samedi 28 juin 2014

MARXISME


Warlam Tcherkesoff
Pages d'Histoire Socialiste, I
Doctrines et actes de la social-démocratie
Publications des «Temps Nouveaux» - N°3 - 1896


I
Deux dates historiques
(A propos du congrès de Zurich)
Le monde socialiste fut bien surpris par l'attitude de la majorité légalitaire du congrès soi-disant de l'Internationale en 1893. Mais personne n'a soulevé depuis une question intéressante à résoudre : Ñ la conduite de la majorité fut-elle une simple bévue, commise par les délégués, ou fut-elle le résultat logique de tout ce qu'on prêche depuis des années sous le nom de socialisme «scientifique», une conséquence éclatante d'une tactique de légalisme, de réformes mesquines et de groupements purement politico-électoraux ?Heureusement pour nous, Engels lui-même nous a donné la réponse :
«Il y a juste cinquante ans, disait-il à la dernière séance du congrès, que Marx et moi avons fait nos premières armes. C'était à Paris, en 1843, dans une revue qui s'appelait les Annales franco-allemandes.A ce moment, le socialisme n'était représenté que par de petites sectes... Cette année-ci marque encore un autre anniversaire : celui du congrès socialiste tenu il y a vingt ans et dans lequel nous avons arrêté le plan de campagne poursuivi jusqu'ici sans changement et sans défaillance. C'était en 1873 (1). Nous nous sommes recueillis, nous avons arrêté un plan de conduite, et vous voyez où nous en sommes aujourd'hui... Restons fermement unis dans notre ligne de conduite générale, et la victoire sera à nous (2)
C'est bien clair, n'est-ce pas ? Il est évident que le monde socialiste ne fut surpris que grâce à son ignorance de la ligne de conduite de la majorité, et que le chef du «socialisme scientifique» se glorifie justement de cette attitude prévue depuis cinquante ans et arrêtée il y a vingt ans. Alors, voyons ce que Marx et Engels ont apporté de nouveau dans la conception socialiste et quel fut le caractère du congrès de 1872.
Avant tout, je tiens beaucoup à établir que Marx, révolutionnaire et défenseur du prolétariat, Marx, polémiste incomparable, qui mit toute sa science économique au service du peuple, reste une grande figure dans l'histoire du développement du socialisme moderne. Et ce n'est pas pour diminuer les services rendus par lui à l'émancipation de la classe ouvrière que je tiens à donner un bref aperçu de ses idées socialistes en 1843-48. Non, je veux tout simplement voir si les prétentions monstrueuses d'Engels ont quelque confirmation dans le passé et quel était l'ensemble de leur doctrine à l'époque indiquée.
Nous savons que, de 1839 à 1848, il existait en France un large mouvement révolutionnaire avec tendance nettement socialiste. Ses publications inondaient le pays. Proudhon, P. Leroux, V. Considérant, G. Sand, Auguste Comte, Lammenais, Barbès, Blanqui, et L. Blanc, prêchaient des doctrines socialistes souvent différentes les uns des autres, mais qui toutes étaient goûtées par la masse ouvrière. Louis Blanc surtout était populaire. C'est pour son projet d'Organisation du travailque le peuple le porta en triomphe comme membre du gouvernement provisoire du 24 février 1848. Dans son journal Revue du Progrès,fondé en 1839, Louis Blanc commença la publication de son système de socialisme d'Etat, doctrine toute neuve à cette époque. Il disait que la question sociale serait résolue par un Etat démocratique seulement ; que le peuple doit, avant tout, conquérir le pouvoir politique, prendre dans ses propres mains le pouvoir législatif, mais que la lutte politique doit être subordonnée à l'émancipation économique et sociale du peuple. La dernière est le but, la première un simple moyen.Une fois l'Etat conquis, on doit abolir tout privilège, toute organisation sociale capitaliste, et les remplacer par une organisation d'ateliers nationaux, et par le crédit gratuit aux associations autonomes. Les ateliers constitués, le «crédit aux pauvres» mis en pratique, l'Etat n'avait pas le droit de s'immiscer dans la vie propre des associations, qui devaient s'organiser sur la base communiste avec la devise : De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.C'est en quelques mots la doctrine de Louis Blanc. On voit que la social-démocratie de nos jours... mais laissons Engels lui-même nous faire connaître ce qu'avec Marx, il prêchèrent après Louis Blanc.
Quelques mois avant la révolution du 24 février 1848, la Ligue communiste allemande publia le fameux «Manifeste Communiste» rédigé par Marx et Engels. Les moyens pratiques recommandés au peuple étaient formulés comme suit (3):
    1. L'expropriation de la terre et l'emploi de la rente pour les dépenses de l'Etat.
    2. Un lourd impôt progressif sur les revenus.
    3. L'abolition du droit d'héritage.
    4. La confiscation des biens des émigrés et des révoltés.
    5. La concentration du crédit entre les mains du gouvernement par le moyen d'une banque d'Etat, et par un monopole exclusif.
    6. La centralisation des moyens de transports dans les mains de l'Etat.
    7. L'augmentation du nombre des fabriques de l'Etat et des instruments de travail ; la cultureet l'amélioration de la terre d'après un plan général.
    8. Le travail obligatoire pour tous ; l'organisation d'une armée du travail, spécialement pour l'agriculture.
C'est avec ce programme que Marx et Engels commencèrent leur propagande socialiste et révolutionnaire. Que les gens impartiaux jugent chez qui les idées humanitaires et sociales ont été conçues plus largement : ou chez Louis Blanc, avec sa devise : «De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins», et avec les associations autonomes, ou chez Marx et Engels, avec leur «monopole exclusif», la «culture de la terre d'après un plan général», et l'«organisation d'une armée du travail spécialement pour l'agriculture» ?
De quoi se vante donc Engels ? Je comprends que l'on fête l'anniversaire de la publication du Manifeste de Robert Owen en 1813, parce qu'il proclamait des idées socialistes réellement larges et humanitaires. Mais glorifier la date d'apparition sur l'horizon politique d'Engels, avec ses idées rétrogrades et sa tactique maintes fois néfaste !... Excusez du peu.
Etudions à présent l'autre date glorieuse, celle de 1872-73, l'époque à laquelle on «arrêta un plan de conduite» qui aboutit à Zurich aux déclarations que l'on sait et dont le seul résultat possible est de soutenir le système gouvernemental actuel, basé qu'il est sur l'exploitation capitaliste et sur un militarisme inconnu dans le passé.
Il faut dire que nous sommes un peu surpris qu'Engels trouve matière à féliciter Marx et lui-même au sujet des derniers congrès de l'Internationale. La gloire réelle de Marx, c'est la réduction des considérants et des statuts généraux de la grande Association ; elle correspond à la période qui s'écoule, de 1864 à 1869, jusqu'au congrès de Bâle Ñ l'apogée de Marx. Autant que l'on sait, les congrès de 1872 et 1873 laissèrent des souvenirs amers chez Marx, qui vit bien que leur résultat était une condamnation à mort de sa fraction centraliste-étatique. En vérité, depuis cette époque, la fraction marxiste de l'Internationale cessa d'exister et les congrès tenus jusqu'en 1882 le furent exclusivement par les fédéraliste bakounistes connus sous le nom d'anarchistes. Mais si Marx ne fut pas content du résultat du congrès de 1872, Engels, au contraire, triompha, car depuis longtemps il méditait de provoquer une scission dans l'Internationale. Imbu des idées rétrogrades que nous avons citées plus haut, Engels avait voué une haine implacable au parti fédéraliste-anarchiste, surtout aux membres de l'«Alliance socialiste internationale». Les fédéralistes dominaient dans l'Internationale en Suisse, en Belgique, en Espagne, en Italie.
Engels, en sa qualité de membre du Conseil général de l'Internationale et comme membre correspondant pour l'Espagne, écrivait, le 24 juillet 1872, au conseil fédéral espagnol une lettre incroyable, dans laquelle il réclamait «une liste de tous les membres de l'Alliance» et qui se terminait par cette phrase : «A moins de recevoir une réponse catégorique et satisfaisante par retour du courrier, le Conseil général se verra dans la nécessité de vous dénoncer publiquement...»etc. (Voir Mémoire de la Fédération Jurassienne,page 250). Engels écrivit cette lettre sans demander l'opinion des autres membres du Conseil. Le Conseil, sur l'avis de Jung et de Marx, ne donna pas suite à cette lettre, fameuse désormais.
La place me manque pour donner les détails des intrigues menées par Engels, Lafargue, Outine et tant d'autres contre les fédéralistes et contre Bakounine et James Guillaume spécialement. Disons seulement que ces intrigues amenèrent la scission de l'Internationale qui eut lieu au congrès de triste mémoire de 1872. En général, on ne connaît pas beaucoup la manière dont ce congrès fut convoqué. Il suffit de dire que Marx et Engels donnèrent l'ordre au délégué Sorge, de la section allemande de New York, de ramasser des mandats en blanc en aussi grande quantité qu'il pourrait. Sorge en apporta réellement beaucoup. Ils furent distribués à droite et à gauche aux partisans de Marx et d'Engels. Mais ce qui fut un comble, c'est que ces messieurs amenèrent avec eux comme membres du Conseil général de l'Internationale des hommes qui n'avaient jamais fait partie d'aucune section, et même le fameux ami intime d'Engels, Multman Barry, le correspondant du Standardet l'agent des conservateurs anglais. Avec une majorité composée de la sorte, ils exclurent Bakounine, Guillaume et avec eux les fédérations jurassienne, espagnole, italienne, belge, anglaise. Avec Marx, Engels, M. Barry et autres restèrent seulement les Allemands et quelques groupes isolés dans les différents pays. Tous les éléments actifs et révolutionnaires se rallièrent aux fédéralistes-anarchistes et ce sont eux qui continuèrent jusqu'en 1882 à convoquer les congrès de l'Internationale (4).
Quelles dates évoqua Engels ! Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'une majorité légalitaire, issu de bases aussi glorieuses, pactisât à Zurich avec les gouvernements, battît les indépendants et prêchât la guerre ?...


II
Dictature et prétention scientifique.
Pour avoir une idée plus nette de la conduite de Marx et d'Engels comme inspirateurs du Conseil général de l'Internationale, il faut voir quelle fut leur attitude pendant la Commune de Paris.Le 3 avril 1871, le Conseil général de l'Internationale de Londres écrivait à Paris : Les citoyens,membres du bureau de Paris, sont invités,vu l'état des choses, à adresser au bureau central à Londres des rapports journaliers.
Demander des rapports à des gens qui se battent ! Mais pourquoi des rapports ?
Du 9 avril : Nous attendons le résultat pour vous donner nos instructions.
Au moins Bismark et l'empereur Guillaume, qui prétendaient commander, étaient présents sur le champ de bataille ! Mais le Comité Général, dirigé par Marx et Engels, aimait mieux rester en sécurité, les pieds sur les chenets, et donner des instructions. Et quelles instructions !
Du 4 avril : Ne créez pas d'agitations inutiles en province.
Du 9 avril : D'ici là, laissez agir les républicains et ne vous compromettez en rien.
Ou bien : La lutte est définitiement engagée. Nous comptons sur vous pour la soutenir.
Mais le comble de l'absurdité, c'est que ces gens, avides de pouvoir, voulaient aussi contrôler le mouvement de chaque combattant socialiste. Ainsi :
Du 23 mars : Gardez Gobert à Lyon, Henriet avec vous et envoyez Estein à Marseille.
Du 24 mars : Envoyez Cluseret à Paris(beau cadeau, ma foi ! qu'ils lui faisaient).
Du 20 mars : En présence des difficultés qui entravent le départ pour Lyon des citoyens Assi et Mortier, le citoyen Landeck est délégué à Marseille et à Lyon avecPLEINS POUVOIRS (5).
Suivant les statuts de l'Internationale, son Comité général n'avait que des fonctions purement administratives et ne devait servir que comme bureau central pour la correspondance des différentes organisations nationales. Le Conseil n'avait en rien à intervenir dans les affaires intérieures de chaque pays. Pourtant, sous la direction de Marx et d'Engels, il s'arrogea peu à peu d'autres droits, comme de guider les organisations ouvrières et il en arriva en folie de dictature à envoyer des ordres comme ceux que nous venons de lire : Pleins pouvoirs sur Marseille et Lyon à un illustre inconnu ! (et quel tact ! Deux Allemands déléguant un bonhomme à nom allemand pour diriger les socialistes français, tandis que l'empereur, les princes allemands et Bismark étaient à Versailles !)
Dès 1870, des membres intelligents de l'Internationale, comme Guillaume et Bakounine, avaient déjà vu percer cette tendance dangereuse et ridicule à vouloir s'ériger en dictateurs internationaux. Ils formèrent un courant contraire qui peu à peu se dessina ; les protestations s'élevèrent de plus en plus nombreuses et violentes ; de là date la haine que la coterie marxiste voua aux fédéralistes, surtout à Guillaume et à Bakounine. Cette coterie employa toute son énergie et toute l'autorité dont elle put se saisir ; elle ne s'en tint pas aux menaces. Nous avons vu comment elle s'assura la majorité au Congrès de 1872, à la Haye, et leur pamphlet : L'Alliance internationale,paru à cette époque, est un exemple unique de calomnies et d'absurdités.
Après la scission au congrès de la Haye de l'Internationale, les deux fractions suivirent deux tactiques bien différentes. Tandis que les fédéralistes accentuaient de plus en plus la lutte sur le terrain économique et révolutionnaire, les partisans d'un Etat centralisé, qui en 1873 avaient arrêté un programme d'action légale et parlementaire, étaient entraînés par les événements politiques et par la lutte électorale dans la voie de modération et de compromissions que l'on connaît. On sait jusqu'à quel point, au congrès de Gotha, la social-démocratie allemande poussa l'esprit de conciliation entre les revendications socialistes et l'ordre social actuel et l'Etat (6) ; aussi n'y a-t-il rien d'étonnant à ce que l'ancienne qualification de «socialiste révolutionnaire» fût devenue gênante pour tous ces messieurs, députés et conseillers. Il fallut trouver un autre qualificatif, mieux adapté à leur nouvelle conception du socialisme, à leur récente et si distinguée situation de législateurs.
Le mot voulu se trouva : au lieu de «socialisme révolutionnaire», on commença à employer l'expression «socialisme scientifique», tout comme s'il existait un socialisme des ignorants : probablement celui de Saint-Simon, d'Owen, de Proudhon et de Tchernychevsky. Malheureusement, l'adjectif «scientifique» se prête à un malentendu, car ce sont justement les défenseurs des iniquités de l'organisation capitaliste qui ont toujours le mot «science» à la bouche ; d'un autre côté, depuis longtemps en Allemagne une certaine classe de réformateurs à l'eau de rose, endormeurs patentés, se sont fait connaître sous le nom de socialistes de la chaire Ñ Katheder Sozialist.
Il fallait absolument se distinguer de ces savants officiels. Alors commença la création d'une légende sur leur science à eux, exclusivement à eux, et basée sur les découvertes spéciales dues aux fondateurs de la social-démocratie. Au lieu de dire tout simplement que le développement colossal de la culture intellectuelle nous oblige à accomplir un changement radical dans l'organisation capitaliste et étatiste, et que la science tout entière,dans les recherches des hommes indépendants, condamne le mode de production et de consommation individuelle, ils voulurent s'attribuer tout le mérite d'une science spéciale : la science de la social-démocratie. L'affirmation est outrecuidante, elle ne tient pas debout dès qu'on est assez audacieux pour la regarder de près : la science réelle se rattache à toutes les vérités connues, et agit dans toutes les branches du savoir humain en entraînant par une pression irrésistible tous les esprits indépendants...
Nous allons voir si leur science a ce caractère.
Ecoutez les affirmations des «penseurs»et des publicistes officiels du parti :
«Les lois de la production capitaliste découvertes par Marx, lisons-nous dans la biographie d'Engels (Neue Zeit., IXè année, n°8) sont aussi stables que celles de Newton et de Kepler pour le mouvement du système solaire.»
«C'est à Marx, dit Engels, que nous sommes redevables de deux grandes découvertes :
    1° La divulgation du secret de la production capitaliste par l'explication de la plus-value;
    2° La conception matérialiste de l'histoire (Engels, Le Développement du socialisme scientifique).
«... En 1885, nous avons (Marx et Engels) décidé de nous adonner aux recherches nécessaires pour élaborer l'explication matérialiste de l'histoire, découverte par Marx(Préface de Ludwig Feuerbach,par Engels).»
Dans une polémique contre Dühring, nous trouvons chez Engels : «... Si Dühring entend dire que tout le sytème économique... de nos jours... est le résultat de l'antogonisme entre les classes, de l'oppression... alors il répète des vérités devenues lieux communs depuis l'apparition du «Manifeste Communiste» (rédigé par Marx et Engels).»
Racontant l'histoire de l'évolution de leur jeunesse, Engels dit naïvement : «Ce qui est bien remarquable, c'est que nous ne fûmes pas les seuls à découvrir la dialectique matérialiste. L'ouvrier Joseph Dietzgen a fait pareille découverte... (L. Feuerbach).»  Après une pareille outrecuidance, il semble que l'on puisse tirer l'échelle. Mais non, les adeptes de ces deux penseurs vont beaucoup plus loin. Ils affirment que leurs maîtres furent les premiers à appliquer la méthode dialectique aux recherches et études historiques, économiques et sociologiques, grâce... à quoi ils ont trouvé la loi de concentration capitaliste, Ñ une sorte de fatalisme économique. C'est encore eux qui «ont créé un parti socialiste, le plus révolutionnaireque l'histoire ait jamais connu» (la social-démocratie). «Il faut étudier la brochure d'Engels : L. Feuerbach,parce qu'elle est le plus complet exposé de la philosophie de ces deux penseurs» (Plekhanoff, préface) ; il faut que l'humanité s'occupe sérieusement des moindres faits et gestes de leur jeunesse, car «elles sont les premiers pas du soclialisme scientifique»(Neue Zeit., biographie d'Engels).
Ces citations sont assez claires, mais il y a mieux. Nous savons à présent que ce furent Engels et Marx qui découvrirent les lois éternelles de la vie sociale.
Et personne avant eux ne soupçonnaient même l'existence de ces lois ? Ñ Personne, répondent les social-démocrates.
«L'Allemagne, dit Bebel, a entrepris le rôle d'un guide dans la lutte gigantesque de l'avenir. Elle est même prédestinée à ce rôle par son développement et sa position géographique... Ce n'est pas un simple hasard que ce soient des Allemands qui aient découvert la dynamique du développement de la société actuelle, et aient jeté les bases scientifiques du socialisme. Parmi ces Allemands, la première place appartient à Marx et à Engels ; après eux vient Lassalle, comme organisateur de la masse ouvrière .» (La Femme,conclusion.)
Cette admirable citation d'un caractère complètement social-démocratique par sa vantardise nous apprend enfin sur quoi Marx et Engels fondaient leur prétention à une dictature universelle : l'Allemagne est à la tête de l'humanité, eux sont deux gloires de leur pays, par conséquent ils étaient au-dessus de l'humanité toute ignorante...


III
Méthode dialectique.
Mais est-ce vrai que l'humanité ignorât, soit la méthode dialectique, soit l'idée de la plus-value ? Vico, Volney et les Encyclopédistes, Augustin Thierry, Buckle, A. Blanqui, Quételet et tant d'autres n'ont-ils pas eu quelque idée de l'influence des facteurs économiques sur l'histoire de l'humanité ? Est-ce que T. Rogers n'a pas écrit son grand ouvrage : Six siècles de travail et de salaire,et comme résumé n'a-t-il pas publié son volume: L'interprétation économique de l'histoire? Et si les vérités poursuivies par les hommes indépendants, si la science des penseurs qui n'aspirent ni à la dictature, ni à la papauté, si cette science existait réellement avant l'arrivée en scène de Marx et d'Engels, alors comment faut-il qualifier les auteurs de toutes ces citations ? Tous ces Bebel, Bernstein, Kautsky, Plekhanoff, Engels, etc., ont-ils écrit les passages cités par simple ignorance, ou sous l'influence de moteurs complètement étrangers aux recherches scientiques ?
 Par les citations précédentes, nous savons que l'humanité est redevable à Marx et à son ami Engels de :
1° L'application de la méthode dialectique aux recherches sociologiques ;
2° La découverte de la plus-value ignorée par la science avant eux ;
3° L'explication matérialiste de l'histoire ;
4° Et, comme couronnement de l'édifice, la loi sur la concentration du capital, «l'expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit.»
(Voir Capital, p. 342.)
Avant tout, je demande pardon aux ouvriers, surtout aux socialistes-internationalistes, de mon excursion involontaire et peu attrayante dans le domaine des légendes et des prétentions soi-disant «scientifiques». Mais la tâche s'impose à nous. Quand, au nom du socialisme scientique, on prêche de nos jours l'adoration de l'Etat tout-puisant, l'autorité, l'ordre, la discipline, la subordination et autres qualités en honneur dans les casernes ; quand on ridiculise l'idée d'émancipation, d'affranchissement et de solidarité par l'étiquette d'utopie, et que chaque exposé sur des idées humanitaires et socialistes est taxé d'ignorance, il faut bien se rendre compte et chercher où se trouve la vérité...


La science, cette grande science des naturalistes avec ses systèmes d'évolution, de transformisme et de matérialisme monistique qui répugnent tant à Engels (7), fut créée et se développe d'après la méthode inductive, et tous les grands esprits scientifiques ignorèrent et même condamnèrent la méthode dialectique. Je défie les social-démocrates de me nommer un seul savant de notre siècle qui se soit servi de la métode dialectique dans les recherches scientiques, à moins que ce ne fût dans la métaphysique allemande.Est-ce que Lamarck, Geoffroy-Saint-Hilaire, Lyell, Darwin, Haeckel, Helmholtz, Huxley et autres ont élaboré la grande philosophie évolutionniste d'après la méthode dialectique ?
Quételet et J.S. Mill, Morgan et Buckle, Main et Taylor, H. Spencer, Guyau et Bain ont-ils fait leur généralisations de sociologie, de logique, d'éthique et de philosophie moderne autrement que d'après la méthode inductive? Qui connaît un peu l'histoire du développement de la science moderne doit reconnaître que tous les grands esprits ont répudié la méthode dialectique.
«La méthode de généralisation dialectique de ces philosophes (métaphysiciens) Ñ dit le professeur W. Wund (8) Ñ sur laquelle ils basèrent l'infaillibilité de leur doctrine, nous apparaît comme une enveloppe artificielle et répulsive qui dénature toute idée.» Une autre autorité, une vraie gloire de l'Allemagne et de l'humanité, Goethe n'était pas favorable non plus à la méthode si chère à Engels et à ses disciples (9).
L'esprit scientifique de Goethe ne pouvait évidemment admettre cette fameuse méthode avec laquelle le pour et le contre sont prouvés avec une égale facilité. Il comprenait qu'il n'y avait qu'une méthode de recherche : la méthode scientifique.
Une hypothèse est faite, elle est vérifiée par la méthode inductive et devient théorie lorsque la cause rationnelle des rapports établis par induction a été démontrée par la méthode déductive.
Pour comble, cette méthode de raisonnement n'est pas neuve. Engels lui-même dit quelque part que Descartes et Spinoza, Rousseau et Diderot, et que le contemporain de Hegel, Charles Fourier, s'en servaient admirablement bien. tous ces philosophes, surtout le dernier, ont sacrifié leurs travaux à des recherches dans les domaines de la philosophie sociale et du socialisme. Comment donc est-il arrivé que Marx, Zngels et l'ouvrier allemand Dietzgen ont été obligés de la découvrir à nouveau ?
Que les députés, philosophes et publicistes du socialisme scientique l'expliquent aux ignorants...


IV
Plus-value et utopisme.

Armés de cette méthode, rejetée par la science, ces élèves de l'école réactionnaire et métaphysique de Hegel (10) ont découvert la plus-value.
Qu'est-ce que la plus-value ?
«Il nous fut Ñ dit Engels, démontré (par Marx) que la forme fondamentale de la production capitaliste et de l'exploitation de l'ouvrier est l'appropriation de travail non payé ; c'est-à-dire, l'ouvrier reçoit pour son travail moins que le patron ne reçoit en vendant le produit.» Voyons s'il est vrai que les socialistes et l'économie politique aient ignoré, avant l'apparition du Capitalen 1867, que la richesse de la bourgeoisie est due au travail non rétribué.
Déjà au siècle dernier, nous trouvons des dénitions très exactes de cette part retenue par le patron sur le salaire du travailleur.
«Les physiocrates, dit H. Denis (Histoire des systèmes socialistes), désignaient bien nettement la partie retenue par le patron, le propriétaire et tous les exploiteurs. Ils l'appelaient, comme Adam Smith, leproduit net.Ce grand fondateur de l'économie politique démontre incomparablement mieux que Marx que toute la richesse est le produit du travail,et jamais il n'a approuvé, au point de vue moral, que le producteur fût ainsi privé de son prduit net.»
Au commencement de ce siècle, S. de Sismondi, dans son ouvrage célèbre : Nouveaux Principes d'économie politique,a démontré que si l'on déduit les frais de production de la valeur d'échange d'un produit, il en restera un excédent appropriépar le capitaliste. Cet excédent du travail, Simondi l'appelle le surplus-value.Traduit en allemand, ce sera le mehr-werthde Marx, c'est-à-dire la plus-value du texte français du Capital.L'ouvrage de Sismondi apparut en 1819, c'est-à-dire un an avant la naissance d'Engels. Sismondi, quoique homme d'opinion avancée et libérale, n'était pas socialiste, et cette définition de la surplus-value fut faite par lui comme le résultat de recherches simplement scientifiques.


Mais combien fut supérieure la conception de la plus-value et de la vraie cause de la misère du peuple chez les socialistes à l'époque de Sismondi ! Et surtout chez Robert Owen et son ami Wiliam Thompson... Les blagueurs du socialisme scientifique répètent d'après Engels que Robert Owen était un utopiste, une sorte de rêveur illuminé. C'est complètement faux. D'abord chez Thomas More lui-même, chez cet utopiste classique et auteur de l'Utopie,il n'y a pas de place pour la fantaisie. un des plus remarquables savants de son époque, ami intime d'Erasme de Rotterdam ; homme de génie positif, T. More indiqua le premier que dans la société, basée sur le principe d'exploitation et de la propriété individuelle, il y a à peine un cinquième de la population qui travaille utilement, et que si l'humanité savait s'organiser sur le principe de la solidarité, Ñ un travail de six heurespar jour serait plus que suffisant pour créer le bien-être et l'abondance. Les gens de bonne foi ont reconnu depuis longtemps que son ouvrage est «le premier monument du socialisme moderne.»Moins rêveur, si c'est possible, fut le fondateur du socialisme et du mouvement ouvrier de notre siècle, Robert Owen (1771-1858). Le premier, il conçut et établit que puisque le savoir humain est le résultat des impressions du milieu extérieur sur les nerfs (11) et qu'il n'y a pas d'idées innées ou préconçues, le caractère de l'homme doit être aussi le résultat des influences du milieu et des conditions sociales dans lesquels l'individu naît et vit. «Alors, dit-il, ce n'est pas l'homme qui est responsable, mais la société et les conditions extérieures. Il faut changer l'ordre social actuel pour alléger les souffrances de l'humanité.» Et pendant toute sa longue vie, il travailla à ce changement des conditions économiques. Dans son usine de New-Lanark, il organisa pour les ouvriers une existence qui, de nos jours encore, serait considérée comme heureuse ; il fonda les premiers jardins d'enfants et soutint Belle et Lancaster dans leurs premiers pas, ainsi que Fulton et son bateau à vapeur ; il attira l'attention, éveilla la compassion de Ricardo, de Bentham et de beaucoup d'autres sur l'esclavage des enfants et des femmes dans les fabriques et provoqua en 1802 la première loi de législation du travail. En 1843, alors que l'ouvrier travaillait 14, 16 et 18 heures par jour, il organisa le comité des 10 heures, lequel, aidé des hommes de coeur comme Oastler, lord Ashley et autres, finit par aboutir, en 1847, au vote de la loi des 10 heures. (Cette loi n'est pas encore votée en Allemagne où fleurit le socialisme scientifique.)
Athée, communiste et fédéraliste, R. Owen propageait l'idée que la société elle-mêmedoit organiser la production, la consommation et l'éducation intégrale. Ce fut lui qui, en 1836, fut le fondateur de sa «Société de toutes les classes et de toutes les nations» Ñ devenue l'Internationale Ñ dans les séances de laquelle le mot socialisme (mais non «scientifique») fut employé pour la première fois. En même temps, comme moyen de propagande, il organisa des sociétés coopératives et des marchés libres d'échange avec bons de travail. «Le travail, disait-il aux ouvriers, le 5 décembre 1833, est la source de la richesse et elle pourra rester dans les mains de l'ouvrier lorsque ceux-ci s'entendront à cet effet.» Il déploya une activité surhumaine pour créer cette entente, surtout dans les Trade's Unions. En 1833, il réclamait «8 heures de travail et la fixation d'un minimum de salaire.» La même année, il organisa l'«Union générale des classes productives.» en quelques semaines, on compta plus de 500.000 membres, parmi lesquels il y avait des ouvriers des campagneset des groupes de femmes. Ceci lui permit de créer en 1834 la fédération de tous les métiers avec le titre «Grand National Trade-Union». Et réellement grand fut le mouvement. «L'expansion du mouvement trade-unioniste en 1830 et 1834, autant qu'il est à notre connaissance (12), surpassait même le mouvement de 1871-75.»
Cet organisateur, homme incomparable en modestie, en dévouement à l'émancipation des déshérités, cet esprit positif, on voulut le faire passer pour un rêveur !... et qui ? Ñ les gens qui se disent socialistes, qui répètent quelques formules, quelques revendications isolées, des fragments insignifiants de ses larges conceptions socialistes, de sa noble carrière d'agitateur...
Un autre «utopiste» connu de Marx, un «owenist», W. Thompson, dans son ouvrage : Social Science, Inquiry, etc.(1824), développa la plus-value (surplusen anglais) d'une manière saisissante. Après avoir établi que «la richesse est créée par le travail de l'ouvrier» (p. 3-4), il demande : «Pourquoi alors l'ouvrier ne possède-t-il pas le produit tout entier sans aucune réduction (p. 32) ? Ñ Parce que, répond-il, sous la forme du «rent»,profit, etc., on lui enlève son surplus.» Ensuite il pose la question : «Cette spoliation est-elle acceptée volontairement ou imposée par la force ? Ñ La force brutale, répond-il, a toujours été employée pour arracher aux pauvres le produit de leur travail, toute l'histoire nous démontre cette vérité ; on remplirait d'exemples des milliers de pages... Si on admet cette retenue d'une part du produit du travail (surplus) sans le consentement du producteur... on sera disposé à justifier la retenue de n'importe quelle autre part (p. 34-35).» «Sans l'emploi de la force, le monopole ne pourrait pas exister (p. 106).» «aussi longtemps qu'existera le capitalisme, la société restera dans son état pathologique (p. 449).» Dans son ouvrage : Travail récompensé(1826), Thompson énumère différentes réformes proposées, et dit qu'elles sont toutes des palliatifs, y compris l'assurance et la pension pour les travailleurs ; même le trade-unionisme n'est pas, selon lui, une solution au problème social. Comme ami et disciple d'Owen, il prêche le communisme autonome.
«Travail libre, jouissance absolue du produit de son travail, et échange volontaire», formule Thompson à la page 253.
Découvrir en 1845 le «surplus»,si clairement exposé par Thompson en 1824, n'était pas chose bien difficile, surtout quand on connaissait l'ouvrage de Thompson, que Marx cite dans son Capital.De cette façon, ma foi ! je me charge de découvrir la loi de la gravitation ou la loi périodique de la chimie, ou l'équivalent mécanique de la chaleur. Et après, toujours en imitant Marx et Engels, je réclamerai mes droits à la dictature universelle... Pourvu que Charcot, ou Maudsley, ne m'invite pas à pratiquer ma dictature à Charenton ou à Bedlam !
Pour finir, je dois citer l'opinion de Proudhon, qui est traité par Marx et par ses très scientifiques disciples de sophiste ignorant. Tant pis pour Marx si cet «ignorant» formula lui-même, en 1845, avec sa franchise habituelle, «l'excédent» ou la plus-value de production. Dans les Contradictions économiques,nous lisons :
«Dans la science économique, nous l'avons dit après Adam Smith, le point de vue sous lequel toutes les valeurs se comparent Ñ est le travail (p. 86)... dans le sens de l'économie politique, le principe que tout travail doit laisser un excédentn'est autre que la consécration du droit constitutionnel que nous avons tous conquis par la révolution de voler le prochain.(p. 91)»
Proudhon a bien raison de dire qu'au fond des choses, c'est le droit de voler le prochain, car mieux-value, plus-value, excédent du travail, surplus, mehr-werthsignifient la même chose : la part de la valeur du produit du travail approprié par la bourgeoisie. Quelle dénomination que l'on donne à cette part de la valeur, source de l'accumulation capitaliste, son accaparement est toujours en réalité un vol. Toute la sagesse, toutes les lois prétendues du capitalisme se résument comme suit :
1° Acheter la force et l'habileté de l'ouvrier au-dessous de leur valeur ;
2° Acheter le produit au prix le plus bas possible chez le producteur ;
3° Revendre le même produit au même producteur au plus haut prix possible.
De longue date, le peuple a compris la nature du commerce et du capitalisme, car, dès l'antiquité, les sages grecs avaient choisi le dieu des voleurs, Mercure, comme patron du commerce.
Ces deux chapitres sont peut-être longs et ennuyeux à lire. Mais, je le répète, il est obligatoire pour nous, les anarchistes, de se rendre compte de la prétendue science de ceux qui aspirent à la dictature universelle. Nous savons, à présent, à quoi se réduit la valeur de la découverte de la plus-value. Quant à la méthode dialectique, si admirablement cultivée par les sophistes au temps de Socrate (voir Gorgiasde Platon), nous reconnaissons volontiers que Marx et Engels s'en servaient dans toutes leurs spéculations métaphysiques.
Et c'est justement parce qu'ils s'en servaient que leurs recherches ont abouti, ainsi que nous allons le montrer, à des erreurs formidables.


V
Superstition fataliste
sur la concentration du capital.
Chaque époque historique, chaque parti politique a été entiché de telle ou telle idée fausse et souvent nuisible, admise pourtant par tout le monde comme une évidence. Des hommes de grande capacité et de grand talent subirent l'influence de pareilles idées, aussi bien que les esprits de second ordre qui acceptent les opinions d'autrui sans s'inquiéter de leur valeur. Et si, par hasard, l'une de ces fausses appréciations vient à être, après discussion, formulée sous une forme scientifique et philosophique, sa domination néfaste s'étend alors sur plusieurs générations.Il est une formule, une loi erronnée, en laquelle nous tous, les socialistes sans distinction d'écoles ni de fractions, avons eu jusqu'à présent une foi aveugle. Je parle de la loi de concentration du capital formulée par Marx et admise par tous les écrivains et orateurs socialistes. Entrez dans une réunion publique, prenez la première publication socialiste, Ñ vous y entendrez ou lirez, que, d'après la loi spécifique du capital, ce dernier se concentre entre les mains d'un nombre de capitalistes de plus en plus restreint, que les grandes fortunes se créent au dépens des petites, et que le gros capital s'accroît par l'expropriation des petits capitaux. Cette formule si répandue est la base fondamentale de la tactique parlementaire des socialistes d'Etat. Avec elle, la solution de la question sociale, conçue par les grands fondateurs du socialisme moderne comme une complète régénération de l'individu ainsi que de la société au point de vue économique et moral, devenait si simple et si facile... Pas besoin d'une lutte économique de chaque jour entre l'exploiteur et l'exploité, nulle nécessité de pratiquer dès aujourd'hui la solidarité entre les hommes... rien de semblable. Il suffit que les ouvriers votent pour les députés qui se disent socialistes, que le nombre des derniers augmente jusqu'à devenir une majorité au Parlement, et alors on décrètera un collectivisme ou communisme d'Etat, et tous les exploiteurs se soumettront paisiblement au vote du Parlement. Ils ne tenteront pas la moindre résistance, car leur nombre, selon la loi de concentration capitaliste, aura infiniment diminué.
Quelle belle et facile perspective ! Pensez donc ! sans effort, sans souffrance, une loi fatale nous prépare un avenir de bonheur. Il est si attrayant d'envisager les difficultés d'un problème ardu au travers de couleurs riantes, surtout quand on est illusionné au point d'avoir la profonde conviction que la science elle-même, la philosophie moderne nous enseignent cette vérité si consolante. Et justement cette prétendue loi présente, dans l'exposé de Marx, tous les attributs d'une vérité absolue de la science et de la philosophie modernes.
«L'appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature.C'est la négation de la négation...» (triadeabsurde de la dialectique métaphysique !). L'expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux.Corrélativement à cette concentration, à L'EXPROPRIATION DU GRAND NOMBRE DE CAPITALISTES PAR LE PETIT, etc. (13)... A mesure que diminuele nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisenttous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroît la misère.» (Capital,p. 342, édition française.)
Oui, la misère s'accroît, mais non chez la bourgeoisie, non chez les petits capitalistes, mais bien chez les ouvriers, chez les producteurs.
Depuis la publication du Capital,il s'est écoulé trente ans ; depuis que Marx formula cette loi qui doit agir «avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature», cinquante ans pleins se sont écoulés. Selon toute probabilité, la loi devrait être justifiée au moins par quelque phénomène économique. Durant ce temps-là, la production et l'échange ont pris un élan inouï, les immenses fortunes privées, des milliards ont surgi, des compagnies colossales se développèrent... Selon cette loi, il faudrait que le nombre des petits capitalistes ait diminué. En tout cas, aucun accroissement dans leur nombre ne devrait avoir eu lieu...n'est-ce pas ? Essayons de voir ce que nous dit la statistique d'Angleterre. Je me borne à ce pays, parce qu'il est renommé pour un pays de production capitaliste par excellence, et parce que Marx lui-même basait toutes ses spéculations dialectiques sur l'analyse de la vie économique d'Angleterre, sans tenir compte du restant de la terre.
D'abord quelques chiffres sur l'enrichissement général.
Les richesses nationales de l'Angleterre se sont accrues depuis le commencement de ce siècle comme il suit :
 
En millions de francs :
1812
1840
1860
1888
Maisons
6.375
7.000
8.750
10.350
Chemins de fer
Ñ
525
8.700
21.625
Flotte
375
575
1.100
3.350
Marchandises
1.250
1.550
4.750
8.600
Ameublement, objets d'art, etc.
3.250
9.250
14.500
30.300
 
ÑÑÑÑ
ÑÑÑ
ÑÑÑ
ÑÑÑ
Totaux
11.250
18.900
37.800
74.225
 
Ces chiffres nous indiquent bien clairement la véritable origine de la formation des grandes fortunes. En prenant la somme totale des richesses, sans compter la valeur des maisons, nous voyons que la somme modeste de 4.875 millions de 1812 s'est élevé en 1888 à 63.875 millions, autrement dit a été multiplié par TREIZE.Le même progrès dans l'accroissement des richesses s'observe dans tous les pays civilisés. Pour la France, d'après les tableaux de Founier de Fleix et Yves Guyot, les chiffres correspondants sont les suivants :
En millions de francs :
1824
1840
1873
1886
Maisons
7.750
18.000
28.950
42.602
Chemins de fer
Ñ
250
6.750
13.300
Flotte
175
175
300
395
Marchandises
475
575
3.000
3.875
Ameublement, objets d'art, etc.
6.375
9.000
15.875
21.300
 
Pour mieux en connaître le mode de distribution, il faut consulter les chiffres d'impôt de testaments, d'héritages et de successions.D'après les rapports officiels pour les années 1886-1889, il y avait en Angleterre à cette époque :
Classes des possesseurs
Nombre de familles
Propriété évaluée par famille
Valeur totale des propriétés
Millionnaires
700
21.750.000
14.962.000.000
Très riches
9.650
4.750.000
45.850.000.000
Riches
141.250
662.500
58.200.000.000
Moyennes
730.500
80.000
98.400.000.000
Nécessiteuses
2.008.000
8.000
14.000.000.000
Pauvres
3.916.000
Ñ
Ñ
 
Que ces chiffres sont instructifs : 882.100 familles possédant 217 milliards ! tandis que les deux millions de familles à 8.500 francs ont seulement 14 milliards.Voyons de combien ont varié les chiffres depuis 1845-1850, époque à laquelle la loi de Marx a été formulée.
AnnéesPropriété laissée en moyenne par chaque décédé
1837-1840
2.325 francs
1841-1850
2.475    "
1861-1870
4.000    "
1871-1880
5.250    "
1881-1885
6.775    "
En évaluant la moyenne d'accroissement à 125 francs par an, nous trouvons que, cette année (1896), chaque sujet de Sa Majesté britannique pourrait disposer d'une fortune moyenne de 8.000 francs, ou chaque famille ouvrière de plus de 40.000 francs. Et l'on voudrait nous persuader qu'en Angleterre, de nos jours, il ne serait pas possible de réaliser le bien-être pour tous !... Mais revenons à nos chiffres. D'après le rendement de l'impôt sur les successions, nous avons les chiffres suivants :
Années :
1840
1877
Fortunes de 2.500 à 125.000 francs
17.936
36.438
Fortunes au-dessus de 125.000 francs
1.989
4.478
 
A partir de 1887, l'accroissement de l'impôt sur les successions ainsi que celui sur le revenu progressent comme il suit :
Années
Revenu de...
... l'Etat
 
Héritages
Impôt sur le revenu
1876-1877
126 millions
125 millions
1880-1881
151
251
1884-1885
176
300
1888-1889
160
316
1890-1891
175
331
1892-1893
230
245
 
Il ne faut pas oublier que les fortunes au-dessous de 100 livres sterling (2500 fr.) sont libérées d'impôts de succession.En 1840, il y avait seulement 5,4 % de toute la population payant 500 francs et plus d'impôts par an ; en 1880, ce rapport monte à 14,5 %. Depuis 1850, l'accroissement du nombre des contribuables gagnant plus de 5.000 francs par an suivit la progression suivante :
Années
nombre de contribuables
par 10.000 habitants
1850
63.389
23
1860
85.530
30
1870
130,375
42
1880
210.430
63
1890
250.000
70
On voit qu'en trente-six ans, le nombre des contribuables ayant un revenu supérieur à 5.000 a quadruplé et relativement à la population a triplé.Tous les chiffres précédents nous montrent l'énorme enrichissement de la bourgeoisie, mais pour revenir à notre sujet, il nous reste à voir si cet accroissement ne s'est pas accompli au profit des gros par la ruine des petits capitalistes. Pour éviter de donner la moindre prise aux objections, je me bornerai exclusivement aux données fournies par les tableaux de l'impôt sur le revenu, sur l'industrie, le commerce et les banques. Comparons les chiffres à vingt ans de distance pour que l'influence de la prétendue loi puisse mieux se manifester. Prenons le nombre des contribuables en 1868-1869, et celui de 1889.
Revenu annuel en francs
Nombre des...
... contribuables
Accroissement pour 100
 
1868-1869
1889
 
de 3.750 à 5.000
92.593
162.714
 
Jusqu'à 7.500
57.650
186.769
 
jusqu'à 10.000
24.854
45.133
 
Jusqu'à 12.500
12.421
18.402
 
 
---------
----------
 
 
187.518
333.070
77,7
.
   
Jusqu'à 15.000
9.528
11.964
 
Jusqu'à 17.500
5.485
7.423
 
Jusqu'à 20.000
3.410
4.671
 
Jusqu'à 22.500
3.059
3.961
 
 
--------
----------
 
 
21.482
28.019
30,4
.
   
Jusqu'à 25.000
1.223
1.831
 
Jusqu'à 50.000
8.959
11.830
 
Jusqu'à 75.000
2.666
3.562
 
Jusqu'à 100.00
1.320
1.692
 
 
-------------
-------------
 
 
14.167
18.935
33,6
.
   
Jusqu'à 250.000
1.360
1.859
 
Jusqu'à 1.250.000
740
969
 
Au-dessus de 1.250.000
52
79
 
 
----------
-------------
 
 
2.152
2.907
35,0
Augmentation de la population pendant le même laps de temps : 20,0(Un seul des nombres ci-dessus ne se rapporte pas à l'année 1869, mais à 1875-76. C'est celui de 62.593 représentant le nombre ce contribuables ayant un revenu de 3.750 à 5000 francs)

Il résulte de l'examen de ce tableau une constatation qui ne s'accorde guère avec la prétendue loi. Tout au contraire.
Ni le nombre des «potentats» du capital, ni celui des petits capitalistes n'a diminué. Le nombre des derniers a augmenté beaucoup plus vite que celui des premiers. Tandis que chez les riches nous trouvons un accroissement de 30 %, chez la petite bourgeoisie l'accroissement est de 77 %. Cela veut dire que pendant que les endormeurs bernaient le peuple en lui chantant que le nombre de ces exploiteurs diminuait, en réalité ce nombreaugmentait si bien qu'il a tripléde 1850 à nos jours. On s'est trompé, alors, sur l'effet de cette loi de la métaphysique allemande ? cette loi «d'expropriation du grnd nombre des capitalistes par le petit ?»Comment s'est-il fait qu'une loi qui agit «avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature»se manifeste dans la vie réelle par des résultats tout contraires à ces prescriptions ?
Mais tout simplement parce que jamais une loi pareille n'exista ! L'erreur provient de l'influence néfaste exercée par la métaphysique hégélienne avec l'aide de la méthode dialectique patronisée par Marx et Engels. Et cette influence a pénétré aussi bien en morale et en art que dans le socialisme.
Et dire que, pendant quarante ans, on a répété aux ouvriers du monde civilisé ce néo-fatalisme métaphysique aussi beau que celui des musulmans !... non seulement les ambitieux ignorants composant le parti marxiste français ainsi que la nouvelle couche d'aristocratie européenne, connue sous le nom de «députés socialistes», mais encore des hommes de grande valeur et de grand courage, de large instruction et de haut talent, répètent la même erreur...
Si seulement on savait quel tort cette loi fataliste porta au socialisme moderne ! C'est grâce à elle que dans le «Manifeste du parti communiste» Marx et Engels formulèrent que l'émancipation de la classe ouvrière doit se faire par une lutte des classes et que la lutte des classes est toujours uneLUTTE POLITIQUE; c'est elle qui fait la base de la tactique social-démocratique ; c'est à elle que nous sommes redevables du non-sens qui fait de la question sociale une simple question de réformes politiques ; enfin, c'est elle qui a donné aux ignorants de la nouvelle aristocratie allemande l'audace de présenter au Congrès socialiste international de Zurich, en 1893, une résolution socialiste ainsi conçue :
«La lutte contre la domination et l'exploitation de la classe dirigeante doit être politiqueet avoir pour but la conquête du pouvoir politique.»
Cette formule est la négation même du socialisme.
La puissance des classes dirigeantes s'appuie sur les richesses produites par le peuple et détenues par elles. Par conséquent, pour s'émanciper de leur domination, il faut que le peuple cesse de se laisser dépouiller par ces classes du produit de son travail. Il faut, comme disaient Owen et Thompson, que l'ouvrier retienne pour lui la plus-value. C'est non par une lutte politique qu'on la retiendra, mais par la lutte économique ; non par le bulletin de vote, mais par les grèves ; non par une comédie parlementaire, mais par une grève générale bien organisée et triomphante que le peuple pourra inaugurer une ère nouvelle, Ñ l'ère de l'égalité économique et sociale, de solidarité éclairée par la lumière de l'instruction intégrale réellement scientifique et non métaphysique.


VI
Quelques opinions sur la concentration du capital.
Nous avons vu qu'en dépit de la loi imaginaire de la métaphysique allemande le nombre des exploiteurs augmente. Le nombre des défenseurs de l'ordre actuel, au lieu de se réduire à un «nombre décroissant de potentats du capital», a triplé de 1850 à 1889, par rapport à la population. Telle est la constatation qui résulte de l'examen des chiffres officiels fournis par les «livres bleus». Mais si nous consultons les ouvrages de spécialistes célèbres, tels que MM. Mulhall et Giffen, qui prennent une période de temps un peu plus longue, nous obtenons des résultats tout aussi frappants. Dans leurs «ouvrages classiques», ces auteurs donnent des chiffres précisément à partir de l'époque à laquelle Engels et Marx ont commencé à prêcher le fatalisme économique, l'émancipation sociale par la toute-puissance de l'Etat et le légalisme politique dans la vie économique (14).D'après Mulhall (15) et R. Giffen (16), l'accroissement du nombre de propriétaires, de 1833 à 1882, donne le tableau suivant :
Années
Nombre d'héritages
Valeur générale
Par chaque propriété
1833
25.368
1.372.175.000 fr.
54.000 fr.
1882
55.359
3.508.000.000 fr
62.000 fr
 
__________
__________
________
Accroissement
29.991
1.135.825.000 fr
8.000 fr
«Nous voyons, dit R. Giffen (p. 396), que le nombre des capitalistes augmente ; ils forment pourtant une minorité dans la nation. 55.000 propriétés héritées par an représentent de 1 million et demi à 2 millions d'individus qui possèdent une propriété soumise à l'impôt» (celles d'une valeur supérieure à 2.500 francs).Payaient en impôt sur le revenu :
Années
de 3.750 fr à 12.500 fr
de 25.000 et au-dessus
1843
87.946 hab.
7923 hab.
1889
333.070 hab.
21.842 hab.
 
__________
______________
Accroissement
370 %
228%
A partir de 1840, l'accroissement des classes possédantes, selon M Mulhall (op. cit.,p.24) fut quatre fois plus rapide que celui de la population en général. On constate qu'en 1840 sont morts 97.675 individus possédant moins de 2.500 francs, tandis qu'en 1877 ce nombre tombait à 92.447 ; cependant la population augmentait dans un rapport supérieur à 26%.Le nombre des magasins et des boutiques (Mulhall, Dictionary,etc.) augmentait comme suit :
Années
Nombre des boutiques
Rentes, en francs
1875
295.000
357.500.000
1886
366.000
472.000.000
 
_________
___________
Accroissement, en 11 ans
71.000
115.000.000
Il paraît donc que les grands magasins anglais analogues au Bon Marché et au Louvre n'ont pas décimé ces marchands parasites, ces petits capitalistes sur le sort desquels les orateurs marxistes pleurent si souvent, pauvres victimes dévorées, d'après leur prétendue loi, par les grands magasins (17).Dans le nombre des établissements capitalistes par excellence, les banques, nous voyons le même accroissement. «Il y avait en Angleterre (1886) 140 banques en société avec un capital de 2 milliards 500 millions de francs et appartenant à 90.000 actionnaires. Nous ne comptons pas les 47 banques des colonies (Mulhall, op. cit.,p.66)
De n'importe quel côté que nous envisagions la question, toujours et partout le nombre des exploiteurs augmente. Il faut être plus que naïf pour répéter l'absurdité que, le nombre de possesseurs du capital étant réduit par la loi fataliste à une minorité infime, la bourgeoisie se soumettra gentiment à l'expropriation votée par un parlement. Si en 1848 ils ont ensanglanté Paris en combattant les revendications socialistes du peuple, nous pouvons être certains d'avance de leur conduite future, car depuis leur nombre a triplé, et leur férocité n'a point diminué. La semaine sanglante de 1871 est d'un augure assez peu favorable pour les optimistes et les parlementaires...


