès international de la condition... masculine ! Paroles d'hommes, ça s'appelle, expression dont on sait qu'elle est censée garantir la sincérité de propos. C'est présidé par Paul-Loup Sulitzer, qui y fera une communication intitulée «L'homme blessé». On y débattra aussi entre autres de «La violence faite aux hommes», «La tendresse suspecte» (pères présumés coupables), et y dispensera des messages dynamisants : «Messieurs, cessez d'être gentils et/ou méchants, soyez un homme vrai». Cette rencontre est organisée par Yvon Dallaire, psychologue-sexologue, auteur entre autres de Homme et fier de l'être, principal animateur du site Option Santé (http://www.optionsante.com), qui promeut conférences et ouvrages encourageant les pauvres hommes à se défendre contre les attaques des méchantes féministes. L'objectif annoncé est aussi aimable que le nom du site : améliorer les relations hommes/femmes, qui ne cessent de se détériorer — la faute à qui ? Aux féministes bien sûr, qui à force d'accuser les hommes de tous les maux, les tourneboulent au point qu'ils ne peuvent plus jouer leur rôle au sein de la famille. Ce résumé est à peine plus grossier que les thèses exposées. Et encore ne s'agit-il que de la version apparemment soft d'un mouvement «masculiniste», en expansion notamment outre-Atlantique.
Pourquoi tant de haine ? Les masculinistes se revendiquent comme des victimes des féministes. Souvent dans des termes dont l'excès pourrait porter à rire (Halte à la guerre des sexes ! par Aurélie Charnet). Ils les accusent d'avoir fait le malheur des femmes elles-mêmes. Grosso modo, c'est à cause de nous s'il y a de plus en plus de «familles monoparentales» et si la plupart de celles-ci vivent dans une misère noire. Une thèse que Bush ne reprend pas directement à son compte, mais que sa politique de promotion du mariage en guise d'aide sociale entérine.
A partir du moment où on se pose en victimes, on légitime tous les moyens de défense qu'on juge bon d'employer. Le non-paiement des pensions ? Une juste réponse à la privation des droits paternels. Et si les mères arguent de violences pour séparer les enfants de leurs pères ? Mensonges orchestrés par les lobbys féministes ! Les masculinistes brandissent des chiffres totalement invérifiables pour affirmer qu'une large proportion des accusations de violences et d'inceste proférées par des mères sont mensongères ? et sont assez puissants pour faire relayer par une presse complaisante les rares affaires où elles l'étaient effectivement. Quant aux violences conjugales, les hommes en subissent aussi, pour ainsi dire, autant, avec en outre le désavantage de ne trouver aucun soutien auprès des services sociaux. La proposition d'un des penseurs de ce mouvement, Warren Farrell, de rebaptiser l'inceste family sex (sexe en famille), en dévoile crûment l'objectif véritable : la restitution des privilèges du pater familias. Ce dont n'ont sans doute pas tout à fait conscience les machos de base déboussolés, pères à la remorque, hommes en quête d'identité qui s'y laissent entraîner. ( Pour en savoir plus, lire l'article de Martin Dufresne, du Collectif masculin contre le sexisme, Masculinisme et criminalité sexiste)
Les meneurs n'étant eux certes pas des enfants de chœur, ils ont réussi à propager leurs idées dans une opinion publique où une tenace misogynie permettait déjà la survivance d'une image désobligeante des féministes.
Au Québec, on débat fort sérieusement de la culpabilité des filles dans l'échec scolaire des garçons (Faire réussir les garçons ou en finir avec le féminisme ?, par Pierrette Bouchard.). La faute au corps enseignant, majoritairement féminin dans le cycle primaire et qui privilégie donc des valeurs «féminines» dans lesquelles les garçons ne se reconnaissent pas. En France, le Garde des Sceaux vient d'insinuer que la féminisation croissante de la magistrature pourrait nuire à l'impartialité de la justice, au détriment des hommes. Car bien sûr, les masculinistes affirment qu'hommes et femmes sont différents par nature, émotivité et donc partialité appartenant à la «nature» féminine.
Féministes ? Dites-le à vos amis ! Il est rare de pouvoir se déclarer féministe sans devoir immédiatement faire suivre une explication du mot. Tel que, il révulse. «L'égalité femmes/hommes» ou «la question du genre», selon les milieux, ça passe, on est plutôt content de dire qu'on est plutôt pour. Mais le féminisme, ça coince. Même certains des hommes engagés et bienveillants interrogés au Forum Social Mondial n'ont pu s'empêcher d'émettre cette réserve (Propos recueillis à Porto Alegre, par Dominique Foufelle). La faute en revient aux excès des féministes des années 1970, vous expliquera-t-on.
Que leur reproche-t-on au juste ? D'avoir ouvert l'accès à une sexualité sans angoisse ? Non, là, pour la pilule, on dit : «Merci, mesdames» — quand on se souvient ou qu'on a eu vent des luttes menées. D'avoir réclamé l'égalité dans la famille, au travail, plus tard en politique ? Non, ça, c'est incritiquable. Alors quoi ? Difficile de préciser la nature exacte des dits «excès». On vous dit que ces femmes étaient «contre les hommes». Pourtant, il n'y eut de violences que langagières, et sans commune mesure avec les violences que subissait alors quotidiennement une femme, qui restait en Occident une citoyenne de seconde zone. Et on jurerait qu'une horde de furies a déferlé, les ciseaux entre les dents !
Rares sont les citoyens qui ont vécu de près la naissance du Mouvement des femmes. C'était il y a trente ans. Mais l'image négative perdure, sans que personne, y compris des gens curieux, n'aille en vérifier les fondements. Curieux, non ? Comme s'il fallait garder en réserve une «mauvaise féministe». Ça peut toujours servir, pour noyauter un débat (on le voit actuellement avec celui sur la prostitution, où des réglementaristes s'emploient à discréditer les arguments abolitionnistes en feignant de les attribuer à des féministes forcément ringardes et moralisatrices) ou pour justifier sa réticence face une revendication (la féministe n'est jamais contente ? normal, puisque c'est une frustrée) ou encore se passer des blagues sexistes (la féministe n'a pas d'humour).
Avec une grande naïveté, mais de bonnes intentions (en général), des hommes nous conseillent donc de trouver une autre appellation. Hormis que cela ne serait d'aucun effet contre le sexisme, et qu'on se demande quel terme conviendrait mieux, ce serait nier la dimension politique du féminisme. A ne pas confondre avec «la question du genre». Et justement, beaucoup d'hommes confondent. Admettre que la mondialisation a des effets spécifiques sur les femmes, c'est une idée qui fait son chemin dans le mouvement altermondialiste (Deux questions à Bernard Cassen par Michèle Dessenne).
Des téméraires s'aventurent même dans l'anti-sexisme (Cherche désespérément personne non dominée par Joëlle Palmiéri). Certains s'engagent dans des recherches sur les rapports sociaux de sexe, qu'on appelle encore en France études féministes et non «de genre» (gender studies) comme aux Etats-Unis (Que pensent les hommes des recherches féministes ?, par Laure Poinsot). Prochaine étape : reconnaître le féminisme comme une grille d'analyse, un projet de société.
Les sympathisants pêchent par excès de discrétion. Au point de se retirer de débats qui les concernent au premier chef (Et si la prostitution était d'abord une histoire d'hommes ? par Marie-Christine Aubin). D'ailleurs, existe-t-il des débats lancés par les féministes qui ne concernent pas les hommes ? Justement, non. A partir du moment où il s'agit de concevoir de nouvelles donnes pour la société, tout le monde est concerné. Le féminisme n'est pas un club de dames. La non-mixité dans les groupes a été indispensable pour permettre la libre prise de parole et l'exposition des faits du point de vue des femmes. Elle reste parfois nécessaire tant que les rapports de domination n'ont pas complètement disparu. Mais les hommes qui adhèrent aux analyses du féminisme doivent l'exprimer, en particulier auprès de leurs camarades du même sexe. Qu'ils ne se croient pas tenus de s'intituler «pro-féministes» sous prétexte de ne pas empiéter sur le terrain d'autrui. Au contraire, c'est en se déclarant féministes qu'ils reconnaissent le féminisme comme un projet politique pour tous et toutes. Chiche ?
Dominique Foufelle - février 2003
Nelly Trumel
LA RELIGION CONTRE LES FEMMES
"Débattre des origines religieuses de l’oppression des femmes, c’est débattre des fondements symboliques et juridiques du pouvoir et de l'État"
(Suzanne Blaise)Le retour en force du religieux, accompagné d’un développement du fondamentalisme, dans un monde patriarco-capltaliste en crise profonde, ne peut que susciter une immense inquiétude, particulièrement en ce qui concerne les libertés et les droits des femmes.Mais ces pouvoirs patriarco-politico-religleux ne sont pas issus d’une génération spontanée et pour mieux comprendre ce qu’il en est aujourd'hui, un retour aux sources est nécessaire.
Les recherches archéologiques et anthropologiques mettent en évidence l’existence d’un pouvoir religieux féminin et la première hiérarchie : le sacré et le profane. Peu à peu, au cours des millénaires, un semblable divin de sexe opposé s’est imposé, ces déesses mères se retrouvent entourées d'hommes, époux, amant ou fils élu.Cette revanche des dieux mâles implique un meurtre de la mère et la destruction d’une religion et d’une symbolique propre aux femmes a eu lieu lors de la révolution néolithique (8000/2000 av. J-C). Avec la découverte des métaux apportait une longue période de guerres, de conquêtes. Au commencement... étaient les déesses mères
Les hommes imposent leur domination et pour ce faire approprient le sacré, fondement originel du pouvoir. Cette appropriation du sacré par les hommes s’accompagne d’une régression progressive du rôle et de la place des femmes dans la société.
En orient, au moyen orient une question émerge : " Qui détient la supériorité ? La terre qui reçoit la semence, ou la semence qui fertilise la terre ? " La semence prend le pas, la femme devient une outre vide, n’est plus qu’un réceptacle. Cette conception a la vie dure : pendant la guerre en Ex Yougoslavie, les femmes musulmanes violées par les soldats serbes devaient donner naissance à des enfants serbes.
S’imposent alors les religions du livre : Bible, Torah, Évangiles, Coran.La plupart de ces textes sacrés ont été écrits, copiés, transmis, commentés par des hommes. Le verbe est assimilé comme la semence à un extérieur qui viendrait féconder un intérieur, " une nature ". L'homme féconde la femme, détient le langage puisqu’il produit le sperme et assimile le pénis au phallus par un détournement. Encore actuellement le fonctionnement du langage décrit par les psychanalystes est centré sur le fonctionneront du phallus. Pourtant le phallus n'étant pas anatomique, il n’est pas le seul apanage des hommes, les femmes aussi ont affaire à lui. Il est intéressant de noter que Lacan dans ses derniers séminaires, pour contrer l’aspect religieux lié à la fonction paternelle, proposa une autre théorie encore en friche, qui permettrait de problématiser la sexuation sans recourir au phallus. A suivre… Au commencement... était le verbe
Les femmes écartées de la transmission des écritures y sont peu présentes : deux livres sur quarante-cinq sont consacrés aux femmes dans la Bible. Voilà donc les femmes exclues du symbolique, du sacré et par voie de conséquence du politique, le patriarcat religieux étant à l’origine du patriarcat politique et " voilà pourquoi votre fille est muette " !
Pour justifier une telle exclusion, les femmes ont été décrétées inférieures, impures, porteuses de la faute, et de l'érotisme sacré des temples antiques au culte de la vierge dans les églises, on passe de l’amour qui se célèbre à l’amour qui se consume.
Reléguées au rang de reproductrices, enfermées, servantes du seigneur mais " gardiennes du temple ", elles ne sont plus porteuses du sacré mais ne peuvent plus qu'être mères de porteurs du sacré.
Ainsi les chrétiens, la vierge Marie, mère de Dieu devient la seule référence symbolique pour les femmes avec la virginité pour fer de lance et l’interdit d’une sexualité qui leur soit propre.
Toutes les grandes religions du monde ont pour prêtres des hommes comme dans l'église catholique même si elles y tiennent une place en nombre avec comme rôle majeur : gestation et transmission. " La gestation porte la foi ".
Cependant durant des siècles, l'Église a pu constituer un refuge pour des femmes qui voulaient échapper à la violence de la société, à la loi du père, au mariage imposé. Elles pouvaient avoir accès à la sainteté (seule forme d'égalité avec les hommes), à la culture, avoir un rôle social, par le biais de l’enseignement, des soins, rôle que la société civile leur refusait. Mais, en règle générale, si elles " en faisaient trop " (certaines femmes d’exception dont des béguines acquierront un statut quasi sacerdotal), l’institution religieuse réagissait par l'élimination physique (bûchers) ou l’intégration forcée en institution (couvents très contrôlés).
Avec l’amélioration de la condition des femmes, les vocations religieuses se raréfient tandis que " le religieux " tente un retour en force. Notre époque semble située à la croisée de deux mouvements antagonistes : le retour du religieux accompagné d’un développement du fondamentalisme sur fond de crise économique grave et l'émancipation des femmes, émancipation que ce retour du religieux bat en brèche.
On peut constater une ingérence dramatique du pouvoir pontifical et de tous les pouvoirs religieux dans la vie civile, publique et politique (avec l’accord des politiques), aux interventions multiples, systématiques du pape contre les droits des femmes (imposition de normes sexuelles : hétérosexualité, mariage, condamnation de l'homosexualité, de l’avortement, de la contraception, du préservatif malgré les ravages du sida). Ces prises de position publiques vont à l’encontre des exigences de liberté et d'égalité.
Jean-Paul II est parti en croisade Il affirme dans ses encycliques Veritatis splendor ou Evangelum vitae que la loi divine doit primer sur les lois civiles justifiant ainsi des actions commando contre les centres d’interruption volontaire de grossesse, l’opposition au droit des femmes à disposer de leur corps et encourage tous les lobbies de l’ordre moral. Dans sa " lettre aux femmes " de 1995 il définit pour les femmes une " vocation spécifique " précisant que c’est dans le sacrifice et le don de soi que " la femme " peut s’accomplir. Il y rappelle également que l’avortement est un péché et un crime même pour les femmes violées durant la guerre en ex-Yougoslavie - avortement qu’il assimile à un génocide… Ce discours s’accompagne d’une exaltation de la dignité de la " femme " dans sa mission humaine et divine de mère, toujours dans la problématique d’une complémentarité homme-femme. S’il affirme soutenir les droits des femmes au travail, à l'égalité dans la vie publique, il écrit dans le même temps : " l'Église voit en Marie la plus haute expression du génie féminin et trouve en elle une source d’inspiration constante. Marie s’est définie elle-même servante du seigneur. "
Cette mariolâtrie de Jean-Paul II peut se rapprocher du gouvernement de Vichy (exaltation d’un " éternel féminin ", multiplication des pèlerinages aux sanctuaires mariaux, référence à une " loi naturelle " qui impose à chacun des deux sexes des rôles distincts, célébration de la famille). Cette célébration de la famille est largement reprise par le pape (et par le corps politique dans son entier), lequel pape qui, en 1994 dans sa lettre aux familles écrivait : " la famille constitue la cellule fondamentale de la société ". Cette phrase est à rapprocher de celle de Hitler dans Mein Kampf : " La destruction de la famille signifierait la fin de toute humanité supérieure… Le but final de tout développement vraiment organique et logique doit être toujours la famille. " Dans cette même lettre aux familles, le pape précise : " la famille est organiquement unie à la nation et la nation à la famille. " Il déclare en outre que l'Église ne peut pas être une démocratie.
Ce nationalisme, lors de son précédent voyage en France avait déjà été mis en évidence par la célébration de Clovis, induisant une vision théologique de la nation, le mythe d’une identité nationale, idées qui ne peuvent être porteuses que de xénophobie et d’exclusion.
Cet été, Jean-Paul II revient. De quelle manière va-t-il encore frapper ? Rappelons-nous que lors de la quatrième journée mondiale de la jeunesse en 1989, il écrivait déjà l'hédonisme, le divorce, l’avortement, le contrôle de la natalité et les moyens de contraception, ces conceptions de la vie s’opposent à la loi de Dieu et aux enseignements de l'Église.
Nelly Trumel
Monde libertaire hors-série n°8, août 1998
Source : http://vegantekno.free.fr/porno.html
Sylvie Richard-Bessette*
La pornographie
ou la dominance sexuelle rendue sexy...
La pornographie est un produit de consommation au même titre que la voiture et la bière. Utilisée pour satisfaire nos besoins sexuels ou en guise de hors-d'Ïuvre à l'acte sexuel, la pornographie fait partie de notre quotidien. On la retrouve sous de multiples formes allant des magazines aux bars de danseuses nues, en passant par les vidéocassettes, les films pour adultes, les peep-shows, les lignes érotiques et le cybersexe. Variée et facilement accessible, la pornographie prétend libérer la sexualité en dévoilant tous les fantasmes et en passant outre aux tabous de notre époque.Les féministes ont depuis longtemps dénoncé cette conception de la sexualité. Pour nombre d'entre elles, la pornographie ne fait que reproduire les attitudes sexistes et violentes de notre société à l'endroit des femmes et des enfants. À l'instar des autres types de violence sexuelle, elle contribue à diviser les sexes et à entretenir une image fausse et mythique de la sexualité et des rapports humains. Malheureusement, cette critique féministe est encore trop souvent réduite à une opposition véhémente contre toute forme de nudité ou d'expression sexuelle. Cet article propose donc de poursuivre la réflexion. Il ne s'agit pas ici de reprendre systématiquement les différents débats et analyses féministes ni l'ensemble des recherches sur le sujet, mais plutôt d'approfondir certaines idées déjà énoncées et de les développer à partir d'une grille d'analyse béhavioriste et féministe. Les objectifs sont de montrer comment la pornographie hétérosexuelle façonne les systèmes de représentation de la sexualité et les rapports sociaux de sexe, et de proposer des avenues de recherche et d'intervention en éducation sexuelle.
Définition de la pornographie... Il n'est pas aisé de définir la pornographie. Le concept réfère tantôt à l'obscénité ou à la sexualité explicite, tantôt à l'érotisme, quand ce n'est pas carrément à la nudité. Le Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme a proposé en 1988 la définition suivante de la pornographie :
- La pornographie signifie la représentation ou la description de comportement violent ou dégradant ou de comportement causant ou pouvant causer le décès d'autrui, lequel comportement, infligé par une personne à une autre ou par cette personne à elle-même, est représenté ou décrit dans le but manifeste de stimuler ou de gratifier sexuellement le spectateur, le lecteur ou l'auditeur; comportement, en outre, qui donne l'impression d'être prôné ou approuvé.
Une représentation sera qualifiée de pornographique si elle réunit les trois caractéristiques suivantes (Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme, 1988) :
1. elle dépeint des comportements ou des actes d'injustice violents ou dégradants ; ET
2. elle vise manifestement à stimuler ou gratifier sexuellement le spectateur, le lecteur ou l'auditeur ; ET
3. elle prône ou approuve ce comportement.
Il ne s'agit donc pas de condamner les descriptions d'abus sexuels, ni de désapprouver la sexualité, la nudité ou l'exposition des organes génitaux, mais bien les différentes formes de comportements violents ou dégradants présentés dans le but de stimuler sexuellement un auditoire.
La pornographie hétérosexuelle présente surtout des comportements où les femmes sont abusées et soumises à des actes dégradants. Par comportement sexuel abusif, on entend toute conduite dénigrante, abaissante, méprisante, nuisible, brutale, cruelle, douloureuse ou violente comme uriner ou déféquer sur une femme, éjaculer sur son visage, la dépeindre comme une esclave sexuelle impatiente de répondre aux moindres désirs de l'homme, la pénétrer de force, la réduire à des organes génitaux ou à un être aimant, se faire appeler cochonne, salope, négresse, chienne, putain ou bunny (Russell, 1993).
Un acte est dégradant dans la mesure où il produit des conséquences négatives chez l'individu. Voilà donc en quoi réside le rôle des scientifiques: déterminer dans quelle mesure tel ou tel comportement nuit au développement d'un individu ou d'un groupe. La tâche n'est certes pas facile. Les recherches actuelles ne permettent pas toujours de préciser avec exactitude les conséquences à long terme de la consommation de pornographie. Cette question sera d'ailleurs abordée plus loin.
Analyse du phénomène pornographique... Il n'existe pas de consensus sur ce qu'est la pornographie. Certains distinguent la pornographie douce de la pornographie dure, d'autres l'érotisme de la pornographie. Il s'avère toutefois difficile de tracer une ligne de démarcation entre les deux. Dangereux aussi, car la condamnation de certaines formes de pornographie donne à penser que les autres formes sont moralement acceptables ou non dommageables. Bien sûr, la pornographie où des femmes sont torturées, ligotées et même tuées est condamnable et intolérable. Ces images ne sont toutefois que le prolongement d'un continuum pornographique; l'aboutissement inévitable d'une certaine idéologie qui promeut l'exploitation et la violence sexuelles. Théorêt et Gladu (1984) utilisent le concept de pornotopie pour montrer "l'étendue de la pornographie dans nos systèmes de représentation, de communication et d'éducation". Ce terme réfère non seulement aux déterminants des rapports sexuels, mais aussi à toutes les formes de relation de pouvoir entre les sexes.
"Pornotopie" ne réfère pas uniquement aux manifestations extrêmes de ce pouvoir, comme le viol, les relations sadomasochistes mais aussi et surtout aux normes qui façonnent les rôles sexuels par la publicité, la mode, la littérature dite "érotique", l'éducation sexuelle et qui déterminent quotidiennement les relations hommes-femmes.
Les auteures précisent que :
- La "pornotopie" nuit aux femmes parce qu'elle leur ment sur leur sexualité en leur assurant qu'un homme, quoi qu'il fasse, les mènera infailliblement au plaisir et que ce plaisir sera inévitablement atteint par la pénétration. La "pornotopie" les dépossède du contrôle sur leur propre sexualité pour le remettre aux hommes, lesquels deviennent dès lors responsables et de leur plaisir et de celui de leur partenaire. Elle retire aux femmes le privilège de déterminer la nature, le lieu et les conditions de leur jouissance.
La pornographie est un des véhicules du modèle sexuel dominant (Théorêt et Gladu, 1984). Pour bien saisir l'étendue de ce modèle, il faut examiner les divers apprentissages qu'il favorise à chaque niveau systémique (2) de l'environnement. Quelles sont les règles de contingence(3) renforcées par la pornographie ? Quel est l'impact de ces contingences (4) sur nos comportements sexuels et nos rapports entre les sexes ? Pourquoi les images pornographiques demeurent-elles toujours aussi renforçantes pour les hommes et le sont-elles pour certaines femmes ? La pornographie a-t-elle des effets différents sur la sexualité et sur les rapports hommes-femmes que d'autres agents de socialisation (famille, médias, etc.)? Et si tel est le cas, de quelle nature sont ces différences ? Voilà quelques-unes des questions qui mériteraient plus d'attention.
La représentation sociale des sexes... L'homme se définit essentiellement par le trio de valeurs puissance, pouvoir, possession, auxquelles s'ajoutent l'agressivité, la liberté, le contrôle et l'individualité (Préjean, 1994). En très bas âge, ce sont ces comportements qui sont renforcés chez le garçon. Pour appartenir à la classe des hommes et être un "vrai", le garçon apprend très tôt à contrôler son environnement en utilisant au besoin la force, l'agressivité et les habiletés verbales permettant d'entrer en compétition avec les autres. Son corps a une fonction instrumentale (Daigneault et Dessureault, 1991). Il sert à agir, à construire, à décider, à penser.
Le corps de la femme est, quant à lui, défini à partir de critères purement esthétiques. Cette définition réduit la femme à son corps, quand ce n'est pas à ses organes. Ce corps est devenu un objet qui sert à plaire, à séduire, à donner vie et plaisir aux hommes. Les jeunes filles apprennent rapidement à s'occuper de leur corps et de leur apparence. On les renforce à demeurer propre et sage, à sourire, à surveiller leur alimentation pour rester mince, à se maquiller pour mettre en évidence certains traits de leur visage ou pour cacher leurs imperfections, à colorer leurs cheveux, à adoucir leur peau, à s'habiller de façon à mettre en valeur leurs formes. Parler fort, s'opposer à l'autre, être agressive, affirmative sont au contraire des comportements habituellement punis chez les filles, car considérés comme trop masculins.
Plus tard, à l'âge adulte, les femmes se serviront de ces atouts pour obtenir l'attention et les faveurs des hommes (5). La conformité aux critères de beauté et aux comportements féminins (passivité, docilité, disponibilité, douceur, etc.) assurent donc aux femmes une certaine reconnaissance des hommes et l'accès à certains privilèges. L'apparence du corps de la femme sert d'ailleurs souvent "de prétexte pour qualifier et sa performance professionnelle et sa personne" (Lavergnas-Grémy, 1986, p. 49). Les journalistes, par exemple, s'attardent souvent aux charmes de l'actrice plutôt qu'à sa performance. De même, la popularité de plusieurs chanteuses est souvent proportionnelle au pourcentage de peau qu'elles dévoilent. Les revues de mode et de beauté confirment elles aussi aux femmes qu'être féminine (sexy, mince, jeune, belle, douce, souriante) assure le succès auprès des hommes. L'analyse des petites annonces de rencontre constitue d'ailleurs un bon exemple de cette tendance féminine plus marquée à se définir à partir d'attraits physiques (corps, beauté) comparativement aux hommes (Frigault et al., 1994). Et, faut-il le rappeler, ce sont d'ailleurs les femmes qui participent à des concours de maillots de bain et de beauté.
