vendredi 27 juin 2014

CONSEILS OUVRIERS



Achille Dauphin-Meunier
La Commune hongroise et les anarchistes
La Commune hongroise et les anarchistes, 21 mars 1919-7 août 1919, Librairie internationale, Paris, 1926, 87 p. 
Republiée par le Syndicat Intercoopératif Anarchosyndicaliste de Caen. S.I.A.  B.P. 257 14013 Caen Cedex 
Chapitres en format .pdf : Plus Loin 

LA RÉVOLUTION DES CHRYSANTHÈMES
II LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT
III LA COMMUNALISATION DES OBJETS DE CONSOMMATION
IV LA PRODUCTION INDUSTRIELLE
V  LES TRANSPORTS
VI  LA POLITIQUE AGRAIRE
VII LA QUESTION FINANCIÈRE
VIII ARMÉE ET DIPLOMATIE RÉVOLUTIONNAIRES
IX LA TERREUR BLANCHE

AVERTISSEMENT
Nous rééditons aujourd’hui cette brochure anarchiste française, publiée en 1926, sans toutefois reproduire les 10 dernières pages du texte original où l’auteur se lance dans une analyse géopolitique de l’Europe centrale de l’après première guerre mondiale et où il imagine, ex nihilo, des solutions aux multiples problèmes qu’elle rencontrait alors.On trouvera exposée dans ce texte une expérience révolutionnaire méconnue. Au delà du simple intérêt historique, cet écrit nous plonge dans une situation complexe et mouvante où, loin des grands discours, au milieu de nombreuses difficultés, les révolutionnaires hongrois tentèrent de concrétiser leur désir d’une autre société et d’un autre monde.
Cette vieille brochure évoque clairement les problèmes concrets, urgents et parfois dramatiques, auxquels tout mouvement révolutionnaire se trouve confronté une fois le pouvoir capitaliste et étatique mis à bas : assurer la satisfaction des besoins basiques de la population, réorganiser l’économie sur des bases socialistes, inventer et construire un pouvoir populaire et démocratique, transformer les rapports sociaux et les mentalités, défendre la révolution par les armes …
C’est ce qui fait qu’elle garde aujourd’hui encore, 76 ans après sa première publication, un intérêt politique du point de vue révolutionnaire. Bonne lecture.

I
LA REVOLUTION DES CHRYSANTHEMES
En 1914, la Hongrie se présentait comme le pays d’Europe réalisant au plus haut degré la concentration des capitaux industriels et fonciers entre les mains d’une minorité politique. Deux à trois mille puissants propriétaires ruraux se partageaient le tiers du sol national arable ; le comte Esterhazy possédait, par exemple, 526.000 arpents de terre et le comte Karolyi, celui-là même qui, plus tard, présida aux destinées de la République Populaire, régnait sur 100.000 hectares.
En présence de ces capitalistes, se trouvait une masse de journaliers agricoles et de domestiques de ferme, soumis à l’autorité politique et sociale de leurs maîtres, dépourvus de moyens de défense, n’ayant droit qu’à un jour de congé annuel, en hiver, alors qu’il n’existe plus de chemins praticables. Dans le centre du pays, là où la population est entièrement magyare, le chiffre des journaliers atteignait 40 % de la population active. En 1908, sur 14 millions de paysans, 11.500.000 hommes appartenaient à ce prolétariat.
Il existait néanmoins un embryon de petite propriété dont les économistes officiels prenaient prétexte pour cacher aux occidentaux la situation sociale des paysans hongrois. Mais lorsqu’on examinait la nature de la bourgeoisie rurale, on devait vite se rendre compte qu’elle aussi faisait partie du Lumpenprolétariat.
En 1848, durant la révolution, Louis Kossuth fit affranchir les serfs et leur donna la terre précédemment cultivée par eux au profit des seigneurs. Après les crises agraires de 1871 et 1890, les paysans, accablés sous le poids des hypothèques grevant leurs biens, furent contraints de vendre leurs champs à leurs anciens maîtres qui reformèrent ainsi rapidement des latifonds. En 1875, 9600 biens furent cédés de la sorte. En 1893, le nombre de cessions dépassa 15.300 et en 1903, 21000. La concentration capitaliste se manifestait par conséquent dans l’économie rurale. On rencontrait, en 1900, trois cent soixante douze mille individus possédant moins d’un arpent de terre et 103.000 individus maîtres de moins de 5 arpents. Or, pour se nourrir, ainsi que sa famille, le paysan hongrois doit cultiver au minimum 8 arpents. Afin de subsister, ces petits propriétaires se trouvaient dans l’obligation de louer leurs bras, une partie de l’ an, aux seigneurs. Ils retournaient ainsi grossir le nombre des paysans journaliers. La misère régnait parmi ceux-ci, par suite du taux infime des salaires. Il en résultait un extraordinaire courant d’émigration. En 1907, deux cent trois mille Hongrois abandonnèrent leur pays, sans esprit de retour.
La concentration industrielle n’était pas de moindre importance. Budapest, en 1914, se présentait comme le centre de l’industrie minotière d’Europe. Les moulins de la capitale produisaient environ 70000 quintaux métriques par jour. Les sucreries avaient une capacité supérieure à celles de Bohême, si célèbres néanmoins. La plus petite sucrerie magyare fournissait, en effet, 5000 quintaux métriques, et la plus grande, 22.000 quintaux. L’industrie sucrière donnait, en 1914, 514.000 tonnes de sucre prêt à être consommé. Quatre-vingt deux brasseries livraient, dans la même année, plus de 3 millions d’hectolitres de bière supérieure, dont 68 % provenaient des maisons de Budapest. Quarante distilleries industrielles et 834 distilleries agricoles donnaient, en 1914, un million d’hectolitres d’alcool. A Szeged, des usines, construites sur le type américain, fabriquaient en série des saucissons ; Budapest et Kesckemet préparaient ces conserves de fruits qui ne disparurent du marché européen qu’en 1917, seulement devant l’invasion des fruits hispano-américains. On extrayait, en 1890, deux millions et demi de lignite. La production de lignite en 1913 dépassait 10 millions.
En résumé, la production globale de la Hongrie représentait, en 1914, 3,14 milliards de kcs-or (couronnes-or) par an. Si, en 1913, la Hongrie exportait pour 987 millions de kcs-or de céréales, elle vendait aussi à l’étranger 725 millions de kcs-or de produits manufacturés et 193 millions de kcs-or de demi-produits, soit un montant de 918 millions de kcs-or figurant l’exportation industrielle.
A cet extraordinaire développement de la production industrielle, correspondaient et la concentration capitaliste et la concentration ouvrière. A Budapest, par exemple, travaillaient en 1914, 118.000 ouvriers. Les entreprises occupant des salariés passèrent de 102.000 en 1890 à 196.000 en 1900 et 213.000 en 1914. Par contre, de 1890 à 1902, le nombre des patrons indépendants tombait, dans l’industrie des textiles, de 16.539 à 10.716, et dans celle du bâtiment, de 35.129 à 28.177.
Dans le même moment que s’accroissait le prolétariat agricole et industriel, les nationalités contenues à l’intérieur des frontières de la Monarchie s’éveillaient. En Transylvanie, dans le rectangle compris entre Debreczen, Rodna, Temesvar et Nagy-Szeben, croissaient des Roumains séparés de leurs congénères par un bloc compact de Magyars d’antique souche, domiciliés au nord de Brasso. Des Bosniaques et des Scribes s’éparpillaient en Hongrie méridionale, vers Ujvidek, Zombor et Szabadka ; des Saxons se groupaient autour de Pecs et dans les départements de Sopron et de Nagykukullö ; des Français venus là au dix-huitième et dix-neuvième siècles, cultivaient certaines parties de la plaine et les environs de Temesvar. On trouvait des Slovaques de Pozony à Szent-Marton et de Kesmark à Huszth. En résumé, 4 millions de Roumains, 1 million de Croates, Bosniaques et Serbes, 2 millions de Slovaques, 500.000 Ruthènes, 400.000 Français, Saxons et Tziganes, conservant leurs coutumes nationales et parlant leur propre langue, vivaient sur le sol de la Hongrie.
Considérée au seul point de vue économique et social, cette situation ne pouvait longtemps subsister. Prolétaires hongrois et peuples asservis allaient exiger leur émancipation et l’obtenir par la violence. Le capitalisme et la haute bourgeoisie le comprenaient fort bien. Aussi, pour canaliser à leur profit l’agitation naissante, réclamaient-ils à Vienne, dans le secret espoir de se le voir refuser, l’indépendance politique, la création d’une armée nationale, le suffrage universel. Durant la guerre mondiale, ils n’espéraient rien de la victoire de l’Allemagne qui n’aurait fait qu’accroître le prestige de l’Autriche et supprimer les privilèges des propriétaires hongrois ; ils n’espéraient rien de l’Entente victorieuse qui se déclarait prête à rendre l’indépendance aux nationalités sujettes. Ils ne souhaitaient qu’une paix honorable, maintenant le statu quo intérieur mais dénouant les liens de vassalité unissant les dirigeants hongrois à la Cour de Vienne.
Soudain, en 1917, éclatèrent des révoltes de soldats. Il existait à Budapest, un club révolutionnaire, le « Cercle de Galilée »,composé de syndicalistes, d’anarchistes et de socialistes de gauche. Avant les hostilités, les galiléens discutaient fort entre eux sur les possibilités d’établir un monde nouveau qu’ils envisageaient différemment, chacun selon son tempérament propre.
La guerre avait fait cesser ces polémiques amicales de doctrine et tous se retrouvaient unis dans la lutte contre le militarisme et le clergé patriote. Un anarchiste, Otto Corvin, réformé pour déviation de la colonne vertébrale, débaucha les marins de Pola ; à l’instigation de ses camarades, un régiment de gardes nationaux refusa de partir de Budapest pour le front. Des gamins de 16 ans, tels Wessely, se glissaient la nuit dans les casernes, distribuaient des tracts, incitaient les soldats à la révolte. Pris, assommés de coups par la police, internés dans les camps de concentration, ils exhortaient par leur exemple d’autres enfants à les imiter.
Deux libertaires, llona Duchinska et son ami, Tivadar Lukacs, prirent la tête du mouvement antibelliciste après que l’on se fut saisi de Corvin. Arrêtés à leur tour, ils se firent remplacer. La propagande s’amplifiait sans cesse. En 1917, les marins de Cattaro se soulevèrent, désarmèrent leurs officiers et réclamèrent la formation de conseils de soldats. Vite vaincus par Horthy, qui gagna de la sorte son chapeau d’amiral, ils furent impitoyablement réprimés.
A la Pentecôte de 1918, à Pecs, le 6ème régiment d’infanterie de Ujvidéck refusa de gagner les tranchées ; les mutins attaquèrent les casernes et les bâtiments municipaux coupèrent les fils téléphoniques et s’emparèrent de la gare. On lança contre eux le 53ème régiment d’infanterie et un régiment de Bosniaques. Deux jours entiers, ils résistèrent ; le troisième jour, ils se réfugièrent dans le cimetière d’où l’on dut les déloger tombe par tombe. Finalement, ils se rendirent. Pour les châtier, on fusilla un homme sur dix, choisi au hasard ; les officiers supérieurs furent passés par les armes ; les gradés subalternes se virent incarcérés.
Ces événements ne restèrent pas sans écho. Les nouvelles venant des armées paraissaient de jour en jour plus mauvaises. La Hongrie se rendit compte de la défaite proche. Elle s’efforça de se désolidariser d’avec l’Autriche pour ne pas subir des conséquences du désastre. Elle se confia, désespérée, à Karolyi.
De tout temps, les Karolyi luttèrent contre l’hégémonie de l’Autriche. L’arrière grand-père de Michel Karolyi organisa avec Rakoczi le mouvement contre les Habsbourg qui prit fin à la paix de Szathmar. A vingt-cinq ans, Michel Karolyi fut député. L’un des plus riches propriétaires fonciers, il réclama le morcellement des terres. Un duel avec le réactionnaire Tisza le rendit célèbre dans les milieux ouvriers de Budapest. Lorsque Jules Justh mourut, Karolyi, âgé de trente ans à peine, prit sa place et succéda de la sorte au chef éminent du parti de l’indépendance.
En 1914, à la déclaration de la guerre, il parcourait l’Amérique, propageant parmi les Hongrois de New-York l’idée d’une République Populaire et recueillant des subsides pour son parti. De retour en Europe, il fut arrêté à Bordeaux ; relâché par ordre du gouvernement français, il gagna Budapest par l’Espagne et Gênes. Au cours des hostilités, par l’entremise de son secrétaire Diener, il se tint en relations avec les pacifistes français, principalement avec Guilbeaux. Il se déclarait ami de l’Entente, démocrate et agrarien. En réalité, ce n’était qu’un politicien sincère peut-être, mais singulièrement lâche lorsqu’il s’agissait d’effectuer ses promesses. Il voulait diriger des événements qui le dépassèrent.
Le 16 octobre 1918, Michel Karolyi accusa les empires centraux d’avoir provoqué les hostilités en lançant un ultimatum à la Serbie. Prenant position contre la politique du Mittel Europa,il condamna la guerre sous- marine et le traité de Brest-Litovsk ; il réclama la création d’une représentation diplomatique hongroise autonome à l’étranger, l’abolition des institutions communes à l’Autriche et à la Hongrie, l’indépendance politique et économique. Stéfan Zlinsky prit position avec lui contre Wekerlé, président du Conseil et Burian, ministre des affaires étrangères, qui affirmaient la solidarité de la Hongrie avec les empires centraux.
Le même soir, Hussarek, président du Conseil d’Autriche, réunit les chefs de partis politiques et révéla son dessein d’organiser un état fédératif composé des Allemands, Tchèques, Ukrainiens et Illyriens, sous le nom d’Empire Fédéral d’Autriche. A cette annonce, les députés républicains hongrois réclamèrent en séance publique de la Chambre des représentants l’indépendance de leur pays. Le 17 octobre, l’empereur Charles confirma par un manifeste la déclaration de l’Autrichien Hussarek. Tandis que le comte Tisza déclarait approuver le gouvernement d’avoir demandé la paix en s’inspirant des principes de Wilson, Burian démissionnait, par crainte des responsabilités.
Or, le 15 octobre, à Agram, le ban de Croatie manifesta l’intention de seconder les efforts d’un Conseil National Croate ; il proclama l’indépendance de la Croatie par rapport à la Hongrie, revendiqua le territoire magyar de Fiume. Le 19 octobre, ce Conseil National, composé de 85 membres auxquels se joignirent des délégués de Slavonie, Dalmatie et Bosnie, prononça l’indépendance de la Yougoslavie. Le 24 octobre, Karolyi annonça à la Chambre que les Croates du 79ème régiment d’infanterie avaient désarmé les hussards de Fiume, pris possession de la ville, occupé le port et hissé le drapeau tricolore. Wékerlé démissionna. Le roi dut alors chercher un président du Conseil introuvable.
Successivement, les comtes Andrassy et Apponyi refusèrent de se mettre à la tête d’un nouveau gouvernement. Karolyi, après une réunion de ses amis, décida d’exiger la paix immédiate, la rupture avec l’Allemagne et l’Autriche, l’indépendance, le suffrage universel, la liberté d’association et de presse, la reconnaissance des nouveaux Etats. Il rédigea, de concert avec ses partisans, une proclamation. Le 22 octobre, les Bulgares capitulèrent.
Des manifestations antimilitaristes se déroulaient quotidiennement à Budapest et dans les villes importantes. Les soldats désertaient en masse et constituaient des Soviets. Les réactionnaires, atterrés, n’espéraient plus que dans une alliance de Karolyi avec le roi. Ils décidèrent Karolyi à s’entendre avec la Cour. Le 28 octobre, Karolyi entreprit les négociations en vue de former son cabinet. Il convoqua le premier maire de Budapest, Barcsi, le chef du parti radical Jacy et celui des socialistes Kunsi. Tous se dérobèrent. On rappela du front du Trentin l’archiduc Joseph et on le nomma «homo regius », régent. Joseph ne s’entendit pas avec Karolyi.
Les ouvriers et les soldats s’organisèrent. Le 27 et le 28 octobre, ils voulurent contraindre Joseph à nommer Karolyi président et entrèrent en conflit avec la police. Toute la nuit, on se battit à coups de fusils et de mitrailleuses. Il y eut de nombreux morts et blessés. Le 30 octobre, on manifesta devant le siège du parti de Karolyi en réclamant l’armistice immédiat. La police chargea et la lutte reprit dans les rues. Le 31 octobre, le comte Tisza, chef du parti réactionnaire, partisan de l’alliance avec l’Autriche et l’Allemagne et l’un des responsables de la guerre, fut attaqué et tué par des soldats.
Le 1er novembre, on apprit l’armistice avec la Turquie. La foule se rua vers les postes de police, désarma les gendarmes. Quatre cent mille personnes défilèrent dans les rues en entonnant la «Marseillaise des Travailleurs».Les boutonnières étaient ornées de chrysanthèmes. Des camions chargés de soldats et recouverts de ces roses blanches circulaient dans les avenues. L’enthousiasme était général. On se jetait des fleurs, on s’embrassait; les visages paraissaient radieux.
Ce même jour, le Conseil National hongrois nomma de son propre chef Karolyi président du Conseil, attribua à Batthyanyi le portefeuille des affaires étrangères et à Szende celui des finances.
Le peuple, à Kecskemet exigea la libération des prisonniers. Partout, se constituèrent des conseils de paysans, de soldats et d’ouvriers.
Le 15 novembre, le baron Julius Wlassics, président de la chambre des Magnats, remit à Karolyi l’abdication du roi Charles. On y lisait :
« Je ne veux pas que ma personne soit un obstacle au développement de la nation hongroise pour laquelle je suis pénétré de la même affection invariable. En conséquence, je renonce à prendre n’importe quelle part à la direction des affaires de l’Etat et reconnais à l’avance toutes les décisions par lesquelles la Hongrie fixera la forme future de l’Etat ».
Donné à Erkatsau, le 13 novembre.
Le 16 novembre, Karolyi fut nommé par acclamations président de la République Populaire Magyare. Le rêve du politicien se trouvait réalisé. Il s’efforça de résoudre les problèmes économiques et sociaux par des réformes qui, tout en calmant le peuple par leur apparence démocratique, lui conservaient les sympathies de la bourgeoisie.La nouvelle république reposait sur les principes jacobins de 1792. Par le suffrage universel et secret, hommes et femmes âgés de 21 ans nommaient des législateurs. Chacun devenait petit propriétaire, mais l’iniquité sociale ne disparaissait pas, car les financiers, détenteurs des titres de sociétés industrielles et agricoles, contrôlaient l’activité du pays. Karolyi, pour réformer la situation agraire, décida le morcellement des domaines féodaux.
Selon ses plans, on partageait les terres de plus de 500 hectares entre les journaliers et domestiques agricoles. Les paysans versaient alors à l’État une redevance échelonnée sur 100 ans. Cette somme revenait aux propriétaires sous déduction de l’impôt sur la fortune atteignant 80 % et d’un escompte de 8 %. Afin d’éviter le phénomène qui suivit l’émancipation des serfs et d’empêcher la reconstitution des latifonds, les terres devenaient incessibles et héréditaires.
Or, un double problème surgissait. Les biens des seigneurs étaient couverts d’hypothèques et leur valeur avait augmenté durant la guerre. Devait-on purger les hypothèques et céder aux journaliers les propriétés au prix du jour augmenté du coût des purges ? Karolyi ne proposa pas de réformes radicales, mais une mesure contentant à la fois les moyens propriétaires et les paysans aisés. Il exigea l’achat et la vente des terres au prix d’avant-guerre, la réduction de la plus-value et la diminution proportionnelle des hypothèques.
Budapest regorgeait d’avocats sans cause, démobilisés, réformés, embusqués, mais tous également ambitieux : Les éternels soutiens des démocraties. Karolyi les réunit en corps et, leur donnant le titre de commissaires agraires, les chargea de parcourir la Hongrie, de recenser les propriétés, de surveiller les partages, de constituer un cadastre. Les avocats partirent; pour conserver leur poste avantageusement rémunéré, ils traînèrent les opérations en longueur, suscitant entre agriculteurs des querelles qui fournissaient matière à procès et leur ouvraient une nouvelle source de bénéfices.
La réforme de Karolyi, d’ailleurs si elle avait été réalisée, aurait donné au régime le secours d’une nouvelle classe, la classe des paysans moyens acquéreurs de terres ; mais elle ne pouvait satisfaire la masse des journaliers, dans l’impossibilité absolue de livrer une redevance quelconque. En outre, en parcellant la terre, on empêchait la division scientifique du travail, le rendement intensif, l’usage des puissantes machines indispensables à la culture de la plaine. Le cultivateur aisé possédait la terre ; mais restant isolé sur son lopin, il ne pouvait mettre ses biens en valeur à l’aide d’instruments aratoires dispendieux.
Les paysans le comprirent aussitôt. Ils se saisirent de la terre, sans verser de redevance, malgré les observations des agents de Karolyi, et s’entraidèrent en fondant des coopératives agricoles. Ceux du département de Somogy, l’un des plus productifs de Hongrie, après s’être emparés des champs, chassèrent même les commissaires agraires et organisèrent des syndicats ruraux. Karolyi leur dépêcha son ministre de l’Agriculture, originaire lui aussi du Somogy, le politicien Etienne Szabo, successivement ministre de la République, commissaire de la Commune, partisan de Friedrich, de Huszar et d’Horthy.
Szabo vint et se prépara savamment à vanter à ses concitoyens les beautés de la démocratie et de la propriété privée. Les laboureurs le reçurent, armés de couteaux et de faux, et lui déclarèrent, que s’il ne les laissait pas en paix, ils étaient décidés à l’égorger comme un cochon de lait. Szabo et Karolyi, dès lors, se tinrent cois.
Le 1er décembre 1918, sous la pression des Roumains, à AIba Julia, les démagogues de l’Assemblée transylvaine décidèrent de s’unir aux Roumains. Le 8 janvier 1919, les Saxons, à Médiasch, votèrent un ordre du jour semblable. Mais les comités de paysans protestèrent. Dans un appel aux soldats roumains, ils dirent «Nous n’avons pas besoin de roi ou d’officiers, amis du luxe qui gaspillent inutilement le temps, non plus que de boyards ou de grands seigneurs qui ne boivent que du sang comme les sangsues. Nous avons besoin de terre et de liberté ! » Et quelques jours plus tard, une nouvelle affiche «Nous, paysans de Transylvanie et du Banat, sommes assez intelligents pour pouvoir suivre seuls, comme il nous plaira, notre voie. Que la Transylvanie et le Banat n’appartiennent qu’aux Transylvaniens et aux Banatiens. Nous ne voulons pas de maîtres. Que les boyards de Roumanie nous laissent en paix ! »
Ainsi, partout, se dessinait un mouvement agraire. Mais la politique de Karolyi entraîna la débâcle économique. A cause des entraves mises par les commissaires agraires à la production, les betteraves à sucre pourrirent sur place, personne ne s’en sachant officiellement propriétaire et ne voulant en assurer le transport et la répartition sans obtenir une contre-partie rémunératrice. Malgré une récolte extraordinaire, on dut rationner le sucre dans le pays qui en ravitaillait l’Europe avant la guerre.
Bientôt, l’agitation grandit dans les usines. Les ouvriers, suffisamment éduqués économiquement, désirèrent gérer librement leurs fabriques, sous le contrôle des techniciens : par conséquent, exproprier les patrons. Pour apaiser les craintes de ces derniers, le gouvernement républicain, sous l’instigation du socialiste Garami décida de faire participer certaines catégories d’ouvriers aux bénéfices des entreprises. En place des conseils d’usines, il voulut instituer une commission mixte composée de représentants de l’Etat, des patrons et des employés, où, par conséquent, les ouvriers se seraient trouvés en minorité. Ceux-ci, comprenant l’astuce du projet, résistèrent et entrèrent à leur tour dans l’opposition.
Avec l’appui financier des capitalistes hongrois et étrangers, Karolyi eut, certes, pu contenir les prolétaires industriels. Mais les finances de l’Etat étaient dans une situation déplorable et les argentiers souffraient également de la pénurie de capitaux. Un membre du parti radical, actuellement collaborateur de la «Neue Zeit»,de K. Kautsky, Paul Szende, fut chargé de régler la situation. Immédiatement, afin d’attirer la sympathie des banquiers occidentaux et hongrois, Szende reconnut les emprunts de guerre dont neuf dixièmes avaient été souscrits à l’intérieur du pays. Puis il étudia les moyens de fonder une Banque Nationale, absolument indépendante de la Banque Impériale austro-hongroise. Il décréta donc que les billets émis par la Banque d’Empire n’auraient plus de capacité acquisitive en Hongrie et ne seraient pas cotés en Bourse. Il autorisa la circulation provisoire des anciennes couronnes estampillées, en attendant la création d’une unité monétaire basée sur la valeur du prix de l’or et représentant la 3.444ème partie du prix réel d’un kilogramme d’or pur. Or, le ministre des finances, pour réaliser son programme, avait besoin de 30 milliards de couronnes.
L’appui financier des étrangers se faisant quelque peu attendre, on fut contraint de recourir aux taxes fiscales  et d’établir un impôt progressif sur les fortunes. La création de cet impôt suscita le mécontentement de la bourgeoisie moyenne, dernier appui du pouvoir. La situation de Karolyi apparut comme désormais intenable. Alors se manifesta le Parti Communiste hongrois.
Le Parti Communiste hongrois, durant la République, ressemblait étrangement au parti communiste fondé à Paris vers la même époque par Péricat et Sebilloud. Composé de jeunes gens, venus des divers milieux de la société, comme Wessely, fils d’un riche bourgeois de Budapest, ou comme Leicht, enfant d’un savetier juif, à 18 ans l’un des meilleurs peintres hongrois. Le parti communiste était animé d’un extraordinaire esprit de révolte libertaire, plein d’une audace juvénile. Ses méthodes et son programme différaient absolument de ceux du bolchevisme russe.
A l’encontre de Lénine, qui réclamait l’instauration d’une petite propriété paysanne, préconisait le capitalisme d’Etat, la suprématie de la politique sur l’économique et l’individualisation de la consommation, les communistes magyars, inspirés à leur insu peut-être de l’idéologie anarchiste, exigeaient la communalisation des biens de consommation et de production, la suppression des rouages politiques, la formation de conseils de paysans et d’ouvriers. Ne se cantonnant pas dans le domaine des idées, ils passèrent aux actes. Ils incitèrent donc les ruraux à ne pas tenir compte des décisions des commissaires agraires, à fonder des coopératives et à brûler tous les actes notariés. De même, dans les centres urbains, ils recommandèrent de ne plus payer les loyers et d’exproprier les habitations. Il y eut bientôt à Budapest plus de 20.000 procès suscités par les réclamations des propriétaires dont les social-démocrates prirent la défense. Les communistes combattirent alors les Socialistes.
Le 1er janvier 1919, à Budapest, ils tentèrent de renverser le gouvernement des radicaux et des socialistes. Ils échouèrent, mais essayèrent quinze jours après, à Salgotaryan, la même entreprise. Réprimés de nouveau, ils ne se tinrent pas pour battus et continuèrent leur agitation, dans les champs et dans les usines. Le «Nepszava»,organe officiel des social-démocrates, les ayant insultés, ils attaquèrent le journal, aidés par les marins et les ouvriers des faubourgs. La lutte dura un jour et fut d’une extrême violence. De nombreux morts restèrent sur le sol. Par ordre de Karolyi, Bela Kun, Lazlo et Rabinovics, membres du parti communiste, furent arrêtés. Kun fut tellement roué de coups par les gendarmes dans sa geôle qu’il faillit mourir et resta plus d’un mois alité. Mais ses camarades poursuivirent leur propagande et leur nombre grossit vite par l’arrivée de soldats et d’ouvriers dégoûtés de la démocratie. Le Parti communiste prit alors l’aspect original qu'il garda jusqu’à la chute de la Commune. Ses cadres furent fournis par des enfants de 17 à 22 ans, inspirant une masse homogène de militaires et de travailleurs.
Bela Lindner, socialiste Indépendant, ancien colonel de l’état-major, était un ministre de la guerre antimilitariste. Le 16 novembre 1918, il fit rassembler sur la place du Parlement, à Budapest, les anciens officiers et soldats de l’armée royale. Devant trois cent mille spectateurs, sous une pluie glaciale, tous prêtèrent serment à la République Populaire. L’archiduc Joseph, l’ancien «homo régius» jura lui-même fidélité au nouveau régime, renonça publiquement à l’usage de ses titres et se fit désormais nommer Joseph Alcsuti. Puis, solennellement, Lindner déclara : «Et maintenant, je ne veux plus voir de soldats !». Il invita les soldats à former des conseils pour hâter la démobilisation, destitua les officiers en masse et désarma les troupes qui revenaient du front. Karolyi blâma l’activité pacifiste de son ministre et, sous le prétexte d’une divergence d’opinion au sujet des nationalistes, le contraignit à démissionner.
Bartha remplaça Lindner. Conservateur borné, partisan d’une organisation militaire puissante, Bartha interdit la constitution de soviets de soldats et voulut rétablir la discipline dans l’armée. Les troupes casernées à Budapest se soulevèrent et exigèrent sa destitution. Bartha, après trois semaines de pouvoir, céda son poste à Boehm, un mécanicien socialiste, secrètement partisan du communisme. C’était le 15 décembre. Theodor Batthyanyi, ministre de l’Intérieur, sentant la révolution sociale approcher, par crainte des responsabilités, suivit Bartha dans sa retraite. Le socialiste Vince Nagy prit son fauteuil.
La situation devenait aussi grave à l’extérieur qu’au dedans du pays. Violant l’armistice de Vilajusti qui garantissait l’intégrité territoriale de la Hongrie, l’armée franco-roumaine franchissait les frontières.
Karolyi partit en toute hâte à Belgrade négocier une nouvelle convention. Accompagné du socialiste Bokanyi et du délégué des conseils de soldats Czernak, il se rendit auprès de Franchet d’Esperey. Il demandait qu’on laissât passer des convois de vivres pour ravitailler le centre du pays, et qu’on retirât les Sénégalais et les Roumains qui ravageaient misérablement les contrées où ils campaient. Franchet reçut, sans les saluer, les délégués et, muet, leur remit le texte du second armistice. Puis, il partit, les laissant en tête-à-tête avec quelques sous-officiers français ignorant le magyar et un colonel serbe.
Les Hongrois exécutèrent les clauses de l’armistice et livrèrent leurs armes. Au lieu de les détruire, comme il était décidé, Franchet donna fusils et cartouches aux Tchèques, Roumains et Serbes. Contrairement aux accords de Belgrade, les Tchèques avancèrent même jusqu’à 100 kilomètres de la capitale.
Karolyi, le 23 décembre, déclarait « L’Entente devrait accepter une paix excluant tout anéantissement. Que les chefs de l’ancien régime expient, mais qu’on ne punisse pas le peuple qui ne fit que subir la guerre et ne la voulut pas ! » En réponse, le 12 mars, à Belgrade, le général Delobit exigeait, au nom des alliés, la formation d’une zone neutre de 200 kilomètres de largeur en Hongrie, sous prétexte de séparer les Transylvaniens des Magyars. Cette décision ne fut communiquée au gouvernement de Karolyi que le 19 mars, par le lieutenant-colonel Vix, chargé d’affaire de l’Entente à Budapest. Aussitôt, les ministres, affolés, offrirent à Karolyi leur démission.
Le 18 mars, les ouvriers de l’usine Weisz Manfred, à Csepel, près de Budapest, et qui s’étaient emparés de leur fabrique depuis novembre 1918, adhérèrent, au nombre de 20.0000 environ, au Parti communiste. Ils décidèrent, en outre, de pénétrer en armes, le 23 mars, à Budapest, de révolutionner la ville et de chasser le gouvernement.
Acculé, attaqué par les généraux de l’Entente et par les prolétaires, Karolyi adressa, le 20 mars, une proclamation à ses concitoyens et déclara céder le pouvoir aux ouvriers et paysans. Sur l’instigation des socialistes Keri et Kunfi il quitta la présidence de la république. Cet homme qui avait voulu mener un peuple pendant de longs mois n‘eut pas le courage moral de signer l’acte de démission. Ce fut Simonyi qui l’apostilla.
Karolyl, démocrate réformiste, tomba victime de ses propres actes. Ce politicien ne voulut pas comprendre que seul le peuple est capable de juger lui-même de son sort, et que dans une révolution, seuls les gestes extrémistes ont une portée. Ses atermoiements, les demi-mesures, son besoin de contenter à la fois exploiteurs et opprimés, sa sympathie secrète pour la bourgeoisie et ses déclarations démophiles suscitèrent successivement le mécontentement des travailleurs et des capitalistes. Un gouvernement républicain qui s’affirme prêt à faire le bonheur du peuple et maintient, sous un déguisement hypocrite, les institutions autoritaires ne peut subsister et se développer qu’en devenant comme en France, le jouet d’une oligarchie militaire et financière. Karolyi supprima puis rétablit l’armée ; il la désorganisa. Il lésa les propriétaires fonciers avant de réclamer leur concours. Il avait, de la sorte, brisé ses appuis. Il tomba comme doit succomber fatalement le parlementaire qui veut réaliser ce paradoxe d’unir des forces économiques et sociales contraires.
Le 21 mars, l’assemblée nationale républicaine tint sa dernière séance le président Hock, rappelant l’activité de cette assemblée pendant la collaboration des républicains et des socialistes, prononça l’oraison funèbre du régime : «Un nouveau système social étant introduit en Hongrie, dit-il, l’assemblée n’a plus aucune raison de poursuivre ses travaux. Sa continuation ne répond plus aux exigences du régime actuel. Notre organisation politique a complètement fait faillite. Laissons le champ libre à l’activité du prolétariat. »

II
LA DICTATURE DU PROLETARIAT
Dans la nuit du 21 mars 1919, Bela Kun et ses compagnons furent arrachés de leur prison par la foule. Les ouvriers occupèrent les principaux quartiers de la ville; les conseils d’entreprises se réunirent et proclamèrent la dictature du prolétariat. La dictature du prolétariat ! assertion susceptible d’interprétations diverses et contradictoires.
Certains envisagent cette «dictature» comme l’affirmation par le peuple de sa parfaite maturité et de son affranchissement. Ils supposent donc l’existence de masses laborieuses, parvenues à un remarquable degré d’éducation économique, possédant une idéologie commune et de semblables intérêts, capables de prendre en mains la direction des fabriques et de satisfaire leurs exigences de consommation. Une telle dictature est absolument pure d’éléments autoritaires. Elle marque l’avènement du monde du labeur. En manifestant leur volonté d’établir leur dictature, les hongrois prétendirent montrer qu’ils s’estimaient aptes à rétablir et développer 1’economie de leur pays.
Néanmoins, à l’heure actuelle, même dans les Etats anglo-saxons où l’on constate la grande valeur intellectuelle et technique des travailleurs, en nul endroit ne se rencontrent des foules laborieuses homogènes, dotées d’une initiative collective. A cause d’une mésintelligence des procédés tayloriens, l’ouvrier réduit à l’emploi de machine spécialisée possède une lamentable éducation. En outre, les prolétaires ne communient plus par l’unité idéologique ou les intérêts communs. Tiraillé entre le réformisme, le bolchevisme ou le nationalisme, le syndicalisme oublieux de son origine, de sa philosophie, de ses tendances, tombe en décrépitude. Pour être davantage sournoise, l’hostilité entre ouvriers intellectuels et manuels s’avère plus dangereuse que jamais. Ne redoutant pas les longues journées de travail aisé, ayant de médiocres appétits, l’employé vit dans l’attente de sa retraite que lui octroiera le patron; il condamne les revendications des manoeuvres, qui, par crainte du chômage et des accidents professionnels exigent la journée de huit heures et de hauts salaires.
Dans de pareilles conditions qui, du reste, ne se présentaient pas dans la Hongrie de 1919, pour réaliser une dictature du prolétariat, il faut inéluctablement recourir à la dictature personnelle ; obtenir la soumission absolue des masses hétérogènes, dépourvues d’audace révolutionnaire; accomplir, selon l’expression de Lénine, «la subordination de la volonté des milliers à la volonté d’un seul». Les travailleurs qui s’administrent, théoriquement, eux-mêmes, deviennent la proie d’individus qui, sous un dehors populacier, possèdent les désirs de puissance et les attributs des capitalistes. Avec énergie, les anarchistes se dressent contre une semblable tyrannie.
«La dictature» du prolétariat magyar différa donc, par son essence, du bolchevisme russe. Bela Kun le reconnut «La dictature ne signifie pas le recours à la violence, mais la simple prise en mains par le peuple, des instruments de production ». Et, pour manifester que les personnes et les biens n’appartenaient pas à une minorité politique, l’appareil du régime reposa sur la connexion des conseils économiques.
Les offices, comités, conseils ruraux et urbains s’occupèrent de la formation, de la répartition et de la consommation des richesses dans leurs sphères. Les conseils de districts et de départements administrèrent leurs circonscriptions et nommèrent des délégués, avec mandat impératif, au Congrès national. Tous les ouvriers syndiqués des deux sexes domiciliés en Hongrie, sans distinction de confession, de race ou de nationalité, âgés de 18 ans, participèrent aux élections communales, régionales et nationales. Les élections des représentants au Congrès national des Conseils eurent lieu le 7 avril. La participation au scrutin fut considérable.
Dans la capitale et les chefs-lieux de départements, les travailleurs se rendirent aux urnes en cortège. A Budapest, les communistes obtinrent la majorité des voix : 780 candidats révolutionnaires y furent élus. Le Congrès s’ouvrit le 14 juin ; les conseils locaux et régionaux envoyèrent un délégué par 5.000 habitants.
Le Congrès possédait l’autorité suprême. Provisoirement, il conservait des attributs politiques avec ses vertus économiques. Il obtenait ainsi la licence de déterminer les frontières de la république, d’appeler le peuple aux armes, de modifier la constitution dans un sens plus communiste. Entre ses sessions, un Conseil central exécutif désigné par lui et composé de 150 membres siégeait en permanence. Le Conseil central répartissait les travaux entre des commissariats spécialisés, qui se réunirent par la suite dans un Conseil économique, à l’exception des commissariats des affaires étrangères, des armements et des minorités allogènes. Le Conseil central exécutif fut instauré le 24 juin 1919, trois mois après l’établissement de la Commune.
Alexandre Garbaï en devint président. Cet ancien directeur du syndicat des gars du bâtiment adhéra très jeune au parti socialiste. Karolyi, parvenu à la tête de la république populaire, le chargea de nationaliser la production. Garbaï remplit si bien sa tâche que, sous la pression des bourgeois de l’industrie, Karolyi désirait se débarrasser de lui, à la veille de la révolution. Après la chute des Conseils, il s’enfuit à Vienne, où bientôt il organisa le parti socialiste indépendant illégal. Eugène Varga, Georges Nyiszlor, J. Lengyel, Franz Bajoky furent attachés, en qualité de commissaires, à la présidence du Conseil. Bela Kun se chargea des affaires étrangères; Eugène Landler, des transports ; Varga, des finances, etc.. Les Conseils régionaux des saxons, slovaques, transylvaniens, ne pouvant élire leurs propres commissaires, par suite de l’occupation de leurs contrées par les alliés, Henri Kalmar et Auguste Stefan conservèrent la fonction de commissaires aux nationalités.
Bientôt, quelques manifestations réactionnaires ayant eu lieu sous l’instigation des franco-roumains, on fut contraint de nommer un commissaire chargé de réprimer à l’intérieur du pays, les manoeuvres contre-révolutionnaires. On désigna Tibor Szamuelly. Tibor Szamuelly apparaît à ceux qui ne connaissent pas la politique hongroise mais les légendes de l’histoire hongroise, comme un bourreau jouisseur, avide de sang, troublé par des vices extranaturels, tortionnaire alcoolique et pédéraste. Rien n’est plus absurde que cette image. Et personnellement, nous considérons Szamuelly comme l’une des pures figures du communisme magyar.
D’une élégance raffinée, Szamuelly joignait à son affabilité coutumière, un tact parfait. Ce qui retenait l’attention, dans son visage, c’étaient les yeux d’une extrême douceur, embués de mélancolie sous les profondes arcades sourcilières, et les mâchoires dures, volontaires, solidement attachées au crâne. Aîné d'une famille juive de cinq enfants, après ses études universitaires, il devint journaliste. La lecture des oeuvres de Szabo et Batthyany l’incitèrent à méditer les causes économiques et morales de la détresse du prolétariat : il s’affirma libertaire. Mobilisé, on l’envoya sur le front russe. Le soir de sa venue dans les tranchées, il déserta. En 1918, il rendit visite à Kropotkine, dans le village de Dmitri, près de Moscou, où le sociologue résida jusqu’à sa mort. A Moscou, Szamuelly organisa, de concert avec Kun, un groupe communiste de soldats hongrois prisonniers.
En novembre, il revint en Hongrie et incita ses compagnons libertaires à unir leurs efforts à ceux du jeune parti communiste. En décembre, il fomenta une émeute à Nyiregykaze; un de ses frères fut grièvement blessé dans la bagarre. Un mois plus tard, à Satoraljaujhely, Il tenta de chasser les autorités républicaines. Arrêté, il parvint à s’évader. Il se cacha quelques temps chez l’écrivain anarchiste Kassak alors éditeur de la revue «Ma».De cet endroit, il parvint à se mettre en relation avec les Conseils d’usines de Csepel, et à préparer, avec eux, le mouvement du 23 mars, que précéda l’abdication de Karolyi.
Quand on rechercha l’homme capable de réprimer les émeutes à l’intérieur du pays, Szamuelly traversa une crise morale. Les Conseils allaient sans doute désigner quelque individu violent, prêt à massacrer sans pitié les fauteurs de troubles et les suiveurs inconscients. La Commune se souillerait ainsi de sang. Le doux Szamuelly n’hésita pas. Lui qui conduisait les enfants pauvres s’ébattre sur les rives fleuries du lac Balaton, lui qui ne se complaisait que dans la société des gamins et des jeunes femmes, voulut assumer sur sa tête, la honte et le discrédit dont le terrorisme pouvait couvrir le régime. «Le gosse», comme l’appelaient ses amis, devint «le sanglant Szamuelly» des bourgeois. Mais désireux d’éviter le meurtre, Szamuelly décida d’effrayer les esprits, de manifester la puissance du prolétariat, et non de ruiner stupidement les corps. En cinq mois, sur le territoire magyar, on ne pendit ou fusilla que 129 personnes, dont seulement 48, sur l’ordre de Szamuelly.
Otto Corvin, l’organisateur des mutineries de 1917, effectua les recherches politiques. Arrêté par les blancs, malgré les sommations, il refusa d’indiquer la retraite de ses camarades. Pour lui arracher des aveux, on lui brûla le sexe avec un fer rouge, puis on le pendit. Corvin avait 24 ans.
Alexandre Krammer secondait Szamuelly et Corvin. En août 1919, il se réfugia en Serbie; il organisa des grèves et fut recherché par la police serbe. Il changea de nom, mais fit la connaissance d’une jeune aristocrate russe qu’il aima, et avec laquelle il se mit en ménage. Après un an d’union, une nuit, légèrement pris de vin, il confia son secret à son amie. Celle-ci, dont la haine pour les communistes était plus forte que son affection pour son amant, le dénonça. Livré par les gendarmes yougoslaves aux bandes d’Horthy, Krammer périt à l’âge de 23 ans, pendu.
Fils d’un gendarme, Joseph Cserny fut, pendant la guerre, sergent de marine. Sous son impulsion, en 1918, les matelots de la flotte de Cattaro se révoltèrent. Cserny partit au bagne. Au cours de la révolution de mars, Szamuelly l’invita à former une troupe de gardes avec les anciens mutins de Cattaro. Ces soldats, «les gars de Lénine»,casernèrent dans les palais des familles Batthyanyi et Hunyady. Pour frapper l’imagination des bourgeois, ils couvrirent les murs de ces demeures d’une affiche gigantesque représentant un dragon s’élançant d’un nid de coutelas vers ces mots TERROR, dont les lettres étaient disposées verticalement. Dix canons de 75 mm, 5 canons de 150 mm, et 20 mitrailleuses défendaient l’abord de la caserne. Les «gars», entièrement vêtus, coiffés et bottés de cuir, portaient poignards, revolvers et grenades. Ils n’usèrent de leurs armes que dans la circonstance suivante : les franco-serbes envoyèrent trois monitors bombarder, à Budapest, l’Hôtel Hungaria, résidence des commissaires du peuple. Pendant ce temps, les officiers de l’artillerie et les
cadets de l’Académie Ludovica tentèrent d’occuper le Central Télégraphique. Se disposant en rangs de tirailleurs, ils ouvrirent le feu sur la foule répandue dans les rues.
La surprise fut générale; aucune milice ne casernait au complet, le s ouvriers demeurant chez eux. Quelques membres des jeunesses communistes et du groupe anarchiste se précipitèrent dans les armureries où l’on ne leur fournit que de mauvais fusils ; des miliciens, au bruit de la bagarre, les rejoignirent ; les artilleurs, après un instant de stupeur, parvinrent à se saisir de leurs chefs. Les cadets résistaient toujours.
Joseph Haubrich, un ouvrier métallurgiste, promu malgré lui, commandant des troupes de Budapest, était un tolstoïen. Pour éviter l’effusion de sang, il dépêcha plusieurs délégations chargées d’avertir les cadets que «s’ils refusaient de se rendre, leur caserne serait immédiatement bombardée». Les délégations revenaient sans cesse éconduites, et les canons d’Haubrich ne tiraient pas. Depuis près de quatre heures, cadets et révolutionnaires parlementaient, quand soudain parurent, sous la conduite de Cserny, vingt « gars ». Après une dernière sommation, ils firent sauter les portes de l’académie à coups de grenades. Aussitôt, les cadets dont deux seulement étaient blessés, se rendirent. Professeurs et élèves se virent graciés, hormis le capitaine Eugène Lemberkovics et le lieutenant Désider Filipecz, que le tribunal condamna à mort. Sur les instances du lieutenant-colonel Romanelli, représentant de l’Entente, on commua leur peine en celle de réclusion temporaire. Ainsi, se termina la plus grave émeute de la Commune.
Le 2 août, Szamuelly parcourait le département d’Oedenburg ; il apprit l’avance des alliés vers Budapest. Il se rendit alors chez le président du Conseil d’ouvriers de Savanyukut, pour obtenir confirmation de la nouvelle. Sur les instances de cet homme, il se dirigea vers la frontière d’Autriche, sous la conduite d’un marchand de bestiaux, Barna. Barna, abandonnant en route son compagnon, revint en hâte à Savanyukut, avisa un blanc, Zoltan Sumgi, de la fuite de Szamuelly, téléphona au chef de la police-frontière, que le terroriste se trouvait dans son cercle. Le commandant ordonna la fermeture de la frontière, et quand Szamuelly s’apprêta à franchir la limite, il fut appréhendé par les gendarmes Joseph Salatek et Wenzel Schwartz, qui lui brisèrent le crâne avec la crosse de leur carabine. Dans une version officielle, ils affirmèrent que prenant un mouchoir de dentelle qui dissimulait un revolver, Szamuelly s’était suicidé. Les paysans de Savanyukut, suggestionnés par la légende du «tortionnaire», déterrèrent le cadavre enseveli dans le cimetière de leur village, et coupèrent les membres qu’ils dispersèrent dans les champs.
Depuis décembre 1918, les anarchistes hongrois étaient tous entrés dans le parti communiste. Groupés autrefois dans l’Union des socialistes révolutionnaires,puis dans le CercleGaliléen, en s’unissant au sein de la nouvelle institution, ils espéraient pouvoir faciliter l’établissement d’une société libertaire aussi différente de la république démocrate que de la caserne marxiste. Kogan, un avocat roumain, fusillé par les bolchevistes russes, en 1925, Szamuelly, Corvin, Kransz, le rédacteur principal du journal anarchiste «Tarsadalmi Forradalom»,Csizmadia, le poète rustique, le psychologue Varjas, l’esthète Lukacs, voyaient dans ce mouvement, une source de forces révolutionnaires susceptibles de renverser l’organisation capitaliste. Quand, en mars, s’instaura le régime prolétarien, certains anarchistes estimèrent de leur devoir d‘assumer une responsabilité effective, de participer au déroulement de l’activité économique du pays ; ils devinrent commissaires du peuple, délégués de conseils. Alors, une scission s’effectua parmi les libertaires. La minorité, avec Krausz, Bojtor et Kogan refusa d’apporter son concours au régime; et pour manifester qu’elle ne possédait plus le même programme et n’usait plus des mêmes méthodes que le parti communiste, elle fonda une Union anarchisteautonome, dont on plaça le siège dans le Palais Almassy, réquisitionné. Kogan et Bojtor critiquèrent avec fougue les gestes de certains administrateurs ou commissaires, tels que Bela Kun ; on les emprisonna, mais leurs camarades collaborationnistes obtinrent leur relâchement.
Quelques partisans de la politique de soutien modifièrent leur ligne de conduite, et rejoignirent, après maintes tergiversations, les almassystes: Csizmadia quitta son poste au département de l’agriculture, tandis que Lukacs, Corvin et Szamuelly persévéraient dans leur position première. Malgré ces différends, il n’y eut jamais, au cours de la Commune, dans les milieux libertaires, de querelles suscitées par des discussions personnelles.
Les collaborationnistes conservèrent l’estime des adeptes de l’autonomie; Corvin, qui ne partageait pas l’attitude de l’Union vis-à-vis du régime, lui fournit cependant son concours; il procura des salles de réunion, facilita l’installation d’une bibliothèque, soutint les périodiques.
L’influence des anarchistes se manifesta pendant la Révolution, surtout dans la solution des problèmes agraire et financier étudiés avec minutie par les émules et disciples d’Ervin Szabo et Batthyanyi. Après la défaite, les libertaires demeurés en Hongrie, qui ne voulurent pas cesser leur propagande, malgré l’avilissement universel, s’affilièrent aux cercles gnostiques, institués vers 1900, par le tolstoïen Eugène Schmidt.
Dans l’ombre, illégalement, ils luttèrent. Ils tachèrent de mettre en communication avec l’extérieur, les captifs des camps de concentration ; ils éditèrent des tracts, voire un journal polycopié «Uj Vilag».En 1924, l’intensité de la terreur paraissant décroître, ils pénétrèrent dans les syndicats et les coopératives et s’efforcèrent de constituer au grand jour, avec d’autres éléments socialistes, le parti des ouvriers social-libertaires hongrois.Mais les principaux militants furent vite traqués, saisis, incarcérés. Ils durent reprendre leur activité secrète.
Dès leur libération, le 21 mars 1919, les leaders communistes, alliés déjà aux libertaires, négocièrent avec les délégués de l’aile gauche socialiste, pour façonner l’unité des forces révolutionnaires. On établit aisément le pacte d’entente et forma le parti socialiste unifié.Le 12 juin, dans l’ancienne salle des députés, devant 827 délégués, Garbaï rappela l’alliance faite entre anarchistes, marxistes et néo-communistes et les modifications profondes opérées dans le programme collectiviste. Le professeur Sigismond Kunfi déclara que la vieille et traditionnelle social-démocratie était morte, qu’un monde dépouillé des institutions autoritaires s’élaborait, qu’à des conceptions nouvelles devait correspondre une organisation originale, même en politique. Pour établir avec clarté sa manière de voir, il demanda que l’alliance des gauches forma non un parti socialiste unifié, paraissant englober trois tendances, mais l’Union des ouvriers communistes de Hongrie.Finalement, les délégués approuvèrent à l’unanimité le programme et les méthodes de cette institution.
Seuls, pendant la Commune, après leur sécession, les anarchistes possédèrent une association politique autonome, tous les autres partis ayant disparu ou fusionné avec l’Union des ouvriers communistes.

III
LA COMMUNALISATION DES OBJETS DE CONSOMMATION




La première tâche du régime communiste consiste à monopoliser les objets de consommation, afin de se trouver en mesure de satisfaire, dans le plus bref délai, les exigences du prolétariat.
Une tendance à supprimer le commerce privé se manifeste déjà dans notre société par la fondation de coopératives d’approvisionnement gérées par les consommateurs à leur profit ou par l’institution, de comptoirs administrés par les producteurs capitalistes.
Après avoir mis en contact immédiat fabricants et usagers, la Commune, par l’expropriation, fait passer dans le patrimoine collectif, les richesses précédemment détenues par des particuliers. La tâche de répartir ces biens incombe alors aux organismes qui, restant sous le contrôle direct de la Société, sont à même de connaître et de contenter les moindres besoins de chacun : les offices coopératifs.
La suppression radicale des transactions privées est une mesure indispensable si l’on veut éviter le gaspillage des denrées, ou leur accaparement par la bourgeoisie, grâce à la force acquisitive du numéraire ou des valeurs qu’elle détient encore.
Un ancien administrateur d’une coopérative socialiste de consommation, Maurice Erdelyi, tenta d’organiser, durant la Commune, en qualité de commissaire, la répartition des produits. Sa première mesure consista dans la communalisation des magasins de gros ou de détail occupant, au 21 mars, plus de dix personnes. Ces établissements furent dès lors dirigés, sous le contrôle du commissariat de la production, par des gérants nommés par le personnel.
Puis on effectua l’inventaire des stocks de matières entreposées. L’opération dura deux semaines, pendant lesquelles toutes les boutiques, à l’exception des épiceries coopératives, durent fermer leurs portes. Il fallut enfin distribuer méthodiquement les produits sur des bases communales et concentrer le commerce.
A Budapest, se trouvait une importante coopérative de consommation possédant environ deux cents bureaux répartis dans les divers quartiers. Elle était désignée naturellement pour assurer la distribution. Mais en province, le mouvement coopératif n’avait jamais pris d’extension et ne disposait pas d’organisme commercial de quelque intérêt.
Erdelyi et ses collaborateurs se virent ainsi contraints d’instituer rapidement un service d’approvisionnement assez concentré pour réduire au minimum les faux-frais et assez décentralisé pour satisfaire dans les endroits les plus reculés, la diversité des besoins. Dans chaque centre, ils s’efforcèrent d’établir un magasin communal abondamment pourvu et doté du monopole du commerce dons un rayon déterminé par les intéressés. Les offices d’approvisionnement fonctionnèrent vite. On rencontrait des offices de matières fournissant aux usines les produits bruts ou mi-ouvrés. Des offices du vêtement, du meuble, des légumes maraîchers étaient organisés sur le modèle de nos entreprises à succursales multiples.
Une difficulté surgit bientôt : certains offices, par suite de la pénurie de matières, principalement les offices de vivres, ne pouvaient entièrement contenter les demandes. On recourut donc au rationnement, comme on l’avait fait pendant la guerre, mais avec une plus minutieuse rigueur. On servit d’abord les vieillards, les femmes enceintes et les malades; puis les femmes et enfants des soldats engagés sur le front, sur présentation d’un certificat attestant leur qualité ; enfin,  es miliciens et les ouvriers syndiqués.
Toute la population valide s‘étant groupée dans les syndicats, les consommateurs furent alors, répartis en cinq classes selon leur vigueur physique, leur âge, leurs connaissances, leurs aptitudes et leurs besoins.
Cependant, parallèlement aux offices d’approvisionnement, une autre organisation s’établit. Durant les hostilités et la République, dans chaque usine comme dans chaque bureau, les travailleurs avaient fondé des sociétés amicales d’achat en commun. Après le 21 mars, ces associations se transformèrent en comités de distribution. Le Conseil d’atelier ou de bureau chargeait des hommes de confiance de recevoir des organismes compétents des quantités de marchandises, principalement d’anciens stocks militaires, qu’il répartissait entre les employés, sans débours de numéraire. Les métallurgistes de Csepel recevaient ainsi par semaine, pour leur famille et eux, une oie et des légumes. En outre, sous l’instigation de Varga, on créa dans les établissements importants des restaurants coopératifs où les ouvriers étaient gratuitement nourris.
Les villes furent, pendant le régime communiste, abondamment pourvues de pommes de terre, de choux, de courges et de cachats. Les distributions de viande avaient lieu deux fois par semaine. Pour un syndiqué, il était si facile d’obtenir des vêtements qu’un trafic condamnable s’effectua : afin d’avoir certaines denrées de choix qu’on ne pouvait acquérir aisément des offices, sinon pour les malades (oeufs frais, saindoux...), des ouvriers demandaient un ou deux costumes par quinzaine qu’ils recédaient en cachette aux paysans fournisseurs des offices. Ceux-ci, retirant d’un tel négoce un avantage considérable n’approvisionnèrent plus régulièrement les centres communaux. Il en résulta un malaise dans la répartition dont l’équilibre se rompit. Les vieillards, les débiles ne purent être alimentés convenablement à leur état ; les anciens journaliers et domestiques, soutiens du régime dans les campagnes, se virent désavantagés au profit des dirigeants des syndicats agricoles, chargés de la garde des denrées de la communauté dont ils usaient indûment à leur seul profit.
L’avis n° 15, publié par le commissariat de la prévoyance sociale réglementa 1a communalisation des habitations. Chaque maison élit son Conseil d’exploitation et nomma un homme de confiance. Celui-ci, aidé de volontaires, entreprit localement l’inventaire des appartements vacants ou incomplètement utilisés. Les locataires n’eurent droit qu’à une chambre par adulte, les logements disponibles furent immédiatement attribués aux indigents. Trois cent mille ouvriers changèrent de domicile ou vinrent occuper les anciennes demeures des bourgeois. En outre, on décida que les loyers seraient recouvrés par l’homme de confiance, encaissés pour compte du Conseil d’exploitation, et versés au fisc de la Commune. Mais la perception des loyers fut sans cesse reculée. Et la politique monétaire des communistes rendit entièrement vaine cette résolution qui n’avait été prise que pour apaiser les éléments démocrates des Conseils.
Après avoir assuré, dans une large mesure, le pain et le logis aux travailleurs, le régime communiste prétendit satisfaire les besoins de luxe. Un Conseil de la production littéraire et de l’instruction publique se constitua. Alexandre Szabados, Sigisznond Kunfi, Georges Lukacs et Tibor Szamuelly le composèrent. Par la suite, Szamuelly quitta le Conseil pour jouer ce rôle de terroriste qui le plaça dans le domaine de la légende.
Szabados était un journaliste talentueux doublé d’un marxiste intransigeant. Les blancs le condamnèrent aux travaux forcés à perpétuité. Il fut échangé en 1920, contre des officiers hongrois, prisonniers des Russes.
Georges Lukacs, fils d’un banquier Pestois, passe pour un remarquable esthéticien. Membre correspondant de l’Institut de Leipzig, il obtint, avant la guerre, de l’académie hongroise, un prix pour son ouvrage sur l’Evolution du Drame Moderne.Individualiste, il se tint longtemps à l’écart du mouvement révolutionnaire. Mais en 1917 et 1918, il encouragea l’activité des antimilitaristes et sous le gouvernement démocrate, adhéra au parti communiste naissant. D’une sveltesse rare, la voussure des épaules ployant sous le faix de la tête, les cheveux fin rejetés en arrière du front, des yeux myopes, la mise correcte d’un petit fonctionnaire retraité, Lukacs, durant la Commune, parcourut sans trêve usines, campagnes, tranchées, vantant les beautés du régime. Arrêté par les réactionnaires en août 1919, jugé et condamné à la peine maxima, il fut sauvé grâce à l’énergique pression des universitaires anglo-américains, sur les autorités magyares.
Le docteur Kunfi professait à l’Ecole de Commerce, quand Apponyi le révoqua, en 1909, pour son ouvrage
«Le Crime de notre Instruction Publique.»Il fit alors partie de la rédaction du «Nepszava»,puis fonda, une revue, «Le Socialisme.»Il représentait le parti socialiste hongrois à la Conférence internationale de
Berne. Pendant la Commune, il dirigea le commissariat de l’instruction publique. Kunfi et ses amis, pour accroître, avec leur capacité intellectuelle, la puissance de production et les appétits de puissance des ouvriers, envisagèrent de transformer les conditions de l’hygiène sociale et de rénover l’éducation.
Le deuxième décret promulgué par les commissaires interdit l’ouverture de débits de boissons, sous peine d’une amende de 50.000 couronnes. La consommation de l’alcool fut défendue, et les délinquants, passibles d’un emprisonnement d’un mois. Tibor Szamuelly prit personnellement l’initiative d’effectuer le recensement des salles de bains municipales et privées. Il invita les enfants à se laver le corps entier une fois par jour, dans les baignoires communalisées. Les hommes de confiance de la maison et les pédagogues veillèrent strictement à l’exécution de ces prescriptions.
Dans des cinémas spéciaux, obligatoirement, les jeunes gens des deux sexes âgés de treize ans, contemplaient le déroulement des maladies vénériennes que commentaient les médecins. Les moyens de se préserver du fléau étaient énoncés ; et ces visions impressionnaient tant les spectateurs, qu’on constata vite un raffinement de propreté dans la toilette intime et les moeurs.
Dès quatorze ans pour les femmes, seize ans pour les hommes, sans requérir le consentement paternel, après examen médical, les individus pouvaient s’unir. On n’exigeait d’autres formalités que l’inscription des noms et qualités sur le registre de la Commune. Le divorce, devenu unilatéral, s’effectuait dans les 24 heures. L’Union libre fut de la sorte instaurée. Les malades, les tarés devaient être obligatoirement stérilisés. L’avortement était autorisé, pourvu qu’il eut lieu dans les hôpitaux, afin d’appliquer scrupuleusement les ordonnances de l’hygiène et réduire les souffrances des sujets. Les enfants dont les parents ne voulaient ou ne pouvaient assumer la charge étaient confiés à des crèches communistes.
On modifia totalement l’enseignement scolaire. Les Facultés de Jurisprudence et de Théologie furent closes. Les livres d’instruction religieuse et d’histoire politique brûlés. L’enseignement de la biologie remplaça celui du catéchisme. Durant quatre semaines, les professeurs suivirent des cours spéciaux dans lesquels on leur exposa succinctement l’idéologie communiste. On s’efforça surtout d’inculquer aux enfants le goût du travail manuel autant que celui du labeur intellectuel. Un exeat délivré après un certain temps d’études suppléa les examens et concours jugés inutiles. Les élèves nommèrent un Conseil de classe, chargé de maintenir l’ordre en place du maître.
Les théâtres, musées, cinémas et concerts furent nationalisés ou communalisés selon leur importance. Sur présentation de la carte syndicale, chacun put assister à un spectacle. En même temps, sous l’impulsion de Szabados, les éditions de livres se multiplièrent. En moyenne, deux ouvrages parurent quotidiennement. Le prix d’achat des volumes resta le même que jadis, mais les salaires avaient augmenté dix à douze fois, si bien que l’on acquit des volumes presque gratuitement. Les traduction des meilleurs écrivains français, russes et allemands furent publiées. L’activité intellectuelle, pendant le régime communiste, atteignit le paroxysme.

IV
LA PRODUCTION INDUSTRIELLE




Dès sa constitution définitive, en 1890, le parti social-démocrate, fondé par des autrichiens ou des magyars germanisés se réclama des plus orthodoxes principes marxistes et déclara n’être qu’un instrument de classe destiné à battre en brèche, sans défaillance ni compromission, le capitalisme national. Malgré ses assertions, il fit constamment appel à la bourgeoisie et, pour acquérir à ses membres quelques sièges parlementaires ou municipaux, ne craignit pas de s’allier tantôt avec les radicaux et démocrates des villes, tels que le ministre Kristoffy, tantôt avec les agrariens hostiles à la socialisation des terres. Dans leurs manifestations, les socialistes s’affirmèrent internationalistes et partisans du droit des minorités à librement disposer d’elles. Cependant, pour s’attirer la sympathie des boutiquiers et de la petite noblesse, avant et pendant la guerre, ils se rangèrent du côté des chauvins. Insoucieux du sort misérable des nationalités, ils préconisèrent le centralisme administratif, la prépondérance de Budapest et des intérêts hongrois sur les villes provinciales et les besoins des races soumises.
En face de ces révolutionnaires d’antichambre se dressa le comte Ervin Batthyany. Batthyany, qui s’était lié d’amitié avec Kropotkine, fut l’instigateur du mouvement anarchiste hongrois contemporain. Possesseur d’immenses domaines en Pannonie, il distribua ses terres aux journaliers et partagea leur vie quelques temps. Il édita dans la ville de Szombathely un périodique libertaire «Terstversèg»(Fraternité). Dans sa propagande, comprenant que l’anarchisme, pour se réaliser, doit s’appuyer sur toutes les manifestations sociales en les renouvelant, il s’entoura de syndicalistes, de coopérateurs, de communalistes. En 1907, il se rendit à Budapest où il mit sur pied un hebdomadaire «Tarsadalmi Forradalom»(La Révolution sociale) qui, sous divers noms, vécut jusqu’à la chute du régime des Conseils.
Pour subvenir aux besoins financiers de cet organe et accroître d’une manière scientifique son agitation, s’organisa, en Hongrie, l’Union des Socialistes Révolutionnairesse revendiquant des principes émis au Congrès anarchiste International de 1907 et dont les membres entrèrent par la suite dans le Cercle galiléen. La Révolution Socialeentra violemment en lutte avec le «Nepzava»,quotidien officiel du parti socialiste contre lequel s’insurgèrent de même en 1918-19 les communistes. Les social-démocrates prétendaient on effet subordonner l’activité des syndicats à celle de leur parti et contraindre les adhérents des organisations ouvrières à rejoindre leurs sections politiques.
Le premier congrès des syndicats hongrois se tint en 1899. Le Comité d’initiative provisoirement désigné réclama la fédération des guildes de métiers, l’ouverture de bureaux de placement. Par la suite, lorsque le mouvement syndical fut coordonné, on nomma un Conseil de onze membres chargés d’assister les syndiqués en justice, de dresser les statistiques du travail, de publier les journaux corporatifs, de préparer les congrès. Les Fédérations restaient entièrement autonomes dans leur cercle corporatif, mais elles se trouvaient soumises dans leurs rapports avec les autres syndicats aux décisions du Conseil que cinq Inspecteurs étaient chargés de faire respecter.
Les syndicats, souvent dissous par ordre gouvernemental, se transformaient alors en sociétés secrètes. Et cette métamorphose se réalisait d’autant plus facilement que les syndicats autorisés ne devant pas posséder de fonds de grève se doublaient toujours d’une organisation clandestine munie d’une trésorerie échappant au contrôle de la police. La puissance du syndicalisme hongrois s’accrut vite. En 1902, les syndicats industriels comptaient dix mille syndiqués. Trois ans après, le nombre de leurs membres atteignait 53.169, il passait successivement de 136.000 en 1910 à 159.884 en 1917, 721.437 en 1918 et 1.421.000 durant la Commune.
Mais à cette époque, les syndicats comprenaient non seulement comme jadis les travailleurs des industries lourdes (filatures, constructions mécaniques, bâtiments), mais ceux de toutes les industries, à l’exception de l’agriculture. Des syndicats de guildes et de bonnes d’enfants voisinaient donc avec des syndicats de tisserands et de corroyeurs. Cette augmentation du chiffre des syndiqués s’explique par la tendance des communistes à ne s’intéresser qu’aux ouvriers organisés.
Bela Kun déclarait à ce sujet, le 14 mai 1919 : «L’appareil de notre industrie repose sur les syndicats. Ces derniers doivent s’émanciper davantage et se transformer en puissantes entreprises qui comprendront la majorité, puis l’ensemble des individus d’une même branche industrielle. Les syndicats prenant part à la direction technique, leur effort tend à saisir lentement tout le travail de direction. Ainsi, ils garantissent que les organes économiques centraux du régime et la population laborieuse travaillent en accord et que les ouvriers s’habituent à la conduite de la vie économique. C’est le plus efficace moyen d’annihiler la bureaucratie de l’organisation. Jamais le syndicalisme n’a possédé l’importance qu’il a de nos jours. Sa nature n’est pas politique; sa mission sera d’organiser et contrôler la production. Il peut atteindre un développement extrême. Il a du reste pris une extension considérable depuis octobre 1918. »
Ervin Szabo, conservateur de la Bibliothèque Municipale de Budapest, fut le théoricien du syndicalisme libertaire. Traducteur des oeuvres de Marx, il comprit la nocivité des tendances politiciennes et de la philosophie matérialiste du sociologue allemand. Ne s’intéressant qu’à l’organisation économique, il voulut inculquer au mouvement syndical une inclinaison anarchiste, le goût de la violence méthodique. Il s’adonna surtout à l’éducation idéaliste des ouvriers auxquels il apprit à lutter en vue d’obtenir non seulement une amélioration de leur sort, mais la maîtrise totale de la production et de la répartition des richesses, Szabo s’opposait aux prédicants réformistes du syndicalisme. Il leur reprochait de s’en tenir à la lettre du Capital, d’être opportunistes et parlementaires. Il les blâmait d’obéir aveuglément aux décisions socialistes et de se désintéresser des questions sociales, de réclamer le suffrage universel et de ne pas s’indigner des exactions patronales. Ervin Szabo mourut pendant la république de Karolyi. Ses disciples, les anarcho-syndicalistes, entrèrent tous dans le parti communiste. Ce furent eux qui réclamèrent, dans les relations commerciales à l’intérieur du pays, la disparition du numéraire capitaliste sous ses divers aspects. Ils voulaient simplement que dans la période post-révolutionnaire, chaque travailleur pût obtenir dans les magasins de vente les objets nécessaires à son entretien sur la seule présentation de la carte syndicale. Ils espéraient, par ce moyen, contraindre les bourgeois à apprendre un métier utile, à se confondre avec le prolétariat organisé, et en même temps, retirer aux ouvriers leur aveugle confiance dans la puissance acquisitive et productrice de l’argent.
Par le décret n ° 9, les Conseils ordonnèrent de communaliser ou socialiser, sans dédommagement pour les anciens propriétaires, les usines employant plus de vingt ouvriers ou susceptibles d’en occuper un nombre semblable.
Cet arrêté fut immédiatement appliqué. D’ailleurs, les employés des importantes fabriques s’étaient emparés depuis longtemps des machines et groupés en soviets. Un conseil ouvrier de trois à onze membres, selon les entreprises, élus au scrutin direct et secret se chargeait de l’administration de l’usine. L’ensemble des travailleurs conservait le droit de révoquer les délégués au Conseil. Le Conseil d’usine protégeait les machines contre le sabotage ou le cambriolage. Provisoirement, tant que l’économie nationale vacillait, il dirigeait la production. Il avait pour principale mission de maintenir la discipline du travail et d’assurer l’application des usages professionnels. Par suite de l’instabilité des délégués, on ne pouvait leur confier l’entière direction de l’usine. Délivrés du travail physique, retirant de leur fonction une influence qu’ils désiraient conserver pour ne pas s’aliéner la sympathie des électeurs, ils autorisaient un relâchement continu dans la discipline et la production individuelle diminuait. A côté d’eux se trouvaient les commissaires à la production nommés directement par le Conseil Economique ou par le Commissariat de la production sociale. C’étaient des ingénieurs entourés de la confiance des travailleurs ou des ouvriers spécialisés aidés de techniciens. En accord avec le Conseil d’Usine, ils exécutaient les décisions techniques des soviets départementaux, des syndicats ou du Conseil Economique. Ils assuraient la production. Ils remplaçaient les anciens directeurs et possédaient une autorité purement technique. Dans la fabrique, ils représentaient la collectivité comme le Conseil représentait le personnel. En cas de litiges, celui-ci devait suivre les ordres des commissaires jusqu’à ce qu’interviennent les résolutions des autorités économiques.
Sur le modèle des trusts américains, pour intensifier la production, on concentra les usines d’une même branche. Ces Centrales, dotées d’une direction technique unique, achetaient les matières premières, plaçaient les ouvriers, décidaient des formes de l’activité industrielle. Pour obtenir les objets bruts ou mi-ouvrés à traiter elles s’adressaient aux offices de Matières soumis d’abord au Commissariat de la Production Sociale, puis rendus autonomes. Ces offices étaient dirigés par un Conseil de Distribution formé d’individus désignés à ce poste par les syndicats intéressés. Les distributeurs répondaient de leurs actes devant le Conseil Economique et les Syndicats. Dans chaque département un Conseil départemental réglait la vie économique de la région, prévoyait les besoins de la population, présentait aux compétences les réclamations, veillait à l’exécution des travaux publics.
Le Conseil Economique Populaire, composé de soixante membres présentés par les syndicats, les conseils départementaux, les coopératives de production et de consommation, discutait et résolvait les questions d’ordre national. Au début du régime, les commissariats avaient simplement poursuivi l’oeuvre et pratiqué les méthodes des anciens ministères bourgeois. Afin d’éviter qu’on ne prenne sur des sujets semblables des décisions contradictoires, le Congrès des Conseils, en juin 1919, décida de réunir les commissariats dans le Conseil Economique dont ils ne formèrent désormais que des départements. Ainsi furent établis les départements de la répartition de matières premières, du Commerce Extérieur, de la production sociale, de l’Agriculture, des Finances, de l’Alimentation, des Transports, du Contrôle, des Constructions, du Travail et de la Prévoyance sociale. Quatre présidents désignés par le Congrès des Soviets eurent le titre de commissaires. Avec les directeurs des six autres départements, ils composèrent le Directoire Economique, responsable devant le Congrès et destiné à exécuter les décisions du Conseil Economique. Le Directoire fut aidé dans sa tâche par le Conseil de l’Economie rurale, composé de quarante membres élus au suffrage direct par les paysans, les forestiers, les aubergistes campagnards et par le Conseil Technique recruté parmi les artisans spécialisés, les membres de syndicats et des coopératives de production. Un tailleur de pierres, Désiré Bokanyi, le secrétaire général du syndicat des métallurgistes, Antoine Dovcsak et Jules Hévéri veillèrent particulièrement à la production industrielle.
Malgré cette centralisation économique et cette intégration, la production industrielle diminua.
En 1913, on extrayait 10 millions de tonnes de charbon et le rendement quotidien d’un bon mineur atteignait 8,02 qu. m. En juin 1919, la production journalière du mineur n’était que de 4 qu. m. En 1914, la Hongrie fournissait en moyenne 20 wagons de lin par mois; durant la Commune, seulement six wagons. En 1915, les brasseries donnaient 3.054.161 hectolitres de bière. Pendant les cinq mois de la « dictature » elles ne fournissaient que 208.000 hectolitres. Soixante-quinze mille ouvriers travaillaient dans la métallurgie en 1919 contre environ cinquante-quatre mille en 1914. Néanmoins, leur production mensuelle dans l’ensemble des branches n’était que de 80 % de celle d’avant guerre. L’un des présidents du Conseil Economique, Varga, déclarait avec franchise au Congrès des Soviets, le 15 juin «Le rendement du labeur personnel a diminué de 50 % en comparaison avec le temps de paix. Pour l’industrie, cette réduction atteint 30 % dans la fabrique de machines Lang, 75 % dans la fabrique d’ascenseurs de Mathyasfold. Elle est moindre dans les entreprises où l’activité des ouvriers se borne à utiliser les machines comme dans l’industrie chimique et les minoteries.» Cette chute eut pour causes évidentes la mobilisation générale des travailleurs et le relâchement de la discipline.
Quand au lendemain de la proclamation de la Commune, on sentit la nécessité de constituer une milice volontaire pour protéger la Révolution des attaques de l’Entente, l’élite des ouvriers partit au front. Les autres formèrent des centuries armées chargées de maintenir l’ordre dans les usines et de continuer le travail. Le 2 mai 1919, ce furent les 18 centuries syndicales de Budapest qui repoussèrent les Roumains de Szolnok et brisèrent leur première offensive. On conçoit que la production industrielle de ces hommes alertés à chaque instant, plus disposés à manier le fusil qu’à diriger les machines, fut réduite.
En outre, dans les usines, les Conseils, dans le dessein de conserver les suffrages des électeurs, négligeaient d’assurer la discipline du travail et autorisaient avec la réduction des heures de labour la diminution de la production. Varga le constatait amèrement «Si nous cherchons les causes de cet amoindrissement, nous ne les trouvons pas dans la pénurie de combustibles ou de matières premières, mais dans la suppression de la contrainte capitaliste. Dans la production capitaliste, l’ouvrier travaillait forcément, car s’il ne produisait pas le travail convenable, on le jetait à la porte. Maintenant, nous avons détruit cette discipline. Un ordre librement accepté s’établit. Malgré cette amélioration, le mal existe encore. La disparition du système du travail aux pièces et la pratique du travail horaire diminuent également le rendement des travailleurs d’élite. Trop d’ouvriers n’ont pas cette conscience socialiste qui naîtra dans les générations prochaines. Ils ne comprennent pas encore que chacun doit travailler autant qu’il le peut et consommer selon ses besoins stricts. La force musculaire et l’habileté diffèrent selon les individus. Les ouvriers ne pratiquent pas le véritable communisme fraternel et libertaire. Ils s’en tiennent aux conceptions surannées de l’égoïsme capitaliste. »
Varga, pour remédier à ces multiples inconvénients, préconisa le retour au système du paiement à la tâche et des sanctions corporatives. Ces moyens nous semblent insuffisants et contraires au but qu’ils se proposent.
Le travail aux pièces est un système autoritaire et injuste, car il avantage les ouvriers robustes au détriment des moins doués. Les travailleurs sont rétribués selon leurs oeuvres et non selon leurs besoins. Il existe, en outre, des travaux que l’on ne peut fragmenter. La surveillance d’une machine ou la composition d’une «étude» artistique exige un effort continu d’attention, une fixation de pensée difficiles à détailler. Dans les métiers où cette analyse s’effectue néanmoins, les ouvriers intéressés à produire beaucoup en peu de temps ne prêtent guère de sollicitude à leur ouvrage dont l’exécution manque de «fini». Travaillant au maximum dans un laps d’instants toujours plus réduit, afin d’obtenir un gain supérieur, ils s’épuisent rapidement la santé ou prennent en dégoût leur tâche. Ils ont donc une tendance au chômage volontaire et dilapident ainsi ce qu’ils croyaient avoir acquis. Par l’entrepreneur qui, pour un salaire élevé, reçoit de médiocres fournitures et par le salarié qui gaspille ses forces dans l’espoir d’une meilleure rétribution dont il jouit mal, le travail à la tâche doit être économiquement condamné.
Varga recommandait aussi l’usage de sanctions corporatives variables, selon l’importance du relâchement de la discipline du travail. Les unes, comme l’admonestation par le Conseil d’Usine, l’affichage du nom, le changement d’affectation étaient surtout d’ordre moral et ne blessaient l’individu que dans sa réputation d’artisan. Les autres, comme la réduction du traitement, le renvoi de l’usine ou l’exclusion du syndicat atteignaient le délinquant dans son existence même puisqu’elles le contraignaient, dans le pire cas, à changer de métier.
Ces moyens coercitifs étaient d’une pratique délicate et peu recommandable. Ils incitaient plutôt les ouvriers à s’insurger contre le régime et à regretter l’époque capitaliste où «du moins l’on pouvait librement crever de faim.»
Varga reconnut lui-même la supériorité d’une propagande idéologique aux méthodes de contrainte. Il ne se rendit pourtant jamais compte que la propagande, dans cette conjecture, n’est qu’un palliatif inefficace. Ce que l’on eût dû faire, durant la Commune, ce n’était pas modifier l’échelle des sanctions destinées à maintenir l’ordre, c’était changer l’ordre lui-même. A la discipline externe, autoritaire, rigide, substituer une discipline acceptée librement par ceux qui l’établissent.
Les communistes auraient dû généraliser dans les industries où son usage eût été reconnu bon, la coopération de main-d’oeuvre. Dès maintenant, dans la France bourgeoise, cette association se développe. En Alsace, dans certaines fabriques de pièces mécaniques, à Paris et dans le Centre, dans quelques typographies, dans les services correspondanciers de maintes banques d’affaires, au su ou à l’insu de l’entrepreneur, les ouvriers se groupent spontanément, se surveillent eux-mêmes, se distribuent le travail selon les qualités de chacun et reçoivent un salaire collectif qu’ils répartissent à la fois selon le travail et les besoins. Le labeur se divise de la sorte rationnellement et équitablement. Les individus, libérés du joug du contremaître ou du chef de section accomplissent la tâche qu’ils ont volontairement choisie en connaissance de leurs aptitudes. La judicieuse répartition des gains effectuée au su de tous ne suscite pas ces jalousies sournoises qui s’éveillent dans les administrations où chacun, ignorant le traitement de son camarade, s’imagine être moins favorisé que lui par le patron. Proportionnellement à ses qualités professionnelles et à ses charges individuelles, chaque coopérateur se voit rétribué.
Il en résulte aujourd’hui même deux conséquences notables pour les économistes comme pour les anarchistes :
On constate que la discipline que s’impose de plein gré les coopérateurs est nettement plus rigoureuse que celle exigée par le patron. C’est que l’intérêt technique se place en jeu et que personne n’a plus à redouter les mesquineries administratives de surveillants stipendiés à cet effet. La seule autorité que les coopérateurs reconnaissent avec raison dans leurs travaux est la compétence technique des mieux qualifiés d’entre eux. Et parce que ces travailleurs ont à coeur de mener à bien une tâche où leur profit immédiat est engagé, le rendement de leur production se trouve supérieur en quantité et qualité à celui des autres salariés.

