Pierre Kropotkine
L'Anarchie dans l'évolution socialiste
(conférence faite à la Salle Lévis)
Paris 1887
CITOYENNES, CITOYENS,
Vous vous êtes certainement demandé, maintes fois, quelle est la raison d'être de l'Anarchie ? Pourquoi, parmi tant d'autres écoles socialistes, venir fonder encore une école de plus, l'école anarchiste ? C'est à cette question que je vais répondre. Et, pour mieux y répondre, permettez-moi de me transporter à la fin du siècle passé.Vous savez tous ce qui caractérisa cette époque. L'épanouissement de la pensée. Le développement prodigieux des sciences naturelles ; la critique impitoyable des préjugés reçus ; les premiers essais d'une explication de la nature sur des bases vraiment scientifiques, d'observations, d'expérience, de raisonnement.
D'autre part, la critique des institutions politiques léguées à l'humanité par les siècles précédents ; la marche vers cet idéal de Liberté, d'Egalité et de Fraternité qui, de tout temps, fut l'idéal des masses populaires.
Entravé dans son libre développement par le despotisme, par l'égoïsme étroit des classes privilégiées, ce mouvement, appuyé et favorisé en même temps par l'explosion des colères populaires, engendra la grande Révolution qui eut à se frayer un chemin au milieu de mille difficultés intérieures et extérieures.
La Révolution fut vaincue ; mais ses idées restèrent. Persécutées, conspuées d'abord, elles sont devenues le mot d'ordre de tout un siècle d'évolution lente. Toute l'histoire du XIXè siècle se résume dans l'effort de mettre en pratique les principes élaborés à la fin du siècle passé. C'est le sort de toutes les révolutions. Quoique vaincues, elles donnent le mot de l'évolution qui les suit.
Dans l'ordre politique, ces idées sont l'abolition des privilèges de l'aristocratie, la suppression du gouvernement personnel, l'égalité devant la loi. Dans l'ordre économique, la Révolution proclame la liberté des transactions. «Tous, tant que vous êtes sur le territoire Ñ dit-elle Ñ achetez et vendez librement. Vendez vos produits Ñ si vous pouvez produire ; et si vous n'avez pas pour cela l'outillage nécessaire, si vous n'avez que vos bras à vendre, vendez-les, vendez votre travail au plus donnant : l'Etat ne s'en mêlera pas ! Luttez entre vous, entrepreneurs ! Point de faveurs pour personne. La sélection naturelle se chargera de tuer ceux qui ne seront pas à la hauteur des progrès de l'indusrie, et de favoriser ceux qui prendront les devants. »
Voilà, du moins, la théoriede la révolution du tiers-Etat. Et si l'Etat intervient dans la lutte pour favoriser les uns au détriment des autres Ñ on l'a vu assez, ces jours-ci, lorsqu'on a discuté les monopoles des compagnies minières et des chemins de fer, Ñ ce sera considéré par l'école libérale comme une déviation regrettable aux grands principes de la Révolution, un abus à réparer.
Le résultat ? Ñ Vous ne le connaissez malheureusement que trop, citoyennes et citoyens réunis dans cette salle. L'opulence oisive pour quelques-uns, l'incertitude du lendemain, la misère pour le plus grand nombre. Les crises, les guerres pour la domination sur les marchés ; les dépenses folles des Etats pour procurer des débouchés aux entrepreneurs d'industrie.
C'est que, en proclamant la liberté des transactions, un point essentiel fut négligé par nos pères. Non pas qu'ils ne l'eussent entrevu ; les meilleurs l'ont appelé de leurs voeux, mais ils n'osèrent pas le réaliser. C'est que, en proclamant la liberté des transactions, c'est-à-dire la lutte entre les membres de la société, la société n'a pas mis en présence des éléments de force égale, et les forts, armés pour la lutte de l'héritage paternel, l'ont emporté sur les faibles. Les millions de pauvres, mis en présence de quelques riches, devaient fatalement succomber.
Citoyennes et citoyens ! Vous êtes-vous posé cette question : D'où vient la fortune des riches ? Ñ est-ce de leur travail ? Ce serait une bien mauvaise plaisanterie que de le dire. Mettons que M. de Rothschild[est] ait travaillé toute sa vie. Mais, vous aussi, chacun des travailleurs dans cette salle, a aussi travaillé. Pourquoi donc la fortune de Rothschild se chiffre-t-elle par des centaines de millions, et la vôtre par si peu de chose ?La raison en est bien simple. C'est que vous vous êtes appliqués à produire vous-mêmes, tandis que M. Rothschild s'est appliqué à recueillir le fruit du travail des autres. Tout est là.
«Mais, comment se fait-il, me dira-t-on, qu'il se soit trouvé des millions d'hommes laissant les Rothschild accaparer le fruit de leurs travaux ?» Ñ La réponse est simple : ils ne pouvaient pas faire autrement, puisqu'ils sont misérables !
En effet, imaginez une cité dont tous les habitants Ñ à condition de produire des choses utiles pour tout le monde Ñ trouvent le gîte, le vêtement, la nourriture et le travail assuré ; et supposez que dans cette cité débarque un Rothschild, porteur d'un baril d'or.
S'il dépense son or, le baril s'allègera rapidement. S'il l'enferme sous clef, il ne débordera pas, parce que l'or ne pousse pas comme les haricots, et, au bout d'une année, notre Rothschild ne retrouvera pas, dans son tiroir, 110 louis s'il n'y en a mis que cent. Et s'il monte une usine et propose aux habitants de la cité de travailler dans cette fabrique pour cinq francs par jour tandis qu'ils en produiront pour dix, on lui répondra : « Monsieur, chez nous vous ne trouverez personne qui veuille travailler à ces conditions ! Allez ailleurs, cherchez une cité de misérables qui n'aient ni travail assuré, ni vêtement, ni pain, qui consentent à vous abandonner la part du lion dans les produits de leur travail, pourvu que vous leur donniez de quoi acheter du pain. Allez là où il y a des meurt-de-faim ! Là vous ferez fortune ! »
L'origine de la fortune des riches, c'est votre misère ! Point de misérables d'abord ! Alors, il n'y aura point de millionnaires !
Or, c'est ce que la Révolution du siècle passé ne sut ou ne put réaliser. Elle mit en présence des ex-serfs, des meurt-la-faim et des va-nu-pieds d'une part, et d'autre part, ceux qui étaient déjà en possession de fortunes. Elle leur dit : Luttez ! Et les misérables succombèrent. Ils ne possédaient point de fortune ; mais ils possédaient quelque chose de plus précieux que tout l'or du monde Ñ leurs bras Ñ cette source de toutes les richesses Ñ furent asservis par les riches.Et nous avons vu surgir ces immenses fortunes qui sont le trait caractéristique de notre siècle. Un roi du siècle passé, «le grand Louis XIV» des historiens salariés, a-t-il jamais osé rêver la fortune des roi du XIXè siècle, les Vanderbilt et les Mackay ?
Et d'autre part, nous avons vu le misérable réduit de plus en plus à travailler pour autrui ; le producteur pour son propre compte disparaissant de plus en plus ; chaque jour davantage nous sommes condamnés à travailler pour enrichir les riches.
On a cherché à obvier à ces désastres. On a dit : Donnons à tous une instruction égale. Et on a répandu l'instruction. On a fait de meilleures machines humaines, mais ces machines instruites travaillent toujours pour enrichir les riches. Tel savant illustre, tel romancier de talent, est encore la bête de somme du capitaliste. Le bétail à exploiter s'améliore par l'instruction, mais l'exploitation reste.
On est venu parler ensuite d'association. Mais on s'est vite aperçu qu'en associant leurs misères, les travailleurs n'auraient pas raison du capital. Et ceux-là mêmes qui nourrissait le plus d'illusions à ce sujet ont dû en venir au socialisme.
Timide à ses débuts, le socialisme parla d'abord au nom du sentiment, de la morale chrétienne. Il y eut des hommes profondément imbus des côtés moraux du christianisme Ñ fonds de morale humaine conservée par les religions, Ñ qui vinrent dire : «Le chrétien n'a pas le droit d'exploiter ses frères !» Mais on leur rit au nez, en leur répondant : «Enseignez au peuple la résignation du christianisme, dites au nom du Christ que le peuple doit présenter la joue gauche à celui qui l'a frappé sur la joue droite, Ñ vous serez les bienvenus ! Quant aux rêves égalitaires que vous retrouvez dans le christianisme, allez méditer vos trouvailles dans les prisons !»
Plus tard, le socialisme paria au nom de la métaphysique gouvernementale. «Puisque l'Etat, disait-il, a surtout pour mission de protéger les faibles contre les forts, il est de son devoir de subventionner les associations ouvrières. L'Etat seul peut permettre aux associations de travailleurs de lutter contre le capital et d'opposer à l'exploitation capitaliste le chantier libre des travailleurs encaissant le produit intégral de leur travail.» Ñ A ceux-là la bourgeoisie répondit par la mitraillade de juin 48.
Et ce n'est que vingt à trente ans après, lorsque les masses populaires furent conviées à entrer dans l'Association Internationale des Travailleurs, que le socialisme parla au nom du peuple ; c'est alors seulement que, s'élaborant peu à peu dans les Congrès de la grande Association et, plus tard chez ses continuateurs, il en arriva à cette conclusion :
«Toutes les richesses accumulées sont des produits du travail de tous Ñ de toute la génération actuelle et de toutes les générations précédentes. Cette maison dans laquelle nous sommes réunis en ce moment, n'a de valeur que parce qu'elle est dans Paris, Ñ cette ville superbe où les labeurs de vingt générations sont venus se superposer. Transportée dans les neiges de la Sibérie, la valeur de cette maison serait presque nulle. Cette machine que vous avez inventée et brevetée, porte en soi l'intelligence de cinq ou six générations , elle n'a de valeur que comme partie de cet immense tout que nous appelons l'industrie du dix-neuvième siècle. Transportez votre machine à faire les dentelles au milieu des Papouas de la Nouvelle-Guinée, et là, sa valeur sera nulle. Ce livre, enfin, cette oeuvre de génie que vous avez faite, nous vous défions, génie de notre siècle, de nous dire quelle est la part de votreintelligence dans vos superbes déductions ! Les faits ? Toute une génération a travaillé à les accumuler. Les idées ? c'est peut-être la locomotive sillonnant les champs qui vous les a suggéré. La beauté de la forme ? c'est en admirant la Vénus de Milo ou l'oeuvre de Murillo que vous l'avez trouvée. Et si votre livre exerce quelque influence sur nous, c'est grâce à l'ensemble de notre civilisation.
Tout est à nous ! Et nous défions qui que ce soit de nous dire quelle est la part qui revient à chacun dans les richesses. Voici un immense outillage que le dix-neuvième siècle a créé ; voici des millions d'esclaves en fer que nous appelons machines et qui rabotent et scient, tissent et filent pour nous, qui décomposent et recomposent la matière première, et font les merveilles de notre époque. Personne n'a le droit de s'accaparer aucune de ces machines et de dire aux autres : «Ceci est à moi ; si vous voulez vous servir de cette machine pour produire, vous me paierez un tribut sur chaque chose que vous produirez, » Ñ pas plus que le seigneur du moyen-âge n'avait le droit de dire au cultivateur: «Cette colline, ce pré sont à moi et vous me paierez un tribut sur chaque gerbe de blé que vous récolterez, sur chaque meule de foin que vous entasserez.»
«Tout est à tous ! Et pourvu que l'homme et la femme apportent leur quote-part de travail pour produire les objets nécessaires, ils ont droit à leur quote-part de tout ce qui sera produit par tout le monde !»
II
«Tout est à tous ! Et pourvu que l'homme et la femme apportent leur quote-part de travail pour produire les objets nécessaires, ils ont droit à leur quote-part de tout ce qui sera produit par tout le monde !» Mais, c'est le Communisme? Ñ direz-vous. Oui, c'est le Communisme ; mais le Communisme qui parle, non plus au nom de la religion, non plus au nom de l'Etat, mais au nom du peuple.Depuis cinquante ans, un formidable réveil s'est produit dans la classe ouvrière. Le préjugé de la propriété privée s'en va. De plus en plus le travailleur s'habitue à considérer l'usine, le chemin de fer, la mine, non pas comme un château féodal appartenant à un seigneur, mais comme une institution d'utilité publique, que tout le monde a le droit de contrôler.
L'idée de possession commune n'a pas été élaborée, de déduction en déduction, par un penseur de cabinet. C'est la pensée qui germe dans les cerveaux de la masse ouvrière. Et lorsque la révolution que nous réserve la fin de ce siècle aura jeté le désarroi dans le camps des exploiteurs, Ñ vous verrez que la grande masse populaire demandera l'Expropriation et proclamera son droit à l'usine, à la manufacture, à la locomotive et au bateau à vapeur.
Autant le sentiment de l'inviolabilité de l'intérieur du chez soi, s'est développé pendant la deuxième moitié de notre siècle, autant le sentiment du droit collectifà tout ce qui sert à la production des richesses s'est développé dans les masses. C'est un fait ; et quiconque voudra vivre, comme nous, de la vie populaire et suivre son développement, conviendra que cette affirmation n'est qu'un résumé fidèle des aspirations populaires.
Oui, la tendance de la fin du XIXè siècle est au Communisme ; non pas le Communisme du couvent ou de la caserne prêché jadis, mais au Communisme libre, qui met à la disposition de tous les produits récoltés ou fabriqués en commun, laissant à chacun la liberté de les consommer comme il lui plaira, dans son chez soi.
C'est la solution la plus accessible aux masses populaires, la solution que le peuple réclame aux heures solennelles. En 1848, la formule : «De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins» est celle qui va le plus droit au coeur des masses. Si elles acclament le République, le suffrage universel, c'est parce qu'elles espèrent trouver le Communisme au bout de l'étape. Et en 1871, dans Paris assiégé, lorsque le peuple veut faire un effort suprême pour résister à l'envahisseur, que réclame-t-il ? Ñ Le rationnement !
La mise au tas de toutes les denrées et la distribution selon les besoins de chacun. La prise au tas de ce qui est en abondance, le rationnement des objets qui peuvent manquer, c'est la solution populaire. Elle se pratique chaque jour dans les campagnes. Tant que les prés suffisent, Ñ quelle est la Commune qui songe à en limiter l'usage ? Lorsque le petit bois et les châtaignes abondent, Ñ quelle Commune refuse aux communiers d'en prendre ce qu'ils veulent ? Et lorsque le gros bois commence à manquer, qu'est-ce que le paysan introduit ? C'est le rationnement.
Prise au tas pour toutes les denrées qui abondent. Rationnement pour tous les objets dont la production est restreinte, et rationnement selon les besoins, donnant la préférence aux enfants et aux vieillards, aux faibles en un mot.
Et le tout, Ñ consommé non pas dans la marmite sociale, mais chez soi, selon les goûts individuels, en compagnie de sa famille et de ses amis. voilà l'idéal des masses dont nous nous sommes fait les porte-voix.
Mais il ne suffit pas de dire «Communisme, Expropriation !» Encore faut-il savoir à qui incomberait la gérance du patrimoine commun, et c'est sur cette question que les écoles socialistes se trouvent surtout divisées, les uns voulant le Communisme autoritaire, et nous autres nous prononçant franchement pour le Communisme anarchiste.Pour juger les deux, revenons encore une fois à notre point de départ, Ñ la Révolution du siècle passé.
En renversant la royauté, la Révolution proclama la souveraineté du peuple. Mais par une inconséquence, toute naturelle à cette époque, elle proclama, non pas la souveraineté en permanence, mais la souveraineté intermittente, s'exerçant à intervalles seulement, pour la nomination de députés qui sont censés représenter le peuple. Au fond, elle copia ses institutions sur le gouvernement représentatif de l'Angleterre.
On noya la Révolution dans le sang, et néanmoins, le gouvernement représentatif devint le mot d'ordre en Europe. Toute l'Europe, sauf la Russie, l'a essayé, sous toutes les formes possibles, depuis le gouvernement censitaire jusqu'au gouvernement direct[e] des petites républiques de l'Helvétie.
Mais, chose étrange, à mesure que nous approchions du gouvernement représentatif idéal, nommé par le suffrage universel complètement libre, nous en découvrions les vices essentiels. Nous constations que ce mode de gouvernement pèche par la base.
N'est-il pas absurde, en effet, de prendre au sein de la population un certain nombre d'hommes et de leur confier le soin de toutesles affaires publiques, en leur disant : «Occupez-vous en, nous nous déchargeons sur vous de la besogne. A vous de faire les lois sur tous les sujets : Armements et chiens enragés ; observatoires et tuyaux de cheminées ; instruction et balayage des rues. Entendez-vous comme vous le voudrez et légiférez, puisque vous êtes les élus que le peuple a trouvé bons à tout faire.»
Je ne sais pas, citoyens, mais il me semble que si on venait offrir à un homme sérieux un pareil poste, il devrait tenir à peu près ce langage : «Citoyens, vous me confiez une besogne qu'il m'est impossible d'accomplir. Je ne connais pas la plupart des questions sur lesquelles je serai appelé à légiférer. Ou bien j'agirai à l'aveuglette et vous n'y gagner[ai]ez rien, ou bien je m'adresserai à vous et provoquerai des réunions, dans lesquelles vous-mêmes chercherez à vous mettre d'accord sur la question, et alors mon rôle deviendra inutile. Si vous vous êtes fait une opinion et si vous l'avez formulée ; si vous tenez à vous entendre avec d'autres citoyens qui, eux aussi, se sont fait une opinion sur ce sujet, alors vous pourrez tout simplement entrer en échange d'idées avec vos voisins, et envoyer un délégué qui pourra se mettre d'accord, avec d'autres délégués sur cette question spéciale ; mais vous réserverez certainement votre décision définitive. Vous ne lui confierez pas le soin de vous faire des lois. C'est ainsi qu'agissent déjà les savants, les industriels, chaque fois qu'ils ont à s'entendre sur des questions d'ordre général.»
Mais ceci serait la négation du régime représentatif, du gouvernement et de l'Etat. Et cependant c'est l'idée qui germa partout, depuis que les vices du gouvernement représentatif, mis à nu, sont devenus si criants.
Notre siècle est allé encore plus loin. Il a mis en discussion les droits des Etats et de la société par rapport à l'individu. On s'est demandé jusqu'à quel point l'ingérence de l'Etat est nécessaire dans les mille et mille fonctions d'une société.
Avons-nous besoin, en effet, d'un gouvernement pour instruire nos enfants ? que le travailleur ait seulement le loisir de s'instruire, Ñ et vous verrez comme partout surgiront, de par la libre initiative des parents, des personnes aimant la pédagogie, des milliers de sociétés d'instruction, d'écoles de tout genre, rivalisant entre elles pour la supériorité de l'enseignement. Si nous n'étions pas écrasés d'impôts et exploités par nos patrons comme nous le sommes, ne saurions-nous pas le faire infiniment mieux nous-mêmes ? Les grands centres prendraient l'initiative du progrès et prêcheraient d'exemple : et le progrès réalisé Ñ personne de vous n'en doute Ñ serait incomparablement supérieur à ce que nous parvenons à obtenir de nos ministères.L'Etat est-il nécessaire même pour défendre un territoire ? Si des brigands armés viennent attaquer un peuple libre, ce peuple armé, bien outillé, n'est-il pas le rempart le plus sûr à opposer aux agresseurs étrangers ? Les armées permanentes sont toujours battues par les envahisseurs, et Ñ l'histoire est là pour le dire Ñ si on parvient à les repousser, ce n'est jamais que par un soulèvement populaire.
Excellente machine pour protéger le monopole, le gouvernement a-t-il su nous protéger contre les quelques individus qui parmi nous seraient enclins à mal faire ? En créant la misère, n'augmente-t-il pas le nombre de crimes, au lieu de les diminuer ? En créant les prisons, où des populations entières d'hommes et d'enfants viennent s'engouffrer pour en sortir infiniment pires que le jour où ils y sont entrés, l'Etat n'entretient-il pas, aux frais des contribuables, des pépinières de vices ?
En nous obligeant à nous décharger sur d'autres du soin de nos affaires, ne crée-t-il pas le vice le plus terrible des sociétés, Ñ l'indifférence en matière publique ?
Et d'autre part, si nous analysons tous les grands progrès de notre siècle, Ñ notre trafic international, nos découvertes industrielles, nos voies de communication, Ñ est-ce que à l'Etat ou à l'initiative privée que nous les devons ?Voici le réseau de chemins de fer qui couvre l'Europe. A Madrid, par exemple, vous prenez un billet direct pour Petersbourg. Vous roulez sur des routes qui ont été construites par des millions de travailleurs mis en mouvement par des vingtaines de compagnies ; des locomotives espagnoles, françaises, bavaroises, russes, viendront s'atteler à votre wagon. Vous roulez sans perdre nulle part vingt minutes, et les deux cents francs que vous avez payés à Madrid se répartiront équitablement, à un sou près, entre les compagnies qui ont contribué à votre voyage.
Eh bien, cette ligne de Madrid à Petersbourg s'est construite par petits tronçons isolés qui ont été reliés peu à peu. Les trains directs sont le résultat d'une entente entre vingt compagnies différentes. Je sais qu'il y a eu des froissements au début, que des compagnies, poussées par un égoïsme mal compris, ne voulaient pas s'entendre avec les autres. Mais je vous demande : Qu'est-ce qui valait mieux ? Subir ces quelques froissements, ou bien attendre qu'un Bismarck, un Napoléon ou un Tchinghiz Khan eût conquis l'Europe, tracé les lignes au compas et ordonné la marche des trains ? Nous en serions encore aux voyages en diligence.
Le réseau de vos chemins de fer est l'oeuvre de l'esprit humain procédant du simple au composé, par les efforts spontanés des intéressés ! et c'est ainsi que se sont faites toutes les grandes entreprises de notre siècle. Nous payons, il est vrai, trop cher les gérants de ces entreprises. Raison excellente pour supprimer leurs rentes ; mais non pour confier la gérance des chemins de fer de l'Europe à un gouvernement européen.
Quels milliers d'exemples ne pourrait-on pas citer à l'appui de cette même idée ! Prenez toutes les grandes entreprises : le canal de Suez, la navigation transatlantique, le télégraphe qui relie les deux Amériques. Prenez enfin cette organisation du commerce qui fait qu'en vous levant vous êtes sûrs de trouver le pain chez le boulanger Ñ si vous avez de quoi le payer, ce qui n'arrive pas toujours aujourd'hui, Ñ la viande chez le boucher et tout ce qu'il vous faut dans les magasins. Est-ce l'oeuvre de l'Etat ? Certainement, aujourd'hui nous payons abominablement cher les intermédiaires. Eh bien, raison de plus pour les supprimer ; mais non pas de croire qu'il faille confier au gouvernement le soin de pourvoir à notre nourrirure et à notre vêtement.Mais, que dis-je ! Si nous suivons de près le développement de l'esprit humain à notre époque, ne sommes-nous pas frappés surtout, pour satisfaire la variété infinie des besoins d'un homme de notre siècle : sociétés pour l'étude, pour le commerce, pour l'agrément et le délassement ; par la multiplicité des sociétés qui se fondent : les unes toutes petites, pour propager la langue universelle ou telle méthode de sténographie, les autres, grandioses, comme celle qui vient de se créer pour la défense des côtes d'Angleterre, pour éviter les tribunaux, et ainsi de suite. Si on voulait cataloguer les millions de sociétés qui existent en Europe, on ferait des volumes, et on verrait qu'il n'y a pas une seule branche de l'activité humaine qu'elles ne visent. L'Etat lui-même y fait appel dans son attribution la plus importante Ñ la guerre. Il a dit: «Nous nous chargeons de massacrer, mais nous sommes incapables de songer à nos victimes ; faites une société de la Croix-Rouge pour les ramasser sur les champs de bataille et les soigner ! »
Eh bien, citoyennes et citoyens, que d'autres préconisent la caserne industrielle et le couvent du Communisme autoritaire, nous déclarons que la tendancedes sociétés est dans une direction opposée. Nous voyons des millions et des millions de groupes se constituant librement pour satisfaire à tous les besoins variés des êtres humains, Ñ groupes formés, les uns, par quartier, par rue, par maison ; les autres se donnant la main à travers les murailles des cités, les frontières, les océans. Tous composés d'êtres humains qui se recherchent librement et après s'être acquittés de leur travail de producteur, s'associent, soit pour consommer, soit pour produire les objets de luxe, soit pour faire marcher la science dans une direction nouvelle.C'est là tendance du XIXè siècle, et nous la suivons ; nous ne demandons qu'à la développer librement, sans entraves de la part des gouvernements.
Liberté à l'individu ! «Prenez des cailloux, disait Fourier, mettez-les dans une boîte et secouez-les ; ils s'arrangeront d'eux-mêmes en une mosaïque que jamais vous ne parviendriez à faire si vous confiiez à quelqu'un le soin de les disposer harmonieusement.»
III
Maintenant, citoyennes et citoyens, laissez-moi passer à la troisième partie de mon sujet, Ñ la plus importante au point de vue de l'avenir.Il n'y a pas à en douter : les religions s'en vont. Le XIXè siècle leur a porté un coup de grâce. Mais les religions, toutes les religions, ont une double composition. Elles contiennent d'abord une cosmogonie primitive, une explication grossière de la nature ; et elles contiennent ensuite un exposé de la morale populaire, née et développée au sein de la masse du peuple.
En jetant par dessus bord les religions, en reléguant dans les archives à titre de curiosité historique, leurs cosmogonies, allons-nous aussi reléguer dans les musées les principes de morale qu'elle contiennent ?
On l'a fait, et nous avons vu toute une génération déclarer que, ne croyant plus aux religions, elle se moquait aussi de la morale et proclamait hautement le «Chacun pour soi» de l'égoïsme bourgeois.
Mais, une société, humaine ou animale, ne peut pas exister sans qu'il s'élabore dans son sein certaines règles et certaines habitudes de morale. La religion peut passer, la morale reste.
Si nous arrivions à considérer que chacun fait bien de mentir, de tromper ses voisins, de les dépouiller s'il le peut (c'est la morale de la bourgeoisie dans ses rapports économiques), nous arriverions à ne plus pouvoir vivre ensemble. Vous m'assurez de votre amitié, Ñ mais ce n'est peut-être que pour mieux me voler. Vous me promettez de faire telle chose, Ñ et c'est encore pour me tromper. Vous vous promettez de transmettre une lettre, et vous me la volez, comme un simple directeur de prison !
Dans ces conditions, la société devient impossible, et tout le monde le sent si bien que la négation des religions n'empêche nullement la morale publique de se maintenir, de se développer, de se poser un but de plus en plus élevé.
Ce fait est si frappant que les philosophes cherchent à l'expliquer par les principes d'utilitarisme ; et récemment Spencer cherchait à baser cette moralité qui existe parmi nous sur les causes physiologiques et les besoins de conservation de la race.
Quant à nous, pour mieux dire ce que nous en pensons, permettez-moi de l'expliquer par un exemple :
Voilà un enfant qui se noie, et quatre hommes sur le rivage qui le voient se débattre dans les flots. L'un d'eux ne bouge pas Ñ c'est un partisan de «Chacun pour soi» de la bourgeoisie commerçante, c'est une brute, Ñ n'en parlons pas !
Un autre fait cette réflexion : «Si je sauve l'enfant, un bon rapport en sera fait à qui de droit dans les cieux, et le Créateur me récompensera en doublant mes troupeaux et mes serfs.» Ñ Et il se jette à l'eau. Ñ Est-ce un homme moral ? Evidemment non ! C'est un bon calculateur, voilà tout.
Un troisième Ñ l'utilitaire Ñ réfléchit ainsi ( ou du moins les philosophes utilitaires le font ainsi raisonner): «Les jouissances peuvent être classées en deux catégories : les jouissances inférieures et les jouissances supérieures. Sauver quelqu'un, c'est une jouissance supérieure, infiniment plus intense et durable que toutes les autres ; Ñ donc, sauvons l'enfant !» En admettant que jamais homme ait raisonné ainsi, cet homme ne serait-il pas un terrible égoïste ? et puis, serions-nous jamais sûrs qu'à un moment donné son cerveau de sophiste ne fasse pencher sa volonté du côté des jouissances inférieures, c'est-à-dire du laisser-faire ?
Et voici enfin le quatrième. Dès son enfance, il a été élevé à se sentir unavec tout le reste de l'humanité. Dès l'enfance, il a toujours pensé que les hommes sont solidaires. Il s'est habitué à souffrir quand d'autres souffrent à côté de lui et à se sentir heureux quand tout le monde est heureux ! Dès qu'il a entendu le cri déchirant de la mère, il a sauté à l'eau sans réfléchir, par instinct, pour sauver l'enfant. Et lorsque la mère le remercie, il lui répond : «Mais de quoi donc, chère dame ! je suis si heureux de vous voir heureuse. J'ai agi tout naturellement, je ne pouvais faire autrement ! »
Vos regards me le disent, citoyennes, Ñ voilà l'homme vraiment moral, et les autres ne sont que des égoïstes à côté de lui.
Eh bien, citoyens, toute la morale anarchiste est là. C'est la morale du peuple qui ne cherche pas midi à quatorze heures. Morale sans obligation ni sanction, morale par habitude. Créons les circonstances dans lesquelles l'homme ne soit pas porté à mentir, à tromper, à exploiter les autres ; et le niveau moral de l'humanité, de par la force même des choses, s'élèvera à une hauteur inconnue juqu'à présent.
Ah, certes, ce n'est pas en enseignant un catéchisme de morale qu'on moralise les hommes. Ce ne sont pas les tribunaux et les prisons qui diminuent le vice ; ils le déversent à flots dans la société. Mais c'est en les mettant dans une situation qui contribue à développer les habitudes sociales et à atténuer celles qui ne le sont pas.
Voilà l'unique moyen de moraliser les hommes.
Morale passée à l'état de spontanéité, Ñ voilà la vraie morale, la seule qui reste toujours, pendant que les religions et les systèmes philosophiques passent.
Maintenant, citoyennes et citoyens, combinez ces trois éléments, et vous aurez l'Anarchie et sa place dans l'évolution socialiste :Affranchissement du producteur du joug du capital. Production en commun et consommation libre de tous les produits du travail en commun.
Affranchissement du joug gouvernemental. Libre développement des individus dans les groupes et des groupes dans les fédérations. Organisation libre du simple au composé, selon les besoins et les tendances mutuelles.
Affranchissement de la morale religieuse. Morale libre, sans obligation ni sanction, se développant de la vie même des sociétés et passée à l'état d'habitude.
Ce n'est pas un rêve de penseurs de cabinet. C'est une déduction qui résulte de l'analyse des tendancesdes sociétés modernes. Le Communisme anarchiste, c'est la synthèse des deux tendances fondamentales de nos sociétés : tendance vers l'égalité economique, tendance vers la liberté politique.
Tant que le Communisme se présentait sous sa forme autoritaire, qui implique nécessairement un gouvernement armé d'un pouvoir autrement grand que celui qu'il possède aujourd'hui, puisqu'il implique le pouvoir économique en plus du pouvoir politique, Ñ le Communisme ne trouvait pas d'écho. Il a pu passionner un moment le travailleur d'avant 1848 prêt à subir n'importe quel gouvernement tout-puissant pourvu qu'il le fît sortir de la situation terrible qui lui était faite. Mais il laissait froids les vrais amis de la liberté. Aujourd'hui, l'éducation en matière politique a fait un si grand progrès que le gouvernement représentatif, qu'il soit limité à la Commune ou étendu à toute la nation, ne passionne plus les ouvriers des villes.
Le Communisme anarchiste maintient cette conquête, la plus précieuse de toutes Ñ la liberté de l'individu. Il l'étend davantage et lui donne une base solide, Ñ la liberté économique, snas laquelle la liberté politique reste illusoire.
Il ne demande pas à l'individu, après avoir immolé le dieu-maître de l'univers, le dieu-César et le dieu-Parlement, de s'en donner un plus terrible que les précédents, Ñ le dieu-Communauté, d'abdiquer sur son autel son indépendance, sa volonté, ses goûts et de faire le voeu d'ascétisme qu'il faisait jadis devant le dieu crucifié.
Il lui dit, au contraire : «Point de société libre, tant que l'individu ne l'est pas ! Ne cherche pas à modifier la société en lui imposant une autorité qui nivellerait tout. Tu échoueras dans cette entreprise comme le Pape et César. Ñ Mais modifie la société en sorte que tes semblables ne soient pas forcément tes ennemis. Abolis les conditions qui permettent à quelques-uns de s'accaparer le fruit du labeur des autres. Et, au lieu de chercher à bâtir la société de haut en bas, du centre à la périphérie, laisse-la se développer librement du simple au composé, par la libre union des groupes libres.
« Cette marche, gênée aujourd'hui, c'est la vraie marche de la société. Ne cherche pas à l'entraver, ne tourne pas le dos au progrès, marche avec lui ! Ñ Alors le sentiment de sociabilité commun aux êtres humains, comme il l'est à tous les animaux vivant en société, pouvant se développer librement lorsque nos semblables cesseront d'être nos ennemis, Ñ nous arriverons à un état de choses où chacun pourra donner libre essor à ses penchants, voire même à ses passions, sans autre contrainte que l'amour et le respect de ceux qui l'entourent.»
Voilà notre idéal. C'est l'idéal caché dans les coeurs des peuples, de tous les peuples.
Nous savons que nous n'arriverons pas à cet idéal sans de fortes secousses.
La fin de ce siècle nous prépare une formidable révolution. Qu'elle parte de la France, de l'Allemagne, de l'Espagne ou de la Russie, elle sera européenne. Elle se répandra avec cette même rapidité que celle de nos aînés, les héros de 1848-; elle embrasera l'Europe.
Elle ne se fera pas au nom d'un simple changement de gouvernement. Elle aura un caractère social. Il y aura des commencements d'expropriation, des exploiteurs seront chassés. Que vous le vouliez ou non, Ñ cela se fera, indépendamment de la volonté des individus, et, si l'on touche à la propriété privée on sera forcé d'en arriver au Communisme ; il s'imposera. Mais le Communisme ne peut être ni autoritaire, ni parlementaire. Il sera anarchiste, ou il ne sera pas. La masse populaire ne veut plus se fier à aucun sauveur : elle cherchera à s'organiser elle-même.
Ce n'est pas parce que nous imaginons les hommes meilleurs qu'ils ne sont, que nous parlons Communisme et Anarchie. S'il y avait des anges parmi nous, nous pourrions leur confier le soin de nous organiser. Et encore les cornes leur pousseraient bien vite ! Mais c'est précisément parce que nous prenons les hommes tels qu'ils sont, que nous concluons: «Ne leur confiez pas le soin de vous gouverner. Tel ministre abject serait peut-être un excellent homme si on ne lui avait pas donné le pouvoir. L'unique moyen d'arriver à l'harmonie des intérêts, c'est la société sans exploiteurs, sans gouvernants.» Précisément parce qu'il n'y a pas d'anges parmi les hommes, nous disons : Faites en sorte que chaque homme voit son intérêt dans les intérêts des autres, alors vous n'aurez plus à craindre ses mauvaises passions.
Le Communisme anarchiste étant le résultat inévitable des tendances actuelles, c'est vers cet idéal que nous devons marcher, au lieu de dire : «Oui, l'Anarchie est un excellent idéal», et ensuite de lui tourner le dos.Et si la prochaine révolution ne parvenait pas à réaliser cet idéal entier, Ñ tout ce qui sera fait dans la direction de l'idéal restera ; tout ce qui sera fait en sens contraire sera condamné à disparaître un jour ou l'autre.
Règle générale. Ñ une révolution populaire peut être vaincue, mais c'est elle qui donne le mot d'ordre du siècle d'évolution qui lui succède. La France expire sous le talon des alliés en 1815, et c'est la France qui impose à l'Europe l'abolition du servage, le régime représentatif. Le suffrage universel est noyé dans le sang, et c'est le suffrage universel qui devient le mot d'ordre du siècle.
La commune expire en 1871 dans les mitraillades, et c'est la Commune libre qui est aujourd'hui le mot d'ordre en France.
Et si le Commnuisme anarchiste est vaincu dans la prochaine révolution, après s'être affirmé au grand jour, non-seulement il en restera l'abolition de la p[r]opriété privée ; non-seulement le travailleur aura conquis sa vraie place dans la société, non-seulement l'aristocratie foncière et industrielle aura reçu un coup mortel ; mais ce sera le Communisme anarchiste qui deviendra le point de mire de l'évolution du vingtième siècle.
Il résume ce que l'humanité a élaboré de plus beau, de plus durable : le sentiment de la justice, celui de la liberté, la solidarité devenue un besoin pour l'homme. Il garantit la liberté d'évolution de l'individu et de la société. Il triomphera.
Pierre KROPOTKINE
TROTSKISME
Emma GOLDMAN
Trotsky proteste beaucoup trop
Traduit par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni frontières", N°1 Septembre-Octobre 2002
Ce pamphlet développe les idées exposées dans un article de Vanguard, mensuel anarchiste édité à New York. Il fut publié dans le numéro de juillet 1938, mais comme cette revue disposait dÕun espace limité, seule une partie du manuscrit original fut mise à la disposition des lecteurs. Je présente ici une version à la fois corrigée et développée.
Léon Trotsky affirmera certainement que toute critique de son rôle durant la tragédie de Cronstadt ne fait que renforcer et encourager son ennemi mortel: Staline. Mais cÕest parce que Trotsky ne peut concevoir que quelquÕun puisse détester le sauvage qui règne au Kremlin et le cruel régime quÕil dirige, tout en refusant dÕexonérer Léon Trotsky pour le crime quÕil a commis contre les marins de Cronstadt.A mon avis, aucune différence fondamentale ne sépare les deux protagonistes de ce généreux système dictatorial, à part le fait que Léon Trotsky ne se trouve plus au pouvoir pour en prodiguer les bienfaits, ce qui nÕest pas le cas de Staline. Non, je ne défends pas le dirigeant actuel de la Russie.Annexe: Léon Trotsky, John G. Wright et les anarchistes espagnols.
Je dois cependant souligner que Staline nÕest pas descendu du ciel pour venir persécuter tout dÕun coup lÕinfortuné peuple russe. Il se contente de continuer la tradition bolchevique, même sÕil agit dÕune manière plus impitoyable.
Le processus qui a consisté à déposséder les masses russes de leur révolution a commencé presque immédiatement après la prise de pouvoir par Lénine et son parti. LÕinstauration dÕune discrimination grossière dans le rationnement et le logement, la suppression de toutes les libertés politiques, les persécutions et les arrestations continuelles sont devenues le quotidien des masses russes.
Il est vrai que les purges de lÕépoque ne visaient pas les membres du parti, même si certains communistes furent aussi jetés dans les prisons et les camps de concentration. Il faut souligner que les militants de la première Opposition ouvrière et leurs dirigeants furent rapidement éliminés. Chliapnikov fut envoyé «se reposer» dans le Caucase et Alexandra Kollontai placée en résidence surveillée.
Mais tous les autres opposants politiques (mencheviks, socialistes-révolutionnaires, anarchistes ainsi quÕune grande partie des intellectuels libéraux) et de nombreux ouvriers et paysans furent emprisonnés sans ménagement dans les geôles de la Tcheka, ou exilés dans des régions éloignées de la Russie et de la Sibérie où ils étaient condamnés à une mort lente.
En dÕautres termes, ce nÕest pas Staline qui a inventé la théorie et les méthodes qui ont écrasé la révolution russe et forgé de nouvelles chaînes au peuple russe.
Certes, je lÕadmets bien volontiers, la dictature est devenue monstrueuse sous le règne de Staline. Mais cela ne diminue pas pour autant la culpabilité de Léon Trotsky qui fut lÕun des acteurs du drame révolutionnaire dont Cronstadt a constitué lÕune des scènes les plus sanglantes.
JÕai devant moi les deux numéros de février et avril 1938 de New International, lÕorgane officiel de Trotsky. Ils contiennent des articles de John G. Wright, cent pour cent trotskyste, et du Grand Patron lui-même.
Ces textes prétendent réfuter les accusations portées contre Trotsky à propos de Cronstadt. M. Wright fait surtout écho à la voix de son maître et ses documents ne sont pas de première main. De plus, il ne se trouvait pas personnellement en Russie en 1921. Je préfère donc mÕintéresser surtout aux propos de Léon Trotsky.
Au moins, lui a le sinistre mérite dÕavoir participé à la «liquidation» de Cronstadt.
Cependant, lÕarticle de Wright contient quelques inexactitudes imprudentes qui doivent être démasquées tout de suite. Je les dénoncerai dÕabord rapidement et je mÕoccuperai ensuite des arguments de son maître à penser.
John G. Wright prétend que La Révolte de CronstadtdÕAlexandre Berkman «ne fait que reformuler des interprétations et de prétendus faits fournis par les socialistes révolutionnaires de droite, et recueillis dans La Vérité sur la Russiede Volya, édité à Prague en 1921.»
Ce monsieur accuse ensuite Alexandre Berkman «dÕêtre un homme peu scrupuleux, un plagiaire qui se livre à dÕinsignifiantes retouches et a pour habitude de dissimuler la source véritable de ce quÕil présente comme sa propre analyse». La vie et lÕÏuvre dÕAlexandre Berkman font de lui lÕun des plus grands penseurs et combattants révolutionnaires, un homme entièrement dévoué à son idéal. Ceux qui lÕont connu peuvent témoigner de son honnêteté dans toutes ses actions, ainsi que de son intégrité en tant quÕécrivain. (É) (1)
Le communiste moyen, quÕil soit fidèle à Trotsky ou à Staline, connaît à peu près autant la littérature anarchiste et ses auteurs que, disons, un catholique connaît Voltaire ou Thomas Paine. LÕidée même que lÕon doit sÕenquérir de la position de ses adversaires politiques avant de les descendre en flammes est considérée comme une hérésie par la hiérarchie communiste. Je ne pense donc pas que John G. Wright mente de façon délibérée à propos dÕAlexandre Berkman. Je crois plus simplement quÕil est profondément ignorant.
Durant toute sa vie Alexandre Berkman a tenu des journaux personnels. Même pendant les quatorze années de supplices quÕil a endurées au Western Penitentiary aux États-Unis, Alexandre Berkman a toujours réussi à tenir un journal quÕil mÕenvoyait clandestinement à cette époque. Sur le bateau, le S.S. Buford, qui nous emmena en Russie au cours dÕun long et périlleux voyage de 28 jours, mon camarade continua à tenir son journal et il maintint cette vieille habitude durant les 23 mois que nous passâmes en Russie.
Les Mémoires de prison dÕun anarchisteque même des critiques conservateurs ont comparé à La Maison des mortsde Fiodor Dostoïevski, ont été conçus à partir de son journal. La Révolte de Cronstadtet Le Mythe bolcheviksont aussi le produit de ses notes prises quotidiennement en Russie. Il est donc stupide dÕaccuser la brochure de Berkman sur Cronstadt de «reformuler des faits inventés», présentés auparavant dans un livre des socialistes-révolutionnaires édité à Prague.
Tout aussi fantaisiste est lÕaccusation portée par Wright contre Alexandre Berkman dÕavoir nié la présence du général Kozlovsky à Cronstadt.
Dans La Révolte de Cronstadt(p. 15), mon vieil ami écrit en effet: «LÕex-général Kozlovsky se trouvait effectivement à Cronstadt. CÕest Trotsky qui lÕavait placé là-bas en tant que spécialiste de lÕartillerie. Il nÕa joué absolument aucun rôle dans les événements de Cronstadt.» Et Zinoviev en personne le confirma, alors quÕil était au zénith de sa gloire. Au cours de la session extraordinaire du soviet de Petrograd, le 4 mars 1921, session convoquée pour décider du sort de Cronstadt, Zinoviev déclara: «Bien sûr, Kozlovsky est vieux et ne peut rien faire, mais les officiers blancs sont derrière lui et ils trompent les marins.» Et Alexandre Berkman souligna que les marins nÕavaient accepté les services dÕaucun général chouchou de Trotsky, et quÕils avaient refusé les provisions et les autres aides proposées par Victor Tchernov, dirigeant des socialistes-révolutionnaires de droite à Paris.
Les trotskystes considèrent certainement que cÕest faire preuve de sentimentalisme bourgeois que de permettre aux marins calomniés de sÕexprimer et de se défendre. Cette conception des rapports avec un adversaire politique, ce jésuitisme détestable, a fait davantage pour détruire le mouvement ouvrier dans son ensemble quÕaucune des tactiques «sacrées» du bolchevisme.
Pour que le lecteur puisse décider qui a raison, des accusateurs de Cronstadt, ou des marins qui se sont exprimés clairement à lÕépoque, je reproduis ici le message radio envoyé aux ouvriers du monde entier le 6 mars 1921: «Notre cause est juste: nous sommes partisans du pouvoir des soviets, non des partis. Nous sommes pour lÕélection libre de représentants des masses travailleuses. Les soviets fantoches manipulés par le Parti communiste ont toujours été sourds à nos besoins et à nos revendications; nous nÕavons reçu quÕune réponse: la mitraille (É). Camarades! Non seulement ils vous trompent, mais ils travestissent délibérément la vérité et nous diffament de la façon la plus méprisable (É). A Cronstadt, tout le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, soldats et ouvriers révolutionnaires Ñ non entre celles des contre-révolutionnaires dirigés par un certain Kozlovsky, comme la radio de Moscou essaie mensongèrement de vous le faire croire (É). Ne tardez pas, camarades! Rejoignez-nous, contactez-nous; demandez à ce que vos délégués puissent venir nous rendre visite à Cronstadt. Seuls vos délégués pourront vous dire la vérité et dénoncer les abominables calomnies sur le pain offert par les Finlandais et lÕaide proposée par lÕEntente. Vive le prolétariat et la paysannerie révolutionnaire! Vive le pouvoir des soviets librement élus!»
Les marins prétendument «dirigés» par Kozlovsky demandent aux ouvriers du monde entier dÕenvoyer des délégués afin quÕils vérifient si les ignobles calomnies diffusées par la presse soviétique contre eux ont le moindre fondement!
Léon Trotsky est surpris et sÕindigne lorsque quiconque ose protester contre la répression de Cronstadt. Après tout, ces événements se sont déroulés il y a très longtemps, dix-sept années ont passé, et il sÕagirait seulement dÕun «épisode dans lÕhistoire des relations entre la ville prolétarienne et le village petit-bourgeois». Pourquoi faire tellement de barouf aujourdÕhui? A moins que lÕon veuille «discréditer l'unique courant révolutionnaire qui n'ait jamais renié son drapeau, qui ne se soit jamais compromis avec l'ennemi, et qui soit le seul à représenter l'avenir». LÕégotisme de Léon Trotsky, que ses amis et partisans connaissent bien, a toujours été remarquable. Depuis que les persécutions de son ennemi mortel lÕont doté dÕune sorte de baguette magique, sa suffisance a atteint des proportions alarmantes.
Léon Trotsky est outré que lÕon se penche de nouveau sur lÕ«épisode» de Cronstadt et que lÕon se pose des questions sur son rôle personnel dans ces événements. Il ne comprend pas que ceux qui lÕont défendu contre son détracteur ont également le droit de lui demander quelles méthodes il a employées lorsque lui, Trotsky, était au pouvoir. Ils ont le droit de lui demander comment il a traité ceux qui ne considéraient pas ses opinions comme une vérité dÕÉvangile. Bien sûr, il serait ridicule de sÕattendre à ce quÕil batte sa coulpe et proclame: «Moi aussi je nÕétais quÕun homme et jÕai commis des erreurs. Moi aussi jÕai péché et jÕai tué mes frères ou ordonné quÕon les tue.» Seuls de sublimes prophètes ont su atteindre de telles cimes de courage. Léon Trotsky nÕen fait pas partie. Au contraire, il continue à vouloir se présenter comme tout-puissant, à croire que tous ses actes et ses jugements ont été mûrement pesés, et à couvrir dÕanathèmes ceux qui sont assez fous pour suggérer que le grand dieu Léon Trotsky a lui aussi des pieds dÕargile.
Il se moque des preuves écrites laissées par les marins de Cronstadt et du témoignage de ceux qui se trouvaient suffisamment près de la ville rebelle pour voir et entendre ce qui sÕest passé durant lÕhorrible siège. Il les appelle des «fausses étiquettes». Cela ne lÕempêche pas pour autant dÕassurer à ses lecteurs que son explication de la révolte de Cronstadt peut être «corroborée et illustrée par de nombreux faits et documents». Les gens intelligents risquent de se demander pourquoi Léon Trotsky nÕa même pas la décence de présenter ces «fausses étiquettes» afin quÕils soient en mesure de se forger eux-mêmes une opinion.
Même les tribunaux bourgeois garantissent à lÕaccusé le droit de présenter des preuves pour se défendre. Mais ce nÕest pas le cas de Léon Trotsky, porte-parole dÕune seule et unique vérité, lui qui nÕa «jamais renié son drapeau et ne sÕest jamais compromis avec ses ennemis».
On peut comprendre un tel manque élémentaire de décence de la part dÕun individu comme John G. Wright. Après tout, comme je lÕai déjà dit, il ne fait que citer les Saintes Écritures bolcheviques. Mais pour un personnage dÕenvergure mondiale comme Léon Trotsky, le fait de passer sous silence les preuves avancées par les marins de Cronstadt indique, à mon avis, que cet homme est vraiment malhonnête. Le vieux dicton: «Un léopard change de tâches mais jamais de nature» sÕapplique parfaitement à Léon Trotsky. Le calvaire quÕil a subi durant ses années dÕexil, la disparition tragique de ses proches, des êtres quÕil aimait, et, de façon encore plus dramatique, la trahison de ses anciens compagnons dÕarmes ne lui ont malheureusement rien appris. Pas une goutte de tendresse, de douceur, nÕa irrigué lÕesprit rancunier de Trotsky.
Quel dommage pour lui que lÕon entende parfois mieux le silence des morts que la parole des vivants! De fait, les voix étouffées à Cronstadt se sont fait entendre de plus en plus bruyamment au cours des dix-sept dernières années. Est-ce pour cette raison que leur son déplaît tant à Léon Trotsky?
Selon le fondateur de lÕArmée rouge, « Marx disait déjà quÕon ne pouvait pas juger les partis ni les individus sur ce qu'ils disent d'eux-mêmes.» Quel dommage que Trotsky ne se rende pas compte à quel point cette phrase sÕapplique parfaitement à son propre cas! Parmi les bolcheviks capables dÕécrire avec un certain talent, aucun auteur nÕa réussi à se mettre en avant autant que Trostky. Aucun ne sÕest vanté autant que lui dÕavoir participé à la révolution russe et aux événements qui ont suivi. Si lÕon applique à Trotsky le critère de son maître à penser, nous devrions en déduire que ses écrits nÕont aucune valeur Ñ raisonnement évidemment absurde.
Soucieux de discréditer les motifs de la révolte de Cronstadt, Léon Trotsky fait la remarque suivante: «Il m'arriva d'envoyer de différents fronts des dizaines de télégrammes réclamant la mobilisation de nouveaux détachements «sûrs », formés d'ouvriers de Petrograd et de marins de la Baltique. Mais, dès la fin de 1918 et en tout cas pas plus tard que 1919, les fronts commencèrent à se plaindre que les nouveaux détachements marins de Cronstadt n'étaient pas bons, qu'ils étaient exigeants, indisciplinés, peu sûrs au combat, en somme, plus nuisibles qu'utiles.» Plus loin dans la même page, Trotsky affirme: « Quand la situation devint particulièrement difficile dans Petrograd affamée, on examina plus d'une fois, au Bureau politique, la question de savoir s'il ne fallait pas faire un « emprunt intérieur » à Cronstadt, où restaient encore d'importantes réserves de denrées variées. Mais les délégués des ouvriers de Petrograd répondaient : «Ils ne nous donneront rien de plein gré. Ils trafiquent sur les draps, le charbon, le pain. A Cronstadt aujourd'hui, toute la racaille a relevé la tête.» Triste exemple dÕun procédé typiquement bolchevik: non seulement on liquide physiquement ses adversaires politiques mais on souille aussi leur mémoire. Suivant les traces de Marx, Engels et Lénine, Trotsky puis Staline ont utilisé les mêmes méthodes.
Je nÕai pas lÕintention de discuter ici du comportement des marins de Cronstadt en 1918 ou en 1919. Je ne suis arrivée en Russie quÕen janvier 1920. Du début de 1920 jusquÕà la «liquidation » de Cronstadt, quinze mois plus tard, les marins de la flotte de la Baltique furent présentés comme des hommes de valeur ayant toujours fait preuve dÕun courage inébranlable. A de multiples reprises, des anarchistes, des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires et aussi de nombreux communistes mÕont dit que les marins formaient lÕépine dorsale de la révolution. Durant la manifestation du 1er mai 1920, et au cours des autres festivités organisées en lÕhonneur de la visite de la première mission du Parti travailliste britannique, les marins de Cronstadt constituèrent un important contingent, parfaitement visible. Ils furent salués comme de grands héros qui avaient sauvé la révolution contre Kerenski, et Petrograd contre Ioudénitch. Pendant lÕanniversaire de la révolution dÕOctobre, les marins se trouvaient de nouveau aux premiers rangs, et des foules compactes applaudirent lorsquÕils rejouèrent la prise du Palais dÕHiver.
Est-il possible que les dirigeants du Parti, à lÕexception de Léon Trotsky, nÕaient pas été au courant de la corruption et de la démoralisation de Cronstadt que nous décrit le fondateur de lÕArmée rouge? Je ne crois pas. DÕailleurs, je doute que Trotsky lui-même ait eu cette opinion avant mars 1921. Son récit actuel résulte-t-il de doutes quÕil éprouva alors, ou sÕagit-il dÕune tentative de justifier après coup la «liquidation» insensée de Cronstadt?
Même si lÕon admet que les marins nÕétaient pas les mêmes quÕen 1917 (2), il est évident que les Cronstadtiens de 1921 nÕavaient rien à voir avec le sinistre tableau quÕen dresse Trotsky et son disciple Wright. De fait, les marins nÕont connu leur terrible destin quÕà cause de leur profonde solidarité, de leurs liens étroits avec les ouvriers de Petrograd qui endurèrent la faim et le froid jusquÕà se révolter au cours dÕune série de grèves en février 1921. Pourquoi Trotsky et ses partisans ne mentionnent-ils pas ce fait? Léon Trotsky sait parfaitement, si Wright lÕignore, que la première scène du drame de Cronstadt sÕest déroulée à Petrograd le 24 février et nÕa pas été jouée par les marins mais par les grévistes. Car cÕest ce jour-là que les grévistes ont laissé sÕexprimer leur colère accumulée contre lÕindifférence brutale des hommes qui nÕarrêtaient pas de discourir sur la dictature du prolétariat, dictature qui sÕétait transformée depuis longtemps en la dictature impitoyable du Parti communiste.
Dans son journal, Alexandre Berkman rapporte: «Les ouvriers de lÕusine de Troubotchny se sont mis en grève. Au cours de la distribution des vêtements dÕhiver, les communistes ont été beaucoup mieux servis que ceux qui ne sont pas membres du Parti, se plaignent-ils. Le gouvernement refuse de prendre en considération leurs revendications tant que les ouvriers ne reprennent pas le travail. Des foules de grévistes se sont rassemblées dans les rues près des usines, et des soldats ont été envoyés pour les disperser. CÕétaient des koursanti, des jeunes communistes de lÕAcadémie militaire. Il nÕy a pas eu de violences.
Maintenant les grévistes sont rejoints par des travailleurs des entrepôts de lÕAmirauté et des docks de Calernaya. LÕhostilité augmente contre lÕattitude arrogante du gouvernement. Ils ont essayé de manifester dans la rue mais les troupes montées sont intervenues pour les en empêcher.»