VII
Le rôle de l'Etat dans l'économie sociale.
Si la loi de la concentration capitaliste détourna beaucoup de socialistes de la lutte économique et poussa les masses exclusivement vers l'agitation électorale, ce fut un mal, mais un mal partiel. En Allemagne, par exemple, où le parti social-démocrate se vante d'un succès inouï, les conditions de travail sont très inférieures, non seulement à celles de l'Angleterre, où la masse lutte toujours sur le terrain économique, mais à celles de la France (18). Et pourtant le mal reste partiel, car la majorité des travailleurs, instinctivement, s'en tient à la lutte économique par les grèves. Mais si nous assistons de nos jours à un développement néfaste de la toute-puissance de l'Etat qui centralise tout, paralyse les forces productives et la vie intellectuelle, enchaîne la population européenne et dévore les peuples par ses millions de fonctionnaires et ses armées permanentes, et si surtout la masse populaire se soumet au despotisme de n'importe quelle autorité, la responsabilité en incombe en grande partie à l'école social-métaphysico-autoritaire et démocratique allemande.Avant que la doctrine social-démocratique ne prît un développement important, tous les esprits indépendants, tant dans la bourgeoisie que dans le peuple, tâchaient d'amoindrir l'influence de l'Etat dans la vie sociale, de réduire le nombre de ses fonctionnaires et d'alléger sa responsabilité financière. Sous l'influence de la révolution dans l'Amérique du Nord et de la fondation des Etats-Unis, les idées d'autonomie et de fédéralisme commencèrent à gagner les sympathies des masses. Les libéraux-politiciens aussi bien que les socialistes avant 1848 étaient tous partisans de la pleine autonomie des groupes productifs. Louis Blanc, lui-même, cet admirateur des Jacobins de la Convention et de leur devise : «République une et indivisible», reconnaît dans son projet d'«organisation du travail», au sujet des «ateliers nationaux», que «le crédit aux pauvres étant organisé, l'Etat n'aurait plus aucun droit de s'immiscer dans la vie autonome des associations.» Mais la social-démocratie s'étant mise à prêcher qu'il faut laisser l'Etat tout absorber, tout centraliser, et qu'un beau jour, au lieu des Hohenzollern et de Bismark, ce seront des Liebknecht, des Engels et des Bebel qui, appuyés sur l'armée du travail (19), nous organiseront un paradis terrestre, toute idée d'autonomie est tournée en ridicule, le fédéralisme fut poursuivi dans l'Internationale, et Liebknecht déclara avec un orgueil bien risible; «Je suis l'adversaire de toute république fédérative (20)
Nous connaissons déjà suffisamment leur théorie fondamentale en économie. Voyons un peu si leur amour pour l'Etat est mieux justifié que leur fatalisme économique. Dans l'analyse qui suit, je me bornerai exclusivement à la France, avec son Etat centralisé et tout-puissant.
Tout le monde sait que chaque événement de la vie sociale et organique est accompagné d'une dépense de force. Si les dépenses d'une entreprise en surpassent les profits, les hommes l'abandonnent. Il en est de même dans la vie sociale : une institution nuisible finit toujours par être rejetée. Du temps de nos pères, quand la métaphysique allemande avec ses lois et ses hypothèses fantaisistes n'avaient pas encore envahi le socialisme, tout le monde se révoltait contre les dépenses inutiles de l'Etat, contre la charge écrasante de l'impôt. Et que prenait-il alors ?
Le tableau suivant nous l'indique :
 
Dépenses de l'Etat...
... en millions de francs
  
Accroissement de 1750 à 1889
Années
1750
1810
1850
1889
 
Allemagne
175
287
603
3.867
22 fois
France
355
1.000
1.275
3.045
9  fois
Russie
40
275
975
2.220
55 fois
Italie
37
113
300
1.700
48 fois
Ils étaient donc bien niais les gens de la grande Révolution, en se soulevant contre les charges d'Etat ! Le socialisme «scientifique» enseigne aux peuples qu'il faut supporter avec joie des dépenses 22, 48 et 55 fois plus fortes qu'autrefois. Mais moi, anarchiste ignorant, j'approuve la révolte de nos grands-pères et je signale l'état de ruine complète du peuple en Russie, où les charges sont 55 fois plus lourdes qu'autrefois, la misère de l'Italie avec une augmentation de charges analogue, et l'Allemagne où fleurit la social-démocratie et où les ouvriers travaillent jusqu'à 13 et 18 heures pour un salaire de 2 francs.Mais, dira-t-on, si les dépenses d'Etat sont augmentées, c'est le peuple qui en profite. Vraiment ? Essayons de voir cela de plus près.
Le budget de la France en 1892 demandait 3.780.077.692 francs.
De cette somme énorme, on donnait à la bourgeoisie en intérêts sur la Dette publique
1.284.191.374 fr.
A la même bourgeoisie pour administration des finances, perception d'impôts, gouvernement, etc...
1.193.494.440 fr.
A la même bourgeoisie pour fournitures à l'armée, au moins un tiers des dépenses militaires, soit.....
285.442.000 fr.
_____________
Allocation totale de la bourgeoisie.....
2.762.827.814 fr.
Si nous ajoutons les dépenses militaires qui sont destinées à la protection de la même bourgeoisie
570.282.000 fr.
______________
Il reste une somme bien modeste de...
446.967.878
... pour l'instruction, les postes et les travaux publics, sur lesquels la bourgeoisie gratte bien une bonne part.Au budget de l'Etat, il faut ajouter 500 millions de budgets municipaux dont un tiers est distribué aussi entre gouvernants et exploiteurs... Nous constatons que l'Etat, si adulé et si prôné par les métaphysiciens allemands, dépouille, chaque année, le peuple français, au profit de la bourgeoisie, de trois milliards et demi ! C'est une jolie somme à distribuer. Elle représente un tiers de tout ce dont la bourgeoisie tout entière spolie le peuple par l'exploitation directe. Car, d'après les calculs de Leroy-Beaulieu, le revenu annuel de toute la France est égal à 25 milliards de francs, lesquels sont partagés à peu près comme suit :
A l'Etat reviennent
4.000.000.000 fr
A la bourgeoisie, en comptant 9 millions de producteurs gagnant, pour les patrons, 2 fr 50 par jour
8.212.000.000 fr.
Consommation nationale, en comptant 0 fr. 50 par jour et par tête
7.300.000.000 fr.
Frais de la production
5.4888.000.000 fr.
Trois milliards et demi sont donnés par l'Etat, plus de huit milliards arrachés sous la protection du même Etat, soit près de douze milliards que les exploiteurs de France peuvent partager entre eux chaque année.A présent, lecteurs, comprenez-vous pourquoi le nombre de capitalistes augmente sans que les millionnaires dévorent la petite bourgeoisie ? Avec cette énorme somme, on peut créer en France par an 11.742 fonctionnaires, 23.124 fortunes de 500.000 francs ; ou plutôt, cette somme se répartit dans la bourgeoisie tout entière : elle nous gouverne, fait les lois à son profit, prospère et se multiplie.
D'ordinaire, on déclame beaucoup contre l'exploitation accomplie par les plus petits entrepreneurs privés et en même temps on chante la gloire et les bienfaits de l'Etat, ce Moloch des temps modernes ; on lui sacrifie l'individu, le bien-être, la liberté et l'honneur de tous. Mais ce fétiche impose ses propres conditions, ses besoins aux masses subjuguées. Et, quelle que soit la forme du gouvernement, il épuise les forces productives et la vie sociale d'une nation. Un des besoins les plus immoraux de l'Etat Ñ soit la monarchie despotique, constitutionnelle, ou sous la République Ñ est d'augmenter le nombre de ses fonctionnaires, c'est-à-dire d'augmenter le nombre de parasites vivant sur l'ouvrier. La statistique française est bien éloquente à ce sujet.
En 1855, quand les idées du «Manifeste communiste» n'étaient pas répandues dans les masses, tout le monde traitait de bandits et de gaspilleurs les Napoléon, Morny, Persigny et autres héros du coup d'Etat de 1852. Quelles étaient les sommes dépensées pour les fonctionnaires à cette époque ? Elles étaient énormes : 241 millions pour le traitement, et 30 millions pour les pensions. Depuis lors jusqu'en 1870, l'augmentation pour les besoins du parasitisme national fut toujours en accroissement, et les hommes et les partis de progrès ne cessaient de protester.
Mais voici que l'empire est tombé. Le peuple espérait que la République, cette Marianne si chère, le soulagerait de ces charges écrasantes, diminuerait le parasitisme national. En vain il se berçait de pareilles espérances. L'Etat républicain se montra encore plus gaspilleur. Qu'on en juge par ce tableau :
En millions de francs
Années
Traitements
Pensions
1855
241
30
1870
296
30
1880
440
47
1893
517
81
Et le nombre de fonctionnaires a monté jusqu'à 806.000 individus !Il ne faut pas croire que ce soit une maladie spéciale aux républicains français. En Russie, en Allemagne, en Italie, partout, l'accroissement du parasitisme est aussi rapide. Il en est de même aux Etats-Unis, où les pensions aux fonctionnaires sont la plus grande charge publique et vont en progression. Si on examine les dépenses d'administration, de la dette nationale et des pensions, on aura pour l'année 1892 :
En millions de dollars
Administration
100
Intérêts dette publique
23
Pension
125
______
Total
248
Le budget tout entier est de 409 millions de dollars; autrement dit, plus de la moitié des dépenses est employée directement pour ceux qui ne produisent rien.Et on prône l'Etat, qu'on croit pouvoir conquérir ! (Kinder Glauben !)
Mais avez-vous observé que l'Etat joue non seulement le rôle de protecteur de l'exploitation capitaliste, mais que lui-même et directement contribue pour un tiers à cette exploitation ? Et l'on prêche au peuple qu'il faut laisser à l'Etat le monopole absolu dans la vie économique !...
Que diriez-vous, lecteurs, si je vous conseillais, pour la solution de la question sociale, de laisser aux capitalistes la pleine liberté de ruiner le peuple, de vous soumettre avec joie à cette misère et au déshonneur qu'ils lui imposent ? Que penseriez-vous de ma sincérité, si je vous prêchais la soumission et l'esclavage sous prétexte qu'un beau jour toutes les richesses accumulées et gaspillées par vos oppresseurs pourront, grâce au miracle d'une loi fantaisiste, devenir la possession de vos arrières-petits-enfants ?...
Tel est justement le cas de ces beaux messieurs qui vous chantent la bienfaisance de l'Etat, sans vouloir se rendre compte de son exploitation dans l'économie de la vie sociale.


VIII
L'explication matérialiste de l'histoire.
Nous connaissons déjà la valeur des «grandes découvertes» qu'Engels attribua à Marx et à lui-même indirectement ; nous connaissons aussi le rôle d'exploiteur et d'oppresseur dévolu à l'Etat si cher aux disciples d'Engels. Il nous reste à étudier la troisième découverte, celle de «l'explication matérialiste de l'histoire». Ecoutons la définition qui en est faite par Engels (21) :«La conception matérialiste de l'histoire se base sur cette idée : que la production et l'échange des produits, valeurs, etc., forment le fondement de toute organisation sociale ; dans chaque société humaine, la répartition des richesses et la formation des classes ou des états dans la société sont le résultat du mode de production et d'échange pratiqué par la société.»
L'idée elle-même, sauf quelque exagération dans l'affirmation, est juste : le mode de production nous indique l'état de la culture et de la civilisation de telle société, de telle période historique. Mais cela était connu bien avant 1845 et même avant le 28 novembre 1828, jour de naissance de F. Engels (22). Seulement, on appelait cela le rôle, l'influence des facteurs économiques dans l'histoire. Mais l'ensemble des facteurs économiques, que nous appelons économisme, n'est pas encore le matérialisme. Le mode de production est seulement unfacteur, ou plutôt un élément parmi beaucoup d'autres qui servent aux généralisations évolutionnistes, connues sous le nom des doctrines matérialistes. La partie ne peut contenir le tout ; l'économisme ne constitue pas la doctrine matérialiste. Nous connaissons beaucoup d'auteurs qui admettaient l'influence des conditions et des relations économiques sur le développement de l'humanité, et qui, en même temps, étaient non seulement idéalistes et métaphysiciens, mais déistes accomplis, chrétiens fervents. Voici Guizot, qui traçait l'histoire de l'antagonisme des classes en Angleterre au dix-septième siècle et qui était bigot comme un trappiste. Voici Niebuhr, le grand fondateur de l'école historique allemande, dont Mommsen est un des plus brillants représentants. Niebuhhr, encore au commencement de ce siècle, déclara que la légende de Tite-Live sur l'origine de Rome doit être rejetée et qu'il faut étudier l'histoire d'après les conditions et les institutions économiques et sociales du peuple romain. De là datent les études classiques sur la législation agraire de Licinius Stolon et des Gracchus ; de là les recherches minutieuses de Mommsen... Mais Niebuhr, Mommsen et toute l'école allemande était bien loin du matérialisme...
Même si nous remontons jusqu'au premier historien qui ait indiqué l'influence des conditions cosmiques et économiques sur le progrès et le développement de l'humanité, si nous allons consulter Vico (1668-1744) et son traducteur français Michelet, qui à son tour, dans ses recherches sur l'origine du droit français, insistait sur l'état économique de la nation, nous trouvons qu'ils ne font aucune mention du matérialisme. Adam Smith, autre homme de génie, fondateur de l'économie politique, celui qui donna en 1776 les deux formules fondamentales : a) le travail est la seule source de richesse sociale, b) et l'augmentation des richesses dépend des conditions économiques et sociales du travail et du rapport entre le nombre des producteurs et celui des non-producteurs, Ñ eh bien, ce modeste philosophe n'a jamais prétendu au matérialisme. Ñ Un autre économiste, A. Blanqui, moins profond et moins original que A. Smith, formulait en 1825 comme il suit le rôle des éléments économiques dans l'histoire :
«... Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il existait entre ces deux sciences (l'histoire et l'économie politique) des rapports tellement intimes qu'on ne pouvait les étudier l'une sans l'autre, ni les approfondir séparément... La première fournit les faits ; la seconde en explique les causes...Je suivis pas à pas les grands événements... Il n'y a jamais eu que deux partis en présence : celui des gens qui veulent vivre de leur travail et celui des gens qui veulent vivre du travail d'autrui... Patriciens et plébéiens, esclaves et affranchis, guelfes et gibelins, roses rouges et roses blanches, cavaliers et têtes rondes, libéraux et serviles Ñ ne sont que la variété de la même espèce.»
L'économie politique expliqueles causes des événements historiques, dit Blanqui ; ses contemporains Mignet, Augustin Thierry, etc., disent de même. En Angleterre, J.S. Mill, dans son analyse du premier volume de l'Histoire de Francepar Michelet, en faisant la classification des écoles historiques, définit, avec sa lucidité habituelle, que l'histoire, comme science moderne, s'occupe des causes et des lois sociales et cosmiques qui régissent le développement de l'humanité (Dissertations et Discussions).Ñ H.T. Buckle, dans la belle tentative qu'il fit de retracer l'influence des lois cosmiques, des conditions sociales et même de la nourriture dans l'histoire, dit que «l'accumulation de la richesse est un des premiers facteurs, et, sous beaucoup de rapports, un des plus importants» (p.38. Voir aussi pages 48, 50 à 53). Un contemporain de Marx et Engels, mais qui les ignorait complètement, T. Rogers, l'auteur du grand ouvrage : Six siècles de travail et de salaire,publia son volume de l'Interprétation économique de l'histoire,où il analyse toute l'histoire de l'Angleterre au point de vue économique. Ñ Peut-on appliquer l'épithète de matérialiste à aucun de ces savants de nationalités différentes ? Certainement, non. Ils furent des savants, des chercheurs de la vérité ; ils appliquèrent la méthode des recherches scientifiques à l'étude de l'histoire et ne purent donner aux résultats de leurs travaux que le nom d'explication économique de l'histoire.
Comment est-il arrivé qu'Engels, écrivant spécialement pour les ouvriers qu'écrase un travail incessant et qui n'ont ni le temps ni les moyens de vérifier ses assertions, comment se fait-il qu'Engels appelât «matérialisme» ce que les savants appelaient économisme ? Pourquoi, au lieu de dire aux ouvriers :«Mes amis, la science tout entière démontre que le bien-être et le développement du genre humain est créé par votre travail, que l'avenir de l'humanité dépend de notre bonheur et des conditions favorables à notre activité productive (A. Smith), que, par conséquent, il est obligatoire pour la classe ouvrière de détruire au plus tôtl'organisation de l'Etat et des classes exploitrices et oppressives...» pourquoi, je le demande, au lieu de faire un exposé scientifique, a-t-il raconté de telles histoires aux braves et honnêtes gens qui le croient sur parole ? Et quel résultat obtient-on par cette méthode plus qu'étrange ? C'est ainsi que des politiciens, hommes sans scrupule, que leur ignorance complète rend incapable du moindre travail intellectuel, apprennent par coeur deux petites brochures d'Engels et une vulgarisation de Marx, puis se posent comme hommes de science. Une fois envoyés au Parlement par les ouvriers abusés dans leur bonne foi, ils déclarent que jamais avant eux le socialisme n'a été représenté au Parlement... Comme si jamais L. Blanc, Proudhon et autres n'avaient existé !
Mais quelle déception pour les gens honnêtes d'apprendre plus tard la mystification dont ils ont été victimes !
Je me souviens d'une discussion avec un social-démocrate, jeune homme possédant une bonne instruction et ayant beaucoup lu, mais malheureusement, depuis quelques années complètement plongé dans les brochures et publications médiocres du parti, publications censuréespar Engels ou par Auer. Mon interlocuteur m'avait lu sur un air triomphant, comme une chose toute nouvelle et complètement «matérialiste», un passage de la polémique d'Engels contre le professeur Dühring.
«Issu d'une origine animale, l'humanité est apparue dans l'histoire en un état semi-animal : sauvages impuissants devant la nature, sans aucune idée de leur propre force et de leurs capacités, les hommes étaient pauvres et misérables comme les animaux, et ne produisaient pas plus que ces derniers.»
Au lieu de répondre, je pris les Ruinesde Volney et je lus :
«Dans l'origine, l'homme formé nu de corps et d'esprit se trouva jeté au hasard sur la terre confuse et sauvage : semblable aux autres animaux, sans expérience du passé, sans prévoyance de l'avenir, il erra au sein des forêts, guidé seulement et gouverné par les affections de sa nature ; par la douleur de la faim, il fut conduit aux aliments;... par les intempéries de l'air, il désira couvrir son corps, et il se fit des vêtements ; par l'attrait d'un plaisir puissant, il s'approcha d'un être semblable à lui et il perpétua son espèce.» (Les Ruines,Paris, l'an VII de la République).
Il fallait voir la déception du jeune homme.
Si chez Volney, il manque les deux mots «issu d'animal», c'est que l'ouvrage de Darwin apparut en 1859, et Engels, quoique, ainsi que nous le verrons plus loin, opposé au matérialisme des naturalistes, pour se faire lire, admet la descendance de l'homme, prouvée par eux. A part cela, on croirait qu'Engels ait copié Volney... Mais est-ce que Volney fut l'initiateur des idées citées ? Pas du tout. Esprit éclairé et d'un talent littéraire hors ligne, il propagea les idées de son tempset, si je cite Volney et A. Blanqui, c'est bien pour prouver que l'explication économique n'était pas, depuis le commencement du siècle dernier, une conception connue seulement des hommes d'un génie exceptionnel, mais qu'au contraire elle était une doctrine adoptée par tous les gens éclairés, et en en changeant le nom, il devenait un bienfaiteur de l'humanité, il se trompa étrangement. Et la gloire de la découverte n'en reste pas moins à Vico et aux Encyclopédistes, à Adam Smith et aux philosophes anglais, à Niebuhr et à la brillante école historique allemande...
La science n'est pas coupable si Engels a fait un méli-mélo de toutes choses, s'il a amalgamé la métaphysique avec la science, le matérialisme avec l'économisme, et si ce prétentieux personnage se prononce contre le matérialisme des naturalistes, le seul que la science affirme... Car aussi invraisemblable que ce soit, le fait existe, et les ouvriers allemands qui ont eu le malheur de lire les brochures d'Engels, sont persuadés que la métaphysique de Hegel, c'est la science avec ses systèmes de transformisme, d'évolution et de monisme, tandis que la science inductive de Bacon, de Locke, de Lamarck, de Darwin et de Helmholtz n'est que de la métaphysique. La science désignait sous le nom de métaphysique une vieillerie scolastique qui prêcha cette absurdité que la nature et tout ce qui nous entoure n'est rien d'autre qu'un reflet de nos idées innées, et que, pour connaître le monde physique, il faut étudier non la nature, mais les faits et les phénomènes surnaturels de l'esprit ; de là dériva le mot métaphysique (meta physika,au-dessus de la physique, de la nature Ñ ceci à l'adresse des scientistes.)
Le coup mortel à cette stupidité théologique et supernaturelle fut donnée par Bacon et Locke, par Voltaire et les Encyclopédistes, par toute la philosophie anglaise. Ces glorieux précurseurs de la science de notre temps ont établi que notre savoir, nos idées sont le résultat de l'observation et de l'étude de la nature et que, par conséquent, il faut étudier la nature et ses phénomènes dans leurs manifestations et leur origine d'après la méthode inductive... Savez-vous ce qu'enseigna Engels aux ouvriers ?
«Transportée dans la philosophie par Bacon et Locke, cette méthode ( conception inductive de la nature) produisit l'étroitesse intellectuelle bien caractéristique des siècles derniers (?) et créa la méthode de raisonnement métaphysique.»
Cette affirmation d'Engels, plus cette autre également de lui que les doctrines évolutionnistes et transformistes, c'est-à-dire la science des naturalistes, dérivent de la philosophie de Hegel, ne sont ni plus ni moins qu'erreurs flagrantes et contraires à toute terminologie scientifique. C'est Marx lui-même qui lui donne un démenti solennel :
«Dénoncée et renversée par le matérialisme français, la métaphysique du dix-septième sicècle a eu sa revanche et sa restauration dans la philosophie allemande du dix-neuvième siècle. Depuis que Hegel a fondé son empire métaphysique universel,les attaques contre la théologie, analogues à celles du dix-huitième siècle, se sont renouvelées et sont dirigées en général contre toute la philosophie spéculative, contre toute la métaphysique.» (K. Marx, Sur le matérialisme français au dix-huitième siècle.)
La science n'est pas non plus coupable si Engels, plongé dans les absurdités métaphysiques, crut, jusqu'en 1842, que le monde, que la nature, cette belle nature vivante et vivifiante, était une expression de ses idées baroques. Car c'est à cette croyance métaphysique, que tout ce qu'il voyait ou lisait devait être un reflet de ses propres idées, qu'il faut attribuer son étrange manie de revendiquer la paternité des idées et systèmes élaborés par la science longtemps avant sa naissance.
Nous ne pourrions pas autrement expliquer ses prétentions ridicules, ses exposés fort peu scientifiques.Faut-il supposer qu'il ne soupçonnait même pas l'existence de toute cette littérature historique ? Dans ce cas... quel étrange «chef» de la science d'un parti scientifique !... Un exemple montrera la façon d'agir : il ignorait complètement que l'idée principale de la doctrine athéiste de Feuerbach Ñ que l'homme divinisa sa propre nature humaine dans ses dieux Ñ était un lieu commun chez les philosophes et les publicistes français plus d'un demi-siècle avant la publication de l'ouvrage de Feuerbach. Dans les Ruinesde Volney, nous lisons : «... Ainsi que le monde dont il fait partie, l'homme est régi par des lois naturelles, régulières dans leur cours, conséquentes dans leurs effets, immuables dans leur essence (page 39)... Ce n'est point Dieu qui a fait l'homme à son image ; c'est l'homme qui a figuré Dieu sur la sienne ;il lui a prêté son esprit, l'a revêtu de ses penchants, lui a prêté ses jugements.» (page 85.)
Engels savait tout ça, dira-t-on. Soit ! mais, dans ce cas, pourquoi a-t-il déployé tant de mauvaise foi et s'est-il efforcé de créer une confusion plus que déplorable dans la conscience du prolétariat ? Et dans quel but détournait-il l'opinion du lecteur ? Certainement pas au profit du socialisme.


IX
Matérialisme et esclavage.
Engels et ses très scientistes disciples ont dénoncé comme vulgairele matérialisme des naturalistes, c'est-à-dire toute la science inductive elle-même. Existe-t-il donc une autre sorte de matérialisme à l'usage des élus et des privilégiés ? Ñ Oui, déclarent-ils, il existe un matérialisme dialectique inventé par nous, et ce matérialisme n'a rien de commun avec celui des naturalistes.Matérialisme dialectique ! quelle monstruosité et à quoi ne peut-on pas s'attendre après un pareil mélange ?... Le matérialisme, à notre époque, est la science inductive elle-même. C'est la base générale de tout le savoirpositif, de toute la philosophie évolutionniste de notre temps, et il n'existe aucune science,sauf le mélange sophistique, connu sous le nom de social-démocratie, qui ne soit basée sur le matérialismevulgairedes naturalistes. Je rappellerai aux sophistes de l'école d'Engels ce qu'en 1845 Marx disait à ce sujet :
«Le matérialisme (23) est l'enfant de l'Angleterre... Le vrai fondateur du matérialisme et de la science inductivedes temps modernes est Bacon.Pour lui, la science se compose seulement des sciences naturelles... La science, c'est l'expérience... Induction, analyse, observation sont les éléments principaux de la méthode rationnelle. Le mouvement est la propriété inséparable de la matière... et la force qui crée même les êtres animés... On ne peut séparer l'idée de mouvement de la matière qui l'engendre... L'homme est soumis aux mêmes lois que la nature.»
Parlant de l'influence de la philosophie matérialiste et sensualiste anglaise en France, Marx dit : « On sentait dans ce pays la nécessité d'un système positif et antimétaphysique...L'ouvrage de Locke apparut juste à propos.»
Comment s'est-il fait, demanderai-je encore aux disciples d'Engels, que Bacon et Locke, les fondateurs «du matérialisme, de la science inductive et du système antimétaphysique», soient qualifiés par Engels de fondateurs de la métaphysique ? Et comment osent-ils dire aux ouvriers qu'il existe un autre matérialisme que celui des sciences naturelles ? Et de quel droit eux, élevés à l'école réactionnaire et métaphysique de Hegel, s'attribuent-ils l'invention du matérialisme, en combattant le vrai matérialisme des naturalistes ? Comment peuvent-ils dire aux ouvriers que l'explication économique de l'histoire, élaborée par toute la science, fut découverte par eux et que justement cette découverte est le vrai matérialisme ?
Malgré leur prétention scientifique, je crois qu'Engels et ses disciples ont surtout agi ainsi par ignorance. Qu'ils écoutent alors ce que dit un grand naturaliste allemand sur le matérialisme «vulgaire» des sciences inductives. Peut-être apprendront-ils que les idées de Bacon et de Locke, adoptées par Marx, alors que ni lui ni Engels n'aspiraient à une dictature internationale, que ces idées, dis-je, enrichies et développées, forment la base de toute la science et de la philosophie contemporaine.
«Notre conception du monisme, ou philosophie unitaire, Ñ dit Haeckel (24) Ñ est excessivement claire et ne comporte pas la moindre équivoque. Pour nous sont également inadmissibles et l'esprit vivant hors de la matière, et la matière morte ; ils sont combinés inséparablement dans chaque atome... Les éléments simples de la chimie analytique... sont les résultats de différentes combinaisons d'un nombre variable d'atomes primitifs... L'atome de carbone (le vrai créateur du monde organique) est, d'après toute probabilité, la combinaison en tétraèdre de quatre atomes primitifs... Dès que notre globe se refroidit (d'après l'hypothèse de Laplace) et que la vapeur se condensa en eau, les atomes de carbone commencèrent leur activité créatrice, s'unirent avec les autres éléments en combinaisons plasmodiques et capables de développement et pendant une longue période notre globe fut habité seulement par les Protozoaires ou organismes composés d'une seule cellule... L'histoire de la descendance animale nous mène pas à pas depuis les êtres les plus primitifs, à travers les Métazoaires, jusqu'à l'homme... Notre corps humain fut bâti très lentement, peu à peu, par une longue série d'ancêtres vertébraux ; le même procédé construisit notre âme... L'âme humaine est tout simplement la somme de nos sensations, volitions, pensées, de ces fonctions physiologiques qui ont pour organe élémentaire les microscopiques cellules-ganglions de notre cerveau... Chaque homme de science est persuadé positivement que les Protozoaires possèdent aussi une âme, et que cette âme-cellule se compose aussi de sensations, de perceptions et de volitions, les sensations, les pensées et les volitions humaines ne différant que par la quantité de celles des Protozoaires... A présent, nous savons définitivement que la vie organique se développa aussi en harmonie avec des «lois éternelles», les mêmes que celles de l'évolution du monde inorganique, formulées par Lyell en 1830.» Parlant de la morale humaine, Haeckel dit : «Fais aux autres ce que tu veux qu'ils te fassent. Cette prescription morale, la plus élevée qu'on connaisse, fut enseignée et adoptée durant des milliers d'années avant le Christ... Nous en héritâmes sous le nom d'instinct, les mammifères, nos ancêtres, vivant en société, l'ayant pratiquée entre eux.»
L'homme-animal, l'homme produit d'évolution organique au point de vue physiologique et moral, voilà la base de la science de notre temps. Tous les savants, même catholiques fervents, comme Secchi et l'abbé Moigno, ont adopté la doctrine à peu près en les mêmes termes que Haeckel... En fait, à notre époque, personne ne parle du matérialisme comme d'une doctrine à part. Je le répète, matérialisme est devenu synonyme de science. Au temps des Encyclopédistes, alors que la science était envahie par la théologie et la métaphysique, ou au commencement de notre siècle, quand la doctrine des cataclysmes dominait la géologie et que Cuvier combattait la doctrine de Lamarck et de Geoffroy-Saint-Hilaire, à cette époque, la controverse sur le matérialisme avait grande importance. Mais depuis cinquante ans, se dire matérialiste signifie tout simplement ne pas être un ignorant qui nie la science, ne pas être un théologien, talmudiste, métaphysicien ou social-démocrate. Pour Engels qui commençait à s'émanciper de l'absurdité métaphysique sous l'influence de Feuerbach, les doctrines scientifiques durent lui apparaître comme une sorte de révélation. Mais il n'avait aucune raison pour attribuer à Marx et à lui-même l'invention de ces vérités élémentaires de la science moderne.
Et même je doute fort qu'Engels se soit jamais complètement émancipé de la domination de la métaphysique. Il ne se révèle ni matérialiste ni scientifique quand, dans sa polémique avec Dürhring, il nie toute influence de la force dans l'histoire, ou quand il glorifie l'esclavage comme bienfait pour l'humanité.
«En général, lisons-nous chez Engels, la propriété ne fut pas dans l'histoire le résultat du pillage ou de la violence... Elle provient de causes économiques. La violence n'a aucune part dans sa création... Toute l'histoire des origines de la propriété privée est basée sur sur des causes exclusivement économiques, et pas une fois il n'est besoin pour l'expliquer de recourir à la violence, au pillage, à l'Etat (25) ou à n'importe quelle autre intervention politique... La propriété doit être créée par le travail avant que l'on puisse l'approprier par la force... avant que l'esclavage devint possible, il faut que la production et l'inégalité de la distribution aient déjà existé.»
Pas de violence, pas d'intervention de la force ni de l'Etat... C'est la production elle-même qui engendre l'inégalité, l'oppression, l'esclavage... Dans ce cas, quelle abomination, quelle malédiction pour l'humanité que la production et le travail, qui sont les seules sources de toutes les iniquités sociales !
Mais, demanderai-je alors, sur quelles théories s'appuyaient les hommes primitifs, quel capital leur était nécesaaire quand ils se tuaient les uns les autres, pour se régaler de chair humaine ?
Engels, en vrai sophiste, triomphalement enseigne à Dühring que Robinson captura Vendredi parce que le premier était un représentant de la haute culture et était mieux armé que ce dernier. «Les producteurs des armes plus perfectionnées triomphèrent toujours des producteurs inférieurs», ajoute-t-il. Mais Robinson sauvait Vendredi de la peu agréable perspective d'être mangé par ses nobles concitoyens. Ces derniers avaient tromphé de Vendredi avant Robinson. Avaient-il triomphé par leur éducation supérieure ou par la force ? Ménélik et les abyssins ont-ils été battu par les Italiens parce qu'ils sont plus avancés en civilisation et en forme de production, ou parce qu'ils ont été les plus forts ? Et les barbares ont-ils détruit la civilisation gréco-romaine parce ce qu'ils étaient plus développés, plus industrieux et plus civilisés ? Non, c'est la force, la brutalité, la violence, qui triomphaient avec eux.
Où Engels a-t-il trouvé sa doctrine néfaste qui légalise l'oppression et l'esclavage ? Il a dit maintes fois qu'il exprimait les idées de Marx. Mais ce dernier n'a jamais nié le rôle de la force et de la violence, ni dans la vie économique, ni dans la politique.
«... L'unité des grandes nations a été créée par la violence,et de nos jours elle est devenue un facteur puissant de la production sociale» Marx, (Guerre civile en France en 1870-71.)
Qui a raison, Marx admettant, conformément à l'histoire, le rôle de la violence, ou Engels, prêchant aux ouvriers qu'ils sont exploités, opprimés, d'après leur bonne volonté d'esclaves ?
Et puis, sur quoi se base-t-il quand il enseigne que, «sans l'esclavage, la Grèce antique n'aurait pu se développer, ni elle, ni son art, ni sa science...» ou que «l'esclavage à cette époque était un grand pas progressif» ? Si l'esclavage fut un facteur progressif dans l'histoire, pourquoi la même Grèce tomba-t-elle dans un état barbare sous la domination turque ? L'esclavage fleurit par là jusqu'au commencement de notre siècle. Comment est-il arrivé que, durant vingt siècles, la même Grèce, le même peuple avec le même esclavage, au lieu de continuer son incomparable civilisation, tomba de plus en plus dans un état sauvage ?
Je ne connais d'exemple pareil dans aucune littérature, sauf parmi les défenseurs de l'esclavage. Les apologistes du despotisme et de l'esclavage disent au moins qu'ils sont les représentants du pouvoir armé et que le peuple, la «canaille», doit leur obéir. Mais voici le chef du socialisme scientifique qui raconte aux ouvriers que leurs pères se soumettaient volontairement aux riches, que la force n'a point été nécessaire pour les amener à se vendre, eux et leurs enfants, et même qu'ils poussèrent la lâcheté jusqu'à volontairement céder aux riches le droit de la première nuit de noces !
Jamais personne n'a outragé le prolétariat de la sorte. Pour avancer pareille assertion, il faut être un falsificateur avéré dans le domaine scientifique. Pauvre science, que de stupidités et de monstruosités prêcha Engels en ton nom !
Et l'on veut imposer aux ouvriers allemands tout ce ramassis d'obscurantisme et d'abrutissement comme un socialisme scientifique... Mais l'ouvrier allemand est trop intelligent, trop solidaire et trop cordial pour rester longtemps sous l'empire d'une doctrine pareille. Et l'on sent déjà les signes de révolte prochaine.
Seulement, les pygmées qui se posent en élèves scientistes de ce grand maître de la falsification des idées vont lui rester fidèles ; ils sont trop ignorants pour comprendre et aimer la vérité. Eux aussi, comme leur maître, appartiennent à cette catégorie d'hommes condamnés par Dante à errer en enfer en dehors de l'humanité souffrante comme ayant été trop égoïstes sur terre.


X
Revendications social-démocratiques.
L'État centralisé et tout-puissant ; les droits, les besoins des individus soumis à la discipline, subordonnés aux ordres des fonctionnaires d'Etat, la production organisée par l'Etat, les citoyens enrégimentés dansl'armée du travail, spécialement pour l'agriculture(Manifeste Communiste)..., tel se révèle l'idéal baroque de ce socialisme répulsif qu'on tâche d'imposer aux ouvriers sous le nom de «socialisme scientifique». Nous connaissons déjà la philosophie métaphysique et réactionnaire de cette école. Examinons à présent ses conceptions socialistes, ses revendications d'aujourd'hui. Peut-être que de nos jours, sous l'influence du progrès général des sciences et de la culture intellectuelle, la social-démocratie modifie la conception soldatesque du Manifeste daté de 1848. Prenons l'ouvrage contenant le progamme le programme officiel de la social-démocratie scientifique, l'ouvrage de K. Kautsky : Les Bases de la social-démocratie.Que professe aujourd'hui le parti au sujet de la production socialiste et sur le droit individuel dans la société future ?
Dans le chapitre X sur «le socialisme et la liberté», nous lisons :
«La production socialiste n'est pas compatible avec la liberté du travail, c'est-à-dire avec la liberté pour l'ouvrier de travailler quand, où et comment il l'entend... C'est vrai, sous le régime du capitalisme, l'ouvrier jouit encore de la liberté jusqu'à un certain degré. S'il ne se plait pas dans un atelier, il peut chercher du travail ailleurs. Dans la société socialiste (social-démocratique), tous les moyens de production seront concentrés par l'Etat et ce dernier sera le seul entrepreneur ; il n'y aura pas de choix. L'ouvrier de nos jours jouit de plus de liberté qu'il n'en possédera dans la société socialiste (social-démocratique). Ce n'est pas la social-démocratie qui élimine le droit de choisir le travail et le temps, mais le développement (?) de la production même.»
La production, mais non la violence, créa toutes les iniquités, et l'oppression dans le passé, nous disait Engels ; la même production créera l'esclavage dans la société social-démocratique, nous assure l'ouvrage officiel du parti. S'il en est ainsi, pourquoi la même production créa-t-elle dans le passé comme aujourd'hui deux catégories d'hommes : les uns prêchant la discipline, la subordination, la soumission et l'esclavage ; les autres la liberté, l'affranchissement, la révolte et la solidarité ? Pourquoi la social-démocratie prêche-t-elle toujours les doctrines de ceux de la première catégorie, que l'histoire stigmatise des noms de réaction, d'obscurantisme, d'oppression ? Bien que ces deux catégories fussent le résultat du mode de production, néanmoins l'humanité accomplissait son évolution progressive en combattant toujours les hommes et les institutions de la première catégorie et en acclamant les hommes et les institutions de la seconde. Je n'insiste pas sur la conception complètement erronée de l'influence exclusive de la  forme de production dans l'histoire. Mais admettons qu'elle soit exacte. Je n'en vois pas davantage pourquoi la social-démocratie prêche aux opprimés, aux exploités les doctrines de subordination et d'obscurantisme, et s'attache à ridiculiser les idées d'amancipation et se solidarité prêchées par R. Owen et autres amis ou bienfaiteurs de l'humanité. Les théoriciens et les chefs de parti trouvent-ils le peuple insuffisamment abruti par l'Eglise, l'Etat, l'exploitation, la magistrature, le militarisme, etc. ?...
Il ne faudrait pas croire que les passages plus haut cités expriment les idées personnelles de Kautsky, écrivain assez médiocre en lui-même : cet idéal d'une société subjuguée par l'Etat est la base fondamentale de la social-démocratie en tous pays. Un autre social-démocrate, un Anglais et de beaucoup supérieur au précédent, S. Webb, dans sa brochure Le Socialisme vrai et faux,affirme à ses lecteurs que «rêver d'un atelier autonome dans l'avenir, d'une production sans règles ou discipline... n'est pas du socialisme» (26). Un troisième, un Russe cette fois-ci, très estimé des démocrates, est si scandalisé par l'idée que l'humanité pourra vivre dans une société solidaire, n'ayant d'autre guide que l'entente libre, qu'il ne trouve rien de mieux que de ridiculiser nos principes de solidarité en disant : «Dans la société future des anarchistes, on guillotinera par libre entente.»
Pauvre homme ! ton cerveau est si encombré des notions de discipline, d'ordre, de subordination, d'exécution et autres beautés de la société esclavagiste et militaire, qu'il ne peut pas imaginer la peine de mort abolie par l'humanité éclairée.
Au nom de quel bien-être ces rêveurs de caserne, d'armée du travail, de discipline et de la subordination veulent-ils priver l'humanité social-démocratique de liberté, d'initiative et de solidarité ? Peut-être pensent-ils réaliser un système communiste si parfait que l'individu se soumettrait volontiers à tous les ordres et à tous les commandements des fonctionnaires de l'Etat. Voyons comment les législateurs de la social-démocratie prétendent organiser la distribution des produits du travail ainsi discipliné.
Le même Kautsky, dans le chapitre IX du même ouvrage : «distribution des produits dans l'Etat futur», répondant aux objections des adversaires du socialisme, déclare :
«Nos adversaires devraient démontrer que l'égale rétribution est une conséquence inévitable du socialisme.» Je crois que les adversaires peuvent démontrer bien facilement à cet auteur et aux démocrates allemands que, hors l'égalité ou équivalence économique, il n'y a pas de socialisme et que le communisme, sous le drapeau duquel les élèves d'Engels prétendent se ranger, accepte comme principe fondamental : «De chacun sa volonté, à chacun selon ses besoins.» Mais Kautsky continue, au nom de la démocratie allemande à enseigner aux ouvriers que dans leur Etat soclail-démocratique :
«Toutes les formes de salaire contemporain : rétribution à l'heure ou aux pièces ; primes spéciales pour un travail au-dessus de la rétribution générale ; salaires différents pour les genres différents de travail... toutes ces formes de salaire contemporain, un peu modifiées, sont parfaitement praticables dans une société socialiste.» Ici, il est nécessaire de ramener à la vérité ce philosophe du «socialisme scientifique». Le système du salaire pourra fonctionner dans leur Etat social-démocratique, comme il fonctionne dans l'Etat exploiteur et capitaliste actuel, mais jamaisdans une société socialiste.L'auteur et ses amis se trompent du tout au tout en croyant que leur Etat démocratique, militairement organisé avec le système de rétribution par salaire, l'appelât-on encore SALAIRE qualificatif,a quelque rapport avec le socialisme. Ce dernier, d'après la conception des premiers préconisateurs du socialisme, affirme les droits des individus à la liberté sans restriction, au développement complet et harmonieux ; il nie l'exploitation de l'homme par l'homme, par la société, par l'Etat ; il nie justement le système Ñ si cher aux démocrates allemands Ñ du salariat. Le salariat est la base du capitalisme ; en l'admettant pour votre Etat, vous confirmez, messieurs, ce que les gens de bien disaient depuis longtemps à votre adresse : Vous avez dénaturé l'idée fondamentale du socialisme ; vous avez substitué à l'émancipation la discipline et la subordination, à la solidarité l'ordre et l'obligation de la caserne, à l'égalité économique le privilège, et en cela vous avez trahi la cause du peuple, les revendications de l'humanité souffrante. C'est avec raison que notre ami Domela Nieuwenhuis, en parlant de vous, poussait ce cri : «Le socialisme en danger !» C'est pour cela aussi que vous avez mérité des éloges de la bourgeoisie éclairée.
A vrai dire, la bourgeoisie radicale pourrait non seulement adopter une pareille profession de foi, prétendue socialiste, avec le système du salaire qualificatif, mais encore observer que les revendications du parti social-démocratique, formulées par le chef et fondateur du parti, Liebknecht, sont plutôt modérées. Dans son article : Le Programme du socialisme allemand(27), Liebnecht pose la question : «Qu'est-ce que nous demandons ?», puis il déclare:
«Liberté absolue de la presse, liberté de conscience absolue, suffrage universel pour tous les corps représentatifs, pour tous les services publics, soit nationaux, soit communaux ; éducation nationale (?), les écoles ouvertes à tous, l'éducation et l'instruction accessible à tous avec la même facilité ; l'abolition de l'armée permanente et l'organisation d'une milice nationale ; de sorte que chaque citoyen soit soldat, et chaque soldat, citoyen ; une cour d'arbitrage international ; l'égalité des sexes ; les mesures de protection pour la classe ouvrière (limitation des heures de travail, règlements sanitaires, etc.).
Pour qu'il n'y ait pas de doute, Liebknecht ajoute : «Ce sont des réformes déjà accomplies ou en train d'être réalisées dans les pays avancés, et elles s'accordent pleinement avec la démocratie.» Avec la démocratie, oui, mais pas avec le socialisme. Et puis, la démocratie et les libéraux des pays avancés ont déjà réalisé ou sont disposés à réaliser immédiatement le fédéralisme, le referendum, la législation directe, l'autonomie communale Ñ institutions niées et combattues par les social-démocrates. Nous savons déjà que Marx et Engels avec Multman Barry (l'agent des conservateurs anglais) ont exclu les fédéralistes de l'Internationale, que Liebknecht se déclara en 1872 (alors qu'il était encore révolutionnaire, ce qu'il n'est plus aujourd'hui) «l'adversaire de toute république fédérative»; que les social-démocrates anglais Ñ heureusement leur nombre est insignifiant et, sauf Hyndman, tous sont des médiocrités Ñ ont combattu le referendum et votèrent aux dernières élections pour les conservateurs, contre le ministère gladstonien qui, lui au moins, avait introduit la journée de travail de huit heures dans tous les établissements et ateliers du gouvernement, avait obtenu l'autonomie communale, et luttait en faveur du «home-rule» et pour l'abolition de la Chambre des lords.
Même en France, où la tradition de la Commune est si forte, les social-démocrates, sans soupçonner qu'ils font le jeu de l'école réactionnaire de Hegel, évitent d'employer les mots fédéralisme, fédération. Ils n'osent pas prêcher l'organisation de «l'armée du travail spécialement pour l'agriculture» ; ils n'osent pas non plus, malgré leurs aspirations les plus chères, abolir des fédérations locales, mais ils évitent le mot détesté par Hegel, Bismark, Engels, Liebknecht et autres et appellent leurs fédérations «agglomérations». Ces savants du «socialisme scientifique» ignorent que le terme géologique agglomérat signifie amoncellement, entassement de divers minéraux et que les hommes et les sociétés solidaires s'unissent, pactisent, s'allient, se fédèrent, mais ne s'agglomèrent point. En parlant de leur groupe parlementaire, ils peuvent dire que ce groupe et ses doctrines forment un agglomérat bizarre des idées réactionnaires, qui permet à Millerand de se déclarer pour la sainte propriété individuelle, Guesde pour le collectivisme allemand, que nous venons d'analyser, G. Deville contre la révolution, et que tous ensemble constituent un agglomérat archaïque, également bon pour un musée minéralogique et pour un parlement de panamistes.


XI
Ethique social-démocratique.
En terminant, je devrais esquisser leur tactique d'agitation, leur mode de propagande et leur polémique contre les socialistes en général et spécialement contre nous, les anarchistes. Mais le courage me manque pour entreprendre un travail aussi désagréable. Et puis, à quoi nous servira-t-il de savoir comment peu à peu leur tactique d'action et d'agitation légale les amena vers cette étrange conception du socialisme qui les fait plus réactionnaires dans leurs revendications que les radicaux-socialistes français ou les simples libéraux et radicaux anglais ?De même, je ne crois pas très utile de raconter en détail comment Liebknecht et ses amis tentèrent de faire passer Bakounine pour un agent du gouvernement russe ; comment le même Liebknecht calomniait Domela Nieuwenhuis, traitait de charlatans ou d'agents provocateurs des hommes d'une pureté de caractère notoire, comme le noble et généreux Cafiero ; comment enfin le même Liebknecht publia dans son journal que Werner, arrêté à Berlin pour tenue d'une imprimerie clandestine, était «le même avec qui se consultait Hoedel»!... Non, je ne veux pas, je ne peux pas m'occuper des exploits de tous ces nobles législateurs ; en ce qui concerne spécialement Liebknecht, les épithètes de «calomniateur de profession» et d'«anarchisten-fresser» (mangeur d'anarchistes), que lui ont decernées nos amis d'Allemagne, lui suffisent.
Mais deux procédés de leur tactique sont trop caractéristiques pour que je ne les mentionne pas ici. L'un, c'est leur éthique individuelle ; l'autre, leur conduite envers les révolutionnaires d'autres nationalités.
Fidèles à la métaphysique réactionnaire de Hegel, qui prêchait que l'individu doit se soumettre complètement à l'autorité de l'Etat et qu'il n'y a pas de question de droit et de besoins individuels, les publicistes et les orateurs du parti prêchent aux ouvriers que l'individu n'a aucune signification dans l'histoire et dans la société, et que tous ceux qui pensent que la liberté individuelle et la satisfaction complète des besoins physiques et moraux de l'individu seront garanties dans la société future, sont des utopistes. Par conséquent, l'ouvrier doit savoir qu'il n'a qu'à se soumettre aux ordres... de qui ? Ñ Ah ! de ces deux hommes exceptionnels, fondateurs du socialisme «scientifique», qui ont découvert la loi de la concentration du capital, la plus-value, la méthode dialectique, le matérialisme, le monisme, l'explication matérialiste de l'histoire, la tactique révolutionnaire par les voies légales, le communisme avec une «armée du travail spécialement dans l'agriculture», etc., etc.... L'individu en général n'a aucune signification, mais Marx et Engels sont les deux exceptions du genre humain. Font aussi exception leurs héritiers : les Aveling et les Lafargue, ainsi que leurs héritiers d'adoption, Liebknecht, Bebel, Auer, Guesde, Plekhanoff et autres. L'ouvrier ignorant, le troupeau humain, composé d'insignifiantes nullités, doivent se soumettre et obéir à tous ces «übermenschen», ces êtres supra-humains... C'est ce qu'on appelle l'égalité social-démocratique et scientifique...
Et dire que de pareilles monstruosités sont débitées devant la société européenne, qui possède déjà l'ouvrage de J.S. Mill: Sur la Liberté,celui de Guyau : La Morale sans sanction ni obligation ;quand la philosophie moderne, d'après le professeur Wundt, demande à l'individu, non pas la soumission, mais bien la bonne volonté.
Le comble est leur conduite en face des actes révolutionnaires dans les autres pays. Leur «manifeste Communiste» disait que «les communistes agissent partout d'accord avec les révolutionnaires». Nous connaissons leur «agissements d'accord» avec les révolutionnaires de la Commune de Paris. Voyons comment ils agirent avec les autres révolutionnaires.
En 1875-76, pendant la révolution serbo-bulgare, quand tout le monde sympathisait avec les insurgés, quand Gladstone et les hommes honnêtes de la bourgeoisie anglaise organisaient des meetings et des souscriptions au profit des insurgés, seuls les organes social-démocratiques firent une propagande nuisible à ceux qui combattaient pour leur liberté, en assurant aux ouvriers que la révolution était provoquée par le despotisme russe et au profit de ce dernier. La même infamie, ils l'ont lancée contre la malheureuse nation arménienne, massacrée par l'armée turque, laquelle est organisée et commandée par des officiers allemands (28).
Quand nos amis italiens ont organisé, en 1877, l'insurrection de Benevento, les social-démocrates à Berlin crièrent que Cafiero, Malatesta et leurs amis Ñ parmi ces derniers se trouvait le héros de la révolution russe, Stepniak Ñ étaient tous des agents provocateurs. La conduite de ces policiers amateurs de Berlin fut si révoltante, qu'un journal bourgeois observait que Liebknecht et Cie pourraient désapprouver l'acte, mais qu'il n'était guère honnête de traiter de malfaiteur et de provocateur Cafiero, qui, renonçant à une carrière brillante, sacrifia son immense fortune pour la cause de l'affranchissement social du peuple.
Ce fut surtout envers nous, les révolutionnaires russes, que leur conduite fut révoltante. De 1876 à 1881, à chaque attentat révolutionnaire, à chaque manifestation du parti de cette jeunesse héroïque, qui faisait l'admiration du monde civilisé, ces calomniateurs internationaux, avec une rage réactionnaire, vomissaient les plus stupides, les plus grossières injures.
Au commencement, nous, les proscrits russes, évadés de Sibérie et des prisons, nous protestions contre leurs attaques dans la presse socialiste ; mais, bientôt nous comprîmes que ce qui pouvait nuire au mouvement révolutionnaire russe n'était pas leurs attaques, mais au contraire leur sympathie et leur concours. Ceux d'entre nous, les socialistes russes, qui adoptaient les doctrines social-démocratiques et avaient les sympathies d'Engels, de Liebknecht et Cie, devenaient immédiatement les adversaires de la révolution et combattaient les révolutionnaires. Un de ces Russes, très estimé et protégé par la coterie d'Engels, Outine, se distingua par ses exploits contre les révolutionnaires et finit par implorer le pardon du tsar.
Un autre, protégé des social-démocrates, Plekhanoff, qui continua la «triste besogne»d'Outine, se vanta, dans son rapport au congrès social-démocratique de 1891, à Bruxelles, d'avoir eu, lui et ses amis, «à lutter pendant des années entières contre les différentes fractions des doctrines bakounistes» (page 4).
A proprement parler, le rapport comprend, sous le nom de «bakounistes», les communistes-fédéralistes russes, qui furent les instigateurs du grand mouvement de propagande parmi les ouvriers et chez les paysans (1873-1878), inaugurèrent la lutte héroïque du Comité exécutif, et fondèrent le fameux parti socialiste révolutionnaire «Zemlia i Volia» (Terre et Liberté). Plekhanoff et ses amis, continuateurs d'Outine, combattaient toutes les fractions révolutionnaires.
«Remarquez bien, citoyens, écrit ainsi Plekhanoff, que ce ne sont pas les anarchistes seuls que nous entendons sous le nom de bakounistes». Feu P. Tkatcheff se croyait partisan de Blanqui (il l'était). Il combattait les anarchistes et polémisait avec Bakounine lui-même» (page 5). Il en est de même pour le parti de «la Volonté du Peuple» dirigé par le célèbre «Comité exécutif» (page 5).
Autrement dit, les social-démocrates russes, élèves imitateurs et fidèles d'Engels, de Liebknecht et Cie, combattirent toutes les fractions du parti révolutionnaire russe. Cela est parfaitement vrai : ils les combattirent ! Et quand ? Alors que la stupidité et la cruauté proverbiale régnaient en Russie, sous le nom d'Alexandre III, alors que Pobodonostzeff, ce Torquemada russe, les mouchards, les gendarmes et les bourreaux pendaient, étranglaient, déportaient dans les mines de Sibérie des femmes sublimes de dévouement, des hommes héroïques dans leur lutte pour l'émancipation sociale du peuple russe, alors que la bourgeoisie éclairée et paisible admirait et glorifiait les martyrs du despotisme russe ; c'est à ce moment que ces disciples de la caserne, de l'armée, du travail spécialement pour l'agriculture, les combattaient. Tandis que notre grand romancier Tourgueniev écrivait l'apologie de la modestie, du dévouement des jeunes filles révolutionnaires, Ñ Plekhanoff les combattait ; tandis que le même Tourgueniev, sur son lit de mort, reconnaissait «les terroristes russes (Comité exécutif) pour des hommes de grand caractère» ; tandis que l'écrivain américain George Kennan publiait son admiration pour les victimes d'Alexandre III, Plekhanoff les combattait ; tandis que la Russie souterraineÑ cette galerie de portraits si vivants et si attrayants des révolutionnaires russes due à la plume du valeureux Stepniak Ñ faisait le tour du monde en toutes langues, que les honnêtes gens de toute condition sociale sympathisaient avec eux, que les femmes du monde entier s'attendrissaient devant ces portraits, Plekhanoff les combattait ; il combattait toujours, ce courageux social-démocratique...
Mais ce qu'il y a de plus révoltant, de plus honteux, c'est qu'un pareil rapport pût être présenté, lu et approuvé dans un congrès d'hommes se disant socialistes et révolutionnaires.
Voilà jusqu'à quel point la propagande de légalisme, de discipline, de subordination, dut démoraliser la social-démocratie, pour que fût approuvée pareille malpropreté !
Pas une voix indignée ne s'éleva pour rappeler à la pudeur cet étrange révolutionnaire. Au contraire, le rapporteur est devenu un homme populaire chez les social-démocrates, justement grâce à ce rapport. Comme jadis Outine un peu avant qu'il n'implorât son pardon auprès du tsar, Plekhanoff, depuis son apparition sur la scène social-démocratique en Occident, est devenue persona grataauprès d'Engels, de Liebknecht et Cie. Ce digne homme déclare encore dans le même rapport :
«Nous, (Plekhanoff et consorts) pouvons nous féliciter maintenant d'avoir déblayé le terrain pour le socialisme scientifique.» (Rapport, page 4.) Non, ce ne fut pas Plekhanoff qui «déblaya le terrain» de toutes les fractions révolutionnaires en Russie. Si ce déblaiement du terrain eut vraiment lieu Ñ ce qui n'est pas prouvé, Ñ la gloire tout entière en revient au grand fétiche des patriotes français, à Alexandre III, à ses ministres pendeurs, à ses mouchards innombrables... Je crois même que le rapporteur eut tort de triompher si tôt : d'après les articles nombreux publiés dans les journaux et les revues russes, d'après les sifflets que la jeunesse russe octroya à Plekhanoff lui-même, quand cette jeunesse honnête et généreuse connut le contenu de son rapport ; Ñ il semble, en somme, que, dans la Russie proprement dite,le terrain n'est pas déblayé pour le «socialisme scientifique» et que le monde socialiste russe a plus d'estime pour les «utopistes» comme Tchernychevsky et ses disciples... que pour Engels et Plekhanoff.