V
LES TRANSPORTS




Eugène Landler, dans son adolescence, séduit par l’idéologie révolutionnaire, adhéra au parti socialiste. Secrétaire général du syndicat des cheminots, il possédait une telle influence parmi les ouvriers que Tisza lui-même, l’impitoyable réactionnaire, le craignait. Réfugié à Vienne en août 1919, il organisa dans la capitale de l’Autriche le parti communiste illégal hongrois.
Durant la Commune, les transports furent administrés par ses soins. En 1913, la Hongrie possédait 96.127 kilomètres de routes publiques. Le réseau ne s’agrandit pas au cours des hostilités ; mais les chemins n’étant pas pavés, certaines voies provinciales ou communales se trouvaient en 1918 absolument impraticables. Jadis, les révolutions s’étendaient par les routes nationales unissant les centres politiques et se ramifiaient par les chemins vicinaux. Ainsi s’expliquait, par exemple, l’explosion de contre-révolutions dans les contrées dépourvues de communications aisées et soumises encore, de ce fait, aux manoeuvres des propriétaires locaux.
Aujourd’hui — l’expérience des trains du propagandiste Lounartscharsky le démontra — les bouleversements sociaux se développent au long des voies ferrées. Aussi les communistes hongrois organisèrent-ils avec soin le réseau ferroviaire.
Le premier réseau ouvert à la circulation atteignait en 1846 trente-cinq kilomètres de longueur. En 1918, l’ensemble des lignes dépassait 21.798 kilomètres dont 13.601 kilomètres, soit 62,4 %, appartenaient à des compagnies privées.
Après avoir exproprié les propriétaires, Landler devait choisir entre l’étatisation ou l’individualisation des réseaux.
En nationalisant les chemins de fer il aurait confié leur gestion à une administration centrale. Or, cette gestion peut s’effectuer selon un rythme différent, par la concession ou la régie. L’Etat qui abandonne à des entrepreneurs particuliers la direction des réseaux conserve la propriété nominale des voies et moyens de transport. Il obtient, en outre, sans risque, une part des bénéfices de l’entreprise. Par contre, le concessionnaire est un capitaliste. Il reste, en fait, seul maître du réseau, et un maître d’autant plus fort que l’Etat se tient derrière lui. Il résiste même avec plus d’efficacité que l’Etat aux réclamations du public, car un gouvernement dépend de l’opinion générale ; les individus qui le composent ne peuvent mépriser avec trop d’impudence les exigences de ceux qui les mandatent sans redouter un échec aux élections prochaines. Un particulier sauvegardant ses propres intérêts, ne dépendant que de lui-même, acquiert d‘énergiques moyens pour résister aux Comités de défense d’usagers qui se dressent contre lui. Sa ténacité dépend de son avarice et de sa volonté. Or, celles-ci n’ont d’autres limites que la fermeté des usagers coalisés. Et les concessionnaires perçoivent directement dans leur unique intérêt les deniers du public pressé par la nécessité quotidienne.
Pour ces motifs, les concessions sont inadmissibles dans un régime communiste. Elles ne se réalisent d’ailleurs pas, car le capitalisme indigène et privé se trouve anéanti. Et lorsqu‘un Etat prolétarien abandonne aux capitalistes étrangers des portions du domaine collectif, aliène certaines libertés au profit d’une fortune exotique, il ne mérite plus l’épithète de «communiste» qu’il continue parfois à s’attribuer sur les papiers officiels.
Dans une société bolcheviste ou socialiste, maintenant la puissance économique de l’Etat, ce dernier administre lui-même les réseaux ferroviaires et assure les transports. Cette régie offre au gouvernement l’avantage de lui permettre de régler l’activité du pays en interdisant à certains individus d’user des moyens de locomotion ou en suspendant le trafic. Mais la régie est un mode inférieur d’exploitation. Les autorités administratives, les fonctionnaires, tendent à dominer les compétences techniques, les cheminots. La bureaucratie étouffe l’initiative des employés et les réclamations des voyageurs. L’expérience des bolchevistes russes fut probante à cet égard. Krassine reconnut que «l’administration actuelle des chemins de fer amena les transports à un état de complète ruine qui s’approche de l’arrêt définitif de toutes les voies de communication». Et il conclut «L’Administration collective, en réalité irresponsable, doit faire place au principe d’administration individuelle entraînant une plus grande responsabilité».
Au lieu d’étatiser les moyens de transport, certains proposent de les individualiser, en donnant l’autonomie aux organismes chargés de leur gestion. Cette tendance aboutit dans le monde capitaliste, à l‘établissement de multiples compagnies indépendantes dont on célèbre le bon fonctionnement des machines, la rapidité des locomotives, la modicité des tarifs. Malheureusement, on ne remarque pas assez que ces avantages proviennent directement de la concurrence que se font ces entreprises. Pour éviter ou réduire au minimum les inconvénients qu’elles ressentent de cette rivalité, les compagnies tentent de constituer des trusts, de fusionner, d’établir à leur profit un monopole. Ainsi, la concentration se réalise au détriment des usagers.
Les anarchistes préconisent la reconnaissance des moyens de transport comme propriété publique et non d’Etat. Les lignes seraient dirigées sous le contrôle technique du syndicat des cheminots et sous le contrôle administratif des employés et voyageurs. Comme une exacte discipline s’impose dans les chemins de fer où le moindre retard et la plus infime erreur entraînent de redoutables conséquences, elle serait établie, selon les cas particuliers, par les conseils locaux de district ou d’embranchement et les conseils de réseau élus par l’ensemble des travailleurs.
Les usagers réunis en Comités nommeraient des représentants au Conseil du réseau placé sous la tutelle du syndicat des cheminots. Ce conseil serait composé de délégués du public, du personnel, du syndicat et du Conseil Economique National. De la sorte, l’intérêt général se formerait réellement du concours des intérêts particuliers. L’omnipotence bureaucratique de l’Etat n’étoufferait pas l’initiative individuelle. Les moyens de
transports seraient à la disposition de chacun pour l’utilité de tous.
Entre l’étatisation socialiste et l’individualisation libertaire des réseaux, Landler hésita. Il se résolut à une solution mixte Les chemins de fer passèrent sous l’autorité nominale de l’Etat; mais on laissa jouer un rôle notable aux Conseils. Les 13.601 kilomètres appartenant à des compagnies privées revinrent à la nation et furent gérés par le commissariat des transports. En fait, le Conseil d’Exploitation composé de représentants du syndicat des cheminots administra seul les lignes, sous le contrôle du syndicat et leur responsabilité commune. Dans chaque gare ou centre régularisateur, le personnel désigna le conseil de discipline et d’exploitation local, placé sous la tutelle technique du Conseil syndical d’Exploitation. Les employés des réseaux les gérèrent à leur gré, sans tenir compte des décisions prises par les fonctionnaires du Commissariat. Les chemins de fer confiés à la diligence du syndicat furent donc partiellement individualisés.
La puissance des conseils d’exploitations ferroviaires atteignit même un degré tel que Landler ne put appliquer les mesures destinées à supprimer le trafic par havresac. Le troc des vêtements ou des meubles fournis par les offices contre des produits de la terre s’effectuait en effet par chemins de fer. Les tarifs n’avaient pas suivi la hausse des salaires ; et les voyages coûtaient peu. Pour empêcher le transport par havresac et rétablir l’équilibre de la répartition, Landler voulut interdire quelque temps l’accès des voitures aux voyageurs ne remplissant pas de fonction publique. Seul, le charroi des vivres destinés aux offices d’approvisionnement aurait été permis. Cette décision d’un usage aisé pour un gouvernement administrant ses réseaux en régie ne put être appliquée. Landier devant l’hostilité des cheminots et de leur syndicat, sentit que l’Etat n’était pas le véritable maître des lignes et modifia son projet.
En 1919, les recettes des chemins de fer atteignirent 71.300.000 couronnes en billets blancs ; les dépenses dépassèrent 667.000.000 kcs. Mais à ce déficit, motivé surtout par la dévalorisation du numéraire, ne correspondit pas une désorganisation du trafic. Les voitures furent soigneusement entretenues au contraire et les horaires de trains disposés de façon à satisfaire les usagers. L’activité ferroviaire ne diminua point.

VI
LA POLITIQUE AGRAIRE
Asservis politiquement et économiquement aux propriétaires fonciers, journaliers, domestiques et petits paysans se trouvaient, avant la guerre, désorganisés, sans initiative révolutionnaire. Deux anarchistes, Etienne Varkonyi et Eugène Schmidt s’efforcèrent de remédier à cette situation. Fils d’agriculteur, longtemps maquignon, Varkonyi adhéra au parti social démocrate dont le réformisme l’écoeura et qu’il abandonna en 1896.
Influencé par le communisme libertaire, il fonda l’Alliance Paysannequ’il dota d’un journal «A Földemüvelo»(Le Paysan). Il entra en lutte contre les socialistes qui, après avoir tenté d’assujettir les syndicats industriels, s’efforçaient de gagner la sympathie des ruraux, dans un but électoral. Le 14 février et le 8 septembre 1897 à Czegled, Varkonyi tint deux congrès dans lesquels il définit son programme. Ayant manifesté son mépris pour la démocratie parlementaire et démontré la vanité du suffrage universel, même secret, il déclara que les terres ne devaient pas être morcelées entre les paysans valides comme le suggéraient les marxistes, mais communalisées et cultivées en commun. Afin de préparer l’expropriation des seigneurs fonciers et d’éduquer économiquement les campagnards en leur donnant confiance dans leur force, il fallait établir immédiatement des instituts coopératifs, des syndicats et recourir à la grève générale.
Aidé d’Eugène Schmidt, disciple de Tolstoï, Varkonyi prépara, en 1897, la première grève paysanne hongroise. A l’époque de la moisson, les paysans refusèrent de servir si l’on n’augmentait pas le taux des salaires. Les propriétaires furent tellement surpris par le mouvement et acculés à la ruine qu’ils insistèrent auprès du gouvernement pour que l’on fit venir des émigrants asiatiques. Les autorités préférèrent recourir à la force armée et à la compression législative. La troupe contraignit les paysans à moissonner; on emprisonna six mille grévistes ; les députés, tous propriétaires fonciers, édictèrent contre l’Alliance Paysanneet les grévistes agricoles les fameuses lois de 1898, connues sous le nom de «Lois Scélérates». En 1904, Varkonyi reprit l’agitation, mais parmi les seules populations de la Plaine. Le nouveau mouvement s’éteignit rapidement.
Eugène Schmidt, séparé de Varkonyi après les événements de 1897-1898 fit alors de la propagande communiste parmi les sectateurs nazaréens. Les Nazaréens commencèrent à prendre de l’importance en Hongrie vers la fin du dernier siècle. Partisans résolus de la non-violence, ils refusaient de porter les armes et, pour ce motif, entraient en conflit perpétuel avec le Ministère de la guerre. Tous cultivateurs, ils se montraient d’une grande douceur avec leurs bêtes et travaillaient d’ordinaire pour le compte de propriétaires qui, profitant de leur résignation mystique, abusaient odieusement d’eux. Eugène Schmidt substitua à leur idéologie imprécise et sentimentale un substantiel programme économique. Il leur montra les avantages du communisme et leur recommanda, comme moyens d’expropriation pacifique, la grève générale et la résistance passive. En 1919, les nazaréens comptaient environ 18.000 adeptes en Hongrie ; ils furent dans les campagnes les auxiliaires précieux des communistes. Eugène Schmidt partit ensuite pour l’Allemagne où il vécut le reste de sa vie, imaginant la philosophie gnostique, mélange curieux d’individualisme libertaire et de religiosité.
Un valet de ferme natif d’Oroshàza, Sandor Csizmadia tenta de réorganiser le prolétariat agricole en lutte contre les propriétaires. Poussé par la misère qui sévissait dans son département, il abandonna sa métairie et devint cheminot. En 1894, il fut emprisonné pour propagande anarchiste ; on l’incarcéra d’une manière presque continue jusqu’en 1904. Dans son cachot, il apprit à lire et à écrire. Il se révéla bientôt poète et écrivit ses Chants du Prolétaire(Proletarkoltemenyck) et A l’Aurore(Hajnel’ban) qui rendirent son nom célèbre. Il décrivit en termes émus la détresse des paysans. Puis, il lança cetteMarseillaise des Travailleurs,l’hymne révolutionnaire magyar, que clamait la foule révoltée exigeant en novembre 1918 l’abdication du Roi et le départ de l’homo régius. Le 13 décembre 1905, Csizmadia et ses amis constituèrent l’Union des Travailleurs campagnards. Cette organisation prit rapidement une extension considérable. En mai 1906, elle comptait 300 groupes et 25.000 membres; en janvier 1907, 350 groupes et 40.000 membres. Au Congrès de Pâques de cette même année, elle avouait 552 groupements et 50.000 membres. En août 1907, 75.000 syndiqués se réunissaient dans 625 groupes. Sentant leur force, journaliers et domestiques se mirent en grève et réclamèrent avec une augmentation des traitements, la révision des pactes les liant aux propriétaires. Quatre mille paysans furent arrêtés et, pour contraindre les domestiques à respecter les clauses des contrats, le gouvernement édicta une loi obligeant les serviteurs à remplir fidèlement leurs engagements sous peine de 400 couronnes d’amendes ou 60 jours de cellule. Enfin, bien que l’Union eut été dûment autorisée, le 7 janvier 1906, elle fut complètement dissoute en 1908 par ordre d’Andrassy, ministre de l’Intérieur. Csizmadia, arrêté en 1906 puis relâché fut inquiété de nouveau; il parvint à disparaître quelque temps. Jusqu’à la guerre, il poursuivit sa propagande et collabora aux divers journaux révolutionnaires. Un de ses amis Waltner, plus connu sous son prénom de Jacob reconstitua les syndicats agricoles qui se disloquèrent en 1914.
L’activité des militants communistes libertaires dans les campagnes obtint un double résultat :
1° La situation des paysans s’améliora légèrement après chaque soulèvement. Malgré la ruine des organisations corporatives, le taux du salaire nominal s’accrut comme le témoigne ce tableau.

Salaires des journaliers (par jour)
En 1884Avant la grève durant l'hiverKcs : 1,12
durant les moissonsKcs : 1,76
En 1898Après la grève durant l'hiverKcs : 1,25
Durant les moissonsKcs : 2
En 1905Avant la grève durant l'hiverKcs : 1,36
Durant les moissonsKcs : 2,27
En 1905Après la grève durant l'hiverKcs : 1,42
Durant les moissonsKcs : 2,45

 
Salaire des domestiques (par an)
En 1905Avant la grève (nature et espèces)Kcs : 355
En 1908Après la grève ("" "")Kcs : 430
On remarque qu’après chaque grève, le salaire nominal des journaliers s’est élevé, mais dans de plus fortes proportions à l’époque des moissons.
En effet, durant l’hiver, les propriétaires, ne ressentant pas le besoin immédiat d’ouvriers, n’augmentent les traitements que dans une mesure restreinte. Mais au temps des récoltes quand ils ne peuvent absolument pas se passer de journaliers et que ceux-ci, le comprenant, menacent de ne pas lever le blé, afin d’éviter la faillite et d’apaiser leurs aides, les seigneurs sont contraints de hausser notablement le taux des appointements. Les domestiques ne participèrent pas à la coalition des journaliers en 1897.
Leurs gages atteignaient à ce moment une moyenne annuelle de 320 Kcs. Attachés non seulement comme les journaliers aux propriétés mais encore à la personne de leurs maîtres, ou de ses intendants, leur situation restait misérable d’autant qu’ils ne pouvaient se révolter sous peine de manquer d’ouvrage et de se voir emprisonner. Néanmoins, après qu’ils eurent été enrôlés et surtout éduqués par Csizmadia, ils entrèrent aussi en conflit avec leurs patrons, en 1907. Ils en retirèrent un accroissement de gains de 25 % environ.
2° Par suite de l’influence des anarchistes et de l’activité des organisations fondées par leurs soins, la propagande marxiste n’eut aucune prise sur les paysans. Aussi la politique agraire pratiquée par la Commune Hongroise différa-t-elle totalement de celle que suivirent les bolchevistes russes
A la tête du commissariat de l’agriculture rattaché par la suite au Conseil Economique se trouvèrent Csizmadia et Georges Nyisztor, aidés d’Eugène Hamburger et de Charles Vantus. Un front immense, des yeux pleins d’astucieuse bonhomie, une courte bouffarde continuellement plantée entre des dents solides au coin droit de la bouche, une abondante moustache noire an broussaille, l’allure trapue, la démarche pesante d’un paysan qui semble emporter à ses bottes les mottes du champ qu’il vient de labourer, tel se présentait Nyisztor, hier encore paisible cultivateur de la plaine. Ancien secrétaire général du parti social-démocrate, Hamburger s’était depuis longtemps spécialisé dans les questions agraires. Vantus, commis d’une caisse mutualiste, le secondait.
Moins de quinze jours après leur nomination, les commissaires publièrent, le 4 avril, cet avis :
1° La terre hongroise appartient à la communauté des travailleurs; qui ne travaille pas ne peut en jouir.
2° Toutes les grandes et moyennes propriétés accompagnées des bâtiments, cheptel et matériel aratoire reviennent, sans rachat, à la communauté.
3° La petite propriété devient avec la maison et les dépendances annexes simple possession de celui qui jadis en était propriétaire. Le commissariat de l’Agriculture décidera en tenant compte des conditions locales des propriétés à classer comme grandes et moyennes.
4° Les individus ne pourront se partager les propriétés des communautés.
5° Les propriétés des communautés sont administrées par des Coopératives. Pourront devenir librement membres de ces Associations de production les personnes des deux sexes qui consacreront à la production un certain nombre de journées de travail. Chacun recevra une part du revenu proportionnel à son travail.
6° L’organisation des Coopératives sera réglée dans le détail ultérieurement.
7° Le commissariat de l’Agriculture dirigera techniquement, par l’entremise des Conseils locaux, la mise on
valeur des propriétés.
Ainsi se manifestait officiellement la volonté du nouveau régime de constituer le communisme agraire sous forme de Coopératives ou de Syndicats de production. Les bolchevistes russes, au contraire, après l’échec des socialistes révolutionnaires de gauche, préconisèrent ouvertement la création et le développement de propriétés foncières individuelles et l’abandon de l’exploitation collective du Mir. Ils espéraient, par l’intérêt particulier et l’amour avare du sol, inciter les paysans à pratiquer la culture intensive et à accroître de la sorte le rendement de la production. Ils tombaient dans la même erreur que le démocrate Karolyi et devaient se heurter bientôt à l’hostilité des agriculteurs.
En Hongrie, où la concentration foncière était très grande, les paysans n’eurent qu’à exproprier les maîtres des latifonds et instaurer, en place de l’ancienne direction, des Associations de producteurs susceptibles de se doubler postérieurement de Coopératives autonomes de consommation.
Sous l’impulsion d’Eugène Schmidt, des Coopératives de production avaient été fondées en 1899, principalement parmi les cultivateurs de blé et les éleveurs transylvaniens. En 1891, une Association pour l’achat an gros des machines s’instituait. Par la suite, on construisit des écuries et des greniers communs ; on disposa de centres d’instruments agricoles. Par l’entraide, l’eau potable et la lumière pénétrèrent dans les hameaux isolés de la plaine. Des Sociétés de Crédit aux artisans s’établirent. En 1914, trois millions de couronnes reposaient en dépôt dans leurs caisses. Face à ces Coopératives de travailleurs se dressèrent des cartels capitalistes. Et l’activité du plus important d’entre eux, le cartel des porcs, fut l’une des causes économiques de la guerre mondiale : Les grands propriétaires pratiquaient, en vue de la vente et de l’exportation, l’élevage des verrats et gorets, surtout dans les départements de l’Est. Mais les cochons hongrois, de petite taille et d’une lente croissance sont peu prolifiques. Les éleveurs ayant fondé un cartel et ne redoutant pas de concurrence indigène, vendaient aux consommateurs hongrois leurs bêtes à un prix exagéré. Or l’élevage du porc est promu, en Serbie, au rang d’industrie nationale : les porcs serbes possèdent une chair abondante, se reproduisent et croissent facilement. La plupart de ces animaux s’exportaient en Hongrie où leur prix de vente était inférieur à celui des bêtes magyares. Il en résulta une concurrence acharnée entre éleveurs serbes et hongrois qui aboutit à l’établissement par la Hongrie de droits prohibitifs sur l’entrée à la douane des cochons serbes.
La Serbie, lésée dans sa principale branche d’exportation, répondit par la fermeture de ses frontières aux produits hongrois. Néanmoins, malgré la hausse successive des droits qui les frappaient, les cochons serbes continuaient à se vendre, en Hongrie, malgré leur qualité supérieure, à un prix moindre que les magyars. Il s’établit de la sorte entre les deux pays une rivalité économique d’une violence inouïe, l’un des facteurs de l’ultimatum de 1914. Par suite de la concentration des capitaux fonciers, l’usage des engrais et machines destinés à la culture de vastes superficies se répandait beaucoup. Alors qu’on ne comptait en 1871 que 4.409 machines d’un fonctionnement primitif, on en dénombrait en 1915, 48.070 ainsi que l’atteste le tableau suivant :
 
 

Charrues à vapeurTracteursMachines à battreMoissonneuses-faucheuses
187118?2.4641.927
1895129509.50913.329
191577118228.90718.210
Dans des propriétés d’étendue restreinte, l’emploi de ces instruments eut été trop onéreux, voire inutile. La gestion de ces machines fut donc confiée à des organismes puissants : les Syndicats de production.
La politique agraire suivie par les révolutionnaires fut communiste. Mais dans l’application, deux méthodes s’opposèrent. certains, tel Hamburger, voulaient placer les terres sous le contrôle direct de l’Etat, organiser mécaniquement l’agriculture, instituer des «usines agraires» dont les travailleurs n’auraient été que les rouages passifs. Ils négligeaient complètement l’amour passionné du sol et l’esprit individualiste des paysans. Les autres, avec Czimadia, désiraient communaliser les biens fonciers, les mettre sous un contrôle local. L’agriculture ne devait pas être considérée comme l’industrie et centralisée ; mais, en maintenant la concentration du matériel, il fallait tenir autant compte des besoins de la commune que des intérêts collectifs. Les paysans conservaient dans l’organisation et le choix de la production une certaine autonomie. Entre les commissaires, le conflit fut assez violent. Etatistes et communalistes s’efforçaient de faire appliquer leur point de vue. Finalement, l’opinion de Csizmadia prévalut ; mais celui-ci dût se démettre de ses fonctions. Un ridicule conflit avec le personnel féminin du Central Télégraphique Pestois servit de prétexte.
On constitua donc dans chaque commune un Syndicat de production autonome, dépendant techniquement de l’Office des Syndicats ruraux. Cet Office reçut d’abord les instructions du Commissariat de l’Agriculture, puis, après le rattachement de ce Commissariat au Conseil Economique, de la section rurale du Conseil. A la tête de chaque Syndicat communal se trouvait un ingénieur agronome. Il était assisté et contrôlé par le Conseil d’Exploitation élu par l’ensemble des paysans composant le Syndicat.
Les conséquences de la politique agraire diffèrent nettement de ceux de la politique industrielle. Les terres furent entièrement cultivées, malgré l’invasion des soldats de l’Entente. Au lieu de constater une diminution de la production comme dans les usines, on remarqua un développement de l’aire d’ensemencement. La récolte estivale opérée malheureusement par les Franco-Roumains fut d’un rendement et d’une qualité supérieurs à la moyenne des années antérieures. Les paysans travaillèrent le sol communal avec un extraordinaire entrain.
Le salaire nominal et le salaire réel s’accrurent dans d’énormes proportions. Un porcher gagna 1.500 couronnes, ce qui, malgré la dévalorisation du numéraire représentait une hausse notable du rapport du gain nominal au coût de la vie. Varga déclara d’ailleurs à ce sujet «Ce furent les ouvriers pauvres des champs qui bénéficièrent de la révolution de Karolyi et du régime prolétarien. Leur niveau d’existence et surtout leur alimentation subirent une amélioration absolument imprévue. Ils obtinrent une hausse rapide des salaires. Et cette hausse fut réelle car elle ne se traduisit pas par l’acquisition d’une plus grande somme d’argent mais par l’obtention de plus de denrées.»
Aussi les domestiques et journaliers se montrèrent les ardents défenseurs du régime. C’est ce qui explique, en partie, qu’à l’encontre de ce qui se passa en Russie, aucun soulèvement paysan spontané n’éclata. Les manifestations réactionnaires eurent toujours lieu, à l’arrière du front franco-roumain, en pays occupé, comme à Arad ou à Szeged. Les régiments campagnards, ceux-là même qui levèrent les premiers la crosse en octobre 1918, composèrent les troupes les plus enthousiastes de l’armée révolutionnaire. Ils lâchèrent pied les derniers. Et, au 15 août 1919, alors que depuis une semaine, les Alliés avaient renversé les Conseils et occupé la banlieue de la capitale, les derniers bataillons ruraux, dispersés dans la plaine, tenaient encore désespérément tête aux Roumains.
Enfin, les sectateurs nazaréens, ces paysans qui, grâce à Schmidt, avaient acquis des convictions communistes en sauvegardant l‘essence pacifique de leur religiosité d’antan, servirent utilement la Commune. En Transylvanie, où ils étaient nombreux, ils tentèrent de résister par la grève aux envahisseurs. En Hongrie, avec les agriculteurs du département de Samozy, ils instituèrent les premiers les Syndicats de production dont ils formèrent les cadres.
Toutefois, vers mai 1919, les grandes villes reçurent soudain moins de denrées de la campagne. Le blocage des cités par les champs commença. Les remèdes préconisée par certains commissaires tels que réquisitions de vivres, impôts et prestations en nature apparurent inopérants, car on ne sut pas immédiatement remarquer le mécontentement des paysans contre les ouvriers. Pendant les premiers mois du régime, les campagnards nourrirent libéralement les travailleurs industriels. En échange, on ne leur remit que du papier-monnaie. Les agriculteurs thésaurisèrent et continuèrent d’approvisionner ; mais l’argent se dévalorisant davantage, conformément au plan communiste, ils se rendirent vite compte du rôle parasite joué par les villes. Ils exigèrent alors que leurs denrées fussent troquées contre des machines aratoires et qu’il y eût un rapport constant d’échange de produits entre les industriels et eux. Malheureusement, la plupart des ouvriers qualifiés, enrôlés dans les bataillons rouges, combattaient sur le front. Les matières premières manquaient. Plus les exigences des paysans croissaient, moins les usines se trouvaient en état de les satisfaire par suite de la désorganisation industrielle et de la pénurie de main-d’oeuvre spécialisée. Les paysans réduisirent les ventes aux villes. Ils cultivèrent pour eux et leurs communes ; ils n’échangèrent leurs produits que contre d’autres produits agricoles, du vin contre du blé, par exemple. Ils se contentèrent des machines d’avant-guerre ; ils revinrent à l’économie familiale et purement rurale. Entre eux et les ouvriers, un fossé se creusa.
Les villes d’elles-mêmes s’efforcèrent de remédier à cette situation. Pour diminuer les conséquences du monopole campagnard, elles tentèrent de mettre en application les idées émises par Kropotkine dans la«Conquête du Pain»,principalement dans le célèbre chapitre des Denrées.Dès le mois d’avril, on laboura les champs de course de Budapest et les domaines de la banlieue. Des vaches furent réunies, près de la capitale, dans de vastes étables promptement édifiées ; les sans-travail, les anciens employés de métiers devenus inutiles, les fonctionnaires licenciés cultivèrent la terre. On mit de multiples moyens scientifiques à leur disposition. Les résultats furent magnifiques.
Pendant la Commune, malgré le blocus exercé par l’Entente et la méfiance des campagnes, les villes furent abondamment pourvues de légumes maraîchers. Conformément au système de rationnement décrit plus haut, la population disposa de laitages et de viande (2 fois par semaine). Certes, il n’y eut presque pas d’oeufs, de volailles ou de graisses animales, en somme de produits de ferme. Mais il n’est pas douteux — une expérience de cinq mois le prouve — qu’une cité et sa banlieue, assiégés économiquement, peuvent, dans une grande mesure, pendant un certain temps, se suffire à elles mêmes et attendre ainsi la fin de l’investissement.
Si Bela Kun avait laissé l’armée repousser les envahisseurs et rejoindre la Russie et la Bavière, s’il avait accompli son devoir révolutionnaire et non singé les diplomates, les ouvriers auraient repris bientôt leur place dans les usines intactes, fabriqué des machines, dissipé les craintes des ruraux et consolidé, avec le prolétariat agraire, l’alliance économique, principal moteur du succès d’une révolution.


VII
LA QUESTION FINANCIERE
Eugène Varga, commissaire aux Finances et l’un des présidents du Conseil Economique travailla jusqu’à l’âge de 26 ans en qualité de garçon boulanger. Doué d’une rare énergie, il voulut alors s’éduquer, étudia sans le secours d’aucun maître, subit avec succès les examens du baccalauréat et devint professeur à l’Ecole de Commerce. Les ouvrages qu’il composa (L’organisation économique de la République magyare des Conseils; Problèmes économiques du Régime prolétarien; Essor ou Décadence du Capitalisme)le mettent au premier rang des économistes éminents de l’époque, les Keynes, les Gide, les Travers-Borgstroem ou les Cornelissen. Varga se déclare marxiste. Mais comme à tous les théoriciens de souche hongroise, le dogmatisme et le matérialisme desséchant du prédicant germain, le répugnent. Et les méthodes qu’il applique et l’idéologie dont il se réclame n’ont de marxistes que l’épithète. A l’encontre de Marx qui faisait découler les phénomènes de postulats dont il se croyait l’inventeur et qui basait ses thèses sur le raisonnement et non sur l’observation, Varga condamne l’apriorisme, s’intéresse à l’analyse des faits qu’il abstrait avec prudence, en tenant compte de l’ambiance. Sa méthode est essentiellement inductive.
Niant la valeur absolue, comme facteur d’évolution, du matérialisme historique, il reconnaît l’importance de l’idéologie et pense que «la grande influence des moteurs idéalistes et des énergies politiques qui en découlent nous incite à introduire constamment comme éléments décisifs dans l’étude des problèmes économiques, la politique et l’idéologie». Puis, il condamne, d’une manière tranchante, le déterminisme que Marx insinue dans la loi de concentration et la thèse catastrophique et conclut «Ni le chaos de la production, ni les crises, ni la diminution du taux des bénéfices, ni l’accroissement de la détresse populaire ne donneront le coup de grâce à la société capitaliste. Seule la lutte révolutionnaire et consciente de la classe ouvrière peut amener ce résultat.»
Dans un monde communiste où tous les consommateurs produiront et où les transactions commerciales s’effectueront directement entre les magasins d’approvisionnement et les centres de production, l’usage d’un numéraire quelconque sera superflu. Les anarcho-syndicalistes avaient compris cette vérité. Varga se mit en demeure de la réaliser. Il sentit avec justesse que la dévalorisation de l’argent devait s’effectuer dans un temps assez bref pour détruire la puissance acquisitive et corruptrice des sommes détenues par la bourgeoisie et assez long pour supprimer l’aveugle confiance des masses dans la valeur d’usage ou pouvoir et la valeur d’échange ou utilité de la monnaie. Il fallait rééduquer économiquement le peuple et l’inciter à venir de lui-même au troc. On recourut, dans ce but, à la dévalorisation de la monnaie, à l’emploi des cartes syndicales et des bons de confiance.
Des billets bleus imprimés à Vienne et jetés dans la circulation, par la Banque d’Autriche-Hongrie se trouvaient en mouvement au début du régime, et cotaient sur les marchés étrangers. Les presses étaient à Vienne, hors du contrôle révolutionnaire. Depuis novembre 1918, les envois de numéraire à Budapest avaient été suspendus. La valeur de cette monnaie bleue restait donc semblable ; on n’en pouvait amener la diminution par une émission extraordinaire, puisqu’on ne possédait pas les presses. Les Conseils décidèrent de retirer le cours légal du papier bleu et de le confisquer au bénéfice de l’Office du Commerce extérieur, afin de conserver néanmoins un instrument de transaction avec l’Etranger. Le gouvernement de Karolyi, pour se donner une monnaie propre, non assujettie aux fluctuations de l’ancienne couronne, avait de son côté émis des billets imprimés d’une seule face, les billets blancs. Les machines étant installées à Budapest, les communistes par une émission continue, parvinrent à dévaloriser promptement ces billets. Ils ne répondirent plus aux besoins du commerce d’ailleurs monopolisé. Une ancienne Banque de Crédit socialisée, la Caisse d’Epargne Postale, émit alors pour compte de l’Etat, afin de satisfaire la demande des producteurs, des billets postaux. On en jeta tant sur le marché qu’ils subirent le sort des précédents. Durant la Commune, pour dévaloriser le numéraire, on émit huit milliards de couronnes en monnaie fiduciaire.
Vérifiant la loi de Gresham qui veut que dans une nation qui use en même temps de plusieurs monnaies légales, la plus mauvaise d’entre elles chasse les autres, les métaux précieux avaient fui devant le papier-monnaie et les billets bleus et blancs devant les bons postaux qui, subsistaient seuls, inutilisés et inutilisables. Le numéraire ne présentait plus aucun attrait commercial un mois après l’avènement du régime des Conseils.
On prit alors une mesure plus énergique et démonstrative. Varga, soutenu par les anarcho-syndicalistes qui reconnaissaient là l’entière application de leur théorie monétaire, voulut prouver aux travailleurs que si l’argent, base du système capitaliste, ne possède pas de mérite original, seul, dans un monde communiste, le travail représente une force. Il désirait même instaurer la pratique du bon de travail ; mais il ne put, en Hongrie, réaliser cette expérience dont Kropotkine a théoriquement démontré l’erreur.
On décida de ne fournir d’objets de consommation que sur présentation de la carte syndicale. On s’imaginait amener de la sorte les individus à accomplir un travail social déterminé par eux et réglementé dans l’intérêt collectif.
Bela Kun le reconnut quand il dit, le 14 mai : «Maintenant tout reflue vers les Syndicats, non pour faire carrière, mais pour vivre. Le régime communiste est celui de la société organisée. Celui qui veut vivre et réussir doit adhérer à une organisation, aussi les Syndicats ne doivent-ils pas faire de difficultés aux admissions. Qui se présente doit être accepté.» Malheureusement, on commit la faute de fonder des Syndicats de métiers inutiles ou d’intérêt secondaire. Les anciens bourgeois y affluèrent et donnèrent une telle importance numérique à ces nouvelles institutions que la base du système — le travail social effectué par chacun en vue du bénéfice de tous — s’en trouva gravement atteinte. La production industrielle, loin d’augmenter ainsi qu’on l’espérait, diminua. Et les cartes syndicales, à l’instar des billets, se dévalorisèrent.
On rechercha donc un système, qui tout en éliminant l’idée de numéraire susceptible d’être accumulé pour sa valeur intrinsèque ou fiduciaire, servit provisoirement aux transactions. On avait reconnu l’impossibilité de l’établir sur la puissance du labeur socialement organisé ; on le basa sur un élément purement idéologique, la confiance. Le bon de confiance, cette monnaie que condamnèrent les économistes bourgeois pour son absence d’homogénéité, se révéla la seule monnaie stable du régime communiste.
Dans chaque maison, dans chaque Syndicat, dans chaque usine, dans chaque Coopérative rurale, les individus, par appartements, sections, ateliers ou fermes, élisaient au suffrage universel et secret un homme de confiance révocable. Lorsqu’une personne ressentait le besoin d’un objet quelconque, d’un instrument ou d’une paire de bottes, elle exposait sa situation à l’homme de confiance qui lui délivrait, après enquête rapide et sous sa responsabilité, un bon. Munie de ce bon, elle, se présentait dans les entrepôts communaux où l’on satisfaisait à sa demande. Le bon de confiance avait des qualités politiques et économiques. L’enquête à laquelle se livrait l’homme de confiance responsable lui permettait de s’assurer si la demande correspondait exactement aux nécessités. Les ouvriers se voyaient ainsi contentés ; et les anciens propriétaires ne pouvaient réclamer, comme avec la carte syndicale, des produits dont ils possédaient l’équivalence, grâce aux vestiges de leur fortune, mais qu’ils voulaient recéder contre d’autres dont ils manquaient. La supériorité économique de la bourgeoisie se trouvait inéluctablement ruinée. En outre, même dévalorisés, les billets restaient encore du numéraire. Ils n’avaient plus de puissance d’achat mais indiquaient qu’ils en avaient eu et restaient capables d’en recouvrer, «si les Conseils suivaient une sage politique monétaire». Par contre, les bons de confiance, strictement personnels et concédés en vue d’un but déterminé, ne contenaient aucune des vertus essentielles d’une monnaie quelconque. Ils ne jouaient pas le rôle de capital-nature puisqu’ils ne pouvaient satisfaire à de multiples besoins, à la fois, ils manifestaient la disparition radicale du numéraire et l‘avènement d’un monde où, dans la mesure humainement possible, chacun se voit rétribué, non selon son travail (bons de travail ou cartes syndicales), mais selon ses exigences.
Les principales opérations auxquelles se livrent les banques, dans le capitalisme, sont l’ouverture d’un compte-courant et la commandite industrielle. Des individus placent leur fortune mobilière dans les caisses d’un banquier qui leur sert un intérêt pour l’usage qu’il fait du dépôt. Quelquefois, le banquier avance à ses clients dans des conditions déterminées à l’amiable et sur garantie, certains sommes dont les intérêts se compensent avec ceux qu’il leur règle en considération de leur remise. Cette combinaison compose le compte courant. Dans d’autres circonstances, soit par l’achat en Bourse de paquets d’actions, soit par une avance directe de fonds, le financier participe à la marche d’une Société industrielle, en qualité de commanditaire.
Quelle sera la politique bancaire d’un régime où les tractations personnelles, le recours onéreux au crédit privé se trouveront remplacés par le monopole du commerce et la gratuité du Crédit ?
Dès le 21 mars, les miliciens occupèrent les établissements de crédit et les banques d’affaires. Les directeurs furent congédiés et provisoirement remplacés par des employés syndiqués élus par le personnel de leur maison. Puis, afin d’empêcher les actionnaires ou les clients de disposer des dépôts bancaires pour fomenter une agitation réactionnaire, on résolut que personne ne pourrait retirer par mois plus du dixième de son capital et au maximum, 2.000 couronnes par mois, chiffre ridicule. Aucune ouverture de compte courante ne devait être désormais effectué. Il fallut organiser alors le crédit public.
En 1914, il existait surtout, en Hongrie, des Caisses d’Epargne communales dont les Etablissements budapestois centralisaient les opérations avec l’Etranger. La principale de ces maisons, la Caisse d’Epargne Postale, fondée on 1885, possédait en 1913, un capital de 227 millions de couronnes. L’Institut d’Emission se trouvait à Vienne; la Banque d’Autriche-Hongrie ne disposait que d’une succursale à Budapest et de 135 bureaux et comptoirs en Hongrie.
Le Commissariat des Finances, malgré l’opposition des fonctionnaires des banques, décida de supprimer les établissements superflus, dont on fit des maisons de rapport et de concentrer l’action financière à l’intérieur du pays dans trois organes : L’Institut Soviétique d’Emission, le Central Financier et l’Association Centrale du Crédit Agricole. Ces établissements ne devaient remplir qu’un rôle aussi transitoire que le numéraire. Seul aurait subsisté jusqu’à la constitution des Etats Fédérés d’Europe, l’Office du Commerce Extérieur possédant le monopole des transactions avec les nations capitalistes et les pays pratiquant l’économie communiste.
On s’efforça d’assurer la rémunération des ouvriers et la bonne marche de la production. Aussi, les banques qui commanditaient une entreprise avant la Révolution furent-elles contraintes de rétribuer les travailleurs de l’entreprise et de procurer des matières aux Offices. On attribua les fonds dont elles disposaient aux Conseils d’Exploitation. Le Commissariat des Finances confisqua les réserves des banques qui ne participaient pas avant Mars à la gestion d’une Société et les remit au Central Financier. Celui-ci, pour compte de l’Etat, fournit les sommes aux Conseils d’Exploitation qui les demandèrent. Si bien que dans les premières semaines de la Commune à l’encontre de ce qui se produisit en Russie, il n’y eut aucun trouble dans la vie économique du pays. Les ouvriers reçurent régulièrement leurs traitements ; les usines ne manquèrent pas de crédit pour acquérir les matières premières. Sans heurts, le prolétariat prit en mains la direction des entreprises. L’Institut Soviétique d’Emission, confondu d’abord avec la Succursale de la Banque d’Autriche-Hongrie, puis avec la Caisse d’Epargne Postale, par l’entremise de ces organes, couvrit rapidement le pays de papier sans valeur. Ainsi fut totalement anéantie la dette publique intérieure. C’est alors que les créanciers étrangers s’émurent. Ils engagèrent l’Entente à réagir contre les menées communistes et préparèrent l’offensive de mai.
Pour apaiser leur crainte, Bela kun déclara au général Smuts, héraut des rentiers occidentaux que «La Hongrie se chargeait d’assurer aux propriétaires étrangers résidant actuellement sur son territoire, toutes facilités pour quitter le pays en emportant l’argent, les valeurs, les effets commerciaux et autres objets de propriété mobilière qu’ils pourraient posséder. Les étrangers désireux de rester en Hongrie ont l’assurance formelle que leurs biens seront sauvegardés et leur vie, respectée. Les banques, entreprises commerciales et Compagnies étrangères ne seront pas liquidées sans une convention économique entre le gouvernement magyar et les puissances intéressées.»
Il ne suffisait pas de calmer les appréhensions des créanciers étrangers; il fallait encore nouer des relations avec eux. L’Office du Commerce Extérieur s’y essaya. L’utilité d’un tel organe ne saurait être mise en doute par un anarchiste. Puisque le commerce privé n’existe plus, les Offices de matières doivent s’adresser à l’institution Nationale capable de leur procurer, par importation, les denrées exotiques dont ils ont besoin, à l’aide d’un produit recherché sur tous les marchés, la monnaie métallique ou son succédané, le billet de banque convertible en espèces. Dans les transactions avec les capitalistes, un régime communiste ne répugne pas à exporter de l’or en échange de produits ni même à avoir une balance débitrice. Cet or ne représente pas, en effet, de valeur réelle pour lui, mais simplement une valeur d’échange. En outre, les communistes savent que le métal précieux corrompt l’Etat capitaliste qui l’accumule : un change trop élevé chasse les acheteurs munis de monnaie dépréciée, tarit l’industrie nationale, ruine le commerce, occasionne un chômage intense et des crises sociales favorables à la naissance d’une société prolétarienne. Dans les relations avec les Républiques ouvrières, les échanges s’effectuent de valeurs réelles à valeurs réelles. L’Office du Commerce Extérieur n’est plus qu’un organe enregistreur dont l’importance tend à décroître à mesure que se développent les transactions de cette nature.
A vrai dire, l’Office du Commerce Extérieur hongrois ne fonctionna guère. Les pays communistes voisins, comme la Bavière ou la Slovaquie, emportés dans le tourbillon des luttes révolutionnaires ne purent commercer avec la Hongrie. Ils subsistèrent trop peu de temps pour devenir capables de nouer des rapports intéressants. La Russie était trop éloignée. Entre elle et les Magyars, s’interposaient les armées de l’Entente.
Malgré les concessions de Bêla Kun, les gouvernements bourgeois se tinrent sur la réserve ou réalisèrent le blocus économique de la Hongrie. Néanmoins, les capitalistes tchèques, anglais et yougoslaves, insoucieux des attaques dirigées par leurs troupes contre les communistes, fournirent à ces derniers des matières premières (peaux tannées, bois de construction, pièces métalliques). Mais ils ne recoururent pas ouvertement à l’Office du Commerce Extérieur. Les transactions s’effectuèrent par l’entremise des anciennes Sociétés étrangères, domiciliées en Hongrie, théoriquement indépendantes et passées en fait sous le contrôle immédiat de l’Office. Il est intéressant de remarquer que les capitalistes, eurent confiance dans la solidité du régime communiste.
La couronne hongroise (billet bleu) cotait à la Bourse de Zurich, en mars 1919, au moment de la proclamation de la Commune, 22,57. A l’annonce, sitôt démentie, de la confiscation des biens et valeurs mobilières, appartenant aux étrangers, elle descendait à 18,54. La victorieuse contre-offensive de mai qui consolida les Conseils la fit remonter en 21,07. Les temporisations militaires de juin et juillet causèrent une rechute 17,91 et 15,77. Lorsque les Conseils tombèrent et que l’on instaura un gouvernement militaire, sous la protection des baïonnettes franco-roumaines, la couronne dégringola jusqu’à 12,26. Mais elle ne valait plus que 0,56 en novembre 1921, en pleine dictature bourgeoise. Ces fluctuations nous démontrent que le patriotisme des financiers s’accommode aisément de tractations avec l’ennemi ; tandis que les capitalistes répandent, par une presse vendue, les erreurs destinées à duper l’esprit des foules, ils savent apprécier avec perspicacité les vertus profondes de leurs adversaires. Ne l’oublions jamais !

VIII
ARMEE ET DIPLOMATIE REVOLUTIONNAIRES



Les anarchistes se proclament volontiers réfractaires et antimilitaristes. Trop de gens croient que cette attitude se motive par la résignation ou l’abdication de soi. L’exemple des Makhnovistes d’Ukraine qui luttèrent héroïquement pendant trois années pour maintenir leur indépendance, celui des libertaires magyars qui s’enrôlèrent dans les milices révolutionnaires pour protéger la Commune des attaques de l’Entente prouvent avec clarté que les anarchistes sont, eux aussi, prêts à combattre et à mourir pour leur idéal.
Les milices furent recrutées volontairement dans les Syndicats et le Parti communiste. On ne pouvait être admis dans leurs rangs que sur la proposition des hommes de confiance de ces organes. Les engagés recevaient une solde en plus de la nourriture et de leur équipement.
Avec les prisonniers de guerre et les déserteurs de l’escorte du représentant des Alliés à Budapest, le lieutenant-colonel Vyx, on forma un corps d’année international qui combattit ensuite les Franco-Roumains. Des Sénégalais y voisinèrent avec des Russes ; des Tchèques avec des Italiens.
Malheureusement, en mai 1919, au moment de l’offensive de l’Entente, sur l’initiative des éléments social-démocrates, on décréta la mobilisation générale. Avec les erreurs diplomatiques de Kun, cette décision fut la cause principale de la chute du régime. Certes, les effectifs militaires atteignirent une force numérique considérable. Mais les milices furent alors composées de petits bourgeois, de démocrates enclins à trahir ; les officiers réactionnaires se virent appelés sous un drapeau qu’ils haïssaient. Ils se rendirent avec leurs régiments dès qu’ils occupèrent les tranchées.
Les centuries syndicales, composées de volontaires communistes, anarchistes, ou galiléens, emportées par leur enthousiasme, participèrent à toutes les manoeuvres d’importance, tentèrent les entreprises périlleuses,
repoussèrent Roumains, Tchèques et Français. Elles se virent rapidement épuisées. Les troupes de réserve n’étaient pas sûres. Les ouvriers armuriers partis au front furent remplacés dans leurs usines par des bourgeois mobilisés qui sabotèrent.
L’armée rouge comprit durant la campagne mai-août, huit divisions réparties en cinq corps d’armée. Quatre-vingt mille miliciens, âgés de quinze à soixante ans et cent mille hommes mobilisés au 4 mai la formèrent. On mit à la disposition des combattants cinq cents mitrailleuses, 22 aéroplanes, 6 monitors, 20 trains blindés et automitrailleuses.
L’ancien ministre de la Guerre de Karolyi, Guillaume Boehm, devint généralissime de l’armée rouge. On nomma commissaire aux armements, Joseph Pogany. Longtemps, Pogany collabora au«Nepszava».Mécontent de la conduite politique des directeurs de ce journal, il fonda un périodique d’action révolutionnaire, le «Vilag Konytpar».Sous-secrétaire d’Etat durant la République, on le promut président du Conseil des Soldats. Après la chute du régime communiste, il parvint à gagner New-York et maintenant, il est rédacteur au journal bolcheviste hungaro-américain «Uj Elore»(En Avant, de nouveau!). Bela Szanto et Bela Vago l’aidèrent en qualité de commissaires-substituts. Au mois de juin, Désiré Bokany, commissaire à la Prévoyance sociale et Eugène Landler, commissaire des Transports partirent au front commander les deux principaux corps d’armée.
Certes, aucun de ces hommes ne comprit le rôle qui leur incombait. Démagogues férus de jacobinisme, ils s’imaginèrent que pour délivrer un pays, il fallait recourir aux mêmes artifices que pour enlever une motion de confiance. Ils prétendirent diriger des armées, de leur cabinet ou de leur état-major, comme on mène une foule amorphe dans un meeting, du haut de la tribune. Ces falots chefs d’armées furent, en réalité, les fossoyeurs de la Commune.
Et voici l’auteur responsable du désastre, le niais qui mimant les diplomates se laissa tourner en ridicule par le vieux Clemenceau, le lamentable pantin, qui réduisit à néant, par ses bouffonneries, les entreprises économiques et sociales de ses collègues : Bela Kun. En 1905, Kun délaissant l’Université de Kolozsvar entra dans la rédaction du Journal démocrate «Or».Puis il collabora au «Szabotsag»,de Nagyvarad et au «Budapesti Naplo».Tandis qu’il gérait une caisse ouvrière à Kolozavar où il était retourné, son radicalisme se nuança de marxisme. Au cours des hostilités, caporal au 21ème régiment d’infanterie, il fut saisi par les Russes. Libéré par les révolutionnaires en 1917, il fonda avec Szamuelly et un journaliste d’Arad, Andréas Rudnyansky, le groupe communiste hongrois qu’il dota d’un périodique Vérité Rouge.Sous le pseudonyme de Docteur Sébesty, en novembre 1918, âgé de 38 ans, il revint en Hongrie, organisa le parti communiste avec les anarchistes, les galiléens et les démobilisés; il lança un quotidien le «Voros Ujsag»plus tard journal officiel du régime communiste. Rien, par conséquent, dans son passé, ne prépara Kun à la mission qu’il voulut assumer, durant cinq mois, la direction du Commissariat des Affaires étrangères.
Dès le commencement d’avril, lorsqu’il apparut que les alliés allaient attaquer militairement la Hongrie, les milices volontaires, pensant qu’une situation critique exige l’usage de moyens extraordinaires et le rejet des hypocrisies nationales, réclamèrent de franchir la frontière, d’envahir la Bukovine, et par la haute Bessarabie et la Podolie, de joindre l‘armée russe.
Certes, des territoires étrangers auraient été occupés. Mais ils n’appartenaient plus à personne. Les tchèques et les roumains se disputaient ces contrées à peine quittées par des soldats d’Autriche. En outre, les populations honteusement pressurées par les belligérants espéraient en une libération économique et, prêtes à s’insurger, se seraient volontiers jointes aux magyars. La création d’un bloc hungaro-russe aurait permis à la Russie et à la Hongrie de résister aux assauts réactionnaires et de se ravitailler mutuellement.
Bela Kun refusa catégoriquement de permettre le viol des frontières. Il se contenta d’entrer en pourparlers avec les Ukrainiens, sur les bases suivantes : 1° Reconnaissance absolue de l’indépendance et de la souveraineté de la république soviétique d’Ukraine à l’intérieur des frontières ethnographiques, comprenant notamment la Galicie et les autres parties de la Hongrie où la population ukrainienne se trouve en majorité; 2° Alliance défensive et offensive entre les républiques communistes, jusqu’à la constitution des Etats Fédérés d’Europe; 3° Interdiction aux troupes de l’une ou l’autre république alliée, de stationner sur le territoire de l’autre, sans l’assentiment de cette dernière; 4° appui réciproque pour la protection des territoires, la lutte contre les impérialismes et les mouvements réactionnaires. Ces négociations durèrent plus d’un mois.
Durant ce temps, les russes trop écartés de leurs bases se firent battre par les blancs, tandis que les milices magyares, l’arme au pied, attendaient les décisions de l’oracle budapestois.
Soudain, le 8 avril, on apprit que la République des Conseils avait été proclamée à Munich, et que la garde bavaroise occupait les frontières du nouvel état. A Vienne, l’agitation communiste prenait une extension rapide. L’instant approchait où se constituerait le groupe compact des états communistes du Danube, susceptible de contenir victorieusement la poussée des alliés et d’entraîner dans son orbite, les divers états balkaniques. En un jour, l’armée magyare aurait pu gagner Vienne: En une heure, déclara plus tard le président du Conseil autrichien Seitz, les Conseils ouvriers d’Autriche auraient renversé la république démocrate et réalisé l’émancipation complète du prolétariat. La route de Vienne à Munich était ouverte. Rapidement, les révolutionnaires, par Linz, Ried et Simbach, pouvaient opérer leur jonction avec les Bavarois.
Kun dépêcha comme ambassadeurs à Vienne plusieurs de ses amis, parmi lesquels se distinguèrent Alexius Bolgar et Sandor Feny, ancien professeur de sociologie à Clark University de Worcester. Pour ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures d’un état étranger, et ne pas éveiller des susceptibilités de l’Entente, Kun ne consentit jamais à soulever l’Autriche et à s’unir aux Bavarois. Il préféra négocier avec les alliés. Le général Smuts, délégué de l’Afrique du Sud à la Conférence de la Paix, vint en Hongrie. Kun exulta «Depuis l’armistice, s’exclama-t-il, l’Entente n’entama pas de conversation diplomatique avec nous, mais de vulgaires pourparlers d’ordre militaire. Le général Smuts discute avec nous en qualité de diplomate. Ceci prouve que le
système prolétarien est reconnu par l’Entente comme le premier pouvoir fermement établi depuis l’effondrement de l’armée impériale». Smuts partit bientôt à Prague; à Vienne,  olgar poursuivit les pourparlers avec le colonel Cuningham.
Mais, le 2 mai, la garde bavaroise vaincue livrait Munich aux réactionnaires. La Hongrie se trouvait isolée. Elle ne devait désormais compter que sur ses propres forces.
L’inaction des milices magyares permit aux bandes roumaines de pénétrer en Transylvanie, le 2 avril; d’occuper, le 22 avril, Kischeno, Nagyszalonta et Debreczen ; d’entrer, le 23 avril, à Matteszalka. Le 24 avril, les Roumains proclamèrent la mobilisation des hospitaliers et ouvriers munitionnaires. Ils marchèrent sur Arad, suivis de l’armée française. Pour briser leur avance, les nazaréens de Transylvanie incitèrent les travailleurs à faire une grève générale dans les centres, à Kolozsvar, Szamos-Ujvar, Zam, etc... Dans cette conjecture, à Budapest, Kun et son substitut Pierre Agoston, au lieu de se résoudre aux mesures extrême, se répandaient en conversations. Le 25 avril, Franchet d’Esperey donnait à ses soldats, l’ordre de reprendre l’avance suspendue à la suite de la mission Smuts; l’entente par un ultimatum, somma les commissaires du peuple de transmettre leurs pouvoirs à un gouvernement républicain. Kun restait optimiste. Il télégraphiait à Balfour et réclamait la venue d’une mission internationale à Budapest pour régler les détails du «statut des entreprises étrangères».
Le 1er mai, dans les avenues de la capitale, décorées d’arcs triomphaux, parmi les tribunes, les tours d’honneur recouvertes de bandes d’étoffe pourpre, dans le fracas des cuivres, à l’appel des leaders, quatre cent mille personnes défilèrent en cortège, acclamant le nouveau régime. Le 2 mai, on apprit la chute des Conseils bavarois et la prise des rives orientales de la Tisza, par les franco-roumains.
Le 3 mai, le général Marcarescu, commandant l’armée roumaine de Transylvanie, exigea, dans un ultimatum, la démobilisation des milices magyares, la livraison du matériel, des armes et approvisionnements, de 800 locomotives, de 4.000 wagons de voyageurs, et 40.000 wagons de marchandises, de 4 trains blindés. Il réclama de plus, la libération, sans réciprocité, des prisonniers, l’occupation des têtes de pont de la rive droite de la Tisza, l’évacuation des territoires situés entre le fleuve et la Roumanie.
A Budapest, on comprit enfin le danger. Près de deux mois avaient été gaspillés en pourparlers ; il fallut réagir. Le 4 mai, la mobilisation générale fut proclamée. Tout individu ayant reçu une instruction militaire quelconque dut partir pour le front. Une propagande intense s’effectua dans les syndicats, afin d’inciter les ouvriers à s’engager. Les réformés exécutèrent des travaux de fortification. Budapest entra dans la zone des opérations militaires.
Dans la nuit du 5 mai, l’armée rouge s’ébranla. Les centuries syndicales, aidés des matelots, refoulèrent les Roumains de Szolnok à Mezo Tur. Les milices délivrèrent Kisujzallas, Karczag et Püspök Ladânu ; les têtes de pont sur la rive gauche de la Tisza revinrent en leur possession.
Le 24 avril, dénonçant l’armistice de Belgrade, les Tchèques, commandés par le général français Pellé, avancèrent vers Pozsony et Selmeczbanya. Le 11 mai, seulement, les magyars ripostèrent et les envahisseurs s’enfuirent, le 12 mai, en désordre, dans la direction de Fulek et Lovonoz. Le 7 juin, le 28ème régiment d’infanterie tchèque, officiers en tète, se rendit. Le 11 juin, les communistes occupèrent Szérénos, Patnok et Leva et libérèrent la Haute-Hongrie. Le 14 juin, ils pénétrèrent en Slovaquie ; le 16 juin, ce pays s’insurgea et proclama la dictature du prolétariat. A Eperies, importante cité sur la rive gauche de la Tarcza, un Conseil de délégués des soviets locaux s’établit.
On nomma Jansonek président du Comité provisoire. Les principaux commissaires de la nouvelle république furent Kovaés, délégué aux Finances, Fenner et Hensik, respectivement chargés des départements de la socialisation et de l’agriculture. Immédiatement, on effectua la réforme agraire. A Prague, les social-démocrates s’emparèrent du pouvoir : V. Tusar devint président du Conseil ; ses amis Antoine Hampt, Léon Vinter, Gustave Habermann, tous favorables au communisme, prirent les portefeuilles du Travail, de l’instruction et de la Prévoyance Sociale. Quatre agrariens siégèrent aux ministères de l’Intérieur, des Postes, de l’Agriculture et des Finances. La situation diplomatique se présentait donc excellente. Les troupes hongroises soutenues par les milices slovaques, n’avaient plus qu’à marcher vers Kremnica ou Trencin.
Le 17 juin, alors qu’elle atteignait le paroxysme de son élan, l’armée rouge du s’arrêter, sur l’ordre formel de Béla Kun. Dans la nuit du 7 juin, en effet, Clemenceau, par un radiotélégramme, invita les délégués hongrois à participer à la Conférence de la Paix moyennant la cessation des hostilités contre les Tchèques et les Roumains. Kun accepta.
Le 10 juin, Clemenceau enjoignit de nouveau aux magyars d’évacuer les territoires tchèques et slovaques dans un délai de 4 jours à partir du 14 juin. Kun rétorqua que la note n’était parvenue que le 15 juin, et qu’il ne pouvait ordonner l’évacuation dans les délais prévus. Néanmoins, il adressa, le 17 juin, à Masaryk, président de la république tchèque, une dépêche réclamant l’ouverture des négociations. Le gouvernement de Prague se déclara prêt à conclure un traité, pourvu que fussent observées les décisions de Clemenceau.
Le 19 juin, au Congrès des Conseils, Kun affirma «Nous allons conclure une paix dont la durée ne sera guère plus longue que celle de Brest-Litovsk. Nous négocions avec les impérialistes. Pourtant ce n’est pas à nous, mais au prolétariat de Bohème de détruire les clauses de ce pacte. Nous ne devons sous aucun prétexte nous immiscer dans les affaires intérieures de nos voisins, fût-ce pour améliorer notre condition ». Il s’entêtait encore dans sa conception mesquine du respect dû aux États bourgeois.
Tandis que l’aveugle Kun, confiant dans la sincérité de Clemenceau, poursuivait ses tractations, dans la Hongrie occidentale, les alliés embrigadaient de force plusieurs milliers de paysans dans la troupe réactionnaire dont ils confièrent le commandement à l’amiral Horthy, régent actuel du royaume de Hongrie.
Kun craignait la puissance militaire des alliés. Pourtant, les communistes les battirent à chaque rencontre. Les Français, placés toujours en deuxième ligne, représentaient une force numérique ridicule. Les soldats, affaiblis par les fièvres, en proie à la haine non pas de leurs ennemis déclarés, mais de leurs auxiliaires roumains, tchèques et serbes, se trouvaient démoralisés. Les Serbes se révoltaient sans cesse.
Le 29 mars, ils avaient dirigé une flottille de monitors contre Budapest. Les monitors revinrent sérieusement endommagés. Le 22 juillet, à 2 heures de l’après-midi, à Marbourg, les réservistes du 45ème régiment yougoslave se mutinèrent. Ils furent réprimés par des officiers français, après avoir laissé sur le sol 49 morts.
Le 23 juillet, à Varesdin, en Croatie, un régiment de cavalerie, aidé par les ouvriers de la ville, emprisonna ses officiers et déclara la Commune. L’ordre ne parvint à se rétablir qu’après deux journées de combat. A Esseg, en Slavonîe, les ouvriers décrétèrent la grève générale et arborèrent le drapeau rouge, à l’arrivée des Français. Les meneurs arrêtés se virent, sans jugement, passés par les armes.
Le 24 juin, le général Pellé, informa Guillaume Boehm que les Tchèques suspendaient les hostilités à la condition que les hongrois repasseraient la frontière slovaque. Kun obtempéra ; la république soviétique de Slovaquie fut renversée, le 29 juin, et les principaux commissaires, pendus. Les Tchèques reprirent l’offensive, et un télégramme officiel de Prague, en date du 27 juin, déclara : «Tandis que le généralissime Pellé adressait un radiotélégramme au commandant en chef des magyars, nos troupes firent de rapides progrès sur la partie occidentale du front». Alors, découragées, comprenant la stupidité de leurs chefs, lasses de vaincre pour reculer davantage, contaminées par les éléments bourgeois infiltrés dans leurs rangs, les milices rouges se désorganisèrent.
Les ouvriers s’enfuirent dans les villes ; les démocrates se rendirent aux envahisseurs qui les enrégimentèrent sous le drapeau d’Horthy; les paysans seuls poursuivirent la lutte. Jusqu’en août, ils parvinrent à contenir les troupes alliées. Mais celles-ci avaient opéré leur jonction. De Slovaquie, de Transylvanie, de Syrmie, de Slavonie, elles se dirigeaient vers Budapest.
Le 2 août, Béla Kun céda sa place à son substitut. Agoston Haubrich devint commissaire aux armements. Peidl remplaça Garbaï à la présidence du Conseil soviétique. Il était trop tard.
Dans la matinée du 5 août, 30.000 Roumains, conduits par Marcarescu pénétrèrent à Budapest. Le 7 août, les blancs d’Horthy arrêtèrent Peidl et les autres commissaires du peuple. Le 10 août, à Csepel, mille ouvriers des centuries syndicales, qui s’étaient rendus, furent massacrés à coups de mitrailleuses.
Bêla Kun, auteur de ce désastre, prit le train pour Vienne.

IX
LA TERREUR BLANCHE



La Hongrie, livrée définitivement à la merci des envahisseurs français, tchèques, serbes et roumains, terrorisée par les bandes d’Horthy, subit alors des outrages tels qu’ils dépassèrent en horreur ceux que supporta le Nord de la France ou la Prusse orientale.
Après la prise d’Arad, les alliés y installèrent un gouvernement réactionnaire dont ils attribuèrent la présidence au baron Jules Bornemissa et au docteur Gratz. Lorsqu’ils eurent pénétré en Hongrie, ils transférèrent le siège de cette simiesque administration à Szeged. Assise sur la rive droite de la Tisza, prés de l’embouchure du Maro, Szeged se présente comme une importante cité commerciale et industrielle. Les communistes qui y avaient organisé des syndicats, des conseils économiques régionaux, la défendirent avec acharnement contre les assauts des alliés. Forcés de se replier vers Budapest, ils effectuèrent leur retraite en désordre, abandonnant de nombreux prisonniers. La répression, sur l’ordre formel de Franchet d’Esperey, fut atroce. Les Français, sans jugement et violant les règles essentielles de la justice internationale, déportèrent au Maroc et en Algérie, plus de six cents miliciens hongrois. Ils ne les relâchèrent qu’en 1921.
Andorka Kovacs, membre du Conseil local de Szeged, et cinq autres de ses amis, saisis par nos troupes, furent traînés de Szeged à Sofia, de Sofia à Salonique, où le Tribunal militaire français les condamna aux travaux forcés perpétuels. Transportés en France, où le bolcheviste Marty les rencontra, ils furent dirigés, en 1920, sur la Guyane. Les membres des conseils d’exploitation, des offices locaux se virent livrés aux réactionnaires qui les condamnèrent aux travaux publics ou à la réclusion. Lorsque les franco-roumains pénétrèrent à Budapest, ils fusillèrent ou pendirent sans jugement plusieurs milliers d’ouvriers et de maraîchers, pris les armes à la main, ou dénoncés par leurs voisins.
A Kecskemet, deux cents civils, hommes, femmes et enfants, qui ne se dispersèrent pas au commandement d’un major, furent mitraillés dans la rue. Un reporter socialiste, Bêla Somogyi relata ce crime. Des officiers l’enlevèrent en plein jour, lui coupèrent les oreilles et le nez, lui crevèrent les yeux et le jetèrent dans le Danube.
Les bandes d’Horthy torturèrent les «gars de Lénine», les auxiliaires de Szamuelly, les parents des commissaires du peuple, qui tombèrent entre leurs mains. Après avoir châtré Corvin, ils le pendirent. Ils s’emparèrent de Mme Hamburger, femme du commissaire-substitut de l’agriculture, l’étendirent nue sur un fourneau chauffé, puis, la violèrent avec des manches à balai. Mme Wiesner, épouse d’un membre du Soviet de Segszard, refusa d’indiquer la retraite de son mari. Pour lui arracher des aveux, un blanc du nom de Kiss Goza la coucha sur le sol et piétina le ventre de la malheureuse qui se trouvait enceinte de sept mois.
La terreur s’étendit implacable. Dans les camps de concentration entourés de fils de fer barbelés, ravitaillés deux fois par semaine, trente mille captifs s’entassèrent bientôt. On évalua le nombre des pendus et fusillés à neuf mille personnes. Le parti communiste, le cercle galiléen, l’Union anarchiste de l’Hôtel Almassy se virent considérés comme des mouvements illégaux. Leurs membres furent passibles de la réclusion pour délit d’opinions et outrages aux lois. Les socialistes se groupèrent autour du «Nepszava».On les pourchassa. Quelques amis de Michel Karolyi, en s’affirmant antibolchevistes, pensèrent se concilier les faveurs des terroristes blancs. Emeric Ver, le leader républicain, fut incarcéré et prive pendant dix années, de ses droits civils.
Désireux de sauver Otto Corvin et les libertaires incarcérés avec lui, trois anarchistes réfugiés à Vienne, Stassny, Feldmar et Mauthner tentèrent de s’aboucher avec leurs camarades demeurés libres à Budapest, pour organiser l’évasion. Ils revinrent en Hongrie ; mais un de leurs acolytes, Csuvara, ancien secrétaire de Bela Kun, les vendit à la police, qui s’empara d’eux. Marcel Feldmar, étudiant en médecine, mourut en 1920 dans son cachot, des suites de coups infligés par les sbires. Le professeur Stassny fut pendu ; Mauthner savait que sa tête avait été mise à prix, car il dirigeait pendant la Commune, une batterie de canons à longue portée. Capturé le 15 décembre 1919, Il fut condamné à mort le 18 avril 1920, sous l’inculpation d’assassinats au cours d’une insurrection et d’attentat contre la sûreté de l’Etat. On commua sa peine en celle du bagne. Mauthner parvint à s’évader de geôle, le 21 juin 1921, et par la Tchécoslovaquie et la Bavière, atteignit la France. Ses amis budapestois, les frères Rabinovich et le jeune Szamuelly furent égorgés ou pendus. Les rescapés du putsch poignardèrent le traître Csuvara.
L’agitation révolutionnaire éteinte, les réactionnaires s’efforcèrent de restaurer l’ancien régime. Joseph de Habsbourg, se rappelant que le roi Charles l’avait nommé, le 30 octobre 1918, homo régius, constitua un cabinet, sous 1a présidence de Stefan Friedrich. Les membres du gouvernement formé à Szeged, par les Français, reconnurent l’autorité du prince et l’un d’eux, Teleki, entra dans le Conseil des ministres. Le 23 août, par suite de l’hostilité des Anglais à son égard, Joseph de Habsbourg, démissionna. Le 24 novembre, Friedrich remit ses fonctions à Charles Huszar, qui forma un cabinet de concentration et convoqua l’Assemblée nationale.
Le 1er mars 1920, cette assemblée, formée de militaires, de prêtres, de seigneurs fonciers, d’industriels, rétablit officiellement la royauté et proclama l’amiral Horthy, régent du pays en l’absence du souverain. Toute réaction politique se complique d’une spoliation économique. Les propriétaires revenus de leur émoi ravirent les biens des concurrents malheureux et des victimes. Les Etats asservis abandonnèrent aux oppresseurs les sources de leur richesse. Horthy confisqua les bijoux, les champs, les maisons de Karolyi, et son exemple incita la noblesse et la bourgeoisie magyares à se ruer sur les trésors de leurs ennemis personnels. Les dénonciations se multiplièrent; les fortunes des condamnés revinrent à leurs accusateurs.
La Tchécoslovaquie s’empara de 63.004 kilomètres carrés habités par une population de trois millions d’âmes ; les Roumains saisirent 102.181 kilomètres carrés contenant 5.236.000 hommes ; la Serbie s’annexa 63 572 kilomètres carrés avec 4.151.000 habitants. Le traité de Trianon, le 4 juin 1920, légitima ces rapts.
On arracha donc à la Hongrie 71,8 % de son territoire et 63,6 % de ses nationaux. Cet Etat perdit 54,3 % de ses champs de blé, 37,1 % de ses terres à seigle, 87 % de ses forêts, 65 % de ses terres à maïs, 52,7 % de ses terres à orge.
Les capitalistes serbes, pour briser définitivement la concurrence hongroise, volèrent 2.439.066 têtes de bétail, dont 1.047.099 porcs. Leur cheptel doubla. Ils firent ensuite insérer dans le traité de paix, une clause économique spécifiant que la Hongrie ne peut soumettre les produits naturels de l’un des Etats alliés «importés sur le territoire hongrois, quel que soit l’endroit d’où ils arrivent, à des droits ou charges, y compris les impôts intérieurs, autres ou plus élevés que ceux auxquels sont soumis les mêmes marchandises, produits naturels ou fabriqués d’un autre quelconque desdits Etats ou d’un autre pays étranger quelconque.» Imitant les yougoslaves, les roumains et les tchèques prirent respectivement 7.321.362 et 3.239.164 têtes de bétail, dont près de cinq millions de moutons. De sorte qu’aujourd’hui, les Roumains possèdent 1,2 tête de bétail par arpent et 246 par cent paysans, alors que les Hongrois n’ont qu’une tête pour 85 arpents. Après, s’être emparés des richesses agricoles, les alliés ravirent le matériel et les fabriques industriels, 58,3 % des gisements de fer revinrent aux Tchèques et 25 % aux Roumains. Occupant 13 % de ses forêts, les envahisseurs ne laissèrent à la Hongrie que 51 scieries sur 444. Les magyars ne conservèrent après la Commune, que 44 % des raffineries, 70 % des fonderies, 35 % des briqueteries, 80 % des usines de chaux, 0,1 % des fabriques de superphosphate, et 37 % du réseau ferroviaire. La Hongrie possédait, en 1919, du silicate naturel de magnésium et une entreprise de transformation de magnésite. Elle perdit encore ces biens.
Dans ce pays ruiné, pressuré, la famine s’installa. En 1920, il y eut un déficit de froment, seigle et orge de 3.635.000 quintaux. On ne récolta que 12.740.000 quintaux de mars, alors qu’une production de 20 millions de quintaux pouvait seule suffire aux exigences des consommateurs. On ne fournit que 40 % du sucre nécessaire.
Pour éviter la disette, la population ouvrière et paysanne émigra. On estime qu’aujourd’hui, plus de deux millions de sujets magyars résident à l’étranger, principalement en Autriche, aux Etats-Unis d’Amérique et en France. L’afflux des émigrants atteignit, à Vienne, une telle intensité, au cours de 1921, que les commerçants durent apprendre les rudiments de la langue hongroise. En 1925, on dénombrait trente mille magyars domiciliés en France, possédant des associations politiques, des journaux et des revues.
Et la terreur blanche qui occasionna la disette aggrave cet exode. La répression, six années après la Commune, continue son oeuvre. Les social-libertaires réunis autour d’Etienne Vagi sont incarcérés ; leur association est considérée comme illégale; on interdit la publication de leurs périodiques et de leurs tracts ; les socialistes et les démocrates qui s’efforcent de voiler les stupres du régime voient leurs députés chassés à coups de crosse du Parlement. Les bolchevistes, partisans d’un capitalisme d’Etat, se sont donné un programme et fixé, d’après les directives de Moscou, une idéologie nettement opposée aux directives de la Commune. Persécutés, ils ne représentent aucune force dans le mouvement révolutionnaire ou l’activité politique de la Hongrie subjuguée.
Par contre, les honneurs royaux sont rendus au régent Horthy et aux divers archiducs Habsbourg; et en avril 1925, le président du Conseil des Ministres, le comte Bethlen déposa sur le bureau de la Chambre des représentants, un projet de loi stipulant que les membres mâles de la famille royale résidant on Hongrie seraient nommés de droit membres du Sénat.