CÕest seulement après sÕêtre enquis de la situation véritable des ouvriers de Petrograd que les marins de Cronstadt ont fait en 1921 ce quÕils avaient fait en 1917. Ils se sont immédiatement solidarisé avec les ouvriers. A cause de leur rôle en 1917, les marins avaient toujours été considérés comme le glorieux fleuron de la révolution. En 1921, ils agirent de la même façon mais furent dénoncés aux yeux du monde entier comme des traîtres, des contre-révolutionnaires. Évidemment, en 1917, les marins de Cronstadt avaient aidé à mettre en selle les bolcheviks. En 1921, ils demandaient des comptes pour les faux espoirs que le Parti avait fait naître chez les masses, et les belles promesses que les bolcheviks avaient reniées dès quÕils avaient jugé être solidement installés au pouvoir. Crime abominable en vérité. Mais le plus important dans ce crime est que les marins de Cronstadt ne se sont pas «mutinés» dans un contexte serein. Leur rébellion était profondément enracinée dans les souffrances des travailleurs russes: le prolétariat des villes, aussi bien que la paysannerie.
Certes, notre ex-commissaire du peuple nous assure: « Les paysans se firent aux réquisitions comme à un mal temporaire. Mais la guerre civile dura trois ans. La ville ne donnait presque rien au village et lui prenait presque tout, surtout pour les besoins de la guerre. Les paysans avaient approuvé les Ô bolcheviksÕ, mais devenaient de plus en plus hostiles aux ÔcommunistesÕ.» Malheureusement, ces arguments relèvent de la pure fiction, comme le prouvent de nombreux faits, notamment la liquidation des soviets paysans dirigés par Maria Spiridovna, et le déluge de fer et de feu lancé contre les paysans pour les obliger à livrer tous leurs produits, y compris leurs graines pour les semailles de printemps.
En fait, les paysans détestaient le régime presque depuis le début de la révolution, en tout cas certainement depuis le moment où le slogan de Lénine «Expropriez les expropriateurs» devint «Expropriez les paysans pour la gloire de la dictature communiste.» CÕest pourquoi ils protestaient constamment contre la dictature bolchevique. Comme en témoigne notamment le soulèvement des paysans de Carélie, écrasé dans le sang par le général tsariste Slastchev-Krimsky. Si les paysans appréciaient autant le régime soviétique que Trotsky voudrait nous le faire croire, pourquoi dut-on envoyer cet homme sanguinaire en Carélie?
Slastchev-Krimsky avait combattu la révolution depuis le début et dirigé quelques-unes des armées de Wrangel en Crimée. Il avait commis des actes barbares contre des prisonniers de guerre et organisé dÕignobles pogromes. Et maintenant ce général se repentait et revenait à «sa patrie». Ce contre-révolutionnaire patenté, ce massacreur de Juifs, reçut les honneurs militaires de la part des bolcheviks, en compagnie de plusieurs généraux tsaristes et officiers des armées blanches. Certes, on peut considérer comme un juste châtiment le fait que des antisémites soient obligés de saluer un Juif, Trotsky, leur supérieur hiérarchique, et de lui obéir. Mais pour la révolution et le peuple russe, le retour triomphal de ces impérialistes était une insulte.
Afin de le récompenser de son nouvel amour tout neuf pour la patrie socialiste, on confia à Slastchev-Krimsky la mission dÕécraser les paysans de Carélie qui demandaient lÕautodétermination et de meilleures conditions de vie.
Léon Trotsky nous raconte que les marins de Cronstadt en 1919 nÕauraient pas donné leurs provisions si on leur avait demandé gentiment Ñ comme si les bolcheviks avaient jamais utilisé la gentillesse ! En fait, ce mot ne fait pas partie de leur vocabulaire. Cependant ce sont ces marins prétendument démoralisés, ces «spéculateurs», cette «racaille», etc., qui prirent le parti du prolétariat des villes en 1921, et dont la première revendication était lÕégalité des rations. Quels gangsters que ces Cronstadiens, vraiment !
Wright et Trotsky essaient de discréditer les marins de Cronstadt parce que ces derniers ont rapidement formé un Comité révolutionnaire provisoire. Rappelons tout dÕabord quÕils nÕont pas prémédité leur révolte, mais quÕils se réunirent le 1er mars 1921 pour discuter de la façon dÕaider leurs camarades de Petrograd. En fait, John G. Wright nous fournit lui-même la réponse quand il écrit: «Il nÕest pas du tout exclu que les autorités locales de Cronstadt nÕaient pas su gérer habilement la situation (É). On sait que Kalinine et le commissaire du peuple Kouzmine nÕétaient guère estimés par Lénine et ses collègues (É). Dans la mesure où les autorités locales nÕétaient pas conscientes de lÕimportance du danger et nÕont pas pris les mesures efficaces et adéquates pour traiter la crise, leurs maladresses ont certainement joué un rôle dans le déroulement des événements (É)».
Le passage sur lÕopinion négative de Lénine à propos de Kalinine et Kouzmine nÕest malheureusement quÕun vieux truc des bolcheviks: on fait porter le chapeau à un sous-fifre maladroit pour dégager la responsabilité des dirigeants.
Certes, les autorités locales de Cronstadt ont commis une «maladresse». Kouzmine attaqua violemment les marins et les menaça de terribles représailles. Les marins savaient évidemment ce qui les attendait. Ils savaient que, si Kouzmine et Vassiliev obtenaient carte blanche, leur première mesure serait de priver Cronstadt de ses armes et de ses réserves de nourriture. CÕest la raison pour laquelle les marins formèrent leur Comité révolutionnaire provisoire. Et ils furent encouragés dans leur décision, lorsquÕils apprirent quÕune délégation de trente marins partie à Petrograd pour discuter avec les ouvriers sÕétait vue refuser le droit de rentrer à Cronstadt, que ses membres avaient été arrêtés et placés entre les mains de la Tcheka.
Wright et Trotsky accordent une énorme importance à une rumeur annoncée lors de la réunion du 1er mars: un camion bourré de soldats lourdement armés allait rallier Cronstadt. Il est évident que Wright nÕa jamais vécu sous une dictature hermétique. Moi si. Lorsque les réseaux par lesquels passent les contacts humains sont interrompus, lorsque toute pensée est recroquevillée sur elle-même et que la liberté dÕexpression est étouffée, alors les rumeurs se répandent à la vitesse de lÕéclair et prennent des dimensions terrifiantes. De plus, des camions remplis de soldats et de tchékistes armés jusquÕaux dents patrouillaient souvent les rues durant la journée. Ils lançaient leurs filets pendant la nuit et ramenaient leurs prises jusquÕà la Tcheka. Ce spectacle était fréquent à Petrograd et à Moscou, à lÕépoque où je me trouvais en Russie. Dans le climat de tension instauré par le discours menaçant de Kouzmine, il était parfaitement normal que des rumeurs circulent et que lÕon y accorde crédit.
Pendant la campagne contre les marins de Cronstadt, on a également affirmé que le fait que des nouvelles sur Cronstadt soient parues dans la presse parisienne deux semaines avant le début de la révolte était la preuve que les marins avaient été manipulés par les puissances impérialistes et que cette révolte avait été en fait ourdie depuis Paris. Il est évident que cette calomnie avait pour seule utilité de discréditer les Cronstadtiens aux yeux des ouvriers.
En réalité, ces nouvelles anticipées nÕavaient rien dÕextraordinaire. Ce nÕétait pas la première fois que de telles rumeurs naissaient à Paris, Riga ou Helsingfors et généralement elles ne coïncidaient pas avec les déclarations des agents de la contre-révolution à lÕétranger. DÕun autre côté, beaucoup dÕévénements se sont produits en Union soviétique qui auraient pu réjouir le cÏur de lÕEntente et dont on nÕentendit jamais parler Ñ des événements bien plus nuisibles à la révolution russe et causés par la dictature du Parti communiste lui-même. Par exemple, le fait que la Tcheka détruisit de nombreuses réalisations dÕOctobre et que, en 1921, elle était déjà devenue une excroissance mortelle sur le corps de la révolution. Je pourrais mentionner bien dÕautres événements semblables qui mÕobligeraient à des développements trop longs dans le cadre de cet article.
Non, les nouvelles anticipées parues dans la presse parisienne nÕont aucun rapport avec la révolte de Cronstadt. De fait, en 1921, à Petrograd, personne ne croyait à lÕexistence dÕun lien quelconque, y compris une grande partie des communistes. Comme je lÕai déjà dit, John G. Wright nÕest quÕun simple disciple de Léon Trotsky et il ignore donc ce que la plupart des gens, à lÕintérieur et à lÕextérieur du parti bolchevik, pensaient de ce prétendu «lien» en 1921.
Les futurs historiens apprécieront certainement la «mutinerie» de Cronstadt à sa véritable valeur. SÕils le font, et lorsque cela se produira, je suis persuadé quÕils arriveront à la conclusion que le soulèvement nÕaurait pas pu se produire à un meilleur moment sÕil avait été délibérément planifié.
Le facteur déterminant qui décida le sort de Cronstadt fut la Nep (la Nouvelle Politique Économique). Lénine était parfaitement conscient que ce nouveau schéma «révolutionnaire» soulèverait une opposition considérable dans le Parti. Il avait besoin dÕune menace immédiate pour faire passer la Nep, à la fois rapidement et en douceur. Cronstadt se produisit donc à un moment fort utile pour lui. Toute la machine de propagande se mit en marche pour démontrer que les marins étaient de mèche avec les puissances impérialistes, et avec les éléments contre-révolutionnaires qui voulaient détruire lÕÉtat communiste. Cela marcha à merveille. La Nep fut imposée sans la moindre anicroche.
On finira par découvrir le coût effrayant de cette manÏuvre. Les trois cents délégués, la fleur de la jeunesse communiste, qui quittèrent précipitamment le congrès du Parti pour aller écraser Cronstadt, ne représentait quÕune poignée des milliers de vies qui furent cyniquement sacrifiées. Ils partirent en croyant avec ferveur les mensonges et calomnies des bolcheviks. Ceux qui survécurent eurent un rude réveil.
Je me souviens dÕavoir rencontré dans un hôpital un jeune communiste blessé. JÕai raconté cette anecdote dans Comment jÕai perdu mes illusions sur la Russie.Ce témoignage nÕa rien perdu de sa valeur malgré les années:
«Beaucoup de ceux qui avaient été blessés au cours de lÕattaque contre Cronstadt avaient été amenés dans le même hôpital, et cÕétaient surtout des koursanti, de jeunes communistes. JÕai eu lÕoccasion de discuter avec lÕun dÕentre eux. Sa douleur physique, me dit-il, ne représentait rien à côté de ses souffrances psychologiques. Il sÕétait rendu compte trop tard quÕil avait été dupé par le slogan de la Ôcontre-révolutionÕ. Pas un général tsariste, pas un garde-blanc nÕavait pris la tête des marins de Cronstadt Ñ il ne sÕétait battu que contre ses propres camarades, des marins, des soldats et des ouvriers qui avaient héroïquement combattu pour la révolution.»Aucune personne sensée ne verra la moindre similitude entre la Nep et la revendication des marins de Cronstadt dÕéchanger librement les produits. La Nep ne fit que réintroduire les terribles maux que la révolution russe avait tenté dÕéliminer. LÕéchange libre des produits entre les ouvriers et les paysans, entre la ville et la campagne, incarnait la raison dÕêtre même de la révolution. Évidemment, «les anarchistes étaient hostiles à la Nep». Mais le marché libre, comme Zinoviev me lÕavait dit en 1920, «nÕa aucune place dans notre plan centralisé». Pauvre Zinoviev: il ne pouvait imaginer quel monstre allait naître de la centralisation du pouvoir!CÕest lÕobsession de la centralisation de la dictature qui a développé très tôt la division entre la ville et le village, les ouvriers et les paysans. Ce nÕest pas, comme Trotsky lÕaffirme, parce que «la première est prolétarienne (É) et le second petit-bourgeois», mais parce que la dictature bolchevik a paralysé à la fois les initiatives du prolétariat urbain et celles de la paysannerie.
Selon Léon Trotsky, «Le soulèvement de Cronstadt n'a pas attiré, mais repoussé les ouvriers de Petrograd. La démarcation s'opéra selon la ligne des classes. Les ouvriers sentirent immédiatement que les rebelles de Cronstadt se trouvaient de l'autre côté de la barricade, et ils soutinrent le pouvoir soviétique.». Il oublie dÕexpliquer la raison principale de lÕindifférence apparente des ouvriers de Petrograd. En effet, la campagne de mensonges, de calomnies et de diffamation contre les marins a commencé le 2 mars 1921. La presse soviétique a tranquillement distillé son venin contre les marins. Les accusations les plus méprisables ont été lancées contre eux et cela a continué jusquÕà lÕécrasement de Cronstadt, le 17 mars 1921. De plus, Petrograd subissait la loi martiale. Plusieurs usines furent fermées et les ouvriers ainsi dépossédés de leur-gagne-pain commençaient à se réunir entre eux. Citons le journal dÕAlexandre Berkman :
«Beaucoup dÕarrestations ont lieu. Des groupes de grévistes encadrés par des tchékistes sont fréquemment emmenés en prison. Une grande tension nerveuse règne dans la ville. Toutes sortes de précautions sont prises pour protéger les institutions gouvernementales. On a placé des mitrailleuses devant lÕhôtel Astoria, où résident Zinoviev et dÕautres dirigeants bolcheviks. Des proclamations officielles ordonnent aux grévistes de retourner au travail (É) et rappellent à la population quÕil est interdit de se rassembler dans les rues. Le Comité de défense a commencé un Ônettoyage de la villeÕ. Beaucoup dÕouvriers soupçonnés de sympathiser avec Cronstadt ont été arrêtés. Tous les marins de Petrograd et une partie de la garnison jugés Ôpeu fiablesÕ ont été envoyés dans des lieux éloignés, tandis que les familles des marins de Cronstadt vivant à Petrograd sont détenues en otages. Le Comité de défense a informé Cronstadt que les Ôprisonniers sont considérés comme des garantiesÕ pour la sécurité du commissaire de la flotte de la mer Baltique, N.N. Kouzmine, le président du soviet de Cronstadt, T. Vassiliev et dÕautres communistes. ÔSi nos camarades subissent le moindre mauvais traitement, les otage le paieront de leur vie.Õ»Sous un tel régime de fer, il était physiquement impossible aux ouvriers de Petrograd de sÕallier avec les insurgés de Cronstadt, dÕautant plus que pas une ligne des manifestes publiés par les marins nÕest parvenue aux ouvriers de Petrograd. En dÕautres termes, Léon Trotsky falsifie délibérément les faits. Les ouvriers auraient certainement pris le parti des marins, parce quÕils savaient que ceux-ci nÕétaient ni des mutins, ni des contre-révolutionnaires, mais quÕils sÕétaient montré solidaires des ouvriers en 1905, ainsi quÕen mars et octobre 1917. CÕest pourquoi je peux affirmer que Trotsky, tout à fait consciemment, insulte grossièrement la mémoire des marins de Cronstadt.Dans New International (p. 106), Trotsky assure ses lecteurs que «personne,soit dit en passant, ne pensait en ces jours-là à la doctrine anarchiste». Cela ne cadre malheureusement pas avec la persécution incessante des anarchistes qui commença en 1918, lorsque Léon Trotsky liquida le quartier général anarchiste à Moscou à coups de mitrailleuse. Dès cette époque le processus dÕélimination des anarchistes se mit en marche. Même aujourdÕhui, si longtemps après, les camps de concentration du gouvernement soviétique sont remplis dÕanarchistes, du moins ceux qui sont encore vivants. En fait, avant lÕinsurrection de Cronstadt, en octobre 1920, lorsque Trotsky changea dÕavis à propos de Makhno, parce quÕil avait besoin de son aide et de son armée pour liquider Wrangel, et lorsquÕil consentit à ce que se tienne un congrès anarchiste à Kharkov, plusieurs centaines dÕanarchistes furent raflés et envoyés à la prison de Boutirka où ils restèrent jusquÕen avril 1921, sans quÕon leur communique le moindre motif dÕinculpation. Puis, en compagnie dÕautres militants de gauche, ils disparurent dans de mortelles ténèbres, et furent envoyés secrètement dans des prisons et des camps de concentration en Russie et en Sibérie. Mais ceci est une autre page de lÕhistoire soviétique. Ce quÕil importe de souligner ici, cÕest quÕon «pensait » beaucoup aux anarchistes à lÕépoque, sinon pourquoi diable les aurait-on arrêtés et envoyés aux quatre coins de la Russie et de la Sibérie, comme au temps du tsarisme?Léon Trotsky se moque de la revendication des «soviets libres». Les marins avaient en effet la naïveté de croire que des soviets libres pouvaient coexister avec une dictature. En fait, les soviets libres ont cessé dÕexister beaucoup plus tôt, de même que les syndicats et les coopératives. Ils ont tous été accrochés au char de lÕappareil lÕÉtat bolchevik. Un jour, Lénine mÕa déclaré dÕun air très satisfait: «Votre grand homme, Enrico Malatesta, est favorable à nos soviets.» Et je me suis empressée de le corriger: «Vous voulez dire des soviets libres, camarade Lénine. Moi aussi je leur suis favorable.» Aussitôt Lénine a changé de sujet de conversation. Mais je découvris rapidement pourquoi les soviets libres avaient cessé dÕexister en Russie.
John G. Wright prétendra sans doute quÕil nÕexistait aucun problème à Petrograd jusquÕau 22 février. Cela cadre bien avec la façon dont il remanie «lÕhistoire» du Parti. Mais le mécontentement et lÕagitation des ouvriers étaient très visibles lorsque nous sommes arrivés en Russie. Dans chaque usine que jÕai visitée, jÕai pu constater le mécontentement et la colère des travailleurs, parce que la dictature du prolétariat était devenue la dictature écrasante dÕun parti communiste, fondée sur un système de rationnement différencié et des discriminations de toute sorte. Si le mécontentement des ouvriers nÕa pas explosé avant 1921, cÕest seulement parce quÕils sÕaccrochaient à lÕespoir tenace que, lorsque les fronts auraient été liquidés, les promesses dÕOctobre seraient enfin tenues. Et cÕest Cronstadt qui fit éclater leur dernière bulle dÕillusion.
Les marins avaient osé prendre le parti des ouvriers mécontents. Ils avaient osé exiger que les promesses de la révolution Ñ «Tout le pouvoir aux soviets» Ñ soient enfin tenues. La dictature politique avait tué la dictature du prolétariat. Telle est leur seule offense impardonnable contre lÕEsprit saint du bolchevisme.
Dans une note de son article (p. 49), Wright affirme que Victor Serge aurait récemment déclaré, à propos de Cronstadt, que «les bolcheviks, une fois confrontés à la mutinerie, nÕont pas eu dÕautre solution que de lÕécraser». Victor Serge ne réside plus dans les terres hospitalières de la «patrie» des travailleurs. Si cette déclaration rapportée par Wright est exacte, il ne me semble pas déloyal dÕaffirmer que Victor Serge ne dit tout simplement pas la vérité. Alors quÕen 1921 il appartenait à la Section française de lÕInternationale communiste, Serge était aussi bouleversé et horrifié quÕAlexandre Berkman, moi-même et bien dÕautres révolutionnaires devant la boucherie que Léon Trotsky préparait, devant sa promesse de «tirer les marins comme des perdreaux (3)». Chaque fois que Serge avait un moment de libre, il faisait irruption dans notre chambre, marchait de long en large, sÕarrachait les cheveux, frappait ses poings lÕun contre lÕautre, tellement il était indigné. «Il faut faire quelque chose, il faut faire quelque chose pour arrêter cet horrible massacre», répétait-il. Lorsque nous lui demandâmes pourquoi lui, qui était membre du parti, nÕélevait pas la voix pour protester, il nous répondit que cela ne serait dÕaucune utilité pour les marins. En plus, cela le signalerait à lÕattention de la Tcheka et aboutirait sans doute à ce quÕon le fasse disparaître discrètement. Sa seule excuse est quÕil avait à lÕépoque une jeune femme et un bébé. Mais sÕil a vraiment déclaré aujourdÕhui, dix-sept ans plus tard, que «les bolcheviks, une fois confrontés à la mutinerie nÕont pas eu dÕautre solution que de lÕécraser», une telle attitude est pour le moins inexcusable. Victor Serge sait aussi bien que moi quÕil nÕy a pas eu de mutinerie à Cronstadt, que les marins nÕont à aucun moment utilisé leurs armes avant le début des bombardements. Il sait également quÕaucun des commissaires communistes arrêtés, ni même aucun communiste nÕa été victime de mauvais traitements. JÕexhorte donc Victor Serge à dire la vérité. QuÕil ait pu continuer à vivre en Russie sous le régime de ses camarades Lénine et Trotsky, pendant que tant dÕautres malheureux étaient assassinés pour avoir pris conscience de toutes les horreurs qui se déroulaient, est son problème. Mais je ne peux le laisser dire que les bolcheviks ont eu raison de crucifier les marins.
Léon Trotsky a une attitude sarcastique lorsquÕon lÕaccuse dÕavoir tué 1 500 marins. Non, ses mains ne sont pas souillées de sang. Il a confié à Toukhatchevsky la tâche de tirer les marins «comme des perdreaux», selon son expression. Toukhatchevski a appliqué ses ordres avec une grande conscience professionnelle. Des centaines dÕhommes ont été massacrés et ceux qui ont survécu aux tirs dÕartillerie incessants des bolcheviks ont été placés entre les mains de Dybenko, célèbre pour son humanité et son sens de la justice.
Toukhatchevski et Dybenko sont les héros et les sauveurs de la dictature! LÕhistoire semble avoir une façon particulière de rendre justice.
Léon Trotsky essaie de nous balancer une de ses cartes maîtresses lorsquÕil se demande «où et quand leurs grands principes se sont trouvés confirmés en pratique, ne fût-ce que partiellement, ne fût-ce tendanciellement ?» Cette carte, comme toutes celles quÕil a déjà jouées durant sa vie, ne lui permettra pas de gagner la partie. En vérité, les principes anarchistes ont été confirmés, pratiquement et tendanciellement, en Espagne. Certes, cela nÕa pu se faire que partiellement. Comment aurait-il pu en être autrement alors que toutes les forces conspiraient contre la révolution espagnole? Le travail constructif entrepris par la CNT et la FAI constitue une réalisation inimaginable aux yeux du régime bolchevique, et la collectivisation des terres et des usines en Espagne représente la plus grande réussite de toutes les périodes révolutionnaires. De plus, même si Franco gagne et que les anarchistes espagnols sont exterminés, le travail quÕils ont commencé continuera à vivre. Les principes et tendances anarchistes sont implantés si profondément dans la terre dÕEspagne que rien ni personne ne les éradiquera.
Durant les quatre années quÕa duré la guerre civile en Russie, les anarchistes se sont presque tous battus aux côtés des bolcheviks, même sÕils se rendaient chaque jour davantage compte de lÕeffondrement imminent de la révolution. Ils se sentaient obligés de garder le silence et dÕéviter tout acte ou déclaration qui pourrait aider et conforter les ennemis de la révolution.Certes, la révolution russe sÕest battue sur de nombreux fronts et contre de nombreux ennemis, mais à aucun moment la situation nÕa été aussi effrayante que celle que doivent affronter le peuple et les anarchistes espagnols durant la révolution actuelle. La menace de Franco, aidé par les forces des États allemand et italien et leur matériel militaire, les bienfaits de Staline sÕabattant sur lÕEspagne, les manÏuvres des puissances impérialistes, la trahison des prétendues démocraties et lÕapathie du prolétariat international, tous ces éléments dépassent largement les dangers qui menaçaient la révolution russe. Et que fait Trotsky face à une aussi terribletragédie ? Il se joint à la meute hurlante et lance son poignard empoisonné contre les anarchistes espagnols, à lÕheure la plus décisive. Mais les anarchistes espagnols ont sans doute commis une grave erreur. Ils ont eu tort de ne pas inviter Trotsky à prendre en charge la révolution espagnole et à leur montrer comment ce quÕil avait si bien réussi en Russie pouvait être appliqué sur le sol espagnol. Tel semble être son principal chagrin.
Emma Goldman
(1) Je me suis permis ici de couper quelques lignes où Emma Goldman répète mot pour mot ses arguments en faveur de dÕAlexandre Berkman (N.d.T.).
(2) DÕaprès lÕhistorien anglais Israel Getzler, dans son livre Cronstadt (1917-1921), 75 % des marins de Cronstadt sÕétaient engagés avant 1918 (N.d.T.).
(3) Cette déclaration nÕest pas de Trotsky mais figurait dans un tract largué sur Cronstadt par les bolcheviks (N.d.T.).
LUTTE OUVRIÈRE :
LES MOINES-SOLDATS DU TROTSKISME
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, autour de Barta, un militant hongrois, un groupuscule se constitue : l’Union communiste internationaliste, ancêtre de l’actuelle Lutte ouvrière. Dés cette époque, les caractéristiques principales du trotskisme à la sauce L.O. se mettent en place : un ouvriérisme sans limites et un mode de fonctionnement " clandestin ".
Dans le mouvement social de mai 1947, le rôle joué par une poignée de militants de l’UCI chez Renault, où débuta la vague de grèves, demeure " l’acte fondateur " dans la mythologie L.O. Forte de son leadership dans le comité de grève, l’UCI tenta de créer un syndicat autonome, le Syndicat démocratique Renault. En 1948, l’UCI sombra dans le naufrage du SDR.En 1956, l’UCI renaît de ses cendres. Pendant des années, le petit groupe n’a pas de journal, affichant ainsi son mépris à l'égard de la réflexion politique, considérée comme une préoccupation d’intellectuels que ne comprendrait pas les " travailleurs ". Il se construit autour de la seule diffusion de bulletins d’entreprise.
En Mai 1968, ce groupe, devenu Voix ouvrière, affiche une attitude très hautaine vis-à-vis du mouvement étudiant. Dans l’extrême-gauche, il se pense comme le seul groupe " prolétarien " entouré de " gauchistes petit-bourgeois ". Politiquement absent, il n’en est pas moins dissout et prend alors le nom de Lutte ouvrière.
En 1974, Arlette Laguiller se présente à l'élection présidentielle. Intronisée comme porte-parole en raison de son rôle de premier plan dans une grève au Crédit Lyonnais, Laguiller n’est pas membre de la direction, qu’elle ne rejoindra que beaucoup plus tardivement. Encore aujourd'hui, le véritable leader de L.O. est un certain Hardy, personnage discret qui n’intervient jamais publiquement.
Un ouvriérisme caricatural
Contrairement aux autres organisations qui s’effondrent ou entrent en crise à partir de la fin des années soixante-dix, Lutte ouvrière se renforce et devient dans les années quatre-vingts le principal groupe d’extrême-gauche. Même si on peut considérer l’ouvriérisme comme une constante chez les marxistes, L.O. s’illustre néanmoins dans ce domaine. Lutte ouvrière caractérise toutes les luttes (féminisme, antiracisme ou antifascisme) qui débordent le cadre de l’entreprise comme "petite-bourgeoise ". En conséquence, elle en est généralement absente.L.O. se veut un modèle " d’organisation prolétarienne ". Dans ses rangs, les ouvriers d’usine ne constituent pourtant qu’une minorité. Les militants issus de milieux " non-prolétariens " doivent démontrer, par l’ampleur des sacrifices consentis, la réalité de leur " rupture physique et idéologique " avec leur milieu originel.
Fascinée par le P.C.F., le " parti de la classe ouvrière ", L.O. a la volonté de s’adapter à ce qu’elle considère comme devant être " l’ouvrier moyen ". En particulier, ceci l’amène à adopter des attitudes de " beauf ", motivées par l’adhésion à une espèce " d’ordre moral révolutionnaire " qui fait des militants de L.O. de véritables " curés rouges ". Par exemple, dans les années soixante-dix, les militantes avaient des consignes strictes : elles devaient absolument porter un soutien-gorge. Aujourd'hui, le multipartenariat sexuel peut être un motif d’exclusion de Lutte ouvrière.
La répulsion pour l'homosexualité atteint des sommets. Lutte ouvrière considère l'homosexualité comme une pathologie provoquée par l’aliénation capitaliste. Avec l’avènement du socialisme, L.O. affirme que l'homosexualité devrait " tout naturellement " disparaître. Aujourd'hui encore, L.O. n’accepte dans ses rangs aucun homosexuel déclaré.
Une parodie de clandestinité
Lutte ouvrière est une organisation hyper-hiérarchisée et cloisonnée, conçue comme un parti de révolutionnaires professionnels, dans la plus pure tradition léniniste. LO a calqué son mode d’organisation sur celui des bolcheviks confrontés à l’autocratie tsariste. Officiellement, ce choix est justifié par la volonté d'éviter toute infiltration policière tout en préparant les militants à une situation de clandestinité. Ces velléités paraissent paradoxales quand, dans le même temps, LO présente des centaines de militants aux différentes élections.En réalité, cette parodie de clandestinité joue un autre rôle : préserver la " pureté " de l’organisation tout en s’assurant de la parfaite docilité des militants. Pour devenir membre de L.O., il faut affronter un véritable parcours du combattant. Tout individu prenant contact avec L.O. se voit proposer un rendez-vous hebdomadaire, dans un café, avec un militant expérimenté. Si le postulant se montre efficace et parvient à présenter d’autres sympathisants, ceux-ci doivent accepter le même type de face à face. Fondamentale, cette procédure a l’avantage, du point de vue de L.O., de reproduire un rapport de domination, du type prof/élève, tout en permettant d’isoler et donc d'écarter facilement tout élément indocile.
Pour tester ses sympathisants, L.O. leur propose également des stages intensifs de formation d’une semaine. En invoquant des " raisons de sécurité ", il est précisé au postulant qu’il doit absolument mentir à ses proches sur la raison de son absence. De même, on lui précise qu’il devra impérativement effectuer l’intégralité du stage, pendant lequel il ne pourra avoir aucun contact, même téléphonique, avec le monde extérieur. Si le postulant accepte, un rendez-vous lui est donné à une heure très précise dans la file d’attente d’un guichet d’une station de métro parisienne. Il est alors pris en charge, toutes les dispositions étant prises pour que le sympathisant ne puisse pas identifier le lieu du stage.
Ces pratiques édifiantes rappellent celles d’une quelconque secte. Elles ont fait la " force " de L.O., lui permettant de préserver sa cohérence, mais elles constituent aussi sa faiblesse : avec un tel mode d’organisation, les appels lancés par Laguiller, en 1995, pour la création " d’un grand parti révolutionnaire " ne pouvaient pas dépasser le stade incantatoire.
En l'état, la secte L.O. peut perdurer encore longtemps. Par contre, son développement parait sérieusement hypothéqué. Clairement, ce n’est pas nous qui nous en plaindrons…
Patrick, groupe Durruti (Lyon) de la FA.
Texte extrait du Monde libertaire n°1122, du 07 au 13 mai 1998.
Théo Simon (Gp FA Nantes)
Le mouvement antimondialisation,
une marche pour la recomposition de la gauche
Le Forum Social Européen de Florence a été un préambule de ce que l'on va vivre lors des prochaines mobilisations contre le sommet du G8 d'Evian ou lors du Forum Social Européen de St Denis (Automne 2003). Effectivement on s'est bousculé pour s'y montrer jusqu'à des membres «imminents» du Parti Socialiste comme Hollande, Emmanuelli, Dray...La gauche tente de se refaire une légitimité Le 20 Novembre Bernard Cassen (toujours à ce jour président d'Attac) rencontrait Hollande au siège du PS. Le 26 Novembre, Harlem Désir (ex militant de la dite société civile) député PS au parlement européen le 26 Novembre dernier rencontrait Suzan George, vice-présidente d'Attac, pour discuter de la taxe Tobin. Le 28 Novembre, il rencontrait Christophe Aguiton (membre d'AC, du DAL, d'Attac, et aussi de la 4eme Internationale trotskiste). Artisan du courant «Le Nouveau Monde», gauche du PS (tout un programme !) Emmanuelli le 2 Décembre rencontrait officiellement un groupe d'Attac des Landes, le 12 Décembre Dray et Montebourg rencontre Bruno Rebelle, directeur de Greenpeace !
C'est une opération de charme tout azimut, de réunions post-électorales, à des rencontres informelles sur l'annulation de la dette.
A Florence, Hollande serrait la main de Bernard Cassen et José Bové. Un José Bové défendu unanimement (avec une demande de recours en grâce) par le PS quelques jours après alors que ce dernier était poursuivi en justice sous la législature du PS. On radicalise les discours. «La mondialisation est aujourd'hui présentée comme un fait. Certes, elle est aujourd'hui un fait. Mais elle est surtout le résultat d'une succession de choix politiques qui n'ont pas été délibérés en connaissance de cause ou qui l'ont été dans le dos des citoyens ! Et nous voici pris en otages dans le chantage du capitalisme des actionnaires les plus voraces disposant de la liberté de placer leur capital dans le lieu de la rémunération du travail le plus favorable à la satisfaction des actionnaires... » (Projet Nouveau Parti Socialiste,26/10/02)
On croit rêver ! S'il y a unanimité au PS, c'est bien l'enjeu de récupération, de captation de la mouvance anti-mondialisation. «Il faut créer une coalition arc-en-ciel, un lieu institutionnel de rencontres entre nous, syndicats et associations, comme en Italie et en Espagne, pour mener des campagnes communes». Au forum de Florence on dénonce l'idéologie néo-libérale, concept creux car il n'existe pas d'idéologie néo-libérale ! L'idéologie est celle du capitalisme que l'on dénonce depuis tant de décennies et ce que l'on peut appeler de «néo-libéralisme» tout comme la mondialisation n'est qu'un processus historique donné. Fort heureusement la sauce aura du mal à prendre, pour preuve l'éjection des trois anciens ministres PS (Vaillant, Guigou, Royal) qui ont tenté de rejoindre le cortège syndical pour la défense du service public le 26 novembre dernier.
Le Parti Communiste Français n'est pas non plus en reste. Patrick Braouezec, député maire de St Denis, explique dans L'humanitétrès clairement cette politique de rapprochement qui ne fait que cacher implicitement une volonté de récupération et d'instrumentalisation. Suite au forum de Florence, il déclare «Des débats entre les mouvements sociaux et les forces politiques ont été inscrits au programme ! Rien de durable ni de solide ne pourra se faire sans cette relation constante entre les partis de gauche engagés dans une volonté de changements radicaux et cette forme de démocratie participative que sont les forums sociaux. Chacune des parties prenantes doit le faire en toute autonomie, dans un respect mutuel, mais avec ce même objectif partagé d'arriver à formuler et à appliquer des alternatives au libéralisme économique et aux tournures belliqueuses qu'il prend quand il entre en crise. » Déclaration à prendre au sérieux quand on sait que le prochain forum social européen se tiendra à l'automne 2003 dans la ville qu'il dirige ! Quant aux Verts, après 5 années de gouvernement, ils/elles vont dans le même sens. Sans rupture profonde avec le PS et son modèle social-démocrate, la motion majoritaire affirme que «c'est dans les luttes de terrain qu'est née l'écologie politique, qu'elle approfondit ses exigences, peaufine ses solutions... Il faut pour cela multiplier nos rapports avec les forces politiques, partis, associations et mouvements qui, à un titre ou un autre, cherchent une alternative au productivisme, au libéralisme, à l'autoritarisme, au racisme, au machisme et à l'homophobie...»
La construction d'un pole radical à gauche ? Emmanuelli le 21/11/02 avait, il est vrai, une analyse correcte sur la situation de la gauche et ses rapports de forces internes. «Nous sommes convaincus que la gauche doit d'abord recréer les conditions de son propre rassemblement hors de la ligne social-libérale. Ni les communistes, ni les Verts, ni la gauche mouvementiste pas plus qu'une large fraction de l'électorat socialiste ne n'accepterait. C'est la raison pour laquelle nous souhaitons une clarification de cette ligne, préalable à toute tentative de rassemblement de la gauche, parce que notre parti, avec ses qualités et défauts, reste le pivot indispensable de ce futur rassemblement... Si par malheur nous n'y parvenions pas, le risque est grand de voir se constituer sur la gauche de notre parti un pole de radicalité, vieux rêves des gauchistes, qui couperait la gauche en deux... » Et il est évident que cette analyse est portée collectivement par la Ligue Communiste Révolutionnaire qui du haut de ses 4.32% au présidentielle tente de se placer au centre de cette nouvelle alternative. Lors du meeting contre la guerre en Irak à Paris le 19 Novembre, Christian Picquet affirme que «le processus de reconstruction d'une nouvelle force de gauche est urgent». La LCR joue à plusieurs niveaux : dans un premier temps au niveau des partis institutionnels en écrivant à l'ensemble des partis de gauche dont les Verts, le PCF et le PS espérant ainsi récupérer les franges les plus radicales. Dans un deuxième temps la LCR tente de se placer au centre du mouvement social, d'en être l'expression politique. Car derrière les déclarations de principes d'indépendance des mouvements sociaux, ils sont de faits des enjeux politiques dans la recomposition de la gauche. «C'est là que nous ferons bouger le rapport de force entre la gauche et nous» analyse Olivier Besancenot. Et effectivement la LCR s'y attache avec une politique d'entrisme de contrôle de plusieurs organisations (conseil d'administration d'Attac, AC, les Suds...), par une présence de plus en plus remarquée lors des différents sommets et rencontres internationales (lors du dernier sommet de Florence, près de 15000 numéros de Rougeen trois langues ont été distribué ).
Un affrontement dont nous n'avons rien à gagner La LCR porte en son sein les contradictions du trotskisme. Une tendance réformiste qui s'était fortement exprimée lors de son dernier congrès autour du changement de nom. Les noms souhaités, espérés étant «Mouvement des radicaux de gauche», «gauche démocratique et révolutionnaire»... Cette tendance s'exprime aussi dans les organisations de l'ex gauche plurielle avec les refondateurs du PCF ou le courant de la gauche socialiste du PS, dont nombre de cadres sont issus de la LCR. Un des derniers transfuge est celui de Gérad Filoche qui après avoir été 30 ans à la LCR a rejoint ce courant et a pris des galons très rapidement en étant le porte-parole de ce courant dans le débat sur les 35 heures. Un autre courant fait son pari sur la «société civile» et sur les mouvements sociaux. L'outil classique est celui de l'entrisme dans un objectif de «radicaliser les minorités combatives» ou d'adopter la tactique du «front unique» visant à mettre les réformistes au pied du mur, face à ces contradictions.
Mais dans tous les cas, quelle que soit la phraséologie adoptée, dans les différentes stratégies de la LCR ou de la gauche plurielle le point commun est le changement de champ : du champ social et de l'affrontement social à la scène politique et de la conquête du pouvoir politique. Hollande en s'adressant à la presse s'exprimait très bien sur ce sujet à Florence «Le rôle des mouvements sociaux, des syndicats et des formations politiques est de porter un certain nombre de revendications qui naissent ici et de leur donner une traduction concrète au niveau gouvernemental.»
Notre stratégie doit être claire et différente. Conscient-es et favorables à l'émergence d'un mouvement social, notre volonté est certes de vouloir politiser, globaliser et fédérer les luttes. Mais ce qui nous distingue de l'ensemble de la gauche, c'est notre position au sein de ce mouvement. Minorité agissante, nous débattons, proposons, confrontons nos analyse afin de favoriser une vision globale anticapitaliste, afin de favoriser l'auto-organisation, afin que se produise des ruptures. Mais nous restons une minorité agissante avec, sans perspective d'instrumentalisation, de manœuvres. Nul doute qu'un des enjeux pour nous, lors des mobilisations autour du sommet du G8 ou du prochain forum social européen, est bien de mettre en évidence l'impasse stratégique des différentes gauches et d'affirmer la nécessité d'indépendance du mouvement social.
Théo Simon (Gp FA Nantes)
Pièce au dossier :Voici un tract que nous avons sorti en 200 ex A5 (c'est pas notre priorité), suite à une altercation qui nous a opposé à la LCR-JCR 35. Ces derniers on fait barrage pour protéger le PS qu'on voulaient (avec la FA et d'autres) sortir de la tête de manif.
C'est pas la premiére fois que çà arrive, et donc notre syndicat a décidé de sortir un tract pour réexpliquer les vrais responsabilité du PS, et pour éviter que les têtes des militants et sympathisants LCR-JCR soient pollué de l'argumentation politicienne des pontes de la ligue.
Le collectif antiguerre auxquels ils participent avec le PS, nous a envoyé un courrier semi anonyme où ils dénoncent notre attitude irrespectueuse des personnes et des biens publics que l'on dégrade avec des bombages! Oh lala!
Lettre ouverte à la LCR/JCR Le Samedi 22 Mars 2003, l'UL CNT et la FA voyant les politiciens du PARTI SOCIALISTE s'installer en tête de la manifestation contre la guerre en IRAK, avaient pris l'option (par souci de salubrité publique) de les reléguer en fin de cortége.
et à celles et ceux qui pensent encore que l'habit fait le moine
En effet, comment laisser une place parmi nous à ce soit disant parti social ? (rafraichissons nous la mémoire !):
- qui en 1991 avec le gouvernement JOSPIN, s'était aligné sur les positions des ETATS UNIS pour aller défendre les réserves pétroliéres des EMIRATS ARABE UNIS.- qui a soutenu l'embargo contre le peuple IRAKIEN et à contribuer à la mort de dizaine de milliers d'enfants.- qui a maintenu et entretenu la soumission à la france de certains dictateurs africains, qui a perpétué avec les réseaux PAPAMADI (cf le fils MITTERAND) le système françafrique, pillant via les entreprises françaises type TOTALFINA ELF les richesses naturelles, contribuant ainsi à maintenir dans la misère des millions d'africains.
- qui a favorisé (avec MITTERAND pére) l'ascension de LE PEN et des facistes du FRONT NATIONAL à des fins électoralistes.
- qui, impuissant face au chômage, a développé la paranoïa sécuritaire (cf la LSQ -lois sur la sécurité quotidienne et la prolifération de la vidéo surveillance) en criminalisant la partie la plus pauvre de la population .- qui dans la lignée PASQUA a organisé avec le zombie CHEVENEMENT l'expulsion des sans papiers par charter ?
- qui a refusé le droit de vote aux immigrés ?
- qui s'est lamentablement écrasé e face aux licenciements massifs (cf. RENAULT VILVORDE, DANONE ou MICHELIN),et qui a accordé des exonérations fiscales au patronat ?
- qui (autant que la droite) a poursuivi la casse et la privatisation du service public ?
- qui a commencé la liquidation du système de retraite par répartition avec les lois FABIUS qui favorisent le développement des retraites par capitalisation ? etc.etc.etc...
Comment laisser sa place à ce parti politique qui a profité de la confiance de ses électeurs (souvenez vous de 1981) pour les poignarder dans le dos en s'inclinant face aux lois de l'économie capitaliste et créer ainsi une dépolitisation généralisée ?
Comment accepter que défile en tête le PARTI SOCIALISTE, anciens gouvernants qui hier encore, envoyaient les CRS calmer les victimes de leur politique de soumission au patronat?
Comment accepter cela, sans être soit même un vulgaire politicien carriériste se réclamant de gauche ou d'extrème gauche pour faire sociale ?
La LCR et les JCR en tout cas ne semblent pas s'embarrasser de ces questions et marchent main dans la main avec le PS dans le collectif rennais antiguerre. Mieux même, ils protégent le PS (commme CHEVENEMENT à PARIS) quand certains veulent les empécher de recupérer la manifestation.
Dés lors, comment croire encore au discours "autogestionnaire" et à la dénomination "révolutionnaire" quand on dévellope une stratégie électoraliste ayant pour ambition inavouée de remplacer le feu PC au sein de la future gauche plurielle?
CNT etpreci35
UTOPIE

Louise MichelL'ÈRE NOUVELLE
I
Pareil à la sève d'avril, le sang monte au renouveau séculaire dans le vieil arbre humain ( le vieil arbre de misère ).Sous l'humus des erreurs qui tombent pour s'entasser pareilles à des feuilles mortes, voici les perce-neige et les jonquilles d'or, et le vieil arbre frissonne aux souffles printaniers.Les fleurs rouges du joli bois sortent saignantes des branches ; les bourgeons gonflés éclatent : voici les feuilles et les fleurs nouvelles.C'est une étape de la nature.Cela deviendra les fourrés profonds où s'appelleront les nids, où mûriront les fruits ; et tout retournera au creuset de la vie universelle.Ainsi souffle la brise matinière à la vermeille aurore du Monde nouveau.Les religions et les États sont encore là, devant nos yeux, mais les cadavres n'ont-ils pas gardé l'apparence humaine quand on les ensevelit pour les confier à la terre ?La pâleur, la rigidité des morts, l'odeur de la décomposition, n'indiquent-elles pas que tout est fini pour l'être qui a cessé de vivre ?Cette pâleur, cette décomposition, la vieille société les a déjà dans les affres de son agonie.Soyez tranquille, elle va finir.Elle se meurt la vieille ogresse qui boit le sang humain depuis les commencements pour faire durer son existence maudite.Ses provocations, ses cruautés incessantes, ses complots usés, tout cela n'y fera rien ; c'est l'hiver séculaire, il faut que ce monde maudit s'en aille : voici le printemps où la race humaine préparera le nid de ses petits, plus malheureux jusqu'à présent que ceux des bêtes.Il faut bien qu'il meure ce vieux monde, puisque nul n'y est plus en sûreté, puisque l'instinct de conservation de la race s'éveille, et que chacun, pris d'inquiétude et ne respirant plus dans la ruine pestilentielle, jette un regard désespéré vers l'horizon.On a brûlé les étapes ; hier encore, beaucoup croyaient tout cela solide ; aujourd'hui, personne autre que des dupes ou des fripons ne nie l'évidence des faits. -- La Révolution s'impose. L'intérêt de tous exige la fin du parasitisme.Quand un essaim d'abeilles, pillé par les frelons, n'a plus de miel dans sa ruche, il fait une guerre à mort aux bandits avant de recommencer le travail.Nous, nous parlementons avec les frelons humains, leur demandant humblement de laisser un peu de miel au fond de l'alvéole, afin que la ruche puisse recommencer à se remplir pour eux.Les animaux s'unissent contre le danger commun ; les bœufs sauvages s'en vont par bandes chercher des pâtures plus fertiles : ensemble, ils font tête aux loups.Les hommes, seuls, ne s'uniraient pas pour traverser l'époque terrible où nous sommes ! Serions-nous moins intelligents que la bête ?Que fera-t-on des milliers et des milliers de travailleurs qui s'en vont affamés par les pays noirs dont ils ont déjà tiré tant de richesses pour leurs exploiteurs ?Vont-ils se laisser abattre comme des bandes de loup ?Les Romains, quand ils n'étaient pas assez riches pour envoyer le trop-plein de leurs esclaves à Carthage, les enfouissaient vivants ; une hécatombe eût fait trop de bruit ; le linceul du sable est muet. Est-ce ainsi que procédera la séquelle capitaliste?Emplira-t-on les prisons avec tous les crève-de-faim? Elles regorgeraient bientôt jusqu'à la gueule.En bâtira-t-on de nouvelles ? Il n'y a plus assez d'argent même pour le mal : les folies tonkinoises et autres ont absorbé les millions, les fonds secrets sont épuisés pour tendre des traquenards aux révolutionnaires.Essaiera-t-on de bercer, d'endormir encore les peuples avec des promesses ?Cela est devenu difficile. Les Don Quichotte revanchards qui soufflent dans leurs clairons au moindre signe des Bismarck ( pour les protéger en donnant l'illusion qu'ils les menacent ) ne trompent heureusement pas la jeunesse entière : l'esprit de l'Internationale a survécu aux fusillades versaillaises.Plus hauts et plus puissants que le cuivre tonnent de cime en cime les appels de la Liberté, de l'Égalité, dont la légende éveille des sens nouveaux.Il faut maintenant la réalité de ces mots partout inscrits, et qui, nulle part, ne sont en pratique.La chrysalide humaine évolue : on ne fera plus rentrer ses ailes dans l'enveloppe crevée.Il faut que tout s'en aille à l'Océan commun, sollicité par des besoins de renouveau, par des sens jusqu'ici inconnus et dont rien ne peut arrêter le développement fatal.Comme la goutte d'eau tient à la goutte d'eau d'une même vague et d'un même océan, l'humanité entière roule dans la même tempête vers le grand but.La bête humaine qui, au fond des âges, avait monté de la famille à la tribu, à la horde, à la nation, monte, monte encore, monte toujours ; et la famille devient race entière.Les langues, qui ont évolué suivant les vicissitudes humaines, adoptent pour leurs besoins nouveaux des mots semblables, parce que tous les peuples éprouvent ce même besoin : la Révolution.Et la révolution dans la science, dans les arts, comme dans l'industrie, rend de plus en plus nécessaire cette langue universelle qui déjà se forme d'elle-même et qui sera le corollaire de la grande éclosion.
II
La société humaine n'en a plus pour longtemps de ces guerres qui ne servent qu'à ses ennemis, ses maîtres : nul ne peut empêcher le soleil de demain de succéder à notre nuit.Aujourd'hui nul homme ne peut vivre autrement que comme l'oiseau sur la branche, c'est-à-dire guetté par le chat ou le chasseur.Les États eux-mêmes ont l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête : la dette les ronge et l'emprunt qui les fait vivre s'use comme le reste.Les crève-de-faim, les dents longues, sortent des bois ; ils courent les plaines, ils entrent dans les villes : la ruche, lasse d'être pillée, bourdonne en montrant l'aiguillon. Eux qui ont tout créé, ils manquent de tout.Au coin des bornes, il y a longtemps qu'ils crèvent, vagabonds, devant les palais qu'ils ont bâtis : l'herbe des champs ne peut plus les nourrir, elle est pour les troupeaux des riches.Il n'y a de travail que pour ceux qui s'accommodent d'un salaire dérisoire ou qui s'abrutissent dans une tâche quotidienne de huit à dix heures.Alors la colère monte : les exploités se sentent, eux aussi, un cœur, un estomac, un cerveau.Tout cela est affamé, tout cela ne veut pas mourir ; et ils se lèvent ! Les Jacques allument la torche aux lampes des mineurs : nul prolétaire ne rentrera dans son trou : mieux vaut crever dans la révolte.La révolte ! c'est le soulèvement des consciences, c'est l'indignation, c'est la revendication des droits violés... Qui donc se révolte sans être lésé ?Plus on aura pesé sur les misérables, plus la révolte sera terrible ; plus ceux qui gouvernent commettront de crimes, plus on verra clair enfin, et plus implacablement on fera justice...
III
-- Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, -- on parle de détruire le capital ! Hein ? ...Ah ! Il y a longtemps que la raison, que la logique en a fait justice du Capital : est-il d'essence supérieure au travail et à la science ?Supposez des Rothschilds quelconques, possédant toutes les mines d'or et de diamants de la terre, qu'en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc extrairait l'or du sable, le diamant de la gemme ?Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs...Que ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait produire ?Allez, allez ! il y a longtemps que la Bastille capitaliste ne compte plus pour l'avenir.Et, du reste, cette portion de biens qu'ils détiennent au détriment de la foule des déshérités est infime en regard des prodigieuses richesses que nous donnera la science !Ce n'est pas pour le reconstituer sur la terre qu'on a détruit l'enfer d'outre-vie ; détruit, le jour où l'on a eu conscience qu'il serait monstrueux, ce Dieu éternellement bourreau, qui, pouvant mettre partout la justice, laisserait le monde se débattre à jamais dans tous les désespoirs, dans toutes les horreurs ; et en même temps que l'enfer des religions s'écroulent les enfers terrestres avec les amorces de récompenses égoïstes qui n'engendrent que corruption.C'est avec ces récompenses corruptrices qu'on a fait patienter si longtemps les uns que leur patience est usée, et si bien persuadé aux autres que tout doit se passer ainsi de par l' injustice séculaire, qu'ils ont la conscience ankylosée et commettent ou subissent le crime.Cela est fini : les voiles de tous les tabernacles se déchirent.Finis les trônes, finies les chamarreries de dignités illusoire, finis les grelots humains.Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte.On commence à s'apercevoir que les oiseaux, les fourmis, les abeilles se groupent librement, pour faire ensemble le travail et résister au danger qui pourrait surgir ; et que les animaux donnent aux hommes l'exemple de la sociabilité.Comment tombera la geôle du passé que frappent de toutes parts les tempêtes populaires ?Nul ne le sait.Croulera-t-elle dans les désastres ?Les privilégiés, acculés par le malheur commun, feront-ils une immense nuit du 4 Août ?La marée populaire couvrira-t-elle le monde ?...Ce qui est sûr, c'est que le siècle ne se couchera pas sans que se lève enfin l'astre de la Révolution : l'homme, comme tout être, veut vivre, et nul -- pas même l'exploiteur -- ne pourra bientôt plus vivre si le droit ne remplace la force.Prolétaires, employés, petits commerçants, petits propriétaires, tous sentent que d'un bout à l'autre de la société, chacun, dans son âpre lutte pour l'existence, est, à la fois, dévorant et dévoré.Le grand propriétaire, le grand capitaliste, pèse sur le petit de la même manière que les petits boutiquiers pèsent sur les travailleurs, lesquels travailleurs s'infligent entre eux les mêmes lois fatales de la concurrence et ont de plus à supporter tout le poids des grands et petits exploiteurs ; aussi, comme le grain sous la meule, sont-ils finalement broyés.On s'aperçoit, d'autre part, que le soleil, l'air, appartenant à tous ( parce qu'on n'a pas pu les affermer au profit de quelques-uns ), n'en continuent pas moins à vivifier la nature au bénéfice de tous ; qu'en prenant le chemin de fer, aucun voyageur n'empêche les autres de parvenir à destination ; que les lettres ou télégrammes reçus par les uns n'entravent nullement l'arrivée des lettres ou télégrammes au profit des autres.Au contraire, plus les communications s'universalisent et mieux cela vaut pour chacun.On n'a que faire, pour toutes ces choses, de gouvernement qui entrave, taxe, impose, en gros et en détail, on même qui gaspille, mais on a besoin de travail, d'intelligence, de libre essor qui vivifient.En somme, le principe de tout pour tous se simplifie, se formule clairement dans les esprits.On pourrait dire, cependant, que le soleil et l'air n'appartiennent pas également à tout le monde, puisque les uns ont mille fois plus d'espace et de lumière qu'il ne leur en faut, et que les autres en ont mille fois moins ; mais la faute en étant aux inégalités sociales, doit disparaître avec elles.L'ignorance qui les engendre, quelle calamité !L'ignorance des premières notions d'hygiène est cause que tant de citadins -- qui succombent faute d'air -- diminuent encore cette quantité d'air.Comme si la santé -- le premier des biens -- n'exigeait pas qu'on balayât, par la ventilation, les miasmes du bouge où l'on nous entasse, de l'usine où l'on nous dépouille !Comme si pour assainir, l'air pur n'était pas le complément du feu !« Courants d'air ! courants d'air ! » quelle sempiternelle rengaine déchire l'oreille de ceux dont l'enfance s'est épanouie aux douces senteurs des champs, dont les poumons se sont trempés dans l'atmosphère rustique de la belle Nature !Heureux le riche !Il est de fait que la naissance et la mort, ces grandes égalitaires, ne se présentent pas de la même façon pour le riche que pour le pauvre. Étant donné nos lois iniques, il n'en peut être autrement.Mais ces lois iniques disparaîtront avec le reste : il faut bien arracher le chaume et retourner la terre pour semer le blé nouveau.
