vendredi 27 juin 2014

DROIT



Pierre Kropotkine
L'organisation de la Vindicte
appelée Justice
Publications des Temps nouveaux n°19.Ñ 1901


 
Le saint-simonien Adolphe Blanqui avait eu parfaitement raison de faire ressortir, dans son «Histoire de l'Economie politique», l'importance que les formes économiques ont eue dans l'histoire de l'humanité, pour déterminer les formes politiques de la société et même ses conceptions sur le droit, la morale, et la philosophie. A cette époque, les libéraux et les radicaux donnaient toute leur attention au régime politique et méconnaissaient les conséquences du régime bourgeois qui s'intronisait alors en France, sur les ruines de la première république. Il éait donc tout naturel que, pour faire ressortir l'importance du facteur économique, et pour attirer l'attention sur un sujet méconnu par les meilleurs esprits, ainsi que sur un immense mouvement socialiste qui commençait à peine (son «Histoire» est datée de 1837), il exagérât même l'importance du facteur économique et qu'il cherchât à construire toute l'histoire comme une superstructure sur les relations économiques. C'était nécessaire, ou en tout cas inévitable. Cela se répête continuellement dans l'histoire des sciences. «A d'autres», devait-il se dire, «la tâche de faire ressortir l'importance des autres facteurs : formes politiques de gouvernement, idées sur la justice, conceptions théologiques et le reste. Moi, je dois faire ressortir toute l'importance de mon sujet. L'importance des autres n'est déjà que trop démontrée.»On sait jusqu'à quelles exagérations cette idée fut portée depuis par l'école social-démocratique allemande, et on connaît les efforts que nous, anarchistes, faisons pour attirer l'attention et l'étude sur cet autre facteur de la vie des sociétés, l'Etat.
Il faut reconnaître cependant que nous-mêmes, en luttant pour l'abolition de la structure nécessairement hiérarchique, centralisée, jacobine et antilibertaire par principe, qui a nom Etat, Ñ que nous aussi, nous avons forcément négligé jusqu'à un certain point dans notre critique des institutions actuelles la ci-nommée Justice. Nous en avons souvent parlé, les journaux anarchistes ne cessent de la critiquer, et cependant, nous ne l'avons pas encore suffisamment sapée dans ses fondements mêmes.
C'est pour attirer davantage l'attention et pour provoquer la discussion à ce sujet, que ce rapport fut écrit.

L'étude du développement des institutions amène forcément à la conclusion que l'Etat et la Justice Ñ c'est-à-dire le juge, le tribunal, institués spécialement pour établir la justice dans la société Ñ sont deux institutions qui, non seulement coexistent dans l'histoire, mais sont intimement liées entre elles par des liens de cause et effet. L'institution de juges spécialement désignés pour appliquer les punitions de la loi à ceux qui l'auront violée, amène nécessairement la constitution de l'Etat. Et quiconque admet la nécessité du juge et du tribunal spécialement désignés pour cette fonction, avec tout le système de lois et de [...

LACUNE : une page

...] tout chez les agriculteurs, mais survivant dans les bandes militaires), et celle de compensation à l'individu et à la famille lésée se répand. Avec l'apparition de la famille séparée, patriarcale et possédant fortune (en bétail ou en esclaves enlevés à d'autres tribus), la compensation prend de plus en plus le caractère d'évaluation de ce que «vaut» (en possession) l'homme blessé, lésé de quelque façon, ou tué : tant pour l'esclave, tant pour le paysan, tant pour le chef militaire ou roitelet que telle famille aura perdu. Cette évaluation des hommes constitue l'essence des premiers codes barbares.
La commune de village se réunit et elle constate le fait par l'affirmation de six ou douze jurés de chacune des deux parties qui veulent empêcher la vengeance brutale de se produire et préfèrent payer et accepter une certaine compensation. Les vieux de la commune, ou les bardes qui retiennent la loi (l'évaluation des hommes de différentes castes) dans leurs chants, ou bien des juges invités par la commune, déterminent le taux de la lésion : tant de bétail pour une telle blessure ou pour tel meurtre. Pour le vol, c'est simplement la restitution de la chose volée ou de son équivalent, plus une amende payée aux dieux locaux ou à la commune.Mais peu à peu, au milieu des migrations et des conquêtes, les communes libres de beaucoup de peuplades sont asservies, les tribus et les fédérations aux usages différents se mêlent sur un même territoire, il y a les conquérants et les conquis. Et il y a en plus le prêtre et l'évèque Ñsorciers redoutés Ñ de la religion chrétienne qui sont venus s'établir parmi eux. Et peu à peu, au barde, au juge invité, aux anciens qui déterminaient jadis le taux de la compensation, se substitue le juge envoyé par l'évèque, le chef de la bande militaire des conquérants, le seigneur ou le roitelet. Ceux-ci, ayant appris quelque chose dans les monastères ou à la cour des roitelets, et s'inspirant des exemples du Vieux Testament, deviendont peu à peu juges dans le sens moderne du mot. L'amende qui était jadis payée aux dieux locaux Ñ à la commune Ñ va maintenant à l'évêque, au roitelet, à son lieutenant, ou au seigneur. L'amende devient le principal, tandis que la compensation allouée aux lésés pour le mal qui leur fut fait, perd de son importance vis-à-vis de l'amende payée à ce germe de l'Etat. L'idée de punition commence à s'introduire, puis à dominer. L'Eglise chrétienne surtout ne veut pas se contenter d'une compensation ; elle veut punir, imposer son autorité, terroriser selon le modèle de ses devancières hébraïques. Une blessure faite à un homme du clergé n'est plus une simple blessure : c'est un crime de lèse-divinité. En plus de la compensation, il faut le châtiment, et la barbarie du châtiment va en croissant. Le pouvoir séculaire fait de même.


Aux dixième et onzième siècle se dessine la révolution des communes urbaines. Elles commencent par chasser le juge de l'évêque, du seigneur ou du roitelet, et elles font leur «conjuration». Les bourgeois jurent d'abandonner d'abord toutes les querelles surgies de la loi du talion. Et lorsque de nouvelles querelles surgiront, de ne jamais aller vers le juge de l'évêque ou du seigneur, mais d'aller vers la guilde, la paroisse, ou la commune. Les syndics élus par la guilde, la rue, la paroisse, la commune, ou, dans les cas plus graves, la guilde, la paroisse, la commune réunies en assemblée pleinière, décideront la compensation à accorder à la personne lésée.En outre, l'arbitrage à tous les degrés Ñ entre particuliers, entre guildes, entre communes Ñ prend une extension réellement formidable.
Mais, d'autre part, le christianisme et l'étude renouvelée du droit romain font aussi leur chemin dans les conceptions populaires. Le prêtre ne fait parler que des vengeances d'un dieu méchant et vengeur. Son argument favori (il l'est encore jusqu'à ces jours) est la vengeance éternelle qui sera infligée à celui qui aura péché envers les prescriptions du clergé. Et, s'appuyant sur les paroles des évangiles concernant les possédés par le diable, il voit un possédé dans chaque criminel et invente toutes les tortures pour chasser le diable du corps du  «criminel». Il le brûle au besoin. Et comme, dès les premiers siècles, le prêtre conclut une alliance avec le seigneur, et que le prêtre lui-même est toujours un seigneur laïque, et le pape un roi, le prêtre fulmine aussi et poursuit de sa vengeance celui qui a manqué à la foi laïque imposée par le chef militaire, le seigneur, le roi, le prêtre-seigneur, le roi-pape. Le pape lui-même, auquel on s'adresse continuellement comme à un arbitre suprême, s'entoure de légistes versés dans le droit impérial et seigneurial romain. Le bon sens humain, la connaissance des us et coutumes, la compréhension des hommes, ses égaux, Ñ qui faisaient jadis les qualités des tribunaux populaires Ñ sont déclarés inutiles, nuisibles, favorisant les mauvaises passions, les inspirations du diable, l'esprit rebelle. Le «précédent», la décision de tel juge, fait loi, et pour lui donner plus de prise sur les esprits, on va chercher le précédent dans les époques de plus en plus reculées Ñ dans les décisions et les lois de la Rome des empereurs et de l'Empire hébraïque.
L'arbitrage disparaît de plus en plus à mesure que le seigneur, le prince, le roi, l'évêque et le pape deviennent de plus en plus puissants et que l'alliance des pouvoirs temporel et clérical devient de plus en plus intime. Ils ne permettent plus à l'arbitre d'intervenir et exigent par la force que les parties en litige comparaissent devant leurs lieutenants et juges. La compensation à la partie lésée disparaît presque entièrement des affaires «criminelles», et se trouve bientôt presque entièrement remplacée par la vengeance, exercée au nom du Dieu chrétien ou de l'Etat romain. Sous l'influence de l'Orient, les punitions deviennent de plus en plus atroces. L'Eglise, et après elle le pouvoir temporel, arrivent à un raffinement de cruauté dans la punition, qui rend la lecture ou la reproduction des punitions infligées aux quinzième et seizième siècles presque impossibles pour un lecteur moderne.

Les idées fondamentale sur ce point essentiel, cardinal de tout groupement humain, ont ainsi changé du tout au tout entre le onzième et le seizième siècle. Et lorsque l'Etat, en vertu des causes que nous avons cherché à éclaircir dans l'étude sur «l'Etat et son rôle historique», lorsque l'Etat s'empare des communes qui ont renoncé déjà, même dans les idées, aux principes fédératifs d'arbitrage et de justice compensative populaire (essence de la commune du douzième siècle) Ñ la conquête est relativement facile. Les communes, sous l'influence du christianisme et du droit romain, étaient déjà devenues de petits Etats, elles étaient déjà devenues étatistes dans leurs conceptiions dominantes.
Certainement, il est extrêmement intéressant de tracer comment les changements économiques intervenus pendant ces cinq siècles, comment le commerce lointain, l'exportation, la création de la banque et les emprunts communaux, les guerres, la colonisation et les germes de production sous la conduite d'un entrepreneur capitaliste, se substituent à la production, la consommation et le commerce communaux Ñ il est très intéressant, disons-nous, de tracer comment ces divers et nombreux facteurs économiques influaient sur les idées dominantes du siècle. De superbes recherches dans ce sens ont été disséminées, en effet, par les historiens des communes dans leurs oeuvres, de même que quelques recherches (beaucoup plus difficiles, cependant, et toujours hétérodoxes) sur l'influence des idées dominantes, chrétiennes et romaines se trouvent aussi disséminées dans ces oeuvres. Mais il serait tout aussi faux et antiscientifique d'attribuer une influence exagérée, déterminante, au premier de ces facteurs, comme il serait faux en botanique de dire que la somme de chaleur reçue par une plante détermine seule ou surtout sa croissance, et d'oublier l'influence de la lumière ou de l'humidité. D'autant plus faux s'il s'agissait de préciser les facteurs qui déterminent les variations dans telle espèce.
Ce court aperçu historique permet déjà d'apercevoir jusqu'à quel point l'institution pour la vengeance sociétaire, nommée justice, et l'Etat sont deux institutions corrélatives, se supportant mutuellement, s'engendrant l'une l'autre et historiquement inséparables.
Mais il suffirait aussi d'une calme réflexion pour comprendre combien les deux sont logiquement inséparables ; combien toutes deux ont une origine commune dans un même cercle d'idées sur l'autorité veillant à la sécurité de la société et exerçant vengeance sur ceux qui rompent les précédents établis Ñ la Loi.Donnez-nous des juges, spécialement nommés par vous ou par vos gouvernants, pour nous venger contre ceux qui auront manqué aux précédents légaux réunis dans les codes, Ñ ou seulement pour venger la Société au nom de la Loi contre les infractions aux coutumes sociables, et l'Etat en est la conséquence logique. Et d'autre part, retenez l'institution pyramidale, centralisée, s'immisçant dans la vie des sociétés, que nous nommons l'Etat Ñ et vous avez nécessairement les juges nommés ou sanctionnés par l'Etat, soutenus par le pouvoir exécutif pour se venger au nom de l'Etat contre ceux qui auront enfreint ses règlements.


Nous vivons aujourd'hui une époque où une révision complète se fait de toutes les bases, de toutes les idées fondamentales sur lesquelles reposent la société moderne. Nous qualifions de vol ou d'usurpation légalisée les droits de propriété sur le sol et le capital social ; nous nions ces droits. Nous qualifions de monopoles, constitués par une Mafia gouvernante, les droits acquis par les sociétés d'actionnaires des chemins de fer, de gaz, etc. Nous qualifions de brigands les Etats qui se ruent les uns sur les autres avec des buts de conquête.Et il dépend aujourd'hui de nous-mêmes, soit de nous arrêter à moitié chemin et, payant tribut à notre éducation de vengeance chrétienne et romaine, respecter l'enfant batard de ces deux courants d'idées Ñ la ci-nommée justice Ñ ou bien de porter la hache tranchante de notre critique à cette institution qui est la vraie base du capitalisme et de l'Etat.
Ou bien, imbus de préjugés de vengeance, d'un Dieu vengeur dont nous devons alléger la tâche, et d'un Etat divinisé au point de le considérer comme l'incarnation de la justice, nous garderons l'institution Ñ le bras séculier du Dieu Ñ que nous nommons Justice.
[...

LACUNE : 1 page

...] Il faut aussi des hommes pour interpréter les formules des lois, l'université des légistes. Et ces hommes deviendront nécessairement les maniaques du verbe et de la lettre ; ils feront peser sur la société tout le poids des survivances héritées de nos ancêtres. Ils nous crieront «Arrière !» quand nous voudront marcher de l'avant.Il faut, en outre, le licteur armé de verges et de la hache Ñ le pouvoir exécutif Ñ la force mise au service du «Droit», comme disent les apologistes de leurs propres vertus. Il faut la police, le mouchard, l'agent provocateur et leur aide, la prostituée ; il faut le bourreau ; il faut la prison, le gardien de prison, les travaux dans les prisons et tout le reste Ñ toute la saleté inimaginable qui entoure et fait tache d'huile autour des universités du crime, des pépinières de tendances antisociales que deviennent fatalement toutes les prisons.
Et il faut enfin le gouvernement pour surveiller, organiser, grader l'armée de surveillants. Il faut un impôt formidable pour maintenir cette machine, une législation pour la faire marcher, et encore des juges, de la police et des prisons pour faire respecter la législation pénitentiaire.
Le juge amène avec lui l'Etat, et quiconque voudra étudier dans l'histoire la croissance des Etats verra quelle part immense, fondamentale, primordiale, le juge a jouée dans la constitution de l'Etat centralisé moderne.

Ou bien, après avoir révolutionné nos idées sur tant de points fondamentaux, que l'on croyait très sincèrement constituer la base même de toute société (propriété, mission divine des rois, etc.), nous descendrons encore plus jusqu'aux fondements mêmes, jusqu'à l'origine de toutes les oppressions. Nous porterons la torche de notre critique jusqu'à l'application de la justice confiée à une caste spéciale, jusqu'au ramassis de précédents antiques : le Code.
Nous verrons alors que le Code (tous les codes) représente un rassemblement de précédents, de formules empruntées à des conceptions de servitude économique et intellectuelle, absolument répugnantes aux conceptions qui se font jour parmi nous Ñ socialistes de toutes écoles. Ce sont des formules cristallisées, des «survivances», que notre passé esclave veut nous imposer, pour empêcher notre développement. Et nous répudierons le Code Ñ tous les codes. Peu nous importe qu'ils contiennent certaines affirmations de morale dont nous partageons nous-mêmes l'idée générale. Une fois qu'ils imposent des punitionspour les affirmer, nous n'en voulons pas Ñ sans parler des nombreuses affirmations serviles que chaque code mêle à son oeuvre de moralisation de l'homme par le fouet. Tout code est une cristallisation du passé, écrite pour entraver le développement de l'avenir.Continuant notre critique, nous découvrirons, sans doute, que toute punition légale est une vengeance légalisée, rendue obligatoire ; et nous nous demanderons si la vengeance est nécessaire ? Sert-elle à maintenir les coutumes sociables ? Empêche-t-elle la petite minorité de gens enclins à les violer, d'agir à l'encontre des coutumes ? En proclamant le devoir de la vengeance, ne sert-elle pas à maintenir dans la société précisément les coutumes antisociables ? Et quand nous nous demanderons si le système de punitions légales, avec la police, le faux témoin, le mouchard, l'éducation criminelle en prison, le maniaque du code et le reste, ne sert pas à déverser dans la société un flot de perversité intellectuelle et morale, bien plus dangereux que les actes antisociables des «criminels» Ñ quand nous nous serons seulement posé cette question et aurons cherché la réponse dans l'étude de l'actualité, nous verrons tout de suite qu'il ne peut y avoir d'hésitation sur la réponse à donner. Nous rejeterons alors le système de punitions, comme nous aurons rejeté les codes.
Affranchis intellectuellement de cette «survivance» - la plus mauvaise - nous pourrons alors étudier (sans nous préoccuper de ce que firent pour cela l'Eglise et l'Etat), quels sont les moyens les plus pratiques (étant donnés les hommes, ce qu'ils sont), pour développer en eux les sentiments sociables et entraver le développement des sentiments antisociables.
Eh bien ! quiconque aura fait cette étude, après s'être débarrassé de la tradition judiciaire, n'arrivera certainement pas à conclure en faveur du juge et du système pénitentiaire. Il cherchera ailleurs.
Il verra que l'arbitrage par un tiers, choisi par les parties en litige, serait amplement suffisant dans l'immense majorité des cas. Il comprendra que la non-intervention de ceux qui assistent à une bagarre, ou à un conflit qui se prépare, est simplement une mauvaise habitude que nous avons acquise depuis que nous avons le juge, la police, le prêtre et l'Etat, Ñ que l'intervention active des amis et des voisins empêcherait déjà une immense majorité de conflits brutaux.
Il comprendra aussi que se donner une police, des gendarmes, des bourreaux, des gardes-chiourmes et des juges, seulement pour opérer la vengeance légale sur cette petite minorité de gens qui rompent les coutumes sociables ou deviennent agressifs, au lieu de veiller tous pour soi et pour chacun à empêcher l'agression ou à en réparer les torts; qu'agir de cette façon est aussi irraisonnable et antiéconomique que de laisser le soin de diriger l'industrie à des patrons, au lieu de se grouper entre soi pour satisfaire ses besoins. Et si nous croyons l'homme capable d'arriver un jour à se passer de patrons, c'est simplement par habitude et par paresse de la pensée que nous ne sommes pas arrivés à comprendre que les hommes qui se passeront de patrons seront assez intelligents pour se passer de patrons en morale Ñ des juges et de la police. Tout comme ils chercheront et trouveront le moyen de satisfaire leurs besoins sans patrons, ils sauront trouver les moyens (déjà amplement indiqués) d'augmenter la sociabilité humaine et d'empêcher les êtres trop emportés ou antosociables par nature (existent-ils seulement ?) d'être un danger pour la société. L'éducation, l'existence plus ou moins garantie, le contact plus étroit entre les hommes, et surtout l'adoucissement des peines ont déjà opéré bien des changements frappants dans cette direction. Serions nous, dans une société collectiviste ou communiste, socialiste ou anarchiste, moins capables de pousser encore plus loin les changements ? Serions-nous inférieurs en cela à nos chers gouvernants actuels ?
Conclusions
La vindicte populaire organisée, appelée Justice, est une survivance d'un passé de servitude, développé d'une part par les intérêts des classes privilégiées et d'autre part par les idées du droit romain et celles de vengeance divine qui font tout aussi bien l'essence du christianisme que ses idées de pardon et sa négation de la vengeance humaine.L'organisation de la vengeance sociétaire sous le nom de Justice est corrélative dans l'histoire avec la phase Etat. Logiquement aussi, elle en est inséparable. Le juge implique l'Etat centralisé, jacobin ; et l'Etat implique le juge nommé spécialement pour exercer la vengeance légale sur ceux qui se rendent coupables d'actes antisociaux.
Issue d'un passé de servage économique, politique et intellectuel, cette institution sert à le perpétuer. Elle sert à maintenir dans la société l'idée de vengeance obligatoire, érigée en vertu. Elle sert d'école de passions antisociales dans les prisons. Elle déverse dans la société un flot de dépravations qui suinte autour des tribunaux et des geôles par le policier, le bourreau, le mouchard, l'agent provocateur, les bureaux pour la moucharderie privée, etc, Ñ ce flot grandissant tous les jours. Le mal excède en tout cas le bien que la justice est supposée accomplir par la menace de punition.
Une société qui trouverait antiéconomique et sociétairement nuisible la présente organisation de la vie économique livrée au patron capitaliste, découvrirait certainement aussi que livrer le développement des sentiments sociables à une organisation de vengeance judiciaire est aussi entiéconomique et antilibertaire. Elle comprendrait que le Code n'est qu'une cristallisation, une divinisation de coutumes et de conceptions appartenant à un passé que tous les socialistes répudient. Elle saurait se passer de l'institution judiciaire.
Elle trouverait les moyens de s'en passer dans l'arbitrage volontaire, dans les liens plus serrés qui surgiraient entre tous les citoyens et les moyens puissants éducatifs dont disposerait une société qui n'abandonnerait pas le soin de son hygiène morale au gendarme.


Pierre Kropotkine




Pierre Kropotkine
On ne peut pas améliorer les prisons
Extraits d'une conférence que Kropotkine fit à Paris, salle Rivoli, le 20 décembre 1887.

Ayant eu l'occasion de faire connaissance avec deux prisons en France et quelques-unes en Russie ; ayant été amené par diverses circonstances de ma vie à revenir, à plusieurs reprises, sur l'étude des questions pénitentiaires, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de venir dire au grand jour ce que sont les prisons, de relater mes observations et d'exposer les réflexions suggérées par ces observations.
Et d'abord, en quoi consiste le régime des prisons françaises ?
Vous savez qu'il y trois grandes catégories de prisons : la prison départementale, la maison centrale et la Nouvelle-Calédonie.
Pour la Nouvelle-Calédonie, les renseignements qui nous parviennent de ces îles éloignées sont si contradictoires et si fragmentaires qu'il est impossible de se faire une juste idée de ce que c'est que le régime des travaux forcés de la Nouvelle-Calédonie.
Pour les prisons départementales, celle que nous avons appris à connaître à Lyon est dans un tel état que moins on en parlera, mieux cela vaudra. J'ai raconté ailleurs en quel état nous l'avons trouvée et l'influence funeste qu'elle exerce sur les enfants qui y sont enfermés. Ces êtres malheureux sont condamnés, à la suite du régime auquel ils sont soumis, à traîner toute leur vie de prison en prison, et à mourir dans une île du Pacifique.
Je ne m'arrête donc pas sur la prison départementale de Lyon et je passe à la maison centrale de Clairvaux, d'autant plus qu'avec la prison militaire de Brest, c'est la meilleure prison de France et — autant qu'on peut en juger par ce que l'on sait sur d'autres pays, — une des meilleures d'Europe. Voyons ce que c'est qu'une des meilleures prisons modernes, — nous pourrons mieux juger les autres. Nous l'avons vue aussi dans les meilleures conditions. Quelques temps avant notre arrivée, un détenu avait été tué dans sa cellule par les gardiens, avec leurs clés ; après quoi toute l'administration avait été changée ; et je dois dire franchement que la nouvelle administration n'avait nullement ce caractère que l'on rencontre dans tant d'autres prisons — celui de chercher à rendre la vie du détenu la plus dure possible. C'est aussi la seule prison en France qui n'ait pas eu son émeute, lors des émeutes de l'année 1885.

Clairvaux
Lorsqu'on s'approche de l'immense mur d'enceinte de Clairvaux, qui longe les pentes des collines sur une longueur de quatre kilomètres, on croirait plutôt voir une petite ville manufacturière. Des usines fumantes, quatre grandes cheminées de machines à vapeur, une ou deux turbines et le rythme scandé des usines, voilà ce qui frappe au premier abord. C'est que, pour trouver de l'occupation pour 1400 détenus, il a fallu y ériger une immense usine de lits en fer, des manufactures de soie et de brocart de haute qualité, de toile grossière pour plusieurs autres prisons françaises, de gros draps, de vêtements et de sabots pour les détenus, une usine de mètres et de cadres, une usine à gaz, des moulins à farine, une manufacture de boutons et de toutes sortes de petits objets en nacre, et ainsi de suite. Un immense potager et des champs d'avoine sont cultivés à l'intérieur des murs d'enceinte, et de temps en temps une brigade extérieure sort des murs, soit pour couper du bois dans la forêt, soit pour réparer un canal.
Voilà l'immense mise de fonds et la variété de métiers qu'il a fallu introduire pour donner du travail utile à 1 400 hommes seulement.
L’Etat étant incapable de faire cette mise de fonds immense, ni d'écouler avantageusement ce qu'il pourrait faire produire, a évidemment dû s'adresser à des entrepreneurs, et pour attirer ces entrepreneurs il leur concède le travail des détenus à des prix beaucoup inférieurs à ceux que l'on paie en dehors de la prison.
En effet, les salaires de Clairvaux ne sont que de cinquante centimes à un franc. Tandis qu'aux lits de fer ou à l'atelier de confection, on parvient quelquefois à gagner jusqu'à deux francs, nombre de détenus ne gagnent que soixante-dix centimes pour une journée de douze heures de travail, et souvent cinquante centimes. Là-dessus l'Etat prélève de cinq à neuf dixièmes — cinq dixièmes chez celui qui est condamné pour la première fois, six dixièmes lors d'une deuxième condamnation, et ainsi de suite ; un dixième reste toujours au détenu, quel que soit le nombre de condamnations. Le reste est divisé en deux parties égales, dont l'une est mise à la disposition du détenu pour acheter à la cantine quelque nourriture supplémentaire, et l'autre moitié lui est remise à sa sortie.
C'est aux ateliers que les détenus passent la plupart de la journée, sauf une heure d'école et trois quarts d'heure de promenade, à la file, aux cris de une, deusse, des gardiens. Cela s'appelle faire la "queue de cervelas". Le dimanche est passé dans les cours, s'il fait beau, et dans les ateliers en cas de mauvais temps.
Ajoutons encore que la maison centrale de Clairvaux était organisée sur le système du silence absolu. Mais ce système est si contraire à la nature humaine qu'il ne pouvait être maintenu qu'à force de punitions. Aussi, pendant les trois années que nous avons passées à Clairvaux, tombait-il en désuétude. On l'abandonnait peu à peu, pourvu que les conversations à l'atelier et à la promenade ne fussent pas trop bruyantes.
Il y aurait bien des choses à dire sur cette "Maison de détention et de correction" mais ces quelques mots suffiront pour vous en donner un idée générale.
Quant aux prisons des autres pays européens, qu'il me suffise de dire qu'elles ne sont pas meilleures que celle de Clairvaux. Dans les prisons anglaises, en tant que je les ai étudiées dans la littérature, dans des rapports officiels et dans des mémoires, je dois dire qu'elles ont maintenu certains usages qui ont été heureusement abolis en France. Le traitement en France est plus humain, et le "tread-mill" — la roue dans laquelle le détenu anglais marche comme un écureuil - n'existe pas en France. Tandis que, d'autre part, la punition française qui consiste à faire marcher l'homme pendant des mois, — par son caractère dégradant, la prolongation démesurée du châtiment et l'arbitraire avec lequel il est appliqué est un digne pendant de la peine corporelle que l'on rencontre encore en Angleterre.
Les prisons allemandes ont un caractère de dureté qui les rend excessivement pénibles, et quant aux prisons autrichiennes et russes, elles sont dans un état encore plus déplorable.
Nous pouvons donc prendre la maison centrale en France comme un représentant assez bon de la prison modernisée.
Voilà, en peu de mots, le système d'organisation des prisons que l'on considère comme les meilleures en ce moment. Voyons maintenant quels sont les résultats obtenus par ces organisations excessivement coûteuses ? 

De beaux résultats
A cette question, il n'y a pas deux réponses à faire. Tous, l'administration même, sont d'avis que ces résultats sont des plus piteux.
Une fois qu'un homme a été en prison, il y reviendra. C'est certain, c'est inévitable, et les chiffres le prouvent. Les comptes rendus annuels de l'administration de la justice criminelle en France nous disent que la moitié environ de tous ceux qui sont jugés par les assises, et les deux cinquièmes de ceux qui passent chaque année en police correctionnelle ont reçu leur éducation en prison : ce sont des récidivistes. Presque la moitié (42 à 45 pour cent) de tous ceux qui sont jugés pour vols, sont encore des récidivistes. On en arrête jusqu'à 70 000 par an en France seulement. Quant aux maisons centrales, plus d'un tiers (20 à 40 pour cent) des détenus libérés de ces prétendues institutions de correction sont réintégrés en prison dans le cours des douze mois qui suivent leur libération. C'est un fait si constant qu'à Clairvaux nous entendions dire aux gardiens : « Tiens, c'est étrange qu'un tel ne soit pas encore de retour. Aurait-il eu, par hasard, le temps de passer dans un autre district judiciaire ? » Et il y a dans les maisons centrales des prisonniers âgés qui, ayant réussi à avoir une place favorisée à l'hôpital ou dans un atelier, prient, en sortant de prison, de leur garder leur place jusqu'à leur prochain retour. Ces pauvres vieux sont sûrs d'y retourner sous peu.
D'ailleurs, ceux qui s'y connaissent - et je n'ai qu'à citer, par exemple, le docteur Lombroso, affirment que si l'on tient compte de ceux qui meurent bientôt après être sortis de prison, qui changent de nom, ou émigrent, ou qui réussissent à se cacher après avoir commis quelque nouvel acte contre les lois établies - si l'on tient compte de tous ceux-là, on est à se demander si tous les détenus libérés ne tombent pas dans la récidive.

