Normand Baillargeon
Une proposition libertaire:
L’économie participative
Robin Hahnel, professeur d’économie à l’université de Washington et Michael Albert, activiste américain bien connu, ont élaboré, au début des années 1990, un modèle économique qu’ils ont appeléParticipatory Economics ou Parecon — ce que je propose ici de rendre par Écopar.Ce très ambitieux travail est quelque peu connu aux États-Unis, du moins dans le milieu des économistes "progressistes" et dans celui des activistes de tendance libertaire. L’Écopar vise à concevoir et à rendre possible la mise en place d’institutions économiques qui permettent la réalisation de fonctions précises, assignées à de telles institutions, mais dans le respect de certaines valeurs, dont les auteurs soutiennent qu’elles sont justement celles que la gauche — plus précisément la gauche libertaire — a jugées et juge toujours fondamentales.
L’ambition de ce modèle est la suivante: "Nous cherchons à définir une économie qui distribue de manière équitable les obligations et les bénéfices du travail social; qui assure l’implication des membres dans les prises de décision à proportion des effets que ces décisions ont sur eux; qui développe le potentiel humain pour la créativité, la coopération et l’empathie; et qui utilise de manière efficiente les ressources humaines et naturelles dans ce monde que nous habitons — un monde écologique où se croisent de complexes réseaux d’effets privés et publics. En un mot: nous souhaitons une économie équitable et efficiente qui promeuve l’autogestion, la solidarité et la variété. "1
Au total, l’Écopar propose un modèle économique dont sont bannis aussi bien le marché que la planification centrale (en tant qu’institutions régulant l’allocation, la production et la consommation), mais également la hiérarchie du travail et le profit. Dans une telle économie, des Conseils de consommateurs et de producteurs coordonnent leurs activités au sein d’institutions qui promeuvent l’incarnation et le respect des valeurs préconisées. Pour y parvenir, l’Écopar repose encore sur la propriété publique des moyens de production ainsi que sur une procédure de planification décentralisée, démocratique et participative par laquelle producteurs et consommateurs font des propositions d’activités et les révisent jusqu’à la détermination d’un plan dont on démontre qu’il sera à la fois équitable et efficient.
Antécédents théoriques
La démonstration faite par les auteurs a été à ce point convaincante que les débats et les discussions qui ont entouré l’Écopar ont pour l’essentiel porté sur sa désirabilité plutôt que sur sa faisabilité. Je reviendrai plus loin sur quelques-uns de ces débats. Cependant, très peu d’analyses ont été consacrées aux sources théoriques de ce modèle économique, et ses créateurs eux-mêmes n’ont pas substantiellement abordé cette question des antécédents théoriques de l’Écopar. On ne peut que souhaiter que cette lacune sera comblée, notamment parce qu’il m’apparaît plus que probable qu’une meilleure contextualisation historique et théorique ne pourra que contribuer significativement à une appréciation plus fine des enjeux et des éventuels mérites de l’Écopar.Je pense pour ma part qu’un tel travail découvrira que l’anarchisme constitue la principale source théorique de l’économie participative.
En exergue de leur travail sans doute le plus ambitieux sur le plan théorique 2, les auteurs ont placé cette remarque de Noam Chomsky: "Je veux croire que les êtres humains ont un instinct de liberté, qu’ils souhaitent véritablement avoir le contrôle de leurs affaires; qu’ils ne veulent être ni bousculés ni opprimés, recevoir des ordres et ainsi de suite; et qu’ils n’aspirent à rien tant que de s’engager dans des activités qui ont du sens, comme dans du travail constructif qu’ils sont en mesure de contrôler ou à tout le moins de contrôler avec d’autres. Je ne connais aucune manière de prouver tout cela. Il s’agit essentiellement d’un espoir placé dans ce que nous sommes, un espoir au nom duquel on peut penser que si les structures sociales se transforment suffisamment, ces aspects de la nature humaine auront la possibilité de se manifester. "
À n’en pas douter, un tel espoir est celui qu’ont entretenu les anarchistes et il traverse de part en part l’économie participative. L’inspiration libertaire de l’Écopar est à la fois diffuse — entendez par là qu’elle imprègne tout le modèle — et explicite — certaines de ses caractéristiques fondamentales étant directement reprises de la tradition anarchiste. Sur ces deux plans, un bilan précis reste à dresser. Mais qui prend contact avec l’Écopar ne peut manquer de relever sa parenté intellectuelle profonde avec ce que Michael Albert appelle "les valeurs et l’esprit de Kropotkine".3
Antiautoritariste 4 ; soucieuse de réaliser l’équité de circonstances et de ne faire dépendre les éventuelles inégalités que de variables sur lesquelles on maîtrise des individus placés dans de telles circonstances; défendant une conception de la liberté comme conquête sociale et historique; opposée aussi bien au marché qu’à la planification centrale; on découvre encore dans l’Écopar l’influence du Kropotkine de L’aide mutuelle: un facteur d’évolution, qui s’opposait au réductionnisme biologique des néo-darwiniens sociaux en faisant jouer un autre déterminisme biologique, celui de l’entraide et de la coopération. Albert et Hahnel écrivent: "Jusqu’à maintenant, la plupart des économistes professionnels ont convenu que la nature humaine ainsi que la technologie contemporaine interdisent a priori des alternatives égalitaires et participatives. Ils ont généralement soutenu qu’une production efficiente devait être hiérarchique, que seule une consommation inégalitaire pouvait fonder une motivation efficiente et que l’allocation ne pouvait être réalisée que par le marché ou la planification centrale et jamais par des procédures participatives." 5 L’Écopar est un effort soutenu pour démontrer que de telles assertions sont aussi bien factuellement contestables que moralement irrecevables.
Autre influence libertaire revendiquée, celle de Bakounine, dont les auteurs s’inspirent dans leur critique des économies de planification centrale. On se rappellera ici l’important débat qui opposa Marx au Russe au sein de la 1ère Internationale, au terme duquel Bakounine prédisait la terrifiante montée d’une "bureaucratie rouge" dans les régimes communistes autoritaires. Albert et Hahnel prolongent cette analyse dans leur examen des économies de planification centrale, dénoncées comme étant au service de ceux qu’ils nomment les "coordonnateurs" — intellectuels, experts, technocrates, planificateurs et autres travailleurs intellectuels qui monopolisent l’information et l’autorité dans la prise de décision. Classe intermédiaire dans le capitalisme, ces coordonnateurs ont constitué la classe dominante dans les économies du Bloc de l’Est.
Si l’héritage libertaire de l’Écopar est indéniable et lucidement assumé, à d’autres égards, le travail de Hahnel et Albert est substantiellement en rupture avec cette tradition libertaire. Ce qu’ils lui reprochent, pour l’essentiel, c’est de ne pas avoir fourni de réponses précises, crédibles et pratiquement viables aux nombreux et bien réels problèmes posés par le fonctionnement d’une économie — sur le plan de l’allocation des ressources, de la production, de la consommation. Les propositions anarchistes en économie sont ainsi, à leurs yeux, très largement restées à l’état de propositions critiques et négatives: au total, on sait très bien ce que les anarchistes refusent en matière d’institutions économiques (les inégalités de statut, de revenu, de circonstance; la propriété privée des moyens de production; l’esclavage salarial et ainsi de suite), mais beaucoup moins ce qu’ils préconisent et les moyens de parvenir à des institutions échappant à ces critiques et incorporant les valeurs privilégiées. Ce n’est pas le lieu d’examiner ici en détail cette évaluation des apports de la tradition libertaire en économie pour décider de sa validité. Rappelons simplement que c’est du côté des Conseils — telle qu’on peut trouver cette idée exposée et défendue par exemple dans la tradition des soviets, du Guild Socialism mais aussi chez Rosa Luxembourg et plus encore chez Anton Pannekoek — que l’Écopar trouvera son inspiration pour la conceptualisation de ses institutions économiques.
Une dernière remarque sur les sources de l’Écopar: après avoir pris connaissance des valeurs prônées par l’Écopar, c’est peut-être aussi au socialisme utopiste du siècle dernier, à celui de Fourier par exemple, que le lecteur francophone songera d’abord. Hahnel et Albert ont quant à eux revendiqué une filiation avec les idées d’Edward Bellamy (1850-1898), lequel est si peu connu du lectorat francophone que je souhaite en toucher un mot. Bellamy a fait paraître, en 1888, un roman intitulé Looking Backward, 2000-1887, dont le titre a d’ailleurs inspiré celui de l’ouvrage qui présente l’Écopar au grand public.6
Dans ce roman, qui connut en son temps un immense succès, Bellamy imagine les États-Unis en l’an 2000. Le pays vit alors sous un régime socialiste dans lequel l’industrie est mise au service des besoins humains et où l’activité économique se réalise au sein d’institutions favorisant l’équité, la fraternité, l’entraide et la coopération. Virulente critique du capitalisme et de ses effets dévastateurs, de l’économie de marché et de ses chantres, le livre paraît alors que sont encore vives les plaies de la crise du Haymarket de Chicago et il participe de ce qui sera un des derniers moments forts des luttes ouvrières libertaires en Amérique du Nord.
Une solution intellectuellement crédible et pratiquement viable
Ces idées de Hahnel et Albert ont d’abord été développées dans deux volumes parus en 1991. Depuis cette date, les auteurs ont abondamment présenté leur modèle à divers auditoires et par divers moyens — articles, entretiens, conférences, cours, groupes de travail et de discussion, notamment sur Internet; ils l’ont également défendu contre les diverses objections dont il a fait l’objet; ils ont, enfin, mis sur pied ou contribué à mettre sur pied diverses tentatives d’implantation des principes et procédures de l’Écopar dans quelques lieux de travail qui ont souhaité fonctionner selon les principes et les valeurs que ce modèle met en l’avant. L’économie participative se veut donc une solution intellectuellement crédible et pratiquement viable, ne tombant en particulier dans aucun des pièges de la simple et trop facile dénonciation moralisatrice à laquelle on peut concéder aux auteurs que la gauche succombe trop souvent dans ses analyses et propositions économiques. Je citerai à ce propos encore Michael Albert: "Sur le plan économique, à gauche, on arrive à dire des choses comme ceci: les gens dans ma société consomment beaucoup trop, c’est horrible pour telle ou telle raison, — il faut donc abolir la consommation. Ou encore: les gens de ma société travaillent, il faut abolir le travail. Au lieu de reconnaître qu’il y a un certain nombre de fonctions qu’une économie doit accomplir: la question est alors de savoir comment le faire tout en respectant certaines valeurs désirables. Bien des écologistes vont dire, par exemple: "General Motors, c’est gros, — donc tout ce qui est gros est mauvais, — il faut penser petit." Mais ce n’est pas une analyse: c’est un réflexe. C’est faux, même d’un point de vue écologique. Les gens entendent ça et rigolent en se disant qu’on va aboutir à une société où on n’aura pas assez à manger. Avec raison. Il faut faire mieux." 7
Il serait présomptueux de prétendre rendre compte des tenants et des aboutissants d’une telle proposition en quelques pages. C’est pourquoi le présent article se propose, plus modestement, de présenter succinctement quelques-unes des caractéristiques les plus remarquables du modèle puis de fournir les informations qui permettront d’aller plus loin à qui souhaitera en savoir plus. Après un aperçu sommaire de ce modèle économique, je rappelle quelques-unes des principales critiques adressées aux auteurs ainsi que les arguments par lesquels ils ont répondu à ces attaques. Finalement, une Bibliographie et une Internetographie sont proposées avec l’espoir qu’elles aideront dans leurs premières démarches ceux et celles qui auront le désir d’en apprendre un peu plus.
Efficience, Equité, Autogestion, Solidarité, Variété
Quels critères évaluatifs convient-il d’employer pour juger d’institutions économiques? Avant de proposer leur propre modèle, Albert et Hahnel ont consacré un important travail à répondre à cette question.8Au terme de leurs analyses, ils proposent un modèle dit de "préférences endogènes" qui débouche sur une substantielle reformulation des critères évaluatifs habituellement retenus pour juger des économies. Pour aller rapidement à l’essentiel, rappelons qu’ils acceptent l’optimum de Pareto comme critère de l’efficience économique, mais qu’ils le relient à une conception des sujets conçus comme agents conscients et dont les préférences et caractéristiques sont susceptibles de se développer et de se préciser avec le temps. Cette définition de l’efficience est le premier critère évaluatif retenu.Le deuxième est l’équité. La plupart des économistes retiennent également ce critère et l’Écopar convient d’emblée de ce qu’elle est une caractéristique désirable d’une économie.9 Mais Albert et Hahnel rappellent aussi que quatre maximes distributives concurrentes, correspondant à quatre écoles de pensée également concurrentes, proposent autant de définitions de ce qui constitue l’équité. Les voici:
• Maxime distributive 1: Paiement selon la contribution de la personne ainsi que celle des propriétés détenues par elle. • Maxime distributive 2: Paiement selon la contribution personnelle.
• Maxime distributive 3: Paiement selon l’effort.
• Maxime distributive 4: Paiement selon le besoin.
La plupart des économistes, on le sait, adoptent les maximes 1 ou 2. Les anarchistes, quant à eux, ont maintes fois exprimé leur préférence pour la maxime 4. Tout en reconnaissant que c’est vers elle qu’il faut tendre, l’Écopar opte pour la maxime 3 et se construit donc, hic et nunc, à partir de l’idée de rémunération selon l’effort.
Le troisième critère évaluatif est l’autogestion (ce par quoi je propose de rendre ce que les auteurs nomment self-management). De longues analyses sont consacrées à cette propriété. Ici encore, pour aller rapidement à l’essentiel, disons simplement que les auteurs aboutissent à une définition de l’autogestion entendue comme le fait que la voix de chacun a de l’impact sur une décision à proportion de ce qu’il sera affecté par cette décision. Albert et Hahnel tiennent avec raison cette définition de l’autogestion comme un des apports les plus originaux, novateurs et lourds d’impact de l’Écopar.
Le quatrième critère évaluatif est la solidarité, entendue comme la considération égale du bien-être des autres.
Le cinquième et dernier critère évaluatif est la variété, entendue comme diversité des outputs.
Armés de ces critères, demandons-nous ce qu’on peut penser des institutions économiques qui s’offrent à nous. Plus précisément, nous chercherons à déterminer dans quelle mesure des institutions d’allocation, de même que des institutions de production et de consommation, permettent — ou non — de s’approcher de ces valeurs désirables que nous venons de poser. Deux institutions allocatives s’offrent à notre examen: le marché et la planification centrale.
Ni marché ni planification centrale
La critique du marché occupe une part importante du travail préalable accompli par les auteurs. Au terme de ce travail, ils concluent que loin d’être cette institution socialement neutre et efficiente dont on vante parfois les mérites, le marché érode inexorablement la solidarité, valorise la compétition, pénalise la coopération, ne renseigne pas adéquatement sur les coûts et bénéfices sociaux des choix individuels (notamment par l’externalisation), suppose la hiérarchie du travail et alloue mal les ressources disponibles. Pour résumer plus simplement cette position à laquelle les auteurs parviennent, voici ce que me déclarait Michael Albert, lors d’un récent entretien: "Le marché, même à gauche, ne fait plus guère l’objet d’aucune critique, tant la propagande a réussi à convaincre tous et chacun de ses bienfaits. Je pense pour ma part que le marché est une des pires créations de l’humanité. Le marché est quelque chose dont la structure et la dynamique garantit la création d’une longue série de maux, qui vont de l’aliénation à des attitudes et des comportements antisociaux en passant par une répartition injuste des richesses. Je suis donc un abolitionniste des marchés, — même si je sais bien qu’ils ne disparaîtront pas demain — , mais je le suis de la même manière que je suis un abolitionniste du racisme." La planification centrale, comme institution d’allocation, ne passe guère mieux le test que lui font subir nos cinq critères évaluatifs. Pour qu’un système d’allocation par planification centrale soit efficient, on reconnaît généralement qu’il doit satisfaire à un certain nombre de contraintes préalables. En particulier, les décideurs doivent connaître et maîtriser l’information nécessaire pour effectuer les calculs permettant l’élaboration du plan et pouvoir imposer les incitatifs qui assureront que les agents économiques accompliront leurs tâches respectives. La plupart des économistes contemporains refusent d’accorder ces préalables et conviennent avec Von Mises et les néoclassiques que l’impossibilité de les concéder en théorie signe l’impossibilité pratique des économies de planification centrale. Albert et Hahnel montrent pour leur part que même si on accorde ces improbables prémisses, de telles économies seront toujours inacceptables du point de vue des critères évaluatifs qu’ils proposent. Si le marché détruit systématiquement la solidarité, la planification centrale détruit systématiquement l’autogestion, empêche la détermination par chacun de préférences personnelles qui prennent en compte de manière raisonnable les conséquences sociales de ses choix. Au total, la planification centrale promeut la montée d’une classe de coordonnateurs en plus de générer de bien piètres résultats. Si cette analyse est juste, ni le marché ni la planification centrale ne peuvent générer des résultats qui soient conformes aux critères évaluatifs avancés. Il faut donc inventer une nouvelle procédure d’allocation: ce que se propose justement l’Écopar.
Production, Propriété, Consommation
Qu’en est-il à présent des institutions de consommation et de production? Cette fois encore, c’est à la lumière des critères évaluatifs mis en avant par l’Écopar qu’il convient de les jauger afin de décider si celles qui existent pourraient convenir à une économie participative. La propriété privée est le premier candidat au titre d’institution de production. Dans son acception libérale, la liberté d’entreprendre et le droit de jouir sans entrave des fruits de son activité sont considérés conjointement comme étant fondamentaux — voire naturels, du moins dans les versions naturalistes du libéralisme. Cette liberté économique serait en outre au cœur des libertés politiques. Les critères évaluatifs que nous avons rappelés nous indiquent déjà que l’Écopar, optant pour une définition de la liberté économique entendue comme autogestion, refuse la propriété privée des moyens de production, qui mine à la fois cette autogestion, la solidarité et l’équité — dans la mesure où elle ne rémunère pas selon l’effort et adopte plutôt la première maxime distributive.
Enfin, au nom de l’équité et de la solidarité, une économie participative refusera aussi toute organisation hiérarchique du travail, fut-elle instaurée au sein de lieux de production qui seraient détenus collectivement. Reste à faire la preuve que la production peut demeurer efficiente tout en étant non-hiérarchique — nous y reviendrons.
Terminons par un examen des institutions de consommation. Les économies existantes ne leur consacrent que très peu d’analyses et l’acceptation de caractéristiques hiérarchiques dans la production induit l’acceptation d’une consommation inégalitaire. Une économie participative proposera donc des institutions et des relations de consommation non-hiérarchiques, permettant une participation équitable à la production.
Le problème de la production, tel qu’il se pose à une économie participative, est essentiellement d’assurer une démocratie participative dans les lieux de travail. Démocratie par laquelle sont exclues les relations hiérarchiques et respectées les critères évaluatifs mis de l’avant par une telle économie tout en assurant que chacun sera en mesure de prendre une part réelle et significative dans les prises de décision.
Cette fois encore, je suis contraint d’aller rapidement à l’essentiel, pour en arriver directement, par-delà l’argumentation qui y conduit, à l’idée de Balanced Job Complex, concept que je propose de rendre par "ensemble équilibré de tâches". Il s’agit ici d’une des innovations majeures de l’Écopar.
Ensemble équilibré des tâches
La proposition est au fond fort simple. Au sein des lieux de production d’une Écopar, personne n’occupe à proprement parler un emploi, du moins au sens où ce terme est entendu d’ordinaire. Chacun s’occupe plutôt d’un ensemble de tâches, lequel est comparable, du point de vue de ses avantages, de ses inconvénients ainsi que de son impact sur la capacité de son titulaire à prendre part aux décisions du conseil de travailleurs, à n’importe quel autre ensemble équilibré de tâches au sein de ce lieu de travail. De plus, tous les ensembles de tâches qui existent au sein d’une société fonctionnant selon l’Écopar seront globalement équilibrés et il arrivera même, pour ce faire, que des travailleurs aient à accomplir des tâches à l’extérieur de leur lieu de travail.Les créateurs de l’Écopar consacrent beaucoup d’espace, d’énergie et d’ingéniosité à défendre cette idée, à montrer qu’il est non seulement souhaitable en théorie mais également possible et efficient en pratique de balancer de la sorte les tâches de production qui sont accomplies au sein d’une économie. Plus précisément, leur argumentaire tend à montrer que cette manière de faire est efficiente, équitable et assure le respect de valeurs préconisées — à commencer, bien évidemment, par l’autogestion, dont elle est une condition nécessaire. Deux arguments sont le plus souvent invoqués contre cette pratique. Je voudrais les rappeler ici afin de montrer comment y répondent les partisans de l’Écopar. 10
Selon un premier argument, s’il est plausible de penser, comme incite d’ailleurs à le faire une imposante littérature, que le fait de permettre aux travailleurs d’avoir un mot à dire sur leurs tâches accroît l’efficience du travail et sa désirabilité aux yeux de qui l’accomplit, la proposition de construire des ensembles équilibrés de tâches va bien au-delà et néglige deux éléments capitaux du problème: la rareté du talent ainsi que le coût social de la formation. Partant, cette proposition serait inefficiente. Cet argument est souvent appelé celui du "chirurgien qui change les draps des lits de son hôpital" — c’est sous cette forme qu’il est d’abord apparu.
Certes, le talent requis pour devenir chirurgien est sans aucun doute rare et le coût social de cette formation élevé. Il y a donc bien une perte d’efficience à demander au chirurgien qu’il fasse autre chose que des opérations chirurgicales. Cependant, il est également vrai que la plupart des gens possèdent des talents socialement utiles et dont le développement implique un coût social. Une économie efficiente utilisera et développera ces talents de telle sorte que le coût social de l’accomplissement des tâches routinières et moins intéressantes dépendra peu de qui les réalise. Il ne s’ensuit donc pas des prémisses accordées que le fait pour un chirurgien de changer des draps présente un coût social global prohibitif.
Un autre argument couramment employé contre les ensembles équilibrés de tâches veut que la participation promue par cette procédure s’exercera au détriment de l’expertise et de la part prépondérante qui lui revient nécessairement dans la prise de décisions — en particulier si les sujets débattus sont complexes. En fait, l’Écopar ne nie aucunement le rôle de l’expertise. Mais si cette expertise est précieuse pour déterminer les conséquences des choix qui peuvent être faits, elle demeure muette quand il s’agit de déterminer quelles conséquences sont préférées et préférables. Si l’efficience suppose que des experts soient consultés sur la détermination des conséquences prévisibles des choix — en particulier lorsque ceux-ci sont difficiles à déterminer — elle exige aussi que ceux qui auront à les subir fassent connaître leurs préférences.
Décision décentralisée
Ce que de tels lieux de travail produiront sera déterminé par les demandes formulées par des conseils de consommation. Chaque individu, famille ou unité, appartient ainsi à un conseil de consommation de quartier; chacun de ces conseils appartient à son tour à une fédération parmi d’autres, lesquelles sont réunies en structures de plus en plus englobantes et larges, jusqu’au conseil national. Le niveau de consommation de chacun sera déterminé par la troisième maxime distributive, à savoir le paiement selon l’effort, lequel est évalué par les collègues de travail.
De même, le mécanisme d’allocation consiste en une planification participative décentralisée. Des conseils de travailleurs et des conseils de consommateurs avancent des propositions et les révisent dans le cadre de ce processus qui a fait l’objet d’un travail considérable de la part des créateurs de l’Écopar, qui ont été jusqu’à en construire un modèle formel. Ils y font notamment usage de procédures itératives, proposent des règles de convergence et montrent comment des outils de communication comme les prix, la mesure du travail ainsi que des informations qualitatives peuvent être utilisées pour parvenir à un plan efficient et démocratique. Albert et Hahnel considèrent en fait que leur "spécification de cette procédure constitue (leur) plus importante contribution au développement d’une conception et d’une pratique économique libertaire et égalitaire. " 11
Ces propositions ont été reçues, on le devine, diversement. Décidons que le moment est venu d’examiner quelques-unes des critiques qui lui ont été adressées.
Quelques critiques et des réponses
Il est remarquable de noter que bon nombre de critiques, suite à la publication des ouvrages de Hahnel et Albert, ont renoncé à arguer qu’une économie libertaire et participative était techniquement impossible pour tenter de faire plutôt la preuve qu’une telle économie n’était pas désirable. Parmi les nombreux arguments invoqués, j’en retiendrai ici trois.12 Selon le premier, l’Écopar fait trop peu de cas de la liberté. Ces critiques reconnaissent que, dans une Écopar, chacun serait libre d’appartenir au conseil de travailleurs de son choix, qui l’acceptera, ou de former un conseil avec qui il le souhaite. Mais ils pensent néanmoins que l’Écopar sacrifie par trop la liberté personnelle à des fins moins importantes. Cet argument a reçu une formulation exemplaire chez un économiste socialiste bien connu, Tom Weisskopf, partisan d’un socialisme de marché. Selon lui, ce sur quoi s’opposeraient l’Écopar et un tel socialisme de marché, tous deux étant réalisables, serait au fond d’ordre éthique et philosophique. Le premier modèle permettrait l’atteinte des valeurs préconisées traditionnellement par la gauche (équité, démocratie, solidarité) tandis que le second incorporerait des valeurs "libertariennes" plus récemment apparues comme hautement désirables: liberté de choix, vie privée, développement des talents et aptitudes personnelles. Tout en rappelant que l’Écopar incorpore des structures permettant de préserver la vie privée, qu’il promeut un substantiel concept de liberté individuelle, il me semble qu’on doit convenir de situer le débat là où Weisskopf le place, à savoir sur un plan philosophique et éthique: l’Écopar conçoit bien la liberté comme un concept éminemment social et place des contraintes sur la liberté individuelle qui découle des valeurs qu’elle préconise. Un libertarien y déplorera qu’il soit impossible d’y embaucher quelqu’un, comme il eut déploré qu’on ait mit fin à la possibilité pour un être humain d’en posséder un autre, brimant par là la liberté du propriétaire d’esclaves. Mais la difficulté et le problème soulevés par Weisskopf demeurent bien réels et méritent d’être profondément médités et débattus.
Pat Devine a fait valoir pour sa part que l’Écopar suppose qu’on consacrera un temps beaucoup trop important à des réunions. Cet argument est beaucoup plus facile à contrer. En fait, il suffit de faire remarquer que, dans nos économies, le temps consacré à des réunions (pour l’essentiel par les élites) est déjà tellement considérable que l’Écopar ne peut que le diminuer: elle le répartira plus équitablement en assurant que chacun prenne part aux décisions qui le concernent.
Un dernier argument veut que l’Écopar ne soit pas en mesure de motiver les acteurs du système de manière adéquate. Il faut bien reconnaître que l’Écopar, qui adopte la maxime distributive d’une rémunération selon l’effort, exclut d’emblée l’essentiel des incitatifs matériels auxquels nous sommes habitués et cherche à maximiser le potentiel motivateur des incitatifs non matériels. Ceci dit, on peut penser que des tâches conçues par ceux qui les exécutent leur seront plus agréables que des tâches définies par un processus hiérarchique, et que le fait de savoir que chacun contribue équitablement à la production incitera à accomplir plus volontiers les tâches moins agréables d’un ensemble équilibré de tâches puisque chacun accomplira, mutatis mutandis, une somme similaire de tâches moins agréables. De plus, l’évaluation de l’effort consenti effectuée par les pairs constitue bien un incitatif matériel puisqu’il détermine le niveau de consommation auquel chacun a droit. Mais il reste vrai que l’Écopar valorise des incitatifs auxquels on n’a jusqu’ici accordé que peu de valeur: le respect et l’estime d’autrui, la reconnaissance sociale. Le pari de l’Écopar, raisonnable à mes yeux, est que ceux-là seront plus efficaces encore que la recherche du profit.
Penser qu’un autre monde est possible
Alec Nove, un économiste progressiste, Américain contemporain, formulait, dans les années 80, la conclusion à laquelle, lui comme bien d’autres était arrivé: "Dans une économie industrielle complexe, les interrelations entre ses diverses composantes ne peuvent, par définition, être fondées que sur des contrats librement négociés ou sur un système contraignant d’instructions émanant de bureaux de planification. Il n’y a pas de troisième voie". La première option est, on l’aura deviné, celle du marché; la seconde, celle de la planification centrale. C’est ainsi que la reconnaissance de la faillite de la planification centrale a amené tant de théoriciens à penser que le marché était désormais la seule institution économique possible, les progressistes devant se contenter de le socialiser ou d’en corriger les plus criants défauts — par exemple par la propriété publique des entreprises.Cet article de Normand Baillargeon est déjà paru dans: «Ao! Espaces de la parole», vol. 5, no 3, automne 1999, pp. 52-57; et «Agone», vol. 2, no1, 1999, pp. 159-176.
On peut soutenir que toute l’ambition de l’Écopar est de montrer qu’il existe bien une troisième voie et que celle-ci est précisément l’avenue que les anarchistes, notamment, ont pressentie. Partant de là, l’Écopar s’efforce de prouver qu’elle est une alternative crédible et pratiquement réalisable, notamment en répondant à ces difficiles questions que ses prédécesseurs laissaient sans réponse: comment parvient-on à ces décisions qui doivent être prises? comment des procédures démocratiques peuvent-elles générer un plan cohérent et efficient? comment les producteurs sont-ils motivés? Et ainsi de suite...
Il n’est pas certain, bien entendu, que les réponses de l’Écopar à ces questions soient les bonnes, théoriquement, ni qu’elles soient viables pratiquement. Mais, au moins, il y a des réponses. Ces réponses soulèvent à leur tour de nombreuses questions et de nombreux enjeux, philosophiques, politiques, sociologiques, anthropologiques. Un des grands mérites de l’imposant travail accompli par Albert et Hahnel est, à mes yeux, de permettre de les poser, souvent d’une manière neuve. Partant, l’Écopar contribue aussi à penser qu’un autre monde est possible, ceci au moment où le fatalisme conformiste ambiant nous présente frauduleusement l’ordre des choses humaines comme étant nécessaire. Enfin, l’Écopar nous aide à préciser ce pour quoi nous luttons et à formuler des réponses à la question qu’inévitablement on pose à ceux qui luttent: "Mais en faveur de quoi êtes-vous donc?"
Ces réponses sont-elles plausibles? Ici encore, il y a amplement matière à débattre. Cet article aurait accompli ce qu’il ambitionnait de réaliser si mon lecteur, ma lectrice, avait à présent envie, sinon de prendre part à ce débat, du moins de s’y intéresser.
1. ALBERT, M. et HAHNEL, R., The Political Economy of Participatory Economics, Princeton: Princeton University Press, 1991, p.7
2. ALBERT, M. et HAHNEL, R., "Participatory Planning", Science and Society Spring 1992.
3. Correspondance avec l’auteur de cet article.
4. "Toute hiérarchie demande à être légitimée. Or, un lieu de travail, dans nos sociétés, n’est ni plus ni moins qu’une dictature totalitaire. Le travail est administré d’en haut, par quelques personnes; les autres, en bas, n’ont rien à dire. Il n’y a aucune démocratie là-dedans. Rien d’autre qu’une stricte hiérarchie de pouvoir, qui est aussi une hiérarchie de circonstances sociales, des revenus, du prestige et ainsi de suite. Je pense qu’on ne peut en fournir aucune justification, que cela n’existe que pour préserver les avantages de ceux qui sont en haut. Mais il est aussi frappant de remarquer combien la gauche n’adhère à cette idée qu’en paroles — car le fait est que les organisations de gauche sont souvent elles-mêmes hiérarchiques et autoritaires." BAILLARGEON, Normand, " Michael Albert: l’autre économie", Le Devoir, Montréal, 16 juin 1997, page B 1. http://www.smartnet.ca/users/vigile/idees/philo/baillargeonMAlbert.html
5. ALBERT, M. et HAHNEL, R., op.cit, 1991, p.4
6. ALBERT, M. et HAHNEL, R., Looking Forward: Participatory Economics for the Twenty First Century, Boston: South End Press, 1991.
7. Normand Baillargeon, ibid.
8. ALBERT, M. et HAHNEL, R., Quiet Revolution in Welfare Economics, Princeton, NJ: Princeton University Press, 1990; Normand Baillargeon, ibid.
9. ALBERT, M. et HAHNEL, R., op.cit.,1990.
10. Je suivrai ici l’exposé de ALBERT, M. et HAHNEL, R., op.cit., 1991, p.8 sq.
11. Je suivrai ici l’exposé de cette question offert par Robin Hahnel dans The ABC of Political Economy, à paraître sous ce titre en 1999 chez South End Press, Boston.
12. Je suivrai ici la discussion proposée par ALBERT, M. et HAHNEL, R., "Socialism As It Was Always Meant To Be", Review of Radical Political Economics, Vol. 24; No. 3 & 4, 1992.
BIBLIOGRAPHIE ET INTERNETOGRAPHIE
A. Quelques écrits de Michael Albert et Robin Hahnel
ALBERT, M. et HAHNEL, R. Unorthodox Marxism, Boston: South End Press, 1978.
ALBERT, M. et HAHNEL, R., Marxism and Socialist Theory, Boston: South End Press, 1981.
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HAHNEL, R. The ABC of Political Economy, Manuscrit inédit, 1998.
B. Discussions critiques de l’Écopar
BAILLARGEON, Normand, "Michael Albert: l’autre économie", Le Devoir, Montréal, 16 juin 1997, page B 1. http://www.smartnet.ca/users/vigile/idees/philo/baillargeonMAlbert.html
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MANDEL, William M, "Socialism: Feasibility and Reality" in Science and Society, Vol. 57, No. 3, Fall 1993
NOVE, Alec, The Economics of Feasible Socialism Revisited, London: Harper-Collins Academic, 1990.
SCHWEICKART, David, "Socialism, Democracy, Market, and Planning: Putting th Pieces Together", Review of Radical Political Economics, Vol. 24; No. 3 & 4, 1992.
SCHWEICKART, David, Against Capitalism, Cambridge: Cambridge University Press, 1993.
WEISSKOPF, Thomas, "Toward a Socialism for the Future in the Wake of the Demise of the Socialism of the Past", Review of Radical Political Economics, Vol. 24; No. 3 & 4, 1992.
C. Liens Internet
Le plus simple est d’aller d’abord sur le site internet de Z Magazine, le mensuel animé par Michael Albert: www.zmag.org . On y trouvera une imposante sous-section consacrée à l’économie participative, directement à: http://www.zmag.org/ParEcon/index.htm . La théorie et les pratiques de l’Écopar y sont abondamment traitées et une quantité impressionnante de liens s’y trouvent, permettant d’en connaître et d’en approfondir (presque) tous les aspects. Sur ce même site internet, on trouvera de très nombreux forums de discussion dont trois au moins permettent de discuter spécifiquement de l’Écopar: "AskAlbert", d’abord, où l’on peut débattre avec Michael Albert; "ParEcon", ensuite, où de nombreux intervenants débattent de l’Écopar, de ses mérites et de ses défauts; "DoingParecon", enfin, où s’échangent réflexions et expériences avec des gens œuvrant dans des lieux de travail qui implantent certaines (voire en certains cas la plupart) des caractéristiques de l’économie participative.
On trouvera ce texte à
http://www.parecon.org/writings/normand1.htm
http://www.parecon.org/writings/normand1.htm
Noam CHOMSKY
Démocratie & marchés dans le nouvel ordre mondial
Traduit de l'anglais par Solange Hollard
Il existe une description conventionnelle de l'ère nouvelle dans laquelle nous entrons et de ce qu'elle promet. Elle a été clairement formulée par Anthony Lake, conseiller à la Sécurité nationale, alors qu'il présentait la doctrine de Clinton en septembre 1993 : «Tout au long de la guerre froide, les démocraties de marché étaient globalement menacées, et nous avons contenucette menace. Désormais, nous devons étendrele champ de ces démocraties de marché(1)». Le «nouveau monde» qui s'ouvre à nous offre d'immenses opportunités pour «consolider la victoire de la démocratie et des marchés ouverts», ajoutait-il un an plus tard.La question va bien au-delà de la guerre froide, précise Lake. La «vérité immuable» est que cette défense de la liberté et de la justice contre le fascisme et le communisme n'a été qu'un moment de notre histoire, tout entière consacrée à la construction d'«une société tolérante, où les chefs et les gouvernements existent non pour user et abuser du peuple, mais pour lui assurer libertés et opportunités». Voilà le «visage que les États-Unis ont toujours montré» à travers leurs actions de part le monde, et «l'idéal» que «nous défendons» aujourd'hui encore. C'est la «vérité immuable de ce monde nouveau» dans lequel nous pouvons poursuivre plus efficacement notre mission historique, défendant, contre les «ennemis» qui subsistent, cette «société tolérante» à laquelle nous sommes toujours dévoués et où, après avoir «contenu», nous «étendons». Heureusement pour le monde, ce qui fait l'exception historique de notre superpouvoir, c'est que «nous ne cherchons pas à étendre la portée de nos institutions par la force, la subversion ou la répression», mais que nous nous en tenons à la persuasion, à la compassion et aux moyens pacifiques (2).
Naturellement, les commentateurs furent impressionnés par une vision si éclairée de la «politique étrangère». Ce point de vue domine dans le discours public comme dans le discours savant, de sorte qu'il est inutile de critiquer la déclaration de Lake. Son thème de base a été exprimé de façon plus sommaire par Samuel Huttington, professeur de science politique à Eaton et directeur de l'institutOLIN d'études stratégiques à Harvard, dans le journal savantInternational Security.Les États-Unis, explique-t-il, doivent maintenir leur «primauté internationale» dans l'intérêt du monde, parce que c'est la seule nation dont «l'identité nationale soit définie par un ensemble de valeurs politiques et économiques universelles», à savoir : «liberté, démocratie, égalité, propriété privée et marchés. La promotion de la démocratie, des droits de l'homme et des marchés est au centre de la politique américaine (sic),bien plus que dans n'importe quel autre pays».
Comme il s'agit d'une définition professée par la science politique, nous pouvons nous épargner l'ennuyeuse recherche d'une confirmation empirique. Sage décision. Une enquête montrerait rapidement que la description conventionnelle présentée par Lake se révèle douteuse, voire fausse, dans tous les cas décisifs, sauf un : il a raison de nous presser de regarder l'histoire pour découvrir les «vérités immuables» qui émergent de la structure institutionnelle, et de prendre au sérieux le fait que, dans un avenir probable, celle-ci demeurera pour l'essentiel inchangée et libre d'opérer sans trop de contraintes. Une revue honnête de la question suggère que ce nouveau monde pourrait bien être marqué par la transition entre « contenir » et « étendre », mais pas tout à fait dans le sens où Lake et le chœur de ses zélateurs entendent nous le faire comprendre. En adoptant, à propos de la guerre froide, une rhétorique légèrement différente, nous voyons s'opérer une évolution entre «contenir la menace» et mener campagne contre les acquis arrachés par tout un siècle d'amers combats.
Nous n'avons pas de place ici pour un examen complet du «visage qu'a toujours montré» le pouvoir américain, mais il peut être utile de se pencher sur quelques cas typiques, instructifs quant aux issues probables.
Tout d'abord, un truisme méthodologique. Si nous voulons connaître les valeurs et les buts des chefs soviétiques, il nous faut regarder ce qu'ils ont fait dans la zone d'influence de leur pouvoir. La même démarche doit être adoptée par tout individu rationnel qui cherche à s'informer sur les valeurs et les buts du pouvoir américain et sur le monde que celui-ci entend construire. Les contours de ce monde ont été parfaitement délimités par l'ambassadeur américain Madeleine Albright, au moment même où Lake se félicitait de notre engagement historique en faveur des principes pacifistes. Au Conseil de sécurité, qui hésitait à adopter une résolution sur l'Irak dictée par les États-Unis, Madeleine Albright apporta l'information suivante : les États-Unis continueront à agir «multilatéralement quand ils le peuvent, et unilatéralement comme ils le doivent». Autrement dit, jouez vos jeux comme vous l'entendez, mais, dans la réalité, «ce que nous affirmons prévaut» ; doctrine fondamentale, exprimée franchement par le président Bush, alors que bombes et missiles pleuvaient sur l'Irak. Les États-Unis s'autorisent à agir unilatéralement, professait l'ambassadeur Albright, devant le Conseil indécis, parce que «nous considérons [le Moyen-Orient] comme vital pour les intérêts nationaux américains». Point n'est besoin du soutien d'une quelconque autre autorité (3).
Quoique l'Irak soit un bon exemple pour illustrer les «vérités immuables» du monde réel, la région dans laquelle les États-Unis ont été le plus libre d'agir à leur guise est encore plus riche d'enseignement, tant les buts du pouvoir politique et la vision des «intérêts nationaux» qu'il sert s'y expriment avec la plus grande clarté.
Ce sont les Caraïbes, bien sûr, qui reflètent le plus clairement «l'idéal» visé par le pouvoir américain, de même que les nations satellites d'Europe de l'Est ont révélé les buts et les valeurs du Kremlin. Cette région, qui est la source d'une part non négligeable des richesses de l'Europe, est l'un des pires sites d'horreurs du monde. Elle fut le théâtre de terribles atrocités, dans les années 1980, quand les États-Unis et leurs clients laissèrent ces contrées dévastées (probablement sans espoir de rétablissement), jonchées de milliers de cadavres torturés et mutilés. Les campagnes terroristes, sponsorisées et organisées par Washington, ont été dirigées dans une large mesure contre l'église, qui avait osé adopter «l'option de préférence pour les pauvres» et devait donc recevoir la leçon habituellement réservée à la désobéissance criminelle. Il n'est pas surprenant, dès lors, que la décennie de l'horreur se soit ouverte par l'assassinat d'un archevêque, pour se terminer par le meurtre de six intellectuels jésuites ; l'un et l'autre commis par des forces armées et entraînées par Washington. Les années précédentes, ces forces se sont déchaînées dans toute la région, atteignant un record horrible d'agression et de terreur condamné par la Cour de justice mondiale — condamnation rejetée avec dédain par Washington et par les intellectuels en général. La même appréciation fut réservée au Conseil de sécurité et à l'Assemblée générale des Nations unies, dont les appels au respect du droit international n'étaient que rarement diffusés. Appréciation raisonnable, après tout. Pourquoi, en effet, prêter attention à des gens qui avancent l'idée ridicule que les lois internationales ou les droits de l'homme devraient concerner un pouvoir qui a toujours rejeté «force, subversion et répression», adhérant au principe selon lequel «les chefs et les gouvernements existent non pas pour user et abuser du peuple, mais pour lui assurer libertés et opportunités» ? Une «vérité immuable» avait été fort bien énoncée, deux siècles auparavant, par un homme d'État distingué : «Les grandes âmes se soucient peu des petites morales».
Un regard vers ce pays nous apprend beaucoup sur nous-mêmes. Mais ces leçons sont mauvaises, et par là même exclues du discours bienséant. Une autre mauvaise leçon, vouée par conséquent au même sort, est que la guerre froide n'a pas grand chose à voir avec ces faits, si ce n'est qu'elle leur sert de prétexte. Les politiques étaient les mêmes avant la révolution bolchevique, et ont continué, sans changement, après 1989. Aucune «menace soviétique» ne planait quand Woodrow Wilson a envahi Haïti (et la République dominicaine), démantelant son système parlementaire parce qu'il refusait d'adopter une constitution «progressiste» qui aurait autorisé les Américains du Nord à prendre possession des terres haïtiennes. Des milliers de paysans furent tués, l'esclavage pratiquement restauré, et une armée terroriste prit en main le pays, devenu plantation américaine, puis, plus tard, plate-forme d'exportation de matériel de montage. Après cette expérience courte et malheureuse de démocratie, la structure traditionnelle du pays étant en cours de restauration grâce à l'aide des États-Unis, Lake exposa la doctrine de Clinton, présentant Haïti comme le meilleur exemple de notre pureté morale. Ailleurs également, ces politiques perdurent, sans grand changement, malgré la chute du mur de Berlin. Au cours des quelques semaines qui suivirent cet événement, Bush envahissait Panamá pour remettre au pouvoir une clique de banquiers européens et de narcotrafiquants, avec les conséquences que l'on peut prévoir pour un pays qui demeure sous occupation militaire, et ce, de l'avis même du gouvernement fantoche porté au pouvoir par les forces américaines.
Il y a beaucoup à dire sur de tels sujets. Mais tournons-nous vers un cas plus révélateur encore, qui illustre également le peu de rapport entre la guerre froide et l'attitude traditionnelle des États-Unis envers la démocratie et les droits de l'homme. Je reviendrai plus tard sur la question des marchés libres.
L'exemple que je propose d'examiner est celui du Brésil, qualifié au début du siècle de «colosse du Sud» ; un pays doté de ressources et d'avantages énormes, qui devrait être l'un des plus riches du monde. «Aucun pays au monde ne mérite plus d'être exploité que le Brésil», observait le Wall Street Journal,il y a soixante dix ans. A ce moment-là, les États-Unis entreprenaient d'évincer leurs principaux ennemis, la France et la Grande-Bretagne, qui ont pourtant traîné dans cette région jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, alors que les États-Unis pouvaient les en chasser et s'approprier le Brésil comme «terrain d'essai pour les méthodes scientifiques de développement industriel», selon les termes d'une monographie scientifique, hautement considérée, sur les relations États-Unis/Brésil, signée de l'historien diplomate Gérard Haines, également historien senior à la CIA. Ce terrain d'essai était une composante d'un projet global, où les États-Unis «prenaient en charge, en dehors de leur intérêt propre, la responsabilité de faire prospérer le système capitaliste mondial» (Haines). Depuis 1945, le «terrain d'essai» a été favorisé par un tutorat très serré de la part des États-Unis. «Et nous pouvons être fiers de ce que nous avons réalisé», écrivait Haines en 1989 ; «la politique américaine au Brésil a été une immense réussite», déterminant «une croissance économique impressionnante, solidement ancrée dans le capitalisme» — un témoignage de nos buts et de nos valeurs.
Le succès est réel. Les investissements et les profits des États-Unis ont connu une hausse rapide et la petite élite locale s'est merveilleusement comportée ; ce fut un « miracle économique » au sens technique du terme. Jusqu'en 1989, le développement du Brésil dépassait de loin celui du Chili — l'actuel bon élève que l'on couvre d'éloges —, le Brésil ayant subi depuis un effondrement, passant du statut de « triomphe de la démocratie de marché » à celui d'illustration de « l'échec de l'étatisme, sinon du marxisme » — transition qui s'insère facilement dans la routine du système doctrinal quand les circonstances le requièrent.
Cependant, au plus fort du miracle économique, une accablante majorité de la population se classait parmi les plus misérables du monde, au point qu'elle aurait regardé l'Europe de l'Est comme un paradis — encore un fait dont on tire de mauvaises leçons et qui, par conséquent, est occulté par une imposante discipline.
L'histoire de la réussite des investisseurs et d'une petite fraction de la population reflète les valeurs des tuteurs et des décideurs. Leur but, ainsi que Haines l'expose, était «d'éliminer toute compétition étrangère» en Amérique latine, de façon à «y maintenir un important marché pour les surplus américains et les investissements privés, à y exploiter les vastes réserves de matières brutes et à en chasser le communisme international». Cette dernière phrase est un simple rituel ; ainsi que le note Haines, les services de renseignements américains n'ont rien trouvé qui puisse indiquer que le «communisme international» cherche à «s'infiltrer», ni même que cela puisse être envisagé comme une possibilité.
Mais, bien que le «communisme international» ne fût pas un problème, le «communisme», incontestablement, en était un, si l'on comprend ce terme dans le sens technique qu'il revêt dans la culture de l'élite. Ce sens a été explicité avec brio par John Foster Dulles, qui, lors d'une conversation privée avec le président Eisenhower, remarquait tristement que, à travers le monde, les communistes locaux jouissaient d'avantages injustes. Ils sont capables, se plaignait-il, «de faire directement appel aux masses». Cet appel, ajoutait Dulles, «nous n'avons aucune qualité pour l'imiter». Et il en donna les raisons : «C'est aux pauvres qu'ils font appel, et ils ont toujours voulu piller les riches». Il est effectivement difficile pour nous de «faire appel directement aux masses», sur la base du principe selon lequel les riches doivent piller les pauvres — un problème de relations publiques qui reste sans solution.
En ce sens-là, les communistes abondent, et nous devons protéger la «société libérale» contre leurs abus et leurs crimes en assassinant des prêtres, en torturant des syndicalistes, en massacrant des paysans et en poursuivant par d'autres moyens notre vocation gandhienne.
L'origine du problème se situe bien avant qu'on ne dispose du terme «communiste» pour désigner les mécréants. Lors des débats de 1787 sur la Constitution fédérale, James Madison remarquait qu'«en Angleterre, à ce jour, si les élections étaient ouvertes à toutes les classes, les biens des propriétaires fonciers ne seraient plus en sécurité. Une loi agraire serait bientôt mise en place». Pour se garder d'une telle injustice, «notre gouvernement doit protéger les intérêts indéfectibles du pays contre l'innovation» en établissant des contrôles et des équilibres de façon à «protéger la minorité des nantis contre la majorité» (4). Il faut un certain talent pour ne pas voir surgir ici la «vérité immuable», à savoir que, depuis lors, ceci constitue «l'intérêt national», et que la «société libérale» reconnaît le droit de défendre ce principe, «unilatéralement comme nous le devons», avec une extrême violence s'il le faut.
La plainte de Dulles se retrouve dans des documents internes. Ainsi, en juillet 1945, pendant que Washington «prenait en charge, en dehors de son intérêt propre, la responsabilité de faire prospérer le système capitaliste mondial», une étude capitale, menée par le département d'État et celui de la Défense, mettait en garde contre «la marée montante, dans le monde entier, du petit peuple qui aspire à des horizons plus larges et plus élevés». La guerre froide n'est pas sans rapport avec cette inquiétante perspective. L'étude annonçait que, bien que la Russie n'ait donné aucun signe d'engagement criminel, on ne pouvait être sûr qu'elle «n'avait pas flirté avec l'idée d'apporter son soutien au petit peuple». En fait, le Kremlin rejoignit heureusement les principaux chefs de la mafia, bafouant les aspirations du petit peuple. Mais on ne pouvait être sûr de rien, et l'existence même d'une force «hors de tout contrôle» offrait un dangereux terrain au non-alignement et à l'indépendance — une partie du sens véritable de la guerre froide.
À coup sûr, l'URSS était coupable d'autres crimes. Washington et ses alliés s'inquiétaient sérieusement de voir leurs vassaux impressionnés par le développement soviétique (et chinois), surtout en comparaison des «scénarios de réussite» façon Brésil ; les intellectuels occidentaux, bien disciplinés, n'étaient peut-être pas capables de le voir, mais les paysans du Tiers Monde le pouvaient. L'assistance économique du bloc soviétique, à la lumière des pratiques occidentales, était aussi considérée comme une sérieuse menace. Prenez l'Inde. Sous le joug britannique, elle sombrait dans le déclin et la misère ; elle commença à connaître un certain développement après le départ des Anglais. Dans l'industrie pharmaceutique, les multinationales (à majorité anglaise) faisaient d'énormes profits en s'appuyant sur un monopole de marché. Avec l'aide de l'Organisation mondiale de la santé et de l'Unicef, l'Inde commença à échapper à cette mainmise, mais ce fut finalement grâce la technologie soviétique que la production pharmaceutique put entrer dans le secteur public. Ceci entraîna une baisse radicale du prix des médicaments ; pour certains antibiotiques, la baisse atteignit 70 %, obligeant les multinationales à casser leurs prix. Une fois encore, la malveillance soviétique portait un coup bas à la démocratie de marché, permettant à des millions d'Indiens de réchapper de leurs maladies. Heureusement, avec le départ des criminels et le triomphe du capitalisme, le TNCs put reprendre le contrôle des affaires, grâce au caractère fortement protectionniste du dernier traité du GATT. De sorte que nous pouvons sans doute nous attendre à une forte progression de la mortalité chez les démunis, accompagnée d'un accroissement des profits pour la «minorité de nantis» — ceci dans l'«intérêt final» desquels les démocraties doivent œuvrer (5).
D'après la thèse officiellement répandue, l'Ouest aurait été épouvanté par le stalinisme à cause de ses effroyables atrocités. Ce prétexte ne peut pas être pris au sérieux un instant, pas plus que les déclarations correspondantes à propos des horreurs fascistes. Les moralistes occidentaux n'ont pas éprouvé beaucoup de difficultés à s'accorder avec ceux qui assassinaient et torturaient massivement, de Mussolini et Hitler jusqu'à Suharto et Saddam Hussein. Les crimes terrifiants de Staline importaient peu. Le président Truman aimait et admirait le tyran brutal, le considérant comme «honnête» et «malin comme le diable». Il pensait que sa mort aurait été «une véritable catastrophe». Il pouvait «traiter avec» lui, disait-il, du moment que les États-Unis pouvait agir à leur guise 85 % de leur temps ; ce qui se passait à l'intérieur de l'URSS n'était pas son affaire. Les autres dirigeants approuvaient. Aux réunions des trois grands, Winston Churchill loua Staline, ce «grand homme dont la renommée s'est étendue non seulement dans la Russie tout entière, mais encore dans le monde». Il parla chaleureusement de sa relation «d'amitié et d'intimité» avec cet être estimable. «Mon espoir, dit-il, est dans l'illustre président des États-Unis et dans le maréchal Staline, en qui nous trouverons les champions de la paix ; eux qui, après avoir frappé l'ennemi, nous entraîneront à poursuivre la lutte contre la pauvreté, la confusion, le chaos et l'oppression». En février 1945, après Yalta, il déclara, dans son cabinet privé, que «le chef Staline était un homme très puissant, en qui il avait toute confiance», et qu'il était important qu'il restât en place. Churchill était particulièrement impressionné par le soutien de Staline à la Grande-Bretagne qui, en Grèce, assassinait la résistance antifasciste dirigée par les communistes. Cet épisode fut l'un des plus brutaux de la campagne mondiale menée par les libérateurs pour restaurer les structures de base et les rapports de pouvoir des ennemis fascistes, dispersant et détruisant une résistance radicalement corrompue par le communisme et incapable de comprendre les droits et les besoins de «la minorité de nantis».
Pour en revenir au Brésil, l'expérience menée par les États-Unis au début des années 1960 dut se heurter à un problème familier : la démocratie parlementaire. Pour lever l'obstacle, l'administration Kennedy prépara le terrain à un coup d'État militaire, qui allait instituer le règne des tortionnaires et des assassins acquis aux «vérités immuables». Le Brésil est un pays capital, et le coup eut un effet significatif de dominos. Le fléau de la répression se répandit dans la majeure partie du continent, aidé en cela par les États-Unis. Le but de cette manœuvre a été décrit avec précision par Lars Schoultz, universitaire américain spécialiste des droits de l'homme et de la politique étrangère en Amérique latine : «[Il s'agissait de] détruire définitivement ce qui était perçu comme une menace contre la structure des prérogatives socioéconomiques en excluant la majorité numérique de toute participation politique» Là non plus, la guerre froide n'y était pour rien. L'URSS était plus qu'heureuse de collaborer avec les tueurs les plus dépravés ; encore que, pour des raisons purement cyniques, elle ait quelquefois apporté son aide à ceux qui tentaient de se défendre contre le bras armé de l'Occident, faisant office de force de dissuasion contre le plein exercice de la violence américaine — un des rares cas authentiques d'exercice concret de la dissuasion, qui, pour une raison mystérieuse, perd de son importance dans nombre d'études sérieuses sur la théorie de la dissuasion.
Selon la doctrine officielle, en détruisant le régime parlementaire sur le sol de notre «terrain d'essai» et en y installant un État sécuritaire gouverné par des généraux néonazis, les administrations Kennedy et Johnson, à la pointe du libéralisme américain, «contenaient la menace contre les démocraties de marché». C'est ainsi que l'affaire fut présentée à l'époque, sans le moindre scrupule. Le coup d'État militaire a été «une grande victoire pour le monde libre», expliquait Lincoln Gordon, ambassadeur de Kennedy devenu par la suite président d'une grande université proche d'ici [la Duke University à New York]. «Ce coup d'État a été entrepris pour préserver et non pour détruire la démocratie brésilienne». Ce fut «la victoire la plus décisive de la seconde moitié du XXe siècle, en faveur de la liberté» — victoire qui devait «créer un bien meilleur climat pour les investissements privés». Ainsi réussit-elle à contenir, en un certain sens du terme, une menace contre la démocratie de marché.
Cette conception de la démocratie est largement admise. La population, «qui ne connaît rien à rien et veut se mêler de tout», peut y «être spectatrice», mais elle ne doit pas «participer à l'action», ainsi que le soutient Walter Lippmann dans ses essais progressistes sur la démocratie. À l'autre extrémité du spectre, les dirigistes réactionnaires, de l'espèce reaganienne, lui refusent même le rôle de spectateur : de là leur amour sans précédent pour la censure et les opérations clandestines. La «grande bête» — ainsi qu'Alexander Hamilton nommait cet ennemi public craint et détesté — doit être «domestiquée» ou «mise en cage» si le gouvernement veut protéger «les intérêts immuables du pays».
Les mêmes «vérités essentielles» s'appliquent à nos vassaux, avec une plus grande force toutefois, puisque les obstacles démocratiques sont bien moindres. Les pratiques qui en résultent sont alors mises en œuvre avec une brutale clarté.
La traditionnelle opposition des États-Unis à la démocratie est compréhensible et même, quelquefois, reconnue très explicitement. Prenez la décennie 1980, quand les États-Unis étaient engagés dans une «croisade pour la démocratie», selon le credo standard, valable surtout en Amérique latine. Certaines des meilleures études sur ce projet — un livre et plusieurs articles — sont dues à Thomas Carothers, qui allie le point de vue d'un historien à celui d'un acteur politique. Carothers était impliqué dans les programmes du département d'État de Reagan destinés à «assister la démocratie» en Amérique latine. Ces programmes étaient «sincères», écrit-il, mais ce fut une série d'échecs — des échecs étrangement systématiques. Là où l'influence américaine était la plus faible, les progrès étaient les plus importants : dans le cône Sud de l'Amérique latine, il y eut de réels progrès, auxquels s'opposèrent les reaganiens, qui finirent par s'en attribuer le mérite lorsqu'il devint impossible d'endiguer la vague. Là où l'influence américaine était la plus forte — en Amérique centrale —, les progrès furent les plus faibles. C'est là, écrit Carothers, que Washington «recherchait invariablement des types de changements démocratiques limités, fonctionnant du haut vers le bas, et n'étant pas susceptible de bouleverser les structures traditionnelles de pouvoirs avec lesquels les états-Unis avaient fait alliance depuis longtemps». Les États-Unis cherchaient à maintenir «l'ordre établi dans à peu près toutes les sociétés non démocratiques» et à éviter «les changements d'inspiration populiste, susceptibles de renverser l'ordre politique et économique régnant» et d'ouvrir «une voie à gauche».
En Haïti, le président élu eut la possibilité de revenir dans son pays, mais pas avant qu'une dose suffisante de terreur n'ait été administrée aux organisations populaires, et qu'il ait lui-même accepté un programme économique, dicté par les États-Unis, stipulant que «l'État rénové doit se caler sur une stratégie économique fondée sur l'énergie et sur les initiatives de la société civile, en particulier du secteur privé, national et étranger». Les investisseurs américains forment le cœur de la société civile haïtienne — qui comprend les très riches commanditaires du coup d'État —, dont sont exclus tant les paysans haïtiens que les habitants des bas quartiers. Ceux-ci ont scandalisé Washington en créant une société civile si vive et si animée qu'elle fut capable d'élire un président et d'entrer dans l'arène publique. Cette déviance par rapport aux normes de tolérance a été contenue de la manière habituelle, avec la complicité des États-Unis ; par exemple, par la décision des administrations Bush et Clinton de permettre à Texaco, au mépris total de l'embargo, d'expédier du pétrole par bateau aux responsables du coup d'État — fait crucial, révélé par Associated Pressla veille du débarquement des troupes américaines, mais qui, à ce jour, n'a toujours pas franchi la porte des médias nationaux. L'«État rénové» est maintenant remis sur la voie, et il suit la politique rétablie par celui qui fut le candidat de Washington aux élections «hors contrôle» de 1990, où il avait obtenu 14 % des voix.
Les mêmes «vérités immuables» sont valables pour un pays comme la Colombie, qui rassemble les pires violeurs des droits de l'homme de l'hémisphère Sud et qui — cela ne surprendra aucun familier de l'histoire — reçoit à lui seul la moitié de l'aide militaire totale des États-Unis dans cette partie du monde. La Colombie est saluée chez nous comme une éminente démocratie, alors que le Groupe des droits de l'homme, à forte composante jésuite, qui essaie de fonctionner là-bas malgré la terreur, la décrit comme une «démocra-tature» — terme forgé par Eduardo Galeano pour désigner l'amalgame de formes démocratiques et de terreur totalitaire que génère «la société démocratique» lorsque la démocratie menace de «passer hors de tout contrôle».
Dans la majeure partie du monde, la démocratie, les marchés et les droits de l'homme font l'objet de sérieuses attaques, y compris dans les démocraties industrielles dominantes — la plus puissante d'entre elles, les états-Unis, dirigeant l'attaque. Contrairement à bien des illusions, les États-Unis n'ont, en réalité, jamais soutenu les marchés libres, et ce depuis leur naissance jusqu'aux années Reagan, où furent mis en place de nouveaux standards de protectionnisme et d'interventionnisme.
L'historien économiste Paul Bairoch signale que «l'école de pensée protectionniste moderne est véritablement née aux États-Unis, [...] contrée mère et bastion du protectionniste moderne». Les états-Unis n'étaient d'ailleurs pas les seuls en lice. La Grande-Bretagne avait suivi, bien auparavant, le même chemin; se tournant vers le libre-échange seulement après que cent cinquante ans de protectionnisme lui eurent apporté d'énormes avantages et un «terrain de jeux nivelé» sur lequel elle pouvait miser sans trop encourir de risques. Il n'est pas facile de trouver une exception à cette règle. Les écarts entre pays riches et pays pauvres étaient bien moindres au XVIIIe siècle qu'aujourd'hui. L'une des raisons de l'énorme différence survenue depuis est que les dirigeants du monde n'acceptent pas la discipline de marché qu'ils enfoncent au fond de la gorge de leurs vassaux. Le «mythe» le plus extraordinaire de la science économique, conclut Bairoch après une analyse des données historiques, est que le marché libre a ouvert la voie au développement. Il est difficile, écrit-il, «de trouver un autre cas où les faits contredisent à ce point une théorie dominante». C'est parce qu'on se limite conventionnellement à une petite catégorie d'effets de marché que l'on minimise considérablement l'importance de l'intervention de l'État en faveur des riches (6).
Pour ne citer qu'un aspect de cet interventionnisme, communément omis dans les analyses à courte vue de l'histoire économique, rappelons que la première révolution industrielle reposait sur le coton à bon marché, de même que l'«âge d'or» d'après 1945 dépendait du pétrole à bon marché. Si le coton n'était pas cher, ce n'était pas un effet des mécanismes de marché, mais plutôt en raison de l'esclavage et de l'élimination de la population locale d'origine — interférence sérieuse avec le fonctionnement du marché qui, pourtant, est considérée comme n'entrant pas dans le champ de la science économique, mais dans celui d'une autre discipline. Si les sciences physiques avaient eu un département consacré aux protons, un autre aux électrons, un troisième à la lumière, etc., chacun s'en tenant à son domaine d'élection, on n'aurait eu aucune chance de comprendre les phénomènes naturels.
L'analyse des données historiques révèle pourtant une cohérence frappante. La Grande-Bretagne a utilisé la force pour empêcher le développement industriel de l'Inde et de l'Égypte, supprimant, en conscience, toute possibilité de compétition. Après la révolution américaine, les premières colonies se détachèrent de la fédération, pour suivre leur propre voie en s'appuyant sur un large protectionnisme et en bénéficiant de subventions pour leur propre révolution industrielle. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le système militaro-industriel — y compris la NASA et le département de l'énergie — a été utilisé comme un mécanisme de pompage permettant d'arroser de subventions publiques les secteurs industriels avancés ; c'est une des raisons pour lesquelles ce mécanisme persiste sans grand changement malgré la disparition de la menace communiste. Le budget actuel du Pentagone est plus élevé, en dollars constants, que sous Nixon, et presque équivalent à celui de la guerre froide. Il va vraisemblablement s'accroître encore, sous l'effet de la politique réactionnaire et étatiste, appelée à tort «conservatrice». Comme toujours, celle-ci fonctionne en grande partie comme une forme de politique industrielle : une subvention, payée par les contribuables, au pouvoir et au capital privé.
C'est en grande partie à travers les dépenses militaires que l'administration Reagan augmenta la part de produit national brutde l'état fédéral, qui dépassa les 35 % en 1983, soit un accroissement de plus d'un tiers par rapport à la décennie précédente. La guerre des étoiles a été vendue au public comme un instrument de «défense», et à la communauté des affaires comme une subvention publique en faveur des hautes technologies. Si le libre marché avait pu réellement fonctionner, il n'y aurait pas d'acier américain, ni d'industrie automobile aujourd'hui. Les reaganiens ont purement et simplement fermé le marché à la compétition japonaise. Le secrétaire des Finances du moment, James Baker, proclama fièrement, devant un public d'hommes d'affaires, que «Reagan a subventionné l'aide à l'importation pour l'industrie américaine, plus que ses prédécesseurs ne l'on fait sur plus d'un demi-siècle». Il était trop modeste : c'était en réalité plus que tous ses prédécesseurs réunis, puisque les restrictions d'importations ont doublé, atteignant 23 %. Le directeur de l'Institut d'économie internationale de Washington, Fred Bergsten, qui défend réellement le libre-échange, ajouta que l'administration Reagan se spécialisait dans un type d'« échange contrôlé » — les accords de restriction volontaire d'exportation (VERs) — qui «restreint les échanges et ferme les marchés» au maximum. C'est là «la forme la plus insidieuse du protectionnisme», souligna-t-il, qui «fait monter les prix, réduit la compétition et renforce le comportement de cartel». Le rapport économique du Congrès de 1994 estime que les mesures protectionnistes reaganiennes ont réduit les importations américaines de produits manufacturés d'à peu près un cinquième.
Dans un contexte où, au fil des décennies, les sociétés industrielles devenaient plus protectionnistes, les reaganiens ont souvent été à l'avant-garde. Les effets sur le Sud ont été dévastateurs. Depuis 1960, les mesures protectionnistes des riches ont été le principal facteur du doublement du fossé, déjà énorme, avec les pays les plus pauvres. Le rapport des Nations unies de 1992 sur le développement estime que de telles mesures ont privé le Sud de 500 milliards de dollars par an, soit à peu près douze fois le montant total de l'«aide» — laquelle, sous différents déguisements, sert en grande partie à promouvoir l'exportation. Cette attitude est «vraiment criminelle» remarque Erskine Childers, distingué diplomate et écrivain irlandais. Citons, pour exemple, le «silencieux génocide» condamné par l'Organisation mondiale de la santé : onze millions d'enfants meurent chaque année parce que les pays riches leur refusent quelques centimes d'aide ; le plus avare de tous étant les États-Unis, même si l'on tient compte du fait que la grande partie de l'«aide» va à l'un des pays les plus riches — le client israélien de Washington. En surestimant largement les dépenses d'aide étrangère, comme ils surestiment la protection sociale, également dérisoire selon les standards internationaux (la protection des riches mise à part), les Américains payent un tribut à leur système de propagande.
La crise sociale et économique générale est communément attribuée à d'inexorables tendances du marché. Les analystes sont alors divisés sur la contribution de différents facteurs, principalement le commerce international et l'automatisation. Il y a un élément de tromperie considérable dans tout cela. D'énormes subventions ainsi que l'intervention de l'État ont toujours été nécessaires, et le sont encore, pour que le commerce apparaisse comme efficient ; sans parler des coûts écologiques, ni des autres «externalités» consignées dans des notes de bas de page. Pour mentionner simplement une de ces légères distorsions du marché, relevons qu'une bonne part du budget du Pentagone a été consacrée à «assurer, à des prix raisonnables, un afflux de pétrole» en provenance du Moyen-Orient, ce qui eut pour effet, observe Phebe Marr, de l'Université de la Défense nationale, de «submerger les réserves des États-Unis» — une contribution à «l'efficience du commerce» à laquelle on prête rarement attention.
Prenons le second facteur, l'automatisation. Dans une certaine mesure, il contribue à l'accroissement des richesses, mais cette mesure n'a pu être atteinte que par des décennies de protectionnisme à l'intérieur du secteur d'État — l'industrie militaire — ainsi que le montre David Noble, dans son important travail. En outre, comme il le note également, le choix de la forme spécifique d'automatisation était plus souvent guidée par un souci de domination et de contrôle que par le profit ou l'efficacité (par exemple, déstabiliser les compétences des ouvriers et les subordonner à la gestion).
Il en va de même sur un plan plus général. Les dirigeants d'entreprises ont informé la presse des affaires que la délocalisation des emplois manufacturiers, même dans des pays où le coût du travail est bien plus élevé, s'inscrit dans une perspective de lutte des classes. «Nous sommes inquiets de n'avoir qu'un seul lieu de fabrication par produit», expliquait un dirigeant de chez Gillette, «avant tout à cause de problèmes liés au travail». Si les ouvriers de Boston se mettent en grève, soulignait-il, Gillette peut approvisionner à la fois ses marchés européens et ses marchés américains, à partir de son usine de Berlin et, ce faisant, peut briser la grève. Il est donc tout simplement raisonnable que Gillette emploie, à l'extérieur, plus de trois fois plus d'ouvriers qu'aux États-Unis, cela indépendamment des coûts et de l'efficacité économique. De même, Caterpillar, qui essaie en ce moment de détruire les derniers vestiges du syndicalisme, poursuit, selon les propos rapportés par le correspondant d'affaires James Tyson, «une stratégie visant à intimider les ouvriers américains et à leur faire accepter leur état de soumission». Cette stratégie comprend «la fabrication à moindre coût à l'étranger» et «s'appuie sur des importations provenant des usines du Brésil, du Japon et d'Europe». Elle est facilitée par des profits qui montent en flèche (la politique sociale n'étant calculée que pour enrichir les nantis), par l'embauche de « temporaires » et de « personnels de remplacement permanents » (en violation des standards internationaux du travail), enfin par la complicité d'un État criminel qui refuse de renforcer les lois du travail — position élevée au rang de principe par les reaganiens, ainsi que Business Weekle montre dans un épais dossier(7).
La signification réelle du «conservatisme de marché libre» apparaît lorsqu'on regarde de plus près de quoi sont faits l'enthousiasme et la passion militante de ceux qui ne veulent plus «avoir le gouvernement sur le dos» et souhaitent qu'on donne libre cours aux lois du marché. Le président de la Chambre des représentants, Newt Gingrich, en est peut-être le plus frappant exemple. C'est un élu du comté géorgien de Cobb, choisi par le New York Timespour illustrer, en couverture, la marée montante du «conservatisme» et du mépris pour l'«État-providence». Le titre disait : «Le conservatisme fleurit dans les galeries marchandes pour privilégiés» de cette riche banlieue d'Atlanta, soigneusement isolée de toute contamination urbaine, afin que ses habitants puissent jouir du fruit de leurs «valeurs entrepreneuriales», dans un «monde idyllique à la Norman Rockwell (8), avec des ordinateurs à fibre optique et des avions à réaction» (c'est ainsi que Gingrich décrivait très fièrement son district (9)).
Il y a une petite note de bas de page, cependant. Le comté de Cobb reçoit plus de subventions fédérales qu'aucun autre comté de banlieue de tout le pays, à deux intéressantes exceptions près : Arlington en Virginie (qui, en réalité, fait partie du gouvernement fédéral) et le siège de Floride du Kennedy Space Center (autre composante du système de subventions publiques au capital privé). Si on se place en dehors du système fédéral lui-même, le comté de Cobb est en tête des extorsions de fonds des contribuables. Dans ce comté, la plupart des emplois (très bien payés, comme il se doit) sont obtenus sur fond des deniers publics (en récompense «des ordinateurs à fibre optique et des avions à réaction» du monde à la Norman Rockwell). D'une manière générale, on peut remonter en grande partie à la même source, en ce qui concerne les richesses de la région d'Atlanta. Pendant ce temps, les louanges aux miracles du marché baignent ce paradis «où le conservatisme fleurit».
Le «contrat pour l'Amérique», de Gingrich, est un exemple très clair de la double face du «libre marché» : protection de l'État et subventions publiques pour les riches, discipline de marché pour les pauvres. Ce contrat appelle à «des restrictions dans les dépenses sociales», en matière de remboursement des soins de santé pour les pauvres et les personnes âgées et de programme d'aide aux enfants. Il réclame aussi l'accroissement de la protection pour les riches, de façon classique, par le biais des allègements fiscaux et des subventions. Dans la première catégorie sont compris, entre autres, l'accroissement des exemptions de taxes pour les affaires et l'augmentation des parts de gains dans le capital. Dans la seconde catégorie, on trouve les subventions pour les usines et les équipements, et des règles plus favorables à la dépression et à un amortissement rapide du capital investi. Tout cela a pour effet de disloquer le dispositif régulateur destiné à protéger le peuple et les générations futures, tout en «renforçant notre défense nationale» afin que nous puissions mieux «maintenir notre crédibilité à travers le monde» — de manière à ce que toute personne ayant des idées bizarres, comme les prêtres ou les syndicalistes paysans d'Amérique latine, comprenne que «ce que nous disons se réalise».
L'expression «défense nationale» est une mauvaise plaisanterie, qui devrait friser le ridicule chez les gens qui ont encore un peu de respect pour eux-mêmes. Les États-Unis n'ont à affronter aucune menace, mais dépensent beaucoup en matière de «défense» (autant que tout le reste du monde). Les dépenses militaires, cependant, ne sont pas une plaisanterie. à part assurer une forme particulière de «stabilité» dans la gestion des «intérêts permanents» de ceux qui sont concernés, le Pentagone est utile pour pourvoir aux besoins de Gingrich et de ses riches électeurs, afin qu'ils puissent continuer de fulminer contre l'État-providence, qui déverse les fonds publics dans leurs poches.
Le «contrat pour l'Amérique» est remarquablement cynique. Ainsi, les propositions visant à stimuler les affaires, à augmenter les parts de gains dans le capital et, plus généralement, toutes les mesures de protection pour les riches apparaissent sous le titre «Mesure d'augmentation des salaires et de création d'emplois». Ce paragraphe inclut en effet une disposition visant des mesures «de création d'emplois et d'augmentation des salaires des ouvriers», avec ce commentaire : «sans fondement». Mais peu importe, dans le nouveau discours contemporain, le mot «emplois» est compris comme signifiant «profits» ; donc il s'agit bien de propositions de «création d'emplois».
Cette configuration rhétorique ne souffre pratiquement aucune exception. Pendant que nous nous rencontrons, Clinton se prépare à aller au sommet économique Asie-Pacifique, à Djakarta, où il a peu à dire sur la conquête du Timor oriental, qui a atteint le stade du génocide grâce à une abondante aide militaire américaine, ni sur le fait que les salaires indonésiens sont la moitié des salaires chinois, tandis que les travailleurs qui essaient de former des syndicats sont tués ou jetés en prison. Mais il parlera sans doute des thèmes sur lesquels il a insisté au dernier sommet APEC à Seattle, où il présentait sa «grande vision de l'avenir du marché libre», attirant les acclamations d'un public subjugué. Il avait choisi de faire sa déclaration dans un hangar de l'entreprise Boeing, présentant cette grande réussite des valeurs entrepreneuriales comme le meilleur exemple de la vision du grand marché libre. Ce choix a une signification : Boeing est le plus grand exportateur du pays, l'aviation civile montre la voie dans les exportations de produits manufacturés, et l'industrie du tourisme, fondée sur l'aviation, comptabilise à peu près un tiers des excédents américains en matière de services.
Seuls quelques faits étaient oubliés par le chœur enthousiaste. Avant la Seconde Guerre mondiale, Boeing ne réalisait pratiquement aucun profit. Il s'est enrichi pendant la guerre, grâce à un énorme accroissement des investissements, plus de 90 % venant du gouvernement fédéral. Les profits ont également fait un bond lorsque Boeing, faisant son devoir patriotique, a multiplié son réseau par cinq et même davantage. Sa «phénoménale histoire financière», dans les années suivantes, était également fondée sur les largesses du contribuable, ainsi que le montre Frank Kofsky dans son étude sur le système du Pentagone juste après la guerre, «permettant aux propriétaires des compagnies d'aviation de recueillir des profits fantastiques avec un minimum d'investissement de leur part».
Après la guerre, le monde des affaires reconnut que «l'industrie aéronautique ne pouvait fonctionner de façon satisfaisante dans une véritable économie delibre entreprise,compétitive et non subventionnée» et que «le gouvernement était son seul sauveur possible » (Fortune, Business Week). Le système du Pentagone fut revivifié par ce rôle de «sauveur», soutenant et développant l'industrie, et la plus grande partie de l'économie avec. La guerre froide fournit alors le prétexte qui manquait. Le premier secrétaire de l'Armée de l'air, Stuart Symington, exposa clairement les choses en janvier 1948 : «Il ne faut pas parler de subventions; il faut parler de sécurité.»En tant que représentant de l'industrie à Washington, Symington demandait régulièrement le versement, au budget militaire, de fonds suffisants pour «répondre aux besoins de l'industrie aéronautique», la majeure partie allant à Boeing.
Ainsi l'histoire continue. Au début des années 1980, rapporte le Wall Street Journal,Boeing réalisait «la majorité de ses profits» sur les affaires militaires ; après un déclin entre 1989 et 1991, sa division espace et défense connut un «magnifique tournant». L'une des raisons en fut l'augmentation des ventes de matériel militaires à l'étranger, les États-Unis devenant le premier vendeur d'armes, avec près des trois quarts du marché du Tiers Monde, grâce à l'intervention massive du gouvernement et à l'octroi de subventions publiques permettant d'aplanir le chemin. En ce qui concerne les profits du marché civil, une estimation convenable de leurs montants ferait ressortir la part due aux technologies à usage mixte (civil et militaire) et aux autres contributions du secteur public (difficiles à quantifier avec précision, mais sans doute très substantielles).
L'idée que l'industrie ne pouvait survivre dans une économie de libre entreprise a été comprise bien au-delà de l'aéronautique. La question en vigueur, après la guerre, était de savoir quelle forme devaient prendre les subventions publiques. Les dirigeants du monde des affaires avaient compris que les dépenses sociales pouvaient stimuler l'économie, mais ils leur préféraient les dépenses militaires, pour des raisons liées au pouvoir et aux privilèges, et non à la «rationalité économique». En 1948, la presse d'affaires considérait «les dépenses de la guerre froide» de Trumann comme une «formule magique pour des temps de bonheur quasi éternels» (Steel). De telles subventions publiques pouvaient «maintenir une tendance générale à la hausse», commentait Business Week,si les Russes continuaient de coopérer en affichant une apparence suffisamment menaçante. En 1949, les rédacteurs notaient tristement que, « bien sûr, "les partisans de la paix" proposée par Staline avaient été écartés par Washington», mais qu'ils étaient inquiets que son «offensive de paix» puisse néanmoins interférer avec «l'allure toujours croissante des dépenses militaires». Le Magazine of Wall Streetvoyait les dépenses militaires comme un moyen d'injecter «une force nouvelle dans toute l'économie» ; quelques années plus tard, le même magazine trouvait «évident que les économies étrangères dépendent désormais, au même titre que la nôtre, de l'augmentation durable des dépenses militaires dans ce pays».
Le système militaro-industriel possède de nombreux avantages par rapport aux autres formes d'intervention de l'état dans l'économie. Il fait supporter au contribuable une grande part des coûts, tout en garantissant un marché aux excédents de production. De façon non moins significative, il n'a pas les effets secondaires indésirables liés aux dépenses sociales. Outre les désagréables effets de la redistribution des profits, de telles dépenses tendent à interférer avec les privilèges des dirigeants d'entreprise : une production socialement utile peut diminuer les gains privés, tandis qu'une production de gaspillage, subventionnée par l'État (armes, hommes sur la lune, etc.), est un cadeau pour les propriétaires et les dirigeants d'entreprise à qui vont rapidement profiter les retombées commerciales. Les dépenses sociales peuvent également stimuler l'intérêt et la participation des citoyens aux affaires publiques, renforçant ainsi la menace démocratique. Pour ces raisons, expliquait Business Weeken 1949, «il y a une énorme différence sociale et économique entre l'amorçage militaire de la pompe et son amorçage par la protection sociale», le premier étant bien préférable. Et cela demeure ainsi, notamment dans le comté de Cobb et les autres places fortes de la doctrine libérale et des valeurs entrepreneuriales.
Les principaux facteurs qui ont conduit à l'actuelle crise économique générale sont assez bien connus. Il y a la globalisation de la production, qui a offert au monde des affaires la perspective tentante de remettre en cause les victoires acquises par les travailleurs, en faveur des droits de l'homme. La presse d'affaires a franchement averti «les travailleurs dorlotés de l'Ouest» qu'ils devraient abandonner leur «luxueux train de vie» et les «rigidités du marché» telles que la sécurité de l'emploi, les pensions, la santé, la sécurité sur les lieux de travail et autres absurdités dépassées. Les économistes ont fait ressortir la difficulté d'estimer le flux des emplois. La menace suffit pour forcer les travailleurs à accepter une baisse des salaires, un alourdissement des horaires, la réduction de leurs indemnités et de leur sécurité, et d'autres «inflexibilités» du même genre. La fin de la guerre froide a placé de nouvelles armes dans les mains des maîtres, comme le rapporte la presse d'affaires, avec une allégresse non contenue. General Motors et VolksWagen peuvent transférer leurs moyens de production vers le Tiers Monde rétabli à l'Est, où ils peuvent recruter des ouvriers pour une part minime du coût des «travailleurs dorlotés de l'Ouest», tout en bénéficiant de protections de haut niveau et d'autres agréments, que «les marchés libres qui existent réellement» procurent aux riches. Et pendant que le revenu moyen des familles continue de décroître, le magazine Fortunese réjouit des «éblouissants» profits réalisés par les cinq cents premières fortunes. La réalité de «l'ère maigre et misérable» est que le pays est inondé de capital, mais celui-ci reste entre de bonnes mains. Les inégalités sont revenues à leur niveau d'avant la Seconde Guerre mondiale, encore que l'Amérique latine atteigne le pire record du monde, grâce à notre généreuse tutelle.
Un second facteur de la catastrophe actuelle du capitalisme d'État, qui a laissé près d'un tiers de la population mondiale sans pratiquement aucun moyen de subsistance, est l'énorme explosion de capital financier dérégulé (près de mille milliards de dollars qui se déplacent chaque jour) qui suivit le démantèlement des accords de Bretton Woods, il y a vingt ans. La constitution du capital financier en a été radicalement changée. Avant que le système ne soit démantelé par Richard Nixon, environ 90 % du capital impliqué dans les échanges internationaux allait aux investissements et au commerce, et seulement 10 % à la spéculation. Depuis 1990, le schéma s'est inversé, et un rapport de l'UNCTAD, daté de 1994, estime que 95 % sont maintenant utilisés pour la spéculation. En 1978, quand ces effets étaient déjà manifestes, le lauréat du prix Nobel, l'économiste James Tobin, suggéra, dans son discours d'investiture à la présidence de l'American Economic Association, que des taxes soient imposées pour ralentir le flot des spéculations qui allait conduire le monde à une économie de faible croissance, de bas salaires et de profits élevés. Actuellement, ce point est largement reconnu ; une étude dirigée par Paul Volcker, qui fût à la tête de la Réserve fédérale, attribue à peu près pour moitié à l'accroissement de la spéculation le ralentissement de la croissance observé depuis le début des années 1970.
D'une manière générale, le monde est conduit par une politique d'État délibérément corporatiste vers une sorte de modèle du Tiers Monde comprenant des secteurs de grande richesse, une grosse masse de misère et une vaste population d'inutiles, privée de tout droit, parce qu'elle ne contribue en rien à la création de richesse, seule valeur humaine reconnue.
Cette population excédentaire doit être maintenue dans l'ignorance, mais également contrôlée. Ce problème est traité d'une manière très directe dans les territoires du Tiers Monde qui ont longtemps vécu sous la tutelle de l'Ouest et qui n'en reflètent que plus clairement les valeurs directrices : les dispositifs préférés comprennent la terreur à grande échelle, les escadrons de la mort, le «nettoyage social» et autres méthodes qui ont fait la preuve de leur efficacité. Chez nous, la méthode favorite a été d'enfermer les populations superflues dans des ghettos urbains qui ressemblent de plus en plus à des camps de concentration. Ou bien, si cela échoue, dans des prisons qui sont le pendant, dans les sociétés riches, des escadrons de la mort que nous entraînons et soutenons sur notre propre sol. Sous les reaganiens, fervents libéraux, le nombre des détenus a presque triplé, laissant nos principaux concurrents, l'Afrique du Sud et la Russie, loin derrière nous — encore que la Russie, ayant commencé à saisir les valeurs de ses tuteurs américains, vienne juste de nous rattraper.
La «guerre de la drogue», largement frauduleuse, a servi de dispositif principal pour emprisonner les populations indésirables. Les nouveaux projets de loi sur le crime, avec leurs procédures de jugement plus expéditives, devraient faciliter les opérations. Les importantes dépenses nouvellement consenties pour les prisons sont également bien accueillies ; comme un nouveau stimulus keynésien pour l'économie. «Des affaires qui rapportent», écrit le Wall Street Journal,reconnaissant là une nouvelle façon d'exploiter le public, propre à l'ère «conservatrice». Parmi les bénéficiaires de cette politique figurent l'industrie du bâtiment, les cabinets d'avocats d'affaires, les complexes de prisons privées, «les plus grands noms de la finance» (tels Goldman Sachs, Prudential et autres), qui «rivalisent entre eux pour garantir la construction des prisons en émettant des titres financiers aux revenus non imposables», enfin, plus que tout autre, «les entreprises de défense» (Westinghouse, etc.), qui «flairent un nouveau filon pour leurs affaires» dans les systèmes high-tech de surveillance et de contrôle, d'un type que Big Brother aurait admiré (10).
Il n'est pas surprenant de constater que le contrat de Gingrich, «pour l'Amérique», appelle à étendre cette guerre contre les pauvres. La campagne vise en priorité les Noirs. L'étroite corrélation race-classe rend le procédé simplement plus aisé. Les hommes noirs sont considérés comme une population criminelle, conclut le criminologiste William Chambliss, d'après de nombreuses études, incluant une observation directe effectuée par des étudiants et par les services de la faculté dans le cadre d'un projet commun avec la police de Washington. Mais ce n'est pas tout à fait exact : les criminels sont censés avoir des droits constitutionnels, or, comme le montrent cette étude et bien d'autres, ce n'est pas le cas des communautés visées, qui sont traitées comme une population sous occupation militaire.
Engendrer la peur et la haine est, bien sûr, une méthode classique de contrôle des populations, que celles-ci soient noires, juives, homosexuelles, championnes de l'aide sociale, ou diabolisées d'une quelconque autre façon. C'est l'argument essentiel de ce que Chambliss appelle l'«industrie du contrôle de la délinquance». Non pas que la délinquance ne représente pas une menace réelle pour la sécurité et la survie — elle en est une, et depuis longtemps. Mais les causes n'en sont pas visées, et elle est plutôt utilisée comme une méthode, parmi d'autres, de contrôle des populations.
Ces dernières semaines, des journaux importants ont porté leur attention sur de nouveaux ouvrages relatifs à la baisse générale du QI et de la réussite scolaire. Dans sa revue des livres, le New York Timesa consacré à cette question un article de fond, d'une longueur inhabituelle, confié à son journaliste scientifique Malcom Browne. Celui-ci commence par déclarer que les gouvernements et les sociétés qui ignorent les problèmes soulevés par ces ouvrages «le font à leur propre péril». L'étude de l'Unicef, sur ces questions, n'est pas mentionnée et je n'en ai pas vu de recension ailleurs non plus.
Quel est donc ce problème que nous ignorerions à notre propre péril ? Il apparaît comme assez limité : le QI serait peut-être en partie hérité et, plus inquiétant, lié à la race ; avec cet autre problème que les Noirs, se reproduisant comme des lapins, souilleraient le capital génétique de la nation. Peut-être les mères noires n'élèvent-elles pas leurs enfants comme il se doit parce qu'ils évoluent dans l'environnement chaleureux mais imprévisible de l'Afrique, suggère l'auteur d'un des livres passés en revue. Voilà de la science dure, qu'il serait coupable d'ignorer. Le fait, par exemple, que de telles questions soient soulevées dans la ville la plus riche du monde, où 40 % des enfants vivent en dessous du seuil de pauvreté, sans espoir d'échapper à la misère et au dénuement, aurait-il quelque chose à voir avec le niveau des enfants et leur réussite ? Cette question-là, en revanche, nous pouvons aisément l'ignorer...
Je n'insulterai pas votre intelligence en discutant des mérites scientifiques de ces contributions, l'ayant fait ailleurs, comme beaucoup d'autres.
Ce sont là quelques-unes des formes les plus hideuses du contrôle des populations. Dans leur variante moins nocive, la foule doit être détournée vers des buts inoffensifs grâce à la gigantesque propagande orchestrée et animée par la communauté des affaires (américaine pour moitié), qui consacre un capital et une énergie énormes à convertir les gens en consommateurs atomisés — isolés les uns des autres, sans la moindre idée de ce que pourrait être une vie humaine décente — et en instruments dociles de production (quand ils ont assez de chance pour trouver du travail). Il est crucial que les sentiments humains normaux soient écrasés ; ils ne sont pas compatibles avec une idéologie au service des privilèges et du pouvoir, qui célèbre le profit individuel comme la valeur humaine suprême et refuse au peuple les droits qui excèdent ce qui peut être récupéré par le marché du travail.
Il y a cent soixante-dix ans, très préoccupé par le destin de l'expérience démocratique, Thomas Jefferson a fait une distinction utile entre «aristocrates» et «démocrates». Les «aristocrates» sont «ceux qui craignent le peuple, se méfient de lui, et souhaitent lui retirer tous les pouvoirs, pour les rassembler entre les mains des classes supérieures». Les «démocrates», au contraire, «s'identifient au peuple, lui font confiance, le chérissent, et le considèrent comme le dépositaire honnête et sûr de l'intérêt public», même s'il n'est pas toujours «le plus avisé». Les aristocrates de l'époque étaient les apôtres de l'État capitaliste montant, que Jefferson regardait avec consternation, reconnaissant la contradiction entre la démocratie et le capitalisme, qui est bien plus évidente de nos jours, où d'innombrables tyrannies privées prennent un extraordinaire pouvoir sur chaque aspect de la vie.