IV
Supposons que la chose soit faite, que dans la tempête révolutionnaire, l'épave sur laquelle nous flottons ait enfin touché le rivage, malgré ceux qui, stupidement, préfèrent s'engloutir avec la société actuelle.Supposons que la ruche travailleuse, se répande libre dans l'espace, voici ce qu'elle dirait :-- Nous ne pouvons plus vivre comme nos aïeux de l'âge de pierre, ni comme au siècle passé, puisque les inventions successives, puisque les découvertes, de la science ont amené la certitude que tout produira au centuple quand on utilisera ces découvertes pour le bien-être général, au lieu de ne laisser qu'une poignée de rapaces s'en servir pour affamer le reste.Les machines, dont chacune tue des centaines de travailleurs, parce qu'elles n'ont jamais été employées que pour l'exploitation de l'homme par l'homme, seraient, étant à tous, une des sources de richesses infinies pour tous.Jusqu'à présent le peuple est victime de la machine ; on n'a perfectionné que les engrenages qui multiplient le travail : on n'a pas touché à l'engrenage économique qui déchire le travailleur sous ses dents.Dam ! comme on ne peut pas établir d'abattoirs pour se débarrasser des prolétaires exténués avant l'âge, la machine s'en charge, et ce serait dommage d'entraver d'aussi hautes œuvres.Eh bien ! au contraire, la machine, devenue l'esclave de l'ouvrier, ferait produire à chacun, au bénéfice général, ce que produisent actuellement un si grand nombre d'exploités au bénéfice des quelques-uns et souvent du seul individu qui les exploite, et même alors chacun aurait tous les jours, pour son repos ou ses études, plus de temps, plus de loisirs, qu'il n'en peut avoir, aujourd'hui, dans toute sa semaine.Le repos après le travail ! l'étude ! c'est si bon ! et si rare, excepté pour les riches qui en ont trop.Autant celui qui ne travaille jamais ignore le bien-être d'un peu de repos, autant l'être surmené y aspire.Celui dont le cerveau s'est rétréci, muré par l'égoïsme, n'a plus d'idées : elles ne jaillissent plus, elles sont mortes.Au contraire, le cerveau, comme l'estomac du travailleur, deviennent avides par l'activité dévorante de toute une race sans pâture depuis des siècles, activité mise encore en appétit par l'époque virile de l'humanité : dans les cerveaux incultes germent des idées fortes et fières pareilles aux poussées des forêts vierges.C'est bien le temps du renouveau.En attendant, vous savez ces vers du bon Lafontaine :Pour un âne enlevé, deux voleurs se battaient :Survint un troisième larronQui saisit maître Aliboron...
Telle est l'histoire des gouvernements qui légifèrent et des Compagnies financières gloutonnes qui affament le gréviste et se repaissent avec les détritus des vieilles sociétés : gouvernements et Compagnies le harcèlent, toujours tenant les fusils de l'ordre sur sa gorge, et discutent pour savoir si c'est la Compagnie ou si c'est l'État qui reprendra l'exploitation ( comme à Decazeville ).Survient le troisième larron de la fable, sous forme de la ruine, qui détruit la mine sans mineurs, la mine où s'enflamme la poussière des charbons abandonnés, la mine envahie par l'eau qui s'engouffre dès qu'on cesse de la combattre.Partout où n'est plus la main créatrice du pionnier, l'industrie meurt, et cette main créatrice, cette main du pionnier seule la ressuscitera dès qu'il le pourra sans forfaiture ; et il le pourra la mine étant à ceux qui la fouillent, la terre à ceux qui la font produire, la machine à ceux qui la font grincer, c'est-à-dire, à chacun et à tous, tous les moyens de produire et tous les produits.La Révolution, la Révolution violente est hâtée, soufflée, rendue inévitable par l'affolement du pouvoir.La propriété n'est plus si les prolétaires préfèrent crever de faim que d'engraisser leurs maîtres, leurs sangsues, et le Capital aura vécu comme les autres erreurs quand on le voudra.S'il plaît au travailleur de faire grève, s'il lui plaît de se révolter, la terre est noire des fourmis humaines. Elles sont le nombre, le nombre immense qui n'a jamais su sa force : le désespoir la lui apprendra.Les coups de cravache l'apprennent au lion en cage comme le coup de massue l'apprend au taureau à l'abattoir : alors le lion prend sous ses ongles l'histrion qui l'a cravaché ; le taureau brise la corde qui lui courbait la tête à l'anneau du supplice, s'échappe et sème l'effroi sur son passage.On l'a vu en 1793 et au 18 Mars, on l'a vu à Decazeville quand la mesure a été comble : on le verra ailleurs, peut-être un jour à Vierzon.
V
Rien n'est inutile dans la nature : pas plus que les bourgeons printaniers qui couvrent les arbres en avril, les sens nouveaux qui gonflent les cerveaux des foules ne resteront sans germe et ne germeront en vain.Remarquez ceci : la plupart des grévistes soit de Decazeville, soit du Borinage, ne savaient un mot de socialisme ; les mots de Liberté ou d'Égalité, qu'ils épellent au fronton des édifices, ne leur disaient rien.Mais ils ont jeté des effluves si chaudes, ces mots-là, que partout ils deviennent des sens rudimentaires et font que partout la race humaine doit remplacer le bétail humain que nous sommes encore.Le dernier des grands bardes solitaires est mort. Voici le choeur des bardes, et les bardes ce sont les foules : comme chacun parle, comme chacun marche, chacun se servira de son oreille, de sa voix, de ses yeux.L'oreille se développe par l'éducation musicale ; les yeux deviennent justes chez les peintres ; les mains, qui, chez le sculpteur, savent tailler le bois, le marbre et la pierre, deviendront, par la pratique, expertes chez tous ; car nul n'a des yeux, des oreilles, des mains pour ne pas s'en servir, de sorte que les races atteindront à un degré difficile à comprendre.Elle sera magnifique, la légende nouvelle chantée par ceux qui nous succéderont.Tous étant poètes, tous étant savants, tous sachant se servir de facultés jusqu'alors rudimentaires, rien de nos sauvageries présentes ne subsistera.L'Humanité évoluant enfin en pleine lumière de liberté, des objections, basées alors sur les mœurs d'aujourd'hui, seraient encore moins valables.-- Comment vivraient les paresseux ? Comment l'envie, la jalousie s'arrangeraient-elles de l'égalité ?-- Est-ce que dans le bien-être général ces arguments ne tombent pas d'eux-mêmes ?Eh parbleu ! comment vivront les fainéants ?Est-ce qu'il n'y aura pas encore pendant longtemps des estropiés de corps ou d'esprit, des fainéants, des gens qui, par atavisme, hériteront des infirmités présentes ?Les paresseux, comme les aveugles, ou les sourds, sont des infirmes qui ont droit à la vie, et ils vivront, ou plutôt végéteront sans nuire à personne.Quant à la jalousie, quant à l'envie, etc., est-ce qu'il y aura de tels états possibles ? Puisque la machine sera au service de l'homme, et au profit de tous, à quoi donc servirait d'envier ce dont on serait toujours sûr de jouir en toute plénitude ?Est-ce que la science universalisée n'empêchera pas les folies de l'orgueil ?Est-ce que les travailleurs, alors, resteront enchaînés à un métier qu'ils ne pourraient faire, par manque d'aptitudes ou parce qu'il ne leur plairait pas de l'exercer ? Est-ce qu'en changeant de groupements ils ne trouveraient pas toujours des ressources nouvelles ?Au lieu d'héritages qui font les parricides, chacun aura l'héritage de l'humanité, héritage immense, et dont nous avons à peine une idée, sous forme des richesses de chaque genre, ou plutôt de tous les genres de travail, dans leurs incommensurables variétés.Les groupements libres d'individus libres, le travail fait pour le bien-être de tous et de chacun : il faudra bien qu'on en arrive là ( par nécessité ), puisque quelques oisifs, quelques monstrueux parasites, ne peuvent faire disparaître, à leur gré, les légions sans nombre, les légions grondantes de ceux qui travaillent.Faut-il que ceux dont la mort n'empêcherait rien de marcher causent la perte de l'espèce entière ?Les choses, du reste, seront bien simplifiées : l'Europe, l'univers éprouvent, les mêmes anxiétés qui sont le prélude de l'enfantement du Monde nouveau pur lequel toute entraille de penseur se sent déjà tressaillir.Les âges de pierre et de bronze ont passé ; notre âge passera : nous ressentons les heurts spasmodiques de son agonie, et c'est dans sa mort que nous voyons l'histoire de toutes les époques disparues.Chacune d'elles emporte froides les choses qui l'ont passionnée ; elles sont finies : alors dans le renouveau grandissent les choses regardées comme utopies à la dernière étape.Les idées jetées en jalons par les sentinelles perdues servent à de nouveaux explorateurs et, sans fin, on va vers des temps incomparablement plus proches de l'Idéal.Entre ces temps et le nôtre justement est la période où l'humanité, devenant virile, ne supporte plus qu'en regimbant les chaînes qui l'immobilisent dans l'ornière.Nulle promesse endormeuse ne bercera plus ceux qui auront vu les malheurs amoncelés sur notre espèce par la crédulité, pas même les miroitements d'amélioration basés sur des paroles vaines.Les paroles s'envolent à tous les vents : serments et plaintes tombent ensemble dans le balayement éternel.C'est ce qui, sous le nom de parlementarisme, allonge l'étape actuelle où nous piétinons.Étape tourmentée où le vertige habite de plus en plus les sommets du pouvoir : l'impuissance, le parasitisme, la bêtise, la folie, étayés l'un sur l'autre, sont encore debout.Mais quelle ruine dure toujours ?Aussi n'y a-t-il pas de doute que la plus abominable de toutes les caducités -- notre état social -- ne doive bientôt disparaître.Avec cette société devenue coupe-gorge, il y a nécessité absolue d'en finir.
VI
Savez-vous comment on s'apercevra que le vieux monde n'existe plus ? Ceux qui, d'une oubliette, sont revenus à la lumière, à la sécurité, ceux-là, seuls, pourraient le dire.Les groupements formés par le danger commun et survivant seuls à la ruine commune reprendront naturellement les choses d'intérêt général, dont aujourd'hui nos ennemis mortels sont les seuls à bénéficier :Postes, chemins de fer, télégraphes, mines, agriculture, seront d'autant plus en activité que les communications entre les travailleurs auront la surabondance de vie des foules délivrées -- enfin respirant libres.Plus de guerres, plus de parasites à gorger : la puissance de l'homme sur les choses d'autant plus grande et d'autant plus salutaire que le pouvoir des individus les uns sur les autres aura été détruit.Plus de luttes pour l'existence -- de luttes pareilles à celles des fauves : toutes les forces pour multiplier les productions, afin que chaque être nage dans l'abondance ; toutes les inventions nouvelles -- et la science, enfin libre dans ses investigations -- servant, pour la première fois, à l'humanité entière : rayonnantes, fécondes, audacieuses, elles frapperont de leur fulgurance tout ce qu'à cette heure encore on amoindrit, étouffe, enténèbre.S'il se dépense, hélas ! autant d'efforts pour entraver la marche irrésistible du progrès, c'est que, outre ceux qui vivent d'ignorance, d'erreur, d'injustice, il y a ceux qui en meurent et trouvent cela bien ; il y a aussi les retardataires s'entêtant sur des choses inutiles parce qu'elles leur ont coûté beaucoup à conquérir -- c'est naturel -- et ce n'est pas avec des paroles qu'on guérira les gens de pareils béguins : les catastrophes seules pourront y suffire.On discutera encore dans nos parlotes bourgeoises ( et même révolutionnaires ) quand le ras de marée des crève-de-faim nous passera sur la tête à tous.Il monte vite, et, par les trouées faites un peu partout : à Decazeville, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, le récif qui protège le monde vermoulu de jour en jour s'ébrèche et c'est par ces brèches que passera l'océan de la révolte qui partout mugit. ( Tout vient à son heure. )C'est dans cet océan-là que les fleuves humains se précipitent : ainsi s'en vont : arts, littératures, sciences, ainsi tout se noie sous le flot de la rouge aurore du vingtième siècle qui déjà reluit.Et sous le flot de cette aurore grandissante, comme un amas de poussières en fusion les petites vanités deviennent l'immense amour du progrès humain ; et les grelots de célébrité, d'honneurs, cessent de tinter pour des oreilles, pour des coeurs brûlant d'une soif de perfectibilité.Tout ce qui nous semble indéchiffrable : l'électricité, le magnétisme, aura, dans vingt-cinq ans, donné des résultats tels, qu'en y joignant les découvertes sur la chimie, l'agriculture, le mécanisme, on se demandera, stupéfait, comment les hommes de notre époque pouvaient croire que la misère qui décime les masses fût une calamité inévitable et fût nécessaire au bien-être d'une poignée de privilégiés !N'est-il pas grandement temps que chacun le soit, privilégié ! N'y a-t-il pas assez longtemps déjà que cela dure, assez longtemps que chacun traîne son boulet, que chacun tire sur sa chaîne sans parvenir à la rompre ! Rompues ? Alors elles le seront toutes.« Voici les rouges pâques », dit la chanson des Jacques.Les rouges pâques après lesquelles la chrysalide humaine aura évolué, pressée par les souffles de germinal, pour être jetée ensuite sur la terre, les ailes déchirées, peut-être. Qu'importe ! elle a senti l'air libre : d'autres y voleront, et gagnés de la même fièvre sublime, tous y voleront à leur tour.
VII
A quoi bon comparer toujours ce qui se passe sous ce régime infect à ce qui se passera dans des milieux salubres ?Est-ce que les fenêtres fermées à la neige d'hiver ne s'ouvrent pas toutes grandes aux haleines chaudes de l'été ?Est-ce que les âges de la vie ont les mêmes besoins, les mêmes aptitudes ?Ne nous arrêtons donc plus à des arguments oiseux.Est-ce que les besoins nouveaux, les aptitudes nouvelles, ne sont pas, à leur tour, les sources d'autres besoins éveillant d'autres aptitudes ?L'homme se façonne aux arts, aux sciences, aux idées de justice, comme chez les protées aveugles évolue le sens visuel sollicité par la lumière ; et malgré des milieux défavorables, la bête humaine, enfin, se sent, elle aussi, appelée par des horizons lumineux.Du feu ravi au cratère fumant, de forêts enflammées par la foudre, ou même du simple frottement de deux morceaux de bois, est venue une si grande poussée en avant, qu'après avoir fixé les Prométhées au pic rocheux où le dévorent les vautours, l'homme adora le feu et le divinisa.Rien de plus expressif que cette légende.Toujours ceux qui sont le plus intéressés au progrès se révoltent le plus farouchement contre ce progrès.On immola les premiers qui firent du feu ; on battit de verges le premier qui, proclamant le mouvement de la terre autour du soleil, détruisait la légende de Josué, comme on ôte une pierre à une citadelle.Toujours ceux qui s'attaquèrent aux dieux et aux rois furent brisés dans la lutte ; pourtant les dieux sont tombés, les rois tombent, et bientôt se vérifieront les paroles de Blanqui : « Ni Dieu ni maître ! »Que les Prométhées soient livrés aux vautours, est-ce que cela empêche la tribu de se grouper au foyer commun ? Est-ce que cela empêche la vapeur de faire des merveilles, l'électricité d'en promettre de plus grandes ?Au contraire, l'idée arrosée de sang germe plus vite et mieux, elle ramifie plus profondément ; dans les cerveaux fouillés par la douleur, électrisés par les passions ardentes et âprement généreuse, elle se fertilise ; et, pareille à la graminée sauvage, elle deviendra froment.Plus on brise les hommes, et plus profondément, sinon plus rapidement, les idées se répandent.On voit loin par les fenêtres des cellules. Au grand silence, l'être grandit dans l'humanité entière. On vit en avant, le présent disparaît : l'esprit, qui pressent l'Ère nouvelle, plane dans l'Avenir.A présent, la lutte s'est faite suprême par le concours d'événements, de circonstances impérieuses, qui acculent, à notre fin de siècle, la vieille société comme une bête enragée que le travail et la science remplacent avant même qu'elle ne crève.Qu'est-ce que cela fait qu'elle nous étouffe dans le spasme de son agonie, la bête maudite, puisqu'elle va mourir ?Il faudra bien que le droit triomphe, à moins qu'on n'abatte les travailleurs, qu'on les assomme, qu'on les fusille comme des bandes de loups qui hurlent la faim.Et ceux qui produisent tout, et qui n'ont ni pain, ni abri, commencent à sentir que chaque que chaque être doit avoir sa place au banquet du trop-plein.On ne peut pas plus empêcher ce grandissement des sociétés humaines qu'on ne fera remonter l'homme adulte à son berceau.Le monde a eu sa première enfance bercée de légendes, puis, sa jeunesse chevaleresque, et le voilà à l'âge viril, qui déjà prépare le nid des races à venir.Des individualités se dessinent : l'humanité où vivent et pullulent tous les êtres est à la fois une et multiple.Des figures étranges et hardies passent qui joignent l'idée nouvelle aux types d'autrefois.S'il est, hélas ! des pieuvres humaines à qui le sang du monde entier ne suffirait pas : finances, pouvoir, ânerie, lâcheté, monstres grouillant dans notre humus -- et ce n'est pas de trop de toutes les foules pour les y étouffer -- nous avons aussi des fakirs jetant leur vie comme on verse une coupe, les uns pour l'idée, les autres pour la science, mais tous pour le grand triomphe.Après ses luttes, la race, voulant vivre, se groupera sur le sol délivré.Les astres s'attirent pour graviter ensemble dans les espaces stellaires : ainsi les hommes, librement, prendront leur place par groupes.Le travail libre, conscient, éclairé, fera les moissons fertiles là où sont les champs déserts.La force des tempêtes et des gouffres, portée comme un outil, broiera les rochers, creusera des passages dans les montagnes pour ne faire qu'un seul paradis humain des deux hémisphères.Les navires sous-marins explorant le fond de l'Océan mettront à découvert des continents disparus : et l'Atlantide peut-être nous apparaîtra morte sous son linceul de flots et gisant pâle dans des ruines cyclopéennes enguirlandées de gigantesques coraux et d'herbes marines.L'électricité portera les navires aériens par-dessus les glaces des pôles, pour assister aux nuits de six mois sous la frange rouge des aurores polaires.Que de choses quand on regarde en avant, de choses tellement grandes que lorsqu'on y songe il devient impossible de s'occuper de son misérable individu !En y songeant, elles seront loin les personnalités !Chacun vivra inoffensif et heureux, dans l'humanité entière, aidant à multiplier indéfiniment les forces, la pensée, la vie.
VIII
Les idées ayant germé sous notre ombre, les voilà qui dardent leur flamme ; on voit partout sous leur vrai jour les choses que l'obscurité faisait vagues et trompeuses.Les voilà dans la vie, les idées de Liberté, d'Égalité, de Justice, si longtemps affichées sur les geôles.On admire les oeuvres d'une réunion de savants, d'artistes, de travailleurs ; on a admiré les monuments auxquels ont travaillé des générations d'hommes.Les idées s'allument, flamboient, remuées, fertilisées par la lutte, le coeur se dilate, la vie se multiplie.Sur les agglomérations des foules passent des souffles brûlants ; cela vous empoigne, vous transfigure, vous jette au courant qui se précipite à l'océan révolutionnaire, au creuset où la fange même s'irradie en soleil.Les hommes ne pèsent guère dans ce cataclysme, le progrès seul y survit, le progrès juste, implacable, celui qui bat en brèche les vieux récifs.Quelle parcelle de terre n'est couverte de sang, quelle loi du réseau maudit ne sert de noeud coulant qui nous étrangle ?...Rien n'est à garder.Vous avez vu le laboureur retourner les sillons pour semer le blé nouveau : ainsi seront retournées toutes les couches humaines comme pour y enfouir, pareilles aux vieux chaumes, toutes les iniquités sociales.Il le faut !Pour qui seraient donc les découvertes, les sciences, pour qui seraient donc les machines, si ce n'est pour créer le bonheur de tous en même temps que multiplier les forces vivifiantes ?A quoi bon le sens des arts, si c'est pour l'étouffer chez les multitudes, et ne le cultiver qu'à grands frais chez quelques vaniteux artistes ?Tous ont les mêmes sens, excepté que les races qui ont trop joui ont le cerveau plus aride encore que ne l'ont les autres sans culture.Attendez qu'un quart de siècle ait passé sur la race, qu'elle ait évolué en pleine lumière de liberté, la différence entre la végétation intellectuelle à cette époque et la végétation présente sera telle que le vulgaire, imbu des sornettes dirigeantes, ne peut actuellement le saisir.Ni les États dont nous voyons les derniers haillons trempés du sang des humbles flotter dans la tourmente, ni les mensonges de carte géographique, de race, d'espèce, de sexe, rien ne sera plus de ces fadaises.Chaque caractère, chaque intelligence prendra sa place.Les luttes pour l'existence étant finies, la science ayant régénéré le monde, nul ne pourra plus être bétail humain, ni prolétaire.Et la femme dont la vie, jusqu'à présent, n'a été qu'un enfer ?...Qu'il s'en aille, aussi cet enfer-là avec les songes creux des enfers mystiques !Chaque individu vivant en tout le genre humain ; tous vivant en chaque individu et surtout vivant en chaque individu et surtout vivant en avant, en avant toujours où flamboie l'idée, dans la grande paix, si loin, si loin, que l'infini du progrès apparaîtra à tous dans le cycle des transformations perpétuelles.C'est ainsi qu'avant de retourner au creuset, chaque homme, en quelques ans, en quelques jours, aura l'éternité.
Émile Pouget
Faramineuse consultation sur l'avenir
Jaspinage épastrouillant d'une Somnambule archi-lucide de la force de trente-six chevaux de fiacre
A la dernière foire de Montmartre, je flanochais sur le boulevard, défilant devant les baraques.Et je ronchonnais, saperlotte !
Je ronchonnais de voir que les vieux forains sont de jour en jour moins épais.
Finis, les bonisseurs époilants qui faisaient la parade devant des baraquettes gondolantes. C'était des bougres farcis d'esprit ! Ils vous envoyaient des palas qui n'étaient pas dans un sac et comme jugeotte en auraient facilement remontré aux quarante cornichons de l'Académie.
Finies, les géantes, les femmes torpilles, les naines et autres phénomènes épatarouflants à qui, en tout bien tout honneur, on tâtait la cuisse pour s'assurer que c'était de la vraie chair.
Finis aussi, les diseurs de bonne aventure, les somnambules, les entre-sort.
L'autorité a passé par là et, grâce à elle, la pauvre foire vous avait des airs d'enterrement de première classe.
L'autorité n'en fait jamais d'autre : misère et deuil, c'est tout ce qu'elle engendre !
Par exemple, si tous ces fourbis rigouillards se sont évanouis, en place y a des chevaux de bois à vapeur, des orgues de barbarie à trois étages, des montagnes russes qui virevoltent pendant un demi-kilomètre. Y a des baraques de gros banquistes, plus riches que des banquiers.
Aujourd'hui, n'est plus forain qui veut : c'est devenu une profession honorable,c'est-à-dire que l'exploitation s'en est mêlée, et qu'il y a des forains capitalos qui font trimer à leur profit quantité de pauvres bougres.
Ah fichtre, ça ne vaut pas les petites baraques où on reluquait des phénomènes renversants.
C'était plus populo, moins bourgeois, Ñ or, tout ce qui est bourgeois me pue au nez, Ñ ça a des relents de goguenots !
Je flanochais donc, groumant contre cet abruti de Lépine qui a donné le coup du lapin aux forains avec ses foultitudes d'interdictions, quand je reluque dans un coin un entre-sort, Ñ parfaitement ! Ñ une roulante de somnambule. Fallait être mariole pour la dénicher, attendu qu'en façade y avait une couillonnade permise, comme qui dirait une fabrique de bonshommes en pain d'épices forgé.
Vous savez, les frangins, combien le fruit défendu a d'attrait. Illico, je me suis payé une visite à la somnambule, Ñ non pas que je coupe dans les bafouillages de ces monteuses de coups, mais uniquement pour protester contre leur interdiction.
Cette chasse, faite aux diseurs de bonne aventure est d'autant plus vache qu'on tolère leurs concurrents : toute la ratichonnerie fait son métier librement. Bien mieux elle est carmée par la gouvernance ! Et pourtant que font les cafards, sinon un fourbi du même tonneau que les somnambules ! Avec cette différence que dans leurs boutiques, c'est plus cher et moins rigolot.
J'entre donc chez ma somnambule.
Ñ Salut, la compagnie, que je fais.
Y avait là un grand escogriffe, plus maigre qu'un échalas, surveillant une pauvre malheureuse à visage de papier mâché ; fallait pas grande jugeotte pour s'apercevoir que dans l'entre-sort, on ne bouffait pas son soûl tous les jours.
L'Échalas me rend mon salut et se met en position pour faire des passes magnétiques sur sa copine.
Ñ Arrêtez les frais, que j'y dis. Je suis pas venu pour savoir si c'est la brune ou la blonde qui me gobe ; pour ce qui est de l'héritage, j'y coupe pas... Écoutez, en fait de passes magnétiques, rien ne vaut quelques rondelles de saucisson, arrosées de picolo. Ça vous éclaire l'intellect et ça surexcite bougrement le don de double vue.
Ah foutre, les types ont été de mon avis ! Or donc, on s'est attablé illico et on s'est calé les joues joyeusement. Un vrai gueuleton de sardine à poil ! Quand ma bonne femme a été à point, qu'elle a eu les yeux brillants et les pommettes rosées, j'ai commencé à lui tirer les vers du nez.
Ñ Maintenant, ma fille, faut me jaspiner ce qui arrivera après-demain ?
Ñ Ce qui vous arrivera à vous ?
Ñ Non, pas à moi en particulier ; que je dévisse ma rampe ou que je devienne aussi vieux que Mathieu-Salé, ça ne tire pas à conséquence. Ce qu'il faut me dire c'est ce qu'il adviendra du populo ? Sera-t-il toujours aussi poire qu'actuellement ? Courbera-t-il toujours l'échine devant les capitalos et les gouvernants ?
Ñ Ah, petit père, vous êtes rien curieux ! Enfin, je vais tâcher de vous satisfaire... Ce qui arrivera ?... Ah, y aura bien du changement : je vois des bouillonnements... ça a l'air d'être formidable, mais c'est tout trouble. Quel gâchis ! Tout croule, y a une débâcle faramineuse... Puis, voici le calme qui vient, Ñ combien de temps met-il à s'amener ? Je peux pas le dire... Oh mais, que c'est bouleversé ! Ça a une toute autre physionomie... Y a plus mèche de s'y reconnaître.
Je vois une ville épatante, c'est Paris, mais rudement changé d'aspect ! Les maisons ne sont plus des cages à mouches, y a de l'air et de l'espace. En outre, de droite, de gauche, partout des arbres assainissent le patelin.
Dans les rues, ni sergots ni gendarmes ; rien qui rappelle cette engeance policière qui gêne la circulation. Et tout n'en va que mieux : voitures, tramways, vélos et guimbardes de toute sorte circulent sans anicroches. Y a pas de bousculades ni tamponnages, par la simple raison qu'on n'est plus aussi pressés que des lavements : n'étant pas à l'heure et à la minute, on prend son temps pour arriver sans encombre. «Faire vite !» est une dégoûtante invention bourgeoise. Aussi, aux angles des rues, le croisement s'opère sans embrouillamini. Quant aux piétons, chacun prend son chemin comme il veut : on se range, on cède le trottoir à une vieille personne, à un gosse.
Ñ Ma fille, que j'interviens, ce que tu dégoises n'est pas nouveau pour bibi : si aux grands boulevards les sergots font de l'encombrement, sous prétexte de régulariser la circulation, je sais un endroit où les pattes bottées de ces sales bêtes n'ont que faire : c'est aux Halles. Et pourtant, là on va vite, on est archi-pressés ; quoique ça, y a pas d'avaros grâce à l'absence des autorités. Tous les matins, y a du monde en quantité, on est serrés comme des sardines en baril. Malgré ça, y a presque jamais de grabuge ; chacun s'aligne comme il veut, comme il peut, sans faire de mistoufles à son voisin. Et pourtant, des grands types circulent dans la foule avec d'énormes paniers sur la tête, d'autres avec des sacs sur le dos : on se range devant eux et tout est dit. De police, on n'en voit pas. Notre sale gouvernement, malgré son dada de brider quand même le populo, n'a pu arriver à régler la marche de chacun, Ñ il est donc forcé de laisser faire.
Ñ Oui, père Peinard, déjà de ci et de là, dans la Société actuelle on reluque des exemples de ce qui se passera dans la Société libre... telle que celle que j'aperçois dans l'avenir... C'est kif-kif les taches de phylloxéra dans les vignes, Ñ avec ce distinguo que les «taches» reluquées dans la pourriture où nous croupissons sont signes de prochaine santé sociale, et non de décrépitude.
Ah, qu'il fera bon vivre dans une société libre ! Si vous pouviez admirer les trognes réjouies du populo vous seriez convaincus subito. Les gueules misérables de rachitiques, de scrofuleux, d'anémiques, de tuberculeux sont des raretés qui disparaissent au fur et à mesure qu'on s'éloigne du passé.
Les purotins sont inconnus : personne n'a de ripatons faisant risette au ruisseau ni des grimpants aérés aux fesses : tout le monde a des frusques potables ; non des vêtements de gommeux, mais des nippes commodes et étoffées.
Ce serait idiot de dire que tout le monde rigole, seulement on lit sur les physionomies que tous les enquiquinements de l'ancien temps sont de sortie. Chacun va à sa besogne, sans crainte de tomber sur un patron canulant qui le saque illico, Ñ pour cette bonne raison que les patrons n'existent plus.
Ñ Oui, je comprends ! Ces gens-là ne trottent pas après un déjeuner ; ils vont à l'atelier avec le même plaisir que nous allons chez le bistrot ; on s'est aligné pour rendre le travail agréable... Par exemple, ce que je voudrais savoir c'est s'ils ont toujours un gouvernement sur le râble ?
Ñ Cette mécanique est inconnue dans le patelin : il n'y a que trois choses réelles dans la société. La production, la circulation, la consommation. Rien de tout cela n'étant du ressort de l'État, on se passe de lui, comme on se passe de mettre cinq roues aux carosses. On s'est enfin aperçu que sous prétexte de protection, l'État faisait son métier de marlou et qu'il vivait simplement aux crochets du populo, se contentant d'être le gendarme des capitalos. On l'a donc envoyé à la balançoire ! Malgré ça, ceux qui aiment à comparer au corps humain l'ensemble de la Société y trouveraient encore leur compte : les chemins de fer et toutes les voies circulatoires par où vont et viennent les victuailles font les fonctions d'artères et de veines ; quant aux nerfs, un treillis télégraphique et téléphonique en tient lieu ; le poste central fait la besogne du cerveau, reçoit les nouvelles et les transmet où besoin est.
La rapidité des communications rend facile l'équilibre entre la production et la consommation.
Et d'abord, pour la ville elle-même, les dépôts de quartier : boulangeries, boucheries, poissonneries, et magasins divers font connaître leurs besoins ; les demandes sont transmises aux groupes producteurs qui, sans retard, répondent aux demandes, disent les quantités qu'ils peuvent livrer.
Des diverses villes, des centres de production agricole et industrielle arrivent aussi d'identiques renseignements : «Nous manquons de ceci... nous avons tant de cela à la disposition...»
Toute notion de valeur étant éliminée, les échanges se font librement : les produits sont transportés où besoin est, sans achat ou vente, sans monnaie ni bon de travail. Les expéditeurs n'exigent aucune quittance de leur envoi, ne s'inquiètent pas si l'agglomération à qui ils sont expédiés leur donnera en compensation tels ou tels produits : ils savent qu'il y a réciprocité et qu'ils n'ont, eux aussi, qu'à téléphoner pour que leur arrive ce qui leur manque.
Et ça, sans hiérarchie, sans fonctionnarisme, sans bureaucratie d'aucune sorte : les bureaux de téléphone ne sont que des appareils enregistreurs, sans un brin d'autorité.
Ce qui est plus bath, c'est que le conseil municipal lui-même a été mis au rencard : on a reconnu que cette administrance était aussi un gouvernement, ayant sa police, ses larbins, faisant la pluie et le beau temps et se foutant du populo comme un poisson d'une pomme.
Et les travaux de voirie, d'assainissement et d'embellissement se sont rudement développés depuis lors. Le conseil municipal chargeait de ça des sociétés financières. En retour, on lui foutait des pots-de-vin par le travers de la gueule et pour faire croire à leur utilité les sacrés conseillers se remuaient, bavassaient et braillaient, faisant plus de potin et autant de besogne qu'une mouche dans une bouteille. Quant aux travaux, les sociétés de capitalistes les faisaient accomplir par des ouvriers.
Ça faisait deux superpositions de rouages ; on a supprimé l'inutile : les conseillers municipaux et les sociétés financières. Y a donc que ça de changé : comme dans le temps passé les travaux continuent de se faire par les ouvriers de la corporation, avec cette différence que leur turbin est vraiment d'utilité et leur profite à eux, en même temps qu'aux autres.
L'Échalas qui, jusqu'alors n'avait pas plus bougé qu'une bûche, mis son grain de sel dans la conversation. Il avait une démangeaison de langue d'autant plus forte que le jaspinage de sa copine dérangeait tous ses préjugés.
Ñ Il faut tout de même des impôts pour ces travaux ? Où les pêchent les ostrogoths dont tu parles ?
Ñ Eh le bougre, ce que t'entends est nouveau pour toi, que je fais, ça te gargouille dans le siphon. Bast, avec la réflexion, tu comprendras. Pour ce qui est de ta question, je vais te faire saisir le coup : supposons une route ou un pont à construire. Tu veux que par l'impôt chacun y contribue ?
Ñ Parfaitement !
Ñ Or, pour faire la répartition, puis son prélèvement, faut des employés ; ayant besoin de bouffer, il est tout naturel qu'ils prennent leur nécessaire sur l'impôt qu'ils lèvent, si bien que le populo n'a plus un impôt mais deux à casquer : le premier, pour la route ou le pont, le second pour donner la pâtée aux collecteurs... Passons ; une fois l'impôt encaissé, à quoi l'emploie-t-on ?
Ñ Comprends pas bien !... On l'emploie à acheter les matières premières, à payer les ouvriers, etc...
Ñ T'as bien compris, foutre ! On se sert de l'impôt pour se procurer les matières premières et tout le nécessaire... Eh bien, suppose qu'au lieu d'aller chercher midi à quatorze heures, on ait demandé illico au populo les matières premières et tous les trucs indispensables, on se serait évité la canulerie de l'impôt et on n'aurait pas eu à nourrir pour une besogne inutile la trifouillée de collecteurs... C'est ce que font les ostrogoths dont nous parle ta copine, Ñ ce qui prouve qu'ils ne sont plus aussi niguedouilles que nous.
Ñ Oui, oui, c'est beau ce que tu dis, vieux ; mais les travaux dégoûtants, tels que le nettoyage des rues, la vidange, qui fait tout ça ? C'est bibi qui aurait les pieds nickelés et qui, pour rien au monde, ne voudrait s'embarbouiller là-dedans... et je ne suis pas le seul !
Ñ T'as raison, frangin, réplique la somnambule. Certes, si c'était aussi dégueulasse que dans la vieille France, ça serait vraiment mouche et personne ne marcherait. Heureusement, ça a changé ! Y a plus de sales corvées. Après le grand coup de Trafalgar, qui a aéré la société, c'est à quoi on a d'abord songé ; et il le fallait bien, à moins de crever dans la pourriture. Car, vraiment, fallait un sacré courage et être sous le joug de la terrible nécessité pour se résoudre à barbotter dans la mouscaille des autres.
Comme le jour où les gas ont été libres, personne n'en pinçait pour ces sales farfouillages, des chics types se sont mis la caboche à l'envers pour trouver des trucs. Et ils ont trouvé !
Les égouts ne sont plus les dégoûtantes taupinières d'autrefois, ils sont larges, bien combinés, et toutes les marchandises dégoulinent dedans. Grâce à ces binaises épatantes, ça ne pue pas plus que dans un jardin fleuri. De là, par des machines puissantes, toutes les salopises sont refoulées dans de vastes réservoirs. Là encore, ça ne fouette pas ! Grâce à l'électricité qu'on fait continuellement circuler dans toutes ces cochonneries, toute mauvaise odeur a disparu. Puis, par des trucs chimiques, on fait tomber tout ce qui est solide au fond des réservoirs ; l'eau sort claire et pure, et par une canalisation s'en va à la mer.
Quant à la marchandise solide, qui ensuite n'est pas plus sale à tripoter que de la terre, des machines cureuses l'enlèvent des réservoirs, et, comme elle n'a pas perdu ses propriétés de fumier, on trimballe tout ça dans les champs où ça aide chouettement les récoltes à pousser.
Ñ Sache donc, l'Échalas, que ce que raconte la copine pourrait être pratiqué aujourd'hui, si les bourgeois y trouvaient profit : en effet le truc électrique pour désampuanter les ordures et le bouillon des égouts est trouvé depuis des années, Ñ y a qu'à l'appliquer.
Causer engendre la soif. On s'est donc reposé en cassant le cou à un litron :
Ñ Ce qu'il doit y avoir des tireurs à cul et des flemmards, dans ton pays de rêve, objecte l'Échalas au bout d'un moment.
Ñ Oh, que tu es bien de ton époque ! réplique la somnambule. Tu es farci du préjugé bourgeois en vertu duquel, plus on est fainéant, moins on travaille, plus on est considéré. Que sont les richards, sinon une bande de feignasses.
Eh bien, sache que la paresse est un produit de la Société bourgeoise, qui disparaît là où il y a liberté. Si dans les ateliers et les usines capitalistes, il y a des prolos qui ne veulent pas en foutre une datte, c'est très compréhensible : le travail leur est imposé et la plupart du temps, le métier qu'il leur faut faire les dégoûte.
Dans la Société de l'avenir, il n'en est plus ainsi : de même qu'il ne vient à aucun l'idée de se passer de manger, de même personne ne songe à se passer de travailler ou de penser. C'est pour tous un besoin naturel : il est aussi nécessaire de faire fonctionner ses bras, que son cerveau ou son ventre. Et on a d'autant plus d'entrain et d'activité qu'on va aux travaux qu'on gobe et qu'on s'y adonne suivant ses forces, Ñ de même qu'on mange des plats qu'on aime et à son appétit. Le pire des maboulismes est de vouloir courber tout le monde sous un joug uniforme : travail égal ! nourriture égale ! Les uns attrapent des indigestions de mangeailles, les autres des indigestions de travail. Laissez donc l'individu se rationner lui-même en tout et pour tout.
C'est ce qu'on fait dans la Société de l'avenir, Ñ et ça donne de mirobolants résultats !
Y a plus la division bêtasse de travailleur manuel et de travailleur intellectuel, pas même celle d'ouvrier d'industrie et d'ouvrier des champs. Chacun est l'un et l'autre à son gré, suivant sa fantaisie.
La production industrielle se fait dans de grandes usines, de vastes ateliers, où le machinisme a acquis un développement fantastique. L'homme n'est plus l'esclave de la machine mais bien son surveillant : tout est combiné pour éluder la fatigue physique et l'enkylosement des membres.
Et ce qu'on débite de production est inimaginable ! Quelques centaines de tailleurs, travaillant trois ou quatre heures par jour, suffisent à frusquer, pour leur année, 100,000 individus. Il faut encore moins de cordonniers pour chausser le même nombre d'hommes. Et ainsi est-il dans toutes les branches de l'activité humaine.
L'agriculture, elle aussi, a fait des progrès mirobolants ! Les paysans ne sont plus ces malheureux types, plus rapprochés de la bête de somme que de l'homme qui, dès le soleil levé jusqu'à son coucher, trimaient terriblement, l'échine ployée sur la terre, tellement ployée que, devenus vieux, ils restaient pliés, le dos en cerceau, la tête en bas.
Tout ce qui entravait la culture a été fichu en l'air : les clôtures, les murs, les haies O, qui encerclaient les lopins de terre des paysans ont été fichus en bas ou arrachés. La terre est ainsi devenue indivise et grâce à la disparition de toutes les sangsues qui dégorgeaient le cultivateur (prêteurs d'argent, propriétaires fonciers, percepteurs, etc.) on s'est aligné, pour lui faire rendre le plus possible.
Dès l'abord, quantité de cul-terreux ne voulaient rien savoir : ils ne voulurent pas mettre leurs terres en commun et continuèrent à les cultiver individuellement. On les laissa faire ! La grande culture fut donc réservée aux gros domaines des richards et des couvents évanouis. Là, des paysans à la hauteur mirent en pratique les machines agricoles, les engrais chimiques et autres fourbis. Le résultat fut splendide : grosses récoltes avec peu de turbin.
L'exemple amadoua les voisins et, d'eux-mêmes, ils demandèrent à ajouter leurs lopins aux terres communales.
Y a encore quelques grognons qui restent parqués sur leurs maigres lopins, mais comme ils ne gênent personne et que personne ne veut porter atteinte à leur liberté, on les laisse bibelotter à leur guise.
Ce qui est galbeux, c'est quand vient la saison des grandes récoltes, de la fenaison, de la moisson, des vendanges. Dans ces moments, les bons bougres des villes émigrent en caravane à la campagne, histoire de donner un coup de main aux paysans, et aussi de se mettre au vert.
Grâce aux faneuses, aux moissonneuses et aux batteuses, tant électriques qu'à vapeur, le turbin autrefois si rude de la fenaison et de la moisson s'accomplit en douce : c'est une jubilation générale et une occase de fêtes.
De même pour les vendanges : y a de l'entrain, c'est des rigolades à n'en plus finir... Copains et copines se barbouillent le museau de raisin et se becquottent avec amour.
Dans les mines, de même que partout, l'amélioration est faramineuse : les galeries sont larges et aérées, les mineurs ne font plus concurrence aux taupes, à gratter à plat ventre ou sur le dos, toujours risquant les coups de grisou. Des machines perforeuses arrachent le charbon, d'autres le chargent sur les bennes et les mineurs ne sont là que pour surveiller les esclaves mécaniques.
Dans les hauts-fourneaux, de même que dans les verreries, grâce à l'électricité, on fond les métaux et le verre sans que les ouvriers qui s'occupent de ce turbin soient cuits par la chaleur. Grâce à de chouettes binaises, tout s'accomplit sans grands fracas ni esquintements pour les travailleurs.
Plus que tout ça encore, sont belles à voir les colossales entreprises qui exigent l'activité de milliers et de milliers d'hommes : constructions de chemins de fer, creusements de canaux ou autres fourbis gigantesques.
Des gas à la hauteur ont mis la chose en train, ont fait de la propagande autour de leur idée, par des conférences ou des publications distribuées gratuitement. Puis, quand l'approbation leur vient, on passe à la mise en pratique : de tous côtés, les chemins de fer amènent des volontaires, des victuailles et des matériaux, Ñ on s'attelle librement au turbin et ça ronfle ferme !
Ñ Pardine, que j'interviens, la manigance n'est pas nouvelle : c'est grâce à des joints pareils, initiative et coopération volontaire, que dans l'époque de cafarderie du Moyen-Age, se sont construites les cathédrales.
Oui, on les a construites sans emprunts, ni sociétés financières. Et c'est du beau turbin, c'est solide !
Un noyau de bougres intelligents, farcis d'initiative, accouchaient des plans, s'alignaient pour le bon ordre des travaux, «organisaient» le fourbi.
Puis, de tous côtés, s'amenaient des volontaires qui, pour quinze jours, un mois, six mois, Ñ aussi bien riches que pauvres, Ñ s'attelaient librement au turbin, si dur qu'il fût. Ceux-là partis, d'autres rappliquaient en foule. Et ça faisait le va-et-vient : les volontaires ne manquaient jamais !
Pour faire croûter cette fourmilière, des villes environnantes, des petiots villages lointains, d'autres volontaires envoyaient des montagnes de mangeaille, des tonneaux de picolo.
Ça ronflait ! Le trimballage des pierres énormes, le gâchage du mortier, tout le diable et son train s'accomplissaient en douce. Pour se reposer on chantait des cantiques, on pinçait un rigodon.
Et la cathédrale montait, montait !...
Finie, elle ne devait rien à personne : elle était l'Ïuvre des générations vivantes qui n'avaient pas, Ñ comme dans notre société aussi crapuleuse qu'imbécile, Ñ pour se payer une fantaisie, endetté les générations à venir.
Cet emballement qui a fait les cathédrales reviendra. Qu'on ait de la liberté, qu'on respire à pleins poumons, et vous verrez ce que la vie sera galbeuse à vivre.
La cathédrale a été une déception : elle a douché les enthousiasmes. En les édifiant, les populos avaient eu l'illusion de se sauver du malheur Ñ mensonge !
Mais, demain Ñ quand on aura ses coudées franches Ñ les emballement refleuriront.
On ne refoulera pas aux gigantesques besognes : on y aura d'autant plus d'entrain qu'on en verra l'utilité, le bon côté immédiat.
Aussi, ma fille, ce que tu jaspines ne m'épate pas : c'est ainsi que ça doit se passer dans la société harmonique que tu as la veine d'entrevoir dans le bleu de l'avenir.
Ñ Crédieu, quel beau gâchis, si dans ce monde-là y a ni lois, ni gendarmes, ni juges !
C'était encore l'Échalas qui lâchait sa bonde.
Ñ Où as-tu vu, je lui réponds, les types dont tu parles empêcher un crime ? Ils arrivent comme les corbeaux après la bataille, quand tout est fini : ils reniflent dans tous les coins et, de même qu'un clou chasse l'autre, pour faire oublier le crime commis, ils en perpètrent un second : au nom de la loi on tue le coupable (plus malheureux que coupable) ou, suivant les cas, on se contente de lui enlever sa liberté, Ñ crime presque aussi grand que de lui enlever la vie.
Et cette préservation qui n'en est pas une nous coûte rudement chérot ! On sue des millions tous les ans pour engraisser toute la racaille justiciarde. A bien voir, c'est nous les dindons : les chats-fourrés et leurs copains nous montent le job avec leur prétendue fonction de préservation sociale, Ñ leur métier consiste uniquement à protéger les richards contre le populo, Ñ voilà le vrai !
Mais ce n'est pas tout : il s'agit de savoir pourquoi il y a des criminels ?
En reluquant autour de soi, on constate que dans la catégorie des crimes, c'est ceux contre la propriété qui dominent : des roublards barbottent pour faire concurrence aux bourgeois et vivre à ne rien fiche ; d'autres surinent pour voler, etc. Sur dix crimes ou délits, neuf ont pour cause la propriété.
Donc, une fois le puant distinguo du tien et du mien mis au rancard ; quand chacun aura sous la main et sous la dent l'existence assurée, pourquoi diable un type se servirait-il du surin ou de la pince-monseigneur ?
Reste le dixième crime : celui-là est commis par un fou ou un type surexcité par la passion.
Ñ Ces crimes-là, eux-mêmes, père Peinard, intervient la somnambule, sont en décroissance dans la Société harmonique :
Parlons d'abord de la folie, Ñ y a plus guère de maboules et leur nombre va toujours en diminuant.
Les pauvres bougres sont soignés dans de vastes maisons de santé, chouettement aménagées. C'est pour ainsi dire des maisons de verre, tellement tout s'y passe au grand jour : y pénètre qui veut. D'ailleurs, y a pas de séquestrations arbitraires ; c'était bon autrefois : alors la gouvernance faisait boucler les types qui la gênaient ; des richards graissaient la patte aux médecins qui, moyennant finances, déclaraient fou un parent gêneur... Mais dans une société où il n'y a ni gouvernance ni propriété, personne n'a intérêt à commettre semblables crapuleries.
Au surplus, il est rare qu'au bout d'un certain temps, les malheureux soignés dans ces maisons n'en sortent pas complètement guéris.
Il en est des hommes comme des chiens : il est reconnu que chez les cabots, la rage est occasionnée surtout par la contrainte qu'on leur impose. La preuve en est qu'à Constantinople, où les chiens vivent par bandes dans les rues, sans maîtres, y a jamais de cas de rage, malgré la chaleur faramineuse.
De même la folie humaine est un résultat de l'autorité et de l'exploitation ; la surexcitation, l'angoisse, sont le lot de tous dans une société où, au lieu de s'harmoniser, les efforts se font une concurrence féroce et stupide ; où, quand on n'est pas écrabouillé soi-même, on écrabouille toujours quelqu'un... Rien de drôle que la folie s'en suive !
Il est naturel aussi qu'une fois les causes anéanties, la maladie s'éclipse.
Quand aux crimes passionnels, eux-mêmes sont rudement à la baisse. Ils proviennent d'une sale conception : dans la société bourgeoise, où tout est la propriété de quelqu'un, la femme ne fait pas exception à la règle.
Dès qu'elle est en puissance de mari, le papa passe ses droits de proprio au type qui, dorénavant, la considère comme un ustensile appartenant à lui seul. Si quelqu'un y met un doigt, ça froisse ses sentiments de proprio : il grince des dents, voit rouge... et un crime passionnel s'ajoute à la liste !
Comme à tout, le seul remède à ces monstruosités est la liberté.
De même, ce qu'on ne voit plus, c'est des jeunesses se suicider par amour : quand les enfants étaient la propriété des parents, défense leur était faite d'avoir des amourettes selon leur cÏur ; l'intérêt de la famille primait tout. Aussi le résultat était propre : à chaque instant, des pauvres gosses, tout débordants de vie s'escoffiaient pour échapper à l'autorité familiale.
Maintenant toutes entraves sont éliminées et ils s'épanouissent en liberté.
Dans la société harmonique, tout ce qui est vivant est autonome : les choses manufacturées, résultats des efforts musculaires et cérébraux, ou les productions de la nature, appartiennent à tous et à chacun. Nul ne s'en dispute la jouissance, l'abondance rendant les querelles inutiles.
Il n'en est pas de même de l'être humain, il s'appartient ! A aucun moment de son existence nul n'a de droit sur sa personnalité ; même tout petiot, nul ne songe à faire peser sa volonté sur lui.
Le respect que chacun a pour son semblable a modifié de riche façon les rapports et les relations.
Ainsi, en amour, on ne conçoit rien en dehors de la liberté : il ne vient à l'idée d'aucun ou d'aucune d'imposer ses baisers à qui les refuse. Les relations sexuelles ne sont plus un dégoûtant marchandage, une prostitution légale, sous forme de mariage : nulle arrière-pensée d'intérêt mesquin ne trouble les cÏurs, aussi la franchise est entière. Ceux qui s'aiment n'ont d'avis à demander à personne, aucun ne s'offusque ou ne s'étonne de leurs actes : les amoureux n'engagent qu'eux, Ñ et se dégagent aussi à leur gré.
Tous les préjugés sur l'amour s'étant tureflutés, querelles familiales, jalousies, déceptions et brutalités ont disparu aussi.
En outre, la femme s'est élevée, autant intellectuellement que moralement. L'instruction intégrale, commune aux deux sexes, a élargi son cerveau et lui a donné une confiance en elle qui la rend bougrement différente des petites guenons bourgeoises.
Elle est réellement devenue l'égale de l'homme ; aussi, dans bien des cas, elle prend part à ses travaux. Ce qu'il y a de rupin, c'est qu'en s'élevant cérébralement, elle n'a perdu aucune de ses qualités féminines et qu'elle a, au contraire, gagné en beauté.
D'autre part, elle s'est émancipée matériellement : elle n'est plus le souillon toujours en train de récurer des casseroles ou de ravauder des chaussettes. elle n'a plus voulu se soumettre à cet esclavage et elle a eu raison.
Ici encore on a tourné la difficulté par des découvertes galbeuses : la cuisine se fait à l'électricité, conséquemment y a plus de casseroles à récurer ; y a plus de détritus, ni de cendres, non plus que de fourneaux à faire reluire.
Ceux qui en pincent pour faire la popotte chez eux n'ont donc pas de gros tintouins : ils n'ont qu'à tourner un robinet électrique et ils ont de la chaleur à gogo.
Pour ce qui est de la vaisselle, on l'expédie dans les lavoirs spéciaux où fonctionne une mécanique, inventée depuis belle lurette, qui la lave sans arias.
Au surplus, les habitudes sont sont modifiées grandement : la plupart du temps on boulotte dans les restaurants, soit dans des salles communes, soit dans des chambres séparées. La cuisine y est faite chouettement, Ñ elle y est sûrement meilleure que chez les bistrots les plus huppés de la vieille société bourgeoise.
Ñ Alors, s'exclame l'Échalas, on s'en va briffer là-dedans au grand Ïil ? suffit d'entrer, de s'asseoir et de commander pour être servi. C'est bath aux pommes ! Seulement, mince de chamailleries qu'il doit y avoir : comment fait-on pour répartir les meilleurs morceaux, les perdreaux, les poulets et les truffes... Tout le monde doit en vouloir.
Ñ Eh non ! pas autant que tu crois. Y a des choses dont on mange peu et non beaucoup ; puis il y a la diversité de goûts qui fait l'harmonie ; aujourd'hui même, y a des gas qui préfèrent un bifteck à un perdreau.
Non mon cher, on ne se dispute ni les perdreaux, ni les truffes, ni les poulets. Ce qui te fait supposer ça, c'est que tu en es privé. C'est l'histoire des gosses qui entrent en apprentissage chez un pâtissier : la première semaine, ils s'empiffrent de gâteaux à s'en faire péter. Au bout de huit jours, ils sont rassasiés et n'y font pas plus attention qu'à une croûte de pain.
C'est kif-kif dans la Société de l'avenir.
Il faut d'ailleurs ajouter que le gibier lui-même, est assez en abondance pour satisfaire les envies passagères : on en a fait l'élevage en grand et, tout en le domestiquant, on a trouvé le moyen de lui garder tout son parfum, de manière à contenter les gourmets les plus tatillons.
Quant aux truffes qui te semblent un luxe épatant, on les fait pousser aussi sans grands frais et en quantités.
Et puis, si tu arrives dans un restaurant, même aujourd'hui, que tu demandes un perdreau et qu'on te dise : «il y en a plus, votre voisin mange le dernier...» tu ne vas pas sauter à la gorge du type, et lui bouffer son perdreau, Ñ tu demandes autre chose. A plus forte raison en est-il de même dans la société harmonienne où les mÏurs sont autrement douces qu'actuellement.
Les habitations peuvent être classées en deux grandes catégories : les maisonnettes, avec jardin à l'entour, où logent un groupe d'amis ou une famille. Tout le confortable possible y est empilé : eau froide, eau chaude, salle de bains, lumière, chaleur, téléphone, jusqu'à des tubes pneumatiques, par où sont expédiées des provisions d'un volume pas trop énorme.
Dans ces chalets perchent ceux qui en pincent pour le «chez soi».
D'autres habitations, en rapport avec des habitudes moins casanières, ont une vague ressemblance avec les «six étages» bourgeois, Ñ ressemblance simplement extérieure, car à l'intérieur les chambres sont vastes et le plafond en est élevé. Puis, y a pas d'escalade à faire : les ascenseurs sont là pour vous monter et vous descendre.
Dans ces hôtels logent ceux que l'existence de famille ou de groupe ne botte pas ; leur vie est plus individuelle, car ils n'ont pas à s'occuper des menus soins de ménage auquel il faut faire face dans le premier genre d'habitations.
Inutile de dire que la domesticité y est dans le seau : y a plus de larbins ! On se rend des services mutuels, sans attacher la moindre idée d'infériorité à tel ou tel travail : c'est un échange continuel de bons procédés, Ñ maintenant on rend service aux autres : tout à l'heure c'est eux qui vous rendront service.
