vendredi 27 juin 2014

DÉMOCRATIE(s) deuxieme partie



PRÉSIDENTIELLES 2002 :
REVUE DE COMMUNIQUÉS,DE TRACTS, D'ANALYSES...


Vous trouverez ici une série de textes, tracts retraçant le débat qui s'est fait jour en France suite aux résultats du 1er tour des Zélections prézidentielles... Ces textes sont issus de diverses listes de discussion ou de diffusion, entre autres : [Fraternite-Libertaire-international], [unite-libertaire],[cerclesocial], A - I N F O S, etc. Comme ces messages ont pour la plupart transité sur l'ensemble de ces listes, nous n'indiquerons que les auteurs des textes.

SOMMAIRE :
  • Ni dieu, ni césar, ni tribun (cnt@cnt-2eme-ur.org)
  • Qui sème la misère, récolte le fascisme (Fédération Anarchiste, groupe la Commune)
  • " Votez escroc pas facho", "Le Pen, c'est Chirac en pire"... (Baptiste - Lille)
  • Ni honte ni F-Haine ! (Claude Guillon)
  • Un vote léonin (Ronald Creagh, Jean-Jacques Gandini, Danièle Haas)
  • Fascisme de la misère, misère de l'antifascisme (?)
  • Fascisme , Démocratie, Choisis ton exploitation camarade ? (Os Caseiros)
  • Le fascisme se combat par TOUS les moyens (Groupe Michel Bakounine)
  • Tract de la CNT-AIT Toulouse et des Jeunes libertaires
  • Des militant(e)s AC!, CNT, GASPRO
  • À LA RECHERCHE DES RESPONSABLES DE LA MONTÉE DU FN... (Zanzara athée)
  • La question électorale. Le crétinisme absentionniste (Camillo Berneri)
  • Les propositions de la CNT-AIT (UL Toulouse)
  • QUEL AVENIR POUR LE MOUVEMENT ANAR AUJOURD'HUI ? Collectif Lune)
  • Tract du Mouvement communiste
  • Le 6 mai, qu'est-ce qu'on fait... (Groupe Michel Bakounine)
  • La défaite de Le Pen est aussi notre victoire (Jean Gilbert)
  • Pour en finir avec les élections (Baptiste)
  • ON PREND LES MEMES ET ON RECOMMENCE ? (Des anarchistes)
  • Qui sème la misère, récolte le fascisme ! (Tract groupe Durruti (Lyon) )
  • Demain, nous combattrons Chirac pour faire reculer Le Pen (Secrétariat Alternative Libertaire)
  • VOUS VOUS FOUTEZ DE NOTRE GUEULE, VOUS NE VOUS EN FOUTREZ PAS LONGTEMPS ! des amis d'Yves Peirat)
  • DÉCLARATION POLITIQUE D'ALTERNATIVE LIBERTAIRE (Coordination nationale des Collectifs et militant(e)s dÕAlternative libertaire)
  • Ni dieu, ni césar, ni tribun
    cnt@cnt-2eme-ur.org 
    http://www.cnt-2eme-ur.org 
    Paris, le 1er mai 2002

    1er mai... cinq travailleurs anarchistes pendus à Chicago en 1887. La plus grande démocratie du moment tente de briser la résistance ouvrière.Quand le travail signifie pour l'immense majorité de la population  l'assujettissement aux médiocrités d'un temps répétitivement privé de vie et  vidé de sens, quand la lassitude morale et le cafard sont les sentiments les  plus partagés dans le silence des solitudes matinales, il y a quelque chose  d'obscène à inscrire au calendrier une prétendue fête du travail. Nulle fête  du travail n'est possible là où une minorité de profiteurs peut le soumettre  à sa loi. La démocratie en de tels lieux est enserrée lorsqu'elle existe,  dans de si étroites limites qu'elle échappe en permanence à ceux qui  composent la base de la société : la classe asservie des travailleurs, le
    prolétariat, la plèbe, le peuple. A l'occasion des "consultations"  électorales auxquelles elle se résume, cette "démocratie" politique n'offre,  de part sa nature représentative, qu'une parodie de liberté, aussi bien  d'action que d'expression. C'est l'éclatante vérité des faits qui se dégage  de la situation crée par les r ésultats du premier tour de l'élection  présidentielle.
    Sous les yeux d'un public aussi éberlué que beaucoup des acteurs du  spectacle, farce et tragi-comédie se sont abattus sur la scène politique au  soir du 21 avril. Dans le droit fil de son absurdité de principe, la  comptabilité démocratique venait d'accoucher d'une aberrante situation : un  renégat permanent devenait le champion de la république, le dernier recours  électoral contre le parti des nostalgiques du Reich, des ligues et de la  francisque. Le fait qu'à n'en pas douter le nombre de gens prêts à  s'accomoder, faute de mieux, d'une gauche même rose pâle soit infiniment  supérieur à celui des électeurs d'extrême-droite, pose la question de savoir  s'il est bien raisonnable de confier la politique à une hasardeuse logique  arithmétique. Faut-il rappeler qu'il suffit d'un crétin ou deux, de quelque  esprit faible épris de boisson, pour déterminer comme majoritaire telle ou  telle option et à partir de là l'imposer à tous? Cette prédominance du  nombre sur la raison n'a rien à voir a vec la liberté ; elle relève  totalement de l'esprit de soumission, à la marchandise en l'occurence, et  c'est bien normal. Il serait paradoxal et illogique qu'une démocratie  politique réelle cohabite avec un système économique organisé selon le  schéma de l'ordre féodal -ou mafieux- sur lequel règne une oligarchie. Il  serait bien étrange qu'une société divisée entre riches et pauvres possédât  un système politique reposant entre les mains de citoyens libres et égaux.  Ceux qui affirment la réalité de pareille extravagance se moquent du monde.  C'est de cela dont l'abstention signifie la conscience.
    Face à un triste bouffon agglutinant toute la bassesse et la crasse bêtise  que peut produire une société prônant en permanence la compétition contre le  voisin, états-majors et groupuscules aspirant à régenter le peuple, trop  stupide à leurs yeux pour s'occuper directement de ses affaires, s'offrent  quelques frissons en se livrant à une grotesque parodie de la guerre  d'Espagne. Ce qu'espère intimement ce joli monde c'est se débarrasser du  guêpier lepéniste au seul prix de la couleuvre Chirac. C'est une erreur  aussi grossière que celle de n'avoir jamais envisagé l'éventualité de  l'actuelle situation. L'extême-droite est une donnée inhérente au système  politico-économique régnant. Il faut très peu de chose pour que la fausse  démocratie se transforme en absolutisme vrai, en dictature féroce. Il suffit  que les intérêts dominants aient quelque chose à y gagner. La seule façon de  s'opposer au coup d'état permanent des "représentants" du peuple, c'est de  les mettre sous surveillance non moins permanente, de les soumettre à la  pression populaire, de leur ôter des mains le monopole politique. Cela  suppose une organisation autonome de la base sociale. Beaucoup  d'associations déjà existantes ont la possibilité de créer un réseau fédéral  mettant en mouvement des solidarités qui ne manquent que d'un terrain  pratique pour s'exprimer et modifier ainsi les données de la vie quotidienne  de la Cité. Il faut reprendre l'oeuvre inachevée de nos glorieux  prédécesseurs de 1793, organisés en sections, en assemblées générales  permanentes, organisant les communautés territoriales en une vaste  fédération de communes libres. La société ne respirera l'air de la liberté  que si elle passe "du gouvernement des hommes à l'administration des  choses".
    A l'heure où l'extrême-droite menace partout en Europe, il est grand temps  d'élargir le champ politique, de sortir des chapelles et groupuscules, de  soumettre les idées au feu du réel. Le temps est dépassé des manifestations  incantatoires. Il urge de commencer à bâtir un monde plus fraternel sur ce  qui se présente déjà comme les ruines de l'ancien. Si nous traînons encore,  de nouveau maîtres ne tarderont pas à surgir. Votes et abstentions sont  largement insuffisants.
    Paris, le 1er mai 2002
    --
    cnt@cnt-2eme-ur.org
    http://www.cnt-2eme-ur.org

    QUI SEME LA MISERE RECOLTE LE FASCISME
    MOBILISATION POUR UN FRONT SOCIAL ANTIFASCISTE
    NE LAISSONS PAS NOS VIES AU POUVOIR DES POLITICIENS
    Fédération Anarchiste, groupe la Commune
    9, rue Malakoff, Rennes
    permanences les mercredis et samedis de 15 à 19 heures
    Vente du Monde Libertaire en haut du marché des Lices tous les samedis à partir de 11 heures

    En n'allant pas voter, les anarchistes ont contribué, avec plus de 90% de la  population, à éjecter Jospin de la course à la présidentielle. Nous  l'assumons, et le revendiquons ! La politique antisociale menée par la  Gauche Plurielle, à coup de privatisations à tout va, de casse des services  publics, de précarisation galopante des emplois, de lois sécuritaires,  d'aggravation des inégalités sociales, de mépris de la population, est  responsable de sa propre déroute. Qu'elle ne compte pas alors sur le  mouvement social pour la sortir du gouffre, au contraire !Depuis lundi, nous subissons un formidable forcing médiatique, selon lequel  la seule question désormais tolérée est celle du choix entre le millionnaire  raciste Le Pen et l'escroc Chirac qui nous a déjà donné la pleine mesure de  sa politique de régression sociale. Mais raisonner en ces termes, c'est  précisément préparer la victoire  à moyen terme de l'extrême-droite ! Donner  un second chèque en blanc à Chirac au nom d'un Front Républicain n'est pas  une riposte efficace, faire l'impasse sur le bilan de la gauche plurielle,  encore moins. Si le barrage à Le Pen le 5 mai signifie simplement qu'on  recommence la même chose, les mêmes causes produiront les mêmes effets, avec  une ampleur accrue, et on peut d'ores et déjà annoncer le raz-de-marée de  l'extrême-droite lors de prochaines élections.
    Comme en novembre/décembre 1995 en France, comme en avril 2002 en Italie,  seul un mouvement social autonome, antifasciste et anticapitaliste,  s'attaquant à la misère économique et sociale qui fait le lit du fascisme,  pourra barrer la route aux politiques capitalistes ou fascistes de nos  gouvernants. En intensifiant les résistances et les luttes dans nos  quartiers, nos lieux de travail, nos facs, nos lycées, en reprenant notre  vie en main, en nous réhabituant à intervenir au quotidien dans les débats,  et pas seulement un jour de vote tous les 5 ans, organisons par et pour  nous-mêmes l'alternative au cauchemar qu'on nous sert depuis des années, et  dont on prépare laggravation pour demain.
    Comme tous les ans, nous serons dans la rue le premier mai à 10 heures,  place de la Mairie, pour crier notre refus du fascisme et notre rejet sans  appel des polichinelles qui accompagnent et favorisent depuis des lustres la  régression sociale, l'abrutissement médiatique et finalement la lepénisation  des esprits.
    Le vrai barrage à l'extrême-droite, c'est le mouvement social, c'est l'organisation autonome, cest la lutte et l'action quotidiennes, qui doivent  reprendre le dessus bien au-delà du 5 mai. La véritable urgence, c'est de  nous y atteler dès à présent, et de décider, enfin, de reprendre nos  affaires en main afin que personne ne décide plus jamais à notre place.
    Nous vous invitons à en débattre, à l'issue de cette manifestation, à 18  heures, ainsi qu'à assister au concert des Oisives et des Casse-pipe, à  partir de 21 heures, à la Maison de Quartier de Villejean, Rennes, dans le cadre des 2èmes  Journées Libertaires.

    Votez escroc pas facho", "Le Pen, c'est Chirac en pire"...
    [d'un camarade de Lille]
    Les slogans des manifs antifascistes de ces derniers temps montrent bien que personne ne se satisfait d' avoir Chirac pour président (et comment se satisfaire d'avoir un président-voleur, ni même un président tout court?) mais le fait de n'avoir le choix qu'entre une catastrophe et un cataclysme ne semble pas faire naitre dans nos tête l'idée d'une troisième voie. Sous couvert de réalisme, on nous bassine à longueur de journée que ça fait mal de voter Chirac mais qu'on n'a pas le choix.Et il est là le problème: on n'a pas le choix. La soi-disante démocratie qui laisserait le peuple maître de lui même a trouvé ses limites puisque tous les partis et organisations ( sauf, bien sûr le RPR) nous maintiennent que Chirac est un nul mais qu'il faut quand même
    le soutenir.
    On assiste alors à un match entre le RPR, d'une part, qui veut récupérer l'éventuelle défaite du FN en plébiscite de son progamme (les militants tractent encore le programme de Chirac et ne jouent pas que la carte du front républicain) et la gauche plurielle PS-PC-Verts, d'autre part, qui veut faire passer la victoire de Chirac en victoire de tout le camp républicain.
    Or, comme cette gauche là a une tradition militante (manifs, tracts...) plus forte que la droite, c'est son discours hypocrite qu'on entend aux têtes de manifs et qui fait courir le bruit qu'on ne vote pas pour Chirac mais contre Le Pen. Voilà comment on continue d'occuper les devants de la scène politique aprés que les électeurs vous aient clairement dit ce qu'ils pensaient de vous  et comment le vote Chirac apparait comme une alternative trés peu attirante mais qu'il nous faut accepter sous couvert d'antifascisme utilitaire.
    Toutefois, même de ce point de vue , je ne vois pas en quoi un individu comme Chirac pourait être un rempart contre l'extrême droite. Pour moi, nous sommes face à une impasse qui ne peut se débloquer que par deux solutions, toutes deux aussi lamentable que l'autre.
    Première solution: Le Pen est élu le 5 mai.
    Cela semble improbable pour l'instant mais la suite de la campagne fasciste peut nous réserver des surprises (Comment se passera le 1 mai? Marche sur Paris à la Bénito? Martyrisation du "pauvre FN" qu'on empéche de manifester? Sortie de l'ombre des groupuscules fachos?...en tout cas ça craint...) Si cela se passait, inutile de préciser ce qui arriverait...
    Deuxième solution: Le Pen n'est pas élu.
    On se retrouve alors avec un président et un gouvernement bureaucratiques, libéraux et racistes ( quel que soit le résultat des législatives) qui, non seulement appliquera sa politique habituelle, mais sera tiré sur sa droite par un FN faisant figure de principale alternative au gouvernement. Résultat: chaque connerie du gouvernement ( et on sait s'il y en aura !!! ) jouera le jeu de l'extrême droite qui n'en reviendra que plus puissante en 2007.
    Quoi qu'il arrive, nous avons devant nous cinq ans de précarité, de misère et de xénophobie auxquelles viendront s'ajouter la banalisation du racisme et, de plus en plus, des groupes de fachos violents qui n'auront plus besoin de se cacher. Face à ça, il nous faut riposter en posant les vrais problèmes: le FN n'a, hélas, pas le monopole du racisme, de l'anti-social et du tout-sécuritaire. La lepenisation des esprits est une gangrène qui a déjà rongé toute la droite jusqu'à la gauche.
    Même les manifs anti-fachos attaquent le FN sur son terrain en jouant les cartes du sexisme et de l'homophobie ( " Le Pen enculé", " Fuck Nazis", " Le Pen fils de pute"...lit-on sur les pancartes), du spécisme ( "à mort gros porc"...) ou en l'attaquant sur son handicap (tous les jeux de mots sur "le borgne"...) . De telles attaques discréditent le mouvement et ne font que le lit de ce qu'on prétend contrer.
    Alors, inutile de faire de Le Pen le grand méchant sorti de nulle part contre qui les gentils vont combattre: encore une fois, nous jouerions le jeu de la société spectaculaire marchande qui a créé Le Pen et qui saura en créer d'autres. Le Pen ne vient pas de nulle part, il vient du capital.
    Sortons aussi du piège médiatique qui répéte à tout-va que l'extême droite représenre un français sur cinq. C'est faux! Un français sur dix ne s'inscrit même plus sur les listes électorales, un sur cinq s'est abstenu et d'autres ont voté blanc ou nul. Au final, 40% des français ( les deux tiers des ouvriers et chômeurs) n'ont voté pour personne et seuls 10% ont voté pour Le Pen. Ce n'est donc pas le spectre du fascisme qui se relève mais c'est bien le piège à cons de la sociale-démocratie qui se casse la gueule à force de séduire les classes moyennes et populaires avec le programme du MEDEF.
    Mais à part l'abstention (qui fait figure de baromètre de l'incivilité), on ne nous présente jamais les chiffres sous cet angle: comment donc les gens pouraient-ils se contrefoutre de notre bonne vieille démocratie bourgeoise? Voilà une idée qui n'éffleure même pas les médias.
    Et pourtant, les faits sont là. 40% de non-votants ce n'est certes pas 40% d'anarchistes mais c'est autant d'hommes et de femmes qui ne se sentent pas représentés par les partis politiques, c'est autant de personnes qui se sentent ignorés des dirigeants.
    Moi même, je n'est pas voté au premier tour et je n'irai sûrement pas au deuxième ! Même pas avec des gants, car aucun gant ne peut être imperméable aux larmes et au sang que j'aurais sur les mains si je plébiscitais comme "sauveur de la démocratie" un politiquard mafieux qui expulse les sans-papiers, défend le maître face à l'esclave et soutient militairement ou économiquement des dictatures aux quatre coins du globe.
    Je n'irai pas voter entre la peste et le choléra mais je reste attentif en attendant que, de la rue, sorte une troisième voie. Car c'est bien là qu'est l'avenir de la lutte antifasciste: il n'est ni chez les libéraux, ni chez les "fachos modérés".
    Alors quel que soit notre choix pour le 5 mai ( grasse mat' ou "vote escroc"), gardons bien en tête que seule la lutte paiera. Dans nos boites, nos syndicats, nos quartiers, lançons le débat sur le thème: GREVE GENERALE ILLIMITEE ! ! !
    Baptiste 
    [Lille]

    Ni honte ni F-Haine !
    [Texte de Claude Guillon]

    Sur le danger néo-nazi
    Depuis le début des années 1980, grâce à la stratégie de Mitterrand qui institua la proportionnelle pour jeter un FN-peau de banane sous les pieds de la droite, le néo-nazi Le Pen a pu multiplier par quinze les scores confidentiels de l'extrême droite. Il obtient ainsi 11% aux européennes de 1984, et 14,5% lors de la présidentielle de 1988. Si le FN abandonne aujourd'hui ses habits d'épouvantail pour endosser le costume d'arbitre électoral, son ascension, beau résultat « socialiste », ne date donc pas d'hier. Que des collégiens, qui n'étaient pas nés à l'époque, prennent conscience de l'implantation électorale du FN et s'en alarment, c'est compréhensible et encourageant. Que des militants associatifs et syndicaux expérimentés, voire d'anciens révolutionnaires, feignent de découvrir la chose, et l'exagèrent à plaisir pour vendre leur soupe démocratique et nationale ; qu'ils se lamentent, comme tel « réseau » spécialisé dans la dénonciation des violences policières, sur une « France couverte de honte aux yeux de l'histoire [sic] et du monde » qui « flirterait » avec l'élection d'un Le Pen, voilà qui donne envie de vomir son p'tit dèj !La France ? Quès aco ? La « France éternelle » dont se gargarise Le Pen ? S'agit-il plutôt de « l'ensemble des Français » ? Mais Le Pen a obtenu 16,95% des suffrages exprimés. Rapporté au nombre des électeurs inscrits, ce score tombe à 11,8%. Le chiffre des inscrits doit être majoré de 7 à 10% de non-inscrits. Ce sont donc au maximum entre 10,5 et 11% de la population adulte qui ont voté Le Pen. Ce chiffre brut ne prend pas en compte les jeunes qui ne sont pas en âge légal de voter. Ne parlons pas des crétins qui ont déposé un bulletin Le Pen dans l'urne sans approuver ses positions.
    On peut certes dire que « 11%, c'est 11 de trop ! », mais c'est le genre de platitude qui n'aide pas à penser. Au-delà de l'impact symbolique indéniable de la présence d'un Le Pen au second tour de l'élection présidentielle, et de l'encouragement qu'il représente pour les nazillons et autres racistes, il n'y a pas de péril nazi immédiat en France. Affirmer le contraire est un mensonge démagogique et contre-productif. Recourir pour le faire à des catégories idéologiques comme la « France », « être Français » (.et en avoir honte) participe finalement de la « lepénisation » des esprits que l'on dénonce chez les autres.
    À propos de la honte
    Ce ne sont en eux-mêmes ni l'abstention ni les votes d'extrême gauche qui ont créé la visibilité renouvelée de Le Pen, mais bien l'effondrement de la gauche gestionnaire.
    Or, heureux événement, cette déroute est logique. Trop sûr de lui, Jospin a avoué d'emblée ce que tout le monde pouvait voir : son programme de modernisation capitaliste (concocté par Fabius et Strauss-Kahn) ne méritait même plus un déguisement « socialiste ». À force de répéter qu'il n'y a plus de classe ouvrière, ces ordures avaient fini par oublier l'existence de plus de six millions d'ouvriers et
    d'ouvrières. Lesquel[le]s, en grand nombre, se sont abstenu[e]s, ont voté LO ou Le Pen.
    Ni la peur ni la honte ne sont des armes de résistance. Ce sont au contraire les moyens favoris des maîtres. C'est par la honte que les tortionnaires, les pères incestueux, les violeurs, imposent silence à leur victime et les persuadent qu'elles sont responsables des violences qu'elles subissent.

    VIVENT LA COLERE ET L'ESPOIR !
    Nous n'avons pas à sauver la république avec le flic Chevènement, la patrie en danger avec Juppé-la-hache et Chirac-matraque, pas plus qu'à fraterniser avec les supporteurs des 35 heures d'exploitation salariée.
    Ceux qui se passionnent pour le Monopoly électoral n'avaient qu'à voter Chirac au premier tour. Il était déjà la meilleure digue (même pleine de trous) contre l'extrême droite. Comparé à Jospin, qui a privatisé davantage que la droite, c'est un serviteur maladroit et archaïque du capitalisme !
    Trêve d'illusions, parlons de guerre sociale ! Passés ou non par les bureaux de vote, défendons dans la rue et par les luttes le projet d'un autre futur, sans « races » ni frontières, sans « président » ni patrie, une société égalitaire et libertaire où l'on ne verra d'épouvantails que plantés dans les champs.
    Maintenons les politiciens dans l'insécurité !
     A bas la France !
     « Buvons à l'indépendance du monde ! »
    Claude Guillon 
    Paris, le 26 avril 2002

    Un vote léonin
    Ronald Creagh, Jean-Jacques Gandini, Danièle Haas

    Suivant une longue tradition, les organisations anarchistes prônent lÕabstention. Les arguments ne manquent pas: nous vivons une parodie de démocratie, dans laquelle on nous demande de signer un chèque en blanc à  la classe dirigeante. Voter revient à donner pleins pouvoirs à cet État que nous combattons et la fin ne justifie pas les moyens. Le rejet de la politique politicienne entraîne les anarchistes à  ne pas constituer de parti politique et à se préparer pour un «troisième tour», social celui-là.Il est évident que nos démocraties relèvent de la gesticulation plus que de la réalité. Que dans ces conditions voter consiste à demander à autrui de nous prendre en charge. QuÕaprès avoir mené campagne pour lÕabstention, cÕest nous déjuger que dÕaller voter.
    Sommes-nous acculés au choix entre lÕopportunisme et lÕintégrité personnelle?

    Il ne faut pas confondre éthique et moralisme. LÕéthique est un ensemble de principes auxquels nous sommes attachés et que nous défendons jusquÕau bout. Mais ces principes doivent être soumis à notre jugement individuel: en effet, il faut tenir compte des circonstances historiques, des personnes, etc. LÕ anarchisme est justement le refus du moralisme, cÕest-à-dire de lÕesclavage dÕune loi que nous ne faisons pas vivre en nous.
    Le système représentatif, parce quÕil est lié à lÕexistence dÕun État, peut engendrer le totalitarisme et la dictature. Cela est même inscrit dans sa constitution: en France, par exemple, il y a le sinistre article 16. Tout gouvernement peut déclarer lÕétat de siège, et nous savons comment le plan vigie-pirates et la lutte contre un terrorisme, inacceptable dÕailleurs, engendrent des dérives impardonnables.
    CÕest parce que la démocratie, telle que nous la connaissons, nÕest quÕune représentation théâtrale nous réduisant à la condition de simple spectateur que, contrairement à l Õensemble de la population, nous ne pouvons pas considérer les élections comme une liturgie sacrée, le sacre dÕun président ou dÕun pouvoir quelconque. Pour nous, le vote ne relève pas de l Õéthique mais de lÕopportunité, de la pertinence.
    De même, dit-on, la fin ne justifie pas les moyens quand ces moyens sont immoraux. Mais si le politique doit rester soumis aux principes de lÕéthique, tous les moyens ne relèvent pas nécessairement de celle-ci. Décider collectivement de la couleur des réverbères ou de la date pour tailler les arbres dÕun parc public est a priori moralement indifférent. Le lien entre les moyens et les fins est dÕailleurs souvent impr évisible: des moyens généreux peuvent aboutir à des catastrophes et des effets pervers; et ce nÕest souvent quÕaprès coup, devant les résultats, quÕon peut juger de la pertinence de ces moyens et, éventuellement, de leur valeur éthique.
    Cela sÕapplique au vote. Les organisations anarchistes admettent parfaitement le vote dans leurs délibérations, même si elles préfèrent le consensus ou dÕautres formes de décision, en fonction  des circonstances. Elles ont généralement refusé de voter sur le plan de la politique politicienne et dans le cadre dÕune démocratie «représentative», précisément pour montrer que le système politique ne relève pas du religieux et pour remettre en cause cette représentation, qui instaure de fait un système de domination par une «élite»  politique. Les libertaires entendent se prendre en charge directement, sur les plans individuel et collectif.
    Nous ne nous livrerons donc pas au jeu qui consiste à culpabiliser les protestataires ou les abstentionnistes, parce que le vote dépend dÕun choix pragmatique, non dÕun acte religieux ou moral. 1
    Mais il en est autrement pour ceux qui croient au caractère sacré du vote. Près de cinq millions de personnes ont accordé le droit de les représenter à un député au Parlement européen que même la justice avait déchu de ses fonctions. Parler de vote de mécontentement ou de sanction revient à noyer le problème. Que des constitutions démocratiques puissent permettre lÕaccès de tels individus au pouvoir en dit long sur leur pourrissement. Nos institutions et lÕéquilibre des pouvoirs ne sortiront pas indemnes de cette monstruosité. Nous essayons dÕêtre fidèles à  nos principes libertaires, mais nous sommes aussi des incroyants. Les évidences des uns ne sont pas celles des autres et nous devons dialoguer ensemble pour mieux comprendre les conditions historiques actuelles.

    Nous vivons une situation de conflit profond. Ce nÕest pas encore la guerre civile. Les démonstrations dans les rues, si elles sont nécessaires, ne suffisent pas à lutter contre la structure autoritaire de la société française, ni surtout contre la vérole fasciste. Elles donneront bonne conscience, permettront à une population dépressive et autoflagellante de se dédouaner à bon marché dÕun vague sentiment de culpabilité, elles aboutiront à quelques images éphémères sur nos chaînes de télévision.
    Nous voterons sans illusion, sachant que politiquement parlant notre acte sera considéré comme une délégation de pouvoirs, alors quÕil sÕagit dÕun contrat léonin auquel nous ne nous sentirons pas tenus, nous qui luttons pour une société de justice et dÕégalité ouverte sur lÕautre. Notre combat, puisquÕil faut parler en ces termes, se situera et se poursuivra dans tous les autres champs, sur lÕensemble des domaines de la vie sociale, en mettant en Ïuvre des pratiques dÕaction directe: lÕéconomique, le médiatique, lÕorganisationnel, le monde des idées et celui des actions, sans oublier la dimension internationale car la dérive actuelle n Õest pas propre à la France.
    Nous refusons dÕêtre une avant-garde: nous publions ce texte pour engager la discussion, non pour dicter les choix. Notre décision nÕengage que nous et nous respecterons celle des autres. Mais nous rejetterons toute inclination au dogmatisme, y compris en nous-mêmes. La mouvance libertaire nÕest pas monolithique, fort heureusement.

     Ronald Creagh, Jean-Jacques Gandini, Danièle Haas
    1  CÕest dÕailleurs aussi absurde: dénoncer les protestataires, cÕest refuser le jeu démocratique, dénoncer les abstentionnistes, cÕest refuser de voir que lÕaugmentation du nombre de voix pour Le Pen ne dépend pas dÕeux. CÕest reprocher aux uns et aux autres de ne pas ê tre omniscients et de nÕavoir pas voté pour Jospin, le candidat de gauche le mieux placé. Voter pour le finaliste présumé trahit le mépris pour les autres candidats; cela réduit la multiplicité des candidatures à un leurre et limite les options à un choix binaire. QuÕune majorité de personnes pense ainsi est le symptôme dÕune société lobotomisée par la pensé e binaire.

    Fascisme de la misère, misère de l'antifascisme
    Les apparatchiks, militants de gauche ou journalistes-flics culpabilisent les abstentionnistes et les électeurs ayant osé ne pas voter «utile » au premier tour ou ayant cédé au chantage avec l'épouvantail Le Pen (« Ne pas manifester le 1er mai, c'est aussi criminel que de ne pas avoir voté au premier tour » affirme J.-L. Mélenchon, chef de file de la gauche socialiste). Cette vague de moralisme bleu-blanc-rouge, s'indignant du score du FN, rendrait certains « honteux » d'être « français ». On se fiche pas mal de «l'image » que donne d'elle la France, à l'étranger comme sur Mars ! Et depuis quand prétend-on lutter contre le nationalisme version Le Pen (et autres variantes) en sous-entendant du coup qu'on est fier d'être français en « barrant la route au fascisme » ?Les capitalistes et leur caste de grands commis de l'Etat ont apprécié la cohabitation : les partis socialiste-communiste-vert ont développé la précarité, la flexibilité et l'intensification du travail (par son annualisation, les 35 heures en novlangue), mieux que ne l'auraient fait Juppé ou Balladur ; ils ont amélioré la rentabilité du « bon capitalisme» productif cher à Attac et ses 50 députés ; puis ils ont privatisé, plus que les autres gouvernements de droite. Beaucoup n'utilisent encore que l'abstention pour jeter à la poubelle les politiciens (Le Pen inclus). L'appel au front républicain semble laisser à ces derniers une seconde chance. Mais une chose est sûre : un retour au pouvoir, comme avant, un coup à droite, un coup à gauche, n'efface rien de rejet apparu au premier tour de ces élections. Ceux qui croyaient sauver une république soi disant en danger, se retrouveront avec les mêmes guignols et leur politique d'attaque contre les salariés et de contrôle social généralisé. Ceux qui trouvaient encore Jospin « moins pire que l'autre » iront pour la plupart voter Chirac le 5 mai, ce qui est logique, puisque c'est la même politique ! Pourtant, ces politiciens « moins pires » que Le Pen ont déjà mis en pratique une partie de son programme, notamment concernant l'immigration. De la version directe à la Chirac sur « lebruit et l'odeur (des immigrés) » à la version hypocrite de Rocard «nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde », ils assument tous les arrestations, les emprisonnements et les morts des sans-papiers.
    Contrairement au fascisme des années 20-30, le lepénisme, regroupement de tendances incohérent, reste mal dégrossi, progresse par défaut plutôt que de manière conquérante. Dans le mélange hétéroclite de son électorat, combien de vrais fachos, combien de boutiquiers, aspirant à la notabilité, à « l'établissement », voire aux corruptions comme en Italie, à Toulon, ou ailleurs ? Mais surtout combien d'aigris déboussolés ou détruits par les crises industrielles des 20 dernières années ? Les licenciements massifs et l'idéologie dominante ont entamé l'identité salariale de ces derniers et, première étape nécessaire mais non suffisante, beaucoup ne croient plus en la gauche gestionnaire. Quant aux syndicats, il ont toujours eu pour rôle de dévoyer plutôt que d'encourager les insurrections, barrant ainsi toute autre voie que celle d'une régulation d'un capitalisme moribond et destructeur. Face à une majorité, de droite ou de gauche, avec le Medef, des syndicats collabos, des attaques redoublées dès cet été contre les prolétaires ; contre les réformes capitalistes qu'aurait poursuivies Jospin, celles de Chirac ou de Le Pen, nous n'aurons que la rue et la grève. Que l'Unef ou Sos-racisme lâchent donc la grappe à la « jeunesse » : qu'ils ne rétrécissent pas d'emblée sa culture politique avec comme seul horizon un isoloir. Tout « front antifasciste » est un piège doublé d'un fourre-tout propice à la confusion politique, aux tactiques politiciennes, aux embrigadements boutiquiers.
    Contre les dégâts du Capital, la demande est répétée, pathologique, d'un Etat-gendarme social. Pourtant l'Etat est toujours celui du Capital, pris dans toutes ses contradictions, sur toute la planète. Le fascisme nous menace moins, en France et en Europe, que l'intensification des politiques sécuritaires lancées par les gouvernements, récents et futurs. Quoi qu'il en soit, le fascisme est, comme les autres idéologies mais dans une forme extrême, un produit du capitalisme. Face aux impasses de la société capitaliste, la seule perspective est d'abord de construire des rapports de force mettant en évidence nos ennemis de classe, et ce, quel que soit le pays dans lequel on se trouve. C'est ensuite de mener un combat anti-capitaliste permanent et autonome, au travail et dans la société, pour mettre à bas exploitation, aliénation et massacres guerriers entre prolétaires. Et ce, sans complaisance par rapport aux appareils de l'Etat, des médias, des syndicats, de la gauche et des extrême-gauches. Ce combat s'exerce contre le capitalisme, mais aussi contre les illusions et les conditionnements de la démocratie représentative bourgeoise, forme politique qui lui sied le mieux actuellement.
    Au vote que d'aucuns présentent comme le futur indépassable de la résignation, défendons, dans la rue et par les luttes, les chances d'un avenir révolutionnaire !
    Ni FN, ni front républicain !

    Oiseau Tempête - c/o Ab Irato - BP 328 - 75 525 Paris cedex 11
    Site web http://abirato.free.fr

    Fascisme , Démocratie
    Choisis ton exploitation camarade ?
    «Les ouvriers doivent toujours et partout  combattre le capitalisme, et peu  importe s'il se sert des formes de gouvernement démocratiques ou fascistes. Aussi bien sous le fascisme que sous le démocratie, les travailleurs salariés sont exploités par le capital» Räte-Korrespondenz n°14 déc. 1935
    Lorsque l'on sait que la  Chambre des députés de 1936, mêlée en 1940 au Sénat, vote en faveur de Pétain par 569 voix contre 80 ; et que, pour l'essentiel, les orientations économiques et sociales du régime de Vichy ainsi que le personnel de l'administration et des affaires sont conservés par la « Libération » , il faut bien que notre temps soit écrasé sous des tonnes d'idéologie pour ne pas voir le peu de réalité de l'opposition entre « fascisme » et « démocratie », « droite » et « gauche ».Le développement du capital entraîne comme conséquence l'obéissance du prolétariat, par l'intégration douce ou violente des  structures de contestations (Gestion de la force de travail  par les organismes syndicaux, bureaucratie, folklore de la grève  gymnastique, dressage, idéologie, etc.). Sur le terrain de l'extraction de la plus-value, la concurrence avec les autres capitaux  s'imposent chaque jour  et avec elle,  l'intensification de l'exploitation.
    Le démantèlement des « acquis sociaux »  obtenus  par les combats ouvriers et les concessions du capitalisme après la 2ème guerre mondiale, amène certains à redécouvrir une logique qui n'a jamais disparue:  le processus capitaliste. Les économistes bourgeois, les régulateurs de tous poils, les marionnettes  « Attac-istes »  ou  les  promoteurs  du « capitalisme à visage humain »,  ne font que retarder  l'affrontement des classes en aménageant  leurs places, aussi  précaires soit-elles.
    Que le pouvoir  puisse être,  ou soit,  aux mains des Partis ou organisations dites  « ouvrières » ne changerait  qu'une chose : la démagogie ouvriériste serait encore plus accentuée, mais elle n'épargnerait pas aux ouvriers la répression la plus sévère, si celle-ci devenait nécessaire.  Le triomphe du capital n'est jamais aussi total que lorsque les travailleurs se mobilisent  pour lui !
    Quand les organisations bourgeoises et gauchistes croient faire preuve d'extrémisme ou de radicalité en criant au fascisme et en invitant à se mobiliser pour le « moins pire »,  elles  évitent de critiquer l'Etat comme outil de gestion du capitalisme.
    L'essence de l'antifascisme consiste à lutter contre le fascisme en promouvant la démocratie bourgeoise, donc à ne pas lutter contre le capitalisme.
    Pour nous protéger des excès du capital, l'antifascisme n'imagine que de se faire le champion de l'Etat fort et de reprendre « en moins pire » les mots d'ordre du Fascisme : Le bruit et l'odeur, toute la misère du monde, produisons Français, emplois bidons, éloge de l'entrepreneur  individuel , poujadisme, militarisation de la société, remise en cause du droit de grève, etc. La fascisation des esprits et de la société  a commencé.
    La lutte pour la démocratie bourgeoise représente donc un puissant dérivatif pour arracher le prolétariat du terrain des luttes sociales et de l'affrontement inévitable des classes, et l'entraîner dans les voltiges contradictoires où l'Etat opère sa métamorphose de démocratie en Etat fasciste.
    La matrice du fascisme c'est le capitalisme qui n'hésite pas  à se faire autoritaire et ceci de manière « démocratique » !
    Le seul antifascisme conséquent est de lutter partout et à chaque instant contre le capitalisme. Le Fascisme, c'est bien le capitalisme : le meilleurs des racismes, des darwinismes. Plus besoin de théories racistes ! Les forts écrasent les faibles, l'économie fait loi, le profit autorité. La division internationale du travail n'est-elle pas le plus grand des racismes ? Et la loi du profit ou de la plus value accumulée, l'exploitation et la précarité le plus grand des autoritarismes?
    Os Caseiros 
    contact  http://www.geocities.com/adel0

    Le fascisme se combat par TOUS les moyens
    Groupe Michel Bakounine 
    Fédération Anarchiste 
    BP 3, 17350 Port d'Envaux 
    téléphone 05.46.76.73.10 
    télécopie 05.46.76.82.60

    À l'issue de ce premier tour des élections présidentielles, il est clair que Le Pen ne sera pas le prochain président de la république française.On pourrait donc en rester là.
    Reste que l'intensité de la défaite de Le Pen, au deuxième tour des élections présidentielles, s'avère centrale.
    Pourquoi ? Le Pen battu à 20 % ou moins des suffrages exprimés, cela serait un signe de refus massif de ce néo-fascisme qui frappe à la porte du pouvoir. Et, Chirac élu à 80 % ou plus, pourrait difficilement se revendiquer d'un vote d'adhésion.
    Le Pen battu à 40 % ou moins, ça lui permettrait de grappiller encore un peu plus de légitimité et à Chirac de laisser à entendre qu'il est en capacité de rassembler sous sa seule bannière.
    Vu sous cet angle, sous ce seul angle, il est clair que mieux vaut un Le Pen à 20% qu'à 40%. Mieux (ou pire), si Le Pen faisait 40% ou plus, au deuxième tour des élections présidentielles, il est évident qu'au premier tour des élections législatives à venir, ses candidats, portés par la vague, se retrouveraient en tête dans au moins la moitié des circonscriptions et, via des triangulaires, se retrouveraient en position d'arbitrer le résultat final. C'en serait alors fini (à moyen terme) de la gauche et de la droite tant il est évident qu'une partie de la droite acceptera, à un moment ou à un autre, une alliance avec l'extrême-droite et qu'une partie de la gauche refusera de se rallier à un front républicain appelant à voter Chirac contre Le Pen. Et ce serait le début de l'arrivée de l'extrême-droite au pouvoir. Tels sont les tenants et les aboutissants du problème de ce second tour.
    Oh, bien sûr, même si le score de Le Pen s'y trouve ramené à moins de 20%, cela ne suffira pas à éradiquer un phénomène dont les racines plongent tout entières dans cette pourriture qu'est le système capitaliste et dans sa capacité à générer la misère et le désespoir. Oh, bien sûr, voter contre Le Pen (et donc pour Chirac), c'est cautionner un système politique (la démocratie bourgeoise) qui, en se contentant de gérer la misère et le désespoir, nous a conduits là où on en est aujourd'hui. Et, c'est évacuer la responsabilité de la gauche plurielle et de la droite dans la montée de cette lepénisation des esprits qui fonde la marche en avant actuelle des chemises brunes. Oh, bien sûr, seule la révolution sociale est à même de résoudre sur le fond le problème du fascisme.
    Élire... mais surtout agir !
    Alors, voter ou ne pas voter ? Combattre le fascisme par un bulletin de vote ou par la révolution sociale ?
    La jeunesse de ce pays, qui, comme la jeunesse de partout, n'a pas, d'ordinaire, la fibre spécialement électoraliste, est descendue massivement dans la rue et elle énonce une évidence frappée au coin du bon sens : le fascisme doit se combattre par TOUS les moyens.
    La jeunesse de ce pays, qui comme la jeunesse de partout, ne cause pas langue de bois, appelle donc clairement à utiliser le bulletin de vote Chirac au deuxième tour des élections présidentielles. L'heure n'est plus aux atermoiements funestes.
    En dépit de ses convictions les plus profondes, le groupe Michel Bakounine de la Fédération Anarchiste, qui ne cause pas davantage langue de bois, fait la même proposition en précisant toutefois que :
    - Si voter contre le fascisme, c'est bien ;
    - Agir contre la lepénisation des esprits, et donc, pour la révolution sociale, non seulement c'est mieux, mais c'est indispensable.
    Le fascisme doit être combattu par TOUS les moyens !
    Surtout par ceux qui permettent de s'attaquer aux causes de la maladie !
     
    Groupe Michel Bakounine 
    Fédération Anarchiste 

    Tract de la CNT-AIT Toulouse et des Jeunes libertaires
    Jeunes Libertaires  -  CNT AIT 
    Permanence tous les soirs à partir de 20h30, 
    7 rue St Rémésy  31000 TOULOUSE 
    (05-61-52-86-48) 
    http://cnt-ait.info 
    cnt.ait@wanadoo.fr


            Les récents résultats du premier tour de la présidentielle mobilisent. Il  faut mettre les choses au clair.
    QUE S'EST-IL PASSE ?Plus de onze millions de personnes ont choisi de s'abstenir. Pourquoi ?
    Depuis des années que la gauche ou la droite se succèdent au pouvoir, la  population subit :
    * la précarité et même la misère (intérim, "emploi mac do", augmentation du  nombre de personnes jettées à la rue, ...),
    * le mépris contre la jeunesse  et contre les immigrés ... (délit de sale gueule, contrôles d'identité à  répétition, double peine, ségrégation sociale ...),
    * les affaires, la  corruption, les magouilles, la justice à deux vitesses ...
    Les raisons de s'abstenir sont donc fortes et légitimes pour ne pas  cautionner davantage ce système qui nous opprime et nous exploite.
    Les véritables responsables de cette situation sont le pouvoir et les médias  au service du capitalisme. Ils ont créé un véritable délire sécuritarie.  Cette psychose a totalement profité au FN. Mais l'Etat et les patrons (le  capitalisme) "OUBLIENT" de dire que la véritable INSECURITE c'est EUX ! Les  licenciements et la précarité, le terrorrisme industriel (AZF, Erika ...),  l'exploitation du tiers monde (travail des enfants, pillage des ressources  naturelles ...) n'en sont que quelques exemples.
    La lutte contre le fascisme ne signifie rien si on ne lutte pas contre sa  véritable source : le CAPITALISME. Tant que CELA n'aura pas été compris,  tant que le rôle de délégation de pouvoir dans ce jeu de dupes n'aura pas  été compris, nous sommes condamnés à vivre éternellement des cycles de  mobilisation / démobilisation ...
    CE N'EST PAS DE CANDIDAT QU'IL FAUT CHANGER, C'EST DE SOCIETE !
    Discutons des problèmes en Assemblées Générales. Organisons-nous à la base.

    Jeunes Libertaires  -  CNT AIT 

    Des militant(e)s AC!, CNT, GASPRO
    Nantes, le 30 avril 2002.Que de fines analyses sur la surprise et les raisons de la présence de Le Pen au second tour. Pourtant même les moins cultivés pourraient être au courant des analyses de Bourdieu, entre autre, en 1998 : la gauche aura des comptes à rendreÉ. Dans un contexte où pour l'instant, l'idéologie sécuritaire et de contrôle social ont gagné la bataille, la misère, la désespérance et le mépris ont abouti à ce que 5,5 millions de personnes votent pour 2 candidats d'une extrême droite déclarée.
    Si 5,5 millions de personnes ont eu une reflexe de troupeau, ce n'est que la reproduction apeurée et exacerbée du jeu politique habituel : des chefs, des chefs ! Ce coup-ci, ils ont choisi un grand mâle dominant.
    Les réactions : surtout ne  changeons rien !
    La gauche plurielle qui a géré le système, voudrait se refaire une virginité avec un front républicain.
    La droite institutionnelle est en concurrence avec l'extrême droite et va durcir son discours et ses méthodes.
    Sur les débris d'un PC moribond, l'extrême gauche voudrait construire un nouveau "parti révolutionnaire".
    Le "front républicain" va des partis politiques au Médef en passant par les syndicats, les stars du foot, les curés, les chanteursÉ
    Bien sur, aucune de ces stratégies ne nous intéresse.
    Malgré cela, nous, militants nantais d'Agir contre le Chômage et la Précarité (AC!), de la Confédération Nationale du Travail (CNT), du GASPROM (ASTI locale) voterons, à titre individuel, Chirac au deuxième tour pour éloigner, momentanément, le bruit des bottes.
    Mais nous savons que  la vraie lutte contre les idées de Le Pen et les raisons de sa présence se contruit quotidiennement sur le terrain des inégalités et du droit des opprimés : pauvres, sans-papiers, chômeurs, précaires, salariés, femmes, homos.
    Les luttes concrètes pour améliorer nos conditions de vie DANS UN CADRE DE DEMOCRATIE DIRECTE ne manquent pas, ce sont les militants qui manquent, c'est ce terrain qui a été laissé au discours sécuritaire développé par les politiques de tous bords.
    Au delà du scrutin du 5 mai où chacun prendra ses responsabilités, nous savons que seule la poursuite de la mobilisation et des luttes permettra les changements pour rendre le futur vivable.
    Des militant(e)s AC!, CNT, GASPRO

    À LA RECHERCHE DES RESPONSABLES DE LA MONTÉE DU FN...
    Zanzara athée et quelques complices
    Il  est  possible de contacter Zanzara athée ET ses quelques complices
    en  écrivant  à  :  zanzara@squat.net
    Zanzara  athée  c/o  Maloka, bp 536, 21014 Dijon cedex, France 

    Tout  de suite après le premier tour, une opération de culpabilisation des  abstentionnistes a été menée, relayée par les médias comme jamais auparavant.  Une  fois  de  plus,  l'abstention  a été assimilée à une passivité  apolitique.  Mais  cette  fois,  cela  va  plus  loin : les abstentionnistes   sont  accusé-e-s  d'être  les  responsables  de  la "catastrophe".Ce  ne  sont pourtant pas les abstentionnistes qui ont mis un bulletin "Le Pen" au premier tour. Ce ne sont pas non plus les abstentionnistes qui  ont  cautionné  les autres partis politiques ayant repris pour la plupart  des  parties  du discours lepéniste. Et puis soyons honnêtes, qui est responsable de la chute de popularité des politiques de Chirac et  Jospin, sinon eux-mêmes ? Si un tiers des inscrit-e-s ont voulu ne choisir  personne, et pour la majeure partie d'entre elles/eux, ne pas même prendre la peine de se déplacer, ce n'était pas pour approuver le programme    fasciste   du   FN.   C'est   plutôt   le   signe   d'une non-reconnaissance  de  cette pseudo-démocratie qui nous demande notre avis  une  fois  tous  les deux-trois ans... Pour nous demander quoi ? Choisis  ton chef, choisis ton leader, choisis celui qui va te laisser le nez dans la merde !
    Sous  prétexte  de "faire barrage à l'extrême-droite", on assiste à un véritable  bourrage  de  crâne au schéma simpliste : il n'y aurait pas d'autres  conceptions possibles de la "démocratie" que celle qui passe par  les urnes. Refuser de communier à cette grande messe fait de vous un-e  irresponsable  voire un-e collabo du fascisme. Toutes les autres modalités  d'engagement  et  d'action sont ainsi discréditées, rendues suspectes  d'être  de  connivence  avec  l'"ennemi"  (notamment  toute expression  concrète de révolte contre la situation actuelle, il n'y a qu'à  voir  par  exemple  comme  les émeutier-e-s, les "casseurs" ? et casseuses  !  -  sont montré-e-s du doigt comme faisant soit disant le jeu du fascisme).
    On  en  oublierait  presque  que  c'est justement avec de tels schémas simplistes  et  réducteurs  que  l'on  tue la réflexion, la capacité à penser,  donc que l'on fait le lit du fascisme. Contrairement à ce que l'on  essaie  de  nous  faire croire, faire bloc autour de Chirac pour défendre  la "République", pour combattre le "mal" incarné par Le Pen, ce    n'est    pas    nécessairement    faire    reculer   les   idées d'extrême-droite...  Si  nous  refusons  l'intolérance fasciste du FN, nous  n'allons  pas pour autant nous plier à la tolérance libérale des autres  partis,  cette "tolérance" qui ne cherche qu'à acheter la paix sociale,  autrement  dit conserver le statu quo actuel et les rapports de   domination   qui   s'exercent   sur  une  vaste  majorité  de  la population...  Nous  ne voulons pas utiliser l'épouvantail Le Pen pour défendre  un  système  dans  lequel  de  moins  en  moins  de monde se reconnaît.  Il  nous semble que lutter contre le FN sans lutter contre les   politiques  institutionnelles  des  gouvernements  qui  se  sont succédés  depuis  de longues années, c'est s'attaquer aux conséquences en  oubliant  de  s'attaquer  aux  causes.  C'est éponger le sol quand l'évier déborde au lieu de fermer le robinet...
    La  politique  des  urnes,  c'est  la politique de masse, la politique spectaculaire  :  tout notre pouvoir sur un bout de papier. Face à une telle  déresponsabilisation  imposée,  nous affirmons notre volonté de vivre  autrement,  dans  une  société  organisée différemment, sur des bases   d'auto-organisation,  de  responsabilisation  individuelle  et collective.  Nous  n'attendrons pas les prémices d'une révolution pour démanteler les logiques autoritaires. Nous savons que c'est en mettant en  pratique  dès  aujourd'hui  l'entraide  et  l'autogestion que nous faisons obstacle au fascisme.
    Si  le  FN  a  gagné en popularité, c'est parce que quasiment tous les politiciens  de  droite  ET  de  gauche  ont fait de l'insécurité leur programme  électoral, en étant bien sûr complaisamment relayés par les mass-media,  et  parce que nous vivons dans une société de concurrence et  de  repli sur soi : chacun-e devant sa télé, seul-e ou en famille, avec une vie quotidienne plus que morose, sans autres perspectives. On voudrait  nous faire croire que les responsables de cette vie de merde sont celles et ceux qui en souffrent. Pourtant, les responsables de la misère  sociale  sont  forcément  celles  et  ceux  qui ont le pouvoir politique,  économique  et social. Est-il possible de lutter contre le ressentiment  réactionnaire  qui  s'exprime par le vote FN sans lutter contre  l'ensemble  du  système  étatique, capitaliste et patriarcal ? Tout  cela  va  bien  au-delà  du  5 mai... Continuons de réfléchir et d'agir  dans  les  semaines  et  les  mois  à venir pour révolutionner joyeusement ce monde décrépit !
    Dijon, fin avril 2002, 
    Zanzara athée et quelques complices 

    La question électorale.  Le crétinisme absentionniste
    "Camillo Berneri" 
    Oeuvres choisies 
    éditions du Monde Libertaire - 1988 
    page 151 à 157 
    Évoqué  par Roger 'Babar' Noel 

    Dans une lettre à Gambuzzi (1), (Locarno le 16 novembre 1870), Michel Bakounine exprimait sa satisfaction de le voir revenir à Naples en vue de se faire élire député, et il ajoutait : « Peut-être vas-tu t'étonner que moi, abstentionniste décidé et passionné, je pousse maintenant mes amis à se faire élire députés ; mais les circonstances et les temps ont changé.  Tout d'abord, mes amis, et toi surtout, se sont tellement renforcés dans nos idées et nos principes qu'il n'y a plus de danger qu'ils puissent les oublier, les changer, les sacrifier et retomber dans leurs anciennes habitudes politiques.  Et puis les temps sont devenus tellement difficiles, le danger qui menace la liberté de tous les pays est tellement fort qu'il faut que, partout, les hommes de bonne volonté soient sur la brèche et surtout que nos amis soient dans une position telle que leur influence devienne la plus efficace possible.  Cristoforo (Fanelli) (2) m'a promis de m'écrire et de me tenir au courant de vos luttes électorales qui m'intéressent au plus haut degré. » (Fanelli a été élu député de Torchiara en décembre 1870 et Friscia (3) a été réélu en Sicile).Bakounine voyait dans l'élection à la députation des propagandistes les plus actifs de la Ire Internationale un renforcement de celle-ci quant aux commodités matérielles (voyages gratuits) et quant à la possibilité d'avoir des relations plus étendues, une meilleure influence sur la masse et une plus grande liberté de propagande.  Face à l'institution parlementaire, il restait antiparlementaire et abstentionniste ; et son attitude en 1870 n'est pas comparable à celle d'Andrea Costa (4) ni même à celle de F.S. Merlino (5).
    Pour Bakounine, le problème était stratégique et non tactique.  Ne pas distinguer le premier aspect du deuxième relève du crétinisme abstentionniste, non moins infantile que le crétinisme parlernentariste.  Quelle différence y a-t-il entre la stratégie et la tactique ? Je me servirai d'un exemple très simple auquel il ne faut pas attribuer une valeur autre que démonstrative.
    Je me trouve barricadé chez moi, assiégé par une foule de fascistes qui crient : « A mort ! » Les policiers accourent et cherchent à empêcher les assiégeants de défoncer ma porte.  Il serait idiot et fou de me mettre à la fenêtre et de tirer sur les policiers.  Si je faisais cela, je commettrais une énorme erreur stratégique.  Je me trouve dans une manifestation de rue.  Les policiers tirent sur les manifestants.  Je prends la parole et j'explique à la foule que les policiers représentent le pouvoir répressif de l'Etat et qu'en tant que tels ils devraient trouver en face d'eux des manifestants armés et décidés, etc.  Si, au lieu de cela, je parlais des policiers qui arrêtent les fous, qui sauvent les gens dans les inondations, etc., je commettrais une erreur tactique (BERNERI utilise les termes de «stratégie » et de « tactique » de façon inverse à l'usage qui en est fait habituellement).
    Une fois éclaircie la différence en question, se pose le problème suivant -. s'il est évident que le parlementarisme ne peut pas être conciliable avec l'anarchisme, l'abstentionnisme est-il pour les anarchistes une question tactique ou stratégique?
    En 1921, je me suis posé, pour la première fois, ce problème avec la petite aventure suivante.  Mon facteur était socialiste. En voyant que je recevais des journaux de gauche, il me traitait avec une certaine familiarité, bien que nous n'ayons échangé que des salutations ou des commentaires rapides sur la situation politique ; et il me manifestait sa sympathie en demandant à mes proches, lorsqu'il ne me voyait pas : « Et Camillo ? Comment ça va, Camillo ? » Pas très loin de chez moi, il y avait une maison ouvrière habitée par des socialistes et des communistes, et quand je passais devant, les soirs de printemps ou d'été, les locataires qui profitaient de la fraîcheur du soir me saluaient cordialement, même si je n'avais jamais parlé avec un seul d'entre eux.
    Le cordonnier, devant la boutique duquel je passais tous les jours, me saluait, bien que je ne fusse pas son client.
    Les perquisitions, les arrestations, le fait de me voir souvent avec des ouvriers, m'avaient attiré la sympathie du « peuple » du quartier. Mais voilà qu'un après-midi, je vois entrer dans mon bureau le facteur et d'autres jeunes gens que je ne connaissais pas.  C'était le jour des élections, et ils venaient me chercher pour aller voter. « Nous avons la voiture », me disaient-ils.  Et moi , « Si je voulais aller voter, j'irais à pied ou en tramway ; ce n'est pas par paresse que je n'y vais pas. » Et là, je leur donnai une leçon d'anarchisme à laquelle, certainement par ma faute, mais aussi parce qu'ils étaient de chauds partisans de la « bataille électorale », ils comprirent si peu qu'ils partirent en disant : « Nous nous souviendrons de cela », comme des sans-culottes de 1789.  Le jour même, je m'aperçus que le peuple » du quartier m'avait jugé comme « déserteur » et que ma popularité était compromise.
    Le problème est que, pour la première fois, je me suis demandé si l'abstentionnisme est toujours opportun ; ceux qui connaissent les élections de 1921 m'excommunieront peut-être ; mais ils ne me fusilleront certainement pas si je leur dis que je me suis abstenu de faire de la propagande abstentionniste et que je me suis opposé aux vestales de l'anarchisme pour défendre le peu de camarades (deux ou trois) de l'Union anarchiste florentine contre l'ostracisme auquel ils s'étaient heurtés pour avoir voté.  Je disais alors, comme aujourd'hui, que l'erreur est stratégique et non tactique ; c'est un péché véniel et non mortel.  Mais les vestales conclurent que j'étais « trop jeune », pour ne pas me dire que je n'avais rien compris à l'anarchisme.
    Le rappel aux principes ne me fait ni chaud ni froid parce que je sais que ce terme recouvre des opinions d'hommes et non de dieux, des idées qui ont fait leur chemin pendant deux ou trois ans, pendant des décennies, des siècles, mais qui ensuite ont fini par paraître baroques à tous.  Les hérésies de Malatesta sont aujourd'hui des principes sacro-saints pour tous les malatestiens.  Il faut dire que Malatesta, n'étant ni prêtre ni mégalomane, a exposé ses idées en les présentant comme des opinions et non comme des principes.  Les principes ne sont légitimes que pour les sciences expérimentales et ils ne sont alors que la formulation de lois, formulations approximatives.  Un anarchiste ne peut que détester les systèmes idéologiques fermés (théories qui s'appellent doctrines) et ne peut donner aux principes qu'une valeur relative.
    Mais ceci est un argument qui nécessiterait un développement particulier ; je reviens donc à la question : l'abstentionnisme. Tout en constatant l'insuffisance absolue de la critique parlementaire dans notre presse - lacune qui me semble très grave - je ne suis pas abstentionniste dans le sens où je ne crois pas, et je n'ai jamais cru, à l'utilité de la propagande abstentionniste pendant la période électorale, propagande que je me suis toujours abstenu de faire, sauf occasionnellement et face à certains individus qui pouvaient, à mon avis, passer du bulletin électoral au revolver.
    Le crétinisme abstentionniste relève de la supersition politique : il considère l'acte de voter comme une atteinte à la dignité humaine ou évalue une situation politico-sociale au nombre d'abstentions aux élections, quand il ne combine pas l'infantilisme de l'une et l'autre attitude.
    De la première attitude, Malatesta a fait justice lorsqu'il observait, en écrivant à Fabbri en mai 1931, que beaucoup de camarades accordaient une importance excessive au vote et qu'ils ne comprenaient pas la vraie nature de la question électorale.  Malatesta citait des exemples typiques.
    Une fois, à Londres, une section municipale distribua des bulletins pour demander aux habitants du quartier s'ils voulaient ou non la création d'une bibliothèque publique.  Il y eut des anarchistes qui, bien que voulant la bibliothèque, ne répondirent pas parce qu'ils croyaient que répondre, c'était voter. A Paris et à Londres, des anarchistes ne levaient même pas la main dans un meeting pour approuver un ordre du jour qui répondait à leurs idées et ne présentaient pas un orateur qu'eux-mêmes avaient applaudi... cela pour ne pas voter.
    Si un jour se présentait le cas d'un référendum (désarmement ou défense nationale armée, autonomie des minorités abandonnées ou conservation des colonies, etc.), on pourrait encore trouver des anarchistes fossilisés qui croiraient de leur devoir de s'abstenir. Ce crétinisme abstentionniste est si poussé qu'il ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête.  Il y a, au contraire, de bonnes raisons d'examiner l'abstentionnisme simpliste.  Dans la lettre citée plus haut, Malatesta rappelait que lorsque Cipriani (7) fut élu député à Milan, des camarades furent scandalisés parce qu'après avoir fait propagande en faveur de l'abstentionnisme, lui, Malatesta, se félicitait du résultat de l'élection : « Je leur disais, et je le dis encore : puisqu'il y en a encore qui, sourds à notre propagande, vont voter, il est consolant de voir qu'ils votent pour un Cipriani plutôt que pour un monarchiste ou un clérical, non pas pour les effets pratiques qui qui découlent, mais pour les sentiments que cela révèle. »
    Maintenant, je voudrais soumettre à Malatesta ce problème : si un triomphe électoral des partis de gauche était un stimulant qui rehausse le moral bien bas de la classe ouvrière, si ce triomphe permettait le discrédit des représentants de ces partis et avilissait en même temps les forces fascistes, si ce triomphe était la condition d'une éventuelle révolution sociale, comment un anarchiste devrait-il se comporter ?
    On répondra que toutes ces hypothèses ne sont que des vues de l'esprit, mais cette réponse n'élude pas le problème ; si un anarchiste juge une situation politique donnée comme nécessitant exceptionnellement la participation des anarchistes aux élections, cesse-t-il d'être anarchiste et révolutionnaire ? Si un anarchiste, sans pour autant faire de la propagande alimentant les illusions électorales et parlernentaristes, sans chercher à casser la tradition théorique et tactique abstentionniste, va voter sans se faire d'illusions sur les programmes et sur les hommes en lice, mais en voulant, plutôt contribuer à la disparition des illusions que les masses nourrissent par rapport à un gouvernement populaire, et à obtenir que les masses cherchent d'autres horizons : cesse-t-il d'être anarchiste et révolutionnaire ? Que cet anarchiste puisse se tromper dans son évaluation politique de la période, c'est possible, mais la question est la suivante en faisant une telle évaluation et en agissant en conséquence, cesse-t-on d'être anarchiste ? Bref, le problème est celui-ci : l'abstentionnisme est-il un dogme tactique qui exclut toute exception stratégique ?
    Voilà la question que je pose à ceux qui, aujourd'hui, s'acharnent sur les anarchistes espagnols qui ont cru utile de ne pas favoriser l'abstentionnisme. (... ) [Le texte se poursuit avec une analyse de la situation politique espagnole.]
    "Camillo Berneri" 
    Oeuvres choisies 
    éditions du Monde Libertaire - 1988 
    En vente a la librairie PUBLICO 
    145 rue Amelot - 75011 Paris