Faut-il blâmer le peuple russe de cette préférence ? Selon la définition des social-démocrates, chaque socialiste convaincu, tout ami éclairé de l'humanité peut revendiquer hautement le titre d'utopiste accompli. dans une brochure : Anarchism and Socialism,chaleureusement recommandée par Mme Marx-Aveling, nous lisons en caractère italiques :«Utopiste est celui qui s'appuie sur un principe abstrait, dans la recherche d'une organisation sociale parfaite (29)
Lisez attentivement cette phrase et vous y découvrirez que les utopistes sont des hommes de principes et qu'ils veulent réorganiser la société actuelle, basée sur l'exploitation, l'ignorance et l'oppression, pour en faire une société solidaire et communiste, où l'individu aura liberté, instruction et bonheur, au milieu de ses semblables libres aussi, éclairés et heureux. J'avoue nettement que je suis utopiste, j'ai même peur de ne pas l'être assez, car on pourrait me soupçonner d'être un homme sans principes, comme Engels et des disciples, et d'être comme eux capable de dénaturer la terminologie scientifique, la conception du socialisme, et enfin, au lieu de prêcher l'affranchissement, l'émancipation et la solidarité, de me déshonorer au point de prêcher «l'organisation de l'armée du travail spécialement pour l'agriculture», la  discipline la subordination, en un mot, la social-démocratie...
A vous aussi, ami lecteur, je souhaite de tout mon coeur que vous soyez toujours un homme de principes. Cette qualité est le propre des utopistes, alors soyez utopiste. Dites hautement et répétez sans cesse que les grands utopistes, Ñ Saint-Simon, Fourier, R. Owen, Tchernychevsky Ñ étant des hommes de principes, furent en même temps les grands amis de l'humanité ; qu'ils sacrifièrent leur fortune et leur vie à l'émancipation de cette humanité souffrante, tandis que les hommes sans principes, Engels, Singer (30) et autres multiplièrent leur fortune en exploitant les ouvriers (31)... Ajoutez encore à cela qu'en qualité d'homme de principes socialistes, vous ne propagerez jamais l'exploitation et le salaire qualitatif, que vous ne calomnierez jamais les hommes, les partis et les nations qui luttent pour la liberté ; qu'au contraire, vous soutiendrez toujours et partout les efforts des déhérités pour secouer le joug d'oppression et d'esclavage, et que, quand les événements réclameront l'action et le dévouement pour nos principes, vous saurez supporter, comme les autres, de longues années de persécution et d'emprisonnement, et vous serez même capable de monter à l'échafaud, aussi courageux, aussi tranquille que Jean Huss, Thomas Morus, Giordano Bruno, Varlin et Sophie Perovsky (32).

 

NOTES

(1) Ñ Le congrès de 1873 fut sans signification aucune pour le mouvement socialiste. Mais celui de la Haye de 1872, où Marx et Engels triomphèrent, fut réellement d'une grande importance historique. Ces messieurs chassèrent les fédéralistes de l'Internationale et, par le même acte, tuèrent la grande Association. Par conséquent, nous parlerons ici seulement du congrès de 1872 qui a sa place marquée dans l'histoire.(2) Ñ Nous citons d'après le Journal des Economistes, page 328, n°9, 1839.
(3) Ñ Je cite d'après le texte de la première édition de 1848.
(4) Ñ Il n'est pas inutile de rappeler que Jung avait refusé de se rendre à ce congrès. «Marx et Engels me pressèrent de venir... Je refusai... Le jour suivant, ils revinrent... Engels me dit même : «Vous êtes le seul homme qui puisse sauver l'Association.» Je lui répondis que je ne pouvais aller à la Haye qu'à une seule condition, c'était que Marx et lui n'y allassent pas.» Ñ On voit que, même parmi leurs adhérents, on considérait leur influence comme néfaste.
(5) Ñ Voir Histoire de l'Internationale par un bourgeois républicain (Fiaux).
(6) Ñ Au congrès de Francfort en 1894, un délégué dit : «La médecine du socialisme doit être administrée à petites doses.»
Un honnête savant disait dernièrement à un de nos amis : «Mais que veux-tu, le programme des radicaux est plus avancé que celui des socialistes !» Et c'est vrai.
(7) Ñ Dans sa brochure L. Feuerbach,il traite le matérialisme des sciences naturelles de «vulgaire», par opposition au sien.
(8) Ñ W. Wund : «Relation de la philosophie de notre siècle et de la vie», discours prononcé à l'université de Leipzig, 1889. (Nous citons d'après une traduction russe.)
(9) Ñ Voir Conversationsd'Eckermann, 3° partie.
(10) Ñ Que le lecteur se souvienne de la définition immortelle de la métaphysique faite par Voltaire. En ce qui concerne Hegel, M. Wundt, plus haut cité, dit : «Hegel est un vrai philosophe de la Restauration. Il est plein de la conviction que l'individu doit servir... l'Etatavec une soumission absolue à une volonté unique. Dans une forme absolue, il glorifie le constitutionnalisme bureaucratique... L'idée générale de sa philosophie de l'histoire est subordonnée et sert en même temps à la tendance philosophique de l'époque de la Restauration.» (Voir le même discours.)
(11) Ñ Locke, Condillac, les Encyclopédistes, Bichat, Magendi, Claude Bernard et autres.
(12) Ñ S. Webb, History of Trade-Unionism, 1804, p. 314.
(13) Ñ Dans le texte anglais publié par Engels après la mort de Marx, il y a la phrase : «Un capitaliste tue beaucoup de capitalistes.»
(14) Ñ Les marxistes prétendent que c'est leur maître qui donna le premier l'explication matérialiste de l'histoire. Nous verrons plus loin comment les idées de Vico, de Locke, de Saint-Simon, de Quételet, de Buckle, de Hodgers furent attribuées à Marx. Je veux seulement indiquer ici la contradiction de ceux qui affirment la prédominance de la lutte et du développement économique dans l'humanité, et qui veulent, en conséquence, astreindre les ouvriers à adopter avant tout, en vue de leur émancipation économique et sociale, la lutte... politique et légale.
(15) Ñ Dictionnary of statistics, 50 years of national progress.
(16) Ñ Essays on finance.
(17) Ñ Il n'est pas douteux que le fait n'existe, mais il n'est qu'un aspect d'un phénomène général de va-et-vient.
(18) Ñ Il serait intéressant de comparer les résultats du mouvement socialiste (ou plutôt ouvrier) dans les différents pays. Le camarade qui voudra faire un travail là-dessus trouvera des renseignements dans les Blue-Books (livres bleus) de 1893 et dans les rapports consulaires.
(19) Ñ Il paraît que ces messieurs se proposent sérieusement pour le commandement de l'armée du travail. Bebel assistait au dernier congrès des social-démocrates à Vienne, non comme un simple délégué, mais comme un général, une tête couronnée, venant faire une revue, selon ses propres expressions.
(20) Ñ ... dass Ich Gegener jeder Foederativ-Republick bin. Volkstaat,March 1872, p.2 (Mémoire de la Fédération juracienne,p. 28?.
(21) Ñ Tous les compilateurs social-démocrates de tous pays déclarent que l'exposé de ce matérialisme dans l'histoire a appartenu à Engels, et que Marx en formula seulement le principe. Nous verrons plus bas que l'auteur de cet exposé quelque peu étrange est en pleine contradiction avec Marx. Ce dernier, révolutionnaire de conviction, n'a jamais nié le rôle de la force et de la lutte dans l'histoire ; jamais non plus n'affirma-t-il que les sciences inductives «sont connues sous le nom de métaphysique».
(22) Ñ M. Kerkup, dans son History of socialismindique aussi que cette espèce de matérialisme était connue bien avant Marx.
(23) Ñ Voir son article sur le matérialisme français (1845), reproduit par Die Neue Zeit.
(24) Ñ Le Monisme,conférence tenue le 9 octobre 1892 à Altenburg, devant la Société d'Histoire naturelle de l'Est.
(25) Ñ Pourquoi, alors, vouloir conquérir l'Etat ?
(26) Ñ S. Webb dit que c'est de l'anarchie. Je suis bien reconnaissant de cette constatation à l'auteur de l'Histoire du Trade-Unionisme.Oui, c'est nous qui prêchons l'autonomie et la solidarité.
(27) Ñ The programme of German Socialism,Forum Library, New-York, avril 1895, page 28.
(28) Ñ  Le «grand» Moltke fut l'organisateur ; Holz-Pacha et autres en sont les commandants.
(29) Ñ The utopian is one who, starting from an abstract principle, seeks for a perfect social organisation (page 4).
(30) Ñ Parmi les députés social-démocrates, on compte 7 fabricants, 2 rentiers, 2 négociants, etc.
(31) Ñ D'après les journaux, Engels laissa une énorme fortune gagnée par son association à une fabrique de Manchester.
(32) Ñ Liebknecht, qui nie le fédéralisme, calomnie Bakounine, Domela Nieuwenhuis, Cafiero et autres, encourage la police à l'oppression des révolutionnaires et des anarchistes dans tous les pays, et dénonça Werner, le même triste sire déclarait, en 1892, pendant les désordres des affamés de Berlin, qu'aucun social-démocrate ne devait secourir les malheureux fusillés et sabrés par la police et par l'armée. «Un social-démocrate, disait-il, déshonore le parti en sympathisant avec les victimes de Guillaume II» ; et il appelait ces affamés fusillés «lumpen proletariat» Ñ en français, «la canaille». La bourgeoisie de la Cité de Londres, pendant les grandes émeutes populaires, en 1886, non seulement ne défendait pas de secourir les malheureux révoltés, mais avait souscrit une somme énorme au profit des émeutiers. Quelle ¡eçon pour la social-démocratie !


Warlam Tcherkesoff



Georges SOREL
LA DÉCOMPOSITION DU MARXISME
Bibliothèque du Mouvement Socialiste, III 
Librairie des Sciences politiques & sociales 
Marcel RIVIÈRE 
1908
SOMMAIRE
AVANT-PROPOS
I. Formation des utopies. Ñ Passage aux réformes sociales avant 1848. Ñ Ascension des ouvriers à la petite bourgeoisie par l'association de production et par le trade-unionisme. Ñ La paix sociale dans Vidal et dans Considérant.
II. Luttes des pauvres contre les riches.Ñ Les blanquistes. Ñ Intervention des partis. Ñ L'État populaire et ses machines.Ñ Souvenirs de la Révolution : identification établie entre le régime féodal et le capitalisme. Ñ Ascension du prolétariat à la bourgeoisie par l'autorité.
III. Dualisme dans le Manifeste communiste; mesures révolutionnaires et théories voisines de celles des utopistes. Ñ Crainte qu'éprouvait Bernstein au sujet de la capacité politique de la social-démocratie. Ñ Abandon du marxisme par les politiciens.
IV.  Différences entre Marx et les utopistes. Ñ Pas de critique juridique de la propriété privée. Ñ Sophismes de Thompson et de Pecqueur. Ñ Organisation de la production réalisée par le capitalisme. Ñ Régularisation des salaires par l'équilibre économique. Ñ Travail futur fondé sur les usages légués par le capitalisme.
V. Ce qu'il y a d'essentiel dans les notions révolutionnaires de Marx : idée de classe. Ñ Théorie ancienne de la destruction de l'État. Ñ Les Intellectuels. Ñ Analogie de la révolution blanquiste et de la théorie hégélienne, d'après Bernstein ; leurs différences. Ñ Les mythes sociaux.
VI. Renaissance de l'idée révolutionnaire : rôle de F. Pelloutier. Ñ Réaction du syndicalisme sur les marxistes. Ñ Épuration du marxisme. Ñ Grève générale. Ñ La démocratie et le trade-unionisme protégé. Ñ Impossibilité de prévoir l'avenir. Ñ Les renaissances.
NOTES


AVANT-PROPOS
Pendant longtemps, les écrivains socialistes ont cru que Marx avait créé un corps de doctrines au moyen desquelles on pouvait atteindre ce triple résultat : démontrer que les attaques dirigées contre le capitalisme par les classes ouvrières sont les conséquences scientifiques d'une analyse de la production ; fonder sur la philosophie la confiance dans une révolution très prochaine, qui remplacerait le capitalisme par le communisme ; trouver, dans une investigation nouvelle de l'histoire, des règles propres à diriger, d'une manière très sûre, la politique des partis révolutionnaires. En Allemagne, on regardait le système marxiste comme étant au-dessus de toute critique ; la faiblesse des arguments que les professeurs des Universités allemandes avaient opposés au marxisme, justifiait, dans une certaine mesure, l'orgueil de ses partisans.Dans un livre publié en 1886, et qui a fait «autorité dans la science», d'après Ch. Andler (1), un professeur célèbre de Vienne reprochait à Marx et à Engels de ne pas avoir décrit le monde qu'ils aspiraient à voir se réaliser : «Je considère, disait-il, l'exposé d'un état social parfait, non seulement comme tout à fait scientifique,mais même comme indispensable, si le mouvement socialiste doit atteindre ses buts, même en partie seulement (2)». Il est évident qu'en Autriche, on entend encore le mot scientifiquedans un sens archaïque qu'on ne lui connaît plus en France ; il n'existe aucun moyen de produire un pareil tableau d'avenir sans tomber dans les fantaisies ou même dans l'absurde.
«Aucune critique, si exacte soit-elle, des institutions, écrivait-il encore, n'est justifiée, aussi longtemps qu'on n'a pas montré suffisamment la possibilité d'un état meilleur... Les nations ne se décideront jamais à une expérience sociale profonde, si on n'a pas construit d'abord une théorie de droit public socialiste, d'après des données conformes à l'expérience (3).» L'auteur prendrait-il les socialistes pour des étudiants auxquels il aurait à faire passer un examen ? Sans attendre sa permission, les classes ouvrières sont entrées en lutte contre les institutions existantes ; elles ne font pas une critique, mais un siège ; les classes possédantes font fabriquer par leurs publicistes des théories de droit public destinées à excuser leurs capitalisations ; ce sont ces publicistes de la défaillance bourgeoise qui transforment une guerre très réelle en une discussion idéologique Ñ dont les socialistes, interprètes du prolétariat, ne se soucient guère.
Ces malencontreux marxistes ont même poussé la méchanceté jusqu'à ne pas tenir compte des principes qui ont été regardés comme essentiels à tout socialisme par Anton Menger : celui-ci ne peut pas arriver à savoir «si c'est le droit au produit intégral du travail ou le droit à l'existence qui doit former la base de l'organisation juridique future (4).» En 1886, on ne connaissait pas encore la lettre de Marx sur le programme de Gotha ; si notre auteur avait pu soupçonner que, suivant Marx, les salaires devraient être réglés, après la révolution sociale, suivant des principes empruntés au régime capitaliste, il aurait rayé Marx de la liste des écrivains socialistes. On ne saurait, en effet, être socialiste, si on formule des opinions qui ne cadrent pas avec les classifications établies par un professeur aussi notable qu'Anton Menger.
Par suite de leur goût pour les recherches bibliographiques, les professeurs allemands s'occupaient beaucoup de rechercher les sources auxquelles pouvaient avoir puisé Marx et Engels. Celui-ci ayant affirmé que son ami avait renouvelé le socialisme en y introduisant la théorie de la plus-value et la conception matérialiste de l'histoire (5), Anton Menger s'efforce d'établir qu'Engels était mal enseigné sur les anciens écrivains socialistes (6), que William Thompson est le véritable inventeur de la plus-value (7) et qu'il faut être «un ignorant ou un charlatan» pour attribuer à Marx une doctrine empruntée à des prédécesseurs qui l'ont parfois dépassé «en profondeur et en pénétration» (8). Tout le monde sait combien les discussion relatives aux priorités scientifiques engendrent des polémiques violentes et combien elles sont peu capables d'éclairer les principes.
La stérilité de la critique allemande a été constatée par un écrivain plein de tact et de finesse, Benedetto Croce, qui félicite Werner Sombart d'avoir, en 1894, rompu avec les usages de ses collègues universitaires et cherché vraiment à pénétrer la pensée intime de Marx (9).
Il faut reconnaître que le système de Marx présente des difficultés considérables pour la critique, parce que l'auteur n'en a point donné un exposé didactique. Benedetto Croce dit que le Capitalest un «mélange bizarre de théories générales, de polémiques et de satires amères, d'illustrations et de digressions historiques»(10). Il faut aller chercher la pensée de l'auteur, et ce travail n'est pas sans offrir de multiples causes d'erreur. On a souvent accordé trop de portée à de brèves réflexions qui surgissent au milieu de récits, qui, «prises rigoureusement, sont inexactes, et qui nous semblent (elles le sont, en effet) chargées et pleines de vérités (11).» Il faut un véritable travail d'interprétation lorsque les formules de Marx sont données, comme cela arrive parfois, sous une forme satirique. enfin, nous trouvons çà et là de grandes images dont le sens paraît avoir longtemps échappé aux marxistes et qui prennent, aujourd'hui seulement, toute leur valeur, depuis que le syndicalisme révolutionnaire nous montre ce qu'est la lutte des classes.
L'attitude des disciples de Marx a beaucoup contribué à rendre stérile toute critique ; c'est qu'en effet, celle-ci s'exerce d'ordinaire sur les développements que l'école donne à la doctrine d'un maître, plutôt que sur cette doctrine elle-même ; il se trouve que les marxistes, au lieu de développer l'Ïuvre magistrale, se sont livrés à de si nombreuses fantaisies, que les gens sérieux ne les ont pas, généralement, considérés comme des interprètes autorisés de Marx. Celui-ci est donc demeuré isolé.
Personne n'a songé à croire, par exemple, que le matérialisme historique puisse consister dans les paradoxes, les drôleries ou les naïvetés que Paul Lafargue a écrites sur les origines du droit, de la morale ou des religions (12). Marx n'aurait jamais songé que le «le panthéisme et la transmigration des âmes de la Kabbale sont des expressions métaphysiques de la valeur des marchandises et de leur échange (13)». Étonné du peu de bruit que font ses découvertes, Paul Lafargue a déclaré que, par suite de l'ignorance et des préjugés des historiens bourgeois, les socialistes ont le «monopole» du matérialisme historique (14). Kautsky a publié, dans la revue officielle de la social-démocratie, presque toutes les facéties que Paul Lafargue a ainsi présentées comme des applications du marxisme, et il leur a accordé une véritable approbation qui n'a pas peu contribué à faire regarder l'école marxiste comme ridicule.
Constatant que les hommes compétents séparaient si complètement Marx et ses disciples, ceux-ci en vinrent à supposer que leur maître devait occuper dans l'histoire de la pensée humaine un rang tout à fait extraordinaire ; on le regarda, par exemple, comme le seul homme qui eût mérité d'occuper la place abandonnée par Hegel (15), à titre de souverain arbitre de la philosophie. Aussi Ch. Bonnier écrivait en 1895 : «Un reproche que l'on fait souvent aux socialistes, c'est que ni Marx, ni le Capital n'aient encore trouvé de successeur ; cela prouve l'incapacité de notre époque à comprendre aussi bien l'histoire de la philosophie que la philosophie de l'histoire. De même que Hegel n'a trouvé de successeur que vers le milieu de ce siècle, de même n'apparaîtront les successeurs de Marx et d'Engels que lorsque la période du capitalisme sera terminée (16).» En attendant, il fallait prendre son parti de la stérilité de l'école marxiste. Plus curieuse encore est cette phrase de Paul Lafargue : «Il est hardi, même pour la mettre hors de contestation, de toucher à l'Ïuvre [de Marx et d'Engels] de ces deux géants de la pensée, dont les socialistes des deux mondes n'auront peut-être, jusqu'à la transformation de la société capitaliste, qu'àvulgariserles théories économiques et historiques (17)
Ces sentiments d'humilité religieuse que Paul Lafargue exprimait si naïvement, paraissent avoir existé chez un très grand nombre de marxistes et les avoir empêchés de suivre les excellents conseils que leur donnait Benedetto Croce, en 1897 : «Débarrasser la pensée de Marx de la forme littéraire qui lui a donnée ; étudier à nouveau et complètement les questions qu'il s'est posées ; leur donner des formules nouvelles et plus précises, de nouveaux développements et de nouvelles illustrations historiques» (18). Il aurait fallu, pour remplir ce programme, une grande indépendance d'esprit ; les marxistes aimaient mieux faire des résumés qui semblaient à Benedetto Croce plus obscurs que les textes du maître. On peut remarquer, dans une très grande partie de la littérature marxiste, un effort constant pour reproduire des phrases du Capital,en sorte que l'on croirait quelquefois que ces auteurs sont plus familiers avec les livres des liturgistes qu'avec les méthodes scientifiques modernes.
L'école marxiste se trouvait ainsi caractérisée par des fantaisies visiblement étrangères au système de Marx, et par un immobilisme tenant de la servilité. La doctrine pouvait donc paraître toujours intacte au milieu de l'écoulement universel, parce que la vie se retirait d'elle de plus en plus ; on aurait pu comparer, il y a dix ans, le marxisme a un très vieil arbre dont l'écorce durcie enveloppe un cÏur vermoulu. C'est alors que Ch. Andler annonça que le moment était venu d'écrire l'histoire de la décomposition du marxisme ; mais Bernstein venait de faire de hardies tentatives pour rendre vie à l'arbre, dont la fin n'était pas aussi prochaine que pensait le professeur français.
Marx avait écrit le Capitalau moyen d'observations faites sur l'Angleterre ; mais durant les trente années qui avaient suivi cette publication, bien des changements s'étaient produits dans l'industrie, dans la politique et dans la vie anglaises ; le meilleur moyen à employer pour rajeunir le marxisme semblait être de reprendre les enquêtes au point où le maître les avait laissées, et de compléter le Capitalen raison du développement des classes ouvrières d'Angleterre. Dans la préface de son livre, Marx avait dit aux Allemands qu'ils devaient aller chercher dans la patrie du capitalisme les tendances fondamentales qui caractérisent le régime moderne ; il avait même écrit cette phrase que l'on a si souvent reproduite, comme une loi historique incontestable : «Le pays le plus développé industriellement montre à ceux qui le suivent sur l'échelle industrielle, l'image de leur propre avenir».
Le phénomène qui frappe le plus l'observateur de l'Angleterre contemporaine est évidemment le trade-unionisme. Bernstein, en regardant cette forme d'organisation syndicale comme étant appelée à s'imposer à tous les pays qui marchent sur la voie du capitalisme, Bernstein croyait être fidèle à la méthode de Marx ; mais les représentants officiels de l'école n'admettaient pas qu'on pût être assez hardi pour reconnaître, grâce à cette méthode, des faits contraires à la thèse de la lutte des classes. Le trade-unionisme a pour objet de régler à l'amiable les conflits qui se produisent entre patrons et travailleurs ; s'il doit se généraliser, il devient impossible de dire que le mécanisme de la production capitaliste aggrave les conflits industriels au point de les transformer en lutte de classe. Les anciens amis de Bernstein, ne pouvant s'expliquer comment celui-ci avait pu se mettre à observer pour compléter l'Ïuvre de son maître, au lieu de faire comme eux des résumés de résumés, pensèrent qu'un tel scandale devait tenir à des causes très impures ; ils accusèrent Bernstein d'avoir été acheté par les capitalistes. Je ne veux pas insister sur ce vilain chapitre de l'histoire de la social-démocratie.
Bernstein, persuadé qu'il était demeuré fidèle à l'esprit de Marx, chercha à expliquer comment le développement de la doctrine du maître avait pu le conduire à des résultats si contraires aux thèses enseignées dans l'école ; il fut ainsi amené à se demander si le marxisme ne renfermerait pas des principes contradictoires, parmi lesquels il s'en trouverait qui correspondraient à ses nouvelles doctrines. Il proposa en 1899 une théorie sur laquelle l'attention ne me semble pas avoir été assez portée.
Il y aurait eu, suivant lui, dans le socialisme moderne, deux courants principaux : «L'un, constructif,continue les idées de réforme exposées par des penseurs socialistes ; l'autre emprunte ses inspirations aux mouvements populaires révolutionnaires et ne vise, de fait, qu'à détruire.Suivant les possibilités du moment, l'un apparaît comme utopique, sectaire, pacifiquement évolutionniste,l'autre commeconspirateur, démagogique, terroriste.Plus nous approchons des temps présents, plus catégorique est le mot d'ordre : ici, émancipation par l'organisation économiqueet là émancipation par l'expropriation politique...La théorie marxiste chercha à combiner le fonds essentiel des deux courants... Mais cette combinaison ne signifiait pas la suppression de l'antagonisme ; elle était plutôt un compromis tel qu'Engels le proposait aux socialistes anglais dans son écrit, La situation des classes ouvrières: subordination de l'élément spécifiquement socialiste à l'élément politico-radical et socialo-révolutionnaire. Et qu'elle qu'ait été l'évolution effectuée au cours des années par la théorie marxiste, elle n'a jamais su se défaire de ce compromis, ni de son dualisme (19)».
Cette manière de concevoir les choses indignait fort Kautsky, qui répondait, peu après, que Marx avait réconcilié le socialisme utopique et le mouvement révolutionnaire en une unité plus haute ; qu'il n'y avait, en conséquence, ni dualisme, ni compromis ; que la prétendue découverte de Bernstein avait seulement pour but d'enlever au marxisme son esprit révolutionnaire qui constitue sa vie. Le seul dualisme que l'on pût reconnaître dans l'activité de Marx et d'Engels, consisterait en ce qu'ils furent à la fois hommes de science et hommes de lutte : l'homme de science pèse le pour et le contre, avant de prendre une résolution, tandis que l'homme de lutte est obligé d'agir sans avoir eu toujours le temps de réfléchir longuement. «Ce n'est pas apprécier de tels hommes avec l'impartialité de l'histoire que de déduire de la dualité de leurs fonctions, des contradictions dans leurs théories ou même des fautes d'ordre intellectuel» (20).
Kautsky était persuadé que Marx avait si bien utilisé les recherches et les hypothèses faites avant lui, qu'il était parvenu à la vérité scientifique ; reconnaître que le marxisme eût soudé artificiellement deux systèmes contradictoires, c'était avouer qu'il y avait quelque chose d'insuffisant dans la doctrine ; pour rien au monde, Kautsky n'aurait consenti à prononcer un pareil blasphème. La social-démocratie aurait donc commis, suivant lui, une grave imprudence si elle s'était engagée dans des voies nouvelles qui menaient on ne savait où, au lieu de d'appliquer toute son intelligence à défendre les principes certains qu'elle avait reçus.
Les idées de Bernstein furent accueillis avec beaucoup de faveur par les gens qui désiraient voir le marxisme échapper à cet immobilisme dans lequel Kautsky prétendait le retenir ; en signalant l'incohérence des systèmes, Bernstein montrait la nécessité de chercher de nouveaux équilibres, toujours instables ou provisoires, entre les tendances fondamentales du socialisme moderne ; ainsi la vie s'était introduite dans une doctrine jusqu'alors condamnée à la stérilité.
En France, l'étude des organisations syndicales a conduit à se demander s'il n'y aurait pas lieu de considérer une décomposition du marxisme autre que celle que Bernstein a examinée. Ce que le marxisme a emprunté aux anciennes tendances socialistes constitue ce qui frappe le plus ; mais il se pourrait que Marx eût ajouté quelque chose, qui constituerait ce que j'appellerai le marxisme de Marx ; cette partie est demeurée cachée longtemps parce qu'il n'y avait pas encore d'organisations ouvrières importantes qui lui correspondissent, et Bernstein ne l'a pas reconnue parce qu'il ne connaît bien que l'Angleterre et l'Allemagne. Je me propose de montrer ici comment je conçois cette nouvelle manière ce comprendre la décomposition du marxisme.

IFormation des utopies. Ñ Passage aux réformes sociales avant 1848. Ñ
Ascension des ouvriers à la petite bourgeoisie par l'association de production et par le trade-unionisme. Ñ
La paix sociale dans Vidal et dans Considérant.
a) Les écrivains auxquels on donne le nom d'utopistes faisaient constamment appel aux sentiments de justice quand ils prônaient des reconstructions de la société. Dans toute organisation réelle il y a des situations pour lesquelles le droit établi blesse l'opinion ; il ne peut en être autrement ; si perfectionné que soit un système juridique, il ne saurait s'appliquer parfaitement à tous les cas Ñ pas plus que la science ne saurait être parfaitement adéquate à la nature. On ne pourrait créer une fausse identification qu'en introduisant de la souplesse dans un système dont le caractère est d'être rigide : de l'arbitraire dans le droit et de l'empirisme dans la science. Lorsque l'opinion est fortement saisie de ces anormaux, elle exige qu'il soit procédé à un changement des règles juridiques, en vue de faire disparaître la discordance qui la choque ; c'est ainsi que les réformes sont exécutées en vue d'accroître le respect pour le droit et de consolider le système existant.Par exemple, bien que toutes nos législations matrimoniales soient fondées sur la doctrine ecclésiastique du mariage, qui proclame l'indissolubilité de l'union sexuelle, il a bien fallu admettre que certains cas exigeaient la séparation des époux ; de nos jours les gens de lettres ont si fort insisté sur certains inconvénients de cette séparation que l'on a adopté en France une loi sur le divorce, qui a semblé à beaucoup de personnes nécessaire pour renforcer le respect dû au mariage.
Comme ce sont surtout les gens de lettres qui agissent ainsi sur l'opinion et lui signalent les méfaits qui résultent de l'application de certaines règles, on peut dire qu'il y a toujours à côté de la justice des juristes une justice romanesque, pleine d'arbitraire et de paradoxe, dans laquelle peuvent puiser tous les hommes qui ont du goût pour imaginer des changements sociaux. Les utopistes ne se rendent pas compte que la contradiction est la condition du mouvement historique du droit ; ils y voient la preuve d'une erreur commise sur les principes qui gouvernent l'ensemble de la société ; ils cherchent à créer un monde tout à fait logique ; mais leurs adversaires n'ont pas de peine à montrer que leurs projets engendreraient des conséquences qui choqueraient bien plus fréquemment nos sentiments que ne les choquent les usages actuels. La moindre réflexion suffirait pour montrer qu'il ne peut en être autrement, parce qu'une société serait composée d'aliénés, si ses idées n'étaient pas en général conformes à ses usages.
Les raisonnements des réformateurs sociaux paraissent d'autant plus sérieux qu'ils portent davantage sur des détails, parce qu'ils perdent ainsi le caractère paradoxal des utopies ; les analogies au moyen desquelles ils imaginent le tableau du monde sont d'autant plus faciles à admettre que ce tableau diffère moins de celui que l'on voit sous ses yeux ; les projets semblent d'autant plus pratiques qu'ils sont donnés comme étant favorables au plus grand nombre d'intérêts existants. Il doit donc arriver un jour où les écoles sociales, poussées par le désir d'obtenir toujours un plus grand succès, limitent leurs ambitions à propager l'idée des réformes ; c'est alors qu'elles parviennent à saisir le plus fortement l'opinion publique.
Les grands utopistes du XIXe siècle eurent tous pour successeurs des hommes qui abandonnèrent les ambitions primitives des fondateurs pour des réformes, c'est-à-dire pour adopter une attitude conservatrice. Je signale à ce sujet une page curieuse de cette lettre de Proudhon à Considérant que l'on appelle Avertissement aux propriétaires; cette lettre est du 1er janvier 1842 ; à ce moment le fouriérisme avait fait son évolution, comme l'expose fort bien Proudhon : «Fourier déclare qu'il est nécessaire, au début des études et des expériences sociétaires, de se placer tout à fait en dehors des idées civilisées et de rompre brusquement avec toutes les notions pré-harmoniennes ; c'est ce qu'il appelle procéder par grand écart,d'un terme emprunté aux voltigeurs de corde... Quoi ! cet immense travail de l'humanité serait non avenu, l'histoire n'aurait aucun sens et tout ce mouvement n'aurait été qu'une longue déception ! Vous-même ne le pensez pas, monsieur le rédacteur ; sinon je vous demanderai ce que signifie cet écrit sur la politique générale,qui a produit une si vive impression, et dans lequel vous vous montrez profond socialiste, parce que vous restez dans les données de la société actuelle (21)
Peu de temps avant la révolution de 1848, un des hommes qui devaient le plus marquer à l'assemblée du Luxembourg, F. Vidal, terminait son livre célèbre sur la Répartition des richesses,par des réflexions qui montrent bien à quelles conséquences avaient abouti tant d'utopies développées depuis plus de trente ans : «La véritable question aujourd'hui se réduit à chercher comment il serait possible de neutraliser en partieles funestes effets de nos institutions économiques ; à examiner le parti que l'on pourrait tirer, en 1846, avec nos lois, nos mÏurs et nos préjugés, des principes d'association et d'organisation appliqués, comme palliatifs,au soulagement de la misère, à l'amélioration du sort de ces milliers de nos semblables qui ne peuvent attendre patiemment l'avenir et se nourrir d'illusions, qui demandent à gagner leur vie en travaillant et qui pourraient largement produire au-delà de leurs besoins si l'on savait utiliser leurs bras, si l'on voulait leur fournir, à titre de prêt, les premières avances et les instruments nécessaires. Nous voilà certes bien loin du pays des utopistes ! ainsi posé, le problème se trouve singulièrement circonscrit ; et des hauteurs de l'idéal, nous retombons brusquement sur la terre, sous l'empire de la réalité et de la nécessité. C'est un tout autre monde ; mais enfin c'est celui où nous sommes condamnés à vivre : il faut nous y résigner ! (22)»
Nous venons de voir se produire une évolution, qui semble nécessaire, de l'utopie à la pratique ; cette évolution peut être encore regardée comme se produisant de l'imagination à l'intelligence, du romanesque au droit, de l'absolu au relatif, de la simplicité à la complexité (23).
Les réformateurs sociaux espéraient amener tous les partis à accepter leurs projets ; F. Vidal prétendait que les économistes les plus intelligents étaient ébranlés, qu'on parlait dans les chaires officielles d'association et d'organisation, que les doctrines négatives de l'école dite libérale étaient abandonnées. «Les socialistes ne veulent point transformer d'un seul coup la société, bouleverser le monde ; leur prétention serait de le convertir (24).» Pendant assez longtemps, on avait imaginé qu'il ny avait pas de meilleur procédé à employer pour soulager la misère que celui qui consistait à faire appel à la justice ; les hommes de toutes les classes pourraient se mettre d'accord sur le bien, tandis qu'ils peuvent différer sur l'utile ; c'est maintenant une théorie industrielle que les écrivains réformateurs espèrent faire adopter pratiquement.
b)F. Vidal aboutissait à chercher les moyens de fournir aux travailleurs les instruments et les avances indispensables ; il s'agissait donc de mieux organiser le travail, et tel avait été déjà le but qu'avaient poursuivi tous les utopistes depuis Fourier et Saint-Simon.
Le premier croyait avoir trouvé un moyen de rendre les ouvriers plus attentifs à leur besogne ; le second voulait placer à la tête de toutes les grandes entreprises des spécialistes particulièrement capables. Plus tard on espéra que les associations ouvrières (que l'on nomme aujourd'hui coopératives de production) donneraient la solution pratique du problème économique. Pendant longtemps, on a venté la participation aux bénéfices comme un moyen de créer une économie d'ordre supérieur, qui assurerait à la grande industrie les avantages que la petite avait retirés de l'intérêt pris par d'anciens ouvriers devenus patrons à la réussite de leurs affaires ; il semblait à beaucoup de personnes que la participation aux bénéfices réussirait là où l'association ouvrière semblait incapable de prospérer.
Aujourd'hui les fabricants de réformes sociales seraient assez disposés à admettre que le contrat collectif renferme une vertu mystérieuse analogue à celle que L. Blanc attribuait à l'association et dont Proudhon se moquait tant. Les ouvriers, par le seul fait qu'ils traiteraient en se servant de l'intermédiaire d'un syndicat, acquerraient une plus haute place dans le monde économique, deviendraient plus capables et auraient droit à une meilleure rémunération. On a parfois comparé le syndicat à un banquier, qui élève d'autant plus ses prétentions que l'industrie est armée d'un outillage plus puissant et qu'elle peut ainsi obtenir des extra-profits plus gros : le contrat collectif serait donc une sorte de commandite portant sur la main-d'Ïuvre, tandis que la commandite du Code de commerce porte sur de l'argent.
Si vraiment le trade-unionisme produisait les résultats que lui attribuent ses défenseurs, il aurait la double conséquence de développer le sentiment de responsabilité de l'ouvrier et aussi de donner à celui-ci une place juridique plus voisine de celle qui appartient au propriétaire dans la tradition. Ainsi il y aurait progrès économique et progrès juridique : il ne serait plus donc exact de dire, comme le faisaient Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste: «Le serf, malgré son servage, s'était élevé au rang de membre de la commune ; le petit bourgeois était devenu bourgeois malgré le joug de l'absolutisme féodal. L'ouvrier moderne, au contraire, au lieu de s'élever par le progrès de l'industrie, descend de plus en plus au-dessous de la condition de sa propre classe (25)
c)C'est l'ascension vers la bourgeoisie qui a surtout frappé Paul de Rousiers dans ses voyages en Angleterre et en Amérique ; je crois que c'est cette observation qui est à la base de tous les jugements favorables qu'il porte sur le trade-unionisme ; il lui semble que le gouvernement anglais a suivi une sage politique en nommant juges de paix des secrétaires de syndicats et en travaillant ainsi à faciliter la constitution d'une aristocratie ouvrière qui entre de plain-pied dans les cadres de la société ancienne (26).
Dans l'ouvrage cité plus haut, F. Vidal exprimait très nettement les intentions conciliantes de ses contemporains : «Les socialistes ne poussent pas à la guerre sociale ; ils voudraient, au contraire, la prévenir ; ils demandent des réformes pour conjurer les révolutions. Loin de provoquer à la haine entre les diverses classes de citoyens, ils prêchent la concorde et l'association (27).» Ñ «Lisez les journaux populaires : tous prêchent la paix, l'ordre, l'union, la tolérance, la véritable charité ; tous s'efforcent de moraliser le peuple, de développer en lui le cÏur et l'intelligence, les plus nobles facultés, les plus généreux sentiments ; tous proclament avec générosité le respect dû aux intérêts existants ; tous maudissent la paresse et glorifient le travail. Les journaux rédigés par les ouvriers ont transformé les prolétaires, ils ont plus fait que tous les professeurs de morale ! Ces ouvriers, autrefois indisciplinables et impatients de toute autorité, comprennent aujourd'hui la nécessité de l'ordre, de la hiérarchie, de la discipline (28)
Ainsi les socialistes de ce temps se donnaient comme les professeurs de paix sociale. On trouve le même accent dans le Manifeste de la Démocratiepublié par Considérant (29). L'auteur entendait donner à ses lecteurs contemporains le moyen de faire disparaître les causes des conflits économiques ; il voulait que le droit se substituât graduellement à la force et l'industrie à la guerre ; il espérait voir se réaliser le régime démocratique et chrétien qui n'avait été encore reconnu que sous une forme abstraite, dans la proclamation de la liberté et de l'égalité ; il s'agissait de faire disparaître une oligarchie qui écrasait non seulement le prolétariat, mais encore la bourgeoisie et dominait déjà le gouvernement (30). «Heureusement les rangs de la bourgeoisie sont nombreux et les intelligences s'y éveillent ; le sentiment des misères matérielles et morales des classes ouvrières et de la nécessité d'y porter remède s'y fait jour ; la charité sociale les pénètre et les échauffe ; et les classes bourgeoises commencent d'ailleurs à voir qu'elles ne sont pas moins intéressées que les prolétaires à l'introduction des garanties de l'ordre industriel et à la résistance aux envahissements de l'aristocratie financière (31)
Les auteurs modernes qui s'occupent de réforme sociale n'ont pas ajouté grand'chose à ce qu'avaient fait les anciens socialistes ; ils ont seulement remplacé l'apologie de l'association par l'apologie du trade-unionisme ; peut-être même sont-ils moins scientifiques que ne l'étaient leurs prédécesseurs, parce que les utopistes espéraient tous que leurs recettes produiraient un grand essor de la production, tandis que les réformateurs contemporains sont beaucoup moins préoccupés du progrès économique ; on pourrait dire que par là les utopistes se rapprochent du marxisme, mais il en diffèrent en ce qu'ils croient devoir donner des plans pour diriger l'industrie, tandis que le marxiste croit que celle-ci se dirige très bien elle-même.

II.Luttes des pauvres contre les riches.Ñ Les blanquistes. Ñ
Intervention des partis. Ñ L'État populaire et ses machines.Ñ
Souvenirs de la Révolution : identification établie entre le régime féodal et le capitalisme. Ñ
Ascension du prolétariat à la bourgeoisie par l'autorité.
a) Venons maintenant au deuxième élément, qui est entré dans le socialisme moderne, à l'élément révolutionnaire. L'idée de révolution fut pendant très longtemps identifiée à celle d'une lutte des pauvres contre les riches ; cette lutte est aussi ancienne que le monde civilisé et elle a déchiré les cités helléniques ; il ne semble pas qu'elle se soit beaucoup modifiée au cours des temps ; elle constitue une forme rudimentaire de la lutte de classes, avec laquelle on la confond souvent (32).Ici, la justice n'est plus à invoquer, mais il y a toute une littérature qui est consacrée à faire ressortir la beauté de la victoire des pauvres ; et dans cette littérature se mêlent souvent des considérations empruntées à la justice romanesque des utopistes. Ce qui est vraiment essentiel ici, c'est de donner aux pauvres une confiance absolue dans leurs forces ; il faut, pour atteindre ce résultat, vaincre les traditions de soumission qui leur ont été inculquées depuis l'enfance ; on y arrive par deux moyens : d'abord en ruinant le prestige des classes dominantes, et ensuite en exaltant les qualités des pauvres. Les pamphlets et journaux révolutionnaires ne manquent pas de signaler tous les incidents qui peuvent présenter les riches sous un aspect odieux, ridicule et honteux ; Ñ suivant Robespierre et ses amis, les pauvres étant demeurés plus près de la nature, la vertu leur est plus facile qu'aux riches ; cette métaphysique singulière se retrouve encore souvent dans des livres contemporains (33).
Avant 1848, on était fort effrayé par l'idée d'une révolte des pauvres ; Considérant disait, par exemple, dans le Manifeste de la Démocratie: «Que deviendrait la civilisation, que deviendraient les gouvernements et que deviendraient les hautes classes, si, la féodalité industrielle s'étendant sur toute l'Europe, le grand cri de guerre sociale : Vivre en travaillant ou mourir en combattant, y soulevait un jour toutes les innombrables légions de l'esclavage moderne ? Eh bien ! il est certain que, si la sagesse des gouvernements, si la bourgeoisie intelligente et libérale, et si la science enfin n'avisent, il est certain que le mouvement qui emporte les sociétés européennes, va droit aux révolutions sociales et que nous marchons à une jacquerie européenne» (34). Plus loin, il signale le danger du communisme, «moyen violent, spoliateur, révolutionnaire, et, de plus, illusoire», qui séduisait les esprits par son extrême simplicité: «Ces formules sont très simples et très intelligibles aux masses faméliques et dépouillées, auxquelles elles ne peuvent paraître d'ailleurs que parfaitement justes, tant que la société leur déniera le droit au travail» (35).
b)Les hommes qui se sont donnés au cours du XIXè siècle comme étant les adeptes les plus authentiques de la tradition révolutionnaire, les véritables représentants des pauvres et les partisans les plus décidés du combat dans les rues, ceux que Bernstein désigne sous le nom de blanquistes,n'étaient pas moins résolus que Considérant à empêcher tout retour vers la barbarie, et un mouvement de jacquesn'était pas du tout leur idéal. Bernstein a très bien vu que l'on s'est trop souvent arrêté, dans les jugements portés sur eux, à quelques aspects très secondaires de leur tactique. On ne saurait définir les blanquistes comme étant essentiellement des hommes de complot ; la manière d'arriver au pouvoir leur était indifférente ; posséder le pouvoir était à leurs yeux résoudre toutes les difficultés Ñ on ne met jamais en doute la force créatrice que possède un parti politique révolutionnaire qui a acquis le pouvoir (36) ; un tel parti, une fois arrivé au gouvernement, est beaucoup plus fort que ne le serait un parti conservateur, parce qu'il n'a rien à ménager ; Ñ les conditions économiques étaient regardées comme étant des phénomènes subordonnés.
Grâce à l'intervention d'un parti prenant la tête de la révolution, le mouvement historique acquiert une allure toute nouvelle et fort imprévue ; nous n'avons plus affaire à une classe de pauvres agissant sous l'influence d'instincts, mais à dex hommes instruits qui raisonnent sur les intérêts d'un parti, comme le font les chefs d'industrie sur la prospérité de leurs affaires.
Les partis politiques sont des coalitions formées pour conquérir les avantages que peut donner la possession de l'État, soit que leurs promoteurs soient poussés par des haines, soit qu'ils recherchent des profits matériels, soit qu'ils aient surtout l'ambition d'imposer leur volonté. Si habiles que puissent être les organisateurs d'un parti, ils ne sauraient jamais grouper qu'un très faible état-major, qui est chargé d'agir sur des masses mécontentes, pleines d'espoirs lointains et disposées à faire des sacrifices immédiats ; le parti leur fera de larges concessions en cas de succès ; il paiera les services rendus en transformations économiques, juridiques, religieuses, dont la répercussion pourra dépasser infiniment les prévisions. Très souvent, les chefs de partis qui troublent le plus profondément la société, appartiennent à l'aristocratie que la révolution va atteindre d'une manière très directe ; c'est que ces hommes, n'ayant pas trouvé dans leur classe les moyens de s'emparer du pouvoir, ont dû recruter une armée fidèle dans des classes dont les intérêts sont en opposition avec ceux de leur famille. L'histoire montre qu'on se ferait une idée très fausse des révolutions qi on les supposait faites pour dex motifs que le philosophe est si souvent porté à attribuer à leurs promoteurs.
Lorsque les événements sont passés depuis longtemps, les passions qui avaient conduit les premiers sujets du drame, semblent négligeables en comparaison des grands changements qui sont survenus dans la société et que l'on cherche à mettre en rapport avec les tendances obscures des masses ; généralement, les contemporains avaient vu les choses dans un ordre opposé et s'étaient plutôt intéressés aux compétitions qui avaient existé entre les états-majors des partis. Il faut toutefois observer que, de nos jours, une si grande portée ayant été accordée aux idéologies, tout parti est obligé de faire parade de doctrines ; les politiciens les plus audacieux ne sauraient conserver leur prestige s'ils ne s'arrangeaient pour établir une certaine harmonie entre leurs actes et des principes qu'ils sont censés représenter.
L'introduction de partis politiques dans un mouvement révolutionnaire nous éloigne beaucoup de la simplicitéprimitive. Les révoltés avaient été, tout d'abord, enivrés par l'idée que leur volonté ne devrait rencontrer aucun obstacle, puisqu'ils étaient le nombre ; il leur semblait évident qu'ils n'auraient qu'à désigner des délégués pour formuler une nouvelle légalité conforme à leurs besoins ; mais voilà qu'ils acceptent la direction d'hommes qui ont d'autres intérêts que les leurs ; ces hommes veulent bien leur rendre service, mais à la condition que les masses leur livreront l'État, objet de leur convoitise. Ainsi l'instinct de révolte des pauvres peut servir de base à la formation d'un État populaire,formé de bourgeois qui désirent continuer la vie bourgeoise, qui maintiennent les idéologies bourgeoises, mais qui se donnent comme les mandataires du prolétariat.
L'État populaire est amené à étendre de plus en plus ses tentacules, parce que les masses deviennent de plus en plus difficiles à duper, quand le premier instant de la lutte est passé et qu'il faut cependant soutenir un instinct de révolte dans un temps calme ; cela exige des machines électorales(37) compliquées et, par suite, un très grand nombre de faveurs à accorder. En accroissant constamment le nombre de ses employés, il travaille à constituer un groupe d'intellectuels ayant des intérêts séparés de ceux du prolétariat des producteurs ; il renforce ainsi la défense de la forme bourgeoise contre la révolution prolétarienne. L'expérience montre que cette bourgeoisie de commis a beau avoir une faible culture, elle n'en est pas moins très attachée aux idées bourgeoises ; nous voyons même, par beaucoup d'exemples, que si quelques propagandistes de la révolution pénètre dans le monde gouvernemental, il devient un excellent bourgeois avec la plus grande facilité.
On pourrait donc dire que, par une sorte de paradoxe, les hommes politiques, qui se regardent comme les vrais détenteurs de l'idée révolutionnaire, sont des conservateurs. Mais, après tout, est-ce que la Convention avait été autre chose ? N'a-t-on pas souvent dit qu'elle avait continué les traditions de Louis XIV et préparé la voie à Napoléon ?
c) Les souvenirs de la Révolution dominèrent pendant fort longtemps la propagande des socialistes. On prétendait identifier, par exemple, les profits capitalistes aux droits seigneuriaux et aux dîmes, que la bourgeoisie supprima autrefois sans indemnité ; on ne manquait pas de faire ressortir que beaucoup de fortunes bourgeoises provenaient de la vente de biens nationaux, qui avait été effectuée dans des conditions favorables aux acheteurs. On cherchait à faire entendre que l'État populaire pourrait s'inspirer de ces exemples mémorables pour liquider le capitalisme à peu de frais.
Les politiciens révolutionnaires ne se plaçaient point au même point de vue que les utopistes, quand ils raisonnaient sur la propriété. Ceux-ci étaient surtout préoccupés de l'organisation du travail, tandis que les politiciens ne voyaient que des revenus à partager ; leur conception était celle des intellectuels, qui ont tant de peine à considérer la propriété comme un moyen de production et qui la regarde plutôt comme un titre de possession. La loi devrait (comme elle le faisait si souvent dans les cités antiques) rationner les riches en leur imposant des charges énormes, de manière à rendre plus agréable la vie des pauvres. Les problèmes économiques se trouvent ainsi mis à l'arrière-plan, tandis que les ordres donnés par les maîtres de l'Étatpassent en premier.
Qu'avaient voulu les législateurs antiques ? Maintenir dans la cité un nombre suffisant de citoyens aptes à porter les armes et à défendre les traditions nationales ; nous dirions aujourd'hui que leur idéal était bourgeois. Et les hommes de la Révolution française, qu'avaient-ils voulu ? Accroître dans une très grande proportion le nombre des propriétaires aisés ; ils avaient créé une bourgeoisie dont la puissance n'était pas encore épuisée. L'État populaire, en s'inspirant davantage des nécessités économiques contemporaines, pourrait aboutir à des conséquences tout à fait analogues. La translation des revenus peut se faire, en effet, d'une manière indirecte, mais sûre, au moyen d'une législation sociale qui tienne compte des conditions de la grande industrie ; créer des moyens d'arbitrage permettant au trade-unionisme d'exercer une action constante sur les salaires ; remplacer le petit commerce des denrées par des services publics d'alimentation, l'exploitation des logements ouvriers par des locations municipales et l'usure des petits prêteurs par des institutions de prévoyance ; trouver des ressources fiscales dans de gros impôts perçus sur les classes riches, de manière à ce que les bonnes aubaines qui se produisent dans les industries reviennent aux Ïuvres démocratiques. Grâce à ces procédés, l'ouvrier peut devenir un petit bourgeois (38), et nous arrivons ainsi à retrouver les mêmes conclusions que précédemment : agrégation du prolétariat à la bourgeoisie.

III.Dualisme dans le Manifeste communiste; mesures révolutionnaires et théories voisines de celles des utopistes. Ñ
Crainte qu'éprouvait Bernstein au sujet de la capacité politique de la social-démocratie. Ñ
Abandon du marxisme par les politiciens.