Ça a rudement simplifié la vie : on ne voit plus de ces pimbêches, kif-kif les poufiasses de la haute, passer leur journée à se bichonner, se faire coiffer, essayer des toilettes gondolantes. Les relations ont une simplicité galbeuse qui ensoleille l'existence.
Cette disparition du désÏuvrement bourgeois a donné un rude élan à la vie artistique et intellectuelle. Il n'y a pas d'individu qui, outre une profession manuelle l'occupant quelques heures, ne s'adonne avec passion à une Ïuvre artistique.
Sur les théâtres, magnifiquement aménagés, des troupes d'acteurs volontaires jouent des pièces démouchetées.
De beaux bouquins, admirables comme impression, sont édités par des groupes, Ñ toujours recrutés par affinité.
Des peintres qui, autrefois, n'auraient pas eu les moyens de se développer, donnent un libre essor à leurs aptitudes et accouchent de peintures mirobolantes. L'art officiel étant crevé avec son protecteur l'autorité, leur initiative n'est pas gênée dans les entournures par le respect du passé ou étouffée par l'enseignement des écoles.
En toutes les branches le goût s'affine, et le niveau cérébral s'élève bougrement.
Là où l'individu seul ne peut parvenir à créer son Ïuvre, il s'associe à d'autres et de ces groupements sortent de chouettes bricoles.
Ainsi ont été fouillées et sculptées les pierres des monuments et couvertes de lumineuses décorations toutes les surfaces libres : aussi bien les murs des salles d'attente des gares que ceux des restaurants et des grands halls de réunion.
C'est ça qui est rupin, les réunions ! Y en a partout et sur tout : littérature, sciences, art, améliorations sociales, etc. Chacun grimpe à la tribune et jaspine son avis en toute liberté : y a naturellement pas de président qui lui coupe la chique. Ceux qui prennent la parole dégoisent leur boniment sans magnes ni flaflas : comme y a pas d'assiette au beurre où mettre un doigt, ils se bornent à expliquer clairement leur idée, sans chercher à fiche de la poudre dans les yeux des auditeurs.
C'est dans les réunions que les idées nouvelles sont d'abord émises. Celui qui lance une idoche dans la circulation se grouille pour grouper autour de lui des frangins qui l'approuvent. Quand il y a un noyau assez important, les gars passent à un autre genre d'exercice : ils publient sur la question des brochures, des journaux, des placards dont ils inondent le patelin.
Si l'idée est chouette, elle fait son chemin et dès que le demi-quarteron d'initiateurs a fait assez de recrues, on s'attèle à sa réalisation. Comme y a pas d'intérêts en opposition, les résistances qui se mettent en travers d'une application nouvelle sont minimes. En tous cas, jamais la majorité ne coupe la chique à la minorité, Ñ on ne connaît plus ces sales divisions ! Du moment qu'un groupe Ñ ne fût-il composé que de trois pelés et d'un tondu, Ñ a quelque chose dans le ciboulot, ceux qui ne marchent pas avec pourront leur refuser aide et appui, mais jamais ils ne seront assez maboules pour leur foutre des bâtons dans les jambes.
Ñ Fort bien ! Tu nous jactes ça en douce. Mais les loupiots ? Je voudrais bien savoir s'ils poussent kif-kif les champignons, avec un alignement social de ce calibre ? interroge l'Échalas.
Ñ Tu t'imagines peut-être qu'on les laisse à l'abandon et que personne ne veut s'en occuper. Que tu es cruche !
Jamais les gosses n'ont eu autant de caresses que dans la société harmonique et ça se comprend : quand ils s'amènent, aucune arrière-pensée ne refroidit la jie de leur naissance : ils ne sont jamais une charge, car les bouches nouvelles ne rognent la part de personne.
Lorsque le môme sort de sa coquille, c'est habituellement la mère qui le nourrit, secondée par des trifouillées de copines ; si la maternité ne lui dit pas, on ne lui jette pas la pierre, et l'enfant n'est pas privé de soins pour cela : il ne manque pas de bonnes femmes qui sont le contraire de ces mères insouciantes et qui ont l'instinct de la maternité rudement développé : elles se chargent du petiot et il est cajolé et dorlotté, je vous dis que ça !
Quand l'enfant tient sur ses quilles, son éducation commence. Oh ! mais, instruction et éducation n'ont rien de commun avec la dégoûtation baptisée «instruction obligatoire» par la république bourgeoise. Au lieu de chercher à gaver l'enfant, à l'empiffrer de récitations qu'il ne comprend pas, on s'occupe d'éveiller son intelligence, de l'apprendre à penser et à réfléchir.
C'est d'abord dans les «jardins d'enfants» (un truc appliqué depuis belle lurette en Allemagne) qu'il s'instruit tout en s'amusant.
Plus tard, les deux sexes toujours élevés en commun, c'est mutuellement que les jeunes gens s'instruisent ; quand une question vient sur le tapis, il la discutent et l'approfondissent, le plus ferré sur le sujet expliquant le fourbi. quant à celui qui fait les fonctions de professeur, il n'est pour les élèves qu'un ami plus âgé se bornant à élucider un point obscur, à le faire mieux concevoir, Ñ mais jamais il ne se targue de son savoir, jamais il ne fait acte d'autorité, jamais n'ordonne ou n'impose une leçon ou un devoir.
Ñ Ah bien, ce que les gosses doivent être teignes ! s'exclame l'Échalas.
Ñ Encore une erreur ! N'ayant pas de contrainte, n'ayant aucune règle à enfreindre, les gosses ne sont plus les polissons que tu crois. ils n'ont plus cette méchanceté hargneuse qui les portait à faire de mauvaises niches et à torturer les faibles, Ñ se vengeant ainsi de toutes les mistoufles qu'on leur faisait endurer.
Ils sont joyeux, turbulents, mais ils ont de grands espaces à eux et leurs rigolades ne gênent personne.
Quand ils sont dans les salles d'étude, ils discutent, Ñ c'est fort bien. L'envie leur vient d'aller se promener ou jouer, Ñ c'est encore bien. On considérerait comme un crime de gâter les pures joies de leur premier âge par des interdictions aussi idiotes qu'inutiles...
Ah, mes amis, je vois encore des tapées de choses... Mais, tout vous dégoiser est impossible... Et puis, j'en peux plus, je suis lasse...
Ñ Bois un coup, ma fille, ça te remettra le cÏur en place !
Au fait, la somnambule n'avait pas tort d'être éreintée ; ç'eût été mufle de la cramponner davantage.
Ñ Tonnerre, tu nous as rudement tourneboulé avec ton histoire, réplique l'Échalas, en reposant son verre qu'il venait de siffler d'une goulée. Seulement, hélas, y a un sacré cheveu : on ne verra pas ça !
Ñ Heu, heu, qu'en sait-on ? Qui peut dire ce que nous réserve demain ? Ecoutez, faut jamais désespérer du temps présent : si avachi, si loin de toute grande pensée que semble le populo, faut pas croire qu'il est vidé et qu'il n'a plus rien dans les tripes. Tous les jours du sang nouveau vient vivifier l'humanité ; tous les jours de nouvelles générations poussent.
Ne désespérons pas !
Tenez, un exemple : en 1783, peu avant sa mort, un bougre rudement épatant, Diderot, découragé, écÏuré de voir que la pourriture montait, gangrenant de plus en plus la France, prédisait la putréfaction complète : pour lui c'était un peuple foutu !
Eh bien ! six ans après, ce peuple que Diderot avait cru masturbé, fini, vidé pour toujours, fichait la Bastille en bas, et, continuant le mouvement, faisait valser les aristos et coupait le cou au roi...
Ne désespérons pas !
Sur ce, buvons une dernière verrée à la santé de cette société galbeuse que la frangine a reluqué dans le lointain... Buvons à sa prochaine venue !...
Et maintenant, je vous plaque !
Quand j'eus dévalé de la roulotte, il était bougrement tard ; la fête était bouclée, on n'entendait sur les trottoirs que les bottes des flicards se traînaillant à la recherche d'un bistrot entr'ouvert, Ñ pour se faire rincer.
La tête farcie de tout ce que je venais d'entendre, je me suis rentré dans ma tanière, Ñ et toujours me revenait la question :
«Quand ça viendra-t-il ?... Quand ça viendra-t-il ?...»
Émile Pouget, le père Peinard
O Émile Pouget, en 1896, voyait dans les haies le signe de la propriété privée, ce en quoi il n'avait sans doute pas tort. Néanmoins, les résultats du remembrement, qui n'a pas aboli la propriété privée :o)), sont tels au niveau de la gestion des eaux pluviales (inondations, érosions) qu'on peut imaginer aujourd'hui la nécessité des haies (sans pour autant en faire des frontières patrimoniales...)
Néanmoins
La vision de l'agriculture d'Émile Pouget n'a rien de bio,Ñ venant d'un temps où tout était attendu de la science appliquée, Ñ elle est beaucoup plus proche d'un scientisme catastrophique dont nous avons eu l'illustration dans l'agriculture intensive capitaliste soviétique, et qui reste encore appliquée de nos jours par l'agriculture de grande pollution dans les autres systèmes intensifs capitalistes, mais ne se revendiquant pas de la dictature du prolétariat...
(Note écologique de Kropot, dans un souci évident et coupable de se rendre intéressant, et surtout d'éviter de recevoir quelque message comminatoire lui intimant l'ordre de retirer ce qu'Émile Pouget a dit...)
SALARIAT
Pierre Kropotkine
Le Salariat
Publications des Temps Nouveaux - N°37 - 1911
Brochure tirée de La Conquête du pain
I
Dans leurs plans de reconstruction de la Société, les collectivistes commettent, à notre avis, une double erreur. Tout en parlant dÕabolir le régime capitaliste, ils voudraient maintenir, néanmoins, deux institutions qui font le fond de ce régime : le gouvernement représentatif et le salariat.Pour ce qui concerne le gouvernement soit-disant représentatif, nous en avons souvent parlé. Il nous reste absolument incompréhensible, comment des hommes intelligents Ñ et le parti collectiviste nÕen manque pas Ñ peuvent rester partisans des parlements nationaux ou municipaux, après toutes les leçons que lÕhistoire nous a données à ce sujet, soit en France, soit en Angleterre, en Allemagne, en Suisse ou aux Etats-Unis.
Tandis que de tous côtés nous voyons le régime parlementaire sÕeffondrer, et tandis que de tous côtés surgit la critique des principes mêmes du système Ñ non plus seulement de ses applications, Ñ comment se fait-il que des hommes intelligents sÕappelant socialistes-révolutionnaires, cherchent à maintenir ce système, déjà condamné à mourir ?
On sait que le système fut élaboré par la bourgeoisie pour tenir tête à la royauté et maintenir en même temps, et accroître sa domination sur les travailleurs. On sait quÕen le préconisant les bourgeois nÕont jamais soutenu sérieusement quÕun parlement ou un conseil municipal représente la nation ou la cité : les plus intelligents dÕentre eux savent que cÕest impossible. En soutenant le régime parlementaire, la bourgeoisie a cherché tout bonnement à opposer une digue à la royauté, sans donner de liberté au peuple.
On sÕaperçoit, en outre, quÕà mesure que le peuple devient conscient de ses intérêts et que la variété des intérêts se multilie, le système ne peut plus fonctionner. Aussi les démocrates de tous les pays cherchent-ils, sans les trouver, des palliatifs divers, des correctifs du système. On essaie le referendum et on trouve quÕil ne vaut rien ; on parle de représentation proportionnelle, de représentation des minorités Ñ autres utopies parlementaires. On sÕévertue, en un mot, à trouver lÕintrouvable, cÕest-à-dire une délégation qui représente les millions dÕintérêts variés de la nation ; mais on est forcé de reconnaître que lÕon fait fausse route, et la confiance dans un gouvernement par délégation sÕen va.
Il nÕy a que les démocrates-socialistes et les collectivistes qui ne perdent pas cette confiance et qui cherchent à maintenir cette soi-disant représentation nationale, et cÕest ce que nous ne comprenons pas.
Si nos principes anarchistes ne leur conviennent pas, sÕils les trouvent inapplicables, au moins devraient-ils, ce nous semble, chercher à deviner quel autre système dÕorganisation pourrait bien correspondre à une société sans capitalistes ni propriétaires. Mais, prendre le système des bourgeois, Ñsystème qui se meurt déjà, système vicieux sÕil en fut Ñ et le préconiser avec quelques légères corrections, telles que le mandat impératif ou le referendum, dont lÕinutilité est déjà démontrée : le préconiser pour une société qui aura fait sa révolution sociale Ñ cela nous paraît absolument incompréhensible, à moins que sous le nom de Révolution sociale, on préconise tout autre chose que la Révolution, cÕest-à-dire quelque replâtrage minime du régime bourgeois actuel.
Il en est de même pour le salariat ; car après avoir proclamé lÕabolition de la propriété privée et la possession en commun des instruments de travail, coment peut-on préconiser, sous une forme ou sous une autre, le maintien du salariat ? Et cÕest bien, cependant, ce que font les collectivistes lorsquÕils nous préconisent les bons de travail.
Si les socialistes anglais du commencement de ce siècle ont prêché les bons de travail, cela se comprend. Ils cherchaient simplement à mettre dÕaccord le Capital et le Travail. Ils répudiaient toute idée de toucher violemment à la propriété des capitalistes. Ils étaient si peu révolutionnaires quÕils se déclaraient prêts à subir jusquÕau régime impérial, pourvu que ce régime favorisât leurs sociétés de coopération. Au fond, ils restaient bourgeois, charitables si lÕon veut, et cÕest pourquoi Ñ Engels nous le dit dans sa préface au manifeste communiste de 1848 Ñ à cette époque les socialistes étaient des bourgeois, tandis que les travailleurs avancés étaient communistes.
Si, plus tard, Proudhon a repris cette idée, cela se comprend encore. Dans son système mutualiste, que cherchait-il, sinon rendre le capital moins offensif, malgré le maintien de la propriété individuelle, quÕil détestait au fond de son coeur, mais quÕil croyait nécessaire comme garantie pour lÕindividu contre lÕEtat.
Que les économistes plus ou moins bourgeois admettent aussi les bons de travail, cela se comprend encore. Il leur importe peu que le travailleur soit payé en bons de travail, ou en monnaie frappée à lÕeffigie de la République ou de lÕEmpire. Ils tiennent à sauver dans la débâcle prochaine la propriété individuelle des maisons habitées, du sol, des usines, ou du moins des maisons habitées et du Capital nécessaire à la production manufacturière. Et pour maintenir cette propriété, les bons de travail feraient très bien leur affaire.
Pourvu que le bon de travail puisse être échangé contre des bijoux ou des voitures, le propriétaire de la maison lÕacceptera volontiers comme prix de loyer. Et tant que la maison habitée, le champ, lÕusine apprtiendront à des bourgeois, force sera de payer ces bourgeois dÕune façon quelconque pour les décider à vous permettre de travailler dans leurs champs ou dans leurs usines et de loger dans leurs maisons. Force sera de salarier le travailleur, de le payer pour son travail, soit en or, soit en papier monnaie, soit en bons de travail échangeables contre toute sorte de commodités.
Mais comment peut-on préconiser cette nouvelle forme de salariat Ñ le bon de travail Ñ si on admet que la maion, le champ et lÕusine ne sont plus propriété privée, quÕils appartiennent à la commune ou à la nation.
II
Examinons de plus près ce système de rétribution du travail recommandé par les collectivistes français, allemands, anglais et italiens (1).Il se réduit à peu près à ceci: Tout le monde travaille, soit dans les champs, soit dans les usines, les écoles, les hôpitaux, etc., etc. La journée de travail est réglée par lÕEtat, auquel appartiennent la terre, les usines, les voies de communication et tout le reste. Chaque travailleur, ayant fait une journée de travail reçoit un bon de travail, qui porte, disons ces mots-ci : huit heures de travail. Avec ce bon, il peut se procurer dans les magasins de lÕEtat, ou des diverses corporations, toutes sortes de marchandises. Le bon est divisible, en sorte que lÕon peut acheter pour une heure de travail de viande, pour dix minutes dÕallumettes, ou bien une demi-heure de tabac. Au lieu de dire : quatre sous de savon, on dira, après la Révolution collectiviste : cinq minutes de savon.
La plupart des collectivistes, fidèles à la distinction établie par les économistes bourgeois (et Marx aussi) entre le travail qualifié et le travail simple, nous disent que le travail qualifié, ou professionnel, devra être payé un certain nombre de fois plus, que le travail simple.. Ainsi, une heure de travail du médecin devra être considérée équivalente à deux ou trois heures de travail de la garde-malade, ou bien à trois heures du terrassier. ÒLe travail professionnel ou qualifié sera un multiple du travail simpleÓ, nous dit le collectiviste Groenlund, parce que ce genre de travail demande un apprentissage plus ou moins long.
DÕautres collectivistes, tels que les marxistes français, ne font pas cette distinction. Ils proclament ÒlÕégalité des salairesÓ. Le docteur, le maître dÕécole et le professeur seront payés en bons de travail au même taux que le terrassier. Huit heures passées à faire la tournée de lÕhôpital, vaudront autant que huit heures passées à des travaux de terrassement, ou bien dans la mine, dans lÕusine.
Quelques-uns font encore une concession de plus ; ils admettent que le travail désagréable ou malsain, Ñ tel que celui des égouts Ñ pourra être payé à un taux plus élevé que le travail agréable. Une heure de service des égouts comptera, disent-ils, comme deux heures de travail du professeur.
Ajoutons que certains collectivistes admettent la rétribution en bloc par corporations. Ainsi une corporation dirait : «Voici cent tonnes dÕacier. Pour les produire, nous avons été cent travailleurs, et nous y avons mis dix jours. Notre journée ayant été de huit heures, cela fait huit mille heures de travail pour cent tonnes dÕacier ; soit quatre vingt heures la tonne». Sur quoi lÕEtat leur paierait huit mille bons de travail dÕune heure chacun, et ces huit mille bons seraient répartis entre les membres de lÕusine, comme bon leur semblerait.
DÕautre part, cent mineurs ayant mis vingt jours pour extraire huit mille tonnes de charbon, le charbon vaudrait deux heures la tonne, et les seize mille bons dÕune heure chacun, reçus par la corporation des mineurs, serient répartis entre eux selon leurs appréciations.
SÕil y avait dispute, Ñ si les mineurs protestaient et disaient que la tonne dÕacier ne doit coûter que soixante heures de travail au lieu de quatre-vingt ; si le professeur voulait faire payer sa journée deux fois plus que la garde-malade, Ñ alors lÕEtat interviendrait et réglerait leurs différents.
Telle est, à peu de choses près, lÕorganisation que les collectivistes veulent faire surgir de la Révolution sociale. Comme on le voit, leurs principes sont : propriété collective des instruments de travail, et rémunération à chacun selon le temps employé à produire, en tenant compte de la productivité de son travail. Quant au régime politique, ce serait le régime parlementaire, amélioré par le changement des hommes au pouvoir, le mandat impératif et le referendum cÕest-à-dire le pébiscite oui ou non sur les questions qui seraient soumises à la votation populaire.
Disons tout dÕabord que ce système nous semble absolument irréalisable.
Les collectivistes commencent par proclamer un principe révolutionnaire Ñ lÕabolition de la propriété privée Ñ et ils le nient, sitôt proclamé, en maintenant une organisation de la production et de la consommation qui est née de la propriété privée.
Ils proclament un principe révolutionnaire et Ñ oubli inconcevable Ñ ils ignorent les conséquences quÕun principe aussi différent que le principe actuel devra amener. Ils oublient que le fait même dÕabolir la propriété individuelle des instruments de travail (sol, usines, moyens de communication, capitaux) doit lancer la société dans des voies absolument nouvelles ; quÕil doit changer de fonds en comble la production, aussi bien dans ses moyens que dans ses buts : que toutes les questions quotidiennes entre individus doivent être modifiées sitôt que la terre, la machine et le reste sont considérés comme possession commune.
Ils disent : «Point de propriété privée», et aussitôt ils sÕempressent de maintenir la propriété privée dans ses manifestations quotidiennes. «Vous serez une commune pour produire. Les champs, les outils, les machines, disent-ils, vous appartiendront à tous. On ne fera pas la moindre distinction concernant la part que chacun de vous a prise précédemment pour faire ces machines, pour creuser ces mines ou pour établir ces voies ferrées.
«Mais dès demain, vous vous disputerez minutieusement sur la part que vous allez prendre à faire de nouvelles machines, à creuser de nouvelles mines. Dès demain, vous chercherez à penser exactement la part qui reviendra à chacun dans la nouvelle production. Vous compterez vos minutes de travail et vous serez sur le guet pour quÕune minute de travail de votre voisin ne puisse pas acheter plus de produits que la vôtre.
«Vous calculerez vos heures et vos minutes de travail, et puisque lÕheure ne mesure rien, puisque dans telle manufacture un travailleur peut surveiller quatre métiers à la fois, tandis que dans telle autre manufacture, il nÕen surveille que deux, Ñ vous devrez peser la force musculaire, lÕénergie cérébrale et lÕénergie nerveuse dépensée. Vous calculerez minutieusement les années dÕapprentissage, pour évaluer exactement la part de chacun dÕentre vous dans la production future. Tout cela, après avoir déclaré que vous ne tenez aucun compte de la part quÕil y a prise dans le passé».
Eh bien, pour nous, il est évident que si une nation ou une commune se donnait une pareille organisation ; elle ne pourrait pas subsister pendant un mois. Une société ne peut pas sÕorganiser sur deux principes absolument opposés Ñ deux principes qui se contredisent à chaque pas. Et la nation ou la commune qui se donnerait une pareille organisation serait forcée, ou bien de revenir à la propriété privée, ou bien de se transformer immédiatement en société communiste.
III
Nous avons dit que la plupart des écrivains collectivistes demandent que, dans la société socialiste, la rétribution de fasse en établissant une distinction entre le travail qualifié ou professionnel, et le travailsimple. Ils prétendent que lÕheure de travail de lÕingénieur, de lÕarchitecte doit être comptée comme deux ou trois heures de travail du forgeron, du maçon ou de la garde-malade. Et la même distinction, disent-ils, doit être établie entre les travailleurs dont le métier exige un apprentissage plus ou moins long, et ceux qui ne sont que de simples journaliers.Cela se fait aussi dans la société bourgeoise ; cela devrait se faire de même dans la société collectiviste.
Eh bien, établir cette distinction, cÕest maintenir toutes les inégalités de la société actuelle. CÕest tracer dÕavance une démarcation entre le travailleur et ceux qui prétendent le gouverner. CÕest toujours diviser la société en deux classes bien distinctes : lÕaristocratie du savoir, au-dessus de la plèbe des mains calleuses. ; lÕune vouée au service de lÕautre ; lÕune travaillant de ses bras pour nourrir et vêtir les autres, pendant que ceux-ci profitent de leurs loisirs pour apprendre à dominer leurs nourriciers.
CÕest plus que cela : cÕest prendre un des traits distinctifs de la société bourgeoise et lui donner la sanction de la Révolution sociale. CÕest ériger en principe un abus que lÕon condamne aujourdÕhui dans la vieille société qui sÕen va.
Nous savons ce que lÕon va nous répondre. On nous parlera de «socialisme scientifique». On citera les économistes bourgeois Ñ et Marx aussi Ñ pour prouver que lÕéchelle des salaires a sa raison d'être, puisque «la force de travail» de lÕingénieur aura plus coûté à la société que «la force de travail» du terrassier. En effet, les économistes nÕont-ils pas chercher à nous prouver que si lÕingénieur est payé vingt fois plus que le terrassier, cÕest parce que les frais «nécessaires» pour faire un ingénieur sont plus considérables que ceux qui sont nécessaires pour faire un terrassier. Ñ Parbleu ! il fallait bien ça, une fois quÕon sÕétait imposé la tâche ingrate de prouver que les produits sÕéchangent en proportion des quantités de travail socialement nécessaires à leur [production]. Sans cela, la théorie de la valeur de Ricardo, reprise par Marx pour son compte, ne pouvait pas tenir debout.
Mais nous savons aussi à quoi nous en tenir à ce sujet. Nous savons que si lÕingénieur, le savant, le docteur sont payés aujourdÕhui dix ou cent fois plus que le travailleur, ce nÕest pas en raison des «frais de production» de ces messieurs. CÕest en raison dÕun monopole dÕéducation. LÕingénieur, le savant et le docteur exploitent tout bonnement un capital Ñ leur brevet Ñ tout comme le bourgeois exploite une usine, ou le noble exploitant ses titres de naissance. Le grade universitaire a remplacé lÕacte de naissance du noble de lÕancien régime.Quant au patron qui paie lÕingnieur vingt fois plus que le travailleur, il fait ce calcul bien simple : si lÕingénieur peut lui économiser cent mille francs par an sur la production, il lui paie vingt mille francs. Et quand il voit un contremaître, habile à faire suer la main-dÕoeuvre, il sÕempresse de lui proposer deux ou trois mille francs par an. Il lâche un millier de francs , là où il escompte en gagner dix mille, et cÕest là lÕessence du régime capitaliste.
QuÕon ne vienne donc pas nous parler de frais de production de la force de travail, et nous dire quÕun étudiant qui a passé gaiement sa jeunesse à lÕuniversité ait «droit» à un salaire dix fois plus élevé que le fils du mineur qui s'est étiolé dans la mine dès lÕâge de onze ans. Autant voudrait dire quÕun commerçant qui a fait vingt ans «dÕapprentissage» dans une maison de commerce, a droit à toucher ses cent francs par jour, et ne payer que cinq francs à chacun de ses employés.
Personne nÕa jamais calculé les frais de production de la force de travail. Et si un fainéant coûte bien plus à la Société quÕun honnête travailleur, reste encore à savoir si, tout compté Ñ mortalité des enfants ouvriers, anémie qui les ronge, et morts prématurées Ñ un robuste ouvrier ne coûte pas plus cher à la Société quÕun artisan.
Voudrait-on nous faire croire, par exemple, que le salaire de trente sous que lÕon paie à lÕouvrière parisienne, ou les six sous de la paysanne dÕAuvergne qui sÕaveugle sur les dentelles, représentent les «frais de production» de ces femmes ? Nous savons bien quÕelle travaillent souvent pour moins que çà, mais nous savons aussi quÕelles le font exclusivement parce que, grâce à notre superbe organisation, elles mourraient de faim sans ces salaires dérisoires.
Dans la Société actuelle, lorsque nous voyons quÕun Ferry ou un Floquet se paient une centaine de mille francs par an tandis que le travailleur doit se contenter de mille ou moins ; lorsque nous voyons que le contremaître est payé deux ou trois fois plus que le travailleur, et quÕentre les travailleurs eux-mêmes, il y a toutes les gradations, depuis dix francs par jour jusquÕaux six sous de la paysanne, Ñ cela nous révolte.
Nous condamnons ces gradations. Non seulement nous désapprouvons les hauts salaires du ministre, mais nous désapprouvons aussi la différence entre les dix francs et les six sous. Elle nous révolte aussi bien. Nous la considérons injuste et nous disons : à bas les privilèges dÕéducation, aussi bien que ceux de naissance ! Nous sommes anarchistes les uns, socialistes les autres, précisément parce que ces privilèges nous révoltent.
Mais comment pourrions-nous ériger les privilèges en principe ? comment proclamer que les privilèges dÕéducation seront la base dÕune société égalitaire, sans porter un coup de hache à cette même société ? Ce qui a été subi jadis, ne le sera plus dans une société qui aura pour base lÕégalité. Le général à côté du soldat, le riche ingénieur à côté du travailleur, le médecin à côté de la garde-malade nous révoltent déjà. Pourrions-nous les subir dans une société qui débuterait en proclamant lÕEgalité ?
Evidemment, non. La conscience populaire, inspirée dÕun souffle égalitaire, se révolterait contre une pareille injustice ; elle ne la tolérerait pas. Autant vaut ne pas lÕessayer.
Voilà pourquoi certains collectivistes français, comprenant lÕimpossibilité de maintenir lÕéchelle des salaires dans une société inspirée du souffle de la Révolution, sÕempressent aujourdÕhui de proclamer lÕégalité des salaires. Mais ici ils se buttent contre dÕautres difficultés tout aussi grandes, et leur égalité des salaires devient une utopie tout aussi irréalisable que lÕéchelle des autres.
Une société qui se sera emparée de toute la richesse sociale et qui aura hautement proclamée que «tous» ont droit à cette richesse, Ñ quelle que fut la part quÕil eussent prises antérieurement à la créer, Ñ sera forcée dÕabandonnée toute idée de salariat, soit en monnaie, soit en bons de travail.
V(2)
«A chacun selon ses oeuvres», disent les collectivistes, ou, pour mieux dire, selon sa part des services rendus à la société. Et ce principe, on le recommande comme base de la société, après que la Révolution aura mis en commun les instruments de travail, et tout ce qui est nécessaire à la production !Eh bien, si la Révolution sociale avait le malheur de proclamer ce principe, ce serait enrayer le développement de lÕhumanité pour tout un siècle ; ce serait bâtir sur du sable ; ce serait enfin laisser, sans le résoudre, tout lÕimmense problème social que les siècles passés nous ont mis sur les bras.
En effet, dans une société telle que la nôtre, où nous voyons que plus lÕhomme travaille, moins il est rétribué, ce principe peut paraître de prime-abord comme une aspiration vers la justice. Mais, au fond, il nÕest que la consécration de toutes les injustices actuelles. CÕest par ce principe que le salariat a débuté, pour aboutir là où nous en sommes aujourdÕhui, aux inégalités criantes, à toutes les abominations de la société actuelle. Et il y a abouti parce que, du jour où la société a commencé à évaluer, en monnaie ou en toute autre espèce de salaire, les services rendus Ñ du jour où il fut dit que chacun nÕaurait que ce quÕil réussirait à se faire payer pour ses oeuvres, Ñ toute lÕhistoire de la société capitaliste (lÕEtat y aidant) était écrite dÕavance ; elle était renfermée, en germe, dans ce principe.
Devons-nous alors revenir au point de départ et refaire à nouveau la même évolution ? Nos théoriciens le veulent ; mais heureusement cÕest impossible ; la Révolution, nous lÕavons dit, sera communiste ; sinon, elle sera noyée dans le sang.
Les services rendus à la société Ñ que ce soit un travail dans lÕusine ou dans les champs, ou bien ses services moraux Ñ ne peuvent pas être évalués en unités monétaires. Il ne peut y avoir de mesure exacte de la valeur Ñ ni de ce quÕon a nommé improprement valeur dÕéchange, ni de la valeur dÕutilité. Si nous voyons deux individus, travaillant lÕun et lÕautre pendant des années, cinq heures par jour, pour la communauté, à deux travaux différents qui leur plaisent également, nous pouvons dire que, somme toute, leurs travaux sont équivalents. Mais on ne peut pas fractionner leur travail, et dire que le produit de chaque journée, de chaque heure ou de chaque minute de travail de lÕun vaut le produit de chaque minute et de chaque heure de lÕautre.Pour nous lÕéchelle actuelle des salaires est un produit complexe des impôts, de la tutelle gouvernementale, de lÕaccaparement capitaliste Ñ de lÕEtat et du Capital en un mot. Aussi disons-nous que toutes les théories, faites par les économistes sur lÕéchelle des salaires, ont été inventées après coup pour justifier les injustices qui existent. Nous nÕavons pas à en tenir compte.
On ne manquera pas non plus de nous dire que cependant lÕéchelle collectiviste des salaires serait toujours un progrès. Ñ «Il vaudra toujours mieux, dira-t-on, avoir une classe de gens payés deux ou trois fois plus que le commun des travailleurs que dÕavoir des Rothschild qui empochent en un jour ce que le travailleur ne parvient pas à gagner en un an. Ce serait toujours un pas vers lÕégalité.».
Pour nous, ce serait un progrès à rebours. Introduire dans une société socialiste la distinction entre le travail simple et le travail professionnel, serait sanctionner la Révolution et ériger en principe un fait brutal que nous subissons aujourdÕhui, mais que néanmoins nous considérons comme injuste. Ce serait faire comme ces messieurs du 4 août 1789, qui proclamaient lÕabolition des droits féodaux avec force phrases à effet, mais qui, le 8 août, sanctionnaient ces mêmes droits en imposant aux paysans de les racheter aux seigneurs. Ce serait encore faire comme le gouvernement russe, lors de lÕémancipation des serfs, lorsquÕil proclama que la terre appartiendrait désormais aux seigneurs, tandis quÕauparavant cÕétait un abus que de disposer des terres qui appartenaient aux serfs.
Ou bien, pour prendre un exemple plus connu : lorsque la Commune de 1871 décida de payer les membres du conseil de la Commune quinze francs par jour, tandis que les fédérés aux remparts ne touchaient que trente sous, certains ont acclamé cette décision comme un acte de haute démocratie égalitaire. Mais, en réalité, par cette décision, la Commune ne faisait que sanctionner la vieille inégalité entre le fonctionnaire et le soldat, le gouvernant et le gouverné. Pour une chambre opportuniste, une pareille décison eût été superbe ; mais pour la Commune elle était un mensonge. La Commune mentait à son principe révolutionnaire, et par cela même elle le condamnait.
On peut dire grosso modoque lÕhomme qui, toute sa vie durant, sÕest privé de loisir pendant dix heures par jour, adonné à la société beaucoup plus que celui qui ne sÕest pas privé du tout. Mais on ne peut pas prendre ce quÕil a fait pendant deux heures et dire que ce produit vaut deux fois plus que le produit dÕune heure de travail dÕun autre individu et le rémunérer en proportion. Faire ainsi, serait ignorer tout ce quÕil y a de complexe dans lÕindustrie, dans lÕagriculture, Ñ la vie entière de la société actuelle ; ce serait ignorer jusquÕà quel point tout travail de lÕindividu est le résultat de travaux antérieurs et présents de la société entière. Ce serait se croire dans lÕâge de la pierre, tandis que nous vivons dans lÕâge de lÕacier.
En effet, prenez nÕimporte quoi Ñ une mine de charbon, par exemple Ñ et voyez sÕil nÕy a la moindre possibilité de mesure et dÕévaluer les services rendus par chacun des individus travaillant à lÕextraction du charbon.
Voyez cet homme, posté à lÕimmense machine qui fait monter et descendre la cage dans une mine moderne. Il tient en main le levier qui arrête et renverse la marche de la machine ; il arrête la cage et la fait rebrousser chemin en un clin dÕoeil ; il la lance en haut ou en bas avec une vitesse vertigineuse. Il suit sur le mur un indicateur qui lui montre, sur une petite échelle, à quel endroit du puits se trouve la cage à chaque instant de sa marche. Tout attention, il suit des yeux cet indicateur, et dès que lÕindicateur a atteint un certain niveau, il arrête soudain lÕélan de la cage Ñ pas un mètre plus haut, ni plus bas que le niveau convenu. Et à peine a-t-on déchargé les bennes remplies de charbon et poussé les bennes vides, il renverse le levier et lance la cage de nouveau dans lÕespace.
Pendant huit, dix heures de suite, il déploie ces prodiges dÕattention. Que son cerveau se relâche pour un seul moment, et la cage ira heurter et briser les roues, rompre le cable, écraser les hommes, arrêter tout travail de la mine. QuÕil perde trois secondes à chaque coup du levier, et Ñ dans mes mines perfectionnées modernes Ñ lÕextraction est réduite de vingt à cinquante tonnes par jour.
Eh bien, est-ce lui qui rend le plus grand service dans la mine ? Ou bien, peut-être, ce garçon qui lui sonne dÕen bas le signal de remonter la cage ? Ou bien est-ce le mineur qui à chaque instant risque sa vie au fond de la mine et finira un jour par être tué par le grisou ? Ou bien encore lÕingénieur qui perdrait la couche de charbon et ferait creuser la pierre sÕil faisait une simple erreur dÕaddition dans ses calculs ? Ou bien, enfin, Ñ comme le prétendent les économistes qui, eux aussi, prêchent la rétribution se lon les «oeuvres» à leur façon Ñ est-ce le propriétaire qui a engagé tout son patrimoine et qui a, peut-être, dit contrairement à toutes les prévision : «Creusez ici, vous trouverez un excellent charbon.»
Tous les travailleurs engagés dans la mine contribuent, dans la mesure de leurs forces, de leurs énergies, de leur savoir, de leur intelligence et de leur habileté, à extraire le charbon. Et tout ce que nous pouvons dire, cÕest que tous ont droit de vivre, de satisfaire leurs besoins, et même leurs fantaisies, après que les besoins les plus impérieux de tous auront été satisfaits. Mais comment pouvons-nous évaluer leurs oeuvres ?
Et puis, le charbon quÕils auront extrait est-il bien leur oeuvre ? NÕest-il pas aussi lÕoeuvre de ces hommes qui ont bâti le chemin de fer menant à la mine et les routes qui rayonnent de tous côtés de ses stations ? NÕest-il pas aussi lÕoeuvre de ceux qui ont labouré et ensemencé les champs, extrait le fer, coupé le bois dans la forêt, bâti les machines qui brûleront le charbon et ainsi de suite ?
Aucune distinction ne peut être faite entre les oeuvres de chacun. Les mesurer par les résultats, nous mène à lÕabsurde. Les fractionner et les mesurer par les heures de travail, nous mène aussi à lÕabsurde. Reste une chose : ne pas les mesurer du tout et reconnaître le droit à lÕaisance pour tous ceux qui prendront part à la production.
Mais prenez une autre branche de lÕactivité humaine, prenez tout lÕensemble de notre existence, et dites : Lequel dÕentre nous peut réclamer une rétribution plus forte pour ses oeuvres ? Est-ce le médecin qui a deviné la maladie, ou la garde-malade qui a assuré la guérison par ses soins hygiéniques ?
Est-ce lÕinventeur de la première machine à vapeur, ou le garçon qui, un jour, lassé de tirer la corde qui servait jadis à ouvrir la soupape pour faire entrer la vapeur sous le piston, attacha cette corde au levier de la machine et alla jouer avec ses camarades, sans se douter quÕil avait inventé le mécanisme essentiel de toute machine moderne Ñ la soupape sÕouvrant dÕune façon automatique ?
Est-ce lÕinventeur de la locomotive, ou cet ouvrier de Newcastle qui suggéra de remplacer par des traverses en bois les pierres que lÕon mettait jadis sous les rails et qui faisaient dérailler les trains faute dÕélasticité ? Est-ce le mécanicien sur la locomotive, ou lÕhomme qui, par ses signaux, arrête les trains, ou leur ouvre les voies ?
Ou bien, prenez le câble transaltlantique. Qui donc a plus fait pour la société : lÕingénieur qui sÕobstinait à affirmer que le câble transmettrait les dépêches, tandis que les savants électriciens le déclaraient impossibles ? Ou bien Maury, le savant qui conseilla dÕabandonner les gros câbles et dÕen prendre un pas plus gros quÕune canne ? Ou bien encore, ces volontaires venus dÕon ne sait où, qui passaient nuit et jour sur le pont à examiner minutieusement chasque mètre du câble et à enlever les clous que les actionnaires des compagnies maritimes faisaient enfoncer bêtement dans la couche isolante du câble, afin de le mettre hors de service ?
Et dans un domaine encore plus vaste Ñ le vrai domaine de la vie humaine avec ses joies, ses douleurs et ses accidents, Ñ chacun de nous ne nommera-t-il pas quelquÕun qui lui aura rendu dans sa vie un service si grand, si important, quÕil sÕindignerait si on lui parlait dÕévaluer ce service en monnaie ? Ce service pouvait être en un mot, rien quÕen un mot dit juste et à temps ; ou bien ce furent des mois et des années de dévouement. Allez vous aussi évaluer ces services, les plus importants de tous, en «bons de travail».
«Les oeuvres de chacun !» Ñ Mais les sociétés humaines ne vivraient pas deux générations de suite, elles disparaîtraient dans cinquante ans, si chacun ne donnait infiniment plus que ce qui lui sera rétribué en monnaie, en «bons», ou en récompenses civiques. Ce serait lÕinstinction de la race si la mère nÕusait sa vie pour conserver celles de ses enfants, si chaque homme ne donnait sans rien compter, si lÕhomme ne donnait surtout là où il nÕattend aucune récompense.Et si la société bourgeoise dépérit, si nous sommes, aujourdÕhui dans un cul-de-sac, dont nous ne pouvons plus sortir sans porter la torche et la hache sur les institutions du passé, Ñ cÕest précisément à cause dÕavoir trop compté, ce qui fait le compte des gredins. CÕest à cause de nous être laissé entraîner à ne donner que pour recevoir, dÕavoir voulu faire de la société une compagnie commerciale basé sur ledoit et lÕavoir.
Les collectivistes, dÕailleurs, le savent. Ils comprennent vaguement quÕune société ne pourrait pas exister si elle poussait à bout le principe de «à chacun selon ses oeuvres». Ils se doutent que les besoins Ñ nous ne parlons pas de fantaisies Ñ les besoins de lÕindividu ne correspondent pas toujours à ses oeuvres. Aussi, De Pacpe nous dit-il :
« Ce principe Ñéminemment individualiste Ñ serait du reste tempéré par lÕintervention sociale pour lÕéducation des enfants et des jeunes gens (y compris lÕentretien et la nourriture) et par lÕorganisation sociale de lÕassistance des infirmes et des malades, de la retraite pour les travailleurs âgés, etc.»
Ils se doutent que lÕhomme de quarante ans et père de trois enfants a des besoins plus grands que le jeune homme de vingt.
Ils se doutent que la femme qui allaite son petit et passe des nuits blanches à son chevet, ne peut pas faire autant dÕoeuvresque lÕhomme qui a tranquillement dormi. Ils semblent comprendre que lÕhomme et la femme usés à force dÕavoir, peut-être, trop travaillé pour la société entière, peuvent se trouver incapables de faire autant dÕoeuvres que ceux qui auront fait leurs heures à la douce et empoché leurs bonsdans des situations privilégiées de statisticiens de lÕEtat.
Et ils sÕempressent de tempérer leur principe. Ñ«Mais oui, disent-ils, la société nourrira et élèvera ses enfants ! Mais oui, elle assistera les vieillards et les infirmes ! Mais oui, les besoins et non les oeuvresseront la mesure des frais que la société sÕimposera pour temérer le principe des oeuvres.»
La charité Ñ quoi ! La charité, organisée par lÕEtat .
Ainsi donc, après avoir nié le communisme, après avoir raillé à leur aise la formule de «à chacun selon ses besoins» Ñ ne voilà-t-il pas quÕils sÕaperçoivent aussi que leurs grands économistes ont oublié quelque chose Ñ les besoins des producteurs. Et alors, ils sÕempressent de les reconnaître. Seulement, ce sera lÕEtat qui les appréciera ; ce sera lÕEtat qui se chargera dÕapprécier si les besoins ne sont pas disproportionnés aux oeuvres, et de les satisfaire si cÕest le cas.Ce sera lÕEtat qui fera lÕaumône à celui qui voudra reconnaître son infériorité. De là, à la loi des pauvres et au workhouse anglais, il nÕy a quÕun seul pas.
Il nÕy a plus quÕun seul pas, parce que même cette société marâtre qui nous révolte, cÕest aussi vue forcée de tempérer son principe dÕindividualisme. Elle a dû aussi faire des concessions dans un sens communiste et sous la même forme de charité.
Elle aussi distribue des dîners dÕun sou pour prévenir le pillage de ses boutiques. Elle aussi bâtit des hôpitaux Ñ souvent très mauvais, mais quelquefois splendides Ñ pour prévenir le ravage des maladies contagieuses. Elle aussi, après avoir payé rien les heures de travail, recueille les enfants de ceux quÕelle a réduit elle-même à la dernière des misères. Elle aussi, tient compte des besoins Ñ par charité.
Pierre Kropotkine
La misère des misérables Ñavons-nous dit ailleursÑ fut la cause première des richesses. Ce fut elle qui créa le premier capitaliste. Car, avant dÕaccumuler la «plus-value», dont on aime tant à causer, encore fallait-il quÕil y eût des misérables qui consentissent à vendre leur force de travail pour ne pas mourir de faim. CÕest la misère qui a fait les riches. Et si la misère fit des progrès si rapides dans le cours du moyen-âge, ce fut surtout parce que les invasions et les guerres qui sÕen suivirent, la création des Etats et le développement de leur autorité, lÕenrichissement par lÕexploitation en Orient et tant dÕautres causes du même genre, brisèrent les liens qui unissaient jadis les communautés agraires et urbaines ; et elles les amenèrent à proclamer, en lieu et place de la solidarité quÕelles pratiquaient autrefois, ce principe: «Peste des besoins ! les oeuvresseules seront payées, et que chacun se tire dÕaffaire comme il pourra !»Et cÕest encore ce principe qui sortirait de la Révolution ? CÕest ce principe que lÕon ose appeler du nom de Révolution sociale Ñ de ce nom si cher à tous les affamés, les souffrants et les opprimés ?
Mais il nÕen sera pas ainsi. Car le jour où les vieilles institutions crouleront sous la (illisible) du prolétaire, il se trouvera parmi les prolétaires le demi quarteron qui criera : « Le pain pour tous ! Le gite pour tous ! Le droit à lÕaisance pour tous !»
Et ces voix seront écoutées. Le peuple se dira : «Commençons par satisfaire nos besoins de vie, de gaité, de liberté.» Et quand tous auront gouté de ce bonheur, nous nous mettrons à lÕoeuvre : à lÕoeuvre de démolition des derniers vestiges du régime bourgeois : de sa morale, puisée dans le livre de comptabilité, de sa philosophie du «doit» et «avoir», de ses institutions du tien et du mien. Et, en démolissant, nous édifierons, comme disait Proudhon ; mais nous édifierons sur des bases nouvelles, Ñ sur celles du Communisme et de lÕAnarchie, et non pas celle de lÕIndividualisme et de lÕAutorité.
1Ñ
Les anarchistes espagnols, en maintenant le nom de collectivistes, entendent par ce mot la possession en en commun des instruments de travail et «la liberté, pour chaque groupe, de répartir les produits du travail comme il lÕentendra» ; selon les principes communistes ou de toute autre façon.
Les anarchistes espagnols, en maintenant le nom de collectivistes, entendent par ce mot la possession en en commun des instruments de travail et «la liberté, pour chaque groupe, de répartir les produits du travail comme il lÕentendra» ; selon les principes communistes ou de toute autre façon.
TRAVAIL
Bob BlackTravailler, moi ? Jamais !
NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER...MISÈRE DU SALARIAT
L'ESCLAVAGE VOLONTAIRE
PRODUIRE, POURRIR, MOURIR
L'ABOLITION DU TRAVAIL
LA RÉVOLUTION LUDIQUE
NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER. Le travail est la source de toute misère, ou presque, dans ce monde. Tous les maux qui se peuvent nommer proviennent de ce que l'on travaille - ou de ce que l'on vit dans un monde voué au travail. Si nous voulons cesser de souffrir, il nous faut arrêter de travailler.Cela ne signifie nullement que nous devrions arrêter de nous activer. Cela implique surtout d'avoir à créer un nouveau mode de voie fondé sur le jeu ; en d'autre mots, une révolution ludique. Par "jeu", j'entends aussi bien la fête que la créativité, la rencontre que la communauté, et peut-être même l'art. On ne saurait réduire la sphère du jeu aux jeux des enfants, aussi enrichissants que puissent être ces premiers amusements. J'en appelle à une aventure collective dans l'allégresse généralisée ainsi qu'à l'exubérance mutuelle et consentie librement. Le jeu n'est pas passivité. Il ne fait aucun doute que nous avons tous besoin de consacrer au pur délassement et à l'indolence infiniment plus de temps que cette époque ne le permet, quels que soient notre métier ou nos revenus. Pourtant, une fois que nous nous sommes reposés des fatigues du salariat, nous désirons presque tous agir encore. Oblomovisme et Stakhanovisme ne sont que les deux faces de la même monnaie de singe.
La vie ludique est totalement incompatible avec la réalité existante. Tant pis pour la "réalité", ce trou noir qui aspire toute vitalité et nous prive du peu de vie qui distingue encore l'existence humaine de la simple survie. Curieusement - ou peut-être pas - toutes les vieilles idéologies sont conservatrices, en ce qu'elles crient aux vertus du travail. Pour certaines d'entre elles, comme le marxisme et la plupart des variétés d'anarchisme, leur culte du travail est d'autant plus féroce qu'elles ne croient plus à grand chose d'autre.
La gauche modérée dit que nous devrions abolir toute discrimination dans l'emploi. J'affirme pour ma part qu'il faut en finir avec l'emploi. Les conservateurs plaident pour une législation garantissant le droit au travail. Dans la lignée du turbulent gendre de Marx, Paul Lafargue, je soutiens le droit à la paresse. Certains gauchistes jappent en faveur du plein-emploi. J'aspire au plein-chômage, comme les surréalistes - sauf que je ne plaisante pas, moi. Les sectes trotskistes militent au nom de la révolution permanente. Ma cause est celle de la fête permanente.
Or, si tous ces idéologues sont des partisans du travail - et pas seulement parce qu'ils comptent faire accomplir leur labeur par d'autres -, ils manifestent d'étranges réticences à le dire. Ils peuvent pérorer sans fin sur les salaires, les horaires, les conditions de travail, l'exploitation, la productivité, la rentabilité ; ils sont disposés à parler de tout sauf du travail lui-même. Ces experts, qui se proposent de penser à notre place, font rarement état publiquement de leurs conclusions sur le travail, malgré son écrasante importance dans nos vie. Les syndicats et les managers sont d'accords pour dire que nous devrions vendre notre temps, nos vies en échange de la survie, même s'ils en marchandent le prix. Les marxistes pensent que nous devrions être régentés par des bureaucrates. Les libertariens estiment que nous devrions travailler sous l'autorité exclusive des hommes d'affaires. Les féministes n'ont rien contre l'autorité, du moment qu'elle est exercée par des femmes. Il est clair que ces marchands d'idéologies sont sérieusement divisés quant au partage de ce butin qu'est le pouvoir. Il est non moins clair qu'aucun d'eux ne voit la moindre objection au pouvoir en tant que tel et que tous veulent continuer à nous faire travailler.
Vous êtes peut-être en train de vous demander si je plaisante ou si je suis sérieux. Je plaisante et je suis sérieux. Être ludique ne veut pas dire être ridicule. Le jeu n'est pas forcément frivole, même si frivolité n'est pas trivialité : le plus souvent, on devrait prendre la frivolité au sérieux. J'aimerais que le vie soit un jeu - mais un jeu dont l'enjeu soit vertigineux. Je veux jouer pour de vrai.
MISÈRE DU SALARIAT L'alternative au travail n'est pas seulement l'oisiveté. Être ludique ne veut pas dire être endormi. Autant je chéris les plaisirs de l'indolence, autant celle-ci n'est jamais si gratifiante que lorsqu'elle ponctue d'autres plaisirs et passe-temps. Je n'apprécie pas plus cette soupape bien gérée et encadrée qu'on appelle "loisirs". Loin de là. Les loisirs ne produisent que du non-travail au nom du travail. Les loisirs sont composés du temps passé à se reposer des fatigues du boulot et à essayer frénétiquement, mais en vain, d'en oublier l'existence. De nombreuses personnes reviennent de vacances avec un air si abattu que l'on dirait qu'elles retournent bosser pur se reposer. La principale différence entre le travail et les loisirs est la suivante : au boulot, au moins, l'avachissement et l'aliénation sont rémunérés.Je ne joue pas sur les mots. Quand je dis que je veux abolir le travail, je veux précisément dire ce que j'énonce, mais il me faut préciser ce que j'entends par là, en définissant mes termes de manière non spécialisée. Ma définition minimale du travail est le labeur forcé, c'est-à-dire la production obligatoire. Ces deux derniers paramètres sont essentiels. Le travail est la production effectuée sous la contrainte de moyens économiques ou politiques, la carotte ou le bâton - la carotte n'est que la continuation du bâton par d'autres moyens. Mais toute création n'est pas travail. Le travail n'est jamais accompli pour lui-même, il l'est par rapport à quelque produit ou profit qu'en tire le travailleur, ou plus souvent une autre personne. Voilà ce qu'est nécessairement le travail. Le définir, c'est le mépriser. Mais le travail est généralement pire encore que ce que cette définition dévoile. La dynamique de la domination intrinsèque au travail tend avec le temps à s'établir en système élaboré. Dans les sociétés "avancées" où triomphe le travail - toutes les sociétés industrielles, qu'elles se veuillent capitalistes ou "communistes" -, le travail acquiert invariablement d'autres attributs qui ne font que renforcer son iniquité.
Habituellement - et cela était encore plus vrai dans les régimes "communistes", où l'État était l'employeur principal et chaque personne un employé, que dans les pays capitalistes -, le travail c'est l'emploi, c'est-à-dire le travail salarié, ce qui revient à se vendre à crédit. Ainsi 95% des Américains qui travaillent sont salariés - de quelqu'un ou de quelque chose. Dans les États régis par le modèle socialiste, on n'était pas loin des 100%. Seuls les bastions du tiers-monde agricole - le Mexique, l'Inde, le Brésil, la Turquie - abritent pour un temps encore des concentrations significatives de paysans qui perpétuent l'arrangement traditionnel régentant l'essentiel de l'activité au cours des derniers millénaires : le versement d'impôts écrasants, qu'on peut appeler rançon, à l'État ou de rentes à des propriétaires terriens parasitaires, en échange d'une certaine tranquillité. De nos jours, même ce marché de dupes, cette existence précaire et soumise, paraît préférable à l'esclavage salarié. Tous les travailleurs de l'industrie et des bureaux sont des employés et subissent donc une forme de surveillance qui garantit leur servilité.
Mais le travail moderne engendre pire effets encore. Les gens ne se contentent pas de travailler ; ils ont des "jobs", des pseudo-métiers, et accomplissent continuellement une seule tâche productive. Même si cette dernière recèle une dimension intéressante (ce qui est le cas d'un nombre décroissant de ces jobs), la monotonie induite par son exclusivité obligatoire phagocyte tout son potentiel ludique. Un job qui pourrait engager l'énergie de quelques personnes, durant un temps raisonnable, pour le plaisir, devient un fardeau pour ceux qui doivent s'y astreindre quarante heures par semaine, sans avoir leur mot à dire sur la manière de le faire, pour le seul profit d'actionnaires qui ne contribuent en rien au projet - et sans la moindre possibilité de partager les tâches parmi ceux qui doivent vraiment s'y frotter. Voilà le vrai monde du travail : un monde de bévues bureaucratiques, de harcèlement sexuel et de discrimination, peuplé de patrons obtus exploitant et brimant leurs subordonnés, lesquels - selon n'importe quel critère technique et rationnel - devraient être aux commandes et prendre les décisions. Mais dans la réalité, le capitalisme soumet encore les impératifs de productivités et de rentabilité aux exigences du contrôle organisé.
La déchéance que connaît au boulot l'écrasante majorité des travailleurs naît d'une variété infinie d'humiliations, qu'on peut désigner globalement du nom de "discipline". Des gens comme Foucault ont analysé de manière complexe ce phénomène, alors qu'il est fort simple.
La discipline est constituée de la totalité des contrôles coercitifs qui s'exercent sur le lieu de travail: surveillance, exécution machinale des tâches, rythmes de travail imposés, quotas de production, pointeuses, etc. La discipline est ce que le magasin, l'usine et le bureau ont en commun avec la prison, l'école et l'hôpital psychiatrique.
Une telle horreur n'a pas d'exemple dans l'histoire préindustrielle. Elle dépasse les capacités de nuisance dont jouissaient des tyrans tels que Néron, Gengis Khan ou Ivan le Terrible. Aussi néfastes et malveillants qu'ils fussent, ces oppresseurs ne disposaient pas des moyens raffinés de domination dont profite le despotisme actuel. La discipline est par excellence le mode de contrôle moderne, aussi artificiel que pernicieux. Elle est à prohiber sans complaisance dans la société humaine, dès que s'en présentera l'occasion, et dans tous ses aspects.