    Les propositions de la CNT-AIT
    CNT-AIT  (UL Toulouse) 
    7 rue St Remezy, 
    31000 TOULOUSE 
    Tel/fax 05 61 52 86 48

    La crise qui débute démontre que la société a besoin d'un changement profondL'ABSTENTION MAJORITAIRE
    Le 21 avril, onze millions de personnes se sont abstenues. Plus d'un million  ont voté blanc ou nul. Le nombre d'abstentionnistes est supérieur au double  du nombre de voix recueillies par le candidat qui arrive en tête du scrutin  (5 millions seulement). C'est la première fois que l'abstention est  numériquement majoritaire aux présidentielles. Ce n'est pas simplement un  véritable camouflet infligé à Chirac, Jospin et aux politiciens dans leur  ensemble. C'est surtout la marque du rejet massif de la logique  politicienne; cette abstention ayant été, pour une large part, volontaire.
    LA PEAU DE L'OURS
    Forts de la manipulation des esprits à laquelle elle a participé (sur le  thème de l'insécurité), de sa main mise sur les rouages de l'État
    (gouvernement, préfets, radios et télés dites de service public) de ses  nombreux relais (syndicats institutionnels, associations contrôlées.) les socialistes et leurs alliés avaient vendu la peau de l'ours électoral avant  de l'avoir tué. Toutes les fractions de la gauche et de l'extrême-gauche  politicienne ont voulu compter leurs voix, évaluer leur influence. Elles ont  toutes présenté un candidat. Pourquoi ? Pour pouvoir négocier au prix fort  les strapontins ministériels dans le prochain gouvernement ! Cet  éparpillement a coûté sa deuxième (et même sa première) place à Jospin. La  course effrénée au partage du butin de toute cette politicaillerie a été  sanctionnée. Mais, sur ce point, les politiciens, les commentateurs  politiques et les médias sont discrets : ils réservent leurs attaques,  violentes et quotidiennes, aux abstentionnistes. Ils ont très peu souligné  la responsabilité de ceux qui ont divisé leur propre camps. Ils oublient de dire qu'il aurait suffit qu'une seule des fractions de la gauche plurielle  S'ABSTIENNE de présenter un candidat pour que Jospin "passe" au deuxième  tour !
    UN CHOC
    Rue de Solférino (siège du PS), les médias, avec un art consommé de la mise  en scène, nous ont montré le bouleversement des militants. Ceux que ni les  licenciements, ni les expulsions, ni la misère, ni les bombardements de  Belgrade ou l'anéantissement des camps de palestiniens n'ont jamais fait  pleurer n'avaient, tout d'un coup, pas assez de larmes devant la démission  de Jospin. Bien plus intéressante est la réaction d'une rue qui ne désemplit  pas de jeunesse, choquée, déboussolée, mais sincère dans sa réaction  "tripale". Confusément, elle ressent l'affligeante absurdité du monde dans  lequel elle vit, sans parvenir -au moins pour l'instant- à l'exprimer  clairement, à en analyser les causes. Malgré les angoisses, malgré la  confusion, elle est ouverte aux interrogations et nous pouvons y apporter  les éléments de critique sociale, de réflexion politique, d'analyse qui  permettront son mûrissement, qui aideront ceux qui sentent déjà que le  combat sera long à passer d'un simple choc émotionnel à une révolte pensée.
    LE PIÈGE S'EST DEJA REFERMÉ
    S'il y a une seule illusion qui n'est pas permise, c'est celle de penser que  le deuxième tour et les législatives permettront de "faire barrage", et que  protégé par ce "barrage", tout le monde n'aura plus qu'à partir  tranquillement à la plage pour les vacances, tout danger étant écarté. Quel  que soit le résultat de ces élections, on peut affirmer que le piège s'est  déjà refermé sur la population. Les déclarations qui se sont succédées après  le 21 avril à 20 heures, montrent que le jeu politicien et parlementaire a  simplement franchi un pas de plus dans la perversité. La gauche renouvelle  le calcul cynique qu'elle fait depuis vingt ans. Si aujourd'hui, elle n'ose  pas dire aussi clairement que le faisait le Premier ministre Pierre Bérégovoy "Le FN est la chance historique du PS. Tant qu'il sera fort, la  droite sera inéligible", elle compte bien utiliser la peur pour enrayer  l'abstention populaire, comprimer le vote protestataire et obtenir une majorité parlementaire aux prochaines législatives (car les seuls enjeux électoraux qui l'intéressent désormais sont là). La gauche espère donc reprendre le gouvernement. Mais quel sera le résultat ? Si elle continue la même politique (soit seule, soit dans le cadre d'une alliance gauche plurielle-UDF-divers droite), les mêmes causes produisant les mêmes effets, la misère et le mécontentement de la population ne feront que grandir. Il sera encore plus facile la prochaine fois pour l'extrême-droite de capter les électeurs, de faire un score encore plus "historique" Le choix électoral que nous préparent les politiciens "pour dans cinq ans" sera de ce fait encore pire. Vu le retournement d'alliances auquel on vient d'assister, on ne peut même plus exclure qu'ils ne viennent tous, la bouche en cour et au nom de la sauvegarde de la démocratie, nous demander de choisir au deuxième tour entre Le Pen et Mégret. !
    Si par calcul, pour "se refaire" dans les milieux populaires, la gauche gouvernementale infléchit sa politique vers un peu plus "de social" (éventuellement en intégrant des ministres trotskistes, puisque des tractations sont en cours dans l'Ouest pour parvenir à des candidatures uniques de rassemblement gauche/extrême gauche) une fraction de la bourgeoisie et du patronat, qui soutient actuellement l'alliance droite/gauche autour de Chirac, changerait aussitôt de camps et reporterait ses voix sur l'extrême droite. Le piègeélectoraliste fonctionne aussi dans ce sens.
    Et il fonctionne aussi dans la troisième hypothèse : celle de l'alliance directe (dès maintenant, là où ce sera possible, et massivement dans cinq ans) droite/extrême droite. Car ce n'est pas tant la présidentielle actuelle que Le Pen vise que les législatives. S'il menace la droite parlementaire actuelle de la casser, par plus de 300 triangulaires, c'est pour la mettre à genoux. Et ça marche : des pourparlers entre des responsables de droite (qui soutiennent en public Chirac, sensé nous protéger) et les Lepénistes ont déjà lieu dans le Sud-Est. Il n'est pas exclu que des candidatures uniques ou des reports de voix aient lieu localement entre chiraquiens et lepénistes. Le plus probable est que nous soyons gouvernés par une majorité qui utilisera en permanence la menace de : "C'est nous ou le fascisme". Et c'est grâce à cette menace qu'ils pensent faire passer toutes leurs offensives contre les travailleurs. La peur du FN remplacera celle du chômage comme élément de pacification sociale.
    L'EXTREME GAUCHE
    Par aventurisme ou par tactique (avec une répartition des rôles entre les différents partis), l'extrême gauche flotte et se divise. Ce bricolage indécent participe à la psychose actuelle. Besançenot appelle ouvertement et sans réserve à voter Chirac. A peine arrivé sur la scène publique, le "plus jeune candidat", le "révolutionnaire", soutient l'homme qui fait des cadeaux au patronat, le "Super-menteur", le bâfreur à 4 000 francs de bouffe par jour, le démolisseur des retraites, le représentant des nantis. Les militants de Lutte Ouvrière, quand on discute avec eux, sont dans des positions difficiles. Eux qui faisaient la fine bouche, en renvoyant fièrement, dans la perspective d'un duel Chirac/Jospin les deux candidats dos à dos ! Laguillier rejette l'abstention et appelle à voter blanc ou nul. Voter, blanc ou nul, c'est accepter le jeu électoral, c'est accepter la procédure qu'on nous impose, même quand elle donne le résultat que l'on voit ! C'est apporter clairement sa caution morale à tout ce qui sortira des urnes. Les camarades trotskistes, ayant mis le doigt dans le cirque électoral, sont en train d'y passer progressivement tout entier et leurs "idées" révolutionnaires connaîtront le même sort que celles de tous ceux qui sont passés par là  : radicaux, socialistes, communistes.

    LES ELECTIONS PASSENT, LES   PROBLEMES S'AGGRAVENT
    La logique parlementaire et les jeux politiciens de conquête du pouvoir, amènent à un compromis républicain c'est-à-dire antisocial. Ce qu'ils veulent sauver, sous les noms de "démocratie" et "république", c'est l'ensemble du système politique, idéologique et économique qui perpétue l'exploitation.
    L'exclusion, les licenciements, le manque de libertés, l'arsenal répressif, les conflits armés, la mondialisation libérale, l'exploitation du tiers monde, les pollutions, . augmentent quelques soient le gouvernement car ils sont tous à la botte du capital. En appelant à voter et à soutenir le système parlementaire anti-démocratique, la gauche et l'extrême gauche ont oeuvré à déshabituer les travailleurs à lutter pied à pied, par la grève et l'action directe, contre les attaques patronales. Aujourd'hui, avec le vote Chirac, ils rompent un nouveau seuil psychologique et idéologique. Le choc qui en découle nous ouvre des perspectives. La lutte contre l'aggravation de la situation sociale doit nous inciter à l'action.
    AUJOURD'HUI, NOS TACHES
    Si besoin avait été de démontrer la perversité du jeu électoral, le "résultat" de ce premier tour devrait suffire. Une fraction de la population, peut-être plus importante qu'il n'y paraît, atterrée par ce qu'elle vient de découvrir, ressent le piège du pseudo-antifascisme,  s'interroge sur la capacité du système parlementaire à résoudre les problèmes sociaux, se pose, confusément, beaucoup de questions fondamentales. C'est à tous ceux là que les anarcho-syndicalistes, les anarchistes, les libertaires dans leur ensemble doivent s'adresser.
    Notre message sera clair. A la veille du deuxième tour, malgré l'ambiance de panique médiatico-politique montante, malgré la scandaleuse (et, on nous permettra de le dire, l'antidémocratique) "chasse aux abstentionnistes", malgré les mensonges et les calomnies dont on nous accable, nous assumons calmement et sereinement notre abstention du premier tour et nous renouvelons notre soutien fraternel à tous ceux qui ont relayé notre campagne.
    Si l'abstention au premier tour a été un refus, l'abstention au deuxième tour sera une rupture. Rupture psychologique et idéologique aujourd'hui, rupture sociale demain.
    Face à ce qui se profile, à l'aggravation de nos conditions de vie, à l'augmentation de l'oppression et de l'aliénation, il est indispensable de construire un rapport de force à la base. Il n'y a pas d'autre solution. Faire semblant de croire que Chirac est le rempart de la démocratie et les législatives la solution définitive, c'est reculer pour mieux se faire manger demain.
    Il faut rompre avec toute cette confusion, avec l'angoisse et le sentiment d'impuissance. Une seule affirmation permet aujourd'hui de le faire : l'affirmation claire de la rupture idéologique avec le système, dont l'abstention constitue en ce moment le symbole le plus fort. C'est le rôle de chaque individu conscient de la propager. C'est sur la capacité d'appeler, en tant qu'organisation, à l'abstention que se juge aujourd'hui le caractère révolutionnaire ou collaborationniste de chaque organisation.
    L'abstention est seule capable de constituer aujourd'hui le pôle de rassemblement, le point de départ d'une dynamique de luttes, réellement antifasciste parce qu'anticapitaliste, parce qu'en totale autonomie par rapport aux stratégies parlementaristes, aux politiciens de tous bords, aux appareils syndicaux et aux autres organes de contrôle social. Dès aujourd'hui, nous devons travailler à ce qu'une résistance populaire autonome se mette en place et se développe, pour faire avancer les luttes contre toutes les formes d'oppression, contre les politiques anti-sociales.
    Plus que jamais, les anarcho-syndicalistes, les anarchistes, les libertaires dans leur ensemble doivent proposer les principes et les pratiques que nous avons toujours défendus et qui sont plus que jamais d'actualité : union à la base, solidarité, fonctionnement par assemblées générales, délégués avec un mandat impératif, révocabilité de tout mandaté par l'assemblée générale, action directe (c'est-à-dire action collective sans passer par des médiateurs, des relais institutionnels), désobéissance civile, grèves (ponctuelle, perlée, générale.), boycott, autogestion.
    Et, pour parvenir à cela : refus de toute accointance avec les patrons (refus des élections professionnelles.), refus de tout lien avec le pouvoir (rejet de tous les partis politiques et de leurs sous-marins, rejet de toutes les élections politiques).
    CNT-AIT  (UL Toulouse) 

    ABSTENTION REVOLUTIONNAIRE ANARCHISTE
    QUEL AVENIR POUR LE MOUVEMENT ANAR AUJOURD'HUI ?
    Le texte qui suit a servi d'introduction au débat ayant pour thème
    "les  anarchistes et la question abstentionniste"
    organisé par le collectif Lune  (Libertaires unitaires Nantes estuaire)
    à Nantes le 1er mai

    L'anti-électoralisme anarchiste et ce que nous appelons l'abstention révolutionnaire, sont avec l'anti-étatisme, l'un des clivages essentiels qui distingue le courant libertaire des courants révolutionnaires issus du marxisme, hormis, les courants issus de la gauche communiste. En effet, ceux-ci sont tous allés aux urnes à un moment donné de leur histoire par choix stratégique, comme les sociaux-démocrates, ou tactique, pour les marxistes révolutionnaires. Du côté des anarchistes, rares sont les exemples d'organisations ou de collectifs enjoignant les masses à gagner l'isoloir.Cela ne veut pourtant pas dire que la question a été réglée une bonne fois pour toutes par les théoriciens anarchistes du XIXe siècle et qu'elle n'a jamais refait surface depuis. Car si l'abstentionnisme libertaire apparaît comme la conséquence logique des principes sur lesquels reposent l'anarchisme, l'absence de débat sur son opportunité tactique est significative du refus par nombre de libertaires de réfléchir à la situation présente du courant révolutionnaire, l'analyse politique de la période cédant le pas au classique " Élections, pièges à cons ". Dans le cadre de cette intervention, je présenterai les raisons de notre refus de participer au jeu démocratique et en soulignerai ce qui en fait une position cohérente. Dans un deuxième temps, je m'attacherai à deux problématiques qui nous sont posés souvent par des militants fort proches de nos conceptions mais qui demeurent encore des adeptes du bulletin de vote. Ces deux problématiques sont les suivantes : le vote utile et le vote antifasciste. Quant à la conclusion, vous le verrez, elle sera fort longue.
    I - Les raisons d'un refus.
    L'anti-électoralisme libertaire repose principalement sur trois critiques fondamentales : celles de l'État, du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise.
    Pour les libéraux, l'État, création de la société civile, peut et doit être neutre. Sa mission est de garantir l'intérêt général et de gérer ainsi les conflits de classes inhérents au système capitaliste. Or cette neutralité est une fiction. Car l'État, sous toutes ses formes, a toujours été une arme aux mains de ceux qui possédaient les moyens de production. En clair, l'État est la forme que prend une classe pour se faire dominante, et faire accepter sa domination qu'elle pare du nom d'intérêt général. Ainsi, même si l'État s'est autonomisé et forgé une histoire et une doctrine propres, il n'en demeure pas moins le garant des intérêts de la bourgeoisie, des multinationales et des hauts fonctionnaires d'État. Cette autonomisation du pouvoir d'État ne date pas d'hier. Marx et Bakounine en parlèrent en leur temps, appelant cela bonapartisme pour le premier et césarisme pour le second. En clair, l'État se retrouve en situation d'autonomie relative de telle sorte qu'il sert la ou les classes dominantes sans en paraître l'émanation et trouve sa légitimité dans le soutien que lui apporte une partie des classes dominées (comme la petite paysannerie). Pour en finir avec cette rapide analyse de l'État, ajoutons que la mondialisation de l'économie, l'importance prise par la capitalisme financier et les multinationales font que rares sont les pays pouvant jouir d'une marge de manÏuvre conséquente dans l'établissement de leurs politiques économiques et sociales. L'indépendance nationale est donc pour une grande part un leurre et la révolution dans un seul pays, une absurdité.
    Si l'on juge pertinente cette analyse rapide de l'État, on est forcé d'admettre également que les différents parlements ou conseils sont donc des instruments de domination politique aux mains de la classe dominante, aux mains de ceux qui ont le capital social et culturel nécessaire à l'exercice politique. Cela l'était évidemment sans équivoque au XIXe siècle. Pourtant, une fraction du mouvement socialiste a défendu l'idée qu'il était possible d'abattre le capitalisme par le biais de la démocratie parlementaire. Mais l'électoralisme et le parlementarisme ont inévitablement rongé la combativité ouvrière. Les partis issus du socialisme se sont servis de leurs strapontins parlementaires tout d'abord comme de tribunes pour faire entendre, disaient-ils, la voix des « sans-voix », puis ils ont passé des accords, des compromis, des alliances, pour finir dans la collaboration de classes la plus nauséeuse. Citons Jules Guesde, qualifié de «premier marxiste français », fondateur du Parti ouvrier français vers 1880, qui finira quasiment sa carrière politique dans l'Union sacrée en 1914 aux côtés des fractions les plus réactionnaires de la bourgeoisie. Au sein du mouvement anarchiste italien à la fin du XIXe siècle, Malatesta s'est opposé à Merlino qui défendait l'idée que la lutte des classes pouvait se dérouler dans et hors les parlements. A cela, Malatesta répliqua entre autres que «la lutte électorale et parlementaire éduque au parlementarisme et finit par transformer en parlementaristes ceux qui la pratiquent ». Et il n'est qu'à analyser la trajectoire des groupes écologistes allemands et français pour mesurer à quel point cette analyse à conserver toute sa pertinence.
    La démocratie représentative repose sur la citoyenneté et sur l'exercice de celle-ci par le « Peuple ». La citoyenneté implique donc une appartenance directe de l'individu à la « Cité », c'est-à-dire à l'Etat-nation. Mais cette appartenance directe est un leurre, car elle place l'individu, soumis économiquement et culturellement dans la société civile, sur un terrain abstrait d'égalité formelle dans le champ politique : un individu = une voix. Rappelons-nous pour mémoire qu'il a fallu attendre bien longtemps avant que la possibilité de voter soit offerte à tout homme, qu'il soit propriétaire, contribuable ou non, et encore plus longtemps pour que les femmes soient intégrées dans le corps électoral. Preuve en est que la démocratie représentative que nous connaissons aujourd'hui est une construction historique et politique, le fruit d'un rapport de force et de l'évolution du capitalisme. Les libertaires demeurent persuader qu'une démocratie véritable ne peut exister qu'à la condition que le problème même de la Société, la division en classes sociales et en rôles sexués, ait été préalablement résolu, qu'en fait l'égalité sociale et des sexes ait précédé l'égalité politique.

    II - La cohérence de ce refus.
    Cette critique de la société dans laquelle nous vivons est bien évidemment liée à notre projet de société : l'édification d'une société d'individus libres, d'une société sans classes, ni État, ni frontières. Comme l'a écrit Bakounine : « Toute théorie conséquente et sincère de l'État est essentiellement fondée sur le principe de l'autorité, c'est-à-dire sur cette idée que les masses, toujours incapables de se gouverner, devront subir en tout temps le joug bienfaisant d'une sagesse et d'une justice qui, d'une manière ou d'une autre, leur seront imposées d'en haut ». Pour les anarchistes, il ne peut exister d'État bienfaiteur ou bienveillant. Cela ne veut pas dire que tous les États se valent. Au contraire, et sans nous leurrer sur la nature profonde de l'État, nous préférons cent fois les garanties démocratiques que nous avons arrachées dans les luttes aux geôles fascistes. Ceci d'autant plus si l'on considère que les anarchistes sont destinés à rester longtemps minoritaires dans le camps des révolutionnaires. Car alors on aboutit à la conclusion que la société libertaire ne naîtra pas du matin du grand soir mais sera bien l'aboutissement d'un long processus de ruptures successives. Notre rôle est donc, non pas de se présenter à des élections, mais bien encore et toujours de pousser à l'auto-organisation des masses, à la construction de contre-pouvoirs et d'alternatives concrètes.
    Sans égalité économique, l'égalité politique est une mystification. A la citoyenneté actuelle, à la captation des aspirations du peuple par ceux qui s'en disent les représentants, nous considérons que tout individu, tout groupe humain, a le droit incontestable d'être lui-même et prônons conséquemment la démocratie directe, non pas électorale et parlementaire, mais communale et fédéraliste, ainsi que lemandatement de délégués contrôlés et révoqués à tout moment.
    A ce point de mon intervention, on voit bien que l'abstentionnisme révolutionnaire anarchiste est à la fois l'expression d'une volonté de classe et un choix stratégique : - volonté de classe car les libertaires pensent que le prolétariat doit prendre conscience de lui-même en tant que classe et mener une action qui soit déjà la négation concrète des institutions bourgeoises dans lesquelles il refuse de sereconnaître et face auxquelles il affirme sa capacité à se constituer en force autonome ; Ñ choix stratégique car nous savons tous que les urnes ne mettront jamais fin à la société de classes.
    Or, de Proudhon à Bakounine, ne passant par Berneri, nombreux sont ceux qui ont avancé l'idée que l'abstentionnisme anarchiste devait être une question tactique et non stratégique. Ce pragmatisme, parfois lié à un fort découragement, me semble intéressant à étudier à partir de deux cas d'école que nous posent nombre de celles et ceux qui se définissent comme libertaires.
    III - Problématiques.
    1) Le vote utile.
    Nombreux donc sont celles et ceux qui, bien qu'en accord globalement avec les analyses anarchistes sur la nature de l'État, la démocratie représentative, considèrent qu'il est possible, souhaitable, voire même inévitable de participer à certaines élections à des fins tactiques. Ñ Certains considèrent ainsi que voter pour les forces de gauche peut être un stimulant pour la classe ouvrière et relancer les luttes sociales. Mais cela serait oublier qu'historiquement la social-démocratie a toujours choisi la réaction bourgeoise ou la maintien du consensus républicain à la dynamique révolutionnaire. Loin de mobiliser les masses, elle les bloque, les muselle dans son désir autoritaire de faire du syndicalisme ou du mouvement associatif les simples courroies de transmission de ses options politiques.
    Ainsi, loin de favoriser la remobilisation de la classe ouvrière, une fois au pouvoir, elle élimine leur capacité ou leur volonté d'autonomie. - D'autres pensent que tel ou tel autre candidat serait un meilleur défenseur des acquis sociaux ou droits démocratiques gagnés de haute lutte auparavant, tels le droit de grève, celui à l'IVG, ou le droit à une couverture sociale minimum. Mais là encore, c'est la social-démocratie qui a engagé la France de plus en plus fort dans la dynamique européenne, celle de Maastricht, donc une Europe marquée par l'héritage démocrate-chrétien et une volonté de cassage des acquis sociaux et du droit du travail sous prétexte d'uniformiser les législations nationales. - Les derniers tirent enfin de l'état des forces révolutionnaires, du degré de combativité des classes subordonnées et du niveau de la conscience de classe, la conclusion qu'un vote utile vaut mieux qu'une abstention dite révolutionnaire incomprise par les masses. Et c'est vrai qu'à cet argument, je n'ai pas grand chose à rétorquer, malheureusement.
    2) Le vote antifasciste.
    Autre sujet sur lequel les anarchistes ont eu à s'affronter : l'utilisation des urnes pour faire barrage au fascisme. Deux questions se posaient aux révolutionnaires et démocrates transalpins : la nature du phénomène fasciste et sa signification. L'Internationale communiste considérait que l'essor du fascisme était un signe de faiblesse des classes dominantes, l'annonce de l'imminence de la révolution prolétarienne ; à cette conception, les anarchistes et notamment Luigi Fabbri répliquait que, bien au contraire, l'essor du fascisme s'était produit en Italie après l'échec du mouvement d'occupations d'usines en 1920, et non pour l'empêcher, qu'il s'agissait donc d'une « contre-révolution préventive » grâce à laquelle la bourgeoisie prenait sa revanche contre la classe ouvrière en tant que classe. Concernant la nature du mouvement fasciste, les révolutionnaires ont débattu du lien existant entre cette expression politique et le régime démocratique bourgeois. Si l'on considère que la dictature fasciste n'est qu'une autre forme, historiquement datée, de la domination de classe de  la bourgeoisie sur le prolétariat, alors la lutte antifasciste est contre-productive car elle mobilise les énergies révolutionnaires dans la défense de la démocratie bourgeoise et fait perdre de vue aux travailleurs que leur ennemi, c'est le capitalisme. Par contre, si l'on considère que le fascisme est bien plus qu'une forme de réaction anti-ouvrière, qu'il est l'expression d'une véritable « crise morale » qui met à mal l'État démocratique et donc les libertés qui l'accompagnent, si l'on considère en plus que la période n'est pas favorable à l'expression révolutionnaire, alors le combat antifasciste prend tout son sens, comme défense de tout ce qui a été conquis auparavant par des décennies de luttes politiques et sociales.
    Ce détour par l'Italie des années 20 n'est pas hors de propos. Car de l'analyse précitée, il en ressort trois types de positionnements tactiques : front républicain d'un côté ; refus d'alliances transclassistes de l'autre ; enfin, du va-et-vient constant entre pratiques d'alliances dans le cadre de la défense des libertés démocratiques et autonomie d'action dans la propagande anticapitaliste.
    Conclusion
    Si l'un d'entre vous me disait maintenant que ce que je viens de dire sent le vieux, le renfermé, j'avoue que j'aurai du mal à ne pas abonder dans son sens. Un siècle et demi s'est écoulé depuis l'émergence des socialismes marxiste et libertaire. Et si je pense que la lecture des « grands anciens » peut nous servir encore à appréhender le présent, il me semble important de confronter collectivement certaines de nos analyses et certains de nos principes que certains voudraient intangibles et inaltérables à la situation actuelle, au «capitalisme d'aujourd'hui ».
    Dans les pays capitalistes modernes, à la sortie de la deuxième guerre mondiale, la bourgeoisie et les sociaux-démocrates ont échangé le Grand soir contre l'amélioration des conditions de vie des travailleurs : congés payés, salaires moins indécents, droits syndicaux, couverture maladie... En clair, la classe dominante, sans remettre en cause les bases mêmes du système capitaliste, a été mise dans l'obligation de composer avec les représentants des classes laborieuses. Même si nous vivons aujourd'hui dans un pays comptant plusieurs millions de travailleurs pauvres et de chômeurs précaires, la partie la plus importante de la population, celle qui fait les gouvernements, fait partie de la classe moyenne : une classe moyenne très hétérogène, qu'il est impossible de réduire à une figure centrale mais dont on pourrait dire qu'elle a plus à perdre que ses chaînes : elle a un statut social qui permet de la différencier de la classe ouvrière, elle consomme, est propriétaire. Elle attend de l'État qu'il lui garantisse la sécurité de ses biens. Le résultat du premier tour des élections présidentielles nous a montré que les discours sécuritaires et xénophobes avaient trouvé des oreilles attentives de leur côté : petits patrons, commerçants et artisans évidemment soit l'électorat classique de la droite réactionnaire, mais
    également des employés souvent modestes effrayés par les risques de prolétarisation qui pèsent sur eux. Marx avait en ce sens raison d'écrire que « la sûreté est le plus haut concept social de la société bourgeoise », que « le concept de police, c'est l'idée que la société toute entière n'existe que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits et de sa propriété ». En ce sens un État qui se recentrerait sur une de ses fonctions régaliennes, ici le maintien de l'ordre, les satisferait assez ; de même que cela satisferait tous les libéraux désireux de libérer l'entreprise capitaliste du compromis fordiste, donc du droit du travail et des mécanismes de redistribution des profits. Quand une partie de cette classe moyenne s'engage à gauche, elle s'affiche citoyenne et démocrate, partisane d'un État social, providence, protecteur. Bref, elle défend l'État qui la fait vivre et lui donne une identité sociale ; elle défend ses intérêts de classe. Or c'est cette fraction social-démocrate qui anime aujourd'hui la plupart des mouvements sociaux. Et je ne crois guère en la capacité de la classe moyenne salariée à remplacer le prolétariat industriel au titre de « sujet révolutionnaire », bref d'être porteuse d'un projet d'émancipation sociale et politique.
    Et cet État que nous voulons détruire, quelle est sa nature ? Est-il seulement une superstructure aux mains des dominants  ? Est-il un organisme parasitaire, reflet passif des transformations de l'infrastructure et des luttes sociales, ou bien est-il « autre chose », un «autre chose » beaucoup plus complexe à cerner et à combattre ? Cette question se pose de façon toute particulière en France où l'État a sans cesse étendu son emprise sur la société civile, se constituant une immense machine administrative capable de le servir ; une machine dirigée par une caste de hauts fonctionnaires peuplant les ministères, les entreprises nationalisées et les services publics, et jouant un rôle essentiel dans l'évolution de la structure industrielle du pays ; une machine tellement puissante qu'elle fait vivre ou survivre bien au-delà du cercle des fonctionnaires et travailleurs de l'État ; une machine qui contrôle en fait la totalité de la vie sociale. La société disciplinaire d'hier qui visait à cadrer, domestiquer les classes laborieuses et dangereuses pour leur faire admettre la tutelle étatique et l'ordre industriel à céder la place aujourd'hui à une société de contrôle qui repose sur l'intériorisation par les individus eux-mêmes de la domination.
    Il est évidemment fini le temps du « militantisme de caserne » pour les uns, de « l'engagement fort » pour les autres. Les sociologues comme Nonna Mayer ou Jacques Ion qui ont travaillé sur cette question-là ont dressé le tableau suivant : « l'engagement est plus distancié, plus individualisé, moins englobant. On s'engage sur une cause ponctuelle et précise, quitte à abandonner quand on en trouve de plus attirantes ». Certes il est plutôt rassurant de savoir que ceux qui s'engagent recherchent des espaces plus conviviaux, moins autoritaires et, plus souples et dans lesquels ils puissent s'y retrouver. Le problème est que ces pratiques militantes moins sacrificielles sont, mais est-ce étonnant, typique de l'ère du temps marqué par un individualisme fort : certes on fait entendre ses convictions, mais on consomme également du politique et de la radicalité, et on a du mal à inscrire sa militance dans la longue durée.
    J'imagine que certains se demandent où je veux en venir et trouvent peut-être que je me suis éloigné bien loin de la question de l'abstention révolutionnaire. C'est vrai, mais pas tant que cela. Nous sommes entrés dans une nouvelle phase du développement capitaliste marquée par le caractère hyperconcurrenciel du marché et la volonté d'abolir au maximum les restrictions à l'échange des productions matérielles et immatérielles, les restrictions à la marchandisation de tout ce qui existe. Ce « nouveau capitalisme » bouscule et entend redéfinir la place et la fonction de  l'un des piliers sur lesquels « l'ancien » s'était établi : l'Etat-nation, là où s'exerce le jeu démocratique, le cirque électoral, bref la souveraineté populaire. Nous nous retrouvons dans une situation très inconfortable qui fait dire à Noam Chomsky par exemple que « face aux énormes concentrations de pouvoir privé (qui) existent et qui n'ont aucun compte à rendre à la population », « il n'y a qu'une seule manière de défendre les droits bafoués et de les accroître : maintenir la seule forme de pouvoir illégitime qui soit sensible au public et sur lequel celui-ci puisse avoir quelques influence : l'État ».
    Ce nouveau monde en gestation qui s'annonce sans, en contrepoids véritable, autre chose que la défense du compromis fordiste, doit à mon sens nous amener à redéfinir ce que peut être un anarchisme pour ce siècle, ce que peut être une rupture révolutionnaire et quelle forme peut prendre la subversion aujourd'hui. Bref, comme l'écrivait Berneri en 1922, élaborer «un anarchisme critique qui ne se contente pas des vérités acquises, des formules simplistes, un anarchisme qui soit à la fois idéaliste et en même temps réaliste, bref un anarchisme qui greffe des vérités nouvelles sur le tronc des vérités fondamentales, tout en sachant tailler ses vieilles branches ». Et peut-être que l'abstentionnisme libertaire est une de ces vieilles branches. En clair, cette question doit être détabouisée. C'est à mon sens une question de tactique qui doit prendre en compte à la fois l'état des rapports de classes dans la société et celui des forces révolutionnaires. Ce ne peut être qu'un positionnement défensif qui ne serait que le constat lucide de notre incapacité à faire de l'abstention révolutionnaire une arme politique mobilisatrice, que le constat lucide de notre faiblesse face à l'adversité et de notre isolement au sein du mouvement révolutionnaire.
    (Contribution de Patsy)

    Tract du Mouvement communiste
    MOUVEMENT COMMUNISTE 
    Pour toute correspondance : écrire, sans autre mention, à B. P. 1666, Centre 
    Monnaie, Bruxelles.

    L'épouvantail Le Pen a réussi à recréer l'union nationale pour la République
    La lutte de classe se chargera de la défaire
    Au cours des vingt-cinq dernières années, il y a eu 24 élections à caractère national (municipales, présidentielles, européennes) . sans compter les nombreuses élections partielles. Autant dire que le business politicien a une perspective permanente : le vote aux prochaines élections.
    Et puis voilà qu'un certain 21 avril 2002, un vote de premier tour pour une élection présidentielle, tout ce qu'il y a de plus démocratique, avec tout plein de candidats de toutes les couleurs, permet à un saltimbanque fasciste au parti en déliquescence de s'opposer à un nationaliste de droite traditionnel comme choix électoral pour le second tour. Scandale des scandales ! Tous les adeptes du bulletin de vote protestent et se mettent à manifester . contre ce choix que leur démocratie électorale leur a imposé. Paradoxal pour le moins. On veut bien de la démocratie électorale, on défend mordicus la République, mais pas le résultat qui est sorti des urnes.
    Qu'un fasciste notoire puisse briguer (et parfois accéder) démocratiquement aux plus hautes fonction de l'Etat n'est pas vraiment une surprise. Faut-il rappeler que Mussolini est venu tout à fait démocratiquement au pouvoir en 1922 ? Qu'Hitler a eu le même privilège ? Et plus près de nous, qu'Haider en Autriche ou Berlusconi et ses alliés fascistes à peine maquillés d'Alleanza Nazionale ou de la Ligue du Nord en Italie ont été élus de la même façon, dans le respect de la Constitution et des institutions démocratiques ?
    Faut-il rappeler que pour déloger Mussolini et son régime honni il a fallu bien davantage que des manifs de doléance, des hauts cris indignés ou des bulletins de vote ? Sans la formidable vague de grèves ouvrières de 1943 en Italie, accompagnées de rudes batailles de rue contre les chemises noires, et sans un carnage impérialiste planétaire, peut-être que les nazis et les fachos seraient encore aux commandes de certains Etats, comme l'ont été jusqu'aux années '80 le régime stalinien ou encore, jusqu'aux années '70, les dictatures de Franco en Espagne et de Salazar au Portugal.
    Ceux qui se mettent à genoux devant la déesse Démocratie qui adorent la religion du bulletin de vote, qui prêchent pendant trois mois tous les ans dans des campagnes électorales à tiroirs devraient quand même se poser des questions. La démocratie électorale peut très bien amener les fascistes au gouvernement ou à la tête de l'Etat.
    Et ce, même si, pour l'instant, le danger constitué par Le Pen n'est autre qu'électoral. Du Medef à Madelin, de Jospin à des pans entiers de l'extrême gauche, on s'apprête à plébisciter Chirac pour que celui-ci ait les pouvoirs les plus étendus afin d'endiguer le Front National et son allié copieusement conspué Megret. Le châtelain de Saint-Cloud aura réussi, à froid, à unifier une caste politique qui était pourtant bien divisée avant ces élections. La reconstitution de l'unité nationale dans le cadre de la défense de la République, voilà le principal résultat de la vraie fausse percée de l'extrême droite qui n'a obtenu que quelques centaines de milliers de voix supplémentaires. L'Etat et le capitalisme, qui ont engendré le fascisme, qui ont rendu possible son accession à la tête de plusieurs exécutifs, devraient désormais représenter, selon eux, les meilleurs (ou les seuls) remparts efficaces contre la peste brune.
    Or, dans les conditions actuelles de la France capitaliste, Le Pen n'a aucune chance de pénétrer dans la salle des commandes de l'Etat. Dépourvu d'un organe capable d'organiser le vote éminemment réactionnaire (nous refusons toute qualification du vote Le Pen comme de protestation, fusse-t-il l'ouvre de prolétaires désemparés et souffrants) qui s'est porté sur lui, l'affreux personnage ne détient finalement aucun autre moyen que celui de faire pression et d'influencer les gouvernants qui vont suivre (la fameuse 'lepénisation des consciences'). Gouvernants qui vont à coup sûr s'empresser de caresser dans le sens du poil les électeurs du Front National par des mesures anti-immigrés et de renforcement de l'ordre policier dans les quartiers populaires. Aiguillon de la caste politique au pouvoir, Le Pen l'est et le sera de plus en plus, mais pas davantage tant que les conditions de l'exploitation n'exigent pas l'instauration d'une dictature fasciste.
    Tout aurait changé depuis le 21 avril parce que Jospin a manqué de moins de 1 % des voix exprimés pour être au deuxième tour ? Parce que cette fois Le Pen a fait le plein des différents bouts de l'électorat réactionnaire ? Voter, voter, . Ah ! le bulletin de vote, toujours et encore.
    Les intérêts de la classe ouvrière ne sont représentés par personne dans ce lamentable concert de politiciens bourgeois à la petite semaine.
    La France est un Etat capitaliste démocratique, avec une constitution, un parlement, un sénat, des institutions représentatives et tout et tout. Malgré cela (ou plutôt grâce aussi à cela), la meilleure des démocraties n'est rien de moins qu'une dictature du capital sur la classe ouvrière. Quels que soient les résultats électoraux, le lendemain comme toujours, les prolétaires devront aller à l'usine, au bureau ou sur le chantier vendre leur force de travail aux patrons. Parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de vivre pour les travailleurs dans la société dominée par le sacro-saint capital. Et là, que ce soit un gouvernement de gauche, de droite, avec toutes les variantes possibles, il n'y a plus de démocratie qui tienne : ce sont les patrons qui commandent. C'est la loi du profit maximal, obtenu coûte que coûte, qui domine. Et silence messieurs les 'politiques'.
    L'Etat met ses structures, ses administrations, sa justice, son armée, et tous les moyens sophistiqués d'encadrement des populations au service d'une classe et d'une seule : la bourgeoisie. Cette classe soumet de gré ou de force toute la société à sa nécessité d'extorquer de plus en plus de profits. Les élections et toutes les illusions qui vont avec présentent un intérêt certain pour les classes possédantes : tant que les prolétaires se passionnent pour ces trucs là, ils ne remettent pas en cause les fondements de l'exploitation capitaliste. Tant que la réflexion restent embourbée dans les marais de la « citoyenneté » et autres fadaises du même acabit, c'est la conscience politique autonome de la classe ouvrière qui se met aux abonnés absents.
    La force des travailleurs, celle dont ils peuvent se servir pour améliorer leur quotidien et révolutionner la société, c'est leur place dans la production, et rien d'autre. Que les travailleurs des transports arrêtent le boulot, et tout s'arrête. Que les ouvriers croisent les bras, et il n'y a plus de production. Que les techniciens, les informaticiens, les gaziers ou les électriciens, etc. (tous sont des prolétaires) cessent le travail, et toute la machine économique du capital est bloquée. Et qu'est-ce que le vote peut changer à cela ? RIEN !
    Seule la classe des travailleurs est plus forte et puissante que la bourgeoisie et ses alliés. Mais elle ne peut devenir l'élément de transformation de la société QUE si elle a conscience de sa force en tant que classe. D'où les efforts passionnés de tous nos adversaires pour inculquer le crétinisme électoral dans les têtes des prolétaires. Ces messieurs veulent reléguer le prolétaire au rang de 'citoyen' parmi d'autres. « Un vote, une voix », qu'ils professent. C'est vrai ; dans l'urne, la voix d'un maçon ne vaut pas plus que celle d'un proxénète ; celle de l'employée ne vaut pas plus que celle d'un militaire ; celle d'un ouvrier que celle d'un gangster, ou de son patron.. Ils veulent transformer ceux qui ont vocation à devenir une classe de travailleurs conscients de leurs intérêts exclusifs en une masse d'individus, mélangés aux autres classes, qui se contenteraient d'élire ceux qui pendant cinq ans, de droite ou de gauche, vont les fouler aux pieds.
    Travailleur, jamais rien ne changera pour toi par le biais des élections. Ceux qui veulent te faire croire cela, y compris ceux qui ne dénoncent pas clairement l'imposture électorale, défendent les intérêts du capital. Voter ne sert à rien ; s'abstenir non plus. Il te faut au contraire prendre conscience que la seule solution réaliste pour les ouvriers consiste à détruire l'Etat, ses institutions, ses partis, sa police, son armée, sa justice et toutes ses administrations.

    Le 1er mai 2002.
    MOUVEMENT COMMUNISTE

    Le 6 mai, qu'est-ce qu'on fait...
    Groupe Michel Bakounine
    Fédération Anarchiste
    BP 3, 17350 Port d'Envaux
    téléphone 05.46.76.73.10
    télécopie 05.46.76.82.60

    Le 5 mai, nous avons écrasé Le Pen, dans les urnes...Bien, mais...
    le 6 mai, qu'est-ce qu'on fait pour transformer l'essai ?
    La France est la 4ème puissance économique mondiale et pourtant...
    Des milliers de personnes dorment dans les rues, des millions de repas sont distribués par les restos du coeur. Près de la moitié des
    salariés gagnent moins de 1000 euros par mois pendant que les boursicoteurs se partagent les bénéfices. Le PDG de Total-Fina-Elf est en liberté, mais la gauche met en prison les "fraudeurs" du métro (6 mois de prison et 7500 euros d'amende pour 10 trajets impayés). José Bové ira en taule mais Chirac trône à l'Elysée. Des écoles, des bureaux de poste ferment, des hôpitaux sont débordés mais droite et gauche continuent de casser et de privatiser les services publics. Les sans papiers sont dans des camps (de rétention) ouverts par la droite et agrandis par la gauche...
    20 ans de mépris et de régression sociale pour nous...
    20 ans de fric et d'arrogance pour la poignée qui gouverne l'Etat et qui dirige les entreprises...
    Le Pen récolte ce que Chirac, Mitterrand, Juppé et Jospin ont semé !
    20 ans de gouvernements gauche-droite ont provoqué la lepénisation des votes... mais surtout des esprits !

    Réalistes ou utopistes...
    L'utopie aujourd'hui, c'est de croire que les professionels de la politique pourront demain changer la vie, supprimer la misère et l'injustice en continuant ce qu'ils font depuis toujours...
    Etre réaliste aujourd'hui, c'est éviter de refaire les mêmes conneries. C'est affirmer la primauté de l'individu et de la solidarité sur les machines à faire du fric et à décerveler !
    Etre réaliste aujourd'hui, c'est agir contre le racisme en se battant pour l'égalité sociale dans nos quartiers, nos lycées, nos facs, nosentreprises... tous les jours !
    C'est inverser les prises de décision concernant nos vies ! C'est arrêter de déléguer notre pouvoir de choisir et d'agir... C'est prendre nos responsabilités pour que plus personne ne pense, n'agisse et ne décide à notre place !
    La révolte contre Le Pen doit maintenant s'attaquer aux racines du mal : le capitalisme qui génère les inégalités, l'injustice, le chômage et l'insécurité sociale.
    C'est tous les jours qu'il faut combattre Le Pen et ses idées... pas seulement tous les cinq ans dans l'isoloir.
    Défendre la liberté dans la rue, c'est empêcher les racistes de prendre ouvertement la parole avec leur discours de haine...
    C'est dire que ce sont l'Etat et la bourse qui créent le chômage... pas les immigrés !
    C'est développer des services publics gratuits pour tous les usagers.
    Etre réaliste aujourd'hui, c'est partager égalitairement les richesses que NOUS produisons et ne pas accepter de survivre dans la précarité et l'insécurité sociale.
    C'est nous ré-approprier la vie de nos quartiers. C'est nous qui y vivons, c'est à nous de décider ce qui doit s'y faire !
    Aujourd'hui, " liberté, égalité, fraternité " n'est qu'une formule creuse... elle doit devenir une réalité sociale !
    C'est un combat quotidien et personne ne le mènera à notre place !
    Libertaires, Egalitaires, Fraternitaires... pour la liberté et l'égalité sociale !
    Groupe Michel Bakounine 
    Fédération Anarchiste

    La défaite de Le Pen est aussi notre victoire
    Jean Gilbert 05 Mai 2002

    Arrivés au soir du 2eme tour de l'élection présidentielle, et compte tenu de l'ampleur et de l'âpreté du débat, qui a secoué les rangs des libertaires, il nous semble bon de tirer quelques conclusions provisoires.Statistiques d'abord :
    Le Pen prend une gifle magistrale, mais pourtant il fait quasiment le plein des voix portées sur les deux candidats de l'extrême droite au premier tour. 5,4 millions de voix. Il ne recule pas vraiment, mais ne peut plus guère espérer progresser.
    Le recul de l'abstention (-8points), et la relative faible augmentation des blancs et nuls (4% soit +2points), montrent qu'il y a une très forte mobilisation contre lui. L'augmentation des votes blancs et nuls représente à peine le tiers des voix de Laguiller.
    Ces résultats montrent que le réflexe anti-fasciste a entouré le vote Le Pen d'une ceinture de sécurité. Il sera plus facile pour nous de dénoncer les compromissions électorales de la droite avec l'extrême droite, comme celle de Jacques Blanc avec le FN au conseil régional du Languedoc.
    Sociétales ensuite :
    La mobilisation anti-Le Pen, qu'elle que soit la difficulté de son corollaire (appeler à voter Chirac), a été constante, non récupérée, multiforme, joyeuse, spontanée, inventive, éthique, porteuse de germes de réflexion et d'engagement social et politique. Qu'est-ce qu'un libertaire peut demander de plus à une mobilisation aussi large de nos jours ? Qu'elle perdure dans les têtes et dans les cÏurs sans être manipulée et récupérée par les méchants loups de la politique. Il y eut une génération 68 ou 81 ou 95, il y aura peut-être une génération de Mai 2002. Il faut l'espérer parce que la démonstration est faite, que mieux que les luttes honorables de Ras-le-Front ou de No Pasaran, cette mobilisation est apte à endiguer le Front National. Que cette capacité vienne d'un mouvement populaire et non d'organisations militantes est profondément libertaire. Même si ces organisations ont joué un rôle de décryptage et de préparation du terrain.
    Politiques aussi :
    La claque au facho, ne sert pas l'escroc. Certes il est élu. Mais avec un score de dictateur de république bananière, il est toujours aussi affaibli et cela ne peut que se rajouter aux diverses casseroles qu'il porte déjà. Mais ce score qui transforme son élection en référendum anti-Le Pen va freiner la lepénisation des politiques de droite et de gauche qui aurait eu lieu avec un FN à 48%. Les politiques vont peut-être comprendre qu'ils ne peuvent pas facilement prendre des électeurs au facho, mais qu'ils peuvent en faire se lever contre le fascisme.
    Le vote utilitariste contre Le Pen montre à quel point une élection n'est plus l'envoi dans une assemblée d'un représentant, mais peut-être aussi le barrage à la politique d'un ennemi. Dans leurs débats, les libertaires devront prendre en compte cette dimension.
    Propres au Monde libertaire enfin :
    Pour une fois le débat s'est ouvert, partout dans le monde libertaire, sauf peut-être dans le journal éponyme, et dans quelques autres organes partidaires des anarchistes. Mais toutes les organisations libertaires, tous les milieux libertaires, toute la mouvance libertaire, a résonnée de la parole libre retrouvée. Pour l'avancée de nos idées, nous ne serons jamais assez reconnaissants à tous ceux qui ont sincèrement débattu, quelles que soient leurs positions. Le simple fait d'échanger des arguments divergents sur un sujet qui était un dogme a montré une nouvelle ligne de partage et de rassemblement dans le monde libertaire.
    - Il y a ceux qui, comme au Parti Communiste, comme à Lutte Ouvrière, et osons le dire comme au Front National, ne savent qu'échanger des tracts et des communiqués et veiller à la pureté de la ligne. Et ceux la sont la vieille garde, appelés à disparaître dans les méandres de l'histoire ou à moisir dans la poussière de leurs musées-prisons où ils prétendent " témoigner pour les générations futures ". Et ceux là nous devons peu à peu les isoler, les contourner, puis les oublier, si nous voulons avoir un mouvement riche, jeune, vivant, novateur et profondément libertaire.
    - Et il y a ceux qui, quels que soient leurs points de vue sur tel ou tel sujet, sont prêt à en débattre librement, à une confrontationargumentée, avec l'esprit libre qui nous caractérise. Prêts à être interpellés par les mouvements qui agitent la société sans vouloir yrépondre par la première ânerie lue dans un " reader digest ". Prêts à retrouver leur virginité intellectuelle. Prêts aussi au respect des idées différentes, à comprendre que le premier des respects que l'on doit à l'autre est de l'écouter et de chercher à le comprendre. Prêt à voir que les points communs aux libertaires sont plus importants que les différences d'appareils et les interprétations de la parole divine de nos penseurs. Sur ce mouvement de débat, ouvert maintenant à l'échelle de toute la mouvance et de tout le mouvement libertaire, si nous savons l'entretenir, nous pouvons construire les fondations d'un nouveau mouvement libertaire, multiforme, incorporé profondément dans les esprits d'une part importante de la population. Cela nécessitera que nous fassions tomber d'autres tabous. Mais est-il plus libertaire que nous ayons raison par la puissance de nos armes ou par la force de nos convictions?
    Osons l'anarchisme, tout de suite, tout simplement !
    Jean Gilbert 05 Mai 2002

    Pour en finir avec les élections
    Il est navrant de constater comment notre système politique se résume  à un simple jeu de société entre les différents partis dans lequel le vote de la population ne sert que de dé qui indique à chacun de  combien de cases il avance ou recule (ou combien de  ministères,députés ou sénateurs il est en droit de demander).  Aussi, il est grand temps de tourner la page des évenements  électoraux pour se consacrer enfin aux vrais problèmes, en espérant  qu'on ne nous emmerde pas trop pendant les législatives.  Ceci dit, la tournure trés particulière des élections présidentielles  mérite peut-être un dernier bilan avant qu'on ne les range  définitivement dans les archives de la démagogie électorale.Le 5 mai, à 20h, on a vu une bonne partie de la population française  se réjouir de l'éccrasante victoire de Jacques Chirac comme si l'on avait échappé au péril FN. Or, outre le fait que cette victoire était  prévisible depuis longtemps, je ne vois vraiment pas à quoi nous avons échappé.
    A t-on échappé au racisme?
    Pas vraiment, puisque notre "nouveau" président est tout de même  l'auteur de la phrase suivante: "Il ne devrait pas y avoir de problème de chômage en France, puisqu'il y a 1 000 000 chômeurs et 1 800 000 travailleurs immigrés" (Chirac 1976)  Par la suite, sa politique d'immigration n'a fait qu'illustrer cette  déclaration qui n'a rien d'une simple erreur de jeunesse : il a  cautionné les lois Pasqua-Debré, il ferme les yeux sur les lois et  circulaires Chevénement et la double peine instaurées par la gauche  et se déclare clairement contre la régularisation de tous les sans-papiers.
    A t-on échappé au tout-sécuritaire?
    Sûrement pas! Chirac va même jusqu'a dire " la liberté, c'est avant  tout la sécurité". Or, comme on sait que "sécurité" signifie dans sa bouche "flicage", "vidéo-surveillance", "tolérance zéro" ou "police de proximité", on ne peut pas être trés optimiste quant-à l'avenir de notre liberté réelle ou de la vie des quartiers populaires: au mal-être des populations exclues, exploitées et négligées il n'apporte comme solution que le super-flic qui les empéchera d'étendre leur  révolte aux "quartiers honnêtes".
    A t-on échappé à l'anti-social?
    Visiblement non, puisqu'aprés avoir gouverné contre les travailleurs Chirac ne semble pas envisager de changement de cap. "La fraternité, c'est les retraites" dit-il, et il a raison: la fraternité, c'est les retraites mais c'est aussi les bas salaires, les chômeurs, les précaires, les SDF, les sans-papiers... Et pour eux, que compte faire notre gouvernement? Rien, comme d'habitude !
    Tout cela m'empêche de voir dans le résultat de Chirac le moindre soupçon de victoire sur les idées réactionnaires mais juste une  défaite moins directe.
    D'ailleurs, le FN n'a pas dégressé entre les deux tours, bien au  contraire...
    Nous avions alors approximativement les scores suivants:  40% de non-votants, 11,5% de fachos (FN+MNR) et 48,5% d'autres votants.
    Aujourd'hui, les scores sont à peu près: 25% de non-votants, 19,5% de fachos et 61,5% de votes "Chirac".
    On ne peut donc pas parler de recul du front national, qui a gagné des centaines de milliers de voix entre les deux tours et qui voit son nombre de militants exploser ces temps ci, mais bel et bien d'un "sursaut républicain", c'est à dire d'un plébiscite du régime actuel, orchestré à la fois par la classe politique et les médias.
    Car, en invoquant une menace fantôme ( qui a vraiment cru au péril fasciste?),la république a tenté de montrer qu'elle restait la seule aile protectrice sous laquelle se réfugier devant la menace. On a vu des foules d'individus généralement indifférents au sentiment nationaliste tenir les emblèmes tricolores ou chanter la Marseillaise en opposition au front national. Or, être "fier d'être français", ça sent le déjà vu... Et, sans aller jusqu'à ces extrémités du chauvinisme, tous les appels aux urnes que l'on a pu voir ne sont-ils pas des appels à la citoyenneté, c'est à dire aujourd'hui au sentiment patriotique et à la caution du système?
    Notre régime archaïque d'état-nation souverain, délaissé par sa population et dépassé par les mécanismes du capital avait besoin d'un plébiscite pour maintenir sa légitimité: il semble malheureusement l'avoir obtenu. Car on n'a beau dire que l'on a voté "contre Le Pen" et non "pour Chirac", il n'en reste pas moins vrai qu'on a voté pour les institutions puisqu'on s'est battu sur leur propre terrain: on ne peut pas à la fois combattre la pseudo-démocratie bureaucratique telle qu'elle est organisée aujourd'hui et se tourner vers elle lorsqu'on se sent menacé.
    Ainsi, sous couvert d'échapper à l'état totalitaire qu'aurait pu instaurer le FN, nous nous sommes manifestés en masse en faveur de l'état républicain, comme s'il n'y avait pas d'autre manière, pour exprimer nos idées, que de choisir tel ou tel courant de l'idéologie dominante. Pourtant, nous en avons marre de cautionner un système qui nous ignore. Nous pensons qu'il existe d'autres formes de démocratie que de choisir sur catalogue le candidat qui dit le moins de conneries et que ce n'est pas pour rien que la répartition géographique des forts taux d'abstention correspond à la répartition du chômage ou de la précarité. Nous savons que nous n'avons rien à espérer de la classe politique et les mois à venir seront là pour montrer que tout ce que nous avons à gagner ne viendra pas du haut mais sera arraché dans la lutte.
    On a viré Jospin, on a viré Le Pen, maintenant virons Chirac et tous les autres!
    Baptiste. 