Le dualisme que Bernstein a signalé, apparaît, d'une manière indiscutable, dans les mesures provisoires que le Manifeste communisteproposait d'adopter en cas de révolution victorieuse. En 1872, Marx et Engels, rééditant leur Ïuvre, disaient ne pas attacher une importance particulière à ces conseils pratiques ; mais il est singulier que, dans les préfaces écrites en 1872, 1883, 1890, on ne trouve aucune indication capable d'orienter les lecteurs. Je suppose qu'ils sentaient, eux-mêmes, la dualité du système et qu'ils n'osaient pas faire d'incursions un peu prolongées sur le terrain de la pratique politique, parce qu'ils avaient peur de désorganiser l'édifice.Dans le commentaire qu'il a donné du Manifeste communiste,en 1901, Andler ne me semble pas avoir très bien reconnu les sources ; il aurait été bien inspiré, s'il avait pris pour point de départ les thèses de Bernstein. Il distingue les propositions en juridiques, économiques et pédagogiques. J'ai peine à accoler le nom de juridiques à des mesures qui ressemblent aux ordres que donne un conquérant au lendemain de la victoire, pour détruire les vaincus : expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l'État ; impôt fortement progressif ; abolition de l'héritage ; confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles. Ces prétendues mesures juridiques auraient pour objet de ruiner tous les intérêts dont le droit privé a la garde, et de supprimer même, semble-t-il, tout droit privé au bout d'une génération. Il ne faut pas oublier que le droit considère les choses, tout comme la science, comme si elles devaient être éternelles ; je ne crois donc pas que l'on puisse donner, sans commettre un grave contresens, le nom de juridiques à des règles dont l'application est fort limitées dans la durée.
Les autres propositions sont manifestement empruntées à la littérature des utopistes ; centralisation du crédit ; exploitation des transports par l'État ; multiplication des manufactures nationales et amélioration des terres d'après un plan d'ensemble ; travail obligatoire pour tous et organisation d'armées industrielles, surtout pour l'agriculture ; rapprochement de l'agriculture et de l'industrie ; éducation publique et gratuite de tous les enfants et réunion de l'éducation et de la production matérielle. Je ne vois pas trop pourquoi Andler met à part ce dernier projet, qu'il appelle pédagogique, et qui appartient, de la manière la plus évidente, à l'organisation du travail.
L'ensemble du Manifesteoffre les plus grandes analogies avec la littérature des utopistes, à tel point qu'on a pu accuser Marx d'avoir démarqué le Manifeste de la Démocratierédigé par Considérant. Non seulement les phénomènes sont présentés souvent de la même manière, mais encore on y trouve des raisonnements qui ont dû paraître identiques à ceux des utopistes ; par exemple, à la fin du premier chapitre, on lit : «Il devient ainsi manifeste que la bourgeoisie est incapable de demeurer désormais la classe dirigeante de la société et d'imposer à la société, comme une loi impérative, les conditions de son existence de classe. Elle est devenue incapable de régner, car elle ne sait plus assurer à ses esclaves la subsistance qui leur permette de supporter l'esclavage (39)
On n'a pas encore, à ma connaissance, déterminé exactement quels sont les postulats employés par Marx et Engels dans le Manifeste communiste; leur langage imagé a pu être interprété tantôt comme étant celui d'utopistes condamnant la bourgeoisie au nom de la justice éternelle, tantôt comme contenant des encouragements à la révolte des pauvres.
On doit observer que le Manifestene renferme pas de formule ayant un aspect blanquiste aussi marqué que celle qu'on trouve à la fin de la Misère de la philosophie: «L'antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale.D'ailleurs, faut-il s'étonner qu'une société fondée sur l'opposition des classes aboutisse à une contradiction brutale, à un choc de corps à corpscomme dernier dénouement ?... A la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours : Le combat ou la mort ; la lutte sanguinaire ou le néant. C'est ainsi que la question est invinciblement posée (40).» Il est possible que Marx et Engels n'aient pu donner toute leur pensée dans un document destiné à être adopté par une association. Ils se montrèrent longtemps très favorables aux idées blanquistes, au point qu'en 1850 ils regardaient les blanquistes comme étant le vrai parti prolétarien, alors que, suivant Bernstein, «le parti prolétarien français était, en 1848, les ouvriers groupés autour du Luxembourg» (41).
Bernstein, en considérant la situation du parti socialiste en Allemagne, a été effrayé de voir combien la capacité de ce parti était inférieure au rôle qu'il pourrait être appelé à jouer en cas de révolution violente ; il ne pensait pas, en effet, que l'on pût voir encore le pouvoir passer à une bourgeoisie radicale, comme en 1848 ; ce serait l'extrême-gauche du parlement, c'est-à-dire le groupe socialiste, qui devrait assumer toutes les responsabilités (42) ; cette perspective lui suggérait des réflexions fort pessimistes : «La souveraineté du peuple, même légalement proclamée, ne devient point pour cela un facteur déterminant réel. Elle peut mettre le gouvernement sous la dépendance de ceux-là justement vis-à-vis desquels il devrait être fort : les fonctionnaires, les politiciens professionnels, les propriétaires de journaux... La dictature du prolétariat, cela veut dire Ñ partout où la classe ouvrière ne dispose pas déjà de très fortes organisations économiques et où elle n'a pas acquis encore, par son apprentissage dans des assemblées autonomes, un degré très élevé d'indépendance morale, Ñ la dictature d'orateurs de club et de littérateurs (43)
Pour préparer le socialisme à accomplir la mission qui devrait lui incomber en cas de révolution, il fallait donc reprendre l'étude des problèmes que les marxistes avaient longtemps négligés. «La question sociale qui s'était présentée aux utopistes dans toute sa grandeur, comme question politique, juridique, économique et morale, [avait été] concentrée et condensée dans la question ouvrière (44).» Le moment était venu de corriger et compléter l'Ïuvre des utopistes, en profitant des expériences faites depuis un demi-siècle. On était ainsi conduit à une décomposition du marxisme,puisque désormais l'élément blanquiste ne viendrait plus se mêler aux études faites sur l'administration et sur la politique pratique.
Pendant que Bernstein s'efforçait ainsi de concentrer l'attention des socialistes allemands sur les parties de la doctrine que ceux-ci avaient négligées, le travail naturel de l'évolution des partis amenait les chefs du socialisme à abandonner les points de vue marxistes, tout en se défendant de ne vouloir rien changer. Le 5 décembre 1899, Bebel prononçait à Berlin un discours dans lequel se faisait jour le plus pur socialisme d'État ; il osait même revenir aux coopératives subventionnées par l'État que Marx avait condamnées dans sa lettre de 1875 sur le programme de Gotha (45). Toutefois on n'en continuait pas moins à considérer Bernstein comme un hérétique, afin de paraître toujours fidèle aux vieilles espérances révolutionnaires. Les politiciens socialistes estimaient qu'ils n'avaient d'ailleurs nul besoin de se préoccuper de faire les recherches auxquelles les conviait Bernstein, parce qu'un député est, tout comme un marquis de l'Ancien régime, un homme qui sait tout sans avoir besoin d'apprendre.
Mais le marxisme est-il bien uniquement ce que supposait Bernstein ? Voilà ce qu'il voudrait savoir. N'y a-t-il pas en lui autre chose que les formules que l'on cite et dont la valeur semblait être de plus en plus discutable ? Ne serait-ce point plutôt une conception philosophique propre à éclairer les luttes sociales qu'un recueil de préceptes politiques ? C'est ce que nous allons examiner, d'une manière sommaire, en opposant aux utopistes et aux blanquistes quelques-uns des éléments fondamentaux du marxisme.

IV. Différences entre Marx et les utopistes. Ñ
Pas de critique juridique de la propriété privée. Ñ
Sophismes de Thompson et de Pecqueur. Ñ
Organisation de la production réalisée par le capitalisme. Ñ
Régularisation des salaires par l'équilibre économique. Ñ
Travail futur fondé sur les usages légués par le capitalisme.
a)Suivant beaucoup d'écrivains contemporains, Marx aurait laissé une grande lacune dans son Ïuvre, en ne fondant pas une théorie de la propriété : le professeur Anton Menger dit, par exemple : «Il manque chez lui le complément nécessaire de la théorie de la plus-value, c'est-à-dire une critique juridique de la propriété privéedes moyens de production et des choses utiles, et par suite un examen approfondi du droit au produit intégral du travail.»(46) ; beaucoup de jeunes universitaires, qui regardent Marx comme un chien crevé, sont partis de ce jugement solennel prononcé par le professeur autrichien pour faire des critiques juridiques de la propriété.Je crois qu'il faut grandement féliciter Marx de ne pas être entré dans la voie qu'on lui reproche de ne pas avoir suivie ; et je regarde son attitude sur cette question comme ayant une importance capitale. Aucune correction ne saurait être apportée à son système à ce point de vue ; tout auteur qui fera une critique juridique de la propriété privée se placera en dehors du marxisme ; c'est là une constatation très décisive à faire dès le début de nos recherches.
Comment pourrait-on, d'ailleurs, s'y prendre pour faire le travail auquel nous convie Menger ? Il faudrait pour cela s'appuyer sur les principes du droit moderne ; mais ceux-ci ne sont-ils pas fondés sur l'existence de la propriété privée bourgeoise ? Pour peu qu'on adopte dans une certaine mesure les principes du matérialisme historique, un tel travail apparaît comme ne pouvant être qu'un tissu de sophismes. L'absurdité de l'entreprise n'apparaît point à Menger parce qu'il ne se rend pas un compte exact des relations qui existent entre toute superstructure idéologique et l'économie ; mais pour un marxiste, la dissociation que supposaient les utopistes, et que supposent encore quelques philosophes, est un non-sens.
Il est bien vrai qu'aucun système idéologique n'est jamais parfaitement cohérent. Il demeure toujours dans le droit des règles anciennes qui ne peuvent s'expliquer correctement qu'au moyen de l'histoire et qui, prises isolément, pourraient recevoir des interprétations fantaisistes. D'autre part, il y a des lois exceptionnelles qui ont été introduites sous l'influence des caprices d'un homme puissant et qui forment des îlots que le juriste cherche à délimiter avec rigueur. Enfin, les circonstances politiques exercent, de temps à autre, leur influence sur la jurisprudence et viennent troubler le travail des doctrinaires. Les esprits subtils peuvent se servir de tous ces éléments sporadiques pour illustrer une théorie des rapports naturelsqui devraient exister entre les hommes ; et, partant de cette théorie pour juger le droit existant, ils peuvent en critiquer ou déclarer caduques les parties qui ne concordent pas avec leur théorie.
Cette méthode est bien propre à séduire les esprits qui sont plus préoccupés de logique que d'histoire et d'économie ; en effet, à leurs yeux il n'existe point de différence essentielle entre les divers éléments juridiques. comme il n'existe aucun moyen de les faire entrer tous, d'une manière parfaitement satisfaisante, dans aucune construction, chacun de nous a le droit de fabriquer une construction qui sera aussi légitime qu'une autre, pourvu qu'elle puisse être illustrée par des exemples. L'absence de toute considération sur l'infrastructure économique se fait alors sentir de la manière la plus fâcheuse, parce qu'il n'y a aucun moyen de choisir scientifiquement ; la méthode marxiste ne permet point de telles fantaisies.
Le plus souvent, les philosophes qui ont détruit la propriété par raison démonstrative ont procédé d'une manière encore plus arbitraire. Ils sont partis de formules vagues qui entrent dans le langage courant et dans lesquelles on trouve quelques analogies avec des termes juridiques ; c'est ainsi que la théorie ricardienne de la valeur engendra presque aussitôt des sophismes relatifs à la propriété. Le professeur Anton Menger, qui trouve le socialiste anglais William Thompson si supérieur à Marx, s'exprime ainsi : «Comme un grand nombre d'économistes anglais et notamment Ricardo, Thompson part de cette idée que letravail est la seule causede la valeur d'échange. De ce fait économique, il tire la conséquence juridique que c'est à celui qui a créé la valeur par son travail que doit revenir tout entier le produit de son travail, ou que chaque ouvrier doit recevoir le le produit intégral de son travail» (47). Mais comment a-t-on pu justifier ce passage au droit, c'est ce que A. Menger omet de nous expliquer ; cela doit lui paraître trop simple pour qu'il s'y arrête.
Je crois que l'on peut reconstituer ainsi le raisonnement de Thompson : on suppose une société égalitaire, dans laquelle l'outillage est entre les mains de gens ayant pour unique fonction de le surveiller, et qui reçoivent pour cela une rémunération de gardiennage (48) ; si on admet que la seule causede la richesse créée est le travail de l'ouvrier, personne, en dehors de celui-ci, n'a de revendication à faire valoir sur cette richesse. Mais il faudrait démontrer que ce raisonnement est valable juridiquement pour notre société et ne pas jouer sur le sens du mot cause.
Pecqueur présente ses conceptions sous une forme beaucoup plus développée, et grâce à la franchise parfois un peu naïve de cet auteur, il est plus facile de suivre la marche des idées : «Toute richesse matérielle est due au travail combiné avec la matière, ou plutôt à la force intelligente de l'homme agissant sur la matière... La matière nous est donnée collectivement et également par Dieu,mais le travail c'est l'homme. Celui qui ne veut point travailler, a dit saint Paul, n'a pas le droit de manger. Dans cette sentence se trouve en germe toute l'économie sociale et politique de l'avenir» (49). On peut, en effet, soupçonner facilement que de ces prémisses devront sortir des conséquences communistes ou très voisines du communisme égalitaire ; mais l'auteur ne regarderait pas ces principes comme évidents, s'il n'avait été déjà décidé à condamner le régime capitaliste.
A. Rossi, qui avait dit qu'il ne faut pas appeler oisif celui qui administre sagement sa fortune, en épargne une partie et contribue à la production par ses capitaux, Pecqueur répond : «Produire, c'est travailler : dire que nos capitaux travaillent à notre place, c'est dire une absurdité... Pour produire réellement, il faudrait payer de votre personne, et vous ne le faites pas. Le capital est une matièrequi ne peut rien sans le travail de l'homme (50); car toute richesse vient du labeur. Donc le capital ne saurait travailler à la place de l'homme, de son possesseur ou propriétaire. Lors même que la matière capitalpourrait travailler comme un être moral et doué d'une activité spontanée, tel que l'homme, elle ne pourrait encore représenter l'homme auprès de la société ; car, en fait de travail, l'homme même ne peut représenter l'homme. La présence personnelle est de rigueur» (51).
La production est un devoir qui s'impose à chacun, et chaque producteur et un fonctionnaire ; tous sont également nécessaires à la société et doivent être également rétribués, s'ils mettent une égale bonne volonté au travail (52). Quant à essayer de démontrer la légitimité d'un pareil système, cela est impossible. Marx a vraiment bien fait de ne pas s'engager dans ce labyrinthe de sophismes.
b)Les utopistes étaient persuadés que le capitalisme n'était plus en état de diriger une production devenue trop grande pour des particuliers. Une pareille conception nous paraît aujourd'hui fort étrange, parce que nous avons vu l'industrie réaliser, depuis un demi-siècle, trop de prodiges, et que son état antérieur à 1848 nous semble tout à fait rudimentaire ; nous avons donc quelque peine à ne pas regarder les utopistes comme ayant été bien naïfs. Mais il faut tenir compte, pour apprécier sainement le changement survenu dans les idées, du changement que le capitalisme a subi lui-même.
Je rappelle ici qu'une des thèses essentielles de Marx est celle du passage du capitalisme commercial et usuraire au capitalisme industriel ; celui-ci constitue la forme pleinement développée de la société bourgeoise. A l'époque des utopistes, le capitalisme industriel était encore secondaire ; au début de es articles de 1850 sur La lutte de classe en France,Marx fait observer que, sous le règne de Louis-Philippe, le gouvernement était entre les mains de ce qu'on appelait l'aristocratie financière (banquiers, rois de la Bourse et des chemins de fer, concessionnaires de mines de charbon et de fer, propriétaires de forêts, et partie des grands propriétaires fonciers), tandis que la bourgeoisie industrielle était dans l'opposition ; il montre notamment le rôle de Grandin et de Faucher, qui combattaient vivement Guizot et représentaient les intérêts industriels. En Angleterre existait à peu près la même situation : dans une note du chapitre XX du IIIe volume du Capital,Marx dit que les commerçants étaient unis à l'aristocratie foncière et financière contre le capital industriel (par exemple, Liverpool contre Manchester et Birmingham) et que «le capital commercial et l'aristocratie financière n'ont reconnu la suprématie du capital industriel que depuis la suppression des droits d'entrée sur les céréales» (53).
Autrefois, les entreprises capitalistes étaient dirigées par des hommes dépourvus de connaissances scientifiques, parce qu'elles étaient conduites à la manière des affaires commerciales ou usuraires. On était effrayé en constatant la disproportion qui existait entre la capacité des directeurs d'usines et la science du temps. aujourd'hui, la science a fait des progrès immenses, mais elle n'est demeurée étrangère, dans aucune de ses parties, aux ingénieurs qui dirigent les ateliers. Le problème qui avait le plus préoccupé les utopistes se trouve résolu par le capitalisme contemporain ; s'il y a encore des exceptions, c'est que partout le régime industriel n'a pas complètement triomphé, et que l'aristocratie financière exerce encore sa mauvaise influence sur un certain nombre d'affaires.
Le problème de l'organisation de l'atelier ne semblait pas moins difficile que celui de sa direction. Le Moyen-âge avait légué des habitudes de grande brutalité chez les compagnons ; il était donc naturel que la discipline des manufacture fût également très brutale ; les contremaîtres avaient, d'ailleurs, à soutenir une lutte de tous les jours contre la mauvaise volonté d'ouvriers qui ne pouvaient s'accoutumer facilement à conduire des métiers compliqués, exigeant beaucoup d'attention et mûs d'un mouvement rapide. Il y eut une lutte terrible, surtout en Angleterre : certains industriels regardaient les anciens ouvriers, habitués aux outillages traditionnels, comme étant incapables de se plier aux exigences nouvelles (54). Cette éducation a fini par se faire sans recourir aux moyens plus ou moins cocasses inventés par les utopistes ; on n'a pas tenu compte des théories fouriéristes sur la papillonnepour arriver à mettre une douzaine de machines à tisser le calicot sous la direction d'un seul travailleur.
Ainsi, la capitalisme a résolu les problèmes pour lesquels les utopistes cherchaient des solutions parfaitement vaines ; il a créé ainsi les conditions qui permettront le passage à une forme sociale nouvelle ; le socialisme n'aura ni à inventer de nouvelles machines scientifiques ni à apprendre aux hommes comment il faut s'en servir pour obtenir le plus grand produit ; le capitalisme industriel résout tous les jours, par tâtonnements et progressivement, ce problème. Marx, en découvrant cette génération des conditions de la société nouvelle, a rendu tout l'utopisme inutile et même quelque peu ridicule.
Désormais, le socialisme ne devra plus s'occuper des moyens qui pourraient servir à faire évoluer la société dans un sens progressif ; Marx s'élève avec force contre la prétention qu'émettaient les lassaliens à demander l'institution de coopératives subventionnées par l'État, en vue de préparer la voie à la solution de la question sociale ; dans la Lettre sur le programme de Gotha,il regardait une telle attitude comme constituant une déviation du socialisme ; celui-ci devait s'enfermer dans la lutte de classe. Le socialisme n'a à s'occuper que de l'organisation révolutionnaire des bras,tandis que l'utopisme voulait donner des conseils à la têtede l'industrie.
c)Les utopistes étaient prodigieusement préoccupés de répartir la richesse de manière raisonnable. De leur temps, non seulement l'aristocratie foncière et les gens d'usure semblaient prendre une part démesurée, mais encore le régime de la petite industrie conservait des situations privilégiées, difficiles à défendre pour certaines catégories de salariés. «A Lyon, disait Proudhon en 1846, il est une classe d'hommes qui, à la faveur du monopole dont la municipalité les fait jouir, reçoivent un salaire supérieur à celui des professeurs de facultés et des chefs de bureaux des ministères : ce sont les crocheteurs... Il n'est pas rare qu'un homme gagne 12, 15 et jusqu'à 20 francs par jour. C'est l'affaire de quelques heures... Les crocheteurs de Lyon sont aujourd'hui ce qu'ils furent toujours : ivrognes, crapuleux, brutaux, insolents, égoïstes et lâches (55)
La capitalisme fait disparaître la plupart de ces anomalies ; il tend à produire une certaine égalisation du travail entre les diverses parties de l'usine ; mais comme il a besoin d'un nombre considérable d'hommes particulièrement actifs, attentifs ou expérimentés, il s'ingénie à donner des suppléments de salaire aux hommes qui lui rendent ainsi plus de services ; ce n'est point par des considérations de justice qu'il se règle dans ce calcul, mais par la seule recherche empirique d'un équilibre réglé par les prix.Le capitalisme arrive donc à résoudre un problème qui semblait insoluble, tant qu'il avait été étudié par les utopistes ; il résout la question de l'égalité des travailleurs, tout en tenant compte des inégalités naturelles ou acquises qui se traduisent par des inégalités dans le travail (56).
On sait que Marx a posé cette règle que «toutes les classes qui, successivement, se sont emparées du pouvoir, cherchaient à sauvegarder leur situation de fortune acquise en imposant à toute la société les conditions qui leur assuraient leur revenu propre» (57) ; et il applique plusieurs fois le même principe, pour savoir ce que deviendra le monde à la suite d'une révolution prolétarienne. C'est ainsi qu'il proclame la disparition de la famille bourgeoise, parce que les prolétaires ne se trouvent pas dans les conditions qui leur permettent de pratiquer l'union sexuelle suivant ce type. «Les prolétaires n'ont pas de patrie» ; la notion de patrie doit donc disparaître. dans la lettre de 1875 sur le programme de Gotha, il dit que l'on appliquera pour les salaires «le principe qui règle actuellement l'échanges de marchandises dans la mesure où s'échangent des valeurs identiques» ; c'est, dit-il, «un droit bourgeois» qui donne des inégalités quant à son contenu, tout en étant égalitaire.
J. Guesde était bien dans la tradition marxiste lorsqu'il disait à la Chambre, le 24 juin 1896, que le problème du travail ne pouvait offrir de sérieuses difficultés dans une société collectiviste ; en effet, on arriverait, par tâtonnement, à fixer les durées de travail assez courtes pour les métiers les moins demandés, de manière à y attirer le nombre d'hommes dont on aurait besoin. «Le jeu de l'offre et de la demande suffira à déterminer, sans arbitraire et sans violence, cette répartition qui vous semblait tout à l'heure un problème insoluble (58).» D'autres ont pensé qu'au lieu d'offrir aux travailleurs l'appât du plus grand loisir, il serait plus pratique de continuer à leur offrir l'appât d'un salaire surélevé (59) ; cette solution paraît comporter une attraction plus puissante ; mais l'essentiel est de montrer ici seulement que c'est par un mécanisme emprunté à l'ère capitaliste que le socialisme compte régler la répartition.
En définitive, le marxisme est beaucoup plus près de l'économie politique qu'on nomme manchestérienne que de l'utopisme. C'est là un point capital à relever ; j'ai montré d'autres analogies très profondes dans les Inseganmenti sociali della economia contemporanea; maintes fois d'ailleurs les apôtres du devoir socialont signalé le grand danger que le manchestérianismeprésente pour l'ordre ; il divise la société en deux classes entre lesquelles il ne s'établit aucun lien, et qui, par suite, finissent par se regarder comme ennemies. Les utopistes, comme les apôtres actuels du devoir social, ne voulaient pas admettre la lutte de classe ; on ne saurait donc, sans s'exposer à commettre de très grandes erreurs, mêler au marxisme les conceptions des anciens socialistes.
Nous allons maintenant examiner ce que Bernstein nomme le blanquisme, et nous ne trouverons pas de moindres divergences.

V.Ce qu'il y a d'essentiel dans les notions révolutionnaires de Marx : idée de classe. Ñ
Théorie ancienne de la destruction de l'État. Ñ
Les Intellectuels. Ñ
Analogie de la révolution blanquiste et de la théorie hégélienne, d'après Bernstein ; leurs différences.
Ñ Les mythes sociaux.
a)Le blanquisme (60) n'est, au fond, que la révolte  des pauvres conduite par un état-major révolutionnaire ; une telle révolte peut appartenir à n'importe quelle époque ; elle est indépendante du régime de la production. Marx considère, au contraire, une révolution faite par un prolétariat de producteurs qui ont acquis la capacité économique, l'intelligence du travail et le sens juridique sous l'influence même des conditions de production. Dans le tableau schématique qu'on trouve à l'avant-dernier chapitre du Capital,il est dit que la classe des travailleurs a été ainsi disciplinée, unie et organisée ; je crois que Marx décrit ici un processus vers la raison : de la disciplineon marche vers l'organisation,c'est-à-dire vers une constitution juridique ; sans cette constitution juridique on ne saurait même dire qu'il y ait une classe pleinement développée.Les pauvres peuvent s'adresser aux riches pour leur rappeler qu'ils devraient remplir envers eux le devoir social que la philanthropie et la charité chrétienne imposent aux lasses supérieures ; ils peuvent encore se soulever pour imposer leur volonté et se ruer sur les bonnes choses qui étaient placées hors de leur atteinte ; mais, dans un cas comme dans l'autre, il n'y a aucune volonté juridique qui puisse être acquise par la société. L'avenir dépend de la bonne volonté des hommes qui prendront la tête du mouvement ; ils pourront conduire les hommes soit à une de ces sociétés douces que Renan regardait comme impropre à soutenir la charge d'une haute culture politique et nationale (61) ; soit à une société analogue à celle du Moyen-âge dans laquelle «la voix des prophètes épouvantera les riches, les puissants, empêchera, au profit des pauvres ou prétendus tels, tout développement industriel, scientifique ou mondain» (62) ; soit enfin à quelque jacquerie,comme craignaient les utopistes.
Aucune de ces hypothèses n'aurait pu convenir à Marx ; il n'a jamais eu de sympathie pour la morale du renoncement bouddhique ; il voyait l'avenir sous la forme d'un prodigieux développement industriel ; quant à la jacquerie, je rappelle avec quelle horreur il parle des révolutionnaires russes qui voulaient prendre pour modèle le cosaque Razine, chef d'une insurrection contre le tsar Alexis, père de Pierre le Grand (63). C'est sur le progrès technologique, sur la science et sur le droit que se constitue la société nouvelle.
A l'époque à laquelle Marx écrivait, il n'avait pas sous les yeux des expériences ouvrières suffisantes pour se faire une notion parfaitement claire des moyens qui pourraient permettre au prolétariat d'atteindre le degré de maturité qu'il lui supposait nécessaire pour faire sa révolution émancipatrice ; il s'est généralement borné à donner des formules sommaires et symboliques, qui sont presque toujours heureuses ; mais quand il voulait passer, comme homme d'action, à la pratique courante, il était beaucoup moins inspiré. Il ne faut pas oublier que nous n'agissons guère que sous l'action de souvenirs qui sont beaucoup plus présents à notre esprit que les faits actuels.Marx devait donc se montrer beaucoup plus retardataire comme homme pratique qu'il ne l'est comme philosophe ; il subissait, comme presque tous ses contemporains, l'influence des modèles laissés par la Révolution, alors même que sa doctrine économique aurait dû le conduire à reconnaître l'extrême différence qui existait entre les deux époques.
On se tromperait donc beaucoup en cherchant la véritable intelligence du marxisme dans les conseils que Marx et Engels ont donnés à leur contemporains : «Ils sont passés impassibles à côté des erreurs les plus grossières du blanquisme», dit Bernstein (64); cela est vrai, encore que cela ne tienne probablement pas autant que le croit l'auteur allemand à la dialectique hégélienne.
Le marxisme diffère notamment du blanquisme en ce qu'il écarte la notion de parti, qui était capitale dans la conception des révolutionnaires classiques, pour revenir à la notion de classe (65) ; mais nous n'avons plus la notion vague et vulgaire de la classe du sociologue, considérée comme un amoncellement de gens de mêmes conditions ; nous avons une société de producteurs, qui ont acquis les idées qui conviennent à leur état et qui se regardent comme ayant une unité tout à fait analogue aux unités nationales. Il ne s'agit plus de conduire le peuple, mais d'amener les producteurs à penser par eux-mêmes, sans le secours d'une tradition bourgeoise.
b)Le parti a pour objet, dans tous les pays et dans tous les temps, de conquérir l'État et de l'utiliser au mieux des intérêts du parti et de ses alliés. Jusqu'à ces dernières années, les marxistes enseignaient, au contraire, qu'ils voulaient supprimer l'État ; cette doctrine était présentée avec un luxe de détails, et parfois même de paradoxes, qui ne laissaient aucun doute sur la pensée. Les choses ont naturellement changé d'aspect lorsque les succès électoraux ont conduit les chefs socialistes à trouver que la possession du pouvoir offre de grands avantages, alors même que cette possession serait minime, comme celle qu'on peut obtenir par la conquête des municipalités. C'est l'esprit de parti qui a repris sa place dans le marxisme, par suite d'une raison purement matérielle : l'organisation des ouvriers socialistes en parti politique.
Dans l'Aperçu sur le socialisme sientifique,écrit en 1883 par Gabriel Deville, et imprimé en tête de son analyse du Capital,on lit : «L'État n'est pas Ñ ainsi que l'exprime certain bourgeois entré dans le parti socialiste comme un ver dans le fruit, pour contenter ses appétits malsains en le désorganisant (66) Ñ l'ensemble des services publics déjà constitués, c'est-à-dire quelque chose qui n'a besoin que de corrections par ci, de corrections par là. Il n'y a pas à perfectionner mais à supprimer l'État... C'est un mauvais système pour détruire quelque chose que de commencer par le fortifier. Et ce serait augmenter la force de résistance de l'État que de favoriser l'accaparement, par lui, des moyens de production, c'est-à-dire de domination (67)». On pourrait citer beaucoup d'autres opinions émises à la même époque, sur le danger que le progrès des services publics fait courir au socialisme.
Je crois bien que si Engels a écrit son livre sur «les origines de la famille, de la propriété privée et de l'État», c'est qu'il avait à cÏur de montrer par l'histoire que l'existence de l'État n'est pas aussi nécessaire que le pensent beaucoup de personnes. On y lit, par exemple, ces conclusions : «A un certain degré du développement économique, qui était nécessairement lié à la scission de la société en classes, cette scission fit de l'État une nécessité. Nous nous approchons à grands pas d'un degré de développement de la production où, non seulement l'existence de ces classes a cessé d'être une nécessité, mais où elle devient un obstacle positif à la production. Les classes disparaîtront aussi fatalement qu'elles ont surgi. Et avec elles s'écroulera inévitablement l'État. La société qui organisera la production sur les bases d'une association libre et égalitaire des producteurs, transportera toutes la machine de l'État où sera dès lors sa place : dans le musée des antiquités (68)».
Pour bien comprendre la transformation qui s'est opérée dans la pensée socialiste, il faut examiner ce qu'est la composition de l'État moderne. C'est un corps d'intellectuels qui est investi de privilèges pour se défendre contre les attaques que lui livrent d'autres groupes d'intellectuels avides de posséder les profits des emplois publics. Les partis se constituent pour faire la conquête de ces emplois et ils sont analogues à l'État. On pourrait donc préciser la thèse que Marx a posée dans le Manifeste communiste: «Tous les mouvements sociaux jusqu'ici, dit-il, ont été accomplis par des minorités au profit de minorités (69)» ; nous dirions que toutes nos crises politiques consistent dans le remplacement d'intellectuels par d'autres intellectuels ; elles ont donc toujours pour résultat de maintenir l'État, et parfois même de le renforcer, en augmentant le nombre de co-intéressés.
Marx opposait la révolution prolétarienne à toutes celles dont l'histoire garde le souvenir ; il concevait cette révolution future comme devant faire disparaître «toute la superstructure de couches qui forme la société officielle (70)». Un tel phénomène comporte la disparition des intellectuels et surtout de leurs forteresses qui sont l'État et les partis politiques. Dans la conception marxiste, la révolution est faite par les producteurs qui, habitués au régime de l'atelier de grande industrie, réduisent les intellectuels à n'être plus que des commis accomplissant des besognes aussi peu nombreuses que possible. Tout le monde sait, en effet, qu'une affaire est regardée comme d'autant mieux conduite qu'elle a un plus faible personnel administratif.
On trouve de nombreux témoignages relatifs aux opinions de Marx sur les intellectuels révolutionnaires dans la circulaire de l'Internationale du 21 juillet 1873 ; il importe assez peu que les faits dont les amis de Bakounine sont accusés soient rigoureusement exacts ; ce qui importe seulement, c'est l'appréciation que Marx porte sur ces faits. C'est le blanquisme tout entier, avec ses états-majors bourgeois, qui est réprouvé avec la plus dure énergie.
Il reproche à son adversaire d'avoir formé une association politique si fortement autoritaire qu'on pourrait la croire inspirée par l'esprit bonapartiste (71). «Nous avons donc reconstitué, de plus belle, tous les éléments de l'État autoritaire, et que nus appelions cette machine commune révolutionnaire organisée de bas en haut,il importe peu. Le nom ne change rien à l'affaire (72).» A la tête de cette association se trouvaient des initiateurs contre lesquels éclate surtout la colère de Marx : «Dire que les cent frères internationaux doivent servir d'intermédiaires entre l'idée révolutionnaire et les instincts populaires, c'est creuser un abîme infranchissable entre l'idée révolutionnaire et les instincts populaires ; c'est proclamer l'impossibilité de recruter ces cent gardes ailleurs que dans les classes privilégiées.» ainsi un état-major de bourgeois révolutionnaires, qui travaillent sur les idées et disent au peuple ce qu'il doit penser; Ñ et l'armée populaire qui demeure, selon l'expression de Marx, la chair à canon(73).
C'est surtout contre les «alliancistes» italiens que l'on trouve des reproches violents ; Bakounine s'étant félicité, dans une lettre du 5 avril 1872, de ce qu'il existait en Italie «une jeunesse ardente, énergique, sans carrière, sans issue, qui se jetait à corps perdu dans le socialisme révolutionnaire», Marx faisait à ce sujet les remarques suivantes : «Toutes les prétendues sections de l'Internationale italienne sont conduites par des avocats sans causes, des médecins sans malades et sans science, des étudiants de billard, des commis-voyageurs et autres employés de commerce, et principalement des journalistes de la petite presse... C'est en s'emparent des postes officiels des sections que l'Alliance parvient à forcer les ouvriers italiens de passer par les mains de déclassés alliancistes qui, dans l'Internationale, retrouveraient une carrière et une issue (74)».
Il est difficile de montrer plus de répugnance pour l'invasion des organisations prolétariennes par des intellectuels qui y apportent les mÏurs des machines politiques. Marx voit très bien qu'une telle manière de procéder ne peut conduire à l'émancipation du monde des producteurs ; comment ceux-ci pourraient-ils posséder la capacité nécessaire pour diriger l'industrie, s'ils sont obligés de se mettre sous la tutelle de politiciens pour s'organiser ? Il y a là une absurdité qui ne pouvait manquer de paraître révoltante à Marx.
c)Bernstein n'a probablement pas tort lorsqu'il estime que Marx avait été conduit à se montrer sympathique au blanquisme par suite de la ressemblance qu'il croyait apercevoir entre la révolution blanquiste et le changement brusque que la dialectique hégélienne l'avait amené à concevoir dans l'histoire prochaine (75) ; mais Bernstein se trompe lorsqu'il croit qu'il y a une analogie fondamentale entre les idées blanquistes et les conceptions déduites par Marx de l'hégélianisme ; il n'y a eu qu'analogie accidentelle tenant à la tournure que prirent les événements en 1848. A cette époque on plagiait tant que l'on pouvait la Révolution, et plus tard Marx devait traiter de farce cette imitation des hommes de 93. Les blanquistes, qui étaient très faiblement pourvus d'idées, ne voyaient aucune difficulté à procéder comme au temps de la Terreur : mesures dictatoriales en faveur des pauvres, proscriptions et bouleversements si rapides que tout retour offensif des adversaires exigeât une contre-revolution aussi sanglante que la révolution aurait pu l'être. Le blanquisme savait qu'il n'avait pas beaucoup d'influence dans le pays ; il devait donc avoir un programme de révolution concentrée et il voulait faire un saut dans une ère nouvelle, avec autant de facilité qu'on fait succéder deux contraires dans la dialectique hégélienne.
Le blanquisme n'était pas nécessairement attaché à l'idée d'une révolution absolue ; il a dû, comme tous les partis, prendre une attitude variable, suivant ses intérêts politiques. Le jour où il fut certain qu'en France l'appui d'un député socialiste révolutionnaire était utile (76), le parti blanquiste ne méprisa pas les moyens d'influence qu'il pouvait tirer de ses relations avec le gouvernement (77).
La manière de concevoir la révolution que Marx avait été conduit à se former en vertu de la dialectique hégélienne, rend impossible cette évolution que le blanquisme a subie, comme doit la subir tout parti politique. Bernstein s'attaque beaucoup à cette dialectique hégélienne, parce qu'elle concentre la révolution dans un seul acte, ce qui lui semble peu compatible avec les nécessités de la vie politique dans nos pays modernes. S'il avait été au fond des choses, il aurait reconnu quelque chose de plus important encore : c'est que son maître a toujours conçu la révolution sous une forme mythique et que, par suite, l'accord entre le marxisme et le blanquisme était tout apparent. Le premier parle d'un bouleversement idéal, qu'il exprime en images, tandis que le second parle d'un changement qu'il entend diriger en raison des circonstances qui se présentent.
L'avant-dernier chapitre du premier volume du Capitalne peut laisser aucun doute sur la pensée intime de Marx ; celui-ci représente la tendance générale du capitalisme au moyen de formules qui seraient, très souvent, fort contestables, si on les appliquait à la lettre aux phénomènes actuels ; on pourrait dire et on a dit que les espérances révolutionnaires du marxisme étaient vaines puisque les traits du tableau avaient perdu de leur réalité. On a versé infiniment d'encre à propos de cette catastrophe finale qui devrait éclater à la suite d'une révolte des travailleurs. Il ne faut pas prendre ce texte à la lettre ; nous sommes en présence de ce qu'ai appelé un mythe social; nous avons une esquisse fortement colorée qui donne une idée très claire du changement, mais dont aucun détail ne saurait être discuté comme un fait historique prévisible (78).
En cherchant comment les esprits se sont toujours préparés aux révolutions, il est facile de reconnaître que toujours ils ont recours à des mythes sociaux, dont les formules ont varié suivant les temps. Notre époque exige une littérature plus sobre que celle dont on usait autrefois, et Marx a eu le mérite de débarrasser son mythe révolutionnaire de toutes les fantasmagories qui ont trop souvent fait chercher un pays de Cocagne.
Le mythe ne se prête point à une décomposition du changement en tranches successives, dont il soit possible de faire une série et qui, étant étalées sur un long espace de temps, puissent être regardées comme formant une évolution. Cette transformation est nécessaire dans toute action conduite par un parti politique et elle s'est opérée partout où les socialistes sont entrés dans les parlements ; elle est impossible avec le mythe marxiste qui donne la révolution en bloc, comme un tout indivisé (79).

VI.Renaissance de l'idée révolutionnaire : rôle de F. Pelloutier. Ñ
Réaction du syndicalisme sur les marxistes. Ñ Épuration du marxisme. Ñ
Grève générale. Ñ
La démocratie et le trade-unionisme protégé. Ñ
Impossibilité de prévoir l'avenir. Ñ
Les renaissances.
L'analyse précédente nous conduit à reconnaître que le marxisme ne saurait se transformer comme le pensait Bernstein : on ne pourrait le concilier avec une théorie de l'organisation industrielle et politique, non plus qu'avec une doctrine sur la justice, permettant de juger les chefs d'ateliers et d'États. Tout entier confiné dans une préparation du prolétariat révolutionnaire, il n'est pas apte à raisonner sur les maîtres de la société, dont les utopistes ne cessaient de s'occuper. On devrait dire de lui qu'il est une philosophie des bras et non une philosophie des têtes (80), car il n'a qu'une seule chose en vue : amener la classe ouvrière à comprendre que tout son avenir dépend de la notion de lutte de classe ; l'engager dans une voie où elle trouve les moyens, en s'organisant pour la lutte, de se mettre en état de se passer de maîtres ; lui persuader qu'elle ne doit point prendre d'exemples dans la bourgeoisie. D'autre part, le marxisme ne saurait se confondre avec des partis politiques, si révolutionnaires fussent-ils, parce que ceux-ci sont obligés de fonctionner comme les partis bourgeois, modifiant leur attitude suivant les besoins qu'imposent les circonstances électorales et faisant, au besoin, des compromis avec d'autres groupes qui ont des clientèles électorales analogues, alors qu'il demeure invariablement attaché à la considération d'une révolution absolue;On aurait pu penser, il y a quelques années, que les temps du marxisme étaient passés et qu'il devait prendre rang, comme beaucoup d'autres doctrines philosophiques, dans la nécropole des dieux morts ; seul, un accident historique pouvait lui rendre la vie ; il fallait pour cela que le prolétariat s'organisât avec des intentions nettement révolutionnaires, c'est-à-dire en se tenant complètement en dehors de la bourgeoisie.
Diverses circonstances conduisirent quelques hommes qui avaient vu de près les manières de procéder des politiciens, à tenter un effort dans ce sens ; il est extrêmement remarquable qu'ils ne connaissaient le marxisme que d'une manière fort superficielle ; ils avaient sans doute lu les brochures et les journaux guesdistes dans lesquels ils n'avaient rien trouvé qui pût leur donner satisfaction ; les formules dans lesquelles on résumait le marxisme en France leur semblaient inutiles, fausses ou susceptibles d'embrouiller les idées.
L'un des propagandistes du syndicalisme révolutionnaire et anti-politicien fut Fernand Pelloutier, sur le mérite duquel on ne saurait trop insister. «enlevé dans la fleur de l'âge par une maladie atroce et mort dans des conditions voisines de la misère, ai-je écrit ailleurs (81), Pelloutier n'a donné dans ses écrits qu'une faible idée de ce qu'il aurait pu produire ; mais quand viendra l'heure de la justice historique, on rendra hommage aux entreprises si importantes qu'il avait commencées ; et ce grand socialiste sera illustre, alors qu'on aura, depuis longtemps, oublié ceux qui tiennent le premier rang dans nos parlements et qui représentent le socialisme aux yeux des bourgeois émerveillés.» (82).
Pelloutier avait un sens très net de la nécessité qui s'impose de fonder le socialisme sur une absolue séparation des classes et sur l'abandon de toute espérance d'une rénovation politique ; il voyait dans les Bourses du travail l'organisation la plus complète des tendances révolutionnaires du prolétariat ; il conviait, en 1900, tous les gens qui ne voulaient pas s'enrégimenter dans le «parti» à «poursuivre plus méthodiquement que jamais l'Ïuvre d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres». Il faut, disait-il dans la même brochure, «prouver expérimentalement à la foule ouvrière, au sein de ses propres institutions, qu'un gouvernement de soi par soi-même est possible, et aussi l'armer, en l'instruisant de la nécessité de la révolution, contre les suggestions énervantes du capitalisme» (83).
En suivant de près cette organisation du syndicalisme révolutionnaire et adversaire des politiciens, quelques hommes, qui avaient longuement réfléchi sur le marxisme, s'aperçurent que le nouveau mouvement offrait de singulières analogies avec certaines parties de la doctrine de leur maître ; ils constataient que les chefs des partis socialistes ne savaient dire sur ces questions que des choses d'une faiblesse vraiment désespérante. On avait jusque-là revendiqué pour le marxisme l'intelligence de la préparation révolutionnaire du prolétariat (84) ; et il se trouvait que les docteurs étaient désorientés devant une organisation conçue suivant le principe de la lutte de classe, entendue d'une manière stricte. Pour se tirer d'embarras, ces docteurs dénonçaient avec indignation un retour offensif de l'anarchisme, parce que beaucoup d'anarchistes étaient entrés, sur les conseils de Pelloutier, dans les syndicats et dans les Bourses du travail ; mais les mots importent peu à celui qui veut aller au fond des choses ; le culte des étiquettes est bon pour les parlementaires.
La nouvelle écolene put acquérir que lentement une claire idée de son indépendance par rapport aux anciens partis socialistes ; elle ne prétendait pas former un nouveau parti, venant disputer aux autres leur clientèle ouvrière ; son ambition était tout autre, c'était de comprendre la nature d'un mouvement qui semblait inintelligible pour tout le monde. Elle procéda tout autrement que ne faisait Bernstein ; elle rejeta peu à peu toutes les formules qui provenaient soit de l'utopisme, soit du blanquisme ; elle purgea ainsi le marxisme traditionnel de tout ce qui n'était pas spécifiquement marxiste, et elle n'entendit garder que ce qui était, suivant elle, le noyau de la doctrine, ce qui assure la gloire de Marx.
Les auteurs qui avaient critiqué Marx lui avaient souvent reproché d'avoir parlé un langage plein d'images qui ne leur semblait point convenir à une recherche ayant la prétention d'être scientifique. Ce sont les parties symboliques, regardées jadis comme ayant une valeur douteuse, qui représentent, au contraire, la valeur de l'Ïuvre. Nous savons aujourd'hui, par l'enseignement de Bergson, que le mouvement s'exprime surtout au moyen d'images, que les formules mythiques sont celles dans lesquelles s'enveloppe la pensée fondamentale d'un philosophe, et que la métaphysique ne saurait se servir du langage qui convient à la science. D'autre part, c'est en recourant à ces parties longtemps négligées que la nouvelle écolea pu arriver à une intelligence complète du syndicalisme révolutionnaire.
La catastrophe Ñ qui était la grande pierre de scandale pour les socialistes qui voulaient mettre le marxisme en accord avec la pratique des hommes politiques de la démocratie Ñ se trouve correspondre parfaitement à la grève générale qui, pour les syndicalistes révolutionnaires, représente l'avènement du monde futur. On ne peut pas accuser ceux-ci d'avoir été trompés par la dialectique hégélienne et, comme ils repoussent la direction des politiciens, même les plus avancés, ils ne sont pas non plus des imitateurs du blanquisme. Nous sommes ainsi amenés, par l'observation des faits qui se manifestent dans le prolétariat, à comprendre la valeur des images employées par Marx, et celles-ci à leur tour nous permettent de mieux apprécier la portée du mouvement ouvrier.
De même la notion de lutte de classe était demeurée assez vague tant qu'on n'avait pas eu sous les yeux des organisations ouvrières conçues comme les concevait Pelloutier, des organisateurs de producteurs qui font leur affaires eux-mêmes, sans avoir besoin d'avoir recours aux lumières que possèdent les représentants des idéologies bourgeoises. Dans la brochure que j'ai déjà citée, Pelloutier exposait ainsi la situation de ses amis : «Proscrits du Parti, parce que, non moins révolutionnaires que Vaillant et que Guesde, aussi résolument partisans de la suppression de la propriété individuelle, nous sommes en outre ce qu'ils ne sont pas, des révoltés de toutes les heures, des hommes sans dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou matériel, individuel ou collectif, c'est-à-dire des lois et des dictatures, y compris celle du prolétariat (85).» Des gens qui sont animés de tels sentiments, ne peuvent faire autrement que de mettre en pratique, sous la forme rigoureuse, la doctrine de la lutte de classe.
Les efforts que le gouvernement français, après l'affaire Dreyfus, a faits pour se concilier les bonnes grâces des hommes les plus marquants du monde ouvrier, ont beaucoup contribué à éclairer la nature des rapports qui existent entre le socialisme et la démocratie. Étant donné qu'aujourd'hui la mode est à l'évolution, il était impossible qu'on ne considérât pas la démocratie comme une étape entre la société aristocratique de l'Ancien Régime et le socialisme : nobles, bourgeois, petits bourgeois, ouvriers ; l'échelle descendante des fortunes devait correspondre à un mouvement vers le gouvernement des plus pauvres. Marx croyait que le régime démocratique offre cet avantage que l'attention des ouvriers n'étant plus attiré par des luttes contre la royauté ou l'aristocratie, la notion de lutte de classe devient alors beaucoup plus facile à entendre. L'expérience nous apprend, au contraire, que la démocratie peut travailler efficacement à empêcher le progrès du socialisme, en orientant la pensée ouvrière vers un trade-unionisme protégé par le gouvernement. Depuis que nous avons sous les yeux les deux formes opposées de l'organisation syndicale, ce danger de la démocratie apparaît clairement.
On est ainsi amené à regarder avec méfiance les révolutions politiques ; elles ne sont pas possibles sans que le parti qui triomphe ait derrière lui des masses ouvrières organisées ; une campagne menée en commun contre le pouvoir noue des relations qui peuvent préparer une évolution du syndicalisme vers le trade-unionisme protégé. Les catholiques font les plus grands efforts pour grouper des ouvriers dans des syndicats auxquels ils promettent monts et merveilles, dans l'espérance de faire peur aux politiciens radicaux et de sauver l'Église. L'affaire Dreyfus peut être comparée fort bien à une révolution politique, et elle aurait eu pour résultat une complète déformation du socialisme, si l'entrée de beaucoup d'anarchistes dans les syndicats n'avait, à cette époque, orienté ceux-ci dans la voie du syndicalisme révolutionnaire et renforcé la nation de lutte de classe.
Il ne faut pas espérer que le mouvement révolutionnaire puisse jamais suivre une direction convenablement déterminée par avance, qu'il puisse être conduit suivant un plan plus savant comme la conquête d'un pays, qu'il puisse être étudié scientifiquement autrement que dans son présent. Tout en lui est imprévisible (86). Aussi ne faut-il pas, comme ont fait tant de fois les anciens théoriciens du socialisme, s'insurger contre les faits qui semblent être de nature à éloigner le jour de la victoire.
Il faut s'attendre à rencontrer beaucoup de déviations qui sembleront remettre tout en question ; il y aura des temps où l'on croira perdre tout ce qui avait été regardé comme définitivement acquis ; le trade-unionisme pourra paraître triompher même à certains moments. C'est justement en raison de ce caractère du nouveau mouvement révolutionnaire qu'il faut se garder de donner des formules autres que des formules mythiques : le découragement pourrait résulter de la désillusion produite par la disproportion qui existe entre l'état réel et l'état attendu ; l'expérience nous montre que beaucoup d'excellents socialistes furent ainsi amenés à abandonner leur parti.
Lorsque le découragement vient pour nous surprendre, rappelons-nous l'histoire de l'Église, histoire étonnante, qui déroute tous les raisonnements des politiques, des érudits et des philosophes, que l'on pourrait croire parfois conduite par un génie ironiste qui se plairait à accumuler l'absurde, dans laquelle le développement des institutions a été traversé par mille accidents. Maintes fois les gens les plus réfléchis ont pu dire que la disparition n'était plus qu'une question de quelques années ; et cependant les agonies apparentes étaient suivies de rajeunissement.
Les apologies du catholicisme ont été si frappés de l'incohérence que présente cette histoire qu'ils ont prétendu qu'on ne saurait l'expliquer sans faire intervenir les desseins mystérieux de la Providence. Je vois les choses sous un aspect plus simple ; je vois que l'Église s'est sauvée malgré les fautes des chefs, grâce à des organisations spontanées ; à chaque rajeunissement se sont constitués de nouveaux ordres religieux qui ont soutenu l'édifice en ruines, et même l'ont relevé (87). Ce rôle des moines n'est pas sans analogies avec celui des syndicats révolutionnaires qui sauvent le socialisme ; les déviations vers le trade-unionisme, qui sont la menace toujours redoutable pour le socialisme, rappellent ces relâchements des règles monastiques qui finissent par faire disparaître la séparation que les fondateurs avaient voulu établir entre leurs disciples et le monde.
La prodigieuse expérience que nous offre l'histoire de l'Église est bien de nature à encourager ceux qui fondent de grandes espérances sur le syndicalisme révolutionnaire et qui conseillent aux ouvriers de ne chercher aucune alliance savamment politique avec les partis bourgeois, Ñ car l'Église a plus profité des efforts qui tendaient à la séparer du monde que des alliances conclues entre le pape et les princes.