Tel est le travail. Le jeu est précisément l'inverse. Le jeu est toujours volontaire. Ce qui pourrait être un jeu devient un travail s'il est effectué sous la contrainte - c'est l'évidence. Bernie de Koven a tenté de définir le jeu comme la mise entre parenthèses des conséquences. Cette définition est inacceptable si elle implique que tout jeu n'est que futilité. Il ne s'agit pas de savoir si jouer produit ou non des conséquences. C'est nier le plaisir qu'engendre le jeu. En vérité, les conséquences du jeu, lorsqu'il y en a, sont gratuites. Le jeu et le don sont étroitement liés. Ils participent, mentalement et socialement, de la même impulsion individuelle et générique : l'instinct ludique. Le jeu et le don partagent le même hautain dédain pour le résultat. Le joueur aime jouer, donc il joue. Dans l'activité ludique, la gratification principale réside dans l'activité elle-même, quelle qu'elle soit. Un théoricien du jeu comme Huizinga, autrement pertinent que ce con de Koven, prétend, dans Homo Ludens, définir l'activité humaine comme un jeu dont il faut respecter les règles. J'ai le plus grand respect pour l'érudition de Huizinga mais, en l'occurrence, je conteste avec force l'étroitesse de sa définition. Certes, il existe nombre de beaux jeux, tels que les échecs, le base-ball, le Monopoly ou le bridge, qui sont soumis à des règles ; mais la sphère du jeu dépasse celles du sport et des jeux de société. La conversation et le sexe, la danse et le voyage, voilà par exemple, des activités qui peuvent aisément échapper à des conventions intangibles. Or, elles relèvent, sans l'ombre d'un doute, du jeu. Et on peut se jouer des règles elles-mêmes aussi aisément que de toutes choses.
L'ESCLAVAGE VOLONTAIRE Le travail bafoue la liberté. Selon le discours officiel, nous autres Occidentaux vivons dans des démocraties et jouissons de droits fondamentaux, alors que d'autres sont plus infortunés : privés de liberté, ils doivent subir le joug d'États policiers. Ces victimes obéissent, sous peine du pire, aux ordres, quel qu'en soit l'arbitraire. Les autorités les maintiennent sous une surveillance permanente. Les bureaucrates à la solde de l'État contrôlent jusqu'aux moindres détails de la vie quotidienne. Les dirigeants qui les harcèlent n'ont à répondre qu'à leurs propres supérieurs, dans le secteur public comme dans le privé. Dans les deux cas, la dissidence et la désobéissance sont punies. Des délateurs informent régulièrement les autorités. On nous présente tout cela comme étant le Mal.Et en effet cette vision est effroyable, même si ce n'est rien d'autre qu'une description universelle de l'entreprise moderne. Les conservateurs, les ultra-libéraux et les démocrates de gauche qui dénoncent le totalitarisme sont des faux-culs, des pharisiens. Il y a plus de liberté dans n'importe quelle dictature vaguement déstalinisée que dans l'entreprise américaine ordinaire. La discipline qu'on applique dans une usine ou dans un bureau est la même que dans une prison ou un monastère. En fait, comme l'ont montré Foucault et d'autres historiens, les prisons et les usines sont apparues à peu près à la même époque. Et leurs initiateurs se sont délibérément copiés les uns les autres pour ce qui est des techniques de contrôle.
Un travailleur est un esclave à temps partiel. C'est le patron qui décide de l'heure à laquelle il vous faut arriver au travail et celle de la sortie - et de ce que vous allez y faire entretemps. Il vous dit quelle quantité de labeur il faut effectuer, et à quel rythme. Il a le droit d'exercer son pouvoir jusqu'aux plus humiliantes extrémités. Si tel est son bon plaisir, il peut tout réglementer: la fréquence de vos pauses-pipi, la manière de vous vêtir, etc. Hors quelques garde-fou juridiques fort variables, il peut vous renvoyer sous n'importe quel prétexte - ou sans la moindre raison. Il vous fait espionner par des mouchards et des cheffaillons, il constitue des dossiers sur chacun de ses employés. Répondre du tac au tac devient dans l'entreprise une forme intolérable d'insubordination - faute professionnelle s'il en est - comme si un travailleur n'était qu'un vilain garnement : non seulement cela vous vaut d'être viré mais cela peut vous priver de prime de départ et d'allocations-chômage. Sans y trouver plus de vertu ni de raison, on peut noter que les enfants, en famille comme à l'école, subissent un traitement fort comparable, qu'on justifie dans leur cas par leur immaturité postulée. Cela en dit long sur leurs parents et leurs professeurs, ces pauvres employés...
L'avilissant système de domination que je viens de décrire gouverne plus de la moitié des heures d'éveil de la majorité des femmes et de la multitude des hommes pendant des décennies, durant la majeure partie de leur existence. Dans certains cas, il n'est pas trop erroné de nommer notre système démocratie ou capitalisme ou, plus précisément encore, industrialisme ; mais les appellations les plus appropriées sont fascisme d'usine et oligarchie de bureau. Quiconque prétend que ces gens sont libres est un menteur ou un imbécile. On est ce que l'on fait. Si l'on s'adonne à un travail monotone, stupide et ennuyeux, il y a de grandes chances pour que l'on devienne à son tour monotone, stupide et ennuyeux. Le travail - l'esclavage salarié et la nature de l'activité qu'il induit - constitue en lui-même une bien plus valide explication à la crétinisation rampante qui submerge le monde que des outils de contrôle aussi abrutissants que la télévision ou le système éducatif.
Les employés, enrégimentés toute leur vie, happés par le travail au sortir de l'école et mis entre parenthèses par leur famille à l'âge préscolaire puis à celui de l'hospice, sont accoutumés à la hiérarchie et psychologiquement réduits en esclavage. Leur aptitude à l'autonomie est si atrophiée que leur peur de la liberté est la moins irrationnelle de leurs nombreuses phobies. L'art de l'obéissance, qu'ils pratiquent avec tant de zèle au travail, ils le transmettent dans les familles qu'ils fondent, reproduisant ainsi le système en toutes façons et propagent sous toutes ses formes le conformisme culturel, politique et moral. Dès lors qu'on a vidé, par le travail, les êtres humains de toute vitalité, ils se soumettent volontiers et en tout à la hiérarchie et aux décisions des experts. Ils ont pris le pli.
Nous sommes si liés au monde du travail que nous ne voyons guère le mal qui nous est fait. Il nous faut compter sur des observateurs venus d'autres âges ou d'autres cultures pour apprécier l'extrême gravité pathologique de notre situation présente. Il fut un temps, dans notre propre passé, où nul n'aurait compris ou admis l'"éthique du travail". Weber ne se trompe sans doute pas lorsqu'il établit un lien entre l'apparition de celle-ci et celle d'une religion, le calvinisme ; lequel, s'il s'est propagé à notre époque plutôt qu'il y a quatre siècle, aurait été immédiatement, et non sans raison, dénoncé de toutes parts comme étant une secte bizarroïde.
Quoi qu'il en soit, il nous suffit de puiser dans la sagesse de l'Antiquité pour prendre quelque recul par rapport au travail. Les anciens ne se leurraient pas sur le travail et leurs vues sur la question demeurèrent incontestées, mis à part les fanatiques calvinistes, jusqu'à ce que triomphe l'industrialisme - non sans avoir reçu la bénédiction de ces prophètes.
Imaginons un instant que le travail ne transforme pas les gens en êtres soumis et déshumanisés. Imaginons, à rebours de toutes notions psychologiques plausibles comme de l'idéologie même des thuriféraires du travail, que ce dernier n'ait aucun effet sur la formation du caractère. Et imaginons que le travail ne soit pas aussi fatiguant, ennuyeux et humiliant que ce que nous en savons tous, dans la douloureuse réalité. Même ainsi le travail bafouerait encore toute aspiration humaniste et démocratique, pour la simple raison qu'il confisque une si grande partie de notre temps. Socrate disait que les travailleurs manuels faisaient de piètres amis et de piètres citoyens parce qu'ils n'avaient pas le temps de remplir les devoirs de l'amitié et d'assumer les responsabilités de la citoyenneté. Il n'avait pas tort, le bougre. À cause du travail, nous ne cessons de regarder nos montres, quelle que soit notre activité. Le "temps libre" n'est rien d'autre que du temps qui ne coûte rien aux patrons. Le temps libre est principalement consacré à se préparer pour le travail, à revenir du travail, à surmonter la fatigue du travail. Le temps libre est un euphémisme qui désigne la manière dont la main d'oeuvre se transporte à ses propres frais pour se rendre au labeur et assume l'essentiel de sa propre maintenance et de ses réparations. Le charbon et l'acier ne font pas cela. Les fraiseuses et les machines à écrire ne font pas cela. Mais les travailleurs le font. Pas étonnant que Edward G. Robinson s'écrie, dans un de ses films de gangsters : "Le travail, c'est pour les débiles !"
Tant Platon que Xénophon attribuent à Socrate - et à l'évidence partagent avec lui - une conscience des effets nocifs du travail sur le travailleur en tant que citoyen et en tant qu'humain. Hérodite désigne le mépris du travail comme une vertu des Grecs classiques à leur apogée culturelle. Pour ne prendre qu'un seul exemple à Rome, Cicéron dit que "quiconque échange son labeur contre de l'argent se vend lui-même et se place de lui-même dans les rangs des esclaves". Telle franchise est rare de nos jours, mais des sociétés primitives contemporaines qu'on nous apprend à mépriser en fournissent des exemples qui ont éclairé les anthropologues occidentaux. Les Kapauku de l'ouest de la Nouvelle-Guinée ont, d'après Posposil, une conception de l'équilibre vital selon laquelle ils ne travaillent qu'un jour sur deux, la journée de repos étant destinée à "recouvrer la puissance et la santé perdues".
Nos ancêtres, aussi récemment qu'au XVIIIè siècle, alors même qu'ils étaient déjà bien avancés dans la voie qui nous a mené dans ce merdier, avaient du moins conscience de ce que nous avons oublié - la face cachée de l'industrialisation. Leur ardente dévotion à "Saint-Lundi" - imposant de facto la semaine de cinq jours cinquante ans avant sa consécration légale - faisait le désespoir des premiers propriétaires de fabriques. Il se passa bien du temps avant qu'ils ne se soumettent à la tyrannie de la cloche, ancêtre de la pointeuse. En fait, il fallut remplacer, le temps d'une génération, ou deux, les adultes mâles par des femmes, plus habituées à l'obéissance, et des enfants, plus faciles à modeler selon les exigences industrielles.
Même les paysans exploités de l'Ancien Régime parvenaient à arracher à leurs seigneurs une bonne part du temps censé appartenir au service de ces derniers. D'après Lafargue, un quart du calendrier des paysans français était constitué de dimanches et de jours de fêtes. Tchayanov, étudiant les villages de la Russie tsariste - qu'on ne peut guère qualifier de société progressiste - montre de même que les paysans consacraient entre un cinquième et un quart des jours de l'année au repos. Obnubilés par la productivité, nos contemporains sont à l'évidence très en retard, en matière de réduction du temps de travail, sur ces sociétés archaïques. S'ils nous voyaient, les moujiks surexploités se demanderaient pour quelle étrange raison nous continuons à travailler. Nous devrions sans répit nous poser la même question.
Pour saisir l'immense étendue de notre dégénerescence, il suffit de considérer la condition première de l'humanité, sans gouvernements ni propriété, alors que nous étions nomades chasseurs et cueilleurs. Hobbes présumait que notre existence était alors brutale, désagréable et courte. D'autres estiment que la vie, dans les temps préhistoriques, n'était qu'une lutte désespérée et continuelle pour la survie, une guerre livrée à une Nature impitoyable, où la mort et le désastre attendaient les malchanceux et tous ceux qui ne pouvaient relever le défi du combat pour l'existence. En fait, il ne s'agit là que du reflet des peurs que suscite l'effondrement de l'autorité gouvernementale au sein de groupes humains accoutumés à ne pas s'en passer, tels que l'Angleterre de Hobbes pendant la guerre civile. Les compatriotes de Hobbes avaient pourtant découvert des formes alternatives de société, indiquant qu'il existait d'autres manières de vivre - parmi les Indiens d'Amérique du Nord,ut particulièrement - mais déjà trop éloignés de leur propre expérience pour qu'ils les assimilent. Seuls les gueux, dont les frugales conditions d'existence étaient plus proches de celles des Indiens, pouvaient les comprendre et, parfois, se sentir attirés par leur mode de vie. Tout au long du XVIIIe siècle, des colons anglais firent défction pour aller vivre dans les tribus indiennes ou, captifs de ces dernières, refusèrent de retourner à la civilisation, tandis que les Indiens ne faisaient jamais défection pour aller vivre dans les colonies blanches - pas plus que les Allemands de l'Ouest n'escaladaient naguère le mur pour demander l'asile en RDA...
La version "lutte-pour-la-vie" du darwinisme - à la Thomas Huxley - reflète plus les conditions économiques de l'Angleterre vixtorienne qu'une approche scientifique de la sélection naturelle, aisni que l'a démontré l'anarchiste Kropotkine dans son livre L'Aide mutuelle, un facteur d'évolution - Kropotkine était un savant, un géographe qui eut, bien involontairement, l'occasion d'étudier la question sur le terrain lors de son exil en Sibérie : il savait de quoi il parlait. En revanche et à l'instar de la plupart des théories sociales et politiques, l'histoire que Hobbes et ses successeurs racontent n'est qu'une autobiographie par inadvertance.
L'anthropologue Marshall Sahlins, étudiant les données concernant les chasseurs-cueilleurs contemporains, fit exploser le mythe forgé par Hobbes, dans un texte intitulé Âge de pierre, âge d'abondance. Les chasseurs-cueilleurs travaillent beaucoup moins que nous, et leur travail est difficile à distinguer de ce que nous considérons relever du jeu. Sahlins en conclut que "les chasseurs-cueilleurs travaillent moins que nous et que, plutôt que d'être une harassante besogne, la quête pour la nourriture est occasionnelle ; leurs loisirs sont abondants et ils consacrent plus de temps à la sieste que dans aucune autre forme de société". Ils "travaillent" en moyenne quatre heures par jour, si toutefois on peut nommer "travail" leur activité. Leur "labeur", tel qu'il nous apparaît, est hautement qualifié et développe leurs capacités intellectuelles et physiques ; le travail non qualifié à grande échelle, observe Sahlins, n'est possible que dans le système industrialiste. L'activité des chasseurs-cueilleurs correspond ainsi à la définition du jeu selon Friedrich Schiller : la seule occasion qui permette à l'homme de réaliser sa pleine humanité en donnant libre cours aux deux aspects de sa double nature, la sensation et la pensée. Voici ce qu'en dit le grand poète : "L'animal travaille lorsque la privation est le ressort principal de son activité et il joue quand c'est la profusion de ses forces qui est ce ressort, quand la vie, par sa surabondance, stimule elle-même l'activité".
Le jeu et la liberté sont, en matière de production, coextensifs. Même Marx, qui malgré toutes ses bonnes intentions appartient au panthéon productiviste, observait qu'"il ne saurait y avoir de liberté avant que ne soit dépassé le point où demeure nécessaire le travail sous la contrainte de la nécessité et de l'utilité extérieure". Il ne parvint jamais à se convaincre lui-même d'identifier clairement cette heureuse circonstance pour ce qu'elle est : l'abolition du travail, l'auto-supression du prolétariat - cela pouvait, après tout, paraître paradoxal,siècle passé, d'être à la fois protravailleur et antitravail. Plus maintenant.
L'aspiration à revenir ou à avancer vers une vie débarrassée du travail transparaît dans tous les traités d'histoire sociale et culturelle sérieux de l'Europe préindustrielle, parmi lesquels on peut citer Englandin Transition de Dorothy George ou Popular Culture in Early Modern Europe de Peter Burke. Tout aussi pertinent est l'essai de Daniel Bell, Work and its Discontents, à ma connaissance le premier texte à s'étendre aussi longuement sur la révolte contre le travail. Comme le note Bell, l'Adam Smith de La Richesse des nations, malgré son enthousiasme éperdu pour le marché et la division du travail, éait bien plus conscient de l'aspect peu reluisant du travail que ne le sont les économistes de l'école de Chicago et tous les modernes épigones de Smith. Ce dernier observait avec franchise : "L'intelligence de la majeure partie des hommes est nécessairement formée par leur emploi habituel. L'homme dont la vie se passe à effectuer quelques gestes simples n'a guère l'occasion d'exercer son intlligence. Il devient généralement aussi stupide et ignorant qu'il est possible à une créature humaine de l'être..." Voilà, en quelques mots directs, ma critique du travail. Belle écrivait en 1956, en plein âge d'or de l'imbécillité et de l'autosatisfaction dans l'Amérique d'Eisenhower, mais il décrivait de manière prémonitoire le malaise inorganisé et inorganisable des années 70 qui s'est perpétué depuis et qui est impossible à récupérer par quelque tendance politique que ce soit, qu'on ne peut exploiter et qu'on feint donc d'ignorer. Ce problème est la révolte contre le travail. Les économistes néo-libéraux - les Milton Friedman et ses Chicago Boys - n'en parlent jamais dans leurs textes parce que, pour emprunter à leur jargon et comme on dit dans Star Trek : It does not compute. "Ça ne se calcule pas".
PRODUIRE, POURRIR, MOURIR Si ces objections, fondées sur l'amour de la liberté, échouent à persuader les humanistes à tendance utilitariste ou même paternaliste, il en est d'autres que ceux-ci ne peuvent négliger. Le travail peut nuire gravement à votre santé. En fait, le travail est un meurtre de masse, un génocide. Directement ou indirectement, le travail va tuer la plupart des lecteurs de ces lignes. Les statistiques disent qu'entre 14000 et 25000 personnes meurent, aux État-Unis, dans l'exercice de leur profession. Plus de 2 millions de travailleurs ont été mutilés ou ont gardé un handicap. De 20 à 25 millions d'entre eux sont blessés chaque année. Précisons que ces chiffres sont basés sur une estimation extrêmement conservatrice de ce qu'est un accident du travail. Ainsi, ils n'incluent pas les 500 000 patients souffrant de maladies professionnelles. J'ai feuilleté récemment un livre consacré aux maladies professionnelles qui comptait plus de 1200 pages. Et toutes ces données ne font qu'effleurer la réalité. Les statistiques disponibles ne prennent en compte que les cas évident, comme les 100 000 mineurs atteints de pneumoconiose ou de silicose et dont 4000 meurent chaque année, ce qui équivaut à un taux de mortalité bien plus élevé que, par exemple, celui du sida. Si ce dernier retient infiniment plus l'attention des médias, cela ne fait que refléter le postulat selon lequel le sida frappe surtout des pervers qui qui pourraient choisir de renoncer à la dépravation tandis que le travail de la mine est une activité sacrée qu'on ne saurait remettre en cause. Ce que taisent les statistiques, ce sont ces millions de vies qui sont abrégées par le travail - ce qui constitue une forme d'homicide, après tout... Voyez les médecins qui se tuent à la tâche, la cinquantaine venue. Voyez tous les autres workaholics, ces forcenés du boulot pour lesquels le travail est une drogue.Même si vous n'êtes pas tué ou mutilé au travail, il se pourraitt bien que cela vous arrive en y allant ou en en revenant, ou bien pendant que vous en cherchez, ou encore pendant que vous essayez d'en oublier les tourments. La grand majorité des accidentés de la route le sont, directement ou indirectement, dans le cadre d'une de ces activités que le travail rend obligatoire : trajets professionnels, transports de main-d'oeuvre, congés payés. À ce bilan aggravé des victimes du travail,e doit d'ajouter celles de la pollution industrielle et automobile ou de l'alcoolisme et de la toxicomanie induits par la misère du travail. Tant les maladies cardiaques que les cancers sont des pathologies modernes qu'on peut lier, dans la plupart des cas, au travail.
Le travail institue donc l'homicide comme mode de vie. Les gens pensent que les Cambodgiens ont été dingues de s'exterminer eux-mêmes, mais sommes-nous bien différents ? Le régime de Pol Pot reposait tout au moins sur une vision, aussi confuse fût-elle, d'une société égalitaire.
Nous tuons des gens par millions dans le but de vendre des Big Mac et des Cadillac aux survivants. Nos 40 000 ou 50 000 morts annuels sur les routes sont des victimes et non des martyrs. Morts pour rien - ou, pour mieux dire, morts au nom du travail. Or, le culte du travail ne mérite vraiment pas qu'on meure pour lui.
Mauvaise nouvelle pour les sociaux-démocrates : les bricolages régulateurs sont de peu d'effet dans ce contexte de vie ou de mort. L'OSHA, organisme fédéral chargé de la santé et de la sécurité du travail, a été conçue pour mettre de l'ordre au coeur du problème : la sécurité dans les entreprises. Avant même que Reagan et la Cour suprême ne l'asphyxient, l'OSHA était une farce. Sous Carter, alors que le financement de cet organisme était plus généreux, une entreprise pouvait s'attendre à une visite-surprise tous les quarante-six ans...
Le contrôle de l'économie par l'État ne résoudrait pas plus le problème. Le travail était encore plus dangereux dans les pays socialistes. Des milliers de travailleurs russes sont morts ou ont été blessés en construisant le métro de Moscou. Et, comparé aux catastrophes nucléaires, camouflées ou non, qui ont jalonné ces dernières décennies l'histoire de l'URSS, l'accident de Three Miles Island fait figure d'exercice d'alerte pour riverains de centrale nucléaire. Il n'en reste pas moins que la déréglementation en vogue depuis les années 80 n'arrangera rien, bien au contraire, en matière de sécurité du travail. Du point de vie sanitaire, entre autres, le travail a connu sa période la plus noire à l'époque où l'économie s'approchait au plus près du laisser-faire intégral. Un historien comme Eugene Genovese se montre convaincant quand il avance - comme le font d'ailleurs les pires apologistes de l'esclavage antérieur à la guerre de Sécession - que les travailleurs salariés des usines du nord des États-Unis et de l'Europe connaissaient un sort moins enviable que celui des esclaves des plantations du Sud. Nul rééquilibrage du rapport de force entre hommes d'affaires et bureaucrates ne semble susceptible de changer les choses en matière de production. Une application coercitive et systématique des normes sanitaires de l'OSHA, pour vagues et timides qu'elles soient, paralyserait sans doute l'économie. Et ceux qui sont chargés de faire respecter ces critères le savent bien, puisqu'ils ne font même pas mine de sévir à l'encontre de la plupart des entreprises en infraction.
Ce que j'ai dit jusqu'ici ne devrait prêter à aucune controverse. La plupart des travailleurs en ont marre du travail. Les taux d'absentéisme, de vols et de sabotages commis par les employés sont en hausse continuelle, sans parler des grèves sauvages et de la tendance générale à tirer au flanc. C'est peut-être là l'amorce d'un mouvement de rejet conscient, et plus seulement viscéral, à l'égard du travail. Cela n'empêche pas que le sentiment qui prévaut, parmi tous les patrons et leurs séides mais aussi chez la plupart des travailleurs, est que le travail lui-même est inévitable et nécessaire.Je ne suis pas d'accord. Il est à présent possible d'abolir le travail et de le remplacer, dans les cas où il remplit une fonction utile, par une multitude de libres acitivités d'un genre nouveau. L'abolition du travail exige de s'attaquer au problème d'un point de vue tant quantitatif que qualitatif. D'une part, il faut réduire considérablement la quantité de travail effectuée : dans ce monde, la majeure partie du travail est inutile, voire nuisible et il s'agit tout simplement de s'en débarrasser. D'autre part, et là se situent tant le point central que la possibilité d'un nouveau départ révolutionnaire, il nous faut transformer toute l'activité que requiert le travail réellement utile en un éventail varié de passe-temps agréables - si ce n'est qu'ils se trouvent aboutir à des produits utiles, sociaux. Voilà qui ne devrait sûrement pas les rendre moins attrayants, quand même !
L'ABOLITION DU TRAVAIL
Alors seulement, toutes les barrières artificielles que forment le pouvoir et la propriété privée devraient s'effondrer. La création doit devenir récréation. Et nous pourrions tous nous arrêter d'avoir peur les uns des autres.
Je n'insinue pas que la majeure partie du travail pourrait connaître une telle réhabilitation. Mais justement la majeure partie du travail, par son inanité ou sa nocivité, ne mérite pas d'être réhabilitée... Seule une franction toujours plus réduite des activités salariées remplit des besoins réels, indépendants de la défense ou de la reproduction du système salarial et de ses appendices politiques ou judiciaires. Il y a trente-cinq ans, Paul et Percival Goddman estimaient que seuls cinq pour cent du travail effectué alors - il est probable que ce chiffre, pour peu qu'il soit fiable, serait plus bas de nos jours - auraient suffi à satisfaire nos besoins minimaux : alimentation, vêtements, habitat. Leur estimation n'est qu'une supposition éclairée mais la conclusion en est aisée à tirer : directement ou indirectement, le gros du travail ne sert que les desseins improductifs du commerce et du contrôle social. Du jour au lendemain, nous pouvons affranchir des dizaines de millions de VRPO et de soldats, de gestionnaires et de flics, de courtiers et d'hommes d'Église, banquiers et d'avocats, de professeurs et de propriétaires de logements, de vigiles et de publicitaires, d'informaticiens et de domestiques, etc. Et il y a là un effet boule de neige puisque, à chaque gros ponte rendu oisif, on libère par la même occasion ses sous-fifres et ses larbins. Ainsi implose l'économie.
Quarante pour cent de la main-d'oeuvre est constituée de cols blancs, dont la plupart exercent quelques-uns des métiers les plus ennuyeux et les plus débiles jamais inventés. Des secteurs entiers de l'économie, l'assurance, la banque ou l'immobilier exemple, ne consistent en rien d'autre qu'en un brassage de paperasse dénué de toute utilité réelle. Ce n'est pas par hasard que le secteur "tertiaire", celui des services, s'accroît aux dépens du "secondaire" (l'industrie) tandis que le "primaire" (l'agriculture) a presque disparu. Comme le travail ne présente aucune nécessité, sauf pour ceux dont il renforce le pouvoir, des travailleurs toujours plus nombreux passent d'une activité relativement utile à une activité relativement inutile, dans le simple but d'assurer le maintien de l'ordre, la paix sociale - car le travail est en soi la plus redoutable des polices. N'importe quoi vaut mieux que rien. Voilà pourquoi vous ne pouvez rentrer avant l'horaire à la maison sous prétexte que vous avez achevé votre besogne quotidienne plus tôt. Même s'ils n'en ont aucun usage productif, les maîtres veulent votre temps, et en quantité suffisante pour que vous leur apparteniez, corps et âme. Comment expliquer autrement que la semaine de travail moyenne n'a guère diminué au cours des cinquante dernières années ?
Ensuite le couperet peut tomber sans dommage sur le travail productif lui-même. Plus jamais de production d'armements, d'énergie nucléaire, de bouffe industrielle, de désodorisants - et par desus tout, plus jamais d'industrie automobile. Je n'ai rien contre une Stanley Steamer ou une Ford T de temps à autre, mais le fétichisme libidinal de la bagnole qui fait vivre des cloaques comme Détroit ou Los Angeles, pas question ! À ce stade, nous avons, mine de rien, résolu la crise de l'énergie, la crise de l'environnement et d'autres problèmes sociaux connexes et réputés insolubles.
Pour finir, il nous faut abolir l'activité laborieuse de loin la plus répandue, celle dont les horaires sont les plus interminables et qui regroupe des tâches parmi les plus ennuyeuses - et les moins bien rémunérées. Je veux parler du travail domestique et éducatif qu'effectuent les femmes au foyer. En abolissant le travail salarié et en réalisant le plein-chômage, nous sapons la division sexuelle du travail. La famille nucléaire telle que nous la connaissons provient d'une adaptation inévitable à la division du travail qu'impose l'esclavage salarié moderne. Qu'on le veuille ou non, telles que sont les choses depuis un ou deux siècles, il a longtemps été plus rationnel sur le plan économique que ce soit l'homme qui gagne le pain du ménage - pendant que la femme se tape le boulot de merde afin que son compagnon y trouve un doux refuge, à l'abri de ce monde sans coeur. Et que les enfants se rendent dans des camps de concentration nommés "écoles" d'abord pour que maman ne le ai pas sur le dos pendant qu'elle besogne, ensuite pour mieux contrôler leurs faits et gestes - et incidemment pour qu'ils acquièrent les habitudes de l'obéissance et de la ponctualité, ni nécessaires aux travailleurs.
Pour se débarrasser définitivement du patriarcat, il faut en finir avec la famille nucléaire, lieu de ce "travail de l'ombre", non payé, lequel rend possible le système de production fondé sur le travail qui, par lui-même, a rendu nécessaire la forme moderne et adoucie du patriarcat. Le corollaire de cette stratégie "antinucléaire" est l'abolition de l'enfance et la fermeture des écoles. Il y a plus d'élèves que de travailleurs à plein temps dans ce pays. Nous avons besoin des enfants comme professeurs, et non comme élèves.Leur contribution à la révolution ludique sera immense parce qu'ils sont mieux exercés dans l'art de jouer que ne le sont les adultes. Les adultes et les enfants ne sont pas identiques, mais ils deviendront égaux grâce à l'interdépendance. Seul le jeu peut combler le fossé des générations.
Je n'ai pas encore mentionné la possibilité d'abolir presque tout le travail restant par l'automatisation et la cybernétique. Tous les scientifiques, les ingénieurs et les techniciens, libérés des soucis de la recherche militaire ou de l'obsolescence calculée auront tout loisir d'imaginer en s'amusant des moyens d'éliminer la fatigue, l'ennui ou le danger dans des acitivités comme l'exploitation minière, par exemple. Il ne faut aucun doute qu'ils se lanceront dans bien d'autres projets pour se distraire et se faire plaisir. Peut-être établiront-ils des sytèmes de communication multimédia à l'échelle de la planête. Peut-être iront-ils fonder des colonies dans l'espace. Peut-être. Je ne suis pas moi-même un fana du gadget. Je n'aimerais guère vivre dans un paradis entièrement automatisé. Je ne veux pas de robots-esclaves faisant tout à ma place. Je veux faire et créer moi-même. Il y a, je pense, une place pour les techniques substitutives au travail humain mais je la souhaiterais modeste.
Le bilan historique et préhistorique de la technologie n'incite guère à l'optimisme. Deouis le passage de la chasse et de la cueillette à l'agriculture puis à l'industrie, la quantité de travail n'a cessé de s'accroître tandis que déclinaient les talents et l'autonomie individuelle de l'être humain. L'évolution de l'industrialisme a accentué ce que Harry Braverman appelait la dégradation du travail. Les observateurs les plus perspicaces ont toujours été cosncients de ce phénomène. John Stuart Mill remarquait que toutes les inventions estinées à économiser du travail humain n'ont jamais réduit la totalité du travail effectué d'une minute. Karl Marx a écrit qu'"on ne pourrait rédiger une histoire des inventions faites depuis 1830 dans la seule intention de fournir des armes au capital contre les révoltes de la classe ouvrière". Les technophiles les plus enthousiastes - Saint-Simon, Comte, Lénine, B.-F. Skinner - ont toujours été de fieffés autoritaristes, c'est-à-dire des technocrates. Nous devrions être plus que sceptiques à l'égard des promesses de la mystique informatique. Les ordinateurs et les informaticiens travaillent comme des chiens ; il y a de fortes chances pour que, si on les laisse faire, ils nous fassent travailler comme des chiens. Mais s'ils ont d'autres projets, plus susceptibles d'être subordonnés aux désirs humains que ne l'est la prolifération des techniques de pointe, alors prêtons-leur l'oreille.
Ce que je désire réellement, c'est de voir le jeu se substituer au travail. Un premier pas dans cette voie serait de renoncer aux notions de "job" et de "métier". Même les activités qui recèlent quelque contenu ludique finissent par le perdre en étant réduites à des besognes que des gens formés à ces tâches, et seulement ces gens-là, sont contraints d'exercer à l'exclusion de toute autre activité. N'est-il pas étrange que des travailleurs agricoles peinent dans les champs pendant que leurs maîtres à air conditionnés rentrent chez eux chaque week-end pour se livrer aux joies du jardinage ? Dans un système régi par la fête permanente, nous assiterons à l'âge d'or du dilettantisme, à côté duquel la Renaissance aura l'air minable. Il n'y aura plus de métiers, seulement des choses à faire et des gens pour les faire.Le secret de la transformation du travail en jeu, comme l'a si bien senti Charles Fourier, consiste à ordonner les activités utiles de manière à tirer avantage de la variété des goûts, afin qu'une variété d'êtres vivants trouvent un réel plaisir à s'y adonner à des moments choisis. Pour que ces individus se sentent pleinement attirés par les activités qu'ils trouvent agréables ou intéressantes, il suffit d'éradiquer les absurdités et les déformations dont souffrent les tâches productives lorsqu'elles sont réduites à n'être que du travail. Il ne me déplairait pas, par exemple, de donner quelques cours (pas trop), mais je ne veux pas d'élèves contraints et forcés, et je me refuse à faire de la lèche à de grotesques pédants pour obtenir un poste.
LA RÉVOLUTION LUDIQUE
En outre, il existe des activités que les gens aiment pratiquer de temps en temps mais à petites doses, et certainement pas en permanence. On peut aimer faire du baby-sitting pendant quelques heures pour le plaisir de partager la compagnie d'enfants, mais pas autant que leurs propres parents. En revanche, les parents apprécient profondément le temps ainsi rendu disponible, même si cela les angoisserait d'être séparés trop longtemps de leur progéniture. Ces différences entre individus fondent la possibilité d'une vie de libre jeu. Le même principe s'applique à bien d'autres domaines d'activités, en particulier les plus primordiaux. C'est ainsi que de nombreuses personnes aiment cuisiner lorsqu'il s'agit de le faire à leur gré et non lorsqu'il s'agit de ravitailler des carcasses humaines afin qu'elles soient aptes à bosser.
Enfin, certaines activités qui sont insatisfaisantes lorsqu'elles sont effectuées tout seul ou dans un environnement désagréable ou aux ordres d'un patron deviennent plaisantes ou intéressantes, au moins pendant un moment, lorsque ces circonstances viennent à changer. Cela est probablement vrai, dans une certaine mesure, de tout travail. Les gens déploient alors leur ingéniosité, qu'ils auraoent refoulée autrement, pour faire un jeu des plus rebutantes besognes. Des activités qui attirent certains peuvent en repousser d'autres, mais chacun a, au moins potentiellement, une variété d'intérêts et un intérêt pour la variété. "Tout, au moins une fois", comme dit l'adage. Fourier était passé maître dans l'art d'imaginer comment les penchants les plus pervers et les plus aberrants pouvaient être employés utilement dans la société post-civilisée, qu'il appelait Harmonie. Il pensait que l'empereur Néron n'aurait pas fait une si sanglante carrière s'il avait pu, enfant, satisfaire son goût pour le sang en travaillant dans un abattoir. Ceux des petits enfants qui aiment notoirement se rouler dans la boue étaient appelés par Fourier à se constituer en "petites hordes", chargées de nettoyer les toilettes et de ramasser les ordures ménagères - les plus méritants se voyant attribuer des médailles. Je ne défends pas ces exemples précis mais le principe qu'ils contiennent, dont je pense qu'il est parfaitement censé et constitue l'indispensable condition d'une transformation révolutionnaire générale.
N'oublions pas qu'il ne s'agit nullement de prendre le travail tel qu'il existe aujourd'hui et de s'arranger pour le confier aux personnes les plus aptes, parmi les quelles il faudrait en effet compter bon nombre de pervers... Si la technologie doit jouer un rôle dans cettetransformation, ce serait moins pour extraire le travail de la vie quotidienne en automatisant toute activité que pour ouvrir de nouveaux champs à la recréation. Il se pourrait même que nous désirions retourner, dans une certaine mesure, à l'artisanat, retour dont William Morris considérait qu'il serait une conséquence probable et souhaitable de la révolution communiste. L'art serait ôté des mains des snobs et des collectionneurs, aboli en tant que bibelot du passé destiné à un public d'élite. Ses qualités esthétiques et créatives se verraient rendues à la vie intégrale à laquelle le travail l'a dérobé. Il est édifiant de songer que les vases grecs, en l'honneur desquels nous écrivons des odes et que nous exhibons dans des musées, étaient utilisés en leur temps pour conserver l'huile d'olive. Je doute que la camelote qui encombre notre quotidien connaisse telle postérité dans les temps futurs, si tant est qu'il y ait un futur. Il faut bien comprendre que le progrès ne saurait exister dans le monde du travail, tout au contraire. Nous ne devrions pas hésiter à emprunter au passé, les anciens n'y perdent rien et nous nous en trouvons enrichis.
La réinvention de la vie quotidienne exige de dépasser tous les repères. Il existe, en fait, plus de propositions en la matière que ne le soupçonne le public. Outre Fourier et William Morris - et de temps à autre, une piste chez Marx -, citons les écrits de Kropotkine, ceux des syndicalistes Pataud et Pouget et ceux des anarcho-communistes à l'ancienne (Berckman) ou nouvelle version (Bookchin). La communitas des frères Goodman est exemplaire en ce qu'elle illustre quelles formes naissent des desseins humains. Il y a à glaner chez les hérauts parfois fumeux de la technologie alternative et conviviale, comme Schumacher ou Illitch, après déconnexion de leur machine à brouillard. La lucidité féroce des situationnistes - ce qu'on en connaît au travers de l'anthologie de la revue Internationale situationniste ou du Traité de savoir-vivre de Raoul Vaneigem est réjouissant, même s'ils ne sont jamais vraiment parvenus à concilier pouvoir des conseils ouvriers et abolition du travail. Mieux vaut une telle inconvenance mineure, pourtant, que n'importe quelle version du gauchisme, dont les séniles dévots semblent être les derniers thuriféraires du travail - s'il n'y avait pas de travail, il n'y aurait pas de travailleurs, et, sans travailleurs, que resterait-il à organiser ?
Ainsi les abolitionnistes n'auront principalement à compter que sur leurs propres forces. Nul ne peut prédire ce qu'il adviendrait si déferlait la puissance créatrice jusqu'à présent bridée par le travail. Tout peut arriver. La fastidieuse opposition rhétorique entre liberté et nécessité, avec son parfum de théologie, se résoudra d'elle même dans la pratique dès lors que la production de valeurs d'usage se nourrira de délicieuses activités ludiques.
La vie deviendra un jeu, ou plutôt une variété de jeux, et non plus un jeu sans enjeu. Une rencontre sexuelle est le modèle même du jeu productif. Les partenaires y produisent mutuellement leurs plaisirs, personne ne tient la marque et tout le monde gagne. Plus on done, plus on reçoit. Dans la vie ludique, le meilleur de la sexualité imprégnera les meilleurs moments de la vie quotidienne. Le jeu généralisé mènera à l'érotisation de la vie. Le sexe, en retour, peut devenir moins urgent, moins avide, plus ludique. Si nous jouons les bonnes cartes, nous pouvons tous sortir gagnants de la partie, mais seulement si on joue pour de vrai.
Nul ne devrait jamais travailler.
Prolétaires du monde entier, reposez-vous !
Bob Black
Extrait de THE ABOLITION OF WORK (1985)
Paul Lafargue
Le Droit à la Paresse
SommaireAvant-propos
1. Un dogme désastreux
2. Bénédictions du travail
3. Ce qui suit la surproduction
4. À nouvel air, chanson nouvelle
Appendice
Notes
Avant-propos M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l'instruction primaire de 1849, disait : «Je veux rendre toute-puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme : "Jouis".» M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l'égoïsme féroce et l'intelligence étroite.La bourgeoisie, alors qu'elle luttait contre la noblesse, soutenue par le clergé, arbora le libre examen et l'athéisme; mais, triomphante, elle changea de ton et d'allure ; et, aujourd'hui, elle entend étayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, réprouvées par le christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l'abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d'anathème la chair du travailleur; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci.
Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu'ont combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie ; ils ont à monter à l'assaut de la morale et des théories sociales du capitalisme; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe appelée à l'action, les préjugés semés par la classe régnante ; ils ont à proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre cessera d'être la vallée de larmes du travailleur; que, dans la société communiste de l'avenir que nous fonderons «pacifiquement si possible, sinon violemment», les passions des hommes auront la bride sur le cou : car «toutes sont bonnes de leur nature, nous n'avons rien à éviter que leur mauvais usage et leurs excès(1)», et ils ne seront évités que par leur mutuel contrebalancement, que par le développement harmonique de l'organisme humain,car, dit le Dr Beddoe, «ce n'est que lorsqu'une race atteint son maximum de développement physique qu'elle atteint son plus haut point d'énergie et de vigueur morale». Telle était aussi l'opinion du grand naturaliste, Charles Darwin(2).
La réfutation du Droit au travail, que je réédite avec quelques notes additionnelles, parut dans L'Égalité hebdomadaire de 1880, deuxième série.
P. L.
Prison de Sainte-Pélagie, 1883.
1. Un dogme désastreux «Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant.» Lessing.Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d'être chrétien, économe et moral, j'en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu; des prédications de leur morale religieuse, économique, libre penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.
Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. Comparez le pur-sang des écuries de Rothschild, servi par une valetaille de bimanes, à la lourde brute des fermes normandes, qui laboure la terre, chariote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que les missionnaires du commerce et les commerçants de la religion n'ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines(3).
Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de beauté native de l'homme, il faut l'aller chercher chez les nations où les préjugés économiques n'ont pas encore déraciné la haine du travail. L'Espagne, qui, hélas ! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et de casernes ; mais l'artiste se réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et flexible comme une tige d'acier; et le coeur de l'homme tressaille en entendant le mendiant, superbement drapé dans sa "capa" trouée, traiter d'"amigo" des ducs d'Ossuna. Pour l'Espagnol, chez qui l'animal primitif n'est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages(4). Les Grecs de la grande époque n'avaient, eux aussi, que du mépris pour le travail : aux esclaves seuls il était permis de travailler : l'homme libre ne connaissait que les exercices corporels et les jeux de l'intelligence. C'était aussi le temps où l'on marchait et respirait dans un peuple d'Aristote, de Phidias, d'Aristophane ; c'était le temps où une poignée de braves écrasait à Marathon les hordes de l'Asie qu'Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes de l'Antiquité enseignaient le mépris du travail, cette dégradation de l'homme libre ; les poètes chantaient la paresse, ce présent des Dieux :
O Melibœ, Deus nobis hæc otia fecit(5).
Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse : «Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n'a pas été plus brillamment vêtu(6).»
Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême exemple de la paresse idéale ; après six jours de travail, il se reposa pour l'éternité.
Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité organique ? Les Auvergnats ; les Écossais, ces Auvergnats des îles Britanniques ; les Gallegos, ces Auvergnats de l'Espagne ; les Poméraniens, ces Auvergnats de l'Allemagne ; les Chinois, ces Auvergnats de l'Asie. Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature.
Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s'émancipant, émancipera l'humanité du travail servile et fera de l'animal humain un être libre, le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s'est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.
2. Bénédictions du travail En 1770 parut, à Londres, un écrit anonyme intitulé : An Essay on Trade and Commerce. Il fit à l'époque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope, s'indignait de ce que «la plèbe manufacturière d'Angleterre s'était mis dans la tête l'idée fixe qu'en qualité d'Anglais, tous les individus qui la composent ont, par droit de naissance, le privilège d'être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n'importe quel autre pays de l'Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure ; mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et pour l'État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d'encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le nôtre, où, peut-être, les sept huitièmes de la population n'ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l'industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu'ils gagnent maintenant en quatre».Ainsi, près d'un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l'homme.
«Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, écrivait d'Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon. Je suis l'autorité [...] et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l'heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail.»
Pour extirper la paresse et courber les sentiments de fierté et d'indépendance qu'elle engendre, l'auteur de l'Essay on Trade proposait d'incarcérer les pauvres dans les maisons idéales du travail (ideal workhouses) qui deviendraient «des maisons de terreur où l'on ferait travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail pleines et entières».
Douze heures de travail par jour, voilà l'idéal des philanthropes et des moralistes du XVIIIe siècle. Que nous avons dépassé ce nec plus ultra ! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l'on incarcère les masses ouvrières, où l'on condamne aux travaux forcés pendant douze et quatorze heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants (7) ! Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissé dégrader par la religion du travail au point d'accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques; ils proclamaient comme un principe révolutionnaire le droit au travail. Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d'une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement.
Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c'est lui qui les a appelées.
Ce travail, qu'en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l'ont imposé à leurs familles ; ils ont livré, aux barons de l'industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique ; de leurs propres mains, ils ont tari le lait de leurs femmes ; les malheureuses, enceintes et allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l'échine et épuiser leurs nerfs ; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et la vigueur de leurs enfants. - Honte aux prolétaires ! Où sont ces commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies au propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille ? Où sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours chantant, toujours semant la vie en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des petits sains et vigoureux ? ...Nous avons aujourd'hui les filles et les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans rutilance, à l'estomac délabré, aux membres alanguis !... Elles n'ont jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement comment l'on cassa leur coquille ! - Et les enfants ? Douze heures de travail aux enfants. Ô misère ! - Mais tous les Jules Simon de l'Académie des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la ésuiterie, n'auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l'intelligence des enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme que le travail dans l'atmosphère viciée de l'atelier capitaliste.
Notre époque est, dit-on, le siècle du travail ; il est en effet le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
Et cependant, les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste Comte, jusqu'au ridiculement clair Leroy-Beaulieu ; les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu'au naïvement grotesque Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l'honneur du dieu Progrès, le fils aîné du Travail. À les entendre, le bonheur allait régner sur la terre : déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les siècles passés fouiller la poussière et la misère féodales pour rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents. - Nous ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore membres de la domesticité des grands seigneurs, aujourd'hui valets de plume de la bourgeoisie, grassement rentés ; nous ont-ils fatigués avec le paysan du rhétoricien La Bruyère ? Eh bien ! voici le brillant tableau des jouissances prolétariennes en l'an de progrès capitaliste 1840, peint par l'un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l'Institut, le même qui, en 1848, fit partie de cette société de savants (Thiers, Cousin, Passy, Blanqui, l'académicien, en étaient) qui propagea dans les masses les sottises de l'économie et de la morale bourgeoises.
C'est de l'Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de l'Alsace des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du républicanisme industriel. Mais avant que le docteur ne dresse devant nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la situation de l'artisan de l'ancienne industrie :
«À Mulhouse, il y a cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie mécanique naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol, habitant la ville et les villages environnants et possédant presque tous une maison et souvent un petit champ(8).»
C'était l'âge d'or du travailleur. Mais, alors, l'industrie alsacienne n'inondait pas le monde de ses cotonnades et n'emmillionnait pas ses Dollfus et ses Koechlin. Mais vingt-cinq ans après, quand Villermé visita l'Alsace, le minotaure moderne, l'atelier capitaliste, avait conquis le pays ; dans sa boulimie de travail humain, il avait arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux exprimer le travail qu'ils contenaient. C'était par milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine.
«Un grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et quart de la manufacture où ils travaillaient.
«À Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à cinq heures du matin et finissait à cinq heures du soir, été comme hiver. [...] Il faut les voir arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue et qui à défaut de parapluie, portent, renversés sur la tête, lorsqu'il pleut ou qu'il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver la figure et le cou, et un nombre plus considérable de jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons, tout gras de l'huile des métiers qui tombe sur eux pendant qu'ils travaillent. Ces derniers, mieux préservés de la pluie par l'imperméabilité de leurs vêtements, n'ont même pas au bras, comme les femmes dont on vient de parler, un panier où sont les provisions de la journée; mais ils portent à la main, ou cachent sous leur veste ou comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu'à l'heure de leur rentrée à la maison.
«Ainsi, à la fatigue d'une journée démesurément longue, puisqu'elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils sortent avant d'être complètement reposés pour se trouver à l'atelier à l'heure de l'ouverture.»
Voici maintenant les bouges où s'entassaient ceux qui logeaient en ville :
«J'ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches... Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l'industrie du coton dans le département du Haut-Rhin est si profonde qu'elle produit ce triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants négociants, drapiers, directeurs d'usines, la moitié des enfants atteint la vingt et unième année, cette même moitié cesse d'exister avant deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d'ouvriers de filatures de coton.»
Parlant du travail de l'atelier, Villermé ajoute :
«Ce n'est pas là un travail, une tâche, c'est une torture, et on l'inflige à des enfants de six à huit ans. [...] C'est ce long supplice de tous les jours qui mine principalement les ouvriers dans les filatures de coton.»
Et, à propos de la durée du travail, Villermé observait que les forçats des bagnes ne travaillaient que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu'il existait dans la France qui avait fait la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux Droits de l'homme, des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on accordait aux ouvriers une heure et demie pour les repas(9).
Ô misérable avortement des principes révolutionnaires de la bourgeoisie ! ô lugubre présent de son dieu Progrès ! Les philanthropes acclament bienfaiteurs de l'humanité ceux qui, pour s'enrichir en fainéantant, donnent du travail aux pauvres; mieux vaudrait semer la peste, empoisonner les sources que d'ériger une fabrique au milieu d'une population rustique.Introduisez le travail de fabrique, et adieu joie, santé, liberté ; adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d'être vécue(10).
Et les économistes s'en vont répétant aux ouvriers : Travaillez pour augmenter la fortune sociale ! et cependant un économiste, Destut de Tracy, leur répond :
«Les nations pauvres, c'est là où le peuple est à son aise ; les nations riches, c'est là où il est ordinairement pauvre.»
Et son disciple Cherbuliez de continuer :
«Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l'accumulation des capitaux productifs, contribuent à l'événement qui, tôt ou tard, doit les priver d'une partie de leur salaire.»
Mais, assourdis et idiotisés par leurs propres hurlements, les économistes de répondre : Travaillez, travaillez toujours pour créer votre bien-être ! Et, au nom de la mansuétude chrétienne, un prêtre de l'Église anglicane, le révérend Townshend, psalmodie : Travaillez, travaillez nuit et jour; en travaillant, vous faites croître votre misère, et votre misère nous dispense de vous imposer le travail par la force de la loi. L'imposition légale du travail «donne trop de peine, exige trop de violence et fait trop de bruit ; la faim, au contraire, est non seulement une pression paisible, silencieuse, incessante, mais comme le mobile le plus naturel du travail et de l'industrie, elle provoque aussi les efforts les plus puissants».
Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous avez plus de raisons de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. Parce que, prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social. Alors, parce qu'il y a pléthore de marchandises et pénurie d'acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les prolétaires, abrutis par le dogme du travail, ne comprenant pas que le surtravail qu'ils se sont infligé pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de courir au grenier à blé et de crier : «Nous avons faim et nous voulons manger ! ... Vrai, nous n'avons pas un rouge liard, mais tout gueux que nous sommes, c'est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé le raisin...» Au lieu d'assiéger les magasins de M. Bonnet, de Jujurieux, l'inventeur des couvents industriels, et de clamer : «Monsieur Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l'oeil d'un juif et, cependant, ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses, travaillant treize heures par jour, n'avaient pas le temps de songer à la toilette, maintenant, elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu'elles ont ouvrées. Dès qu'elles ont perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l'abstinence ; maintenant, elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de leur travail. Allons, Monsieur Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines pour leurs chers petits pieds froids et humides... Vêtues de pied en cap et fringantes, elles vous feront plaisir à contempler. Allons, pas de tergiversations - vous êtes l'ami de l'humanité, n'est-ce pas, et chrétien par-dessus le marché ? - Mettez à la disposition de vos ouvrières la fortune qu'elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair. Vous êtes ami du commerce ? - Facilitez la circulation des marchandises; voici des consommateurs tout trouvés ; ouvrez-leur des crédits illimités. Vous êtes bien obligé d'en faire à des négociants que vous ne connaissez ni d'Adam ni d'Ève, qui ne vous ont rien donné, même pas un verre d'eau. Vos ouvrières s'acquitteront comme elles le pourront : si, au jour de l'échéance, elles gambettisent et laissent protester leur signature, vous les mettrez en faillite, et si elles n'ont rien à saisir, vous exigerez qu'elles vous paient en prières : elles vous enverront en paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorgé de tabac.»
Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant de faim, s'en vont battre de leur tête les portes de l'atelier. Avec des figures hâves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent les fabricants : «Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du travail, ce n'est pas la faim, mais la passion du travail qui nous tourmente !» Et ces misérables, qui ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher que lorsqu'ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de l'industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.
Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s'engorge et que, si ses marchandises n'arrivent pas à la vente, ses billets viendront à l'échéance. Acculé, il va implorer le juif, il se jette à ses pieds, lui offre son sang, son honneur. «Un petit peu d'or ferait mieux mon affaire, répond le Rothschild, vous avez 20 000 paires de bas en magasin, ils valent vingt sous, je les prends à quatre sous.» Les bas obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche les frétillantes pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne : mais le fabricant a reculé pour mieux sauter. Enfin la débâcle arrive et les magasins dégorgent; on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu'on ne sait comment elles sont entrées par la porte. C'est par centaines de millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites ; au siècle dernier, on les brûlait ou on les jetait à l'eau(11).
Mais avant d'aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent ; ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c'était un duel à mort entre la France et l'Angleterre, à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux Indes. Des milliers d'hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XIe, XVIe et XVIIIe siècles.
Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus où les placer ; ils vont alors chez les nations heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette exportation de capitaux français se termine un beau matin par des complications diplomatiques : en Égypte, la France, l'Angleterre et l'Allemagne étaient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir quels usuriers seraient payés les premiers ; par des guerres du Mexique où l'on envoie les soldats français faire le métier d'huissier pour recouvrer de mauvaises dettes(12).
Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu'elles soient, pour éternelles qu'elles paraissent, s'évanouiront comme les hyènes et les chacals à l'approche du lion, quand le prolétariat dira : «Je le veux.» Mais pour qu'il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre penseuse ; il faut qu'il retourne à ses instincts naturels, qu'il proclame les Droits de la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l'homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise; qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit.
Jusqu'ici, ma tâche a été facile, je n'avais qu'à décrire des maux réels bien connus de nous tous, hélas ! Mais convaincre le prolétariat que la parole qu'on lui a inoculée est perverse, que le travail effréné auquel il s'est livré dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau qui ait jamais frappé l'humanité, que le travail ne deviendra un condiment de plaisir de la paresse, un exercice bienfaisant à l'organisme humain, une passion utile à l'organisme social que lorsqu'il sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces ; seuls des physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient l'entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à démontrer qu'étant donné les moyens de production modernes et leur puissance reproductive illimitée, il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises qu'ils produisent.
3. Ce qui suit la surproduction Un poète grec du temps de Cicéron, Antipatros, chantait ainsi l'invention du moulin à eau (pour la mouture du grain) : il allait émanciper les femmes esclaves et ramener l'âge d'or :«Épargnez le bras qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement! Que le coq vous avertisse en vain qu'il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue et voilà que l'essieu ébranlé roule avec ses rais, faisant tourner la pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse accorde.»
Hélas ! les loisirs que le poète païen annonçait ne sont pas venus: la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d'asservissement des hommes libres : sa productivité les appauvrit.
Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la minute, certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille dans le même temps. Chaque minute à la machine équivaut donc à cent heures de travail de l'ouvrière : ou bien chaque minute de travail de la machine délivre à l'ouvrière dix jours de repos. Ce qui est vrai pour l'industrie du tricotage est plus ou moins vrai pour toutes les industries renouvelées par la mécanique moderne. Mais que voyons-nous ? À mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l'homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l'Ouvrier, au lieu de prolonger son repos d'autant, redouble d'ardeur, comme s'il voulait rivaliser avec la machine. Ô concurrence absurde et meurtrière !