Relégation
Voilà à quoi aboutissent nos prisons. Mais il y a plus. Le fait pour lequel un homme revient en prison est toujours plus grave que celui pour lequel il avait été condamné la première fois. Si son premier acte a été un petit vol, il reviendra pour quelque grand coup. S'il a été emprisonné, la première fois, pour un acte de violence, souvent il reviendra assassin. Tous les écrivains criminalistes sont d'accord là-dessus.
La récidive est devenue un immense problème pour l'Europe, et vous savez comment la France l'a résolu. Elle a ordonné l'extermination des récidivistes en bloc, par les fièvres de Cayenne. D'ailleurs l'extermination commence déjà en route. Vous avez lu, il y a trois jours, comment on a passé par les armes onze récidivistes à bord du vaisseau qui les emmenait de France, et cet acte de sauvagerie du capitaine sera certainement son titre pour être nommé prochainement directeur de la colonie de Cayenne.
Eh bien, malgré toutes les réformes faites jusqu'à ce jour, malgré tous les systèmes pénitentiaires essayés, le résultat a toujours été le même. D'une part, le nombre de faits contraires aux lois existantes n'augmente ni ne diminue, quel que soit le système de peines infligées. On a abolit le "knout" en Russie et la peine de mort en Italie - et le nombre des meurtres est resté absolument le même. La cruauté des juges augmente ou diminue : la cruauté ou le jésuitisme des systèmes pénitentiaires changent. Mais le nombre d'actes nommés crimes reste invariable. Il est affecté seulement par d'autres causes, dont je vais parler tout à l'heure.
Et d'autre part, quels que soient les changements introduits dans le régime pénitentiaire, la récidive ne diminue pas. Et c'est inévitable, cela doit être ainsi : la prison tue en l'homme toutes les qualités qui le rendent mieux approprié à la vie en société. Elle en fait un être qui fatalement devra revenir en prison et qui finira ses jours dans un de ces tombeaux en pierre sur lesquels on inscrit Maison de détention et de correction et que les geôliers eux-mêmes appellent « Maison de corruption ».
Si on me demandait — « Que pourrait-on faire cependant pour améliorer le régime pénitentiaire ? » je répondrais : Rien ! On ne peut pas améliorer une prison. Sauf quelques petites améliorations sans importance, il n'y a absolument rien à faire qu'à la démolir.
J'ai déjà dit pour quel salaire dérisoire travaille le prisonnier. Dans ces conditions, le travail — qui déjà n'a aucun attrait en lui-même parce qu'il n'exerce aucune des facultés mentales du travailleur — est si mal rétribué qu'il arrive à être considéré comme une punition. Quand mes amis anarchistes à Clairvaux faisaient des corsets ou des boutons de nacre et recevaient douze sous pour dix heures de travail, dont quatre sous étaient retenus par l'Etat (de cinq à neuf sous sur dix chez les prisonniers de droit commun), nous comprenions très bien le dégoût que ce travail devait inspirer à un homme condamné à le faire. Quel plaisir trouver dans un pareil labeur ? Quel effet moralisant ce travail peut-il exercer, lorsque le prisonnier se répète continuellement qu'il ne travaille que pour enrichir un patron ! Quand il a reçu trente-six sous à la fin de la semaine il s'écrie avec raison : "Décidément, les vrais voleurs sont ceux qui nous tiennent ici et pas nous".

Une vie sans objet
Mais encore, nos camarades n'étaient pas forcés de travailler, et quelquefois par un travail assidu ils arrivaient à encaisser vingt sous. Mais ils faisaient ainsi parce que quelque chose les poussait à travailler. Ceux qui étaient mariés étaient en correspondance suivie avec leur femme, le lien qui reliait le prisonnier à sa famille n'était pas rompu. Et ceux qui n'étaient pas mariés, ou n'avaient pas de mère à soutenir, avaient une passion : l'étude, et ils travaillaient à leur nacre dans l'espoir de pouvoir s'acheter à la fin du mois un livre depuis longtemps désiré. Car, où donc, si ce n'est en prison, le travailleur a-t-il le loisir pour l'étude ?
Ils avaient une passion. Mais quelle passion peut inspirer un prisonnier de droit commun, privé de tout lien qui puisse le rattacher à la vie extérieure ? Par un raffinement de cruauté, ceux qui ont imaginé nos prisons ont fait tout ce qu'ils ont pu pour interrompre toute relation du prisonnier avec la société. En Angleterre, sa femme et ses enfants ne peuvent le voir qu'une fois tous les trois mois, et les lettres qu'il peut écrire sont de vraies dérisions. Les philanthropes ont même quelque fois poussé le mépris de la nature humaine jusqu'à ne permettre au détenu que d'apposer sa signature au bas d'une circulaire imprimée.
Dans les prisons françaises, les visites des parents ne sont pas si sévèrement limitées, et dans les prisons centrales le directeur est même autorisé dans des cas exceptionnels à permettre les visites dans un parloir sans grille. Mais les maisons centrales sont loin des grandes villes et ce sont les grandes villes qui fournissent le plus grand nombre de détenus. Très peu de femmes ont les moyens de faire le voyage de Clairvaux pour avoir quelques petites entrevues avec leur mari.
Et ainsi la meilleure influence à laquelle le détenu pourrait être soumis, la seule qui pourrait apporter un rayon de lumière, un élément plus doux dans sa vie — les relations avec ses proches — est systématiquement écartée. Les prisons de l'ancien temps étaient moins propres, moins ordonnées que celles d'aujourd'hui, mais elles étaient plus humaines.
J'ai déjà dit qu'au moment où nous arrivâmes à Clairvaux, l'administration y avait été changée, et que des relations, meilleures que dans d'autres prisons françaises s'étaient établies entre la nouvelle administration et les détenus. Mais les hommes n'y peuvent rien. Le système lui-même est odieux.
Qu'on en juge d'après le système suivant de punition que nous trouvâmes à Clairvaux. Je l'ai décrit alors, la description fit le tour de la presse française, et personne n'en a jamais contesté un seul mot.
Le quartier de punition, disais-je, c'est le quartier cellulaire. Un homme qui y est envoyé n'est pas battu ; il n'est pas assommé. Nous, nous sommes des civilisés. Un homme puni est simplement enfermé dans une cellule. En hiver, il y fait un froid glacial, et la cellule n'a ni lit, ni banquette, ni lumière artificielle. Pour la nuit on lui donne un matelas et, en échange, il doit ôter tous ses habits et les mettre à la porte de sa cellule. Le pain et l'eau sont sa seule nourriture.
Le matin, dès que la cloche de la prison a sonné — à cinq ou six heures en été, à sept ou huit heures en hiver, on l'emmène dans un hangar, et là il doit marcher. Rien que marcher ! mais même d'un exercice aussi naturel nous avons su faire une torture.
Les punis marchent à la file, en sabots, aux cris mesurés du gardien : une, deusse ! Cela dure vingt minutes, après quoi - le repos : Asseyez- vous ! Chacun s'assoit sur sa borne numérotée. Tous doivent rester immobiles. Cela dure dix minutes, après quoi de nouveau : En marche! — Une, deusse — une, deusse ! encore pour vingt minutes... Et comme cela toute la journée, douze, treize, quatorze heures par jour, tant que les machines travaillent dans les ateliers de la prison. Et cela, pendant des mois, quelquefois des années !
Malheur au puni, si le moindre signe d'impatience lui échappe! Il sera alors un insoumis. Il est tout naturel, sans doute, qu'il se développe un esprit de corps qui fait qu'un insoumis est la bête noire de tous les gardiens. La première question que les gardiens de la prison font à ceux qui leur amènent un nouveau détenu, c'est de savoir ce qu'il est, et malheur à lui, si le mot insoumis a été prononcé. Il ne sortira pas de si tôt, à moins d'être transporté à la Nouvelle-Calédonie, ou porté au cimetière de Clairvaux.

Gardiens et détenus
Il est facile d'écrire dans les journaux que les gardiens devraient être sévèrement surveillés, que les directeurs devraient être choisis parmi les braves gens. Rien de plus facile que de bâtir des utopies administratives. Mais l'homme restera l'homme, le gardien comme le détenu. Et quand des hommes sont condamnés à rester toute leur vie dans des situations fausses, ils en subiront les conséquences. Le gardien devient méticuleux. Nulle part, sauf dans les monastères et les couvents, il ne règne un esprit de basse intrigue et de cancan si développé que parmi les gardiens de prison. Forcés de se mouvoir dans un milieu vulgaire, les fonctionnaires subissent son influence. Des petits cancans, un mot prononcé par untel, forment le fond de leurs conversations. Les hommes sont les hommes, et vous ne pouvez pas donner à un individu une parcelle d'autorité sans le corrompre. Il en abusera, et il y mettra d'autant moins de scrupule, il fera sentir d'autant mieux son autorité, que sa sphère sera plus limitée. Forcés de vivre au milieu d'un camp d'ennemis, les gardiens ne peuvent pas être des modèles de gentillesse et d'humanité. A la ligne des détenus, ils opposent la ligne des geôliers. C'est l'institution qui les rend ce qu'ils sont, des persécuteurs petits et mesquins. Mettez un Pestalozzi (créateur de la pédagogie moderne) à leur place (si tant est qu'un Pestalozzi accepte la fonction) et il deviendra bientôt un garde-chiourme.

Quels gredins !
Rapidement la rancune contre la société envahit le cœur du détenu. Il s'habitue à haïr cordialement tous ceux qui l'oppriment. Il divise le monde en deux parties : celle dont lui et ses camarades font partie, et le monde extérieur, représenté par le directeur, les gardiens et les employés. Une ligne se forme entre tous les détenus contre tous ceux qui ne portent pas l'habillement des prisonniers. Ce sont leurs ennemis, et tout ce qu'on peut faire pour les tromper est bien. Aussitôt libéré, le détenu met sa morale en pratique. Avant la prison, il pouvait commettre des méfaits sans réflexion, maintenant il a une philosophie à lui, qui peut se résumer dans ces mots de Zola : "Quels gredins que les honnêtes gens !"
Si nous prenons en considération toutes les diverses influences de la prison sur le détenu, nous devons convenir que, chacune séparément, et toutes ensembles, elles agissent de manière à rendre l'homme qui a passé quelque temps en prison de moins en moins approprié à la vie en société. D'un autre côté, aucune de ces influences n'agit dans le sens d'élever les facultés intellectuelles et morales de l'homme, de l'amener à une conception supérieure de la vie, de le rendre meilleur qu'il n'était en entrant.
La prison n'améliore pas les détenus. Et d'autre part, nous l'avons vu, elle n'empêche pas les ci-nommés crimes de se commettre : témoins, les récidivistes. Elle ne répond donc à aucun des buts qu'elle se propose d'atteindre.
Voilà pourquoi la question vient à se poser : "Que faire donc avec ceux qui méconnaissent la loi — je ne dis pas la loi écrite. Celle-ci n'est qu'un triste héritage d'un triste passé, mais les principes mêmes de moralité gravés dans le cœur de chacun ?"
C'est la question que notre siècle doit résoudre. »


Pierre Kropotkine


Émile de Saint-Auban
Les procès de Jean Grave

Extraits de L'Histoire sociale au Palais de Justice, plaidoyers philosophiques 
d'Émile de Saint-Auban, A. Pedone, éditeur, 1895.

La Société mourante et l'Anarchie 
Le Procès des Trente
La Société mourante et l'Anarchie
Cour d'assises de la Seine
Audience du 25 février 1894Les faits de ce procès, qui restera célèbre, sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Il a fait nettement apparaître, dans sa plus récente expression, la formule de l'anarchie doctrinale et scientifique.
M. Jean Grave est l'auteur d'un livre de sociologie intitulé : La Société mourante et l'Anarchie.
Le parquet releva dans ce livre les délits de provocation au vol, à l'indiscipline et au meurtre,ainsi que le délit d'apologie de faits qualifiés crimes par la loi.
Il intenta des poursuites contre l'écrivain, qui comparut en cour d'assises le samedi 25 février 1894.
Me de Saint-Auban, défenseur de Jean Grave, avait cité quatre témoins : MM Élysée ReclusOctave Mirbeau, Paul Adam et Bernard Lazare. Ñ Nous empruntons à un chroniqueur présent à l'audience l'esquisse des dépositions :
ÉLYSÉE RECLUS. Ñ Le premier, M. Élysée Reclus, apparaît. (Sensation). Chacun se penche pour apercevoir sa belle tête grisonnante, aux yeux doux et énergiques.
Depuis vingt-cinq ans, dit-il, je connais Jean Grave. J'ai pour lui une grande affection. Il a fait son éducation d'une manière admirable. Il a suivi ses études d'une façon méritoire. C'est une intelligence d'élite. Jean Grave s'est notamment occupé d'anthropologie. Connaissant le caractère et les habitudes de Jean Grave, je puis dire qu'il n'a jamais favorisé ou conseillé aucun acte criminel.
D. Ñ Dans un des passages de l'ouvrage, il est fait appel manifestement à la violence.
On y trouve ceci : «Crevez-leur la peau avec vos couteaux !» Pas davantage.
R. Ñ Je ne connais pas le contexte du passage, et je ne puis ni l'expliquer ni le défendre.
D. Ñ Jean Grave a été à votre service ?
R. Ñ Jamais.
D. Ñ Du moins au service de vos idées ? Par exemple, n'était-il pas l'administrateur de votre journal, le Révolté,qui paraissait à Genève ?
Le témoin. Ñ Il n'y avait ni directeur ni administrateur dans notre journal. Il n'y avait que des collaborateurs ; pour chaque numéro, un de ces collaborateurs faisait la cuisine du journal ; il était en même temps le directeur et l'administrateur. C'était un jour mon tour, le lendemain celui de Grave, puis celui d'un autre.
M. L'avocat général. Ñ N'êtes-vous pas le M. Reclus qui a été condamné à Lyon en 1882 ?
R. Ñ J'ignore le fait. Je n'ai point été condamné et je n'ai comparu devant aucun tribunal de Lyon ni d'ailleurs en 1882.
M. le président. Ñ Vous avez bien été collaborateur du Révoltéet, ensuite, de la Révolte.
R. Ñ C'est exact.
M. le président. Ñ Eh bien ! au moment de l'affaire Ravachol, la Révolteavait condamné l'acte de l'anarchiste. Dans le numéro suivant, le journal est revenu sur ses sentiments et a approuvé Ravachol. Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi ?
R. Ñ Chacun est maître de ses opinions, et je n'ai pas à répondre pour les collaborateurs qui ont signé ces deux articles.
Le président. Ñ C'est bien, monsieur, vous pouvez vous asseoir.
M. OCTAVE MIRBEAU. Ñ Voici maintenant M. Octave Mirbeau qui a écrit la préface du livre de Jean Grave :
Me de Saint-Auban. Ñ Le témoin voudrait-il nous dire quelle est la valeur de Jean Grave ?
Le témoin. Ñ Je n'ai jamais vu Jean Grave. Je ne le connaissais que par ses écrits, que je lisais avec le plus grand intérêt.
M. le président. Ñ C'est vous qui avez écrit la préface du volume ?
Le témoin. Ñ C'est exact. J'ai été séduit par l'élévation des ides que j'ai rencontrées dans ce volume, par les hautes et nobles préoccupations de Jean Grave, et je suis venu ici pour témoigner de mon estime pour lui.
Me de Saint-Auban. Ñ Mais que pensez-vous de Jean Grave comme auteur de la brochure ?
R. Ñ Jean Grave ? Je le considère comme un apôtre, comme un logicien tout à fait supérieur !
M. l'avocat général. Ñ C'est votre opinion personnelle, M. Mirbeau ?
R. Ñ Parfaitement.
M. le président. Ñ Voulez-vous nous dire ce qu'on pense de Jean Grave dans le monde littéraire ?
R. Ñ Ça dépend de ce que vous entendez par monde littéraire, ce monde qui va depuis l'Académie jusqu'au Chat Noir.(Rires)
D. Ñ Mais, dans votre monde littéraire, à vous !
R. Ñ Eh bien ! monsieur, dans ce monde, Grave est considéré comme un honnête homme et un esprit supérieur. J'ajoute qu'il jouit d'une grande autorité.
M. l'avocat général. Ñ Dans votre préface, et notamment dans ce passage où vous supposez une conversation avec un de vos amis qui vous dit : «L'anarchie, c'est très bien ; mais ce qui m'inquiète, c'est la propagande par le fait, le terrorisme», vous répondez : «Qu'importe que l'ouragan renverse dans la forêt les chênes voraces, pourvu que la pluie bienfaisante ranime les herbes desséchées !»
R. Ñ Vous prenez une phrase isolée. Il faudrait lire toute la préface. D'ailleurs les chênes voraces renversés... c'est un peu comme ça que se sont faites toutes les révolutions, 93 par exemple. La Révolution de 93 a tué, elle aussi, malgré le grand amour de l'humanité qu'elle affichait. C'est l'histoire de tous les gouvernements. Tous ceux qui se sont installés y sont arrivés par la mort.
M. PAUL ADAM. Ñ M. Paul Adam est le troisième témoin entendu. Voici que qu'il répond aux questions du président :
Je ne connais pas Jean Grave. Je le voix ici pour la première fois. Mais ce que je puis dire, c'est que je serais très glorieux d'avoir écrit son livre.
M. BERNARD LAZARE. Ñ M. Bernard Lazare, le dernier témoin, n'est pas moins bref ni moins crâne :
Je connais, dit-il, jean Grave depuis quatre ans. Sa loyauté et sa probité sont très au-dessus de toute discussion. C'est un écrivain de très grand talent. Son livre est un des plus beaux que je connaisse.
LE RÉQUISITOIRE
La parole est donnée à M. Bulot, avocat général. Son réquisitoire dure deux heures dix minutes exactement. Il se compose d'un grand nombre de citations du livre de Jean Grave. Les citations ont donné à l'assistance l'impression d'un livre de doctrine, toujours vigoureux, souvent hardi jusqu'à l'outrance, mais gardant, malgré tout, la saveur d'une forte logique et d'une rare sincérité.
Le verdict du jury ayant été affirmatif, mais mitigé par des circonstances atténuantes, la cour a condamné Jean Grave au maximum de la peine applicable, c'est-à-dire à deux ans de prison et mille francs d'amende.