Comme par le passé, chacun peut choisir d'être un démocrate, au sens de Jefferson, ou un aristocrate. Le deuxième chemin offre de belles satisfactions : un espace de richesses, de privilèges et de pouvoir, et l'accession aux buts naturellement recherchés. L'autre est un chemin de combats, souvent de défaites, mais aussi de récompenses telles qu'elles ne peuvent être imaginées par ceux qui succombent à ce que la presse de la classe ouvrière, il y a cent cinquante ans, dénonçait comme le «nouvel esprit du temps» : «Gagner, en oubliant tout sauf Soi».
Le monde d'aujourd'hui est fort éloigné de celui de Thomas Jefferson ou des ouvriers de la moitié du XIXe siècle. Les options qu'il offre n'ont cependant pas fondamentalement changé.
(1) Allusion à la politique de containment, destinée à limiter l'extension du communisme pendant la Guerre du Viêt Nam. (C'est nous qui soulignons.) [Ndt.]
(2) Antony Lake, New York Times, 23 septembre 1994. Pour les références non citées, cf. Deterring Democraty (Verso, 1991), L'An 501 (Ecosociété, Montréal / EPO, Bruxelles, 1995 [1993]) et World Orders, Old and New (Colombia Univ. Press, 1994).
(3) Jules Kagian, Middle East International, 21 octobre 1994.
(4) Jonathan Elliott Ed., The Debate in the Several State Conventions on the Adoption of Federal Constitution, 1787, Yates Minutes, 1836, vol. 1, p. 450.
(5) « Frontline », India, 21 octobre 1994.
(6) Paul Bairoch, Economics and World History, Chicago, 1993.
(7) James Tyson, CSM, 24 janvier 1995 ; Busness Week, 23 mai 1994.
(8) llustrateur du Washington Post. [Ndt.]
(9) Peter Applebome, New York Times, 1er août 1994.
(10) Paulette Thomas, WSJ, 12 mai 1994.
Nico
L’État dans le mouvement capitaliste
Source à préciser
«La dette publique, en d'autres termes l'aliénation de l'État, qu'il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l'ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c'est leur dette publique. Il n'y a donc pas à s'étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s'endette, plus il s'enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l'incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable.»1
Les grandes lignes de l’hypothèse de l’État-capitaliste ont été exposées dans plusieurs textes 2. Il ne s’agit pas d’en faire une synthèse — ce serait largement prématuré — mais une tentative de mieux cerner les fondements théoriques. Les discussions sur l’État tournent généralement sur ses fonctions, c’est-à-dire ses activités propres. Dans la littérature socialiste, cette catégorie s’est longtemps limitée à la description des forces répressives parfois additionnées de l’appareil idéologique; puis, le rôle économique de l’État dans le capitalisme s’est imposé comme une évidence, sans nécessairement modifier l’analyse sur la nature de l’État lui-même 3. Il existe tout autant de débats sur la forme: dictature ou démocratie? et ainsi de suite.Le point de départ de l’hypothèse, ce n’est pas une volonté de ramener l’État à une simple machine financière, mais plus simplement de poser la question: avec quel argent fait-il tout cela?La réponse paraît évidente: avec l’argent issu de la ponction fiscale. L’apparente évidence est un piège: si on trouve chez Marx quelques notes éparses sur la question, elles sont rares chez ses successeurs, et généralement insérées dans des analyses de cas plutôt que dans des textes théoriques. Il a paru intéressant de mieux préciser trois questions : A qui appartient l’État? Comment crée-t-on un État? L’État est-il un propriétaire foncier? A travers les exemples analysés, les contours de l’hypothèse se dessinent, avec pour fil rouge la manière dont transformation participe du mouvement capitaliste.C’est-à-dire, comment est-il inscrit dans l’histoire de l’élargissement des relations spécifiquement capitalistes à l’ensemble de la société; de la marchandisation des rapports sociaux et de l’environnement; de la substitution de l’échange à l’usage?
A qui appartient l’État? Faire de l’État une abstraction, une entité indépendante des individus qui le font, pose évidemment problème. Pourtant, dans la littérature marxiste, l’État apparaît souvent comme «pur Esprit»: il agit sur le capital, mais les liens réciproques qu’ils entretiennent restent abstraits. Décrire l’État comme une «coalition d’entrepreneurs», comme le fait par exemple Boukharine, ne résout pas la question. Cela correspond manifestement à des besoins d’agitation, mais ne décrit que très imparfaitement la réalité et évacue discrètement la question de la bureaucratie. Chez certains auteurs, on trouve une intuition que l’État existe pour lui-même, pour son autoreproduction comme structure et comme groupe social, avant d’être au service de quelque chose d’extérieur. Ils insistent alors sur l’existence d’un groupe social lié à l’existence de l’État et de l’administration, les «intellectuels». C’est la vision que l’on peut trouver chez Sorel ou chez Makhaïski au début du XXe siècle 4. Mais ils ne dépassent pas l’idée — vite vérifiée par les faits — d’une classe du «savoir» qui, sous couvert de socialisme, souhaite gouverner le capitalisme à sa manière. A partir de la fin des années 1920, la critique du «capitalisme d’État» russe permettait de poser la question de manière plus claire: dans tout un pan du système capitaliste mondial, l’État était le seul capitaliste et la «bureaucratie» était réellement une classe capitaliste publique — même si elle tendait à se «privatiser» (autonomie croissante des directeurs d’usine, maintien d’un secteur privé plus ou moins important, etc.). Les débats proliférant sur la nature de la bureaucratie ont évacué un aspect du problème: si l’État pouvait être un capitaliste, voire LE capitaliste, n’était-ce pas en raison de sa nature propre? Les uns — trotskistes orthodoxes — ont tiré argument de l’absence de bourgeoisie pour en déduire une nature prolétarienne, même «dégénérée» de l’État soviétique; les autres — trotskistes dissidents et communistes de gauche — ont insisté sur l’idée de «capitaliste collectif». Avec la convergence opérée autour de la planification et de l’intervention massive de l’État dans l’économie, notamment à partir de la guerre 1939-45, on a pu constater que le capitalisme d’État n’était pas exclusif au «bloc soviétique». Autrement dit, tout État pouvait se comporter comme un capitaliste, générer une bureaucratie dotée d’intérêts propres et d’un méthode particulière de gestion du capital.
En principe, la bureaucratie — et la classe politique là où elle s’en distingue — ne «possède» pas l’État — elle le «gestionnaire» 5. Ses membres ont intérêt à le faire le «mieux» possible, car leurs revenus sont prélevés sur ceux de l’État 6 (même s’ils peuvent être tentés de valoriser leur argent ailleurs ou d’ajouter à leur revenus officiels ceux de la corruption). D’une certaine manière, il y a une contradiction entre l’État tel qu’il est vu par les classes qui lui sont extérieures — comme un instrument de gestion du capital — et par ceux qui le gèrent réellement — comme une voie d’enrichissement personnel. Pourtant, l’existence d’une classe spécialisée dans la gestion n’exclue pas la possibilité que l’État «appartienne» à quelqu’un. En fait, l’hypothèse de l’État-capitaliste le postule pratiquement. Les catégories même de public et de privé qui posent problème. En effet, peut-on réellement croire l’État quand il dit qu’il est public? Son caractère «public» ne semble jamais exister autant que lorsqu’il est retourné contre lui, même de manière mystifiée. Il semble tout aussi difficile de démontrer qu’il soit «privé». Et pourtant, c’est une piste de réflexion à explorer 7.
Marx avait signalé brièvement, dans l’Idéologie allemande,la manière dont l’État moderne était devenu la propriété de la bourgeoisie: «C'est à cette propriété privée moderne que correspond l'État moderne, dont les propriétaires privés ont fait peu à peu acquisition par les impôts, qui est entièrement tombé entre leurs mains par le système de la dette publique et dont l'existence dépend exclusivement, par le jeu de la hausse et de la baisse des valeurs d'État à la Bourse, du crédit commercial que lui accordent les propriétaires privés, les bourgeois»8. Il revient sur cette question dans le passage du Capital cité en exergue de ce texte.
Pour l’expliquer, il faut faire un bref retour sur la situation du capital «privé», puisque qu’il sert de norme en la matière. Le véritable possesseur du capital était toujours celui qui l’avait avancé, pas celui qui l’utilisait pour le valoriser. Une banque fournit une somme à un individu, celui-ci l’investit dans une production, réalise un profit, dont une partie sert à rembourser la somme. Il n’est réellement «propriétaire» du capital que lorsqu’il a fini de rembourser le crédit. Aujourd’hui, l’un des critères d’appréciation d’une entreprise se définit par sa capacité d’autofinancement, c’est-à-dire la réserve dont elle dispose pour financer ses propres investissements sans avoir à recourir au crédit. C’est un signe de bonne santé, car cela signifie à la fois une certaine autonomie de choix du capitaliste et des profit plus élevés, puisqu’ils ne sont pas grevés par les intérêts de l’emprunt. Par contre, les choix de l’entreprise en proie à une difficulté pour rembourser ses dettes sont largement dictés par le prêteur lui-même, qui est intéressé au premier chef puisqu’en cas de banqueroute, son argent disparaît.
Dans le cas de l’État, il semble qu’il en aille de même. Dans le cas idéal où un État n’a aucune dette, la classe gestionnaire est aussi «propriétaire». Il en est ainsi, au moins en apparence, tant que le niveau des dettes est limité, pour ainsi dire masqué par la croissance de la masse fiscale. C’est encore plus vrai si cette croissance repose essentiellement sur celle de l’assiette fiscale plutôt que celle du taux de prélèvement. Dès lors que se précise l’impossibilité de venir à bout de la dette, voire même de payer les intérêts, les véritables propriétaires du capital se révèlent et viennent demander leur dû.
On peut donner un exemple simple de ce processus avec la Révolution française, à la fin du XVIIIe siècle. L’arrivée de Necker aux Finances en 1776 est symptomatique, puisqu’il est lui-même banquier, associé aux financiers suisses installés à Paris. Il lance sept emprunts en quatre ans, à un taux de 8,5 % puis de 10 %, pour financer la guerre d’Amérique. Les banquiers suisses sont parmi les principaux préteurs. Ces emprunts viennent s’ajouter à toute une série d’autres, contractés depuis Louis XIV. Mais pour rembourser cet emprunt, il faut trouver de l’argent. D’une manière ou d’une autre, il faut réduire les dépenses, notamment les dépenses de la Cour — c’est-à-dire les profits absorbés directement par la classe dominante — et réformer le système fiscal 9. Sans rentrer dans les détails, on notera que parmi les financiers suisses se trouve Etienne Clavière, qui sera lui-même ministre des Finances quelques années plus tard, en 1792. Les différents pouvoirs qui se succèdent ne résolvent pas le problème financier. En l’an IV, un autre groupe de financiers propose, en échange de 1200 millions de Biens nationaux, de fournir à l’état 25 millions de billets chaque mois et d’assurer la trésorerie de l’État via la création d’une banque. Suite au refus de la «gauche», l’État se lance lui-même dans la création du papier monnaie, solution qu’il abandonne quelques mois plus tard… au profit d’un groupe privé. Les impôts sont finalement réformés et François de Neufchâteau lance sa politique d’encouragement public à l’agriculture et à l’industrie privée 10. Il apparaît clairement dans cet exemple que l’État est pour les financiers une entreprise dans laquelle on investit de l’argent pour gagner plus d’argent (que l’État produise des betteraves ou fasse des lois importe peu, du moment qu’il ramène 10%), que lorsque les payements ne sont plus assurés, ce sont directement les financiers qui prennent les rennes du pouvoir et qu’en fin de compte, l’État doit trouver une solution non seulement pour optimiser les rentrées fiscales, mais aussi pour générer un accroissement de la masse imposable (Enrichissez-vous!).Voilà, en résumé, le mécanisme de l’État-capitaliste.
Comment on crée un État? Cette question apparaît comme le corollaire de la précédente. Dans l’exemple précédent, on avait affaire à un territoire déjà existant, ruiné par la dette et repris en main par ses créanciers. Quatre exemples vont permettre de mieux comprendre comment, dans le monde capitalisé, la création d’un État est traité sur le mode capitaliste.
Commençons par la Révolution américaine, qui livre un exemple assez clair du lien entre bourgeoisie, armée et État. Les treize provinces jouent sans doute un rôle politique stabilisateur pour la Couronne d’Angleterre, en accueillant les dissidents religieux et les indésirables, mais elles coûtent plus qu’elles ne rapportent, pour l’entretien du corps militaire 11. Pour y remédier, taxes et frais de douane sont augmentées lourdement, ce qui provoque la révolte des capitalistes qui produisent pour le marché extérieur ; leur slogan «No tax without representation»,est directement issu du système fiscal anglais. Pour organiser l’armée insurgée, les représentants des treize états hésitent à créer un impôt central et se content de fixer la contribution respective de chaque province en fonction des besoins militaires. En pratique, c’est la planche à billets qui finance l’armée — ainsi que deux prêts espagnols négociés secrètement 12. Sitôt la nouvelle République proclamée, la restructuration financière et fiscale commence, alliant création de taxes et écrasement militaire des rebellions engendrées par les problèmes financiers 13. Autrement dit, les capitalistes américains (la «coalition d’entrepreneurs» de Boukharine), faute de pouvoir aménager le système fiscal anglais, choisissent la rupture et la confrontation armée. Cela les amène à financer une armée, donc à se doter d’un système fiscal, donc d’un État — étape formalisée par la proclamation de la République, mais contenue dans l’organisation pratique de la rébellion. Dans un registre proche, on peut donner l’avis d’un entrepreneur célèbre en la matière, quoiqu’il aie enregistré une seule réussite sur ses trois tentatives successives: «Si les conditions s’améliorent encore, on peut fixer des impôts: ils doivent être les moins lourds possibles, surtout pour le petit producteur. Il faut par dessus tout veiller aux bonnes relations de la classe paysanne avec l’armée rebelle qui en est l’émanation»14. Pour notre médecin argentin, il est clair que conquérir l’État, c’est faire passer l’organisation économique et fiscale sous la coupe des insurgés. Implicitement, c’est l’État qui se trouve défini comme un organisme de contrôle militaire d’un territoire en vue de son exploitation fiscale.
Un exemple plus subtil: la mise sous protectorat du Maroc. Au XIXe siècle, les postulants à la charge de Bey recourent de plus en plus fréquemment à l’emprunt pour payer leur entrée en charge et les nombreux frais afférents. Ils répercutent ensuite cette dette par une pression fiscale accrue sur leurs tribus, ce qui oblige les paysans à recourir également à l’emprunt auprès d’usuriers. Les terres des insolvables sont saisies, ce qui amène une concentration foncière entre les mains des prêteurs. Dans un premier temps, l’État (le Makhzen) tente de réagir par la réaffirmation des principes du droit traditionnel contre l’aliénation de la terre — réputée appartenir à l’Umma, la communauté musulmane — tout en organisant lui-même les prêts aux Caïds, afin de limiter l’aliénation des terres entre les mains de financiers étrangers. Pour cela, il emprunte lui-même à l’étranger. Incapable d’endiguer le mouvement, il tente une réforme fiscale en 1885: suppression de l’impôt communautaire, instauration d’un impôt personnel et d’un droit individuel, opposé à la pratique coutumière de la responsabilité collective de la tribu. La structure sociale est donc profondément transformée par la pénétration du crédit dans toutes les couches de la société. Les bases juridiques propices au développement du capitalisme sont posées, mais la frilosité de l’État ne favorise pas le développement économique, si bien que la dette publique s’amplifie 15. En 1902, une nouvelle réforme fiscale échoue, ce qui permet aux créanciers de s’adjuger… les revenus de la douane 16. Pour couvrir sa dette, l‘État contracte un nouveau prêt auprès de Paribas en 1910. C’est son dernier geste avant la mise sous protectorat: «Bref, [le sultan] agit en syndic d’un État en faillite»17. En effet, les élites urbaines craignent la révolte des tribus qui s’agitent contre la pression fiscale et voient d’un bon œil la présence militaire française. Elles en seront remerciées: sous le nouveau régime, le Makhzen est réorganisé et connaît une inflation bureaucratique, avec la création d’un système de recrutement par concours. Bien entendu, le système fiscale est également réorganisé. Cependant, l’agriculture reste au centre de la production. Il faudra attendre l’après 1945 pour que les autorités françaises tentent de provoquer une industrialisation du pays… en incitant discrètement les ouvriers à adhérer à la CGT, afin de rendre les métiers industriels plus attractifs. La dette extérieure a donc joué un rôle de catalyseur pour la transformation de l’État, même si formellement les structures anciennes ne disparaissent pas.
La mise en coupe réglée de l’Amérique du Sud montre de manière quasi-caricaturale la création d’un État sur un mode capitaliste. Dans sa lutte pour le trône impérial, Charles Quint avait contracté de lourds emprunts auprès de financiers allemands, les Welser et les célèbres Fugger, afin d’obtenir les suffrages des grands électeurs. Les premiers apportent 140 000 ducats (soit environ 490 kg d’or) à 9%, et les seconds 300 000 ducats (environ 1050 kg d’or) à 6,25%. En échange, la quasi-totalité des avoirs de la couronne d’Espagne sont hypothéqués. Jusqu’ici, on est encore dans l’aliénation de l’État par la dette. Mais désormais, les banquiers sont partie liés à l’État espagnol, s’ils veulent revoir leur argent, assorti de leur profit. Les Welser avancent alors l’argent nécessaire à la conquête du Venezuela, soit l’envoi de 300 soldats espagnols et 50 mineurs allemands: excellent résumé de notre propos. Un peu plus tard, pour ne pas être en reste, les Fugger proposent de financer la conquête d’un territoire qui s’étendrait du sud du Pérou au détroit de Magellan; dans ce tiers de l’Amérique Latine, ils percevraient directement 5 % des rentes de la couronne, le monopole du commerce avec les Indiens et d’avantageuses exemptions fiscales. Finalement, le projet — un peu ambitieux — est abandonné 18. Dans l’esprit des financiers allemands, la conquête des territoires américains, c’est une simple marchandise dans un cycle A-M-A’; peu importe que dans ce M soit contenu la destruction des communautés amérindiennes.
Cet exemple sud-américain montre bien le processus de capitalisation de l’État. Au point où on a laissé le récit, c’est encore l’histoire d’un pillage, fut-il organisé sur un mode capitaliste. Mais la pression d’un pillage ne peut être continue, comme les conquistadoresl’ont rapidement découvert à leurs dépens: il faut organiser la mise en valeur du territoire, pour mieux extraire celle-ci.
Pour cela, l’histoire du Zaïre est édifiante 19. La colonisation est financée sur la caisse personnelle du roi des Belges, Léopold II, avec l’aide de quelques banquiers privés. Pour ce faire, il suscite d’abord la création d’une Association Internationale du Congo (1878), puis, avec l’aide de la diplomatie américaine, se voit reconnaître en 1885 la souveraineté sur l’État Indépendant du Congo, dont le siège est à Bruxelles. Pour développer sa propriété, Léopold crée d’abord une compagnie privée, avec un capital initial d’un million de francs, ce qui lui permet de financer la création d’un chemin de fer. Mais l’entreprise n’est pas immédiatement rentable, et le roi belge est au bord de la banqueroute — ça fait désordre. Il trouve alors une combine: il publie un extrait de son testament, dans lequel il s’engage à léguer son Congo à la Belgique. Le parlement vote alors une série d’ouvertures d’emprunts destiné à financer la colonisation du Congo, la création de lignes de trains et renflouer Léopold. Le monopole du caoutchouc et de l’ivoire (on ne connaît pas encore les ressources minières du pays), l’attribution à l’État de la totalité des terres réputées vacantes et l’emploi des «libérés» (esclaves saisis), pose les bases d’une vigoureuse «accumulation primitive». Le réseau ferré permet d’acheminer ces marchandises sur le marché mondial. L’affaire devient vite juteuse. Le caoutchouc seul rapporte 25 millions par an entre 1900 et 1908, date à laquelle le Congo devient officiellement une colonie belge. Le bilan de la colonisation est estimée à dix millions de morts, mais c’est bien peu de chose comparé au profits réalisés par Léopold et ses amis banquiers. Ici, l’État est bien une entreprise privée, même s’il est ultérieurement «nationalisé».
Les différentes administrations qui se succèdent sur un territoire peuvent se suivre au prix de ruptures brutales, voire de création ex nihilo— c’est-à-dire en faisant abstraction des autorités préalablement établies, comme au Zaïre — ou au contraire connaître une continuité apparente: le Maroc ne change pas de roi avec l’établissement du protectorat, mais en réalité, ses structures étatiques s sont profondément transformées sous la pression de l’introduction du crédit. C’est bien un nouvel État qui prend le relais de l’ancien. Le plus souvent, le «repreneur» hérite de la dette publique et tente simplement de restructurer la fiscalité pour payer les échéances; dans d’autres cas, la dette est purement et simplement récusée, comme le fit notamment le gouvernement bolchevik en Russie — signe précurseur d’une restructuration radicale de la fiscalité. Dans tout cela, on voit que l’État remplit un rôle essentiels: rembourser aux créanciers les prêts avec leurs fructueux intérêts. Au passage, il peut engraisser une couche sociale d’intermédiaires et de gestionnaires, qu’elle se présente comme administration ou comme classe politique. Croire qu’il sert à autre chose, c’est la même chose que de croire que Monsieur Michelin fabrique des pneus pour faire le bonheur des automobilistes 20.
L’État, propriétaire foncier? De l’argent est investi dans la production de l’État, et plus d’argent en sort, que ce soit les 9 % des Welser ou les millions de Léopold II: il apparaît que l’État, de ce point de vue, s’inscrit simplement dans la formule générale du capital (A-M-A’, pour les intimes). Il reste à comprendre ce qu’est cette drôle de marchandise et comment on en extrait de la plus-value.
L’État tient son pouvoir du fait qu’il contrôle un territoire, base géographique de son assiette fiscale. Il en est propriétaire. Tous les autres «propriétaires» fonciers d’une portion de ce territoire ne le sont que par délégation, puisqu’en définitive, c’est l’État qui garantit leur droit, aussi bien du point de vue juridique que policier, que ce soit dans la fiction légale comme dans la brutale réalité. L’État apparaît donc comme un propriétaire foncier et l’impôt comme une rente foncière.
En France, l’État monarchique apparaît d’abord sous cette forme strictement foncière, au point que l’impôt direct est considéré comme une anomalie: le roi est supposé vivre des revenus de son domaine propre. L’extension de ce domaine et la politique des descendants d’Hugues Capet a fait les délices de générations d’historiens. Durant la guerre de Cent ans, la taille était devenue permanente; elle va bientôt devenir la source majeure de revenus royaux, entraînant de fréquentes réformes fiscales jusque la fin de l’Ancien Régime 21. La Révolution française élimine le roi et réforme l’impôt, mais entérine la constitution du domaine en territoire national. La propriété a été transférée d’un État l’autre, seule le mode de gestion changée. En Angleterre, un siècle et demi plus tôt, le parlement entend donner son avis sur toute levée d’impôt, et considère que celles-ci doivent être exceptionnelles: le roi vit des produits de ses terres personnelles et, avec l’autorisation de l’assemblée au début de chaque règne, des revenus des douanes. La tentative royale de passer outre entraîne la révolution des Communes et s’achève, naturellement, sur une réforme fiscale qui institue un impôt permanent 22…
La propriété foncière de l’État ne se limite pas à son domaine privé, ni même au domaine public. Bien sûr, ceux ci peuvent être importants, notamment en ce qui concerne la propriété du sous-sol — fréquemment nationalisée. Plus largement, l’existence de taxes sur la transmission par héritage ou sur les ventes rappelle qui est le véritable propriétaire des biens. Quant aux impôts personnels, ils ne font que matérialiser le fait que les personnes appartiennent à la terre. Peu importe la taille du domaine et l’impression de liberté qu’on peut y ressentir selon la libéralité des maîtres, tant qu’on reste assujetti à l’impôt.
Ce qu’on a appelé «mode de production ‘asiatique’» (MPA), c’est précisément le cas de figure où l’État domine l’ensemble de la société, alimenté par la rente foncière. Ce MPA a donné lieu à diverses controverses, ne serait-ce que pour savoir s’il était ou non un concept essentiel du marxisme. Ainsi, l’absence de classe dominante, propriétaire des moyens de production et extérieure à l’État— et dont l’État pourrait être le représentant — est une source d’angoisse pour les marxistes orthodoxes. Elle a été utilisée par le sinologue Karl Wittfogel pour décrire l’URSS. Après une période de rejet pur et simple dans ce pays, elle est finalement retournée comme un argument contre l’adversaire chinois 23. Peu importe les avatars idéologiques du MPA: il constitue simplement une possibilité historique dans laquelle l’État est seul propriétaire «foncier».
Cependant, ce qui caractérise la rente foncière, c’est que le propriétaire foncier se contente de prélever un revenu, sans faire d’investissements. Il lui suffit de posséder l’appareil de coercition nécessaire pour assurer la rentrée régulière de son revenu. Si l’on reprend la France d’ancien Régime comme exemple, les postes essentiels du budget royal sont liés à la guerre et à l’entretien de la Cour, l’intervention dans l’économie étant presque inexistante avant le milieu du XVIIe siècle et très limitée ensuite. Quant à l’exercice de la justice, il est source de revenus (amendes, confiscations, vente de charge) plus que de dépenses 24. L’initiative économique est essentiellement privée, même si elle est largement liée aux capitaux possédés par la noblesse 25. A la même époque, les propriétaires fonciers se soucient que rarement de l’amélioration de leurs terres, malgré les efforts déployés par les agronomes et les physiocrates 26. Comme on l‘a vu, c’est l’impossibilité de faire face au poids de la dette publique qui va, non sans mal, amener l’État à se soucier de trouver des moyens d’augmenter la masse fiscale par l’«enrichissement de la nation», donc l’accroissement des forces productives. L’encouragement n’étant réellement écouté que s’il est assorti d’un budget, il va consacrer une part croissante de ses dépenses à cette fin: subventions à l’innovation agricole et industrielle, crédit public, création d’écoles, contrôle de la main d’œuvre, etc. Autrement dit, il cesse de se comporter comme un propriétaire foncier qui ramasse ses gains sans se soucier de comment ils sont produits, il se comporte déjà en capitaliste, organisateur et maître du processus de production 27.
L’histoire de l’engagement économique de l’État montre comment on passe d’un état principalement préoccupé par sa propre reproduction à l’utilisation du budget public comme investissement. On se contentera ici de deux exemples classiques de l’économie dirigée, l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie. Dans l’Italie des années 1920, le pouvoir fasciste commence par une large défiscalisation, supposée relancer l’économie. Evidemment, il faudra bien trouver l’argent ailleurs, en attendant le retour fiscal. En 1934, 10 milliards et demi de livres en bons du trésors sont mis en circulation, ce qui permet de renflouer le budget, dont le solde est positif dans les années qui suivent — et probablement de s’accroître le nombre des rentiers, pour qui la stabilité de l’État est la meilleure garantie de la bonne santé de leur argent 28. L’intervention économique combine dirigisme et association des milieux d’affaire à l’État, mais aussi une prise de participation croissante dans les entreprises: on leur offre la possibilité de payer leurs impôts sous forme d’actions. La politique allemande des années 1930 est comparable: le Reich commence également par défiscaliser, afin de relancer l’économie. Puis sous la pression de la crise persistante (inflation déguisée sous la forme de monnaie de crédit), il s’engage dans un processus de plus en plus dirigiste, une «économie de guerre en temps de paix» assortie d’un assortiment de grands travaux, de protectionnisme et de dumping aux exportations. Finalement, l’impôt sur le revenu est augmenté, mais entreprises et propriétaires fonciers bénéficient de larges exonérations 29. Il est intéressant de voir que deux États réputés pour leur interventionnisme économique ont commencé par essayer de limiter la pression fiscale sur les entreprises, même si cette tentative n’est pas toujours fructueuse. En fait, les deux pratiques semblent liées par l’idée sous-jacente d’un lien entre croissance économique et croissance du budget de l’État.
L’idée de développement économique fondée sur le volontarisme de l’État en matière d’industrialisation, donc de l’utilisation du budget public comme investissement, est une caractéristique fondamentale des régimes nationalistes du XXe siècle. Un seule exemple, celui de la Chine Populaire. L’ancien Régime chinois connaissait, dès au moins le XVIIe siècle, un problème endémique de sous-perception fiscale, en raison des pratiques des nombreux intermédiaires. Ni la République de 1912, ni la République populaire ne parviennent à résoudre cette question, mais dès les années 1950, le PCC transforme radicalement l’impôt, en créant «l’achat unifié», c’est-à-dire l’achat de riz à cours forcé, destiné à financer l’industrialisation du pays. La collectivisation des terres et la construction de Communes est destinée à fournir les bases de perception de cette nouvelle fiscalité en nature 30.
Si on résume, ce qui, dans le mode de production capitaliste, différencie l’État d’un simple propriétaire foncier, on parvient à isoler deux niveaux emboîtés:
I) L’État comme propriétaire foncier se contente de prélever la rente, telle quelle. Pour cela, il n’a besoin que d’un appareil d’État réduit à celui nécessaire pour l’extorsion: police, armée, douane, perception. Sa justice consiste essentiellement à défendre sa propriété, laissant l’essentiel de la gestion sociale à la société elle-même. Son mode normal d’extraction consiste à augmenter la pression fiscale, c’est-à-dire le taux de prélèvement.
L’État purement répressif se situe à ce niveau, même s’il est bien entendu sous-jacent dans le second. Mais la réduction à la seule fonction répressive est incapable de rendre compte de la diversité des activités des États réels et notamment de leurs fonctions économiques ou sociales. Celles-ci se situent dans le second niveau, spécifiquement capitaliste.
II) L’État comme capitaliste cherche à augmenter cette rente le plus possible en augmentant l’assiette fiscale elle-même. Pour cela, il doit créer les conditions d’augmentation de la richesse produite sur son territoire. Son appareil d’État est beaucoup plus diversifié, et les fonctions économiques prennent une place croissante (ministères et bureaucraties spécialisées pour chaque secteur économique et social). Cela le conduit à assumer des fonctions sociales, si cela assure la croissance économique, donc la sienne propre.
L’économie «bourgeoise», jamais en manque d’imagination, a développé une notion pour désigner cette utilisation de l’impôt comme investissement: le «retour fiscal». Ainsi, chaque dépense publique peut, par le biais de calculs appropriés, être définie en fonction de son effet en terme d’augmentation de la masse fiscale 31. Ce second niveau se superpose au premier, mais ne peut exister sans lui, même s’il le masque plus ou moins. Ces deux niveaux — propriétaire foncier et capitaliste — se superposent, même si l’apparition du second niveau tend à transformer qualitativement le premier, à le capitaliser lui-aussi.
La mise en exploitation de l’Afrique Orientale Française fournit un exemple clair — caricatural, même — de la ligne de partage entre le niveau I et le niveau II. A partir de 1898, la France ne finance plus que la présence militaire. Pour le reste, la colonie possède son propre budget, à charge pour elle de trouver les moyens de rembourser les quelques 165 millions de francs qu’elle doit emprunter entre 1903 et 1907. Cet argent sert pour l’essentiel à financer la mise en place d’un système de transports (réseaux ferroviaires, ports, trafic fluvial) qui drainent la production agricole locale vers le marché mondial. L’assiette de l’impôt est fixée par village, sur la base de sa population supposée, et les chefs locaux sont rendus responsables de sa perception (comme dans le «mode de production asiatique», soit dit en passant) 32. Autant dire qu’il est réparti de manière arbitraire et que c’est la menace physique directe qui reste le meilleur argument. En résumé, la France assume le niveau I — la contrainte — et l’AOF, le niveau II — la valorisation.
Conclusion provisoire Inutile de convoquer à la barre toute l’histoire économique des deux derniers siècles pour témoigner du mouvement de capitalisation de l’État, de sa transformation de propriétaire foncier en capitaliste. On peut, comme le fait Yann Moulier-Boutang, constater qu’aujourd’hui, «L'État est comme une entreprise» 33. Mais ce mimétisme apparent est lié à la nature même de l’État dans le mode de production capitaliste, à son existence même comme capitaliste. Constater que la gestion de l’État s’apparente à celle des grandes entreprises, et qu’en revanche celle-ci doivent intégrer des «normes sociales» — c’est-à-dire participer activement à la reproduction du système — ne fait guère plus que de constater que les mêmes causes engendrent les mêmes effets. L’intervention économique de l’État a trouvé ses limites dans l’accroissement de la dette publique et ne pourra entreprendre un nouveau cycle que lorsque celui aura été soldé. Pour cela, il faut effectivement que l’État fasse sa cure de minceur et réorganise son appareil. L’une des données majeures de cette fin de cycle, c’est que le processus évoqué dans la première partie de ce texte — la prise de contrôle directe de l’État banqueroutier par ses créanciers — s’est imposée à de nombreux pays sous la forme des plans d’ajustement structural du FMI, même si leur efficacité est contestée. Les institutions internationales nées de l’après 1945 ont acquis, par le simple jeu des rouages financiers du capitalisme, une position quasi-étatique — symbolisée par la photo de Michel Camdessus, directeur général du FMI, regardant, bras croisés et l’air sévère, le président indonésien signer la lettre d’accord pour le plan d’ajustement. Les institutions financières internationales apportent les fonds et organisent leur valorisation. Formellement, les États sont toujours présents, avec ou sans changement de gouvernement, mais la «souveraineté» a été transférée aux instances internationales. Il n’y a pas lieu de s’en émouvoir, c’est la dynamique du capital, le mouvement capitaliste, qui est à l’œuvre; Par contre, il n’est pas indifférent de voir l’apparition de «mouvements sociaux» liés à cette fin de cycle et à la gestation de l’État-monde, comme c’est le cas en Argentine, en Uruguay, en Chine ou en Algérie.
Nico, août 2002
1 Karl Marx, Le Capital,livre I, chap. 31.
2 Voir notamment Les paradis fiscaux, le néoréformisme et le rôle de l’état dans le nouvel ordre mondial; Quelques notes sur l’état-capitaliste dans la globalisation(ces deux textes ont été repris dans la brochure «La main gauche de la globalisation»); Les fonctionnaires ne foutent peut-être rien, mais ils sont des travailleurs productifs.
3 Un exemple typique de la première catégorie: l’ABC du communisme,de Nicolaï Boukharine, pp. 32-40 (Librairie de l’Humanité, 1925). Un exemple non moins typique de la seconde: L’Introduction au marxismed’Ernest Mandel (La Brèche, 1983), pp. 27-34.
4 Georges Sorel, Réflexions sur la violence; Georges Sorel, Matériaux pour une théorie du prolétariat,Slatkine 1981; Makhaïski, Le socialisme des intellectuels,Ed. de Paris, 2001.
5 Jean Barrot, Communisme et question russe,Futur antérieur 1972.
6 Claude Lefort, Eléments d’une critique de la bureaucratie,Gallimard 1979.
7 D’autant plus que j’ai évacué trop rapidement cette question dans «Quelques notes sur l’Etat-capitaliste dans la globalisation».
8 Karl Marx, Les luttes de classe en France.
9 Hubert Méthivier, La fin de l’ancien régime,PUF 1989.
10 Denis Woronoff, La République bourgeoise, de Thermidor 1794 à Brumaire 1799,Le Seuil 1972.
11 André Kaps, Les Américains. Naissance et essor des Etats-Unis, 1607-1945,Le Seuil, 1986. Voir aussi http://www.historyplace.com/
12 http://www.americanrevolution.org/hispanic.html
13 http://www.army.mil/cmh-pg/books/amh/amh-toc.htm
14 Ernesto Guevara, La guerre de Guérilla,in Textes militaires,tome I, Maspero 1968.
15 Mohammed Ennaji, Expansion européenne et changement social au Maroc, XVIe-XIXe siècle,Eddif 1996.
16 Rosa Luxemburg signale la même pratique dans son analyse de l’impérialisme allemand en Turquie: «En guise de gage et d'assurance que le supplément sera bien payé, le gouvernement turc a cédé aux représentants du capitalisme européen, le «conseil d'administration de la dette publique», la source principale des revenus de l'État turc: les dîmes de toute une série de provinces. De 1893 à 1910, le gouvernement turc a versé ainsi, pour la ligne d'Angora et le tronçon Eskischehir-Konia, par exemple, un «supplément» d'environ 90 millions de francs. Les «dîmes» mises en gage par l'État turc à ses créanciers européens sont les impôts paysans archaïques, en nature: en blé, en moutons, en soie, etc.».Rosa Luxemburg, «La crise de la social-démocratie allemande»,1915. http://www.marxists.org/francais/luxembur/junius/rljdf.html
17 Daniel Rouet, Le Maroc de Lyautey à Mohammed VI. Le double visage du protectorat,Denoël 1999.
18 Thomas Gomez, L’invention de l’Amérique. Mythes et réalités de la conquête,Flammarion 1992.
19 Robert Cornevin, Histoire du Zaïre,Hayez 1989. Voir également le site http://www.cobelco.org/Homepage/index.htm.
20 Karl Marx, Le capital,Livre I, chapitre VII, section II.
21 Laurent Bourquin, La France au XVIe siècle,Belin 1996.
22 François-Charles Mougel, L’Angleterre du XVIe siècle à l’ère victorienne,PUF 1989.
23 «Le concept d'un mode 'asiatique' spécial de production (...) est théoriquement sans fondement, parce qu'il contredit les bases de ce que le marxiste-léninisme enseigne sur des classes et l'état»déclare un savant soviétique, cité par Alwin W. Gouldner, The two Marxisms,Contradictions and Anomalies in Development of the Theory.Oxford University Press, 1980. http://www2.pfeiffer.edu/~lridener/DSS/Marx/2marxtoc.htm.
24 Arlette Lebigre, La justice du roi. La vie judiciaire dans l’ancienne France,Albin Michel 1988.
25 Guy Richard, La noblesse d’affaire au XVIIIe siècle,Armand Colin 1997.
26 André-Jean Bourde, Agronomie et agronomes en France au XVIIIe siècle.Sevpen 1967.
27 Karl Marx, Le capital,Livre III, chapitre LI, p. 795, éd. Sociales. Dans ce passage, Marx montre nettement le changement qualitatif que subit la rente foncière dans le mode de production capitaliste.
28 Sur le rôle conservateur des deux millions de petits et moyens porteurs de bons du trésor, dans la France du début du XXe siècle, cf. Maurice Levy-Leboyer et Jean-Claude Casanova, Entre le marché et l’état, l’économie française des années 1880 à nos jours,Gallimard, 1991.
29 Daniel Guérin, Fascisme et grand capital,Syllepse / Phénix, 1999.
30 Philip A. Khun, Les origines de l’Etat chinois,EHESS, 1999. Voir aussi Francis Gipoloux Les Cents fleurs à l’usine. Agitation ouvrière et crise du modèle soviétique en Chine, 1956-5, EHESS, 1986.
31 Un exemple appliqué au Canada: «The Return on Investment in Education», Education Statistics Bulletin n°8, 1999,http://www.meq.gouv.qc.ca/stat/Bulletin/bulletin_8an.pdf. Un autre, pour les pays d’Europe occidentale: Cathal O’Donoghue, “Estimating the Rate of Return to Education using Microsimulation”,The Economic and Social review, vol. 30, n° 3, 1999. http://www.esr.ie/vol30_3/3_O'Donoghue.pdf.
32 Hélène d’Ameida, L’Afrique au XXe siècle,Armand Colin, 1993.
33 Yann Moulier Boutang «Derrière le marché du libéralisme, la marche vers la liberté»,(texte pour les Etats généraux de l’économie politique).
Retraites : Quelques textes pour cerner les enjeux
L'heure est grave, l'heure est à la Grève généraleÊ! (CNT-AIT)
Tout de suite et beaucoup ! (CNT-AIT)
S'IL YA UN PROBLEME C'EST LE SYSTEME CAPITALISTE (CNT-AIT)
PATRONAT ET GOUVERNEMENT VEULENT LA GUERRE, PREPARONS LA GREVEÊ! (CNT-AIT)
Notre avenir n'est pas à vendre (FA Nantes)
Les retraites : réforme inéluctable ou choix de société ? (FA Rennes)
L'augmentation de l'espérance de vie est plutôt une bonne nouvelle ! (FA Rennes)
Cinq raisons de se battre pour la défense des retraites (même quand on est jeune !) (Alternative Libertaire)
Il est grand temps de passer à l'action !! (Alternative Libertaire)
Retraites: une seule solution, redistribuer les richesses (Alternative Libertaire)
UN ARGUMENT EN FAVEUR DU RETOUR AUX 37,5 ANNUITÉS POUR TOUS (LDMSL)*
QuÕest-ce qui menace vraiment les retraites ? (LDMSL)
Messieurs Raffarin et consorts ...Le pouvoir est dans la rue ! (LDMSL)
RÉFORME DES RETRAITES
REFUSONS DE TRAVAILLER PLUS
POUR GONFLER LES POCHES DE LA BANDE A SEILLIERE !
Le Chat noir n° 46 - Printemps 2003
Organisation Communiste Libertaire (OCL)
Organisation Communiste Libertaire (OCL)
Abandonnée sous la pression de la rue en 1995, la réforme des retraites est resservie par Raffarin. Les premières manifestations qui ont rassemblées des centaines de milliers de manifestants dans la France entière le 1 février envoient un message clair au gouvernement : les travailleurs refusent lÕallongement de leur temps de cotisation comme la mise en place dÕun système de retraite par capitalisation.Mais ce premier temps fort ne peut être quÕun début. Il faudra amplifier le mouvement pour forcer Raffarin à remballer ses projets. La gravité de lÕattaque imminente du gouvernement et du patronat impose une riposte urgente de tous les salariés du public et du privé.
Petite histoire de la retraite Pour la plupart des secteurs dÕactivités, lÕhistoire de la retraite commence à lÕimmédiat après guerre. LÕinstauration dÕune assurance vieillesse généralisée était inscrite au programme du CNR ( Conseil National de la Résistance) dès avant 1945. Afin que ce système puisse être immédiatement opérationnel, la capitalisation, qui existait auparavant pour qui pouvait se la payer, fut délaissée au profit de la retraite par répartition. Avec ce système où les actifs cotisent pour leurs aînés en se constituant des droits pour lÕavenir, des fonds pouvaient être mis immédiatement à disposition, lÕeffet fut donc immédiat. Elément de la sécurité sociale généralisée, le droit à la retraite est aujourdÕhui un des acquis auxquels les travailleurs sont particulièrement attachés.
Mais cet acquis nÕest pourtant pas le résultat dÕune lutte directe de la classe ouvrière. Comme tous les pays dÕEurope, la France est totalement dévastée par la guerre et par les pillages en règle des brutes nazies. LÕéconomie est à genou mais surtout, la population a subit dÕatroces souffrances. La fin de lÕoccupation et des combats constitue un indéniable soulagement mais le quotidien demeure difficile pour la majeure partie de la population. Les institutions étatiques sont totalement ou partiellement inopérantes comme dans toute lÕEurope. DÕun point de vue politique, la situation peut être périlleuse, dÕautant quÕune part importante de la classe dirigeante sÕest discréditée dans la collaboration.
LÕinfluence importante du Parti Communiste est révélatrice dÕune volonté de changement. Pour la bourgeoisie, il y avait du souci à se faire, le mieux pour elle était de faire profil bas et dÕéviter toute provocation. Pour ce faire, une politique sociale hardie et des négociations avec les organisations ouvrières étaient nécessaires. La chose fut dÕautant plus aisée quÕil apparut que le Parti Communiste qui aurait pu constituer un obstacle important entre dans le rang avec derrière lui la CGT. La bourgeoisie se souvenait des événements révolutionnaires qui avaient mis fin à la première boucherie capitaliste mondiale et craignait pour sa domination.
Le risque révolutionnaire écarté, le chantier de la reconstruction restait grand ouvert. Il fallait non seulement reconstruire mais aussi moderniser le capitalisme français en le dotant de grandes entreprises capables de rivaliser, à terme, avec les grands groupes anglo-saxons. De nouvelles combinaisons, impulsées par lÕEtat, apparaissent dans les secteurs bancaires et industriels : cÕest la grande vague des nationalisations. Ce grand chambardement dans le secteur économique associé à la création dÕun régime de sécurité sociale, la forte présence des forces de gauche au niveau politique (dÕautant que de Gaulle est rapidement écarté du pouvoir), laissent accroire à un certain tournant socialiste de la société.
Les chocs sociaux de 1947 nuancèrent sérieusement le tableau ; la reconstruction qui sÕimposait à grand coup de cadences infernales, justifiée par une propagande nationaliste orchestrée par le Parti Communiste, se faisait au prix de conditions de vie déplorables pour lÕensemble de la classe ouvrière.
Retraites et Sécurité Sociale nÕont donc pas été arrachées directement par les travailleurs. CÕest comme un acquis indirect, résultat de la peur quÕils faisaient à la bourgeoisie. Elle se met en avant pour prévenir la crise avec lÕaide des partis de gauche. Ces créations sociales proviennent donc du rapport des forces sociales et politiques de lÕépoque, prolongées dans la période suivante dite des «trente glorieuses» où se parachevait la restructuration du capitalisme français sous la houlette de lÕEtat.
La remise en cause des «acquis sociaux» : Une urgence pour le capitalisme Nous sommes aujourdÕhui dans une période historique toute différente. Période qualifiée de toutes sortes de nom dÕoiseaux par divers intellectuels (fin de lÕHistoire, post-modernisme, Histoire post-industrielle) découlant de la chute des systèmes dits communistes et des gigantesques restructurations/concentrations de ces dernières années.
Nous avons là lÕaspect économique et une partie de lÕaspect politique.
Pour ce qui est du rapport des forces sociales, la donne est aussi fort différente de ce qui prévalait il y a quelques dizaines dÕannées.
Même si la classe ouvrière était encadrée par les syndicats et ne représentait donc plus de danger politique, sa capacité de réaction demeurait et pouvait encore mener la vie dure au patronat. Puis, le rapport de force entre les classes devient de plus en plus défavorable aux travailleurs ; «les acquis» sont montrés du doigt par les classes dirigeantes, y compris celles de gauche, avant de subir de multiples attaques en règle.
Nous avons vu quÕau moment de la création des grandes institutions sociales, le capitalisme français se reconstruisait au pas de course et dans la cadence stakhanoviste. Tous cela a été lâché en échange de la paix sociale, renforcée par lÕespoir quÕun mouvement de progrès social était possible dans le cadre du capitalisme. CÕétait un prix à payer, somme toute dérisoire aux vues des mirobolants profits qui allaient être dégagés et aux vues des résultats. LÕaction de lÕEtat durant cette période aboutit à la création de groupes modernes qui nÕattendent plus que dÕêtre cédés pour des bouchées de pain au capitalisme privé, entreprises capables de se jeter à corps perdu dans lÕarène du marché mondial.
Mission accomplie, les classes dirigeantes sifflent «la fin de la récréation».
Les conditions du compromis entre les classes sociales ne sont plus. Ce qui était nécessaire hier pour la bourgeoisie ne lÕest plus aujourdÕhui. Le prix des différents «acquis» ne se justifiant plus, lÕobjectif est donc de les supprimer tous. La première préoccupation du capitalisme est donc dÕéconomiser les coûts qui en découlent.
Les premières attaques sur les salaires directs ont eu lieu depuis bien longtemps avec le blocage des salaires et le développement de toutes sortes de statuts précaires. Les conditions de travail se dégradent alors que la productivité augmente, la loi des trente-cinq heures remet en cause les conventions collectives, lÕannualisation du temps de travail économise les heures supplémentaires aux patrons, leur permettant ainsi de se dispenser des aléas dÕune création dÕemploi.
AujourdÕhui, le gouvernement et le Medef sÕattaquent aux retraites.
DÕabord économiser en réduisant la part des cotisations patronales, par lÕaugmentation des années de cotisation ; ensuite, préparer le terrain à une appropriation de la galette par la volonté dÕinstaurer un régime par capitalisation. Gouvernement et patronat se rangent donc en ordre de bataille pour livrer une nouvelle offensive à lÕensemble des travailleurs.
- NON A L ÔALLONGEMENT DES COTISATIONS
- 37,5 ANNEES POUR TOUS
- NON A LA CAPITALISATION
Même si le régime actuel des retraites est loin dÕêtre parfait et équitable, la mobilisation contre les projets de Raffarin se doit dÕêtre la plus forte possible.
La victoire du gouvernement ouvrirait une brèche, aboutirait sur une situation dangereuse pour lÕensemble des salariés. Le mouvement de régression sociale sÕamplifierait encore pour nous mener toujours plus vers des conditions de travail ressemblant à celles quÕont combattu durant plus dÕun siècle le mouvement ouvrier.
Nous devons remettre tout dÕabord en cause la division provenant de la réforme Balladur qui a porté à quarante annuités les cotisations exigées aux travailleurs du privé.
La tactique du gouvernement était simple et efficace : sÕattaquer au privé où une riposte dÕensemble du secteur semblait peu probable, pour diviser les salariés et mettre une épine dans le pied dÕune future contestation du secteur public.
Rejetons lÕargumentation démographique avancée par les politiques, les médias. Si la durée de la vie sÕallonge, la productivité du capitalisme augmente dans des proportions autrement plus importantes, sans parler des revenus créés par les seuls marchés financiers. Se pose ici le problème de la répartition des richesses, lÕendroit où la question sociale commence à sÕinviter dans la question politique et doit finir par déboucher sur de nouveaux choix de société.
Le lien entre les retraites et la réduction importante du temps de travail doit être mis à lÕordre du jour. Refuser de travailler plus, cÕest aussi lutter contre les cadences infernales, profiter des progrès techniques permettant lÕaugmentation de la productivité pour simplifier et réduire toujours les tâches liées à la production ou à la proposition de services, supprimer les plus dégradantes.
Contre lÕattaque du gouvernement, la riposte nécessaire des travailleurs doit préparer leur offensive. Le rapport de force actuel doit être renversé sur ce terrain comme dans dÕautres car une réforme du système de retraite favorable aux salariés ne peut intervenir que dans le cadre général dÕune lutte contre les conditions que leur imposent le capital et le gouvernement durant toute leur vie.
LES PATRONS SONT PASSES A LÕATTAQUE, LES TRAVAILLEURS NÕONT DÕAUTRES CHOIX QUE DE RIPOSTER DANS LÕUNITE AVEC LA PLUS GRANDE FERMETE. NOUS DEFENDRONS EFFICACEMENT LES «ACQUIS SOCIAUX» EN LUTTANT POUR OBTENIR MIEUX.
Christophe, OCL Reims le 6 février 2003
LE PATRONAT DÉCLARE LA GUERRE...
http://cnt-ait.info/article.php3?id_article=221
lundi 14 janvier 2002
Le patronat cherche à s'en prendre à nos retraites. Sa revendication lors des discussions à la CNAV (Caisse Nationale d'Allocations Vieillesse) est de faire passer à 45 annuités le temps de cotisation pour avoir le droit à une retraite complète. 45 ans de cotisation, c'est avoir le droit à la retraite à 65 ans si on entre sur le marché du travail à 20 ans. Et avec le chômage et l'allongement de la durée des études, il ne sera pas exceptionnel de n'avoir le droit à la retraite qu'à 70 ans voire plus... autant dire que l'on n'aura plus le droit à la retraiteÊ!Et pourtant, dans les entreprises, les patrons et les administrations cherchent à se débarrasser des travailleurs les plus âgés, jugés «improductifs» ou «plus assez productifs». Le patronat cherche à imposer la retraite à 65 voire 70 ans, alors qu'aujourd'hui, à 50 voire 45 ans on est déjà, si on a été licencié, quasiment exclu du monde du travail.
Ce que le patronat voudrait en fait réussir à faire passer ce sont les fameuses retraites par capitalisation. Le principe ce ne serait plus une retraite garantie à tous les salariés, mais une assurance, du même type que l'assurance auto. Chacun, selon ses moyens, cotise vers une banque ou une compagnie d'assurance, et espère ainsi pouvoir avoir un jour une retraite.
Pour les banquiers et les financiers c'est une bonne affaireÊ! Tout cet argent pourra être joué en bourse, servir à de juteuses spéculations et engraisser ainsi encore et toujours ceux qui déjà s'enrichissent.
Pour les salariés par contre, ces retraites par capitalisation ou "fonds de pension" seraient une catastropheÊ:
Depuis des années et des années, les politiciens, les médias et le patronat ne cessent de nous dire qu'il n'y aurait plus d'argent pour les retraites, pour la Sécu, pour augmenter les salaires, etc... Et pourtant, la France est un pays de plus en plus riche. En 1945, on a été capable de mettre en place l'actuel système de retraite, alors que le pays était ravagé par la guerre et l'occupation nazie. Aujourd'hui, alors que la bourse atteint des sommets, que les profits augmentent, que les riches sont plus riches que jamais, il serait impossible d'assurer une retraite pour chaque travailleurÊ? Mais pour des retraites garanties à chaque salarié, comme pour de meilleures conditions de vie en général, il faut prendre l'argent où il estÊ: sur les profitsÊ! Et nous pourrons alors, non seulement garantir le droit à la retraite, mais aussi obtenir le retour au 37,5 annuités de cotisation, et la retraite à 55 ansÊ!
- pour les plus bas salaires d'abord, pour ceux qui, n'arrivant pas à joindre les deux bouts aujourd'hui, ne pourront pas mettre de l'argent de côté pour les retraites.
- c'est la fin d'un droit reconnu à tous les travailleurs, celui de pouvoir, après une vie de labeur, se reposer enfin.
- c'est une retraite devenue hypothétique. Qui peut nous assurer que les banques et les compagnies d'assurance où l'on nous demandera d'épargner pour nos retraites ne feront pas un jour failliteÊ?
Le patronat vient d'annoncer que si ses revendications n'étaient pas acceptées, il se retirerait des organismes de retraite. Face à une telle provocation, il est nécessaire d'organiser une riposte à la hauteur de la situationÊ!
Ê...préparons la grèveÊ!
Tout de suite et beaucoup !
http://cntait89.free.fr/actualites/040601retraites.htm
Tu trimes toute ta vie, tu te retrouves à la retraite, et t'es comme un c...Encore heureux si t'as un viatique pour t'accompagner jusqu'à la mort au cas où entre l'atelier, le bureau et le dimanche (autrefois) férié, t'aurais eu l'occase de trouver ce qui te plaît dans cette fichue vie !
Quelque chose comme le soleil, la mer, la pluie, les réverbères, la menuiserie, le jardin, la peinture, les poissons exotiques, le violon, les voyages (ah, les voyages !), le regard de ceux que tu aimes, tiens même le sourire de ceux que tu pourrais ne pas aimer... enfin quoi des choses, y'en a plein ; si on a le temps d'en apercevoir pendant ces quarante années de labeur dans les geôles du Capital. Au cas où t'aurais pas les poumons brûlés et que t'aurais encore tous tes doigts, ton petit pécule vieillesse il pourrait te servir à faire quelque chose qui te plaît enfin, tiens même ne rien faire du tout si c'est ça que t'aimes Ñ sauf que y'a pas grand-chose dans ta bourse de retraité.
Pourtant si tu additionnes tout ce que ton travail a rapporté au patron pendant tes quarante ans de galérien, tu devrais être multimillionnaire.
Mais ça marche pas comme ça.
C'est une autre histoire que la nôtre; celle de l'arnaque de ces deux derniers siècles : dès ta naissance t'es formaté pour accepter le travail Ñ sois prolo et tais-toi (ou ne parle pas trop fort, on pourrait t'entendre) quand t'as l'âge requis, tiens disons que t'es né en Europe, bien conforme avec un père et une mère comme il se doit, que t'as fait quelques études (y paraît que l'université, maintenant, c'est accessible à tous), et que t'as vingt ans. Là, t'es sur le marché et tu y vends ta force de travail. Ta force de travail, c'est toi : une fois ta force vendue, tu vas au chagrin.
Ça, tu vas me dire, c'est à l'ancienne. Aujourd'hui c'est pas évident de la vendre sa force de travail. Bon, t'as pas tout à fait tort, mais t'as pas tout à fait raison non plus. Parce que j'ai pas dit que tu la vendais une fois pour toutes ta force de travail. J'ai pas dit non plus qu'en France, par exemple, les mômes ne travaillent pas. Y'en a. T'en connais et moi aussi.
Où en étais-je ? Ah oui. Le viatique de la vieillesse quand t'as embauché (hypothèse) à vingt ans et que tu pars à la retraite à soixante que t'as quarante ans d'aliénation dans les pattes et dans la tronche. En plus, faut le dire, t'es fatigué. Dame, t'as plus tes jambes de vingt ans. Ces jambes-là tu les a données au patron, il y a belle lurette. Et qu'est-ce que t'as eu en échange ? Ça, t'as été choyé, on peut pas dire la paye tous les mois, les indemnités Assedic parfois, les congés payés, des primes occasionnelles et une partie de ton salaire socialisé dans les différentes caisses de solidarité, dont ta mirifique retraite. Faudrait quand même pas se plaindre, non ? Une fois que t'es plus bon à rien pour le Capital, estime-toi heureux qu'il continue de ponctionner encore ceux qui travaillent pour t'assurer des revenus ! Mais... tu ne récupéreras jamais ce que le patron s'est mis lui dans la poche sur ton dos, sur tes heures de travail, sur tes heures de fatigue, tes heures d'ennui, de déprime pendant ces quarante longues années de ta vie, et tu ne récupéreras ni tes rêves ni ta santé ni ton énergie.
Allez, faut pas voir tout en noir comme ça. Y'a quand même des trucs chouettes, non ? les copains par exemple. C'est important les copains. Ça, personne peut dire le contraire. Mais tu crois pas qu'avec les copains ce serait plus agréable de passer du temps ailleurs qu'au boulot?
Le patron nous vole plus que notre argent. Il nous vole notre vie qui doit lui être consacrée. Lui, il a le capital. Nous on a le travail sauf que le travail n'existe pas sans le capital... et nous voilà coincés dans la machine qui ne remonte pas le temps. Sauf que le capital sans notre travail, il n'existe pas non plus... ah bon ? et ouais ! te dire qu'ils ont besoin de nous...
Mais revenons à nos retraites. tout ce qu'on vient de dire c'est dans le cas où entre vingt et soixante ans t'as tout le temps bossé, et que t'as eu l'occase de développer à côté du boulot des amitiés, des plaisirs, des savoir-faire qui font qu'à soixante berges, fatigué certes, mais encore rêvant, t'as devant toi quelques décennies de plus pour vivre enfin, même si c'est chichement. Une fois de plus, faudrait pas trop se plaindre. Ça pourrait être pire, non?
Comme de se retrouver avec un loyer de 2 000 F et une retraite de 3 800 F, comme d'aimer lire et d'avoir les yeux tellement abîmés qu'il n'y a que les gros caractères qu'on puisse voir, comme que ta compagne ou ton compagnon doive être hospitalisé(e), comme que... d'accord c'est du mélo. Ah, ça existe ?
Allez y' a encore pire, regarde nos camarades aux Etats-Unis, ils ont même pas leurs 3 800 balles. Car le patron là-bas c'est comme celui d'ici, il est capitaliste, il n'a pas d'état d'âme, il est dans la concurrence et il fait du profit. Le patron il se moque éperdument de ce que racontent les romans-photos, du moment que ça lui rapporte du fric, et le salaire socialisé ça ne lui en rapporte pas ; d'une manière ou d'une autre c'est une partie de notre salaire qu'il ne nous extorque pas directement. Il aimerait donc mieux que ça devienne du capital.
Holà, comment va-t-il s'y prendre? Facile, il a l'habitude de te faire bosser, et de se remplir les poches avec ton boulot, ça on l'a déjà vu tout à l'heure Ñ et ses poches, elles n'ont pas de fond. D'abord il va te demander de bosser cinq ans de plus pour obtenir la même somme dans ton porte-monnaie. Dans notre exemple, t'embauche à vingt ans, tu sors de la mine à soixante-cinq. Cool. Qu'est-ce que cinq ans de plus à subir dans une vie d'homme et de femme ? 1/15è à 1/16è d'une vie statistique: vraiment pas grand-chose...
Comme disait Einstein, le temps, c'est relatif.
Dis, t'en connais beaucoup des collègues qu'ont pu bosser quarante-cinq ans dans la même boîte ? T'en connais beaucoup des collègues qu'ont embauché chez Exploiteur & Co à vingt ans et qui y sont encore à soixante-cinq ans ? T'as pas remarqué que les uns après les autres on nous pré-retraite ou on nous licencie dès qu'on approche la cinquantaine ? Et après débrouille-toi avec les assedics et l'ANPE...
T'as remarqué qu'à l'ANPE les trois-quarts des postes proposés ce sont des CDD ?
T'as remarqué comme les agences d'intérim engraissent en ce moment ?
Alors déjà que les quarante ans de boulot faut les trouver entre vingt et soixante ans, je te dis pas en trouver quarante-cinq entre vingt et cinquante ans à coups de contrats d'intérim et de durée très déterminée, ça relève de l'utopie !
Grosso modo, y' a plus de retraite assurée, même médiocre.
Donc il va te falloir non seulement continuer à bosser comme toujours, mais en plus passer directement une partie de ton salaire dans une assurance privée pour tes vieux jours.
Comme pour ta bagnole.
T'as intérêt à être bien portant si tu ne veux pas payer trop cher ton assurance... et c'est comme ça que ton salaire va devenir du capital. Futé, non?
Loiseau (syndicat interco Marseille)
Régulièrement depuis au moins dix ans avec d'autant plus d'insistances revient le soi-disant problème des retraites souvent couplé avec le financement de la Sécurité Sociale. Chacun y va de son couplet à grand renfort de chiffres sur la démographie, la croissance, l'espérance de vie galopante, etc. Les rapports succèdent aux rapports, plus techniques et plus incompréhensibles les uns que les autres pour en laisser l'interprétation aux experts de tout poil (du permanent syndical au chercheur de l'INSERM ).Responsabilité syndicale et politicienneÊ: Les dernières élections présidentielles ont donné de l'assurance à un président et à un gouvernement élu à 82% des suffrages. N'en déplaise aux farceurs de la gauche, de l'extrême gauche et des syndicalistes aux ordres, le plébiscite de Chirac sera déterminant sur la perception de sa légitimité politique.
La Bourse ou la vieÊ: Le système de solidarité, dit de répartition, est le seul au monde à résister aux assauts de la spéculation. Mais quand la capitalisation apparaît, même à un faible pourcentage, c'est tout le système qui est mis à mal. L'exonération des charges sociales sur les cotisations à la PREFON ou sur l'épargne salariale permet surtout d'avantager financièrement l'encadrement dans la fonction publique et de ne pas augmenter les salaires dans le privé. Heureusement les effondrements de certains fonds de pension et la ruine de leurs «épargnants» ont donné un coup d'arrêt à la propagande politique et médiatique sur ce système qui change de nom mais pas de contenu.
Collaboration syndicale ordinaireÊ: C'est par un communiqué laconique du 29/01/2002 que la CFDT, CFTC, CGC et CGT nous apprennent qu'ils vont prendre soin des salariés et gérer majoritairement l'épargne salariale dans des investissements qu'ils auront jugés «corrects ou éthiques». Le 08/01/2003 le Canard-Enchaîné nous apprend que les gestionnaires des ASSEDIC où figurent tous les syndicats représentatifs, viennent d'accepter que la cotisation de retraite des chômeurs soit multipliée par 2,5Ê! Dans ce domaine il y a avait déjà l'ARPE que défendent tous les syndicats et qui permettait aux patrons de se débarrasser des salariés âgés en tirant des fonds des ASSEDIC. Etc. ...
La base et le sommetÊ: L'exemple d'EDF-EDF est significatif à cet égard. Un accord concocté avec les syndicats dont la CGT a la majorité absolue dans ces entreprises, vient d'être rejeté par des travailleurs qui ont flairé le piège de l'adossement au régime général et refusé les «Êaugmentations jugées nécessairesÊ». Dans les autres entreprises publiques ou administrations c'est la même contradiction entre des syndicalistes de base, souvent sincères mais crédules, et des permanents jouant le double jeu, négociant en catimini des accords bidons.
Ni démagogie, ni défaitismeÊ: Si certaines revendications pour l'égalité entre Public et Privé réapparaissent et nous réjouissent, il ne faudrait surtout pas tomber dans la démagogie. Les attaques sur le privé ont eu lieu en 1993 et n'ont pas donné de réactions notables. Pour revenir sur les décisions de l'époque, il faudra que les travailleurs du privé s'y mettent et ce n'est pas des déclarations d'intention qui pourront changer les données. Quant aux déclarations sur le maintien des régimes spéciaux pour les travaux pénibles, tous ceux qui se sont bagarrés pour qu'ils existent (hormis les secteurs répressifs où la fonction sociale de maintien de l'ordre a été déterminante) savent qu'ils ont été obtenus de hautes luttes et qu'ils ne seront maintenus ou étendus que par elles.
La croissance, une solutionÊ?Ê: Des chiffres sur le PNB (produit national brut), considéré ici et là comme la richesse nous interpelle sur le devenir du monde. En effet les promoteurs, malheureusement trop nombreux, oublient, quand cela les arrange, les dégâts irréversibles de cette solution miracle et ce que cachent les chiffres. L'exemple de l'accident de la route est le plus parlant puisqu'en faisant intervenir police, ambulance, dépanneur, garagiste, hôpital, médecin, pharmacien, assurance, justice, etc. ..., un trajet qui finit mal est censé enrichir la nation plus qu'une arrivée à bon portÊ! En comprendra aisément toute l'hypocrisie et l'absurdité qui règne dans ce domaine et que de réelles catastrophes pour l'humanité soient une aubaine pour le capitalisme.
Pourquoi accepterions-nous des sacrificesÊ? Le système capitaliste est incapable de répondre aux aspirations les plus élémentaires comme la possibilité de vivre tranquille après des années de labeur. Il montre qu'il peut dépenser des sommes considérables pour l'armée, la guerre, la police, les politiciens, etc..., laisser mourir de froid, de faim ou d'ennui des milliards d'individus et de contaminer la planète entière pour assouvir ses besoins de profit. Il atteint maintenant ses limites en mettant l'humanité en péril. Il appartient donc aux hommes et aux femmes de relever le défi incontournable d'achever ce système inique et de réaliser leur émancipation.
Amiens le 27/01/2003
PATRONAT ET GOUVERNEMENT VEULENT LA GUERRE
PREPARONS LA GREVEÊ!
http://cnt-ait.info/article.php3?id_article=574
mercredi 5 février 2003
Le gouvernement et le MEDEF veulent «ouvrir le dossier des retraites». Depuis des mois voire des années déjà on nous prépare à une remise en cause de notre droit à la retraite par une propagande médiatique constante, véritable bourrage de crâne, sur le «problème démographique» qui ne permettrait plus de «financer les retraites». Comme si le problème des retraites était démographique et non pas économiqueÊ!
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La question est celle de la répartition des richessesEn 1945, lorsque le système des retraites par répartition a été instauré, le pays était ruiné par les années de guerre et d'occupation nazie. Aujourd'hui, la France n'a jamais été aussi richeÊ: la bourse augmente chaque jour, patronat et actionnaires annoncent des taux de profit toujours plus haut, et on ne pourrait plus assurer une retraite pour tous les travailleursÊ? Quand on pense qu'en 2001 Jean- Marie Messier a empoché 36,26 millions d'euros (soit un RMI toutes les 34 secondes), le PDG de l'Oréal 21,26 millions d'euros (un RMI toutes les 58 secondes) ou le PDG d'Aventis 21,26 millions d'euros (un RMI toutes les 71 secondes), on se rend compte que les vrais privilégiés ne sont pas les ouvriers d'EDF-GDF ou de la SNCF.
Notons au passage que si patrons, politiciens et médias à leur service nous bassinent avec «l'argent qui manque» lorsqu'il est question de nos acquis sociaux, le fric ne manque pas quand les ministres s'accordent une augmentation de salaire de 70%, lorsque le budget de la défense est augmenté, ou pour envoyer des troupes guerroyer en Côte d'Ivoire. Le fric pour assurer une retraite décente pour tous les salariés existeÊ! Il faut prendre l'argent où il estÊ! Il faut taxer les profitsÊ!
Ce que nous prépare le gouvernement et le MEDEF nous ne le savons que trop bienÊ: une augmentation de la durée de cotisation pour tous les salariés, du public comme du privé. Raffarin a pu ainsi se faire applaudir au congrès du MEDEF en affirmant que la retraite à 60 ans avait fait son temps. Il est toujours agréable de voir des gens qui n'ont jamais bosser de leur vie s'unir pour nous faire travailler plusÊ!
L'augmentation de l'âge de la retraite est, de toute façon, une aberrationÊ: pour les patrons, à 50 voire 40 ans, un salarié est déjà trop usé pour être «rentable»Ê! Et ce qu'il oublie de dire c'est que si le nombre d'actifs qui cotisent pour la retraite baisse, c'est essentiellement à cause du chômage de masse. Or, en forçant les salariés à travailler plus longtemps, on fait, en toute logique, augmenter le chômage. Ce qu'ils ne disent pas non plus c'est que la politique de baisse des salaires réduit, elle aussi, les cotisations pour la retraiteÊ! Tout est liéÊ! Refuser les licenciements et les suppressions d'emplois, dans le public comme dans le privé, augmenter les salaires, obliger les patrons à embaucher, transformer les emplois précaires en emplois stables, c'est aussi remplir les caisses de retraiteÊ!
Ce que veut le patronat, c'est permettre la généralisation de la retraite par capitalisation. Finit la retraite garantie à chaque travailleur après une vie de labeur, chacun verse, selon ses moyens, de l'argent à société de fonds de pension, qui, elle, jouera cet argent en bourse. Cela signifie déjà que les travailleurs les plus mal-payés auront bien du mal à mettre un peu d'argent de côté. Cela signifie aussi qu'aucun salarié ne sera sur d'avoir une retraiteÊ! Une dévaluation, une crise économique, ou même une simple faillite de l'organisme qui gère les fonds de pension, et c'est notre retraite qui part en fuméeÊ! Pour les capitalistes, bien sûr, c'est tout bénefÊ: ils joueront notre argent en bourse, empocheront les bénéfices s'ils en gagnent, et s'ils perdent, pas de soucis, ce ne sont que nos retraites. Ne laissons pas nos retraites entre les mains d'aventuriers de la bourseÊ! Nos retraites n'ont pas à être jouées au casinoÊ! Il faut refuser catégoriquement les «fonds de pension» et autres «retraites par capitalisation»Ê!
Sur la question des retraites, comme pour nos autres conquêtes sociales, nous n'aurons que ce que nous prendronsÊ!
Depuis des années, nous subissons régressions sociales sur plans d'austérité, licenciements et suppressions d'emplois, tandis qu'une poignée de privilégiés ne cessent de s'enrichir. On voit bien que contrairement à ce qu'on cherche à nous faire croire, le patronat n'est pas un «partenaire social» avec qui il faudrait négocier, mais un ennemi de classe qu'il faut combattre. C'est grâce à la lutte, et non pas dans des négociations de salon, que nous avons obtenu le droit à la retraite, les libertés syndicales, les congés payés et autres avancées sociales. De la même façon, ce n'est que par la lutte, que nous pourrons conserver nos retraites. Dans la rue le premier février, nous devons nous préparer à une riposte à la hauteur des menaces qui planent sur notre avenir.
Travailleurs du public ou du privé, chômeurs et retraités, ne nous laissons pas diviserÊ!
Un recul pour une catégorie de salariés prépare forcément un recul pour tous les travailleursÊ! Nous pouvons imposer la prise en compte de nos intérêts au patronat et au gouvernementÊ: travailleurs salariés, nous sommes la plus grande force sociale, puisque nous faisons tout tourner.
Alors, tous ensemble, dans nos entreprises ou établissements, nos ateliers, services, bureaux, magasins ou chantiers, préparons nous à riposterÊ! Nous ne pouvons faire confiance aux dirigeants des syndicats dits «représentatifs», ils nous l'ont encore démontré ces derniers moisÊ: en signant un «accord» salarial au rabais pour briser la grève des routiers, en approuvant le plan patronal pour l'UNEDIC (les salariés cotisent plus, les chômeurs touchent moins) en décembre, ou en soutenant le projet d'accord gouvernemental visant à liquider le régime spécial des retraites pour les ouvriers d'EDF-GDF.
- Contre toute remise en cause des régimes spéciaux de retraite et de la retraite par répartition.
- Pour les 37,5 annuités de cotisation pour tous les salariés, du public comme du privé.
Notre avenir n'est pas à vendre
FA Nantes
Quelques faits et chiffres : Aujourd'hui, en France, la part des retraites dans le «Revenu national brut» (RNB) est de 12%. D'ici 2030, le nombre de retraité-e-s aura augmenté de 50%. Il est donc normal que la part des retraites passe d'ici là de 12% à 18% de la richesse nationale. Cela n'a rien de choquant, puisque cette part n'a jamais cessé de progresser depuis 1950 (elle était alors de 4%, passa à 8% en 1970, puis à 12% en 1998). La perspective d'un passage à 15 ou 18% en 2040 n'a donc rien d'affolant, d'autant que cette progression reste inférieure aux gains de productivité des entreprises, donc de la richesse disponible.
On nous annonce qu'à partir de 2005, avec le début du départ en retraite des enfants du " baby-boom ", la population retraitée sera de plus en plus nombreuse et vivra de plus en plus longtemps du fait de l'allongement de l'espérance de vie : qui s'en plaindra ? Encore faut-il que ces personnes à la retraite disposent d'un revenu correct.
En parallèle, le nombre d'actifs ne progressera pas aussi vite que les départs en retraite. Pourtant des dizaines de millions de personnes aujourd'hui sans emploi (en Europe et dans les pays du Sud) ne demandent qu'à travailler, du moins exercer une activité professionnelle intéressante, correctement rémunérée et pas trop fatigante.
Ce qui est choquant aujourd'hui, c'est que le Medef et les gouvernements successifs ont décrété qu'une bonne partie de cette population est définitivement «inemployable» (la notion de «chômage structurel») ou condamnée à survivre dans des emplois précaires.
Non aux retraites par capitalisation ! Les retraites par répartition, socle de la solidarité intergénérationnelle, consistent à dégager une partie de la valeur créée dans les entreprises pour payer les pensions : le principe est que tout ce qui rentre dans les caisses de retraites par répartition ressort aussitôt sous forme de pension. S'il y a un peu de surplus, c'est pour sécuriser les retraites futures.
Au nom d'équilibres perturbés entre actifs et retraités, on (les pouvoirs publics, les patrons et en particulier les patrons des compagnies d'assurances et des banques) nous dit que le système par répartition ne tiendra pas la marée et on nous propose d'une manière plus ou moins rusée des systèmes d'épargne et de capitalisation (pour les socialistes, ce fut notamment la loi Fabius sur l'épargne salariale). Contrairement à la répartition, l'argent que l'on va consacrer à une retraite par capitalisation (fonds de pension) ne sera disponible que dans X années et est bien entendu strictement personnel (pas question de solidarité).
La capitalisation des retraites est dangereuse à plusieurs titres :
1) le fait d'être placé sur les marchés financiers lui fait courir le risque d'un effondrement des cours : c'est ce qui se passe aujourd'hui dans de nombreuses entreprises américaines où les retraites des personnels ont été dilapidées par les patrons.
2) Le système par capitalisation est inégalitaire et amplifie les inégalités dans la société. Les personnels les mieux rémunérés pourront placer plus d'argent que les personnels pauvres et précaires. Les salarié-e-s des entreprises les plus performantes et dominantes (les banques et les compagnies pétrolières occidentales notamment) auront également plus de facilités par rapport à celles et ceux des entreprises petites et moyennes qui se voient souvent fixer leurs tarifs par les plus grosses, d'où un partage inégal de la «valeur ajoutée» entre entreprises, entre secteurs et entre pays.
3) Autre inconvénient, c'est le brouillage des idées et des positionnements de classe. On ne sait plus si on est salarié-e ou actionnaire. En tant que salarié-e, on a intérêt de revendiquer une masse salariale plus élevée. En tant qu'actionnaire, l'intérêt est d'avoir des profits les plus élevés possible au détriment des salaires et des matériaux entrant dans l'entreprise (ceux-ci étant eux-mêmes issus d'un travail d'autresvsalarié-e-s).
4) Quatrième inconvénient des systèmes d'épargne : qu'elle soit alimentée par l'argent des rentiers ou des salarié-e-s, l'épargne mondiale est drainée vers les Etats-Unis et contribue à alimenter la surconsommation des ménages des classes moyennes et supérieures nord-américaines. Mais surtout, l'épargne mondiale sert aujourd'hui à alimenter la politique sécuritaire, l'effort de guerre et de domination des Etats les plus riches du monde, USA en premier. Quant aux investissements utiles (logements, énergies renouvelables, etc), ils sont en panne (seulement 40000 logements sociaux budgétés en France pour 2003, alors que ce pays compte plus de 3 millions de personnes mal logées).
Les impostures du Medef Le vocabulaire du patronat s'est transmis au reste de la société, y compris dans les rangs du salariat.
Principal exemple : la notion de «charges». Les charges, ce sont les prélèvements sociaux sur salaires et les impôts. Le patronat en demande la diminution, voire la suppression et y arrive souvent (multiples exonérations de charges obtenues lors des 35 heures, primes à l'embauche, etc). Pourtant, les entreprises ont intégré ces «charges» dans leur coût de revient et donc dans leurs prix de vente. Il est donc démagogique de leur part d'en réclamer la diminution. En outre, les charges font partie des richesses créées par le travail des salarié-e-s et font partie de leur rémunération. C'est la totalité du salaire brut et les charges patronales qui intéresse les salarié-e-s et les non-actifs, que ce soit pour l'assurance maladie, les retraites, les allocations chômage, les allocations familiales (et bien d'autres prestations comme la cotisation transports publics).
Ce que voudrait le patronat, c'est de diminuer la part des «charges» salariales et patronales. Il essaie de nous le «vendre» en laissant entendre que les «charges» diminuant, le salaire net augmenterait, quitte à ce que les salarié-e-s aient le «libre choix» de souscrire à des complémentaires maladie privées ainsi qu'à des systèmes d'épargne.
Ce discours peut être séduisant auprès de jeunes salarié-e-s se sentant en bonne santé, pour qui la retraite semble bien lointaine et plus motivé-e-s par la consommation immédiate : c'est pourtant la voie ouverte vers la privatisation des systèmes de santé et de retraites. Un des enjeux, c'est donc de ré-intéresser la jeunesse à ces systèmes collectifs de sécurité sociale et de retraites.
Le système existant n'est pas exempt de critiques Il ne suffit pas de dénoncer les dangers de la privatisation rampante et réclamer la continuité du système existant. Car les retraité-e-s vivent les mêmes inégalités que les salarié-e-s. Quand on fut un-e salarié-e bien rémunéré-e, on devient un-e retraité-e relativement aisé-e, d'autant plus que dans ce cas, on est déjà souvent propriétaire de son logement.
Il est inégalitaire
Quand on fut mal payé-e en tant que salarié-e, la retraite est assez minime. De plus, les salariés mal rémunérés sont souvent celles et ceux qui ont tenu les emplois les plus pénibles et les plus dangereux : outre l'inégalité face au niveau des retraites, il y a une inégalité face à la mort, car l'espérance de vie est moindre pour ces salarié-e-s qui se trouvent «crevé-e-s» à la fin de leur vie professionnelle.
Il manque de transparence Les syndicats reconnus représentatifs par l'État gèrent avec le patronat un certain nombre d'institutions (UNEDIC, caisses de retraites complémentaires, Fongecif, etc), même si aujourd'hui le Medef s'est retiré de la gestion de la sécurité sociale (régime général de l'assurance maladie et de l'assurance vieillesse). Cette gestion apporte aux syndicats des ressources importantes qui compensent l'érosion du nombre de syndiqué-e-s.
Quelle que soit la sincérité des directions d'organisations syndicales, cet enjeu financier est décisif et peut expliquer que des manÏuvres souterraines ont lieu lors de négociations avec le patronat et les pouvoirs publics : la chose négociée, l'intérêt du salariat, est bradée pour obtenir des avantages de boutique ou une reconnaissance comme partenaire privilégié. Pour autant, nous ne tomberons pas dans le discours du «tous pourris» : simplement, il est nécessaire de lutter au quotidien contre la tendance à la bureaucratie, pour la démocratie syndicale et pour l'unité quand elle est possible.
Comment peser sur les débats ? Faire Èvoluer le système des retraites par répartition dans le sens d'une plus grande égalité, c'est possible. Quand nous disons égalité, ce n'est bien entendu pas la notion d'«équité " avancée par l'État et le patronat, qui signifie nivellement des droits par le bas, partage des risques entre patronat et salarié-e-s et désengagement patronal de plus en plus important des financements (voir le dernier accord Unedic, où l'essentiel du financement est supporté par les chômeurs/euses, alors que le Medef ne supporte que le tiers de «l'effort» de financement).
L'exigence d'égalité
L'égalité que nous préconisons n'est pas compatible avec ce système économique et social, basé sur l'exploitation et la domination. Pour autant, il nous faut utiliser chaque occasion pour s'en approcher : concernant les retraites, il est ainsi nécessaire et réaliste de relever le niveau des pensions les plus basses, de revenir à 37,5 annuités de cotisation maxi, de permettre une retraite complète dès l'âge de 60 ans, voire avant pour les personnes exerçant des métiers pénibles.
Les luttes sociales L'enjeu immédiat est donc la question du financement des retraites. Or, les débats sur les retraites s'ouvrent alors que les licenciements se multiplient dans tous les secteurs d'activité. Or, à chaque licenciement, c'est un peu moins d'argent qui rentrent dans les caisses de retraites ou de la sécurité sociale. A contrario, chaque licenciement mis en échec est aussi un élément de réponse. Les luttes sociales contre les licenciements, pour de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail répondent en partie aux questions de financement, que ce soit de la sécurité sociale ou des retraites. Les luttes des sans-papiers pour la régularisation de leur situation administrative et pour être régulièrement employés y répondent aussi.
Intéresser la jeunesse à ces problématiques de retraites et de sécurité sociale. Il ne faut pas se borner aux retraites, mais élargir aux questions de
sécurité sociale, où beaucoup de jeunes souffrent d'insuffisance de remboursements et font l'impasse sur certains soins. En outre, y a-t-il vraiment un problème des retraites alors que la production, les richesses produites continuent de s'accroître alors que la population reste stable ? Non. Il faut alors prendre en compte l'ensemble de la création de richesses et pas seulement la masse salariale.
Conclusion et propositions anarchistes Présent-e-s dans cette lutte pour l'avenir des retraites, les anarchistes ne peuvent se contenter d'être une force d'appui aux grosses organisations syndicales, qui se situent toujours dans un cadre d'expansion illimitae de la production de biens et de services : nous contestons ce système basé sur une croissance d'une masse de marchandises dont beaucoup n'ont pas grande utilité, polluent et aliènent les individus, que ce soit sous forme d'exploitation ou de consommation bête et méchante et sont conçues et réservées pour la seule clientèle solvable.
La solution serait de sortir un maximum de biens et services du système marchand (transports, etc), de rendre leur usage gratuit et universel et, pourquoi pas, rendre leur production autogérée.
Voilà de nouveaux éléments de réflexion qui devraient intéresser actifs et inactifs et répondent aussi à la problématique de l'avenir des retraites.
Fédération Anarchiste (groupe de Nantes)
ACLN, BP 60221, 44002 Nantes Cedex1
Les retraites : réforme inéluctable ou choix de société ? http://www.fa-rennes.fr.st/
Fédération anarchiste
Groupe La Commune
9 rue Malakoff - 35000 Rennes
Les anarchistes, qui souhaitent l'abolition du salariat, dissocient le droit et les moyens d'exister décemment du fait de travailler ou d'avoir travaillé (être «retraité» du travail) ou non. C'est pourquoi la revendication syndicale ne saurait nous satisfaire complètement ici au sujet des retraites... Nous concevons le syndicalisme comme un outil de préparation de la révolution sociale et libertaire. Toutefois, et notamment dans le contexte actuel de fortes régressions sociales, nous prenons part à toutes les luttes défensives (sécuritaire, éducation...), ici en ce qui concerne le système des retraites.
Ê
Qu'est-ce que le système de retraite par répartition? Ê
Le système par répartition comme lien de solidarité entre générations date de 1945. Il se base sur 3 critères indissociables: l'âge de départ en retraite, le montant de la pension, et enfin la durée de cotisation.Les pensions des retraités sont financées selon le principe de la solidarité ouvrière, par les cotisations des travailleurs. C'est donc entre autre le ratio actif-inactifs qui détermine le financement des retraites. Les médias, le patronat, les gouvernements successifs de gauche comme de droite et même certains syndicats l'affirment: les principaux indicateurs démographiques ne laisseraient d'autre choix que d'augmenter la durée de cotisation ouvrant droit à une retraite à taux plein. C'est ainsi qu'au sommet européen de Barcelone en Mars 2002, MM. Jospin et Chirac ont signé l'accord entérinant l'augmentation progressive d'environ 5 ans de l'âge de départ en retraite. Et pourtant, Mr Alain Juppé, qui avait si bien réussi en Hiver 1995 à faire descendre dans la rue les travailleurs du privé et du public sur la question des retraites a été tout récemment admis, à sa demande, en tant que très haut fonctionnaire d'État à partir en retraite à l'âge de 57, 5 ans...
En parallèle est mis en avant le financement des retraites par capitalisation. Les salariés se trouveraient donc devant le dilemne suivant: soit partir en retraite avec une pension moindre, soit travailler plus longtemps comme le propose certains «experts» dont la «créativité» semble sans limite. Les travailleurs ne souhaitant pas ou ne pouvant pas (physiquement ou intellectuellement) partir en retraite à 70 ans devraient chercher pour leur vieux jours un complément d'épargne individualisé auprès d'investisseurs privés (banques, compagnies d'assurance, ou même leur patron).
Ê
Qu'est-ce que la retraite par capitalisation et pourquoi le patronat veut-il la mettre en place? Ê
LÕargent consacré à une retraite par capitalisation (fonds de pension ou épargne salariale) ne sera disponible que dans X années et est bien entendu strictement individuel (pas question de solidarité). Le système par capitalisation amplifierait les inégalités dans la société, puisque les personnels les mieux rémunérés pourraient placer plus dÕargent que les pauvres. Le montant de cette retraite serait partagé inégalitairement entre entreprises, entre secteurs et entre pays en fonction de la valeur ajoutée qui y est générée.En transformant les salariés en actionnaires, ce système participerait au brouillage des positionnements de classe. Un-e salarié-e a intérêt a revendiquer un salaire plus élevée. Un actionnaire, quant à lui, souhaite maximiser les profits de ses investissements. Cela se fait au détriment des salaires et des matériaux entrant dans lÕentreprise (ceux-ci étant eux-mêmes issus dÕun travail dÕautres salarié-e-s).
La retraite par capitalisation ne présente évidemment pas la moindre garantie financière à long terme pour les «bénéficiaires». Comment en effet une entreprise capitaliste pourrait-elle garantir la rentabilité de ses investissements dans un système concurrentiel ? En nous rappelant le scandale financier d'Enron, qui d'entre nous a envie de jouer sa retraite à la roulette?
De plus, les systèmes par capitalisation et par répartition ne pourront pas co-exister très longtemps. La répartition serait amenée à dépérir à terme. En effet, un haut rendement des fonds d'épargne retraite suppose des taux d'intérêt réels élevés qui pèseront sur la croissance, donc sur l'emploi, et une compression de la masse salariale pour obtenir des profits élevés. Les ressources du système par répartition seront ainsi atteintes. Enfin, des mesures seraient immanquablement prises pour faire baisser le montant des pensions, créant ainsi une demande pour la capitalisation et pompant les ressources de la répartition.
Les pensions versées aujourd'hui représentent près de 168 milliards d'Euros (1.100 milliards de FF), somme énorme qui représente plus de 10% du PIBÊ! Cet argent échappe aujourd'hui aux institutions financières. Le patronat souhaite pouvoir profiter des subsides d'une épargne individualisée, que celle-ci s'appelle fonds de pension ou épargne salariale, peu lui importe en définitive en tant que bénéficiaire de cette manne financière, qui lui servira à rentabiliser ses investissements boursiers et spéculatifs. Si les "responsables politiques" vont dans le même sens, c'est parce qu'ils sont gestionnaires du système capitaliste.
Quelques chiffres... Ê
Les éléments économiques objectifs suivants démontrent très clairement la viabilité du système par répartition tel qu'il existe, sans être en rien révolutionnaire: Le rapport Charpin (sénateur et commissaire au compte) indique que la charge des retraites dans le PIB (Produit Intérieur Brut) passerait de 12 % aujourd'hui à 16 %, soit 4 points de PIB lissés sur les 40 prochaines années, en sachant que ces 40 dernières années, cette part avait été augmentée de 7 points. Cette «charge» avait été encaissée par la croissance économique. Avec une croissance modérée de 1,7 % par an (2,1% pour la période de "crise" de 1973 à 1996), le PIB aura doublé en 2040. Dans le même temps, la «charge» des inactifs n'aura été multipliée que par 1,25. Le seul vrai «problème» des retraites est avant tout politique : c'est celui du partage des richesses. Ainsi, la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises est passée de 70 % en 1980 à 60 % aujourd'hui.Depuis 1945, lÕaugmentation de la productivité a permis au patronat dÕaccaparer des profits considérables, au détriment des salariés et des retraités. Un nouveau partage des gains de productivité doit servir à payer les retraites des travailleurs ayant générés ces richesses ! Un transfert de 0,5 point de productivité par an suffit à résoudre la question du financement des retraites jusqu'au point critique de 2040. Le retour à 37,5 annuités des salariés du privé coûtera environ 4 Milliards d'Euros par an. A titre de comparaison, le trou financier du Crédit Lyonnais coûtera aux contribuables 16 Milliards d'Euros, les exonérations de charges patronales étaient de 18 Milliards d'Euros en 2002, et le budget militaire de 40 milliards dÕeuros (en augmentation de 6,1%) en 2003.