Achille Dauphin-Meunier 
Né en 1906, l'économiste Achille Dauphin-Meunier milite d'abord à la C.G.T. au sein du courant socialiste. Pendant l'Occupation, il créé avec Bertrand de Jouvenel l'hebdomadaire Le fait,et écrit dans Aujourd'hui.Enseignant, il créera la Faculté libre de Droit et Sciences Economiques [F.A.C.O.], dont il sera le doyen pendant plusieurs années.



Pier Carlo Masini
ANARCHISTES ET COMMUNISTES DANS LE MOUVEMENT DES CONSEILS À TURIN
PREMIER APRES-GUERRE ROUGE 1919-1920
Anarchici e comunisti nel movimento dei consigli a Torino (primo dopoguerra rosso 1919-1920) 1951 — Torino 
Source texte Source «Annexes»
PREFACE A LA PREMIERE EDITION ITALIENNE (1951)
En présentant aux travailleurs italiens, et en particulier aux anarchistes, l'étude que Pier Carlo Masini a bien voulu consacrer au mouvement des Conseils d'usine de l'après-guerre «rouge» 1918-1922, je souhaite qu'à une vaste diffusion corresponde de la part des lecteurs un vif intérêt pour cet organisme typique aux grandes possibilités révolutionnaires, qui a été au cours de ces années l'instrument essentiel et caractéristique de notre lutte.Le clair exposé et la vaste documentation témoignent de la précision et de l'objectivité de cet exposé qui raconte aux jeunes camarades surtout, ce que le mouvement anarchiste a pu exprimer à l'époque de plus concret, pour accroitre, sur notre propre terrain, les aspirations d'émancipation des travailleurs.
De plus, l'idée de l'auteur de reproposer le thème des Conseils me semble extrêmement utile, en un moment où la situation politique d'un monde hanté par ses propres contradictions, plus que par la volonté des hommes, pourrait ouvrir des possibilités révolutionnaires inattendues.
Il me semble surtout opportun de soumettre à une réflexion attentive les différentes conceptions, que Masini met bien en évidence, de la fonction et du pouvoir des Conseils de la part des différents courants idéologiques.
Malheureusement, aujourd'hui comme alors, la divergence fondamentale entre les marxistes autoritaires et nous sur le caractère étatique ou libertaire des Conseils, reste inchangée.
Et il est évident désormais que, même sur le plan historique, une société de Conseils de producteurs librement élus n'est pas possible, à cause de la contradiction qu'implique un régime de dictature, même prolétaire.
Il est toutefois évident que cela n'est pas suffisant pour démonter que le système des Conseils, tel que nous le concevons, n'est pas réalisable.
Au contraire, même le danger d'une déviation autoritaire de cet instrument de lutte, cellule de la future structure sociale, ne peut nous y faire renoncer.
Nous lutterons donc, si nécessaire, aux côtés des courants politico-syndicaux les plus proches de nous tant que nous le considérerons utile pour le but commun, qui est l'appropriation collective des moyens de production et d'échange. Ensuite - comme je l'ai dit à l'époque à Gramsci lors d'une brève polémique —, une fois atteint le carrefour où se séparent les voies qui conduisent à l'autorité ou à la liberté, au Soviet d'Etat ou au Soviet de la libre communauté humaine, les anarchistes choisiront leur chemin.
MAURIZIO GARINO
ANARCHISTES ET COMMUNISTES DANS LE MOUVEMENT DES CONSEILS À TURIN
PREMIER APRES-GUERRE ROUGE 1919-1920
Ce n'est pas seulement pour satisfaire une curiosité — d'ailleurs vive chez beaucoup de camarades — que nous rappelons aujourd'hui le mouvement des Conseils, mais plutôt pour reproposer un thème de façon critique et polémique, ainsi que sur la base d'une expérience, à la classe ouvrière en général, aux travailleurs communistes en particulier et enfin à nos propres camarades.En fait, dans la recherche d'une tradition révolutionnaire dans le mouvement ouvrier italien, nous ne pouvons faire abstraction du mouvement des Conseils, de même que nous ne pouvons en faire abstraction dans la revendication et dans la reconstruction d'une «constante historique» de classe du mouvement anarchiste italien.
C'est dans ce but que nous avons commencé cette étude, déficiente et incomplète par beaucoup d'aspects, mais qui dans l'ensemble résume le problème dans ses aspects théoriques et pratiques en tenant compte des éléments contextuels.
Nous sommes certains qu'à peine aurons-nous écrit les derniers mots de cette série de notes, nous sentirons aussitôt le besoin de les revoir, de les compléter et de les amplifier: ce que nous ferons sûrement une autre fois dans la mesure où nous posséderons toujours mieux le sujet et où nous accumulerons une documentation plus abondante.

I
LE CERVEAU DU PROLETARIAT : TURIN
Le mouvement des Conseils, dans ses traits particuliers et distinctifs, a à Turin et seulement à Turin ses fondements historiques basés sur la dure roche d'une organisation industrielle avancée et d'un système capitaliste très concentré.
Turin, qui après l'unification (1), avec le transfert de la capitale à Florence, s'était vidée, providenciellement vidée de toutes ses «toiles d'araignée» bureaucratiques et de tous ses privilèges de courtisans, réagit après une véhémente explosion de colère, impitoyablement réprimée par le gouvernement d'une dynastie qui à ce moment précis cessait d'être «piémontaise». Elle réagit donc à la nouvelle situation par un rapide effort de reconstruction sur le plan économique dont nous avons la première preuve convaincante avec l'Exposition de 1884.
La ville, bien que géographiquement défavorisée par rapport à Milan — centre de la vallée du Po et base des communications avec la Suisse, ou à Gênes — grand port et grande place commerciale, se place bien vite à l'avant-garde du progrès industriel de tout le pays et se développe vigoureusement dans son ossature démographique et urbaine.
La ville double puis triple sa superficie, ses surfaces bâties: elle s'étend dans la plaine, elle assaille les collines environnantes, elle grossit ses faubourgs. Examinons les statistiques de l'ascension démographique: 1808 = 65.000 habitants ; 1848 = 136.849 habitants ; 1868 = 191.500 habitants. La population triple au cours des soixantes premières années. Mais l'augmentation continue avec le même rythme incessant durant les soixantes années qui suivent: 1871 = 212.644 ; 1881=252.852 ; 1901=335.656 ; 1911=427.106 ; 1921 = 502.274.
Dans le premier après-guerre, au temps des Conseils, nous en sommes donc au demi-million (après la seconde guerre, la population approchait le million, elle le dépasse largement aujourd'hui). Le développement de certains quartiers ouvriers est encore plus significatif. En 50 ans, de 1871 à 1921, le quartier de la «Barrière de Milan» passe de 1901 habitants à 39.967 ; le quartier de la «Barrière Saint-Paul» passe de 2.484 à 50.204.
Pourquoi tout cela ? Pourquoi la formation de Turin comme cité moderne dépasse en rapidité et surtout en rationalité «tous les autres centres urbains italiens ? Pourquoi à Turin convergent, venant de toute l'Italie, de grandes masses d'immigrants qui dans un faible nombre d'années se fondent dans le nouveau creuset social jusqu'à l'acquistion de caractéristiques propres et originales ?
Parce qu'il se produisit à Turin un phénomène que nous pouvons indiquer ici à son stade originel : au cours de l'année 1889 naquit à Turin, avec 50 ouvriers et de modestes équipements l'usine Fiat. Le fait, non enregistré par les chroniques de l'époque, aura pour le destin de la cité bien plus d'importance que la concession du Statut advenue près d'un demi-siècle auparavant.
Les 50 ouvriers de la Fiat seront 50.000 après la première guerre mondiale ; au centre de Turin, autour de Turin, la Fiat plantera ses tentes d'acier et de béton armé; autour de ses bâtiments s'établiront d'autres grandes, petites et moyennes entreprises qui, en 1911 atteindront le nombre de 5.151 et en 1927 auront plus que doublé atteignant le chiffre de 11.993. Mais surtout autour de la Fiat et des autres entreprises se densifiera un prolétariat compact et homogène, aussi unifié en son sein que différencié des autres couches et groupes sociaux plus ou moins instables, plus ou moins hétérogènes.
Ce sont la consistance et la cohésion particulières de ce prolétariat qui permirent à Turin de se mettre à l'avant-garde de la révolution ouvrière, comme elle avait été à l'avant-garde de l'unification nationale conduite non tant par la bourgeoisie manufacturière que par des groupes nobiliaires s'étant insérés promptement dans le sillage de la révolution bourgeoise et installés dans la diplomatie, l'armée, la bureaucratie (la «culture piémontaise»), et dans la transformation industrielle (promue avec la contribution prépondérante de la jeune bourgeoisie manufacturière mais toujours avec le patronage du patriciat «progressiste»).
Turin cette fois devient protagoniste de l'histoire par la seule poussée du prolétariat ; les représentants mêmes de la culture bourgeoise «progressiste» rassemblés autour de la «Révolution libérale» de Gobetti sont attirés dans le sillage de la révolution ouvrière incarnée par le mouvement des Conseils.
Le centre même de la «culture nationale», jusqu'alors fixé à Florence, se déplace vers Turin et subit un substantiel changement de direction : c'est encore le prolétariat de Turin qui, à travers ses groupes d'avant-garde, emporte la primauté culturelle et s'en fait une arme contre la fausse culture, contre la vieille culture, monopole d'une «intelligence» bourgeoise dépassée et attardée. Sur le terrain politique, les Conseils sont la formule de cette nouvelle culture.

II
PERIODE DE REVOLUTION
Turin a aussi été durant la première guerre mondiale la seule ville d'Italie qui se soit lancée dans une protestation massive contre la poursuite du conflit au cours de l'année 1917. Le mouvement d'août 1917, à fond internationaliste et antimilitariste, suivi d'une violente répression accomplie par tous les corps de l'armée et de la police (500 morts en août 1917, des centaines d'ouvriers envoyés au front, des milliers d'emprisonnés), porta Turin aux côtés de Kronstadt et de Wilhemshafen, et fit que les ouvriers de la Fiat furent cités dans le courant de l'année à l'ordre du jour de la résistance auprès des ouvriers des usines de Berlin et de Petrograd (2).C'est peut être la raison pour laquelle, quand de Petrograd et de Berlin se lève à la fin de la guerre la voix des Conseils, des Comités, des Soviets, cette voix a une résonnance immédiate chez les travailleurs de Turin.
Sur le plan international, les Conseils n'ont eu effectivement un contenu révolutionnaire qu'en Russie, Allemagne, Bavière, Hongrie et Autriche ; et encore, seulement dans un premier temps. Une fois clos le cycle révolutionnaire ils perdent leur vraie fonction : ils sont dissous comme en Russie, supprimés comme en Hongrie, transformés en organismes de collaboration de classes et de préservation du système capitaliste comme en Allemagne et en Autriche.
Les Conseils d'usine surgissent en effet partout avec une fonction de contrôle sur la vie productive de l'entreprise, ils se transforment bien vite en instruments d'expropriation pour la conquête de l'entreprise, ils assument enfin la gestion directe de celle-ci tant qu'existent les conditions favorables à l'offensive révolutionnaire. Lorsque ces conditions viennent à manquer, les Conseils retournent aux fonctions de contrôle qu'on leur avait accordé dans la première phase et admises maintenant sous une forme de co-participation «morale» à la vie de l'entreprise, puis on leur ôte même ce droit.
En d'autres termes, la naissance des Conseils, et leur mort, sont étroitement liées à l'extrême radicalisation de la lutte des classes durant le premier après-guerre ; les Conseils sont le produit d'une situation spéciale qui, dans une intense veille de conquêtes, mit les masses ouvrières face à la responsabilité de devoir prendre en mains tout l'appareil économique du pays et de le faire fonctionner.
Par ailleurs, la fin, glorieuse ou non, des Conseils en tant qu'organismes révolutionnaires, ensevelis sous les canonnades de la contre-révolution et sous les décrets lois de la restauration bourgeoise, marque aussi le tragique épilogue du premier après-guerre rouge.
L'expérience devient patrimoine théorique du prolétariat et dans de nombreux pays le drapeau des Conseils sert à rassembler les forces dispersées de la minorité révolutionnaire (surtout en Allemagne et en Hollande, où naissent derrière ce symbole des mouvements organisés). Le mouvement anarchiste, n'étant pas resté indifférent aux expériences concrètes, ne pouvait rester indifférent à la théorie qui se construisait sur ces expériences. Pour cela, il se devait de rechercher les liaisons qui s'étaient établies, ici en Italie, durant l'après-guerre entre l'organisation anarchiste alors présente, l'U.A.I., et le mouvement turinois des Conseils.

III
LES ORIGINES DES CONSEILS D'USINE
A Turin, le 27 octobre 1906 fut signé un contrat collectif de travail entre la F.I.O.M. (Fédération des Ouvriers de la Métallurgie) et l'usine automobile «Itala» qui instituait, pour trancher les éventuelles controverses sur l'application du contrat un organisme d'entreprise appelé: «Commission Interne» : organisme étroitement lié à la vie de l'entreprise composé d'ouvriers de l'usine et élu par le personnel ; la C.I. se plaçait donc dans une position autonome vis à vis des organisations horizontales et verticales du syndicat, même si quelquefois elle assumait un rôle encore plus collaborationniste que le syndicat lui-même.
Toutefois, c'est précisément la C.I. qui devait représenter la base organique sur laquelle se développera ensuite le Conseil d'usine.
Dans l'immédiat après-guerre, en août 1919, à Turin, dans le plus grand établissement de la Fiat, Fiat-Centre, la Commission Interne en fonction démissionne et le problème de sa réintégration se pose.
Au cours des discussions prévaut la proposition d'un élargissement de la dite Commission, réalisable à travers l'élection d'un commissaire pour chaque atelier. A la Fiat-Centre sont ainsi élus 42 commissaires correspondant aux 42 ateliers en activité. Ces 42 commissaires constituent le premier Conseil d'usine.
L'exemple est vite suivi à la Fiat-Brevets et dans toutes les autres usines de Turin. L'expérience des Conseils s'étend presque aussitôt à d'autres centres industriels, hors du Piémont.
A la mi-octobre 1919, à la première assemblée des Comités exécutifs des Conseils d'usine, sont représentés 30.000 ouvriers.
La rapide affirmation des Conseils ne s'explique cependant pas si l'on ne montre pas les principes fondamentaux sur lesquels ils reposent, c'est-à-dire la théorie qui s'échafaude autour d'eux : théorie non inventée par quelque fervent génie, mais germée sur le terrain même des faits comme nous le montrerons pas à pas.
Si, en fait, les Conseils étaient restés des «Commissions internes élargies» avec les mêmes fonctions de coopération et de concordat ils n'auraient pas pu constituer le plus efficient des instruments de classe dans cette période d'extrême tension révolutionnaire qui fut le premier après-guerre.

IV
LA THEORIE DES CONSEILS
Schématiquement, la théorie des Conseils, qui fut élaborée par les groupes d'avant-garde du prolétariat turinois durant l'après-guerre, se fonde sur une série de thèses que l'on peut regrouper ainsi:
a) Le Conseil d'usine se forme et s'articule autour de toutes les structures complexes et vivantes de l'entreprise ; il en fouille les secrets, il en saisit les leviers et les équipements, il en enveloppe le squelette de son propre tissu. Il adhère intimement à la vie de l'établissement moderne, dans les plans et les méthodes, dans les procès de production, dans les multiples spécialisations du travail, dans la technique avancée d'organisation interne.
Par ces caractères qui lui viennent de son expression immédiate dans les secteurs-base de l'entreprise, atelier par atelier, et en plus des fonctions qui lui sont attribuées, le Conseil d'usine, à la différence des organisations syndicales, produit deux faits nouveaux d'une grande force révolutionnaire :
— En premier lieu : au lieu d'élever chez l'ouvrier la mentalité du salarié, il lui fait découvrir la conscience de producteur avec toutes les conséquences d'ordre pédagogique et psychologique que cette «découverte» comporte.
— En second lieu: le Conseil d'usine éduque et entraine l'ouvrier à la gestion, il lui donne une compétence de gestion, il lui donne jour après jour les éléments utiles à la conduite de l'entreprise. Conséquemment à ces deux faits nouveaux, même le plus modeste et le plus obscur travailleur comprend aussitôt que la conquête de l'usine n'est plus une chimère magique ou une hypothèse confuse mais le résultat de sa propre émancipation. Ainsi aux yeux des masses, l'expropriation perd ses contours mythiques, assume des linéaments précis et devient une évidence immédiate, une certitude précise en tant qu'application de leur capacité à s'autogouverner.
b) Les Conseils, à la différence des partis et des syndicats, ne sont pas des associations contractuelles ou au moins à tendances contractuelles mais plutôt des organisations naturelles, nécessaires et indivisibles.
Ce n'est pas un dirigeant ou une hiérarchie qui organise des individus grégaires dans un groupe politique déterminé ; dans les Conseils, l'organisation est ce même processus productif qui encadre fonctionnellement et organiquement tous les producteurs. Pour cela, les Conseils représentent le modèle d'une organisation unitaire des travailleurs, par delà leurs vues philosophiques ou religieuses particulières ; dans ce cas, l'unité est réelle parce qu'elle est le produit non d'une entente, d'un compromis, d'une combinaison mais d'une nécessité.
L'unité interne du Conseil d'usine est tellement forte qu'elle rompt et fond deux résistantes barrières de division entre les travailleurs : celle qui sépare les organisés des inorganisés et celle qui sépare les manuels des techniciens.
Dans le Conseil, chacun a sa place parce que le Conseil rassemble tout le monde, intéresse tout le monde jusqu'à ce qu'il s'identifie avec tout le personnel de l'usine.
C'est une organisation unitaire et générale des travailleurs de l'usine.
c) Les Conseils représentent la réelle préfiguration de la société socialiste ; le mouvement des Conseils constitue le processus de formation moléculaire de la société socialiste.
Ainsi l'avènement du socialisme n'est plus pensé comme une institution bureaucratique pyramidale mais comme une naissante et continuelle création de la base.
Les thèmes traditionnels de la rhétorique socialiste (et bolchévique en l'espèce) comme «conquête du pouvoir politique» ou «dictature du prolétariat» ou «État ouvrier» sont évidés de leur contenu mythique et remplacés par une vision moins formelle, moins mécanique et moins simpliste des problèmes révolutionnaires.
Dans la ligne des Conseils se trouve le réalisme révolutionnaire qui abat l'utopisme de propagande, qui ensevelit la «métaphysique du pouvoir».
Et même quand dans certains groupes survit une nomenclature désormais inadéquate, c'est l'interprétation nouvelle, c'est la pratique nouvelle qui en rompt les schémas, les apriorismes, les fixations logiques et phraséologiques (et ce sont ces mêmes groupes d'éducation anarchiste qui en forcent la répudiation totale). C'est ainsi que les Conseils deviennent en même temps une expérience et un exemple, une enclave dans la société d'aujourd'hui et une semence de la société de demain.
d) Les Conseils, s'ils représentent sur le plan général de la stratégie révolutionnaire l'organisation générale, finale et permanente du socialisme (alors que le mouvement politique vaut seulement comme organisation particulière, instrumentale et contingente, «pour le socialisme»), constituent aussi sur le plan tactique une force complémentaire de masse, un instrument auxiliaire du mouvement politique.
Les Conseils possèdent en fait une grande potentialité offensive comme unités d'entreprises et développent en phase révolutionnaire la même fonction qu'accomplissent, durant une agitation, les commissions internes et les comités de grève.
D'autre part, en phase de repli et de résistance, les Conseils disposent d'une grande capacité de défense. La réaction, qui peut dissoudre sans trop de difficultés les partis et les syndicats, en fermant leurs sièges et en interdisant leurs réunions, se heurte, quand elle se trouve face aux Conseils, aux murs mêmes de l'usine, à l'organisation de l'établissement ; et ne peut les dissoudre sans abattre ces murs, sans dissoudre cette organisation. Les Conseils, sous des noms divers, ou même au stade semi-officiel, survivront toujours.

V
LE MOUVEMENT DES CONSEILS
Deux groupes politiques distincts contribuèrent à l'élaboration de la théorie des Conseils : un groupe de socialistes et un groupe d'anarchistes.
Aucun autre groupe politique ne fut présent dans le mouvement, même si tous les groupes politiques italiens s'intéressèrent au phénomène. Par contre furent présents de larges groupes de travailleurs sans parti, témoins du caractère d'unité prolétarienne du mouvement.
Le groupe socialiste se constitua dans les dernières années de la guerre autour du Grido del Popolo,feuille de la section turinoise du parti socialiste. La figure de premier plan était Antonio Gramsci, qui sera plus tard le leaderd'une des deux fractions qui concourront à la fondation du parti communiste d'Italie. Personnages de second plan: Tasca, Togliatti, Terracini et Viglongo.
Mais si tout ce groupe contribua à la fondation de l'hebdomadaire L'Ordine Nuovo,dont le premier numéro sortit le ler mai 1919, il n'y eut en fait que deux forces animatrices des Conseils du côté socialiste : d'une part l'esprit de Gramsci, de l'autre les groupes d'avant-garde, d'authentiques bien qu'obscurs ouvriers turinois. Et ces deux forces passeront sans tâches dans l'histoire et sauveront le nom des Conseils.
Du côté anarchiste, notons la collaboration assidue et qualifiée de Carlo Petri (pseudonyme de Pietro Mosso (3)) à L'Ordine Nuovo.Carlo Petri, assistant à la chaire de philosophie théorétique de l'Université de Turin est l'auteur d'un essai sur Le système Taylor et les Conseils des producteurs et d'autres écrits défendant le Communisme anarchiste.
Mais la contribution anarchiste se rencontre surtout dans le travail d'organisation pratique des Conseils effectué par deux anarchistes, ouvriers métallurgistes: Pietro Ferrero (4), secrétaire de la F.I.O.M., section turinoise et Maurizio Garino (5) (qui a donné un apport de souvenirs personnels et d'observations critiques à ces notes sur les Conseils), et par tout un groupe: le Groupe Libertaire Turinois (6), dont ils faisaient partie.
Le Groupe Libertaire Turinois s'était déjà distingué non seulement par sa présence dans les luttes ouvrières avant et pendant la guerre mais surtout par les lignes directrices qu'il avait données au problème de l'action des libertaires dans les syndicats. Ce groupe avait en fait soutenu la nécessité d'opérer dans les syndicats fussent-ils réformistes (et peuvent-ils ne pas l'être? se demandait-il) afin de pouvoir y établir les plus larges contacts avec les masses laborieuses.
Sous cet aspect, la critique que L'Ordine Nuovofaisait à l'U.S.I. (organisation syndicaliste révolutionnaire) ne pouvait qu'être approuvée par ces anarchistes même si la forme de cette critique n'était pas la plus apte à convaincre les nombreux groupes d'ouvriers sincèrement révolutionnaires qui étaient à l'U.S.I.
Le Groupe Libertaire Turinois fut ainsi au centre des luttes de classes à Turin durant les quatre années de l'après-guerre et donna en la personne de Pietro Ferrero, assassiné par les fascistes le 18 décembre 1922, un de ses meilleurs militants à la résistance anti-fasciste. Nous verrons aussi plus loin quelle part notable eurent les anarchistes dans l'élaboration de la théorie des Conseils et quelles adjonctions théoriques ils apportèrent aux points énoncés au chapitre IV du présent essai.

VI
LA POLEMIQUE SUR LES CONSEILS
Le mouvement des Conseils se vit barrer la route en Italie par deux forces de l'ordre constitué : les groupes de la grande industrie et les hiérarchies syndicales confédérales. Ces deux forces tendaient àconserverune structure déterminée de la société italienne: les Olivetti, les Agnelli, et les Pirelli tendaient à conserver leurs monopoles, leur prestige, leur hégémonie dans et hors de l'usine; les Colombino, les d'Aragona et les Baldesi tendaient à conserver, grâce à leur médiation, l'équilibre instauré dans les rapports de travail et le droit exclusif de représenter les travailleurs auprès de leurs ennemis de classe et de l'État.
Le mouvement des Conseils rompait cette situation, touchait la coeur plutôt qu'au porte-feuille l'organisation capitaliste, destituait les organisations syndicales en leur substituant une forme d'organisation ouvrière adéquate au moment révolutionnaire.
Nous verrons plus loin combien fut enragée la réaction des capitalistes piémontais et combien fut âpre le ressentiment des cercles confédéraux, inquiets de voir s'écrouler leurs positions au Piémont.
Dans Battaglie sindacali,organe de la C.G.L. (= C.G.T.), le mouvement des Conseils fut soumis à de violentes attaques et fut dénoncé comme un réveil, comme une soudaine éruption «d'anarchisme». C'était alors une méthode assez répandue dans tout le camp social-réformiste européen que d'accuser «d'anarchisme» tout mouvement révolutionnaire, du Spartakisme en Allemagne jusqu'au Bolchevisme en Russie : signe évident du rôle prééminent que jouait alors l'anarchisme dans les luttes de classes.
Même le groupe de L'Ordine Nuovoet avec lui toute la section turinoise du Parti Socialiste fut l'objet d'âpres attaques polémiques dans ce sens, non tant par la présence dans le mouvement des Conseils d'anarchistes déclarés, que par le fait qu'il ait énergiquement défendu le droit pour tous les travailleurs, même les inorganisés, de faire partie des Conseils.
L'Ordine Nuovorépliquait à ces critiques en dénonçant dans ses colonnes les fonctionnaires syndicaux qui cherchaient partout des cotisants, des moutons dociles plutôt que des militants ouvriers décidés à défendre et à affirmer concrètement dans l'usine les droits de leur classe.
Ensuite, avec l'aggravation de la tension entre la droite, le centre et la gauche du Parti Socialiste, la polémique s'étendit et s'approfondit jusqu'au Congrès de Livourne, qui vit toutefois faussé le réel contraste entre gauche et droite par la question formelle de l'adhésion à l'Internationale de Moscou.
La polémique au sein même du mouvement des Conseils ou dans ses environs immédiats fut plus riche. En fait, le débat fut riche et fécond entre les groupes qui avec L'Ordine Nuovode Turin et avec leSovietde Naples convergeaient vers la fondation du Parti Communiste dItalie et entre les groupes qui se rassemblaient autour de l'U.S.I. (Union Syndicale Italienne ; syndicaliste révolutionnaire) et de l'U.A.I. (Union Anarchiste Italienne ; Communiste Libertaire).
Nous commençons avec L'Ordine Nuovo.
Le journal, dans sa première série — commençée le ler mai 1919 et terminée à la fin de 1920 — [durant la seconde série, il devint quotidien (21-22) et il redevint hebdomadaire durant la troisième (24-25)] présente deux périodes distinctes: la «période Tasca» et la «période Gramsci», c'est-à-dire la période pendant laquelle le journal, dans sa ligne et ses objectifs se ressent de l'influence prédominante de Tasca et la période durant laquelle Tasca étant écarté, il suit une ligne plus résolue imprimée par Gramsci. Ces deux périodes sont historiquement bien différenciées par un incident entre Tasca et Gramsci sur le problème des Conseils qu'il convient de réévoquer ici. Tasca, incertain, confus et peut-être partisan peu convaincu des Conseils, avait lu un rapport sur «les valeurs politiques et syndicales des Conseils d'usine» au Congrès de la Bourse du Travail de Turin et ce rapport avait été publié dans L'Ordine Nuovo(a. II, n. 3).
Dans l'exposé, le verbalisme superficiel et les considérations abstraitement juridiques trahissaient une évidente sous-évaluation de la tâche des Conseils et la tentative d'insérer la nouvelle organisation dans les cadres syndicaux afin de la subordonner à ceux-ci.
Gramsci, dans le numéro suivant (a. II, n. 4), annota soigneusement l'exposé de Tasca et écrivit entre autre, à propos d'un rapport contenu dans celui-ci, un passage qu'il nous plait de rapporter:
«Ainsi Tasca polémique avec le camarade Garino à propos de l'affirmation selon laquelle«la fonction principale du syndicat n'est pas de former la conscience du producteur chez l'ouvrier mais de défendre les intérêts de l'ouvrier en tant que salarié», affirmation qui est la thèse développée dans l'éditorial «Syndicalisme et Conseils» publié dans L'Ordine Nuovodu 8 novembre 1919. Quand Garino, syndicaliste anarchiste, développa cette thèse au Congrès extraordinaire de la Bourse du Travail en décembre 1919, et qu'il la développa avec une grande efficacité dialectique et avec chaleur, nous fûmes très agréablement surpris, à la différence du camarade Tasca, et nous éprouvâmes une grande émotion. Puisque nous concevons le Conseil d'usine comme le commencement historique d'un processus qui nécessairement doit conduire à la fondation de l'État Ouvrier, l'attitude du camarade Garino, libertaire syndicaliste, était une preuve de la certitude que nous nourrissions profondément, à savoir que dans un processus révolutionnaire réel, toute la classe ouvrière trouve spontanément son unité pratique et théorique et que chaque ouvrier, s'il est sincèrement révolutionnaire, ne peut qu'être amené à collaborer avec toute la classe au développement d'une tâche qui est immanente dans la société capitaliste et qui n'est pas une fin librement proposée par la conscience et par la volonté individuelles».
En faisant abstraction des réserves que l'on peut soulever sur certaines affirmations de ce passage, la différence d'attitude entre Tasca et Gramsci est notable par rapport au point de vue illustré par le camarade Garino.Ceci est tellement vrai que Tasca, répliquant longuement à Gramsci, exprima sa foi fanatique dans la «dictature du prolétariat» et s'opposa à toute forme de démocratie ouvrière ; il demande «des années, de longues années de dictature» et réduit les Conseils d'usine à de simples «instruments» du Parti ; il définit l'idée de Fédération des Conseils comme «une thèse libertaire» et accuse Gramsci de «syndicalisme».
«Le camarade Gramsci nous a donné, dans l'éditorial du dernier numéro, sa théorie des Conseils d'usine comme base de «l'État Ouvrier». Il y a dans cet article une claire description de la thèse proudhonienne: «l'usine se substituera au gouvernement» et la conception de l'État (sic!) qui s'y trouve développée est anarchiste et syndicaliste mais pas marxiste».
Après cette auto-défense Tasca s'éloigna de L'Ordine Nuovoqui entra ainsi dans sa seconde période, en août 1920. Cette période fut inaugurée par un bilan âpre et autocritique écrit par Gramsci lui-même, pour conclure la polémique.Avant de passer à une illustration de la contribution anarchiste, nous ferons une allusion aux interventions de Bordiga dans le Sovietde Naples au cours desquelles fut soulevé, entre autre, le problème du pouvoir politique, qui intervient et écrase avec son appareil répressif, toute tentative d'édification socialiste à la base comme les Conseils quand ceux-ci ne sont pas simplement incorporés graduellement dans l'ordre bourgeois.
L'objection frappait juste, mais Bordiga, prisonnier de vieilles formules ne réussissait pas à résoudre le problème du pouvoir si ce n'est dans le sens de sa conquête plutôt que dans le sens de sa destruction. Sur ce plan, il ne pouvait comprendre la fonction immédiatement positive des Conseils au cours de la destruction de l'Etat, opérée par le mouvement politique de la classe.

VII
LA CONTRIBUTION DES ANARCHISTES
La contribution des anarchistes à l'élaboration de la théorie des Conseils peut être résumée dans ces deux «adjonctions» théoriques essentielles :
a) Ce n'est que pendant une période révolutionnaire que les Conseils peuvent avoir une efficience révolutionnaire, qu'ils peuvent se constituer en outils valides pour la lutte des classes et non pour la collaboration de classes. En période contre-révolutionnaire les Conseils finissent par être «phagocités» par l'organisation capitaliste qui n'est pas toujours opposée à une cogestion morale de la part des travailleurs. C'est pourquoi avancer l'idée des Conseils dans une période contre-révolutionnaire signifie lancer des diversions inutiles et porter un préjudice grave à la formule même des Conseils d'usine en tant que mot d'ordre révolutionnaire.
b) Les Conseils résolvent à moitié le problème de l'État: ils exproprient l'État de ses fonctions sociales mais ils ne lèsent pas l'État dans ses fonctions antisociales ; ils réduisent l'État à un pléonasme mais ils n'éliminent pas ce pléonasme, ils vident l'appareil étatique de son contenu mais ils ne le détruisent pas. Mais puisqu'on ne peut vaincre l'État en l'ignorant, du fait qu'il peut faire sentir sa présence à tout moment en mettant en marche son mécanisme de contrainte et de sanction, il faut détruire aussi ce mécanisme. Les Conseils ne peuvent accomplir cette opération et pour cela ils demandent l'intervention d'une force politique organisée ; le mouvement spécifique de la classe, qui porte à terme une telle mission. Ce n'est qu'ainsi que l'on peut éviter que le bourgeois, jeté à la porte dans ses vêtements d'industriel ne rentre par la fenêtre déguisé en policier.
La question soulevée dans la polémique entre L'Ordine Nuovoet le Sovietnous semble ainsi résolue. Les «ordinovistes» sous-évaluaient le problème de l'État dans le sens de son «isolement» (7) ; les «soviétistes» le sur-évaluaient dans le sens de son «occupation» ; les anarchistes le centraient correctement dans le sens de sa " liquidation " réalisée sur le terrain politique. Les occasions, les documents, les réunions dans lesquels les anarchistes répétèrent les thèses sur les Conseils, énoncées au chapitre IV, et complétèrent ces thèses avec les «additifs» résumés ci-dessus, furent multiples.
La première occasion fut offerte par le Congrès National de l'U.S.I. qui se tint à Parme en décembre 1919. Déjà avant le Congrès, dans Guerra di Classe(Guerre de Classe), l'organe de l'U.S.I., le problème des Conseils avait été examiné par Borghi, Garinei, et Giovannetti et L'Ordine Nuovosous la plume de Togliatti (p.t.) avait souligné la méthode critique subtile avec laquelle avait été traitée la question dans ce journal.
Au Congrès de l'U.S.I., auquel les Conseils d'usine avaient envoyé leur adhésion et même un délégué, l'ouvrier Matta de Turin, on discuta longuement des Conseils en n'ayant cependant pas toujours une connaissance suffisante du sujet (ainsi les Conseils furent comparés au syndicalisme industriel des I.W.W. ; ce qui ne correspond pas à la réalité, même si théoriquement Gramsci reconnaissait avoir emprunté des idées au syndicaliste nord-américain De Leon) et avec l'intention de faire passer le mouvement des Conseils comme une reconnaissance implicite du syndicalisme révolutionnaire, alors que les Conseils en étaient au contraire une critique et un dépassement.
A la fin du Congrès, cette importante résolution dans laquelle sont condensées les observations positives du débat, fut approuvée :
«Le Congrès salue chaque pas en avant du prolétariat et des forces politiques vers la conception pure du socialisme niant toute capacité de démolition ou de reconstruction à l'institution historique, typique de la démocratie bourgeoise, qui est le parlement, coeur de l'État ;«Considère la conception soviétiste de la reconstitution sociale comme antithétique de l'État et déclare que toute superposition à l'autonome et libre fonctionnement des soviets de toute la classe productrice, unie dans l'action défensive contre les menaces de la réaction et par les nécessités administratives de la future gestion sociale, sera considérée par le prolétariat comme un attentat au développement de la révolution et à l'avènement de l'égalité dans la liberté ;
«Déclare pour ces raisons toute sa sympathie et son encouragement à ces initiatives prolétariennes que sont les Conseils d'usine, qui tendent à transférer dans la masse ouvrière toutes les facultés d'initiative révolutionnaire et de reconstruction de la vie sociale, en mettant cependant bien en garde les travailleurs contre toutes déviations possibles et escamotages réformistes de la nature révolutionnaire de telles initiatives, contrevenant ainsi aux intentions d'avant-garde de la meilleure partie du prolétariat.
«Invite spécialement cette partie du prolétariat à considérer les nécessités de préparer les forces d'attaque révolutionnaire à l'affrontement de classes, sans quoi la prise en charge de la gestion sociale de la part du proletariat ne sera pas possible» (8).
Le Congrès cerna ensuite dans ces termes les dangers de déviation contenus dans les Conseils d'usine :a) «Les Conseils d'usine peuvent dégénérer en de simples commissions internes pour le bon fonctionnement de l'usine, pour l'augmentation de la production au profit de la bourgeoisie, pour dénouer les controverses internes ;
b) «On pourrait invertir la logique du processus révolutionnaire, et croire que l'anticipation des formes de la future gestion sociale suffise à faire tomber le régime actuel ;
c) «On pourrait oublier que l'usine appartient au patron parce qu'il y a l'État — le gendarme — qui la défend ;
d) «Il ne faudrait pas tomber dans l'erreur consistant à croire que la question de forme résoudra la question de la substance de la valeur idéale d'un mouvement déterminé».
La discussion fut plus ample au sein de l'Union Anarchiste Italienne qui se préparait à tenir son Congrès National à Bologne du 1er au 4 juillet 1920.
Déjà dans la première moitié de juin, les camarades Ferrero et Garino avaient présenté la motion défendue auparavant à la Bourse du Travail de Turin, au Congrès anarchiste piémontais. Celui-ci l'approuva et délégua le camarade Garino pour la soutenir au Congrès national (9). Le 1er juillet parut dans Umanità Novaun long et exhaustif rapport du camarade Garino, dans lequel sont exposés les principes inspirateurs du mouvement et de l'action des Conseils (10). Au Congrès, le camarade Garino, sur la base du rapport déjà publié illustra la motion approuvée par le Congrès anarchiste piémontais. Après des interventions remarquables de Borghi, Sassi, Vella, Marzocchi, Fabbri, une résolution fut adoptée, qui malgré l'ingénuité de certaines expressions, reprend les thèmes essentiels de la motion de Turin.
En voici le texte:
«Le Congrès — tenant compte que les Conseils d'usine et d'atelier tirent leur importance principale du fait de l'imminente révolution et qu'ils pourront être les organes techniques de l'expropriation et de la nécessaire et immédiate continuation de la production, et sachant que tant que la société actuelle existera ils subiront l'influence modératrice et conciliatrice de celle-ci ;«Considère les Conseils d'usine comme étant des organes aptes à encadrer, en vue de la révolution, tous les producteurs manuels et intellectuels, sur le lieu même de leur travail, et en vue de réaliser les principes anarchistes-communistes. Les Conseils sont des organes absolument anti-étatiques et sont les noyaux possibles de la future gestion de la production industrielle et agricole ;
«Le considère en outre comme étant aptes à développer chez l'ouvrier salarié la conscience du producteur, et comme étant utiles à l'acheminement de la révolution en favorisant la transformation du mécontentement de la classe ouvrière et du paysanat en une claire volonté expropriatrice ;
«Invite donc les camarades à appuyer la formation des Conseils d'usine et à participer activement à leur développement pour les maintenir, aussi bien dans leur structure organique que dans leur fonctionnement, sur ces directives, en combattant toute tendance de déviation collaborationniste et en veillant à ce que tous les travailleurs de chaque usine participent à leur formation (qu'ils soient organisés ou non)».
En outre, au Congrès de Bologne fut votée une seconde motion sur les Soviets qui réaffirmait selon des principes identiques l'impossibilité historique et politique d'expériences libertaires en phase de ressac contre-révolutionnaire.Un autre document important se ressentant largement de l'influence des anarchistes est le manifeste lancé dans L'Ordine Nuovodu 27 mars 1920 (11) qui est adressé aux ouvriers et paysans d'Italie pour un Congrès national des Conseils et qui est signé par la rédaction du journal, par le Comité exécutif de la section turinoise du Parti Socialiste, par le Comité d'étude des Conseils d'usine turinois et par le Groupe Libertaire Turinois.
Mais le Congrès n'eut pas lieu car d'autres événements pressaient.

VIII
L'ACTION DES CONSEILS
Nous avons déjà parlé de l'origine des Conseils d'usine à Turin et de leur extension dans le Piémont où ces organismes avaient effectivement atteint un degré d'efficience élevé.
A Turin surtout, chaque usine avait son Conseil, composé de commissaires d'atelier et représenté par un commissariat exécutif d'usine, dont le secrétaire constituait avec les secrétaires délégués par les autres usines, le Comité Central des Usines, et donc le Comité de la Ville.
Mais nous n'avons pas encore parlé de la contre-offensive que le Capital préparait, à Turin précisément.
Déjà au Printemps 1919, sur l'initiative de l'industriel Gino Olivetti, était partie de Turin même, l'idée de la constitution de la Confédération générale de l'Industrie (Confindustria) : initiative qui reçut d'immédiats et larges soutiens dans le monde financier.
A Turin et dans le Piémont existaient dans l'immédiate après-guerre d'autres organisations patronales puissantes: la puissante association des Métallurgistes et Mécaniciens Similaires (A.M.M.A.), dirigée par l'ingénieur Boella et présidée par le «Gran Ufficiale» Agnelli ; la Ligue Industrielle fondée en 1906, dont le secrétaire général était l'avocat Codogni et le président le «Commendatore» De Benedetti; l'Association Piémontaise des Industries du caoutchouc, fondée sur le holding Michelin ; la Fédération Industrielle de Verceil ; la Ligue Industrielle du Val d'Aoste ; etc.
Toutes ces forces tinrent en mars 1920 une conférence à Turin, au cours de laquelle fut élaboré un plan d'attaque contre le prolétariat turinois et contre ses Conseils qui, au mois de février, s'étaient étendus en Ligurie aux chantiers Ansaldo, Odero, Piaggio, Ilva, aux usines Fossati, San Giorgio et qui en mars apparaissaient pour la première fois à Naples, aux usines Miani et Silvestri. Cette dernière usine ne fut reprise aux ouvriers que par l'usage des mitrailleuses et des canons.
Dans la dernière décade de mars, les paysans du Novarais se mettent en grève tandis qu'à Turin, 5.000 ouvriers de la chaussure, les ouvriers du textile et les fonctionnaires font de même. Le 25 mars un incident a lieu à la Fiat, les locaux sont occupés: occupés matériellement parce que les Conseils avaient déjà «envahi» l'usine avant, lui avaient arraché ses secrets, en avaient chassé les espions et les valets des patrons, y avaient dicté une nouvelle discipline interne, s'étaient documentés sur les indices de prix, de productivité, s'étaient liés au personnel technique, avaient organisé des sections armées pour défendre l'usine.
Les industriels réagirent en décrétant le lock-out. 50.000 métallurgistes entrent en grève.
Les tractations traînèrent vingt jours durant lesquels firent grève pour des raisons catégorielles, les ouvriers du papier et les employés des postes et télécommunications. Le 14 avril, la grève générale est déclarée dans tout le Piémont ; Alexandrie, Asti, Novare, Casale, Biella, Vercelli y participent. Le 15, les cheminots de la province de Turin entrent en grève. La grève s'étend jusqu'aux receveurs d'impôts et aux gardes municipaux. Les industriels semblent vaincus.
Mais le gouvernement est de leur côté et il décide d'envoyer des troupes à Turin. Il envoie le 231ème régiment d'infanterie qui sera cependant bloqué par les cheminots. On essaie de transporter des troupes à Gênes à bord d'un navire de commerce mais les marins refusent. Finalement, on les embarqua sur le cuirassé «Caio Duilio», qui une fois arrivé à Gênes trouva la ville et le port en grève générale. La même chose se produisit pour les «Gardes royales» embarquées sur le contretorpilleur «Carini». A terre, les cheminots de Florence, Pise, Lucques imitent leurs camarades de Livourne.
La grève générale s'étend par solidarité jusqu'à Bologne.
Nous sommes désormais à la veille d'une grève générale politique insurrectionnelle. Les Conseils d'usine de Turin, l'Union Syndicale Italienne et les anarchistes l'invoquent concordément. Des accords interviennent entre ces trois forces : socialistes des Conseils, syndicalistes révolutionnaires et anarchistes.
Malatesta, qui était depuis peu revenu en Italie et qui dans un rapide tour de la péninsule s'était voué à préparer dans la conscience des masses le concept de révolution, avait répondu à un groupe de socialistes turinois venu à la rédaction d'Umanità Novapour savoir quelle serait l'attitude des anarchistes : «Quelles que soient les circonstances, les anarchistes feront tout leur devoir». De même, les responsables de l'U.S.I. leur avaient donné l'assurance de leur complète solidarité avec le mouvement.
La délégation des Conseils se rendit également aux réunions que tenait alors à Milan le Conseil National du Parti Socialiste (il aurait dû les tenir à Turin mais à Turin... c'était la grève) mais elle ne trouva là que l'hostilité ouverte des dirigeants du Parti, que des moqueries et des railleries et les membres de la délégation furent traités d'«anarchistes». Ils apportaient la voix de Turin résistante, assiégée par 20.000 policiers et soldats, et l'Avantirefusait de publier l'appel de la section socialiste turinoise.
La trahison de la direction socialiste, incapable de concevoir, d'organiser, de vouloir le passage victorieux de la grève à l'insurrection, marque le sort du mouvement de Turin.
Le 24 avril, trente jours après le début de la grève des métallurgistes, dix jours après le début de la grève générale, c'est la reddition.
La reddition ne signifie pas seulement la capitulation des ouvriers devant les industriels mais le début de la contre-attaque que le patronat lance cette fois avec l'aide des fascistes.
Depuis longtemps à Turin, des rapports étroits s'étaient établis entre De Vecchi (directeur du journal fasciste l'Ardito)et les représentants de la Confindustria en l'espèce avec l'aile «libérale». Comme en témoignent aujourd'hui des documents nombreux dont l'authenticité est indiscutable, ce furent les industriels turinois qui les premiers financèrent les entreprises fascistes et la presse fasciste. Agnelli, De Benedetti, Boella, Codogni, Mazzini, Lancia, Olivetti : voici les parrains du fascisme turinois.
Et le fascisme turinois servit les industriels.
Le 27 avril, deux jours après la fin de la grève, les fascistes turinois lancent un manifeste qui est un abject tissu d'hypocrisie, mais qui mérite d'être lu seulement pour comprendre comment la provocation et le mensonge peuvent se camoufler sous une phraséologie extrémiste et philo-prolétarienne. Le 1er mai, à Turin, durant la manifestation commémorative, le sang de deux travailleurs tués et de trente autres blessés par les balles des «gardes royales », consacre cette page de lutte du prolétariat turinois.
La bataille d'Avril est finie. On se rapproche de celle de Septembre.
En septembre, cependant, l'occupation des usines ne mettait pas en avant les problèmes d'expropriation et de gestion directe mais plutôt la question économique du «contrôle» de l'entreprise. L'action portée sur un tel terrain ne pouvait que déboucher sur des «pourparlers» entre la C.G.L. et la Confindustria, avec la médiation du gouvernement Giolitti. Entre les projets et les contre-projets, l'agitation, démarquée dans de nombreuses villes des plans de la bureaucratie confédérale par des expériences pratiques de gestion directe à la base, était reconduite sur le terrain de la légalité.
Toutefois, la présence des Conseils d'usine au cours de la lutte conduisit à deux résultats importants :
a) Elle accentua le caractère révolutionnaire de l'«occupation», si bien que l'accord survenu sur la base du «contrôle» apparut aux masses laborieuses comme une trahison ;
b) Elle prouva pratiquement que partout où existaient des Conseils d'usine, l'occupation ne fut pas seulement symbolique mais réelle en ce sens que, à travers mille difficultés techniques et financières, un rythme normal ou quasi-normal de production fut maintenu dans les usines. Citons comme exemple, les usines Galileo de Florence (dont le secrétaire de Commission interne était un anarchiste) qui réussirent à maintenir la production à 90% de la normale et à surmonter les énormes difficultés d'ordre organisationnel, technique, financier, militaire et d'assistance.
Ce n'est pas pour rien que la résistance fut la plus tenace et la reddition la plus difficile à arracher dans les usines tenues par les Conseils.

IX
LA TRADITION DES CONSEILS
Il n'existe pas seulement une tradition italienne des Conseils, qui se rattache aux expériences de l'après-guerre rouge. Il existe une tradition européenne, mondiale. En Russie, le mouvement des Conseils eut un large développement durant la période de préparation révolutionnaire jusqu'à octobre puis sur la base des Conseils se développèrent deux courants : celui de l'«Opposition Ouvrière» de Schiapnikov, Lutocinov et Kollontaï et celui du mouvement de Kronstadt qui avançait, entre autres revendications, justement un retour aux Conseils. Et encore dix ans après la révolution de 1917 un courant d'extrême gauche résistait encore dans le parti bolchevik, courant dit de Smirnov, qui revendiquait le retour aux Conseils.
En Allemagne, la révolution brandit le drapeau des Conseils : les Conseils (Raete)constituent la forme de développement de la révolution en 1918, en 1919, en 1921 et en 1923. Le système des Conseils forme en outre le noyau essentiel du programme du «Spartakusbund» et plus tard devait surgir un parti partisan du Communisme de Conseils : le Parti Ouvrier Communiste d'Allemagne (K.A.P.D.) appuyé par une organisation de masse: l'Union Générale Ouvrière d'Allemagne (A.A.P.D.).
En Hollande se développa un important mouvement théorique autour de l'idée des Conseils: ce sont les «tribunistes» qui s'étaient déjà distingués avant la guerre par leur critique de la social-démocratie et au cours de la guerre par leur position internationaliste intransigeante, qui alors recueillirent cette idée, collaborant étroitement avec la gauche allemande. Herman Gorter et Anton Pannekoek devinrent les théoriciens de cette tendance.
En France, dans de nombreux groupes, on accorde une place de choix au problème des Conseils : le groupe « Spartacus» avec René Lefebvre et des noyaux d'exilés italiens et allemands s'en occupent plus particulièrement (en 1951, rappel du T.). Dans la myriade de publications des groupes révolutionnaires, la question des Conseils est soumise à un profond réexamen critique.
En Hongrie et en Bavière, l'expérience des Conseils ne se conclut qu'après le triomphe de la contre-révolution.
Partout, mais surtout en Bavière, en Hollande et en Allemagne, les anarchistes participèrent de façon positive à ce long travail pratique et théorique.

Notes :

1) Unification de l'Italie autour du royaume de Piémont-Sardaigne dont Turin est la capitale. Turin reste capitale du royaume d'Italie de 1859 à 1864, puis ce fut Florence et en 1870, Rome (N.D.T.).2) La révolte qui dura 4 jours et eut presque les caractères d'une insurrection armée vit les anarchistes au premier plan dans l'organisation du mouvement de contestation. «A Barriera di Milano [un quartier ouvrier de Turin où un des groupes anarchistes de la ville était bien implanté] existait un véritable centre d'organisation de la révolte, qu'un groupe d'anarchistes dirigeait. Ce témoignage est précieux outre que tout à fait digne de foi, vu le caractère des groupes libertaires turinois et l'action déployée au cours des mois précédents». Paolo Spriano: Storia di Torino operaia e socialista, Torino 1972, page 421 (N.D.T.).
3) Pietro Mosso, né à Cerreto d'Asti le 10 janvier 1893, mort dans la zone d'Asti le 29 janvier 1945 au cours d'un bombardement aérien, avait collaboré au début de l'après-guerre à L'Ordine Nuovo(citons entre autres articles Le système Taylor et les conseils des producteurs, du n° du 25 octobre au n° du 22 novembre 1919 ; cette étude aurait dû être éditée comme cahier dans une collection, où l'on annonçait aussi un essai de A. Gramsci sur Le problème du pouvoir prolétarien, mais l'initiative est restée à l'état de projet ; l'article Bougeoisie et production en régime communistedans le n° du 7 juin 1919 ; une intervention dans la polémique entre For Everet le journal ayant comme titre Communisme anarchistedans le n° du 26 juillet 1919, une discussion avec p.t. (Palmiro Togliatti) dans le n° du 30 août 1919 ; une revue de presse à Émile Vandervelde, Le socialisme contre l'Etatdans le n° du 21 juin 1919) à Umanità Nova(Piègesdans le n° du 1er avril 1920), à Volontà(La liberté anarchiste,16 mars et 1er avril 1920 ; Dictature prolétarienne, soviets et anarchie,16 septembre 1919).
Bien que s'étant distingué par sa lucidité et la méthode scientifique avec laquelle il analysait les problèmes, il n'a jamais participé à la vie politique militante du mouvement anarchiste.
Il était connu aussi pour son activité académique à l'Université de Turin où il était assistant du Professeur Annibale Pastore à la chaire de Logique (Cfr. ses oeuvres Principes de logique de l'augmentation de la puissance,Turin, Bocca, 1923, 41 pages ; Hypothèses sur la logique de l'augmentation de puissancein A. Pastore, Logique expérimentale,Naples, Rondinella, 1939) et pour sa compétence technique professionnelle en tant qu'ingénieur mécanique (système Mosso pour la constructions de refuges blindés).
De Carlo Petri, Gramsci a écrit: «Dans la rédaction de l'Ordine Nuovo nous avons un communiste libertaire: Carlo Petri. Avec Petri la discussion est sur un plan supérieur: avec les communistes libertaires comme Petri le travail en commun est nécessaire et indispensable: ils sont une force de la révolution».
4) Pietro Ferrero est né à Grugliasco, (Turin) le 12 mai 1892; en 1918 il est entré chez Fiat. Il a été un des premiers adhérents au Cercle d'études sociales né à Barriera di Milano en février 1905 qui avait pour but de lutter contre le réformisme. Lorsque le cercle s'est transformé en «école moderne» il en est devenu le secrétaire (1911). L'école — qui s'inspirait de l'idéal pédagogique de Francisco Ferrer — avait étendu son activité dans différents quartiers ouvriers de la ville, et avait une véritable fonction d'université prolétarienne. Pendant la guerre Ferrero a fait une propagande active dans les usines et dans l'organisation syndicale pour faire triompher la ligne intransigeante d'opposition à l'entrée des représentants ouvriers dans les comités de mobilisation industrielle. Autour de lui et de Garino s'est réuni un groupe de militants de la FIOM qui s'est engagé dans une forte bataille antiréformiste et anticorporative. Elu secrétaire de la section FIOM de Turin en 1919 au cours d'une assemblée de commissaires d'ateliers, il a laissé son poste de mécanicien chez Fiat et s'est consacré à plein temps à l'organisation des conseils d'usine. Lorsqu'il était secrétaire, la section s'est engagée dans des batailles décisives telles la «grève des aiguilles» (avril 1920) et l'occupation des usines (septembre). Avec Garino, il a rédigé l'appel Pour le congrès des Conseilsparu le 27 mars 1920 dans l'Ordine Nuovo,En juillet, dans la période la plus explosive qui a précédé l'occupation, il a présidé une assemblée de membres de commissions internes au terme de laquelle a été approuvé un ordre du jour qui invitait la FIOM à entreprendre la lutte aux côtés de l'USI et déclarait que «la masse turinoise est prête à tout». Au cours de l'occupation il a déployé une activité très intense, se déplaçant le jour et la nuit d'une usine à l'autre pour maintenir le contact avec les ouvriers armés, soutenant l'action à fond contre tout compromis. Au congrès organisé par la FIOM nationale à Milan pour ratifier la décision d'évacuer les usines à la suite de l'accord D'Aragona-Giolitti, il s'est opposé vigoureusement en adoptant les paroles d'Errico Malatesta: «Si les ouvriers trahis abandonnent les usines, l'on ouvre la porte à la réaction et au fascisme». Il est mort à Turin le 12 décembre 1922. Par «représailles» pour les blessures causées à deux fascistes pour un fait privé les squadristiincendièrent la Chambre du travail, dévastèrent le siège de l'Ordine Nuovo, fouillèrent, frappèrent et finalement massacrèrent 22 personnes, et en blessèrent autant. Parmi les victimes il y avait Ferrero, qui fut blessé par plusieurs coups de feu, puis suspendu par les pieds à un camion et traîné, vivant encore, sur les pavés de l'avenue Vittorio Emanuele. Son cadavre a été retrouvé après minuit, sous la statue de Vittorio Emanuele II, et identifié seulement grâce à une carte de la Croix verte qu'il avait sur lui. (d'après une biographie de A. Andreasi) N.d.T.
5) Maurizio Garino, né à Ploaghe (Sardaigne) le 31 octobre 1892 de mère sarde et de père piémontais, mort à Turin en 1976, a vécu en Sardaigne jusqu'à l'âge de trois ans, quand sa famille s'est installée à Turin. Il a travaillé tout d'abord comme menuisier, puis comme modeleur mécanicien (il a été plus tard dirigeant d'une coopérative de production entre ouvriers modeleurs, la SAMMA). Inscrit en 1908 au mouvement des jeunes socialistes il en est sorti en 1910 pour fonder le cercle d'études sociales «F. Ferrer» de Barriera di Milano. Il a participé à toutes les manifestations prolétariennes les plus importantes : à la protestation contre l'arrestation et l'assassinat de Ferrer, aux agitations contre la guerre de Lybie, à la semaine rouge, aux désordres d'août 1917 contre la guerre mondiale impérialiste, aux Conseils d'usine, à l'occupation des usines, à la lutte antifasciste, etc.
6) Sur le Groupe Libertaire Turinois nous reprenons volontiers ces informations du camarade Garino: «Le Groupe Barriera di Milano qui a tant donné au mouvement ouvrier turinois dans la période 1910-1922 était le plus nombreux et homogène et composé presque exclusivement d'ouvriers. A part moi-même, Ferrero y adhérait et en a été le secrétaire pendant quelques années puis laissa sa place pour devenir secrétaire de la Fiom de la province; et aussi Vianello, Mairone Antonio, interné plus tard dans les camps de concentration nazis, Garino Antonio, Piolatto, Carabba Quirico, Berra, Cocchi, Carrara et beaucoup d'autres tout aussi dignes que l'on se souvienne d'eux mais dont malheureusement je ne sais plus le nom».
7) Nous avons traduit accantonamento(littéralement : cantonnement) par «isolement» qui exprime mieux la thèse défendue par L'Ordine Nuovo: le pouvoir grandissant des Conseils entraîne de fait l'extinction de l'État qui se trouve réduit à une forme sans contenu ni pouvoir (N.D.T.).
8) Guerra di Classe,an VI, n. 1, 1 janvier 1920.
9) Voir Umanità Nova, 18 juin 1920.
10) Voir Annexes.
11) Voir reproduction intégrale en annexes.


ANNEXES

POUR LE CONGRES DES CONSEILS D'USINE AUX OUVRIERS ET PAYSANS D'ITALIE 1
Ouvriers de Turin!Quelques mois se sont écoulés depuis que grâce à vous le mouvement pour la constitution des Conseils d'usine a pris son essor dans l'industrie turinoise.
Après plus de six mois de discussions, d'épreuves et de dur travail, la nature et les buts de ce mouvement sont désormais clairs. On voit clairement quels sont ses éléments de valeur transitoire, quels sont au contraire ses principes essentiels nouveaux qui inspirent la formation des organismes dans lesquels la vie et la lutte de votre classe trouvent une nouvelle forme. On voit les principes pour lesquels vous vivez et travaillez et pour lesquels vous êtes prêts à lutter. Il faut tirer les conclusions du travail accompli, en extraire une norme sûre pour l'avenir, utiliser les fruits de la précieuse expérience que vous avez recueillie dans la tentativede résoudre les problèmes qui se présentent à l'heure actuelle à quiconque participe à la vie de la classe ouvrière. Vous avez démontré, en vous mettant directement, spontanément au travail, que vous jugez cette méthode supérieure à l'autre, qui conseille d'attendre les enseignements et les plans provenant de haut.
Vous avez démontré que vous voulez vous-mêmes devenir les maîtres de votre destin, que vous comprenez la rédemption de la classe des travailleurs comme une oeuvre que les travailleurs eux-mêmes doivent réaliser. Vous avez démontré qu'une nouvelle conscience est née en vous; conscience qui cherchait une forme et un mode d'action dans lesquels se concrétiser et s'affirmer, et cette forme vous avez su la trouver. Les discussions que vous aurez aujourd'hui, les solutions que vous estimerez bonnes d'adopter, les plans que vous proposerez auront l'inestimable valeur d'être soutenus par une connaissance qui s'est formée dans les faits, par une volonté qui s'est consolidée dans l'action, par une résolution qui s'est renforcée, qui est devenue confiance tenace et inébranlable. Nous jugeons donc que le moment est venu de vous inviter à un congrès qui examine la quantité et la qualité du travail accompli jusqu'à présent et dans quelle direction il faut poursuivre. Nous invitons à y participer à vos côtés les ouvriers des usines et les paysans de toute l'Italie, par l'intermédiaire de leurs représentants directs.
Ouvriers de toute l'Italie.
L'appel à ce Congrès de Turin que nous vous adressons au nom des ouvriers turinois n'est ni un signe de vanité, ni d'orgueil particulier. Les ouvriers turinois sont persuadés que, s'ils se sont trouvés à l'avant-garde du mouvement de préparation prêt à la gestion communiste future de l'usine et de la société, cela ne constitue pas pour eux un titre spécial de fierté si ce n'est parce que c'est le signe qu'ils se sont retrouvés pour vivre et travailler dans des conditions spéciales qui ont favorisé le développement d'une conscience révolutionnaire et une capacité de reconstruction dans la masse des travailleurs.
Mais la concentration industrielle et la discipline unitaire instaurée dans les usines de Turin sont des conditions qui ont tendance à s'étendre à tout le monde de l'économie bourgeoise, ce sont les conditions dans lesquelles la classe des patrons cherche son salut.
Ouvriers, vos patrons, vos ennemis cherchent à résoudre aujourd'hui le problème de la conservation dans leurs mains du pouvoir social, par la création d'un système national et mondial qui garantisse le profit sans travail, qui défende leur activité absolue, qui leur permette de vous repousser, lorsqu'ils en auront la force, dans l'abîme d'obscurité et de misère dont vous voulez sortir à tout prix.
Votre volonté et votre conscience d'hommes se rebellent. Mais cette rébellion restera stérile, s'épuisera en vaines tentatives de révolte sporadique, facilement maîtrisables, difficilement dirigées vers un but durable, si vous ne parvenez pas à renouveler les formes de la lutte que vous voulez entreprendre, qui s'étend toujours plus et devient âpre et difficile. Vous devez passer de la défense à la conquête, tout le monde vous le répète, mais comment? Les organismes de résistance, qui vous ont conduits jusqu'à présent, où vous vous réunissiez par catégorie et par métier, ont-ils en eux-mêmes la possibilité de se transformer valablement vers les nouveaux buts, vers les nouvelles méthodes de lutte? Tout d'abord leur cristallisation dans une forme bureaucratique est très nuisible. Elle les empêche de répondre directement aux besoins, à la volonté, à la conscience des masses, qui aujourd'hui, en période révolutionnaire, se transforment rapidement.
Et de plus: la lutte de conquête doit être menée avec des armes conquérantes et non plus de défense seulement. Une nouvelle organisation doit se développer, comme opposition directe aux organismes de gouvernement des patrons. Elle doit donc naître spontanément sur les lieux de travail, et réunir tous les travailleurs car tous, en tant que producteurs sont soumis à une autorité qui leur est étrangère et dont ils doivent se libérer. Le pouvoir du patron prend sa forme concrète dans les organismes qui règlent la production capitaliste. La volonté de votre classe aussi doit se concrétiser dans une forme d'organisation qui adhère au procès de la production, et dans laquelle chacun de vous soit amené à acquérir la capacité d'auto-gouvernement.
Voilà pour vous l'origine de la liberté: l'origine d'une formation sociale qui s'étendra rapidement et universellement, et vous permettra d'éliminer l'exploiteur et l'intermédiaire du terrain économique, de devenir vous-mêmes les patrons, les maîtres de vos machines, de votre travail, de votre vie, du destin de votre classe, d'être finalement les plus forts, dans la lutte de classes.
Mais même les organismes syndicaux se renforceront au contact intime avec les organismes de représentation des usines. On brisera l'oppression de la structure bureaucratique, l'on cherchera à dépasser même dans le terrain syndical le principe de l'union par métier, pour appliquer le principe nouveau de l'union par unité de production. L'on préparera ainsi des organismes qui auront en eux-mêmes dans un prochain avenir la capacité non plus de régler les conditions du marché de la main d'oeuvre salariée, mais de coordonner l'oeuvre des producteurs associés pour faire valoir, sur le terrain économique, seulement leur volonté.
Ouvriers, l'action des Commissaires d'atelier et des Conseils d'usine est la préparation à la révolution communiste de la société. Le fait qu'elle parte de l'équipe de travail, de l'unité élémentaire de production, ne lui enlève pas ce caractère. Au contraire, ayant en elle tant de force, elle peut espérer triompher avec la conquête de tout le pouvoir social. Les patrons l'ont bien compris, ils dressent l'oreille, ils sont en train de se mettre d'accord pour coordonner leur action, afin de vous livrer bataille lorsqu'ils le jugeront bon. Vous devez aussi vous organiser dans le même but, afin d'être les plus forts à l'heure suprême, pour ne pas disperser prématurément vos forces, pour les accroître dans la concorde, dans l'union, dans un même programme d'action. L'unité des prolétaires, bien que recherchée en vain par des accords entre les différents organismes de direction, entre les chefs, séparés par des rivalités personnelles, est néanmoins nécessaire à votre victoire. Et bien, nous croyons qu'elle naîtra spontanément quand vous vous unirez tous, dans l'atelier où vous êtes tous égaux, pour créer des institutions qui représentent et expriment votre réelle volonté.
Paysans, c'est à vous aussi que nous adressons l'appel à participer aux travaux du Congrès des commissaires d'atelier, parce que vous aussi vous êtes opprimés par la structure capitaliste pesante que les ouvriers veulent briser. C'est ici, dans les villes, que se trouvent le centre des banques qui absorbent vos économies, qui vous les volent pour les consacrer à financer les activités de rapine du capitalisme. C'est ici que se trouvent les représentants du pouvoir d'Etat que vous considérez comme un ennemi, parce qu'il garantit le droit de vos patrons et de vos exploiteurs. Les ouvriers sont vos alliés naturels, mais il vous faut vous mettre sur la même voie qu'eux et préparer dès l'heure tous les organismes aptes à vous donner le pouvoir économique et social.
Travailleurs, camarades:
Le Congrès des Commissaires d'atelier qui aura lieu à Turin avec la participation des ouvriers et des paysans de toute l'Italie va pouvoir marquer une date importante dans l'histoire du développement de la révolution prolétarienne italienne. Nous aimerions qu'il en émerge, si ce n'est une façon de voir explicite nouvelle, tout au moins le premier signe que toute la classe a commencé à s'organiser pour une conquête effective, et que les travailleurs de l'Italie entière se mettent spontanément à étudier les problèmes que la révolution leur présente, et qu'ils cherchent à les résoudre de façon unitaire, concrète, cohérente. Nous voulons que ce Congrès soit une manifestation de force et de sérieux d'une classe qui est à la veille de sa libération. A vous de réaliser ce programme.