Messieurs les Jurés,
Quelques-uns d'entre vous ont siégé dans le procès de Léauthier ; ils contrôleront mes souvenirs.
Hier, à trois heures, M. l'avocat général disait : «Messieurs les jurés, Léauthier est un misérable ! Frappez-le sans pitié !» Et il requérait contre Léauthier la peine de mort.
Aujourd'hui, à la même heure Ñ après un jour de réflexion Ñ M. l'avocat général a dit : «Messieurs les jurés, vous n'avez pas condamné Léauthier à la peine de mort ; comme vous avez bien fait ! Votre clémence est la justice !»
Ce qui prouve que tout est relatif en ce monde Ñ même les réquisitoires de MM. les avocats généraux !
J'imagine que les vingt-quatre heures qui vont suivre cette audience produiront sur le cerveau de M. l'avocat général le même effet que les vingt-quatre heures qui l'ont précédée.
Demain, si les affaires lui en laissent le loisir, si la recherche de belles périodes ambitieuses de quelque verdict impitoyable n'absorbe pas tout son esprit, il songera : «MM. les jurés n'ont pas écouté mes cruelles réquisitions contre M. Jean Grave ; comme ils ont bien fait ! Car, enfin, ce serait un remords éternel pour moi, un magistrat moderne, un homme très avancé(j'ai l'intention de vous faire un éloge, monsieur l'avocat général) que d'avoir déterminé un jury de notre époque à condamner un homme uniquement parce qu'il a pensé et parce que, ayant pensé, il a eu le courage d'écrire !...»
Messieurs les jurés, vous éviterez ce remords à M. l'avocat général. Vous acquitterez Jean Grave. Vous l'acquitterez par des rasions supérieures qui s'imposeront, je l'espère, à votre conscience et à votre bon sens.
C'est à votre cerveau que je parle ; c'est votre réflexion que la mienne sollicite.
Oubliez toutes les préoccupations étrangères au débat.
L'accusé d'aujourd'hui n'est pas un poignard, un revolver, une bombe.
L'accusé d'aujourd'hui est un livre. C'est une Ïuvre de l'esprit ; et comme je vous vois très calmes, très bienveillamment attentifs, je puis, au début même de mes observations, vous rappeler le mot de Joubert qui s'impose à la justice aussi bien qu'à la critique : «Il faut juger les choses de l'esprit avec l'esprit, et non avec la bile, le sang et les humeurs...»
Ce livre n'est pas le fantôme, l'apparence d'un livre. Ce n'est pas un délit embusqué sous la couverture d'un livre. C'est un livre véritable, pris au sérieux par tous les gens qui pensent et réfléchissent, un livreau sens doctrinal, au sens élevé du mot. Ses allures scientifiques, qui le dérobent au vulgaire, lui donnent plutôt un aspect un peu rébarbatif, et, sans doute, à l'heure actuelle, il reposerait doctement sur les rayons des librairies ou dans l'armoire des savants, si la loi affolée de décembre 1893, qui a les griffes longues, n'était allée, jusque dans le passé, l'agripper pour satisfaire son besoin de persécution.
Voici comment le juge un contemporain.
Ceci est un article de M. Clémenceau. On vient de me le passer à l'instant. Je lui emprunte quelques lignes qui formulent bien ma pensée.
M. Clémenceau n'est pas suspect d'anarchie ; il n'a pas d'intérêt à son triomphe ; car si l'anarchie triomphait, en même temps que les propriétaires, elle supprimerait les députés Ñ ou ceux qui ont envie de le redevenir.
«La loi contre la presse, écrit M. Clémenceau, fonctionne à la grande satisfaction de M. Raynal. C'est maintenant le tour de M. Jean Grave, coupable d'avoir écrit un livre intitulé : La Société mourante et l'Anarchie.
» Je ne connais pas M. Jean Grave. Je ne sais de lui que ce qu'en dit M. Octave Mirbeau, dans un article du Journal.C'est un ouvrier cordonnier dont l'âme s'est émue, sont l'esprit s'est ouvert au spectacle des misères et des déchéances humaines.
» Le livre de M. Jean Grave a paru il y a plus d'un an. Personne n'y vit, alors, de matière à poursuites. Pendant toute une année, il s'est impunément étalé à la vitrine de tous nos libraires.
» Survient l'épidémie de bombes. M. Raynal profite de l'affolement des députés pour leur faire voter, dans les transes, une loi de réaction politique qui ne peut arrêter le bras d'aucun jeteur de bombes, mais, qui, en haine d'une répression stupide, lancera peut-être un jour quelque détraqué dans une violence criminelle.
» D'habitude, il est convenu que les lois n'ont pas d'effet rétroactif. M. Antonin Dubost ne s'arrête pas à ces misères. En écrivant son livre, il y a deux ans, M. Jean Grave aurait dû prévoir le règne de M. Casimir-Périer. Le livre est saisi. M. Jean Grave est arrêté. Il a déjà faut un mois de prison préventive pour délit de presse.Cela seul eût soulevé les protestations les plus violentes, quand il y avait un parti républicain.
» Ce livre, je viens de le lire, et mon jugement sur l'écrivain ne diffère pas très sensiblement de celui de M. Mirbeau. La langue est simple, claire et forte tout à la fois. La puissance de critique est vraiment terrible. Que tous ceux qui vivent d'idées toutes faites, reçues de la foule, se gardent d'ouvrir un pareil livre. Il ne peut que les heurter violemment, sans faire jaillir en eux aucune lumière, faute d'éléments appropriés. Pour ceux, au contraire, qui pensent par eux-mêmes, qui ont des idées à eux Ñ quelles qu'elles soient Ñ qui ne craignent pas de soumettre à la critique la plus impitoyable, à la révision la plus radicale, leurs principes Ñ tous leurs principes Ñ leurs doctrines Ñ toutes leurs doctrines Ñ ce livre est bon, car il fait penser.
» Douze braves gens vont être invités à se prononcer sur le cas de M. Jean Grave. Il est fort à craindre qu'ils n'aient pas lu son livre et ne le jugent que sur des extraits habilement choisis. avec un pareil procédé, il n'y a pas un livre de médecine qui ne pût être condamné pour outrages à la pudeur.
» Or, c'est de la médecine sociale que l'auteur a prétendu faire. Je ne suis pas du tout pour sa thérapeutique. Mais, dans le siècle où nous sommes, il n'est pas une institution, pas une idée, qui ne doivent être en état d'affronter la critique. somme toute, la bousculade intellectuelle qui nous vient de M. Grave nous est salutaire, en ce qu'elle éprouve notre faculté de résistance et nous met dans le cas d'assurer nos jugements.
» Si les jurés lisent d'un bout à l'autre le livre de M. Grave, il le blâmeront certainement. Mais ils se diront en même temps que la moindre réfutation sera d'un effet plus utile que des mois ou des années de prison.»
Je vous ai cité cet article, messieurs, parce qu'il résume à merveille le sentiment universel, l'impression des laborieux, des intellectuels, des lettrés, l'opinion dont M. Mirbeau, M. Bernard,, M. Paul Adam, vous ont apporté l'écho.
Oui, le livre de M. Grave est un véritable livre. Voilà pourquoi il passionne l'attention des lettrés. Voilà pourquoi il arracha une remarquable préface à M. Octave Mirbeau, l'écrivain suggestif et délicat, sont les feuilles du monde et du boulevard se disputent les tantôt mélancoliques, tantôt railleuses, toujours très savoureuses et très profondes réflexions.
Et pourtant, ce livre, M. l'avocat général réclame contre lui une répression impitoyable ! Il regrette de n'en pouvoir requérir une plus impitoyable encore ! Il veut le faire condamner à cinq ans de prison ! Et dans ce but, il a épuisé toutes les ressources de sa dangereuse tactique.
Pourquoi ?
Si je me place, non au point de vue anarchiste, au point de vue de mon client, mais au vôtre, messieurs les jurés, au point de vue bourgeois, ce livre, quel mal a-t-il donc fait ?
Quel mal aurait-il pu faire ?
Raisonnez un peu :
Ce livre a eu deux éditions.
Ne parlons pas de la première : elle est vieille de dix mois ; elle est donc plus de trois fois couverte par la prescription Ñ ce qui, entre parenthèse, n'a pas empêché le parquet de la saisir, portant ainsi atteinte à la propriété de l'éditeur. Telles sont les pratiques d'aujourd'hui !...
Vous savez qu'en matière de presse la prescription est de trois mois.
A une époque où l'on prenait la peine et le temps de réfléchir, où les lois étaient le produit de la méditation et non le fruit de l'épouvante, un législateur remarquable énonçait, dans les termes qui suivent, les motifs rationnels de cette courte prescription:
«Il est Ñ disait M. de Serre Ñ il est dans la nature des crimes et délits commis avec publicité, et qui n'existent que par cette publicité même, d'être aussitôt aperçus et poursuivis par l'autorité et ses nombreux agents. Il est de la nature des effets de ces crimes et délits d'être rapprochés de leur cause. Elle serait tyrannique, la loi qui, après un long intervalle, punirait une publication à raison de tous ses effets possibles les plus éloignés, lorsque la disposition nouvelle des esprits peut changer du tout au tout les impressions que l'auteur lui-même se serait proposé de produire dans l'origine ; lorsqu'enfin le long silence de l'autorité élève une présomption si forte contre la criminalité de la publication.»
Chaque mot de ces phrases porte, et chaque mot défend le livre de M. Grave.
Le parquet vous dit : «Ce livre est un explosif ; frappez-le comme une bombe !» Comment ? Le parquet a été bien long à s'en apercevoir !... C'est au bout de dix mois qu'un écrit, d'abord inoffensif, devient un danger public ? Au début, c'était un livre : la durée le transforme en dynamite !... Que penserait M. de Serre de cette métamorphose, lui qui estimait sagement «qu'il est dans la nature des crimes de la parole d'être aussitôt aperçus et poursuivis,et qu'il est de la nature des effets de ces crimes d'être rapprochés de leur cause»?
Le parquet se défend : «Nous ne poursuivons pas la première édition ! Nous poursuivons la seconde qui constitue un fait nouveau et donne ouverture à une action nouvelle !»
Je pourrais répondre :
N'est-ce pas la première édition que vous cousez dans la couverture de la seconde ?
Je pourrais répondre encore, avec mon confrère Barbier, dont l'opinion fait autorité dans la matière : «L'absence de poursuite contre les précédentes éditions du même ouvrage a pour effet de permettre aux personnes poursuivies à l'occasion d'une édition nouvelle d'exciper de leur bonne foi.» Cela tombe sous les sens : votre silence est un imprimatur; l'écrivain a de droit d'y trouver une sauvegarde.
Mais j'aime mieux répondre :
La seconde édition Ñ la seule poursuivie, la seule qu'on puisse poursuivre Ñ que lui reprochez-vous ? Qui donc a-t-elle excité ? qui donc a-t-elle provoqué ? Elle a été saisie avant d'être mise en vente ! Elle n'a donc pu conseiller, ni l'indiscipline au soldat, ni le meurtre au prolétaire, puisqu'elle n'a pénétré ni dans la caserne ni dans l'atelier.
Y eût-elle pénétré, que ni soldat, ni prolétaire n'eussent approfondi ces pages. Jamais, parmi ces dissertations arides, ils auraient eu le loisir et la patience de chercher la provocation. Ñ j'ai mis huit jours à les comprendre Ñ vous avouait M. l'avocat général. Et M. l'avocat général n'a mis que huit jours parce qu'il est un esprit de premier ordre ; moi qui ne suis qu'un esprit de second ordre, j'en ai mis quinze. Un caporal de pompiers en mettrait bien autant que moi ! Car si je suis moins fort que M. l'avocat général, je dois être plus fort qu'un caporal de pompiers !...
Mais, je le répète, l'édition a été saisie avant d'être offerte au lecteur, sauf 200 exemplaires affectés au service de la presse.
Mais, ces 200 exemplaires, s'ils ont provoqué quelqu'un n'ont provoqué que des journalistes. Or, rassurez-vous, messieurs les jurés : d'abord les journalistes n'ont guère le temps de lire les brochures qu'on leur envoie ; on leur en envoie trop ! Ensuite, les journalistes, s'ils provoquent parfois les autres, ne sont guère sensibles eux-mêmes à ce genre d'excitation ; ils sont blasés !...
Et pourtant, M. l'avocat général veut rendre ce livre responsable de toutes les bombes qui ont éclaté.
Il vous le présente comme la cause des récents attentats.
Discutons.
Si le livre est la cause de l'attentat, l'attentat reflétera la physionomie du livre. Or, le livre est logique ; l'attentat ne l'est pas : donc, entre l'attentat et le livre il n'existe rien de commun.
Si le livre inspirait l'attentat, l'attentat choisirait ses victimes : il frapperait au cÏur de la société, il l'atteindrait dans ses gouvernants, ses exploiteurs, ses jouisseurs ; car, tels sont les personnages que le livre désigne et flétrit. Or l'attentat ne choisit pas ; l'attentat frappe au hasard ; l'attentat fait sauter une patronne d'hôtel borgne ou un humble garçon de café. Donc, le livre n'y est pour rien ; car le livre condamne ces inutiles hécatombes.
Jusqu'ici, un seul attentat fut logique : celui de Vaillant.
Le crime de Vaillant appartient à la catégorie des crimes politiques, comme celui de Fieschi, comme celui d'Orsini. Fieschi visait un roi ; Orsini un empereur ; Vaillant visait le Parlement, un empereur multiple, un roi à sept cent cinquante têtes.
Mais le livre de M. Grave a-t-il déterminé l'attentat de Vaillant ?
Vaillant vous a cité ses maîtres, les auteurs qui l'ont instruit. Il n'a pas cité M. Grave. M. Grave est un jeune, et l'on ne cite pas les jeunes ; on ne cite que les classiques.
Ces classiques, quels sont-ils ? Proudhon, Spencer, Rousseau, Voltaire !
Les voilà, les malfaiteurs que, pour être logiques, il vous faut asseoir sur ces bancs, monsieur l'avocat général !
Allons ! faites-les comparaître. Ceux qui sont morts ont leurs statues.
Citez-les, ces statues. Citez celle de Voltaire : son rire de bronze en dira plus long au jury que toute ma plaidoirie !...
Le livre de M. Grave a-t-il provoqué Léauthier ?
Léauthier a lu des brochures de M. Grave ; mais précisément, il n'a pas lu La société mourante et l'Anarchie !
D'ailleurs, Léauthier est facile à provoquer ! Parmi les brochures dont il faisait son régal quotidien figure l'IntransigeantÑ il l'a dit à l'instruction. Or, les journaux de M. Rochefort ne sont pas des journaux anarchistes ! Ce sont d'excellents journaux ! Je suis bien forcé de le croire, puisque M. Antonin Dubost, garde des sceaux et supérieur hiérarchique de M. l'avocat général, les a autrefois sauvés,tant il avait pour eux d'estime !... (Hilarité générale).
La provocation ! Elle est toute relative. Elle est toute subjective. Elle dépend du cerveau qui en est l'objet. Avec votre système, monsieur l'avocat général, il n'est pas une page de polémique, un article de combat qui ne puisse être envisagé comme une provocation ! Quand je dénonce les bandits de la Haute Banque, les scélérats de la finance qu'oublient vos réquisitoires, je provoque le peuple à les maudire, à les haïr ! Allons ! soyez logiques : arrachez-moi au banc de la défense ! Asseyez-moi au banc des accusés !...
La vérité, c'est que le livre n'est pas la cause de la bombe ; mais la bombe, comme le livre, sont l'un et l'autre, les produits d'une cause antérieure et supérieure ; et cette cause, c'est la désespérance, la grande maladie du siècle !
Votre Révolution avait promis le bonheur au prolétaire : le prolétaire fut victime d'une immense escroquerie : La bourgeoisie avait volé, lui promettant de partager avec lui le produit du vol ; la bourgeoisie ne tint pas sa parole : elle garda pour elle tout le fruit de ses rapines !
Non seulement elle ne donna rien au prolétaire, mais elle trouva le moyen de le dépouiller encore : elle tarit dans son âme la source des résignations.
Le prolétaire vit qu'à la noblesse vêtue de soie, qui jadis succéda elle-même à la noblesse vêtue de fer, avait succédé une troisième noblesse, plus impitoyable et plus oppressive encore que les deux autres : la noblesse cuirassée d'or !
En fait de pain et d'abri, cette troisième noblesse offrit Mazas au prolétaire !
Oui, notre société démocratique offrit le même toit aux pauvres et aux malfaiteurs !
A ses yeux, les deux plus grands crimes furent le défaut de logement et l'absence de porte-monnaie !... (Mouvement).
Alors, déçu, exaspéré, le prolétaire poussa un immense cri de douleur ! Et ce cri de douleur s'est répercuté dans toute notre littérature !
C'est Heine qui s'écrie :
«Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, cette vieille société. Que justice se fasse ! Qu'il soit brisé, ce vieux monde... où l'innocence a péri, où l'égoïsme a prospéré, où l'homme a été exploité par l'homme ! Qu'ils soient détruits de fond en comble, ces sépulcres blanchis où résident le mensonge et l'iniquité !»
C'est Lammenais qui maudit :
«Nous disons que votre société n'est pas même une société, qu'elle n'en est pas même l'ombre, mais un assemblage d'êtres qu'on ne sait comment nommer : administrés, manipulés, exploités au gré de vos caprices, un parc, un troupeau, un amas de bétail humain destiné par vous à assouvir vos convoitises.»
C'est Victor Hugo qui blasphème :
«Et quelle société que celle qui a, à ce point, pour base la disproportion et l'injustice ? Ne serait-ce pas le cas de tout prendre par les quatre coins et d'envoyer pêle-mêle au plafond la nappe, le festin, et l'orgie, et l'ivresse, et l'ivrognerie, et les convives, et ceux qui sont à deux coudes sur la table, et ceux qui sont à quatre pattes dessous ; et de recracher tout au nez de Dieu et de jeter au ciel toute la terre ?
«... C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches.»
Non seulement le bonheur n'est pas venu, mais l'honneur s'est enfui.
Flaubert constate :
«Avec le développement de la production capitaliste, l'opinion publique européenne a dépouillé son dernier lambeau de conscience et de pudeur. Chaque nation se fait une gloire cynique de toute infamie propre à accélérer l'accumulation du capital.»
Et le même Flaubert, froidement impitoyable, résume la situation du monde moderne en ces termes qui flétrissent, qui crachent à la face de la Société :
«Nous dansons, non pas sur un volcan, mais sur la planche d'une latrine qui m'a passablement pourrie.»
Qu'eût dit Flaubert aujourd'hui, après tant d'infamies, de corruptions, de turpitudes !
Quelles douleurs ce styliste eût trouvées sur sa palette pour peindre ce tableau de hontes et d'ignominies !...
Comme le dit M. Louis de Grammont, à chaque terme, la grande maladie sociale prend un caractère plus aigu.
De lugubres scènes s'ajoutent au drame du prolétariat. Ñ Qui sera l'Homère effrayant de cette lamentable Iliade ?
Oui, Baudelaire a raison :
«Il est impossible, à quelque parti qu'on appartienne, de quelques préjugés qu'on ait été nourri, de ne pas être touché du spectacle de cette multitude maladive, respirant la poussière des ateliers, avalant du coton, s'imprégnant de céruse, de mercure et de tous les poisons nécessaires à la création des chef-d'Ïuvres ; dormant dans la vermine au fond des quartiers où les vertus les plus humbles et les plus grandes nichent à côté des vices les plus endurcis et des vomissements du bagne ; de cette multitude soupirante et languissante à qui la terre doit ses merveilles, qui sent un sang vermeil et impétueux couler dans ses veines, et qui jette un long regard de tristesse sous le soleil et l'ombre des grands parcs.»
Faut-il s'étonner si le cri de douleur se change en cri de révolte !
Faut-il s'étonner si le prolétaire, méconnu, bafoué par des suborneurs scélérats, s'écrie, comme le bandit de Schiller :
«Je veux vivre ; j'ai le droit de vivre, et la société me refuse ce droit. Eh bien ! formons une société nouvelle. Toutes les sociétés ont commencé par la violence ; les premières tribus humaines ont été des associations armées ; créons un monde et recommençons l'histoire : notre société de bandits sera plus juste que cette vieille société despotique où les plus nobles cÏurs sont condamnées d'avance à mourir !»
Les voilà, les provocateurs du livre et de la bombe ! Ce sont les penseurs, les philosophes, les poètes qui ont décrit, qui ont chanté les désespoirs de notre siècle ! Allons, soyez logique, monsieur l'avocat général ! Asseyez-les sur les bancs de la cour d'assises, car M. Jean Grave n'a fait que les répéter !...
Vous savez bien qu'il n'est pas le coupable, M. Jean Grave ! Vous savez bien que son livre n'a pas allumé l'incendie ! Mais ce gouvernement imite ses prédécesseurs. Il profite du crime pour assassiner l'Idée !
L'Idée, voilà l'éternelle ennemie des jouisseurs en place ! Les jouisseurs veulent rester : l'Idée, elle, veut marcher !
Un poignard frappe le duc de Berry : aussitôt la Restauration monte à la tribune et dit au Pays éploré : «Le poignard qui a frappé le duc de Berry, c'est une idée libérale !»
Une bombe éclate : aussitôt la troisième République monte à la même tribune et crie au Pays affolé : «La bombe qui vient d'éclater, c'est une idée anarchiste !»
Et au milieu des fumées de la bombe, qui remplacent, à notre époque, les éclairs du Sinaï, M. David Raynal fait voter une loi d'épouvante qui n'est autre chose que la résurrection du vieux délit d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement.
Seulement, on modifie un peu la formule : c'est le délit d'excitation à la haine et au mépris de la bourgeoisie !
Théophile Gauthier a raison :
«Qu'importe que ce soit un sabre ou un goupillon ou un parapluie qui nous gouverne ! Ñ C'est toujours un bâton !...» (Rires).
Comme votre accusation est logique, monsieur l'avocat général ! Vous reprochez à M. Grave d'avoir provoqué au vol !Qu'est donc ce nouveau délit ?
M. Grave a-t-il provoqué au pillage de votre maison ?
Non, n'est-ce pas ? Vous le proclamez incapable de songer au bien d'autrui !
Mais M. Grave et partisan du communisme: il veut abolir la propriété bourgeoise, il croit que la révolution prochaine aura pour mission de l'abolir ; c'est sa doctrine Ñ fausse peut-être Ñ mais enfin une doctrine dont il n'est pas le promoteur ; Proudhon et beaucoup d'autres l'inventèrent avant lui.
Voilà pourtant le délit dont l'accuse votre parole ! Rêver une société autre que celle où vous régnez, c'est provoquer au vol ! C'est être un criminel !
Mais alors, mettez Jean-Jacques Rousseau à côté de Jean Grave !
Cela vous peine, monsieur l'avocat général ? Jean-Jacques Rousseau est le père de la Révolution dont vous êtes le fils ; Jean-Jacques Rousseau est donc votre grand-père ; vous le voyez, je vous laisse en famille ; n'ayez crainte, je vous y laisserai tout le temps... (Hilarité).
Jean-Jacques Rousseau a écrit :
«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de de dire «Ceci est à moi», fut le vrai fondateur de la société civile ! Que de crimes, de misère et d'horreur eût épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant les fossés, eût crié à ses semblables : «Gardez-vous d'écouter cet imposteur, vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne.»
Ironie des choses ! Vous traduisez en cour d'assises l'homme qui, fidèle à vos principes, veut renverser les bornes posées par l'usurpateur que Jean-Jacques Rousseau flétrissait !...
Vous reprochez à M. Grave d'avoir dit que la révolution prochaine dévastera vos études d'avoués et de notaires, qu'elle brûlera tous les titres de la propriété bourgeoise : vous oubliez vos décrets jacobins, vous oubliez vos décrets du 18, du 19 juin, du 25 août, ordonnant de brûler sur la place publique les titres du monde détruit !
Vous oubliez le tombereau symbolique qui porta sur la place de Grève les chartes du régime vaincu, le feu de joie qu'elles alimentèrent et la ronde de la foule autour de ce feu de joie !
Vous oubliez Ñ ce sont vos archives, vos documents officiels qui parlent Ñ qu'en 1790, de sinistres jacqueries éclatèrent sur toute la surface du territoire, et que ces jacqueries étaient le fruit de provocations épouvantables, et que ces provocations venaient des députés du Tiers, particulièrement (voyez Taine, tome I, page 294, ou plutôt les pièces qu'ils copie), particulièrement des procureurset des légistes,ces ancêtres des avoués et des notaires... (hilarité) ... lesquels écrivaient à leurs commettants des lettres incendiaires aussitôt affichées dans tous les villages !
Après cela, si vous êtes sincères, allez mettre Jean Grave en prison !
Pensez-vous sérieusement que cela vaille, je ne dis pas cinq ans, mais huit jours, mais un jour, mais une heure de cellule, d'avoir prédit que, si l'on fait aux bourgeois ce qu'ils ont fait aux prêtres et aux nobles, on emploiera contre eux les moyens qu'ils ont indiqués ?
On vous menace : défendez-vous ! On vous attaque : vengez-vous ! Oui, parlez de vengeance, mais ne parlez pas de justice ! Votre justice, à défaut d'un principe éternel, se réduit aux proportions modeste d'un instinct ! Oui, vous n'êtes que des instinctifs ! Allons ! Frappez, mais ne maudissez pas ! Vous avez droit à la vengeance, mais vous n'avez plus droit au Verbe !... (Mouvement prolongé).
Vous voulez faire donner à Jean Grave cinq ans de prison pour avoir médit de la Patrie et de l'Armée, pour avoir excité le soldat à l'indiscipline, pour avoir provoqué au meurtre d'un officier.
Ici encore, méfiez-vous de la méthode de M. L'avocat général : elle est plus meurtrière que la prose de Grave. Elle consiste toujours à fouiller les 300 pages du livre pour trouver les deux lignes qui, isolées, feront pendre leur homme. Elle consiste à vous présenter comme un système raisonné, comme un froid syllogisme, ce qui n'est, en réalité, que la chute fébrile d'une période qui termine un chapitre consacré à l'idée de Patrie.
La Patrie !
Certes, je ne suis pas suspect, messieurs les jurés. Je suis de ceux dont le cÏur la vénère ; et, dans le domaine de la Pensée, par la parole et par la plume, j'ai essayé de la défendre contre ceux qui ne veulent plus, qui ne peuvent plus y croire.
Mais force m'est de reconnaître que des cerveaux plus grands que moi l'ont traitée de dangereuse chimère et de malfaisante utopie.
«Quand on songe Ñ s'écrie Tolstoï Ñ à tous les maux que j'ai vus et que j'ai soufferts, provenant des haines nationales, je me dis que tout cela repose sur un grossier mensonge : l'amour de la Patrie.»
Et Victor Hugo prophétise :
«Au vingtième siècle, la guerre sera morte,l'échafaud sera mort, la frontière sera morte: l'homme vivra !»
Je ne plaide pas cette cause, messieurs, je cite les grands hommes qui s'en firent les avocats.
La défendons-nous bien, la Patrie, contre les soupçons de la Pensée ? Au lieu de traquer les écrivains qui la critiquent, ne ferions-nous pas mieux de traquer les bandits qui la déshonorent ?
Est-ce Victor Hugo, est-ce Tolstoï, est-ce Jean Grave Ñ si sa modestie me permet de le nommer après de si grands noms Ñ qui, à l'heure actuelle, font courir les plus graves périls à l'idée de Patrie ?
Sous ce titre : Les Sans-Patrie !mon éloquent confrère, M. le député Viviani écrivait hier un bel article.
Il dénonçait les hauts bandits de la FinanceÑ ce sont ses propres termes Ñ qui sont en train d'écouler sur le marché français les 100 millions de rentes italiennes qu'on n'a pu vendre ni à Rome ni à Berlin.
la Bourse est comme ces oiseaux de proie qui déshonorent tout ce qu'ils touchent. Elle a déshonoré la Propriété ; elle souille la Patrie !
Les voilà, les Sans-Patrie ! Les Sans-Patrie, qui transformeront les citoyens du monde entier en Sans-Culottes Ñ au sens propre du terme, puisqu'au train dont vont les choses ils ne leur laisseront bientôt plus une paire de pantalons. (Mouvement).
Et M. Viviani ajoutait ces lignes, dont je lui laisse la responsabilité, mais que j'ai le droit de reproduire à titre de document, puisqu'il les a versés dans le domaine public :
«Le gouvernement laisse faire. Il traque les socialistes, les fait diffamer par sa presse, ose leur reprocher de ne pas aimer le pays. Seulement il protège les misérables qui dépouillent, exploitent, trahissent la Patrie ! On a voté des lois contre les associations de malfaiteurs. Quand est-ce qu'on va les appliquer ?»
Je ne plaide pas contre le gouvernement, messieurs les jurés ; je n'en ai cure.
Je ne plaide pas pour les socialistes ; ils ne m'en ont pas chargé.
Mais je dis à M. l'avocat général : nous sommes tous solidaires. Car, sous couleur de traquer l'Anarchie, vous traquez la Pensée humaine. Aujourd'hui, vous poursuivez Jean Grave comme anarchiste ; demain vous poursuivrez des socialistes, sous prétexte qu'ils confinent à l'anarchie ; après-demain, viendra le tour d'autres penseurs qui ne sont ni des socialistes, ni des anarchistes, mais que vous poursuivrez parce qu'ils sont des penseurs libres et que vous n'admettez pas les penseurs libres Ñ vous autres, les libres-penseurs !
Vous êtes dans l'arbitraire, vous tomberez dans l'oppression, car l'arbitraire n'est pas une surface plane sur laquelle on s'arrête : l'arbitraire est une pente, et cette pente, on ne la remonte pas, on la descend, on la descend jusqu'à la tyrannie !
Et pour compléter votre fameuse loi du 11 décembre 1893, j'attends une jurisprudence qui nous donnera du malfaiteur la définition suivante : «Doit être emprisonné comme malfaiteur tout homme qui osera penser que tout n'est pas pour le mieux dans la meilleure des républiques.»
Eh bien ! vous pouvez m'emprisonner avec les autres, monsieur l'avocat général.
Sans épouser la doctrine, ni la théorie de personne Ñ ce n'est pas mon affaire ici Ñ je me permets de vous dire :
«Vous défendez la propriété : quand donc traquerez-vous les hauts bandits de la Finance?
«Vous défendez la Patrie : quand donc traquerez-vous la pieuvre cosmopolite dont les hideux tentacules enlacent tous les peuples et leur sucent tout leur sang ?»
Je me permets de vous dire avec Viviani :
«Vous avez fait des lois contre les malfaiteurs, vous les appliquez aux anarchistes d'en bas : quand les appliquerez-vous aux anarchistes d'en haut ?
«Vous les appliquez aux anarchistes de la Pensée ; quand les appliquerez-vous aux anarchistes de la Bourse ?
«Vous les appliquez à ceux que vous accusez de faire sauter les édifices : quand les appliquerez-vous à ceux qui font sauter les consciences ?» (Bravos ! marques d'assentiment prolongées).
Ah ! certains bourgeois qui croient incarner la Patrie ont de drôles de manières de la défendre Ñ la Patrie !
Et l'on s'étonne si la Patrie se discrédite, si les écrivains, les penseurs, tendent de plus en plus à la confondre avec l'État,c'est-à-dire avec cet assemblage de lois contingentes et d'artificielles conventions qui changent tous les siècles ou tous les demi-siècles, ne gardant que ce caractère commun d'opprimer toujours les faibles au profit de quelques gros messieurs qui, à notre époque, ne sont que gros,puisqu'ils n'ont même plus cette circonstance atténuante d'être grands!
On s'étonne si Jean Grave, qui se souvient de Tolstoï, ne voit dans la Patrie qu'une façade hypocrite pour masquer les égoïsmes de l'État bourgeois ?
On s'étonne s'il écrit :
«Ce fut l'idée géniale de la bourgeoisie de substituer l'autorité de la nation à celle du droit divin.»
Avant lui, un homme qu'on n'a pas encore, que je sache, inquiété pour sa propagande anarchiste, l'honorable M. Yves Guyot, avait émis la considération suivante :
«La foi en l'État est une transformation de l'idée religieuse.»
Que voulez-vous ? L'idée religieuse se transforme une fois de plus Ñ et ce n'est pas fini, messieurs les gouvernants !
Vous avez tué le bon Dieu pour en faire hériter l'État. Les vôtres s'aperçoivent qu'on s'est moqué d'eux, et, à leur tout, ils envoient l'État rejoindre les vieilles lunes !
Ce n'est que le premier pas vers l'évolution nécessaire.
Plus ils iront, plus les peuples se détacheront de l'État.
Chamfort Ñ l'ami de Mirabeau Ñ un des soldats de la Révolution française, a écrit : «Un heureux instinctsemble dire au peuple : Je suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens de choisir moi-même.»
Le même Chamfort ajoutait : «En voyant les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs dont les plus dangereux sont les archers préposés à la garde des autres.»
Vous entendez bien que les archers,dans la pensée de Chamfort, ce sont les gendarmes, quel que soit l'uniforme dont la garde-robe nationale les ait affublés !
Thomas Payne, l'illustre Conventionnel, l'auteur des Droits de l'hommeÑ encore un grand ancêtre, monsieur l'avocat général ! car, vous l'observez, je ne cite que des gens irréprochables, des Conventionnels, des Girondins, des Constituants, des Philosophes du dix-huitième siècle ! Je vous laisse en famille ; n'ayez crainte, vous y resterez tout le temps Ñ Thomas Payne complétait ainsi la pensée de Chamfort :
«De mémoire humaine, le métier de gouvernant a toujours été monopolisé par les individus les plus ignorants et les plus canailles de l'humanité !»
Vous voyez, messieurs les jurés, qu'on n'a pas attendu ni M. Élisée Reclus, ni M. Jean Grave, pour dire cela au peuple ! Voilà plus de cent ans qu'on a commencé à le lui dire, et voilà plus de cent ans qu'on le lui répète.
Le peuple en est convaincu. Il sait aujourd'hui que les politiciens de tous poils, qu'ils soient vêtus de blanc, de noir ou de rouge, lui chanteront la même antienne et ajouteront un nouveau chapitre au livre déjà si long des mensonges de l'humanité.
Il n'en veut plus. Il en est désabusé Ñ pas plus de ceux-là que des autres, de tous, quel que soit leur nom. Ce qu'il abhorre, c'est la politique,cette science bourgeoise inventée pour servir de masque au Parlementarisme bourgeois.
Le malheur est que le discrédit dans lequel tombe l'État rejaillit forcément sur l'Armée.
En effet, l'Armée, en temps de paix, apparaît comme une sorte de gendarmerie gigantesque au service de l'État ; et plus l'État semble oppresseur, plus il couve de sourdes haines contre l'Armée, instrument de ses oppressions.
Ces mots ne sont pas de moi. Ils ne sont pas de M. Grave. Ils sont d'un poète exquis, du poète à la Tour d'Ivoire, de M. Alfred de Vigny :
«L'armée moderne, sitôt qu'elle cesse d'être en guerre, devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent comme honteuse d'elle-mêmeet ne sait ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut.»
Ce terme honteaccolé au mot Armée,je ne sais rien de plus terrible ni de plus sacrilège.
Toutes les indisciplines ne sont-elles pas contenues en germe là-dedans ?
Vous voulez faire donner cinq ans de prison à M. Grave parce que son livre, si les soldats l'avaient lu, aurait pu «les dissuader de se courber sous la discipline abrutissante» !
Poursuivrez-vous le prochaine édition des Souvenirs de jeunessede M. Renan, dans lesquels il raconte qu'il n'aurait jamais pu se faire à la discipline militaire, et que, si on l'avait contraint d'être soldat, il aurait déserté ?
Ce passage est infiniment plus dangereux, je vous assure, que celui que flétrit votre acte d'accusation.
Car l'édition poursuivie n'a pu visiter la caserne ; vous savez qu'elle n'a visité que des journalistes.
Tandis que, à la caserne, on trouve quelquefois des livres de Renan ; et le soldat qui tombe sur les lignes relevées, le soldat auquel on a donné huit jours de prison qu'il ne méritait pas et qui est mécontent de son capitaine, le soldat songera :
«Tiens ! mais M. Renan, c'est une gloire de l'humanité ! M. le ministre l'a dit en inaugurant son dernier buste ! Si une gloire de l'humanité affirme qu'elle n'aurait pu se faire à la discipline et aurait déserté pour s'y soustraire, pourquoi n'imiterais-je cette gloire ?»
Le syllogisme est des mieux construits, et il peut bien produire la propagande par le fait, car un soldat déserte plus facilement qu'il ne crève le ventre à son capitaine.
Est-ce que M. Jean Grave l'a jamais dit à un soldat, de crever le ventre à son capitaine ?
Il dit, ce qui est exact, que lui crever le ventre ou lui envoyer une gifle, cela revient absolument au même, puisque, s'il lui crève le ventre, il sera condamné à mort, et que, s'il lui envoie une gifle, il le sera également, aux termes du Code militaire qu'à peu près unanimement nous trouvons un peu excessif.
Mais finissons-en une fois pour toutes avec cette inique méthode qui consiste à isoler deux lignes d'un livre tout entier, à présenter comme la dominante d'un ouvrage ce qui n'est que la conclusion fébrile d'une période en chaleur.
Si vous voulez trouver une provocation au meurtre des soldats de l'armée française, ce n'est pas dans Jean Grave qu'il la faut chercher : c'est plus loin et plus haut.
Écoutez cette page ; Victor Hugo s'adresse aux Belges :
«Peuples ! Il n'y a qu'un peuple ! Si Bonaparte arrive, si Bonaparte vous envahit, traînant à sa suite... cette armée... ces régiments dont il a fait des hordes... ces prétoriens... ces janissaires... qui auraient pu être des héros et dont il a fait des brigands ; s'il arrive à vos frontières, courez aux fourches, aux pierres, aux faulx, aux socs de vos charrues, prenez vos couteaux, prenez vos fusils, prenez vos carabines : faites cela !»
Ces hordes, ces janissaires,ces brigands, c'était l'armée française !... (Longue sensation).
Car si l'armée française n'est respectable que sous la République, comme les trois quarts du siècle nous fûmes en monarchie, on a pu, trois ans sur quatre, mépriser l'armée française !
Eh bien ! je vous le demande, si la haine politique, la haine de parti a pu, chez un grand homme, s'égarer au point de crier à l'étranger : «Assassine l'armée française !», quoi d'étonnant que les indignations sociales d'un jeune polémiste lui aient soufflé quelques lignes ardentes qui sont de bien pâles choses à côté de la provocation épouvantable sortie des lèvres du grand Victor Hugo !
Vous avez pardonné à Victor Hugo. Vous l'avez mis au Panthéon et vous l'y avez fait conduire par ces soldats de l'armée française que jadis il avait traités de hordes et de brigands !
Et vous voulez condamner Grave à cinq ans de prison pour sauver l'honneur de l'Armée !...
O logique de votre justice !
Vous voulez aussi condamner Grave à cinq ans de prison parce qu'à la fin d'un chapitre où il retrace la barbarie de certains patrons qui abusent de la machine humaine, qui ont un caillou dans le cÏur et des écus à la place d'entrailles, il songe que, si les martyrs d'une exploitation sans vergogne tuaient un de ces patrons, peut-être que la leçon servirait d'exemple aux autres !
Cette indignation du penseur, vous la taxez d'apologie !
Mais pourquoi ne pas poursuivre tant d'autres indignations ?
Écoutez ces lignes, monsieur l'avocat général. Je les emprunte à un journal qui n'est pas La Révolte; c'est le journal de M. de Goncourt.
Le 13 janvier 1871, il s'étonne que la population meure de faim,reste impassible, quand des boulangers Ñ il en cite un : je ne le nomme pas Ñ offrent aux riches du pain blancet des croissants,lorsque des marchands leur procurent du gibieret de la volaille.Son étonnement s'irrite, s'exaspère et s'écrie à la fin :
«Quand je lisais dans le journal de Marat les dénonciations furibondes de l'Orateur du Peuplecontre la classe des épiciers, je croyais à de l'exagération maniaque. Aujourd'hui, je m'aperçois que Marat était dans le vrai. Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce qu'on accrochât à la devanture de leur boutique deux ou trois de ces égorgeurs sournois...
«Peut-être quelques assassinats intelligemment choisis sont, dans les temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans les limites raisonnables.»
Elle est jolie la provocatien ! Elle est jolie, l'apologie !
Et quand le même de Goncourt, songeant à tous ces oisifs qui vivent des sueurs du peuple, s'écrie :
«Ce serait un grand débarras de la bêtise chic et de l'imbécillité élégante qu'une machine infernale qui, par un beau jour, tuerait tout le Paris faisant, de quatre à six heures, le tour du lac du bois de Boulogne !...»
Oui ou non, provoque-t-il à l'assassinat ?
Quand c'est du de Goncourt, vous souriez : c'est de la littérature !
Quand c'est du Grave, vous frémissez : c'est de l'anarchie !
Eh bien ! moi, je vous dis : j'ignore ce que c'est ; mais ce que vous faites, vous, ce n'est pas de la justice !
Allons ! soyez francs ! Déchirez le voile !
Ce ne sont ni les excès, ni les excitations d'un pensée que vous traduisez en cour d'assises : c'est la Pensée elle-même.
Ce n'est point parce que M. Grave a écrit des paroles imprudentes ou criminelles que M. L'avocat général vous le défère. C'est parce que M. Grave a formulé une théorie scientifique qui est en contradiction avec celle de M. l'avocat général. Ou si vous préférez, le crime de M. Grave consiste en l'expression même de sa théorie.
Ce n'est pas un homme qu'on veut emprisonner : c'est une idée.
On demande au Jury moderne de condamner un système politique, comme, au siècle de Louis XIV, on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de condamner un traité sur la grâce ou la transsubstantiation.
Ma comparaison vous déplaît ? Je la change :
On demande au Jury moderne de condamner un système qui se prétend celui de l'avenir, comme on eût demandé au Parlement ou à la Sorbonne de condamner qui, deux siècles trop tôt, eût exposé les principes de la société moderne.
M. l'avocat général vous dit :
La théorie que j'accuse, si elle était réalisée, supprimerait la bourgeoisie !
Absolument comme le système bourgeois a, par sa réalisation, fait disparaître la noblesse...
Chaque fois qu'on met une chose à la place d'une autre, on est obligé d'enlever la première pour y mettre la seconde.
L'ancien Parlement eût sans doute condamné les principes de la société moderne.
Pouvez-vous emprisonner les principes qui se donnent comme ceux de la société future ?
Je vous dis : non !
Pourquoi ?
Parce qu'en condamnant, l'ancien Parlement fût resté logique avec lui-même : c'était un pouvoir de droit divin.
Au lieu qu'en condamnant, vous vous infligeriez un démenti à vous-mêmes : vous êtes un pouvoir de libre examen.
Vous êtes les fils d'une Révolution qui s'est faite précisément pour rendre impossible la chose qu'on vous sollicite de faire aujourd'hui.
Vous pouvez condamner un homme ; vous pouvez condamner un crime : vous ne pouvez condamner une idée.
Vous ne pouvez que la discuter et la réfuter, si c'est possible.
Rassurez-vous, messieurs les jurés, et ne vous faites pas un monstre de l'idée de M. Grave. Cette idée n'est pas le champignon dont vous parlait tout à l'heure M. L'avocat général, et qui serait éclos, sans racine, dans un délire fin-de-siècle. Elle n'est pas récente. Elle est vieille de deux cents ans. Non seulement M. Grave n'a pas enrichi par ses bombes le martyrologe bourgeois, mais il n'a même pas enrichi par son livre le répertoire intellectuel de l'humanité.
Quelle est donc l'idée de M. Grave ?
Elle se résume en deux propositions :
1° Si l'homme est mauvais, la faute en est imputable à l'outillage social. Détruisons cet outillage : l'homme deviendra bon ;
2° Pour prévenir le retour de l'outillage social, il faut arriver à l'élimination complète du principe d'autorité.
L'élimination complète du principe d'autorité et des institutions, des pouvoirs qui le manifestent: voilà le moyenet la finde l'anarchie scientifique dont le but est la réalisation du bonheur commun par la suppression de la concurrence et l'harmonie des intérêts.
Je ne discute pas. Je ne réfute pas : j'expose.
Est-ce nouveau, cela ?
Prenez Rabelais et lisez la description de l'abbaye de Thélème :
Plus de gouvernement, plus de contrainte, l'individualisme substitué partout à la collectivité ; et au-dessus de la porte, pour principe, la loi unique : Fais ce que veulxÑ c'est-à-dire : Fais ce que dois,puisque, par hypothèse, l'homme étant devenu bon, son vouloirdésormais se confond avec le devoir.
Ouvrez Voltaire : son héros Candide visite l'Eldorado,l'Éden rêvé par l'esprit du philosophe. C'est comme l'abbaye de Thélème : pas de lois, pas de contrainte ; l'harmonie, le bonheur partout.
«Candide demanda à voir la cour de justice, le Parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait point et qu'on ne plaidait jamais : il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non.»
Proudhon, dans les temps modernes, précise cet idéal, l'arrache au pays des rêves, le fixe dans celui des idées positives.
Ouvrez l'Encyclopédie généralede M. Ranc au mot Anarchie.
M. Ranc rappelle d'abord la théorie formulée ainsi par Condorcet :
«Le premier terme de la série gouvernementale étant l'absolutisme, le terme final, fatidique, est l'anarchie.»
Et cette autre de Proudhon :
«L'anarchie, telle est la forme dont nous approchons tous les jours, et qu'une habitude invétérée d'esprit nous fait regarder comme le comble du désordre et l'expression du chaos.»
M. Ranc approuve ces deux propositions et affirme à son tour que :
«Le but de la Révolution, c'est la suppression même de l'autorité, c'est-à-dire du gouvernement.»
Et il donne, à son tour, cette définition de l'anarchie :
«L'élimination de l'autorité dans ses trois aspects politiques, social, religieux ; la dissolution du gouvernement dans l'organisme naturel.»
Et il ajoute ces lignes que je livre à vos méditations :
«Pour les oisifs, pour les exploiteurs, pour les privilégiés, pour les jouisseurs, toute idée de justice est une idée de désordre, toute tentative contre les privilèges est une manifestation anarchique. La pensée seule de se soustraire à l'exploitation est une pensée coupable. Les oisifs, les privilégiés, veulent jouir en paix.»
Et il conclut :
«Liberté et ordre sont deux termes corrélatifs qui se résolvent dans un troisième terme plus général, celui d'anarchie, tel que l'a défini Proudhon, c'est-à-dire dans l'élimination radicale du principe d'autorité.»
Voilà la théorie.
Ñ C'est une maladie morale ! Ñ s'écrie M. l'avocat général.
Ah ! quand une idée nouvelle surgit dans le monde, ne vous hâtez pas de crier : c'est une maladie morale !
Il en est trop souvent des maladies moralescomme des sciences dites occultes!
Qu'est-ce que la science occulte ? C'est la science inconnue. Dès que la science inconnue devient la science connue, elle cesse d'être occulte pour devenir officielle.
Jadis, notre chimie s'appelait l'Alchimie,et l'on brûlait les alchimistes. Aujourd'hui l'Alchimie est devenue notre chimie, et l'on décore les chimistes.
Il en est de la sociologie comme de toutes les sciences.
Toute idée qui n'est pas consacrée, vulgarisée, tombée dans le bagage de nos opinions courantes, qui choque nos habitudes et notre éducation, nous semble un monstre. Nous la traitons facilement de maladie morale, et nous avons vite fait de répondre à qui nous l'expose : «Vous êtes un détraqué !»
Si l'on avait dit à un vieux sénateur romain : «L'esclavage est une honte, il faut abolir l'esclavage !», le vieux sénateur romain aurait riposté :
«Détruire l'esclavage ? Vous n'êtes qu'un anarchiste ! L'esclavage ! mais c'est la base de la société ! C'est la base de toute société ! Point de société sans esclavage !...» Et, la main sur le digeste, le vieux sénateur aurait défendu l'esclavage, absolument comme aujourd'hui, la main sur ses codes, M. l'avocat général défend le capital.
Pas une des institutions aujourd'hui défendues par M. l'avocat général qui n'ai été jadis flétrie comme une maladie morale.
Si l'on avait prédit à un ancien la société du moyen-âge, il aurait répondu : «Vous êtes un malade !»
Si l'on avait prédit à un féodal la société moderne, il aurait répondu : «Vous êtes un malade !»
Saint Grégoire de Nysse, l'immortel penseur du IVè siècle Ñ Grégoire de Nysse fut canonisé, et il a été cité par la Révolte: à ce double titre, il ne doit guère être sympathique à M. l'avocat général ; n'importe, je lui emprunte quelques mots Ñ Saint Grégoire de Nysse a écrit ces lignes : «Celui qui nommerait col ou parricide l'inique invention de l'intérêt ne serait pas très éloigné de la vérité. Qu'importe, en effet, que vous vous rendiez maître du bien d'autrui en escaladant les murs ou en tuant les passants, ou que vous acquériez ce qui ne vous appartient pas par l'effet impitoyable du prêt?...»
Si l'on avait fait à Saint Grégoire la prophétie suivante :
«Un jour viendra où ce que tu traites de vol et d'assassinat deviendra la loi du monde, et où un avocat général traduira en cour d'assises les écrivains qui partagent ton avis. La société tout entière sera fondée sur l'usure. On bâtira un temple qu'on appellera la Bourse. Ce temple remplacera tes cathédrales, comme les cathédrales ont remplacé le temple de Vénus ou de Jupiter. Les desservants de ce temple nouveau se nommeront Lévy, Arton, Reinach, Hugo OberndÏffer (1). Ils escroqueront tout l'or qui leur assurera la toute-puissance. Ils achèteront tout ce qui achetable, et même quelques-unes des choses qui ne le sont pas. Et de vaines révoltes contre leur effroyable empire ne serviront qu'à rendre plus manifeste sa terrifiante solidarité !...»
Si l'on avait prophétisé cela à Saint Grégoire, Saint Grégoire qui, lui, croyait en Dieu, eût joint les mains et se fût écrié : «Seigneur, préservez-nous d'une pareille maladie morale !»
La maladie a fait son Ïuvre. De temps à autre, pour affirmer son méchant virus, elle fait éclore des Panamas Ñ ces accidents tertiaires d'un corps social qui se décompose et s'effondre ; et chaque jour grandit le chancre qui, bientôt, nous pourrira tous ! (Vive émotion).
Ah ! ne vous pressez pas de dire : ceci est une maladie morale !
Ceci, bon ou mauvais, ceci, c'est la Pensée humaine.
Ne mettez pas la Pensée en prison.
Toujours elle s'échappe.
Ne cherchez pas à tuer la Pensée : elle ressuscite toujours !
Voyez ! On l'a pendue à tous les gibets, on l'a clouée à tous les piloris : elle a éclairé tous les gibets de ses rayons, elle a illuminé tous les piloris du feu de ses auréoles !
On l'a décapitée, brûlée, torturée, crucifiée ! Dans des enceintes très semblables à la nôtre, des magistrats, vêtus des mêmes pourpres et coiffés des mêmes bonnets que M. L'avocat général, l'ont écrasée sous les mêmes foudres sociales, en des périodes meurtrières bercées par les mêmes inflexions de voix, rythmées par les mêmes balancements de gestes, car, au milieu des évolutions, des révolutions, des cataclysmes, quand tout change et quand tout craque, l'immobile justice humaine, cette éternelle victorieuse de la veille qui est toujours la vaincue du lendemain, garde le même geste et la même physionomie !
Pour la Pensée, la conciergerie est l'antichambre du Panthéon !
Et les magistrats ne peuvent plus sortir sans croiser la statue d'une de leurs victimes !
On croyait étouffer la Pensée  : la Pensée est rayonnante !
Chaque jour, au coin des carrefours, sur les places publiques, les Étienne Dolet, couronnés d'immortelles, sourient aux clartés matinales qui saluent le réveil de Paris ?
Que la Pensée suive sa route, messieurs, ne l'arrêtez pas !
Qu'êtes-vous donc pour barrer son chemin ? La Pensée ! elle est l'univers ! Vous, vous n'êtes que des atomes !
Dites-vous bien que, quoi qu'on lui fasse, qu'on l'outrage ou qu'on la salue, la Pensée reste la Pensée Ñ la Pensée qui raisonne et qui croit, qui espère et qui rêve Ñ un rêve peut-être dangereux, peut-être irréalisable, mais enfin un rêve sacré par cela seul qu'il est le rêve !
Fils d'une société issue des révoltes du rêve, laissez rêver tout à sa guise le cerveau de l'humanité !
Défendez-vous ; ne persécutez pas !
Messieurs, c'est mon dernier cri, je vous l'envoie du fonds de la poitrine, avec toutes les énergies de ma foi et de ma jeunesse : Jurés de la fin de ce siècle, ne soyez pas persécuteurs !... (Applaudissements).