    ON PREND LES MEMES ET ON RECOMMENCE ?
    Tract distribué à Nantes le 5 mai au soir
    Des libertaires
    Pour tous renseignements écrire à Cité BP 131 44403 REZE Cedex

    La présence de Le Pen au second tour de l'élection présidentielle n'a manifestement pas provoqué le " séisme " annoncé au sein de la classe politique française.Les responsables politiques se sont illustrés ces deux dernières semaines par leur incapacité à se remettre en question autrement qu'en appelant au " front républicain ". Or, qu'est ce que ce " front républicain ", sinon une tentative désespérée des différents partis politiques pour sauver un système qui vient pourtant de prouver ses limites. Il suffit pour s'en convaincre, de jeter un coup d'Ïil sur le " taux d'abstention record " (28% des électeurs ne sont pas allés voter) et le nombre conséquent de bulletins blancs et nuls enregistrés lors du premier tour de l'élection présidentielle. Faut-il vraiment s'en étonner, quand on sait que depuis plusieurs années les seules réponses apportées, par les partis au pouvoir, aux victimes des inégalités sociales criantes (les hommes et femmes sans papiers, les chômeurs-[euses] sans indemnité, les 18-25 ans sans minima sociauxÉ) sont des mesures de plus en plus répressives (internements et
    expulsions des sans papiers, imposition du PARE, projet de loi d'ouverture de " centres de détention fermés pour mineurs ", répliques des anciennes maisons de correction.) En utilisant ces inégalités pour créer un sentiment d'insécurité, les partis qui se sont succédés au pouvoir ont poussé Le Pen au second tour, ce qui leur permet maintenant de justifier leur politique " ultra " sécuritaire.
    Que va-t-il se passer au lendemain du second tour ?
    Le jeu électoraliste d'alliances - officieuses ou officielles - est déjà en train de se remettre en place. Chaque parti tente aujourd'hui de rassembler ces forces pour pouvoir peser demain lors des élections législatives. Pendant que la droite " républicaine " confirme le virage à l'extrême droite amorcé depuis quelques années déjà (faut-il rappeler que des candidats de droite n'ont pas hésité à passer des alliances avec le FN au second tour des élections législatives de 1997 entre autreÉ) le PS amorce un " virage à gauche " opportuniste et tente de se refaire une virginité en s'affichant aux cotés des anti-fascistes.
    Nous devons nous prendre en main pour lutter contre les idées de Le Pen et tous ceux qui s'en servent.
    La peur, que nous sommes nombreux-[ses] à avoir ressenti au lendemain du premier tour, nous prouve que nous devrons toujours lutter pour affirmer nos droits. " Le Pen et ses idées " occupent aujourd'hui une place centrale dans la vie politique française, or la preuve est maintenant faite que le vote ne suffit pas à les combattre.
    C'est pourquoi des collectifs et structures existent déjà qui luttent pour la régularisation des hommes et femmes sans papiers,l'augmentation des minima sociaux, la gratuité des transports, contre le patriarcat, le fascismeÉ
    CONTINUONS LA LUTTE !
    Des libertaires

    Qui sème la misère, récolte le fascisme !
    Tract groupe Durruti (Lyon)
    de la Fédération anarchiste

    Les élections présidentielles qui viennent de s'achever illustrent avec force l'impasse de la " démocratie  représentative ». A en croire le discours dominant, il nous serait interdit de nous abstenir et nous serions condamnÉs au vote utile. Quelle ironie  alors qu'on nous dit que la liberté de choix est la valeur de base  de la république... Nous, anarchistes, refusons un systême politique qui ne nous laisse que le droit de choisir nos maîtres. A l'opposé de cette logique, nous proposons la démocratie directe, forme aboutie de la démocratie, et le fédéralisme libertaire : orientations politiques choisies collectivement par la base, mandatement impératif des " élus " dont la seule charge serait de coordonner l'application de ces orientations, révocabilité des mandatés en cas de non-respect de celles-ci. Ce systême est applicable à  toutes les Échelles et comme nous savons que le pouvoir politique est tributaire du pouvoir économique et social, il est
    indispensable pour arriver à  cette réelle démocratie (la réelle Égalité politique) de construire l'égalité économique et sociale.C'est contre toutes les expressions du fascisme et des rapports de domination que nous luttons
    Les manifestations qui ont eut lieu ces derniers jours,  marquent une saine réaction contre l'extrême droite : Pour autant, il nous semble que l'on ne peut se contenter d'une simple contestation anti-FN. C'est contre l'ensemble des idées fascistes et racistes, diffusées dans la société et dans la classe politique bien au-delà  de l'extrême droite ( délire sécuritaire, répression contre les sans papiers, racisme institutionnel et banal, double peine, violences policière) que nous devons lutter. C'est contre tous les rapports de dominations (sexistes, homophobes, lesbophobes, racistes et de classe...) que nous devons nous battre. C'est dans cet esprit que nous sommes descendus dans la rue car plus que combattre les symptômes de la maladie c'est aux causes qu'il faut s'attaquer sous peine de ne reculer que pour mieux sauter.
    La société capitaliste et de domination produit un état de misère sociale, terreau de choix pour l'extrême droite qui se pose en seule alternative alors qu'il n'en est rien ( Le Pen, multi-millionaire, en sait quelque chose).  L'extrême droite dévie la révolte sociale vers des boucs émissaires, ce qui évite de remettre en cause le systême politique, économique et social actuel, à  la grande satisfaction de l'ordre dominant.
    Préparons la lutte contre Chirac et sa politique réactionnaire
    Chirac, quant à  lui n'a jamais été et ne sera jamais un rempart contre le fascisme : ses propos racistes et nauséabonds sur le " bruit et l'odeur ", sa responsabilité dans le génocide rwandais, ses autres actes politiques en tant que gouvernant, son programme politique et la campagne qu'il a menée ont contribué à  banaliser les thêmes de l'extrême droite, donc à leur donner une légitimité. Le " tout sécuritaire " ultra répressif, les politiques antisociales ( projet de suppression de la retraite par répartition, des acquis sociaux, précarisation,  plus de liberté pour le capitalisme) qu'il a mené et qu'il a promis de durcir ont constitué et constitueront un terreau de choix pour le développement des idées et pratiques fascistes, racistes, et réactionnaires, en même temps qu'elles en constituent une forme d'application partielle.
    La  donne politique future peut être de trois natures différentes :
    Ñ Une nouvelle cohabitation : or la gauche a déjà  montré dans les actes qu'une fois dans les arênes du pouvoir, elle menait une politique pro-capitaliste, antisociale ( PARE, introduction de la flexibilité sous couvert de réduction du temps de travail, précarisation du public comme du privé, privatisations plus même que sous la droite, casse des services publics, quasi-gel des minimas sociaux) anti-immigration (non-régularisation, maintient de la double peine) et répressive ( augmentation des crédits à  la police, participation au discours démagogique sécuritaire, répression des mouvements sociaux : affichage libre et pompiers sur Lyon, hospitaliers, enseignant sur l'ensemble de la France. C'est 20 ans de cette politique, associée à  celle de la droite, qui a conduit à la montée du fascisme dont la situation actuelle est l'expression.
    Ñ Un front républicain avec la disparition des clivages droite/gauche qui renforcerait une politique basé sur un consensus  capitaliste qui continuerait à  casser les acquits sociaux, à  créer la misère sociale et à  installer le " tout  répressif " dans le but de prévenir de futures révoltes, reprenant et banalisant une nouvelle fois des idées d'extrême droite. Et dans 5 ans les déçus de cette coalition grossiront le nombre des électeurs du F.N, de Mégret, bref de tous les fascistes démagogues.
    Ñ Un gouvernement à l'italienne droite/extrême droite qui aura la majorité à  l'Assemblée. Chirac invitant Millon, Blanc et Soisson entre les 2 tours (3 anciens élus ayant passé des accords avec le FN), ceux-là  même que Chirac avait dénoncés à  l'époque des élections régionales. Comme l'a  dit Million à  l'occasion du meeting lyonnais chiraquien : " Aux législatives, des dizaines et des dizaines de députés seront Élus grace aux voix du FN ".  Alors, ne comptons pas sur Chirac et le RPR pour nous protéger du fascisme.Et refusons cette doite qui devient de plus en plus extreme, prête à  s'allier avec les fachos pour prendre la majorité et nous gouverner
    Préparons dès maintenant dans tous les cas de figure, la grève générale et développons le mouvement social !
    Reste que pour  combattre efficacement le fascisme et tous les rapports de domination, il faut se débarrasser de leur terreau, la misère, en développant un mouvement social anti-capitaliste et anti-autoritaire autonome donc loin de toutes récupérationspoliticiennes, en fédérant les luttes, en investissant la rue, en pratiquant l'action directe et l'autogestion afin de construire l'Égalité économique, sociale et la démocratie directe.

    Demain, nous combattrons Chirac pour faire reculer Le Pen
    Secrétariat National d'Alternative libertaire

    La défaite de Le Pen ne peut que nous réjouir. Elle fait suite aux formidables mobilisations de rues de ces derniers jours, impulsées notamment par la jeunesse. Ces mobilisations étaient loin d'être l'expression d'un quelconque "front républicain" amené à durer, mais simplement l'affirmation du rejet du fascisme. C'est par défaut que le président a été réélu, sans aucune adhésion à son projet. Il ne devra donc attendre aucun état de grâce. Les résultats montrent une consolidation des votes en faveur de l'extrême droite, ce qui doit inciter à rester vigilant(e)s contre la peste brune y compris en dehors des périodes électorales.Le taux encore élevé des abstentionnistes ainsi que le nombre important de bulletins blancs ou nuls montrent que nombreux(ses) sont ceux/celles qui, bien que viscéralement opposé(e)s aux thèses de l'extrême droite, n'ont pu se résoudre à voter pour l'homme "du bruit et l'odeur", considérant qu'on ne combat pas l'extrême droite en votant pour un escroc. Et parmi ceux/celles qui se sont, difficilement, résolu(e)s à voter contre le Front national, nombreux/ses sont ceux/celles qui sont bien décidé(e)s à faire payer durement ce vote au candidat officiel du Medef.
    L'extrême droite a subi une défaite ce soir, mais tout n'est pas réglé. La solution ne passera pas par une éventuelle "nouvelle république" sans contenu, dans laquelle se reconnaîtraient le Medef et les partis gestionnaires du capitalisme. A la vacuité d'un tel projet, nous répondons que l'urgence est à une transformation radicale de la société. Il faut opposer à la droite corrompue et aux fascistes un programme d'urgence sociale sans concession. Cela ne se fera pas à l'initiative des partis de la gauche plurielle qui portent une lourde responsabilité dans la situation actuelle. Cela se fera au quotidien, dans nos entreprises, nos universités, nos quartiers. Il est plus que temps que les forces du mouvement social, de la "gauche de la rue" se rassemblent dans un front commun radical : syndicats, comités de chômeurs, associations de défense des droits sociaux, collectifs de citoyens.
    Ensemble, parce que ce n'est pas par les bons sentiments "civiques" que nous ferons reculer l'extrême droite, mais en nous battant sur le terrain de la justice et de la  solidarité.
    Paris, le 5 mai 2002 
    Secrétarait National d'Alternative libertaire 

    VOUS VOUS FOUTEZ DE NOTRE GUEULE,
    VOUS NE VOUS EN FOUTREZ PAS LONGTEMPS !
    Des amis d'Yves Peirat*

    Ainsi, 20 ans de mitterrandisme s'achèvent par cette glorieuse perspective électorale : élire un truand qui s'est auto-amnistié pour empêcher un démagogue fasciste d'arriver au pouvoir !!! Quel dépit, n'est-ce pas ?! nous aurions pu avoir pour premier ministre Fabius, l'homme aux mains pleines de sang contaminé, et nous n'aurons que Gaudin-la-nouille !Nous sommes de ceux qui n'ont pas voté, et ne voteront pas. Nous revendiquons la démocratie directe, là où nous vivons, jour après jour :cela ne nous rapporte pas un rond, mais pas mal d'emmerdes. Nous n'avons aucune envie d'abandonner notre pouvoir à quelques professionnels incontrôlables, qui finissent invariablement par faire les larbins empressés du capitalisme. Pour nous, les élections ne constituent qu'un pseudo-événement de plus, comme le Mondial ou le Paris-Dakar.
    Que certains aient envie de voter pour faire barrage au F.N, c'est un choix que nous pouvons comprendre. Mais depuis trois jours, il est impossible de débattre publiquement des raisons de ce désastre, avec l'argument de l'urgence. Ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui que l'extrême-droite fait un tabac dans l'hexagone ! Avec ça, tous les partis, socialos en tête, pleins de bonne conscience, s'offrent une virginité et nous font le chantage à l'extrême-droite. Il paraît que c'est notre faute !
    Ce n'est pourtant pas nous qui avons mené une politique de merde pendant vingt ans, qui a éc|uré tant de gens et qui a abouti à la désintégration de tout le monde ouvrier et à une ségrégation sociale, ethnique et urbaine sans précédent. Ce n'est pas nous qui avons constamment et froidement dupé les électeurs (quand on pense que Mitterrand avait été élu en 1981 sur le slogan de "Changer la vie" !) Nous avons passé ces vingt dernières années à nous battre contre les conséquences de ces choix politiques là où nous vivons, dans des associations de quartier, des collectifs de chômeurs, de sans-papiers etc. Que cette gauche bien-pensante ne vienne pas nous faire la morale. C'est elle qui a fait le lit du F.N.
    Qui a signé les accords du PARE qui livrent les chômeurs pieds et poings liés aux exigences des patrons ? un ministre du travail socialo. Qui a signé le décret autorisant l'entrée des OGM sur le territoire français ? un ministre de l'Environnement écolo. Qui a repris le vieux discours sécuritaire ? Le candidat Jospin. Après ça, on voudrait encore que le brave bétail accomplisse sagement son devoir électoral. Mais de qui se moque-t-on ?
    POLITICIENS DE MERDE, VOUS NOUS FAITES   V O M I R ! ! !
    Des amis d'Yves Peirat
    *Yves est en prison depuis plus de deux ans pour avoir fait sauter des locaux du F.N. à Marseille. II a pris cinq ans pour ça. Si vous voulez faire quelque chose d'utile contre les fachos, écrivez-lui ou envoyez-lui de quoi cantiner.
    Yves Peirat, n° écrou 5591 C, Bat A 1er étage cellule 151,
    Centrede Détention de Salon-de-Provence,
    13300, BP 369.

    DÉCLARATION POLITIQUE D'ALTERNATIVE LIBERTAIRE
    Coordination nationale 

    Un immense élan de mobilisation sÕest exprimé en avril 2002. Il existe dans le pays une grande soif de perspective et dÕengagement, et la volonté dÕimposer au gouvernement et à la majorité issus des prochaines législatives, quÕils soient de gauche ou de droite, un Òtroisième tour socialÓ. Toutes celles et ceux qui partagent la perspective dÕune transformation radicale de la société, et notamment les libertaires, doivent tirer très vite les leçons des événements récents, dégager ce qui se joue derrière ces événements, et proposer des axes dÕélaboration et dÕaction adaptés aux enjeux du moment, à ses dangers, mais aussi à ses promesses.1. Une profonde crise de représentatitivité
    Les présidentielles dÕavril 2002, avec la montée de lÕextrême droite, ont permis de mettre en lumière une profonde crise de société. Au premier tour, le score sans précédent de lÕabstention, des votes nuls et blancs, et des votes protestataires, ont été les signes manifestes de cette crise. Crise dont il importe de mettre en lumière les aspects essentiels et les causes profondes. Premier aspect : il sÕagit dÕune crise de représentativité. Crise des appareils politiques institutionnels, crise de la forme et du modèle du Parti. Et plus profondément, crise de légitimité des institutions dites ÒdémocratiquesÓ et ÒreprésentativesÓ, quÕun nombre de plus en plus important de citoyens jugent ne pas les représenter, et ne pas permettre leur participation démocratique à la vie de la Cité. Crise également de lÕÉtat, contesté dÕun côté par les exigences à plus de démocratie et plus de liberté, et de lÕautre côté malmené par la poussée libérale et la mondialisation capitaliste.
    Les libertaires trouvent dans cette crise une éclatante confirmation de leurs critiques des institutions étatiques et parlementaires. Mais la situation exige dÕeux autre chose quÕune simple critique négative. Elle appelle des propositions stratégiques immédiatement concrétisables, et le Projet dÕune société nouvelle, inspiré par les aspirations libertaires et autogestionnaires.
    2. Le retour dÕun refoulé : la lutte des classes, lÕexistence du prolétariat.
    LÕun des moteurs essentiels de cette crise est la contradiction entre lÕexistence dans la société de conflits de classes aigus mais masqués, et lÕabsence ou la faiblesse de la représentation, de lÕexpression des couches les plus exploitées et dominées de la population. LÕeffondrement du Parti Communiste, la transformation de la social-démocratie en social-libéralisme, lÕalliance proposée par le PS entre couches moyennes et Capital, la gestion zélée du capitalisme du PC et du PS de concert avec les Verts, ont entraîné un recul de la représentation institutionnelle des couches populaires, que lÕersatz proposé par Lutte Ouvrière ne saurait compenser. La représentation
    symbolique du Prolétariat dans lÕimaginaire social a également été soumise à un feu idéologique permanent depuis des décennies. La dévalorisation, la dépréciation symbolique du Travail ouvrier sÕest accompagnée dÕune dépréciation des ouvriers et des employés eux-mêmes. Enfin le mouvement syndical et social nÕa pas encore réussi à sÕaffirmer comme une force autonome, porteuse dÕun espoir manifeste, partagé par de larges pans de la société. LÕextrême droite progresse parce quÕil nÕy a pas aujourdÕhui de Projet de transformation de la société porté à une large échelle, et parce que le mouvement social et syndical est en crise, avec une lourde responsabilité des bureaucraties des grandes organisations syndicales qui ont, entre autres, et durant des décennies, négligé et même souvent méprisé les revendications des précaires et des chômeurs.
    Pourtant, les ouvriers existent toujours, et plus largement on peut parler dÕun Prolétariat moderne englobant ouvriers, employés, chômeurs, salariés précaires, couches moyennes salariés et prolétarisées. CÕest finalement la majorité de la population... qui se trouve sans expression satisfaisante dans la société contemporaine ! Et le conflit des classes, lui, continue, dÕune part sous la forme des résistances de certaines couches de salariés et de ÒsansÓ, mais surtout, hélas, sous la forme de lÕoffensive constante de la classe adverse, celle du Capital, classe que le MEDEF en France mais aussi les institutions de lÕUnion européenne ont doté dÕun projet de société. Apparaître, être actifs parmi les travailleurs et les travailleuses, être porteurs dÕun projet où ceux-ci retrouvent un rôle moteur : les libertaires, porteurs de lÕhéritage dÕun courant historique du mouvement ouvrier, ont une responsabilité particulière à assumer dans une reconquête du politique par le Prolétariat moderne.
    3. LÕécrasante responsabilité du PS, du PC et des Verts
    CÕest peu dire que la responsabilité de la crise actuelle et de lÕascension de lÕextrême droite repose dÕabord sur la gestion du gouvernement PS-PC-Verts. Voici venu le temps du bilan pour cette gauche gestionnaire qui nÕa ni su, ni pu, ni voulu sÕen prendre aux injustices et aux inégalités sociales, et qui a progressivement repris à son compte, à peine amendée, la doxa libérale. Le ralliement de cette gauche de gestion aux thèses ÒsécuritairesÓ ces dernières années à confirmé cette inexorable perte de sens. Pendant des années elle a participé à une répartition de plus en plus inégalitaire des richesses, à une montée de la misère et de la précarité, à une dégradation des services publics et des prestations sociales, cÕest à dire à une montée de lÕinsécurité sociale. Cette insécurité sociale ne pouvait que provoquer une dégradation des conditions de vie et des relations sociales, notamment dans les quartier les plus défavorisés. Pourtant le gouvernement de gauche, emboîtant le pas à la droite, a choisi de sÕen prendre aux symptômes mais non aux causes. Il a choisi la politique de la distribution des coups de matraque, plutôt que celle de la redistribution des richesses, contribuant à désigner une partie de la population, et notamment sa jeunesse, comme de nouveaux boucs émissaires.
    Depuis de nombreuses années, et notamment depuis la signature du Programme commun qui préparait la montée de la gauche au gouvernement en 1981, notre courant nÕa eu de cesse dÕopposer à la logique de la gauche de gestion celle de la gauche sociale, à la stratégie social-démocrate des ÒchangementsÓ opérés depuis la tête de lÕÉtat, celle des Contre-pouvoirs imposant de vrais changements par les luttes menées dans tous les lieux de vie et de travail. Dans ce combat, des tâches nouvelles sont devant nous. Nous devons réactualiser la stratégie des Contre-pouvoirs, et trouver des points dÕappui tangibles pour que les propositions des libertaires, et plus largement les exigences dont les mouvements sociaux sont porteurs soient enfin concrétisés.
    4. Les libertaires face aux Présidentielles dÕavril 2002
    Avant le premier tour des Présidentielles, nous avons mené campagne pour lÕabstention, et nous récusons toute culpabilisation à ce sujet. Nous défendons la pluralité dÕexpression, et refusons ce qui sÕavance masqué derrière le ÒFront républicainÓ : un totalitarisme qui condamnerait, au nom du vote ÒutileÓ, toutes les expressions critiques, lÕabstention, le vote nul ou blanc, les candidatures dÕextrême gauche. Aussi nous revendiquons sans honte notre participation active à la déroute de la gauche institutionnelle lors du premier tour des législatives, par une campagne nationale dÕAlternative libertaire en faveur dÕune abstention politique;  par la participation à plusieurs campagnes locales et régionales telle que la campagne Òabstention; pour un troisième tour socialÓ de la Région Centre; et enfin par la campagne ÒçA SUFFIT !Ó, alliant lÕabstention et le vote nul, campagne qui associait lÕAL, le Collectif ÒA Contre CourantÓ et des animateurs de Droits Devant!!
    Mais il était évident que nous ne pouvions reconduire mécaniquement lÕappel à lÕabstention pour le second tour. Aucun dogme ne pouvait masquer la gravité de la situation nouvelle créée par la présence inattendue de Le Pen, et nous nous refusions à considérer avec mépris ceux qui choisissaient de lui faire barrage y compris dans les urnes. Même si ce nÕest pas là que lÕon peut briser les causes profondes de son ascension. Et même si Chirac mènera à lÕÉlysée une politique inspirée par son adversaire du 5 mai. À la différence dÕautres collectifs libertaires, Alternative libertaire a donc décidé de ne pas appeler à lÕabstention pour le second tour des présidentielles, et, tout en dénonçant le consensus totalitaire du Front dit Républicain et les responsabilités écrasantes de la gauche plurielle, à concentrer son intervention sur un objectif : que le 5 mai le score de Le Pen soit le plus petit possible (ÒPas une voix, et notamment pas une voix ouvrière, de chômeur ou ÒdÕexcluÓ, pour le multi millionnaire Le PenÊ!Ó)
    5. Force de la mobilisation anti Le Pen... mais persistance à un haut niveau du danger fasciste
    Lors du second tour des Présidentielles, si lÕextrême droite nÕa guère gagné de voix, cÕest grâce à la mobilisation de la rue, et notamment à celle de la jeunesse. Le Pen nÕa pas réussi à dévoyer une partie des abstentionnistes du premier tour, et ce fut grâce à la rue. Seconde qualité de la mobilisation antifasciste dÕavril : son refus du racisme. CÕest donc bien sur le contenu, sur la conception de la société que cÕest opéré le clivage. Et cÕest un formidable encouragement pour lÕavenir. Les militant(e)s dÕAlternative libertaire se sont plongés dans cette mobilisation, sont intervenus dans les Forum, ont diffusé largement leurs propositions et multiplié les contacts... Il convient maintenant de faire retour sur ces mobilisations dÕavril, de les analyser, dÕen dégager quelques caractéristiques.
    La jeunesse lycéenne et étudiante a été la plus prompte à réagir et à se mobiliser. Cette mobilisation massive a vu lÕUNEF, le MJS, et la Gauche Socialiste tenter de récupérer et dÕencadrer le mouvement. Par contre des noyaux actifs et spontanés sont également apparus, porteurs de fortes exigences de démocratie et de libre parole. Cette mobilisation de la jeunesse nÕa pas toujours rencontré les mouvements sociaux plus traditionnels. La jeunesse mobilisée a en tout cas mené son action la plupart du temps seule. Cela révèle la faiblesse des mouvements sociaux et y compris celle des forces émergentes de ces dernières années (les SUD notamment) même si celles-ci furent tout de même plus présentes que les forces sociales et syndicale traditionnelles. Enfin il faut bien pointer la limite du mouvement, qui fut de se focaliser contre Le Pen et le FN en ne remettant pas en cause les causes profondes de leur ascension. La menace bien réelle de lÕextrême droite a permis de masquer les responsabilités tout aussi réelles du gouvernement sortant... et de la droite. La crise institutionnelle a été oubliée sous la poussée dÕun improbable ÒFront RépublicainÓ et dÕune apologie dÕune ÒRépubliqueÓ qui est pourtant elle-même profondément inégalitaire et antidémocratique, et qui repose sur une discrimination raciste et colonialiste (lÕexclusion politique des immigrés).
    La défaite de Le Pen au second tour ne doit pas faire illusion. Deux facteurs au moins contribuent à des scores qui restent élevés, et extrêmement inquiétants. Le premier facteur est lÕexistence dans ce pays dÕun fort noyau dÕélecteurs et de militants acquis aux thèses et au programme du Front National. Le second facteur, cÕest la crise sociale et la crise de représentativité, qui trouvent ici une forme monstrueuse dÕexpression. Le noyau militant fascisant a su capter un électorat populaire plus large, qui nÕest pas totalement acquis aux thèses idéologiques du FN. Cet électorat populaire est désemparé par la gestion capitaliste des partis institutionnels, de gauche comme de droite. Confronté au mal vivre provoqué par la montée de lÕinsécurité sociale, ces électeurs sont incapables de sÕen prendre aux vraies causes de ce malaise, et se retournent contre les boucs émissaires désignés par le FN, à commencer par les immigrés. Il y a donc, derrière la montée de lÕextrême droite, se combinant, sÕinterpénétrant souvent, des causes idéologiques, dont le ferment le plus fort est le racisme, et des causes sociales. Aussi la défaite de Le Pen le 5 mai nÕannonce en rien une déroute certaine de lÕextrême droite. Ces présidentielles peuvent au contraire marquer lÕouverture dÕun nouveau cycle de progression du Front National et du MNR. Dans les mois et les années à venir, des conquêtes institutionnelles peuvent leur permettre dÕasseoir et de développer leurs positions, parce que les causes sociales qui ont permis leur montée ne se sont pas résorbées, et que le gouvernement qui sortira des législatives, quel quÕil soit, ne sÕen prendra pas à ces causes.
    Par ailleurs la dynamique qui porte actuellement le Front national s'appuie plus que jamais sur le développement de discours et de mouvements autoritaires, populistes mais aussi fascisants en Europe. Elle fonde également sa légitimité par sa progression électorale voire par sa participation au pouvoir (Italie, Autriche, Pays-Bas, Danemark). Aussi pour nous la lutte antifasciste ne peut être qu'internationale.
    Comment combattre aujourdÕhui le fascisme ? En sÕappuyant sur une analyse de ce quÕil est, de ses modalités dÕascension, et de ce qui la rend possible :
    * Parce que lÕextrême droite est une force idéologique et une machine à tromper une partie des citoyens, il est important que se développe une activité spécifique antifasciste sous les diverses formes quÕelle peut se donner : collectifs de base, collectifs Ras lÕFront, Sections carrément anti Le Pen...
    * Parce que lÕextrême droite sÕappuie sur les institutions pour asseoir son influence et pour porter des coups bien concrets, notamment contre les populations issues de lÕimmigration, il convient dÕagir pour quÕil nÕaccède à aucun poste de pouvoir, y compris par le vote barrage. En ceci nous divergeons dÕautres militants libertaires. Sans nous faire dÕillusions sur les progrès qui pourraient sortir des urnes, nous savons que le pire peut par contre en surgir. CÕest pourquoi le fascisme peut et doit aussi se combattre dans les urnes. Il faut lÕarrêter là aussi, chaque fois quÕil est en mesure de gagner...
    * Enfin lÕantifascisme ne peut à lui seul triompher du fascisme. Pour détruire les souches sur lesquelles il prolifère il faut que se développe un large mouvement anticapitaliste, un mouvement positif, de transformation de la société, portant à la fois des exigences dÕégalité des Droits pour toutes et tous sans aucune discrimination, et de Justice sociale. Pour combattre lÕextrême droite, il faut combattre la misère. CÕest pourquoi lÕépoque est marquée selon nous par trois fronts : le Front National, le Front Républicain, cÕest à dire le consensus des partis institutionnels de gauche comme de droite, et le Front Social.
    6. Pour un Front Social de lÕÉgalité et de la Solidarité
    LÕimmense mouvement de mobilisation qui sÕest exprimé en avril doit trouver un débouché politique, mais pas au sens dÕune récupération au profit de tel ou tel parti, ni  en se perdant dans les jeux usés dÕinstitutions largement désavouées. A toutes celles et ceux qui ont ressentis un fort besoin dÕengagement en avril, il faut proposer une activité collective. La seule issue concrète pour faire reculer la misère et le racisme est pour nous lÕémergence dÕun vaste Front social, cÕest à dire dÕun vaste mouvement de mobilisation sÕexprimant directement sur tous les lieux de vie, dÕhabitat, dÕétude et de travail, et fédérant les luttes sociales. Un Front Social porteur dÕexigences immédiates, comme la redistribution des richesses par un relèvement massif des minima sociaux et des salaires, une redistribution du travail, la réquisition de tous les logements vides, lÕarrêt de toutes les expulsions, la régularisation de tous les sans papiers, lÕégalité hommes/femmes... Un Front Social permettant également dÕouvrir le débat sur des transformations en profondeur de la société, y compris en ce qui concerne les Droits et les exigences dÕune démocratie authentique.
    Ce que nous nommons un ÒFront Social de lÕÉgalité et de la SolidaritéÓ se construira sur la base des associations du mouvement social et des organisations syndicales, mais également en sÕélargissant à des secteurs nouveaux de la population et de la jeunesse à travers des Assemblées ou des Forum de rue, de quartier, de commune, dÕentreprises, ouverts aux individus. LÕexemple des mobilisations sociales en Italie comme en Espagne doivent nous inspirer. Un ÒFront Social de lÕÉgalité et de la SolidaritéÓ, à la fois mouvement nouveau et fédération des mouvements existants ne se décrétera pas. Mais ses prémisses existent déjà. Une partie des mouvements sociaux ont déjà tissé des liens réguliers dans de nombreuses localités, et se retrouvent ensemble mobilisation après mobilisation. De nouvelles initiatives vont dans le sens dÕune fédération des luttes, quÕil sÕagisse de lÕAppel aux Forum de rue (ÒVers un nouveau tous ensembleÓ) ou de la Marche des résistances sociales qui, allant de Clermont-Ferrand à Séville, traversera la France durant les législatives. Il sÕagit pour les militants libertaires dÕappuyer ces démarches, mais aussi de favoriser un élargissement à des forces nouvelles et à des secteurs de la population qui se sentent encore étrangères aux mobilisation du mouvement social : permettre une parole libre, une véritable écoute de tous et non des seuls militants aguerris - sans négliger lÕapport de ceux-ci, élaborer des revendications depuis la base et avec la base.
    LÕenvie très forte de pouvoir sÕexprimer, de parler directement que lÕon a pu constater nécessite que la question des lieux soit posée. Les expériences Italiennes, Argentines (centres sociaux, AG populaires permanentes) etc démontrent que les lieux où les gens peuvent se réunir, sont des facteurs de cristallisation politique très importants. LÕabsence de lieu entraîne avec le reflux de la mobilisation, lÕéclatement des collectifs spontanés et la dispersion des forces. Cette question est décisive pour lÕavenir. Vis à vis des partis et des mouvements politiques de la gauche et de lÕextrême gauche, la relation doit être claire et faire rupture avec la relation traditionnelle de soumission, social-démocrate, stalinienne ou léniniste, qui a trop longtemps pesé sur le mouvement social et syndical, et qui a contribué à sa régression. Un tel Front social, sÕil est ouvert à lÕexpression de tous, doit rester autonome vis à vis de quelque force politique que ce soit (y compris bien sûr libertaire). Il repose sur lÕarc association / syndicats / assemblée ou Forum de citoyens. Tel ou tel parti peut soutenir, mais non diriger ou participer en tant que tel à son organisation. La relation aux partis qui se présentent aux élections pour briguer les suffrages des électeurs et qui peuvent se retrouver, à tout niveau, dans des positions de pouvoir, ne peut être quÕune relation confrontative. CÕest à dire une relation où les élus et les aspirants élus écoutent les exigences des mouvements sociaux, se prononcent sur elles, mais en aucun cas ne prétendent les dicter ou se les réapproprier.
    Cette relation confrontative aux partis politiques institutionnels trouvera immédiatement son application durant les législatives de juin 2002. Face au gouvernement qui en sortira, quÕil soit de gauche ou de droite, lÕheure sera à lÕaffrontement, et les libertaires appellent dors et déjà à défendre la nécessité dÕune Grève générale des salariés. Grève générale de riposte et de transformation sociale, indissociable dÕun mouvement où convergeraient toutes les formes de résistances contre toutes les formes de précarité, dÕexclusions et de domination. LÕobjectif dÕune grève générale interprofessionnelle, sur ses revendications, doit être débattue largement. CÕest un objectif fédérateur, il constitue la principale possibilité de stopper les politiques antisociales du Medef et du gouvernement, et cÕest pour cette raison que ce débat aujourdÕhui peut et doit être posé. Il y a nécessité à populariser cette option, dans la perspective des attaques qui se porteront bientôt, par exemple sur les retraites.
    7. Les dangers et les pièges des législatives de juin 2002
    Le vote ÒutileÓ va imposer une formidable pression sur les élections législatives de juin. Au sein de lÕinstitution parlementaire, il nÕy aura pas dÕespace de masse pour une expression des résistances sociales. Durant la campagne, de fortes exigences pourront être formulées par les mouvements sociaux, mais ces exigences seront exprimées de lÕextérieur, depuis des espaces extraparlementaires, extra-institutionnels.
    Les militant(e)s et les Collectifs dÕAlternative libertaire se proposent dÕagir et de sÕexprimer durant ces élections dans les directions suivantes :
    * Favoriser toutes les initiatives ÒconfrontativesÓ permettant lÕexpression directe des citoyens dans des Assemblées et des Forum de rue, soutenir une dynamique de parole spontanée qui rendra vivante lÕopposition entre la Démocratie directe et la délégation du pouvoir.
    * Rappeler les responsabilités et les politiques antisociales de la gauche ET de la droite institutionnelles.
    * Exprimer et étayer notre critique des institutions dites ÒrépublicainesÓ et leur opposer un projet de socialisme libertaire fondé sur lÕautogestion et la fédération.
    * Donner un second souffle à la lutte antifasciste et faire barrage à la montée du FN et du MNR. Il appartient aux collectifs et militant(e)s libertaires qui ne veulent pas se laisser étouffer par des tabous idéologiques, dÕévaluer localement chaque situation, et dÕagir y compris par le bulletin de vote là où lÕextrême droite risquerait dÕemporter des sièges.
    * Enfin les militant(e)s dÕAlternative libertaire, tout en étant ouverts aux débats et aux confrontations avec tous les anticapitalistes, mettent en garde les partis dÕextrême gauche contre les tentatives de dévoyer des porte-parole des mouvements sociaux à lÕoccasion de ces législatives. LÕéventualité dÕune chute des scores de LO et de la LCR ne doit pas conduire à entraîner les mouvements sociaux dans une aventure électorale où ils ne pourraient que se minorer.
    Le gouvernement qui sortira de ces législatives, quÕil soit dominé par les gaullistes ou par le Parti socialiste, fera mine un temps dÕavoir Òentendu le message des électeursÓ. Mais en réalité il continuera la politique du tout sécuritaire, avec plus de brutalité sÕil est de droite ou plus dÕhypocrisie sÕil est de gauche, mais toujours sans sÕattaquer aux inégalités et aux injustices sociales, et toujours en accélérant les mesures de précarité et dÕinsécurité sociale; il ne sera pas disposé à améliorer le statut des populations issues de lÕimmigration, et notamment les Sans papiers; il poursuivra la criminalisation des militants les plus radicaux des mouvements sociaux; il continuera à inscrire la conduite du pays dans la mondialisation capitaliste, et dans la politique libérale qui fait de lÕUnion européenne un des leviers de cette mondialisation. Aussi le développement des luttes sociales dÕune part, et dÕautre part lÕaffirmation dÕune alternative possible seront-elles au coeur de nos interventions dans les mois à venir, afin quÕil nÕy ait aucun état de grâce après les législatives.
    8. LÕalternative se construit aussi à lÕéchelle du monde
    La question internationale fut la grande absente de la campagne Présidentielle, sauf sous la forme des élucubrations souverainistes de Le Pen. La forte mobilisation antiglobalisation fut elle-même assez peu présente lors des mobilisations de rue, et lÕon a noté le relatif effacement dÕATTAC durant cette période. Remettre la question internationale à lÕordre du jour, en faire lÕun des vecteurs de la politisation de la jeunesse, sera lÕun des axes majeurs des militant(e)s dÕAlternative libertaire, et plusieurs campagnes vont nous permettre dÕaller dans ce sens :
    * Le soutien à la lutte légitime du peuple Palestinien.
    * Le contre-sommet de Séville qui permettra de défendre le projet dÕune Autre Europe. Avec la grande manifestation prévue à Séville le 22 juin et la Marche des résistances sociales qui la précédera.
    * Le ÒForum social européenÓ organisé en novembre en Italie, et où il sÕagira de faire entendre avec force lÕexistence des mouvements sociaux combatifs un peu partout en Europe...
    * La préparation du G8 en France pour lÕannée 2003.
    * Enfin le développement de Solidarité internationale libertaire (SIL), avec les campagnes en faveur des initiatives concrètes des libertaires dÕAmérique latine, et la préparation du Congrès libertaire mondial de début 2003 à Porto Alegre.
    Pour leurs interventions dans ces processus internationaux, les militant(e)s dÕAlternative libertaire se fixent quelques axes majeurs :
    * Permettre une visibilité dÕun pôle Rouge et noir international regroupant autour de propositions cohérentes des collectifs et organisations tant spécifiquement libertaires quÕanarcho-syndicalistes.
    * Agir plus largement en faveur dÕune coordination internationale des mouvements sociaux et syndicaux, et notamment des plus combatifs dÕentre eux; rechercher également une jonction entre les mouvements sociaux et les mouvements de la jeunesse opposés à la globalisation capitalistes.
    9. Besoin dÕespace de débats et dÕélaboration entre les courants et les militants des gauches critiques
    LÕeffondrement de la gauche institutionnelle aux Présidentielles, qui fait suite à des années de crise, de renoncements et de trahisons, encourage à gauche, à lÕextrême gauche, chez les Verts, parmi les militant(e)s associatifs ou syndicalistes, une grande soif de réflexion, dÕéchanges et de remises en question. Il nous semble que les libertaires doivent sÕinscrire sans sectarisme et autant quÕils le peuvent dans les débats ouverts, et même en provoquer. Ne pas adopter la posture dÕune avant-garde éclairée et arrogante, mais partager les interrogations, tout en rappelant les apports positifs de notre courant. Nous avons à apprendre des autres, et en même temps à partager, à convaincre. Avec des militants sincères issus du PCF ou des Verts, lÕépoque est favorable pour des échanges, à la base ou plus formalisés. Des basculements naguère insoupçonnables en direction dÕune gauche libertaire peuvent être maintenant envisagés.
    Ce désir de débat et dÕapprofondissement des échanges entre courants anticapitalistes pousse également Alternative libertaire à sÕadresser une nouvelle fois aux Alternatifs et à la LCR, pour leur proposer dÕengager des débats publics et approfondis sur les perspectives  des révolutionnaires et des autogestionnaires dans lÕépoque contemporaine. De même nous nous adressons à No Pasaran, ainsi quÕaux groupes de la Fédération anarchiste réunis en congrès à la Pentecôte, pour renouveler nos propositions de débats et dÕéchanges fraternels. Nous avons noté que parmi les militant(e)s libertaires lÕappel traditionnel à lÕabstention nÕa pas toujours été reconduit au second tour. Dans la Fédération anarchiste des voix se sont même élevées pour appeler publiquement à voter contre Le Pen, tandis que Le Monde Libertaire appelait, il est vrai, à la grève du vote. En gros, au-delà des mots dÕordre, deux attitudes différentes se sont dégagées parmi les libertaires. Les uns ont voulu prendre en compte le danger fasciste et la dynamique, la mobilisation que ce danger avait suscité. DÕautres camarades ont reconduit coûte que coûte lÕappel au refus de vote. Ce débat a également traversé la CNT et No Pasaran. Nous allons poursuivre nos efforts en faveur dÕune unité des libertaires, notamment en direction des composantes les plus présentes dans les mouvements sociaux, et nous espérons que lÕon pourra faire plusieurs pas en avant, vers lÕémergence dÕune nouvelle forme politique organisée, dÕune nouvelle force libertaire, bien plus ample que les regroupements actuels...
    Enfin, pour répondre à un besoin dÕunité et de réflexion qui dépasse largement les groupes constitués et les courants nommés, Alternative libertaire renouvelle sa proposition : aller ensemble, le plus rapidement mais aussi le plus unitairement, le plus largement possible, vers la formation dÕun grand Mouvement anticapitaliste. Un mouvement politique au sens noble et non au sens politicien du terme, qui romprait avec les formes et les fonctions traditionnelles des partis, et qui ne sÕenfermerait ni dans les priorités électoralistes ni dans les tête à tête organisationnels. Un mouvement porteur dÕun projet alternatif de démocratie. Un mouvement qui respecterait scrupuleusement lÕautonomie des mouvements sociaux, tout en étant largement ouvert aux acteurs de ces mouvements. Un creuset, un cadre collectif dÕélaboration, permettant lÕinvention dÕalternatives au capitalisme et à la tyrannie du marché. Dans la formation dÕun tel mouvement, qui doit être pluraliste et démocratique, les collectifs et organisations libertaires peuvent jouer un rôle positif, sans sÕy dissoudre ni disparaître, agissant en tant que forces de proposition, dÕunité, et de vigilance démocratique.
    10. Pour lÕaffirmation dÕune alternative libertaire crédible
    Le grand élan de mobilisation et de politisation qui a caractérisé le mois dÕavril a entraîné un afflux de contacts en direction dÕAlternative libertaire. Notre position face aux Présidentielles a été bien accueillie, tout comme notre volonté de proposer un combat libertaire rénové et inséré dans les mouvements sociaux. Nous trouvons dans lÕépoque actuelle un formidable encouragement, en même temps que nous savons que les années à venir seront des années dÕintenses combats sociaux et politiques.
    Aussi Alternative libertaire entre dans une nouvelle phase de construction, dont voici quelques grands axes :
    * Nous allons redoubler dÕefforts et dÕinitiatives pour assurer la ÒvisibilitéÓ dÕune alternative libertaire.
    * Nous allons lancer un cycle de formation politique, ouvert et publique, offrant des outils et proposant des repères à tous ceux qui veulent sÕengager aujourdÕhui.
    * Nous nous adressons à toutes celles et ceux qui pensent que, dans cette situation, lÕexpression dÕun courant tel quÕAlternative libertaire, à la fois dynamique et non dogmatique, est positive voir nécessaire : Alternative libertaire a besoin de soutiens, plus nombreux que jamais (nous appelons notamment à rejoindre les ÒAmi(e)s dÕAlternative libertaireÓ), et dÕengagements militants dans lÕorganisation.
    * Enfin nous allons donner au prochain congrès dÕAlternative libertaire (Orléans, en novembre prochain) la tâche dÕélaborer des propositions de société permettant de rendre plus tangible, plus crédible, plus immédiat le Projet de société des libertaires, notamment en matière de démocratie directe, de services public et de secteur alternatif, dÕalternatives concrètes à lÕÉtat et au Capital. Il sÕagira, à travers les élaborations de ce Congrès, de donner plus de force et plus dÕactualité à une conception contemporaine de lÕintervention des libertaires, une intervention qui sera dÕautant plus subversive, dÕautant plus révolutionnaire, quÕelle répondra aux enjeux et aux questions immédiates posées par le monde réel qui nous entoure.

    Coordination nationale des Collectifs et militant(e)s dÕAlternative libertaire,
    le 18 mai 2002



    Quanah Parker
    VIVE LA REPUBLIQUE !
    Peut-on laisser l’héritage de la Commune aux nouveaux Versaillais ?
    Source : Temps Noirs 
    Texte paru dans No Pasaran !
    L’appel au retour des valeurs de la République, du Front Républicain, ou le constat d’une république menacée, n’ont jamais été aussi présents que depuis quelques mois. Dernier gadget anti-FN pour certains, nécessité absolue face à l’idéologie marchande pour d’autres, de Taguieff à Pasqua ou de Konopnicki à Chevènement, la République est à la mode. Mais de quoi s’agit-il ? Les antifascistes radicaux et les milieux libertaires peuvent-ils esquiver ce débat ? Et pour ou contre quelle vision de la République ?L’une des raisons fondamentales de la montée du FN en France, notée par les chercheurs sérieux, est la perte de sens en matière tant sociale que politique ou culturelle. On trouvera ce même constat dans les pays menacés du cancer populiste ou néo-fasciste, surtout dans la plupart des régions de l’Europe de l’Est. La constatation la plus évidente se fait au niveau des mots : ce n’est pas un hasard si les fascistes FN se focalisent depuis quelques temps sur la question du vocabulaire.
    En face, plus rien... Socialisme, communisme, autonomie, anarchie, révolution, démocratie... ont perdu tout ou partie de leur sens. Même chez nous, il n’est pas rare que la colonne Durruti soit prise pour un groupe de rock et la Makhnovtchina juste pour un titre des Béruriers noirs. La république, en tant que projet, n’a plus d’autre validité que celle d’un symbole virtuel dont la devise se couvre de poussière sur les frontons des bâtiments dits publics...
    La République : plus de valeur que de sens
    Pourtant, on en parle de cette république : du PCF au FN, on l’aime, on l’adore, on la Marianne, on l’idôlatre, on la mythologise, on la porte aux nues, mais surtout qu’elle y reste, pourrait-on ajouter. On la fera redescendre, comme la Patrie auquelle on l’accole sans trop réfléchir, quand elle sera en danger...
    Justement, quand la Patrie est en danger contre l’ennemi extérieur, on les sonne, les trompettes républicaines. Unité de la Nation (tiens, encore un vilain mot...), mort au tyran, mort à Maastricht et Amsterdam, remember Valmy et oublions les petites dissenssions internes; après tout, ne sommes-nous pas tous républicains ? On parlera des valeurs communes, mais on se référera plus à la royaliste Jeanne d’Arc qu’au pacifiste Jaurès. Pour la petite histoire comme pour la grande, peut-être faudrait-il rappeler que la jeune chef de guerre commandait une troupe hétéroclite ou l’on trouvait beaucoup plus de mercenaires écossais et aragonais que de braves " patriotes "... Mais baste, les symboles, on leur donne le sens qu’on veut... demandez à Le Pen...
    Contre ce dernier aussi d’ailleurs, on donne le branle-bas républicain. Cette fois-ci au nom des valeurs. Lesquelles d’ailleurs ? "La défense de l’identité française est républicaine"; comprendre ni royaliste, ni vichyste. Fort bien, mais encore ? "Liberté-égalité-fraternité", devant la loi bien sûr. Et des encartés "nationalité française " seulement. Ca sonne ! ça pète ! Mais après ? Quel résultat, quel projet, quel futur ? Quand on nous parle de front "républicain" face au FN, la république se réduit à l’urne et le projet à l’antilepénisme au nom des martyrs passés et des dangers futurs. La résistance sert de symbole en oubliant que le FTP Manouchian était un sans-papier et que les premiers chars de la 2ème DB entrant dans Paris portaient les noms exotiques de "Teruel" et "Guadalajara", batailles internationalistes contre le fascisme en Espagne, tandis qu’un bon nombre de résistants de la première heure ne cachaient pas leur germanophobie et un nationalisme pas forcément républicain. Halte aux mythes comme vecteurs de la politique !
    Mais si la république est en danger, ça peut être aussi au travers du citoyen. Là au moins on peut se sentir concerné à bon droit : le citoyen n’est-il pas le sujet politique par excellence, participant activement à la vie de sa cité. Qui est l’ennemi ? Maastricht, la globalisation néo-libérale, le marché dominateur transformant le citoyen en consommateur. On approuve, on applaudit ! Qui sont les tenants d’un tel combat ? Pasqua, Seguin, Chevènement, Max Gallo, Robert Hue... On n’ose y mettre Le Pen, quoique... Au nom de quelles valeurs ? La Nation, l’Etat, la loi, l’ordre. A l’instar des maisons de tolérance, on trouve vraiment de tout dans la maison républicaine. Vaut-il mieux sonner la retraite ?
    La République contre la République
    Pour retrouver du sens à un mot, il faut d’abord détruire le mythe, donc en revenir à l’histoire, objectivement si possible.
    Si la notion de République est ancienne (Grèce antique, Rome...), nous nous référons en France à celle née de la Révolution Française, en Septembre 1792. A l’époque, la République a un sens : la monarchie et le féodalisme sont abolis, la citoyenneté nait, la démocratie vagit dans son berceau avec quelques hoquets, les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité sont vivantes, et ne sont pas destinées à rester dans un espace géographique, mais à s’étendre sur l’Europe contre tous les tyrans. La République est un projet qui se veut commun. Premier bémol, de taille, les guerres de Vendée et la chouannerie, qu’il serait si simple d’analyser comme un conflit "bleus contre blancs" et d’oublier les origines sociales soulevées depuis par le romancier alors libertaire Michel Ragon et l’historien Jean-Claude Petitfrère. Pourquoi a-t-on oublié dans nos livres d’histoire "républicains" l’immense espoir qu’avait fait naitre dans ces populations le mouvement de 1789 et la déconvenue quand elles se sont aperçues qu’elles changeaient juste de propriétaires et que le bourgeois des villes voulait, en plus, gérer leur vie... La récupération royaliste et cléricale n’était plus qu’un jeu. Voyons ce qu’en fait le "républicain" de Villiers...
    Ce côté social réapparait dans l’analyse des sans-culottes, ces "bras-nus", faite par notre vieux compagnon Daniel Guérin dans son livre La lutte de classe sous la première république (1793-1797). Il y analyse le " malentendu " entre la bourgeoisie au pouvoir et le petit peuple aux intérêts socialement divergents. La conjuration avortée des Egaux, en 95, fera apparaitre politiquement la revendication égalitaire "en faits, et pas seulement en droit", contre les profiteurs et accapareurs de la République. On considère que Gracchus Babeuf, Sylvain Maréchal et Buonarrotti, principaux conjurés, sont les précurseurs des théories socialistes, communistes et anarchistes de ce siècle. En face, les tenants thermidoriens de la loi et de l’ordre, et dont la plupart justifièrent en leur temps la Terreur, donneront Bonaparte. Tout un symbole...
    La seconde république, née il y a juste 150 ans en 1998, se parait de toutes les vertus de la première en tentant d’en gommer les défauts. Le libéralisme politique (1) est à la mode dans toutes les insurrections européennes de cette année-là. A Varsovie, Bakounine se bat sur les barricades contre la tyrannie tsariste.
    Mais à Paris, le même "malentendu" social donne l’insurrection de Juin, et l’écrasement du soulèvement ouvrier. A partir de cette date, que personne n’a commémoré en France, la rupture sera nette et définitive entre deux conceptions de la République : la bourgeoise contre la sociale.
    Les tenants de la loi et de l’ordre donneront un autre Napoléon, troisième du nom. Encore une fois, tout un symbole...
    Faut-il brûler la République ?
    La troisième république commence par écraser la Commune de Paris, dont le mot d’ordre s’étalait sur ses affiches en ces termes : "Liberté-Egalité-Fraternité, pour la République sociale universelle". Pendant quelques années, elle vivra avec une majorité monarchiste et cléricale à l’Assemblée, avant de revenir aux " vrais " républicains, dont le principal et, avouons-le, nécessaire combat sera celui de la laïcité. Il est vrai que, jusqu’à très tard, l’Eglise catholique n’a pas caché ses penchants monarchistes. Il a fallu un Cardinal Lavigerie, à la fin du siècle dernier, pour comprendre que la loi et l’ordre moral pouvait fort bien être défendus sous les couleurs républicaines. Sur le plan social, l’armée sera moins utilisée pour la défense des frontières que pour la répression des mouvements sociaux, à quelques mutins près (2). Pendant cette période nait aussi le nationalisme qui verra comme point d’orgue la première guerre mondiale, mais on voit aussi apparaitre les premières théories internationalistes. Il est important de noter que les nationalistes feront moins appel à la république qu’à la patrie pour étayer leur discours. Le vainqueur de Verdun et fusilleur des mutins de 17 sera justement celui qui effacera d’un trait de plume et en toute légalité la République un certain jour de Juin 1940. Dans son livre Les Français dans la débâcle, Maurice Rajsfus explique très bien comment la perte des valeurs, notamment par la neutralité pendant la guerre d’Espagne et les lois anti-immigrés de 1938, ont amené une ambiance dont la défaite, Pétain et l’avénement des tenants de l’Etat, de la loi et de l’ordre ne sont que l’achèvement (3). "Front Populaire, Révolution manquée", estime Daniel Guérin dans un livre du même nom. Encore une fois, la République meurt. Sans avoir vraiment vécu.
    La 4ème République n’est qu’une parenthèse fondée sur le consensus résistantialiste et qui s’écroulera sous les guerres de décolonisation en Indochine et en Algérie. Les tenants de l’ordre amèneront un autre Bonaparte, De Gaulle, au pouvoir par un simili coup d’Etat, qui devient permanent (4) par une Constitution de la 5ème République ad hoc. On voit plus du monarchisme que de la République dans les différents articles : droit de dissolution de l’Assemblée Nationale, possibilité de s’adresser directement au Peuple par référendum et possibilité de pouvoir disposer pour un temps de pouvoirs exceptionnels (le fameux article 16). On pourra aussi noter que le maitre à penser d’un des excités qui ont écrit ce texte, René Capitant, n’est autre que Carl Schmitt, talentueux politologue allemand qui forgera en partie l’armement juridique du IIIème Reich avant de fuir en exil : théoricien de l’Etat total, il avait oublié que celui-ci pouvait avoir un maître total. Mais le symbole reste évident.
    "A quand enfin la République de la Justice..." (chant de la Commune)
    Après ce court rappel historique, tenons-nous en aux positions actuelles : si l’on excepte les simples gestionnaires d’un système économique qui n’ont que faire des théories politiques, en gros la droite Maastrichtienne et quelques cadres de la social-démocratie, on trouve deux camps républicains principaux : d’un côté ceux chez qui la République se confond avec l’Etat et une conception jacobine de la Nation; un courant autoritariste chez qui l’ordre primera toujours sur la démocratie. On a vu dans l’histoire que ce courant était prêt à abdiquer en cas de troubles, politiques ou sociaux, fut-ce devant le fascisme qui retrouve son rôle de " contre-révolution préventive " (Karl Korsch) (5). Son représentant le plus franc est Charles Pasqua, quand il a clairement exprimé en 1986 que la Démocratie doit savoir s’effacer devant la raison d’Etat... On peut mettre avec lui la plupart des gaullistes historiques et des tenants de la social-démocratie, avec Chevènement en grande vedette. On se gardera d’oublier que la majorité des députés socialistes ont donné les pleins pouvoirs à Pétain en Juin 40, et outre Rhin, c’est bien un gouvernement socialiste qui fera appel aux corps-francs nationalistes pré-fascistes pour écraser l’insurrection spartakiste et la République des conseils de Bavière... Sans omettre, pour la France, les guerres d’Indochine et d’Algérie.
    En face, ceux chez qui la République représente d’abord un ensemble de valeurs résumé par la trilogie Liberté-Egalité-Fraternité. Politiquement, on les trouve dans un éventail allant de la social-démocratie, plutôt Ligue des Droits de l’Homme, à l’extrême-gauche. La plupart font confiance au rôle de l’Etat comme régulateur social plus que comme organisme autoritaire, mais tous mettent en exergue le rôle du citoyen comme principal acteur de la vie sociale et politique, au moyen de la démocratie au-delà du bulletin de vote. Ce sont ceux qui représentent la société civile. Curieusement, on y trouvera aussi quelques gens de droite, plus adeptes de l’éthique personnelle que de la logique de parti (J.F. Deniau, Roselyne Bachelot, Raymond Aron...).
    On ne sera pas surpris de trouver dans ces deux grandes tendances des partisans de la Bourgeoise comme ceux de la Sociale. Parfois simples partisans théoriques : Martin Luther King, en son temps, n’a pas manqué de fustiger ces " modérés partisans de l’ordre et de la justice, mais qui en cas de crise préfèreront toujours l’ordre à la justice ".
    Dans Le Monde daté du 04/09/98, on a vu comment huit personnalités classées à "gauche", emmenées par Max Gallo et Régis Debray, et sous le titre "Républicains, n’ayons plus peur!", flirtaient joyeusement avec le registre sécuritaire de l’extrême-droite contre " les groupes sociaux " trop enclins à se déclarer " en colère ", la perte de discipline, l’incivilité... et réclamant entre autre "l’abaissement de l’âge de la responsabilité pénale..." Il faudra une réponse cinglante de Bensaïd, Corcuff et Joshua (Le Monde 11/09/98) pour analyser le "consensus républicain contre (la) République sociale", et faire remarquer aux semble-intellos de " gauche " que la République, aujourd’hui, est aussi dans la rue... Il est vrai que ce n’est pas la même...
    Pendant longtemps, à coups de mythes et de symboles comme l’école et le service militaire, on a voulu nous faire croire à la "République Une et Indivisible". Quand on y réfléchit bien, même les symboles n’ont pas été trop bien choisis. La conscription a été inventée sous la dictature du Consul Bonaparte en 1798 (tiens! un bicentenaire!), et rétablie après les professionnalisations royalistes en 1872, d’ailleurs par une assemblée monarchiste, pour préparer la " revanche " contre l’empire allemand : on a vue qu’en attendant la boucherie de 14, République a rimé avec coup de trique.
    Quand à l’école, si elle a permis à tous un accès au savoir, on aurait garde d’oublier le pourquoi, et l’humanisme républicain à cette occasion s’est fort bien marié avec les impératifs du capitalisme en ascension. La fausse égalité devant le savoir a été brillamment dénoncée par Bourdieu et Passeron, qui analysait une simple reproduction des classes sociales par une hiérarchie des études. Ce n’est pas la déliquescence du système éducatif actuel, et les différents projets de privatisation du système universitaire au profit des entreprises qui les démentira...
    Contre ceux qui renoncent au "contre-projet global" et à la "radicalité critique", il est toujours temps de relancer l’ambition de la république sociale telle qu’elle a toujours été : nouer l’action quotidienne à la perspective d’avenir. Agir partout en pensant global. La récupération de tous les champs de bataille du politique et du social par les premiers concernés sonne d’autant plus républicain, et nous rappelle d’autant plus notre histoire qu’elle n’est pas aussi présente à l’étranger, où la notion même de citoyenneté peut être extrêmement difficile à assumer. Ce n’est pas un hasard si, dès le départ, le mouvement des sans-papiers s’est mis sous les références républicaines, nottament sous sa devise qui est aussi la nôtre. Le symbole même du "parrainage républicain" est loin d’être neutre. On fustigera son côté très paternaliste, mais il ne faudrait pas oublier que là où il a été travaillé d’abord par les sans-papiers eux-mêmes, il n’avait plus rien de condescendant et beaucoup plus de solidaire : le sans-papier restait citoyen quand il n’abdiquait pas son rôle au profit des associations.
    En 1792, aux frontières des monarchies européennes, les révolutionnaires avaient posé quelques écritaux : " ici, on s’honore du titre de citoyens ". Les nationaux-républicains et autres sociaux-libéraux ont voulu le faire oublier ou le récupérer par les urnes. A nous de leur rappeler que ce terme égalitaire n’a jamais été oublié par les tenants de la République sociale.


    Quanah Parker
    (1) Ne pas confondre le libéralisme politique, large et riche en idéal, attaché aux Droits de l’Homme et du citoyen, avec le néo-libéralisme, terme nettement plus récent et uniquement attaché à une doctrine économique. Ces zélateurs sont d’ailleurs, politiquement et moralement, plutôt conservateurs, voire réactionnaires. On aurait pu d’ailleurs trouver un tenant de cette doctrine à l’époque... comme ministre du roi Louis-Philippe 1er en la personne de Guizot (" enrichissez-vous!). Sa politique entrainera la révolution de Février 48 et la naissance de la 2ème République... Encore un terme manipulé...(2)Salut à vous, braves soldats du 17ème(...) Vous auriez, en tirant sur nous, assassinés la République — chant révolutionnaire.
    (3) Quel symbole !
    (4) pour paraphraser un de ses opposants qui deviendra finalement un de ses successeurs au trône élyséen.
    (5) cf No Pasaran n°57 et 58.



    TEMPS CRITIQUES
    CHRONIQUE D'UNE EXCRÉTION

    Revue Temps critiques 
    BP 2005 
    340204 Montpellier Cedex 01 
    Hors série - Mai 2002 
    (un envoi papier de Temps Critiques) 
    Mais on peut retrouver le texte sur le site de Temps critiques 
    http://membres.lycos.fr/tempscritiques
    Plus tu es heureux mieux t'acceptes les autres
    si tu t'aimes un peu, alors t'aimes les autres
    c'est pas question d'orgueil, c'est question de repos
    si t'as envie de vivre, tu décourbes ton dos
    Morice Bénin
    La dynamique social-démocrate du capital
    Dans la société de classe moderne, à l'époque où la classe du travail n'était que formellement subordonnée à la classe bourgeoise, les diverses expressions politiques du socialisme trahirent rarement leur camp : celui des luttes révolutionnaires anticapitalistes. C'est seulement lorsque le mouvement ouvrier fut devenu pour le capital une véritable société ennemie que le courant qui a donné corps aux partis socialistes s'est affirmé comme une alternative réaliste aux contradictions de la bourgeoise. La IIe Internationale constitua dès lors la matrice historique de la voie social-démocrate du capital, un compromis entre les intérêts des propriétaires et ceux des travailleurs. Un puissant mouvement ouvrier a alors pu se développer, à l'abri de ses organisations, comme une véritable contre-société. Pendant ce temps, ébranlées jusque dans leurs fondements par les rivalités inter-impérialistes et la crainte d'une fraternisation internationale des ouvriers, les bourgeoises nationales n'eurent aucune autre défense que celle de la militarisation dans la guerre mondiale pour faire basculer les classes ouvrières européennes dans l'affrontement nationaliste. Ceux des prolétaires qui résistèrent aux massacres de la guerre de masse furent éliminés par la répression de classe (Craonne, emprisonnement des grévistes et des insoumis, etc.). Pour les états nationaux vainqueurs un des bénéfices majeurs recherché dans le conflit mondial fut donc atteint : le début de l'intégration de leur classe ouvrière respective dans la communauté nationale.
    En continuité avec la manifestation politique et théorique de ses origines, le communisme put représenter la voie révolutionnaire qui, refusant le compromis nationaliste, cherchait dans l'antagonisme des classes à s'affranchir des dépendances du mouvement ouvrier à la société industrialo-progressiste et ouvrait un front anti-capitaliste en Russie. La montée en puissance du mouvement prolétarien dans l'Europe des années 1917-21 accomplit la rupture historique entre socialisme et communisme, amorcée dès 1915 et réaffirmée en 1917. Le mouvement communiste international lutta dès lors contre deux fronts : celui du capital se restructurant (taylorisme, fordisme, autonomisation de la sphère de la circulation et de la spéculation financière) et celui d'un socialisme réformiste étatico-ouvriériste.
    Après avoir neutralisé les fractions les plus révolutionnaires de la classe du travail et les fractions les plus conservatrices de la classe du capital, les capitalismes nationaux vainqueurs poursuivirent le compromis de l'étatisme social-démocrate et ils l'intensifièrent par l'intermédiaire de politiques d'inspiration keynésienne. Mais dans les pays vaincus, la crise industrialo-financière des années 20, la misère due à la défaite et les révolutions ouvrières nécessitèrent d'abord une féroce répression menée par la social-démocratie allemande, puis un élargissement de l'alliance de classe à des producteurs (artisans, ouvriers déqualifiés ou non qualifiés, petits paysans) jusque là tenus à l'écart. C'est ce programme que la social-démocratie des paysans vaincus ne put accomplir et ce sont les fascismes et le nazisme qui réalisèrent un front interclassiste du capital et du travail, organisé dans une société autoritaire de type militaro-industriel.
    Sous la dominations étatsunienne, l'issue démocratiste et antifasciste de la Seconde Guerre mondiale permit au compromis social-démocrate d'apparaître à nouveau comme une alternative politique au cycle de luttes de classe qui s'est ouvert dans la période de l'expansion économique. Versions molles (social-démocrates) et dures (staliniennes) du socialisme se partagèrent alors avec les républicains nationaux la direction de la modernisation capitaliste d'une société où le travail vivant représentait encore un moment essentiel de la valorisation d'un capital devenu de plus en plus impersonnel. Urbanisation, technologie et productivisme, décolonisation et «marché commun», scolarisation de masse et consommation pour tous furent au programme, contribuant à la fois à une homogénéisation des modes de vie (la fameuse «moyennisation» des rapports sociaux) et à saper ce qui était à la source de tout le processus, un travail vivant auquel se substitue toujours plus le «travail mort», cristallisé dans les machines et «l'intellect général», pour parler comme le Marx du «fragment sur les machines" des Grundisse.