Ê
Un choix politique Ê
Pourquoi le capitalisme devrait-il décider du fonctionnement de notre société? Il est concevable que nous nous organisions collectivement pour décider comment partager les richesses produites. Cela s'appelle l'autogestion ! Pour nous, les principes de solidarité et d'égalité (économique notamment) doivent déterminer l'organisation sociale, et pas les marchés financiers. Nous ne nous laisserons pas enfermer dans des débats techniques sur les évolutions démographiques et autres paramètres économiques soi-disant incontournables, alors que le problème fondamental est la nature de la société dans laquelle nous voulons vivre.
ÊQuelles revendications pour quelles perspectives de lutte ? Ê
Le système actuel de retraite par répartition, en tant que compromis historique réalisé dans le cadre d'un système capitaliste, entre la bourgeoisie et le monde du travail, ne représente évidemment pas la panacée pour des militants anarchistes et syndicalistes. Il est inégalitaire puisque les pensions les plus élevées sont servies aux anciens salariés les mieux payés, qui sont souvent déjà propriétaires de leur logement. L'inégalité existe aussi dans l'espérance de vie: les salariés ayant eu les travaux les moins pénibles physiquement et les plus valorisant intellectuellement vivent en moyenne plus longtemps que les autres, et donc profitent davantage de ce temps libre.Cependant, étant donné le rapport de force actuel et les tentatives de division du salariat (privé-public), il convient à court terme d'être pragmatique en réclamant pour les travailleurs le maintien, le renforcement et l'amélioration du système actuel, système de solidarité entre générations, entre individus et entre professions. Toute autre revendication ne saurait être qu'un rideau de fumée de plus qui servirait en définitive les intérêts des patrons.
Ê
Nous exigeons dans un premier temps:
Le financement de ces mesures réformistes devra être pris en charge par le patronat par la taxation des revenus financiers des entreprises, l'augmentation des cotisations patronales et l'extension des assiettes de contribution patronales à l'ensemble de la valeur ajoutée. Comme finalité de notre engagement, nous souhaitons à terme la dissociation entre les revenus décents et l'activité professionnelle et l'abolition du salariat dans le cadre de l'auto-organisation des populations.
- la retraite à taux plein avec 37,5 annuités de cotisation privé comme public, car c'est la durée moyenne d'une vie de travail pour les salariés du privé comme du public.
- Un montant de pension net de 75% du traitement brut dans le public comme dans le privé. Ce montant est déjà mis en cause, en particulier dans le privé, par les réformes de 1993 et 1996 des régimes complémentaires ARCCO-AGIRC.
- L'abrogation des lois, réformes et accords anti-sociaux ARCCO-AGIRC.
- Une augmentation des minima sociaux : minimum vieillesse et minimum contributif en particulier. Celui-ci concerne 40% des retraités (2,5 millions, dont 70% de femmes). Il est inférieur au seuil de pauvreté, et est dans 90% des cas payé seulement partiellement.
- Le départ en retraite à 55 ans, le maintien d'un système par répartition intégrale.
Comment l'imposer ? Ê
Evidemment, le patronat ne paiera que sous la pression de la rue.La lutte pour les retraites est indissociable de la lutte contre les licenciements et pour les augmentations de salaire, et de la lutte pour la régularisation de tous les sans-papiers. En effet, les augmentations de salaires et la baisse du chômage impliquent des rentrées supplémentaires de cotisations. De même, la régularisation des sans-papiers, permettrait, non seulement en leur donnant des droits, de les dégager de leur situation néo-esclavagiste vis à vis de leur patron, mais rapporterait également des cotisations supplémentaires au régime par répartition.
Le 25 Janvier 2001, c'est précisément contre le rallongement de la durée de cotisation que les secteurs privé et public sont massivement descendus dans la rue. Le 1er Février 2003 et dans les luttes à venir, il faudra être mobilisé dans la rue et dans les boîtes, au côté des travailleurs en lutte des secteurs privés et publics, pour le maintien et l'amélioration de ce système de retraite. La solidarité de tous sera nécessaire. En effet, le MEDEF parle déjà d'augmenter le nombre d'annuités nécessaires dans le privé à 42,5 annuités dans 10 ans.
Gageons, que «par souci d'équité», les politiciens du moment sauront alors faire passer la durée de cotisation des salariés du public à 40 annuités... L'objectif étant à terme les 45 ans de cotisation. A ce titre, le résultat du référendum sur la réforme du régime des retraites à EDF-GDF (280 000 salariés et retraités) est un signe très encourageant de la lucidité des travailleurs sur les enjeux et les rapports de classe en présence, y compris vis à vis des positions d'accompagnement de leur appareil syndical bureaucratique.
Les décisions du patronat et de l'Etat n'ont rien d'inéluctables. La motivation et la conscience de classe revenant, peut être pourrons-nous alors préparer la contre-offensive sociale généralisée. Les anarchistes ne situent pas leur projet social dans le cadre de l'expansion illimitée de la production de biens et de services, alors que certaines de ces marchandises ont peu d'utilité sociale, polluent et aliènent les individus, que ce soit sous forme d'exploitation ou de consommation «gadgétisée». C'est pourquoi, à terme, et une fois le système capitaliste mis à bas, il faudra que les travailleurs et les consommateurs gèrent ensemble et sans intermédiaire en fonction de leurs besoins, la production et la répartition de ces richesses.
Si la révolution sociale n'est peut-être pas pour demain, c'est aujourd'hui au côté des travailleurs en lutte que nous y travaillons !
L'augmentation de l'espérance de vie est plutôt une bonne nouvelle !
Le système par répartition tel qu'il existe, est un lien de solidarité entre génération et un acquis social datant de 1945. Ce système se base essentiellement dans son fonctionnement sur 3 critères : l'âge de départ en retraite, le montant de la pension, et enfin la durée de cotisation. Les 3 critères sont indissociables dans le système actuel. La question principale qui se pose, eu égard à l'échéance démographique de 2040, en est le financement.
Ê
Les pensions des retraités sont financées selon le principe de la solidarité ouvrière, par les cotisations des travailleurs. Le chiffre à considérer pour le financement des retraites est donc le ratio actif-inactifs. Les médias, le patronat et même certains syndicats l'affirment: l'augmentation de l'espérance de vie due aux progrès de la médecine, la baisse de la natalité, l'arrivée plus tardive des jeunes sur le «marché du travail» due à des études en moyenne plus longues, et l'arrivée en retraite d'une classe d'âge nombreuse, les fameux baby-boomers de l'après seconde guerre mondiale ne laisseraient d'autre choix que d'augmenter la durée de cotisation ouvrant droit à une retraite pleine et entière.
Ê
C'est ainsi qu'au sommet européen de Barcelone en Mars 2002, MM. Jospin et Chirac ont signé l'accord entérinant l'augmentation progressive d'environ 5 ans de l'âge de départ en retraite.
Ê
En parallèle est mise en avant par les gouvernements successifs le financement des retraites par capitalisation. Les travailleurs ne souhaitant pas ou ne pouvant pas (physiquement ou intellectuellement) partir en retraite à 70 ans (pour quelqu'un rentré dans la vie active à 25 ans, avec 45 années de cotisations), iront volontairement s'ils ont encore le choix ou involontairement sinon, chercher pour leur vieux jours un complément d'épargne individualisé auprès d'investisseurs privés (banques, compagnies d'assurance, ou même leur patron). Cette retraite par capitalisation ne présentera évidemment pas la moindre garantie financière à long terme pour les «bénéficiaires». Comment en effet une entreprise capitaliste pourrait-elle garantir la rentabilité de ses investissements dans un système concurrentiel? En nous rappelant le scandale financier d'Enron, qui d'entre nous à envie de jouer sa retraite à la roulette?
Ê
De plus en plus de travailleurs n'auront d'ailleurs pas le choix, et dans le cadre des négociations d'accords d'entreprise par exemple, il sera souvent imposé aux salariés, par le biais de leurs organisations syndicales négociatrices, de souscrire à un plan de retraite d'entreprise par capitalisation, le montant de ce plan, présenté comme une avancée aux salariés, allant évidemment en déduction du salaire de base...
Ê
Le patronat souhaite donc pouvoir profiter des subsides d'une épargne individualisée, que celle-ci s'appelle fonds de pension ou épargne salariale, peu lui importe en définitive en tant que bénéficiaire de cette manne financière, qui lui servira à rentabiliser ses investissements boursiers et spéculatifs. Le plus triste dans cette lamentable histoire de gros sous est bien que des structures syndicales aillent jusqu'à revendiquer la gestion de ces fonds via le Comité Intersyndical de l'Epargne salariale (CIES), et cautionnent la logique capitaliste en les labellisant d'«éthique», terminologie suffisamment floue pour être être interprétée différemment selon les interlocuteurs...
Ê
Il est pourtant évident qu'aucun des phénomènes démographiques ne justifie l'augmentation de la durée de cotisation, mais bien plutôt que les gouvernements européens, en avalisant cette mesure, se mettent au diapason des multinationales.
Ê*** Les éléments économiques objectifs suivants démontrent très clairement la viabilité du système par répartition tel qu'il existe, sans être en rien révolutionnaire: Le rapport sur les retraites du sénateur Charpin indique que la charge des retraites dans le PIB passerait de plus de 12 % aujourd'hui à 16 % à l'horizon 2040. Cela représente 4 points de PIB lissés sur les 40 prochaines années, en sachant que ces 40 dernières années, cette part avait été augmentée de 7 points. Cette "charge" avait été encaissée par la croissance économique. La part des retraites dans le PIB a été multipliée par 2,5 entre 1950 et aujourd'hui sans que cela provoque les cataclysmes que certains se plaisaient déjà à prédire à l'époque. Avec une croissance modérée de 1,7 % par an - la croissance entre 1973 en 1996, période de 'crise', a été de 2,1 % par an -, le PIB aura doublé en 2040. Dans le même temps, la charge» des inactifs n'aura été multipliée que par 1,25. Le seul vrai «problème» des retraites est avant tout politique : c'est celui du partage des richesses. Ainsi, la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises est passée de 70 % au début des années 80 à 60 % aujourd'hui.
Ê
Enfin, depuis la mise en place du système par répartition en 1945, lÕaugmentation de la productivité a permis au patronat dÕaccaparer des profits considérables, au détriment des salariés et des retraités. Un nouveau partage des gains de productivité doit servir à payer les retraites des travailleurs ayant générés ces richesses ! Un transfert de 0,5 point de productivité par an suffit à résoudre la question du financement des retraites jusqu'au point critique de 2040.
ÊPetit rappel historique sur les dernières attaques contre les retraites Ê
Les lois Balladur de 1993. Celles-ci ont mis en place pour le secteur privé les 40 ans de cotisation au lieu de 37,5 annuités exigé pour une retraite pleine et entière, le calcul de la pension sur les 25 meilleures années de carrière au lieu de 10 annuités, l'indexation du montant des retraites sur l'évolution des prix et non plus sur les salaires. Ces lois ont pour effet d'une part de diminuer le taux de remplacement, qui est le montant de la pension en pourcentage du salaire d'activité, et d'autre part de décrocher le pouvoir d'achat des retraités par rapport à celui des actifs.
Ê
Les accords AGIRC-ARRCO (régimes de retraite complémentaires qui assurent une part comprise entre 40 et 60% du montant total de la retraite pour les salariés du privé) de 1996. Ces accords, en jouant sur la valeur du «point retraite» ont diminué de 20 à 22 % les droits à la retraite pour les salariés du privé.
Ê
L'accord du 10 février 2001 signé par le MEDEF, CGPME, l'UPA pour le patronat et CFDT et CFTC pour les syndicats, exclut toute augmentation des taux de cotisation (patronales et salariales) jusqu'en 2010 et privilégie l'allongement de la durée de cotisation pour permettre le maintien des retraites à leur niveau actuel. Si cet accord était mis en oeuvre, il aurait comme conséquence l'allongement de la durée de cotisation exigible pour l'ouverture du droit à la retraite à taux plein, en la portant pour la public comme pour le privé à 45 années de cotisation à terme. Cela serait donc la mise en place de la retraite à la carte, si chère au MEDEF et à la CFDT. Ê
Ê
ÊÊ
Le système actuel de retraite par répartition, en tant que compromis historique réalisé dans le cadre d'un système capitaliste entre la bourgeoisie et le monde du travail, ne représente évidemment pas la perfection pour des militants anarchistes et syndicalistes. Il est inégalitaire dans la mesure où les pensions les plus élevées sont servies aux anciens salariés les mieux payés, qui sont souvent déjà propriétaires de leur logment. L'inégalité existe aussi dans l'espérance de vie : les salariés ayant eu les travaux les moins pénibles physiquement et les plus valorisant intellectuellement vivent en moyenne plus longtemps que les autres, et donc profitent davantage de ce temps libre.
Ê
Néanmoins, étant donné le rapport de force actuel et les tentatives de division du salariat (privé-public), il convient d'être pragmatique vis à vis des travailleurs en réclamant le maintien, le renforcement et l'amélioration du système actuel, système de solidarité entre générations, entre individus et entre professions. Toute autre revendication ne saurait être qu'un rideau de fumée de plus qui servirait en définitive les intérêts des patrons. Le 25 Janvier 2001, c'est précisément contre le rallongement de la durée de cotisation que le secteur privé comme le public est massivement descendu dans la rue. En Janvier 2003, il faudra donc être dans la rue et dans les boîtes, au côté des travailleurs en lutte, public comme privé, pour le maintien de ce système de retraite et exiger la retraite à taux plein à 37,5 annuités de cotisations pour tous, privé comme public, le départ en retraite à partir de 55 ans, le maintien d'un système par répartition intégrale.
Ê
Il faudra être particulièrement attentif au montant de la retraite, dont il est assez peu question dans les médias, mais qui est déjà gravement remis en cause. Le montant de la pension net est de l'ordre de 75 % du traitement net dans le public. Ce taux est plus difficile à évaluer dans le privé, mais il serait globalement plus élevé en moyenne pour les bas salaires et plus bas pour les salaires supérieurs à 2300 Euros. Ce taux est cependant gravement remis en cause par les réformes de 1993 et 1996.*** Ê
C'est pourquoi il faudra exiger une augmentation des minimas sociaux: minimum vieillesse et minimum contributif en particulier. Celui-ci concerne 40% des retraités (2,5 millions.) dont 70% de femmes . Il est inférieur au seuil de pauvreté, et est dans 90 % des cas payé seulement partiellement). Il faudra également exiger l'abrogation des lois et accords anti-sociaux ci-dessus.
Ê
Le financement de ces mesures (selon les projections entre 4 et 8 points supplémentaires de la part du PIB) devra être pris en charge par le patronat sous la pression de la rue : taxation des revenus financiers des entreprises, augmentation des cotisations patronales, extension des assiettes de contribution patronale à l'ensemble de la valeur ajoutée. N'oublions pas que des augmentations de salaires et une baisse du taux de chômage implique une rentrée supplémentaire de cotisations. De même, la régularisation des sans-papiers, permettrait, non seulement en leur donnant des droits, de les dégager de leur situation néo-esclavagiste vis à vis de leur patron, mais rapportait également des cotisations supplémentaires au régime par répartition.
Ê
La lutte à venir sur les retraites n'a donc rien d'un réflexe archéo-corporatiste. Les décisions du patronat et de l'Etat n'ont rien d'inéluctables. C'est en étant pragmatique dans les revendications et en expliquant aux salariés les enjeux et la faisabilité du rapport de force que la lutte à venir pourra porter ses fruits et qui sait, la motivation et la conscience de classe revenant, peut être pourrons nous alors préparer la contre-offensive sociale généralisée.
Ê
Ce texte a été réalisée à partir des sources suivantes :
Brochure CGT "Que faut-il pour garantir les retraites?" du Centre Confédéral d'Etudes Economiques et Sociales
"Retraite : en finir avec le fatalisme" par Pierre KHALFA, secrétaire fédéral de SUD-PTT, membre du groupe retraites de la fondation Copernic.
Texte confédéral de préparation du 47ème congrès sur les Retraites "Quand le MEDEF tente d'opposer salariés du public et salariés du privé", J-C LE DUIGOU, secrétaire de la CGT.
Cinq raisons de se battre pour la défense des retraites
(même quand on est jeune !)
L'UMP comme le PS, le MEDEF et la CFDT, tous les gestionnaires du libéralisme veulent casser le système des retraites actuel en introduisant un système dit de «capitalisation», lié à la Bourse.Pourquoi faut-il combattre la retraite par capitalisation ? Elle dresse les travailleur(se)s les un(e)s contre les autres. Aux USA et en Grande-Bretagne, le capital financier est parvenu à faire en sorte que d'ancien(ne)s salarié(e)s dépendent, pour le niveau de leur retraite, de la férocité avec laquelle sont exploité(e)s leurs camarades en activité.
Elle n'offre aucune sécurité par rapport au système par répartition. Les retraité(e)s qui miseraient sur des fonds de pension risqueraient de toucher moins, voire rien. En effet les sommes amassées seraient placées sur les marchés financiers, à la merci d'un krach ou d'une crise comme le capitalisme en génère régulièrement.
Elle ne peut pas compléter le système par répartition, mais le cannibaliser. Par son existence même, parce qu'il repose sur une logique de baisse des charges sociales, le système par capitalisation grignoterait et détruirait progressivement le système par répartition.
Elle casse le principe de solidarité intergénérationnelle. Chacun(e) épargnerait pour sa propre retraite. Les riches s'en sortiraient peut-être, et les pauvres pas du tout.
Elle est un facteur supplémentaire d'instabilité économique. Les énormes volumes monétaires des fonds de pension sont placés dans les régions du monde où le rendement est le meilleur. Ils permettent la captation par le Nord d'une partie des richesses créées dans le Tiers-Monde, et peuvent en être retirés dès que la situation se dégrade, accélérant la crise. On en a vu le résultat avec la crise mexicaine ou celle de l'Asie du Sud-Est en 1998.
Avec la retraite par capitalisation, les gens croiront épargner égoïstement pour eux. En fait ils prendront tous les risques, et épargneront pour les banquiers et le patronat.
Les fonds de pension, c'est quoi ? Ce sont des fonds complémentaires de retraite, pour lesquels chaque salarié pourrait cotiser sa vie durant. Les sommes récoltés sont jouées en bourse par l'entreprise dans laquelle vous travaillez ou par une société privée (type compagnie d'assurance ou banque). Et lorsque vous arrivez à l'âge de la retraite, les fonds doivent vous verser une pension...
L'objectif officiel de l'Etat et du patronat, c'est d'obliger les salariés à compléter, par capitalisation, une retraite dont le montant sera de plus en plus réduit à l'avenir. Le montant de la retraite ne dépendra alors plus des dernières fiches de paie. Il ne sera pas non plus indexé sur les salaires ou sur les prix. Il dépendra du succès avec lequel on aura fait «fructifier» cette épargne. En effet leur gestion serait confiée à des organismes privés, chargés de les placer en bourse pour en obtenir le meilleur rendement... ce qui reviendra à jouer sa retraite en bourse.
A qui est-ce que ça profite réellement ? Les salariés n'ont à peu près rien à y gagner qu'une précarisation accrue de leur retraite. Denis Kessler, n°2 du Medef, n°1 du lobby des compagnies d'assurance et véritable idéologue du patronat, ne cesse depuis des années de réclamer la création de fonds de pension en France. Les assureurs se frottent les mains car ils se verraient à coup sûr confier le placement de cet argent en bourse, et toucheraient des dividendes sur les profits qu'ils dégageraient. Les patrons se frottent les mains, car pour confier l'argent de leurs salariés à ces assureurs, ils pourraient exiger en retour que ces fonds soient placés dans leur entreprise.
Que se passe-t-il lorsqu'ils sont mis en place ? Tout d'abord, ils précarisent les retraités, qui sont à la merci d'une crise financière comme le capitalisme en crée épisodiquement. Ensuite, ils renforcent la domination des capitalistes sur les travailleurs. Aux USA, où il n'y a quasiment pas de régime de retraite, les fonds de pension privatisés représentent 20 000 milliards de dollars ; en Grande-Bretagne, 7 000 milliards de dollars. Ces masses financières énormes servent à la spéculation en bourse, en vue de bénéfices rapides. On connaît la suite : au nom de la productivité, leur intérêt est de pousser à pressurer les salariés, pour engranger plus vite davantage de profit Ñ on se souvient des licenciements «boursiers» chez Michelin en 1999. On en arrive à des situations où c'est avec l'argent des grands-parents que l'on exploite plus férocement les enfants.
Quel va être le prétexte idéologique ? Un échantillon de quelques fumisteries La capitalisation peut compléter la répartition sans s'y substituer... FAUX
Les patrons qui créeront des fonds de pensions feront tout pour ne pas payer en parallèle les cotisations sociales qui alimentent la répartition. Très vite la partie «complémentaire» grignoterait donc le reste de la retraite, parce que l'objectif des fonds de pension est de détourner la manne financière des retraites pour alimenter le système boursier.
On peut associer les syndicats à la gestion de ces fonds... VRAI
Et alors ? Le marché est le marché, l'argent n'a pas d'odeur. Aux USA où dans certaines entreprises les syndicats cogèrent les fonds de pension, ils n'ont fait que s'en rendre complices, sans rien y changer !
On peut faire des placements «éthiques» et «responsables»... FAUX
Il n'existe aucun moyen de contrôle sur l'ensemble des secteurs de la production ou des fournisseurs d'une multinationale. Il est impossible d'affirmer catégoriquement que telle ou telle n'exploite pas des enfants ou ne saccage pas la nature. Il est impossible de dire qu'une entreprise, la plus solide soit-elle, ne chutera jamais en bourse (voir Vivendi, France Télécom...).
Grâce à l'actionnariat, les salariés contrôleront plus leur entreprise... FAUX
Messier lui-même souhaitait porter la part de l'actionnariat salarié au sein de Vivendi de 4 % à 10 %. Etait-ce pour donner plus de pouvoir aux salariés ? Non, c'était simplement pour recapitaliser la multinationale avec leur argent. Les entreprises fonctionnent comme de petites monarchies. Les salarié(e)s ne s'y font entendre qu'en s'organisant, pas en en détenant 5 % !
Gaspillage, insécurité, détournement... la triste histoire des fonds de pension Les premiers systèmes de retraite mis en place au début du 19e siècle étaient des systèmes par capitalisation. Avec la crise monétaire du début des années vingt, de nombreux épargnants furent ruinés. Idem avec la «grande dépression» des années 1930. A partir de la fin des années 1930 et surtout après 1945, à un moment où le mouvement ouvrier était en position de force, le système par répartition s'est imposé. Ce n'est qu'à partir des années 1970 que la capitalisation fait son retour, avec les fonds de pension.
Plusieurs grandes affaires illustrent bien la redoutable «efficacité» du système par capitalisation.
1991 : Maxwell part avec la caisse. Robert Maxwell, magnat de la presse britannique avait cru pouvoir renflouer son empire défaillant en pillant les fonds de pension de ses employés (près de 750 millions d'euros), avec la complicité de ses banquiers et de son cabinet d'audit. Ce fût malgré cela la faillite, puis la ruine de ses salariés et des petits actionnaires. Au total, 32 000 salariés ont été spoliés.
2001 : Enron s'effondre sur ses salariés. Pendant quinze ans le groupe Enron s'est développé grâce à la déréglementation du marché de l'énergie, à la corruption de sa bureaucratie et de la classe politique et surtout grâce à des comptes largement bidonnés avec la complicité d'Arthur Andersen, le cabinet d'audit le plus prestigieux du monde. Un beau jour, cette compagnie, qui était devenu la septième des Etats-Unis, s'écroule. En un an, sa valeur boursière a été divisée par 350. Or 60 % des fonds de pension destinés à financer la retraite des employés d'Enron étaient investis en actions Enron... Pour les 40.000 salariés, c'est donc, en plus de la perte de leur emploi, l'annihilation de leur «épargne salariale» (plus d'un milliard de dollars) et de leur couverture retraite. A cette catastrophe, il faut ajouter la volatilisation des fonds de pension pour des milliers d'autres salariés qui avaient cru au cours mirobolant de l'action Enron en bourse. La trentaine de dirigeants de l'entreprise, eux, sachant le crash proche, ont au dernier moment vendu toutes leurs actions, empochant avant de tirer leur révérence un peu plus de 1,1 milliard de dollars...
Juin 2002 : les salariés-actionnaires de Vivendi perdent tout. En juin 2001, Vivendi lançait un vaste programme d'épargne salariale. Il s'agissait de consolider le capital du groupe en poussant les salariés à y investir leur argent, et d'essayer de développer une culture d'entreprise en leur faisant croire que Vivendi leur appartenait un peu (les salariés représentant 4 % de l'actionnariat). Un an plus tard, patatras. «Les gens vont perdre à la fois leur emploi et leurs économies», comme le confiait au Monde (en date du 4 juillet) un cadre de Vivendi proche de Messier.
Juillet 2002 : les retraités suisses escroqués par l'État et le patronat sous la pression des compagnies devenues insolvables avec la crise boursière, le gouvernement suisse les a autorisées à verser aux retraités moins que ce qu'elles leur devaient, sabrant dans les pensions pour permettre au patronat de mieux respirer. Bien évidemment, quand les marchés financiers étaient florissants, et que les fonds étaient rentables, les compagnies ont gagné beaucoup d'argent, qu'elles n'ont bien sûr pas redistribué aux retraités, mais aux actionnaires...
Juillet 2002 : la faillite titanesque de Worldcom. La faillite du géant américain des télécommunications Worldcom, encore plus gigantesque qu'Enron, encore plus bureaucratique et corrompu, ont entraîné une chute de 99 % de la valeur de l'action. Worldcom avait 60 000 salariés. Combien, dans l'affaire, ont perdu leurs économies ? Au-delà, ce sont des centaines de milliers de travailleurs américains qui se retrouvent précarisés par l'affaissement de la Bourse.
37,5, 40, 42,5 ou 45 annuités : quel sens ont ces chiffres ? Le nombre d'années de cotisation n'a rien d'un stérile débat de chiffres : il dit prosaïquement la possibilité ou l'impossibilité pour un travailleur d'avoir son droit à la retraite. Depuis Balladur en 1993, les travailleurs du privé doivent atteindre 40 annuités de cotisation pour prétendre toucher 100% de leur retraite.
Imaginons donc une jeune employée moyenne qui, après avoir décroché un BTS, rentre sur le marché du travail à 20 ans (l'âge moyen, en France, de l'entrée dans la vie active est de 22 ans). Si elle veut avoir droit à sa retraite complète, il faudra qu'elle travaille de 20 à 60 ans sans interruption, sans période de chômageÉ ce qui est quasi impossible.
Selon un rapport de 1998 au Sénat, la durée moyenne de vie active s'est réduite de 40,9 ans en 1981 à 37,4 ans en 1996. Donc demander, comme le prévoient le PS et la droite, 42,5 annuités ou, comme le Medef, 45 annuités, cela revient à dire que plus personne n'aura droit à 100 % de sa retraite à 60 ans.
Pour l'instant les régimes de retraite complémentaires (Arrco et Agirc) assurent la différence, mais exploseraient sous l'effet d'un allongement de la durée de cotisation.
Alors pour atteindre cet objectif toujours plus lointain, il y aurait le fameux «troisième étage»... la capitalisation. Place aux riches !
Pour les pauvres, le Medef et la CFDT ont songé à une alternative. Pour atteindre le nombre d'annuités nécessaire, on pourrait instaurer la «retraite à la carte», et «faire sauter le verrou de la retraite à 60 ans». Autrement dit, certains salariés auraient la «liberté» de travailler jusqu'à 70 ans s'ils veulent toucher une retraite complète. C'est ce qui se passe en Grande-Bretagne, où les fonds de pension, par ailleurs incapables d'assurer une retraite décente aux retraités, ont considérablement affaibli la retraite publique. Le gouvernement travailliste, au lieu d'augmenter les cotisations patronales, parle donc de reculer l'âge de départ en retraite à 67, voire 70 ans.
Travailler plus, gagner moins, enrichir les compagnies d'assurance : non, décidément, 37,5 ou 42,5, ça n'a rien d'un débat de chiffres !
La pyramide des âges contre la capitalisation Brisons un mythe : la baisse du nombre d'actifs par rapport aux inactifs (retraités notamment) menace tout autant le système par capitalisation que le système par répartition.
Dans l'imagerie, le schéma est simple, comme dans ce spot de pub pour une banque, diffusé en 2001 : «Non papa, je ne paierai pas ta retraite, car ma génération est numériquement trop faible pour entretenir la tienne. Donc cotise à un fonds de pension qui est une sorte de grosse tirelire, et prépare tes vieux jours toi-même.»
Bien sûr, dans la réalité, la «capitalisation» des salariés ne se fait pas sous la forme d'un trésor enterré au fond du jardin, et leur assurant une forme de sécurité. Ce serait ignorer la volonté des capitalistes à mettre la main sur le magot.
Les cotisations que vous confierez à un fonds de pension ou à votre entreprise seront dépensés, soit en investissements productifs, soit en achats d'actions en bourse. Votre entreprise aura, en quelque sorte, des dettes envers vous. Or, selon une étude publiée en mai par la banque Morgan Stanley (Le Monde Economiedu 19 juin 2002), de nombreuses multinationales plieraient rapidement sous le poids des dettes contractées envers leurs retraités. Et de citer l'exemple de Bethleem Steel, une entreprise qui avait cinq salariés cotisants pour un retraité dans les années 1980, et se retrouve avec le ratio inverse vingt ans plus tard : un terrible choc budgétaire pour l'entreprise, au moment de régler les pensions. Ajoutez à cela l'instabilité profonde du marché capitaliste et de la bourse, et l'opacité généralisée des comptes des grandes entreprises, et vous comprendrez que la capitalisation représente un réel danger pour les naïfs qui y auraient souscrit.
A moins qu'une fois de plus le capitalisme aille chercher le pompier habituel: l'État. Incapables de prendre leurs responsabilités, coupables d'un gaspillage et d'un drame social de grande ampleur, les grandes entreprises exigeraient de l'État qu'il règle leurs dettes «au nom de l'intérêt général». Un scénario cynique, mais à la limite plus rassurant que ce qui s'est passé en Suisse en juillet 2002.
Une alternative : la redistribution des richesses La société produit toujours plus de richesses, mais qui sont de plus en plus mal réparties.
Depuis 30 ans, le produit intérieur brut (PIB, indice de la richesse produite sur le territoire français) a doublé, pour atteindre en 2001 1 468 milliards d'euros selon l'Insee. Pourtant, la part des salaires et des prestations sociales (assurances vieillesse, chômage, maladieÉ) dans le PIB a continuellement baissé sur la même période. En effet, en 1980, 70 % de la richesse produite revenait aux travailleurs sous forme de salaires et de prestations sociales. Aujourd'hui, ce ne sont plus que 60 %. Le reste va au capital (patrons, actionnaires...).
Les 10 % manquants représentent 146 milliards d'euros : une somme fabuleuse qui, à elle seule, pourrait assurer un revenu décent à tou(te)s les retraité(e)s, les chômeur(se)s, les jeunes en formation...
Il n'y a pas de «problème des retraites», il y a un problème d'appropriation par les capitalistes des richesses produites.
Il est donc hors de question de faire encore payer les travailleurs.
Contrairement à ce qu'on veut nous faire croire, la richesse produite est largement suffisante pour subvenir aux besoins de tous et de toutes.
La redistribution des richesses, ça s'impose ! Sous forme de salaires, d'embauches, de prestations sociales. Il n'y a rien à lâcher, il y a tout à reprendre !
Nous n'avons rien à attendre de la gauche institutionnelle (PS, PCF, Verts...). Comme en mai 68, comme en décembre 95, il faudra une grande mobilisation collective.
Il faut empêcher l'introduction des fonds de pension tout en dépassant le système actuel, trop inégalitaire.
Le système de retraites repose sur deux idées fondamentales :
la solidarité intergénérationnelle: ce sont les actifs d'aujourd'hui qui se cotisent pour faire vivre les inactifs (retraités, chômeurs...) ;
l'assurance-vieillesse: pour prétendre à une pension, il faut remplir certaines conditions, dont celle d'avoir cotisé plusieurs dizaines de trimestres.
Si le point 1) est parfaitement légitime, et rationnel du point de vue de la création de richesses, le point 2) est beaucoup plus discutable : quand par exemple de nombreux jeunes ne peuvent trouver du travail, la société leur interdit à terme de disposer d'une retraite décente. Ainsi, à l'arrivée certains ont des retraites très confortables, alors que d'autres sont condamnés à vivre leurs vieux jours en-dessous du seuil de pauvreté. Un revenu décent devrait être un droit inconditionnel.
Les capitalistes cherchent à annihiler le point 1) et à se servir du point 2) pour détourner à leur profit l'assurance-vieillesse.
Il est logique que l'ensemble des travailleur(se)s se battent dans une logique radicalement inverse, au-delà du seul combat pour un retour aux 37,5 annuités de cotisation pour tou(te)s :
Pour en savoir plus :
- droit à la retraite à 55 ans pour tou(te)s, avec la totalité des droits quelle que soit la durée de cotisationÉ et avec l'embauche correspondant aux emplois libérés ;
- abolition de toute forme de capitalisation (fonds de pension, épargne salariale, stock-optionsÉ) qui gangrène le système actuel ;
- égalisation et revalorisation des retraites ;
- financement des retraites en augmentant les cotisations sociales du patronat: il faut être "réaliste" et "faire des sacrifices"!
- refus de la cogestion comme de l'étatisation des organismes sociaux (Sécu, assurance-chômage, etc.) et réappropriation par les assurés sociaux de leur gestion. Les administrateurs devant être élus, rendre compte de leur mandat et être révocables par ceux qui les ont élus.
Les Retraites au péril du libéralisme, coordonné par Pierre Khalfa et Pierre-Yves Chanu (éd. Syllepse).
Fonds de pension piège à cons?, Frédéric Lordon (éd. Liber/Raisons d'agir)
Medef, un projet de société, Thierry Renard et Voltairine de Cleyre (éd. Syllepse)
Il est grand temps de passer à l'action !!
La guerre en Irak est dans toute les têtes Elle se traduit par le développement d'un mouvement à travers toute la planète afin de stopper cette guerre et d'éviter que Bush, Blair et d'autres assassins continuent de mettre à feu et à sang la planète. Il est important de continuer à développer un tel mouvement contre la guerre et pour les droits des peuples, tant il est vrai que ce ne sont pas les puissances impéralistes mais les peuples qui peuvent triompher des dictateurs et promouvoir la démocratie.
En France, Chirac s'est opposé à une intervention militaire en Irak, non pas tant pour des raisons humaines Ñ il n'a pas eu un seul mot depuis le début de cette guerre pour le peuple irakien Ñ que pour des raisons politiques : l'État français n'a pas de raison de faire la guerre en Irak puisqu'il est un des premiers fournisseurs et clients de la dictature de Saddam. C'est bien ce gâteau que les dirigeants britanniques et étatsuniens veulent aujourd'hui s'octroyer par la guerre.
De cette posture «antiguerre» Chirac et Raffarin entendent tirer profit pour imposer leur politique sécuritaire et de régression sociale généralisée.
La guerre sociale sans limite de Raffarin-Chirac-Seillière Eh oui une guerre peut en cacher une autre !
Nous voulons parler de cette guerre sociale que le gouvernement Raffarin et le MEDEF mènent contre la jeunesse, les travailleurs(ses), les retraité(e)s et les chômeurs(ses). Cette guerre sociale les chômeurs(ses) en ont fait les frais cet hiver puisque MEDEF, CFDT, CGC et CFDT se sont entendu pour abaisser la durée d'indemnisation des chômeurs(ses). En mars c'était autour de la fonction publique, puisque la loi de décentralisation votée le 17 mars dernier va entraîner une régionalisation des services publics, ce qui va accroître les inégalités entre régions et permettra à terme de les privatiser plus facilement.
Enfin l'État devient le premier licencieur en se débarrassant dès fin juin de milliers de surveillant(e)s et de dizaines de milliers d'emplois jeunes.
N'ayant pas rencontré à ce jour de riposte syndicale digne de ce nom, gouvernement et MEDEF poursuivent leur travail de sape de nos droits en s'attaquant à nos retraites. Raffarin l'a déjà dit, la guerre en Irak ne le freinera pas. Son objectif est de faire voter une loi en juin. Puis en octobre le gouvernement compte démanteler l'assurance maladie ! En matière de retraites, il a été très clair : il n'y aura pas de négociation juste une concertation, c'est-à-dire des discussions où les syndicats ne peuvent glaner que des bricoles.
S'il parvient à ses fins, l'addition sera lourde
Nous nous prononçons pour un autre choix de société :
- passage des fonctionnaires de 37,5 années de cotisation à 40 ans en vue de pouvoir faire passer le privé à 42,5 ans comme Jospin et Chirac s'y sont engagé à Barcelone en mars 2002. C'est la fin de la retraite à 60 ans ;
- baisse de pouvoir d'achat de 20 à 30 % à partir de 2008 puisque Raffarin refuse de revenir sur la loi Balladur qui grève les retraites du privé et que le MEDEF a rappelé que les patrons ne dépenseront pas un euro de plus pour les retraites ;
- cette baisse de pouvoir d'achat ouvre à terme la voie pour les fonds de pensions.
Il est grand temps d'agir car en juin il sera trop tard !En Italie, en Espagne, en Grèce et au Portugal, c'est par la grève générale que les syndicats parviennent à s'opposer aux privatisations, à la casse des retraites et du droit du travail.
- la retraite à 60 ans maximum ;
- 37,5 annuités pour le privé comme le public ;
- une retraite à taux plein, pas moins de 75 % ;
- augmentation des cotisations patronales.
- Plus globalement nous devons nous battre pour un redistribution générale des richesses, seul moyen de financer des services publics et une protection sociale de haut niveau.
En France, les journées de grève de 24h00 s'additionnent sans que cela ne fasse bouger le gouvernement.
Il faut donc faire du 3 avril une grande journée de grève dans le privé et le public pour la défense des retraites, et aussi pour l'emploi, les services publics et les salaires.
Mais il ne faut pas s'arrêter là et tenir partout dans la foulée des assemblées générales pour donner une suite très rapide à cette journée et donc débattre d'une grève générale.
La grève générale ne se décrète pas d'en-haut, elle se décide dans les entreprises.
Elle s'organise, ce qui signifie qu'il est nécessaire de créer dans toutes les villes des collectifs intersyndicaux unitaires décidant de plates-formes revendicatives et d'action.
Un redoutable «problème démographique» nous menace: le vieillissement des Français saperait les bases du système de retraite par répartition! C'est un grand bluff dont le seul but pour certains est de jouer nos retraites en bourse. Pourquoi?La propagande en faveur de la «capitalisation» relève de la plus parfaite mauvaise foi. On nous présente la capitalisation comme un «miraculeux» moyen de dégager des recettes supplémentaires pour financer les retraites... Seulement voila, il y a un hic : la Bourse ne crée pas de richesses, elle se contente de les brasser... les «petits actionnaires» étant toujours les dindons de la farce (avec la crise boursière actuelle, les fonds de pension ont perdu 20% depuis 1999).
L'arnaque est évidente : si la capitalisation n'apporte aucune richesse supplémentaire, elle ne répond en rien au pseudo problème démographique! Elle nÕa pour effet que de substituer au principe de base de la répartition (la solidarité entre les générations) celui de l'épargne individuelle et du «chacun pour soi».
Capitalisation: piège à cons Avec la «répartition», c'est environ 170 milliards d'euros qui passent sous les yeux des capitalistes, chaque année, sans que ceux-ci puissent en voler un seul centime, puisque toutes les cotisations sociales servent à payer les retraites d'aujourdÕhui... C'est cela qui est intolérable pour eux! Avec la capitalisation, les patrons entendent bien s'affranchir des cotisations sociales, laisser les salariés épargner pour leurs futures (incertaines et maigres) retraites et en plus empocher les intérêts...!
Une bataille décisive La seule question est de savoir si les salarié-e-s, les chômeurs, les précaires, les retraités, sont prêts à se mobiliser pour exiger et imposer une nouvelle redistribution des richesses. Depuis 1980, la part accaparée par les capitalistes dans l'ensemble des richesses produites a augmenté de 10%! C'est donc 137 milliards d'euros (900 milliards de F) par an qui partent, en plus, dans la poche des actionnaires ! Avec cet argent, on pourrait sans problème augmenter le montant des retraites, et financer de grands progrès sociaux !
La mobilisation pour la défense de nos retraites doit être massive. Elle nous concerne tou(te)s, jeunes ou vieux, car bien plus qu'un problème technique, elle met en jeu la répartition des richesses, elle engage une certaine vision, solidaire ou non, de la société.
Malheureusement, les patrons et les gouvernants peuvent compter sur l'appui au sein des organisations syndicales d'un certain nombre d'individus peu scrupuleux, prêts à vendre les salariés pour conserver leur place . Parce que nous ne voulons pas que les «directions» syndicales aillent négocier sans mandat ce qui leur semble «bon pour nous», il nous faut définir tous ensemble nos objectifs de luttes et nous auto-organiser: aux syndicats de base, aux assemblées générales, de définir leurs revendications.
A nous dÕorganiser une vaste campagne de «contre-désinformation» !! À nous toutes et tous de dire si les futures «propositions» du gouvernement sont acceptables ou non !
A EDF, les salarié-e-s ont rejeté la "réforme"... A quand un référendum où tous les salarié-e-s pourraient se prononcer, après, bien sûr, un réel débat public?
Au-delà d'un retour aux 37,5 annuités de cotisation pour tou(te)s, il nous faut revendiquer :
- le droit à la retraite à 55 ans pour tou(te)s, avec la totalité des droits quelle que soit la durée de cotisation... et avec l'embauche correspondant aux emplois libérés ;
- l'abolition de toute forme de capitalisation (fonds de pension, épargne salariale, stock-options...) qui gangrène le système actuel ;
- l'égalisation et la revalorisation des retraites ;
- le refus de la cogestion comme de l'étatisation des organismes sociaux (Sécu, assurance-chômage, etc.) et la réappropriation par les assurés sociaux de leur gestion. Les administrateurs devant être élus, rendre compte de leur mandat et être révocables par ceux qui les ont élus.
le financement des retraites en augmentant les cotisations sociales du patronat: il faut être «réaliste» et «faire des sacrifices» !
UN ARGUMENT EN FAVEUR DU RETOUR AUX 37,5 ANNUITÉS POUR TOUS
La Lettre des militant-e-s syndicalistes libertaires
Mars 2003- Numéro 32
Mars 2003- Numéro 32
Le principe du droit à la retraite à 60 ans, à taux plein et dès 37,5 années de cotisations, c'est possible ! Le retour à 37,5 annuités pour tous les salariés, du public et du privé a été chiffré par le COR (Conseil d'orientation sur les Retraites).Ce regroupement d'experts économiques, de représentants patronaux et syndicaux, avait été créé en 2000 par Jospin. Les camarades de Force Ouvrière avaient alors obtenu de chiffrer le retour à 37,5 annuités : le financement de cette mesure représente 0,3% du PIB (Produit Intérieur Brut), l'ensemble des richesses produites en France, soit 4,5 milliards d'euros sur un PIB d'environ 1500 milliards d'euros.(Extrait de Contrepied, journal du syndicat CGT-FO des territoriaux de Brest)
Personne, pas même le MEDEF, le gouvernement, la CFDT, ne peut contester que le vrai progrès social, ce serait que tous les salariés puissent partir en retraite après 37,5 années de cotisations (...)
Si l'on ne peut pas consacrer 0,3% du PIB au bien-être des salariés, comment les mêmes comptent-ils nous expliquer :
Ñ Que l'on trouve sans problème 18,2 milliards d'euros à accorder au patronat en exonérations de cotisations ?
Ñ Qu'en 20 ans, la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises à baissé de 10%, soit 53 milliards d'euros passés de la poche des salariés à la poche des actionnaires ?
Ñ que l'on trouve sans difficulté dans la poche des contribuables, 16,3 milliards pour renflouer le Crédit Lyonnais ?
Ñ Que les mêmes doivent payer 70 milliards d'euros pour aider France télécom ?
Ñ Que le budget de la défense est de 40 milliards d'euros (en augmentation de 2,3 milliards) ?
Ñ Qu'en 1960, le financement des retraites coûtait 4,4 % du PIB. Aujourd'hui, 40 ans plus tard, il coûte 12,6 %, sans que le pays soit en faillite.
Selon le COR, pour revenir à 37,5 années pour tous, en 2040, il faudrait consacrer 19,8 % du PIB. Rappelons qu'à cette date, le PIB aura quasiment doublé. Alors, impossible ?
La Lettre des militant-e-s syndicalistes libertaires
Avril 2003- Numéro 33
Avril 2003- Numéro 33
A Lyon, voici quelques semaines, s'est créé un «comité de défense intersyndical des retraites», à l'initiative de militantes et militants syndicalistes d'horizons divers. Il s'ajoute à la liste des comités de Paris, Périgueux, Besançon, Grenoble... Un tract a été diffusé massivement à la manifestation du 3 avril 2003. Une réunion à la suite de cette manifestation a permis d'élargir le petit cercle initial. L'appel émanant de ce comité est actuellement signé par trente militant-e-s syndicalistes, dans l'attente de signatures de plusieurs structures syndicales. La prochaine action est un forum intersyndical, qui se déroulera à la Bourse du Travail de Lyon (1 place Guichard dans le 3ème Ar.), salle des conférences, le mardi 6 mai de 18 h à 21 h 30. Nous avons jugé intéressant de reproduire dans nos colonnes la plateforme de ce comité.
La Rédaction
QuÕest-ce qui menace vraiment les retraites ? Contrairement à ce que martèle la propagande actuelle :Ñ Ce nÕest pas le vieillissement de la population. LÕaugmentation du nombre de retraités nÕest pas un handicap dans une société où la productivité des actifs augmente constamment : chacun produit davantage et peut subvenir aux besoins dÕun nombre croissant dÕinactifs.
Ñ Ce nÕest pas le départ à la retraite à 60 ans. Quels sont les effets dÕun allongement de la durée de cotisation, dans une société où un actif sur dix est au chômage, où les deux tiers des salariés qui arrivent à lÕâge de la retraite nÕont déjà plus dÕemploi (pré-retraite, invalidité, chômage) ? Des retraités plus pauvres dÕabordÉ Un peu moins de retraités, ensuite, mais autant de chômeurs en plus, et pas un cotisant de plus. Car ce ne sont pas les actifs qui
manquent, ce sont les emplois.
Ce qui menace les retraites cÕest Ñ la persistance dÕun taux de chômage élevé. Cent mille emplois, cÕest 1, 5 milliards dÕeuros de recettes de cotisations sociales.
Ñ La baisse relative de la masse salariale. Au cours des vingts dernières années, la part de la masse salariale dans le revenu national est passée de 70 % à 60 %. CÕest autant de perdu pour financer les retraites des salariés.
Ñ La baisse organisée du niveau des retraites, notamment par la «réforme» Balladur de 1993 pour le secteur privé : indexation sur les prix et non plus sur les salaires, calcul des pensions sur les 25 meilleurs années (au lieu de 10, allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 ans. LÕensemble de ces mesures devrait entraîner une dévalorisation des retraites du secteur privé. Exemple : pour un salaire de 6000 francs, une pension de 3850 francs au lieu de 4 700 actuellement
Ñ La volonté dÕimposer une retraite par capitalisation, sous forme de fonds de pension ou autre, se substituant, même partiellement aux retraites par répartition. A la recherche de nouveaux profits, le patronat, et notamment les représentants de la finance, voudraient mettre la main sur les sommes colossales qui transitent par la protection sociale sans rien leur rapporter.
Ñ Le projet de «retraite à la carte» ou la soi-disant «liberté de choix» pour prendre sa retraite avant ou après lÕâge légal... En fait, les plus riches pourraient partir plus tôt grâce à leur haut revenu ou à leur épargne -retraite complémentaire. Les salariés aux revenus modestes (et aux conditions de travail les plus pénibles) seraient contraints de rester en activité, sauf à accepter une retraite très faible.
La retraite par capitalisation, cÕest Ñ Le triomphe du chacun pour soi : le salarié prélève une partie de son salaire pour acheter des actifs financiers en vue de constituer un capital pour assurer ses vieux jours.
Ñ Une retraite à 2 vitesses : une retraite de base pour tous, dÕun niveau faible, gérée par répartition, complétée par une épargne individuelle réservée à ceux qui en auront les moyens.
Ñ Une retraite-casino : cÕest quitte ou double ! Si les cours de la bourse chutent, lÕépargnant perdra sa «mise» (cf Enron, France Telecom, Vivendi). Si les cours sont élevés, ils auront une bonne retraite... sur le dos des salariés actifs : quand les profits augmentent, les salaires diminuent.
Ñ De nouvelles tensions sociales : devenus rentiers, les retraités auraient intérêt à la hausse des rendements financiers, donc à lÕexploitation des salariés, à la compression des salaires et des effectifs. Et que dire du salarié-actionnaire, lui-même tiraillé entre ses intérêts antagoniques ?
Ñ LÕaggravation de la crise économique : lÕépargne salariale viendrait alimenter la spéculation financière et, par conséquent, la récession et le chômage.
Ñ La dictature des marchés : la répartition des richesses entre actifs et retraités serait «gérée» par les mécanismes aveugles des marchés financiers, avec leurs conséquences parfois brutales : ruine des épargnants ou licenciements boursiers. Outre le danger quÕelle représenterait pour les retraites et pour lÕéconomie en général, outre le modèle de société quÕelle induirait, la retraite par capitalisation nÕapporterait donc aucune solution à un éventuel problème démographique.
La retraite par répartition cÕest Ñ Le principe de solidarité : le salarié verse une partie de son salaire dans un «pot commun» qui alimente les pensions des retraités. Sa retraite sera payée de la même façon par les actifs de demain.
Ñ Un système généralisé en référence au salaire : des cotisations payées par tous les salariés, ouvrant à tous des droits à la retraite (même sÕils reproduisent les inégalités de salaire).
Ñ Une retraite assise sur la production des générations futures : par ses cotisations, le salarié acquiert le droit à une part des richesses qui seront produites par la génération suivante, sous la forme dÕune part de la masse salariale future. Cette part dépendra du niveau des salaires et des taux de cotisation qui seront alors définis par la collectivité.
Ñ La cohésion du salariat : par le biais des cotisations assises sur les salaires, toute augmentation de ceux-ci accroit les sommes affectées aux retraites. Cela maintient une convergence dÕintérêt entre salariés actifs et salariés retraités.
Ñ Une relance de la croissance et de lÕemploi : les cotisations sont immédiatement reversées aux retraités sous la forme de pensions, constituant un pouvoir dÕachat qui alimente la croissance et lÕemploi.
Ñ La primauté du politique : la part des richesses affectées aux retraites résulte dÕune décision «politique Ñ que celle-ci relève des pouvoirs publics ou des «partenaires sociaux» Ñ dans le cadre dÕun débat public transparent, vote, négociation salariale ou conflit social.
Ñ Et en plus un système qui a fait ses preuves : lÕexistence, depuis plus dÕun demi-siècle, dÕun système de retraites par répartition, obligatoire et généralisé, a conduit à une amélioration sensible de la situation des retraités. La vieillesse, autrefois synonyme de pauvreté, ne lÕest plus aujourdÕhui en règle générale. Au cours des 40 dernières années, la part des retraites dans le produit national est passée de 5% à 12,5 %. Par quel moyen ? Par une
augmentation du taux des cotisations, qui a doublé en 30 ans. Sans engendrer de catastrophe !
Pourquoi en serait-il autrement dans les années qui viennent alors que, même avec une croissance plus faible, la productivité continue à
augmenter plus vite que le nombre relatif de retraités ?
Le système de retraite par répartition permet une adaptation progressive aux évolutions démographiques et économiques, par un ajustement, année après année, des taux de cotisations, afin dÕassurer une répartition maîtrisée des gains de productivité entre salariés actifs et retraités.
DÕautres choix sont possibles et nécessaires :
Ñ Abroger la réforme Balladur de 1993 LÕamélioration du niveau de vie des retraités est une conquête récente, dont la remise en cause est une régression indigne. Il faut donc abroger la réforme Balladur de 1993.
Ñ Ramener la période de référence pour le calcul des pensions aux 10 meilleures années (au lieu de 25), pour ne pas pénaliser notamment les salariés de plus en plus nombreux aujourdÕhui, qui ont eu des carrières courtes, chaotiques ou en pointillés.
Ñ Ramener à 37, 5 annuités la durée de cotisation pour bénéficier dÕune retraite à taux plein, en rétablissant ainsi par le haut lÕégalité entre les salariés du public et du privé.
Ñ Rétablir lÕindexation des pensions sur les salaires (et non plus sur les prix), afin que les retraités touchent aussi leur part des progrès de la productivité.
Tout cela est réaliste : lÕaugmentation constante de la productivité permet dÕassurer à la fois un niveau élevé des retraites et la progression du revenu des actifs. Encore faut-il que les gains de productivité ne soient pas accaparés par les détenteurs du capital, mais quÕelle profite aussi aux salariés, actifs et retraités. Cela pose le problème de la répartition des richesses.
Partager les richesses ! Le financement des retraites ne peut en effet être assuré que si lÕon inverse le mouvement de baisse relative de la masse salariale, par prélèvement sur la masse des profits.
Ñ Augmenter les salaires, fortement comprimés ces dernières années sous lÕeffet du chômage et du recul des acquis sociaux, notamment en matière de droit du travail.
Ñ Augmenter le taux des cotisations patronales. La création dÕemplois et la hausse des salaires induiront une augmentation automatique des cotisations de retraite.
Mais cela ne suffira pas : une augmentation progressive du taux sera nécessaire.
Elle devra porter sur la part patronale, qui a beaucoup baissé en valeur relative ( 56 % du total des cotisations vieillesses contre 64 % il y a 15 ans)
Les organisations et les syndicalistes signataires appellent tous les salariés du privé comme du public, les précaires, les chômeurs, les jeunes, les retraités, à se mobiliser pour empêcher Raffarin dÕimposer une nouvelle et grave régression sociale. Elles appellent aussi à participer massivement aux manifestations et aux réunions publiques programmées dans le département ces prochaines semaines.
Si vous désirez rejoindre la liste des signataires, vous pouvez écrire au comité : comiteretraite69@yahoo.fr
La Lettre des militant-e-s syndicalistes libertaires
Mai 2003- Numéro 34
Mai 2003- Numéro 34
On aura vraiment tout entendu !! Il faut croire qu'on nous prend pour des idiots, pour que les gouvernants, le MEDEF et certains économistes tentent par le biais des médias de nous faire avaler des couleuvres pareilles.Quelle arrogance du gouvernement de nous affirmer qu'il oeuvre à la survie du système de retraites par répartition, que les fonctionnaires, ces nantis privilégiés, sont des réactionnaires qui empêchent les avancées sociales. Quel mensonge également que de vouloir nous prouver encore et encore que d'ici quelques années, il n'y aura pas assez d'actifs pour payer les retraites.
Quelle démagogie que ces économistes et autres invités des médias qui se disent spécialistes de la question des retraites ou des "questions sociales" et qu'on ressort des poubelles à chaque mouvement social d'ampleur. Ces spécialistes auto-proclamés qui nous expliquent que nous, travailleurs- consommateurs, n'avons rien compris aux enjeux et au fonctionnement du système économique et que nous ferions mieux de laisser faire «ceux qui
savent».
Quelle belle preuve, une fois de plus, de la nostalgie pétainiste du baron du MEDEF qui se lamente et peste contre tous ces gueux arpentant les rues le 13
mai et qui, au lieu de travailler à accroître les bénéfices de leur patron, seraient responsables du recul économique du pays.
De toute évidence, ce martelage médiatique et idéologique n'a pas eu les effets escomptés. Certes, comme lors de chaque mouvement, les caméras du journal de 20H, arrivent toujours à dégoter une pauvre mère de famille sur le quai d'un métro en grève, hurlant à la prise d'otage et qui ne sait pas si elle sera rentrée auprès de ses enfants le soir. Comme à chaque fois aussi, on nous montre ce courageux travailleur du privé tentant de se rendre à son travail par tous les moyens possibles, quitte à marcher des heures, tandis que les grévistes se tournent les pouces. Mais combien sont vraiment persuadés que les dernières grèves ne sont le fait que des fonctionnaires arc-boutés sur leurs "privilèges", qu'il serait temps d'instaurer un service minimum dans le service
public à l'exemple d'autres pays pour ne plus être pris en "otage" ? Combien encore restent persuadés que les retraites par répartition sont en danger et qu'aucun autre choix que celui du gouvernement n'est possible ?
A la lumière des mobilisations du 13 mai, il faut croire qu'ils ne sont pas si nombreux que ça, n'en déplaise à la farandole de politiciens, politologues, économistes, aux bureaucrates de la CFDT et de la CGC. Sans compter les grévistes qui ne se sont pas déplacés aux manifs, cela fait au minimum deux millions de salariés qui ne gobent pas ce discours caricatural. Et ça, le gouvernement ne s'y attendait pas !
Voilà déjà de quoi lui faire ravaler son arrogance et lui rappeler qu'une forte majorité parlementaire ne lui suffira pas à se permettre ses dérives totalitaires. Voilà de quoi rappeler aussi aux responsables des confédérations syndicales que les grévistes ne se contenteront pas de miettes, ni de positionnements syndicaux complaisants, ni même de journées d'actions éparpillées.
La preuve en est des grèves reconductibles votées en AG, dans différents secteurs.
A nous de continuer à convaincre nos collègues encore incrédules de ce que le capitalisme nous vole depuis des années.
A nous également de rappeler que les privilégiés ne sont pas les fonctionnaires mais toute la clique du MEDEF et des actionnaires qui s'en mettent plein les poches sur notre dos. Le pouvoir est dans la rue et les AG, pas dans les salons !!!
Souria (CGT)
La Lettre des militant-e-s syndicalistes libertaires
Cette lettre est un outil d'échange d'informations et de réflexions qui s'adresse à tous les militant(e)s syndicalistes, anarcho-syndicalistes "sympathisants" libertaires. Les militants qui animent qui animent cette Lettre entendent agir dans une logique pluraliste et dans le respect intégral des choix organisationnels des militant(e)s syndicalistes libertaires. Autrement dit, la Lettre des militant(e)s syndicalistes libertaires s'interdit faveur de telle ou telle organisation syndicale en particulier. Elle peut ainsi constituer un Lien solide entre des camarades / sympathisants libertaires, impliqués dans diverses organisations syndicales : CFDT, CGT, CGT-FO, CNT, Confédération Paysanne, FEN, FSU, PAS, SUD SOLIDAIRES, UNEF, syndicats de chômeurs etc. Son but est :
1) La circulation d'informations utiles à nos activités syndicales respectives
2) La diffusion des idées, critiques et propositions anarchistes dans les milieux militants syndicalistes,
3) Organiser des échanges de pratiques et permettre de coordonner l'action des militant(e)s syndicalistes libertaires durant les luttes et mouvements sociaux.
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REGARDS CROISÉS SUR LES RETRAITES
Brochure Fédération Anarchiste (Paris) Ñ Alternative Libertaire (Bruxelles)
Collection Du charbon pour les braises (2)
| Le capital qui joue aux dés notre Royaume... | Anne Vernet (adhérente à la CNT-F) |
| État des lieux : Sur les retraites | Guy Hénocque (Groupe Bakounine de la Fédération Anarchiste) |
| Partageons les richesses pas la misère : Ni capitalisation libérale Ni répartition inégalitaire Socialisation des retraites ! | Groupe Bakounine (Fédération Anarchiste) |
| Fonds de pension et mutuelles d'assistance autogérées | Charly (Alternative Libertaire Belgique) |
| La bifurcation manquée | Alain Véronèse |
| Réponses anarcho-syndicaliste : les enjeux de la réforme des retraites | Michel Sahuc (adhérent à la Fédération Anarchiste et au Collectif Anarcho-syndicaliste La Sociale) |
| Retraites par répartition et égalité sociale : le syndrome de Janus | Jean-Marc Raynaud (adhérent au Groupe Bakounine de la Fédération Anarchiste) |
| sur les retraites ouvrières de 1900-1901. |
Tout vagabondage déplaît au bourgeois, et il existe aussi des vagabonds de l'esprit, qui, étouffant sous le toit qui abritait leurs pères, s'en vont chercher au loin plus d'air et plus d'espace. Au lieu de rester au coin de l'âtre familial à remuer les cendres d'une opinion modérée, au lieu de tenir pour des vérités indiscutables ce qui a consolé et apaisé tant de générations avant eux, ils franchissent la barrière qui clôt le champ paternel, et s'en vont par les chemins audacieux de la critique, où les mène leur insatiable curiosité de douter.
À l'heure où le cauchemar stalinien est enfin rayé de la carte de l'espérance en un monde meilleur... À l'heure où le capitalisme mondialisé (ses partisans affichés comme ceux qui, sous couvert de le réformer, n'en finissent plus de le gérer) se présente comme une réalité indépassable... À l'heure où les obscurantismes religieux et politiques tentent de s'approprier les révoltes qui grondent... Il est plus que temps que les libertaires réaffirment avec force leur projet d'une société d'égalité, de fraternité et de liberté. C'est le but de cette nouvelle collection de débats : Du charbon pour les braises.Des questions, des questions et encore des questions pour circonscrire l'incendie de la fatalité, de l'obscurantisme et de la résignation. Des réponses, des réponses et encore des réponses pour raviver notre quête d'une humanité enfin débarrassée de l'exploitation et de l'oppression. Des volontés, des volontés et encore des volontés pour allumer des incendies de liberté aux quatre coins de l'aliénation. Du charbon, du charbon et encore du charbon... pour les braises !
La présente brochure (ainsi que la précédente, consacrée au travail salarié) s'inscrit clairement dans cette perspective.
Si son intention première est d'alimenter les réflexions libertaires sur la question de l'avenir des retraites (qui n'en doutons pas, sera centrale dans les prochaines luttes sociales) elle n'esquive pas les débats (et parfois les polémiques) nécessaires à la clarification de nos positions.
Les pages qui suivent se déroulent comme un tour de table dans une libre discussion, livrant des approches diverses, souvent complémentaires, parfois contradictoires voire antinomiques ou antagonistes. Car, si tous les libertaires sont opposés à la privatisation boursière et aux retraites par capitalisation, sont-ils/elles pour autant prêt-e-s à se bagarrer pour la défense, en l'état, du régime actuel par répartition ?
Notre objectif aura été atteint si cette modeste contribution pouvait concourir à l'élaboration d'une synthèse utile aux libertaires, demain, dans l'action au sein du mouvement social !
Éditions du Monde Libertaire
Éditions Alternative Libertaire
Une double injustice
Dans la limite des oscillations du salaire conséquente aux fluctuations de l'offre et de la demande, ce qui détermine le prix de la force de travail, ce sont ses frais de production, c'est-à-dire les frais à engager pour que le travailleur subsiste et les frais nécessaires pour le former. Un ingénieur est plus cher à former qu'un ouvrier d'usine. On considère par conséquent que sur le marché du travail, un ingénieur doit être mieux payé qu'un ouvrier d'usine.Cette idée est tellement inscrite dans les esprits qu'elle n'est contestée par personne, ou presque. Bakounine est peut-être celui qui a le mieux expliqué ce que celui qui a fait des études doit à celui qui n'en a pas fait : Il arrive très souvent qu'un ouvrier fort intelligent est forcé de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l'esprit qu'il n'a pas, mais par l'instruction, dont l'ouvrier est privé, et qu'il a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise se développait scientifiquement dans les écoles, le travail de l'ouvrier l'habillait, le logeait, le nourrissait et lui fournissait toutes les choses, maîtres et livres, nécessaires à son instruction(Bakounine, L'instruction intégrale,Le socialisme libertaire).
Une telle opinion peut sembler outrée. À y regarder de près, elle ne l'est pas du tout.
Imaginons un jeune homme qui n'a pas fait d'études, qui quitte l'école à seize ans et glandouille une année. À 17 ans, il trouve du travail jusqu'à sa retraite légale à 60 ans. Cela fait 43 ans de cotisations sociales. Mais pour avoir la retraite, il faut 40 ans de cotisations. Donc, pendant 3 ans, il cotise pour rien, ou disons plus qu'il n'est légalement obligatoire. De plus, statistiquement, au regard de l'ensemble des professions, son espérance de vie est parmi les plus courtes et donc, il touchera une pension de retraite pendant un plus petit nombre d'années. Sans oublier que la retraite étant calculée au prorata du salaire, sa pension sera parmi les plus faibles.
Imaginons un autre jeune homme qui fait des études jusqu'à 26 ans, glandouille une année et qui trouve un travail à 27 ans. Celui-là, à 60 ans, aura cotisé 33 ans. De plus, statistiquement, au regard de l'ensemble des professions, son espérance de vie est parmi les plus longues et, il touchera donc une pension de retraite pendant un plus grand nombre d'années... Sans oublier que la retraite étant calculée au prorata du salaire, sa pension sera parmi les plus fortes.
Autrement dit, tandis que l'étudiant faisait des études, l'ouvrier cotisait 3 années en excédent de ce qu'il aurait dû légalement cotiser pour lui-même : l'ouvrier ne travaillait pas pour lui-même mais pour l'étudiant. L'analyse de Bakounine n'est pas du tout erronée...
La hiérarchie des salaires (et partant des retraites) est liée au mode de fonctionnement du capitalisme lui-même. On ne saurait la combattre si on ne combat pas en même temps le capitalisme et le salariat.
Le capital qui joue aux dés notre Royaume...
La conduite des affaires politiques doit «minimiser» la consommation de matière amoureuse et stimuler de manière maximale les instincts d'appropriation. L'envie n'est donc pas un prurit regrettable de [la] démocratie-marché (...) mais une condition nécessaire de sa stabilité, comme l'avait très bien remarqué T. Jefferson (Kentucky Resolutions of 1798): «Le gouvernement libre est fondé sur la jalousie et non sur la confiance" (...) Dans un tel système (...) le souci éthique est une "ressource rare", un bien économique précieux (...): "L'amour est une ressource (!) rare... peut-être la chose la plus précieuse du monde» (Sir Dennis Robertson in Economics Commentaries,Londres 1956).Gilles Châtelet
Vivre et penser comme des porcs,Folio/Gallimard 1998, pp.76-77
Il est l'heure d'avoir le courage d'être fou La logique insensée du capital mène à la destruction. À la démence bancaire, il nous faut, anarchistes, anarcho-syndicalistes, opposer notre folie : placer l'abolition de l'argent en premier.
Je me trouve très embarrassée par les articles qui suivent. Plus exactement qu'embarrassée: malheureuse. Et devant le remarquable article de Michel Sahuc, si patient et profond, je m'interroge: la pensée anarchiste, libertaire, doit-elle se laisser conditionner (jusqu'à tomber ailleurs, comme il le dénonce, dans le piège libertarien)par les termes du débat vicieux qu'impose l'ordre moral, esclave du capital? Le débat sur les retraites, selon les termes dans lequel il s'impose, au mieux subroge le droit au devoir, et au pire, se contente d'en faire miroiter la virtualité.
Car le système de retraite par répartition équivaut à ce que l'individu achète le droità se reposer par son travail.Et le système de retraite par capitalisation équivaut, lui, à ce que l'individu achète, plus cher, l'espoirqu'il aura un jour, peut-être, le droit de se reposer après avoir travaillé.
Ainsi la fable des «cotisations» sociales finit, au bout d'un demi-siècle, par réaliser son objectif (du point de vue capitaliste) : qui se souvient encore que les «charges que paie l'entreprise» ne sont qu'un prélèvement arbitraire de l'État sur la plus-value du travailque produit l'employé et dont celui-ci est donc doublement dépossédé (une première fois au titre des cotisations salarialeset une seconde au titre des charges patronales)?
Bien sûr, du point de vue pragmatique, faut-il entrer dans le débat et lutter pour la défensedes acquis puisqu'il n'est pas question, nous laissons-nous persuader, de lutter pour leur progrès.Mais faut-il pour autant oublier que, dans la logique d'un capital sans antagonisme, le premier système (répartition)ne pouvait et ne peut que mener au second (capitalisation),dès lors que le vice fondamental du capitalisme (réduire le travail à l'argent) déterminait le premier?
Le système de la répartition Ñ soi-disant «solidaire» Ñ n'a pu s'instaurer que face à un capital qui se sentait menacé. Menacé par l'institution soviétique qui se réclamait du marxisme. En d'autres termes, le capital a consenti que le travail soit taxé... par un autre que lui-même (le politique, qui lui servit de bouclier). Le capital ne se sent plus menacé : convenons que, s'il subsiste ou s'élabore contre lui un antagonisme susceptible de le menacer, cet antagonisme n'est institué nulle part (est-il seulement en formation?).
On peut même se demander dans quelle mesure il lui sera même possible de s'instituer, sans que les armées ne l'écrasent aussitôt dans le sang, compte tenu du recul général des institutions collectives, politiques, face à l'offensive capitaliste...
Or, seule une institutionpeut faire reculer la voracité du capital. La seule institution (l'URSS) qui fut capable, en apparence, de s'y opposer a été violence instituéeÑ contre la violence du capital.
Le gagnant de cette dialectique n'a donc été, et n'est,que la violence. C'est tout ce qu'il en reste.
Si nous vivons dans une société de plus en plus riche qui d'année en année, accumule les moyens de produire de plus en plus Ñle PIB français va doubler d'ici 2040 (Michel Sahuc), cette fuite en avant de la richesse et de la productivité est elle-même un désastre sur le plan écologico-économique. Le capital, dont tous les freins sont en train de lâcher, est un monstre condamné dont les derniers soubresauts sont mondialementmeurtriers. L'avenir n'est pas viable.
Les prévisions avancées au sommet de Johannesburg indiquent que le concept de «croissance» est un mythe absolument délirant. Il ne peut plus y avoir de croissance, il fautrevenir en arrière.Si chaque habitant de la planète vivait sur le pied des mêmes besoins qu'un Français, il faudrait une planète supplémentairepour assurer, par l'exploitation des ressources naturelles, les besoins de tous. Si chaque terrien vivait sur le même pied qu'un américain, c'est alors 3 à 4 planètes supplémentairesqu'il faudrait. L'ordre du gaspillage des ressources et des biens est, en Europe, de 40 %.
Comment penser que la survie d'un retraité, dans des conditions de niveau de vie identiques au moins à celles qu'il a connues en travaillant, soit possibleÑ quel que soit le système?
La résolution de l'équation est simple : soit le tiers au moins de l'humanité disparaîtd'une manière ou d'une autre pour assurer aux deux-tiers restants, et cela dans l'inégalité la plus complète, des conditions de vie «minimales» pour le plus grand nombre, délirantes de faste et de superflu pour la minorité de ceux qui possèderont le contrôle des biens et des fortunes, soit le système explose(et on peut douter de la pérennité des retraites et autres droits dans l'explosion).
Alors que le capitalisme, pour des raisons qui lui sont propres, hâte son cycle, les «héritiers de la révolution», en transigeant sur toutes les dérégulations, croient eux aussi «hâter le cycle» qui amènera, pensent-ils, une nouvelle aube révolutionnaire. Ce ne sera pas celle qu'ils attendent.
Après eux, le déluge... Toute l'involutionsociale et politique, imprimée au monde par le pouvoir financier, depuis 1989, consiste à faire des droits des marchandises,c'est-à-dire par définition à nier le droit.
Je rappelle que c'est là un article clair de l'AMI (Accord Multilatéral sur l'Investissement),que les «démocraties» ont cru avoir vaincu, ayant refusé de le signer. Or, l'AMI se réalise, au moyen d'une myriade d'accords ponctuels, sectoriels et de pressions diverses (rétorsions économiques, guerre «contre le terrorisme» et «aléas» du marché financier qui n'ont d'aléatoire que l'apparence).
Je rappelle ici l'article 2 du chapitre II de l'Accord Multilatéral sur l'Investissement(OCDE, 3 févier 1998)...
2. On entend par "investissement":
Tout type d'actif détenu ou contrôlé, directement ou indirectement, par un investisseur, notamment :
(I) une entreprise (personne morale ou autre entité constituée ou organisée selon le droit applicable d'une partie contractante, avec ou sans but lucratif, privée ou appartenant à une autorité publique ou contrôlée par elle, y compris une société de capitaux, fiducie, société de personnes, entreprise individuelle, succursale, co-entreprise, association ou organisation) ;
(II) les actions, parts de capital ou autres formes de participation au capital d'une entreprise et les droits en découlant;
(III) les obligations, titres d'emprunt, prêts et autres formes de créance et les droits en découlant ;
(IV) les droits au titre de contrats, notamment les contrats clés en main et les contrats de construction, de gestion, de production ou de partage des recettes;
(V) les créances monétaires et les droits à prestations;
(VI) les droits de propriété intellectuelle ;
(VII) les droits conférés par la loi tels que les concessions, licences, autorisations et permis;
(VIII) tout autre bien corporel ou incorporel, meuble ou immeuble, et tous droits connexes de propriété tels que location, hypothèque, privilège et gage.
Relevons que le terme de droit(qui confond allègrement droits commerciaux et droits civils) est compris comme bien d'investissement.Ces définitions sont particulièrement choquantes. Ainsi une associationpeut être entendue aussi bien comme investisseur que comme investissement. On trouve dans la partie Commentairede l'AMI, au chapitre correspondant à celui-ci (II,2), la précision suivante, exigée par une délégation ayant part à la négociation (sans qu'on ne sache quelle est-elle) : Étant entendu que sont considérés comme biens d'investissements les établissements universitaires ainsi que les centres de recherche scientifique.
La cynique justification morale du devoircensé ouvrir droit au droitn'est qu'appui théologique à cette entreprise d'exploitation et de commercialisation de l'ordre humain. Car le capital, pour augmenter sa captation, n'a plus d'autres territoires à coloniser que l'humanitéelle-même: les organismes, les énergies, les créations et les Ïuvres.
La France, gouvernée par la Banque Centrale Européenne,elle-même relais de la Banque Mondiale,suit ce mouvement.
Dérégulations... Lorsque les régulations lâchent, le processus de violence et de dévoration (d'autodévoration) se précipite. Chaque dérégulation n'augmente pas la vitesse du processus de manière égale à la dérégulation précédente, mais la multiplie.La force d'inertie du système le rend incontrôlable.
Plusieurs dérégulations fondamentales ont déjà lancé les sociétés humaines sur la route de la désocialisationqui, à son terme, amènera la chute du système capitaliste mais,avec lui,celle des fragiles barrières culturelles des droits fondamentaux qu'il ne tolère et ne soutient que dans la mesure où ceux-ci lui assurent la légitimité apparente dumarchéqui lui est nécessaire et qu'il conditionne d'ailleurs au nom même de ces droits (que globalement on peut rapporter au premier amendement de la Constitution américaine, c'est-à-dire les «libertés» strictement individuelles).
- Première dérégulation: l'antagoniste institué du capital est le marché du capital lui-même.
- Deuxième dérégulation (consécutive) : le travail est aboli au bénéfice de l'emploi.
- Troisième dérégulation: les droits collectifs sont abolis au profit du droit individuel (modèle USA).
- Quatrième dérégulation: le droit est un objet marchand, propre à l'investissement.
- D'autres sont en marche: réformes constitutionnelles des souverainetés dites démocratiques, dérégulations politiques des structuresainsi que changements de nature monétaire: voir les régionalisations, transferts de compétences, pactes de stabilité, établissement de «monnaies de singe» en circulation parallèle aux monnaies réservées aux jeux boursiers des investissements : c'est ainsi que la Russie traite son marché intérieur (salaires, biens de nécessité, paiement des retraites)en roubles, mais les investissements, le commerce «lourd» (immobilier) et les échanges commerciaux internationaux en dollars. Même chose en Argentine : l'argentino réservé au commerce intérieur et le peso, en taux fixe avec le dollar, réglant les échanges et investissements internationaux. Ce système a déjà largement maintenu l'Afrique en dépendance «coloniale» (ainsi par le franc CFA). C'est ce que Le Pen voulait instaurer en France en rétablissant le franc à l'intérieurdes frontières, conservant l'euro pour les échanges.
Reprenons...
- Première dérégulation. Le seul antagonisme auquel le capitalisme s'affronte aujourd'hui est interne: il consiste dans sa dépendance au marché. Marché qu'il contrôle, gère et organise de plus en plus totalement. Il lui faut donc ramener dans sa sphère de contrôle (le marché) tout ce qui s'oppose au marché, ou vise à le contrôler en dehors de ses intérêts. Or, ce qui s'y oppose, ce sont les droits : droits sociaux, notamment collectifs, réglementations et constitutions civiles.
- D'où la seconde dérégulation: réduire le travail à l'emploin'est pas seulement une dérive sémantique. C'est un changement de statut. Un «emploi»n'est que la place que le marché concède à la force de travail qui, si elle lui est indispensable, ne lui est plus nécessaire.Elle lui est moins indispensable pour maintenir la production que pour maintenir la consommation c'est-à-dire le marché. L'emploiest défini, réglé, organisé par le marché qui «emploie» les personnes, les faisant «servir à quelque chose». Et notamment à consommer, c'est-à-dire à réinvestir le solde de leur exploitation (le salaire) dans le système: du point de vue organiquedu capital, les individus ne servent qu'à faire circuler la monnaie dans un système où plus la monnaie circule, plus sa valeur augmente.Si bien des machines pourraient faire le travail d'humains, et surtout tous les travaux pénibles, en revanche les machines ne consomment pas.Pour cela, il faut aliéner les hommes.
Il est technologiquement possible de libérer l'homme des travaux pénibles et dégradants par la robotique. Quand un robot peut extraire du minerai sur Mars, il peut le faire sur Terre (pour autant qu'il soit intelligent qu'un robot extraie du minerai pour fabriquer des robots extracteurs de minerai). Le capital ne le veut pas. Cela lui coûteplus cherde faire appel à la main-d'Ïuvre humaine sous-payée dans les mines, les champs, les usines (en infrastructures, délocalisations, fret, «charges», etc.) mais il refuse le progrès technologique universel.Exactement comme les citoyens d'Athènes, qui connaissaient le principe de la machine à vapeur, ont refusé ce progrès pour la simple raison qu'il aurait détruit le système social qui reposait sur l'esclavage. Qu'aurait donc fait la société grecque, dont les citoyens n'étaient exclusivement que les «hommes libres» non soumis au travail, de milliers d'esclaves inoccupés, sinon devoir renier ses principes et son organisation?
Le capitalisme se trouve devant un problème analogue. Le système grec s'écroula après cette stase.
- Troisième dérégulation. Dans la dévoration de tout ce qui pourrait menacer l'auto-contrôle, par le capital, de son marché, l'abolition des droits collectifs est évidemment, dans sa logique, une urgence: le principe du capital est la propriété privée.Les «droits et libertés individuels», non garantis par un collectif souverain,ne sont droits et libertés qu'en tant qu'objets de conflits,puisque par définition un individu peut s'opposer à tout autre du point de vue de ce principe.
- Objets de conflits, donc aussi de gains et pertes, c'est-à-dire de commerce: quatrième dérégulation.
On pourrait imaginer une super-taxe Tobin, qui consisterait à faire payer les retraites de tous les habitants de plus de 50 ans de la planète, au même taux, par les seuls bénéfices boursiers. Il en resterait encore largement de quoi remplir les poches des investisseurs. Ce serait là croire que le système boursier puisse être socialisé,qu'il puisse relever du domaine social. Or, il est la négation même,dans son esprit, ses principes et son fonctionnement, de la socialisation: si les marchés financiers étaient mis devant l'obligation de payer, ils bloqueraient aussitôt le circuit investissement-production-consommation. Les investisseurs, mis devant le pire, pourraient, de toute façon, attendre plus longtemps que les millions d'êtres humains qui, en quelques mois, mourraient, de faim ou en s'entre-tuant, ou sous la répression.
Après moi le déluge: tous, les uns propriétaires des autres?
Le système philosophique qui maintient les libertés individuelles dans l'orbe d'un relatif «ordre» social est celui qui règle la constitution américaine: la liberté individuelle ne vaut ici qu'en tant qu'elle réfère à la croyance en un dieu suprême, auquel elle se soumet en tirant de lui son existence et sa légitimité: telle est la socialisation du modèle américain.L'évolution forcée des «démocraties» européennes vers les privatisations et le régime des droits et libertés individuels va nécessairement amener le retour du religieux, si l'Europe ne produit pas, et très rapidement, un système(politique, symbolique, philosophique et social) cohérent fondant les libertés collectives au-delà de la simple «addition» des individus Ñcommunautarisme, «ethnicité» culturelle, ou, pire, biologique, et a fortiorilien théologique Ñ: c'est-à-dire en principe politique souverain.
Ce n'est que dans le cÏur du syndicalisme, et très précisément de l'anarcho-syndicalisme, à mon sens, que peut se trouver l'embryon d'un tel système. Pourquoi ? Parce que c'est le seul concept qui permet d'articuler l'individuel au collectif sans les opposer ni les hiérarchiser.
Le passage des libertés collectives aux libertés individuelles est, sur le plan culturel et civilisateur, une épouvantable catastrophe et une régression. Car le système de retraite par capitalisation n'est même pas un système où chacun croira cotiser pour soi et en fait prêtera son épargne à des spécialistes de la spéculation(Michel Sahuc), non, c'est bien pire. Sur le mode du aide-toi, la Bourse t'aidera(la Bourse étant l'expression socialede la devise God bless America[Dieu bénisse l'Amérique] portée sur le billet vert), chaque petit investisseur,en vue de sa petite entreprise personnelle,c'est-à-dire sa petite retraite,se retrouvera être propriétaire d'autrui: c'est-à-dire de ceux qui travaillent dans l'entreprise où il aura placé son argent.
Le règne de «l'économie personnelle» : celui du non-sens L'illusion actionnariale conduit à l'instauration de l'économie personnellecomme dimension de l'individu social. C'est là une catastrophe psychique, affective, relationnelle, sociale, culturelle: les liens socio-culturels, dont au premier chef la transmission, en vont être gravement perturbés. De quelle mémoire sociale le retraité propriétaire d'autrui par capitalisation sera-t-il dépositaire? De quel concept, quelle idée du progrès, quelle valeur du collectif? L'argent, la famille, la religion?
Toute la transmission Ñ cela nécessairement concerne l'éducation Ñ se retrouve alors balisée par le principe et les règles de l'économie personnelle égomaniaque, illusion par laquelle l'individu, non plus même acteur éco/nomique (c'est-à-dire au sens strict acteur de la loi collective),mais «acteur financier»,croit posséder une part du domaine public : de la collectivité vivante.
L'économie personnelle,absurde oxymore auquel le capitalisme veut contraindre les individus, se présente sous une illusion extrêmement perverse: celle que le capitalisme peut être auto-gérépar les individus. Il est affligeant, désespérant de voir des «libertaires» tomber dans un tel piège.
M'obliger à capitaliser ma retraite me contraint à dévorer autrui Mais le petit investisseur, qui croit être «copropriétaire» de quelques-uns de ses contemporains, ne comprend pas que l'entreprise en soi Ñ cette entreprise-là, pas une autre Ñ est le dernier souci du système. L'entreprise ne l'intéresse que dans la mesure où elle augmente la masse de capitaux qui circule par elle du seul fait de l'attraction qu'elle suscite à un moment donné.Il n'est évidemment pas de l'intérêt du capital que l'attraction d'une entreprise soit permanente,au contraire : et la gestion jonglante des «portefeuilles» voletant sans risque de meilleures valeurs en meilleures valeurs pendant une durée d'au moins 60 ans (années actives + retraite) est absolument illusoire.
Des milliers de retraités américains ont perdu tous leurs «droits» à des pensions confortables, en perdant les centaines de milliers de dollars investis dans les actions d'Enron et consorts : C'est de leur faute,disent les experts, il ne faut jamais mettre tous ses Ïufs dans le même panier.C'est là clairement admettre la loi de la perte irrémédiable réglée par le divin doigt du hasard boursier.
L'entreprise attractive doit perdre, de préférence aussitôt sa plus-value maximale produite, son attractivité. Le petit actionnaire, donc, doit perdre aussi. Seul le capital gagne à son propre jeu.
La retraite par capitalisation, comme l'actionnariat d'entreprise, consiste à exploiter la mentalité passéiste,convoitante et niaise de l'individu moyen, qui a une génération de retard,et s'imagine encore aux temps du capitalisme de papa,où les valeurs boursières pouvaient «tenir» une vie entière (système que d'aucuns ressortent sous la nouvelle étiquette de développement durable).Mais le capital ne veut surtout pas de valeurs qui tiennent la vie durant. Ce qu'il veut, c'est plus de liquidités tout de suite, plus d'investissements maintenant : prenant l'argent là où il ne peut que le prendre selon le système social en place, il en est au point de dévorer son propre marché.
Dans deux ans, la guerre? Alors une question doit être posée, tout de même: Pourquoi? Pourquoi une telle démence? Il n'y a pas trente-six cas de figure qui répondent à cette question: on a affaire à un processus qui ressemble exactement, au niveau collectif, à la préparation d'un conflit mondial majeur : la captation des ressources financières, l'accélération du turn-over spéculatif et l'augmentation des arsenaux sont toujours allés de pair avec la préparation des guerrespar le capital.
Mais il se peut aussi que ce soit la limite écologiqueelle-même qui se présente aujourd'hui comme l'échéance «fatale» devant laquelle le capital amasse à toute allure le maximum de profit et étend son contrôle : afin de pouvoir organiser sa retraite à lui,devant la clôture écoplanétaire.
Anne Vernet (adhérente à la CNT-F)
Sur les retraites
Les conquêtes de plusieurs siècles de luttes sociales, de combats intellectuels et politiques pour la dignité des travailleurs sont directement menacées.Des conquêtes qu'il s'agit d'universaliser, de mondialiser au lieu de prendre prétexte de la mondialisationde la concurrence de pays moins avancés économiquement et socialement, pour les mettre en question.
Rien n'est plus naturel et plus légitime que la défense de ces acquis, que certains veulent présenter comme une forme de conservatisme ou d'archaïsme: droit au travail, sécurité sociale, etc.
On ne peut rien attendre de l'intégration monétaire pour qu'elle assure l'intégration sociale.
On ne peut rien espérer de l'Europe des banquiers.
Bref, à l'Europe monétaire destructrice des acquis sociaux, il est impératif d'opposer une Europe sociale.
Aujourd'hui, nos retraites sont menacées, il faut les défendre, obtenir de sérieuses garanties, asseoir la pérennité de notre système.
Le nouvel âge du capitalisme dans lequel nous vivons est marqué par une tendance spontanée à tout transformer en marchandise et à appauvrir l'activité humaine en la subordonnant aux seuls critères de l'accumulation du profit et des financiers.
Cela concerne aussi bien les formes que le contenu de la production et des échanges mais aussi les normes culturelles qui dominent notre temps, modèlent l'imaginaire collectif et les normes de comportement individuel plus profondément qu'aucune idéologie dominante ne l'a jamais fait dans le passé.
Mais il faut réagir, quand tant de forces et d'intelligences sont disponibles pour penser et construire un autre futur.
Quand l'urgence sociale, écologique frappe si fort aux portes.
C'est un mensonge de faire croire que des acquis sociaux aussi élémentaires que le droit à la retraite par répartition, les services publics, la santé et l'éducation pour tous sont devenues infinançables quand le pays est riche.
Et ce mensonge facilite les projets de marchandisation de tous ces services (capitalisation des retraites, la santé gérée par les compagnies d'assurances, etc.).
C'est un mensonge de faire croire qu'on pourrait changer la vie sans changer la répartition des richesses créées, le partage de la valeur ajoutée.
C'est une course de vitesse qui est engagée contre la montée de l'adhésion aux thèses de l'extrême-droite et contre l'extension des normes du libéralisme qui se nourrissent si bien l'une de l'autre.
Le temps est passé des illusions toujours déçues d'un accompagnement social des pseudo-évidences libérales.
Il faut construire une convergence idéologique et militante.
Ce n'est pas de la synthèse qu'il est question ici, il s'agit de tourner définitivement la page. Un autre monde est possible
Un peu d'histoire L'organisation sociale en France résulte d'une mise en place progressive des régimes entamée il y a environ un siècle.
Elle a été influencée par les pressions des diverses catégories de travailleurs qui ont défendu leurs propres régimes d'assurances sociales.
D'où l'extrême diversité de ces régimes de prévoyance et de retraite qui protègent de façon très contrastée les personnes selon leur appartenance à telle ou telle catégorie professionnelle.
Pour résumer, les salariés du secteur privé et public bénéficient d'une couverture relativement étendue ; certains ont revendiqué des protections plus élevées (cheminots, mineurs, agents EDF-GDF, etc.).
Pour plus de clarté, nous distinguerons les régimes de retraite des régimes d'assurance maladie.
Nous nous situons aux lendemains de la seconde guerre mondiale, époque à laquelle est crée un régime obligatoire de retraite par répartition dans le cadre de la toute nouvelle sécurité sociale instituée par l'ordonnance du 4/10/1945.
L'ambition est double 1) Système fondé sur la solidarité entre les générations, ce sont les personnes en activité qui vont cotiser pour verser dans le même temps des prestations aux retraités. Il s'agit là du contrat social de notre communauté.
2) Aussi de protéger l'ensemble de la population contre la dépréciation monétaire, car sous l'effet de la crise financière des années trente, le système d'avant-guerre, qui fonctionnait en capitalisation, est anéanti et les épargnants ruinés.
Dès lors, sous l'impulsion de Pierre Laroque, est mis en place un dispositif inspiré du modèle bismarckien selon lequel c'est l'individu en tant que travailleur qui bénéficie d'une couverture vieillesse.
Presque soixante ans plus tard, le constat est unanime : la répartition a rempli et remplit encore sa mission.
Apports considérables de ce système, il a tout d'abord, contribué a améliorer le niveau de vie du troisième âge, autrefois pauvreétait souvent synonyme de vieux.Selon une statistique de l'INSEE, un ménage retraité sur quatre en 1970 est pauvre contre un sur vingt en 1997, et si, en 1970, le revenu fiscal moyen des ménages de plus de 65 ans est inférieur d'un tiers à celui des ménages plus jeunes, il est aujourd'hui équivalent. À titre d'exemple, parmi nos voisins européens, une personne âgée sur cinq vit aujourd'hui sous le seuil de pauvreté en Grande-Bretagne.
Rappelons à nouveau que la répartition présente l'intérêt d'instaurer un véritable pacte de solidarité entre les générations.
En bref, produire de la cohésion sociale, c'est une des réussites non chiffrées de la répartition.
La véritable force de la solidarité est de ne laisser personne au bord du chemin et en cas de crise de chercher à répartir équitablement les efforts entre les différents acteurs (actifs, entreprises, retraités).
Cela dit, le système fait face aujourd'hui à un défi majeur: s'adapter à la contrainte démographique.