Le Procès des Trente
Cour d'assises de la Seine
Audiences des 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 ,13, 14 août 1894.
Ce fut le procès des hommes qu'on a nommés les Intellectuels de l'anarchie doctrinale,par antithèse avec les Propagandistes par le fait.
Les événements générateurs de ce grand drame judiciaire ont trop ému l'opinion pour n'être pas restés gravés dans toutes les mémoires.
On se rappelle en quelles terribles circonstances fut hâtivement votée et promulguée la fameuse loi du 19 décembre 1893 relative aux associations de malfaiteurs.
En même temps qu'on votait la loi, on ouvrait une instruction confiée à M. le juge Meyer.
Le 10 juillet 1894, un arrêt de la chambre des mises en accusation renvoya devant la cour d'assises de la Seine les trente accusés désormais célèbres sous ce seul nom : Les Trente,comme coupable de :
S'être, depuis le 19 décembre 1893, à Paris, affiliés à une associationformée dans le bu de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés, ou d'avoir participé à une ententeétablie dans le même but.
Parmi les Trente, cinq ne comparurent pint. C'étaient : Paul Reclus(le neveu de l'illustre savant Élysée Reclus), Cohen(le traducteur d'Âmes solitaires, la pièce de Hapman), Duprat, Martinet Pouget.Depuis, la cour, jugeant par contumace,c'est-à-dire sans l'assistance du jury, a, par arrêt du 31 octobre 1894, condamné chacun d'eux au maximum de la peine, soit vint ans de travaux forcés.
Les vingt-cinq accusés présents et déférés au verdict du jury étaient : Jean Grave, Sébastien Faure, Chatel, Ledot, Matha, Agnéli, Bastard, Paul Bernard, Brunet, Billon, Soubrier, Daressy, Tramcourt, chambon, Malmaret, Fénéon, Chéricolli, Ortiz, Bertani, Liégeois, la veuve Milanaccio, la fille Cazal, la femme Chéricolli, la veuve Belloti et Louis Belloti.
Outre le crime politique relevé contre eux, Ortiz et sa bande avaient à répondre de divers délits de droit commun, et, de ces chefs, ils furent condamnés par le Jury.
Mais le verdict, négatif sur toutes les questions relatives à l'association prétendue, acquitta les écrivains, les orateurs Ñ les Intellectuels,pour reprendre le mot consacré.
En tête de ces derniers comparaissait Jean Grave, le principal rédacteur d journal La Révolte, le moderne théoricien de l'anarchisme scientifique, dont, aux yeux de l'accusation, les livres et les écrits avaient organisé la secteet créél'ententepoursuivie.
A côté de Jean Grave s'asseyait Sébastien Faure, le brillant apôtre du nouveau système, l'infatigable orateur de réunions publiques, défendu par Me Desplas. (La plaidoirie de Me Desplas a paru in extenso dans le numéro de la Libre Paroledu 12 août 1894).
ensuite, les mieux désignés à l'attention publique comme à l'effet du réquisitoire étaient : Chatel, le directeur de la Revue Libertaire, l'esthète audacieux, Fénéon, employé au ministère de la guerre, le critique aigu, comme l'a appelé M. Stéphane Mallarmé.
M. l'avocat général Bulot occupait le siège du ministère public.
Voici le passage de l'acte d'accusation concernant Jean Grave :
Parmi les organisateurs du parti figurent, au premier rang, Jean Grave, Sébastien Faure et Paul Reclus.
C'est Jean Grave qui, le premier, dans une brochue parue en 1893, a exposé le plan de la doctrine anarchiste : Ñ «La propagande ouverte, y lit-on, doit servir de plastron à la prppagande par les actes, secrète celle-là ; elle doit lui fournir les moyens d'action qui sont les hommes, l'argent et les relations... et mettre en lumière les actes accomplis.»
Plus tard, directeur du journal La Révolte,il a exalté les crimes des anarchistes, faisant l'éloge des voleurs Schouppe, Pini et Duval, et ouvrant une souscription qui, centralisée par Paul Reclus, n'avait qu'un objet : alimenter l'anarchie. Ñ En 1894, il a fait paraître une seconde brochure intitulée : La société mourante et l'Anarchie. Ñ Il y fait appel aux pire violences pour fonder l'ordre de choses anarchique. Ñ Dans le journal La Révolte, parès le 19 décembre 1893, il continuait à fournir aux affiliés les moyens de correspondre entre eux par la voie de son journal, provoquant en leur faveur des souscrptions, et ne négligeant aucun moyen de maintenir une entente constante entre eux et lui.
C'est à l'audience du 9 août 1894, que Me de Saint-Auban a prononcé pour Jean Grave la plaidoirie si-après reproduite :