Les mécanismes de maintien des rapports de dominance... Les rapports sociaux de sexe se traduisent, comme on l'a vu, par une opposition entre l'homme-sujet et la femme-objet. Cette opposition est maintenue par une socialisation permettant aux hommes de s'approprier le corps des femmes et donc de garder leur pouvoir sur elles (Bouchard, 1991). En réduisant les possibilités d'action des femmes (6), la classe des hommes (7) peut maintenir sa position de dominance ou son rang. Parmi les stratégies utilisées, on retrouve la négation des femmes comme sujets (négation de la capacité d'autonomie des femmes, accentuation des différences biologiques maintenant les femmes dans des emplois qui leur sont traditionnellement réservés, donc peu rémunérés et peu valorisés), l'objectivation des femmes (par le rapport au corps qui définit la femme), l'utilisation de leur corps à des fins de consommation et de production (pornographie, prostitution, publicité, contrôle des naissances, etc.), et l'utilisation de la violence physique et verbale (harcèlement sexuel, violence conjugale, agression sexuelle, etc.) (Bouchard, 1991; Rich,1981).
Ces mécanismes montrent clairement que la discrimination et les inégalités sexuelles sont des construits sociaux au service d'une classe (Itzin, 1992). La femme n'est pas par nature soumise et docile ; l'homme, dominant et agressif. La dominance sociale n'est pas une donnée de départ, mais une construction sociale qui permet de partager les ressources entre les individus. La différenciation dans les rôles de dominant et de subordonné s'observe en très bas âge chez les enfants (Gauthier et Jacques, 1985; Trudel et Strayer, 1985). Ces comportements sont toutefois soumis à des contingences différentes pour chaque sexe. Chacun des sexes va apprendre à utiliser le pouvoir différemment.
Le pouvoir, c'est bien connu, n'est pas distribué également. À l'intérieur de la classe des hommes, certains ont plus de ressources que d'autres. Si on compare cette classe à celle des femmes, l'asymétrie devient alors évidente. Cette situation s'explique par le fait que l'accès aux ressources demeure surtout limité au groupe dominant. Les recherches en écologie humaine ont montré comment l'accès aux ressources à l'intérieur des systèmes permettait à un individu de s'adapter et de résoudre des problèmes (Bronfenbrenner, 1979; Guay, 1987). La classe des hommes possède les ressources personnelles (autonomie, force, agressivité, esprit de compétition et de rivalité, etc.), sociales et économiques (accès à des emplois plus stables, mieux rémunérés et ayant plus de possibilités d'avancement, etc.) nécessaires tant au maintien qu'au développement de ce pouvoir. Divers mécanismes de contrôle (État, mariage, éducation, etc.) ont également permis à cette classe de demeurer dominante (Préjean, 1994).
Il ne faut pas perdre de vue que le pouvoir est une relation et non pas un attribut des personnes (Crozier et Friedberg, 1977). Il se manifeste lorsque deux ou plusieurs acteurs, dépendants les uns des autres dans l'accomplissement d'un objectif commun, entrent en interaction (Crozier et Friedberg, 1977). Il est intimement lié à la négociation et se présente comme une relation d'échange où les termes sont plus favorables à l'un des acteurs en présence. Le rapport de pouvoir se fonde sur les atouts, les ressources et les forces de chacune des parties en présence. En termes béhavioristes, on pourrait définir le pouvoir comme la capacité d'un individu à modifier les comportements d'autrui.
Si on applique ce raisonnement aux rapports hommes-femmes, on constate que la classe des hommes maintient son pouvoir parce qu'elle garde une mainmise quasi totale sur les ressources et ce, en dépit des progrès réalisés par les femmes au cours des dernières années. Comme on l'a vu plus haut, les garçons et les filles sont soumis dès leur naissance à des contingences différentes qui permettent aux hommes de développer les compétences nécessaires au maintien de leur position. Les femmes, quant à elles, apprennent rapidement à s'associer aux hommes pour avoir accès à ces ressources. Cet apprentissage se fait, entre autres, par l'érotisation sociale des hommes plus âgés et fortunés, présentés comme des symboles de pouvoir. Les téléromans et les romans Harlequin fourmillent d'hommes bien bâtis et ayant une position sociale qui font rêver les femmes (Valverde, 1989).
La situation de la femme a certes évolué. Il faut cependant garder à l'esprit que ce sont surtout les femmes blanches des milieux sociaux favorisés et des pays développés qui ont bénéficié de ces changements. En effet, plus les femmes sont éduquées, plus elles acquièrent des ressources économiques, et plus elles résistent aux mécanismes de contrôle des hommes. Ce groupe de femmes favorisées demeure toutefois restreint. Le marché du travail limite encore l'accès des femmes à des postes intéressants et importants. De plus, les obligations familiales mettent un frein au développement personnel et social d'un grand nombre de femmes.
La pornographie : mécanisme de maintien de la dominance sexuelle... La pornographie transpose au plan des comportements sexuels une domination que les hommes, en tant que classe, exercent sur les femmes dans tous les domaines de la vie (Carrier, 1983, p. 19). Prétendre que la pornographie n'est qu'un simple divertissement pour adultes, une innocente exposition de corps nus ou une représentation naturelle d'actes sexuels, contribuent à banaliser le phénomène. La pornographie fait partie, comme on l'a vu, des mécanismes qui régularisent et contrôlent les rapports sociaux de sexe au même titre que la famille, l'État et le mariage (voir Préjean, 1994). Elle traduit, à travers la nudité et les actes sexuels, un ensemble de valeurs sexistes et racistes (8) qui élèvent la soumission des femmes au rang de vertu.
La pornographie n'est pas la cause des agressions sexuelles, mais plutôt une des manifestations des inégalités sociales et sexuelles. Il s'agit d'une forme de rapport de pouvoir où la dominance sociale est érotisée, rendue sexy (9) et inoffensive, par diverses formes d'images, d'écrits et de représentations où la femme se pose comme objet sexuel et l'homme comme le sujet qui dispose de cet objet.
Playboy ne présente pas sa bunny du mois pour glorifier le corps de la femme, comme le prétend son fondateur, Hugh Hefner. Mais plutôt pour exciter les hommes en leur montrant ce qu'une femme doit être pour leur faire plaisir (10) et "il ne s'agit pas d'une coincidence si la femme photographiée est jeune, mince, de race blanche et vulnérable" (Valverde, 1989, p. 144-145). Evidemment, plusieurs diront : Qu'y a-t-il de mal à présenter une femme nue ? C'est beau un corps de femme. En effet, c'est beau un corps de femme, un corps d'homme aussi, et il n'y a pas de problème à le montrer nu. Toutefois, ce message reproduit toujours les mêmes clichés sexistes de domination : pour être désirable, une femme doit être sexy et inoffensive. Ce qui signifie être jeune, mince, blonde de préférence (11), être passive, montrer son corps et écarter ses orifices pour recevoir l'offrande mâle.
L'érotisation de la domination sexuelle est présente non seulement dans la pornographie mais également dans les publicités, les magazines féminins, les films, les vidéoclips, les romans à l'eau de rose et les téléromans (Baby et al., 1992; Valverde, 1989). D'ailleurs, plusieurs considèrent les romans Harlequin comme une forme romancée de pornographie (English et al., 1981; Snitow,1989). Ainsi, pendant que les hommes apprennent à érotiser la soumission des femmes en dévorant leur Penthouse, les femmes intériorisent leurs rôles en feuilletant les pages des magazines féminins ou en rêvant au héros riche et célèbre d'un Harlequin (Valverde, 1989).
Il faut comparer les postures des femmes et des hommes dans les revues pornographiques et féminines pour constater l'étendue de la pornotopie. Dans la pornographie, on réduit la femme à une paire de fesses, de seins et à des jambes écartées. Le visage et le reste de son corps sont souvent cachés. Pour vendre des produits de beauté aux femmes, on utilise des postures similaires. La publicité de Lancôme ("Réflexe Minceur") illustre bien ce point de vue. Elle présente une femme de dos penchée; on ne voit que ses fesses, ses jambes et ses avant-bras. Le reste de son corps a disparu comme par magie (la posture est d'ailleurs digne d'un numéro de contorsionniste). Si on enlevait la culotte au mannequin, la photo serait sans l'ombre d'un doute qualifiée de pornographique ou d'obscène. Par cet exemple, on voit bien que la limite entre ce qui est déclaré pornographique dans notre société et ce qui ne l'est pas tient souvent à un bout de tissu qui cache ce qui est considéré comme vulgaire ou cochon : la vue des organes génitaux.
Les annonces de shampooing, de colorant pour cheveux, de jeans qui présentent les femmes dans une posture d'attente (assise, les jambes entrouvertes, le chemisier détaché, la bouche humide et ouverte, les yeux mi-clos ou le regard vague ou encore à quatre pattes, le dos cambré) sont au contraire considérées comme sensuelles, voire érotiques. Il est normal, acceptable et de bon goût dans notre culture de présenter des femmes qui jouissent en se lavant les cheveux ou en enfilant une paire de jeans. Les créateurs éprouvent beaucoup de difficulté à présenter des femmes sensuelles sans qu'elles aient l'air idiotes. Les femmes ne peuvent-elles avoir du plaisir sexuel autrement qu'en s'occupant de l'apparence de leur corps?
Nous sommes habitué(e)s à voir ces images où les femmes sont toujours disponibles sexuellement et béates d'admiration devant les muscles d'un homme. Relever ce fait amène inévitablement des critiques ou des commentaires négatifs. La plupart des femmes ont d'ailleurs appris à se taire et à baisser les yeux devant ces images, ou simplement à trouver normales ces représentations du corps féminin. Elles ont souvent bien intégré le discours masculin et diront qu'il s'agit d'images sensuelles qui gratifient la femme. Elles iront même jusqu'à affirmer que la femme n'est pas un objet sexuel, qu'elle est consciente de ses atouts et qu'elle s'en sert. Toutefois, ces atouts sont de courte durée. Il s'agit d'un pouvoir éphémère et indirect qui permet d'accéder à d'autres formes de pouvoir détenues par les hommes. Ce pouvoir n'existe pas en soi, puisqu'en l'absence des hommes, il devient inopérant.
Certains argumenteront que le corps des hommes est maintenant utilisé dans les publicités au même titre que celui des femmes. On voit, en effet, apparaître depuis quelques années des publicités qui misent sur le corps des hommes pour mousser la vente des produits. Il reste que ces nouvelles représentations du corps masculin sont marginales et qu'elles reprennent les stéréotypes masculins habituels. De plus, ces corps musclés ne sont pas passifs et rarement présentés de façon aussi ridicule que ne le sont les corps féminins. Ces images, qu'on peut apercevoir dans nombre de magazines féminins, ont probablement beaucoup plus d'impact sur les fantaisies éveillées des femmes et sur les comportements des hommes homosexuels que sur ceux des hétérosexuels. Ces derniers savent très bien que leur pouvoir et leur attrait auprès des femmes reposent davantage sur leur humour, leur richesse et leurs connaissances que sur leur corps. En fait, dans la culture hétérosexuelle, la beauté du corps des hommes est vue comme un "plus", tandis que celle des femmes est une "nécessité". Le rapport au corps est tout à fait asymétrique. Le nombre de magazines de beauté pour femmes se révèle, à cet égard, fort éloquent.
La représentation des corps dans les films dits érotiques est aussi très éclairante. Si l'on définit l'érotisme comme une sexualité suggestive ou du matériel excitant non sexiste, non dégradant, non raciste et non homophobe respectant tous les êtres vivants (Russell, 1993), combien de films, de spectacles ou d'écrits pourraient être qualifiés d'érotiques ?
Les films dits érotiques reprennent, pour la plupart, les images stéréotypées et sexistes de notre société et présentent comme érotiques les rapports de force et les inégalités sociales (Valverde, 1989). La femme est montrée nue ou est légèrement vêtue tandis que l'homme est habillé ou peu montré par la caméra s'il est nu ; l'homme est présenté comme ayant un rôle dominant dans l'initiation des comportements sexuels ; au contraire, la femme qui prend l'initiative est habituellement dépeinte comme anormale, voire même hystérique et dangereuse (pensons à ces séries de films où sexe et violence s'entremêlent comme Fatal Attraction, Basic Instinct, Fatale, etc.) ; la femme est jeune, belle, mince et blanche ; l'homme est généralement plus vieux, fortuné ou ayant un statut social important; la femme préfère la pénétration vaginale et atteint, on ne sait trop par quel miracle, l'orgasme au bout de quelques secondes, l'homme est habile et sait faire jouir sa partenaire, etc. à quelques "je t'aime" près, ces films reprennent les mêmes clichés. La différence tient presque essentiellement au pourcentage de peau dénudé et au nombre de scènes sexuelles. S'ils sont considérés comme érotiques, c'est en raison de leur histoire, de l'absence de gros plans sur les organes génitaux et de violence sexuelle trop explicite. Pourtant, contrairement à ce qu'on pourrait penser, ces films montreraient plus souvent des femmes victimes de violence sexuelle que dans les films pornographiques (Palys, 1986; Yang et Linz, 1990).
Ces quelques exemples tirés des médias illustrent la forte tendance du modèle pornotopique à écrire les rapports entre les sexes à partir d'une idéologie centrée sur la dominance sociale des hommes. Si de nouvelles représentations des sexes existent et tentent de s'imposer, c'est à la suite des pressions féministes et de certains changements sociaux. Les publicitaires se sont, en partie, adaptés à ces pressions. Les héroïnes de certains romans changent et s'écartent des images traditionnelles des films pornographiques destinés aux femmes et présentant des images différentes apparaissent aussi sur le marché (Williams, 1989). Ces nouvelles représentations demeurent encore assez marginales et, à y regarder de plus près, il s'agit bien souvent des bons vieux clichés sexistes servis dans un nouvel emballage (voir Nadeau, 1993).
Ce qu'on reproche à la pornographie... On reproche souvent à la pornographie de présenter des comportements dénués de sentiments et des personnes désensibilisées. Les sentiments réfèrent à l'expression verbale ou non verbale, plus ou moins précise, d'états internes. Les acteurs et les actrices des films pornos expriment sans arrêt par leurs cris, leurs paroles ou leurs actes, leurs réactions aux gestes de l'autre. Alors de quoi parle-t-on au juste ? De l'absence de sentiments amoureux ? Si tel est le cas, il faut rappeler que le but de la pornographie n'est pas de présenter des gens qui s'aiment mais qui ont du plaisir sexuel. Quel problème y a-t-il là-dedans ? Certaines vidéos s'adressant aux femmes présentent des scènes sexuelles dans un contexte plus affectueux (Berger et al., 1990). Ces images ne font souvent que reprendre les valeurs féminines traditionnelles (douceur, amour, affection, tendresse, etc.). Les films hollywoodiens présentent des couples qui s'aiment, et ils ne sont pas moins sexistes pour autant (voir Valverde, 1989). Erotiser le mariage et les couples stables ne sont sûrement pas des solutions pour redonner du pouvoir aux femmes.
Quand on affirme que les personnes sont désensibilisées, qu'entend-on par là ? Que les modèles masculins dans la pornographie violente semblent insensibles à la douleur ressentie par les femmes ? Ne devrait-on pas plutôt parler d'hommes prenant plaisir à voir souffrir l'autre ? Les scénarios où la femme commence par supplier son agresseur de cesser de la malmener pour finalement lui demander de continuer sont nombreux. L'association douleur-plaisir ou soumission-plaisir est souvent répétée dans la pornographie. La femme est invariablement représentée dans une position de soumission ; l'homme, dans la position inverse. Certains rétorquent que les activités sadomasochistes sont différentes, mais le sont-elles réellement ? Dans la réalité, on sait très bien qu'un homme ligoté par une femme l'est de plein gré. Il peut résister et se défendre sans problème. Il aime s'imaginer dans une situation où il perd pour un temps le contrôle, mais dans les faits, n'est-ce pas lui qui contrôle le déroulement de la situation ? Les rapports sexuels impliquent une certaine perte de contrôle et un abandon. Dans la pornographie hétérosexuelle, seules les femmes semblent perdre le contrôle et s'abandonner à l'autre.
La pornographie homosexuelle serait au contraire "un phénomène culturel qui ne fait pas de victime" ("Emergency Committee of Gay Cultural Workers Against Obscenity Laws", dans Comité spécial d'étude de la pornographie et de la prostitution,1985, p. 88). Il existerait, en effet, du matériel pornographique homosexuel où les rapports de domination sont absents (Poulin,1994). Toutefois, selon Moreau (1984, dans Poulin,1994), la pornographie homosexuelle reproduit bien souvent les stéréotypes masculins et féminins de la pornographie hétérosexuelle. Certes, la pornographie lesbienne, gaie et celle produite par les femmes tentent de proposer de nouveaux modèles. Cependant, encore trop peu de recherches ont analysé de façon systématique le contenu et les symboles contenus dans ce type de matériel, ainsi que les effets de sa consommation sur les comportements. En outre, la pornographie produite par les femmes occupe une place bien restreinte dans le marché pornographique actuel.
On entend souvent dire que la pornographie est répétitive et par conséquent monotone et lassante pour de nombreux consommateurs. D'autres soutiennent que cette répétition renforce les comportements sexistes et de dominance, et amène le consommateur à se tourner vers du matériel plus violent. Malheureusement, nous connaissons peu les effets à long terme de la consommation de pornographie. Les études disponibles sur ce sujet portent surtout sur des agresseurs sexuels. Les coûts élevés et les difficultés liées aux recherches longitudinales limitent de telles recherches aux effets d'une consommation contrôlée en laboratoire de quelques semaines, voire de quelques mois. Mais qu'arrive-t-il après deux ans, cinq ans, dix ans de consommation régulière ? À partir de quand le consommateur atteint-il la satiété ? Que fait-il lorsque les stimuli ne provoquent plus les conséquences renforçantes ? Quelles contingences amènent certains hommes à être davantage renforcés par les stimuli pornographiques que d'autres? Quels facteurs expliquent la consommation régulière plutôt que la consommation occasionnelle ? Est-ce que les hommes ayant moins de contrôle dans la vie réelle sur les femmes deviennent des consommateurs plus réguliers ?
La pornographie est également reconnue pour être dégradante. Déterminer ce qui est dégradant dans une image demeure difficile. Qu'une femme soit à genoux devant un homme ou que la caméra montre seulement ses organes génitaux n'est pas en soi dégradant ou pornographique. À la limite, ces images prises de façon isolée pourraient même être qualifiées de sensuelles ou d'érotiques. Après tout, il s'agit de comportements possibles lors d'une relation sexuelle.
En fait, les images deviennent dégradantes si elles décrivent négativement les personnes et si ces descriptions ont des conséquences négatives sur l'individu. La pornographie a une forte tendance "à représenter les femmes d'une façon morcelée ou dans des postures semi ou non verticales et la tendance à représenter les hommes d'une façon globale et dans des postures debout" (Gendron, 1992, p. 158). Lemire et al. (1980) ont montré, par l'analyse de revues pornographiques, cette tendance à morceler le corps des femmes. La répétition de ces postures et de ces comportements restreint les possibilités de chaque sexe et exagère les rapports de dominance. Les modèles féminins se soumettent avec plaisir aux moindres demandes des hommes (même si la position est inconfortable ou si on les blesse), elles en redemandent toujours, elles exposent leurs parties génitales, elles crient et gémissent comme pour rassurer l'homme sur ses performances sexuelles, etc. Les modèles masculins sont eux aussi le reflet de notre conception de l'homme viril : musclé, fort, puissant, capable de faire jouir toutes les femmes, d'avoir des érections sur commande, d'éjaculer un nombre de fois record, etc. Les textes et les images pornographiques décrivent des rôles bien précis pour chacun des sexes. Ces deux extraits en témoignent.
[...] Maintenant qu'on lui a retiré son bâillon, elle hurle de plaisir. Elle sait qu'elle ne mérite pas le gros pénis qui vient de la baiser frénétiquement. Ne vous apitoyez donc pas sur son sort, ses larmes sont le prix de ses soubresauts et de ses orgasmes juteux. Tout ce qu'elle a trouvé à dire lorsque son maître lui a finalement rendu la parole c'est "Baise-moi encore! Je ne suis rien sans ton corps uni au mien. Mets-moi ton pénis et remplis-moi de ton jus". De toute évidence, son maître sait ce qu'il fait! (Club, vol. IX, no 6, 1983, p. 5, dans Comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes, 1984, p.1334).
Lorsque j'ai souri, j'avais sur les lèvres le goût de son rouge à lèvres fraise. Sous mes coups redoublés, ses tétons ballottaient joyeusement. M'étant coupé au doigt en prenant le canif à appât dans ma poche arrière, je me mis à jurer. Les yeux de la fille s'emplirent à nouveau d'une délicieuse terreur. Le viol avait été agréable, mais le meilleur était encore à venir. (Hustler, vol. IX, no 12, 1983, p. 56-57, dans Comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes,1984, p.1326).
L'analyse des comportements sexuels dans les vidéos pornographiques illustre également cette division des rôles sexuels. La femme initie habituellement la relation par des caresses au pénis ou par une fellation. Elle est à genoux devant l'homme dans environ 91% des scènes de fellation, et rares sont les séquences où la femme atteint clairement l'orgasme (< 1%). L'éjaculation est le comportement qui détermine habituellement la fin d'une scène, et se fait le plus souvent à l'extérieur du vagin de la femme (98% des scènes analysées) (Brosius et al., 1993; Cowan et al., 1988).
Ces comportements renforcent certaines conduites sexuelles et limitent l'acte sexuel à un nombre restreint de comportements bien ritualisés et axés sur la génitalité. Sont-ils dégradants pour autant ? Dégrader renvoie à rabaisser, ridiculiser, mutiler, déformer, perdre ses qualités intellectuelles et morales, devenir négatif, etc. (Le Petit Robert, 1993). La pornographie ridiculise les femmes obèses en les présentant comme des phénomènes de cirque et les hommes en les présentant comme des "réservoirs à sperme". Elle rabaisse les femmes quand elle nous les présente souriantes après un viol. Les films snuff mutilent des corps non seulement en image mais dans la réalité. En outre, la répétition de certaines images amènent le développement de règles de contingence qui guident le comportement et déforment la réalité : "Une femme qui crie est une femme qui jouit", "une femme qui dit non signifie qu'elle en veut plus", "les femmes aiment se faire appeler salope pendant l'acte sexuel", "les femmes préfèrent les hommes brusques et froids", etc. Résultat, des hommes et des femmes se retrouvent à faire un certain nombre de choses contre leur gré pour plaire à l'autre. Les sexologues éducateurs et cliniciens doivent souvent travailler ces mythes avec les jeunes et les adultes, et répondre à de nombreuses questions concernant la performance sexuelle.
La pornographie se révèle un phénomène paradoxal : à court terme, elle excite et permet une décharge orgastique rapide ; à long terme, elle nuit à des degrés divers (satisfaction sexuelle, perception de son corps, difficulté à avoir une relation sexuelle sans stimulation pornographique préalable, etc.). Le problème, c'est que les renforcements immédiats ont plus d'effets sur le comportement que les conséquences à long terme, même si ces dernières sont fortement punitives. Plusieurs hommes en viennent à préférer se masturber devant un film porno, plutôt que d'avoir un rapport sexuel avec leur partenaire. Certains deviendront même incapables d'avoir une érection sans stimulation pornographique (Goulet, 1995). Cette situation crée, à plus ou moins long terme, des tensions entre les sexes et des frustrations résultant d'attentes fort différentes.
Ce qu'on peut reprocher aux recherches sur la pornographie... La consommation de pornographie est un comportement privé difficile à observer. Le portrait type du consommateur canadien de pornographie serait un homme (trois hommes pour une femme) plutôt jeune, célibataire, sans emploi, ayant au moins huit années de scolarité (Osanka et Johann, 1989). Selon une étude canadienne en 1985, deux tiers des Canadiens utiliseraient du matériel pour adultes (Osanka et Johann, 1989). On ne sait toutefois pas ce qui distingue l'environnement des consommateurs réguliers, des occasionnels et de ceux qui ne consomment pas. Les caractéristiques de leurs systèmes permettraient sans doute de mieux saisir les contingences qui agissent sur le comportement.
Il ne faut pas perdre de vue que les recherches actuelles comportent un certain nombre de biais et de limites méthodologiques expliquant, en partie, le nombre important de questions qui demeurent sans réponse (voir Christensen, 1990). La plupart des études portent sur une population de jeunes étudiants masculins qui ont débuté depuis peu leur vie sexuelle active ou encore sur une population d'hommes adultes ayant commis des délits sexuels. Consommer de la pornographie à 20 ans quand la sexualité est davantage axée sur la génitalité a sans doute des effets différents qu'à 40, 50 ou 60 ans. Afin d'éviter de surgénéraliser les résultats à l'ensemble de la population masculine, il faudrait également examiner de façon plus systématique les différences liées à la culture, au milieu socio-économique, à la scolarité, au type d'éducation sexuelle reçu, à l'orientation sexuelle, et aux expériences sexuelles antérieures des consommateurs de pornographie. Il faut aussi éviter de conclure trop rapidement qu'un homme qui réagit sexuellement aux représentations pornographiques adhère par le fait même à l'idéologie qui la sous-tend (Berger et al., 1990).
Une autre des limites est l'utilisation quasi universelle du questionnaire comme instrument de mesure. Peu d'observations, si ce n'est en laboratoire, et encore moins d'entrevues sont réalisées afin de connaître l'impact de la pornographie sur la satisfaction sexuelle de l'individu et du couple. Les questionnaires mesurent des intentions de comportement ou des perceptions, et non des comportements. La méthodologie typique d'une recherche sur l'effet de matériel pornographique consiste à faire visionner en laboratoire des films érotiques ou pornographiques, rarement plus de six semaines de suite, puis d'interroger les sujets à l'aide d'échelles d'attitudes et de questionnaires. Les sujets sont le plus souvent de jeunes étudiants en psychologie ou en sociologie qui ne se montrent sans doute pas toujours dupes des questions qu'on leur pose. De plus, on s'intéresse surtout aux attitudes, aux perceptions, aux réactions sexuelles immédiates ou aux comportements violents envers les femmes, et peu aux effets à long terme sur la vie sexuelle, affective et sociale de l'individu et du couple (voir Zillman et Bryant, 1988).