RAPPORT SUR LES CONSEILS D'USINE ET ENTREPRISE 2
Le problème des conseils d'usine et d'entreprise revêt en ce moment une importance particulière même en ce qui concerne le mouvement anarchiste communiste. Issu de raisons sociales profondes, il s'est imposé en peu de temps à l'attention des organisations politiques et économiques de la classe ouvrière, apparaissant comme un postulat de premier ordre. Surgi au début d'un centre industriel où l'existence d'établissements énormes avait créé des conditions très favorables, il s'est diffusé dans plusieurs localités. Maintenant, les tentatives de création des conseils sont nombreuses, dans les conditions les plus différentes.Certes, ce nouvel organisme s'est frayé un chemin à travers des obstacles importants. L'ambiance même de la première expérience où il s'est déroulé, a offert de grandes facilités, et elle a également offert, pour des raisons diverses, de tenaces résistances. Les plus importantes, au début, apparurent sur le plan syndical, mais elles furent dépassées par l'élan des organisés eux-mêmes. D'âpres résistances furent opposées par les patrons de l'industrie, dès qu'ils eurent la certitude que les conseils tels que nous les entendions annonçaient la révolution et non la collaboration; profitant d'une situation qui nous était défavorable, ils donnèrent l'assaut avec l'intention de nous étouffer. Malgré tout cela, les conseils se renforcent aujourd'hui, entraînant dans leur orbite de nombreux éléments qui leur étaient contraires, gagnant chaque jour plus de sympathie dans le milieu ouvrier.
Il est donc opportun de notre part d'examiner cette importante question non seulement pour éclairer et préciser notre attitude à son égard, mais éventuellement pour nous préparer à défendre les conseils contre de possibles déviations, que des organisations ou des hommes de droite pourraient leur imprimer. La conviction que nous sommes finalement à la veille d'une transformation sociale qui, si elle ne nous mènera pas à la réalisation des postulats les plus importants de l'idée anarchiste, déblayera certainement le terrain pour des conquêtes ultérieures, est une prémisse indispensable avant d'affronter l'étude des conseils. La nécessité de forger, dans la recherche de possibilités bien délimitées, des armes mieux adaptées à la poussée révolutionnaire, nous a conseillé de favoriser l'éclosion de ces nouveaux organismes. Ce sont des instruments excellents: d'abord pour l'action immédiate, ensuite pour garantir la continuité de la production dans la période insurrectionnelle et enfin parce qu'ils peuvent être les cellules de base de la gestion communiste.
Le conseil d'usine est un organisme en soi. Il regroupe tous les producteurs manuels et intellectuels sur le lieu même du travail. Etant édifié sur les différents moments de la production, il donne une garantie pour connaître tout le processus de la production. Par conséquent, il a en soi des qualités suffisantes pour assumer l'éventuelle gestion, en se débarrassant de l'enveloppe capitaliste, en rejetant hors du système de production tous les éléments parasites.
En outre, comme moyen de lutte révolutionnaire immédiate, le conseil est parfaitement adapté, tant qu'il n'est pas influencé par des éléments non communistes. Il substitue à la mentalité du salariat la conscience du producteur, en donnant au mouvement ouvrier une tendance claire à l'expropriation. Une des plus grandes qualités des conseils comme moyen de lutte révolutionnaire est précisément celle-ci: il porte la lutte de classe sur son terrain naturel et il la dote d'une grande force.
L'ascendant que la machine possède sur l'ouvrier est immense. Donnez-lui la sensation tangible que la machine, sur laquelle il passe une grande partie de son existence et à laquelle il est indissolublement lié, peut et doit lui appartenir, et vous verrez qu'il demandera son droit sur elle, même s'il n'est pas un ouvrier considére comme " subversif ".
On a confondu le conseil d'usine avec le soviet. Il est utile de répéter que tandis que le premier encadre tous les producteurs sur le lieu de travail, dans le but de gérer les moyens de production, le deuxième est l'organe politique, par lequel les communistes autoritaires entendent exercer leur pouvoir.
Le conseil tel que nous l'entendons, devrait être le travail librement associé et coordonné pour produire les denrées et les objets nécessaires à la communauté. Loin de nous l'intention de dicter a priori une quelconque norme fixe, qui devrait organiser demain les relations entre les personnes. Nous laissons cet objectif à la révolution sociale, qui fera son chemin sans s'occuper des schémas de tel ou tel parti.
Mais comme nous sommes convaincus que la production loin de diminuer doit augmenter le lendemain même de l'insurrection et comme nous jugeons absurde dans les conditions actuelles de détruire et de désorganiser les grands complexes industriels, où se trouvent les systèmes de production les plus avantageux et les plus rapides, nous sommes décidés à nous préserver de toute surprise en constituant dès maintenant une libre confédération de conseils. Au fur et à mesure des besoins, elle formera des bureaux techniques et de statistiques, en étendant un réseau de rapports utiles entre les différentes communautés qui auront indiscutablement intérêt à se mettre d'accord sur un travail d'entraide.
Nous avons parlé plus haut des soviets. Il est bon de préciser les rapports que, d'après les communistes autoritaires, les conseils d'usine devraient avoir avec ces organismes, sans approfondir les raisons qui nous portent à croire que nous ne pouvons pas adhérer au système des soviets et à leur fonction, comme les veulent les socialistes et tels que même la Troisième Internationale les a fixés. Nous jugeons que si nous devrons subir le soviet politique, il ne doit toutefois absolument pas s'introduire dans la vie des conseils d'usine. Voilà pourquoi nous sommes résolument contraires aux superstructures politiques qui enveloppent les organismes de production afin de les maintenir dans l'orbite de l'Etat, même socialiste.
Pour les communistes autoritaires les conseils d'usine de l'entreprise devraient être une partie des éléments constituant le soviet. C'est-à-dire que le conseil devrait nommer ses représentants au soviet de la ville, de la province, etc... lesquels, devraient assumer avec les représentants des conseils des autres fractions productives, la fonction des actuels conseils municipaux, départementaux, etc... jusqu'à remplacer le parlement (représentants des différentes classes sociales, représentants nationaux des seuls producteurs) par le commissariat central des soviets, et le gouvernement actuel par le Conseil des commissaires du peuple.
Il est évident qu'en prenant le premier élément de représentation au soviet dans le conseil d'usine ou d'atelier, les communistes le revêtent d'un mandat politique et jettent ainsi les bases de la dictature prolétarienne au beau milieu d'un organisme qui doit par sa nature rester étranger à toute fonction de gouvernement. Au contraire, cette nature rend d'après nous le conseil un organisme authentiquement anti-étatique.
Les finalités des conseils, tels que les veulent nos " cousins ", divergent donc fondamentalement des nôtres. Tandis que nous visons à abattre tout pouvoir et acceptons le conseil en tant qu'organisme anti-étatique, ils veulent y jeter les bases du nouvel Etat, inéluctablement centralisateur et autoritaire, lui faisant développer sa fonction à travers la hiérarchie représentative des différentes gradations des soviets.
Nous avons dit plus haut qu'à leur naissance les conseils ont trouvé des obstacles de la part d'organismes syndicaux préexistants. Comme ces résistances étaient motivées par de profondes raisons d'ordre public et syndical, il est bien d'en parler.
Les vieilles organisations économiques à système centralisé (conférérales) et leurs dirigeants, ont vu dans l'institution des conseils (tels que nous les entendons) un grave danger, un danger même mortel pour les syndicalistes.
La lutte que les personnes organisées de cette ville ont dû soutenir pour ouvrir une brèche dans la vieille mentalité syndicale a été très dure.
La victoire qu'ils ont remportée correspondait aux besoins de la masse ouvrière, lassée désormais d'une discipline pas toujours nécessaire, et qui aspirait à une plus grande liberté d'action. La transformation de ces organisations fut le premier but des partisans des conseils qui, à travers le syndicat, réussirent par la suite à faciliter le développement des conseils. L'innovation consistait à donner un droit de délibération dans le syndicat à l'assemblée des commissaires d'atelier, qui tout en étant organisés, étaient élus par tous les ouvriers syndiqués ou non, indistinctement - à raison d'un élu pour trente ouvriers -. Il est facile de comprendre pourquoi un tel système était inacceptable pour cette organisation puisque les inorganisés auraient influencé les directives du syndicat.
Les syndicalistes désiraient donc limiter la nomination des commissaires d'atelier par les ouvriers. Cependant le système que nous avons choisi et qui confondait - durant un certain temps - le conseil d'usine avec le syndicat, représentait le seul modus vivendi qui sauvait l'esprit des conseils d'usine et éliminait dans la période de l'action des oppositions trop graves entre les conseils et le syndicat, en fournissant de cette manière une base unique de délibération.
Par contre, en excluant les inorganisés du droit de vote, on ajoutait un nouvel appendice au syndicat. Le contraste entre les deux thèse est évident; l'acceptation de la thèse syndicale aurait complètement dénaturé les conseils.
Une seconde thèse soutenue par les socialistes centristes est l'élection des conseils par tous les producteurs, qui ont droit à élire des commissaires. Cependant ces commissaires sont tenus à l'écart de la direction syndicale et admis uniquement en tant qu'organe consultatif et chargé de certaines tâches syndicales dans les ateliers en attendant que les syndicats prennent la direction des entreprises. Cette thèse est également opposée à l'esprit des conseils en tant qu'elle les soumet à des organismes auxquels - tout en ayant aujourd'hui quelques points de contact - ils ne peuvent en aucun cas être soumis, puisqu'ils tirent exclusivement de l'unanimité des producteurs leur raison d'être, ce qui est profondément différent de ce qui anime les syndicats.
L'accusation de vouloir tuer les syndicats nous a été injustement faite en plusieurs occasions. Nous admettons que l'action des syndicats est en partie absorbée par le conseil, mais nous avons la conviction que ce dernier exerce une influence féconde sur le syndicat, puisqu'il le rapproche des vibrations de la masse, en le mettant en mesure d'interpréter de près les besoins.
Nous reconnaissons donc implicitement que les syndicats ont encore aujourd'hui plusieurs raisons d'exister, d'exercer des fonctions encore nécessaires. Nous leur refusons cependant la possibilité d'aller plus loin - pas de façon absolue naturellement - que la défense des intérêts des ouvriers comme salariés et de créer - comme le conseil le fait avec une relative facilité - une prise de conscience claire de l'expropriation communiste.
Nous reconnaissons cependant que le conseil a aujourd'hui une base commune avec les syndicats. Ces derniers, en tant qu'organes de protection des intérêts ouvriers comme salariat, s'engagent à observer des pactes et des accords pris au nom de la collectivité, pour plusieurs usines. Le pouvoir des syndicats s'étend donc sur de vastes groupements d'usines et, surtout aujourd'hui où la tendance à créer de grands syndicats d'industries, va jusqu'aux catégories les plus récalcitrantes pénètre dans l'usine en tant que contrôle de l'application et du respect des pactes de travail des conseils, composés presque toujours des mêmes adhérents que l'organisation syndicale.
Sur ce terrain le conseil est obligé en fait d'aider le syndicat (dire qu'il ne le fera pas officiellement est un sophisme), sauf dans le cas où cette fonction deviendrait un objectif, ce qui comme nous l'avons vu, dénaturerait le conseil. Trop souvent cette fonction que les conseils acceptent à contrecoeur, leur a donné l'aspect de suite des vieilles commissions internes. Ainsi , on s'est basé sur le fait que dans certaines localités la commission interne exerçait de grandes fonctions dont certaines étaient fusionnée avec les syndicats d'industrie, pour dire que sa structure est identique au... conseil d'usine.
La comparaison n'est valable que superficiellement, mais si nous voulons au contraire approfondir nous trouverons une nette différence, pour les raisons déjà exposées, et non seulement à cause de notre façon de voir les conseils, mais aussi à cause de celle des communistes autoritaires.
Aujourd'hui les différentes thèses tendent à se diviser entre deux conceptions fondamentales: le conseil en tant qu'organisme anti-étatique et le conseil en tant qu'organisme de pouvoir.
Au niveau pratique les partisans de celles-ci appliquent généralement leurs idées fondamentales.
Dans les rapports entre les conseils et les syndicats les éléments socialistes, des centristes aux communistes, se sont mis d'accord en ligne générale sur une plateforme (congrès de la bourse de Turin, motion Tasca), qui tout en voulant laisser aux conseils la possibilité d'un développement, garantit le syndicat contre l'influence des éléments non adhérents, par la création de conseils généraux formés par les comités exécutifs des conseils d'usine des ateliers où les organisés regroupent 75% des ouvriers, et de commissions spéciales nommées par les seuls organisés s'ils sont moins de 75%. L'intention du professeur Tasca est nous le croyons, ainsi que ceux qui ont accepté sa motion (car je suppose qu'elle servira de base pour les discussions ultérieures au congrès socialiste) de suivre les conceptions élaborées à ce sujet par la Troisième Internationale (thèse Zinoviev), qui serait d'après Tasca la voie intermédiaire entre la thèse anarchiste et celle réformiste.
Pour notre part, ayant eu la chance de nous trouver présents à ce congrès et de participer aux discussions, nous avons présenté une motion à ce sujet, conformément à nos conceptions et qui a déjà été approuvée par le congrès anarchiste du Piémont. Et nous vous la soumettons.
Nous n'avons pas la présomption de croire que le problème est résolu. Nous vous avons seulement soumis le matériel à notre disposition à ce sujet et qui est le fruit de la dure expérience des premiers conseils en Italie, de leur naissance à aujourd'hui. Nous vous avons aussi exposé synthétiquement et objectivement quelques-unes des thèses principales.
Pour conclure, nous jugeons souhaitable de la part des anarchistes communistes de favoriser la création et le développement de ces instruments de lutte et de conquête sans en faire toutefois l'unique terrain d'action et de propagande, et comme par le passé sans nous enfermer dans le seul plan syndical, tout en continuant à développer notre plus grande activité sur le terrain politique.
Ainsi, sans nous faire des illusions excessives sur les vertus des conseils d'usine qui ne sont nullement miraculeuses, nous vous invitons à empreigner d'esprit anarchiste ces nouveaux organismes très utiles à la révolution et, si nous savons nous les rendre proches, au communisme anti-autoritaire 3.

AUX OUVRIERS METALLURGISTES! 4
Vous vous êtes emparés des usines, vous avez fait ainsi un pas important vers l'expropriation de la bourgeoisie et la mise à la disposition des travailleurs des moyens de production. Votre acte peut être, doitêtre le début de la transformation sociale.Le moment est plus propice que jamais. Le gouvernement est impuissant et n'ose vous attaquer. Tout le prolétariat, des villes et des campagnes, vous regarde avec une fébrile anxiété et est prêt à suivre votre exemple.
Si vous demeurez unis et fermes vous pourrez avoir fait la révolution sans qu'une goutte de sang ne soit versée 5. Mais pour que cela soit réalité, il faut que le gouvernement sente que vous êtes fermement décidés à résister en utilisant s'il le faut les moyens les plus extrêmes. Si au contraire il vous croit faibles et hésitants, il se tiendra sur ses gardes et tentera d'étouffer le mouvement en massacrant et en persécutant. Mais même si le gouvernement tente de réprimer, en particulier s'il essaie, tout le prolétariat s'insurgera pour vous défendre. Cependant un danger vous menace: celui des transactions et des concessions.
Sachant qu'ils ne peuvent vous attaquer de front, les industriels vont essayer de vous leurrer. Ne tombez pas dans le piège.
Le temps n'est plus aux pourparlers et aux pétitions. Vous jouez le tout pour le tout, tout comme les patrons. Pour faire échouer votre mouvement, les patrons sont capables de concéder tout ce que vous demandez. Et lorsque vous aurez renoncé à l'occupation des usines et qu'elles seront gardées par la police et l'armée, alors gare à vous!
Ne cédez donc pas. Vous avez les usines, défendez-les par tous les moyens.
Entrez en rapport d'usine à usine et avec les cheminots pour la fourniture des matières premières; mettez-vous d'accord avec les coopératives et les gens. Vendez et échangez vos produits sans vous occuper des ex-patrons.
Il ne doit plus y avoir de patrons, et il n'y en aura plus, si vous le voulez.

SANS REPANDRE UNE SEULE GOUTTE DE SANG 6
Nous avons dit que la nouvelle méthode d'action révolutionnaire entreprise par les ouvriers métallurgistes de prendre possession des usines, si elle était suivie par toutes les autres catégories de travailleurs, de la terre, des mines, du bâtiment, du chemin de fer, des dépôts de marchandises de tout genre, des moulins, des fabriques de pâtes alimentaires, des magasins, des maisons, etc., amènerait la révolution, qui se ferait même sans répandre une seule goutte de sang.Et ce qui semblait être jusqu'à hier un rêve, commence aujourd'hui à être une chose possible, étant donné l'état d'âme du prolétariat et la rapidité par laquelle les initiatives révolutionnaires se propagent et s'intensifient.
Mais cet espoir que nous avons ne signifie pas que nous croyons au repentir des classes privilégiées et à la passivité du gouvernement. Nous ne croyons pas aux déclins paisibles. Nous connaissons toute la rancoeur et toute la férocité de la bourgeoisie et de son gouvernement. Nous savons qu'aujourd'hui, comme toujours, les privilégiés ne renoncent que s'ils sont obligés par la force ou par la peur de la force. Et si pour un instant nous pouvions l'oublier, la conduite quotidienne et les propos exprimés tous les jours par les industriels et par le gouvernement avec leurs gardes royales, leurs carabiniers, leurs sbires soudoyés en uniforme ou non, sont là pour nous le rappeler. Il y aurait là pour nous le rappeler, le sang des prolétaires, le sang de nos camarades assassinés.
Mais nous savons aussi que le plus violent des tyrans devient bon s'il a la sensation que les coups seront tous pour lui.
Voilà pourquoi nous recommandons aux travailleurs de se préparer à la lutte matérielle, de s'armer, de se montrer résolus à se défendre et à attaquer.
Le problème est, et reste, un problème de force.
La phrase sans une seule goutte de sang, prise au pied de la lettre, restera, malheureusement!, une façon de dire. Mais il est certain que plus les travailleurs seront armés, plus ils seront résolus à ne s'arrêter devant aucune extrémité, et moins la révolution répandra de sang.
Cette noble aspiration de ne pas répandre de sang ou d'en répandre le moins possible, doit servir comme encouragement à se préparer, à s'armer toujours plus. Parce que plus nous serons forts et moins de sang coulera.

LA PROPAGANDE DU CAMARADE ERRICO MALATESTA 7
Dans l'après-midi d'hier notre camarade Errico Malatesta a visité les établissements métallurgiques Levi e Bologna, et l'usine de chaussures Bernina, invité par les ouvriers de ces usines.Dans les trois établissements le travail continue dans l'ordre, malgré l'absence des techniciens et des employés. L'enthousiasme est très vif et tous les ouvriers n'entendent plus céder les usines à l'exploiteur oisif: l'ancien patron.
Errico Malatesta a parlé, et a été applaudi par les ouvriers et les ouvrières de Messieurs Bologna e Levi, à peine la journée de travail terminée. Il a illustré l'importance du mouvement d'expropriation actuel, l'inéiuctabilité de la révolution sociale. " Vous avez commencé - a dit l'orateur - la révolution en Italie. Les révolutions du passé avaient changé de gouvernement, sans détruire le système social bourgeois. Aujourd'hui au contraire les ouvriers ont pris possession des moyens de production, et par cet acte nouveau ils ont commencé la vraie révolution. Les patrons devront travailler comme vous et avec vous, s'ils veulent manger. Le gouvernement est impuissant à arrêter votre marche par la seule force brute. Bourgeoisie et gouvernement tenteront alors de vous leurrer: ils vous promettront beaucoup, tout ce que vous demanderez, les augmentations de salaires et le contrôle d'entreprise qui n'est qu'un piège, tout pour redevenir patrons. Si vous cédez, vous rentrerez à l'usine en esclaves, vos ateliers seront présidés par les gardes royales et les mitraillettes. Tout le prolétariat doit évidemment intervenir, malgré les tâtonnements et les indécisions de vos dirigeants. Vous ne devez céder les usines à aucun prix; vous devez tenir dur. Malgré les décisions des "pompiers" la cause de la révolution n'est pas encore perdue; il faut que les douches froides de vos chefs n'aient pas prise sur vous, si vous voulez que cette fois soit la bonne pour vous émanciper. Rappelez-vous de la noble mission que l'histoire vous a confié: une mission de libération et de progrès ".
A la fin de son discours notre camarade a été vivement applaudi.

TOUT N'EST PAS FINI! 8
Tout n'est pas fini!Dans l'après-midi du 20, Errico Malatesta, réclamé avec insistance, se rendait à l'atelier de Fibre Vulcanisée rue Monza à Milan, malgré la " fête nationale " on y travaillait ferme, comme du reste dans les autres ateliers occupés. Aux ouvriers et aux ouvrières réunis dans la cour à l'heure de la sortie, notre camarade tint un bref discours en appliquant notre pensée à la situation créée à la suite de l'accord entre les dirigeants ouvriers et les patrons, conclu à Rome avec l'absence inqualifiable du parti socialiste.
Retraçant à grands traits l'histoire du mouvement parti d'une lutte placée sur un plan purement économique pour aboutir, du fait de l'occupation spontanée des usines, à un véritable mouvement révolutionnaire, notre camarade y voit une des situations les plus favorables aux principes de l'émancipation intégrale, et il met en garde ses auditeurs sur les hésitations, les soucis bureaucratiques des dirigeants des organismes centraux, qui placent leurs calculs mesquins au-dessus du seul objectif que dans cette crise il faut défendre, au dessus des efforts du prolétariat conscient: la révolution sociale.
" Si les circonstances vous imposent - termine-t-il - d'abandonner malgré tout les ateliers, faites-le en sachant que pour le moment par la faute de vos dirigeants ineptes, vous êtes vaincus. Mais bientôt vous reprendrez la lutte et alors ce ne sera pas pour obtenir des concessions qui finissent en mystification, mais pour exproprier définitivement vos exploiteurs, sans aucune collaboration de classes d'aucune sorte ".
Le discours persuasif de notre camarade a été écouté avec la plus profonde attention et sa conclusion a été soulignée par de très vifs signes d'approbations.
Puis Errico Malatesta s'est rendu aussi à l'Atelier mécanique Franco Tosi et y a exposé nos conceptions, tout aussi écoutées. Ensuite il a a eu une discussion brève et aimable sur les possibilités techniques de la révolution. Notre camarade a été l'objet de la plus grande sympathie et aurait dû se rendre aussi chez Pirelli, et dans d'autres établissements, mais l'heure avancée ne le lui a pas permis.

LA PROPAGANDE DE ERRICO MALATESTA 9
Accueilli par la sympathie habituelle des ouvriers, le camarade Malatesta a visité hier après-midi les Ateliers Mécaniques Italiens et l'établissement Moneta à Musocco. Désorientés, trompés et déçus par les tergiversations, les promesses illusoires et les expédients de basse politique de leurs propres dirigeants, les ouvriers attendaient avec anxiété une parole claire et sincère, une parole qui les rassurât et leur redonnât du courage." Ceux qui célèbrent l'accord signé à Rome [entre les syndicats et les patrons] comme une grande victoire, vous trompent. La victoire revient effectivement à Giolitti, au gouvernement, à la bourgeoisie qui se sont sauvés de l'abime où ils allaient.
Jamais la révolution n'a été aussi proche en Italie, et n'avait eu autant de chances de réussite. La bourgeoisie tremblait, le gouvernement était impuissant face à la situation. Le pouvoir et la violence ne furent pas utilisés parce que vous avez su opposer au pouvoir du gouvernement un pouvoir supérieur, parce que par la conquête des usines vous aviez préparé votre défense avec les habitudes apprises pendant la guerre, vous aviez démontré que vous opposeriez la violence à la violence et que cette fois ce n'était pas vous, mais vos ennemis qui étaient en situation d'infériorité.
Parler de victoire alors que l'accord de Rome vous soumet de nouveau à l'exploitation de la bourgeoisie que vous auriez pu balayer, est un mensonge. Si vous livrez les usines, faites-le en étant convaincus que vous avez perdu une grande bataille et en ayant la ferme intention de reprendre et de réaliser fondamentalement la lutte, à la première occasion. Vous expulserez les patrons des usines et vous ne leur permettrez de rentrer que comme ouvriers, comme vos égaux, prêts à travailler pour eux et les autres. Rien n'est perdu si vous ne vous faites pas d'illusion sur le caractère trompeur de la victoire.
Le fameux décret sur le contrôle des usines est une plaisanterie, car il fait naître une nouvelle bande de bureaucrates qui, bien qu'ils viennent de vos rangs, ne défendront pas vos intérêts, mais leur place, parce qu'ils veulent combiner vos intérêts avec ceux de la bourgeoisie, ce qui est vouloir ménager la chèvre et le loup. Ne faites pas confiance aux chefs qui vous prennent pour des idiots et qui reculent la révolution de jour en jour. C'est à vous de faire la révolution, si l'occasion s'en présente, sans attendre d'ordres qui ne viennent jamais, ou qui n'arrivent que pour vous demander d'abandonner votre action. Ayez confiance en vous, en votre avenir et vous vaincrez ".
Il est inutile de dire que le discours direct et sincère de notre camarade, suivi attentivement par les ouvriers et les ouvrières, a fait une profonde impression.

DEUX JUGEMENTS HISTORIQUES SUR LES CONSEILS EN ITALIE
ERRICO MALATESTA 10
L'occupations des usines. — Les ouvriers métallurgistes commencèrent le mouvement pour des questions de salaires. Il s'agissait d'une grève d'un genre nouveau. Au lieu d'abandonner les usines, ils restaient dedans sans travailler, en les gardant nuit et jour pour que les patrons ne puissent lock-outer.Mais on était en 1920. Toute l'Italie prolétarienne tremblait de fièvre révolutionnaire, et le mouvement changea rapidement de caractère. Les ouvriers pensèrent que c'était le moment de s'emparer définitivement des moyens de production. Ils s'armèrent pour la défense, transformant de nombreuses usines en véritables forteresses, et ils commencèrent à organiser la production pour eux-mêmes. Les patrons avaient été chassés ou déclarés en étant d'arrestation. ... C'était le droit de propriété aboli en fait, la loi violée dans tout ce qu'elle a de défense de l'exploitation capitaliste. C'était un nouveau régime, une nouvelle forme de vie sociale qui étaient inaugurés. Le gouvernement laissait faire, parce qu'il se sentait incapable de s'y opposer, comme il l'avoua plus tard en s'excusant de l'absence de répression.
Le mouvement s'étendait et tendait à embrasser d'autres catégories. Des paysans occupaient les terres. C'était la révolution qui commençait et se développait à sa manière, je dirai presque idéale.
Les réformistes, naturellement, voyaient les choses d'un mauvais oeil et cherchaient à les faire avorter. Meme " Avanti! " ne sachant à quel saint se vouer, tenta de nous faire passer pour des pacifistes, parce que dans " Umanità Nova " nous avions dit que si le mouvement s'étendait à toutes les catégories, si les ouvriers et les paysans avaient suivi l'exemple des métallurgistes, en chassant les patrons et en s'emparant des moyens de production, la révolution se serait faite sans verser une goutte de sang. Peine perdue.
La masse était avec nous. On nous demandait de nous rendre dans les usines pour parler, encourager, conseiller, et nous aurions dû nous diviser en mille pour satisfaire toutes les demandes. Là où nous allions c'étaient nos discours que les ouvriers applaudissaient, et les réformistes devaient se retirer ou se camoufler.
La masse était avec nous, parce que nous interprétions mieux ses instincts, ses besoins et ses intérêts .
Et cependant, le travail trompeur des gens de la Confédération Générale du Travail et ses accords avec Giolitti suffirent à faire croire à une espèce de victoire avec l'escroquerie du contrôle ouvrier et à convaincre les ouvriers à laisser les usines, juste au moment où les possibilités de réussite étaient les plus grandes.

LUIGI FABBRI 11
Si elle s'était étendue à toutes les autres catégories professionnelles, et si elle avait été soutenue par les partis et les organisations du prolétariat, l'occupation des usines, en août-septembre 1920, aurait pu entraîner une des révolutions les plus radicales et les moins sanglantes que l'on puisse imaginer.De plus, en la circonstance la classe ouvrière était pleine d'enthousiasme et efficacement armée. Le gouvernement même a avoué plus tard qu'il n'avait pas à l'époque de forces suffisantes pour vaincre autant de forteresses qu'il y avait d'établissements, où les ouvriers s'étaient barricadés.
Il n'en a rien été, à aucun moment!
Et la responsabilité en retombe un peu sur tous, principalement sur les socialistes qui représentaient le parti révolutionnaire italien le plus fort. En juin 1919 on n'a rien voulu faire, pour ne pas porter préjudice à une manifestation pour la Russie fixée par les socialistes pour les 20 et 21 juillet et qui n'eut finalement aucune efficacité. Au cours du soulèvement d'Ancone en 1920 les communistes qui dirigeaient le parti socialiste ont repoussé toute idée de soulèvement républicain, parce qu'il aurait amené à une république social-démocrate modérée, et ils voulaient la dictature communiste: ou tout ou rien! On sait comment s'est conclue l'occupation des usines: la tromperie de Giolitti sur la promesse du contrôle des usines! Et cette fois-ci ce sont les réformistes de la Confédération du Travail qui se sont opposés à la continuation et à l'extension de la révolte, car ils ont eu peur que le gouvernement n'ait recours à une répression féroce pour vaincre, répression qui aurait brisé, selon eux, définitivement tout mouvement ouvrier et socialiste. Malheureusement l'on a eu tout de même une rupture bien pire et plus violente - comme nous le verrons - justement pour ne pas avoir eu à l'époque le courage d'oser!
La responsabilité la plus grande, je l'ai dit, de ce " dolce far niente " retombe sur les socialistes. Mais une part de responsabilité - moins grande, naturellement, en rapport à leurs forces moins grandes - retombe aussi sur les anarchistes, qui avaient acquis à la fin de la période en question un ascendant remarquable sur les masses et qui n'ont pas su l'utiliser. Ils savaient ce qu'il fallait faire, pour l'avoir dit mille fois auparavant et pour l'avoir répété dans leur congrès de Bologne en juillet 1920. Le gouvernement et la magistrature ont même cru que les anarchistes avaient fait le travail de préparation qu'ils avaient tant propagé. Plus tard, quand la réaction reprit le dessus, une fois Malatesta, Borghi et d'autres arrêtés, on a tenté de bâtir des procès sur cette préparation que l'on supposait avoir été faite. L'on a cherché des preuves dans toute l'Italie, l'on a fait des centaines de perquisitions et d'interrogatoires. Et on n'a rien trouvé. Le juge d'instruction lui-même a dû conclure que les anarchistes n'avaient fait que... des discours et des journaux.
Je parle, naturellement, en ligne générale et pour l'ensemble du mouvement. Cela n'exclut pas que, dans telle localité ou telle autre, spontanément, de différentes manières, des révolutionnaires de différentes écoles aient fait, préparé et agi. Mais tout travail d'ensemble a manqué, tout accord concret, toute préparation un peu vaste qui aurait pu assumer une attitude révolutionnaire, même contre la mauvaise foi et la résistance passive des socialistes les plus modérés. L'abandon des usines, dès la signature de l'accord entre le syndicat et le gouvernement, fut comme le début de la retraite d'une armée. Qui, jusqu'à alors, ne faisait qu'avancer. Aussitôt un sentiment de découragement s'empara des rangs ouvriers. A l'inverse, le gouvernement commença à faire sentir sa force. Ici et là les perquisitions, puis les arrestations ont commencé. Un mois seulement après l'abandon des usines un premier exemple de réaction a été fait au détriment du parti révolutionnaire le moins nombreux, les anarchistes.
Borghi, plusieurs rédacteurs et administrateurs de Umanità Nova (le quotidien anarchiste de Milan), Malatesta et d'autres anarchistes dans plusieurs villes, ont été arrêtés entre le 10 et le 20 octobre avec des prétextes dérisoires (12) ce qui aurait été impossible trois mois auparavant.
L'on a eu quelques démonstrations sporadiques, quelques grèves locales à Carrare, dans le Valdarno, dans la Romagne Toscane, mais les chefs avaient lancé le mot d'ordre de ne pas bouger et en général la masse n'a pas bougé. Les socialistes réunis à Florence ont répondu qu'il n'y avait rien à faire à ceux qui sont allés leur demander un conseil ou un appui. Les anarchistes ont été laissés seuls.
La réaction conservatrice avait désormais la voie libre, et elle a continué son chemin, à petit pas tout d'abord, puis de manière progressivement accélérée.
Je dois dire que beaucoup de camarades anarchistes ne sont pas d'accord pour reconnaitre leur part de responsabilité. A un nouveau congrès anarchiste (Ancona, novembre 1921) j'ai répété ma pensée, et certains de mes amis m'ont reproché de fournir des verges pour nous faire fouetter. Alors que je crois qu'il y a eu des moments où les anarchistes auraient pu prendre l'initiative d'un mouvement révolutionnaire. D'autres, plus nombreux peut-être, soutiennent que cela n'était pas possible: que sans le concours direct et volontaire du parti socialiste et de ses organisations économiques il n'y avait rien à faire; et donc que toute la responsabilité de la révolution manquée retombe sur les socialistes.

Notes :

1- Appel lancé par L'Ordine Nuovo(a. I, n. 42, 27 mars 1920) deTurin et signé, avec le Groupe Libertaire Turinois, par la Commission Exécutive de la Section socialiste de Turin, par le Comité d'études des Conseils d'usine turinois, par L'Ordine Nuovo.2- Présenté par Maurizio Garino au congrès de l'Union Anarchiste Italienne (Bologne, ler-4 juillet 1920), publié dans le journal Umanità Novadu 1er juillet 192O.
3- Nous avons en partie utilisé la traduction publiée dans Noir et Rouge Autogestion, Etat et Révolution,Paris, Cercle, 1972.
4- Un groupe d'ouvriers anarchistes (Sûrement rédigé avec Malatesta; Umanità Nova, 10 septembre 1920).
5- Quelques jours plus tard, sur Umanità Novaparaissait comme commentaire et précision à cette phrase un article que l'on peut vraisemblablernent attribuer à Malatesta lui-même, bien qu'il ne soit pas signé (voir texte suivant).
6- Umanità Novadu 13 septembre 1920.
7- Umanità Novadu 16 septembre 1920.
8- Umanità Novadu 22 septembre 1920.
9- Umanità Novadu 23 septembre 1920.
10- Umanità Novadu 28 juin 1922.
11- Luigi Fabbri. La controrivoluzione preventiva, 1922, Cappelli Editore.
12- Ces prétextes étaient tellement dérisoires que tous les camarades arrêtés ont été finalement acquittés ou libérés, certains au cours de l'instruction, d'autres au procès.



Philippe Bourrinet
LES CONSEILS OUVRIERS
dans la théorie de la gauche communiste germano-hollandaise
Source
En hommage à Serge BRICIANER (1923-1997), communiste des conseils
L’importance décisive des conseils ouvriers pour le nouveau mouvement ouvrier, né des décombres de la première guerre mondiale, fut soulevée bien avant la vague révolutionnaire de 1917-1921 qui vit naître ces organismes de pouvoir prolétarien dans des pays aussi divers que l’Allemagne, la Hongrie, l’Autriche et la Russie. C’est dans ce dernier pays que dès 1905 apparurent les premiers conseils ouvriers qui semblaient devenir la forme enfin trouvée de l’autogouvernement ouvrier depuis la Commune de Paris.L’apport de la Gauche hollandaise, ou plutôt germano-hollandaise, dans la réflexion sur les conseils ouvriers ne se trouve pas seulement dans la reconnaissance de cette forme d’activité révolutionnaire du prolétariat sur la voie de son émancipation. Elle tient d’abord dans la reconnaissance du facteur spirituel, c’est-à-dire du facteur conscience, pour donner vie aux formes de lutte du prolétariat.
En premier lieu, sans philosophie de son action, le prolétariat serait incapable de s’émanciper. Les facteurs objectifs (ceux de la crise), ceux d’organisation (syndicats et parti) de minorités dirigeantes ne suffisaient pas. Il manquait un facteur essentiel : le facteur masses, animé par une conscience de sa finalité révolutionnaire.
En cela l’importance de Dietzgen est fondamentale dans la naissance de la gauche communiste hollandaise et dans l’élaboration par Pannekoek de la théorie des conseils ouvriers.
1. La conscience de classe
L’influence de Dietzgen
Chez la gauche hollandaise, la révolution n’est pas le produit d’une force matérielle brute, du domaine physique, mais essentiellement une question de développement de l’esprit : elle est d’abord une victoire de l’esprit avant d’être une victoire matérielle.
C’est pourquoi ses adversaires l’ont souvent présentée comme un «courant idéaliste».
La Gauche hollandaise fut un courant marxiste qui, comme tous les «radicaux», telle Rosa Luxemburg, soulignait l’importance du facteur conscience dans la lutte de classe, facteur qu’elle définissait — selon une terminologie propre à l’époque — comme un «facteur spirituel».
Le maître à penser des marxistes hollandais, tout au long de leur lutte contre le révisionnisme et le mécanicisme des vulgarisateurs du marxisme, a été incontestablement Joseph Dietzgen.
Le philosophe socialiste Dietzgen (1828-1888) avait été salué, à la parution de son livre L’Essence du travail intellectuel(1) en 1869, comme un des inventeurs de la dialectique matérialiste, au même titre que Marx, et Engels, dans sa célèbre brochure, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande(1888), saluait la concordance de méthode entre lui, Marx et Dietzgen : «Cette dialectique matérialiste, qui était depuis des années notre meilleur instrument de travail et notre arme la plus acérée, fut, chose remarquable, découverte à nouveau non seulement par nous, mais en outre, indépendamment de nous et même de Hegel, par un ouvrier allemand, Joseph Dietzgen.» (2) En dépit de ce compliment par l’auteur du livre Anti-Dühring,l’œuvre philosophique de Dietzgen rencontra un faible écho chez les principaux théoriciens de la IIe Internationale. Ceux-ci y virent au mieux une pâle répétition de Marx, au pire une conception suspecte d’idéalisme. Franz Mehring n’y vit qu’une «dialectique dépourvue de connaissances», et une «certaine confusion». (3) Plekhanov n’y trouva aucun apport nouveau à la théorie matérialiste et rejeta avec dédain la «confusion» d’une théorie qui lui semblait trop idéaliste, et un recul par rapport aux «matérialistes» du XVIIIe siècle. Il crut déceler chez Dietzgen une tentative de «concilier  l’opposition entre idéalisme et matérialisme». (4) Cette méfiance s’expliquait en partie par le large écho rencontré par Dietzgen, chez certains éléments idéalistes, qui tentèrent d’élaborer avec l’aval du fils de Dietzgen le «dietzgénisme». (5) En pleine lutte théorique contre les avatars du «dietzgénisme» et du «machisme» (théorie du physicien Mach) les socialistes de gauche
russes et allemands y virent le travestissement d’un néo-idéalisme. Cette opinion était loin d’être partagée par Lénine et la masse des militants bolcheviks (6), qui comme la Gauche hollandaise trouveront dans Dietzgen un maître «spirituel» face à une vision fataliste et mécaniciste véhiculée par un «matérialisme historique», sous-estimant le facteur conscience dans la lutte de classe.
L’intérêt du marxisme de gauche pour Dietzgen consistait non seulement dans la critique matérialiste de la philosophie spéculative (Kant et Hegel), mais dans le rejet de la conception matérialiste vulgaire du cerveau comme reflet de la matière. Dietzgen rejetait la séparation faite par les idéalistes et les matérialistes vulgaires du XVIIIe siècle entre «esprit» et «matière». Le cerveau n’était pas le simple réceptacle externe de l’expérience sensible, mais avant tout le lieu d’activité de la pensée. Le travail spirituel de la pensée se manifestait par l’élaboration des objets sensibles sous forme de concepts rassemblés en une totalité et une unité indissociables. D’où le rejet de l’empirisme, qui rejoignant ainsi l’idéalisme, considère que la matière est éternelle, impérissable, immuable. En réalité, pour le matérialisme dialectique et historique «la matière consiste dans le changement, la matière est ce qui se transforme et la seule chose qui subsiste est le changement». (7) Il s’ensuit que toute connaissance est relative; elle n’est possible qu’à l’intérieur de «limites déterminées». Enfin, cette connaissance relative de la réalité matérielle ne peut s’opérer que par l’intervention active de la conscience. Cette conscience, appelée «esprit», entre dans un rapport dialectique avec la matière. Il y a interaction permanente entre «esprit» et «matière» : «L’esprit relève des choses et les choses relèvent de l’esprit. L’esprit et les choses ne sont réels que par leurs relations.».(8)
La théorie de Dietzgen n’était pas en contradiction avec celle de Marx et Engels. Souvent, au prix de maladresses de terminologie, elle la prolongeait par l’élaboration d’une «science de l’esprit humain». Cet «esprit» était un complexe de qualités indissociables : conscience, inconscient, morale, psychologie, rationalité. D’un point de vue révolutionnaire, l’apport de Dietzgen reposait sur une triple insistance : a) l’importance de la théorie, comme appréhension et transformation radicale de la réalité; et en conséquence le rejet de tout empirisme immédiatiste et réducteur; b) la relativité de la théorie se modifiant avec le changement de la «matière » sociale; c) le rôle actif de la conscience sur la réalité, dont elle n’est pas le reflet mais le contenu même. Une telle systématisation des leçons principales du marxisme constituait en fait un outil contre toute réduction du marxisme à un pur fatalisme économique et contre toute fossilisation des acquis de la méthode et des résultats du matérialisme historique.
Tous les chefs tribunistes hollandais, Gorter, Pannekoek et Roland Holst s’enthousiasmèrent pour Dietzgen au point de l’étudier à fond, de le commenter et de le traduire (9). L’insistance sur le rôle de «l’esprit» et du «spirituel» dans la lutte de classe était un appel direct à la spontanéité ouvrière débordant le cadre rigide de la bureaucratie social-démocrate et syndicale. C’était un appel direct à la lutte contre les doutes et le fatalisme révisionnistes qui considéraient le capitalisme comme «éternel» et «impérissable», comme la matière. C’était surtout un appel à l’énergie et à l’enthousiasme de la classe ouvrière dans sa lutte contre le régime existant, lutte qui exigeait une volonté conscience, esprit de sacrifice a sa cause, bref des qualités morales et intellectuelles. Cet appel à une, nouvelle éthique prolétarienne, les marxistes hollandais le trouvèrent ou crurent le découvrir dans l’œuvre de Dietzgen (10). Par la critique du matérialisme bourgeois classique et du marxisme vulgarisé et simplifié, les théoriciens hollandais développaient en fait une nouvelle conception de la «morale» prolétarienne et de la conscience de classe. Dietzgen ne fut pour eux qu’un révélateur de sens du marxisme, dont les concepts avaient été faussés par la vision réformiste.
Dans la Gauche hollandaise, cependant, l’interprétation qui était donnée du rôle de «l’esprit» dans la lutte de classe divergeait. L’interprétation par Roland Holst de Dietzgen était rien moins qu’idéaliste, un mélange d’enthousiasme et de morale, une vision religieuse minimisant le recours à la violence dans la lutte contre le capitalisme. (11). Chez Gorter, beaucoup plus «matérialiste», ce qui l’emportait c’était une interprétation plus volontaire, axée sur les conditions subjectives, dites «spirituelles» : «L’esprit doit être révolutionné. Les préjugés, la lâcheté doivent être extirpés. De toutes les choses, la plus importante, c’est la propagande spirituelle. La connaissance, la force spirituelle, voilà ce qui prime et s’impose comme la chose la plus nécessaire. Seule la connaissance donne une bonne organisation, un bon mouvement syndical, la politique juste et par-là des améliorations dans le sens économique et politique.» (12) Et Gorter, qualifié parfois d’idéaliste et «d’illuministe» (13), prenait soin de donner surtout un contenu militant au terme de «spirituel», en excluant tout fatalisme : «La force sociale qui nous pousse n’est pas un destin mort, une masse indocile de matière. Elle est la société, elle est une force vivante... Nous ne faisons pas l’histoire de notre propre gré, mais nous la faisons.» (14) Pour Pannekoek, par contre, le facteur spirituel se traduit par l’élaboration de la théorie. Celle-ci est autant une méthode d’économie de la pensée, dans la connaissance «pure», qu’un savoir conscient et rationnel, dont le rôle est de «soustraire la volonté à l’impulsion toute puissante, directe, instinctive, et de la subordonner à la connaissance consciente et rationnelle. Le savoir théorique permet à l’ouvrier d’échapper à l’influence de l’intérêt immédiat et restreint au profit de l’intérêt de classe général du prolétariat, d’aligner son action sur l’intérêt à long terme du socialisme.» (15) Chez Pannekoek le rôle de «l’esprit s’inscrit dans la science de l’esprit», qui est l’élaboration d’armes critiques et scientifiques contre l’idéologie bourgeoise.
La conception de la conscience de classe dans la Gauche hollandaise
Le prolétariat, pour la Gauche marxiste, ne trouve pas sa propre puissance uniquement dans son nombre (concentration) et son importance économique. Il devient une classe pour lui-même (en soi et pour soi) dès le moment où il prend conscience non seulement de sa force, mais de ses intérêts et buts propres. C’est la conscience qui donne à la classe ouvrière une existence dans l’histoire. Toute conscience est conscience de soi : «Ce n’est que grâce à sa conscience de classe que le grand nombre se transforme en nombre pour la classe elle-même et que cette dernière parvient à saisir qu’elle est indispensable à la production ; c’est uniquement grâce à elle que le prolétariat peut satisfaire ses intérêts, atteindre ses buts. Seule la conscience de classe permet à ce corps mort, immense et musculeux d’accéder à l’existence et d’être capable d’action.»(16)
De façon classique, dans le mouvement marxiste, Pannekoek et le courant de la Gauche hollandaise analysaient les différents degrés de conscience de classe, dans leur dimension historique. Au départ, il n’y a pas de conscience de classe achevée, ou de conscience «adjugée» , pour reprendre la formulation de Lukacs (17) — telle qu’elle serait conditionnellement et idéalement si elle était parvenue à maturité. La forme primitive de la conscience de classe, indispensable à la lutte, se trouve dans «l’instinct des masses» ou «l’instinct de classe». Tout en montrant que cet instinct, qui se manifeste dans l’action spontanée, est un «agir déterminé par le sentir immédiat, par opposition à l’agir fondé sur une réflexion intelligente», Pannekoek affirmait que «l’instinct des masses était le levier du développement politique et révolutionnaire de l’humanité».(18) De façon quelque peu sorélienne, cette aporie avait l’apparence d’une glorification du «sûr instinct de classe». Il n’en était rien. Pour Pannekoek, cet instinct était la «conscience de classe immédiate», non dégrossie, non encore parvenue à sa forme politique et socialiste. Dans sa polémique contre les révisionnistes kautskystes, à propos des actions spontanées des masses, il était fréquent pour la Gauche hollandaise de souligner le «sain et sûr» instinct de classe. Celui-ci était en réalité l’intérêt de classe des ouvriers, paralysé par les appareils bureaucratisés des syndicats et du parti.
Le marxisme hollandais, assimilé souvent au courant spontanéiste (19), n’avait pas le culte de la spontanéité : la conscience de classe n’avait rien de «spontané»; elle ne s’apparentait pas à une «mystique» de l’action irrationnelle, à la façon de Sorel. Soulignant que cette conscience de classe n’était ni une psychologie sociale de groupe ni une conscience individuelle, le marxisme hollandais donnait une définition très éloignée du spontanéisme :
• la conscience dans le prolétariat est une volonté collective, organisée comme un corps; sa forme est nécessairement l’organisation qui donne unité et cohésion à la classe exploitée : «L’organisation rassemble dans un cadre unique des individus qui auparavant se trouvaient atomisés. Avant l’organisation, la volonté de chacun s’orientait indépendamment de tous les autres, L’organisation, cela signifie l’unité de toutes les volontés individuelles agissant dans la même direction. Aussi longtemps que les différents atomes s’orientent en tous sens, ils se neutralisent les uns les autres, et l’addition de leurs actions est égale à zéro.»(20)
• cette conscience n’était pas un pur reflet des luttes économiques du prolétariat. Elle revêtait une forme politique, dont l’expression la plus haute et la plus élaborée, était la théorie socialiste, qui permettait au prolétariat de dépasser le stade «instinctif» et encore inconscient de la lutte pour atteindre le stade de l’action réfléchie, tendue vers la finalité communiste : «C’est la mise en œuvre de la théorie, foncièrement scientifique du socialisme, qui contribuera le plus tant à donner au mouvement un cours tranquille et sûr qu’à le transformer d’instinct inconscient en acte conscient des hommes.» (21)
A cette organisation et à cette théorie, qu’il nomme parfois «savoir», Pannekoek ajoutait la discipline librement consentie comme ciment de la conscience.
Comme on le voit, cette conception de la Gauche marxiste hollandaise était aux antipodes de celle de Lénine exprimée dans Que faire ?,en 1903, selon laquelle la conscience était injectée de l’extérieur par des «intellectuels bourgeois». Elle divergeait tout autant du courant spontanéiste antiorganisation et antipolitique. Il ne faisait aucun doute pour la Gauche hollandaise que la conscience de classe avait deux dimensions indissociables : la profondeur théorique du «savoir» (aspect qualitatif) accumulé par l’expérience historique, et son étendue dans la masse (la transformation de la qualité en quantité). Pour cette raison, les marxistes hollandais et allemands soulignèrent l’importance décisive des grèves de masses, à la fois «spontanées» et «organisées», pour le développement massif de la conscience de classe.
Cette position était dans le droit fil de la théorie de Marx sur la conscience. (22) Après 1905 et la première révolution russe, contrairement aux apparences, elle différait peu de celle de Lénine, qui à cette époque écrivait que «instinct de classe», «spontanéité» et éducation socialiste du prolétariat étaient indissociablement liés : «La classe ouvrière est instinctivement, spontanément socialiste et plus de 10 ans de travail de la social-démocratie ont fait beaucoup pour transformer cette spontanéité en conscience.» (23) Dans la Gauche marxiste d’avant 1914, il y avait encore une convergence réelle dans l’appréhension de la question de la conscience de classe.
2. La grève de masse et l’organisation unitaire du prolétariat


La grève de masse était la forme enfin trouvée de conscience de classe. Celle-ci reposerait sur le vide, si elle ne se concrétisait finalement par l’édification de l’organisation de toutes les couches prolétariennes et par une lutte pour le pouvoir économique et politique contre l’État capitaliste.