Messieurs les jurés,
Dispensez-moi de tout exorde : j'ai hâte de m'expliquer !
Je ne vous apporte ni opinions personnelles, ni phrases convenues, ni discussions de théorie, de doctrine, de politique. Dieu me garde de m'exposer au reproche d'avoir, à l'occasion du second procès de Jean Grave, tenté de faire un pot-pourri économique et social ! D'ailleurs Ñ c'est une réflexion critique Ñ en matière de pot-pourri, je n'imiterais jamais la souplesse de M. l'avocat général. (Sourires).
Hier, requérant contre Jean Grave, M. l'avocat général a tenté un effort suprême pour corriger les impuissances de l'instruction et des débats :
De l'instruction, qui, non seulement n'a pas fait contre Jean Grave une preuve impossible, mais n'a pu rapporter une lettre, un témoignage ou un indice, si faible et fragile fût-il !
Des débats, où la personnalité de Jean Grave s'est tellement évanouie, que, après ces deux audiences, vous eussiez oublié jusqu'à son nom, si, plaidant un procès intenté en 1894, au nom d'une loi promulguée en 1893, M. l'avocat général n'avait pas eu la chance de découvrir une brochure de 1883 Ñ une brochure bien vieille, messieurs les jurés, trente ou quarante fois prescrite ! Mais il est vrai, paraît-il, des brochures anarchistes comme du vin : elles se bonifient en vieillissant (Hilarité).
Que vous avez été heureux, monsieur l'avocat général, de la trouver, cette brochure ! que vous l'avez bien lue ! Vous l'avez distillée !...
Vous êtes un merveilleux impressionniste ! Vous avez eu tort de railler les tendances esthétiques de l'accusé Chatel : vous parlez une autre langue, vous visez un autre but, mais vraiment vous partagez son goût pour l'impressionnisme ! Pour employer son mot qui est devenu le vôtre, vous n'embrouillardezpas vos réquisitoires. Oh ! non, ils demeurent très clairs ! Mais vous avez embrouillardéce procès !... (Hilarité générale)
Non seulement vous avez remplacé les démonstrations par la lecture de la fameuse brochure Ñ ce qui risquait d'égarer le jury, mais vous avez, pour le troubler, évoqué de sanglants fantômes : Ravachol, Vaillant, Émile Henry, Caserio ! Et, comme s'ils ne vous suffisaient pas, ces spectres décapités, vous êtes allé en Espagne chercher un spectre fusillé : vous aves traîné ici l'ombre funèbre de Pallas !
Et, pour compléter la mise en scène, vous faites comparaître Jean Grave, le penseur, Ñ un penseur critiquable, peut-être, mais n'importe, un penseur, messieurs ! Ñ dans un incroyable décor, un décor desBrigandsd'Offenbach, à côté d'un voleur, Ortiz !...
Décor bizarre !
Une escopette ! Deux longues canardières qui ont dû être maniées par Fra Diavolo ! Détail plein de couleur locale !... N'y a-t-il pas quelques Italiennes dans le fond du paysage ?... (Hilarité).
Une belle couverture en soie bleue ! De l'argenterie, des bibelots, de la vaisselle à foison ! une bicyclette ! sans que je puisse deviner quelle peut bien être sa signification symbolique au procès !... (Rires). Pour saupoudrer le tout, quelques petits explosifs afin de permettre à la chimique éloquence de l'expert Girard de détonner officiellement en cour s'assises, et un peu de fulmi-coton Ñ ce qui était très dangereux, monsieur l'avocat général, car la chaleur de votre éloquence aurait pu la faire éclater ! (Hilarité).
Vraiment, si un de ces Anglais qui, l'été, viennent se rafraîchir à Paris, entrait aujourd'hui au Palais, il dirait à sa femme : «Tiens, on juge une troupe de cambrioleurs, et Ñ montrant Jean grave Ñ voilà sans doute leur chef !...» (Hilarité).
M. l'avocat général n'a rien négligé pour impresisonner le jury ; il a exhibé, au bon moment, un instrument extraordinaire : celui dont, paraît-il, usent les voleurs anarchistes pour fracturer les portes des bourgeois ! Les voleurs non anarchistes n'emploient pas de pareils instruments : M. l'avocat général l'affirme !... Aujourd'hui, M. l'avocat général, qui défend la société, n'en veut qu'aux voleurs anarchistes ! Quant aux voleurs non anarchistes, la société n'a rien à en craindre: ils font partie de la société !... (Hilarité générale).
Revenons un peu à Jean Grave. De lui, de son caractère, je parlerai brièvement.
Pas une de mes phrases qui n'aille droit au but. S'il est vrai qu'une défense doive s'inspirer de l'accusé et tâcher d'en refléter la physionomie intime pour la révéler aux juges, la mienne aura pour marques la franchise et la netteté. Jean Grave n'est pas l'orateur brillant ; Jean Grave est le chercheur austère ; tout ce qui brillerait sans prouver le dépeindrait mal. La procédure le qualifie d'homme de lettres d'un réel mérite,je remercie la procédure ; mais le vrai mot qui lui convienne est celui de laborieux.Ses livres, que défend une aridité doctrinale, ne sollicitent guère la passion facile des masses ; ils ne parlent qu'aux intellectuels ; et, seuls, les intellectuels ont le courage de les lire et la force de les approfondir.
Un autre mot convient à Jean Grave : c'est un honnête homme. S'il y a des péchés dans sa vie, tous ses péchés sont des écrits. Si c'est un récidiviste, c'est un récidiviste de la pensée humaine. Qu'ils sont rares les penseurs dont la pensée reste inflexible et ne connaît pas la tristesse des lâches variations ! Rassurez-vous, Jean Grave ! Quelles que soient vos théories, comme elles sont franches, sincères, rien n'atteint votre dignité ! Rassurez-vous : il n'y a pas ici que le cri du réquisitoire ! Vos amis se souviennent de vous ! et les loyales mains qui se mirent dans la vôtre continueront de la presser !
La couleur du philosophe déteint-elle sur l'homme privé ?
On peut rêver d'une société autre que celle où l'on vit, on peut espérer un avenir,comme disait La Bruyère, et n'être pas un malfaiteur !
Proudhon, qu'un journal qui n'est guère suspect d'anarchie, le journal Le Temps,qualifiait tout récemment de «penseur immortel»; Proudhon, le maître et le promoteur de que M. le ministre Dupuy appelait, l'autre jour, à la tribune «l'anarchisme scientifique et philosophique»; Proudhon qui, de l'anarchisme, a dégagé les principes et précisé les théories ; Proudhon a formulé ce jugement terrible, qui en dit plus que toute la Révolte : «La propriété, c'est le vol !»
Si pourtant vous aviez perdu votre porte-monnaie, et que Proudhon l'eût trouvé sur sa route, il eût recherché votre adresse pour vous le rapporter. M. Guesde, le collectiviste, partisan du retour à la masse, et du retour violent des biens des particuliers, n'en ferait ni plus ni moins que Proudhon l'anarchiste ; et Jean Grave, le communiste, imiterait M. Guesde, le collectiviste parlementaire.
Au surplus, pourquoi s'attarder ? La probité de Jean Grave Ñ ce malfaiteur ! Ñ est incontestable. Tout son passé l'atteste. Dans le premier procès, M. le président l'a dit, et vous-même, monsieur l'avocat général, l'avez reconnu ; il n'y a pas jusqu'au rapport de police qui n'ait dû joindre à ces attestations si hautes son pâle certificat. Il confesse que Jean Grave n'a jamais été l'objet d'aucune remarque défavorable.Et pourtant, dans un tel procès, lorsqu'il s'agit de Jean Grave, Dieu sait si l'on a dû se tournebouler l'entendement afin d'en trouver, des remarques défavorables! Pour obtenir cet hommage incolore, il faut avoir été un homme toujours rudement vertueux !...
J'aurais pu citer vingt témoins qui seraient venus proclamer la haute honorabilité de l'homme.
Vous avez entendu la franche et noble parole de M. Frantz Jourdain ?
Voici la lettre curieuse de M. le docteur Manouvrier, l'éminent anthopologiste, le très distingué professeur de l'École de médecine. Elle va vous réveler le cerveau de Jean Grave. N'est-ce pas son cerveau, sa pensée qu'on accuse ? C'est son cerveau que je défends.
Voici que que je puis dire en faveur de Jean Grave.
Je l'ai connu en 1891, à l'occasion d'un article de la Révolteoù j'étais pris à partie un peu vertement au sujet du droit de punir que j'avais affirmé dans mon cours comme résultant de la nécessité de punir. Je sus, par l'intermédiaire de M.ÉlieReclus, que l'auteur de cet article était M. Jean Grave, alors détenu à sainte-Pélagie.
Celui-ci m'écrivit une lettre fort courtoise et me proposa d'aller le voir à la prison.
Je m'y rendis et n'eus pas de peine à être convaincu, dès l'abord, de sa parfaite bonne foi. Notre discussion ayant été interrompue par d'autres visiteurs, je retournai une fois ou deux à Sainte-Pélagie pour la continuer.
Depuis cette époque, M. Grave m'a fait l'honneur d'assiter très assidûment à mon cours et de s'y intéresser, m'adressant de temps en temps, soit verbalement à l'issue des leçons, soit par écrit, des objections auxquelles je répondais. J'ai pu constater ainsi, bien que je n'aie pas réussi à le persuader, sa profonde conviction, sa sincérité parfaite, son aptitude à écouter et à saisir les démonstrations les plus ardues, sa présence d'esprit et sa courtoisie irréprochable dans son argumentation, enfin le respect de l'opinion d'autrui remarquablement accentué. Il n'a évidemment reçu qu'une instruction primaire, cependant, et il a dû faire de grand efforts pour l'accroître, ce qui est la preuve d'une élévation et d'une énergie de caractère peu communes.
Le fait d'avoir fréquenté assidûment un cours exclusivement scientifique, aussi ardu et aussi hostile à la politique violente que le mien, me semble indiquer toute autre chose que l'irréflexion et la violence. C'est pourquoi j'ai conçu pour le caractère de M. Grave une réelle sympathie, malgé ma persuasion à l'égard de la fausseté de sa doctrine. Il m'a toujours semblé, et il me semble encore, qu'un homme comme Jean Grave n'est pas capable de prêcher l'emploi de moyens tels que la dynamite et le couteau pour répandre et faire triompher des idées.
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Ñ Je n'en dis pas davantage, et j'aborde le fond du débat.
Ce procès, si on élague toutes les considérations étrangères dont on voudrait l'encombrer et qui le défigurent, est un pur procès d'association.
Il ne s'agit aujourd'hui, du moins il ne devrait pas s'agir, ni des idées, ni des tendances, ni des théories de Jean Grave. Tout cela n'a rien à voir ici.
M. Dupuy, je l'ai dit, définissant la portée des lois nouvelles, a déclaré «qu'elles ne visent pas l'anarchisme scientifique et philosophique, mais bien les faits criminels et l'incitation à ces faits.»
Retenez cela, messieurs les jurés. Il faudra vous demander si, abstraction faite de ses idées et des écrits qui les expriment, Jean Grave a commis un «acte», et cet acte, par définition et par hypothèse, ne peut être que la fondation d'une société de malfaiteurs, ou l'affiliation à cette société.
Je dis : abstraction faite de ses idées et des écrits qui les expriment.Car les questions qu'on vous pose ne vous chargent pas d'examiner la moralité ou le danger de ces écrits.
Ces écrits ne relèvent ni de votre examen ni de votre juridiction.
Ceux qui semblaient coupables ont été punis par des condamnations précédentes.
Les autres sont :
Ou la brochure de 1883 publiée sous le pseudonyme de Jehan le Vagre;
Ou les articles parus dans le Révoltéjusqu'en 1887 ;
Ou les articles parus dans la Révoltejusqu'en 1893.
Si, volontairement, on ne les a pas poursuivis, c'est qu'apparemment ils ne tombaient pas sous le coup des lois existantes ; et, si on a oublié de les poursuivre, ils sont je ne sais combien de fois couverts par la prescription.
Quant aux écrits futurs, vous n'avez à vous en préoccuper ni au point de vue juridique ni au point de vue moral.
Ni au point de vue juridique : car le délit n'est pas commis encore.
Ni au point de vue moral : car, si le délit est commis, n'ayez crainte, messieurs les jurés, on vient de nous fabriquer une bonne petite loi qui atteint beaucoup d'autres écrits que ceux de Jean Grave et forcera beaucoup d'autres penseurs à retourner, comme le sage, sept fois, sinon la langue dans la bouche, du moins la plume dans l'écritoire, avant de se hasarder à lâcher un bout de chronique !
Le bon sens et la loi concentrent donc vos attentions sur un point unique :
Jean Grave s'est-il, par un fait matériel, extérieur, affilié à une société quelconque ?
Quand je dis quelconque,je me trompe, quoique, aujourd'hui, en matière de preuve, l'adjectif soit fort à la mode.
La loi dont on vous demande l'application veut «une société formée dans le but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes ou les propriétés». (Art. 1er).
Ces crimes, j'imaginez, ne pouvant être des écrits, sont des attentats matériels : explosions, vols, assassinats.
Le mot attentatse trouve, d'ailleurs, en toutes lettres, dans le rapport de M. Béranger, et l'honorable sénateur, visant des malheurs trop connus, précise et parle «d'attentats qui répandent la destruction et la mort sur un grand nombre de victimes».
La question qui se pose est la suivante :
Vous a-t-on prouvé que Jean Grave s'est affilié à une associationdont le but était de commettre des crimes ?
Vous a-t-on prouvé qu'il s'est associé,tout au moins entendu,avec les hommes assis à ses côtés ?
Jean Grave s'est-il, dans ce but, affilié à Sébastien Faure, à Fénéon, à Chatel, à tous les autres ?
Montrez-moi le concert criminel établi entre lui et ces hommes !
Montrez-moi, du moins, les relations orales, écrites, pécuniaires, qu'il a entretenu avec eux !
En lisant la procédure, j'ai été stupéfait.
Je m'attendais à touver, non une preuve Ñ je savais qu'elle n'existait pas Ñ mais tout au moins une présomption, un indice, un témoignage, cette chose quelconquedont on semble désormais disposé à se contenter.
Qu'ai-je vu ?
Le magistrat instructeur commence par lire à Jean Grave un écrit incendiaire : vous croyez que c'est la Révolte et que c'est signé de Jean Grave ?
Du tout. C'est un recueil qui s'intitule : Recueil international!
Et Jean Grave de répondre :
«Je n'accepte pas les théories de l'International.J'ai toujours refusé d'entrer en relations avec les rédacteurs de ce journal, parce que je le considèrais comme un journal subventionné par la police.»
Et il ajoute ces mots que je vous signale parce qu'ils sont la meilleure formule de l'état d'esprit de Jean Grave et le résumé le plus net de ses théories :
«Je ne suis pas partisan de la violence pour la violence. Mais la violence découlera nécessairement de la situation.»
Ce qui est une opinion, vraie ou fausse, mais partagée à l'heure actuelle par beaucoup de bons esprits !
C'était l'opinion de Béranger, quand il prédisait :
«Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions.»
Le dramatique génie de Victor Hugo Ñ le voyant magnifique Ñ a terriblement précisé la prédiction de Béranger :
«Le siècle ne finira pas sans une grande révolution.»
C'est à tort ou à raison, l'impression de Jean Grave. Et cette impression ne tombe, j'imagine, sous le coup d'aucun texte de loi !
La réponse de Jean Grave était topique !
Alors, M. le juge d'instruction renferme l'Internationalet, bien qu'il vienne d'affirmer à Jean Grave qu'il ne s'agit pas le moins du monde de ses idées, il exhibe Ñ devinez quoi ? Ñ La Société mourante et l'Anarchie !...Et il relit de cet ouvrage, très aridement doctrinal, les quelques extraits qui motivèrent le procès que vous savez !
De sorte qu'un esprit mal fait pourrait croire qu'à l'heure actuelle, c'est encore La Société mourante et l'Anarchiequ'on traduit à cette barre, et que, les circonstances atténuantes accordées par vos prédécesseurs, n'ayant permis d'infliger à Jean Grave que deux ans de prison, on vient vous demander de compléter leur besogne en accordant au parquet un petit supplément de vingt ans de travaux forcés !... (Mouvement prolongé).
Ce que je voudrais, pour avoir un terrain de discussion, c'est une lettre de Jean Grave écrite à ses coaccusés, qui le mette en rapports criminels avec eux, qui me le montre préparant des vols ou des assassinats.
Car, enfin, si Jean Grave est tout seul, il n'a pu s'associer ! Pour s'associer, c'est comme pour se marier, il faut être au moins deux ! Les malfaiteurs eux-mêmes ne sauraient échapper à l'empire de cette nécessité.
Jean Grave a-t-il avec les Trente ou du moins quelques-uns d'entre eux, avec Sébastien Faure, avec Chatel, avec Brunet, Ñ je parle de ceux qu'il a vus une fois ou deux, car il ne connaît pas les autres, Ñ a-t-il formé, je ne dis pas une association, mais un de ces «groupes d'études», un de ces groupes éphémères qui sont l'unique ressource de M. l'avocat général ?
Montrez-moi, je vous prie, Jean Grave se réunissant avec Sébastien Faure, avec Brunet, avec Chatel, où vous voudrez, dans la rue, sur la place publique, pour étudier quoi que ce soit.
Montrez-les moi se concertant, précisant le but à atteindre !
Je crois que leur groupe eût manqué de cohésion, et qu'une étude préalable ne leur eût pas fait de mal.
Sébastien Faure vous a dit :
«J'ai bien à peu près les idées de Jean Grave ; mais je ne suis pas du tout de son avis sur la question du vol !»
Ce qui a son intérêt, quand il s'agit d'une entente en vue de voler les bourgeois !
On passe à Chatel, et Chatel de dire :
«C'est vrai, je suis bien anarchiste, mais pas du tout à la manière de Sébastien Faure et de Grave !»
Chatel se rassied et Brunet se lève :
«Je suis anarchiste, dit-il ; mais entre mon anarchisme et celui de Jean Grave, de Chatel ou de Faure, il y a autant de ressemblance qu'entre le jour et la nuit !»
Et il vous explique qu'il n'est pas intransigeant, qu'il s'accomoderait à la rigueur de quelques-unes de nos institutions présentes et qu'à ses yeux l'idée des syndicats pourrait servir de base à la société future.
Eh bien ! en fait d'anarchismes, en voilà, me semble-t-il, quatre qui voudraient se battre plutôt que de s'associer ; et, si jamais il forment un groupe d'études, avant de se concerter pour agir, ils feront bien de se concerter pour s'entendre !
L'anarchisme de Grave, c'est l'anarchisme doctrinaire ; l'anarchisme de Faure, c'est l'anarchisme brillant ; l'anarchisme de Chatel, c'est l'anarchisme esthétique ; l'anarchisme de Brunet, c'est l'anarchisme opportuniste !...
BRUNET, interrompant. Ñ Je vous remercie beaucoup ! (Hilarité générale).
Me de SAINT-AUBAN. Ñ Brunet, sur les mânes de Proudhon, votre maître à tous, je vous jure que je n'au pas eu le moins du monde l'intention de vous blesser, et je retire de grand cÏur l'épithète, en effet injurieuse, qui est étourdiment tombée de ma bouche... (Rires et bravos).
Le fait de vouloir que ces quatre anarchismes, qui n'ont qu'un point commun, celui de ne pas s'entendre,aient néanmoins conclu une ententedans le seul but appréciable d'inaugurer la loi nouvelle et d'attraper vingt ans de travaux forcés, n'est-ce pas là le signe d'un cinquième anarchisme, qui n'est pas le moins périlleux ? Je l'appellerai, s'il vous plaît : l'anarchisme judiciaire... (Mouvement).
Voyons ! Vous dites que Jean Grave s'affilie : donnez-lui des affiliés !
Vous avez eu tout le temps de réunir vos pièces ! Vous avez grandi jusqu'à son apogée l'art policier de la perquisition ! Vous avez arrêté des centaines d'anarchistes ! Vous les avez emprisonnés, mis au secret ! Vous n'avez rien négligé pour les faire parler ! Si vous les avez relâchés, c'est qu'ils n'étaient pas coupables. S'ils n'étaient pas coupables, c'est qu'ils n'étaient pas associés ? S'ils n'étaient pas associés, comment Jean Grave a-t-il pu s'affilier à leur association ?
Et pourtant, cette foule anonyme, invisible comme une fiction, qiui échappe au banc des assises et ne fournit à votre parole que l'image imprécise d'un péril indéterminé, vous vous tournez vers le jury et vous dites :
«Voilà l'association organisée par Jean Grave ! Ces êtres, que je connais pas, que je ne puis vous livrer, parce que je les ignore, ou que, les ayant arrêtés, j'ai dû les relâcher faute de preuves, ces êtres fictifs ou absents, ces innocents ou ces fantômes, voilà les malfaiteurs avec qui Jean Grave s'entend pour détruire la bourgeoisie !»
Étrange association où il n'y a pas d'associés !
Affiliation bizarre qui consiste en un journal et où il n'y a d'affiliés que les numéros de la Révolte!
Entente inouïe jusqu'alors qui ne repose que sur des phrases, et où les seuls complices sont des idées et des mots !
C'est ce que M. l'avocat général appelle :
«L'association par la voie du journal !»
Définition qu'il complète par cette autre non moins étonnante :
«Entente entre des gens qui ne se connaissent pas, en vue de commettre des faits qui ne se sont pas produits !» (Hilarité).
Voyons, discutons un peu :
La brochure de 1883, j'admets, si vous voulez, qu'elle trace l'esquisse d'un plan, qu'elle invente ou réédite le projet de certains groupements, qu'elle ait conçu, une minute, un projet d'entente où «la propagande théorique aurait pu servir à masquer la propagande par le fait».
Soit ; mais, si la brochure de 1883, dans ce procès, est quelque chose, elle est, elle ne peut être qu'un plan ! Et, pour l'application d'un texte voté en 1893, qu'importe un plan conçu en 1883, si, en 1893, ce plan n'est pas réalisé ?
Or, je vous le dit : le plan de 1883 a été abandonné par Grave lui-même dans l'esprit duquel s'est accomplie une évidente évolution.
M. l'avocat général sourit !...
M. l'avocat général n'admet pas que les idées de Jean Grave aient pu se modifier !... Cela pourtant n'est pas arrivé qu'à Jean Grave !...
Écoutez ce qu'écrivit jadis un monsieur, à l'heure qu'il est gros bourgeois et nanti d'importantes fonctions dans la société moderne :
Le Père Duchênevoulait aujourd'hui, patriotes, à propos justement des boîtes à messes, vous raconter une petite histoire qui l'a b....rement fait rigoler.
Un vieux patriote, des amis du Père Duchêne,est venu hier le trouver à son échoppe et lui a apporté une sacrée affiche.
Où f.... ! il est dit qu'on va vendre tout l'attirail de la boutique qui a nom chapelle Bréa !
Là, du côté de l'avenue d'Italie !
Le Père Duchênese rappelle du J...-f.... Bréa.
Et, nom de nom, ça serait trop long de raconter aujourd'hui cette histoire-là !
Il suffira de vous dire, patriotes, que c'était en jun 1848.
Quand les patriotes d'il y a vingt-deux ans se battaient, eux aussi, à l'ombre du grand drapeau rouge, pour le triomphe de la grande révolution sociale, ah ! il y en a eu des tués, des bons b.... là, et des déportés qui ont été faire la récolte du poivre ! Ah ! f.... ! il faudra qu'un jour le Père Duchêneraconte tout au long cette histoire aux patriotes ! Eh bien ! Bréa est un de ceux qui fusillient le peuple ! Le peuple l'a pris et fusillé, parce qu'il avait voulu le trahir,
Et faire comme les J....-f.... qui lèvent la crosse en l'air et vous fusillent à bout portant.
Les J....-f.... avaient fait élever une chapelle en son honneur !
La commune fait vendre tout le mobilier de cette boîte, qui ne rappelle, comme toutes les boîtes à calotins, comme la sacrée Chapelle expiatoire, que les défaites du peuple et de la révolution.
Le Père Duchêneest bougrement content, car la commune fait là ce qu'on appelle d'une pierre deux coups.
Elle consacre sa haine pour les J....-f.... qui, comme Bréa, fusillent les patriotes,
Et f... encore une fois, dans la mélasse, une boîte à calotins !
L'auteur de ces apologies, au fond un tantinet anarchistes Ñ n'est-ce pas, monsieur l'avocat général ? Ñ mais dont le style, plutôt... salé, ne rappelle guère la sobre langue doctrinale du journal La Révolte,appartient aujourd'hui à la France officielle ; il a porté des toasts à la santé du Tsar ; devant sa voiture ont cavalcadé les cuirassiers, cet honneur, cette élite de nos phalanges militaires !... Admettez-vous qu'il ait changé d'avis, lui, l'honorable M. Humbert, le président du premier conseil municipal de France ?... (Longue sensation dans l'audience).
Mais le plan de la brochure de 1883 a été réalisé Ñ affirme M. l'avocat général.
Eh bien ! ici, prenant l'offensive, intervertissant les rôles, faisant de que vous devriez faire et ce que vous ne faites pas, assumant le fardeau de la preuve, je viens vous démontrer directement, matériellement, par ce journal La Révolte,le seul accusé d'aujourd'hui, que, quelles que soient la perfidie ou l'élasticité du texte, Jean Grave n'a formé, ni avec les gens qui l'entourent, ni avec cette foule anonyme, dont je vous parlais tout à l'heure, quoi que ce soit qui, de près ou de loin, constitue ou une associationou une affiliationou une entente,au sens juridique et naturel du mot. Et, puisque, en définitive, ce sont les écrits de Jean Grave qui, au fond, sont incriminés, moi, défenseur, je m'efface et je laisse parler les écrits.
Je dis, d'abord, qu'il n'y a pas d'association.
Qu'est-ce qu'une association ?
Le rapport de M. Béranger, précisant la portée de la loi nouvelle, nous la montre créant de nouveaux délits, frappant les associations, quelle que soit leur durée ; mais, pour les définitions légales, il s'en réfère au droit commun.
Le rapport est formel à cet égard :
«Le projet n'a rien de contraire aux principes généraux de notre droit» Ñ y lit-on en ce qui touche à la définition de l'association.
Et l'ententen'est que l'ancienne résolution d'agir concertée entre deux ou plusieurs personnes, de l'article 89 du code pénal.
Or, quel est le droit établi par le code pénal ?
Écoutez M. Faustin Hélie, l'éminent criminaliste :
«Toute association suppose deux éléments : un but déterminé et un lien qui unisse les associés. Le signe distinctif des associations est une constitution organique.»
Et, commentant ces lignes si nettes dans leur concision, Jules Favre disait dans le fameux procès des Treize Ñ ô éternel recommencement des palinodies humaines ! Les Treized'aujourd'hui sont Trente,voilà tout !... Ñ Jules Favre disait :
«L'association suppose, non pas seulement un lien quelconque qui rapproche les hommes, mais encore une convention qui la rend obligatoire ; des intérêts qui se confondent, qui vont à un but commun. Si vous ne rencontrez aucun de ces caractères dans une réunion quelconque, vous pouvez affirmer qu'il n'y a pas d'association.»
Je ne demande pas une constitution, une charte au sens propre du mot. Mais je veux la preuve d'une organisation, tout au moins rudimentaire ; une sorte d'administration, comme disait Jules Favre ; de hiérarchie, faute de quoi, avec la meilleure ou la plus mauvaise volonté du monde, il n'y a pas, il ne saurait y avoir d'organisation.
Je n'exige pas des statuts comme ceux que j'ai là sous les yeux.
Ce sont les statuts d'une association célèbre qui a joué un grand rôle dans l'histoire de notre pays et du monde.
Cette association n'a pas, à ma connaissance, percé des foies de présidents de la république. Mais elle s'est offert le cou d'un certain nombre de rois Ñ notamment du roi Louis XVI, que Jean Grave appelle quelque part «un brave homme peu fait pour la guillotine» Ñ ce qui prouve que le style de Jean Grave est moins meurtrier que les jugements maçonniques.
Les représentants de cette association ont même décidé cet acte de haute justice sociale(alors on parlait comme Ravachol), à Wiesbaden, dans un convent célèbre. Où l'analogie devient d'une atroce ironie, c'est que le convent, raconte un chroniqueur, se tint dans une cave !...
Depuis, l'association s'est logée dans des locaux moins humides. Elle a commandé à son grand architecte, celui de la rue Cadet, de lui en bâtir d'autres plus confortables. Elle a déserté les caves, et elle n'use plus de ces endroits, frais mais tristes, que pour y conserver les bons vins qu'elle boit de temps à autre à la santé de la démocratie altérée.
Cette association soulève des avis divers.
Les uns la considèrent comme la gardienne des lois Ñ y compris, j'imagine, l'article du code pénal qui défend de s'associer à plus de vingt.
D'autres sont plus sévères : dans une encyclique récente qui répète des enseignements séculaires, le pape Léon XIII la traite de «secte criminelle» et la qualifie: «une association de malfaiteurs organisée en vue de détruire les principes essentiels sur lesquels reposent toutes les sociétés civiles.»
Ñ Ce qui prouve, entre parenthèses, monsieur l'avocat général, qu'on est toujours l'anarchiste de quelqu'un !... (Hilarité générale).
Et notez que, si je me permets de citer le verdict d'un pape, c'est que Léon XIII, qualifié à plusieurs reprises par le journal Le Tempsd'«homme de génie», et par le Journal des Débats«du plus grand des papes», n'a pas la réputation d'être l'ennemi implacable du régime dont M. l'avocat général est l'officielle incarnation !
Mais je ne parle point de la Franc-Maçonnerie pour avoir le plaisir de citer Léon XIII ; j'en parle parce que la Franc-Maçonnerie m'apparaît comme le type de ces associations de combat qui, à l'origine, ont un pied dans le crime, avant de poser l'autre sur la marche qui monte au pouvoir ; de ces associations, dont le but est de renverser un ordre social et de lui en substituer un autre dont elles se font les impitoyables gardiennes dès qu'il est établi ; j'en parle parce que la Franc-Maçonnerie se manifeste dans l'Histoire comme la plus fidèle image de ce que la langue du droit appelle une affiliation.
En elle, je rencontre tous les signes d'un être collectif, cet ensemble d'efforts, de moyens, d'actes coalisés pour le triomphe d'une doctrine et d'un intérêt.
Je la trouve solidement hiérarchisée. Au sommet règne un Grand Maître. Sous lui, commande toute une armée de gradés auxquels on doit le plus profond respect, car ils sont tous plus vénérablesles uns que les autres (longue hilarité). L'association se divise en groupes Ñ les loges, qui n'ont rien d'une salle d'études Ñ puissamment reliées entre eux. Les membres versent dans une caisse commune des cotisations annuelles qui ont servi et servent encore à une certaine propagande.
Pour s'affilier à un groupe, c'est-à-dire à une loge, il faut des paroles données, des promesses échangées Ñ partant, l'abdication d'une partie de l'individualité humaine au profit d'un pouvoir collectif Ñ toute une série d'initiations préparatoires qui, dans le langage de la secte, s'appellent, si j'ai bonne mémoire : recevoir la lumière du troisième appartement !
Eh bien ! ces caractères, ou quelques-uns, ou l'un seulement de ces caractères, se retrouvent-ils dans l'Anarchie ? L'Anarchie est-elle, je ne dis pas une Franc-Maçonnerie, mais l'ombre, le semblant d'une Franc-Maçonnerie ? La Franc-Maçonnerie peut-elle intenter à l'Anarchie un procès de concurrence déloyale ou de contre-façon ?
Vous savez bien que non, monsieur l'avocat général. Vous savez bien, par le dossier lui-même, que les anarchistes sont, ou des penseurs, ou des méditatifs, ou des théoriciens tout le jour courbés sur leur bureau, ou, dans un tout autre monde, très loin des premiers, quoi qu'on en dise, des aigris, des exaspérés, des enfiévrés qui n'ont que ce point commun d'habiter, tout en haut de l'immeuble social, la tristesse d'une mansarde et qui, en fait de lumière, n'ont jamais vu, malheureusement pour eux, celle du troisième, mais bien celle du sixième ou du septième appartement ! (Hilarité générale).
Et Ñ ironie des choses ! Ñ si l'Anarchie n'est pas une Franc-Maçonnerie, ce qui Ñ Jean Grave dira que je parle avec mes instincts d'autoritaire et mes préjugés bourgeois, Ñ ce qui l'aurait rendue beaucoup plus redoutable, car une Franc-Maçonnerie, surtout dans les périodes de lutte pour la conquête du pouvoir, est toujours redoutable quand on sait y obéir et quand on sait au besoin y mourir, c'est précisément à cet homme dont vous faites le pivot de votre association, c'est à cet écrivain que vous voulez envoyer au bagne, à l'absolutisme de ses idées, à l'intransigeance de ses doctrines, que vous le devez.
Il me faudrait une audience pour vous en lire toutes les preuves. C'est la Révolteentière qui devrait passer sous vos yeux. Les documents abondent. J'ai marqué dix-sept numéros dont les articles sont la démonstration évidente de ce que j'avance.
Ils ne sont pas faits pour les besoins de la cause ; ils remontent à 1887 et s'échelonnent jusqu'à nos jours. On y prend sur le vif les idées de Jean Grave. Je voudrais tout citer. Force m'est de me borner à quelques extraits topiques.
Sous le titre : Notre but,le premier numéro de la première année expose le programme théorique du journal :
La société, telle que nous la comprenons, n'obéit point à des lois imposées, mais à des lois naturelles. Ainsi, comme partisans de l'action et de l'autonomie complètes de l'individu, nous cherchons à provoquer partout l'initiative consciente de l'homme.
«Autonomie complète de l'individu !» Aucun lien, par conséquent, qui l'enchaîne à l'individu ! C'est-à-dire tout le contraire de l'idée d'association !
Est-ce à dire que dans la société anarchique Ñ car Jean Grave, d'accord avec Proudhon, démolit pour reconstruire et rêve une société Ñ l'homme doive fuir l'homme et errer dans les bois comme la bête fauve ou le sauvage primitif ?
Non : plusieurs fois la Révoltes'est expliquée à cet égard :
Nous savons que l'homme n'est pas constitué pour vivre seul, qu'il a besoin du concours de tous ses semblables pour étendre son autonomie, qu'il lui faut solidariser ses forces avec d'autres pour combattre et triompher des obstacles que lui oppose la nature...
Nous préparons cet âge du Communisme anarchisteoù chacun travaillera librement pour tous, et tous travailleront pour chacun, et où, débarrassés de tout l'affreux bagage de l'antique barbarie, nous cesserons enfin d'être une bande vile de bourreaux et d'esclaves.
(Article-programme de la Révolte,premier numéro de la première année).
Comment naîtra et vivra cet âge béni du Communisme anarchiste? Quelle sera sa constitution sociale ? Quelles seront ses lois Ñ car, scientifiquement parlant, il y en a toujours, des lois, même lorsqu'on proscrit le mot ?
Les écrivains de l'anarchie doctrinale, sans nous donner encore une formule bien limpide, s'appliquent à rêver cet avenir mystérieux, et, au point de vue documentaire, au point de vue de l'étude impartiale et courageuse de l'effort cérébral contemporain, je ne saurais trop recommander à l'érudit et au penseur la sereine méditation de leurs rêves étranges.
Lisez les curieuses Lettres sur l'anarchiepubliées par la Révolte(7è année) :
L'anarchie ne veut pas condamner la socité à la lutte perpétuelle, à l'antagonisme irrémédiable des activités. La raison dont elle procède est la formule de l'ordre universel ; son application sociale édifiera certainement l'ordre social qui ne repose ni sur le mensonge abusivement imposé, ni sur l'erreur d'une sensibilité fugitive.
Nous vérifierons cette possibilité et, au grand jour de l'évidence, nous essayerons la fondation de la société anarchiste, l'organisation rationnelle de ce désordre dont nous menacent les défenseurs intéressés du présent douloureux.
L'auteur a-t-il vérifié au grand jour de l'évidence la possibilité de fonderune société anarchiste, d'organiser rationnellement le désordrequ'on entrevoit à l'horizon ? Ce n'est ici et aujourd'hui ni le lieu ni l'heure de le rechercher. Ce qui vous importe, messieurs, pour la solution de l'affaire, ce n'est point la formule du soi-disant monde futur, mais la méthode prêchée pour créer ce nouvel univers.
Or, le dogme essentiel se traduit en quelques mots :
Le seul lien entre les hommes doit être le «sentiment de la solidarité». Le seul groupement légitime est le «groupement naturel des mêmes tendances, des mêmes aspirations, des mêmes affinités».
Il faut abandonner tout le vieux système de groupements autoritaires, de centralisation, de fédération avec conseil directeur.
Il faut que le groupement se forme spontanément.
Rien ne doit lier l'individu au groupe hormis la solidarité des mêmes aspirations. Il s'établit un mouvement libre de relations.
Vous le voyez, messieurs, on ne groupe pas les hommes. Auune loi, aucun chef pour maintenir les groupements. Seulement, les hommes ont dans leur cÏur l'instinct de la solidarité. Ils obéissent à la nature. Les amitiés, les affections, les intérêts les réunissent ; mais hors les sentiments et leurs mouvements naturels, rien ni personne Ñ c'est là toute l'anarchie scientifique Ñ n'a le droit de maintenir ces réunions, qui ne peuvent devenir permamentes que par la permanence des instincts qui les ont fondées.
C'est la pure doctrine de Proudhon, quand il écrit :
Le but final de l'évolution est l'anarchie, c'est-à-dire l'élimination radicale du principe d'autorité.
Et, comme Proudhon Ñ ici, nous touchns le cÏur du débat Ñ comme Proudhon, Jean Grave n'admet point qu'on emploie pour le combat d'autres principes qu'après la victoire. La société anarchique doit s'élaborer comme elle devra plus tard fonctionner, c'est-à-dire qu'entre les autonomies individuelles, il ne peut, il ne doit y avoir d'autre lien que la communauté des tendances et des aspirations.
Voilà ce que Ñ de 1887 à 1893, Jean Grave répondra à tous ceux qui le consulteront.
De telles conceptions, je vous le disais, messieurs, n'ont d'accès qu'auprès des intellectuels. Les impulsifs n'y voient pas grand'chose. Et rien n'est amusant comme la correspondance Ñ cette correspondance de conjurés ! qui s'établit entre la Révolteet un grand nombre d'anarchistes.
De toutes parts on écrit à Jean Grave : «Mais, si nous voulons la victoire, organisons-nous ! associons-nous ! entendons-nous !» Ces trois mots sont le fond des récriminations. Mais Jean Grave est un intransigeant, c'est un doctrinaire, sa doctrine ne fléchit pas, et son principe est un rempart qu'aucune considération pratique ne renverse. On s'irrite contre lui, car on sent qu'il est un cerveau, on s'aigrit, on le traite d'utopiste, de docteur, de pionÑ épithète que, d'ailleurs, il partage avec un ministre Ñ de jésuite, Ñ ce qui prouve, monsieur l'avocat général, que, si l'on est toujours l'anarchiste, on est toujours aussi le jésuite de quelqu'un ! (Hilarité).
Vains efforts ! A tout, Grave oppose le non possumusdu doctrinaire, de sorte que, non seulement on ne s'organise pasen vue d'actes pratiques auxquels le journal La Révolteest toujours resté étranger, mais que, même dans le domaine des idées pures, au lieu d'arriver à l'entente,on aboutit, grammaticalement parlant, au défaut d'ententele plus absolu !
Prenez la collection de la 2ème année :
Le 30 janvier 1889, les compagnons de Casteljaloux posent la question suivante :
«L'action individuelle peut-elle suffire ?»
Réponse : Oui ! la Révoltene reconnaît qu'un principe : «l'initative personnelle», qu'elle qualifie «d'organisation spontanée».
En révolution,comme en organisation sociale,il n'y a pour les anarchistes qu'une seule autorité, c'est celle de l'initiative.(2ème année, n° 26).
Nous sommes révolutionnaires, oui... Mais pour que cette révolution s'accomplisse, il ne suffit pas que les révolutionnaires soient assez nombreux pour passer des aspirations au fait.Comme la société que nous rêvons d'établir ne doit pas s'imposer, mais être la résultante de la libre évolution de tous, il faudra que chaque révolutionnaire soit assez conscient de ce qu'il veut et de ce qu'il doit faire, soit dans la période de lutte, soit dans la période d'organisation, pour pouvoir se passer de mot d'ordre.(4ème année, n° 7).
Et cette idée revient incessamment dans la Révolte.Pourquoi un mot d'ordre ? Pourquoi une association ? Pourquoi une Franc-Maçonnerie ?
Notre société ne doit pas s'imposer, mais être la résultante de la libre évolution de tous.
Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les cerveaux, de façon que l'universelle harmonie soit, non seulement le résultat, mais la cause de la finale évolution.
Une foule d'anarchistes, plus impulsifs ou plus pressés, n'entendent pas de cette oreille, et dans le n° 11 de la 4ème année, le défaut d'entente devient la scission déclarée. Ce sont les camarades espagnols qui, eux, veulent s'organiser et ont formé des «commissions de relations». Écoutez la Révolte; l'article est de Jean Grave : il est bien documentaire :
Vous n'avez pas d'entente,pas de réunions dans lesquelles on prenne des résolutions, nous reprochent encore les camarades. Pour vous, l'essentiel est que chacun fasse ce qu'il lui plaît.
Certainement,camarades, et nous sommes certains que c'est la seule manière d'agir.
Les camarades espagnols nous disent :
Nous sommes organisés de telle sorte que nous entretenons nos relations ; nous pourrions en avoir avec toute la terre, si les autres pays étaient organisés comme nous.
Quel dommage, monsieur l'avocat général, que vous ne soyez pas un avocat général espagnol ! (Rires). Votre besogne serait plus facile. Par malheur pour vous, il n'en est pas de même en France ; écoutez la suite, qui édifiera le jury :
Les anarchistes, certainement, ont passé par la phase que préconisent les camarades espagnols, sans s'y arrêter pourtant...
Nos amis partent de ce principe que l'on peut grouper des éléments en vue de faire la révolution...
Nous autres, au contraire, nous pensons que la révolution viendra en dehors de nous, avant que nous soyons assez nombreux pour la provoquer...
Nous cherchons donc, avant tout, à préciser les idées, évitant toute concession qui pourrait voiler un coin de nos idées ; ne voulant pas, sous aucun prétexte, accepter aucune alliance qui, à un moment donné, pourrait devenir une entrave.
... Nous nous opposons aux fédérations qui veulent tout englober, tout faire, tout entreprendre.
... Encore une fois, laissons les idées se préciser, laissons les impatients jeter leur feu, et les théories, devenant plus réfléchies, seront plus conscientes et se coordonneront d'autant mieux qu'elles n'auront rien d'imposé, que l'on n'aura apporté aucune entrave à la libre évolution des esprits (4ème année, n° 26).
Quelle entente, messieurs les jurés !
Mais voici qui coupe court à toute équivoque. C'est un article intitulé : L'ENTENTE. Nous allons voir ce que l'anarchie doctrinale en pense, de l'ENTENTE qu'on l'accuse d'avoir établie entre les compagnons !
Une chose nous paraît certaine. C'est qu'entre anarchistes français il ne peut plus se constituer de ces organisations entre un petit nombre d'amis, voilées au grand nombre, qui voudraient donner une impulsion et une direction au parti. Si pareille entente se constituait aujourd'hui, elle n'aurait jamais l'importance qu'elle aurait eue autrefois et elle ne vivrait pas...Nous n'avons d'ailleurs, qu'à nous en réjouir. De pareils groupements, qui ont rempli presque toute l'histoire de ce siècle, peuvent sans aucun doute donner, pour un certain temps, une vie au parti. Ils peuvent lui donner une force d'action, une importance et un certain lustre qu'il n'aurait pas acquis autrement. Mais, au bout de quelques années, toutes ces ententes deviennent une gêne, un obstacle au développement ultérieur.Elles ne permettent pas à l'individu d'atteindre toute la force de son développement. (4ème année, n° 31)
Tout cela était écrit en 1891. Le temps passe et le ton de la Révoltene fait que se confirmer. Les numéros de 1892 répètent les mêmes conseils :
Je lis dans le numéro 48 :
Il devient évident que nos amis persistent dans leurs idées d'organisation préalable avec une obstination déconcertante. Ils ne s'aperçoivent pas que le vide grandit autour d'eux et nous présentent un ultimatum : «Passez par ici, ou l'anarchie est perdue.» Gardez vos prédictions, camarades.
Est-ce net ?
De tout ce qui précède dégageons les conclusions.
Il semble que les anarchistes se soient organisés en Espagne et qu'ils aient tenté de se fédérer en Italie. Des Français ont voulu suivre leur exemple. La brochure de 1883 a subi la poussée de cette tentative. Elle n'en a pas été la cause, mais le reflet. Quelques-uns peut-être l'ont essayé : ils n'y ont pas réussi. Et, si l'on veut à toute force faire au journal La Révoltel'honneur d'une grande influence, on peut dire que la vigueur de sa polémique sans trêve fut la cause de leur échec. Ironie des choses ! Cette même Révolteest aujourd'hui présentée au jury comme ayant été le pivot de ce qu'elle a très probabement empêché d'aboutir !... (Mouvement).
Ce qui ressort encore d'une lecture impartiale, c'est que La Révolten'a jamais prétendu s'imposer au parti anarchiste, qu'elle a écrit pour son compte et le compte de ses amis, qu'elle a fait Ïuvre de journal et rien qu'Ïuvre de journal.
Le langage de Grave prête-t-il à la moindre équivoque ? Est-il le langage d'un promoteur, d'un organisateur, d'un leader ? N'est-il pas celui d'un journaliste qui veut n'être que journaliste, parce que c'est là qu'il trouve son devoir et sa mission ? Grave a été un gérant ; Grave a été un rédacteur. En ce qui le concerne, je conçois des procès de presse : tout autre procès est un illogisme, un non-sens, ou un parti pris !
Voilà donc la Révoltebien caractérisée : la Révoltea été un journalet non une conjuration.
C'est à titre de journal que, comme tous les journaux du monde, elle publiait, à sa quatrième page, ces fameuses «petites correspondances» qui, au dire de M. l'avocat général, servaient de lien aux conjurés!
Vraiment, messieurs, il faut un procès d'anarchistes, où l'on peut tout oser, pour se permettre de dire que les correspondants d'un journal sont des affiliésau sens de la loi pénale !
Voilà un journal mondain. A la même rubrique «Petites correspondances», j'y relève ce qui suit : Gabrielle X... à Paul Y... Mari part demain ; sois 3h... avenue Acacias, bois.
M. l'avocat général soutiendra-t-il que, d'après le texte nouveau, il y a ententeentre le journal dont je parle, Gabrielle, Paul et le mari ? (Hilarité).
Voici un autre journal, un journal boulevardier qui, entre temps, y va de son petit mot pour protéger la morale et la famille contre l'anarchie. J'y relève ce qui suit :
Jolie brune, 20 ans, professeur natation. Leçons tous les jours de midi à cinq heures, piscine particulière.
Masseuse, premier ordre, services garantis.
Jeune Anglaise, à Paris, désirerait apprendre anglais à Monsieur riche et vieux.
Suivent les adresses que j'estime inutile de révéler à des pères de famille, quelle que soit la confiance qu'ils m'inspirent. (Rires).
Eh bien ! M. l'avocat général pense-t-il qu'il existe une entente,au point de vue pénal, entre le journal, la masseuse, l'Anglaise et le vieux Monsieur ?... (Hilarité générale).
Ñ Mais Ñ insiste M. l'avocat général Ñ les correspondants de la Révolteétaient anarchistes !
Naturellement, monsieur l'avocat général, puisqu'anarchiste était le journal ! Un journal anarchiste a pour correspondants des anarchistes, comme un journal du boulevard a des boulevardiers, comme un journal de cocottes a des cocottes !...
Quant aux convocations de groupes, la Révoltefaisait ce que fait l'Intransigeant,ce que font toutes les feuilles populaires Ñ ni plus ni moins.
Ainsi que l'observait Jean Grave : «La Révoltene convoquait pas les groupes. Ils se convoquaient eux-mêmes, puisque la Révoltese bornait à rendre publiques les convocations.»
Je passe aux souscriptions Ñ qui, d'après M. l'avocat général, auraient alimenté la caisse du parti anarchiste. Ah, messieurs les jurés, elles avaient bien de la peine à suffire aux dépenses du journal !
La Révolteétait pauvre, très pauvre. Plus d'une fois le numéro ne peut paraître, faute de fonds pour l'imprimer. Les abonnements étaient rares ; les souscriptions, tant bien que mal, corrigeaient leur insuffisance.
Ici, je ne vous apporte plus des extraits : je vous apporte tous les avis,toutes les notes,tous les articles concernant les souscriptions. Vous y verrez que ces souscriptions, enregistrées sous la rubrique :Propagande générale,n'ont jamais eu d'autre but que de faire marcher le journal, qui les absorbait entièrement.
En voici, d'ailleurs, la preuve matérielle, d'après une pièce comptable.
Je la trouve dans le numéro du 6 juillet 1888. Je lis :
AUX CAMARADES
Avant toute chose, nous avons à remercier ceux qui ont répondu à notre appel, en nous envoyant des souscriptions, ou en promettant de verser régulièrement, tels que les groupes de Vierzon et Argenteuil, etc. C'est grâce aux amis de Buenos-Ayres que nous pouvons paraître sans encombre cette semaine.
Puisque les camarades nous aident de leur concours pécuniaire, nous leur devons un compte-rendu financier de la situation, qui leur permettra de juger où nous en sommes.
Il résulte de ce compte rendu financier qu'il a paru jusqu'alors trente-neuf numéros de la Révolte; que l'impression du numéro coûte 263 francs, ce qui, pour les trente-neuf numéros, fait 10.257 francs.
Or, les recettes n'ont été que de 8.066 francs, parmi lesquels figurent 1.690 francs, montant intégral des fameuses souscriptions !
Donc, même en absorbant pour les frais du tirage l'intégralité des souscriptions, restait un déficit de 2.191 francs !
Et voilà quelle était, d'après M. l'avocat général, la caisse centraledu parti. Elle ne suffisait pas à s'alimenter elle-même, mais elle alimentait l'anarchie ! ... (Mouvement prolongé).
Je concède pourtant qu'on a prélevé sur ces souscriptions de quoi imprimer et distribuer deux brochures.
La première attaque le militarisme ; elle est de nature à impressionner vivement les conscrits. Il n'y a qu'un malheur, monsieur l'avocat général : elle est du comte Tolstoï !... (Sensation).
Quant à l'autre, elle peut mettre la haine et la soif de vengeance au cÏur des miséreux, des êtres dont «l'esprit a la colique», comme dit Montaigne, parce que leur estomac a faim. La poursuivrez-vous, monsieur l'avocat général ?... C'est le recueil des interviews du baron de Rothschild par M. Jules Huret !... (Hilarité)
Ah ! j'oubliais... il y a eu d'autres souscriptions, des souscriptions ouvertes au profit, non des condamnés, mais de leur famille, de leurs petiots, de leurs gôsses,comme on nomme les bébés des misérables ! Et ces souscriptions-là, vous les incriminez, monsieur l'avocat général ? Mais qu'avez-vous donc à la place du cÏur ? Si c'est un crime que d'apaiser la faim, fût-ce la faim d'un anarchiste ; si c'est un crime de le secourir, je suis prêt à le commettre, ce crime, monsieur l'avocat général ! Allons ! Poursuivez-moi ! Je suis prêt à le mériter, et, certes, ce ne sont pas vos menaces qui étoufferont ma pitié ! (Vive sensation).
Que reste-t-il à ajouter ? Vous êtes bien convaincus que la Révoltene complotait avec personne, puisqu'elle prêchait l'isolement ?
Vous êtes bien convaincus qu'elle ne s'entendaitavec personne, puisque, même en théorie, elle n'a provoqué que des désaccords ?
Soutiendrez-vous encore que Jean Grave couvrait, par sa propagande écrite, la propagande par le fait?
Mais, qu'est-ce donc, la propagande par le fait?
Des vols ! Des assassinats !
Si donc Grave a couvert par sa propagande la perpétration de ces crimes, c'est qu'il n'en est pas l'ennemi.
Or, voici comment il en parle.
Ce qui suit est-il un encouragement à dynamiter les bourgeois ?
Quand les idées anarchistes ont commencé à se développer en France, elles ont subi un peu l'influence du mouvement terroriste russe. Justement, à ce moment, les nihilistes couronnaient par la mort du Tsar la guerre qu'ils menaient contre l'autocratie. Les idées anarchistes comportaient la propagande par le fait, l'enthousiasme qui s'empara de tous fut tel que, pendant longtemps, dans les groupes, on ne voulut plus entendre parler de théories. Il n'y avait que les timorés et les retardataires qui pussent s'occuper de ces fadaises.
Le vent était à l'action. A tout prix il fallait passer à l'action. Bombes, dynamite, nitro-glycérine étaient les seules choses dignes d'occuper l'attention d'un anarchiste sérieux. Crier bien fort et lancer des pétards dans les jambes des bourgeois, voilà qui devait être de l'anarchie.
Cette attitude, toute de bruit et de déclamation, n'a eu pour résultat que de nous faire passer pour des fous. (16-22 avril 1887).
Ce style n'est pas du goût des violents, des sanguinaires. Le groupe La Guerre Sociales'en plaint avec amertume. Il raille ces «organes doctrinaires» qui sont l'Ïuvre de quelques «docteurs» et «sont fermés à ceux qui n'ont pas la même manière de voir». «Nous croyons Ñ dit-il Ñ que l'argent gaspilléjusqu'à ce jour aurait été plus utilementdépensé pour la propagande par le fait».
Grave répond dans la Révolte: «Nous différons complètement d'idées avec la Guerre Sociale.»(Numéro du 3 février 1888).
Le 17 février 1888, Jean Grave écrit cet article :
LUTTE ET THÉORIE
La réponse des camarades de Toulon nous fournissant l'occasion de revenir sur cette question des organes de théorie et des organes de lutte et de nous expliquer sur notre manière d'envisager la propagande, nous allons le faire une bonne fois pour toutes.
Ce reproche de modérantismea toujours été fait à la Révoltepar des camarades qui trouvent que l'on est révolutionnaire qu'à la condition de parler sans cesse de fusillades, d'incendies, de massacres et pendaisons de bourgeois. Nous, au contraire, nous cherchons à démontrer que les mots violents ne prouvent rien, que le révolutionnarisme des idées émises fait tout, et non la forme du langage là où il n'y a pas d'idées.
Les camarades de Toulon écrivent : «Nous dirons aux travailleurs : Puisque ce n'est que par la force que l'on vous tient esclaves, tâchez d'être plus forts que vos maîtres. Nous prêcherons la lutte à main armée, lutte par tous les moyens, même par le feu... etc. N'est-ce pas par les organes anarchistes soufflant le feu qu'on est arrivé à nier la légitimité de la propriété individuelle et à l'attaquer «comme un voleur» au nom de la liberté anarchiste ?»
Tout cela, ce sont des phrases qui ne répondent pas à la vérité. Dites à la tribune, elles peuvent enflammer un auditoire qui se laisse entraîner plus par la véhémence des paroles que par le raisonnement ; mais, quand on les discute, il n'en reste pas grand'chose.
Les camarades de Toulon nous citent Marat, Cyvoct, Jacques Clément et Lucas. Sous prétexte de faire de l'érudition, il ne faudrait pas venir comparer des situations qui ne sont pas les mêmes. En 93, on était en pleine période insurrectionnelle. Les sections étaient sous les armes. Des appels à l'action n'avaient rien d'anormal. En période de propagande, ce n'est plus la même chose.
Quant à Jacques Clément et à Lucas, deux visionnaires, des fanatiques qui ont frappé sous le coup d'une surexcitation cérébrale quelconque, ce n'est pas à des gens de leur espèce que les anarchistes entendent faire appel pour grossir leurs rangs. Ce ne sont pas des cerveaux malades qu'il faut pour faire réussir la révolution sociale.
Vous avez remarqué, messieurs, le reproche de modérantismejeté à la face de Jean Grave ? Dieu ! que c'est donc toujours la même chose, l'Histoire ! Ñ Ne dirait-on pas un Marat insultant le génie de Danton ! Et, cependant, on veut envoyer Jean Grave au bagne, sous prétexte qu'il a organisé la violence de ceux dont la violence le méconnaissait !... (Mouvement prolongé).
Voici, enfin, qui est bien topique.
Le 21 mai 1892, la Révolte reproduit un article du Figaroqui, sans doute, ne fait pas l'apologie de Ravachol, mais explique son acte par des mobiles généreux :
LES EXPLOSIONS
Une chose frappante s'est produite à l'égard des dernières explosions.
Les insultes ont plu sur les anarchistes, c'était inévitable. Mais tout le temps elles se mêlaient, jusque dans la presse bourgeoise, à ses signes de respect.
A côté des Guesde et des Maxime du Camp qui en parlaient l'écume à la bouche et le venin aux lèvres, Ñ on voyait les Zola déclarer :
«Osons le dire, ce sont aussi des bons, des généreux, d'une bonté impulsive Ñ inconsciente, soit, Ñ mais leur mobile est désintéressé ; ils veulent détruire pour arriver plus vite à ce règne de justice qu'ils croient de demain.» (Figarodu 5 avril).
Eh bien ! au lieu d'abuser de ce mouvement d'opinion pour prêcher la dynamite, voici ce qu'écrivait la Révolte:
Aux anarchistes de ne pas abuser de ce sentiment des masses.
Érigé en système, le terrorisme cesserait d'être ce qu'il a été jusqu'à présent, Ñ un acte de révolte de l'individu contre tout un régime qui l'obsède.
Et il ferait oublier l'autre élément, Ñ le grand, le seul qui fasse les révolutions, Ñ les masses, les foules dans la rue.
Les masses dans la rue ! La révolution sociale ! Voilà ce que veux Jean Grave ! La dynamite au coin des rues ?... Il est trop intellectuel !...
Voici une remarquable analyse de la situation du moment. L'article est du 30 avril 1892 :
LE TERRORISME
Les explosions de Paris ont été suivies de toute une série d'attentats à la dynamite, en France et ailleurs. C'est une prise d'armes, dirigée surtout contre ceux que la société bourgeoise entoure de son plus grand respect : les juges, «les magistrats», comme on aime dire dans ce monde.
Tous ces attentats n'ont causé que des dégâts matériels et ils ont provoqué pour quelques jours une panique incroyable dans les classes aisées Ñ panique passée aussi vite qu'elle est venue.
Une autocratie, dans des cas pareils, perd entièrement la tête. Elle voit déjà dans son imagination un vaste complot, une formidable organisation occulte. Elle tremble pour son existence et s'empresse de prendre des mesures si disproportionnées au danger réel, si vexantes pour le grand nombre, qu'elle se fait bientôt abhorrer par ceux mêmes qui en étaient hier les supports fidèles.
Plus habile que les autocrates, la bourgeoisie ne se laisse pas si facilement entraîner à l'épouvante par des faits isolés, tant que le peuple, les masses ne bougent pas. Aussi les deux bourgeoisies, française et anglaise, ont vite mesuré la profondeur du mouvement ; elles ont vite compris qu'elles n'avaient devant eux que des individus isolés...
Ce que l'histoire du moment nous demande, ce ne sont pas des hommes rêvant barricades, explosions et autres accessoires des révolutions, mais des hommes voulant, appelant de tout leur être la révolution sociale elle-même.
Voyons ! de telles lignes ont provoqué Léauthier ? (Vif mouvement).
Voilà pour les excitations aux attentats contre les personnes.
Voici, maintenant, pour les attentats contre les propriétés Ñ le vol.
Oh ! ici, la Révolte est formelle :
11 décembre 1891.
Et, d'abord, débarrassons-nous de cette théorie enfantine que l'on nous a prêchée, qu'en pratiquant le vol on détruit les préjugés de propriété...Le vol, en effet, c'est la meilleure garantie des propriétés.
La propriété est constituée, parce que si la propriété est le vol Ñ le vol c'est la propriété!
Tristes révolutionnaires ceux qui, pour battre en brèche la propriété, ne savent que la reconnaître ; qui, pour arriver à l'expropriation, commencent par l'appropriation.
18 décembre 1891.
Passons maintenant au côté pratique de la question.Comme principe Ñ avons-nous dit Ñ le vol n'apporte rien de nouveau ; il n'a absolument rien de révolutionnaire.
Depuis les Pharaons d'Égypte, les maîtres ont volé leurs esclaves, et les esclaves Ñ au lieu de se révolter Ñ ont volé leurs maîtres. Le vol, c'est la contre-partie de la propriété, la soupape de sûreté de la propriété.
On n'abolit pas la propriété en pratiquant le vol, qui est l'appropriation, et on ne démolit pas une société basée sur le mensonge et l'hypocrisie en érigeant le mensonge et l'hypocrisie.
25 décembre 1891.
Si le vol ne vaut rien comme principe révolutionnaire, il vaut encore moins comme moyen d'action.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais, nous dira-t-on, on a bien condamné l'estampage (une sorte de filouterie qualifiée) entre compagnons ?
Entre compagnons ? Mais où commence le compagnonnage, où commence le «bourgeois» ?
La blouse ne trace pas de limite, car on a bien parlé de voler ces affreux «bourgeois, les vendeurs de châtaignes grillées».
«C'est pour les rendre révolutionnaires», a-t-on ajouté, tout comme Torquemada, le jésuite, qui brûlait les hommes pour sauver leurs âmes, ou comme l'État, qui dépouille le paysan pour «l'instruire» et le faire «progresser».
On voit dans quel labyrinthe inextricable de sophismes et d'absurdités on s'embourbe en érigeant le vol en théorie.
Comme principe révolutionnaire, la théorie ne tient pas debout. Le vol, c'est la propriété, c'est l'appropriation, non l'expropriation ; c'est le faible qui vole : la force exproprie.
Voilà ce que veut Jean Grave : l'expropriationpar la révolution.Il veut faire aux bourgeois ce que les bourgeois firent naguère aux nobles et aux bourgeois.
Mais le vol !... Vous voyez comment la Révoltele traite ? et vous dites que sa propagande enfanta les voleurs !...
Elle a condamné le vol sans distinction, sans restriction ; elle s'est nettement séparée de l'autre doctrine anarchiste qui veut faire des distinguo; et c'est à cause de cela que, d'après une pièce même du dossier, une lettre de Paul Reclus, on voit ce dernier, sinon brouillé, du moins en froid avec Jean Grave, à la suite des discussions sur le vol (2).
Quelle entente! Et dire que l'on présente Paul Reclus et Jean Grave comme formant à eux deux le comité directeur de l'anarchie !... (Mouvement prolongé).
Voilà comment Jean Grave a prêché la propagande par le fait ! Voilà comment il a approuvé les propagandistes ! Voilà comment il en a fait l'apologie !
Ah ! cette apologie, je la trouve bien mieux faite dans un journal conservateur, le Nouvelliste de Bordeaux,que les griffes de vos lois nouvelles ne manqueraient pas.
Écoutez :
Dans ce duel qui se livre entre une société égoïste et pourrie, et quelques barbares audacieux qui se dressent devant elle pour la détruire, c'est pour les barbares que sont mes sympathies.
... Les vrais coupables, ce sont les gouvernements impuissants qui se remplacent de période ne période, sans changer rien à leur bêtise initiale et à leur routinière incapacité.
Nous avons eu depuis cent ans des royautés, des empires, des républiques ; et tous, qu'ont-ils fait ? Rien, rien, moins que rien. Ils ont gorgé d'argent les valets qui les ont servis, tracassé les valets des autres, jetant partout des ferments de discorde, esquissé des semblants de lois populaires, et clamé beaucoup de discours où l'on parlait d'une certaine liberté, d'une lointaine égalité et, je crois même, d'une vague fraternité.
Des hommes moustachus ont succédé à des hommes glabres ; des barbus à des moustachus ; mais, à part ce léger détail de toilette, c'est toujours la même chanson. Les réformes sont toujours «prochaines», les sacrifices toujours «provisoires». Ñ Il existe un code qui est le plus sordide monument d'infamie et de malpropreté. Tous les vols s'y embusquent à leur aise comme en un vieux manoir bordant les grands chemins ; toutes les exactions y peuvent creuser impunément leur caverne.
Ñ Les vrais coupables, enfin, ce sont tous ceux qui, dans leurs livres, leurs journaux et leurs discours ont légitimé la violence et consacré la révolte. Ah ! ils sont vraiment bien plaisants, tous ces massacreurs en chambre, ces terroristes de brasserie, ces autoritaires de boulevard, dont toute la vie se passe à célébrer de hauts faits révolutionnaires, et qui poussent un cri d'oie embrochée quand c'est contre eux que se tournent les révolutions !
Ouais ! messeigneurs, cela vous dérange qu'on fasse sauter vos maisons ! Croyez-vous par hasard que les guillotinés de 1793 trouvaient la plaisanterie de leur goût ?
Croyez-vous que les fusillés de 48 et du 2 décembre n'avaient pas rêvé un sort meilleur ? Poussons plus loin : Croyez-vous que les protestants et les catholiques, massacrés de part et d'autre durant les guerres du seizième siècle, prenaient un plaisir extrême à ce genre de propagande ?
Ah ! la superbe ironie ! On ne peut faire un pas sans se cogner la tête à la statue d'un beau rôtisseur de foules ; de doux universitaires à lunettes vont bêler des périodes à panaches devant le socle de tous les Dantons, et quand des inconnus ont la prétention de suivre ces nobles traces : «Le monstre ! l'horrible monstre ! tuez-le !» C'est bon dans l'histoire, n'est-ce pas ? Cela procure aux cuistres de tous les temps quelques amples développements de rhétorique, mais cela vous gêne qu'on avise de continuer la tradition ! Ñ O comédiens ! toute votre histoire n'est que l'apologie de la haine, de la violence et de la révolte, et vous vous figurez que l'Histoire va s'arrêter subitement parce que c'est vous qui la vivez ? Ñ O imbéciles !
Ah ! ils vont bien, les bourgeois, quand ils jugent la bourgeoisie !
Je comprends que la Révoltereproduise leurs articles !... (Longue sensation dans l'audience).
Maintenant vous connaissez, messieurs les jurés, la propagande écritede la Révolte? Vous savez si elle masqua la propagande par le fait?
Est-ce à dire qu'elle soit sans responsabilité ?
Ah ! messieurs les jurés, écoutez-moi bien : anarchistes ou non, nous autres penseurs, nous en avons tous une dans l'histoire des choses humaines !
Et nos penseurs officiels, ceux que nous glorifions, n'en ont-ils pas assumé une plus terrible que celle de Jean Grave ? L'Ïuvre de Jean Grave est-elle aussi meurtrière que la leur ?
Comment ! on a le courage de requérir contre un homme vingt ans de travaux forcés, de flétrir son idée sous prétexte qu'elle n'a pas été bien sage, qu'elle a prêché la désobéissance, effrayé les propriétaires, manqué de respect à l'armée ; Ñ comment ! on a ce courage, quand on est le fils de la pensée jacobine dont les rapacités dépouillèrent la vieille France, dont les fureurs la rougirent de sang ; quand on est l'officielle incarnation d'un régime qui, dans nos rues et sur nos places, grandit la statue de Danton : la statue du crime ; celle de Jean-Jacques : la statue du vol ; celle de Voltaire : la statue de la trahison ; et, le plus carrément du monde, on soutient à un jury qu'il faut déporter Jean Grave, parce que les écrits de Jean Grave dynamitent la bourgeoisie !
Pas plus, monsieur l'avocat général, que les écrits de Voltaire n'ont guillotiné Marie-Antoinette Ñ peut-être autant, pas d'avantage !
Et donnant la main au poète Henri Heine, le sanglant ironiste, vous pourriez, avec lui, chanter la ronde macabre :
«Comme les glaces des fenêtres brillent gaiement au château des Tuileries !
Et pourtant, là, reviennent, en plein jour, les spectres d'autrefois !
Marie-Antoinette reparaît dans le pavillon de Flore !
Drames de cour en toilette !
Leur taille est fine ! Les jupes à panier bouffent !
Ah ! si seulement elles avaient des têtes !...
Mais voilà ! Elles n'ont pas de têtes ! Voltaire les a coupées !...»
Ah ! messieurs les jurés, quel que soit leur nom, ce sont de terribles dynamiteurs que les penseurs !
Oui ! Leur rêve d'avenir dynamite le présent !
L'Idée, quels que soient son but, sa physionomie, son allure Ñ l'Idée haute, pure, sainte, comme l'Idée troublée, égarée, dévoyée Ñ l'Idée n'est jamais, ne peut être une pacifique. L'Idée est une guerrière. L'Idée s'indigne des ténèbres, des tyrannies, des turpitudes ambiantes. L'Idée veut sauver, émanciper, régénérer, illuminer. L'Idée a horreur du présent ; le présent est son ennemi. L'Idée rêve l'avenir. L'Idée veut changer le monde. L'Idée est une révoltée !
Le rêveur Ñ cet amant de l'Idée Ñ est quelquefois un halluciné.
Mais c'est quelquefois aussi un visionnaire ! Et l'avenir seul peut nous dire ce qui est une vision ou une hallucination.
Le penseur ressemble à Moïse :
Devant les multitudes souffrantes, altérées de bonheur, il découvre les champs du Futur,un peu comme Moïse, du haut de la montagne, découvrait à son peuple les splendeurs de la Terre Promise !
Et il arrive que, dans la hâte de la douleur, des miséreux se précipitent sur la fraîcheur des oasis qui, hélas ! quelquefois ne sont que des mirages !
Mais, parce qu'il peut y avoir des mirages dans les lointains de l'avenir, croyez-vous arrêter le bras de Moïse ? Croyez-vous, par le bagne, par le cachot, par l'épouvante, glacer le geste ardent de la Pensée humaine ?
Vous êtes le pouvoir social, messieurs les jurés, et, comme pouvoir social, vous avez le droit d'endiguer les élans de l'Idée frémissante.
Mais, l'Idée, elle aussi, a des droits contre vous, et si vous l'enchaînez, l'Idée vous engloutira !
Vous est-il arrivé quelquefois d'errer le long des grèves, et de promener vos regards sur l'immensité des flots ?
La vague vient de mordre le roc ! Et le roc brise la vague ! Et, souriant, vous dites : «Jamais la vague ne détruira le roc !»
Et puis le bruit des houles dissipe votre rêverie. Vous regardez à vos pieds, et l'effritement des roches vous apprend la victoire des vagues ; vous regardez à vos côtés, et vous voyez que leur courroux creusa de larges avalures !
Eh bien, le roc c'est vous ; c'est, messieurs, le pouvoir social. La vague, c'est l'Idée, c'est la Pensée humaine ! Le pouvoir social, qui est fait d'intérêts, de possessions et d'égoïsmes, arrête pour quelque temps les fièvres de l'Idée ; mais les frissons, les ardeurs de l'Idée finissent par briser la digue sociale !
Ne vous en inquiétez pas ! et ne maudissez pas les tempêtes de l'Idée ! Les tempêtes, c'est vrai, causent quelques naufrages ; mais savez-vous le rôle et le but de la tempête ? Il est un péril plus sinistre que l'agitation de la houle, c'est le miasme du marais ! Et, si la mer cessait d'être la grande agitée, elle deviendrait la grande empoisonneuse...
Songez à cela, messieurs, oubliez les spectres qu'on agite sous vos yeux.
Ne collaborez pas à des Ïuvres innommables ! Ne jetez pas Jean Grave en pâture aux appétits !
Ils ne sont pas associés, ces hommes ! Vous le savez, messieurs ! Ne dites pas qu'ils le sont ! Vous parlez sous la foi du serment !
Aucune considération n'excuserait votre parjure.
Jadis, un danger se dressa devant le monde féodal, comme le danger anarchiste menace le monde bourgeois. Mais c'était un danger plus terrible.
Les Albigeois soutenaient des principes qui devinrent plus tard ceux de la Révolution. Le monde féodal se leva, épouvanté ; il revêtit son casque et sa cuirasse ; mais il ne dérangea pas les Parlements ; il ne jugea pas : il tua ; il massacra, il inonda de sang la terre ; mais il ne commit pas cette infamie qui pèse lourd, je vous l'assure, sur les épaules de ceux qui s'en rendent responsables : essayer de donner la couleur d'une sentence de justice à ce qui n'est, au fond des choses, que la brutalité d'une exécution !
La justice ! messieurs les jurés !... Elle est l'âme des sociétés humaines !
Un corps sans âme est un corps mort ; et si vous voulez sauver votre société branlante, ah ! je vous en supplie, ne tuez pas la justice !
Quand on vous dira : «Ces hommes sont des anarchistes, cela suffit, coupables ou non, frappez-les !» répondez :
«Non, ce sont là des propos de fusilleurs et non des phrases de justiciers ! Si la justice est impuissante, s'il faut faire encore autre chose, eh bien, faites cette besogne ; elle ne nous regarde pas !...» (Applaudissements).