On sait, par exemple, que l'exposition à des photos ou à des vidéos pornographiques modifie négativement la perception de son apparence physique et celle du partenaire, la vie sexuelle et affective (Zillman et Bryant, 1988). Malgré leur intérêt, ces données ne permettent pas d'évaluer si cette perception affecte les comportements envers le partenaire, ni si la pornographie est plus dommageable que d'autres événements de la vie quotidienne (Christensen, 1990). Il s'agit encore ici de recherches sur les perceptions des gens et non sur leurs comportements. Fréquenter quotidiennement un collègue de bureau attirant ou côtoyer des personnes très compétentes a peut-être un effet plus négatif sur les comportements ou sur la satisfaction sexuelle que de visionner une vidéo pornographique. Il faudrait donc vérifier si la pornographie a des effets plus importants et plus durables que d'autres stimuli de la vie quotidienne affectant la vie sexuelle et affective (Christensen, 1990). Dire qu'on trouve l'autre moins attirant ou moins désirable ne nous dit pas comment le quotidien du couple est affecté, ni quel effet a cette évaluation sur les comportements sociaux.
Certaines études ont questionné les expériences des femmes avec la pornographie, mais leur portée demeure, elle aussi, encore fort limitée (Bower, 1986; Senn, 1993). On sait, entre autres, que les femmes réagissent plus négativement que les hommes à un contenu pornographique violent et sexiste (Schmidt, 1975; Senn et Radtke, 1990), et que plusieurs se plaignent d'être contraintes par leur conjoint à reproduire des actes vus dans les vidéos (Comité canadien sur la violence faite aux femmes, 1993).
Malheureusement, nous avons trop tendance à voir les femmes et les hommes comme deux groupes distincts et à ne pas examiner les points communs et les divergences à l'intérieur d'un même groupe (Senn, 1993; Vance, 1984). Les hommes et les femmes ne forment pas des groupes homogènes. Par exemple, la recherche de Senn (1993) a montré que la réaction des femmes variait en fonction, entre autres, de leur opinion sur le sujet et leurs expériences sexuelles antérieures. On sait également qu'un certain nombre de femmes consomme de la pornographie. Dans quel environnement vivent-elles ? Quelles contingences agissent sur leurs comportements ? Quelles différences y a-t-il entre les consommatrices hétérosexuelles et lesbiennes ? Les questions sont nombreuses.
De ces quelques critiques, il faut retenir la nécessité d'élargir le champ de la recherche en analysant de façon plus systématique les différents systèmes qui composent l'environnement des consommateurs et des consommatrices de pornographie. Il faut non seulement s'intéresser à divers groupes d'individus, mais également développer des outils qui permettront de mieux comprendre les mécanismes d'apprentissage et d'identifier les contingences renforçant les normes du modèle pornotopique. Ces études ne doivent pas se limiter aux effets à court terme et aux perceptions des individus, mais s'intéresser aux comportements réels produits par la pornographie et ses dérivés.
Perspectives d'avenir... La raison d'être de la pornographie n'est pas d'éduquer les gens ou de transmettre des valeurs égalitaires, mais bien de faire des profits. Cette industrie florissante (Poulin et Coderre, 1986) s'adapte aux plus récents développements technologiques. Jusqu'à tout récemment, la pornographie n'offrait pas aux consommateurs la possibilité d'entrer en interaction avec la playmate du mois, ni de toucher à la danseuse nue (12). Le cybersexe (13) et le lap dancing permettent maintenant aux consommateurs d'avoir un contrôle sur une femme réelle ou virtuelle. Mieux, l'industrie pornographique offre maintenant des CD-ROMS, des jeux sexuels interactifs sur vidéos, des échanges de photos et de textes sur les BBS et même le cybersexe. À la différence des revues ou des films, le cybersexe permet de contrôler, choisir, ressentir, décider des comportements du partenaire virtuel, et ce sans les inconvénients du partenaire réel. Finis les préliminaires sans fin, les rituels soporifiques de la séduction, l'abc fastidieux de la communication. La femme virtuelle fera maintenant ce qu'on lui demande. Son-lumière-effets spéciaux-contrôle de la situation-absence de négociation et adieu MTS, voilà un aperçu de ce qui attend le consommateur de porno de demain.
Dans un avenir rapproché, les peep-shows disparaîtront au profit de commerces louant de l'espace virtuel. Cette nouvelle technologie remplacera-t-elle les thérapies des sexologues ? Ou créera-t-elle un nouveau type de disfonction sexuelle ? Délaissera-t-on nos bons vieux amants pour les gégabytes, les corps imparfaits pour la perfection virtuelle ? Cette nouveauté peut apparaître alléchante aux premiers abords, mais n'isolera-t-elle pas encore davantage les gens dans leurs fantasmes que ne le fait le magazine porno actuel ? Ne rendra-t-elle pas la sexualité encore plus axée sur la performance?
Dans ce contexte, censurer, imposer des peines sévères aux distributeurs de matériel pornographique, développer des lois plus strictes (14) ne réglera pas le problème de la pornographie. Le modèle pornotopique demeurera tant et aussi longtemps que les rapports entre les sexes demeureront ce qu'ils sont. À l'instar de Valverde (1989), nous croyons que :
La seule façon, à long terme, de changer le système qui érotise et légitime la domination en la rendant séduisante et "sexy", c'est de nous donner du pouvoir, et ceci comprend l'autodétermination sexuelle et l'appropriation de nos droits.
Parmi les nombreuses pistes d'action déjà proposées pour redonner du pouvoir aux femmes (15), l'éducation sexuelle apparaît particulièrement importante. Redonner du pouvoir aux femmes passe par une éducation des garçons et des filles concernant les diverses formes d'inégalités sociales et sexuelles. Dénoncer n'est pas suffisant, il faut proposer des options aux comportements de dominance qui seront renforcées par les divers agents de socialisation. Nous devons développer chez les filles des comportements d'autonomie et d'affirmation. Ces comportements devraient en retour permettre aux femmes de définir leurs besoins et leurs préférences sexuelles. Les femmes doivent être renforcées à se définir autrement que par leur apparence physique. Il faut aussi cesser de les présenter comme des nymphomanes psychopathes ou des madones.
Femmes et hommes sortent perdants de la pornographie. Il s'agit donc de favoriser un érotisme non sexiste, non raciste et non homophobe. Évidemment, ces actions ne deviennent possibles que dans la mesure où seront soutenues les structures sociales qui permettront une meilleure répartition des ressources à l'intérieur des classes et une plus grande accessibilité à l'éducation (Vance, 1984; Valverde, 1989). La mise sur pied de ministères pour la condition féminine ou de campagnes de sensibilisation contre les diverses formes d'inégalités sont nécessaires mais insuffisantes. Ces actions servent d'ailleurs beaucoup plus à donner bonne conscience à nos politiciens et politiciennes qu'à redonner un pouvoir réel aux femmes. Modifier le modèle pornotopique exige des bouleversements sociaux en profondeur. De tels bouleversements risquent d'être difficiles avec le retour de la droite, un grand capital de plus en plus concentré et un backlash (16) qui dure toujours. Il faudra des stratégies politiques et économiques s'attaquant aux inégalités sociales pour que la pornographie et ses dérivés (publicités, vidéoclips, etc.) soient graduellement transformés (Burstyn, 1985; Valverde, 1989). À ces actions s'ajoute la poursuite de recherches permettant de répondre aux questions qui ont été soulevées tout au long de ce texte et qui mettront en lumière de façon plus précise les effets à long terme du modèle pornotopique sur les hommes et les femmes.
Il ne s'agit pas d'une mince tâche. Pour rejoindre les gens, il faut dépasser la simple conscientisation et proposer des stimuli aussi renforçants que la pornographie, mais qui ne reprennent pas les valeurs pornotopiques. À ce propos, sexologues, psychologues et autres intervenants auront à se questionner sur l'utilisation de matériel pornographique dans le cas de dysfonctions sexuelles (Matteau, 1984) et sur leurs types d'intervention auprès des hommes et des femmes.
Changer les modèles sociaux et transformer les rapports de sexe sont des processus longs mais possibles. Il ne faut pas oublier que le pouvoir du dominant est possible tant que le dominé accepte de rester dans la relation. Lorsqu'il menace de se retirer, le dominant est souvent obligé de céder certaines ressources afin d'éviter de perdre complètement sa situation de dominant.
NOTES* Sexologue, chargée de cours au Département de sexologie de l'Université du Québec à Montréal, C.P. 8888, succursale Centre-Ville, Montréal (Québec) H3C 3P8.
(2) On fait référence ici aux microsystèmes, mésosystèmes, exosystèmes et macrosystème tels que définis par Bronfenbrenner (1979).
(3) Une règle de contingence est un comportement verbal qui décrit une des quatre contingences possibles (renforcement positif ou négatif, punition positive ou négative). Elle joue le rôle de stimulus discriminatif dans la chaîne stimulus-réponse-conséquence (Skinner, 1971).
(4) "Le concept de contingence renvoie à la relation séquentielle de dépendance entre deux événements. [à] l'apparition contingente d'un événement est conditionnelle à l'apparition préalable d'un autre" (Malcuit et Pomerleau, 1986, p. 50). En d'autres mots, un événement particulier surviendra (conséquence) si, et seulement si, tel autre événement le précède (réponse).
(5) Fait intéressant, la socialisation des femmes a tellement bien réussi que la plupart des femmes sont convaincues que si elles s'occupent autant de leur apparence, c'est par choix.
(6) Voir à ce sujet les écrits de Bouchard (1991), Gagnon (1993), Guillaumin (1978) et Rich (1981).
(7) Préjean (1994) explique que "le concept de classe de sexe s'élabore selon les mêmes éléments de définition que celui de classe sociale" (p. 180). Nous postulons ici, comme Préjean, qu'un ensemble de places est assigné aux hommes et un autre ensemble aux femmes, et "qu'un de ces ensembles exerce un contrôle, voire une appropriation de l'autre, [...] en assignant un sexe à des places déterminées, comportant des rôles et des statuts également déterminés" (Préjean, 1994, p. 180).
(8) Voir à ce sujet l'étude récente de Cowan et Campbell (1994) sur la représentation des hommes et des femmes blanches et noires dans la pornographie.
(9) Lire à ce propos les écrits de Baker (1992), Kappeler (1992), Russell (1993) et Valverde (1989).
(10) Lire à ce sujet l'étude de Bogaert et al. (1993) sur les modèles féminins retrouvés dans les pages centrales du Playboy entre 1953 et 1990.
(11) Rich et Cash (1993) ont répertorié les numéros de Playboy, Vogue et Ladies Home Journal entre 1950 et 1989 afin de connaître la distribution des couleurs de cheveux des modèles. La proportion de femmes blondes est plus grande dans Playboy (années 1970á= 47,4% et années 1980 = 50,5%) que celle retrouvée dans les deux autres revues et celle d'un échantillon de femmes blanches (évaluée à 26,8%).
(12) Le jugement de la Cour supérieure du 17 octobre 1994 permet maintenant aux danseuses de toucher un client sans se prostituer. Ce jugement a eu pour conséquence de passer graduellement du spectacle "érotique" sans attouchement aux "danses" à 10$ ou à 70$ (voir émission Le Point, 21 juin 1995). Le 22 juin 1995, un jugement de la Cour municipale de Montréal invalidait "l'article 77 de la Loi sur les permis d'alcool interdisant aux danseuses de se mêlerà leurs clients" (Legault, 1995, p. A6). Résultat, le lap dancing sera permis (attouchements sexuels pouvant inclure la pénétration de la danseuse par les doigts, le cunnilingus, la liberté de s'asseoir sur le client et l'éjaculation de celui-ci). Il ne s'agit plus ici de "spectacles érotiques", mais de prostitution.
(13) La technologie informatique permettra d'ici peu à chacun de se brancher à un ordinateur, enveloppé de censeurs, et de rencontrer le partenaire de son choix dans un espace virtuel où préjugés et complexes seront exclus (Collard, 1994). Voir le deuxième numéro de la revue Future Sex pour en savoir plus.
(14) Voir par exemple Dworkin et MacKinnon (1988) et Orser (1994) sur les mesures légales.
(15) Programmes sociaux et économiques pour les femmes (à travail égal salaire égal, plein emploi, garderies, refuges pour femmes violentées, etc.), éducation sexuelle, droits sur la reproduction, amélioration des conditions de travail, voies de sortie pour les femmes qui travaillent dans l'industrie du sexe, plaintes auprès des libraires et autres commerçants de la présence de matériel pornographique, boycotter les entreprises qui réalisent des profits avec la pornographie, sensibiliser le public en général par diverses communications dans les médias, etc. (Burstyn, 1985; Valverde, 1989).
(16) Faludi (1993) utilise ce terme pour désigner l'ensemble des mesures prises par la culture de masse pour mettre fin au féminisme à partir des années quatre-vingt.
Sylvie Richard-Bessette
L'auteure remercie Claude Goulet pour ses nombreuses suggestions tout au long de la rédaction de ce texte.
Elisa Jandon
Les corps sous influence : un bénéfice particulier
suivi de
Les stéréotypes sexistes dans la presse, la publicité et la communication
22 avril 2003
Mondialisation, globalisation, marchandisation. Autant de termes simples, issus de notre quotidien, transformés en concept. Cette transformation a lieu car de nouveaux mots sont nécessaires pour décrire des mouvements de fond qui marquent donc durablement les comportements des unes et des autres. Les corps et les sexualités (ensemble des phénomènes sexuels ou liés au sexe) sont considérés comme des produits qui se vendent ou s'achètent ; et ce, dans un contexte où les moyens de production et d'échange sont en propriété privée et où le but final est la recherche du profit. La société capitaliste ainsi décrite profite d'un système d'oppression sociale et juridique basé sur la soumission des femmes : le patriarcat.Dans ce contexte, la marchandisation des corps et des sexualités recherche le profit inhérent à la logique du capitalisme. De plus, de véritables démarcations entre classes sociales reposent sur les pratiques sexuelles réelles ou fantasmées. Il s'agit d'une codification à la fois simpliste et complexe qui permet de rejeter l'une ou de hisser l'autre dans l'une ou l'autre classe. Ensuite, la sexualité des dominants, nourrie d'autoritarisme et présentée comme majoritaire se trouve dotée d'une fonction sociale : l'apprentissage et l'habitude de la soumission. Enfin, se dessine une morale philosophique et sexuelle à géométrie variable dont la fonction est de légitimer et conforter un patriarcat «option capitalisme». Cette morale «sur mesure» tient compte des diverses stratégies mises en œuvre et ignore leurs éventuelles contradictions internes.
Une logique capitaliste Le capitalisme est régi par ces règles : tout se vend, tout s'achète. C'est la loi du marché, l'offre ne fait que répondre à la seule demande solvable. Les exemples ne manquent pas (voiture, ordinateur, etc.) pour illustrer la stratégie assez bien rodée d'obtention de profits maximum. Un produit rare est vendu cher à la petite part de marché capable de l'acheter. Puis des méthodes de rationalisation de la production permettent de produire en série, pour un prix de revient moindre ; de vendre, un peu moins cher mais à plus de monde, un produit de moins bonne qualité en général, histoire de ne pas tarir la demande.
Cette logique a réussi un tour de force stupéfiant : la mise à prix du plaisir en général et du plaisir sexuel en particulier. Toujours dans un contexte où n'existe que la population solvable et où 70% des pauvres du monde sont des femmes, cette mise à prix s'adresse aux hommes. Le tour de force réside dans la présentation de la satisfaction : rationalisation de la production oblige, cette satisfaction est réduite à un phénomène éjaculatoire et mécanique. Tout ce qui est du domaine de l'inquantifiable, du relationnel, ce qui demande un effort personnel et une mise en question de son mode de vie, tout ce qui fait la construction intellectuelle de la relation à l'autre est nié, déclassé. Le plaisir sexuel est simplifié vers une pratique mécanique : «entrer», «sortir», «recommencer si nécessaire». De fait, les personnes prostituées proposent, dans un saisissant raccourci : «l'amour ou la pipe».
Cette même logique de marché aboutit aussi à ce que la condamnation, pourtant très forte, des conduites homosexuelles s'incline devant les parts de marché auxquelles elles correspondent. Les homosexuels sont le plus souvent des hommes célibataires, sans charge d'ascendants, disposant de bonnes ressources : un marché considérable dont les demandes de consommation sont satisfaites sans états d'âme.
La majoration des profits appelle l'utilisation de la publicité. Une des constantes de la publicité est l'utilisation de corps «érotisés», féminin surtout, comme argument de vente. Cette utilisation ne serait pas aussi constante si elle n'était aussi efficace. Faut-il donc comprendre qu'un achat est obtenu contre une sollicitation sexuelle ? En tous cas, la pulsion sexuelle est considérée comme à la base de l'achat, et les ressources majoritairement masculines. Notons aussi qu'en vertu du «plafond de verre» qui empêche la progression professionnelle des femmes, les publicistes et leurs clients sont presque exclusivement des hommes.
En parallèle de l'uniformisation des modes de vie, se construit ainsi une uniformisation de l'érotisme bien pratique car plus propice à l'augmentation des profits dans une logique de production en série. Les corps présentés sont le plus souvent morcelés (les parties manquantes étant fréquemment la tête, les mains, les pieds), en position d'attente, frêle, leurs zones sexuelles primaires ou secondaires exposées parfois plus que le produit vendu. Ainsi est renforcée l'idée que le corps d'une femme peut être mis en jeu dans un acte d'achat ou de location. Dans la logique capitaliste, n'existe donc que le profit et sa recherche quels que soient les clients, les besoins et les produits.
Une solidarité patriarcale ? Dans notre contexte politique, l'une des classes sociales est composée d'une oligarchie définie par sa fortune. Cette fortune et le pouvoir d'achat qui en découle, lui permettent de constants arrangements avec la morale. Cette morale sert elle-même de base à un véritable arsenal législatif qui sert à réprimer la délinquance et la criminalité. Curieusement, certaines déviances qui ne sont pas liées à la classe sociale, sont moins durement réprimées. De fait, les qualifications des déviances sexuelles sont donc moins graves (délit plutôt que crime), les peines moins lourdes (amende et sursis plutôt que prison ferme) et la priorité donnée pour poursuivre très basse. Ceux qui sont en position de répression ferment les yeux. Le scandale du Crédit Lyonnais a été résorbé par les deniers des contribuables, les victimes de viol continuent de voir leur vie privée mise en accusation.
Les déviances d'ordre sexuel (violences familiales, viols, mutilations etc.) sont communes à toutes les classes. Les hommes des classes moyennes et populaires qui les commettent sont rarement poursuivis par la police et réprimés par la justice : ils bénéficient donc des effets d'une certaine solidarité qui achètent leur silence et les pervertit. C'est un des effets du patriarcat qui accorde à un homme le devoir de conduire fermement sa famille quitte à recourir à la violence pour se faire obéir. Ces déviances, qui sont autant de violences, ont pour enjeu le contrôle sur la vie des femmes et de leurs enfants. Ainsi, par son regard et ses rapports avec les femmes de son entourage, en sa qualité de dominant, l'homme aux conduites patriarcales imprime dans la mentalité des femmes qu'il approche, la hiérarchie entre sexes et entre genres (les homosexuels sont pour partie déchus de leur statut de dominant). Ces conduites diviseuses font échouer la construction d'une solidarité contre l'oppression économique au profit de l'oppression patriarcale : exemples historiques d'hommes s'élevant contre le recrutement de femmes au lieu de se mobiliser pour, au moins, une même échelle de salaires revalorisée.
Cette solidarité entre dominants s'inscrit dans une logique de redistribution des miettes du système. Ces miettes calment effectivement l'appétit en le détournant vers d'autres cibles et concèdent une certaine identité dans la consommation mais avec des «produits» dont la qualité se détériore au fur et à mesure qu'on «descend» dans la classe sociale (prostituées punies avec l'attribution de secteur à population immigrée). Il semble que la pratique rituelle d'initiation du fils emmené par son père «aux putes» se soit perdue. Reste qu'il s'agissait là d'une intégration sociale à part entière par une pratique de consommation. Cette pratique a une double signification : affirmer une identité en tant que consommateur et confirmer le statut d'objet sexuel des femmes.
Difficile d'ignorer l'explosion du rap commercial et ses thèmes favoris : l'argent, la frime, les femmes. Si leur classe naturelle leur permet de séduire sans même y prendre garde, certaines femmes leur sont encore refusées car réservées à d'autres. Dans cette situation, le viol ou la séduction des femmes de catégorie sociale élevée fait partie de la logique de reprise individuelle ; de même que voler une voiture, de l'argent. Par contre, les mêmes sont prompts à sanctifier leur propre mère et à dénoncer les violences, y compris conjugales, qu'elle a dû affronter. Encore un effort…
La fonction sociale d'une sexualité autoritaire La perspective de manipulation d'argent avec bénéfices à la clé prime sur toute autre considération, y compris celle de la morale dominante : fidélité (un homme puissant a, au moins, une maîtresse), respect de la vie (trafic d'organes volés sur des personnes vivantes mais incapables de se défendre), morale sexuelle (association des commerçants gays qui monopolise la fierté homosexuelle).
Le système patriarcal présente la sexualité masculine comme une pulsion impérative, non différable et non maîtrisable. Ainsi la fatalité est-elle opposée à la détresse des victimes et aux hommes qui voudraient mettre en cause ces comportements violents.
L'intensité de cette pulsion est fonction de la puissance générale de l'individu ; l'expression publique de cette intensité (de même que l'abondante progéniture) est de nature à provoquer l'admiration, la considération, l'estime autour de soi. En situation de crise, l'assouvissement de cette pulsion amène à des actes que la morale propre de l'individu réprouve. Les relations homosexuelles entre hommes déclenchent le mépris or les caïds en prison ont fréquemment recours aux viols homosexuels. S'il fallait encore une preuve que l'enjeu de cette violence est le contrôle d'autrui : la crainte et le respect des autres détenus augmentent en fonction de cette fréquence. Grâce à une cécité curieuse (la méthode Coué ?), le violeur ne «descend» pas au rang d'homosexuel, c'est le violé qui est devenu l'équivalent d'une femme. Ouf, tout est stable dans le meilleur des mondes patriarcaux : les puissants renforcent leur domination à chaque acte de contrôle ; à chaque attaque, les dominés baissent un peu plus la tête et les bras en se culpabilisant.
Faire accepter l'idée que la sexualité masculine est une pulsion à assouvir sans discernement est bien pratique à d'autres égards. Cette absence de réflexion sur la portée de ses propres actes, ce degré zéro de conscience de la violence sexuelle quotidienne est le même état d'esprit qui permet d'absorber sans broncher les discours démagogiques politiques ou commerciaux. La publicité a une double fonction : promouvoir l'achat de produit et promouvoir un système social. La majorité des publicités repose sur un argument sexuel auquel les hommes ont véritablement appris à réagir impulsivement : une fois encore, ne pas avancer d'arguments rationnellement construits, privilégier le «repos du guerrier», confirmer l'idée que le corps des femmes est dédié au délassement des hommes. Privilégier l'idée que certaines personnes sont plus humaines que d'autres, dès la plus tendre enfance et en faire la démonstration par l'exemple.
Une morale philosophique et sexuelle à géométrie variable Dans le cadre du mariage, un homme accepte que son épouse dépense son sperme en enfants, fiertés de leur père et son argent à attirer la considération sociale (maison moderne et équipée, bonne présentation physique et vestimentaire, études des enfants). Cette considération se transforme parfois en véritable argument de vente dans le cas des dîners entre futurs associés. A cette occasion, ils donnent à voir leur vie familiale comme gage de leur fiabilité professionnelle. Ce même homme en situation de divorce conçoit comme évident de ne rien payer d'une pension alimentaire puisqu'il n'a plus accès au corps de son ex-épouse et très fréquemment le lien de paternité se dissout. Il y a donc une véritable tractation commerciale derrière les liens du mariage.
confortant le patriarcat option capitalisme
La vue de scènes à caractère sexuel doit provoquer une sensation de plaisir ou le rire. Le refus d'en prendre connaissance est vécue de manière négative et ferme la porte à tout un pan de la sociabilité, notamment dans l'espace professionnel. L'accès aux écrits ou aux images marquent aussi un rite initiatique de passage à l'âge adulte. Les histoires drôles véhiculent l'idéologie patriarcale : le pénétrant est vainqueur, la pénétrée est vaincue mais quand même satisfaite ( !) ; ce sont les femmes qui propagent les MST ; les lesbiennes n'attendent que l'homme qui saura les réveler à elles-mêmes ; les hommes sont seulement dans la séduction et assument les conséquences de leurs actes, en personne responsable. Le vieil antagonisme du Don Juan et de la salope.
Face à ces pratiques profanes, les divers mythes religieux alimentent de concert la norme patriarcale. Les catholiques tiennent beaucoup à l'immaculée conception de Marie (seule femme née sans porter la faute de son aïeule Eve) et sa virginité maintenue même après l'accouchement. Prière juive masculine remerciant au réveil de ne pas être née femme. Statut d'objet bon à produire des fils dans l'Islam. Condamnation à mort dans les différents pays asiatiques (gynocide en Inde et en Chine, séquestration des femmes dans la maternité et le soin du foyer, geisha mais interdites de théâtre au Japon).
Que ce soit dans la gauloiserie ou dans le sacré, les femmes sont irrémédiablement salies par le contact des hommes : matrices pour la reproduction, disponibles pour l'hygiène, béatifiées sur l'autel des couches culottes et du soin des personnes âgées ou mortes. Autant de fonctions qui définissent une sous-caste de «touchables» universelle pour le plus grand confort et soulagement de ceux qui n'en sont pas.