NOTESNotes de l'avant-propos
(1) Ñ Anton Menger, Le droit au produit intégral du travail,trad franç, p I. 
(2) Ñ Anton Menger, op. cit.,p. 150. 
(3) Ñ Anton Menger, op. cit.,p. 157. 
(4) Ñ Anton Menger, op. cit. p. 144 et pp. 147-148. 
(5) Ñ Anton Menger, op. cit. p. 113 et 138. A. Menger ne cherche pas les sources de la conception matérialiste de l'histoire, qui lui semble fausse (p. 170) 
(6) Ñ Anton Menger, op. cit. p. 74 et p. 133. 
(7) Ñ Anton Menger, op. cit. p. 78, p. 114, pp. 137-138. 
(8) Ñ Anton Menger, op. cit. p. 3. 
(9) Ñ Benedetto Croce, Matérialisme historique et économie marxiste,trad. franç., p. 99. 
(10) Ñ Benedetto Croce, op. cit.,p 94, cf. pp. 129-132. 
(11) Ñ Benedetto Croce, op. cit.,p 130. 
(12) Ñ Le chef-d'Ïuvre du genre est, je crois, l'article sur le mythe de l'immaculée conception,inséré dans le Devenir socialde mai 1896. L'auteur ne parle pas d'ailleurs de l'immaculée conception de la vierge, exempte du péché originel, mais de la naissance virginale du Christ. Il nous apprend, aux dernières lignes que dans un concile, «à la majorité d'une voix, l'Église chrétienne, fondée sur l'antique mythe féminin de l'Immaculée conception,décida que la femme avait une âme tout comme l'homme». Il possède évidemment un recueil spécial des conciles. 
(13) Ñ Devenir social,août 1895, p. 477. Benedetto Croce a relevé beaucoup de bévues commises par Paul Lafargue dans cet article sur Campanella ; on peut y ajouter celle-ci : l'auteur prend pour un masculin singulier le mot Séphirothqui est un féminin pluriel. 
(14) Ñ P. Lafargue, La méthode historique de Karl Marx,p. 4. Lire dans une note de la page 14 d'amusantes réflexions sur les gruesmétaphysiques et éthiques, la Justice, la Liberté, la Patrie, qui font le trottoir dans les discours académiques et parlementaires, les programmes électoraux et les réclames mercantiliques.» 
(15) Ñ Sur les analogie de Marx et de Hegel, cf. Benedetto Croce, op. cit.,pp 135-136. 
(16) Ñ Devenir social,juillet 1895, p. 370. 
(17) Ñ Devenir social,avril 1897, p. 290. 
(18) Ñ Benedetto Croce, op. cit.,p 114. 
(19) Ñ Ed. Bernstein, Socialisme théorique et social-démocratie pratique,trad. franç., pp. 53-54. 
(20) Ñ Kautsky, Le marxisme et son critique Bernstein,trad. franç., pp. 68-70.
Notes du chap I.
(21) Ñ Proudhon, Îuvres(tome II, pp. 55-56). En fait, Fourier procédait comme tous les utopistes et puisait ses idées paradoxales dans le monde contemporain.
(22) Ñ F. Vidal, De la répartition des richesses,p. 471-472.
(23) Ñ Cf. Insegnamenti della economia contemporanea,p. 97.
(24) Ñ  F. Vidal, op. cit.,pp. 464-465.
(25) Ñ Manifeste communiste,trad. Andler, pp. 39-40.
(26) Ñ De Rousiers, Le trade-unionisme en Angleterre,p. 309.
(27) Ñ F. Vidal, op. cit.,p. 465.
(28) Ñ F. Vidal, op. cit.,p. 467.
(29) Ñ Ce document a été reproduit dans la revue l'Ère nouvelle,février 1894.
(30) Ñ Ère nouvelle, pp. 177-178.
(31) Ñ Ère nouvelle, p. 172.
Notes du chap II.
(32) Ñ Je signale, par exemple, que Van Kol fait constamment cette confusion dans Socialisme et Liberté.Il définit la classe «une division de la population d'après le degré de fortune» (p. 154.) Ailleurs : «Nous aspirons ardemment à une amélioration du sort des pauvres» (p. 227) et passim. 
(33) Ñ Van Kot, pp. 242-243. 
(34) Ñ Ère nouvelle, p. 166. 
(35) Ñ Ère nouvelle, p. 170. 
(36) Ñ Bernstein, op. cit.,p. 50. 
(37) Ñ Ostrogorski a donné beaucoup de détails intéressants sur le fonctionnement des machines américaines,dans son livre sur la Démocratie et l'Organisation des partis politiques.Lire surtout le chapitre VI du livre V ; il donne la définition suivante d'une machine: «Agrégation d'hommes s'échelonnant hiérarchiquement, liés l'un à l'autre par un dévouement personnel, mais à base mercenaire, et préoccupés uniquement de satisfaire leurs appétits, en exploitant la fortune des partis politiques.» (Tome II, p. 347). Ñ Il nous apprend qu'à New-York, Tweed, qui avait été le boss de Tammany-Hall, après avoir été convaincu de vols monstrueux, conserva l'estime des pauvres de New-York, qui virent en lui une victime des riches (Tomme II, p.401) : toujours la lutte antique des pauvres et des riches. 
(38) Ñ C'est là ce que cherche à réaliser la législation de la Nouvelle-Zélande ; cela a été bien reconnu par tous les observateurs consciencieux.
Notes du chap. III.
(39) Ñ Manifeste communiste, p. 40. 
(40) Ñ Ces deux phrases sont de George Sand. 
(41) Ñ Bernstein, op.cit., p. 51. 
(42) Ñ Bernstein, op.cit., p. 60. 
(43) Ñ Bernstein, op.cit., pp. 297-298. 
(44) Ñ Merlino, Formes et essence du socialisme, p. 244. 
(45) Ñ La social-démocratie allemande était officiellement marxiste, mais elle avait toujours conservé beaucoup d'idées lassaliennes ; c'est ainsi que le programme de Gotha avait été adopté malgré les critiques de Marx ; sa lettre n'a même pas été connue qu'en 1891. L'esprit lassalien devint prépondérant dès lors que les socialistes eurent remporté des succès électoraux ; les succès électoraux conduisent fatalement au socialisme d'État. 
 
Notes du chap. IV.
(46) Ñ Anton Menger, op. cit. p. 138. 
(47) Ñ Anton Menger, op. cit. p. 76. 
(48) Ñ Ils peuvent recevoir tout au plus un salaire égal à celui de l'ouvrier le mieux payé (A. Menger, op. cit.p. 177.) 
(49) Ñ Pecqueur, Théorie nouvelle d'économie sociale et politique,p. 497. 
(50) Ñ La distinction du travail mortou capital et du travail vivanta pénétré la littérature marxiste par le Manifeste communiste. 
(51) Ñ Pecqueur, op. cit.,p. 512. 
(52) Ñ Pecqueur, op. cit.,pp. 583-586. 
(53) Ñ Capital,trad. franç., tome III, première partie, p. 360. 
(54) Ñ Marx ne me semble pas avoir donné une idée parfaitement complète de cette lutte dans le Capital(tome I, chap. XV, la Fabrique); Ure, auquel il emprunte ses principales données, rapporte que les premières filatures mécaniques échouèrent, parce que Wyalt était d'une nature trop douce ; Arkwright réussit, trente ans plus tard, parce qu'il avait «l'énergie et l'ambition d'un Napoléon». (Capital,tome I, p. 183, col. 2, et Ure, Philosophie des manufactures,trad. franç., tome I, pp. 21-31). Ce dernier livre a été traduit en 1836. Sur la brutalité des anciens ouvriers anglais travaillant la laine, cf. Ure, loc. cit.,p. 13 et pp. 267-271. A l'époque où Marx écrivait, il y avait eu de très grands changements. 
(55) Ñ Proudhon, Contradictions économiques,tome I, pp. 131-132. Il leur reprochait leur indifférence pour l'émeute des ouvriers de la soie. 
(56) Ñ Dans la Lettre sur le programme de Gotha,se lisent de remarquables observations sur cette égalité de droit et l'inégalité des conditions. 
(57) Ñ Manifeste communiste,p. 38. La Révolution a, par exemple, fondé tout son droit sur les conditions d'existence des propriétaires agriculteurs qui exploitaient des terres concédées jadis féodalement ; les descendants des anciens concédants ont été regardés comme étant sans titre, et le domaine utiledu roturier est devenu la pleine propriété du Code Napoléon ; Toutefois, M. P. Viollet estime qu'on peut soutenir aussi que toutes les terres françaises sont devenues des censives, puisque nous payons tous à l'État des droits de mutation qui représentent les anciens droits de relief, de lods et ventes (Précis de l'histoire du droit français,1ère édition, p. 607). Le droit général des Français est devenu celui de la roture. 
(58) Ñ  J. Guesde, Quatre ans de lutte de classe à la Chambre,tome II, p. 96. 
(59) Ñ  «On aura pour guide l'unique intérêt... On spéculera sur le désir très réel chez beaucoup, soit d'un gain plus fort, soit d'un loisir plus grand avec le même gain.» (G. Deville, Capital,1ère édition, p. 35) 
 
Notes du chap. V.
(60) Ñ Je rappelle, encore une fois, qu'il ne s'agit pas tant ici des idées de Blanqui, que de la tradition jacobine que Bernstein a définie par le mot de «blanquisme». 
(61) Ñ Renan, Histoire du peuple d'Israël,tome III, p. 279. Il donne comme exemple les peuples bouddhistes. 
(62) Ñ Renan, op. cit.,p. 540. 
(63) Ñ L'Alliance de la démocratie socialiste et l'Association internationale des travailleurs,pp. 62-63 et p. 104. 
(64) Ñ Bernstein, op. cit.,p. 63. 
(65) Ñ Les utopistes s'occupaient beaucoup des classes, mais ils n'entendaient pas encore ce mot au sens moderne. 
(66) Ñ Il s'agit de Paul Brousse, l'ancien ami de Bakounine, qui était devenu le chef du parti des réformes sociales ; dans le Prolétairedu 24 novembre 1883, Paul Brousse déclare qu'à l'heure actuelle le vote est plus scientifique que l'assassinat des princes. 
(67) Ñ G. Deville, op. cit.,pp. 16-17. 
(68) Ñ Engels, Origines, etc., trad. franç., p. 281. 
(69) Ñ Manifeste communiste,p. 39. 
(70) Ñ loc. cit. 
(71) Ñ L'Alliance de la démocratie,p. 11. 
(72) Ñ L'Alliance de la démocratie,p. 14. 
(73) Ñ L'Alliance de la démocratie,p. 15. 
(74) Ñ L'Alliance de la démocratie,pp. 48-49. 
(75) ÑBernstein, op. cit.,p. 49. 
(76) Ñ On peut lire, par exemple, dans le Cri de Parisdu 15 septembre 1907, une amusante critique des socialistes qui profitent des avantages du pouvoir, tout en prétendant garder toute leur indépendance ; le journal assure que les milieux socialistes les plus colorés fournissent beaucoup d'attachés aux cabinets des ministres. 
(77) Ñ Il ne s'agit pas ici d'une critique adressée aux personnes, mais de la constatation d'une nécessité inéluctable, dérivant du régime parlementaire. 
(78) Ñ Cf. Introduction à l'économie moderne, pp. 375-377. 
(79) Ñ Cf. la lettre à Daniel Halévy dans le Mouvement Socialisted'août-septembre 1907 et dans les Réflexions sur la violence,auxquelles elle sert de préface.
 
Notes du chap. VI.
(80) Ñ J'ai appelé l'attention sur ce point dans les Insegnamenti sociali. 
(81) Ñ Insegnamenti sociali.pp. 53-54. 
(82) Ñ Pelloutier a ainsi défini le rôle des militants, tel qu'il le pratiqua : «Purs de toute ambition, prodigues de nos forces, prêts à payer de nos personnes sur tous les champs de bataille, et, après avoir rossé la police, bafoué l'armée, reprenant, impassibles, la besogne syndicale, obscure, mais féconde.» (Le Congrès général du Parti socialiste français,p. VII). On trouvera ce texte : Lettre aux anarchistes, sur  
(83) Ñ F. Pelloutier, op. cit.,p. VIII. 
(84) Ñ Antonio Labriola, Essais sur la conception matérialiste de l'histoire,première édition, pp. 40-41. 
(85) Ñ F. Pelloutier, op. cit.,p. VII. 
(86) Ñ Une des plus grosses illusions des utopistes a été de croire qu'on peut déduire le schéma de l'avenir quand on connaît bien le présent. contre une telle illusion, voir ce que dit Bergson dans l'Évolution créatrice,notamment pp. 17, 57, 369. 
(87) Ñ C'est une conception de l'activité des premiers franciscains qui a été très populaire au Moyen-âge.


Georges Sorel



Anton Pannekoek
LE MARXISME
Source

 
Il est impossible de bien comprendre l'évolution des idées de Marx et de ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui le marxisme, si on les considère indépendamment de leurs rapports avec les conditions sociales et politiques de l'époque où ils naquirent : l'époque où le capitalisme démarra en Allemagne. Cette apparition devait faire naître une opposition sans cesse croissante au système politique et à l'absolutisme aristocratique. La bourgeoisie ascendante avait besoin de libertés commerciales et industrielles, d'une législation et d'un gouvernement favorables à ses intérêts, de la liberté de presse et de réunion, pour faire valoir ses droits. Elle se sentait handicapée et opprimée par un régime hostile, par la toute puissance de la police et par une censure étouffant toute critique contre le gouvernement réactionnaire. La lutte, qui aboutit à la Révolution de 1848, dut d'abord être menée au niveau théorique, par le développement d'idées nouvelles et par une critique des conceptions dominantes. Cette critique, qui trouva ses porte-parole les plus remarquables parmi de jeunes intellectuels bourgeois, était dirigée en premier lieu contre la religion et contre la philosophie hégélienne.La philosophie hégélienne, selon laquelle l'Idée absolue crée le monde par son développement propre, s'aliène en lui, et se voit, au cours de ce développement, transformée à nouveau en conscience propre de l'homme, n'était que le travestissement philosophique du christianisme, sous une forme adaptée au mieux au régime politique d'après 1815, la Restauration. De tout temps, la religion traditionnelle a servi de justification et de fondement théorique à la perpétuation des anciens rapports de classes. Tant qu'un combat politique contre l'oligarchie féodale n'était pas possible de manière ouverte, c'est sous une forme déguisée, celle d'une attaque contre la religion, que la lutte devait être menée. Ce fut, en 1840, l'Ïuvre d'un groupe de jeunes intellectuels, les Jeunes Hégéliens, au sein duquel Marx se forma et où il prit bientôt la première place.
Pendant qu'il poursuivait ses études, Marx fut séduit, sans doute à son corps défendant, par la puissance de la méthode hégélienne, la dialectique, et la fit sienne. Le fait qu'il ait pris pour sujet de thèse de doctorat une comparaison entre les deux grands philosophes matérialistes de la Grèce antique, Démocrite et Epicure, semble indiquer toutefois qu'il n'était pas sans incliner au matérialisme. Plus tard la bourgeoisie oppositionnelle de Rhénanie fit appel à lui pour diriger, à Cologne, un nouveau journal. Il dut se plonger dans toutes les tâches pratiques de la lutte politique et sociale, et il la mena avec tant d'énergie qu'au bout d'un an le journal fut interdit. Ce fut aussi à cette époque que Feuerbach fit le pas décisif qui l'amena au matérialisme.
Ecartant purement et simplement le système fantastique de Hegel, Feuerbach, revint à l'expérience toute simple de la vie quotidienne et démontra que la religion était un produit créé par l'homme. Quarante ans plus tard Engels parlait encore du sentiment de libération que causa l'Ïuvre de Feuerbach et de l'enthousiasme qu'elle fit naître chez Marx, malgré certaines réserves. Aux yeux de Marx, cette Ïuvre démontrait qu'au lieu de continuer à s'en prendre à des images du ciel, il fallait s'attaquer aux réalités de la terre. C'est pourquoi il écrit, en 1843, dans la Critique de la Philosophie hégélienne du droit:
«Pour l'Allemagne, la critique de la religion est terminée quant à l'essentiel, et la critique de la religion est la condition de toute critique... La lutte contre la religion est ainsi indirectement la lutte contre le monde, dont la religion est l'arôme spirituel... La religion est le soupir de la créature accablée, le cÏur d'un monde sans cÏur, comme elle est l'esprit des temps privés d'esprit. Elle est l'opium du peuple. La suppression de la religion comme bonheur illusoire du peuple est une exigence de son bonheur réel. L'exigence de renoncer à une condition qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est ainsi virtuellement la critique de la vallée de larmes, dont la religion est l'auréole. La critique a arraché les fleurs imaginaires qui ornent nos chaînes, non pour que l'homme porte la chaîne prosaïquement, sans consolation, mais afin qu'il rejette la chaîne et cueille la fleur vivante... La Critique du Ciel se transforme ainsi en critique de la Terre, la critique de la Religion en critique du Droit, la critique de la Théologie en critique de la Politique.» (1)
Marx se proposait donc d'analyser la réalité sociale. En collaboration avec Engels, pendant leur séjour à Paris et à Bruxelles, il entreprit l'étude de la Révolution française et du socialisme français, ainsi que de l'économie anglaise et du mouvement ouvrier en Angleterre. Les deux hommes jetaient ainsi les bases de la doctrine, que nous appelons aujourd'hui le matérialisme historique, théorie du développement social par la lutte de classes, que Marx exposa plus tard, d'abord en français en 1846, dans son ouvrage contre Proudhon, Misère de la Philosophie,puis en collaboration avec Engels dans le Manifeste communiste(1847) et dans un texte souvent cité : la préface à la Critique de l'économie politique(1859).Marx et Engels eux-mêmes qualifieront toujours leur système de matérialisme par opposition à l'«idéalisme» de Hegel et des Jeunes hégéliens. Qu'entendaient-ils par là ? Engels a traité plus tard des problèmes philosophiques fondamentaux du matérialisme historique dans L'Anti-Dühringet dans sa brochure sur Feuerbach. Il écrit dans cette dernière :
«La question fondamentale de toute philosophie, et spécialement de toute philosophie moderne, est celle des rapports entre l'être et la pensée... Ceux qui affirmaient la primordialité de l'esprit par rapport à la nature, et admettaient par conséquent une quelconque création du monde, ceux-là constituaient le camp de l'idéalisme. Les autres qui considéraient la nature comme l'élément primordial, appartiennent aux différentes écoles matérialistes.» (2)
Marx et Engels tenaient pour une vérité allant de soi, non seulement que l'esprit humain est lié à l'organe matériel qu'est le cerveau, mais que l'homme tout entier, avec son cerveau et son esprit, est lié au reste du règne animal et à toute la nature inorganique. Cette conception est commune aux différentes écoles matérialistes. Le caractère particulier du matérialisme marxien apparaît dans les différentes brochures polémiques qui traitent des questions pratiques dans le domaine de la politique et dans le domaine social: pour Marx, le matérialisme, en tant que courant de pensée, est une méthode. (Il devait servir à expliquer tous les phénomènes en s'appuyant sur le monde matériel et les réalités existantes.) Dans ses Ïuvres, Marx ne traite pas de philosophie, il ne présente pas le matérialisme comme un système philosophique : il s'en sert comme d'une méthode d'investigation et démontre ainsi sa validité. Dans l'article cité plus haut, par exemple, il pulvérise la philosophie du Droit de Hegel, non par des dissertations philosophiques mais par une critique foudroyante des conditions politiques réelles d'Allemagne.La méthode matérialiste consiste à remplacer les arguties et les disputes relatives à des notions abstraites par l'étude du monde réel (3). Montrons ce qu'il en est par quelques exemples. Le théologien associe au dicton «l'homme propose et Dieu dispose» une réflexion sur la toute puissance de Dieu. Le matérialiste cherche à savoir pourquoi les résultats sont si peu conformes à ce qu'on attendait; il en trouve la raison dans les conséquences sociales de l'échange des marchandises et de la concurrence. L'homme politique discute des avantages de la liberté et du socialisme; le matérialiste se demande quels sont les personnes, les classes qui formulent de telles revendications, quel en est le contenu spécifique, à quel besoin social elles correspondent.
Le philosophe par des spéculations abstraites sur la nature du temps, cherche à déterminer s'il existe ou non un temps absolu; le matérialiste compare des horloges pour voir si l'on peut, par une méthode incontestable, établir que deux événements se déroulent simultanément ou successivement. Feuerbach avait utilisé avant Marx cette méthode matérialiste en montrant que les concepts et les idées découlent des conditions matérielles : l'homme vivant est la source de toute pensée et concept religieux. Sa doctrine peut être grossièrement résumée dans le jeu de mots populaire : Der Mensch ist was er isst(4). Mais pour en démontrer la validité, Feuerbach devait prouver que sa méthode permettait de rendre compte clairement du phénomène religieux. En effet si l'on ne parvient pas à élucider la nature du lien causal, le matérialisme devient insoutenable et une rechute dans l'idéalisme risque fort de s'en suivre. Marx fit ressortir que le principe du retour à l'homme vivant ne pouvait à lui seul tout expliquer. En 1845, dans les Thèses sur Feuerbach(5), il précisait en ces termes ce qui distingue la méthode matérialiste de Feuerbach de la sienne :
«Feuerbach dissout l'être religieux dans l'être humain (das menschliche Wesen). Mais l'être humain n'est pas une abstraction inhérente à chacun des individus pris isolément, dans sa réalité, l'être humain est l'ensemble des rapports sociaux.» (Thèse 6.)«Son travail consiste à dissoudre le monde religieux en le ramenant à ses fondements temporels. Mais le fait que les fondements temporels se détachent d'eux-mêmes et se fixent dans les nuages tels un royaume indépendant, ne peut s'expliquer que par les discordances et les contradictions internes (Selbstzerrissenheit und Sichselbstwidersprechen) de cette base temporelle. Il faut donc à la fois comprendre celle-ci dans ses contradictions et la révolutionner pratiquement.» (Thèse 4.)
L'homme ne peut être compris que comme être social. Il faut remonter de l'individu à la société et c'est alors que seront surmontées les contradictions de cette société d'où provient la religion. Le monde réel, le monde sensible et matériel, celui dans lequel il faut chercher l'origine de toute idéologie et de toute conscience, c'est la société humaine dans son développement. Bien entendu, à l'arrière-plan de la société, il y a la nature sur laquelle elle repose et dont elle n'est qu'une partie transformée par l'homme.Ces thèses devaient être développées dans l'Idéologie allemande, écrite dans les années 1845-1846 et restée à l'état de manuscrit jusqu'à ce qu'en 1925 Riazanov, encore directeur de l'institut Marx-Engels de Moscou, en publie la partie consacrée à Feuerbach (l'ensemble de cet ouvrage n'a été publié qu'en 1932). Il s'agit de toute évidence d'un texte écrit au fil de la plume mais qui n'en donne pas moins un exposé brillant de toutes les idées essentielles de Marx sur l'évolution de la société. Ces idées sont reprises sous une forme plus condensée, en termes pratiques, dans une brochure de propagande prolétarienne, leManifeste communiste,et en termes théoriques dans la préface de la Critique de l'économie politique.
Dans l'Idéologie allemande,Marx combat tout d'abord la conception dominante qui veut que la conscience soit l'unique principe créateur et l'opinion que les idées, en s'engendrant les unes les autres, déterminent l'histoire du monde. Marx traite ces conceptions par le mépris comme des «fantasmagories dans le cerveau humain (...) des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle, que l'on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles.» (6)
Il importait de mettre vigoureusement l'accent sur le fait que le monde réel, le monde matériel donné par l'expérience, était à la source de toute idéologie. Mais il fallait critiquer tout aussi vigoureusement les théories matérialistes qui trouvèrent leur épanouissement chez Feuerbach. Revenir à l'homme biologique et à ses besoins essentiels ouvre assurément la possibilité de mettre l'idéologie en question; toutefois, le problème reste entier tant qu'on persiste à concevoir l'individu comme un être abstrait, isolé. Certes, on peut établir de la sorte le caractère fantasmagorique des idées religieuses, mais sans pouvoir expliquer pourquoi et comment elles prennent la forme de contenu de la pensée. La seule façon de rendre compte de la vie spirituelle des hommes c'est de partir de la société et de son développement historique, cette réalité suprême quoi l'existence humaine se trouve soumise. Feuerbach, voulant élucider la religion au moyen de l'homme «réel», allait chercher ce dernier dans l'individu, dans la généralité humaine de l'individu. Or ceci rie permet en rien de comprendre le monde des idées. Voilà la raison pour laquelle il ne pouvait que retomber dans l'idéologie de l'amour universel.
«Dans la mesure où il est matérialiste, Feuerbach ne fait jamais intervenir l'histoire, et dans la mesure où il fait entrer l'histoire en ligne de compte il n'est pas matérialiste.» (7)
Là où Feuerbach a échoué le matérialisme historique a réussi. ll fournit une explication des idées humaines par le monde matériel réel. On trouve dans la phrase suivante un résumé de cette brillante interprétation du développement historique de la société :
Les hommes, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. (8)
Ainsi donc le matérialisme, en tant que relation entre la réalité et la pensée, se démontre fondé en pratique. C'est par l'expérience que nous connaissons la réalité. Elle se révèle à nous, comme monde extérieur par l'intermédiaire de nos sens. Ceci fournit à la philosophie en tant que théorie de la connaissance, un principe fondamental : le monde matériel empiriquement saisissable est la réalité qui détermine la pensée.Le problème fondamental de toute théorie de la connaissance, l'épistémologie, a toujours été celui-ci : quelle part de vérité revient à la pensée? Le terme «critique de la connaissance (Erkenntniskritik)», si courant chez les philosophes de métier pour désigner cette théorie, prouve déjà leur scepticisme à cet égard. C'est à ce problème que se rapportent les deuxièmes et cinquièmes thèses sur Feuerbach, qui une fois encore, insistent sur le rôle déterminant joué par l'activité pratique de l'homme, fait essentiel de sa vie :
«La question de savoir si la pensée humaine peut accéder à une vérité objective n'est pas une question du domaine de la théorie : c'est une question de la pratique. C'est dans la pratique que l'homme doit démontrer la vérité, c'est-à-dire la réalité et la puissance, l'en-deçà de sa pensée.» (Thèse 2.)Feuerbach, non satisfait de la pensée abstraite, en appelle à l'intuition (Anschauung),mais il ne conçoit pas la réalité sensorielle (die Sinnlichkeit)comme activité pratique, comme activité des sens humains (praktische, menschlich-sinnliche Tätigkeit).(Thèse 5.)
Mais pourquoi pratique? C'est qu'en premier lieu, l'homme doit vivre. Sa structure anatomique, ses aptitudes, toute son activité sont adaptées à cette fin. En utilisant ses facultés, il doit s'insérer et se maintenir dans le milieu qui l'entoure, c'est-à-dire tout d'abord dans la nature, puis, en qualité d'individu, dans la société. Font également partie de ces facultés, l'activité du cerveau, l'organe de la pensée, et la faculté même de penser. Penser est une faculté du corps. A chaque instant de sa vie l'homme se sert du raisonnement et de sa faculté de penser pour tirer des conclusions de ses expériences, en déduire des prévisions, fonder sur elles ses espérances, et régler sa conduite et son activité. La justesse de ses conclusions, la rectitude de sa pensée sont démontrées par le fait même que l'homme existe, car elles sont une condition sine qua nonde sa survie. Penser c'est s'adapter de manière efficace à la vie, et c'est par ce biais que la pensée humaine devient vérité, non d'une manière absolue, mais dans un sens général.Partant de l'expérience, l'homme formule des généralisations des règles, des lois de la nature sur lesquelles reposent ses prévisions ultérieures. En général ces prévisions tombent juste, puisque l'homme subsiste.
Mais parfois, elles peuvent être fausses et entraîner l'échec, la ruine et la mort. La vie est un processus continu d'apprentissage, d'adaptation, de développement. La pratique de la vie soumet la justesse du raisonnement à une épreuve aussi permanente qu'impitoyable.
Examinons tout d'abord le cas des sciences de la nature. C'est dans la pratique de ces sciences que le raisonnement trouve sa forme la plus pure, la plus abstraite. C'est pourquoi les philosophes de la nature prennent ce type de pensée comme seul sujet de leur étude sans remarquer combien il est semblable au mode de pensée de chaque homme dans son activité quotidienne. Le raisonnement utilisé dans la recherche scientifique n'est qu'une branche spéciale très élaborée du processus général du travail social. Ce processus de travail exige une connaissance exacte des phénomènes de la nature et leur caractérisation sous forme de «lois de la nature» pouvant être utilisées dans le domaine technique avec un succès assuré. L'élaboration de ces lois, déduites d'expériences spécialement conçues à cet effet, tel est le rôle des spécialistes scientifiques. Dans l'étude de la nature tout le monde s'accorde pour penser que le critère de la vérité, c'est la pratique, l'expérience. Les régularités qu'on y découvre, exprimées sous forme de lois de la nature «peuvent être généralement utilisées avec confiance comme guide dans les activités pratiques de l'homme, même si fréquemment elles ne sont pas tout à fait correctes, déçoivent souvent l'attente, et doivent être améliorées constamment et étendues sous l'effet des progrès de la science. Si l'on s'est plu quelquefois à voir en l'homme le législateur de la nature», il faut tout de suite ajouter que souvent la nature se soucie fort peu de ces lois et sans cesse lui crie : fais-en de meilleures.
Cependant, la pratique de la vie comporte beaucoup plus qu'une simple exploration scientifique de la nature. Le rapport du chercheur scientifique au monde extérieur reste toujours, malgré l'expérimentation celui de l'observation sensorielle : le monde est pour lui une chose extérieure à observer. Mais dans la réalité l'homme affronte la nature au travers de son activité pratique, agit sur elle et se l'approprie. L'homme ne s'oppose pas à la nature comme à un monde extérieur auquel il serait étranger. De ses mains, par son travail, il transforme le monde dans une mesure telle qu'on reconnaît à peine le matière primitive. Et dans ce processus il se transforme lui-même. Ainsi crée-t-il ce monde nouveau qui est le sien : la société humaine, au sein d'une nature métamorphosée en appareil technique. L'homme est le créateur de ce monde. Dès lors pourquoi se demander si sa pensée atteint la vérité. L'objet de sa pensée est ce qu'il produit lui-même au moyen de ses activités corporelles et cérébrales et qu'il domine grâce à son cerveau.
Ce n'est donc pas une question de vérités partielles. [Engels dans sa brochure sur Feuerbach (9) cite la synthèse de l'alizarine (colorant naturel de la garance) comme critère de la vérité de la pensée humaine. Cette synthèse ne prouve en fait que la validité des formules chimiques employées : elle ne peut prouver la validité du matérialisme face à la chose en soi de Kant. Ce concept, comme on peut le voir dans la préface à la Critique de la raison pure,dérivait tout droit de l'incapacité de la philosophie bourgeoise à expliquer l'origine terrestre de la loi morale. Ce n'est pas l'industrie chimique qui a réfuté la chose en soi mais le matérialisme historique en expliquant la loi morale par la société. C'est le matérialisme historique qui a mis Engels en mesure de discerner les sophismes de la philosophie de Kant, d'en démontrer la fausseté, et non les raisons qu'il en donne lui-même dans sa brochure.] (10) [Ainsi encore une fois, il ne s'agit pas de vérités partielles dans un domaine spécifique de la connaissance, que les résultats pratiques confirment ou infirment.] Il s'agit d'un problème philosophique : la pensée humaine peut-elle atteindre la vérité profonde du monde? On comprend aisément que le philosophe, confiné dans le silence de son cabinet, hanté par des conceptions philosophiques abstraites, elles-mêmes dérivées de notions scientifiques abstraites, qui ont été formulées par une science restant en dehors de la vie pratique, puisse être assailli par le doute au sein d'un tel monde de fantômes. Mais pour l'homme qui reste dans la vie pratique, cette question ne peut avoir aucun sens. La vérité de la pensée, dit Marx, n'est rien d'autre que le pouvoir et l'emprise sur le réel.
Bien entendu, cette proposition ne va pas sans sa réciproque : la pensée ne peut arriver à la vérité dès lors que l'esprit humain ne parvient pas à dominer le monde. Marx a montré dans le Capital que lëhomme laisse son esprit s'abandonner à la croyance mystique en des êtres surnaturels, et commence à douter de la possibilité d'atteindre la vérité, dès que le produit de ses mains devient une force autonome, séparée de lui, qu'il ne domine plus, mais qui s'oppose à lui sous forme de marchandise et de capital, une sorte d'être social indépendant et hostile qui le domine et menace même de le détruire. C'est ainsi que pendant les siècles passés, le mythe d'une vérité céleste surnaturelle inaccessible à l'homme a pesé sur la pratique matérialiste de la vie quotidienne. Lorsque la société aura pris un développement tel que l'homme soit capable de comprendre entièrement les forces sociales et ait appris à les dominer entièrement Ñ c'est-à-dire dans la société communiste Ñ alors la pensée humaine deviendra conforme au monde réel. Mais même avant d'atteindre à ce niveau, encore théorique, lorsque l'homme percevra clairement la structure de la société et comprendra que la production sociale est la base de toute vie, et par là même du développement futur de l'humanité, quand le cerveau arrivera réellement, ne fût-ce que théoriquement, à dominer le monde, alors la pensée deviendra entièrement vraie. Ceci veut dire que par la science de la société (que Marx a formulée et dont les thèses se sont trouvées confirmées dans la pratique) le matérialisme acquiert une base et un pouvoir permanent et devient la seule philosophie épousant vraiment le monde réel. Ainsi la théorie marxiste de la société implique une transformation de la philosophie.
Pour Marx, cependant, il ne s'agissait pas de philosophie pure : «Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe c'est de le transformer.»
Ainsi s'exprime-t-il dans la dernière des thèses sur Feuerbach. La situation du monde le contraignit à l'action pratique. D'abord entraînés par l'opposition à l'absolutisme allemand de la bourgeoisie naissante, puis puisant de nouvelles forces dans la lutte des prolétariats anglais et français contre la bourgeoisie, Marx et Engels, en étudiant la réalité sociale, en arrivèrent à la conclusion que seule la révolution prolétarienne qui se profilait derrière la révolution bourgeoise pourrait amener l'émancipation complète de l'humanité. A partir de cette époque, toute leur activité fut consacrée à cette révolution et, dans le Manifeste communiste,ils dégagèrent les premières voies qui s'ouvraient à la lutte de classe des ouvriers.
Depuis le marxisme est indissolublement lié à la lutte de classes prolétarienne. Si nous nous demandons maintenant ce qu'il faut entendre par «marxisme» il faut d'abord se rendre bien compte que ce terme n'englobe pas tout ce que Marx a écrit ou pensé. Ses conceptions de jeunesse, par exemple, entre autres celles qui ont été citées ci-dessus, ne s'y rattachent que partiellement: elles représentent des étapes du développement qui aboutit au marxisme. [Celui-ci ne fut pas construit d'un seul coup.] Si déjà dans le Manifeste communiste, le rôle de la lutte de classe prolétarienne et le but communiste sont exposés, la théorie du capital et de la plus-value n'a été élaborée que beaucoup plus tard. En outre les conceptions successives de Marx lui-même évoluèrent avec les conditions sociales et politiques. En 1848, quand le prolétariat commençait tout juste à se constituer, le caractère de la révolution et le rôle de l'Etat se présentaient d'une tout autre manière qu'à la fin du siècle, ou que de nos jours. L'essentiel cependant c'est ce que le marxisme a apporté à la science. C'est tout d'abord le matérialisme historique, la théorie selon laquelle les forces productives et les rapports sociaux déterminent tous les phénomènes politiques et idéologiques et la vie spirituelle en général, le système de production, fondé lui-même sur l'état des forces productives, déterminant le développement de la société, plus particulièrement, par l'intermédiaire de la lutte de classes. C'est ensuite la présentation du capitalisme en tant que phénomène historique temporaire l'analyse de sa structure par la théorie de la valeur et de la plus-value et l'explication de l'existence en son sein de tendances révolutionnaires vers une société communiste résultant d'une révolution prolétarienne Ces théories ont enrichi pour toujours le domaine du savoir humain. Elles constituent le noyau solide du marxisme en tant que système de pensée, dont, dans de nouvelles conditions, on pourra tirer de nouvelles conclusions.
Avec cette base scientifique le marxisme est plus qu'une simple science; c'est une nouvelle conception du passé et de l'avenir, du sens de la vie, de l'essence du monde et de la pensée. C'est une révolution spirituelle, une nouvelle conception du monde, un nouveau système de vie. Mais en tant que conception du monde, il n'existe en réalité que par la classe qui le professe : les ouvriers qui s'en pénètrent, prennent conscience de ce qu'ils sont, c'est-à-dire la classe de l'avenir qui croissant en nombre en force et en conscience prendra en mains la production et deviendra par la révolution maîtresse de sa propre destinée. Ainsi le marxisme, théorie de la révolution prolétarienne, n'est une réalité, et du même coup, une force vive que dans l'esprit et le cÏur des ouvriers révolutionnaires.
Ceci sous-entend que le marxisme ne saurait être une doctrine immuable ou un dogme stérile qui impose ses vérités. La société se développe, le prolétariat se développe, la science se développe. De nouvelles formes, de nouveaux phénomènes surgissent dans le capitalisme, dans la politique, dans la science, que Marx et Engels n'ont pu prévoir ni pressentir. [Les formes de pensée et de lutte que les conditions passées imposaient, doivent donc être remplacées par des formes nouvelles valables pour des conditions nouvelles.] Mais la méthode de recherche qu'ils ont forgée demeure toujours un guide et un outil excellents pour expliquer les nouveaux événements. Le prolétariat, qui s'est énormément accru avec le capitalisme, n'en est qu'aux premiers pas de sa révolution, et, par conséquent, de son développement marxiste; le marxisme commence seulement à prendre sa véritable signification en tant que force vive du prolétariat. Le marxisme est donc une théorie vivante dont la croissance est liée a celle du prolétariat et aux tâches comme aux fins de sa lutte.

 
NOTES(1) K. Marx, Critique de la philosophie hégélienne du droit(1843). Cf. Karl Marx, Textes 1842-1847, Spartacus n° 33, pages 49 et 50.
(2) F. Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande,Londres 1888, Trad. fr. de Bracke, A. Costes Ed., Paris 1952, p. 22-24.
(3) Ici se trouve, dans le texte allemand, la même phrase que celle qui commence le paragraphe suivant. Cette phrase, ainsi répétée deux fois, est supprimée dans la version anglaise.
(4) L'homme est ce qu'il mange. Le jeu de mots porte sur le mot ist(est, du verbe sein,être) et le mot isst(du verbe essen,manger).
(5) Karl Marx, "Thèses sur Feuerbach",in M. Rubel, Pages choisies pour une éthique socialiste,Marcel Rivière, Ed., Paris 1948, p. 31-33.
(6) K. Marx, L'idéologie allemande,Trad. Fr. Editions sociales, Paris 1965, p. 26.
(7) K. Marx, op. cit.,p. 51.
(8) Id.,p. 26.
(9) F. Engels, op. cit., p. 26-27.
(10) Ce passage, incorporé dans le texte anglais, apparaît en note dans l'édition allemande.



Paul Mattick
STALINISME ET BOLCHEVISME

Source
Ce texte, rédigé en 1947, est extrait de : Trotsky, le Staline Manqué de Willy Huhn, Spartacus, Octobre-Novembre 1981, Série B - N.113.
Traduit de l’anglais par Daniel Saint-James.
Trotsky prétend qu’en rédigeant sa biographie de Staline il poursuivait un but : montrer «comment une telle personnalité a pu se développer et comment elle a fini par usurper une situation exceptionnelle». Tel est le but avoué. Mais le but réel est tout autre. Il s’agit de montrer pourquoi Trotsky a perdu la position de force qui était la sienne à un certain moment, alors que c’est lui qui aurait du être l’héritier de Lénine, étant plus digne de cet héritage que Staline. Ainsi, avant la mort de Lénine, ne disait-on pas communément «Lénine et Trotsky» ? Ne renvoyait-on pas systématiquement le nom de Staline vers la fin, voire même à la dernière place, des listes de dirigeants bolcheviques ? N’a-t-on pas vu, en telle ou telle occasion, Lénine proposer de ne mettre sa signature qu’après celle de Trotsky ? Bref le livre nous permet de comprendre pourquoi Trotsky pensait qu’il était l'«héritier naturel de Lénine». En fait c’est une double biographie : celle de Staline et de Trotsky.Toute chose a, au départ, des dimensions modestes. Le bolchevisme de Lénine et Trotsky diffère tout autant du stalinisme que la peste brune hitlérienne de l’année 1933 diffère du national-socialisme de la deuxième guerre mondiale. Mais, vient-on à examiner les écrits de Lénine et Trotsky antérieurs à la naissance du stalinisme, et on découvre que tout ce qui se trouve dans l’«arsenal» stalinien a son correspondant chez les deux autres. Trotsky, par exemple, a, tout comme Staline, présenté le travail forcé comme l’application d’un «principe socialiste». Il croyait dur comme fer qu’un socialiste sérieux ne pouvait contester à l’État ouvrier le droit de faire sentir la puissance de sa dextre à tout ouvrier qui refuserait de mettre à sa disposition la force de travail qu’il représente. Et c’est le même Trotsky qui se dépêcha d’attribuer un «caractère socialiste» à l’inégalité, arguant que «tout travailleur qui en fait plus qu’un autre pour l’intérêt général a, en conséquence, droit à une part plus grande du produit social que le paresseux, le négligeant ou le saboteur». C’est toujours Trotsky qui s’affirmait convaincu que «tout doit être fait pour encourager le développement de l’émulation dans la sphère de la production». Il va de soi que, chaque fois, ces affirmations étaient présentées comme autant de «principes socialistes» valables pour la période de transition. C’étaient, tout simplement, les difficultés objectives qui se dressaient sur la route de la socialisation complète, qui contraignaient à recourir à ces méthodes. Ce n’était pas par goût, mais par nécessité, qu’il fallait renforcer la dictature du Parti à un point tel qu’on en venait à supprimer toute liberté d’action, alors que celle-ci, sous une forme ou sous une autre, est autorisée dans les Etats bourgeois. Et Staline est tout autant fondé à évoquer la «nécessité» comme excuse.
Ne voulant pas avancer contre le stalinisme que des arguments qui, en fin de compte, apparaissent comme l’expression d’une antipathie personnelle contre un concurrent dans les luttes du Parti, Trotsky s’est trouvé obligé de découvrir des différences politiques entre Staline et lui-même, mais aussi entre Staline et Lénine. Ce faisant, il pense pouvoir étayer l’affirmation qu’en Russie comme ailleurs, les choses auraient évolué tout autrement sans Staline.
Mais il ne peut guère exister de différences «théoriques» entre Lénine et Staline puisque le seul ouvrage théorique qui soit signé de ce dernier a en fait été directement inspiré par Lénine et écrit sous son contrôle direct. Si, d’autre part, on admet que la «nature» de Staline «exigeait» la machine centralisée du Parti, il ne faut pas oublier que c’est Lénine qui lui a construit un appareil si parfait. Là encore on ne voit guère de différence entre les deux. En réalité, Staline ne fut guère gênant pour Lénine, tant que celui-ci fut actif, quelque désagréable qu’il ait pu être pour le «numéro deux du bolchevisme».
Pourtant il faut bien qu’il y ait une différence entre léninisme et stalinisme si l’on veut comprendre ce que Trotsky appelle le «thermidor soviétique», à condition, bien entendu, d’admettre qu’il y a bien eu un tel thermidor. Remarquons déjà que Trotsky donne quatre estimations différentes de l’époque où ce thermidor a eu lieu. Dans sa biographie de Staline, il élude cette question. Il se borne simplement à constater que le thermidor soviétique est lié à la «croissance des privilèges de la bureaucratie». Mais voilà : cette constatation nous ramène à des périodes de la dictature bolchevique antérieures au stalinisme, celles où justement Lénine et Trotsky, l’un comme l’autre, se sont trouvés jouer un rôle dans la création de la bureaucratie d’Etat, augmentant les privilèges de celle-ci dans le but de faire croître son efficacité.

La lutte pour le pouvoir
Lorsqu’on examine ce qui s’est passé en réalité, c’est-à-dire la lutte acharnée pour le pouvoir qui ne s’est manifestée au grand jour qu’après la mort de Lénine, on en vient à soupçonner tout autre chose qu’un thermidor soviétique. Car il apparaît clairement qu’à cette époque l’Etat bolchevique était déjà suffisamment fort, ou à tout le moins se trouvait dans une situation telle qu’il pouvait, jusqu’à un certain point ne pas tenir compte des exigences des masses russes ni de celles de la bourgeoisie internationale. La bureaucratie montante commençait à se sentir suffisamment maîtresse de la Russie : la lutte pour les «Rosines» [*] de la Révolution entrait dans sa phase la plus générale et la plus aiguë.
Tous ceux qui participaient à cette lutte ne manquaient jamais de rappeler avec insistance qu’il fallait bien recourir à la dictature pour faire face aux contradictions non résolues entre «ouvriers» et «paysans», aux problèmes posés par l’arriération économique du pays, et au danger, sans cesse renouvelé, d’une attaque venue de l’extérieur. Et, pour justifier la dictature, on eut recours à toutes sortes d’arguments.
La lutte pour le pouvoir qui se déroulait au sein de la classe dominante se traduisit ainsi en programmes politiques : pour ou contre les intérêts des paysans, pour ou contre l’affaiblissement des conseils d’entreprise, pour ou contre une offensive politique sur la scène internationale. On échaffauda des théories pompeuses pour se concilier la bienveillance de la paysannerie, pour traiter des rapports entre bureaucratie et révolution, de la question du Parti, etc. Le summum fut atteint lors de la controverse Trotsky - Staline sur la «révolution permanente» et sur la théorie du «socialisme dans un seul pays».
Il est parfaitement possible que tous ces adversaires aient cru en ce qu’ils disaient ; mais — en dépit de leurs belles divergences théoriques — ils se comportaient tous de la même manière dès qu’ils se trouvaient face à une même situation pratique. Bien entendu, selon les besoins de leur cause, ils présentaient les mêmes faits sous des jours tout différents. Ainsi apprenons-nous que lorsque Trotsky courait sur le front — sur tous les fronts — c’était pour défendre la patrie, et rien d’autre. Au contraire, Staline fut envoyé sur le front parce que «là, pour la première fois, il pouvait travailler avec la machinerie administrative la plus accomplie, la machinerie militaire» — machinerie dont, soit dit en passant, Trotsky s’attribue tout le mérite. De même lorsque Trotsky plaide pour la discipline, il montre sa «main de fer», lorsque Staline fait de même, il ne montre que sa brutalité. L’écrasement dans le sang de la rébellion de Cronstadt nous est présenté comme une «tragique nécessité», mais l’anéantissement du mouvement d’indépendance géorgien par Staline comme la «russification forcée qui s’abat sur un peuple, sans égard pour ses droits de nation». Inversement : les partisans de Staline dénoncent les propositions de Trotsky comme erronées et contre-révolutionnaires, mais lorsque les mêmes propositions sont avancées sous le couvert de Staline, ils y voient autant de preuves de la sagesse du grand chef.
Pour comprendre le bolchevisme, et plus particulièrement le stalinisme, il ne sert à rien de suivre et de prolonger la controverse, superficielle et le plus souvent stupide, à laquelle se livrent staliniens et trotskistes. Il est fondamental de voir que la révolution russe, ce n’est pas le seul parti bolchevique. Tout d’abord, elle n’a même pas éclaté à l’initiative de groupes politiques organisés. Bien au contraire. Elle a été le résultat des réactions spontanées des masses face à l’écroulement d’un système économique déjà fortement ébranlé par la défaite militaire. L’insurrection de février commença par des révoltes de la faim qui éclatèrent sur les marchés, par des grèves de protestation dans les usines et par des proclamations de solidarité avec les émeutiers que lancèrent les soldats. Cependant, dans l’histoire moderne, tous les mouvements spontanés s’accompagnent de l’entrée en scène de forces organisées. Dès que le tsarisme fut menacé de mort, les organisations envahirent le théâtre des opérations avec leurs mots d’ordre, mettant en avant leurs buts politiques propres.
Avant la révolution, Lénine avait fait remarquer que l’organisation est plus forte que la spontanéité. Mais en insistant fortement sur ce fait, il ne faisait que refléter le caractère arriéré de la Russie, dont les mouvements spontanés ne pouvaient qu’avoir le même caractère. Les groupes politiques les plus avancés eux-mêmes ne proposaient que des programmes limités. Les travailleurs de l’industrie visaient la mise en place de réformes capitalistes comme celles dont jouissaient les travailleurs des pays capitalistes développés. La petite bourgeoisie et les couches supérieures de la classe capitaliste souhaitaient l’installation d’une démocratie bourgeoise à l’occidentale. Les paysans voulaient les terres, mais au sein d’une agriculture capitaliste. Sans doute ces exigences étaient-elles progressistes pour la Russie, mais elles constituent l’essence de la révolution bourgeoise.
Le nouveau gouvernement libéral, issu de la révolution de février 17, voulut continuer la guerre. Mais ce furent justement contre les conditions imposées par celle-ci que se révoltèrent les masses. Toutes les promesses de réformes à l’intérieur du cadre défini de la Russie de cette époque, et avec le maintien des relations de puissance impérialistes, devinrent autant de mots creux. Il était absolument impossible de canaliser les mouvements spontanés dans la direction souhaitée par le gouvernement. A la suite d’un nouveau soulèvement, les bolcheviks prirent le pouvoir. Il ne s’agissait pas en fait d’une «seconde révolution», mais d’un simple changement de gouvernement, effectué par la force. Cette prise de pouvoir par les bolcheviks fut d’autant plus facile que les masses en effervescence ne portaient aucun intérêt au gouvernement existant. Comme le dit Lénine, le coup d’Etat d’Octobre fut «plus facile à réaliser que de soulever une plume». La victoire définitive fut «pratiquement remportée par forfait... Pas un seul régiment ne se présenta pour défendre la démocratie russe... La lutte pour le pouvoir suprême, dans un empire couvrant un sixième de la planète, s’est déroulée entre des forces étonnamment faibles, d’un côté comme de l’autre, que ce soit en province ou dans les deux capitales.»
Les bolcheviks ne cherchèrent pas à rétablir l’ancienne situation pour, ensuite, procéder à des réformes. Ils se déclarèrent en faveur de ce qu’avaient concrètement mis en place les mouvements spontanés, censés être arriérés. Ils se prononcèrent pour la fin de la guerre, le contrôle ouvrier dans l’industrie, l’expropriation de la classe dominante, le partage des terres. Grâce à cela, ils purent rester au pouvoir.
Les revendications des masses russes d’avant la révolution étaient dépassées. Et cela pour deux raisons : d’une part, les revendications de ce type étaient satisfaites depuis longtemps dans la plupart des pays capitalistes et d’autre part, elles ne pouvaient plus l’être dans les conditions qui régnaient alors dans le monde. A une époque où le processus de concentration et de centralisation avait mené presque partout à l’écroulement de la démocratie bourgeoise, il n’était guère possible d’instaurer celle-ci en Russie. Quand il ne saurait plus être question de démocratie du laissez-faire, comment pourraient se mettre en place des réformes des relations capital - travail que l’on associe ordinairement à la législation sociale et au syndicalisme ? De même, l’agriculture capitaliste, au-delà de l’écroulement des anciennes bases féodales et de son entrée dans la production pour le marché capitaliste, s’est lancée dans l’industrialisation de l’agriculture avec comme conséquence son insertion dans le processus de concentration du capital.

[*] Allusion à l’héroïne de la pièce de Beaumarchais, "Le Barbier de Séville" que le Comte Almaviva s’efforce de conquérir par tous les moyens. (N.d.T.)

Les bolcheviks et la spontanéité des masses
Les bolcheviks n’ont jamais prétendu qu’ils étaient, à eux tous seuls, responsables de la révolution russe. Ils prennent parfaitement en compte l’existence de mouvements spontanés. Tout naturellement ils mettent l’accent sur le fait évident que l’histoire passée de la Russie — pendant laquelle le parti bolchevique avait joué son rôle — avait permis aux masses inorganisées d’atteindre à une sorte de conscience révolutionnaire vague. Mais ils n’hésitèrent pas non plus à prétendre que, sans leur direction, la Révolution aurait suivi un autre cours pour aboutir, selon toute vraisemblance, à la contre-révolution. «Si les bolcheviks n’avaient pas pris le pouvoir, écrit Trotsky, le monde aurait connu une version russe de fascisme, cinq ans avant la marche sur Rome.» Pourtant les tentatives contre-révolutionnaires, lancées par les forces traditionnelles, ne furent pas brisées par une quelconque direction consciente du mouvement spontané, ni par l’action de Lénine qui, «grâce à son œil exercé, se faisait une vue correcte de la situation» : elles échouèrent parce qu’il était impossible de détourner le mouvement spontané de ses buts propres. Si on tient à utiliser le concept de contre révolution, on peut dire que la seule contre-révolution possible dans la Russie de 17 n’était rien d’autre que ce qu’offrait la révolution elle-même. Autrement dit, la révolution offrit aux bolcheviks la possibilité de créer un ordre social centralisé permettant de maintenir la séparation capitaliste entre ouvriers et moyens de production et de refaire de la Russie une puissance impérialiste.
Pendant la révolution, les intérêts des masses révoltées et des bolcheviks coïncidèrent à un point vraiment remarquable. De plus, outre cette identité temporaire d’intérêts, il y avait une profonde correspondance entre la conception bolchevique du socialisme et les conséquences du mouvement spontané. Trop «rétrograde» du point de vue du socialisme, mais trop «avancée» du point de vue du capitalisme libéral, la révolution ne pouvait qu’aboutir à cette forme logique de capitalisme dont les bolcheviks faisaient la condition préalable à l’instauration du socialisme : le capitalisme d’Etat.
En s’identifiant au mouvement spontané qu’ils ne pouvaient contrôler, les bolcheviks se trouvèrent en position de le dominer dès qu’il se fut  épuisé à la poursuite de ses buts immédiats. Et il y avait beaucoup de buts, pouvant être atteints de manières diverses dans les divers domaines. Les différentes couches de la paysannerie avaient à satisfaire des besoins différents, visaient des buts différents, qu’elles atteignirent ou n’atteignirent pas. Leurs intérêts, toutefois, n’avaient aucun lien véritable avec ceux du prolétariat. La classe ouvrière elle-même se  divisait en de nombreux groupes, présentait tout un éventail de besoins spécifiques et de conceptions générales. La petite bourgeoisie avait d’autres problèmes. Bref, si spontanément l’union se fit contre les conditions imposées par le tsarisme et la guerre, il n’y avait aucune unité réelle, pas plus dans les buts immédiats que dans la politique à long terme. Les bolcheviks n’eurent aucune difficulté à profiter de ces séparations sociales pour mettre en place leur propre pouvoir, le consolider et le faire devenir plus fort que toutes les forces sociales parce qu’ils n’eurent jamais à faire face à la société dans son ensemble.
De même que tous les autres groupes qui jouèrent un rôle dans la révolution, les bolcheviks allèrent de l’avant, poursuivant leur but propre : tenir le gouvernement. C’était un but à plus longue portée que ceux que visaient les autres groupes. il sous-entendait une lutte incessante ; la conquête, la perte, la reconquête de positions de force. Les couches paysannes se calmèrent après le partage des terres. Les ouvriers réintégrèrent les usines en tant que salariés. Les soldats retournèrent à la vie civile, reprenant leur ancienne condition de paysans ou d’ouvriers : il ne leur était plus possible de continuer à errer à travers le pays. Pour les bolcheviks, commença alors réellement le combat, avec la victoire de la Révolution. Comme tout gouvernement, celui des bolcheviks impliquait soumission à son autorité de toutes les couches sociales. Concentrant lentement dans leurs mains tout le pouvoir, centralisant tous les organes de contrôle, les bolcheviks finirent bientôt par être capables de déterminer la politique.
Derechef la Russie se trouvait complètement organisée conformément aux intérêts d’une classe bien déterminée : la classe privilégiée du système capitalisme d’Etat naissant.