Le débat sur la grève de masses dans la IIe Internationale avant 1905
Jusqu’au début du siècle, avant que n’éclate la première révolution russe de 1905, les débats dans la IIe Internationale sur les moyens d’action révolutionnaires du prolétariat furent limités et insérés dans l’étau des résolutions de congrès sur la grève générale. La grève générale préconisée par les courants anarchistes fut rejetée comme étrangère à la tactique et à la stratégie du mouvement ouvrier. Défendue comme une «méthode» antipolitique de «faire la révolution» en l’absence d’organisations politiques ouvrières, elle devint l’apanage du syndicalisme révolutionnaire (24). Rejetant toute tactique parlementaire et toute stratégie à long terme d’organisation du mouvement ouvrier, le syndicalisme révolutionnaire en fit la théorie des «minorités agissantes» et la «gymnastique révolutionnaire» nécessaire et suffisante pour entretenir, par «l’action directe», l’esprit de révolte des masses ouvrières. Pour Sorel et ses partisans, la grève générale était à la fois une catastrophe brutale («le Grand Soir») mettant à bas le capitalisme en une seule action décisive et un mythe idéaliste donnant aux masses une foi quasi religieuse dans l’accomplissement de la révolution. Dès le départ, le débat sur la grève générale fut une lutte entre deux conceptions opposées : anarchisme ou syndicalisme révolutionnaire et marxisme, dont l’enjeu était l’activité politique organisée du prolétariat pour préparer les conditions subjectives de la révolution. Il fallut toute une vague de grèves généralisées et de grèves de masses, à partir du début du siècle, pour que le débat sur la "«grève générale» cesse d’être un combat théorique entre marxisme et anarchisme et devienne le débat crucial sur la marche de la révolution au sein du camp marxiste, le point de clivage entre marxistes et réformistes ou révisionnistes.
La grève générale, comme moyen politique de lutte contre le système capitaliste, a été dès les débuts du mouvement ouvrier au centre de ses préoccupations concrètes. Elle fut utilisée pour la première fois en 1842 par le mouvement chartiste anglais. A la fin d’une longue dépression économique, réduisant les salaires des ouvriers, et dans le contexte d’une Pétition chartiste, pour le suffrage universel, un mouvement de grèves spontanées, s’étendant de l’Angleterre à l’Ecosse et au Pays de Galles, se généralisa pendant trois semaines, touchant 3 millions de travailleurs. Sans organisation véritable, sans direction, mais aussi sans perspectives politiques claires, la grève échoua. De façon caractéristique, cette grève «générale», qui était plutôt une grève généralisée, avait le double caractère économique et politique. Elle était spontanée, massive et sans organisation préalable.
A l’époque de la Première Internationale, la grève générale fut préconisée en 1868, au congrès international de Bruxelles, comme moyen politique d’empêcher les guerres futures. Mais cette décision du congrès n’eut aucun effet pratique.
Dans la IIe Internationale, la question de la «grève générale» se posa sous un double aspect : de grève démonstrative pour les droits politiques et économiques du prolétariat; et de moyen de lutte antimilitariste contre le danger de guerre. En 1892, la grève générale fut utilisée pour la première fois comme moyen politique de conquête du suffrage universel; une seconde grève générale, appelée par le Parti ouvrier belge (POB), permit d’obtenir le vote plural pour les électeurs masculins. Dès lors, l’utilisation de la grève générale sera posée pratiquement à tous les congrès de la IIe Internationale.
Les congrès de Bruxelles (1891), Zürich (1893) et Londres (1896) marquèrent une démarcation définitive avec l’anarchisme. Celui-ci, qui préconisait la «grève générale universelle» comme une panacée universelle contre la guerre et pour la révolution, fut expulsé, et ses thèses sur la grève générale rejetées. La position de l’Internationale était de préconiser d’abord des grèves partielles, comme moyen de réalisation des tâches économiques et politiques du prolétariat, et d’accélérer l’organisation du prolétariat comme préliminaire à un mouvement international. En une période marquée par la lutte pour les réformes, pour l’organisation du prolétariat en classe consciente, les conditions d’une action de masse révolutionnaire internationale n’étaient pas données. Cette position fut toujours celle de la Gauche marxiste jusqu’au moment où les premiers symptômes d’une nouvelle période historique de luttes révolutionnaires apparurent au grand jour. Les conditions de l’époque avant 1905, où se démarquaient encore peu révolutionnaires et réformistes, permirent aux éléments révisionnistes d’éviter qu’un débat de fond fut conduit sur les moyens d’action du prolétariat : grèves partielles, grève générale, grèves de masses. En 1900, au congrès de Paris, le chef révisionniste des syndicats allemands Karl Legien pouvait proclamer, sans qu’il y ait discussion : «Aussi longtemps que de fortes organisations ne sont pas présentes il ne peut y avoir pour nous de discussion sur la grève générale.» (25).
A partir de 1901, le problème concret de la grève de masses des ouvriers, et non plus le problème abstrait d’une grève générale internationale, se posa dans la réalité de la lutte de classe, sur le terrain économique comme sur le terrain politique. En 1901, à Barcelone, éclatait la grève des cheminots ; à la différence d’autres conflits catégoriels, dirigés par les syndicats, ce conflit s’étendait aux métallurgistes. En 1902, se déroulaient les grèves démonstratives pour le suffrage universel égalitaire tant en Suède qu’en Belgique. En, 1903, des grèves de masses se généralisaient à la Russie, peu après les grèves généralisées des chemins de fer aux Pays-Bas. Mais ce sont surtout les grèves de masses en 1904 en Italie qui vont remettre à l’ordre du jour la discussion sur grève générale et grèves de masses. A l’automne 1904, une série de soulèvements ouvriers agitait tout le Mezzogiorno. Une terrible répression amenait la chambre du travail de Milan à proclamer aussitôt la grève générale. Celle-ci se propageait à toute l’Italie, et pendant quatre jours, les ouvriers occupaient les usines, et pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier, dans plusieurs grandes villes industrielles du Nord (26), se formaient des conseils ouvriers. Bientôt tout rentrerait dans «l’ordre». Ce mouvement spontané des ouvriers, parti sans mot d’ordre des syndicats et du parti socialiste, par sa généralisation et son organisation préfigurait la Révolution russe de 1905. La question de la «grève générale» et de la «grève de masses» désormais ne pouvait être appréhendée que dans toute sa signification internationale.
Devant l’ampleur de la vague de lutte de classe internationale, le SDAP hollandais fut chargé de présenter pour le Congrès international d’Amsterdam (1904) un rapport sur la grève générale. La première raison en était l’expérience vécue par le mouvement ouvrier hollandais de deux grèves de masses dans la même année 1903. Mais, surtout, au sein du SDAP, s’étaient cristallisées deux tendances, qui se retrouvaient dans les partis de l’Internationale. La tendance révisionniste, exprimée par Vliegen et Van Kol et appuyée par Troelstra, rejetait la grève générale comme moyen politique de lutte; elle y voyait un «acte de désespoir» du prolétariat, dont la conséquence serait de l’isoler des couches moyennes; elle proposait de s’en tenir uniquement à l’action parlementaire. La tendance marxiste, groupée autour de la revue De Nieuwe Tijd(Van der Goes, Gorter, Roland Holst, Pannekoek) présenta un rapport pour le congrès de Dordrecht (1904) d’une extrême importance pour la clarification du concept de «grève générale». Il proposait de le remplacer par celui de «grève politique» : «Le terme de grève générale est incorrect. Celui de grève politique exprime mieux nos intentions.» (27) De ce congrès sortit une résolution de compromis, rédigée par Henriëtte Roland Holst, et qui devait servir pour le Congrès international d’Amsterdam.
La résolution du congrès international, introduite par Roland Holst était un pas en avant dans la mesure où elle proclamait «possible» l’éclatement de grèves générales comme «un moyen suprême d’effectuer des changements sociaux de grande importance ou de se défendre contre des attentats réactionnaires perpétrés sur les droits des ouvriers». Très classiquement, la résolution invitait les ouvriers à renforcer leurs «organisations de classe», précondition du succès de la grève politique, et mettait en garde contre l’utilisation de la grève générale par les anarchistes dans un sens antipolitique. Mais, concession aux tendances révisionnistes, Roland Holst déclarait — d’avance — «impossible» la «cessation complète de tout travail à un moment donné» et «inexécutable», «parce que une telle grève rendrait l’existence — celle du prolétariat comme de tout un chacun — impossible». (28) Mais, quelques mois, plus tard la grande grève générale en Italie venait démentir ce pronostic.
En fait, la présentation de la résolution par Roland Holst posait beaucoup plus clairement les problèmes soulevés par la «grève générale». Elle utilisait le terme de «grève des masses», en montrant que celle-ci n’avait pas de «but économique» en soi , mais était utilisée, de façon défensive, «contre l’État capitaliste».
Mais, signe de confusion de l’époque, elle employait le terme de «grève générale» pour proclamer que celle-ci ne «saurait être la révolution sociale».
Quelques mois à peine après la clôture du congrès, la Révolution russe balayait dans la pratique toutes les anciennes formulations et tous les pronostics. Le mouvement de grèves de masses en Russie, distinct de la grève générale, montrait qu’une lutte massive du prolétariat se situait autant sur un terrain économique que politique. Elle était aussi bien défensive qu’offensive; l’organisation générale des ouvriers n’était pas le préalable mais la conséquence de l’approfondissement du mouvement. Dirigée «contre l’État capitaliste», elle était nécessairement un moment de la «révolution sociale».
Simultanément, en janvier 1905, les mineurs de la Ruhr entraient massivement et spontanément en grève, en dehors de toute consigne syndicale. La direction des syndicats empêchait toute extension de la grève. En mai 1905, au congrès syndical de Cologne, le dirigeant syndical Bömelburg se prononçait contre la grève de masses et déclarait : «Pour édifier nos organisations, nous avons besoin de calme dans le mouvement ouvrier». (29) Ainsi, dans le pays où le prolétariat était le mieux organisé du monde, le mouvement pratique des ouvriers se heurtait aux organisations qu’il avait patiemment construites, et pour s’affirmer il devait mener la lutte en dehors et même contre celles-ci, sans organisation préalable et permanente pour la diriger. L’année 1905 posait à l’ensemble du mouvement ouvrier non seulement le problème de la forme (généralisation, auto-organisation, spontanéité) mais celui du contenu des grèves de masses : réformes ou révolution.
La Gauche germano-hollandaise et la grève de masses. Roland Holst et Rosa Luxemburg
L’analyse du phénomène de la grève de masses a commencé bien avant 1905 dans le mouvement marxiste de gauche. D’abord initiée par Rosa Luxemburg, elle fut poursuivie par Roland Holst, dans la Gauche hollandaise, en 1905, puis reprise, avec une profondeur accrue par Luxemburg et finalement Pannekoek. Les positions de la Gauche marxiste en Allemagne et aux Pays-Bas, qui apparaissent les plus cohérentes, ne peuvent être considérées indépendamment de celles de la Gauche russe, de Trotsky en particulier, avec laquelle se manifeste une évidente convergence théorique.
Le premier à utiliser le terme de «grève de masse politique» fut justement un Russe, Parvus (30), qui en 1905 préconisa l’action de masse comme moyen de défense du prolétariat contre l’État, lequel pourrait initier la révolution sociale. Préconisée en réaction contre le révisionnisme pratique du parti allemand, la «grève de masse politique» fut rejetée par la direction du SPD et par la gauche, représentée alors par Kautsky et Mehring. Mais c’est Rosa Luxemburg qui, dès 1902, à l’occasion de la grève générale proclamée par le parti ouvrier belge, et menée dans un cadre strictement légaliste, pour être finalement stoppée, envisagea toutes les conséquences de son utilisation par le prolétariat. Défendant la «grève générale politique» comme action «extraparlementaire» ne devant pas être sacrifiée à l’action parlementaire, elle montrait qu’une telle action était sans effet s’il n’y avait pas derrière «le spectre menaçant du libre essor du mouvement populaire, le spectre de la révolution». (31) Tout en condamnant le slogan anarchiste de «grève générale» comme une «panacée universelle», elle soulignait qu’il s’agissait d’un des «mots d’ordre les plus anciens du mouvement ouvrier moderne». La grève générale correspondait en fait à une «grève politique accidentelle», ne pouvant être décrétée ni commandée. Comme les révolutions du passé, elle devait être comprise comme un des «phénomènes sociaux élémentaires produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne». En tant que telle, elle posait la question de l’utilisation nécessaire de la violence de classe comme «moyen d’offensive irremplaçable», «tant dans les différents épisodes de la lutte de classe que pour la conquête finale du pouvoir d’État». Et, de façon prophétique, elle concluait que si la social-démocratie «s’avisait vraiment de renoncer d’avance et une fois pour toutes à la violence, si elle s’avisait d’engager les masses ouvrières à respecter la légalité bourgeoise, toute sa lutte politique, parlementaire et autre, s’écroulerait piteusement tôt ou tard, pour faire place à la domination sans borne de la violence réactionnaire».
La révolution russe de 1905, commencée comme une grève de masse, et terminée, défaite, par l’insurrection de décembre, permit à la Gauche marxiste en Allemagne et aux Pays-Bas de préciser la conception révolutionnaire, face au rejet ou à l’acceptation tiède de la grève de masse dans la social-démocratie. Rejetée par les révisionnistes, celle-ci avait été acceptée du bout des lèvres par le congrès d’Iéna du SPD en septembre 1905. La résolution d’August Bebel, qui fut pourtant saluée comme une «victoire» par la Gauche, recommandait la grève de masse uniquement comme «arme défensive» et soutenait que les événements russes ne pouvaient servir d’exemple pour le mouvement ouvrier en Occident (32). Quelques mois après, en février 1906, une conférence secrète du SPD et des syndicats se tenait pour empêcher toute propagation de la grève de masse dans le prolétariat allemand.
Face à une telle attitude qui transparaissait déjà en 1905, Kautsky, qui était encore à gauche du SPD, demanda à Roland Holst de rédiger une brochure sur la Grève générale et la social-démocratie.Celle-ci parut en juin 1905, préfacée par lui. Cette brochure donnait des conclusions politiques sur la grève de masses révolutionnaire en Russie, qui seront reprises par toute la Gauche :
          «il n’y a pas  de frontière rigide entre grève partielle et grève générale »;
          «la grève politique est l’union de la lutte politique et économique, la mobilisation du pouvoir économique du prolétariat dans le but d’atteindre des buts politiques»;
          l’action de masse est la «forme correspondant à toute révolution dans laquelle le prolétariat conscient d’industrie constitue la force de masse la plus importante».
          «…la grève politique de masse devient la forme du combat décisif pour le pouvoir politique, la domination dans l’État»;
          «…dans la lutte pour le pouvoir d’État, la violence pourra constituer un facteur de victoire».
Enfin, Roland Holst précisait les conditions subjectives et objectives d’une telle grève de masse : l’organisation, comme auto-éducation du prolétariat, la discipline, la conscience de classe, qualités dont le terreau est la concentration du prolétariat dans de grosses entreprises. Toutes ces qualités nécessaires au succès de la révolution seront toujours soulignées par la Gauche hollandaise, Pannekoek plus particulièrement.
Mais Roland Holst montrait aussi une certaine vision «centriste» proche de Kautsky, en ce qu’elle ne voyait pas encore de «contradiction entre parlementarisme et grève de masse politique», tout en signalant contradictoirement le «déclin du parlementarisme bourgeois». Elle voyait surtout le danger — en contradiction avec ses analyses — que la grève de masse s’orientât vers l’insurrection : «Il y a le danger que les masses ne reconnaissent pas clairement le but politique de la grève, qu’il soit démonstration ou pression, et le conçoivent comme une lutte finale, orientée vers l’anéantissement du capitalisme.» (33)
Toute la question était en fait de savoir si la grève de masse révolutionnaire en Russie ouvrait une nouvelle période historique révolutionnaire, dont les leçons étaient universellement valables, y compris pour le mouvement ouvrier «organisé» d’Occident, dont les luttes avaient toujours été définies par la social-démocratie comme «défensives».
La brochure de Rosa Luxemburg Grève de masses, parti et syndicats,publiée en 1906, mais censurée (34), était un brûlot lancé contre les conceptions réformistes de la direction du SPD et des syndicats. Elle rejoignait les conclusions de Roland Holst. Mais le cadre théorique de Rosa Luxemburg était beaucoup plus ample. Toute animée de passion révolutionnaire, plus critique à l’égard de la bureaucratie du SPD et des syndicats que Roland Holst, beaucoup plus incisive vis-à-vis de l’activité parlementaire, cette brochure peut être considérée comme le premier manifeste révolutionnaire du courant de gauche germano-hollandais. Les points les plus décisifs étaient les suivants :
• Il n’y avait pas de «voie occidentale» au socialisme, définie par une stratégie parlementaire et une évolution pacifique du mouvement ouvrier. Les leçons de la Révolution russe étaient universelles, valables pour tous les pays, y compris les plus développés : «La grève de masse apparaît ainsi non pas comme un produit spécifiquement russe de l’absolutisme, mais comme une forme universelle de la lutte de classe prolétarienne déterminée par le stade actuel du développement capitaliste et des rapports de classe. Le pays le plus arriéré... montre au prolétariat d’Allemagne et des pays capitalistes les plus avancés les voies et les méthodes de la lutte de classe à venir. » (35)
• La grève de masses n’était ni un phénomène accidentel — terme qu’utilisait Rosa Luxemburg en 1902 — ni une action unique, à la manière des grèves générales, «mais désign(ait) collectivement toute une période de la lutte de classes s’étendant sur plusieurs années, parfois sur des décennies».
• La période historique de grèves de masses marquait le surgissement d’une époque révolutionnaire : «La grève de masse est simplement la forme prise par la lutte révolutionnaire... Elle est la pulsation vivante de la révolution et en même temps son moteur le plus puissant». Et de façon très affirmative, Luxemburg affirmait que le processus révolutionnaire était présent dès le début de toute grève de masses : «en réalité ce n’est pas la grève de masse qui produit la révolution, mais la révolution qui produit la grève de masse».
• La grève de masses, comme phénomène vivant, ne pouvait être disséquée, pas plus qu’elle ne se décomposait en catégories rigides, pour dresser un tableau de classification schématique; elle embrassait toutes les formes de lutte de classe, économiques et politiques, qui donnent une lutte globale et unitaire du prolétariat, dont les catégories et les divisions s’effacent au profit du tout, la classe : «grèves économiques et politiques, grèves de masses et grèves partielles, grèves de démonstration ou de combats grèves générales touchant des secteurs particuliers ou des villes entières, luttes revendicatives spécifiques ou batailles de rue, combats de barricades, toutes ces formes de lutte se croisent ou se côtoient, se traversent ou débordent l’une sur l’autre : c’est un océan de phénomènes éternellement nouveaux et fluctuants»... «il n’existe pas deux espèces de luttes distinctes de la classe ouvrière, l’une de caractère politique, et l’autre de caractère économique, il n’y a qu’une seule lutte de classer visant à la fois à limiter les effets de l’exploitation capitaliste et à supprimer cette exploitation en même temps que la société bourgeoise.»
• La conscience de classe ne se formait et ne se développait pas uniquement dans le moule des organisations déjà formées (partis et syndicats), par une longue «éducation», mais aussi et surtout dans la révolution, où elle devient «concrète et active» : la révolution accélère la prise de conscience du prolétariat et lui donne rapidement la meilleure «éducation», celle de la lutte, qui exige «une somme d’idéalisme».
• C’était une erreur de croire que l’organisation (syndicale et parti) pouvait bureaucratiquement et mécaniquement engendrer la lutte de classe. Au contraire, la lutte fait naître l’organisation générale du prolétariat : «L’évolution dialectique vivante ... fait naître l’organisation comme un produit de la lutte». Si réorganisation du prolétariat comme un tout naissait de la lutte, il n’y avait nul rejet «spontanéiste» de l’organisation politique. Celle-ci restait «l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat». Seulement, son rôle et sa fonction se modifiaient ; ils n’étaient plus d’«éduquer», d’organiser et de diriger techniquement la lutte de classe, mais de l’orienter politiquement : «... la tâche de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation ou la direction technique de la grève, mais dans la direction politique de l’ensemble du mouvement.»
Cette brochure a incontestablement servi de base théorique et politique au courant de la Gauche marxiste allemande et hollandaise, et plus tard du communisme de gauche, à partir de 1919. Le grand absent, aussi bien chez Roland Holst que chez Luxemburg et Pannekoek, jamais mentionné en toutes lettres, était le soviet ouvrier de Pétrograd, dont le rôle avait été immense dans la première révolution russe; jamais ne furent analysés et reconnus le rôle et la fonction des conseils ouvriers. Dans le cadre de la lutte contre le révisionnisme et le réformisme, Luxemburg ne citait que l’exemple de la création des syndicats russes en 1905, pour l’opposer aux syndicats réformistes allemands. Seul, et de façon isolée, Trotsky — et sans que cela ait d’écho dans la Gauche germano-hollandaise avant 1914 — montrait le rôle fondamental des conseils ouvriers comme «l’organisation même du prolétariat», dont le but est la lutte «pour la conquête du pouvoir révolutionnaire» (36). D’autre part, à peine mentionnée par Roland Holst, la question de l’État et de sa destruction, comme État capitaliste, au terme de la révolution, n’était pas abordée par Rosa Luxemburg. Lorsque la discussion reprit de plus belle, à partir de 1909, entre cette fois Kautsky et la Gauche marxiste, ce fut Pannekoek qui, pour 1a première fois posa clairement cette question.
Offensive ou défensive. Le combat contre le «centrisme» kaustkyste
La grève de masses révolutionnaire en Russie avait au un écho considérable en Occident, contrairement aux assertions des réformistes. En 1905, en Allemagne, il y avait eu 500.000 grévistes, plus en une année que pendant la décennie 1890-1900; plus que n’importe quelle année entre 1848 et 1917. (37) L’échec électoral de 1907 du SPD, après la vague nationaliste des élections dites «hottentotes», — du nom d’une tribu du Sud-Ouest africain convoité par l’impérialisme allemand  —, la faiblesse de la lutte de classe de 1907 à 1909 avaient permis au réformisme de se renforcer et de s’afficher publiquement en Allemagne. Ce phénomène de renforcement des courants réformiste et révisionniste était d’ailleurs international. La Gauche marxiste en Hollande en avait fait l’amère expérience. En Russie, se développait dans le POSDR un courant dit «liquidateur», favorable à l’action légale et à l’action commune avec les libéraux. Le congrès international de Stuttgart (1907), malgré l’amendement très radical proposé par Lénine, Luxemburg et Martov pour la transformation d’une guerre éventuelle en révolution, montrait une évolution très nette de la direction des partis social-démocrates vers la droite, et cela sur toutes les questions de principes.
A partir de 1910, le débat sur la grève de masses et la révolution, que la direction du SPD croyait avoir enterré, va resurgir. D’abord, sous l’effet du début du chômage et de la baisse des salaires, les grèves reprennent massivement. En second lieu, avec les menaces de guerre mondiale toujours plus précises, la question de l’utilisation de la grève de masses comme moyen de mobiliser le prolétariat contre ces menaces se pose dans toute sa gravité. Enfin, de façon générale, les directions social-démocrates, refusant d’utiliser l'«arme» de la grève de masse préconisent une politique de manifestations et grèves générales pour des réformes électorales et pour le suffrage universel. Cette politique de démobilisation sur le terrain parlementaire est pratiquée dès 1909 en Allemagne, dès 1911 aux Pays-Bas («Mardis rouges») (38) et en 1913 en Belgique.
C’est à ce moment que s’accomplit la scission idéologique au sein du courant orthodoxe marxiste en Allemagne. Kautsky se rallie aux positions réformistes de la direction de Bebel et se rapproche de Bernstein qui, sur la question de la grève de masses, défendait une position «centriste» d’utilisation de cette forme de lutte comme «arme défensive». C’est en fait toute la future tendance des Indépendants qui constituera l’USPD en 1917 qui est en germe et s’oppose au courant «radical de gauche» symbolisé par Rosa Luxemburg et Pannekoek.
Le débat sur la grève de masses fut rouvert en 1910 par Rosa Luxemburg, qui publia un article (39) qui fut refusé et par le quotidien Vorwärtset par la Neue Zeitde Kautsky, qui considéraient que la question était déjà «tranchée»; et que toute polémique publique revenait «à faire connaître à l’adversaire nos propres points faibles» (40). En fait, avec 5 ans de retard, Kautsky reprenait exactement les mêmes arguments que les révisionnistes avaient jadis utilisés contre la Gauche.
Pour Kautsky, il fallait montrer que la grève de masses en Russie était spécifique à ce pays, pays «arriéré» économiquement. L’action des ouvriers russes était l’expression de «conditions désespérées» que le prolétariat occidental était loin de vivre. D’ailleurs, affirmait-il en faisant une entorse à la vérité historique, «de telles grèves démonstratives n’ont encore jamais eu lieu en Europe occidentale» (41). La conception de la grève de masses révolutionnaire serait «absolument incompatible avec les conditions d’un pays industriel», jouissant de «droits politiques» et d’un meilleur niveau d’existence. La crise économique, dont les «radicaux» soulignaient l’importance pour le surgissement de mouvements de classe spontanés en Occident, est défavorable à la révolution et aux grèves de masse; le prolétariat n’a comme arme que les manifestations de rue revendicatives. La grève de masses en Occident serait plus propre à enthousiasmer les ouvriers en période de prospérité économique : «... en période de crise, le prolétariat ne fait pas montre d’autant de combativité et en période de prospérité d’autant d’élan révolutionnaire. .. En période de crise, il est plus facile de faire de grandes manifestations de rue que des grèves de masse. En temps de prospérité, le travailleur peut s’enthousiasmer davantage pour une grève de masse qu’en temps de crise.» (42).
Kautsky voulait bien concéder qu’il puisse y avoir des «grèves démonstratives locales», mais jamais de grèves généralisées. Tout au plus une grève de masse en Occident serait purement défensive et exercée comme «moyen de coercition» contre le gouvernement. La seule stratégie possible était une «stratégie d’usure» du pouvoir en place, de «grignotage» des positions de la bourgeoisie, et non une «stratégie d’anéantissement» du capitalisme. Pour justifier son argumentation, Kautsky se référait non à l’histoire de la période de grèves de masses avant et après 1905, mais à l’histoire antique... celle d’Hannibal, en lutte contre Rome. Poussé dans ses retranchements par Rosa Luxemburg et Pannekoek, Kautsky reprenait les mêmes arguments qu’il avait dénoncés chez ses anciens adversaires révisionnistes :
• la tactique parlementaire est préférable à l’action de masse révolutionnaire et même aux grèves politiques : «une victoire électorale produit une impression beaucoup plus forte» ; (43)
• les actions de masse sont des actions de rue d’une foule inconsciente. S’inspirant de la Psychologie des foules du sociologue conservateur Gustave Le Bon, Kautsky affirmait ainsi : «Les actions de la masse peuvent être aussi bien réactionnaires, voire carrément absurdes»;
• finalement, l’utilisation de l’action de masse inorganisée, non contrôlée par la social-démocratie et les syndicats, menaçait l’existence du mouvement ouvrier et révolutionnaire : «Le caractère imprévisible des actions de masse inorganisées a souvent été fatal à des mouvements et partis d’opposition, notamment révolutionnaires» (44).
Dans sa réponse à Kautsky, Rosa Luxemburg reprenait toute son argumentation antérieure, exposée dans Grève de masses, parti et syndicats,en l’accentuant. Elle montrait la nécessité pour le prolétariat de «passer résolument à l’offensive», laquelle décision ne pouvait jaillir que des masses elles-mêmes. Les arguments de Kautsky étaient en réalité des paravents pour «freiner» le mouvement (45), soulignait-elle dans un article qui était tout un programme : Usure ou combat ?.
Revenant sur le fond, dans l’article Théorie et pratique(46), elle soulignait trois points fondamentaux dans le débat sur la grève de masses :
• par sa concentration prolétarienne gigantesque à Pétrograd et Moscou, la Russie préfigurait la révolution en Europe. La Russie loin d’être arriérée du point de vue de la croissance capitaliste témoignait d’un «niveau élevé de développement capitaliste»;
• la grève de masses ne désorganisait pas et n’affaiblissait pas plus le mouvement ouvrier. Au contraire, elle était «payante». La grève de masses russe avait permis «davantage de conquêtes au plan économique, social et politique que le mouvement syndical allemand au cours de ses quatre décennies d’existence»;
• les grèves en Occident reprenaient en force; le danger qui les menaçait était la capacité de la social-démocratie de «bel et bien paralyser la plus belle action de masse en adoptant une tactique oscillante et sans énergie». Et de façon optimiste, Rosa Luxemburg concluait qu’il ne s’agissait pas de mener le combat contre la direction du parti et des syndicats; les masses elles-mêmes se chargeraient «d’écarter ses dirigeants qui vont à contre-courant du mouvement tumultueux».
Souvent dans ce débat, Rosa Luxemburg restait sur le terrain choisi par Kautsky et la direction du SPD. Elle appelait à inaugurer les manifestations et grèves pour le suffrage universel par une grève de masse et proposait comme mot d’ordre «transitoire» mobilisateur celui de «lutte pour la République». Sur ce terrain, Kautsky pouvait lui répliquer que «vouloir inaugurer une lutte électorale par une grève de masses, c’est une absurdité». De plus, prenant la balle au bond, Kautsky affirmait que, fondamentalement, le contenu de la social-démocratie était autre que le socialisme «abstrait» : «Social-démocratie continuera en soi à signifier républicain» (47).
Tout autre était le terrain choisi par Pannekoek, qui, entre 1910 et 1912, se lança, soutenu par la Gauche de Brême et les tribunistes hollandais, dans un débat de fond contre Kautsky. Depuis 1909, les relations des tribunistes avec ce dernier s’étaient notablement détériorées, d’abord en raison de la scission de mars 1909, ensuite et surtout en raison de la parution du livre de Pannekoek sur les Divergences tactiques dans le mouvement ouvrier.Ce livre, outre sa conception théorique générale, orientée contre le révisionnisme, était l’un des premiers jalons de la rupture de la Gauche marxiste avec le parlementarisme et le syndicalisme de la IIe Internationale.
3. État et partis : les deux obstacles
La nouvelle tactique de l’action de masse. — La question de l’État
Prudemment, en préliminaire, Pannekoek soulignait que le parlementarisme avait joué un rôle considérable dans l’histoire du prolétariat : «Le parlementarisme a [...] métamorphosé le prolétariat, créé par l’énorme développement du capitalisme, en une classe consciente et organisée, apte à la lutte.» (48) Vite, il soulignait qu’il ne pouvait servir d’instrument de domination du prolétariat; il était plutôt «la forme de domination politique normale de la bourgeoisie». Et il mettait en garde contre l’électoralisme (Nur-Parlamentarismus,ce qu’il nommait le «Rien-que-le-parlementarisme») développé dans la social-démocratie. En cela, la position de Pannekoek et des tribunistes était dans le droit fil de Marx et Engels qui dénonçaient le «crétinisme parlementaire». Sur ce point, Rosa Luxemburg et la Gauche hollandaise et allemande avaient une position concordante.
Sur la question syndicale, la position des Hollandais était beaucoup plus radicale que celle de Rosa Luxemburg. Tout en préconisant, comme elle, la soumission des syndicats au parti et à son programme révolutionnaire, et la fusion de la lutte politique et syndicale «en une lutte unifiée contre la classe dirigeante», Pannekoek affirmait l’impossibilité de mener une lutte révolutionnaire avec les syndicats. Structurellement, les syndicats se situaient sur le terrain non de la lutte de classe mais de l’État bourgeois, et en conséquence ne pouvaient être des organes de lutte révolutionnaires : «...les syndicats ne se posent nullement en adversaires du capitalisme, mais se situent sur le même terrain que lui... Les syndicats ne sont pas l’organe direct de la lutte de classe révolutionnaire; ils ne se fixent pas comme but le renversement du capitalisme. Loin de là, ils constituent un élément nécessaire à la stabilité d’une société capitaliste normale.» Cette analyse, fort contradictoire d’ailleurs, annonçait le rejet de la structure syndicale comme instrument de lutte, et même de toute structure syndicale «révolutionnaire». Définie comme «syndicaliste» par Kautsky (49), la Gauche de Pannekoek contenait en germe tout l’antisyndicalisme de principe de la Gauche communiste des années 1920.
La critique de Pannekoek contre Kautsky, pleinement mûrie en 1912 dans ses textes Action de masse et révolutionet Théorie marxiste et tactique révolutionnaire(50), était une vision politique et théorique dans une large mesure plus profonde que celle de Rosa Luxemburg, qui dans ce débat ne sortait pas du terrain choisi par Kautsky.
Tout d’abord, Pannekoek montrait la convergence de l’ancien radicalisme de Kautsky avec le révisionnisme; le «radicalisme passif» du centre kautskyste avait une finalité bien précise, le dévoiement de la lutte révolutionnaire sur le terrain parlementaire et syndical : «Ce radicalisme passif converge avec le révisionnisme au sens où il débouche sur l’épuisement de notre activité consciente dans le combat parlementaire et syndical.» Du point de vue théorique, le kautskysme était une non-volonté d’action et un fatalisme, convergeant avec la vision apocalyptique et catastrophiste de la révolution chez les anarchistes, où elle apparaît comme le «miracle» d’un Grand Soir : «(Le radicalisme passif) prévoit des explosions révolutionnaires qui se présentent comme des cataclysmes tout à coup surgis, comme d’un autre monde, indépendamment de notre volonté et de notre action, et qui viennent donner le coup de grâce au capitalisme.» (51)
Les points majeurs de la critique révolutionnaire du kautskysme, définitivement assimilé au révisionnisme par la Gauche hollandaise, étaient les suivants :
• le Capital, à l’ère de l’impérialisme et des grandes coalitions capitalistes, ne peut plus accorder de réformes durables au prolétariat, qui est condamné à des actions défensives contre la détérioration de ses conditions d’existence. La grève de masse est la forme typique de la lutte de classe à l’ère de l’impérialisme et elle cesse d’être une lutte pour des réformes : «…La lutte de classe gagne en acuité et tend à se généraliser. La force motrice du combat, ce n’est plus l’espoir d’améliorer sa situation, c’est, de façon croissante, la triste nécessité de faire face à la détérioration de ses conditions de vie. Les actions de masse sont une conséquence naturelle du développement du capitalisme moderne en impérialisme; elles sont sans cesse davantage la forme de combat qui s’impose contre lui.»
• l’action de masse apparaît tantôt comme «un correctif à l’action parlementaire» tantôt comme une «activité politique extraparlementaire de la classe ouvrière organisée». (52) Elle est surtout une action spontanée, regroupant la majorité des ouvriers, active et consciente, et donc dotée de sa propre organisation et de sa discipline. Sans donner un nom précis à cette organisation, Pannekoek soulignait un fait majeur  : la capacité d’auto-organisation du prolétariat luttant massivement par des moyens extraparlementaires : «(La masse) était passive, elle devient une masse active, un organisme doté de sa vie propre, cimentée et structurée par elle-même, dotée de sa propre conscience et de ses propres organes.»
• dans l’action de masse, le rôle du parti est décisif; il est un facteur actif, catalysant l’action révolutionnaire qu’il dirige et organise, «parce qu’il est porteur d’une partie importante de la capacité d’action des masses». Mais ce rôle dirigeant est plus spirituel que matériel; le rôle du parti n’est pas de commander le prolétariat, à la manière d’un état-major militaire : «(Le parti) n’est pas porteur de l’entière volonté du prolétariat dans son ensemble, Il ne peut donc lui donner l’ordre de se mettre en marche comme on commande à des soldats.» (53).
• La confrontation violente du prolétariat avec l’État, porteur de tous les moyens de répression, ne peut arrêter le prolétariat; la classe dominante peut détruire la forme de l’organisation prolétarienne, non son «esprit» qui persiste dans des masses ouvrières éduquées dans un esprit d’organisation, de discipline et de cohésion. Aussi, «(l’État) ne peut détruire que l’enveloppe extérieure de l’organisation du prolétariat, pas son être même». Cela se vérifie pleinement dans l’action révolutionnaire où l’organisation se renforce, et dans le feu de l’expérience, devient «solide comme l’acier».
• finalement, Pannekoek affirmera que le parti politique ne peut être une organisation de masses, mais un noyau solide et compact qui ne peut se substituer à la volonté des masses : «Mais «nous» ne sommes pas les masses; nous ne sommes qu’un petit groupe, un noyau. Ce n’est pas ce que nous voulons, mais ce que la masse fait, qui détermine le cours des événements.» (54). Cette conception sera largement développée par la Gauche communiste germano-hollandaise dans les années 1920, en particulier le KAPD.
Néanmoins, l’apport essentiel de Pannekoek dans le débat sur la grève de masses résidait moins dans son analyse du rôle du parti, largement partagée par Rosa Luxemburg, que dans celle de la finalité de la révolution. Si chaque grande grève de masse, notait en 1912 Pannekoek, «revêtait maintenant l’aspect d’une explosion, d’une révolution en petit» (55), c’est parce qu’elle s’inscrivait dans un processus de longue haleine, de confrontation et finalement de destruction de l’État capitaliste : «Le combat (du prolétariat) ne cesse qu’avec la complète destruction de l’organisation étatique.»
Cette nouvelle conception des rapports entre prolétariat et État était aux antipodes de celle de la social-démocratie officielle et de Kautsky. Pour ce dernier, il n’y avait pas de changement dans la tactique de la social-démocratie, malgré la Révolution russe. Il s’agissait de prendre le pouvoir, tel qu’il existait, dans l’État, par la majorité parlementaire, et en aucun cas détruire le pouvoir d’État et son appareil étatique : «...Le but de notre combat politique demeure le même qu’il était auparavant : nous emparer du pouvoir d’État en conquérant la majorité au Parlement et assurer la prééminence du Parlement sur le gouvernement. Mais la destruction du pouvoir d’État jamais... Jamais au grand jamais ce processus ne peut déboucher sur la destruction du pouvoir d’État, mais toujours sur un déplacement des rapports de force à l’intérieur du pouvoir d’État.» La «conquête» de l’État, selon Kautsky, était donc un processus graduel, pacifique, par la voie parlementaire, s’effectuant de l’intérieur de l’appareil d’État.
Sept ans avant que Lénine ne reprenne en 1917 ce débat sur la question de l’État dans L’État et la Révolution— en s’appuyant très largement et avec retard sur Pannekoek (56) — en 1910, Pannekoek dans sa brochure Les moyens de puissance du prolétariat(57) posait avec une surprenante netteté le problème : «La lutte du prolétariat n’est pas seulement une lutte contre la classe capitaliste pour le pouvoir d’État, mais une lutte contre le pouvoir d’État.». (58) Si, selon Lénine, l’exposé de Pannekoek, manquait de «clarté et de précision», il contenait en germe l’idée, déjà développée par Marx et Engels, et reprise constamment après 1917 par la Gauche marxiste, que le prolétariat ne pouvait se contenter de conquérir tel quel l’ancien pouvoir d’État; il devait en démolir toute la machinerie (police, armée, justice, administration) pour le remplacer par un nouvel appareil d’État.
De quel type serait ce nouveau pouvoir d’État; quelle serait la forme de la «dictature du prolétariat» qui s’édifierait sur les ruines du pouvoir d’État bourgeois, sur ces questions les réponses de Pannekoek et de la Gauche hollandaise restaient vagues, faute d’expérience historique de grande ampleur. La réponse n’était cependant pas — ce que prétendait Kautsky (59) — celle de l’anarchisme : destruction de tout pouvoir d’État, sans conquête du pouvoir politique. Dans une brochure parue en 1906 (Bouleversements dans l’État futur),Pannekoek affirmait que la conquête nécessaire du pouvoir politique par le prolétariat était un «processus de long terme, qui peut peut-être s’étendre sur des décennies avec des avancées et des reculs». Abordant la période de transition du capitalisme au socialisme, il affirmait fortement aussi que la dictature du prolétariat ne pouvait se confondre ni avec l’étatisation ni avec une forme quelconque de «capitalisme d’État». (60)
En fait pour Pannekoek, la période de transition était conditionnée par la réalisation de trois conditions :
          • «la domination politique de la classe ouvrière» sur la société et l’économie;
          • la «démocratie ouvrière»;
          • le «relèvement et l’amélioration de la situation quotidienne de la masse populaire travailleuse», par une «puissante élévation de la productivité du travail», et «l’élévation du niveau culturel». Le socialisme était moins une «violente suppression de la propriété privée» et un bouleversement des rapports juridiques de propriété que d’abord et avant tout «une suppression de la pauvreté et de la misère».
L’État de la période de transition, tel qu’il était envisagé avant 1914 par les «radicaux» hollandais, pouvait parfaitement subsister avec un Parlement et des conseils communaux. Il serait à la fois un gouvernement, une administration, un Parlement, mais surtout basé sur des «comités pour toutes sortes de buts». Sans utiliser le terme, cet État se réduirait à n’être qu’un demi-État dont les tâches seraient essentiellement économiques, et dont la domination politique tendrait à disparaître : «L’État sera un corps à fonctions économiques, qui n’a plus besoin d’exercer sa propre domination.» La Gauche hollandaise n’allait pas plus loin dans son analyse de ces problèmes complexes. Ce dont elle était sûre, c’est que le socialisme signifierait la sortie définitive de «l’époque animale de l’humanité».
Parti, conseils et révolution. «Masses ou chefs»
La guerre et la Révolution des conseils en Russie, Allemagne et Hongrie vont modifier et enrichir la conception de la gauche hollandaise. Fondamentalement la révolution en Russie posait la question de la détention réelle du pouvoir par les conseils ouvriers exclusivement, et donc de l’antagonisme entre le parti censé les représenter (le parti bolchevik ou tout autre parti) et ces derniers. La totale substitution du pouvoir des conseils par la dictature d’un parti au service du capitalisme d’État dès (et même avant) mars 1918 posait de façon nette la question du rôle des partis révolutionnaires dans les conseils. La Gauche allemande, représentée par le KAPD et les Unions (AAU et AAU-E) en Allemagne repésentait dans la pratique cette tendance radicale qui mettait en avant le rôle des conseils ouvriers comme forme inaliénable du pouvoir prolétarien. Les Unions représentaient le noyau politico-économique des ouvriers radicaux travaillant à la transformation des organismes de lutte économiques en organes politiques du pouvoir : les conseils ouvriers.
Dans la gauche communiste allemande et hollandaise, il y avait, néanmoins, une grande importance donnée au rôle du parti, aussi bien avant que pendant la révolution. Face au bolchevisme, préconisant une dictature de parti, au lieu et place de la "dictature du prolétariat" exercée par la classe ouvrière tout entière regroupée dans les conseils ouvriers, la gauche germano-hollandaise répondit en 1920 par les écrits de Gorter et Pannekoek, Réponse au camarade Lénine, et Révolution mondiale et tactique communiste de Pannekoek.
Un parti communiste agissant dans le mouvement des conseils avait un rôle tout autre que celui assigné par les partis bolchevik et social-démocrate. Reprenant la conception de Rosa Luxemburg, les théoriciens hollandais affirment que les communistes «travaillent à la préparation de leur propre déclin» (61) dans la société communiste.
Le parti communiste ne pouvait être que l’instrument de la révolution, même s’il jouait un rôle décisif dans la cristallisation de la pensée et de l’action révolutionnaires du prolétariat :
«Un parti a pour tâche de propager à l’avance des connaissances claires, pour qu’apparaissent au sein des masses des éléments capables, dans ces moments-là, de savoir ce qu’il convient de faire et de juger de la situation par eux-mêmes. Et, pendant la révolution, le parti doit établir le programme, les mots d’ordre et les directives que les masses, agissant spontanément, reconnaissent comme justes, parce qu’elles y retrouvent sous une forme achevée, leurs propres buts révolutionnaires et parviennent, grâce à eux, à y voir plus clair.» (62)
La fonction du parti n’était donc pas seulement programmatique; c’était une fonction active de propagande et d’agitation. Même si les masses ouvrières agissaient spontanément, le parti n’était pas spontanéiste, en acceptant aveuglément toute action spontanée des ouvriers. En aucun cas, il ne devait pratiquer le suivisme de toute action de masses. Le parti n’était pas fondu dans la masse mais une avant-garde lucide et hardie par ses mots d’ordre et ses directives. Dans ce sens uniquement, le parti orientait et «dirigeait la lutte». Ce rôle de direction n’était pas celui d’état-major, commandant la classe ouvrière à la façon d’une armée, conception théorisée autant par le bolchevisme que par la social-démocratie. La révolution ne se décrétait pas; elle était «l’œuvre des masses» et se «déclenchait spontanément». Si certaines actions du parti pouvaient être le point de départ de la révolution — «cela n’arrive que rarement toutefois» — le facteur décisif était l’autodéveloppement de la conscience de classe, qui émergeait sous forme d’actions spontanées du prolétariat. C’étaient «les facteurs psychiques profondément enfouis dans l’inconscient des masses» qui créaient la spontanéité apparente de l’activité révolutionnaire. La fonction du parti était précisément de «toujours agir et parler de manière à réveiller et fortifier la conscience de classe des ouvriers». (Souligné par Gorter.) (63)
Cette fonction du parti déterminait la structure et le fonctionnement de l’organisation communiste. Au lieu de regrouper d’énormes masses, au prix de l’édulcoration des principes et même de la gangrène opportuniste, le parti devait rester «un noyau aussi résistant que l’acier, aussi pur que le cristal». Cette idée d’un parti-noyau impliquait une sélection rigoureuse des militants. Mais la gauche germano-hollandaise ne faisait pas du petit nombre la chaste vertu de l’isolement :
«Si... nous avons le devoir de nous renfermer pour un temps encore dans le petit nombre, ce n’est pas parce que nous éprouvons pour cette situation une prédilection particulière, mais parce que nous devons en passer par là pour devenir forts.»
De façon assez maladroite, Gorter — au prix d’un paradoxe dans son argumentation — se laissait emporter par la polémique contre l’Exécutif du Komintern qui ne voyait dans la Gauche communiste que des «sectes» :
«Une secte, alors — dira le Comité exécutif... Parfaitement, une secte, si vous entendez par-là le noyau initial d’un mouvement qui prétend à la conquête du monde.»
A la suite du KAPD, Gorter opposait le «parti des chefs» et le «parti des masses», ‘dialectique’ que Pannekoek d’ailleurs refusa d’adopter. Il est visible que toute la Gauche communiste avait été traumatisée par la scission d’octobre 1919, à Heidelberg, où la minorité s’appuyant sur une direction non représentative du KPD, exerçant sa dictature sur le parti, expulsa la majorité. Cette direction de chefs autoproclamés, comme Levi, Brandler et Clara Zetkin, s’opposait à la volonté et à l’orientation des masses ouvrières du parti. Le «Parti des chefs» c’était le parti qui nourrissait non la démocratie interne du parti, mais la dictature d’une clique, de haut en bas, en s’appuyant sur la conception de Lénine : un «parti de fer» et une «discipline de fer». Le «parti des masses» — et non le parti de masses, au contraire, se construisait de «bas en haut» avec les ouvriers révolutionnaires du parti.
Gorter, Pannekoek et le KAPD ne niaient pas la nécessité d’un fonctionnement unitaire du parti, nécessairement centralisé et discipliné. Gorter, qui est souvent et faussement présenté comme le don Quichote de la «lutte contre les chefs», voulait en fait de vrais chefs, une vraie centralisation et une vraie discipline de parti :
« ... nous sommes encore à la recherche de chefs véritables qui ne cherchent pas à dominer les masses et ne les trahissent pas, et aussi longtemps que nous ne les aurons pas, nous voulons que tout se fasse de bas en haut, et par la dictature des masses elles-mêmes... Cela vaut aussi en ce qui concerne la discipline de fer et le centralisme renforcé. Nous en voulons bien mais seulement après avoir trouvé les véritables chefs, pas avant.»
En fait, de façon intuitive, Gorter développait une idée qui sera celle de toute la Gauche communiste internationale, italienne incluse, après la Deuxième guerre mondiale. Dans les partis révolutionnaires, il n’y avait plus, comme dans la IIe et la IIIe Internationales, de ‘grands hommes’ ayant un poids écrasant au point de dominer l’organisation. Une organisation révolutionnaire était plus impersonnelle et plus collective. Gorter remarquait ce fait en 1920, dans un pays aussi développé que l’Allemagne :
«N’avez-vous pas remarqué, camarade Lénine, qu’il n’existe pas de ‘grands’ chefs en Allemagne? Ce sont tous des hommes très ordinaires.»
L’existence de grands hommes dans un mouvement et la personnalisation de ce dernier («léninisme», «trotskysme», «luxembourgisme», «bordiguisme», pourrait-on ajouter) étaient un signe de faiblesse et non de force. C’était une caractéristique de pays sous-développés économiquement — où la conscience et la maturité au prolétariat sont encore à l’état embryonnaire, d’où la nécessité des «chefs charismatiques» pour compenser cette faiblesse. Dans les grands pays capitalistes, les traditions historiques de lutte créent une conscience de classe beaucoup plus élaborée et structurée. L’importance des «chefs» est indirectement proportionnelle à la conscience des masses ouvrières.
La nouvelle tactique du prolétariat
La marche vers le triomphe du pouvoir des conseils ouvriers au niveau mondial passait par un renversement complet de la praxis ancienne du prolétariat, de la social-démocratie au bolchevisme.
Pour la Gauche hollandaise, la tactique préconisée par le Komintern en Occident était trop «russe» et donc inapplicable. Telle quelle, la tactique de Lénine «ne pouvait que conduire le prolétariat occidental à sa perte et à des défaites terribles». A la différence de la révolution russe, qui s’était appuyée sur des millions de paysans pauvres, la révolution en Occident serait plus purement prolétarienne. Le prolétariat dans les pays avancés n’avait pas d’alliés potentiels, ni la paysannerie ni la petite-bourgeoise urbaine. Il ne pouvait compter que sur son nombre, sa conscience et son organisation distincte. Le prolétariat était seul et se dressait contre toutes les autres classes de la société :
«Les ouvriers en Europe occidentale sont tout seuls. Car, d’autre part, c’est seulement une couche toute mince de la petite-bourgeoise pauvre qui les aidera. Et celle-ci est économiquement insignifiante. Les ouvriers devront porter tout seuls le poids de la Révolution. Voilà la grande différence avec la Russie.» (64)
Ce qui était vrai au niveau social l’était encore plus au niveau politique. Les forces politiques, qui représentaient les différentes tendances et les différents intérêts des couches bourgeoises et petites-bourgeoises, n’étaient plus désunies mais unies contre le prolétariat. A l’ère de l’impérialisme, «les différences entre libéral et clérical, conservateur et progressiste, grand-bourgeois et petit-bourgeois disparaissent». Cela se vérifiait dans la guerre impérialiste, et encore plus dans le cours même de la révolution. A l’unité du prolétariat dans la révolution répondait l’unité de toutes les forces bourgeoises et petites-bourgeoises, et non leur division :
«Unis contre la révolution et, de ce fait, au fond, contre tous les ouvriers, car seule la révolution peut apporter une amélioration réelle à tous
les ouvriers. Contre la révolution tous les partis s’accordent sans divisions.»
En conséquence, la Gauche communiste rejette toute possibilité ‘tactique’ d’opérer un front unique avec ces partis, fussent-ils de ‘gauche’; elle rejette l’idée d’un «gouvernement ouvrier» préconisée par le KPD (S) et Lénine.
La nouvelle période historique, celle de la guerre et de la révolution, a effacé les «différences» et «différends» entre la social-démocratie et les partis bourgeois :
«Assurément on doit dire que ces différences entre social-démocrates et bourgeois se sont réduites à presque rien au cours de la guerre et de la révolution et qu’elles ont habituellement disparu.»
Tout gouvernement «ouvrier» — souligne Pannekoek est par essence contre-révolutionnaire. «Cherchant par tous les moyens à éviter que la brèche ne s’élargisse au flanc du capitalisme et que le pouvoir ouvrier ne se développe, il se comporte en contre-révolutionnaire actif». Le rôle du prolétariat est non seulement de le combattre mais de le renverser pour un gouvernement communiste.
On remarquera que l’analyse de la Gauche sur la nature des partis social-démocrates est encore marquée d’hésitations. Tantôt la social-démocratie apparaît comme l’aile gauche de la bourgeoisie, tantôt comme des «partis ouvriers». La tactique de la Gauche hollandaise apparaît chez Gorter peu claire ; aucun soutien à la social-démocratie, de droite et de gauche, dans les élections, mais appel à l’action commune : «à la grève, au boycott, à l’insurrection, aux combats de rue et surtout aux conseils ouvriers, aux organisations d’entreprise». Ce qui revient en fait à dire qu’un front unique «à la base» et «dans l’action» pourrait s’établir avec ces organisations.
Le changement de période historique a modifié profondément en conséquence la tactique du prolétariat en Europe occidentale. Celle-ci s’est simplifiée en tendant directement vers la prise de pouvoir révolutionnaire. Cela ne signifie pas que la révolution prolétarienne sera plus facile en Occident que dans un pays sous-développé comme la Russie. Elle sera au contraire plus difficile : contre la force d’un capitalisme «encore puissant», «les efforts exigés des masses par la situation sont encore beaucoup plus grands qu’en Russie». Ces facteurs objectifs (force économique du capital, unité des classes contre le prolétariat) pèsent peu, cependant, face au retard des conditions subjectives de la révolution. La Gauche hollandaise, comme d’ailleurs la Gauche italienne, souligne le poids énorme des préjugés «démocratiques» dans le prolétariat. L’héritage «démocratique» est le principal facteur d’inertie au sein du prolétariat. C’est la principale différence avec la révolution russe. Pannekoek l’exprime en ces termes :
«Dans ces pays, le mode de production bourgeois, et la haute culture qui lui est liée depuis des siècles, ont imprégné en profondeur la manière de sentir et de penser des masses populaires.»
Le mode de pensée prolétarien se trouve faussé par cette «culture» dont les expressions les plus typiques sont l’individualisme, le sentiment d’une appartenance à une «communauté nationale», la vénération de formules abstraites du genre de la ‘démocratie’. La puissance des vieilles conceptions dépassées de la social-démocratie, la croyance aveugle — traduisant un manque de confiance en lui-même — du prolétariat dans les «chefs qui, des dizaines d’années durant, avaient personnifié la lutte, les buts révolutionnaires», et enfin le poids matériel et moral des anciennes formes d’organisation, «machines gigantesques créées par les masses elles-mêmes» ; autant de facteurs négatifs qui confortent «la tradition bourgeoise».
Il s’ensuit que la question fondamentale dans les pays développés d’Europe occidentale est la rupture avec l’idéologie bourgeoise, travestie en tradition spirituelle. Celle-ci en se présentant comme «culture» est «un facteur d’infection et de paralysie» des masses. La contradiction entre l’immaturité du prolétariat, trop habitué à raisonner en termes d’idéologie et la maturité des conditions objectives (effondrement du capitalisme) «ne peut être résolue que par le processus du développement révolutionnaire», par «l’expérience directe de la lutte».
La tactique suivie par le prolétariat dans la période révolutionnaire doit nécessairement s’adapter «au stade d’évolution atteint par le capitalisme». Les méthodes de lutte et les formes de combat changent à «chacune des phases» de l’évolution capitaliste. Le prolétariat doit donc «surmonter la tradition des phases précédentes» en premier lieu la tradition syndicaliste et la tradition parlementariste.
La question syndicale. — Syndicalisme révolutionnaire ou organismes unitaires du prolétariat ?
A la différence des anarchistes, Gorter et Pannekoek ne rejetaient pas de tout temps et par principe les tactiques parlementaire et syndicale. Depuis 1914, elles ne sont plus des «armes pour la révolution» (Gorter). Parlements et syndicats expriment désormais le «pouvoir des chefs» sur «les masses». Terminologie quelque peu ‘idéaliste’, escamotant la question fondamentale : est-ce le fonctionnement interne ? les ‘chefs’ ? ou la structure même des syndicats qui sont devenus impropres à la lutte révolutionnaire?
Dans La Maladie infantile du communisme,Lénine affirmait qu’il fallait par tous les moyens, même les moins avouables, pénétrer en force dans les syndicats pour les conquérir. Il les mettait sur le même plan que le mouvement de Zoubatov (65) en 1905, auquel adhéraient les ouvriers russes :
" Il faut... même user — en cas de nécessité — de tous les stratagèmes, de toutes les astuces, recourir aux expédients, taire, celer la vérité, à seule fin de pénétrer dans les syndicats, d’y rester et d’y mener coûte que coûte l’action communiste.» (66)
La réponse de la Gauche hollandaise n’est ni morale ni moralisante, bien qu’elle rejetât toute politique de subterfuges et de mensonge, mais historique. La situation de 1920 n’est plus celle de 1905. Les syndicats en Allemagne, pays le plus représentatif de l’Europe occidentale, sont passés du côté de la bourgeoisie et n’ont plus d’ouvrier que son sang sur les mains. Ce ne sont pas seulement de ‘mauvais’ chefs, mais la ‘base’ syndicale qui participe à la répression de la révolution (67) :
«Les syndicats sont employés par les chefs et par la masse des membres comme arme contre la révolution. C’est par leur aide, par leur soutien, par l’action de leurs chefs et en partie aussi par celle de leurs membres que la Révolution est assassinée. Les communistes voient leurs propres frères fusillés avec l’aide des syndicats. Les grèves en faveur de la révolution sont brisées. Croyez-vous, camarade, qu’il soit possible que des ouvriers révolutionnaires restent ensuite dans de telles organisations ?»
Dans la période révolutionnaire, il n’existe plus de syndicats ‘apolitiques’ ou ‘neutres’, qui se contenteraient d’actions économiques en faveur de leurs adhérents. «Chaque syndicat, même chaque groupement ouvrier, joue un rôle de parti politique pour ou contre la révolution.» A la différence de la Gauche italienne qui préconisait le «front unique syndical», en rejetant le «front unique politique», la Gauche hollandaise refusait tout «frontisme».
Les syndicats, «organisations naturelles pour l’unification du prolétariat» à l’origine, se sont transformés progressivement en organisations anti-ouvrières. Leur bureaucratisation, où l’appareil des fonctionnaires domine les ouvriers, correspond à une quasi-fusion avec l’État. Les syndicats se comportent comme l’État capitaliste en brisant par leur «loi» (règlements, statuts) et par la force toute révolte contre leur ‘ordre’ :
«Les syndicats ressemblent également à l’État et à sa bureaucratie en ceci que, malgré un régime démocratique, les syndiqués n’ont aucun moyen d’imposer leur volonté aux dirigeants; un ingénieux système de règlements et de statuts étouffe en effet la moindre révolte avant qu’elle puisse menacer les hautes sphères.»
Au même titre que l’État capitaliste, les syndicats ne sont pas à conquérir mais à détruire. Toute idée de reconquérir les syndicats et de les transformer en organes communistes ne peut être que la pire illusion réformiste — Gorter compare à plusieurs reprises Lénine à Bernstein. Former une opposition dans les syndicats — dans la tactique de Lénine — qui soit communiste est un non-sens, car «la bureaucratie sait parfaitement s’y prendre pour juguler une opposition avant que celle-ci ne la menace vraiment». Dans l’hypothèse absurde où l’opposition s’emparerait de la direction en chassant les ‘mauvais’ chefs, elle se conduirait exactement comme ces derniers :
«Remplacez, dans les vieux syndicats, une bureaucratie constituée par un personnel nouveau et, en peu de temps, vous verrez que celui-ci aussi acquerra le même caractère qui l’élèvera, l’éloignera, le détachera de la masse. 99 pour 100 d’entre eux deviendront des tyrans, au côté de la bourgeoisie.» (68)
Ce n’est donc pas le contenu de l’organisation syndicale qui est mauvais (‘mauvais’ chefs et ‘aristocratie ouvrière’ dans la conception de Lénine), mais la forme d’organisation, laquelle «réduit les masses à l’impuissance.» La révolution n'est donc pas une question d’injection d’un contenu nouveau, révolutionnaire dans les anciennes formes d’organisation du prolétariat. Il n’y a pas, dans la conception de la Gauche communiste, de forme séparée de son contenu révolutionnaire. La forme n’est pas indifférente (69). Dans ce sens, la révolution est aussi une question de forme d’organisation, au même titre qu’elle est une question du développement de la conscience de classe, son contenu.
Cette forme ne peut être que les conseils ouvriers en période révolutionnaire, ou plus exactement les organisations d’usine. Celles-ci sont un dépassement du corporatisme des vieux syndicats de métier et la seule forme de l’unité de la classe ouvrière. Leurs hommes de confiance, contrairement aux syndicats, sont révocables à tout moment. La Gauche hollandaise, sur ce point ne fait que reprendre à son compte l’exemple russe, où les conseils d’usine et non les syndicats ont réalisé la révolution. Cependant, certaines affirmations de la Gauche hollandaise laissent planer des ambiguïtés et montrent un manque de cohérence :
• tout en prêchant la destruction des syndicats, elle affirmait que les conseils fourniraient «les bases de nouveaux syndicats»;
• elle confond les Unionenallemandes avec les conseils d’usine, formés au sein des conseils ouvriers; les unions étaient d’ailleurs des organisations de type politique, reconnaissant la nécessité de la révolution et de la dictature du prolétariat sous la forme des conseils ouvriers.
• elle restait «ouvriériste» et préconisait une forme d’usinisme où l’usine était au centre de toute la vie sociale : «la révolution en occident ne peut être organisée que sur la base d’usines et dans les usines»; la formation d’organismes territoriaux dépassant le cadre de l’usine n’est pas abordée.
Sur ces questions, la Gauche hollandaise n’allait pas à la racine du problème syndical, et donc du problème de la formation des conseils ouvriers. Il s’agissait de voir si le «déclin du capitalisme» proclamé par la IIIe Internationale entraînait l’impossibilité de réformes durables ; celles obtenues naguère au XIXe siècle par les syndicats réformistes, étaient-elles possibles depuis la guerre ? Des organismes ouvriers purement économiques et revendicatifs pouvaient se vider de leurs objectifs de classe, sous la pression de l’État, et être amenés à la collaboration de classe. Ou, dans le meilleur des cas, disparaître, comme pour les Unionen. Le problème essentiel était de voir si réellement des organismes permanents de type revendicatif étaient encore possibles. C’est en fait beaucoup plus tard que la Gauche germano-hollandais trancha dans le sens du rejet de tout organisme économique permanent.
 
 
4. Économie politique ou politique économique de la Révolution ?
En rejetant comme négatives les leçons politiques de la Révolution russe et allemande, en rejetant finalement la nécessité d’une organisation politique — par hantise du substitutionnisme —, les communistes des conseils hollandais voyaient dans la révolution du futur une question d’abord économique. Les conseils apparaissaient plus comme des organismes économiques de gestion que comme des organes de décision et de contrôle politiques sur l’économique.
 

Les voies de la révolution prolétarienne : des comités de lutte aux conseils ouvriers
La révolution prolétarienne s’instaurerait par la formation des conseils ouvriers, regroupant l’ensemble du prolétariat. Mais il s’agissait du stade ultime d’un processus long et contradictoire passant par l’éclatement de grèves économiques. Celles-ci étaient nécessairement des «grèves sauvages» antisyndicales. Cette position, toujours développée et répétée depuis sa naissance par le GIC, ne s’écartait guère de celle de la Gauche communiste italienne des années trente(70). Comme cette dernière, mais de façon beaucoup plus hardie, le GIC donnait une importance à la généralisation de la lutte économique sous forme de grèves de masse. Mais, à la différence des ‘bordiguistes’ italiens et belges, il insistait particulièrement sur l’auto-organisation des grèves sauvages. Cette auto-organisation passait nécessairement par la formation de «comités de lutte» (strijdcomités)élus et révocables par l’ensemble des ouvriers en lutte (71). Ceux-ci, à l’exemple de l’Allemagne pendant et après la Première Guerre mondiale, élisaient des «hommes de confiance» directement responsables devant les assemblées générales de grévistes. Tous les ouvriers, quelle que soit leur appartenance politique et syndicale, pouvaient et devaient faire partie de ces «comités de lutte», afin de réaliser une véritable «unité de classe». De tels comités, à moins de trahir leur fonction unitaire en se transformant en nouveaux syndicats, étaient non permanents : ils surgissaient et disparaissaient avec la lutte elle-même. C’est seulement en période révolutionnaire, que pouvaient naître et se développer de véritables organisations permanentes, unitaires car regroupant tout le prolétariat : les conseils ouvriers. Ces conseils, cependant, en dépit
de leur formation spontanée, ne surgissaient pas du néant, par génération spontanée. Les «précurseurs» de l’auto-organisation unitaire, préparant «l’organisation de classe» naissaient forcément avant le déclenchement de la lutte de masses. Ces organisations en quelque sorte ‘embryons’ des conseils n’étaient autre que les «noyaux de propagande», formés d’ouvriers combatifs s’organisant et faisant de l’agitation en vue des prochaines luttes massives. Mais en aucun cas, de tels «noyaux de propagande» ne pouvaient s’auto-proclamer organisation unitaire : «...le noyau de propagande n’est pas lui-même l’organisation de classe» (72)
De tels noyaux de propagande, à l’évidence, formaient des «groupes ouvriers» sans véritable orientation politique, mais défendant une opinion dans la lutte de classe. Mais, dans la pratique, le GIC semblait confondre les «groupes d’opinion», qui constituaient les groupes de travail dans la théorie des Hollandais, avec ces groupes ouvriers. Il s’ensuivait ainsi une confusion troublante entre organisations d’ouvriers et organisations révolutionnaires.
Pour lever cette contradiction de sa théorie «antisubstitutionniste», le GIC déniait aux «groupes d’opinion» comme aux «noyaux de propagande» un rôle politique dans les luttes économiques ouvrières. Pour Pannekoek, il était inutile que ces groupes mènent une lutte politique pour orienter les grèves et les manifestations d’ouvriers, contre les autres groupes ou partis, même si ceux-ci agissaient de l’intérieur, dans l’usine, contre l’auto-organisation ouvrière. Pour lui, il s’agissait d’éviter de briser «l’unité de classe» par des affrontements politiques inutiles :
«Le communisme des conseils considère tous les ouvriers comme une unité de classe, par-delà les démarcations d’organisations. Il n’entre pas en concurrence avec ces organisations... Le communisme de conseils ne dit pas aux ouvriers membres de partis et organisations : quittez-les et venez à moi.» (73)
Cette vision antipolitique, où l’organisation communiste de conseils était rigoureusement séparée de la lutte des ouvriers, avait des conséquences pratiques. Par exemple, dans la lutte des chômeurs aux Pays-Bas, où intervenait le GIC, celui-ci donnait comme mot d’ordre, lorsque se formaient des comités de chômeurs (Comités de lutte) : «en dehors de tous syndicats et de tout parti politique». (74)
En période révolutionnaire, pour le «conseillisme» hollandais, il en serait de même. Les conseils ouvriers se formeraient en rejetant toute action de partis révolutionnaires en leur sein, de façon à pouvoir réaliser leurs tâches économiques de transformation de la société. Il y aurait une séparation radicale entre d’un côté les groupes révolutionnaires «formant une organisation indépendante des ouvriers révolutionnaires dans des groupes de travail travaillant librement» (Canne-Meijer, op. cit.) et l’organisation «indépendante des masses ouvrières dans les conseils ouvriers» (idem).(75) L’action des groupes révolutionnaires se limiterait à favoriser les tâches économiques des conseils ouvriers.
La transformation de l’économie, du capitalisme au communisme. Les Grundprinzipien
La question de la période de transition — après la prise du pouvoir par les conseils ouvriers — vers le communisme fut toujours abordée par les communistes de conseils allemands, puis hollandais sous un angle strictement économique. La dégénérescence de la Révolution russe et l’évolution de la Russie soviétique vers le capitalisme d’État montraient, selon le GIC, la faillite du «politique». Le facteur économique, la gestion de la nouvelle société par les conseils, avait été minimisé. La tradition du «politique», où la «dictature du prolétariat» était conçue comme d’abord une dictature politique sur l’ensemble de la société, avait relégué au second plan les tâches économiques du prolétariat. Cette idée était exprimée avec une particulière netteté par Pannekoek :
«La tradition signifie domination de l’économie par le politique... Ce que les ouvriers ont à conduire est la domination du politique par l’économie.» (76)
Cette vision était exactement l’inverse de groupes révolutionnaires des années trente, telle la Gauche communiste italienne, qui avait ouvert toute une discussion théorique sur la période de transition (77).
On ne trouvera pas chez le GIC — à la différence des Gauches communistes italienne et allemande (78) —, de réflexions théoriques sur la question de l’État dans la période de transition. Les rapports entre le nouvel État de la période de transition, les partis révolutionnaires, et les conseils ouvriers ne sont jamais abordés, malgré l’expérience russe. On ne trouvera, rien, non plus, sur les rapports entre une Internationale révolutionnaire et l’État — ou les États — dans les pays où le prolétariat se serait emparé du pouvoir politique. Enfin, les questions complexes de la «violence du prolétariat» (79) et de la guerre civile en période révolutionnaire ne sont jamais posées. Pour le GIC, il semble qu’il n’y ait pas de problème de l’existence d’un État — ou demi-État — dans une période de transition vers le communisme. Son existence même, sa caractérisation (État «prolétarien» ou «fléau» dont hérite le prolétariat) ne sont jamais posées. Cette problématique est totalement absente.
Le texte principal du GIC sur la période de transition, les Principes fondamentaux de la production et de la répartition communiste,n’aborde que les problèmes économiques de cette période.
Le point de départ du GIC est que l’échec de la Révolution russe et l’évolution vers le capitalisme d’État ne pouvaient s’expliquer que par une méconnaissance sinon une négation de la nécessité de transformer économiquement la nouvelle société, commune à l’ensemble du mouvement ouvrier. Mais, de façon paradoxale, le GIC reconnaissait le rôle fondamental de l’expérience russe, la seule permettant de faire progresser la théorie marxiste :
«La Russie a essayé en ce qui concerne l’industrie d’édifier la vie économique selon des principes communistes ... et a en cela complètement échoué... C’est à l’école de la pratique de la Révolution russe que nous sommes redevables de pouvoir progresser, car elle nous a permis de constater ce que signifiait le droit de disposer d’un appareil de production, lorsqu’il est entre les mains d’une direction centrale.» (80)
Pour les communistes de conseils hollandais, la «dictature du prolétariat» se traduira immédiatement par «l’association de producteurs libres et égaux». Les ouvriers, organisés en conseils dans les usines, devaient s’emparer de l’ensemble de l’appareil de production et le faire fonctionner pour leurs besoins propres, en tant que consommateurs, et sans passer par une instance centrale, de type étatique, dont la finalité était la perpétuation de la société d’exploitation et d’inégalité. On éviterait ainsi que le «communisme d’État» mis en place dans la période de communisme de guerre, de 1918 à 1920, se transforme inévitablement en capitalisme d’État dont les besoins de production priment sur ceux des producteurs-consommateurs ouvriers. Dans la nouvelle société, dominée par le pouvoir des conseils et non par l’État d’un parti centralisé, le salariat — source de toute inégalité et de toute exploitation de la force de travail — sera aboli.
Finalement, pour le GIC, les problèmes de la période de transition étaient très simples : il s’agissait avant toute chose que les producteurs contrôlent et répartissent le produit social, de façon égalitaire pour chacun d’eux et par une autorité exercée de «bas en haut». La question essentielle de la période de transition, depuis 1917, n’était pas politique, sous la forme de l’extension de la révolution prolétarienne à l’ensemble du monde, mais économique, sous la forme d’une augmentation de la consommation ouvrière, immédiatement et égalitairement organisée par les conseils d’usine. Le seul véritable problème de la période de transition serait, selon le GIC, le rapport entre les producteurs et leurs produits :
«Le prolétariat souligne le caractère fondamental du rapport du producteur à son produit. C’est cela et seulement cela qui est le problème central de la révolution prolétarienne.»
Mais comment arriver à une répartition «égalitaire» du produit social ? Celle-ci, évidemment, ne pouvait découler de simples mesures d’ordre juridique : nationalisation, «socialisation», autant de formes d’étatisation de la propriété privée. La solution, selon le GIC, se trouvait dans le calcul du coût de production en temps de travail des entreprises par rapport à la quantité des biens sociaux créée. Bien entendu, selon la productivité respective des entreprises, pour un même produit les quantités de travail nécessaires à sa fabrication étaient inégales. Il suffisait donc, pour résoudre ce problème, de calculer le temps social moyen de production de chaque produit. La quantité de travail des entreprises les plus productives, dépassant la moyenne sociale, serait versée à un Fonds commun; celui-ci se chargerait de remettre «à niveau» les entreprises les moins productives. Il servirait simultanément à introduire le progrès technologique nécessaire au développement de la productivité des entreprises d’une branche donnée, de façon à diminuer le temps moyen de production.
L’organisation de la consommation reposait sur le même principe de comptabilité. La comptabilité sociale générale, grâce à la documentation statistique, établie par les producteurs-consommateurs organisés en conseils et en coopératives, calcule les facteurs de consommation. Après diverses défalcations — remplacement de l’appareil de production vieilli, améliorations techniques, fonds social de sécurité pour les inaptes au travail, les catastrophes naturelles, etc. — il y aurait une distribution égale des réserves sociales de consommation pour chaque consommateur. Aux conditions égales de production, assurées par le calcul du temps de travail social moyen, correspondraient des conditions généralement égales pour tous les consommateurs individuels. Grâce à ce système de comptabilité sociale, il serait mis fin à la loi de la valeur les produits ne circuleraient plus sur la base de leur valeur d’échange avec comme étalon universel : l’argent. D’autre part, avec l’édification d’un centre comptable et statistique ‘neutre’, non détaché des conseils, indépendant de tout groupe de personnes ou de toute instance de caractère central, la nouvelle société échapperait au danger de la formation d’une bureaucratie parasitaire, s’appropriant une partie du produit social.
Les Grundprinzipiendes communistes de conseils hollandais avaient le mérite de souligner l’importance des problèmes économiques dans une période de transition entre le capitalisme et le communisme, mérite d’autant plus grand qu’ils avaient été peu abordés dans le mouvement marxiste. Sans augmentation réelle et continue de la consommation ouvrière, la dictature du prolétariat n’avait aucun sens et la réalisation du communisme devenait un vœu pieux.
Mais le texte du GIC souffrait d’un certain nombre de faiblesses, qui n’échappèrent pas à d’autres groupes révolutionnaires (81).
Les Grundprinzipienn’abordaient en fait que la phase évoluée du communisme où l’administration des hommes cédait la place à «l’administration des choses», selon le principe «à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses possibilités» (Marx). Le GIC concevait comme immédiatement possible, dès la prise du pouvoir par les conseils ouvriers, dans un pays donné, l’édification du communisme sous sa forme évoluée. Il partait d’une situation idéale, où le prolétariat victorieux s’emparait de l’appareil productif de pays hautement développés et n’ayant pas enduré les affres de la guerre civile (destructions, part considérable de la production consacrée à des besoins militaires); où, d’autre part, aucun problème paysan ne se posait, comme frein à la socialisation de la production, puisque, selon le GIC, la production agricole était déjà complètement industrielle et socialisée (82). Finalement, ni l’isolement d’une ou de plusieurs révolutions prolétariennes, ni l’archaïsme de la petite production agricole ne constituaient d’obstacle majeur pour instaurer le communisme : «Ni l’absence de révolution mondiale ni l’inadaptation de l’entreprise agricole rurale individuelle à la gestion étatique ne peuvent être tenus pour responsables de l’échec (de la Révolution russe)...» dans le domaine économique. (83)
Ainsi, le GIC s’éloignait de la vision de Marx de la période de transition, qui distinguait deux phases : une phase inférieure, celle du socialisme, où «l’administration des hommes» détermine une politique économique prolétarienne, dans une société dominée encore par la pénurie, une phase supérieure, celle du communisme, où la société sans classes et sans loi de la valeur se traduit par un libre développement des forces productives dans un cadre mondial, débarrassé des entraves nationales. Mais même pour la phase inférieure de la période de transition, dominée encore par la loi de la valeur et l’existence de classes tirant en arrière, le marxisme soulignait que la condition de toute transformation économique dans un sens socialiste se trouvait dans le triomphe de la révolution mondiale. Le début de toute transformation économique réelle de la nouvelle société, encore divisée en classes, se traduisait en premier lieu. par l’affirmation politique du prolétariat face aux autres classes.
La vision «économiste» du GIC s’expliquait par une méconnaissance du problème de l’existence d’un État — "demi-État" — dans la période de dictature du prolétariat, au début de la phase transitoire. Ce demi-État constituait un danger pour le pouvoir prolétarien ; celui du regroupement des couches non prolétariennes et des classes possédantes dépossédées derrière lui. Dans la théorie marxiste, il était un facteur de conservation sociale, «une force issue de la société, mais se tenant au-dessus d’elle et s’en éloignant de plus en plus» (Engels, L’origine de la famille, de la propriété et de l’État).(84)
La théorie du GIC de la période de transition pouvait apparaître bien proche de la théorie anarchiste, niant l’existence d’un État et donc d’une lutte politique pour la domination de la société nouvelle. Le rôle finalement technique accordé par le GIC aux ouvriers, chargés de la comptabilité du temps de travail social moyen de la production, était une négation implicite de leur rôle politique.
Comme dans la théorie anarchiste, le GIC donnait une forme automatique et quasiment naturelle à l’édification d’une société communiste. Celle-ci n’était pas l’aboutissement d’un long processus contradictoire de lutte de classe pour la domination du demi-État, contre les forces sociales conservatrices, mais le fruit d’un développement linéaire et harmonieux, quasiment mathématique. L’harmonie mathématique de la comptabilité du temps de travail était la garante de l’harmonie de la société communiste, Cette vision n’était pas sans rappeler celle des utopistes du XIXe siècle, en particulier «l’harmonie universelle» de Fourier (85).
L’ultime faiblesse des Grundprinzipienapparaissait dans la comptabilité même du temps de travail, y compris dans une société communiste développée, ne souffrant plus de la pénurie. Économiquement, ce système pouvait réintroduire la loi de valeur, en donnant une valeur comptable et non pas sociale au temps de travail nécessaire à la production. Le GIC s’opposait ainsi à Marx pour qui l’étalon de mesure dans la société communiste n’était pas le temps de travail mais le temps disponible (86), celui du loisir disponible.
En second lieu, l’existence d’un centre comptable ‘neutre’, car technique n’offrait pas de garanties suffisantes pour l’édification du communisme. Ce ‘centre’ pourrait n’avoir d’autre finalité que la sienne par l’accumulation des heures de travail social, en rognant sur les besoins en consommation et temps disponible des producteurs-consommateurs et s’autonomiser de plus en plus par rapport à la société. «A la base», s’il venait que les producteurs se désintéressent de plus en plus du contrôle de ce ‘centre’ et de l’organisation sociale en général, il pourrait y avoir inévitablement un transfert des fonctions remplies par les organes dirigeants des «producteurs» à des instances «techniques» s’autonomisant de plus en plus. La négation de ces dangers potentiels par le GIC n’était pas sans conséquence. Les internationalistes hollandais en arrivaient à rejeter toute possibilité de lutte, même sous le communisme, des producteurs pour l’amélioration de leurs conditions de travail et d’existence ; le GIC refusait d’envisager la possibilité d’une société où la lutte «pour de meilleures conditions de travail ne cesse pas», où «la répartition du produit social reste une répartition antagonique» et où «enfin la lutte pour la répartition des produits continue». N’était-ce pas réintroduire l’idée que les producteurs-consommateurs ne sauraient lutter contre eux-mêmes, y compris leur ‘centre comptable’ ?
En fait pour le GIC, le communisme apparaissait comme une égalité absolue entre tous les producteurs. celle-ci se réalisait dès le début de la période de transition (87). Dans la période communiste, il n’existait plus aucune inégalité naturelle (physique, psychique) dans la production et la consommation. Mais une société communiste ne pouvait-elle se définir comme la constatation d’une «égalité réelle dans une inégalité naturelle» (88).
Pannekoek et la transformation économique de la nouvelle société
Pannekoek, à qui Canne-Meijer avait demandé une préface au livre de Jan Appel, en 1930 (89), était très méfiant à l’idée d’écrire un livre consacré aux transformations économiques de la période de transition. S’estimant «trop peu familier avec ces questions», il lui sembla dans un premier plan «utopiste» d’établir un schéma de plan «irréel». Puis, après avoir pris connaissance des Grundprinzipien,il lui sembla que «cela gagnait à être connu» (90).
En fait, la position de Pannekoek sur ces questions s’exprima, près de 15 ans après dans son livre Les Conseils ouvriers(1946). Elle ne s’éloigne pas sensiblement des conclusions théoriques desGrundprinzipien,mais reste plus nuancée, plus en prise avec la réalité historique.
Comme les Grundprinzipien,Pannekoek estimait juste le système de comptabilisation des heures de travail : «... dans le nouveau système de production, la donnée fondamentale c’est le nombre d’heures de travail, qu’il soit exprimé en unités monétaires, dans les premiers temps, ou sous forme réelle.» (91) Comme le GIC, Pannekoek a tendance à réduire les problèmes économiques de la période de transition à une question technique et statistique : «La comptabilité générale, qui concerne et englobe les administrations des différentes entreprises, les réunira toutes en un tableau de processus économique de la société... L’organisation sociale de la production a pour base une bonne gestion au moyen de statistiques et de données comptables ... Le processus de production est exposé à la vue de tous sous la forme d’une image numérique simple et intelligible.»
Cette conception gestionnaire, déterminée par une réalité statistique et non sociale, entraîne une organisation administrative de la nouvelle société, une pure «administration des choses» sous forme de bureaux comptables : «Une fois que la production a été organisée, l’administration devient la tâche, relativement simple d’un réseau de bureaux comptables, liés entre eux.»
Comme le GIC, Pannekoek ne prend en compte que la «phase supérieure du communisme». Les conseils ouvriers, ¡l’organisation de la démocratie réelle», celle des travailleurs, n’ont un rôle de décision qu’au niveau de la production, mais au niveau politique ils n’en ont point. Les conseils, parce que «la politique elle-même disparaît», ne remplissent aucune fonction de pouvoir gouvernementale. Il n’y a pas de «gouvernement des conseils», comme cela était le mot d’ordre dans la période révolutionnaire 1917-1921 :
«Les conseils ne sont pas un gouvernement; même les conseils les plus centralisés n’ont pas un caractère gouvernemental, car ils n’ont aucun moyen d’imposer leur volonté aux masses; ils n’ont pas d’organes de pouvoir. L’aspect maintien de l’ordre social et violence de classe, typique de toute structure étatique, ne pourra pas être aux mains d’un pouvoir central politique, mais d’un pouvoir social décentralisé : «Tout le pouvoir social appartient aux travailleurs eux-mêmes. Partout où l’exercice du pouvoir est nécessaire — contre des troubles ou des attaques à l’ordre existant — il émane des collectivités ouvrières dans les ateliers et reste sous leur contrôle.»
Cette affirmation d’un «pouvoir social des collectivités ouvrières» par Pannekoek montre que la question de l’État et des classes sociales — analysée par Marx et Engels — n’est pas abordée dans les «Conseils ouvriers». Il semble, en fait, que Pannekoek envisageait l’existence d’un demi-État dans la phase «supérieure» du communisme, exerçant encore une forme de violence. S’il existe encore des «collectivités ouvrières» donc des classes — et non une société sans classe de producteurs, n’est-ce pas «l’aveu» que l’État subsiste encore ? Bien que ce pouvoir d’État, appelé «social», soit déplacé des conseils aux collectivités, pour être décentralisé, n’y a-t-il pas là aussi l’aveu de l’existence d’un pouvoir politique de classe ? A ces questions, nulle réponse de Pannekoek. Il semblerait plutôt que ce dernier ramenait les problèmes d’une véritable société communiste, «sans classes et sans État», à ceux de la période de transition elle-même, dans la phase «inférieure» du communisme.
Les Conseils ouvrierscritiquent implicitement les Grundprinzipiensur deux points essentiels :
        * les débuts de la période de transition du capitalisme au communisme seront marqués par la pénurie, étant donné la nécessité d’une reconstruction sur les ruines fumantes d’une économie ruinée soit par la guerre civile soit par la crise économique mondiale, ou les deux à la fois (Pannekoek ne donne pas de précisions là dessus) ; il s’agira encore d’une économie de guerre et de pénurie, où la justice dans la répartition des biens de consommation sera fondée non sur une juste comptabilité des heures de travail mais sur le principe contraignent — mais «moral» — de l’obligation de chacun à travailler pour la communauté :
«Au début de la période de transition, alors qu’il faut relever une économie ruinée, le problème essentiel consiste à mettre en place l’appareil de production et assurer l’existence immédiate de la population, Il est très possible que dans ces conditions on continue à répartir uniformément les denrées alimentaires, comme on le fait toujours en temps de guerre ou de famine. mais il est plus probable qu’en cette phase de reconstruction, où toutes les forces disponibles doivent s’employer à fond et où, qui plus est, les nouveaux principes moraux du travail commun ne prennent forme que d’une manière graduelle, le droit à la consommation soit lié à l’accomplissement d’un travail quelconque. Le vieux diction populaire «qui ne travaille pas ne mange pas» exprime un sentiment instinctif de la justice».
       * la comptabilité de la quantité d’heures de travail fournies par chaque travailleur n’impliquera pas une consommation individuelle de chacun en fonction de son nombre d’heures de travail produites. La répartition des biens de consommation n’est pas un principe individuel égalitaire mais un principe encore inégalitaire. La consommation est un procès social global, éliminant le rapport direct du producteur à son produit. Il s’agit ici d’une critique implicite du GIC :
« ... Cela ne signifie pas que la totalité de la production sera dorénavant répartie entre les producteurs, au prorata du nombre d’heures de travail fourni par chacun d’eux, ou autrement dit, que tout ouvrier recevra sous forme de produits l’équivalent exact du temps qu’il a passé à travailler. En effet, une très grande partie du travail doit être consacrée à la propriété commune, doit servir à perfectionner et élargir l’appareil de production... En outre, il faudra allouer une partie du temps de travail global à des activités non productives, mais socialement nécessaires : l’administration générale, l’enseignement, les services de santé...»
L’analyse de Pannekoek, à la lumière de ses brèves ébauches théoriques de la période de transition au communisme, apparaît beaucoup plus nourrie des expériences historiques concrètes (Révolution russe et communisme de guerre) et moins marquée par une forme d’utopisme «égalitariste» que l’analyse du GIC. Par son rejet d’un «droit égal» dans la répartition de la consommation, elle apparaît plus proche de celle de Marx, dans sa Critique du programme de Gotha.Celui-ci montrait, en effet, qu’une distribution égale basée sur le temps de travail amenait du même coup de nouvelles inégalités, puisque les producteurs différaient nécessairement les uns des autres par leur capacité de travail propre et leur état familial et physique.
Cependant, comme les Grundprinzipien,les Conseils ouvriersrestent enfermés dans une problématique technique et comptable, nettement «économiste» — les questions complexes de l’État et de la domination politique de la société de transition par le prolétariat ne sont jamais posées. Sur le plan économique, la question décisive si l’abondance des biens de consommation sous le communisme rendrait inutile tout calcul du temps de travail individuel est purement ignorée. De façon tout aussi simple, les questions de la perpétuation des formes monétaires et de la productivité sociale sont carrément écartées.
Peut-être les manques du communisme de conseils dans le domaine de l’économie socialiste de transition tiennent-ils à la difficulté de concevoir une société fondée non plus sur la pénurie mais sur l’abondance ? Enfin, les rapports entre communisme et nature, la question cruciale de leur équilibre pour la perpétuation de l’espèce humaine ne pouvaient évidemment être posés à cette époque.
 
 
5. Le mouvement de la lutte de classe et les conseils ouvriers
La publication des Conseils ouvriersen janvier 1946 a été déterminante pour la clarification du mouvement communiste des conseils. Autour du groupe Communistenbond Spartacus (Union communiste Spartacus)s’était regroupés des militants issus du groupe de Sneevliet MLL Frontet d’anciens du GIC comme Canne-Meijer, Jan Appel et B.A. Sijes. La lutte de classe était conçue chez eux plus comme un mouvement économique que comme un processus d’organisation croissante du prolétariat. Pannekoek qui, avait critiqué la vision exprimée dans les Grundprinzipien,donnait d’importants jalons de réflexion pour saisir la portée politique des conseils ouvriers, qu’on ne saurait réduire à des organes de gestion économique. Même si la base de la lutte de classe était économique, celle-ci se transformait nécessairement en une lutte politique pour le pouvoir de tous les travailleurs.
L’autogestion de la lutte
La vision de Pannekoek de la lutte de classe insistait d’avantage sur la nécessité d’une organisation générale de la classe que sur le processus de la lutte. Il affirmait, en effet, que «l’organisation est le principe vital de la classe ouvrière, la condition de son émancipation» (92). Cette nette affirmation montrait que la conception du communisme des conseils de cette période n’était pas celle de l’anarchisme. A la différence de ce courant, Pannekoek soulignait que la lutte de classe est moins une «action directe» qu’une prise de conscience des buts de la lutte, et que la conscience précède l’action :
«Le développement spirituel est le facteur le plus important dans la prise du pouvoir par le prolétariat. La révolution prolétarienne n’est pas le produit d’une force brutale, physique ; c’est une victoire de l’esprit ... au commencement était l’action. Mais l’action n’est rien de plus que le commencement... Toute inconscience, toute illusion sur l’essence, sur le but, sur la force de l’adversaire se traduit par le malheur et la défaite instaure un nouvel esclavage. " (93)
C’est cette conscience se développant dans la classe qui permettait l’éclatement spontané de grèves «sauvages» (illégales ou non officielles) par opposition aux grèves déclenchées par les syndicats en respectant les règlements et les lois. La spontanéité n’est pas la négation de l’organisation; au contraire «l’organisation naît spontanément, immédiatement».
Mais ni la conscience ni l’organisation de la lutte ne sont un but en soi. Elles expriment une praxis où conscience et organisation s’inscrivent dans un processus pratique d’extension de la lutte qui conduit à l’unification du prolétariat:
«... la grève sauvage, tel le feu dans la prairie, gagne les autres entreprises et englobe des masses toujours plus importantes ... La première tâche à remplir, la plus importante, c’est faire de la propagande pour essayer d'étendre la grève.»
Cette idée d’extension de la grève sauvage était néanmoins en contradiction avec celle d’occupation des usines propagée par Pannekoek. Pannekoek, comme les militants du Bond, avaient été très marqués par le phénomène d’occupation d’usines dans les années 30. L’action d’occupation des entreprises était passée dans l’histoire sous le nom de «grève polonaise», depuis que les mineurs polonais en 1931 avaient été les premiers à appliquer cette tactique. Celle-ci s’était ensuite étendue en Roumanie et en Hongrie, puis en Belgique en 1935, et enfin en France en 1936.
A l’époque, la Gauche communiste italienne, autour de Bilan, tout en saluant ces explosions de lutte ouvrière(94), avait montré que ces occupations étaient un enfermement des ouvriers dans les usines, qui correspondait à un cours contre-révolutionnaire menant à la guerre. D’autre part, un cours révolutionnaire se traduisait essentiellement par un mouvement d’extension de la lutte culminant avec le surgissement des conseils ouvriers. L’apparition des conseils n’entraînait pas nécessairement un arrêt de la production et l’occupation des usines, Au contraire, dans la Révolution russe, les usines continuaient à fonctionner, sous le contrôle des conseils d’usine; le mouvement n’était pas une occupation d’usines mais la domination politique et économique de la production par les conseils sous la forme d’assemblées générales quotidiennes. C’est pourquoi, la transformation des usines du Nord de l’Italie en «forteresses» par les ouvriers en 1920, qui occupaient l’entreprise, traduisait un cours révolutionnaire déclinant.
Pour la Gauche communiste italienne, il était nécessaire que les ouvriers brisent les liens les rattachant à leur usine, pour créer une unité de classe dépassant le cadre étroit du lieu de travail. Sur cette question, Pannekoek et le Spartacusbondse rattachaient aux conceptions usinistes de Gramsci en 1920. Ils considéraient la lutte dans l’usine comme une fin en soi, étant donné que la tâche des ouvriers était la gestion de l’appareil productif, comme première étape avant la conquête du pouvoir :
« ...dans les occupations d’usines se dessine cet avenir qui repose sur la conscience plus claire que les usines appartiennent aux ouvriers, qu’ensemble ils forment une unité harmonieuse et que la lutte pour la liberté sera menée jusqu’au bout dans et par les usines ... ici les travailleurs prennent conscience de leurs liens étroits avec l’usine... c’est un appareil productif qu’ils font marcher, un organe qui ne devient une partie vivante de la société que par leur travail. " (95)
A la différence de Pannekoek, le Bondavait tendance à passer sous silence les différentes phases de la lutte de classe, et à confondre lutte immédiate (grève sauvage) et lutte révolutionnaire (grève de masses donnant naissance aux conseils). Tout comité de grève — quelle que soit la période historique et la phase de la lutte de classe — était assimilé à un conseil ouvrier :
«Le comité de grève comprend des délégués de diverses entreprises. On l’appelle alors «comité général de grève» ; mais on peut l’appeler conseil ouvrier». (96)
Au contraire, Pannekoek soulignait dans ses Cinq Thèses sur la lutte de classe(1946) que la grève sauvage ne devient révolutionnaire que dans la mesure où elle est «une lutte contre le pouvoir d’État»; dans ce cas «les comités de grève doivent alors remplir des fonctions générales, politiques et sociales, c’est-à-dire remplir le rôle de conseils ouvriers». (97)
L’autogestion du nouveau pouvoir politique
Fidèle au marxisme, Pannekoek ne rejetait pas l’usage de la violence comme moyen de lutte contre l’État ni la notion de dictature du prolétariat. Mais celles-ci en aucun cas ne pouvaient être une fin en soi; elles étaient étroitement subordonnées au but communiste : l’émancipation du prolétariat rendu conscient par sa lutte. Son seul principe d’action était la démocratie ouvrière. La révolution par les conseils n’était pas «une force brutale et imbécile (qui) ne peut que détruire». «Les révolutions, au contraire, sont des constructions nouvelles résultant de nouvelles formes d’organisation et de pensée. Les révolutions sont des périodes constructives de l’évolution de l’humanité.» C’est pourquoi «si l’action armée (jouait) aussi un grand rôle dans la lutte de classe», elle était au service d’un but : «non pas briser les crânes, mais ouvrir les cervelles». (98) Dans ce sens, la dictature du prolétariat ne pouvait être autre chose que la liberté même du prolétariat et des exploités par la réalisation de la véritable démocratie des conseils :
«La conception de Marx de la dictature du prolétariat apparaît comme identique à la démocratie ouvrière de l’organisation des conseils.»
Pannekoek prenait soin de distinguer la dictature du prolétariat de celle de l’État, entendu comme un gouvernement :«Les conseils ne sont pas un gouvernement; même les conseils les plus centralisés n’ont pas un caractère gouvernemental, car ils n’ont aucun moyen d’imposer leur volonté aux masses; ils n’ont pas d’organes de pouvoir. Tout le pouvoir social appartient aux travailleurs eux-mêmes».
Les conseils ouvriers semblent donc une structure autonome d’autocontrôle à la base n’ayant nul besoin d’organes spécialisés de pouvoir. De plus, idée particulièrement intéressante, Pannekoek affirme la possibilité de l’exercice d’un pouvoir décentralisé, par le polycentrisme du pouvoir prolétarien : «Dans cette dépendance mutuelle et cette liaison des entreprises, dans leur lien avec d’autres branches de la production, les conseils, qui discutent et décident, couvriront des domaines toujours plus étendus, jusqu’à l’organisation et la consommation et la distribution de tous les biens nécessaires, exigera ses propres conseils de délégués de tous les intéressés et aura un caractère plutôt local ou régional.» (99)
Les contradictions et les silences des Conseils ouvriers
On relèvera plusieurs incohérences dans le livre de Pannekoek.
Il y a d’abord la vision d’un passage des comités de lutte ou d’usine, surgis de la grève, aux conseils ouvriers. Ces comités annoncent les conseils par leur révocabilité :
«Pendant une grève sauvage les ouvriers décident de tout par eux-mêmes au cours d’assemblées générales. Ils élisent des comités de grève, dont les membres sont remplaçables à tout instant. Si le mouvement se propage à un grand nombre d’entreprises, l’unité d’action se réalise au moyen de comités élargis, rassemblant les délégués de l’ensemble des usines en grève. Ces délégués ne décident pas en dehors de la base, et pour lui imposer leur volonté. Ils servent tout simplement de commissionnaires, expriment les avis et les désirs des groupent qu’ils représentent, et, vice versa, rapportent aux assemblées générales, pour discussion et décision, l’opinion et les arguments des autres groupes. Révocables à tout moment, ils ne peuvent jouer le rôle de dirigeants. Les ouvriers doivent choisir eux-mêmes leur voie, décider eux-mêmes du cours à donner à l’action; le pouvoir de décider et d’agir, avec ses risques et ses responsabilités, leur appartient en propre. Et lorsque la grève prend fin, les comités disparaissent.» (100)
Si Pannekoek a raison d’insister sur l’aspect évolutif du processus, il ne montre pas en quoi il y a un véritable bond historique dans le passage à la forme révolutionnaire des conseils, alors que les comités de grève ne sont encore que potentiellement révolutionnaires.
En deuxième lieu, chez Pannekoek, une étroite conception de la démocratie «ouvrière» des conseils évacuait la question du pouvoir ouvrier face aux autres classes et surtout face à l’État. Les conseils apparaissaient comme le reflet des différentes «opinions» des ouvriers. Ils étaient une espèce de parlement avec des commissions spécialisées, où coexistaient différents groupes de travail, mais sans pouvoirs ni exécutif ni législatif :
«Les délégués aux conseils sont liés... par leur mandat : ils ont pour unique mission de donner l’avis des groupes d’ouvriers qui les ont choisis pour les représenter. Etant donné qu’ils sont révocables à tout moment, les travailleurs qui les ont mandatés conservent tous les pouvoirs»
Les conseils n’étaient donc pas un instrument du pouvoir du prolétariat, mais une assemblée informelle :
«Les conseils ne gouvernent pas; ils transmettent les opinions, les intentions, la volonté des groupes de travail.»
Mais, comme très souvent, dans les Conseils ouvriers,une affirmation est suivie de son exacte antithèse, de telle sorte qu’il est difficile de dégager une pensée cohérente. Autant dans le passage cité, les conseils ouvriers apparaissent comme ineffectifs, autant plus loin ils sont définis comme un puissant organe «devant remplir des fonctions politiques», où «ce qui est décidé ... est mis en pratique par les travailleurs». Ce qui implique que les conseils «établi(ssent) le nouveau droit, la nouvelle loi.»
En troisième lieu, les conseils semblaient destinés à n’être que des organes d’usine, ou conseils d’usine. De cette manière, la territorialisation et donc internationalisation des conseils semblaient devenir un problème secondaire. Pour Pannekeoek, il semble que la forme des conseils n’est pas proprement territoriale mais une association coordonnée des lieux de production industrielle :
«La représentation au moyen de conseils n’est pas fondée sur le regroupement absurde de communes ou de quartiers limitrophes; elle repose sur le regroupement naturel des travailleurs dans le processus de production, seule base réelle de la vie sociale.» (idem)
«Seuls les intérêts prolétariens y sont représentés, cette forme excluant la participation de délégués capitalistes... les conseils ouvriers sont les organes de la dictature du prolétariat».
Ainsi tout partait des usines pour revenir aux usines, dans l’exercice du pouvoir, qu’il soit politique ou économique. Les usines apparaissaient comme autant de «forteresses» dans la réalisation de la véritable association des producteurs. On peut s’interroger aujourd’hui sur la validité de cette vision, compte tenu du poids moindre des usines dans la vie économique et sociale. Du point de vue économique, dans un monde de six milliards d’êtres humains, trop de centralisation tue toute initiative économique autorégulée, toute spontanétité des producteurs (et consommateurs), pour réaliser le socialisme. Pas assez de centralisation des besoins, laisse le plan de devenir de l’humanité au bon vouloir des communautés qu’elles soient des unités de production ou des collectivités des producteurs (concentration horizontale et verticale). Nulle part n’est posée, la question de savoir si la base territoriale de l’exercice du pouvoir, décentralisée, ne serait pas la meilleure base de décision et d’action.
Enfin, nulle part il n’est question d’antagonisme entre les conseils et le nouvel État surgi de la révolution. Bien que la question se fût posée dans la Révolution russe, Pannekoek semble implicitement concevoir les conseils comme un État, dont les tâches seront de plus en plus économiques, une fois que les ouvriers se seront rendus «maîtres des usines». Du coup, les conseils cessent d’être des organes politiques et «sont transformés ... en organes de production». (101). Sous cet angle, il est difficile de voir en quoi la théorie des conseils de Pannekoek se différencie de celle des bolcheviks après 1918. N’oublions pas que la transformation des conseils dès mars 1918 en organes de production pour l’Etat s’accompagna de la suppression de toute démocratie dans l’élection des délégués. Du coup les conseils n’étaient plus qu’une coquille vide ou un «village de Potemkin», un simple appendice d’un Etat mettant en place un capitalisme d’Etat. La politique du communisme de guerre acheva de transformer les conseils en organes de production au service des besoins économiques et militaires de l’Etat russe.
Plus de 50 années après la rédaction des Conseils ouvriers,bien des questions concrètes sont qui ne sont pas posées et résolues :
— l’évolution de la société, où la place du prolétariat d’usine est moindre.
— l’absurdité d’une représentation de la société uniquement par les îlots de production, et non plus sous l’angle de la mondialisation.
— les conseils prennent-ils en charge économiquement la société, au point de devenir un cartel, un État économique, qui ne dit pas son nom ?
— la question posée par Rühle : centralisme ou anticentralisme; l’économie peut-elle se réguler par le polycentrisme, ou l’absence de centres (exemple frappant d’Internet).
—  si la société demeure dans la pénurie, en quoi les conseils ouvriers peuvent-ils être des organes de socialisation et de disparition de la société basée sur les nations, l’économie nationale, le profit, les groupes d’intérêts sociaux?
— la révocation des «délégués» des conseils est-elle une garantie contre les manipulations de ceux-ci par des partis. Les conseils sont-ils à l’abri de ces manipulations faites au nom des intérêts généraux de tous. C’est encore poser la question des rapports entre l’État dit «prolétarien» ou «demi-État» — censé être au service de tous — et les conseils ouvriers.
La question de l’État n’est pas posée vraiment. La question cruciale du moteur de la nouvelle société aussi est absente : plus d’argent? disparition de la comptabilité d’entreprise, prenant en compte les pertes et profits? disparition du jour au lendemain du salariat? plus d’émulation dans le travail? Et qu’en sera-t-il du facteur de la rationalité des coûts sociaux? Toutes ces questions ne sont pas posées, et pouvaient difficilement l’être sans une expérience mondiale de la révolution, la révolution russe ne pouvant que s’insérer — malgré ou à cause de son communisme de guerre — dans un cadre de capitalisme d’Etat.
Poser de telles questions c’est revenir au point de départ, posé par Dietzgen et la gauche hollandaise, du facteur spirituel comme moteur de la nouvelle société.
Quelle sera enfin la place des différents partis se réclamant de la révolution des conseils. Là dessus, Pannekoek ne donner guère de réponse. On remarquera que Pannekoek ne nie pas l’existence de partis révolutionnaires: ils ont perdu leur vieille fonction jacobine de parti aspirant au pouvoir, et état major de la guerre sociale. Ils incarnent la réflexion des ouvriers dans des groupes de travail, donc décentralisés :
«(Ils) ont pour fonction de diffuser la lucidité et le savoir, d’étudier, discuter et formuler des idées sociales, et d’éclairer l’esprit des masses au moyen de leur propagande. Les conseils ouvriers sont les organes d’action pratique et de combat de la classe ouvrière; les partis ont pour mission d’élaborer sa puissance spirituelle. Leur activité est indispensable à l’auto-émancipation de la classe ouvrière.» (102)
Partis révolutionnaires (communistes des conseils) et conseils sont ainsi indissociablement liés sur la voie étroite et difficile qui mène de l’esclavage salarié à l’autoémancipation de tous les exploités de la terre.