La ficelle est ancienne et connue : on supporte mieux son oppression quand on a quelqu'un d'autre à opprimer. Une sexualité autoritaire sert d'instrument de contrôle permanent sur les autres et sur soi puisqu'elle ouvre une spirale de violence qui se nourrit elle-même et coupe court à toute sociabilité. Cette position de supériorité permet de se défouler de ses frustrations, de les compenser à court terme. En effet, tous les indicateurs de développements, surtout ceux qui tiennent compte de la qualité de vie, montrent que la scolarisation des filles et la participation des femmes aux choix de société se conjuguent avec stabilité et développement durable. Dans quelle société voulons-nous vivre ?
Les stéréotypes sexistes dans la presse, la publicité et la communication Intervention prononcée lors du colloque «L’homme est-il une femme comme les autres ? les identités homme / femme» 5° partie «Les identités symboliques» : Les stéréotypes sexistes dans la presse, la publicité et la communication
Introduction« Je suis la femme, l’éternelle, celle dont on voit tant et plus le soutien gorge de dentelle passer sur tous les autobus. Mon collant va bientôt vous plaire. Mes fesses au niveau de vos yeux, quant à mon slip il prolifère dans le métro c’est merveilleux»
Mes mystères,Anne Sylvestre, 1978
1978 : cette chanson date de 1978. C’est une des constantes de la lutte anti patriarcale : presque rien ne bouge, les analyses continuent d’être valables d’années en années. Souvent en retrouvant un tract de ces fameuses années MLF, on se dit que seule la présentation (tapée à la machine à écrire, reproduit au stencil) laisse deviner leur date.
Faire référence à une grande sœur en féminisme, c’est aussi combattre le syndrome de l’année zéro. Car c’est l’un des stéréotypes les plus nuisibles : le féminisme n’aurait pas d’histoire. Toute femme en révolte contre sa condition serait la première et bien isolée.
Les stéréotypes qui sont, du point de vue féministe, sexistes sont véhiculés partout et tout le temps. Et pourtant le corps social réagit et apprend à décoder. Depuis le temps qu’on dénonce l’utilisation du corps, tout le monde sait que l’image n’a rien à voir avec le produit et qu’on cherche «simplement» à marquer les esprits. La publicité joue plus sur la provocation et l’effet médiatique que sur le mérite du produit.
Une utilité politique et sociale plus qu’économique ? La pub n’aurait pas d’utilité. Les sondages d’opinion peinent à prouver l’impact de la publicité sur les comportements d’achats. Or dans un contexte de mondialisation, tous les grands groupes couvrent plusieurs secteurs économiques et font appel massivement à des professionnels de la communication donc rien n’est innocent. Du temps d’une plus forte emprise de l’Église sur la société, les sermons avaient pour fonction de donner les grandes lignes d’organisation de la société. Maintenant les stéréotypes jouent comme des messages subliminaux à longueur de temps. Ces messages relaient une contrainte sociale forte : la pérennité de jeux de rôles sociaux. Ces rôles sociaux agissent comme une identité symbolique qu’on endosse au-dessus de la sienne propre afin de correspondre aux stéréotypes du genre ou sexe social auquel on appartient. Les hommes doivent tous être grands, forts, intelligents, père (pour prouver l’authenticité de sa virilité), ayant la maîtrise de l’argent, la politique et l’économique, puissants voire violents. Les femmes doivent toutes être plus petites, faibles, soumises, mères (parce que faites pour), ayant en charge le ménage, les soins enfants, aux personnes âgées et aux blessés, douce et compréhensive.
La presse, la publicité ou la communication en général mettent donc en œuvre des stéréotypes. Les corps et les sexualités (ensemble des phénomènes sexuels ou liés au sexe) sont considérés comme des produits qui se vendent ou s’achètent ; et ce, dans un contexte où les moyens de production et d’échange sont possédés en propriété privée et où le but final est la recherche du profit. La société capitaliste ainsi décrite profite d’un système d’oppression sociale et juridique basé sur la soumission des femmes : le patriarcat. Car plus que le sexisme, il faut souligner que c’est bien un système qui œuvre et relie tous les aspects d’une oppression qu’on peut identifier comme étant la même. Les stratégies de domination patriarcale passe par la division, l’isolement. Comme dit en introduction, l’oubli des luttes incessantes des femmes est là pour décourager les contemporaines et les rediriger vers leur poste de télévision.
Le holisme autoritaire Le capitalisme est régi par des règles simples : tout se vend, tout s’achète. C’est la loi du marché, l’offre ne fait que répondre à la seule demande solvable.
Dans ce contexte, la marchandisation des corps et des sexualités recherche le profit inhérent à la logique du capitalisme. La majoration des profits appelle l’utilisation de la publicité. Une des constantes de la publicité est l’utilisation de corps « érotisés », féminin surtout, comme argument de vente. Cette utilisation ne serait pas aussi constante si elle n’était aussi efficace. Faut-il donc comprendre qu’un achat est obtenu contre une sollicitation sexuelle ? En tous cas, la pulsion sexuelle est considérée comme à la base de l’achat, et les ressources majoritairement masculines (80% des pauvres sont des femmes). Notons aussi qu’en vertu du «plafond de verre» qui empêche la progression professionnelle des femmes, les publicistes et leurs clients sont presque exclusivement des hommes.
Statistiques à la louche dans différentes revues FHM(magazine masculin de loisirs) : 200 p dont 50p de pub. Les enfants sont absents des pubs. Les 3 thèmes de pub les plus fréquents sont : jeux, parfum, vêtement.
Cosmopolitan (magazine féminin de loisirs) :230p dont 100p de pub. Les enfants apparaissent sur deux pub : gâteau minute où la mère est réduite à ses mains et voiture «vous aussi vous rêvez d’habituer vos enfants au luxe» (le permis de conduire et la voiture étant des symboles historiques de l’accession à l’autonomie pour les femmes). Sans surprise le trio de pub est produits de beauté, parfum et accessoires
Le Soir(1° quotidien belge généraliste) En Une, l’annonce du dernier film de la cinéaste belge Chantal Akerman mais l’image est réservée au duo père fille Klijsters, la gloire de cette tenniswomen revient à son père ! Aucun sujet ne traite des femmes, mais le Soircompte dans son équipe deux grands noms féminins du journalisme : B. Vaes et M. Vandemelebroeck qui signent des articles dans les premières pages. Dans le supplément loisir Victor, on retrouve les même pub que dans les magazines de loisirs notamment une pub pour la vodka qui vante l’effet désinhibant de l’alcool (la femme enlève le rembourrage de son soutien-gorge), substance classée dans les drogues dures, rappelons-le.
La libre Belgique (quotidien généraliste propriété de l’Evêché de Namur). Les femmes sont convoquées en tant qu’expertes ponctuelles. Les images représentent des femmes accessoires (tient la photo d’un opposant, ramasse les papiers dans une salle de conférence). On trouve la première signature féminine sous la plume d’une grande reportrice à laquelle ses collègues masculins ont permis de se faire tirer dessus pour son sujet sur la culture de la coca. La seule pub destinée aux femmes est celle d’un magasin de robes de mariées.
La sexualité des dominants, nourrie d’autoritarisme et présentée comme majoritaire, se trouve dotée d’une fonction sociale : l’apprentissage et l’habitude de la soumission (notamment à travers la répétition de corps en position d’attente ou agi ce qui est le cas dans presque toutes les pub de parfums). En parallèle de l’uniformisation des modes de vie, se construit ainsi une uniformisation de l’érotisme bien pratique car plus propice à l’augmentation des profits dans une logique de production en série.
Les corps présentés sont le plus souvent morcelés (les parties manquantes étant fréquemment la tête, les mains, les pieds), en position d’attente, frêle, leurs zones sexuelles primaires ou secondaires exposées parfois plus que le produit vendu. Ainsi est renforcée l’idée que le corps d’une femme peut être mis en jeu dans un acte d’achat ou de location. Dans la logique capitaliste, n’existe donc que le profit et sa recherche quels que soient les clients, la demande et les produits.
Conclusion Tous ces exemples, ces tentatives d’explication et l’environnement publicitaire omniprésent me renvoie à la notion de stigmate. En effet, que ce soit dans la grossesse (ce sont les femmes qui tombent enceinte), la prostitution (visibilité des prostituées, invisibilité des clients), le marquage religieux (voile pour les filles, nike pour les garçons), les viols de guerre (les femmes bosniaques se sentaient coupables) ou de paix, les signes extérieurs de richesse (certaines femmes portent des tuniques qui peuvent peser 20 kg), le problème de la garde de l’enfant fait à deux parce que maman travaille et non pas parce que papa et maman travaillent, l’importance de la maison bien tenue par la mère épanouie d’une famille unie (santé mentale symbolique), ce sont les femmes qui sont en première ligne. Chaque fois qu’il y a crispation ou offensive, c’est sur le corps des femmes que les enjeux se nouent.
«Mais bientôt enfin je serais vieille, vous ne m’imaginerez plus, je n’en aurais plus rien à faire de mon mystère. On ne mettra plus en vitrine ni mes dessus ni mes dessous, j’aurais enfin pauvre poitrine, des varices et le ventre mou, je me vautrerai dans mon âge, je boufferai n’importe quoi sans qu’on m’emmerde à chaque page avec tout ce qu’il ne faut pas»Ceci est le dernier couplet de la même chanson d’Anne Sylvestre. Les stéréotypes c’est ce qu’on nous montre et aussi ce qu’on cache, ignore, annule. C’est des femmes vieilles, actives sexuellement, avec un handicap, lesbienne, autre que blanche occidentale. On montre surtout petites filles africaines rigolotes avec leurs tresses alors que la représentation des asiatiques (la population chinoise dépasse le milliard d’individu) est quasi nulle.Ces stéréotypes relaient abondamment le discours patriarcal sur le désir des hommes et le corps des femmes, mais qu’en est-il des désirs des femmes et du corps des hommes ??
D’un point de vue patriarcal, l’individu n’a aucune valeur pour soi mais une valeur relative et collective: il doit se fondre dans le rôle social que son sexe biologique lui a assigné sinon c’est la répression sociale qui se met en route, l’exemple le plus marquant étant celui des homosexuels (qui subissent des viols punitifs commis par des hétérosexuels se prouvant ainsi leur virilité).
De ce point de vue, l’homme qui cherche à défaire son comportement des attributions masculines (travailler moins pour s’investir plus auprès de ses enfants, faire un métier de femme, soutenir les femmes ostracisées dans les milieux traditionnellement masculins), ces hommes là oui sont des femmes comme les autres. L’une des stratégies les plus vieilles et toujours efficaces, c’est de diviser pour régner. L’histoire compte des épisodes récurrents de femmes qui mettent au point des stratégies de solidarité. Ca fait des siècles qu’on vous attend. Alors, messieurs, le MLH, c’est quand vous voulez.
Elisa Jandon
in Courant Alternatif, Hors-Série n° 9 - 2ème trimestre 2003
Vanina (OCL)
Emma Goldman l'anarcha-féministe
et le suffrage des femmes
"L'Arnaque citoyenne"
Marginale par rapport au mouvement féministe de son époque, qu'elle critique... et figure de proue des féministes rodicales dans les années 70, Emma Goldman (1669-1940) a milité activement en faveur de la contraception (étape de la lutte sociale à ses yeux), l'«amour libre», le droit à la libre maternité, l'homosexualité ou l'égalité économique hommes-femmes...
Avec Margaret Sanger, rédactrice du mensuel The Women Rebel en 1914, elle a tenu des conférences sur l'avortement, la vasectomie, la prostitution... et y a gagné (comme en parlant d'antimilitarisme, de grèves et de bien d'autres sujets) des séjours en prison. Elle n'a, dans sa vie privée. jamais eu peur du qu'en-dira-t-on ; s'est toujours élevée contre la morale familiale et le puritanisme — et contre «l'instinct de propriété du mâle», y compris chez les révolutionnaires. Elle n'a jamais hésité à parler du sexe, polémiquant avec le penseur Kropotkine qui lui reprochait ses «débordements», ou quittant le congrès international anarchiste de Paris, en 1900, quand on l'empêchait de lire un texte sur ce sujet. Pour avoir travaillé comme ouvrière puis sage-femme, elle connaissait bien les problèmes spécifiques des femmes. Elle a défendu une «morale» anarchiste pour combattre les rapports de pouvoir, et la nécessité de révolutionner toutes les relations sociales y compris les plus intimes. L'amour était pour elle un facteur important dans l'émancipation féminine, parce que l'élan sexuel et amoureux peut s'inscrire dans le champ révolutionnaire ; en effet les passions féminines tant condamnées dans le système patriarcal comme perturbatrices de l'ordre social, il est nécessaire pour devenir une personne sexuellement libre de lutter contre la morale réactionnaire, mais aussi de vaincre ses inhibitions.
Si E. Goldman n'a pas participé au mouvement féministe en tant que tel on peut donc néanmoins la qualifier de féministe libertaire , ou d'anarcha-féministe, à la fois par sa façon de vivre et par son combat pour faire avancer certains aspects de la lutte des femmes — qui étaient rejetés par la grande majorité de ses contemporaines féministes. Elle avait peu de rapports , et ils étaient orageux, avec le mouvement suffragiste, alors en plein essort. Elle considérait en ffet le droit de vote comme réformiste, et critiquait les suffragistes, très éloignées de la classe ouvrière, et bien trop puritaines. Dans les clubs de femmes qui l'invitaient pour parler de l'émancipation des femmes ou du contrôle des naissances, elle provoquait des réactions houleuses car elle remettait en cause le côté démagogique et les dangers réformistes du suffragisme, et choquait en insistant sur l'importance de la mère dans la reproduction des rôles sociaux de la société patriarcale.
Comme bien d'autres femmes russes engagées dans la lutte antitsariste, et assoiffées de culture et d'éducation, E. Goldman avait une conscience sociale très forte. Elle n'a pas cessé de rappeler aux suffragistes l'importance d'une lutte d'émancipation globale. car «si le droit de vote, aux capacités civiques égales, peut constituer une bonne revendication [...] l'émancipation réelle ne commence pas plus à l'urne qu'à la barre, souligne-t-elle, dans «La Tragédie de l'émancipation féminine» (paru dabns le prmeier numéro de son journal Mother Earth, en mai 1906). [...] Il est réellement grand temps que les personnes douées d'un jugement sain et clair cessent de parler de "la corrusption dans le domaine politique" sur un ton de salon bien-pensant. La corruption, en politique, n'a rien à faire avec la morale ou le relâchement moral de diverses personnalités politiques. Son origine est purement matérielle. La politique est le reflet du monde commercial et industriel. [...] L'émancipation a fait de la femme l'égale économique de l'homme, c'est-à-dire qu'elle peut choisir sa profession ou son métier [mais] son éducation physique passée et présente» ne lui donne pas la force nécessaire pour concurrencer l'homme, «et les préjugés existants font que les patrons préfèrent toujopurs employer celui-ci dans certaines professions». Quant à «la grande masse des ouvrières, quelle indépendance ont-elles gagnée en échangeant l'étroitesse de vues et le manque de liberté du foyer pour l'étroitesse de vues et le manque de liberté de l'usine, de l'atelier de confection, du magasin ou du bureau ? Qu'on y ajoute pour nombre de femmes le souci de retrouver un chez-soi froid, sec, en désordre et inaccueillant, au sortir de leur rude tâche journalière. Gloreuse indépendance en vérité [...]» qui pousse certaines à préférer le mariage à l'usine.
Dans «Le Suffrage des femmes» dont voici un extrait (publié par L'Anarchie n° 428 de juin 1913, trad. E. Green), E. Goldman précise sa pensée sur la question du suffragisme et la nécessité pour les femmes de se libérer (d')elles-mêmes :«Nous nous vantons, nous nous glorifions de l'état d'avancement des sciences et du progrès. N'est-ce pas étrange alors que nous soyons encore dans l'adoration des fêtiches ? Nos fétiches ont une substance et une forme différentes, il est vrai ; leur pouvoir sur l'esprit humain est tout aussi désastreux que celui des dieux d'antan.
Notre fétiche moderne est le suffrage universel. Ceux qui ne le possèdent pas encore combattent et font des révolutions sanglantes pour l'obtenir. Ceux qui jouissent de son règne font de lourds sacrifices à l'autel de sa divinité omnipotente. Malheur aux hérétiques qui osent douter de cette divinité !
La femme, plus encore que l'homme, est adoratrice des fétiches, et quoique ses idoles puissent changer, elle est toujours à genoux, toujours élevant ses mains, toujours aveugle au fait que son Dieu a des pieds d'argile. Ainsi elle est le plus grand soutien de toutes les déités depuis un temps immémorial. Aussi elle a eu à payer le prix que seuls les dieux peuvent exiger : sa liberté, le sang de son cœur, sa vie même.
La maxime générale de Nietzsche: «Quand vous allez à la femme, prenez le fouet», est considérée comme très brutale. Cependant, Nietzsche exprime dans cette phrase l'attitude de la femme envers ses dieux. C'est elle qui recherche le fouet.
La religion, spécialement la religion chrétienne, a condamné la femme à la vie inférieure de l'esclave Elle a contrecarré sa nature et enchaîné son âme. Malgré cela, cette religion n'a pas de plus grand soutien, pas de plus dévoué partisan que la femme. En vérité, on peut dire avec certitude que la religion aurait depuis longtemps cessé d'être un facteur dans la vie des peuples sans l'appui qu'elle reçoit de la femme. Les plus ardents ouvriers de l'Église, les plus infatigables missionnaires dans le monde entier sont femmes, toujours sacrifiant sur l'autel des dieux qui ont enchaîné leur esprit et asservi leur corps.
Ce monstre insatiable, la guerre, dépouille la femme de tout ce qui lui est cher et précieux. Il lui prend ses frères, ses amants et ses fils, et en retour lui donne une vie de désespoir et de solitude ; pourtant, le plus grand défenseur et adorateur de la guerre est la femme. C'est elle qui inculque l'amour de la conquête et du pouvoir à ses enfants ; c'est elle qui murmure les gloires de la guerre aux oreilles de ses petits ; et qui calme son bébé au son des trompettes et au bruit des fusils. C'est elle aussi qui couronne le vainqueur au retour du champ de bataille.
Puis il y a le foyer conjugal. Quel terrible fétiche ! Combien cette prison moderne avec des barreaux dorés sape l'énergie vitale de la femme ! Ses aspects brillants l'empêchent de voir le prix qu'elle a à payer comme épouse, mère et ménagère. Pourtant, elle se cramponne avec ténacité au foyer, au pouvoir marital qui la tient en asservissement.
On peut dire que la femme désire le suffrage pour se libérer, parce qu'elle reconnaît le terrible péage qu'elle doit verser à l'Église, à l'État et au foyer. Ce peut être vrai pour quelques unités, mais la majorité des suffragistes répudie entièrement un tel blasphème. Au contraire, elles affirment toujours que c'est le suffrage des femmes qui fera d'elles de meilleures chrétiennes et femmes d'intérieur, de dévouées citoyennes de l'État. Ainsi, le suffrage est seulement un moyen de fortifier l'omnipotence des dieux mêmes que la femme a servis depuis un temps immémorial.
Il ne faut pas s'étonner alors qu'elle soit aussi dévote, aussi zélée, aussi prosternée devant la nouvelle idole: le suffrage des femmes. Comme au bon vieux temps, elle endure persécutions, emprisonnements, tortures et toutes sortes de condamnations avec le sourire aux lèvres.
Comme autrefois, même les plus éclairées espèrent en un miracle de la divinité du XXe siècle : le suffrage. Vie, bonheur, joie, liberté, indépendance, tout cela et davantage doit naître du suffrage. Dans sa dévotion aveugle, la femme ne voit pas ce que les gens éclairés aperçurent il y a cinquante ans. Elle ne se rend pas compte que le suffrage est un mal, qu'il a seulement aidé à asservir les gens, qu'il leur a fermé les yeux, afin qu'ils ne voient pas le subterfuge grâce auquel on obtient leur soumission.
Le désir de la femme pour le suffrage est basé sur le principe qu'elle doit avoir des droits égaux à ceux de l'homme dans toutes les affaires de la société. Personne ne pourrait réfuter cela si le suffrage était un droit. Hélas ! c'est à cause de l'ignorance de l'esprit humain que l'on peut voir un droit dans une imposture. Une partie de la population fait des lois, et l'autre partie est contrainte par la force à obéir. N'est-ce pas là la plus brutale tromperie ? Cependant, la femme pousse des clameurs vers cette «possibilité dorée» qui a créé tant de misères dans le monde et dépouillé l'homme de son intégrité, de sa confiance en lui-même et en a fait une proie dans les mains de politiciens sans scrupules.
Libre, le stupide citoyen de la libre Amérique ? Libre de mourir de faim, de rôder sur les grandes routes de ce grand pays. Il possède le suffrage universel. Grâce à ce droit, il a tout juste réussi à forger des chaînes autour de ses membres. La récompense qu'il reçoit consiste en lois appelées sociales qui prohibent le droit de boycottage, de picketing [chasse aux jaunes, aux renards], tous les droits, en un mot, excepté le droit d'être volé des fruits de son labeur. Cependant tous ces résultats désastreux n'ont rien appris à la femme. Même alors, on nous assure que la femme purifiera la politique.
Il est inutile de dire que je ne m'oppose pas au suffrage des femmes pour la raison qu'elles n'en sont pas dignes. Je ne vois pas de raisons physiques, psychiques ou morales interdisant à la femme de voter. Mais cela ne peut pas me convaincre que la femme réussira là où l'homme a échoué. Si elle ne faisait pas les choses plus mal, elle ne pourrait certainement pas les faire mieux. Donc, c'est la doter de pouvoirs surnaturels que d'affirmer qu'elle réussirait à purifier ce qui n'est pas susceptible de purification. Puisque le plus grand malheur de la femme est d'être considérée comme un ange ou comme un diable, son véritable salut repose sur le fait d'être considérée comme un être humain, c'est-à-dire sujet à toutes les folies et erreurs des hommes. Devons-nous alors croire que deux erreurs feront quelque chose de juste ? Pouvons-nous penser que le poison inhérent à la politique sera diminué, si les femmes entrent dans l'arène ? Les plus ardentes suffragistes soutiendraient difficilement telle folie. [...]»
Vanina
Courant Alternatif (OCL)
Vanina
Corps, rapports sociaux et ordre moral
Autour des événements de Mai 68 et dans les années qui ont suivi, on a assisté à une dénonciation de l'idéologie patriarcale et capitaliste et des institutions qui portaient son message : l'école et la famille, notamment pour la répartition hiérarchisée des rôles sociaux entre les sexes ; l'armée, pour entre autres sa mission de "faire un homme" d'un homme ; l'Eglise, pour son discours sur la procréation (mariage, fidélité, devoir, obéissance)... Avec le reflux de la contestation et l'évolution économique et sociale depuis les années 80, on note en ce début de siècle, à côté de constantes toujours à dénoncer, certaines tendances qu'il nous faut analyser pour mieux les combattre concernant l'utilisation de notre corps par le système. On examinera donc ici comment le conditionnement des esprits et, partant, celui des corps s'effectue, puis on tentera de voir les raisons pour lesquelles ce message passe aussi bien de nos jours.La logique économique primordiale demeurant celle du profit, par l'augmentation incessante des marchés et du rendement au travail, la politique menée par les gouvernants en matière de santé, d'éducation aussi bien que d'orientation économique en est le reflet.
De quelques modes de conditionnement corporel... Aujourd'hui comme hier s'opère, pour faire vendre et fonctionner le système, une marchandisation des corps que la pub illustre parfaitement — l'élément quelque peu nouveau étant l'utilisation à l'écran du corps des hommes et des enfants, à côté de celui des femmes. En s'appuyant sur certaines aspirations des consommateurs et consommatrices visés par tel ou tel marché, la pub impose et conditionne à un "idéal de vie", à une mise en conformité avec le modèle familial dominant et les rapports imposés entre les sexes. Dans le même temps, elle fait passer un message concernant le corps, avec un refus manifeste de la vieillesse: elle ne montre jamais les personnes âgées que comme ringardes (sauf lorsqu'il s'agit, par le biais d'une bonne grand-mère, de vanter telle confiture censée avoir été élaborée selon une recette d'antan, donc refléter un certain savoir-faire avec un caractère "authentique"). L'image omniprésente est celle d'un corps jeune et lisse, consommateur de light et adepte des fitness et autre aérobic... bref, "sain". La politique en matière de santé et d'éducation suivie par le pouvoir va dans le même sens. La campagne antitabac montre bien l'hypocrisie d'un Etat qui palpe des sommes énormes à travers la vente des cigarettes tout en les présentant comme nocives pour la santé, et en faisant activement la guerre au tabagisme depuis quelques années parce que les gains du tabac ne compensent pas les coûts hospitaliers des cancers du poumon. Elle montre également bien comment les personnes sont limitées/enfermées dans d'étroites marges de choix, par des injonctions autoritaires à ne pas fumer (interdiction pure et simple dans les lieux publics avec amende à la clé, réglementation au travail) et des incitations plus insidieuses, par le discours moralisateur des médias et du bouche à oreille dans les familles et chez les collègues, le maintien d'une unique voiture-cendrier dans les trains comme repoussoir... Le fumeur, qui est de plus en plus souvent une fumeuse, est dénoncé et montré du doigt comme ayant un comportement "déviant". Fumer n'est plus pour les hommes une marque de virilité synonyme de séduction (le tabac chiqué par le héros d'Autant en emporte le vent n'a plus garantie de succès) ; l'idéal masculin servi à la télé est plus longiligne et moins baraqué qu'avant, ce qui ouvre de nouveaux marchés pour les vêtements ou les produits de toilette hommes ; et ce jeune être aux tendances facilement androgynes, de l'espèce "physique de bureau" fortement en extension, apparaît dans sa famille en père attentionné par rapport à ses enfants et à leur avenir (plan retraite et assurance vie). Quant à la fumeuse, déjà désignée comme l'inverse d'une "femme bien", surtout si elle fume dans la rue, elle est culpabilisée et "criminalisée" comme donnant le mauvais exemple et polluant l'atmosphère de ses enfants. Les campagnes antidrogue reflétant la même hypocrisie, avec l'interdiction par le pouvoir de certaines drogues et l'autorisation d'autres aux lobbies puissants, on voit que le conditionnement des esprits et des corps est directement lié à l'intérêt du système capitaliste. A noter au passage que la dissociation du corps et de l'esprit est une idéologie particulière à l'Occident, mêlant la pensée religieuse et la pensée rationaliste ; le système industriel a maîtrisé le corps pour le mettre au travail, et il existe une ligne de démarcation entre lui et l'esprit... alors que la pensée comme la parole sont bien émises par le corps.