    L'intégration du pôle travail
    Jusqu'en 1968, les gauches socialistes, le parti communiste, les syndicats «progressistes» affirmèrent leur appartenance au «camp des travailleurs». Cette filiation historique avec le mouvement ouvrier paraissait crédible puisque le travail humain productif, bien que déjà en partie rendu inessentiel dans la réalisation du profit au cours des «conversions industrielles» qui liquidaient des secteurs entiers de la force de travail des pays dominants (agriculture, textile, mines, métallurgie, et.), se manifestait encore collectivement dans les «forteresses ouvrières», les «campagnes roses» et les «banlieues rouges».
    Dans le moment révolutionnaire de mai 1968 une majorité d'insurgés et de contestataires affirmèrent encore le pôle travail de la révolution afin de pouvoir l'émanciper du rapport social capitaliste. Mais le prolétariat — à l'origine classe négative du rapport social capitaliste devant devenir classe de sa négation, c'est-à-dire sujet de la révolution — ayant été largement englobé dans le système de la reproduction de toute la société, le versant syndicaliste gauchiste (1) du mouvement se rallia, de fait, au compromis des accords de Grenelle. Ces accords consacrèrent la liquidation du programme révolutionnaire en accordant aux syndicats ouvriers un statut officiel de «partenaire social» qu'ils occupaient déjà de facto dans le mode de régulation fordiste en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Grenelle 68 resta, à ce titre, une référence pour tous les futurs gestionnaires de «la crise» lorsque, quelques années plus tard, sonna l'heure de la grande dévastation, celle de la valeur sans le travail (2). Il s'agissait, en somme, d'expulser les reliquats de la classe du travail et de son identité ouvrière en transformant une partie des «travailleurs» en une variété de fonctionnaires et en se proclamant leurs représentants (3) ! Ce subterfuge de Grenelle, mis en place avec l'aide de la CGT et de la CFDT, permit progressivement au capital de s'affranchir d'une de ses contradictions : le caractère antagonique du pôle travail et du pôle capital dans l'exploitation du travail. Mais seule la gauche gouvernementale et son masque «parti des travailleurs» pouvait lui permettre cette excrétion, déjà en germe dans le «programme commun» de la Gauche au milieu des années 70. Là fut sa seule fonction pendant vingt et un an de social-capitalisme.

    Les socialistes ne sont plus le racket politique
    de l'ancienne classe du travail
    Le vote du 21 avril 2002 n'a fait qu'exprimer la fin de ce processus et aujourd'hui le masque est tombé : les individus prolétarisés, lorsqu'ils se contraignent à voter, le font pour des partis qui osent encore se référer au travail (FN et LO notamment). En effet, les mots de la nouvelle détestation : ouvrier, travailleur, ne sont plus guère employés que par Laguiller et depuis les résultats du premier tour, par Le Pen. La première rejoue pour l'énième fois le Programme prolétarien avec un nombre de spectateurs qui augmente en proportion du déclin de l'identité ouvrière. Semblant en prendre acte cette fois, elle ne parle plus, comme en 1995, de construire un grand parti ouvrier, bref de transformer les électeurs en militants. quant au second, il essaie de redonner force, dans son appel «aux métallos et aux paysans» à un nouveau corporatisme national qui refonderait la légitimité des producteurs. Cette détestation n'est pas seulement le fait de l'excrétion du travail par la social-démocratie et le PCF tendance Prada ; elle est largement partagée par une frange de la jeunesse issue des milieux populaires. La critique du travail s'y manifeste en dehors de toute perspective collective et dans les quartiers où prédominent les jeunes issus de l'immigration récente, c'est même le travail manuel qui fait l'objet d'un rejet en bloc, comme le montre l'enquête de Beaud et Pialoux sur les ouvriers de Peaugeot-Montbéliard (4) : le travail ouvrier y est perçu comme «un travail de bâtard» (5).
    S'il y a bien une rupture, c'est une rupture d'avec le fil historique des mouvements ouvriers anticapitalistes et il faut en tirer des conclusions, aussi bien au niveau théorique que pratique, ce que nous ne pouvons faire ici et tous seuls. Mais le moment actuel n'est en rien «historique» au sens où nous l'assènent le «front républicain» et les médias. Tout d'abord, l'accident de la substitution de Le Pen à Jospin pour le second tour ne signale pas une nouvelle aggravation d'une situation qui a été produite, à la fois par les retombées de la crise économique des années 70/80 et par la tactique politicienne du PS. Il est plutôt la résultante d'un trop bon fonctionnement de la démocratie représentative. Demain, il suffira d'empêcher légalement les petits partis de se présenter et l'incident sera clos. Les mêmes Besancenot et compagnie qui descendent dans la rue faire barrage à Le Pen, devront alors descendre dans la rue avant les élections s'ils veulent se faire entendre. Plus sûrement, ils se reconvertiront, électoralistes convaincus depuis 1968, dans la création d'un grand parti de «la gauche de la gauche». En effet, ce que révèle aussi le résultat du premier tour, c'est que la démocratie représentative ne fonctionne que lorsqu'elle s'éloigne le plus des formes démocratiques (à l'exemple des États-Unis et de l'Angleterre où deux grands Partis rendent impossible l'éclosion des autres). Pour éviter un éparpillement des voix au premier tour et un plébiscite bidon au second, il faut donc que la classe politique s'autoreproduise dans le consensus d'une pensée unique, laissant ainsi aux médias les discussions d'orientation politique. Sinon c'est «l'anarchie» et les télévisions, journaux et instituts de sondage sont alors cloués au pilori par les politiciens. Une partie de la leçon semble avoir été retenue puisque depuis les dépôts de candidature pour les législatives, les médias tirent à boulets rouges contre la multitude des listes.
    Seule une mise en scène de la dimension historique a eu lieu. Dans la forme plébiscitaire du second tour des présidentielles et aussi dans une certaine restauration des dimensions historiques des anciennes luttes de classe : défilés étatiques du 1er mai du type de ceux des démocraties populaires des années 50, appel volontariste et décalé à la grève générale contre un résultat électoral, antifascisme imaginaire, etc. C'est comme si, face à l'abstraction du rapport social, la réaction citoyenne voulait répondre à un même niveau d'abstraction, convoquant pour ce faire le mythe de la grève générale et la symbolique du premier mai. Les rapports sociaux sont négligés.
    Ce qu'a produit la restructuration du rapport social capitaliste, long processus qui remonte à la deuxième moitié des années 70 et qui, pour l'instant, n'est ni achevé ni triomphant, contient à la fois la perte de toute identité de classe et particulièrement de toute identité ouvrière, ainsi que la crise des anciennes institutions médiatrices, parmi lesquelles les institutions politiques et la forme démocratique. C'est sur cette crise que vient se greffer une critique des dysfonctionnements du «système» qui peut prendre plusieurs formes.

    Le citoyennisme néo-moderne à la place de la gauche
    Dans cette société capitalisée, où il n'y a plus d'espace pour une quelconque «société civile», les individus particularisés tentent de se donner des identités aussi multiples que factices. il en est une des plus cocasses et des plus à la mode : la citoyenne. Le mouvement citoyenniste n'a pu apparaître dans la mouvance des «nouveaux mouvements sociaux» des années 90 qu'à la condition de nier son origine révolutionnaire, celle des clubs des bourgeois radicaux de 1789. La réactivation contemporaine du mouvement des citoyens cherche alors à se légitimer en s'imaginant pouvoir rejouer ce qu'a été «la société civile» de la bourgeoisie par rapport à l'État royal puis impérial. Mais, placé face à la fiction actuelle de cette puissance, le citoyennisme revendique finalement, la vraie démocratie», notamment celle des «réseaux», des «interractions» et de la «communication», ce qui revient à cautionner la délégitimation des institutions de l'État-nation et donc à scier la branche contre laquelle il voulait s'appuyer (6).
    Comme les mouvements citoyens, les mouvements antimondialisation et les divers particularismes ont eux aussi participé à la défaite de la gauche. Car ces mouvements sont éminemment modernistes, en ce qu'ils poussent à un décentrage par rapport à la question du travail. Ils entérinent la disparition de l'identité ouvrière et cherchent à se substituer au mouvement ouvrier dans le cadre des nouveaux mouvements sociaux qui revendiquent de nouvelles identifications (communautaires, sexuelles, de modes, d'intérêts, etc.) (7). La défaite des social-démocraties dans le sud de l'Europe provient de leur non-choix entre la voie hyper-capitaliste à la Blair et la voie plus traditionnelle de la gauche de gouvernement. Ainsi, pour ce qui est du PS, ses efforts néo-modernes (Pacs, régularisation partielle des sans-papiers et acceptation de la segmentation de la force de travail par le développement des précarités, acceptation assez large des thèses multiculturalistes et de la discrimination positive, déclaration de Jospin au cours de sa campagne disant que «son programme n'est pas socialiste», etc.) n'ont pas entraîné une rupture complète avec la pensée socialiste du compromis interclassiste, même si dans la pratique il s'est essayé à diverses modalités de reconstruction d'un bloc de classes autour des «classes moyennes». La social-démocratie ne se résoud pas à apparaître pour ce qu'elle est : qui trop embrasse, mal étreint !
    Contrairement à ce que pensent les diverses composantes de «la gauche de la gauche», il ne peut y avoir de «recentrage à gauche» autour d'une nouvelle idée d'un socialisme des travailleurs, comme le montre a contrario l'effondrement du vote pour le PCF et le vote ouvrier pour Le Pen. Ce double comportement consacre l'atomisation de la classe ouvrière et confirme le fait que s'il reste encore des ouvriers, la classe ouvrière a disparu. De plus, ces ouvriers sociologiques et statistiques n'ont plus rien à voir avec ce que furent les ouvriers historiques, ceux du fordisme, ceux du travail dans les grandes «forteresses ouvrières». S'il y a bien encore, en comptant les femmes de la catégorie «employés», environ 40% de ménages «ouvriers», la tertiairisation des activités a profondément changé leurs conditions : à l'entretien, conducteurs d'engins ou routiers, livreurs, manutentionnaires du commerce, ils évoluent souvent dans un environnement plus artisanal qu'industriel dans lequel les antagonismes sont gommés par la difficulté qu'il y a à démêler les différences d'intérêts (les conflits chez les routiers sont exemplaires de cette nouvelle situation). S'ils vivent souvent des conditions très dures dans leur travail, cela ne les pousse malheureusement pas à une solidarité vis-à-vis de ceux qui vivent des conditions très dures du fait de la privation de travail. Ainsi, le devenir que Marx, dans son analyse des luttes de classes en France redoutait le plus pour le prolétariat, à savoir son atomisation et pour une part sa lumpen-prolétarisation, est en train de se dérouler sous nos yeux.
    Tout ce qui est en rapport avec le pouvoir est dominé par les forces de cette néo-modernité et elles pénètrent jusque dans les milieux de l'anti-mondialisation dont les slogans politiques sont contredits bien souvent par des modes de vie et des activités ultra-branchées. Le succès relatif des votes Besancenot-Taubira-Mamère (les trois candidats les plus «modernes») en fournit une illustration. Dans l'assommoir du deuxième tour, la mise en scène de «la France qui gange» (sportifs et artistes furent convoqués pour avouer leur ferveur républicaine !) n'a fait que renforcer ce courant d'hyper-modernité qui renvoie dans les cordes la France des profondeurs, celle des zones rurbaines, des travailleurs manuels, des salariés des PME et des sociétés de nettoyage ; la France seulement irriguée par la télévision, les magazines et les supermarchés discount.ATAC contre ATTAC en quelque sorte !
    Les manifestations lycéennes d'avril sont une autre expression du même phénomène.
    Ce que montrèrent les jeunes ne relève pas d'une révolte éthique comme l'ont seriné les médias, mais d'une envie de vivre pleinement leur hyper-modernité. Depuis 1986, c'est-à-dire depuis la scolarisation longue et pour tous ou presque, la jeunesse exprime son caractère de communauté scolaire, communauté scolaire objectivement «black-blanc-beur» dans les collèges et les lycées, ce qui la pousse à lutter contre l'exclusion et les discrimination, mais non pas contre les inégalités structurelles et leur reproduction ; une telle perspective nécessiterait, en effet, une critique politique du type de celle de mai 68, critique d'autant plus éloignée de leurs perceptions et de leurs pratiques qu'elle est contradictoire avec une identification complète à cette communauté.
    Les quelques jours d'effervescence lycéennes ont été traversées par des aspiration antinomiques qui en limitaient la portée politique. On y trouvait des formes d'expression propres au «jeunisme» (8), mais on y trouvait aussi une volonté d'humaniser la mondialisation dans le respect des droits de l'homme et l'annulation de la dette des pays pauvres. Cette ambivalence s'observe aussi dans le rapport de ces jeunes à l'État : à la fois pour l'État comme médiation générale légitime et contre l'État comme contrôleur des transgressions et obstacle (mou !) à la consommation illimitée (ainsi en fut-il des agrégations de raversou bien encore des partisans de la dépénalisation du cannabis). De ce point de vue, la position des artistes et des sportifs, ces «toujours jeunes», très sollicités eux aussi pour exalter le système, a porté ces antinomies jusqu'à la caricature. De la même manière, cette mouvance jeuniste ne peut qu'être fort étrangère à tous ceux qui, en silence, «courbent le dos» et gardent pour eux un (national) socialisme du ressentiment. Tous ceux qui ne peuvent pas se reconnaître dans ces identifications médiatisées : identifications à des particularismes organisés en lobby qui obtiennent de nouveaux droits et de nouvelles «égalités», passent de nouveaux pactes. Pour ces réfractaires à une identité autre que l'identité nationale, il n'y a là que détournement de la chose publique, car pour eux, l'universalité ne s'accomplit qu'à travers la nome commune dont la Loi est garante. Or la diversité des particularismes affirmés conduit à de nouvelles lois, réglementations (contrats) qui leur apparaissent comme supprimant toute norme commune... donc toute possibilité de vivre ensemble. cette contractualisation des rapports sociaux finit par leur faire apparaître tous ces résultats comme équivalents. La lutte pour le Pacs, la parité, la lutte des sans-papiers(9), pour le droit au logement, le RMI aux moins de 25 ans, la CMU sont toutes mises au même niveau. Mais alors que pour la gauche de la gauche ils apparaissent comme tous légitimes, pour eux ils deviennent tous illégitimes. Leur exigence d'universalité n'a pu alors trouver d'autre débouché que celui... du travail, de la famille, de la patrie ou du parti. Bref, tous les éléments qui sont le fondement de la communauté nationale.
    En ce sens le vote Le Pen n'est pas qu'un vote protestataire ; il est aussi un vote politique. Ce poids de la référence à la communauté nationale — en tant que référence de substitution à la communauté du travail détruite — explique le vote ouvrier en faveur de Le Pen et aussi, dans une certaine mesure le «sursaut républicain». Car que signifie en effet le sentiment, si souvent exprimé au soir du premier tour, de la «honte d'être français» si ce n'est la référence à une «exception nationale», cet «esprit d'un peuple» (Hegel) qui nous préserverait aussi du risque de devenir de moins en moins français ? (cf. «L'exception culturelle»). Car c'est bien cela que craignent pareillement les électeurs soi-disant fascistes de Le Pen et sa «préférence nationale», à un niveau bien plus terre à terre évidemment, nous diront «les intellectuels». Sur la base de cette unité de référence — unité qui n'est pas équivalence — il ne peut aujourd'hui se développer un quelconque antifascisme pas plus qu'il n'existe actuellement de fascisme, au sens historique du terme. En défendant des thèmes tels que la liberté d'entreprendre, la sécurité et la fin de l'État-fiscaliste, le FN se situe bien plus dans la filiation poujadiste que dans celle du fascisme historique et dans sa dénonciation e l'immigration on retrouve plutôt une xénophobie de type boulangiste qu'une théorie des races.
    La France est écartelée entre deux conceptions de l'État : la conception révolutionnaire, d'origine bourgeoise, de l'État-nation et la conception capitaliste d'un État social et démocratique. La première se réfère aux moments de rupture avec l'ordre ancien et donc à ses valeurs et à sa violence fondatrices. Cérémonies, rites et symboles rythment son temps collectif : La Marseillaise(«qu'un sang impur abreuve nos sillons», il faut quand même le chanter pour des supposés antiracistes !) et le drapeau tricolore, aussi ignobles qu'ils soient dans leur signification historique impérialiste, sont aussi des expressions des moments révolutionnaires de 1793, 1848 et de la Commune (10). La seconde conception correspond à une situation de pacification des rapports sociaux, situation à laquelle a largement participé la social-démocratie, même si des socialistes comme Jaurès puis un PCF déstalinisé ont tenté de tenir les deux bouts de la chaîne.

    La victoire du minimalisme politique
    Par temps calme la première conception est largement occultée, comme on a pu s'en rendre compte au moment de la commémoration sans émotion collective du bicentenaire de la révolution française et c'est la politique-gestion qui triomphe. Mais cette conception peut être réactivée quand «la République est en danger» et ce fut apparemment le cas lors du «sursaut républicain» entre les deux tours de l'élection présidentielle. comme pendant la Résistance à l'occupant, on voit alors l'ensemble des forces démocratiques redécouvrir leurs valeurs originelles, même si elles conservent des formes d'intervention spécifiques (la rue pour la social-démocratie et sa fraction de gauche, les médias pour les «républicains» (11))
    Mais si on admet que les résultats du premier tour sont bien le fruit d'une crise de la représentation politique et même le fruit d'une crise de la politique comme forme séparée d'intervention pour transformer le monde, alors comment peut-on comprendre le ralliement d'individus et de mouvements qui expriment, depuis une dizaine d'années, un contenu et une pratique critiques, même limitée ? Il nous semble qu'une des réponses possibles réside dans le développement, en lieu et place des formes traditionnelles de militantisme politique d'extrême-gauche, de ce que nous avons appelé «le minimaliste politique» (12), c'est-à-dire la tendance qu'ont ces individus et mouvements à se définir comme «acteurs de la société civile» et à s'autonomiser de l'État (cf. supra les déclarations d'Anselme) pour mieux le rappeler à ses devoirs ou bien encore, dans la version la plus radicale de ce minimalisme, pour le mettre face à ses contradictions (13). Malgré l'arrachement qu'a pu produire chez certains, le fait d'être «obligé» de voter Chirac, il n'y a pas d'incompatibilité fondamentale entre le démocratisme des courants citoyennistes et le fait de voter pour quelqu'un qui, comme de Gaulle en son temps, s'est ainsi trouvé en situation de «dépasser» une position purement partisane et ainsi atteindre la vérité de l'État et de sa nature démocratique. Finalement les groupes d'extrême gauche et leurs électeurs et même des anarchistes transformés en électeurs — on a même vu un groupe qui se nomme «Bakounine» appeler (14) à voter Chirac ! — ne lui ont adressé qu'un reproche moral, celui d'être un «escroc». De la même manière des antiracistes s'offusquaient de la sensibilité de son odorat. Ces positions relèvent plus d'un réflexe politiquement correct que d'une position politique. Des «détails» donc, par rapport à leur «urgence citoyenne» pour la défense de la République !
    Le fait de ne pas vouloir jouer le jeu politico-médiatique de la diabolisation de Le Pen et de l'exaltation d'un No pasaranqui se trompe d'époque, n'a toutefois constitué qu'une attitude minimale en l'absence de toute possibilité d'intervention autre. Nous ne pouvons donc nous réjouir totalement d'une situation qui voit les prolétaires dire adieu à une social-démocratie qui a réenglobé aujourd'hui son aile stalinienne. En effet, ce n'est pas en tant que classe que les prolétarisés se sont exprimés, mais en tant qu'électeurs ou abstentionnistes. Il ne s'agit pas de minorer, comme certains commentateurs ont pu le faire, un «vote protestataire» par rapport à un «vote d'adhésion», mais on ne peut non plus seulement en faire un vote radical, au sens où il y a pu avoir, dans certaines périodes, un vote de classe pour les PC malgré tout ce qu'on peut penser des élections... et des PC ! Une bonne partie de ce vote (15), quel que soit l'adjectif qu'on lui accole, a d'ailleurs rejoint le chemin de la plus grande pente au second tour, celui d'une allégeance (16) au système, tout comme une partie du «vote abstentionniste» du premier tour d'ailleurs.
    Il est donc particulièrement difficile de faire de l'abstentionnisme l'expression d'une critique prolétaire de la démocratie représentative. Il faut se méfier du double langage, travers auquel n'échappe pas la critique la mieux intentionnée. En effet, on ne peut pas dire d'un côté que les élections ont peu d'importance, que cela ne signifie pas grand-chose, que c'est la lutte sur le terrain qui compte et donc ce que les prolétaires seront contraints de faire et d'un autre côté, dire que le nombre d'individus qui ne s'inscrivent pas sur les listes ou qui s'abstiennent de voter est révélateur d'un niveau de conscience et d'un rapport de force. Tout au plus pouvons-nous observer qu'une certaine résistance abstentionniste s'est manifestée au second tour, mais il est difficile d'en cerner les causes réelles.
    Il est également difficile de faire des manifestations spontanées au soir du premier tour une «avancée politique» puisqu'il n'en sortit que le cortège étatiste du Premier mai dans lequel il était incohérent de vouloir s'insérer. Comme face aux manifestations lycéennes, plus qu'une position, nous avons été nombreux à ne pouvoir manifester qu'un malaise, fruit d'une certaine extériorité vis-à-vis de ce qui se passait (17). Car, plus de 70 ans plus tard et bien qu'énoncée dans de toutes autres conditions historiques, il nous venait aux oreilles cette parole d'Horkheimer : «Celui qui ne veut pas parler du capitalisme, qu'il se taise à propos du fascisme».

    Mai 2002
    (1) Très présent dans la CFDT et dans la tendance Barjonet de la CGT.
    (2) Cf. Guigou J. et Wajnsztejn J. (dir.), La valeur sans le travail,L'Harmattan, 1999.
    (3) Ce fut un des buts des nationalisations massives de 1981-82, ce qu'officialisèrent les lois Auroux.
    (4) Retour sur la condition ouvrière,Fayard, 1999. On se reportera particulièrement aux pages 161 à 283 sur l'école et l'orientation scolaire professionnelle.
    (5) On voit ici que la «racialisation» des rapports sociaux touche toutes les fractions de l'ancienne classe du travail.
    (6) Le courant citoyenniste s'est bien autodéfini dans les termes suivants : «Il rassemble des gens à la recherche d'une nouvelle radicalité qui ont appris la démocratie directe. L'ensemble du système institutionnel — partis, syndicats, etc. — et l'idée même d'élections sont en crise. Le mouvement social est porteur d'une autre dynamique, un projet démocratique total dont il tire son invincibilité». Déclaration de J.P. Anselme au journal Libérationdu 20 janvier 1998.
    (7) Sur cette question, on se reportera à : Capitalisme et nouvelles morales de l'intérêt et du goût de J. Wajnsztejn, L'Harmattan, 2002.
    (8) Semblables en cela aux manifestations d'il y a quelques années pour les chaînes «NRJ» et «M6», exigeant une sorte de droit à s'immerger gratuitement dans les médias ou bien encore prenant la défense anticipée d'une liberté, supposée menacée, pour la reconnaissance d'une identité particulière.
    (9) La lutte des sans papiers comme d'ailleurs celle des chômeurs qui toutes deux comportaient une dimension d'universalité puisqu'elles critiquaient implicitement la réduction de la communauté humaine à la communauté nationale et la réduction de l'activité au travail exploité, n'ont pas pu affirmer ce contenu et sont apparues, après-coup, comme des luttes particulières parmi tant d'autres. cette fragmentation toujours plus grande de la classe en dissolution est non seulement un obstacle pour des luttes futures, mais elle a aussi produit un effet électoral immédiat.
    (10) Certains éléments «radicaux» du FN et du MNR ne se rendent-ils pas d'ailleurs régulièrement au «Mur des fédérés» ?
    (11) Cela permet d'ailleurs à toutes les tendances de se proclamer à l'origine de la défaite de l'adversaire commun
    (12) Pour plus de détails sur ce sujet, se reporter à l'article de J.W. dans la revue Lignes, n° 31 de mai 1997, article qui sera repris dans le tome 3 de l'anthologie des textes de Temps Critiques, à paraître fin 2002.
    (13) C'est la position, estimable, de ceux qui attaquent l'État répressif non pas pour montrer qu'il n'est pas démocratique, mais pour dévoiler la vérité de tout État.
    (14) il ne s'agit pas de se moquer ! Un des auteurs de «l'Appel à l'unité des anarchistes» a ainsi pu prendre la défense de ce groupe Bakounine en arguant du fait que les élections libres n'existaient pas à l'époque de Bakounine. Effectivement et de la même façon nous avons souvent fait remarquer, dans nos tentatives de discussion avec des anarchistes, que l'État d'aujourd'hui n'est plus celui de l'époque de Bakounine et qu'ils (nous)  doivent en tenir compte et réfléchir à tout cela. Mais de là à appeler à voter et qui plus est à voter Chirac, il y a une marge. Soit les anarchistes ont une carte d'électeur dans la poche, toujours prête à servir lorsque survient ce qu'ils considèrent comme «un coup dur pour la démocratie» et alors il faut qu'ils le disent clairement, soit ils n'en ont pas et dans ce cas on ne voit pas à partir de quelle autorité et surtout de quelle légitimité ils pourraient pousser ceux qui ont ont une à voter. S'il ne s'agit pas d'adhérer comme des huîtres à des principes a-historiques, il s'agit tout de même de garder un minimum de cohérence.
    (15) 76% des votes en faveur de Laguiller au premier tour auraient rejoint le vote Chirac au second tour.
    (16) Au double sens du mot : celui, vieilli et littéraire de «soulagement, adoucissement, consolation» et celui, issu de la féodalité, de rapport de vassalité, «d'homme-lige» dévoué à une puissance, obéissant à un pouvoir.
    (17) Nous ne disons donc pas qu'il ne s'est rien passé.



    Michel Bakounine
    Politique de l'Internationale
    L'Égalité, du n° 29 au n° 32, 7-28 août 1869 

    I.
    «Nous avons cru jusqu'à présent, dit la Montagne, que les opinions politiques et religieuses étaient indépendantes de la qualité de membre de l'Internationale ; et, quant à nous, c'est sur ce terrain que nous nous plaçons.»
    On pourrait croire, au premier abord, que M. Coullery a raison. Car, en effet, l'Internationale, en acceptant dans son sein un nouveau membre, ne lui demande pas s'il est religieux ou athée, s'il appartient à tel parti politique ou s'il n'appartient à aucun ; elle lui demande simplement : Es-tu ouvrier, ou, si tu ne l'es pas, veux-tu, te sens-tu le besoin et la force d'embrasser franchement, complètement, la cause des ouvriers, de t'identifier avec elle, à l'exclusion de toutes les autres causes qui pourraient lui être contraires ?
    Sens-tu que les ouvriers, qui produisent toutes les richesses du monde, qui sont les créateurs de la civilisation et qui ont conquis toutes les libertés bourgeoises, sont aujourd'hui condamnés a la misère, à l'ignorance et à l'esclavage? As-tu compris que la cause principale de tous les maux qu'endure l'ouvrier, c'est la misère, et que cette misère, qui est le lot de tous les travailleurs dans le monde, est une conséquence nécessaire de l'organisation économique actuelle de la société, et notamment de l'asservissement du travail c'est-à-dire du prolétariat sous le joug du capital c'est-à-dire de la bourgeoisie ?
    As-tu compris qu'entre le prolétariat et la bourgeoisie, il existe un antagonisme qui est irréconciliable, parce qu'il est une conséquence nécessaire de leurs positions respectives ?  Que la prospérité de la classe bourgeoise est incompatible avec le bien-être et la liberté des travailleurs, parce que cette prospérité exclusive n'est et ne peut être fondée que sur l'exploitation et l'asservissement de leur travail, et que, pour la même raison la prospérité et la dignité humaine des masses ouvrières exigent absolument l'abolition de la bourgeoisie comme classe séparée ? Que par conséquent la guerre entre le prolétariat et la bourgeoisie est fatale et ne peut finir que par la destruction de cette dernière ?
    As-tu compris qu'aucun ouvrier, quelque intelligent et quelque énergique qu'il soit, n'est capable de lutter seul contre la puissance si bien organisée des bourgeois, puissance représentée et soutenue principalement par l'organisation de l'État, de tous les États ? Que pour te donner de la force tu dois t'associer non avec des bourgeois, ce qui serait de ta part une sottise ou un crime parce que tous les bourgeois en tant que bourgeois sont nos ennemis irréconciliables, ni avec des ouvriers infidèles et qui seraient assez lâches pour aller mendier les sourires et la bienveillance des bourgeois, mais avec des ouvriers honnêtes énergiques et qui veulent franchement ce que tu veux ?
    As-tu compris qu'en vue de la coalition formidable de toutes les classes privilégiées de tous les propriétaires capitalistes et de tous les États dans le monde, une association ouvrière isolée, locale ou nationale, appartînt-elle même à l'un des plus grands pays de l'Europe ne pourra jamais triompher et que pour tenir tête à cette coalition et pour obtenir ce triomphe, il ne faut rien [de] moins que l'union de toutes les associations ouvrières locales et nationales en une association universelle, il faut la grande Association Internationale des Travailleurs de tous les pays ?
    Si tu sens, si tu as bien compris et si tu veux réellement tout cela, viens à nous, quelles que soient d'ailleurs tes croyances politiques et religieuses. Mais pour que nous puissions t'accepter, tu dois nous promettre: 1° de subordonner désormais tes intérêts personnels, ceux même de ta famille, aussi bien que tes convictions et manifestations politiques et religieuses, à l'intérêt suprême de notre association : la lutte du travail contre le capital, des travailleurs contre la bourgeoisie sur le terrain économique ; 2° de ne jamais transiger avec les bourgeois dans un intérêt personnel ; 3° de ne jamais chercher à t'élever individuellement, seulement pour ta propre personne, au-dessus de la masse ouvrière, ce qui ferait de toi-même immédiatement un bourgeois, un ennemi et un exploiteur du prolétariat ; car toute la différence entre le bourgeois et le travailleur est celle-ci, que le premier cherche son bien toujours en dehors de la collectivité, et que le second ne le cherche et ne prétend le conquérir que solidairement avec tous ceux qui travaillent et qui sont exploités par le capital bourgeois ; 4° tu resteras toujours fidèle à la solidarité ouvrière, car la moindre trahison de cette solidarité est considérée par l'Internationale comme le crime le plus grand et comme la plus grande infamie qu'un ouvrier puisse commettre. En un mot, tu dois accepter franchement, pleinement, nos statuts généraux, et tu prendras l'engagement solennel d'y conformer désormais tes actes et ta vie.
    Nous pensons que les fondateurs de l'Association Internationale ont agi avec une très grande sagesse en éliminant d'abord du programme de cette association toutes les questions politiques et religieuses. Sans doute, ils n'ont point manqué eux-mêmes ni d'opinions politiques, ni d'opinions antireligieuses bien marquées ; mais ils se sont abstenus de les émettre dans ce programme, parce que leur but principal, c'était d'unir avant tout les masses ouvrières du monde civilisé dans une action commune. Ils ont dû nécessairement chercher une base commune, une série de simples principes sur lesquels tous les ouvriers, quelles que soient d'ailleurs leurs aberrations politiques et religieuses, pour peu qu'ils soient des ouvriers séreux, c'est-à-dire des hommes durement exploités et souffrants, sont et doivent être d'accord.
    S'ils avaient arboré le drapeau d'un système politique ou antireligieux, loin d'unir les ouvriers de l'Europe, ils les auraient encore plus divisés ; parce que, l'ignorance des ouvriers aidant, la propagande intéressée et au plus haut degré corruptive des prêtres, des gouvernements et de tous les partis politiques bourgeois, sans en excepter les plus rouges, a répandu une foule de fausses idées dans les masses ouvrières, et que ces masses aveuglées se passionnent malheureusement encore trop souvent pour des mensonges, qui n'ont d'autre but que de leur faire servir, volontairement et stupidement, au détriment de leurs intérêts propres, ceux des classes privilégiées.
    D'ailleurs, il existe encore une trop grande différence entre les degrés de développement industriel, politique, intellectuel et moral des masses ouvrières dans [les] différents pays, pour qu'il soit possible de les unir aujourd'hui par un seul et même programme politique et anti-religieux. Poser un tel programme comme celui de l'Internationale, en faire une condition absolue d'entrée dans cette Association, ce serait vouloir organiser une secte, non une association universelle, ce serait tuer l'Internationale.
    Il y a eu encore une autre raison qui a fait éliminer d'abord du programme de l'Internationale, en apparence du moins, et seulement en apparence, toute tendance politique.
    Jusqu'à ce jour, depuis le commencement de l'histoire, il n'y a pas eu encore de politique du peuple, et nous entendons par ce mot le bas peuple, la canaille ouvrière qui nourrit le monde de son travail ; il n'y a eu que la politique des classes privilégiées ; ces classes se sont servies de la puissance musculaire du peuple pour se détrôner mutuellement, et pour se mettre à la place l'une de l'autre. Le peuple à son tour n'a jamais pris parti pour les unes contre les autres que dans le vague espoir qu'au moins l'une de ces révolutions politiques, dont aucune n'a pu se faire sans lui, mais [dont] aucune ne s'est faite pour lui, apporterait quelque soulagement à sa misère et à son esclavage séculaires. Il s'est toujours trompé. Même la grande Révolution française l'a trompé. Elle a tué l'aristocratie nobiliaire et a mis à sa place la bourgeoisie. Le peuple ne s'appelle plus ni esclave ni serf, il est proclamé né libre en droit, mais dans le fait son esclavage et sa misère restent les mêmes.
    Et ils resteront toujours les mêmes tant que les masses populaires continueront de servir d'instrument à la politique bourgeoise, que cette politique s'appelle conservatrice, libérale, progressiste, radicale, et lors même qu'elle se donnerait les allures les plus révolutionnaires du monde. Car toute politique bourgeoise, quels que soient sa couleur et son nom, ne peut avoir au fond qu'un seul but : le maintien de la domination bourgeoise, et la domination bourgeoise, c'est l'esclavage du prolétariat.
    Qu'a dû donc faire l'Internationale? Elle a dû d'abord détacher les masses ouvrières de toute politique bourgeoise, elle a dû éliminer de son programme tous les programmes politiques bourgeois. Mais, à l'époque de sa fondation, il n'y a pas eu dans le monde d'autre politique que celle de l'Église ou de la monarchie, ou de l'aristocratie, ou de la bourgeoisie ; la dernière, surtout celle de la bourgeoisie radicale, était sans contredit plus libérale et plus humaine que les autres, mais toutes également fondées sur l'exploitation des masses ouvrières et n'ayant en réalité d'autre but que de se disputer le monopole de cette exploitation. L'Internationale a donc dû commencer par déblayer le terrain, et comme toute politique, au point de vue de l'émancipation du travail, se trouvait alors entachée d'éléments réactionnaires, elle a du d'abord rejeter de son sein tous les systèmes politiques connus, afin de pouvoir fonder, sur ces ruines du monde bourgeois, la vraie politique des travailleurs, la politique de l'Association Internationale.

    II.
    Les fondateurs de l'Association Internationale des Travailleurs ont agi avec d'autant plus de sagesse en évitant de poser des principes politiques et philosophiques comme base de cette association, et en ne lui donnant d'abord pour unique fondement que la lutte exclusivement économique du travail contre le capital, qu'ils avaient la certitude que, du moment qu'un ouvrier met le pied sur ce terrain, du moment que, prenant confiance aussi bien dans son droit que dans sa force numérique, il s'engage avec ses compagnons de travail dans une lutte solidaire contre l'exploitation bourgeoise, il sera nécessairement amené, par la force même des choses, et par le développement de cette lutte, à reconnaître bientôt tous les principes politiques, socialistes et philosophiques de l'Internationale, principes qui ne sont rien, en effet, que, la juste exposition (1) de son point de départ, de son but.
    Nous avons exposé ces principes dans nos derniers numéros. Au point de vue politique et social, ils ont pour conséquence nécessaire l'abolition des classes, par conséquent celle de la bourgeoisie, qui est la classe dominante aujourd'hui ; l'abolition de tous les États territoriaux, celle de toutes les patries politiques, et, sur leur ruine, l'établissement de la grande fédération internationale de tous les groupes productifs, nationaux et locaux. Au point de vue philosophique, comme ils ne tendent à rien [de] moins qu'à la réalisation de l'idéal humain, du bonheur humain, de l'égalité, de la justice et de la liberté sur la terre, que par là même ils tendent à rendre tout à fait inutiles tous les compléments célestes et toutes les espérances d'un monde meilleur, ils auront pour conséquence également nécessaire l'abolition des cultes et de tous les systèmes religieux.
    Annoncez tout d'abord ces deux buts à des ouvriers ignorants, écrasés par le travail de chaque jour et démoralisés, emprisonnés (2) pour ainsi dire sciemment par les doctrines perverses que les gouvernements, de concert avec toutes les castes privilégiées, prêtres, noblesse, bourgeoisie, leur distribuent à pleines mains, et vous les effrayerez ; ils vous repousseront peut-être, sans se douter que toutes ces idées ne sont rien que l'expression la plus fidèle de leurs propres intérêts, que ces buts portent en eux la réalisation de leurs vœux les plus chers ; et qu'au contraire les préjugés religieux et politiques, au nom desquels ils les repousseront peut-être, sont la cause directe de la prolongation de leur esclavage et de leur misère.
    11 faut bien distinguer entre les préjugés des masses populaires et ceux de la classe privilégiée. Les préjugés des masses, comme nous venons de le dire, ne sont fondés que sur leur ignorance et sont tout contraires à leurs intérêts, tandis que ceux de la bourgeoisie sont précisément fondés sur les intérêts de cette classe, et ne se maintiennent, contre l'action dissolvante de la science  bourgeoise elle-même, que grâce à l'égoïsme collectif des bourgeois. Le peuple veut, mais il ne sait pas ; la bourgeoisie sait, mais elle ne veut pas. Lequel des deux est l'incurable? La bourgeoisie, sans aucun doute.
    Règle générale: On ne peut convertir que ceux qui sentent le besoin de l'être, que ceux qui portent déjà dans leurs instincts ou dans les misères de leur position, soit extérieure, soit intérieure, tout ce que vous voulez leur donner ; jamais vous ne convertirez ceux qui n'éprouvent le besoin d'aucun changement, même ceux que, tout en désirant sortir d'une position dont ils sont mécontents, sont poussés, par la nature de leurs habitudes morales, intellectuelles et sociales, à la chercher (3) dans un monde qui n'est pas celui de vos idées.
    Convertissez, je vous prie, au socialisme un noble qui convoite la richesse, un bourgeois qui voudrait se faire noble, ou même un ouvrier qui ne tendrait de toutes les forces de son âme qu'à devenir un bourgeois ! Convertissez encore un aristocrate réel ou imaginaire de l'intelligence, un savant, un demi-savant, un quart, un dixième, une centième partie de savant, qui, pleins d'ostentation scientifique, et souvent parce qu'ils ont eu seulement le bonheur d'avoir compris tant bien que mal quelques livres, sont pleins de mépris arrogant pour les masses illettrées, et s'imaginent qu'ils sont appelés à former entre eux une nouvelle caste dominante, c'est-à-dire exploitante.
    Aucun raisonnement ni aucune propagande ne seront jamais en état de convertir ces malheureux. Pour les convaincre, il n'est qu'un seul moyen : c'est le fait, c'est la destruction de la possibilité même des situations privilégiées, de toute domination et de toute exploitation ; c'est la révolution sociale, qui, en balayant tout ce qui constitue l'inégalité dans le monde, les moralisera en les forçant de chercher leur bonheur dans l'égalité et dans la solidarité.
    Il en est autrement des ouvriers sérieux. Nous entendons, par ouvriers sérieux, tous ceux qui sont réellement écrasés par le poids du travail ; tous ceux dont la position est si précaire et si misérable qu'aucun, à moins de circonstances tout à fait extraordinaires, ne puisse avoir seulement la pensée de conquérir pour lui-même, et seulement pour lui-même, dans les conditions économiques et dans le milieu social actuels, une position meilleure ; de devenir, par exemple, à son tour, un patron ou un conseiller d'État. Nous rangeons sans doute aussi dans cette catégorie les rares et généreux ouvriers qui, tout en ayant la possibilité de monter individuellement au-dessus de la classe ouvrière, n'en veulent pas profiter, aimant mieux souffrir encore quelque temps, solidairement avec leurs camarades de misère, de l'exploitation des bourgeois, que de devenir des exploiteurs à leur tour. Ceux-là ont pas besoin d'être convertis; ils sont des socialistes purs.
    Nous parlons de la grande masse ouvrière qui, éreintée par son travail quotidien, est ignorante et misérable. Celle-là, quels que soient les préjugés politiques et religieux qu'on ait tâché et même réussi en partie de faire prévaloir dans sa conscience, est socialiste sans le savoir ; Elle est au fond de son instinct, et par la force même de sa position, plus sérieusement, plus réellement socialiste, que ne le sont tous les socialistes scientifiques et bourgeois pris ensemble. Elle l'est par toutes les conditions de son existence matérielle, par tous les besoins de son être, tandis que ces derniers ne le sont que par les besoins de leur pensée ; et, dans la vie réelle, les besoins de l'être exercent toujours une puissance bien plus forte que ceux de la pensée, la pensée étant ici, comme partout et toujours, l'expression de l'être, le reflet de ses développements successifs, mais jamais son principe.
    Ce qui manque aux ouvriers, ce n'est pas la réalité, la nécessité réelle des aspirations socialistes, c'est seulement la pensée socialiste. Ce que chaque ouvrier réclame dans le fond de son cœur : une existence pleinement humaine en tant que bien-être matériel et développement intellectuel, fondée sur la justice, c'est-à-dire sur l'égalité et sur la liberté de chacun et de tous dans le travail, — cet idéal instinctif de chacun , qui ne vit que de son propre travail, ne peut évidemment pas se réaliser dans le monde politique et social actuel, qui est fondé sur l'injustice et sur l'exploitation cynique du travail des masses ouvrières. Donc, chaque ouvrier sérieux est nécessairement un révolutionnaire socialiste, puisque son émancipation ne peut s'effectuer que par le renversement de tout ce qui existe maintenant. Ou bien cette organisation de l'injustice, avec tout son étalage de lois iniques et d'institutions privilégiées, doit périr, ou bien les masses ouvrières resteront condamnées à un esclavage éternel.
    Voici la pensée socialiste dont les germes se retrouveront dans l'instinct de chaque travailleur sérieux. Le but est donc de lui donner la pleine conscience de ce qu'il veut, de faire naître en lui une pensée qui corresponde à son instinct, car, du moment que la pensée des masses ouvrières se sera élevée à la hauteur de leur instinct, leur volonté sera déterminée et leur puissance deviendra irrésistible.
    Qu'est-ce qui empêche encore le développement plus rapide de cette pensée salutaire au sein des masses ouvrières ? Leur ignorance sans doute, et en grande partie les préjugés politiques et religieux par lesquels les classes intéressées s'efforcent encore aujourd'hui d'obscurcir leur conscience et leur intelligence naturelle. Comment dissiper cette ignorance, comment détruire ces préjugés malfaisants? — Par l'instruction et par la propagande?
    Ce sont sans doute de grands et beaux moyens. Mais, dans l'état actuel des masses ouvrières, ils sont insuffisants. L'ouvrier isolé est trop écrasé par son travail et par ses soucis quotidiens pour avoir beaucoup de temps à donner à son instruction. Et d'ailleurs, qui fera cette  propagande ? Seront-ce les quelques socialistes sincères, issus de la bourgeoisie, qui sont pleins de généreuse volonté, sans doute, mais qui sont trop peu nombreux d'abord pour donner à leur propagande toute la largeur nécessaire, et qui, d'un autre côté, appartenant par leur position à un monde différent, n'ont pas sur le monde ouvrier toute la prise qu'il faudrait et qui excitent en lui des défiances plus ou moins légitimes ?
    «L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes», dit le préambule de nos statuts généraux. Et il a mille fois raison de le dire. C'est la base principale de notre grande Association. Mais le monde ouvrier est généralement ignorant, la théorie lui manque encore tout à fait. Donc il ne lui reste qu'une seule voie, c'est celle de son émancipation par la pratique. Quelle peut et doit être cette pratique ?
    Il n'en est qu'une seule. C'est celle de la lutte solidaire des ouvriers contre les patrons. Ce sont les trade-unions (4), l'organisation et la fédération des caisses de résistance.

    III.
    Si l'Internationale se montre d'abord indulgente pour les idées subversives (5) et réactionnaires, soit en politique, soit en religion, que des ouvriers peuvent avoir en entrant dans son sein, ce n'est pas du tout par indifférence pour ces idées. On ne peut la taxer d'indifférence puisqu'elle les déteste et les repousse de toutes les forces de son être, toute idée réactionnaire étant le renversement du principe même de l'Internationale, comme nous l'avons déjà démontré dans nos précédents articles.
    Cette indulgence, nous le répétons encore, lui est inspirée par une haute sagesse. Sachant parfaitement que tout ouvrier sérieux est un socialiste par toutes les nécessités inhérentes à sa position misérable, et que des idées réactionnaires, s'il en a, ne peuvent être que l'effet de son ignorance, elle compte sur l'expérience collective qu'il ne peut manquer d'acquérir au sein de l'Internationale, et surtout sur le développement de la lutte collective des travailleurs contre les patrons, pour l'en délivrer.
    Et en effet, du moment qu'un ouvrier, prenant foi dans la possibilité d'une prochaine transformation radicale de la situation économique, associé à ses camarades, commence à lutter sérieusement pour la diminution de ses heures de travail et l'augmentation de son salaire ; du moment qu'il commence à s'intéresser vivement à cette lutte toute matérielle, on peut être certain qu'il abandonnera bientôt toutes ses préoccupations célestes, et que, s'habituant à compter toujours davantage sur la force collective des travailleurs, il renoncera volontairement au secours du ciel. Le socialisme prend, dans son esprit, la place de la religion.
    Il en sera de même de sa politique réactionnaire. Elle perdra son soutien principal à mesure que la conscience de l'ouvrier se verra délivrée de l'oppression religieuse. D'un autre côté, la lutte économique, en se développant et en s'étendant toujours davantage, lui fera connaître de plus en plus, d'une manière pratique et par une expérience collective qui est nécessairement toujours plus instructive et plus large que chaque expérience isolée, ses ennemis véritables, qui sont les classes privilégiées, y compris le clergé, la bourgeoisie, la noblesse et l'État ; ce dernier n'étant là que pour sauvegarder tous les privilèges de ces classes, et prenant nécessairement toujours leur parti contre le prolétariat.
    L'ouvrier, ainsi engagé dans la lutte, finira forcément par comprendre l'antagonisme irréconciliable qui existe entre ces suppôts de la réaction et ses intérêts humains les plus chers, et, arrivé à ce point, il ne manquera pas de se reconnaître et de se poser carrément comme un socialiste révolutionnaire.
    Il n'en est pas ainsi des bourgeois. Tous leurs intérêts sont contraires à la transformation économique de la société ; et si leurs idées y sont contraires aussi, si ces idées sont réactionnaires, ou, comme on les nomme poliment aujourd'hui, modérées; leur intelligence et leur cœur repoussent ce grand acte de justice et d'émancipation que nous appelons la révolution sociale ; s'ils ont horreur de l'égalité sociale réelle, c'est-à-dire de l'égalité politique, sociale et économique à la fois; si, dans le fond de leur âme, ils veulent garder pour eux-mêmes, pour leur classe ou pour leurs enfants, un seul privilège, ne fût-ce que celui de l'intelligence, comme le font aujourd'hui beaucoup de socialistes bourgeois ; s'ils ne détestent, non seulement de toute la logique de leur esprit, mais encore de toute la puissance de leur passion, l'ordre de choses actuel, alors on peut être certain qu'ils resteront des réactionnaires, des ennemis de la cause ouvrière toute leur vie. Il faut les tenir loin de l'Internationale.
    11 faut les en tenir bien loin, car ils ne pourraient y entrer que pour la démoraliser et pour la détourner de sa voie. Il est d'ailleurs un signe infaillible auquel les ouvriers peuvent reconnaître si un bourgeois, qui demande à être reçu dans leurs rangs, vient à eux franchement, sans l'ombre d'hypocrisie et sans la moindre arrière-pensée subversive. Ce signe, ce sont les rapports qu'il a conservés vis-à-vis du monde bourgeois.
    L'antagonisme qui existe entre le monde ouvrier et le monde bourgeois prend un caractère de plus en plus prononcé. Tout homme qui pense sérieusement et dont les sentiments et l'imagination ne sont point altérés par l'influence souvent inconsciente de sophismes intéressés doit comprendre aujourd'hui qu'aucune réconciliation entre eux n'est possible. Les travailleurs veulent l'égalité, et les bourgeois veulent le maintien de l'inégalité. Évidemment l'une détruit l'autre. Aussi la grande majorité des bourgeois capitalistes et propriétaires, ceux qui ont le courage de s'avouer franchement ce qu'ils veulent, ont-ils également celui de manifester avec la même franchise l'horreur que leur inspire le mouvement actuel de la classe ouvrière. Ceux-ci sont des ennemis aussi résolus que sincères, nous les connaissons, et c'est bien.
    Mais il est une autre catégorie de bourgeois qui n'ont ni la même franchise ni le même courage. Ennemis de la liquidation sociale, que nous appelons, nous, de toute la puissance de nos âmes comme un grand acte de justice, comme le point de départ nécessaire et la base indispensable d'une organisation égalitaire et rationnelle de la société, ils veulent, comme tous les autres bourgeois, conserver l'inégalité économique, cette source éternelle de toutes les autres inégalités ; et en même temps ils prétendent vouloir comme nous l'émancipation intégrale du travailleur et du travail. Ils maintiennent contre nous avec une passion digne des bourgeois les plus réactionnaires, la cause même de l'esclavage du prolétariat, la séparation du travail et de la propriété immobilière ou capitaliste, représentés aujourd'hui par deux classes différentes; et ils se posent néanmoins comme les apôtres de la délivrance de la classe ouvrière du joug de la propriété et du capital !
    Se trompent-ils ou trompent-ils ? Quelques-uns se trompent de bonne foi, beaucoup trompent ; le plus grand nombre se trompe et trompe à la fois. Ils appartiennent tous à cette catégorie de bourgeois radicaux et de socialistes bourgeois qui ont fondé la Ligue de la Paix et de la Liberté.
    Cette Ligue est-elle socialiste? Au commencement, et pendant la première année de son existence, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire, elle a repoussé le socialisme avec horreur. L'an passé, à son Congrès de Berne, elle a repoussé triomphalement le principe de l'égalité économique. Aujourd'hui, se sentant mourir et désirant vivre encore un peu, et comprenant enfin qu'aucune existence politique n'est désormais possible sans la question sociale, elle se dit socialiste, elle est devenue socialiste bourgeoise : ce qui veut dire qu'elle veut résoudre toutes les questions sociales sur la base de l'inégalité économique. Elle veut, elle doit conserver l'intérêt du capital et la rente de la terre, et elle prétend émanciper les travailleurs avec cela. Elle s'efforce de donner un corps au non-sens.
    Pourquoi le fait-elle? Qu'est-ce qui lui a fait entreprendre une œuvre aussi incongrue que stérile ? Il n'est pas difficile de le comprendre.
    Une grande partie de la bourgeoisie est fatiguée du règne du césarisme et du militarisme qu'elle-même a fondé en 1848, par crainte du prolétariat. Rappelez-vous seulement les journées de Juin, avant-coureurs des journées de Décembre ; rappelez-vous cette Assemblée nationale qui, après les journées de juin, maudissait et insultait, à l'unanimité moins une voix, l'illustre et on peut bien dire l'héroïque socialiste Proudhon qui seul a eu le courage de jeter le défi du socialisme à ce troupeau enragé de bourgeois conservateurs, libéraux et radicaux, Et il ne faut pas oublier que parmi ces insulteurs de Proudhon, une quantité de citoyens encore vivants, et aujourd'hui plus militants que jamais, et qui, baptisés par les persécutions de décembre, sont devenus depuis les martyrs de la liberté.
    Donc, il n'y a point de doute que la bourgeoisie tout entière, y compris la bourgeoisie radicale n'ait été proprement le créateur du despotisme césarien et militaire dont elle déplore aujourd'hui les effets. Après s'en être servie contre le prolétariat, elle voudrait s'en délivrer à cette heure. Rien de plus naturel ; ce régime l'humilie et la ruine. Mais comment s'en délivrer? Jadis, elle était courageuse et puissante, elle avait la puissance des conquêtes. Aujourd'hui, elle est lâche et débile, elle est affligée de l'impuissance des vieillards. Elle ne reconnaît que trop bien sa faiblesse, et sent qu'elle seule ne peut rien. Il lui faut donc un aide. Cet aide ne peut être que le prolétariat; donc il faut gagner le prolétariat.
    Mais comment le gagner? Par des promesses de liberté et d'égalité politique ? Ce sont des mots qui ne touchent plus les travailleurs. Ils ont appris à leurs dépens, ils ont compris par une dure expérience, que ces mots ne signifient pour eux rien que le maintien de leur esclavage économique, souvent même plus dur qu'auparavant. Si donc vous voulez toucher le cœur de ces misérables millions d'esclaves du travail, parlez-leur de leur émancipation économique. Il n'est plus d'ouvrier qui ne sache maintenant que c'est là pour lui l'unique base sérieuse et réelle de toutes les autres émancipations. Donc il faut leur parler de réformes économiques de la société.
    Eh bien, se sont dit les ligueurs de la Paix et de la liberté, parlons-en, disons-nous socialistes aussi. Promettons-leur des réformes économiques et sociales, à condition toutefois qu'ils veillent bien respecter les bases de la civilisation et de l'omnipotence bourgeoise : la propriété individuelle et héréditaire, l'intérêt du capital et la rente de la terre. Persuadons-les qu'à ces conditions seules, qui d'ailleurs nous assurent la domination et aux travailleurs l'esclavage, le travailleur peut être émancipé.
    Persuadons-les encore que, pour réaliser toutes ces réformes sociales, il faut faire d'abord une bonne révolution politique, exclusivement politique, aussi rouge qu'il leur plaira au point de vue politique, avec un grand abattis de têtes si cela devient nécessaire, mais avec le plus grand respect pour la sainte propriété ; une révolution toute jacobine, en un mot, qui nous rendra les maîtres de la situation ; et une fois maîtres, nous donnerons aux ouvriers... ce que nous pourrons et ce que nous voudrons.
    C'est là un signe infaillible auquel les ouvriers peuvent reconnaître un faux socialiste, un socialiste bourgeois :  si, en leur parlant de révolution, ou, si l'on veut, de transformation sociale, il leur dit que la transformation politique doit précéder la transformation économique ; s'il nie qu'elles doivent se faire toutes les deux à la fois, ou même que la révolution politique ne doit être rien que la mise en action immédiate et directe de la liquidation sociale pleine et entière, qu'ils lui tournent le dos, car ou bien il n'est rien qu'un sot, ou bien un exploiteur hypocrite.