 La machinerie du parti
Tout cela n’a rien à voir, ni avec le stalinisme ni avec un quelconque «thermidor». Il n’est question que de la politique menée par Lénine et Trotsky depuis le moment où ils prirent le pouvoir. Dans un rapport au VIe congrès des soviets (1918), on put entendre Trotsky se plaindre : «tous les ouvriers soviétiques n’ont pas compris que notre gouvernement est un gouvernement centralisé et que toutes les décisions prises doivent être sans appel... Nous serons sans pitié contre les ouvriers soviétiques qui n’auraient pas encore compris ; nous les mettrons à pied, nous les éliminerons de nos rangs et nous leur ferons sentir le poids de la répression». Trotsky nous explique aujourd’hui que ces mots visaient Staline, car celui-ci ne menait pas à bien la coordination de ses activités dans la poursuite de la guerre. Nous voulons bien le croire ; mais comme ces mots pouvaient encore mieux s’appliquer à tous ceux qui n’avaient jamais appartenu à la «deuxième élite», ou qui plus généralement n’avaient aucun rang dans la hiérarchie soviétique ! Comme le remarque Trotsky, il y avait déjà «une séparation profonde entre les classes en mouvement et les intérêts de l’appareil du Parti. Même les cadres du parti bolchevique qui se réjouissaient d’avoir à remplir en toute priorité une tâche révolutionnaire exceptionnelle, étaient finalement assez enclins à mépriser les masses et à identifier leurs intérêts particuliers à ceux de l’Appareil, et cela dès le jour du renversement de la monarchie.»
Trotsky se dépêche d’ajouter que les dangers qu’aurait pu entraîner cette situation, étaient contrebalancés par la vigilance de Lénine et par les conditions objectives qui faisaient que «les masses étaient plus révolutionnaires que le Parti et le Parti plus révolutionnaire que l’Appareil». Et pourtant l’Appareil était dirigé par Lénine ! Avant la Révolution déjà, le Comité Central du Parti, et Trotsky nous l’explique dans les moindres détails, fonctionnait de manière quasi réglée et était entièrement entre les mains de Lénine. Après la Révolution, cet état de fait ne fit que se renforcer. Au printemps de 1918, «l’idéal du centralisme démocratique subit de nouvelles révisions, en ce sens que, dans les faits, le pouvoir dans le gouvernement et dans le Parti se trouva concentré entre les mains de Lénine et de ses collaborateurs directs. Ces derniers soutenaient rarement un avis opposé à celui du leader bolchevique et exécutaient en fait tous ses désirs.» Comme la bureaucratie a fait des progrès par la suite, l’Appareil stalinien doit être le fruit d’une défaillance remontant au temps de Lénine. Pour pouvoir faire une différence entre le maître de l’Appareil et cet Appareil, comme il en fait une entre l’Appareil et les masses, Trotsky doit sous-entendre que seules les masses et leur leader le plus avancé étaient réellement révolutionnaires, et que Lénine et les masses révolutionnaires furent trahis par l’appareil stalinien qui, pour ainsi dire, s’est fait lui-même. Trotsky a sans doute besoin de faire cette différence pour justifier ses propres choix politiques, mais elle n’en a pas pour autant un fondement réel. Car à l’exception de quelques remarques faites ci et là sur le danger de la bureaucratisation — équivalent, chez les bolcheviks, de ces croisades que lancent de temps à autre les politiciens bourgeois en faveur d’un budget équilibré — Lénine, jusqu’à sa mort, n’a jamais véritablement critiqué l’appareil du Parti et sa direction, autrement dit, il ne s’est jamais critiqué lui-même. Quelle qu’ait été la politique menée, elle a toujours reçu la bénédiction de Lénine, aussi longtemps que celui-ci resta à la tête de l’Appareil, et il est bon de se souvenir qu’il mourut, toujours à la tête du Parti.
Les aspirations «démocratiques» de Lénine ne sont que légende. Sans doute le capitalisme d’Etat sous Lénine diffère-t-il du capitalisme d’Etat sous Staline, mais c’est tout simplement parce que le pouvoir dictatorial du Géorgien était plus important, ce renforcement découlant en droite ligne des efforts de Lénine pour mettre sur pied sa propre dictature. Que Lénine ait été moins «terroriste» que Staline, voilà qui est douteux. Comme Staline, il rangeait toutes ses victimes sous l’étiquette de «contre-révolutionnaires». Sans vouloir comparer des statistiques sur le nombre de torturés, d’assassinés sous les deux régimes, il suffit de faire remarquer que, sous Lénine et Trotsky, le régime bolchevique n’était pas encore assez fort pour entreprendre des opérations à la stalinienne, comme la collectivisation forcée et les camps de travail, base de la direction étatique de l’économie et de la politique. Ce ne sont ni leurs conceptions ni les buts qu’ils se fixaient, mais bien leur faiblesse qui contraignirent Lénine et Trotsky à instituer une prétendue nouvelle politique économique (N.E.P.), c’est-à-dire à faire des concessions réelles à la propriété privée, tout en faisant des concessions verbales à la démocratie. La «tolérance» dont firent preuve les bolcheviks vis-à-vis d’organisations non bolcheviques, comme les social-révolutionnaires (S.R.), dans les premières années du règne de Lénine, ne provient pas comme le prétend Trotsky du goût de Lénine pour la démocratie, mais tout simplement de ce que les bolcheviks se trouvaient alors dans l’incapacité d’anéantir immédiatement toutes les organisations non bolcheviques. Les traits totalitaires du bolchevisme de Lénine ne firent que s’accentuer au fur et à mesure que croissaient son contrôle de l’Etat et son pouvoir politique. Trotsky affirme que ces traits totalitaires ont été imposés par l’activité «contre-révolutionnaire» de toutes les organisations ouvrières non bolcheviques, mais c’est bien difficile d’invoquer cette activité pour expliquer le maintien et l’aggravation de ces traits après l’anéantissement de toutes les organisations non-conformistes. De plus, comment retenir cette cause pour expliquer les succès remportés par Lénine lorsqu’il renforça encore les principes totalitaires au sein des organisations extérieures à la Russie, comme l’Internationale Communiste ?

Trotsky apologiste du stalinisme
Ne pouvant mettre entièrement sur le dos des organisations non bolcheviques la responsabilité de la dictature exercée par Lénine, Trotsky fait appel à un autre argument. «Les théoriciens qui cherchent à prouver que le système totalitaire, existant présentement en Russie, découle en fait de l’horrible nature du bolchevisme», oublient les années de guerre civile qui «ont marqué le gouvernement soviétique de manière indélébile. Beaucoup d’administrateurs, une couche considérable d’entre eux en tout cas, ont pris l’habitude de commander et d’exiger une obéissance sans condition à leurs ordres». Staline aussi, nous dit-il, «a été marqué par les conditions de cette guerre civile, et avec lui tout ce groupe qui, plus tard, allait l’aider à imposer sa dictature personnelle». Comme de plus la guerre civile était menée par la bourgeoisie internationale, il en résulte que le côté désagréable du bolchevisme, sous Lénine comme sous Staline d’ailleurs, a comme raison principale et fondamentale l’hostilité du capitalisme. Le bolchevisme n’a pu devenir une monstruosité que parce qu’il devait se défendre : voilà pourquoi il a dû recourir au meurtre et à la torture.
Il s’ensuit que le bolchevisme de Trotsky, tout en étalant sa haine de Staline, ne conduit qu’à une laborieuse défense du stalinisme, seule possibilité qu’il a de se défendre lui même. Voilà ce qui explique le caractère superficiel des différences idéologiques entre stalinisme et trotskisme. L’impossibilité où il se trouve d’attaquer Staline sans s’en prendre du même coup à Lénine nous fait comprendre dans quelles énormes difficultés se débat Trotsky en tant qu’oppositionnel. Son propre passé, ses propres théories lui interdisent de faire naître un mouvement qui soit à gauche du stalinisme. Le «trotskisme» se trouve ainsi condamné à ne rester qu’une simple agence de rassemblement de bolcheviks malheureux. Sans doute pouvait-il jouer ce rôle, à l’extérieur de la Russie, vu le combat incessant pour le pouvoir et l’accès aux leviers de commande dans le prétendu mouvement «communiste» international. Mais en fait il ne pouvait avoir aucune importance véritable, n’ayant rien d’autre à offrir que le remplacement d’une élite politique par une autre. La défense de la Russie par les trotskistes, pendant la deuxième guerre mondiale, n’est visiblement que la prolongation de toute la politique menée antérieurement par ces adversaires, jurés sans doute, mais en même temps les plus loyaux, de Staline.
La défense du stalinisme à laquelle se livre Trotsky ne se limite pas à montrer comment la guerre civile a transformé les bolcheviks de serviteurs en maîtres de la classe ouvrière. Il préfère nous renvoyer surtout à un fait des plus importants selon lui : «c’est une question de vie ou de mort pour la bureaucratie de conserver la nationalisation des moyens de production et de la terre», ce qui, toujours selon lui, revient à dire qu'«en dépit de la déformation bureaucratique, aussi horrible soit-elle, la base de classe de l’U.R.S.S. reste prolétarienne». Nous pouvons pourtant noter qu’à un certain moment Staline a quelque peu inquiété Trotsky. En 1921, Lénine se tourmentait : est-ce que la N.E.P. est seulement un pas «tactique» ou une «évolution» véritable ? Et Trotsky, sachant que la N.E.P. avait renforcé les tendances au capitalisme privé, n’a d’abord voulu voir dans le développement de la bureaucratie stalinienne «rien d’autre qu’un premier pas vers une restauration bourgeoise». Mais c’étaient là des craintes sans fondement. «La lutte contre l’égalité, les tentatives de mise en place de profondes différences sociales n’ont pu, jusqu’à ce jour, éliminer la conscience socialiste des masses, ni faire disparaître la nationalisation des moyens de production et de la terre, ces conquêtes sociales fondamentales de la révolution.» Staline n’a évidemment rien à voir avec tout cela, car le thermidor russe aurait, sans aucun doute, ouvert la voie à une nouvelle ère de domination à la bourgeoisie, si cette domination ne s’était pas déjà montrée dépassée dans le monde entier.

Le résultat : le capitalisme d’Etat
Avec cette dernière remarque de Trotsky nous touchons enfin au fondement même de ce que nous discutons ici. Nous avons déjà dit plus haut que le résultat concret de la révolution de 1917 n’avait été ni socialiste ni bourgeois, mais capitaliste d’Etat. Selon Trotsky, Staline aurait voulu détruire la nature capitaliste d’Etat de la société russe pour y substituer une économie bourgeoise. Telle serait la signification du thermidor russe. Le déclin de l’ordre économique bourgeois dans le monde entier, seul, empêcha et empêche Staline de réaliser cet objectif. Tout ce qu’il put faire, ce fut d’imposer la dictature haïssable de sa personne à la société construite par Lénine et Trotsky. En ce sens, c’est le trotskisme qui a vaincu le stalinisme, même si Staline règne toujours au Kremlin ! !
Toute cette argumentation s’appuie sur l’identification entre capitalisme d’Etat et socialisme. Si certains de ses disciples ont récemment découvert qu’il est impossible de continuer à défendre cette identification, Trotsky, lui, n’en a jamais démordu. Car c’est là, en fait, l’alpha et l’oméga du léninisme et, plus généralement, l’alpha et l’oméga de tout le mouvement social-démocrate mondial, dont le léninisme n’est que la partie la plus réaliste ; réaliste s’agissant de la Russie. Ce mouvement entendait et entend encore par «Etat ouvrier» le règne du Parti, et, par socialisme, la nationalisation des moyens de production. Or, au fur et à mesure que le contrôle politique du gouvernement venait s’ajouter au contrôle de l’économie, on vit se dessiner clairement la domination totalitaire sur la société dans son ensemble. Le gouvernement assurait sa domination totalitaire par l’intermédiaire du Parti, qui restaurait la hiérarchie sociale, étant lui même une institution hiérarchique.
Cette conception du «socialisme» commence maintenant à être déconsidérée, mais seulement en prenant comme point de départ l’expérience russe et — à un moindre degré celle d’autres pays. Avant 1914, on entendait par prise du pouvoir — pacifique ou par la force — la prise en main de la machine gouvernementale. On remplaçait un groupe d’administrateurs et de législateurs par un autre. Si on se place du point de vue économique, il s’agissait de supprimer l’«anarchie» du marché capitaliste en lui substituant une production planifiée sous le contrôle de l’Etat. Et, comme, par définition, l’Etat socialiste était un état «juste«, contrôlé par les masses au cours d’un processus démocratique, il allait de soi qu’il ne pourrait y avoir aucune circonstance où les décisions de cet Etat puissent être en contradiction avec l’idéal socialiste. Telle fut la théorie qui suffit pour organiser des fractions de la classe ouvrière en partis plus ou moins puissants.
La théorie du socialisme que nous venons d’exposer naissait de l’exigence d’une planification économique centralisée dans l’intérêt de tous ceux  qui se trouvent en bas de l’échelle. Le processus de centralisation qui se développait avec l’accumulation du capital était par conséquent considéré comme une tendance socialiste. L’influence croissante du «travail» (labor) dans l’appareil d’Etat était saluée comme un pas en direction du socialisme. Mais en réalité, le processus de centralisation se montrait tout autre chose qu’une auto-transformation en propriété sociale. Il n’était que le processus de dissolution de l’économie du laissez-faire et correspondait à la fin des cycles économiques traditionnels, régulateurs de l’économie. Avec le début du XXe siècle le capitalisme change de caractère. Il entre dans des conditions de crise permanente qui ne peuvent plus trouver leur solution dans l’automatisme des relations de marché. Réglementations monopolistiques, intervention de l’Etat, politique économique internationale ont transféré le fardeau de la crise sur les épaules des pays les moins privilégiés du point de vue capitaliste, au sein de l’économie mondiale. Toutes les politiques économiques sont devenues des politiques impérialistes. Par deux fois elles ont atteint leurs sommets en déclenchant des conflits mondiaux.
Dans une telle situation internationale, reconstruire un système économique et politique écroulé, c’est essentiellement l’adapter aux conditions nouvelles. La théorie bolchevique de la socialisation répondait à cette nécessité de manière remarquable. Pour rétablir la puissance de la nation russe, il fallait faire de manière radicale ce qui, dans les nations avancées, avait été le résultat d’un processus évolutif. Il fallait combler le fossé entre l’économie russe et celle des puissances occidentales. L’idéologie socialiste ne servait que de paravent. L’origine socialiste dit bolchevisme rendait celui-ci tout à fait adapté à l’instauration du capitalisme d’Etat en Russie : ce sont les mêmes principes organisationnels qui avaient fait du Parti une organisation bien huilée, qui ont été utilisés avec succès pour faire régner l’ordre dans le pays.
Il va de soi que les bolcheviks étaient convaincus d’édifier en Russie, sinon le socialisme, du moins ce qui s’en rapprochait le plus puisqu’ils  menaient à son terme un processus qui, dans les nations occidentales, n’était qu’une tendance principale du développement. N’avaient-ils pas aboli l’économie de marché, dépossédé la bourgeoisie, mis la main sur le gouvernement ? Pour les ouvriers russes, toutefois, rien n’était changé : ils ne voyaient qu’un nouveau groupe de patrons, de politiciens, d’idéologues qui régnaient sur eux. Leur situation se mit à ressembler à celle des travailleurs des pays capitalistes en temps de guerre. Le capitalisme d’Etat est une économie de guerre et, d’ailleurs, tous les systèmes économiques hors de Russie se transformèrent aussi en économies de guerre, en autant de capitalismes d’Etat adaptés aux nécessités impérialistes du capitalisme moderne. Les autres nations n’imitèrent pas toutes les innovations du capitalisme d’Etat russe, elles ne retinrent que celles qui correspondaient le mieux à leurs propres besoins. La deuxième guerre mondiale eut comme résultat un développement nouveau du capitalisme d’Etat à l’échelle planétaire. Les particularités des diverses nations, leurs situations spécifiques sur l’échiquier mondial sont à l’origine de la grande variété de processus de développement du capitalisme d’Etat.
En s’appuyant sur ce fait bien réel que le capitalisme d’Etat et le fascisme ne se sont développés et ne se développent nulle part de la même manière, Trotsky affirme que les différences entre bolchevisme, fascisme et capitalisme sont faciles à voir. Mais il ne s’agit là que d’accentuations arbitraires de différences superficielles dans le développement social, avancées pour les besoins de la cause. Dans tous les aspects fondamentaux, les trois systèmes sont identiques et ne représentent que des étapes différentes d’un même développement : chercher à renforcer par la manipulation de la masse de la population, grâce à un gouvernement dictatorial plus ou moins autoritaire, le règne des couches privilégiées que ce gouvernement protège, et rendre ce dernier capable de jouer sa partie dans le concert de l’économie internationale, par la préparation de la guerre, par la conduite de celle-ci, par l’utilisation des profits qui en résultent.
Trotsky ne pouvait pas se permettre de voir dans le bolchevisme un simple avatar de la tendance mondiale vers une économie fascisante. En 1940, il défendait toujours l’opinion que le bolchevisme avait, en 1917, évité la venue du fascisme en Russie. Il devrait pourtant, de nos jours, être tout à fait clair - et en fait cela aurait dû l’être depuis longtemps - que tout ce que Lénine et Trotsky ont réussi à empêcher, c’est d’utiliser une idéologie non marxiste pour masquer une reconstruction fasciste de la Russie. En ne servant que les buts du capitalisme d’Etat, l’idéologie marxiste du bolchevisme s’est tout autant discréditée. Pour tout point de vue qui veut dépasser le système capitaliste d’exploitation, trotskisme et stalinisme ne sont que des reliques du passé.


Paul Mattick


René Berthier
L'anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel
inAnticommunisme et anarchisme (2000), pp. 18-38. 
Éditions du Monde libertaire - Paris 
Éditions Alternative Libertaire - Bruxelles 


 
L'évolution de la pensée critique de Maximilien Rubel le porta à formuler l'hypothèse que Marx fut un théoricien de l'anarchisme.On imagine aisément que si l'idée n'a pas soulevé l'enthousiasme chez les marxistes, elle n'en pas soulevé non plus chez les anarchistes. C'est que les oppositions entre Marx et les anarchistes de son temps furent telles que si on accepte l'idée d'un Marx théoricien de l'anarchisme, on est forcé de rejeter du «panthéon» anarchiste tous les autres, ce qui évidemment simplifie le débat... en le rendant inutile.Cette idée pose en outre un autre problème : le «créneau» des théoriciens anarchistes est déjà largement occupé par des hommes, contemporains de Marx pour certains d'entre eux, qui n'avaient évidemment jamais envisagé une telle hypothèse, et dont on peut dire, sans trop se compromettre, qu'ils l'auraient écarté vigoureusement. Maximilien Rubel est donc dans l'inconfortable situation de celui qui se trouve seul contre tous. Pire, il met Marx lui-même dans cette inconfortable position, dans la mesure où, ayant lutté toute sa vie contre les anarchistes Ñ Proudhon et Bakounine, principalement Ñ l'auteur du Capitalse trouve investi d'une dénomination que lui-même,ses adversaireset ses partisansauraient récusée, mais dont Rubel se propose de montrer qu'elle était justifiée.
L'image de l'anarchisme dans le miroir de Marx
L'hypothèse d'un Marx théoricien de l'anarchisme n'étant à l'évidence pas une lubie passagère chez Rubel, il nous semble nécessaire de l'examiner de près. Cet examen est largement justifié par la qualité même de Maximilien Rubel, dont la vie et l'Ïuvre furent consacrées à la révolution et à la critique révolutionnaire. Le respect dû au militant et à l'intellectuel révolutionnaire ne doit cependant pas nous aveugler ni nous dispenser d'exercer à l'égard de ses thèses la réflexion. C'est là, incontestablement, le meilleur hommage que nous puissions lui rendre.
C'est une tâche qui présente cependant une difficulté méthodologique. En effet, on peut choisir de ne retenir que les propos et l'argumentation «anarchistes» que Maximilien Rubel attribue à Marx, et les examiner d'un point de vue critique. Mais on s'aperçoit que ce que Marx a dit sur ce sujet se réduit à peu de chose, et que l'essentiel de l'argumentation de Rubel repose sur le contenu hypothétique d'un livre que Marx aurait eu en projet, mais qu'il n'a pas eu le temps d'écrire.
Cette première approche présente l'inconvénient d'évacuer... «l'anarchisme réel», c'est-à-dire la pensée et l'action de ceux qu'on avait jusqu'à présent l'habitude de considérer comme anarchistes. Or, Marx s'est assez longuement déterminé contreeux, Bakounine principalement ; il a fourni un corpus d'arguments dont il faudrait examiner la pertinence, et qui ont été repris sans aucune modification par ses disciples. Il y a donc une apparente contradiction dans le fait que Marx se voie attribuer la qualité d'anarchiste tout en s'étant constamment battu contre les anarchistes...
Il y a, à travers les écrits de Marx, une représentation de l'anarchisme qu'il conviendrait d'examiner. Est-il besoin de préciser qu'à cet anarchisme-là, il n'adhère pas du tout...
Avec plus d'un siècle de recul, il n'y a plus grand monde aujourd'hui pour admettre que ce que Marx disait de l'anarchisme, et en particulier des prises de position de Bakounine, était de bonne foi. Il ne saurait donc être question de reprendre tel quel l'argumentaire de Marx pour le resservir en le présentant comme une analyse des idées de Bakounine. Une telle démarche ridiculiserait celui qui se livrerait à un tel travail. C'est pourtant ce qu'ont fait la quasi-totalité des auteurs marxistes depuis Marx ; le livre de Jacques Duclos, feu le secrétaire général du Parti communiste français, étant particulièrement caractéristique à cet égard. Or, un examen systématique de toutes les mentions de Bakounine dans le recueil d'articles Marx critique du marxismerévèle que Rubel n'est pas exempt de ce défaut. Il est vrai que Bakounine est loin d'être la préoccupation principale de l'auteur, mais les nombreuses allusions qu'il en fait sont révélatrices des sources limitées auxquelles Rubel a puisé.
On pourrait alors se poser la question : l'image de l'anarchisme dans le miroir de Marx, les déformations et les silences de Marx reprises par ses disciples, n'en disent-ils pas autant sur le marxisme que les Ïuvres et les pratiques de Marx elles-mêmes ?
Il nous semble impossible d'évacuer de la question : Marx était-il un théoricien anarchiste,les rapports que Marx avait avec Bakounine. Dans une large mesure, marxisme et anarchisme se déterminent et se définissent l'un par rapport à l'autre.
Mais, là encore, une double difficulté surgit :
1) Le danger d'un glissement progressif (et inévitable...) du débat Marx est-il anarchistevers le débat Marx/Bakounine.
2) Et la difficulté de rester serein, de résister à la tentation de verser dans la polémique et d'abandonner le terrain de la réflexion.
Selon Georges Haupt, le refus de Marx d'engager le débat doctrinal[avec Bakounine] est avant tout d'ordre tactique. Tout l'effort de Marx tend, en effet, à minimiser Bakounine, à dénier toute consistance théorique à son rival. Il refuse de reconnaître le système de pensée de Bakounine, non parce qu'il dénie sa consistance, comme il l'affirme péremptoirement, mais parce que Marx cherche ainsi à le discréditer et à le réduire aux dimension d'un chef de secte et de conspirateur de type ancien(1).
Il nous a semblé que dès qu'il aborde la question des rapports entre les deux hommes, Maximilien Rubel abandonne trop souvent le rôle du chercheur pour assumer celui du partisan : c'est que l'affirmation de Marx comme théoricien de l'anarchisme implique impérativementl'élimination de Bakounine du terrain et invalide de ce fait Rubel comme penseur de l'Ïuvre de Bakounine, comme en témoigne son article sur le livre de Bakounine, Étatisme et anarchie,dans le Dictionnaire des Ïuvres politiques.
Notre hypothèse trouve sa confirmation dans le constat que les nombreux points de conjonction entre les deux hommes (2) ne sont absolument pas relevés par Rubel, trop préoccupé de souligner les différences, présentées de telle façon qu'elles ne peuvent que susciter l'adhésion du lecteur à l'idée de la supériorité incomparable de Marx dans tous les domaines. Or, le constat de ces nombreux points de conjonction aurait pu servir l'objectif de Maximilien Rubel. En reconnaissant que la violence de l'opposition entre les deux hommes était due aux fondements identiques de leur pensée, Rubel aurait pu, dépassant le niveau anecdotique habituel du débat auquel il s'est maintenu, trouver un point d'appui considérable à ses hypothèses (nous émettons cette idée sans préjuger de notre opinion quant au résultat auquel Rubel serait parvenu, évidemment...) Mais voilà, il aurait fallu «partager»...
Doctrines légitimantes et mythes fondateurs
Marxisme et anarchisme ont subi l'épreuve de la réalité à travers l'expérience de la Première internationale.Les théoriciens ont, par la suite, élaboré les doctrines légitimantes et les mythes fondateurs de leurs mouvements respectifs et donné le départ à toutes les approches dogmatiques du «débat» Marx/Bakounine. La réalité est beaucoup plus triviale. Ni Marx ni Bakounine ne représentaient grand chose.
Prenons les sections sur lesquelles Marx croyait pouvoir s'appuyer, et qui sont aussi les sections qui trouvent chez Marx une justification de leur propre activité institutionnelle.
# Les ouvriers anglais se désintéressaient complètement de l'Association internationale des Travailleurs (AIT)et les dirigeants trade-unionistes ne faisaient qu'utiliser l'Internationalepour obtenir leur réforme électorale. Après le congrès de La Haye, la toute nouvelle fédération anglaise, écÏurée par les intrigues de Marx, se rallia aux positions de la fédération jurassienne, bakouniniste...
# L'AITallemande ne représenta jamais grand chose. Lorsque le parti social-démocrate se développa, l'organisation de l'AITen Allemagne déclina. Les sections créées par Becker furent vidées de leur substance. Le parti social-démocrate, théoriquement affilié, n'avait avec l'Internationale, aux dires mêmes d'Engels, qu'un rapport purement platonique : Il n'y a jamais eu de véritable adhésion, même pas de personnes isolées(3).
Quatre mois avant le congrès de La Haye qui devait entériner l'exclusion de Bakounine et James Guillaume, Engels écrivit une lettre pressante à Liebknecht : combien de cartes avez-vous distribuées, demande-t-il : Les 208 calculées par Finck ne sont tout de même pas tout !C'est presque un vent de panique qui souffle sous sa plume : La chose devient sérieuse, et nous devons savoir où nous en sommes sinon vous nous obligeriez à agir pour notre propre compte, en considérant que le Parti ouvrier social-démocrate est étranger à l'Internationale et se comporte vis-à-vis d'elle comme une organisation neutre(4). Il est difficile d'exprimer plus clairement le désintérêt total dans lequel se trouvait la social-démocratie allemande vis-à-vis de l'AIT.
# Quant à la section genevoise, elle était constituée de l'aristocratie des citoyens-ouvriers de l'industrie horlogère suisse occupés à conclure des alliances électorales avec les bourgeois radicaux (5) : engluée dans les compromis électoraux avec les radicaux bourgeois,comme dit Bakounine.
Ainsi, lorsque Marx décida d'exclure les anarchistes, il était singulièrement démuni d'atouts, mis à part son contrôle sur l'appareil de l'organisation. La situation de Bakounine dans l'Internationalen'était pas meilleure, l'autoritéréelle qu'il pouvait y exercer pas plus grande. Lorsque la section genevoise de l'Alliancese dissout, elle ne demande même pas l'avis de Bakounine, ce qui en dit long sur la «dictature» qu'il devait y exercer.
Les discours hagiographiques et dogmatiques des théoriciens, et ceux qui les répètent par cÏur, sur les glorieux dirigeants du prolétariat internationalont efficacement masqué la réalité. Une fois connue la réalité dans sa crudité, les théorisations qui en ont été faites apparaissent pour ce qu'elles sont : des impostures.
Une véritable lecture de l'histoire de l'AITen tant qu'événement fondateur du marxisme et de l'anarchisme réels assainirait un peu les choses, et remettrait les «théoriciens» à leur place. Franz Mehring est un des rares à avoir perçu la situation avec acuité. Parlant de l'opposition bakouninienne, il dit : On s'aperçoit que la raison pour laquelle elle avait emprunté à Bakounine son nom, c'est qu'elle croyait trouver dans ses idées la solution des antagonismes et des conflits sociaux dont elle était le produit(6). On pourrait dire strictement la même chose de Marx. Mehring, donc, n'a pas une approche idéologique de la question (7), il fait une analyse en termes de classe, de forces sociales en présence. Or, c'est précisément là que se trouve la clé des conflits dans l'AIT,ce que Rubel, à aucun moment, ne comprend, et ce qui brouille sa capacité à saisir les véritables enjeux. Bakounine et Marx n'inventent rien, ils ne font que théoriser des situations dont ils sont les témoins.
Le discours tenu par Marx, qu'il le veuille ou non,conforte les positions des sections qui peuvent attendre une amélioration de leur sort par les élections. Les sections qui ne peuvent rien attendre d'une action électorale penchent vers Bakounine : les ouvriers étrangers de Genève, mal payés, méprisés, sans droits politiques ; la jeunesse déclassée d'Italie sans avenir ; les paysans d'Andalousie et d'Italie affamés par les grands propriétaires ; le prolétariat misérable d'Italie ; les ouvriers de l'industrie catalane et les mineurs du Borinage, en Belgique, deux régions où existe un prolétariat concentré et revendicatif, mais dont les moindres grèves sont noyées dans le sang et qui ne peuvent attendre aucune réforme pacifique. Ceux-là ne trouvent rien qui puisse les aider, les soutenir, dans le discours de Marx, d'autant que lorsqu'il y a des marxistes (disons plutôt : des gens qui préconisent l'action légale en se réclamant de la direction de l'Internationale),ces derniers s'occupent à casser les mouvements revendicatifs.
Les remarques de Maximilien Rubel sur les positions de Bakounine concernant l'Italie sont particulièrement révélatrices de son incompréhension de la réalité des problèmes qui secouaient l'Internationale.Rubel en effet ironise sur le fait que Marx... aurait dû renoncer aux principes directeurs de sa propre théorie pour accepter la thèse de Bakounine sur les chances d'une révolution sociale : celles-ci seraient plus grandes en Italie qu'en Europe, pour la simple raison qu'il y existe, d'une part «un vaste prolétariat doué d'une intelligence extraordinaire, mais en grande partie illettré et profondément misérable, composé de deux ou trois millions d'ouvriers travaillant dans les villes et dans les fabriques, ainsi que de petits artisans» et, d'autre part, «de vingt millions de paysans environ qui ne possèdent rien»(8) Et après avoir souligné l'avantage de l'absence, en Italie, d'une couche privilégiée d'ouvriers bénéficiant de hauts salaires, Bakounine passe à sa première attaque contre le parti «adverse»,c'est-à-dire Marx (9).
Le simple exposédes positions de Bakounine vaut réfutation ; il n'est pas besoin de s'attarder, ce qui intéresse  en fait Rubel, c'est ce que dit Bakounine de Marx,et qui en réalité ne présente pas d'intérêt. On a l'impression que Rubel n'a ouvert la page 206 d'Étatisme et anarchieque parce que Marx y est mentionné, alors que sur la page précédente se trouve la clé de l'argumentation de Bakounine, incompréhensible si on s'en tient à ce que Rubel en dit.
Il y a, dit en substance Bakounine, en Italie trois millions d'ouvriers surexploités, misérables, vingt millions de paysans sans terre, et Ñ ce que Rubel ne mentionne pas Ñ, des transfuges du monde bourgeois qui ont rejoint le combat pour le socialisme, dont l'aide est précieuse (à condition qu'ils aient pris en haine les aspirations bourgeoises à la domination,précise quand même Bakounine). Le peuple (10) donne à ces personnes la vie, la force des éléments et un champ d'action ; en revanche elles lui apportent des connaissances positives, des méthodes d'abstraction et d'analyse, ainsi que l'art de s'organiser et de constituer des alliances qui, à leur tout, créent cette force combattante éclairée sans laquelle la victoire est inconcevable.
On a là toute la vision stratégique de Bakounine concernant l'Italie, vision qui devient parfaitement cohérente dès lors qu'on y introduit ces transfuges de la bourgeoisie qui vont faire prendre le ciment de la révolution. D'ailleurs, la situation qu'il décrit n'en évoque-t-elle pas une autre, celle de la Russie de 1917 ? (11)
L'analyse de Bakounine, ainsi restituée, ne se situe en rien en dehors des principes directeurs de la théorie socialede Marx, bien au contraire. Il se pourrait même que Bakounine soit bien meilleur «marxiste» que Rubel...
L'expérience pratique de la solidarité
A partir de 1866, un mouvement de grèves se répand en s'amplifiant dans toute l'Europe, et dont la répression souvent féroce ne fait qu'accroître l'influence de l'Internationale,créée seulement deux ans auparavant.
Les grèves, qui avaient jusqu'alors un caractère fortuit, deviennent de véritables combats de classe, qui permettent aux ouvriers de faire l'expérience pratique de la solidarité qui leur arrive, parfois, de l'étranger.
# Grève des bronziers parisiens en février 1867, collectes organisées par l'AIT; grève des tisserands et des fileurs de Roubaix, mars 1867 ; grève du bassin minier de Fuveau, de Gardanne, Auriol, La Bouilladisse, Gréasque, avril 1867-février 1867, adhésion des mineurs de Fuveau à l'AIT; l'essentiel de l'activité des sections françaises consistera à partir de 1867 à soutenir ces grèves et en actions de solidarité pour épauler les grèves à l'étranger.
# En Belgique, grève des mineurs de Charleroi, réprimée durement par l'armée et qui entraîne un renforcement de l'AIT; grève des tisserands de Verviers qui veulent conserver leur caisse de secours dans l'AIT; grève des voiliers à Anvers ; l'AITsoutiendra les grévistes par des fonds. Toute la partie industrialisée de la Belgique est touchée par l'AIT.
# A Genève, grève des ouvriers du bâtiment, déclenchée dans une période favorable de plein emploi, bien conduite, qui se termine avec succès. Solidarité internationale efficace. Un délégué au congrès de l'AITà Bruxelles déclara : Les bourgeois, bien que ce soit une république, ont été plus méchants qu'ailleurs, les ouvriers ont tenu bon. Ils n'étaient que deux sections avant la grève, maintenant ils sont vingt-quatre sections à Genève renfermant 4.000 membres.
Ces événements peuvent être mis en regard du constat fait par Mehring, encore : partout où la stratégie de Marx était appliquée, l'AITdisparaissait : Là où un parti national se créait, l'Internationale se disloquait(p. 533). C'était là précisémentle danger que Bakounine n'avait cessé de dénoncer.
L'AITrecommande souvent la modération, mais elle est amenée à assumer des luttes de plus en plus nombreuses et violentes. Sa seule existence, appuyée par quelques succès initiaux, crée un phénomène d'entraînement, un effet cumulatif. La violence de la répression elle-même pousse les ouvriers à s'organiser.A chaque intervention de l'armée, les réformistes perdent du terrain, et, peu à peu, l'Internationalese radicalise ; cette radicalisation, faut-il le préciser, n'est pas le résultat d'un débat idéologique mais celui de l'expérience à la fois des luttes et de la pratique de la solidarité internationale sur le terrain.
Il y a donc incontestablement une cassure dans le mouvement ouvrier international dont l'opposition Bakounine-Marx n'est pas la cause mais l'expression.On ne soulignera jamais assez que la théorie anarchiste formulée par Bakounine entre 1868 et sa mort en 1876 est entièrement fondéesur l'observation qu'il fait des luttes ouvrières de cette époque.
Aussi, lorsque, vingt-cinq ans plus tard, en 1895, Engels écrira : L'ironie de l'histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les «révolutionnaires», les «chambardeurs», nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement(12), on a l'impression qu'il se trouve dans l'exacte continuité des positions de la direction marxienne de l'AIT,malgré quelques piques lancées à l'occasion contre les fétichistes du légalisme. Quatre ans plus tôt, cependant, dans sa critique du programme d'Erfurt, alors que les deux principales revendications de 1848 sont réalisées : l'unité nationale et le régime représentatif, Engels constate avec dépit que le gouvernement possède tout pouvoir exécutif,et les chambres n'ont même pas le pouvoir de refuser les impôts[...] La crainte d'un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l'action de la social-démocratie,dit-il encore, confirmant l'opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n'offrent que peu de garanties pour le peuple (13).
L'originalité de l'analyse bakouninienne est d'avoir montré que, dans sa période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative, parce qu'il avait face à lui la violence étatique, et que dans la période de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes dominantes et l'État avaient les moyens d'empêcher que l'utilisation des institutions représentatives ne remette en cause leurs intérêts. Bakounine a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois, et qu'il suffit d'une affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou d'instincts socialistes de la part du peuple pour qu'ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée,suffrage universel ou pas. L'histoire lui a donné raison.
Le malentendu sur l'«étatisme» de Marx
On peut regretter que Rubel, dans son souci de mettre en relief les divergences entre Bakounine et Marx, n'ait pas su en retracer la genèse, qui repose en partie, comme nous l'avons vu, sur le soutien que leur donnaient des fractions différentes de la classe ouvrière européenne, mais aussi pour une bonne part sur un malentendu. L'étatismeque Bakounine reproche à Marx est essentiellement celui de Lassalle (14). On soulève là un point de l'histoire des rapports entre Marx et la social-démocratie allemande. Marx, en effet, n'a que tardivement pris ses distances avec Lassalle, pour diverses raisons : parce qu'il avait besoin de lui pour se faire publier, parce qu'il lui empruntait de l'argent et parce qu'il pensait que, malgré tout, Lassalle contribuait à diffuser ses idées en Allemagne. Par ailleurs, Marx croyait pouvoir s'appuyer sur la social-démocratie allemande dans sa politique au sein de l'AIT.
Cette situation a contribué à alimenter à la fois l'idée de convergence de vues entre Marx et Lassalle et celle de l'approbation sans réserve de Marx envers la politique de la social-démocratie. Bakounine ne pouvait évidemment pas connaître les critiques violentes contre la social-démocratie allemande que Marx développait dans sa correspondance.
Que deux adversaires politiques se lancent des accusations accompagnées de nombreux épithètes, cela fait partie du jeu. Le chercheur, un siècle plus tard, n'est pas tenu de prendre au pied de la lettre ces accusations, c'est-à-dire de rentrer dans le jeu des adversaires. Il convenait, au-delà de l'anecdote ou de la prise de position partisane, de situer le fondement théoriquedes divergences. Dans le cas de Bakounine et Marx, la premièrequestion qu'il convient de poser, systématiquement, est : sont-ils si en désaccord que cela ?
Au lieu d'une approche idéologique consistant à ne retenir que ce que les protagonistes ont dit d'eux-mêmes et de leur rival respectif, et à prendre leurs déclarations pour argent comptant sans aucun examen critique, une approche historique aurait permis d'élaguer une bonne part des oppositions.
L'affirmation de Maximilien Rubel concernant l'«anarchisme» de Marx peut susciter tout d'abord un rejet violent (15) que la lecture de l'article sur le livre de Bakounine, Étatisme et anarchie,dans le Dictionnaire des Ïuvres politiques, n'a pas diminué. En effet, le lecteur qui a lu l'ouvrage de Bakounine en tire l'impression que Rubel n'a retenu que les passages où le révolutionnaire russe parle de Marx (16). On est donc en droit de s'interroger sur l'opportunité de confier à Rubel la tâche d'écrire, sur une Ïuvre de Bakounine, un article qui conclut en évoquant le grand projet non réalisé de... Marx, ce qui en dit long sur le sujet qui est réellement traité (le nom de Bakounine est mentionné 53 fois, celui de Marx 47 fois [je n'ai pas compté les citations et les notes]).
Si, aujourd'hui, notre désaccord avec Maximilien Rubel ne s'est pas modifié sur le fonds, il convient peut-être de dépasser le problème et de poser d'autres questions, sans doute plus pertinentes ; non plus :Marx est-il un théoricien de l'anarchisme ?,mais : Pourquoi diable Rubel veut-il à tout prix faire de Marx un théoricien de l'anarchisme ?
# Car enfin, si l'objectif de Rubel est de promouvoir l'anarchisme, pourquoi fait-il appel à Marx pour cela ? Et surtout, pourquoi fait-il appel à Marx à l'exclusionde tout autre ? Pourquoi ne fait-il pas Ïuvre créatrice (17), en élaborant une doctrine originale fondée sur une synthèse de Marx, Proudhon et Bakounine, ces deux derniers auteurs n'ayant tout de même pas dit que des âneries ?
# Et si son objectif est de réhabiliter la pensée de Marx en la dégageant de toute accusation d'étatisme, avait-il besoin d'aller jusqu'à en faire un théoricien de l'anarchisme ?
Nous n'aurons sans doute jamais de réponse à ces questions, mais elles valent peut-être la peine d'être posées, ne serait-ce que pour dépasser le stade de l'approche superficielle des relations tumultueuses entre anarchisme et marxisme.
Les bases rationnelles de l'utopie anarchiste
Marx fut donc le premier à jeter les bases rationnelles de l'utopie anarchiste et à en définir un projet de réalisation.Cette affirmation de Rubel implique sans ambiguïté que les auteurs contemporains de Marx tels que Proudhon et Bakounine, traditionnellement désignés comme anarchistes, sont écartés du statut de théoriciens à part entière, et relégués Ñ dans le meilleur des cas Ñ à celui de précurseurs.
La thèse de Rubel se fonde sur le contenu hypothétique d'un livre que Marx n'a pas écrit, mais qu'il avait en projet : Le «Livre» sur l'État prévu dans le plan de l'Économie, mais resté non écrit, ne pouvait que contenir la théorie de la société libérée de l'État, la société anarchiste(18).
Tout l'échafaudage repose sur une hypothèse que rien ne permet de vérifier : ce livre non écrit ne pouvait quecontenir, etc., ce qui est une façon de dire que Maximilien Rubel n'en sait rien, mais qu'il le suppose, à moins qu'il ne soit en mesure de produire un document où Marx dit explicitement : J'ai un projet de livre sur l'État dans lequel je développerai la théorie de la société anarchiste.
Maximilien Rubel n'a, semble-t-il, pas grand chose à produire, puisqu'il reconnaît que la voie anarchiste suivie par Marx est implicite,c'est-à-dire non formulée: en d'autres termes, elle doit être induite de son Ïuvre.
Si le marxisme réel n'a pas suivi cette voie anarchiste implicitedans la pensée de Marx, c'est parce que des disciples peu scrupuleux ont invoqué certaines attitudes du maîtrepour mettre son Ïuvre au service de doctrines et d'actions qui en représentent la totale négation.Le «socialisme réalisé», selon l'expression de Maximilien Rubel, est une dénaturation de la pensée de Marx.
On pourrait analyser ces propos à la lumière du matérialisme historique : un homme élabore les bases rationnelles et un projet de réalisation de société anarchiste. Ces bases et ce projet sont implicites,car élaborées dans un livre qui est resté non écrit.Malheureusement le maître a eu certaines attitudes personnellesapparemment contestables, dont on ignore de détail, qui ont incité des disciples peu scrupuleuxà mettre son Ïuvre au service de doctrines et d'actions qui en représentent la totale négation.Marx, apprend-on, n'a pas toujours cherché dans son activité politique à harmoniser les fins et les moyens du communisme anarchiste. Mais pour avoir parfois failli en tant que militant, Marx ne cesse pas pour autant d'être le théoricien de l'anarchisme.Ces propos sont très obscurs pour qui ne connaît pas les détails de l'histoire de l'exclusion, par Marx et son entourage, du mouvement ouvrier international presque entier de l'AIT(19). On note cependant un léger soupçon de mauvaise conscience. Le lecteur peu au courant croit deviner que Marx a fait quelque chose de condamnable, mais cela ne doit pas être bien grave car cela n'entache pas la validité normative de son enseignement.
Il semble donc que le destin du socialisme réalisé, euphémisme pour le stalinisme et toutes les variantes de communisme qui lui ont succédé, soit lié à quelques disciples peu scrupuleux qui n'ont pas compris la voie anarchiste implicite contenue dans la pensée de Marx. En termes de matérialisme historique, une telle approche du problème s'appelle idéalisme. Maximilien Rubel applique à l'histoire du marxisme la méthode que le marxisme combat.
L'anarchisme, quant à lui, a moins souffert de la perversion que constitue l'application concrète car, n'ayant pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire, il a su se préserver de la corruption politique et idéologique(20). C'est faire beaucoup d'honneur à l'anarchisme : la participation des anarchistes au gouvernement de front populaire en Espagne ne saurait donc être classée dans la rubrique corruption politique et idéologique.
L'histoire semble ici perçue comme un phénomène exclusivement idéologique : un phénomène historique ne peut exister que s'il a été théorisé, sinon il n'est pas.
Ce qui confère à Marx la qualité de théoricien le plus conséquent de l'anarchisme,écrit Maximilien Rubel, c'est que l'avènement de la communauté libérée de l'exploitation économique, politique et idéologique de l'homme par l'homme est conçu non en fonction de comportements individuels, moralement exemplaires, mais comme action réformatrice et révolutionnaire de l'«immense majorité» constituée en classe sociale et en parti politique(21).
En revanche, l'anarchisme réel (c'est-à-dire pas celui de Rubel), semble se limiter au seul geste individuel de révolte(22).
Des pans entiers de l'histoire du mouvement ouvrier international sont ainsi évacués. Limiter l'anarchisme au seul geste individuel de révolteocculte quelques pages marquantes de l'histoire du mouvement ouvrier international, certes peu traités dans les ouvrages qui se situent dans la lignée de l'orthodoxie élaborée par ces disciples peu scrupuleuxde Marx évoqués par Rubel.
Des centaines de milliers d'anarcho-syndicalistes et d'anarchistes ont été tués entre les deux guerres et sur tous les continents : ils n'étaient pas poussés par le seul geste individuel de révolteet ignoraient qu'ils n'avaient pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire.Il est vrai que le mouvement anarcho-syndicalistes avait eu fort à faire, puisqu'il avait dû faire face simultanément à la bourgeoisie internationale, au fascisme, au nazisme et au stalinisme.
Références explicites à la société sans État
De quoi est fait l'anarchisme de Marx, en quoi a-t-il jeté les bases rationnelles de l'utopie anarchisteet en quoi en a-t-il défini le projet de réalisation? On sait que grâce à Marx, l'anarchisme s'est enrichid'une dimension nouvelle, comme celle de la compréhension dialectique du mouvement ouvrier perçu comme autolibération éthique englobant l'humanité tout entière(sauf peut-être les nations réactionnairesrelevées par Engels). Nous ne nous attarderons pas à tenter de comprendre ce qu'est la compréhension dialectique du mouvement ouvrier, ni l'autolibération éthique englobant l'humanité tout entière. Nous nous contenterons d'essayer de repérer les références explicites à la société sans État que Marx a pu faire dans son Ïuvre.
Il y a certes chez l'auteur du Capitaldes critiques de l'État, mais la critique de l'État en elle-même ne définit pas l'anarchisme.
Il y a des textes où Marx fait une critique radicale d'un type déterminé d'État mais la critique de l'État en tant que principe reste très limitée.
# Dans le tome I, Économie,des Îuvres de Marx des Éditions de la Pléiade établies et annotées par Maximilien Rubel, on trouve 7 références à l'abolition de l'État dont 3 sont des notes de Rubel.
# Dans le tome II, Économie,il y a 4 références dont 3 dans les notes.
# Dans le tome Îuvres philosophiques,il y a une référence de Marx à l'abolition de l'État, deux notes de Maximilien Rubel, et un passage dans l'introduction où Maximilien Rubel nous dit que la vision d'une société non politiquechez Marx s'est exprimée à travers la revendication de la démocratie représentative, c'est-à-dire... le parlementarisme.
# Dans le tome I, Îuvres politiques,une phrase, dans les appendices, d'un texte de 1850 définit succinctement, mais très justement, le sens de l'abolition de l'État : L'abolition de l'État n'a de sens que chez les communistes, comme conséquence nécessaire de l'abolition des classes, avec lesquelles disparaît automatiquement le besoin du pouvoir organisé d'une classe de rabaisser les autres classes(p. 1078).
La rubrique Abolition de l'Étatde l'index des idées renvoie à un passage (p. 634) où il est question du renversement du pouvoir d'État existant,ce qui ne saurait s'inscrire dans une perspective anarchiste. Les autres références à l'anarchisme ou à l'abolition de l'État sont contenues soit dans l'introduction de Maximilien Rubel soit dans les notes.
Sur plus de 6.000 pages, il y a donc 7 références directes de Marx à l'abolition de l'État (dont une d'Engels, d'ailleurs), en des termes vagues, et qui constituent un matériel bien mince pour conclure que Marx est un théoricien de l'anarchisme.
On peut s'étonner qu'un auteur qui voulait, paraît-il, faire sur l'État ce qu'il avait fait sur le capital n'ait pas parsemé son Ïuvre d'indications plus nombreuses sur la société sans État. Or, c'est là tout de même un concept déterminant de la théorie anarchiste qui, s'il constituait une préoccupation majeure de Marx, devrait être suffisamment présent dans son Ïuvre pour qu'il ne puisse être occulté par les différents partis qui se réclament de son enseignement.
Le passage le plus précis cité par Rubel sur cette question est extrait des Prétendues scissions dans l'Internationale :
Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes une fois atteinte, le pouvoir de l'État, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d'une minorité peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives.
Cette phrase de Marx est trop vague, trop générale et trop isolée dans son Ïuvre pour qu'elle puisse être considérée comme une adhésion à l'anarchisme. Et surtout, elle n'est pas un projet politique explicite dans la mesure où elle renvoie l'abolition de l'État à un avenir indéterminé et lointain.
Le document qui pourrait accréditer de la façon la plus convaincante la thèse d'un Marx anarchiste est l'Adresse sur la guerre civile en Francerédigée au nom du Conseil général de l'AITau lendemain de la Commune de Paris, et qui constitue un point de litige important entre marxistes et anarchistes.
C'est, selon Maximilien Rubel, un texte qui passera aux yeux de Bakounine pour un reniement des convictions «étatistes-autoritaires»de Marx (23). Bakounine dira en effet qu'il s'agit là d'untravestissement bouffonde la pensée de Marx.
N'ayant jamais hésité à reconnaître les points d'accord qu'il pouvait avoir avec Marx, on peut donc s'étonner que Bakounine récuse à Marx le droit d'être en accord avec lui-même sur l'analyse de la Commune. Il nous faudra donc examiner cette question pour tenter de comprendre cette récusation et déterminer si elle est justifiée.
Ce livre est en effet souvent cité comme une expression typique de la pensée politique de Marx, alors qu'il aborde cet événement d'un point de vue fédéraliste, c'est-à-dire en opposition totale avec ses idées. Les textes de Marx qui précèdent le livre ne laissent rien entrevoir de cette idée et les textes qui suivent n'y font jamais allusion : le Manifestese contente de dire que la première étape de la révolution ouvrière est la conquête du régime démocratique, c'est-à-dire le suffrage universel, ce que confirme Engels dans la préface des Luttes des classes en France.Le Manifestene dit nulle part comment la conquête de la démocratie pourrait assurer au prolétariat l'hégémonie politique ; Engels dit simplement dans son projet de Catéchismeque le suffrage universel assurera directement dans les pays où la classe ouvrière est majoritaire, la domination de cette dernière.
Bakounine ne fut pas le seul à percevoir le contraste entre les positions antérieures de Marx et celles qu'il défend au moment de la Commune. Son biographe, Franz Mehring, note lui aussi que La Guerre civile en Franceest difficilement conciliable avec le Manifesteet que Marx y développe un point de vue proche de celui de Bakounine : Si brillantes que fussent ces analyses, dit en effet Mehring,  elles n'en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancées déjà dans le Manifeste communiste [...] Les éloges que l'Adresse du Conseil général adressait à la Commune de Paris pour avoir commencé à détruire radicalement l'État parasite étaient difficilement conciliables avec cette dernière conception [...] On comprend aisément que les partisans de Bakounine aient pu facilement utiliser à leur façon l'Adresse du Conseil général. Bakounine lui-même trouvait cocasse que Marx, dont les idées avaient été complètement bousculées par la Commune, soit obligé, contre toute logique, [Je souligne] de lui donner un coup de chapeau et d'adopter son programme et ses objectifs(24).
Il ne vient pas à l'idée de Mehring que Marx ne soit pas le genre d'homme à agir contre toute logique. Il n'entre pas dans notre propos de faire la genèse des revirements de Marx entre le début de la guerre et l'écrasement de la Commune, mais il nous semble utile de «décrypter» brièvement, pour Mehring, ce qui lui paraît aller contre toute logique.
# Marx approuve la guerre parce qu'une victoire prussienne conduira à des avantages stratégiques pour le mouvement ouvrier allemand, à la constitution d'une Allemagne unifiée et centralisée. Lettre de Marx à Engels, 20 juillet 1870 : Les Français ont besoin d'être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir d'État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande.
# Une victoire allemande assurera la prépondérance de la classe ouvrière allemande. Lettre de Marx à Engels, 20 juillet 1870 : La prépondérance allemande transformera en outre le centre de gravité du mouvement ouvrier de l'Europe occidentale, de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays, depuis 1866 jusqu'à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française tant au point de vue théorique qu'à celui de l'organisation. La prépondérance, sur la scène mondiale, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon.
# Les travailleurs français ne doivent pas bouger, parce qu'un éventuel soulèvement victorieux et une défaite allemande retarderait l'unité nationale allemande : L'Allemagne,dit-il, serait fichue pour des années voire des générations. Il ne pourrait plus être question d'un mouvement ouvrier indépendant en Allemagne, la revendication de l'existence nationale absorbant alors toutes les énergies(ibid.). Engels à Marx, 15 août 1870 : Il serait absurde [...] de faire de l'antibismarckisme le principe directeur unique de notre politique. Tout d'abord jusqu'ici Ñ et notamment en 1866 Ñ Bismarck n'a-t-il pas accompli une partie de notre travail, à sa façon et sans le vouloir, mais en l'accomplissant tout de même ?
# Pour justifier ces positions, il faut accréditer l'idée d'une guerre défensive pour les Allemands. Marx à Engels, 17 août 1870 : La guerre est devenue nationale.Kugelmann de son côté est accusé de ne rien entendre à la dialectiqueparce qu'il avait affirmé que la guerre du côté allemand était devenue offensive (25).
# Le 4 septembre 1870, l'empire français s'écroue ; la section française de l'AITlance un appel internationaliste demandant aux travailleurs allemands d'abandonner l'invasion. La social-démocratie allemande répond favorablement, ses dirigeants sont immédiatement arrêtés. Marx qualifie l'appel lancé par les ouvriers français de «ridicule». Il a, dit-il, provoqué parmi les ouvriers anglais la risée et la colère.
# Engels écrit le 12 septembre : Si on pouvait avoir quelque influence à Paris, il faudrait empêcher les ouvriers de bouger jusqu'à la paix.Les travailleurs français doivent profiter de l'occasion pour se constituer en parti et Ïuvrer dans le cadre des institutions de la République. Le 9 septembre, le Conseil général de l'AITpublie un manifeste qui recommande aux ouvriers français : 1) de ne pas renverser le gouvernement ; 2) de remplir leur devoir civique (c'est-à-dire de voter) ; 3) de ne pas se laisser entraîner par les souvenirs de 1792. Les ouvriers, dit l'Adresse, n'ont pas à recommencer le passé mais à édifier l'avenir. Que, calmes et résolus, ils profitent de la liberté républicaine pour travailler à leur organisation de classe.
Voici donc les dispositions d'esprit dans lesquelles se situaient Marx et Engels à la veille de la Commune, dispositions attestées, sans beaucoup de contestations possible, par leur correspondance.
La théorie de la guerre de défense ne pouvait être soutenue indéfiniment. L'opinion révolutionnaire unanime et la résistance des masses parisiennes contribuèrent à modifier le point de vue de Marx et d'Engels. Ce n'est que lorsque Blanqui déclare que tout est perdu que Marx reprend à son compte l'argument de la guerre révolutionnaire, cinq mois plus tard. Dès lors, le rôle involontairement progressif de Bismarck diminue, en même temps que s'élève la gloire des ouvriers parisiens vilipendés six mois plus tôt. La Guerre civile en Franceest l'expression de ce changement d'optique. Désormais, dit Marx, la guerre nationale est une pure mystification des gouvernements destinée à retarder la luette des classes.Ainsi, la lutte des classes reprend sa place comme moteur de l'histoire ; on ne demande plus aux ouvriers français de remplir leur devoir civiqueni de s'abstenir de renverser le gouvernement.
Après la Commune, Marx est allé dans le sens des événements parce qu'il comptait rallier à sa cause les Communards exilés à Londres. Voyant que le procédé ne marchait pas, il écrira à son ami Sorge, le 9 novembre 1871, une lettre dépitée : Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La guerre civile en France! ! !  Bakounine, qui ignorait évidemment cette lettre, a toutes les raisons de dire que le livre était un «travestissement bouffon» effectué par Marx de sa propre pensée (26).
L'approche idéologique de l'événement consiste à nier la réalité, à ne prendre en compte que le contenu de l'Adresse sur la guerre civile en France,sans tenir compte du contexte ni des documents existants en dehors des proclamations de principe, et à l'intégrer dans un corps de doctrine qu'on veut faire passer pour vérité historique.
L'approche critique de l'histoire des idées politiques consiste à les resituer dans leur contexte et à les confronter avec les idées de l'époque et les documents disponibles ; elle consiste aussi à ne pas considérer comme argent comptant ni ce qu'un auteur dit ni les motivations qui le poussent. Elle consiste à mettre en parallèle ce que l'auteur proclame publiquement, c'est-à-dire ce qu'il veut qu'on croie, et ce qu'il dit en privé. C'est ce que Rubel ne fait jamais dès lors qu'il s'agit de Marx. L'Adresseest pour lui un document dont le contenu constitue la vérité en soi, et qui ne saurait être remis en cause.
Pour avoir une idée de ce que les fondateurs du «socialisme scientifique» pensaient vraiment de l'abolition de l'État, il convient de se reporter à ce que dit Engels dans une lettre à Cafiero, écrite à la même époqueoù Marx rédigeait La Guerre civile en France.Il est vrai que, selon Rubel, il faut faire un distinguo entre les deux hommes.
Engels apparaît souvent comme le «gaffeur» du couple, qui dit explicitement des choses qui doivent être sous-entendues (la notion de peuple contre-révolutionnaire,le terrorisme aveugle contre les Slaves, etc.). Pourtant ces «gaffes» n'ont jamais été contestées par Marx. Voici ce qu'écrit Engels : Pour ce qui est de l'abolition de l'État, c'est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs(27).
Classe ouvrière et «négation créatrice»
Si Sur les Prétendues scissionsdéfinit l'anarchisme en termes de but dans le mouvement prolétaire,il faut préciser que l'anarchisme se définit aussi en termes de moyens. Il ne se réduit pas à l'aspiration à un objectif lointain. Il implique une théorie de l'organisation et quelques grandes lignes stratégiques.
Si une politique se juge par sa finalité, elle se juge aussi par les moyens qu'elle se donne pour y parvenir. Lorsque Maximilien Rubel fait du suffrage universel, hier encore instrument de duperie, un moyen d'émancipation, il sort totalement des cadres de référence de l'anarchisme () De même l'anarchisme ne reconnaît aucune validité normative à des pirouettes dialectiques affirmant que le prolétariat ne s'aliène politiquement que pour triompher de la politique et ne conquiert le pouvoir d'État que pour l'utiliser contre la minorité anciennement dominante [...] La conquête du pouvoir politique est un acte «bourgeois» par nature ; il ne se change en action prolétarienne que par la finalité révolutionnaire que lui confèrent les auteurs de ce bouleversement(28).
On peut penser que si la conquête du pouvoir politique est un acte bourgeois par nature, aucune finalité révolutionnaire ne peut le transformer en action prolétarienne.C'est au contraire l'action prolétariennequi se trouvera de ce fait transformée en action bourgeoise.Maximilien Rubel a trop longtemps mis l'accent sur le problème de la praxisrévolutionnaire pour ne pas se rendre compte que lapraxisest indissociable du but à atteindre et qu'ils se déterminent (dialectiquement) l'un l'autre.
Préconiser que la classe ouvrière assume le projet dialectique d'une négation créatriceet prenne le risque de l'aliénation politique en vue de rendre la politique superflue,ne s'inscrit pas dans un projet anarchiste. Pour Bakounine, la seule négation créatrice est la destruction de l'État et son remplacement par les structures de classe du prolétariat. S'engager Ñ volontairement en plus Ñ dans un processus d'auto-aliénation ne paraîtrait pas à Bakounine le meilleur moyen de parvenir à l'autolibération.
Il semble y avoir une confusion chez Rubel entre théorie de l'État et anarchisme. Il n'est pas contestable que dans l'Ïuvre de Marx il y ait un projet lointain de dépérissement de l'État qui est implicite dans sa théorie de l'abolition des classes sociales. L'État, schématiquement défini comme instrument de répression au service d'une classe dominante, disparaît avec la disparition des classes et de leurs antagonismes. Cet argument ne fait pas du marxisme une théorie anarchiste pour autant, dans la mesure où l'anarchisme se définit, à l'encontre de l'idée de disparition de l'État comme finalité lointaine, comme un mouvement qui inscrit la destruction de l'État comme processus commençant avec la révolution elle-même.
L'État ne garantit pas seulement les privilèges de la classe dominante, il est un instrument de création permanente de privilèges,et dans ce sens, il crée la classe dominante.Il n'y a pas de classes sans État, dit Bakounine.
Par ailleurs, l'anti-étatisme ne saurait à lui seul définir l'anarchisme. Dans un écrit de jeunesse, Argent, État, Prolétariat,datant de 1844, Marx se laisse aller à des déclarations franchement antiétatiques :L'existence de l'État et l'existence de l'esclavage sont indissociables(29) [c'est de l'esclavage de la société civile dont il s'agit]. Maximilien Rubel, dans une note, page 1588, déclare un peu hâtivement quecet aphorisme exprime on ne peut plus catégoriquement le credo anarchiste de Marx.Une telle affirmation antiétatique ne peut, aux yeux de Maximilien Rubel, que fermement établir Marx au premier rang des penseurs anarchistes. Et, répondant par avance à l'objection selon laquelle toute la praxis ultérieure de Marx dément totalement cette affirmation plus anarchiste que nature, Maximilien Rubel précise : Ses déclarations ultérieures quant à la nécessité, pour la classe ouvrière, de «conquérir» le pouvoir politique, donc de s'assurer la direction des affaires de l'État, voire d'y exercer, en tant que classe et comme «immense majorité», sa «dictature» sur la minorité bourgeoise légalement dépossédée de ses privilèges économiques et politiques, ne contredisent nullement le postulat initial de la finalité anarchiste du mouvement ouvrier(30).
Ce qui est une façon de dire qu'une praxis totalement extra-anarchistene contredit nullement le postulat initialanarchiste.
Malheureusement, en énonçant les termes de la contradiction, Maximilien Rubel ne la résout pas.
Dans une autre note de la même page 1588, il souligne que malgré le caractère antipolitique (qu'il assimile sans doute à l'anarchisme) de ses écrits de la période parisienne, Marx s'accommodera plus tard d'une politique ouvrière assez conforme au principe qui se trouve ici condamné,ce qui est pour le moins un euphémisme.
Là encore, la contradiction ne semble pas détourner Maximilien Rubel de son idée. En revanche, il s'étonne que les épigones de Marx n'aient pas compris que ce dernier était anarchiste, malgré le petit nombre de passages où il se révélerait comme tel, et malgré une pratique politique totalement antianarchiste : En tant qu'idéologie politique, le marxisme des épigones se nourrira de cette ambiguïté que l'absence de «Livre» sur l'État facilitera(31).
Maximilien Rubel semble lui-même conscient du caractère peu convaincant de l'anarchismede Marx tel qu'il devrait apparaître dans son Ïuvre écrite. Aussi, la pièce maîtresse de son argumentation se trouve-t-elle dans ce Livre sur l'Étatque Marx avait en projet. Resté non écrit, ce Livre,rappelons-le, ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l'État, la société anarchiste(32).
Le plan de l'Économieque Marx voulait écrire n'a pu être rempli que par un sixième, dit Rubel : La critique de l'État dont il s'était réservé l'exclusivité[sic] n'a pas même reçu un début d'exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d'une théorie de l'anarchie(33).
Ainsi, en dépit d'une stratégie politique, d'une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu'elle est contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s'il avait eu le temps,une théorie anarchiste de l'État et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, par la suite, ont construit un capitalisme d'État peu conforme aux professions de foi anarchistes, se sont «nourris» de cette ambiguïté, causée précisément par l'absence du Livre sur l'État.En d'autres termes, semble croire Maximilien Rubel, si Marx avait eu le loisir d'écrire ce Livre,son Ïuvre n'aurait pas revêtu cette ambiguïté(que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d'anarchiste aurait éclaté au grand jour. et par là même occasion, probablement, les destinées du mouvement international auraient été différentes. Position idéaliste s'il en fut.
La clef du problème de la destinée du marxisme Ñ et de sa dénaturation Ñ réside en conséquence dans ce Livrenon écrit, dont l'absence a fait basculer le marxisme dans l'horreur concentrationnaire.
Pour rendre à l'Ïuvre de Marx (et non plus au marxisme, concept que Maximilien Rubel rejette) sa véritable signification anarchiste, il faut donc partir de ce qui existe (c'est-à-dire pas grand chose), destravaux épars,dont Maximilien Rubel se propose de se faire l'exégète.
Les anarchistes pourraient légitimement demander à Maximilien Rubel s'il n'y a pas un grosse contradiction à réaffirmer le postulat du matérialisme historique, qui fonde l'incomparable supériorité du marxisme sur l'anarchisme, et ensuite à expliquer le dévoiement de l'Ïuvre de Marx par la seule absence d'un livre qu'il n'a pas écrit.
Si on s'en tient effectivement aux postulats du matérialisme historique, la publication du Livre sur l'Étatn'aurait pas changé grand chose ; les épigones,représentants de forces sociales qui se seraient développées de toute façon, auraient pris dans Marx (ou ailleurs) ce qui leur aurait été nécessaire pour justifier leur politique et auraient laissé le reste. Il n'empêche que c'est quand mêmedans l'Ïuvre de Marx Ñ considérable, même sans le Livre sur l'ÉtatÑ que les déformations bureaucratiques et totalitaires du mouvement ouvrier ont trouvé leur fondement théorique.
Si Marx avait été anarchiste,il aurait écrit son Livre sur l'État.
On pourrait ajouter, plus trivialement : si Marx avait été un théoricien de l'anarchisme, ça se saurait...
Conclusion
La démarche de Rubel consiste en l'affirmation du caractère anarchiste du projet de Marx, affirmation impliquant le rejet général de la contribution des auteurs anarchistes, même si sur le détail il reconnaît la validité occasionnelle de quelques unes de leurs théories.
A aucun moment il n'y a la tentative de faire une synthèse de l'apport de ces auteurs avec la pensée de Marx, qui est considérée semble-t-il comme un bloc d'acier,pour reprendre les termes de Lénine ; ce dernier considérait que rien ne pouvait être ôtéde la pensée de Marx, Rubel considère que rien ne peut y être ajouté.
En récusant toute validité normative à l'anarchisme «réel», Rubel se prive d'atouts considérables. Handicapé par son approche essentiellement idéologique du problème, il ne voit pas les évidentes passerelles existant entre Marx et Bakounine (et Proudhon également), qui auraient pu contribuer à l'élaboration d'une Ïuvre originale.
Comme penseur révolutionnaire original, Rubel a échoué Ñ mais ce n'était peut-être pas là son intention. Il reste un remarquable exégète de la pensée de Marx.