Par ailleurs, on assiste à un modelage des corps selon les tâches économiques et sociales attendues. La dextérité dont font preuve nombre de femmes dans l'exécution de petits gestes précis, rapides et répétitifs présente un intérêt économique qui se traduit par l'existence d'emplois "féminins" dans le travail à la chaîne du secteur industriel, et incite à maintenir en l'état l'éducation servie aux petites filles. Le développement depuis un demi-siècle des emplois tertiaires, qui nécessitent en général moins de force physique que ceux du secondaire, induit néanmoins une politique familiale et sociale qui modifie légèrement l'organisation des rôles sociaux ; ainsi peut-on considérer le congé parental récemment voté pour les hommes comme la dernière mesure visant à favoriser la mise au travail salariée des femmes, devenue nécessaire pour accroître les profits capitalistes. Quoi qu'il en soit, la rationalisation dans le travail conserve son caractère totalitaire et passe par une séparation des corps, aujourd'hui tournés de plus en plus vers un écran d'ordinateur. Et le discours servi par les médias sur la nécessité de conformer les corps aux normes en vigueur ne s'arrête évidemment pas aux inégalités persistantes. Par exemple, toutes les bourses n'ont pas les mêmes moyens de remédier à l'obésité, dénoncée à juste titre comme une conséquence de la mauvaise nutrition, mais vantée pourtant activement par les agents de l'American way of life qui en est pour partie la cause.
Les intérêts économiques en jeu sont également visibles sur le terrain d'une médicalisation à outrance. L'individu n'est pas libre de son corps, et subit de nombreuses pressions pour se conformer aux exigences du système. Ainsi en est-il pour la vaccination, les gens non vaccinés étant culpabilisés sur le mode de la contamination qu'ils peuvent apporter aux autres, les enfants étant fréquemment refusés dans les crèches pour cette même raison et les associations de lutte contre la vaccination obligatoire ayant quasi disparu. Avec la dégradation générale des conditions de travail liée à la flexibilisation, l'annualisation..., le stress augmente chez beaucoup de salarié-e-s. Pour tenir le coup, ils-elles marchent aux antidépresseurs et somnifères ; le recours aux médicaments s'accroît sans cesse, et permet les énormes bénéfices des laboratoires pharmaceutiques en même temps qu'il devient la condition pour ces salarié-e-s de réaliser leur travail. De même, le dopage est une nécessité dans les compétitions sportives, les performances exigées à un haut niveau ne pouvant être atteintes par les seules capacités physiques, quelles qu'elles soient. Dans la même logique, des activités et loisirs sportifs sont "proposés" pour maintenir l'outil de travail humain en état de marche : cela va des tables de ping-pong dans les entreprises japonaises aux abonnements à tarif réduit souvent fournis au personnel par les comités d'entreprise, en France, pour les "clubs de remise en forme" type Gymnase-Club. La mise en place de l'outil informatique dans le secteur médical permet également un fichage accru des personnes : la carte Vitale raconte leur vie de A à Z, et le "suivi médical" emprisonne ceux et celles qui y ont droit en les mettant aux mains de "leurs" docteurs. Le quotidien devient de plus en plus difficile pour beaucoup de salarié-e-s, en particulier pour les personnes vivant seules avec de faibles revenus et des enfants à charge. Les horaires décalés augmentent par exemple le problème de la garde des enfants dans les "familles monoparentales", et les femmes chefs de famille sont fréquemment désignées par les études économiques comme les "nouvelles" pauvresses des sociétés modernes. Enfin, pour les personnes qui ont gagné des loisirs avec les trente-cinq heures, ce temps libre (qu'elles paient en général par l'augmentation de leur rentabilité au travail, et qui est organisé ? tout autant que ce travail ? par le système) est facilement utilisé pour tenter d'approcher, par le sport et les soins
corporels, le look présenté couramment comme le modèle à suivre... On voit ainsi qu'un ensemble de règles et contraintes sont là pour renforcer le contrôle social jusque dans la sphère de l'"intimité", et que nul ne peut totalement leur échapper... car il existe aussi un marché du (des) " look marginal ".
... et de quelques données expliquant son succès Face à l'omniprésence de modèles idéologiques faisant pression sur les personnes, la résistance est plus difficile que dans l'après-68.
En l'absence de grandes dynamiques contestataires, l'adhésion au message du système se révèle plus grande. D'une part, les tenants du pouvoir ont mis l'accent depuis deux décennies sur la "fin des idéologies", du "communisme" à l'Est... et de l'idée même de révolution. D'autre part, le désir de conformité est fort par rapport à des modèles paraissant correspondre à une "modernité" et à une liberté individuelle devenues les symboles et mots clés des sociétés occidentales. Enfin, l'aliénation ne suffit pas à expliquer l'adhésion au système : le repli frileux opéré sur le "privé", la demande de sécurité (pas seulement dans les banlieues) et d'assurances pour l'avenir correspondent également à un désir de domination largement répandu et à une forme de plaisir trouvé dans l'état de soumission ? en particulier lorsque le rêve d'un futur meilleur n'est plus dans les têtes. Au bout du compte, la force du système est d'imposer des comportements vécus par beaucoup comme découlant de leur seule volonté et de leur seul libre arbitre.
La fameuse "liberté individuelle" qui s'exerce à travers la consommation assure le triomphe du libéralisme : participer à cette consommation en choisissant tel produit plutôt que tel autre découle et entretient une illusion de liberté. Beaucoup sont persuadé-e-s d'être les acteurs-rices de leur vie, et peu conscient-e-s d'un conditionnement social à travers les modes, les "habitudes culturelles" et les rôles sociaux en vigueur. En fait, ce "droit" à consommer s'inscrit dans un retour en force de l'ordre moral qui sert le système, mais que nombre de gens ne voient pas, parce qu'ils ne le veulent pas, que cet ordre ne les dérange pas ou qu'ils y adhèrent, l'horizon étant bouché pour tout autre chose. On constate ici le paradoxe d'une société qui fait étalage de corps dénudés alors qu'ils sont enfermés dans un carcan idéologique ; de messages contradictoires diffusés par les médias entre, d'une part, une "érotisation" apparente et des allures affranchies, et, d'autre part, l'absence de libération sexuelle et l'affirmation d'un nécessaire respect de la tradition et de la famille. La contraception permet, certes, à de nombreuses femmes d'éviter une grossesse non désirée, ou de choisir d'avoir un enfant à un moment plutôt qu'à un autre ; mais la morale de nos sociétés judéo-chrétiennes demeure bien là : si la "permissivité", l'union libre et l'avortement sont dénoncés par les intégristes et les fachos, le discours sur la fidélité est toujours présent, il y a toujours couple (marié ou non)... et surtout, il y a le sida, qui induit des comportements dans l'acte sexuel nouveaux par rapport aux années 70 : incitation au repli sur les relations stables, précautions à prendre avec le préservatif obligatoire... qui contredisent les "Jouir sans entraves" et autres joyeux slogans de 68.
Le sida vient en renfort d'une politique et d'une morale cherchant à enfermer toujours davantage les personnes dans un monde sécuritaire. Le message omniprésent dans nos sociétés est celui qu'il ne faut pas prendre de risques, en matière de sexualité comme ailleurs : il s'agit de protéger sa famille, son
corps, toute sa vie et celle des siens, par un ensemble de règles et fonctionnements individuels et collectifs ? un message qui vise, bien sûr, à éviter toute agitation sociale, toute contestation de l'ordre social établi. A l'inverse, un pseudo-risque est valorisé en économie, où seuls les "battants" (personnes apparemment saines, sportives, vaccinées et non atteintes du sida) peuvent réussir, en se démarquant du groupe social et en faisant figure de mythe à atteindre. Les sports à risques, de l'extrême, sont eux aussi valorisés. La rentabilité économique du sport sert l'idéologie dominante, faisant de lui un outil de domination (et il n'y a plus de critique de leur discipline par certains sportifs des deux sexes, comme dans les années 70 et 80) : l'activité sportive manifeste d'un plaisir de souffrir, de dépasser ses limites, et joue un rôle très important dans la société pour faire accepter la soumission. Il y a, qui plus est, une spécificité du sport en ce qui concerne la construction sociale du corps : on observe actuellement un double mouvement avec, d'un côté, les machines bien rodées que sont les sportif-ve-s de haut niveau, une mécanisation de l'être humain poussée à outrance à travers le sport et le phénomène de masse qu'il représente comme support de marchandise (vente de logos...), une dérive du corps humain vers le cyborg, l'homme-machine aux implants et organes fabriqués et greffés... (jusqu'au clonage?); et, d'un autre côté, le tabou du toucher, qui est pourtant de l'ordre de la socialisation : voir les campagnes menées contre le harcèlement sexuel ou la pédophilie, qui transforment tout contact avec des enfants en perversion, ce contact devenant suspect parce que sujet à perversion. On se trouve donc devant une accentuation de la séparation entre le corps et l'esprit, à partir d'une mécanisation du corps qui est préoccupante en termes de socialisation.
C'est pourquoi le discours de Mai 68 et des années 70 en matière de libération sexuelle est particulièrement attaqué par les gouvernants ? après que certains de ses slogans ont été déformés, détournés et récupérés par eux. Tandis que les corps vantés et parés par la publicité sont toujours enfermés dans un carcan d'interdits, le " combat " pour un " changement " se réduit aujourd'hui facilement à la revendication de certains droits : droit à la différence pour
les homos, PACS, dispositions juridiques dans le dessein d'intégrer des "minorités sexuelles"... en cantonnant bien la "libéralisation des mœurs" dans des limites digérables par le système. De même pour la revendication des femmes, avec le droit à la parité, parfaite mystification dans une société profondément sexiste. La Marche mondiale des femmes de l'an 2000 n'a été qu'une vaste récupération en vue de réduire la revendication féministe à des mots. L'accent mis par les médias sur les Chiennes de garde et leur Meute illustrant à présent parfaitement l'absence de mobilisation réelle sur le terrain féministe...
Dans un tel contexte, il s'avère difficile de construire des solidarités et résistances sociales, du fait d'un isolement général : chacun et chacune consomme dans sa bulle, travaille dans des conditions particulières, avec la multiplication des contrats "singuliers" liés à l'éclatement de l'ancien droit du travail. De plus, une méfiance certaine à l'égard des syndicats conduit, quand il y a des mouvements contestataires, au développement de coordinations dont le caractère éphémère ne favorise pas la persistance de la mobilisation. Fondamentalement, dans le retour à l'ordre moral et le réaménagement du travail, il y a l'œuvre de la social-démocratie au pouvoir. Elle a mis en place la dérégulation des contrats de travail, privatisé, "modernisé" les structures et code du travail jugés archaïques, pour aller dans le sens d'un capitalisme débridé, même si elle conserve pour partie un discours de défense du "service public". Certains de ses membres, acteurs-rices en 68 à l'extrême gauche, se sont recyclés en gestionnaires de l'Etat : leur action est d'autant plus pernicieuse qu'elle se pare des vertus et d'un langage "de gauche" pour faire passer la pilule en matière d'ordre moral et de contrôle social. Les médias servent parfois des discours qui chantent un peu aux oreilles de militants-e-s à l'extrême gauche, voire de libertaires. Ainsi avec l'affaire du voile, prétexte, à travers la défense de la laïcité, à conforter l'Etat républicain ; ou encore avec la campagne contre la pédophilie, prétexte à une défense de l'ordre moral et de la famille qui a piégé certains et certaines, puisqu'il s'agissait par ce biais de soutenir le système en place contre toute critique des relations humaines existantes. Récemment encore, le déchaînement médiatique contre la "pédophilie" de Cohn-Bendit a provoqué nombre de réactions contradictoires ? les un-e-s s'élevant contre la manipulation, qui contribuait à enterrer toute remise en cause de la société et toute idée de changement, tandis que d'autres faisaient pitoyablement leur mea culpa pour leurs "égarements de jeunesse"...
On le voit, il nous faut plus que jamais dénoncer l'idéologie capitaliste et patriarcale sur tous les terrains, y compris celui de la "vie privée", et le rôle joué aujourd'hui par la social-démocratie tant dans la déshumanisation des rapports sociaux que dans le retour de l'ordre moral.
Vanina
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Traduit (et annoté) par Yves Coleman
Voltairine de Cleyre:
«Le mariage est une mauvaise action»
Pour la revue "Ni patrie ni frontières", N°2 -
Tous les intertitres ont été ajoutés par le traducteur
(Cette conférence présente un point de vue négatif sur le mariage et constitue une réponse au plaidoyer de la Dr Henrietta P. Westbrook en faveur de cette institution Ñ plaidoyer intitulé «Le mariage est une bonne action». Les deux conférences ont été prononcées dans les locaux de la Radical Liberal League, à Philadelphie le 28 avril 1907.)Laissez-moi tout dÕabord éclaircir deux points, dès le départ. Ainsi, lorsque la discussion débutera, nous pourrons nous concentrer sur lÕessentiel.
1) Comment peut-on distinguer entre une bonne et une mauvaise action?
2) Quelle est ma définition du mariage?
Relativité des actes et des besoins DÕaprès ma compréhension du puzzle de lÕunivers, aucun acte nÕest, à mon avis, totalement juste ou mauvais. Tout jugement que lÕon porte sur un acte est relatif: il dépend de lÕévolution sociale des êtres humains qui progressent consciemment, mais très lentement, par rapport au reste de lÕunivers. Le bien et le mal sont des conceptions sociales Ñ et non humaines. Les mots de bien et de mal ont certes été inventés par des hommes; mais les conceptions du bien et du mal, obscurément ou clairement, ont été conçues avec plus ou moins dÕefficacité par tous les êtres sociaux intelligents. La définition du Bien, entérinée et approuvée par la conduite admise des êtres sociaux, est la suivante: est considéré comme juste le comportement qui sert le mieux les besoins en développement dÕune société donnée.
Mais quÕest-ce quÕun besoin? Dans le passé, les besoins étaient surtout déterminés par la réaction inconsciente de la structure (sociale ou individuelle) à la pression du milieu. JusquÕà récemment, je pensais encore comme Huxley (1), Von Hartman (2) et mon professeur Lum (3), que le besoin était déterminé par la pression du milieu ; que la conscience pouvait percevoir, obéir ou sÕopposer, mais quÕelle ne pouvait influencer le cours du développement social ; et que, si elle décidait de sÕy opposer, elle ne faisait que provoquer sa propre ruine, mais ne modifiait pas lÕidéal inconsciemment déterminé.
Conscience et évolution Ces dernières années, jÕen suis arrivée à la conclusion que la conscience prend une part de plus en plus importante dans lÕorientation des problèmes sociaux; si elle est, pour le moment, une voix mineure (et le restera encore longtemps), elle représente cependant un pouvoir croissant qui menace de renverser les vieux processus et les vieilles lois, de les remplacer par dÕautres pouvoirs et dÕautres idéaux. Je ne connais pas de perspective plus fascinante que celle du rôle de la conscience dans lÕévolution présente et à venir. Ce nÕest pas lÕobjet de notre réflexion aujourdÕhui. Je nÕévoque la conscience que parce que, en décrivant notre conception actuelle du bien-être, jÕavancerai de nouveau lÕhypothèse que le vieil idéal a été considérablement modifié par des réactions inconscientes.
La question devient alors: quel est lÕidéal en germe dans notre société, idéal qui nÕest pas encore consciemment formulé mais dont on perçoit des signaux et que lÕon commence à discerner?
DÕaprès tous les indicateurs du progrès, cet idéal me semble être la liberté de lÕindividu; une société dont lÕorganisation économique, politique, sociale et sexuelle assurera et augmentera constamment les possibilités de ses différents éléments; dont la solidarité et la continuité dépendront de lÕattraction libre de ses composantes, et en aucun cas ne reposera sur lÕobligation, quelles quÕen soient les formes. Si vous ne décelez pas, comme moi, que telle est la tendance sociale actuelle, vous ne serez sans doute pas dÕaccord avec le reste de ma démonstration. Car il serait trop facile de prouver que le maintien des vieilles divisions de la société en classes, chacune dÕelles accomplissant des fonctions spécialisés Ñ prêtres, militaires, ouvriers, capitalistes, domestiques, éleveurs, etc. Ñ que ce maintien, donc, est en accord avec la force croissante de la société, et donc que le mariage est une bonne action.
Ma position, le point de départ à partir duquel je mesurerai une bonne ou une mauvaise action, est la suivante: la tendance sociale actuelle sÕoriente vers la liberté de lÕindividu, ce qui implique la réalisation de toutes les conditions nécessaires à lÕavènement de cette liberté.
Second point:
Ma position sur le mariage Il y a quinze ou dix-huit ans, je nÕétais pas encore sortie du couvent depuis assez longtemps pour avoir oublié ses enseignements. Je nÕavais pas encore assez vécu ni accumulé assez dÕexpériences pour fabriquer mes propres définitions. Pour moi, le mariage était «un sacrement de lÕEglise» ou bien «une cérémonie civile patronnée par lÕEtat», permettant à un homme et une femme de sÕunir pour la vie, à moins quÕils demandent à un tribunal de prononcer leur séparation. Avec toute lÕénergie dÕune libre-penseuse néophyte, je critiquais le mariage religieux parce quÕun prêtre nÕa absolument aucun droit dÕintervenir dans la vie privée des individus ; je condamnais lÕexpression «jusquÕà ce que la mort nous sépare», car cette promesse immorale rend une personne esclave de ses sentiments actuels et détermine tout son avenir; je dénonçais la misérable vulgarité des cérémonies religieuse et civile, qui mettent les relations intimes entre deux individus au centre de lÕattention publique, des commentaires et des plaisanteries.
Je défends toujours ces positions. Rien ne me révulse plus que le prétendu sacrement du mariage; il est une insulte à la délicatesse parce quÕil proclame aux oreilles du monde entier une affaire strictement privée. Ai-je besoin de rappeler, par exemple, la littérature indigne qui circula sur le mariage dÕAlice Roosevelt (4), lorsque la prétendue «princesse américaine» fut lÕobjet de plaisanteries obscènes incessantes, parce que le monde entier devait être informé de son futur mariage avec Mr. Longworth !
Dépendance et épanouissement personnel Mais aujourdÕhui ce nÕest ni au mariage civil ni au mariage religieux que je me réfère, lorsque jÕaffirme: «Le mariage est une mauvaise action.» La cérémonie elle-même nÕest quÕune forme, un fantôme, une coquille vide. Par mariage, jÕentends son contenu réel, la relation permanente entre un homme et une femme, relation sexuelle et économique qui permet de maintenir la vie de couple et la vie familiale actuelle. Je me moque de savoir sÕil sÕagit dÕun mariage polygame, polyandre or monogame. Peu mÕimporte quÕil soit célébré par un prêtre, un magistrat, en public ou en privé, ou quÕil nÕy ait pas le moindre contrat entre les époux. Non, ce que jÕaffirme cÕest quÕune relation de dépendance permanente nuit au développement de la personnalité, et cÕest cela que je combats. Maintenant, mes opposants savent sur quel terrain je me situe.
Dans le passé, il mÕest arrivé de plaider de façon effusive et sincère pour lÕunion exclusive entre un homme et une femme, tant quÕils sont amoureux. Et je pensais que cette union devrait être dissoute lorsque lÕun ou lÕautre le désirerait. A cette époque jÕexaltais les liens de lÕamour Ñ et seulement ceux-là.
AujourdÕhui, je préfère un mariage fondé uniquement sur des considérations strictement financières à un mariage fondé sur lÕamour. Non pas parce que je mÕintéresse le moins du monde à la pérennité du mariage, mais parce que je me soucie de la pérennité de lÕamour. Le moyen le plus facile, le plus sûr et le plus répandu de tuer lÕamour est le mariage Ñ le mariage tel que je lÕai défini. La seule façon de préserver lÕamour dans la condition extatique qui lui vaut de bénéficier dÕune appellation spécifique Ñ sinon ce sentiment relève du désir ou de lÕamitié Ñ, la seule façon, disais-je, de préserver lÕamour est de maintenir la distance. Ne jamais permettre que lÕamour soit souillé par les mesquineries indécentes dÕune intimité permanente. Mieux vaut mépriser tous les jours votre ennemi que mépriser la personne que vous aimez.
Ceux qui ne connaissent pas les raisons de mon opposition aux formes légales et sociales vont sans doute sÕexclamer: «Alors, vous voulez donc en finir avec toute relation entre les sexes? Vous souhaitez que la terre ne soit plus peuplée que de nonnes et de moines?» Absolument pas. Je ne mÕinquiète pas de la repopulation de la Terre, et je ne verserais aucune larme si lÕon mÕapprenait que le dernier être humain venait de naître. Mais je ne prêche pas pour autant lÕabstinence sexuelle totale. Si les avocats du mariage devaient simplement plaider contre lÕabstinence totale, leur tâche serait aisée. Les statistiques de la folie, et de toutes sortes dÕaberrations, constitueraient à elles seules un solide élément à charge. Non, je ne crois pas que lÕêtre humain moralement le plus élevé soit un individu asexué, ni dÕailleurs une personne qui, au nom de la religion ou de la science, extirpe violemment ses passions.
Je souhaiterais que les gens considèrent leurs instincts normaux, dÕune façon normale, quÕils ne les gavent pas mais ne les rationnent pas non plus, quÕils nÕexaltent pas leurs vertus au-delà de leur utilité véritable et ne les dénoncent pas non plus comme les servantes du Mal, deux attitudes très répandues en ce qui concerne la passion sexuelle. En bref, je souhaiterais que les hommes et les femmes organisent leurs vies de telle façon quÕils puissent être toujours, à toute époque, des êtres libres, sur ce plan-là comme sur dÕautres. Chaque individu doit fixer des limites à ses instincts, ce qui est normal pour lÕun étant excessif pour lÕautre, et ce qui est excessif à une période de lÕexistence étant normal à une autre. En ce qui concerne les effets de la satisfaction normale dÕun appétit normal sur la population, je pense quÕil faut contrôler consciemment ces effets, comme ils le sont déjà, dans une certaine mesure, aujourdÕhui, et le seront de plus en plus, au fur et à mesure que progresseront nos connaissances. Le taux de natalité en France et aux Etats-Unis (chez les Américains nés en Amérique) montre le développement dÕun tel contrôle conscient des naissances.
Le mariage est contraire à lÕépanouissement de lÕindividu «Mais, diront les partisans du mariage, quÕest-ce qui, dans le mariage, entrave le libre développement de lÕindividu? Que signifie le libre développement de lÕindividu, sÕil nÕest pas lÕexpression de la masculinité et de la féminité? QuÕy a-t-il de plus essentiel pour ces deux éléments que dÕêtre parent et dÕéduquer des enfants? Le fait que lÕéducation dÕun enfant dure de 15 à 20 ans nÕest-il pas le facteur essentiel qui détermine lÕexistence dÕun foyer permanent?»
Ce type dÕargumentation est avancé par les partisans du mariage ayant lÕesprit scientifique. Ceux qui ont lÕesprit religieux invoquent la volonté de Dieu, ou dÕautres raisons métaphysiques. Je ne répondrai pas à ces derniers. Je mÕintéresserai aujourdÕhui seulement à ceux qui prétendent que, lÕHomme étant le dernier maillon de lÕévolution, les nécessités de chaque espèce qui déterminent des relations sociales et sexuelles entre espèces alliées façonnent et déterminent ces relations chez lÕHomme; selon eux, si, chez les animaux supérieurs, la durée de lÕapprentissage détermine la durée de la conjugalité, alors lÕune des plus grandes réussites de lÕHomme est dÕavoir considérablement étendu la durée de lÕapprentissage, et donc de sÕêtre fixé pour idéal une relation familiale permanente.
Ce nÕest que lÕextension consciente de ce que lÕadaptation inconsciente, ou peut-être semi-consciente, a déjà déterminé pour les animaux supérieurs, et en partie chez les espèces sauvages. Si les habitants dÕun pays sont raisonnables, sensibles et contrôlent leurs instincts (avec les autres peuples, ils maintiendront de toute façon leurs distances, quelles que soient les circonstances), le mariage ne permet-il pas dÕatteindre ce grand objectif de la fonction sociale élémentaire, qui est en même temps une exigence essentielle pour le développement individuel, mieux quÕaucun autre mode de vie? Malgré toutes ses imperfections, nÕest-ce pas le meilleur mode de vie que lÕon ait trouvé jusquÕà présent?
En essayant de prouver la thèse inverse, je ne mÕintéresserai pas aux échecs patents du mariage. Cela ne mÕintéresse pas de démontrer que de nombreux mariages échouent; les archives des tribunaux le prouvent abondamment. Mais de même quÕune hirondelle (ni un vol dÕhirondelles) ne fait pas le printemps, le nombre de divorces, en lui-même, ne prouve pas que le mariage est une mauvaise chose, il démontre seulement quÕun nombre important dÕindividus commettent des erreurs. Cet argument est un argument inattaquable contre lÕindissolubilité du mariage mais pas contre le mariage lui-même.