L'évolution démographique (source rapport Charpin 1999). Nombre de cotisants pour un retraité : 1960 - 4 / 1970 - 3,5 / 1980 - 2,7 / 1998 - 1,7 / 2020 - 1,2 / 2040 - 1. Parmi les causes : la baisse de la natalité, espérance de vie en augmentation, chômage structurel.
Tous ces éléments ont modifié le rapport des actifs sur celui des retraités.
Ce phénomène a pour conséquence un déséquilibre financier de plus en plus marqué des régimes de retraite par répartition, de plus il y a trop de régimes distincts, d'où nécessité de globaliser l'ensemble pour obtenir une solidarité plus forte.
Le régime de base des salariés Règles de fonctionnement. Qui ?
Qui ? Sont assujettis au régime général de la sécurité sociale: les salariés du secteur privé, cadres et non-cadres - les agents non titulaires de l'État et des Collectivités locales. Quand ? Trois conditions doivent être remplies pour liquider la retraite de base: avoir 60 ans, avoir cessé l'activité professionnelle salariée, justifier d'au moins un trimestre de cotisation.
Attention, aucun texte n'oblige quiconque à prendre sa retraite à 60 ans. Les ordonnances de 1982 permettent simplement de le faire à cet âge sans pénalisation lorsque les conditions de durée de cotisation ont été remplies.
Un seul trimestre d'assurance ouvre le droit à une pension du régime général. Il suffit pour cela d'avoir cotisé sur un salaire annuel égal à 200 fois le SMIC horaire.
Le calcul de la pension. La formule générale est la suivante: retraite annuelle = salaire annuel moyen x taux x durée d'affiliation divisée par 150 (le dénominateur 150 n'a pas évolué comme le nombre de trimestre requis).
En 1993, le gouvernement Balladur a commencé à modifier des règles concernant la durée de cotisation pour le secteur privé, 40 ans contre 37,5 années auparavant pour obtenir une retraite à taux plein et le calcul de la pension retient les 25 meilleures années et non plus les 10 meilleures; d'où diminution des pensions versées. Compte tenu de cette réforme (passer de 10 à 25 ans) progressivité dans le nombre d'années à retenir dans le calcul, à raison d'une année de plus tous les ans et cela jusqu'en 2008. Exemple: pour une liquidation intervenant en 2000, le calcul se fera sur la base des 17 meilleures années, en 2001 les 18 meilleures et ainsi de suite jusqu'en 2008.
Les taux de retraite.
- Le taux plein. Le taux normal et maximum est de 50 %, il s'applique au salaire annuel moyen. Pour avoir le taux plein, il existe deux possibilités: avoir au moins 65 ans et un nombre suffisant de trimestres validés; ou bien depuis les ordonnances de 1982, avoir au moins 60 ans et un nombre suffisant de trimestres d'assurance validés.
Il faudra ainsi 157 trimestres en 2000, 158 en 2001 et 159 en 2002 et 160 en 2003, date à partir de laquelle il faudra définitivement 160 trimestres (40 ans) validés. Les trimestres validés sont les trimestres travaillés et cotisés au régime de base des salariés mais aussi ceux travaillés dans un autre régime. Nous retiendrons également les périodes assimilées: maladie, maternité, accident du travail ; chômage indemnisé, convention de conversion; service militaire, mobilisation.
Les mères de famille ont droit à une majoration égale à 8 trimestres par enfant, sous réserve que cet enfant ait été à charge pendant au moins 9 ans avant son 16ème anniversaire.
Taux plein accordé à certaines personnes. Même si elles ne justifient pas du nombre de trimestres requis, certaines personnes pourront bénéficier du taux plein de 50 % dès l'âge de 60 ans. Il s'agit de personnes se trouvant dans l'une des situations suivantes : inaptitude au travail (50 % d'incapacité et impossibilité d'exercer un emploi) ; titulaire d'une pension d'invalidité; ancien déporté ou interné politique ou de la résistance; anciens combattants ou pensionnés de guerre (durée en fonction de l'âge); mères de famille ouvrière (R351 - 23CSS).
- Le taux minoré.Les personnes qui demandent la liquidation de leur retraite de base entre 60 et 65 ans alors qu'elles ne peuvent pas justifier du nombre de trimestres requis se voient appliquer une minoration. Celle-ci est déterminée en affectant le taux de 50 % d'un coefficient de minoration de 1,25 % par trimestre manquant. Important. Le nombre de trimestres manquants est déterminé de la façon la plus favorable à l'affilié entre les deux calculs suivants: soit le nombre de trimestres manquants par rapport au nombre de trimestres requis, soit le nombre de trimestres manquants par rapport aux 65 ans de l'affilié.
- Compléments au calcul. - Minimum contributif: la retraite du régime général comporte un minimum appelé minimum contributifréservé aux personnes liquidant leur retraite au taux plein de 50 %. - Minimum vieillesse: selon les ressources des personnes, il peut être octroyé un minimum vieillesse à partir de 65 ans.
- Les majorations. La retraite peut être majorée : de 10 % pour les assurés (H ou F) ayant eu ou élevé au moins 3 enfants ; 4.000 francs par an (en 1999) pour conjoint à charge (de plus de 65 ans) non titulaire d'un droit propre en assurance vieillesse ou invalidité, si le plafond de ressources personnelles du conjoint n'excède pas un plafond déterminé chaque année.
Les régimes complémentaires La retraite complémentaire des salariés. ARRCO (Association des Régimes de Retraite COmplémentaire) créée par l'accord du 8/12/1961, la retraite complémentaire est rendue obligatoire pour tous les salariés de l'industrie, du commerce et des services par la loi de généralisation du 29/12/1972. L'affiliation est différente selon le statut ! Les non-cadres cotisent sur leur salaire brut dans une limite fixée à 3 fois le plafond de la sécurité sociale (7.056 euros en 2002) ! Les cadres cotisent à l'ARRCO pour la part de leur salaire limitée au plafond de la sécurité sociale (2.352 euros en 2002). Pour la part de salaire supérieure à cette limite, ils cotisent à l'AGIRC.
La retraite complémentaire des cadres. AGIRC (Association Générale des Institutions de Retraites des Cadres). Personnes concernées: relèvent de l'AGIRC, tous les salariés et assimilés de l'industrie, du commerce et des services. Qui est cadre ? Sont d'office des cadres les personnes visées par les articles 4 et 4 Bis de la Convention collective nationale du 14/04/1947 et les assimilés cadres à titre facultatif aux termes de l'article 36 de la Convention collective de 1947. La retraite fonctionne par acquisition de points en contre-partie de cotisations.
Les régimes facultatifs. L'on ne traite que le volet financier et fiscal destiné exclusivement aux salariés. Rappelons que depuis l'intervention de la loi du 29.12.1972 portant sur la généralisation de la retraite complémentaire, tous les salariés relevant du régime général de sécurité sociale sont obligatoirement affiliés à un régime complémentaire de retraite. En dehors de ce régime, les salariés peuvent, soit dans le cadre de leur entreprise, soit dans celui de la branche professionnelle dont elle relève se voir imposer un régime de retraite supplémentaire leur assurant des prestations allant au-delà de celles garanties par le régime de base et le régime complémentaire. Ces régimes supplémentaires peuvent concerner tous les salariés de l'entreprise ou seulement certaines catégories d'entre eux. Enfin, en marge des régimes collectifs déjà cités, les salariés peuvent prendre l'initiative de souscrire à titre individuel des contrats leur assurant une protection sociale supplémentaire. Dans le cadre du régime de retraite supplémentaire (Art 83 du Code général des Impôts et L 242-1 du Code de la Sécurité Sociale), les cotisations versées par l'entreprise sont déduites de son bénéfice soumis à l'impôt, ces cotisations ne sont pas à ajouter au revenu imposable du salarié, de plus les cotisations ne supportent pas de charges sociales comme le supporterait un supplément de salaire. Il s'agit là d'une formule laissée à la discrétion des employeurs. L'on voit bien là l'intérêt des possédants à substituer ces formes de constitution de retraite (par capitalisation de surcroît) en lieu et place des régimes par répartition.
Les régimes spéciaux À côté du régime général, qui concerne 9,2 millions de retraités du secteur privé, les régimes spéciaux prennent en charge 5 millions de personnes. Rappelons que l'objectif de 1945 était de créer un régime universel de retraite. Mais certains ont conservé un statut propre. Les régimes spéciaux sont aujourd'hui un bonne centaine. Le système français des retraites n'est pas bâti autour d'un régime unique mais autour de plusieurs; produits de l'histoire sociale de la France. Il est difficile de dénombrer exactement les régimes dits spéciaux; la création peut remonter jusqu'au XVIIIème siècle comme le régime des pensions des marins (1709). Parmi ces régimes spéciaux, les principaux, qui ne distinguent pas régime de base et régime complémentaire sont ceux des fonctionnaires, des agents de la SNCF, de la RATP, d'EDF, des Mines, de la Banque de France, de la Marine, des clercs de notaire, des ministres des cultes. À côté de cette trentaine de régimes, on trouve d'autres petits régimes, parfois très folkloriques comme celui des cantonniers de l'Isère. Les règles de calcul et les prestations des retraites des régimes spéciaux diffèrent de celles du secteur privé mais varient d'un régime spécial à l'autre.
L'assiette et le taux d'appel des cotisations patronales et salariales L'assiette: le salaire brut, la décomposition du salaire, le Code de la Sécurité Sociale définit trois tranches de salaire. Tranche A: c'est la fraction de salaire comprise entre 0 et un plafond de sécurité sociale, c'est-à-dire au 1/01/2002: 2.352 euros par mois. Tranche B: c'est la fraction de salaire comprise entre un plafond de sécurité sociale et 4 fois ce même plafond, c'est-à-dire au 1/01/2002: entre 2.352 euros et 9.408 euros. Tranche C: c'est la fraction de salaire comprise entre 4 fois le plafond de la sécurité sociale et 8 fois ce même plafond, c'est-à-dire au 1/01/2002: entre 9.408 euros et 18.816 euros. L'employeur est par ailleurs tenu de verser les cotisations dues aux organismes de sécurité sociale. Une partie de ces cotisations sont à sa charge exclusive. Une autre partie est à la charge du salarié et lui est décomptée de son salaire brut pour constituer le salaire net.
Les taux de cotisation (ou d'appel). Les taux sont fixés par la législation sociale et doivent être rigoureusement observés.
Les Cotisations Retraite (en vigueur au 01/07/2002).
- Sécurité sociale (assurance vieillesse). Un taux appliqué uniquement en tranche A: patronal 8,20 % / salarial 6,55 % et un taux patronal appliqué sur la totalité du salaire 1,60 %.
- Régime ARRCO (Association des Régimes de Retraite COmplémentaire). Les non-cadres ont une cotisation appelée sur une assiette comprise entre 0 et 3 plafonds de sécurité sociale. Les cadres et assimilés ont une cotisation appelée sur la tranche A du salaire ; sur les tranches supérieures ils cotisent auprès de l'AGIRC. Les taux : employeur 4,50 %, salarié 3 %.
- Régime AGIRC (Retraite complémentaire obligatoire des cadres). Pour ce régime, l'assiette de cotisation correspond aux tranches B et C du salaire. Taux d'appel : employeur 12,50 % et salarié 7,50 %.
La tentation de la capitalisation L'air du temps est à la retraite par capitalisation. D'ailleurs cela n'est guère nouveau.
Les fonds de pension, les fonds de retraite par capitalisation et autres dénominations... La capitalisation et sa gestion : soit par le biais de SICAV, FCP, obligations ; soit le fonds de pension pur et dur qui achète les actions en direct (prise de participations et diverses opérations financières); soit par l'entreprise elle-même.
Dans nombre de pays anglo-saxons, celle-ci a désormais une place importante dans la constitution des retraites. Mais plus grave, Bruxellesencourage ses membres à aller dans ce sens pour réformer leur système de base, la retraite par répartition.
Les fonds de pension, support essentiel de la capitalisation prônent l'individualisation. Les défenseurs des retraites par capitalisation s'expriment principalement sur les faiblesses du système par répartition, en particulier face à l'évolution démographique. Réalité ou cri au loup ?
Mais la vérité est ailleurs. Tout régime de retraite, répartition ou capitalisation, doit s'adapter de façon identique à l'allongement de la durée de vie. Dans un régime par capitalisation, la période de versement des primes est fixe tandis que celle de versement de la rente s'allonge. À rente donnée, il faut donc augmenter le niveau des primes. Ou à primes données, c'est le montant de la rente qui doit diminuer. Finalement, face au problème démographique, seule la gestion du risque diffère. D'un côté, le risque est partagé dans un système fondé sur la solidarité. Dans l'autre, chacun alimente individuellement le fonds qui constituera sa retraite avec d'autant moins de difficultés que son salaire est élevé et sa situation professionnelle stable.
L'on entend aussi, dans certains milieux financiers l'argument du rendement des fonds de pension. Parlons en !
En théorie, leur rendement est supérieur à celui du système par répartition; ce qui nécessite que l'activité boursière soit florissante au moment du départ en retraite du salarié et que la gestion du fonds soit sécurisée. Par ailleurs, la dépendance boursière des supports financiers a des effets néfastes sur l'emploi et l'on voit bien que des entreprises présentent des plans sociaux afin de mieux comprimer la masse salariale pour privilégier une augmentation des dividendes au bénéfice des actionnaires. Est-il nécessaire de rappeler le scandale Maxwell, magnat de la presse anglaise, qui s'était largement servi de l'épargne retraite de ses employés pour masquer ses opérations douteuses? Plus récemment, l'affaire Enron, aux USA, a continué à jeter le discrédit sur le dispositif, même s'il est vrai que l'épargne des salariés n'était pas placée directement en fonds de pension mais logée dans l'entreprise elle-même. Bien d'autres ont suivi et plus particulièrement Worldcom. Ces entreprises, dont la notoriété n'a pas traversé l'Atlantique, sont tour à tour mises en cause pour leurs irrégularités comptables, leurs tentatives de dissimuler des dettes ou pour les frasques fiscales de leurs dirigeants et autres délits d'initiés. Des dirigeants qui n'ont jamais manqué de s'octroyer, avec la bénédiction de leur conseil d'administration, des rémunérations élevées et de généreuses indemnités en cas de départ forcé.
Plus grave encore, l'on découvre que ces opérations n'ont pu avoir lieu sans la complicité active ou passive des "garants de la finance" (cabinets d'audit et de commissariats aux comptes, avocats ou autorités de tutelle). À ce sujet, Enron est un cas d'école.
Autres complices très actifs : les banques. Qu'elles soient d'affaires ou commerciales, elles ont nourri cette bulle qui n'en finit plus d'éclater. Elles ont largement financé l'expansion de la bulle notamment en prêtant massivement aux groupes de télécommunications. Elles ont prêtés avec d'autant plus d'entrain qu'elles s'organisaient pour garder le minimum de risques dans leur bilan, revendant ces crédits (ou les risques de crédit) aux fonds de pension et aux caisses de retraite.
Enfin, facteur aggravant, tous les montages financiers en cause aujourd'hui ont été montés par les meilleurs avocats d'affaires qui ont souvent pris soin d'utiliser les failles réglementaires pour ne pas franchir la ligne rouge de la légalité.
Parlons des relations entre les entreprises et les fonds de pension.
Les entreprises devraient considérer les fonds de pension comme une dette, une réalité non prise en compte par les normes comptables. Les empires industriels, ces multinationales qui évoluent sur différents segments du marché, ont pour point commun d'être devenus d'authentiques paniers percés. Les économistes des plus grandes banques d'investissement mondiales le disent (par exemple la Morgan Stanley). Selon une étude publique (en mai 2002), l'harmonisation des normes comptables (exemple Vivendi), les départs massifs en retraite à partir de 2005 et le sous-provisionnement de la plupart des fonds de retraite par capitalisation (car non considérés comme une dette) représentent pour ces entreprises de véritables bombes financières.
La thèse de Morgan Stanley est simple : des fonds de retraite mal capitalisés obéissant à des règles comptables mal définies au sein du pays de résidence. Tout cela ne permet pas aux investisseurs de réellement apprécier le risque, risque qui sera supporté par les retraités actuels et les futurs. Elle cite un exemple : la société Aséa Brown Bovéri. Les chercheurs de Morgan Stanley estiment que le ratio de dettes sur fonds propres (pour mémoire les DLT ne doivent pas dépasser les fonds propres) passe de 202 % à 374 % quand on inclut les obligations de retraite et qu'on les considère comme une dette égale aux autres. Allant plus loin, les économistes de Morgan Stanley affirment que toute présentation des résultats qui gommeraient cet aspect important de leur avenir financier serait trompeuse.
De manière simple, un salarié qui cotise à un fonds de pension accorde en réalité un prêt à son entreprise, celle-ci ayant à charge de le gérer à bon escient, de le faire fructifier puis de payer les retraites auxquelles elle s'est engagée. Si elle manque à cette obligation (circonstances économiques, restructurations...) elle ne peut néanmoins se défiler (juridiquement): le prêt doit être remboursé, autrement dit, les retraités doivent toucher leur dû.
Le choc financier à venir est d'autant plus violent que la durée de vie des retraités s'allonge et que montent en ligne de nouvelles générations de salariés. Mais cette explication seule ne suffit pas.
Le schéma de la capitalisation est plus pénalisant que la répartition et beaucoup plus dangereux. La crise des retraites n'est pas spécifique aux systèmes par répartition. La capitalisation devra faire face à des lendemains qui déchantent.
Les fonds de pension Les investisseurs anglo-saxons maîtrisent les bourses européennes (ils contrôlent plus de 40 % de l'indice CAC 40). Depuis quelques mois, les Hedge Funds (fonds spéculatifs) défraient la chronique au détriment des investisseurs à moyen et long terme comme les SICAV, les fonds communs de placements ou les fonds de pension. Ces derniers se font moins actifs sur les marchés boursiers. Pourtant, ces vecteurs financiers n'ont pas déserté leurs positions pour se replier dans leurs frontières. Les fonds de pension anglo-saxons, le poids des actionnaires britanniques et américains continuent à progresser de 22,95 % en juin 2001 à 27,30 % en juin 2002, malgré l'incidence de la forte baisse des cours de bourse durant cette période, d'où une augmentation en volume beaucoup plus importante.
Si dans le capitalisme des pays du Nord de l'Europe rien n'a changé depuis deux ans, par contre de juin 2001 à juin 2002, c'est dans les pays latins que le capitalisme a le plus changé de visage. La part des investisseurs anglo-saxons progresse de 5,5 points en moyenne dans le capital des grandes sociétés. Depuis 2001, la chute continue des cours de bourse n'a donc pas freiné l'internationalisation du capital des entreprises cotées, ni encouragé un retrait des investisseurs américains.
Les investisseurs institutionnels comme les fonds de pension pratiquant le plus souvent une gestion indicielle (qui réplique les grands indices boursiers) sont restés présents sur le marché. Cette attitude prouve que le mouvement de diversification de leurs actifs vers l'Europe est plus qu'une mode passagère.
Mais les entreprises répugnent de plus en plus à donner la répartition géographique de leur actionnariat. Elles ne veulent surtout pas alimenter de nouvelles polémiques sur le thème de l'utilité ou de la nocivité des fonds de pension. Peut-être aussi que les sociétés cotées ont l'impression de maîtriser de moins en moins bien l'identité de leurs actionnaires.
D'ailleurs, on le voit bien avec des groupes européens; par exemple EADS (valeur de l'indice CAC 40), société franco-germano-espagnole de droit néerlandais. À la limite, il serait peut être souhaitable et plus utile de savoir qui sont les investisseurs stratégiques plutôt que connaître leur implantation géographique.
La crise boursière et les retraites par capitalisation La crise des marchés financiers a d'importantes répercussions sur les régimes de retraite par capitalisation. Dans la plupart des pays occidentaux, ceux-ci ont massivement investi en actions dans les années 1990. Du coup, les revenus de ces fonds diminuent et les retraités voient leur pouvoir d'achat baisser. Les fonds de pension américains les plus importants (Calpers, par exemple) ont perdu des sommes importantes investies dans Enron et Worldcom. Aux États-Unis comme en Grande-Bretagne, les entreprises délaissent les fonds à revenus garantis contre des fonds à cotisations définies reportant le risque sur les salariés.
Aujourd'hui, les salariés constatent la fonte du pécule qu'ils amassent pour leurs vieux jours. La crise des marchés financiers met en évidence les failles du système.
Les faillites d'Enron et de Worldcom démontrent l'urgence d'une réforme du système par capitalisation qui a quasiment réduit à zéro la retraite de leurs salariés «piégés» dans des fonds d'épargne salariale investis pour plus de 50 % en actions de leur propre société.
Et il s'agit là d'une forme de la capitalisation que l'on voudrait développer en France!
Au delà, ce sont tous les cotisants qui, à terme, peuvent s'inquiéter. Car en réalité, la faillite frauduleuse de Worldcom et le cas Enron n'avaient rien d'exceptionnel, le principal syndicat américain, l'AFL-CIO, souhaite repenser la structure même du dispositif de retraite par capitalisation.
Le mythe des années 90 de la Bourse commence à faire long feu.
Mais plus grave encore, le risque boursier est de plus en plus supporté par les salariés des sociétés qui voient leur épargne-retraite partir en fumée. En effet, une majorité d'entreprises ne proposent que des plans à cotisations définies où leur engagement ne porte que sur le montant de leur contribution. De plus, certaines ont privilégié l'épargne salariale plus flexible et avantageuse fiscalement. Problème : ils sont plus orientés vers les actions et les entreprises ont toute liberté pour fixer des règles dangereuses, telles que payer leurs propres abondement avec leurs propres actions!
Désormais les Américains et les Britanniques devront cotiser plus, plus longtemps pour obtenir une pension plus maigre. En France nous suivons le même chemin et cela n'est pas nouveau...
Pour consolider la répartition, l'améliorer, la rendre encore plus juste Tout d'abord, la retraite étant une composante du salaire, il est donc anormal que le financement des retraites soit assuré essentiellement par un prélèvement sur ledit salaire.
Le partage des richesses implique un tout autre schéma. Il est primordial de revoir en priorité l'assiette des cotisations : asseoir les cotisations patronales sur l'intégralité de la valeur ajoutée et l'étendre aux autres revenus tels ceux procurés par les placements financiers...
Tout d'abord, pour plus de clarté dans nos propos, définissons la valeur ajoutée. La valeur ajoutée est la différence entre la valeur de vente de la production et le coût d'achat des matières et fournitures consommées pour produire. La valeur ajoutée est obtenue par le travail du personnel dans l'entreprise. Si l'on soustrait de la valeur ajoutée l'ensemble des frais de personnel et les taxes diverses, on mesure l'excédent brut d'exploitation qui revient à l'entreprise.
Pour la réflexion, il est parfois utile de diviser la valeur ajoutée de l'entreprise par le nombre de salariés. Ce ratio donne des indications précieuses sur la productivité.
Techniquement, on peut mesurer la valeur ajoutée à partir des résultats ou de la production ! à partir des résultats: on ajoute à l'excédent brut d'exploitation, les frais de personnel ! à partir de la production: on soustrait tous les coûts d'exploitation en matières et fournitures.
La valeur ajoutée? Il s'agit d'un paramètre de gestion fondamental pour les entreprises, dans une branche d'activité déterminée, la comparaison des marges commerciales dans le temps (évolution au sein d'une même entreprise) et dans l'espace (comparaison inter- entreprises) est pleine de signification.
Il est important et urgent que le calcul des cotisations reposent sur une assiette qui reflète une réalité économique. Dès lors, le régime de retraites par répartition pourrait alors, mieux que tout autre, accompagner les transformations de la société en partageant les richesses.
Guy Hénocque
Guy Hénocque est adhérent au Groupe Bakounine (Charente Maritime) de la Fédération Anarchiste.
PARTAGEONS LES RICHESSES PAS LA MISÈRENi capitalisation libérale
Ni répartition inégalitaire
Socialisation des retraites !
C'est une évidence: le financement des retraites sous sa forme actuellesera mathématiquement impossible à moyen terme.C'est une autre évidence : quelle que soit la couleur du nouveau gouvernement, la prochaine rentrée sociale sera dominée par la problématique des retraites.
Aujourd'hui, les retraites sont financées par les richesses créées par le travail (cotisations des salariés et des employeurs).
Mais les évolutions technologiques récentes (automatisation, robotisation, informatisation...) font que ces richesses sont de moins en moins produites par le travail humain et de plus en plus par le «travail» des machines.
Le travail humain devient un élément inessentiel à la reproduction du capital et donc, le nombre de travailleurs actifs nécessaires à la production est en chute libre.
Allongement global de l'espérance de vie, arrivée massive de la génération du baby-boom des années 50 et diminution des besoins du capitalisme en travail humain... font qu'il n'est plus possible de financer, dans le cadre actuel,un nombre sans cesse croissant de retraités.
Face à ce constat, la droite comme la gauche, ne nous proposent rien d'autre que de passer d'un système de financement par répartition garanti par l'État à un système de financement par capitalisation géré par la Bourse.
Les résultats de cette «réforme» sont connus. Au plus grand nombre, après une vie de bas salaires, un sous-minimum vieillesse et une (sur)vie misérable... À une minorité privilégiée, après des revenus confortables, des rentes honorables voire fastueuses.
Est-il besoin de le préciser, les libertaires s'opposeront à un système de boursicotage des retraites qui provoquerait une régression sociale sans précédent.
Mais les libertaires peuvent-ils se contenter, pour autant, de défendre le système actuel de répartition garanti par l'État ?
Nous ne le pensons pas!
Le système actuel, présenté comme un "acquis social" est, pour nous,
profondément injuste, inégalitaire et aux antipodes du possible.
- Il est injuste parce que certains (et ce sont ceux qui se sont crevés dans les boulots les plus pénibles) touchent des clopinettes... pendant que d'autres (qui ont eu les boulots les plus valorisants), des retraites confortables.
- Il est inégalitaire parce que certains (les militaires, les flics) peuvent partir après 15 ans de service, toucher une retraite et cumuler celle-ci avec un nouvel emploi... alors que d'autres doivent attendre 60 ans et même davantage, pour avoir droit à une retraite «décente»... parce qu'ils leur manque des trimestres de cotisations.
Bien évidemment, il nous faut nous battre pour réaliser ce possible et imposer ce partage des richesses aux maîtres du monde... Il nous faut réfléchir à la notion même de retraite dans la dynamique d'une redéfinition du travail socialement utile, de la fonction idéologique du travail et de la nécessaire déconnexion entre revenus et travail... Il nous faut (ré)inventer une place nouvelle pour des «vieux» de plus en plus nombreux dans une société devenue enfin humaine...Dans ce cadre, nous pensons que les libertaires peuvent, dès aujourd'hui, avancer des revendications offensives à propos des retraites.
- Et il est aux antipodes du possible parce qu'aujourd'hui la richesse globale produite dans un pays comme la France permet sans conteste aucun (pour autant qu'on la partage de manière égalitaire) de réduire massivement la durée du travail et d'assurer à toutes et tous de quoi vivre correctement.
Nous en avons recensé six que nous avons regroupées derrière trois étendards.
Au nom de l'égalité, il nous faut nous battre pour :
- La retraite à 55 ans pour toutes et tous, quel que soit le nombre d'années de cotisation, avec perception immédiate d'une pension.
- Une retraite mensuelle unique de 1.400 euros quel que soit le salaire antérieur et quel que soit le nombre d'années de cotisation [Car chacun et chacune a le droit imprescriptible, quand ses forces déclinent, de pouvoir vivre décemment. Et parce qu'il serait profondément injuste que ceux qui ont perçu de gros salaires au motif de longues études et grâce à un financement social du système éducatif perçoivent des retraites supérieures à celles des actifs qui ont financé leurs études en allant travailler très jeunes].
Au nom de la liberté, il nous faut nous battre pour :
- La possibilité, pour celles et ceux qui le désirent, de continuer à travailler au-delà de 55 ans [Étant entendu que si leur revenu mensuel excède 1.400 euros par mois, ils ne percevront pas un kopeck de pension de retraite et que si leur revenu n'atteint pas 1.400 euros par mois, leur pension de retraite sera du montant de la différence].
- La possibilité, pour celles et ceux qui le désirent, de partir en retraite à tout moment et à tout âge [Étant entendu que la pension de retraite de 1.400 euros versée à partir de 55 ans étant calculée sur une base virtuelle (car à 55 ans tout le monde peut prétendre à toucher 1400 euros par mois quel que soit son nombres d'années de cotisation) de 35 années de cotisation, ils percevront (si leurs revenus mensuels n'excèdent pas 1.400 euros) une pension de retraite au prorata de leurs nombre d'années de cotisation (chaque année étant égale à 1/35ème)].
Au nom de l'équité, il nous faut nous battre pour :
- Élargir le financement des retraites à tous les revenus y compris ceux du capital, de la spéculation, de la richesse créée par les machines.
- Une gestion sociale de ce financement inspirée par la mutualisation des premières caisses d'entraide du mouvement ouvrier.
- Une gestion éthique: les fonds collectés pour financer les retraites peuvent être investis dans des productions socialement utiles mais jamais dans le spéculatif ou le socialement nuisible.
Groupe Michel Bakounine (avril 2002)
Le Groupe Bakounine est adhérent à la Fédération Anarchiste.Ce texte a été adopté en réunion comme une base de discussion dans le mouvement, une amorce à un débat qui devrait permettre aux libertaires d'avoir les idées en place pour agir collectivement au sein d'un éventuel mouvement social autour des retraites.
Avertissement. Un débat a eu lieu sur le fait de savoir si la publication, dans la présente brochure, du texte qui suit, ne risquait pas d'être perçu comme l'énoncé, parmi d'autres, d'un point de vue libertaire particulier. La teneur de ce texte, comme les critiques à la hache dont il est l'objet dans les autres contributions, constituent la meilleure réponse à cette inquiétude. À moins bien sûr, que l'on estime que la réflexion puisse avoir lieu sans que l'on expose des points de vue antagonistes, auquel cas, l'anarchisme comme l'intelligence de nos lecteurs-trices auraient du souci à se faire ! Les éditeurs.
Fonds de pension et mutuelles d'assistance autogérées
Objet de controverse, la pension est un sujet sensible, une cause de grande préoccupation pour chacun et, presque fatalement, un élément central de toute politique sociale et le champ clos où les idéologies s'affrontent.Le schéma général est simple : la personne épargne au cours de sa vie active et, la vieillesse venue, elle pourvoit à ses besoins en dépensant les économies accumulées. Pour atteindre ce but, deux doctrines sont en concurrence: la pension par répartition entièrement aux mains de l'État et la capitalisation par l'assurance-vie ou le fonds de pension proposés par des entreprises, des mutuelles et des coopératives.
Le système par répartition consiste à percevoir les cotisations des actifs et à distribuer les fonds recueillis aux pensionnés. Il s'agit d'un simple transfert. Lorsque les actifs sont nombreux, des réserves peuvent être constituées et les échéances honorées même lorsque l'accroissement du nombre des pensionnés ne permet plus aux cotisations ordinaires de leur servir leur allocation. Lorsque les actifs atteignent l'âge de la pension et quittent la vie professionnelle, des jeunes y entrent et cotisent à leur tour. Ainsi, de génération en génération, les cotisations des uns servent à payer les pensions des autres. Mais pour fonctionner, ce système doit répondre à plusieurs impératifs: les actifs doivent cotiser suffisamment et être assez nombreux pour que les pensionnés perçoivent leur dû et, condition subséquente d'équité, arrivés à l'âge de la pension, les cotisants doivent être assurés de recevoir à leur tour une pension proportionnée à leurs versements.
Et c'est ici que le bât blesse.
Dès l'origine, pour se procurer les fonds indispensables au démarrage de sa nouvelle carambouille, l'État a condamné tous les actifs à cotiser et, bien plus que sur la solidarité, la pension par répartition repose sur la contrainte. C'est pourquoi elle est et reste un monopole de l'État. Mort-née, elle ne survit que sous la perfusion de la contrainte, seul domaine où l'État excelle. Sans celle-ci, sans la participation obligatoire de tous, le système s'arrêterait bientôt car les cotisations, aussitôt perçues, sont déjà dépensées presque avant d'être collectées à nouveau. L'État a saisi tout le parti qu'il pouvait retirer de ce cercle vicieux. Il a multiplié les promesses. Il a accumulé les régimes. On en compte aujourd'hui plusieurs centaines. Les fonctionnaires et les favoris du pouvoir touchent des pensions plantureuses, les autres mangent des pois chiches. On tâtonne dans l'obscurité des règlements et des exceptions. Les abus sont légions. Les injustices et les erreurs pullulent. Les caisses sont vides mais le clientélisme prospère. On chante les mérites de la répartition sur l'air de la solidarité et les nantis ramassent la mise.
L'allongement de la vie et la mise à la retraite de plus en plus précoce multiplient les pensionnés et raréfient les cotisants. L'esquif dérive et se jette sur le rocher. Mais les politiciens n'en ont cure. Après nous les mouches,pensent-ils comme Louis XV, cet autre tyranneau bien inspiré. Dès aujourd'hui, les cotisants sont certains de ne jamais recevoir la part de leur écot. Dans vingt ans l'hallali sonnera. Les vieux seront alors à la soupe populaire si toutefois il reste quelques euros dans le fond du panier percé.
Mais les champions des solutions autoritaires entonnent l'air de la calomnie: Sans État pas de pension! clament les politiciens.
Ainsi est justifiée l'exploitation des pauvres qui cotisent beaucoup au profit des riches qui cotisent peu, car comme pour l'impôt, la charge est reportée sur le plus faible. Si les anciens militants des luttes héroïques restent attachés à leurs «représentants» aux méthodes impérieuses, les jeunes sont plus individualistes et beaucoup plus circonspects. Ils ont appris à compter et pianotent volontiers sur leur calculette.
Les sciences mathématiques et les statistiques donnent tort à la pension par répartition et la condamnent à la banqueroute.
La masse des cotisants sera toujours perdante comme au loto. Déjà, la fronde se développe et la nouvelle génération est de plus en plus réticente à alimenter un tonneau des Danaïdes où disparaissent ses forces et sa jeunesse. Avec ce refus de participer au marché des dupes, la pension par répartition pourrait chavirer encore plus vite qu'on ne le pense généralement.
Cependant, l'alternative existe depuis longtemps chez les Anglo-saxons et apparentés dont le tempérament est moins porté à confondre la puissance de l'État avec le bonheur de l'individu. Ici, les errances de la gestion et du monopole étatiques sont éliminées. La cotisation ne sert pas à entretenir une armée de fonctionnaires ni à engraisser des profiteurs mais elle est capitalisée selon toutes les règles du calcul actuariel. Lorsqu'il s'agit d'une assurance-vie, elle permet à coup sûr de servir sa pension au cotisant, et s'il s'agit d'un fonds de pension, elle est investie dans le marché selon les règles prudentielles pour, à l'échéance, donner au pensionné le juste produit de ses économies et la rémunération de ses efforts.
Ces fonds de pension sont la cible et le cauchemar des politiciens et de la cohorte de leurs suiveurs.
Parce qu'ils mettent en lumière les tares de la répartition et la rigueur des contraintes qu'elle impose, ils sont accusés de tous les maux dont les États sont coupables : chômage, spéculation financière, manipulation de l'opinion, fraudes et malversations.
La réalité est moins romantique. Les fonds de pension appartiennent aux travailleurs qui y placent leurs économies dans le but de s'assurer une retraite paisible. Ces fonds n'exigent pas du tout un rendement de 15 % comme la propagande du gouvernement le répète à l'envi mais, comme tout investisseur, ils recherchent le meilleur rapport entre le risque et le bénéfice. Jusqu'ici, ils ont toujours mieux réussi que la répartition étatique. Ils ont créé des millions d'emplois en pesant sur la gestion des entreprises, en les assainissant et, chose nouvelle et presque scandaleuse pour certains, en contrôlant les actes et les rémunérations des administrateurs. En dehors des cas où ils sont la propriété de capitalistes comme Maxwell ou Enron, les fonds de pension ont toujours su allier l'efficacité et la sécurité. Leurs clauses et conditions varient de l'un à l'autre et chacun y trouve chaussure à son pied. On y découvre même parfois un assaisonnement de répartition ou un complément de retraite pour les défavorisés. Certains d'entre eux existent depuis plus d'un siècle et ils sont tous passés sans dommage au travers des bourrasques de l'économie et de l'histoire.
Même si, prouesse peu méritoire, les fonds actuels ont des performances supérieures à la calamiteuse gestion de la répartition par les politiciens, et même si la logique de profit peut être comparée à la volonté de puissance de l'État basée sur la contrainte, on ne peut ignorer les multiples déconvenues découlant des fonds de pension constitués par une entreprise pour ses travailleurs. La structure de ces fonds, le cordon ombilical qui les relie à leur société-mère, les soumet à ses aléas d'autant plus qu'ils lui fournissent des capitaux importants. L'absence de sanction et de contrôle des gestionnaires les rendent plus aventureux encore comme l'actualité ne cesse de l'illustrer jour après jour. Sans être exposés à des risques comparables, les fonds indépendants n'en présentent pas moins des défauts similaires. Leurs administrateurs ont presque toujours des intérêts personnels dans les entreprises où l'épargne des cotisants est investie. La hiérarchie des pouvoirs en système capitaliste favorise toujours les mêmes.
Ces enchevêtrements d'intérêts contradictoires ne seront démêlés pour le peuple que dans la société anarchiste.
Après l'anéantissement de l'État, les mutuelles d'assistance autogérées prendront en charge la santé, le chômage et la pension.
Elles collecteront les cotisations, placeront les fonds de manière à servir aux mutualistes les meilleurs services et constitueront des réserves non seulement pour garantir le paiement des pensions et amortir les fluctuations des conjonctures mais aussi pour secourir les défavorisés car la solidarité est la garantie de l'égalité, principe sans lequel l'anarchie ne saurait exister.
La gestion sera assurée par l'assemblée générale des mutualistes dont les apports seront des parts de propriété et non plus de simples dépôts. Chacun des membres sera consulté et aura la capacité de décider de la politique de la mutuelle, de l'affectation des fonds, de l'éthique à respecter; ensemble et en particulier, ils préciseront les conditions du contrôle social à l'intérieur des entreprises où leur patrimoine sera investi.
Les actuaires ont montré que, rapidement et automatiquement, débarrassés du poids et des gaspillages insensés de la gestion étatique, les capitaux apportés atteindront vite des montants considérables. La boule de neige grossira rapidement au point de provoquer l'avalanche et d'emporter tout le pouvoir de décision en matière financière et économique. Sans le miroir aux alouettes de la répartition, les réserves pour les pensions croîtront de manière exponentielle.
Des mains de quelques capitalistes autoritaires et égoïstes, le gouvernement passera aux mutuelles d'assistance autogérées. Sans crédit, sans ce sang frais indispensable à leur vie et à leur expansion, les entreprises s'étiolent et meurent asphyxiées. Pour vivre et prospérer, elles doivent respirer, elles doivent obtenir des banques et des marchés financiers les crédits nécessaires à leurs activités. La puissance des mutuelles d'assistance autogérées leur donnera rapidement les moyens de dominer tous les instruments financiers. Banques et marchés fourniront des crédits aux acteurs économiques mais seulement aux conditions éthiques de leurs propres bailleurs: les mutuelles. Irrésistiblement, les unes après les autres, les entreprises tomberont comme des dominos et viendront grossir le patrimoine de l'économie autogérée. La société capitaliste se transformera ainsi en société démocratique, en société anarchiste.
Mais la Révolution anarchiste est perpétuelle et permanente. Même dans une société anarchiste, l'anéantissement de tous les pouvoirs ne cessera jamais. Il faudra rechercher, extirper et brûler le chiendent sans relâche car l'autorité renaît de ses propres cendres. La grandeur de l'homme est aussi de toujours combattre pour le progrès contre les forces obscures qui l'entourent pour le dominer, pour le ramener en arrière vers un passé ténébreux.
Entre-temps, à l'opposé de son mensonge officiel, l'État a parfaitement conscience du désastre de la répartition et il cherche désespérément à amortir le choc de sa déconfiture. En catimini, il favorise la constitution de fonds avec la participation des entreprises sous la forme d'assurances groupes et, comme si cette opération n'était pas suffisante, il encourage fiscalement les personnes physiques à souscrire des assurances-vie et à investir dans les fonds de pension pour compléter la réduction prévisible de la pension d'État.
Mais le ciel s'assombrit d'année en année. Aucun remède, aucun orviétan ne peut plus sauver la pension par répartition déjà grabataire.
L'État est aux abois au fond de l'impasse où il s'est enfermé.
Cependant, le spectre de l'échéance lui a inspiré un dernier expédient, un ultime artifice, peut-être la solution géniale ou finale: on va importer de la main-d'Ïuvre des pays du sud. Les jeunes immigrés travailleront pour payer la pension de nos vieux. Cette nouvelle traite des noirs sauvera-t-elle la pension par répartition? Dans la pénombre de leurs bureaux, des fonctionnaires déments préparent-ils les papiers timbrés pour l'affrètement de bateaux plombés?
On sait que le pouvoir rend fou et que nos gouvernants vivent dans un monde de chimères. Au bord du gouffre, ils continuent d'assener leur dogme: Seule la main de fer de l'État peut assurer aux vieux une pension décente par la répartition.Le bonheur est dans la cacahouète et la sécurité dans la prison.
Comme un parlementaire reste néanmoins un être humain même s'il n'en a plus que l'apparence, et que la marche inexorable du temps l'amène, lui aussi, finalement au seuil de la retraite, on pouvait s'attendre à ce qu'il aspire comme tout le monde au bonheur par la répartition. Il en a tellement répété le refrain qu'il doit bien y avoir quelque chose de vrai dans ce tombereau de littérature, de sermons du haut de la tribune, de chants louangeurs et de bourrage de crâne.
Eh bien non!
Ce qui est excellent pour les autres n'est pas bon pour lui. Il n'a visiblement pas confiance en son propre jugement. Lui et ses semblables, les parlementaires de toutes obédiences et de toutes philosophies se sont garantis une retraite heureuse et tranquille en se constituant pour eux seuls un fonds de pension capitaliste!
Charly (mai 2002)
Charly est adhérent du groupe Fratanarde Liège et du nouveau collectif qui anime le journal Alternative Libertaire (Belgique) depuis avril 2001. Ce texte est visible dans la rubriqueÉditoriaux de son site web à la page http://www.dissidence.be/charly.html.
ASPECTS CULTURELS DU PROBLÈME
La bifurcation manquée
D'emblée, pointons un fait nouveau dans l'histoire politique et sociale récente: c'est bien le patronat (le Medef) qui a l'initiative de la refondation sociale. C'est en réaction, et par rapport à ses propositions, qui de fait sont (à dessein) provocations que le monde syndical et politique en est réduit (au mieux) à essayer de limiter les dégâts. C'est évident en matière d'allocations chômage: le Care,fut adouci en Pareaprès de subtiles reformulations et l'aménagement marginal des mesures les plus explicitement coercitives, mais la «philosophie» du projet patronal est quasi intacte. Ainsi, sur le problème des retraites et pensions, l'initiative des radicales réformes est issue des mêmes, syndicats et gouvernement en sont réduits à ne vouloir qu'éviter et réduire les mesures les plus régressives du projet. En termes généraux, le Medef veut allonger les années de cotisations de N,les contradicteurs en sont réduits à négocier NB X, mais avec un résultat probablement positif: on risque de devoir travailler plus longtemps que d'antan, avant de bénéficier d'une retraite à taux plein. Depuis les mesures Balladur (1993), c'est le cas pour le secteur privé, se souvient-on que la gauche pluriellene fit rien pour remédier à cet allongement de la vie cotisante?C'est la ruse de la raison capitaliste contemporaine que de déterminer les termes de la négociation, et la position du problème. Ainsi, des experts (de gauche?) tiennent également un discours sur la nécessité d'une retraite à la carte.Il est bien agréable de se voir présenter une carte achalandée, pour autant que l'on ait les moyens de choisir... Et, si vraiment on veut donner la liberté de choix (de continuer ou non à travailler) encore faut-il que les bénéficiaires du choix soient assurés de revenus permettant de choisir (actuellement à 60 ans,) et avec une retraite suffisante, offrant la possibilité d'accéder, de droit, au statut d'inactif pensionné (retraité).Mes guerriers ne travailleront jamais, le travail s'oppose au rêve. Et, la sagesse nous vient du rêve.
Grand chef Smohallah, fondateur de la religion du rêve
Or, si actuellement, le plus grand nombre des retraités bénéficie d'un revenu égal ou légèrement supérieur à celui des actifs (en moyenne, ce qui ne dit rien sur ceux qui doivent se contenter du minimum vieillesse, environ un million de personnes), les prochaines décennies seront celles de la prolifération des nouveaux vieux pauvres.En effet, pour des masses de jeunes précaires, d'étudiants tardifs, de RMIstes précoces (dès 25 ans), de récurrents chômeurs ne pouvant prétendre à l'ASS, la retraite, même modeste, à taux plein,semble un pactole dont ils ne risquent guère de bénéficier, pour motif de trimestres insuffisants. L'avenir est sombre pour nombre de futurs non-retraités...On perçoit les prémices d'une probable euthanasie économique,qui augure du pire en matière de décomposition sociale.
Contradictions économiques et culturelles Un état de fait, qui contrarie la tendance à l'allongement de la vie productive (et explique les inquiétudes) : dès 55 ans, seul un sujet sur trois est encore en activité (salariée), à l'ANPE, les inscrits du même âge sont dispensés de recherche et bénéficient d'allocations légèrement réévaluées.
Il y a actuellement, en France, 12 millions de retraités, qui pour la plupart vivent plutôt bien, bénéficient d'un loisir mérité et solvabilisé, encoreperçu comme légitime après une vie de travail et d'efforts.
Bien que cela ne soit encore qu'à mi-voix formulé, le loisir des vieux, c'est le problème.On peut discerner dans le mode de vie des anciens, les imparfaits indices du monde qui pourrait advenir, où le travail (sous contrainte économique) serait d'une utilité marginale. Les magazines dont les retraités sont la cible se nomment : Notre temps,Le temps retrouvé,Pleine Vie,tout un programme... Celui de la bifurcation manquée? D'autant qu'avec l'allongement de l'espérance de vie, les «oisifs pensionnés», d'aujourd'hui sont les anciens actifs, qui dans les années 70/80 ont cessé de produire aux alentours de la cinquantaine, pour un nombre important d'entre eux. C'était l'époque des restructurations industrielles, du chômage à taux non dégressif, des préretraites massivement financées par l'État (financement des licenciements dont les entreprises de l'actuel Baron du Medef ont amplement bénéficié...), avec leurs 90 % du salaire, nombre de sidérurgistes ont attendu la retraite avec une relative sérénité.
On peut actuellement compter plusieurs millions «d'inactifs» encore vifs pensionnés depuis 20 ou 30 ans, et davantage, (200 centenaires en 1950, 9.000 en 2000, probablement 150.000 en 2050). À l'échelle d'une vie le temps de loisir (souvent actif, jusqu'à un âge tardif) tend à devenir égal ou supérieur au temps consacré au travail ! C'est une récente révolution de nature quasi anthropologique.
Ça ne peut plus durer ! Les piliers mêmes de la société du travail sont fragilisés. Les fissures devenaient visibles pour tout le monde (ou presque). Nous y reviendrons en approchant, plus loin, de la bifurcation manquée.
Si licenciements massifs et retraites subventionnés furent nécessaires pour le capitalisme des années 70/80, tant d'un point de vue économique (restructurations largement financées par la collectivité), que politique, le rapport de forces, la contestation des anciens bataillons de la classe ouvrière (charbonnages, sidérurgie...) avaient encore les moyens de se faire entendre.
Aujourd'hui, la donne a changé, le discours du patronat, nonobstant quelques variantes sectorielles, est en contradiction avec celui qu'il tenait hier (mais qui se souvient de ses arguments d'hier ?).
Mais, plus qu'économique, la contradiction majeure, tendanciellement explosive est culturelle, «civilisationnelle».
En d'autres termes radicalement politique,si l'on donne au mot politiqueson sens noble, fort et antique.
La cause de la pauvreté c'est... le manque d'argent La phrase qui précède est d'une indécente évidence. Elle est pourtant due à J.-K. Galbraith économiste de forte réputation internationale, auteur notamment de L'Ère de l'opulence(1961), dont le dernier livre Des amis bien placés,est disponible aux éditions du Seuil.
C'est pour partie un récit des importantes fréquentations de l'auteur (Roosevelt, Kennedy...), mais ce qui nous intéresse ici ce sont les options économiques du texte, utiles pour étoffer le débat, tant sur le problème des retraites que sur celui du revenu à accorder aux chômeurs.
Depuis longtemps, Galbraith est partisan d'un revenu de droit, supérieur au seuil de pauvreté pour tous les citoyens des pays riches, en premier lieu. Immédiatement réactifs, les contradicteurs font valoir les abus prévisibles: les pauvres auraient les moyens de ne pas travailler?! Plus précisément, la capacité de refuser les mauvais travaux, mal payés qu'ils doivent encore aujourd'hui accepter par nécessité. Explosif. L'on comprend les inquiétudes du Medef (Denis Kessler) quant à la paresse deschômeurs par confort.
Galbraith conçoit que certains abus seront commis, que certains pauvres voudront s'offrir des loisirs Ñ les plus subtils s'essayant à pratiquer une frugalité jouissive, condition d'une authentique écologie politique... Et alors ? Les loisirs constituent une chose tolérable et souvent bénéfique pour les familles riches, et même pour les professeurs d'université. Jamais pour les pauvres; il faut les obliger à travailler. Et, ajoutons, les vieux également et le plus longtemps possible, sinon le long spectacle des anciens ouvriers, modestes employés et cadres moyens qui ne travaillent plus et depuis longtemps (20, 25, 30 ans... voire davantage), risque de faire surgir la question des raisons du travail sous égide de la raison capitaliste.
D'autant que malgré 12 millions de retraités, plus de 2 millions de chômeurs enregistrés, 300.000 dispensés de travail (à 55 ans), nombre d'occupés à des activité de camouflage et de préservation de la culture du travail... la productivité augmente constamment, la société d'abondanceque prévoyait Galbraith (et d'autres) est visiblement devenue celle de la profusion, de l'encombrement, d'un gaspillage éhonté, d'un mimétisme consumériste exacerbé.
Mais, les pauvres, eux, manquent d'argent ? Pourtant l'argent ne manque pas, c'est une donnée immédiate de l'observation. Créer le manque, absolu (misère) ou relatif (pauvreté de situation, comparative, subjective), c'est la raison et le motif de l'expansion du capitalisme.
Il fut une longue époque où seuls les riches pouvaient vivre sans travailler (ils avaient leurs manières différenciées de paraître occupés).
Or, actuellement, par millions, d'anciens ouvriers en bleus, de modestes employé(e)s de magasins, le petit peuple qui fut au service des nantis de la bourgeoisie divine se paient, hors saisons, des voyages aux Antilles, des circuits touristiques et culturels, des séjours aux Canaries.
Indicible effroi de toutes les baronnies de France et de Navarre !
Les retraités d'aujourd'hui ont travaillé hier et avant hier? Oui mais pas assez, pour avoir le droit de se vautrer, et pour des années, dans le loisir qui fut l'essentiel privilège des aristocraties financières. De plus, cet immoralisme sous cape est quelque peu contagieux. Si on avait laissé faire et toléré le montant et la durée trop généreux des allocations chômage, l'encouragement au loisir était dangereux, pire car: avec quelques mois de travail et les allocations acquises, les étudiants étaient financés par les entreprises pour faire des études de sociologie, philosophie, psychologie... alors qu'il nous faut des personnes directement opérationnellesdéclarait Denis Kessler au cours d'une entrevue (imposée) par les associations de chômeurs.
Qu'est-ce donc que ce monde où les étudiants en philosophie travaillent tard et se reposent trop tôt ?
Retraités jouisseurs, étudiants fraudeurs, chômeurs résistants... il était temps de réagir et faire en sorte que les générations suivantes voient les choses autrement.
Tant à l'échelle de la semaine, du mois, de la vie, il est important d'augmenter la durée du travail, (on choisira l'argumentation circonstanciée), sinon... où allons-nous chère baronne ?
La source du problème qui touche les demandeurs d'emploi (chômeurs) et ceux qui, de droit, sont dispensés d'emploi (retraités) est la même. En essayant d'examiner les choses sous un angle peut-être inhabituel, culturel,en négligeant volontairement les aspects immédiatement financiers (combien d'argent dans les multiples caisses), en ignorant les arcanes, complications, obscurités des circuits de financements qui dissimulent une invisible et pourtant éclatante évidence, nous essayons ci-dessous de retourner aux racines d'une économie qui n'aurait jamais dû cesser d'être politique.
Gains de productivité dans tous les secteurs On soupçonne Galbraith d'être l'auteur d'un livre publié sous pseudonyme collectif dans les années 60, La paix indésirable(1968), sous-titré De l'utilité des guerres.Je ne sais si l'auteur est aujourd'hui «démasqué». Nonobstant, la thèse centrale, argumentée de l'ouvrage, est qu'à l'époque où perdurait l'affrontement du bloc capitaliste et du bloc «communiste», la peur de l'ennemi, les énormes dépenses d'armements, étaient tout à fait nécessaires pour justifier la réduction des budgets sociaux, pour maintenir une rareté relative des biens, et inciter à la discipline d'entreprise. Bref, pour le système, la paix était indésirable, car si les moyens de production mobilisés avaient été orientés vers les besoins civils et pacifiques... la surproduction aurait été menaçante: les manutentionnaires, et les mineurs de fond auraient pu se poser la question de savoir s'il est encore utile de se lever à quatre heures du matin,5 ou 6 fois par semaine.[Sous leur nouvelle présidence, les États-Unis vont probablement réduire les budgets sociaux et investir des milliards de dollars dans la guerre des étoiles.Nouvelle formule d'une recette ancienne... Les attentats du 11 septembre (dramatiques, inadmissibles, condamnables) étant, économiquement parlant, une formidable aubaine pour le capitalisme mondialisé et son centre de commandement nord-américain].
Tout de même, la disparition de l'ennemi principal (à l'Est en tous cas), a permis quelques déversements techniques (internet) et productifs vers la production de biens civils Ñ ce, avec un coût écologique énorme. Et, prix d'une augmentation de la sphère des besoins Ñ ne pas avoir de télévision "à coins carrés", devoir se priver de téléphone portable, ou de l'usage d'une voiture présentable, etc. peut être ressenti comme une pauvreté relative, une misère de position (Bourdieu).
Dans le fond, culturellement parlant, la paix, la prospérité partagée sont indésirables, parce qu'elles risquent de faire surgir la menace du loisir généralisé, de l'effort authentiquement partagé.
Les signes de cette émergence du loisir largement disponible (loisir actif, impliqué, citoyen, idéalement plus proche de l'otiumromain, ou de la scholègrecque, que d'un vulgaire droit à la paressede consommateurs gavés), les symptômes de la fin du travail(de ses modalités sous contrainte libérale) étaient, à la fois manifestes et mal perçus. Tant dans les comportements sociaux réellement perdurants (voir plus haut), que dans de multiples ouvrages d'économie politique, de philosophie, de dénonciations des méfaits de la globalisation, etc.
Avec des nuances d'analyses quelquefois importantes, Paul Lafargue, Émile Zola, John-Mayard Keynes, Bertrand Russel, Joffre Dumadezier, Murray Bookchin, Hannah Arendt, Raoul Vaneigem, Jean-Marie Vincent, André Gorz, Radovan Richta, Jacques Ellul, Dominique Méda, Jérémy Rifkin, Roger Sue, Xavier Pattier, Françoise Gollain, Viviane Forrester... les revues Transversales,Pour,Alternative Libertaire(Belgique, première époque)... au cinéma: La comédie du travail(prix Jean Vigo) et certains des protagonistes mis en scène par Robert Gédiguian (À l'attaque!)... ont pratiqué le démontage idéologique et culturel de la société du travail. La profusion et parfois le succès de livres, de films, ajoutés à l'influence des comportements artistes(Boltanski, Chapellio, Le nouvel esprit du capitalisme,éditions Gallimard, 1999) de refus du travail aliéné, avec en fond de décor sociétal, l'image de la douce lassitude active des anciens...le tout, en convergence, donne à entr'apercevoir, à sentir un contexte culturel, idéologique, minoritaire, mais dont la prégnance sociale, «l'exemplarité» comportementale avaient atteint un niveau d'influence difficilement supportable par le système. Le vieux monde était menacé d'écroulement sous le poids de ses propres contradictions ; d'où l'offensive actuelle du Medef et de ses alliés... dont certains sont issus du monde syndical.
Il n'y a pourtant aucune raison strictement économique pour allonger la durée des cotisations.
Même en l'état actuel des modalités de perception des cotisations patronales et salariales, il y a de l'argent dans les caisses Ñ pourtant aussi nombreuses qu'opaques. Sur les tendances raisonnablement prévisibles, nous avons : croissance de la productivité, 2 %/an, taux de croissance du Pib, également 2 %/an (comme durant la période 1980/2000), chômage (actuel) 9 %. Conséquence, le PIB va croître de 40 % en 20 ans (2000/2020). Le rapport retraités/actifs occupés va passer de 0, 48 à 0, 66, soit une croissance de 38, 5 %. Ceci pour le secteur privé, les prévisions sont un peu moins optimistes pour le régime des fonctionnaires... tout de même les tendances lourdes et réelles sont en contradiction totale avec les arguments du Medef!
La réalité dément aussi irrémédiablement les formulations du sens commun: Il faut faire travailler les jeunes pour payer nos retraites...Encore, on a pu lire sous la plume d'un économiste progressiste cette (fausse) évidence de (mauvais) bon sens: Quand il y a de moins en moins de vendangeurs, et de plus en plus de mangeurs de raisins, il faut bien...Il faut d'abord rappeler qu'un vendangeur d'aujourd'hui est bien plus productif qu'un vendangeur des années d'après guerre durant lesquelles les retraités de l'an 2001 étaient en activité (machines dans les vignobles, robotique, informatique...), gains conséquents de productivité dans tous les secteurs de production.
Pour quelles raisons les seniorsde l'an 2020 et après devraient-ils travailler jusqu'au seuil de la mort, survivre brièvement avec de maigres pensions, dans des conditions économiques et sociales inférieures à celles de leurs parents et grand-parents qui, eux, s'activèrent dans une société infiniment moins riche, moins productive? Il n'y a guère de motifs économiquespour que la richesse collectivement produite profite seulement aux seuls retraités de la capitalisation, les vieux riches qui auront accès à la coûteuse jouvence des biotechnologies. Nous sommes bien dans la situation où les Misères du présentoccultent la Richesse du possibleAndré Gorz (éditions Galilée, 1997).
Le projet du Medef est une véritable crime contre la sûreté de l'esprit!
La bifurcation manquée Un changement radical d'itinéraire politique et social était probable, possible et désirable par beaucoup, une bifurcation productive était déjà sensible, visible presque. La civilisation est au carrefouren la formulation de Radovan Rictha (éditions Payot, 1970), au carrefour va-t-il vraiment falloir s'engager sur la bifurcation que désigne la signalisation mensongère du patronat ?
C'est la formulation même des questions, qui est problématique. Posons-les autrement, sur des niveaux supérieurs à celui de la stricte économie comptable. Nous savons déjà que nous sommes assez riches globalement,il est donc possible de vivre mieux, en travaillant moins et moins longtemps (voir les chiffres plus haut). Posons donc les questionspolitiques,voire philosophiques de la répartition des richesses produites. Il nous faut donc nommer les ayant-droit à un revenu. Dans une nomenclature rapide (insuffisante, et en l'état actuel du droit au revenu), nous pouvons distinguer quatre catégories: 1. les travailleurs occupés (salariés), 2. les travailleurs ayant été occupés suffisamment longtemps (retraités), 3. ceux qui ne peuvent travailler (handicapés à la Cotorep), 4. ceux qui se préparent à travailler (les étudiants, apprentis...), pouvant, sous certaines conditions, bénéficier de bourses, d'aides diverses et faibles, de fractions de salaires pour les apprentis. Dans cette catégorie étudiants, au sens large, on peut mettre ceux qui se préparent à un nouveau métier: les bénéficiaires de l'AFR (supprimée dans le Pare).
Les offreurs de travail (chômeurs) sont 42 % seulement à avoir droit à un revenu de remplacement sous contrôle et, pour une durée restreinte parce que l'on craint qu'ils s'installent dans le chômage de confort, l'assistance,voire la résistance aux mauvais travaux (voir plus haut).
En somme, il n'y a pas de fatalité économique, la décision de l'octroi ou non d'un revenu est, en son essence, une question politique, de philosophie politique, avec en son insécable envers, la prescription du devoir de production. On ne peut revendiquer l'usage d'une partie de la richesse socialement produite sans d'une façon ou d'une autrecontribuer à la production (l'examen de bonnes et moins bonnes façons, des producteurs utiles ou nuisibles, nous entraînerait trop loin, nous nous contenterons ici de cette indétermination). Les retraités ayant travaillé ont droit à un revenu, les handicapés ne pouvant travailler sont sujets de la solidarité sociale des sociétés humanisées, les étudiants sont de futurs travailleurs, on leur donne parfois une sorte d'avance sur les fruits de leur production future. Les chômeurs sont en majorité demandeurs d'emploi, pourtant objets d'un soupçon récurrent, d'où l'ambivalence de leur statut, la précarité de leur revenu.
En substance, la question est celle du nombre des ayant-droit et de la répartition sociale de l'effort de production. C'est une question de civilisation. Or, les gains séculaires de productivité, l'allongement de la durée de vie, les perspectives qui, potentiellement, raisonnablement, vont dans le sens de la réduction de la durée hebdomadaire du travail, du nombre des années consacrées à la production économique dessinent un avenir possible, en contradiction radicale avec celui que veut nous imposer le Medef !
Pourquoi ne pas reprendre l'initiative des propositions réellement innovantes, plutôt que de subir une discussion dont les termes et les enjeux nous sont imposés? La brutalité économique, la violence sociale sont les issues de la bifurcation capitaliste.
Doit-on se résigner à ce que l'imagination soit aussi, en plus, le monopole des possesseurs du pouvoir économique et politique? Sommes-nous condamnés à la paix indésirable,donc à la guerre sociale? Par qui ? Pourquoi?
Les derniers mots à un poète.
Le loisir, le repos, la paix du séjour, l'aménité des cités, la sérénité des cieux, le murmure des fontaines, le calme de l'esprit, toutes choses qui concourent à ce que les muses les plus stériles se montrent fécondes, et montrent au monde ravi des fruits merveilleux qui le comble de satisfaction.
Cervantès, Don Quichotte de la Manche.
Alain Véronèse (avril 2001)
Alain Véronèsenous a fait parvenir directement son texte à l'annonce de la publication d'une brochure de débats sur les retraites.
Les enjeux de la réforme des retraites
La réforme des retraites annoncée comme prioritaire depuis l'élection présidentielle pourrait bien se transformer en lutte sociale et se terminer sur le pavé.En 1995, Juppé qui avait voulu s'attaquer aux régimes spéciaux du secteur public, après les luttes de novembre-décembre, a fini sur le carreau. En janvier 2001, 300.000 personnes dans la rue faisaient reculer le Medef, qui souhaitait reporter l'âge de la retraite à 65 ans dans le régime complémentaire.
Comme nous le martèlent les médias, la réforme est inéluctable. Le président Chirac l'a promis : ce sera l'une des priorités du gouvernement Raffarin au début de 2003. Mais quel sont les enjeux de cette soi-disant réforme qui a pour finalité d'introduire les fonds de pension en France? Quelles retraites devront-nous défendre et pourquoi?
Une vaste offensive mondiale Les fonds de pension font partie d'une vaste offensive mondiale ultra-libérale que J. Nikonoff, ancien représentant de la caisse des dépôts aux États-Unis, a baptisé, dans son ouvrage La comédie des fonds de pensionaux éditions Arléa, de révolution blanchemenée depuis 1994 par la Banque Mondiale, le FMI et L'OCDE.
Ces instances financières, sous le contrôle du patronat international et avec la complicité des États et des parlements démocratiques, veulent transférer l'argent des retraites vers des circuits financiers et la Bourse. Elles utilisent comme argument l'augmentation démographique des individus de plus de 60 ans, afin d'affoler les populations. Dans ce but financier, le vieillissement et ses conséquences sont présentés négativement.
Paradoxalement, les ultra-libéraux réussissent à transformer la joie et le formidable espoir de vivre, dans notre civilisation, plus longtemps et en bonne santé en une malédiction et une menace. Pourtant, il est faux de prétendre que la société française n'a plus, dès aujourd'hui, les moyens de financer l'actuel système de retraite par répartition.
Nous vivons, en effet, dans une société de plus en plus riche qui d'année en année, accumule les moyens de produire de plus en plus. Actuellement la France produit deux fois plus de richesse qu'il y a trente ans. Ce qui est en cause, ce n'est pas la capacité de produire de la richesse, mais sa répartition qui est de plus en plus inégale. Si les recettes des différentes caisses de retraite font aujourd'hui défaut, c'est aussi à cause du chômage et de la précarité. Mais au nom de la compétition mondiale, les ultra-libéraux veulent revenir sur les acquis sociaux des travailleurs des pays les plus avancés, car ils les pénalisent commercialement face aux pays pauvres. Il en résulte la réduction des dépenses publiques, la baisse des prélèvements obligatoires, des charges patronales, des retraites dont le coût est insoutenable.
Le travail inessentiel Dans ce contexte, nous avons été interloqués par les positions de camarades qui, à l'instar du Groupe Bakouninedans son texte Partageons les richesses, pas la misère! reprenaient à leur compte les arguments avancées par les économistes à la solde du capital.
Nous leur rappelons que l'économie est une science foncièrement inexacte car elle est liée à l'idéologie capitaliste et libérale, à la loi du marché (loi particulièrement imprévisible) et à la plus-value, basé à présent sur le profit immédiat des actionnaires. Une preuve ! Depuis sa création aucune prévision du FMI n'a été exacte.
Les retraites sont un enjeu de société essentiel, une question politique et sociale et absolument pas une question économique, aussi les experts ne devraient intervenir qu'a la marge. Ainsi le PIB français va doubler d'ici 2040. Il est donc parfaitement possible, dans le cadre de notre société, d'assurer, sans aucun recul social, le financement des retraites. Comme le démontrent plusieurs études SUD, LCR, les Verts, il n'y a pas de problème pour financer les retraites par répartition. Seule la SNCF avec un taux réel de cotisations, salariales et patronales, de 36 % a un effort contributif plus important à fournir. Donc affirmer que le financement des retraites, sous sa forme actuelle, sera mathématiquement impossible à moyen terme, n'est pas tout à fait vrai.
De plus, nos camarades avancent que les retraites sont financées par les richesses créées par le travail (cotisations des salariés et des employeurs), ce qui n'est plus le cas pour d'autres. En effet, ce n'est plus le seul travail qui crée les richesses mais, surtout, les propriétaires du capital qui spéculent en bourse. Cependant, le produit de ces bulles spéculatives provient bien, à l'origine, du travail!
Ensuite, ils expliquent et persistent à dire que l'évolution technologique (automatisme, robotique, informatique, téléphonie) aboutirait à ce que le travail humain devienne un élément inessentiel à la reproduction du capitalreprenant ainsi un des thèmes de la fin du travail, élucubration que l'on retrouve chez les post-situationnistes Bob Black,Raoul Vaneigem, le groupe Krisis [1], ou dans le cadre de l'écologie sociale, entre autres chez Jeremy Rifkin.
Dès le départ, le débat sur la centralité du travailcomme valeur sociale est miné par son assimilation naïve à la contrainte. On l'accable de l'étymologie latine detripaliare,torturer avec un tripalium,alors que ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que s'installe, avec le capitalisme et le salariat, l'emploi du terme travailpour désigner toute espèce d'activité professionnelle vendue ou louée à un employeur. Au XXe siècle, le travail salarié, n'est pas une malédiction ancestrale qui clouerait l'homme autripalium,mais une création récente de la bourgeoisie industrielle qui a relégué le labeur, l'ouvrage, la tâche ou la besogne comme vocables désuets.
Chez les post-situationnistes l'abolition du travailn'est en fait qu'un problème de sémantique c'est l'abolition du travail salarié,de son asservissement par la classe dominante à sa propre visée, la consommation, le profit, le prestige, le privilège, le pouvoir. C'est la fin du travail comme contrainte. Mais cependant, pour faire fonctionner une société, même après l'abolition du salariat, il sera nécessaire d'effectuer des activités humaines, de production, de gestion, de services, de culture, de loisirs et de recherches scientifiques.
Actuellement, l'accroissement du travail renvoie à ce qu'en fait le capitalisme: la création d'emplois sous-payés, le temps partiel obligé, la multiplication des petits boulots, la flexibilité, l'alternative entre le chômage européen, les working poorsanglo-saxons, le prolétariat des pays émergeants, du sud-est asiatique, la famine en Afrique.
Contrairement à ce qu'affirment nos camarades, actuellement les nouvelles technologies dépendent et créent du travail humain. Elles sont à l'origine d'une nouvelle classe technicienneau service du capital composé d'ouvriers spécialisés, de techniciens, de techniciens supérieurs, de salariés qui font partie de la masse salariale des actifs. Comme l'écrit Antonio Martin Bellido dans son article Syndicalisme, nouvelle économie et travail: Globalement, le nombre d'ouvriers ne diminue pas, il est même en augmentation au niveau de la planète.Le travail n'est pas une quantité qui augmente ou diminue suivant les progrès de paramètres techniques. Il est en relation intime avec la politique.
Pour les anarcho-syndicalistes et le courant socialiste, le niveau propre au politique est la régulation et le contrôle de l'action collective. Or, l'action collective déterminante chez Proudhon et Bakounine comme chez Marx, c'est le travail. Car, c'est la seule action collective qui exige régulation et contrôle, autrement dit, qui nécessite le niveau propre au politique. Le travail est ici l'action collective déterminante au niveau propre du politique. Il n'a rien à voir avec le travail, labeur comme dernier rempart contre la désocialisation. Cette notion qui ne nous apporte que la puanteur idéologique du triptyque: Travail, Famille, Patrie.
Ce débat reste pervers, car, derrière la fin annoncée du travail et la thèse du travail devenu inessentielse cache la volonté d'en finir avec la classe ouvrière et la lutte des classes. Le prolétariat devient un gros mot ! En fait, le travail salarié n'est pas en voie de disparition, il se délocalise vers les pays émergeants où la main-d'Ïuvre est moins chère, en créant un véritable prolétariat digne de l'Angleterre du XIXe siècle et, en provoquant chez nous, des licenciements à la suite de dépôts de bilan fictifs. En fait,l'émancipation du travail doit être l'Ïuvre des travailleurs eux-mêmes.
Le prétexte démographique Il est faux de prétendre que l'actuel système de répartition est menacé par le soi-disant choc démographique constitué par le vieillissement de la population.
L'argument démographique est un prétexte pour imposer les fonds de pension et le raisonnement de nos camarades reprend celui du Conseil d'Orientation des retraitesqui établissait dans son troisième rapport que nos retraites seraient menacées par un double phénomène démographique: l'allongement de la durée de la vie et l'arrivée à la retraite des enfants du baby-boom. En 2040, il y aurait donc moins d'actifs et plus de retraités. Selon eux, si rien n'est fait d'ici là, le niveau des retraites va sensiblement baisser et le pays qui y consacre déjà 12 % du PIB, devra y ajouter 4 % à 6,5 % en plus. En effet, dans ce raisonnement est omis le fait que la courbe démographique relative aux jeunes générations va baisser et par là-même compenser l'augmentation des retraites.
Ce qui importe pour le financement de la solidarité (retraites, assurances chômage, santé..) c'est le rapport entre le nombre de personnes en âge de travailler (les cotisants) et le nombre de ceux qui sont trop âgées ou trop jeunes pour travailler (les bénéficiaires), auxquelles nous pouvons ajouter les personnes qui n'occupent pas un emploi en entreprise comme les jeunes en attente d'un premier emploi, les chômeurs, les femmes au foyer... Au lieu de doubler entre 1995 et 2040, le ratio n'augmentera que de 25 %, quatre fois moins en 45 ans.
Le retour au plein emploi, nous ramènerait à un ratio actif sur inactifde 1,59 comparable à celui de 1993. Ainsi en 1995, on comptait 1,23 inactif pour 1 actif. En 2040, le nombre d'inactifs passera à 1,54. Nous sommes loin d'une catastrophe démographique et cette faible proportion des inactifs est franchement ridicule au regard des dépenses pour les retraites qui ont été multipliées par 10 depuis 1960. Il ne faut pas oublier que les jeunes comme les vieux sont à la charge des actifs. Or, si les démographes prévoient l'augmentation des seconds. Ils prévoient aussi la diminution des premiers.
De plus, la productivité du travail ne cesse de s'accroître. Si sa croissance se poursuit au rythme moyen du siècle écoulé (2 % par an), dans une quarantaine d'années, un actif employé produira, à durée de travail égale, 2,2 fois plus qu'actuellement, largement de quoi compenser, à taux de cotisation inchangés, les pensions de retraite.
Le financement par les fonds de pensions n'est donc pas lié à un problème structurel, mais à un problème politique. Si, en France, les gouvernements de droite comme de gauche s'intéressent aux fonds de pension, c'est pour répondre aux critères financiers de l'Europe. Ils veulent transformer les prélèvements obligatoires en cotisations librement consentiesdont l'avantage est de ne pas figurer sur le compte de l'État, mais que le salarié devra payer s'il veut une retraite.
Des oisifs pensionnés ! Si nous sommes relativement d'accord avec le fond du texte d'Alain Véronèse, Retraite, chômage, aspects culturels du problèmeet sa conclusion optimiste que nous résumerons par l'augmentation des non-actifs ayant droit à un revenu rend possible la réduction du temps de travail hebdomadaire et des années consacrées à la production économique,nous le sommes moins sur la forme. Son ton provocateur, acerbe est-il celui des patrons du Medef ou sa propre vision. Son style post-situationniste provoque quelques doutes. Des affirmations comme 12 millions de retraités [...] vivent plutôt bienn'est pas réaliste quand on connaît le résultat de la baisse sans fin du pouvoir d'achat de ceux ci.
Depuis une vingtaine d'années, le montant des retraites subit un feu roulant d'attaques de différentes natures. C'est l'instauration des cotisations sociales (maladies, CSG, CRDS), la fiscalité plus pesante avec le plafond des 10 % qui baisse, les conséquences de la loi Veil et Balladur de 1993, les accords ARCCO-AGRIC... Si les mécanismes sont différents, les régimes spéciaux et particuliers n'échappent pas à ce laminage des retraites. Signe de cette détérioration, l'évolution du minimum contributif du régime général mis en place en 1983. Au 1er juillet 1983, le minimum contributif brut représentait 59,5 % du smic brut et 68,7 % du salaire minimum net. Dix-huit ans plus tard, il ne représente plus que 45,6 % du Smic brut (-13,9 points) et 53,5 % du smic net (615,2 points). Par rapport au minimum social (Allocation aux vieux travailleurs+ allocation supplémentaire) la chute est identique. Alors qu'il représentait 95,8 % du minimum social en 1983, il n'est plus aujourd'hui que de 92,3 %.
Enfin, dernier élément de cette dégradation, le nombre de personnes concernées. Ainsi, les attributions de droits propres portées au minimum contributif représentait, en 2000, 40,4 % des attributions totales contre 32,8 % dix ans plus tôt. Le nombre de faibles pensions, c'est-à-dire celles dont le montant, en 1997, étaient inférieures à 519 euros (3.400 francs) par mois ne cesse de croître. Près de quatre retraités sur dix sont dans ce cas, contre deux sur dix en 1993.
Face à cette situation certains syndicats revendiquent un minimum vitalqui soit au moins égal au smic.
C'est pour cela que des images d'Épinal comme celles de millions d'anciens ouvriers en bleus, de modestes employé(e)s de magasins (le petit peuple qui fut au service de la bourgeoisie divine) se payant aujourd'hui, hors saisons, des voyages aux Antilles, des circuits touristiques et culturels, des séjours aux Canaries...sont très caricaturales : ce sont plus souvent des circuits en cars dans le cadre de club du troisième âge, parfois aux prix de lourds sacrifices. Après tout, ne sommes-nous pas contre l'élitisme et pour la libre circulation, les vieux ont bien droit aux voyages...
De plus sa vision de petit intellectuel, qui ne raisonne que dans son pré carré, est très occidentale. Faut-il que seuls, les pays développés de la triade États-unis, Europe, Japonaient le droit à moins de travail alors que les pays pauvres continueront à produire les articles à faible valeur ajoutée et accompliront les travaux industriels sales et mal payés. Peut-on parler d'une fin du travail alors que le nombre d'ouvriers est en augmentation au niveau de la planète,que près des trois quarts de l'humanité sont insolvables et vivent en dessous du seuil de pauvreté, que l'Afrique connaît d'épouvantables famines d'origine politique et que les travailleurs précaires de nos pays riches (plus de 15 % de la population) ont toutes sortes de difficultés pour se nourrir, se loger et se soigner ?
Ces histoires d'oisifs pensionnés,de chômeurs de confortsont de la bonne propagande capitaliste occidentale. Quant à notre réalité bien française, lire La misère du mondede Bourdieu.
Historique et problèmes des retraites par répartition Le texte de Charly (Alternative Libertairebelge) est lui, consternant. Faire l'apologie des fonds de pension et de la capitalisation est de la folie. C'est dans le contexte social actuel faire le jeu du Medef !
Nous tenons tout d'abord à préciser que nous ne nous faisons pas d'illusion sur le système des retraites par répartition, car nous connaissons ses origines et mesurons ses limites.
Jusqu'en 1914, les syndicats ouvriers ont manifesté peu d'intérêt pour la question des retraites et la CGT s'est violemment opposée à la loi sur les retraites ouvrières et paysannesde 1910.
À partir de cette date, la stratégie syndicaliste-révolutionnaire de destruction de l'État laissant la place à une politique de présence auprès de ce dernier ainsi que du patronat, le dossier des Assurances socialesprit une autre mesure. La CGT confédérée se prononce, dès 1918, en faveur des Assurances socialeset soutient ce projet sans relâche jusqu'en 1930.
Les retraites par répartition sont une création, en 1928, du Fonds spécial des pensions des ouvriers des établissements industriels de l'État(FSPOEIE). La loi du 21 mars 1928, puis les décrets du 24 septembre 1965 et du 18 août 1967, ont institué un statut commun à l'ensemble des ouvriers de l'État et doté ceux-ci d'un régime spécifique de retraite (FSPOEIE) dont la gestion a été confiée à la Caisse des dépôts.Cette gestion est assurée par l'établissement de Bordeaux de la Caisse des dépôts.
La particularité de ce régime par répartition porte à la fois sur la nature même des établissements industriels de l'État employeurs et sur les modes de rémunérations. Ces rémunérations sont basées sur les salaires horaires pratiqués dans l'industrie métallurgique privée et nationalisée de la région parisienne, pour la majorité des ouvriers (environ 98 %).
Le FSPOEIE est placé sous la tutelle ministérielle conjointe de la Direction du Budgetet de la Direction de la Sécurité Sociale.Comme les autres fonds de retraites, il sert un complément de pension et verse l'allocation supplémentaire du Fonds national de solidarité.Le Fonds est financé par des cotisations ouvrières et patronales et par une subvention d'équilibre inscrite au budget général par la Direction du Budget.
En 1930, création des assurances sociales. Obligatoires pour les salariés du privé, mais en-deça d'un certain montant de salaire: apparition de la notion de plafond.
En 1941, le gouvernement de Vichy a accéléré le mouvement en créant la retraite des vieux travailleurs salariés,en recourant à la répartition,ce qui permettait de s'affranchir des délais propres à la capitalisation. Le 15 mars 1941, le maréchal Pétain décide la mise en place d'une nouvelle retraite dite par répartition.Dans son édition du 16 mars 1941, Le Temps explique ainsi le changement: Les sommes qu'exigeront la mise en marche et le fonctionnement régulier du nouveau régime seront libérées par la substitution du système de la répartition au système de la capitalisation actuellement en vigueur pour les assurances sociales, régime qui aurait exigé encore 20 ans pour avoir son plein effet.Et le ministre du travail, René Belin (ancien dirigeant de la CGT) de préciser : Les cotisations destinées à la couverture du risque vieillesse ne donneront plus lieu à un placement, mais seront utilisées au fur et à mesure de leurs rentrées dans les caisses pour le service des pensions. Les assurés sociaux ne seront pas frustrés pour autant. Le taux de pension vieillesse fixé par la législation antérieure sur les assurances sociales reste garanti.
Dans la Résistance, c'est dans la Zone Sud que les MUR, inspirés par les idées de William Henry Beveridge, élaborèrent eux aussi un système de retraites par répartition dans le cadre d'une régime général de sécurité sociale, dont l'objectif était de couvrir toute la population active.
Dans son Programme d'actions de la Résistance,adopté à l'unanimité, le 15 mars 1944, le Conseil National de la Résistancedéfinit les conditions d'une véritable libération nationale. Les mesures à appliquer pour la libération du territoire dessinent, dans les domaines politiques, sociaux, économiques, les traits d'une République nouvelle, profondément étatique.
En 1944, les caisses étaient vides, mais le nouveau gouvernement ne revient pas au système d'avant-guerre. Il décide que les cotisations ouvrent des droits à la retraite comme dans l'ancien système par capitalisation. Bref, l'État utilise le vocabulaire de la capitalisation pour créer un système par répartition. En 1945, les syndicats soutiennent l'institution du régime général de la sécurité sociale.
En matière de retraite (comme pour la maladie, et la famille), la sécurité sociale est fondée sur le principe de la répartition : l'ensemble des travailleurs actifs d'aujourd'hui cotise pour les retraités d'aujourd'hui, tout en se créant des droits pour une future retraite, ce qui correspond à la philosophie de la prise au tas.
Créée par l'ordonnance n° 45-993 du 17 mai 1945, la Caisse Nationale de retraites des agents des collectivités localescouvre les risques vieillesse et invalidité des fonctionnaires territoriaux et hospitaliers. Le régime général, qui s'inscrivait dans la continuité des assurances sociales en matière de droit à pension, s'est heurté à la résistance générale de tous ceux qui n'adhéraient pas à ces régimes d'assurances sociales, c'est-à-dire aux bénéficiaires de régimes spéciaux plus avantageux (qui ont obtenu à titre provisoire puis définitif le maintien de ces régimes) ainsi qu'au monde agricole dont le régime géré par la Mutualité sociale agricolea été maintenu.
Les indépendants ou non-non,non salariés non agricoles, qui dès 1948, ont créé leurs propres régimes de retraite: la CANCAVA pour les artisans, l'ORGANIC pour les commerçants et industriels, la CNAVPL pour les professions libérales, elle-même fédération de 13 sections professionnelles.
Enfin, les cadres, qui n'échappent pas au régime général, ont eu la possibilité de créer au-dessus du plafond de cotisation (et non plus d'exclusion) leur propre régime dit complémentaire, l'AGIRC, qui va servir de modèle aux grands régimes complémentaires créés ultérieurement, l'ARRCO pour les salariés du privé et l'IRCANTEC pour les agents non titulaires du public.
Cette construction à base professionnelle, sur le modèle allemand, a finalement été complétée par l'instauration du minimum vieillesseen 1956, censé être financé par la vignette automobile créée pour la circonstance. C'est un régime spécial de retraite, distinct du régime général de la sécurité sociale et du régime des fonctionnaires de l'État, auquel toutefois s'apparente étroitement sa réglementation. Sa gestion est assurée par l'établissement de Bordeaux de la Caisse des dépôts.
Ce n'est pas le système par la répartition qui a de nombreux défauts mais son utilisation par l'État. L'argumentation du texte de Charly (Alternative Libertairebelge) reprend celle qui est faite, en France, par les libéraux de la Maison des Libertés.
Par exemple, dans ce système, il n'y a pas d'épargne. Même en mourant le premier jour de votre retraite il n'y aura pas de capital transmis à qui que ce soit, et cela malgré une vie de cotisation. En réalité, ces cotisations ne vous donnent aucun droit concret.
On peut aussi relever que les cadres supérieurs vivent en moyenne bien plus vieux que les ouvriers. Ces derniers toucheront, proportionnellement, beaucoup moins que les premiers. Par exemple, un ouvrier à la retraite à 65 ans, vivant jusqu'à 70 ans, touchera 5 ans de retraite pour 40 ans de cotisations alors qu'un cadre supérieur, vivant jusqu'à 90 ans, touchera lui, 25 ans de retraite.
Mais de façon plus tangible et immédiate, le système des retraites en France, nous montre une répartition avantageant nettement certains groupes. Fort logiquement, un régime public, va avantager... les agents publics et les fonctionnaires. Il y a donc des injustices. C'est pour cela que nous avons pour objectif d'assurer l'égalité entre les régimes spéciaux du service public avec ceux du privé, qui sont bien moins avantageux depuis la réforme Balladur.
La critique du poids de l'État est exacte et a toujours été faite par les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes révolutionnaires. Ce système reste un monopole de l'État, qui ne survit que par la participation obligatoire de tous, et aussitôt perçues, les cotisations sont déjà dépensées au moment même où elles sont à nouveau collectées. Grâce à ce cercle vicieux, l'État a multiplié les promesses et accumulé les régimes. Dans le contexte actuel, la contrainte des retraites par répartition est palliée par l'assurance de toucher une pension à l'arrêt de son activité salariale.
Mérite et erreurs du rapport Charpin Le rapport Charpin a un premier grand mérite : il écarte le spectre des fonds de pension, cette forme de retraite où chacun croit cotiser pour soi,et en fait prête son épargne à des spécialistes de la spéculation pour faire fructifier son magot.Or, cette technique est dangereuse. Dangereuse pour l'économie: elle place les entreprises à la botte des spéculateurs. Dangereuse pour les retraités: que survienne un krach, et ils sont ruinés ! Dangereuse pour les salariés: ils sont condamnés à se serrer la ceinture pour payer les retraites de leurs parents, en espérant demain pouvoir exploiter leurs propres enfants! Car, de toute façon, les retraites sont prélevées sur le produit national de la même année.
La retraite par capitalisation organise ce prélèvement comme un conflit entre les jeunes et les vieux, orchestré par les spéculateurs. Mais attention : la France est déjà, de fait, le deuxième pays au monde (après les États-Unis, mais avant la Grande Bretagne) pour la capitalisation. En France, cela s'appelle l'Assurance-Vieou Préfon,à qui l'on a attribué d'énormes avantages fiscaux. Sagement, la gauche avait commencé à rogner ces avantages en faisant cotiser les contrats d'Assurance-Vieà la sécurité sociale, sauf dans le cas où ils seraient investis dans les entreprises françaises (contrats DSK). C'est astucieux, mais on peut faire mieux : il faut organiser de vrais fonds d'épargne salariée, cogérés par les syndicats, car il est légitime que les salariés les plus préoccupés se constituent une épargne en sus de leur retraite.
Le système de retraites par répartition fait l'objet en France d'une nouvelle offensive qui s'inscrit dans un projet global codifié avec précision dans un rapport de la Banque mondiale (Averting the Old Age: Policies to Protect the Old and Promote Growth,1994). Elle y recommande l'institution d'un système à trois piliers.
L'idéal, d'après ce rapport de la Banque mondiale, serait donc d'ouvrir la voie au rôle dominant de la finance dans les régimes de retraites. Même si le système français demeure éloigné d'un tel «idéal», la politique actuelle vise à l'en rapprocher. Elle repose sur trois éléments.
- Premier pilier, obligatoire: un système public d'assistance, financé par l'impôt, et chargé de verser un minimum vieillesse fixé à un bas niveau, puisque le rapport avance le chiffre de 20 % du salaire moyen.
- Second pilier, également obligatoire: le cÏur du système repose sur des comptes d'épargne individuels financés par des cotisations obligatoires et gérées par des institutions au choix du salarié.
- Troisième pilier, facultatif: l'épargne individuelle permet à chacun de compléter, comme il l'entend, les piliers obligatoires. Ces trois piliers représentent en réalité un compromis boiteux qui fait la part belle à la retraite par capitalisation (le second pilier, obligatoire) par rapport au système public d'assistance. Quant à la retraite par répartition entre salariés actifs et salariés retraités, elle disparaît du programme.
- Une première offensive est menée dans le cadre de la commission Charpin, dite de concertation sur les retraites,où est produit un discours unilatéral tendant à établir que le poids des retraites va s'alourdir démesurément en raison des évolutions démographiques. Le contrat entre générations, sur lequel repose la répartition, serait rompu, à cause d'une progression insupportable des cotisations vieillesse. La nécessité de réformer le système en y introduisant une dose de capitalisation est fortement suggérée, à travers la proposition d'un fonds de réserve.
- Le second axe de l'offensive consiste à présenter l'âge de la retraite comme la principale variable d'ajustement du système par répartition, et à s'en servir pour réduire les pensions versées. La retraite à taux plein serait acquise, indépendamment de l'âge, au bout d'un certain nombre d'années de vie active, que le patronat fixe à 45 années et le commissariat au Plan à 42,5 années, alors qu'il est actuellement de 40 ans dans le privé et de 37,5 ans dans le public.
Ce projet d'ensemble articule de manière assez cohérente des intérêts divers. Les sociétés d'assurance sont évidemment intéressées par l'ouverture d'un nouveau marché. Le patronat cherche de manière systématique à réduire le coût salarial à travers le blocage des cotisations; il a également intérêt à développer une forme nouvelle d'association capital-travail qui fournirait, de surcroît, une source de financement captif. Quant au gouvernement, il reprend à son compte l'objectif d'un blocage, voire d'un recul des prélèvements obligatoires, qui s'inscrit clairement dans la logique d'austérité du pacte de stabilité budgétaire signé à Amsterdam en juin 1997. La «réforme» des retraites est, pour l'essentiel, un alignement sur les exigences de la finance.De plus, les projections du Plan font apparaître une progression du nombre de retraités plus rapide que celui des actifs. Elles oublient, pour commencer, que s'il y a plus de personnes âgées, il y a moins de jeunes : la part des actifs dans la population totale baisse donc beaucoup moins vite, et la charge globale des inactifs ne s'accroît pas autant que le suggère la présentation unilatérale du Plan.