(1)Oui, on est d'accord, ça pue... Ça rappelle les journalistes cités par le gars qui a eu le bandeau sur un Ïil, sur l'autre, et qui a fini comme 2ème Trouductoral le 21 avril 2002...
Me de Saint-Auban, dans l'introduction du même ouvrage, écrit :
«Aujourd'hui, trois acteurs se partagent les premiers rôles : le Financier, le Politicien, l'Anarchiste. Tout le reste n'est que comparses, machinistes ou figurants.
Le vrai premier rôle revient sans conteste au Financier. En vérité, il est plus qu'un acteur : il est celui qui tire les fils des marionnettes sur la scène des grands Guignols.
Rien ne bouge que par son ordre.
Il tient l'argent ; il tient l'autorité.
Le peuple ajoute : il tient la justice.
(...)
Demandez au Juif Arton, au docteur Cornélius Herz, à M. le baron Von Reinach !... Mais Arton est atteint de la monomanie des voyages ; le docteur Cornelius Herz souffre d'une agonie chronique ; quant au baron von Reinach, il n'est plus qu'une ombre juive plongée dans la nuit du schéo !...(...)»
Me de Saint-Auban n'est qu'un bourgeois de son temps. C'est un avocat, pas un anarchiste.
Ses plaidoiries ne sont là qu'à titre documentaire. En tout cas, son antisémitisme n'a pas empêché Jean Grave de faire appel à lui en juillet de la même année (Procès des Trente).Il faudra, de toute façon, faire un jour toute la lumière sur les rapports entre l'antisémitisme et l'anarchie.
Soyons magnanimes et voyons dans les diatribes contre la Finance un pressentiment de l'OMC et autres FMI, et autres Transnationales... et relisons Bernard Lazare :o)
(note )
(2) Voir la Correspondance d'Élisée Reclus : Lettre à Jean Grave du 29 novembre 1891. (note )



Jean-Marc Rouillan
Le devoir de résistance !
La peine de mort existe toujours dans les prisons françaises. Il est vrai que la tête du condamné ne roule plus dans la sciure. Le spectacle sanguinaire était trop obscène à la tragi-comédie de nos sociétés aseptisées. Pourtant de nos jours la peine de substitution perpétue le meurtre. Ce n'est qu'un lent assassinat façonné de mille morts quotidiennes. Une exécution consommée sur 20 ans, parfois davantage, mais tout aussi infaillible que la 1ame du couteau. La mort a été déléguée à la besogne des arbitraires, des violences " nécessaires ", des jours sans vie, du désespoir.  Avant-guerre, lorsque les exécutions publiques ne servirent plus au décorum de la violence d'Etat, elles furent refoulées dans l'ombre des " cours d'honneur " de l'Administration Pénitentiaire. Aujourd'hui on ne coupe plus le cou, ni en public ni en " lousdé " dans ce meilleur des mondes, la mort du détenu est présentée comme " naturelle " : suicides, maladies et folies. Ultime négation puisque ces défunts ne sont pas comptabilisés comme étant des prisonniers. Car si les conditionnelles médicales ont quasiment disparu de la réalité carcérale, l'administration se charge d'évacuer Ie mourant dans un hôpital extérieur avant qu'il ne trépasse. Quelquefois, ils attendent Jusqu'au dernier coma, Jusqu'au dernier souffle avant de l'effacer de leur registre. Ils craignent la rémission miraculeuse et surtout que le moribond puisse bénéficier de quelques jours supplémentaires de " liberté volée ".Pour l'instant, de stratagèmes en dissimulations, l'administration masque encore l'évidence de cette gestion mortifère. Peu nombreux osent faire le lien entre les ravages de la MORT LENTE, et les verdicts en additions incompressibles, la psychiatrisation des centrales, le pourrissoir général des prisons entretenu par l'AP et un corps judiciaire entièrement dévoués aux thèses sécuritaires et conservatrices. La peine de mort est devenue un palpable sans nom ni contour. Elle est administrative. Elle n'a pas de visage comme les juges d'Application des Peines ou les bureaucrates de la place Vendôme qui l'utilisent avec minutie et " innocence ". Le bourreau portait cagoule, ces gens-là se cachent derrière les règlements, les arithmétiques pénales, le conformisme réactionnaire ambiant.
De soumissions en fausses révoltes, nous sommes tous responsables de l'instauration du nouvel ordre carcéral. Presque sans broncher broncher, sans nous révolter, dans les prisons comme à l'extérieur, nous avons abandonné le terrain à l'institution de la MORT LENTE. Et c'est un nouveau bagne! La guillotine était réservée à quelques-uns, aux pires, au moins chanceux, aux plus misérables. Le système administratif de la MORT LENTE affecte des milliers et des milliers d'hommes et de femmes:
- Les perpétuités, bien évidemment, dont le nombre ne cesse de croître depuis deux décennies. Avec les nouvelles politiques d'application de peine, ils ne seront plus commués. Par le passé, la perpétuité était encore dans l'horreur une peine à échelle humaine. Peu ou prou, le condamné savait qu'il effectuerait 17-18 ans. Aujourd'hui avec la peine de 30 ans et la perpétuité " réelle " (réelle comme s'il existait des perpétuités fictives!), les détenus ayant effectué plus de 20 années ne sont plus des exceptions.
- Les détenus accumulant plusieurs peines non " confusionnables " et à qui il faudrait au moins deux vies pour effectuer leurs condamnations. Les prisonniers libérables en 2056 ou en 2062 ne sont pas rares!
- Les détenus ayant des peines incompressibles au-delà de 15 années.
- Mais la MORT LENTE touche également des milliers de prisonniers qui ne trouvent pas en eux les ressources pour résister au rouleau compresseur de l'anéantissement produit par l'élimination carcérale et en particulier par le régime des quartiers d'isolement QI et des centrales de sécurité.
Tout dernièrement encore, la grâce croupion octroyée pour l'an 2000 et le verdict de la Cour d'Assises de Troyes contre les évadés de Clairvaux (comment peut-on présenter une peine de prison assortie de 15 années de sûreté comme un verdict de clémence !) démontrent que rien ne pourra changer sans combat. Nous sommes dos au mur, en particulier tous ceux dans les QI, soumis à la TORTURE BLANCHE, tous ceux détenus dans les Centrales de Sécurité, tous les prisonniers malades qui attendent en vain des libérations médicales. Combien d'illusions perdues? Combien de fausses promesses faudra-t-il attendre en vain l'accomplissement?
La révolte coutre la MORT LENTE, prendra-t-elle la forme d'un nouvel embrasement carcéral aussi violent que les mouvements de l'été 74 avec sa cohorte de morts anonymes ou assumera-t-elle les formes de la guérilla telle la lutte contre les QHS ? Il est encore possible de l'anticiper dans les contours du nouvel emprisonnement et des résistances sourdes qu'il provoque. Une chose est certaine, la prison actuelle n'est déjà plus la prison des années 70-80. Le carcéral se périodise avec la société dont elle est la forme supérieure de répression. Il y avait un lien évident entre les masses ouvrières de la Grande Fabrique en bleu de travail et les files prisonnières dûment numérotées en uniforme pénitentiaire, un lien entre la chaîne de production et les entraves collectives, entre les grands ateliers et le travail carcéral obligatoire. La prison se transforme avec la société et finalement ses nouveaux caractères renvoient aux qualités des rapports sociaux à l'extérieur. Aujourd'hui, la MORT LENTE est une des formes dominantes de la prison de la sociéte néolibérale. Le " tout prison " et les longues peines portent la marque du zéro défaut et du " total control " du travail flexible. Finalement la MORT LENTE est le degré ultime de la prison précaire. Et comme telle, cette condition déshumanisée est le reflet des populations en fin de droit.
Mais comme au dehors, si le système produit l'inexorable destruction, il assure simultanément la survie minimale, juste assez pour travestir son crime et échapper aux révoltes radicales. Dans l'actualité, les débats autour du livre du Docteur Vasseur ne s'attaquent en rien aux réalités du nouveau bagne car ils finissent par être phagocytés à l'institutionnalisation de la MORT LENTE. Ils tendent simplement à améliorer la survie. En quelques jours, le thème des longues peines a été évincé au profit de l'orientation même des projets ministériels de prisons modèles (en son temps, Fleury fut une prison modèle, la centrale de Moulin également !). Demain, les cellules seront peut être propres et fonctionnelles mais les détenus y créveront de solitude, d'indifférence, des pathologies physiques et psychiques de la prison " clean ". Car tout le décisif de la prison actuelle réside dans l'explosion des peines prononcées. Aujourd'hui, les cours d'assisses condamnent à 24, 25, 28 ans des personnes qui, il y a dix ans encore, se seraient vu infliger 12 ans, 15 ans peut être, mais jamais plus. Les procureurs soutiennent leurs réquisitoires inflationnistes avec les contes et légendes de futures mises en liberté conditionnelle à mi-peine. Alors qu'ils savent pertinemment que les libérations conditionnelles sont désormais exceptionnelles. La présentation des statistiques sur la longueur des peines en France est fallacieuse. Le turn-over des petites peines interdisent toute compréhension du prolongement de la durée effective du nouvel emprisonnement. Et justement, les personnes emprisonnées pour des délits mineurs qui hier encore n'aurait pas occasionné d'incarcération, permettent de dissimuler la réalité actuelle. D'autant plus qu'eux, comme les VIP, bénéficient de libération conditionnelle et autres mesures de l'application des peines.
Nous sommes également révoltés par le battage médiatique autour de la pétition des ex prisonniers VIP. Non monsieur Marest, ce genre de témoignage ne nous fait pas avancer même d'une seule année car au contraire ils nous renvoient aux très vieux phantasmes sur la prison. Selon eux, le carcéral serait le sanctuaire brutal du rapport de force et du viol entre prisonniers. Quelle pitrerie savoureuse lorsque la leçon vient d'un Bob Denard ! Ce barbouze français serviteur du régime sud-africain de l'apartheid n'a vécu à la tête des hordes mercenaires que par la violence et le viol au détriment des populations africaines. Quant à Le Floch Pringent en bon manitou de transnationale, il est plus prompt à dénoncer la petite violence au quotidien dans les cellules d'arrivants que le rapport de force imposé par les monopoles sur la société et surtout lui qui a dirigé EDF, c'est-à-dire le plus important réseau de corruption, de racket et de violence néocoloniale durant les années 80 ! Le rapport de force dans la société néolibérale est plus fort à l'extérieur que dans les prisons. Et dedans, la violence et les arbitraires de l'administration sont sans commune mesure avec les pressions entre prisonniers. De plus et malgré la castration imposée, il n'y a sûrement pas plus d'homosexualité qu'au dehors. Pire, il est certain que les viols sont beaucoup plus nombreux dans les bureaux des responsables du personnel, les instituts religieux ou le simple cadre familial que dans nos cellules collectives ! Nous le répétons mais pour nous, toute cette fausse polémique n'a qu'un seul but faire passer la réforme des prisons dans le sens voulu par Guigou et consort et non dans le sens des priorités en particulier dans le domaine des longues peines, de l'isolement, de l'application des peines et de mesures véritables de réintroduction dans la société au dehors. Les réformes de la survie agissent à la gestion de la MORT LENTE.
Nous sommes déjà des centaines bientôt des milliers à saisir notre condition de condamnés à mort. Et nous sommes face à cette vérité crue : de l'insurrection contre l'innommable fin qu'ils nous destinent dépend notre humanité. Face au crime administratif, nous n'avons plus seulement le droit de refuser, le droit de nous révolter, mais aujourd'hui, c'est devenu un devoir pour celui qui en a la possibilité, où qu'il se trouve, avec ses propres moyens, avec les poings s'il le faut, individuellement et collectivement.
Le combat contre l'institution des tortionnaires et des bourreaux sera sûrement sans concession. La répression sera féroce. Nous avons déjà goutté les vendettas de l'administration pour avoir une idée de ce qu'ils nous réservent. Les crimes masqués en suicide, les tabassages, les années et les années de QI, les insultes et les vexations, enfin tout dont ils sont capables sous le couvert de la loi et des règlements. Néanmoins notre refus ne craint plus la trique. Il ne peut rien nous arriver car si rien ne change radicalement NOUS SOMMES DEJA MORTS et enterrés vivant.
Urgence dans les prisons de l'état français :1. FERMETURE SANS CONDITION DES QUARTIERS DE TORTURE BLANCE QUE SONT AUJOURD'HUI LES QI après les QHS.
2. REMISE EN FONCTIONNEMENT DES PROCEDURES D'AMENAGEMENT DES PEINES :conditionnelles, commutations, compressions, permissions, extension des
délais pour l'octroi de la semi-liberté.
3. LIBERATION DES PRISONNIERS AYANT ACCOMPLI 20 ANNEES EFFECTIVES
4. LIBERATION IMMEDIATE DE TOUS LES PRISONNIERS MALADES ET EN FIN DE VIE.