Philippe Bourrinet
NOTES
1.Josef DIETZGEN, L’essence du travail intellectuel humain,avec une préface de Pannekoek (1902), Champ libre, Paris, 1973. Il existe une traduction en néerlandais par Gorter, de 1903.
2.Brochure d’Engels, traduction en français, Editions sociales, Paris, 1966, p. 60-61. Dietzgen n’était pas ouvrier, mais maître tanneur, possédant sa propre entreprise.
3.Franz MEHRING, Die Neue Zeit,29 oct. 1909, in Gesammelte Werke,Dietz, 1961, t. 13, p. 212-213.
4.PLEKHANOV, Œuvres philosophiques,t. 3, Moscou, 1981, p. 100-116 : Joseph Dietzgen, 1907.
5.Pannekoek lui-même s’élevait contre les prétentions du fils de Dietzgen et d’autres de former une théorie «dietzgéniste», moins «rigide» et plus "«idéaliste» finalement que le «marxisme étroit». Dans un article du 12.11.1910 Dietzgenismus und Marxismus in Bremer Bürgerzeitung; reprint in BOCK, ‘Pannekoek in der Vorkriegssozialdemokratie’, Jahrbuch 3, Frankfurt/Main, 1975 ? Pannekoek rejetait l’idée d’opposer Marx et Dietzgen : «Non pas ‘dietzgénisme’ ou ‘marxisme étroit’, mais Marx et Dietzgen, tel est le point de vue du prolétariat... Il n’y a qu’un marxisme, la science fondée par Marx de la société et de l’homme, où les apports de Dietzgen s’y insèrent comme une partie nécessaire et importante.»
6. Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme(1909) écrivait ainsi : «Cet ouvrier philosophe, qui découvrit à sa manière le matérialisme dialectique, ne manque pas de grandeur.» (p. 257 du tome XIV des Œuvres de Lénine, Editions sociales, 1962.) Dans ce sens, Pannekoek opposait en 1910 les bolcheviks à Plekhanov; ce dernier étant l’expression d’un marxisme mécanique et fataliste : « ... Vis-à-vis des bolcheviks, qui opposaient la théorie de Dietzgen, comme théorie de l’activité de l’esprit humain, au marxisme fataliste, Plekhanov exerça une critique acerbe mais non fondée.» Cet éloge des bolcheviks en 1910 est à mettre en parallèle avec la position ultérieure de Pannekoek sur les bolcheviks et Lénine en 1938.
7. L’Essence du travail intellectuel humain,Champ libre, Paris, 1973, p. 90.
8. Idem, p. 71.
9. Traduit en néerlandais par Gorter, Josef Dietzgen fut commenté par Pannekoek, dans une Préface de 1902, Situation et signification de l’œuvre philosophique de JosefDietzgen (Champ libre, Paris, 1973); et par Henriëtte Roland Holst: Joseph Dietzgens Philosophie in ihrer Bedeutung für das Proletariat,München, 1910. Ce dernier ouvrage était un long résumé synthétique des textes de Dietzgen. Il insistait beaucoup sur la «morale» de Dietzgen et attaquait au passage Plékhanov.
10. DIETZGEN, op. cit.,p. 183 : «Notre combat n’est pas dirigé contre la moralité, ni même contre une certaine forme de cette dernière, mais contre la prétention à vouloir faire d’une forme déterminée la forme absolue, la moralité en général.»
11. Cette minimisation de la violence de classe, comme facteur matériel, apparaît souvent dans deux textes majeurs de Roland Holst : De strijdmiddelen der sociale revolutie,Amsterdam, 1918;De revolutionaire massa-aktie,Rotterdam, 1918. Pour elle l’action de masse n’est pas de la «violence»; elle utilise fréquemment le terme de «violence spirituelle».
12. GORTER, Het historisch materialisme, Amsterdam, 1909, p. 111.
13.Programme communisten°° 53-54, oct. 1971-mars 1972, Gorter, Lénine et la Gauche.Par «illuminisme», le courant «bordiguiste» entend l’adhésion au courant d’idées du Siècle des Lumières, sous sa forme d’Éclaircissement (Aufklärung).En fait, le courant «bordiguiste» fait une confusion systématique entre Gramsci et Gorter-Pannekoek à des fins polémiques.
14. GORTER, Der historische Materialismus, Stuttgart,1909; p. 127, avec une préface de Kautsky, très élogieuse.
15. Die taktischen Differenzen in der Arbeiterbevegung,Hamburg, 1909; cité par BRICIANER, Pannekoek et les conseils ouvriers,EDI, Paris, 1969, p. 97.
16. PANNEKOEK, Divergences tactiques au sein du mouvement ouvrier,extraits dans BRICIANER, op. cit., p. 56.
17. LUKACS, Histoire et conscience de classe;Editions de minuit; 1960; Paris; p. 73.
18. PANNEKOEK, in Bremer Bürgerzeitung, 24.8.1912, " Der Instinkt der Massen "; reprint par BOCK (Hans Manfred), in Jarhbuch 3, "Die Linke in de Sozialdemocratie", 1975, p. 137-140.
19. C’est la thèse du courant dit " léniniste ", représenté surtout par les disciples de Bordiga.
20. PANNEKOEK, " Massenaktion und Revolution ", in Die  Neue Zeit, XXX/2, 1911-1912, p. 541-550; 585-593; 609-616. Reprint in Antonia GRUNENBERG, Die Massenstreikdebatte, Frankfurt/Main, 1970. Traduction française : Kautsky, Luxemburg, Pannekoek. Socialisme : la voie occidentale, Paris, 1983 (avec une introduction de Henri WEBER, ancien dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire trotskyste, et aujourd’hui [en 1999] sénateur et secrétaire du Parti socialiste français), p. 297-335.
21. PANNEKOEK, op. cit., in BRICIANER, p. 98.
22. MARX, L’Idéologie allemande : "  Pour produire massivement cette conscience communiste, aussi bien que pour faire triompher la cause elle-même, il faut une transformation qui touche la masse des hommes, laquelle ne peut s’opérer que dans un mouvement pratique, dans une révolution. " [MARX, Oeuvres 3, " La Pléiade ", Gallimard, Paris, p. 1123.] Et Marx ajoute : la classe ouvrière est une classe " d’où émane la conscience de la nécessité d’une révolution en profondeur, la conscience communiste " (idem, p. 1122).
23. LENINE, " De la réorganisation du parti ", 1905, Œuvres, tome 10, p. 24.
24. Cf. Henri DUBIEF (introduction et textes présentés par), Le syndicalisme révolutionnaire, Armand Colin, Paris, 1969.
25. Cité par Antonia GRUNENBERG,  Die Massenstreikdebatte, Frankfurt, 1970, dans son introduction. (Recueil de textes de Pannekoek, Parvus, Luxemburg, Kautsky sur la grève de masses.)
26. Pour les événements révolutionnaires d’Italie, en 1904, cf. Robert PARIS, Histoire du fascisme en Italie, Maspéro, Paris, 1962, p. 45.
27. VLIEGEN, Die onze kracht ontwaken deed, Amsterdam, 1924; 2e partie, p. 39-40.
28. Pour la résolution de Roland Holst et la discussion sur la grève de masses au congrès d’Amsterdam (1904) voir Histoire de la Deuxième Internationale, Reprint Minkoff, t. 14, Genève, p. 44-46 (p. 320-322 du reprint Minkoff).
29. Cité par Carl E. SCHORSKE, Die grosse Spaltung. ? Die deutsche Sozialdemokratie von 1905 bis 1917, Olle & Wolter, Berlin, 1981, p. 64. La plupart des références au mouvement ouvrier allemand sont tirées de ce livre, d’abord publié en anglais américain en 1955.
30. Cf. A. GRÜNENBERG, op. cit.; le texte de Parvus se trouve dans ce recueil.
31. Cette citation et les suivantes sur l’expérience belge de grève générale proviennent du recueil en français, R. LUXEMBURG; F. MEHRING, Grèves sauvages; spontanéité des masses, p. 17-41. (En allemand, R. LUXEMBURG, Gesammelte Werke, Band 1/2, Ost Berlin, 1974.)
32. SCHORSKE, op. cit., p. 69.
33. Generalstreik und Sozialdemokratie, Dresden, 1905. Citations extraites de la deuxième édition, 1906, Dresden, du livre de Roland Holst; respectivement pages 6, 120, 84, 94, 180, 127 et 120. (Edition hollandaise, Algemeene werkstaking en sociaaldemocratie, Rotterdam, 1906.)
34. Cf. J.P. NETTL, La vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg, t. I, Maspéro, Paris, 1972, p. 352. La brochure de Rosa Luxemburg devait d’abord paraître comme " manuscrit imprimé " à usage interne, pour les délégués au congrès du SPD. Celui-ci, sous la pression des syndicats, fit mettre au pilon les exemplaires restant de la première édition; et il fallut faire une édition plus " modérée", où certaines formulations formulations jugées " provocantes " pour les syndicalistes furent censurées.
35. Citations extraites des Œuvres I de Rosa Luxemburg, Maspéro; 1969; p. 92-174. En allemand; R. LUXEMBURG, Politische Schriften I, 1968, Frankfurt; "Massenstreik, Partei und Gewerkschaften ", p. 135-228.
36. Cf. TROTSKY, 1905, Editions de Minuit, Paris, 1969; chapitre " conclusions ", p. 222-241.
37. Cf. SCHORSKE, op. cit., p. 53-54.
38. A partir de 1910, à chaque rentrée parlementaire, le SDAP hollandais décida de tenir rituellement chaque année ("Mardis rouges ") des meetings, manifestations, accompagnée de pétitions au gouvernement, pour le suffrage universel. Ces manifestations annuelles remplaçaient, dans l’esprit du SDAP, avantageusement les grèves de masses, auxquelles il ne fut jamais fait appel.
39. LUXEMBURG, " Was weiter? ", in Dortmunder Arbeiterzeitung, 14 mars 1910; reprint édition est-allemande, Gesammelte Werke, tome 2, 1974.
40. KAUTSKY, Die Neue Zeit, 1910, " Was nun? "; traduction française ; " Et maintenant? ", Pannekoek Luxemburg Kautsky ? Socialisme : la voie occidentale, PUF, Paris, 1983; p. 52.
41. KAUTSKY, " Eine neue Strategie ", XXVIII, 1910; traduction française, " Pannekoek, Luxemburg, Kautsky ", op. cit., p. 152.
42. KAUTSKY, " Et maintenant ? ", op. cit., p. 78.
43. KAUTSKY, " Une nouvelle stratégie ", op. cit., p. 153.
44. Le sociologue des foules, "endoctrinées par des meneurs ", Le Bon inspire l’article de Kautsky " Massenaktion ", in Die Neue Zeit, 1911. Traduction française in
" Pannekoek, Luxemburg, Kautsky... ", op. cit., " L’action de masse ", p. 271 et 275.
45. LUXEMBURG, "Ermattung oder Kampf ? ", Die Neue Zeit, 1910; en français, op. cit., p. 126.
46. LUXEMBURG, "Die Theorie und die Praxis ", in Die Neue Zeit, 1910, p. 564-578, 626-642; français " Pannekoek Luxemburg Kautsky ", op. cit., p. 177-227.
47. KAUTSKY, "Zwischen Baden und Luxemburg ", Die Neue Zeit, 1910, p. 652-667; en français, op. cit., " Entre Bade et Luxemburg ", p. 236.
48. PANNEKOEK, "Divergences tactiques dans le mouvement ouvrier ", in BRICIANER, op. cit., p. 75, p. 80
49. KAUTSKY, " Der jüngste Radikalismus ", Die Neue Zeit, 1912, p.436-446. Ce à quoi Pannekoek répliquait en signe de défi : " Eh bien ! va pour le syndicalisme révolutionnaire ! ", pour clore le débat avec Kautsky, Die Neue Zeit, 1913, " Zum Schluss ", p. 611-612.
50. Textes en allemand in A. GRÜNENBERG, op. cit. En français, Pannekoek Luxemburg Kautsky ? Socialisme: la voie occidentale, op. cit., p. 297-335; 387-415.
51. PANNEKOEK, " Action de masse et révolution ", op. cit., p. 322-323, 298.
52. PANNEKOEK, " Théorie et tactique révolutionnaire ", op. cit., p. 407; " Action de masse et révolution ", op. cit., p. 313.
53. PANNEKOEK, " Théorie marxiste et tactique révolutionnaire ", op. cit., p. 414.
54. PANNEKOEK, " Partei und Masse ", in Bremer Bürgerzeitung, 4 juillet 1914.
55. PANNEKOEK, " Action de masse et révolution ", op. cit. Cf. aussi Pannekoek, Der Kampf der Arbeiter, Leipzig, 1909, p. 30 : " Derrière chaque revendication momentanée, les capitalistes voient se dissimuler l’hydre de la révolution. "
56. Cf. chapitre 6.3. de L’État et la Révolution. Les marxistes russes s’étaient tenus éloignés à l’époque de la polémique entre Kautksy d’un côté et Luxemburg-Pannekoek,
de l’autre. Trotsky ironisait sur la " noble impatience " de Rosa Luxemburg. Par contre, Lénine souligna que le point de vue de Pannekoek contre Kautsky était juste, dès 1912 (Cf. Corrado MALANDRINO, Scienza e socialismo. Anton Pannekoek (1873-1960), Milan, 1987, p. 140-141.)
57. PANNEKOEK, Die Machtmittel des Proletariats, conférence tenue devant les ouvriers de Stuttgart, en octobre 1910.
58. PANNEKOEK, " Die Machtmittel... ", op. cit., p. 3.
59. KAUTSKY, " La nouvelle tactique ", op. cit., p. 371 : " Jusqu’à présent, ce qui opposait les social-démocrates aux anarchistes, c’est que les premiers voulaient s’emparer
du pouvoir d’État et les seconds le détruire. Pannekoek, lui, veut les deux. "
60. PANNEKOEK, Umwälzungen im Zukunftsstaat, Leipzig, 1906; reprint in A. PANNEKOEK, Neubestimmung des Marxismus 1, introduction de Cajo BRENDEL, Karin Kramer Verlag, Berlin, 1974. Les citations qui suivent dans le texte sont extraites de cette brochure.
61. Formulation reprise par ROLAND HOLST, Partei und Revolution, Wien, 1921. Reprint Kollektiv Verlag Berlin, 1972, avec une introduction de Cajo BRENDEL.
62. PANNEKOEK, Révolution mondiale et tactique communiste, in BRICIANER, op. cit., p. 163-201.
63. GORTER, Lettre ouverte au camarade Lénine, "cahiers Spartacus", Paris, 1979. Avec une introduction de Serge Bricianer.
64. PANNEKOEK, Révolution mondiale et tactique communiste,op. cit., p. 164.
65. Zoubatov était un agent provocateur du tsarisme qui avait suscité des syndicats en vue de pousser les ouvriers à des affrontements avec des patrons privés au lieu
d’affronter l’État. Cette tentative de l’Okhrana ? en 1901 d’encadrer les ouvriers fit long feu; en 1903, l’association " zubatoviste " disparut.
66. LENINE, La Maladie infantile du communisme, Editions de Pekin, pages 45-46. Cette tactique d’" entrisme " dans les syndicats a été et reste encore largement suivie par les courants trotskystes.
67. Sur la répression exercée par les syndicats allemands, avec les corps francs en janvier 1919, cf. Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution, Internationaler Arbeiter Verlag, 1929, p. 278. Le fonctionnaire social-démocrate Baumeister, fonctionnaire syndical, et le rédacteur du Vorwärts Erich Kuttner (1887-1942) formèrent le régiment Reichstag, composé de social-démocrates, qui participa avec les corps francs de Noske à l’écrasement sanglant des ouvriers révolutionnaires.
68. Gallacher (1881-1965), au IIe Congrès de l’I.C., illustra de son expérience d’ouvrier la vacuité de la tactique ‘entriste’ dans les vieux syndicats : " Nous avons travaillé dans les syndicats britanniques pendant 25 ans sans les avoir révolutionnés de l’intérieur. Chaque fois que nous avons réussi à faire d’un de nos camarades un dirigeant syndical, il s’avéra que, au lieu qu’il y ait un changement de tactique, le syndicat a corrompu notre camarade ... Il est aussi insensé de parler de conquérir les syndicats qu’il l’est de parler de conquérir l’État capitaliste. " (Der Zweite Kongress der Kommunistischen Internationale, Hambourg, 1921, p. 627-629.) Gallacher par la suite renia ses anciennes positions révolutionnaires; il fut élu député pour le rester jusqu’en 1939.
69. C’est ce qu’affirmait par contre la revue " bordiguiste " Programme communiste n° 56, 1972 (" Marxisme contre idéalisme ou le parti contre les sectes "). Pour les ‘bordiguistes’ : "  ...le marxisme ne théorise jamais une forme d’organisation comme étant ‘la forme révolutionnaire qui servira, par nature, à l’insurrection et à la conquête du pouvoir. En 1871 ce fut la Commune; en 1917, ce furent les soviets; en Italie, les Bourses du travail auraient pu le devenir. "
70. Cf. Philippe BOURRINET, La Gauche communiste italienne, mémoire de maîtrise, Paris-I, 1980, p.132-136. Ce livre est sur le site Internet suivant :
 http://www.real-huizen.dds.nl/~left-dis/ (français et anglais).
71. P.I .C. nos 1 et 4, février et juin 1938.
72. P.I.C. n° 4, juin 1938, "De strijdcomités der wilde stakingen".
73. P.I.C. n° 2, février 1936, " Praktisch werk ".
74. P.I.C. n° 2, février 1932, "De stempelstaking, de Centrale Advies Commissie en de Communisten".
75. Henk CANNE-MEIJER, Vers un nouveau mouvement ouvrier. Texte original allemand in Räte-Korrespondenz n°8/9, Amsterdam, 1935, "Das Werden einer neuen Arbeiterbewegung".
76. " De Arbeidersklasse en de Revolutie ", in Radencommunisme n° 4, mars-avril 1940.
77. Les textes de Bilan sur la période de transition ont été en partie traduits en italien : Rivoluzione e reazione (lo stato tardo-capitalistico nell’analisi della Sinistra comunista), Università degli studi di Messina, Milano, Dott. A. Giuffrè editore, 1983. Introduction de Dino ERBA et Arturo PEREGALLI.
78. La question de l’État dans la période de transition a surtout été abordée par la tendance d’Essen du KAPD en 1927. Les conseils ouvriers sont assimilés à l’État
 "prolétarien" (Cf. KAZ (Essen), n° 1 à 11, 1927). Dans la tendance de Berlin, comme contribution unique à la discussion, fut publié un texte de Appel (Max Hempel) critiquant le "communisme d’État de Lénine", Proletarier, n° 45, mai 1927, "Marx-Engels und Lenin über die Rolle des Staates in der proletarischen Revolution". Ce texte n’engageait pas la rédaction de la revue théorique du KAPD de Berlin.
79. Seul Pannekoek étudie la question de la violence dans la révolution, autant pour s’opposer au principe de ‘non-violence’ des anarchistes que pour souligner le rôle fondamental de la conscience dans la révolution : "...la non-violence elle-même ne peut être une conception du prolétariat. Le prolétariat utilisera la violence en son temps pour autant qu’elle sera utile et nécessaire. La violence des ouvriers jouera à certains moments un rôle déterminé, mais la force principale du prolétariat se trouve dans la maîtrise de la production ... La classe ouvrière doit utiliser toutes les méthodes de luttes qui sont utilisables et efficaces, selon les circonstances. Et dans toutes ces formes de lutte viendra au premier plan sa force intérieure, morale." (PANNEKOEK (anonyme), P.I.C. n° 2, février 1936, "Geweld en geweldloosheid".
80. Grundprinzipien kommunisticher Produktion und Verteilung, 1930; reprint (avec introduction de Paul Mattick), Rüdiger Blankertz Verlag, Berlin, 1970 L’édition hollandaise, qui comporte de nombreux ajouts, a été rééditée en 1972, car "Uitgeverij De Vlam" (éditions du Spartacusbond) avec une introduction du Spartacusbond. Les citations sont extraites ? sauf exception mentionnée ? de l’édition allemande, pages 11, 23, 34, 40.
81. Une critique du texte du GIC a été faite dans Bilan, du n° 31 au n° 38, en 1936, par Mitchell (de son vrai nom Melis ou Jéhan van den Hoven?), membre de la Ligue des communistes internationalistes (LCI) belge. Adhémar Hennaut, pour la LCI, avait fait un résumé des Grundprinzipien, dans Bilan (nos 19, 20, et 21).
82. Cette thèse avait été exposée en 1933, par le GIC, dans sa brochure : Ontwikkelingslijnen in de landbouw, p. 1-48. Ce texte semble avoir été écrit par B.A. Sijes.
83. Grondbeginselen der communistische productie en distributie, 1935; reprint " De Vlam ", éditions du Spartacusbond, Amsterdam, 1970, p. 10.
84. Un résumé et une étude des différentes thèses sur la période de transition, dans les gauches de la IIIe Internationale, se trouvent dans la thèse de 3e cycle de Jean SIÉ, Sur la période de transition au socialisme: les positions des gauches de la IIIe internationale, Toulouse, 1985; éditée par Comsopolis, Leiden, 1986.
85. Ce retour à l’utopie se retrouve chez Rühle, qui écrivit en 1939 une étude sur les mouvements utopistes : Mut zur Utopie! La publication en a été faite en 1971 par Rohwohlt, Hambourg : Otto RÜHLE, Baupläne für eine neue Gesellschaft.
86. " Le temps de travail s’alignera, d’une part, sur les besoins de l’individu social, tandis qu’on assistera, d’autre part, à un tel accroissement de forces productives que les loisirs augmenteront pour chacun, alors que la production sera calculée en vue de la richesse de tous. La vraie richesse étant la pleine puissance productive de tous les individus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de travail, mais le temps disponible. Adopter le temps de travail comme étalon de la richesse, c’est fonder celle-ci sur la pauvreté; c’est vouloir que le loisir n’existe que dans et par l’opposition au temps de travail, c’est réduire le temps tout entier au seul temps de travail... " (MARX, Grundrisse, Gallimard, " La Pléiade ", tome 2, p. 308).
87. La plupart des Gauches communistes soulignaient au contraire que l’égalité dans la répartition des produits de consommation était Impossible au tout début de la période de transition. Surtout, dans une période de guerre civile, où le nouveau pouvoir des conseils devait compter sur l’existence de spécialistes, dont il avait un besoin impérieux.
88. Bilan n° 35, sept.-oct. 1936, "Problèmes de la période de transition", par Mitchell.
89.Dans une interview du 11 juin 1978 ? avec Fred Ortmans et Piet Roberts, sur cassettes ? Jan Appel mentionne une discussion avec Gorter, à la Pentecôte 1927, sur les
"Grundprinzipien", en présence de Piet Coerman et Jordens. Gorter était en désaccord avec Appel et approuvait la vision centraliste d’État de Lénine dans L’État et la Révolution : une production organisée comme les chemins de fer.
90. PANNEKOEK, Herinneringen uit de arbeidersbeweging, 1944. Edition préparée par B.A. SIJES, Van Gennep, Amsterdam, 1982, p. 215.
91. PANNEKOEK, Les conseils ouvriers, Bélibaste, Paris, 1974. Edition préparée par un collectif du groupe Informations et Correspondance Ouvrières (ICO), qui publiait la revue du même nom. Les citations sont extraites respectivement des pages 78, 84-87, 125-126.
92. Les conseils ouvriers, chapitre "l’Action directe ".
93. Les conseils ouvriers, chapitre " Pensée et action ".
94. Cf. La gauche communiste d’Italie, chapitre 4.
95. Les conseils ouvriers, chapitre 3: " L’occupation d’usine ".
96. Cf. Le nouveau monde, brochure, s.l., 1947, p. 12. Chez le Bond, comme chez Pannekoek, il y a une tendance à considérer les comités de grève comme des organismes permanents, qui subsistent après la lutte. D’où chez Pannekoek l’appel à former ? après la grève ? de petits syndicats indépendants, " formes intermédiaires... regroupant, après une grande grève, le noyau des meilleurs militants en un syndicat unique. Partout où une grève éclaterait spontanément, ce syndicat serait présent avec ses organisateurs et ses propagandistes expérimentés. " ( Les conseils ouvriers, p. 157.)
97. Thèses sur la lutte de classe, in BRICIANER, op. cit.
98. Les conseils ouvriers, chapitre " La révolution des travailleurs ".
99. Les conseils ouvriers, chapitre "L’organisation des conseils".
100. Living Marxism, novembre 1938, "General remarks on the question of the organisation".
101. Ibidem.
102. Ibidem.



Anton Pannekoek
LES CONSEILS OUVRIERS
Source

International Council Correspondance (I.C.C). Vol. 2, no 5 - Avril 1936 (Rédigé par Anton Pannekoek sous le pseudonyme de John Harper, abrégé en J.H.).
La classe ouvrière en lutte a besoin d'une organisation qui lui permette de comprendre et de discuter, à travers laquelle elle puisse prendre des décisions et les faire aboutir et grâce à laquelle elle puisse faire connaître les actions qu'elle entreprend et les buts qu'elle se propose d'atteindre.Certes, cela ne signifie pas que toutes les grandes actions et les grèves générales doivent être dirigées à partir d'un bureau central, ni qu'elles doivent être menées dans une atmosphère de discipline militaire. De tels cas peuvent se produire, mais le plus souvent les grèves générales éclatent spontanément, dans un climat de combativité, de solidarité et de passion, pour répondre à quelque mauvais coup du système capitaliste ou pour soutenir des camarades. De telles grèves se répandent comme un feu dans la plaine.
Pendant la première Révolution russe, les mouvements de grève connurent une succession de hauts et de bas. Les plus réussis furent souvent ceux qui n'avaient pas été décidés à l'avance, alors que ceux qui avaient été déclenchés par les comités centraux étaient en général voués à l'échec.
Pour s'unir en une force organisée, les grévistes en action ont besoin d'un terrain d'entente. Ils ne peuvent s'attaquer à la puissante organisation du pouvoir capitaliste s'ils ne présentent pas à leur tour une organisation fortement structurée, s'ils ne forment pas un bloc solide en unissant leurs forces et leurs volontés, s'ils n'agissent pas de concert. Là est la difficulté. Car lorsque des milliers et des millions d'ouvriers ne forment plus qu'un corps uni, ils ne peuvent être dirigés que par des fonctionnaires qui agissent en leur nom. Et nous avons vu que ces représentants deviennent alors les maîtres de l'organisation et cessent d'incarner les intérêts révolutionnaires des travailleurs.
Comment la classe ouvrière peut-elle, dans ses luttes révolutionnaires, rassembler ses forces dans une puissante organisation sans s'enliser dans le bourbier de la bureaucratie? Nous répondrons à cette question en en posant une autre : lorsque les ouvriers se bornent à payer leurs cotisations et à obéir aux dirigeants, peut-on dire qu'ils se battent véritablement pour leur liberté?
Se battre pour la liberté, ce n'est pas laisser les dirigeants décider pour soi, ni les suivre avec obéissance, quitte à les réprimander de temps en temps. Se battre pour la liberté, c'est participer dans toute la mesure de ses moyens, c'est penser et décider par soi-même, c'est prendre toutes les responsabilités en tant que personne, parmi des camarades égaux. Il est vrai que penser par soi-même, décider de ce qui est vrai et de ce qui est juste, constitue pour le travailleur dont l'esprit est fatigué par le labeur quotidien la tâche la plus ardue et la plus difficile; bien plus exigeante que s'il se borne à payer et à obéir. Mais c'est l'unique voie vers la liberté. Se faire libérer par d'autres, qui font de cette libération un instrument de domination, c'est simplement remplacer les anciens maîtres par de nouveaux.
Pour atteindre leur but — la liberté — les travailleurs devront pouvoir diriger le monde; ils devront savoir utiliser les richesses de la terre de manière à la rendre accueillante pour tous. Et ils ne pourront le faire tant qu'ils ne sauront se battre par eux-mêmes.
La révolution prolétarienne ne consiste pas seulement à détruire le pouvoir capitaliste. Elle exige aussi que l'ensemble de la classe ouvrière émerge de sa situation de dépendance et d'ignorance pour accéder à l'indépendance et pour bâtir un monde nouveau.
La véritable organisation dont ont besoin les ouvriers dans le processus révolutionnaire est une organisation dans laquelle chacun participe, corps et âme, dans l'action comme dans la direction, dans laquelle chacun pense, décide et agit en mobilisant toutes ses facultés — un bloc uni de personnes pleinement responsables. Les dirigeants professionnels n'ont pas place dans une telle organisation. Bien entendu, il faudra obéir : chacun devra se conformer aux décisions qu'il a lui-même contribué à formuler. Mais la totalité du pouvoir se concentrera toujours entre les mains des ouvriers eux-mêmes.
Pourra-t-on jamais réaliser une telle organisation? Quelle en sera la structure? Il n'est point nécessaire de tenter d'en définir la forme, car l'histoire l'a déjà produite elle est née de la pratique de la lutte des classes. Les comités de grève en sont la première expression, le prototype. Lorsque les grèves atteignent une certaine importance, il devient impossible que tous les ouvriers participent à la même assemblée. Ils choisissent donc des délégués qui se regroupent en un comité. Ce comité n'est que le corps exécutif des grévistes; il est constamment en liaison avec eux et doit exécuter les décisions des ouvriers. Chaque délégué est révocable à tout instant et le comité ne peut jamais devenir un pouvoir indépendant. De cette façon, l'ensemble des grévistes est assuré d'être uni dans l'action tout en conservant le privilège des décisions. En règle générale, les syndicats et leurs dirigeants s'emparent de la direction des comités.
Pendant la révolution russe lorsque les grèves éclataient de façon intermittente dans les usines les grévistes choisissaient des délégués qui s'assemblaient au nom de toute une ville, ou encore de l'industrie ou des chemins de fer de toute une province, afin d'apporter une unité au combat. Leur première tâche était de discuter des questions politiques et d'assumer des fonctions politiques, car les grèves étaient essentiellement dirigées contre le tsarisme. Ces comités étaient appelés soviets, ou conseils. On y discutait en détail de la situation présente, des intérêts de tous les travailleurs et des événements politiques. Les délégués faisaient constamment la navette entre l'assemblée et leurs usines. Pour leur part, les ouvriers participaient à des assemblées générales dans lesquelles ils discutaient des mêmes questions, prenaient des décisions et souvent désignaient de nouveaux délégués. Des socialistes capables étaient choisis comme secrétaires; leur rôle était de conseiller en se servant de leurs connaissances plus étendues. Ces soviets faisaient souvent office de forces politiques, sorte de gouvernement primitif, chaque fois que le pouvoir tsariste se trouvait paralysé et que les dirigeants désorientés leur laissaient le champ libre. Ils devinrent ainsi le centre permanent de la révolution; ils étaient composés des délégués de toutes les usines, qu'elles soient en grève ou en fonctionnement. Ils ne pouvaient envisager de devenir jamais un pouvoir indépendant, car les membres y étaient souvent changés; parfois même le soviet entier était remplacé. Ils savaient en outre que tout leur pouvoir était aux mains des travailleurs; ils ne pouvaient les obliger à se mettre en grève et leurs appels n'étaient pas suivis s'ils ne coïncidaient pas avec les sentiments instinctifs des ouvriers qui savaient spontanément s'ils étaient en situation de force ou de faiblesse, si l'heure était à la passion ou à la prudence. C'est ainsi que le système des soviets a montré qu'il était la forme d'organisation la plus appropriée pour la classe ouvrière révolutionnaire. Ce modèle devait être immédiatement adopté en 1917; les soviets de soldats et d'ouvriers se constituèrent à travers tout le pays et furent la véritable force motrice de la révolution.
L'importance révolutionnaire des soviets se vérifia à nouveau en Allemagne, lorsqu'en 1918, après la décomposition de l'armée, des soviets d'ouvriers et de soldats furent créés sur le modèle russe. Mais les ouvriers allemands, qui avaient été habitués à la discipline de parti et de syndicat et dont les buts politiques immédiats étaient modelés d'après les idéaux sociaux-démocrates de république et de réforme, désignèrent leurs dirigeants syndicaux et leurs leaders de parti à la tête de ces conseils. Ils avaient su se battre et agir correctement par eux-mêmes, mais ils manquèrent d'assurance et se choisirent des chefs remplis d'idéaux capitalistes — ce qui gâche toujours les choses. Il n'est donc pas surprenant qu'un «congrès des conseils» décida d'abdiquer en faveur d'un nouveau parlement, dont l'élection devait suivre aussitôt que possible.
Nous voyons clairement comment le système des conseils ne peut fonctionner que lorsque l'on se trouve en présence d'une classe ouvrière révolutionnaire. Tant que les ouvriers n'ont pas l'intention de poursuivre la révolution, ils n'ont que faire des soviets. Si les ouvriers ne sont pas suffisamment avancés pour découvrir la voie de la révolution, s'ils se contentent de voir leurs dirigeants se charger de tous les discours, de toutes les médiations et de toutes les négociations visant à l'obtention de réformes à l'intérieur du système capitaliste, les parlements, les partis et les congrès syndicaux — encore appelés parlements ouvriers parce qu'ils fonctionnent d'après le même principe — leur suffisent amplement. Par contre, s'ils mettent toutes leurs énergies au service de la révolution, s'ils participent avec enthousiasme et passion à tous les événements, s'ils pensent et décident pour eux-mêmes de tous les détails de la lutte parce qu'elle sera leur œuvre, dans ce cas, les conseils ouvriers sont la forme d'organisation dont ils ont besoin.
Ceci implique également que les conseils ouvriers ne peuvent être constitués par des groupes révolutionnaires. Ces derniers ne peuvent qu'en propager l'idée, en expliquant à leurs camarades ouvriers que la classe ouvrière en lutte doit s'organiser en conseils. La naissance des conseils ouvriers prend place avec la première action de caractère révolutionnaire; leur importance et leurs fonctions croissent à mesure que se développe la révolution. Dans un premier temps ils peuvent n'être que de simples comités de grève, constitués pour lutter contre les dirigeants syndicalistes, lorsque les grèves vont au-delà des intentions de ces derniers et que les grévistes refusent de les suivre plus longtemps.
Les fonctions de ces comités prennent plus d'ampleur avec les grèves générales. Les délégués de toutes les usines sont alors chargés de discuter et de décider de toutes les conditions de la lutte; ils doivent tenter de transformer les forces combatives des ouvriers en des actions réfléchies, et voir comment elles pourront réagir contre les mesures gouvernementales et les agissements de l'armée et des cliques capitalistes. Tout au long de la grève, les décisions seront ainsi prises par les ouvriers eux-mêmes. Toutes les opinions, les volontés, les disponibilités, et les hésitations des masses ne font plus qu'un tout à l'intérieur de l'organisation conseilliste. Celle-ci devient le symbole, l'interprète du pouvoir des travailleurs; mais elle n'est aussi que le porte-parole qui peut être révoqué à tout moment. D'organisation illégale de la société capitaliste, elle devient une force véritable, dont le gouvernement doit désormais tenir compte.
A partir du moment où le mouvement révolutionnaire acquiert un pouvoir tel que le gouvernement en est sérieusement affecté, les conseils ouvriers deviennent des organes politiques. Dans une révolution politique, ils incarnent le pouvoir ouvrier et doivent prendre toutes les mesures nécessaires pour affaiblir et pour vaincre l'adversaire. Tels une puissance en guerre, il leur faut monter la garde sur l'ensemble du pays, afin de ne pas perdre de vue les efforts entrepris par la classe capitaliste pour rassembler ses forces et vaincre les travailleurs. Ils doivent en outre s'occuper de certaines affaires publiques qui étaient autrefois gérées par l'État la santé et la sécurité publique, de même que le cours interrompu de la vie sociale. Ils ont enfin à prendre la production en main, ce qui représente la tâche la plus importante et la plus ardue de la classe ouvrière en situation révolutionnaire.
Aucune révolution sociale n'a jamais commencé comme un simple changement de dirigeants politiques qui, après avoir conquis le pouvoir, procèdent aux changements sociaux nécessaires à l'aide de nouvelles lois. La classe montante a toujours bâti, avant et pendant la lutte, les nouvelles organisations qui ont émergé des anciennes tels des bourgeons sur un tronc mort. Pendant la révolution française, la nouvelle classe capitaliste, les citoyens, les hommes d'affaire, les artisans, construisirent dans chaque ville et village des assemblées communales et des cours de justice qui étaient illégales à l'époque et ne faisaient qu'usurper les fonctions des fonctionnaires royaux devenus impuissants. Et tandis qu'à Paris les délégués de ces assemblées élaboraient la nouvelle constitution, les citoyens à travers tout le pays œuvraient à la véritable constitution en tenant des réunions politiques et en mettant sur pied des organisations politiques qui devaient par la suite être légalisées.
Et de même, dans la révolution prolétarienne, la nouvelle classe montante doit-elle créer ses nouvelles formes d'organisation qui, petit à petit, au cours du processus révolutionnaire, viendront remplacer l'ancienne organisation étatique. En tant que nouvelle forme d'organisation politique, le conseil ouvrier prend finalement la place du parlementarisme, forme politique du régime capitaliste.
Théoriciens capitalistes et sociaux-démocrates s'entendent à voir dans la démocratie parlementaire le parfait modèle de la démocratie, conforme aux principes de justice et d'égalité. En réalité, ce n'est là qu'une manière de déguiser la domination capitaliste qui fait fi de toute justice et de toute égalité. Seul le système conseilliste constitue la véritable démocratie ouvrière.
La démocratie parlementaire est une démocratie abjecte. Le peuple ne peut choisir ses délégués et voter qu'une fois tous les quatre ou cinq ans; et gare à lui s'il ne choisit pas l'homme qu'il faut ! Les électeurs ne peuvent exercer leur pouvoir qu'au moment du vote ; le reste du temps, ils sont impuissants. Les délégués désignés deviennent les dirigeants du peuple; ils décrètent les lois, forment les gouvernements, et le peuple n'a plus qu'à obéir. En règle générale, la machine électorale est conçue de telle façon que seuls les grands partis capitalistes, puissamment équipés, ont une chance de gagner. Il est très rare que des groupes de véritables opposants du régime obtiennent quelques sièges.
Avec le système des soviets, chaque délégué peut être révoqué à tout instant. Les ouvriers ne sont pas seulement constamment en contact avec leurs délégués, participant aux discussions et aux décisions, mais ceux-ci ne sont encore que les porte-parole temporaires des assemblées conseillistes. Les politiciens capitalistes ont beau jeu de dénoncer le rôle «dépourvu de caractère» du délégué qui est parfois obligé d'émettre des opinions qui ne sont pas les siennes. Ils oublient que c'est précisément parce qu'il n'y a pas de délégué à vie que seuls sont désignés à ce poste les individus dont les opinions sont conformes à celles des travailleurs.
La représentation parlementaire part du principe que le délégué au parlement doit agir et voter selon sa propre conscience et sa propre conviction. S'il lui arrive de demander l'avis de ses électeurs, c'est uniquement parce qu'il fait montre de prudence. C'est à lui et non au peuple qu'incombe la responsabilité des décisions. Le système des soviets fonctionne sur le principe inverse : les délégués se bornent à exprimer les opinions des travailleurs.
Les élections parlementaires regroupent les citoyens d'après leur circonscription électorale - c'est-à-dire d'après leurs lieux d'habitation. Ainsi des individus de métiers ou de classes différentes et qui n'ont rien en commun si ce n'est qu'ils sont voisins, sont rassemblés artificiellement dans un groupe et représentés par un seul délégué.
Dans les conseils, les ouvriers sont représentés dans leurs groupes d'origine d'après l'usine, l'atelier ou le complexe industriel dans lequel ils travaillent. Les ouvriers d'une usine constituent une unité de production; ils forment un tout de par leur travail collectif. En période révolutionnaire, ils se trouvent donc immédiatement en contact pour échanger leurs points de vue ils vivent dans les mêmes conditions et possèdent des intérêts communs. Ils doivent agir de concert; c'est à eux de décider si l'usine, en tant qu'unité, doit être en grève ou en fonctionnement. L'organisation et la délégation des travailleurs dans les usines et les ateliers est donc la seule forme possible.
Les conseils sont en même temps le garant de la montée du communisme dans le processus révolutionnaire. La société est fondée sur la production, ou, plus correctement, la production est l'essence même de la société, et par conséquent, la marche de la production détermine la marche de la société. Les usines sont des unités de travail, des cellules qui constituent la société. La principale tâche des organismes politiques (organismes dont dépend la marche de la société) est étroitement liée au travail productif de la société. Il va par conséquent de soi que les travailleurs, dans leurs conseils, discutent de ces questions et choisissent leurs délégués dans leurs unités de production.
Toutefois, il ne serait pas exact de dire que le parlementarisme, forme politique du capitalisme, n'est pas fondé sur la production. En fait, l'organisation politique est toujours modelée selon le caractère de la production, assise de la société. La représentation parlementaire qui se décide en fonction du lieu d'habitation appartient au système de la petite production capitaliste, dans lequel chaque homme est sensé posséder sa petite entreprise. Dans ce cas, il existe un rapport entre tous les hommes d'affaires d'une circonscription : ils commercent entre eux, vivent en voisins, se connaissent les uns les autres et par conséquent désignent un délégué parlementaire commun. Tel est le principe du régime parlementaire. Nous avons vu que par la suite ce système s'est avéré le meilleur pour représenter les intérêts de classe à l'intérieur du capitalisme.
D'un autre côté, nous voyons clairement aujourd'hui pourquoi les délégués parlementaires devaient s'emparer du pouvoir politique. Leur tâche politique n'était qu'une part infime de l'œuvre de la société. La plus importante, le travail productif, incombait à tous les producteurs séparés, citoyens comme hommes d'affaires; elle exigeait quasiment toute leur énergie et tous leurs soins. Lorsque chaque individu s'occupait de ses propres petites affaires, la société se portait bien. Les lois générales, conditions nécessaires mais de faible portée, pouvaient être laissées à la charge d'un groupe (ou profession) spécialisé, les politiciens. L'inverse est vrai en ce qui concerne la production communiste. Le travail productif collectif devient la tâche de la société tout entière, et concerne tous les travailleurs. Toute leur énergie et tous leurs soins ne sont pas au service de travaux personnels, mais de l'œuvre collective de la société. Quant aux règlements qui régissent cette œuvre collective, ils ne peuvent être laissés entre les mains de groupes spécialisés; car il en va de l'intérêt vital de l'ensemble des travailleurs.
Il existe une autre différence entre les systèmes parlementaire et conseilliste. La démocratie parlementaire accorde une voix à chaque homme adulte — et parfois à chaque femme — en invoquant le droit suprême et inviolable de tout individu à appartenir à la race humaine — comme le disent si bien les discours cérémoniels. Dans les soviets au contraire, seuls les ouvriers sont représentés. Faut-il en conclure que le système conseilliste n'est pas réellement démocratique puisqu'il exclut les autres classes de la société ?
L'organisation conseilliste incarne la dictature du prolétariat. Il y a plus d'un demi-siècle, Marx et Engels ont expliqué comment la révolution sociale devait amener la dictature du prolétariat et comment cette nouvelle expression politique était indispensable à l'introduction de changements nécessaires dans la société. Les socialistes qui ne pensent qu'en termes de représentation parlementaire, ont cherché à excuser ou à critiquer cette infraction à la démocratie et l'injustice qui consiste selon eux à refuser le droit de vote à certaines personnes sous prétexte qu'elles appartiennent à des classes différentes. Nous pouvons voir aujourd'hui comment le processus de la lutte de classes engendre naturellement les organes de cette dictature les soviets.
Il n'y a rien d'injuste à ce que les conseils, organes de lutte d'une classe ouvrière révolutionnaire, ne comprennent pas de représentants de la classe ennemie. Dans une société communiste naissante il n'y a pas de place pour les capitalistes; ils doivent disparaître et ils disparaîtront. Quiconque participe au travail collectif est membre de la collectivité et participe aux décisions. Les individus qui se tiennent à l'écart du processus collectif de production sont, de par la structure même du système conseilliste, automatiquement exclus des décisions. Ce qui reste des anciens exploiteurs et voleurs n'a pas de voix dans le contrôle de la production.
Il existe d'autres classes de la société qui ne peuvent être rangées ni avec les travailleurs, ni avec les capitalistes. Ce sont les petits fermiers, les artisans indépendants, les intellectuels. Dans les luttes révolutionnaires, ils oscillent de droite et de gauche, mais dans l'ensemble ils ne sont guère importants car ils ont peu de pouvoir. Ce sont essentiellement leurs formes d'organisation et leurs buts qui sont différents. La tâche de la classe ouvrière en lutte sera de sympathiser avec eux ou de les neutraliser — si cela est possible sans se détourner des buts véritables — ou encore, si nécessaire, de les combattre résolument; elle devra décider de la meilleure façon de les traiter, avec fermeté mais aussi avec équité. Dans la mesure où leur travail est utile et nécessaire, ils trouveront leur place dans le système de production et pourront ainsi exercer leur influence d'après le principe que tout travailleur a une voix dans le contrôle du travail.
Engels avait écrit que l'État disparaîtrait avec la révolution prolétarienne; qu'au gouvernement des hommes succéderait l'administration des choses. A l'époque, il n'était guère possible d'envisager clairement comment la classe ouvrière prendrait le pouvoir. Mais nous avons aujourd'hui la preuve de la justesse de cette vue. Dans le processus révolutionnaire, l'ancien pouvoir étatique sera détruit et les organes qui viendront le remplacer, les conseils ouvriers, auront certainement pour quelque temps encore des pouvoirs politiques importants afin de combattre les vestiges du système capitaliste. Toutefois, leur fonction politique se réduira graduellement en une simple fonction économique : l'organisation du processus de production collective des biens nécessaires à la société.



J.H.


Anton Pannekoek
LES CONSEILS OUVRIERS
Source

International Council Correspondance (I.C.C). Vol. 2, no 5 - Avril 1936 (Rédigé par Anton Pannekoek sous le pseudonyme de John Harper, abrégé en J.H.).
La classe ouvrière en lutte a besoin d'une organisation qui lui permette de comprendre et de discuter, à travers laquelle elle puisse prendre des décisions et les faire aboutir et grâce à laquelle elle puisse faire connaître les actions qu'elle entreprend et les buts qu'elle se propose d'atteindre.Certes, cela ne signifie pas que toutes les grandes actions et les grèves générales doivent être dirigées à partir d'un bureau central, ni qu'elles doivent être menées dans une atmosphère de discipline militaire. De tels cas peuvent se produire, mais le plus souvent les grèves générales éclatent spontanément, dans un climat de combativité, de solidarité et de passion, pour répondre à quelque mauvais coup du système capitaliste ou pour soutenir des camarades. De telles grèves se répandent comme un feu dans la plaine.
Pendant la première Révolution russe, les mouvements de grève connurent une succession de hauts et de bas. Les plus réussis furent souvent ceux qui n'avaient pas été décidés à l'avance, alors que ceux qui avaient été déclenchés par les comités centraux étaient en général voués à l'échec.
Pour s'unir en une force organisée, les grévistes en action ont besoin d'un terrain d'entente. Ils ne peuvent s'attaquer à la puissante organisation du pouvoir capitaliste s'ils ne présentent pas à leur tour une organisation fortement structurée, s'ils ne forment pas un bloc solide en unissant leurs forces et leurs volontés, s'ils n'agissent pas de concert. Là est la difficulté. Car lorsque des milliers et des millions d'ouvriers ne forment plus qu'un corps uni, ils ne peuvent être dirigés que par des fonctionnaires qui agissent en leur nom. Et nous avons vu que ces représentants deviennent alors les maîtres de l'organisation et cessent d'incarner les intérêts révolutionnaires des travailleurs.
Comment la classe ouvrière peut-elle, dans ses luttes révolutionnaires, rassembler ses forces dans une puissante organisation sans s'enliser dans le bourbier de la bureaucratie? Nous répondrons à cette question en en posant une autre : lorsque les ouvriers se bornent à payer leurs cotisations et à obéir aux dirigeants, peut-on dire qu'ils se battent véritablement pour leur liberté?
Se battre pour la liberté, ce n'est pas laisser les dirigeants décider pour soi, ni les suivre avec obéissance, quitte à les réprimander de temps en temps. Se battre pour la liberté, c'est participer dans toute la mesure de ses moyens, c'est penser et décider par soi-même, c'est prendre toutes les responsabilités en tant que personne, parmi des camarades égaux. Il est vrai que penser par soi-même, décider de ce qui est vrai et de ce qui est juste, constitue pour le travailleur dont l'esprit est fatigué par le labeur quotidien la tâche la plus ardue et la plus difficile; bien plus exigeante que s'il se borne à payer et à obéir. Mais c'est l'unique voie vers la liberté. Se faire libérer par d'autres, qui font de cette libération un instrument de domination, c'est simplement remplacer les anciens maîtres par de nouveaux.
Pour atteindre leur but — la liberté — les travailleurs devront pouvoir diriger le monde; ils devront savoir utiliser les richesses de la terre de manière à la rendre accueillante pour tous. Et ils ne pourront le faire tant qu'ils ne sauront se battre par eux-mêmes.
La révolution prolétarienne ne consiste pas seulement à détruire le pouvoir capitaliste. Elle exige aussi que l'ensemble de la classe ouvrière émerge de sa situation de dépendance et d'ignorance pour accéder à l'indépendance et pour bâtir un monde nouveau.
La véritable organisation dont ont besoin les ouvriers dans le processus révolutionnaire est une organisation dans laquelle chacun participe, corps et âme, dans l'action comme dans la direction, dans laquelle chacun pense, décide et agit en mobilisant toutes ses facultés — un bloc uni de personnes pleinement responsables. Les dirigeants professionnels n'ont pas place dans une telle organisation. Bien entendu, il faudra obéir : chacun devra se conformer aux décisions qu'il a lui-même contribué à formuler. Mais la totalité du pouvoir se concentrera toujours entre les mains des ouvriers eux-mêmes.
Pourra-t-on jamais réaliser une telle organisation? Quelle en sera la structure? Il n'est point nécessaire de tenter d'en définir la forme, car l'histoire l'a déjà produite elle est née de la pratique de la lutte des classes. Les comités de grève en sont la première expression, le prototype. Lorsque les grèves atteignent une certaine importance, il devient impossible que tous les ouvriers participent à la même assemblée. Ils choisissent donc des délégués qui se regroupent en un comité. Ce comité n'est que le corps exécutif des grévistes; il est constamment en liaison avec eux et doit exécuter les décisions des ouvriers. Chaque délégué est révocable à tout instant et le comité ne peut jamais devenir un pouvoir indépendant. De cette façon, l'ensemble des grévistes est assuré d'être uni dans l'action tout en conservant le privilège des décisions. En règle générale, les syndicats et leurs dirigeants s'emparent de la direction des comités.
Pendant la révolution russe lorsque les grèves éclataient de façon intermittente dans les usines les grévistes choisissaient des délégués qui s'assemblaient au nom de toute une ville, ou encore de l'industrie ou des chemins de fer de toute une province, afin d'apporter une unité au combat. Leur première tâche était de discuter des questions politiques et d'assumer des fonctions politiques, car les grèves étaient essentiellement dirigées contre le tsarisme. Ces comités étaient appelés soviets, ou conseils. On y discutait en détail de la situation présente, des intérêts de tous les travailleurs et des événements politiques. Les délégués faisaient constamment la navette entre l'assemblée et leurs usines. Pour leur part, les ouvriers participaient à des assemblées générales dans lesquelles ils discutaient des mêmes questions, prenaient des décisions et souvent désignaient de nouveaux délégués. Des socialistes capables étaient choisis comme secrétaires; leur rôle était de conseiller en se servant de leurs connaissances plus étendues. Ces soviets faisaient souvent office de forces politiques, sorte de gouvernement primitif, chaque fois que le pouvoir tsariste se trouvait paralysé et que les dirigeants désorientés leur laissaient le champ libre. Ils devinrent ainsi le centre permanent de la révolution; ils étaient composés des délégués de toutes les usines, qu'elles soient en grève ou en fonctionnement. Ils ne pouvaient envisager de devenir jamais un pouvoir indépendant, car les membres y étaient souvent changés; parfois même le soviet entier était remplacé. Ils savaient en outre que tout leur pouvoir était aux mains des travailleurs; ils ne pouvaient les obliger à se mettre en grève et leurs appels n'étaient pas suivis s'ils ne coïncidaient pas avec les sentiments instinctifs des ouvriers qui savaient spontanément s'ils étaient en situation de force ou de faiblesse, si l'heure était à la passion ou à la prudence. C'est ainsi que le système des soviets a montré qu'il était la forme d'organisation la plus appropriée pour la classe ouvrière révolutionnaire. Ce modèle devait être immédiatement adopté en 1917; les soviets de soldats et d'ouvriers se constituèrent à travers tout le pays et furent la véritable force motrice de la révolution.
L'importance révolutionnaire des soviets se vérifia à nouveau en Allemagne, lorsqu'en 1918, après la décomposition de l'armée, des soviets d'ouvriers et de soldats furent créés sur le modèle russe. Mais les ouvriers allemands, qui avaient été habitués à la discipline de parti et de syndicat et dont les buts politiques immédiats étaient modelés d'après les idéaux sociaux-démocrates de république et de réforme, désignèrent leurs dirigeants syndicaux et leurs leaders de parti à la tête de ces conseils. Ils avaient su se battre et agir correctement par eux-mêmes, mais ils manquèrent d'assurance et se choisirent des chefs remplis d'idéaux capitalistes — ce qui gâche toujours les choses. Il n'est donc pas surprenant qu'un «congrès des conseils» décida d'abdiquer en faveur d'un nouveau parlement, dont l'élection devait suivre aussitôt que possible.
Nous voyons clairement comment le système des conseils ne peut fonctionner que lorsque l'on se trouve en présence d'une classe ouvrière révolutionnaire. Tant que les ouvriers n'ont pas l'intention de poursuivre la révolution, ils n'ont que faire des soviets. Si les ouvriers ne sont pas suffisamment avancés pour découvrir la voie de la révolution, s'ils se contentent de voir leurs dirigeants se charger de tous les discours, de toutes les médiations et de toutes les négociations visant à l'obtention de réformes à l'intérieur du système capitaliste, les parlements, les partis et les congrès syndicaux — encore appelés parlements ouvriers parce qu'ils fonctionnent d'après le même principe — leur suffisent amplement. Par contre, s'ils mettent toutes leurs énergies au service de la révolution, s'ils participent avec enthousiasme et passion à tous les événements, s'ils pensent et décident pour eux-mêmes de tous les détails de la lutte parce qu'elle sera leur œuvre, dans ce cas, les conseils ouvriers sont la forme d'organisation dont ils ont besoin.
Ceci implique également que les conseils ouvriers ne peuvent être constitués par des groupes révolutionnaires. Ces derniers ne peuvent qu'en propager l'idée, en expliquant à leurs camarades ouvriers que la classe ouvrière en lutte doit s'organiser en conseils. La naissance des conseils ouvriers prend place avec la première action de caractère révolutionnaire; leur importance et leurs fonctions croissent à mesure que se développe la révolution. Dans un premier temps ils peuvent n'être que de simples comités de grève, constitués pour lutter contre les dirigeants syndicalistes, lorsque les grèves vont au-delà des intentions de ces derniers et que les grévistes refusent de les suivre plus longtemps.
Les fonctions de ces comités prennent plus d'ampleur avec les grèves générales. Les délégués de toutes les usines sont alors chargés de discuter et de décider de toutes les conditions de la lutte; ils doivent tenter de transformer les forces combatives des ouvriers en des actions réfléchies, et voir comment elles pourront réagir contre les mesures gouvernementales et les agissements de l'armée et des cliques capitalistes. Tout au long de la grève, les décisions seront ainsi prises par les ouvriers eux-mêmes. Toutes les opinions, les volontés, les disponibilités, et les hésitations des masses ne font plus qu'un tout à l'intérieur de l'organisation conseilliste. Celle-ci devient le symbole, l'interprète du pouvoir des travailleurs; mais elle n'est aussi que le porte-parole qui peut être révoqué à tout moment. D'organisation illégale de la société capitaliste, elle devient une force véritable, dont le gouvernement doit désormais tenir compte.
A partir du moment où le mouvement révolutionnaire acquiert un pouvoir tel que le gouvernement en est sérieusement affecté, les conseils ouvriers deviennent des organes politiques. Dans une révolution politique, ils incarnent le pouvoir ouvrier et doivent prendre toutes les mesures nécessaires pour affaiblir et pour vaincre l'adversaire. Tels une puissance en guerre, il leur faut monter la garde sur l'ensemble du pays, afin de ne pas perdre de vue les efforts entrepris par la classe capitaliste pour rassembler ses forces et vaincre les travailleurs. Ils doivent en outre s'occuper de certaines affaires publiques qui étaient autrefois gérées par l'État la santé et la sécurité publique, de même que le cours interrompu de la vie sociale. Ils ont enfin à prendre la production en main, ce qui représente la tâche la plus importante et la plus ardue de la classe ouvrière en situation révolutionnaire.
Aucune révolution sociale n'a jamais commencé comme un simple changement de dirigeants politiques qui, après avoir conquis le pouvoir, procèdent aux changements sociaux nécessaires à l'aide de nouvelles lois. La classe montante a toujours bâti, avant et pendant la lutte, les nouvelles organisations qui ont émergé des anciennes tels des bourgeons sur un tronc mort. Pendant la révolution française, la nouvelle classe capitaliste, les citoyens, les hommes d'affaire, les artisans, construisirent dans chaque ville et village des assemblées communales et des cours de justice qui étaient illégales à l'époque et ne faisaient qu'usurper les fonctions des fonctionnaires royaux devenus impuissants. Et tandis qu'à Paris les délégués de ces assemblées élaboraient la nouvelle constitution, les citoyens à travers tout le pays œuvraient à la véritable constitution en tenant des réunions politiques et en mettant sur pied des organisations politiques qui devaient par la suite être légalisées.
Et de même, dans la révolution prolétarienne, la nouvelle classe montante doit-elle créer ses nouvelles formes d'organisation qui, petit à petit, au cours du processus révolutionnaire, viendront remplacer l'ancienne organisation étatique. En tant que nouvelle forme d'organisation politique, le conseil ouvrier prend finalement la place du parlementarisme, forme politique du régime capitaliste.
Théoriciens capitalistes et sociaux-démocrates s'entendent à voir dans la démocratie parlementaire le parfait modèle de la démocratie, conforme aux principes de justice et d'égalité. En réalité, ce n'est là qu'une manière de déguiser la domination capitaliste qui fait fi de toute justice et de toute égalité. Seul le système conseilliste constitue la véritable démocratie ouvrière.
La démocratie parlementaire est une démocratie abjecte. Le peuple ne peut choisir ses délégués et voter qu'une fois tous les quatre ou cinq ans; et gare à lui s'il ne choisit pas l'homme qu'il faut ! Les électeurs ne peuvent exercer leur pouvoir qu'au moment du vote ; le reste du temps, ils sont impuissants. Les délégués désignés deviennent les dirigeants du peuple; ils décrètent les lois, forment les gouvernements, et le peuple n'a plus qu'à obéir. En règle générale, la machine électorale est conçue de telle façon que seuls les grands partis capitalistes, puissamment équipés, ont une chance de gagner. Il est très rare que des groupes de véritables opposants du régime obtiennent quelques sièges.
Avec le système des soviets, chaque délégué peut être révoqué à tout instant. Les ouvriers ne sont pas seulement constamment en contact avec leurs délégués, participant aux discussions et aux décisions, mais ceux-ci ne sont encore que les porte-parole temporaires des assemblées conseillistes. Les politiciens capitalistes ont beau jeu de dénoncer le rôle «dépourvu de caractère» du délégué qui est parfois obligé d'émettre des opinions qui ne sont pas les siennes. Ils oublient que c'est précisément parce qu'il n'y a pas de délégué à vie que seuls sont désignés à ce poste les individus dont les opinions sont conformes à celles des travailleurs.
La représentation parlementaire part du principe que le délégué au parlement doit agir et voter selon sa propre conscience et sa propre conviction. S'il lui arrive de demander l'avis de ses électeurs, c'est uniquement parce qu'il fait montre de prudence. C'est à lui et non au peuple qu'incombe la responsabilité des décisions. Le système des soviets fonctionne sur le principe inverse : les délégués se bornent à exprimer les opinions des travailleurs.
Les élections parlementaires regroupent les citoyens d'après leur circonscription électorale - c'est-à-dire d'après leurs lieux d'habitation. Ainsi des individus de métiers ou de classes différentes et qui n'ont rien en commun si ce n'est qu'ils sont voisins, sont rassemblés artificiellement dans un groupe et représentés par un seul délégué.
Dans les conseils, les ouvriers sont représentés dans leurs groupes d'origine d'après l'usine, l'atelier ou le complexe industriel dans lequel ils travaillent. Les ouvriers d'une usine constituent une unité de production; ils forment un tout de par leur travail collectif. En période révolutionnaire, ils se trouvent donc immédiatement en contact pour échanger leurs points de vue ils vivent dans les mêmes conditions et possèdent des intérêts communs. Ils doivent agir de concert; c'est à eux de décider si l'usine, en tant qu'unité, doit être en grève ou en fonctionnement. L'organisation et la délégation des travailleurs dans les usines et les ateliers est donc la seule forme possible.
Les conseils sont en même temps le garant de la montée du communisme dans le processus révolutionnaire. La société est fondée sur la production, ou, plus correctement, la production est l'essence même de la société, et par conséquent, la marche de la production détermine la marche de la société. Les usines sont des unités de travail, des cellules qui constituent la société. La principale tâche des organismes politiques (organismes dont dépend la marche de la société) est étroitement liée au travail productif de la société. Il va par conséquent de soi que les travailleurs, dans leurs conseils, discutent de ces questions et choisissent leurs délégués dans leurs unités de production.
Toutefois, il ne serait pas exact de dire que le parlementarisme, forme politique du capitalisme, n'est pas fondé sur la production. En fait, l'organisation politique est toujours modelée selon le caractère de la production, assise de la société. La représentation parlementaire qui se décide en fonction du lieu d'habitation appartient au système de la petite production capitaliste, dans lequel chaque homme est sensé posséder sa petite entreprise. Dans ce cas, il existe un rapport entre tous les hommes d'affaires d'une circonscription : ils commercent entre eux, vivent en voisins, se connaissent les uns les autres et par conséquent désignent un délégué parlementaire commun. Tel est le principe du régime parlementaire. Nous avons vu que par la suite ce système s'est avéré le meilleur pour représenter les intérêts de classe à l'intérieur du capitalisme.
D'un autre côté, nous voyons clairement aujourd'hui pourquoi les délégués parlementaires devaient s'emparer du pouvoir politique. Leur tâche politique n'était qu'une part infime de l'œuvre de la société. La plus importante, le travail productif, incombait à tous les producteurs séparés, citoyens comme hommes d'affaires; elle exigeait quasiment toute leur énergie et tous leurs soins. Lorsque chaque individu s'occupait de ses propres petites affaires, la société se portait bien. Les lois générales, conditions nécessaires mais de faible portée, pouvaient être laissées à la charge d'un groupe (ou profession) spécialisé, les politiciens. L'inverse est vrai en ce qui concerne la production communiste. Le travail productif collectif devient la tâche de la société tout entière, et concerne tous les travailleurs. Toute leur énergie et tous leurs soins ne sont pas au service de travaux personnels, mais de l'œuvre collective de la société. Quant aux règlements qui régissent cette œuvre collective, ils ne peuvent être laissés entre les mains de groupes spécialisés; car il en va de l'intérêt vital de l'ensemble des travailleurs.
Il existe une autre différence entre les systèmes parlementaire et conseilliste. La démocratie parlementaire accorde une voix à chaque homme adulte — et parfois à chaque femme — en invoquant le droit suprême et inviolable de tout individu à appartenir à la race humaine — comme le disent si bien les discours cérémoniels. Dans les soviets au contraire, seuls les ouvriers sont représentés. Faut-il en conclure que le système conseilliste n'est pas réellement démocratique puisqu'il exclut les autres classes de la société ?
L'organisation conseilliste incarne la dictature du prolétariat. Il y a plus d'un demi-siècle, Marx et Engels ont expliqué comment la révolution sociale devait amener la dictature du prolétariat et comment cette nouvelle expression politique était indispensable à l'introduction de changements nécessaires dans la société. Les socialistes qui ne pensent qu'en termes de représentation parlementaire, ont cherché à excuser ou à critiquer cette infraction à la démocratie et l'injustice qui consiste selon eux à refuser le droit de vote à certaines personnes sous prétexte qu'elles appartiennent à des classes différentes. Nous pouvons voir aujourd'hui comment le processus de la lutte de classes engendre naturellement les organes de cette dictature les soviets.
Il n'y a rien d'injuste à ce que les conseils, organes de lutte d'une classe ouvrière révolutionnaire, ne comprennent pas de représentants de la classe ennemie. Dans une société communiste naissante il n'y a pas de place pour les capitalistes; ils doivent disparaître et ils disparaîtront. Quiconque participe au travail collectif est membre de la collectivité et participe aux décisions. Les individus qui se tiennent à l'écart du processus collectif de production sont, de par la structure même du système conseilliste, automatiquement exclus des décisions. Ce qui reste des anciens exploiteurs et voleurs n'a pas de voix dans le contrôle de la production.
Il existe d'autres classes de la société qui ne peuvent être rangées ni avec les travailleurs, ni avec les capitalistes. Ce sont les petits fermiers, les artisans indépendants, les intellectuels. Dans les luttes révolutionnaires, ils oscillent de droite et de gauche, mais dans l'ensemble ils ne sont guère importants car ils ont peu de pouvoir. Ce sont essentiellement leurs formes d'organisation et leurs buts qui sont différents. La tâche de la classe ouvrière en lutte sera de sympathiser avec eux ou de les neutraliser — si cela est possible sans se détourner des buts véritables — ou encore, si nécessaire, de les combattre résolument; elle devra décider de la meilleure façon de les traiter, avec fermeté mais aussi avec équité. Dans la mesure où leur travail est utile et nécessaire, ils trouveront leur place dans le système de production et pourront ainsi exercer leur influence d'après le principe que tout travailleur a une voix dans le contrôle du travail.
Engels avait écrit que l'État disparaîtrait avec la révolution prolétarienne; qu'au gouvernement des hommes succéderait l'administration des choses. A l'époque, il n'était guère possible d'envisager clairement comment la classe ouvrière prendrait le pouvoir. Mais nous avons aujourd'hui la preuve de la justesse de cette vue. Dans le processus révolutionnaire, l'ancien pouvoir étatique sera détruit et les organes qui viendront le remplacer, les conseils ouvriers, auront certainement pour quelque temps encore des pouvoirs politiques importants afin de combattre les vestiges du système capitaliste. Toutefois, leur fonction politique se réduira graduellement en une simple fonction économique : l'organisation du processus de production collective des biens nécessaires à la société.



J.H.