- Le troisième axe de l'offensive gouvernementale consiste à diviser les salariés en mettant l'accent sur les multiples disparités entre le régime général et les divers régimes spéciaux, et en faisant jouer une sorte de dumping social qui viserait à aligner les retraites sur la situation des plus mal lotis. Mais si le poids des retraites des fonctionnaires est appelé à progresser plus rapidement que celui du privé, c'est pour une raison toute simple: le nombre de fonctionnaires a augmenté plus vite que l'emploi total. Le nombre de retraités issus de la fonction publique est donc appelé à augmenter plus vite que la moyenne, et le budget va devoir leur consacrer une partie plus importante de ses dépenses, car cet engagement est inscrit dans le statut de la fonction publique et dans le code des pensions.
Mais l'erreur principale de la commission Charpin n'est pas de l'ordre du calcul. Elle découle d'une vision technocratique et sans imagination, où l'avenir est le simple décalque de la réalité actuelle. C'est ce qui permet de comprendre la bourde du taux de chômage dit d'équilibrede 9 %, censé prévaloir pour les 40 prochaines années. En projetant comme une évidence la situation actuelle, en renonçant par avance à un retour au plein emploi, les «experts» ont révélé le souhait inconscient d'un maintien du taux de chômage à son niveau actuel. S'il baissait trop, l'inflation ne pourrait à leurs yeux être contenue, et menacerait alors les rendements financiers réels.
Pour faire de la prospective, il aurait fallu une autre ampleur de vue, que l'on était pourtant en droit d'attendre du Plan.
Il aurait fallu, en premier lieu, récuser l'idée d'un vieillissement de la population,qui suggère un recul de la natalité. Or, l'augmentation prévisible de la proportion de personnes âgées découle principalement d'un allongement de la durée de vie, qui devrait plutôt être une bonne nouvelle. Cette mutation importante va forcément déclencher des processus d'adaptation qu'il est difficile d'anticiper complètement, alors que la plasticité sociale est totalement sous-estimée par le rapport Charpin, et ce sous plusieurs aspects.
Ainsi, la réduction du temps de travail peut contribuer à la résorption du taux de chômage et à la mise en place d'une nouvelle forme de plein-emploi. Les femmes ne sont pas condamnées au temps partiel. Dans une société passant peu à peu aux 30 heures, la transformation du temps partiel en temps plein (sauf quand il est effectivement choisi), ou encore l'arrivée sur le marché du travail des 60 % de femmes au foyer qui se disent prêtes à occuper un emploi, pourraient conduire à un surcroît d'activité de 20 % par rapport aux projections du Plan. Mais il faudrait rompre dès aujourd'hui avec les exonérations de charges attachées aux emplois à temps partiel.
Enfin, le recours à l'immigration pourrait directement infléchir la proportion de jeunes actifs, au lieu d'utiliser les fonds de pension pour aller exploiter les pays émergents.
Les objections éventuelles à ces propositions reposent sur l'idée d'employabilité.Il ne serait pas possible de mettre au travail davantage de gens, de femmes ou d'immigrés, parce qu'ils n'auraient pas le profil requis. C'est une chose de rappeler que les ajustements évoqués ne sont pas immédiats, c'en est une autre de postuler que cetteinemployabilitéva durer un demi-siècle. Il s'agit là d'une vision conservatrice et exagérément pessimiste, d'autant plus que, dans la consommation induite par les dépenses des retraités, la part de services de proximité est importante.
Tout repose, en fin de compte, sur une pétition de principe, selon laquelle les actifs feraient un jour ou l'autre la grève de la cotisation. Certes, les experts de la commission Charpin s'emploient à susciter une telle révolte en dramatisant à l'excès la situation. Leurs propres chiffres montrent qu'avec 2 % de croissance, il est possible d'assurer à tous les salariés et à tous les retraités, une progression de 1,5 % de croissance. Peut-on vraiment parler de situation catastrophique pour une société dont l'âge moyen est effectivement appelé à augmenter? Faut-il alors allonger la durée de la vie active ou bien la réduire? Si les réponses à cette question sont aussi contradictoires, c'est parce que l'âge de la retraite est censé servir à des objectifs différents et en partie opposés.
Sur le marché du travail, les départs anticipés réduisent la population active et représentent donc un outil de la politique de l'emploi, illustré par exemple par un dispositif comme l'ARPE. Du point de vue des retraites, un recul de l'âge de départ permet, sur le papier, de prolonger la période d'activité et de raccourcir la période de retraite. Mais vouloir reculer l'âge de départ à la retraite dans le contexte actuel est une impasse. Aujourd'hui, un tiers seulement des personnes qui font valoir leurs droits à la retraite sont encore en emploi. Dans ces conditions, le recul de l'âge de la retraite développerait la précarité ou pèserait sur l'emploi des jeunes. C'est pourquoi nous faisons nôtre le principe énoncé par l'Office français des conjonctures économiques: tant que perdure le chômage de masse, il ne peut être question de reculer l'âge de la retraite
Les raisons de refuser la capitalisation Le discours officiel fonctionne à la manière d'une fable de La Fontaine qui opposerait la cigale dépensière de la répartition à l'épargne prudente de la fourmi. Comme si, le fait d'acheter des titres financiers revenait à mettre de côté aujourd'hui,les biens et les services que les retraités consommeront demain. Or, cela ne fonctionne pas ainsi : il faudra de toute façon produire en 2040 ce que les retraités consommeront en 2040, quelle que soit la manière dont seront alors financées leurs retraites.
Les avocats de la capitalisation font valoir que celle-ci permet de bénéficier des meilleurs rendements financiers (mettons 5 %), tandis que la répartition s'alignerait sur la croissance du PIB (2 %). Ce raisonnement ne peut être généralisé: si certains revenus augmentent plus vite que le PIB, il faut bien que d'autres croissent moins vite. Toute progression du nombre de rentiers ne peut se solder que par une baisse du rendement ou par une austérité croissante pour les salaires, ce qui rend difficile de parler de solidarité inter-générationnelle. Pour leurs partisans, le recours aux fonds de pension permettrait d'accroître l'épargne, donc l'investissement, donc la croissance. Il y a là une véritable obsession de l'épargne qui ne correspond en aucune manière à l'expérience de la dernière décennie et à une préoccupation d'anarchiste, favorable à l'abolition du salariat et du capitalisme. Chaque fois que le taux d'épargne a augmenté, la croissance a ralenti. De manière générale, ce qui est bon pour la rente (et notamment des rendements financiers élevés) ne l'est ni pour la croissance, ni pour l'emploi, ni même pour le budget alourdi par la croissance de la dette publique. Quant à l'investissement des entreprises, il n'est pas limité par un défaut d'épargne, puisque l'autofinancement avoisine les 120 %, ce qui veut dire que les entreprises pourraient augmenter de 20 % leur investissement sur leurs ressources internes. Contrairement à ce qui est dit, l'économie française dispose d'une véritable industrie des fonds de placement,et les grandes manÏuvres récentes, par exemple le rachat de Nissan par Renault, devraient suffire à dissiper le mythe d'un capitalisme sans capitaux.Enfin, l'économie française (ou européenne) dégage un considérable excédent commercial, ce qui équivaut à une sortie d'épargne qui va notamment financer le déficit commercial américain. Aller plus loin sur cette voie (si tant est que les fonds de pension accroissent l'épargne nette) n'est donc pas une bonne idée économique.
Un autre argument souvent avancé est que les fonds de pension permettraient de consolider la capitalisation des entreprises françaises, trop dépendantes des fonds de placement et des fonds de pension étrangers. Si tel est le cas, il ne fallait pas privatiser, ni déréglementer les mouvements de capitaux. Il y a là un bel aveu d'incohérence, et un symbole de la difficulté à mettre en place une politique industrielle franco-européenne. Mais l'instauration de fonds de pension ne changerait rien à cette situation, dans la mesure où ils n'auraient aucune logique ni obligation à se placer français.C'est d'autant plus vrai que d'autres partisans des fonds de pension font valoir qu'ils permettraient d'aller chercher de fortes rentabilités sur les marchés émergents. Encore une fois, les excellents résultats des grands groupes industriels et bancaires, ainsi que les grandes manÏuvres de fusion dans lesquelles ils sont engagés, montrent qu'ils ne sont pas limités par leur disponibilité en capitaux.
Entre répartitionet capitalisation,d'aucuns proposent des solutions intermédiaires, comme la répartition provisionnée.C'est de la capitalisation qui ne dit pas son nom, mais qui a le mérite de montrer l'absurdité d'une formule consistant à augmenter aujourd'hui les cotisations sous prétexte qu'on aura à moins le faire dans 20 ans. Ce faisant, on bride la consommation d'aujourd'hui et on contribue à une récession dont ne sortira évidemment aucune garantie de ressources pour les retraités de la prochaine génération. La proposition consistant à alimenter ces fonds à partir des privatisations est une piètre justification pour ces dernières. Ces fonds devraient alors être placés, et pourquoi pas dans les actions des entreprises privatisées ? Il s'agirait alors d'une épargne forcée qui aurait peu de chose à voir avec un système de retraites. Ces questions sont d'autant plus légitimes que le rapport Charpin propose un fonds de réserve de ce type, mais ne dit strictement rien sur son financement.
Trois raisons de s'opposer à la capitalisation Voici au moins trois raisons de s'opposer à la capitalisation des retraites. Le passage à un système intégral de capitalisation est impossible. Il faudrait en quelque sorte cotiser deux fois, et pour des sommes considérables, avant que la capitalisation soit capable de verser des retraites significatives. Faut-il alors en accepter une dos? Cela heurte d'abord la logique: si le problèmeporte sur des centaines de milliards, on ne voit pas l'intérêt d'une solution qui porte sur quelques dizaines de milliards. Les experts du commissariat au Plan sont très forts pour fabriquer des scénarios quantifiés établissant le destin catastrophique de la répartition, mais sont bien incapables d'en exhiber un qui illustrerait les vertus d'un passage à la capitalisation.
- La première raison de refuser les fonds de pension est qu'ils sont dangereux. Ils introduisent un élément fondamental de risque. Rien, en effet, ne garantit le maintien, sur chacune des 40 années à venir, de la rentabilité actuelle des placements financiers. La retraite va donc devenir une loterie, selon qu'on la prendra une bonne année ou une mauvaise. Si des revenus sont distribués en excédent de l'offre de biens et services, l'ajustement se fera par les prix. Mais le plus probable est que le cycle de vie des épargnants pour la retraite provoque une chute des cours boursiers: les actifs qui se constituent une retraite capitalisée doivent vendre leur portefeuille au moment de cette retraite, et si toute une classe d'âge le fait en même temps, les cours ne peuvent que baisser. Contrairement au discours dominant, la capitalisation est en réalité bien plus mal placée que la répartition pour faire face à l'évolution démographique. Même l'OCDE est obligée de souligner ce danger (Maintaining Prosperity in an Ageing Society,1998): À mesure que les membres des générations du baby boom partiront à la retraite dans 10 à 20 ans, ils auront probablement un comportement de vendeurs nets au moins pour une partie des titres accumulés durant leur vie de travail. La génération suivante est de moindre taille, et il existe donc une possibilité de baisse du prix des titres. De plus, et en raison également de la taille réduite de cette génération, le stock de capital augmentera plus vite que la force de travail, et ceci tendra également à faire baisser les rendements sur les actifs réels; il existe donc une possibilité qu'au moment de la retraite, la génération du baby boom découvre que le revenu tiré des fonds de pension est inférieur à ce qui avait été prévu par simple extrapolation des tendances actuelles.
- La seconde raison de refuser les fonds de pension est qu'ils introduisent un régime de retraites profondément inégalitaire.Le régime public de base est plus ou moins gelé, défavorisé en raison des incitations et exonérations dont bénéficient les fonds de pension, et seuls les hauts salaires utilisent pleinement les possibilités de capitalisation. L'épargne financière est très inégalement répartie selon les catégories sociales et les revenus. Ainsi, elle est de loin la plus faible chez les employés et les ouvriers qui constituent plus de 57 % de la population active, et dont les taux de chômage sont de beaucoup les plus élevés. Les salariés qui ont des carrières chaotiques ou à mi-temps, notamment les femmes, ne peuvent plus espérer accéder à une retraite à taux plein. Le caractère facultatif de ces régimes aggraverait leurs effets discriminatoires, sous couvert de libre choix. Du coup, les tensions actifs-inactifs, que serait censée créer l'augmentation de la cotisation, se retrouvent sous une forme beaucoup plus nette, comme un conflit entre les actionnaires-retraités et les salariés. Il y a donc un risque majeur de différenciation sociale accrue, y compris chez les retraités. Sous prétexte d'anticiper des difficultés, on fabriquerait au contraire, avec les fonds de pension, de véritables bombes sociales à retardement.
Voilà pourquoi le débat sur les retraites doit être l'occasion de combattre l'idéologie individualiste financière du chacun pour soi, parce que c'est un leurre et une régression. Un leurre, parce que la généralisation d'un tel système n'est pas soutenable; une régression parce qu'il produit (au nom de la contributivité) un retour en arrière dans le sens du chacun pour soi.L'éventuelle supériorité d'un tel système réside exclusivement dans sa capacité à étendre le dualisme social. La part des pensions dans le PIB devrait passer de 11,6 % aujourd'hui à 16,6 % en 2040. Comment pourrait-on se dispenser d'une telle progression si, dans le même temps, la part des plus de 60 ans dans la population augmente de 20,6 % à 33,2 % ? Aucun calcul actuariel sur les intérêts composés ne le permet.
- La troisième raison de refuser les fonds de pension est qu'ils représenteraient une soumission accrue à la finance. Toute l'expérience récente devrait conduire, au contraire, à limiter la finance et à l'encadrer. Une telle dépendance aurait des effets économiquement détestables, sous forme d'une croissance poussive et chaotique, d'une instabilité financière internationale accrue, et enfin d'une pression permanente aux réductions d'effectifs: les fonds de pension jouent bien souvent le rôle de cheval de Troie d'une corporate governance alignée sur des exigences de rentabilité élevée. Sur le plan social, la capitalisation servirait à consolider une alliance sociale entre patrons, rentiers et franges supérieures du salariat, qui agirait dans le sens d'un creusement des inégalités sociales et de l'exclusion.
Il n'y a, au fond, que deux possibilités. Ou bien le pouvoir d'achat des pensions augmente parallèlement à la richesse produite, et dans ce cas, leur part dans le PIB doit augmenter avec la proportion de personnes âgées. Ou bien on impose une moindre progression du pouvoir d'achat moyen des retraites pour compenser l'augmentation du nombre de retraités, ce qui peut aussi se faire sous la forme d'un recul immédiat de l'âge de la retraite. Il n'existe pas d'autres possibilités, et on vérifie par conséquent que la capitalisation ne peut changer les termes du débat.
Dans un but purement budgétaire, le seul remède proposé par les ultra-libéraux, est la capitalisation avec les fonds de pension. Les experts, les médias, nos politiciens de gauche et de droite, nos syndicats, s'y rangent massivement. Pourtant, il est faux de prétendre que chacun va pouvoir, grâce à l'institution de fonds de pension, se constituer une épargne pour la retraite. En effet, en cotisant à un fonds de pension, on n'accumule pas une épargne ou un capital mais tout juste des droits (sous forme de titre de propriété) sur la richesse qui sera produite au moment où l'on partira à la retraite. Exactement ce qui se passe déjà aujourd'hui avec le système de répartition. À cette différence près, et elle est de taille, que dans le système de répartition, ces droits sont garantis par la loi, alors que, dans le système par capitalisation, il n'est garanti que... par la prospérité du capital financier, avec le risque inhérent à ce type de capital, de nature spéculative.
Passer d'un système de répartition à un système de capitalisation, c'est lâcher la proie pour l'ombre, c'est jouer sa retraite en Bourse !
Dans une société capitaliste, au moins 5 principes pour rester à la répartition
- Premier principe: il faut distinguer les grands choix que doit faire toute société sur l'arbitrage consommation/investissement, sur la répartition des revenus, et sur l'articulation public/privé. Le capitalisme s'oppose à la maîtrise collective de ces choix et préfère s'en remettre aux mécanismes de marché. La capitalisation les brouille encore plus, puisqu'elle mélange la répartition des revenus (la retraite) avec des choix portant sur l'affectation de l'épargne. Or, la retraite doit, au mieux, rester dans notre économie actuelle une composante du salaire et ne devrait donc pas être assimilée à un revenu financier. Et c'est le surplus dégagé après paiement de toute la masse salariale (donc y compris les retraites) qui doit financer l'investissement des entreprises.
- Second principe: un modèle de croissance régulière implique une part des salaires compatible avec le plein-emploi et constante à moyen terme. Il faut donc, pour commencer, augmenter la part des salaires à un niveau satisfaisant. Si celle-ci n'avait pas baissé de 69 à 60 % de la valeur ajoutée des entreprises, la masse salariale (et donc les retraites) serait aujourd'hui supérieure de 15 % à ce qu'elle est, et l'on aurait pu se dispenser d'une partie des hausses de cotisations qui ont eu lieu. Par ailleurs, la préconisation européenne en faveur d'une progression du salaire inférieure d'un point à celle de la productivité ne fonde pas un scénario soutenable, puisqu'elle conduirait à une part salariale de seulement 40 % de la valeur ajoutée en 2040! Le schéma souhaitable est donc le suivant : dans une première phase, la part des salaires serait portée aux alentours de 70 %. Ensuite serait instaurée une règle simple consistant à stabiliser cette part salariale. Autrement dit, les gains de productivité du travail reviendraient intégralement aux salariés: en partie sous forme de réduction du temps de travail, en partie sous forme d'une progression du salaire qui devrait être différenciée de manière à réduire les inégalités.
- Troisième principe: priorité à la réduction du temps de travail. La phase de mise à niveau de la part salariale servirait à «financer» une réduction massive du temps de travail permettant, grâce à des embauches proportionnelles, d'attaquer significativement un taux de chômage qui ne saurait être considéré comme définissant unéquilibre.La société devrait se fixer comme priorité le passage à un plein emploi d'un type nouveau, obtenu par redistribution des gains de productivité sous forme de temps libre.
- Quatrième principe: indexation des salaires nets et des retraites. Cette règle établit l'égalité intergénérationnelle, à l'inverse de l'indexation sur les prix instituée par la réforme Balladur, qui revient à exclure les retraités du partage des gains de productivité.
Si ces principes étaient respectés, l'augmentation du ratio retraités/actifs se traduirait par une élévation progressive du taux de cotisation, compatible avec une progression d'ensemble du pouvoir d'achat. Le régime de retraites par répartition malgré ses défauts pourrait alors, mieux que tout autre, éviter que la société bascule un peu plus dans le chaos financier. Son contrôle, par un service public d'État, la sécurité sociale, pourrait en cas de chute de ce dernier, être plus facilement prise en charge par les travailleurs et converti en fonds de solidarité jusqu'à l'abolition du salariat.
- Cinquième principe: les modalités pratiques d'application de ces orientations portent, notamment, sur les péréquations entre régimes et sur de possibles modifications de l'assiette des cotisations qui pourrait être étendue aux revenus financiers. Elles doivent faire l'objet de négociations régulières B tous les cinq ans par exemple qui introduiraient des éléments de planification sociale dans la répartition des revenus. Les choix de la société pourraient alors s'effectuer dans une transparence plus grande, y compris dans leur dimension conflictuelle.
L'exemple anglo-saxon: Fonds de pension, piège à con! Le texte de Charly (Alternative Libertairebelge) ose prendre l'exemple des Anglo-saxons et écrire La cotisation [...] est capitalisée selon la règle du calcul actuariel. Lorsqu'il s'agit d'une assurance-vie, elle permet à coup sûr de servir sa pension au cotisant, et s'il s'agit d'un fonds de pension, elle est investie dans le marché selon les règles prudentielles pour, à l'échéance, donner au pensionné le juste produit de ses économies et la rémunération de ses efforts.Ce sont les raisonnements des ultralibéraux. C'est une blague belge ! Quelle publicité pour la refondation socialedu Medef.
L'exemple anglo-saxon est éclairant sur ce point. La Grande-Bretagne, est avec les États-Unis et les Pays-Bas, l'un des trois pays qui a l'histoire la plus ancienne dans le domaine de la capitalisation. Les législatures successives ont toutes contribué à diminuer la part publique de financement des retraites et encouragé l'essor des acteurs financiers. Reste qu'aujourd'hui, moins de la moitié des salariés sont couverts par ces dispositifs. Même proportion aux USA avec 50 % et entre 30 et 60 % selon que l'on inclut ou pas les comptes individuels en Espagne.
À ce sujet, le livre de Frédéric Lordon, Fonds de pension, piège à con ?apporte des informations édifiantes. Le chapitre II a pour titre Le pouvoir de la finance en action.Le pouvoir dont il est question ici est celui que les investisseurs institutionnels (fonds de pension et de placements financiers, mais aussi grandes banques et sociétés d'assurance) exercent moins comme créanciers imposant leurs priorités aux gouvernements, qu'en tant qu'actionnaires tout puissants des groupes industriels. La propriété privée des moyens de production n'a pas une seule configuration, pas plus qu'il n'y a qu'un seul modèle de gestion des entreprises, de détermination du niveau de rentabilité attendu ou d'utilisation des profits à différents usages (investissements en recherche et développement, expansion des capacités de production et d'emploi, distribution de dividendes...). Les critères de gestion des propriétaires actuels du capital sont entièrement financiers. Les gestionnaires des grands fonds de pension et de placements collectifs (les Fidelityet autres Calpersou Scottish Widows) sont jugés sur la performance de leurs portefeuilles, qui résulte d'une combinaison entre la valeur boursière et le rendement trimestriel des titres qu'ils détiennent. Ils exigent donc que l'activité des groupes dont ils détiennent les actions soit tournée vers deux objectifs : le maintien du cours des actions au niveau le plus élevé possible et la maximisation des flux de dividendes.
Dans ce second chapitre, Frédéric Lordon nous expose les modalités principales de la nouvelle gestion et il nous en déchiffre le langage: le Return on Equity(le célèbre et déjà sinistre ROE qui doit atteindre au minimum 15 %), le buy-back,les spin offà la suite de fusions, le downsizing...et j'en passe. Il nous expose aussi, pièces en main, les déconvenues que cette nouvelle gestion des groupes industriels a déjà connues aux États-Unis. Elles sont l'annonce, la prémonitionde ce qui attend la France si l'introduction dans ce pays, des rapports entre finance et industrie qui existent là-bas, va à son terme avec la création de fonds de pension à la française.Car, si les déconvenues américaines ont été masquées par l'avènement miraculeux d'une nouvelle économiedopée par l'afflux des liquidités financières du monde entier vers les marchés financiers de New York, Chicago et Los Angeles, dans le cas français, leur adoption accélérerait le processus de désindustrialisation déjà engagé.
Dans son troisième chapitre, Le salariat exposé à tous les risques,Frédéric Lordon décline les conséquences du pouvoir du nouvel actionnariat, ainsi que de la gestion patronale à priorité financière sur la situation des salariés. Ce chapitre montre comment après deux décennies d'attaques répétées des patrons et des gouvernements successifs, c'est sur les salariés que se concentrent et s'ajustent toutes les tensions Ñ celles des orientations d'une politique économique conçue pour satisfaire les marchés,celles des transformations des formes de la concurrence sous l'effet de la libéralisation des échanges et de la délocalisation des firmes, et enfin pour couronner le tout, celles aujourd'hui de la domination des critères de gestion financiers.
C'est dans ce chapitre que Lordon développe une analyse dont il résume lui-même les résultats : Non seulement le dégagement de rentabilité exigé par les investisseurs s'effectue par l'éviction des salaires dans le partage de la valeur ajoutée, mais le pouvoir actionnarial est désormais en position de réclamer une sorte de revenu minimum du capital(souligné par l'auteur). Les fondements et le fonctionnement du régime d'accumulation financiarisé supposent que la masse salariale[soit] la variable d'ajustement du système.C'est la fonction des politiques de flexibilité et de précarité, qui peuvent être aussi interprétées comme représentant la tentative d'imposer au facteur travail un équivalent de la propriété de liquidité dont le marché financier dote le capital(souligné par l'auteur). Une fois le régime d'accumulation financiarisé établi, les salaires sont ravalés à la place de grandeur résiduelle qui était autrefois le propre du profit,mais plus fondamentalement encore c'est une gigantesque redistribution du risque qui s'opère entre capitalistes et salariés. Désormais la gestion de l'emploi et des salaires doit permettre au capital de se défausser du risque sur les salariés.Lordon nous livre là la clef des politiques patronales, que le Medef veut étendre à la protection sociale, au nom de la responsabilisationdes salariés.
Une drôle de société anarchiste... Le texte de Charly (Alternative Libertairebelge) nous apporte comme solution une drôle de société anarchiste où des mutuelles d'assistance autogérées prennent la place de l'État et collecteront les cotisations, placeront les fonds de manière à servir aux mutualistes les meilleurs services et constitueront des réserves. Les actuaires ont montré que, rapidement et automatiquement, débarrassés du poids et des gaspillages insensés de la gestion étatique, les capitaux apportés atteindront vite des montants considérables. Les réserves pour les pensions croîtront de manière exponentielle. Le gouvernement passera aux mutuelles d'assistance autogérées qui, pour vivre, doivent obtenir des banques et des marchés financiers les crédits nécessaires à leurs activités. La puissance des mutuelles d'assistance autogérées leur donnera rapidement les moyens de dominer tous les instruments financiers. Banques et marchés fourniront des crédits aux acteurs économiques mais seulement aux conditions éthiques de leurs propres bailleurs: les mutuelles. Sans crédit, sans ce sang frais indispensable à leur vie et à leur expansion, les entreprises s'étiolent et meurent asphyxiées... Irrésistiblement, les unes après les autres, les entreprises tomberont comme des dominos et viendront grossir le patrimoine de l'économie autogérée.
Dans cette organisation le mutualisme néo-proudhonien de l'auteur remplace l'État sans faire de rupture avec le capitalisme. Nous sommes, ici dans une gestion mutualiste du capital avec même thésaurisation des fonds financiers. Ces fonds sont de l'argent. Dans un projet anarchiste, il y a refus du capitalisme, de la logique du profit, du salariat et de l'argent ce qui n'est pas le cas ici. Pour nous, une véritable société anarchiste est un fédéralisme autogestionnaire communiste libertaire.Ce mutualisme capitaliste n'est qu'une pitrerie de libertarien.
Comme l'écrit si bien Gilles Châtelet, les libertariens sont un courant d'idée qui présente souvent avec subtilité et même ludisme la soumission au marché comme l'incarnation des idées libertaires parvenues à maturité.
Vers l'abolition du salariat et des retraites Anarcho-syndicalistes et avant tout syndicalistes au service de leur base (les travailleurs), il nous faut rester pragmatiques et raisonner en terme défensif.
Nous savons que dans le contexte actuel de décomposition syndicale, le combat pour assurer des retraites dignes à l'ensemble des travailleurs sera difficile. Nous sommes devant des forces financières puissantes : Banque Mondiale, FMI, OCDE et Banque Européenne qui sont appuyées, dans notre pays, par la refondation sociale du Medef et le gouvernement de droite.
Il nous semble que proposer, comme nos camarades du Groupe Bakounine, une retraite unique de 1.400 euros, même si cela part d'un bon sentiment reste prématuré et inadapté dans les conditions sociales actuelles. Cette proposition n'est en fait qu'un aménagement du capitalisme de plus.
Pour notre part, nous nous contenterons de défendre des retraites par répartition solidaireavec pour objectif d'assurer l'égalité entre les régimes spéciaux du service public et les régimes du privé. Ce qui est déjà un vaste programme.
Dans le cadre d'une résistance syndicale, nous défendons ce que nous croyons possible de défendre.
Mais, en tant qu'anarchistes favorables à l'abolition du salariat, nous sommes aussi pour l'abolition des retraites qui ne sont, en somme, que des pensions salariales.
Nous rappelons que dans une société fédérale autogestionnaire communiste libertaire, les besoins des individus qui cesseront leurs activités professionnelles pour le bon fonctionnement de la collectivité, seront pris en charge par les services publics des communes fédérales et, en particulier, par le service local d'entraide sociale, selon le principe de la répartition des biens,et qui devra assurer, avec l'aide de travailleurs sociaux et des voisins, le suivi des personnes âgées pour qu'elles soient maintenues, le plus longtemps possible, dans le tissu social.
Dans le cadre de la liberté, nous devons éviter les ghettos gériatriques de type maisons de retraite ou, comme aux USA, de villages pour troisième âge. Le maintien à domicile doit être privilégié et la résidence en maison de repos doit se faire à la suite du choix de la personne.
Enfin, pour conclure ce débat sur le mode des retraites, il nous faut choisir entre la pestedes fonds de pension et du marché capitaliste ou le cholérades retraites par répartition et le monopole de l'État.
Pour toutes les raisons que nous avons exposées, nous choisissons avec les travailleurs de défendre, dans la situation économique politique et sociale actuelle, des retraites par répartition solidaire avec, pour objectif, l'égalité entre les régimes du public et du privé.
Et pour l'avenir, l'abolition du salariat, de l'argent et donc des pensions de retraite.
Michel Sahuc (juillet 2002)
Michel Sahuc est adhérent à la Fédération Anarchiste à Montpellier et au Collectif Anarcho-syndicaliste La Sociale.
[1] Note des éditeurs : voir dans la brochure Réflexions croisées sur le travail(première brochure de cette nouvelle collection Du charbon pour les braises), la reproduction duManifeste contre le travail du groupe allemand Krisis.
Le syndrome de Janus
Dans les mois qui viennent, le gouvernement et le patronat vont tenter de démanteler encore un peu plus notre système actuel de retraites.Comme toujours dans les grandes batailles, l'offensive aura été précédée (merci la gauche plurielle) par une longue et intense préparation d'artillerie.
Impossible de continuer encore longtemps comme ça,nous répète-t-on depuis des années à grands renforts de rapports, d'études, de sondages et autres prédictions alarmistes drapées d'austères chiffrages à prétention scientifique.
D'un côté, les dépenses de retraite ne cessent de croître: augmentation de la durée de la vie et, donc, du nombre de retraités [1] et du nombre d'années pendant lesquelles il faudra leur verser une pension ; arrivée massive à l'âge de la retraite de la génération du baby boom qui, parce qu'elle a bossé plein pot pour des salaires en augmentation permanente, va bénéficier de retraites conséquentes; diminution régulière de l'âge de la retraite augmentant ainsi le nombre des retraités... Et de l'autre, le nombre et le montant des cotisations servant à financer ces dépenses ne cessent de diminuer : baisse de la natalité, diminution du pourcentage d'actifs dans la population, chômage "structurel", précarisation des emplois...
Bref, si on s'en tient à l'essentiel du message, sauf à augmenter sans cesse (mais il y aura forcément une limite) les cotisations ouvrières et patronales ou à diminuer sans cesse (mais il y aura là encore forcément une limite) le montant des pensions de retraite, le principe même d'une retraite par répartition qui consiste à payer les retraites d'aujourd'hui avec les cotisations d'aujourd'hui serait tout simplement condamné.
Mais condamné à quoi ? À mettre la clef sous la porte et à passer le relais à un système d'assurance privée basé sur la capitalisation de l'épargne de chacun et son investissement dans des fonds de pension placés en actions de toutes sortes ?
Il y a encore peu, les Talibans du capitalisme made inlibéralisme et quelques libertariens [2] beuglaient, à qui mieux mieux, qu'il ne pouvait pas en être autrement et s'en réjouissaient ostensiblement.
C'était avant la crise de la bourse, les faillites frauduleuses en cascade de grandes entreprises anglo-saxonnes et le triste spectacle de centaines de milliers de gogos plumés jusqu'à l'os et n'ayant plus, en guise de pension de retraite, après avoir vu leurs économies s'évaporer avec l'implosion de la bulle spéculative, que leurs yeux pour pleurer.
De cela, il n'est plus guère question aujourd'hui à moins de penser que l'on puisse jouer ses économies et sa retraite à la roulette boursière. Mais quel est le citoyen lambda qui, après une vie de labeur, serait d'accord de prendre le risque de ne plus percevoir de pension de retraite le temps d'un krach boursier pouvant durer des années ? Et quel est le politicard qui misera un rouble sur une telle haridelle au grand prix de son élection ou de sa réélection?
Alors? Alors, et c'est ce qui va nous être proposé dans les mois et les années à venir, si la répartition est plombée par le déséquilibre entre actifset inactifs,et si la capitalisation n'est pas l'assurance tous risques, la solution, celle qu'on va nous présenter comme étant de l'ordre du bon sens, ne consisterait-elle pas à trouver un compromis entre les deux ? À marier la chèvre et le choux ? À nous refaire le coup du pâté d'alouette avec le cheval de la capitalisation et l'alouette de la répartition ?
D'un côté, on pourrait donc garder le noble principe de la répartition (une manière de solidarité entre générations) et, même, y mettre un brin de folie «citoyenne» avec l'instauration d'un RMI de première classe pour vieux, et, de l'autre, aller encore un peu plus loin sur le chemin, déjà largement défloré, de la capitalisation (ça fait déjà belle lurette que les cotisations retraites sont investies en actions et autres placements immobiliers) et (c'est là l'objectif majeur à atteindre pour les maîtres du monde qui pensent que l'on peut tondre toujours plus ras le mouton prolétaire) sur celui de la réduction des coûts patronaux inhérents à la tonte (il suffit d'augmenter le nombre de trimestres de cotisations permettant l'obtention d'une pension de retraite complète pour retarder l'âge du départ effectif à la retraite et diminuer ainsi le nombre de retraités et la durée des pensions qui leur seront versées).
Le résultat de tout cela ne fait pas l'ombre d'un doute.
Si le gouvernement et le patronat réussissent leur coup, il nous faudra travailler plus longtemps pour percevoir des pensions moindres qu'aujourd'hui. Et si on a la malchance de partir en retraite au moment où la bourse plonge ou de bosser dans une boîte se retrouvant en faillite frauduleuse, il nous faudra nous contenter du RMI pour vieux.
On s'en doute, à l'heure où ce pays n'a jamais produit autant de richesses, la perspective d'une telle régression sociale devrait provoquer une levée de boucliers d'importance et on peut compter sur les anarchistes pour être aux premiers rangs de la lutte.
Reste que s'il faut tout faire pour barrer la route à la régression sociale qui s'annonce, le meilleur moyen de réussir ne réside sûrement pas dans la défense inconditionnelle de ce qui existe aujourd'hui en matière de retraite.
Notre système actuel de retraite, même s'il relève pour l'essentiel du principe de la répartition, et, donc, d'une solidarité intergénérationnelle, n'en est pas moins largement insatisfaisant. La notion de retraite, en restant couplée à celle de travail productif, charrie des valeurs sur lesquelles il conviendrait de s'interroger, si du moins on estime que la croissance économique permanente menace, à terme les conditions même de la vie. De plus, le corporatisme (plusieurs centaines de caisses professionnelles) y règne en maître avec son cortège d'inégalités en tous genres (certaines professions particulièrement bien organisées partent en retraite plus tôt que d'autres qui ont le tort d'être moins puissantes). La valeur de point de retraite diffère selon que l'on est, là encore, fort ou faible. Les travailleurs du public touchent une retraite à taux plein au bout de 37,5 annuités de cotisation, tandis que ceux du privé doivent cotiser 40 ans pour parvenir au même résultat). Dans le même ordre d'idée, ce sont les cadres qui ont perçu les plus fortes rémunérations pendant leur période d'activité, qui touchent les plus grosses retraites, et ce sont les petits salaires (les plus nombreux et avec, comme par hasard, l'espérance de vie la plus faible) qui supportent l'essentiel d'une solidarité dont ils profitent le moins.
Bref, si on ajoute à ces inégalités et à ces injustices les différentes formes de capitalisation prospérant depuis une vingtaine d'années, tant à un niveau individuel qu'à un niveau professionnel, et qui profitent pour l'essentiel aux classes moyennes, c'est peu dire que notre système de retraite est à plusieurs vitesses et ne peut être défendu en l'état par ceux et celles qui se piquent, sinon d'égalité, du moins de justice sociale.
Au bout du compte, mais on l'aura aisément compris, la meilleure manière de défendre le système de retraite par répartition contre l'offensive d'une capitalisation présente depuis belle lurette dans la bergerie est encore d'énoncer des revendications susceptible de doter enfin le principe de répartition des valeurs d'égalité et de justice qui lui font si cruellement défaut aujourd'hui.
Pour l'heure c'est parce que les deux principes cohabitent déjà par trop que l'on va essayer de nous les présenter comme les deux faces d'une même pièce de trois dollars.
Espérons qu'il n'est pas déjà trop tard pour battre une nouvelle monnaie, celle d'une véritable répartition!
Banalités de base La vieillesse doit-elle s'appréhender sur le mode du chacun pour soi, de la loi de la jungle et des privilèges de naissance et de fortune, ou bien sur celui, collectif, solidaire et égalitaire du droit à une vie décente pour tous les vieux ?
Dans le premier cas, on aura une approche purement comptable des problématiques de retraite et on se fera l'apologue de l'épargne individuelle, du placement financier, des taux maximum de retour sur investissement, de la loi du marché, de la recherche du profit à tout prix, et, bien sûr, des fonds de pension.
Dans cette hypothèse, la logique voudrait qu'on intègre au raisonnement sa contrepartie de risque et d'absence de garantie quant à la perception d'une retraite, mais là... !
Dans le second cas, on aura une approche plus sociale (voire même politique) du problème et on se fera le chantre de la solidarité, de l'obligation d'adhérer (et de cotiser) à un système de retraite basé sur la répartition (les cotisations du moment servant à payer les retraites du moment) et de la garantie (la sécurité) majeure qu'apportera toujours la collectivité par rapport au versement des retraites (fût-ce en faisant le choix de se passer d'un deuxième porte-avion nucléaire, en réduisant le budget de la police ou... en taxant un peu plus les riches).
Dans cette hypothèse, la logique voudrait que l'on cesse de taxer les pauvres, que l'on revende le Charles De Gaulle, que l'on supprime le budget de la police et... qu'on offre à tous les vieux les mêmes moyens d'une vie décente! Mais là... !
Nos retraites ne sont pas tombées du ciel Le système de retraites qui est encore le nôtre en ce début de 21ème siècle, il faut avoir cela bien présent à l'esprit, est récent et a mis un certain temps à se mettre en place.
Comme la sécurité sociale et, d'une manière générale, ce qu'on appelle la protection sociale, il date pour l'essentiel de l'après deuxième guerre mondiale. Et c'est peu dire que l'accouchement s'est fait au forceps de décennies et de siècles de luttes longues et âpres.
Antérieurement, c'est-à-dire jusqu'au début du siècle dernier, la retraite n'existait tout simplement pas. Les ouvriers et les paysans étaient contraints, pour survivre, de travailler jusqu'à l'extrême limite de leurs forces et, quand celles-ci avaient par trop décliné, ils devaient s'en remettre à la solidarité familiale ou bien, comme on disait alors, aller finir à l'hospice.
L'une et l'autre de ces deux perspectives ayant toujours été inacceptables, depuis toujours ou presque, les corporations, d'abord, et les associations ouvrières, ensuite, mirent sur pied des caisses de secours pour venir en aide à ceux d'entre leurs membres qui se trouvaient les plus démunis face à la vieillesse, à la maladie et au chômage.
Est-il besoin de le préciser, pour magnifique et exemplaire qu'ait pu être cette entraide, elle restait limitée à une élite ouvrière et ne pouvait délivrer que de maigres subsides.
Aussi, plutôt que de chercher à développer une logique dont on dirait aujourd'hui qu'elle est marquée au fer rouge du partage et de l'autogestion de la misère, les bourses du travail de la fin du 19ème siècle et la CGT du début du 20ème siècle (qui étaient alors animées par les libertaires) firent le choix d'une autre stratégie et préférèrent mettre l'accent sur des luttes susceptibles d'arracher un maximum de droits et d'argent au patronat, le but de la manÏuvre étant de créer un rapport de forces permettant, en commençant à partager les richesses, d'aboutir au plus vite à l'abolition du capitalisme et du salariat.
À titre d'exemple de cette stratégie, la lettre du Comité fédéral des bourses du travail de France et des coloniesen date du 25 avril 1900 (reproduite ci-après en annexe), enjoignant à ses membres de s'opposer au projet de loi Guieysse sur les retraites ouvrières (ce projet visait pourtant à créer une caisse nationale de retraites financée à égalité par des cotisations ouvrières et patronales). Tout cela au motif que le principe de cette caisse en était (déjà) la capitalisation: les cotisations devaient être placées en rentes et autres valeurset, le temps de la phase d'accumulation primitive du capital (les 35 premières années), n'offrir aux travailleurs de 65 ans qu'une pension de 150 francs par an dont il était dit qu'elle devait, ensuite, passer à 360 francs minimum. Et parce que le principe même d'une cotisation ouvrière (fût-elle gérée sur un autre mode que celui de la capitalisation) était inacceptable en ce sens qu'elle réduisait encore un peu plus un salaire déjà insuffisant pour vivre, et ce d'autant plus qu'il était évident que les cotisations patronales ne seraient pas prélevées sur les profits patronaux mais sur les trois sous que les patrons auraient pu verser sous forme de salaires à leurs ouvriers.
Comme on le voit, le débat réforme ou révolution qui a entraîné une fracture au sein du mouvement ouvrier entre mutualistes évolutionnistes et syndicalistes révolutionnaires ne date pas d'aujourd'hui, et, en ce temps là comme actuellement, c'était déjà tout à la fois un vrai et un faux débat.
Un vrai débat parce que mieux vaudra toujours prévenir que guérir, s'attaquer aux causes plutôt qu'aux effets et se battre pour vivre plutôt que pour survivre.
Et un faux débat, parce que, même persuadé du bien-fondé de l'évi-dence d'un tel raisonnement, celui qui subit les événements, généralement depuis des lustres, aspirera toujours à les subir un peu moins.
À telle enseigne que grâce aux luttes frontales menées par les militants révolutionnaires qui ont permis d'arracher des droits et des sous, et aux luttes, assurément moins frontales, menées par les tenants du réformisme et du mutualisme, qui ont permis de tirer un certain profit des rapports de forces qui s'en sont ensuivis, nous en sommes arrivés là où nous en sommes encore aujourd'hui, c'est-à-dire à un mieux social qu'il sera toujours aisé de qualifier de moins pire.
Laisser le coq passer le seuil, vous le verrez bientôt sur le buffet Le système de retraite actuel est né dans l'immédiat après deuxième guerre mondiale (la bourgeoisie qui s'était discréditée dans la collaboration rasait les murs, tandis que gaullistes et «communistes» se partageaient le pouvoir), lors de l'instauration de la toute nouvelle sécurité sociale promulguée par l'ordonnance du 4 octobre 1945.
L'objectif était de faire bénéficier tous les salariés d'un régime de retraites garanti et décent.
Pour ce faire, il fut décidé de rompre avec l'ancien système de retraite qui était basé (et oui !) sur la capitalisation (et qui avait explosé en vol lors des années qui suivirent la crise de 1929 en ruinant tous les petits épargnants) et d'instaurer un système dit de répartition.
Le principe en était simple. Obligation étant faite à tous les salariés et à tous les employeurs de payer des cotisations, l'argent collecté, géré paritairement, étaitimmédiatement affecté au paiement des retraites. En clair, les actifsdu moment se retrouvaient à financer les pensions des inactifsdu moment.
Les avantage de cette solidarité intergénérationnelle étaient évidents pour les salariés. Par une socialisation du risque (celui que prend toujours celui qui paye aujourd'hui pour recevoir quelque chose demain), les cotisants du jour se voyaient, en effet, quasiment assurés de percevoir une pension lorsque l'heure de la retraite sonnerait. Et ce, d'autant plus que l'État se portait garant du versement d'un minimum vieillesse.
À l'inverse, les désavantages d'un tel système étaient tout aussi flagrants pour le patronat qui, non content de devoir mettre la main à la poche (et à l'évidence de plus en plus avec le temps), se voyait privé de la manne que représentait, auparavant, des cotisations gérées par capitalisation et qui pouvaient soit s'investir directement dans l'entreprise soit alimenter la spéculation boursière.
Aussi, dès que le rapport de force recommença à tourner significativement en sa faveur, il n'eut de cesse de chercher à limiter le montant des prestations versées, à reculer le moment de leur versement et à récupérer une partie de la manne.
Tel est le sens des mesures prises par un certain Balladur afin d'indexer le montant des retraites sur les prix et non plus sur les salaires (ce qui revenait à interdire les retraités d'augmentation de pouvoir d'achat), de l'augmentation du nombre de trimestres nécessaires à l'obtention d'une retraite pleine (le secteur privé est passé de 37,5 annuités à 40) et de diverses mesures réglementaires et fiscales favorisant (au détriment de l'impôt comme de la protection sociale) la mise en Ïuvre d'un actionnariat salarié. C'est ainsi, notamment, que les primes relevant de la participation (1967), obligatoire pour les entreprises de plus de 50 salariés, purent être versées, pendant les trois à cinq ans où elles sont bloquées, sur un compte figurant au passif du bilan de l'entreprise ou investies, via un Fond Commun de Placement d'Entreprise,en actions de l'entreprise. C'est ainsi, encore, que, lors de la mise sur pied des régimes de retraite supplémentaire (dans le cadre d'accords d'entreprises ou de branches), les cotisations versées par l'entreprise furent déduites de son bénéfice avant impôt, ne furent pas à ajouter au revenu imposable du salarié et ne supportèrent pas de charges sociales. Et c'est ainsi, enfin, que la déferlante des privatisations construisit de toute pièce cette arnaque (les travailleurs de France Télécom sont en train d'en faire l'amère expérience) de l'actionnariat salarié.
Toutes ces mesures, techniques et peu aisées à comprendre, peuvent sembler mineures. Mais c'est loin d'être le cas, puisqu'en 1997, elles ont généré un flux de 45 milliards de francs et ont entraîné une exonération 20 milliards de charges sociales et 5 milliards d'exonération fiscale, soit autant de manque à gagner pour la sécurité sociale et pour le budget de l'État.
Quoi qu'il en soit, de 1945 à nos jours, le système de retraite par répartition n'a pas si mal fonctionné que cela, dixit l'INSEE (et c'est largement corroboré par la vox populi). Si en 1970, un ménage retraité sur 4 était pauvre, cette proportion n'était plus que de un sur 20 en 1997 et que, comme par hasard, les premiers problèmes ne sont apparus qu'il y a une vingtaine d'années, lorsque un certain nombre de mesures fiscales et réglementaires se sont attachées à diminuer les recettes de la protection sociale par répartition et à faire rentrer par la fenêtre une capitalisation qui avait été mise à la porte en 1945.
Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi l'offensive qui se prépare contre le système actuel des retraites hésite à attaquer frontalement le principe même de la répartition (on parle de complémentaritéet d'équilibre),s'avance masqué (on parle de fonds d'épargne salariaux et de nouveaux droits des salariés) et se la joue conjoncture (on parle de la détériorationdu rapport entre actifset inactifs) et progrès social aux accents patriotiques (on parle de fonds d'épargne salariaux permettant aux salariés de peser sur la stratégie de l'entreprise et d'éviter que les capitaux étrangers ne viennent jusque dans nos bras égorger nos...).
Le souvenir, non encore estompé, du fiasco du système de retraite par capitalisation existant jusqu'en 1945 ; le souvenir encore bien présent de 60 ans d'une protection sociale qui n'a cessé de s'étendre et de s'améliorer; la crise boursière actuelle et les faillites frauduleuses des fonds de pension à la Enron,à la Maxwellou à laWorldcom...incitent à certaines prudences de langage et peut être même stratégiques. Et, hormis quelques attardés d'un libéralisme ethniquement pur et quelques bouffons libertariens qui, non contents de dénoncer le système des retraites par répartition, se font les chantres de fonds de pension censés être aujourd'hui aux mains des travailleurs et devenir demain l'arme absolue du prolétariat pour subvertir le capitalisme [2], nombreux sont ceux d'entre les patrons et gouvernants français et européens (l'Europe et ses traditions de protection sociale étant le véritable enjeu de l'offensive en cours contre la sécu, les retraites, les services publics étatiques...) qui, finalement, se contenteraient de pousser un peu plus loin encore le bouchon de l'encerclement de la répartition par la capitalisation qui s'est mis en place depuis une vingtaine d'années. Car, après tout, mieux vaut peut-être continuer à saigner encore un peu plus la bête (jusqu'à présent ça ne marche pas si mal que ça), plutôt que prendre le risque (celui d'une réaction sociale d'envergure) d'une estocade aléatoire.
Garder le système de retraite par répartition en l'état, c'est possible C'est un fait, et il convient de s'en réjouir, la durée de vie moyenne s'allongeant, non seulement les retraités sont de plus en plus nombreux, mais ils perçoivent leurs retraites pendant de plus en plus longtemps.
C'est un autre fait, la génération (nombreuse et ayant été nourrie à la mamelle désormais en voie de disparition du plein emploi et de salaires en croissance quasi continue) arrivant en masse à l'âge de la retraite, le phénomène va encore s'amplifier.
De là à en conclure que les dépenses de retraites vont sensiblement augmenter dans les années à venir, il n'y a qu'un pas que l'évidence mathématique ne peut pas ne pas franchir.
Dans ces conditions, comme dans le même temps les recettes issues des cotisations retraites vont en diminuant du fait d'un nombre d'actifsmoindre, d'un chômage désormais qualifié de structurelau motif d'une mécanisation (robotique, informatique...) de la production réduisant sans cesse le champ du travail productif et d'une précarisation croissante (et donc mal rémunérée) de l'emploi salarié, on (les patrons, le pouvoir, les médias...) nous explique d'abondance que le système de répartition (qui consiste à payer les retraites d'aujourd'hui avec les cotisations d'aujourd'hui) même s'il est pétri de bonnes intentions solidaristes, nous conduit droit dans le mur.
Le raisonnement semble bétonné d'évidence. En fait, il est tissé de demi-mensonges tous plus flagrants les uns que les autres.
En premier lieu il est loin d'être prouvé que la détériorationdu rapport entre actifset inactifs,c'est-à-dire entre les jeunes et les vieux, soit aussi massive qu'annoncée dans les décennies à venir. Car, la météorologie démographique est loin d'être une science exacte et l'a largement prouvé dans le passé, en ignorant les hausses brutales du taux de fertilité (de ce point de vue comme les pauvres font toujours plus d'enfants que les riches il y aurait lieu d'être optimiste) et celles, des apports de populations issues d'une immigration parfois sollicitée pour boucher les trous.
En second lieu, il n'est pas davantage prouvé (sauf à renier l'essence même du capitalisme et son évolution au rythme de cycles successifs de croissance et de crises) que le chômage dont nul ne peut nier aujourd'hui l'importance et la persistance relève désormais de l'inéluctable.
En troisième lieu, il est flagrant (mais ce n'est pas nouveau) que le champ du travail productif se réduit pour cause de mécanisation de la production. Il est tout aussi flagrant, que le champ du travail en général et du travail social en particulier, est infini et qu'il est largement créateur d'emplois dès lors qu'un rapport de forces (au profit des classes laborieuses) sur les plans politique, économique, social et culturel se met en place suite, bien évidemment, à des luttes au couteau pour imposer ces emplois et leur financement par des prélèvements sur les profits issus de l'augmentation de la production et de la productivité du travail.
Comme on le voit, la détérioration annoncée de la balance comptable entre dépenses et recettes pour le financement des retraites repose sur un parti-pris mensonger de par le fait qu'elle n'intègre pas les hypothèses (pourtant parfaitement plausibles) susceptibles de la démentir.
Mieux, si on en reste au niveau strictement comptable, il est carrément crapuleux d'omettre de dire que le déficit actuel de la sécu et des retraites repose, aujourd'hui, sur une diminution orchestrée des recettes.
Il faut, en effet, le savoir! Si les exonérations de charges sociales et fiscales dont bénéficient les entreprises pour mettre en Ïuvre l'actionnariat salarial cessaient aujourd'hui, et si l'État et les entreprises payaient ce qu'ils leur doivent aux caisses de sécu et de retraites, il n'y aurait plus de déséquilibre des comptes.
Mais là n'est pas le pire ! Le pire, en effet, est dans l'approche purement comptable qui est faite du problème. Car, en matière de retraite comme de protection sociale, il n'en a jamais été ainsi.
Sinon, comment expliquer qu'au cours des cinquante dernières années le coût de la protection sociale ait été multiplié par dix? Y aurait-il eu dix fois plus de cotisants? Dix fois moins de dépenses? Ou des augmentations de cotisation surréalistes? On connaît la réponse.
Si la protection sociale a pu se développer dans de telles proportions en cinq décennies, c'est tout simplement parce que la production et la productivité (et donc la richesse) ont augmenté dans des proportions au moins similaires et en ont assuré le financement.
Dans le même ordre d'idée, le fait que les ouvriers d'aujourd'hui possèdent (pour la plupart) une automobile, la télé, un magnétoscope, un frigo, une machine à laver la vaisselle, un lave-linge, un sèche-linge, un ordinateur... et sont abonnés à canal bidule, alors qu'il y a quarante ans ils roulaient à vélo, lavaient le linge et la vaisselle à la main et achetaient l'Huma dimanche, n'a pas d'autre explication.
Aujourd'hui comme hier, il reste des ouvriers, des galériens de la France d'en bas et des petites gens, mais, tout en restant identique en proportion, leur part de lagaletten'en a pas moins considérablement augmenté en volume.
Et, mine de rien, ça change tout, car 10 % de 5.000 cela sera toujours autre chose que 10 % de 1.000.
Aussi, comme la productivité en général, et celle du travail en particulier, continuent d'augmenter chaque jour un peu plus (ça s'appelle l'augmentation du produit intérieur brutet ça débouche sur l'augmentation du pouvoir d'achat), on ne voit pas pourquoi ce qui était possible hier (sur des bases moindres) ne le serait plus demain, et, donc, pourquoi une société qui ne cesse de s'enrichir ne pourrait pas financer une augmentation des dépenses liées à la protection sociale.
Au bout du compte, mais on l'aura aisément compris, dès lors que la galettene cesse de grossir et que les parts des uns et des autres croissent en proportion, le problème du financement des retraites et leur coût, fût-il en augmentation, ne se pose pas.
À condition, bien sûr, qu'un certain "partage", dont chacun devrait savoir qu'il s'arrache par des luttes et des rapports de force, perdure.
Le soi-disant problème du financement actuel et à venir des retraites dans le cadre d'un système par répartition n'est pas ailleurs.
De l'arnaque de la capitalisation et du danger de sa cohabitation avec la répartition Vu la crise de la bourse, l'effondrement sans fin du cours des actions, les faillites frauduleuses des Enron,Maxwellet Worldcom...les forts en gueule d'hier de la capitalisation ont mis un bémol à la guerre sainte contre la répartition. Et c'est désormais l'orchestre de la complémentarité, de la coexistence, et de la cohabitation entre la capitalisation et la répartition qui nous joue sa petite musique.
Pour l'heure, nous dit-on, les cotisations retraite, sécu, et autres de cette formidables chose qu'est la protection sociale, sont immédiatement affectées au paiement des retraites, des allocations maladie, chômage... et sont consommées dans l'instant sans profit aucun.
Ça n'est en fait, qu'à moitié vrai, parce que cela fait déjà longtemps que les caisses de retraite, de sécu, de chômage... ne se privent pas de placer leur trésorerie sur le marché capitaliste des actions, des obligations et autres investissements spéculatifs immobiliers. Mais il est clair que tout cela n'opère qu'à la marge.
Aussi, si davantage de ces cotisations étaient placées directement ou indirectement dans le capital des entreprises ou en bourse, même si ça n'est pas censé rapporter beaucoup (aujourd'hui c'est flagrant), ça rapporterait quand même un peu plus que le presque rien actuel, car malgré tout, la bourse, sur le long terme...!
Mieux, ce faisant, ce recours partiel à la capitalisation via des fonds d'épargne salariale(on retire le terme fonds de pensionqui a une connotation trop anglo-saxonne et trop looser) permettrait aux salariés d'une entreprise, sinon de devenir propriétaires de leur entreprise, du moins de peser sur sa stratégie.
Mieux encore, des fonds d'épargne salariale françaispermettraient de sauver la France de l'accaparement de ses entreprises par des fonds de pension anglo-saxons.
Reste que personne aujourd'hui n'étant capable de dire combien de temps va durer la dégringolade boursière, il est loin d'être certain que les placements boursiers (sur le court et le moyen terme c'est même de l'inverse qu'il s'agit) soient plus performantssur le long terme que le bon vieux livret A.
Reste que les salariés de France Télécom qui ont pourtant souscrit des actions par dizaines de milliers et se sont fait plumer cherchent encore (ce n'était d'ailleurs pas leur objectif) en quoi ils sont devenus propriétaires de leur entreprise ou ont pu peser sur sa stratégie.
Reste que des fonds d'épargne salariale bleu-blanc-rouge,comme leurs copains de la bannière étoilée ou de l'union jack,parce qu'ils courent et courront toujours après le profit maximal dans le minimum de temps, n'auront jamais la fibre patriotique.
Au bout du compte, mais est-ce vraiment étonnant, on voit mal en quoi l'argent des pauvres et des travailleurs a intérêt à aller frapper à la porte des riches et des patrons pour faire des petits ou tout simplement pour ne pas perdre de sa valeur.
Proudhon, déjà, parce qu'il avait compris cela, parlait de la nécessité d'une banque du peuple.Il avait raison, tant il est vrai que les pauvres, parce qu'ils sont des multitudes, sont collectivement plus riches que les riches. C'est d'ailleurs pourquoi les riches ont toujours pris l'argent là ou il était, c'est-à-dire chez les pauvres.
Dans ces conditions, il est clair qu'une gestion capitalisatrice des cotisations de retraite constitue non seulement une menace, mais un danger mortel pour le financement d'un système de retraite par répartition.
À certains moments, ça peut rapporter de l'argent (mais à quel prix, si ce n'est celui d'une augmentation de l'exploitation, d'une diminution des coûts salariaux et d'une augmentation du chômage ?) ; mais à d'autres, les plus nombreux (mais toujours au même prix) ça perdra toujours sa culotte.
Aujourd'hui, et ce depuis 20 ans, le ver de la capitalisation est dans le fruit de la répartition.
Le pouvoir, les patrons, les médias et les harkis du syndicalisme nous ont fait croire, qu'en grossissant, le ver était en train de nous faire prendre du poids. Ça a été vrai un instant, celui de l'illusion de notre appétit du toujours plus à n'importe quel prix.
Mais, aujourd'hui, ça branle dans le manche et il faut qu'il soit clair que les choses n'iront pas en s'améliorant car le développement du ténia se fait toujours au détriment de celui qui l'héberge. Jusqu'à ce que mort s'ensuive.
De l'amélioration du principe de répartition Le système actuel des retraites qui permet aux salariés les plus aisés de percevoir les plus grosses pensions, de bénéficier de la solidarité des plus démunis (espérance de vie moindre) et de grappiller l'essentiel des fruits de la capitalisation existante, profite essentiellement aux classes moyennes. Et il est évident qu'un peu plus de capitalisation leur profiterait encore plus.
A contrario,la classe ouvrière et tous les petits du salariat feraient tout naturellement les frais d'un surplus de capitalisation dont il est clair qu'il serait financé par une ponction sur la répartition (diminution des charges sociales patronales, exonération fiscale...).
Aussi, conscients du fait que la seule défense du statu quoouvrirait grandes les portes à encore un peu plus de capitalisation, certains proposent d'améliorer le système actuel de retraite par répartition.
C'est ainsi qu'on [3] nous propose de développer l'emploi et de taxer tous les revenus (ceux du travail et les autres).
À l'évidence, en développant le nombre d'emplois on rétablit l'équilibre entre cotisants actifs et pensionnés non actifs.À l'évidence, également, si on taxe les revenus du capital, de la spéculation et de la propriété on augmente encore un peu plus les recettes. À l'évidence!
Reste que vouloir développer les emplois pose la question de savoir comment on va s'y prendre, de quels types d'emplois il s'agit de développer et en quoi cela permet d'échapper à la vérole productiviste et à la folie suicidaire (d'un point de vue écologiste) d'une croissance économique permanente qui fonde ce type de raisonnement!
Pourquoi, en effet, le capitalisme qui ne cesse de supprimer des emplois (en occident, du moins) se mettrait-il subitement à en créer? Mais, admettons qu'on l'y contraigne inamicalement à l'occasion de grands mouvements sociaux. S'agira-t-il de créer des emplois non précaires ou des emplois précaires? S'agira-t-il de créer des emplois utiles socialement (il en est sûrement plein à inventer) ou des emplois nuisibles (flics, militaires, maçons construisant des prisons ou des centrales nucléaires, ouvriers fabriquant des canons...) ou foncièrement inutiles (contrôleurs SNCF, ouvriers fabriquant la énième nouvelle lessive, petites mains de la bureaucratie ordinaire...) ? S'agira-t-il, au bout du compte, de créer des emplois pour créer des emplois? Et jusqu'où ira-t-on comme ça dans cette logique de la fuite en avant qui ne se pose jamais la question du pourquoi, du comment et du sens de cette aberration écologique et sociale que sont le productivisme à tout crin et la croissance économique permanente? [4]
Reste que vouloir taxer le capital, la spéculation et la propriété pose la question de savoir comment on va s'y prendre et surtout à quoi ça va servir !
Pourquoi, en effet, le capitalisme qui ne cesse de nous taxer, accepterait t-il soudainement de passer à la caisse ? Mais admettons qu'on l'y contraigne inamicalement à l'occasion de grands mouvements sociaux. S'agira t-il d'affecter cette manne financière au paiement des salaires et des retraites de flics, de militaires, de maçons construisant des prisons ou des centrales nucléaires, d'ouvriers fabriquant des canons ou la énième nouvelle lessive à la con, de contrôleurs SNCF, de petites mains de la bureaucratie ordinaire...?
Bref, dans le cadre de la problématique consistant à essayer de sauver le système actuel des retraites par répartition des appétits du capitalisme comme dans d'autres problématiques du même ordre (à propos d'EDF, de la poste, de l'éducation nationale et autres services publics étatiques du même tonneau) la stratégie se résumant à réclamer davantage de moyens, si elle est nécessaire, est dramatiquement insuffisante pour vaincre.
En d'autres temps, en d'autres lieux et en d'autres circonstances, Camillo Berneri disait déjà: le dilemme guerre ou révolution n'a plus de sens. Le seul dilemme est celui ci : ou la victoire sur Franco grâce à la guerre révolutionnaire, ou la défaite.
Nous en sommes là ! Ou la répartition, avec davantage de moyens, saura démontrer qu'elle a plus de sens d'égalité, de justice et d'humanité que la capitalisation, ou la défaite!
Faire rimer répartition avec égalité sociale Si développer l'emploi et taxer l'ensemble des revenus permet d'augmenter les recettes de la répartition, cela ne réduit en rien le déficit d'égalité et de justice sociale qui mine notre système actuel de retraite par répartition.
Dans ces conditions, si on estime que la meilleure défense du principe de répartition réside dans son adhésion sans faille à toujours plus d'égalité et de justice sociale, un certain nombre de mesures s'imposent, en complément de celles visant à augmenter les recettes.
En premier lieu, il convient de rompre avec le corporatisme qui divise les salariés et se battre pour :
En second lieu, il convient de rompre avec la logique d'inégalité et d'injustice existant aujourd'hui et se battre pour :
- L'instauration d'une seule caisse de retraite pour l'ensemble des travailleurs quelle que soit leur profession.
- L'instauration d'un régime de retraite identique pour tous (ce qui signifie la suppression de tous les régimes complémentaires, supplémentaires, spéciaux... existant actuellement).
- L'instauration d'une cotisation retraite identique pour tous (un pourcentage identique du salaire, voire un pourcentage progressant avec le niveau des revenus).
- L'instauration d'une même valeur du même point de retraite pour tous.
- L'indexation des retraites sur les salaires.
- Le même nombre d'annuités nécessaires à la perception d'une retraite pleine, pour tous.
- L'abaissement de l'âge du départ à la retraite (50 ans serait un bon chiffre).
- Le même âge de départ à la retraite pour tous (de ce point de vue 50 ans est un bon chiffre car il ne lèse pas les travailleurs confrontés à la pénibilité de certains métiers).
- Une même pension de retraite (le montant devant être suffisant pour pouvoir vivre décemment) pour tous.
- L'interdiction pure et simple de tout ce qui existe aujourd'hui en matière de retraite par capitalisation et des avantages fiscaux qui y sont afférents, étant entendu, qu'à titre individuel il sera toujours possible de gérer ses économies comme on veut.
Du droit de tous les vieux à vivre dans la même décence Même avec plus d'égalité et de justice, le système des retraites par répartition restera toujours couplé au travail et plus particulièrement au salariat.
De cela il n'y a pas lieu de s'offusquer dès lors que ce qui constitue un acquis social indéniable n'est considéré que comme une étape vers l'abolition du salariat et celle du travail comme contrainte.
Dans ces conditions il convient, quand on parle de retraite, de toujours rappeler ce vers quoi nous voulons aller, à savoir une société où ce sera la collectivité (parce qu'elle profite de leur travail) qui financera intégralement les retraites des travailleurs, où le travail (hormis les tâches pénibles qui seront partagées) sera libre, où l'exploitation (et donc le salariat) et l'oppression auront été abolis, et où tous les êtres humains auront le droit (et les moyens de ce droit) de vivre libres.
Dans une société il n'y aura donc plus de retraite au sens où on l'entend aujourd'hui parce qu'il n'y aura plus de salariat et parce que tous les vieux (travailleurs ou non) recevront de la collectivité les mêmes moyens financiers et autres de satisfaire au mieux tous leurs besoins.
Jean-Marc Raynaud (septembre 2002)
Jean-Marc Raynaud est adhérent au Groupe Bakounine(Charente Maritime) de la Fédération Anarchiste.
[1] Pour éviter des lourdeurs, j'ai fait le choix du masculin pour les pluriels, mais il va sans dire Ñ et donc, encore mieux en le disant Ñ que ce masculin fait référence aux êtres humains des deux sexes.
[2] Voir le texte surréaliste de Charly d'AL(Belgique).
[2b] Voir le texte surréaliste de Charly d'AL(Belgique).
[3] Voir notamment le texte d'Alain Bihr, La bourse ou la vie,paru dans la revue À Contre Courant, syndical et politiquen° 137 et 138, 1 rue Hugo, 52100 Bettancourt-La-Ferrée.
[4] Voir, à ce sujet, la première brochure de cette nouvelle collection, Du charbon pour les braises,consacrée à un débat sur le travail.
[2] Voir le texte surréaliste de Charly d'AL(Belgique).
[2b] Voir le texte surréaliste de Charly d'AL(Belgique).
[3] Voir notamment le texte d'Alain Bihr, La bourse ou la vie,paru dans la revue À Contre Courant, syndical et politiquen° 137 et 138, 1 rue Hugo, 52100 Bettancourt-La-Ferrée.
[4] Voir, à ce sujet, la première brochure de cette nouvelle collection, Du charbon pour les braises,consacrée à un débat sur le travail.
Sur les retraites ouvrières
Projet de loi sur les retraites ouvrières. Critique contenue dans le rapport sur les travaux du Comité fédéral pendant l'exercice 1900-1901.Dans le courant de l'année écoulée depuis le dernier Congrès, le Comité fédéral a pris à tâche de discuter amplement le projet de loi sur les retraites ouvrières. Après de sérieuses discussions, parfois très animées, il s'est mis d'accord pour rejeter ce projet et le secrétaire fut chargé de rédiger une circulaire très courte, invitant les Bourses du Travail à étudier ce projet comme il le fit lui-même, et à relire attentivement la circulaire qui y serait adjointe et qui contient une critique du projet Guieysse que les Bourses reçurent déjà l'année dernière.
Nous croyons devoir reproduire ces deux circulaires qu'ont reçues toutes les Bourses et auxquelles toutes ont répondu à peu près dans le même sens que le Comité fédéral, avec des considérations toutes justifiées contre un si piètre projet.
Fédération des Bourses de Travail de France et des Colonies (mai 1901)Cher Camarade.
Le Comité fédéral me charge de rappeler à votre souvenir la circulaire que vous faisait parvenir, au mois d'août de l'année dernière, le regretté camarade Pelloutier, à propos du projet de loi Guieysse pour la création d'une caisse de retraites.
Cette circulaire, je crois ne pouvoir mieux faire que de vous l'adresser de nouveau en vous priant d'engager tous les militants de votre Bourse du Travail à la relire attentivement, car elle est faite d'arguments qui démasquent merveilleusement toute la philanthropie bourgeoise, sÏur jumelle de la charité chrétienne.
Je dois en outre vous avertir que le projet actuel, sur le point d'être discuté à la Chambre, ne vaut pas même le projet Guieysse.
Les interprètes les plus autorisés de la société capitaliste exaltent ce projet parce qu'ils pensent que, s'il était voté, cela captiverait assez l'ouvrier pour qu'il ne trouble plus l'ordre et la tranquillité publics.
Comme toutes les lois ou projets de lois, dites ouvrières, celui-ci est un piège, défions-nous en !
Pour le Comité Fédéral, Le Secrétaire : Georges Yvetot
Fédération des Bourses de Travail de France et des Colonies
(Paris, 25 août 1900)
Au camarade secrétaire de la Bourse du Travail de...Après délibération, le Comité fédéral croit devoir vous transmettre, en vous priant de le soumettre à l'étude du Conseil d'administration, le manifeste ci-dessous que lui a inspiré l'examen du projet présenté par M. Guieysse pour la création d'une Caisse de retraites.
Le projet de loi sur les retraites ouvrières que M. Guieysse présentera à la Chambre des députés soumet tous les travailleurs - commerce, industrie et agriculture - environ 7 millions, à un prélèvement obligatoire sur leurs salaires : 0,05 francs par jour sur les salaires au-dessous de 2 francs, 0,10 francs par jour sur les salaires au-dessus de 2 francs. La retenue sera faite par le patron, qui aura lui-même à verser à l'État une somme égale aux prélèvements faits sur les salaires de son ou de ses ouvriers.
Le rapport estime à 200 millions les sommes qui seront versées annuellement, moitié par les patrons, moitié par les ouvriers.
Trente années après que le projet sera devenu loi, c'est-à-dire après trente années de versements, l'ouvrier âgé de 65 ans aura droit à une pension annuelle d'au moins 360 francs, accompagnée d'une assurance de 1.000 francs qui, en cas de décès, revient à sa famille.
Pendant ce délai de trente années, précédant le fonctionnement de la Caisse de retraite, les travailleurs âgés de 65 ans auront droit à une pension annuelle de 150 francs, 12,50 francs par mois, 0,40 francs par jour, et à une assurance de 1.000 francs pour la famille en cas de décès.
Le projet compte dans les rentrées une somme de vingt millions, produite par un impôt de 0,20 francs par jour sur chaque ouvrier étranger travaillant en France.
Si les sommes versées n'atteignent pas le chiffre prévu et jugé indispensable par la Commission, l'État devra intervenir pour parfaire les versements.
Tel est, dans ses grandes lignes, le projet que M. Guieysse défendra à la tribune de la Chambre.
Une pension, si ridiculement modique qu'elle puisse être, semble encore préférable dans l'esprit de beaucoup à la mendicité, à la prison pour vagabondage, ou à la mort par la faim que la société bourgeoise offre comme avenir à ceux qui passent leur vie à l'enrichir ; cette apparence de tranquillité pour leurs vieux jours tente les travailleurs et les dispose à accueillir favorablement un tel projet.
Pourtant, du projet Guieysse, comme de tous les projets analogues, ils doivent se désintéresser. Ligne de conduite tracée précédemment par les Congrès de Toulouse et de Rennes.
Le Comité fédéral croit devoir appuyer son opinion de quelques arguments. Le projet Guieysse est inacceptable, non seulement parce que l'échéance de trente années rend fort problématique l'amélioration du sort des vieux travailleurs, mais encore parce que, pendant et après le délai de trente années nécessaire pour cumuler les capitaux et les intérêts, il a comme conséquence immédiate une aggravation certaine, absolue, indiscutable de la situation de tous les travailleurs.
Le projet dit fort bien que les versements de 0,05 francs et 0,10 francs devront être faits par les patrons et par les ouvriers. Mais il faudra établir que les sommes qui devraient être versées par les patrons ne seront pas récupérées sur les salaires de l'ouvrier. Ce qui paraît fort probable, étant donné l'antagonisme des intérêts en présence, le passé et le présent pouvant pour la circonstance servir d'indication. Or, les versements, devant atteindre annuellement la somme de 200 millions, seront effectués, en totalité ou en presque totalité, par les travailleurs. On diminue donc de pareille somme leur puissance de consommation, alors que les salaires sont déjà inférieurs de 4 à 5 % au prix des choses absolument nécessaires à l'existence. Les versements qui précèdent et rendent possible l'application du projet élèvent encore cette différence et éloignent la classe productrice de la possibilité de consommation. C'est la constatation d'un fait que nul ne peut nier.
Mais en plus, ces prélèvements directs s'augmentent et s'aggravent des prélèvements indirects, qui résultent forcément d'un projet tel qu'on le soumet à notre appréciation.
Les versements annuels, même en les supposant faits parallèlement par les patrons et les ouvriers, devront être convertis en rentes d'État produisant des intérêts, lesquels intérêts rendent seuls réalisable le projet Guieysse. Mais le capital n'ayant pas lui-même de faculté reproductive, les travailleurs n'auront pas seulement versé directement les sommes constituant le capital jugé nécessaire pour le fonctionnement de la Caisse de retraites, ils paieront encore en plus indirectement les intérêts des sommes, versées par eux, le Travail seul donnant une valeur au Capital.
Et lorsqu'on pense à l'énormité des sommes entassées (20 millions pendant 30 années), à l'importance des intérêts que produiront ces sommes, il est permis d'affirmer que l'application d'une telle loi constituerait un danger pour la classe ouvrière.
Le Travail ne reçoit pas aujourd'hui du Capital ce qui lui est indispensable, il est inadmissible qu'on le prive, qu'on réduise sa part :
1) des 200 millions à verser annuellement ;
2) des intérêts des sommes capitalisées (environ 8 milliards, produisant au taux actuel de la rente française environ 200 millions).
Par un tel entassement de Capitaux tout le système capitaliste est ébranlé, et les conditions de vie faites aux travailleurs sont profondément changées. Le projet Guieysse rend sûrement plus mauvaise la situation des travailleurs valides, il ne peut aucunement l'améliorer, il a comme résultat un surcroît de misères, de privations et de souffrances, et fait peser plus lourdement sur toute la classe ouvrière le joug capitaliste.
Le Comité fédéral croit que les Bourses du Travail, Syndicats, doivent repousser comme inacceptable le projet dont M. Guieysse est rapporteur.
En conséquence, il vous prie de statuer sur le projet de déclaration ci-dessous, lequel, au cas d'acceptation par la majorité des Bourses du Travail, serait publié et notifié aux intéressés.
Considérant que, malgré les affirmations de la statistique officielle, la Fédération des Bourses du Travail se fait forte de prouver que les salaires actuels sont inférieurs de 3 à 5 % au prix des choses nécessaires à l'existence ;
Que, par suite, les Congrès ouvriers de Limoges, de Toulouse et de Rennes ont eu raison de déclarer inacceptable tout système de retraite nationale qui, demandant à l'ouvrier une contribution personnelle, diminuerait encore ses moyens d'existence ;
Que, spécialement, le projet Guieysse, outre qu'il impose à l'ouvrier une cotisation particulière, repose sur le système de la capitalisation, c'est-à-dire sur la production d'intérêts par les capitaux versés à l'État ;
Que ces intérêts ne pouvant provenir que d'achats de rentes ou d'autres valeurs, c'est le travailleur qui se trouverait en payer la plus forte part, ayant ainsi à supporter, non seulement sa contribution officielle, mais une nouvelle et indirecte contribution ;
Que, d'ailleurs, tout autre système aboutirait aux mêmes résultats, en remplaçant l'intérêt des capitaux par l'augmentation de la contribution et, par conséquent, en diminuant toujours la puissance d'achat de l'ouvrier et en obligeant l'État à des achats de rentes qui troubleraient la situation économique ;
La Fédération des Bourses du Travail croit qu'il est de l'intérêt des organisations ouvrières de repousser, non seulement le projet Guieysse, mais tous les projets de retraite nationale, les uns étant aussi utopiques que les autres ;
Elle les engage, par contre, à redoubler d'énergie pour obtenir l'augmentation des salaires et la diminution de la durée du travail, moyen beaucoup plus sûr de garantir l'existence des travailleurs.
Le Comité Fédéral des Bourses du Travail
Extrait de l'Histoire des Bourses du Travail, Fernand Pelloutier, Alfred Costes éditeur, 1946, pp.330-335.
Michel SAHUC
LE PIEGE DES RETRAITES
Numéro spécial Septembre 2002
A la rentrée la principale offensive patronale va se porter sur le dossier des retraites. Contrairement à 1995, le gouvernement va se garder de pratiquer une attaque frontale et va choisir de réformer progressivement chaque régime, voire chaque profession. Pour arriver à ses fins, il lui suffit d’appliquer les deux réformes qui ont été préparées par l’ancienne majorité socialo-libérale : l’allongement de l’âge de départ à la retraite et l’épargne salariale.
Maintenir les « seniors » en activité
Il n’est plus question d’accroître de façon automatique la durée de la cotisation de 2,5 ans comme en 1993. L’ancien gouvernement a su traduire en terme moderne les engagements pris au sommet européen de Stockholm en mars 2001 où il avait été décidé de porter de 34% à 50% le taux de travailleurs français actifs dans les tranches d’âge 55-64 ans. Malgré cet accord, l’égoïsme patronal pousse chaque entreprise à essayer de se débarrasser de ses salariés les plus vieux, même si cela est en opposition avec les intérêts de la bourgeoisie qui est de maintenir le plus longtemps possible les travailleurs en activité. Face à ce dilemme, la bourgeoisie d’Etat et ses hauts fonctionnaires jouent le rôle de gendarmes afin d’imposer une certaine discipline interne à la classe capitaliste. Elle va donc remettre en cause tous les mécanismes des préretraites qui bénéficiaient une aide de l’Etat (FNE, CFA…). Comme pour la Loi Aubry, le maintien dans l’emploi des personnes « âgées » est présenté comme une lutte progressiste contre la discrimination. En effet les mesures de préretraites et les plans sociaux déplacent les «seniors» hors des entreprises. La réforme de la gestion des salariés âgés se fait avec en parallèle l’introduction de la gestion par compétences. Les DRH entendent préparer moralement les travailleurs à une réorientation professionnelle au tournant des 40 ans. D’après leur étude un travailleur de plus de 50 ans a du mal à assimiler une réorientation en profondeur. On réalisera donc un bilan de compétences et on assurera une formation rapide afin de recycler le salarié dans une activité annexe jusqu'à sa retraite.Cette nouvelle gestion s’inscrit dans une logique de formation tout au long de sa vie, dans laquelle le travailleur devra accepter la transformation de son travail et surtout une baisse de son salaire. Cette « réforme » tombe bien pour l’Etat bourgeois puisque le niveau des pensions est calculé en fonction des meilleures années de travail, c'est-à- dire dans le système actuel de progression des salaires, en fin de carrière. Le taux actuel de la pension qui en moyenne est de 78% du revenu moyen net d’activité, va donc baisser automatiquement. Le gouvernement Raffarin a repris la proposition des socialo-libéraux qui consiste de proposer que le salarié choisisse son âge de départ à la retraite.
Mais il ne faut pas que ce soit une décision contrainte. Imaginons un salarié menacé de licenciement à 56 ou 57 ans. Pour éviter le chômage il va être tenté de prendre sa retraite, même en sachant qu’il va subir un abattement non négligeable sur ses revenus pour tout le restant de ces jours. Il faut donc s’opposer à toute idée de « retraite couperet» et protéger le salarié âgé pour qu’il ne subisse pas la pression des directions. Cette retraite à la carte est présentée comme un gain de liberté où, grâce à une activité plus longue, les droits augmenteraient. C’est faire abstraction du fait que les conditions de travail ne cessent de se dégrader et que de nombreux travailleurs ne profiteront pas de leur retraite en raison de leur décès prématuré. Ce type de retraite permet surtout d’ajuster le taux de pension avec des variables liées à une durée d’activité individuelle. Il n’est donc plus question d’augmenter les cotisations lorsque les travailleurs en activité ne sont plus assez nombreux pour financer les pensions des anciens.
Le développement de la rémunération sous forme d’épargne salariale va réduire la rémunération sous forme de salaire, ce sera autant de cotisations en moins pour les caisses de Sécurité Sociale chaque année. Suite à la baisse des cotisations sociales, le régime complémentaire de l’AGIRC a également vu son déficit doubler, ce qui va contraindre les ayant droits à avoir recours à la capitalisation.
Même évolution avancée avec la renégociation du régime complémentaire en 2003. Progressivement pour maintenir le taux des pensions, le gouvernement Raffarin n’aura alors qu’une proposition très simple : celui d’un départ en retraite plus tardif en échange du maintien du taux des pensions et cela pour ceux qui seront encore en vie pour en profiter. Le piège se referme et, dans une logique individuelle, les travailleurs vont s’obliger à se maintenir au travail afin de conserver des retraites suffisantes.
Cette réforme insidieuse offre un double avantage au patronat : réduire les coûts des salariés âgés, tout en réduisant les cotisations salariales.
L’Epargne Salariale contre le salaire socialisé La deuxième mesure est l’introduction de l’Epargne salariale sous forme de Préfon c'est-à-dire de rente afin de fragiliser la retraite par répartition. Il n’y aura donc pas de remise en cause apparente du socle de la Sécurité Sociale et du régime de répartition. L’Etat bourgeois va construire progressivement son système de fonds de pension en laissant la sécurité sociale se dissoudre pour devenir qu’un simple minimum vieillesse qu’il faudra compléter individuellement. La Loi Fabius a en effet déjà prévu des Plans Partenariaux d’Epargne Salariale Volontaire (PPESV) avec lesquels l’épargne ne pourra pas être débloqué avant 10 ans. Le versement au bénéficiaire pourra se faire sous forme de rente. Et certains dirigeants syndicaux osent encore affirmer que la loi ne concurrence pas la répartition ! De plus la tentation sera grande, pour le salarié isolé par l’absence de perspectives syndicales, puisque les plus value des Plans Epargne Entreprise (PEE) sont exonérées d’impôt sur le revenu. Les entreprises incitent aussi par l’abondement, qui consiste à un versement supplémentaire gratuit, au pourcentage de l’épargne investi.
Pour tous les syndicalistes de lutte de classe, il s’agit de mener un combat contre l’épargne salariale. Malheureusement jusqu'à présent cette question a été traitée entreprise par entreprise et les directions syndicales ont tout fait pour atomiser la riposte des travailleurs alors que la grande mobilisation sur les retraites complémentaire de l’année dernière permettait d’engager le combat dans une bonne direction. Il s’agit dés à présent de faire un état des lieux de l’application de cette réforme patronale et définir des axes de lutte sur lesquels les syndicalistes combatifs pourraient coordonner les travailleurs dans les semaines prochaines. Car défendre la Sécurité Sociale et la répartition sans combattre l’épargne salariale est une stratégie inopérante.
La sociale démocratie qui évolue de plus en plus vers la droite sociale a servi comme d’ordinaire de bras politique au secteur le plus moderniste du grand capital. En effet, la Loi Fabius du 9 février 2001 offre de nouveaux avantages fiscaux et surtout oblige les patrons à négocier tous les ans, pendant trois ans, le dossier de l’épargne salariale dans les entreprises. C’est la même tactique que celle employée par Aubry pour les 35 heures. Les patrons et la fonction publique sont obligés de revoir la gestion de leur main d’oeuvre et cette négociation annuelle va avoir comme conséquence de marginaliser celle sur les salaires. Cela a également pour objectif de pousser les employeurs à capter l’épargne de leurs salariés afin de l’investir dans l’économie boursière. Rien n’empêche en effet l’épargne salariale de s’investir dans des SICAV et autres supports. Mais elle n’offre alors aucun intérêt par rapport aux services des banques. Les taux de rémunération supérieurs ne peuvent être obtenus qu’à travers l’actionnariat interne à l’entreprise. Bercy avait peur que les fonds de pensions étasuniens ne se désinvestissent des entreprises françaises, ce qui a provoqué l’accélération de l’application de la réforme. Il fallait donc remplir la bulle financière avec d’autres apports. La bourgeoisie avec l’aide du Medef espérait faire grimper l’épargne salariale à 100 milliards d’Euro dès 2002. Il est donc évident que dans la rigueur salariale liée à l’application des 35 heures et dans la perspective de l’intensification du travail, une carotte devait être offerte. L’actionnariat salarié a pour avantage de pousser les travailleurs à accepter la politique de rigueur de la direction en échange d’une éventuelle perspective de dividendes.
La Loi Fabius
C’est la raison principale pour laquelle les salariés de Vivendi et de France Telecom ont accepté les réorganisations internes. La Loi, avec son obligation annuelle de négociation, est également une terrible pression sur les appareils syndicaux comme la C.G.T., F.O., les S.U.D. qui continuaient de critiquer verbalement l’épargne salariale. Mais c’est aussi vrai pour tout militant d’entreprise qui se retrouve face à une négociation où il sait très bien que les syndicats jaunes comme la C.F.D.T., la C.F.T.C. et la C.G.C. vont accepter la logique de l’accord. Il y a aussi de nombreux camarades de travail qui ne sont pas au fait de l’épargne salariale et qui eux aussi poussent les syndicalistes à négocier. Et surtout, ce sont les appareils qui ne veulent pas déserter le terrain des comités de surveillance où les contacts avec les organismes financiers sont nombreux, et pas exempts de relations parfois étonnantes, sans parler du financement des élus! Or la loi laisse une grande liberté au patronat pour ratifier l’accord sur l’épargne salariale, soit à l’aide d’un référendum des 2/3 des salariés, soit par accord avec les syndicats, soit au sein du Conseil d’Etablissement. Il est donc facile s’il n’y a pas de mobilisation du personnel, de contourner un syndicat critique ou opposé.
Un accord dangereux
L’accord minoritaire conclu le 10 février entre les organisations patronales, la C.F.D.T. et la C.F.T.C. est sans aucun doute une spectaculaire tentative d’esquive au lendemain de la très forte mobilisation du 25 janvier. Il s’analyse comme une tentative de mainmise du patronat sur la réforme des retraites. Après l’importante mobilisation du 25 janvier, le patronat à été contraint de rétablir « l’ASF » assurant pour 21 mois le maintien du droit à la retraite à 60 ans sans abattement. C’est un acquis du mouvement social et des organisations syndicales qui l’ont porté. Pour autant rien n’est réglé sur le fond. Le chantage patronal va reprendre dans les mois prochains. Plus grave l’accord minimal du 10 février constitue un point d’appui pour le Medef, dans sa stratégie de mise en cause des droit à la retraite à 60 ans à taux plein. Nous ne devons pas considérer comme un « chiffon de papier » un texte qui affiche clairement des orientations politiques et patronales en matière de réforme de notre système de retraite. Le danger de cet accord ne doit pas être sous-estimé. Ces principaux points sont sans ambiguïté : les signataires Medef, C.F.D.T, C.F.T.C. demandent ensemble aux pouvoirs publics de légiférer sur le régime des retraites, l’accord définit les principes sur lesquels devrait reposer la réforme.Cela est inacceptable et remet en cause la légitimité des organisations syndicales à débattre et négocier de manière autonome avec le gouvernement.
L’accord prévoit le blocage des cotisations sur 10 ans, alors que dans les prochaines années, le rythme annuel des départs en retraite passe de 500.000 à 750.000 appelant des financements supplémentaire. Par contre, « pour équilibrer les régimes », il recommande de « privilégier la variable de la durée des cotisations ».
Dans ce cas, pour maintenir le niveau relatif des retraites à l’horizon de dix ans, il faudrait allonger la durée de cotisations à 45,5 années, puis à 45 ans. Grâce à cet accord le Medef marque des point, il n’y a pas un sous de plus pour les retraites par répartition et la durée des cotisations est allongée.
Dans une note interne le Medef écrit : «L’accord conclu reprend notre projet initial en retenant que la future réforme des retraites stabilisera les taux de cotisations sur une longue période et adaptera la durée de cotisation en fonction des besoins financiers des régimes».
Les salariés qui accéderont au travail de plus en plus tard, ou qui connaîtront des périodes de chômage, de précarité ou de formation, l’augmentation du nombre d’annuités les obligeront à travailler jusqu’à 65 ans et plus. Ce sera une remise en cause de la retraite à 60 ans et de la retraite par répartition car seuls ceux qui bénéficieraient de fond de pension pourraient espérer partir à 65 ans avec une retraite convenable. C’est l’aggravation des inégalités. Quant aux retraites complémentaires elles-mêmes, l’accord est loin de régler leur devenir. Les pensions seront indexées sur les prix et non sur les salaires. La possibilité de partir à 60 ans sans abattement est maintenue mais pour 21 mois seulement. Les cotisations ASF entre le 1er janvier et le 31 mars 2001 ne seront pas reversées, privant les régimes de 11 milliards de francs de ressources. Le Medef opère un hold-up sur les réserves de l’ASF. De telles orientations et décisions sont lourdes de menaces pour les salariés du privé mais aussi pour ceux du secteur public puisque le patronat, au nom de l’équité de situation, veut obtenir un alignement par le bas des régimes.
La difficulté de la mobilisation syndicale
Dès à présent de nombreux militants se sont fait prendre au piège des négociations d’entreprise sur l’épargne salariale.C’est de la faute dans un premier temps à l’absence de recul politique et à l’isolement de chaque militant face aux manœuvres ambiguës des centrales syndicales. Heureusement que par réflexes syndicaux, certains militants ont senti le danger et tenté localement de résister à l’épargne salariale. La principale difficulté est d’argumenter sur la profonde opposition qui existe entre le « salaire socialisé » et la « rémunération individuelle ». En effet sans logique de lutte de classe et en l’absence de discours syndical, le salarié voit dans son salaire un simple élément individuel. Il n’a pas conscience que son salaire s’inscrit dans une logique d’affrontement de classe portant sur la répartition des richesses et des profits. Il ne prend pas conscience de la nature des autres éléments de sa rémunération et les versements à la Sécurité sociale ne sont pas différenciés des versements provenant de l’Etat (aides sociales), ni ceux issus de l’Epargne. Or, l’un est géré par le salarié et sa classe (salaire et les allocations sociales), l’autre est géré par la bourgeoisie (bureaucratie d’Etat, assurances privées, Organismes de placement, voir l’entreprise elle-même avec l’actionnariat salarié). L’objectif de la politique patronale est donc de s’attaquer au salaire qui représente un pouvoir de classe. Ce qui permettrait au patronat de remettre en cause un acquis qu’il ne supporte pas : verser un salaire à des personnes qui ne sont pas exploitées comme les retraités, les malades, les chômeurs, car c’est ce salaire socialisé qui unifie l’ensemble de la classe quelque soit la situation sociale de chaque prolétaire. Cette incompréhension est due aux partis « de gauche » (1) et à la bureaucratie syndicale intégrée à l’appareil d’Etat qui ne cesse pas de propager des illusions sur l’Etat providence qui assurerait une répartition « sociale » et équitable des richesses. C’est le mythe de l’impôt qui servirait de base à une « démocratie sociale ». Le patronat soutient aussi cette logique pour la simple logique que ces impôts (TVA, CSG..) sont des moyens pour s’attaquer au salaire socialisé, aux intérêts de la classe des travailleurs qui reposent sur des revenus directement tirés de la production des richesse, des revenus gérés collectivement par les syndicats dans des formes dérivées de la protection sociale ou des mutuelle. Ces impôts servent au patronat de moyens pour mettre la main sur les revenus salariés et casser toute conscience de classe.