Déclaration de Jean Marc ROUILLIAN , Prisonnier d'ACTION DIRECTE


Centrale de Lannemezan
27 janvier 2000 

publié par :
BULLETIN D'INFORMATION DE LA COMMISSION SOCIALISTE DE SOLIDARITÉ INTERNATIONALE
Genève, le 30 Pluviôse 208 (19 février 2000)




Jean-Marc Rouillan (coordonnées par)
LES VERITABLES CHRONIQUES
DES PROLETAIRES PRECAIRES

Chronique n°1Les éliminatoriumde la République
Chronique n°2Le pays des prisons, le zéro et les choses
Chronique n°3Prenons de l'altitude
Chronique n°4Demande d'emploi : Cherche patron philanthrope...
Chronique n°5Comment payer le travail carcéral ?
Chronique n°6La génération perdue...
Chronique n°7Ce que nous sommes
Chronique n°1
Les éliminatoriumde la République
Benoît a été libéré lundi de Pentecôte au matin.
Avant de nous quitter, il fit le traditionnel périple d'adieu. Il passa aux cellules du rez--de-chaussée puis, chez nous, au premier. Un encouragement pour ceux qui restent. Un salut pour celui qui part.
L'exceptionnel d'une libération un jour férié avait sauté aux yeux de certains d'entre nous. C'était bizarre. Il aurait pu le libérer le samedi précédent ou le lendemain, mardi. En prison, si on ne sait pas, Eux savent et ils ne font rien au hasard.
Benoît n'avait pas fait trois pas dehors que la mort le rattrapa. Le dimanche suivant, il était déjà trépassé.
Les médecins avaient-ils prévenu que ce n'était plus qu'une affaire d'heures? L'administration avait-elle peur qu'il meure en cellule avec tous les risques que cela représente pour la tranquillité de la prison ?
Voilà pourquoi on pouvait percevoir dans cette libération le malaise d'une précipitation. De la panique même après des mois d'attente inutile.
En effet, nous le savions malade. Très malade depuis longtemps.
A l'annonce de sa rechute, l'année dernière, et de l'inéluctable pronostic, nous nous étions mobilisés. Durant plusieurs heures, nous avions bloqué tous les mouvement de la prison en occupant le rond point central. Nous avions exigé la libération immédiate des détenus malades et celle de Benoît en particulier.
Les officiels étaient venus, le procureur, les flics, les directeurs... Bien sûr, ils nous firent quelques promesses pour apaiser l'incendie. Mais ce n'était que des engagements de tartuffes.
Pire car il firent payer à Benoît le prix de cette mobilisation. Lors de l'examen de sa demande de libération conditionnelle, dans les attendus du refus, il lui fut reproché d'être l'un des meneurs du mouvement.
Par la suite, l'administration et le JAP n'ont eu de cesse de lui asséner le chantage : sa demande serait réexaminée en échange de son silence sur sa situation médicale. Les mois ont passé et le chantage a parfaitement fonctionné. Il s'est conclu par la libération de Benoît cinq jours avant sa mort.
Depuis janvier 2002, dans cet établissement de deux cents prisonniers seulement, trois détenus sont morts de longues maladies.
Il faut souligner que deux d'entre eux entraient dans les critères pour une libération conditionnelle et cela depuis des mois, voire des années. Mais le juge et le procureur de l'application des peines du tribunal de Tarascon en ont choisi autrement, ils ont préféré les laisser crever derrière les barreaux, jusqu'au bout de la peine, jusqu'aux dernières heures.
Benoît ne sortait pratiquement plus de cellule sauf pour les deux séances hebdomadaires de chimiothérapie. Il ne pouvait plus travailler. D'ailleurs ceci lui valut cette réflexion d'une JAP : «Enfin, Monsieur B., vous ne profiteriez pas de votre état de santé ?»Désormais, le nom de Benoît s'ajoute à la longue liste des détenus morts à la Centrale d'Arles depuis son ouverture. Les centrales de sécurité sont de véritables éliminatorium, et si elles sont très administrativement dénommées  «établissements à effectif limité», il faudrait adjoindre «et de mort à foison».
Un maton éducateur rappelait fort justement qu'on meurt en prison comme à l'extérieur on meurt aussi, mais ce que nous dénonçons c'est l'acharnement d'une application des peine qui tend à enfermer les malades jusqu'à la dernière limite. Jusqu'au dernier souffle de vie.
Pour Eddie, sidéen, ils ont attendu qu'il soit impotent pour le traîner sur un fauteuil jusqu'à l'ambulance. Il est décédé quelques heures plus tard. Pour Yvon, victime d'une crise cardiaque, ils ont attendu qu'il perde connaissance pour le transporter aux soins intensifs. Benoît, Eddie et Yvon avaient-il été condamnés à la prison jusqu'à ce que mort s'en suive. Non ! Alors pourquoi cet acharnement ?
Les juges, le procureur et l'administration semblent enrager de devoir les libérer comme si mourants, ces malheureux les narguaient en leur échappant... Sous le couvert des règlements et des jurisprudences, ces sinistres personnages s'arrogent droit de vie et de mort sur une partie de la population abandonnée et emprisonnée.
L'un des scandales de cette situation en est sa banalisation et le silence complice qui lui permet de se perpétuer.
Quelques soient les crimes pour lesquels nous, prisonniers, sommes enfermés ici, si nous considérons le traitement qu'ils font subir aux mourant et au-delà aux malades incurables, nous prenons conscience que les véritables criminels sont le système et ses infâmes zélateurs.
Les pires des criminels !
Mais qui aujourd'hui se préoccupe des conditions de vie et de mort de quelques misérables ?
Arles 4.6.02
Sans révolution, pas de hic
Nous crèverons Rue Copernic.

Chronique n°2
Le pays des prisons, le zéro et les choses.
Après les élections du printemps, certains observateurs évoquèrent une vague d'un bleu marine qui submergea l'hexagonale torpeur. Et ce cheval d'écume courut comme la marée engloutit le paysage à son passage. Vous qu'on ne calcule déjà plus qu'en tant que somme nulle Ñ les gens, l'opinion publique, les sondés, les inscrits et les votantsÑ vous n'y voyez rien de grave ou si peu de chose en somme, une simple alternance indolore.
Mais, en prison, depuis tant de décennies, nous connaissons cette tyrannie unicolore.
Nous survivons au jour le jour sous la botte bleue et nous voudrions aujourd'hui formuler quelques réflexions puisqu'on nous en donne l'occasion.
A la Centrale d'Arles, notre existence n'est sûrement pas la même que la vôtre. Pourtant nous sommes si proches les uns des autres, peut être deux ou trois kilomètres ? Mais nous, nous sommes du pays au-delà des longs murs gris au nord de la ville, dans la zone industrielle entre la décharge et la déchetterie. De votre ville, nous ne connaissons rien ou pas grand chose. Nous n'apercevons jamais que le ciel. Un bleu uniforme, où que l'on se tourne toujours, nous sommes sous 180° d'azur à peine traversé d'oiseaux et d'aéronefs.
Finalement nous ne sommes plus vos concitoyens, nous sommes des étrangers, d'ailleurs certains d'entre vous n'hésitent pas à nous dépeindre en barbares. Mais de cet ailleurs forcé peut-être discernons-nous des choses que vous qui vous laissez ballotter au ronronnement banal du quotidien sous influence, ne voyez pas encore
Tout d'abord, nous voudrions vous rappeler, on ne le rappelle jamais assez dans votre pays qui a instauré l'amnésie en valeur suprême de l'ambition politicienne, que dans les livres, quand ils évoquent la vague vert de gris des doryphores, ils oublient de se souvenir que la milice de Vichy avait également choisi le bleu marine.
De tout temps, dans ce pays, l'uniforme de la réaction est avant tout un costume civil et moral, celui du parti de l'ordre contre l'ennemi intérieur, celui qui refuse de marcher au pas, de scander les slogans, de saluer les valeurs des maîtres de l'heure... Et le refuznik qui rejette les modes et les logiques sécuritaires de la guerre civile, doit être proscrit dans le
pays satellite de la pénitence pour y être redressé ou éliminé...
Et aujourd'hui l'heure est à la tolérance zéro et à l'impunité zéro, mais aussi au risque zéro et à l'insécurité zéro... Cette négation sociale répond au caractère dominant de la production néolibérale du zéro défaut. Dans l'entreprise, le contrôle de la qualité totale est le premier des ordres nouveaux où chaque travailleur surveille l'autre pour qu'il soit à la norme et dans la cadence. Il faut individualiser et intérioriser le flic, le «petit chef» et vomir des consignes instruites dans les officines de l'ergonomie flexible triomphante. Chaque sujet doit courber l'échine et devenir souple jusqu'à en devenir interchangeable et renouvelable à qualité égale, presque nulle.
L'obsession du Zéro reflète l'attraction du néant et de l'infini.
Quand on parle de zéro, on finit par se souvenir de nos jeux dans les cours de récréation. «Zéro plus Zéro égale la tête à Toto».
Mais aujourd'hui Toto il n'est plus tout à fait humain. Il lui reste à peine l'enveloppe. Toto est presque absent jusqu'à l'oubli de sa condition d'exploitation. Il est nié et plus il croit qu'il jouit de son libre arbitre plus il se résume à ce rien aliéné. Les mots de Marx prennent alors tout leur sens, la libération de l'exploitation et de l'oppression est bien la négation de la négation.
L'homme reprend son indépendance en niant le projet du néant. Mais c'est une autre histoire...
Ici au pays pénitentiaire, depuis belle lurette, le patriotisme des donneurs de coups de triques a déjà banni du tricolore le rouge. Pas seulement la couleur de la libération, la couleur de certains prisonniers révolutionnaires, mais le rouge jusqu'au sang lui-même. S'il coule malgré tout c'est en cachette. Dans cette contrée, la mort est lente. Banale. Le crime doit se draper de naturel comme si l'assassinat était dans l'ordre des choses, qu'il se prescrivait sous ordonnance judiciaire comme un médicament frelaté.
Ils ont également banni le blanc. Pour eux, personne n'est innocent. Tout prisonnier est justement châtié, c'est le droit canon de la punition. Et les coléoptères fonctionnaires entrent en guerre civile. Ils se mobilisent et se protègent dans l'inflation des mesures sécuritaires. Des caméras, des portes blindées, des sas, des fils barbelés à foison, ils sont même prêt à faire feu pour un oui ou pour un non. Et impossible de brandir le drapeau blanc. Impossible de dire «Stop!». Savez-vous que dans ce pays pénitentiaire, un surveillant peut tuer quelqu'un d'une balle dans le dos sans que jamais
un juge ose lever le petit doigt. Ça s'est produit à Cayenne il a quelques mois de cela. Qui s'en souvient encore ? Pour être plus clair et comme notre temps est compté, prenons un fait révélateur, un seul exemple de l'époque qui s'ouvre.
La vague bleue marine nous apporte un sous-ministre des prisons. Un ministre au rabais en quelque sorte ! Le secrétaire d'Etat aux programmes immobiliers de la Justice. Que la sémantique est précieuse pour ne pas appeler un chat un chat, et un ministre des prisons un ministre des prisons. Mais derrière le nom se cache à peine l'intention et la philosophie de sa mission. Qu'importe finalement que, dans les cités de Mantes-la-pourrie, le sieur Bédier ait concurrencé les Lepénistes par une surenchère sécuritaire. La cause est entendue, pour les «bleu-marine» tout repose sur l'immobilier, c'est-à-dire les murs, les miradors, les grilles... Et par défaut nous, les prisonniers, nous apparaissons comme étant le mobilier, nous au même titre que les chaises et les tables quand elles peuvent encore bouger. Les lits sont scellés ! Et par les temps qui courent, tous les mobiliers ont tendance à se clouer sur place. D'un côté, les peines augmentent et de l'autre, ils referment les portes, réduisent les activités, les heures de socialité. Dans notre 9 m2, nous circulons seulement de la fenêtre à la porte... Hier nous étions des numéros, nous voici renvoyés à l'état d'objet.
Il n'y a eu qu'un prédécesseur à la fonction de Ministre des prisons. En 1975, après un été multicolore d'incendies et de révoltes, Giscard désigna en hâte une secrétaire à la Condition Pénitentiaire. Et toute la différence est dans son titre. La condition marque malgré tout l'humanité du prisonnier. Aujourd'hui l'immobilier sanctifie la chosification ultime, la
soumission des objets. Finit le temps des beaux projets, des lois pénitentiaires, de la citoyenneté des détenus et des rapports parlementaires sur " l'humiliation de la République ", le sens donné à la réforme est bien celui de l'emballage réactionnaire. Et voici le ministre du rangement et des clapiers ! Le secrétaire aux choses prisonnières.
Et dans ce monde de choses, l'humanité s'évanouit. Le meilleur des mondes tend à nous réduire à ce rien, à moins que rien, au zéro du néant. Le néant, selon Platon, est inexprimable, voilà pourquoi la condition prisonnière est devenue indicible. Le néant des choses prisonnières répond en écho à la tolérance zéro et au zéro défaut de votre pays prétendument et autoproclamé berceau des droits de l'homme, mais qu'importe pour les bonnes âmes puisque nous ne sommes plus de chez vous mais d'ailleurs, du pays des prisons...
«La résistance à l'oppression est un droit naturel» ( DELGRES lors du rétablissement de l'esclavage par Napoléon 1802)
Sans révolution, pas de hic
Nous crèverons Rue Copernic.

Chronique n°3
Prenons de l'altitude
Début Juillet, le même jour, deux cour d'Assises ont rendu leur verdict. A Lille, un policier accusé du meurtre d'un jeune arabe. a été condamné à 3 ans avec sursis. Il n'ira pas en prison. A Aix en Provence, trois prisonniers qui tentèrent de s'évader en hélicoptère, ne sortiront pas de sitôt, la peine s'est ajoutée à la peine, respectivement 10, 8 et 6 ans. Non ! Nous n'allons pas un nouvelle fois évoquer l'iniquité des décisions de cette administration de justice. Nous savons que l'Etat et les toges rouges protégeront toujours leurs flics quoiqu'il arrive Ñ ils ont tellement besoin d'eux Ñ et qu'ils abattront d'autant plus leur courroux sur les plus misérables. Et qu'y a-t-il de plus vulnérable qu'un homme déjà enchaîné?
Comme au catéchisme, chaque procès a sa morale, il doit porter à la connaissance de tous le message des touts puissants.
A Lille, en vérité je vous le dis, tout policier qui tirera pour tuer, à 15 cm de la nuque, sera absous.
A Aix, rues chers frères, tout prisonnier qui profitera de l'occase et tentera de se faire la malle sera sévèrement châtié.
Et dans les chaumières et les cabanons de Police city, la messe est dite à la télévision. La vestale du vingt heures, lookée Chanel, annone la sentence.
Quelques images illustrent le propos.
A Lille, le flic assassin sort protégé par des amis de la police comme il se doit. Il porte un gilet pare-balle. «Le pauvre, il est menacé !». Sa femme en pleur n'est pas loin. On a droit à quelques larmes au téléobjectif.
A Aix, Ils reviennent sur le " crime ". Souvenir d'un cadavre pendu au filin sous l'hélicoptère, évocation de la course poursuite sur la route de Cassis, puis des vues de la prison des Baumettes, une sensation de fourmilière dangereuse, cour de promenade exotique et des bras aux fenêtres des cellules qui se tendent vers le ciel. La journaliste évoque un «verdict de clémence». Pour le jugement de Lille ? Bien sûr que non ! Mais pour celui d'Aix évidemment...
La prêtresse médiatique est si absente, étrangère, à la réalité des situations dont elle parle, que 10 ans de prison paraissent une broutille. Elle qui pleura si fort lorsqu'un de ses collègues fut retenu quelques semaines par des miséreux sur une île lointaine. Elle ne sait rien de ce qu'est la vie des détenus repris après une évasion, 1e mitard, l'isolement, les humiliations et les pressions permanentes des matons.
Alors 10 ans de plus...
La France est connue pour avoir, avec la Turquie, le système pénitentiaire le plus rétrograde d'Europe. Et pas besoin de revenir sur les deux rapports parlementaires qui ont fait l'actualité de l'an passé. Mais ce pays est également connu pour faire de l'évasion, tant de ses préparatifs, de la tentative que de l'acte lui-même, un délit. Car chez nos voisins, comme en Suisse ou en Belgique par exemple, la cavale est un droit reconnu à ceux qu'on punit et enferme, un droit naturel en quelque sorte.
Et les choses ne vont pas en s'améliorant. Le code pénal mis en application en 94 a rebaptisé l'évasion d'atteinte à l'autorité de la justice et des magistrats. Ils sont allés jusqu'à qualifier d'évasion le non retour de permission ! Pourtant ça ne suffisait pas puisqu'à Aix, pour les magistrats, il ne s'agit plus de poursuivre un délit mais un crime. C'est pourquoi, le Procureur requit contre les détenus des Baumettes 20 ans de réclusion ! Et pourquoi pas perpette !
Pourtant l'assassiné fut un prisonnier criblé de balle bien que désarmé. Rassurez-vous brave gens, le gardien qui fit le carton Ñ un mort et deux blessés graves Ñ ne fut jamais inquiété. Et comme dans ce pays on fait bien les choses, on le promotionnaet on le décora...
Si nous avions mauvais esprit, nous pourrions dire qu'à Lille et Aix, les assassins sont absous, parce qu'ils portent un uniforme, parce qu'il représentent l'autorité... Mais surtout parce qu'ils sont protégés par les ligues factieuses des syndicats policiers et pénitentiaires, piliers du lobby sécuritaire qui aujourd'hui font et défont les élections.
Pour conclure, nous dirions que dans ce pays, désormais, il est jugé moins grave de tuer un citoyen reconnu de seconde zone que de tenter d'échapper aux mouroirs et autres éliminatorium de la République.
Voilà la leçon qu'il faut tirer des procès de juillet 2002.
Rien n'a vraiment changé au royaume de France. " Suivant que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir "
Sans révolution, pas de hic
Nous crèverons Rue Copernic.

Chronique n°4
Demande d'emploi : Cherche patron philanthrope...
«Détenu â la Centrale d'Arles, entrant dans les critères d'une libération conditionnelle,fin juillet 2002, cherche patron philanthrope pour contrat de travail à durée indéterminé, CDI exigé immédiatement.Toutes régions de France sauf vingt trois départements pour cause d'interdiction de .séjour et en particulier le département où réside famille et amis.
Tout emploi fera l 'affaire.
Condition :
Accepter un enquête de gendarmerie sur votre personne et votre entreprise.
Patienter un mois minimum avant premier contact avec le futur employé.
Téléphoner trente fois au service social de la Centrale pour confirmation de la réception  de chaque document envoyé.
Signer en blanc le contrat de travail sans la présence effective de l'intéressé espérer plusieurs mois, sa présence au travail.
Recommencer toute la procédure depuis le début si la Commission refuse la libération conditionnelle en la remettant à plus tard.
En conclusion, évadez-vous du train-train quotidien. Oubliez la main d'Ïuvre qui se présente tous les jours à vos bureaux d'embauches et jouez avec nous au jeu de piste et saut d 'obstacles concocté joyeusement par le juge d'application des peines de ce pays. Survivor, Ko-Lanta et autres aventures vous paraîtrons bien facile.
Vous ne lirez jamais cette annonce. Jamais. Bien qu'elle soit la réalité vécue par plusieurs milliers de prisonniers attendant en vain un contrat de travail.
De toute manière, il manque toujours une pièce au puzzle qu'est un dossier de conditionnelle. Pendant dix, douze, vingt ans, tout a été fait pour que le prisonnier ait le moins de contact possible avec le dehors. Tout est compté, savamment dosé, les permis de visite, les heures de parloir, les coups de téléphone... Et avec le temps, on perd pied. Le fil qui nous lie au dehors se défait. On ne s'en aperçoit pas tout de suite, puis on laisse faire, on oublie... On ne distingue plus votre monde que dans le phantasme et dans l'amputation d'une partie de nous même.
Et puis un jour, on y est, on touche enfin du doigt cette date rêvée depuis des années. La peine incompressible est terminée, on est libérable. La prison n'est plus la même. Tout est devenu plus long, plus court aussi. On est plein d'impatience et de désespérance au fur et à mesure que les difficultés s'ajoutent aux désillusions. Le contact avec la réalité de votre monde est une déchirure, nous sortons de l'enfer pour les limbes incertaines du purgatoire.
Il faut monter un dossier, trouver ce fameux contrat de travail, dégotter un hébergement... Comment y parvenir après tant et tant d'années quand bien souvent, le tribunal a prononcé contre vous une interdiction de séjour, dans cette ville où justement il vous reste quelques attaches, quelques connaissances. Bien sûr vous pouvez toujours trouver une formation, mais ça n'est pas bien solide. On vous en fera le reproche.
D'ailleurs votre dossier est noir.
Le Juge a été clair, trop de tentatives d'évasion, trop de rapports d'incident. " C1est pourquoi vous finissez dans une centrale de sécurité " dit-il comme une évidence. " Vous avez déjà en deux peines supplémentaires, je vais demander l'avis d'un psychiatre ".
A Arles, on le connaît bien l'expert psychiatre. L'entretien commence invariablement par " vous vous faites enculer? Paraît que, dans cette centrale, vous êtes tous des pédés... ". Ne pas réagir, ne rien dire, baisser la tête. Combien ils profitent de notre merci ! Les éducateurs, les juges, la direction... nous font tourner en rond avec un anneau au museau.
Vous pouvez sortir dans trois mois mais si ça se passe mal ils vous condamnent à quatre ou cinq ans ou plus encore...
Finalement, il y a toujours une bonne raison.
" Le prisonnier à un niveau trop élevé pour le métier de plâtrier et en général pour tout autres métiers manuels"
" L1enquête sur l'entreprise est mauvaise, la société risque de déposer son bilan sous peu ".
" Votre employeur est sarde et vous savez bien que les sardes sont tous des bandits de près ou de loin "
Et le dossier est ajourné. Il ne sera examiné que dans une année jour pour jour. Et bien souvent, ce n'est pas de votre faute, le service social n'a pas fait son boulot ou mal tout simplement.
Et puis avec le temps, on tourne la page, un an, une autre page, une autre année. On finit par se rendre compte que tout ça n'est que du cinoche. Ils nous font patienter en nous berçant d'une rengaine inventée mais ils ne nous sortiront pas ou alors quand il nous restera six ou huit mois avant la date de libération définitive.
Alors on ne cherche plus.
Le dossier de conditionnelle se couvre de poussière sur le placard. On ira au bout.
Sans révolution, pas de hic
Nous crèverons Rue Copernic

Chronique n°5
Comment payer le travail carcéral ?
Après des lustres d'exploitation extraordinaire, dans les hautes sphères de la pénitentiaire, un " brain storming " agite dangereusement les pauvres cervelles des responsables. Comment payer le travail carcéral ? Et tout ce tracas par la faute de quelques parlementaires qui surent fermer les yeux si longtemps. Mais, un jour, sans qu'on ne sache dire pourquoi celui-là, ils ont fini par s'indigner de la surexploitation ou plutôt de l'esclavage récurant dans les prisons du beau pays de France.
Il est vrai que dans des établissements, on dégotte encore des gars bossant 7 jours sur 7, 10 heures par jour pour un peu moins de 500 balles à la fin du mois...
Comme partout l'exploiteur profite de la misère pour faire chuter le prix de la force, de travail. C'est la loi d'airain du capitalisme, n'est-ce pas ?
Et où y a-t-il plus de misère que dans les prisons ?
En conséquence, comment payer le travail carcéral quand le rapport de force se reproduit à un tel degré et qu'il ne peut plus être nié ?
Lorsque le directeur de la Régie Industrielle des Etablissements Pénitentiaires fait la retape devant les chambres d'industrie, ne vante-t-il pas l'embellie d'une telle main d'oeuvre ? Pourquoi s'en priverait-t-il ?
Tout d'abord une docilité garantie à toute épreuve. Si un détenu quitte le boulot dix candidats se présenteront le lendemain. Si le prisonnier refuse la tâche, s'il rompt le Contrat qui n'a de contrat que le nom, il sera jeté au mitard, menacé de transfert et il perdra plusieurs mois de grâce en étant considéré comme forte tête...
Secundo une précarité totale qui ferait rêver les pire prédateurs du Medef and C°. Le travailleur est payé à la tâche comme dans les ateliers du 19è siècle. Bien sûr aucun point retraite, et s'il arrive un accident, on ne lui payera pas d'arrêt maladie. On le remplace tout bonnement. Pas d'état d'âme. Même s'il a cotisé au prix fort pendant dix ans. Pas un rond pour lui. Qu'il crève ! Et s'il ose la ramener, il faut qu'il sache que la grève est durement réprimée, et en tant que mouvement collectif sévèrement punie par les tribunaux.
Quand ce n'est plus par la force du bâton que nous descendons dans les ateliers, c'est par la carotte que nous balade devant les naseaux le Juge d'Application des Peines. Car si on travaille, on bénéficiera d'un mois supplémentaire de grâce. Alors on n'est pas très regardant. Et si on fait assez de pièces, qu'on bosse à fond en courbant l'échine, la paye ainsi engrangée, nous permettra de «faire amende honorable». C'est le cas de le dire puisque nous rembourserons à crédit les parties civiles.
Un détenu cotise en pure perte pour les assurances. Accident de travail, veuvage, vieillesse. maladie/maternité. RDS. CSG... et tutti quanti...
A la Centrale d'Arles, le calcul est vite fait, le juge vous octroie un deuxième mois de grâce pour 1 200 balles déboursés par an. Drôle de comptabilité ! Un jour de liberté équivaut à juste un peu plus de 3 francs.
Quoiqu'on ait fait, quelque soit le crime, si on a un petit pécule on pourra se faire pardonner par mensualité et, après une décennie de petits profits, gagner un an. En prison, l'hypocrisie est élevée au rang de vertu suprême !
Mais il y a des pauvres, des plus pauvres que nous, pour qui 3 francs représentent un peu de nourriture supplémentaire. Non seulement pour lui mais surtout pour ses mômes laissés à l'extérieur et souvent loin en Colombie, en Afrique...
Il y a tant de misère dans les prisons.
Dans ce pays où l'on paye les jours de liberté comme des paquets de sucre ou de spaghettis, tout ça ne leur dit pas comment payer les journées de travail ?
A Arles, nous n'avons pas le choix, nous descendons à l'atelier de confection tailler les costards de nos geôliers. On coud les galons, on coupe les pantalons, on tisse les chaussettes de fil d'Ecosse... On habille tous les matons de France et de Navarre. Pour nous, ça ne sera jamais tout à fait un boulot comme un autre mais on le fait puisqu'il n'y a que ça. On embauche à 7 heures et on débauche à 13 heures. On fait la journée continue dans notre journée continue de taulard. Et chaque été, nous avons cinq semaines de vacances si l'on peut dire, on ne partira pas à la mer... Mais s'ils nous donnent des congés, ce n'est pas par bonté d'âme, ils n'ont simplement plus assez de personnel pour surveiller les ateliers et la détention...
Jamais nos congés ne sont payés. Et cela 66 ans après les lois de 1936...
Depuis l'an dernier, la question de la rémunération du travail carcéral était en souffrance. Les rapports contradictoires se sont multipliés. Les commissions se succédèrent et les plus agités des fonctionnaires se démenèrent... Et puis un surfeur de la vague des tolérances zéro, le nouveau ministre s'empressa d'éclairer le débat d'une pensée lumineuse.
«En vérité je vous le dis, le travail en prison n'est pas un travail comme les autres ". Conséquence toute logique, inutile de respecter les droits du travail et autres textes ordinaires. L'exception de cette exploitation perdurera.
Les lois, les jurisprudences et les prud'hommes, les patrons pénitentiaires s'en balancent et s'en balanceront. Nous ne sommes que des prisonniers, pas grand chose finalement. Pas tout à fait des hommes, même pas des ouvriers.
Ouf ! Enfin tout est clair, le problème est à nouveau reposé sur des bases saines... Maintenant il faut qu'ils décident comme l'inquisition détermina si les femmes ou les indiens d'Amérique avaient une âme : Sommes-nous des moitiés d'ouvrier donc à travail égal salaire de moitié, ou sommes nous des tiers d'ouvriers. Même pas un tiers état. Rien. Et ce rien qui va au boulot chaque matin de la semaine aux mêmes heures que vous, travailleurs à part entière d'Arles, se demande bien souvent où sont passés les songes de l'unité ouvrière.
Sans révolution, pas de hic
Nous crèverons Rue Copernic