Anton Pannekoek
LES CONSEILS OUVRIERS
Source

International Council Correspondance (I.C.C). Vol. 2, no 5 - Avril 1936 (Rédigé par Anton Pannekoek sous le pseudonyme de John Harper, abrégé en J.H.).
La classe ouvrière en lutte a besoin d'une organisation qui lui permette de comprendre et de discuter, à travers laquelle elle puisse prendre des décisions et les faire aboutir et grâce à laquelle elle puisse faire connaître les actions qu'elle entreprend et les buts qu'elle se propose d'atteindre.Certes, cela ne signifie pas que toutes les grandes actions et les grèves générales doivent être dirigées à partir d'un bureau central, ni qu'elles doivent être menées dans une atmosphère de discipline militaire. De tels cas peuvent se produire, mais le plus souvent les grèves générales éclatent spontanément, dans un climat de combativité, de solidarité et de passion, pour répondre à quelque mauvais coup du système capitaliste ou pour soutenir des camarades. De telles grèves se répandent comme un feu dans la plaine.
Pendant la première Révolution russe, les mouvements de grève connurent une succession de hauts et de bas. Les plus réussis furent souvent ceux qui n'avaient pas été décidés à l'avance, alors que ceux qui avaient été déclenchés par les comités centraux étaient en général voués à l'échec.
Pour s'unir en une force organisée, les grévistes en action ont besoin d'un terrain d'entente. Ils ne peuvent s'attaquer à la puissante organisation du pouvoir capitaliste s'ils ne présentent pas à leur tour une organisation fortement structurée, s'ils ne forment pas un bloc solide en unissant leurs forces et leurs volontés, s'ils n'agissent pas de concert. Là est la difficulté. Car lorsque des milliers et des millions d'ouvriers ne forment plus qu'un corps uni, ils ne peuvent être dirigés que par des fonctionnaires qui agissent en leur nom. Et nous avons vu que ces représentants deviennent alors les maîtres de l'organisation et cessent d'incarner les intérêts révolutionnaires des travailleurs.
Comment la classe ouvrière peut-elle, dans ses luttes révolutionnaires, rassembler ses forces dans une puissante organisation sans s'enliser dans le bourbier de la bureaucratie? Nous répondrons à cette question en en posant une autre : lorsque les ouvriers se bornent à payer leurs cotisations et à obéir aux dirigeants, peut-on dire qu'ils se battent véritablement pour leur liberté?
Se battre pour la liberté, ce n'est pas laisser les dirigeants décider pour soi, ni les suivre avec obéissance, quitte à les réprimander de temps en temps. Se battre pour la liberté, c'est participer dans toute la mesure de ses moyens, c'est penser et décider par soi-même, c'est prendre toutes les responsabilités en tant que personne, parmi des camarades égaux. Il est vrai que penser par soi-même, décider de ce qui est vrai et de ce qui est juste, constitue pour le travailleur dont l'esprit est fatigué par le labeur quotidien la tâche la plus ardue et la plus difficile; bien plus exigeante que s'il se borne à payer et à obéir. Mais c'est l'unique voie vers la liberté. Se faire libérer par d'autres, qui font de cette libération un instrument de domination, c'est simplement remplacer les anciens maîtres par de nouveaux.
Pour atteindre leur but — la liberté — les travailleurs devront pouvoir diriger le monde; ils devront savoir utiliser les richesses de la terre de manière à la rendre accueillante pour tous. Et ils ne pourront le faire tant qu'ils ne sauront se battre par eux-mêmes.
La révolution prolétarienne ne consiste pas seulement à détruire le pouvoir capitaliste. Elle exige aussi que l'ensemble de la classe ouvrière émerge de sa situation de dépendance et d'ignorance pour accéder à l'indépendance et pour bâtir un monde nouveau.
La véritable organisation dont ont besoin les ouvriers dans le processus révolutionnaire est une organisation dans laquelle chacun participe, corps et âme, dans l'action comme dans la direction, dans laquelle chacun pense, décide et agit en mobilisant toutes ses facultés — un bloc uni de personnes pleinement responsables. Les dirigeants professionnels n'ont pas place dans une telle organisation. Bien entendu, il faudra obéir : chacun devra se conformer aux décisions qu'il a lui-même contribué à formuler. Mais la totalité du pouvoir se concentrera toujours entre les mains des ouvriers eux-mêmes.
Pourra-t-on jamais réaliser une telle organisation? Quelle en sera la structure? Il n'est point nécessaire de tenter d'en définir la forme, car l'histoire l'a déjà produite elle est née de la pratique de la lutte des classes. Les comités de grève en sont la première expression, le prototype. Lorsque les grèves atteignent une certaine importance, il devient impossible que tous les ouvriers participent à la même assemblée. Ils choisissent donc des délégués qui se regroupent en un comité. Ce comité n'est que le corps exécutif des grévistes; il est constamment en liaison avec eux et doit exécuter les décisions des ouvriers. Chaque délégué est révocable à tout instant et le comité ne peut jamais devenir un pouvoir indépendant. De cette façon, l'ensemble des grévistes est assuré d'être uni dans l'action tout en conservant le privilège des décisions. En règle générale, les syndicats et leurs dirigeants s'emparent de la direction des comités.
Pendant la révolution russe lorsque les grèves éclataient de façon intermittente dans les usines les grévistes choisissaient des délégués qui s'assemblaient au nom de toute une ville, ou encore de l'industrie ou des chemins de fer de toute une province, afin d'apporter une unité au combat. Leur première tâche était de discuter des questions politiques et d'assumer des fonctions politiques, car les grèves étaient essentiellement dirigées contre le tsarisme. Ces comités étaient appelés soviets, ou conseils. On y discutait en détail de la situation présente, des intérêts de tous les travailleurs et des événements politiques. Les délégués faisaient constamment la navette entre l'assemblée et leurs usines. Pour leur part, les ouvriers participaient à des assemblées générales dans lesquelles ils discutaient des mêmes questions, prenaient des décisions et souvent désignaient de nouveaux délégués. Des socialistes capables étaient choisis comme secrétaires; leur rôle était de conseiller en se servant de leurs connaissances plus étendues. Ces soviets faisaient souvent office de forces politiques, sorte de gouvernement primitif, chaque fois que le pouvoir tsariste se trouvait paralysé et que les dirigeants désorientés leur laissaient le champ libre. Ils devinrent ainsi le centre permanent de la révolution; ils étaient composés des délégués de toutes les usines, qu'elles soient en grève ou en fonctionnement. Ils ne pouvaient envisager de devenir jamais un pouvoir indépendant, car les membres y étaient souvent changés; parfois même le soviet entier était remplacé. Ils savaient en outre que tout leur pouvoir était aux mains des travailleurs; ils ne pouvaient les obliger à se mettre en grève et leurs appels n'étaient pas suivis s'ils ne coïncidaient pas avec les sentiments instinctifs des ouvriers qui savaient spontanément s'ils étaient en situation de force ou de faiblesse, si l'heure était à la passion ou à la prudence. C'est ainsi que le système des soviets a montré qu'il était la forme d'organisation la plus appropriée pour la classe ouvrière révolutionnaire. Ce modèle devait être immédiatement adopté en 1917; les soviets de soldats et d'ouvriers se constituèrent à travers tout le pays et furent la véritable force motrice de la révolution.
L'importance révolutionnaire des soviets se vérifia à nouveau en Allemagne, lorsqu'en 1918, après la décomposition de l'armée, des soviets d'ouvriers et de soldats furent créés sur le modèle russe. Mais les ouvriers allemands, qui avaient été habitués à la discipline de parti et de syndicat et dont les buts politiques immédiats étaient modelés d'après les idéaux sociaux-démocrates de république et de réforme, désignèrent leurs dirigeants syndicaux et leurs leaders de parti à la tête de ces conseils. Ils avaient su se battre et agir correctement par eux-mêmes, mais ils manquèrent d'assurance et se choisirent des chefs remplis d'idéaux capitalistes — ce qui gâche toujours les choses. Il n'est donc pas surprenant qu'un «congrès des conseils» décida d'abdiquer en faveur d'un nouveau parlement, dont l'élection devait suivre aussitôt que possible.
Nous voyons clairement comment le système des conseils ne peut fonctionner que lorsque l'on se trouve en présence d'une classe ouvrière révolutionnaire. Tant que les ouvriers n'ont pas l'intention de poursuivre la révolution, ils n'ont que faire des soviets. Si les ouvriers ne sont pas suffisamment avancés pour découvrir la voie de la révolution, s'ils se contentent de voir leurs dirigeants se charger de tous les discours, de toutes les médiations et de toutes les négociations visant à l'obtention de réformes à l'intérieur du système capitaliste, les parlements, les partis et les congrès syndicaux — encore appelés parlements ouvriers parce qu'ils fonctionnent d'après le même principe — leur suffisent amplement. Par contre, s'ils mettent toutes leurs énergies au service de la révolution, s'ils participent avec enthousiasme et passion à tous les événements, s'ils pensent et décident pour eux-mêmes de tous les détails de la lutte parce qu'elle sera leur œuvre, dans ce cas, les conseils ouvriers sont la forme d'organisation dont ils ont besoin.
Ceci implique également que les conseils ouvriers ne peuvent être constitués par des groupes révolutionnaires. Ces derniers ne peuvent qu'en propager l'idée, en expliquant à leurs camarades ouvriers que la classe ouvrière en lutte doit s'organiser en conseils. La naissance des conseils ouvriers prend place avec la première action de caractère révolutionnaire; leur importance et leurs fonctions croissent à mesure que se développe la révolution. Dans un premier temps ils peuvent n'être que de simples comités de grève, constitués pour lutter contre les dirigeants syndicalistes, lorsque les grèves vont au-delà des intentions de ces derniers et que les grévistes refusent de les suivre plus longtemps.
Les fonctions de ces comités prennent plus d'ampleur avec les grèves générales. Les délégués de toutes les usines sont alors chargés de discuter et de décider de toutes les conditions de la lutte; ils doivent tenter de transformer les forces combatives des ouvriers en des actions réfléchies, et voir comment elles pourront réagir contre les mesures gouvernementales et les agissements de l'armée et des cliques capitalistes. Tout au long de la grève, les décisions seront ainsi prises par les ouvriers eux-mêmes. Toutes les opinions, les volontés, les disponibilités, et les hésitations des masses ne font plus qu'un tout à l'intérieur de l'organisation conseilliste. Celle-ci devient le symbole, l'interprète du pouvoir des travailleurs; mais elle n'est aussi que le porte-parole qui peut être révoqué à tout moment. D'organisation illégale de la société capitaliste, elle devient une force véritable, dont le gouvernement doit désormais tenir compte.
A partir du moment où le mouvement révolutionnaire acquiert un pouvoir tel que le gouvernement en est sérieusement affecté, les conseils ouvriers deviennent des organes politiques. Dans une révolution politique, ils incarnent le pouvoir ouvrier et doivent prendre toutes les mesures nécessaires pour affaiblir et pour vaincre l'adversaire. Tels une puissance en guerre, il leur faut monter la garde sur l'ensemble du pays, afin de ne pas perdre de vue les efforts entrepris par la classe capitaliste pour rassembler ses forces et vaincre les travailleurs. Ils doivent en outre s'occuper de certaines affaires publiques qui étaient autrefois gérées par l'État la santé et la sécurité publique, de même que le cours interrompu de la vie sociale. Ils ont enfin à prendre la production en main, ce qui représente la tâche la plus importante et la plus ardue de la classe ouvrière en situation révolutionnaire.
Aucune révolution sociale n'a jamais commencé comme un simple changement de dirigeants politiques qui, après avoir conquis le pouvoir, procèdent aux changements sociaux nécessaires à l'aide de nouvelles lois. La classe montante a toujours bâti, avant et pendant la lutte, les nouvelles organisations qui ont émergé des anciennes tels des bourgeons sur un tronc mort. Pendant la révolution française, la nouvelle classe capitaliste, les citoyens, les hommes d'affaire, les artisans, construisirent dans chaque ville et village des assemblées communales et des cours de justice qui étaient illégales à l'époque et ne faisaient qu'usurper les fonctions des fonctionnaires royaux devenus impuissants. Et tandis qu'à Paris les délégués de ces assemblées élaboraient la nouvelle constitution, les citoyens à travers tout le pays œuvraient à la véritable constitution en tenant des réunions politiques et en mettant sur pied des organisations politiques qui devaient par la suite être légalisées.
Et de même, dans la révolution prolétarienne, la nouvelle classe montante doit-elle créer ses nouvelles formes d'organisation qui, petit à petit, au cours du processus révolutionnaire, viendront remplacer l'ancienne organisation étatique. En tant que nouvelle forme d'organisation politique, le conseil ouvrier prend finalement la place du parlementarisme, forme politique du régime capitaliste.
Théoriciens capitalistes et sociaux-démocrates s'entendent à voir dans la démocratie parlementaire le parfait modèle de la démocratie, conforme aux principes de justice et d'égalité. En réalité, ce n'est là qu'une manière de déguiser la domination capitaliste qui fait fi de toute justice et de toute égalité. Seul le système conseilliste constitue la véritable démocratie ouvrière.
La démocratie parlementaire est une démocratie abjecte. Le peuple ne peut choisir ses délégués et voter qu'une fois tous les quatre ou cinq ans; et gare à lui s'il ne choisit pas l'homme qu'il faut ! Les électeurs ne peuvent exercer leur pouvoir qu'au moment du vote ; le reste du temps, ils sont impuissants. Les délégués désignés deviennent les dirigeants du peuple; ils décrètent les lois, forment les gouvernements, et le peuple n'a plus qu'à obéir. En règle générale, la machine électorale est conçue de telle façon que seuls les grands partis capitalistes, puissamment équipés, ont une chance de gagner. Il est très rare que des groupes de véritables opposants du régime obtiennent quelques sièges.
Avec le système des soviets, chaque délégué peut être révoqué à tout instant. Les ouvriers ne sont pas seulement constamment en contact avec leurs délégués, participant aux discussions et aux décisions, mais ceux-ci ne sont encore que les porte-parole temporaires des assemblées conseillistes. Les politiciens capitalistes ont beau jeu de dénoncer le rôle «dépourvu de caractère» du délégué qui est parfois obligé d'émettre des opinions qui ne sont pas les siennes. Ils oublient que c'est précisément parce qu'il n'y a pas de délégué à vie que seuls sont désignés à ce poste les individus dont les opinions sont conformes à celles des travailleurs.
La représentation parlementaire part du principe que le délégué au parlement doit agir et voter selon sa propre conscience et sa propre conviction. S'il lui arrive de demander l'avis de ses électeurs, c'est uniquement parce qu'il fait montre de prudence. C'est à lui et non au peuple qu'incombe la responsabilité des décisions. Le système des soviets fonctionne sur le principe inverse : les délégués se bornent à exprimer les opinions des travailleurs.
Les élections parlementaires regroupent les citoyens d'après leur circonscription électorale - c'est-à-dire d'après leurs lieux d'habitation. Ainsi des individus de métiers ou de classes différentes et qui n'ont rien en commun si ce n'est qu'ils sont voisins, sont rassemblés artificiellement dans un groupe et représentés par un seul délégué.
Dans les conseils, les ouvriers sont représentés dans leurs groupes d'origine d'après l'usine, l'atelier ou le complexe industriel dans lequel ils travaillent. Les ouvriers d'une usine constituent une unité de production; ils forment un tout de par leur travail collectif. En période révolutionnaire, ils se trouvent donc immédiatement en contact pour échanger leurs points de vue ils vivent dans les mêmes conditions et possèdent des intérêts communs. Ils doivent agir de concert; c'est à eux de décider si l'usine, en tant qu'unité, doit être en grève ou en fonctionnement. L'organisation et la délégation des travailleurs dans les usines et les ateliers est donc la seule forme possible.
Les conseils sont en même temps le garant de la montée du communisme dans le processus révolutionnaire. La société est fondée sur la production, ou, plus correctement, la production est l'essence même de la société, et par conséquent, la marche de la production détermine la marche de la société. Les usines sont des unités de travail, des cellules qui constituent la société. La principale tâche des organismes politiques (organismes dont dépend la marche de la société) est étroitement liée au travail productif de la société. Il va par conséquent de soi que les travailleurs, dans leurs conseils, discutent de ces questions et choisissent leurs délégués dans leurs unités de production.
Toutefois, il ne serait pas exact de dire que le parlementarisme, forme politique du capitalisme, n'est pas fondé sur la production. En fait, l'organisation politique est toujours modelée selon le caractère de la production, assise de la société. La représentation parlementaire qui se décide en fonction du lieu d'habitation appartient au système de la petite production capitaliste, dans lequel chaque homme est sensé posséder sa petite entreprise. Dans ce cas, il existe un rapport entre tous les hommes d'affaires d'une circonscription : ils commercent entre eux, vivent en voisins, se connaissent les uns les autres et par conséquent désignent un délégué parlementaire commun. Tel est le principe du régime parlementaire. Nous avons vu que par la suite ce système s'est avéré le meilleur pour représenter les intérêts de classe à l'intérieur du capitalisme.
D'un autre côté, nous voyons clairement aujourd'hui pourquoi les délégués parlementaires devaient s'emparer du pouvoir politique. Leur tâche politique n'était qu'une part infime de l'œuvre de la société. La plus importante, le travail productif, incombait à tous les producteurs séparés, citoyens comme hommes d'affaires; elle exigeait quasiment toute leur énergie et tous leurs soins. Lorsque chaque individu s'occupait de ses propres petites affaires, la société se portait bien. Les lois générales, conditions nécessaires mais de faible portée, pouvaient être laissées à la charge d'un groupe (ou profession) spécialisé, les politiciens. L'inverse est vrai en ce qui concerne la production communiste. Le travail productif collectif devient la tâche de la société tout entière, et concerne tous les travailleurs. Toute leur énergie et tous leurs soins ne sont pas au service de travaux personnels, mais de l'œuvre collective de la société. Quant aux règlements qui régissent cette œuvre collective, ils ne peuvent être laissés entre les mains de groupes spécialisés; car il en va de l'intérêt vital de l'ensemble des travailleurs.
Il existe une autre différence entre les systèmes parlementaire et conseilliste. La démocratie parlementaire accorde une voix à chaque homme adulte — et parfois à chaque femme — en invoquant le droit suprême et inviolable de tout individu à appartenir à la race humaine — comme le disent si bien les discours cérémoniels. Dans les soviets au contraire, seuls les ouvriers sont représentés. Faut-il en conclure que le système conseilliste n'est pas réellement démocratique puisqu'il exclut les autres classes de la société ?
L'organisation conseilliste incarne la dictature du prolétariat. Il y a plus d'un demi-siècle, Marx et Engels ont expliqué comment la révolution sociale devait amener la dictature du prolétariat et comment cette nouvelle expression politique était indispensable à l'introduction de changements nécessaires dans la société. Les socialistes qui ne pensent qu'en termes de représentation parlementaire, ont cherché à excuser ou à critiquer cette infraction à la démocratie et l'injustice qui consiste selon eux à refuser le droit de vote à certaines personnes sous prétexte qu'elles appartiennent à des classes différentes. Nous pouvons voir aujourd'hui comment le processus de la lutte de classes engendre naturellement les organes de cette dictature les soviets.
Il n'y a rien d'injuste à ce que les conseils, organes de lutte d'une classe ouvrière révolutionnaire, ne comprennent pas de représentants de la classe ennemie. Dans une société communiste naissante il n'y a pas de place pour les capitalistes; ils doivent disparaître et ils disparaîtront. Quiconque participe au travail collectif est membre de la collectivité et participe aux décisions. Les individus qui se tiennent à l'écart du processus collectif de production sont, de par la structure même du système conseilliste, automatiquement exclus des décisions. Ce qui reste des anciens exploiteurs et voleurs n'a pas de voix dans le contrôle de la production.
Il existe d'autres classes de la société qui ne peuvent être rangées ni avec les travailleurs, ni avec les capitalistes. Ce sont les petits fermiers, les artisans indépendants, les intellectuels. Dans les luttes révolutionnaires, ils oscillent de droite et de gauche, mais dans l'ensemble ils ne sont guère importants car ils ont peu de pouvoir. Ce sont essentiellement leurs formes d'organisation et leurs buts qui sont différents. La tâche de la classe ouvrière en lutte sera de sympathiser avec eux ou de les neutraliser — si cela est possible sans se détourner des buts véritables — ou encore, si nécessaire, de les combattre résolument; elle devra décider de la meilleure façon de les traiter, avec fermeté mais aussi avec équité. Dans la mesure où leur travail est utile et nécessaire, ils trouveront leur place dans le système de production et pourront ainsi exercer leur influence d'après le principe que tout travailleur a une voix dans le contrôle du travail.
Engels avait écrit que l'État disparaîtrait avec la révolution prolétarienne; qu'au gouvernement des hommes succéderait l'administration des choses. A l'époque, il n'était guère possible d'envisager clairement comment la classe ouvrière prendrait le pouvoir. Mais nous avons aujourd'hui la preuve de la justesse de cette vue. Dans le processus révolutionnaire, l'ancien pouvoir étatique sera détruit et les organes qui viendront le remplacer, les conseils ouvriers, auront certainement pour quelque temps encore des pouvoirs politiques importants afin de combattre les vestiges du système capitaliste. Toutefois, leur fonction politique se réduira graduellement en une simple fonction économique : l'organisation du processus de production collective des biens nécessaires à la société.



J.H.


René Furth
Les Conseils ouvriers en Bavière
Source : http://www.plusloin.org/textes/conseils_ouvriers_baviere.htm
La "République des conseils de Bavière" n'a dure que trois semaines, et sa zone d'influence effective n'a pas dépassé la région comprise entre Munich, Augsbourg et Rosenheim. Mais l'existence des Conseils munichois s'étend sur une durée de six mois, de novembre 1918 au 1er mai 1919. Aucun ouvrage d'ensemble n'a été consacré a leur histoire, qui fait partie encore du "refoulé" allemand. Les historiens de la "Révolution Allemande" n'évoquent que très accessoirement la tentative bavaroise, ou les Spartakistes ne jouent qu'au tout dernier moment un rôle prédominant.Deux facteurs particuliers caractérisent la situation en Bavière :  une population rurale plus importante que dans le reste de l'Empire (51 % contre une moyenne générale de 34 %, selon les statistiques de 1907)   un séparatisme commun à toute la population, le militarisme prussien étant considéré à la fois comme le principal responsable de la guerre et comme l'incarnation parfaite d'un centralisme autoritaire et envahissant. Le séparatisme bavarois s'est cependant révélé comme une arme à double tranchant   la bourgeoisie ne tardera pas à l'utiliser contre les "étrangers" (juifs de surcroît) qui sont venus semer la pagaille en Bavière.
LE DOUBLE POUVOlR


Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1918, après une manifestation de masse organisés dans l'après-midi par le parti social-démocrate indépendant, la République est proclamée. Un Conseil provisoire des ouvriers, des soldats et des paysans est constitué. Le roi, Louis III de Bavière, apprenant qu'aucun régiment ne tirera sur les rebelles, a quitté  Munich.
Le président du Conseil provisoire, Kurt EISNER, est un journaliste et écrivain originaire de Berlin, animateur du Parti social-démocrate indépendant (U. S. P. D.) de Bavière. En février 1918, il a été condamné à la prison comme principal instigateur de la grève de la métallurgie (fin janvier). L'espoir d'EISNER, c'est qu'une Bavière démocratique subira moins durement les exigences de l'Entente victorieuse.
EISNER forme un nouveau gouvernement comprenant quatre social-démocrates "majoritaires" (S.P.D.), deux indépendants, un  non-affilié. Il annonce en même temps la convocation d'une Assemblés constituante. Fonctionnaires et employés, à la demande du nouveau gouvernement; se mettent à sa disposition. D'emblée, EISNER proclame le respect de la propriété privée et refuse toute socialisation. Il se montre préoccupé surtout du rôle respectif de l'Assemblée qu'il veut susciter et des Conseils, dans lesquels il voit essentiellement un organe de contrôle et une école de démocratie active. La ligne de partage se fera bientôt entre partisans du parlementarisme et partisans des conseils, le refus de l'Assemblée devenant un des principaux mots d'ordre des éléments les plus radicaux. En fait, il n'y aura jamais coexistence réelle des deux pouvoirs. L'alternative, Conseils ou Parlement, se pose d'ailleurs dans tout l'Empire. Le premier congrès des Conseils d'ouvriers et de soldats (du 16 au 21 décembre i918 à Berlin), à forte majorité S. P. D. se prononce pour une Assemblée nationale. En Bavière, EISNER cherche à mettre sur pied une formule de synthèse, "Conseils et Parlement". Il juge qu'il n'a pas derrière lui des forces populaires suffisantes pour imposer les Conseils, et il sait en même temps qu'un régime strictement parlementaire l'éliminerait du pouvoir. Les élections sont fixées au 12 janvier 1919 (l'Assemblée nationale de Weimar doit être élue le 19); Le parti d'EISNER ne recueille que 3 mandats sur 156 (S.P.D. et Ligue paysanne  68; Parti démocrate  27; Parti populaire bavarois, le plus réactionnaire 38). Les communistes (un groupe Spartakiste s'est formé le 6 décembre) se prononcent pour le boycottage des élections, de même que le Conseil ouvrier révolutionnaire, dont un des animateurs est l'anarchiste Erich MUHSAM. Le 10 janvier, EISNER fait d'ailleurs arrêter douze membres du Parti communiste et du Conseil révolutionnaire, dont Max LEVIEN et MUHSAM. Une manifestation spontanée les fait libérer.
Dès que les résultats des élections sont connus, le S.P.D. et les partis de droite demandent à EISNER de se retirer.
Le 16 février, une nouvelle manifestation de masse, préparée. sur l'initiative du Conseil ouvrier révolutionnaire, exige tout le pou-voir pour les conseils. Le 21, EISNER se rend à la première réunion du Landtag (le Parlement de Bavière) pour présenter se démission de président du ministère. Il est assassiné à coups de revolver dans la rue par un  jeune aristocrate. Le lendemain, l'état de siège est décrété à Munich les journaux sont occupés et suspendus pendant dix jours, La situation devient de plus en plus confuse au niveau des institutions qui sont censées exercer le pouvoir. Le landtag se disperse. Un Conseil révolutionnaire  central se constitue : il est composé de représentants des conseils et du Conseil ouvrier révolutionnaire, d'un représentant des syndicats et d'un représentant du S.P.D. Le congrès des Conseils bavarois continue de fonctionner parallèlement à ce Conseil central ; il élit le 5 mars un nouveau gouvernement qui n'aura pas l'occasion de se manifester. De plus, à la suite d'un accord intervenu entre social-démocrates majoritaires et indépendants, le Congrès décide de remettre ses pouvoirs au Landtag, qui doit se réunir à nouveau la 17 mars. Cette réunion peut avoir lieu, et le Landtag met en place un ministère présidé par le social-démocrate HOFFMANN, dont la tâche essentielle sera par la suite la liquidation et la répression de la République des conseils.
En fait, pendant 45 jours, aucun pouvoir n'arrive à se faire reconnaître  ni à se donner les moyens d'agir. C'est le Conseil central qui s'oppose le plus résolument au gouvernement HOFFMMAN, dénoncé dès sa formation comme un instrument de la réaction. Les communistes, représentés au Conseil central, restent dans l'expectative et s'opposent à ceux qui réclament la proclamation d'une République des conseils (Max LEVIEN, pourtant, s'était prononcé en ce sens après l'assassinat d'EISNER). Les liens des communistes munichois avec les instances centrales à Berlin semblent avoir été lâches. Leurs principaux représentants sont Max LEVIEN et Eugen LEVINE, deux émigrés russes, anciens socialistes révolutionnaires qui ont quitté leur pays après la révolution da 1905. LEVINE, un des fondateurs du K. P, D., est venu de Berlin à Munich début mars pour réorganiser la rédaction du "Drapeau Rouge" et le parti. C'est sous son influence que les communistes munichois renonceront à réclamer comme premier objectif l'instauration d'une République des conseils,
L'armée reste la force la plus stable. Le 1er mars, une "résolution des délégués des casernes munichoises" a assuré le commandant militaire de la ville de la confiance des différents corps de troupe. Le S.P.D. fait bloc avec l'autorité militaire (qui proclame son attachement au "vrai socialisme") en attendant qu'une solution parlementaire  redevienne possible. La seule opposition organisée contre les conseils est menée par la "société Thule", groupement d'extrême droite où militent de futurs chefs de file nazis.
"LES REPUBLIQUES DES CONSEILS"


La stagnation devient de plus en plus manifeste. Depuis les élections, plus aucun passage "légal" au socialisme n'est envisageable ; la République déçoit le prolétariat munichois, qui commence à exiger qu'à la révolution politique suive la révolution sociale. L'idée d'une République des conseils se répand. Dans les premiers jours d'avril, les conseils empêchent le Landtag de se réunir. Le 5, les différentes assemblées prennent des résolutions en faveur de la République des conseils.
Elle est proclamée dans la nuit du 6 au 7 par le Conseil central, avec l'accord du S. P. D., des indépendants, des syndicats et de la Ligue paysanne. Les atermoiements du S. P. D. ont sérieusement entamé sa base ouvrière   il ne prend pas le risque de se prononcer contre la République des conseils, mais ne fera rien pour la soutenir. La décision, proposée au Conseil central par l'anarchiste Gustav LANDAUER, est donc adoptée à l'unanimité. Une proclamation au peuple de Bavière, signée par le Conseil central révolutionnaire et le Conseil révolutionnaire des soldats annonce que la dictature du prolétariat est entrée dans les faits, et, comme décisions immédiates, la dissolution du Landtag et de la bureaucratie, la socialisation de la presse, la formation d'une armée rouge. "La République des conseils de Bavière suit l'exemple des peuples russes et hongrois".
Les communistes, invités à cette réunion, n'y participent pas. LEVIWE fait une apparition au milieu Des débats, pour déclarer que le K. P. D. refuse de s'associer à toute initiative à laquelle participerait le S. P. D., compromis par sa politique de guerre, que le prolétariat n'est pas mûr pour une République des conseils qui de toute façon ne pourrait pas tenir sans l'appui de l'Allemagne du nord.
D'autres villes de Bavière proclament la République des conseils. A Munich, de pleine pouvoirs sont conférés à des "délégués du peuple". Parmi d'autres, LANIDAUER est chargé de l'éducation, Sivio CESELL (théoricien de "l'économie libre" et de la "monnaie libre") des finances. Un certain Dr. LIPP, chargé des affaires étrangères, devra vite être suspendu pour troubles mentaux. Mais ces "délégués" ne disposent d'aucun moyen d'action, sinon de leur éloquence dans les réunions qui se succèdent. Pour l'opinion publique, trois hommes représentent la République des conseils ; LANDAUER, orateur entraînant, qui a une certaine influence auprès du prolétariat politisé, MUHSAM, connu comme poète et comme agitateur, le poète Ernst TOLLER, (affilié à l'U.S.P.D.), nommé président du Conseil central. Pour la bourgeoisie et pour une partie de la population bavaroise, ils incarnent la "bohême littéraire juive".
Ce sont des hommes qui comptent moins sur leurs "pleins pouvoirs" que sur l'initiative créatrice et l'action autonome des masses. La suppression de l'ancien pouvoir doit laisser le champ libre à la reconstruction sociale. Mais l'annonce de la libération ne suffit pas à déclencher le processus qu'ils attendent. De toute façon, leur temps est mesuré.
Dès le 13 avril, sur l'incitation du gouvernement H0FFMAN, réfugié à Bamberg, les "troupes de sécurité républicaines" tentent un putsch contre les conseils. Certains membres du Conseil central, dont MUHSAM, sont arrêtés. L'armée rouge résiste, soutenue par les ouvriers acquis aux conseils. Le putsch est vaincu, mais il y a déjà deja victimes : 20 morts, plus de 100 blessés.
Les communistes, qui ont jusque là concrétisé leur opposition à la "pseudo-République des conseils" (Scheinräterepublick) en regroupant dans un nouveau Conseil central des "hommes de confiance" révolutionnaires élus dans les entreprises et les casernes, affirment à présent que la classe ouvrière a montre sa maturité en s'opposant au putsch et déclarent à leur tour la République des conseils. Ils ne se font sans doute guère d'illusions. Au moins, veulent-ils saisir une chance de galvaniser les forces révolutionnaires dans le reste de l'Allemagne, et laisser un exemple qui puisse stimuler les luttes dans l'avenir, C'est une illustration de ce que les Prudhommeaux appellent la "tragédie spartakiste".
Le pouvoir, désormais, est représenté par le Conseil des "hommes de confiance" auquel participent des Indépendants et des social-démocrates ralliés au programme communiste. Il forme un comité d'action avec un exécutif de quatre hommes : LEVIEN, LEVINE, TOLLER et un  troisième russe, AXELROD. Une série de décisions est prise pour radicaliser la situation, grève générale (elle durera jusqu'au 22), confiscation du ravitaillement et des armes, socialisation du logement, arrestation d'otages. La situation devient de plus en plus difficile. Les vivres et le charbon manquent, les paysans s'opposent aux commandos de réquisition. Le manque d'informations aussi commence à ce faire sentir (les journaux ne paraissent plus). Les rumeurs les plus insensées circulent en Allemagne sur la terreur à Munich. L'antisémitisme, cette fois-ci, s'en prend aux "juifs russes". Des corps-francs se rassemblent dans le Nord et en Haute-Bavière à partir du 20 avril, les troupes gouvernementales se mettent un marche vers Munich.
Au sein du comité d'action, les tensions se font de plus en plus vives. Le 27, l'assemblée des conseils d'entreprise rejette la politique des communistes, et élit un nouveau comité d'action, où se retrouve TULLER (qui avait été promu commandant de l'armée rouge pour le secteur nord de Munich). Les communistes se retirent du Conseil, et demandent aux travailleurs de ne pas suivre le nouveau comité d'action. EGELHOFER, un marin de Kiel, est à la tête de l'armée rouge. Le 30 avril, il fait fusiller 10 otages, dont 6 en fait sont des membres de la Société Thulé qui ont pratiqué la réquisition pour leur propre compte... avec des tampons de l'armée rouge.
Le 1er mai, les troupes gouvernementales et les corps-francs entrent dans la ville. Les combats durent plusieurs jours. Il y aura 600 morts. La répression dépasse en sauvagerie celle qui a sévi ailleurs dans la même période. LANDAUER est frappé à mort, EGELHOFER fusillé sans jugement, LEVINE est condamné à mort et fusillé. TOLLER (sauvé par un mouvement de protestation international) s'en tire avec cinq ans de forteresse. LEWIEN parvient à s'enfuir, mais disparaît en 1937 dans les purges staliniennes. Plus de 4000 peines sont prononcées. En septembre 1919 encore tombent des condamnations à mort.



Paul Mattick
ANTON PANNEKOEK
 Source
La vie d'Anton Pannekoek coïncide presque entièrement avec l'histoire du mouvement ouvrier moderne. Il en a connu l'essor en tant que mouvement de protestation sociale, sa transformation en un mouvement de réforme sociale, et son éclipse comme mouvement de classe indépendant dans le monde contemporain. Mais Pannekoek a connu également ses possibilités révolutionnaires dans les soulèvements spontanés qui, de temps en temps, interrompirent le cours tranquille de l'évolution sociale. Il est entré marxiste dans le mouvement ouvrier, et il est mort marxiste, persuadé que s'il existe encore quelque avenir, ce sera un avenir socialiste.Comme d'autres socialistes hollandais en vue, Pannekoek est issu de la classe moyenne et, comme il l'a fait remarquer une fois, son intérêt pour le socialisme provenait d'un penchant scientifique assez puissant pour embrasser à la fois la société et la nature. Pour lui, le marxisme était la science étendue aux problèmes sociaux; et l'humanisation de la science, c'était un aspect de l'humanisation de la société. Il savait concilier son goût pour la science sociale avec sa passion pour les sciences de la nature : il devint non seulement un des théoriciens dirigeants du mouvement ouvrier syndical, mais aussi un astronome et un mathématicien de  réputation mondiale.
Presque toute l'œuvre de Pannekoek est empreinte de cette attitude vis-à-vis des sciences, de la philosophie de la nature et de la société. Une de ses premières publications, Marxisme et darwinismeéclaire la relation entre les deux théories. L'un de ses derniers travaux, L'Anthropogénèse,traite de l'origine de l'homme ; «l'importance scientifique du marxisme, tout comme du darwinisme, écrivait-il, consiste à développer jusqu'à ses dernières conséquences la théorie de l'évolution, le premier dans le domaine de la société, le second dans celui du monde organique». L'importance de l'œuvre de Darwin réside dans la démonstration que «dans certaines conditions une espèce animale se transforme nécessairement en une autre». Le processus de l'évolution obéit à un «mécanisme», à une «loi naturelle», Le fait que Darwin avait identifié cette «loi naturelle» avec la lutte pour l'existence, analogue à la concurrence capitaliste, n'affectait pas sa théorie ; la concurrence capitaliste n'en devenait pas pour autant une «loi naturelle».
C'est Marx qui révèle la force motrice du développement social. Le «matérialisme historique» se rapporte à la société, et bien que le monde soit à la fois nature et société — comme on le constate dans le besoin de l'homme de manger pour vivre — les lois du développement social ne sont pas des lois de la nature; et bien entendu aucune loi, naturelle ou sociale, n'est absolue. Cependant, ces lois, dans la mesure ou elles se vérifient par l'expérience, peuvent être considérées comme «absolues», pour les fins de la pratique humaine. Elle excluent l'arbitraire pur et le libre-choix, et se rapportent à des règles et des faits habituellement observables, qui permettent de prévoir et de donner ainsi un fondement aux activités humaines.
Avec Marx, Pannekoek affirmait que c'est «la production de la vie matérielle qui constitue la structure essentielle de la société et détermine les relations politiques et les luttes sociales». C'est par la lutte de classes que les transformations sociales décisives se sont produites. Elles ont conduit à une élévation de la production sociale. Le socialisme implique également le développement des forces sociales de la production qui sont actuellement entravées par les rapports de classes existants. Ce but ne peut être réalisé que par la classe des producteurs capable de fonder ses espoirs sur la naissance d'une société sans classes.
Les étapes de l'existence humaine et sociale sont liées, dans l'histoire, aux instruments et formes de production qui changent et augmentent la productivité du travail social. L'«origine» de ce processus se perd dans la préhistoire, mais on peut raisonnablement supposer qu'elle se situe dans la lutte de l'homme pour l'existence, dans un environnement naturel qui l'obligea à développer ses capacités productrices et son organisation sociale. Depuis l'écrit de F. Engels, Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme,toute une littérature est née au tour du problème des instruments et de l'évolution sociale.
Dans L'Antropogénèse,Pannekoek revint aux problèmes qu'il avait abordés dans Marxisme et darwinisme.De même qu'il y a des  mécanismes qui expliquent le développement social et l'évolution naturelle, de même il doit y avoir un mécanisme qui explique l'essor de l'homme dans le monde animal. La société, l'aide mutuelle et même l'emploi des «outils» caractérisent également d'autres espèces; ce qui caractérise spécifiquement l'homme, c'est le langage, la raison et la fabrication d'outils. C'est cette dernière qui explique vraisemblablement le développement simultané du langage et de la pensée. Etant donné que l'emploi d'outils s'interpose entre un organisme et le monde extérieur, entre les stimuli et l'action, il force l'action et donc la pensée à faire un détour, à partir des impressions sensorielles par l'intermédiaire de l'outil, plus qu'à l'objet.
Sans la pensée humaine, le langage serait impossible. L'esprit humain est capable de pensées abstraites, il sait former des concepts. La vie mentale de l'homme et de l'animal dérive des sensations, qui se combinent en représentations; mais l'esprit humain sait distinguer entre les perceptions et les actes au moyen de la pensée, tout comme l'outil intervient entre l'homme et le but qu'il veut atteindre. La séparation entre les perceptions et les actes et la conservation de perceptions passées permettent la conscience et la pensée qui établit les liaisons intermédiaires entre les perceptions et formule des théories qui s'appliquent à des actes pratiques. La science de la nature est la preuve vivante d'une relation étroite entre les outils et la pensée.
Etant donné que l'outil est un objet isolé et inerte qui peut être remplacé et amélioré sous les formes les plus variées, il assure le développement extraordinaire et rapide de l'homme. Inversement, son emploi assure le développement du cerveau humain. Par conséquent le travail est le «devenir» et l'«essence» de l'homme, quelles que soient la dégradation et l'aliénation de l'ouvrier. Le travail et la confection d'outils élève l'homme hors du monde animal au niveau des actions sociales pour se mesurer avec les  nécessités de la vie.
La genèse de l'homme est un processus très long. Mais la transformation de l'homme primitif en homme moderne est relativement courte. Ce qui distingue l'homme primitif de l'homme moderne, ce n'est pas une capacité cérébrale différente, mais la différence dans l'emploi de cette capacité. Lorsque la production sociale stagne, la société stagne; quoique la productivité du travail se développe lentement le changement social est également retardé. Dans la société moderne, la production sociale s'est développée rapidement en créant des nouveaux rapports de classe et en détruisant les anciens. Ce qui a déterminé le développement social, ce n'était pas la lutte naturelle pour l'existence, mais le combat social pour telle ou telle forme de l'organisation sociale.
Dès son origine, le socialisme fut à la fois théorie et pratique. En fait, il n'intéresse pas seulement ceux qui sont censés bénéficier de la transformation du capitalisme en socialisme. Préoccupé d'une société sans classes, et de la fin de tout conflit social, et attirant des intelligences de toutes les couches de la société, le socialisme prouve par avance la possibilité de sa réalisation. Encore jeune étudiant, en sciences naturelles, et se spécialisant en astronomie, Pannekoek entra au Parti ouvrier social-démocrate de Hollande et se trouva immédiatement à son aile gauche aux côtés de Herman Gorter et Frank van der Goes.
Sous l'influence de son fondateur non-marxiste. Domela Nieuwenhuis, ce parti fut plus combatif que les organisations strictement marxistes au sein de la Seconde Internationale. Il prit une position essentiellement antimilitariste. Domela Nieuwenhuis fit campagne pour l'emploi de la grève générale pour prévenir la guerre. Il ne put trouver de majorité, et il s'aperçut très tôt qu'à l'intérieur de l'Internationale, on se dirigeait vers la collaboration de classe. Il s'opposa à l'exclusion  des anarchistes de l'Internationale honnie, et son expérience de membre du Parlement lui fit rejeter le parlementarisme comme arme de l'émancipation sociale. Les tendances «anarcho-syndicalistes» dont il était le représentant divisèrent l'organisation. Un nouveau Parti Socialiste en sortit, plus près du modèle de la social-démocratie allemande. Cependant, l'idéologie radicale de l'ancien Parti influença les traditions du mouvement socialiste hollandais.
Ce radicalisme traditionnel trouva son expression dans le nouvel organe mensuel du Parti De Nieuw Tijdparticulièrement dans les contributions de Gorter et de Pannekoek, qui combattirent l'opportunisme croissant des dirigeants du Parti. En 1909. l'aile gauche autour de Gorter fut expulsée et ce groupe constitua une nouvelle organisation. le Parti Social-démocrate. Pannekoek se trouvait alors en Allemagne. Il enseignait dans les écoles du Parti Social-démocrate allemand et écrivait pour des publications théoriques et pour différents autres journaux, comme par exemple la Bremer Burgerzeitung.Il s'associa à la nouvelle organisation de Gorter laquelle devint plus tard, sous la direction de van Ravesteyn, Wijnkoop et Ceton, le Parti communiste orienté vers Moscou.
Bien que fidèle à la tradition du «socialisme libertaire» de Domela Nieuwenhuis, l'opposition de Pannekoek au réformisme et au révisionnisme social-démocrate était d"inspiration marxiste : elle se dressait contre le marxisme officiel dans ses deux formes, orthodoxe et révisionniste. Dans sa forme orthodoxe, le marxisme servait d'idéologie pour masquer une pratique non-marxiste, dans sa forme révisionniste, il ruinait à la fois la théorie et la pratique marxistes. Mais la défense du marxisme par Pannekoek n'était pas celle d'un doctrinaire, mieux que quiconque il reconnut que le marxisme n'était pas un dogme mais une méthode de pensée s'appliquant aux problèmes sociaux dans le processus réel de la transformation sociale. La théorie marxiste, dans certains aspects, n'était pas seulement dépassée par le marxisme lui-même, mais certaines de ses thèses, issues de conditions déterminées, devaient perdre leur validité lorsque les conditions changeraient.
La première guerre mondiale ramena Pannekoek en Hollande. Avant la guerre, il avait été actif à Brême, en liaison avec Radek, Paul Fröhlich et Johann Knief. Ce groupe radical de Communistes internationaux se fondit plis tard avec le Spartakus Bund,posant ainsi les fondements du Parti communiste d'Allemagne. Des groupes opposés à la guerre trouvèrent en Allemagne leurs chefs en Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg et Franz Merhing. En Hollande, cette opposition se groupa autour de Herman Gorter, Anton Pannekoek, et Henriette Roland-Holst. A Zimmerwald et à Kienthal ces groupes se joignirent à Lénine et à ses compagnons pour condamner la guerre impérialiste, et préconisèrent des actions prolétariennes aussi bien pour la paix que pour la révolution. La révolution russe de 1917, saluée comme le début possible d'un mouvement révolutionnaire mondial, fut soutenue par les radicaux hollandais et allemands malgré les divergences profondes entre eux et les léninistes.
De se prison, Rosa Luxembourg exprimait des appréhensions sur les tendances autoritaires du bolchevisme; elle montra des craintes pour le contenu socialiste de la révolution russe au cas où l'appui d'une révolution prolétarienne à l'ouest viendrait à lui manquer. Gorter et Pannekoek partagèrent sa position d'appui critique au régime bolchevik. Néanmoins, ils travaillèrent dans le  nouveau Parti Communiste et pour la création d'une nouvelle Internationale. Dans leur esprit, cette Internationale devait être nouvelle non seulement de nom, mais aussi dans ses perspectives, à la fois quant au but socialiste et au moyen de l'atteindre.
La conception social-démocrate du socialisme, c'est le socialisme d'État qui doit être atteint par la voie de la démocratie parlementaire. Le suffrage universel et le syndicalisme sont les instruments propres à réaliser la transition pacifique du capitalisme au socialisme. Lénine et les bolcheviks, eux, ne croyaient pas à une transformation pacifique. Ils appelaient au renversement révolutionnaire du capitalisme. La conception du socialisme était encore celle de la social-démocratie puisqu'elle impliquait l'emploi du parlementarisme et du syndicalisme pour atteindre le but.
Cependant le tsarisme ne fut pas renversé par des procédés démocratiques et des actions syndicalistes. L'organisation de la révolution fut l'œuvre de soviets développés spontanément, des conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats. Toutefois ces soviets et ces conseils laissèrent la place à la dictature des bolcheviks. Lénine était prêt à utiliser le mouvement des soviets tout autant que n'importe quelle forme d'action, y compris le parlementarisme et le syndicalisme, pour atteindre à ses fins: le pouvoir dictatorial pour son Parti sous le camouflage de la «dictature du prolétariat». Ayant atteint son but en Russie, il s'efforça de renforcer son régime avec l'aide du mouvement ouvrier révolutionnaire en Europe Occidentale; en cas d'échec, il comptait influencer suffisamment le mouvement ouvrier occidental pour s'assurer au moins son appui indirect. Vu les besoins immédiats du régime bolchevik et les idées politiques des chefs, l'Internationale Communiste ne fut pas le commencement d'un mouvement ouvrier nouveau, mais simplement une tentative pour gagner le contrôle du mouvement ancien et l'utiliser pour défendre le régime bolchevik en Russie.
Le social-patriotisme des organisations ouvrières de l'Ouest et leur politique de collaboration de classe pendant la guerre convainquirent les ouvriers révolutionnaires que ces organisations ne pouvaient pas être utilisées à des fins révolutionnaires. Elles étaient devenues des institutions liées au système capitaliste et elles devaient être détruites en même temps que lui. Inévitables et nécessaires lors du développement antérieur du socialisme et de la lutte et pour ces buts immédiats, le parlementarisme et le syndicalisme avaient cessé d'être des instruments de la lutte de classes. Dans tous les conflits sociaux, on les trouvait du côté du capital. Aux yeux de Pannekoek, ce n'était pas là une question de direction mauvaise à remplacer par une direction meilleure, mais une question de transformation des conditions sociales dans lesquelles le parlementarisme et le syndicalisme avaient cessé de jouer un rôle émancipateur. La crise capitaliste à la veille de la guerre posa la question de la révolution; l'ancien mouvement ouvrier ne pouvait se changer on force révolutionnaire, puisque le socialisme n'a pas de place pour les syndicats ou la démocratie bourgeoise formelle.
Partout où, pendant la guerre, les ouvriers luttèrent pour des revendications immédiates, ils durent le faire contre les syndicats, comme dans les grèves de masse en Hollande, en Allemagne, en Autriche et en Ecosse. Ils organisèrent leurs actions dans des comités d'entreprises, les shop stewardsou des conseils ouvriers. indépendamment des syndicats existants. Dans toute situation vraiment révolutionnaire, en Russie on 1905 et de nouveau en 1917, tout comme dans l'Allemagne et l'Autriche de 1918, des conseils (soviets)d'ouvriers et de soldats surgirent spontanément et tentèrent d'organiser la vie économique et politique en étendant leur système à l'échelle nationale. Le pouvoir des conseils est la dictature du prolétariat, car les conseils sont élus au niveau de la production, les couches sociales qui ne participent pas à la production restant sans représentation. En soi, ce mouvement peut ne pas conduire au socialisme. Ainsi les conseils ouvriers allemands en donnant leur appui à l'Assemblée Nationale se sont eux-mêmes liquidés. Or, la détermination du prolétariat par lui-même suppose une organisation sociale dans laquelle le pouvoir de décision concernant la production et la distribution se trouve entre les mains des ouvriers.
Pannekoek reconnut dans ce mouvement des conseils le commencement d'un nouveau mouvement ouvrier révolutionnaire, et en même temps le début d'une réorganisation socialiste de la société. Ce mouvement ne pouvait naître et se maintenir qu'en s'opposant aux formes traditionnelles. Ces principes attirèrent la partie la plus militante du prolétariat en révolte, au grand chagrin de Lénine qui ne pouvait concevoir un mouvement échappant au contrôle du Parti ou de l'État, et qui s'appliquait à émasculer les soviets en Russie. il ne pouvait pas plus tolérer un mouvement communiste international hors du contrôle absolu de son propre parti. Par des intrigues d'abord et, après 1920, ouvertement les bolcheviks s'efforcèrent de combattre les tendances antiparlementaires et antisyndicales du mouvement communiste, sous prétexte qu'il ne fallait pas perdre le contact avec les masses qui adhéraient encore aux anciennes organisations. Le livre de Lénine, la Maladie infantile du communismeétait surtout dirigé contre Gorter et Pannekoek, qui étaient les porte-parole du mouvement des conseils communistes. Le Congrès de Heidelberg en 1919 divisa le parti communiste allemand en une minorité léniniste et en une majorité qui adhérait aux principes de l'antiparlementarisme et de l'anti-syndicalisme sur lesquels le parti était fondé initialement. Une autre controverse vint s'ajouter à la première : dictature du parti ou dictature de classe ? Les communistes non-léninistes adoptèrent le nom de Parti des ouvriers communistes d'Allemagne(KAPD). Une organisation similaire fut fondée plus tard en Hollande. Les communistes du parti s'opposèrent aux communistes de conseils et Pannekoek se rangea au côté des seconds. Ceux-ci assistèrent au IIe Congrès de la III° Internationale en qualité de sympathisants. Les conditions d'admission dans l'Internationale  — subordination totale des diverses organisations nationales à la volonté du Parti russe — sépara complètement le jeune mouvement des conseils et l'Internationale Communiste.
L'action de l'Internationale Communiste contre l'ultra-gauche fut la première intervention directe du Parti russe dans la vie des organisations communistes des autres pays. Le mode de contrôle ne changea jamais. En réalité, le mouvement communiste mondial tout entier passa sous le contrôle russe conformément aux besoins spécifiques de l'État bolchevik. Bien que ce mouvement n'ait jamais réussi, comme le prédirent Pannekoek et Gorter, à conquérir les syndicats occidentaux ni à dominer les vieilles organisations socialistes en séparant la base des dirigeants, il détruisit l'indépendance et le caractère radical du jeune mouvement communiste des conseils. Grâce à l'énorme prestige d'une révolution politique victorieuse, et à la faillite de la révolution allemande, le Parti bolchevik gagna aisément une grande majorité du mouvement communiste aux principes du léninisme. Les idées et le mouvement du communisme des conseils déclinèrent progressivement et disparurent pratiquement avec la montée du fascisme et la deuxième guerre mondiale.
Alors que la lutte de Lénine contre «l'ultra-gauche» était le premier symptôme des tendance «contre-révolutionnaires» du bolchevisme, le combat de Pannekoek et de Gorter contre la corruption léniniste du nouveau mouvement ouvrier fut le commencement d'un anti-bolchevisme d'un point de vue prolétarien. Et c'est là, naturellement, le seul anti-bolchevisme conséquent. L'anti-bolchevisme bourgeois est ilidéologie courante de la conscience capitaliste des impérialismes qui change selon les rapports  de forces nationaux. La République de Weimar par exemple combattit le bolchevisme d'une part et en même temps conclut des accords secrets avec l'Armée Rouge et des accords commerciaux officiels avec les bolcheviks afin de soutenir sa propre position politique et économique dans la concurrence mondiale. Il y a eu le pacte Hitler-Staline et l'invasion de la Russie. Les alliés occidentaux d'hier sont aujourd'hui ennemis dans la guerre froide, pour ne mentionner que la plus évidente des inconséquences qui sont en fait la politique du capitalisme déterminée uniquement par les intérêts du profit et du pouvoir.
L'anti-bolchevisme suppose l'anticapitalisme, puisque le capitalisme d'État bolchevik n'est qu'un type de capitalisme. Bien entendu, en 1920, le phénomène était moins visible qu'aujourd'hui. L'expérience du bolchevisme peut nous servir de leçon pour savoir comment le socialisme ne peut pas être réalisé. Le contrôle des moyens de production, la propriété privée transférée à l'État, la direction centrale et antagonique de la production et de la distribution laissent intacts les rapports capital-travail en tant que relation entre exploiteurs et exploités, maîtres et sujets. Ce développement conduit uniquement à une forme plus moderne du capitalisme, ou le capitalisme n'est plus indirectement mais directement la propriété collective d'une classe dominante à base politique. Le système capitaliste tout entier va dans cette direction et réduit ainsi l'anti-bolchevisme capitaliste à une simple lutte impérialiste pour le contrôle du monde.
Rétrospectivement, on n'a pas de peine à comprendre que les divergences entre Pannekoek et Lénine ne pouvaient être résolues à coup d'arguments. Toutefois, en 1920, un espoir restait permis: que les travailleurs occidentaux suivent une voie indépendante, non pas vers un capitalisme d'un nouveau genre, mais vers son abolition. Répondant à la Maladie infantilede Lénine, Gorter s'efforça de convaincre les bolcheviks de leur erreurs de méthode, on soulignant la différence des conditions socio-économiques entre la Russie et l'Occident : la tactique qui amena les bolcheviks au pouvoir en Russie ne pouvait pas s'appliquer à une révolution prolétarienne en Occident, Le développement ultérieur du bolchevisme montra cependant que les éléments bourgeois présents dans le léninisme n'étaient pas dus à quelque «théorie fausse», mais avaient leur source dans le caractère de la révolution russe elle-même. Elle avait été conçue et accomplie comme une révolution capitaliste d'État, appuyée sur une idéologie pseudo-marxiste.
Dans de nombreux articles publiés dans des journaux communistes anti-bolcheviks, et jusqu'à la fin de sa vie, Pannekoek s'efforça d'élucider la nature du bolchevisme et de la révolution russe. De même que dans sa critique antérieure de la social-démocratie, il n'accusa pas les bolcheviks d'avoir trahi les principes de la classe ouvrière. Il montra que le révolution russe, tout en étant une étape importante dans le développement du mouvement ouvrier, tendait uniquement vers un système de production qui pouvait être appelé indifféremment socialisme d'État ou capitalisme d'État. La révolution ne trahit pas ses propres buts, pas plus que les syndicats ne «trahissent» le syndicalisme. De même qu'il ne peut pas y avoir d'autre type de syndicalisme que le type existant, de même on ne doit pas s'attendre que le capitalisme d'État soit autre chose que lui même..
La révolution russe fut cependant menée sous la bannière du marxisme et l'État bolchevik est considéré généralement comme un régime marxiste. Le marxisme et bientôt le marxisme-léninisme-stalinisme restèrent l'idéologie du capitalisme d'État russe. C'est pour montrer ce que signifie réellement le «marxisme» du léninisme que Pannekoek entreprit un examen critique de ses fondements philosophiques en publiant en 1938 son Lénine philosophe.Lénine avait exprimé ses idées philosophiques dans Matérialisme et Empiriocriticisme,paru en russe en 1908 et traduit en allemand et en anglais en 1927. Autour de 1904, certains socialistes russes, Bogdanov en particulier, s'étaient tournés vers la philosophie naturaliste occidentale, notamment vers les Idées de Ernst Mach qu'ils essayaient de combiner avec le marxisme. Ils eurent quelque influence dans le Parti socialiste russe, et Lénine s'employa à la détruire en attaquant sa source philosophique.
Marx avait appelé son système de pensée matérialisme, sans donner à ce terme un sens philosophique. Il visait simplement la base matérielle de toute existence et de toute transformation sociale. Pour en arriver à cette conception, il avait rejeté aussi bien le matérialisme philosophique de Feuerbach que l'idéalisme spéculatif de Hegel. Pour le matérialisme bourgeois, la nature est une réalité objectivement donnée et l'homme est déterminé par des lois naturelles. Ce qui distingue le matérialisme bourgeois du matérialisme historique, c'est cette confrontation directe de l'individu et de la nature extérieure, et l'incapacité de voir dans la société et dans le travail social un aspect indissoluble de la réalité totale.
Le matérialisme bourgeois (et la philosophie naturaliste) avait soutenu à ses débuts que l'expérience sensorielle, base de l'activité intellectuelle, permettait d'aboutir à une connaissance absolue de la réalité physique, constituée prétendument par la matière. Dans leur tentative de relier la représentation matérialiste du monde objectif au processus de la connaissance lui-même, Mach et les positivistes niaient la réalité objective de la matière en montrant que les concepts physiques doivent être construits à partir de l'expérience sensorielle conservant ainsi leur caractère subjectif. Ceci dérangeait beaucoup Lénine, étant donné que pour lui la connaissance était uniquement le reflet d'une vérité objective, et qu'il n'y avait de vérité que matérielle. Il considérait l'influence de Mach dans les milieux socialistes comme une corruption du matérialisme marxiste. Dans son esprit, l'élément subjectif dans la théorie de la connaissance de Mach était une aberration idéaliste et une tentative délibérée de ressusciter l'obscurantisme religieux.
Il est vrai que le progrès de la critique scientifique avait eu ses interprètes idéalistes qui pouvaient satisfaire les esprits religieux. Certains marxistes se mirent à défendre le matérialisme de la bourgeoisie, autrefois révolutionnaire, contre le nouvel idéalisme, ainsi que la nouvelle science de la classe capitaliste installée au pouvoir. Lénine attribuait une grande importance à ce fait, puisque le mouvement révolutionnaire russe, qui était à la veille d'une révolution bourgeoise, utilisait largement dans sa lutte idéologique les arguments scientifiques et philosophiques de la bourgeoisie occidentale naissante.
En confrontant l'attaque de Lénine contre l'empiriocriticisme avec son contenu scientifique, Pannekoek révéla non seulement que Lénine avait déformé les idées de Mach et d'Avenarius, mais aussi qu'il était incapable de critiquer leur œuvre d'un point de vue marxiste. Lénine attaquait Mach non pas du point de vue du matérialisme historique, mais en se plaçant sur le terrain du matérialisme bourgeois, scientifiquement moins développé. Pannekoek voyait, dans cet emploi du matérialisme bourgeois pour la défense du «marxisme», une preuve supplémentaire du caractère mi-bourgeois, mi-prolétarien du bolchevisme et de la révolution russe elle-même. Ce matérialisme s'accordait avec une conception du «socialisme» comme capitalisme d'État, avec les attitudes autoritaires à l'égard de toute organisation spontanée, avec le principe anachronique et irréalisable de l'autodétermination nationale, et avec la conviction de Lénine que seule, l'intelligentsia bourgeoise est capable de développer une conscience révolutionnaire, ce qui la destine à guider les masses. Ce mélange du matérialisme bourgeois et de marxisme révolutionnaire, qui caractérisait la philosophie de Lénine, réapparut avec la victoire du bolchevisme, mélange de pratiques néocapitalistes et d'idéologie socialiste.
Toutefois, la révolution russe était un événement progressif d'une signification énorme, comparable à la Révolution française. Elle révélait en même temps que le mode de production capitaliste n'est pas limité au rapport de propriété privée prédominant dans sa période libérale. Par suite du reflux de la vague révolutionnaire à la veille de la première guerre mondiale, le capitalisme se consolidait, à nouveau, en dépit des conditions de crise sérieuses, en donnant plus d'importance aux interventions de l'État dans l'économie. Dans les nations capitalistes moins vigoureuses, ce phénomène prit la forme du fascisme, et l'on vit s'intensifier les politiques impérialistes qui menèrent finalement a la seconde guerre mondiale. Plus encore que la première, cette seconde guerre montra clairement que le mouvement ouvrier qui subsistait n'était plus un mouvement de classe, mais qu'il faisait partie intégrante des divers systèmes nationaux du capitalisme contemporain.
C'est dans la Hollande occupée pendant la seconde guerre mondiale que Pannekoek prit la plume pour composer Workers Councils.L'ouvrage était terminé en 1947. Il résumait l'expérience d'une vie en ce qui regarde la théorie et la pratique du mouvement ouvrier international, ainsi que le développement et la transformation du capitalisme dans les divers pays et dans son ensemble. Cette histoire du capitalisme, et de la lutte contre le capitalisme, finit sur le triomphe d'un capitalisme revivifié quoique changé. La fin de la seconde guerre mondiale a vu les intérêts de la classe travailleuse entièrement assujettis aux impératifs de concurrence des deux systèmes capitalistes rivaux, qui se préparent pour un nouveau conflit, A l'Ouest, les organisations des travailleurs sont restées en place, mais elles cherchent, au mieux, à remplacer tout simplement le monopole par le capital d'État. Quant au soi-disant mouvement communiste mondial il met ses espoirs en une révolution planétaire sur le modèle russe. Dans l'un et l'autre cas, le socialisme se confond avec la propriété publique, l'État étant maître de la production et les travailleurs demeurant aux ordres d'une classe dirigeante.

L'effondrement du capitalisme ancienne manière, ce fut aussi la chute du vieux mouvement ouvrier. Ce que l'on appelait socialisme se révèle être un capitalisme durci. Cependant, au contraire de la classe dirigeante, qui s'adapte rapidement aux conditions nouvelles, la classe ouvrière se trouve dans une situation d'impuissance, et sans espoir à l'horizon : elle adhère toujours aux idées et aux activités traditionnelles. Or les changements économiques ne provoquent des changement de conscience que graduellement, et il s'écoulera peut-être un assez long temps avant que surgisse un nouveau mouvement ouvrier, adapté aux nouvelles conditions, car la tâche des travailleurs demeure inchangée; c'est d'abolir le mode de production capitaliste, c'est d'accomplir le socialisme. Pour atteindre ce but, il faudra que les travailleurs s'organisent et organisent la société de façon que la production et la distribution obéissent à un plan social, élaboré par les producteurs eux-mêmes. Ce mouvement ouvrier, quand il se lèvera, reconnaîtra ses origines dans les idées du communisme de conseils et dans celles d'un de ses représentants les plus rigoureux: Anton Pannekoek.
Boston, 1960.

Paul Mattick
CONSOMMATION


Revue S!LENCE
LA DÉCROISSANCE
S!lence, 9 rue Dumenge Ñ 69317 LYON CEDEX 04
SOMMAIRE

Décroissance économique, croissance humaniste
Vincent Cheynet
La décroissance soutenableBruno Clémentin et Vincent Cheynet
A bas le développement durable ! Vive la décroissance conviviale Serge Latouche
A la conquête des biens relationnelsMauro Bonaïuti
Mieux vaut débondir que rebondirFrançois Schneider
L'abondance durableJean Depuydt
La maîtrise du développement commence par celle des usagesJean Depuydt
J'ai fait un cauchemarBernard Ginisty
Ces articles sont issus des n° 280 et 281 (Février et Mars 2002) de la Revue S!lenceÉcologie - Alternatives - Non-violence
(La reproduction en est autorisée sous réserve d'en indiquer la source et le nom des auteurs)


DÉCROISSANCE ÉCONOMIQUE, CROISSANCE HUMANISTE
La crise écologique est avant tout le révélateur de l'impasse politique, culturelle, philosophique et spirituelle dans laquelle s'enfonce notre civilisation. La guerre que livrent nos sociétés «modernes» à la Terre est le reflet de la guerre que livre l'humain des pays riches à sa conscience.Conditionné par l'idéologie de consommation, prisonnier d'une foi aveugle en la science, notre monde cherche une réponse qui ne contrarierait pas son désir exponentiel d'objets et de services, tout en ayant bonne conscience.
Le concept éthique de «développement durable» a répondu à point à cette attente. Ce terme doit désormais rejoindre sa place, c'est-à-dire le rayon des tartes à la crème.
Chaque fois que nous apportons une réponse inadaptée à un problème, nous l'amplifions globalement, même si nous avons l'illusion de le soulager sur l'instant. Si les solutions techniques sont importantes, notre devoir est de les conditionner à nos choix démocratiques. Nous retrouvons là la dimension qui fait notre humanité : la recherche de sens.
La décroissance soutenable et conviviale ne permet pas de tricher. Elle nous impose de regarder la réalité en face, et d'exister dans toutes nos dimensions pour avoir la capacité d'affronter le réel et de traiter les problèmes.
Face aux discours mortifères de marchandisation du monde, de bestialisation de nos existences et de soumission aux idéologies dominantes, notre planète nous renvoie continuellement à une réflexion sur notre condition humaine. De fait, le vaisseau spatial biologique Terre nous invite à vivre pleinement notre humanité.

Vincent Cheynet
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LA DÉCROISSANCE SOUTENABLE
La contestation de la croissance économique est un fondement de l'écologie politique. Il n'est pas de croissance infinie possible sur une planète finie. Trop dérangeante, car en rupture radicale avec notre développement actuel, cette critique fut vite abandonnée au profit de concepts plus souples, comme le «développement durable». Pourtant, rationnellement, il n'existe guère d'autres voies pour les pays riches (20% de la population mondiale et 80% de la consommation des ressources naturelles) que de réduire leur production et leur consommation afin de «décroître».

Il n'est pas besoin d'être économiste pour comprendre qu'un individu, ou une collectivité, tirant la majeure partie de ses ressources de son capital, et non de ses revenus, est destiné à la faillite. Tel est pourtant bien le cas des sociétés occidentales, puisqu'elles puisent dans les ressources naturelles de la planète un patrimoine commun, sans tenir compte du temps nécessaire à leur renouvellement. Non content de piller ce capital, notre modèle économique, fondé sur la croissance, induit en plus une augmentation constante de ces prélèvements. Les économistes ultra-libéraux comme les néo-marxistes ont éliminé de leurs raisonnements le paramètre «nature», car trop contrariant. Privé de sa donnée fondamentale, notre monde économique et social se trouve ainsi déconnecté de la réalité physique et fonctionne dans le virtuel. Les économistes vivent en fait dans le monde religieux du 19e siècle où la nature était considérée comme inépuisable. Nier la réalité au profit d'une construction intellectuelle est le propre d'une idéologie. Nous pouvons donc considérer que l'économie actuelle est avant tout de nature idéologique, fût-ce par défaut. La réalité est plus complexe, car le système économique est en fait largement livré à lui-même, sans contrôle politique.
L'OBJECTIF D'UNE ÉCONOMIE SAINE
Nous nommerons économie saineun modèle économique qui, au minimum, ne toucherait pas au capital naturel. L'idéal serait de reconstituer le capital naturel déjà détruit. Mais, le premier objectif d'une humanité vivant sur les revenus de la nature constitue déjà un défi extraordinaire. Nous pouvons même nous demander si cet objectif est encore réalisable, et si le point de non-retour n'a pas déjà été franchi. De toute manière, cet objectif est le seul envisageable pour l'humanité, tant d'un point de vue moral que scientifique.
Moral, car il est du devoir, de la responsabilité de chaque individu et de l'humanité de préserver son environnement et de le restituer à ses descendants, au minimum, dans l'état où il lui a été confié.
Scientifique, car imaginer que l'humanité a les moyens de coloniser d'autres planètes relève du délire. Les distances dans l'espace sont hors de portée de nos technologies. Pour faire des sauts de puces dans l'espace, nous gaspillons inutilement des quantités gigantesques de ressources précieuses.
De plus, de manière purement théorique, si nous pouvions ramener sur notre planète et de façon rentable une ressource énergétique extra-terrestre, cela aurait pour conséquence une nouvelle dégradation écologique. En effet, des scientifiques estiment que le danger est plus dans le «trop» de ressources, que dans le risque de les voir s'épuiser. Le danger principal est l'incapacité de l'écosystème global à absorber tous les polluants que nous générons. L'arrivée d'une nouvelle ressource énergétique ne ferait qu'amplifier les changements climatiques.
Ne pas puiser du tout dans notre capital naturel semble difficile, ne serait-ce que pour produire des objets de première nécessité comme une casserole ou une aiguille. Mais, nous avons déjà prélevé et transformé une quantité de minerais considérable. La masse d'objets produits constitue déjà un formidable potentiel de matière à recycler.
L'objectif de l'économie sainepeut nous sembler un horizon utopique. En fait, nous avons au maximum 50 ans pour y parvenir si nous voulons sauvegarder l'écosystème. La biosphère ne négociera pas de délais supplémentaires. Il reste, au rythme de consommation actuel, 41 années de réserves prouvées de pétrole (1), 70 années de gaz (2), 55 années d'uranium (3). Même si ces chiffres peuvent être contestés, nous nous dirigeons vers le terme de la plus partie des ressources planétaires à brèves échéances si nous ne changeons pas radicalement de cap. Contrairement au 20e siècle, nous consommons désormais plus de ces ressources que nous en découvrons de nouvelles. De plus, il est prévu, d'ici à 20 ans, un doublement de la consommation énergétique mondiale. Enfin, plus nous approchons du terme des ressources, plus celles-ci sont difficilement extractibles. Il reste que le plus grand danger semble aujourd'hui plus dans les dommages que nous faisons courir au climat que l'épuisement des ressources naturelles.
LE THÉORICIEN DE LA DÉCROISSANCE
L'économiste bulgare Nicholas Georgescu-Roegen est le père de la décroissance (4). Nicholas Georgescu-Roegen distingue la «haute entropie», énergie non disponible pour l'humanité, de la «basse entropie», énergie disponible. Il démontre simplement que chaque fois que nous entamons notre capital naturel, comme les énergies de stock, nous hypothéquons les chances de survie de nos descendants. «Chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d'une baisse du nombre de vies à venir.»Il met en évidence les impasses de la "croissance zéro" ou de "l'état stable" que prônent des écologistes. En effet, même si nous stabilisons notre économie, nous continuerons à puiser dans notre capital.
LA DÉCROISSANCE SOUTENABLE
Tout le problème consiste à passer d'un modèle économique et social fondé sur l'expansion permanente à une civilisation «sobre» dont le modèle économique a intégré la finitude de la planète. Pour passer de notre civilisation à l'économie saine,les pays riches devraient s'engager à une réduction drastique de leur production et de leur consommation. En termes économiques, cela signifie entrer dans la décroissance. Le problème est que nos civilisations modernes, pour ne pas générer de conflits sociaux, ont besoin de cette croissance perpétuelle. Le fondateur de la revue The Ecologist,l'écologiste millionnaire et conservateur Edward Goldsmith avance qu'en réduisant de 4% par an et pendant 30 ans la production et la consommation, nous aurions une chance d'échapper à la crise climatique «avec un minimum de volonté politique»(5). Facile à dire sur le papier, fût-il recyclé ou simplement blanchi sans chlore ! La réalité sociologique est tout autre. Même les riches des pays riches aspirent à consommer toujours plus. Et ce n'est pas «un minimum de volonté politique» qui serait nécessaire si un groupe désirait conduire cette politique d'en haut, mais bien un pouvoir totalitaire. Celui-ci aurait toutes les peines pour contrer une soif sans fin de consommation attisée par des années de conditionnement à l'idéologie publicitaire. A moins que rentrer dans une économie de guerre, l'appel à la responsabilité des individus est la priorité. Les mécanismes économiques conduits par le politique auront un rôle fondamental à jouer, mais demeureront secondaires. Le tournant devra donc s'opérer "par le bas", pour rester dans la sphère démocratique.
Edward Goldsmith affirme aussi que seule une crise économique mondiale pourrait retarder la crise écologique globale si rien n'est entrepris. L'histoire nous démontre que les crises ont rarement des vertus pédagogiques et qu'elles engendrent le plus souvent des conflits meurtriers. L'humain en situation périlleuse privilégie ses instincts de survie, au détriment de la société. La crise de 1929 a amené au pouvoir Hitler, les nazis, les fascistes, les franquistes en Europe et les ultras nationalistes au Japon. Les crises appellent des pouvoirs forts avec toutes les dérives qu'ils engendrent. Tout l'objectif consiste, au contraire, à éviter la régulation par le chaos. C'est pourquoi cette décroissance devra être «soutenable». C'est-à-dire qu'elle ne devra pas générer de crise sociale remettant en cause la démocratie et l'humanisme. Rien ne servirait de vouloir préserver l'écosystème global si le prix est pour l'humanité un effondrement humain. Mais plus nous attendrons pour nous engager dans la «décroissance soutenable», plus le choc contre la fin des ressources sera rude, et plus le risque d'engendrer un régime écototalitaire ou de s'enfoncer dans la barbarie sera élevé.
Un exemple de décroissance chaotique est la Russie. Ce pays a réduit de 35% ses émissions de gaz à effet de serre depuis la chute du mur de Berlin (6). La Russie s'est désindustrialisée. Elle est passée d'une économie de superpuissance à une économie pour une large part de survivance. En terme purement écologique, c'est un exploit. En terme social, c'est loin d'être le cas. Les pays riches devront tenter de diminuer leur production et leur consommation sans faire imploser leur système social. Bien au contraire, ils devront le renforcer d'autant dans cette transition difficile pour tendre à plus d'équité. Une chose semble sûre : pour atteindre «l'économie saine», la décroissance des pays riches devra être durable.
UN EXEMPLE : L'ÉNERGIE
Plus des trois quarts des ressources énergétiques que nous utilisons aujourd'hui sont d'origines fossiles. Ce sont le gaz, le pétrole, l'uranium, le charbon. Ce sont des ressources non-renouvelables, ou plus exactement au taux de renouvellement extrêmement faible. En tout cas sans rapport aucun avec notre utilisation actuelle. L'économie sainenous impose de cesser ce pillage. Nous devons réserver ces ressources précieuses pour des utilisations vitales. De plus, la combustion de ces ressources fossiles désagrège l'atmosphère (effet de serre et autres pollutions) et entament par cet autre biais notre capital naturel. Quant au nucléaire, outre le danger que font peser ses installations, il produit des déchets à durée de vie infinie à l'échelle humaine (plutonium 239, demi-vie 24 400 ans, iode 129, durée de demi-vie 16 millions d'années). Le principe de responsabilité, qui définit l'âge adulte, veut que nous ne développions pas une technique non maîtrisée. Nous n'avons pas à léguer à nos descendants une planète empoisonnée pour la fin des temps.
Par contre, nous aurons droit aux énergies «de revenu», c'est-à-dire le solaire, l'éolien, et, en partie, la biomasse (bois) et un peu d'hydraulique. Ces deux dernières ressources devant se partager avec d'autres utilisations que la seule production d'énergie.
Cet objectif n'est atteignable que grâce à une réduction drastique de notre consommation énergétique. Dans une économie saine,l'énergie fossile disparaîtrait. Elle serait réservée à des usages de survie comme les usages médicaux. Le transport, les véhicules à moteur à explosion seraient condamnés à disparaître. Ils seraient remplacés par la marine à voile, le vélo, le train, la traction animale (quand la production d'aliments pour animaux est soutenable). Bien entendu, toute notre civilisation serait bouleversée par ce changement de rapport à l'énergie. Il signifierait la fin des grandes surfaces au profit des commerces de proximité et des marchés, des produits manufacturés peu chers importés au profit d'objets produits localement, des emballages jetables au profit des contenants réutilisables, de l'agriculture intensive motorisée au profit d'une agriculture paysanne extensive. Le réfrigérateur serait remplacé par une pièce froide, le voyage aux Antilles par une randonnée à vélo dans les Cévennes, l'aspirateur par le balai et la serpillière, l'alimentation carnée par une nourriture quasiment végétarienne, etc.
Au moins pendant la période de réorganisation de notre société, la perte de l'énergie fossile entraînera un accroissement important de la masse de travail pour les pays occidentaux, et ceci même en intégrant une diminution considérable de la consommation. Non seulement nous ne disposerions plus de l'énergie fossile, mais en plus la main d'Ïuvre peu chère des pays du tiers-monde ne serait plus disponible. Nous aurions alors recours à notre énergie musculaire.
UN MODÈLE ÉCONOMIQUE ALTERNATIF
A l'échelle de l'État, une économie sainegérée démocratiquement ne peut être que le fruit d'une recherche d'équilibre constante entre les choix collectifs et individuels. Elle nécessite un contrôle démocratique de l'économie par le politique et par les choix de consommation des individus. Une économie de marché contrôlé par le politique et le consommateur. L'un ne pouvant se passer de l'autre. Ce modèle exige une responsabilité accrue du politique comme du consommateur.
Succinctement, nous pouvons imaginer un modèle économique sur trois niveaux :
¥ Le premier serait une économie de marché contrôlée évitant tout phénomène de concentration. Ce serait, par exemple, la fin du système de franchise. Tout artisan ou commerçant serait propriétaire de son outil de travail et ne pourrait pas posséder plus. Il serait nécessairement le seul décideur de son activité, en relation avec sa clientèle. Cette économie de petites entités, outre son caractère humaniste, aurait l'immense mérite de ne pas générer de publicité, ce qui est une condition sine qua nonpour la mise en place de la décroissance soutenable. La sortie de l'idéologie de consommation conditionne sa mise en place technique.
¥ Le deuxième niveau, la production d'équipements nécessitant un investissement, aurait des capitaux mixtes privés et publics, contrôlés par le politique.
¥ Enfin, le troisième niveau. Ce serait les services publics de base, non-privatisables (accès à l'eau, à l'énergie disponible, à l'éducation et à la culture, aux transports en commun, à la santé, à la sécurité des personnes).
La mise en place d'un tel modèle entraînerait le commerce équitable pour tous : appliquant là où l'on produit les critères humains de là où l'on vend. Cette règle simple à énoncer apporterait la fin de l'esclavage et du néo-colonialisme.
UN DÉFI POUR LES "RICHES"
A l'énoncé des mesures à prendre pour entrer dans la décroissance soutenable, la majorité de nos concitoyens restera incrédule. La réalité est trop crue pour être admise d'emblée par la majeure partie de l'opinion. Elle suscite dans la plupart des cas une réaction d'animosité. Difficile de se remettre en cause lorsque l'on a été élevé au biberon médiatico-publicitaire de la société de consommation. Un cocktail ressemblant étrangement à la Soma, drogue euphorisante décrite par Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes(Brave New World,1932, annonçant un pouvoir psychobiologique !). Le monde intellectuel, trop occupé à résoudre des querelles byzantines et encore ébloui par la science, aura aussi du mal à admettre d'être passé si loin d'un enjeu de civilisation aussi important. Il est difficile pour les Occidentaux d'envisager un autre mode de vie. Mais, nous ne devons pas oublier que le problème ne se pose pas dans ces termes pour l'immense majorité des habitants du globe. 80% des humains vivent sans automobile, sans réfrigérateur ou encore sans téléphone. 94% des humains n'ont jamais pris l'avion. Nous devons donc nous extraire de notre cadre d'habitant des pays riches pour raisonner à l'échelle planétaire et envisager l'humanité comme une et indivisible. Faute de cela, nous serions réduits à raisonner comme Marie-Antoinette à la veille de la Révolution française, incapable d'imaginer pouvoir se déplacer sans chaise à porteur et proposant de la brioche à ceux qui n'ont pas de pain.
AU RÉGIME
Environ un tiers de la population américaine est obèse. Les Américains se sont lancés à la recherche du gène de l'obésité pour résoudre ce problème de manière scientifique. La bonne solution est bien sûr d'adopter un meilleur régime. Ce comportement est tout à fait symptomatique de notre civilisation. Plutôt que de remettre en cause notre mode de vie, nous poursuivons une fuite en avant à la recherche de solutions techniques afin de répondre à un problème culturel. De plus, cette folle fuite en avant ne fait qu'accélérer le mouvement destructif. En fait, même si la décroissance nous semble impossible, la barrière se situe plutôt dans nos têtes que dans les réelles difficultés à la mettre en place. Sortir l'opinion d'un conditionnement idéologique fondé sur la croyance en la science, le nouveau, le progrès, la consommation, la croissance conditionne cette évolution.
La priorité est donc de s'engager à l'échelle individuelle dans la simplicité volontaire. C'est en changeant nous-même que nous transformerons le monde.
DÉFINITION D'UN CONCEPT
Si nous revenons à la définition du concept "développement durable", c'est-à-dire : «ce qui permet de répondre aux besoins des générations actuelles, sans pour autant compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins», alors le terme approprié pour les pays riches est bien la «décroissance soutenable».

Bruno Clémentin et Vincent Cheynet

Ecolo
11, place Croix-Pâquet
69001 Lyon
http://www.ecolo.asso.fr

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A BAS LE DÉVELOPPEMENT DURABLE !
VIVE LA DÉCROISSANCE CONVIVIALE !