Il est donc important de développer la réflexion sur la nature de toute rémunération. L’épargne salariale n’est pas un salaire. Il ne relève pas du rapport de classe et n’assure aucune garantie pour le salarié qui a choisi d’y sacrifier son salaire direct ou socialisé.
C’est pourquoi il apparaît indispensable de lier la défense de la protection sociale à une mobilisation allant dans le sens d’une gestion exclusivement syndicale des organismes de gestion du salaire socialisé (CNAM, UNEDIC, CNAV, Mutuelles ouvrières…).
(1) L’Etat providence est toujours apparu comme un fantasme pour bien des « révolutionnaires » issus de l’encadrement capitaliste (enseignants, universitaires, hauts fonctionnaires, cadres, intellectuels…).
Michel SAHUC
du collectif anarcho-syndicaliste «La Sociale ».
D’après des sources syndicales et un dossier Epargne salariale du « Syndicaliste! » n°17.
¿ No Raffarán ?
VARIATIONS SUR UN MOUVEMENT (EN ÉCHEC?)
| Freddy Gomez | Variations sur une protestation avortée | Le Monde libertaire,HS n° 23 (été 2003) |
| CNT-AIT | Les ficelles de la République | Edito du Combat Syndicaliste |
| TEMPS CRITIQUES | Contre le Capital: Assaut ! | Temps Critiques — (Juin 2003) |
| ÉCHANGES ET MOUVEMENT | Que dire d'un mouvement multiforme ? | Échanges et Mouvement |
| TEMPS CRITIQUES | Qualifier la grève pour catalyser les luttes | Temps critiques — (juillet 2003) |
| S.I.A. de Caen | Une défaite prévisible... | Solidarité, juin 2003 |
| Christophe Bitaud | Chronique d'une trahison annoncée | L'Anarcho-Syndicaliste n°86 —Sept.2003 |
| Pierre | Un aspect de l'offensive capitaliste | Le Monde libertaire HS n°23, été 2003 |
| Collectif anarcho-syndicaliste «La Sociale» | Retour sur le mouvement | LMSL, Octobre 2003 |
| Virginie Benito | LA CGT et les grèves | Le Monde libertaire(13/19 nov. 2003) |
| Ramon | Encore une louche ! | LMSL, novembre 2003 |
| Sam (CNT Education) | Tirer les leçons de l'échec de juin pour gagner | LMSL, septembre 2003 |
| Camille et Christophe (OCL Reims) | A propos de la grève générale | Courant alternatif n° 134 - décembre 2003 |
| Sam (CNT Education) | Quelle démocratie pour quel syndicalisme ? | LMSL,décembre 2003 |
| CNT-AIT | Jésuitisme syndical suivi de Les inc'oyables et les Me'veilleux | Actualité de l'anarcho-syndicalisme |
Freddy Gomez
Variations sur une protestation avortée
«Tous ensemble, tous ensemble...»«Qui se met en chemin et se trompe de route ne va pas où il veut, mais où le conduit la route.»
Errico Malatesta
On aura tout vu et tout entendu en ce printemps : la sereine inconsistance d'un Thibault occcuper les écrans de contrôle social d'un quelconque «20-heures» en brandissant d'inaudibles menaces de grève reconductible ; les rodomontades obligées d'un Blondel jouant sans conviction et sans rire sa partition lamberto-keynésienne ; la pitoyable prestation d'un Chérèque faisant de son prompt ralliement à la contre-réforme des retraites la preuve ontologique du sauvetage du système par répartition ; les bredouillages d'Aschieri, soutenant du bout de la langue ses ouailles en les mettant en garde contre le boycottage des sacro-saints examens ; les sempiternels usagers de leur triste survie se prendre pour d'héroïques otages ; les menteurs du social-libéralisme à la rose se rappeler à leurs électeurs de gauche ; les chiens de garde appointés du PPA (Parti de la presse et de l'argent) lécher la main de leurs maitres ; les héroïques grévistes d'un jour s'imaginer que la grève conduirait à la victoire finale ; Besancenot défiler déguisé en facteur de base ; l'extrême gauche du capital clamer ses dernières certitudes ; de pacifiques anars se faire tabasser par quelques barbares du SO de la CGT. On aura tout vu et tout entendu, et de ce vacarme il restera d'abord ceci : la principale leçon de cet équivoque printemps, c'est qu'un mouvement social s'est trouvé méthodiquement conduit dans une impasse, et d'abord par des organisations syndicales transformées en tour-opérateurs de la contestation canalisée. De cortège en cortège, l'apparence du mouvement chassait le mouvement réél et les «damnés de la terre» usaient leurs semelles en serrant leurs poings. En somme, la manif ouvrait la rue, mais bouchait la perspective. Il suffisait d'attendre la suivante. Jusqu'à épuisement... Nous y sommes.
Pour être dans la ligne, il faudrait s'arrêter là, mais ce serait bien sûr trop simple. On pourrait, en effet, jouer les affranchis en plaçant l'épisode qui nous occupe en queue d'une longue série de trahisons bureaucratiques, la énième et la dernière en date, et se contenter de l'explication. En somme, c'était couru, parce que c'est toujours comme ça. L'avantage de l'assertion est certain : quand l'histoire se répète, les mêmes causes produisent les mêmes effets et, éternellement, la base — par définition, innocente — est victime de ses chefs. Admettons-le, pour être encore dans la ligne, même s'il n'est pas interdit de penser que la base, les bases plutôt ont souvent les dirigeants qu'elles méritent, et que cette dichotomie réductrice ne permet pas de comprendre une réalité autrement plus complexe, et probablement plus sombre.
À l'heure du bilan, on lit ici ou là que la CGT — entendons par là le premier cercle de son appareil — aurait refusé le combat frontal parce qu'elle aurait admis que, faute de pouvoir le contrôler, la défaite sur les retraites était préférable au risque de la généralisation d'un conflit social aux conséquences imprévisibles pour elle. Il fait peu de doute que, fantasme du débordement aidant, un tel calcul ait pesé dans la mise en place par la centrale de Thibault de ce dispositif de grève non-grève noyée dans la répétition de longues marches ponctuant davantage les progressives étapes de son extinction que les points forts d'un conflit réellement absent. Il n'en demeure pas moins que sa base — la seule qui comptait au demeurant, la seule qui faisait nombre aussi, si l'on excepte les personnels de l'éducation — s'y plia sans enthousiasme, mais sans trop rechigner, consciente au fond que la force de l'habitude suppléerait sans gloire à la capacité mobilisatrice de la lutte syndicale d'un jadis aboli. Elle aura marché pour la victoire jusqu'à la déroute finale.
Car le fait est là, incontournable: hormis quelques escarmouches, la base — entendons par là la base militante et non la consentante multitude —, cette base qu'un certain gauchisme (y compris libertaire) continue de déréaliser pour mieux la mythifier, n'a finalement opposé à ce nouvel épisade d'un massacre social planifié en haut lieu que ce qu'elle a pu trouver dans son pauvre havresac d'arpenteuse de bitume, quelques illusions de résistance et quelques poussières de radicalité. D'ici on ne lui jettera pas la pierre. Se battre est devenu si problématique que le moindre sursaut est désormais héroïque. «Aujourd'hui dans la rue, demain on continue» n'était en somme que l'expression d'un impossible désir.
I1 y a en France deux salariats : un «salariat à droit de grève» et un «salariat sans droit de grève». Le premier, affaibli mais encore vaillant, se regroupe autour des derniers bastions d'un secteur public d'abord mobilisé pour la légitime défense de ses acquis. Son «privilège» essentiel, assurément archaique pour nos modernes adorateurs de la dérégulation, c'est de pouvoir peser encore dans le rapport de forces. Le second salariat, morcelé, individualisé, flexibilisé, précarisé, sous-syndicalisé, a perdu, lui, jusqu'au droit de se battre. S'il fait grève, désormais, c'est non en s'abstenant de travailler, mais en se gardant de trop râler contre un train qu'on attend, « par procuration», comme disent les gazettes, c'est-à-dire virtuellement, par public interposé, traînant les pieds mais humant, parfois même avec bonheur, un air chargé de revanche sociale. L'hiver 95 révéla ce paradoxe : plus la grève durait, plus ses «otages» en redemandaient. Sept ans plus tard, la leçon fut tirée. Méthodique, Fillon tapa où il fallait et se garda bien, contrairement à Juppé, de se payer d'abord les régimes spéciaux. On attendra. Et le piège fonctionna, sinon pleinement, du moins suffisamment pour que, abandonné à son triste sort, le «salariat sans droit de grève» n'eût pas même, cette fois-ci, l'illusion d'exister comme partenaire passif d'un mouvement d'ensemble. Le «salariat à droit de grève» ne le porta que sporadiquement, ce mouvement, malgré le bel entêtement de certains de ses acteurs, minoritaires avec constance.
Réduites à gesticuler pour faire accroire qu'elles s'opposeraient avec toute la détermination nécessaire à la contre-réforme sur les retraites, les bureaucraties syndicales cherchèrent obstinément, et ce dès le début de ce pseudo-conflit, une porte de sortie. Il fut un temps où on la leur aurait offerte sans barguigner, à charge pour elles de «suspendre» le mouvement en convainquant ses protagonistes que la partie était terminée et qu'il fallait retourner au chagrin. Le problème c'est que, cette fois-ci, il n'y avait pas grand-chose à suspendre, hormis le simulacre d'une bataille sociale non menée. Confortablement élu il y un an — et d'abord par ceux-là mêmes qui, an après, exigeaient sa clémence —, l'«antifasciste» et «anti-impérialiste» Chirac pouvait la jouer ferme et, par ministre interposé, leur donner l'estocade au nom des intérêts supérieurs de la nation et du marché universel. Le déshonneur se paye longtemps et à crédit.
Parler, dans ce contexte, de « trahison », c'est sans doute prendre le risque de se tromper d'époque, car, pour trahir un mouvement social, il faut d'abord le mettre en branle et l'amplifier. On ne trahit pas ce qui n'existe qu'à l'état de théâtre ou d'abstraction. S'il est une leçon à tirer de ce printemps, c'est bien celle-là : la trahison suppose la capacité de paralysie, et c'est précisément elle qui a manqué, contrairement à décembre 1995, non tant parce que les bureaucraties syndicales l'ont refusée, mais parce qu'elles ont été incapables de l'organiser. Le pragmatisme de la CGT indique d'abord cela. On est en droit de penser qu'elle eût préféré pouvoir l'organiser, cette mythique grève générale pour mieux trahir à son heure, mais elle en est désormais incapable. Et elle le sait. Dorénavant, elle ne fait pas mieux que les randonneurs «altermondialistes». Comme eux, elle conglomére des foules. Quant au reste, elle n'a plus qu'une très faible prise sur un champ social remarquablement dévasté.
Reste à tenter de comprendre ce qui s'est joué sur la scène de ce paradoxal printemps et d'en déceler quelques signes apparemment prometteurs. Quiconque a battu le pavé en ces jours de rituel social a pu sentir, par exemple, la charge de rancœur qui montait des cortèges, cette sourde envie d'en découdre qui chargeait l'air, une évidente combativité. Non qu'il faille, là encore, mythifier une base — encore très largement contrôlée par ses appareils et confiante en leurs capacités —, mais simplement constater qu'un authentique désir de résistance l'habitait. Cette résistance, les personnels de l'éducation nationale l'incarnèrent davantage et beaucoup moins symboliquement que d'autres. Les formes organisationnelles qu'ils donnèrent à leur mouvement, la dynamique qui le caractérisa, la volonté que manifestèrent les grévistes de l'élargir en sortant du cadre purement corporatif furent autant d'éléments d'une prise de conscience des enjeux réels du combat. Porté essentiellement par de jeunes profs dont c'était souvent le premier conflit sérieux, il sut, dans un premier temps, se passer des structures syndicales, puis s'en défier quand elles se mirent en branle, même si, in fine, il céda une fois de plus à cette illusion tenace qui veut que la base se batte et que les bureaucrates négocient. Avec les pitoyables résultats qu'on sait. Avec la rage au ventre quand la division règne et qu'elle annonce la fin de partie.
Au fond, tout porte à croire que ce printemps 2003 laissera une autre trace dans la longue mémoire des défaites ouvrières. I1 aura prouvé en tout cas que le syndicalisme réformiste — dont la légitimité reposait pour une large part sur sa capacité de mobilisation n'avait plus les moyens de ses ambitions. La seule perspective qui s'ouvre désormais à lui c'est, à l'exemple de la CFDT, de pousser sa mutation jusqu'à devenir un simple supplétif du système d'exploitation pour préserver au moins les intérêts particuliers de sa bureaucratie. Cette faillite n'ouvre pas mécaniquement l'espace, comme on pourrait le penser, à un syndicalisme clairement revendicatif, type SUD, ou résolument d'action directe, style CNT. Si, selon leurs forces, l'une et l'autre de ces organisations ont eu leur place dans le mouvement, elles n'ont à aucun moment pesé de fait sur le rapport de forces, se situant soit en position de suivisme critique par rapport aux syndicats traditionnels, soit en position purement incantatoire de mouche du coche. Derrière l'obligation d'optimisme qu'elles manifestèrent avec constance et naïveté tout au long de ce conflit se cache la confortable certitude véhiculée par un répétitif et très daté discours gauchiste : radicaliser les luttes et faire en sorte qu'on ne les trahisse point. Tant bien que mal, ce discours fonctionnait du temps que les citadelles ouvrières se mettaient en branle au signal convenu par les appareils.
Aujourd'hui que le «salarié sans droit de grève», tétanisé par le chômage et autodévalué, n'est capable, au mieux, que d'attendre que les autres se battent pour lui et que le «salarié à droit de grève» n'aspire qu'à défendre ses acquis, il tourne définitivement à vide. Car il s'obstine à croire en un prolétaire modèle, intégrable à son bréviaire et prêt à se battre, quand, depuis longtemps déjà, celui-ci s'est transmué en «usager» — des services publics ou des grèves — et que, le plus souvent, il se vit en «otage», non de sa propre exploitation, mais des perturbateurs qui dérèglent les horloges de sa survie. Cet esclave moderne, victime consentante ou passive, aucune organisation syndicale ne le trahira jamais, dès lors qu'il n'a même plus l'idée de résister à son malheur.
L'autre et dernière leçon de ce printemps, il serait peut-être bon de se l'appliquer ad horninem et d'admettre, ici, dans les colonnes du même Monde libertaire qui a vibré d'appels à une impossible grève générale, qu'aucune envolée lyrique ne brisera jamais la dure réalité des faits. Car ce n'est sûrement pas sur le terrain de la surenchère sans risque que la voix libertaire aura quelque chance de porter, un jour. Pour elle, il n'est que deux chemins possibles : celui de l'euphorie ou celui de la lucidité. Le premier est plus commode, c'est certain. Il cultive nos légitimes nostalgies et accable les autres de toutes les trahisons passées et à venir, sans s'interroger sur nos propres manquements. Le second, lui, est plus ardu. Il suppose de s'interroger sur le monde tel qu'il est devenu, de le rendre intelligible et d'en tirer quelques conclusions provisoires. Il en est une, désormais : cette grève introuvable que nous venons de vivre — et dont les derniers adeptes esseulés paieront au prix fort les pots cassés — indique, peut-être au-delà du nécessaire, qu'aucune protestation n'est en mesure de se passer aujourd'hui de la claire conscience de ce qu'elle veut et peut atteindre. Sur ce terrain, et celui-là seul, les anarchistes ont probablement un rôle à jouer, à condition de ne pas céder à la facilité, à la démagogie et au mythe. Cette triste époque ne permet plus les subterfuges. Il faudrait enfin l'admettre, car nous n'en sommes qu'au début. Non de la lutte finale, mais d'une catastrophe programmée.
Freddy Gomez
CNT-AIT
Les ficelles de la République
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CNT AIT 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE
Tel / fax : 05 61 52 86 48
Ce texte s'adresse avant tout aux stratèges de la défaite, aux spécialistes de l'abandon comme aux doux rêveurs de l'autogestion pacifiste. Lorsque la rue se peuple de banderoles syndicales, les voilà tout en joie, parlant de futurs enchantés demain-matin-dès-l'aube promis et de révolution de velours, le pouvoir rendant les armes et la caisse au moindre grincement de dents du prolétaire, c'est bien connu.Mais au moindre bruissement de négociation ou de danses de Grenelle syndicales, les voilà qui pleurent l'espoir envolé et la révolution perdue dans les couloirs télévisés des assemblées. «Faisons la grève avant les exam» recommandait l'étudiant si FIDEL, soucieux de ses lendemains de cadre au soleil éternel du libéralisme et de ses vacances. A croire que la sociale est affaire d'emploi du temps, de météo ou de slogan mobilisateur.
Certes, les manifs populaires et multicolores valent mille fois le silence et la grisaille du quotidien, mais on est loin de la révolte.
La révolte, elle commence tout juste lorsque la manif dérape ou s'entête, quand les organisations syndicales nous disent de rentrer nous coucher parce que l'on bosse le lendemain et que quelques-uns leur répondent que demain c'est repos, c'est regrève. et que les autres, tous les autres applaudissent. Au fond, au risque jouissif de décourager à jamais les chantres de l'abandon, les manifs du moment ne sont qu'un des outils de gestion de la paix sociale. Après les manifs syndicales, il y a les négociations avec spectacle, poing sur la table et jeux de chaise musicale. Si cela ne suffit pas, il y a la consultation populaire, le débat des élites sur le fond, le référendum, le changement de gouvernement, les élections législatives ou présidentielles s'il le faut. On pourrait les appeler les ficelles de la république. Après, si vraiment tout cela ne suffisait pas, il y a la force avec toutes les variantes que l'on connaît, de la provocation à l'occupation et la répression militaire. La république ne manque pas d'instruments de manipulation pour renvoyer les petits au boulot et les grands aux assemblées.
Lorsque l'on repose les pieds sur terre et que l'on ne se rêve pas en Bakounine de fanfare (Bakounine ! Au fait, combien d'années de zonzon ?), on vit ces manifs comme des brèches, comme des instants privilégiés où les gens, décadenacés du boulot et du quotidien marchand, ouvrent leurs oreilles et leur parole, redeviennent davantage solidaires, inventifs, critiques, partageurs. Ce sont des moments où nos idées pour un monde fraternel peuvent être entendues et partagées. Ce sont aussi des moments où nos pratiques de l'action directe et de la démocratie directe peuvent être mises à l'épreuve.
Mais attention, pas de mistoufle, pas d'arnaque. Ce que l'on a à dire et à faire concerne bien une critique globale et un changement radical de société et l'instauration d'un monde sans classe ni privilège.
Pour nous, le seul succès qui vaille serait l'abolition des retraites, du salariat, de l'Etat, des églises et l'émergence d'une organisation autogestionnaire, sans centralisme ni hiérarchie des tâches ou des fonctions.
Dans ces manifs, nous avons toute notre place, mais pas pour mendier une retraite moins miséreuse ou un maigre salaire à vie. Non, nous ce que l'on veut, c'est une vraie vie, sans salaire ni retraite, sans profit ni misère, avec du temps pour des tâches collectives, mais surtout toute la vie pour apprendre à vivre. Au final, dans ces manifs encadrées et gérées par le pouvoir syndical et policier, notre tâche est surtout de semer la rage et de rendre l'espérance. Eux s'en désolent, nous on la sème.
TEMPS CRITIQUES
RETRAITES À VAU-L'EAU ET VIES PAR DÉFAUT
CONTRE LE CAPITAL : ASSAUT !
BP 2005
34024 Montpellier cedex 01
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Comme Jospin répondant au mouvement des chômeurs de fin 1997 début 1998 en disant que la société doit être fondée sur le travail et non pas sur l'assistance [1], Raffarin, Fillon et le MEDEF nous disent aujourd'hui qu'il faudra travailler plus puisque nous vivons plus longtemps. Comment dire plus abruptement que le système de retraite n'est viable que tant que les individus n'en profitent pas ou peu longtemps ? Et effectivement, le système mis en place à l'orée des «Trente Glorieuses» fonctionnait sur un parfait cynisme : en dehors de la fonction publique et de ses régimes spéciaux, la retraite à 65 ans s'appliquait à des ouvriers (40 à 50% de la population active à l'époque) dont la durée de vie moyenne s'arrêtait aux alentours de 60 ans ! Pour beaucoup, «la mort au travail» était le seul mérite ouvrant paradoxalement au droit à la retraite [2]. La retraite devait se mériter par toute la peine du monde, même si la lutte séculaire pour l'abaissement du temps de travail pouvait aussi conduire à l'abaissement de l'âge de la retraite (passage à 60 ans en 1981). Mais aujourd'hui, dans le cadre de notre société vieillissante et hédoniste, la retraite apparaît comme la chance d'une nouvelle vie et non plus comme une récompense pour service rendu. La retraite désigne alors l'espoir d'une vie au-delà du travail dit socialement nécessaire et défendre la retraite revient à affirmer que le sens de notre existence ne se réduit pas à ce travail : nous voulons justement la retraite pour ne pas crever [3] au boulot. C'est un peu comme si la critique prolétarienne du travail amorcée dans les grandes luttes de la fin des années 60-70 mais déclinante à partir de la restructuration des rapports sociaux de la fin des années 70-début 80, s'était repliée sur la défense des retraites ; comme si le temps de la retraite permettait de prendre de la distance critique — et donc de combattre, mais combattre par défaut puisqu'on est devenu «inactif» — vis à vis cette activité professionnelle que le capital a attaquée non seulement en liquidant des masses de force de travail mais aussi en épuisant la centralité du travail.Dès lors, que nous dit le nouveau projet de réforme des retraites ? Qu'il faudra travailler plus longtemps ou alors accepter une diminution des pensions ou même, dans une version plus radicale : travailler davantage pour une retraite moindre. Dans tous les cas, il s'agit de prendre acte que le Progrès n'engendre plus forcément le progrès social [4]. Ce qui est masqué par ce discours, c'est la crise du travail et le discours du capital qui énonce que le travail est toujours au centre de la société alors que dans la pratique il le détruit de plus en plus. C'est en effet le même MEDEF qui pousse à la radicalisation de la réforme et qui exige à la fois le passage aux 40 annuités de cotisation et le développement effréné des systèmes de pré-retraite dans le secteur privé. Dans certaines branches, de grosses entreprises envisagent d'abaisser jusqu'à 50 ans [5] l'âge de départ de leur personnel, non seulement parce qu'elles ne veulent plus de la vieille force de travail, mais parce que celle-ci est partout surnuméraire. Tous les partants ne seront pas remplacés et le dégraissage se fera ainsi en douceur. Quand nous disons surnuméraire, c'est bien entendu par rapport aux nécessités de la valorisation qu'il faut le comprendre. Contrairement à ce que pensent Attac et tous les tenants du social contre l'économie, le capital n'a pas vocation à la philanthropie et quand il accorde des avantages, c'est toujours dans le cadre d'un certain rapport de force et devant la nécessité de reproduire les rapports sociaux qui l'engendrent. Si aujourd'hui, le rapport de force est si défavorable aux travailleurs salariés [6], ce n'est pas parce qu'une offensive des méchants néo-libéraux aurait été lancée contre eux depuis l'ère Thatcher-Reagan, mais parce qu'ils ne sont plus au centre du procès de valorisation. Si à certains moments (1979 et début des années 80) et en certains endroits (mines anglaises, sidérurgie française) cela a pu prendre l'allure du combat de classes, c'est qu'il s'agissait encore de réduire les dernières poches de résistance liées à l'ancien antagonisme de classe dans le procès de production.
La production de «richesses» dépend de moins en moins d'un travail vivant de plus en plus remplacé par le travail passé (le capital fixe : les machines, et les flux informationnels) et la valorisation se réalise toujours plus en dehors de la stricte sphère productive. C'est d'ailleurs pour cette raison que des voix s'élèvent parfois pour faire cotiser les machines quand elles remplacent le travail vivant. Ce n'est toutefois pas une solution capitaliste puisque cela reviendrait à limiter le processus de substitution capital/travail qui est à la base des gains de productivité. Une telle perspective nécessiterait au minimum une stabilisation du cycle actuel de croissance dans le sens d'un accroissement de la taille des marchés, limitant la guerre économique pour les parts de marché. Or nous sommes plutôt dans une phase déflationniste qui produit l'effet inverse.
Le travail a donc surtout, aujourd'hui, une valeur idéologique et disciplinaire : les métiers sont détruits et les emplois se multiplient quand même ! Si on entend par «travail humainement nécessaire», cette partie de l'activité humaine, évidemment coordonnée, qui permet la vie de l'espèce et son bien être, une fois un certain seuil technique atteint, celle-ci n'occupe plus qu'une partie assez limitée du travail effectif des individus, alors qu'on impose toujours plus de nouveaux types d'emplois au rôle principalement bureaucratique ou social ou directement répressif.
Alors qu'il existe déjà, au moins dans les pays dominants, tous les présupposés matériels et intellectuels pour une vie riche et agréable, le Pouvoir cherche à maintenir l'idéologie de la rareté et donc celle du travail [7] pendant que le capital s'évertue à créer de nouveaux besoins et à les transformer en produits, en emplois. Bien malin alors qui peut déterminer quel travail est vraiment encore nécessaire et il devient donc très facile de créer et détruire des emplois qui n'ont d'autres finalités que de permettre la reproduction des rapports sociaux par le traitement social du chômage et de «l'insécurité». On en a un exemple concret avec les «emplois-jeunes» qui ont partout été dénoncés à leur mise en place comme de faux emplois et qui sont aujourd'hui défendus par ceux-là même qui les critiquaient maintenant que l'État veut les supprimer. Il est impossible de sortir de ce genre de dilemme et donc d'une défense de principe de catégories artificiellement créées sans poser globalement la question du travail et donc du sens des activités humaines.
A la production pour la production de la phase progressiste du capitalisme (c'est le travail ou plus exactement la force de travail qui produit la richesse) a succédé la reproduction pour la reproduction dans laquelle c'est le sens même de l'activité qui se perd (c'est la richesse à qui on demande de produire des emplois comme le laisse entendre la ritournelle sur «l'entreprise citoyenne»). Alors à quoi rime ce théâtre de marionnettes où s'affichent gouvernement et syndicats discutant avec animation, mais méthode, pour savoir si 37,5 années sont suffisantes ou bien si, finalement, il en faut au moins 40 et à terme 42, alors que tous disent être d'accord sur la nécessité d'une réforme... dans ce cadre absurde d'un travail imposé au contenu de plus en plus flou, évanescent, voire insensé ?
Tous sont d'accord pour faire des efforts, à condition de les partager, tous sont d'accord pour assainir une économie «malade» alors qu'il est évident que la maladie est dans le système capitaliste lui-même. Comme à l'époque de Juppé et de la réforme de la Sécurité Sociale en 1995, comme en 2000 avec le dangereux provocateur Allègre, on nous ressort que c'est un problème de communication, que certains syndicats se disent choqués par la méthode, par les erreurs de Ferry car enfin, il y a manière et manière. On demande de vraies négociations alors que la «nécessité» de la réforme oblitère toute négociation en la transformant en de sinistres comptes d'apothicaires quant aux conditions de notre survie. Pour ne prendre qu'un exemple, quand les syndicats et le gouvernement discutent à perte de vue pour savoir si on ne pourrait pas faire un petit quelque chose pour ceux qui ont un travail dur et qui ont commencé à travailler à 14 ou 16 ans, on ne peut mieux exprimer combien l'extorsion de sueur et d'intelligence a peu servi à l'édification d'un progrès social dont on nous a pourtant rebattu les oreilles.
Il s'agit d'affirmer notre existence plutôt que leur retraite en échange de toute une vie au travail et pour le capital. Et de l'affirmer maintenant, à un moment où la crise du travail induit une altération du modèle classique du salariat tel qu'on l'a connu dans les deux premiers tiers du XXe siècle ; un salariat qui universalisait une certaine condition sociale et unifiait, malgré les différences, la plus grande partie des travailleurs (cf. l'image de la «forteresse ouvrière»). En effet, aujourd'hui, il n'est plus que la structure externe d'un rapport social qui a tendance à perdre sa substance. Les «plans sociaux» succèdent aux «plans sociaux», mais le capital ne sait pas comment occuper ses chômeurs et rêve de transformer les RMistes en RMastes! Il produit des individus dépossédés de tout, c'est-à-dire même de l'espoir d'un travail et donc d'une retraite. Contre ce processus, il s'agit donc d'affirmer une vie humaine qui n'est pas réductible à une identification : au service public ou à une professionnalité comme ce fut encore affirmé par les mouvements de 1986 et de 1995 (mais ce fut aussi leur limite), ce qui ne veut pas dire que cette vie est désincarnée. Elle est bien inscrite dans des rapports sociaux même si elle n'est plus organisée uniquement à partir du travail mais aussi dans des activités dont certaines échappent, encore, non seulement à la marchandisation des activités, mais aussi à l'inscription dans les structures du système de reproduction capitaliste : réseaux d'entraide, associations non subventionnées, «lieux de vie» et d'alternatives diverses. Il ne s'agit pas de les mythifier, mais de reconnaître leur existence et rôle dans la désintégration des rapports sociaux capitalisés.
C'est paradoxalement ce que semble soulever l'appel à la grève générale qui, cette fois, dépasse le cercle étroit des spécialistes et propriétaires du slogan. Plus que la défense de quelque chose, par exemple du service public, il manifeste la nécessité d'un blocage général parce que la situation serait encore plus grave qu'en 1995. Et quand on parle de blocage, il ne s'agit pas seulement d'une référence au blocage de la production (plus personne n'y croît vraiment comme arme absolue et encore moins comme possibilité, et surtout pas les travailleurs «à la production» qui sont bien placés pour voir comment celle-ci s'est transformée et en quoi elle leur échappe encore plus), mais d'un blocage dans lequel chacun à sa place pourrait avoir un rôle, comme parent, comme salarié, comme consommateur, comme retraité, etc. Il ne fait pas de doute que certains mouvements de ces dernières années : unité parents-enseignants-élèves dans les luttes scolaires depuis 1998, lutte contre les OGM et la «malbouffe» et enfin mouvement anti-globalisation, ont joué un rôle dans l'idée que cela ne pouvait plus continuer ainsi, mais cela reste au niveau de l'idée et se situe en dehors de toute perspective aussi bien pratique que théorique et politique. Ainsi, on n'a pas entendu, dans les manifestations actuelles, d'appel à convergence avec l'anti-G8 d'Evian, même à Lyon où pourtant se réunissait un des principaux collectifs «altermondialisation» [8].
Pour que la grève générale ne soit pas qu'un simple slogan ou une soupape de sécurité ponctuelle, il faut créer les conditions d'une lutte contre la logique même de ce système ; une lutte qui mette en question tous ses rapports constitutifs : travail/revenu, capital/travail, travail/activité, social/politique, articulation local/national/mondial, rapport à la nature [9].
Le mouvement n'en est pas encore là. Comme en 1995 il critique la domination du «tout économique», mais visiblement, ce n'est plus que le fait de la base, la direction de la CGT ayant rejoint pratiquement la position sur la nécessité de la réforme [10]. Quant au niveau politique il affleure par la bande. En effet, la particularité des élections de 2002 fait que si le pouvoir de Chirac garde une certaine légitimité, encore renforcée par sa position sur l'Irak, son gouvernement n'en a aucune car il paraît avoir volé la victoire à son chef. D'où la passe d'armes entre manifestants scandant «le pouvoir est dans la rue» et le Premier ministre venant rappeler que justement non, le pouvoir n'était pas dans la rue, mais au parlement. Ce fait ne peut que désinhiber le mouvement et l'inciter à ne pas rester sur la défensive, à exiger au moins, de manière non négociable, le retour aux 37,5 annuités pour tous.
Mais tout cela reste gros de fausse conscience, même par rapport au mouvement de 1995 qui exprimait un rapport contradictoire à l'État, celui-ci étant à la fois garant du service public et incapable de maintenir sa mission. Or, à travers sa position contre la décentralisation, le mouvement actuel se montre encore plus dépendant de l'État. Ressentant la régionalisation comme une crise de l'État-nation républicain, le mouvement, surtout enseignant, se bloque sur des symboles [11] qui ne sont déjà plus des représentations adéquates d'une école qui n'est pas celle des années 60/70, celle du passage de l'école de classe à l'école de masse. Est-il pertinent d'avancer que la décentralisation contiendrait un risque d'accroissement de l'inégalité sociale entre d'un côté une dévalorisation de l'enseignement ouvrant vers une école à deux vitesses avec un secteur public sacrifié où sévirait la garderie et de l'autre, le fait que par la régionalisation l'école s'adapterait à l'entreprise ? Cette hypothèse n'est pas recevable, ni d'un point de vue gestionnaire (la première décentralisation des années 80, déjà critiquée sur cette base avec la remise aux départements et régions de l'équipement et de l'entretien des collèges et lycées n'aurait pas en elle-même accrue les inégalités) [12] ; ni d'un point de vue politique : l'école reste un enjeu politique, même pour un État-nation en crise ; ni d'un point de vue économique : comme nous l'avons dit plus haut, il n'y a plus rien à adapter à l'entreprise quand la force de travail est de plus en plus inessentielle et que les qualifications individuelles s'effacent devant une demande de qualification sociale qui ne nécessite qu'un petit peu de «culture commune» [13] et une formation sur le tas en deux jours. S'il se met bien en place une certaine professionnalisation des cursus et des diplômes, c'est bien plus d'une adaptation au consumérisme d'une partie des étudiants dont il s'agit que d'une adaptation productiviste au marché de l'emploi. Les formations hyper-spécialisées qui s'y développent sont autant de trappes à chômage à moyen terme. Plus que d'une soumission au joug des patrons, qui demandent toujours tout et son contraire, on a affaire ici à une dévalorisation des formations quand leur contenu et leur étendue se rétrécissent comme peau de chagrin.
Alors même que la crise de la politique vide l'État de tout contenu stratégique face à une Europe des régions, ce rattachement à l'État-Providence (dans tous les sens du terme) empêche le mouvement de trouver son autonomie politique alors qu'il démontre pourtant une assez grande capacité d'auto-organisation [14]. C'est comme si le mouvement était paralysé devant la dynamique du capital, l'autonomisation des institutions. Il se produit alors un double mouvement inverse : alors que le capital se répand sur les chemins de l'autonomie (ancienne revendication des étudiants en 68), le mouvement se rétracte sur l'État en tant que pouvoir central, sur ce qu'il croît être encore le garant du compromis social et de la démocratie.
La conséquence, c'est que le système peut être bloqué... sans qu'il soit fondamentalement remis en cause. Le blocage n'est alors plus que théorique quand, par exemple, les enseignants se lancent dans les atermoiements habituels sur la question des examens et que les cheminots reculent leur entrée dans la grève reconductible à l'après pont de l'Ascension. Il ne s'agit toutefois pas de prôner un immédiatisme démagogique comme on le voit fleurir actuellement sur le net avec des propositions de mettre 20/20 à tous les candidats et de laisser passer tous les élèves dans la classe supérieure. Ce serait mettre la charrue avant les bœufs et imaginer radicaliser des moyens de lutte dans un mouvement dont les buts restent pour l'instant peu radicaux. Mais un mouvement qui cherche sa radicalité peut commencer à la trouver, par exemple, en boycottant les examens et les concours comme le font les étudiants et certains enseignants de Perpignan, de Toulouse et de Nice. S'ils sont conséquents et que le mouvement s'amplifie et s'approfondit, ils ne peuvent que se poser la question du bien fondé même des examens et des concours. Il ne s'agira alors plus de défendre l'égalité formelle des scolarisés, ni que les petites facs résistent aux grosses, mais de remettre en cause tout un système.
La seule stratégie qui peut dépasser les divergences d'intérêt immédiat, c'est celle qui permet de développer un mouvement qui, en s'approfondissant, montre à tous que cela vaut le coup de s'y mouiller après n'avoir fait que s'y plonger ou le regarder avec sympathie. C'est aussi comme cela qu'on peut éviter le piège de la gestion au cas par cas mise en place par l'État. Celle-ci vise à découper en tranche les salariés du public. Elle isole tout d'abord la fonction publique des entreprises publiques à statut spécial, puis elle isole les enseignants, les plus nombreux, du reste des fonctionnaires en les faisant se précipiter sur le chiffon rouge de la décentralisation. Il suffit alors de céder là-dessus pour espérer faire passer l'essentiel, c'est-à-dire la réforme des retraites puisque la catégorie momentanément en pointe de la lutte devrait ainsi rentrer dans le rang et la menace d'un boycott des examens s'évanouir. C'est le scénario prévu, mais ce qui se passera réellement dépend de nous tous.
Quand le mouvement est suffisamment global et fort, plus personne ne parle de prise d'otages et de conscience professionnelle! Pour cela, il faut effectivement aller à l'épreuve de force, mais pas pour défendre ce qui existe : ce n'est pas parce qu'on est contre leur décentralisation qu'on doit être pour «notre» centralisation, ce n'est pas parce que l'on est contre leur 40 ans que l'on est pour «nos» 37,5... et des millions de chômeurs...
[1] En réponse à la revendication d'un revenu garanti avancée par certaines organisations de chômeurs.[2] C'est d'ailleurs par conscience de cette entourloupe que la mise en place des assurances sociales qui précédèrent le système de Sécurité Sociale rencontra une sourde méfiance de la part de la classe ouvrière avant que les syndicats ne s'y rallient.
[3] Ce terme est à prendre au sens large et ne réfère pas uniquement aux accidents du travail et maladies professionnelles dûment répertoriées.
[4] Malgré le cynisme dont nous avons parlé plus haut, c'est ce que présupposait le compromis de classes passé pendant la période des «Trente glorieuses» et ce qui a été appelé le «mode de régulation fordiste» de la contradiction capital/travail.
[5] Hewlett-Packard France vient de l'accorder à 53 ans à des conditions exceptionnellement bonnes et de nombreuses grandes entreprises de l'informatique et de la banque ou des assurances souhaitent étendre cette pratique.
[6] Si nous ne nous référons plus à la «classe du travail», c'est qu'elle a perdu à la fois sa dimension objective de classe productive (désormais tout est productif pour le capital) et sa dimension subjective de classe porteuse de conscience antagonique. Cette évolution apparaît, entre autres, dans le fait que le salarié du secteur public longtemps considéré comme un représentant des classes moyennes ou plus prosaïquement comme un nanti, représente, en fait, l'une des dernières figures du salarié de type fordiste avec ceux des très grandes entreprises privées; c'est-à-dire des salariés qui bénéficiaient d'un statut et de droits garantis dans le cadre de l'intégration de la classe du travail dans la société du capital, dans une phase où la force de travail n'était pas encore devenue inessentielle à la valorisation. C'est à ce titre qu'il cherche à maintenir, si ce n'est le fil rouge de la guerre de classe, du moins celui de la défense des acquis de la lutte des classes. Il est donc secondaire et même faux d'insister sur le caractère inter-classiste du mouvement actuel ou de chercher à opposer des fonctionnaires aux ouvriers productifs comme si les premiers ne faisaient que profiter des luttes passées et que jouir de la production actuelle de richesse réalisée par les seconds.
[7] Le travail n'est évidemment pas qu'une idéologie, mais en dehors du fait qu'il peut parfois apparaître comme une «malédiction», nous préférons mettre l'accent sur le fait qu'il est une contradiction, celle d'une activité humaine qui s'est exprimée historiquement sous la forme : 1) d'une séparation entre l'activité travail et le reste des activités, avec tout ce qui en découle du point de vue de l'organisation des rapports sociaux (séparation travail/temps libre, séparation vie active/retraite) ; une division du travail grosse de la domination de groupes puis de classes sur d'autres ; une forme d'exploitation spécifique à chaque phase historique (esclavage, servage, salariat).
[8] Toutefois, à la dernière AG de mai à la Bourse du travail de Lyon, il y a eu des propositions pour aller collectivement, entre grévistes... et à prix gréviste, rejoindre les manifestants anti-G. Tout récemment, à l'initiative des directions des organisations syndicales et des associations, la jonction avec le mouvement contre la réforme des retraites a été débattue dans les AG des villages anti-G d'Annemasse. Il est globalement apparu que cette jonction n'était pas véritablement ressentie comme décisive par les participants au motif que les objectifs de cette lutte ne seraient pas assez «généraux», ne concerneraient pas tous les problèmes de «l'humanité». Mais sans percevoir que cette exigence d'universalité tourne bien court lorsque beaucoup des «altermondialistes» acceptent finalement l'essentiel de la capitalisation du monde sauf... lorsqu'elle est conduite par le «néo-libéralisme» !...
[9] Cela doit permettre d'éviter aussi bien les «solutions» partielles (le revenu garanti ou d'existence) que les attaques radicales mal centrées («La retraite on s'en fout, ce qu'on veut c'est ne plus bosser du tout»)
[10] La CGT, peut être pour céder à la mode de l'équité, sûrement par souci de ne pas heurter ses gros bataillons du privé, est d'accord sur un allongement des cotisations du public aux 40 ans... à condition que les retraites soient revalorisées. Décidément l'idéologie du travail est quelque chose de bien partagée ! Quant au jeune premier du mouvement cheminot de 1995, B. Thibault, il fréquente aujourd'hui les coulisses du congrès du PS, signifiant par-là à quel point son syndicat est prisonnier de sa nouvelle stratégie de recentrage : pour se distinguer de la CFDT, il ne peut que pousser à la grève, même si c'est du bout des lèvres, dans des secteurs essentiels à la reproduction comme La Poste ou la SNCF; mais pour remplacer une CFDT déconsidérée comme interlocuteur privilégié de l'État et du patronat, il ne peut réellement envisager d'aller au bout de l'épreuve de force.
[11] Le ministère de l'Éducation Nationale devenant ministère de l'Éducation semble être la guêpe qui a piqué certains enseignants. Au début de son septennat, Giscard d'Estaing avait déjà réalisé l'opération, sans réaction à l'époque.
[12] Cf. l'article de Cl. Thélot dans Le Mondedu 28/05/03.
[13] A ce sujet, le modèle est américain. Aux USA, le capital ne produit plus ni sa force de travail de base (il la jette en prison), ni son élite qu'il fait venir de l'étranger sans être obligé d'en assumer le coût de formation. Ce système, parfaitement cynique, n'est pour le moment pas exportable en France tant que l'enjeu de l'école, comme d'ailleurs celui de tout le secteur de la reproduction (santé, transports, communications) y reste politique.
[14] C'est net dans l'éducation où, le mouvement, fort de son expérience des luttes de Seine St Denis en 1998 et contre Allègre en 2000, court-circuite quelque peu les syndicats par les réseaux de coordination et d'information qui débattent en A.G. et sur internet des modalités de la lutte.
Temps Critiques, 1er juin 2003
Échanges et Mouvement
Mai 2003 en France : Que dire aujourd'hui
d'un mouvement social multiforme ?
PB 241 75866 Paris cedex 18
On pourrait donner de ce qui se passe en France des explications si générales qu'elles en deviendraient de banales évidences. On peut être tenté de faire des comparaisons entre les affrontements d'aujourd'hui et d'autres d'un passé récent à l'échelle nationale par exemple 1968 et 1995. Dans l'immédiat, nous ne donnerons que plusieurs textes distincts : l'article plus général qui suit, un témoignage direct des grèves dans l'enseignement, un autre témoignage d'une des manifestations parisiennes et une lecture critique d'un appel d'une coordination nationale placardée lors de cette manifestation.
REPLACER LE MOUVEMENT DANS LE CADRE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE GÉNÉRAL Tout d'abord dans le cadre de la situation économique mondiale du capital. Pas besoin de statistiques et de grands développements pour dire que le capitalisme est en crise avec des répercussions dans tous les domaines. Pour ne parler que de la France en voie d'intégration dans l'Europe, cette crise s'exprime par des impératifs de restructurations avec des conséquences sur les conditions générales de travail. Comme dans tous les autres Etats, la diminution de la production signifie une diminution de la plus-value extorquée sur le travail par le capital, donc de la part de cette plus-value redistribuée aux travailleurs et prélevée par l'Etat pour ses dépenses de fonctionnement et pour l'articulation social - répression destinée au maintien de la paix sociale. Le résultat global est une pression de plus en plus forte pour réduire cette part de plus-value échappant au capital. C'est à dire une attaque sur les salaires et avantages sociaux, à un moment où les conséquences de la crise accroissent la demande de l'aide sociale sous toutes ses formes et l'exigence de répression pour contenir la pression sociale. En termes beaucoup plus directs : le capital a besoin de fric pour faire face à la crise et tenter de conserver ses profits et il n'y a qu'une seule source : les travailleurs quels qu'ils soient, au travail, au chômage ou à la retraite ou futurs dans le conditionnement scolaire.
Ce que l'on trouve fréquemment, c'est la référence aux grèves de l'automne 1995. Comme alors, sur un fond de restructurations économiques et sociales, on se trouve devant tout un ensemble de luttes localisées et diverses. Mais, jusqu'à maintenant, on ne se trouve pas, comme en mai 1968, devant un mouvement généralisé touchant toutes les structures du système et une tentative de remise en cause de l'organisation sociale bien que la multiplicité des initiatives locales fasse penser à une lame de fond d'une toute autre nature. Tout comme en 1995, un gouvernement conservateur s'attaque à un problème global touchant les garanties sociales notamment celles concernant certaines catégories de travailleurs, ceux des services publics et parapublics. En 1995, le déclencheur de la grève fut une attaque frontale visant à la suppression de ces régimes spéciaux , leur alignement sur le régime général de sécurité sociale notamment quant à l'âge de départ en retraite. Cette spécificité devait limiter le mouvement malgré la force de son extension et ses tendances autonomes : tous les efforts pour l'étendre au secteur privé qui n'était pas directement concerné échouèrent. Les grévistes affirmèrent qu'ils faisaient la «grève par procuration» pour l'ensemble des travailleurs ce qui fut rapidement contredit par une reprise du travail, fortement appuyée par les syndicats alors quelque peu dépassés, lorsque le gouvernement abandonna son projet par crainte d'une telle extension. Une des raisons de cette non-extension au secteur privé était que les travailleurs de ce secteur économique le plus important n'étaient pas concernés par cette mesure; au contraire ils avaient été touchés, quelques années auparavant, par le passage à 40 années du temps de cotisation requis pour toucher une retraite pleine et entière. Sans que cela déclenche une réaction des centrales syndicales ou de mouvement de base.
LES CONFLITS SOCIAUX ET LA POLITIQUE
En 1995, le retrait des mesures gouvernementales et la fin du conflit ne réglaient pas pour autant l'échec politique. Il y a une règle politique constante qu'un gouvernement qui, par quelque tentative pourtant requise par le capital, provoque un conflit majeur perturbant sérieusement le fonctionnement de l'économie capitaliste, doive en quelque sorte le payer politiquement : le conflit social, quelle qu'en soit l'issue, est apaisé, en quelque sorte transféré, sur une «solution» politique bien sûr transitoire. De Gaulle avait payé en avril 1969 l'échec politique que représentait mai 1968 bien que bénéficiant alors d'une majorité largement suffisante pour gouverner. Les contrecoups de l'échec social de l'automne 1995 se concrétiseront par l'élection au printemps de 1997, après une dissolution supposée laver l'affront social, d'une majorité de gauche social démocrate. Bel exemple d'un mouvement social dévié sur un geste politique supposé résoudre les problèmes ayant sous-tendu l'affrontement social. La tâche qui attendait ce gouvernement «de gauche» était de faire passer les réformes nécessaires au capital en France ; il pouvait jouer pour cela d'un capital d'une confiance — toute relative — que des travailleurs pouvaient — encore — accorder à un tel changement politique.
LA GAUCHE PRÉPARE LE TERRAIN POUR LA DROITE
La continuité capitaliste sous l'alternance gouvernementale
C'est devenu un lieu commun de dire que la gauche social - démocrate n'a pas, au cours de ces cinq années au pouvoir , tenté de s'attaquer aux problèmes que lui avait légués le gouvernement " de droite " c'est à dire aux réformes exigées par le capital notamment au problème des retraites. On oublie en général qu'il a parfaitement rempli sa tâche de gestionnaire du système en ce qui concerne la paix sociale et la hausse de la productivité du travail, une arme essentielle dans la compétition capitaliste internationale. Dans cette période de cinq années, des résultats essentiels ont été atteints au détriment des travailleurs :
L'ensemble a ainsi créé les conditions propres à une autre avancée vers des réformes plus radicales, celles-là mêmes retardées par crainte d'un mouvement social. Mais en même temps, elles ont aussi créé un mécontentement diffus, un malaise d'autant plus profond qu'il ne pouvait se concrétiser que difficilement dans des luttes ouvertes et que crise et restructurations développaient une inquiétude croissante sur le futur soulignant l'impuissance des politiques face à l'inexorable évolution de l'économique.Dans le même temps, les réformes longtemps retardées devenaient d'autant plus urgentes qu'elles se posaient non plus au niveau national mais au niveau européen et que la crise économique mondiale contraignait à ne plus différer leur réalisation ; elles pouvaient se définir suivant trois axes :
- Sous l'étiquette fallacieuse de la réduction du temps de travail avec les «35 heures», les entreprises en France ont gagné une flexibilité totale tu travail et un blocage des salaires avec en prime des subventions déguisées.(politique entamée par la droite avec la loi de Robien exonérant pour sept ans les cotisations sociales dues pour chaque salarié et poursuivie par la loi Aubry qui baisse pour 5 ans les cotisations des salariés embauchés au titre de la RTT). Une conséquence non moins importante de la mise en application de cette législation a été un transfert de la fixation des relations de travail d'un niveau global ( Etat ou conventions de branches d'industrie) au niveau local de l'entreprise ou même de chaque usine d'un même trust, c'est à dire l'abolition d'une égalité territoriale unificatrice vers une localisation différenciatrice porteuse de divisions et de faiblesses. .C'est dans ces conditions que le capital en France peut se targuer d'avoir la productivité horaire par travailleur la plus élevée des pays industrialisés. Il pourrait aussi se targuer d'avoir profondément bouleversé les conditions de travail et de vie des travailleurs, accroissant ainsi leur «individualisation» et la parcellisation des luttes.
- Cette transformation des conditions de travail et de vie s'est accompagnée d'une restructuration industrielle, pour partie engendrée par des privatisations du secteur public, les licenciements en résultant étant favorisés par l'allégement des contrôles étatiques et une réforme de l'indemnisation du chômage. Les licenciements furent masqués par d'importantes embauches précaires notamment de jeunes.
- Cette forme spécifique de précarisation n'était qu'un des aspects d'un précarisation générale touchant l'ensemble de l'économie, en partie conséquence de la mise en concurrence sans frontières de la force de travail, de la flexibilité du travail et du concassage du temps de travail, en partie par l'embauche dans nombre de services publics de travailleurs hors statut garanti. Et pour une autre partie la conséquence d'accords internationaux (par exemple entrée de la Chine dans l'OMC) ou d'abandon d'accords protecteurs des industries nationales ( par exemple la fin de l'accord multifibre couvrant la production textile)
- Dans tous les domaines des garanties sociales ou des statuts préservés, la pratique développée au cours de ces années, consista, pour éviter des explosions sociales globales, de parcelliser à l'extrême en procédant à des réformes ponctuelles par catégories limitées. Une partie de ces réformes «parcellisantes» et qui va se trouver au centre du conflit dans l'Education Nationale touche la «régionalisation» c'est à dire le transfert de services dépendant de l'État central vers les collectivités locales. Cette réforme des structures de l'État, amorcée par le gouvernement social démocrate dès 1981 a été poursuivie par la droite puis de nouveau par la gauche : à proprement parler, il ne s'agit nullement d'un changement de patron mais d'un changement de collectivité publique conçu comme devant apporter une meilleure productivité et, du moins pour les entrants, à un changement de statut moins avantageux qu'auparavant et à une rationalisation du travail.
- Le corollaire de la liberté de circulation des travailleurs dans une harmonisation par le bas des systèmes de protection sociale et la suppression des particularismes nationaux.
- La suppression des entraves à la constitution d'un libre marché européen avec pour corollaire le réduction de la plus grande partie des secteurs publics et leur privatisation
- L'harmonisation des structures politiques des Etats par la constitution de régions équilibrées dotées de pouvoirs plus conséquents transférés des Etats centralisés dont les fonctions se trouvaient diminuées d'autant.
Il semble que le gouvernement conservateur se soit quelque peu mépris sur la crise politique dévoilée lors des élections du printemps 2002. Il pouvait ainsi croire qu'ayant une majorité sans partage dans tous les échelons du pouvoir, il lui devenait possible de se lancer hardiment dans l'ensemble des réformes différées et dont l'urgence lui était imposée. Les références des remous politiques fascisme-antifascisme avaient totalement masqué la réalité du conflit social posé notamment dès 1995. La tentative de médiation politique de ce conflit, que les élections de 1997 avaient exprimé avait échoué. Au contraire le développement de ce mécontentement latent s'exprimait dans les péripéties électorales de ce printemps 2002 ; elles s'affirmèrent en un rejet de la médiation politique tel que l'abstention les votes de rejet atteignaient près des 2/3 de l'électorat. On peut se demander si les manifestations de masse pour barrer la route au Front National n'étaient pas plus l'expression de ce refus de toute médiation politique et ne préfiguraient pas d'une certaine façon la situation présente. Elles privilégiaient l'affrontement direct, «la loi de la rue» comme le disent si bien les ministres d'aujourd'hui. Mais, ce n'était pas une lame de fond car tous les organes de pouvoir avaient appris depuis les deux décennies écoulées, à la mesure des tentatives d'action directe découlant de ce refus des médiations.
LA CRISE DES MÉDIATIONS POLITIQUES ET SYNDICALES
MASQUÉE PAR LES DÉBOIRES DE L'ÉLECTORALISME
LA PERSISTANCE D'UN COURANT AUTONOME La désaffection à l'égard des syndicats ne date pas d'aujourd'hui. Ellecorrespond, dans le domaine des relations de production, au rejet des médiations politiques. Elle s'exprime par le peu d'adhérents et la carence de militants et est masquée alors par le fait que les protections légales (et le financement institutionnel) leur permet d'assumer encore, bien qu'avec difficulté, leur fonction de médiation dans les rapports de production et d'intervenir dans des conflits sociaux. Plus que les politiques, ils se trouvent concrètement en face de mouvements de lutte qui tendent à nier en fait leur existence même et les contraint de prendre des positions qui dévoilent leur fonction sociale réelle :
Il entrait dans les stratégies gouvernementales de tenter de profiter à la fois de ce qu'il pensait être un consensus politique, d'un certain contrôle syndical sur de possibles luttes et d'un appareil répressif renforcé. D'où la tentation d'imposer, aux dépens des travailleurs, les réformes qu'exigeaient pour la pérennité du capital, à la fois la construction européenne et la crise économique. On peut épiloguer sur le fait que, pressé par le temps autant que par l'évolution rapide de la crise économique, il ait entrepris en même temps tout un ensemble d'attaques dans différents domaines. Il accumulait ainsi pour certaines couches sociales plusieurs bouleversements dans les conditions de travail. Par exemple dans tout le système éducatif français, il imposait à la fois la réforme des retraites, un changement de statut avec le transfert du personnel non enseignant de l'Etat aux régions et une réduction drastique des effectifs.Il est possible aussi que, fort de la «popularité» gagnée dans l'affirmation de positions anti-US dans le conflit irakien , dans le prolongement de ce prétendu consensus , le gouvernement ait cru qu'un passage en force était possible. Quoi qu'il en soit, disposant d'une majorité conservatrice rêvant d'en découdre, le capital et ses séides, pouvait voir dans les faits une ouverture pour surmonter un rapport de forces dont il était malgré ses oeillères assez conscient.
- On peut dire qu'en dépit de la confusion d'un mouvement coincé entre les surenchères syndicales intéressées, les manoeuvres tant du pouvoir que des centrales reconnues, on se trouve en présence d'une grève sauvage qui cherche à trouver ses propres critères d'action et d'organisation. Il s'agit de manifestations d'un courant d'autonomie dans les luttes qui remonte dans le temps même avant 1968 ( fin des grèves presse bouton). Dans la période récente, il s'est exprimé à la fin des années 1980 par la création des coordinations dont les plus importantes apparurent dans les chemins de fer (1986-87) et chez les infirmières (1988-89). Violemment combattue par les syndicats et en partie émasculée par la création de syndicats non - reconnus se voulant plus combatifs ( SUD, UNSA, CNT), cette tendance réapparut dans les grèves de 1995-96 sous la forme de la démocratie directe dans les assemblées de grèves ouvertes à tous, rompant en quelque sorte avec les limites du strict professionnalisme des coordinations. Mais là aussi les limites de la démocratie formelle sont vite apparues dans les possibilités de manipulation des syndicats qui, s'ils reconnaissaient par force cette démocratie de base gardaient la haute main sur les pourparlers avec les pouvoirs et sur l'organisation des manifestations centrales. Aussi bien les travailleurs concernés que les syndicats et les gouvernements tirèrent les leçons de ces tentatives avortées. Récemment, on a vu apparaître dans les luttes d'autres organisations de base regroupant à la fois des travailleurs en lutte et d'autres militants et qui , pour se différencier des formes d' organisation antérieures avortées, ont pris un autre nom " les collectifs ", auxquels on peut d'ailleurs prédire les mêmes avatars que les formes antérieures devenues obsolètes.
- Il était habituel dans les pratiques syndicales de recourir, dans des circonstances précises et toujours sous contrôle strict de telle ou telle centrale, à certaines formes de violence sociale. Cela permettait de débrancher les tentations d'une violence de base lorsque la lutte maintenue dans ses cadres légaux se trouvait dans une impasse. Dans les années écoulées, une violence sociale a surgi sur les lieux mêmes de travail souvent hors des structures syndicales. Elle recoupait en quelque sorte la violence récurrente des «banlieues» en lui donnant un caractère beaucoup plus précis de violence de classe. Cellatex, en février 2000, avait inauguré en quelque sorte cette nouvelle voie de l'autonomie. Non seulement ces actions ont dû faire face à une répression directe mais aussi à des manoeuvres dilatoires les vidant de leur contenu subversif... Avec les nouvelles lois sur la sécurité, l'épée de Damoclès d'une répression directe se trouve suspendue sur la tête non seulement des jeunes des banlieues mais aussi sur toute forme d'action autonome «troublant l'ordre public». Même ponctuelles, ces formes de lutte ne se sont pas éteintes et tout récemment encore des travailleurs y ont eu recours soit sous forme de menaces, soit en passant à l'action directe.
UN POUVOIR TROP SÛR DE LUI Il est difficile de dire, au stade actuel, du développement de la lutte vers quelle voie s'orienteront les affrontements dont l'ampleur réside à la fois dans leur persistance et dans leur extension à l'ensemble de la France. Les axes d'intervention du gouvernement rencontrent des résistances diverses, qui , nous venons de le souligner , dans certains secteurs comme l'éducation, cumulent les bouleversements imposés. Rappelons ces axes «réformateurs» :
Cela fait des mois que certains secteurs spécifiques, touchés par les premières mesures de " restructuration " et de " réduction des dépenses de l'Etat ", sont engagés dans des luttes apparemment marginales mais persistantes. Ces lutes sont souvent spécifiques à l'appel de collectifs locaux, régionaux ou nationaux surgis de la lutte elle-même : les intermittents du spectacle contre la réforme du système d'indemnisation du chômage, les archéologues contre une réduction des crédits entraînant de nombreux licenciements et une privatisation des fouilles archéologiques, les personnels subalternes précaires de l'Education Nationale ( emplois jeunes, surveillants, etc...) dont les emplois sont purement et simplement supprimés ou considérablement réduits avec la création de postes d'assistants. Ces mouvements, bien que marginaux, préfigurent en quelque sorte ce qui se développe depuis plusieurs mois, particulièrement dans l'enseignement. Elles tentent de tisser des liens, des ramifications vers d'autres secteurs du public, même du privé, de l'ensemble de la population. Il n'est guère possible d'en tracer l'ampleur et les caractères à commencer par le manque d'informations précises.Cette ampleur ne réside pas dans l'importance des manifestations de rue récurrentes dans toute la France (sur lesquelles les syndicats tentent de garder la haute main) bien qu'elle soit plus évidente dans certains départements ou régions, inégale selon les secteurs de l'éducation et géographiquement. Elle réside essentiellement dans une auto-organisation au plan local qui ne dépasse pas généralement cette limitation . Les actions peuvent aussi associer d'autres secteurs d'activité publique ou privée, mais là aussi, d'une manière très dispersée et dont il est impossible de dire la dimension et le caractère. Leur signification est pourtant telle qu'on peut considérer quelle reflète les tendance profondes de l'ensemble du combat social.
- Les retraites, sous le prétexte d'un déséquilibre qui pourrait se produire dans dix années ( hypothétique car se référant à une situation économique inconnue et démographique plus pi moins prévisible avec la libre circulation des personnes dans l'UE élargie),parvenir à une réduction des charges étatiques et patronales. Le but: les prélèvements sur le PIB à une moyenne européenne et orienter vers la constitution d'un système privé de retraite, le tout dans l'intérêt du capital dont les charges seraient réduites qui aurait l'assurance de trouver un financement via les fonds de pension. Les plus atteints par cette " harmonisation " seraient les travailleurs de tout le secteur public et parapublic qui bénéficient de systèmes de retraite plus avantageux que le secteur privé, ce dernier secteur étant aussi atteint mais à un degré moindre bien qu'il compte ceux dont la retraite est minimale.
- Les transferts de charge de l'Etat vers les collectivités locales, à commencer régionales ; nous avons déjà souligné l'importance politique de ces mesures dans le cadre de la construction européenne.
- La réduction de tout le secteur public dont la régionalisation n'est qu'un des aspects. Elle implique à la fois la privatisation d'importants secteurs des "services publics " ( y compris éventuellement l'enseignement) et des coupes sombres dans les effectifs des services existants ( avec l'utilisation des départs en retraite massifs dans les dix années à venir des enfants du baby-boom de l'immédiat après-guerre)
- Une réforme profonde du système universitaire pour l'adapter aussi aux normes européennes. Elle impliquerait une rationalisation , une mise en compétition des établissements scolaires à tous niveaux et un renforcement de leur liens avec le patronat pour que les formations répondent mieux aux besoins des entreprises.
LES SYNDICATS N'EXISTENT QUE POUR IMPOSER À LA FORCE DE TRAVAIL Les syndicats, quels qu'ils soient mais avec différents objectifs selon leur position dans l'appareil d'encadrement de la force de travail , ont pris le train en marche. Leur rôle , pour les syndicats représentatifs apparaît double. D'un côté faire contre mauvaise fortune bon cour en proclamant leur solidarité avec les mouvements construits en dehors d'eux et leur foi dans la démocratie de base; leur participation fait qu'ils essaient de les torpiller en utilisant ces mêmes pratiques démocratiques et en utilisant leur position de " coordinateur patentés ". Ils tentent en même temps de prévenir toute velléité de coordination hors de leur contrôle. On peut voir de tout évidence leur rôle pour émasculer le mouvement dans le calendrier de manifestations diverses catégorielles évitant ainsi toute action unitaire ou dans les contre-feux de manifestations nationales répétées ou de "journées de lutte" font croire à une montée en puissance mais qui renvoient à des lendemains sans perspective qui déchantent. On peut voir leur rôle dans ces entrevues ouvertes ou secrètes qui continuent avec le gouvernement et qui offrent le spectacle de déclarations tonitruantes de rupture alors qu'ils tissent dans le silence des cabinets ministériels les " concessions du pouvoir " qui permettront de diviser à la fois les problèmes et ceux qui luttent. C'est à le risque le plus important de dislocation du mouvement qui permettrait au gouvernement de ne pas perdre la face et d'éviter les conséquences politiques d'un retrait pur et simple des mesures les plus importantes, de maintenir certaines des réformes qui ne rencontreraient plus qu'une opposition divisée et affaiblie. Les syndicats pourraient alors revendiquer une victoire à la Phyrrus car ils auraient cédé sur une partie de l'essentiel et reporté à plus tard l'autre partie, et, ayant pleinement assumé leur fonction, obtenu sans aucun doute de la part du pouvoir des garanties quant à leur position dans le système ( c'est certainement l' explication de la "trahison" de la CFDT)
LES IMPÉRATIFS DU CAPITAL
COMMENT LE MOUVEMENT AUTONOME CHERCHE SA VOIE AUJOURD'HUI ? Pour nous , l'aspect le plus important du mouvement actuel est qu'il s'inscrit dans le courant d'autonomie que nous avons décrit ci-dessus. Pour pouvoir dégager les expressions de cette autonomie dans les formes d'organisation et d'action, il doit lutter inévitablement, constamment et durement, contre toutes les forces de répression toujours présentes. Il est inutile de crier à la trahison des syndicats ou de vilipender leurs manoeuvres et manipulations : ce faisant , ils sont parfaitement dans le rôle qu'ils se sont donnés et que le capital attend d'eux ( ils y gagnent leur crédibilité auprès des pouvoirs qui peuvent même leur décerner des satisfecit pour leur "sens des responsabilités" . Il n'y a rien d'autre à en attendre. C'est ce qui rend particulièrement vain les appels ( émanant des groupes gauchistes ou autres que nous analysons par ailleurs) à " faire pression " sur les syndicats pour qu'ils fassent ceci ou cela. Outre que ces appels accréditent un rôle possible des syndicats qu'ils n'assumeront jamais, leur fonction est précisément de barrer la route à toute possibilité des travailleurs en lutte de lutter pour eux-mêmes et par eux-mêmes, d'agir et de s'organiser en ce sens.
UN TÉMOIGNAGE SUR LES GRÈVES Quelques informations à partir des derniers jours et des dernières actions.Pour simplifier la présentation je décrirai ce que je vis dans le Vaucluse. Ce n'est pour le moment qu'un bref aperçu de quelques aspects importants de ce mouvement.
DANS L'ÉDUCATION NATIONALE de 2003
DANS UN DÉPARTEMENT
Les raisons du mouvement Ce n'est qu'au bout de plusieurs semaines de grève que les medias nationaux se sont fait l'écho des raisons premières de mobilisation dans l'éducation nationale, avant on ne parlait que de la réforme des retraites. Si les deux sont liés, il faut quand même expliquer ce que représentera réellement la réforme de décentralisation de l'Education Nationale.
Essentiellement, ce sera une dégradation des conditions de travail des personnels concernés par ces mesures à la rentrée prochaine et le début de l'ouverture à la privatisation de l'éducation nationale, par des voies détournées. Privatisation qui signifie à terme contractualisation, flexibilité des personnels de l'éducation, donc encore dégradation des conditions de travail et accentuation des inégalités suivant les régions.
Cette réforme se traduit dès l'an prochain par :
Beaucoup de jeunes professeurs (et de moins jeunes) découvrent le jeu du libéralisme international et se familiarisent avec la lecture des textes de l'OMC, de l'ERT et de l'AGCS, textes qui prônent la destruction des services publics dans le monde. Ces textes décrivent avec cynisme comment les dirigeants des pays doivent s'y prendre pour détruire ces services et laisser sur le tapis une partie de la jeunesse qui n'a pas besoin de formation ni de culture approfondie. Ils se radicalisent rapidement au cours de la lutte et se rendent compte que cette lutte n'est rien d'autre qu'une lutte contre le capitalisme et contre tous les aspects de la société qui en découlent.
- Suppression du statut de surveillant et disparition de 5600 postes dès l'an prochain (ceux qui sont en fin de droit). Les Aides éducateurs sont supprimés : départ de 20000 d'entre eux à la rentrée prochaine. L'ensemble (25 600 suppressions) est remplacé par 16 000 " assistants d'éducation " , au statut précaire, moins payés que les surveillants, et pouvant être appelés à d'autres tâches que dans les établissements scolaires.
- Les personnels techniciens, ouvriers et de services (TOS) passent à la fonction publique territoriale, c'est-à-dire qu'ils effectueront des tâches à la fois dans les établissements scolaires et en dehors : ils deviendront corvéables à merci.
- Les conseillères d'orientation, les assistantes sociales, les médecins scolaires passent à la fonction publique territoriale. Ils ne seront donc plus rattachés à un établissement, mais effectueront d'autres tâches en plus. Leur aide dans les équipes enseignantes sera très réduite au vu de leur surcharge de travail probable.
- Les crèches, payantes, se voient changer de nom et sont baptisées "centres d'accueil de la petite enfance ", annonçant la disparition des sections d'école maternelle (déjà prévue dans la région du Havre)
- Augmentation de l'autonomie des établissements scolaires et universitaires avec régionalisation du financement et entrée des entreprises dans l'élaboration des projets de ces établissements.
Les réalités du mouvement C'est la première fois qu'un mouvement d'une telle ampleur, d'une telle durée se produit dans l'Education nationale depuis 1968. Tous (ou presque) les établissements primaires et secondaires sont entrés en grève reconductible, dans toutes les académies de France.
Le début Tout a commencé, le 18 mars, dans l'académie de Bordeaux, car cette académie a été choisie comme académie pilote pour l'application de la réforme, avec comme premières conséquences, des suppressions de postes, des suppressions d'heures , de places pour les élèves dans certains lycées et blocage des mouvements de mutations dans certaines matières et création de 12 lycées pilotes pour l'application de la réforme.
"les lycées pilotes d'expérimentation de la loi organique de financement permettent de voir ce que sera l'école de demain. Le schéma est inspiré du fonctionnement des lycées agricoles. Introduction de représentants des chambres consulaires et des entreprises dans les conseils d'administration, extension des pouvoirs de l'établissement en matière de gestion des personnels, mais aussi sur le recrutement et la pédagogie. Ces établissements recevront une dotation emploi, ces emplois seront " étiquetés" et " profilés " par le nouveau conseil d'administration présidé par une personnalité extérieure à l'établissement. Le chef d'établissement sera chargé du recrutement des personnels répondant au profil des emplois. Le CA déterminera la pédagogie enseignée, le nombre d'ATOS, de profs ;;; auxquels servira la dotation. "
Peu de temps après La Réunion est entrée en grève reconductible massivement( 80% de grévistes en continu) ainsi que la région parisienne, surtout le 93.
L'extension Le mouvement s'étend dans les autres départements au fur et à mesure que les académies rentrent des vacances de Pâques.
Des assemblées générales se tiennent quotidiennement dans les établissements pour reconduire la grève chaque jour et décider des actions locales, puis des assemblées de secteurs et des assemblées départementales.
Les collèges et les écoles primaires en grève font le tour des établissements qui ne sont pas encore dans le mouvement. Il y a une assemblée de secteur par semaine plus une assemblée départementale. Des réunions d'explication du mouvement ont lieu avec les parents, dans les villages, partout. Des piques niques, des fêtes, chaque inauguration ou réunion officielle est l'occasion de se faire entendre en fanfare, en invitant si possible les médias. Chaque gréviste est actif.
C'est une grève qui vient de la base, et qui s'est étendue rapidement.
Dans certains établissements, les parents occupent l'école ou le collège.
Après plusieurs semaines de grève, devant le blocage de la situation, les personnels de l'éducation nationale sont de plus en plus nombreux à ne voir l'issue du conflit que dans une grève générale. Et ce n'est pas l'influence de FO, qui bien sûr a lancé ce mot d'ordre rapidement, mais qui est très minoritaire. S'il a été repris, c'est qu'il correspondait à la nécessité du moment.
Des équipes de grévistes sont allées dans les différentes entreprises de leur région pour établir des contacts et discuter d'une généralisation du mouvement. Des réunions communes ont eu lieu partout.
L'organisation L'autonomie du mouvement est à l'image de la colère immense de l'ensemble des personnels de l'éducation.
Les syndicats (FSU , UNSA,FO,CFDT, SUD) organisent les assemblées générales de secteurs, mais surtout les assemblées départementales. Une intersyndicale s'est tout de suite mise en place dans les différents départements, pour contrôler et freiner le mouvement.
Dans les départements où une coordination s'est tout de suite mise en place, les syndicats y étaient présents au même titre que les autres participants.
Dans d'autres départements comme le Vaucluse dont je vais parler, l'intersyndicale appelait à des AG départementales après chaque grande manifestation hebdomadaire.(entre 300 et 400 participants). Ils trônaient à la tribune devant la salle, s'attribuaient mutuellement des félicitations pour l'ampleur du mouvement puis faisaient voter une motion (en général présentée par FO) d'appel à l'extension, puis à la grève générale, motion qu'il fallait souvent rediscuter et modifier. Une heure était ainsi passée pour " occuper " le temps. La parole était ensuite donnée aux différents intervenants de la salle.
Aucun ordre du jour, aucun président de séance. Les actions proposées par la salle ne sont pas soumises au vote de l'AG. Des protestations de plus en plus nombreuses venant des collèges les plus mobilisés contre l'inertie et le blocage des syndicats se font entendre.
Je propose un fonctionnement différent et " démocratique " avec ordre du jour établi par l'assemblée, un président de séance et un tour de parole en fonction de l'ordre du jour où les syndicats parleraient au même titre que les présents dans l'AG. Ils deviennent très hargneux.
Au même moment, en haut de l'amphi où se tenait l'AG tout un collège en grève, déguisés en indiens et avec leurs tambours crient " on veut des actions, on en a marre des manifestations qui tournent en rond ". La responsable FO crie à la collusion, au coup monté, elle est folle de rage.
A partir de ce jour, à l'initiative d'un autre collège massivement en grève, un regroupement en dehors des syndicats s'organise. Il rassemble entre 20 et 30 établissements sur Avignon et Nord Vaucluse et se baptise " collectif Vaucluse des personnels de l'E.N. "
Ce collectif se réunit plusieurs fois par semaine et organise des actions indépendamment des syndicats. Aucun syndicat n'est présent en tant que tel. Il y a bien sûr des syndiqués, qui en ont marre de l'attitude des syndicats, et une majorité de non syndiqués. Beaucoup de jeunes, c'est la majorité. La tonalité, c'est " on sait quel est le rôle des syndicats, qu'ils ont toujours été contre l'expression de ceux qu'ils ne contrôlent pas ". Mais on ne veut pas perdre de temps à des critiques que tout le monde partage concrètement ou conceptuellement. Ce n'est de toute évidence pas un discours de quelque organisation trotskyste ou similaire.
De plus, il est exprimé clairement que " nous ne voulons ni construire un nouveau syndicat, ni une organisation permanente. La durée de ce collectif sera celle du mouvement et on est appelés à disparaître quand le mouvement s'arrêtera ". Je n'invente rien.
Les AG se déroulent dans le respect de la parole de chacun et dans un calme étonnant.
Il y a en moyenne 60 à 70 présents régulièrement.
Devant le blocage du gouvernement, devant l'inutilité reconnue des manifestations, des actions plus percutantes sont organisées par ce collectif. Ces actions qui vont jusqu'à bloquer les portes des lycées ou de l'université pour empêcher le passage des examens sont bien évidemment dénoncées par les syndicats. (Il faut faire une place à part à SUD syndicat minoritaire qui est dès le début pour le mouvement des assemblées et des coordinations)
Ce collectif a organisé le blocage du lycée Mistral à Avignon, le jour des épreuves de philo de bac, et toute la matinée du 12 juin, France Info annonçait que c'était le seul lycée en France à être bloqué par 200 personnels grévistes ( en réalité il y en a eu au moins trois autres : Roanne, Belfort et Toulouse).
Comme les CRS sont ensuite arrivés, les épreuves ont pu se dérouler "normalement " avec quelque retard.
UN JEUNE PARLE DE CE QU'IL A VU
ET DE SES REACTIONS LORS DE LA MANIFESTATION
Place de la Concorde, un mardi soir en république Ils ont osé gazer et charger des manifestants, jeunes et vieux, ce soir. , en toute légalité et égalité.La disposition des CRS était la suivante : grillage, canons à eau et forte présence des CRS bloquant l'entrée du pont, un gros paquet à droite, et quelques uns sur la gauche. Belle image de la démocratie, puisque dans le même plan on a une horde de flics derrière leur grillage et au fond l'Assemblée Nationale .où siègent à ce moment les députés.
Vers 18h30, des milliers de manifestants s'amassent sans violence devant les CRS. Slogans : "Raffarin démission, Chirac en prison"; Une deux bouteilles en plastique volent du côté des CRS. Deux cars (vides)du coté gauche se mettent en position pour bloquer la sortie vers la gauche. Quelques minutes après, les premiers gaz lacrymo sont jetés. Le vent est favorable aux CRS, les premiers gaz sont pas balancés dans la foule, juste posés devant. Les CRS commencent alors à bloquer les issues sur les quais, ne laissant plus passer personne.
Cependant le service d'ordre de la CGT, qui s'est interposé entre les manifestants et les CRS fait tout pour contenir les manifestants. Ils essayent de calmer les manifestants qui s'énervent contre les CRS et empêchent un petit groupe de dépaver la place. Certains (CNT, Education, SUD...etc.) commencent à s'énerver contre le service d'ordre de la CGT et en viennent quasi aux mains. Le service d'ordre CGT (trois rangées de gros bras) quitte la place devant les flics à 19 heures précises en déclarant à ceux qui les injurient : "Démerdez-vous avec les flics ". En fait, ils vont ailleurs se repositionner selon les ordres d'en haut...
Au fur et à mesure, les CRS prennent de moins en moins de précautions. Les gaz sont même tirés horizontalement en direction de la foule. Les salves sont généralement constituées d'une dizaine de lacrymo. Grâce au vent, les gaz se dispersent rapidement (en quelques minutes). Un bravo aux manifestants qui malgré tout continuent à s'amasser après chaque salve devant le cordon, avec des slogans des moins violents (Tous ensemble, Grève Générale, etc.)
Du coté manifestant, la manifestation est loin d'être terminée (contrairement à ce qu'annonçait la radio). Les cheminots et RATP arriveront qu'après 20h sur les lieux. Cependant le service d'ordre de la CGT qui s'est déplacé et celui de la CFDT (entre autres) empêchent les derniers manifestants d'accéder à la place et organisent un cordon pour les faire bifurquer dans une rue sur le côté de la rue de Rivoli . Vers 19h30, la place est totalement enfumée (une quarantaine de lacrymo en même temps), malgré tout, les manifestants continuent d'affluer. Nous sommes plus de 5 à 10 000 à être présents et à vouloir rester sur place ( certains diront " même la nuit s'il faut "), mais il ne pourront rester longtemps sur la place ( c'est fixé en haut lieu)(une enseignante se retrouvera couverte de bleus par l'action musclé du service d'ordre syndical auquel elle ne voulait pas obtempérer); Enervement du coté du cordon CRS de gauche : un manifestant âgé est en train de les insulter; ils ne laissent toujours passer personne. Vers 20h, les lacrymos semblent se calmer, on se dit que ça coïncide avec le début du JT. Peut-être pas à 20h20, ça repart de plus belle.(lacrymos et canon à eau). Les yeux et le nez piquent terriblement, certains vomissent. Excédés et désabusés, certains vocifèrent "il est beau le dialogue social ! " On a beau chercher, pas de médias. Il faut dire que les manifestants ont plus que marre de leur désinformation. Tout au long de la journée ils ont eu droit à des "Libérez l'information". Une moto RTL qui essayait de se frayer un chemin dans la manif s'est fait prendre à parti, un camarade lui a cassé son antenne. et sa radio-portable Donc pas de médias avec nous... c'est normal ils sont tous avec les CRS
Bref poursuivons. Vers 20h30, ça y est, ça charge. On est tous refoulés rue Royale. Il y a des blessés, certains camarades sont en sang. Il paraît qu'un manifestant a reçu un lacrymo dans la tête. Quelques manifestants traînés au sol sont frappés. Puis nouvelle charge quelques minutes après un canon à eau qui fonce sur nous. Tout le monde se regroupe vers la Madeleine.
Nouvelle charge, on descend le boulevard qui mène vers l'Opéra Garnier. On est encore 4000 à 5000 pas du tout décidés à se disperser, puis charge brutale des CRS avec leur canon à eau qui avance aussi vite que l'on court. C'est sauve qui peut Quelques passants attablés aux terrasses des restaurants plongent se réfugier à l'intérieur; d'autres sont copieusement arrosés. Tout le monde court dans tous les coins.
Certains prennent une rue à droite, pour la plupart on débouche au milieu de la circulation sur la place devant l'Opéra Bon nombre (quelques centaines peut-être ?) seréfugie dans l'Opéra. D'autres continuent tout droit et renversent des poubelles sur la rue afin de faire des barricades enflammées pour retarder ma meute des flics qui nous pourchassent. Certains se dispersent d'autres retournent vers l'Opéra où plus de 60 manifestants sont sauvagement arrêtés; d'autres sortiront libres sans qu'on sache le sens d'une telle discrimination ; pas question que tous sortent.
Résumons : les CRS ont gazé ce soir des personnes qui étaient tout sauf des casseurs. Et pas quelques centaines, mais quelques milliers.certainement. Ils ne laissaient pas partir les manifestants de sur la place. J'ai vu personnellement plus de 5 arrestations. Je sais pas combien en tout. iEt j'ai vu clairement les CRS balancer des lacrymos en se foutant bien de l'endroit où elles tombaient. Et tout ça sans aucune provoc de la part des manifestants.. Elle est belle la démocratie. Et les médias dans tout cela les médias continuent à parler des casseurs, d'une petite centaine d'anarchistes, de minimiser le nombre de manifestants et à tout faire pour rendre impopulaire le mouvement.Autant dire qu'ils furent aidés en cela par ce qui avait dû être convenu avec les syndicats avant la manifestation.
La violence était uniquement le fait des flics. A croire qu'ils ont consciemment décidés de faire dégénérer les choses. Pour l'instant le mouvement reste calme (j'ai juste vu une voiture qui a été cassée sans raison en toute fin de soirée), mais ça ne va peut-être pas durer..Apparemment ces actions violentes ont été concertées au plus haut sommet afin de durcir la répression ( je pense par exemple à Metz ; où les flics ont également chargé les manifestants sans raison). Je ne sais pas quel est leur intérêt mais en tout cas n'ayons pas peur de tels agissements qui ne font que renforcer notre colère et notre mobilisation.
QUELQUES NOTES EN MARGE DE CE RECIT Extraits d'un tract CGT (Postaux de Paris):"... c'est cela qui fait peur au pouvoir. Comment expliquer autrement la violente répression policière du 10 juin lors de laquelle de paisibles manifestants furent sauvagement matraqués? Le cycle provocation/répression est un système rôdé. Rappelons-nous, par exemple, que dans le passé (notamment lors de la manifestation sur le sidérurgie en 1979) on a déjà vu des casseurs portant sur le blouson de faux badges syndicaux mais de vraies cartes de police dans la poche...."(12/6/2003)
Extraits du Monde (12/6/2003")"... plusieurs responsables syndicaux ont été conviés au ministère de l'intérieur dans la nuit du lundi au mardi..." et question d'un lecteur du journal"...Quel sorte de gentleman's agreement ont conclu les différents interlocuteurs...Que se trame-t-il dans les coulisses?...(Le Monde 18/6/2003)
QUELQUES REFLEXIONS SUR UNE COORDINATION NATIONALE DES ETABLISSEMENTS ET DES ECOLES EN LUTTE Lors de la manifestation du 10 juin, il nous a été possible de voir affiché tout au long du parcours un "Appel aux Confédérations, aux Fédérations et aux Syndicats. Ces appels étaient signés, sans autre mention, "Coordination des établissements et des écoles en lutte". Nous avons été aussi été intrigués de voir que nombre de ces affiches étaient déchirées, selon toute vraisemblance par ceux qui voyaient d'un drôle d'oeil le développement d'organismes de lutte organisés par les travailleurs eux-mêmes.
A première vue, le texte de cet appel pouvait paraître recouper l'ensemble du mouvement de base chez les enseignants qui, dans certaines régions avait constitué de telles coordination ou collectifs pour que les travailleurs impliqués puissent décider eux-mêmes de la forme de leur lutte et des moyens d'action. Nous avions eu également des échos, comme en témoigne le récit ci-dessus, des méthodes utilisées par les "grands" syndicats "reconnus" pour court-circuiter ces organisations de base, leur ôter tout efficacité, en quelque sorte les détruire, sinon en faire des appendices des syndicats totalement soumis à leurs mots d'ordre, à leurs politiques qui de tout évidence ne coïncident pas avec ceux de la base.
Les échos de ces conflits au sujet de l'orientation du mouvement de lutte nous ont fait réfléchir plus avant au contenu de cet appel. Il n'est pas nécessaire de reproduire tout le texte de cette affiche pour comprendre ce qui est en cause, sans pouvoir attribuer une telle orientation à une manipulation politique ou syndicale ou bien à un un manque d'expérience ou de réflexion politique de la part des acteurs dans cette coordination. Citons seulement les passages qui nous paraissent les plus significatifs:
"...C'est au moment où les travailleurs sont mobilisés à un niveau jamais atteint depuis longtemps et où le pouvoir est en difficulté, que les syndicats doivent prendre l'initiative de façon décisive, par un appel sans ambiguïté à la grève générale interprofessionnelle reconductible...." (passage imprimé en rouge pour qu'il soit lu et retenu avant tout)
"...La Coordination nationale... appelle solennellement les confédérations, fédérations, syndicats, à lancer , à partir du 10 juin, une mobilisation de tous les salariés qui prenne la forme d'une grève générale..." Suit une énumération des projets (retraite, décentralisation) qui doivent être retirés purement et simplement. "Ces retraits et abrogations constituent des préalables indispensables à toute réelle négociation..."
Suit tout un ensemble de recommandations dont la plus intéressante est que les organisations ainsi sollicitées: "...s'engagent à ne rien signer qui ne soit pas préalablement soumis au personnel gréviste réunis en AG , à tous les niveaux...".
La fin est un appel à la "responsabilité" des organisations visées, les culpabilisant en quelque sorte d'avance si elles n'obtempéraient pas à cet appel.
Peu importe de savoir comment un tel appel a pu être élaboré et par qui. La principale question ainsi posée est de savoir quel sens a un tel appel aux syndicats et si ceux-ci sont capables d'y répondre.
Pour trouver la réponse à cette question, on peut regarder quelles furent les réponses des syndicats lors des grands mouvement de mobilisation des travailleurs ( 1936, 1945-47, 1968, 1995): ils firent alors tout ce qui était en leur pouvoir, non pour donner plus d'ampleur au mouvement pour une transformation de la société mais pour stopper le mouvement et ainsi renforcer le capitalisme.
Pour trouver une réponse, on peut se demander simplement pourquoi existe une coordination alors que les syndicats sont là, théoriquement, pour organiser un mouvement de lutte et impulser sa dynamique. La coordination n'existe précisément parce qu'ils ne le font pas et qu'ils oeuvrent pour d'autres buts que laisser les travailleurs en lutte décider eux-mêmes de leur lutte.
Alors, pourquoi la coordination en appelle aux syndicats, abdiquant en quelque sorte son propre rôle et sa propre existence d'émanation des travailleurs en lutte. Si un appel devait être lancé ainsi au cours d'une manifestation ce serait d'appeler précisément les travailleurs à s'organiser eux-mêmes, à surmonter toutes leurs divisions, à créer eux-mêmes leurs propres organisations de lutte,à les coordonner en fixant les règles de ces coordinations et les but de la lutte, à décider de tout eux-mêmes.
En appeler aux syndicats, au lieu de s'adresser à l'ensemble des travailleurs, c'est faire rentrer dans le cadre légal les créations existantes des travailleurs en lutte, un cadre légal auquel elles échappaient par leur existence même. Pourquoi ?
La réponse peut être donnée par le report des débats qui se sont déroulés au sein de cette coordination nationale à la fin mai. et qui touchent l'intervention du groupe Lutte Ouvrière sur une question en apparence secondaire d'organisation des débats. Les militants de Lutte Ouvrière, par une présence massive aux assemblées de cette coordination ont fait échouer une proposition visant à requérir de chaque participant d'être mandaté par une assemblée de base précise locale, et réussi à faire adopter ( facile car ils étaient majoritaire) un vote à main levée des seuls présents ( qui pouvaient venir de partout et ne représenter qu'eux-mêmes, ces assemblées étant ouvertes). De même, auparavant, la même majorité avait faire repousser une proposition de transformer la coordination enseignante en une coordination interprofessionnelle.
On comprend mieux, connaissant ces faits, le sens de l'appel que nous évoquons ici. Pour les groupes politiques, qui souvent occupent ou tentent d'occuper des positions dans les hiérarchies syndicales et leurs délégations de base en vue d'un élargissement de leur base politique, l'essentiel est précisément de renforcer leur présence dans les syndicats. Donc, le mouvement de base doit être orienté et canalisé vers les syndicats. Pour la plupart des groupes politiques, petits et grands, pour la plupart des syndicats, petits ou grands, les créations de la base doivent à tout prix être colonisés (parce qu'elles sapent leur raison d'être) et transformées en annexes de l'organisation oeuvrant pour ses visées politiques ( un vieux problème historique autant qu'actuel)
Tout mouvement autonome trouve ainsi devant lui des opposants parfois inattendus, d'autant plus dangereux qu'ils emploient un langage radical, critique des directions syndicales mais n'oeuvrant nullement pour donner force entière aux organismes de lutte créés par les travailleurs eux-mêmes.. C'est inévitable et cela ne peut être surmonté que si le mouvement est assez puissant pour réduire à néant ces tentatives d'appropriation. On peut penser que si de telles tentatives réussissent , comme cela paraît être le cas pour cette coordination, et sans doute aussi pour d'autres organismes de base, c'est parce que le mouvement n'est pas assez fort, généralisé et conscient de ses perspectives pour déjouer ces manipulations et imposer ce que requiert ses propres intérêts.