AujourdÕhui, je mÕintéresserai aux mariages heureux Ñ les mariages au sein desquels, quelles que soient les frictions, lÕhomme et la femme ont passé beaucoup de moments agréables ensemble; des mariages où la famille a vécu grâce au travail honnête, décemment payé (dans les limites du salariat) du père, et préservée par le souci dÕéconomie et les soins de la mère; où les enfants ont reçu une bonne éducation et ont démarré dans la vie sans problème, et où leurs parents ont continué à vivre sous le même toit pour finir leur vie ensemble, chacun étant assuré que lÕautre représente un(e) ami(e) qui lui sera fidèle jusquÕà la mort. Telle est, dÕaprès moi, le meilleur type de mariage possible, et il sÕagit plus souvent dÕun doux rêve que dÕune réalité. Mais parfois il réussit à se réaliser. Je maintiens néanmoins que, du point de vue de lÕobjectif de la vie, cÕest-à-dire du libre développement de lÕindividu, ceux qui ont réussi leur mariage ont mené une vie moins réussie que ceux qui ont eu une vie moins heureuse.
LÕinstinct de reproduction En ce qui concerne le premier point (le fait que lÕéducation des parents serait lÕune des nécessités fondamentales de lÕexpression de la personnalité), je pense que la conscience va bouleverser les méthodes de la vie. La vie, qui opère inconsciemment, cherchait aveuglément à se préserver par la reproduction, par la reproduction multiple.
Notre esprit est chaque fois bouleversé par la productivité dÕun seul grain de blé, dÕun poisson, dÕune reine des abeilles ou dÕun homme. Nous sommes frappés par le gâchis épouvantable de lÕeffort reproductif; paralysés par une pitié impuissante pour les petites choses, le nombre infini de ces petites vies qui doivent naître, souffrir et mourir de faim, de froid, ou parce quÕelles servent de proies pour dÕautres créatures, et tout cela dans un seul but: afin que, au sein dÕune multitude, seule une petite minorité survive et perpétue lÕespèce ! En guerre contre la nature, lÕhomme, qui nÕen est pas encore maître, a obéi au même instinct et, en procréant de façon prolifique, il a poursuivi sa guerre.
Pour le patriarche hébreu de lÕAntiquité comme pour le pionnier américain, une grande famille était synonyme de force, de richesse en bras et en muscles et représentait un moyen de poursuivre sa conquête des forêts et des terres vierges. CÕétait sa seule ressource contre lÕanéantissement. CÕest pourquoi lÕinstinct de reproduction a été lÕun des moteurs déterminants de lÕaction humaine.
Tout instinct obéit à une loi: il survit longtemps après la disparition du besoin qui lÕa créé, et cette loi agit de façon perverse. Cet instinct qui survit fait partie de la structure de lÕêtre humain, il nÕest pas obligé de se justifier ni forcé dÕêtre satisfait. Je suis persuadée, néanmoins, que plus la conscience des hommes se développe, ou, en dÕautres termes, plus nous devenons conscients des conditions de la vie et de nos relations dans ce cadre, de leurs nouvelles exigences et de la meilleure façon de les satisfaire, plus les instincts inutiles se dissocieront rapidement de la structure de lÕêtre humain.
Comment se présente la guerre contre la nature aujourdÕhui? Pourquoi, alors que nous sommes presque au bord dÕune catastrophe planétaire, sommes-nous certains de la conquérir? La conscience! La puissance du cerveau! La force de la volonté! LÕinvention, la découverte, la maîtrise des forces cachées. Nous ne sommes plus obligés dÕagir aveuglément, de chercher sans cesse à propager lÕespèce pour fournir à lÕhumanité des chasseurs, des pêcheurs, des bergers, des agriculteurs et des éleveurs. Par conséquent, le besoin initial, qui a créé lÕinstinct de reproduction prolifique, a disparu; il est voué à disparaître, il est en train de mourir, mais il disparaîtra plus rapidement si les hommes comprennent de mieux en mieux la situation globale.
Plus les cerveaux ont une production prolifique, plus les idées sÕétendent, se multiplient et conquièrent de pouvoir, plus la nécessité dÕune reproduction physique abondante décline. Tel est mon premier point. Donc lÕépanouissement de lÕindividu nÕimplique plus nécessairementdÕavoir de nombreux enfants, ni même dÕen avoir un seul. Je ne veux pas dire que, bientôt, plus personne ne voudra avoir dÕenfants, et je ne prophétise pas le suicide de lÕespèce humaine. Simplement, je pense que moins dÕhommes et de femmes naîtront, plus il y aura de chances que ceux-ci survivent, se développent et réalisent de projets. En fait, la confrontation entre ces différentes tendances a déjà amené la conscience sociale actuelle à prendre cette direction.
La reproduction et les autres besoins humains Supposons que la majorité des hommes et des femmes désirent encore, ou même, allons plus loin, admettons que la majorité désirent encore se reproduire de façon limitée,la question est maintenant la suivante: ce besoin est-il essentiel au développement de lÕindividu ou y a-t-il dÕautres besoins tout aussi impérieux? SÕil en existe dÕautres, aussi essentiels, ne doit-on pas les prendre également en compte lorsque lÕon veut décider de la meilleure manière de conduire sa vie? SÕil nÕexiste pas dÕautres besoins aussi vitaux, ne doit-on pas quand même se demander si le mariage est le meilleur moyen dÕassurer lÕépanouissement de lÕindividu? En répondant à ces questions, je pense quÕil sera utile de distinguer entre la majorité et la minorité.
Pour une minorité, lÕéducation des enfants représentera le besoin dominant de leur vie tandis que, pour une majorité, cela constituera seulement un besoin parmi dÕautres. Et quels sont ces autres besoins? Les autres besoins physiques et spirituels! Le désir de manger, de sÕhabiller et de se loger en fonction du goût de chaque individu; le désir dÕavoir des relations sexuelles et pas en vue de la reproduction; les désirs artistiques; le besoin de connaissances, avec ses milliers de ramifications, qui emportera peut-être lÕâme des profondeurs du concret jusquÕaux hauteurs de lÕabstraction; le désir de faire, cÕest-à-dire dÕimprimer sa volonté sur la structure sociale, quÕil sÕagisse dÕun ingénieur mécanicien, dÕun conducteur de moissonneuse-batteuse ou dÕun interpréteur de rêves Ñ quelle que soit lÕactivité personnelle.
Le désir de se nourrir, se loger et se vêtir devrait toujours reposer sur le pouvoir de chaque individu de satisfaire soi-même ses besoins. Mais la vie domestique est telle que, au bout de quelques années dÕexistence commune, lÕinterdépendance croît au point de paralyser chaque partenaire lorsque les circonstances détruisent leur bel arrangement, la femme en étant généralement très affectée, lÕhomme beaucoup moins, en principe. LÕépouse nÕa fait quÕune seule chose dans une sphère isolée, et même si elle a peut-être appris à bien la faire (ce qui nÕest pas sûr, parce que la méthode de formation nÕest absolument pas satisfaisante), de toute façon cela ne lui a pas donné la confiance nécessaire pour gagner sa vie de façon indépendante. Timorée, elle sÕavère le plus souvent incapable de sÕengager dans la lutte. Elle est passée à côté du monde de la production, elle ne le connaît absolument pas. DÕun autre côté, quelle sorte de métier peut-elle exercer? Devenir lÕemployée de maison dÕune autre femme qui la dominera? Les conditions de travail et la rémunération des services domestiques sont telles que nÕimporte quel esprit indépendant préférerait être esclave dans une usine: au moins lÕesclavage est limité à une quantité fixe dÕheures.
Quant aux hommes, permettez-moi de vous raconter une anecdote: il y quelques jours de cela, un syndicaliste très combatif mÕa déclaré, apparemment sans la moindre honte, quÕil vivrait comme un vagabond et un ivrogne sÕil ne sÕétait pas marié, parce quÕil ne se sent pas capable de tenir une maison. Leur accord mutuel a surtout un mérite, à ses yeux: son épouse sÕoccupe bien de son estomac. Jamais je nÕaurais pensé que quelquÕun puisse admettre se trouver dans un tel état dÕimpuissance, mais cet homme mÕa sans doute dit la vérité.
Ce type dÕaveu est certainement une des plus graves objections contre le mariage, comme contre toute autre condition produisant de semblables résultats. En choisissant sa position économique dans la société, on devrait toujours veiller à ce quÕelle vous permette de continuer à vivre sans aucun handicap Ñ de façon à rester une personne entière, ayant toutes ses capacités pour produire et se protéger elle-même, un individu centré sur lui-même.
LÕhypocrisie sexuelle des femmes En ce qui concerne lÕappétit sexuel, en dehors de la reproduction, les avocats du mariage prétendent, et avec de bonnes raisons, quÕil procure une satisfaction normale à un appétit normal. Selon eux, il constitue un garde-fou physique et moral contre les excès et leurs conséquences, les maladies. Nous avons sans cesse la preuve douloureuse que le mariage nÕest pas très efficace sur ce plan-là. Quant à ce quÕil pourrait accomplir, il est presque impossible de le savoir; car lÕascétisme religieux a tellement implanté le sentiment de la honte dans lÕesprit humain, à propos du sexe, que notre première réaction, lorsquÕon en discute, semble de mentir.
CÕest particulièrement le cas avec les femmes. La majorité dÕentre elles souhaitent donner lÕimpression quÕelles sont dépourvues de désir sexuel et pensent se décerner le plus beau compliment lorsquÕelles déclarent: «Personnellement, je suis très froide; je nÕai jamais éprouvé une telle attraction.» Parfois elles disent la vérité mais, le plus souvent, il sÕagit dÕun mensonge Ñ issu des enseignements pernicieux diffusés par lÕÉglise pendant des siècles. Une femme normalement constituée comprendra quÕelle ne se rend pas hommage lorsquÕelle se refuse le droit dÕexister complètement, pour elle-même ou par elle-même; il est certain que, lorsquÕune telle déficience se manifeste vraiment, dÕautres qualités peuvent se développer, ayant peut-être une plus grande valeur. En général, cependant, quels que soient les mensonges des femmes, une telle déficience nÕexiste pas. Habituellement, les êtres jeunes et sains des deux sexes désirent avoir des relations sexuelles. Le mariage est-il donc la meilleure réponse à ce besoin humain?
Les effets catastrophiques de la cohabitation Supposons quÕils se marient, disons à vingt ans, ou quelques années plus tard, ce qui est généralement le cas puisque lÕappétit sexuel est le plus actif à cet âge; les deux partenaires (et pour le moment je mets de côté la question des enfants) se trouveront trop (et trop fréquemment) en contact. Rapidement ils ne savoureront plus la présence de lÕautre. LÕirritation commencera. Les petits détails mesquins de la vie commune amèneront le mépris. Ce qui était autrefois une joie exceptionnelle deviendra un automatisme, et détruira toute finesse, toute délicatesse. Souvent la cohabitation se transformera en une torture physique pour lÕun des partenaires (le plus souvent la femme) tandis quÕelle procurera encore un peu de plaisir à lÕautre, et ce pour une raison simple: les corps, tout comme les âmes, évoluent rarement, voire, jamais de façon parallèle.
Ce manque de parallélisme est la plus grave objection que lÕon puisse opposer au mariage. Même si deux personnes sont parfaitement et constamment adaptées lÕune à lÕautre, rien ne prouve quÕelles continueront à lÕêtre durant le reste de leur existence. Et aucune période nÕest plus trompeuse, en ce qui concerne lÕévolution future, que lÕâge dont je viens de parler. LÕâge où les désirs et les attractions physiques sont les plus forts est aussi le moment où ces mêmes désirs obscurcissent ou réfrènent dÕautres éléments de la personnalité.
Les terribles tragédies de lÕantipathie sexuelle, qui produisent le plus souvent de la honte, ne seront jamais dévoilées. Mais elles ont causé dÕinnombrables meurtres sur cette terre. Et même dans les foyers où lÕon a maintenu lÕharmonie et où, apparemment, règne la paix conjugale, un tel climat familial nÕest possible que parce que lÕhomme ou la femme sÕest résigné, a nié sa propre personnalité. LÕun des partenaires accepte de sÕeffacer presque totalement pour préserver la famille et le respect de la société.
Si ces phénomènes, cette dégradation physique sont horribles, rien nÕest plus terrible que la dévastation des âmes. Lorsque la période de lÕattraction physique prédominante prend fin et que les tendances de chaque âme commencent à sÕaffirmer de plus en plus ouvertement, rien nÕest plus affreux que de se rendre compte que lÕon est lié à quelquÕun, que lÕon va vivre jusquÕà sa mort avec une personne dont on sent que lÕon sÕéloigne chaque jour de plus en plus. «Pas un jour de plus ensemble!» affirment les partisans de lÕunion libre. Je trouve de tels slogans encore plus absurdes que les discours des avocats de la «sainteté» du mariage. Les liens existent, les liens de la vie commune, lÕamour du foyer que lÕon a construit ensemble, les habitudes associées à la cohabitation et à la dépendance; il nÕest pas facile de se débarrasser de ces véritables chaînes, qui tiennent prisonniers les deux partenaires. Ce nÕest pas au bout dÕun jour ou dÕun mois, mais seulement après une longue hésitation, une longue lutte et des souffrances, des souffrances très éprouvantes, que la séparation déchirante se produira. Et souvent elle ne se produit même pas.
Deux exemples Un chapitre de la vie de deux hommes récemment décédés illustrera mon propos. Ernest Crosby a fait un mariage, je suppose heureux, avec une femme à lÕesprit et aux sentiments conservateurs. A lÕâge de 38 ans, alors quÕil officiait comme juge à la cour internationale du Caire, il est devenu pacifiste (5). Mais sa conception de lÕhonneur lÕa obligé à continuer à assurer des fonctions sociales quÕil méprisait! Pour citer lÕun de ses amis, Leonard Abbot, «il vivait comme un prisonnier dans son palais, servi par des domestiques et des laquais. Et à la fin il est devenu lÕesclave de ses biens». Si Crosby nÕavait pas été attaché par les liens du mariage et des relations familiales à quelquÕun ayant des conceptions de la vie et de lÕhonneur très différentes des siennes, le bilan de sa vie nÕaurait-il pas été plus positif ? Comme son maître à penser Tolstoï, sa vie contredisait ses oeuvres parce quÕil était marié avec une femme qui ne sÕétait pas développée parallèlement à lui.
Le second exemple est celui de Hugh O. Pentecost. A partir de 1887, quelles que soient ses tendances spéciales, Pentecost sympathisa avec la lutte du mouvement ouvrier, sÕopposant à lÕoppression et à toutes les formes de persécution. Cependant, sous lÕinfluence de ses relations familiales, et parce quÕil sentait quÕil devait atteindre un plus grand confort matériel et un meilleur standing social que ce que pouvait lui apporter sa position de conférencier radical, il consentit, à partir dÕun certain moment, à devenir la marionnette de ceux quÕil avait si sévèrement condamnés, en acceptant le poste de procureur. Pire encore: il prétendit avoir été trompé comme un enfant lorsquÕil avait commis la plus belle action de sa vie en protestant contre lÕexécution des anarchistes de Chicago en 1886. Que lÕinfluence familiale ait pesé sur lui, je lÕai appris de sa propre bouche; Pentecost nÕa fait que répéter, à une plus petite échelle, la trahison de Benedict Arnold (6) qui, pour lÕamour de sa femme aux idées conservatrices laissa tout le poids de lÕinfamie peser sur lui. Je sais quÕil sÕest sans doute servi de cette excuse, quÕil sÕest réfugié derrière le vieil argument de la tentation dÕÈve, mais ce facteur a certainement joué un rôle. JÕai évoqué ces deux cas parce quÕil sÕagit dÕhommes publics; mais chacun de nous connaît de tels exemples chez des personnes beaucoup moins célèbres, et cÕest fréquemment la femme dont les aspirations personnelles et intellectuelles sont avilies par les liens du mariage.
Et ceci nÕest quÕune facette du problème. En effet, que penser de lÕindividu conservateur qui se trouve lié à quelquÕun qui offense constamment tous ses principes? Les êtres humains ne peuvent penser de la même façon et éprouver les mêmes sentiments au même moment, sur une longue durée; cÕest pourquoi les périodes durant lesquelles ils nouent des liens ne devraient être ni fréquentes ni contraignantes.
LÕéducation des enfants Mais revenons à la question des enfants. Dans la mesure où il sÕagit dÕun désir normal, ne peut-il être satisfait sans le sacrifice de la liberté individuelle requis par le mariage? Je ne vois aucune raison pour que ce soit impossible. Un enfant peut être élevé aussi bien dans un foyer, dans deux foyers ou dans une communauté; la découverte de la vie sera bien plus agréable si elle a lieu dans une atmosphère de liberté et de force indépendante que dans un climat de répression et de mécontentement cachés. Je nÕai aucune solution satisfaisante à offrir aux différentes questions que pose lÕéducation des enfants; mais les partisans du mariage sont dans le même cas que moi.
Par contre, je suis convaincue quÕaucune des exigences de la vie ne devrait empêcher un développement personnel et libre dans lÕavenir. Les vieilles méthodes dÕéducation des enfants, sous le joug indissoluble des parents, nÕont pas donné des résultats convaincants. (Les parents conservateurs se désolent sans doute dÕavoir des enfants contestataires, mais il ne leur vient probablement pas à lÕesprit que leur système est en cause.) LÕunion libre donne des résultats, qui ne sont ni meilleurs ni pires. Quant à lÕenfant élevé par un seul parent, il nÕest ni plus malheureux ni plus heureux quÕun autre. Des journaux comme Lucifer (7) regorgent dÕhypothèses, de théories et de propositions dÕexpériences, mais jusquÕici on nÕa jamais trouvé de principes dÕéducation infaillibles pour les parents, biologiques ou adoptifs. CÕest pourquoi je ne vois pas pourquoi lÕindividu devrait sacrifier le reste de sa vie en faveur dÕun élément aussi incertain.
Si vous voulez que lÕamour et le respect puissent durer, ayez des relations peu fréquentes et peu durables. Pour que la Vie puisse croître, il faut que les hommes et les femmes restent des personnalités séparées. Ne partagez rien avec votre amant(e) que vous ne partageriez avec un( e ) ami( e ). Je crois que le mariage défraîchit lÕamour, transforme le respect en mépris, souille lÕintimité et limite lÕévolution personnelle des deux partenaires. CÕest pourquoi je pense que «le mariage est une mauvaise action».
Voltairine de Cleyre
NOTES 1. Thomas Henry Huxley (1825-1895). Naturaliste britannique et défenseur de la théorie de lÕévolution de Darwin.
2. Eduard von Hartman (1842-1906). Philosophe allemand. Selon lui, une force impersonnelle anime le monde et mènera celui-ci à lÕanéantissement total. Pour Voltairine de Cleyre cette force inconsciente peut, au contraire, se transformer grâce à lÕaction consciente des hommes et conduire à la libération de lÕindividu.
3. D. H. Lum: mentor de Voltairine de Cleyre (cf. lÕarticle de Chris Crass).
4. Alice Roosevelt: durant sa jeunesse, la fille du président Théodore Roosevelt aimait scandaliser son entourage. Elle épousa un congressiste playboy et devint une figure importante des coulisses de Washington.
5. Après avoir donné sa démission de son poste de juge, Ernest Crosby écrivit de nombreux articles et livres contre la guerre et contre lÕimpérialisme américain.
6. Benedict Arnold (1741-1801): général qui servit la cause de la Révolution américaine, puis fit allégeance aux Britanniques après sÕêtre marié à une fervente loyaliste. Il est considéré comme le type même du traître, puisquÕil fut non seulement vénal (il exigea beaucoup dÕargent pour ses renseignements) mais lâche (il fit pendre un espion à sa place).
7. Lucifer, the Light Bearer: journal animé pendant vingt-quatre ans par Moses Harman (1830-1910). Féministe, partisan du contrôle des naissances et de lÕunion libre, il fit de son journal une tribune libre de discussion sur la sexualité. Condamné à un an de travaux forcés à lÕâge de 75 ans pour ses positions, en vertu des lois Comstock.
Extrait de Souvenirs et idées,Calmann-Lévy, 1904
George Sand
Lettre aux membres du Comité central
Source : http://www.bmlisieux.com/curiosa/comite.htm
Je ne viens pas vous remercier d'avoir admis mon nom sur une quarantaine de listes au Comité central. La connaissance que j'ai de moi-même ne me permet pas de croire que vous avez voulu m'encourager à présenter une candidature impossible, chose à laquelle je n'ai jamais songé. Vous avez voulu consacrer un principe qu'apparemment vous avez adopté. Permettez-moi donc de vous présenter sur ce principe même quelques considérations que le moment est peut-être venu de discuter et de peser sérieusement.Il ne m'a jamais semblé possible que l'homme et la femme fussent deux êtres absolument distincts. Il y a diversité d'organisation et non pas différence. Il y a donc égalité et non point similitude. J'admets physiologiquement que le caractère a un sexe comme le corps, mais non pas l'intelligence. Je crois les femmes aptes à toutes les sciences, à tous les arts et même à toutes les fonctions comme les hommes. Mais je crois que leur caractère qui tient à leur organisation donnera toujours en elles un certain aspect particulier à leurs manifestations dans la science, dans l'art et dans la fonction. Il n'y aurait point de mal à cela. L'art, la science et la fonction pourraient gagner à devenir le domaine des deux sexes.
Il faut que la femme conserve son sexe et ne supprime de ses habitudes et de ses occupations rien de ce qui peut le manifester. Il serait monstrueux qu'elle retranchât de sa vie et de ses devoirs, les soins de l'intérieur et de la famille. Je voudrais au contraire agrandir pour elle ce domaine que je trouve trop restreint. Je voudrais qu'elle pût s'occuper davantage de l'éducation de ses enfants, compléter celle de ses filles et préparer celle que ses fils doivent recevoir de l'État à un certain âge. Je voudrais qu'elles fussent admises à de certaines fonctions de comptabilité patientes et minutieuses qui me paraissent ouvrages et préoccupations de femmes plus que d'hommes. Je voudrais qu'elles pussent apprendre et exercer la médecine, la chirurgie et la pharmacie. Elles me paraissent admirablement douées par la nature pour remplir ces fonctions, et la morale publique, la pudeur semblent commander que les jeunes filles et les jeunes femmes ne soient pas interrogées, examinées et touchées par des hommes.
En y réfléchissant, on trouverait beaucoup d'autres fonctions auxquelles les femmes sont appelées par la nature et la Providence ; mais lorsqu'il s'agit de leur attribuer des droits politiques de la même nature que ceux des hommes, il y a beaucoup à dire, pour et contre.
Les femmes doivent-elles participer un jour à la vie politique ? Oui, un jour, je le crois avec vous, mais ce jour est-il proche ? Non, je ne le crois pas, et pour que la condition des femmes soit ainsi transformée, il faut que la société soit transformée radicalement.
Nous sommes peut-être déjà d'accord sur ces deux points. Mais il s'en présente un troisième. Quelques femmes ont soulevé cette question : Pour que la société soit transformée, ne faut-il pas que la femme intervienne politiquement dès aujourd'hui dans les affaires publiques ? J'ose répondre qu'il ne le faut pas, parce que les conditions sociales sont telles que les femmes ne pourraient pas remplir honorablement et loyalement un mandat politique.
La femme étant sous la tutelle et dans la dépendance de l'homme par le mariage, il est absolument impossible qu'elle présente des garanties d'indépendance politique, à moins de briser individuellement et au mépris des lois et des moeurs, cette tutelle que les moeurs et les lois consacrent.
Il me paraît donc insensé, j'en demande pardon aux personnes de mon sexe qui ont cru devoir procéder ainsi, de commencer par où l'on doit finir, pour finir apparemment par où l'on eût dû commencer.
Mais voyez ce que ce commencement même exige de temps, de réflexions, de lumières nouvelles et de progrès dans les moeurs.
Serais-je même d'accord sur le point de départ avec les personnes qui se font les champions de l'affranchissement de la femme ? Je ne le crois pas, et avant tout il faudrait s'expliquer très sincèrement sur ce point essentiel.
Comment ces dames entendent-elles l'affranchissement de la femme ? Est-ce comme Saint-Simon, Enfantin ou Fourrier ? Prétendent-elles détruire le mariage et proclamer la promiscuité ?
S'il en est ainsi, à la bonne heure, je les trouve très logiques, dans leurs prétentions à la vie politique, mais je déclare que je me sépare personnellement et absolument de leur cause, qui, sous cet aspect, me devient étrangère. Alors je n'ai plus rien à dire. Je ne réplique pas, je ne discute rien. Je m'éloigne, et laisse à la morale publique le soin de faire justice de cette déplorable fantaisie. Vous comprendrez, citoyens, que je ne veuille point accepter la moindre solidarité apparente avec une tentative sur laquelle je n'ai pas été consultée. Vos suffrages me deviennent une injure et je me plains à votre conscience même de les avoir réunis à mon insu.
Mais je ne crois pas qu'il en soit ainsi, ce serait, hélas ! donner trop raison à ceux qui nous reprochent de vouloir, comme socialistes, la destruction de la famille. Non, non, les femmes qui ont soulevé imprudemment la question de leurs droits politiques, ne viennent pas au nom de Fourrier briguer vos suffrages, avec cette doctrine immonde, ce dogme ésotérique de la promiscuité, caché dans les plis de leur écharpe. Si, comme je le crois, elles ne veulent pas détruire la sainteté de l'amour sur la terre, elles doivent alors se demander si elles n'ont pas fait une campagne électorale un peu hasardée, et si cette tentative est bien ce qu'il fallait faire pour prouver qu'elles avaient autant de jugement et de logique que les hommes.