Chronique n°6
La génération perdue...
Mercredi dernier, 17 juillet, le sieur Perben, Ministrone de la Justice en Chiraquie, a présenté devant le conseil des ministres le projet de loi sur le rétablissement des prisons pour enfants.
Comment peut-on s'étonner que la première loi de ce gouvernement soit une loi d'inspiration policière ? Depuis des lustres, les ministres de la Police qu'ils soient de gauche ou de droite la réclamèrent, de Gaston Deferre à Chevènement, de Pasqua à Sarkozy.
Les petits piranhas des cités de l'exil périurbain inquiètent le bon peuple accros aux drogues dures de la sécurité. Et la masse des électeurs n'a-t-elle pas choisi le parti de l'ordre ? Les journaux de TFN ont si bien su dealer leur camelote de trouille à chaque rayon.
Nous entrons dans le troisième millénaire avec une loi digne du 19ème siècle ! L'inspiration policière ne restera-t-elle pas à tout jamais marquée par l'esprit de Javert? Rassurez-vous tout de suite, croyez-en notre longue expérience de la répression, vous avez prix le bon chemin, et de quelques petits voleurs de miches de pain vous allez faire de redoutables forçats.
Arrêtez...
Nous savons bien que de nos jours, ils vendent des barrettes de shit et tirent des portables. Mais l'esprit demeure le même. Le système réprime la misère qu'il a su si bien entretenir, et tout naturellement le néolibéralisme a opté pour la solution du bon vieux libéralisme bourgeois... la criminalisation des pauvres.
Que vaut une société qui envoie ses enfants en prison ?
Nous ne croyons pas plus aux tartuffes bedonnants qui sacralisent les ordonnances de 45.
Reconnaissons tout de même qu'inspirées par l'esprit de la Résistance et surtout par des hommes qui avaient connu la paille des prisons, ces lois étaient un mieux. Une tardive mais juste éradication des bagnes des enfants. Pourtant elles ne furent jamais la panacée. Jamais.
C'est facile de ne voir que le bon côté des choses en restant du côté du manche, toujours du côté du manche. Alors profitons aujourd'hui de cet échange pour vous dire ce qu'a été l'expérience du côté du bâton. Car pour ce qui est de l'après guerre, nous voudrions vous rappeler quelques histoires, souvent des histoires intimes.
Depuis les années 50, le gros du bataillon des réclusionnaires peuplant les centrales de ce pays, est issu des quartiers populaires et forgé à la haine aux foyers de la PJJ et de la DASS. Si les orphelinats ont produit une activité délinquante plus classique, la génération des «blousons noirs» réprimée dans les IPES Ñ les maisons de correction des années 60 Ñ a été le fer de lance de la vague des équipes de braqueurs qui écumèrent les années 70. Leur audace se vérifiait dans les prises d'otages et les fusillades sanglantes. Les équipes se montaient autour des Centres d'éducation Surveillée, à Savigny sur Orge pour la banlieue sud, à Aniane pour le midi et à chaque région, sa pouponnière de la nouvelle criminalité.
Les pères fouettards diront qu'avec de la mauvaise graine, on ne récoltera jamais rien de la bonne céréale. Eux qui ressemblent si bien aux éducateurs qu'ils nous envoyèrent pour nous mâter. Les cerbères essayèrent d'en finir avec notre révolte à coup de trique. Surtout, le soir des fugues, quand les gendarmes nous ramenaient enchaînés. Ici à Arles, des décennies plus tard, il faudrait qu'on montre aux nostalgiques des ordonnances de 45, quelques cicatrices moissonnées au nom de la déesse éducation.
Et il n'y a pas eu seulement des coups.
Il y eut les privations, le " pain sec " pour les punis et encore un repas sur deux...
Il y eut les arbitraires, les vexations, l'acharnement sur les souffres douleur. Ils nous donnèrent un bagage minimum juste celui dont on a besoin en prison : savoir mentir et dissimuler, résister au pire, faire les coups en douce, ne pas montrer ses sentiments, la politesse serait une faiblesse et la sacro-sainte hypocrisie toujours...
Dans certains établissements, les plus horribles, si l'on voulait bouffer à sa faim et échapper aux corvées les plus dégueulasses, il fallait accepter des éducs les caresses salasses ... Voilà comment fut protégée une partie de la jeunesse par les éducateurs judiciaires.
Et l'on voudrait que l'on fut de gentils garçons.
Nous n'étions pas bons, il est vrai, mais ils nous rendirent mauvais...
A la Centrale d'Arles, les jeunes des cités sont encore rares. Ils écoutent du Rap à fond la caisse, parfois le soir tard. Ils parlent au fenêtres comme aux Baumettes, ils roulent des épaules sur les coursives... Ce n'est pas bien grave. Pour sourire, on les surnomme d'un terme qui leur va si bien : les Grimlins.
Et pour le moment, les hordes de Grimlins sont abonnés aux petites peines.
Ils peuplent les Maisons d'Arrêt et les Centres de détention régionaux. Ils n'ont jamais su créer une délinquance nouvelle, ils sont restés dans leur quartier, en bas de leur immeuble et ils se débrouillent seulement à la petite semaine...
Mais les experts de la tolérance zéro ne peuvent plus accepter ces accès de fixation à faible intensité d'illégalisme. Ils veulent taper un bon coup de talon dans la fourmilière et démanteler la petite économie marginale faisant vivre des milliers de familles démunies. Vous n'avez plus l'intelligente gouvernance qui vous permettait de saisir qu'il faut impérativement laisser un espace d'autonomie relative entre la précarité néolibérale  incapable de donner du travail à tous les pauvres Ñ et l'assistanat de masse réduisant plusieurs millions de personnes à la mendicité étatisée.
Les flics ont reçu carte blanche. Ils vont capturer au flash ball plusieurs centaines de gamins. Puis de plus en plus, toujours plus. Les juges pour enfants les jetteront dans les nouveaux cachots de la PJJ. Malgré leur bonnes intentions, les éducateurs, les matons, les éducateurs-matons seront mobilisés au tout sécurité. lis s'enfermeront dans le conflit qui naîtra immanquablement et de toute évidence. Dans la prison, la répression l'emporte toujours. Le conflit entre celui qui souffre et veut s'enfuir et celui qui finit toujours par le surveiller et le punir est inéluctable. Dès cet instant, il n'y a plus de limite, l'engrenage est sans fond.
Nous n'avons rien de voyants extralucides mais nos prévisions reposent sur le vécu du peuple des prisons. Et croyez-nous sur parole, les bandes de Grimlins sortiront des foyers de la tolérance zéro avec pour seule éducation la capacité d'inventer une délinquance bien plus dure que celle de leurs prédécesseurs sortis des foyers de la DASS et des centres d'éducation surveillée.
Vous qui philosophez tout le temps
Et critiquez les gens
Vous pouvez sortir vos mouchoirs
Mais il est bien trop tard
(D'après Dylan)

Sans révolution, pas de hic
Nous crèverons Rue Copernic

Chronique n°7
Ce que nous sommes
Le proverbe populaire dit qu'il faut tourner et retourner sept fois la langue dans la bouche avant de parler. Sept, chiffre des anciennes religions, sept comme les jours de la semaine. Et un jour après l'autre, nous avons pris la parole. Ce fut notre exercice mais nous voici rendus à notre ultime chronique.
Nous voulions partager avec vous ces discours.
Un message quotidien comme on cause entre nous dans les cours. Que retiendrez-vous ? Nous n'en savons rien.
Et nous, que retiendrons-nous ? Nous n'en savons pas plus.
Nous sommes de votre monde, ô combien !
Nous sommes la représentation encore vivante de la menace permanente qu'ils font peser sur vos vies insectoïdes et obligatoires, quand le décervelage du dressage ne fonctionne plus...
«Mange la soupe mon petit, sinon tu finiras en prison...»
Cependant, nous ne sommes plus de chez vous.
Aussi !
Car nous appartenons au pays des prisons, celui tendant vers l'autonomie, comme une vieille province colonisée. Insoumise. Nous voudrions bien larguer les amarres, mais nos pieds sont coulés dans le ciment des quais. Et nous nous noyons le hoir venu à l'écran de nos télévisions...
Nous sommes de la dimension X. Indicible et indocile. Nous venons de la quatrième longitude rugissant aux murs gris et aux cubes de béton comme une symphonie pathétique.
Nous sommes les numéros du nouveau jeu du cirque. Ceux qui finiront aux lions ou percé du glaive. Nous sommes le malheur des vaincus au péplum indigent de l'Empire. Nous sommes les éternels crucifiés, immortels et anonymes.
Nous sommes les galériens et les questionnés de toutes les tortures. Nous sommes les bagnards et les casseurs de cailloux, les guillotinés et autres «cou-de-Jatte». Nous portons en nous cette souvenance collective, bras dessus, bras dessous. Pareil aux bonnes moeurs Hantant la nuit désertique de nos geôliers. Et vous ? Vous acceptez sans doute la prison comme un mal nécessaire, comme vos ancêtres toujours inconnus admettaient les pires châtiments comme les plus viles vertus. «Que faire» ? Que dire ?
Oui bien sûr, qu'y pouvez-vous ?
Nous sommes les songes de liberté quand tous les autres ont oublié de rêver.
Nous sommes Lacenaire et Macaire retrouvant leurs enfants aux paradis.
Nous sommes Blanqui et Louise Michel, tous deux rougis à l'incendie des barricades. Nous sommes les misérables et autres Ténardiers, pour le père fouettard mais aussi pour Gavroche. Nous avons fait le plein de munitions à nos musettes, nous sommes prêts pour la java. Surtout quand nous avons dans l'idée de faire danser quelques bourgeois et flics de premier choix.
Nous nous souvenons d'un temps où sempiternelle, l'amnésie est de mise.
Nos cÏurs rebelles battent sous la chemise en voyant les juges filer du mauvais coton. Nous sommes la mauvaise graine. Celle qui pousse à l'ombre des réclusions.
Nous sommes la Mandragore prenant racine au pied des potences. Solides comme le chanvre de la corde aux pendus. Nous sommes les adeptes crapauds d'une cuisine monstrueuse. Les sorcières et autres empoisonneuses nous enfantèrent à leur sabbat. C'est pourquoi nous avons toujours aimé les filles libérées, la fille du pirate et celle du père Noël.
En somme, nous sommes bien peu de choses et tout à la fois. Parce qu'à hautes doses, nous sommes l'air de la chanson. Celle qui rappelle qu'un 14 juillet, le peuple fit le tour de Paris avec au bout d'une pique la tête d'un directeur de prison...
Ah ça ira, ça ira...
A bientôt peut être.
Ça ira, ça ira...
Sans Révolution, pas de hic
Nous crèverons Rue Copernic

PS : Une dédicace spéciale pour celle qui redonna aux forçats que nous sommes nos voix de fille...
Merci aussi pour le rayon de soleil qui illumina lundi dans l'après midi notre bunker de béton...

Jean-Marc Rouillan



Un prisonnier
Comment payer le travail carcéral ?
Extrait du Combat Syndicaliste
CNT AIT 7 rue St Rémésy
31000 TOULOUSE (FRANCE)
Prison. Le mot est à la mode. Pas un jour ne se passe sans qu'un politicien, plus ou moins véreux, n'en claironne les éloges.
Alors, puisqu'ils veulent qu'on en parle, parlons-en. Pour dire la vérité. Pour dénoncer la machine à broyer.
Dans notre dernier numéro, c'est de Benoît qu'il s'est agi. Benoît, éjecté de sa cellule juste pour qu'il ait le temps de mourir «dehors». Un cas pas du tout exceptionnel. Encore moins exceptionnel est le quasi-esclavage auquel sont réduits les prisonniers par l'État français. En toute légalité républicaine, bien sûr. Comme le précédent, ce texte a été écrit par un prisonnier. Nous en reproduisons l'essentiel, en omettant les lignes qui pourraient permettre d'en localiser l'auteur, et nous rappelons que depuis sa création, Le Combat syndicaliste de Midi-Pyrénéesest envoyé gratuitement aux prisonniers politiques et sociaux intéressés. Ils peuvent nous le demander (ne pas oublier le numéro d'écrou).

Après des lustres d'exploitation extraordinaire, dans les hautes sphères de la pénitentiaire, un "brain storming" agite dangereusement les pauvres
cervelles des responsables : Comment payer le travail carcéral ?
Et tout ce tracas, par la faute de quelques parlementaires qui surent fermer les yeux si longtemps. Mais, un jour, sans qu'on ne sache dire pourquoi celui-là, ils ont fini par s'indigner de la surexploitation ou plutôt de l'esclavage récurent dans les prisons du beau pays de France.
Il est vrai que dans des établissements, on dégotte des gars bossant 7 jours sur 7, jusqu'à 10 heures par jour pour quelques 70 euros à la fin du mois...
Comme partout, l'exploiteur profite de la misère pour faire chuter le prix de la force de travail. C'est la loi d'airain du capitalisme, n'est-ce pas ?
Et où y a-t-il plus de misère que dans les prisons ?
Lorsque le directeur de la Régie Industrielle des Etablissements Pénitentiaires fait la retape devant les chambres d'industrie, ne vante-t-il pas l'embellie d'une telle main d'oeuvre ? Pourquoi s'en priverait-il ?
Tout d'abord, une docilité garantie à toute épreuve.
Si un détenu quitte le boulot, dix candidats se présenteront le lendemain. Si le prisonnier refuse la tâche, s'il rompt le contrat qui n'a de contrat que le nom, il sera jeté au mitard, menacé de transfert et il perdra plusieurs mois de grâce en étant considéré comme une forte tête...
Secundo, une précarité totale qui ferait rêver les pires prédateurs du Medef and Co.Le travailleur est payé à la tâche, comme dans les ateliers du 19ème siècle. Bien sûr aucun point retraite et, s'il arrive un accident, on ne lui payera pas d'arrêt maladie. On le remplace tout bonnement. Pas d'état d'âme. Même s'il a cotisé au prix fort pendant dix ans [1]. Pas un rond pour lui. Qu'il crève ! Et s'il ose la ramener, il faut qu'il sache que la grève est durement réprimée et, en tant que mouvement collectif, sévèrement punie par les tribunaux.
Quand ce n'est plus par la force du bâton que nous descendons dans les ateliers, c'est par la carotte que nous balade devant les naseaux le Juge d'Application des Peines. Car, si on travaille, on bénéficiera d'un mois supplémentaire de grâce. Alors on n'est pas très regardant. Et si on fait assez de pièces, qu'on bosse à fond en courbant l'échine, la paye ainsi engrangée nous permettra de «faire amende honorable», c'est le cas de le dire, puisque nous rembourserons à crédit les parties civiles.
A la Centrale de ..., le calcul est vite fait : le juge vous octroie un deuxième mois de grâce pour 190 euros déboursés par an. Drôle de comptabilité !
Quoiqu'on ait fait, quel que soit le crime, si on a un petit pécule, on pourra se faire pardonner par mensualités et, après une décennie de petits profits, gagner un an. En prison, l'hypocrisie est élevée au rang de vertu suprême !
Mais il y a des pauvres, des plus pauvres que nous, pour qui 1 euro représente un peu de nourriture supplémentaire. Non seulement pour eux mais surtout pour leurs mômes laissés à l'extérieur et souvent loin, en Colombie, en Afrique... Il y a tant de misère dans les prisons !
Dans ce pays où l'on paye les jours de liberté comme des paquets de sucre ou de spaghetti, tout ça ne leur dit pas comment payer les journées de travail !
Ici, on embauche à 7 heures et on débauche à 13 heures. On fait la journée continue dans notre journée continue de taulard. Et chaque été, nous avons cinq semaines de vacances si l'on peut dire, mais on ne partira pas à la mer... S'ils nous donnent des congés, ce n'est pas par bonté d'âme, ils n'ont simplement plus assez de personnel pour surveiller les ateliers et la détention... Jamais nos congés ne sont payés. Et cela 67 ans après les lois de 1936...
Depuis l'an dernier, la question de la rémunération du travail carcéral était en souffrance. Les rapports contradictoires se sont multipliés. Les commissions se succédèrent et les plus agités des fonctionnaires se démenèrent... Et puis un surfeur de la vague des tolérances zéro, le nouveau ministre, s'empressa d'éclairer le débat d'une pensée lumineuse : «En vérité je vous le dit, le travail en prison n'est pas un travail comme les autres». Conséquence toute logique, l'exception de cette exploitation perdurera. Nous ne sommes que des prisonniers, pas grand chose finalement. Pas tout à fait des hommes, même pas des ouvriers.
Ouf ! Enfin, tout est clair, le problème est à nouveau re-posé sur des bases saines...
Maintenant, comme l'inquisition détermina si les femmes ou les indiens d'Amérique avaient une âme, il faut qu'ils décident : sommes-nous des moitiés d'ouvrier donc à travail égal salaire de moitié, ou sommes-nous des tiers d'ouvriers ? Même pas un tiers-état. Rien. Et ce rien qui va au boulot chaque matin de la semaine aux mêmes heures que vous, travailleurs à part entière, se demande bien souvent où sont passés les songes de l'unité ouvrière.


Un prisonnier
[1] Un détenu cotise en pure perte pour les assurances, accident de travail, veuvage, vieillesse, maladie et maternité, RDS, CGS, et tutti quanti.



Appel à des assemblées de solidarité avec Marco Camenisch
Pour la destruction des enfers carcéraux et technologiques
6 Feb 2003

La prison n'est pas circonscrite aux murs de béton qui s'érigent un peu partout : asiles psychiatriques, camps de rétention pour immigrés et réfugiés, centres pour mineurs délinquants, foyers pour pauvres… A ceux-là, on pourrait ajouter l'école — qui domestique les corps et formate les  esprits — ou bien encore de nombreux ouvrages architecturaux à la fonction sociale déterminée (cités, hôpitaux, usines — construit sur le même modèle).  Mais la prison c'est tout cela et bien plus encore.Elle agit d'abord comme une menace paroxystique faisant peser au-dessus de chacun-e la peur de la sanction pour tout crime ou toute déviance — elle est le symbole visible du rapport de force du capital. Échapper à la misère salariée par exemple signifie franchir les limites étroites de la loi, celles qui protègent à la fois les possédants de ceux et celles qui voudraient se réapproprier leur vie, et celles qui génèrent les rapports sociaux qui permettent justement à l'exploitation de perdurer : famille, rapports genrés, destruction de la planète, etc. Elle agit ensuite comme un châtiment non point pour «rééduquer» ou «réinsérer», mais bien pour punir et détruire. Elle est historiquement dirigée contre les pauvres et particulièrement contre ceux et celles qui se révoltent. On voit bien au  niveau européen par exemple, la généralisation des régimes d'isolement et de terreur «blanche» qui sont destinés non plus à éliminer en fonction du délit, de la peine ou de la durée, mais du comportement en son sein, c'est-à-dire du degré de soumission (41 bis en italie, FIES en espagne,  nouvelles prisons de type 3 en france, prison de type F en turquie, système  d'isolement en suisse…).
La prison ne constitue cependant pas le centre du dispositif de contrôle et d'anéantissement parce qu'elle a d'autres alliés. Comme élément complémentaire à ceux déjà cités (école, usine…), elle ne peut cependant exister que par la servitude volontaire de toutes et tous d'abord parce qu'on n'échappe pas à ce monde et parce que les compromis pour survivre sont permanents et surtout confortables. Faute de mettre un maton/flic pour surveiller chacun-e, la société carcérale a besoin de la participation de tous et toutes — et réciproquement. Médiatisant massivement tous les rapports sociaux, l'adhésion y est obligatoire. La nécessité de ce système  apparaît comme une évidence et est reproduite à chaque instant.
«Et pourtant le monde est rempli d'hommes et de femmes «libres» comme tous ceux-là, femmes et hommes qui ne se rendent même pas compte que leur cellule est bien plus petite que la mienne, parce qu'elle ne dépasse pas leur épiderme : ils sont à la fois prisonniers et leur propre prison... prisonniers d'eux-mêmes. Leurs ailes sont engluées par un liquide visqueux et liberticide que les États répandent sur les individus, communautés, pour les empêcher de voler et d'observer les monstruosités qu'ils accomplissent sur la terre...» Torre Nura, prisonnier sarde.
Derrière le devoir de participation, c'est la collaboration qui se profile. Derrière la désobéissance civile, c'est le dialogue avec les institutions et le jeu démocratique qui est activé. Et il ne s'agit pas pour nous que de la simple question de la violence contre nos cages ou de détruire la société et le capitalisme plutôt que de les changer : il s'agit de notre rapport au monde.
Nous nous reconnaissons dans chaque acte d'insoumission où la question de la liberté — vue comme un rapport social porté par des individus autonomes hors  de toutes médiations, de toutes normes et de toute autorité — est posée. Au-delà des classes et de l'exploitation, il y a les individus et les communautés (les jeux de la libre association créant à leur tour une dialectique entre les deux) qui ne se réduisent pas à leur force de travail. Au-delà de la violation de la loi, il y a la liberté qui ne se définit pas contre ou à partir d'elle mais à partir de nos désirs. Au-delà de la  violence et de la destruction, c'est l'entièreté de la vie que nous désirons. Enfin, derrière ce refus de toute médiation (journaflics, travailleurs sociaux, syndicats, associations ou partis), nous recherchons l'autonomie par la confrontation tous azimuts avec les oppresseurs. Et même si la frontière entre soumission et révolte traverse non pas la société mais bien chacun-e de nous, chaque individu ne peut servir en même temps les deux camps : un vigile sans-papiers est d'abord un flic, un exploité du BTP qui mure un squat est d'abord un expulseur, une AS qui fait signer un «contrat  d'insertion» est d'abord une matonne, un médecin qui signe un internement est d'abord un bourreau, un journaliste est d'abord un menteur et une  balance, un électeur est d'abord un esclave qui choisit le maître qui va tous nous écraser, et ainsi de suite.
L'ordre social n'est pas uniquement conservé par la coercition mais aussi par la reproduction et la participation de chacun-e. Et si la coercition est  présente, c'est entre autres pour mater les révoltés qui se soulèvent et apeurer ceux qui en auraient l'idée. Détruire toutes les prisons, c'est donc bien sûr détruire la société qui les produit et les contient, mais c'est aussi en finir avec la servitude volontaire, ce qui implique comme base première le refus des médiations, du dialogue avec les institutions et de la participation. Ce qui manque aujourd'hui, ce ne sont pas tant des luttes — inhérentes à l'oppression — ou leur degré ponctuel de radicalité (des tribunaux brûlent comme à pontoise, des salariés sont prêts à faire sauter «leur» usine  comme à Cellatex, des émeutiers saccagent des villes comme à gênes, des camps de rétentions sonten feu comme en australie, des champs d'OGM sont ravagés de-ci de-là, des flics à vélo sont tabassés comme à pantin), mais  bien plus leur portée de rupture : l'autonomie des luttes suppose de ne pas reproduire d'emblée toutes ces limites (médiations collectives, collaboration individuelle) qui précisément servent de fondement à ce monde. Il ne s'agit pas ici de pureté, de morale, mais bien de refuser d'alimenter de nos énergies le ciment de l'exploitation et de l'aliénation (dépossession tant corporelle qu'affective), de jeter les bases d'autres rapports et de commencer «à vivre» ici et maintenant C'est le seul choix réellement tactique et stratégique parce qu'il contient en lui-même sa propre  efficacité. C'est pourquoi des luttes portant des possibilités de ruptures profondes avec ce système ne peuvent exister que si autonomie et antagonisme se développent et s'alimentent mutuellement.
Un moyen de contrôle a progressivement pénétré tous les rapports et toute la société. La technologie nous dépossède un peu plus de nos résidus d'autonomie en rendant le savoir inaccessible par son immensité et sa parcellisation et en s'imposant comme une nouvelle nécessité. Elle impose par de nouveaux outils des normes sociales, obligeant chacun-e à s'y intégrer (portable, internet, grande vitesse, énergie nucléaire...). Se diffusant par la contribution de tous et toutes, elle pénètre et dépossède les individus jusque dans leurs corps. Elle mêle états et industries offrant les possibilités nouvelles du contrôle total. Le contrôle  direct qu'elle permet (caméras, écoutes, fichiers interconnectés, génétique, biométrie — numérisation d'iris ou d'empreintes digitales) transforme la  métropole en un gigantesque panoptique et la planète en un centre à  surveiller. Les formes de répression qu'elle engendre (armes, chimie —  médicaments et autres) démultiplient le rapport de force en faveur du  pouvoir face à toute révolte (individuelle ou collective). Elle permet de contrôler et de gérer la circulation massive des données et des personnes  (câbles optiques, télématique, numérique, mobilité à grande vitesse) en fonction des besoins économiques ou médiatiques en restreignant encore davantage la communication réelle, les déplacements volontaires et les  échanges humains.
Elle participe de l'idée reçue que l'histoire est arrivée à sa fin, que le capitalisme est l'unique solution et que le seul progrès est scientifique.  Pire, elle inscrit ce postulat dans la réalité en créant sa propre nécessité  mais cette fois-ci non dans un rapport social mais environnemental. Pourrions-nous détruire la technologie sans faire appel à elle pour éliminer son héritage (pollutions chimiques, nucléaires et génétiques) ? Elle se rend  également indispensable car elle est un des piliers essentiels du dogme de la société qui l'a produite. Elle prolonge la foi industrielle née du  positivisme, l'émancipation par la machine. Elle est le seul progrès social envisagé. Malgré cette panoplie de contrôle maximal, il existe de  nombreux-ses révolté-e-s. Marco Camenisch est l'un d'entre eux.
«La solidarité est le lieu où se rencontrent la résistance et l'envie de liberté. Aucun mouvement ne pourra espérer dans sa victoire s'il laisse un seul de ses membres dans les griffes de l'état. Sentir que chaque combattant  dans le monde est ton compagnon, fait que chaque lutte sociale devient  radicale et dangereuse pour le système.» A.T Lesperoglou, prisonnier anarchiste grec.
Marco Camenisch fut arrêté en Suisse en 1980. Condamné à dix ans pour vol, association de malfaiteurs et des sabotages antinucléaires, il s'évada de prison avec cinq autres détenus en 1981. Pendant l'évasion, un maton fut tué  et un autre blessé. Il vécut alors dix ans en clandestinité, période au cours de laquelle il continua ses activités. En 1989, il fut accusé du  meurtre d'un douanier suisse. Il passa alors en italie où il fut arrêté fin 1991 et écopa de 12 ans pour des sabotages à l'explosif et pour la fusillade  avec des carabiniers au cours de laquelle il fut pris. En avril 2002, il a  été extradé vers la suisse où il attend son jugement à la fin de l'année  2003.
Marco Camenisch a toujours refusé le dialogue avec les institutions judiciaires et pénitentiaires. L'état lui fait payer le prix fort, la pression qui pèse sur lui ne se relâche pas. Il est en quartier de haute sécurité, a mis plusieurs mois avant d'obtenir un parloir avec son épouse et, gravement malade, doit notamment lutter quotidiennement pour l'accès aux  soins qui lui sont nécessaires. Le 18 janvier, il a entamé une grève de la faim de un mois contre l'isolement.
Nous nous reconnaissons dans chaque acte de mutiné de la prison sociale, et notamment dans ceux dirigés contre la technologie et la prison. La solidarité n'est pas une posture, c'est une pratique. Elle permet de rejoindre et croiser différentes formes de luttes. Elle n'est pas un slogan  général mais un lien avec des individus de chair et de sang qui a pour objet l'échange d'autres pratiques, des attitudes et des luttes. Marco est l'un d'eux, et avec lui tous ceux et celles qui ont fait le choix de la praxis. C'est l'expérience d'un insoumis à partir de laquelle continuer le débat mais aussi affirmer par des actes que la révolte n'est pas une affaire de  spécialistes mais celle de toutes et tous. Dépasser cette solidarité précise c'est aussi affirmer notre volonté d'en finir avec ce monde, s'attaquer par  exemple aux technologies ou aux prisons et combattre toute soumission.
Nous vous convions à une assemblée liant théorie et pratique qui prendrait comme base le regroupement d'individus pour la destruction des enfers  carcéraux et technologiques et la solidarité avec tous les mutinés de la  prison sociale.

Assemblée le samedi 8 février 2003 à 15h00 au 612
104, rue des Couronnes, paris 20e, M° Couronnes ou Jourdain


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