    IV.
    L'Association Internationale des Travailleurs, pour rester fidèle à son principe et pour ne pas dévier de la seule voie qui puisse la conduire à bon port, doit se prémunir surtout contre les influences de deux sortes de socialistes bourgeois : les partisans de la politique bourgeoise, y compris même les révolutionnaires bourgeois, et ceux de la coopération bourgeoise, ou soi-disant hommes pratiques.
    Considérons d'abord les premiers
    L'émancipation économique, avons-nous dit dans notre précédent numéro, est la base de toutes les autres émancipations. Nous avons résumé par ces mots toute la politique de l'Internationale.
    Nous lisons en effet dans les considérants de nos statuts généraux la déclaration suivante:
    «Que l'assujettissement du travail au capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle, et que, pour cette raison, l'émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique.»
    Il est bien entendu que tout mouvement politique qui n'a point pour objet immédiat et direct l'émancipation économique, définitive et complète des travailleurs, et qui n'a pas inscrit sur son drapeau, d'une manière bien déterminée et bien claire, le principe de l'égalité économique, ce qui veut dire la restitution intégrale du capital au travail, ou bien la liquidation sociale, — que tout mouvement politique pareil est bourgeois, et, comme tel, doit être exclu de l'Internationale.
    Doit par conséquent être exclue sans pitié la politique des bourgeois démocrates ou socialistes bourgeois, qui, en déclarant «que la liberté politique est la condition préalable de l'émancipation économique» ne peuvent entendre par ces mots autre chose que ceci: les réformes ou la révolution politiques doivent précéder les réformes ou la révolution économiques ; les ouvriers doivent par conséquent s'allier aux bourgeois plus ou moins radicaux pour faire d'abord avec eux les premières, sauf à faire ensuite contre eux les dernières.
    Nous protestons hautement contre cette funeste théorie, qui ne pourrait aboutir, pour les travailleurs, qu'à les faire servir encore une fois d'instrument contre eux-mêmes et à les livrer de nouveau à l'exploitation des bourgeois.
    Conquérir la liberté politique d'abord ne peut signifier autre chose que la conquérir d'abord toute seule, en laissant, au moins pendant les premiers jours, les rapports économiques et sociaux en l'état où ils sont, c'est-à-dire les propriétaires et les capitalistes avec leur insolente richesse, et les travailleurs avec leur misère.
    Mais cette liberté une fois conquise, dit-on, elle servira aux travailleurs d'instrument pour conquérir plus tard l'égalité ou la justice économique.
    La liberté, en effet, est un instrument magnifique et puissant. Le tout est de savoir si les travailleurs pourront réellement s'en servir, si elle sera réellement en leur possession, ou si, comme cela a toujours été jusqu'ici, leur liberté politique ne sera qu'une apparence trompeuse, une fiction ?
    Un ouvrier, dans sa situation économique présente, auquel on viendrait parler de liberté politique, ne pourrait-il pas répondre par le refrain d'une chanson bien connue :
    Ne parlez pas de liberté :
    La pauvreté, c'est l'esclavage !(6)
    Et, en effet, il faut être amoureux d'illusions pour s'imaginer qu'un ouvrier, dans les conditions économiques et sociales dans lesquelles il se trouve présentement, puisse profiter pleinement, faire un usage sérieux et réel de sa liberté politique. Il lui manque pour cela deux petites choses : le loisir et les moyens matériels.
    D'ailleurs, ne l'avons-nous pas vu en France, le lendemain de la révolution de 1848, la révolution la plus radicale qu'on puisse désirer au point de vue politique ?
    Les ouvriers français n'étaient certes ni indifférents, ni inintelligents, et, malgré le suffrage universel  le plus large, ils ont dû laisser faire les bourgeois. Pourquoi ? parce qu'ils ont manqué des moyens matériels qui sont nécessaires pour que la liberté politique devienne une réalité, parce qu'ils sont restés les esclaves d un travail forcé par la faim, tandis que les bourgeois radicaux, libéraux et même conservateurs, les uns républicains de la veille, les autres convertis du lendemain, allaient et venaient, conspiraient librement, les uns grâce à leurs rentes ou à leur position bourgeoise lucrative, les autres grâce au budget de l'État qu'on avait naturellement conservé et qu'on avait même rendu plus fort que jamais.
    On sait ce qui en est résulté : d'abord les journées de Juin ; plus tard, comme conséquence nécessaire, les journées de Décembre.
    Mais, dira-t-on, les travailleurs, devenus plus sages par l'expérience même qu'ils ont faite, n'enverront plus des bourgeois dans les assemblées constituantes ou législatives, ils enverront de simples ouvriers. Tout pauvres qu'ils sont, ils pourront bien donner l'entretien nécessaire à leurs députés. Savez-vous ce qui en résultera? C'est que les ouvriers députés, transportés dans des conditions d'existence bourgeoise et dans une atmosphère d'idées politiques toutes bourgeoises, cessant d'être des travailleurs de fait pour devenir des hommes d'État, deviendront des bourgeois, et peut-être même plus bourgeois que les bourgeois eux-mêmes. Car les hommes ne font pas les positions, ce sont les positions, au contraire, qui font les hommes. Et nous savons par expérience que les ouvriers bourgeois ne sont souvent ni moins égoïstes que les bourgeois exploiteurs, ni moins funestes à l'Association que les bourgeois socialistes, ni moins vaniteux et ridicules que les bourgeois anoblis.
    Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, tant que le travailleur restera plongé dans son état actuel, il n'y aura point pour lui de liberté possible, et ceux qui le convient à conquérir les libertés politiques sans toucher d'abord aux brûlantes questions du socialisme, sans prononcer ce mot qui fait pâlir les bourgeois : la liquidation sociale, lui disent simplement: Conquiers d'abord cette liberté pour nous, pour que plus tard nous puissions nous en servir contre toi.
    Mais ils sont bien intentionnés et sincères, ces bourgeois radicaux, dira-t-on. Il n'y a pas de bonnes intentions et de sincérité qui tiennent contre les influences de la position, et, puisque nous avons dit que les ouvriers mêmes qui se mettraient dans cette position deviendraient forcément des bourgeois, à plus forte raison, les bourgeois qui resteront dans cette position resteront des bourgeois.
    Si un bourgeois, inspiré par une grande passion de justice, d'égalité et d'humanité, veut sérieusement travailler à l'émancipation du prolétariat, qu'il commence d'abord par rompre tous les liens politiques et sociaux, tous les rapports d'intérêt aussi bien que d'esprit, de vanité et de cœur avec la bourgeoisie. Qu'il comprenne d'abord qu'aucune réconciliation n'est possible entre le prolétariat et cette classe, qui, ne vivant que de l'exploitation d'autrui, est l'ennemie naturelle du prolétariat.
    Après avoir tourné définitivement le dos au monde bourgeois, qu'il vienne alors se ranger sous le drapeau des travailleurs, sur lequel sont inscrits ces mots : «Justice, Égalité et Liberté pour tous. Abolition des classes par l'égalisation économique de tous. Liquidation sociale.» Il sera le bienvenu.
    Quant aux socialistes bourgeois ainsi qu'aux bourgeois ouvriers qui viendront nous parler de conciliation entre la politique bourgeoise et le socialisme des travailleurs, nous n'avons qu'un conseil à donner à ces derniers : il faut leur tourner le dos.
    Puisque les socialistes bourgeois s'efforcent d'organiser aujourd'hui, avec l'appât du socialisme, une formidable agitation ouvrière, afin de conquérir la liberté politique, une liberté qui, comme nous venons de le voir, ne profiterait qu'à la bourgeoisie; puisque les masses ouvrières, arrivées à l'intelligence de leur position, éclairées et dirigées par le principe de l'Internationale, s'organisent en effet et commencent à former une véritable puissance, non nationale, mais internationale ; non pour faire les affaires des bourgeois, mais leurs propres affaires; et puisque, même pour réaliser cet idéal des bourgeois d'une complète liberté politique avec des institutions républicaines, il faut une révolution, et qu'aucune révolution ne peut triompher que par la seule puissance du peuple, il faut que cette puissance, cessant de tirer les marrons du feu pour Messieurs les bourgeois, ne serve désormais qu'à faire triompher la cause du peuple, la cause de tous ceux qui travaillent contre tous ceux qui exploitent le travail.
    L'Association Internationale des Travailleurs, fidèle à son principe, ne donnera jamais la main à une agitation politique qui n'aurait pas pour but immédiat et direct la complète émancipation économique du travailleur, c'est-à-dire l'abolition de la bourgeoisie comme classe économiquement séparée de la masse de la population, ni à aucune révolution qui, dès le premier jour, dès la première heure, n'inscrira pas sur son drapeau la liquidation sociale.
    Mais les révolutions ne s'improvisent pas. Elles ne se font pas arbitrairement ni par les individus ni même par les plus puissantes associations. Indépendamment de toute volonté et de toute conspiration, elles sont toujours amenées par la force des choses. On peut les prévoir, en pressentir l'approche quelquefois, mais jamais en accélérer l'explosion.
    Convaincus de cette vérité, nous nous faisons cette question : Quelle est la politique que l'Internationale doit suivre pendant cette période plus ou moins longue de temps qui nous sépare de cette terrible révolution sociale que tout le monde pressent aujourd'hui?
    Faisant abstraction, comme le lui commandent ses statuts, de toute politique nationale et locale, elle donnera à l'agitation ouvrière dans tous les pays un caractère essentiellement économique, en posant comme but : la diminution des heures de travail et l'augmentation des salaires ; comme moyens: l'association des masses ouvrières et la formation des caisses de résistance.
    Elle fera la propagande de ses principes, car ces principes étant l'expression la plus pure des intérêts collectifs des travailleurs du monde entier, sont l'âme et constituent toute la force vitale de l'Association. Elle fera cette propagande largement, sans égard pour les susceptibilités bourgeoises, afin que chaque travailleur, sortant de la torpeur intellectuelle et morale dans laquelle on s'efforce de le retenir, comprenne sa situation, sache bien ce qu'il doit vouloir faire et à quelles conditions il peut conquérir ses droits d'homme.
    Elle en fera une propagande d'autant plus énergique et sincère que, dans l'Internationale même, nous rencontrons souvent des influences qui, affectant de mépriser ces principes, voudraient les faire passer pour une théorie inutile et s'efforcent de ramener les travailleurs au catéchisme politique, économique et religieux des bourgeois.
    Elle s'étendra enfin et s'organisera fortement à travers les frontières de tous les pays, afin que, quand la révolution, amenée par la force des choses, aura éclaté, il se trouve une force réelle, sachant ce qu'elle doit faire, et par là même capable de s'en emparer et de lui donner une direction vraiment salutaire pour le peuple ; une organisation internationale sérieuse des associations ouvrières de tous les pays, capable de remplacer ce monde politique des États et de la bourgeoisie qui s'en va.
    Nous terminons cet exposé fidèle de la politique de l'Internationale en reproduisant le dernier paragraphe des considérants de nos statuts généraux:
    «Le mouvement qui s'accomplit parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l'Europe, en faisant naître de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne point retomber dans les vieilles erreurs.»


    Michel Bakounine
    1. Peut-être faut-il lire: explosion.
    2. Peut-être faut-il lire avec James Guillaume: empoisonnés.
    3. une position meilleure.
    4. James Guillaume a supprimé les trade-unions en 1873. Cf le tome V des ŒuvresdeBakounine p. 182. «C'est l'organisation...»
    5. James Guillaume remplacera ce mot par: conservatrices, et plus loin, il supprimera purement et simplement le mot: subversive.
    6. Voir les Fables de Pierre Lachambeaudie, 9° édition, Paris, Pagnerre, 1851, p. 188-189 (Poésies diverses).

    Basé sur 
    "Le Socialisme Libertaire", établi par Fernard Rude 
    Ed Denoël, 1973



    L’impasse citoyenniste

    Contribution à une critique du citoyennisme

    Ce texte a été édité sous forme de brochure par « en attendant » (5 rue du Four, 54000 Nancy - en_attendant@hotmail.com) et dont la reproduction est vivement souhaitée.
    Il faut le lire comme étant une contribution critique du « citoyennisme ». qui est ici entendu comme étant une idéologie née officiellement en décembre 95 lors d’un mouvement social français dont la principale expression fut la défense du service public.
    Cette idéologie est ici décrite comme étant produite par une société qui se veut civique et qui ne conçoit plus de perspectives de dépassement du capitalisme. Tout un mouvement, qui fait le deuil de la révolution, naît alors dont les perspectives sont en fait le renforcement de l’Etat pour asseoir la Démocratie où la base active serait les citoyens. On nage alors en pleine moralité exprimée par une classe moyenne en perdition au sein de laquelle prennent naissance, par exemple, des critiques d’une certaine mondialisation qui ne sont en fait que l’expression d’une nostalgie du « bon vieux capital national ».
    Le citoyennisme fait parti de l’ordre social existant et ce texte porte aussi l’espoir qu’un jour ou l’autre un mouvement social le balayera...
    “Si la logique de la fausse conscience ne peut se connaître elle-même véridiquement, la recherche de la vérité critique sur le spectacle doit aussi être une critique vraie. Il lui faut lutter pratiquement parmi les ennemis irréconciliables du spectacle, et admettre d’être absente là où ils sont absents. Ce sont les lois de la pensée dominante, le point de vue exclusif de l’actualité, que reconnaît la volonté abstraite de l’efficacité immédiate, quand elle se jette vers les compromissions du réformisme ou de l’action commune de débris pseudo-révolutionnaires. Par là le délire s’est reconstitué dans la position même qui prétend le combattre. Au contraire, la critique qui va au delà du spectacle doit savoir attendre.”Guy Debord. La Société du Spectacle.

    Les thèses rassemblées ici n’ont pas la prétention de dire le dernier mot sur le sujet dont elles traitent. Elles sont plutôt un ensemble de pistes dont certaines pourront être suivies, approfondies, et d’autres peut-être simplement abandonnées. Si nous parvenons à donner quelques points de repères (historiques, entre autres) à une critique qui se cherche encore, nous aurons pleinement atteint notre but. Nous pensons également que ni ce texte ni aucun autre ne pourra, par la seule force de la théorie, abattre le citoyennisme. La véritable critique du citoyennisme ne se fera pas sur le papier, mais sera l’œuvre d’un mouvement social qui devra forcément contenir cette critique, ce qui ne sera pas, loin s’en faut, son seul mérite. A travers le citoyennisme, et parce que le citoyennisme y est contenu, c’est l’ordre social présent tout entier qui sera remis en cause. Le moment nous semble bien choisi pour commencer cette critique. Si le citoyennisme a pu, à ses débuts, entretenir un certaine confusion autour de ce qu’il était réellement, il est aujourd’hui contraint par son succès même à s’avancer de plus en plus à découvert. A plus ou moins court terme, il devra montrer son vrai visage. Ce texte vise à anticiper sur ce démasquage, pour qu’au moins certains ne soient pas alors pris de court, et sachent peut-être réagir de manière appropriée.

    I. Définition préalable

    Nous ne donnerons ici qu’une définition préalable du citoyennisme, c’est à dire ne portant que sur ce qu’il est le plus évidemment. L’objet de ce texte sera de commencer à le définir de façon plus précise.
    Par citoyennisme, nous entendons d’abord une idéologie dont les traits principaux sont 1°) la croyance en la démocratie comme pouvant s’opposer au capitalisme 2°) le projet d’un renforcement de l’Etat (des Etats) pour mettre en place cette politique 3°) les citoyens comme base active de cette politique.
    Le but avoué du citoyennisme est d’humaniser le capitalisme, de le rendre plus juste, de lui donner, en quelque sorte, un supplément d’âme. La lutte des classes est ici remplacée par la participation politique des citoyens, qui doivent non seulement élire des représentants, mais agir constamment pour faire pression sur eux afin qu’ils appliquent ce pour quoi ils sont élus. Les citoyens ne doivent naturellement en aucun cas se substituer aux pouvoirs publics. Ils peuvent de temps en temps pratiquer ce qu’Ignacio Ramonet a appelé la “désobéissance civique” (et non plus “civile”, qui rappelle trop fâcheusement la “guerre civile”), pour contraindre les pouvoirs publics à changer de politique.
    Le statut juridique de “citoyen”, compris simplement comme ressortissant d’un Etat, prend ici un contenu positif, voire même offensif. Pris comme adjectif, “citoyen” décrit en général tout ce qui est bon et généreux, soucieux et conscient de ses responsabilités, et plus généralement, comme on disait autrefois, “social”. C’est à ce titre qu’on peut parler “d’entreprise citoyenne”, de “ débat citoyen”, de “cinéma citoyen”, etc.
    Cette idéologie se manifeste à travers une nébuleuse d’associations, de syndicats, d’organes de presse et de partis politiques. Pour la France on a des associations comme ATTAC, les amis du Monde Diplomatique, AC!, Droit au Logement, l’APOC (objecteurs de conscience), la Ligue des Droits de l’Homme, le réseau Sortir du nucléaire, etc. Il est à noter que la plupart du temps les personnes qui militent au sein de ce mouvement font partie de plusieurs associations à la fois. Côté syndicats on a la CGT, SUD, la Confédération Paysanne, l’UNEF, etc. Les partis politiques sont représentés par les partis trotskistes, et les Verts. Les partis politiques ont toutefois un statut à part dans le citoyennisme, mais nous y reviendrons. A l’extrême gauche du citoyennisme, on peut inclure la Fédération Anarchiste, la CNT et les anarchistes antifascistes, qui se mettent le plus souvent à la remorque des mouvements citoyennistes pour y rajouter leur grain de sel libertaire, mais se trouvent de fait sur le même terrain.
    A l’échelle mondiale on a des mouvements comme Greenpeace, etc., et tout ce qui s’est retrouvé à Seattle en fait de syndicats, associations, lobbies, tiers-mondistes, etc.
    La liste complète serait fastidieuse à donner. L’important est que tous ces groupements se retrouvent idéologiquement sur le même terrain, avec des variantes locales. Le citoyennisme est désormais un mouvement mondial, qui repose sur une idéologie commune. De Seattle à Belgrade, de l’Equateur au Chiapas, on assiste à sa montée en force, et il s’agit donc maintenant, pour lui comme pour nous, de savoir au juste quel chemin il prendra, et jusqu’où il pourra aller.


    II. Prémisses et fondements

    Les racines du citoyennisme sont à chercher dans la dissolution du vieux mouvement ouvrier. Les causes de cette dissolution sont à la fois l’intégration de la vieille communauté ouvrière et l’échec manifeste de son projet historique, lequel a pu se manifester sous des formes extrêmement diverses (disons du marxisme-léninisme au conseillisme). Ce projet se ramenait, dans ses diverses manifestations, à une reprise du mode de production capitaliste par les prolétaires, mode de production duquel ils sont les enfants et donc les héritiers. L’accroissement des forces productives, dans cette vision du monde, était également la marche vers la révolution, le mouvement réel à travers lequel le prolétariat se constituait comme future classe dominante (la dictature du prolétariat), domination qui menait ensuite (après une très problématique “phase de transition”) au communisme. L’échec réel de ce projet a eu lieu dans les années 1920, et en 1936-38 en Espagne. Le mouvement international des années 1968 a souvent été nommé “deuxième assaut prolétarien contre la société de classe”, venant après celui de la première moitié du XXème siècle.
    Les années 70, puis les années 80, avec la crise et la mise en place de la mondialisation sous sa forme moderne, marquent le déclin et la disparition de ce projet historique. Cette mondialisation se caractérise par l’automation croissante, donc par le chômage de masse, et les délocalisations dans les pays les plus pauvres, qui jettent hors de l’usine le vieux prolétariat industriel des pays les plus développés. On observe ici une tendance des entreprises à se “débarrasser” au moins formellement d’une bonne partie leur secteur productif pour le reléguer dans la sous-traitance, pour idéalement ne plus s’occuper que de marketing et de spéculation. C’est ce que les citoyennistes nomment la “financiarisation du capital”. Une entreprise comme Coca-Cola ne possède aujourd’hui directement quasiment plus aucune unité de production mais se contente de “gérer la marque”, de faire fructifier son capital boursier, et “réinvestir” en rachetant des concurrents plus petits auxquels elle fait également subir une délocalisation forcenée, etc. On a un double mouvement de concentration du capital et d’émiettement de la production. Une voiture peut se composer de pare-chocs fabriqués au Mexique, de composants électroniques taiwanais, le tout étant assemblé en Allemagne, tandis que les bénéfices transitent par Wall-Street.
    Les Etats quant à eux accompagnent cette mondialisation en se défaisant du secteur public hérité de l’économie de guerre (dénationalisations), en “flexibilisant” et en réduisant autant qu’il est possible le coût du travail. Cela donne en France la loi sur les 35 heures que réclamait a cor et à cri le très citoyenniste (dans ses manifestations officielles du moins) mouvement des chômeurs de 1998, et le PARE. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 et le mouvement des étudiants et des cheminots en 1986 sont des repères qui nous permettent de situer les progrès de cette dissolution et le remplacement progressif du vieux mouvement ouvrier par le citoyennisme, dans le cadre de la mondialisation.
    Le mouvement de 1968, en France comme dans le monde, a bien été le “dernier assaut contre la société de classes”. Son échec marque la liquidation historique de ce qu’a été jusqu’à ce moment-là le vieux rêve de la révolution prolétarienne, à savoir le rêve de l’assomption historique du prolétariat comme prolétariat, c’est à dire comme classe du travail. L’autogestion et les conseils ouvriers ont été la limite extrême de ce mouvement. Nous ne le regrettons pas. C’est aussi toute une contestation sociale beaucoup plus large et multiforme qui a été liquidée au sortir de ces années-là, lorsque s’est abattue sur le monde la chape de plomb des années quatre-vingt.
    Même si on l’entend encore dans des manifestations, le slogan “tout est à nous, rien n’est à eux” est l’exact contraire de la réalité, et l’a toujours été Bien entendu, il fait aujourd’hui allusion à une illusoire “répartition des richesses” (et de quelles “richesses” peut-on aujourd’hui parler ?), mais il provient en droite ligne du vieux mouvement ouvrier, qui entendait gérer par lui-même le monde capitaliste. On voit à travers ce slogan à la fois une résurgence, une continuité et un détournement des idéaux du vieux mouvement ouvrier (naturellement dans ce qu’il avait de moins révolutionnaire) par le citoyennisme. C’est ce qu’on appelle l’art d’accommoder les restes. Nous y reviendrons plus loin. La disparition de la conscience de classe et de son projet historique, rendus caducs par l’éclatement et la parcellarisation du travail, par la disparition progressive de la grande usine “communautaire”, et également par la précarisation du travail (tout ceci résultant non d’un complot visant à museler le prolétariat mais du processus d’accumulation du capital qui l’a mené jusqu’à la mondialisation actuelle), ont laissé le prolétariat aphone. Il en vient même à douter de sa propre existence, doute qui fut encouragé par nombre d’intellectuels et par ce que Debord a défini comme “spectaculaire intégré”, qui n’était que l’intégration au “spectacle”.
    Privée de perspectives, la lutte des classes ne pouvait que s’enfermer dans des luttes défensives, parfois d’ailleurs très violentes comme en Angleterre. Mais cette énergie était surtout l’énergie du désespoir. On peut aussi noter que cette perte de perspectives positives s’est souvent manifestée, chez les individus qui avaient connu les années 60-70, par un désespoir personnel très réel, parfois poussé jusqu’à ses dernières conséquences, suicide ou terrorisme.
    Le citoyennisme vient s’inscrire dans ce cadre. Le deuil de la révolution ayant été fait, plus aucune force ne se sentant en mesure d’entreprendre à nouveau de transformer radicalement le monde, il fallait bien, l’exploitation suivant son cours, que s’exprime une contestation. Ce fut le citoyennisme.
    Son acte officiel de naissance peut être situé en décembre 1995. Ce mouvement, sur la base très réelle de l’opposition à la privatisation du secteur public et donc de l’aggravation des conditions de travail et de la perte de sens de ce travail lui-même, ne pouvait dans la situation présente se manifester que comme défense du service public, et non comme remise en question de la logique capitaliste en général, telle qu’elle se manifeste dans le service public. Cette défense du service public implique logiquement que l’on considère que le service public soit ou plutôt doive être en dehors de la logique capitaliste. C’est un mauvais procès que l’on a fait à ce mouvement lorsqu’on lui a reproché d’être un mouvement de privilégiés, ou simplement d’égoïstes corporatistes. Mais on peut constater que même les actions les plus radicales et les plus généreuses de ce mouvement en portaient la limite. Alimenter gratuitement en électricité des foyers est une chose, réfléchir sur la production et l’emploi de l’énergie en est une autre. On peut voir à travers ces actions que l’Etat est ici conçu comme une communauté parasitée par le capital, lequel viendrait s’intercaler entre les citoyens-usagers et l’Etat. Le citoyennisme ne dit pas autre chose. On peut constater que le citoyennisme ne récupère pas un mouvement qui serait plus radical. Ce mouvement est simplement absent, pour l’heure. Le citoyennisme se développe comme l’idéologie nécessairement produite par une société ne concevant plus de perspectives de dépassement.
    L’autre constatation que l’on peut faire, c’est que le mouvement de 1995, acte de naissance du citoyennisme, fut un échec, même dans ses objectifs limités. La privatisation du secteur public continue de plus belle, et il peut même se situer en avant-garde de l’idéologie du privé, comme entreprise participative, implication dans la gestion, etc. On y dégraisse également, et on y crée des emplois précaires, les “emplois-jeunes”. On y supprime des postes et surcharge de travail les postes restants. Le secteur public est également en première ligne pour l’application de la loi sur les trente-cinq heures, et donc la flexibilisation. Une fois de plus, s’il en était besoin, on peut voir que la logique de l ’Etat et celle du capital ne s’opposent en rien, et c’est là une des limites internes du citoyennisme.


    III. Le rapport à l’Etat,
    le “réformisme” et le keynésianisme

    Le rapport du citoyennisme à l’Etat est à la fois un rapport d’opposition et de soutien, disons de soutien critique. Il peut s’y opposer, mais ne peut se passer de la légitimation qu’il lui offre. Les mouvements citoyennistes doivent très rapidement se poser en interlocuteurs, et pour cela ils doivent parfois entreprendre des actions “radicales”, c’est à dire illégales ou spectaculaires. Il s’agit là à la fois de se poser en victime, de prendre l’Etat en défaut (c’est à dire opposer l’Etat idéal à l’Etat réel), et d’arriver plus vite à la table de négociations. L’arrivée des CRS est le signe qu’on a été entendu. Naturellement, tout ceci doit se passer sous l’oeil des caméras. La répression est l’acte de naissance des mouvements citoyennistes, elle n’est plus comme autrefois le moment de l’affrontement où l’on mesure le rapport de force, mais celui d’une légitimation symbolique. D’où, par exemple, le malentendu entre René Riesel et les quelques autres de la Confédération Paysanne qui voulaient créer ce rapport de force, et José Bové (et manifestement la plus grande partie de la Confédération), qui par une action spectaculaire entendait poser son mouvement comme interlocuteur de l’Etat, ce en quoi il a d’ailleurs partiellement réussi.
    L’Etat lui même entérine bien volontiers ces pratiques, et n’importe qui aujourd’hui peut faire une petite manifestation, par exemple bloquer le périphérique, et être ensuite reçu officiellement pour exposer ses griefs. Les citoyennistes s’indignent d’ailleurs de cet état de fait qu’ils ont contribué à créer, trouvant qu’on ne peut tout de même pas déranger l’Etat pour rien. Les interlocuteurs privilégiés voient d’un mauvais oeil les parasites, les pique-assiettes de la démocratie.
    Des pratiques citoyennistes sont également promues directement par l’Etat, comme le montrent les “conférences citoyennes” ou les “concertations citoyennes” par lesquelles l’Etat entend “donner la parole aux citoyens”. Il est intéressant de constater à quel point les citoyennistes se contentent facilement de n’importe quel ersatz de dialogue, et veulent bien admettre tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on les ait écoutés, et que des experts aient “répondu à leurs inquiétudes”. L’Etat joue ici le rôle de médiateur entre la “société civile” et les instances économiques, comme les citoyennistes seront ensuite médiateurs du programme de l’Etat (qui n’est que l’accompagnement de la dynamique du capital), révisé de façon critique, vers la “société civile”. On l’a vu avec la loi sur les 35 heures. Ils jouent ici le rôle qui était classiquement dévolu aux syndicats dans le monde du travail, pour tout ce qu’on appelle “les problèmes de société”. L’ampleur de la mystification montre aussi l’ampleur du champ de la contestation possible, qui s’est étendu à tous les aspects de la société. Dans leur rapport à l’Etat, les citoyennistes commencent aussi, en tout cas en France, à être malades de leur victoire. De plus en plus, le mouvement se scinde, et se recompose, entre ceux qui ont tendance à faire confiance au pouvoir (à la gauche) et ceux, plus radicaux, qui entendent continuer le combat. Mais le problème essentiel n’en reste pas moins posé. La gauche étant au pouvoir, pour qui d’autre pourront-ils voter ? Faut-il plus de Verts au gouvernement, ou faut-il au contraire que les Verts se retirent du pouvoir pour mieux jouer leur rôle d’opposants ? Mais à quoi peut servir un parti politique, si ce n’est à entrer dans l’arène démocratique ?
    Le citoyennisme est constitutivement incapable de se concentrer en un parti, en tout cas dans les sociétés qui sont déjà démocratiques. Il faut une dictature ou une démocratie autoritaire pour que les aspirations de la petite et moyenne bourgeoisie entrent en résonance avec une contestation plus vaste, et puissent se concentrer en un parti démocratique d’opposition radicale. On l’a vu a Belgrade ou au Venezuela avec le national-populiste Chavez. Mais partout où la démocratie est déjà là, des partis correspondant tant bien que mal aux aspirations de cette petite et moyenne bourgeoisie existent déjà, et c’est justement ce système de partis dont une large part des citoyennistes se méfient. Dans les pays les plus avancés, le citoyennisme se concentre essentiellement autour d’un désir de démocratie plus directe, “participative”, une démocratie de “citoyens”. Ils ne se proposent naturellement aucun moyen d’y parvenir, et ce désir de démocratie directe finit comme toujours devant une urne, ou dans l’abstention impuissante.
    Les Verts sont intéressants à cet égard, puisqu’ils manifestent cette limite du citoyennisme. Issus des mouvements écologistes des années 70, ils ont parfaitement pris le tournant des années 80. Mais ils restent également sur le vieux modèle d’un Parti, forme concentrée qui est antinomique à la nature nébuleuse des forces vives du citoyennisme. Ils couraient donc par leur nature même le risque de se retrouver face à l’exercice réel du pouvoir, et c’est bien ce qui s’est passé. C’est là en fait le dernier risque politique que courent les “réformistes”, celui de gouverner. Militer, dans ce cadre là, n’est pas toujours sans conséquences, comme les Verts ont pu le constater à leurs dépens. Ce qui permet de contourner ce risque, c’est le lobbying. Les lobbies n’exercent jamais directement le pouvoir. On ne peut leur imputer les “échecs” de l’Etat. Le militantisme de lobby est sans fin, dans tous les sens du terme. Voilà qui est très satisfaisant pour des individus désireux de s’engager sans courir ce risque politique. Dans un lobby, on est entre soi, et il n’est pas nécessaire de se chercher une base sociale, comme dans un parti classique, par des moyens plus ou moins démagogiques. On peut en toute sécurité se montrer “radical” On peut tranquillement se poser en conseiller critique du Prince, sans affronter les difficultés du gouvernement. On peut éternellement se lamenter sur le manque de “volonté politique”, en matière de nucléaire, d’immigration ou de santé publique sans considérer si peu que ce soit ce qu’il est effectivement possible de faire, pour un Etat, dans le contexte capitaliste.
    Un des exemples les plus délirants de cet état de fait est l’inénarrable association ATTAC. Il est de notoriété publique que l’idée même d’une taxation des transactions boursières fait se contorsionner d’hilarité l’économiste le plus stupide. Il est également évident que l’application dans un seul Etat de cette taxation le plongerait immédiatement dans une crise noire, et qu’il est manifestement impossible d’appliquer mondialement une telle mesure. Il crève aussi les yeux que même dans le cas où, prise de folie, une organisation comme l’OMC en viendrait à préconiser une telle mesure, le tollé mondial serait tel qu’elle n’aurait plus qu’à la remettre dans sa musette. Et, pour pousser jusqu’à l’absurde, que si même une telle mesure était appliquée, il s’ensuivrait automatiquement une aggravation mondiale de l’exploitation, pour corriger les pertes.
    Tout ceci n’empêche pas les économistes d’ATTAC de pérorer à ce sujet, avec courbes et graphiques, dans l’indifférence amusée de ceux qui exercent réellement le pouvoir. On veut bien également les recevoir de temps en temps, pour rire un peu, et surtout pour bien montrer à quel point l’Etat est attentif à toutes les propositions que les citoyens voudront bien lui faire. Il faut toutefois reconnaître à ATTAC le mérite d’avoir introduit, dans une discipline aussi sinistre que l’économie, cet élément de comique qui lui faisait encore défaut.
    Nous voyons ici que son impuissance n’est pas encore un problème pour le citoyennisme. Presque personne ne songe encore à le juger sur ses résultats, puisque l’urgence d’obtenir des résultats ne se fait pas encore réellement sentir. Lorsque cela commencera à être fait à une vaste échelle, il n’est pas douteux qu’il n’en aura plus pour très longtemps.
    Nous sommes à ce stade de notre propos naturellement conduits à évoquer la question du “réformisme” citoyenniste. On sait que les citoyennistes se donnent eux-mêmes volontiers ce qualificatif. On comprend qu’ils veulent par l’emploi de ce terme suggérer qu’ils sont plus pragmatiques, plus réalistes que ces sacrés idéalistes de révolutionnaires. Et en effet on peut bien voir jusqu’où va leur pragmatisme et leur réalisme avec une association comme ATTAC. Nous autres, pauvres révolutionnaires, compensons en tout cas notre manque de pragmatisme par la mauvaise habitude de souvent juger des choses en ayant recours à l’histoire, c’est à dire à ce qui s’est réellement produit jusqu’à présent. Et force nous est de constater que le réformisme surgit toujours dans des moments de crise du système capitaliste. Le Front Populaire, par exemple, était réformiste. Dans un moment où l’insurrection ouvrière était partout, où les usines étaient occupées, la réponse, entre autres, du Front Populaire à été de donner aux ouvriers des congés payés, qu’ils n’avaient jamais demandé Keynes aussi était un réformiste, et la crise de 1929 y fut pour quelque chose. Mais il n’y a actuellement pas de grèves insurrectionnelles, pas de baisse des investissements, pas de baisse significative de la consommation. Même la récente et relative hausse des taux d’intérêts, après une décennie de baisse continuelle, et la très prévisible débâcle des “valeurs technologiques” sont plus perçues comme une consolidation des marchés que comme un risque de crise. Il n’y a pas actuellement de crise réelle du capital. Il ne saurait donc y avoir de réformistes.
    En outre, toutes les réformes entreprises dans le capitalisme ne l’ont été que pour sauver le capitalisme lui-même. Il n’y a pas de réformes anticapitalistes. Keynes ne se cachait pas d’être un libéral, et de vouloir sauver le système libéral mis en danger par la crise de 1929.
    Il nous faut ici nous attarder un instant sur Keynes, présenté par le citoyennisme comme l’économiste-miracle, remède à tous nos maux. Il faut d’abord dire de l’homme lui-même qu’il connaissait très bien le capitalisme de son temps, puisqu’il avait amassé une fortune personnelle de 500 000 dollars, en se consacrant seulement une heure et demie par jour aux transactions internationales en devises et en biens, tout en travaillant pour le gouvernement anglais. On comprend que le Krach de 1929 ne l’ait pas laissé indifférent.
    Le Krach de 1929 marque l’entrée du capitalisme dans sa période moderne. Il est le résultat de la formidable expansion du XIXème siècle, qui ne semblait devoir trouver devant elle aucune limite, en particulier en Amérique. Le rêve américain battait son plein, qui allait se terminer en cauchemar. Ce rêve reposait sur l’esprit d’entreprise, sur l’audace entrepreneuriale des héritiers des conquérants de l’Ouest, et il fut abattu par la réalité du capitalisme, où les investissements ne se font pas par goût du risque ou esprit d’entreprise, mais pour réaliser des profits. Le capitalisme parvenu à maturité stagnait, et on commençait à s’apercevoir qu’une croissance indéfinie n’était pas acquise, comme une loi naturelle. Les investissements baissèrent, ou plutôt s’effondrèrent. Les théories économiques classiques postulaient que puisqu’il y a toujours de l’offre, il y aurait toujours de la demande, négligeant le fait que les entreprises ne produisent pas pour fournir des biens, mais pour extraire la plus-value de cette production. Keynes intervint dans ce contexte. Ce qu’il fallait, c’était de l’investissement, à savoir créer de nouveaux marchés, inventer de nouveaux produits, entrer dans le monde de la consommation de masse. Dans le contexte de la crise, c’était à l’Etat “d’amorcer la pompe”, c’est à dire de remettre les gens, tant bien que mal, au travail, d’établir une politique monétaire inflationniste et de créer des infrastructures sur la base desquelles le capital privé pourrait réinvestir. Qui va fabriquer des automobiles, dit Keynes, s’il n’y a pas assez de routes ?
    Le président Roosevelt avait d’ailleurs déjà commencé à mettre en pratique cette politique, sans le précieux appui théorique que Keynes lui apportera plus tard. Il ne faut pas oublier que la crise de 1929 avait aussi jeté quelques millions de chômeurs sur les trottoirs et sur les routes, et que les “raisins de la colère” commençaient à dangereusement mûrir.
    On voit en tout cas que le keynésianisme est essentiellement libéral. Il dit simplement que le libéralisme à lui tout seul ne peut se réguler, que le simple jeu de l’offre et de la demande n’est pas le moteur qui permettrait au capital de s’accroître indéfiniment, et que c’est donc à l’Etat de (re)construire les conditions de la croissance, pour ensuite laisser la place aux investisseurs privés. En 1934 Keynes écrit dans une lettre au New York Times : “Je vois le problème du redressement de la façon suivante : combien de temps faudra-t-il aux entreprises ordinaires pour venir à la rescousse ? A quelle échelle, par quels moyens et pendant combien de temps les dépenses anormales du gouvernement doivent-elles se poursuivre en attendant ?” Nous soulignons “anormales”. On voit bien que l’idée de Keynes n’était nullement celle d’un contrôle permanent et continu du capital privé par l’Etat ou des instances internationales. Keynes n’était pas socialiste.
    Il l’était d’ailleurs si peu qu’il écrivit en 1931, en parlant du “communisme” : “Comment puis-je adopter une doctrine qui, préférant la vase au poisson, exalte le prolétariat crasseux au détriment de la bourgeoisie et de l’intelligentsia qui, en dépit de tous leurs défauts, sont la quintessence de l’humanité et sont certainement à l’origine de toute oeuvre humaine ?” Il est vrai que la bourgeoisie était alors bien différente de ce qu’elle est devenue, et qu’elle ne sentait pas encore le besoin de se lamenter, avec Viviane Forrester, sur ce qu’il est désormais convenu d’appeler “l’horreur économique”.
    Il faut indiquer pour finir que les théories de Keynes avaient leurs limites, et que le capitalisme a d’autres méthodes pour “relancer les investissements” : dix ans après la crise de 1929 commençait la guerre qui allait ravager le monde, donner un coup de fouet inespéré au progrès technologique, et faire entrer le monde industrialisé dans l’âge bienheureux de la consommation de masse. Keynes lui-même apporta d’ailleurs sa contribution à cette “relance des investissements” en écrivant un opuscule intitulé Comment financer la guerre.
    Les citoyennistes prétendent critiquer le libéralisme, et se réclament de Keynes. Comme ils n’ont jamais prétendu non plus être anticapitalistes, on en déduit donc que s’ils sont contre le libéralisme tout en restant procapitalistes, ils sont pour ce qu’on appelait autrefois le “socialisme”, c’est à dire le capitalisme d’Etat. On comprend mieux alors la présence de trotskistes dans leurs rangs. Mais, bien entendu, ils se défendent aussi de cela. On a décidément du mal à savoir ce qu’ils veulent.
    Nous affirmons qu’il n’y a pas actuellement de crise capitaliste, et eux naturellement affirment le contraire. En effet, il faut bien qu’il y ait crise pour que l’on fasse appel à eux. La crise est l’élément naturel du réformiste. Ils ont cru en trouver une en Asie du sud-est, mais cette crise-là était bien plutôt la preuve que le capitalisme a bien retenu les leçons de Keynes, et qu’il ne croit plus que le libéralisme va se réguler tout seul. La crise asiatique a donc été très rapidement jugulée, avec toutefois quelques “conséquences sociales”. Mais le capitalisme se moque des “conséquences sociales”, tant qu’il n’est pas centralement remis en cause. Il n’y aura plus de keynésianisme social, plus de Trente Glorieuses. Cela aussi est derrière nous.
    Si les citoyennistes peuvent parler de crise, c’est que l’Etat en a parlé d’abord. Depuis trente ans, la France est, paraît-il, en crise. Cette “crise”, bien réelle au début, a bien plutôt été ensuite une façon de justifier l’exploitation. Aujourd’hui, c’est la “reprise” qui joue ce rôle, et les réformistes sont bien embêtés. Les voilà contraints de réajuster leur discours, toujours calqué sur celui de l’Etat, et ceux qui il y a six mois nous parlaient d’une crise mondiale généralisée nous parlent aujourd’hui de “répartir les fruits de la croissance”. Où est la cohérence ?
    Où sont-ils donc, ces keynésiens antilibéraux, ces réformistes sans réformes, ces étatistes qui ne peuvent participer à un Etat, ces citoyennistes ?
    La réponse est simple : ils sont dans une impasse.
    Il peut paraître saugrenu d’affirmer qu’un mouvement qui occupe si manifestement tout le terrain de la contestation puisse se trouver dans une impasse.
    Certains y verront une affirmation gratuite, dictée par on ne sait quel ressentiment. Nous avons pourtant évoqué tout à l’heure la décomposition et la disparition d’un mouvement bien plus ancien, et pourvu d’une base sociale infiniment plus large et plus combative, sans pour cela avoir à prendre de précautions oratoires particulières, tant cette disparition semble aujourd’hui évidente. De la même manière, nous pensons qu’un autre mouvement social est possible, sur des bases jusqu’alors inédites.


    IV. Citoyennisme et citoyens

    Lorsque Ignacio Ramonet parle de désobéissance “civique” et non plus de désobéissance “civile”, il marque une distinction révélatrice du rapport du citoyennisme avec sa propre base. Le mot “civil” se rapporte objectivement, de façon neutre, au citoyen d’un Etat, celui qui n’a pas choisi d’y naître. “Civique” est ce qui est le propre du bon citoyen, c’est à dire celui qui manifeste activement son appartenance à ce même Etat. On voit ici que la distinction est essentiellement d’ordre moral.
    Et en effet, une des forces du citoyennisme est bien d’être un mouvement essentiellement moral, pour ne pas dire moralisateur. On voit avec quelle aisance il passe au-dessus des faits et ne s’embarrasse pas d’analyses lorsqu’il s’agit de passer de la dénonciation de la “crise” à la “répartition des fruits de la croissance”. C’est qu’il s’agit à chaque fois d’avoir la position la plus “civique”, c’est à dire la position la plus généreuse, la plus morale. Et en effet, tout le monde est pour la paix, contre la guerre, contre la “mal-bouffe”, pour la “bien-bouffe”, contre la misère, pour la richesse. En somme, il vaut mieux vivre riche et en bonne santé en temps de paix, que pauvre et malade en temps de guerre.
    Rien ne se vend mieux que la morale, en ce monde qui se situe résolument, un siècle après Nietzsche, par delà bien et mal. Mais ce besoin de consolation est impossible à rassasier.
    On peut voir par exemple l’embarras qu’a causé dans les rangs citoyennistes la triste affaire de Givers. Cette révolte avait la particularité d’être à la fois une résurgence archaïque de l’action ouvrière, et la manifestation d’un désespoir bien moderne. Un citoyenniste pendant cette affaire se demandait dans Le Monde si on pouvait qualifier l’action des ouvriers de CELLATEX “d’action citoyenne”.. Nous pouvons lui répondre. Le couteau sur la gorge, absolument déboussolés, et sans le recours de cet optimisme soucieux propre aux lecteurs du Monde Diplomatique, les salariés de Givers n’étaient pas des citoyens, et ils n’ont pas agi en tant que tels. L’impuissance des citoyennistes à réagir dans cette circonstance montre quel type de réactions ils pourront avoir dans d’autres circonstances, à une échelle plus grande. Ils ne tarderont naturellement pas à en appeler à la répression des mauvais citoyens, au nom de la démocratie, de L’Etat de Droit, et de la morale. C’était d’ailleurs bien le propos du citoyenniste du Monde, qui entendait par son insidieux questionnement (tout à fait objectif, bien sûr) couper l’herbe sous le pied d’une sympathie naissante, et rappeler les citoyens à la raison, pour préparer l’éventuelle répression qui naturellement n’a pas eu lieu, puisque, dans la situation actuelle, les salariés ne pouvaient que négocier. Il est en tout cas intéressant de constater comment, dans cette mini-crise, un citoyenniste va s’empresser de proposer à l’Etat ses services de médiateur. Le citoyennisme est potentiellement un mouvement contre-révolutionnaire.
    Cet exemple montre également l’incapacité du citoyennisme à trouver une réaction face à un mouvement qu’il n’a pas lui-même créé.
    Il faut aussi souligner que la base sociale du citoyennisme est considérablement plus large et aussi plus floue que les seuls militants associatifs et syndicaux.
    Le citoyennisme est l’expression des préoccupations d’une certaine classe moyenne cultivée et d’une petite bourgeoisie qui a vu ses privilèges et son influence politique fondre comme neige au soleil, en même temps que disparaissait la vieille classe ouvrière. La restructuration à l’échelle mondiale du capitalisme a laissé sur le carreau l’ancien capital national, et donc la bourgeoisie qui en était détentrice et les classes moyennes qu’elle employait. La vieille société bourgeoise du XIXème siècle, aux relents persistants d’Ancien Régime, a bel et bien disparu. La consolidation de l’Etat et la critique de la mondialisation jouent ici comme nostalgie du vieux capital national et de la société bourgeoise, la critique des multinationales comme nostalgie de l’entreprise familiale. Encore une fois, ils se lamentent sur un monde perdu.
    Et deux fois perdu, puisque le terme de citoyen veut aussi se référer à la vieille appellation républicaine, sans doute plus celle des premiers temps de la révolution bourgeoise que celle de la Commune de Paris (encore qu’un film interminable et volontairement anachronique tourné récemment sur ce sujet semble indiquer que l’on voudrait récupérer cela aussi). Mais cette révolution, justement, a été faite, et nous vivons dans le monde qu’elle a créé. Les sans-culottes seraient sans doute étonnés de voir ce qu’est devenue la République qu’ils ont contribué à établir, mais les morts ne reviennent pas plus qu’on ne se baigne deux fois dans le même fleuve. Il n’est par contre pas impossible que de futurs sans-culottes traînent en Nike sur le parking d’une très moderne cité.
    Les classes moyennes en déshérence se reconstituent à travers le citoyennisme une identité de classe perdue. Un salon “bio” peut ainsi se déclarer “vitrine des modes de vie et de pensée citoyenne”.. Que ceux qui ne mangent pas “bio” se le disent : ils ne sont pas “citoyens”. Un jeune citoyenniste peut alors synthétiser de façon fulgurante ses doutes sur le prolétariat : “Que veux-tu attendre d’eux ? Ils font leurs courses chez Auchan.” Les citoyennistes ne peuvent en tout cas, sur les bases qu’ils occupent actuellement, récupérer un éventuel mouvement social plus radical, duquel il sont viscéralement coupés. Ils ne pourront à ce moment-là qu’offrir à l’Etat qu’ils défendent une caution morale à la répression. Les pseudo-solutions qu’ils avancent, face à une crise réelle, apparaîtront alors comme ce qu’elles sont, à savoir un moyen de maintenir l’ordre des choses existant. On ne peut se contenter d’opposer abstraitement et à perte de vue l’Etat au capital, la “vraie” démocratie à la démocratie telle qu’elle est, “l’économie solidaire” au libéralisme, lorsque des masses de gens commencent à chercher des réponses à leur situation concrète. Un mouvement né d’une crise majeure, c’est à dire de la remise en question des conditions d’existence mêmes ne saurait se satisfaire durablement de telles amusettes.
    Ils pourront tout de même, puisqu’ils sont là, occuper un moment la révolte, qui pourra aussi se manifester par un nationalisme exacerbé, qu’ils auront auparavant contribué à entretenir et développer (on en voit actuellement les prémisses à travers l’anti-américanisme développé par Bové et bien d’autres). Mais la critique du capital mondialisé n’a pas face à elle l’alternative d’un retour au capital national, défendu par l’Etat. Si cette alternative très hautement improbable est mise en jeu, on aura plutôt la guerre.
    Nous voyons là que rien ne nous garantit que le prochain mouvement social soit révolutionnaire. Il contribuera en tout cas à démasquer définitivement le citoyennisme, et laissera peut-être le champ libre à une remise en jeu du très vieux projet d’une transformation du monde, au delà de l’Etat et du capital.


    V. Citoyennisme et révolution

    Tout l’ancien mouvement révolutionnaire reposait sur la reprise en main par les ouvriers du mode de production capitaliste, dont ils se sentaient virtuellement possesseurs en raison de la place effective qu’ils occupaient dans la production. Cette place effective, ce rapport réel du prolétariat avec la production a été laminé dans les années 70 par l’automation et la précarisation. Certains radicaux, comme ceux de l’Encyclopédie des Nuisances ou Camatte (Invariance) on senti ou théorisé cette transformation, mais ils ne pouvaient sortir de cette conception ancienne de la révolution sans abandonner la révolution elle-même, et c’est bien ce qui se passa. L’I.S. après tout ne préconisait qu’un “meilleur emploi des forces productives”, pour la création de situations, par le biais des conseils ouvriers. Ils ne voyaient pas (mais à ce moment-là qui pouvait le voir ?) en quoi le mode de production capitaliste était capitaliste, en quoi l’automation qu’ils vantaient n’était pas un moyen de libérer du temps pour “vivre sans temps mort et jouir sans entraves”, mais une façon de dégager du profit pour le capital. Et après la “contre-révolution” des années 70-80 ils ont simplement identifié cette même production, que les ouvriers avaient échoué à reprendre, comme source de tous les maux.
    Au lieu de percevoir la disparition du vieux mouvement ouvrier comme nouvelle condition d’un mouvement révolutionnaire à venir, et surtout comme chance de ce mouvement, il l’ont perçue comme catastrophe. Et ce fut bien une catastrophe pour l’ancien mouvement ouvrier, son arrêt de mort. La plus grande partie de la génération post soixante-huitarde s’est ainsi engloutie dans le vide laissé par cette défaite. Et nous ne songeons certes pas à le leur reprocher, une conception vieille d’un siècle ne s’oublie pas en un jour, ni même en vingt ans. Aujourd’hui ce bilan peut commencer à se faire. Nous avons eu, depuis 1995, le privilège douteux de voir une idéologie se rebâtir sur les ruines de la révolution. Si nous l’avons assez rapidement identifiée dans ce qu’elle avait de nouveau, il a été un peu plus long pour nous de la percevoir dans ce qu’elle avait d’archaïque, c’est à dire d’historiquement déterminé. Nous avons indiqué plus haut que cette idéologie, le citoyennisme, pratiquait l’art “d’accommoder les restes” du vieux mouvement révolutionnaire. C’est parce qu’au fond le vieux mouvement révolutionnaire ne constituait pas un dépassement du capitalisme, mais une gestion de celui-ci par la “classe montante” qu’était censé être le prolétariat, que le citoyennisme se veut aujourd’hui “réformiste”. La “gestion ouvrière” du capital s’est simplement aujourd’hui transformée en “répartition des richesses”, en “taxation du capital”, la production disparaissant derrière le profit, derrière le capital financier, derrière l’argent. “De l’argent, il y en a, dans les poches du patronat”, dit le slogan. Certes oui, mais au nom de quoi cet argent devrait-il atterrir dans les poches des prolétaires, pardon, des “citoyens” ?
    Le vieux mouvement ouvrier n’ayant pu aboutir à la communauté humaine se change ainsi en simple intéressement aux profits capitalistes, de façon obscène et révélatrice (il faut toutefois noter que si on ne demande “que” de l’argent au capitalisme, c’est aussi parce que l’on sait ne rien pouvoir en attendre d’autre). Il y a certes là de quoi écoeurer un vieux révolutionnaire, un de ceux qui pensaient pouvoir construire un monde meilleur. Mais s’il était déjà illusoire de penser pouvoir construire ce monde par la gestion ouvrière du capital, ils l’est tout à fait de penser pouvoir contraindre le capitalisme à partager ses profits pour le bonheur de tous les “citoyens”, à supposer même que leur argent puisse faire notre bonheur. Le citoyennisme touche au point central d’une illusion vieille d’un siècle, et cette illusion, déjà morte dans les faits, est sur le point d’être détruite.
    “Tout est à nous, rien n’est à eux”, s’obstinent-ils à chanter dans leurs manifestations. Mais le capital, cette masse d’argent ne visant qu’à s’accumuler par la domination de l’activité humaine, et donc par la transformation de cette activité suivant ses propres normes, a créé un monde où “tout est à lui, rien n’est à nous”. Et il ne s’agit pas seulement de la propriété privée des moyens de production, mais également de leur nature et de leurs buts. Le capital ne s’est pas simplement approprié ce qui était nécessaire à la survie de l’humanité, ce qui n’était que le premier moment de sa domination, il l’a également transformé, par l’industrialisation et la technologie, de telle manière qu’aujourd’hui presque plus rien n’est produit pour être consommé, mais simplement pour être vendu. Produire pour nos besoins ne peut être le fait du capitalisme. Presque plus rien ne subsiste de l’activité humaine précapitaliste. Le monde est bel et bien devenu une marchandise.
    Le capital n’est pas une force neutre qui, si on “l’orientait” convenablement, pourrait aussi bien faire le bonheur de l’humanité qu’il fait sa perte. Il ne peut pas “dépolluer aussi bien qu’il pollue”, comme l’a prétendu un citoyenniste écologiste, puisque c’est son mouvement même qui l’amène inéluctablement à polluer et à détruire, c’est à dire que le mouvement d’accumulation et de production pour l’accumulation passe par-dessus toute idée de “besoin”, et donc également du besoin vital qu’est pour l’humanité la préservation de son environnement. Le capital ne suit que ses propres fins, il ne peut être un projet humain. Il n’y a pas une “autre mondialisation”. Il n’a pas face à lui les besoins de l’humanité, mais la nécessité de l’accumulation. S’il se met à recycler, par exemple, la branche ainsi créée fera tout pour avoir toujours de quoi recycler. Le recyclage, qui n’est qu’une autre façon de produire de la matière première, crée toujours plus de déchets “recyclables”. En outre, il pollue bien autant que n’importe quelle autre activité industrielle.
    Nous devons ici, pour éviter toute confusion, nous porter en faux contre cette idée quelque peu paranoïaque que véhiculent certains “radicaux”, selon laquelle le capital polluerait pour créer un marché de la dépollution, ou en tout cas que chaque dégât provoqué par le capitalisme engendrerait des marchés pour la réparation de ces dégâts, suivant le schéma du “pompier incendiaire” Il y a des dégâts, et ils sont nombreux, que personne ne veut réparer, simplement parce que leur réparation ne constitue pas un marché. La preuve en est que ce sont la plupart du temps les Etats qui doivent assumer seuls le coût d’une dépollution, et le conflit peut se situer là, entre les Etats et les entreprises, et tout le débat sur les “pollueurs-payeurs” en est la manifestation. Limiter la casse, et surtout les frais, sans pour autant faire fuir les investisseurs, telle est la quadrature du cercle que le “capitalisme écologique” doit résoudre, tel est le véritable enjeu des “règlementations écologiques”.
    Il ne s’agit en tout cas jamais de ne plus polluer, mais de savoir qui doit payer dans le cas où la pollution est par trop catastrophique et visible. Le prétendu “marché de la dépollution”, contrairement à celui du recyclage, n’existe pas vraiment, parce qu’il ne produit aucun bénéfice en retour, sinon celui très relatif de se mettre en conformité avec certaines réglementations, et n’est donc qu’une pure charge pour les entreprises, charge qu’elles ont intérêt à limiter au maximum. Personne ne veut dépolluer, et on l’a vu à la récente conférence de la Haye.
    Nous pourrions développer plus longuement tout ceci, mais cela déborderait notre propos. Nous voyons en tout cas ici qu’il ne saurait être question d’une gestion “humaine” de la production capitaliste, et encore moins de reprendre telle quelle cette production. Tout est à reconstruire. La révolution sera aussi le moment du “grand démantèlement”, et de la reprise sur des bases inédites de l’activité humaine, aujourd’hui presque entièrement dominée par le capital.
    Le vieux mouvement ouvrier manifestait le lien unissant capitalisme et prolétariat. Le plus exploité des ouvriers pouvait se sentir dépositaire, à travers son travail, d’un monde futur, où le travail dominerait le capital. Le Parti était à la fois une famille et un Etat ouvrier en germe, chaque chef syndical pouvait se sentir lié à la communauté ouvrière à la fois présente et à venir. Les transformations du mode de production capitaliste au cours des vingt dernières années ont laminé tout ceci, généralisant la séparation des individus.
    Dans son expansion, le capitalisme a dû détruire les vieilles communautés de souche paysanne pour créer la classe ouvrière qui lui était nécessaire. A peine cette classe ouvrière créée, il doit de nouveau la détruire, et se trouve face au problème de l’intégration de millions d’individus à son monde.
    Les citoyennistes apportent une réponse dérisoire en tentant de reconstituer le lien qui unissait autrefois la “classe ouvrière” par celui qui unirait les “citoyens”, c’est à dire l’Etat. Cette recherche de la reconstitution du lien à travers l’Etat se manifeste dans le nationalisme latent des citoyennistes. Le capital abstrait et sans visage est remplacé par des figures nationales, par la moustache de José Bové, ou la réhabilitation de l’hymne tsariste en Russie (il ne s’agit plus là de citoyennisme, bien sûr, mais de la manifestation d’un nationalisme bien plus général, et également sans issue). Mais l’Etat ne peut offrir que des symboles, des ersatz de lien, parce qu’il est lui même pour ainsi dire saturé de capital, et qu’il ne peut agiter ces symboles que dans le sens qui lui est dicté par la logique capitaliste à laquelle il appartient.
    Le “citoyen” comme lien est la manifestation d’un vide, ou plutôt du fait qu’il appartient maintenant au capitalisme, et à lui seul, d’intégrer ces milliards de gens privés de la communauté Et nous sommes obligés de constater qu’il le fait, jusqu’à présent, tant bien que mal.
    Cependant, le capitalisme est toujours confusément perçu comme une force extérieure et hostile à l’humanité, soit qu’il la prive de pain, soit qu’il la prive de “sens”. Dans les sociétés capitalistes avancées, cela se manifeste par la fuite des individus séparés dans ce que les sociologues nomment la “sphère privée”, les loisirs, la famille ou ce qu’il en reste, la bande de copains, etc. Ceci développe très logiquement un marché de la séparation, qui se manifeste à travers les outils de communication-consommation, mais cette consommation de “l’être ensemble” se résout finalement, dans le monde de la marchandise, en un “avoir tout seul” qui replonge dans la séparation qu’elle était censée pallier.
    Le travail lui-même, qui est toujours la principale force d’intégration du capital, est de plus en plus perçu comme une contrainte extérieure et il n’est plus que marginalement ce qui décrit l’identité d’individus toujours plus nivelés dans la masse. Et cela n’a rien d’étonnant, à l’heure de la disparition des métiers, remplacés par des fonctions ne réclamant aucune compétence particulière. Le “monde du travail” est aussi devenu celui de l’incompétence. Cette dynamique de déqualification peut-être perçue par certains comme une décadence (et la dynamique de l’intégration par le capital crée bien ses propres “barbares” de l’intérieur), mais elle est également une démoralisation du travail, où celui-ci apparaît réellement à chacun comme vide de sens, pur arbitraire, contrainte extérieure, exploitation. La morale du travail, autrefois partagée également par la bourgeoisie et le prolétariat, est en train de se dissoudre dans le mouvement de l’intégration capitaliste.
    L’intégration capitaliste (problème central sur lequel il nous faudra revenir) se fait de plus en plus sentir comme artificielle, elle est en tout cas très problématique, et elle induit ce qu’on pourrait nommer une névrose de masse, liée au sentiment de n’avoir plus aucune prise sur sa vie. Le prochain mouvement révolutionnaire ne pourra faire l’économie de ce constat, puisque cette impuissance, qui est également ce que l’on nommait autrefois aliénation, fait partie intégrante de notre rapport au monde capitaliste.


    VI. “Prolétaires de tous les pays,
    je n’ai pas de conseils à vous donner !”

    Nous ne nous donnerons pas le ridicule de présenter ici ce que devra être le prochain mouvement révolutionnaire. Personne ne peut le dire avec certitude, sans tomber dans une idéologie de rechange. Nous pouvons toutefois imaginer, à partir de ce qui est déjà là, ce que ce mouvement pourra être, c’est à dire ce qui dans la situation présente est le germe d’une situation future.
    La mondialisation du capital et la dissolution des capitaux nationaux impliquent qu’il s’agira d’un mouvement mondial, et pas sous la forme caricaturale d’une action contre l’OMC ou la CNUCED. Il ne s’agira pas d’aller mettre le feu à Francfort ou à Bruxelles, mais d’agir face au capitalisme tel qu’il se présente ici, là où nous sommes, parce qu’ici, là où nous sommes, c’est là que se joue réellement la mondialisation. La mondialisation du capital est aussi la mondialisation de la lutte, et lorsqu’on décide à New York de ce qui est produit au Mexique et emballé dans le Pas-de-Calais, toute attaque locale a des répercussions globales.
    La dissolution de la conscience de classe et du vieux mouvement ouvrier ont également pour conséquence que chacun se trouve, dans sa vie, seul face à tous les aspects de la domination et de l’exploitation, simultanément. Il n’y a plus de refuge, plus de communauté où se replier. L’identité que l’on se construisait à travers le travail tend à se dissoudre, au profit d’une tentative de recomposition autour du privé, de la bande de copains ou la famille, des loisirs. Mais avec les loisirs de masse, la décomposition de la famille et la brutalité des rapports sociaux, le particulier se retrouve à chaque fois réexpulsé vers le général. L’homme moderne est un homme public.
    Jamais dans l’histoire de l’humanité les individus n’ont été contraints à se penser de façon aussi globale, en tant qu’humanité, à l’échelle mondiale. Ceci est à la fois une souffrance (et on comprend mieux ici ce qui peut attirer certains chez Zerzan ou Kaczinski, entre autres régressions) et la condition même de la libération. Les primitivistes veulent se libérer de l’humanité, revenir à cette harmonie antérieure de la communauté restreinte isolée. Mais ce retour est impossible. Il n’y a pas d’en dehors du capitalisme.
    En 1860, Marx pouvait encore écrire dans le Capital : “Pour rencontrer le travail commun, c’est à dire l’association immédiate, nous n’avons pas besoin de remonter à sa forme naturelle primitive, telle qu’elle nous apparaît au seuil de l’histoire de tous les peuples civilisés. Nous en avons un exemple tout près de nous dans l’industrie rustique et patriarcale d’une famille de paysans qui produit pour ses propres besoins (...).” Cet “exemple” a disparu.
    Toute l’activité humaine ou presque est désormais régie par le capitalisme, ce qui pousse certains, comme Zerzan ou Kaczinski, et bien d’autres avec eux, à regretter le “bon vieux temps”, qu’il soit primitif-fusionnel, ou patriarcal-artisanal. Mais toutes ces formes d’organisation sociale n’ont pas su résister au capitalisme, et on voit mal dès lors comment elles pourraient être son avenir, à moins de postuler une nature de l’humanité dont ces formes seraient la manifestation, et également une autodestruction catastrophique du capitalisme (c’est à dire du monde), après laquelle elles pourraient tout naturellement retrouver leur place momentanément usurpée. Mais cette “autodestruction ” du capitalisme serait également la nôtre, et c’est donc à partir du capitalisme qu’il nous faut envisager l’avenir, que cela nous plaise ou non.
    On a vu que la globalisation des individus déborde largement les limites du travail salarié. Chaque aspect de la vie est soumis à cette globalisation, et c’est donc chaque aspect de la vie qui demandera a être transformé, unitairement. Dit plus simplement, on ne peut aujourd’hui rien changer sans finalement tout changer. Cela sera la principale condition de la révolution à venir.
    Très concrètement, chaque problème que le capitalisme nous léguera ne pourra se résoudre qu’à l’échelle d’une société entière. Déchets nucléaires, transports, agriculture, tout ceci nous conduira à des choix et des modes d’organisation qui devront être conduits globalement, hors de la propriété privée et de la division hiérarchique du travail. Et il ne s’agira pas seulement de travail.
    Le “monde sans frontières” que le capitalisme a créé pour la marchandise sera bel et bien un monde sans frontières pour l’humanité. Il n’y aura pas de droits de douane.
    Nous remettrons à plus tard le soin de développer ce que tout cela implique. Nous pourrions également évoquer ce que pourraient être les modes d’organisation que les hommes se donneront alors, mais il nous semble que l’immensité des problèmes pratiques qui se poseront alors sera telle que des solutions inédites devront être alors mises en oeuvre, et sans doute souvent dans l’urgence. L’initiative individuelle sera peut-être alors aussi nécessaire que la concertation générale, et jamais l’une ne saurait remplacer l’autre. Le débat reste ouvert, et c’est aussi sur toutes ces questions qu’il nous faut “savoir attendre”.