Nous répétons que notre intention avec ces textes est de recueillir des conseils, des critiques et des informations sur tout ce que chacun a pu vivre au cours de ces derniers mois en vue d'en faire une brochure. Notamment dans les tentatives de donner forme et contenu au mouvement d'autonomie de la lutte . Et, en particulier, dans les difficultés qu'ils ont pu rencontrer de la part de tous ceux ( pas toujours ceux auxquels on pense d'abord) qui tentèrent de manipuler et de détruitre les expressions de cette autonomie qui constitue, pensent-ils (et ils ont raison), une menace pour leur existence même en tant qu'organes de gestion du capitalisme et de maintien de l'ordre social garantie de cette existence même.
Temps critiques - Supplément N°13 (gratuit)
Temps critiques
Qualifier la grève pour catalyser les luttes
BP 2005
34024 Montpellier cedex 01
http://membres.lycos.fr/tempscritiques
Il faut revenir sur le caractère indirect de la critique du travail que représente la lutte sur les retraites. La critique ne peut être du même ordre que celle de la fin des années 60-début 80, quand il n'y avait pas encore véritablement de problème de chômage [1].Contrairement à tout ce qui s'est dit au niveau médiatique et politicard sur le caractère corporatif du mouvement, on y trouve bien des ferments de dépassement de la notion d'intérêt. Ce serait une erreur de ne concevoir l'entrée dans la grève des travailleurs des transports comme relevant essentiellement de leur intérêt bien compris en tant que salariés qui seraient prochainement visés par des mesures identiques [2]. Ce mouvement constitue comme la trace d'un fil historique des luttes de classes qui s'est rompu à la fin des années 70-début des années 80 (défaite du mouvement italien, répression des grandes grèves des mineurs et de la sidérurgie en G-B et France d'un côté; restructuration du capital et intensification de l'individualisation de l'autre). Cette trace court depuis les mouvements de 1986 et surtout du «Tous ensemble» de 1995. Dans ces trois cas (1986, 1995, 2003), les cheminots s'y retrouvent impliqués avec de nouvelles catégories de salariés sans tradition de luttes ou avec des traditions forts différentes. Ce sont les cheminots qui alors perpétuent cette mémoire des luttes. Comme ils le disent souvent, ils se sentent investis d'une responsabilité.
Si la lutte apparaît parfois comme une lutte pour la lutte [3], c'est parce qu'il n'y a plus d'affirmation possible ni de la classe du travail ni du travail lui-même. Les grèves desesperadosde Cellatex et d'ailleurs l'avait déjà manifesté : ce n'est plus que dans la lutte que les salariés, réduits à des catégories sociologiques dévalorisées, peuvent trouver une unité sans, pour le moment en tout cas, tenir le rôle de l'ancien sujet historique de la révolution.
Cette dimension d'une visée révolutionnaire par défaut apparaît aussi dans l'incapacité du mouvement à exprimer une rupture avec toute politique de réforme, alors même que la plupart de ses protagonistes pensent que l'actuelle «réforme Fillon» n'est pas fiable. La marge de manœuvre n'est alors plus qu'entre les 40 ans d'annuités plus ou moins acceptés par les grands syndicats et le statu quodes 37,5 annuités qui devraient pouvoir être financées par d'autres moyens (en taxant le capital et les profits etc [4]). Or du point de vue économique, il n'y a pas de solution. Tous les experts se renvoient réformes et contre-réformes sans avoir trop de mal à démontrer l'inanité des unes par rapport aux autres. Cela s'est ressenti aussi parmi les manifestants, dans l'ambiguïté de la coexistence entre deux slogans : l'un sur les 37,5 annuités pour tous, ce qui est une acceptation de l'ancien système et l'autre sur le retrait pur et simple de la réforme qui présente l'avantage de ne pas se prononcer par rapport à une quelconque «nécessité économique».
C'est que l'heure n'est plus au réformisme c'est-à-dire à un véritable projet d'ensemble, à moyen ou long terme, qui permette un changement social au sein d'un système qui reste capitaliste (c'est le sens de toute restructuration réussie des rapports sociaux, de tout mode de régulation institutionnel[5]). Ce qu'on nous sert maintenant, ce sont des réformes sans réformisme ni réformateurs. Mais il faut aussi constater que l'heure n'est pas non plus à la révolution.
C'est pour cela qu'une critique des syndicats, si elle est nécessaire, ne s'avère pas suffisante. Nous savons que depuis la fin du syndicalisme révolutionnaire, c'est-à-dire depuis la guerre de 1914 (depuis 1937 en Espagne) avec la mise en place d'une domination capitaliste et non plus seulement bourgeoise, le syndicat n'est plus que le défenseur de la valeur de la force de travail au sein du capital, mais il reste ce représentant malgré tout. Il ne sert donc à rien de clamer depuis des décennies que les syndicats trahissent ou qu'ils remplissent trop bien leur rôle d'intégration de la classe du travail au sein du capital. Nous savons très bien que le nombre de cartes syndicales déchirées par dégoût au cours d'un conflit et le nombre de cartes reprises dans le cours quotidien de l'exploitation s'équilibrent à peu près, même si cela ne recouvre pas les mêmes personnes. De plus, le processus de désyndicalisation que nous connaissons n'est pas dû à une distorsion entre ces deux données mais à une profonde transformation des rapports sociaux et des rapports de force. Les syndicats ont suivi cette évolution et la CFDT est par exemple passée du gauchisme de terrain dans les années 60-70 à la cogestion et au syndicalisme de lobbying à partir des années 80. Que dire aussi de la CGT qui, d'un côté amorce un recentrage mais qui, d'un autre, dans la région parisienne par exemple, se livre à des appels du pied auprès de militants de Lutte Ouvrière qu'elle avait elle-même précédemment exclus ? A la recherche de militants perdus, elle est maintenant prête à accepter et utiliser leur activisme tant que la direction de LO ne se distingue pas ouvertement de celle de la CGT sur le conflit en cours [6]; à accepter aussi la démocratie des AG et enfin à accepter la présence de coordinations aux côtés de l'intersyndicale comme ce fut le cas à Paris et Marseille, du moins tant que celles-ci ne débouchent que sur un appel désespéré de «la base» en direction de la CGT, pour la grève générale. La CGT et les syndicats en général découvrent que «l'autonomie» peut avoir du bon... tant qu'elle reste formelle et se situe dans le cadre des revendications syndicales [7].
Avec la décomposition des classes et l'inessentialisation [8] de l'ancienne force de travail dans la valorisation, il n'y a plus d'unité des travailleurs en dehors de la lutte (c'est une des causes de la désyndicalisation). Ce qui a donné au mouvement de 95 comme à celui que nous venons de vivre sa dimension unitaire, c'est que dans les deux cas il part des travailleurs de la «reproduction» (reproduction du capital au sens productif pour ce qui est des secteurs des transports et des communications ; reproduction des rapports sociaux pour les enseignants, le secteur de la santé, les travailleurs sociaux, etc.) Sous des allures corporatistes que les médias ne manquent pas de mettre en évidence, ce mouvement a cherché à exprimer une unité subjective alors que l'unité objective fait défaut. C'est cette unité subjective que représente bien le «Tous ensemble». Il n'exprime pas le caractère interclassiste du mouvement, mais le dépassement de la problématique classiste. Toutefois, dans le capitalisme, tout dépassement qui reste partiel est englobé dans la dynamique du capital. C'est ce qu'on a pu voir avec l'apparition puis le développement du «citoyennisme», forme abâtardie et politicarde du «tous ensemble» qui a d'autant plus de facilité à s'exprimer que le mouvement reste majoritairement cantonné aux secteurs public et para-public.
Du «Tous ensemble» à la grève générale
Comment dès lors expliquer le passage du «tous ensemble» de 1995 à «grève générale» de 2003 alors que la décomposition des classes s'est encore accentuée et que le citoyennisme a prospéré et que sont même venus se greffer sur lui d'autres formes de contestation a-classiste à tendance radicale depuis Seattle et Gênes ? Certains vont mettre en avant que les restructurations actuelles nous ramènent aux conditions des débuts de la révolution industrielle et donc aux conditions originelles de la lutte des classes, mais cela serait vrai si c'était justement les secteurs représentatifs de ces conditions qui se trouvaient au devant de la scène. Or, malgré une certaine force du mouvement des chômeurs en 98, il n'en est rien. On peut même s'étonner de l'absence d'intervention de cette composante alors que pourtant, comme nous le disons dans notre premier texte sur le mouvement de mai-juin 2033 [9], le mouvement posait bien en creux la question du travail et sa critique.
En 1995, le «tous ensemble» se situait plutôt face à l'État dans la défense des missions de service public et contre le démantèlement de l'État-providence. Le sens du «tous ensemble» était alors celui de la société contre l'État avec la limite qu'il n'est plus possible justement d'opposer une société civile à l'État comme le faisait par exemple Marx quand il parlait d'une situation de crise qui fait que l'État est amené à ne plus représenter la société civile, mais seulement les intérêts capitalistes. Or l'État n'est plus un simple élément de la superstructure du capitalisme et il n'est plus non plus un extérieur à nous [10]. Le mouvement de mai-juin 2003 se situe davantage en référence au capital lui-même (retraites, temps de travail, critique du travail) dont l'État ne serait qu'une médiation. La revendication de la grève générale marque cette inflexion. Est-ce pour autant plus clair ? Il y a bien un lien entre les deux mouvements : les retraites étaient déjà présentes dans le mouvement de 95 à travers la lutte des cheminots ; et le projet de décentralisation d'aujourd'hui perpétue, même à travers une fausse conscience, la question des services publics, de l'égalité et finalement celle d'une alternative à la société existante. Ainsi, on a pu voir de nombreuses banderoles ou slogans faisant explicitement le lien entre les deux mouvements : «Tous ensemble, tous ensemble, grève générale».
Pourquoi la CGT a-t-elle eu beau jeu de montrer que la grève générale ne sortait pas d'une pochette-surprise ? En dehors de la volonté politique de
s'y opposer [11] (il n'y a pas d'alternative politique disait Thibault), la CGT a eu une appréhension raisonnée d'un rapport de force originel défavorable. Si la grève est partout, en dehors des «temps forts» elle est très minoritaire, sauf dans certains secteurs de l'enseignement. Dans cette configuration, il y a deux choix possibles, soit ne pas se soucier de l'opinion publique et bloquer là où cela fait mal au risque de l'impopularité, soit essayer de devenir majoritaire non pas dans les secteurs de la lutte, mais dans l'opinion. La CGT a bien sûr choisi cette seconde option. Les positions de FO et de la CNT par rapport à la grève générale sont mieux cernables dans la mesure ou pour FO, la grève générale ce n'est que la grève interprofessionnelle et la priorité donnée à l'action par le haut dans laquelle sa représentativité est surévaluée, alors que pour la CNT cet objectif renvoie à l'utopie d'une unité de classe à la base qui n'existe plus. Mais dans tous les cas, les syndicats et cela vaut aussi pour SUD et la CNT sont mal placés pour appréhender un mouvement qui contrairement à celui de 95, porte la critique du travail alors qu'ils le défendent [12] tous d'une façon ou d'une autre.
On peut penser aussi que la grève générale a fonctionné comme un mythe politique dans une situation où elle est pourtant devenue anachronique : 1) parce qu'elle représentait l'arme des producteurs de la valeur alors que cette grève est essentiellement, comme en 95 d'ailleurs, celle des «reproducteurs» ; 2) parce qu'elle figurait l'unité subjective d'une classe objectivement constituée alors qu'il n'y a plus de classes «en soi» au sens de Marx, mais des catégories sociologiques ou/et des statuts qui s'opposent. La haine anti-fonctionnaire semble aujourd'hui beaucoup plus forte qu'en 95 et explique peut être le fait que la «grève par procuration» du privé constatée dans le précédent conflit ait été moins présente cette fois ci. Dans ces conditions, comment généraliser la grève ?
L'évolution des salariés de l'Éducation nationale est à cet égard frappante.
Il ne s'agit pas de savoir s'ils sont productifs ou non, s'ils font partie de la classe moyenne ou du prolétariat, mais de noter les transformations aussi bien de l'institution scolaire que des enseignants eux-mêmes. Il y a une crise récurrente de l'institution qui se manifeste spectaculairement par une succession de réformes jamais vraiment abouties, une dévalorisation du métier et de ses conditions d'exercice alors même que l'origine sociale des enseignants est aujourd'hui moins populaire qu'il y a 30 ou 50 ans. Le choc est donc grand et il est particulièrement ressenti aux deux extrêmes de la pyramide des âges du personnel de l'Éducation nationale, même si c'est plutôt chez les jeunes que l'on retrouve un positionnement qui les fait être des salariés avant d'être des enseignants. Les luttes enseignantes perdent alors leur caractère traditionnel de lutte spécifique sur l'école ou de force d'appoint pour la gauche politique et elles peuvent s'intégrer pleinement au mouvement d'ensemble. C'est aussi sur cette nouvelle base que des enseignants développent des actions moins traditionnelles et que le tabou d'une action sur le bac a pu être un moment levé. La limite reste pourtant que la radicalisation des moyens de lutte ne conduit à aucune radicalisation des contenus. Par exemple, empêcher le bac ne conduit pas à le critiquer, reconnaître publiquement que l'école est en crise et qu'elle ne fonctionne plus que parce que ses salariés jouent les pompiers de service, est une réflexion qui reste de l'ordre de la discussion privée. Ce qui en dernier ressort annule la radicalisation des moyens : si les profs sont pour le maintien du bac et des formes d'évaluations actuelles, ils ne l'empêcheront pas. Et c'est bien ce qui s'est produit.
Dans les débats des assemblées d'enseignants grévistes, l'objectif du boycott du baccalauréat et des autres examens nationaux ne fut pas vraiment débattu. Même lorsqu'on ne suivait pas les injonctions des syndicats («soyons responsables») et lorsqu'on se voyait assez fort pour affronter les menaces gouvernementales et l'opprobre de nombreux parents d'élèves, les implications politiques de cette lutte ne furent que rarement analysées. Or, il y avait bien là matière pour faire passer le mouvement à un stade supérieur d'intervention [13]. La lutte contre la dévalorisation des retraites ne pouvait que s'amplifier en contestant un examen qui n'est conservé que pour sa fonction de «pacte social démo-républicain», alors que les notes et les évaluations qu'il comporte sont toutes orientées vers une sélection des «compétences» individuelles capitalisables par le système.
Mouvement social et position politique Marx, dans Misère de la philosophie— sa réponse au pamphlet de Proudhon Philosophie de la misère— fait remarquer : «Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps». Mais de cette phrase il n'infère pas que le mouvement social soit forcément politique en même temps. La question est celle de la nature de ce qu'on appelle «mouvement social», quand les termes de lutte de classes, de mouvement ouvrier ou mouvement prolétarien écorchent la réalité. Pour nous, le mouvement de mai-juin 2003 est politique dans la mesure où il pose des questions qui sont indissociablement sociales et politiques comme celles du travail et de l'État ; mais c'est autre chose que lui reconnaître une perspective politique. Si on veut essayer d'être plus concret, on peut remarquer que sur la question de l'État, le mouvement est au sens strict «réactionnaire» car il le critique de l'intérieur au nom d'un État idéal qui a trop tendance à ressembler à celui de l'âge d'or de sa forme providence et de son mode de régulation fordiste. C'est pour cela que le refus de la décentralisation se fait, chez les enseignants, sur une base politique jacobine [14] non avouée, mais très présente dans leur attachement à l'égalité des établissements, au caractère national des diplômes, etc.). Mais cette position se trouve en total porte-à-faux à la fois avec la réalité du redéploiement de l'État dans sa forme réseau [15], qui ne correspond pas à la caricature qu'en font bien souvent certaines organisations syndicales et politiques et aussi avec la réalité d'un mouvement de moins en moins jacobin dans ses lieux d'expressions [16] comme dans ses modes de fonctionnement très éclatés. Les regroupements les plus prisés semblent être ceux au niveau d'un «bassin d'emploi» ou de recrutement pour les écoles. Il y a là assurément une raison de facilité rendue par la proximité, mais il y a aussi une recherche d'autonomie de la part du mouvement. Mais la contradiction entre cette autonomie formelle et la dépendance réelle au positionnement politique jacobin, empêche toute perspective. Pour prendre un exemple encore, il peut paraître étonnant que les étudiants de Perpignan, dont l'Université est un pur produit de la décentralisation précédente, n'aient pas saisi l'occasion du nouveau projet de décentralisation…pour proclamer leur université libre et «autonome», y compris à l'égard de la tutelle rectorale sur les examens ! Nous ne sommes plus dans les années 60 à Berkeley, Berlin, Rome ou Nanterre ! Cette absence de perspective n'est pas un obstacle en soi au déclenchement du mouvement et on peut même parier qu'en terme d'efficacité, la forme prise par la contestation de la réforme à Perpignan et dans quelques autres villes a provoqué au gouvernement une peur irraisonnée d'un nouveau mai 68 étudiant; d'où la décision de reporter la réforme des universités. Mais, sauf à Toulouse, les étudiants sont alors rentrés dans leur coquille.
Ce mouvement comporte donc une indéniable dimension de critique du travail. Et en cela il contient un potentiel de lutte pour un prochain moment de rupture. Mais on ne peut se réjouir que les salariés des secteurs de la reproduction soient dévalorisés et traités de la même façon que de purs prolétaires (c'est-à-dire des individus dépossédés de tout) comme si la révolution avait à voir avec une question de pureté de classe. Bien au contraire, nous avons toujours affirmé que les moments révolutionnaires ont correspondu à des mixages entre classes [17] et c'est encore plus vrai aujourd'hui qu'il n'y a plus guère d'imagerie de classe. Par exemple, les enseignants, en abandonnant toute critique de leur propre activité quotidienne et en s'investissant dans une critique politique ponctuelle et partielle du système risquent de perdre de vue que c'est pourtant leur position particulière dans les rapports sociaux et la reproduction de ces rapports qui peut donner à leur lutte une dimension universalisable. Car dans cette société où les savoirs, les informations, les communications, la culture, les technosciences sont des opérateurs majeurs de la «création de valeur», des salariés de la reproduction renversant la dynamique capitaliste de leurs activités [18]se trouveront alors nécessairement en première ligne des bouleversements révolutionnaires à venir.
Temps critiques, 1er juillet 2003
in Solidarité, juin 2003[1] C'est cet aspect de la lutte que Ch. Charrier néglige quand il insiste sur le caractère «lutte pour la lutte» du mouvement. Cf. l'article Le mouvement de mai-juin 2003 et l'immédiateté des classes sur le site : http://lamaterielle.chez.tiscali.fr/index.html[2] Comme le dit Charrier dans le texte précité: «Non pas en lutte pour mais parce que...»
[3] Par exemple dans le «Tous ensemble» de 1995, l'unité affective semble parfois l'emporter sur l'exigence revendicative du retrait de la réforme Juppé.
[4] On aura eu droit à toute l'ignominie de la pensée de gauche, avec, par exemple, un tract de la FSU 04 selon lequel, la baisse des retraites : «c'est freiner la consommation et donc aussi pénaliser les entreprises» (cité dans une Déclaration concernant la récente attaque contre le malheureux reste de survie concédé par la société capitaliste,texte signé «Quelques parents en rage»).
[5] Ce fut le sens des réformes d'après mai 68, celles qui opérèrent l'autonomisation et la particularisation de l'ensemble des institutions de l'ancienne société de classe.
[6] LO a été la seule organisation d'extrême-gauche à ne pas appeler à la grève générale.
[7] C'est le cas des luttes enseignantes qui, même parties très tôt dans l'année (mars-avril) et sous des formes radicales, reprirent, sur la question de la décentralisation, tout l'argumentaire pavlovien des syndicats pro-étatiques.
[8] Par inessentialisation de la force de travail dans le processus de valorisation, nous n'entendons pas analyser la fin du travail, mais le fait que le travail vivant joue un rôle de plus en plus périphérique dans cette valorisation. Il ne s'agit pas non plus de dire que c'est dans la bulle financière que se réalise la valorisation, mais qu'il y a à la fois substitution de plus en plus importante de travail mort (machines, capital fixe) au travail vivant et développement de capital fictif (le crédit, les start upet tutti quanti).
[9] Cf. "Retraites à vau-l'eau et vies par défaut, contre le capital : Assaut!" Temps critiques,3 juin 2003.
[10] Sur ces transformations de l'État, cf. Temps critiquesn°13.
[11] En même temps que son «recentrage», la CGT adopte des méthodes de plus en plus subtiles pour orienter le mouvement en fonction de sa stratégie. Si elle s'oppose encore parfois frontalement au mouvement comme à la Poste (pas de préavis de grève déposé en dehors des quelques temps forts) ou à la RATP («on n'est pas concerné»), elle utilise plutôt une tactique contra-cyclique : ainsi, à la SNCF, elle souffla le froid au moment du plus chaud (le 13 mai) et souffla le chaud au moment de la retombée (à partir du 10/12 juin). A noter aussi qu'elle a su exploiter le mot d'ordre de grève reconductible (qui fait aussi partie de la tradition gréviste cheminote) alors que nombreux pensaient que des actions tournantes de blocage seraient plus efficaces même si elles encouraient alors des sanctions pour atteinte à la continuité du service public. C'est aussi une manière détournée de signaler que la «démocratie ouvrière» a ses limites quand un mouvement est par trop minoritaire. La grève reconductible dont certains ont voulu faire une panacée, a d'ailleurs permis aux syndicats de bloquer l'extension des grèves dans les entreprises publiques car elle est techniquement plus difficile à mettre en place que la grève illimitée qui a prévalu en 95.
[12] Cette défense peut être directe quand c'est l'idéologie du travail qui est mise en avant dans la participation cédétiste à la refondation sociale ou dans l'idéologie des mains calleuses de la CGT, mais elle peut être indirecte, plus insidieuse quand on se met à vouloir distinguer les travaux pénibles des autres. C'est pourtant ce que font ouvertement la CFDT et la CGT et de manière plus feutrée la CNT, quand au détour d'une conversation de postiers «actifs» on apprend que ceux des bureaux pourraient bien aller jusqu'à 40 ans de cotisation-retraite puisque leurs conditions de travail ne sont pas si dures que cela comparées à celles d'autres postiers. Où on voit qu'il existe déjà des syndicalistes, y compris anarcho, prêts à établir les nouvelles règles de l'obligation au travail!
[13] En 1968, la contestation de l'institution des examens, dont certains comités d'action des facultés exigeaient d'abord le report, est devenue un objectif largement dépassé dès que la montée en puissance du mouvement a contesté l'ensemble de la société et tous ses modes de domestication.
[14] Jacobine et non pas citoyenne.
[15] Nous renvoyons toujours aux textes des n° 12 et 13 de Temps critiques(L'impliqué, 2001 et 2003). Mais pour faire bref, on peut dire que l'État-nation en crise se recentre sur ses fonctions régaliennes (c'est là que se maintient la position jacobine), mais explose et se dilue dans l'ensemble des rapports sociaux, rendant floue et donc non pertinente toute distinction entre État et société civile. C'est particulièrement net pour tout ce qui concerne «le social», mais c'est un mouvement qui remonte déjà à une dizaine d'années. Ce processus se trouve aujourd'hui renforcé par une entreprise telle que «la refondation sociale» dans laquelle la frontière entre loi et contrat s'estompe. Dans le même ordre d'idées, mais sur un autre terrain, ce sont les droits spécifiques des divers particularismes organisés en lobbies qui viennent concurrencer ou supplanter le Droit général.
[16] La Commune et Mai 68 ont été des mouvements surtout parisiens alors que depuis 95 et encore plus dans ce dernier mouvement, c'est en province que le mouvement a été le plus fort et surtout il a concerné quasiment toutes les villes, même les petites qui ont tenues à avoir leurs propres AG et manifestations. La grande messe de la manif nationale à Paris, comme en 1995, n'en était que plus déplacée, même si, invariablement, elle continue à compter un grand nombre de partisans.
[17] Cf. par exemple le rôle des «artisans-ouvriers» dans la Première Internationale et l'influence de l'origine paysanne dans certaines révoltes ouvrières.
[18] C'est le sens de notre hypothèse qui nous fait mêler alternative et révolution et non pas les opposer.
Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen
La lutte contre le projet de réformes des retraites : une défaite prévisible...
Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen
BP 257 14013 Caen Cedex
in L'Anarcho-Syndicaliste n°86 —Septembre 2003
Nous sortons d’un conflit social d’ampleur, massif, qui aura duré des semaines. Des semaines de grève, de manifs et plus rarement d’action. En vain !!! Cela n’aura pas suffit pour faire reculer le gouvernement et en soi, cela ne constitue pas pour nous une surprise. Nous sortons de ce conflit plutôt avec un certain nombre de confirmations. L’heure du bilan a sonné. Il faut maintenant tirer des leçons des évènements. Il y a urgence car les mauvais coups vont continuer à pleuvoir. Il nous faut extraire de la défaite ce qui pourra nous aider à être victorieux demain...
ANALYSONS LE CONTEXTEUN GOUVERNEMENT DE COMBAT Pour celle et ceux qui en doutaient encore, il va falloir se rendre à l’évidence. Le gouvernement actuel bénéficie d’une assise politique très importante et stable : il a été massivement élu. Et le fait qu’il ait été élu grâce à l’apport de très nombreuses voix de gôche ne tétanise en rien son action. Une fois élu, les gouvernements n’ont plus de comptes à rendre.
Main dans la main avec le MEDEF, le gouvernement, qui a les coudées bien franches, se lance dans un ensemble de réformes, une véritable «refondation sociale» pour parler en Seillières dans le texte. Plus ou moins importantes, ces réformes se succèdent à un rythme soutenu : disparition du statut des pions, emplois-jeunes virés comme des malpropres, réforme du régime de chômage, durcissement programmé du statut des intermittents du spectacle, suppression de l’impôt sur les grandes fortunes, décentralisation, compressions budgétaires, réforme des retraites… Et à la rentrée, la Sécu, les universités et le droit de grève dans les transports publics vont être visés par un main qui ne tremble pas.
Contrairement à l’insidieuse politique socialiste de grignotage lent et progressif des acquis sociaux, la droite a décidé de mettre le turbo. Elle s’attaque plus particulièrement à tout ce qu’on appelait le «salaire indirect», à savoir la couverture chômage, vieillesse et santé. Les salariéEs voient leurs cotisations augmenter (en durée et en pourcentage du salaire direct) et leurs droits se réduire. Comme d’habitude, ils/elles supportent l’essentiel des «efforts» que la logique capitaliste leur impose pour la préservation du sacro-saint taux de profit.
DES MEDIAS AUX ORDRES Qu’ils soient nationaux ou régionaux, télévisés, écrits ou radiophoniques, la très grande majorité des médias a fait preuve d’une servilité tout à fait remarquable. La dénonciation continuelle de «l’irresponsabilité», du «manque de civisme» des grévistes, «privilégiés», à l’occasion «violents», infiltrés par l’extrême gauche, qui ruinent l’économie, font le jeu du fascisme, prennent en otages les usagers des transports, stressent les lycéen(ne)s ou des étudiantEs qui doivent passer leurs examens... aura atteint des sommets.
La réforme gouvernementale fut quant à elle décrite bien souvent comme «inévitable», «nécessaire», «urgente», «courageuse», «équitable»...
Médias partout, info nulle part !!!
DÉSORMAIS LA POLICE VEILLE... Les sondages le disaient : « les français veulent de la sécurité ». Le gouvernement a donc donné plus de flics, bénéficiant de droits plus étendus à une population qui, elle, en a de moins en moins et est soumise à des lois de plus en plus nombreuses, répressives, à des peines alourdies qu’on va purger dans des prisons surpeuplées. Les dernières semaines auront peut-être eu l’avantage de rappeler à un certain nombre de grévistes gazés, frappés, molestés, insultés, interpellés voire inculpés que l’ordre sécuritaire qui s’installe dans ce pays ne vise pas que les putes, les manouches, les roumains ou les banlieusards basanés, bref « les autres », qu’il est également mis en place pour s’en prendre aux grévistes, aux activistes, aux contestataires trop remuantEs au goût du gouvernement et du patronat...
ET PAS QUE DANS LES CITÉS CRASSEUSES
«LES SYNDICATS SONT NOS AMIS, Le mouvement social a démarré progressivement. Prudents comme toujours, les syndicats ont enchaîné les journée d’(in)action et autres «temps forts» en attendant de voir ce qui allait se produire. Et quand le 13 mai, des manifs de masse se sont produites partout en France, quand le 25 mai un énorme cortège a envahi les rues de Paris... ils se sont bien gardés d’étendre la lutte en appelant à la grève générale reconductible et interprofessionnelle.
ILS NE NOUS ONT JAMAIS TRAHI !!!»
En 1936, le stalinien Thorez disait qu’il fallait «savoir terminer une grève», aujourd’hui les grands chefs syndicalistes, toujours à la pointe du progrès, nous démontrent qu’ils savent désormais aussi ne pas la commencer.
Bien des grévistes, syndiqués ou non, engagés sans arrières pensées dans la lutte, s’en sont émus... et au fur et à mesure que le temps passait, on a pu voir se manifester chez eux une déception, une amertume, une incompréhension, une colère de plus en plus affichée vis à vis des syndicats.
Nous disons à ces camarades de lutte qu’il n’y a pas lieu d’être déçus ou amers car l’attitude des syndicats est tout à fait compréhensible. Elle ne devient incompréhensible que si l’on a encore des illusions sur les syndicats, comme croire par exemple, que leur but premier est de lutter aux cotés des travailleurs contre les injustices dont ils sont la cible.
Si tel fut bien souvent le cas à leurs origines, les syndicats ont depuis longtemps abandonné les idées de lutte de classe, de transformation radicale de la société, les principes d’indépendance vis à vis des partis politiques et du financement d’Etat, d’autonomie vis à vis des valeurs bourgeoises, le devoir de solidarité et d’appui mutuel. Ils ne sont plus les lieux où s’auto-organisaient au début du siècle les travailleurs les plus combatifs et où circulaient des idées critiques et alternatives.
Non aujourd’hui, ce sont des appareils bureaucratiques, hautement hiérarchisés, financés par l’Etat, traversés par de multiples influences politiciennes et dont la fonction première est de négocier la mise en œuvre, avec les autres « partenaires sociaux » (Etat-patron et MEDEF), d’un certain nombre de réformes ou adaptations nécessaires du point de vue du capital et/ou de l’appareil d’Etat. En échange de quoi, ils obtiennent de temps en temps quelques miettes ou menus avantages provisoires pour les travailleurs, ce qui leur permet de sauver les apparences. Ils justifient aussi leur existence aux yeux des salariEs par de multiples prestations de service (prud’hommes, mutations, problèmes de notations administratives...).
A l’occasion quand la base grogne ou lorsque leurs intérêts bureaucratiques sont menacés, ils se lancent dans des mobilisations mais toujours un peu à reculons car il n’est pas toujours aisé de les canaliser, de les diriger, de les maintenir dans le cadre des manifestations ritualisées, respectueuses de la légalité, où tout le monde s’emmerde pendant que le pouvoir s’en fout...
A la différence des grands syndicats traditionnels, les petits syndicats récents sont souvent plus combatifs et démocratiques et en général ils le restent tant qu’ils ne grossissent pas trop, après ils ont beaucoup d’élus, s’intègrent dans les instances paritaires, deviennent «raisonnables et réalistes»... comme les autres. Comme on dit par chez nous, «Les syndicats, c’est fait pour être débordés !!!».
Oui, vraiment, déception et amertume ne servent à rien. Quant à la colère, camarades de lutte, gardez là et cultivez la avec soin. Elle aide à ouvrir les yeux et elle aura bientôt l’occasion de resservir...
LE MOUVEMENT A CUMULÉDE GRAVES FAIBLESSESFAIBLESSE DE L'AUTO-ORGANISATION Les AG ont refleuri et elles ont été marquées en général par une réelle démocratie… à la base, dans les bahuts, les dépots, les centres de tri et autres établissements. Le problème, c’est qu’une lutte d’une telle ampleur ne peut se mener uniquement au niveau des établissements de services publics. Or, si les AG d’établissements ont bien été démocratiques, tel ne fut pas le cas des AG départementales ou régionales (de branche ou interprofessionnelle) qui, elles, furent bien souvent contrôlées et verrouillées par les syndicats (réunis en inter-syndicales, ces «unions sacrées» bureaucratiques qui ont pour but la canalisation des foules) qui y donnaient le «La», faisaient souvent voter uniquement ce qui les arrangeaient, monopolisaient la parole, définissaient ce qui était possible, correct et ce qui ne l’était pas.
Les AG d’établissements ou de secteurs (autour de petites localités) ne gêne guère les syndicats. Ces AG prennent souvent en charge toute une partie du travail de mobilisation et de circulation de l’information que les syndicats n’ont plus vraiment les moyens militants d’assurer. Les syndicats les acceptent d’autant mieux qu’elles leurs offrent une façade démocratique. Par contre, il est fondamental pour eux de contrôler les AG centrales des grandes villes, des départements et des régions où se concentrent parfois des centaines et des centaines de grévistes et à partir desquelles se dessinent la forme et le contenu du mouvement.
Malheureusement, mis à part quelques embryons de coordinations auto-organisées dans certaines régions (en particulier entre collectifs indépendants de profs), rares ont été les structures autonomes de lutte directement mises en place par les grévistes et ensuite coordonnées de manière interprofessionnelle dans les grandes villes et à l’échelle des régions.
FAIBLESSE DE L’ACTION Même si le mouvement n’avait pas l’ampleur de celui de 95, cela aurait vraisemblablement pu être compensé par une action résolue. Ce ne fut pas le cas. Certes, dans certains endroits et/ou dans certains secteurs se sont manifestés ce que nous appelons «des poches de radicalité».
De ci de là, des piquets de grève, des barrages mobiles, des blocages fixes, des actions surprises dans des gares, des occupations de bâtiments administratifs, des dégradations de locaux patronaux ont eu lieu mais avec une fréquence et une extension bien trop faible.
L’impact de telles formes d’actions ne devient réellement dérangeant pour le pouvoir que lorsqu’elles se généralisent (à la fois géographiquement et sectoriellement), se coordonnent et se produisent à une échelle importante TOUS les jours... Une telle généralisation de l’action menace directement le contrôle du mouvement par les syndicats qui sont dans l’incapacité d’être partout. Ils le savent et c’est justement pour cela qu’ils freinent de telles actions, parce qu’elles portent en germe leur débordement pratique, parce qu’elles peuvent provoquer des incidents et donc radicaliser les grévistes.
FAIBLESSE DE LA CULTURE DE LUTTE La faiblesse de l’action et du degré d’auto-organisation mis en œuvre par le mouvement de lutte renvoie à la faiblesse actuelle de ce que nous appelons la «culture de lutte», c’est à dire un ensemble d’expériences pratiques et de réflexions théoriques, collectivement partagé et orienté vers la construction d’un mouvement autonome de résistance et d’émancipation sociale.
Depuis 95, un certain nombre (relativement restreint) de luttes défensives, en général très localisées (entreprises qui ferment, plans sociaux), qui prennent un tour radical, se sont produites mais il ne s’agissait en aucun cas de mouvements d’ampleur. Une fois ces entreprises liquidées, les collectivités de salariEs qui y bossaient se dispersaient et avec eux, le capital d’expériences de lutte qu’ils avaient pu accumuler.
Il y a bien eu aussi quelques conflits plus importants dans l’Education Nationale et à la SNCF mais ils restèrent essentiellement à caractère régional.
Cette absence, pendant prés de 8 ans, de grands mouvements, ou de nombreux mouvements plus limités (sectoriellement et géographiquement), ayant une certaine durée et radicalité, les fermetures de boites, la précarité et le chômage (sans parler du matraquage idéologique), tout cela a réduit les opportunité d’acquérir, d’approfondir et de transmettre des expériences de lutte. Et tout cela fait cruellement défaut maintenant... Cela se ressent à travers de multiples attitudes passives, spectatrices, attentistes, consommatrices, à travers un manque de combativité, d’expérience, de solidarité, de réseaux, à travers l’absence d’actions et de structures de coordination indépendantes des syndicats, à travers des discours et actions qui se veulent très légalistes, responsables, à travers la naïveté qui consiste à croire qu’il suffit de manifester nombreux pour obtenir gain de cause ou à demander au gouvernement de bien vouloir entendre la rue...
QUELLES PERSPECTIVES ??? Les limites rencontrées par le mouvement actuel doivent constituer le point de départ d’une réflexion et d’une action nécessaire mais qui ne pourront donner des résultats que sur le long terme.
AG, COMITES DE LUTTE, RESEAUX, COLLECTIFS, COORDINATIONS Partout où c’est possible, les AG de base, tenues sur les lieux de travail, doivent être démocratiques et souveraines. Dans les établissements de services publics les plus importants, il faut essayer de faire en sorte qu’elles débouchent sur la constitution de comités de lutte (ou de grève), indépendants des syndicats. Il faut ensuite rapidement tenter de coordonner localement les comités de lutte et les AG, au sein d’une même branche et entre toutes les branches en lutte. Cela passe entre autres par des visites directes dans les AG locales des différentes branches en lutte.
Là où cela n’est pas directement possible, il faut essayer de se regrouper entre personnes favorables à l’auto-organisation et à la radicalisation, créer des réseaux où circulent infos, analyses et propositions concrètes et mettre en place dés que possible, sur des bases locales, des collectifs autonomes de salariéEs en lutte, en dehors de toute influence syndicale (même si des syndiquéEs peuvent faire la démarche de les rejoindre à titre individuel).
Il faut ensuite saisir toutes les opportunités de se rencontrer et de se coordonner entre AG, comités de lutte, réseaux, collectifs et coordinations de différentes localités, à une échelle départementale et régionale.
Ce type de travail demande pas mal d’énergie et nécessite du temps. Il est évident qu’il ne peut être mené à bien par quelques groupuscules radicaux (même si ceux-ci peuvent y participer). Ce travail ne pourra se concrétiser que si de nombreux individus sont déterminés à le prendre en charge et se montrent capables de créer, collectivement, une dynamique de lutte et d’auto-organisation.
Toute expérience d’auto-organisation et de lutte radicale, même limitées géographiquement et/ou sectoriellement, même fragile et provisoire, constitue de fait une avancée vers l’autonomie du mouvement social. Il est indispensable de construire des formes d’auto-organisation qui pourront servir de réceptacles pour les salariéEs radicaliséEs lorsque éclateront de nouveaux conflits et de creusets où pourront se forger les éléments d’une culture de lutte autonome.
RETOURNER AUX SOURCES DE L’ACTION DIRECTE Il s’agit d’agir par soi-même, pour soi-même, sans passer par des intermédiaires syndicaux ou politiciens et sans se laisser tétaniser par les interdictions de la loi capitaliste.
Les actions peuvent être individuelles ou collectives, diffuses ou concentrées... Blocages, piquets de grève, occupations, séquestrations, harcèlement des déplacements ministériels, grèves perlées, grève du zèle, sabotages, coulage de la production, multiplications des malfaçons, débordements divers, actions surprises visant un ou plusieurs objectifs simultanément (ce qui tend en plus à réduire les risques de répression policière)... Les options ne manquent pas. L’impact de ces formes d’actions, le degré de nuisances qu’elles représentent pour le pouvoir dépend de leur généralisation (spatiale et sectorielle) et de leur fréquence quotidienne. Même si elles restent limitées en nombre localement, ces formes d’action peuvent avoir un fort effet cumulatif et dynamique au niveau national. Elles doivent chercher prioritairement à perturber le fonctionnement de l’économie et/ou de l’appareil d’Etat. Leur mise en œuvre dépend de la situation locale concrète, du degré d’organisation et d’expérience tactique des gens, du nombre de personnes prêtes à y participer, de leur détermination et préparation, du rapport de force global...
POLITISER LES LUTTES Là encore, il s’agit d’un boulot de fond et de longue haleine. Il faut essayer de libérer la parole, de susciter des discussions dans les AG, d’organiser des débats, taper la discute dans les manifs, multiplier les prises de paroles publiques, faire circuler infos, analyses, propositions via tracts, mailist, petits sites internet, petits journaux ou feuilles d’infos sur la lutte, brochures, critiquer radicalement la société actuelle et ses modalités de médiation/intégration syndicale et politicienne, discuter collectivement de la mise en place d’alternatives concrètes au système, reposant sur d’autres valeurs, fonctionnant de manière non hiérarchique, autogérée…
Nous allons proposer localement à un certain nombre de personnes de discuter de tous ces objectifs et étudier, avec elles, les moyens qui s’offrent à nous pour s’en rapprocher.
Même s’il faut bien reconnaître que le mouvement social actuel part de bas, il ne faut pas perdre de vue que les mois qui suivront la rentrée risquent d’être porteurs de conflictualité, et que c’est dans et par la lutte que peuvent émerger des processus d’autonomisation, de radicalisation et de politisation du mouvement social. Tout mouvement de lutte tend à faire apparaître ses faiblesse en même temps qu’il produit l’expérience capable de les dépasser.
LAISSONS LE PESSIMISME POUR DES TEMPS MEILLEURS...
S’ORGANISER POUR LUTTER, LUTTER POUR S’ORGANISER !!!
Christophe Bitaud
Chronique d'une trahison annoncée
Dans le précédent numéro de «l'Anarcho-Syndicaliste», notre camarade Alexandre Hébert dresse un bilan lucide et sans complaisance des récents mouvements sociaux contre la destruction des retraites. Tout en souscrivant à l'essentiel de son analyse, j'apporterai ma propre vision des choses avec parfois quelques nuances.S'il est permis d'espérer que nous n'ayons pas perdu la guerre, force est de constater que nous avons perdu une bataille, et non des moindres. Le gouvernement est en passe de faire passer sa contre réforme des retraites. Comment en est-on arrivé là ? Des erreurs ont-elles été commises ? Lesquelles ? Par qui ? Peut-on parler de trahison ? Etait-ce inévitable ? Autant de questions difficiles auxquelles il convient d'apporter des éléments de réponse si l'on ne veut pas se résigner à la destruction des droits sociaux, à la disparition progressive de toutes les conquêtes du mouvement ouvrier, car tel semble bien être l'objectif du gouvernement et du MEDEF.
Pour espérer gagner trois conditions doivent être réunies : disposer d'un outil efficace, définir un mandat clair et développer une stratégie pour le faire aboutir.
Le rôle des confédérations syndicales L'outil naturel de la classe ouvrière n'est autre que l'organisation syndicale. Certains ont cru pouvoir s'en passer, Ce fut le cas notamment des militants de Lutte Ouvrière qui n'ont eu de cesse dans les Assemblées Générales de tenter de marginaliser les syndicats. Ainsi a-t-on pu voir de nombreux enseignants — certains de bonne foi — s'investir dans une nébuleuse coordination qui se refusait systématiquement à définir un mandat clair et qui organisait des manifs festives ou des violences gratuites (à moins que certains s'imaginent sincèrement pouvoir prendre l'assemblée d'assaut avec 500 militants contre un barrage de CRS !). Malheureusement, les gauchistes n'occupent que la place laissée libre par les organisations ouvrières.
Pour que les confédérations syndicales jouent leur rôle, il faut impérativement qu'elles restent fidèles à l'esprit de la Charte d'Amiens. Ce qui élimine d'emblée les fédérations enseignantes, qui, comme à leur habitude, se sont avérées être les relais de leur administration de tutelle (si bien nommée !). Ces fédérations en choisissant l'autonomie se sont coupées de la classe ouvrière, elles ne peuvent alors, pour survivre, que jouer un rôle de subsidiaire. Rien d'étonnant alors à ce que la FSU, par un réflexe corporatiste méprisant vis-à-vis des «prolos de l'Education Nationale», abandonne les personnels non enseignants à la régionalisation. La même FSU qui, en appelant à la grève, tout en refusant de demander le report du Bac, ne fait rien moins que mettre en application la notion réactionnaire de «service minimum».
Que dire alors des confédérations ? Nous passerons rapidement sur la CFDT qui, une fois encore, a démontré que ses racines catholiques la vouent à la recherche d'un mythique intérêt commun, dont chacun sait qu'il n'est rien d'autre qu'un leurre inventé par la bourgeoisie et l'Eglise afin de nier la lutte de classes. En signant la destruction de nos retraites avec le gouvernement et le MEDEF, la CFDT n'a pas trahi puisqu'elle n'a jamais été une organisation au service de la classe ouvrière.
Il est d'ailleurs surprenant que certains le découvrent aujourd'hui, on pouvait imaginer que les derniers à s'être, honnêtement, trompé sur la nature de cette officine catholique, avaient ouvert les yeux en 95.
Peut-on parler de syndicalisme indépendant en évoquant la C.G.T. ? Jusqu'au dernier moment la centrale de Montreuil a défendu un axe privilégié avec la CFDT, axe logiquement renforcé par son entrée dans la CES. La CGT, toujours inféodée aux néo-staliniens est, au niveau national, noyée dans la gauche plurielle. Le spectacle de Thibault s'en allant se faire acclamer au congrès du parti dit «socialiste» était pitoyable. Lorsque l'on sait que le gouvernement socialo a préparé le terrain à Raffarin en commandant moult rapports sur les retraites, tous plus alarmants et mensongers les uns que les autres, en n'abrogeant pas les mesures Balladur, que même dans «l'opposition» les députés de gôche ne remettent pas en cause la soi-disant nécessité d'augmenter la durée de cotisation, il n'est pas surprenant que Thibault se soit refusé à mettre en avant les mots d'ordre de retrait du plan Fillon et de 37,5 annuités pour tous, ce qui lui valut les louanges de Fillon qui n'eut de cesse de s'enthousiasmer pour son «attitude responsable» et son «opposition raisonnable».
Il faut dire qu'en constituant en 2002 avec la CFDT, la CGC, et la CFTC, un comité intersyndical d'épargne salariale (CIES), en langage moins hypocrite un comité de gestion de fonds de pension, la CGT est bien mal placée pour défendre nos retraites. De plus, en intégrant la CES, la CGT est devenue une des organisations subsidiaires de ia commission européenne. Comment, dans une telle situation, combattre la destruction des retraites méthodiquement organisée par les bureaucrates de Bruxelles ?
Il reste à se pencher sur le cas de la C.G.T.F.O. Certes, la direction de la Confédération n'a pas hésité, au nom de la sacra sainte unité à s'aligner sur les positions de la CFDT (cf l'appel à manifester du 1er février), puis de la CGT. Une telle attitude a indéniablement contribué à semer le trouble et les illusions dans la classe ouvrière. Il convient de rappeler que si la C.G.T.F.O. s'est refusée à gérer les fonds de pension, si Marc Blondel ne se risquerait pas à aller faire le beau au congrès du PS, l'appartenance de la C.G.T.F.O. à la C.E.S. pose les mêmes problèmes d'indépendance que ceux décrits dans le cas de la CGT. Ceci étant, force est de constater que le fédéralisme a permis de ne pas sombrer totalement dans une stratégie d'accompagnement des contre réformes voulue par l'appareil dit «réformiste». Des fédérations, comme celle de l'enseignement, des Unions Départementales, à Paris, par exemple (pour ne citer que ces deux cas que je connais directement) se sont efforcées, malgré quelques errements «unitaires», de construire la grève pour le retrait du plan Fillon.
Quel mandat ? Venons-en maintenant au mandat. Il convient d'être lucide. Le gouvernement n'a pas lésiné pour faire passer sa propagande visant à faire croire que la réforme était inéluctable. La presse aux ordres, les experts économiques, grands gourous de ce nouveau millénaire, certains «syndicalistes» (sic) ont fait part de brillantes analyses «socio-économico-démographiques» tendant toutes à démontrer que la réforme des retraites (en réalité sa destruction, car il est incongru de parler de réforme pour désigner une mesure rétrograde) s'imposait à tous, au même titre que la succession des saisons. Ainsi, tout individu niant ce fait était considéré comme un hérétique, comme un dément niant l'évidence.
Ils ne furent pas nombreux, les syndicalistes qui osèrent braver le tabou, qui affirmèrent que la destruction des retraites était un choix politique et non une nécessité économique. Ils se comptèrent sur les doigts d'une main, ceux qui comparèrent les moyens nécessaires pour la sauvegarde de nos retraites aux cadeaux fiscaux que perçurent les entreprises, qui firent remarquer que si les dépenses sociales augmentaient, il en était de même de la productivité des travailleurs. Ils furent bien rares les «iconoclastes» qui s'étonnèrent qu'au Brésil, pays qui ne connaît pas, c'est le moins que l'on puisse dire, un vieillissement de la population, les mêmes contre-réformes étaient appliquées.
Le rôle des organisations ouvrières était donc d'affirmer haut et fort que la seule justification de la «réforme» des retraites était de détruire les droits sociaux de la classe ouvrière et de livrer l'argent des retraites à la spéculation via les fonds de pension. Au lieu de cela on vit fleurir les déclarations intersyndicales avançant l'idée qu'une autre réforme, nécessaire, était possible. Encore une fois, l'unicité syndicale s'avéra être un piège, un leurre pour la classe ouvrière.
Pourtant, dans les assemblées générales, dans les manifestations, des militants syndicalistes, souvent membres de la C.G.T.F.O. mais pas seulement, réussirent à définir des mots d'ordre clairs comme ceux adoptés à l'unanimité par l'AG des instituteurs parisiens :
On ne peut donc que regretter, qu'au nom de l'unité syndicale, on adopta trop souvent des mots d'ordres équivoques, contradictoires avec le mandat de la base.
- retrait du plan Fillon
- 37,5 annuités pour tous (public, privé)
- maintien du code des pensions
- l'abrogation des mesures Balladur
- abandon des projets de décentralisation
- pas un AE au chômage, emplois statutaires pour tous et titularisation des précaires
Grève générale ? Enfin, dernier point : quelle stratégie fallait-il mettre en œuvre pour faire aboutir les revendications ? Cette question peut se résumer à une autre qui s'est posée durant tous ces mouvements sociaux, à savoir: les confédérations ouvrières devaient-elles appeler à la grève générale ?
En préalable, il est nécessaire de rappeler que la grève générale, telle qu'elle fut définie par Pelloutier en son temps, est une arme révolutionnaire émancipatrice, c'est sans doute ce qui effraya nombre de bureaucrates syndicaux, A ce titre, la grève générale ne se décrète pas, c'est une évidence. Cependant, l'ampleur des manifestations de ce printemps, l'état d'esprit combatif des grévistes peut laisser supposer qu'elle était possible sinon probable. N'était-il pas, dans ce cas, de la responsabilité des confédérations ouvrières d'appeler à la grève générale, même au risque qu'un tel appel ne soit pas suivi d'effet ? C'était en tout cas, certainement la seule possibilité de faire plier le gouvernement qui pariait sur une simple grève enseignante et son enlisement inéluctable.
Quoiqu'il en soit, les «leaders» syndicaux préfèrent user les manifestants en appelant à des temps forts successifs sur des mots d'ordre on ne peut plus flous. Il paraît évident que la CGT refusa d'appeler à la grève générale car la «gauche plurielle» n'était plus à même d'assumer le pouvoir.
La position de la C.G.T.F.O. fut plus complexe. Marc Blondel, comme il l'a exprimé dans un entretien au «Parisien», craignait que la grève générale ne débouche sur un mouvement révolutionnaire. Mais, dans le même temps, de nombreuses fédérations et UDFO appelaient à la grève générale, d'une manière parfois incantatoire, il est vrai. Sous la pression de la base, la C.G.T.F.O. en vint finalement à appeler à la grève générale à Marseille, mais Marc Blondel savait alors parfaitement qu'il était trop tard et que son appel ne serait pas relayé par la C.G.T.
Perspectives D'aucuns, sans doute pour faire oublier leurs atermoiements passés, nous promettent une rentrée chaude. Nous ne lisons pas dans le marc de café et tout paraît possible. La stratégie du gouvernement qui, en refusant tout négociation sur le paiement des jours de grève, espère dissuader les travailleurs de s'engager de nouveau dans une grève longue peut s'avérer payante. A moins, au contraire, qu'elle n'attise la rancœur et le désir d'en découdre. A suivre...
Pour notre part, en tant que militants révolutionnaires, nous devons nous tenir prêts dans l'éventualité d'une authentique grève générale. Nous devons tirer les leçons des erreurs commises, lutter contre les bureaucraties syndicales toujours promptes à l'intégration et faire vivre la démocratie ouvrière pour que le mandat des militants soit respecté.
Attention cependant à ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain : la nécessaire critique anti-bureaucratique ne doit pas nous amènera nous illusionner sur la nature réactionnaire des coordinations dont l'action se borne souvent à une stérile agitation sous l'influence des politicards de «la gauche de la gauche».
Le syndicat, malgré toutes ses faiblesses, reste la seule arme efficace aux mains des travailleurs.
Christophe Bitaud
Pierre
Un aspect de l'offensive capitaliste
Les attaques de régression et de répression sociales menées par le capitalisme international avec ses institutions politico-économiques que sont: l'OCDE, l'Union européenne, FMI, la Banque mondiale, le G8 ont pour relais les États-nations. Partout en Europe, les attaques antisociales sont nombreuses. Pour la France, depuis janvier 2003, la réforme l'Unedic, avec la signature de la CFDT, précarise particulièrement les chômeurs âgés et longue durée (l'Unedic a annoncé le 17 juin 2003 que 613.000 à 850.000 chômeurs vont voir leurs droits diminuer ou disparaître dès le 1er janvier 2004), puis c'est le déremboursement de plus de 600 médicaments, aujourd'hui les retraites et la décentralisation, demain le RMA (revenu minimum d'activité qui contraindrait les RMIstes à signer un contrat de travail de vingt heures hebdomadaires, payées entre 2 et 4 euros de l'heure !), la privatisation d'EDF-GDF et d'Air France puis la remise en cause des retraites complémentaires du privé (caisses Arcco, Agirc) qui assurent la moitié des pensions pour le privé, la casse de la Sécurité sociale (privatisation partielle) sans oublier les départs en retraite non remplacés dans le public et les désormais habituels milliers de licenciements secs dans le secteur privé....Les mêmes réformes sont à l'œuvre partout en Europe. En Autriche, des mobilisations massives ont eu lieu sur les retraites. En Allemagne, le gouvernement social-démocrate casse les acquis sociaux des travailleurs. Les retraites ne sont bien qu'un aspect de toute une série d'offensives destinées à faire baisser le coût global du travail (le salaire auquel se rajoutent les prestations sociales) en France dans le reste de l'Europe. C'est la première depuis 150 ans que la durée du travail augmente alors que les richesses produites n'ont jamais été aussi importantes... Nous sommes convaincus que la seule limite à l'offensive capitaliste est la capacité des travailleurs et travailleuses à s'organiser et à résister.
Évidemment, les obstacles sont nom breux : les médias, à la solde des Etats et du patronat international, se sont faits les thuriféraires du pouvoir en axant la stratégie de communication sur la division public-privé. Comme l'explique très cyniquementi un «expert » de l'OCDE: sur «la faisabilité de l'ajustement», pour qu'un gouvernement puisse faire passer des mesures impopulaires «il doit se ménager le soutien d'une partie de l'opinion, au besoin en pénalisant davantage certains groupes. En ce sens, un programm qui toucherait de façon égale tous les groupes [...] serait plus difficile à appliquer qu'un progranme discriminatoire». Sur l'éducation, il écrit: «Il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de services, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d'élèves ou d'étudiants. (Les familles réagiront violemment à un refus d'inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de de la qualité de l'enseignement, et l'école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l'établissement voisin, de telle sorte que l'on évite un mécontentement général de la population...» (1) Pour compléter le tableau, une dépêche AFP du jeudi 12 juin indique que le président de la Banque centrale européenne, Wim Duisenberg, a encouragé les gouvernements européens à mettre en œuvre les réformes de leurs systèmes de retraite malgré les protestations des opinons publiques [...] Si les populations concernées refusent le changement, elles en paieront le prix», a-t-il déclaré. (2)
Le texte de loi de la contre-réforme des retraites est en finalisation de vote au palais «Bourbeux». L'article 9 du projet de loi a été adopté par les députés. Il «assouplit» l'interdiction de cumuler un emploi et une retraite, en autorisant le cumul si le total des deux revenus reste inférieur aux derniers salaires perçus. Le texte permet en outre aux retraités de reprendre de l'activité chez leur dernier employeur, avec un délai minimum de six mois après leur départ en retraite. Le gouvernement, sachant pertinemment que la mesure d'allongement de la durée des cotisations induira une baisse conséquente des pensions, organise déjà la publicité auprès de ses agents pour qu'ils cotisent aux fonds de pension, dont les banques et compagnies d'assurance sont friandes. Pour ceux qui ne pourront pas se les payer, il faudra travailler jusqu'au tombeau avec les emplois-vieux...
Ne comptons que sur nos forces ! Un sondage CSA publié dans le quotidien la Croix du lundi 23 juin 2003 indique qu'une large majorité de Français soutient ou éprouve de la sympathie à l'égard du mouvement sur les retraites, et ce malgré le discours très pro-gouvernemental des médias. Ce soutien se manifeste dans le privé (61 %) comme dans le public (76 %). Les Français restent également sceptiques sur le fond : 54 % jugent que le plan Fillon ne permettra pas de résoudre le problème du financement des retraites, alors que le gouvernement a fait de l'impasse financière la justification essentielle de la réforme.
À Rennes, des assemblées générales interprofessionnelles ont eu lieu quotidiennement. Ces outils d'émancipation et de coordination ont permis de décider et de mettre en œuvre démocratiquement les actions des collectifs en lutte. Dans les manifestations, le secteur privé étaitdavantage encore dans la rue qu'en 1995, en particulier ceux qui subissent des plans sociaux : le mardi 10 juin, à Rennes, une centaine de salariés de Thomson en grève étaient présents. Leur entreprise leur a annoncé presque simultanément des bénéfices records (5100 euros par salarié) et le plan de licenciement de 60 personnes. Ils étaient dans la rue car ils ont compris, comme d'ailleurs les intermittents du spectacle, que ce sont les bas salaires et le chômage qui vident les caisses de retraites : cela représente d'autant moins de cotisations sociales à rentrer dans les caisses de prestations sociales. Toujours à Rennes, les salariés d'une filiale privée de France Télécom, Transpac-Equant, ont pris part avec d'autres entreprises du privé à la mobilisation sur les retraites (jusqu'à 100 personnes dans les cortèges intersyndicaux, CGT-CFDT, de l'entreprise, avec même quelques sous-traitants qui ont débrayé!). I1 y a eu un début de fédération des luttes locales sur la zone tndustrielle Rennes-Atalante, où des contacts ont été pris avec d'autres secteurs : personnel de l'universté de-Rennes I, FranceTélécom, Recherche et Developpement, France Télécom Ocisi, Polyclinique privée, Garage Renault, Caisse d'épargne, Centre hospitdier, Thomson, etc. Lors des manifs, ces contacts ont été mis à profit pour pouvoir défiler ensemble.
Sur l'attitude des confédérations Le 13 mai a été une journée de grève générale et de manifestations monstres dans toute la France. Aux PTT (La Poste, France Télécom, leurs filiales et les opérateurs privés du secteur), la grève a été suivie à 77 % au niveau de la direction régionale Ouest. Par endroits, et selon les secteurs, la grève a été totale (entre 90 et 98 % dans certaines écoles, hôpitaux et dépôts SNCF). Les confédération syndicales ont réussi à épuiser le mouvement en ne donnant aucune information sur la poursuite de la mobilisation le lendemain, voire en freinant toute velleité de mobilisation reconductible (ça a été le cas à la SNCF et à la RATP pour la CGT). Ainsi trimballée de temps fort en journées d'action, la mobilisation, sans réellement faiblir, perdait progressivement ses perspectives, en particulier dans les secteurs fortement mobilisés comme l'Éducation nationale, parfois en grève depuis début avril.
Pour réussir, sur la réforme des retraites, il aurait fallu bloquer le pays, mais il est maintenant évident que la CGT (seule en mesure de mener la danse), comme les autres confédérations d'ailleurs, ne voulait pas appeler à la grève générale. La signature, le 15 mai, du plan Fillon par la CFDT a eu le mérite de la clarté aux yeux des travailleurs. La CGT ne voulant pas aller jusqu'à une crise gouvernementale majeure car la gauche plurielle, étant moribonde, n'était pas en capacité politique de revenir aux affaires. De plus, il est vraisernblable que les confédérations envisagent fortement la gestion des futurs fonds (naturellement «éthiques» !) d'épargne libérés par la casse de la répartition. Dans ces conditions, il fallait bien qu'elles restent les interlocuteurs responsables que le gouvernement souhaitait. Ainsi, dans le journal le Monde du 16 juin 2003, nous apprenons que François Fillon a tenu à rendre hommage à la CGT et à son secrétaire général, Bernard Thibault, pour son «attitude responsable». En soulignant ainsi «l'opposition raisonnable» de la CGT, «même dans les moments de tension», le ministre du Travail sait gré à la centrale de Montreuil de s'être évertuée à empêcher la généralisation d'un mouvement qui risquait d'échapper à son contrôle, indique le journaliste du Monde.
Face à cette offensive patronale, les organisations syndicales ont donc préféré la sauvegarde des prérogatives de leur appareil à la sauvegarde des acquis sociaux des salariés. Et ce malgré une certaine pression de la base, par exemple, à Marseille, où les leaders syndicaux des confédérations étaient présents le
jeudi 12 juin dans cette ville à la pointe du mouvement interprofessionnel. Marc Blondel y a indiqué que la «commission exécutive de la confédération Force ouvrière recommandait la grève générale» et a rappelé sa «proposition d'appel à la grève générale faite aux autres organisations syndicales», mais sans date d'effet immédiat, ce qui ne constituait en rien un point d'appui suffisant, en particulier pour le secteur privé qui en aurait eu bien besoin. Quoi de mieux, pour enterrer un mouvement, qu'un appel non suivi de la mise en place de moyens, pourtant très importants ? Pour sa part, Bernard Thibault a annoncé à Marseille, outre la énième journée d'action du jeudi 19 juin, le lancement d'une «vaste consultation nationale pour recueillir des millions de soutien et obtenir ainsi que le gouvernernent sursoie au projet de loi sur les retraites». Cela lui paraissait plus opportun à quinze jours de l'été ! Mais de nombreux militants CGT présentsau Vélodrome marseillais ont bien compris, et ils l'ont copieusement hué et sifflé, tout en gueulant: «Grève générale!»
La logique de «temps forts» (grèves et manifs du 1er février, du 3 avril, des 19, 22, 25 mai, des 3, 10 et 19 juin) appelle la constitution de «temps morts» (quand tout le monde travaille, et que M. le Baron s'enrichit). Pour obtenir le retrait des plans Raffarin-Fillon-Ferry, les travailleuses et les travailleurs
devaient bloquer durablement le pays, comme en hiver 1995, où Juppé avait remballé son plan antisocial. Les militants de base n'ont pas pu mettre suffisamment de pression sur les instances de contrôle et d'assujettissement des luttes que sont les organes directeurs des confédérations pour qu'elles appellent à la grève générale interprofessionnelle, pourtant il y a eu des tentatives : en Ille-et-Vilaine par exemple, le secrétaire de l'union locale CGT de
Saint-Malo a courageusement remis en cause la secrétaire de l'union départementale CGT pour son «attentisme».
À leur habitude, les médias, propriété soit de l'État, soit de multinationales de la communication ou du BTP (TF1) ont minimisé la mobilisation. Ainsi, selon France 2, aucune manifestation n'avait eu lieu le 3 juin dans tout l'ouest de la France. La manifestation de 15.000 personnes à Rennes, par exemple, n'a donc jamais eu lieu ! Et pourtant, par endroits, la grève s'est étendue aux entreprises du privé, et même davantage qu'en 1995. De nouveaux secteurs ont rejoint la grève. À Rennes, les salarié(e)s de Thomson, l'Urssaf Transpac-Equant et des délégations de Citroën et Gomma étaient présent(e)s dans la rue. Malgré cela, la mobilisation a été minimisée à l'intérieur des organisations syndicales sur le thème: «Le privé n'est pas mobilisé, il faut d'abord aller le mobiliser car nous ne pouvons rien faire sans lui ; il ne sert à rien de décréter la grève générale; d'ailleurs, c'est quoi la grève générale ?»
À la CGT, très peu d'informations ont filtré sur l'état des lieux en instantané de la mobilisation, que ce soit par lieu géographique ou par branche d'activité. Certains bureaucrates se sont même publiquement félicités d'avoir «empêché la reconduction dans leur service le 14 mai, car cela avait (sic) pour objectif de casser le 25 mai» (manif parisienne du dimanche). N'est-ce pas plutôt le 25 mai, amoncé en même temps que la date du 13 mai par Bernard Thibault, le 7 mai qui avait vocation à casser la grève reconductible ?
Nous en finirons sur l'attitude de la CGT en précisant que le service d'ordre de la centrale syndicale s'en est pris à ses propres militants cheminots lors de la manifestation de la place de la Concorde, le 10 juin, car ils voulaient aller au contact de l'Assemblée nationale. Il ne s'agissait évidemment pas de quelques centaines de casseurs sur la fin de la manif, mais de 3.000 syndicalistes qui se sont fait gazer par les CRS dès 17 heures, alors que la queue de cortège en était encore au départ. Enfin, des camarades de la Fédération anarchiste, pour certains syndiqués CGT, se sont fait molester, et leur banderole a été arrachée le 3 juin à Paris.
Nos limites Nous n'avons pas su ou pas pu dépasser les bureaucraties syndicales. Beaucoup de salariés mobilisés attendaient des confédérations, par manque de pratique et d'expérience militante, une amplification de la mobilisation. Il faudra à l'avenir être plus vigilants pour empêcher toute manœuvre syndicale et politicienne. En particulier, Lutte ouvrière, outre la volonté habituelle de contrôler le mouvement (spécialement à l'Éducation nationale) pour créer le futur grand parti des travailleurs, expliquait début juin que, si le projet des retraites passait, ce ne serait finalement pas si grave. De même, LO n'a jamais rien fait pour exercer une pression sur les bureaucraties syndicales et a repris leur discours en argumentant que le privé ne se mobilisait pas et qu'il fallait donc continuer à chercher à:le mobiliser, tout en se refusant à participer à la pression faite par des syndiqués auprès de leur confédération. Ainsi, Lutte ouvrière a-t-elle été particulièrement réticente à reprendre dans les manifestations le mot d'ordre d'appel à la grève générale, pour lui préférer des slogans ou chansonnettes parfois;vides de sens ou franchement folkloriques.
À l'opposé, et de façon caricaturale, le Parti des travailleurs, toujours très respectueux des institutions existantes, était lui dans une logique stricte de dépôt de motions auprès des bureaucraties.
La LCR, toujours dans sa stratégie mouvementiste, était présente dans toutes les AG, coordinations et autres comités...
I1 reste encore beaucoup à faire pour garantir l'autonomie des luttes gérées par toutes et tous.
Quelles perspectives? Sur les retraites, les travailleurs n'ont évidemment pas gagné sur l'essentiel. Mais cette lutte n'est pas perdue, car nous avons renoué des liens entre nous qui nous permettront de repartir dans la mobilisation à la rentrce contre toutes les offensives antisociales du patronat et son bras lagislatif et exécutif: la classe politique.
De plus, la lutte pour la défense dés retraites a été le signe pour beaucoup d'entre nous que nous pouvions nous mobiliser, parfois dans la durée. Nous avons également repris confiance en notre force d'action collective. En ayant des contacts avec d'autres professions, nous avons compris que les notions public-privé et autres multiples différences de statuts savamment entretenues n'étaient que des artifices pour nous diviser, car les travailleurs ont tous les mêmes intérêts.
Pour l'avenir, nous avons gagné en expérience et acquis quelques réflexes. Ne faisons pas confiance aux confédérations pour l'organisation de la lutte. Nous pourrons réutiliser, prochainement nos modes d'organisation en assemblée générale et en comité de grève interprofessionnel, en les revendiquant comme libertaires. La lutte intersyndicale coordonnée par des comités de grève avec mandats impératifs et révocables est un acquis. Nous avons appris à laisser de côté les querelles de boutiques syndicales. Seules les revendications doivent faire la différence. La convergence des luttes est vitale. Seule la grève générale interprofessionnelle reconductible et le blocage des transports nous permettra de gagner à l'avenir. Ne comptons que sur nos propres forces. Ne nous faisons guère d'illusions sur les instances de récupération de l'autonomie des luttes que peuvent être les directions syndicales. Imposons-leur la grève générale.
Les militants libertaires devront être particulièrement attentifs à la répression syndicale, qui ne fait que s'amplifier : réquisitions de personnel dans le service public, intimidations patronales ou gouvernementales quant aux dépôts de préavis, mise en place de service minimum, licenciement de militants, criminalisation de l'action syndicale, lois Sarkozy assimilant séquestration ou occupation d'un bâtiment avec acte terroriste sont autant de moyens utilisés par les puissants pour casser le droit de grève, intimider les militant(e)s et faire régner la «paix sociale», pour les patrons, seule garante du pseudo «intérêt général» de l'État. Or nous savons que l'État sert les intérêts de la classe politique qui lui est propre, et les intérêts de la bourgeoisie économique.
Dans les mois à venir, et suite aux différents positionnements des organisations syndicales dans la poursuite de la lutte, nous constaterons certainement une nouvelle recomposition — ou bien plutôt décomposition — syndicale. Une minorité de militants va se radicaliser, et donc sans doute venir nous rejoindre. Dans le même temps, il y a le danger d'une plus grande banalisation auprès des syndiqués de base de l'aspect cogestionnaire de leur confédération. Il y a un réel risque chez les salariés et syndiqués de perte de confiance dans la lutte, et ce à une bien plus grande échelle que la frange en cours de radicalisation. La perspective syndicale est donc relativement sombre : d'un côté des organisations de lutte minoritaires sans aucun espoir à moyen terme de peser d'une manière ou d'une autre sur le cours des événements et, de l'autre, des organisations de masse (plusieurs centaines de milliers d'adhérents) mais sans plus aucune référence à la lutte de classe...
Il va nous falloir mettre le paquet pour redynamiser et resyndiquer le secteur privé. I1 y a une réelle opportunité de syndicalisation auprès de structures de lutte (CNT, SUD) dans les secteurs les plus précarisés du salariat, d'autant plus qu'il n'y existe souvent aucun syndicat, il y est donc plus facile de s'y implanter.
Dans les grosses entreprises du privé ou dans le secteur public où les structures syndicales sont déjà légion, les anarchistes ont tout intérêt à entrer dans la structure syndicale la plus combative et la plus représentative du personnel pour pouvoir y peser. Cela suppose un mode de fonctionnement démocratique dans la section. Celui-ci dépend souvent de la qualité des militants de base qui y sont organisés, le syndicat n'étant rien d'autre que la forme d'organisation collective des travailleurs. Les anarchistes investis dans les confédérations représentatives vont devoir pousser plus que jamais les bureaucrates dans leurs retranchements dans les mois à venir : ils nous doivent des comptes!
1. http://www.occd.org/dev/publication/cahiers/cahier13.pdf
2. http://fr.news.yahoo.com/030621/202/39sp4.html dépêche AFP
Collectif anarcho-syndicaliste de Montpellier, «La Sociale»
Retour sur le mouvement
Les grandes luttes comme celles que nous venons de vivre ont le mérite de pousser les logiques, d'éclaircir les positions. Si nous sentions venir les divergences bien avant les événements (1), le positionnement des libertaires et des syndicalistes révolutionnaires ou plutôt de ceux d'entre eux qui s'expriment dans leur presse (2) nous a laissé pour le moins songeur. Du soutien aux «assemblées générales» interprofessionnelles et autres coordinations, à l'incantation à la grève générale en passant par l'apologie des petits syndicats dits alternatifs, rien n'a manqué. La presse libertaire a aussi réussi à réserver ses lignes les plus dures non pas contre le gouverne-ment, le patronat ou même la CFDT ou la CGC mais contre une organisation qui n'a pourtant pas signé les accords, qui a assuré l'essentiel du travail nécessaire à la mobilisation et qui a rassemblé au moins la moitié des manifestants dans ses rangs: la CGT.Mais ce qui ne cesse de nous étonner, c'est que tous ces positionnements sont les mêmes que ceux de... l'extrême-gauche. Il nous semble aujourd'hui que de trop nombreux camarades font fausse route. Aujourd'hui, l'anarchisme et l'anarcho-syndicalisme en particulier, pourraient redonner des perspectives à une classe ouvrière qui n'en a plus.Notre collectif, « La Sociale », est constitué principalement de militants de la CGT. Notre vision des événements en est nécessairement influencée, nous en sommes bien conscients. Cependant il nous a semblé important de faire entendre notre son de cloche, justement parce que, à de rares exceptions près, ceux qui, syndicalistes et anarchistes à la fois, se sont exprimés dans le mouvement libertaire l'ont fait à notre sens selon des doctrines qui sont étrangères à ce mouvement.Ainsi a-t-on pu lire, à longueur de page des journaux du mouvement libertaire ou dans les tracts, une incroyable litanie de propos gauchistes, pour la plupart empruntés au trotskisme. De fait, ceux qui se croient toujours plus libertaires que les autres nous ont gavés de leur foi dans un nouveau «fer de lance» de
la lutte, de la trahison des «dirigeants» syndicaux, de la radicalité supposée (mais jamais constatée) de la base, etc., etc.
Pour notre part, nous avons tenu à ce que chacun sache qu'il existe un autre point de vue libertaire, le nôtre, et que, si nous acceptons de nous tromper sur tel ou tel point, nous avons fait une analyse concrète de faits concrets, en tenant au loin les fantasmes.
Mais pour cela, il faut avoir les idées claires. Nous espérons que l'analyse que nous vous livrons puisse être utile aux libertaires et aux syndicalistes.
Le rapport de force Pendant ce conflit, certain d'entre-nous ont cru au lendemain du 13 mai qu'il était peut-être possible de faire reculer l'offensive du gouvernement. C'était se laisser gagner par l'euphorie du moment, oublier toutes les analyses sur la «contre-révolution» qui nous menaçaient. La confrontation allait avoir lieu et ça s'engageait mal pour la classe ouvrière. En effet, la France a la particularité d'être le pays où il existe le plus d'organisations syndicales et où le nombre
de syndiqués est le plus faible. A peine 8% de travailleurs organisés et malheureusement fortement divisés.
Une pratique de la grève de moins en moins « naturelle » due à des années de combats perdus, de démantèlement des bastions ouvriers, au remplace-ment
des vieilles générations militantes par des jeunes sans culture de lutte. Un prolétariat de plus en plus atomisé dans de petites unités de travail,
les PMI et les PME, elles-mêmes sous la pression des barons du capitalisme.
En face, le gouvernement est conscient de tout cela, bien qu'il soit méfiant vis-à-vis d'une possible fronde populaire. Il détient tous les leviers du pouvoir, fort de sa légitimité démocratique écrasante (3) et à la différence de la gauche il est sans complexe au sujet des coups qu'il peut nous donner. Il sait également depuis notre défaite de 95 (4), qu'il suffit d'être patient quitte à lâcher quelques concessions aux secteurs les plus mobilisés. Il a retenu aussi que de s'attaquer de front aux corporations les mieux organisées conduit au renforcement de leurs organisations syndicales. Ce coup-ci, il jouera plus fin.
De plus, depuis plus de 15 ans et le fameux livre blanc de Michel Rocard, version nationale d'une logique mondiale, les médias — véritables fabriques de l'opinion publique — nous expliquent à longueur d'année que notre santé, nos retraites ont un coût trop élevé. Ces mêmes médias en arrivent même à influencer les militants qui y voient là une source d'information comme une autre et en oublient qu'elle est manipulatrice et sert habilement les intérêts de la bourgeoisie.
Pour terminer, les travailleurs ont peu de chose à attendre d'une éventuelle alternative à gauche car ils savent bien que question «coup de couteaux dans
le dos» ( privatisations, précarisation, flexibilisation, allègement de cotisa-tions patronales, casse du service public... ) la gauche en connaît un rayon.
Et cela n'est pas vraiment mobilisateur pour un prolétariat qui ne sait plus vraiment à quel saint se vouer, pour des syndicalistes qui ont toujours attendu beaucoup de la représentation politique et qui aujourd'hui se sentent bien seuls.
Nous allions monter sur le ring et nous n'étions pas favoris, loin de là.
L'unité Les puissantes mobilisations de mai et de juin n'ont pas une origine spontanée.
Elles sont le fruit d'un ras-le-bol général des politiques réactionnaires que nous font vivre les différents gouvernements depuis trop longtemps.
Elles sont le fruit d'attaques répétées sur notre système de retraite: rap-ports alarmistes, décrets Balladur, plan Juppé, accords de Barcelone .
Elles sont le fruit d'un mal-vivre généralisé...
Elles sont surtout le fruit d'un long travail de contre information et de mobilisation des organisations syndicales.
Elles sont le fruit de l'unité concrétisée par la plateforme des propositions des organisations CGT, CFDT, CGC, CFTC, FO, FSU, UNSA et déjà
dédaignée par le G10. C'est bien le travail assuré par les grandes confédérations qui a permis la montée en puissance des revendications et d'assurer la mobilisation tant le 1er février, le 3 avril (5) et le 13 mai.
C'est le 13 mai où la mobilisation a été la plus forte et ceci n'est pas tant dû à la capacité de mobilisation de la CFDT qu'à l'effet catalyseur de l'unité syndicale sur la mobilisation des salariés.
Il sera bon de nous en souvenir pour les luttes à venir car même si la CFDT est enfoncée jusqu'au cou dans la collaboration, elle n'en reste pas moins
un syndicat de masse majoritairement implanté dans le privé.
Quant au G10, toujours en marge de l'unité mais sentant la mobilisation monter, il tente le coup de force en appelant à la grève générale « reconductible» dès le 13 espérant bien entraîner une partie de la CGT.
Comme si la Grève générale n'était qu'un simple mot d'ordre que l'on peut reconduire à souhait.
Ce fut un échec cuisant. Peu de salariés, peu de syndicats l'ont suivi. Quand ils l'ont fait, les plus clairvoyants ont repris le travail, histoire de ne pas jouer les avant-gardes et de garder des forces car on ne proclame pas une grève générale... qui ne se fait pas toute seule. Appeler à la Grève générale à ce moment-là n'était ni crédible, ni sérieux. On ne peut pas reprocher à la CGT de ne pas l'avoir fait. Elle a été tout simplement pragmatique. A la vue du rapport de force toujours très défavorable malgré les millions de manifestants, il n'était pas raisonnable de briser l'unité car à cette date la CFDT était toujours de la partie. Quoi qu'il en soit, la CFDT brisa ses engagements le 15 et le mouvement ne fut plus jamais aussi puissant. En agissant ainsi, François Chérèque et ses amis coupaient l'herbe sous le pied de son opposition interne que les mobilisations auraient requinquée.
Ils plaçaient sa centrale comme interlocuteur privilégié de tous les gouvernements et comme partisane des «réformes nécessaires».
Ils brisaient le front syndical issu de la stratégie cégétiste du «syndicalisme rassemblé».
De récentes déclarations de secrétaires cédétistes demandant à la CGT de stopper cette orientation sont là pour le confirmer. En effet, le syndicalisme rassemblé est un puissant levier pour les luttes puisqu'il répond à la demande d'unité de la part des salariés mais il a le «tort» de renforcer principalement la CGT car elle est le plus gros et le plus combatif des syndicats. Le G10 ne s'y est pas trompé non plus puisque toute sa stratégie s'est basée sur «ne jamais faire l'unité» (6) et essayer de « pousser la CGT à la faute».
Les assemblées générales interprofessionnelles et autres coordinations Voici ce que nous écrivions dans un tract le 10 juin:
«On voit beaucoup fleurir par les temps qui courent des comités et autres coordinations ! Ca a le goût de l’indépendance, le parfum de la souplesse non-conformiste et, ce qui n’est pas négligeable, ça se donne des titres ronflants qui nous bercent de tendres illusions. Nous demandons à ceux qui se sont engagés dans ce type de structure de réfléchir aux questions suivantes :
- Qui est réellement mandaté dans les AG et par qui ?
- Qui contrôle la tribune et donc les débats et les votes ?
- En quoi un comité/coordination est plus efficace qu’un syndicat ?
- Pourquoi créer une structure différente si c’est pour finalement « faire pression » sur les confédérations syndicales pour qu’elles se positionnent «correctement » ?
Pour nous, anarcho-syndicalistes, les réponses sont claires : l’expérience acquise dans les confédérations ne peut être remplacée par des structures éphémères. Quant au risque de manipulation politique, il est bien plus grand dans des lieux informels où naviguent les vieux briscards du Gauchisme.»
Nous ne nous étions pas trompés. Tout ça a un air de déjà vu. Et une fois de plus, de trop nombreux camarades tombent dans les vieux pièges en essayant de réinventer l'eau chaude. Les débats sur l'organisation sont vieux de plus d'un siècle et il nous semblait bien que les anarchistes avaient tranché la question.
Nous voulons bien croire que certaines coordinations aient plutôt bien fonctionné et évité les manipulations, mais ce ne fut généralement pas le cas. En outre, elles ne présentent pas les avantages des structures riches d'expérience mise en place depuis un siècle par le mouvement ouvrier.
A Montpellier, c'est autour des enseignants du premier degré que ce sont construites les «AG» interpro.
Tout d'abord, dès février et plus encore à partir d'avril, les enseignants ont entamé la lutte au sujet de la décentralisation. Rapidement ils ont organisé des AG dites de secteur (géographique), soutenues par des syndicats (SNUipp-FSU, SUD Education, SNE, SNUDI-FO, CNT ) .
Malheureusement cette organisation favorise l'expression de gros contingent de convaincus qui se coupent du grand nombre resté dans les établissements.
Que 4 à 500 personnes vote la grève reconductible à l'AG de Montpellier c'est bien, mais quand cette grève n'est suivie que par 20% maximum des personnels dans un département apparemment très mobilisé cela pose question sur sa représentativité.
En revanche les temps forts ont mobilisé jusqu'à 80% des personnels.
De plus lors de ces AG, pas de mandat, pas de contrôle, chacun dit la sienne, et on vote «un homme = une voix», peu importe qui il est, d'où il vient, où il travaille, et surtout qui et combien il représente... On peut rajouter à propos des syndicats associés qu'au moins deux sont fortement influencés par les trotskistes locaux: SNUIPP (LCR) et FO (PT).
Le 25 mai, le « service d'ordre » de ce comité bouscule des militants de la CGT et empêche les manifestants de suivre la manifestation unitaire en la détournant sous prétexte qu'il avait prévu un autre trajet (7).
Pourtant la FSU et FO faisaient partie de l'intersyndicale unitaire. Alors quel jeux jouaient le SNUIPP et le SNUDI-FO ?
Ce comité de grève appelle le 29 mai à des «AG» interpro. On y arrive. On remarque qu'en plus dudit comité, le G10 y appelle ainsi que les satellites trotskistes tels que l'Ecole Emancipée-FSU. Les gauchistes manoeuvrent partout pour tirer dans ce sens quitte à essayer manipuler des AG d'entreprises parfois avec succès sur la fin du mouvement. Les délégués de ces boites ont alors la fâcheuse tendance de ne pas porter la parole de leur AG d'entreprise mais de faire redescendre les «ordres» de l'inter-pro. Le «comité central» n'est pas bien loin.
Les buts avoués sont d'attirer des syndicats confédérés, de pousser les confédérations à appeler à la grève générale.
Un autre but est d'affaiblir la CGT, de dresser contre elle une partie des travailleurs en l'accusant de tous les maux.
Le 12 juin, c'est sans hésitation que des enseignants, des militants de SUD et de la LCR conspuent la CGT lors d'une prise de parole de Marc Lopez, secrétaire de l'UD CGT. Il s'agit d'un travail de sape qui ne peut que conduire à la division durable du salariat. Outre les problèmes de contrôle déjà soulevés nous notons que hormis le SNUDI-FO aucun de ces syndicats n'est confédéré (la CNT pèse si peu...). L'interprofessionnel, ils ne le connaissent pas et ne le pratiquent pas. Ces AG interprofessionnelles visent aussi à combler ces manquements. L'appel s'adresse à tous et donc on élimine de fait les AG sur les lieux de travail qui sont à notre avis les plus légitimes et qui sont celles qu'organisent les syndicats confédérés. On y retrouve les même travers que ceux que nous avons déjà cité plus haut à propos des AG des enseignants. Ils sont même exacerbés. Nous rajouterons que nous ne pouvons pas concevoir que la grève soit décidé par d'autres que ceux qui la font dans l'entreprise concernée, c'est à dire in fine ceux qui en supportent le coût, qu'il soit psychologique ou financier.
On a également du mal à imaginer des AG à 50000 personnes. Heureusement, elles n'en ont jamais rassemblé plus de 500. Que des libertaires soutiennent une organisation qui favorise le centralisme et la manipulation par de petits groupes de gens bien organisé nous surprend. Le fédéralisme proudhonien cher aux anarchistes et au mouvement ouvrier est bien loin.
Les manipulations de LO à la coordination nationale des enseignants sont de la même teneur. Les exemples sont légions. Pour nous, anarcho-syndicalistes, il va de soi que seule une organisation rigoureuse et une pratique de la lutte peuvent empêcher ce type de manipulation. Certes, le mouvement se cherchait et une partie de celui-ci a cru bon de «s'auto-organiser».
Mais cette «auto-organisation» ne fit guère plus que de l'improvisation.
On ne gagne pas une bataille d'une telle importance en n'y étant pas préparé.
Cela nous désole de voir des anarchistes tomber dans le panneau gauchiste et oublier un siècle de réflexions et de pratiques tant pour éviter les manipulations que sur la nécessité de « s'auto-organiser » en structures permanentes: les syndicats ouvriers. La seule certitude, c'est qu'il nous paraît nécessaire de renforcer le syndicalisme c'est-à-dire de multiplier ses adhérents et de réduire son nombre de chapelles. Les AG doivent avoir lieu sur les lieux de travail et les syndicats doivent porter leurs revendications.
La coordination doit être l'oeuvre des syndicats au sein de leurs Unions Locales ou Départementales ainsi que dans leurs Fédérations.
Et en attendant une hypothétique organisation unique, les anarcho-syndicalistes doivent, à l'intérieur des organisations syndicales et des unions professionnelles où ils militent, pousser au regroupement des syndiqués et des travailleurs en lutte dans des inter-syndicales qui complèteront le système. Il n'y a là rien de nouveau : il s'agit des pratiques mises en place par le syndicalisme depuis ses origines et que parfois nous oublions.
La grève générale Pendant la lutte de classe que nous venons de vivre, le terme de grève générale a été utilisé à toutes les sauces. C’est pourquoi on est en droit de s’interroger sur la signification des appels litaniques du type : «Dirigeants des organisations ouvrières (sic)! Appelez à la grève générale» alors que l’on doit savoir que «la grève générale», à aucun moment et dans aucun pays, n’a été décrétée par qui que ce soit, si ce n’est par les travailleurs eux-mêmes. Les appels à la grève générale dans l’éducation, ou à la grève générale reconductible, nous confirment cette confusion. Soyons sérieux : la grève générale est tout d’abord interprofessionnelle, elle nécessite l’occupation des lieux de travail.
Ensuite elle peut devenir expropriatrice, les travailleurs prennant en main la production et les services publics. Ce sont alors les prémices de la Révolution. Cette confusion des mots a eu cours dans les AG, dans la presse syndicale, dans la déclaration des bureaucrates, dans l’ensemble des médias.
Elle est la preuve d’une culture syndicale limitée et affadie avec la volonté de certaines composantes syndicales d’utiliser cet imbroglio pour éviter l’élargissement.
Il a été beaucoup reproché à la CGT de ne pas appeler à la grève générale. Ces reproches viennent essentiellement d'organisations extérieures à la CGT et qui pour beaucoup lui sont hostiles ou concurrentes. On chercherait à l'affaiblir, on ne s'y prendrait pas autrement.
La CGT n'a pas cessé de dire que la grève générale ne se décrétait pas, que ce serait les travailleurs à la base qui la décideraient. Il est surprenant que des libertaires aient quelque chose à redire à cela.
Dans un tel contexte, le rôle d'une confédération est bien de favoriser l'extension du mouvement. De nombreux militants de la CGT se sont mobilisés dans ce sens. Les appels confédéraux à élargir, à étendre le mouvement ont été incessants. La bataille de l'opinion publique a été gagnée. De nombreuses fédérations ont appelé à la grève reconductible et à une mobilisation générale à partir du 3 juin. On peut reprocher à la CGT cette date tardive, le manque de rythme de la mobilisation avec des journées d'actions peut-être trop éloignées.
Quoiqu'il en soit, les salariés du privé ne se sont jamais mobilisés massivement après le 25 mai, et ceux du public ne l'ont fait que pendant les temps forts même dans les secteurs fortement mobilisés où les préavis reconductibles étaient déposés. Nous avons tous pu le constater (la presse «pro-grève générale» en fait aussi le constat). La mobilisation des salariés est fortement corrélée à l'implantation syndicale et les déserts sont légions. Dans ces conditions on reproche à la CGT de ne pas avoir appeler à la grève générale alors que tous les signes montraient qu'on allait au casse-pipe. Il ne faut pas confondre audace et témérité. C'est cela aussi la force d'une confédération : être capable de juger d'une situation en couvrant de larges franges du prolétariat. Des camarades ont joué les avant-gardes alors qu'ils étaient généralement très minoritaires. Ils ont perdu parfois un ou deux mois de salaire. C'était courageux mais ils ont conduit des salariés à l'abattoir. Des drames humains se sont joués. Des salariés sont dégoûtés à vie de lutter. C'était insensé.
Les organisations qui poussaient à la roue ne prenaient aucun risque car elles étaient incapables de la faire, cette grève générale. La CGT elle-même n'a plus la capacité de porter ce moyen d'action. Pourtant, elle aurait eu à en assumer seule les conséquences politiques en cas d'échec. Et l'échec était certain à la vue du rapport de force. On imagine aisément les conséquences : un mouvement ouvrier balayé, à genou pour des années, inca-pable de renforcer son organisation pour être en capacité de mener les luttes à venir et de freiner l'offensive capitaliste.
Enfin nous ne pouvons pas nous empêcher de raconter quelques anecdotes. A la fédération des cheminots CGT, on en rigole encore. Quand le petit facteur de Neuilly, ex-candidat LCR à la présidentielle, syndiqué SUD se voyant revivre Octobre est venu exhorter les cheminots d'un dépôt à la grève générale, ces derniers lui ont fait remarqué qu'à son bureau de poste les salariés étaient au boulot. Il en est reparti le cul merdeux. A Montpellier, le 14 et le 15 mai, ce sont des adhérents du SNUI (G10), de SUD-PTT (G10) et du comité de grève des instituteurs qui ont voulu voter la grève illimitée... à l'AG des cheminots.