René Berthier
Notes
 Voilà qui résout les problèmes posés lors du deuxième tour de l'élection présidentielle de 2002 en France ! Note sardonique d'un bibliolib-maker...
(1) Bakounine, combats et débats,Institut d'études slaves, 1979.
(2) Il n'entre pas dans l'objet de ce travail de détailler cette question. Le lecteur pourra se reporter à mon ouvrage Bakounine politique Ñ révolution en Europe centrale,Éd. du Monde libertaire.
(3) Marx-Engels, La social-démocratie allemande,10/18, p. 68.
(4) La social-démocratie allemande,10/18, p. 66.
(5) Et lorsque la circulaire[il s'agit du teste polémique que Marx rédigea pour la Conseil général : Les prétendues scissions dans l'Internationaleaccusait le «jeune Guillaume» d'avoir taxé les «ouvriers des fabriques» genevois d'affreux bourgeois, elle omettait purement et simplement de dire que le terme «ouvriers de fabrique» désignait à Genève une couche d'ouvriers privilégiés, bien rémunérés, travaillant dans les industries de luxe et qui avaient passé les compromis électoraux plus ou moins douteux avec certains partis bourgeois.Franz Mehring, Karl Marx Ñ Histoire de sa vie,Éditions sociales, p. 529.
(6) Franz Mehring, Karl Marx Ñ Histoire de sa vie,Éditions sociales, p. 522.
(7) Par approche idéologique nous entendons l'approche consistant à prendre au premier degré les idées d'un auteur sur un sujet, sans examen critique. ainsi, La guerre civile en Franceserait un livre d'histoire sur la Commune, à prendre comme tel, et contenant la vérité sur cet événement, et non un livre exposant les opinions de Marx sur la question, à un moment donné, et pour des raisons données.
(8) Étatisme et anarchie,p. 206, Champ libre.
(9) Dictionnaire des Ïuvres politiques,p. 52.
(10) Le concept de peuple chez Bakounine inclut le prolétariat, la paysannerie pauvre et la petite bourgeoisie pauvre.
(11) Dans une lettre à Liebknecht du 8 avril 1870, Bakounine fait remarquer que la majorité des étudiants russes se trouvent dans la situation de n'avoir absolument aucune carrière, aucun moyen assuré d'existence devant elle, ce qui fait qu'avant tout, elle est révolutionnaire par position, et c'est la manière la plus sérieuse et la plus réelle, selon moi d'être révolutionnaire.Il est significatif que ce sont ces mêmes intellectuels petits-bourgeois qui constitueront l'écrasante majorité des cadres du parti bolchevik, trente ans plus tard...
(12) Introduction aux Luttes de classes en France.
(13) Critique du programme d'Erfurt,Éd. sociales, p. 101.
(14) La critique par Bakounine de l'étatisme de Marx recouvre deux réalités, qu'il n'entre pas dans notre sujet de développer : La stratégie de conquête du pouvoir d'État par les élections ; la conception étatique du communisme.
(15) C'est la réaction que j'ai eue en publiant en 1895 un texte polémique dans Informations et réflexions libertaires (oct-nov. 1985), Rubel, Marx et Bakounine.
(16) Étatisme et anarchieest une synthèse des idées de Bakounine sur l'histoire et la politique des États Européens, leur formation et leur perspective d'évolution dans le cadre d'une stratégie du mouvement ouvrier. Le sujet central n'en est pas Marx, quoi qu'en pense Rubel, mais l'Allemagne et la Russie. C'est en effet une réflexion sur le rôle respectif de l'Allemagne et de la Russie dans l'histoire européenne et sur leur statut de centre de la réactionen Europe. Le fait que Bakounine pense Ñ en argumentant Ñ que l'Allemagne a acquis, avec la constitution de l'unité nationale, ce statut de centre de la réaction, se résume chez Rubel par l'accusation de germanophobie, ce qui évidemment évacue l'analyse des explications de Bakounine. On peut distinguer nettement deux parties (le livre, inclus dans le tome IV des Îuvres chez Champ libre, commence p. 201 et finit p. 362) : I. # Histoire de l'Europe et géopolitique : Russie (p. 209) # autriche (p. 227) # Russie Ñ empire allemand (p. 250) # Perspective de guerre entre russie et Allemagne (p. 260) # Expansionnisme russe en Asie orientale (p. 273). II. Le libéralisme allemand (p. 286) : 1815-1830 Gallophobiedes romantiques tudesques (p. 298) # 1830-1840 Imitation du libéralisme français (p. 303) # 1840-1848 Le radicalisme (p. 314) # 1848-1850 Mort du libéralisme (p. 319) # 1850-1870 Triomphe de la monarchie prussienne (p. 335).
(17) Le lecteur pourra utilement se reporter à l'ouvrage de Claude Berger, Marx, l'association, l'anti-Lénine,qui est une réflexion originale sur le thème de l'association chez Marx en tant que théorie et pratique de l'auto-émancipation du prolétariat. Sa démarche va dans le même sens que celle de Rubel, mais à aucun moment il n'éprouve le besoin de faire de Marx un théoricien de l'anarchisme. Petite bibliothèque Payot, 1974.
(18) Marx théoricien de l'anarchisme, p. 45.
(19) Bakounine avait prévu que, après sa propre exclusion de l'AIT,au congrès de La Haye, le même sort serait réservé à tous les oppositionnels. S'apercevant qu'ils avaient été manipulés par un congrès truqué, les résolutions votées à ce congrès furent désavouées, entre le 15 septembre 1872 et le 14 février 1873, par les Jurassiens, les Français, les Belges, les Espagnols, les Italiens, les Américains, les Anglais, les hollandais. Voyant cela, le nouveau conseil général, transféré à... New York ! publie le 26 janvier 1873 une résolution déclarant que tous ceux qui ne reconnaissent pas les résolutions du congrès de La Haye se placent en dehors de l'Association internationale des travailleurs et cessent d'en faire partie.Dire par conséquent que Marx et ses proches ont en somme exclu de l'AITla quasi-totalité du prolétariat international n'est pas un abus de langage ! L'argument : Il s'est exclu lui-mêmeresservira beaucoup par la suite...
(20) Marx théoricien de l'anarchisme, p. 49.
(21) Marx, Îuvres,La Pléiade, vol. III, note de Rubel, p. 1735.
(22) Marx critique du marxisme,postface, p. 430.
(23) Dictionnaire des Ïuvres politiques,p. 56.
(24) Franz Mehring, Karl Marx Ñ Histoire de sa vie,Éditions sociales, p. 504.
(25) L'accusation de ne rien entendre à la dialectique constitue la réfutation ultime du marxisme face à un argument irréfutable. Lénine l'emploiera également, notamment contre Boukharine, qu'il désigne comme le meilleur théoricien du parti, mais qui n'a pas compris la dialectique, ce qui laisse rêveur sur le niveau théorique des dirigeants bolcheviks...
(26) L'État et la Révolutionjoue dans la mythologie léninienne le même rôle que La Guerre civile en France. C'est un curieux destin que Marx, comme Lénine, confrontés à une révolution, aient été contraints d'oper un travestissement bouffon de leur pensée pour aller (temporairement il est vrai) dans le sens de l'histoire...
(27) Lettre à Cafiero, 1er juillet 1871
(28) Rubel, Marx critique du marxisme,p. 55.
(29) Marx, Îuvres,La Pléiade, vol. III, p. 409.
(30) Marx, Îuvres,La Pléiade, vol. III, p. 1588, note de Maximilien Rubel.
(31) Marx, Îuvres,La Pléiade, vol. III, note de Maximilien Rubel, p. 1588.
(32) Marx critique du marxisme.
(33) Plan et Méthode de l'Économie, Marx critique du marxisme,p. 378.


Maximilien Rubel
Marx, théoricien de l'anarchisme
InMarx, critique du Marxisme 
Petite Bibliothèque Payot/Critique de la politique, 1974. 

* Voir aussi : René Berthier : L'anarchisme au miroir de Maximilien Rubel
Desservi par des disciples qui n'ont réussi ni à dresser le bilan et les limites de sa théorie, ni à en définir les normes et le champ d'application, Marx a fini par prendre figure de géant mythologique, symbole de l'omniscience et de la toute-puissance de l'homo faberforgeron de son destin.L'histoire de l'École reste à écrire, mais on en connaît au moins la genèse : codification d'une pensée mal connue et mal interprétée, le marxisme est né et s'est développé alors que l'œuvre de Marx n'était pas encore accessible dans son intégralité et que d'importantes parties en étaient restées inédites. Ainsi le triomphe du marxisme comme doctrine d'État et idéologie de parti a précédé de quelques décennies la divulgation des écrits où Marx a exposé le plus clairement et le plus complètement les fondements scientifiques et les intentions éthiques de sa théorie sociale. Que des bouleversements profonds se soient produits sous l'invocation d'une pensée dont les principes majeurs sont restés ignorés des protagonistes du drame historique suffirait déjà à montrer que le marxisme est le plus grand, sinon le plus tragique, malentendu de ce siècle. Mais on peut mesurer du même coup la portée de la thèse soutenue par Marx selon laquelle ce ne sont ni les idées révolutionnaires ni les principes moraux qui provoquent la mutation des sociétés et les transformations sociales, mais des forces humaines et matérielles ; idées et idéologies ne servent le plus souvent qu'à travestir les intérêts de la classe au profit de laquelle les bouleversements se sont réalisés. Le marxisme politique ne peut à la fois se réclamer de la science de Marx et se soustraire à l'analyse critique dont elle a fait son arme pour démasquer les idéologies de puissance et d'exploitation.
Idéologie dominante d'une classe de maîtres, le marxisme a réussi à vider les concepts de socialisme et de communisme, tels que Marx et ses précurseurs les entendaient, de leur contenu originel, en lui substituant l'image d'une réalité qui en est la totale négation. Bien qu'étroitement lié aux deux autres, un troisième concept semble pourtant avoir échappé à ce destin mystificateur : l'anarchisme. Or, si l'on sait que Marx a eu peu de sympathie pour certains anarchistes, on ignore généralement qu'il n'en a pas moins partagé l'idéal et l'objectif : la disparition de l'État. Il convient donc de rappeler qu'en épousant la cause de l'émancipation ouvrière, Marx s'est d'emblée situé dans la tradition de l'anarchisme plutôt que dans celle du socialisme ou du communisme. Et lorsqu'il a finalement choisi de se dire communiste, cette appellation ne désignait pas à ses yeux un des courants, alors existants, du communisme, mais un mouvement de pensée et un mode d'action qu'il restait à fonder en rassemblant tous les éléments révolutionnaires hérités des doctrines existantes et des expériences de lutte du passé.
Dans les réflexions ci-après, nous tenterons de montrer que, sous le vocable de communisme, Marx a développé une théorie de l'anarchie ; mieux, qu'il fut, en réalité, le premier à jeter les bases rationnelles de l'utopie anarchiste et à en définir un projet de réalisation. Vu les dimensions limitées du présent essai, nous ne présenterons ces thèses qu'à titre de thèmes de discussion. Le recours à la preuve littérale au moyen de citations sera donc réduit à un minimum, mais ce sera pour mieux faire ressortir l'argument central : Marx, théoricien de l'anarchisme.

I
Lorqu'en février 1845, à la veille de son départ pour l'exil bruxellois, Marx signa à Paris un contrat avec un éditeur allemand, il s'engageait à fournir en quelques mois un ouvrage en deux volumes ayant pour titre Critique de la politique et de l'économie politique,sans se douter alors qu'il s'était imposé une tâche qui remplirait toute sa vie et dont il ne pourra exécuter d'ailleurs qu'un grand fragment.
Le choix du sujet n'avait rien de fortuit. Ayant perdu tout espoir d'une carrière universitaire, Marx avait transposé dans le journalisme politique les résultats de ses études de philosophie. Ses articles dans laRheinische Zeitungde Cologne mènent le combat pour la liberté de la presse en Prusse, au nom d'une liberté qu'il conçoit comme l'essence de l'homme et la parure de la nature humaine ; mais aussi d'un État compris comme réalisation de la liberté rationnelle, comme «le grand organisme où les libertés juridique, morale et politique doivent trouver leur réalisation et où le citoyen individuel, en obéissant aux lois de l'État, ne fait qu'obéir aux lois naturelles de sa propre raison, de la raison humaine» (Rh. Z.,10-7-1842). Mais la censure prussienne eut tôt fait de réduire au silence le philosophe journaliste, qui ne tardera pas à s'interroger, dans la solitude d'une retraite studieuse, sur la vraie nature de l'État et sur la validité rationnelle et éthique de la philosophie politique de Hegel. Nous connaissons le fruit de cette méditation enrichie par l'étude de l'histoire des révolutions bourgeoises en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis d'Amérique ; ce sera, outre un travail inachevé et inédit, la Critique de la philosophie hégélienne de l'État(1843), deux essais polémiques : Introduction à la critique de la philosophie hégélienne du droitet À  propos de la question juive(Paris, 1844). Ces deux écrits constituent à vrai dire un seul manifeste où Marx désigne une fois pour toutes et condamne sans restriction les deux institutions sociales qu'il voit à l'origine des maux et des tares dont la société moderne pâtit et dont elle pâtira aussi longtemps qu'une nouvelle révolution sociale ne viendra les abolir : l'État et l'Argent. Simultanément, Marx exalte la puissance qui, après avoir été la principale victime de ces deux institutions, mettra fin à leur règne comme à toute autre forme de domination de classe, politique ou économique : le prolétariat moderne. L'auto-émancipation de ce prolétariat, c'est l'émancipation universelle de l'homme, c'est après la perte totale de l'homme, la conquête totale de l'homme.
La négation de l'État et de l'Argent, tout comme l'affirmation du prolétariat en tant que classe libératrice, sont, dans le développement intellectuel de Marx, antérieures à ses études d'économie politique ; elles précèdent également sa découverte du «fil conducteur» qui le guidera dans ses recherches historiques ultérieures, à savoir la conception matérialiste de l'histoire. La rupture avec la philosophie juridique et politique de Hegel d'une part, et l'étude critique de l'histoire des révolutions bourgeoises d'autre part, lui ont permis de fixer définitivement les postulats éthiques de sa future théorie sociale dont la critique de l'économie politique lui fournira les assises scientifiques. Ayant saisi le rôle révolutionnaire de la démocratie et du pouvoir législatif dans la genèse de l'État bourgeois et de son pouvoir gouvernemental, Marx a mis à profit les analyses éclairantes d'un Alexis de Tocqueville et d'un Thomas Hamilton, l'un et l'autre observateurs perspicaces des virtualités révolutionnaires de la démocratie américaine, pour jeter les fondements rationnels d'une utopie anarchiste en tant que finalité consciente du mouvement révolutionnaire de la classe que son maître Saint-Simon avait appelée «la plus nombreuse et la plus pauvre». La critique de l'État l'ayant conduit à envisager la possibilité d'une société libérée de toute autorité politique, il lui fallait désormais entreprendre la critique du système économique qui assurait les bases matérielles de l'État. Quant à la négation éthique de l'argent, elle impliquait également l'analyse de l'économie politique, science de l'enrichissement des uns et de la misère des autres. Plus tard, il qualifiera la recherche qu'il allait commencer d'«anatomie de la société bourgeoise» et c'est en se livrant à ce travail d'anatomiste sociologue qu'il forgera son instrument méthodologique ; puis la redécouverte de la dialectique hégélienne l'aidera à établir le plan de l'«Économie» en ses six «rubriques» ou «Livres» : Capital, Propriété foncière, Travail salarié ; État, Commerce extérieur, Marché mondial (cf.avant-propos de la Critique de l'économie politique,1859). En fait, cette double «triade» des thèmes de recherches correspond aux deux problèmes qu'il se proposait de traiter quatorze ans auparavant dans l'ouvrage contenant la double critique de l'économie et de la politique. Marx a commencé son œuvre par l'analyse critique du mode de production capitaliste, mais il espérait vivre et travailler assez longtemps non seulement pour mener à bien, mais aussi pour entamer, une fois réalisée la première triade de rubriques, la seconde triade que devait inaugurer le Livre sur l'État.La théorie de l'anarchisme aurait ainsi trouvé en Marx son premier promoteur reconnu, sans qu'il soit besoin d'en apporter la preuve indirecte. Le malentendu du siècle qu'est le marxisme, idéologie d'État, est né de cette lacune ; c'est elle qui a permis aux maîtres d'un appareil d'État baptisé socialiste de ranger Marx parmi les adeptes d'un socialisme ou d'un communisme d'État, voire d'un socialisme «autoritaire».
Certes, comme tout enseignement révolutionnaire, celui de Marx n'est pas exempt d'ambiguïtés. C'est en les exploitant avec habileté et en invoquant certaines attitudes personnelles du maître que des disciples peu scrupuleux ont réussi à mettre son œuvre au service de doctrines et d'actions qui en représentent la totale négation, tant par sa vérité fondamentale que par sa finalité ouvertement proclamée. A une époque où tout — théories et valeurs, systèmes et projets — se voit remis en question par plusieurs décennies de régression dans l'ordre des relations humaines, il importe de recueillir l'héritage spirituel d'un auteur qui, conscient des limites de sa recherche, a fait des postulats de l'auto-éducation critique et de l'auto-émancipation révolutionnaire le principe permanent du mouvement ouvrier. Ce n'est pas à une postérité chargée d'écrasantes responsabilités de juger un disparu qui ne peut plus plaider sa propre cause ; en revanche, il nous incombe d'assumer un enseignement tout tourné vers un avenir qui est certes devenu notre présent catastrophique, mais qui, pour sa meilleure part, reste encore à créer.

II
Redisons-le : le «Livre» sur l'État prévu dans le plan de l'Économie,mais resté non écrit, ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l'État, la société anarchiste. Sans être directement destinés à cet ouvrage, les matériaux et travaux préparés ou publiés par Marx au cours de son activité littéraire permettent à la fois d'avancer cette hypothèse concernant la substance de l'ouvrage projeté et d'en déterminer la structure générale. Si la première triade de rubriques se confondait avec la critique de l'économie politique, la seconde triade devait, pour l'essentiel, exposer la critique de la politique. Faisant suite à la critique du capital, la critique de l'État devait établir le déterminisme de l'évolution politique de la société moderne, tout comme le propos du Capital(suivi des Livres sur la «Propriété foncière» et le «Travail salarié») était de «révéler la loi économique du mouvement de la société moderne» (cf.préface du Capital,1867). Et de même que l'on trouve dans les écrits, publiés et inédits, antérieurs à la Critique de l'économie politique(1869), les principes et les postulats dont Marx s'est inspiré pour fonder les thèses et les normes qui l'auraient guidé pour développer la critique du capital, de même on peut y dégager les thèses et les normes qui l'auraient guidé pour développer la critique de l'État. Toutefois, il serait faux de supposer que la pensée de Marx sur la politique était alors définitivement fixée, n'autorisant aucune modification dans le détail, ou fermée à tout enrichissement théorique. Bien au contraire, si le problème de l'État n'a jamais cessé de le hanter, ce n'est pas seulement parce qu'il lui a fallu tenir l'engagement moral de terminer son œuvre maîtresse ; c'est surtout parce que sa participation à l'Internationale ouvrière depuis septembre 1864, ses affrontements polémiques au sein de cet organisme et les événements politiques, particulièrement la rivalité hégémonique entre la France et la Prusse d'une part, la Russie et l'Autriche d'autre part, l'ont constamment tenu en haleine. L'Europe des traités de Vienne n'était alors plus qu'une fiction, alors que deux grands phénomènes sociaux avaient fait leur apparition sur la scène historique : les mouvements de libération nationale et le mouvement ouvrier. Difficiles à concilier d'un point de vue purement conceptuel, le combat des nations et la lutte de classes devaient poser à Marx et Engels des problèmes de décision théorique dont la solution ne pouvait manquer de les mettre en contradiction avec leurs propres principes révolutionnaires. Engels s'était fait une spécialité de différencier les peuples et les nations selon qu'ils pouvaient ou ne pouvaient pas revendiquer à ses yeux le droit historique à l'existence nationale. Leur sens des réalités historiques empêchait les deux amis de suivre Proudhon dans la voie d'un fédéralisme qui, dans la situation de l'époque, devait leur paraître à la fois une pure abstraction et une utopie impure ; mais le risque était grand de tomber dans un nationalisme peu compatible avec l'universalisme supposé du prolétariat moderne.
Si, par ses aspirations fédéralistes, Proudhon semble être plus proche que Marx d'une position anarchiste, le tableau se nuance lorsqu'on considère sa conception globale des réformes devant mener à l'abolition du capital et de l'État. L'éloge presque hyperbolique dont Proudhon est l'objet dans La Sainte Famille(1845) ne doit pas nous tromper ; dès ce moment la divergence théorique entre les deux penseurs était profonde, cet éloge n'étant concédé au socialiste français qu'avec une réserve d'une immense portée : la critique proudhonienne de la propriété est immanente au système économique bourgeois ; pour valable qu'elle soit, elle ne remet pas en question fondamentalement les rapports sociaux de production du système critiqué. Bien au contraire, dans la doctrine proudhonienne, les catégories économiques, expressions théoriques des institutions du captal, sont toutes conservées de manière systématique. Le mérite de Proudhon est d'avoir dévoilé les contradictions inhérentes à la science économique et d'avoir démontré l'immoralité de la morale et du droit bourgeois ; sa faiblesse, c'est d'avoir accepté les catégories et les institutions de l'économie capitaliste et d'avoir respecté, dans son programme de remèdes et de réformes, tous les instruments de domination de la classe bourgeoise et de son pouvoir politique : salaire, crédit, banque, échange, prix, valeur, profit, intérêt, impôt, concurrence, monopole. Ayant su appliquer la dialectique de la négation dans l'analyse de l'évolution du droit et des systèmes juridiques, il s'est arrêté à mi-chemin, en s'abstenant d'étendre sa méthode critique de la négation à l'économie capitaliste. Proudhon a rendu cette critique possible, mais c'est Marx qui fondera cette nouvelle méthode critique et tentera d'en faire un instrument de combat dans la lutte du travail contre le capital et son État.
Proudhon s'est fait le critique de l'économie et du droit bourgeois au nom de la morale bourgeoise ; Marx se fera le critique du mode de production capitaliste au nom de l'éthique prolétarienne, dont les critères de jugement sont empruntés à une tout autre vision de la société humaine. Il suffit pour cela de poursuivre dans toute sa rigueur logique et jusqu'à ses dernières conséquences le principe proudhonien — ou mieux, hégélien — de la négation ; la Justice dont Proudhon rêve ne sera réalisée que par la négation de la justice, tout comme la philosophie ne pourra être réalisée que par la négation de la philosophie, c'est-à-dire par une révolution sociale qui permettra enfin à l'humanité de devenir sociale et à la société de devenir humaine. Ce sera la fin de la préhistoire de l'humanité et le commencement de la vie individuelle, l'apparition de l'homme pleinement épanoui, aux facultés universelles, la venue de l'homme total. A la morale réaliste de Proudhon, cherchant à sauver le «bon côté» des institutions bourgeoises, Marx oppose l'éthique d'une utopie dont les exigences sont à la mesure des possibilités offertes par une science et une technique suffisamment développées pour subvenir aux besoins de l'espèce. A un anarchisme tout aussi respectueux de la pluralité des classes et des catégories sociales que favorable à la division du travail et hostile à l'associationnisme prôné par les utopistes, Marx oppose un anarchisme négateur des classes sociales et de la division du travail, un communisme qui reprend à son compte tout ce qui, dans le communisme utopique, pourrait être réalisé par un prolétariat conscient de son rôle émancipateur et maître des forces productives. Et pourtant, en dépit de ces voies divergentes — en particulier, comme nous le verrons, d'une appréciation différente des moyens politiques — les deux types d'anarchisme se réclament d'une finalité commune, celle que le Manifeste communistea définie en ces termes :
«L'ancienne société bourgeoise avec ses classes et ses antagonismes de classes fait place à une association où le libre développement de chacun est la condition du libre épanouissement de chacun.»

III
Marx s'est refusé à inventer des recettes pour les marmites de l'avenir, mais il a fait mieux que cela — ou pis ; il a voulu démontrer qu'une nécessité historique, telle une fatalité aveugle — entraînait l'humanité vers une situation de crise où il lui faudrait affronter un dilemme décisif : être anéantie par ses propres inventions techniques ou survivre grâce à un sursaut de conscience la rendant capable de rompre avec toutes les formes d'aliénation et d'asservissement qui ont marqué les phases de son histoire. Seul ce dilemme est fatal, le choix de l'issue étant laissé à la classe sociale qui a toutes les raisons de refuser l'ordre existant et pour réaliser un mode d'existence profondément différent de l'ancien. Virtuellement, le prolétariat moderne est la force matérielle et morale apte à assumer cette tâche salvatrice de portée universelle. Toutefois, cette force virtuelle ne pourra devenir réelle que lorsque le temps de la bourgeoisie sera accompli, car elle aussi remplit une mission historique ; si elle n'en est pas toujours consciente, ses idéologues se chargent de lui rappeler son rôle civilisateur. En créant le monde à son image, la bourgeoisie des pays industriellement développés embourgeoise et prolétarise les sociétés qui tombent progressivement sous son emprise politique et économique. Vus sous l'angle des intérêts prolétariens, ses instruments de conquête, le capital et l'État, sont autant de moyens d'asservissement et d'oppression. Lorsque les rapports de production capitalistes et partant les États capitalistes seront effectivement établis à l'échelle mondiale, les contradictions internes du marché mondial révéleront les limites de l'accumulation capitaliste et provoqueront cet état de crise permanente qui mettra en péril les assises mêmes des sociétés asservies et menacera jusqu'à la survie pure et simple de l'espèce humaine. L'heure de la révolution prolétarienne sonnera sur toute la terre...
Une extrapolation à peine audacieuse nous a suffi pour tirer l'ultime conséquence de la méthode dialectique employée par Marx en vue de révéler la loi économique du mouvement de la société moderne. Nous pourrions étayer cet aperçu abstrait par des références textuelles en partant des remarques méthodologiques que l'on peut glaner dans maints écrits de Marx datant de diverses époques. Il n'en est pas moins vrai que l'hypothèse la plus fréquente que Marx nous offre dans ses travaux politiques est celle de la révolution prolétarienne dans les pays ayant connu une longue période de civilisation bourgeoise et d'économie capitaliste ; elle doit marquer le début d'un processus de développement englobant peu à peu le reste du monde, l'accélération du progrès historique étant assurée par osmose révolutionnaire. Quelle que soit l'hypothèse envisagée, un fait est certain : il n'y a pas de place, dans la théorie sociale de Marx, pour une troisième voie révolutionnaire, celle de pays qui, privés de l'expérience historique du capitalisme développé et de la démocratie bourgeoise, montreraient aux pays ayant un long passé capitaliste et bourgeois le chemin de la révolution prolétarienne.
Nous rappelons, avec une insistance toute particulière, ces vérités élémentaires de la conception dite matérialiste de l'histoire, parce que la mythologie marxiste née avec la révolution russe de 1917 a réussi à imposer aux esprits peu informés — et ils sont légion — une tout autre image de ce processus révolutionnaire : l'humanité serait partagée entre deux systèmes d'économie et de politique, le monde capitaliste dominé par les pays industriellement développés et le monde socialiste dont le modèle, l'URSS, a accédé au rang de deuxième puissance mondiale, par suite d'une révolution «prolétarienne». En fait, l'industrialisation du pays est due à la création et à l'exploitation d'un immense prolétariat et non au triomphe et à l'abolition de celui-ci. La fiction d'une «dictature du prolétariat» fait partie de l'arsenal des idées imposées par les nouveaux maîtres dans l'intérêt de leur propre puissance ; plusieurs décennies de barbarie nationaliste et militaire à l'échelle du monde font comprendre le désarroi mental d'une intelligentsia universelle victime du mythe dit «Octobre socialiste».
Ne pouvant ici approfondir ce débat, nous nous bornons à préciser notre propos sous la forme d'une alternative : ou bien la théorie matérialiste du développement social possède quelque validité scientifique — ce dont Marx lui-même était naturellement persuadé — et dans ce cas le monde «socialiste» est un mythe ; ou bien le monde socialiste existe réellement, et c'est l'invalidation totale et définitive de cette théorie. Dans la première hypothèse, le mythe du monde socialiste peut s'expliquer parfaitement : il s'agirait du fruit d'une campagne idéologique habilement menée par le «premier État ouvrier» en vue de dissimuler sa vraie nature ; dans la seconde, la théorie matérialiste du devenir-socialiste-du-monde se verrait certes démentie, mais les exigences éthiques et utopiques de l'enseignement marxien se seraient trouvées réalisées ; autrement dit, réfuté par l'histoire comme homme de science, Marx aurait triomphé comme révolutionnaire.
Le mythe du «socialisme réalisé» a été fabriqué en vue de justifier moralement un des plus puissants modèles de société de domination et d'exploitation que l'histoire ait connus. Le problème de la nature de cette société a réussi à dérouter complètement les esprits les plus avertis des théories, doctrines et notions qui forment dans leur ensemble le patrimoine intellectuel du socialisme, du communisme et de l'anarchisme ; mais de ces trois écoles — ou courants — du mouvement d'idées qui vise à une mutation profonde de la société humaine, l'anarchisme a le moins souffert de cette perversion : n'ayant pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire, il a pu se préserver de la corruption politique et idéologique dont les deux autres écoles de pensée ont été frappées. Issu de rêves et de nostalgies tout autant que de refus et de révolte, il s'est constitué en tant que critique radicale du principe d'autorité sous tous ses déguisements, et c'est surtout comme telle qu'il a été absorbé par la théorie matérialiste de l'histoire. Celle-ci est essentiellement une pensée de l'évolution historique de l'humanité passant par étapes progressives d'un état permanent d'antagonismes sociaux à un mode d'existence fait d'harmonie sociale et d'épanouissement individuel. Or, tout autant que la critique sociale transmise par l'utopie anarchiste, la finalité commune aux doctrines radicales et révolutionnaires d'avant Marx est devenue partie intégrante du communisme anarchiste de ce dernier. Avec Marx, l'anarchisme utopique s'enrichit d'une dimension nouvelle, celle de la compréhension dialectique du mouvement ouvrier perçu comme autolibération éthique englobant l'humanité tout entière. Il était inévitable que la tension intellectuelle provoquée par l'élément dialectique dans une théorie à prétentions scientifiques, voire naturalistes, fût à l'origine d'une ambiguïté fondamentale dont l'enseignement et l'activité de Marx sont indélébilement marqués. Militant autant qu'homme de théorie, Marx n'a pas toujours cherché dans son activité politique à harmoniser les fins et les moyens du communisme anarchiste. Mais pour avoir parfois failli en tant que militant, Marx ne cesse pas pour autant d'être le théoricien de l'anarchisme. On est donc en droit d'appliquer à sa propre théorie la thèse éthique qu'il a formulée à propos du matérialisme de Feuerbach (1845) :
«La question de savoir si la pensée humaine peut prétendre à une vérité objective n'est pas une question relevant de la théorie, mais une question pratique. C'est dans la pratique que l'homme doit démontrer la vérité, c'est-à-dire la réalité et la puissance, l'au-deçà de sa pensée.»

IV
La négation de l'État et du capitalisme par la classe sociale la plus nombreuse et la plus misérable apparaît chez Marx comme un impératif éthique avant d'être démontrée dialectiquement comme une nécessité historique. Sa première démarche, en procédant à une évaluation critique des résultats de la Révolution française, équivaut à un choix décisif, celui du but que, selon lui, tout homme devrait s'efforcer d'atteindre ; et ce but, c'est précisément l'émancipation humaine en tant que dépassement de l'émancipation politique. L'État politique le plus libre — dont seuls les États-Unis d'Amérique fournissent un exemple — rend l'homme esclave, car il s'interpose en médiateur entre l'homme et sa liberté, tel le Christ que l'homme religieux charge de sa propre divinité. Politiquement émancipé, l'homme n'en participe pas moins à une souveraineté imaginaire ; être souverain jouissant des droits de l'homme, il mène une double existence, celle de citoyen membre de la communauté politique et celle de particulier membre de la société bourgeoise ; celle d'être céleste et celle d'être profane. Citoyen, il est libre et souverain dans les cieux de la politique, ce royaume universel de l'égalité ; individu, il est ravalé et se dégrade lui-même dans la vie réelle, la vie bourgeoise, au rang de moyen pour son prochain ; il est alors le jouet de puissances étrangères, matérielles et morales, telles les institutions de la propriété privée, de la culture, de la religion, etc. La société bourgeoise séparée de l'État politique est la sphère de l'égoïsme, de la guerre de tous contre tous, de la séparation de l'homme d'avec l'homme. Ce n'est pas en lui assurant la liberté religieuse que la démocratie politique a libéré l'homme de la religion ; pas plus qu'elle ne le libère de la propriété en lui garantissant le droit de propriété ; de même elle maintient l'esclavage et l'égoïsme du métier en accordant à tous la liberté du métier. Car la société bourgeoise, c'est le monde du trafic et du lucre, le règne de l'argent, puissance universelle qui s'est asservi la politique, donc l'État.
Telle est, sommairement présentée, la thèse initiale de Marx : critique de l'État et du capital, elle relève d'une pensée anarchiste plutôt que d'un quelconque socialisme ou communisme. Elle n'a encore rien de scientifique, mais elle se réclame et se nourrit implicitement d'une conception éthique du destin humain en posant l'exigence d'un accomplissement dans l'ordre du temps historique. C'est pourquoi, sans se limiter à la critique de l'émancipation politique — qui réduit l'homme à l'état de monade égoïste et de citoyen abstrait — elle définit et la fin qu'il convient d'atteindre et le moyen pour la réaliser :
«C'est seulement lorsque l'homme individuel, être réel, aura récupéré le citoyen abstrait et sera devenu en tant qu'individu un être socialdans sa vie empirique, dans son activité individuelle, dans ses rapports individuels ; ce n'est que lorsque l'homme aura reconnu et organisé ses "forces propres" comme des forces sociales et que, de ce fait, il ne détachera plus de lui-même le pouvoir social sous la forme du pouvoir politique—, c'est alors seulement que sera accomplie l'émancipation humaine» (A propos de la question juive,1844.)
C'est en partant du Contrat socialde Rousseau, théoricien du citoyen abstrait et précurseur de Hegel, que Marx a trouvé sa propre voie. Après n'avoir refusé qu'un aspect de l'aliénation politique prônée par les deux penseurs, il en est arrivé à la vision d'une émancipation humaine et sociale qui rétablirait l'individu dans l'intégralité de ses facultés et dans la totalité de son être. Refus partiel, car en tant que donnée historique cette étape ne peut disparaître ou être abolie par un acte de volonté. L'émancipation politique est un «grand progrès», elle est même la dernière forme de l'émancipation humaine à l'intérieurde l'ordre établi, et c'est comme telle qu'elle pourrait servir de moyen pour bouleverser cet ordre et inaugurer l'étape de la véritable émancipation humaine. Dialectiquement antinomiques, la fin et le moyen s'accordent éthiquement dans la conscience du prolétariat moderne, qui devient ainsi le porteur et le sujet historique de la révolution. Classe qui concentre toutes les tares de la société et qui en incarne le crime notoire, le prolétariat possède un caractère universel par suite de sa misère universelle. Il ne peut s'émanciper sans émanciper toutes les sphères de la société, et c'est en réalisant les postulats de cette éthique émancipatrice qu'il s'abolit en tant que prolétariat.Là où Marx invoque la philosophie comme «tête» et arme intellectuelle de l'émancipation humaine dont le prolétariat serait le «cœur», nous préférons parler d'éthique, signifiant par là qu'il ne s'agit pas de spéculation métaphysique, mais d'un problème d'existence : il importe de changer le monde en lui donnant visage humain, et non d'en interpréter la caricature. Aucune philosophie spéculative n'offre à l'homme de solution à ses problèmes d'existence, si bien qu'en élevant la révolution au rang d'impératif catégorique Marx raisonne en fonction d'une éthique normative et non par référence à une philosophie de l'histoire ou à une théorie sociologique. Une seule science devait alors éveiller l'attention de Marx qui ne pouvait ni ne voulait se limiter à la pure exigence éthique d'une régénération des hommes et des sociétés : la science de la production des moyens d'existence selon la loi du capital.
L'étude de l'économie politique fut donc entreprise par Marx comme moyen de lutter pour la cause à laquelle il consacrera désormais tous les instants de son existence de «bourgeois» déclassé. Ce qui n'avait été jusqu'alors qu'une intuition visionnaire et un choix éthique deviendra théorie du développement économique et recherche des déterminisme sociaux. Mais ce sera également participation active au mouvement social appelé à mettre en pratique les impératifs et les normes découlant des conditions d'existence du prolétariat industriel. La théorie d'une société sans État, sans classes, sans moyen d'échange monétaire, sans terreurs religieuses et intellectuelles implique une conception critique du mode de production capitaliste tout comme l'analyse révélatrice du processus d'évolution devant aboutir par étapes successives aux types de société communiste et anarchiste. Marx écrira plus tard :
«Lors même qu'une société est arrivée à découvrir la trace de la loi naturelle qui préside à son mouvement [...] elle ne peut ni dépasser d'un saut ni abolir par décret les phases de son développement naturel ; mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de son enfantement» (Le Capital,I, préface, 1867).
En somme, Marx s'appliquera à démontrer scientifiquement ce dont il était déjà persuadé intuitivement et ce qui lui paraissait éthiquement nécessaire. Et c'est dès la première ébauche d'une critique de l'économie politique qu'il abordera l'analyse du capital d'un point de vue sociologique, comme pouvoir de commandement sur le travail et ses produits, le capitaliste possédant cette puissance non en vertu de ses qualités personnelles ou humaines, mais en tant que propriétaire du capital. Le salariat est un esclavage, et tout relèvement autoritaire du salaire ne sera qu'une meilleure rémunération d'esclaves.
«L'égalité du salaire elle-même, telle que Proudhon la réclame, ne fait que généraliser le rapport de l'ouvrier de notre temps à son travail, en en faisant le rapport de tous les hommes au travail. La société est alors conçue comme un capitaliste abstrait» (Ébauche...,1844, «Économie», II, p. 68).
Esclavage économique et servitude politique vont de pair. L'émancipation politique, la reconnaissance des droits de l'homme par l'État moderne ont la même signification que la reconnaissance de l'esclavage par l'État antique (La Sainte Famille,1845). Esclave d'un métier salarié, l'ouvrier l'est aussi de son propre besoin égoïste comme du besoin étranger. La condition humaine n'échappe pas davantage à la servitude politique dans l'État démocratique représentatif que dans la monarchie constitutionnelle. «Dans le monde moderne, chacun est à la fois membre de l'esclavage et de la communauté», bien qu'en apparence la servitude de la société bourgeoise soit le maximum de liberté (Ibid.).Généralement considérées comme garantes de la liberté individuelle, propriété, industrie, religion sont en fait des institutions qui consacrent cet état de servitude. Robespierre, Saint-just et leurs partisans ont succombé parce qu'ils ont confondu la société antique fondée sur l'esclavage réel avec l'État représentatif moderne qui repose sur l'esclavage émancipé, la société bourgeoise avec sa concurrence universelle, ses intérêts privés déchaînés, son individualisme aliéné. Et tout en comprenant parfaitement la nature de l'État moderne et de la société bourgeoise, Napoléon s'est plu à considérer l'État comme une fin en soi et la vie bourgeoise comme l'instrument de ses ambitions politiques. Pour satisfaire l'égoïsme de la nation française, il a institué la guerre permanente à la place de la révolution permanente. Sa défaite consacre la victoire de la bourgeoisie libérale qui finit par réaliser en 1830 ses rêves de 1789 : elle fait de l'État représentatif constitutionnel l'expression officielle de son pouvoir exclusif et de ses intérêts particuliers.Le problème du bonapartisme n'a pas cessé de préoccuper Marx, observateur permanent de la société française dans son évolution politique tout autant que dans son développement économique. Il était persuadé que la Révolution française constituait la période classique de l'esprit politique et que la tradition bonapartiste était pour ainsi dire une constante de la politique intérieure et extérieure de la France. Aussi en est-il venu à ébaucher une théorie du césarisme moderne qui, si elle semble contredire en partie les principes méthodologiques de sa théorie de l'État, ne modifie pas sa vision anarchiste initiale. Car c'est au moment même où il s'apprêtait à poser les fondements de son interprétation matérialiste de l'histoire qu'il a formulé cette conception de l'État qui le classe parmi les tenants de l'anarchisme le plus radical.
«L'existence de l'État et l'existence de la servitude sont inséparables. [...] Plus l'État est puissant, plus un pays est, de ce fait, politique, moins il est disposé à chercher dans le principe de l'État, donc dans l'organisation actuelle de la société dont l'État est lui-même l'expression active, consciente et officielle, la raison de ses maux sociaux [...]» (Vorwärts,1844).
L'exemple de la Révolution française lui semblait alors suffisamment probant pour lui faire énoncer une thèse qui ne correspond que partiellement à la sociologie politique qu'il exposera bientôt dans L'Idéologie allemande,mais que l'on retrouvera bien plus tard dans ses réflexions sur le second Empire et sur la Commune de 1871 :
«Loin de voir dans le principe de l'État la source des maux sociaux, les héros de la Révolution française voient au contraire dans les tares sociales la source des maux politiques. C'est ainsi que Robespierre ne voit dans la grande pauvreté et dans la grande richesse qu'un obstacle à la démocratie pure.Il désire donc établir une frugalité spartiate générale. Le principe de la politique, c'est la volonté» (Ibid.).
Lorsque vingt-sept ans plus tard Marx retournera, à propos de la Commune de Paris, aux origines historiques de l'absolutisme politique représenté par l'État bonapartiste, il verra dans l'œuvre centralisatrice de la Révolution française la continuation des traditions monarchistes :
«L'appareil d'État centralisé qui, tel un boa constrictor, enserre avec ses organes militaires bureaucratiques, ecclésiastiques et judiciaires, omniprésents et compliqués, le corps vivant de la société bourgeoise, fut d'abord forgé au temps de la monarchie absolue comme une arme de la société moderne naissante dans sa lutte émancipatrice contre le féodalisme. [...] La première Révolution française, dont la tâche était de fonder l'unité nationale (...) fut donc forcée de développer l'œuvre commencée par la monarchie absolue, à savoir la centralisation et l'organisation du pouvoir d'État, d'en étendre la sphère et les attributs, d'en multiplier les instruments, d'en accroître l'indépendance et l'emprise surnaturelle sur la société réelle [...] Le moindre intérêt individuel issu de relations entre les groupes sociaux fut séparé de la société elle-même ; rendu indépendant sous la forme de l'intérêt d'État dont la défense est confiée à des prêtres d'État remplissant des fonctions hiérarchiques bien déterminées (Adresse sur la Commune,brouillon, 1871).
Cette dénonciation passionnée du pouvoir d'État résume en quelque sorte tout l'effort d'étude et de réflexion critique accompli par Marx dans ce domaine, depuis l'affrontement avec la philosophie morale et politique de Hegel, en passant par la période d'élaboration de la théorie matérialiste de l'histoire et les quinze années de journalisme libre et professionnel, sans oublier l'intense activité au sein de l'Internationale ouvrière. La Commune semble avoir été pour Marx l'occasion de donner le dernier état de sa pensée sur le problème auquel il avait réservé un des six livres de son «Économie» et de tracer ne fut-ce que les contours de cette libre association des hommes libres dont le Manifeste communisteavait annoncé l'avènement.
«La Commune ne fut pas une révolution contre une forme quelconque de pouvoir d'État, légitime, constitutionnelle, républicaine ou impériale. Elle fut une révolution contre l'Étatcomme tel, contre cet avorton monstrueux de la société ; elle fut la résurrection de l'authentique vie sociale du peuple, réalisée par le peuple» (Ibid).