    VII. Conclusion provisoire

    Nous nous sommes efforcés ici d’évoquer les principales limites et faiblesses du citoyennisme, et l’on voit que ce ne sont pas simplement des limites ou des faiblesses “théoriques”, mais qu’elles sont bien réelles et lui seront sûrement fatales, à plus ou moins court terme.
    Pour autant, il n’est pas question de rester assis les bras croisés “en attendant” que le citoyennisme s’écroule, pour laisser magiquement la place à la révolution. Ce mouvement a bien des ressources encore, et il est sans doute capable de s’adapter à de nouvelles conditions. Nous avons cependant précisé ici à quelles “conditions” il ne saurait s’adapter. Nous n’avons en tout cas qu’à peine ébauché cette critique, qui sera poursuivie par d’autres. La question à laquelle nous avons aussi voulu tenter de répondre, c’est celle de la manière dont il nous semble qu’il convient d’aborder la critique. Trop souvent, des révolutionnaires critiquent ceux qu’ils prétendent être les “réformistes”, sous le simple prétexte qu’ils ne seraient pas révolutionnaires. C’est présenter les choses comme s’il s’agissait au fond d’un simple débat d’opinions, au fond égales, c’est à dire également vides, paroles creuses face à la toute-puissante objectivité du monde. A ce compte-là, on peut défendre n’importe quoi, et préférer les Indiens de Zerzan aux cow-boys de Kaczynski, la Renaissance à la société industrielle, les prolétaires à casquette aux jeunes rapeurs en Nike.
    Le prochain mouvement révolutionnaire devra aussi trouver son propre langage. Il ne s’exprimera sûrement pas dans les termes que nous employons ici, qui sont ceux d’une certaine tradition théorique. Le langage théorique que nous employons est un outil pour comprendre la révolution à venir, il n’est pas cette révolution elle-même. Il nous faudra cependant sortir de l’emploi magique-affectif du langage, qui est le langage de l’aliénation contemporaine, le langage de ceux qui n’ont aucune prise pratique sur le monde, et ne peuvent donc que le rêver. Seuls ceux qui n’ont aucun pouvoir sur le monde peuvent dire n’importe quoi, sans crainte d’être jamais démentis, puisqu’ils savent que leurs propos sont sans conséquences.
    Dans le monde de l’intégration capitaliste, il n’y a plus ni vérité ni mensonge, juste des sensations éphémères ; il nous faut cesser d’avoir peur de la vérité. Si souvent nous voyons dans la prétention à dire la vérité une domination, un “fascisme”, une volonté d’hégémonie du discours, c’est que dans le monde capitaliste seuls ceux qui dominent peuvent prétendre à dire la “vérité”, puisqu’ils la créent eux-mêmes, et détiennent le monopole de la “parole vraie”. Mais cette “vérité” est si manifestement fausse, et notre impuissance à y répondre si écrasante, que nous finissons par être dégoûtés de toute tentative de rechercher la vérité, et doutons de la possibilité de dire quoi que ce soit de vrai, c’est à dire de rendre, autant qu’il nous est possible, intelligible le monde où nous vivons.
    Dans l’arbitraire du spectacle, tout est question de “point de vue”. Chacun, “de son point de vue”, peut avoir à la fois tort et raison, et l’indifférence libérale à autrui se manifeste dans le respect de toutes les “opinions”.
    L’appel “révolutionnaire” à la subjectivité, résidu du surréalisme et du situationnisme vaneigemiste, est plus que jamais réactionnaire, à l’heure où le capitalisme lui-même en appelle à la séparation jouissive : “rêvez, nous ferons le reste”. C’est au contraire un langage commun qu’il nous faut retrouver. Notre subjectivité même ne peut se construire réellement que si nous sommes capables, avec d’autres, de saisir l’objectivité du monde que nous partageons. Comprendre, c’est dominer, et donc pouvoir changer le monde. Commencer à tenter de comprendre, c’est rétablir la communication avec ce qui nous entoure, fissurer la glace de la séparation.
    Nous n’avons pas critiqué ici les citoyennistes parce que nous n’aurions pas les mêmes goûts ou les mêmes valeurs, pas la même subjectivité. Nous n’avons d’ailleurs pas critiqué les citoyennistes en tant que personnes, mais le citoyennisme, en tant que fausse conscience et en tant que mouvement réactionnaire, comme on disait autrefois, c’est à dire qui concourt à étouffer ce qui n’est encore qu’en germe. Nous l’avons critiqué historiquement, ou du moins avons tenté de le faire.
    Nous ne doutons d’ailleurs pas que nombre d’individus qui sont aujourd’hui englués dans les contradictions du citoyennisme par louable désir d’agir sur le monde, n’en viennent un jour à rejoindre ceux qui désirent réellement le transformer.
    Nous ne sommes ni plus ni moins “radicaux” que le moment dans lequel nous sommes.


    Sur le même sujet, on peut se référer avec profit aux thèses sur le démocratisme radical de la revue Théorie Communiste (Roland Simon, B.P. 17, 84300 Les Vignères) et au texte Des Organismes Génétiquement Modifiés et du citoyen signé par "Quelques ennemis du meilleur des mondes transgénique"(c/o ACNM, B.P. 178, 75967 Paris Cedex 20).


    Source : http://oclibertaire.free.fr/debat_citoyen-f.html


    Syndicat Intercorporatif de Toulouse de la CNT AIT

    LE REFORMISME EST L'ALLIE DU CAPITALISME

    Article extrait du "Combat Syndicaliste", bimestriel de la Confédération Nationale du Travail, Section de l'Association Internationale des Travailleurs. 7, rue St-Rémésy - 31000 Toulouse N° 67 de mars - avril 2001
    Le 21ème congrès de l'Association Internationale des Travailleurs s'est tenu à Madrid en décembre 2000. Un des membres de la délégation de la CNT-AIT, section française, livre ci-dessous, un aperçu des travaux. 
      
     
    Les échanges, tactiques, théoriques, doctrinaux furent riches et variés. Mais aucun principe n'a de valeur sans sa pratique. Nos structures ne peuvent exister sans la logistique gratuite fournie par la militance et rien ne peut se faire sans l'action discrète et généreuse des militants. Nous savons le travail, l'énergie nécessaire à la vie de nos structures. Nos adversaires s'étonnent qu'avec peu de moyens financiers nous soyons capables de produire autant. C'est qu'ils ignorent le bénévolat, habitués qu'ils sont à payer ce type d'activité. Permanents, subventions, salariés introduisent des rapports d'argent et non des rapports militants. Les partis, syndicats, associations de ce type ressemblent plus à des entreprises, des prestataires de services, qui nécessitent beaucoup d'argent pour peu d'efficacité.
    Un congrès de l'AIT serait très coûteux si l'AIT, abandonnant son éthique, évoluait vers les subventions, les permanents, etc... Combien de militants et militantes comme chacun de ceux qui y ont participé feraient des milliers de kilomètres et passeraient des jours gratis pour un congrès ? Combien seraient volontaires pour les activités : tracts, banderoles, permanences, délégations, prises de notes, manifestations, vie des journaux, entretien des locaux, etc. ? Les partis et syndicats dits de gauche ont pactisé avec le patronat, l'Etat, de multiples organismes pour obtenir les finances rétribuant leur bureaucratie. Perdant toute indépendance vis-à-vis de la bourgeoisie, ils sont en difficulté pour convaincre leur base qui se rétrécit, de produire de la gratuité. Ce qui accélère leur institutionnalisation.
    Une autre satisfaction que permettent les congrès, c'est la rencontre directe et personnelle des compagnons. Ces contacts sont importants humainement, face à nos réalités existentielles, nos espoirs et désespoirs, nos dégoûts et enthousiasmes, nos rêves et réalités avec toutes les problématiques de la vie que nous appréhendons avec notre éthique.
    La fatigue, le temps, le barrage de l'idiome compliquent le dialogue de regrets, car on aurait voulu pouvoir échanger davantage avec les autres que l'on croise.
    Reste un regard, un geste, un sourire, une attitude qui confirment l'appartenance à cette même humanité et cela réconforte. Notre chemin est difficile mais c'est celui de l'honnêteté, de la clarté, du courage, et de l'anarcho-syndicalisme. Mais peut-on réellement utiliser autre chose dans la lutte anti-capitaliste ?
    Les faits sont irréfutables : la gauche et la droite sont coalisées pour exploiter, elles ont la haine de l'égalité. Nous, nous sommes de cette humanité qui ne se tait, ne se soumet, n'exploite, n'humilie pas. Nous avons notre rêve de liberté, dégalité, de fraternité. Pour cela, on nous a réprimés, calomniés, diffamés, licenciés, emprisonnés, torturés, exilés ... pour que nos idées ne deviennent pas celles de tous les opprimés. Notre tâche est dure, nous ne nions pas les difficultés de l'entreprise. Mais que ce soit pour s'en effrayer ou pour s'en réjouir, beaucoup constatent le retour, le maintien ou la résurgence de l'anarcho-syndicalisme, certains tentent même de manipuler ses idées-forces.
    Pendant ce congrès de l'AIT, je nous sentais lucides, tranquilles, déterminés, et cela se sent partout dans le monde où nous sommes présents.
    Un congrès comme celui de l'AIT se caractérise par un foisonnement d'idées et d'expériences de femmes et d'hommes venus de tous les coins du monde. Une bonne part des échanges, formels ou informels, a été consacrés à l'analyse du système. Voici un résumé de ce qui s'y est dit.
    L'économie se fait sur le mode capitaliste à dominante fordiste. L'Homme est réduit à une marchandise (la force de travail) qui se loue et se rétribue sous forme de salaire (salariat). Pour produire des objets, biens ou services qui s'échangent par la vente (marchandise) selon l'offre et la demande (économie de marché). L'objectif étant de dégager des profits, ou plus-values, pour permettre les revenus des propriétaires des structures économiques (patrons, actionnaires). Pour maintenir ou augmenter les parts de marché et la plus-value, les capitalistes utilisent principalement les méthodes suivantes. La fusion des structures économiques dans des ensembles plus vastes, pour réduire les coûts d'exploitation, licencier, etc... La réduction de la masse salariale, constituée par l'ensemble des salaires versés et des prélèvements obligatoires. La réduction de la pression fiscale, y compris sur les salaires, ce qui induit une baisse du salaire indirect, donc des aides sociales. La réduction de la qualité des produits et marchandises qu'il faut changer souvent, quand ils ne sont pas tout simplement dangereux ou nocifs. L'augmentation du travail produit par les salariés c'est-à-dire de la charge de travail. La mise en concurrence des salariés par la délocalisation, la précarité, la flexibilité, le chômage, dont la crainte limite les revendications salariales. Résultat : dégradation des conditions de revenu, de la santé physique et psychologique de beaucoup de personnes, croissance des inégalités sociales, sans parler des guerres et violences. Pourtant le rapport PIB/nombre d'habitants en dit long sur les revenus disponibles par personne.
    Au niveau idéologique, le système développe un individualisme associé au grégarisme, les théories de l'innéisme des compétences, de la sociobiologie et du darwinisme social. Sur le plan social, c'est la prédominance de l'individualisme, des inégalités, de l'utilitarisme, du système pyramidal et hiérarchique, de la réification de la personne par les rapports marchands, du consumérisme et mercantilisme, de la privatisation du patrimoine collectif et de la croissance de la propriété privée, et bien sûr de la division de la société en classes [1].
    Au niveau politique, toute société humaine est culturelle : elle se gère, s'administre selon certains critères environnementaux, idéologiques ... Le mode d'organisation politique, le type de structure, le régime, l'ensemble du système socio-économique ; l'un s'explique par l'autre. Ils sont imbriqués, s'auto-structurent, sont concomitants. L'idéologie générale d'une société se vérifie dans son idéologie politique ; celle de nos sociétés, c'est l'étatisme. Ce n'est pas un hasard, toute société inégalitaire (esclavage, salariat) doit réprimer, mater, domestiquer les conflits sociaux. L'Etat est apparu comme le meilleur outil pour cet usage, capable d'unir les oppresseurs par delà leurs divisions pour faire perdurer leur pouvoir. Quelle que soit son histoire et ses prérogatives, l'Etat moderne se présente comme l'incarnation de l'intérêt général, de la chose publique. Il est la source du droit, des lois, de la coercition, des guerres. Il est agent économique (fiscalité, monnaie), voire propriétaire (étatisation, nationalisation), agent de vecteur idéologique (éducation, code civil), administrateur (fonction publique).
    Son fondement est la communauté (peuple, nation, cité) ; il est régalien. Suivant les nécessités et les rapports de force, son régime sera parlementaire, dictatorial, ou oligarchique. On voit l'intérêt pour une couche sociale à vocation oppressive de créer, développer, instrumentaliser l'Etat.
    Nos sociétés sont bien la résultante d'un mode économique (le capitalisme), d'un mode d'organisation politique (l'étatisme), d'un mode de pensée (les idéologies inégalitaires). La fusion des systèmes (politique, de production et idéologique) a abouti à une société globale que l'on peut définir comme bourgeoise et capitaliste.
    En matière de choix et tactique politique, l'opprimé peut choisir de détruire le système, du dehors ou bien du dedans, de le faire évoluer ou de le réformer. Le mouvement prolétarien s'est divisé sur la question de l'Etat. D'un côté, ceux ne voulant que limiter les effets des inégalités et ceux qui pensent que l'Etat peut réaliser l'égalité, de l'autre, ceux qui veulent détruire immédiatement l'Etat pour établir le communisme libre. Une fraction dite éclairée et moderniste de la bourgeoisie, a compris que le réformisme, par son rôle idéologiquement intégrateur et pacificateur, permettait de maintenir facilement le système. Voyons comment cela se passe.
    1 - Par le suffrage universel ou catégoriel, l'élection des représentants dans les structures politiques, voire sociales et économiques, la bourgeoisie fait sanctifier l'exploitation par l'élection et se disculpe de son oppression. La loi étant sensée venir du peuple, toute critique devient anti-démocratique, voire dirigée contre le peuple, et on pourra réprimer en toute bonne conscience.
    2 - Les réformistes, pour être éligibles, ne doivent pas enfreindre le cadre légal et constitutionnel forgé par la bourgeoisie (prémices de la pacification et de l'intégration au cadre légal). La bourgeoisie lâchera quelques menus avantages aux élus, pour séduire l'électeur, et créditer la tactique réformiste (début de la collaboration et du partenariat).
    3 - Les réformistes doivent défendre le parlementarisme et l'Etat. L'Etat, selon eux, serait neutre ou arbitre, donc juste, ou bien encore et tout au contraire, utile pour faire du social, redistribuer les richesses. Il pourrait même être progressiste et il deviendrait alors l'Etat prolétarien contrôlé par les travailleurs. L'impasse est faite sur l'origine et la fonction de l'Etat comme outil d'oppression. Dans nos démocraties, les prolétaires peuvent-ils constituer une majorité électorale, vues les couches sociales intermédiaires dites classes moyennes, les divergences entretenues par le corporatisme et les diverses tendances du réformisme ?
    4 - Les salariés, quand ils croient au parlementarisme, s'écartent des révolutionnaires en fondant leur espoir sur la prochaine élection. Pendant ce temps, ils restent corvéables, exploitables et divisés.
    5 - Les organisations politico-syndicales de gauche, pour obtenir le plus de voix et d'élus, combattent les révolutionnaires et les anti-parlementaristes. La bourgeoisie est heureuse que l'attaque contre le radicalisme des salariés vienne des structures de gauche, ce qui accélère les divisions des travailleurs.
    6 - La bourgeoisie va accroître les moyens et les pouvoirs des réformistes : subventions, heures de détachement ou heures syndicales, locaux, indemnités de fonctionnement et de formation, remboursements très généreux de frais de toutes sortes, etc... En fondant l'attribution des moyens sur la représentativité électorale, on élimine toute organisation anti-parlementaire, voire celle favorables aux élections mais trop petites. On les prive des moyens logistiques et de certains droits légaux, voire on peut nier leur existence. Bref, les grosses structures se renforcent, et combattent encore plus violemment toute critique et pratique anti-électorale.
    7 - Le lobby réformiste est puissant, représenté par les syndicats institutionnels dans les lieux de travail et les structures qui en découlent. Il conforte son influence par les partis, dans les parlements ou structures équivalentes (locales, régionales, internationales). Il gouverne, gère ou cogère l'Etat, ses administrations et institutions, ainsi que de nombreuses caisses sociales (retraites, santé, aides sociales, chômage, mutuelles, etc...).
    8 - Les réformistes recrutent pour leurs objectifs du personnel formé dans les écoles de la bourgeoisie. Ces individus recherchent argent et pouvoir, et concourent à embourgeoiser les structures réformistes, et à les intégrer au système social et politique adéquat. Sociologiquement, la croissance des élus, permanents, ... bureaucratise les structures qui se juxtaposent à la réalité sociale (dirigeants, cadres, subalternes). Les adhérents se taisent ou se désaffilient, n'ayant aucun poids face aux dirigeants. Ils servent de main d'oeuvre gratuite.
    9 - La corruption sévit : détournements des protections juridiques, des heures de délégations, dérogations, favoritisme, avantages, passe-droits ; chacun négocie son pouvoir pour ses intérêts personnels.
    10 - Les ressources des partis et syndicats institutionnels proviennent majoritairement des finances publiques, les cotisations étant résiduelles. Résultat, les personnels de ces institutions sont des quasi-fonctionnaires. Elles-mêmes sont devenues, comme l'écrivait Althusser, des appareils idéologiques de l'Etat qui vendent du rêve, de l'espoir, prodiguent des grands principes humanistes pour séduire les électeurs, mais qui ont fonction d'encadrer, domestiquer, discipliner pour réprimer le prolétariat. Ce sont des outils efficaces car plus ils sont puissants, plus les inégalités se maintiennent ou croissent, plus l'oppression est subtile.
    11 - Mais, si par le plus grand des hasards, par un accident de l'histoire, le réformisme et le cadre pseudo-démocratique du parlementarisme, devenaient une gêne, voire une menace, la bourgeoisie, fidèle à ce qu'elle est, ferait un coup d'Etat, établirait la dictature, le temps de liquider les subversifs, de mater les agités, avant de permettre le retour de la pseudo-démocratie.
    A l'inverse de ces pratiques réformistes plus ou moins voilées, l'abstention électorale, la défiance, la critique du système pseudo-démocratique ouvrent un espace critique. La lutte contre la dictature et la pseudo-démocratie nécessite une tactique, une stratégie, une doctrine. Le corpus théorique de l'anarcho-syndicalisme y répond. Il doit être vulgarisé, développé pour répondre à ces exigences. J'en rappelle très brièvement pour finir quelques éléments : action directe, anti-parlementarisme, rejet du corporatisme et du nationalisme, fédéralisme, économie planifiée, communisme libertaire, égalité économique et sociale, rejet des structures hiérarchisées et bureaucratiques, etc ... Pour cela, nous devons continuer à refuser de nous intégrer au système, de nous embourgeoiser, de contribuer à l'exploitation. Que chacun réfléchisse à tout cela.

    Syndicat Intercorporatif deToulouse de la CNT AIT
    [1] Le fait qu'un prolétaire détienne quelques actions ne change rien à sa condition ; comme salarié, il ne peut décider ni changer l'ordre des choses. Cet actionnariat, c'est du salariat maquillé par les patrons. La bourgeoisie par contre ne se limite pas pour moi aux seuls propriétaires des structures économiques, mais incorpore les cadres dirigeants, les hauts fonctionnaires, les élus, les financiers, les bureaucrates, c'est-à-dire tous ceux qui tirent avantage en pérennisant le système social inégalitaire et capitaliste.


    Guillaume - groupe Durruti (Lyon)
    La démocratie participative
    ou l'art d'absorber la contestation sociale

    " Bougez-vous, commencez à changer l'environnement, ne restez pas les bras ballants au bas des immeubles, prenez-vous en charge, ayez des projets, (?), devenez acteurs, devenez citoyens, et on vous aidera. "
    Martine Aubry, 21 novembre 1995
    Les anarchistes ne peuvent qu'être préoccupés par les enjeux qui émergent autour des élections locales et qui se dérouleront prochainement en France et en Belgique .  Et ce d'autant que depuis une dizaine d'années, se développe, un peu partout dans le monde, des pratiques quasi autogestionnaires dans la conduite des affaires de la cité.  Aussi, il paraît tentant d'apporter une contribution concrète au développement de telles pratiques.  Ainsi, Le Monde diplomatique (voir en particulier le supplément du mois de mai 2000) ou des personnes se réclamant notamment des théories de Murray Bookchin, proposent d'oeuvrer à l'auto-organisation des habitants.  Le municipalisme libertaire que ces derniers prônent, vise à favoriser l'émergence de soi-disant contre-pouvoirs locaux afin de renverser par le bas les structures hiérarchiques et pyramidales.  Dans cette perspective, les anarchistes se devraient de participer aux élections locales pour contribuer à développer une démocratie participative, proche de la démocratie directe qu'ils désirent.Pourtant, adopter une telle analyse, c'est faire preuve d'aveuglement ou de naïveté.  Cela revient à sous estimer gravement la capacité de la social-démocratie à intégrer les critiques que lui a assenées le mouvement social et qu'elle a parfaitement repris à son compte pour la pérennisation de l'ordre social existant.  Il devient alors nécessaire de mettre à nu le subterfuge idéologique de la démocratie participative si l'on veut éviter de se fourvoyer dans une impasse.


    Neutraliser la lutte de classe en l'urbanisant
    Les luttes se déplaceraient donc de l'entreprise à la ville.  La succession des plans de relance de la politique de la ville n'ont pour fonction que de nous faire croire qu'une grande partie des problèmes relèveraient de l'urbain.  Dans cette perspective, nos aspirations doivent être investies dans la transformation du cadre de vie pour en faire un espace de convivialité et de qualité.  L'accent est alors mis sur la notion de lien social qu'il s'agit de restaurer.  La représentation du monde en terme de lutte de classe est ainsi évacuée :  belle affaire pour le patronat.  On comprend mieux pourquoi la ville n'en finit pas d'être couverte de vertus par les adeptes de la démocratie participative :  elle serait porteuse des espérances de citoyenneté tout en sachant redonner ses lettres de noblesse à l'action politique.

    Circonscrire la crise sociale à l'échelon local
    La préoccupation grandissante du local dans les discours de la droite comme de la gauche n'est pas anodine non plus.  Les critiques portées contre l'État centralisateur, les grands appareils bureaucratiques, qu'ils soient publics ou privés, jugés à juste titre d'ailleurs, inhumains et impersonnels ne sont pas tombées dans l'oreille d'un sourd.  L'heure est à la revalorisation du local : small is beautiful. Et ce serait se leurrer que de voir dans cette valorisation du local un progrès ou une avancée augurant une réelle démocratisation de la vie politique et une authentique décentralisation.  Le traitement des conséquences sociales du capitalisme s'effectue maintenant à la base :  l'État s'en remet de plus en plus aux collectivités locales qui à leur tour, font appel aux militants associatifs.  L'autogestion de la misère permet à l'État d'être gagnant sur tous les plans : si échec il y a, ce sont les associations qui l'endossent et idéologiquement, le transfert de certaines compétences vers le bas prend une allure de démocratie directe, là où nous voyons en fait que renforcement du contrôle social par la population elle-même.  Compléter le mouvement d'en haut par le mouvement d'en bas, tel semble être aussi effectivement le sens des contrats locaux de sécurité mis sur pied par Chevènement.  C'est peu dire si le développement de pouvoirs locaux ne déstabilise pas l'État. Celui-ci ayant fixé les cadres de référence et d'actions dans lesquels les individus pouvaient prendre part aux affaires de la cité, il reste maintenant à convaincre l'ensemble de la population d'y participer. Il en va de la légitimité des élus et de la classe dominante en général.

    Associer le citoyen aux décisions pour mieux étouffer la révolte
    Pour associer la population à la gestion des affaires de la cité, la social-démocratie témoigne d'une créativité sans commune mesure. Innovations et expérimentations se succèdent au pas de course.  Ainsi à Saint-Denis, les décideurs communaux, ayant compris qu'il ne peut y avoir d'actions publiques efficaces sans mobilisation des citoyens, mettent en place des démarches participatives de quartier, des commissions extramunicipales, des comités consultatifs.  Il est vrai qu'avec 30 % de sa population vivant dans la précarité et un doublement en six ans des aides sociales légales, ça risque de péter à tout moment dans cette commune populaire.  La municipalité pense à associer le citoyen le plus en amont possible aux mécanismes décisionnels. La  démocratie participative suppose d'impliquer les habitants dans l'élaboration de l'ordre du jour des réunions (il en est question aujourd'hui à Saint-Denis) et, si cela ne suffit pas, la possibilité pour les associations de quartiers d'accéder à une contre-expertise autonome, est envisagée.  Pour maintenir la cohésion sociale mise à mal par la précarité et le chômage, chefs de projets, agents de développement, chargés de missions, médiateurs d'horizontalité, militants de terrain, «citoyens responsables du bien commun» et autres entremetteurs s'activent ainsi sur le terrain pour sommer la population de participer à la démocratie. Telle est aussi la démarche du groupe de rap IAM à Marseille ou de Zebda à Toulouse, qui cherchent à convaincre les jeunes des cités de s'inscrire sur les listes électorales.  Bel exemple de citoyenneté active que les élus aimeraient voir plus souvent.Les chantres de la démocratie participative ont en effet bien conscience que la dépolitisation de la vie publique ne sera enrayée que si les processus d'actions collectives s'accompagnent de processus délibératifs et de gestion des controverses :  il faut aller au-delà des simples enregistrements de la plainte de l'usager d'un service ou des opérations de type «Bonjour voisin» qui se déroule aussi à Saint-Denis.  D'où l'engouement actuel pour la question du conflit. Le conflit est en effet perçu comme quelque chose d'innovateur car il fait bouger les choses nous disent par exemple les sociologues du changement social.  La fréquence des «situations de crise» (doux euphémisme) place les élus locaux dans l'urgente obligation de mobiliser tous les acteurs concernés.  Cette pression stimule, selon eux, les capacités d'innovations sociales des collectivités locales car elle permet par exemple  l'élaboration de «contre-projets constructifs» à défaut bien entendu de proposer un autre projet global de société.


    L'État :  c'est toi !
    On l'aura compris, la démocratie participative nous intime de prendre nos affaires en main c'est-à-dire en fin de compte celles de l'État. Au nom du pragmatisme et du travail de terrain, dans la cité de demain, il nous faudrait abandonner toute idée de transformation radicale de la société pour s'engager dans un projet (développer un réseau de vidéosurveillance en est un). D'où un changement également dans les valeurs qui fondent les valeurs de la réussite sociale. Celle-ci met en avant aujourd'hui la capacité d'engager les autres. Ces remarquables qualités ne conféreraient plus un statut de chef mais permettraient de devenir un intégrateur, un facilateur, un donneur de souffle, un fédérateur d'énergie, et autre impulseur de vie, de sens et d'autonomie. Dans le cas d'une agglomération, ce rôle peut être dévolu au maire qui s'attachera à impliquer dans la gestion de la ville tous les acteurs
    sociaux, du simple habitant à la multinationale. Importée du monde anglo-saxon, cette vision managériale de la société, appelée gouvernance, serait pour ses partisans un vivier plus concret pour la démocratie alors qu'elle n'est que la figure de l'État-monde qui trouve dans l'action collective locale de nouvelles voies pour diffuser et imposer le capitalisme mondial.  Et ce n'est pas par hasard que la gouvernance urbaine se met d'abord en place là ou il y a risque d'explosion sociale comme dans les ports britanniques ou les villes brésiliennes.

    Pas d'autogestion sans égalité économique et sociale !
    Par conséquent, nous ne saurons ainsi nous satisfaire du désir des classes dirigeantes de nous octroyer un nouveau mode de fonctionnement de la société se basant soi-disant sur l'autogestion, l'autonomie et la responsabilité individuelle pour continuer dans le même temps à semer la misère à tout vent.  La participation de tous les habitants aux décisions de la vie communale, lorsqu'elle est pilotée par l'État, n'est qu'une instrumentalisation visant à pérenniser l'ordre établi. À force de vouloir agir, ici et maintenant, on finit par prendre le moyen pour une fin.  Pour nous, les revendications immédiates doivent viser les points sensibles du système capitaliste. Nous exigeons, pour tous, la gratuité des transports et de l'ensemble des services communaux, la réquisition de tous les logements ou bureaux vides, la suppression de tous les dispositifs sécuritaires, et l'augmentation des salaires des agents communaux ainsi que la transformations des emplois précaires en emplois stables.  Nous ne perdons pas de vue que l'autogestion se doit d'être couplée à l'égalité économique et sociale.  Dans cette perspective, nous pouvons aussi agir dans des comités de quartier (à nous de voir selon la situation locale, le moment et les forces en présence) pour y faire passer nos idées et radicaliser les contestations.  Cela ne nous empêche pas d'y dénoncer les dérives (institutionnalisation, nouvel espace de relais de la politique du maire, émergence et notabilisation de leaders, tournant sécuritaire et autres dévoiements) qui s'y produisent fréquemment afin de ne pas cautionner n'importe quoi. 


    Guillaume.  - groupe Durruti (Lyon)


    La démocratie participative à Porto Alegre :
    Mythes et réalités
    [Extrait de Débattre, revue de réflexion d'Alternative Libertaire France. http://www.alternativelibertaire.org]

     
    Introduction de la rédaction de "Débattre"
     
    Depuis quelques années, il est de bon ton, dans la gauche de la gauche européenne, de célébrer les vertus de la démocratie participative pratiquée par la municipalité de Porto Alegre dirigée par le Parti des travailleurs (PT, principal parti de la gauche institutionnelle brésilienne).C'est sans doute la première fois sinon une des premières fois qu'une revue publie le point de vue critique de militant(e)s révolutionnaires brésilien(ne)s sur cette expérience.
    En effet nos camarades de la Federação anarquista gaucha expliquent en quoi la démocratie participative se distingue de la démocratie directe, comment elle contribue à une intégration au capitalisme et de quelle façon les gouvernants du PT s'emploient à instrumentaliser les mouvements sociaux, voire à les combattre quand ils entrent en conflit avec la municipalité.


    La démocratie participative à Porto Alegre : Mythes et réalités
     
    Ces derniers mois ont été le théâtre d'un processus électoral qui a pris fin, cette fois pour élire les maires et les conseillers municipaux (1). Une intense campagne de propagande menée par le gouvernement fédéral, Rede Globo (2) et les partis institutionnels de droite et de gauche, a exalté en permanence l'importance du vote, de la démocratie, de la participation citoyenne. Des intérêts apparemment si distincts convergeant autour d'un consensus : l'importance du processus électoral.Une fois de plus, nous les anarchistes, nous votons nul. "Vous êtes contre la démocratie ?" "Vous préférez vous abstenir politiquement ?" "Vous êtes contre le vote ?" "Pourquoi ne votez-vous pas pour le moins mauvais ?" "N'est-il pas mieux de voter à gauche plutôt que laisser la droite gagner ?" Ces questions et d'autres surgissent  face à notre position. Nous cherchons à les clarifier.
    Que se passe-t-il après l'élection ? Ces gouvernants sont selon la démocratie représentative investis pour prendre des décisions. Le peuple cherche dans le
    vote un espoir de changement, de meilleures conditions de vie. De plus ce gouvernement ne prend pas les décisions seul, ni même son parti, ni même l'ensemble des partis qui l'appuie.
    Le pouvoir ne se réduit pas non plus aux trois pouvoirs (Ndt : présidentiel, législatif et judiciaire).
    Nous vivons sous un système capitaliste, divisé en classes sociales, de riches et de pauvres, d'opprimés et d'oppresseurs.
    Dans cette société existent également des pouvoirs économiques, militaires et idéologiques, soumis au pouvoir de l'impérialisme des pays développés, plus spécialement les Etats-Unis, et ceux-ci se maintiennent indépendamment des changements de gouvernements, puis adaptent les structures de base avec le maintien du système capitaliste, garantissent la permanence de la domination. Quand un peuple élit un gouvernement, ce cadre est altéré à la marge. Parce qu'aucun gouvernant ne veut changer ce système capitaliste, même lorsque le peuple organisé est animé par une volonté révolutionnaire et peut le faire.
    Mais au contraire, les partis qui participent aux élections légitiment le système capitaliste, puis se mettent d'accord sur les règles du jeu.
    Ils sont d'accord pour être les administrateurs d'une société divisée en classes, pour gérer les conflits entre opprimés et oppresseurs, pour avoir une police à leur disposition ou pour réprimer ceux qui contrarient le système qu'ils défendent, pour donner au pauvre l'illusion que le vote peut apporter de grands changements.
    Il est donc naturel qu'année après année, la même histoire se répète, les promesses des politiciens ne soient pas accomplies. Lorsqu'ils promettent santé, éducation, emploi, bien-être pour tous, c'est un mensonge car le jour où cela adviendra, il n'y aura plus de capitalisme.
    Les élections sont encore vantées par la propagande comme le grand jour de la participation politique, de la démocratie, de la citoyenneté... nécessaire pour faire croire au peuple qui choisit les personnes qui détiennent une petite partie du pouvoir capitaliste, cela permettant de fait une grande transformation... ce que nous qualifions de démocratie bourgeoise : le peuple croit qu'il choisit quelque chose pour que l'essentiel soit maintenu, alors qu'il s'agit d'une élite détentrice de privilèges. Pour celle-ci le vote est de fait très important : important pour Rede Globo, pour le gouvernement, pour la
    bourgeoisie. Important parce que là se résume la participation politique du peuple au système capitaliste, et peu importe ce que les gouvernements feront après puisqu'ils sont démocratiquement élus par le peuple.
    Le peuple délègue à ces personnes le pouvoir d'administrer des affaires quil'intéressent
    Cependant notre conception de la démocratie est autre. Elle est celle qui signifie de fait le gouvernement du peuple. Dans ce système où nous vivons, celui qui gouverne, est-ce le peuple ? Est-ce ce qui se passe dans la mesure où le peuple sans travail, connaît la faim, la maladie ? Pourquoi sommes-nous stupides au point de ne pas savoir choisir notre sauveur ? Parce que les élections laissent croire au peuple qu'il commande pour que les riches continuent à commander tout le temps. Ceci est le fondement de la démocratie bourgeoise capitaliste. Cela n'est pas la démocratie que nous voulons.
    Nous voulons que le peuple ait le pouvoir de fait, nous voulons construire un pouvoir populaire. Et cela se passe quand nous nous organisons de façon autonome dans nos villes, écoles, syndicats à travers la démocratie directe... la vieille et bonne idée qui veut que l'union fasse la force.
    Seuls, nous ne pouvons rien, mais le peuple est la majorité et s'il ne fait pas la loi, c'est parce qu'il est désorganisé. L'importance des mouvements populaires est qu'ils sont l'unique manière pour le peuple de conquérir ce qu'il veut. Un exemple de mouvement fort est aujourd'hui le Mouvement des sans-terre (MST). Le gouvernement se désaisit des grandes propriétés et les destine à la réforme agraire à cause de la pression du MST, de sa lutte qui est organisée et non parce qu'il est ému de la situation des sans-terre ou parce qu'auraient été élus des députés du mouvement. Imaginez à la place un mouvement de force égale pour les étudiants, les femmes, les indiens, les noirs, etc.
    Ceci est le pouvoir populaire. Ceci est la voie du changement dans laquelle nous croyons... depuis les organisations populaires auxquelles nous participons. Ce que nous votons, ce n'est pas tous les 4 ou 5 ans, mais tous les jours. Parce que celui qui fait la loi, c'est le peuple et non ceux qui historiquement nous ont dominé.


    La gauche au gouvernement et ses conséquences
     
    Cette année à Porto Alegre, nous avons vu le combat final des élections autour, d'une part du Front travailliste rassemblant avec lui les partis de droite, et d'autre part, le Front populaire rassemblant la gauche institutionnelle. Durant ce processus de polarisation le PDT gaucho (3) s'est vu impliqué dans une grande crise qui a abouti à un grand nombre de départ de travaillistes pour le Front populaire, plus en accord avec les origines du travaillisme. Ce terme travaillisme est communément utilisé comme référence à la défense des droits des travailleurs prétendument incarnés par Getulio Vargas (4). En réalité Getulio a incarné une dictature qui a réprimé fortement le mouvement ouvrier pour en finir avec son organisation autonome. Les droits travaillistes attribué par l'histoire comme un cadeau offert par Vargas étaient en réalité le résultat de décennies de luttes ouvrières influencées par l'anarchisme. L'histoire bourgeoise se charge de donner du dictateur l'image d'un grand homme, père des pauvres. Le PDT à chaque élection cherche de façon opportuniste la situation dans laquelle il se met le plus en évidence.Le Front populaire, rassemblant la gauche institutionnelle a obtenu de plus un mandat pour la mairie de la capitale. Dans la région métropolitaine, il s'est maintenu également à Grataval, Viamao, Caxias do Sul, a gagné à Cachoeirinha.
    Non seulement ici mais dans tout le pays, il a progressé de façon significative. Une chose qui reste bien claire est le discours chaque fois plus centriste du PT qui se distingue très peu de celui des autres... il est naturel qu'à chaque fois qu'un parti occupe plus d'espace dans l'institution gouvernementale, son discours devienne plus mou et plus souple. Dans la mesure où celui qui est au gouvernement veut rester au gouvernement, il s'efforce d'être le plus compétent possible. Pour le capitalisme, un gouvernement compétent est celui qui accomplit la fonction d'atténuer les conflits entre opprimés et oppresseurs, en garantissant le maintien de l'ordre bourgeois. Des
    secteurs de la bourgeoisie sont en train de voir que la gauche au pouvoir ne représente pas en réalité de grandes menaces, mais au contraire aide à légitimer le processus électoral comme quelque chose de démocratique, ce qui est le cas avec l'appui du PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne, parti de droite de l'actuel président du Brésil Fernando Henrique Cardoso) à Marta Suplicy (du PT) à Sao Paulo. Comme une bonne partie des leaders des mouvements populaires aident à élire la gauche, ceux-ci ont tendance à amoindrir la radicalisation durant un gouvernement de gauche.
    Cela rend le sommeil de la bourgeoisie plus paisible.
    En analysant ces années d'administration pétiste à Porto Alegre, il est possible de voir comment se comporte une gauche  institutionnelle au gouvernement. Différente de la droite, la gauche a une stratégie d'arrimage des mouvements sociaux au gouvernement avec des discours conciliants comme la conquête de la citoyenneté, la participation populaire, etc.
    Celle-ci est instrumentalisée de plusieurs façons, et l'une d'entre elles est le budget participatif.
    Il fonctionne en réalité comme une consultation (celle-ci n'est pas délibérative) des communautés sur ce qu'il faut faire avec 10 % du budget de la mairie.
    Aujourd'hui à Porto Alegre, la majorité des associations de quartier et le mouvement communautaire en général sont arrimés au budget participatif. Les luttes qui auparavant se menaient à travers la pression des mouvements sur l'Etat se mènent maintenant en débattant avec lesdits mouvements sur 10 % du budget de la mairie. Au lieu de lutter contre l'Etat, on lutte contre les voisins, on joue population contre population pour voir qui gagne une miette. Et les gouvernants pétistes restent tranquilles puisque de cette façon ils gardent le mouvement populaire sous leur contrôle. Tout cela avec une immense campagne idéologique autour du budget participatif. La gauche institutionnelle a besoin de se légitimer comme quelque chose de populaire, pour que le peuple se réclame de ses actes, pour cela elle martèle chaque jour à la TV, la radio, le journal, les écoles et tous les moyens possibles : administration populaire, participation populaire, démocratie, citoyenneté, des mots répétés jusqu'à saturation. On peut dire que la domination idéologique exercée par l'administration pétiste actuellement est identique à celle qu'exerce la RBS (filiale du puissant Rede Globo), véhiculant en permanence la propagande des gouvernants pétistes qui coéte plus d'argent que ce qui est destiné au budget participatif. Il n'y a pas de conscientisation parce que la conscientisation ne se décrète pas. La conscience requiert effort et lutte. Le résultat d'années d'arrimage des mouvements communautaires de Porto Alegre est visible. Où voit-on des mouvements avec force, organisation, autonomie, soutenus par leurs propres habitants des villes sans aucune tutelle encravatée ?
    Quand un mouvement populaire fait ses premiers pas, les administrations pétistes tentent d'abord de le mettre sous leur tutelle. Dans un deuxième temps, si elles ne parviennent pas à leur fin et si le mouvement cherche à maintenir son autonomie, ou bien elles le disqualifient et disent qu'il est de droite ou bien elles lui trouvent quelqu'autre adjectif péjoratif. Et là, les exclus du modèle de capitalisme plus humain du PT sont la cible de toutes sortes de boycotts et de répressions.


    Qu'en disent les camelots et les squatteurs ?
    Les constantes réélections dans la capitale résultent d'une série de facteurs. Le PT qui répond à un espoir de changement pour une partie de la classe opprimée, incarne d'un autre côté la bonne conscience d'une bonne partie de la classe moyenne pour laquelle est destinée tout un investissement dans la culture et les loisirs. A cela il faut ajouter un facteur de propagande, où nous voyons monter une mode de la petite étoile (symbole du parti) comme tant d'autres modes. Nous n'ignorons pas le fait que la gauche se différencie de la
    droite dans sa manière de gouverner. Mais aucun des deux ne nous est utile. Seul le peuple organisé garantit les conquêtes, quel que soit le gouvernement en place.Nous nous efforçons de renforcer des organisations des mouvements populaires : des travailleurs, des quartiers, des étudiants, etc. Le processus électoral crée des illusions dans la population, qui cesse de s'organiser dans l'espoir que "cette fois on a réussi".
    Nous n'avons pas besoin que ces politiciens prétendument éclairés décident de nos vies.
    Le véritable instrument de transformation du peuple est l'action directe quand les opprimés prennent leur destin en main


    Federação anarquista gaucha 
    http://www.fag.rg3.net/ 
    fag.poa@terra.com.br

    [traduction Alternative Libertaire France]
    http://www.alternativelibertaire.org]
    (1) Au Brésil, le mode d'élection du pouvoir municipal est assez différent de celui que nous connaissons en France. On distingue le pouvoir exécutif du maire du pouvoir législatif qui émane de la Chambre des élus municipaux. Le maire et le vice-maire sont élus au suffrage universel majoritaire à deux tours. Ils désignent les responsables administratifs (les secrétaires) et forment avec eux le gouvernement municipal.La chambre des élus municipaux est élue au suffrage universel à un tour sur des listes distinctes. Jusqu'aux dernières élections, cette institution était dominée par les partis de droite, alors que le maire est un membre du PT depuis 1989.
    (2) Principal groupe de communication brésilien, il contrôle les principales chaînes de télévision.
    (3) Gaucho est un terme connu pour désigner les éleveurs en Argentine comme au Brésil. C'est aussi un terme que l'on emploie pour désigner les habitants(e)s du Rio Grande do Sul, l'Etat situé le plus au Sud du Brésil et dont le gouverneur, Olivio Dutra (maire de Porto Alegre de 1989 à 1993), est un dirigeant du PT.
    (4) Getulio Vargas a dominé la vie politique brésilienne de 1930 à 1954. Gouverneur du Rio Grande do Sul, il devient chef de l'Etat brésilien (1930-1934) et proclame un régime autoritaire et fascisant l'Estado novo le 10 novembre 1937 sous prétexte d'une menace de coup d'Etat communiste... tout à fait imaginaire. Les partis politiques sont interdits et les élections sont abolies. Les syndicats doivent se fondre dans les institutions corporatives du régime et se limiter à une action d'assistance sociale. Ils sont totalement subordonnés à l'Etat. L'Estado novo prend fin en 1945. Vargas est réélu en 1951. Il se suicide en 1954.



    Oiseau-tempête
    ALTERMONDIALISME,
    LA RÉFORME DES ILLUSIONS
    Source
    Novembre 2003, supplément au n°10 de Oiseau-tempête
    Oiseau-tempête
    21, ter rue Voltaire, 75011 PARIS — France

    À l'échelle européenne, les gouvernements sociaux-démocrates (Jospin, Blair, Schroeder) comme conservateurs (Berlusconi, Aznar, Raffarin) ont élargi la voie d'une modernisation libérale et d'une uniformisation du capitalisme européen. Face à ces attaques contre les salariés et les chômeurs, des luttes sociales sont réapparues, notamment en France et en Italie, tandis qu'un mouvement critiquant la «mondialisation libérale» se manifeste depuis quelques années à l'occasion de sommets internationaux (Seattle, Nice, Gênes, etc.).L'association Attac, présente à l'échelle internationale, et plus largement la nébuleuse altermondialiste, proposent l'organisation  politique d'une philantropie sociale qui compenserait les excès du  système. Les têtes pensantes de l'altermondialisme veulent nous faire  croire qu'il existe un capitalisme à visage humain que l'on pourrait réguler par le droit et le renforcement des États. Il s'agit avant tout (selon la plate-forme d'Attac de juin 1998) de  conjurer le risque d'une «implosion sociale» et d'une crise irréversible de la politique. Le forum social de Porto Allegre,  notamment, se donne pour but de renforcer «la capacité de résistance sociale non violente au processus de déshumanisation que le monde est en train de vivre».
    Combinant le vocabulaire du mouvement révolutionnaire («se réapproprier l'avenir de notre monde») et la promesse de réformes simples et immédiatement réalisables, Attac et ses acolytes attirent des milliers  de gens sincèrement révoltés par les conséquences du développement  capitaliste sur la planète. Mais la seule perspective qu'ils leur  offrent est de redonner des couleurs à l'illusion réformiste, dont, au  Brésil, Lula Da Silva et ses ministres trotskistes montrent, une fois de plus, les pitoyables conséquences.
    Le vote, les manifestations ou les actions citoyennes ne s'attaquent en rien au cœur du système capitaliste : à savoir les rapports d'exploitation que seules des luttes de classes ont pu par le passé et pourront dans l'avenir remettre en cause. Au contraire des idéologues altermondalistes, nous pensons que la seule  perspective raisonnable est celle d'un projet révolutionnaire de rupture avec le capitalisme. Nous ne voulons pas créer de nouveaux impôts, mais de nouveaux rapports sociaux dans la perspective d'un monde débarrassé du salariat, de l'économie et de l'État.
    Attac et les libéraux : un conflit entre économistes concurrents
    Opposée à la politique libérale de dérégulation et de démantèlement  sélectif des moyens de l'État qui favoriserait l'essor du capital  spéculatif, Attac milite pour une politique d'intervention de l'État et de contrôle des marchés pour freiner le capital spéculatif et relancer l'investissement du capital productif. Introduisant une séparation factice entre les deux faces d'une même pièce, Attac réactualise ainsi les théories interventionnistes de Keynes, mais sans analyser les raisons de leur échec. Les mesures keynésiennes devaient servir, dans un premier temps, à relancer l'expansion capitaliste pour redonner, dans un second temps, leur primauté aux mécanismes du marché. Maintenues pendant près de trente ans, ces mesures ont finalement abouti non à la poursuite de l'expansion sans l'aide de l'État, mais au retour de la crise. Attac dénonce également la domination du capital financier, mais sans analyser ses implications.
    Pour Attac, les économistes libéraux sont responsables de l'essor du capital spéculatif («Les économistes libéraux pensent que plus les marchés seront déréglementés et libres de décider par eux-mêmes, plus  ils rempliront efficacement [leur rôle]», p. 55) (1). En fait, les  économistes libéraux, eux aussi, cherchent à trouver en priorité de  nouvelles formes de valorisation du capital productif, et l'échec de  leurs méthodes pour y parvenir traduit bien qu'en amont il y a un réel problème de valorisation dans la «sphère productive». Ce qu'Attac leur reproche, c'est d'avoir abouti à cet échec, sanctionné par le marché par le développement spéculatif, et de ne pas en mesurer les conséquences  économiques et sociales. En faisant croire à l'opinion publique que les  économistes libéraux sont essentiellement des théoriciens du capital spéculatif, Attac espère, par ce tour de passe-passe, faire oublier que ses propres théories de relance étatique concurrencent les libéraux sur le même terrain de la valorisation du capital productif. Pour le reste, Attac et les économistes libéraux sont pour la liberté d'entreprendre, la valorisation du capital par le travail salarié et tout ce qui constitue les fondements de la misère de notre époque.
    Revaloriser le capital productif
    «La globalisation s'est accompagnée d'une instabilité croissante des marchés et d'une montée de la spéculation, explique Attac. Cette instabilité a un coût économique élevé, car elle engendre l'incertitude» (p. 20). Si cette «instabilité» des marchés entraîne «l'incertitude» qui a un «coût économique élevé», ce n'est pas l'incertitude des salariés mais celle des dirigeants politiques (qui seraient timorés dans leurs choix de politique économique) et celle des dirigeants d'entreprises (qui auraient tendance à privilégier les actionnaires par des actions spéculatives plutôt que d'investir dans le secteur productif).
    D'après Attac, «la finance spéculative parasite la sphère productive» (p. 22). Mais il ne suffit pas de détourner le flux des transactions spéculatives vers l'investissement productif, pour relancer l'économie capitaliste. La spéculation ne «parasite» pas la sphère productive, elle ne «détourne» pas des investissements qui pourraient être socialement utiles dans la sphère productive (c'est-à-dire utiles d'un point de vue de rentabilité capitaliste), la spéculation se développe aussi parce qu'il n'y a pas suffisamment de profit à espérer en investissant dans le capital productif, elle exprime l'impasse de la valorisation du capital productif.
    On fait alors des appels spectaculaires à la dénonciation du capital financier, et on organise la colère des militants contre les organismes internationaux responsables de cette situation. Parallèlement, on fait des propositions concrètes pour permettre au capital de réinvestir dans la sphère productive, seule manière réelle de redresser la valorisation du capital productif, car on sait pertinemment que le seul contrôle du capital spéculatif n'y suffira pas, et qu'il est plus facile d'entraîner les passions contre les abstractions du capital financier (FMI, OMC, OCDE, etc.) qu'en faveur du capital productif (Michelin, Peugeot, etc.) ! Attac s'oppose aux licenciements, mais quand «les entreprises sont bénéficiaires» (Danone, C&A&). Et quand elles ne le sont pas ? Aussi, lorsque Attac dénonce l'utilisation spéculative du capital, ce que l'association ne précise pas, c'est que la seule façon capitaliste de réduire le développement du capital financier (autrement que par l'explosion de la bulle spéculative), c'est d'intensifier l'exploitation par le travail de manière à ce que le capital productif redevienne attractif pour les investisseurs. Voilà à quoi aboutit le projet d'Attac. C'est ce qui a été tenté en France, par le gouvernement socialiste, communiste et vert, avec les lois sur les 35 heures (augmentation de la productivité du travail) ou par le gouvernement actuel avec la réforme des retraites, la modernisation de la gestion des chômeurs par leur remise au travail forcée et par la précarité accentuée(Pare, transformation du RMI en RMA&), etc.
    Moderniser l'État capitaliste pour lutter contre la spéculation
    Pour Attac, le capitalisme ne se développe pas par le rythme de la valorisation (le profit comme moteur du progrès capitaliste), mais par les politiques économiques de l'État. Attac milite pour que la politique revienne à la place qui lui serait naturelle, au-dessus des marchés avec l'idée que ce qui caractérise le système capitaliste, entre autres, c'est le fait qu'il peut être dirigé consciemment et rationnellement, et que ce ne sont pas les échanges de marchandises et la production de plus-value qui conditionnent l'ensemble des rapports sociaux, indépendamment de la volonté de tels cercles de dirigeants ou de tels conseillers scientifiques.
    Attac, cherchant des solutions politiques réformistes, se tourne vers les hommes politiques pour y parvenir. L'association se veut ainsi une force d'appoint pour réformer les politiques actuelles, comme si celles-ci n'étaient pas adéquates à la fonction qu'elles remplissent. Attac veut faire pression sur la politique «trop libérale» des dirigeants et des élus. Puis, dans un second temps, si les élus restent sourds aux interpellations d'Attac, en cherchant timidement à imposer une autre politique (faire de la politique «autrement»).
    Pour que l'État puisse intervenir dans l'économie, Attac fait donc des propositions pour moderniser l'État capitaliste et ses infrastructures, aménager le territoire, développer les services publics ; moderniser également pour que le développement capitaliste puisse se réaliser dans un environnement de consensus social (pas de grève, pas de contestation sociale, pas de troubles sociaux risquant d'empiéter sur la valorisation productive du capital) ; moderniser, enfin, au lieu de seulement réprimer policièrement.
    L'émergence d'un capitalisme européen unifié
    Le projet d'Attac, c'est de développer «démocratiquement» l'Europe capitaliste en formation ; de contribuer à ce que les institutions capitalistes internationales, telles que le FMI ou la Banque mondiale, se réforment pour mettre en place la taxation mondiale du capital spéculatif. Ils ne sont pas contre le FMI, mais contre la politique du FMI, ils ne contestent pas la Banque mondiale, mais les choix politiques de la Banque mondiale, etc. C'est cela, faire de la politique « autrement ».
    L'émergence d'un capitalisme européen s'accompagne aussi d'un nationalisme européen. Il y a, en effet, des limites à la lutte contre la spéculation financière, c'est le territoire des autres : la spéculation peut être acceptable quand elle sévit chez les autres. Malgré la sensibilité tiers-mondiste de la plupart des militants altermondialistes, les chefs d'Attac pensent les questions de souveraineté et de repli idéologique autour des questions identitaires à l'échelle européenne. Déjà, ils préparent les mesures protectionnistes à mettre en place pour protéger la zone capitaliste européenne.
    La conquête des esprits
    Dès juin 1998, la plate-forme d'Attac définit le mouvement pour ce qu'il est : une tentative de revivifier le système démocratique par le militantisme associatif, en partant de l'échelon local, tout en affichant une solidarité internationale envers les peuples les plus démunis. Il s'agit non pas de préparer ou de justifier une quelconque rupture avec le capitalisme, d'ailleurs presque jamais nommé en tant que tel (mais toujours évoqué sous la forme partielle du capital financier), mais de conjurer le risque d'une crise irréversible de la politique,  à savoir une démobilisation citoyenne, aussi bien que le risque d'une «implosion», cest-à-dire une révolution.
    La réforme utopique comme outil de régression
    Utilisant comme moyen et visant comme but le brouillage idéologique, Attac se présente comme «réaliste» (la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux serait une réforme simple, immédiatement réalisable), offrant donc une garantie de sérieux par rapport aux engagements révolutionnaires jugés utopiques. Dans le même temps, elle mobilise le vocabulaire et l'imaginaire de l'utopie en plaquant sur des objectifs réformistes des définitions lyriques : «[...] reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière et [...] s'opposer à tout nouvel abandon de souveraineté des États au prétexte du droit des investisseurs et des marchands. Il s'agit tout simplement de se réapproprier ensemble l'avenir de notre monde». (Plate-forme, juin 1998).
    «Reconquérir», «se réapproprier», le mouvement proposé est un retour à un état antérieur du capitalisme, jugé préférable. Proposition rétrograde au sens strict, et doublement telle : mécaniquement puisqu'elle propose un retour en arrière, politiquement puisqu'elle omet la critique de cet état antérieur, qui gagne logiquement dans la comparaison les couleurs de l'humain, du «supportable» (on parle par exemple de «développement soutenable»).
    Récusant, sans jamais formuler sa récusation, donc sans avoir à l'argumenter, la voie d'une rupture anticapitaliste (2), Attac se place de facto dans la perspective d'une cogestion critique, donc d'une rationalisation capitaliste.
    L'argent la charité, la Nation
    Pour Attac, l'argent est le problème central de la politique. Non pas l'argent en tant que support de l'abstraction capitaliste de la valeur, mais l'argent comme richesse réelle et quantifiable, dont les pauvres seraient spoliés par les riches. Logique, puisque l'adversaire est le capital financier. Et l'association de proposer simplement d'encourager les gouvernements à imposer aux marchés une redistribution effective (pas de fraude fiscale) et plus juste des revenus du capital.
    «Pour les mouvements de citoyens, imposer la spéculation afin qu'elle contribue à réparer les dégâts sociaux qu'elle provoque, constitue une motivation essentielle.» (Conseil scientifique d'Attac, mars 2000). On pourra donc acheter des permis de licencier, des permis d'exploiter, comme on achète des permis de polluer, ce qui se nomme pompeusement «mise de la finance au service d'un État [sic] du bien-être mondial» (Tout sur Attac, p. 38).
    L'insistance sur l'argent des riches, injustement gagné et dissimulé à la communauté sociale (censément représentée par le ministère des Finances !), rappelle la rhétorique populiste stalinienne début de siècle : «200 familles», «Mur de l'argent», etc. Or il ne s'agit pas de tirer argument des écarts entre très riches et très pauvres pour condamner le système qui les produit et s'en nourrit. On propose l'organisation politique d'une philanthropie sociale qui compense l'injustice capitaliste. On veut «démontrer qu'il existe des alternatives pour au moins limiter l'insécurité économique et les inégalités sociales.» C'est le vieux cauchemar du bonheur marchand.
    Jouer sur les maux
    D'un point de vue socio-politique, on peut considérer Attac comme l'émanation d'une classe moyenne inquiète de la précarisation croissante de ses conditions de vie. Au point de vue des appareils, il s'agit d'une tentative postalinienne d'unifier idéologiquement les mouvements dits «citoyens», qui se proposent de porter le programme social-démocrate : «l'économie régulée par le droit» ; soit le credo de José Bové et de la Confédération paysanne, membre fondateur d'Attac, que la gauche de gouvernement ne peut plus incarner de manière crédible. Cependant, le succès que rencontre Attac signifie qu'elle rassemble aussi, au-delà de
    ce programme, des personnes séduites par la perspective — certes illusoire —  d'une action immédiatement ou très rapidement efficace hors des partis traditionnels. L'argument le plus souvent entendu à propos d'Attac tient en peu de mots : c'est toujours mieux que rien. Il s'agit moins d'une résignation des individus que d'un symptôme parmi d'autres de la faiblesse actuelle de l'idée révolutionnaire, y compris lorsqu'elle se trouve confrontée au plus plat, au plus niais des leurres réformistes. Il demeure rassurant que, pour effectuer leur sale boulot, réécrire le langage de la critique, et jouer sur les maux engendrés par le capitalisme, ces gens doivent (ou croient devoir) brandir l'étendard de l'utopie et singer les méthodes de l'action directe (un dirigeant d'Attac saluant les «travaux pratiques» de Bové sur le McDo de Millau). Bref, le réformisme continue, pour paraître autre chose que ce qu'il est, d'avoir besoin des oripeaux de la radicalité. Sur ce terrain, nous devons faire en sorte de mettre à nu les bouffons du capital, «appeler un chat un chat» le capitalisme un système d'exploitation, révolution notre projet, et chiens de garde les staliniens reconvertis dans la vigilance citoyenne.

    Notes :
    1 - Les citations d'Attac sont extraites de l'ouvrage collectif d'Attac : Contre la dictature des marchés, La Dispute/Syllepse/VO Éditions, 1999 et du Séminaire international réuni par Attac, Paris, 25 janvier 1999. Tout sur Attac, Mille et une nuits, 2000.
    - Si ce n'est par la dénonciation des actions directes de certains manifestants lors des sommets de Seattle, Nice, etc.