Pour ne pas laisser d'ambiguïté dans ces considérations que j'apporte, je dirai toute ma pensée sur ce fameux affranchissement de la femme dont on a tant parlé dans ce temps-ci. Je le crois facile et immédiatement réalisable, dans la mesure que l'état de nos moeurs comporte. Il consiste simplement à rendre à la femme les droits civils que le mariage seul lui enlève, que le célibat seul lui conserve ; erreur détestable de notre législation qui place en effet la femme dans la dépendance cupide de l'homme, et qui fait du mariage une condition d'éternelle minorité, tandis qu'elle déciderait la plupart des jeunes filles à ne se jamais marier si elles avaient la moindre notion de la législation civile à l'âge où elles renoncent à leurs droits. Il est étrange que les conservateurs de l'ordre ancien accolent toujours avec affectation dans leur devise menteuse ces mots de famille et de propriété, puisque le pacte du mariage, tel qu'ils l'admirent et le proclament, brise absolument les droits de propriété de tout un sexe.Ou la propriété n'est pas une chose sacrée comme ils l'affirment, ou le mariage n'est pas une chose également sacrée, et réciproquement. Deux choses sacrées ne peuvent se détruire l'une l'autre.
Cette réforme est très possible et très prochaine, j'en ai la certitude. C'est une des premières questions dont une république socialiste aura à s'occuper, et je ne vois pas qu'elle puisse porter la moindre atteinte à la fidélité conjugale ou à la bonne harmonie domestique, à moins qu'on ne regarde l'égalité comme une condition de désordre et de discorde. Nous croyons le contraire, et l'humanité en a jugé ainsi définitivement.
On demande où sera le principe d'autorité nécessaire à l'existence de la famille, si cette autorité est partagée également entre le père et la mère. Nous disons que l'autorité ne sera pas immobilisée dans les mains de celui qui peut impunément avoir toujours tort, mais qu'elle se transportera de l'un à l'autre, suivant l'arbitrage du sentiment ou de la raison, et lorsqu'il s'agira de l'intérêt des enfants, je ne vois pas pourquoi l'on se méfierait de la sollicitude de la mère puisqu'on reconnaît que c'est elle qui a l'amour le plus vif et le plus soutenu de la progéniture.
Au reste, quand on demande comment pourra subsister une association conjugale dont le mari ne sera pas le chef absolu et juge et partie, sans appel, c'est comme quand on demande comment l'homme libre pourra se passer de maître et la république de roi. Le principe d'autorité individuelle sans contrôle s'en va avec le droit divin, et les hommes ne sont pas généralement aussi féroces envers les femmes qu'il plaît à quelques-unes d'entre elles de le répéter à tout propos. Cela se dit une ou deux fois dans la vie, à l'occasion, mais elles seraient bien plus dans le vrai et dans la justice si elles reconnaissaient que la plupart des hommes sont très disposés en fait, au temps où nous vivons, à faire de l'égalité conjugale la base de leur bonheur. Tous ne sont pas assez logiques pour admettre en théorie cette égalité qu'ils seraient bien malheureux de pouvoir détruire dans leur intérieur, mais elle est passée dans les moeurs et l'homme qui maltraite et humilie sa compagne n'est point estimé des autres hommes. En attendant que la loi consacre cette égalité civile, il est certain qu'il y a des abus exceptionnels et intolérables de l'autorité maritale. Il est certain aussi que la mère de famille, mineure à quatre-vingts ans, est dans une situation ridicule et humiliante. Il est certain que le seul droit de despotisme attribue au mari son droit de refus de souscrire aux conditions matérielles du bonheur de la femme et des enfants, son droit d'adultère hors du domicile conjugal, son droit de meurtre sur la femme infidèle, son droit de diriger à l'exclusion de sa femme l'éducation des enfants, celui de les corrompre par de mauvais exemples ou de mauvais principes, en leur donnant ses maîtresses pour gouvernantes comme cela s'est vu dans d'illustres familles ; le droit de commander dans la maison et d'ordonner aux domestiques, aux servantes surtout d'insulter la mère de famille ; celui de chasser les parents de la femme et de lui imposer ceux du mari, le droit de la réduire aux privations de la misère tout en gaspillant avec des filles le revenu ou le capital qui lui appartiennent, le droit de la battre et de repousser ses plaintes par un tribunal si elle ne peut produire de témoins ou si elle recule devant le scandale ; enfin le droit de la déshonorer par des soupçons injustes ou de la faire punir pour des fautes réelles. Ce sont là des droits sauvages, atroces, anti-humains et les seules causes, j'ose le dire, des infidélités, des querelles, des scandales et des crimes qui ont souillé si souvent le sanctuaire de la famille, et qui le souilleront encore, ô pauvres humains, jusqu'à ce que vous brisiez à la fois l'échafaud et la chaîne du bagne pour le criminel, l'insulte et l'esclavage intérieur, la prison et la honte publique pour la femme infidèle. Jusque-là, la femme aura toujours les vices de l'opprimé, c'est-à-dire les vices de l'esclave et ceux de vous qui ne pourront pas être tyrans, seront ce qu'ils sont aujourd'hui en si grand nombre, les esclaves ridicules de leurs esclaves vindicatifs.
Oui, la femme est esclave en principe et c'est parce qu'elle commence à ne plus l'être en fait, c'est parce qu'il n'y a plus guère de milieu pour elle entre un esclavage qui l'exaspère et une tyrannie qui avilit son époux, que le moment est venu de reconnaître en principe ses droits à l'égalité civile et de les consacrer dans les développements que l'avenir donnera, prochainement peut-être, à la constitution sociale. Puisque les moeurs en sont arrivées à ce point que la femme règne dans le plus grand nombre des familles, et qu'il y a abus dans cette autorité conquise par l'adresse, la ténacité et la ruse, il n'y a pas à craindre que la loi se trouve en avant sur les moeurs. Au contraire, selon moi, elle est en arrière.
La femme s'est corrompue dans cette usurpation de l'autorité qu'on lui déniait et qu'elle n'a pas ressaisi légitimement. L'esclavage homme peut se révolter contre son maître et reprendre franchement et ouvertement sa liberté et sa dignité. L'esclave femme ne peut que tromper son maître et reprendre sournoisement et traîtreusement, une liberté et une dignité fausses et détournées de leur véritable but.
En effet, quelle est la liberté dont la femme peut s'emparer par fraude ? celle de l'adultère. Quelle est la dignité dont elle peut se targuer à l'insu de son mari ? la fausse dignité d'un ascendant ridicule pour elle comme pour lui. Il faut que cet abus cesse et que le bon mari ne soit plus le type du niais que l'on dupe et dont ses amis se moquent avec sa femme. Il faut aussi que la femme douce, loyale et pieuse, ne soit pas la dupe de son dévouement et qu'elle ne soit pas exploitée et tyrannisée. Il faut enfin que la femme coupable un jour par entraînement, ne soit pas flétrie et punie publiquement, déshonorée aux yeux de ses enfants, mise ainsi dans l'impossibilité de revenir au bien, et dans la nécessité de haïr à jamais l'auteur de son châtiment et de sa honte.
Punir l'adultère, on ne saurait trop insister sur ce point délicat, le plus sérieux et le moins sérieusement traité par l'opinion, punir l'adultère est une loi sauvage et faite pour perpétuer et multiplier l'adultère. L'adultère porte en lui-même son châtiment, son remords et ses ineffaçables regrets. Il faut qu'il soit une cause suffisante de divorce ou de séparation pour le mari qui ne peut en supporter l'outrage. Mais cette loi qui permet à l'homme de reprendre sa femme déshonorée et mise par lui en prison, cette loi qui force la femme à revenir savourer goutte à goutte le martyre de sa dégradation et à le subir à toute heure en présence de ses enfants, c'est là une loi infâme, odieuse, et qui déshonore encore plus l'homme qui l'invoque que la femme qu'elle frappe. C'est une loi de haine et de vengeance personnelle. Les résultats de son application c'est le scandale, la honte de la famille, une tache indélébile sur ses enfants. Mieux vaut celle qui permet au mari d'assassiner sa femme surprise en flagrant délit, mieux vaut celle des Orientaux qui peuvent jeter leurs femmes cousues dans un sac à la mer ou dans un puits. La mort n'est rien au prix de l'existence d'une esclave condamnée à subir les embrassements du maître qui l'a foulée aux pieds.
Oui, l'égalité civile, l'égalité dans le mariage, l'égalité dans la famille, voilà ce que vous pouvez, ce que vous devez demander, réclamer. Mais que ce soit avec le profond sentiment de la sainteté du mariage, de la fidélité conjugale, et de l'amour de la famille. Veuillez être les égales de vos maris pour ne plus être exposées par l'entraînement de vos passions et les déchirements de votre vie domestique, à les tromper et à les trahir. Veuillez être leurs égales afin de renoncer à ce lâche plaisir de les dominer par la ruse. Veuillez être leurs égales afin de tenir avec joie ce serment de fidélité qui est l'idéal de l'amour et le besoin de la conscience dans un pacte d'égalité. Veuillez être leurs égales afin de savoir pardonner un jour d'égarement et de savoir accepter le pardon à votre tour, chose beaucoup plus difficile. Veuillez être leurs égales, au nom même de ce sentiment chrétien de l'humilité qui ne signifie pas autre chose que le respect du droit des autres à l'égalité.
Il n'y a rien d'orgueilleux comme l'esclave, rien de vain comme le valet, rien d'insolent comme la femme qui gouverne en feignant d'obéir. Il ne faut pas qu'un homme obéisse à une femme, c'est monstrueux. Il ne faut pas qu'un homme commande à une femme, c'est lâche. Il faut que l'homme et la femme obéissent à leurs serments, à l'honneur, à la raison, à leur amour pour leurs enfants. Ce sont là des liens sacrés, des lois supérieures aux conseils de notre orgueil et aux entraînements des passions humaines. Du moment que la femme ne relèvera que de ces lois sociales et divines dont un homme ne peut se faire le représentant sans outrager Dieu, la nature et la société, les infidélités seront bien autrement sérieuses dans le mariage. Elles n'auront plus d'excuse, elles ne s'appelleront plus faiblesses, mais crimes. Elles n'attireront plus l'intérêt des poètes et des romanciers. Elles n'exciteront plus les désirs des libertins ou la curiosité des désoeuvrés. La cruauté de l'époux qui se venge ne sera plus la justification de la femme qui expie. Une éternelle douleur, d'autant plus profonde qu'elle sera plus secrète, s'attachera au coeur de la femme qui aura trahi sa foi et failli à ses devoirs. Jusque-là, n'attendez pas que votre société corrompue s'amende. Plus vous invoquerez les lois répressives, plus vous provoquerez l'oubli des lois morales. Plus vous déclamerez contre l'adultère, plus vous vous en moquerez vous-mêmes, car qui commet l'adultère, qui trouble la paix des ménages, qui trompe son meilleur ami, qui répond aux provocations de la femme galante, qui profite de l'inexpérience de la femme naïve, qui se moque des maris trompés si ce n'est vous, hommes de peu de foi ?
Mais peut-être aimez-vous mieux que les choses restent comme elles sont, hommes du monde, oisifs et libertins, heureux du siècle, qui mettez à mal la femme d'autrui et qui faites bon marché de l'honneur de la vôtre puisque vous l'avez prise ou comptez la prendre non pour son honneur, mais pour son argent, c'est vous certainement qui vous regimberez le plus quand on vous proposera de décréter l'égalité des sexes. Je crois fermement que le peuple n'en jugera pas ainsi et qu'il prendra plus au sérieux que vous la dignité et la sécurité de la famille.
Quant à vous, femmes, qui prétendez débuter par l'exercice des droits politiques, permettez-moi de vous dire encore que vous vous amusez à un enfantillage. Votre maison brûle, votre foyer domestique est en péril et vous voulez aller vous exposer aux railleries et aux affronts publics, quand il s'agirait de défendre votre intérieur et d'y relever vos pénates outragés ? Quel bizarre caprice vous pousse aux luttes parlementaires, vous qui ne pouvez pas seulement y apporter l'exercice de votre indépendance personnelle ? Quoi, votre mari siégera sur ce banc, votre amant peut-être sur cet autre, et vous prétendrez représenter quelque chose, quand vous n'êtes pas seulement la représentation de vous-mêmes ?
Une mauvaise loi fait de vous la moitié d'un homme, les moeurs pires que les lois en font très souvent la moitié d'un autre homme, et vous croyez pouvoir offrir une responsabilité quelconque à d'autres hommes ? à quelles ridicules attaques, à quels immondes scandales peut-être, donnerait lieu une pareille innovation ? Le bon sens la repousse, et la fierté que votre sexe devrait avoir vous fait presque un crime de songer à en braver les outrages.
Pardonnez-moi de vous parler avec cette vivacité, mon âge mûr et peut-être quelques services rendus à la cause de mon sexe par de nombreux écrits me donnent le droit de remontrance. Ne l'eussé-je pas sur vous, ce droit, auquel je ne tiens guère, je l'ai pour moi-même.
Oui, j'ai le droit, comme femme, et comme femme qui a vivement senti l'injustice des lois et des préjugés, de m'émouvoir quand je vois reculer, par des tentatives fâcheuses, la réparation qui nous est due. Puisque vous avez du talent, puisque vous savez écrire, puisque vous faites des journaux, puisque vous avez, dit-on, un certain talent de parole, publiez vos opinions et discutez-les avec vos amis ou dans des réunions non politiques et officielles où vous serez écoutées sans préventions. Mais ne proposez pas vos candidatures de femmes, car elles ne peuvent pas être prises au sérieux, et c'est en soulevant des problèmes que l'opinion refuse d'examiner que vous faites faire à cette opinion maîtresse du monde, maîtresse de l'avenir puisqu'elle seule décide en dernier ressort de l'opportunité des réformes, une confusion étrange et funeste.
Si dans vos écrits vous plaidiez la cause de l'égalité civile, vous seriez écoutées.
Il est beaucoup d'hommes sincères qui se feraient vos avocats, parce que la vérité est arrivée sur ce point à régner dans les consciences éclairées. Mais on voit que vous demandez d'emblée l'exercice des droits politiques, on croit que vous demandez encore autre chose, la liberté des passions, et, dès lors, on repousse toute idée de réforme. Vous êtes donc coupables d'avoir retardé, depuis vingt ans que vous prêchez sans discernement, sans goût et sans lumière l'affranchissement de la femme, d'avoir éloigné et ajourné indéfiniment l'examen de la question.
Solidaire auprès des railleurs, de tout ce qu'il y a eu d'extravagant et d'impudique dans plusieurs de ces tentatives, croyez que j'en prends fort bien mon parti et que les sarcasmes ne modifieront jamais ma croyance. Je sais que la moquerie est rarement de bonne foi et qu'elle est toujours au moins hasardée dans ses jugements. C'est pour cela qu'elle a peu d'importance, que son effet n'est pas durable et que vous faites assez bien de ne vous en point soucier...
(Inachevée)
George Sand
La parité n'est pasl'égalité
La loi sur la parité dans la représentation politique aura fait couler beaucoup d'encre. Dans cette querelle des " féministes " on oppose deux pensées : les universalistes et les paritaires.À nous de nous positionner au travers de ces deux analyses qu'on présente comme contradictoires et qui au final doivent nous ériger en deux camps distincts. Pourtant la question qui doit préoccuper un grand nombre de femmes derrière tout ce débat est en quoi cette nouvelle loi va-t-elle vraiment changer notre condition, en quoi est-elle porteuse d'égalité ?
La législation en matière d'égalisation du statut homme/femme ne cesse de proliférer au fur et à mesure des années, à tel point que certaines en arrivent à penser que cette législation fait de la femme "une espèce protégée". Ironie du sort, c'est que toutes ces lois n'ont guère d'effet sur la réalité de notre quotidien. La politique des quotas ne va-t-elle pas se révéler une fois de plus comme un faux-semblant tendant à masquer l'idéologie sexiste et patriarcale qui gère encore et toujours les rapports hommes/femmes. Quelle réalité peut avoir une telle "avancée institutionnelle" lorsqu'on sait que partout ailleurs dans la société une telle parité n'existe pas, et que si elle existe, elle n'est pour autant pas synonyme d'égalité. La persistance des stéréotypes, la résistance active des hommes et quelquefois des femmes constituent un frein très puissant à l'accès à l'égalité des femmes et des hommes.
À l'école la mixité engendre des inégalités
Si la parité existe à l'école, cela n'est pourtant pas synonyme d'égalité des chances. De nombreux processus conscients ou inconscients sont à l'oeuvre pour
limiter la réussite des filles. Ainsi on a pu démontrer que la mixité ne profite pas aux filles qui sont le plus souvent les victimes des effets produits par cette mixité. De fait les enseignants interagissent différemment avec les élèves selon leur sexe, parce qu'ils partagent les images stéréotypées du masculin et du féminin qui prévalent dans la société. Ils projettent sur les deux sexes des aptitudes naturelles qui conditionnent des attentes différentes. Cela a surtout été démontré dans les matières scientifiques : comme on présuppose que les garçons y sont plus performants, alors on attend d'eux plus de résultats que des filles et donc on les sollicite plus, donc on les fait plus travailler donc ils réussissent mieux. Voilà comment on vérifie sur le terrain une "aptitude naturelle". Le pire c'est que même les filles s'y laissent prendre puisque à résultats équivalents, elles s'estiment moins "bonnes" que les garçons. Mais ce qui vaut pour les matières scientifiques vaut aussi plus largement, D'une manière générale, il semble que les garçons soient plus sollicités au cours de leur scolarité que les filles. Les modèles sexués intégrés depuis l'enfance sont à l'oeuvre dans une ambiance mixte ; placés dans le contexte de compétition de l'école, les garçons se mettent plus facilement en avant que les filles. De même les filles s'auto-évaluent à la baisse dans une classe mixte, ce qu'elle ne font pas dans une classe de filles. Un contexte non mixte favorise chez les filles une meilleure estime d'elles-mêmes et par conséquent une réussite plus grande. Ceci n'est pas un plaidoyer pour un retour à une école non-mixte mais ces études montrent bien en quoi la mixité/parité à l'école cache une réalité de discrimination active à l'encontre des filles.Cette situation discriminante d'apprentissage est ensuite amplifiée par le jeu des orientations qui croise les préjugés des enseignants, l'évaluation que l'élève fait de ses capacités et le risque qu'il ou elle veut prendre en choisissant une voie plutôt qu'une autre. Quand le choix est possible, à niveau de réussite égale, l'orientation est là encore révélatrice de la conformité des modèles préexistants: études courtes et principalement littéraires chez les filles, études longues et scientifiques pour les garçons. Cette autocensure chez les filles s'explique aisément car elles savent que leur avenir professionnel ne dépend pas que de leurs capacités mais aussi et surtout de leur désir de se battre dans un monde d'hommes. Pour peu qu'elles aient en plus envie d'avoir des enfants, là ça se complique carrément. Où l'on revient à l'incontournable partage des "réalités domestiques" préliminaire à toute revendication d'égalité (sauf pour les classes "bourgeoises" qui peuvent monnayer les services d'une tierce personne).
Au boulot, ce n'est guère mieux
D'après la loi, l'égalité devant le travail existe, et si la demande est tout à fait paritaire car les femmes ont depuis longtemps compris que l'autonomie financière était à la base de l'autonomie tout court, la réponse à cette demande, elle, est tout à fait sexuée. Car l'accès des femmes au travail n'existe que devant les nécessités de la concurrence, de la rentabilité, du profit et s'efface très vite en terme d'égalité par une bonne dose de discrimination sexiste. En gros elles sont embauchées principalement parce qu'elles sont payées moins cher que les hommes et d'autant plus facilement dans les emplois où leur qualification peut être niée, ou bien encore pour des temps partiels obligatoires qu'elles remplissent à 85 % (supposémment pour pouvoir prendre soin de la maisonnée !). Est-il encore utile de rappeler les différences de salaires pour un travail égal, de décrire les procédés d'exclusion des femmes des postes intéressants ou porteurs de responsabilités, donc de promotion, comment pour un travail équivalent les femmes s'avèrent être surqualifiées par rapport aux hommes (1) ?En fait, le travail des femmes est surtout toléré dans la mesure où il est source de profits importants pour les boîtes qui les embauchent. Sinon le chômage est évidemment plus important pour les femmes que pour les hommes bien qu'elle ne soient pas toutes comptabilisées, enfin elles sont globalement moins indemnisées que ces derniers.
Le surchômage féminin et le sous-emploi (Contrats Emploi Solidarité, stages divers, emplois précaires ou à temps partiel) placent bon nombre de femmes dans la frange de la population la plus précarisée. D'autant plus pour les familles monoparentales qui sont en fait des femmes seules élevant leurs enfants et vivant bien souvent en dessous du seuil de pauvreté.
La parité dans la représentation politicienne
Quels changements la représentation paritaire des femmes dans la sphère du pouvoir peut apporter à celles dont le souci majeur est le manque d'argent, ou bien les violences subies, ou encore le refus du mari -ou du partenaire-- de participer aux tâches ménagères et de s'occuper des enfants ?Le recours à la loi peut donner des cadres institutionnels, si les mentalités et les pratiques au quotidien ne changent pas, rien ne change. Les femmes continuent à assumer la double journée de travail et donc à se projeter dans l'avenir et faire leur choix en tenant compte de cette réalité. Jusqu'à présent les lois contre les violences et les abus sexuels ont surtout vu le nombre de plaintes augmenter. Récemment un journal annonçait que deux millions de femmes seraient battues en France. La solution trouvée par ces femmes ne se pose guère autrement qu'en terme de rupture. Les femmes se sentent toujours aussi menacées dans les lieux mixtes et particulièrement la nuit si elles ne sont pas accompagnées. Celles qui arrivent à surmonter cette menace sont celles qui s'organisent pour y faire face.
Dans le système capitaliste qui se nourrit de l'exploitation des femmes, supprimer cette exploitation ne peut se faire sans supprimer le système. Il est vain de penser qu'on peut l'aménager, car cet aménagement au bénéfice d'une population se fera forcément au détriment d'une autre.
De la même façon à l'intérieur de ce système, toutes les femmes n'ont pas les mêmes intérêts. Ainsi la parité dans la représentation politique risque de n'offrir un changement qu'à celles qui accèderont à ces postes bien payés. Leur volonté de représenter les partis politiques et de participer à la politique politicienne montre assez leur adhésion au système qui leur donne une place de privilégiées qu'elles ont -et auront- à coeur de défendre. Ces classes sociales supérieures ne peuvent perdurer que dans la mesure où le "sous prolétariat" perdure aussi.
Espérons qu'une représentation des femmes au gouvernement ne suscite pas les mêmes illusions concernant la lutte contre le patriarcat que celles produites par l'élection de la gauche en 81 dans la lutte anti-capitaliste.
Si capitalisme et patriarcat sont effectivement liés, il faut alors reconnaître que les futures politiciennes font partie d'une classe sociale qui n'a que des miettes à nous proposer. En ce qui nous concerne nous nous en tiendrons à ce que Suzanne Blaise écrivait en 79 (2) : " II n'existe pas plus de "féminisme bourgeois" que de "féminisme révolutionnaire" ". Le féminisme bourgeois est une imposture et le féminisme révolutionnaire est un pléonasme. Le féminisme ne peut être que révolutionnaire parce qu'il remet en cause non seulement les mentalités mais les structures économiques, c'est-à-dire une oppression commune aux hommes et aux femmes. Le féminisme véritable est celui qui défend non pas seulement une catégorie de femmes mais toutes les femmes. Une société féministe ne peut donc être qu'une société où l'exploitation de classe --celle des hommes par d'autres hommes, et celles des femmes par tous les hommes -- sera abolie".
Dominique
[Extrait de Courant Alternatif #97, un mensuel édité en France par l'Organisation Communiste Libertaire.]
NOTES :1. Ces thèmes ont déjà été traités en détail par le livre de l'OCL: "Libération des femmes et projet libertaire" édité chez
Acratie.- l'Essart- 86310 - La Bussière [France].2. Dans un texte destiné à la revue "Les raisons de la colère".
De la place des hommes
dans la lutte contre le patriarcat
Si le type homme ou femme est bien déterminé par le biologique, les genres sont très variables d'un bout à l'autre de la planète voire d'un bout à l'autre de la vie d'une même personne suivant les rapports sociaux-culturels qui régissent les diverses communautés humaines. Et même si le modèle patriarcal est ultra dominant, c'est donc qu'une évolution est possible et qu'une autre construction est envisageable.
Le patriarcat c'est nous!
" Les rapports sociaux de sexe s'appuient autant sur l'illusion naturaliste de supériorité masculine que sur la reproduction entre hommes de la vision hiérarchique des rapports hommes/femmes. Être homme, y compris chez les hommes, c'est être le plus fort, le meilleur, celui qui agit. Les autres, certains homosexuels, les faibles, ceux qui ne veulent pas -- ou ne peuvent -- gagner sont assimilés dans le genre masculin -- syntaxe comprise -- aux femmes. (1) " Et lorsque l'on se retrouve après des processus de construction sociale, d'apprentissage, de rapports de force, en position de dominant, il n'y a objectivement aucune raison de descendre de son piédestal. Nous (les hommes dans leur globalité) avons une place de choix dans le système patriarcal puisque nous occupons la plus haute marche du podium, c'est-à-dire que nous opprimons les autres, ceux, ou plus exactement celles, qui n'ont pas eu l'incommensurable honneur de naître couillu! Comme dans le rapport maître/esclave où le maître ne change que sous la contrainte, dans les rapports hommes/femmes, les hommes ne changent que forcés. Par qui? par quoi? En premier lieu par les conséquences des luttes et réflexions féministes, mais aussi parce qu'entre hommes la guerre est impitoyable et qu'elle ne fait pas que des vainqueurs. Il est commun de penser que les hommes ont beaucoup à perdre à la libération des femmes et pourtant des hommes participent aux luttes antisexistes, antipatriarcales. Est-ce par solidarité désintéressée, est-ce que se sont des refoulés, veulent-ils se faire pardonner des fautes inavouables, sont-il des espions, ont-ils d'autres intérêts?Les luttes féministes créent une situation nouvelle où est remis en cause la suprématie masculine.