V
Comparant le mode d'émancipation des serfs sous le régime féodal à celui des travailleurs modernes, Marx notait qu'à la différence des prolétaires, les serfs devaient développer librement les conditions d'existence offertes et ne pouvaient, de ce fait, que parvenir au «travail libre» ; en revanche, les prolétaires devaient, pour s'affirmer individuellement, abolir leur propre condition de vie ; celle-ci étant identique à celle de l'ensemble de la société, il ne restait qu'à supprimer le travail salarié. Et il ajoutait cette phrase qui lui servira désormais de leitmotiv tant dans son activité littéraire que dans son action de communiste militant :
«[Les prolétaires] se trouvent donc en opposition directe à la forme dans laquelle les individus de la société ont pu jusqu'ici se donner une expression d'ensemble, à savoir l'État : ils doivent renverser l'État pour réaliser leur personnalité» (L'Idéologie allemande,1846).
Cette formule, plus proche de l'anarchisme de Bakounine que de celui de Proudhon, n'est pas le fruit d'un moment d'irréflexion passionnelle ni un geste de politicien haranguant une assemblée d'ouvriers. Elle est la conclusion logique, en guise de postulat révolutionnaire, de tout un développement théorique tendant à démontrer la «nécessité historique» de la commune anarchiste. C'est dire que l'avènement de la «société humaine» s'inscrit, selon la théorie marxienne, dans un long processus historique. Finalement, une classe sociale surgit qui constitue l'immense majorité de la population des sociétés industrielles et qui peut comme telle assumer une tâche révolutionnaire créatrice. Et c'est pour démontrer la logique de ce développement que Marx a cherché à établir un lien de causalité entre les progrès scientifiques — surtout celui des sciences naturelles — et les institutions politiques et juridiques d'une part et le comportement des classes sociales antagonistes d'autre part. Contrairement à Engels, Marx ne pensait pas que la transformation révolutionnaire de l'avenir se ferait à la manière des révolutions du passé, tel un cataclysme naturel qui broie hommes, choses et consciences. Avec l'avènement du travailleur moderne, l'espèce humaine commençait le cycle de sa vraie histoire ; elle entrait dans la voie de la raison et devenait capable de réaliser ses rêves et de se donner un destin à la mesure de ses facultés créatrices. Les conquêtes de la science et de la technologie rendaient possible une telle issue, mais le prolétariat devait intervenir pour que la bourgeoisie et son capital ne changent pas cette évolution en marche à l'abîme.
«Les triomphes de la science semblent achetés au prix d'un avilissement moral. A mesure que l'humanité dompte la nature, l'homme semble devenir la proie de son prochain et de sa propre infamie» (Discours devant les chartistes, 1856).
La révolution prolétarienne n'aura donc rien d'une aventure politique ; ce sera une entreprise universelle, menée de concert par l'immense majorité des membres de la société ayant pris conscience de la nécessité et de la possibilité d'une régénération totale de l'humanité. L'histoire étant devenue mondiale, la menace d'asservissement par le capital et son marché s'étend à toute la terre ; par contrecoup doivent apparaître une conscience et une volonté de masse toutes tendues vers un changement profond et universel des relations humaines et des institutions sociales. Dès lors que le danger d'une barbarie aux dimensions planétaires menace la survie des hommes, les rêves et les utopies communistes et anarchistes représentent la source spirituelle des projets rationnels et des réformes pratiques susceptibles de rendre à l'espèce humaine le goût de la vie selon les normes d'une raison et d'une imagination également tournées vers le renouveau du destin humain.On ne saute pas du règne de la nécessité dans le règne de la liberté, comme Engels le pensait, et il ne peut y avoir de transition directe du capitalisme à l'anarchisme. La barbarie économique et sociale instaurée par le mode de production capitaliste ne pourra pas disparaître à la suite d'une révolution politique préparée, organisée et dirigée par une élite de révolutionnaires professionnels prétendant agir et penser au nom et au profit de la majorité des exploités et des aliénés. Constitué en classe et en parti dans les conditions de la démocratie bourgeoise, le prolétariat se libère lui-même en luttant pour conquérir cette démocratie ; il fait du suffrage universel, hier encore «instrument de duperie», un moyen d'émancipation. Une classe qui constitue l'immense majorité d'une société moderne ne s'aliène politiquement que pour triompher de la politique et ne conquiert le pouvoir d'État que pour l'utiliser contre la minorité anciennement dominante. La conquête du pouvoir politique est un acte «bourgeois» par nature ; il ne se change en action prolétarienne que par la finalité révolutionnaire que lui confèrent les auteurs de ce bouleversement. Tel est le sens de cette période historique que Marx n'a pas craint de baptiser «dictature du prolétariat», précisément pour bien marquer la différence avec la dictature exercée par une élite, la dictature au sens jacobin du terme. Certes, en s'attribuant le mérite d'avoir découvert le secret du développement historique des modes de production et de domination, Marx ne pouvait imaginer que son enseignement serait usurpé par des révolutionnaires professionnels et autres hommes politiques s'octroyant le droit de personnifier la dictature du prolétariat. En fait, il n'envisageait cette forme de transition sociale que pour des pays dont le prolétariat aurait su profiter de la période de démocratie bourgeoise pour créer ses propres institutions et se constituer en classe dominante de la société. Comparée aux nombreux siècles de violence et de corruption qu'il a fallu au capitalisme pour dominer l'univers, la durée du processus de transition devant aboutir à la société anarchiste serait d'autant plus courte et connaîtrait d'autant moins de violence que l'accumulation du capital et la concentration du pouvoir étatique opposeraient un prolétariat de masse à une bourgeoise numériquement faible.
«Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il aura naturellement fallu plus de temps, d'efforts et de peines que n'en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. Là il s'agissait de l'expropriation de la masse par quelques usurpateurs ; ici, il s'agit de l'expropriation que quelques usurpateurs par la masse» (Le Capital,I, «Économie», I, p. 1240).

Marx n'a pas élaboré dans tous ses détails une théorie de la transition, et l'on constate des différences notables entre les diverses ébauches théoriques et pratiques disséminées dans toute son œuvre. Néanmoins, à travers ces différences, voire ces affirmations contradictoires, un principe de base demeure intact et constant au point de permettre la reconstitution cohérente d'une telle théorie. Et c'est peut-être sur ce point que le mythe de la fondation du «marxisme» par Marx et Engels se révèle dans toute sa nocivité. Alors que le premier faisait du postulat de l'auto-activité prolétarienne le critère de toute véritable action de classe et de toute véritable conquête politique, le second a fini, surtout après la disparition de son ami, par disjoindre les deux éléments de formation du mouvement ouvrier, l'action de classe — laSelbsttätigkeit— du prolétariat d'une part et la politique de parti d'autre part. Marx pensait que, plus que tout acte politique isolé, l'auto-éducation communiste et anarchiste était partie intégrante de l'activité révolutionnaire des ouvriers : c'était à eux qu'il incombait de se rendre aptes à la conquête et à l'exercice du pouvoir politique en tant que moyen de résistance contre les tentatives de la bourgeoisie pour reconquérir et récupérer son pouvoir. Le prolétariat doit temporairement et consciemment se constituer en force matérielle pour défendre son droit et son projet de transformer la société en réalisant progressivement la communauté humaine. C'est en luttant pour s'affirmer comme force d'abolition et de création que la classe ouvrière — qui est, «de tous les instruments de production le plus grand pouvoir productif» — assume le projet dialectique d'une négation créatrice ; elle prend le risque de l'aliénation politique en vue de rendre la politique superflue. Semblable projet n'a rien de commun avec la passion destructrice d'un Bakounine ni avec l'apocalypse anarchiste d'un Cœurderoy. L'esthétisme révolutionnaire n'avait pas sa place dans ce projet politique calculé pour faire triompher la suprématie a suprématie virtuelle des masses opprimées et exploitées. L'Internationale ouvrière pouvait, aux yeux de Marx, devenir cette organisation de combat combinant la puissance du nombre et l'esprit révolutionnaire que l'anarchisme proudhonien concevait d'une manière tout autre. En se joignant à l'AIT, Marx n'avait pas abandonné la position prise contre Proudhon en 1847, quand il s'agissait de définir un anarchisme antipolitique réalisable par un mouvement politique :
«Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe se résumant dans un nouveau pouvoir politique ? Non ! [...] Dans le cours de son développement, la classe laborieuse substituera à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile. En attendant, l'antagonisme entre prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. [...] Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps. Ce n'est que dans un ordre des choses où il n'y aura plus de classes et d'antagonismes de classes que les évolutions socialescesseront d'être des révolutions politiques.[...]» (Anti-Proudhon,1847).
Le propos de Marx est ici d'un réalisme à l'épreuve de toute interprétation idéaliste. Ce discours au futur, il faut évidemment l'entendre comme l'annonce d'un projet normatif engageant les travailleurs à se conduire en révolutionnaires tout en luttant politiquement. «La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n'est rien du tout» (lettre à J.B. Schweitzer, 1865). C'est le langage d'un penseur dont la dialectique rigoureuse refuse, contrairement à celle d'un Proudhon ou d'un Stirner, d'éblouir par le recours systématique au paradoxe gratuit et à la violence verbale. Et si tout n'est pas et ne peut être réglé dans cette dialectique démonstrative des fins et des moyens, son mérite est du moins d'inciter les victimes du travail aliéné à se comprendre et à s'éduquer elles-mêmes pour tenter ensemble une grande œuvre de création collective. En ce sens, l'appel de Marx demeure actuel, en dépit du marxisme triomphant et même à cause de ce triomphe (1).

Il résulte de ces aperçus que la théorie sociale de Marx se présente expressément comme une tentative d'analyse objective d'un mouvement historique et non comme un code moral ou politique d'une praxis révolutionnaire tendant à réaliser un idéal de vie sociale ; comme révélation d'un processus de développement englobant choses et individus et non comme somme de normes à l'usage de partis et d'élites aspirant au pouvoir. toutefois, ce n'est là que l'aspect extérieur et avoué de cette théorie qui suit une double trajectoire conceptuelle dont l'une possède une orientation rigoureusement déterministe et l'autre se dirige librement vers l'objectif imaginaire d'une société anarchiste.
«Ce n'est pas dans le passé, mais uniquement dans l'avenir que la Révolution sociale du XIXe siècle pourra trouver la source de sa poésie. Elle ne pourra commencer par elle-même avant de s'être libérée de toute croyance superstitieuse dans le passé» (Dix-huit Brumaire,1852).
Le passé, c'est la nécessité irrémédiable, et l'observateur armé de tous les instruments d'analyse est en mesure d'expliquer l'enchaînement des phénomènes aperçus. Mais s'il est vain d'espérer l'accomplissement de tous les rêves que l'humanité, à travers ses prophètes et ses visionnaires, a pu nourrir, l'avenir pourrait du moins apporter aux hommes la fin des institutions qui ont réduit leur vie à un état permanent de servitude dans tous les domaines sociaux. Tel est, rapidement esquissé, le lien entre la théorie et l'utopie dans l'enseignement de Marx qui s'est formellement proclamé «anarchiste» lorsqu'il écrivait :
«Tous les socialistes entendent par anarchiececi : le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l'État [...] disparaît et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives» (Les Prétendues Scissions dans l'Internationale,1872).
1973
Maximilien Rubel
(1) Le cadre de cet essai ne permettant pas d'étendre notre démonstration, nous nous bornons à citer trois textes réduisant par avance à néant la légende — bakounienne et léniniste — d'un Marx «adorateur de l'État» et «apôtre du communisme d'État», ou identifiant la dictature du prolétariat à la dictature d'un parti, voire d'un homme.a) «Notes en marges d'un livre de Bakounine Étatisme et anarchie»(Genève, 1873, en russe). Principaux thèmes : dictature du prolétariat et maintien de la petite propriété paysanne ; conditions économiques et révolution sociale ; disparition de l'État et transformation des fonctions politiques et fonctions administratives des communes coopératives autogérées.
b) Critique du programme du parti ouvrier allemand(Programme de Gotha), 1875. Principaux thèmes : les deux phases d'évolution de la société communiste fondée sur le mode de production coopérative ; la bourgeoisie, classe révolutionnaire ; action internationale des classes ouvrières ; critique de la «loi d'airain du salaire» ; rôle révolutionnaire des coopératives ouvrières de production ; enseignement primaire libéré de l'influence de la religion et de l'État ; dictature révolutionnaire du prolétariat considérée comme transition politique vers une transformation des fonctions étatiques en fonctions sociales.
c) Commune paysanne et perspectives révolutionnaires en Russie(réponse à Véra Zassoulitch), 1881. Principaux thèmes : la commune rurale, élément de régénération de la société russe ; ambivalence de la commune et influence du milieu historique ; développement de la commune et crise du capitalisme ; émancipation paysanne et exactions fiscales ; influence négative et risques de disparition de la commune ; menacée par l'État et le capital, la commune russe ne sera sauvée que par la révolution russe.
Ces trois documents constituent en quelque sorte la quintessence du livre que Marx pensait écrire sur l'État. Il conviendrait en outre de rappeler ici maint écrit d'Engels sur le thème de l'État, se rattachant directement ou indirectement à la théorie de Marx, sans toutefois qu'il y ait coïncidence absolue entre les deux positions.

MILITANTISME


Organisation des jeunes travailleurs révolutionnaires
LE MILITANTISME
STADE SUPREME DE L'ALIENATION
A la suite du mouvement des occupations de mai 68 on a vu se développer à la gauche du Parti Communiste et de la C.G.T un ensemble de petites organisations qui se réclament du trotskisme, du maoïsme et de l’anarchisme. Malgré le faible pourcentage de travailleurs qui ont rejoint leurs rang, elles prétendent disputer aux organisations traditionnelles le contrôle de la classe ouvrière dont elles se proclament l’avant-garde.Le ridicule de leurs prétentions peut faire rire, mais en rire ne suffit pas. Il faut aller plus loin, comprendre pourquoi le monde moderne produit ces bureaucrates extrémistes, et déchirer le voile de leurs idéologies pour découvrir leur rôle historique véritable. Les révolutionnaires doivent se démarquer le plus possible des organisations gauchistes et montrer que loin de menacer l’ordre du vieux monde l’action de ces groupes ne peut entraîner au mieux que son reconditionnement. Commencer à les critiquer, c’est préparer le terrain au mouvement révolutionnaire qui devra les liquider sous peine d’être liquidé par eux.
La première tentation qui vient à l’esprit est de s’attaquer à leurs idéologies, d’en montrer l’archaïsme ou l’exotisme (de Lénine à Mao) et de mettre en lumière le mépris des masses qui se cache sous leur démagogie. Mais cela deviendrait vite fastidieux si l’on considère qu’il existe une multitude d’organisations et de tendances et qu’elles tiennent toutes à bien affirmer leur petite originalité idéologique. D’autre part cela revient à se placer sur leur terrain. Plus qu’à leurs idées il convient de s’en prendre à l’activité qu’ils déploient au " service de leurs idées " : le MILITANTISME.
Si nous nous en prenons globalement au militantisme ce n’est pas parce que nous nions les différences qui existent entre l’activité des diverses organisations. Mais nous pensons que malgré et même justement à cause de leur importante ces différences ne peuvent bien s’expliquer que si on prend le militantisme à la racine.
Les diverses façons de militer ne sont que des réponses divergentes à une même contradiction fondamentale dont aucune ne détient la solution.
En prenant parti de fonder notre critique sur l’activité du militant nous ne sous estimons pas l’importance du rôle des idées dans le militantisme. Simplement à partir du moment où ces idées sont mises en avant sans êtres reliées à l’activité il importe de savoir ce qu’elles cachent. Nous montrerons le hiatus qu’il y a entre les deux, nous relierons les idées à l’activité et dévoilerons l’impact de l’activité sur les idées : chercher derrière le mensonge la réalité du menteur pour comprendre la réalité du mensonge.
Si la critique et la condamnation du militantisme est une tâche indispensable pour la théorie révolutionnaire, elle ne peut être faite que du "point de vue" de la révolution. Les idéologues bourgeois peuvent traiter les militants de voyous dangereux, d’idéalistes manipulés, leur conseiller d’occuper leur temps à travailler ou à le passer au Club Méditerranée ; ils ne peuvent pas s’attaquer au militantisme en profondeur car cela revient à mettre en lumière la misère de toutes activités que permet la société moderne. Nous ne cachons pas notre parti pris, notre critique ne sera pas "objective et valable de tous les points de vue".
Cette critique du militantisme est inséparable de la construction des organisations révolutionnaires, non seulement parce que les organisations de militants devront être combattues sans relâche, mais aussi parce que la lutte contre la tendance au militantisme devra être menée au sein même des organisations, révolutionnaires. Cela sans doute parce que ces organisations, tout au moins au départ, risquent d’être composées pour une part non négligeable d’anciens militants "repentis", mais aussi parce que le militantisme se base sur l’aliénation de chacun d’entre nous. L’aliénation ne s’élimine pas d’un coup de baguette magique et le militantisme est le piège particulier que le vieux monde tend aux révolutionnaires.
Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi-révolutionnaires, mais des gens qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que 1° nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous même, et que 2° nous condamnons le militant en tant qu’individus et faisons de cette condamnation une affaire de morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : "plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique !"


LE MASOCHISME


 
Faisons l’effort de surmonter l’ennui que secrète naturellement les militants. Ne nous contentons pas de déchiffrer la phraséologie de leurs tracts et de leurs discours. Interrogeons-les sur les raisons qui les ont poussés, eux, personnellement, à militer. Il y n’a pas de question qui puisse embarrasser plus un militant. Au pire ils vont partir dans des baratins interminables sur l’horreur du capitalisme, la misère des enfants du tiers monde, les bombes à fragmentation, la hausse des prix, la répression.... Au mieux ils vont expliquer que ayant pris conscience - ils tiennent beaucoup à cette fameuse "prise de conscience" - de la véritable nature du capitalisme ils ont décidé de lutter pour un monde meilleur, pour le socialisme (le vrai pas l’autre). Enthousiasmés par ces perspectives exaltantes ils n’ont pas résister au désir de se jeter sur la manivelle de la ronéo la plus proche. Essayons d’approfondir la question et portons nos regards non plus sur ce qu’ils disent mais sur ce qu’ils vivent.Il y a une énorme contradiction entre ce qu’ils prétendent désirer et la misère et l’inefficacité de ce qu’ils font.
L’effort auquel ils s’astreignent et la dose d’ennui qu’ils sont capables de supporter ne peuvent laisser aucun doute : ces gens là sont d’abord des masochistes. Non seulement au vu de leur activité on ne peut croire qu’ils puissent désirer sincèrement une vie meilleure, mais encore leur masochisme ne manifeste aucune originalité. Si certains pervers mettent en œuvre une imagination qui ignore la pauvreté des règles du vieux monde, ce n’est pas le cas des militants ! Ils acceptent au sein de leur organisation la hiérarchie et les petits chefs dont ils prétendent vouloir débarrasser la société, et l’énergie qu’ils dépensent se moule spontanément dans la forme du travail. Car le militant fait partie de cette sorte de gens à qui 8 ou 9 heures d’abrutissement quotidien ne suffisent pas.
Lorsque les militants tentent de se justifier ils n’arrivent qu’à étaler leur manque d’imagination. Ils ne peuvent concevoir autre chose, une autre forme d’activité que ce qui existe actuellement. Pour eux, la division entre le sérieux et l’amusant, les moyens et les buts n’est pas liée à une époque déterminée. Ces catégories sont éternelles et indépassables: on ne pourra être heureux plus tard que si on se sacrifie maintenant. Le sacrifice sans récompense de millions de militants ouvriers, des générations de l’époque stalinienne ne fait rien bouger dans leurs petites têtes. Ils ne voient pas que les moyens déterminent les fins et qu’en acceptant de se sacrifier aujourd’hui ils préparent les sacrifices de demain.
On ne peut qu’être frappé par les innombrables ressemblances qui rapprochent militantisme et activité religieuse. On retrouve les mêmes attitudes psychologiques : esprit de sacrifice, mais aussi intransigeance, volonté de convertir, esprit de soumission. Ces ressemblances s’étendent au domaine des rites et des cérémonies : prêches sur le chômage, processions pour le Vietnam, références aux textes sacrés du marxisme - léninisme, culte des emblèmes (drapeaux rouges). Les églises politiques n’ont-elles pas aussi leurs prophètes, leurs grands prêtres, leurs convertis, leurs hérésies, leurs schismes, leurs pratiquants-militants et leurs non-pratiquants-sympathisants ! Mais le militantisme révolutionnaire n’est qu’une parodie de la religion. La richesse, la démence, la démesure des projets religieux lui échappent ; il aspire au sérieux, il veut être raisonnable, il croit pouvoir gagner en échange un paradis ici-bas. Cela ne lui est même pas donné. Jésus Christ ressuscite et monte au ciel. Lénine pourrit sur la Place Rouge.
Si le militant peut être assimilé au croyant en ce qui concerne la candeur de ses illusions, il convient de le considérer tout autrement en ce qui concerne son attitude réelle. Le sacrifice de la carmélite qui s’emprisonne pour prier pour le salut des âmes a des répercussions très limitées sur la réalité sociale. IL en va tout autrement pour le militant. Son sacrifice risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’ensemble de la société.


 
LE DESIR DE LA PROMOTION

 
Le militant parle beaucoup des masses. Son action est centrée sur elles. Ils s’agit de les convaincre, de leur faire " prendre conscience ". Et pourtant le militant est séparé des masses et de leurs possibilités de révolte. Et cela parce qu’il est SEPARÉ DE SES PROPRES DESIRS.Le militant ressent l’absurdité de l’existence que l’on nous impose. En "décidant" de militer, il tente d’apporter une solution à l’écart qui existe entre ses désirs et ce qu’il a réellement la possibilité de vivre. C’est une réaction contre la misère de sa vie. Mais il s’engage dans une voie sans issue.
Bien qu’insatisfait, le militant reste incapable de reconnaître et d’affronter ses désirs. IL EN A HONTE. Cela l’entraîne à remplacer la promotion de ses désirs par le désir de sa promotion. Mais les sentiments de culpabilité qu’il entretient sont tels qu’il ne peut envisager une promotion hiérarchique dans le cadre du système, ou plutôt il est prêt à lutter pour une bonne place si il gagne en même temps la garantie que ce n’est pas pour son propre compte. Son militantisme lui permet de s’élever, de se mettre sur un piédestal, sans que cette promotion apparaisse aux autres et à lui-même pour ce qu’elle est. (Après tout, le pape n’est lui aussi que le serviteur des serviteurs de Dieu !)
Se mettre au service de ses désirs ne revient nullement à se réfugier dans sa coquille et n’a rien à voir avec l’individualisme petit bourgeois. Tout au contraire cela ne peut passer que par la destruction de la carapace d’égoïsme dans laquelle nous enferme la société bourgeoise et le développement d’une véritable solidarité de classe. Le militant qui prétend se mettre au service du prolétariat ("les ouvriers sont nos maîtres" Geismar) ne fait que se mettre au service de l’idée qu’il a des intérêts du prolétariat. Ainsi par un paradoxe qui n’est qu’apparent, en se mettant véritablement au service de soi-même on en revient à aider véritablement les autres et cela sur une base de classe, et en se mettent au service des autres on en vient à protéger une position hiérarchique personnelle.
Militer, ce n’est pas s’accrocher à la transformation de sa vie quotidienne, ce n’est pas se révolter directement contre ce qui opprime, c’est au contraire fuir ce terrain. Or ce terrain est le seul qui soit révolutionnaire pourvu que l’on sache que notre vie de tous les jours est colonisée par le capital et régie par les lois de la production marchande. En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au-dessus des masses. Que ce " au-dessus " prenne des allures " d’avant-gardisme " ou " d’éducationnisme " ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions; il a un rôle à défendre. En période de révolution, quand tous les rôles craquent sous la poussée du désir de vivre sans entrave, le rôle de "révolutionnaire conscient" est celui qui survit le mieux.
En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui-même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. De même que dans le travail il est soumis à un but et à des règles qui lui échappent, il obéit en militant aux "nécessités de l’histoire."
Evidemment , on ne peut pas mettre tous les militants sur le même plan. Tous ne sont pas atteints aussi gravement. On trouve parmi eux quelques naïfs qui, ne sachant comment utiliser leurs loisirs, poussés par la solitude et trompés par la phraséologie révolutionnaire se sont égarés ; ils saisiront le premier prétexte venu pour s’en aller. L’achat de la télévision, la rencontre de l’âme sœur, la nécessité de faire des heures supplémentaires pour payer la voiture déciment les rangs de l’armée des militants !
Les raisons qui poussent à militer ne datent pas d’aujourd’hui. En gros elles sont les mêmes pour les militants syndicalistes, catholiques et révolutionnaires. La réapparition d’un militantisme révolutionnaire de masse est liée à la crise actuelle des sociétés marchandes et au retour de la vieille taupe révolutionnaire. La possibilité d’une révolution sociale apparaît suffisamment sérieuse pour que les militants misent sur elle. Le tout est renforcé par l’écroulement des religions.
Le capitalisme n’a plus besoin des systèmes de compensation religieux. Parvenu à maturité, il n’a pas à offrir un supplément de bonheur dans l’au-delà mais tout le bonheur ici-bas, dans la consommation de ses marchandises matérielles, culturelles et spirituelles (l’angoisse métaphysique fait vendre !). Dépassées par l’histoire, les religions et leurs fidèles n’ont plus qu’à passer à l’action sociale ou au ....maoïsme.
Le militantisme gauchiste touche essentiellement des catégories sociales en voie de prolétarisation accélérée (lycéens, étudiants, enseignants, personnels socio-éducatifs....) qui n’ont pas de possibilité de lutter concrètement pour des avantages à court terme et pour lesquels devenir véritablement révolutionnaire suppose une remise en question personnelle très profonde. L’ouvrier est beaucoup moins complice de son rôle social que l’étudiant ou l’éducateur. Militer est pour ces derniers une solution de compromis qui leur permet d’épauler leur rôle sociale vacillant. Ils retrouvent dans le militantisme un importance personnelle que la dégradation de leur position sociale leur refusait. Se dire révolutionnaire, s’occuper de la transformation de l’ensemble de la société, permet de faire l’économie de la transformation de sa propre condition et de ses illusions personnelles.
Dans la classe ouvrière le syndicalisme a le quasi-monopole du militantisme, il assure au militant des satisfaction immédiates et une position dont l’avantage peut se mesurer concrètement. L’ouvrier tenté par le militantisme se tournera très probablement vers le syndicalisme. Même les comités de lutte antisyndicaux ont tendance à devenir un syndicalisme nouvelle manière. L’activité politique n’est pour les militants ouvriers que le prolongement de l’action syndicale. Le militantisme tente peu les ouvriers et notamment les jeunes ouvriers parce que ce sont les prolétaires les plus lucides en ce qui concerne la misère de leur travail en particulier et de leur vie en général. Déjà peu tentés, dans leur ensemble, par le syndicalisme, ils le sont encore moins par un gauchisme aux avantages fumeux.
Ceci dit, quand dans la tourmente révolutionnaire le règne des marchandises et de la consommation s’écroulera, le syndicalisme dont le sérieux se basait sur la revendication sera prêt pour survivre à passer au militantisme révolutionnaire. Il reprendra les mots d’ordre les plus extrémistes et sera alors beaucoup plus dangereux que les groupes gauchistes. Déjà ne voit-on pas, à la suite de mai 68, la CFDT mêler le mot d’autogestion à son charabia néo-bureaucratique !


LE TRAVAIL POLITIQUE


 
Le temps "libre" que lui laissent ses obligations professionnelles ou scolaires, le militant va le consacrer à ce qu’il appelle lui-même "le travail politique". Il faut tirer et distribuer des tracts, fabriquer et coller des affiches, faire des réunions, prendre des contacts, préparer des meetings... Mais ce n’est pas telle action considérée isolement qui suffit à caractériser le travail militant. Le simple fait de composer un tract dans le but de le tirer et le distribuer ne peut être considéré en soi comme un acte militant. Si il est militant c’est parce qu’il s’insère dans une activité qui a une logique particulière.
C’est parce que l’activité du militant n’est pas le prolongement de ses désirs, c’est parce qu’elle obéit à une logique qui lui est extérieure, qu’elle se rapproche du travail. De même que le travailleur ne travaille pas pour lui, le militant ne milite pas pour lui. Le résultat de son action ne peut donc pas être mesuré au plaisir qu’il retire. Il va donc l’être suivant le nombre d’heures dépensées, le nombre de tracts distribués. La répétition, la routine dominent l’activité du militant. La séparation entre exécution et décision renforce le côté fonctionnaire du militant.Mais si le militantisme se rapproche du travail il ne peut pas lui être assimilé. Le travail est l’activité sur laquelle se fonde le monde dominant, il produit et reproduit le capital et les rapports de production capitalistes ; le militantisme lui n’est qu’une activité mineure. Si le résultat du travail et son efficacité, par définition, ne se mesurent pas à la satisfaction du travailleur, ils ont l’avantage d’être mesurables économiquement. La production marchande, par le biais de la monnaie et du profit crée ses étalons et ses instruments de mesure. Elle a sa logique et sa rationalité qu’elle impose au producteur et au consommateur. Au contraire, l’efficacité du militantisme, "l’avancée de la révolution", n’ont pas encore trouvé leurs instruments de mesure. Leur contrôle échappe aux militants et à leurs dirigeants. Dans l’hypothèse, évidemment, où ces derniers se soucient encore de la révolution ! On en est donc réduit à comptabiliser le matériel produit et distribué, le recrutement, les actions menées ; ce qui évidemment ne mesure jamais ce que l’on prétend mesurer. Tout naturellement on en vient à considérer que ce qui est mesurable est une fin en soi. Imaginez le capitaliste qui ne trouvant pas de moyen d’évaluer la valeur de sa production déciderait de se rabattre sur la mesure des quantités d’huile consommées par des machines. Très consciencieux, les ouvriers videraient de l’huile dans le caniveau pour faire progresser .... la production. Incapable de poursuivre le but proclamé, le militantisme ne fait que singer le travail.
S’appliquant consciencieusement à imiter le travail, les militants sont fort mal placés pour comprendre les perspectives ouvertes d’un côté par le mépris de plus en plus répandu à l’égard de toutes les contraintes et de l’autre par les progrès du savoir et de la technique. Les plus intelligents d’entre eux se rangent aux côtés des idéologues de la bourgeoisie moderniste, pour demander que l’on réduise les horaires ou que l’on humanise la répugnante activité. Que ce soit au nom du capital ou de la révolution, tous ces gens-là se montrent incapables de voir au-delà de la séparation entre temps de travail et temps de loisirs, entre activité consacrée à la production et activité consacrée à la consommation.
Si nous sommes obligés de travailler, la cause n’est pas naturelle, elle est sociale. Travail et société de classe vont de pair. Le maître veut voir l’esclave produire parce que seul ce qui est produit est appropriable. La joie, le plaisir que l’on trouve dans une activité quelconque, cela ne peut être capitalisé, accumulé, traduit en argent par le capitaliste, alors il s’en fout. Lorsque nous travaillons nous sommes entièrement soumis à une autorité, à une loi extérieure, notre seule raison d’être c’est ce que nous produisons. Toute usine est un racket, où l’on pompe notre sueur et notre vie pour les transformer en marchandises.
Le temps passé à travailler est un temps où nous devons non pas satisfaire directement nos désirs mais sacrifier en attendant cette réparation ultérieure qu’est le salaire. C’est exactement le contraire du jeu, où le déroulement et le rythme de ce qu’on fait a pour maître le plaisir que l’on y prend. Le prolétariat en s’émancipant abolira le travail. La production des denrées nécessaires à notre survie biologique ne sera plus alors que le prétexte à la libération de nos passions.


LA REUNIONITE


 
Une caractéristique significative du militantisme est le temps passée en réunions. Laissons de côté les débats consacrés à la grande stratégie : où en sont nos camarades de Bolivie, à quand la prochaine crise économique mondiale, la construction du parti révolutionnaire avance-t-elle ...Contentons nous de nous pencher sur les réunions concernant le "travail quotidien". C’est peut-être là que s’étale le mieux la misère du militantisme. A part quelques cas désespérés, les militants eux-mêmes se plaignent du nombre de ces "réunions qui n’avancent pas". Même si les militants aiment se réchauffer entre eux, ils ne peuvent pas ne pas souffrir de la contradiction évidente entre d’une part leur volonté d’agir et d’autre part le temps perdu en de vaines discussions, en des débats sans issue. Ils sont condamnés à rester dans une impasse car ils s’en prennent à la "réunionnite" sans voir que c’est tout le militantisme qui est en cause. La seule façon d’éliminer la réunionnite revient à fuir dans un activisme de moins en moins en prise sur la réalité.
QUE FAIRE ? COMMENT S’ORGANISER ? Voilà les questions qui sous tendent et provoquent les réunions. Or ces questions ne peuvent jamais être réglées, leur solution n’avance jamais, parce que lorsque les militants se les posent, ils se les posent comme séparées de leur vie. La réponse n’est pas un rendez-vous parce que la question n’est pas posée par celui qui possède la solution concrète. On peut se réunir pendant des heures, se triturer le cerveau, cela ne fera pas surgir le support pratique qui manque aux idées. Alors que les questions sont des bagatelles pour le prolétariat révolutionnaire, parce que pour lui les problèmes de l’action et de l’organisation se posent concrètement, font partie de sa lutte, ils deviennent le PROBLEME pour les militants. La réunionnite est le complément nécessaire de l’activisme. En fait, le problème posé est toujours celui-là : comment fusionner avec le mouvement des masses tout en restant séparé de lui. La solution de ce dilemme est soit de fusionner réellement avec les masses en retrouvant la réalité de ses désirs et les possibilités de leur réalisation, soit de renforcer leur pouvoir en tant que militants, en se rangeant au côté du vieux monde contre le prolétariat. Les grèves sauvages montrent qu’il y a des risques ! Dans ses rapports avec les masses, le militantisme reproduit ses tares internes, notamment ses tendances à la réunionnite. On rassemble des gens et on les compte. Pour certains du genre AJS (1), se montrer et se compter devient même le summum de l’action!
Ces questions de l’action et de l’organisation, séparées déjà du mouvement réel, se trouvent mécaniquement séparées entre elles. Les diverses orientations du gauchisme concrétisent cette séparation. On trouve d’un côté avec les maos et l’ex-GP le pôle de l’action, et de l’autre avec les trotskistes et la Ligue Communiste le pôle de l’organisation. On fétichise soit l’action, soit l’organisation pour sortir de l’impasse où en se séparant des masses le militantisme s’est plongé. Chacun protège sa crétinerie particulière en se gaussant de l’orientation des groupes concurrents.


LA BUREAUCRATIE


 
Les organisations de militants sont toutes hiérarchisées. Certaines organisations non seulement ne s’en cachent pas mais auraient même plutôt tendance à s’en vanter. D’autres se contentent d’en parler le moins possible. Enfin certains petits groupes essaient de le nier.
De même qu’elles reproduisent ou plutôt singent le travail les organisations militantes ont besoins de "patrons". Ne pouvant bâtir leur union à partir de leurs problèmes concrets, les militants sont naturellement portés à considérer que l’unification des décisions ne peut découler que de l’existence d’une direction. Ils n’imaginent pas que la vérité commune puisse jaillir des volontés particulières de sortir de la merde, elle doit être balancée et imposée du haut. Ils se représentent donc nécessairement la révolution comme un choc entre deux appareils d’état hiérarchisés, l’un étant bourgeois, l’autre prolétarien.Ils ne savent rien de la bureaucratie, de son autonomie et de la façon dont elle résoud ses contradictions internes. Le militants de base croit naïvement que les conflits entre dirigeants se réduisent à des conflits d’idées et que là, où on lui dit qu’il y a unité il y a effectivement unité. Sa grande fierté est d’avoir su discerner l’organisation ou la tendance pourvu de LA bonne direction. En adhérant à telle ou telle chapelle il adopte un système d’idées comme on enfile un costume. N’en ayant vérifié aucune base, il sera prêt à en défendre toutes les conséquences et à répondre à toutes les objections avec un dogmatisme incroyable. A une époque où les curés sont déchirés par les crises spirituelles, le militant conserve la foi.
Forcé de tenir compte du mépris de plus en plus répandu à l’égard de toute forme d’autorité le militantisme a produit des rejetons d’un type nouveau. Certaines organisations prétendent qu’elles n’en sont pas et surtout dissimulent leur direction. Les bureaucrates se cachent pour mieux pouvoir tirer les ficelles.
Certaines organisations traditionnelles essaient de mettre en place des formes d’organisation parallèles permanentes ou pas. Elles espèrent, au nom de "l’autonomie prolétarienne", récupérer ou tout au moins influencer des gens qui leur auraient autrement échappé. On peut citer le Secours Rouge, l’ O.J.T.R. et les Assemblées Ouvriers Paysans du PSU... De même, certains journaux indépendants ou satellites d’organisations prétendent n’exprimer que le point de vue des masses révolutionnaires ou de groupes autonomes de la base. Mentionnons les "Cahiers de Mai", "Le technique en Lutte" , "L’outil des travailleurs "... Là où on refuse de poser clairement et les questions d’organisation et les questions de théorie sous le prétexte que l’heure de la construction du parti révolutionnaire n’est pas encore venue ou au nom d’un spontanéisme de pacotille ("nous ne sommes pas une organisation, mais un rassemblement de braves mecs, une communauté" etc. ) , on peut être sûr qu’il y a de la bureaucratie et même souvent du maoïsme. L’avantage du trotskisme, c’est que son fétichisme de l’organisation le contraint à afficher la couleur ; il récupère en le disant. L’avantage du maoïsme (nous ne parlons pas de maoïsme pur et archéo-stalinien du genre Humanité Rouge) c’est qu’il crée les conditions de son propre débordement ; à force de jouer les équilibristes de la récupération il va se casser la gueule.


 
OBJECTIVITE ET SUBJECTIVITE

 
Les systèmes d’idées adoptés par les militants varient suivant les organisations, mais ils sont tous minés par la nécessité de masquer la nature de l’activité qu’il cachent et la séparation des masses. Aussi retrouve-t-on toujours au cœur des idéologies militantes la séparation entre objectivité et subjectivité conçue de façon mécanique et a-historique.Le militant qui se dévoue au service du peuple, même si il ne nie pas que son activité a des motivations subjectives, refuse de leur accorder de l’importance. De toute façon ce qui est subjectif doit être éliminé au profit de ce qui est objectif. Le militant refusant d’être mu par ses désirs en est réduit à invoquer les nécessités historiques considérées comme extérieures au monde des désirs. Grâce au "socialisme scientifique", forme figée d’un marxisme dégénéré, il croit pouvoir découvrir le sens de l’histoire et s’y adapter.
Il se grise avec des concepts dont la signification lui échappe : forces productives, rapports de production, loi de la valeur, dictature du prolétariat etc. Tout cela lui permet de se rassurer sur le sérieux de son agitation. Se mettant en dehors de "sa critique" du monde, il se condamne à ne rien comprendre à la marche de celui-ci.
La passion qu’il n’arrive pas à mettre dans sa vie quotidienne, il la reporte dans sa participation imaginaire au "spectacle révolutionnaire mondial". La terre est ravalée au rang d’un théâtre de polichinelle où s’affrontent bons et méchants, impérialistes et anti-impérialistes. Il compense la médiocrité de son existence en s’identifiant aux stars de ce cirque planétaire. Le comble du ridicule a certainement été atteint avec le culte du "CHE". Economiste délirant, piteux stratège, mais beau gosse, Guevara aura eu au moins la consolation de voir ses talents hollywoodiens récompensés. Un record dans la vente des posters.
Qu’est-ce que la subjectivité, sinon le résidu de l’objectivité, ce qu’une société fondée sur la reproduction marchande ne peut intégrer ? La subjectivité de l’artiste s’objective dans l’œuvre d’art. Pour le travailleur séparé des moyens de production et de l’organisation de sa propre production, la subjectivité reste à l’état de manies, de fantasme... Ce qui s’objective le fait par la grâce du capital, et devient lui même capital. L’activité révolutionnaire comme le monde qu’elle préfigure dépasse la séparation entre objectivité et subjectivité. Elle objective la subjectivité et investit subjectivement le monde objectif. La révolution prolétarienne c’est l’irruption de la subjectivité !
Il ne s’agit pas de retomber dans le mythe d’une "vraie nature humaine", de l’ "essence éternelle" de l’homme qui, réprimé par la Société, chercherait à revenir au grand jour. Mais si la forme et le but de nos désirs varient, ils ne se réduisent nullement au besoin de consommer tel ou tel produit. Déterminée historiquement par l’évolution et les nécessités de la production marchande, la subjectivité ne se pli nullement aux besoins de la consommation et de la production. Pour récupérer les désirs des consommateurs la marchandise doit s’adapter sans cesse. Mais elle reste incapable de satisfaire la volonté de vivre en réalisant totalement et directement nos désirs. A l’avant - garde de la provocation marchande, les vitrines subissent de plus en plus souvent la critique du pavé !
Ceux qui refusent de tenir compte de la réalité de LEURS désirs au nom de la " Pensée matérialiste " risquent de ne pas voir le poids de Nos désirs leur retomber sur la gueule.
Les militants et leurs idéologues, même diplômés de l’université, sont de moins en moins aptes à comprendre leur époque et à coller à l’histoire. Incapables de sécréter une pensée un tant soit peu moderne, ils en sont réduits à aller fouiller dans les poubelles de l’histoire pour y récupérer des idéologies qui ont fait, déjà depuis un certains temps, la preuve de leur échec : anarchisme, léninisme, trotskisme....Pour rendre le tout plus digeste ils l’assaisonnent d’un peu de maoïsme ou de castrisme mal compris. Ils se réclament du mouvement ouvrier mais confondent son histoire avec la construction d’un capitalisme d’état en Russie ou l’épopée bureaucratique - paysanne de " la longue marche " en Chine. Ils se prétendent marxistes, mais ne comprennent pas que le projet marxiste d’abolition du salariat, de la production marchande et de l’état, est indissociable de la prise du pouvoir par le prolétariat.
Les penseurs " marxistes" sont de plus en plus incapables de reprendre l’analyse des contradictions fondamentales du capitalisme qu’avait inaugurée Marx . Ils vont s’engluer sur le terrain de l’économie politique bourgeoise, tout en rabâchant des bêtises sur la loi de la valeur travail, la baisse tendancielle du taux de profit, la réalisation de la plus - value. Malgré leurs prétentions, ils ne comprennent rien à la marche du capitalisme moderne. Se croyant obligés d’utiliser un vocabulaire marxiste, dont ils ne connaissent pas le mode d’emploi, ils se coupent des quelques possibilités d’analyse qui restent à l’économie politique. Leurs " recherches " ne valent pas celles du premier disciple de Keynes venu..

MILITANTS ET CONSEILS OUVRIERS

 
Les organisation militantes s’autonomisent au - dessus des masses qu’elles ont la prétention de représenter. Elles sont naturellement amenées à considérer que ce n’est pas la classe ouvrière qui fait la révolution mais " les organisations de la classe ouvrière ". Il convient donc de renforcer ces dernières. Le prolétariat devient à la limite une matière brute , du fumier sur lequel va pouvoir s’épanouir cette rose rouge qu’est le Parti Révolutionnaire. Les nécessités de la récupération exigent qu’on ne parle pas trop de ça à l’extérieur ; c’est là que commence la démagogie.
L’autonomie des buts des organisations militantes doit - être dissimulée. L’idéologie sert à ça. L’on proclame bien haut que l’on est au service du peuple, que l’on n’agit pas pour son bien propre et que si jamais pendant un court moment on est obligé de prendre le pouvoir on n’en abusera pas. Une fois que la classe ouvrière aura été bien éduquée on se dépêchera de lui rendre.
L’histoire des conseils ouvriers montre que systématiquement les organisations dites ouvrières ont cherché à jouer leur propre jeu et tirer les marrons du feu ; cela pour les meilleurs motifs évidemment. Pour assurer leur pouvoir, elles ont cherché à limiter, à récupérer et a détruire les formes d’organisation que le prolétariat s’était données : soviets territoriaux, comités d’usine.
Les soviets russes ont été magouillés, puis liquidés par le parti et l’état bolchevique. En 1905 Lénine ne leur accorde pas d’importance. En 1917, au contraire, on proclame : " tout le pouvoir au soviets". En 1921 les soviets qui ont servi de marchepied pour prendre le pouvoir deviennent gênants ; les ouvriers et les marins de Cronstadt qui réclament des soviets libres sont écrasés par l’armée rouge.
En Allemagne, le gouvernement social - démocrate des " commissaires du peuple " se charge de liquider les conseils ouvriers au nom de la révolution.
En Espagne, de nouveau les communistes s’occupent de faire disparaître les formes de pouvoir populaire. Cela devait permettre de mieux développer la lutte contre le fascisme ! Ce n’est pas la peine d’accumuler les exemples. Toutes les expériences historiques ont confirmé l’antagonisme qui oppose prolétariat révolutionnaire et organisation militante. L’idéologie la plus extrémiste peut cacher la position la plus contre - révolutionnaire. Si certaines organisations ont pu cependant se battre à coté du prolétariat jusqu'à la défaite commune comme la Ligue Spartacus et la CNT - FAI anarcho-syndicaliste, rien ne prouve que ces organisations n’aurait pas commencé à lutter pour leur propre pouvoir une fois l’adversaire vaincu.
Les militant pour s’être cloîtrés en politique n’en restent pas moins des individus sociaux, soumis à l’influence de leur milieu. Lorsque ça chauffe, beaucoup peuvent passer dans le camp de la révolution. On a bien vu des délégués syndicaux prendre la tête de séquestrations ! Mais la désertion massive des militants sera d’autant plus probable que les conseils et les révolutionnaires conseillistes seront plus forts. Le mouvement peut être aidé dans ses succès par le renfort de nombreux militants, mais en cas d’erreurs ou de flottements le balancier jouera dans l’autre sens. Les organisations militantes seront renforcées par l’apport de prolétaires cherchant à se rassurer.
La liquidation des conseils ouvriers a été rendu possible par leur faiblesse, leur incapacité de faire appliquer en leur sein les règles de la démocratie directe et à prendre effectivement tout le pouvoir en écrasant tous les pouvoirs qui leur étaient extérieurs. Les organisations militantes ne sont en fait que la propre faiblesse extériorisée du prolétariat qui se retourne contre lui.
Les travailleurs feront de nouveau des erreurs. Ils ne trouveront pas immédiatement la forme adéquate de leur pouvoir. Moins les masses auront d’illusions sur le militantisme, plus le pouvoir des conseils aura de chance de se développer. Discréditer et ridiculiser les militants, voilà la tâche qui revient dès maintenant aux révolutionnaires. Cette tâche sera parachevée par la critique en acte que constituera la naissance d’organisations conseillistes. Ces organisations sauront très bien se passer d’une direction et d’un appareil bureaucratique. Produit de la solidarité de travailleurs combatifs, elles seront de libres associations d’individus autonomes. Elles montreront par leurs idées, mais surtout par leur comportement dans les luttes, qu’elles ne risquent jamais de poursuivre des intérêts distincts de ceux de l’ensemble du prolétariat.
Le développement du capitalisme moderne qui se traduit par l’occupation de tout l’espace social par les marchandises, par la généralisation du travail salarié, mais aussi par la dégradation des valeurs morales, le mépris du travail et des idéologies, augmentera la violence du choc. Les prolétaires iront beaucoup plus vite et beaucoup plus loin que par le passé. Si des organisations de militants ont pu jadis jouer un rôle révolutionnaire pendant un certains temps, cela ne sera plus possible. Ces organisations ne pourront être rapidement que de plus en plus contre - révolutionnaires lors des prochaines grandes batailles de la lutte.


Organisation des jeunes travailleurs révolutionnaires (1972)
Notes
(1) Alliances des Jeunes pour le Socialisme : organisation de jeunesse des trotskistes lambertistes de l’époque (Note de l’Editeur).



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