Pour que la concurrence de l'homme et de la machine prît libre carrière, les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des artisans des antiques corporations ; ils ont supprimé les jours fériés(13). Parce que les producteurs d'alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu'ils ne vivaient que d'air et d'eau fraîche ? Allons donc ! Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l'amour et rigoler ; pour banqueter joyeusement en l'honneur du réjouissant dieu de la Fainéantise. La morose Angleterre, encagotée dans le protestantisme, se nommait alors la «joyeuse Angleterre» (Merry England). Rabelais, Quevedo, Cervantès, les auteurs inconnus des romans picaresques, nous font venir l'eau à la bouche avec leurs peintures de ces monumentales ripailles(14) dont on se régalait alors entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout «allait par escuelles». Jordaens et l'école flamande les ont écrites sur leurs toiles réjouissantes.
Sublimes estomacs gargantuesques, qu'êtes-vous devenus ? Sublimes cerveaux qui encercliez toute la pensée humaine, qu'êtes-vous devenus ? Nous sommes bien amoindris et bien dégénérés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné et le schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité nos corps et rapetissé nos esprits. Et c'est alors que l'homme rétrécit son estomac et que la machine élargit sa productivité, c'est alors que les économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de l'abstinence et le dogme du travail ? Mais il faudrait leur arracher la langue et la jeter aux chiens.
Parce que la classe ouvrière, avec sa bonne foi simpliste, s'est laissé endoctriner, parce que, avec son impétuosité native, elle s'est précipitée en aveugle dans le travail et l'abstinence, la classe capitaliste s'est trouvée condamnée à la paresse et à la jouissance forcée, à l'improductivité et à la surconsommation. Mais, si le surtravail de l'ouvrier meurtrit sa chair et tenaille ses nerfs, il est aussi fécond en douleurs pour le bourgeois.
L'abstinence à laquelle se condamne la classe productive oblige les bourgeois à se consacrer à la surconsommation des produits qu'elle manufacture désordonnément. Au début de la production capitaliste, il y a un ou deux siècles de cela, le bourgeois était un homme rangé, de moeurs raisonnables et paisibles; il se contentait de sa femme ou à peu près ; il ne buvait qu'à sa soif et ne mangeait qu'à sa faim. Il laissait aux courtisans et aux courtisanes les nobles vertus de la vie débauchée. Aujourd'hui, il n'est fils de parvenu qui ne se croie tenu de développer la prostitution et de mercurialiser son corps pour donner un but au labeur que s'imposent les ouvriers des mines de mercure ; il n'est bourgeois qui ne s'empiffre de chapons truffés et de lafite navigué, pour encourager les éleveurs de la Flèche et les vignerons du Bordelais. À ce métier, l'organisme se délabre rapidement, les cheveux tombent, les dents se déchaussent, le tronc se déforme, le ventre s'entripaille, la respiration s'embarrasse, les mouvements s'alourdissent, les articulations s'ankylosent, les phalanges se nouent. D'autres, trop malingres pour supporter les fatigues de la débauche, mais dotés de la bosse du prudhommisme, dessèchent leur cervelle comme les Garnier de l'économie politique, les Acollas de la philosophie juridique, à élucubrer de gros livres soporifiques pour occuper les loisirs des compositeurs et des imprimeurs.
Les femmes du monde vivent une vie de martyr. Pour essayer et faire valoir les toilettes féeriques que les couturières se tuent à bâtir, du soir au matin elles font la navette d'une robe dans une autre ; pendant des heures, elles livrent leur tête creuse aux artistes capillaires qui, à tout prix, veulent assouvir leur passion pour l'échafaudage des faux chignons. Sanglées dans leurs corsets, à l'étroit dans leurs bottines, décolletées à faire rougir un sapeur, elles tournoient des nuits entières dans leurs bals de charité afin de ramasser quelques sous pour le pauvre monde. Saintes âmes!
Pour remplir sa double fonction sociale de nonproducteur et de surconsommateur, le bourgeois dut non seulement violenter ses goûts modestes, perdre ses habitudes laborieuses d'il y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques, mais encore soustraire au travail productif une masse énorme d'hommes afin de se procurer des aides.
Voici quelques chiffres qui prouvent combien colossale est cette déperdition de forces productives :
«D'après le recensement de 1861, la population de l'Angleterre et du pays de Galles comprenait 20 066 224 personnes, dont 9 776 259 du sexe masculin et 10 289 965 du sexe féminin. Si l'on en déduit ce qui est trop vieux ou trop jeune pour travailler, les femmes, les adolescents et les enfants improductifs, puis les professions idéologiques telles que gouvernement, police, clergé, magistrature, armée, savants, artistes, etc., ensuite les gens exclusivement occupés à manger le travail d'autrui, sous forme de rente foncière, d'intérêts, de dividendes, etc., et enfin les pauvres, les vagabonds, les criminels, etc., il reste en gros huit millions d'individus des deux sexes et de tout âge, y compris les capitalistes fonctionnant dans la production, le commerce, la finance, etc. Sur ces huit millions, on compte :
Travailleurs agricoles (y compris les bergers, les valets et les filles de ferme habitant chez le fermier) |
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Ouvriers des fabriques de coton, de laine, de worsted, de lin, de chanvre, de soie, de dentelle et ceux des métiers à bras |
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Ouvriers des mines de charbon et de métal |
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Ouvriers employés dans les usines métallurgiques (hauts fourneaux, laminoirs, etc.) et dans les manufactures de métal de toute espèce |
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Classe domestique |
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«Si nous additionnons les travailleurs des fabriques textiles et ceux des mines de charbon et de métal, nous obtenons le chiffre de 1 208 442 ; si nous additionnons les premiers et le personnel de toutes les usines et de toutes les manufactures de métal, nous avons un total de 1 039 605 personnes; c'est-à-dire chaque fois un nombre plus petit que celui des esclaves domestiques modernes. Voilà le magnifique résultat de l'exploitation capitaliste des machines(15).»À toute cette classe domestique, dont la grandeur indique le degré atteint par la civilisation capitaliste, il faut ajouter la classe nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction des goûts dispendieux et futiles des classes riches, tailleurs de diamants, dentellières, brodeuses, relieurs de luxe, couturières de luxe, décorateurs des maisons de plaisance, etc.(16).
Une fois accroupie dans la paresse absolue et démoralisée par la jouissance forcée, la bourgeoisie, malgré le mal qu'elle en eut, s'accommoda de son nouveau genre de vie. Avec horreur elle envisagea tout changement. La vue des misérables conditions d'existence acceptées avec résignation par la classe ouvrière et celle de la dégradation organique engendrée par la passion dépravée du travail augmentaient encore sa répulsion pour toute imposition de travail et pour toute restriction de jouissances.
C'est précisément alors que, sans tenir compte de la démoralisation que la bourgeoisie s'était imposée comme un devoir social, les prolétaires se mirent en tête d'infliger le travail aux capitalistes. Les naïfs, ils prirent au sérieux les théories des économistes et des moralistes sur le travail et se sanglèrent les reins pour en infliger la pratique aux capitalistes. Le prolétariat arbora la devise : Qui ne travaille pas, ne mange pas ; Lyon, en 1831, se leva pour du plomb ou du travail, les fédérés de mars 1871 déclarèrent leur soulèvement la Révolution du travail.
À ces déchaînements de fureur barbare, destructive de toute jouissance et de toute paresse bourgeoises, les capitalistes ne pouvaient répondre que par la répression féroce, mais ils savaient que, s'ils ont pu comprimer ces explosions révolutionnaires, ils n'ont pas noyé dans le sang de leurs massacres gigantesques l'absurde idée du prolétariat de vouloir infliger le travail aux classes oisives et repues, et c'est pour détourner ce malheur qu'ils s'entourent de prétoriens, de policiers, de magistrats, de geôliers entretenus dans une improductivité laborieuse. On ne peut plus conserver d'illusion sur le caractère des armées modernes, elles ne se sont maintenues en permanence que pour comprimer «l'ennemi intérieur» ; c'est ainsi que les forts de Paris et de Lyon n'ont pas été construits pour défendre la ville contre l'étranger, mais pour l'écraser en cas de révolte. Et s'il fallait un exemple sans réplique citons l'armée de la Belgique, de ce pays de Cocagne du capitalisme; sa neutralité est garantie par les puissances européennes, et cependant son armée est une des plus fortes proportionnellement à la population. Les glorieux champs de bataille de la brave armée belge sont les plaines du Borinage et de Charleroi ; c'est dans le sang des mineurs et des ouvriers désarmés que les officiers belges trempent leurs épées et ramassent leurs épaulettes. Les nations européennes n'ont pas des armées nationales, mais des armées mercenaires, elles protègent les capitalistes contre la fureur populaire qui voudrait les condamner à dix heures de mine ou de filature.
Donc, en se serrant le ventre, la classe ouvrière a développé outre mesure le ventre de la bourgeoisie condamnée à la surconsommation.
Pour être soulagée dans son pénible travail, la bourgeoisie a retiré de la classe ouvrière une masse d'hommes de beaucoup supérieure à celle qui restait consacrée à la production utile et l'a condamnée à son tour à l'improductivité et à la surconsommation. Mais ce troupeau de bouches inutiles, malgré sa voracité insatiable, ne suffit pas à consommer toutes les marchandises que les ouvriers, abrutis par le dogme du travail, produisent comme des maniaques, sans vouloir les consommer, et sans même songer si l'on trouvera des gens pour les consommer.
En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de surtravail et de végéter dans l'abstinence, le grand problème de la production capitaliste n'est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d'exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices. Puisque les ouvriers européens, grelottant de froid et de faim, refusent de porter les étoffes qu'ils tissent, de boire les vins qu'ils récoltent, les pauvres fabricants, ainsi que des dératés, doivent courir aux antipodes chercher qui les portera et qui les boira : ce sont des centaines de millions et de milliards que l'Europe exporte tous les ans, aux quatre coins du monde, à des peuplades qui n'en ont que faire(17). Mais les continents explorés ne sont plus assez vastes, il faut des pays vierges. Les fabricants de l'Europe rêvent nuit et jour de l'Afrique, du lac saharien, du chemin de fer du Soudan ; avec anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone, des Stanley, des Du Chaillu, des de Brazza ; bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux voyageurs. Que de merveilles inconnues renferme le «continent noir» ! Des champs sont plantés de dents d'éléphant, des fleuves d'huile de coco charrient des paillettes d'or, des millions de culs noirs, nus comme la face de Dufaure ou de Girardin, attendent les cotonnades pour apprendre la décence, des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les vertus de la civilisation.
Mais tout est impuissant : bourgeois qui s'empiffrent, classe domestique qui dépasse la classe productive, nations étrangères et barbares que l'on engorge de marchandises européennes ; rien, rien ne peut arriver à écouler les montagnes de produits qui s'entassent plus hautes et plus énormes que les pyramides d'Égypte : la productivité des ouvriers européens défie toute consommation, tout gaspillage. Les fabricants, affolés, ne savent plus où donner de la tête, ils ne peuvent plus trouver la matière première pour satisfaire la passion désordonnée, dépravée, de leurs ouvriers pour le travail. Dans nos départements lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en fait des draps dits de renaissance, qui durent ce que durent les promesses électorales; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d'usage. Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre époque sera appelée l'âge de la falsification, comme les premières époques de l'humanité ont reçu les noms d'âge de pierre, d'âge de bronze, du caractère de leur production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels, tandis qu'en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces falsifications, qui ont pour unique mobile un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises, si elles sont une source intarissable de gaspillage du travail humain, prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois et l'horrible perversion des ouvriers qui, pour assouvir leur vice de travail, obligent les industriels à étouffer les cris de leur conscience et à violer même les lois de l'honnêteté commerciale.
Et cependant, en dépit de la surproduction de marchandises, en dépit des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché innombrablement, implorant : du travail ! du travail! Leur surabondance devrait les obliger à refréner leur passion ; au contraire, elle la porte au paroxysme. Qu'une chance de travail se présente, ils se ruent dessus ; alors c'est douze, quatorze heures qu'ils réclament pour en avoir leur saoul, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans plus rien pour alimenter leur vice. Tous les ans, dans toutes les industries, des chômages reviennent avec la régularité des saisons. Au surtravail meurtrier pour l'organisme succède le repos absolu, pendant des deux et quatre mois ; et plus de travail, plus de pitance. Puisque le vice du travail est diaboliquement chevillé dans le coeur des ouvriers ; puisque ses exigences étouffent tous les autres instincts de la nature ; puisque la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l'abondance de la matière première, pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l'année ? Pourquoi ne pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter de six ou de cinq heures par jour, pendant l'année, au lieu de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois ? Assurés de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront plus, ne se battront plus pour s'arracher le travail des mains et le pain de la bouche ; alors, non épuisés de corps et d'esprit, ils commenceront à pratiquer les vertus de la paresse.
Abêtis par leur vice, les ouvriers n'ont pu s'élever à l'intelligence de ce fait que, pour avoir du travail pour tous, il fallait le rationner comme l'eau sur un navire en détresse. Cependant les industriels, au nom de l'exploitation capitaliste, ont depuis longtemps demandé une limitation légale de la journée de travail. Devant la Commission de 1860 sur l'enseignement professionnel, un des plus grands manufacturiers de l'Alsace, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait :
«Que la journée de douze heures était excessive et devait être ramenée à onze heures, que l'on devait suspendre le travail à deux heures le samedi. Je puis conseiller l'adoption de cette mesure quoiqu'elle paraisse onéreuse à première vue ; nous l'avons expérimentée dans nos établissements industriels depuis quatre ans et nous nous en trouvons bien, et la production moyenne, loin d'avoir diminué, a augmenté.»
Dans son étude sur les machines, M. F. Passy cite la lettre suivante d'un grand industriel belge, M. M. Ottavaere :
«Nos machines, quoique les mêmes que celles des filatures anglaises, ne produisent pas ce qu'elles devraient produire et ce que produiraient ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filatures travaillent deux heures de moins par jour. [...] Nous travaillons tous deux grandes heures de trop ; j'ai la conviction que si l'on ne travaillait que onze heures au lieu de treize, nous aurions la même production et produirions par conséquent plus économiquement.»
D'un autre côté, M. Leroy-Beaulieu affirme que «c'est une observation d'un grand manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n'apportent pas une production inférieure à celle des semaines ordinaires(18)».
Ce que le peuple, pipé en sa simplesse par les moralistes, n'a jamais osé, un gouvernement aristocratique l'a osé. Méprisant les hautes considérations morales et industrielles des économistes, qui, comme les oiseaux de mauvais augure, croassaient que diminuer d'une heure le travail des fabriques c'était décréter la ruine de l'industrie anglaise, le gouvernement de l'Angleterre a défendu par une loi, strictement observée, de travailler plus de dix heures par jour; et après comme avant, l'Angleterre demeure la première nation industrielle du monde.
La grande expérience anglaise est là, l'expérience de quelques capitalistes intelligents est là, elle démontre irréfutablement que, pour puissancer la productivité humaine, il faut réduire les heures de travail et multiplier les jours de paye et de fêtes, et le peuple français n'est pas convaincu. Mais si une misérable réduction de deux heures a augmenté en dix ans de près d'un tiers la production anglaise(19), quelle marche vertigineuse imprimera à la production française une réduction légale de la journée de travail à trois heures ? Les ouvriers ne peuvent-ils donc comprendre qu'en se surmenant de travail, ils épuisent leurs forces et celles de leur progéniture ; que, usés, ils arrivent avant l'âge à être incapables de tout travail ; qu'absorbés, abrutis par un seul vice, ils ne sont plus des hommes, mais des tronçons d'hommes ; qu'ils tuent en eux toutes les belles facultés pour ne laisser debout, et luxuriante, que la folie furibonde du travail.
Ah ! comme des perroquets d'Arcadie ils répètent la leçon des économistes : «Travaillons, travaillons pour accroître la richesse nationale.» Ô idiots ! c'est parce que vous travaillez trop que l'outillage industriel se développe lentement. Cessez de braire et écoutez un économiste ; il n'est pas un aigle, ce n'est que M. L. Reybaud, que nous avons eu le bonheur de perdre il y a quelques mois:
«C'est en général sur les conditions de la main d'oeuvre que se règle la révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d'oeuvre fournit ses services à bas prix, on la prodigue ; on cherche à l'épargner quand ses services deviennent plus coûteux(20).»
Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de chair et d'os. Les preuves à l'appui ? C'est par centaines qu'on peut les fournir. Dans la filature, le métier renvideur (self acting mule) fut inventé et appliqué à Manchester, parce que les fileurs se refusaient à travailler aussi longtemps qu'auparavant.
En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu'au sarclage des blés : pourquoi ? Parce que l'Américain, libre et paresseux, aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage, si pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans l'Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l'on prend assis, en fumant nonchalamment sa pipe
4. À nouvel air, chanson nouvelle Si, en diminuant les heures de travail, on conquiert à la production sociale de nouvelles forces mécaniques, en obligeant les ouvriers à consommer leurs produits, on conquerra une immense armée de forces de travail. La bourgeoisie, déchargée alors de sa tâche de consommateur universel, s'empressera de licencier la cohue de soldats, de magistrats, de figaristes, de proxénètes, etc., qu'elle a retirée du travail utile pour l'aider à consommer et à gaspiller. C'est alors que le marché du travail sera débordant, c'est alors qu'il faudra une loi de fer pour mettre l'interdit sur le travail : il sera impossible de trouver de la besogne pour cette nuée de ci-devant improductifs, plus nombreux que les poux des bois. Et après eux il faudra songer à tous ceux qui pourvoyaient à leurs besoins et goûts futiles et dispendieux. Quand il n'y aura plus de laquais et de généraux à galonner, plus de prostituées libres et mariées à couvrir de dentelles, plus de canons à forer, plus de palais à bâtir, il faudra, par des lois sévères, imposer aux ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en fer, en bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques pour le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de la race. Du moment que les produits européens consommés sur place ne seront pas transportés au diable, il faudra bien que les marins, les hommes d'équipe, les camionneurs s'assoient et apprennent à se tourner les pouces. Les bienheureux Polynésiens pourront alors se livrer à l'amour libre sans craindre les coups de pied de la Vénus civilisée et les sermons de la morale européenne.Il y a plus. Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de la société actuelle, afin de laisser l'outillage industriel se développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités consommatrices. Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande coriace, quand elle en mange, elle mangera de joyeux biftecks d'une ou deux livres ; au lieu de boire modérément du mauvais vin, plus catholique que le pape, elle boira à grandes et profondes rasades du bordeaux, du bourgogne, sans baptême industriel, et laissera l'eau aux bêtes.
Les prolétaires ont arrêté en leur tête d'infliger aux capitalistes des dix heures de forge et de raffinerie ; là est la grande faute, la cause des antagonismes sociaux et des guerres civiles. Défendre et non imposer le travail, il le faudra. Les Rothschild, les Say seront admis à faire la preuve d'avoir été, leur vie durant, de parfaits vauriens; et s'ils jurent vouloir continuer à vivre en parfaits vauriens, malgré l'entraînement général pour le travail, ils seront mis en carte et, à leurs mairies respectives, ils recevront tous les matins une pièce de vingt francs pour leurs menus plaisirs. Les discordes sociales s'évanouiront. Les rentiers, les capitalistes, tout les premiers, se rallieront au parti populaire, une fois convaincus que, loin de leur vouloir du mal, on veut au contraire les débarrasser du travail de surconsommation et de gaspillage dont ils ont été accablés dès leur naissance. Quant aux bourgeois incapables de prouver leurs titres de vauriens, on les laissera suivre leurs instincts : il existe suffisamment de métiers dégoûtants pour les caser - Dufaure nettoierait les latrines publiques ; Galliffet chourinerait les cochons galeux et les chevaux forcineux ; les membres de la commission des grâces, envoyés à Poissy, marqueraient les boeufs et les moutons à abattre ; les sénateurs, attachés aux pompes funèbres, joueraient les croque-morts. Pour d'autres, on trouverait des métiers à portée de leur intelligence. Lorgeril, Broglie, boucheraient les bouteilles de champagne, mais on les musellerait pour les empêcher de s'enivrer ; Ferry, Freycinet, Tirard détruiraient les punaises et les vermines des ministères et autres auberges publiques. Il faudra cependant mettre les deniers publics hors de la portée des bourgeois, de peur des habitudes acquises.
Mais dure et longue vengeance on tirera des moralistes qui ont perverti l'humaine nature, des cagots, des cafards, des hypocrites «et autres telles sectes de gens qui se sont déguisés pour tromper le monde. Car donnant entendre au populaire commun qu'ils ne sont occupés sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et mascération de la sensualité, sinon vrayement pour sustenter et alimenter la petite fragilité de leur humanité : au contraire font chière. Dieu sait qu'elle ! et Curios simulant sed Bacchanalia vivunt(21). Vous le pouvez lire en grosse lettre et enlumineure de leurs rouges muzeaulx et ventre à poulaine, sinon quand ils se parfument de souphlre(22)».
Aux jours de grandes réjouissances populaires, où, au lieu d'avaler de la poussière comme aux 15 août et aux 14 juillet du bourgeoisisme, les communistes et les collectivistes feront aller les flacons, trotter les jambons et voler les gobelets, les membres de l'Académie des sciences morales et politiques, les prêtres à longue et courte robe de l'église économique, catholique, protestante, juive, positiviste et libre penseuse, les propagateurs du malthusianisme et de la morale chrétienne, altruiste, indépendante ou soumise, vêtus de jaune, tiendront la chandelle à s'en brûler les doigts et vivront en famine auprès des femmes galloises et des tables chargées de viandes, de fruits et de fleurs, et mourront de soif auprès des tonneaux débondés. Quatre fois l'an, au changement des saisons, ainsi que les chiens des rémouleurs, on les enfermera dans les grandes roues et pendant dix heures on les condamnera à moudre du vent. Les avocats et les légistes subiront la même peine.
En régime de paresse, pour tuer le temps qui nous tue seconde par seconde, il y aura des spectacles et des représentations théâtrales toujours et toujours; c'est de l'ouvrage tout trouvé pour nos bourgeois législateurs. On les organisera par bandes courant les foires et les villages, donnant des représentations législatives. Les généraux, en bottes à l'écuyère, la poitrine chamarrée d'aiguillettes, de crachats, de croix de la Légion d'honneur, iront par les rues et les places, racolant les bonnes gens. Gambetta et Cassagnac, son compère, feront le boniment de la porte. Cassagnac, en grand costume de matamore, roulant des yeux, tordant la moustache, crachant de l'étoupe enflammée, menacera tout le monde du pistolet de son père et s'abîmera dans un trou dès qu'on lui montrera le portrait de Lullier; Gambetta discourra sur la politique étrangère, sur la petite Grèce qui l'endoctorise et mettrait l'Europe en feu pour filouter la Turquie; sur la grande Russie qui le stultifie avec la compote qu'elle promet de faire avec la Prusse et qui souhaite à l'ouest de l'Europe plaies et bosses pour faire sa pelote à l'Est et étrangler le nihilisme à l'intérieur ; sur M. de Bismarck, qui a été assez bon pour lui permettre de se prononcer sur l'amnistie... puis, dénudant sa large bedaine peinte aux trois couleurs, il battra dessus le rappel et énumérera les délicieuses petites bêtes, les ortolans, les truffes, les verres de margaux et d'yquem qu'il y a engloutonnés pour encourager l'agriculture et tenir en liesse les électeurs de Belleville.
Dans la taraque, on débutera par la Farce électorale.
Devant les électeurs, à têtes de bois et oreilles d'âne, les candidats bourgeois, vêtus en paillasses, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la postface avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France ; et les têtes des électeurs de braire en choeur et solidement: hi han ! hi han !
Puis commencera la grande pièce : Le Vol des biens de la nation.
La France capitaliste, énorme femelle, velue de la face et chauve du crâne, avachie, aux chairs flasques, bouffies, blafardes, aux yeux éteints, ensommeillée et bâillant, s'allonge sur un canapé de velours ; à ses pieds, le Capitalisme industriel, gigantesque organisme de fer, à masque simiesque, dévore mécaniquement des hommes, des femmes, des enfants dont les cris lugubres et déchirants emplissent l'air ; la Banque à museau de fouine, à corps d'hyène et mains de harpie, lui dérobe prestement les pièces de cent sous de la poche. Des hordes de misérables prolétaires décharnés, en haillons, escortés de gendarmes, le sabre au clair, chassés par des furies les cinglant avec les fouets de la faim, apportent aux pieds de la France capitaliste des monceaux de marchandises, des barriques de vin, des sacs d'or et de blé. Langlois, sa culotte d'une main, le testament de Proudhon de l'autre, le livre du budget entre les dents, se campe à la tête des défenseurs des biens de la nation et monte la garde. Les fardeaux déposés, à coups de crosse et de baïonnette, ils font chasser les ouvriers et ouvrent la porte aux industriels, aux commerçants et aux banquiers. Pêle-mêle, ils se précipitent sur le tas, avalant des cotonnades, des sacs de blé, des lingots d'or, vidant des barriques; n'en pouvant plus, sales, dégoûtants, ils s'affaissent dans leurs ordures et leurs vomissements... Alors le tonnerre éclate, la terre s'ébranle et s'entrouvre, la Fatalité historique surgit ; de son pied de fer elle écrase les têtes de ceux qui hoquettent, titubent, tombent et ne peuvent plus fuir, et de sa large main elle renverse la France capitaliste, ahurie et suante de peur.
Si, déracinant de son coeur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les Droits de l'homme, qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le Droit au travail, qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... Mais comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une résolution virile ?
Comme le Christ, la dolente personnification de l'esclavage antique, les hommes, les femmes, les enfants du Prolétariat gravissent péniblement depuis un siècle le dur calvaire de la douleur: depuis un siècle, le travail forcé brise leurs os, meurtrit leurs chairs, tenaille leurs nerfs ; depuis un siècle, la faim tord leurs entrailles et hallucine leurs cerveaux !... Ô Paresse, prends pitié de notre longue misère ! Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines !
Appendice Nos moralistes sont gens bien modestes ; s'ils ont inventé le dogme du travail, ils doutent de son efficacité pour tranquilliser l'âme, réjouir l'esprit et entretenir le bon fonctionnement des reins et autres organes ; ils veulent en expérimenter l'usage sur le populaire in anima vili, avant de le tourner contre les capitalistes, dont ils ont mission d'excuser et d'autoriser les vices.Mais, philosophes à quatre sous la douzaine, pourquoi vous battre ainsi la cervelle à élucubrer une morale dont vous n'osez conseiller la pratique à vos maîtres ? Votre dogme du travail, dont vous faites tant les fiers, voulez-vous le voir bafoué, honni ? Ouvrons l'histoire des peuples antiques et les écrits de leurs philosophes et de leurs législateurs.
«Je ne saurais affirmer, dit le père de l'histoire, Hérodote, si les Grecs tiennent des Égyptiens le mépris qu'ils font du travail, parce que je trouve le même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens ; en un mot parce que chez la plupart des barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques et même leurs enfants sont regardés comme les derniers des citoyens... Tous les Grecs ont été élevés dans ces principes, particulièrement les Lacédémoniens (23).»
«À Athènes, les citoyens étaient de véritables nobles qui ne devaient s'occuper que de la défense et de l'administration de la communauté, comme les guerriers sauvages dont ils tiraient leur origine. Devant donc être libres de tout leur temps pour veiller, par leur force intellectuelle et corporelle, aux intérêts de la République, ils chargeaient les esclaves de tout travail. De même à Lacédémone, les femmes mêmes ne devaient ni filer ni tisser pour ne pas déroger à leur noblesse (24).»
Les Romains ne connaissaient que deux métiers nobles et libres, l'agriculture et les armes ; tous les citoyens vivaient de droit aux dépens du Trésor, sans pouvoir être contraints de pourvoir à leur subsistance par aucun des sordidœ artes (ils désignaient ainsi les métiers) qui appartenaient de droit aux esclaves. Brutus, l'ancien, pour soulever le peuple, accusa surtout Tarquin, le tyran, d'avoir fait des artisans et des maçons avec des citoyens libres(25).
Les philosophes anciens se disputaient sur l'origine des idées, mais ils tombaient d'accord s'il s'agissait d'abhorrer le travail.
«La nature, dit Platon, dans son utopie sociale, dans sa République modèle, la nature n'a fait ni cordonnier, ni forgeron ; de pareilles occupations dégradent les gens qui les exercent, vils mercenaires, misérables sans nom qui sont exclus par leur état même des droits politiques. Quant aux marchands accoutumés à mentir et à tromper, on ne les souffrira dans la cité que comme un mal nécessaire. Le citoyen qui se sera avili par le commerce de boutique sera poursuivi pour ce délit. S'il est convaincu, il sera condamné à un an de prison. La punition sera double à chaque récidive(26).»
Dans son Économique, Xénophon écrit :
«Les gens qui se livrent aux travaux manuels ne sont jamais élevés aux charges, et on a bien raison. La plupart, condamnés à être assis tout le jour, quelques-uns même à éprouver un feu continuel, ne peuvent manquer d'avoir le corps altéré et il est bien difficile que l'esprit ne s'en ressente.»
«Que peut-il sortir d'honorable d'une boutique ? professe Cicéron, et qu'est-ce que le commerce peut produire d'honnête ? Tout ce qui s'appelle boutique est indigne d'un honnête homme [...], les marchands ne pouvant gagner sans mentir, et quoi de plus honteux que le mensonge ! Donc, on doit regarder comme quelque chose de bas et de vil le métier de tous ceux qui vendent leur peine et leur industrie ; car quiconque donne son travail pour de l'argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves(27).»
Prolétaires, abrutis par le dogme du travail, entendez-vous le langage de ces philosophes, que l'on vous cache avec un soin jaloux : un citoyen qui donne son travail pour de l'argent se dégrade au rang des esclaves, il commet un crime, qui mérite des années de prison.
La tartuferie chrétienne et l'utilitarisme capitaliste n'avaient pas perverti ces philosophes des Républiques antiques ; professant pour des hommes libres, ils parlaient naïvement leur pensée. Platon, Aristote, ces penseurs géants, dont nos Cousin, nos Caro, nos Simon ne peuvent atteindre la cheville qu'en se haussant sur la pointe des pieds, voulaient que les citoyens de leurs Républiques idéales vécussent dans le plus grand loisir, car, ajoutait Xénophon, «le travail emporte tout le temps et avec lui on n'a nul loisir pour la République et les amis». Selon Plutarque, le grand titre de Lycurgue, «le plus sage des hommes» à l'admiration de la postérité, était d'avoir accordé des loisirs aux citoyens de la République en leur interdisant un métier quelconque(28).
Mais, répondront les Bastiat, Dupanloup, Beaulieu et compagnie de la morale chrétienne et capitaliste, ces penseurs, ces philosophes préconisaient l'esclavage. - Parfait, mais pouvait- il en être autrement, étant donné les conditions économiques et politiques de leur époque ? La guerre était l'état normal des sociétés antiques ; l'homme libre devait consacrer son temps à discuter les affaires de l'État et à veiller à sa défense ; les métiers étaient alors trop primitifs et trop grossiers pour que, les pratiquant, on pût exercer son métier de soldat et de citoyen ; afin de posséder des guerriers et des citoyens, les philosophes et les législateurs devaient tolérer les esclaves dans les Républiques héroïques. - Mais les moralistes et les économistes du capitalisme ne préconisent-ils pas le salariat, l'esclavage moderne ? Et à quels hommes l'esclavage capitaliste fait-il des loisirs ? - À des Rothschild, à des Schneider, à des Mme Boucicaut, inutiles et nuisibles esclaves de leurs vices et de leurs domestiques.
«Le préjugé de l'esclavage dominait l'esprit de Pythagore et d'Aristote», a-t-on écrit dédaigneusement ; et cependant Aristote prévoyait que «si chaque outil pouvait exécuter sans sommation, ou bien de lui-même, sa fonction propre, comme les chefs-d'oeuvre de Dédale se mouvaient d'eux-mêmes, ou comme les trépieds de Vulcain se mettaient spontanément à leur travail sacré ; si, par exemple, les navettes des tisserands tissaient d'elles-mêmes, le chef d'atelier n'aurait plus besoin d'aides, ni le maître d'esclaves».
Le rêve d'Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d'acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d'elles- mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l'humanité, le Dieu qui rachètera l'homme des sordidœ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté.
Notes 1. Descartes, Les Passions de l'âme.2. Docteur Beddoe, Memoirs of the Anthropological Society ; Ch. Darwin, Descent of Man.
3. Les explorateurs européens s'arrêtaient étonnés devant la beauté physique et la fière allure des hommes des peuplades primitives, non souillés par ce que Pæppig appelait le «souffle empoisonné de la civilisation». Parlant des aborigènes des îles océaniennes, lord George Campbell écrit : «il n'y a pas de peuple au monde qui frappe davantage au premier abord. Leur peau unie et d'une teinte légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, leur belle et joyeuse figure, en un mot toute leur personne, formaient un nouvel et splendide échantillon du genus homo ; leur apparence physique donnait l'impression d'une race supérieure à la nôtre.» Les civilisés de l'ancienne Rome, les César, les Tacite, contemplaient avec la même admiration les Germains des tribus communistes qui envahissaient l'Empire romain. - Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre du Ve siècle, qu'on surnommait le «maître des évêques», donnait les barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens : «Nous sommes impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus, les barbares sont blessés de nos impudicités, les Goths ne souffrent pas qu'il y ait parmi eux des débauchés de leur nation ; seuls au milieu d'eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur nom, les Romains ont le droit d'être impurs. [La pédérastie était alors en grande mode parmi les païens et les chrétiens...] Les opprimés s'en vont chez les barbares chercher de l'humanité et un abri." (De Gubernatione Dei.) La vieille civilisation et le christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste corrompent les sauvages du nouveau monde.
M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d'observation, alors même que l'on rejette ses conclusions sociologiques, entachées de prudhommisme philanthropique et chrétien, dit dans son livre Les Ouvriers européens (1885) : «La propension des Bachkirs pour la paresse [les Bachkirs sont des pasteurs semi-nomades du versant asiatique de l'Oural] ; les loisirs de la vie nomade, les habitudes de méditation qu'elles font naître chez les individus les mieux doués communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières, une finesse d'intelligence et de jugement qui se remarquent rarement au même niveau social dans une civilisation plus développée... Ce qui leur répugne le plus, ce sont les travaux agricoles ; ils font tout plutôt que d'accepter le métier d'agriculteur.» L'agriculture est, en effet, la première manifestation du travail servile dans l'humanité. Selon la tradition biblique, le premier criminel, Caïn, est un agriculteur.
4. Le proverbe espagnol dit : Descansar es salud (Se reposer est santé).
5. «Ô Mélibée, un Dieu nous a donné cette oisiveté», Virgile, Bucoliques. (Voir Appendice.)
6. Évangile selon saint Matthieu, chap. VI.
7. Au premier congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles, en 1857, un des plus riches manufacturiers de Marquette, près de Lille, M. Scrive, aux applaudissements des membres du congrès, racontait, avec la plus noble satisfaction d'un devoir accompli : «Nous avons introduit quelques moyens de distraction pour les enfants. Nous leur apprenons à chanter pendant le travail, à compter également en travaillant : cela les distrait et leur fait accepter avec courage ces douze heures de travail qui sont nécessaires pour leur procurer des moyens d'existence.» - Douze heures de travail, et quel travail ! imposées à des enfants qui n'ont pas douze ans ! - Les matérialistes regretteront toujours qu'il n'y ait pas un enfer pour y clouer ces chrétiens, ces philanthropes, bourreaux de l'enfance.
8. Discours prononcé à la Société internationale d'études pratiques d'économie sociale de Paris, en mai 1863, et publié dans «L'Economiste français» de la même époque.
9. L.-R. Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie, 1848. Ce n'était pas parce que les Dollfus, les Koechlin et autres fabricants alsaciens étaient des républicains, des patriotes et des philanthropes protestants qu'ils traitaient de la sorte leurs ouvriers; car Blanqui, l'académicien Reybaud, le prototype de Jérôme Paturot, et Jules Simon, le maître Jacques politique, ont constaté les mêmes aménités pour la classe ouvrière chez les fabricants très catholiques et très monarchiques de Lille et de Lyon. Ce sont là des vertus capitalistes s'harmonisant à ravir avec toutes les convictions politiques et religieuses.
10. Les Indiens des tribus belliqueuses du Brésil tuent leurs infirmes et leurs vieillards ; ils témoignent leur amitié en mettant fin à une vie qui n'est plus réjouie par des combats, des fêtes et des danses. Tous les peuples primitifs ont donné aux leurs ces preuves d'affection : les Massagètes de la mer Caspienne (Hérodote), aussi bien que les Wens de l'Allemagne et les Celtes de la Gaule. Dans les églises de Suède, dernièrement encore, on conservait des massues dites massues familiales, qui servaient à délivrer les parents des tristesses de la vieillesse. Combien dégénérés sont les prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables misères du travail de fabrique !
11. Au Congrès industriel tenu à Berlin le 21 janvier 1879, on estimait à 568 millions de francs la perte qu'avait éprouvée l'industrie du fer en Allemagne pendant la dernière crise.
12. La Justice, de M. Clemenceau dans sa partie financière, disait le 6 avril 1880 : «Nous avons entendu soutenir cette opinion que, à défaut de la Prusse, les milliards de la guerre de 1870 eussent été également perdus pour la France, et ce, sous forme d'emprunts périodiquement émis pour l'équilibre des budgets étrangers ; telle est également notre opinion.» On estime à cinq milliards la perte des capitaux anglais dans les emprunts des Républiques de l'Amérique du Sud. Les travailleurs français ont non seulement produit les cinq milliards payés à M. Bismarck ; mais ils continuent à servir les intérêts de l'indemnité de guerre aux Ollivier, aux Girardin, aux Bazaine et autres porteurs de titres de rente qui ont amené la guerre et la déroute. Cependant il leur reste une fiche de consolation : ces milliards n'occasionneront pas de guerre de recouvrement.
13. Sous l'Ancien Régime, les lois de l'Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Église pour mieux les soumettre au joug du travail.
La haine contre les jours fériés n'apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps, entre les XVe et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape ; il refusa parce que «l'une des hérésies qui courent le jourd'hui, est touchant les fêtes» (lettre du cardinal d'Ossat). Mais, en 1666, Péréfixe, archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne, accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire ; il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.
La réforme religieuse et la libre pensée philosophique n'étaient que des prétextes qui permirent à la bourgeoisie jésuite et rapace d'escamoter les jours de fête du populaire.
14. Ces fêtes pantagruéliques duraient des semaines. Don Rodrigo de Lara gagne sa fiancée en expulsant les Maures de Calatrava la vieille, et le Romancero narre que :
Las bodas fueron en Burgos,
Las tornabodas en Salas:
En bodas y tornabodas
Pasaron siete semanas
Tantas vienen de las gentes,
Que no caben por las plazas...
(Les noces furent à Burgos, les retours de noces à Salas : en noces et retours de noces, sept semaines passèrent ; tant de gens accourent que les places ne peuvent les contenir. . . )
Les hommes de ces noces de sept semaines étaient les héroïques soldats des guerres de l'indépendance.
15. Karl Marx, Le Capital, livre premier, ch. XV, § 6.
16. «La proportion suivant laquelle la population d'un pays est employée comme domestique au service des classes aisées, indique son progrès en richesse nationale et en civilisation.» (R. M. Martin Ireland before and after the Union, 1818.) Gambetta, qui niait la question sociale, depuis qu'il n'était plus l'avocat nécessiteux du Café Procope, voulait sans doute parler de cette classe domestique sans cesse grandissante quand il réclamait l'avènement des nouvelles couches sociales.
17. Deux exemples : le gouvernement anglais, pour complaire aux pays indiens qui, malgré les famines périodiques désolant le pays, s'entêtent à cultiver le pavot au lieu du riz ou du blé, a dû entreprendre des guerres sanglantes, afin d'imposer au gouvernement chinois la libre introduction de l'opium indien. Les sauvages de la Polynésie, malgré la mortalité qui en fut la conséquence, durent se vêtir et se saouler à l'anglaise, pour consommer les produits des distilleries de l'Écosse et des ateliers de tissage de Manchester.
18. Paul Leroy-Beaulieu, La Question ouvrière au XIVe siècle, 1872.
19. Voici, d'après le célèbre statisticien R. Giffen, du Bureau de statistique de Londres, la progression croissante de la richesse nationale de l'Angleterre et de l'Irlande : en 1814, elle était de 55 milliards de francs ; en 1865, elle était de 162,5 milliards de francs, en 1875, elle était de 212,5 milliards de francs.
20. Louis Reybaud, Le Coton, son régime, ses problèmes, 1863.
21. «Ils simulent des Curius et vivent comme aux Bacchanales» (Juvénal).
22. Pantagruel, livre II, chap. LXXIV.
23. Hérodote, t. II, trad. Larcher, 1876.
24. Biot, De l'abolition de l'esclavage ancien en Occident, 1840.
25. Tite-Live, livre premier.
26. Platon, République, livre V.
27. Cicéron, Des devoirs, I, tit. II, chap. XLII.
28. Platon, République, V, et les Lois, III ; Aristote, Politique, II et VII ; Xénophon, Économique, IV et VI ; Plutarque, Vie de Lycurgue.
Paul LAFARGUE
La journée légale de travail réduite à huit heures
26 février, 5 mars et 12 mars 1882.
I Le premier congrès de l'Internationale, le Congrès de Genève de 1866, déclara que "la condition première, sans laquelle toute tentative d'amélioration et d'émancipation échouerait, est la limite légale de la journée de travail. Cette limitation s'impose afin de restaurer la santé et l'énergie physique des ouvriers, et de leur assurer la possibilité d'un développement intellectuel, des relations sociales et une action politique. Le Congrès propose que la journée légale de travail soit limitée à huit heures. Cette limite est demandée par les ouvriers des Etats-Unis, et le vote du Congrès l'inscrira sur le programme des classes ouvrières des deux mondes." Le Congrès régional de Paris et le Congrès national du Havre, fidèles à la tradition de l'Internationale, ont inscrit à la tête de la partie économique de notre programme minimum : -- "Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes."
L'intervention de l'Etat pour régler la journée de travail est, pour les économistes libertaires, le renversement de tout ordre social. Léon Faucher, un des grands prêtres de l'Eglise économique, écrivait : "Les gouvernements, inspirés par une fausse philanthropie, ont cru pouvoir se poser en régulateurs du travail. Ils ont commencé par limiter celui des enfants... Le gouvernement français, abîmé dans les ténèbres de 1848, a étendu cette limitation aux hommes faits." L. Faucher fait allusion à la loi de 1848 limitant la journée de travail à douze heures. L'Empire et la troisième République bourgeoise, sa digne remplaçante, se sont étudiés à ne pas l'appliquer.
D'un autre côté, les possibilistes, trouvant la réduction de la journée de travail à huit heures une demande exagérée, de nature à offusquer les patrons électeurs, se sont empressés, avec la complicité du Conseil dit national, d'émasculer cet article si important du programme minimum. A Montmartre, ils demandaient simplement la fixation légale de la journée de travail et supprimaient la limite de huit heures (1).
Nous nous proposons de défendre la réduction légale de la journée de travail à huit heures contre les économistes et les possibilistes.
Les considérants de la résolution du Congrès de Genève cités plus haut sont, dans leur brève concision, assez explicites pour l'importance de la limite légale de huit heures ; cependant ils ne répondent pas à une objection souvent répétée : -- Si vous réduisez la journée de travail, disent les bourgeois, vous réduisez forcément les salaires. -- A cette objection plausible en apparence beaucoup d'ouvriers baissent la tête en signe d'acquiescement. — Cependant rien de plus faux. Je vais le prouver.
Il est aujourd'hui admis, même par les économistes, que la loi tendancielle de la bourgeoisie, c'est-à-dire le but vers lequel elle tend, est de limiter le salaire au minimum des moyens d'existence réclamés par les ouvriers pour vivre et se reproduire. Cette loi, formulée au XVIII° siècle par les physiocrates, est d'une amère réalité ; et, hélas ! on n'est pas encore parvenu à déterminer le minimum auquel l'ouvrier peut réduire ses misérables besoins. Les prolétaires industriels, pour diminuer leurs dépenses, ont remplacé la viande qui était la base de l'alimentation ouvrière avant la révolution bourgeoise de 1789 par le pain en France, dans d'autres pays par les pommes de terre, le maïs etc ; ils ont dit adieu au costume pittoresque et de solide qualité des anciens compagnons, et se sont couverts de guenilles ; ils se sont entassés dans des taudis si dégoûtants qu'un fermier n'y aurait pas parqué ses porcs et que la police dut souvent les détruire, car ils deviennent des foyers de peste.
Dans les districts industriels, des ouvriers ont vécu avec 40 et 50 centimes par jour. Le fameux Reveillon, dont les ouvriers du faubourg Saint-Antoine saccagèrent en 1789 la fabrique de papier peint parce qu'il s'était vanté de faire vivre les ouvriers avec 15 sous par jour, payait cependant les garçons de 12 à 15 ans qu'il employait 8 et 15 sous par jour (2): l'argent valait alors trois fois ce qu'il vaut aujourd'hui. Ces chiffres prouvent combien la meule de l'exploitation capitaliste a broyé les besoins des ouvriers depuis le siècle dernier.
Les philanthropes, ces jésuites laïques vantent les bienfaits de l'industrie moderne : "l'atelier mécanique, disent-ils avec attendrissement, a donné du travail à la femme, aux enfants ; tous ont pu concourir à augmenter le bien-être de la famille ouvrière." Le travail de la femme et des enfants n'a concouru qu'à diminuer le salaire des hommes et à engendrer la misère de la famille ouvrière.
Avant le développement de l'industrie mécanique, la femme demeurait avec ses filles auprès du foyer familial, les garçons ne commençaient à travailler qu'à 13 ou 14 ans, quand ils entraient en apprentissage ; le salaire de l'homme devait à lui seul subvenir aux besoins de la famille. Mais dès que, grâce aux machines et à la division du travail, les patrons purent attirer dans l'atelier la femme et les enfants soustraits jusque-là à l'exploitation capitaliste, ils diminuèrent les salaires de l'homme de toute la valeur des salaires que reçoivent la femme et les enfants. Ce fut là un des premiers bienfaits de la philanthropie capitaliste. Non seulement le travail social de la femme et des enfants permit aux patrons de réduire le salaire de l'homme de toute la part qui correspondait à leur entretien, mais il introduisit dans la famille ouvrière une coutume barbare qui n'avait existé dans aucune société précédente : la concurrence entre le père, la mère et les enfants, à qui s'arracherait le pain de la bouche ; la femme et les enfants ont été employés par les patrons pour abaisser à son minimum le salaire des hommes ; parfois même les hommes ont été chassés de l'atelier, et pour vivre ont dû se reposer sur le salaire de la femme et des enfants. Voilà un des couronnements de la belle philanthropie capitaliste.
Mais la machine aux mains des capitalistes a déversé d'autres bienfaits sur la classe ouvrière. Guesde avait raison quand il disait, quoi qu'en ait écrit le docteur doctissime, que partout où la machine apparaît, elle fait loi. Elle vide les campagnes et centralise la population ouvrière autour d'elle ; elle fait surgir de terre ces énormes cités industrielles qui ne datent que de ce siècle. La machine doit avoir sous son commandement immédiat un peuple d'esclaves; elle l'absorbe dans l'atelier quand le travail est à haute pression, et le rejette sur le pavé quand le travail se ralentit.
La raréfaction momentanée du travail crée une surabondance momentanée de la population ouvrière, se traduisant par des chômages périodiques. Mais les perfectionnements de la machine réduisent constamment le nombre des ouvriers employés dans l'atelier, les rejettent dans la rue, et créent une surpopulation ouvrière artificielle caractérisée par Engels du nom d'armée de réserve du capital, qui n'est absorbée dans l'atelier que dans des cas extrêmes.
Cette armée de réserve du capital est l'arme terrible du capitaliste pour abaisser les salaires à leur minimum et prolonger la journée de travail à son maximum.
Par conséquent, le grand intérêt de la classe ouvrière, tant que la société capitaliste sera debout, est de réduire autant que possible cette armée de réserve du capital et pour cela il n'y a que deux moyens: l'émigration et la limitation légale de la journée de travail. L'émigration, qui est un moyen si puissant en Angleterre, doit être mise de côté, les Français n'émigrant que forcés. Reste donc la limitation légale.
Alors arrive la bourde économiste : si l'ouvrier travaille moins, il devra être moins payé. Au contraire, moins l'ouvrier travaillera et plus il sera payé. Faut-il un exemple concluant ? Y a-t-il en Europe un ouvrier qui soit mieux payé que l'ouvrier anglais ? -- Pourquoi ? Parce qu'il est l'ouvrier d'Europe qui travaille le moins. La journée légale de travail est de dix heures, en Angleterre ; les Trade's Unions l'ont réduite à 9 heures et à 5 heures le samedi ; donc, l'ouvrier anglais ne travaille que 50 heures par semaine, ou 8 heures 20 par jour. Si demain, en France, l'article de notre programme minimum devenait loi, si la journée était de 8 heures, il faudrait 3 ouvriers pour faire 24 heures de travail, tandis qu'aujourd'hui il ne faut que 2 ouvriers travaillant 12 heures : donc, toute l'armée de réserve du capital serait absorbée dans l'atelier. Les ouvriers qui travaillent, n'ayant pas à craindre la concurrence des ouvriers qui chôment, pourraient non seulement maintenir leurs salaires, mais demander une augmentation.
Mais, disent les patrons, vous ruinerez l'industrie française, si vous diminuez la journée de travail et augmentez les salaires. Dans la prochaine Egalité nous répondrons à cette objection.
La deuxième objection des bourgeois contre la réduction légale de la journée de travail à huit heures est : si vous réduisez le travail à huit heures par jour, et si vous maintenez ou élevez le taux des salaires vous ruinerez l'industrie française. Ainsi que la première objection, -- si on diminue les heures du travail on doit forcément diminuer le salaire, -- cette deuxième objection est considérée irréfutable ; et néanmoins elle est tout aussi fausse que la première. -- Le contraire est le vrai : moins les ouvriers travailleront, plus ils seront payés et plus l'industrie française sera prospère. -- De toutes les lois de l'industrie capitaliste, celle-ci est une des plus faciles à établir.
II
Si, pour porter une industrie nationale à son plus haut point de développement, il ne fallait que de faibles salaires et de fortes journées de travail, l'industrie française devrait être une des premières du monde ; elle ne devrait craindre aucune concurrence ; au lieu de réclamer des tarifs douaniers pour protéger ses produits, elle devrait comme l'industrie anglaise demander le libre échange. L'industrie française est maintenue dans son état d'infériorité, parce que l'ouvrier français travaille trop et à trop bon marché, parce qu'en France il y a des ouvriers qui osent s'honorer de travailler 12 et 16 heures par jour. Un ouvrier tailleur de Londres me disait que les grands tailleurs du West-End préféraient de beaucoup les ouvriers français, parce que, tandis que l'ouvrier anglais ne fait que 3 points, le français en fait 4 dans le même temps.
Par contre, l'Angleterre et les Etats-Unis sont les premiers pays industriels du monde ; parce qu'aux Etats-Unis, sauf dans les moments de crise générale, il y a toujours disette de bras, ce qui maintient les salaires à un taux élevé ; parce qu'en Angleterre, les Trade's Unions et l'action légale ont réduit la journée de travail et élevé les salaires.
Une des grandes lois de la production capitaliste est la production à bon marché. Les machines ne sont pas introduites dans l'industrie moderne, ainsi que le prétendent les jésuites de la philanthropie, pour soulager le lourd labeur de l'homme, mais pour produire vite, beaucoup et à bon marché et pour réduire le prix de la main-d'œuvre. Mais si la main-d'œuvre est si abondante et à un prix si bas que le capitaliste peut, en la surmenant de travail, produire à aussi bon compte qu'avec des machines, il n'hésite jamais ; car les machines exigent une avance de capital, elles s'usent et se démodent ; tandis que le capitaliste ne débourse pas un sou pour se procurer cent ou deux cents ouvriers, il n'a qu'à ouvrir les portes de ses ateliers ; et s'il les tue de travail quel mal cela fait-il à sa poche ? La poche est l'endroit où le capitaliste met tout son cœur et toute son intelligence. Les capitalistes français se sont trouvés dans cette situation ; la main-d'œuvre en France était si abondante et à si vil prix, qu'il leur était plus profitable de la surmener de travail que d'introduire des machines pour le remplacer. Ce fait est constaté par des écrivains bourgeois.
M. Dollfus, le fameux patriote alsacien, que personne n'accusera d'utopisme puisqu'il a amassé des millions en infligeant des travaux de galériens à ses chers compatriotes de l'Alsace, remarquait que les métiers renvideurs qui permettent à 3 ouvriers d'en remplacer 7 ou 8, étaient employés dans toutes les filatures des districts cotonniers de l'Angleterre dès 1834, tandis qu'en France, c'est à peine si en 1853 on commençait à les introduire. Il ajoutait : "la main-d'œuvre étant à meilleur marché en France qu'en Angleterre, nous n'avons pas les mêmes avantages que les Anglais à employer les nouveaux métiers." -- Pour la même raison, la peigneuse mécanique, bien qu'inventée en France par Heilman en 1848 "était d'un usage courant dans le Yorkshire et le Lancashire, tandis qu'on n'en était qu'aux essais en Alsace en 1853 (3)."
Pour donner une preuve de la philanthropie capitaliste, nous rappellerons que le peignage à la main était une des opérations les plus pénibles et les plus malsaines de la filature. Afin d'illustrer son affirmation, Dollfus donnait le tableau suivant :
SALAIRES COMPARATIFS A MANCHESTER ET A MULHOUSE
Manchester | Mulhouse | |
Manoeuvre | 32 fr. | 12fr. |
Fileur à bras | 92 | 42 |
Soigneur d'étirage de carderie | 20,5 | 12 |
L'ouvrier de Manchester travaillait cinquante-cinq heures par semaine et celui de Mulhouse quatre-vingt-quatre heures (4).
Dans son étude sur le Système prohibitif en France (5), Michel Chevalier raconte qu'un industriel des Vosges, de ce pays qui a donné au monde ces deux plus grands types du républicanisme bourgeois, Ferry et Grévy, -- si bien faits pour s'entendre, -- vint à Mulhouse acheter des métiers à tisser. En fouillant dans les greniers des ateliers de Dollfus, il découvrit de vieux métiers relégués là depuis 1810 ; on avait oublié de les brûler. Il en demanda le prix ; on les lui vendait comme du vieux bois. La joie du Vosgien était à son comble. Dollfus lui fit remarquer que ces métiers étaient démodés et qu'il serait plus économique d'en acheter d'un modèle plus récent. -- "Ne vous occupez pas de mes profits. Je gagnerai de l'argent avec ces vieux métiers ; j'en gagnerai d'autant plus que vous me les aurez vendus comme vieux bois et vieux fer." -- L'Harpagon-Grévy des Vosges calculait qu'il compenserait les imperfections de l'outillage qu'il achetait à vil prix par les journées de travail qu'il achèterait dans les Vosges à un prix plus vil encore. En effet, si le faible salaire des ouvriers de Mulhouse permettait aux industriels alsaciens de ne pas mettre leur outillage au niveau des derniers progrès de la mécanique, le salaire des Vosges, plus faible encore, permettait aux Grévy et aux Ferry du pays de se servir d'instruments démodés et jetés au rebut à Mulhouse. Car, dit Reybaud, "des calculs très exacts montrent que les salaires français dans la Normandie et la Flandre sont de 12 et 15 %, dans l'Alsace de 20 %, dans les Vosges de 30 % au-dessous des salaires anglais... C'est, en général, sur les conditions de la main-d'œuvre que se règle la révolution dans les méthodes du travail. Tant que la main-d'œuvre fournit ses services à bas prix, on la prodigue ; on cherche à l'épargner, quand ses services deviennent plus coûteux."