     


    Journées anarchistes de Porto Alegre 2002
    Déclaration finale
    Cela fait des années que le modèle dit "néo-libéral" en a fini avec les intérêts et les conquêtes de notre peuple sans en avoir peine. Un modèle inséré dans un système de domination qui génère chaque fois plus de misère pour engraisser une minorité privilégiée.Nous traversons un moment où le gendarme du monde, l'impérialisme global nord-américain et ses associés, ont augmenté les moyens de répression au niveau mondial rendant compatibles avec sa stratégie monstrueuse les pratiques politiques et circulation de symboles qui la justifie, comme les bombardements en Afghanistan ayant suivi l'attaque des tours jumelles.
    En manque d'ennemis, les États-Unis se sont restructurés grâce à leur nouvelle guerre au "terrorisme", idéologie justifiant un interventionnisme accru dans les zones qui les intéressent, pour des raisons politiques, stratégiques ou économiques. Ils mettent dans le même panier de la lutte antiterroriste les interventions militaires en Irak et les accords du type "Plan Colombie". Dans ce contexte, l'état d'Israël durcit sa politique agressive contre le combatif peuple palestinien. Invasion de territoires et bain de sang en sont les conséquences.
    En divers points du monde, des peuples organisent la lutte. Au Nord, des multitudes gagnent les rues répudiant le néolibéralisme et la globalisation comme dans le cas des manifestions combatives de Seattle, Québec, Davos, Göteborg et Gênes.
    Alors qu'en Amérique Latine sévissaient différentes conditions socio-éconmomiques, les peuples d'Équateur, du Pérou, de Bolivie et d'Argentine ont presque simultanément livré un dur combat, souvent de manière désespérée, afin de rompre ce cycle de misère et de brutale injustice qui les emprisonnent.
    Cet étape du capitalisme laisse derrière elle la formule, en rien généreuse, de l'État-Providence. Cela provoque des changements d'ordre divers. Certaines régulations sont tombées en chemin et plusieurs conquêtes résultant de la lutte des peuples ont été rapidement démantelées.
    Le chômage, la faim, la marginalité, l'exclusion, la surexploitation, le manque de logement, le manque d'attention à l'éducation et à la santé des pauvres se sont constitués en réalités permanentes sans perspectives de changement. À l'inverse, on assiste à une augmentation jamais vue de la richesse des nantis, de la corruption généralisée de la classe politique et de certaines institutions sociales comme la bureaucratie des grandes centrales ouvrières. Les transnationales et le capital financier ont pillé les pays. La grande majorité des politiciens se sont agenouillés, ont été complices et ont mis à disposition des transnationales tout ce qui est rentable.
    L'inutilité des mécanismes de la démocratie bourgeoise ont été découverts par la population. Les espaces d'illusions, établis par le système pour qu'en son sein se réalise la participation du peuple, ont été perçus pour ce qu'ils sont vraiment : des dispositifs de reproduction, de manipulation et de contrôle des populations. La division du pouvoir pour assurer la démocratie a montré son vrai visage. La justice a participé à la flambée de la corruption. Tout ce qui est venu du pouvoir, peu importe qu'il s'agisse de vol commis au vu et au su de toutes et tous, ont été légitimé et sont restés impunis. Le peuple a gagné les rues et une certitude demeure : seule l'action directe peut aboutir à quelque chose. Éclatèrent les émeutes, les blocages et les batailles de rue, les pillages de supermarchés et les incendies d'institutions  gouvernementales, de banques et autres sièges de transnationales. Le peuple dans la rue a affronté l'état de siège et la répression assassine. Il a manifesté sont discrédit envers cette façon de faire de la politique en disant : "Dehors, tous les politiciens!", "Les politiciens sont des menteurs et des voleurs!", "Nous devons nous unir, nous ne pouvons avoir confiance qu'en nous-mêmes!", "La seule vraie démocratie c'est nous!". La lutte du peuple argentin nous donne une bonne leçon pour notre époque : d'un côté, elle nous enseigne ce qu'est le néolibéralisme à un stade avancé et de l'autre, pour la multitude disposée à la lutte, la possibilité d'exister en ce nouveau siècle. Avec toutes les limites que ces mobilisations peuvent avoir, une question persiste : Ne seraient-elles pas en train de couver quelque chose de nouveau?
    Forum social mondial
    Le FSM est le produit d'une ample articulation de forces politiques, sociales et institutionnelles du monde entier soutenu par une alliance de classes qui inclut jusqu'à ceux qu'on appelle les entrepreneurs capitalistes dits "progressistes". Cette convergence spécifique de forces, qui ne se réunit point par hasard dans une ville et dans un État du Brésil qui ont une tradition de gouvernements du Parti des Travailleurs (PT), a, selon ses organisateurs, comme objectif de mener une lutte politique propositive contre le néolibéralisme. Pour ce faire, le projet social-démocrate doit démontrer qu'il est capable de produire le bien-être pour les secteurs sociaux directement victimes de l'oppression capitaliste. Quelle meilleure propagande de cette "capacité" qu'un capitalisme géré au niveau local par un programme social-démocrate dans un pays périphérique, pauvre et latino-américain? La référence à un "capitalisme possible" qu'ils tentent de construire repose sur les expériences des gouvernements de Front Populaire (sous l'hégémonie du PT) tels la municipalité de Porto Alegre et l'État de Rio Grande do Sul, de concert avec d'autres expressions mondiales de "gestion capitaliste humanitaire". De là émergent de nouvelles relations internationales cristallisées en un front qui veut imposer un nouveau projet , le néo-réformisme, qui se promeut sur le dos de la misère du tiers-monde, de l'statement du mécontentement et de la résistance populaire
    légitime.
    Pour la "rationalité propositive" que revendique le FSM depuis sa naissance, il se réserve le droit de ne pas promouvoir l'action directe populaire contre les institutions économico-financières qui symbolisent l'exercice centralisé du pouvoir global. Le fait est que la dynamique conflictuelle créée par de tels types de manifestations pourraient mettre le gouvernement du Front Populaire en situation critique en l'obligeant à diriger son appareil policier contre ses propres invités. L'année 2002 marque la conjoncture des élections présidentielles du Brésil et de celles de l'État de Rio Grande do Sul, qui, comme Porto Alegre sont des cibles du projet de gouvernement que veut présenter la gauche réformiste.
    Les Journées Anarchistes ont servi à marquer une division entre d'un côté la social-démocratie et son projet de gestion du capitalisme et de l'autre le socialisme libertaire qui croit en la lutte quotidienne pour renforcer les conditions d'une révolution sociale et l'établissement d'une société sans exploiteurs ni exploitéEs.
    Des différentes interventions entendues lors de ces Journées, ressort la nécessité d'un courant idéologique ayant une insertion sociale et proposant une réelle transformation. Pour que cela soit un courant, nous devons être organisés. Assez des paroles et des méthodes de la gauche traditionelle. Il est urgent pour l'anarchisme de dépasser ces paradigmes et de s'engager dans de nouvelles méthodes d'action adéquates et profondément enracinées dans la réalité et du coup faire fonctionner de fait la participation, l'autogestion, l'action directe et la solidarité.
    Malgré toutes les limites qu'elles ont pu avoir, nous considérons que les Journées Anarchistes 2002 contre la globalisation capitaliste ont été un succès tant du point de vue de la participation que du contenu. Le grand nombre de personnes intéressées par l'anarchisme et le grand nombre de groupes et d'organisations anarchistes du Brésil, d'Amérique Latine et du monde qui ont participer à la construction de cet événement et à l'enrichir, nous indiquent qu'il est temps pour notre courant de se faire plus concret, constructif et en symbiose avec les réalités sociales dans lesquelles nous vivons.
    POUR LE SOCIALISME!
    POUR LA LIBERTÉ!
    Federação Anarquista Gaúcha - Federação Anarquista Cabocla - Federacion Anarquista Uruguaya - Coletivo Luta Libertária - Laboratório de Estudos Libertários

    Traduit péniblement du brésilien par des militants de l'OSL-Suisse et de NEFAC-Montréal

    Étaient présents aux Journées Anarchistes des individus et des déléguéEs des organisations suivantesBRÉSIL:
    Coletivo Luta Libertária (SP), Laboratório de Estudos Libertários (RJ), LibeLuta (SC), Coletivo Domingos Passos (RJ), Federação Anarquista Cabocla (PA), Construção Libertária Goiana (GO), Espaço Socialista do ABC (SP), Mov. Autogestionário (GO), Reunião de Indiv. do Mov. Anarq. (RS), Assoc.Cultural Quilombo Cecília (BA), Centro de Estudos Arte e Educação Libertária (RS), Proj. Imprensa Anarq. Verbavolant (PE), União Libertária do Maranhão (MA), Mov. Humanista pela Cid. Pop. (RS), Guerreiros por Princípios (RS), CCL (MG), MAP (BA), Alimente (PR), Proj. Aprendendo e Ensinando Cult. Pop. (RS), Núcleo Anti-Capit. (RS), JULI (RS), CELIP (RJ), Resist. Popular (RJ), Resist. Popular (SP), CMI (RJ), OPL (BA), MPA (DF).
    AMÉRIQUE LATINE ET RESTE DU MONDE:
    Federação Anarq. Uruguaia (UY), OSL Buenos Aires (AR), Coletivo Libertário Sta Cruz de La Sierra (Bolívie), CUAC (Chili), Utopia Socialista (AR), Grupo Anarq. de Córdoba (AR), Bisagra (UY), Grupo de Estudios y Acción Libert. (UY), KAPA (Chili); Org.Apoyo Mutuo (Espagne), OSL (Suisse), NEFAC (USA et Canada), SAC (Suède), Alternative Libertaire (France) e CGT (Espagne), IWW (USA), CLAC (Canada). 





    Federaçao Anarquista Gaucha
    La face cachée de Porto Alegre 
    On ne compte plus les articles dans la presse de gauche et d'extrême gauche chantant les louanges de l'expérience du budget participatif de Porto Alegre. C'est pourtant plus une volonté de rénover la social-démocratie que de promouvoir des pratiques et une société autogestionnaires qui est à l'oeuvre. Le tapage autour de la mairie occulte des méthodes autoritaires et fait le plus grand silence sur des luttes et des mouvements sociaux  autonomes qui se développent dans le Rio Grande do Sul dans une logique de contre-pouvoir.Le Rio Grande do Sul, l'Etat (1) "le plus au Sud du Brésil", a été, tout au long de ces dernières années marqué par une économie tournée vers l'agrobusiness. Les transformations opérées dans ce secteur dans les années 70: abus d'engrais chimiques, monocultures, mécanisation, priorisation donnée au marché externe... se sont traduites par de graves conséquences sociales. Exode rural de masse, faisant gonfler les favelas. Ceux qui résistent dans les campagnes, sont ceux qui sont à l'origine du Mouvement des sans-terre (MST), mouvement né dans les années 80. Avec l'application des politiques néolibérales et l'insertion du Brésil dans la globalisation, dans les années 90, on a vu la restructuration économique, le désengagement de l'Etat et la réduction des politiques sociales aggraver la situation des pauvres. L'ouvrier devient un travailleur précaire ou un chômeur. La situation de désespoir à laquelle sont soumises les classes opprimées fait croître également davantage le recours aux drogues et à la violence au sein même de ces classes. Les valeurs du capitalisme gagnent l'adhésion populaire, et de toutes parts, l'individualisme, la compétitivité, la recherche de la satisfaction par la consommation, l'absence d'espérance, la vision à court terme prévalent. Cette réalité que nous voyons ici n'est pas très différente de ce que l'on voit dans le reste du Brésil ou dans le reste de l'Amérique latine. Tout cela est affaire de degré.
    A Porto Alegre, la capitale de l'Etat, il y a 23 % de la population qui vit dans l'habitat informel et les favelas, la majorité étant privée des sanitaires. Jour après jour il arrive plus de gens de l'intérieur de l'Etat dans la métropole à la recherche de tout type de travail. Ces personnes finissent par se diriger vers le travail au noir, comme les camelots qui vendent des marchandises sans licences dans les centres-villes. Et la mairie du Parti des travailleurs (PT) sensible aux récriminations des commerçants réprime à coup de matraque ces travailleurs.
    Dans le Rio Grande do Sul nous avons un gouvernement et un nombre significatif de mairies administrés par le PT. Actuellement il lui faut faire face à beaucoup de mécontentement dans les mouvements sociaux au sein desquels sa base électorale est impliquée. Le gouvernement n'a pas réussi à tenir toutes ses promesses. Les professeurs de l'Etat, dont le président du CPERS (le plus grand syndicat d'Amérique latine) est passé au secrétariat à l'Education, n'ont pas obtenu l'augmentation de salaire tant convoitée, dont l'ex-syndicaliste Lucia Camini a tant répété que cela était une affaire de volonté politique.
    Le MST qui croyait que la police de l'Etat ne réprimait plus le mouvement a vu qu'il n'en était rien. Des quartiers qui croyaient que le budget participatif répondrait à leurs revendications ont vu que peu d'argent était destiné à satisfaire de très nombreuses revendications. Et l'on pourrait ainsi citer bien d'autres exemples.
    Mais une conséquence très grave que nous avons vécu du fait de l'ascension de la gauche est l'institutionnalisation des mouvements sociaux... une caractéristique très forte de notre culture politique est la confusion entre partis politique et mouvements sociaux. Le PT a été fondé dans les années 80 sur la décision des mouvements populaires et spécialement du mouvement ouvrier (métallurgistes) et des communautés ecclésiastiques de base - communautés de la périphérie organisées par les secteurs progressistes de l'Eglise catholique. C'est pour cela que le PT est né avec un fort enracinement dans les organisations populaires. Cela a passablement décliné ces dernières années, mais un peu de cet imaginaire est resté parmi les militant(e)s des classes populaires qui ont vécu cette époque. Le PT est fragmenté en divers courants, de ceux qui possèdent un discours plus radical (minoritaires) à ceux qui ont largué complètement le discours de lutte des classes et du socialisme. Ces derniers sont dans les tendances hégémoniques du parti et composent la direction nationale du PT. Pour cela le PT dans son ensemble a une ligne politique passablement diffuse, mais certaines de ses tendances possèdent l'organisation du parti et des lignes politiques bien définies. A mesure que le PT s'institutionnalise les mouvements sociaux qui lui sont liés perdent beaucoup de leur force de combativité.

    L'institutionnalisation des mouvement sociaux

     Les luttes sociales et leurs participants organisés dans le mouvement populaire ont eu des difficultés à construire des ripostes aux attaques dont ils ont souffert. Un grand nombres d'exclu(e)s du travail issu(e)s du prolétariat et de la campagne continuent à être désorganisés, et à être dépourvus d'un rôle décisif dans la lutte de classes. Ils sont sujets aux lois sauvages du marché. Les syndicats ouvriers se vident pour le compte d'une lutte livrée dans les cabinets de direction qui neutralise l'action directe de base. Et le mouvement des étudiants se comporte avec une mentalité de classe moyenne perdant son sens de classe et son rôle si bien caractérisé à d'autres époques.L'exception vient des travailleurs ruraux du MST et d'autres mouvements de ce genre. Le MST est une référence pour sa ligne de confrontation avec les grands propriétaires terriens par des occupations de terre et de bâtiments publics, une méthode basée sur l'action directe qui renforce les conquêtes de la lutte de masse dans les campagnes. Cette lutte a été ces derniers temps l'unique à avoir réussi à mobiliser les masses de façon permanente et à être parvenue à obtenir des conquêtes sur les classes dominantes. Le mouvement parvient également à acquérir la capacité de mobiliser d'autres secteurs organisés en soutien à ses revendications. Les classes dominantes doivent s'armer de diverses manières pour enrayer le mouvement. La réaction des grands propriétaires, du gouvernement et des médias a été de chercher à diffamer, délégitimer, accuser le mouvement. Il reste qu'en 1999 dix travailleurs ruraux ont été assassinés et que 180 procès criminels ont été engagés contre le mouvement, entre autres mesures politiques et répressives.
    Mais il faut dire que l'autre facteur qui a contribué à affaiblir le MST, ce sont ses liens forts avec le PT. Cela se voit clairement dans le Rio Grande do Sul, où le MST est né et où il a toujours eu beaucoup de force depuis cette époque. Ses dirigeants sont liés à un courant du PT qui se nomme Articulation de gauche. C'est sans doute le secteur de la gauche qui compte la plus grande capacité de mobilisation dans le peuple actuellement, mais possède des méthodes passablement autoritaires. A l'intérieur du mouvement il n'y a pas d'espace pour différentes lignes idéologiques. Quand le gouvernement de l'Etat est passé dans les mains du PT, le MST a beaucoup réduit sa présence dans les mouvements populaires. Beaucoup de leaders du MST ont rejoint les rangs du gouvernement. Le résultat a été, ici dans le Rio Grande do Sul, une adaptation du mouvement et un lien institutionnel chaque fois plus fort. Une dirigeante nationale du mouvement s'est prononcée pour une transformation de ce qui était un mouvement de masse en une organisation de masse. Nous estimons qu'il est possible que cette nouvelle organisation contribue à une décentralisation du mouvement.
    En ce moment les mouvements sociaux des villes ont peu de force. Le syndicalisme brésilien se trouve extrêmement affaibli. Selon le fichier national de la Centrale unique des travailleurs (CUT), des années 80 aux années 90, le nombre d'adhérent(e)s a chuté de plus de la moitié. Il est rare que le syndicat ait obtenu des victoires et qu'il ait même réussi à se défendre des coups portés contre ses droits. Les défaites deviennent fréquentes et apportent davantage de discrédit aux yeux des travailleurs en relation avec cette forme de lutte. Et les forces politiques qui prédominent en ce moment ont une pratique très corporative, économiste et peu combative.
    De nouvelles formes de lutte et d'organisation sont en train de surgir dans la lutte sociale urbaine. Les occupations des sans-abri sont les plus fréquentes, de nombreuses fois elles se sont produites de façon spontanée. Il y a une recherche de nombreuses formes d'organisation chez les chômeurs. En 1999 a surgit une nouvelle alternative qui est le Mouvement des travailleurs au chômage. Organisé par des militants du MST du même courant politique que ceux qui le dirigent, le mouvement s'est constitué ici dans le Rio Grande do Sul avec une occupation dans la ville de Gravatai, région métropolitaine de Porto Alegre. Sa méthode est de réunir des familles au chômage et sans toit, de camper sur un terrain et de revendiquer face au gouvernement du travail et un terrain pour s'installer. Dans le même temps le mouvement accentue les caractéristiques d'autoritarisme et de dépendance vis-à-vis du gouvernement. Il y en a qui disent que si le PT perd le gouvernement de l'Etat le mouvement ne se maintiendra pas.
    Les actions de quartier ont une action très liée au budget participatif et mènent une action très locale ne s'unissant pas avec les autres mouvements. Il y a également le Mouvement national de lutte pour le logement, et également avec peu d'expression dans le Rio Grande do Sul, le Mouvement pour les droits des habitants de la rue, qui a une position d'autonomie intéressante, enfin le Mouvement des ferrailleurs de matériel recyclable qui est en train de se construire, entre autres.
    L'action politique et sociale des anarchistes de la FAG

     L'anarchisme est encore une petite force politique dans le Rio Grande do Sul. La Federaçao anarquista gaucha (2) (FAG) a à peine 6 ans et cherche encore sa maturité politique. Notre génération a été orpheline de références, car l'anarchisme bénéficiant d'un enracinement populaire au Brésil a connu son heure de gloire dans les premières décennies du XXe siècle et ce jusqu'au milieu des années 30. Après cela il y eut peu d'initiatives qui n'eurent pas de grandes répercussions dans les luttes populaires. Ce fut seulement dans les années 90 que des militant(e)s, en majorité jeunes, commencèrent à construire un anarchisme organisé et inséré dans les luttes populaires, ayant comme référence le travail de la Fédération anarchiste uruguayenne. Cela n'a pas été une tâche facile. La classe dominante fait, depuis le début du siècle un travail idéologique qui amène le peuple brésilien à assimiler l'anarchie à la pagaille. Les conquêtes sociales si durement arrachées par le syndicalisme d'orientation libertaire ont disparu de la mémoire de notre peuple, qui pense qu'elles furent un don du dictateur populiste Getulio Vargas.Tout cela avec la connivence de beaucoup de politiques de gauche d'orientation marxiste qui ont également cherché à déformer ou à omettre la contribution historique que l'anarchisme a donné à l'organisation populaire. Et ce fut l'orientation marxiste qui impulsa la grande majorité des mouvements sociaux brésiliens depuis les années 30. La charte de constitution politique du MST, conçue sous cette inspiration décrit l'anarchiste comme un individu qui "déteste tout type d'organisation". Et les anarchistes eux-mêmes ont contribué à créer cette aversion populaire pour notre idéologie. L'anarchisme avait essentiellement par ici des pratiques exotiques complètement étrangères aux nécessités populaires, du propagandisme sans compromission avec une quelconque organisation, des pratiques et des comportements tournés en direction de la classe moyenne.
    Notre première victoire a été notre propre organisation. Nous avons eu la particularité de naître comme fédération regroupant des compagnons/compagnes de régions distinctes de la métropole et de l'intérieur. Et depuis ce moment-là, nous avons appris à pratiquer le fédéralisme. Depuis le début nous nous efforçons de rechercher une insertion sociale et de prendre des contacts avec les mouvements populaires.
    Quel travail concret faisons-nous aujourd'hui ? Depuis 1996, nous avons eu une insertion dans un quartier périphérique de la ville de Gravatai et à Vila Pontilho, où s'est constituée l'Association des carrossiers et ferrailleurs de matériaux recyclables de Gravatai, nous avons des compagnons qui aujourd'hui sont dans la coordination du Mouvement des ferrailleurs de matériel recyclable. C'est un mouvement encore jeune qui est en train de se construire au niveau régional, mais qui a un grand potentiel dans la lutte d'une catégorie très marginalisée et exploitée.
    A Porto Alegre, nous avons agit au niveau étudiant. Depuis 1999, nous réalisons un travail de soutien solidaire aux luttes populaires à travers le Collectif pour une université populaire (COLUP). A travers la COLUP la FAG exerce une influence d'importance dans ce qui existe comme mouvement dans ce secteur, en défendant une position de classe de l'étudiant qui étudie grâce à l'argent public. Dans le même temps, le mouvement étudiant du Rio Grande do Sul a peu de perspectives de grandes mobilisations, étant donné le degré d'élitisme et de valeurs bourgeoises qui domine dans ce milieu. Pour cela nous optons pour une action plus basée sur les luttes populaires en dehors de l'université que  pour une insistante et peu fructueuse conscientisation des fils de la bourgeoisie.
    Plus récemment, à partir du second semestre 2001, les militants de la FAG ont appuyé la création du Centre de média indépendant (CMI) de Porto Alegre (Indymedia). Avec cette action nous avons pour objectif de créer un réseau d'information entre les mouvements sociaux et les quartiers de la périphérie.

     A l'intérieur du Rio Grande do Sul

     A Alegrete, où nous avons un noyau militant de la FAG, nos militant(e)s ont animé un processus d'occupation des sans-abri au cours de l'année 1999. Alegrete est une ville dirigée par de grands propriétaires fonciers et une droite très solide où les mouvements sociaux et la gauche ont toujours eu des difficultés pour s'affirmer. Cependant l'occupation des sans-abri, sur une ligne très combative et avec des méthodes de décision horizontales a été victorieuse. Nous avons agit conjointement avec d'autres occupations dans la ville et nous avons conquis la terre, l'eau et la lumière. Des compagnons de la FAG ont été élus dans l'Association des habitants et le nouveau quartier a reçu le nom de "Communauté Sepe Tiaraju". Les compagnons de la FAG ont également aidé à la constitution des premiers campements du MST dans la ville à travers l'appui solidaire via l'Association des habitants. Mais de par la force que possèdent les grands propriétaires  terriens dans la ville et pour d'autres raisons le campement n'a pas duré longtemps.En plus de toutes ces actions, il en existe d'autres en cours de construction. Un nouveau noyau militant de la FAG s'est constitué dans la ville de Caxias do Sul et a cherché à s'implanter dans le milieu syndical parmi des compagnons métallurgistes.
    Dans les endroits où nous agissons nous avons réussi à revêtir l'image que l'anarchisme a en faisant en sorte que les personnes perçoivent que nous avons un propos sérieux et réellement engagé. Notre propagande est encore déficiente et nous manquons d'une infrastructure pour la rendre efficace. Il y a près d'un an nous avons réussi à maintenir de façon constante la publication de notre journal et d'une propagande de rue mais avec un tirage très réduit. (2)

    La position de la FAG face au Forum social mondial

     Le Forum social mondial (FSM) est sans doute une vitrine pour les gouvernements et les partis sociaux-démocrates. Où l'on utilise des mouvements sociaux comme point d'appui pour ce projet mensonger qui dit vouloir intégrer les exclus, alors qu'il est clair pour qui veut voir que ce système-là n'a pas été fait pour tous. Et il est bon de se dire que le forum n'est pas un forum. Le forum est un endroit où les gens débattent de questions. Mais au FSM les délégués des organisations sociales payent un montant bien élevé non pas pour discuter mais pour écouter les discours de personnes, dans leur majorité, porte-parole du projet réformiste. Notre critique est politique. Pour cela nous mènerons une activité parallèle à travers les Journées anarchistes. Elles se tiendront du 1er au 5 février dans le local de la FAG. Au programme : discussions, débats et activités culturelles sur l'anarchisme militant. D'autres organisations anarchistes du Brésil et du monde assisteront à ces journées.Mais en relation avec les organisations sociales avec lesquelles nous agissons. On ne peut pas être insensible au fait que certains espaces des forums réunissent les mouvements sociaux, et cela nous intéresse. Connaître d'autres expériences, discuter d'actions communes, débattre sur la centralisation et du caractère institutionnel du FSM. Dans cet espace nous agirons en direction de nos organisations sociales.

    Comité de résistance populaire de Vila Pontilhão

     Le profil des habitants de Vila Pontilhão est celui de personnes marginalisées et de gens venant de l'intérieur, qui survivent par des travaux précaires, tels les récupérateurs d'ordures, les domestiques, les maçons. Là vivent près de 50 familles. Là la FAG a impulsé l'organisation d'une Association de carrossiers et de récupérateurs de matériaux recyclables.Parallèlement à cela, on a également organisé les habitants pour la conquête de l'électricité, de l'eau et de beaucoup d'autres choses. On a créé un espace de quartier appelé Comité de résistance populaire qui a réalisé diverses activités comme des déjeuners et dîners de quartier, des rassemblements, des spectacles, des pièces de théâtre. Le Comité a également appuyé la lutte d'autres villes voisines et a effectué de nombreuses mobilisations conjointes avec le Mouvement des travailleurs au chômage. L'association ne fonctionne plus depuis l'incendie criminel qui a détruit une partie des locaux et du matériel. L'association, pour permettre au carrossier et récupérateur de vendre les déchets triés et pressés directement pour l'industrie, éliminant ainsi l'intermédiaire, a suscité l'inimitié de ces derniers qui se sont vengés à leur manière. Elle passe des moments difficiles depuis lors. Les familles qui dépendaient du travail se sont retrouvées de nouveau au chômage et les enfants ont connu de nouveau la faim. Le Comité est actuellement en train d'organiser un réfectoire communautaire pour les enfants qui comptent sur les donsd'aliments produits par les communautés du MST.
    FAG
    [Extrait du mensuel Alternative Libertaire.
    http://www.alternativelibertaire.org]


     
    Notes :1. Les Etats du Brésil sont l'équivalent de nos régions mais concentrent davantage de pouvoir. [Retour au texte]
    2. Solidarité internationale libertaire, à laquelle sont affiliées la FAG et Alternative libertaire, a lancé au printemps un projet de souscription pour financer la relance de l'Association de carrossiers et de récupérateurs de matériaux recyclables de Vila Pontilhão, mais aussi une imprimerie pour la FAG et une athénée libertaire à Porto Alegre. Vous pouvez adresser vos règlements à
    Alternative libertaire, BP 177, 75967 Paris cedex 20, chèques à l'ordre d'Alternative libertaire avec au dos la mention "souscription SIL".
    [Retour au texte]


    Déclaration finale des Journées Anarchistes 2003
    Porto Alegre, Rio Grande do Sul, Brésil
    24 et 27 janvier 2003
    Théâtre du Musée du Travail
    Nous, anarchistes organisés dans la Fédération Anarchistes Uruguayenne (FAU), la Fédération Anarchiste Gaúcha (FAG), le Collectif Editorial Lutte Libertaire (São Paulo) et le Laboratoire d'Études Libertaires (LEL — Rio de Janeiro), signons cette Déclaration qui s'appuie sur une base importante d'accords. Cette avancée correspond à un travail continu de coordination qui dure depuis presque dix ans.Les peuples latino-américains ne vivent pas des temps faciles. Aujourd'hui, l'Empire a laissé son cynisme de côté et parle directement de temps et de délais (plutôt courts) pour mettre en oeuvre leur politique. Et ces temps et délais ne serviront pas à discuter s'ils mettront ou non leur politique interventionniste en oeuvre, mais bien à les appliquer. Ils prétendent concrétiser, de différentes manières, leurs objectifs stratégiques définis et soutenus par les pays du Nord unis en un seul bloc.
    Ils exhibent sur nos terres une présence militaire qui veut devenir permanente, avec des bases militaires déjà installées dans des zones stratégiques de notre  continent. L'ALCA signifie, de fait, l'institutionnalisation de la domination, créant une situation juridique où sera légitimée la casse des souverainetés et de la légitime identité des peuples.
    Chercher une réponse commune et organisée des peuples latino-américains est une manière de faire face et de combattre cette escalade militariste de l'Empire, qui contrôle la pensée unique, qui déclare la guerre au monde dans un discours totalitaire, et qui tente de criminaliser toute forme de résistance et de fragmenter chaque jour un peu plus les opprimés. Il crée, de cette manière, une classification absurde entre bons et mauvais, terroristes et démocrates, traitant comme dangereux tous ceux qui veulent manger tous les jours.
    Avec les politiques que les gouvernements nationaux veulent mettre en pratique, il n'existe aucune possibilité de s'en sortir aujourd'hui. En effet, leur fonction primordiale est d'administrer les intérêts de l'Empire.
    Nous vivons une époque où les sociaux-démocrates parlent de la recherche de quelque chose d'impossible : un capitalisme humain où des organismes et agences internationales (comme l'OEA et d'autres) peuvent agir avec neutralité. Aucune personne vivant et travaillant dans une quelconque région de l'Amérique Latine ne peut croire que ce qui était connu dans les années 60 comme l'organisation des colonies des USA peut être la solution à un conflit national, comme c'est le cas au Venezuela aujourd'hui.
    Ils sont nombreux les obstacles que nous devons affronter. La fragmentation des opprimés, notre grande ennemie, en est peut l'un des plus grands. Un ensemble d'idées et de symboles se reproduisent quotidiennement dans l'imaginaire populaire. L'atomisation à laquelle nous devons faire face tente de reproduire ce que nous appelons des anti-valeurs, les moyens de communication y jouant un rôle primordial.
    L'individualisme, la guerre entre pauvres et l'universalisation d'une vision du monde bourgeoise sont des valeurs qui traversent nombre de luttes actuelles qui finissent par mourir, isolées. Des réponses à des problématiques communes et générales qui nous concernent tous finissent dispersées, déconnectées les unes des autres.
    Nous comptons peu d'éléments agglutinants qui puissent former un poing fermé capable de répondre aux ennemis de classe,  et qui puissent confluer en un seul front, sans sectarismes, et avec le respect de la diversité de tous les peuples que compte notre continent. Cette partie du monde s'est construite sur l'invasion de toutes les nations et peuples originels de notre terre, que les oppresseurs ont appelé indigènes, tout comme les peuples des nations d'Afrique furent traités de noirs. Notre lutte s'inscrit dans la résistance indienne, noire et populaire depuis 500 ans. Il nous appartient de chercher constamment des alternatives pour aujourd'hui, actions et formes, pour résister aujourd'hui en faisant de la mémoire des luttes un instrument générateur d'identité.
    Nos peuples n'ont pas vécu et ne vivent pas sans espérance. La résignation suicidaire ne réussira pas à vaincre la solidarité et la lutte. Sans aller chercher trop loin, nous avons l'exemple du peuple bolivien, qui est sorti dans la rue, indigné, contre la tentative de privatisation de l'eau, bien naturel qui ne saurait être la propriété de quelques uns.
    Nos organisations tentent d'accomplir leur part dans la résistance latino-américaine, construisant un anarchisme engagé et identifié avec les classes opprimées, inséré dans le milieu populaire, impulsant les luttes, l'action directe à tous les niveaux, l'indépendance de classe, l'autogestion et la solidarité entre ceux d'en bas.
    Nous ne voulons ni ne sommes l'avant-garde de rien du tout. Les peuples ont toujours su choisir leur propre chemin. Nous savons que nous devons toujours respecter les rythmes et processus divers des différents espaces sociaux. L'autodétermination des peuples s'exprime de manière externe face à l'ennemi, et, en interne, dans les avancées des formes d'organisation populaire.
    Notre tâche aujourd'hui est de faire l'effort d'agglutiner tous les secteurs populaires en lutte qui existent dans chaque recoin d'Amérique Latine, en recherchant l'unité d'un front des classes opprimées capable de stopper les avancées de l'Empire en notre terre.
    Le poing fermé pour l'ennemi de classe
    La main tendue au compagnon de lutte !
    Pour le socialisme et pour la liberté,
    Vivent ceux qui luttent !

    * NdT : ALCA ou encore ZLEA, c'est-à-dire la Zone de Libre Echange des 
    Amériques
    ** NdT : OEA : Organisation des États Américains
     
    Coletivo Editorial Luta Libertária (São Paulo), Laboratório de Estudos Libertários (LEL - Rio de Janeiro), Federação Anarquista Uruguaia (FAU), Federação Anarquista Gaúcha (FAG)
    Traduction: eljorge@free.fr



    Barthélémy Schwartz
    Contre-Attac
    Du leurre sur toast

    Un conflit entre économistes concurrents : Attac et les libéraux

    Opposée à la politique libérale de non intervention étatique dans l’économie (et donc à la politique de démantèlement des moyens de l’État) qui favoriserait l’essor du capital spéculatif, Attac milite inversement pour une politique d’intervention de l’État et de contrôle des marchés pour freiner le capital spéculatif et relancer l’investissement du capital productif. Attac réactualise, ainsi, les théories interventionnistes de Keynes, mais sans analyser les raisons de leur échec. Les mesures keynésiennes devaient servir, dans un premier temps, à relancer l’expansion capitaliste pour redonner, dans un second temps, leur primauté aux mécanismes du marché ; dans les faits, ces mesures ont dû être maintenues pendant près de trente ans, pour finalement aboutir non pas au retour d’une expansion sans l’aide de l’État, mais au retour de la crise. Attac dénonce également la domination du capital financier, mais sans analyser ce que celui-ci implique. Pour le social-démocrate Hilferding, on avait affaire à l’avènement d’une nouvelle phase du développement capitaliste caractérisée par le contrôle du capital industriel par le capital bancaire. Hilferding voyait dans l’avènement du capital financier une étape vers la socialisation de la production, et dans l’expropriation de ce capital par l’État un passage au socialisme, d’où l’importance du contrôle des capitaux financiers par les états (1).
    Pour Attac, les économistes libéraux sont responsables de l’essor du capital spéculatif (« Les économistes libéraux pensent que plus les marchés seront déréglementés et libres de décider par eux-mêmes, plus ils rempliront efficacement [leur rôle] », p. 55) (2). En fait, les économistes libéraux, eux aussi, cherchent à trouver en priorité de nouvelles formes de valorisation du capital productif, et l’échec de leurs méthodes pour y parvenir traduit bien le fait qu’en amont il y a un réel problème de valorisation dans la « sphère productive ». Ce qu’Attac leur reproche, en fait, c’est d’avoir abouti à cet échec, sanctionné par le marché par le développement spéculatif, et de ne pas en mesurer les conséquences économiques et sociales. En faisant croire à l’opinion publique que les économistes libéraux sont essentiellement des théoriciens du capital spéculatif, Attac espère, par ce tour de passe-passe, faire oublier que ses propres théories de relance étatique concurrencent les libéraux sur le même terrain de la valorisation du capital productif. Car il y a urgence. Pour le reste, Attac et les économistes libéraux sont pour la liberté d’entreprendre, la valorisation du capital par le travail salarié et tout ce qui constitue les fondements de la misère capitaliste de notre époque.

    Redresser la valorisation du capital productif
    « La globalisation s’est accompagnée d’une instabilité croissante des marchés et d’une montée de la spéculation, explique Attac. Cette instabilité a un coût économique élevé, car elle engendre l’incertitude. » (p. 20). Si cette « instabilité » des marchés entraîne « l’incertitude » qui a un « coût économique élevé », ce n’est pas l’incertitude des salariés mais celle des dirigeants politiques (qui seraient timorés dans leurs choix de politique économique) et celle des dirigeants d’entreprises (qui auraient tendance à privilégier les actionnaires par des actions spéculatives plutôt que d’investir dans le productif).D’après Attac, « la finance spéculative parasite la sphère productive. » (p. 22). Il faut donc empêcher les spéculateurs de freiner la production capitaliste : « Il est temps de mettre en œuvre des mesures plus radicales de contrôle des capitaux qui restreignent la liberté d’action de la spéculation et qui réglementent les marchés afin que les transactions financières soient mises au service de l’économie productive. » (p. 56). Mais il ne suffit pas dedétourner le flux des transactions spéculatives vers l’investissement productif, pour relancer la machine capitaliste. La spéculation ne « parasite » pas la sphère productive, elle ne « détourne » pas des investissements qui pourraient être socialement utiles dans la sphère productive (c’est-à-dire utiles d’un point de vue de rentabilité capitaliste), la spéculation se développe aussi parce qu’il n’y a pas suffisamment de profit à espérer en investissant dans le capital productif, elle exprime l’impasse de la valorisation du capital productif.
    Les propositions d’Attac sont ainsi à double sens. D’un côté, on affirme qu’en contraignant les spéculateurs financiers à réinvestir dans le capital productif cela permettra de relancer l’économie capitaliste, et par là de réduire les maux de l’économie devenue folle ; et on fait des appels spectaculaires à la dénonciation du capital financier, et on organise la colère des militants contre les organismes internationaux responsables de cette situation. Mais on fait parallèlement des propositions concrètes pour permettre au capital de réinvestir dans la sphère productive, seule manière réelle deredresser la valorisation du capital productif, car on sait pertinemment que le seul contrôle du capital spéculatif n’y suffira pas, et qu’il est plus facile d’entraîner les passions contre les abstractions du capital financier (FMI, OMC, OCDE, etc.) qu’en faveur du capital productif ! (Michelin, Peugeot, etc.). Attac s’oppose aux licenciements (mais quand « les entreprises sont bénéficiaires » : Danone, Mark & Spencer, C&A…) ; et quand elles ne le sont pas, faut-il envoyer les CRS et cogner sur les grévistes ?
    Aussi, lorsque Attac dénonce l’utilisation spéculative du capital, ce que l’association ne précise pas, c’est que la seule façon capitaliste de réduire le développement du capital financier (autrement que par l’explosion de la bulle spéculative), c’est d’intensifier l’exploitation par le travail de manière à ce que le capital productif redevienne attractif pour les investisseurs. Voilà à quoi aboutit le projet d’Attac. C’est ce qui est tenté en France, par le gouvernement socialiste, communiste et vert, avec les lois sur les 35 heures, l’allongement de la durée totale du travail (vivre plus vieux, mais travailler plus longtemps), la modernisation de la gestion des chômeurs par la précarité accentuée (Pare [3]), etc. La mise en place des 35 heures fait, par exemple, partie des actions qui doivent être soutenues selon Attac : « Pour compléter [les actions favorables à] la croissance et lutter contre la précarité et le chômage, les politiques de l’emploi doivent définir des objectifs chiffrés. Elles doivent, notamment, être mises en œuvre autour de la réduction du temps de travail [les 35 heures] et de la formation des travailleurs les moins qualifiés. » (p. 57).


    Moderniser l'Etat capitaliste, pour lutter contre la spéculation et permettre une valorisation productive du capital

     
    Pour Attac, le capitalisme ne se développe pas par le rythme de la valorisation (le profit comme moteur du progrès capitaliste), mais par les politiques économiques de l’État. « La globalisation financière consacre la suprématie des forces du marché sur les politiques économiques » et désormais : « Ce sont les marchés qui “décident” si les politiques économiques nationales sont bonnes » déplore l’association (p. 18). Attac milite pour que la politique revienne à sa place naturelle qui serait d’être au-dessus des marchés, avec l’idée que ce qui caractérise le système capitaliste, entre autres, c’est le fait qu’il peut être dirigé consciemment et rationnellement, et que ce ne sont pas les échanges de marchandises et la production de plus-value qui déterminent l’ensemble du mouvement social, indépendamment de la volonté de tels cercles de dirigeants ou de tels conseillers scientifiques. Paul Mattick rappelle, dansMarx et Keynes(4), que pour les partisans keynésiens de l’intervention de l’État dans l’économie, l’application des théories keynésiennes tendaient à réduire la part de plus-value revenant aux entreprises privées, puisque plus la production induite par l’État (non productive de plus-value, car financée par une ponction de la plus-value déjà existante) s’étendait et plus l’espace de la production privée pour le profit rétrécissait. « C’est pourquoi, écrit-il, les keynésiens “socialisants” ne s’attendent pas à voir des gouvernements capitalistes appliquer dans son intégralité le “traitement” qu’ils prescrivent, et comptent sur des gouvernements socialistes pour conjuguer “une politique économique keynésienne avec les mesures socialistes traditionnelles d’étatisation et de réforme sociale”. » On retrouve ainsi, dans la panoplie d’Attac, un large éventail représentatif des courants politiques partisans du capitalisme d’État, dans ses différentes variantes jésuitiques.Attac, cherchant des solutions politiques réformistes, se tourne vers les hommes politiques actuels pour y parvenir. D’abord en exigeant d’eux qu’ils changent de politique. Attac se veut ainsi une force d’appoint pour gauchir les politiques actuelles, comme si celles-ci n’étaient pas adéquates à la fonction qu’elles remplissent. De même que les trotskistes veulent redresser la ligne « pas assez communiste » du Parti communiste ; de même que le Parti communiste veut infléchir la politique « pas assez à gauche » du Parti socialiste ; de même que le Parti socialiste veut rationaliser la gestion des intérêts du capitalisme français « pas assez productif » ; Attac veut faire pression sur la politique des dirigeants et des élus « encore trop libérale ». Puis, dans un second temps, si les élus restent sourds aux interpellations d’Attac, en cherchant timidement à imposer une autre politique (faire de la politique autrement).
    Qui dit action politique, dit parti et représentation politique. Dans les projets d’Attac, la politique se fait dans le respect des procédures démocratiques en vigueur. Les élus représentent les citoyens, les élections capitalistes sont démocratiques, l’État est la matérialisation du contrôle-citoyen : « Nous constatons que l’incapacité de l’État à contrôler le capital dans le cadre de ses frontières par des mesures législatives ou d’autres mesures politiques conduit non seulement à l’affaiblissement de l’État lui-même, mais à l’affaiblissement de toutes les structures qui agissent dans le cadre national : les Parlements, les partis politiques, les centrales syndicales. En d’autres termes, tous les instruments d’un contrôle démocratique potentiel ou réel. » (p. 105). Ce sont ainsi les vieilles peaux de l’encadrement capitaliste, les syndicats, les partis politiques, les institutions représentatives (mais de quoi ?) qui sont désignées, par Attac, comme interlocuteurs légitimes de la contestation anti-spéculative, auxquels il faut ajouter les nouvelles formes d’encadrement plus récentes que sont les associations citoyennes. Par là, Attac annonce à la fois l’étendue de ses projets de réforme et les limites qu’elle pose à toute transformation sociale : c’est par les mêmes mensonges du vieux monde qu’est tentée cette opération de nettoyage et de sauvetage du capitalisme en crise. Après plus d’un siècle de domination du monde ouvrier par les organisations social-démocrates et staliniennes, ces dernières restent pour Attac des « alliées traditionnelles ».
    Pour que l’État puisse intervenir dans l’économie, il faut qu’il en ait les moyens. Attac fait donc des propositions pour moderniser l’État capitaliste :moderniser les infrastructures, aménager le territoire, développer les services publics ; moderniser également pour que le développement capitaliste puisse se réaliser dans un environnement de consensus social (pas de grève, pas de contestation sociale, pas de troubles sociaux risquant d’empiéter sur la valorisation productive du capital) ; moderniser, enfin, au lieu de seulement réprimer policièrement : « bien orientées, les dépenses publiques sont sources de cohésion sociale ». Ce souci de la cohésion sociale est constant chez Attac, c’est également une priorité européenne, faute de quoi : « Le coût de l’attirance des social-démocraties européennes pour les sirènes néo-libérales serait alors excessivement élevé. Non seulement pour ceux qui continuent de croire dans l’action démocratique, mais surtout pour les exclus de l’emploi qui entretiennent l’armée de réserve des laissés pour compte du capitalisme néo-libéral. » (p. 78). Et qui sait ce dont sont capables les exclus quand plus aucun filet idéologique, social et policier ne retient leur colère ?


    L'émergence d'un capitalisme européen unifié

     
    Mais moderniser l’État ne sert à rien si ce n’est dans une perspective européenne : « A plus long terme, c’est l’architecture politique d’ensemble de l’Europe qu’il s’agit de consolider. » (p. 77) ; la « constitution d’une véritable entité de décision, contrôlée par le Parlement européen, s’impose. » (p. 78). Attac considère ses projets de réforme comme un moyen urgent de consolider le capitalisme européen et de réduire considérablement « le coût excessivement élevé » qui est payé aujourd’hui. Payé par qui ? Par les capitalistes productifs européens, bien sûr, dont les moyens, on l’a vu plus haut, sont détournés par les financiers spéculatifs. Attac ne conteste pas les textes constitutifs de la communauté européenne, mais veut juste actualiser certains paragraphes. Les institutions européennes sont bonnes si on peut infléchir leur politique économique. Le seul projet d’Attac c’est de développer « démocratiquement » l’Europe capitaliste en formation ; d’attendre que les institutions capitalistes internationales, telles que le FMI ou la Banque mondiale, se réforment pour mettre en place la taxation mondiale du capital spéculatif. Ils ne sont pas contre le FMI, mais contre la politique du FMI, ils ne contestent pas la Banque mondiale, mais les choix politiques de la Banque mondiale, etc. C’est cela, faire de la politique autrement.L’émergence d’un capitalisme européen s’accompagne aussi d’un nationalisme européen. Il y a, en effet, des limites à la lutte contre la spéculation financière, c’est le territoire des autres : « A l’heure où l’épargne est sans doute excédentaire, il n’est pas malvenu, explique Attac, que la part de l’épargne extra-communautaire qui n’entend pas demeurer en Europe à moyen ou long terme pour soutenir des projets d’investissement dans la sphère réelle (les fonds de pension par exemple…) se détourne de notre territoire. » (p. 74). Finalement, la spéculation peut être acceptable quand elle sévit chez les autres. Attac critique le traité deMaastricht parce qu’il énonçait les postulats idéologiques de l’OCDE, du FMI et de l’OMC posant le « refus de toute spécificité ou identité européenne, de toute “préférence européenne”, l’objet final étant de diluer le marché unique européen dans un marché unique planétaire régi par la concurrence sauvage. » (p.134). Pire, la mondialisation financière « contourne et rabaisse le choix des peuples, les institutions démocratiques et les États souverains en charge de l’intérêt général. Elle leur substitue des logiques strictement spéculatives exprimant les seuls intérêts des entreprises transnationales et des marchés financiers » (p. 145), ceci alors qu’il faut réanimer « les rapports solidaires entre nations, peuples et générations, alors même que la crise écologique exige à son tour le resserrement de ces solidarités » (p. 146). Certains sont restés à l’étape du nationalisme dans un seul pays, pas
    Attac qui pense les questions de souveraineté et de repli idéologique autour des questions identitaires à l’échelle européenne. Déjà, on prépare les mesures protectionnistes à mettre en place pour protéger la zone capitaliste européenne : « Face à l’instabilité des marchés, une taxation des transactions financières entre la zone communautaire et l’extérieur peut être envisagée dans le cadre de la mise en place de l’euro. » (p. 73). Il importe d’opposer lavolonté des peuples proclame Attac.

    QUI A PARLE d’alternative sociale et de contestation de l’ordre capitaliste de la part d’Attac ? Quand les « citoyens critiques » demandent le contrôle démocratique sur l’état et le contrôle de l’état sur l’économie, ils ne se battent que pour du leurre. Avec Attac, ils sont servis sur toast.

    NOTES :
     
    (1) - Rudolf Hilferding, Le capital financier, (1910), Ed. Minuit, 1970.(2) - Les citations d’Attac sont extraites de l’ouvrage collectif d’Attac : Contre la dictature des marchés, La Dispute/Syllepse/VO Éditions, 1999. Particulièrement des textes suivants : « Tyrannie de la globalisation », Dominique Plihon (p.15-22) ; « Contrôler les flux de capitaux, c’est possible ! », Bruno Jetin (p.55-64) ; « Si l’Europe voulait… » Liêm Hoahn-Ngoc et Jörg Huffschmidt (p.71-80) ; « Réinventer la politique du mouvement syndical », Dan Gallin (p.103-122) ; « Pour la reconquête du sens des mots », Bernard Cassen (p.131-144) ; « Se réapproprier ensemble l’avenir de notre monde », plate-forme d’Attac (p.145-148) ; « Après les Rencontres internationales de juin 1999 », Attac (p.149-155).
    (3) - Voir « Nouveaux métiers » en page 47 de ce numéro de Oiseau-tempête.
    (4) - Paul Mattick, Marx et Keynes, Gallimard, 1972, p.230.rel.



    Claude Guillon
    Contre-Attac
    Tromperie sur la marchandise
    Directeur du Monde diplomatique, président de l’Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens (Attac), Bernard Cassen donne dans un petit ouvrage publié par cette association une leçon de manipulation politique sous l’apparence d’une critique des tenants du libéralisme sauvage : « Il est bien connu en politique que la meilleure stratégie de défense consiste souvent à détourner l’attention en parlant d’autre chose que du sujet, à attaquer des épouvantails que l’on se fabrique pour la circonstance : il y a en rhétorique, de faux ennemis, comme il y a des faux amis dans le lexique (1). »La leçon porte d’autant mieux que l’auteur en fournit, dans le même opuscule, l’illustration pratique immédiate, en proposant à la vindicte des militants d’Attac un superbe épouvantail : « les marchés ». Ce qui est supposé donner un peu de chair à cette silhouette, c’est que c’est l’ennemi lui-même, voulant trop bien faire, qui l’aurait révélé comme cible : « À force de nous dire que “ce sont les marchés qui gouvernent” […] l’adversaire — le capital financier, les “marchés” — est enfin clairement identifié (2). »
    Pauvres de nous qui ignorions jusqu’ici quel pouvait être notre « adversaire » ; le voilà identifié, et clairement encore : c’est le capital financier. Lorsque, par extraordinaire, l’un des auteurs invités de Bernard Cassen s’aventure à affirmer qu’« à travers la finance, c’est le capitalisme qui est visé, parce que la spéculation n’est rien d’autre qu’une forme exacerbée de la mise en valeur du capital », il se croit obligé d’atténuer ce que cette révélation pourrait avoir de traumatisant, en la faisant précéder d’un constat désolé : « Puisque la totale liberté du capital conduit à l’anarchie financière et à la régression sociale, il faut en tirer les conséquences (3). »
    Et en effet, puisque le capitalisme se révèle — en novembre 2000 ! — conduire à « l’anarchie financière [sic] et à la régression sociale [sic] », il va bien falloir en tirer les conséquences… Peut-être faut-il reconnaître dans l’étonnement douloureux du trotskiste Michel Husson (Attac, LCR, AC ! etc.), auteur de ces lignes, non la démagogie simplette du militant pédago, mais la marque de la méthode scientifique matérialiste ? Après tout, si le capitalisme n’avait pas conduit à la régression sociale, il n’y aurait eu aucune conséquence à en tirer… Ça valait le coup d’attendre !


    La conquête des esprits
                  « Tromperie sur les mots, tromperie sur la marchandise : les ultralibéraux ont compris que la conquête des esprits passait par le balisage du terrain lexical », écrit encore Cassen. On voit que les postaliniens (4) poursuivent eux-mêmes un « balisage » entrepris de longue date en pratiquant, grâce à « l’arme terminologique », une double tromperie : sur leur propre marchandise d’une part, et sur la nature du capitalisme, royaume de la marchandise, d’autre part. Le Monde diplomatique se flatte ainsi d’avoir inventé le terme «pensée unique », qui vient remplacer l’idéologie dominante. Cette dernière expression évoque trop brutalement la domination d’une classe, constitutive d’un système, quand on veut bien, au Diplo, dénoncer une « dictature » des marchés interne au capitalisme, sorte de tumeur qu’il suffira d’exciser sans risque vital pour l’organisme. Au passage, pour sacrifier le terme d’idéologie (ensemble d’idées figées), on donne acte aux marchés (?), aux ultralibéraux (?) qu’ils développent une pensée, fut-elle unique.              ATTENTIFS aux signes de renouveau du mouvement social (décembre 1995), comme au succès, aussi considérable qu’inattendu, d’une critique désamorcée de l’économie (L’Horreur économique, novembre 1996 ; 500 000 ex. vendus), les animateurs du Monde diplomatique proposent, par la voix d’Ignacio Ramonet, de « désarmer les marchés » (décembre 1997), en créant « en liaison avec les syndicats et les associations à finalité culturelle, sociale ou écologique, […] un formidable groupe de pression civique ». Dès juin 1998, la plate-forme d’Attac définit le mouvement pour ce qu’il est : une tentative de revivifier le système démocratique par le militantisme associatif, en partant de l’échelon local, tout en affichant une solidarité internationale envers les peuples les plus démunis. Il s’agit non pas de préparer ou de justifier une quelconque rupture avec le capitalisme, d’ailleurs presque jamais nommé en tant que tel (mais toujours évoqué sous la forme partielle du capital financier), mais de conjurer le risque d’une déflagration sociale — laquelle, premier signe d’une vision de l’intérieur du système, est évoquée comme implosion — et d’une crise irréversible de la politique : « Relever le double défi d’une implosion sociale et d’une désespérance politique exige donc un sursaut civique et militant.» (Plate-forme, juin 1998, in Tout sur Attac, Mille et une nuits, 2000).
                  « Au moment où la politique et les partis souffrent d’un discrédit profond, nourri de renoncements et alimenté par certaines conduites indignes, il convient de ne pas confondre l’objet lui-même et la crise qui l’affecte, et de savoir, aux pratiques politiciennes, opposer l’engagement citoyen. » (Document d’orientation, Conseil d’administration, mars 2000, in Tout sur Attac).


    Le réformisme utopique comme outil de régression
    Utilisant comme moyen et visant comme but le brouillage idéologique, Attac se présente comme « réaliste » (la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux serait une réforme simple, immédiatement réalisable), offrant donc un gain par rapport aux engagements révolutionnaires jugés utopiques, dans le même temps où elle mobilise le vocabulaire et l’imaginaire de l’utopie en plaquant sur des objectifs réformistes des définitions lyriques : « […] reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière et […] s’opposer à tout nouvel abandon de souveraineté des États au prétexte du « droit » des investisseurs et des marchands. Il s’agit tout simplement de se réapproprier ensemble l’avenir de notre monde. » (Plate-forme, juin 1998 ; je souligne).« Reconquérir », « se réapproprier », le mouvement proposé est un retour à un état antérieur, jugé préférable — nous verrons en quoi — du capitalisme. Proposition rétrograde au sens strict, et doublement telle : mécaniquement puisqu’elle propose un retour en arrière, politiquement puisqu’elle omet la critique de cet état antérieur, qui gagne logiquement dans la comparaison les couleurs de l’humain, du «supportable » (on parle par exemple de « développement soutenable (5) »).
    Les reproches adressés au capitalisme dit ultralibéral et aux marchés semblent de deux ordres (rappelons qu’ils n’atteignent jamais le principe même du système).
    I — LE CAPITAL FINANCIER est devenu immatériel, donc irréel. Intangible, il s’éloigne de l’humain, donc de l’effort, donc de la morale. « Au nom de la modernité, 1500 milliards de dollars vont et viennent chaque jour sur les marchés des changes à la recherche d’un profit instantané, sans rapport avec l’état de la production et du commerce des biens et services. » (Plate-forme, juin 1998 ; je souligne). « Sans risque et sans effort, [les fonds de pension] ont obtenu des rendements considérables (6) », écrit l’économiste Pierre-André Imbert, reprenant ainsi la critique mitterrandienne de l’argent « facile ». Nous sommes fondés à penser qu’une exploitation classique, au détriment de prolétaires de chair, d’os et de sueur, pratiquée par de vrais capitalistes « experts (7) », avec horaires de travail surchargés, stress et ulcère à l’estomac, serait plus acceptable moralement ou au moins plus délicate à critiquer.
     II — EN S'AFFRANCHISSANT de la production, de la prétendue « économie réelle » — comme si l’économie était autre chose qu’une vision du monde, une idéologie, comme si elle avait davantage de réalité que la prétendue « loi du marché » ?, le capital serait devenu fou ; il se serait éloigné du bon sens (terrien, prosaïque) de l’histoire. Cassen parle des « ravages du capital en folie ». Un magistrat, invité par Attac pour réclamer davantage de frontières, de flics et de juges, estime que « le capitalisme mondialisé joue ici au docteur Folamour (8). » Les  investisseurs institutionnels (fonds de pension, Sicav, etc.) sont appelés plaisamment les « zinzins (9) ». Affligés, nous apprend-on, de «comportements de “contagion mimétique” très fréquents sur les marchés financier : les traders (courtiers) forment leur jugement non en fonction de leurs propres critères, mais en supputant ceux des autres (10). » En vérité, cette prétendue pathologie est commune à quiconque cherche à anticiper les réactions d’autrui pour lui vendre ou/et lui voler quelque chose.


    Simuler la critique — stimuler le système
    Récusant, sans jamais formuler sa récusation, donc sans avoir à l’argumenter, la voie d’une rupture anticapitaliste (11), Attac se place de facto dans la perspective d’une cogestion critique, donc aussi d’une rationalisation capitaliste, qu’il s’agisse de la proposition de taxer les mouvements de capitaux ou d’autres mesures supposées apporter un surcroît de démocratie.  « Attac joue le rôle de stimulateur démocratique, comme on parle de stimulateur cardiaque », explique son conseil d’administration (mars 2000). On observera, même sans y attacher une importance excessive, l’évolution radicale qui mène de la traditionnelle image de « mouche du coche », qui, bien que réductrice et vaguement péjorative, évoque néanmoins une gêne, une critique, dont la faiblesse ne lui interdit pas de faire aller l’attelage à meilleure allure ou dans une meilleure direction, à celle du stimulateur, objet noble, froid, et scientifique qui représente le dernier espoir de survie du patient. Il lui est implanté et fait désormais partie de lui. Lorsqu’Attac s’intéresse, par exemple, au droit de vote des immigrés, c’est de maîtrise capitaliste qu’elle nous parle : « Le droit de vote des  étrangers résidents en France devient une exigence démocratique de bon sens, un facteur de développement maîtrisé des villes et des quartiers. » (Appel de Morsang-sur-Orge, janvier 2000).S’agissant de la taxe Tobin, dont les « experts » d’Attac s’épuisent à imaginer dans le vide les détails de la définition, elle a « pour principal  objectif de contribuer à la stabilisation des mouvements de capitaux, prélude à des réformes beaucoup plus amples. […] Elle agirait à titre préventif en rendant non profitables certaines opérations spéculatives, et éviterait ainsi les attaques destructrices contre les monnaies. » (Séminaire international, Paris, 25 janvier 1999).
    On voit mal en quoi s’exprime ici le « refus d’une pensée économique unique ». On voit fort bien, par contre, que la pensée plurielle est tout entière à l’intérieur de l’idéologie économiste, où elle peut bien rejoindre sa cousine unique dans la préoccupation d’une régulation des flux de capitaux. Ces convergences rationnalisatrices peuvent expliquer l’étonnante diversité des partisans déclarés de la taxe Tobin, de Philippe Séguin à Christophe Aguitton, de Laurent Fabius à Yann Moulier-Boutang.
    La « position du stimulateur » a pour effet de se trouver enfermé à chaque instant dans des logiques annoncées comme critiques qui, en fait, reprennent les catégories les plus caricaturales de la gestion et de l’ordre capitalistes. J’ai fait allusion plus haut à la revendication des moyens d’une répression accrue de la délinquance financière, qui se trouvent être les mêmes que ceux de la répression tout court. Ainsi laisse-t-on proclamer sous l’étiquette Attac la nécessité d’un « espace judiciaire européen », que même la gauche parlementaire critiquait  avant d’arriver aux affaires, et que toute la gauche extra-parlementaire a fustigé dans les années 80. Le comble du ridicule, la triple apologie de l’impôt, de la police et du fisc, se rencontre dans la brochure intitulée Les Paradis fiscaux (Mille et une nuits). On y trouve notamment ce  titre de paragraphe, tout à la fois scandalisé et larmoyant : « Le fisc dépouillé » !