" Les hommes ont vu leurs certitudes s'effriter une à une, au cours des dernières décennies. Leur identité, leur couple, leurs rôles sociaux et familiaux ont été remis en question, voire bouleversés. Maintenant que les femmes réclament autant dans la vie privée que dans la vie publique l'autonomie et l'égalité, de nombreux hommes sentent leur place leur échapper. Le nouvel équilibre entre les sexes peut cependant s'avérer l'occasion pour les hommes de penser et d'organiser différemment leur existence (2) ". Face à ces bouleversements, ils doivent chercher d'autres repères. Cette dimension collective peut aller de pair avec une approche plus individuelle notamment lorsqu'on vit, travaille, milite, discute, se confronte avec des féministes et que l'on se fait renvoyer au quotidien, et à juste titre, notre statut de mâle, notre rôle d'opresseur. Si cette confrontation est douloureuse elle n'en n'est pas moins salutaire pour nous et pour les autres. Un autre vecteur de prise de conscience est notre rapport aux autres hommes, à l'image, aux attitudes que l'on est censé reproduire en tant que mec " normal ". Certains parce qu'ils n'arrivent à prendre en charge leur rôle de macho, sûr de lui, etc. ou parce qu'ils sont considérés comme des sous hommes (des " femmelettes ") par les autres hommes, en raison de leur physique, de leur caractère, de leur sexualité... vont se remettre en cause. On peut être un homme et avoir la nausée face à la violence masculine, à l'homophobie, au virilisme, etc.
Ce n'est pas parce qu'il existe des conditions, amenées par les luttes de libération des femmes, favorables au changement qu'il n'existe pas des résistances de la part des hommes. Le changement n'est pas mécanique. Et pour cause, nous sommes toujours les garants et les bénéficiaires de la société dans
laquelle nous vivons; société faite par les hommes et pour les hommes. À partir de là, on peut s'interroger sur notre place, forcément particulière, dans une lutte pour l'abolition du patriarcat.
La fin du patriarcat on a tout à y gagner!
" Contrairement aux femmes et aux minorités (nationales, ethniques, sexuelles, etc.) qui, au cours des dernières décennies, ont revendiqués l'amélioration de leur condition, les hommes n'ont d'autres adversaires qu'eux mêmes. Les hommes ne peuvent s'en prendre qu'à eux, sinon comme individu du moins comme collectivité (3) ". Même si notre premier réflexe est de faire la sourde oreille, de s'arcqueboutter sur nos privilèges, de refuser de changer, nous avons tout à gagner de cette remise en cause de nos comportements. L'abolition du patriarcat pour les hommes, c'est aussi la fin d'un modèle. Ce qui ne signifie pas pour autant le néant mais plutôt la recherche d'autres modèles. Si pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne naît pas homme on le devient, pour chacun d'entre nous et pour la collectivité s'ouvre une possibilité de déconstruction. La première étape est de se remettre en cause au quotidien concernant ses attitudes, comportements, valeurs. La remise en cause de pans entiers de sa vie n'est pas évident.Mieux se connaître, s'exprimer sous d'autres formes que la violence ou le mutisme, changer ses rapports avec les femmes et avec les autres hommes, etc. s'est un peu explorer l'inconnu mais cela peut être une perspective plutôt jouissive et pourtant guère portée en dehors de quelques groupes non-mixtes hommes existants. Alors que les libertaires devraient complètement s'inscrire dans une démarche antipatriarcale, vu les valeurs qu'ils avancent (anti-autoritarisme, égalité, émancipation...), on s'aperçoit que souvent ces derniers se cantonnent souvent à un antisexisme de circonstances, un peu artificiel: surveiller son langage, ses attitudes sans se remettre véritablement en cause. Les hommes sont censés prouver jour après jour qu'ils sont des hommes
notamment en affirmant leur domination sur les femmes; domination qui recouvre énormément de formes, plus ou moins identifiables, encouragées, et diffuses. S'affirmer comme mâle dominant, implique aussi entre hommes une âpre compétition, un culte de la virilité, de la performance, une course au pouvoir mais aussi des échanges relationnels extrémement superficiels où les émotions et les sentiments n'ont pas de place.
Si nous sommes solidaires des luttes féministes, ce n'est pas pour parler à leur place, ni pour se réapproprier les rares espaces de la société dont nous ne sommes pas maîtres. Christine Delphy rappelle dans un texte incontournable qui démonte les principaux poncifs féministes émis par les hommes (révélant la plupart du temps une pensée antiféministe!) (4), que " la libération des opprimés est d'abord sinon seulement, l'oeuvre des opprimés [...] les oppresseurs ne sauraient jouer le même rôle dans les luttes de libération que les opprimés. C'est à partir de notre place d'homme que l'on doit réfléchir, se déconstruire, lutter. Un des enjeux de notre engagement doit être de faire émerger chez les hommes une vision critique de leur réalité.
Bernard, Gile (OCL Bretagne)
NOTES:1. M.-F. Pichevin, D. Welzer-Lang, " Préambule ", Des hommes et du masculin, ouvrage collectif, Presses universitaires de Lyon, 1992, p. 11.2. M. Dorais, " Pour une approche masculiniste ", op. cit, p. 193.3. ibid, p. 193.4. " Nos amis et nous. Fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes. ", L'ennemi principal. Économie politique du patriarcat, Syllepse, 1998, pp. 167-215.
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Fanshawe
Une brève histoire de la révolte féministe
11 Feb 2003
inRuptures n°2
3$pp l'exemplaire à Groupe anarchiste Emile-Henry (NEFAC), C.P. 55051, 138 St-Vallier Ouest, Québec (Qc), G1K 1J0, Canada
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SIÈCLES OCCULTÉS Le féminisme comme théorie politique ne s'institue pas véritablement avant le XVIIIème siècle mais l'histoire de centaines de femmes, féministes avant l'heure, est trop souvent passée sous silence. Depuis des siècles, nous pouvons retrouver des traces écrites de femmes, connues ou anonymes, qui réclament un changement dans leur situation de servitude ou de dépendance. Qu'elles aient été abbesses (supérieures de couvent), musiciennes, écrivaines, poétesses, courtisanes, prostituées ou sorcières, quelques-unes de leurs oeuvres ont survécu au temps mais combien d'autres ont été occultées! (1)
Certaines de ces femmes ont formé des associations diverses, le plus souvent sous le couvert de congrégations religieuses, mais il faut attendre la Révolution française (1789) pour voir apparaître théories et mouvements féministes. C'est en Europe qu'on en trouve les premières traces, alors qu'un courant républicain tente de recentrer l'organisation du politique autour des humains. Ces «humains» sont avant tout des hommes, mais le fait que tout ne soit plus remis entre les mains de la volonté de Dieu contribue à rendre plus visibles les rôles sociaux et les oppressions qui en découlent. Des principes d'égalité, de liberté, somme toute limités, apparaissent alors et c'est en voyant poser ces principes au masculin que des femmes se regrouperont sur des bases ouvertement politiques.
Mary Wollstoncraft se fait l'une des portes-voix de ces regroupements, notamment en écrivant La défense des droits de la femmeen 1792. Au moment même où l'Europe est marquée par le passage de certaines monarchies à des gouvernements dits démocratiques, l'auteure pense l'égalité en insistant sur le fait qu'on ne peut détruire les rapports d'autorité au niveau politique si on laisse persister l'autoritarisme domestique et la tyrannie familiale. Dans le même ordre d'idées, Olympe de Gouge rédige ensuite La Déclaration des droits de la femmerévélant le caractère exclusivement masculin de l'égalité, et celui fort limité des «avancées» promises par la Déclaration des droits de l'homme.
Ces quelques pas sont cependant rapidement suivis de reculs. Dès 1793, on interdit par exemple les clubs de femmes en France. Puis, 1806 signe l'entrée en vigueur du Code Napoléon. Le nouveau code civil français (repris au Québec) renie ainsi toute existence sociale aux femmes, leur interdisant pratiquement de lever le petit doigt sans la signature de leur père ou de leur mari.
Des femmes font pourtant leur marque en s'y opposant comme c'est le cas de Louise Michel (1830-1905). Cette anarchiste française met sur pied plusieurs écoles libres, prend part à la Commune de Paris (1871), nous légue nombres d'écrits et de discours, etc. et pose continuellement la lutte pour la libération des femmes au coeur tant de ses actions que de ses discours.
C'est également au cours de ce siècle que le féministe comme mouvement politique commence à se constituer en Amérique, notamment autour de la Révolution industrielle. Comme ailleurs, ce féminisme naît de la condition politique, économique et sociale des femmes alors reliée à une nature féminine faible et devant être consacrée exclusivement aux plaisirs des hommes, à la fabrication de bébés et au récurage du plancher.
La remise en question que certaines femmes ont toujours faite de la différentiation des genres basée sur des arguments biologiques prends alors de l'ampleur (tout étant relatif) et commence à s'organiser politiquement. Les féministes refusent la logique d'inégalités naturelles différenciant hommes et femmes et constituant des statuts inchangeables. Elles définissent l'oppression des femmes au sein d'un système social et politique et tentent de mettre à jour l'idéologie patriarcale sur lequel s'appui ce système (par l'intermédiaire de rôles sociaux, de normes sexistes, d'exploitations et d'oppressions). Le débat nature/culture est alors ramené sur la place publique.
Il s'agit évidemment de mouvements très minoritaires. Des femmes anarchistes et socialistes sont pourtant très actives dans le nord-est américain; militantEs de la base multiplient les grèves, la diffusion de moyens de contraception, les conseils utiles aux jeunes mariées, etc. Emma Goldman, la plus connue peut-être de ces militantes, arrive à New York, où elle joint le mouvement anarchiste, en 1889. Elle prend part aux luttes pour le droit de vote des femmes, mais développe une critique des plus intéressantes du suffrage, mettant en lumière les mensonges de la démocratie républicaine. Emma Goldman milite en faveur du contrôle des naissance, contre la mobilisation de guerre, contre le capitalisme, etc. En opposition à l'oppression sociale et la dépendance économique des femmes, elle multiplie les écrits, les conférences, les manifestations et... les séjours en prison.
Les groupes dont l'Histoire fait le plus état se développent cependant davantage dans les milieux bourgeois. Des femmes bourgeoises se réunissent autour de salons de thé ou d'oeuvres de charité et vont peu à peu se politiser. Au Québec, la première association féministe officielle, le Montreal Local Council of Women, fut fondée en 1893. Regroupant francophones et anglophones, le groupe réclame notamment l'amélioration des droits civils de l'épouse (le Code civil datant de 1866 est alors inspiré du Code Napoléon et il faudra attendre 1964 pour que soit inscrit dans la loi canadienne le droit des femmes à prendre part à la direction de leur famille. Vivre la démocratie!), le droit à l'éducation supérieure, le droit de vote, le droit d'exercer des professions et le droit de participer aux différents pouvoirs. Tout cela est revendiqué au nom de l'égalité des sexes et tranche avec le discours la majorité des groupes de femmes qui misent encore sur leurs différences et revendiquent des droits pour les femmes aux noms de leur statut de femmes et de mères.
Dans tous les cas, pourtant, ces revendications seront récupérées par le grand courant de l'accès à la démocratie. Absorbées par les mouvements républicains et les revendications pour les droits civils, les inégalités subies par les femmes passent inaperçues pour la plupart, quand elles ne sont pas carrément niées au nom de la supériorité naturelle des hommes. Malgré la relative démocratisation que connaissaient la majorité des pays occidentaux, les femmes ne peuvent toujours pas jouir des " privilèges " grandissant reliés à la citoyenneté puisqu'on les dit incapables d'en assumer les obligations (prise de parole en public, armée, etc). Et cette logique patriarcale règne au Québec peut-être plus qu'ailleurs (!) en raison de l'omniprésence de l'Église catholique et de la grande force qu'elle exerce contre la libération des femmes.
LE 20ÈME SIÈCLE On divise généralement les féminismes qui animèrent le XXème siècle en trois grandes vagues. La première étant datée du début des années 1900 à la fin de
la Première Guerre mondiale; la deuxième se développant autour de la Deuxième Guerre mondiale et la troisième atteignant son sommet dans les années 1960-70. Attardons-nous y un peu.
DÉBUT DE SIÈCLE Le début du XXème siècle est marqué par les luttes pour le droit de vote. Les suffragettes apparaissent en Angleterre au milieu des années 1800, mais leurs luttes atteindront la plupart des pays occidentaux dans les décennies suivantes. Les femmes habituées aux salons de thé et aux cercles de lectures se fâchent alors et des milliers d'entre elles descendent dans la rue, provoquant scandales et émeutes (actions directes, manifestes-agis, journaux, manifestations, etc.). En Angleterre, elles tentent même de prendre le palais de Buckingham.
Ces luttes déclenchent une très forte répression. Les arrestations se font par centaines et celles qu'on identifie comme les " leadeuses " du mouvement se voient la plupart du temps refuser leur remise en liberté. Plusieurs ne sortent de prison qu'à la suite de longues grèves de la faim. Prenant ainsi le chemin de l'hôpital, elles sont retournées derrière les barreaux dès leur rétablissement.
Les suffragettes signent donc les premières grandes luttes organisées mais le rassemblement de ces femmes sous une mêmes bannières avive rapidement leur conscience d'une exploitation commune. En permettant de mieux identifier la structure patriarcale dominant de même que ses nombreuses manifestations, chaque lutte en amène quantité d'autres et toutes sont liées.
Les grandes grèves qui se multiplient dans le Nord-est américain depuis 1857 prennent alors de l'ampleur et permettent aux mouvements ouvrier et féministe d'afficher leurs revendications à la face du monde mais surtout d'inscrire les luttes (et les gains) dans des perspectives plus globales qui dépassent l'horizon législatif. Ces influences anarcho-féministes et socialistes ne tardent pas à avoir leur effet sur les ouvriers, mais aussi sur les ouvrières.
Le slogan " Du pain et des roses " trouve d'ailleurs son origine dans ce mouvement. Des grévistes du textile revendiquent de meilleures conditions de vie matérielle, du pain, mais aussi des roses pour représenter le côté immatériel nécessaire à une réelle libération. Celui-là, on ne le peut trouver dans aucune loi, mais dans un changement profond des mentalités.
De même, c'est dans ce contexte de protestation et d'activisme politique que naît la Journée internationale des femmes, le 8 mars. Le premier appel pour un Woman's Day est lancé en 1908 à l'initiative des femmes du parti socialiste américain et prend la forme d'une manifestation pour le droit de vote et la reconnaissance des droits politiques et économiques des femmes. 2000 personnes marchent sur Manhattan et dès l'année suivante, le 28 février 1909, cinq Woman's Suffrage Demonstrations sont organisés dans la seule région de New York et tiennent lieux de Woman's Day. Le mouvement prend de l'ampleur en 1910 sous l'impulsion des Wobblies et de la grève générale de 20 000 à 30 000 chemisierÈREs (au moins 80% sont des femmes) de New York qui revendiquent un salaire décent et de meilleures conditions de vie. C'est la même année, quelques mois après les 13 semaines de grève qui soulevent les mouvements ouvrier et féministes, que la IIème Internationale socialiste adopte à Copenhague une motion pour internationaliser le Woman's Day américain. Le 19 mars 1911 la première journée internationale des femmes est fêtée, mais il faudra attendre 1914 pour que soit tenue le premier 8 mars.
Puis, presque au même moment, éclate la Première Guerre mondiale. Les hommes étant partis se battre en Europe, il faut bien qu'on puisse les remplacer à l'usine, histoire de faire rouler l'économie. Le travail à l'extérieur de la maison est alors presque généralisé pour les femmes, l'État récupérant ainsi les revendications féministes. Cela n'est évidemment pas sans provoquer de profonds changements sociaux : on se rend compte que les femmes sont capables de faire des travaux qui étaient considérés comme typiquement masculins; pour la première fois, elles ont une reconnaissance sociale pour le travail fait et elles sont payées; elles sortent de leur isolement à la maison et prennent conscience de leur situation commune; on crée les premières garderies, souvent sur les lieux de travail (ce qu'on n'a pas nécessairement aujourd'hui) et le gouvernement fédéral canadien accordera le droit de vote aux femmes en 1918. Tous ces gains, bien qu'ils aient été acquis de chaudes luttes et qu'ils aient réellement profiter aux femmes, ne sont pourtant pas autant de reconnaissance de droits fondamentaux. Pour les autorités, il ne s'agit que de récompenser les femmes pour les services rendus pendant la guerre et les remercier de leur loyauté politique. Ces gains ne sont que ponctuels pour la plupart et peu de changements à long terme en découlent.
La fin de la Première Guerre mondiale signe d'ailleurs de nombreux reculs pour les femmes et le mouvement féministe. Les hommes démobilisés vont reprendre leur job et le discours dominant, celui des politiciens autant que des maris, qui avait incité les femmes à sortir de chez elles, revient " à la normale " pour qu'elles retournent à la maison. Après tout, " les femmes sont faites pour la chaleur du foyer et peuvent bien laisser les dures travaux aux hommes viriles. " Différentes mesures incitatrices accompagnent ce changement de discours (diminution des subventions pour les crèches ou les garderies, harcèlement, etc.) et tout devient alors difficile pour les femmes qui veulent travailler à l'extérieur du domicile.
LUTTES DIFFICILES D'ENTRE DEUX GUERRES Ce n'était qu'une parenthèse pour les femmes, mais toutes n'acceptent pas le retour au foyer aussi facilement. Malgré le recul, l'entre deux guerres marque un début pour les luttes syndicales des Québécoises. Non seulement des femmes militent pour la syndicalisation des travailleurSEs des deux genres, mais des unions apparaissent dans les " usines de femmes " (surtout du textile). Les Madeleine Parent et Léa Roback sortent alors de l'anonymat et une vague de grèves éclate à Montréal. Celle-ci sera durement réprimée par Duplessis et ses chasseurs de sorcières.
Toujours au Québec, le mouvement pour le droit de vote mobilise encore les femmes, mais l'époque est à l'élargissement des perspectives de luttes. L'Alliance canadienne pour le vote des femmes au Québec devient, par exemple, La Ligue des droits de la femme. Aux luttes pour le droit de vote des femmes sont reliées les revendications pour des allocations familiales, pour l'égalité des conditions de travail (heures et salaires), pour la défense des enfants nés hors mariage et pour une réforme du code civil (pour le droit de garder son nom de jeune fille une fois mariée, pour le droit d'avoir un compte en banque et de gérer son salaire, pour le droit d'emprunter de l'argent à une institution financière), etc.
LA DEUXIÈME GUERRE MONDIALE : L'HISTOIRE SE RÉPÈTE La Deuxième Guerre mondiale définie l'espace pour de nouvelles mobilisations. Le scénario se répète et les femmes retournent massivement aux usines. La plupart des professions libérales s'ouvrent également aux femmes et certaines peuvent, pour la première fois, accéder à l'éducation supérieure de même qu'à des postes de pouvoirs (députées et sénatrices).
Encore une fois, cependant, ce ne fut qu'une parenthèse et la fin de la guerre souligne bien l'insuffisance de ces gains matériels non intégrés à des changements de mentalités. On retourne une fois de plus les femmes à leur foyer et le recul est d'autant appuyé qu'il est caractérisé par la vague de consommation des années 1950. Bien que cela ait pu faciliter de beaucoup la vie des femmes, le temps des bungalow, des appareils électro-ménagers et des pubs de la parfaite femme au foyer est, pour le moins, peu propice aux luttes féministes.
Une période plus conservatrice s'amorce alors et les Cercles des fermières, Association féminine pour l'éducation et l'action (AFEAS) et Fédération de la femme du Québec (FFQ, née en 1966) prennent l'avant-scène. Ces groupes se mobilisent notamment autour de la Commission Bird, une commission d'enquête tenue en 1967 par le gouvernement fédéral sur la situation des femmes au Canada.
LA «NOUVELLE GAUCHE» Peu à peu on assistera tout de même à une remontée de la gauche. La deuxième moitié des années 1960 entraîne l'Amérique du Nord et l'Europe dans les luttes étudiantes, les luttes contre la Guerre du Vietnam, Mai 1968, le mouvement nationaliste québécois et la montée des marxismes et des groupes marxistes-léninistes.
Les féministes participent à ce large mouvement de remise en question de l'ordre établi, mais elles se rendent rapidement compte que le machisme règne même chez les militantEs les plus radicaux. La division de genre se répercute jusque dans l'organisation des luttes et les femmes ne peuvent souvent pas faire grand chose d'autre que le café et la prise de note, pendant que les gars changent le monde.
Ces luttes sont tout de même autant de catalyseurs pour les féministes. Elles leur permettent de préciser leurs objectifs et d'entrevoir de nouveaux terrains de lutte. Les femmes commencent alors à s'organiser de façon autonome. Les comités-femmes se multiplient au sein de syndicats, d'organisations étudiantes, etc. et la non-mixité apparaît comme principe politique, comme un moyen d'atteindre l'égalité.
Entre 1970 et 1975 se constitue, en quelque sorte, une avant-garde du féminisme. De petits groupes de féministes radicales font leur apparition et occupent la scène québécoise. Le Women liberation movement appuie l'ouverture de la clinique du Dr Morgentaler; le Front de libération des femmes (1969) occupe les tribunes de jury et obtient le droit pour les femmes d'être jurés; le Centre des femmes opére une clinique d'avortement en plus de diffuser largement différentes techniques de contraception (c'est à cette époque qu'on peut situer l'histoire du doit à l'avortement au Québec) et différentes revues (La vie en rose, Québécoises debouttes!, etc.) assurent, pour la première fois, une diffusion large des idées féministes.
Ces femmes remettent de l'avant le féminisme comme pensée politique et retrouvent des moyens d'action moins institutionnalisés. Désirant aller à la racine du problème, elles prennent la scène, la rue.... leur place. Elles veulent changer les pensées et les pratiques sexistes, bousculer les stéréotypes, éliminer les discriminations au niveau du travail et des salaires, obtenir le droit à l'avortement libre et gratuit, proscrire le harcèlement sous toutes ses formes (c'est le début des notions d'atteinte à l'intégrité des femmes), mettre fin aux barrières entre les sphères privée et publique et à l'association de chacune d'entre elles à un seul genre (hommes publics vs femmes privées et sans vie sociale et politique), etc.
Les féministes de cette période articulent les luttes des femmes dans le cadre d'un projet de transformation sociale et politique d'ensemble et veulent repenser totalement les institutions, le pouvoir et l'autorité. Patriarcat et capitalisme sont alors réunis pour un même combat et les femmes lient leurs situations quotidiennes concrètent aux grands principes politiques du féminisme. Elles mettent en évidence les facettes et manifestations multiples de l'oppression des femmes.
Ces prises de conscience mèneront entre 1976 et 1980 à l'éclatement idéologique et organisationnel du féminisme. Les pratiques et références idéologiques changent pour aboutir à la consolidation de la formule "collectif ". Les groupes féministes connaissent du même coup leur plus large extension sociale et géographique et ils se concentrent, pour la plupart, autour des luttes pour le travail, le corps et la parole.
LES ANNÉES 1980 : SOUS LE SIGNE DE LA DISPERSION Si une idée peut résumer les années 1980, c'est celle du backlash et les féministes n'échappent pas au mouvement.
Le recul pourrait être positif. Après l'effervescence, les féministes souhaitent marquer un temps pour recentrer leurs actions sur les fondements du féminismes. Des gains structurels ont été marqués, mais on se rend compte qu'il y a eu confusion entre les fondements idéologiques, les idées à la base du féminisme et les applications qu'elles peuvent avoir dans le système patriarcal. Veut-on, par exemple, que les femmes aient accès à l'armée ou désire-on éliminer l'armée comme institution patriarcale?
En fait, on constate que les modèles changent mais qu'ils sont encore imposés par la société et non par une volonté féministe. Ils ne correspondent toujours pas à la réalité des femmes, comme des hommes d'ailleurs, et sont toujours à l'image du pouvoir, patriarcal et capitaliste, qui reste présent partout. On remarque alors que l'évolution des consciences vers l'égalité n'a pas vraiment suivi les changements légaux ou concrets et qu'il faut peut-être réorienter l'action féministe.
Mis en perspective avec la montée du conservatisme et du néo-libéralisme, ce temps de réflexion initiera cependant une grande période de recul et de division dans le mouvement féministe. Rien ne semble pouvoir donner l'essor nécessaire pour poursuivre la lutte. Les groupes se dépolitisent et s'institutionnalisent peu à peu en groupes de services, en groupe de femmes. C'est l'État qui dispose maintenant des moyens d'occuper l'essentiel du champs des pratiques féministes inspirées du féminisme, et cela coïncide avec une remise en cause de plus en plus grande du féminisme comme pensée politique.
Au Québec, comme ailleurs, l'abandon du projet social et politique féministe, au profit d'un syndicat ou d'un lobby féminin, prit malheureusement des formes bien concrètes à travers l'économie sociale, le virage ambulatoire, la montée des groupes masculinistes, etc.
LA SUITE... Nous ne pouvons nier les grandes avancées qui marquèrent l'histoire des femmes, particulièrement depuis les suffragettes, mais il ne faut pas non plus se laisser prendre au piège de l'illusion d'égalité et rejeter le féminisme. Beaucoup essaient simplement de préserver les acquis sans penser à tout ce qui reste à gagner et légitiment, par le fait même, le système patriarcal qui domine toujours.
Comme le souligne Micheline Dumont, «Feminist have learned that changing the laws is a difficult task. The dates when they have succeeded are well known. However, compared to changing attitudes and mentalities, revising the laws is an easy task. Not a single date can be found for that kind of change. That is why, in the history of women, especially, in the history of feminism, we must concentrate on changing mentalities and developping awareness.»(dans The origins of the Women's Movement in Quebec).
Faisons donc en sorte qu'une simple liste d'épicerie pour l'État ne se superpose plus au projet féministe.
Fanshawe
1) Faute d'espace et, malheureusement, de connaissances, le récit qui suit se déroula dans les limites de l'Occident. Je ne veux par là, en aucun cas, nier les efforts que les femmes du Tiers Monde ont faits, et font encore, pour mettre fin à l'oppression qui les malmène et/ou les tue en tant que femmes. Il faudra poursuivre le récit...
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