De l'aveu même des industriels et des économistes bourgeois pour développer l'outillage industriel, pour accroître les forces mécaniques de la production industrielle, il faut relever la valeur de la main-d'œuvre, il faut porter les salaires à leur maximum.
Mais une autre preuve à l'appui de notre thèse, bien plus convaincante encore, nous est fournie par le développement merveilleux de la mécanique agricole dans les Etats-Unis d'Amérique. Dans l'espace de quelques années, toute la mécanique agricole y a été révolutionnée ; des instruments, bien qu'inventés en Ecosse, ce berceau de l'agriculture scientifique moderne, tels que la moissonneuse, qui n'avaient pu trouver qu'une application restreinte en Europe, sont utilisés sur toutes les fermes américaines ; un nombre considérable d'instruments presque inconnus à l'Europe (charrues doubles armées de disques tranchants, bêches rotatives, charrues à drains, semoirs et sarcleuses à cheval, etc., etc.) se trouvent même sur les plus petites fermes. -- Ce qui a forcé les Américains à imprimer ce développement gigantesque à la mécanique agricole, c'est que, pour cultiver les immenses plaines de l'Ouest, les bras manquaient et étaient hors de prix ; et puis l'ouvrier américain refuse de travailler comme un bœuf ou comme un paysan européen.
Ainsi donc, pour développer l'outillage industriel d'un pays, un des moyens les plus efficaces est d'élever la valeur de la main-d'œuvre ; pour augmenter la valeur de la main-d'œuvre, c'est-à-dire pour hausser les salaires, ainsi que nous l'avons démontré dans la dernière Egalité, il faut diminuer l'armée de réserve du capital, il faut raréfier la main-d'œuvre soit par l'émigration dont heureusement ne veulent pas les Français, soit par la réduction légale de la journée de travail à huit heures.
Nous avons jusqu'ici démontré, et nous croyons avec des faits concluants, que la réduction légale de la journée de travail bénéficierait à l'ouvrier et à l'industrie nationale ; ces deux raisons ne seraient pas suffisantes pour la rendre acceptable ; dans la prochaine Egalité, nous démontrerons qu'elle tournerait au bénéfice de la bourgeoisie capitaliste ; et c'est seulement parce quelle serait profitable aux patrons que nous la croyons réalisable dans un milieu capitaliste. Avec la République française, nous croyons que, tant que la société capitaliste ne sera pas brisée par le prolétariat révolutionnaire, "on ne pourra accomplir que les réformes acceptées par les classes riches", c'est-à-dire les réformes qui tourneront à leur avantage.
III Dans les deux précédents numéros de l'Egalité on a démontré les heureux effets qu'aurait la journée de travail de huit heures sur les salaires des ouvriers et le développement de l'industrie nationale. Bien que les bourgeois jurent, par toutes leurs vertus et tous leurs vices, ne vouloir que le bien de leurs ouvriers et la prospérité industrielle de la patrie, ces considérations seraient absolument insuffisantes pour déterminer la classe capitaliste qui détient le pouvoir politique à accorder la journée légale de huit heures. -- Dans toute société capitaliste les individus se considèrent autonomes; ils ne reconnaissent qu'une loi, celle de leur intérêt personnel immédiat ; et, pour satisfaire cet intérêt personnel immédiat, ils sacrifient avec enthousiasme non seulement l'intérêt général, mais encore leur propre intérêt dans l'avenir. -- Les bourgeois industriels, par exemple, sont tellement aveuglés par l'intérêt personnel immédiat que, pour accroître leurs profits de quelques sous, ils infligent à la classe ouvrière des travaux accablants qui l'épuisent et qui menacent de tarir la source même des richesses capitalistes, la force ouvrière.
Lorsque l'industrie mécanique s'introduisit en France et en Angleterre, il y eut une débauche de surtravail. Ce qui ne s'était jamais vu dans aucune société précédente, les enfants de dix, huit, de même six ans, ont été emprisonnés dans l'atelier, et, dans cet enfer, ils ont été condamnés à des travaux longs, douloureux, pendant des journées de quatorze et seize heures : dans les fabriques de France et d'Angleterre, "le fouet était un instrument de production", il servait à réveiller l'attention des malheureux enfants vaincus par le sommeil et la fatigue ; dans certaines fabriques d'Angleterre, on les ragaillardissait en les plongeant dans des baquets d'eau froide. Ainsi se manifestait l'adoucissement des mœurs produit par la charité chrétienne et la philanthropie philosophique.
Pour avoir des esclaves sains et vigoureux, les esclavagistes de l'antique Rome et de la moderne Amérique ne transformaient pas les enfants esclaves en instruments de production; ils les laissaient se développer librement jusqu'à l'âge de quatorze et quinze ans; mais dans la société capitaliste, issue de la Révolution où l'on avait proclamé les fastueux Droits de l'homme, les enfants, soumis à un travail excessif dès l'âge le plus tendre, mourraient par milliers, ou ne parvenaient à l'âge adulte que malingres et incapables d'un travail soutenu et profitable : ils ne donnaient pas aux employeurs tous les profits qu'ils étaient en droit d'espérer. L'exploitation sans pitié et sans intelligence des enfants épuisait la population ouvrière des districts industriels, et menaçait de tarir la source des profits capitalistes.
Les plus intelligents d'entre les industriels conscients des dangers que courait l'exploitation capitaliste, voulurent apporter des palliatifs au mal et des tempéraments à cette exploitation effrénée de l'enfance. Ils se heurtèrent contre l'égoïsme bestial des patrons, qui, ne voyant que le profit immédiat, sacrifiaient d'un cœur léger l'avenir de l'exploitation patronale et, comme Néron, déclaraient: "Après nous la fin du monde." Les industriels de Mulhouse, cela doit être dit à leur honneur, et c'est là le seul honneur qu'ils méritent, ont été les exploiteurs les plus intelligents de France. Ils firent de louables efforts pour obtenir une réduction volontaire du travail des enfants dans les manufactures de l'Alsace ; mais il leur fut impossible de faire comprendre à leurs confrères leurs propres intérêts. Pour obtenir la réduction du travail des enfants, il fallut recourir à l'action légale.
De tous les domestiques littéraires que classe régnante ait jamais entretenus, les économistes ont été sans contredit les plus serviles, ceux qui ont su le plus habilement falsifier les faits pour les mettre d'accord avec les intérêts et les préjugés de la classe qui les soudoyait : si aujourd'hui
on trouve des économistes foulant aux pieds les dogmes de l'Eglise économique, et demandant l'intervention de l'Etat pour réglementer le travail dans les fabriques, cela prouve que l'industrie mécanique est arrivée à une période de développement où il est de l'intérêt même des bourgeois industriels de limiter la journée de travail, bien que cette limitation légale aille à l'encontre de l'égoïsme stupide de l'immense majorité patronale.
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En 1844, lorsqu'on discutait dans le Parlement anglais la loi limitant le travail dans les fabriques à dix heures par jour, lord Ashley disait : "Le système mécanique a, sans aucun doute, accompli une œuvre qui demanderait les tendons et les muscles de plusieurs millions d'hommes, mais il a aussi prodigieusement augmenté le travail de ceux qui sont soumis à son terrible mouvement. -- Le travail qui consiste à suivre une paire de mules aller et retour pendant douze heures, pour filer des filés numéro 40, exigeait en 1815 un parcours de 12 kilomètres 872 mètres ; en 1832, la distance à parcourir était de 32 kilomètres 180 mètres... En estimant les fatigues d'une journée de travail, il faut encore prendre en considération la nécessité de retourner quatre ou cinq mille fois le corps dans une direction opposée, aussi bien que les efforts continuels d'inclinaison et d'érection." Voilà comment la machine a soulagé le lourd labeur de l'ouvrier. -- Les mules que l'ouvrier doit suivre, avancent et reculent alternativement. Le rattacheur doit saisir le moment où le chariot est proche du porte-système pour rattacher les filés cassés, ou casser les filés mal venus. Les calculs cités par lord Ashley avaient été établis par un mathématicien qu'il avait envoyé à Manchester dans ce but. -- C'était pour diminuer ce travail surhumain dans une atmosphère surchauffée et empestée, que l'on demandait la limitation de la journée de travail à dix heures.
Réduire la journée de travail à dix heures, c'était vouloir la ruine de l'industrie, déclaraient en chœur les industriels anglais. Devançant le sénateur républicain M. Claude, ils proclamaient comme une vérité irréfutable que "du nombre des heures de travail dépendait la quantité des produits".
Cette assertion fut réfutée par les faits. M. Gardner fit travailler dans ses deux grandes fabriques de Preston, à partir du 20 avril 1844, onze heures au lieu de douze par jour. L'expérience d'un an environ démontra que la même quantité de produits était obtenue aux mêmes frais et qu'en onze heures les ouvriers qui travaillaient aux pièces ne gagnaient pas un salaire moindre qu'auparavant en douze heures. Si en onze heures il fut produit autant qu'auparavant en douze, cela était dû exclusivement à l'activité plus soutenue et plus uniforme des ouvriers. L'élément moral joua un grand rôle dans ces expériences. "Nous travaillons avec plus d'entrain, dirent les ouvriers à l'inspecteur des fabriques, nous avons devant nous la perspective de partir de meilleure heure et une joyeuse ardeur au travail anime la fabrique depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux, de sorte que nous pouvons nous aider considérablement les uns les autres." Tandis que les ouvriers gagnaient une heure de liberté sans pour cela voir leur salaire diminuer, le capitaliste obtenait la même masse de produits et une économie d'une heure sur sa consommation de gaz et de charbon. Des expériences semblables furent faites avec le même succès dans la fabrique de MM. Herrock et Jackson (6).
En France des expériences pareilles ont été faites. Lors de l'enquête sur l'enseignement professionnel, un des grands industriels de l'Alsace, M.Bourcart, déclara que "la journée de douze heures était excessive et devrait être ramenée à onze". "Il serait utile, disait-il, que l'on réduisit les heures de travail et surtout que l'on ne travaillât pas le samedi après midi. Je puis conseiller l'adoption de cette mesure quoiqu'elle paraisse onéreuse à première vue : nous l'avons expérimentée dans nos établissements industriels où, depuis quatre ans, les ouvriers ne travaillent plus toute l'après-midi du samedi et nous nous en trouvons bien. Nos ouvriers gagnent aujourd'hui autant qu'il y a quatre ans, et la production moyenne des établissements loin d'avoir diminué, a au contraire augmenté (7)."
Dans son livre sur les Machines, F. Passy cite l'opinion caractéristique d'un grand industriel de Gand, M. Ottevaere : "Mes machines, quoiqu'à peu près les mêmes que celles des filatures anglaises, ne produisent pas ce qu'elles devraient produire et ce que produisent ces mêmes machines en Angleterre, quoique les filateurs y travaillent deux heures de moins par jour. Cette différence, je l'attribue à la longueur de la journée de travail... Nous travaillons deux grandes heures de trop... Si l'on ne travaillait que onze heures, nous aurions la même production et produirions, par conséquent, plus économiquement... D'un côté, on produirait dans toute la perfection possible et économiquement, et, de l'autre, on aurait des ouvriers plus intelligents et moins épuisés."
Ainsi donc, le travail de l'homme devient plus intense à mesure que la machine perfectionne ses mouvements ; l'accroissement de rapidité des mouvements de la machine, en tendant à leur extrême limite les ressorts de la machine humaine, empêche l'ouvrier de surveiller efficacement longtemps le travail de la machine de fer, qui alors ne donne pas tout son travail utile. -- Donc, le développement de la machine impose la diminution du travail de l'ouvrier, dans l'intérêt des patrons eux-mêmes.
On peut même dire que la loi de dix heures a été en Angleterre plus profitable aux patrons qu'aux ouvriers anglais. Pour ne citer qu'une branche de l'industrie, on constate que le nombre de fabriques anglaises de coton, qui ne s'était accru que de 22 % de 1838 à 1860, s'est au contraire accru de 86 % de 1850 à 1856. La loi de 1847, qui limitait le travail des fabriques à dix heures, a donc eu une heureuse influence sur la prospérité industrielle et l'enrichissement des patrons de l'Angleterre.
Il n'en a as été ainsi pour les ouvriers. Le travail dans les fabriques s'est encore intensifié. "Les broches des métiers continus faisaient 500 révolutions, celles des mules 1000 de plus par minute en 1862 qu'en 1839." Le 27 avril 1803, M. Ferraud, dans la Chambre des communes, disait : "Tandis qu'autrefois une seule personne avec deux aides faisait marcher deux métiers, elle en fait marcher trois sans aucun aide, et il n'est pas rare qu'une seule personne suffise pour quatre. Il résulte des faits qui me sont communiqués que douze heures de travail sont maintenant condensées en moins de dix heures. Il est donc facile de comprendre dans quelle énorme proportion le labeur des ouvriers des fabriques s'est accru depuis les dernières années."
Cette intensification de travail, depuis la loi de dix heures de 1847, exige donc une nouvelle diminution de la journée de travail ; les Trade's Unions ont déjà réduit la journée de travail à neuf heures ; en 1867, à la suite du Congrès de Genève, où il fut décidé que la journée légale de travail devait être de huit heures, les ouvriers du Lancashire commencèrent une agitation pour faire passer dans la loi le vœu du Congrès international.
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Nous avons démontré avec des faits officiellement constatés en Angleterre et en France que la réduction légale de la journée de travail bénéficierait aux ouvriers et à l'industrie nationale et concourrait à l'enrichissement des patrons.
Malgré les avantages qu'elle apporterait aux patrons, les ouvriers ne doivent pas espérer l'obtenir; car le pouvoir politique est entre les mains de la classe la plus égoïste, la plus bornée qui ait jamais gouverné la France. Dans l'histoire de la classe aristocratique on trouve de nombreux exemples de seigneurs affranchissant volontairement leurs serfs et octroyant aux villes des chartes de franchises ; voici près de cent ans que la bourgeoisie a renversé l'aristocratie, et c'est à peine si l'on peut citer les noms de dix industriels qui aient diminué volontairement le travail de leurs ouvriers. Au Sénat, de grands industriels, tels que MM. Feray, Claude, viennent de faire rejeter à la grande joie de la France patronale une loi limitant à onze heures le travail des femmes et des enfants, parce que, disent-ils, "du nombre des heures de travail dépendait la quantité de produits."
Si en Angleterre la loi de 1847, réduisant le travail dans les fabriques à dix heures, a été votée, l'honneur en revient à l'aristocratie foncière, qui, par haine des industriels, des Cobden et des Bright, de l'Anticorn league, mit toute son influence parlementaire au service de la classe ouvrière. Mais en France la classe ouvrière ne peut et ne doit compter que sur elle seule. Ce n'est que lorsque le parti ouvrier, puissamment organisé et rejetant toutes les chinoiseries intransigeantes sur le Sénat, la présidence, etc., créera une vaste agitation ouvrière dans toute la France, que les parlements bourgeois feront quelques concessions à la classe ouvrière.
Notes (1) Cette émasculation des possibilistes fait comprendre le sens de la résolution qu'ils ont fait prendre au Congrès de Reims, où ils dominaient : "Considérant que le programme minimum ne répond qu'imparfaitement aux différentes aspirations des travailleurs ; qu'il a éloigné du Parti ouvrier et du candidat ouvrier plus de travailleurs qu'il n'en a rallié, etc." La limite légale de 8 heures était pour les possibilistes un de ces articles qui avaient éloigné du candidat ouvrier plus de travailleurs qu'il n'en avait rallié. Si l'Egalité n'avait pas élevé la voix, la manipulation de Montmartre aurait passé sous silence et aurait servi de précédent et d'excuse à Montpellier ou ailleurs aux candidats qui briguent l'appui de l'alliance et des radicaux. Maintenant que nous avons dénoncé la manœuvre possibiliste, nous allons voir s'ils oseront répéter leur émasculation. Je crois que, sans nous vanter, nous pouvons dire que nous avons déjà mis le programme au-dessus de toute manipulation candidatière ; c'est là pour nous l'important : les injures, les calomnies, les expulsions des possibilistes nous sont légères ; au contraire elles nous amusent, elles témoignent de leur colère et de leur piteuse déconfiture. (Note de P. Lafargue)
(2) Exposé justificatif par le sieur Reveillon, etc., 1789. (Note de P. Lafargue)
(3) Louis Reybaud, Etude sur le régime des manufactures de coton. (Note de P. Lafargue)
(4) Jean Dollfus, Plus de prohibitions sur les filés de coton, 1853. Dans ce travail, intéressant par les faits et chiffres qu'il contient, Dollfus ne songe nullement aux ouvriers, mais à son intérêt personnel immédiat. Il était libre-échangiste, et pour une excellente raison ; bien que filateur, ses ateliers de tissage avaient besoin de certains filés alors prohibés. Quand on scrute les mobiles des actions bourgeoises, on trouve au-dessous de la couche épaisse de l'humanitarisme, patriotisme, libertairisme, etc., dont les bourgeois l'enveloppent, le tout-puissant intérêt personnel, le seul moteur auquel ils obéissent, même lorsqu'ils font de la science prétendue impartiale. La critique de Dollfus, bien que dirigée par ce mobile personnel, n'en est pas moins concluante. Voici un autre passage qui va à l'appui de la thèse que je soutiens, bien que Dollfus n'y envisage la question qu'au point de vue libre-échangiste : "L'absence de concurrence étrangère, en permettant à un chef d'établissement de continuer à faire des bénéfices avec de vieilles machines… bien qu'il sache parfaitement que la dépense d'un outillage serait récupérée en peu d'années, contribue à maintenir l'industrie dans l'ancienne ornière. Le fait se produit dans des établissements qui ont de grands capitaux à leur disposition." Dans mon article, le lecteur verra que l'avilissement de la main-d'œuvre française a eu pour le progrès de l'industrie française le même effet que l'absence de concurrence étrangère dont Dollfus se plaint. (Note de P. Lafargue)
(5) Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1856. (Note de P. Lafargue)
(6) Rapport des inspecteurs des fabriques, 1845. ? Les faits cités plus haut sont extraits du Capital de Marx (pp. 177-181) auquel nous renvoyons le lecteur pour de plus amples détails sur l'intensification du travail. (Note de P. Lafargue)
(7) Cité par Paul Leroy-Beaulieu dans le Travail des femmes au XIX° siècle, 1873. Dans cet ouvrage, cet économiste dit : "Le perfectionnement continu des machines n'appelle-t-il pas impérieusement une diminution de la journée de travail ? Toutes les améliorations dans le tissage ont pour effet de donner une vitesse plus grande : le métier qui autrefois ne battait que 120 à la minute est arrivé à 180, 200 et 240. Est-il possible qu'une jeune fille surveille pendant douze heures une marche aussi précipitée ?" (Note de P. Lafargue)
Déclaration du collectif 53
Un été 2003
Miguel Benasayag, Mathurin Bolze, Sylvie Blum, Carmen Castillo, Mary Chebbah, Jean-Baptiste Eyraud, Valérie Lang, Maguy Marin, Stanislas Nordey, Julie Paratian, François Tanguy, François Verret
L’été 2003 restera longtemps dans la mémoire collective. Notre société se comporte comme s’il y avait «des humains en trop», des surnuméraires. Nous sommes à notre manière de ceux-là. Nous, les surnuméraires de l’art et de la culture, nous nous adressons aux autres surnuméraires, ceux qui le sont déjà ou ceux en voie de le devenir. Chez les surnuméraires, nous sommes parmi les plus «inutiles» de tous. Parce que nous ne servons à personne, sinon à tout le monde, nous vous parlons. Nous sommes peut-être votre miroir. Parmi nous, bien sûr, il y a des différences. Nous sommes nombreux. Certains plus protégés que d'autres. Il y a des contradictions, des désaccords. On voudrait nous opposer, peut-être même nous opposer à vous, les autres surnuméraires.
On nous parle de rationalité, d’économie, de crise, mais à la fin de tous ces discours, on se trouve toujours avec la même conclusion: il y a des humains en trop. Alors, on licencie, on expulse, on surveille, on emprisonne, on crée la méfiance. L’autre, le «pas moi», l’autre, n’est plus ni parfum, ni musique, il est devenu le bruit et l’odeur. C’est la guerre des pauvres entre eux, et la solidarité est criminalisée.
Tout ça au nom de la rationalité, mais de quelle rationalité ? Les villes que la rationalité comptable a construites, sont propres, fonctionnelles, sauf que personne ne veut y habiter, car la vie n'y est plus. On doit se contenter de survivre, et encore, sans faire de bruit, sans déranger, et sous haute surveillance. Chaque plan quinquennal soviétique était irréprochable, sauf qu'il avait comme conséquence la mort de millions de paysans. La vie dans les plans est parfaite, à ceci près qu’elle y disparaît. Aujourd’hui, il n’y a plus de «soviétiques», c’est au nom du réalisme, de la loi du marché, que l’on marche au pas, et s’il n’y a plus de commissaires politiques, c’est parce que chacun de nous l’est devenu un peu. Notre système a réussi à implanter un mirador dans chaque tête. Les lois de l’économie, nos nouveaux dieux, exigent le sacrifice des inutiles, le salut exclusif pour ce qui est utile, mais utile pour qui ? Ce qui est utile pour la rationalité économique, ne coïncide pas toujours avec la vie. Voyez cet homme, contaminé par la logique utilitariste, qui voulait éduquer un âne à vivre sans manger. Il lui donnait à manger un jour sur deux, puis un jour sur trois et ainsi de suite. Pas de chance, quand celui-ci eut vraiment appris à vivre sans manger, il est mort. Ou encore, ces nourrissons bien alimentés et bien propres, mais privés de l’attention et de la tendresse des infirmières, qui mourraient quand même. On ne comprenait pas. Ils avaient, certes, ce qui d’un point de vue simpliste est considéré comme utile, ce qui satisfait les besoins primaires, mais juste assez pour survivre, pas assez pour vivre. De la même façon, plan après plan, la vie disparaît à la plus grande surprise de ceux qui veulent simplement, disent-ils, nous épargner «l’inutile», simplement dégraisser la machine. Car c’est quand le pouvoir commence à dicter ce qui «est utile» et ce qui est «inutile», que la vie même est
en danger. Nous sommes montrés du doigt accusateur par les maîtres «vous n’êtes pas utiles, pas assez rentables, il faut rationaliser tout ça» et ils cherchent la complicité des autres secteurs de la société.
«Regardez, regardez … ils veulent faire du théâtre, de la danse, des films, de la musique … alors que c’est la crise, vous êtes bien d’accord avec nous, c’est un scandale !» Mais hier, ils disaient...«Regardez, regardez, ils sont vieux, et ils vivent «trop» longtemps, vous n’allez quand même pas payer pour eux !» Sans oublier, quand ils disent, «Regardez, regardez
Ils ne sont pas de chez nous
Ils n’ont pas de maison
Ils ne produisent pas de bénéfices
Ils sont handicapés, ils nous coûtent très cher
Ils sont en taule, et ils veulent des droits
Ils veulent une école qui ne soit pas soumise aux entreprises
Ils... ils... ils...»
Et à chaque fois, le conditionnement avance en créant des désaccords entre les victimes, des complicités avec les maîtres. Ils vous disent encore : «Mais, vous qui n’est pas comme eux, vous êtes Français…vous avez un travail…vous êtes blanc…vous êtes jeune….vous êtes...». Et l’autre n’est plus seulement le bruit et l’odeur, mais «l’insécurité». Celui qui peut vous piquer votre boulot, votre maison, votre mobylette... votre rien. Rationaliser veut dire gommer les différences, supprimer les diversités peu «rentables». La dérive économique projette par exemple d’éliminer la biodiversité: un monde bien rangé, bien discipliné, n’aurait pas besoin de tant d’espèces. Mais qui peut vraiment savoir ce qu’impliquera la disparition d’ici 50 ans de la moitié des espèces vivantes ? Personne. Ces espèces n’existent pas dans des mondes clos, dans des mondes étanches, et leur disparition ne manquerait donc pas de nous emporter en bonne partie. Le monde réel, n’en déplaise aux économistes, est très «mélangé», il relève d’une constellation indissociable, ou au moins non amputable en toute impunité pour ceux qui restent. La biodiversité, c’est aussi les métèques, les sans papiers, virés, eux aussi. Mais s’ils nous laissent«entre nous», si nous les laissons partir... nous perdons à jamais une partie de nous-mêmes. A chaque fois, que l’(ir)rationnel «économique» élimine un secteur de la société, ceux qui restent, ne restent jamais«entiers», le problème de l’exclusion est, avant et surtout, qu’elle rend malade de mort la société qui exclut. En fait de «rationalité» économique, il s’agit en effet d’une véritable irrationalité fondée sur une croyance aveugle en la toute puissance de la logique utilitariste. Mais rien n’est maîtrisé. Ses résultats sont hasardeux, voire désastreux pour la vie. Rationaliser veut dire... faire table rase des problèmes. Seul petit inconvénient, les «problèmes» pour notre société, ce sont les corps, les humains.
Dégraisser, délocaliser, programmer … difficile d’être plus raisonnable, plus rationnel, ils veulent juste «enlever l’inutile»...
Mais l’inutile des marchands est le fondement de la vie pour nous. Et si l’on continue à enlever l’inutile selon la logique néolibérale, la vie même est en danger. La vie est inutile, le sens de la vie est immanent. Nous sommes ceux qui rappellent une chose très simple à la société: nous ne savons pas pourquoi nous nous levons le matin, pourquoi nous aimons, pourquoi … nous vivons. TChong Tse écrivait : «Tout le monde connaît l’utilité de l’utile mais personne ne connaît l’utilité de l’inutile». L’inutile, c’est la vie, c’est l’art, c’est l’amitié, c’est l’amour, c’est ce que nous cherchons au quotidien comme fondement de tout ce qui, de surcroît, est vraiment utile, tout ce qui a vraiment de la valeur. Nous, les surnuméraires de l’art, nous sommes ce rappel quotidien et insupportable pour le pouvoir du «non sens» de la vie, fondateur de tout sens.
Les Indiens disent aux pouvoirs qui les écrasent : «Vous ne pouvez rien nous offrir, car nous sommes déjà morts». Ils entendent par là que pour eux, une survie, où l’on désire ce que le maître peut nous offrir, c’est une mort. Pourtant, comme eux, nous réclamons des droits, comme eux, nous défendons des acquis, car pour eux comme pour nous, droits et acquis ne sont pas des possessions du maître, c’est ce qui nous appartient. Le «nous sommes déjà morts» est paradoxalement un chant à la vie, car il affirme tout simplement «Tu ne m’auras pas comme complice … ce que tu m’offres en échange de ma survie ne mérite pas que je laisse tomber l’autre. Bien sûr, toi, tu crois que je devrais être content et dire merci, parce que n’est pas encore venu le temps que pleuvent les coups sur moi.» Eh bien non. Que personne ne se trompe, il ne s’agit pas aujourd’hui de revendications sectorielles, de querelles de clocher, car ce qui est en jeu, c’est la résistance à un modèle de société, à un modèle de discipline, à un mode d’oppression, à la vie devenue tristesse. La production capitaliste est diffuse et inégale. C’est pour cela que la lutte, la résistance doivent être multiples mais aussi solidaires. Il n’y a pas de libération individuelle ou sectorielle. La liberté ne se conjugue qu’en termes universels, ou, dit autrement: ma liberté ne s’arrête pas là où commence celle de l’autre, mais ma liberté n’existe que sous la condition de la liberté de l’autre. Aujourd'hui nous sommes tous face à un choix de société, non pas à un choix abstrait, lointain, mais à un choix qui implique la façon dont nous allons continuer à vivre très concrètement. Nous ne parlons pas de sociétés idéales, ou de modèles politiques à suivre, mais de formes concrètes de vie, dans le seul monde possible qui est celui- ci. Soit nous désirons à vide et de façon velléitaire un «autre monde», et nous subissons la voie de l'utilitarisme. Soit nous assumons ce monde qui est le nôtre aujourd’hui, ici et maintenant, celui où le corps, des corps commencent à se mettre en mouvement. Autant dire, soit nous nous contentons de la survie disciplinaire, de la tristesse, soit nous résistons et construisons la vie, joyeuse et multiple, donc solidaire.Nous, nous ne voulons pas que la vie ait comme sens unique celui de l’utilitarisme. Celui où tout sert à quelque chose, où il y a toujours un but, une fonction pré-établie. Car dans le «sens unique», il ne reste plus de temps pour réfléchir, pour questionner…nous sombrons alors dans la société de l’urgence, de toutes les urgences. Et, l’urgence est la meilleure façon de discipliner les gens. «Nous sommes d’accord, disent les maîtres, bien sûr, mais plus tard, plus tard»
C’est plus tard pour la vie.
C’est plus tard pour la dignité.
C’est toujours plus tard pour la solidarité.
Pour le moment, c’est l’urgence, et ils adorent ça, nos maîtres, les temps d’urgence, «Branle bas de combat... et je ne veux plus voir qu’une seule tête». Et ces artistes qui questionnent sans cesse le sens de la vie ! Mais quelle drôle d’idée ! On se contenterait bien de les voir faire un peu de cirque pour amuser les gens, et l’économie, bien sûr, dirigerait aussi le cirque et les clowns deviendraient des fous du roi. Les maîtres ne se trompent pas. Notre choix de vie implique un choix de société : celle qui ne veut pas seulement éduquer utile, penser utile, armer les enfants pour l’avenir, gérer efficace, aller vite, produire plus. Une société où la pensée, la poésie, la philosophie, la rêverie ne sont pas considérées comme hors programme. Où la notion de gratuité du temps, de l’échange, sont à nouveau une évidence. Et si nous refusons l’utilitarisme, ce n’est pas parce qu’il représente un modèle de vie qui nous déplaît, mais c’est au nom de la vie elle-même... Cela fait-il de nous des gens ridicules? Oui, mais aux yeux d’un pouvoir qui se cache derrière le «sérieux gestionnaire».
Et ce sérieux-là, justement, nous ne le trouvons pas très sérieux. Attention, ils nous désignent comme des surnuméraires, et pour beaucoup de gens, tomber sous cette désignation-là, revient aujourd’hui, à une condamnation grave : chômage, arrêt de soins, fin de droits, expulsion, isolement, mort. Alors, plutôt que d’essayer de nier, nous disons, oui nous sommes des surnuméraires, mais seulement dans VOTRE modèle de société et même si votre modèle est aujourd’hui dominant, la vie, elle, continue, à travers la création, la solidarité, la pensée, la résistance.
Nous parlons pour les «surnuméraires» qui sont partis cet été. Une société qui est capable de laisser mourir ses «inutiles», ses «vieux», est une société qui n’a plus d’histoire, qui n’a plus de dignité, car les ancêtres ont pour toujours disparu, en laissant la place à cette nouvelle catégorie de l’économie, le troisième âge.A cette société-là, qui cache ses faibles, qui oublie ses vieux, qui expulse les handicapés derrière des murs pour oublier sa fragilité, c’est-à-dire la condition humaine, à cette société-là, nous, qui nous déclarons et nous revendiquons «surnuméraires», nous lui disons que la résistance est devenue la seule forme de vie qui nous semble encore digne d’être vécue. Nous n’avons pas, pour contester, pour résister, à nous déguiser en ministres alternatifs, nous n’avons pas à singer les gestes du pouvoir. Le sérieux ne réside pas dans les formes, mais dans le désir et la construction de la solidarité, ici et maintenant. Nous comprenons en revanche très bien le message des maîtres : «Tente de te sauver seul, prends la place de celui qui vient d’être viré». Pour nous, la seule idée de se «sauver seuls» est l’image de se perdre à jamais. Ceux qui nous comprennent, comme nous, désirent la vie. Ceux qui disent ne pas nous comprendre, en réalité ont déjà choisi leur camp, celui de la survie. Le choix n’est pas entre être fort ou être faible, car la réalité la plus profonde de la vie est que nous sommes une constellation où tout est nécessaire, et c’est cela que nous nommonsfragilité. Nous sommes ceux qui rappellent cette fragilité-là. Nous ne voulons ni plus de force ni nous extraire tous seuls de la faiblesse. Nous déclarons du fond de notre «rien du tout» qu’au delà de la force et de la faiblesse, existe cette fragilité, tout simplement la vie. Nous sommes des surnuméraires entourés d’autres surnuméraires déjà disparus, en danger, ou de futurs surnuméraires, surnuméraires sans passé, sans avenir.
Aujourd’hui, on crie haro sur le désir. On nous dit que nous sommes les fainéants qui veulent une vie dans le désir, l’art, la pensée, pendant que, eux, «sérieusement» veulent et imposent une vie disciplinée par la finance. La seule vie sérieuse serait la vie qui, en tournant le dos au désir, se disciplinerait aux besoins. Besoins, normés, créés, énoncés par le pouvoir économique. Et ils nous invitent à prendre la place de«fonctionnaires de la culture» dans leur société. Nous, nous vous disons, que c’est vrai, nous sommes désirants. Car, tout changement social doit commencer par une exploration et le déploiement de nouvelles et plus puissantes formes de désirer. L’histoire nous l’a appris, ceci n’est pas faisable depuis un pouvoir central. L’art répond à la nécessité naturelle de vivre et de se développer dans la multidimensionalité des situations, c’est pourquoi, aujourd’hui, depuis l’art, on peut résister au formatage unidimensionnel de la vie. L’espace, les espaces de l’art, ont toujours été ces espaces publics, ces véritables laboratoires sociaux, où les gens expérimentent, d’autres dimensions, d’autres «esthétiques de vie». Ce monde unifié, qui est un monde devenu marchandise, s’oppose à la multiplicité, aux infinies dimensions du désir, de l’imagination et de la création. Et il s’oppose fondamentalement à la justice... Résister, c’est créer et développer des contre-pouvoirs et des contre-cultures. La création artistique n’est pas un luxe des hommes, c’est une nécessité vitale dont la grande majorité se trouve pourtant privée. Dans la société de la tristesse, l’art a été séparé de la vie et, même, l’art est de plus en plus séparé de l’art lui-même, possédé, gangrené qu’il est par les valeurs marchandes. Nous, les surnuméraires de l’art, nous luttons donc, pour que la création dépasse la tristesse, c’est-à-dire la séparation, pour que la création puisse se libérer de la logique de l’argent et qu’elle retrouve sa place au cœur de la vie. Les maîtres nous veulent séparés, ils ont besoin de notre tristesse, de notre peur, et ils veulent ainsi garder un art pour les élites, et un «sous-art» pour les autres, encore une séparation que nous refusons.
Peu à peu, nos sociétés de la tristesse et de la discipline ont construit un quotidien dans lequel la seule chose qui importe est le bénéfice, le bénéfice économique. Ainsi, tout travail, toute activité, n’a plus que ce seul objectif: le profit. Produire des marchandises, et le travail réel que cela implique, devient pénible, trop long, pas assez efficace. L’argent de la spéculation «crée» une autre circulation monétaire où l’argent même n’a plus d’existence, argent virtuel, travail virtuel, vie virtuelle. Les corps que, bien entendu, on continue à utiliser pour surproduire, seront dorénavant cachés, délocalisés, sans lieu. A la surproduction de l’irrationnel néolibéral correspond la misère de celui qui la produit. Pour nous, l’objectif du travail, continue naïvement à être la création. Nous sommes en ce sens-là, des «archaïsmes » pour le système. Mais, quand nous parlons des conditions de la création artistique, ils n’entendent que des questions d’argent. Or, leur projet n’est pas de faire des économies ou de corriger des disfonctionnements techniques de statut, mais de discipliner le milieu de l’art. De l’argent pour les productions normalisées, il n’en manque jamais. Nous, nous disons qu’ils s’attaquent au fondement de notre travail : le lien social, qui est la condition sine qua non de la création artistique. Nous parlons ici d’une tendance du pouvoir utilitariste et disciplinaire qui a comme conséquence la dissolution du lien social, la destruction des synapses du corps social qui garantissent que ce qui fait mal à l’autre me fait mal aussi. Ce sont ces liens de solidarité, ces liens sociaux qu’ils attaquent à travers nous.Les conditions d’existence de l’art. Des conditions d’existence tout court Nous soutenons que les conditions d’existence de l’art sont les mêmes que les conditions d’existence de la vie. On ne peut impunément dégraisser, rationaliser, discipliner l’art, sans lui faire perdre sa signification, son devenir, son existence. On ne peut pas dire : les vraiment forts en art s’en sortiront. Outre le malthusianisme grossier de ces propos, ils sont faux. La question de «l’excellence dans l’art», est une question piège. D’abord, le critère d’excellence est précisément ce que les contemporains ne peuvent pas définir. Et puis une fois encore, on ne voudrait garder que les «bons» travailleurs, les «bons» Français, vous voyez bien, ils sont gentils, ils ne veulent virer que l’inutile. Bien sûr... pour sauver l’art... Mais, il existe des conditions quasi biologiques de l’existence de l’art. On ne peut pas détacher une filière d’un corps pour dire : c’est celui-là qui m’intéresse. Car le corps est complexe. Il est impossible de dire à l’avance d’où va sortir l’art, impossible de savoir à l’avance si tel élément du soubassement ne va pas donner quelque chose de fort. L’œuvre d’art émerge d’un certain chaos. Sans moment chaotique, sans soubassement multiple et contradictoire, pas d’émergence… Et le bouillon de culture n’est ni quantifiable, ni qualifiable. Ce qui, du point de vue de la rationalité économique est perte de temps (et le temps c’est de l’argent), n’est ni plus ni moins que l’existence toujours multiple, de contradictions, de dissensions, bref, de ce qui ne peut être mis au pas. Toute mise en forme par voie unique est une mise en norme disciplinaire. L’activité artistique participe à la création de nouveaux possibles, de nouvelles dimensions de la vie. Mais, dans le champ de l’art, se jouent bien entendu, des conflits centraux pour toute société, car c’est dans ces dimensions multiples que de nouvelles formes esthétiques, de nouvelles formes d’être commencent à s’exprimer. Nous constatons qu’il n’y a pas de progrès pour la justice sociale sans développement de cet espace de pensée et de recherche collective qu’est la multitude d’activités artistiques, et vice versa.
Paradoxalement, l’art ne peut s’identifier au spectacle dans une société où les gens regardent passivement le spectacle de leurs vies. L’art, en effet, n’a pas pour vocation d’être un divertissement spectaculaire,car il ne crée pas la séparation de tout un chacun avec sa propre vie. Notre travail n’est pas de divertir pendant que la répression avance. Bien au contraire, l’art est ce qui, à travers la subjectivité, nous permet l’accès au concret, au réel. Dans la vie devenue spectacle, les hommes et les femmes devenus spectateurs de leurs propres vies, s’opposent à l’art, car l’art, la création artistique construisent du concret. Du spectacle non spectaculaire, de la présence, non de la représentation. Dans la société disciplinaire, il n’y a plus de corps, il n’y a que des chiffres, des bonnes ou des mauvaises affaires, la vie devient peu à peu virtuelle. Spectateurs passifs de la vie, nous n’avons que de «lointaines nouvelles» de nous-mêmes, à travers des informations mises en spectacle. Nous désirons avant tout et surtout développer le concret de la vie, contre sa virtualisation marchande. Pour nous, le but n’est pas le profit ; ce que nous produisons, fait partie de nous, ce n’est pas un alibi pour gagner de l’argent. Si le prolétaire est celui qui est séparé du produit qu’il fabrique, du produit réduit à une monnaie d’échange, aujourd’hui quand tout le monde parle (à la légère) de la fin du prolétariat, nous assistons en fait à la prolétarisation, à la précarisation de l’ensemble de la société. Nous, les artistes, nous sommes encore les représentants d’un monde où ce “produit” est un objectif en soi, où la valeur d’usage est au moins aussi importante, sinon plus, que la valeur d’échange. En ce sens, nous formons une des lignes de résistance au néolibéralisme financier. On ne cherche pas à gagner en bourse, on veut que notre travail corresponde à une valeur d’usage. Notre travail n’est pas virtuel. La société est plus virtuelle que nous quand la vie devient un compte en banque. Les pouvoirs économiques veulent gagner du temps, alors, tout moment doit être, un moment productif et productif veut dire visible, donc comptable. Ainsi, ils nous appellent, en tout cas, pour certains d’entre nous, des «intermittents». Mais notre travail n’est pas intermittent. Chez tout artiste, il y a continuité. On est visible par intermittence, mais vivant et productif en permanence. Tout le travail qui n’apparaît pas, les films non faits, les pièces non montées sont essentiels. Nos sociétés sont moribondes du rationalisme panoptique qui ne prend en compte que le visible, sociétés dans lesquelles tu n’es plus payé pour ton travail, mais pour ton temps de travail. Il s’agit de ne pas seulement être «force de travail», mais que le produit continue à être notre objectif, pour éviter la séparation entre nos vies et ce qu’elles construisent.
On entend beaucoup parler d’exclus, or le secret de cette société c’est que personne n’est exclus. L’ascenseur social fonctionne plus que jamais, mais en descendant. On fait croire à des secteurs entiers de la population qu’ils sont exclus pour qu’ils attendent sagement la possibilité d’accéder à des strapontins imaginaires.Nous sommes déjà tous inclus, inclus à des places différentes, certaines confortables, certaines précaires. Il n’y a pas de pays en voie de développement, comme il n’y a pas de minorités en voie d’intégration, tout est à sa place dans cette société -là. Le modèle de société n’est pas extensible, toute attente de «développement», d’intégration est une manière de nous discipliner dans l’attente, et toute attente est... «en attendant Gödot». L’exclusion est la menace permanente dans laquelle nous vivons. Elle est devenue une atmosphère tellement «normale», nous sommes tellement habitués à cette crainte, qu’on oublie que d’autres sociétés ont existé et existent toujours sans logique d’exclusion. D’autres sociétés, c’est-à-dire pas uniquement celles du passé ou de l’ailleurs, mais simplement d’autres formes sociales au sein même de nos sociétés complexes et multiples existent déjà, comme minorités en lutte. Il ne s’agit pas de discourir dans le vide sur le souhait de tout changer, mais d’arrêter d’être velléitaires, arrêter de souhaiter des tables rases, pour nous lancer dans construction du nouveau «ici et maintenant». Rester au niveau du souhait éloigne de la justice. La justice et la solidarité n’existent que dans des actes concrets de justice et de solidarité.
Ce qui est menacé est très clairement ce qui menace le développement de la raison économique, c'est-à-dire le lien social. Le lien social est en effet trop opaque pour les maîtres, le lien social n’est pas assez«économique». Résister c’est très concrètement créer du lien social.
Nous produisons, certes de l’inutile, mais en quoi des millions de voitures, des millions d’objets seraient, eux, plus «utiles» ? Nous savons bien qu’il existe un autre type «d’inutile», mais cette fois c’est de l’inutile dangereux, ce sont tous les produits de la surproduction néolibérale qui ont comme seule raison d’être leur vente ou leur destruction pure et simple. L’inutile que nous créons, construit du lien social. Voilà simplement pourquoi nous sommes gênants. Dans le corps social, les corps ne sont pas tous attaqués de la même manière, ni au même moment, mais de ces différences réelles les maîtres essaient d’user pour nous dominer. Nous vous invitons donc à ne pas céder à ce chant des sirènes qui vous propose de devenir bourreaux en attendant d’être les prochaines victimes.
Mauvaise nouvelle … nous sommes toujours là !Le pouvoir essaie de nous faire croire que l’on ne pourrait plus se permettre le luxe de vivre de vraies vies, que nous devrions nous résigner à la survie disciplinaire. Ce qui nous est présenté comme «sagesse»,est une véritable folie. Nous contestons parce que c’est contestable de vivre une survie. Soyons sérieux, c’est-à-dire arrêtons de nous prendre au sérieux, créons de véritables lignes de résistance, la joie contre leur tristesse, la solidarité contre leur discours sécuritaire, la création contre leur destruction de la vie. Leur faiblesse réside dans le fait que nous ne désirions pas comme eux, que nous ne voulions pas être à leur place. Oui, nous désirons autrement, ou peut-être, nous désirons tout court. Ni leaders, ni partis, ni programmes, ni modèles, une infinité de lignes de résistance, sans commissaires politiques, ni bonne ligne à suivre. Nous ne nous adressons pas aux pouvoirs. Les pouvoirs, s’ils sont démocratiques doivent refléter l’état de la vie réelle de la société. S’ils ne le sont pas, c’est également par le développement des liens à la base qu’ils le deviendront. A nous de faire qu’existent, à la base les conditions du changement, ces liens de solidarité, de liberté et d’amitié qui empêchent réellement que le pouvoir soit réactionnaire. Il n’y a pas de grandes résistances et de petites répressions, il y a des pratiques concrètes et multiples de résistance.
Mais comme notre époque est une époque obscure, époque du triomphe de la tristesse, nous devrons avoir le courage et la patience de développer de multiples expériences, des laboratoires, de toutes tailles de tous types, qui feront peu à peu la preuve, par l’expérience concrète, qu’un autre sens, que d’autres sens que le sens unique et utilitariste sont possibles, ici et maintenant et dans chaque situation. Personne ne doit demander ce qu’il doit faire. Nous devons continuer à échanger ensemble, car ni le but, ni aucune finalité ne préexiste à l’action. C’est pourquoi, notre intention n’est pas de demander au maître de nous épargner, mais d’avancer ensemble avec tous ceux et toutes celles, qui, sans ordre, sans leader, mais avec une multitude de désirs conducteurs se sont déjà mis en route.
A toutes celles et ceux que quelque chose de cette «lettre à la mer», touche dans sa vie, dans son expérience, qu’elle ou qu’il la fasse circuler, par tous les moyens possibles à sa disposition.
Paris, septembre 2003
Pour le Collectif 53
Miguel Benasayag, Mathurin Bolze, Sylvie Blum, Carmen Castillo, Mary Chebbah, Jean-Baptiste Eyraud, Valérie Lang, Maguy Marin, Stanislas Nordey, Julie Paratian, François Tanguy, François Verret
Déclaration du collectif 53
Un été 2003
Miguel Benasayag, Mathurin Bolze, Sylvie Blum, Carmen Castillo, Mary Chebbah, Jean-Baptiste Eyraud, Valérie Lang, Maguy Marin, Stanislas Nordey, Julie Paratian, François Tanguy, François Verret
L’été 2003 restera longtemps dans la mémoire collective. Notre société se comporte comme s’il y avait «des humains en trop», des surnuméraires. Nous sommes à notre manière de ceux-là. Nous, les surnuméraires de l’art et de la culture, nous nous adressons aux autres surnuméraires, ceux qui le sont déjà ou ceux en voie de le devenir. Chez les surnuméraires, nous sommes parmi les plus «inutiles» de tous. Parce que nous ne servons à personne, sinon à tout le monde, nous vous parlons. Nous sommes peut-être votre miroir. Parmi nous, bien sûr, il y a des différences. Nous sommes nombreux. Certains plus protégés que d'autres. Il y a des contradictions, des désaccords. On voudrait nous opposer, peut-être même nous opposer à vous, les autres surnuméraires.
On nous parle de rationalité, d’économie, de crise, mais à la fin de tous ces discours, on se trouve toujours avec la même conclusion: il y a des humains en trop. Alors, on licencie, on expulse, on surveille, on emprisonne, on crée la méfiance. L’autre, le «pas moi», l’autre, n’est plus ni parfum, ni musique, il est devenu le bruit et l’odeur. C’est la guerre des pauvres entre eux, et la solidarité est criminalisée.
Tout ça au nom de la rationalité, mais de quelle rationalité ? Les villes que la rationalité comptable a construites, sont propres, fonctionnelles, sauf que personne ne veut y habiter, car la vie n'y est plus. On doit se contenter de survivre, et encore, sans faire de bruit, sans déranger, et sous haute surveillance. Chaque plan quinquennal soviétique était irréprochable, sauf qu'il avait comme conséquence la mort de millions de paysans. La vie dans les plans est parfaite, à ceci près qu’elle y disparaît. Aujourd’hui, il n’y a plus de «soviétiques», c’est au nom du réalisme, de la loi du marché, que l’on marche au pas, et s’il n’y a plus de commissaires politiques, c’est parce que chacun de nous l’est devenu un peu. Notre système a réussi à implanter un mirador dans chaque tête. Les lois de l’économie, nos nouveaux dieux, exigent le sacrifice des inutiles, le salut exclusif pour ce qui est utile, mais utile pour qui ? Ce qui est utile pour la rationalité économique, ne coïncide pas toujours avec la vie. Voyez cet homme, contaminé par la logique utilitariste, qui voulait éduquer un âne à vivre sans manger. Il lui donnait à manger un jour sur deux, puis un jour sur trois et ainsi de suite. Pas de chance, quand celui-ci eut vraiment appris à vivre sans manger, il est mort. Ou encore, ces nourrissons bien alimentés et bien propres, mais privés de l’attention et de la tendresse des infirmières, qui mourraient quand même. On ne comprenait pas. Ils avaient, certes, ce qui d’un point de vue simpliste est considéré comme utile, ce qui satisfait les besoins primaires, mais juste assez pour survivre, pas assez pour vivre. De la même façon, plan après plan, la vie disparaît à la plus grande surprise de ceux qui veulent simplement, disent-ils, nous épargner «l’inutile», simplement dégraisser la machine. Car c’est quand le pouvoir commence à dicter ce qui «est utile» et ce qui est «inutile», que la vie même est
en danger. Nous sommes montrés du doigt accusateur par les maîtres «vous n’êtes pas utiles, pas assez rentables, il faut rationaliser tout ça» et ils cherchent la complicité des autres secteurs de la société.
«Regardez, regardez … ils veulent faire du théâtre, de la danse, des films, de la musique … alors que c’est la crise, vous êtes bien d’accord avec nous, c’est un scandale !» Mais hier, ils disaient...«Regardez, regardez, ils sont vieux, et ils vivent «trop» longtemps, vous n’allez quand même pas payer pour eux !» Sans oublier, quand ils disent, «Regardez, regardez
Ils ne sont pas de chez nous
Ils n’ont pas de maison
Ils ne produisent pas de bénéfices
Ils sont handicapés, ils nous coûtent très cher
Ils sont en taule, et ils veulent des droits
Ils veulent une école qui ne soit pas soumise aux entreprises
Ils... ils... ils...»
Et à chaque fois, le conditionnement avance en créant des désaccords entre les victimes, des complicités avec les maîtres. Ils vous disent encore : «Mais, vous qui n’est pas comme eux, vous êtes Français…vous avez un travail…vous êtes blanc…vous êtes jeune….vous êtes...». Et l’autre n’est plus seulement le bruit et l’odeur, mais «l’insécurité». Celui qui peut vous piquer votre boulot, votre maison, votre mobylette... votre rien. Rationaliser veut dire gommer les différences, supprimer les diversités peu «rentables». La dérive économique projette par exemple d’éliminer la biodiversité: un monde bien rangé, bien discipliné, n’aurait pas besoin de tant d’espèces. Mais qui peut vraiment savoir ce qu’impliquera la disparition d’ici 50 ans de la moitié des espèces vivantes ? Personne. Ces espèces n’existent pas dans des mondes clos, dans des mondes étanches, et leur disparition ne manquerait donc pas de nous emporter en bonne partie. Le monde réel, n’en déplaise aux économistes, est très «mélangé», il relève d’une constellation indissociable, ou au moins non amputable en toute impunité pour ceux qui restent. La biodiversité, c’est aussi les métèques, les sans papiers, virés, eux aussi. Mais s’ils nous laissent«entre nous», si nous les laissons partir... nous perdons à jamais une partie de nous-mêmes. A chaque fois, que l’(ir)rationnel «économique» élimine un secteur de la société, ceux qui restent, ne restent jamais«entiers», le problème de l’exclusion est, avant et surtout, qu’elle rend malade de mort la société qui exclut. En fait de «rationalité» économique, il s’agit en effet d’une véritable irrationalité fondée sur une croyance aveugle en la toute puissance de la logique utilitariste. Mais rien n’est maîtrisé. Ses résultats sont hasardeux, voire désastreux pour la vie. Rationaliser veut dire... faire table rase des problèmes. Seul petit inconvénient, les «problèmes» pour notre société, ce sont les corps, les humains.
Dégraisser, délocaliser, programmer … difficile d’être plus raisonnable, plus rationnel, ils veulent juste «enlever l’inutile»...
Mais l’inutile des marchands est le fondement de la vie pour nous. Et si l’on continue à enlever l’inutile selon la logique néolibérale, la vie même est en danger. La vie est inutile, le sens de la vie est immanent. Nous sommes ceux qui rappellent une chose très simple à la société: nous ne savons pas pourquoi nous nous levons le matin, pourquoi nous aimons, pourquoi … nous vivons. TChong Tse écrivait : «Tout le monde connaît l’utilité de l’utile mais personne ne connaît l’utilité de l’inutile». L’inutile, c’est la vie, c’est l’art, c’est l’amitié, c’est l’amour, c’est ce que nous cherchons au quotidien comme fondement de tout ce qui, de surcroît, est vraiment utile, tout ce qui a vraiment de la valeur. Nous, les surnuméraires de l’art, nous sommes ce rappel quotidien et insupportable pour le pouvoir du «non sens» de la vie, fondateur de tout sens.
Les Indiens disent aux pouvoirs qui les écrasent : «Vous ne pouvez rien nous offrir, car nous sommes déjà morts». Ils entendent par là que pour eux, une survie, où l’on désire ce que le maître peut nous offrir, c’est une mort. Pourtant, comme eux, nous réclamons des droits, comme eux, nous défendons des acquis, car pour eux comme pour nous, droits et acquis ne sont pas des possessions du maître, c’est ce qui nous appartient. Le «nous sommes déjà morts» est paradoxalement un chant à la vie, car il affirme tout simplement «Tu ne m’auras pas comme complice … ce que tu m’offres en échange de ma survie ne mérite pas que je laisse tomber l’autre. Bien sûr, toi, tu crois que je devrais être content et dire merci, parce que n’est pas encore venu le temps que pleuvent les coups sur moi.» Eh bien non. Que personne ne se trompe, il ne s’agit pas aujourd’hui de revendications sectorielles, de querelles de clocher, car ce qui est en jeu, c’est la résistance à un modèle de société, à un modèle de discipline, à un mode d’oppression, à la vie devenue tristesse. La production capitaliste est diffuse et inégale. C’est pour cela que la lutte, la résistance doivent être multiples mais aussi solidaires. Il n’y a pas de libération individuelle ou sectorielle. La liberté ne se conjugue qu’en termes universels, ou, dit autrement: ma liberté ne s’arrête pas là où commence celle de l’autre, mais ma liberté n’existe que sous la condition de la liberté de l’autre. Aujourd'hui nous sommes tous face à un choix de société, non pas à un choix abstrait, lointain, mais à un choix qui implique la façon dont nous allons continuer à vivre très concrètement. Nous ne parlons pas de sociétés idéales, ou de modèles politiques à suivre, mais de formes concrètes de vie, dans le seul monde possible qui est celui- ci. Soit nous désirons à vide et de façon velléitaire un «autre monde», et nous subissons la voie de l'utilitarisme. Soit nous assumons ce monde qui est le nôtre aujourd’hui, ici et maintenant, celui où le corps, des corps commencent à se mettre en mouvement. Autant dire, soit nous nous contentons de la survie disciplinaire, de la tristesse, soit nous résistons et construisons la vie, joyeuse et multiple, donc solidaire.Nous, nous ne voulons pas que la vie ait comme sens unique celui de l’utilitarisme. Celui où tout sert à quelque chose, où il y a toujours un but, une fonction pré-établie. Car dans le «sens unique», il ne reste plus de temps pour réfléchir, pour questionner…nous sombrons alors dans la société de l’urgence, de toutes les urgences. Et, l’urgence est la meilleure façon de discipliner les gens. «Nous sommes d’accord, disent les maîtres, bien sûr, mais plus tard, plus tard»
C’est plus tard pour la vie.