«Il n'y a pas le moindre doute que le développement durable est l'un des concepts les plus nuisibles»
Nicholas Georgescu-Roergen (correspondance avec J. Berry, 1991) (7)
 On appelle oxymore (ou antinomie) une figure de rhétorique consistant à juxtaposer deux mots contradictoires, comme «l'obscure clarté», chère à Victor Hugo, «qui tombe des étoiles...». Ce procédé inventé par les poètes pour exprimer l'inexprimable est de plus en plus utilisé par les technocrates pour faire croire à l'impossible. Ainsi, une guerre propre, une mondialisation à visage humain, une économie solidaire ou saine, etc. Le développement durable est une telle antinomie.
En 1989, déjà, John Pessey de la Banque Mondiale recensait 37 acceptions différentes du concept de «sustainable development» (8). Le seul rapport Brundtland (World commission 1987) en contiendrait six différentes. François Haten, qui à la même époque en répertoriait 60, propose de classer les théories principales actuellement disponibles sur le développement durable en deux catégories, «écocentrées» et «anthropocentrées», suivant qu'elle se donnent pour objectif essentiel la protection de la vie en général (et donc de tous les êtres vivants, tout au moins de ceux qui ne sont pas encore condamnés) ou le bien-être de l'homme (9).
DÉVELOPPEMENT DURABLE OU COMMENT FAIRE DURER LE DÉVELOPPEMENT
Il y a donc une divergence apparente sur la signification du soutenable/durable. Pour les uns, le développement soutenable/durable, c'est un développement respectueux de l'environnement. L'accent est alors mis sur la préservation des écosystèmes. Le développement signifie dans ce cas, bien-être et qualité de vie satisfaisants, et on ne s'interroge pas trop sur la compatibilité des deux objectifs, développement et environnement. Cette attitude est assez bien représentée chez les militants associatifs et chez les intellectuels humanistes. La prise en compte des grands équilibres écologiques, doit aller jusqu'à la remise en cause de certains aspects de notre modèle économique de croissance, voire même de notre mode de vie. Cela peut entraîner la nécessité d'inventer un autre paradigme de développement (encore un ! mais lequel ? On n'en sait rien). Pour les autres, l'important est que le développement tel qu'il est puisse durer indéfiniment. Cette position est celle des industriels, de la plupart des politiques et de la quasi-totalité des économistes. A Maurice Strong déclarant le 4 avril 1992 : «Notre modèle de développement, qui conduit à la destruction des ressources naturelles, n'est pas viable. Nous devons en changer»font écho les propos de George Bush (senior) : «Notre niveau de vie n'est pas négociable»(10). Dans la même veine, à Kyoto, Clinton déclarait sans prendre de gants : «Je ne signerai rien qui puisse nuire à notre économie»(11). Comme on sait, Bush junior a fait mieux...
Le développement soutenable est comme l'enfer, il est pavé de bonnes intentions. Les exemples de compatibilité entre développement et environnement qui lui donnent créance ne manquent pas. Évidemment, la prise en compte de l'environnement n'est pas nécessairement contraire aux intérêts individuels et collectifs des agents économiques. Un directeur de la Shell, Jean-Marie Van Engelshoven, peut déclarer : «Le monde industriel devra savoir répondre aux attentes actuelles s'il veut, de façon responsable, continuer à créer dans le futur de la richesse».Jean-Marie Desmarets, le PDG de Total ne disait pas autre chose avant le naufrage de l'Erika et l'explosion de l'usine d'engrais chimiques de Toulouse... (12). Avec un certain sens de l'humour, les dirigeants de BP ont décidé que leur sigle ne devait plus se lire «British Petroleum», mais «Beyond Petroleum» (Au delà ou après le pétrole)... (13).
La concordance des intérêts bien comprispeut, en effet, se réaliser en théorie et en pratique. Il se trouve des industriels convaincus de la compatibilité des intérêts de la nature et de l'économie. Le Business Council for Sustainable Development,composé de 50 chefs de grandes entreprises, regroupés autour de Stéphan Schmidheiny, conseiller de Maurice Strong, a publié un manifeste présenté à Rio de Janeiro juste avant l'ouverture de la conférence de 92 : Changer de cap, réconcilier le développement de l'entreprise et la protection de l'environnement. «En tant que dirigeants d'entreprises,proclame le manifeste, nous adhérons au concept de développement durable, celui qui permettra de répondre aux besoins de l'humanité, sans compromettre les chances des générations futures.»(14).
Tel est bien, en effet, le pari du développement durable. Un industriel américain exprime la chose de façon beaucoup plus simple : «Nous voulons que survivent à la fois la couche d'ozone et l'industrie américaine».
LE DÉVELOPPEMENT TOXIQUE
Il vaut la peine d'y regarder de plus près en revenant aux concepts pour voir si le défi peut encore être relevé. La définition du développement durable telle qu'elle figure dans le rapport Brundtland ne prend en compte que la durabilité. Il s'agit, en effet, d'un «processus de changement par lequel l'exploitation des ressources, l'orientation des investissements, les changements techniques et institutionnels se trouvent en harmonie et renforcent le potentiel actuel et futur des besoins des hommes.» Ce n'est pas l'environnement qu'il s'agit de préserver pour les décideurs Ñ certains entrepreneurs écologistes parlent même de «capital soutenable», le comble de l'oxymore ! Ñ mais avant tout le développement (15). Là réside le piège. Le problème avec le développement soutenable n'est pas tant avec le mot soutenable qui est plutôt une belle expression qu'avec le concept de développement qui est carrément un «mot toxique». En effet, le soutenable signifie que l'activité humaine ne doit pas créer un niveau de pollution supérieur à la capacité de régénération de l'environnement. Cela n'est que l'application du principe de responsabilité du philosophe Hans Jonas : «Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur la terre.»
Toutefois, la signification historique et pratique du développement, lié au programme de la modernité, est fondamentalement contraire à la durabilité ainsi conçue. On peut définir le développement comme une entreprise visant à transformer les rapports des hommes entre eux et avec la nature en marchandises. Il s'agit d'exploiter, de mettre en valeur, de tirer profit des ressources naturelles et humaines. La main invisible et l'équilibre des intérêts nous garantissent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourquoi se faire du souci ? La plupart des économistes qu'ils soient libéraux ou marxistes sont en faveur d'une conception qui permette au développement économique de perdurer. Ainsi l'économiste marxiste, Gérard d'Estanne de Bernis déclare : «On ne fera pas ici de sémantique, on ne se demandera pas non plus si l'adjectif «durable» (soutenable) apporte quoi que ce soit aux définitions classiques du développement, tenons compte de l'air du temps et parlons comme tout le monde. (...) bien entendu durable ne renvoie pas à long, mais à irréversible. En ce sens, quel que soit l'intérêt des expériences passées en revue, le fait est que le processus de développement de pays comme l'Algérie, le Brésil, la Corée du Sud, l'Inde ou le Mexique ne s'est pas avéré «durable» (soutenable) : les contradictions non maîtrisées ont balayé les résultats des efforts accomplis, et conduit à la régression.»(16) Effectivement, le développement étant défini par Rostow comme «self-sustaining growth» (croissance auto-soutenable), l'adjonction de l'adjectif durable ou soutenable est inutile et constitue un pléonasme. C'est encore plus flagrant avec la définition de Mesatovic et Pestel (17). Pour eux, c'est la croissance homogène, mécanique et quantitative qui est insoutenable, mais une croissance «organique» définie par l'interaction des éléments sur la totalité est un objectif supportable. Or, historiquement, cette définition biologique est précisément celle du développement ! Les subtilités d'Hermann Daly, tentant de définir un développement avec une croissance nulle ne sont tenables, ni en théorie, ni en pratique (18). Comme le note Nicholas Georgescu-Roegen : «Le développement durable ne peut en aucun cas être séparé de la croissance économique. (...) En vérité, qui a jamais pu penser que le développement n'implique pas nécessairement quelque croissance ?»(19)
Finalement, on peut dire qu'en accolant l'adjectif durable au concept de développement, il est clair qu'il ne s'agit pas vraiment de remettre en question le développement réellement existant,celui qui domine la planète depuis deux siècles, tout au plus songe-t-on à lui adjoindre une composante écologique. Il est plus que douteux que cela suffise à résoudre les problèmes.
LA CROISSANCE ZÉRO NE SUFFIT PAS
En fait, les caractères durable ou soutenables renvoient non au développement «réellement existant» mais à la reproduction. La reproduction durable a régné sur la planète en gros jusqu'au 18e siècle ; il est encore possible de trouver chez les vieillards du tiers-monde des «experts» en reproduction durable. Les artisans et les paysans qui ont conservé une large part de l'héritage des manières ancestrales de faire et de penser vivent le plus souvent en harmonie avec leur environnement ; ce ne sont pas des prédateurs de la nature (20). Au 17e siècle encore, en édictant ses édits sur les forêts, en réglementant les coupes pour assurer la reproduction du bois, en plantant des chênes que nous admirons toujours pour fournir des mâts de vaisseaux 300 ans plus tard, Colbert se montre un expert en «sustainability».Ce faisant, ces mesures vont à l'encontre de la logique marchande.
Voilà, dira-t-on, du développement durable ; mais alors, il faut le dire de tous ces paysans qui plantaient de nouveaux oliviers et de nouveaux figuiers dont ils ne verraient jamais les fruits, mais en pensant aux générations suivantes, et cela sans y être tenu par aucun règlement, tout simplement parce que leurs parents, leurs grands-parents et tous ceux qui les avaient précédés avaient fait de même (21). Désormais, même la reproduction durable n'est plus possible. Il faut toute la foi des économistes orthodoxes pour penser que la science de l'avenir résoudra tous les problèmes et que la substitualité illimitée de la nature par l'artifice est possible. Peut-on vraiment, comme se le demande Mauro Bonaïuti, obtenir le même nombre de pizzas en diminuant toujours la quantité de farine et en augmentant le nombre de fours ou de cuisiniers ? Et même si on peut espérer capter de nouvelles énergies, serait-il raisonnable de construire des «gratte-ciel sans escaliers ni ascenseurs sur la base de la seule espérance qu'un jour nous triompherons de la loi de la gravité ?» (22). Contrairement à l'écologisme réformiste d'un Hermann Daly ou d'un René Passet, l'état stationnaire lui-même et la croissance zéro ne sont ni possibles, (ni souhaitables...). «Nous pouvons recycler les monnaies métalliques usées, mais non les molécules de cuivre dissipées par l'usage.»(23). Ce phénomène que Nicholas Georgescu-Roegen a baptisé «la quatrième loi de la thermodynamique» est peut-être discutable en théorie pure, mais pas du point de vue de l'économie concrète. De l'impossibilité qui s'ensuit d'une croissance illimitée ne résulte pas, selon lui, un programme de croissance nulle, mais celui d'une décroissance nécessaire. «Nous ne pouvons,écrit-il, produire des réfrigérateurs, des automobiles ou des avions à réaction «meilleurs et plus grands» sans produire aussi des déchets «meilleurs et plus grands» (24). Bref, le processus économique est de nature entropique.
«Le monde est fini,note Marie-Dominique Perrot, et le traiter, à travers la sacralisation de la croissance, comme indéfiniment exploitable, c'est le condamner à disparaître ; on ne peut en effet à la fois invoquer la croissance illimitée et accélérée pour tous et demander à ce que l'on se soucie des générations futures. L'appel à la croissance et la lutte contre la pauvreté sont littéralement des formules magiques tout autant qu'elles sont des mots d'ordre et des mots de passe (partout). C'est l'idée magique du gâteau dont il suffit d'augmenter la taille pour nourrir tout le monde, et qui rend «innommable» la question de la possible réduction des parts de certains.» (25)
Notre surcroissanceéconomique dépasse déjà largement la capacité de charge de la terre. Si tous les citoyens du monde consommaient autant que les Américains moyens, les limites physiques de la planète seraient largement dépassées (26). Si l'on prend comme indice du «poids» environnemental de notre mode de vie «l'empreinte» écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l'équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. En prenant en compte les besoins de matériaux et d'énergie, ceux nécessaires pour absorber déchets et rejets de la production et de la consommation et en y ajoutant l'impact de l'habitat et des infrastructures nécessaires, les chercheurs travaillant pour pour World Wide Fund (WWF) ont calculé que l'espace bio-productif par tête de l'humanité était de 1,8 hectare. Un citoyen des États-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un européen moyen 4,5. On est doc très loin de l'égalité planétaire et plus encore d'un mode de civilisation durable, qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable (27).
SORTIR DE L'ÉCONOMICISME
On peut discuter ces chiffres, mais ils sont malheureusement confirmés par un nombre considérables d'indices (qui ont d'ailleurs servi à les établir). Pour survivre ou durer, il est donc urgent d'organiser ladécroissance.Quand on est à Rome et que l'on doit se rendre par le train à Turin, si l'on s'est embarqué par erreur dans la direction de Naples, il ne suffit pas de ralentir la locomotive, de freiner ou même de stopper, il faut descendre et prendre un autre train dans la direction opposée. Pour sauver la planète et assurer un futur acceptable à nos enfants, il ne faut pas seulement modérer les tendances actuelles, il faut carrément sortir du développement et de l'économicisme comme il faut sortir de l'agriculture productiviste qui en est partie intégrante, pour en finir avec les vaches folles et les aberrations transgéniques.
La décroissancedevrait être organisée non seulement pour préserver l'environnement mais aussi pour restaurer le minimum de justice sociale sans lequel la planète est condamnée à l'explosion. Survie sociale et survie biologique paraissent ainsi étroitement liées. Les limites du «capital» nature ne posent pas seulement un problème d'équité intergénérationnelle dans le partage des parts disponibles, mais un problème d'équité entre les membres actuellement vivants de l'humanité.
La décroissance ne signifie pas nécessairement un immobilisme conservateur. L'évolution et la croissancelente des sociétés anciennes s'intégraient dans une reproduction élargie bien tempérée, toujours adaptée aux contraintes naturelles. «C'est parce que la société vernaculaire a adapté son mode de vie à son environnement,conclut Edward Goldsmith, qu'elle est durable, et parce que la société industrielle s'est au contraire efforcée d'adapter son environnement à son mode de vie qu'elle ne peut espérer survivre.»(28). Aménager la décroissance signifie, en d'autres termes, renoncer à l'imaginaire économique, c'est-à-dire à la croyance que plus égale mieux. Le bien et le bonheur peuvent s'accomplir à moindre frais. La plupart des sagesses considèrent que le bonheur se réalise dans la satisfaction d'un nombre judicieusement limité de besoins. Redécouvrir la vraie richesse dans l'épanouissement de relations sociales conviviales dans un monde sain peut se réaliser avec sérénité dans la frugalité, la sobriété, voire une certaine austérité dans la consommation matérielle. «Une personne heureuse,note Hervé Martin, ne consomme pas d'antidépresseurs, ne consulte pas de psychiatres, ne tente pas de se suicider, ne casse pas les vitrines des magasins, n'achète pas à longueur de journée des objets aussi coûteux qu'inutiles, bref, ne participe que très faiblement à l'activité économique de la société.»(29). Une décroissance voulue et bien pensée n'impose aucune limitation dans la dépense des sentiments et la production d'une vie festive, voire dionysiaque.
On peut conclure avec Kate Soper : «Ceux qui plaident pour une consommation moins matérialiste sont souvent présentés comme des ascètes puritains qui cherchent à donner une orientation plusspirituelle aux besoins et aux plaisirs. Mais cette vision est à différends égards trompeuse. On pourrait dire que la consommation moderne ne s'intéresse pas suffisamment aux plaisirs de la chair, n'est pas assez concernée par l'expérience sensorielle, est trop obsédée par toute une série de produits qui filtrent les gratifications sensorielles et érotiques et nous en éloignent. Une bonne partie des biens qui sont considérés comme essentiels pour un niveau de vie élevé sont plus anesthésiants que favorables à l'expérience sensuelle, plus avares que généreux en matière de convivialité, de relations de bon voisinage, de vie non stressée, de silence, d'odeur, de beauté... Une consommation écologique n'impliquerait ni une réduction du niveau de vie, ni une conversion de masse vers l'extra-mondanité, mais bien plutôt une conception différente du niveau de vie lui-même.»(30).
Serge Latouche.

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À LA CONQUÊTE DES BIENS RELATIONNELS
Les théories économiques ont oublié que les ressources sont limitées. Pour éviter une chute économique prévisible, il faut développer des activités peu coûteuses en matériaux et en énergie, c'est le cas de toutes les activités relationnelles.
Georgescu-Roegen, le père de la bioéconomie, a été le premier à présenter la décroissance comme une conséquence inévitable des limites imposées par les lois de la nature (Georgescu-Roegen, 1979). Si l'on veut saisir pour quelles raisons l'approche traditionnelle à la croissance économique, théorisée par les économistes néoclassiques et diffusée par les défenseurs de la globalisation et de la pensée unique, n'est pas soutenable, il faut partir de la critique de Georgescu-Roegen. Cette dernière s'articule en deux points, j'y ajouterai ma conclusion en proposant un parcours vers une économie soutenable (Bonaïuti, 2001).La théorie traditionnelle de la croissance est basée sur une fonction qui affirme que la production (Q) est directement fonction de trois données : la quantité de travail (L), le stock de capital (K) et les ressources naturelles disponibles (R). Selon Solow/Stiglitz,
Q = Ka Rb Lc avec a + b + c = 1
Cela veut dire que la production croît parallèlement à la croissance de chacune des trois données. Elle admet surtout que l'on peut produire n'importe quelle quantité de produit en réduisant à volonté les ressources naturelles R, à condition qu'augmente suffisamment le stock de capital K.
En d'autres termes, la théorie néoclassique prône une parfaite substitutivité entre les ressources naturelles et le capital fabriqué par l'homme. Affirmation qui est à la base de la définition néoclassique de développement soutenable. Cela signifie, comme l'a soutenu Solow, qu'il n'y a en principe aucun problème, le monde peut, en effet, aller de l'avant sans ressources naturelles"(Solow, 1974, p.11). On peut démontrer toutefois que cette affirmation n'est pas conforme à la loi de la thermodynamique. Si, et les néoclassiques l'affirment, la fonction et la production n'est qu'une recette, Solow et Stiglitz assurent que l'on pourra, avec une moindre quantité de farine faire une pizza plus grande en la cuisant dans un four plus grand (ou avec deux cuisiniers au lieu d'un seul). Cette formule, de toute évidence, ne respecte pas l'équilibre des matériaux : une lecture diverse de la loi première de la thermodynamique.
PRODUIRE AVEC MOINS DE MATIÈRES PREMIÈRES
N'IMPLIQUE PAS UNE BAISSE DE LA CONSOMMATION TOTALE
Depuis toujours les économistes orthodoxes ont défendu la croissance des attaques des écologistes avec une multitude d'arguments dont le noyau théorique se base sur le concept de progrès technologique.L'idée fondamentale est que le progrès technologique consentira, comme il l'a fait dans le passé, de «relâcher les liens», permettant de la sorte de produire une quantité majeure de biens en utilisant une quantité mineure de matière et d'énergie. Ce phénomène, appelé dématérialisation du capital,a suscité un vif intérêt chez les économistes qui en ont vanté les potentialités pour la new economyen particulier.
Le parcours du capitalisme fordien, avec ses usines enfumées, à la civilisation on line,comporterait selon ces auteurs, le passage définitif à une économie légère, à un processus productif propre, caractérisé par une très basse consommation de ressources naturelles et partant par une pollution extrêmement réduite.
Je ne veux pas nier qu'il s'agit là d'un phénomène significatif. Toutefois la théorie bioéconomique apporte de fortes objections sur ce point.
Il est certain que le secteur des technologies informatiques et plus généralement les secteurs impliqués dans la new economysont en mesure de produire du revenu avec un moindre emploi de ressources naturelles. Malgré cela, nous nous demandons jusqu'à quel point les nouvelles technologies sont des substituts, ne représentent-elles pas plutôt des compléments aux technologies traditionnelles ? En d'autres termes, un plus grand nombre de sociétés de logiciels ou de consultants financiers impliquera-t-il forcément une diminution de la production de voitures ou d'énergie électrique ? Alors que la consommation de nombreuses ressources par unité de produita effectivement diminué dans les pays les plus avancés, la consommation absolue de nombreuses ressources-clé continue à augmenter. Voici quelques données qui éclairciront ce point :
«Une unité est produite aujourd'hui avec moins d'énergie qu'il n'en fallait dans les années soixante-dix. La consommation d'énergie (mesurée comme énergie par unité) a diminué de 25% (moyenne de l'OCDE) das les pays de l'OCDE de 1970 à 1988. Mais cette diminution de la consommation d'énergie n'a pas mené à une réduction de l'utilisation totale d'énergie. L'utilisation totale d'énergie a augmenté de 30% pendant la même période»(Biswanger, 1993, p. 227).
Même si l'augmentation de la consommation absolue est due en partie à la croissance de la population, le modèle fonds/flux de Georgescu-Roegen nous suggère une intéressante interprétation de ce phénomène. Les nouvelles technologies demandent, comme toute forme de capital (fond), un flux de ressources pour être maintenu «dans des conditions d'efficience». Mais, peut-on se demander, qu'est-ce que la production de capital au contenu technologique élevé (qui est aussi et surtout un capital humain) demande en termes de ressources pour son propre maintien ? Il est fort probable qu'un ingénieur occidental produisant des ordinateurs utilise directement moins de capital naturel que n'en utilise un travailleur indien employé dans un établissement pour la production de colorants. Toutefois combien de capital naturel demande la production sociale d'un ingénieur, et des technologies informatiques en général ? Peut-on produire des ordinateurs sans se rendre en voiture à son travail ou sans disposer d'une maison pourvue de tous les conforts ? Les infrastructures et les institutions nécessaires aux démocraties avancées promotrices d'innovations technologiques ne demandent-elles pas, elles aussi, un montant significatif de capital manufacturé, humain et naturel pour pouvoir s'auto-maintenir ? De plus, peut-on imaginer que les pays les moins avancés puissent arriver à utiliser les nouvelles technologies (si tant est qu'ils y parviennent) sans passer par une phase prolongée d'industrialisation ?
Autrement dit la production de technologie avancée implique un flot continu d'imputs provenant des processus de transformation de type traditionnel, qui demandent à leur tour des quantités croissantes de ressources naturelles. Enfin, même si le progrès technologique peut effectivement réduire les quantités d'énergie employées dans certains secteurs (information, services) il est fort improbable que ce processus puisse être étendu à tous les secteurs de production et encore moins au niveau global.
Pour conclure, la critique de Georgescu-Roegen démontre, d'une part qu'il n'est pas possible de faire abstraction des ressources naturelles (en les remplaçant par du capital produit par l'homme), d'autre part que le progrès technologique considéré dans son ensemble, ne comporte pas une réduction de l'impact sur les écosystèmes, mais bien au contraire une augmentation de la consommation absoluedes ressources. Il faudra donc miser sur une autre voie.
Il faut nous rappeler que lorsqu'on aborde le rapport décroissance/écosystèmes, Georgescu-Roegen considère la production en termes rigoureusement physiquesalors que les économistes néoclassiques se réfèrent à la production en terme de valeur.La valeur implique les prix et ces derniers l'utilité associée à des biens et services déterminés. On peut (et j'ose dire on doit) critiquer les prémisses utilitaristes sur lesquels se fonde la théorie néoclassique mais il faut aussi être conscient du fait que considérer la production en termes de valeur porte la question sur un plan totalement différent. Alors que Georgescu-Roegen se réfère aux possibilités de substitution entre ressources naturelles et technologie pour produire le même bien(par exemple une voiture) les auteurs néoclassiques se réfèrent aux possibilités de substitution qui se présentent pour produire un niveau d'aisance déterminé. Il est évident que l'on peut obtenir le même service (utilité) que l'on se déplace à cheval ou en automobile mais le déploiement de ressources naturelle et de technologie ne sera pas le même. Lorsque Ayres affirme que "in the distant future the economic system need not to produce signifiant amount of goods at all" [A long terme, le système économique n'aura plus besoin de produire de biens de consommation du tout], il va sans dire qu'il raisonne "en termes d'utilité et non de production physique constante". Ayres reconnaît à juste titre que sans cette précision la critique de Georgescu-Roegen à la théorie néoclassique serait "dévastatrice".
Les lois de la thermodynamique et en particulier la loi de l'entropie nous enseignent que la décroissance de la production est inévitable en terme physiques.Cela ne veut pas dire et ne doit pas nous porter à croire que ceci implique nécessairementune décroissance du produit mondial brut ou encore moins du bonheurdes personnes. Se faire le champion de la décroissance Ñ en termes de quantités physiques produites Ñ risque de passer pour une euthanasie du système productif privant de la sorte la voie de l'économie soutenable d'un consensus nécessaire.
Le projet d'une économie soutenable requiert plutôt une révision profonde des préférences et de la façon de concevoir la production de la valeur économique. Elle doit produire des revenus tout en utilisant moins de matière et d'énergie. En effet une politique écologique basée uniquement sur une forte réduction de la consommation créerait (au delà d'un probable échec final), vu la distribution actuelle des préférences,une forte réduction de la demande globale et donc une augmentation importante du chômage et du malaise social. (J'essaie quelconque d'imaginer ce qui adviendrait si l'Occident s'adaptait soudainement au niveau de la consommation moyenne que suggèrent mes amis critiques envers la consommation. Cela serait une bénédiction pour les écosystèmes, mais une catastrophe pour les revenus et pour l'emploi.)
Il nous faut donc miser sur une distribution différente des préférences afin qu'à la décroissance des quantités physiques produites ne corresponde pas nécessairement une décroissance de la valeur de la production. Cela implique évidemment une transformation profonde de l'imaginaire économique et productif. Je me limiterai dans ce qui va suivre à indiquer un parcours possible vers cette transformation.
TRANSFÉRER LA DEMANDE VERS LA PRODUCTION DE "BIENS RELATIONNELS"
Par cette expression j'entends ce type particulier de "biens" dont on ne peut jouir isolément mais uniquement en relation entre celui qui offre et celui qui demande comme par exemple les services aux personnes (soins, bien-être, assistance) mais aussi les services culturels, artistiques et spirituo-religieux. Il faut en somme favoriser le déplacement de la demande de biens traditionnels à impact écologique élevé vers les biens pour "lesquels l'économie civile possède un avantage comparatif spécifique, c'est-à-dire les biens relationnels. Dans les sociétés avancées, il y a une demande spécifique de qualité de la vie. Mais cette demande ne peut être satisfaite à travers la production d'une plus grande quantité de bien traditionnels" (Zamagni, 1998). C'est plutôt une demande d'attention, de soins, de connaissances, de participation, de nouveaux espaces de liberté, de spiritualité. La production de ce type de biens comporte la dégradation de quantités fort modestes de matière/énergie. Ils peuvent en tout cas soutenir en perspective une part importante de la production future de valeur. Dans les pays moins avancés cela signifie avant tout éviter la destruction des liens sociaux, des réseaux néo-claniques (Latouche, 1991) au nom d'un développement qui ne pourra jamais, pour des raisons écologiques et économiques, assumer les caractéristiques du développement occidental.
De nombreux services fournis généralement par des structures publiques ou privées pourront dans le futur se développer dans le cadre de l'économie civile : il suffit de penser au secteur de la connaissance/information (école, centres de formation universitaire, professionnelle, cinéma, télévision, radio, livres, édition). On peut sous certaines conditions y faire entrer les services touristiques, hôteliers, et la restauration. Le lien entre l'écologiquement soutenable n'a jamais été aussi clair. L'expansion de l'économie civile à travers la production de bien relationnels crée non seulement une valeur économique là où l'on peut réduire au minimum la dégradation de la matière/énergie, mais constitue aussi une voie puissante vers la réalisation d'une économie juste, réduisant l'accumulation des profits et donc l'inégalité sociale et le chômage : la décroissance matérielle sera une croissance relationnelle et spirituelle ou ne sera pas.
Mauro Bonaïuti
Université de Modène (Italie)
pet7407@perbole.bologna.it
Bibliographie
¥ Biswanger M. (1993), From microspopic to macroscopic theories : entropic aspects of ecological ans economic processes, in Ecological Economics, 8, pp. 209-234.
¥ Bonaïuti, M. (2001), la téoria bioeconomica, La nuova economia di Nicholas Georgescu-Roegen,Carocci, Roma.
¥ Georgescu-Roesgen (1979) Demain la décroissance, Lausanne et Paris, Editions Pierre-Marcel Favre. Deuxième ed., Sang de la terre, Paris, 1995.
¥ Latouche S. (1991), La planète des naufragés, Essai sur l'après-développement,La Découverte, Paris.
¥ Solow R.M. (1974), Intergenerational Equity and Exaustible Resouces,Review of Economic Studies.
¥ Zamagni, S., (Ed.) (1998), Il non profit come economia civile, Il-Mulino, Bologna.

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POINT D'EFFICACITÉ SANS SOBRIÉTÉ
MIEUX VAUT DÉBONDIR QUE REBONDIR
 
Être efficace dans la production, voire «éco-efficace» est lié à une augmentation de la consommation qui peut annihiler les effets positifs auxquels on pouvait s'attendre. C'est ce que l'on appelle «l'effet rebond». De par ce phénomène, la croissance économique semble ancrée, pour longtemps encore, à une croissance de la consommation de ressources et à ses impacts écologiques et sociaux. La sobriété, la frugalité et une transformation du système économique vers une décroissance soutenable sont incontournables. Ils requièrent une analyse profonde de ces phénomènes de rebond afin d'utiliser les progrès techniques à bon escient, pour «débondir».
Services ultra-performants, «hyper-voitures» légères et peu polluantes, lampes économes, mini-ordinateurs, mini-caméras vidéo, éoliennes et capteurs solaires, matériaux ultra résistants, on ne compte plus les innovations qui permettent de consommer toujours moins de matière et d'énergie pour chaque service rendu. De nombreux experts considèrent ainsi que la «cure d'efficacité» sera la solution à tous les problèmes écologiques. Une seule malchance jusqu'à présent : il semble que les baisses d'impacts et de pollution attendues soient systématiquement anéanties par l'augmentation des transports, des surfaces d'habitation, de la climatisation, des importations de produits exotiques, des besoins et de la consommation en général...Mauvaise chance diront certains. On a longtemps cru que le niveau de consommation était indépendant de l'efficacité. Pourtant un concept qui prend de l'importance récemment (31), «l'effet rebond», nous apprend que l'efficacité et le progrès technologique sont fondamentalement liés à une augmentation de la consommation. Les voitures économes nous permettent d'aller plus loin pour le même prix ; les transports rapides nous libèrent du temps pour avaler toujours plus de kilomètres ; les produits électroniques de tailles réduites nous permettent d'en offrir à chaque membre de la famille (32) ; le développement du solaire et de l'éolien même permettent d'augmenter toujours plus notre consommation d'énergie malgré la raréfaction de certaines ressources. En résumé, les industries et les services toujours plus efficaces nous permettent de consommer toujours plus.
Bien sûr, nombre de ces développements sont primordiaux et sont potentiellement de grandes avancées écologiques, et il ne s'agit pas ici de dénigrer tout effort pour plus d'efficacité. Mais, il importe de se rendre compte, pour supprimer cet effet, des liens qui existent avec l'accroissement de la consommation en général. Le problème n'est pas l'efficacité et les efforts pour réduire les impacts pour chaque produit ou service, mais le fait qu'ils soient trop souvent réalisés dans le contexte d'une volonté d'accroissement de la consommation, pour vendre plus ou pour les soi-disant bienfaits d'une économie de croissance.
NE PAS OUBLIER «LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ»
Ainsi les discours qui soutiennent l'augmentation de la consommation même dans nos pays à grande consommation qui sont dits «développés». Cela s'est traduit récemment par des appels à la défense de nos modes de vie mis en danger lors des attaques du World Trade Center, le 11 septembre 2001. Le message semble être : «faites de la résistance, achetez n'importe quoi mais achetez.» La consommation des ménages serait, en ces temps difficiles, le principal soutien de la croissance économique.
Or aller vers une société «soutenable» impose de réduire notre niveau de consommation sans qu'il n'y ait besoin de sombrer dans un fondamentalisme religieux ou autre. La consommation de produits et services nécessite des ressources nouvelles (énergie, matières premières, et espace) qui sont à la source du changement climatique, de la pollution des milieux, de la baisse de la biodiversité, de la destruction des espaces naturels, des environnements dégradés, des risques nucléaires voire génétiques pour ne citer que quelques-uns. Et tandis que les médias et politiciens nous parlent d'écologie et de problèmes environnementaux et participent à de nombreux colloques, le niveau de consommation qu'ils soutiennent par leurs discours et par leur politique continue d'être la raison principale de l'accroissement des problèmes écologiques. Nos politiciens et experts seraient-ils donc atteints de schizophrénie lorsqu'ils réussissent ainsi à embrasser à la même bouche l'écologie et la consommation ?
Car le problème est important et de nombreux experts (33) et responsables politiques s'accordent, pour se limiter à un ordre d'idées réaliste, que les consommations de ressources devraient diminuer au moins de moitié dans le monde. Le problème n'est pas tant la pénurie de ressources que les dégâts causés par l'utilisation de l'espace, la mise en circulation dans l'économie d'énormes quantités de matière et d'énergie, et, à terme, les émissions et multiples conséquences. L'idée est de ne pas dépasser la «bio-capacité» de la planète, car «l'espace environnemental» est limité. Autrement dit, notre niveau de consommation nécessite au moinsdeux planètes si on les veut viable durablement.
Un problème encore plus immense apparaît lorsque l'on combine problèmes écologiques et problèmes sociaux, liés de fait aux inégalités planétaires. Nous avons écrit sur toutes les écoles et mairies : «liberté, égalité, fraternité». De ce deuxième principe, nous déduisons que tout être humain devrait avoir droit à une quantité de ressources du même ordre (34). Or, on évalue que les pays «riches» consomment environ 80% des ressources alors qu'ils ne composent que 20% de la population mondiale (35), c'est-à-dire approximativement 16 fois plus de ressources que les pays «pauvres» par habitant.
Pour se faire une petite idée, voici un scénario simpliste pour l'année 2050. On considérera une consommation de niveau équivalent dans le monde entier pour chaque personne (indispensable si on veut éviter un scénario «dictature mondiale» qui serait en désaccord avec le principe de liberté que l'on peut aussi lire sur le fronton des écoles). On considérera également une importante croissance démographique dans les pays du tiers-monde (la population augmente de 60% d'ici 2050 (36). Ces pays vont multiplier leur consommation (aujourd'hui relativement faible) par 24. Si nous faisons les calculs, cela signifie qu'il nous faudra 12 planètes si nous les voulons viables à long terme. Ainsi pour réduire de moitié la consommation mondiale actuelle de ressources, nous devrons réduire la consommation dans les pays riches de 12 fois tandis que les pays du tiers-monde pourront la doubler.
5% D'ÉCONOMIE PENDANT 50 ANS
Mais un phénomène supplémentaire se produit : non contents de consommer au niveau actuel qui entraîne le monde dans une «consommation de planètes», les pays industrialisés tiennent encore à leur croissance économique. Allons-nous continuer la sacro-sainte croissance dans les pays riches ou allons-nous décroître ? Comme cela s'est toujours produit ainsi, nous supposons que la croissance économique suit la consommation de ressources (ce présupposé sera discuté plus en détail par la suite).
Nous considérerons deux scénarios : le scénario «croissance» où une croissance matérielle relativement faible de 2% se produit pendant les 48 prochaines années, et le scénario «décroissance» où une décroissance de 5% se produit pendant ces années. Le premier scénario nous amène 30 fois au-delà d'un scénario viable et le second nous ramène (en faisant attention à réaliser cette évolution de façon soutenable par une croissance, sinon un maintien, du bien-être et de la qualité de vie) à une planète viable de façon durable.
En sachant cela, comment nos politiciens peuvent-ils donc continuer à parler de développement durable et de croissance économique sans aucun tremblement dans la voix ? Cela s'explique parce qu'ils croient que les problèmes vont se résoudre par le développement économique et la croissance, qu'une cure d'efficacité pourra résoudre tous les problèmes. Cela s'explique aussi par une grande omission des phénomènes dynamiques qui régissent l'écologie en lien avec la consommation de ressources.
Kuznets était-il une cloche ? En tout cas, une courbe de cette forme et qui porte son nom, laisse croire que les problèmes environnementaux vont simplement se résoudre avec la croissance économique. Cela part de la constatation que certains problèmes locaux, comme la pollution atmosphérique en zone urbaine et la pollution des rivières, semblent se réduire lorsqu'un pays devient suffisamment riche. Au-dessus d'environ 8000 euros de PNB par habitant, l'environnement s'améliorerait continuellement avec la croissance. C'était une belle histoire qui permettait de se croiser les bras et d'attendre que le marché nous sauve. Le problème est que cela ne marche pas au niveau des impacts globaux (37). Par exemple, les émissions de CO2 (gaz carbonique) et les transports suivent l'enrichissement de façon relativement linéaire. Mais pire, il semble que les consommations de ressources suivent de façon quasi linéaire le PNB, si nous n'oublions pas les impacts que nous exportons c'est-à-dire les impacts causés dans d'autres pays(le plus souvent du tiers-monde) par le cycle de vie de tous les produits que nous consommons. Les riches exportent ainsi leurs usines polluantes et leurs déchets et importent une bonne part de leurs ressources naturelles. Une bonne illustration est la ville riche peu polluée grâce aux voitures électriques. La richesse aura en effet permis de réduire la pollution atmosphérique locale mais certainement pas la pollution ou autres effets au niveau global (effets résultant de la production de toutes ces voitures, de toutes ces batteries, de toute cette électricité, ou résultant de la société des supermarchés et des autoroutes qui risquent de se développer en marge de ce type de ville).
Quelques éclaircissements sont nécessaires concernant la croissance. Quand on parle de croissance, on veut en principeparler de la croissance économique. Mais trois aspects sont trop souvent entremêlés (volontairement ?) : l'économie (mesurée par le PNB ou produit national brut), le niveau de consommation de ressources naturelles (mesuré par les matières, énergie ou espaces extraits de la nature) et le bien-être/qualité de vie.
De nombreux indices ont été développés pour mesurer le bien-être. C'est ce bien-être que l'on voudrait voir croître ou au moins se stabiliser. Le PNB n'est que la valeur des produits et services échangés. Cela ne représente rien de fondamentalement négatif mais rien non plus de fondamentalement positif : l'augmentation des accidents et des maladies par exemple est un moyen de croître économiquement. La croissance matérielle est une augmentation de la consommation de ressources naturelles, elle représente une augmentation des impacts écologiques. Jusqu'à un certain point, elle peut être liée à une croissance de la qualité de vie, mais lorsque les impacts deviennent trop importants, elle la réduit. Depuis les années 70, la croissance ne semble plus accroître la qualité de vie, principalement à cause de la croissance des dégâts écologiques et sociaux.
AUGMENTER LA VALEUR, PAS LE NOMBRE
Jusqu'à aujourd'hui, la croissance économique a toujours signifié que l'on extrait toujours plus de ressources naturelles. La croissance économique est alors corrélée (ou accouplée) à la croissance «matérielle» (si on prend en compte les effets hors des frontières). Et pour cela elle représente quelque chose de négatif, lié à toutes sortes d'impacts écologiques.
Pourtant il y a deux manières de faire croître l'économie :
¥ par une augmentation globale de la valeur des produits et services échangés : en augmentant le prix des pièges à souris, par exemple, ou des kilomètres parcourus en auto, et un peu des revenus (équitables) en même temps. On pourrait aussi reconnaître une valeur à de nombreuses formes d'art et au travail bénévole ;
¥ par une augmentation du nombre de produits ou services échangés : en augmentant le nombre de pièges à souris ou le nombre de kilomètres de transport.
«Découpler» la consommation de ressources de la croissance économique pourrait se faire de façon artificielle et relativement bénigne par la première manière. De façon générale, la croissance économique serait possible avec une baisse de la consommation de ressources, mais cela impliquerait de transformer de fond en comble le fonctionnement de l'économie. Mais ce n'est pas de cette économie-là dont parlent les médias et les dirigeants.
Nos experts parlent bien d'augmentation du nombrede produits ou services échangés comme étant importante pour la croissance. La croissance de la consommation d'énergie et des transports est déjà prévue. Au lieu d'augmenter, la valeur des produits et services tendent à baisser à service équivalent pour créer une augmentation de la demande. Reste donc la cure d'efficacité, chaque produit ou service doit réduire son impact de façon très importante pour contrebalancer l'augmentation de leur nombre. Pourtant cette méthode a prouvé son incapacité jusqu'à maintenant : aucun découplage ne s'est jamais produit au niveau global malgré les discours dans ce sens. Et elle reste vouée à l'échec dans le contexte actuel si l'on considère l'effet rebond. Le découplage entre croissance économique et croissance matérielle risque d'être bien insuffisant voire inexistant.
L'EFFET REBOND(38)
Le concept d'effet rebond est apparu aux temps de la première crise pétrolière, quand de nombreuses techniques d'économie d'énergie ont vu le jour. Des scientifiques ont alors relativisé les gains obtenus par les techniques d'économie d'énergie en calculant les augmentations de consommation liées à ces nouvelles techniques. Les lampes économes, par exemple, tendent à être utilisées plus longtemps que les lampes normales parce qu'elles coûtent moins cher à l'usage. L'effet rebond est alors défini comme «une augmentation de la consommation d'un produit ou service dû à une réduction de son prix de revient.» Il s'est avéré que ce problème n'est pas si important dans le domaine énergétique mais une brèche a été taillée dans la sacro-sainte efficacité censée résoudre tous les problèmes écologiques.
Puis le concept d'effet rebond s'est élargi pour prendre en compte les augmentations de consommation qui se reportent sur d'autres produits ou services. Par exemple, les gains des économies d'énergie pourront être utilisés pour voyager. De façon plus large, l'effet rebond prend en compte les changements d'équilibres économiques et de plus larges transformations de la société. Par exemple, acheter une voiture soutient le réseau routier face à d'autres alternatives, ce qui a pour effet une réorganisation de la société et va par exemple favoriser les supermarchés et créer encore plus de consommation.
Et le concept s'est étendu à d'autres aspects que les coûts directs, tels la notion de temps. Par exemple, les moyens de transport rapides, censés économiser du temps, amènent un accroissement des distances parcourues qui, non seulement ne font plus alors gagner de temps, mais augmentent d'autant plus l'usage de ce moyen de transport et les impacts qui en découlent.
Le mécanisme responsable est cette fixation à innover non pas réellement pour un bien-être écologique et social mais pour supprimer les limites à une augmentation de la consommation. En effet, réussir à vivre de façon frugale implique en premier lieu d'être conscients de nos limites, de façon à se limiter à ce dont nous avons vraiment besoin. Nous éviterons un achat, nous limiterons l'usage d'un produit, s'il nous coûte trop cher, si nous n'avons pas le temps de l'utiliser, s'il est trop dangereux, s'il nous demande trop d'efforts, s'il risque de nous ruiner la santé, s'il utilise trop d'espace, si son poids est trop important. L'innovation tend justement à réduire toutes ces limites et à le promouvoir dans des publicités. Les produits deviennent bon marché, rapides, sûrs, sans effort, bons pour la santé, légers et petits, ou bons pour l'environnement. Alors pourquoi se limiter ? A terme cette augmentation de consommation peut supprimer les bénéfices attendus et amener d'autres problèmes. Ainsi les voitures nous permettent de voyager plus mais nous supprimons alors le temps que nous étions censés gagner et nous créons de la pollution, du bruit, des morts... De même, les technologies de l'information amènent de fait un accroissement de la consommation de papier et des transports, de par l'augmentation des communications. On retrouve ce problème dans le domaine de la sécurité même, l'airbag tend à créer plus d'accidents car les automobilistes se sentent en sécurité pour rouler plus vite. Les mesures anti-congestion en augmentant la capacité créent un appel d'air, une demande, pour plus de trafic avec toutes ses conséquences environnementales, et un nouvel embouteillage se créera à un niveau de circulation plus élevé.
Défini de façon très générale, l'effet rebond est l'augmentation de consommation liée à la réduction de ce qui limite l'utilisation d'une technologie.
Il serait très hypocrite d'expliquer que l'effet rebond est une grosse malchance et que les industriels rêvaient d'une stabilisation de la consommation. Non, l'effet rebond est un effet voulu pour augmenter les ventes et les profits par augmentation de la demande. Ainsi il a été planifié que le TGV permettrait d'augmenter les déplacements d'une manière considérable entre Paris et Lyon, c'est aussi un effet espéré qu'Internet permette, grâce à son efficacité, d'augmenter les ventes de produits en valeur absolue. De même les économies d'échelle ne sont pas conçues pour l'écologie mais pour vendre plus tout simplement.
L'ÉCOLOGIE, C'EST DÉBONDIR !
Mais le rebond n'est pas inévitablement lié à l'efficacité et aux produits écologiques. Un produit ou service écologique peut créer d'autres limites à la consommation et par là même créer un effet «débond» cette fois-ci. Par exemple, les déplacements utilitaires à vélo tendent à réduire les kilomètres parcourus, et à consommer relativement moins. Le partage d'automobiles tend à réduire leur usage. Des activités comme le jardinage, la randonnée, les longs repas sont extrêmement écologiques car leur lenteur réduit le temps disponible pour d'autres activités plus polluantes. Acheter des produits chers de bonne qualité, ou bons pour la santé comme les produits biologiques nous font «débondir» en rendant notre budget inutilisable à l'achat de produits de mauvaise qualité et polluants. D'une façon générale, toutes les activités qui prennent du temps, demandent un certain effort ou nous coûtent cher (pour de la bonne qualité) sont les meilleures pour éviter le rebond. La question que l'on est en droit de se poser est de savoir comment convaincre les entreprises de laisser de côté leurs stratégies de pousser à toujours plus de consommation (que ce soit des produits ou des services) car cela semble à la base de leur façon de fonctionner.
Les solutions politiques foisonnent. Cet effet rebond qui ruine les avancées écologiques devrait être mieux documenté, et l'information diffusée, notamment en publiant les informations sur les choix les plus écologiques par euros à dépenser ou par heure d'activité. Une autre possibilité est de limiter les extractions de ressources à la source par des quotas qui réduisent au fur et à mesure ou au moins pour les importations, ce qui permettrait de limiter de plus en plus les extractions de pétrole, de métaux, de bois... Ceci aurait pour effet d'augmenter leur prix, et donc de permettre à ceux qui vivent de l'extraction de ces ressources de gagner autant en travaillant moins. Une autre mesure complémentaire est de créer des «réserves de ressources naturelles», des espaces où les ressources seraient laissées à jamais, comme dans les parcs nationaux, mais ceux-ci sont bien trop limités. La baisse du temps de travail permet de réduire les revenus et donc les consommations tout en rendant possibles les activités lentes et l'auto-production. Les éco-taxes permettent «d'internaliser les externalités» (intégrant par exemple le coût des marées noires dans le prix du pétrole). Elles permettent aussi d'augmenter de façon générale les prix des produits pour réduire le rebond. Une autre solution serait la mise en place de nouvelles limites artificielles pour remplacer celles qui sont réduites par les innovations de produits et de services. Cela est possible par exemple en maintenant des niveaux de capacité réduite sur les routes ou en favorisant le niveau local dans les communications et les échanges.
L'INNOVATION DE STYLE DE VIE FRUGAL
L'innovation s'est focalisée sur les produits et les services, et a créé cet effet rebond. Il est un domaine où l'innovation peut vraiment porter ses fruits : c'est le domaine des actions personnelles. L'innovation de produits ou services doit laisser place à «l'innovation de style de vie» pour une réduction de nos consommations. Dans cet ordre d'idées et par rapport aux appels aux «consommateurs-soldats», il importe de refuser de participer, de déserterle style de vie consommateur pour qu'un autre type d'économie se développe, basé sur l'entraide, la convivialité, la réponse aux vrais besoins et non pas ceux créés par la publicité et la mode. Cette économie ne serait pas basée sur cet apport toujours plus important de ressources naturelles avec les problèmes économiques et sociaux qui en découlent.
François Schneider

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L'ABONDANCE DURABLE
Vouloir remettre en cause la croissance ne peut se faire sans remettre en cause l'économie de marché. Penser un autre système économique où les ressources sont distribuées équitablement devrait permettre de sortir de la société de consommation, et donc d'arriver à un niveau soutenable.
L'article-manifeste de Vincent Cheynet et Bruno Clémentin constitue une mise au point nécessaire. A nous de comprendre que l'expression «décroissance soutenable» n'est pas simplement un meilleur terme pour dire «croissance soutenable». Elle enjambe sur un changement de culture. Il s'agit en effet de passer d'une société aux besoins infinis, disproportionnés par rapport aux ressources et injustement répartis, à une société dont les besoins seraient «justes» au double sens de justice sociale et d'adéquation au capital planétaire disponible.Si ce message pouvait se concrétiser, la fin du siècle serait sans aucun doute plus vivable. J'en approuve donc totalement les attendus. Il manque cependant de recul par rapport au système qu'il critique et d'ambitions à la hauteur des possibilités qui sont aujourd'hui les nôtres.
LE NEZ SUR LE GUIDON
Ses auteurs ne m'en voudront pas, j'espère, si je les décris le nez sur le guidon. Ils ne ménagent certes pas leurs efforts, mais participent malgré eux à une course jouée d'avance. Cette course est celle du Marché, auquel le modèle qu'ils proposent consent d'ailleurs une part. Or ce Marché n'a de sens que si on y fait des bénéfices croissants,synonymes de Croissance.
Dans une économie de marché, il ne peut pas y avoir de bénéfice «en équilibre», ou ce ne seraient plus des bénéfices. Dans une économie de marché, aucun entrepreneur ne peut maintenir son entreprise sans faire des bénéfices croissants.Il est toutefois injuste de décrire l'entrepreneur comme avide de bénéfices uniquement pour les bénéfices et pour mener grande vie. Il ne peut pas ne pas en faire et en chercher toujours davantage. Ils le garantissent contre les perfectionnements techniques dont ses concurrents risquent de s'emparer avant lui, ils lui permettent d'occuper plus largement son «créneau», etc.
On ne peut s'en prendre à «la croissance» sans s'en prendre au marché, ni aux instances mises en place pour «réguler» ledit marché, en d'autres termes sauver sa profitabilité par tous les moyens.
Mais pour que le marché soit favorable aux entreprises, pour leur assurer des bénéfices croissants Ñ pour que l'abondance des produits et services ne fasse pas chuter les prix Ñ il faut limiterconstamment le nombre de ces produits, pour en rendre les clients captifs. Il faut réduirele nombre de concurrents, les mettre à sa botte. Il faut sélectionnerles technologies profitables, notamment celles qui diminuent le nombre d'emplois. Il faut constamment assainirles marchés par des destructions, des quotas, des mises en jachère, des restructurations, des mesures qui bafouent la liberté des peuples à se nourrir, s'éduquer, s'équiper, décider eux-mêmes.
Il est donc clair que les plus en avance en matière d'écologie, en s'engageant pour «la croissance soutenable», se trompent encore de combat.
Ils justifient les impératifs raréficateursque l'économie actuelle cultive sous couvert de Croissance. Ils négligent que les malheurs qui menacent la planète et ses usagers sont en fait imputables à la victoire de l'humanité sur la pénurie et son détournementpermanent par les raréfactions (voir plus haut) qu'exige le «bon» fonctionnement du marché.
A cette victoire tous les peuples ont participé, et à tous les échelons. Même s'ils ne l'ont pas expressément voulue, elle est là, disponible sous la forme d'un immense potentiel technique dans lequel il est aujourd'hui facile de puiser pour le bien comme pour le mal. On n'a pas le droit de la leur voler.
Faisant preuve d'un minimum de cohérence avec ses idéaux et l'observation des faits, ceux qui ont le cÏur à gauche s'honorerait donc en rompant avec le thème démagogique de «la redistribution plus juste», qui sacrifie au totalitarisme de marché. Pourquoi ne mettraient-ils pas l'abondance durableà l'ordre du jour ? C'est en tout cas à travers elle, quant à nous, que nous envisageons la décroissance soutenable.
LOIN DES GADGETS
Prenons du recul. Nous avons aujourd'hui les moyens de résoudre tous les besoinsquasiment en temps réel. Nous en sommes empêchés par la non-profitabilité primaire (voir l'affaire des médicaments contre le sida) ou secondaire (par surproduction ou saturation du marché : voir téléphones portables et autres trottinettes). Mais nous en sommes avant tout empêchés par le fait qu'il nous faut, pour survivre, avoir un salaire que seules les entreprises à forte profitabilité peuvent offrir et supprimer à leur gré.
Beaucoup plus grave, et qui reste encore largement inaperçu, est le fait que les usagers que nous sommes n'ont pas la maîtrise de leurs usages.
Ces usages, ils sont réduits à les penser en terme de besoins,précisément, des besoins qu'il leur faut résoudre en dépensant les salaires qu'ils ont gagnés en participant eux-mêmes à cette réduction.
Sur le thème de l'efficacité, de l'économie, de la rapidité, de la modernité, du «mieux», voire de «respects» bien ciblés, ils se laissent imposer ou s'imposent à eux-mêmes un mode de vie qui passe par la faible qualité des produits et des services. Ce qui les oblige à chercher des compléments obésifiants à leur alimentation carencée, à renouveler plus souvent leur parc de machines, à les doubler ou tripler par d'autre tout aussi futiles et vicelardes. Du coup la croissance devient insoutenable Ñ et la décroissance inenvisageable.
L'histoire des États officiellement reconnus comme totalitaires l'a suffisamment montré : la maîtrise de l'instrument de production ne résout pas le problème. Soumise aux impératifs prix-profits, la production par petites unités, communalisées et autogérées, ne réduirait pas pour autant le surgâchis de l'offre et de la demande.
La maîtrise de l'instrument de production et celle de leurs usages par les usagers ne peut être envisagée sérieusement, dans un premier temps tout au moins,qu'à partir du moment où les usagers tireront leur revenu (et non plus leur salaire) directement de la masse des produits et services aujourd'hui disponibles avec de moins en moins de travail.
Ce revenu «direct» et inconditionnel calculé en chiffrant la valeur d'usagedes produits et services, il ne sera plus nécessaire de créer du travail salariépour survivre et faire survivre des entreprises qui ont de moins en moins l'usage de travailleurs.
N'est-ce pas là ce qu'on appelle «revenu d'existence» ? Tel qu'il est actuellement conçu, celui-ci, hélas, est financé par ses généreux promoteurs par ce qu'autorise la redistribution étatique, elle-même asservie aux profits des entreprises.
Comme tous les nécessaires revenus de complément, il sera donc à la merci des politiques actionnariales et assujettira plus durement encore les usagers aux impératifs de la Croissance !
LA DÉMOCRATIE DES USAGERS
Envisageons Ñ dans un premier temps, avons-nous dit Ñ de distribuer à tous les usagers, de leur naissance à leur mort, un revenu proportionnel aux richesses disponibles.
1. Le chômage ne menace plus personne.
2. L'existence n'est plus divisée en trois périodes quasi étanches. Chacun pourra poursuivre ses activités favorites aussi longtemps qu'il le désire sans menacer l'emploi de quiconque.
3. Vous «démocratisez» une capacité jusqu'à présent réservée aux classes possédantes ou des cas d'exception : celle de s'investir à tout âge dans les activités de son choix.
4. N'ayant plus pour but le profit monétaire, l'éventail des activités est profondément modifié. Vous pourrez consacrer tout le temps que vous voudrez à la recherche, à réfléchir à ce que vous faites de votre vie, à la pertinence des produits et services encore considérés comme indispensables, à améliorer ce qu'on appelle les conditions de travail», devenues des conditions de responsabilité et de bonheur.
5. Tout ce qui sera entrepris pourra l'être à titre expérimental, contrôlé et réversible.
6. La liberté d'entreprendre connaîtra un essor que les plus «libéraux» n'ont jamais osé espérer.
7. Aucun peuple ne sera plus laminé par des modes de vie ou des techniques qui leur sont étrangers.
Toutes sortes d'idées généreuses Ñ comme celles exprimées dans l'article auquel nous répondons Ñ vont déjà dans ce sens. Mais elles sont marquées par la façon même dont le Marché raréfacteurnous a appris à voir l'avenir : étriqué et malheureux.
Dans ce sens aussi vont des «mesures» dont personne ne se plaint mais qui n'interviennent qu'à titre de pansements sur les plaies produites par l'économie de marché. Ex : le RMI, les allocations de rentrée scolaire, l'abaissement de la durée du travail, la formation continue, le commerce éthique, les dettes qu'on éponge, les SEL...
Beaucoup d'autres passent inaperçues ou sont tenues pour folkloriques. Cette erreur d'appréciation tient au fait que nous ne disposons pas de méthode de lecture ou de projet de société qui les valoriserait.
Nous devons donc y être attentifs et les adapter non plus aux modèles actuels mais mettre en Ïuvre des fondamentaux politiques en accord avec les possibilités qui sont aujourd'hui les nôtres. C'est l'hypothèse de travail adoptée par la revue Prosper,qui poursuit et rénove ainsi les options connues sous le nom de distributisme.
Dans un deuxième tempsÑ mais pourquoi pas tout de suite ? Ñ il sera possible d'envisager de s'en tenir uniquement à une comptabilité matière et de suspendre l'usage même de la monnaie.
La chose est encore difficile à imaginer. Mais elle rendrait caduque toute discussion sur l'égalité ou l'inégalité des revenus. Or c'est l'inégalité des revenus qui engage les classes les mieux payées à une demande accrue de produits distinctifs, par lesquels elles justifient aujourd'hui les différences de salaires et justifieront demain les différences de revenus, avec les incidences immédiates et souvent dramatiques sur la quantité de travail, d'énergie, de matériaux nécessaires pour satisfaire cette demande. L'article auquel nous répondons le signale bien : la supériorité des revenus d'un vingtième de la population mondiale lui permet de s'arroger 80% de la consommation des ressources naturelles. L'écologie bien comprise est tout aussi incompatible avec le marché qu'avec la moindre différence de revenus.
Jean Depuydt
de la revue Prosper
Les Salles, 30570 VALLERAUGUE.

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LA MAÎTRISE DU DÉVELOPPEMENT COMMENCE PAR CELLE DES USAGES
Mon but est ici de convaincre de centrer le combat, qui sera difficile et long, sur un objectif cent pour cent écologiste et social : la maîtrise de leurs usages par les usagers.
Dans les années 60, déjà, la technique délirante et la société de consommation furent mises en question dans de nombreux ouvrages. La critique de la technostructure occupa peu à peu tout le terrain, sous la houlette de maîtres prestigieux. On prêta beaucoup moins d'attention aux thèses que Jean Baudrillard commença à développer (*), faisant paraître que l'économie tout entière marchait «aux signes». En d'autres termes, que les «besoins» que nous «avons», nécessités de base ou désirs (de «standinge», comme disait San Antonio), sont «travaillés» en profondeur par toutes sortes de signes de nécessité, d'amélioration, de modernité, d'intelligence, de «classe».
DE LA VACHE BIAFRAISE À LA VACHE FOLLE
Ceci compris, ou intuitionné, une idée toute bête vous saisit : si l'économie en général (et la politique qui la soutient ou y ajuste les revendications des usagers) marche aux signes, comment influencer cette marche ?
Dans les années 60-70, malheureusement, aucun syndicaliste, communiste ou socialiste, n'était capable de voir plus loin que lutte des classeset prise du pouvoir.Mais pour en faire quoi? Les partisans de l'économie distributive, que j'ai pu alors rencontrer, étaient les tout premiers infatués de progrès et nous promettaient des lendemains d'abondance, toutes nécessités et désirs satisfaits.
Les écologistes sont nés sur cette planète-là et en ont, avec un souffle nouveau, repris les refrains. Ayant montré les dégâts, leur réflexion est partie dans deux grandes directions. La première, toute réformiste : meilleure utilisation, prévisions à long terme, etc. On s'acheminait donc déjà vers un modèle politique global, «soutenable» pour la planète. Progrès Ñ mais...La seconde développa des «alternatives», dont on gommait l'aspect technique (utiliser la force du vent ou l'agro-bio, qu'est-ce d'autre que des techniques ?) pour mettre en place une morale écolo, limitative qui exigeait des vertus ou des moyens hors de portée du vulgaire citoyen.
La famine au Biafra éclata. Les écologistes exploitèrent la catastrophe écologiste et les non-écolos la catastrophe politique. On récita bravement le nouveau bréviaire et l'ancien aussi. Avec vos «signes», vous aviez l'air de quoi ? Quel meilleur symbole pourtant de ce qui nous attendait, que cette catastrophe authentiquement écologiste, couchant des milliers de Biafrais, et dont la véritable cause était...? Etait... ? Etait, figurez-vous, le code social local, un code qui vous invite à prouver à vos pairs que vous êtes riche en achetant des vaches.Le signe vacheavait ruiné le pays.
Les quelques rares écolos qui toléraient d'entendre çadevenaient totalement sourds quand, avec des ruses comme on n'en prête qu'aux Sioux, vous avanciez que, sur une plus vaste échelle encore, lessignesà travers lesquels les Occidentaux rivalisaient pour témoigner de leur participation à une certaine culture ruinaient la planète.
Trente ans plus tard, le signe viande,qui signifie l'accès du populaire à une alimentation «riche», a causé la vache folle. Le discours politique est un long fleuve tranquille.
POLITIQUE DES USAGERS
Mais observons plutôt les 66% d'Allemands et les 56% de Français qui ont réduit leur consommation de viande bovine. Ils ont donc, ceux-là, loin des politiques, pensé, chacun tout seul, ce qui finit par faire beaucoup de monde, à se nourrir eux,et à changer leurs usages.Ils ont réagi en usagers!
Alors de deux choses l'une. Ou bien on prend en compte leur nombrepour gérer la politique agricole commune et faire du profit sur la vache «bio».
Ou bien on décide de perturber le cours tranquille du fleuve économico-politique. On décide de donner à un comportement proprement uso/logique les résonances écologiques et sociales qu'il mérite.
En écologie rigoureuse, en effet, tout ce qui peut contribuer au bien-être des usagers et à la sauvegarde de la planète doitpouvoir être produit sans retard et aussitôt disponible à l'achat.
Or nous avons aujourd'hui largement les moyens de produire utile, sain, durable et beau.
Qu'est-ce qui nous en empêche ? Sur les rives du long fleuve tranquille, vous entendrez chanter les capitalistes,sur l'air des lampions. Ils sont donc bien méchants ? Mais comment survivraient-ils, et nousqui allons dans le mur avec eux, en travaillant et achetant chez eux, s'ils ne faisaient pas, à n'importe quel prix écologique et social, des bénéfices ? Des bénéfices redistribuéssous forme de dividendes à leurs actionnaires, de nouveaux investissements, de postes salariés, de taxes et d'impôts ?
L'état du marché, qui commande leurs bénéfices, commande donc aussi les rentrées de l'État, la politique en général : la façon dont les entreprises les plus puissantes absorbent les concurrentes, ou dont les États les plus riches imposent leurs modèles aux autres. Il commande aux États d'aider à la croissance d'où ils tirent de quoi panser quelques plaies écologiques et sociales, choisies parmi les plus symboliques. Il commande le nombre de travailleurs qui seront privatisés par l'embauche. Il commande l'asservissement des usagers salariés à une certaine production et productivité, et celle des assistés à leurs allocations. Il commande non seulement la quantité des produits et services disponibles, mais leur qualité. Sous couvert d'abondance, il réduit constamment le choix des usagers et les oblige à dépenser leurs revenus sur des produits ciblés en fonction des profits réalisables sur le marché.
L'alternative distributiste, elle, permet de disjoncter absolument du marché. Elle donne de ce fait aux usagers un pouvoir maximum sur leurs usages. Elle offre aussi aux écologistes qui voient loin, comme ceux qui introduisent aujourd'hui la décroissance soutenable, l'occasion d'une sortie par le haut.
Jean Depuydt

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J'AI FAIT UN CAUCHEMAR
Il faudrait finalement peu de choses pour que s'engage la décroissance... Mais c'est une idée tellement incompréhensible pour nos économistes que cela pourrait entraîner une désorganisation rapide de la société. Une petite histoire de décroissance possible pour illustrer cela...
Les accidents de la route ayant augmenté de façon significative, le gouvernement mit en place une campagne de presse intensive pour faire cesser ce fléau. A la surprise générale, les Français se laissèrent convaincre et changèrent peu à peu leur comportement. Ils utilisèrent davantage les transports en commun, respectèrent strictement le code de la route et commencèrent à avoir, en tant qu'automobilistes, de l'attention pour leurs concitoyens.Le gouvernement se félicita de la diminution des accidents qu'il attribua à la pertinence de son programme et à la force de conviction de ses ministres. L'étonnement fut grand lorsqu'il apparut que le mouvement s'amplifiait. S'identifiant de moins en moins à leur voiture, les Français n'en firent plus le support essentiel de leurs loisirs et de leur standing. Les cadres découvrirent qu'ils pouvaient exister sans voiture de prestige, et les petits marquis des cabinets ministériels qu'il y avait une vie après la Safrane. La consommation de voitures baissait.
Les proclamations d'autosatisfaction du gouvernement se raréfièrent. Le lobby des constructeurs automobiles se lança dans une campagne de presse pour exalter le risque, le panache en voiture. Rien n'y fit et, peu à peu, les accidents de la route devinrent exceptionnels. Le syndicat de la réparation automobile, touché de plein fouet par cette situation, vit fondre de 70%  ses effectifs. Le renouvellement du parc automobile se ralentit, malgré les primes que le gouvernement versait aux acheteurs, et l'on vit croître dangereusement le stock de voitures invendues. On annonça quelques suicides d'experts en «flux tendus». Les compagnies d'assurance furent gravement sinistrées par la diminution des contrats et la généralisation des bonus qui réduisirent considérablement leur flux de trésorerie. Les services des urgences des hôpitaux présentèrent des bilans catastrophiques car ils n'arrivaient plus à amortir leurs investissements très sophistiqués. Faute de clientèle, nombre de centres de rééducation fonctionnelle fermèrent leurs portes. La situation fut jugée grave par le gouvernement qui commanda des études à des experts. Ceux-ci chiffrèrent à 300 000 la disparition d'emplois dus à ce nouveau comportement des Français (39). D'après leurs calculs, le seuil d'accident était tombé trop bas et, si l'on voulait la reprise, il convenait de revenir à un nombre d'accidents plus conforme au «cercle de la raison» économique.
Rien n'y fit ! Les Français étaient devenus désespérément sages et appliquaient ce que depuis des lustres, on leur présentait comme un comportement responsable et civique.
Non seulement l'automobile fut atteinte, mais la consommation d'alcool et de tabac diminua, entraînant de graves pertes de ressources fiscales pour l'État et des disparitions d'emplois tant dans le secteur de la production que dans celui de la santé. Le plaisir de savourer le temps, les êtres et les choses remplaçait peu à peu la frénésie de les consommer.
Les dernières tentatives gouvernementales pour débusquer des gisements d'emplois dans les services aux personnes ne donnèrent plus que des résultats modestes, car de plus en plus de personnes avaient du temps pour s'intéresser à leurs proches et à leurs amis. Grâce à une poussée d'attentats terroristes, on vit un moment la courbe de l'emploi se redresser légèrement du fait de la création systématiques de vigiles dans les magasins. Mais les destructions opérées et les emplois générés restaient largement insuffisants pour relancer la machine économique. Le PIB s'effondrait et l'on commença à entendre tel ou tel expert affirmer : «Au fond, ce qu'il nous faudrait, c'est une bonne guerre»...
En ce lundi matin, je fus réveillé en sursaut par mon radioréveil. Le journaliste expliquait que le bilan des accidents de la route du week-end restait dans la norme saisonnière. Les kilomètres de bouchon à l'entrée des grandes villes ne subissaient pas de variation significative. La consommation d'alcool, de tabac, de «vache folle», l'exposition à l'amiante et à la pollution permettait d'envisager des créations d'emplois dans le domaine sanitaire. Grâce au stress généralisé des salariés qui avaient peur de perdre leur emploi et à celui des chômeurs qui n'en trouvaient pas, la France restait championne du monde dans la consommation d'antidépresseurs. Et l'on annonçait de prochaines manifestations de chauffeurs routiers, car le protocole d'accord signé après le dernier mouvement de grève n'avait pas été respecté. Je retrouvais un monde familier. L'économie se portait bien. Je n'avais fait qu'un cauchemar...
Bernard Ginisty
Attac

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NOTES
(1) Ñ Statistical Review of World Energy
(2) Ñ Gaz de France
(3) Ñ Commission des communautés européennes, 2000.
(4) Ñ La décroissance,Nicholas Georgescu-Roegen, Éditions Sang de la Terre.
(5) Ñ L'Écologiste,n°2, Hiver 2000. Éditorial d'Edward Goldsmith.
(6) Ñ Donnée : Ministère allemand de l'environnement.
(7) Ñ Cité par Mauro Bonaïuti, La teoria bioeconimica. La «nuova economia» di Nicholas Georgescu Roegen,Carocci, Rome 2001, p. 53.
(8) Ñ J. Pessey, Economic analysis of sustainable growth and sustainable development,World Bank, Environment department, working paper n° 15, 1989
(9) Ñ Christian Comeliau, Développement du développement durable, ou blocages conceptuels ?Tiers-Monde, n° 137, Janvier-mars 1994, pp. 62-63.
(10) Ñ Cité par Jean Marie Harribey, L'économie économe,L'harmattan, Paris 1997.
(11) Ñ Carla Ravaioli, «Lettera aperta agli economisti. Crescita e crisi ecologica». Manifesto libri2001, p. 20.
(12) Ñ Green magazine,mai 1991. Cet exemple comme les précédents est tiré de Hervé Kempf, L'économie à l'épreuve de l'écologie,Hatier, col. enjeux, Paris 1991, pp 24/25.
(13) Ñ Carla Ravaioli, op. cit. p. 30
(14) Ñ Changer de cap, Dunod, 1992, p. II.
(15) Ñ Carla Ravaioli, op. cit. p. 32.
(16) Ñ Gérard de Bernis, Développement durable et accumulation,Tiers-Monde, n° 137, p. 96.
(17) Ñ Mesatovic et Pestel, Strategie per sopravvivere,Mondadori, Milano, 1974.
(18) Ñ Une augmentation du revenu (au sens hicksien) sans atteinte au capital naturel permettrait d'affirmer qu'une croissance soutenable est une contradiction dans les termes, pas un développement durable. Voir Gianfranco bologna et alii, «Italia capace di futuro» WWF-EMI, Bologne, 2001, pp 32 et ss.
(19) Ñ NGR. 1989 p.14, cité Bonaïuti, p. 54
(20) Ñ En dépit de la coquetterie que l'on se donne de contester la sagesse des «bons sauvages», celle-ci se fonde tout simplement sur l'expérience. Les «bons sauvages» qui n'ont pas respecté leur écosystème ont disparu au cours des siècles.
(21) Ñ Cette observation de Castoriadis rejoint la sagesse millénaire évoquée déjà par Cicéron dans le «de senectute». Le modèle du «développement durable» mettant en oeuvre le principe de responsabilité est donné par un vers de Caton : «Il va planter un arbre au profit d'un autre âge.» Il le commente ainsi : «De fait, l'agriculteur, si vieux soit-il, à qui l'on demande pour qui il plante, n'hésite pas à répondre : «Pour les dieux immortels, qui veulent que, sans me contenter de recevoir ces biens de mes ancêtres, je les transmette aussi à mes descendants.» Cicéron, Caton l'ancien (de la vieillesse), VII-24, Les belles lettres,Paris 1996, p. 96.
(22) Ñ Mauro Bonaïuti, La «nuova economia» di Nicholas Georgescu Roegen,Carocci, Rome 2001, pp. 109 et 141.
(23) Ñ Ibidem, p. 140.
(24) Ñ Op. cit, p. 63.
(25) Ñ Marie-Dominique Perrot, Mondialiser le non-sens,L'Âge d'homme, Lausanne, 2001, p. 23.
(26) Ñ On trouvera une bibliographie exhaustive des rapports et livres parus su le sujet depuis le fameux rapport du Club de Rome, dans Andrea Masullo, «Il pianeta di tutti. Vivere nei limiti perchè la terra abbia un futuro»EMI, Bologne, 1998.
(27) Ñ Sous la direction de Gianfranco Bologna, Italia capace di futuro.WWF-EMI, Bologne, 2001, pp. 86-88.
(28) Ñ E. Goldsmith, Le défi du XXIe siècle,Le rocher, 1994, p. 330.
(29) Ñ Hervé René Martin, La mondialisation racontée à ceux qui la subissent,Climats, 1999, p. 15.
(30) Ñ Kate Soper, Écologie, nature et responsabilité, Revue du MAUSS n° 17, premier semestre 2001, p. 85.
(31) Ñ Sanne C, Energy Policy, 2000. 28"(6-7) ; 487-96; Greening, LA et al. Energy effiency ans consumption - the Rebond Effect - a survey, Energy Policy, 2000 (6-7), p. 389-401 ; Mathias Biswanger, Technological progress and sustainable development : what about the Rebound Effect ? Ecological Economics 36 (2001) 119-132.
(32) Ñ Schneider, Mesicek, Hinterberger, Luks, «Ecological Information Society - Strategies for an Ecological Information Society» dans «Susntainability in the Information Society», Hilty, M.L., P.W. Gilgen (Eds.), part 2, p. 831-839, Metropolis-Verlag, Marburg.
(33) Ñ Voir par exemple les travaux de l'Institut Wuppertal ou du Sustainable Europe Research Institute. http://www.seri.at
(34) Ñ Une fois ce problème résolu nous pourrons aussi nous attacher à mieux partager les moyens d'utiliser toutes ces ressources, de nombreux brevets industriels indispensables sont par exemple détenus par les pays riches aux mépris de nos principes d'égalité.
(35) Ñ F. Scmidt-Bleck, The Factor 10/MIPS concept - Bridging Ecological, Economic, and social Dimensions with Sustainability Indicators. Ces chiffres datent et la situation semblerait avoir empiré, mais nous les adoptons en gardant en mémoire que ces calculs sous-estiment certainement la gravité du problème.
(36) Ñ US Bureau of the Census, Base de données internationale, http://www.census.gov/ipc/www/worldpop.htm
(37) Ñ The environmental Kuznets curve hypothesis does not hold for material flows, Seppala, Tomi, Hankioja, Teemu and Kaivo-oja, Jari, troisième conférence de l'ESEE, 3-6 May 2000, vienne, Autriche, et de nombreux autres articles de ctte conférence.
(38) Ñ Atelier «consommation soutenable et effet rebond» au 7e ERCP Lund, suède, Mai 2001, http://www.iiee.lu.se/ercp
(*) Ñ Dans Le système des objets, La société de consommation, Pour une économie politique du signe,tous ouvrages publiés en «poches».
(39) Ñ Voir «L'impact socio-économique des accidents de la route», revue Handicaps et inadaptations,Cahiers du CTNERHI, n°59, juillet 1992.

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Ces articles sont issus des n° 280 et 281 (Février et Mars 2002) de la Revue S!lenceEcologie - Alternatives - Non-violence
(La reproduction en est autorisée sous réserve d'en indiquer la source et le nom des auteurs)

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