Et enfin une dernière plus dramatique, celle du comité interpro de Montpellier qui a organisé l'occupa-tion des voies de chemin de fer alors que seulement une vingtaine de train sur une moyenne journalière de 260 passaient ce jour là, les cheminots étant en grève. Trois cent personnes y sont allées (à comparer à des manifes-tations à 50000). Elles se sont faites matraquer. Cette violence ne peut ser-vir que la Réaction. Au mieux, cette pseudo radicalité n'est qu'un aveu de faiblesse.
Pour conclure Des combats nous allons en livrer d'autres et en perdre beaucoup face à la Réaction. Tous les acquis issus des conquêtes ouvrières du passé vont être malmenés. Nous sommes impuissants à y répondre à court terme du fait de nos divisions et de nos faibles effectifs.
Il est confortable dans ces conditions d'accuser «les autres» d'être responsables des échecs collectifs que nous subissons. Il est confortable de se réfugier dans de petites organisations où on est bien au chaud entre convaincus et de passer son temps à tirer sur des camarades qui se battent pourtant pied à pied. Bien sur, les grandes confédérations et la CGT en premier, n'ont pas toutes les vertus. Il y a des choses qui déconnent, nous le concédons volontiers. Il y a des fédérations qui jouent un jeu trouble, notamment certaines du privé qui craignent de perdre des cartes si on défend les fonctionnaires. Peut-être n'ont-elles pas bien lu le plan Fillon? Il y a aussi les camarades qui ont une place bien au chaud et qui ne veulent surtout pas la perdre quitte à faire quelques «petites» concessions qui ressemblent à de grand recul pour les travailleurs. La Cgt est également confronté à la délégation de pouvoir, ce qui arrange bien ceux qui délèguent et témoigne en même temps d'un vide militant relatif. Il est vrai que de nombreux camarades
n'arrivent pas à se débarrasser de leur vieux fantasme sur la nécessité de l'alternative politique de gauche, du découpage entre le politique et le syndical. Il n'est pas facile de changer une façon de penser et d'agir vieille de plus d'un demi-siècle et nous ne pensons pas que cette question se résoudra d'un coup. Pourtant la CGT a de nombreuses propositions sociétaires, politiques mais elle n'a pas encore réappris à se passer des partis pour les porter en avant. La visite de Bernard Thibault au congrès du PS était sans doute destinée à rassurer les tenants de ce partage des taches.
La CGT est aussi traversée de courant qui aimerait bien la voir s'institutionnaliser. L'abandon des références au socialisme au congrès de 95 va dans ce sens. Et comme la nature à horreur du vide, on nous propose aujourd'hui de les remplacer par l'utopie «d'un
nouveau statut du salarié» qu'on serait en mesure de mieux faire appliquer que les différents textes actuels. C'est de la Science-fiction.
Pour nous néanmoins, la CGT reste de loin l'organisation la plus vivante, la plus porteuse de promesses. D'ailleurs, il n'y a qu'à en faire le constat sur les dernières années, partout où ça se bagarre la CGT n'est jamais loin ! Toutes les organisations peuvent-elles en dire autant?
Certains, qui sont pourtant incapables de faire de tels constats (et pour cause), nous présente les SUD et le G10 comme le nouvel El Dorado. Mais on est bien en mal de nous dire pourquoi. Seuls les trotskistes le savent. Leurs efforts pour en assurer le contrôle payent. A Montpellier G10 et LCR défilent généralement côte à côte. Ici, les gauchistes ont quasi tous quitté les autres syndicats (hors éducation nationale) et n'ont pas hésité à diviser un peu plus les salariés en réalisant des scissions (8). L'organisation en syndicats départementaux issue de ses origines cédétistes facilite grandement la prise en main de ses structures. Fin août, c'est encore le G10 qui est venu au secours de l'extrême gauche suite à une altercation avec Niconof, président d'ATTAC. Ce soi-disant syndicalisme de «lutte et de transformation sociale» parfois effi-cace dans les conflits corporatistes a subi un échec cuisant ce printemps en étant incapable de peser sur la situation. Alors que la CGT est de moins en moins une courroie de transmission, le G10 fait le chemin inverse. Il pourrait bien en subir les conséquences aux prochaines élections professionnelles. Déjà cet été, le SNJ-G10 (majoritaire chez les journalistes) a perdu 3,5% au profit du SNJ-CGT (9).
Quant à la CNT, nous comprenons la nostalgie qu'elle inspire aux anarchistes. Mais la Révolution espagnole, c'était en 1936. Certes, elle fut un très grand syndicat ouvrier outre-Pyrenées mais aujourd'hui en France ne reste-elle pas qu'un syndicat anarchiste malgré ses récents succès? Et nous ne voulons pas d'un syndicat anarchiste car nous ne voulons pas d'un syndicat communiste, ni d'un syndicat trotskiste, ni d'un syndicat socialiste... Nous voulons un grand syndicat réunissant les travailleurs, celui de la classe ouvrière et du prolétariat (10).
Malgré le sentiment d'échec, le syndicalisme a démontré à nouveau ce printemps qu'il était la seule force capable de s'opposer au capitalisme . Il apporte des capacités d'actions au plus proche des salariés dans leurs entre-prises mais aussi au niveau national et international sur les grands sujets de société.
Outre les nécessités de renforcer son organisation, le syndicalisme devra aussi prendre à bras le corps sont déficit de communication. Tel que nous l'avons déjà dits, les médias sont très influents et notre presse, nos tracts semblent bien dérisoires. Le syndicalisme doit penser à se doter d'un grand outil de communication tel une radio ou une télévision. C'est ambitieux mais sûrement incontournable.
Le rôle des anarchistes est de s'investir massivement dans le mouvement syndical tel qu'il l'a fait à l'aube du 20e siècle. Nous confronter aux autres, avancer avec eux, apporter nos analyses, nos pratiques de la démocratie (assemblée, mandatements, rotations des tâches, procès-verbaux...)... sans les arrières pensées boutiquières qu'ont les postulants à la conquête du pouvoir politique.
Conscient que les choix d'adhésions puissent être variés, partout les salariés, les syndicalistes, les anarchistes doivent s'opposer à l'institutionnalisation mortifère du syndicalisme et à son morcellement. Bien au contraire ils doivent travailler à son développement, à son unité d'action et éviter tout émiettement synonyme de divisions et de temps perdu. Reconstruire pierre après pierre l'unité organique du «parti du travail» est un enjeu majeur. L'indépendance face au patronat, à l'état et aux partis politiques est primordiale pour rassembler les salariés et mener une politique authentiquement prolétarienne. Le syndicalisme doit se positionner sur les choix de société, oeuvrer à défendre, consolider et conquérir des acquis de société en attendant «la suppression de l'exploitation capitaliste, notamment par la socialisation des moyens de production et d'échange». Enfin le syndicalisme doit développer ses liens internationaux pour lutter efficacement contre la mondialisation capitaliste et étendre l'esprit de la lutte et l'espoir d'un autre futur.
Septembre 2003,
Collectif anarcho-syndicaliste de Montpellier, «La Sociale»
la.sociale@wanadoo.fr
(1) Cf. les numéros de la Lettre de MSL publiés depuis le début de cette année.
(2) Il existe des exceptions notables.
(3) La responsabilité de ce désastre dans les mobilisés de ce printemps incombe à beau-coup: communistes, extrême-gauche, fédérations CGT qui ont appelé à voter Chirac, ... et même des anarchistes.
(4) Novembre-décembre 95 est devenu un véritable mythe au point d'oublier que le Plan Juppé est passé. Seuls les régimes spéciaux qui ne sont pas des régimes de fonctionnaires (cheminots, EDF-GDF,...) ont tiré leur épingle du jeu, notamment parce que ces travailleurs faisaient l'objet d'une attaque frontale (statut, emploi, avenir...) visant à dessouder les «bastions du syndicalisme». La droite de l'époque était plus faible et plus divisée et elle a fait «l'erreur» historique de vouloir aller vite et de s'attaquer aux salariés encore bien organisés. On peut néanmoins souligner que si les cheminots
ont défait la direction de la SNCF et gagné 7 ans de paix relative, les Gaziers et Electriciens ont vu l'ouverture à la concurrence en Europe se poursuivre. Non, décidément l'hiver 95, ce n'était pas le grand soir.
(5) La confédération CFDT n'a pas appelé le 3 avril.
(6) Les tracts de SUD rail sont édifiants: tout en se joignant à l'appel du 3 juin, ils n'ont de cesse de critiquer les autres organisations.
(7) A Montpellier, les services d'ordre sont exceptionnels, les manifestations se déroulant généralement sans heurt. On rajoutera que ce jour-là, la plupart des militants cégétistes étaient à Paris.
(8) Par exemple, à la Mutualité Sociale Agricole de l'Hérault, ils ont provoqué une scission dans la CGT pour créer SUD. Il y a aujourd'hui 5 syndicats pour environ 300 salariés. Les administrateurs se frottent les mains.
(9) SNJ 42,4% (-3,26), CGT 19,8% (+4), CFDT 15,8% (-1,3)...
(10) Erico Malatesta (théoricien anarchiste) disait déjà cela... il y a un siècle.
Virginie Benito
LA CGT et les grèves
Des regrettent que la CGT n'ait pas appelé à la grève générale. C'est effectivement, comme l'écrit le groupe La Sociale dans le ML n° 1334 une critique qui peut difficilement s'entendre si on est attaché à ce que les salarié(e)s en lutte décident eux-mêmes de la suite de leur mouvement. Sauf que l'on peut penser qu'appeler à la grève n'est pas la décider, mais affirmer en tant que syndicat que c'est le seul moyen de parvenir à ses fis. Si, je l'avoue, j'ai été en colère le lendemain du 13 mai et le 12 juin de voir que la CGT n'appelait pas à la grève générale, je peux aujourd'hui entendre vos arguments, avec le recul.Cependant, il ne faudrait pas, soit par manque d'information, soit par un aveuglement de chapelle (que je ne comprendrais pas, venant d'anarchistes) complètement occulter le fait que les dirigeants de la CGT ont, dans plusieurs secteurs et à plusieurs moments, empêché le développement de la grève.
Il ne s'agit pas de créer une polémique, mais simplement de montrer que du point de vue où l'on se place, les analyses peuvent être différentes. Peut-on dire pour autant qu'Untel ou Unetelle est plus anarchiste que l'autre ? Ce débat est stérile et nous devons plutôt tenter d'analyser ce qui a bien marché et ce qui a fait défaut pour avancer ensemble et peut-être essayer d'avoir plus d'impact sur le prochain mouvement qui ne saurait tarder.
Nous sommes, au groupe de Rouen, salarié(e)s dans divers secteurs, et pour plusieurs d'entre nous, syndiqué(e)s à la CGT, et tous, je pense, pourrions confirmer ce constat.
De la volonté délibérée des cadres de la CGT de freiner la lutte, nous en avons fait, sur Rouen, la triste expérience quasiment tous les jours (sept semaines de grève reconductible pour près de 50 % des enseignants, plus encore pour les remplagants, et certains emplois-jeunes, et les Havrais, et encore pour les 20 % d'hospitaliers mobilisés).
Forts de nos deniéres expériences de grève passées de 95 et 98, et, pour certains d'entre rious, bien d'autres encore, nous nous sommes dès le début organisé(e)s en assemblée générale de secteur, puis en assemblée générale d'agglomération, en comité de grève, puis assemblée générale interprofessionnelle et comité interpro.
Le comité de gréve était composé de délégués mandatés révocables de chaque AG de secteur ainsi que d'un représentant de chaque syndicat et n'avait qu'un rôle de coordination. Que peuvent dire les anarchistes contre œ fonctionnement ?
En ce qui concerne le comité interprofessionnel, je rejoins l'analyse du groupe La Sociale, si on considère le fait que les délégués de boites (SNCF, chimie, EDF, hôpitaux, etc.) étaient pour l'essentiel des miitants de la LCR — dont-nous avorns un important groupe sur Rouen —, sa légitimité est beaucoup plus critiquable, tous ne représentant pas forcément un secteur mobilisé. Certain(e)s militant(e)s profitent effectivement du peu d'expérience des autres à prendre la parole, rédiger des comptes-rendus, des tracts, etc. pour se placer systématiquement en avant. Je n'ai moi-même eu de cesse pendant cette grève de répéter que c'était le moment, que chacun pouvait apporter des idées, prendre part aux décisions, se faire mandater, et que l'on ne doit pas compter sur les militant(e)s professionnels. Il faut aussi reconnaître que bien souvent les gens sont paresseux et se disent que puisque d'autres se proposent et qu'en plus ils font cela très bien, pourquoi se forcer ? En effet, ce qui différencie les anarchistes des trotskistes pendant la grève se noue souvent autour des questions de pouvoir. Il est évident que, pour nous, la grève est éducative, on réflèchit à sa place dans le travail, on comprend que l'on peut changer collectivement les choses. Les trotskistes ne s'intéressent pas à cela, ils sont l'avant-garde et ne se préparent pas à l'autogestion, méme s'il leur arrive de la prôner pour la forme !
Pour autant, doit-on renoncer à ces structures pendant la grève ? Je ne le pense pas. Car en effet, c'est au sein des AG que se crée une conscience collective, il y a dans le fait d'être en grève reconductible une émulation, une radicalisation des actions et des liens qui se tissent qui ne seront pas remplacés par quelques journées d'action éparses appelées par l'intersyndicale, comme cela a été le cas. Sans vouloir embellir une situation aujourd'hui un peu morose, il s'est créé, pendant cette grève, au sein de ces actions décidées à la base, un véritable sentiment de «résistance» qui sévit toujours dans l'Éducation nationale, ainsi qu'un réseau de relations toujours vivant. Cela, les directions syndicales sont incapables de le créer.
En ce qui concerne l'action de l'intersyndicale sur Rouen, depuis le début de l'année, le conseil CGT, CFDT, FSU, Unsa, et plus tard FO, se réunit et a continué à se réunir pendant la grève. Il n'a fait que suivre les consignes nationales et appeler à des journées sans lendemain, sur la plate-forme très minimale de janvier, voulant poursuivre l'unité avec la CFDT. À part la FSU, l'Unsa, le Sgen, FO-éduc et la CGT-éduc, qui étaient présents dans les deux structures, le conseil intersyndical a depuis le début du mouvement nié la légitimité des assemblées générales et de leurs décisions. De plus, il a toujours refusé la présence de délégué(e)s de SUD ainsi que celle d'un représentant du comité de grève. Le jeu de la FSU, souhaitant ménager l'une et l'autre structure est apparu un peu flou. Le jeu de la CGT était sans équivoque : les AG n'ont pas de raison d'être, il n'y a pas de grève en dehors des journées nationales d'action, le reste n'est que folklore et agitation.
Une suite de ratés Le 1er Mai, où la mobilisation a été très importante, les enseignant(e)s appelaient à une AG interpro, souhaitant étendre la grève aux autres secteurs. Les élus CGT ont fait barrage : quand j'ai demandé que cela soit annoncé au micro, je rne suis fait jeter «comme une malpropre»! (voir la revue les Temps maudits, sur le mouvement où un camarade de la CNT de Marseille relate le même événement... Bizarre!)
Une autre fois, nous avons bloqué le pont de Brotonne à 5 000, venus de toute l'académie, L'intersyndicale voulait appeler en même temps à une manif à Rouen et a eu bien du mal à changer l'heure, nous obligeant tout de méme à écourter une AG départementale, réunie à Yvetot.
La manif du 13 mai était énorme et regroupait pour la moitié des enseignant(e)s en grève. La CGT a refusé de faire passer le cortège devant le rectorat, comme cela avait été décidé en AG, voulant coûte que coûte «tenir» les décisions du conseil syndical.
Le 23 mai, était décidée en assemblée générale une manif de nuit. Pour sa part, le conseil syndical a appelé à une manif à 17 heures. Résutat: 50 pour la manif de l'aprés-midi, 2 000 pour la manif de nuit !
Le summum de la brutalité imbécile a été atteint quand un collègue a été sorti manu militari de la réunion du conseil syndical par le secrétaire départemental de la CGT, alors qu'il avait été élu pour représenter le comité de grève, sous prétexte qu'il était à SUD-Éducation !
Pour clore sur ces quelques exemples, fin juin, la CGT, qui ne voulait pas être en reste, a appelé à une AG interprofessionelle dans la banlieue rouennaise. La salle était quadrillée ; de part en part de gros bras machos, qui faisaient la claque aux cadres qui intervenaient et huaient toute personne osant appeler à la grève. Si on croyait que les tristes temps du stalinisme étaient révolus : on se trompait!
Le choix pour certain(e)s enseignant(e)s d'être à la CGT, pour être «avec les travailleurs», dans le grand syndicat, ne les a même pas aidés, puisqu'ils n'étaient pas du tout entendus, n'avaient, eux non plus, aucune de voix au chapitre, alors qu'ils étaient les personnels les plus mobilisés. Plus d'une fois, nous avons constaté de la défiance envers les enseignant(e)s en lutte, qui seraient des salarié(e)s à part, alors que nous avions fait un énorme effort vers l'interpro avec blocages, distributions de tracts, appel à des actions communes, et revendiquions le retour aux 37 ans et demi pour tous !
I1 est évident que la grève reconductible gêne fortement les gros syndicats, en particulier la CGT, parce que là, des AG quotidiennes se tiennent, des décisions sont prises et en plus, les actions sont réussies. Faute de vouloir s'appuyer sur une base très mobilisée, la CGT s'est coupée d'un bon nombre de secteurs en lutte, et une nouvelle fois, a fait la démonstration de son fonctionnement hiéarchisé, anti-démocratique et pour le moins sectaire.
Pour ma part, je pense que l'on doit analyser l'échec de ce mouvement en regard des difficultés pour certains secteurs publics (notamment les transports) et privés à se mobiliser, le manque. de volonté des enseignant(e)s à reporter le bac, seule possibilité de blocage, mais également à l'attitude de la CGT.
L'incapacité dans laquelle la gauche se trouvait de proposer une alternative à Raffarin a sûrement joué dans le manque de volonté de la CGT à radicaliser la lutte.
En effet, celle-ci, en voulant rester à la conduite d'un mouvemerit et en voulant rester crédible auprès du gouvernement, après avoir passé des accords obscurs avec le PS (espérant sûrement encore s'asseoir à la tablè des négociations), non seulement n'a pas suffisamment mobilisé sa base, mais a constitué le plus souvent un véritable frein à l'extension de la lutte et à la prise en main de celle-ci par les salarié(e) eux-mêmes.
Œuvrer à la coristruction d'une alternative syndicale, offensive et autogestionnaire, à l'extérieur des syndicats majoritaires, ou tenter de l'intérieur de radicaliser et imposer des modes de démocratie directe: voilà le boulot des anarchistes !
Virginie Benito
Ramon
Encore une louche !
Le Monde Libertaire,n°1337 (20-26/11/2003)
L'article du Collectif La Sociale, de Montpellier intitulé "Retour sur le mouvement social du printemps" n'aura pas manqué de marquer l'attention. Il aura aussi soulevé différentes interrogations et jusqu'à certaines réactions passionnées. Effectivement, les égos de nous autres qui serions Sudistes par exemple, ou comme moi humble Cénétiste, auront été quelque peu titillés. Mais toute polémique, trop enfiévrée qui plus est, perdrait de son intérêt, serait même néfaste, pour peu qu'elle cesse d'être objective et dans une ligne constructi-ve.Aujourd‚hui, l'anarchisme et l'anarcho-syndicalisme en particulier, pourraient redonner des perspectives à une classe ouvrière qui n'en a plus. Mais pour cela, il faut avoir les idées claires. En affirmant cela, les camarades de La Sociale ont eu bien raison, et il convient ici de le répéter.
Plusieurs points exposés dans leur ana-lyse, aussi bien sur des propos spéciaux que sur des questions de fond, appel-lent des réponses, des explications ou des réfutations. Par ailleurs, selon les points de vue, le débat peu conduire à des conclusions différentes, dont il nous appartient individuellement et collectivement de peser les pour et contre.
Haro sur la CGT ! Comme on nous le rappelle, la CGT a été fort critiquée. Il suffit de reprendre les ML (Monde Libertaire, l'un des principaux périodiques du mouvement libertaire - NDLR) de l'époque et tous ceux qui suivent, mais aussi de faire appel à ses propres souvenirs, pour s'apercevoir que les reproches concernant cette organisation ont porté sur la bureaucratie confédérale (avec en ligne de mire Thibault, son secrétaire général) stratégies ambiguës.
Alors que sur le terrain, certains syndicats de base portaient des slogans assez intéressants (37,5 annuités pour tous, grève générale reconductible, de l'argent il y en a chez les patrons, ça va péter, etc.), souvent sympathiques aux anarchosyndicalistes et libertaires, les directions confédérales, quant à elles, n'étaient pas du tout sur la même longueur d'onde. Évidemment, les syndicalistes «alternatifs» ont beaucoup commenté cela. Mais nous savons aussi que c'est déjà au sein même de la CGT que les gueulantes ont été les plus fortes, aussi bien en interne (au sein des syndicats ou en commissions exécutives), qu'en public dans les cortèges, à Marseille, à Lyon ou ailleurs.
La presse libertaire, contrairement aux médias institutionnels (qu'ils soient télévisés ou écrits), s'est faite l'écho de ces faits et a livré ses analyses du pourquoi et du comment. Aurait-elle dû se censurer sous prétexte de ne pas diviser le salariat ?
Pourquoi était-il si important de commenter/critiquer l'attitude de la CGT, alors que finalement la CFDT et la CGC en auraient beaucoup moins pris pour leur grade ? À tort ou à raison, les différents acteurs et observateurs des mouvements sociaux du printemps ont considéré que la CGT, à elle seule, possédait la clé du rapport de force.
À tort peut-être, on s'est sûrement fait beaucoup trop d'illusions sur les «capacités d'entraînement» de l'appareil cégétiste. À ce sujet, on ne saurait trop recommander de se reporter à l'excellent article«Variations sur une protestation avortée» de Freddy Gomez, paru dans le Monde Libertaire, hors série n°23.
Avec raison, car si la CGT (dans son ensemble) s'était donnée corps et âme à faire triompher et à organiser ce mouvement, on peut légitimement penser qu'elle aurait réussi à entraîner dans son sillage des pans plus que significatifs du salariat vers un réel rapport de force (n'en déplaise à Freddy Gomez). Ainsi, les impressionnants cortèges cégétistes que nous avons pu observer ici et là semblent confirmer de telles impressions. Par ailleurs, on peut se référer aux mouvements de 1995, et se rappeler les brillantes envolées lyriques de Marc Blondel, secrétaire général de FO, appelant à corps et à cri à développer et à continuer le combat jusqu'à ce que le projet de réforme de la Sécu soit définitivement retiré, sans aucune autre condition. On se souvient que si Blondel s'est autant mouiilé, c'est surtout parce qu'avec cette loi son organisation avait beaucoup à perdre dans la cogestion de la Sécurité sociale. On se souvient aussi qu'à l'époque, la CFDT avait déjà «trahi» (outre sa stratégie de «force d'accompagnement», eile récupérait les pions perdus par FO à la Sécu) et que la bureaucratie cégétiste avait le cul entre deux chaises : d'un côté sa base de grévistes (notamment chez les cheminots) et de l'autre côté ses scrupules par rapport à sa nouvelle copine — la CFDT — de la Confédération européenne des syndicats. Néanmoins, l'attitude de Blondel a contribué à rassurer les frondeurs cédétistes, à maintenir les lutteurs de la CGT, et au final, d'obtenir un peu d'extension au mouvement. En fin de compte, le projet de loi fut retiré. On peut s'affliger de tels phénomènes panurgiques, mais ils apparaissent quelquefois comme des réalités (une partie importante des grévistes de tous poils était d'ailleurs bien consciente des enjeux interorganisationnels et plus bassement «matériels» qui se jouaient sur ce coup). On peut être désolé que Thibault ne se soit pas trop mouillé au printemps dernier, en vertu des mêmes effets.
Les critiques, finalement, d'où proviendraient-elles ? D'une part, certainement, de la frustration de voir ceux qui semblaient posséder la force ne pas simplement essayer. D'autre part, d'une naïve volonté de vouloir déniaiser tous ceux et celles qui comptaient sur les motivations réelles de la CGT, une partie de ses adhérents, de ses militants, et de tous les autres en dehors. Il n'est pas inutile de rappeler ce qui ne constitue pas un fantasme :
— Lors de son dernier congrès, en mars 2003, la CGT avait abandonné la revendication des 37,5 annuités pour tous.
— Depuis 2001, la CGT cogère avec d'autres organisations représentatives les fonds d'épargne salariaux, l'une des pièces concrètes du pont qui conduit tout droit aux retraites par capitalisations
— Depuis son adhésion à la CES, en 1995, la CGT montre qu'elle a choisi d'assumer son «engagement».
Il se trouve que la pseudo trahison de la CFDT (et de la CGC) n'a surpris que les idiots qui se faisaient des iilusions sur sa bonne volonté. Tiens, tiens... Il y a belle lurette que les milieux libertaires ont intégré le rôle de la CFDT, et c'est en quasi continu qu'ils s'obstinent à le dénoncer et à l'expliquer. C'est pourquoi au lendemain du 15 mai on a surtout entendu dans leurs rangs des commentaires cyniques, des éclats d'hilarité et des «vous voyez, c'est bien comme on disait».
Et pour finir sur cette question sans trop vouloir insister, il paraît exagéré d'affirmer que les propos ont été plus virulents à l'encontre de la «très glorieuse confédération», qu'à l'encontre du gouvernement et du MEDEF.
Plus de 30 ans d'expérience Le constat est posé, le paysage syndical français est sinistré.
Les dernières décennies ont été marquées par une longue suite de combats perdus, et encore faudrait-il se souvenir de ceux qui auraient été gagnés.
Quels syndicats assument-ils la conclusion de Mai 68, avec tout ce que cela veut dire, en particulier les accords de Grenelle ? Quelles conquêtes peuvent-ils revendiquer ? Quels droits ont-ils réussi à défendre ?
À quoi ça sert, les syndicats ? Est-ce que ça sert à demander (poliment) aux gens d'arrêter de faire «la sociale» et de reprendre le travail dans les usines modernes qu'ils cogèrent avec les patrons ? Et depuis ces temps jadis, combien d'autres couleuvres ont-ils réussi à faire avaler au prolétariat ? Combien de «trahisons» ?
Les trente-cinq dernières années de luttes sociales démontrent clairement les dégâts du syndicalisme réformiste et corporatiste. Ça suffit! Certes, la CGT n'est pas la seule responsable d'un tel désastre, mais quand même, en ce qui la concerne elle et elle seule...
On pourrait écrire des livres entiers sur cet unique sujet. Passons. Qui s'étonnera alors de l'atomisation du prolétariat ? Un petit sondage auprès des salariés pourrait bien nous révéler qu'ils se méfient des syndicats, tous les syndicats, car ceux-ci semblent beaucoup plus attachés à leurs intérêts propres qu'à ceux des travailleurs. Mais des fois, un syndicat c'est bien utile, comme une mutuelle ou une assurance, qui sait ce qui pourrait advenir ?
On en arrive donc au printemps 2003, avec toutes les autres raisons que nous explique le collectif La Sociale, à un rapport de force défavorable, malgré quelques manifestations monstrueuses et un courant de sympathie rarement égalé dans l'opinion publique (surtout en ce qui concerne la question des
retraites).
Faire la peau aux mythes ! De mémoire de quadras, on a l'habitude, c'est chaque fois pareil. La pieuse unité syndicale, à laquelle on aime se référer pour (se) convaincre de ses bonnes intentions, mais que jamais personne ne pratique, est l'argument récurent du cégétiste basique pour expliquer tout et n'importe quoi.
L'unité. Laquelle d'ailleurs ? L'unité avec les camarades qui négocient pour nous (et sans jamais nous demander notre avis) ? L'unité avec les autres camarades qui sont au gouvernement lorsque la gauche est au pouvoir ou avec ceux qui nous «sauvent» du fascisme actuellement? L'unité avec des centrales qui se font l'habitude de «trahir» (CFDT, CGC, CFTC) ou d'autres qui ne veulent pas entendre parler d'unité (FO) ? L'unité, la belle panacée que les syndicats alternatifs se font un malin plaisir à briser en posant des pièges sournois à la CGT. L'unité suivant toutes les volontés de l'innocente CGT. Ô sainte CGT, tu parviendras bien à nous faire pleurer. Pourquoi jamais l'unité avec ceux qui sont en lutte face à leurs exploiteurs ?
Était-il crédible d'appeler à la grève générale ? Non, surtout lorsque soi-même on est lié par des intérêts, surtout lorsqu'on en a peur parce qu'elle deviendrait incontrôlable. C'est une simple question de pragmatisme, n'est-ce pas ? Ceux qui attendaient que Thibault lève le point, criant sus à l'ennemi de classe, et se ruant au combat, sont vraiment trop bêtes.
Le 13 mai, les cheminots, tant attendus et si précieux pour le rapport de force, s'engagent dans la grève. Dans les villes, les cortèges des manifs sont monstrueux. Le 14, les cheminots sont invités à retourner au travail, pour ne pas nuire à la stratégie des temps forts. Le 15, la CFDT joue la soupape.
À partir du 16, dans les villes, les cortèges ne maigrissent point, bien au contraire, jusqu'à la fin (la veille du Bac). La CGT est de plus en plus impressionnante dans les rues. FO mobilise à plein bal. Les Unsa, SUD, FSU, etc. affichent un dynamisme étonnant. Les cédétistes rebelles, loin d'être ridicules en nombre, arborent fièrement leurs banderoles avec un F barré. Le PS ose le culot de manifester et differ un tract en couleur sur les retraites... Le 25, un beau dimanche, à Paris, en province, les foules sont toujours dans la rue plutôt qu'à la campagne ou au bord de l'eau. Au passage, le 1er juin autour du lac Léman, le mouvement contre le G8 marque des succès inespérés. Le 10 juin, contre toute attente, ça continue, le pouvoir prend peur, ça fritte, ça arrête, à Paris, à Calais, à Lorient.
Le 12 juin, c'est le bac : rentrez chez vous, vous avez échoué votre examen d'émancipation ! Consolez-vous, la CGT vous consulte: : «Que pensez-vous de la réforme des retraites ?».
En ces temps là, l'unité syndicale fut largement dépassée et ce qui fit surtout défaut : un peu de culot, de tactique et de rapport de force économique, toutes choses du ressort des syndicats.
D'un rêve d'autonomie Certes, les AG interprofessionnelles sont des cibles faciles pour les noyauteurs de tous poils. Néanmoins, pour les personnels en luttes, syndiqués ou pas, elles se sont souvent imposées comme des nécessités
— afin afin de vaincre les isolements respectifs ;
— afin de rompre l'immobilisme chronique des centrales syndicales ;
— afin d'obtenir une autonomie de lutte ;
— afin d'engager une dynamique interprofessionnelle et développer l'extension du mouvement. ;
Les résultats ont été plus ou moins limités.
Souvent, on a pu conster que les AG étaient sous contrôle.
Les vieux briscards du gauchisme ou du syndicalisme ne comptaient pas se laisser déborder. Quant aux intersyndicales, le contrôle était latent au sein même des organisations qui les composaient.
Mais ponctuellement, ici ou là, des points positifs ont pu être relevés. Comme dans la régionlyonnaise, où plusieurs collectifs Éducation se sont montés par secteurs géographiques. La CNT y était présente, et a contribué à des initiatives intéressantes, reliant les collectifs avec les habitanes du quartier (notamment à Vaulx-en-Velin). Toujours dans cette région, la CNT était dans l'intersyndicale et a pu un tant soit peu y peser. Une analyse plus détaillée de cette expérience mériterait d'être exposée par les camarades lyonnais. Néanmoins, la bataille de l'autonomie est loin d'être gagnée, à nous d'y travailler pour l'avenir.
Pour éviter les conclusions prématurées Bien sûr, il arrive souvent que les libertaires utilisent les mêmes mots que les gauchistes de toutes sortes. Ils se retrouvent d'ailleurs fréquemment sur les mêmes terrains et portent des revendications qui semblent aller dans le même sens : liberté, égalité, solidarité, partage des richesses, du travail... C'est ce qui a pu arriver concernant les AG.
Ce qui nous différencie essentiellement, outre le discours de fond qui n'intéresse pratiquement personne, disons-le, c'est nos pratiques, notre éthique, et les perspectives réelles qu'elles offrent. La récente campagne du contre-G8 en a été une démonstration éclatante sur bien des aspects.
En ce qui concerne le G10, les jugements portées par La Sociale à leur encontre, à juste titre ou pas, ne m'intéressent que par voyeurisme. C'est à eux d'y répondre.
Mais il est nécessaire maintenant de démentir une regrettable erreur concernant la CNT, précisons car c'est fondamental , la CNT Vignoles : «[...] mais aujourd'hui en France ne reste-t-elle pas qu'un syndicat anarchiste malgré ses récents succès?» Oh peuchère, ne s'agirait-il pas d'une provocation lancée par nos amis partageux montpelliérains ?
Revenons à la base et pour faire simple, disons simplement ceci :
L'anarchosyndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire sont des outils inventés par les anarchistes. Il est donc logique de trouver de nombreux anarchistes parmi l'ensemble de tous les militants d'une organisation pratiquant l'ASSR (Anarchosyndicalisme et syndicalisme révolutionnaire, NDLR), donc à la CNT. Mais, tous les anarchistes français ne sont pas à la CNT. Il y en a à la CGT, SUD, FO, et même à la CFDT, plus d'autres qui sont complètement anti organisationnels.
À la CNT, il y a une foule de gens qui ne sont pas du tout anarchistes.
C'est d'ailleurs en fonction de nos pratiques ASSR que notre implantation se développe avec des perspectives syndicale concrètes de lutte, dans le public — le meilleur exemple qui me tient à cœur est chauvin : CHU de Saint-Étienne —, ou dans le privé (lire Le Monde libertaire ou le Combat syndicaliste).
Il reste beaucoup de chemin à faire pour atteindre l'organisation de masse capable d'en imposer dans les rapports de force de grande échelle, mais petit à petit nous avançons.
Et c'est cela qui compte : nous avançons parce que nous construisons la CNT ASSR. Pas autrement.
Si, en tant qu'anarcho-syndicalistes, nous nous contentions de tenter de peser sur la CGT, FO, CFDT ou autres, de l'intérieur, nous nous verrions vite intégrés à ces organisations et à leurs stratégies d'accompagnement, de proposition et de cogestion. Car c'est l'illusion de tous les gauchistes de penser qu'on peut y arriver ainsi.
Tout au plus nos efforts serviraient à nourrir ces grandes pieuvres.
Construire le fameux grand syndicat unique qui serait l'organisation de tous les travailleurs semble une tâche démesurée et illusoire, et, pour peu que les projets sociétaires, politiques d'une telle centrale se retrouvent en adéquation avec la sociale démocratie, cela ne servirait strictement à rien. Que l'on s'intéresse par exemple en Allemagne, où il existe un monopole syndical (DGB), qu'est-ce que ça change?
Le «parti du travail», si cher à notre cœur, fait référence à une CGT qui autrefois était un syndicat de lutte et non de cogestion, influencé par les anarcho-syndicalistes de l'époque. Aujourd'hui, reprendre une influence significative au sein des organisations de la CES relève carrément du rêve mystique, en particulier au sein d'une organisation qui, au siècle dernier, se défendait d'être la courroie de transmission du parti stalinien, et qui, en ce début de siècle, vient faire la courbette au grand parti de la gauche régnante.
Ramon
Sam (CNT Education)
Tirer les leçons de l'échec de juin
pour se donner les moyens de gagner
La reprise de la lutte syndicale sur le terrain de l'action directe qu'a caractérisé le mouvement d'avril-mai-juin sur les retraites et sur la décentralisation a été confronté à plusieurs obstacles : les efforts conjugués des différentes bureaucraties confédérales voire fédérales visant à empêcher toute extension du mouvement, l'incapacité dans de nombreuses régions de tisser à la base, entre syndicalistes et sections syndicales des liens interprofessionnels durables qui puissent être à la base d'initiatives et pallier la défaillance et la main-mise sur l'interpro de certaines UD, et enfin la difficulté, en l'absence de préparation syndicale suffisante, de faire basculer de large pans du salariat, notamment privé, dans la lutte.Pour ce qui est de l'attitude des confédérations, elles ont tout fait pour éviter toute généralisation de la grève, conjuguant outre la trahison prévisible de la CFDT, le verbiage sans actes pour FO, dont le secrétaire général, Blondel, affirmait avec démagogie que la commission exécutive «recommandait la grève générale» après avoir appelé à la reprise dans le nettoyage à Marseille, ou alors que, majoritaire dans la chimie, aucun appel fédéral à la grève n'ait été produit, sans parler de l'absence de dynamique militante à la base ). La CGT adoptait une stratégie d'étalement des échéances de mobilisation, ce qui a conduit lentement à l'essoufflement du mouvement. Quant aux fédérations et syndicats autonomes, on aura noté la capitulation de la FSU, entérinant une remise en cause sans précédent du droit de grève, devant les pressions gouvernementales sur les épreuves du BAC, après avoir rechigner à étendre le mouvement, se contentant d'un opportuniste «appel à la grève partout où c'est possible». Il faut rajouter le suivisme sans surprise de l'UNSA dans la stratégie de démobilisation. Enfin, en ce qui concerne les syndicats de luttes G10 et CNT, si leur positionnement a été beaucoup plus clair, ils se sont avérés bien incapables, par leur taille ou éventuellement leurs faiblesses structurelles, d'être moteurs et de sortir d'une position de suivisme, à part ponctuellement et localement dans les régions de forte implantation.
On peut expliquer cette volonté des bureaucraties des grandes confédérations et fédérations (CGT, FO, UNSA, FSU) d'empêcher à tout prix une grève générale par plusieurs facteurs :
Conscient-e-s de ces faiblesses, à nous de nous organiser pour briser la bureaucratie : en faisant circuler l'information, qui est le nerf de la guerre. En tissant des liens interprofessionnels. En faisant vivre les collectifs et assemblées interprofessionnelles de lutte dans la durée. En continuant le combat que nous avons entamé dans les syndicats contre la mainmise bureaucratique. En questionnant la cogestion qui liquide toute dynamique de lutte et toute défense des intérêts du salariat. En posant la question des permanents et leur rôle dans le développement et la permanence des bureaucraties. De reprendre l'offensive sur le terrain.Reconstruire un syndicalisme d'action directe, anti-bureaucratique, telles sont les conditions pour une victoire syndicale qui marquerait un coup d'arrêt à la démolition sociale du patronat et de l'Etat.La gestion par la CGT des «fonds de pension éthique » qui représente une manne inespérée de financement des permanents et qui donne tout intérêt aux bureaucraties confédérales d'entériner la réforme. On soulève ici l'impasse de l'attitude cogestionnaire d'un type de syndicalisme qui n'est plus que l'ombre de lui-même. La volonté de la bureaucratie CGT de prendre la présidence de la C.E.S, ce en quoi elle avait besoin de l'appui de la CFDT et de l'UNSA, avec lesquelles elle ne pouvait assumer donc une rupture claire. L'absence de tout projet de rupture avec le système capitaliste : bien incapable de percevoir une quelconque perspective de changement social, les bureaucraties s'enferment dans la collaboration de classe. Il ne s'agit plus dès lors, hors de toute perspective anticapitaliste, d'arracher par la lutte au patronat une partie de ce qu'il nous vole, mais d'échanger des « avancées sociales » contre des régressions en termes d'acquis pour le salariat. Fini le rôle historique du syndicalisme : défendre les intérêts du salariat et rien que ceux-ci. Ce syndicalisme se préoccupe désormais, par déviation politicienne, de la bonne survie du capitalisme et du rapport d'exploitation. La question du partage des richesses était ainsi inexistante, sauf peut être dans le discours de FO, de SUD et de la CNT, et certains militant-e-s de bases ou représentants fédéraux de la CGT. L'impact d'une conception marxiste du syndicalisme : celle d'un syndicalisme qui n'a pas vocation à être autonome mais dont le rôle consiste exclusivement à créer un rapport de force dont les conséquences ne sauraient se traduire que par la victoire électorale d'un parti. Les réseaux des partis de gauche n'avaient aucun intérêt à une victoire syndicale, qui aurait signifiée leur inutilité. Les politiciens avaient tout intérêt à une défaite syndicale pour paraître comme la seule alternative : pas celle de la lutte des classes, mais celle de la délégation et du vote. Nul doute que nombre de militants syndicalistes de base affilié-e-s au PC ou au PS ne se retrouvaient pas dans cette perspective : mais le désarroi exprimé lors de nombreuses AG devant l'absence d'une alternative parlementaire a contribué à la faillite du mouvement : car c'est le syndicalisme, et de manière autonome, sans se soucier des simagrées politiciennes qui n'ont jamais apporté grand-chose au salariat, qui doit défendre les intérêts de ce dernier, par la lutte et le rapport de force. L'autonomie du mouvement syndical par la lutte, voilà un vieux principe anarcho-syndicaliste qu'il convient de réaffirmer, car la conception syndicale marxiste ne peut conduire qu'à la déviation des énergies de l'essentiel et du réel de la lutte syndical vers le virtuel de l'arène électorale.
Sam
Camille et Christophe (OCL Reims)
A propos de la grève générale
Article tiré de Courant alternatif n° 134 - décembre 2003 - 24 pages - 2,3 €.
Journal disponible dans les maisons de la presse, dans certaines librairies
et par abonnement : pour 1 an (10 numéros mensuels + 2 hors-séries) : 31 €. 1 numéro gratuit sur demande.
Pour contacter l'Organisation communiste libertaire :
OCL c/o clé des champs, BP 20912, 44009 Nantes cedex 1
E-mail : oclibertaire@hotmail.com
Site web : http://oclibertaire.free.fr/
N'ayant d'autre ressource que leur capacité de travail, les salariés n'ont pas d'autre moyen pour faire pression sur leur patron que d'interrompre leur activité productive, indispensable à la bonne marche des affaires. Le droit de grève reste fondamentalement une arme de la classe ouvrière contre le patronat, bien que des tendances récentes poussent à dépasser largement ce cadre ; bien qu'également, dans les pays où il a été reconnu, il fasse sans cesse l'objet de tentatives de restriction, d'empiétement ou même de suppression pure et simple.
En français, le mot «grève» apparaît au début du XIXe siècle et provient du nom de la place de Grève (aujourd'hui place de l'Hôtel de Ville à Paris) sur laquelle les ouvriers se réunissaient en attendant une embauche éventuelle. La grève a une histoire : à Lyon, au début du XVIe siècle, les «griffarins», des ouvriers imprimeurs qui utilisent l'arrêt du travail, au cri de «Trique, trique» (d'où peut-être le terme strike en anglais pour désigner la grève ou le fait de faire grève), pour vider l'atelier du maître récalcitrant et «jeter l'interdit» sur ceux qui songeraient à les remplacer.
À la fin du XIXe siècle, on distingue encore mal entre grève, émeute et insurrection : la plupart des grèves depuis 1815 avaient pris un caractère révolutionnaire, la plus fameuse étant celle des canuts de Lyon en 1834. Avec l'essor du syndicalisme autour de 1900 dans les pays industriels, une confusion persiste entre grève et émeute, alimentée aussi par les peurs de la bourgeoisie et les espoirs des syndicalistes révolutionnaires qui versent dans la mystique de la grève générale insurrectionnelle.
L'histoire de la grève générale Selon des historiens et historiennes, l'idée de grève générale apparaîtrait au cours de la Révolution française, exprimée par Sylvain Maréchal, Le Tellier, Mirabeau. Elle est préconisée par le syndicalisme britannique dans les années 1832-1842. Face au coup d'État de Louis Napoléon Bonaparte, elle est avancée par le libéral Émile de Girardin. Elle est débattue au IIIe Congrès de l'Association internationale des travailleurs. Les grèves de 1886 à Chicago pour les huit heures servent de déclencheur pour le mouvement ouvrier français qui s'est redressé rapidement de l'énorme saignée de la Commune. Au sein de la Fédération des Bourses du travail, fondée en 1892, Fernand Pelloutier promeut la stratégie de l'arrêt collectif du travail qu'il expose dans une brochure rédigée avec Henri Girard, Qu'est-ce que la grève générale ? (1895). Le IIe Congrès de la C.G.T., à Tours en 1896, adopte le principe d'une propagande intense en faveur de la grève générale. Le même scénario se renouvelle en 1897 (Tours), 1898 (Rennes), 1900 (Paris). Le congrès de Montpellier dote l'organisation d'une commission des grèves et de la grève générale. L'article 16 des nouveaux statuts indique qu'elle "a pour objet d'étudier les mouvements de grève dans tous les pays" et qu'elle "s'efforce, en outre, de faire toute la propagande utile pour faire pénétrer dans l'esprit des travailleurs organisés la nécessité de la grève générale". Le VIIIe congrès, à Bourges en 1904, confie le soin à Paul Delesalle d'animer une commission spéciale chargée de mener une campagne pour les huit heures qui seraient obtenues d'ici le 1er mai 1906. Sur la façade de la Bourse du travail de Paris, un panneau proclame : "A partir du 1er mai 1906, les travailleurs ne feront plus que huit heures." 1906 sera la première tentative de grève générale en France.
Lors de la révolution russe de 1905, qui, pour l'essentiel, dura de septembre à décembre, la grève générale joua un rôle complètement inédit. Loin d'être un fantasme des anarchistes, ou un substitut à l'insurrection ouvrière, la grève générale de 1905 s'est révélée être une arme redoutable entre les mains des travailleurs, portant en elle une dynamique capable d'embraser le pays entier. Dans sa brochure "La grève de masse", écrite en 1906, Rosa Luxemburg tirait les leçons de la réalité concrète des événements de 1905.
Les débats sur la grève générale au XIXe siècle et au début du XXe Au sein du mouvement syndical du début du XXe siècle, il y des oppositions fondamentales dans les objectifs donnés à la grève générale :
Les positions guesdiste et syndicaliste révolutionnaire sont la continuité des débats entre marxiens et anarchistes au XIXe siècle. Jules Guesde, reprenant avec plus de raideur encore des objections de Friedrich Engels, avait condamné la stratégie de la grève générale. A l'époque, de manière purement théorique, on suggérait que si tous les travailleurs faisaient grève ensemble, pendant suffisamment longtemps (on parlait souvent de quatre semaines - "le mois sacré" comme disaient les révolutionnaires anglais, les "chartistes"), soutenus par les caisses ouvrières évidemment, le capitalisme s'effondrerait. Pour Marx et Engels, cette position était pour le moins naïve, d'autant plus qu'avec le temps, la "grève générale" était devenue le mot d'ordre fétiche des anarchistes. Engels ironisa en 1873 : "Dans le programme de Bakounine, la grève générale est le levier qu'on emploie pour déclencher la révolution sociale. Un beau matin, tous les ouvriers de toutes les usines d'un pays, ou même du monde entier, cessent le travail, contraignant de la sorte en quatre semaines au maximum les classes possédantes, soit à capituler, soit à taper sur les ouvriers ce qui donne alors à ceux-ci le droit de se défendre et par la même occasion de jeter bas toute la vieille société."Marx et Engels finirent par considérer que la grève générale n'avait pas de rôle particulier à jouer dans la stratégie ouvrière. Mais, en 1893, Engels (Marx était déjà mort) reconsidéra la question de la grève générale à la lumière de la lutte de classe en Belgique où, par le biais d'une telle grève, les travailleurs venaient d'arracher des acquis politiques importants. Loin de dénoncer l'utilisation de cette nouvelle tactique, Engels montra qu'il s'agissait d'une arme très puissante qu'il fallait manier avec précaution. Comme il l'a dit dans une lettre à Kautsky : "la grève politique doit, ou bien vaincre tout de suite, par sa seule menace (comme en Belgique où l'armée était très secouée), ou se terminer par un fiasco colossal ou, en définitive mener directement aux barricades."Trotsky dira : "Ainsi que tout marxiste le sait, la grève générale constitue l'un des moyens de lutte les plus révolutionnaires. La grève générale n'est possible que lorsque la lutte des classes s'élève au-dessus de toutes les exigences particulières et corporatives, s'étend à travers tous les compartiments des professions et des quartiers, efface les frontières entre les syndicats et les partis, entre la légalité et l'illégalité, et mobilise la majorité du prolétariat en s'opposant de façon active à la bourgeoisie et à l'État. Au-dessus de la grève générale, il ne peut y avoir que l'insurrection armée."
- Pour le courant réformiste, la grève générale est un moyen d'obtenir des améliorations partielles et immé-diates pour les travailleurs, secteur par secteur (grèves générales sectorielles) ou ensemble en imposant par l'action économique le vote de lois sociales.
- Le courant guesdiste (1) était plutôt opposé à la grève générale. Il subordonnait l'action syndicale à celle du parti afin de permettre la conquête du pouvoir par celui-ci. Le parti étant considéré comme seul à même de mettre en œuvre la révolution par la mise en place d'un "état ouvrier". La grève générale devient alors pour les guesdistes un levier pour permettre la prise de pouvoir insurrectionnelle par le parti ouvrier.
- Pour le courant syndicaliste révolutionnaire, la grève générale était l'outil essentiel de la révolution. Elle devait en effet permettre aux travailleurs de prendre le contrôle de l'ensemble de l'économie et des moyens de production : arrêt simultané de la production dans tous les secteurs, destruction de l'appareil d'état, abolition du patronat et du salariat et enfin reprise de la production dans la nouvelle économie socialisée. Cette dernière devant être au service et sous le contrôle des travailleurs par le biais des organes démocratiques issus des syndicats. Cette grève générale devait être très organisée et la plus brève possible afin d'éviter les préjudices de l'arrêt trop long de la production pour la population. Bien évidemment cette grève devait ne pas être déclenchée spontanément mais organisée, préparée après des mouvements partiels par secteurs. Une notion très importante est celle de "gymnastique révolutionnaire" : l'organisation syndicale devait permettre d'obtenir des améliorations immédiates pour les travailleurs dans différentes grèves, les entraînant et les organisant en vue de la grève générale.
Les grèves générales en France La première tentative de grève générale en France est prévue pour le 1er mai 1906 avec pour but l'obtention de la journée de 8 heures (déjà obtenue en Angleterre). A l'approche de la date fatidique, Georges Clemenceau, premier flic de France, futur président du Conseil, masse 50.000 hommes dans la région parisienne. Sous prétexte de déjouer un complot, le ministre fait arrêter le secrétaire de la CGT le 30 avril. Le lendemain, la police à cheval rend impossible tout rassemblement parisien. En province, la mobilisation est médiocre. L'agitation se prolonge jusqu'à la fin du mois de mai. Néanmoins, le mouvement a échoué. Le Parlement adopte le 13 juillet 1906 une loi sur le repos hebdomadaire sans que l'offensive syndicale ait véritablement pesé sur le projet conçu de longue date par des parlementaires réformistes. Le congrès de la "Charte d'Amiens" se tient du 8 au 14 octobre 1906. Il tire les leçons du 1er mai 1906 mais aussi de la formation en 1905 du Parti socialiste unifié, la section française de l'Internationale ouvrière (SFIO). En dépit des critiques provenant des médiocres résultats de l'action, le mouvement entrepris est à poursuivre. Le rapporteur évoque un schéma à quatre temps : luttes par branches, arrêts simultanés, grève générale, révolution. La Charte d'Amiens écarte toute stratégie parlementaire. Autonome, le syndicat, expression de toute la classe, travaille à l'amélioration immédiate du sort des travailleurs et à plus long terme, à leur émancipation par la grève générale.
En mai et juin 1936, après la victoire du Front populaire, déferle une vague de grèves qui touche la quasi-totalité des secteurs agricole, industriel et commercial du privé (12 000 entreprises dans le secteur privé - le "public" n'est pas en grève, ne bénéficiant pas du droit de grève -, près de deux millions de grévistes, dont les trois quarts occupent leurs usines). Le 18 juin, Jouhaux, secrétaire inamovible (depuis 1909 !) de la C.G.T. n'en revient toujours pas : "Le mouvement s'est déclenché sans qu'on sût exactement comment et où." Aucune consigne centrale en effet ne l'a précédé, ni même accompagné. Des comités de grève, s'ils ont le mérite d'exister, d'être en général assez représentatifs des différents secteurs de l'entreprise, sont rarement élus autrement qu'à l'applaudimètre de l'A.G.. Leur coordination est inexistante à quelques exceptions ou tentatives près : la C.G.T. réunit à plusieurs reprises des délégués syndicaux de la métallurgie ; il existe un comité intermagasins dont les délégués accompagneront les syndicats aux négociations du secteur ; enfin le comité de grève d'Hotchkiss tentera de faire vivre une coordination de 33 puis 280 usines métallurgiques de la région parisienne au point culminant du mouvement. La grève imposera les accords Matignon qui vont bien au-delà du programme électoral du Front populaire. Mais le combat a radicalisé les combattants. Il faudra toute l'autorité de Thorez pour stopper un mouvement qui est à son zénith entre le 7 et le 12, c'est-à-dire après les accords dits maintenant Maquignon.
L'autre grande grève générale fut celle de mai 68 (2). Tandis que les étudiants tiennent d'interminables "assemblées générales" depuis la fermeture de Nanterre le 2 mai, les ouvriers, las de grèves ponctuelles et de négociations infructueuses, décident de contrer plus durement l'intransigeance patronale. Des luttes très dures menées début 68, on peut trouver trace dans un article du Combat Syndicaliste du 22 février 1968, journal de la CNT (qui avait à l'époque une existence symbolique), dans un article intitulé "Vive l'action directe" :
L'agitation étudiante, jusque-là isolée, rencontre la sympathie de l'opinion publique : le 13 mai, à Paris et dans toute la France, les syndicats manifestent avec les étudiants pour protester contre les brutalités policières. La crise prend alors une nouvelle dimension, car le lendemain, de façon tout à fait inattendue et spontanée, une vague de grèves s'enclenche: à la révolte étudiante succède une véritable crise sociale. Au soir du 14 mai, les salariés de Sud-Aviation, dans la banlieue de Nantes, occupent leur usine et séquestrent le directeur. Les 15 et 16, la grève gagne les usines Renault de Cléon et Sandouville (Seine-Maritime), Flins et Boulogne-Billancourt. Progressivement, jusqu'au 22 mai, et sans mot d'ordre syndical national, le mouvement s'étend. Le pays se retrouve paralysé par 7 millions de grévistes déclarés (sans compter les salariés en chômage technique, ou bloqués par le manque de transports). Les usines, les bureaux, les services publics, les transports, tous cessent le travail. Nées spontanément, les grèves de Mai 68 ne sont encadrées qu'a posteriori par les syndicats, qui collent cependant autant que possible au mouvement, tentant de le traduire en revendications négociables.Après un week-end marathon, sont signés entre le gou-vernement d'un côté, la C.G.T. et la CFDT de l'autre, les "accords de Grenelle" du lundi 27 mai qui se traduisent par :
- Nantes, 20 janvier 1968 : "L'installation du nouveau conseil d'administration de la Caisse primaire de sécurité sociale a donné lieu à une manifestation des unions locales des syndicats ouvriers. Des C.R.S. venant prêter main forte aux gardiens de la paix, des projectiles divers étaient lancés sur les forces de police et les premières sommations étaient faites"
- Redon, 20 janvier 68 : "Les ouvriers de l'usine Jean GARNIER, fabrique de machines agricoles ont, au nombre d'environ cinq cents, de nouveau débrayé jeudi soir et parcouru la ville. Ils ont encore jeté quelques pierres et boulons contre les fenêtres de l'appartement particulier du sous préfet et de la gendarmerie. ...
- Caen, 24 janvier 68 : "Le climat s'est durci à Caen. A proximité de l'hôpital, la police voulut barrer la route aux ouvriers qui arrivaient au coude à coude. Le heurt fut violent avec les manifestants armés de morceaux de bois... Une autre échauffourée avait eu lieu le matin sur la R.N. 13 à l'entrée de Caen, où les gardes mobiles ont dû dégager la route bloquée pendant trente minutes par les ouvriers en grève de la Sonormel"
- Angers, 27 janvier 68 : plusieurs centaines de viti-culteurs ont manifesté contre les conditions d'application de la TVA. à leur profession.... C'est alors que quelques incidents éclatèrent, des manifestants lançant des pétards dans la cour de la préfecture. Ensuite une centaine de manifestants, malgré l'ordre de dispersion, se dirigèrent vers la gare et envahirent les voies. A 18 h 30, deux trains ont ainsi été bloqués"
- Caen, 27 janvier 68 : "La manifestation organisée à Caen vendredi après-midi pour appuyer les revendica-tions des ouvriers métallurgistes en grève s'est prolon-gée dans la soirée par de véritables scènes d'émeutes. 18 blessés, 86 personnes, jeunes pour la plupart, furent appréhendées. Mais dès qu'un cortège se forma, il apparut très rapidement que des manifestants, particulièrement des jeunes, étaient très échauffés. Ces manifestants ne dissimulaient guère leurs intentions : ils tenaient à la main des barres de fer et avaient les poches bourrées de projectiles. Les gardes mobiles apparurent bientôt lançant des grenades lacrymogènes. La nuit tombée, pendant trois heures, de violentes bagarres se multiplièrent au centre de la ville. En même temps, des vitrines, des feux de signalisation, des enseignes étaient brisées, des voitures endommagées. La B.N.R a été lapidée, un camion de pneus a été la proie des flammes. (...)
Mais ce compromis de Grenelle ne satisfait pas la base ouvrière : il privilégie les revendications "quantitatives" classiques, alors que les grévistes mettent plutôt en cause les rapports de travail et les structures de pouvoir dans l'entreprise. La reprise du travail se fait lentement. On se bat encore, mi-juin, à Flins et à Sochaux. Bien des grévistes se sentent floués; mais ils sont isolés. Ces accords consacrèrent la liquidation du programme révolutionnaire en accordant aux syndicats ouvriers un statut officiel de "partenaire social" qu'ils occupaient déjà de facto dans le mode de régulation fordiste en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mai 68 a été un vaste mouvement de contestation. Contestation du pouvoir, contestation des institutions, contestation de De Gaulle, contestation des règlements universitaires, contestation de la violence policière, contestation de la société, contestation des tabous sexuels, contestation des conditions de travail, contestation de la croissance économique...
- Relèvement du SMIG de 35 %, ce qui le portait de 2,22F à 3 F Généralisation du SMIG à toute la France (le SMIC n'existait pas encore - il sera institué en 1970 -. Le minimum était le SMIG, Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti, basé et indexé sur l'indice des prix à la consommation, mais il ne s'appliquait pas partout en France, ni dans tous les secteurs d'activité).
- Hausse des salaires de 10 % en 7 mois
- Extension des droits syndicaux
- Reconnaissance de la section syndicale d'entreprise
- Accords de réduction du travail pour revenir progressivement aux 40 heures
- Travaux sur le droit à la formation continue, sanctionnés par l'accord de juillet 70 instaurant la formation professionnelle rémunérée.
Une grève générale partielle (dans la fonction publique) Début juillet 1953, bénéficiant des pouvoirs spéciaux, Laniel, président du conseil, annonce qu'il va prendre toute une série de mesures afin de limiter les dépenses sociales (ce pour financer les dépenses militaires de la guerre coloniale en Indochine) : réformes de l'assurance sociale, suppression de 4 000 emplois dans la fonction publique, allongement de l'âge de la retraite. La procédure voulait que ces projets soient soumis par le gouvernement au Conseil supérieur de la Fonction publique qui devait se tenir le 4 août. Ce même jour, la CGT, le Syndicat autonome et la CFTC (la CFDT, qui en fut issue, n'existait pas encore) appelèrent à organiser des pétitions, des délégations et un débrayage d'une heure contre les décrets annoncés. FO s'était contentée le 3 août d'une mise en "état d'alerte" de ses syndicats. Le 4 août donc, l'activité cessait dans la quasi-totalité des bureaux, des centres et des services postaux mais, comme il était prévu, le travail reprit au bout d'une heure, sauf à Bordeaux. Là, un militant de FO, Jean Viguié, de tendance anarcho-syndicaliste, prit le micro et résuma la situation: "Seule une grève générale et illimitée peut aboutir à faire reculer le gouvernement" et conclut en disant: "Pourquoi ne la lancerions-nous pas ?". Les applaudissement tinrent lieu de vote. Par téléphone, les postiers grévistes de Bordeaux avertissaient eux-mêmes leurs collègues, dans le reste du pays. Deux jours plus tard, la grève était générale dans les PTT et gagnait d'autres secteurs, concernés eux aussi par les décrets-lois. À son point culminant, la grève fut suivie par quatre millions de travailleurs. Il n'y avait plus de trains, plus de courrier. Le téléphone, alors manuel entre Paris et la province, était paralysé, le gouvernement dut utiliser les lignes intérieures de l'armée. Les chèques postaux étaient bloqués, les ordures ménagères s'entassaient sur les trottoirs des villes. Elle dura jusqu'au 25 août. Mais pour le gouvernement comme pour les syndicats, il s'agissait de régler cette affaire avant la fin du mois d'août, avant que le reste des salariés ne retourne au travail. Le 20, un accord était signé avec FO et la CFTC. Le gouvernement reculait sur les retraites et les salaires les plus bas. L'ordre de reprise de FO et de la CFTC fut sans effet. Pour la C.G.T., il s'agissait de faire un baroud d'honneur démonstratif de leur influence. Démonstration faite, la C.G.T. appela à la reprise du travail le 25 août, sans que les travailleurs obtiennent rien de plus. Mais le gouvernement avait dû remiser ses fameux décrets-lois et promettre d'augmenter les bas salaires.
De 1968 à aujourd'hui... La masse de grévistes de 1968, si elle n'a pas ébranlé le régime malgré la bonne frousse flanquée à la bourgeoisie, a tout de même contribué à un certain rééquilibrage du rapport de force entre le capital et le travail. Des acquis, certes au-dessous de ce qui était escompté, ont pu être arraché au pouvoir et à la bourgeoisie. De plus, ce nouveau rapport de force s'accompagnait d'une contestation frontale des valeurs bourgeoises. Depuis, nous avons assisté à l'érosion de ce rapport de force qui s'est infléchi en faveur du capitalisme. Des restructurations gigantesques, parfois pilotées par l'État lui-même, ont jeté à la rue des centaines de milliers de travailleurs. L'offensive de la bourgeoisie s'accentue ensuite pour réduire à l'état de miettes les acquis cumulés d'un demi-siècle de luttes sociales. Ces éléments d'un "compromis" entre travail et capital que certains croyaient possible sont éliminés. L'action continue du capitalisme est d'autant plus efficace qu'elle est déterminée à parvenir à ses fins et ne trouve face à elle que des réactions dispersées, même si elles sont parfois spectaculaires, et des organisations de travailleurs persistant à penser dans le cadre d'un "compromis" que la bourgeoisie a depuis longtemps rompu. Ainsi, ces dernières années ont laissé l'initiative à une bourgeoisie jalouse de ses prérogatives, ne comptant partager aucune parcelle de pouvoir, désireuse de maintenir puis d'augmenter de manière conséquente ses taux de profit. Par ses coups de boutoirs sans cesse plus violents, elle contraint les travailleurs à se cantonner à une posture défensive. Celle-ci, souvent désespérée, demeure à l'écart de toute coordination, inconsciente souvent du nouveau rapport entre les classes et nostalgique d'une période d'équilibre qui s'est avérée illusoire, un repli stratégique de la classe des possédants. Cette défensive des travailleurs n'est pas même élément d'une stratégie de cantonnement qui travaillerait à la construction d'un nouveau rapport de force, prélude, en même temps qu'élément constitutif d'une stratégie offensive future, consciente cette fois de l'impossible existence d'un quelconque compromis durable avec le capital et l'État.
Pour que cette conscience rejaillisse, la révolte élémentaire, même sous ses formes actuelles, est d'une impérative nécessité. Elle doit être le socle d'une nouvelle conscience de classe débouchant sur une nouvelle conscience politique indispensable au constat des enjeux liés aux rapports de classe d'aujourd'hui.
Lors du mouvement de ce printemps, nous avons pu entendre le mot d'ordre "Grève Générale" émerger ça et là, de la bouche de militantes et militants révolutionnaires certes, mais surtout des franges les plus déterminées de salariés en lutte. Ainsi, parmi les personnels les plus engagés de l'Éducation Nationale (minorité importante et très active) est apparue l'affirmation de la nécessaire confrontation générale sans laquelle leurs revendications propres n'ont aucune chance d'aboutir. Il en va de même, évidemment, pour tout mouvement catégoriel. Auparavant et en même temps, des sections syndicales d'entreprises licenciant en masse se rencontraient pour construire une réaction des travailleurs à la hauteur des enjeux en dénonçant clairement le capitalisme et en défendant l'urgence de la construction d'un rapport de force offensif.
Aujourd'hui, la nécessité de la grève générale, la nécessité de synthétiser les mécontentements grandissants de tous les salariés, chômeurs et précaires, germe dans les mouvements. Sans prise de conscience globale, sans lutte d'ensemble, il sera de plus en plus difficile de faire avancer quoi que ce soit pour quelle catégorie que ce soit. Notre salut est encore une fois dans l'union active de tous les travailleurs. Cependant, il faut maintenir les liens apparus dans les mouvements au risque de devoir repartir de zéro à chaque coup tordu du pouvoir. Pour que nécessité puisse devenir réalité, coordination et organisation sont d'une vitale nécessité, car aucun mouvement se voulant victorieux ne peut se contenter de se payer de mots.
Camille et Christophe,OCL Reims
Sources : Encyclopédie Hachette, la CNT SAM de Marseille, la brochure de CNT-AIT de Toulouse sur Mai 68,Rouge du 31/07/2003, Lutte ouvrière du 15/08/2003, un texte d'auteur inconnu, intitulé "La grève générale [Un point de vue... marxiste]", Temps critiques et autres lectures.
(1) Courant socialiste français qui fondait sa politique sur des principes marxistes et ayant pour but final: le renversement du capitalisme. En 1880, le parti ouvrier français est fondé par Jules Guesde et Paul Lafargue. En 1905, ce courant participera à la création du nouveau parti socialiste unifié (qui en adhérant à la IIe Internationale adopta le titre de Section française de l'Internationale ouvrière : SFIO), mais ses thèses ne furent pas celles retenues par ce parti.
(2) On vous recommande vivement de lire, si vous ne l'avez pas encore fait, le numéro Hors-série à ce sujet de Courant alternatif, 3,80 € (Note des auteurs)
Sam (CNT Education)
Quelle démocratie syndicale pour quel syndicalisme ?
Le récent mouvement de mai-juin sur les retraites et ses prolongements ont reposé de nouveau et de manière explicite la question de la démocratie syndicale.Cette question est, en tant qu’anarcho-syndicalistes, au centre de nos préoccupations.
Mais qu’entendons nous par démocratie syndicale ?
Eclaircir cette question est d’importance, tant ce slogan est également souvent le leitmotiv de différents groupes trotskystes, qui pour agir en tant que fraction au sein des organisations syndicales, au mépris de cette même «démocratie» syndicale, n’en ratent pas une pour se servir de cet étendard issu su syndicalisme révolutionnaire afin d’affermir leur positions, et notamment au sein des appareils...
«Démocratie syndicale» et syndicalisme «professionnalisé» Par démocratie syndicale, nous entendons les modes de fonctionnement qui permettent de rendre le syndicat aux syndiqué-e-s, de revenir à ce qui faisait le syndicalisme : l’organisation autonome des travailleurs et travailleuses pour la défense de leurs intérêts de classe, loin des intérêts des fractions politiciennes.
Cette démocratie syndicale est contenue dans la quasi-totalité des statuts des confédérations, au travers du double fédéralisme, bien que la bureaucratisation ait vidé celui-ci de son contenu.
En tant qu’anarcho-syndicalistes, nous entendons contribuer à développer les capacités d’auto-organisation de la classe laborieuse.
Le syndicat nous paraît un moyen incontournable pour y arriver. Mais, nous ne pouvons manquer de constater que le syndicalisme, et particulièrement dans les grandes confédérations est aujourd’hui confronté à la bureaucratisation, au mépris des ses statuts et de ses origines, à la délégation sans contrôle, qui liquide progressivement l’autonomie de classe au profit d’une logique de service confinant le syndicalisme à une fonction d’assurance sociale dont les prestations reposent sur une poignée de militants professionnalisés.
La démocratie syndicale dans les actes, c’est le regroupement des travailleurs et travailleuses, s’organisant de manière active pour défendre leur droit. La décomposition syndicale qui continue son cours prend ses racines dans plusieurs phénomènes :
Le développement d’un «syndicalisme» professionnalisé, à travers les postes de permanents et les décharges.
On substitue la délégation sans contrôle à l’action collective, la répartition des tâches, la construction coopérative de la lutte syndicale, et le mandatement impératif et révocable dans les instances syndicales. Le développement de strates successives d’une bureaucratie syndicale, où plus l’on monte dans les instances fédérales et confédérales, plus les responsables syndicaux sont coupés du salariat par l’accumulation de décharges ou par le statut de permanent, dépossède les syndiqué-e-s de leur contrôle sur le syndicat.
Ce qui était au début du siècle une démarche coopérative, basée sur l’organisation et l’investissement direct des travailleurs et travailleuses, une émanation de leur autonomie, s’est peu à peu, sous l’influence de l’institutionnalisation et de la professionnalisation militante, qui va avec l’émergence individualiste et l’érosion de la conscience de classe, transformé en système assurantiel où l’on prends sa carte en déléguant à des professionnels la défense individuel et collective.
Le syndicat devient dès lors une assurance vie à stricte vocation individuelle, réduit au statut de lobby quand il s’agit de la défense des intérêts collectifs du prolétariat, dépendant du bon vouloir de politiques, qui, sans surprises quelles que soient leur tendances, ne sont que les porte-voix des intérêts du patronat.
Contrôle de l'information Le contrôle de l’information, le monopole de celle-ci par quelques-uns, est un outil de pouvoir important pour la bureaucratie.
L’absence de circulation de l’information permet de concentrer le pouvoir de décision au sein de quelques mains, situées au coeur des structures syndicales, transformées d’instances de décisions dans le cadre du mandatement en structures de pouvoir personnelles ou fractionnels.
L’absence ou la faiblesse de l’information sur les luttes qui se mènent hors du secteur géographique ou de la branche affaiblit la dimension inter-professionnelle du syndicalisme, base de la conscience du classe, tout autant qu’elle renforce le contrôle des bureaucraties sur les mobilisations. Outil pour prévenir l’extension
«incontrôlée» des mouvements de luttes, complété par le silence des médias bourgeois, ce monopole de l’information est également souvent accompagné d’une faiblesse dans la formation syndicale, principalement pour les militant-e-s de base, ce qui a pour conséquence de renforcer la spécialisation, mais également de faire passer des vessies pour des lanternes ouvrant la voie à l’acceptation de lignes fédérales ou confédérales défavorables aux salarié-e-s par absence de retour critique sur leur impact négatif pour les travailleuses et travailleurs.
L’accord sur la formation professionnelle en est un exemple : présenté par les confédérations comme un progrès pour les salarié-e-s, il ne résiste pas à une analyse poussée sur sa fonction d’atomisation du salariat, qui, avec la casse du principe de faveur par la réforme sur la «démocratie sociale» (sic) et la destruction du cadre collectif des diplômes par la réforme universitaires LMD, constitue une attaque sans précédent sur les conventions collectives et les garanties collectives de salaire en substituant la validation de compétences individualisées à celle des qualifications, étalon collectif de valeur.
L’absence de formation syndicale, ou le contrôle de cette formation l’expurgeant de tout discours critique, est un outil de taille pour enfermer les syndiqué-e-s dans la délégation, pour assurer aux bureaucraties le contrôle des syndicats.
La Lettre des militant-e-s syndica-listes libertaires, parallèlement à d’autres publications (Syndicaliste !, L’Émancipation syndicale et pédagogique, et bien d’autres), tente d’apporter sa contribution — modeste — aux efforts faits pour briser ce monopole, à cette nécessaire mise en circulation de l’information et de l’analyse critique, rendue plus aisée par la technologie internet, même si celle-ci est encore loin d’être accessible à tout-e-s les syndicalistes.
Contre le travail de «fraction» L’action de fractions politiques, de gauches ou d’extrême gauche est également une attaque contre la démocratie syndicale.
Celles-ci visent à inféoder le syndicat (et donc l’autonomie prolétarienne) à la logique des partis, en s’emparant ou en gardant le contrôle des structures décisionnelles des organisations syndicales, en utilisant des moyens comme la répartition clientéliste des décharges, la désignation par le haut des mandatés de congrès en fonction des proximités politiques, validés par les syndicats de base en l’absence de pratique démocratique à la base.
Les fractions politiques, qu’il s’agisse de la social-démocratie, des résidus staliniens ou des trotskystes ont tous en commun le mépris pour les capacités de décisions et de gestion du salariat.
Elles prétendent inféoder l’action syndicale au parti, cantonnant le syndicat au rôle de groupe de pression, lui déniant toute action autonome, c'est-à-dire qui n’aurait pas comme aboutissement le débouché politique partidaire : ainsi a-t-on vu les réseaux de gauche freiner la lutte dans certains secteurs en mai-juin, considérant que construire la grève générale porterait un risque de faire tomber le gouvernement, risque que certain-e-s ne souhaitaient pas prendre en l’absence d’alternative à gauche.
Cette conception marxiste du syndicalisme, a pour conséquence non seulement d’entraver le fonctionnement démocratique des syndicats en y introduisant des logiques extérieures, en totale contradiction avec la charte d’Amiens, mais plus concrètement de désarmer les travailleurs et les travailleuses face au patronat.
La gauche trotskyste, elle, enfermée dans son appel aux «directions syndicales», est passée à côté d’un élément essentiel : si effectivement, des choix clairs au niveau confédéral auraient permis une extension du mouvement et la construction d’un rapport de force, notamment dans les transports ou le sabotage de la bureaucratie CGT a été évident, l’analyse de la bureaucratisation du syndicalisme devrait conduire plus à déterminer quels moyens, dans cette situation, doivent se donner le salariat et les syndicats de bases pour s‘organiser et mener la lutte en se passant des structures confédérales quand celles-ci ne remplissent pas leur fonction de défense du salariat.
Sur les «comités» et les «collectifs» Les comités interprofessionnels, et les collectifs de luttes, n’en déplaisent aux camarades du collectif La sociale, sont avant tout des réponses à la bureaucratisation des centrales syndicales, lorsque de catalyseurs de la lutte elles se transforment, par choix politiciens, en frein.
Questionner les manquements démo-cratiques de tels comités ou de telles AG, c’est une tâche effectivement qu’il nous appartient de faire, anarcho-syndicalistes, et c’est ce que nous avons fait sur Lyon en luttant pour des mandatements par établissements, AG de secteurs, etc..., mais pas pour y opposer le caractère prétendument démocratique d’un syndicalisme confédéré, dont le caractère bureaucratique est une évidence pour un nombre de plus en plus important de salarié-e-s, qu’ils soient à la CGT, la CFDT, FO, SUD ou autre...
Doit-on alors s’étonner que ces formes d’organisations émergent, lorsqu’un Thibault va parader au congrès du PS en pleine grève reconductible, lorsque les Unions départementales s’abstiennent d’organiser une AG interpro le 13 mai à Lyon, dénient l’accès à une salle de la bourse du travail au comité intersyndical de défense des retraites, qui réunissait des syndicalistes de bases CGT, FO, SUD, CFDT, CNT, et qui souhaitait organiser une rencontre pour organiser la lutte sous un angle interprofessionnel pour tenter de palier au fait que les UD ne faisaient pas leur travail ?
Doit on fustiger ces initiatives qui correspondent avant tout à une volonté de contrôle de la grève par les grévistes, à une tentative d’auto-organisation des salarié-e-s en lutte (qu’aurions-nous à y redire, en tant qu’anarcho-syndicalistes qui défendons l’auto-organisation du salariat), ou s’interroger sur ce qu’elles révèlent comme dysfonctionnement du syndicalisme, un syndicalisme qui par sa bureaucratisation et ses inconséquences bureaucratiques ne remplit plus, au-delà de la base, son rôle de catalyseur et organisateur des luttes en défense du salariat ?
Souligner les manipulations gauchistes des AG, c’est une tâche nécessaire, mais comment peut on interpréter une telle démarche si elle ne s’accompagne pas d’une dénonciation des manipulations des réseaux d’extrême gauche, de gauche, ou tout simplement bureaucratiques qui liquident le syndicalisme ?
Les camarades de la Sociale croient-ils que les organisations confédérées, par leur caractère permanent, sont épargnées par de telles manipulations politiciennes ?
Ce serait là une nouveauté, qui ferait l’impasse sur un sacré bout d’histoire syndicale qui a abouti notamment à la multiplication des scissions syndicales et la liquidation du syndicalisme révolutionnaire comme tendance dominante du syndicalisme français.
Oui, ces coordinations et ces structures éphémères ne peuvent se substituer à l’organisation permanente des salarié-e-s dans des syndicats, il n’est pas dans mon propos de faire de l’antisyndicalisme, je serais bien en peine, en tant que syndicaliste qui comme les autres s’échine sur son lieu de travail à faire avancer la syndicalisation.
Mais en attendant, tant que les syndicats ne seront pas à même de questionner leur fonctionnement, il ne faut pas s’étonner qu’une part de plus en plus large du salariat recherche hors de leur sein les moyens de son auto-organisation dans la lutte.
Ce n’est pas un hasard si nombre de syndiqué-e-s participaient à ces comités.
Pas par anti-syndicalisme, mais parce qu’à choisir entre auto-organisation et fonctionnement dans le cadre strict du syndicat, ils choisissaient la première option.
En tant qu’anarcho-syndicaliste, je pense que l’auto-organisation est conciliable avec le syndicalisme, que concilier l’un et l’autre est nécessaire et indispensable dans la lutte des classes, que le choix ne devrait pas se poser en ces termes, qu’il faut restituer au syndicalisme sa fonction d’outil d’auto-organisation du salariat. Mais réconcilier syndicalisme et auto-organisation des grévistes, du salariat, c’est poser la question de la démocratie syndicale. Une telle synergie, qui est un élément incontournable du rapport de force face au patronat, ne peut se faire sans que le fonctionnement démocratique qui existe dans les statuts des organisations syndicales ne redevienne une réalité pratique et concrète.
Sur «l'unité» Alors combattre pour l’unité du mouvement syndical, c’est un objectif que nous partageons tou-te-s, nous sommes pour l’unité du prolétariat face au patronat, qui est la condition sine qua non d’un rapport de force favorable dans la lutte des classes. Mais cette unité n’est possible que dans le cadre d’un fonctionnement démocratique, et du respect de l’indépendance syndicale, de l’autonomie du syndicalisme et sa complète séparation des logiques politiciennes pour se cantonner à son objectif originel : la défense du salariat dans la perspective d’une société sans classe et sans État.
Toute autre conception de l’unité ne correspond qu’à la vulgate gauchiste du front unique ou l’unité n’est qu’un masque aux ambitions de pouvoir d’une fraction.
L’unité dans le renoncement et la bureaucratisation, en l’absence de démocratie syndicale c’est désarmer le salariat face au patronat... Personne n’est contre l’unité, mais c’est sur quelle base elle se fait dont il est question.
Or, tant que prédomine la conception d’un syndicalisme lobby, inféodé au parti et incapable, par idéologie, de mener ses propres actions, tant que ce syndicalisme s’appuie sur une négation dans les faits de la démocratie syndicale, aucune unité n’est possible. L’unité syndicale, sur des bases de classe, sur les bases d’une conception d’un syndicalisme s’affranchissant de la bureaucratie, on l’a trouvé dans la lutte, reste à se donner les moyens de construire de manière permanente des réseaux qui permettront la reconstruction d’un syndicalisme révolutionnaire, antibureaucratique, démocratique, et dès lors, unifié.
Si l’on peut se lamenter en constatant que la CGT a bien changée depuis la charte d’Amiens (c’est ce dont devraient se rendre compte les camarades de La sociale), il s’agit surtout de se donner les moyens de reconstruire un syndicalisme de classe, anti-bureaucratique.
C’est à ce prix que nous pourrons parler d’unité syndicale, car celle-ci n’est possible que dans le cadre d’un syndicalisme antibureaucratique, libéré des influences partidaires, respectant la démocratie syndicale et le double fédéralisme, substituant l’action collective et la répartition des tâches à la
délégation de pouvoir et la professionnalisation (décharges et permanents).
Nous sommes confrontés à un mouvement historique qui voit déferler l’individualisme, la délégation de pouvoir et le consumérisme, y compris militant.
C’est une nécessité, il me semble, d’inverser la tendance, en se donnant les moyens de faire revivre ou d’assurer la continuité des pratiques d’auto-organisation, d’action directe, de fédéralisme et de gestion directe.
Et cela passe par la pratique, la mise en cause des structures et des fonctionnements qui renforcent la délégation, cette délégation qui fossoie la démocratie...
Anarcho-syndicalistes, nous savons que les fins sont liées aux moyens, et que l’on ne peut construire l’autonomie de classe en l’attaquant par nos pratiques syndicales...
Sam (CNT Education 69-01)
CNT-AIT
JÉSUITISME SYNDICAL
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Les inc'oyables et les Me'veilleux
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(prochainement édité aux éditions de la Sainte mémoire ouvrière)
Ad augusta per angusta Mes biens chers frères,
Vous, qui représentez et animez avec tant d'abnégation tout au long de l'année, un véritable syndicalisme de « service ».
Vous qui vous occupez avec tant de célérité des mutations, des passages en « hors classes » pour les enseignants, du sapin de Noël du comité d'entreprise et de tant d'autres petits soucis qui affectent si durement le monde laborieux, soulageant ainsi ses peines.
Vous qui déployez tant d'énergie quand viennent les élections syndicales pour pouvoir passer ou rester devant vos concurrents. et ainsi obtenir les subsides nécessaires pour payer les permanents.
Vous qui faites confiance à vos états majors syndicaux, vos leaders estampillés après de longues batailles « seuls interlocuteurs officiels » du pouvoir.
(sachez que nous utilisons tous les moyens légaux comme la loi Perben par exemple pour empêcher que d'autres prennent nos places.).
Vous vous demandez effarés : Mais que faire quand un mouvement d'une telle ampleur comme celui qui nous touche aujourd'hui, démarre, se développe, s'amplifie et s'organise même sans que nous n'y soyons pour rien ou du moins pour si peu ?
Aura popularis Ne risque-t-on pas quand on s'apercevra que nous faisons tout pour le canaliser, le freiner le contrôler, de nous faire jeter un jour de ces «Assemblées Générales» et ruiner ainsi tous nos efforts quotidiens ?
N'y a-t-il pas grand danger pour nous, frères militants, en ce moment particulier où de partout surgit d'entre nos brebis la clameur d'une « Grève Générale illimitée » ?
Oui, mes biens chers frères, vous voyez juste il y a bien péril en la demeure ! Nous avons eu bien du mal, en effet, à prendre en marche le train de la grève reconductible mais il fallait en passer par là sous peine d'être désavoués par nos « bases ».
Mais vous ne vous poseriez pas toutes ces questions mes frères, si vous aviez bien tous, dès le début, compris pourquoi nous devons empêcher ces luttes d'arriver à leurs termes ! Dois-je vous rappeler que certains de nos syndicats confédérés parmi les plus puissants adhèrent à l'illustre Confédération Européenne des Syndicats ? (ceux qui n'y participent pas encore sont néanmoins en complet accord avec ses objectifs). Ils y ont obtenu une stature institutionnelle parmi toutes les autres institutions européennes. Nous devons accompagner celles-ci pour garantir les droits des travailleurs de notre continent. Ils sauront nous en être reconnaissants soyez en sûrs. Mais de grâce n'imaginez surtout pas que nous pourrions, ou même devrions, aller à l'encontre d'un système libéral dont personne (sauf des poètes peut-être) ne voit l'alternative.
Cela n'enchante guère nombre d'entre vous je le sais, mais à ceux-là je répondrai en employant cette expression populaire : contentons nous de limiter la casse ! Et que leur conscience en soit apaisée.
L'Europe sociale à laquelle nous ouvrons c'est aussi l'Europe du capital, ne soyons pas naïfs et de même qu'au niveau national, nous pouvons y remplir parfaitement notre rôle de courtiers de la main d'ouvre. Car le capital ne saurait se passer de nous comme force régulatrice et négociatrice. Allons mes frères le libéralisme nous réserve encore de beaux jours ! Courage !
Et c'est bien en ce sens que nous assumons d'une façon responsable notre rôle actuel que d'aucuns ne manqueront d'appeler perfidement « briseur de grève ».
J'en viens d'ailleurs au conseil tant attendu de votre part pour justement fermer leur caquet à ceux-là : non-syndiqués ou syndiqués de fraîche date ou encore porte-voix de syndicats alternatifs. Car il faut avec célérité s'employer à désamorcer la bombe que leurs critiques pourraient faire exploser.
Lors de nos premières expéditions missionnaires au Japon (16ème siècle) certains d'entre nous en ont rapporté l'art subtil du Jiu-Jitsu. Un des principes fondamentaux en est qu'il ne faut pas opposer la force à la force (surtout si l'on ne fait pas le poids) mais jouer sur le déséquilibre de l' adversaire utilisant même sa propre inertie. En voici l'application :
Nolens, volens 1. Les « révolutionnaires » partisans de la démocratie directe en appellent toujours aux assemblée générales souveraines. Cela à priori remet en cause notre rôle, on le sait, mais ces assemblées se créent spontanément et nous n'y pouvons rien... Aussi, n'allons pas à contre courant il suffit d'y être présents ! Vous avez tous lu Platon dans le texte et vous n'ignorez pas que dans des lieux ou le pouvoir vient de la parole, ceux qui jactent le mieux tirent leur épingle du jeu. Or n'êtes vous pas des spécialistes ? Considérez l'avantage que vous avez sur ces néophytes qui s'exercent pour la première fois, ô combien maladroitement, à s'exprimer en public !
Quid nescit dissimulare nescit regnare
2. Dites oui aux A.G ! Résolument ! Et même allez plus loin ! Si l'on vous demande pourquoi vous n'appelez pas à la grève Générale illimitée, ne vous effrayez pas : retournez la force de votre contradicteur contre lui : n'hésitez pas à dire haut et fort que si vous ne le faites pas c'est par respect pour ces mêmes Assemblées qui seules ont le pouvoir de décider d'une telle chose. C'est par respect pour la démocratie que vous n'en faites rien ! Et le tour est joué !
3. Remarquez l'habileté de l'argument : d'une part vous apparaissez dans toute la modestie d'un vrai représentant de « la base » mais en plus vous ne manquerez pas de stigmatiser à l'occasion celui qui vous demande des comptes comme un de ces aventuriers qui n'hésiterait pas, lui, à se substituer à la volonté collective ! ! !
Voici donc une phrase type que vous pouvez utiliser partout : « Nous n'appelons pas à la grève générale car ce sont les assemblées qui décident et nous ne saurions nous substituer à elles ! Nous respectons la démocratie, nous ! »
L'argument portera d'autant plus que votre contradicteur sera le porte parole d'un de ces petits syndicats alternatifs qui pullulent depuis peu.
Ceux-ci, en effet, sont prêts à en appeler aux Assemblées et même aux «Coordinations » d'assemblées sans rechercher aucune reconnaissance particulière pour leurs syndicats ! Cette position pourrait leur amener bon nombre de sympathies. Ce qui apparaîtrait comme gage de leur honnêteté peut néanmoins se retourner contre eux pour peu que l'on insinue adroitement qu'en fait ils se fondent dans les assemblées pour mieux les manipuler, profitant du fait qu'ils sont moins connus que nous qui ne pouvons nous cacher du fait de notre notoriété.
N'est ce pas là une prise admirable digne des grands maîtres du Jiu-Jitsu ?
Allons, le temps presse mes frères et la besogne est dure : les grévistes semblent déterminés à poursuivre leur mouvement et il est à espérer que notre labeur soit récompensé ! Mais de toutes façons si ce n'est par les uns ce sera par les autres.
Ah ! J'oubliais ! Ayez toujours à l'esprit le mot d'un de nos illustres prédécesseurs le Père Maurice Thorez : « Il faut savoir terminer une grève ! »
PS : Veuillez à ce que ce document ne soit pas divulgué à de simples curés de campagne qui n'ont pas la formation suffisante pour en comprendre la nature.
Les inc'oyables et les Me'veilleux (1) De sou*ce assez poissonneuse, on c*oit savoi* que l'inc*oyable et me*veilleux Be*na*d Thibault de la Cégété decla*e*a la g*ève géné*ale le 1er av*il 2004, de maniè*e à mett*e à p*ofit la pé*iode de septemb*e à av*il pou* const*ui*e la montée en puissance. L'inc*oyable et me*veilleux Ma*c Blondel de Effo ne pou**a pas l'assister dans cette éno*me tâche car il au*a passé la main à son successeu*.
Le déc*et de g*ève géné*ale a**ive*a pa* messager : les syndiqués sont d'o*es et déjà appelés à se mobiliser pour fai*e naît*e puis
d*esser les chevaux qui se*ont nécessai*es dans tous les *elais de poste. Aucune inquiétude à avoi* pou* la paille : le gouve*nement actuel fait tout ce qu'il faut pou* nous y mett*e dessus, c'est une den*ée qui ne manque*a pas.
La *évolution est en ma*che.
AnneMa*ie P.
ZIL Toulouse Ouest
PS : 1. Si le message est brouillé, le tremper dans un chaudron de bave de crapaud en récitant la formule incantatoire "Ce n'est pas le Medef qui nous gouvernera !"
2. Si le message reste encore brouillé, ouvrir son livre d'Histoire à la page 1936 et à la lettre E, comme Espagne(1) INCROYABLES ET MERVEILLEUSES - Après la chute de Robespierre, c'est la fin de la Terreur. La jeunesse dorée aristocratique affiche par réaction des tenues extravagantes et un maniérisme dans la façon de parler. Ils suppriment la lettre R (qui leur rappelle la révolution et robespierre) ; les femmes portent des tenues inspirées de l'Antiquité (les Merveilleuses), les hommes des cravates démesurées et des pantalons moulants (les Incroyables). Leur usage immodéré du parfum de musc les fera surnommer muscadins.
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