C’est plus tard pour la dignité.
C’est toujours plus tard pour la solidarité.
Pour le moment, c’est l’urgence, et ils adorent ça, nos maîtres, les temps d’urgence, «Branle bas de combat... et je ne veux plus voir qu’une seule tête». Et ces artistes qui questionnent sans cesse le sens de la vie ! Mais quelle drôle d’idée ! On se contenterait bien de les voir faire un peu de cirque pour amuser les gens, et l’économie, bien sûr, dirigerait aussi le cirque et les clowns deviendraient des fous du roi. Les maîtres ne se trompent pas. Notre choix de vie implique un choix de société : celle qui ne veut pas seulement éduquer utile, penser utile, armer les enfants pour l’avenir, gérer efficace, aller vite, produire plus. Une société où la pensée, la poésie, la philosophie, la rêverie ne sont pas considérées comme hors programme. Où la notion de gratuité du temps, de l’échange, sont à nouveau une évidence. Et si nous refusons l’utilitarisme, ce n’est pas parce qu’il représente un modèle de vie qui nous déplaît, mais c’est au nom de la vie elle-même... Cela fait-il de nous des gens ridicules? Oui, mais aux yeux d’un pouvoir qui se cache derrière le «sérieux gestionnaire».
Et ce sérieux-là, justement, nous ne le trouvons pas très sérieux. Attention, ils nous désignent comme des surnuméraires, et pour beaucoup de gens, tomber sous cette désignation-là, revient aujourd’hui, à une condamnation grave : chômage, arrêt de soins, fin de droits, expulsion, isolement, mort. Alors, plutôt que d’essayer de nier, nous disons, oui nous sommes des surnuméraires, mais seulement dans VOTRE modèle de société et même si votre modèle est aujourd’hui dominant, la vie, elle, continue, à travers la création, la solidarité, la pensée, la résistance.
Nous parlons pour les «surnuméraires» qui sont partis cet été. Une société qui est capable de laisser mourir ses «inutiles», ses «vieux», est une société qui n’a plus d’histoire, qui n’a plus de dignité, car les ancêtres ont pour toujours disparu, en laissant la place à cette nouvelle catégorie de l’économie, le troisième âge.A cette société-là, qui cache ses faibles, qui oublie ses vieux, qui expulse les handicapés derrière des murs pour oublier sa fragilité, c’est-à-dire la condition humaine, à cette société-là, nous, qui nous déclarons et nous revendiquons «surnuméraires», nous lui disons que la résistance est devenue la seule forme de vie qui nous semble encore digne d’être vécue. Nous n’avons pas, pour contester, pour résister, à nous déguiser en ministres alternatifs, nous n’avons pas à singer les gestes du pouvoir. Le sérieux ne réside pas dans les formes, mais dans le désir et la construction de la solidarité, ici et maintenant. Nous comprenons en revanche très bien le message des maîtres : «Tente de te sauver seul, prends la place de celui qui vient d’être viré». Pour nous, la seule idée de se «sauver seuls» est l’image de se perdre à jamais. Ceux qui nous comprennent, comme nous, désirent la vie. Ceux qui disent ne pas nous comprendre, en réalité ont déjà choisi leur camp, celui de la survie. Le choix n’est pas entre être fort ou être faible, car la réalité la plus profonde de la vie est que nous sommes une constellation où tout est nécessaire, et c’est cela que nous nommonsfragilité. Nous sommes ceux qui rappellent cette fragilité-là. Nous ne voulons ni plus de force ni nous extraire tous seuls de la faiblesse. Nous déclarons du fond de notre «rien du tout» qu’au delà de la force et de la faiblesse, existe cette fragilité, tout simplement la vie. Nous sommes des surnuméraires entourés d’autres surnuméraires déjà disparus, en danger, ou de futurs surnuméraires, surnuméraires sans passé, sans avenir.
Aujourd’hui, on crie haro sur le désir. On nous dit que nous sommes les fainéants qui veulent une vie dans le désir, l’art, la pensée, pendant que, eux, «sérieusement» veulent et imposent une vie disciplinée par la finance. La seule vie sérieuse serait la vie qui, en tournant le dos au désir, se disciplinerait aux besoins. Besoins, normés, créés, énoncés par le pouvoir économique. Et ils nous invitent à prendre la place de«fonctionnaires de la culture» dans leur société. Nous, nous vous disons, que c’est vrai, nous sommes désirants. Car, tout changement social doit commencer par une exploration et le déploiement de nouvelles et plus puissantes formes de désirer. L’histoire nous l’a appris, ceci n’est pas faisable depuis un pouvoir central. L’art répond à la nécessité naturelle de vivre et de se développer dans la multidimensionalité des situations, c’est pourquoi, aujourd’hui, depuis l’art, on peut résister au formatage unidimensionnel de la vie. L’espace, les espaces de l’art, ont toujours été ces espaces publics, ces véritables laboratoires sociaux, où les gens expérimentent, d’autres dimensions, d’autres «esthétiques de vie». Ce monde unifié, qui est un monde devenu marchandise, s’oppose à la multiplicité, aux infinies dimensions du désir, de l’imagination et de la création. Et il s’oppose fondamentalement à la justice... Résister, c’est créer et développer des contre-pouvoirs et des contre-cultures. La création artistique n’est pas un luxe des hommes, c’est une nécessité vitale dont la grande majorité se trouve pourtant privée. Dans la société de la tristesse, l’art a été séparé de la vie et, même, l’art est de plus en plus séparé de l’art lui-même, possédé, gangrené qu’il est par les valeurs marchandes. Nous, les surnuméraires de l’art, nous luttons donc, pour que la création dépasse la tristesse, c’est-à-dire la séparation, pour que la création puisse se libérer de la logique de l’argent et qu’elle retrouve sa place au cœur de la vie. Les maîtres nous veulent séparés, ils ont besoin de notre tristesse, de notre peur, et ils veulent ainsi garder un art pour les élites, et un «sous-art» pour les autres, encore une séparation que nous refusons.
Peu à peu, nos sociétés de la tristesse et de la discipline ont construit un quotidien dans lequel la seule chose qui importe est le bénéfice, le bénéfice économique. Ainsi, tout travail, toute activité, n’a plus que ce seul objectif: le profit. Produire des marchandises, et le travail réel que cela implique, devient pénible, trop long, pas assez efficace. L’argent de la spéculation «crée» une autre circulation monétaire où l’argent même n’a plus d’existence, argent virtuel, travail virtuel, vie virtuelle. Les corps que, bien entendu, on continue à utiliser pour surproduire, seront dorénavant cachés, délocalisés, sans lieu. A la surproduction de l’irrationnel néolibéral correspond la misère de celui qui la produit. Pour nous, l’objectif du travail, continue naïvement à être la création. Nous sommes en ce sens-là, des «archaïsmes » pour le système. Mais, quand nous parlons des conditions de la création artistique, ils n’entendent que des questions d’argent. Or, leur projet n’est pas de faire des économies ou de corriger des disfonctionnements techniques de statut, mais de discipliner le milieu de l’art. De l’argent pour les productions normalisées, il n’en manque jamais. Nous, nous disons qu’ils s’attaquent au fondement de notre travail : le lien social, qui est la condition sine qua non de la création artistique. Nous parlons ici d’une tendance du pouvoir utilitariste et disciplinaire qui a comme conséquence la dissolution du lien social, la destruction des synapses du corps social qui garantissent que ce qui fait mal à l’autre me fait mal aussi. Ce sont ces liens de solidarité, ces liens sociaux qu’ils attaquent à travers nous.Les conditions d’existence de l’art. Des conditions d’existence tout court Nous soutenons que les conditions d’existence de l’art sont les mêmes que les conditions d’existence de la vie. On ne peut impunément dégraisser, rationaliser, discipliner l’art, sans lui faire perdre sa signification, son devenir, son existence. On ne peut pas dire : les vraiment forts en art s’en sortiront. Outre le malthusianisme grossier de ces propos, ils sont faux. La question de «l’excellence dans l’art», est une question piège. D’abord, le critère d’excellence est précisément ce que les contemporains ne peuvent pas définir. Et puis une fois encore, on ne voudrait garder que les «bons» travailleurs, les «bons» Français, vous voyez bien, ils sont gentils, ils ne veulent virer que l’inutile. Bien sûr... pour sauver l’art... Mais, il existe des conditions quasi biologiques de l’existence de l’art. On ne peut pas détacher une filière d’un corps pour dire : c’est celui-là qui m’intéresse. Car le corps est complexe. Il est impossible de dire à l’avance d’où va sortir l’art, impossible de savoir à l’avance si tel élément du soubassement ne va pas donner quelque chose de fort. L’œuvre d’art émerge d’un certain chaos. Sans moment chaotique, sans soubassement multiple et contradictoire, pas d’émergence… Et le bouillon de culture n’est ni quantifiable, ni qualifiable. Ce qui, du point de vue de la rationalité économique est perte de temps (et le temps c’est de l’argent), n’est ni plus ni moins que l’existence toujours multiple, de contradictions, de dissensions, bref, de ce qui ne peut être mis au pas. Toute mise en forme par voie unique est une mise en norme disciplinaire. L’activité artistique participe à la création de nouveaux possibles, de nouvelles dimensions de la vie. Mais, dans le champ de l’art, se jouent bien entendu, des conflits centraux pour toute société, car c’est dans ces dimensions multiples que de nouvelles formes esthétiques, de nouvelles formes d’être commencent à s’exprimer. Nous constatons qu’il n’y a pas de progrès pour la justice sociale sans développement de cet espace de pensée et de recherche collective qu’est la multitude d’activités artistiques, et vice versa.
Paradoxalement, l’art ne peut s’identifier au spectacle dans une société où les gens regardent passivement le spectacle de leurs vies. L’art, en effet, n’a pas pour vocation d’être un divertissement spectaculaire,car il ne crée pas la séparation de tout un chacun avec sa propre vie. Notre travail n’est pas de divertir pendant que la répression avance. Bien au contraire, l’art est ce qui, à travers la subjectivité, nous permet l’accès au concret, au réel. Dans la vie devenue spectacle, les hommes et les femmes devenus spectateurs de leurs propres vies, s’opposent à l’art, car l’art, la création artistique construisent du concret. Du spectacle non spectaculaire, de la présence, non de la représentation. Dans la société disciplinaire, il n’y a plus de corps, il n’y a que des chiffres, des bonnes ou des mauvaises affaires, la vie devient peu à peu virtuelle. Spectateurs passifs de la vie, nous n’avons que de «lointaines nouvelles» de nous-mêmes, à travers des informations mises en spectacle. Nous désirons avant tout et surtout développer le concret de la vie, contre sa virtualisation marchande. Pour nous, le but n’est pas le profit ; ce que nous produisons, fait partie de nous, ce n’est pas un alibi pour gagner de l’argent. Si le prolétaire est celui qui est séparé du produit qu’il fabrique, du produit réduit à une monnaie d’échange, aujourd’hui quand tout le monde parle (à la légère) de la fin du prolétariat, nous assistons en fait à la prolétarisation, à la précarisation de l’ensemble de la société. Nous, les artistes, nous sommes encore les représentants d’un monde où ce “produit” est un objectif en soi, où la valeur d’usage est au moins aussi importante, sinon plus, que la valeur d’échange. En ce sens, nous formons une des lignes de résistance au néolibéralisme financier. On ne cherche pas à gagner en bourse, on veut que notre travail corresponde à une valeur d’usage. Notre travail n’est pas virtuel. La société est plus virtuelle que nous quand la vie devient un compte en banque. Les pouvoirs économiques veulent gagner du temps, alors, tout moment doit être, un moment productif et productif veut dire visible, donc comptable. Ainsi, ils nous appellent, en tout cas, pour certains d’entre nous, des «intermittents». Mais notre travail n’est pas intermittent. Chez tout artiste, il y a continuité. On est visible par intermittence, mais vivant et productif en permanence. Tout le travail qui n’apparaît pas, les films non faits, les pièces non montées sont essentiels. Nos sociétés sont moribondes du rationalisme panoptique qui ne prend en compte que le visible, sociétés dans lesquelles tu n’es plus payé pour ton travail, mais pour ton temps de travail. Il s’agit de ne pas seulement être «force de travail», mais que le produit continue à être notre objectif, pour éviter la séparation entre nos vies et ce qu’elles construisent.
On entend beaucoup parler d’exclus, or le secret de cette société c’est que personne n’est exclus. L’ascenseur social fonctionne plus que jamais, mais en descendant. On fait croire à des secteurs entiers de la population qu’ils sont exclus pour qu’ils attendent sagement la possibilité d’accéder à des strapontins imaginaires.Nous sommes déjà tous inclus, inclus à des places différentes, certaines confortables, certaines précaires. Il n’y a pas de pays en voie de développement, comme il n’y a pas de minorités en voie d’intégration, tout est à sa place dans cette société -là. Le modèle de société n’est pas extensible, toute attente de «développement», d’intégration est une manière de nous discipliner dans l’attente, et toute attente est... «en attendant Gödot». L’exclusion est la menace permanente dans laquelle nous vivons. Elle est devenue une atmosphère tellement «normale», nous sommes tellement habitués à cette crainte, qu’on oublie que d’autres sociétés ont existé et existent toujours sans logique d’exclusion. D’autres sociétés, c’est-à-dire pas uniquement celles du passé ou de l’ailleurs, mais simplement d’autres formes sociales au sein même de nos sociétés complexes et multiples existent déjà, comme minorités en lutte. Il ne s’agit pas de discourir dans le vide sur le souhait de tout changer, mais d’arrêter d’être velléitaires, arrêter de souhaiter des tables rases, pour nous lancer dans construction du nouveau «ici et maintenant». Rester au niveau du souhait éloigne de la justice. La justice et la solidarité n’existent que dans des actes concrets de justice et de solidarité.
Ce qui est menacé est très clairement ce qui menace le développement de la raison économique, c'est-à-dire le lien social. Le lien social est en effet trop opaque pour les maîtres, le lien social n’est pas assez«économique». Résister c’est très concrètement créer du lien social.
Nous produisons, certes de l’inutile, mais en quoi des millions de voitures, des millions d’objets seraient, eux, plus «utiles» ? Nous savons bien qu’il existe un autre type «d’inutile», mais cette fois c’est de l’inutile dangereux, ce sont tous les produits de la surproduction néolibérale qui ont comme seule raison d’être leur vente ou leur destruction pure et simple. L’inutile que nous créons, construit du lien social. Voilà simplement pourquoi nous sommes gênants. Dans le corps social, les corps ne sont pas tous attaqués de la même manière, ni au même moment, mais de ces différences réelles les maîtres essaient d’user pour nous dominer. Nous vous invitons donc à ne pas céder à ce chant des sirènes qui vous propose de devenir bourreaux en attendant d’être les prochaines victimes.
Mauvaise nouvelle … nous sommes toujours là !Le pouvoir essaie de nous faire croire que l’on ne pourrait plus se permettre le luxe de vivre de vraies vies, que nous devrions nous résigner à la survie disciplinaire. Ce qui nous est présenté comme «sagesse»,est une véritable folie. Nous contestons parce que c’est contestable de vivre une survie. Soyons sérieux, c’est-à-dire arrêtons de nous prendre au sérieux, créons de véritables lignes de résistance, la joie contre leur tristesse, la solidarité contre leur discours sécuritaire, la création contre leur destruction de la vie. Leur faiblesse réside dans le fait que nous ne désirions pas comme eux, que nous ne voulions pas être à leur place. Oui, nous désirons autrement, ou peut-être, nous désirons tout court. Ni leaders, ni partis, ni programmes, ni modèles, une infinité de lignes de résistance, sans commissaires politiques, ni bonne ligne à suivre. Nous ne nous adressons pas aux pouvoirs. Les pouvoirs, s’ils sont démocratiques doivent refléter l’état de la vie réelle de la société. S’ils ne le sont pas, c’est également par le développement des liens à la base qu’ils le deviendront. A nous de faire qu’existent, à la base les conditions du changement, ces liens de solidarité, de liberté et d’amitié qui empêchent réellement que le pouvoir soit réactionnaire. Il n’y a pas de grandes résistances et de petites répressions, il y a des pratiques concrètes et multiples de résistance.
Mais comme notre époque est une époque obscure, époque du triomphe de la tristesse, nous devrons avoir le courage et la patience de développer de multiples expériences, des laboratoires, de toutes tailles de tous types, qui feront peu à peu la preuve, par l’expérience concrète, qu’un autre sens, que d’autres sens que le sens unique et utilitariste sont possibles, ici et maintenant et dans chaque situation. Personne ne doit demander ce qu’il doit faire. Nous devons continuer à échanger ensemble, car ni le but, ni aucune finalité ne préexiste à l’action. C’est pourquoi, notre intention n’est pas de demander au maître de nous épargner, mais d’avancer ensemble avec tous ceux et toutes celles, qui, sans ordre, sans leader, mais avec une multitude de désirs conducteurs se sont déjà mis en route.
A toutes celles et ceux que quelque chose de cette «lettre à la mer», touche dans sa vie, dans son expérience, qu’elle ou qu’il la fasse circuler, par tous les moyens possibles à sa disposition.
Paris, septembre 2003
Pour le Collectif 53
Miguel Benasayag, Mathurin Bolze, Sylvie Blum, Carmen Castillo, Mary Chebbah, Jean-Baptiste Eyraud, Valérie Lang, Maguy Marin, Stanislas Nordey, Julie Paratian, François Tanguy, François Verret
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SIMPLICE
LES CONDITIONS DU TRAVAIL
DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE
On n'a peut être pas assez analysé les conditions de travail dans les différents milieux ; champs, usines, ateliers, non seulement par rapport à l'application du machinisme, mais encore par rapport à l'activité individuelle, à la variété des occupations et au développement de la mentalité des travailleurs.Les bourgeois n'ont cessé de prêcher le dogme du travail et du travail pratiqué le plus longtemps possible pour produire le plus possible. Pour eux, le travailleur n'est plus qu'une machine à produire, et il faut bien lui mettre cela dans la tête pour qu'il n'aille pas se laisser séduire par des utopies dangereuses.
D'un autre côté on lui a dit qu'il fallait une journée courte pour toute espèce de travail avec un salaire élevé. En cela on a raison si on se place au point de vue de lutte contre le capitalisme et avec le dessein bien arrêté de lui enlever le plus d'atouts possibles dans son jeu.
Mais, à notre tour, délaissant les généralités développées par les socialistes placés surtout dans la position de «lutte de classes», essayons en analystes fidèles, dégagés de toutes contingences et, nous cantonnant sur le terrain des faits, d'examiner comment s'accomplit dans notre société le travail et quelle influence il peut produire chez les individus dans ses formes variées.
Si un sculpteur, par exemple, cisèle un monument, il y a chez lui dépense de force intellectuelle, ou tout au moins le goût du beau lui produira une excitation cérébrale qui activera non seulement son ardeur à bien œuvrer, mais encore la rapidité d'exécution. Mais tel ne sera pas le cas d'un conducteur de machine n'ayant pour scier ou tailler dans le bloc de pierre destiné à une construction qu'à appuyer sur un bouton pour faire fonctionner le mécanisme qui, en l'occurrence, remplace les bras humains. Le même geste machinal se succédera, à intervalles réguliers, à peine interrompu dans sa monotone régularité par la mise au point d'un nouveau bloc de pierre amené pour être détaillé à son tour comme le précédent. Cette même besogne de tenir constamment entre les doigts les mêmes outils ou la même matière, de condamner ses yeux à voir sans cesse les mêmes objets, ses oreilles entendre les mêmes grincements ; de faire aujourd'hui ce qu'on a fait hier et ce qu'on fera demain, devient à la fin un véritable supplice. Si l'effort intellectuel est à peu près nul, le geste toujours répété identiquement crée une lassitude et un engourdissement pénibles.
L'ouvrier ne fera pas l'effort musculaire du manœuvre ou du paysan dont les rudes besognes nécessitent un tempérament robuste et un entraînement acquis par l'exercice fréquent et répété des muscles. Ceux-ci exécutent un travail moins machinal que celui de l'ouvrier précité, mais exigeant une dépense plus grande de forces physiques.
Ainsi le paysan traverse bien des époques pénibles où il est obligé de s'employer de longues journées, mais il a une liberté relative et son travail varie à chaque instant et cette variation ôte le caractère de monotonie qui caractérise le travail de l'atelier ou de l'usine.
On voit tout de suite que ces diverses conditions de travail ne s'adaptent nullement aux facultés diverses des individus ; elles constituent pour l'ouvrier de l'usine une monotonie persistante et fatigante ; pour les manœuvres et les paysans, un déploiement d'efforts plus grands, mais elles ne permettent ni à ceux-ci ni à ceux-là le développement intégral de toutes leurs facultés, puisqu'elles intensifient certaines de ces facultés au détriment des autres. L'équilibre est donc rompu et l'individu ne peut prétendre au développement de toutes ses virtualités, de toutes ses activités, et son individualité est fatalement réduite.
D'un autre côté, il résulte que les conditions même du travail, il est absolument impossible de mesurer l'effort de chacun.
Qui pourrait dire : l'heure du sculpteur vaut tant, celle du mécanicien ou du manœuvre peut être évaluée à tant ?
Qui établira l'étalon de mesure, d'abord ? — La loi de l'offre et de la demande ?
Mais elle variera d'époque à époque quand le travailleur ne sera plus, comme aujourd'hui, tenu de faire toute l'année la même besogne et pourra, à sa volonté, varier ses occupations.
Et si mieux nourris, mieux soignés, des individus éprouvent le besoin de dépenser leurs forces physiques à des travaux plus rudes et de quitter momentanément un travail, plutôt intellectuel, auquel tout d'abord ils s'étaient livrés par goût, est-ce que la loi de l'offre et de la demande n'en sera pas modifiée à chaque instant ?
Alors, ce sera de nouveaux calculs à faire, de nouvelles statistiques à établir pour suivre les fluctuations des heures de travail et les évaluer pour payer chacun aussi justement possible en... bons de travail ! Une multitude d'employés, de bureaucrates et de comptables seront nécessaires pour creuser les problèmes nouveaux qui se présenteront à chaque instant, puisqu'on ne pourra jamais définitivement établir cette chose fuyante, aussi variable : la valeur de l'heure de travail de chacun dans chaque corporation de métier. Aussi cette méthode du collectivisme nous semble inapplicable, à moins d'user d'un système empirique, arbitraire et surtout autoritaire.
Si nous revenons à nos exemples par lesquels nous avons établi «à la grosse», les conditions du travail physique et intellectuel de divers genres d'occupations et que nous suivions le travail du sculpteur, nous verrons que celui-ci œuvrera autant qu'il se sentira intéressé à ciseler l'ornement, à appliquer ses facultés de goût et de savoir, comme l'écrivain ou l'artiste appliquent les leurs, tant que l'inspiration les excite.
Et le manœuvre, quand la fatigue aura raison de son corps, et le mécanicien, quand la lassitude du geste uniforme relâchera sa surveillance, chacun d'eux désirera du repos, mais malgré cela, leur activité ne sera pas épuisée. Ils seront prêts à accomplir un autre travail qui mettra en activité certaines facultés demeurées somnolentes dans le cours du travail précédent. La somme d'efforts — différents des efforts antérieurs — à dépenser demandera de l'être d'une autre façon. impossible, naturellement, dans l'organisation actuelle de la société, d'écourter tel travail pour se livrer ensuite à tel autre ; d'être par exemple, menuisier le matin et manœuvre ou mécanicien le soir ; de se plaire aujourd'hui à faire du jardinage dans la solitude champêtre et le lendemain d'entrer à l'usine, pour s'intéresser au mouvement des machines, participer à leur mise en activité et échanger des propos intéressants avec de nouveaux camarades.
Cependant, nos sensations demandent à être sans cesse renouvelées. Nous enfermerait-on, mais avec défense d'escalader les murailles qui l'entoureraient, dans un grand parc admirablement aménagé, implanté d'arbres séculaires, embaumé de fleurs belles et variées ; jouirait-on du spectacle gracieux de pelouses verdoyantes artistiquement dessinées, de cascades d'eau cristalline, jaillissant de rochers pittoresques que, peu à peu, ce spectacle qui nous aurait un moment enchantés, finirait par nous lasser. Nos sensations s'émoussant, nous ne nous plairions plus à nous promener dans ce décor de rêve et notre désir serait d'escalader ces murs, pour parcourir la campagne escarpée, aux monts abrupts et dénudés !
Le travail, de même, nécessaire pour satisfaire nos besoins d'abord, nos agréments ensuite, doit également être varié pour produire les meilleurs résultats, tant au point de vue du rendement, que de la satisfaction de l'individu.
Pourquoi le dégoût du travail chez beaucoup d'entre nous ? Sinon par suite de cette division qui confine le travailleur dans une spécialité et l'astreint à n'être qu'une machine de chair et d'os actionnant une autre machine de fer ou d'acier.
Le capitalisme a enchaîné le travailleur dans l'usine, la manufacture ou l'atelier : il est devenu le prisonnier de son travail, et cette prétendue liberté que ne cessent de proclamer les économistes, n'est qu'un masque couvrant sa servitude.
Est-il libre, l'ouvrier, qui depuis son jeune âge, a usé ses doigts à manier le même outil pour fabriquer toujours le même produit dans un atelier souvent malsain et au milieu de camarades avec lesquels il ne peut sympathiser ?
Est-il libre, le cultivateur à l'esprit aussi borné que le champ qu'il cultive avec les procédés arriérés de ses grands-pères, se défiant de la machine pouvant alléger son travail et diminuer ses efforts, et du reste ne pouvant employer cette machine utilement vue l'étroitesse de ce champ et le manque d'argent pour en faire l'acquisition ?
Ainsi le travailleur est esclave de cette organisation sociale : elle l'asservit, le diminue et empêche l'expansion de toute ses facultés et de toutes ses activités.
Non ! le travailleur n'est pas libre et ce souverain électoral — souverain tous les quatre ans — n'est libre ni dans l'atelier, ni dans l'usine, ni dans le champ ou la vigne, qu'il cultive.
Il a la prétention de faire ou de défaire les ministères, d'être une parcelle même du gouvernement, mais que ne laisse-t-il pas là cette illusoire souveraineté pour conquérir celle du travail ?
Une autre raison que celle de l'agrément du travail par sa variété, c'est la multiplicité des besoins pouvant créer une diversité très grande d'occupations, excitant l'individu à apporter un déploiement toujours plus grand d'efforts s'il veut contenter tous ses besoins dans leur excessive variété.Ainsi, nous voyons le travailleur, malgré les conditions particulièrement pénibles du travail auxquelles il se trouve actuellement condamné, après sa journée finie, nous le voyons se livrer à différents travaux qui l'intéressent ; travail intellectuel, artistique ou autre.
Si le travail salarié le fatigue, le travail libre, au contraire, le réconforte et l'intéresse. Sans doute, il est des travaux tellement pénibles, des besognes tellement abrutissantes, soit que les patrons se refusent à employer les machines pour les exécuter — et l'on sait que tous les travaux et les plus répugnants peuvent être accomplis par la machine — soit que les journées se trouvent trop longues (ces deux causes sont le plus souvent réunies) que le travailleur subit une sorte de torpeur provenant du surmenage et de la débilité de l'organisme.
C'est à l'alcool qu'il demande la joie factice et dangereuse d'oublier ses fatigues. Il demeure quand même une victime de l'organisation sociale et si, être déchu, sa volonté s'affaiblit, son organisme se débilite, sa dignité d'homme aspirant à se libérer s'atténue et disparaît quelquefois, n'a-t-il pas le droit de se tourner vers ses maîtres et de leur crier : «si je ne suis plus qu'une loque humaine, si je n'éprouve plus de jouissances que dans la fumée malsaine des salles de cabarets, n'est-ce pas vous les fauteurs de ma déchéance !».
Le travail trop long ne peut permettre la variété, condition essentielle du bien-être.Les patrons ont la prétention de régler le travail suivant leur bon plaisir, sans se soucier autrement des aspirations individuelles, des désirs des individus de se reposer à temps voulu ou de varier leurs occupations.
Pour eux, la production n'est pas destinée à créer de produits pour satisfaire les besoins de tous, mais à réaliser des bénéfices.
Le travail a donc été détourné de son but : il est demeuré la punition divine : «tu travailleras à la sueur de ton front !».
Eh bien ! cette punition nous voulons la transformer en efforts variés, agréables, et cela sera facile dans une société meilleure.
Comme l'activité est la nature même de l'homme, que la paresse lui répugne, il s'agit simplement de tourner cette activité au mieux de ses facultés, de ses goûts et de ses désirs.
Nous savons bien que les privilégiés, ayant accaparé tous les moyens de production, obligent les non-possédants sous peine de mourir de faim à exécuter toutes les conditions qu'il leur plaît de leur imposer ; nous savons aussi que les conditions économiques et actuelles ne peuvent donner à chacun la faculté de diriger ses efforts comme il l'entend, puisque ces efforts sont achetés comme des marchandises, mais à vil prix pour les possédants pour leur faire produire le plus de bénéfices possible.
— Le travail varié ! le travail rendu agréable ! — y pensez-vous ? Mais, si aucune autorité n'imposait le travail et ne le dirigeait, chacun se reposant sur celui de ses voisins, personne ne voudrait plus travailler, ce serait l'arrêt complet de toute production.
Si agréable que vous rendiez le travail, ce ne sera jamais un plaisir et l'individu se relâchera, atténuera ses efforts et se laissera peu à peu aller à la douce paresse...
On oublie d'abord lorsqu'on nous présente cette objection, que l'homme est dans la nécessité pour satisfaire ses multiples besoins de produire sans cesse.
On oublie surtout que son activité dévorante le pousse malgré lui à agir, à dépenser ses forces et à les répandre. L'immobilité lui pèse et, à moins d'être un malade ou un détraqué, il ne peut demeurer longtemps sans mettre en mouvement ses forces physiques ou ses facultés intellectuelles.
Alors, pourquoi se refuserait-il de créer des produits pour tous, c'est-à-dire pour chacun, surtout quand il saura que ceux-ci ne seront plus accaparés par une minorité de parasites ?
Même aujourd'hui il ne se refuse pas à travailler pour satisfaire les jouissances des privilégiés et il s'y refuserait lorsqu'il s'agirait de satisfaire les siennes propres !
Une paresse générale, dont on n'aurait jamais vu d'exemple, s'emparerait du monde juste au moment où les hommes enfin libérés de toutes servitudes, verraient le fruit de leur travail leur appartenir à eux seuls et sans aucun prélèvement de la part d'une classe oisive, n'est-ce pas profondément ridicule de le prétendre ?
D'un autre côté, l'esprit de solidarité et d'entr'aide stimulera l'activité humaine. La solidarité ne se commande pas, ne s'impose pas, ne se mesure pas et cependant elle est bien réelle.
Même dans notre société où tous les intérêts sont antagonistes, tous les égoïsmes féroces en lutte les uns contre les autres, cette solidarité unit souvent les individus dans des efforts communs et, elle n'existerait plus dans une société communiste, c'est-à-dire harmonique et fraternelle ? Une pareille éventualité serait au rebours de toute logique.
Le travail, dit-on, ne sera jamais un véritable plaisir, soit, mais la solidarité des travailleurs entre eux le transformera en une nécessité agréable à laquelle aucun ne voudra se soustraire.
Simplice
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SIMPLICE
LES CONDITIONS DU TRAVAIL
DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE
On n'a peut être pas assez analysé les conditions de travail dans les différents milieux ; champs, usines, ateliers, non seulement par rapport à l'application du machinisme, mais encore par rapport à l'activité individuelle, à la variété des occupations et au développement de la mentalité des travailleurs.Les bourgeois n'ont cessé de prêcher le dogme du travail et du travail pratiqué le plus longtemps possible pour produire le plus possible. Pour eux, le travailleur n'est plus qu'une machine à produire, et il faut bien lui mettre cela dans la tête pour qu'il n'aille pas se laisser séduire par des utopies dangereuses.
D'un autre côté on lui a dit qu'il fallait une journée courte pour toute espèce de travail avec un salaire élevé. En cela on a raison si on se place au point de vue de lutte contre le capitalisme et avec le dessein bien arrêté de lui enlever le plus d'atouts possibles dans son jeu.
Mais, à notre tour, délaissant les généralités développées par les socialistes placés surtout dans la position de «lutte de classes», essayons en analystes fidèles, dégagés de toutes contingences et, nous cantonnant sur le terrain des faits, d'examiner comment s'accomplit dans notre société le travail et quelle influence il peut produire chez les individus dans ses formes variées.
Si un sculpteur, par exemple, cisèle un monument, il y a chez lui dépense de force intellectuelle, ou tout au moins le goût du beau lui produira une excitation cérébrale qui activera non seulement son ardeur à bien œuvrer, mais encore la rapidité d'exécution. Mais tel ne sera pas le cas d'un conducteur de machine n'ayant pour scier ou tailler dans le bloc de pierre destiné à une construction qu'à appuyer sur un bouton pour faire fonctionner le mécanisme qui, en l'occurrence, remplace les bras humains. Le même geste machinal se succédera, à intervalles réguliers, à peine interrompu dans sa monotone régularité par la mise au point d'un nouveau bloc de pierre amené pour être détaillé à son tour comme le précédent. Cette même besogne de tenir constamment entre les doigts les mêmes outils ou la même matière, de condamner ses yeux à voir sans cesse les mêmes objets, ses oreilles entendre les mêmes grincements ; de faire aujourd'hui ce qu'on a fait hier et ce qu'on fera demain, devient à la fin un véritable supplice. Si l'effort intellectuel est à peu près nul, le geste toujours répété identiquement crée une lassitude et un engourdissement pénibles.
L'ouvrier ne fera pas l'effort musculaire du manœuvre ou du paysan dont les rudes besognes nécessitent un tempérament robuste et un entraînement acquis par l'exercice fréquent et répété des muscles. Ceux-ci exécutent un travail moins machinal que celui de l'ouvrier précité, mais exigeant une dépense plus grande de forces physiques.
Ainsi le paysan traverse bien des époques pénibles où il est obligé de s'employer de longues journées, mais il a une liberté relative et son travail varie à chaque instant et cette variation ôte le caractère de monotonie qui caractérise le travail de l'atelier ou de l'usine.
On voit tout de suite que ces diverses conditions de travail ne s'adaptent nullement aux facultés diverses des individus ; elles constituent pour l'ouvrier de l'usine une monotonie persistante et fatigante ; pour les manœuvres et les paysans, un déploiement d'efforts plus grands, mais elles ne permettent ni à ceux-ci ni à ceux-là le développement intégral de toutes leurs facultés, puisqu'elles intensifient certaines de ces facultés au détriment des autres. L'équilibre est donc rompu et l'individu ne peut prétendre au développement de toutes ses virtualités, de toutes ses activités, et son individualité est fatalement réduite.
D'un autre côté, il résulte que les conditions même du travail, il est absolument impossible de mesurer l'effort de chacun.
Qui pourrait dire : l'heure du sculpteur vaut tant, celle du mécanicien ou du manœuvre peut être évaluée à tant ?
Qui établira l'étalon de mesure, d'abord ? — La loi de l'offre et de la demande ?
Mais elle variera d'époque à époque quand le travailleur ne sera plus, comme aujourd'hui, tenu de faire toute l'année la même besogne et pourra, à sa volonté, varier ses occupations.
Et si mieux nourris, mieux soignés, des individus éprouvent le besoin de dépenser leurs forces physiques à des travaux plus rudes et de quitter momentanément un travail, plutôt intellectuel, auquel tout d'abord ils s'étaient livrés par goût, est-ce que la loi de l'offre et de la demande n'en sera pas modifiée à chaque instant ?
Alors, ce sera de nouveaux calculs à faire, de nouvelles statistiques à établir pour suivre les fluctuations des heures de travail et les évaluer pour payer chacun aussi justement possible en... bons de travail ! Une multitude d'employés, de bureaucrates et de comptables seront nécessaires pour creuser les problèmes nouveaux qui se présenteront à chaque instant, puisqu'on ne pourra jamais définitivement établir cette chose fuyante, aussi variable : la valeur de l'heure de travail de chacun dans chaque corporation de métier. Aussi cette méthode du collectivisme nous semble inapplicable, à moins d'user d'un système empirique, arbitraire et surtout autoritaire.
Si nous revenons à nos exemples par lesquels nous avons établi «à la grosse», les conditions du travail physique et intellectuel de divers genres d'occupations et que nous suivions le travail du sculpteur, nous verrons que celui-ci œuvrera autant qu'il se sentira intéressé à ciseler l'ornement, à appliquer ses facultés de goût et de savoir, comme l'écrivain ou l'artiste appliquent les leurs, tant que l'inspiration les excite.
Et le manœuvre, quand la fatigue aura raison de son corps, et le mécanicien, quand la lassitude du geste uniforme relâchera sa surveillance, chacun d'eux désirera du repos, mais malgré cela, leur activité ne sera pas épuisée. Ils seront prêts à accomplir un autre travail qui mettra en activité certaines facultés demeurées somnolentes dans le cours du travail précédent. La somme d'efforts — différents des efforts antérieurs — à dépenser demandera de l'être d'une autre façon. impossible, naturellement, dans l'organisation actuelle de la société, d'écourter tel travail pour se livrer ensuite à tel autre ; d'être par exemple, menuisier le matin et manœuvre ou mécanicien le soir ; de se plaire aujourd'hui à faire du jardinage dans la solitude champêtre et le lendemain d'entrer à l'usine, pour s'intéresser au mouvement des machines, participer à leur mise en activité et échanger des propos intéressants avec de nouveaux camarades.
Cependant, nos sensations demandent à être sans cesse renouvelées. Nous enfermerait-on, mais avec défense d'escalader les murailles qui l'entoureraient, dans un grand parc admirablement aménagé, implanté d'arbres séculaires, embaumé de fleurs belles et variées ; jouirait-on du spectacle gracieux de pelouses verdoyantes artistiquement dessinées, de cascades d'eau cristalline, jaillissant de rochers pittoresques que, peu à peu, ce spectacle qui nous aurait un moment enchantés, finirait par nous lasser. Nos sensations s'émoussant, nous ne nous plairions plus à nous promener dans ce décor de rêve et notre désir serait d'escalader ces murs, pour parcourir la campagne escarpée, aux monts abrupts et dénudés !
Le travail, de même, nécessaire pour satisfaire nos besoins d'abord, nos agréments ensuite, doit également être varié pour produire les meilleurs résultats, tant au point de vue du rendement, que de la satisfaction de l'individu.
Pourquoi le dégoût du travail chez beaucoup d'entre nous ? Sinon par suite de cette division qui confine le travailleur dans une spécialité et l'astreint à n'être qu'une machine de chair et d'os actionnant une autre machine de fer ou d'acier.
Le capitalisme a enchaîné le travailleur dans l'usine, la manufacture ou l'atelier : il est devenu le prisonnier de son travail, et cette prétendue liberté que ne cessent de proclamer les économistes, n'est qu'un masque couvrant sa servitude.
Est-il libre, l'ouvrier, qui depuis son jeune âge, a usé ses doigts à manier le même outil pour fabriquer toujours le même produit dans un atelier souvent malsain et au milieu de camarades avec lesquels il ne peut sympathiser ?
Est-il libre, le cultivateur à l'esprit aussi borné que le champ qu'il cultive avec les procédés arriérés de ses grands-pères, se défiant de la machine pouvant alléger son travail et diminuer ses efforts, et du reste ne pouvant employer cette machine utilement vue l'étroitesse de ce champ et le manque d'argent pour en faire l'acquisition ?
Ainsi le travailleur est esclave de cette organisation sociale : elle l'asservit, le diminue et empêche l'expansion de toute ses facultés et de toutes ses activités.
Non ! le travailleur n'est pas libre et ce souverain électoral — souverain tous les quatre ans — n'est libre ni dans l'atelier, ni dans l'usine, ni dans le champ ou la vigne, qu'il cultive.
Il a la prétention de faire ou de défaire les ministères, d'être une parcelle même du gouvernement, mais que ne laisse-t-il pas là cette illusoire souveraineté pour conquérir celle du travail ?
Une autre raison que celle de l'agrément du travail par sa variété, c'est la multiplicité des besoins pouvant créer une diversité très grande d'occupations, excitant l'individu à apporter un déploiement toujours plus grand d'efforts s'il veut contenter tous ses besoins dans leur excessive variété.Ainsi, nous voyons le travailleur, malgré les conditions particulièrement pénibles du travail auxquelles il se trouve actuellement condamné, après sa journée finie, nous le voyons se livrer à différents travaux qui l'intéressent ; travail intellectuel, artistique ou autre.
Si le travail salarié le fatigue, le travail libre, au contraire, le réconforte et l'intéresse. Sans doute, il est des travaux tellement pénibles, des besognes tellement abrutissantes, soit que les patrons se refusent à employer les machines pour les exécuter — et l'on sait que tous les travaux et les plus répugnants peuvent être accomplis par la machine — soit que les journées se trouvent trop longues (ces deux causes sont le plus souvent réunies) que le travailleur subit une sorte de torpeur provenant du surmenage et de la débilité de l'organisme.
C'est à l'alcool qu'il demande la joie factice et dangereuse d'oublier ses fatigues. Il demeure quand même une victime de l'organisation sociale et si, être déchu, sa volonté s'affaiblit, son organisme se débilite, sa dignité d'homme aspirant à se libérer s'atténue et disparaît quelquefois, n'a-t-il pas le droit de se tourner vers ses maîtres et de leur crier : «si je ne suis plus qu'une loque humaine, si je n'éprouve plus de jouissances que dans la fumée malsaine des salles de cabarets, n'est-ce pas vous les fauteurs de ma déchéance !».
Le travail trop long ne peut permettre la variété, condition essentielle du bien-être.Les patrons ont la prétention de régler le travail suivant leur bon plaisir, sans se soucier autrement des aspirations individuelles, des désirs des individus de se reposer à temps voulu ou de varier leurs occupations.
Pour eux, la production n'est pas destinée à créer de produits pour satisfaire les besoins de tous, mais à réaliser des bénéfices.
Le travail a donc été détourné de son but : il est demeuré la punition divine : «tu travailleras à la sueur de ton front !».
Eh bien ! cette punition nous voulons la transformer en efforts variés, agréables, et cela sera facile dans une société meilleure.
Comme l'activité est la nature même de l'homme, que la paresse lui répugne, il s'agit simplement de tourner cette activité au mieux de ses facultés, de ses goûts et de ses désirs.
Nous savons bien que les privilégiés, ayant accaparé tous les moyens de production, obligent les non-possédants sous peine de mourir de faim à exécuter toutes les conditions qu'il leur plaît de leur imposer ; nous savons aussi que les conditions économiques et actuelles ne peuvent donner à chacun la faculté de diriger ses efforts comme il l'entend, puisque ces efforts sont achetés comme des marchandises, mais à vil prix pour les possédants pour leur faire produire le plus de bénéfices possible.
— Le travail varié ! le travail rendu agréable ! — y pensez-vous ? Mais, si aucune autorité n'imposait le travail et ne le dirigeait, chacun se reposant sur celui de ses voisins, personne ne voudrait plus travailler, ce serait l'arrêt complet de toute production.
Si agréable que vous rendiez le travail, ce ne sera jamais un plaisir et l'individu se relâchera, atténuera ses efforts et se laissera peu à peu aller à la douce paresse...
On oublie d'abord lorsqu'on nous présente cette objection, que l'homme est dans la nécessité pour satisfaire ses multiples besoins de produire sans cesse.
On oublie surtout que son activité dévorante le pousse malgré lui à agir, à dépenser ses forces et à les répandre. L'immobilité lui pèse et, à moins d'être un malade ou un détraqué, il ne peut demeurer longtemps sans mettre en mouvement ses forces physiques ou ses facultés intellectuelles.
Alors, pourquoi se refuserait-il de créer des produits pour tous, c'est-à-dire pour chacun, surtout quand il saura que ceux-ci ne seront plus accaparés par une minorité de parasites ?
Même aujourd'hui il ne se refuse pas à travailler pour satisfaire les jouissances des privilégiés et il s'y refuserait lorsqu'il s'agirait de satisfaire les siennes propres !
Une paresse générale, dont on n'aurait jamais vu d'exemple, s'emparerait du monde juste au moment où les hommes enfin libérés de toutes servitudes, verraient le fruit de leur travail leur appartenir à eux seuls et sans aucun prélèvement de la part d'une classe oisive, n'est-ce pas profondément ridicule de le prétendre ?
D'un autre côté, l'esprit de solidarité et d'entr'aide stimulera l'activité humaine. La solidarité ne se commande pas, ne s'impose pas, ne se mesure pas et cependant elle est bien réelle.
Même dans notre société où tous les intérêts sont antagonistes, tous les égoïsmes féroces en lutte les uns contre les autres, cette solidarité unit souvent les individus dans des efforts communs et, elle n'existerait plus dans une société communiste, c'est-à-dire harmonique et fraternelle ? Une pareille éventualité serait au rebours de toute logique.
Le travail, dit-on, ne sera jamais un véritable plaisir, soit, mais la solidarité des travailleurs entre eux le transformera en une nécessité agréable à laquelle aucun ne voudra se soustraire.
Simplice
Albert Soubervielle
Le travail n’est pas central dans la vie de l'homme...
Le Monde Libertaire — 28 juillet-25 septembre 2000
Hors-Série n°16
Nous basant sur un jugement rationnel, sans nous attarder dans le domaine des généralités, nous désirons examiner un fait particulier, mais primordial, nous intéressant tous au plus haut point: le travail. Il s'agit de juger ici cette question, en sincère et libre logique, sans parti pris, sans opinion intéressée ou préconçue.Tout d'abord, une constatation typique: du fait même de l'organisation des êtres humains en société, toute nécessité vitale purement individuelle et s'imposant d'elle-même, ne tarde pas à perdre toute valeur propre, utile et relative à l'être et arrive inévitablement à se transformer en un principe social, obligatoire, dogmatique et nuisible à l'individu.
Le travail représente l'exemple le plus frappant de cette constatation.Tel qu'il se présente, synthétiquement, en l'actuelle société, le travail ne constitue qu'une obligation sociale. Il est le plus souvent abrutissant, parfois même dégradant pour celui qui le pratique.
Quels sont les travailleurs qui oseraient, en toute sincérité, proclamer leur joie, leur satisfaction du travail qu'ils accomplissent? Mais par contre, ne seraient-ils pas nombreux ceux qui, sincèrement, clameraient leur dégoût et l'incompréhension de la besogne accomplie ? La presque totalité ignore si cette besogne est rationnelle et utile, mais ils ne travaillent que pour toucher le salaire qui leur est indispensable pour végéter, sinon pour vivre. En réalité, le travailleur n'est actuellement qu'un pauvre misérable accomplissant tristement des gestes souvent inutiles ou inconscients, parfois même nuisibles, dans l'unique but d'assurer sa maigre pitance.
Que nous sommes loin des grands mots ronflants, sonores et creux qui proclament la beauté, la sainteté du travail, la force et l'intelligence des travailleurs. Il me souvient que dans l'Histoire, les miséreux furent déjà flattés, pompeusement appelés : «peuple souverain». Ils luttèrent et moururent sur les barricades pour conquérir le suffrage universel et instaurer la république qui devaient leur apporter à tous le bonheur et la liberté ! Nous savons ce qu'il en est résulté.
Mais les miséreux, éternelles dupes, ressentent encore le besoin d'écouter les paroles flatteuses et se contentent de bercer leur misère avec le fallacieux espoir en une divinité libératrice. Après tant d'autres dieux déchus ou déconsidérés, le dieu actuel, c'est le Travail. Les individus ont, inconsciemment, une tendance à devenir les fidèles de ce nouveau culte qui possède déjà ses prêtres et ses pontifes. Le pauvre esclave qui turbine est flatté, adulé, il est le Prolétaire, le Producteur, le Maître de la Destinée Universelle, mais sous tous ces titres pompeux, il n'est, en réalité, que le miséreux ignorant et crédule servant de levier aux arrivistes politiciens.
Actuellement, le travail est subi, et seulement subi, par ceux qui sont dans l'obligation de l'accomplir. Est-ce avec cette fonction sociale aussi injustement, illogiquement conçue, aussi pauvrement estimée, que vous poserez les bases d'un avenir meilleur?
Vous proclamez que le travail doit régénérer le monde, qu'il doit présider aux destinées, aux directives afin que tout soit pour ie mieux mais j'estime, en toute sincérité, qu'avant de prétendre que le travail soit régénérateur, il est indispensable de régénérer le travail lui-même.
Car, comme toutes les conceptions humaines, le travail a subi la néfaste ambiance sociale, il a suivi la même évolution et s'est modelé sur la société.Tel qu'il est actuellement conçu, il sert d'armature et consolide l'organisme social ; il fait perdurer cette société reposant sur l'ignorance et la soumission et ne saurait donc avoir aucune valeur de rénovation sociale.
Le groupement des travailleurs, le syndicat, se maintient dans une conception fausse : il considère le travail, la production, comme une qualité première; il lutte pour les intérêts matériels; il soutient les revendications corporatives mais ne semble pas se soucier de l'utilité de la besogne accomplie; ne cherche pas à juger la valeur des travaux néfastes à l'individu qu'accomplissent un certain nombre de corporations. Tant qu'il se tiendra sur ce terrain de pseudo-satisfaction immédiate, le syndicalisme ne transformera rien, en réalité, mais nuira plutôt au développement de la compréhension du travailleur. Même lorsqu'il s'élève au-dessus de ce rôle primordial d'intérêt corporatif pour se placer sur le terrain révolutionnaire de lutte de classes, le syndicalisme ne prend pas en considération ce point principal : un grand nombre de salariés, par leur travail même, contribuent au fonctionnement, voire au développement de l'iniquité et de l'oppression sur lesquelles est basée l'actuelle Société.
Le fait de travailler, d'être exploité ne suffit pas, à mon avis, pour constituer une qualité première, mais c'est bien plutôt le fait de travailler pour produire les choses nécessaires à la vie et au développement tant matériel qu'intellectuel de l'individu qui représente seul une qualité indiscutable et digne d'intérêt.
Que m'importent les revendications corporatives, même les déclamations révolutionnaires des ouvriers qui bâtissent les prisons qui fabriquent des engins de mort (navires de guerre, avions de combat, armes, etc.). Ils ne m'intéressent pas plus que le flic ou le soudard car ils forgent eux-mêmes les fers qui les enchaîneront, eux, et leurs frères de souffrance.
Il est certain que le travail est nécessaire, car la vie n'est possible que par la consommation, qui dépend, elle-même, de la production. Mais qui consomme, qui produit ? Ce n'est pas la société, fiction, entité inexistante; c'est l'individu. Ne faisons pas du travail une fonction sociale, mais considérons-le sous son aspect véritable; une nécessité de vie individuelle.
Pour l'individu, la vie n'est qu'une lutte constante, ayant pour but unique sa propre conservation, son propre développement. Le travail n'est que l'acte de cette lutte égoïste; il n'est donc qu'une fonction, une nécessité individuelle et pas autre chose.
Les grands mots: production, consommation, si sonores au point de vue social, se ramènent, en simple réalité, aux deux phases de fonction vitale de l'individu: fonction chimique et fonction mécanique.
I - Fonction chimique, spécifiquement organique, indispensable à la vie même de l'être - absorption, assimilation et éjection. L'équilibre, en cette fonction, est nécessaire; la privation, comme la pléthore, peuvent, l'une et l'autre, amener des troubles nuisibles à l'organisme. Mais l'équilibre, en cette fonction chimique - ou consommation individuelle - est strictement personnel à chaque être, gradué selon ses capacités et besoins physiques.
2 - Fonction mécanique - nécessite de se procurer les éléments extérieurs indispensables aux fonctions chimiques, d'où transformation du milieu par l'individu avec tendance naturelle à opérer cette transformation à son profit. L'équilibre des fonctions mécaniques est indispensable chez l'individu. La trop forte dépense de force purement physique chez le travailleur, au détriment de ses besoins chimiques et même cérébraux, entraîne fatalement une dépression de son organisme. Cette dépression s'observe, en sens inverse, chez l'oisif, par suite du manque d'effort mécanique et d'une plus complète satisfaction des fonctions chimiques. L'être, ainsi privilégié socialement, peut, s'il est raisonnable, rétablir cet équilibre par l'hygiène, la sobriété et la pratique des sports
L'harmonie entre les fonctions individuelles chimiques et mécaniques est la condition inéluctable et primordiale de possibilité de vie rationnelle et normale pour tout être. Or, c'est la vie sociale qui est l'empêchement principal - sinon unique - de réalisation de cette harmonie. Le travail - tel qu'il est actuellement compris - fonction sociale - est le poids qui rompt cet équilibre indispensable à l'être pour vivre.
Mais la nécessité de transformation du milieu, opérée par l'individu en vue de sa propre conservation et partant de celle de l'espèce, peut cependant, tout en lui étant personnellement profitable, être nuisible aux autres, le milieu étant considéré comme le patrimoine de tous. Ce déséquilibre entre les diverses fonctions mécaniques individuelles - ou plus exactement entre leurs rapports - a pour résultat l'excès de production par suite d'une inutile dépense d'énergie ou au contraire pénurie des matières utiles à l'existence de l'espèce par excès de destruction. L'organisation sociale - la Société - a donné naissance à cette anomalie, qui représente la seule possibilité de vivre pour un organisme social.
Soutenir la cause du travail socialisé, prétendre pouvoir répartir, la tâche à chacun en une société, c'est nier la liberté de l'individu, c'est lui enlever la possibilité de dépenser sa personnelle énergie en vue de son propre bien-étre, conformément à son aspiration naturelle, à la vie elle-même. L'organisation de la production ne saurait donc être basée sur des principes sociaux, uniformisés, rigides, imposés.
Cependant les individus ont, dans le domaine économique, plus de possibilité d'entente que dans tout autre domaine (intellectuel, moral, etc.). Car les pensées sont spécifiquement personnelles, alors que les besoins sont, non pas identiques chez tous, mais communs à tous.
Si nous prétendons satisfaire ces indispensables nécessités d'existence par l'organisation du travail, base d'une société nouvelle, nous ne tendons qu'à créer une entité - le travail, future divinité d'une société se prétendant régénérée. Mais que deviendrait en cela, l’être humain, sinon un religieux, un membre soumis à ce nouvel organisme?
Or, pour vivre librement et sainement, l'individu ne peut dépenser que sa force énergétique personnelle. Elle est essentiellement relative à sa capacité, à son tempérament.
La solution de cette question n'est donc pas en l'élaboration d'une nouvelle synthèse de reconstruction sociale où le travail serait encore un mode de dépendance pour l'être humain, mais cette solution réside - à mon sens - en la compréhension par l'individu de l'emploi utilitaire et rationnel de ses propres forces, en vue de la normale satisfaction de ses besoins.
La raison - résultante de la connaissance de soi, par l'éducation - peut seule donner à l'individu la norme de sa conduite pour parvenir à un développement rationnel et à une existence le satisfaisant.
La vie est en nous ; vivre est notre seul but. Le reste n'est rien.
Albert Soubervielle
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