    L’argent, la charité, la Nation
     
    Les niaiseries sécuritaires ci-dessus évoquées peuvent être mise en relation avec l’idée, omniprésente dans les textes publiés par Attac, que l’argent est le problème central de la politique. Non pas l’argent en tant que support de l’abstraction capitaliste de la valeur, mais l’argent comme richesse réelle et quantifiable, dont les pauvres seraient spoliés par les riches. « La source de la puissance de nos adversaires est l’argent, de très grandes quantités d’argent », écrit par exemple le bureaucrate syndical Dan Gallin (12). Logique, puisque l’adversaire est le capital financier. Si le même syndicaliste prône « l’organisation du mouvement ouvrier », soit le maximum de radicalité classiste dans les textes estampillés par Attac, l’association elle-même se propose simplement d’encourager les gouvernements à imposer aux marchés une redistribution effective (pas de fraude fiscale) et plus juste des revenus du capital. « Pour les mouvements de citoyens, imposer la spéculation afin qu’elle contribue à réparer les dégâts sociaux qu’elle provoque, constitue une motivation essentielle. » (Conseil scientifique d’Attac, mars 2000). On pourra donc acheter des permis de licencier, des permis d’exploiter, comme on achète des permis de polluer, ce qui se nomme pompeusement « mise de la finance au service d’un État [sic] du bien-être mondial » (Tout sur Attac, op. cit. p. 38).              L’insistance sur l’argent des riches, injustement gagné et dissimulé à la communauté sociale (censément représentée par le ministère des Finances !), rappelle la rhétorique populiste stalinienne début de siècle : « 200 familles », « Mur de l’argent », etc. Or il ne s’agit pas de tirer  argument des écarts entre très riches et très pauvres pour condamner le système qui les produit et s’en nourrit. On propose l’organisation politique d’une philanthropie sociale qui compense l’injustice capitaliste. On veut « démontrer qu’il existe des alternatives pour — au moins — limiter l’insécurité économique [pour précarité ?] et les inégalités sociales. » C’est le vieux rêve du capitalisme à visage humain. Même rhétorique populiste et charitable, nuance nationale en sus, lors du naufrage d’un pétrolier au large des côtes bretonnes. Bénévoles  et travailleurs du service public donnent l’image d’un « peuple » exemplaire grattant les rochers à la cuillère au lieu de couvrir de goudron et de plumes les responsables de Total et ceux des ministères concernés…
    « La direction d’Attac exprime sa solidarité avec les populations frappées par la marée noire, et notamment avec les membres de ses comités locaux du littoral Atlantique qui, aux côtés des milliers d’autres bénévoles, des fonctionnaires et des agents des services publics, donnent au pays l’image exemplaire de la défense du bien commun face à l’arrogance et à la cupidité criminelle des multinationales. » (Bureau d’Attac, 4 janvier 2000)


    Jouer sur les maux
                  D’un point de vue socio-politique, on peut considérer Attac comme l’émanation d’une petite bourgeoisie inquiète de la précarisation croissante de ses conditions de vie. Au point de vue des appareils, il s’agit d’une tentative postalinienne d’unifier idéologiquement les mouvements dits « citoyens », qui se proposent de porter, en en désamorçant les potentialités critiques, le programme social-démocrate — « l’économie régulée par le droit » ; soit le credo de la Confédération paysanne, membre fondateur d’Attac —, que la gauche de gouvernement ne peut même plus incarner de manière crédible. Cependant, le succès que rencontre Attac signifie qu’elle rassemble aussi, au-delà de ce programme, des personnes rebutées par les groupes militants (gauchistes, par ex.), et séduites par la perspective — certes illusoire — d’une action immédiatement ou très rapidement efficace. L’argument le plus souvent entendu à propos d’Attac, et jusque dans un public sympathisant des idées libertaires, tient en peu de mots : c’est toujours mieux que rien. Que cette formule exprime le plus grand dénuement théorique et culturel, personne n’en disconviendra. Mais il s’agit moins d’une résignation des individus considérés (souvent jeunes et enthousiastes), que d’un symptôme parmi d’autres de la faiblesse actuelle de l’idée révolutionnaire, y compris lorsqu’elle se  trouve confrontée au plus plat, au plus niais, au plus malhonnête des leurres réformistes. Il demeure rassurant que, pour effectuer leur sale boulot, réécrire le langage de la critique, et jouer sur les maux engendrés par le capitalisme, ces gens doivent (ou croient devoir) brandir l’étendard de l’utopie et singer les méthodes de l’action directe (Cassen saluant les « travaux pratiques » de Bové sur le McDo de Millau).Bref, le réformisme continue, pour paraître autre chose que ce qu’il est, d’avoir besoin des oripeaux de la radicalité. Sur ce terrain, nous devons faire en sorte de mettre à nu les bouffons du capital, et répondant ainsi à l’aimable invitation d’un Cassen, « appeler un chat un chat », le capitalisme un système d’exploitation, révolution notre projet, et chiens de garde les staliniens reconvertis dans la vigilance citoyenne.



    NOTES :

     
    (1) - « Pour la reconquête du sens des mots », in Contre la dictature des marchés, La Dispute/Syllepse/VO Éditions, 1999.(2) — « Comprendre et agir avec Attac », ibidem.
    (3) — Contre…, op. cit., p. 52.
    (4) — Le postalinien, contraction douloureuse du préfixe post et du qualificatif stalinien, n’a plus ni la couleur ni la carte du stalinien, mais il en assume le rôle historique : nuire à la révolution par tous les moyens. Les postaliniens (Cassen, Tartakowsky jouent un rôle moteur dans la direction d’Attac.
    (5) — Séminaire international réuni par Attac, Paris, 25 janvier 1999. Tout sur Attac, Mille et une nuits, 2000. L’adjectif « soutenable » est rare ; « insoutenable » signifie inadmissible ou impossible à endurer et peut s’appliquer à un spectacle horrible dont on détourne le regard. Dans le registre de la novlangue bien-pensante, on trouvera également, utilisée ailleurs, l’expression « commerce équitable» (Cf. par ex. Silence, novembre 2000).
    (6) — « Tous les pouvoirs aux fonds de pension », in Contre…, op. cit.
    (7) — Attac fustige les « élites plus arrogantes qu’expertes » (Document d’orientation, mars 2000).
    (8) — Jean de Maillard, « Quand les mafias prospèrent dans les paradis judiciaires » ; Contre…, op. cit.
    (9) — Onomatopée qui désigne, durant la guerre de 14-18, les obus ; synonyme de toqué, fou.
    (10) — « Tyrannie de la globalisation », Dominique Plihon, in Contre…, La Dispute/Syllepse/VO Éditions, 1999.
    (11) —  Si ce n’est par le désaveu des actions violentes de certains manifestants lors des sommets de Seattle, Nice, etc.
    (12) — « Réinventer la politique du mouvement syndical », Contre…, op. cit.



    Jérome
    Contre Attac
    La fuite en avant et la poursuite du même
                  Avec le redéploiement du capitalisme, ce mouvement que l’on pourrait appeler la mondialisation globale, c’est-à-dire l’avènement d’une économie-monde qui s’impose à l’échelle de la planète tout entière, on a vu apparaître et se développer rapidement en France l’association Attac. Derrière un discours et une pratique qui visent à remettre en cause la prépondérance des marchés financiers, nous retrouvons en fait cette bonne vieille social-démocratie qui propose une fuite en avant dans le développement du capitalisme. En un mot ? la poursuite du même.

     

    Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à « aller ainsi », voilà la catastrophe. Ce n’est pas ce qui va advenir, mais l’état des choses donné à chaque instant.Walter Benjamin,
     Fragments sur Baudelaire.


    I — WALTER BENJAMIN...

    ...a remarquablement critiqué l’une des idées maîtresses de la social-démocratie — le progrès. Pour les sociaux-démocrates, le progrès est une conception détachée du réel, correspondant, d’une part, à la perfectibilité indéfinie de l’humanité elle-même et, d’autre part, à une mécanique irrésistible et automatique (1).
    Cette conception du progrès et du développement, on la trouve formulée par Auguste Comte, le père du positivisme et l’une des grandes  figures du progressisme. Il considère le perfectionnement de l’humanité comme un simple essor spontané, en relation avec une culture adaptée. Comte est l’un des premiers à reconnaître avoir emprunté cette idée du développement à la biologie. Le développement social est alors comparable aux différents âges par lesquels passe l’organisme animal. Pour Comte, il n’y a jamais ni crise, ni rupture, ni innovation dans l’histoire de l’humanité, il n’y a que ce qui est nécessaire ou impossible. Cette croyance en l’idée que l’humanité marche de façon nécessaire, irréversible et mécanique vers le bonheur, la social-démocratie va la faire sienne, en particulier Kautsky, le chef de file des partisans des thèses déterministes en Allemagne dans les années 20.

    II — AU XIXe SIECLE,

    l’idée s’impose naturellement chez la bourgeoisie que le travail industriel et le développement technique correspondent aux progrès de l’humanité elle-même. Mais dans les sociétés capitalistes industrialisées, la mise en valeur de la nature et son exploitation, c’est aussi l’exploitation d’une partie des hommes, ceux qui n’ont que leur force de travail, par une autre, ceux qui ont les capitaux. K. Marx a vu avec précision que le travail a en effet un double caractère : la domination de la nature s’accompagnant aussi de la domination de l’homme par l’homme.

    Architectes de l’univers,
    décorateurs des astres,
    Nous sommes faiseurs de miracles.
    Nous lierons les rayons du soleil
    en faisceaux de balais
    pour décrasser les nuages du ciel
    à l’électricité !
    Les fleuves du monde couleront en miel,
    La rue sera pavée d’étoiles.
    Creuse !
    Pioche !
    Scie !
    Perfore !
    Hourra à tout ! Hourra à tous !Vladimir Maïakovski,
    Le Mystère-bouffe.


    III — QUAND ON PARLE...

    du progrès à la manière de la social-démocratie, on se réfère à une sorte de rationalisation du monde par le développement productif et technique. Dans les textes de l’association Attac, il y a clairement indiqué l’idée qu’il suffirait de redonner la priorité au travail productif pour que tout rentre dans l’ordre et que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est pourquoi elle oppose à une mondialisation libérale orientée vers la spéculation qui serait la cause d’une société devenue folle, une mondialisation raisonnable centrée sur le développement productif. Du coup, lorsque Attac se demande quoi faire de la taxe Tobin, il s’agit de « réparer les dégâts sociaux que provoque (la spéculation) (2) ». Si la plate-forme de l’association n’indique pas clairement qu’il faudrait remettre tout le monde au travail, la prééminence donnée à l’investissement productif s’inscrit directement dans la rationalisation de la production. Dans le discours très moralisateur d’Attac, on retrouve en fait les traces de l’éthique protestante à propos du labeur sous une forme sécularisée. D’où, derrière cette maîtrise pseudo-rationnelle du monde, la présence d’une conception quasiment religieuse du travail (3).

    IV — DES LE DEPART,

    la social-démocratie a pensé le développement technique et productif comme illimité. Mais nous vivons bel et bien dans un monde qui, lui, est fini. Quand Attac propose, en guise de projet, un développementalisme socialement moins coûteux, il faut encore se demander si un programme de la sorte est tenable. Une telle fuite en avant dans le productivisme pourrait bien effectivement se solder  aujourd’hui par un désastre écologique planétaire. En réalité, Attac rejoint les libéraux qu’elle prétend combattre en défendant comme projet de société le capitalisme, conception du monde qui vise à faire du développement illimité de la production et de la technologie le but essentiel de l’existence humaine. C’est pourquoi on croit rêver quand la direction d’Attac exprime sa solidarité avec les populations touchées par la marée noire due au naufrage du pétrolier Erika. Il n’est en effet pas seulement question ici, réflexion faite, de la domination de la finance sur toutes les activités humaines, mais de l’activité économique comme sens unique donné à la vie humaine. Et la multinationale Elf/Total-Fina ne se contente pas de spéculer sur le pétrole, elle l’extrait, le transforme et le vend ; autrement dit, elle  l’exploite (4).


    V — LES DANGERS...
     

    ... écologiques engendrés par le tout développement sont aujourd’hui suffisamment sérieux pour que les progressistes de tout poil prennent ce risque en compte. On a ainsi vu apparaître le concept de développement soutenable. Mais, outre le fait que le terme manque d’une définition claire, il ne permet pas de corriger dans la pratique les conséquences néfastes occasionnées par le développement tout court. Pour parler de développement durable, il faudrait d’abord pouvoir avoir la maîtrise collective de ce que nous produisons et, d’une manière générale, de nos vies. Or, ce n’est pas le cas. « Se réapproprier ensemble l’avenir du monde » en « contestant l’organisation des rapports économiques, humains, sociaux et politiques » (5), pour reprendre des expressions utilisées par Attac, irait dans le sens d’une libération politique et sociale. Mais, contrairement à ce qu’affirme l’association citoyenne, il s’agirait, pour en arriver là, de tout autre chose  qu’une taxation sur les produits financiers ou qu’une surveillance des transactions. Seule une destruction totale des rapports sociaux fondés sur la domination peut ouvrir la voie à un réel mouvement d’émancipation individuelle et collective. C’est ici que se situe l’actualité de la révolution sociale, et non celle d’un réformisme évoquant des lendemains qui chantent pour mieux préparer à la poursuite du même.


    La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera, non pas dans le monde extérieur, mais dans l’âme et la chair des êtres humains.
    Aldous Huxley,
    Le meilleur des mondes, préface.

    VI — LA GRANDE NOUVEAUTE...

    ... de notre époque tenait, pour Guy Debord, dans la guerre totale menée par l’économie contre les humains (6). Il faut prendre cette constatation au premier degré. Si la Terre est limitée par sa finitude, tout comme les aptitudes de l’homme, et que le développement est conçu comme irréversible et illimité, alors il doit arriver un moment où l’humanité elle-même devient gênante pour la rentabilité du système capitaliste qui repose sur le développement technique et productif. Il semble bien que l’on arrive actuellement à ce point avec l’apparition des OGM et, d’une façon plus générale, la manipulation du vivant. C’est d’ailleurs un grand progressiste qui n’annonce  rien de moins que l’abolition, vu les découvertes scientifiques à venir, de la nature humaine. Francis Fukuyama a fait fortune en popularisant les thèses sur la fin de l’histoire, autrement dit la victoire absolue et éternelle de l’économie de marché et de la démocratie bourgeoise.
                  Plus récemment, il a affirmé qu’on ne pouvait pas parler de fin de l’histoire dans la mesure où « on ne saurait mettre un terme à la science, car c’est la science qui conduit le processus historique » (7). Fukuyama se réjouit à l’idée que les scientifiques vont pouvoir réussir là où les « spécialistes d’ingénierie sociale » ont échoué : éliminer ce qu’il y a d’irréductible et d’imprévisible chez l’être humain. On bascule du coup de la fin de l’histoire vers la post-humanité. Mais qu’il soit question de la possibilité d’une condition inhumaine de l’homme ne semble pas émouvoir Fukuyama.

    VII — DEBORD...

    ...ajoute en outre que la science mène aujourd’hui une guerre directement aux êtres humains parce que les hommes de science,  en dépit du passé anti-esclavagiste de la pensée scientifique, ont choisi de se mettre au service de la domination. Une telle chose n’est pas nouvelle. Quand au XIXe siècle certains d’entre eux donnaient une assise scientifique aux théories racistes, ils étaient bien déjà dans la  logique de la domination puisqu’elles permirent la légitimation de la supériorité des Européens sur le reste de l’humanité. Ce qui est exact en revanche, c’est la complète intégration de la science à la sphère économique. Que les scientifiques se mettent au service du capitalisme est en soi grave, mais que les mêmes le cachent en prétendant défendre l’intérêt public relève de la mystification. On ne compte plus en effet les spécialistes en tout genre venant parader dans les médias pour expliquer qu’ils s’expriment en toute objectivité, alors que leurs recherches sont en fait financées par des intérêts privés et sur des crédits militaires. Par ailleurs de nombreux laboratoires des Universités, encouragés en cela par l’Etat, sont maintenant financés par des fonds privés, si bien que le clivage privé/public n’a plus guère de sens.

    Avons-nous raison d’agir ainsi? Cornegidouille, de par notre chandelle verte, nous allons prendre conseil de notre Conscience. Elle est là, dans cette valise, toute couverte de toiles d’araignée. On voit bien qu’elle ne nous sert pas souvent.
    Alfred Jarry,
    Les minutes de sable mémorial.

    VIII — MALGRE TOUS...

    ...les dangers qu’il représente, le développement productif et technique comme voie d’accès au bonheur suprême est une croyance sociale qui s’impose plus que jamais. Cette conception bourgeoise du monde, on la retrouve dans les textes et les déclarations d’Attac qui pratique une fuite en avant dans la domination et la servitude. Car le problème ne se situe pas au niveau de la maîtrise des flux financiers, bien improbable du fait de la globalisation capitaliste, mais consiste en la destruction de l’organisation sociale actuelle, où nos existences sont tout entières tournées vers l’activité économique. Si l’économie fait la guerre à l’homme, c’est que son développement capitaliste ne correspond pas à celui de l’humanité. Pour éviter non seulement une catastrophe mais aussi envisager l’établissement d’une société réellement humaine, il faut donc rompre avec cette « signification imaginaire sociale (8) » et prendre conscience de ce qui est en jeu. Au bout du compte, ce que nous avons d’humain.

      
     

    NOTES :
    (1) - Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, thèse XIII, in Œuvres III, Folio essais, p 438.(2) - Tout sur Attac, Mille et Une Nuit, p 57.
    (3) - Voir à ce sujet Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Pocket.
    (4) - Voir Tout sur Attac, Après le naufrage de l’Erika, pp 50-53.
    (5) - Tout sur Attac, pp. 19 et 22.
    (6) - Debord écrivait alors : « Ce qui est nouveau, c’est que l’économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains; non plus seulement aux possibilités de leur vie, mais aussi à celles de leur survie ». Commentaires à la société du spectacle, Folio-Gallimard, p 58.
    (7) - F. Fukuyama, « La fin de l’histoire dix ans après », Le Monde du 17/06/99.
    (8) - Expression employée par Cornelius Castoriadis pour définir le développement comme élément de rationalisation du monde. Voir « Développement et rationalité », in Domaine de l’homme, Seuil, 1986.

    DICTATURE


    Michel Bakounine

    L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale (*) 

    Genève 
    Imprimerie coopérative 
    1871 

    Lyon, 29 septembre 1870
    Mon cher ami,

    Je ne veux point partir de Lyon, sans t'avoir dit un dernier mot d'adieu. La prudence m'empêche de venir te serrer la main encore une fois. Je n'ai plus rien à faire ici. J'étais venu à Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J'y étais venu, parce que j'ai cette suprême conviction, que la cause de la France est redevenue aujourd'hui celle de l'humanité, et que sa chute, son asservissement sous un régime qui lui serait imposé par les baïonnettes des Prussiens, serait le plus grand malheur qui, au point de vue de la liberté et du progrès humain, puisse arriver à l'Europe et au monde.
    J'ai pris part au mouvement d'hier et j'ai signé mon nom sous les résolutions du Comité central du Salut de la France,parce que, pour moi, il est évident qu'avec la destruction réelle et complète de toute la machine administrative et gouvernementale de votre pays, il ne reste plus d'autre moyen de salut pour la France que le soulèvement, l'organisation et la fédération spontanées, immédiates et révolutionnaires de ses communes, en dehors de toute tutelle et de toute direction officielles.
    Tous ces tronçons de l'ancienne administration du pays, ces municipalités composées en grande partie de bourgeois ou d'ouvriers convertis à la bourgeoisie ; gens routiniers s'il en fut, dénués d'intelligence, d'énergie et manquant de bonne foi, tous ces procureurs de la République, ces préfets et ces sous-préfets, et surtout ces commissaires extraordinaires munis des pleins-pouvoirs militaires et civils, et que l'autorité fabuleuse et fatale de ce tronçon de gouvernement qui siège à Tours, vient d'investir à cette heure d'une dictature impuissante, Ñ tout cela n'est bon que pour paralyser les derniers efforts de la France et pour la livrer aux Prussiens.
    Le mouvement d'hier, s'il s'était maintenu triomphant, et il serait resté tel si le général Cluseret, trop jaloux de plaire à tous les partis, n'avait point abandonné sitôt la cause du peuple ; ce mouvement qui aurait renversé la municipalité inepte, impotente et aux trois-quarts réactionnaire de Lyon, et l'aurait remplacée par un comité révolutionnaire, tout-puissant parce qu'il eût été l'expression non fictive, mais immédiate et réelle de la volonté populaire ; ce mouvement, dis-je, aurait pu sauver Lyon, et avec Lyon, la France.
    Voici vingt-cinq jours qui se sont écoulés depuis la proclamation de la République, et qu'a-t-on fait pour préparer et pour organiser la défense de Lyon ? Rien, absolument rien.
    Lyon est la seconde capitale de la France et la clef du Midi. Outre le soin de sa propre défense, il a donc un double devoir à remplir : celui d'organiser le soulèvement armé du Midi et celui de délivrer Paris. Il pouvait faire, il peut encore faire l'un et l'autre. Si Lyon se soulève, il entraînera nécessairement avec lui tout le Midi de la France. Lyon et Marseille deviendront les deux pôles d'un mouvement national et révolutionnaire formidable, d'un mouvement qui, en soulevant à la fois les campagnes et les villes, suscitera des centaines de milliers de combattants, et opposera aux forces militaires et organisées de l'invasion la toute-puissance de la révolution.
    Par contre, il doit être évident pour tout le monde que, si Lyon tombe aux mains des Prussiens, la France sera irrévocablement perdue. De Lyon à Marseille, ils ne rencontreront plus d'obstacles. Et alors ? Alors la France deviendra ce que l'Italie a été si longtemps, trop longtemps, vis-à-vis de votre ci-devant empereur : une vassale de sa majesté l'empereur d'Allemagne. Est-il possible de tomber plus bas ?
    Lyon, seul, peut lui épargner cette chute et cette mort honteuse. Mais, pour cela, il faudrait que Lyon se réveille, qu'il agisse, sans perdre un jour, un instant. Les Prussiens, malheureusement, n'en perdent plus. Ils ont désappris le dormir ; systématiques comme le sont toujours les Allemands, ils suivent, avec une désespérante précision, leurs plans savamment combinés et joignant à cette antique qualité de leur race, une rapidité des mouvements qu'on avait considérée jusque là comme l'apanage exclusif des troupes françaises, ils s'avancent résolument et plus menaçants que jamais, au cÏur même de la France. Ils marchent sur Lyon. Et que fait Lyon pour se défendre ? Rien.
    Et pourtant, depuis que la France existe, jamais elle ne s'est trouvée dans une situation plus désespérée, plus terrible. Toutes ses armées sont détruites. La plus grande partie de son matériel de guerre, grâce à l'honnêteté du gouvernement et de l'administration impériale, n'a jamais existé que sur le papier, et le reste, grâce à leur prudence, a été si bien enfoui dans les forteresses de Metz et de Strasbourg qu'il servira probablement beaucoup plus à l'armement de l'invasion prussienne, qu'à celui de la défense nationale. Cette dernière, sur tous les points de la France, manque aujourd'hui de canons, de munitions, de fusils, et ce qui est pis encore, elle manque d'argent pour en acheter. Non que l'argent manque à la bourgeoisie de France ; au contraire, grâce à des lois protectrices qui lui ont permis d'exploiter largement le travail du prolétariat, ses poches en sont pleines. Mais l'argent des bourgeois n'est point patriote, et il préfère ostensiblement aujourd'hui l'émigration, voire même les réquisitions forcées des Prussiens, au danger d'être appelé à concourir au salut de la patrie en détresse. Enfin, que dirais-je, la France n'a plus d'administration. Celle qui existe encore et que le gouvernement de la Défense nationale a eu la faiblesse criminelle de maintenir, est une machine bonapartiste, créée pour l'usage particulier des brigands du Deux Décembre, et comme je l'ai dit ailleurs, capable seulement, non d'organiser, mais de trahir la France jusqu'au bout et de la livrer aux Prussiens.
    Privée de tout ce qui constitue la puissance des États, la France n'est plus un État. C'est un immense pays, riche, intelligent, plein de ressources et de forces naturelles, mais complètement désorganisé et condamné, au milieu de cette désorganisation effroyable, à se défendre contre l'invasion la plus meurtrière qui ait jamais assailli une nation. Que peut-elle opposer aux Prussiens ? Rien que l'organisation spontanée d'un immense soulèvement populaire, la Révolution.
    Ici, j'entends tous les partisans de l'ordre public quand même, les doctrinaires, les avocats, tous ces exploiteurs en gants jaunes du républicanisme bourgeois, et même bon nombre de soi-disant représentants du peuple, comme votre citoyen Brialon par exemple, transfuges de la cause populaire et qu'une ambition misérable, née d'hier, pousse aujourd'hui dans le camp des bourgeois ; je les entends s'écrier :
    « La Révolution ! Y pensez-vous, mais ce serait le comble du malheur pour la France ! Ce serait un déchirement intérieur, la guerre civile, en présence d'un ennemi qui nous écrase, nous accable ! La confiance la plus absolue dans le gouvernement de la Défense nationale ; l'obéissance la plus parfaite vis-à-vis des fonctionnaires militaires et civils, auxquels on a délégué le pouvoir ; l'union la plus intime entre les citoyens des opinions politiques, religieuses et sociales les plus différentes, entre toutes les classes et tous les partis ; voilà les seuls moyens pour sauver la France.»

    La confiance produit l'union et l'union crée la force,voilà sans doute des vérités que nul ne tentera de nier. Mais pour que ce soient des vérités, il faut deux choses : il faut que la confiance ne soit pas une sottise, et que l'union, également sincère de tous les côtés, ne soit pas une illusion, un mensonge, ou une exploitation hypocrite d'un parti par un autre. Il faut que tous les partis s'unissent, oublient tout-à-fait, non pour toujours sans doute, mais pour tout le temps que doit durer cette union, leurs intérêts particuliers et nécessairement opposés ; que ces intérêts et ces buts qui dans les temps ordinaires les divisent, le laissent également absorber dans la poursuite du but commun. Autrement qu'arrivera-t-il ? Le parti sincère deviendra nécessairement la victime et la dupe de celui qui le sera moins ou qui ne le sera pas du tout, et il se verra sacrifié, non au triomphe de la cause commune, mais au détriment de cette cause et au profit exclusif du parti qui aura hypocritement exploité cette union.
    Pour que l'union soit réelle et possible, ne faut-il pas au moins que le but au nom duquel les partis doivent s'unir, soit le même. En est-il ainsi aujourd'hui ? Peut-on dire que la bourgeoisie et le prolétariat veulent absolument la même chose ? Pas du tout.
    Les ouvriers de France veulent le salut de la France à tout prix ; dût-on même, pour la sauver, faire de la France un désert, faire sauter toutes les maisons, détruire et incendier toutes les villes, ruiner tout ce qui est si cher au cÏur des bourgeois : propriétés, capitaux, industrie et commerce, convertir en un mot le pays tout entier en un immense tombeau pour enterrer les Prussiens. Ils veulent la guerre à outrance, la guerre barbare au couteau s'il le faut. N'ayant aucun bien matériel à sacrifier, ils donnent leur vie. Beaucoup d'entre eux, et précisément la plus grande partie de ceux qui sont membres de l'Association Internationale des Travailleurs, ont la pleine conscience de la haute mission qui incombe aujourd'hui au prolétariat de France. Ils savent que, si la France succombe, la cause de l'humanité en Europe sera perdue pour un demi-siècle au moins. Ils savent qu'ils sont responsables du salut de la France, non seulement vis-à-vis de la France, mais vis-à-vis du monde entier. Ces idées ne sont répandues sans doute que dans les milieux ouvriers les plus avancés, mais les ouvriers de France, sans aucune distinction, comprennent instinctivement que l'asservissement de leur pays, sous le joug des Prussiens, serait la mort pour leurs espérances d'avenir ; et ils sont déterminés plutôt à mourir que de léguer à leurs enfants une existence de misérables esclaves. Ils veulent donc le salut de la France à tout prix et quand même.
    La bourgeoisie, ou du moins l'immense majorité de cette classe respectable, veut absolument le contraire. Ce qui lui importe avant tout, c'est la conservation quand même de ses maisons, de ses propriétés et de ses capitaux ; ce n'est pas autant l'intégrité du territoire national, que l'intégrité de ses poches, remplies par le travail du prolétariat par elle exploité sous la protection des lois nationales. Dans son for intérieur et sans oser l'avouer en public, elle veut donc la paix à tout prix, dût-on même l'acheter par l'amoindrissement, par la déchéance et par l'asservissement de la France.
    Mais si la bourgeoisie et le prolétariat de France poursuivent des buts non seulement différents, mais absolument opposés, par quel miracle une union réelle et sincère pourrait-elle s'établir entre eux ? Il est clair que cette conciliation tant prônée, tant prêchée, ne sera jamais rien qu'un mensonge. C'est le mensonge qui a tué la France, espère-t-on qu'il lui rendra la vie ? On aura beau condamner la division, elle n'en existera pas moins dans le fait, et puisqu'elle existe, puisque par la force même des choses elle doit exister, il serait puéril, je dirai même plus, il serait funeste, au point de vue du salut de la France, d'en ignorer, d'en nier, de ne point en confesser hautement l'existence. Et puisque le salut de la France vous appelle à l'union, oubliez, sacrifiez tous vos intérêts, toutes vos ambitions et toutes vos divisions personnelles ; oubliez et sacrifiez, autant qu'il sera possible de faire, toutes les différences de parti... mais au nom de ce même salut, gardez-vous de toute illusion, car dans la situation présente, les illusions sont mortelles. Ne cherchez l'union qu'avec ceux qui aussi sérieusement, aussi passionnément que vous-mêmes, veulent sauver la France à tout prix.
    Quand on va à l'encontre d'un immense danger, ne vaut-il pas mieux marcher en petit nombre, avec le pleine certitude de ne point être abandonné au moment de la lutte, que de traîner avec soi une foule de faux alliés qui vous trahiront sur le premier champ de bataille ?
    Il en est de la discipline et de la confiance comme de l'union, ce sont des choses excellentes lorsqu'elles sont bien placées, funestes lorsqu'elles s'adressent à qui ne les mérite pas. Amant passionné de la liberté, j'avoue que je me défie beaucoup de ceux qui ont toujours le mot de discipline à la bouche. Il est excessivement dangereux, surtout en France, où discipline pour la plupart du temps signifie, d'un côté, despotisme, et de l'autre, automatisme. En France, le culte mystique de l'autorité, l'amour du commandement et l'habitude de se laisser commander, ont détruit dans la société aussi bien que dans la grande majorité des individus, tout sentiment de liberté, toute foi dans l'ordre spontané et vivant que la liberté seule peut créer. Parlez-leur de la liberté, et ils crieront aussitôt à l'anarchie ; car il leur semble que du moment que cette discipline, toujours oppressive et violente, de l'État, cessera d'agir, toute la société soit s'entredéchirer et crouler. Là gît le secret de l'étonnant esclavage que la société française endure depuis qu'elle a fait sa grande révolution. Robespierre et les Jacobins lui ont légué le culte de la discipline de l'État. Ce culte, vous le retrouvez en entier dans tous vos républicains bourgeois, officiels et officieux, et c'est lui qui perd la France aujourd'hui. Il la perd en paralysant l'unique source et l'unique moyen de délivrance qui lui reste : le déploiement libre des forces populaires ; et en lui faisant chercher son salut dans l'autorité et dans l'action illusoire d'un État, qui ne présente plus rien aujourd'hui qu'une vaine prétention despotique, accompagnée d'une impuissance absolue.
    Tout ennemi que je suis de ce qu'on appelle en France la discipline, je reconnais toutefois qu'une certaine discipline, non automatique, mais volontaire et réfléchie, et s'accordant parfaitement avec la liberté des individus, reste et sera toujours nécessaire, toutes les fois que beaucoup d'individus, unis librement, entreprendront un travail ou une action collective quelconque. Cette discipline n'est alors rien que la concordance volontaire et réfléchie de tous les efforts individuels vers un but commun. Au moment de l'action, au milieu de la lutte, les rôles se divisent mutuellement, d'après les aptitudes de chacun, appréciées et jugées par la collectivité tout entière : les uns dirigent et commandent, d'autres exécutent les commandements. Mais aucune fonction ne se pétrifie, ne se fixe et ne reste irrévocablement attachée à aucune personne. L'ordre et l'avancement hiérarchiques n'existent pas, de sorte que le commandant d'hier peut devenir serviteur aujourd'hui. aucun ne s'élève au dessus des autres, ou s'il s'élève, ce n'est que pour retomber un instant après comme les vagues de la mer, revenant toujours au niveau salutaire de l'égalité.
    Dans ce système, il n'y a plus de pouvoir proprement dit. Le pouvoir se fond dans la collectivité, et il devient l'expression sincère de la liberté de chacun, la réalisation fidèle et sincère de la volonté de tous ; chacun n'obéit que parce que le chef du jour ne lui commande que ce qu'il veut lui-même.
    Voilà la discipline vraiment humaine, la discipline nécessaire à l'organisation de la liberté. Telle n'est point la discipline prônée par vos républicains, hommes d'État. Ils veulent la vieille discipline française, automatique, routinière et aveugle. Le chef, non élu librement et seulement pour un jour, mais imposé par l'État pour longtemps sinon pour toujours, commande et il faut obéir. Le salut de la France, vous disent-ils, et même la liberté de la France, n'est qu'à ce prix. L'obéissance passive, basé sur tous les despotismes, sera donc aussi la pierre angulaire sur laquelle vous allez fonder votre république.
    Mais si mon chef me commande de tourner les armées contre cette république, ou de livrer la France aux Prussiens, dois-je lui obéir, oui ou non ? Si je lui obéis, je trahis la France ; et si je désobéis, je viole, je brise cette discipline que vous voulez m'imposer comme l'unique moyen de salut pour la France. Et ne dites pas que ce dilemme que je vous prie de résoudre, soit un dilemme vicieux. Non, il est tout palpitant d'actualité, car c'est celui dans lequel se trouvent pris à cette heure vos soldats. Qui ne sait que leurs chefs, leurs généraux et l'immense majorité de leurs officiers supérieurs, sont dévoués corps et âmes au régime impérial ? Qui ne voit qu'ils conspirent ouvertement et partout contre la république ? Que doivent faire les soldats ? S'ils obéissent, ils trahiront la France ; et s'ils désobéissent, ils détruiront ce qui vous reste de troupes régulièrement organisées.
    Pour les républicains, partisans de l'État, de l'ordre public et de la discipline quand même, ce dilemme est insoluble. Pour nous révolutionnaires socialistes, il n'offre aucune difficulté. Ils doivent désobéir, ils doivent se révolter, ils doivent briser cette discipline et détruire l'organisation actuelle des troupes régulières, ils doivent au nom du salut de la France détruire ce fantôme d'État, impuissant pour le bien, puissant pour le mal ; parce que le salut de la France ne peut venir maintenant que de la seule puissance réelle qui reste à la France, la Révolution.

    Et maintenant que dire que cette confiance qu'on vous recommande aujourd'hui comme la plus sublime vertu des républicains ! Jadis, lorsqu'on était républicain pour tout de bon, on recommandait à la démocratie la défiance. D'ailleurs on n'avait pas même besoin de la lui conseiller ; la démocratie est défiante par position, par nature et aussi par expérience historique ; car de tous temps elle a été la victime et la dupe de tous les ambitieux, de tous les intrigants, classes et individus, qui, sous le prétexte de la diriger et de la mener à bon port, l'ont étrangement exploitée et trompée. Elle n'a fait autre chose jusqu'ici que servir de marchepied.
    Maintenant, Messieurs les républicains du journalisme bourgeois lui conseillent la confiance. Mais en qui et en quoi ? Qui sont-ils pour oser la recommander, et qu'ont-ils fait pour la mériter eux-mêmes ? Ils ont écrit des phrases d'un républicanisme très pâle, tout imprégnées d'un esprit étroitement bourgeois, à tant la ligne. Et combien de petits Olliviers en herbe parmi eux ? Qu'y a-t-il de commun entre eux, les défenseurs intéressés et serviles des intérêts de la classe possédante, exploitante, et le prolétariat ? Ont-ils jamais partagé les souffrances de ce monde ouvrier, auquel ils osent dédaigneusement adresser leurs admonestations et leurs conseils ; ont-ils seulement sympathisé avec elles ? Ont-ils jamais défendu les intérêts et les droits des travailleurs contre l'exploitation bourgeoise ? Bien au contraire, car toutes les fois que la grande question du siècle, la question économique, a été posée, ils se sont fait les apôtres de cette doctrine bourgeoise qui condamne le prolétariat à l'éternelle misère et à l'éternel esclavage, au profit de la liberté et de la prospérité matérielle d'une minorité privilégiée.
    Voilà les gens qui se croient autorisés à recommander au peuple la confiance. Mais voyons donc qui a mérité et qui mérite aujourd'hui cette confiance ?
    Serait-ce la bourgeoisie ? Ñ Mais sans parler même de la fureur réactionnaire que cette classe a montré en Juin 1848, et de la lâcheté complaisante et servile dont elle a fait preuve pendant vingt ans de suite, sous la présidence aussi bien que sous l'empire de Napoléon III ; sans parler de l'exploitation impitoyable qui fait passer dans ses poches tout le produit du travail populaire, laissant à peine le strict nécessaire aux malheureux salariés, sans parler de l'avidité insatiable et de cette atroce et inique cupidité qui, fondant la prospérité de la classe bourgeoise sur la misère et sur l'esclavage économique du prolétariat, en font l'ennemie irréconciliable du peuple ; Ñ voyons quels peuvent être les droits actuelsde cette bourgeoisie à la confiance de ce peuple ?
    Les malheurs de la France l'auraient-ils transformée tout d'un coup ? Serait-elle devenue franchement patriote, républicaine, démocrate, populaire et révolutionnaire ? Aurait-elle montré la disposition de se lever en masse et de donner sa vie et sa bourse pour le salut de la France ? Se serait-elle repentie de ses lâches iniquités, de ses infâmes trahisons d'hier et d'avant-hier, et se serait-elle franchement rejetée dans les bras du peuple, pleine de confiance en lui ? Se serait-elle mise de plein cÏur à la tête du peuple pour sauver le pays ?
    Mon ami, il suffit, n'est-ce pas, de poser ces questions, pour que tout le monde, à la vue de ce qui se passe aujourd'hui, soit forcé d'y répondre négativement. Hélas ! la bourgeoisie ne s'est point transformée, ni amendée, ni repentie. Aujourd'hui comme hier et même plus qu'hier, trahie par le jour dénonciateur que les événements jettent sur les hommes aussi bien que sur les choses, elle se montre dure, égoïste, cupide, étroite, bête, à la fois brutale et servile, féroce quand elle croit pouvoir l'être sans beaucoup de danger, comme dans les néfastes journées de Juin, toujours prosternée devant l'autorité et la force publique, dont elle attend son salut, et ennemie du peuple toujours et quand même.
    La bourgeoisie hait le peuple à cause même de tout ce mal qu'elle lui a fait ; elle le hait parce qu'elle voit dans la misère, dans l'ignorance et dans l'esclavage de ce peuple, sa propre condamnation, parce qu'elle sait qu'elle n'a que trop mérité la haine populaire, et parce qu'elle se sent menacée dans toute son existence par cette haine qui chaque jour devient plus intense et plus irritée. Elle hait le peuple, parce qu'il lui fait peur ; elle le hait doublement aujourd'hui, parce que seul patriote sincère, réveillé de sa torpeur par le malheur de cette France, qui n'a été d'ailleurs, comme toutes les patries du monde, qu'une marâtre pour lui, le peuple a osé se lever ; il se reconnaît, se compte, s'organise, commence à parler haut, chante la Marseillaisedans les rues, et par le bruit qu'il fait, par les menaces qu'il profère déjà contre les traîtres de la France, trouble l'ordre public, la conscience et la quiétude de Messieurs les bourgeois.
    La confiance ne se gagne que par la confiance. La bourgeoisie vient-elle de montrer la moindre confiance dans le peuple ? Bien loin de là. Tout ce qu'elle a fait, tout ce qu'elle fait, prouve au contraire que sa défiance contre lui a dépassé toutes les bornes. C'est au point que dans un moment où l'intérêt, le salut de la France exige évidemment que tout le monde soit armé, elle n'a pas voulu lui donner des armes. Le peuple l'ayant menacé de les prendre de force, elle dut céder. Mais, après lui avoir livré les fusils, elle fit tous les efforts possibles pour qu'on ne lui donnât pas de munitions. Elle dut céder encore une fois ; et maintenant que voilà le peuple armé, il n'en est devenu que plus dangereux et plus détestable aux yeux de la bourgeoisie.
    Par haine et par crainte du peuple, la bourgeoisie n'a point voulu et ne veut pas de la république. Ne l'oublions jamais, cher ami, à Marseille, à Lyon, à Paris, dans toutes les grandes cités de France, ce n'est point la bourgeoisie, c'est le peuple, ce sont les ouvriers qui ont proclamé la république, et à Paris, ce ne furent pas même les peu fervents républicains irréconciliables du Corps législatif, aujourd'hui presque tous membres du gouvernement de la Défense nationale, ce furent les ouvriers de la Villette et de Belleville, qui la proclamèrent contre le désir et l'intention clairement exprimés de ces singuliers républicains de la veille. Le spectre rouge, le drapeau du socialisme révolutionnaire, le crime commis par Messieurs les bourgeois en Juin, leur ont fait perdre le goût de la république. N'oublions pas qu'au 4 Septembre, les ouvriers de Belleville ayant rencontré M. Gambetta et l'ayant salué par le cri de : «Vive la République», il leur répondit par ces mots : «Vive la France ! Vous dis-je»

    M. Gambetta, comme tous les autres, ne voulait point de la république. Il voulait de la révolution encore moins. Nous le savons d'ailleurs, par tous les discours qu'il a prononcé, depuis que son nom a attiré sur lui l'attention du public. M. Gambetta veut bien se dire un homme d'État, un républicain sage, modéré, conservateur, rationnel et positiviste(1), mais il a la révolution en horreur. Il veut bien gouverner le peuple, mais non se laisser diriger par lui. Aussi tous les efforts de M. Gambetta et de ses collègues de la gauche radicale du Corps législatif, n'ont-il tendu, le 3 et le 4 Septembre, que vers un seul but : celui d'éviter à toute force l'installation d'un gouvernement issu d'une révolution populaire. Dans la nuit du 3 au 4 septembre, ils se donnèrent des peines inouïes pour faire accepter à la droite bonapartiste et au ministère Palikao, le projet de M. Jules Favre, présenté la veille et signé par toute la gauche radicale ; projet qui ne demandait rien de plus que l'institution d'une commission gouvernementale,nommée légalement par le Corps législatif, consentant même à ce que les bonapartistes y fussent en majorité et ne posant d'autre condition que l'entrée dans cette commission de quelques membres de la gauche radicale.
    Toutes ces machinations furent brisées par le mouvement populaire qui éclata le soir du 4 Septembre. Mais au milieu même du soulèvement des ouvriers de Paris, alors que le peuple avait envahi les tribunes et la salle du Corps législatif, M. Gambetta, fidèle à sa pensée, systématiquement anti-révolutionnaire, recommande encore au peuple de garder le silence et de respecter la liberté des débats (!), afin qu'on ne puisse dire que le gouvernement qui devait sortir du vote du Corps législatif, ait été constitué sous la pression violente du peuple.
    Comme un vrai avocat, partisan de la fiction légale quand même, M. Gambetta avait sans doute pensé qu'un gouvernement qui serait nommé par ce Corps législatif sorti de la fraude impériale et renfermant dans son sein les infamies les plus notoires de la France, aurait été mille fois plus imposant et plus respectable qu'un gouvernement acclamé par le désespoir et l'indignation d'un peuple trahi. Cet amour du mensonge constitutionnel avait tellement aveuglé M. Gambetta, qu'il n'avait pas compris, tout homme d'esprit qu'il est, que nul ne pourrait ni ne voudrait croire à la liberté d'un vote émis en de pareilles circonstances. Heureusement, la majorité bonapartiste, effrayée par les manifestations de plus en plus menaçantes de la colère et du mépris populaire, s'enfuit ; et M. Gambetta, resté seul avec ses collègues de la gauche radicale, dans la salle du Corps législatif, s'est vu forcé de renoncer, bien à contre-coeur sans doute, à ses rêves du pouvoir légal, et de souffrir que le peuple déposât aux mains de cette gauche le pouvoir révolutionnaire. Je dirai tout-à-l'heure quel misérable usage lui et ses collègues ont fait, pendant les quatre semaines qui se sont écoulées depuis le 4 Septembre, de ce pouvoir qui leur a été confié par le peuple de Paris pour qu'ils provoquassent dans toute la France une révolution salutaire, et dont ils ne se sont servis jusqu'à présent au contraire que pour la paralyser partout.
    Sous ce rapport, M. Gambetta et tous ses collègues du gouvernement de la Défense nationale n'ont été que la trop juste expression des sentiments et de la pensée dominante de la bourgeoisie. Réunissez tous les bourgeois de France, et demandez-leur ce qu'ils préfèrent : de la délivrance de leur patrie par une révolution sociale Ñ et il ne peut y avoir d'autre révolution aujourd'hui que la révolution sociale Ñ ou bien de son asservissement sous le joug des Prussiens ? S'ils osent être sincères, pour peu qu'ils se trouvent dans une position qui leur permette de dire leur pensée sans danger, les neuf-dixièmes, que dis-je, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes, ou même les neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf millièmes, vous répondront, sans hésiter, qu'ils préfèrent l'asservissement à la révolution. Demandez-leur encore, en supposant que le sacrifice d'une partie considérable de leurs propriétés, de leurs biens, de leur fortune mobilière et immobilière, devienne nécessaire pour le salut de la France, s'ils se sentent disposés à faire ce sacrifice ? Et si, pour me servir de la figure de rhétorique de M. Jules Favre, ils sont réellement décidés à se laisser plutôt enterrer dans les décombres de leurs villes et de leurs maisons, que de les rendre aux Prussiens ? Ils vous répondront unanimement qu'ils préfèrent les racheter aux Prussiens. Croyez-vous que si les bourgeois de Paris ne se trouvaient pas sous l'Ïil et sous le bras toujours menaçant des ouvriers de Paris, Paris aurait opposé aux Prussiens une si glorieuse résistance ?

    Est-ce que je calomnie les bourgeois ? Cher ami, vous savez bien que non. Et d'ailleurs, il existe maintenant, au vu à la connaissance de tout le monde, une preuve irréfutable de la vérité, de la justice de toutes mes accusations contre la bourgeoisie. Le mauvais vouloir et l'indifférence de la bourgeoisie ne se sont que trop manifestés dans la question d'argent. Tout le monde sait que que les finances du pays sont ruinées ; qu'il n'y a pas un sou dans les caisses de ce gouvernement de la Défense nationale, que messieurs les bourgeois paraissent soutenir maintenant avec un zèle si ardent et si intéressé. Tout le monde comprend que ce gouvernement ne peut les remplir par les moyens ordinaires des emprunts et de l'impôt. Un gouvernement irrégulier ne peut trouver de crédit ; quant au rendement de l'impôt, il est devenu nul. Une partie de la France, comprenant les provinces les plus industrielles, les plus riches, est occupée et mise au pillage réglé par les Prussiens. Partout ailleurs le commerce, l'industrie, toutes les transactions d'affaires se sont arrêtées. Les contributions indirectes ne donnent plus rien, ou presque rien. Les contributions directes se payent avec une immense difficulté et avec une lenteur désespérante. Et cela dans un moment où la France aurait besoin de toutes ses ressources et de tout son crédit pour subvenir aux dépenses extraordinaires, excessives, gigantesques de la défense nationale. Les personnes les moins habituées aux affaires doivent comprendre que, si la France ne trouve pas immédiatement de l'argent, beaucoup d'argent, il lui sera impossible de continuer sa défense contre l'invasion des Prussiens.
    Nul ne devait comprendre cela mieux que la bourgeoisie, elle qui a passé sa vie dans le maniement des affaires, et qui ne reconnaît d'autre puissance que celle de l'argent. Elle devait comprendre aussi que la France ne pouvant plus se procurer, par les moyens réguliers de l'État, tout l'argent qui est nécessaire à son salut, elle est forcée, elle a le droit et le devoir de le prendre là où il se trouve. Et où se trouve-t-il ? Certes, ce n'est pas dans les poches de ce misérable prolétariat auquel la cupidité bourgeoise laisse à peine de quoi se nourrir ; c'est donc uniquement, exclusivement dans les coffres-forts de Messieurs les bourgeois. Eux seuls détiennent l'argent nécessaire au salut de la France. En ont-ils offert spontanément, librement seulement une petite partie ?
    Je reviendrai, cher ami, sur cette question d'argent, qui est la question principale quand il s'agit de mesurer la sincérité des sentiments, des principes et du patriotisme bourgeois. Règle générale : Voulez-vous reconnaître d'une manière infaillible si le bourgeois veut sérieusement telle ou telle chose ? Demandez si, pour l'obtenir, il a sacrifié de l'argent. Car soyez-en certain, lorsque les bourgeois veulent quelque chose avec passion, ils ne reculent devant aucun sacrifice d'argent. N'ont-ils pas dépensé des sommes immenses pour tuer, pour étouffer la république en 1848 ? Et plus tard n'ont-ils pas voté avec passion tous les impôts et tous les emprunts que Napoléon III leur a demandés, et n'ont-ils pas trouvé dans leurs coffres-forts des sommes fabuleuses pour souscrire à tous ces emprunts ? Enfin, proposez-leur, montrez-leur le moyen de rétablir en France une bonne monarchie, bien réactionnaire, bien forte et qui leur rende, avec ce cher ordre public et la tranquillité dans les rues, la domination économique, le précieux privilège d'exploiter sans pitié ni vergogne, légalement, systématiquement, la misère du prolétariat, et vous verrez s'ils seront chiches !
    Promettez-leur seulement qu'une fois les Prussiens chassés du territoire de la France, on rétablira cette monarchie, soit avec Henri V, soit avec un duc d'Orléans, soit même avec un rejeton de l'infâme Bonaparte, et persuadez-vous bien que leurs coffres-forts s'ouvriront aussitôt et qu'ils y trouveront tous les moyens nécessaires à l'expulsion des Prussiens. Mais on leur promet la république, le règne de la démocratie, la souveraineté du peuple, l'émancipation de la canaille populaire, et ils ne veulent ni de votre république, ni de cette émancipation à aucun prix, et ils le prouvent en tenant leurs coffres fermés, en ne sacrifiant pas un sou.
    Vous savez mieux que moi, cher ami, quel a été le sort de ce malheureux emprunt ouvert pour l'organisation de la défense de Lyon, par la municipalité de cette ville. Combien de souscripteurs sont-ils venus ? Si peu que les prôneurs du patriotisme bourgeois s'en montrent eux-mêmes humiliés, désolés et désespérés.
    Et on recommande au peuple d'avoir confiance en cette bourgeoisie ! Cette confiance, elle a le front, le cynisme, de la demander, que dis-je, de l'exiger elle-même. Elle prétend gouverner et administrer seule cette république qu'au fond de son cÏur elle maudit. Au nom de la république, elle s'efforce de rétablir et de renforcer son autorité et sa domination exclusive, un moment ébranlée. Elle s'est emparée de toutes les fonctions, elle a rempli toutes les places, n'en laissant quelques-unes que pour quelques ouvriers transfuges qui sont trop heureux de siéger parmi les Messieurs les bourgeois. Et quel usage font-ils du pouvoir dont ils se sont emparés ainsi ? On peut en juger en considérant les actes de votre municipalité.
    Mais la municipalité, dira-t-on, vous n'avez pas le droit de l'attaquer ; car, nommée après la révolution, par l'élection directe du peuple lui-même, elle est le produit du suffrage universel. A ce titre, elle doit vous être sacrée.

    Je vous avoue franchement, cher ami, que je ne partage aucunement la dévotion superstitieuse de vos bourgeois radicaux ou de vos républicains bourgeois pour le suffrage universel. Dans une autre lettre, je vous exposerai les raisons qui ne me permettent pas de m'exalter pour lui. Qu'il me suffise de poser ici, en principe, une vérité qui me paraît incontestable et qu'il ne me sera pas difficile de prouver plus tard, tant par le raisonnement, que par un grand nombre de faits pris dans la vie politique de tous les pays qui jouissent, à l'heure qu'il est, d'institutions démocratiques et républicaines, savoir que le suffrage universel, tant qu'il sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominée par une minorité détentrice de la propriété du capital, quelque indépendant ou libre d'ailleurs qu'il soit ou plutôt qu'il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, anti-démocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.
    Toutes les élections qui, depuis le Coup-d'État de Décembre, ont été faites directement par le peuple de France, n'ont-elles pas été diamétralement contraires aux intérêts de ce peuple, et la dernière votation sur le plébiscite impérial n'a-t-elle pas donné sept millions de «OUI» à l'empereur ? On dira sans doute que le suffrage universel ne fut jamais librement exercé dans l'empire ; la liberté de la presse, celle de l'association et des réunions, conditions essentielles de la liberté politique, ayant été proscrites, et le peuple ayant été livré sans défense à l'action corruptrice d'une presse stipendiée et d'une administration infâme. Soit, mais les élections de 1848 pour la constituante et pour la présidence, et celles de Mai 1849 pour l'Assemblée législative, furent absolument libres, je pense. Elles se firent en dehors de toute pression ou même intervention officielle, dans toutes les conditions de la plus absolue liberté. Et pourtant qu'ont-elles produit ? Rien que de la réaction.
    «Un des premiers actes du gouvernement provisoire, dit Proudhon (2), celui dont il s'est applaudi le plus, est l'application du suffrage universel. Le jour même où le décret a été promulgué, nous écrivions ces propres paroles, qui pouvaient alors passer pour un paradoxe : «Le suffrage universel est la contre-révolution.» Ñ On peut juger d'après l'événement, si nous nous sommes trompés. Les élections de 1848 ont été faites, à une immense, par les prêtres, les légitimistes, par les dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus réactionnaire, de plus rétrograde. Cela ne pouvait être autrement.»
    Non, cela ne pouvait être, et aujourd'hui encore, cela ne pourra pas être autrement, tant que l'inégalité des conditions économiques et sociales de la vie continuera de prévaloir dans l'organisation de la société ; tant que la société continuera d'être divisée en deux classes, dont l'une, la classe exploitante et privilégiée, jouira de tous les avantages de la fortune, de l'instruction et du loisir, et l'autre, comprenant toute la masse du prolétariat, n'aura pour partage que le travail manuel, assommant et forcé, l'ignorance, la misère et leur accompagnement obligé, l'esclavage, non de droit mais de fait.
    Oui, l'esclavage, car quelques larges que soient les droits politiques que vous accorderez à ces millions de prolétaires salariés, vrais forçats de la faim, vous ne parviendrez jamais à les soustraire à l'influence pernicieuse, à la domination naturelle des divers représentants de la classe privilégiée, à commencer par le prêtre jusqu'au républicain bourgeois le plus jacobin, le plus rouge ; représentants qui, quelques divisés qu'ils paraissent ou qu'ils soient réellement entre eux dans les questions politiques, n'en sont pas moins unis dans un intérêt commun et suprême : celui de l'exploitation de la misère, de l'ignorance, de l'inexpérience politique et de la bonne foi du prolétariat, au profit de la domination économique de la classe possédante.
    Comment le prolétariat des campagnes et des villes pourrait-il résister aux intrigues de la politique cléricale, nobiliaire et bourgeoise ? Il n'a pour se défendre qu'une arme, son instinct qui tend presque toujours au vrai et au juste, parce qu'il est lui-même la principale, sinon l'unique victime de l'iniquité et de tous les mensonges qui règnent dans la société actuelle, et parce qu'opprimé par le privilège, il réclame naturellement l'égalité pour tous.
    Mais l'instinct n'est pas une arme suffisante pour sauvegarder le prolétariat contre les machinations réactionnaires des classes privilégiées. L'instinct abandonné à lui-même, et tant qu'il ne s'est pas encore transformé en conscience réfléchie, en une pensée clairement déterminée, se laisse facilement désorienter, fausser et tromper. Mais il lui est impossible de s'élever à cette conscience de lui-même, sans l'aide de l'instruction, de la science ; et la science, la connaissance des affaires et des hommes, l'expérience politique, manquent complètement au prolétariat. La conséquence est facile à tirer : Le prolétariat veut une chose ; des hommes habiles, profitant de son ignorance, lui en font faire une autre, sans qu'il se doute même qu'il fait tout le contraire de ce qu'il veut, et lorsqu'il s'en aperçoit à la fin, il est ordinairement trop tard pour réparer le mal qu'il a fait et dont naturellement, nécessairement et toujours, il est la première et principale victime.
    C'est ainsi que les prêtres, les nobles, les grands propriétaires et toute cette administration bonapartiste, qui, grâce à la niaiserie criminelle du gouvernement qui s'intitule le gouvernement de la Défense nationale(3), peut tranquillement continuer aujourd'hui sa propagande impérialiste dans les campagnes ; c'est ainsi que tous ces fauteurs de la franche réaction, profitant de l'ignorance crasse du paysan de la France, cherchent à le soulever contre la république en faveur des Prussiens. Et ils n'y réussissent que trop bien, hélas ! Car ne voyons-nous pas des communes, non seulement ouvrir leurs porte aux Prussiens, mais encore dénoncer et chasser les corps-francs qui viennent pour les délivrer.
    Les paysans de France auraient-ils cessé d'être Français ? Pas du tout. Je pense même que nulle part, le patriotisme pris dans le sens le plus étroit et le plus exclusif de ce mot, ne s'est conservé aussi puissant et aussi sincère que parmi eux ; car ils ont plus que toutes les autres parties de la population cet attachement au sol, ce culte de la terre, qui constitue la base essentielle du patriotisme. Comment se fait-il donc qu'ils ne veulent pas ou qu'ils hésitent encore à se lever pour défendre cette terre contre les Prussiens ? Ah ! c'est parce qu'ils ont été trompés et qu'on continue encore à les tromper. Par une propagande machiavélique, commencée en 1848 par les légitimistes et par les orléanistes, de concert avec les républicains modérés, comme M. Jules Favre et Cie, puis continuée, avec beaucoup de succès, par la presse et par l'administration bonapartiste, on est parvenu à les persuader que les ouvriers socialistes, les partageux, ne songent à rien de moins qu'à confisquer leurs terres ; que l'empereur seul a voulu et a pu les défendre contre cette spoliation, et que pour s'en venger, les révolutionnaires socialistes l'ont livré, lui et ses armées, aux Prussiens ; mais que le roi de Prusse vient de se réconcilier avec l'empereur, et qu'il le ramènera victorieux pour rétablir l'ordre en France.
    C'est très-bête, mais c'est ainsi. Dans beaucoup, dis-je, dans la majorité des provinces françaises, le paysan croit très sincèrement à tout cela. Et c'est même l'unique raison de son inertie et de son hostilité contre la république. C'est un grand malheur, car il est clair que si les campagnes restent inertes, si les paysans de France, unis aux ouvriers des villes, ne se lèvent pas en masse pour chasser les Prussiens, la France est perdue. Quelque grand que soit l'héroïsme que déploieront les villes Ñ et tant s'en faut que toutes en déploient beaucoup Ñ les villes, séparées par les campagnes, seront isolées comme des oasis dans le désert. Elles devront nécessairement succomber.

    Si quelque chose prouve à mes yeux la profonde ineptie de ce singulier gouvernement de la Défense nationale, c'est que dès le premier jour de son avènement au pouvoir, il n'ait point pris immédiatement toutes les mesures nécessaires pour éclairer les campagnes sur l'état actuel des choses et pour provoquer, pour susciter partout le soulèvement armé des paysans. Etait-il donc si difficile de comprendre cette chose si simple, si évidente pour tout le monde, que du soulèvement en masse des paysans, uni à celui du peuple des villes, a dépendu et dépend encore aujourd'hui le salut de la France ? Mais le gouvernement de Paris et de Tours a-t-il fait jusqu'à ce jour une seule démarche ? A-t-il pris une seule mesure pour provoquer ce soulèvement des paysans ? Il n'a rien fait pour les soutenir, mais au contraire, il a tout fait pour rendre ce soulèvement impossible. Telle est sa folie et son crime ; folie et crime qui peuvent tuer la France.
    Il a rendu le soulèvement des campagnes impossible, en maintenant dans toutes les communes de France l'administration municipale de l'empire : ces mêmes maires, juges de paix, gardes-champêtres, sans oublier MM. les curés, qui n'ont été triés, choisis, institués et protégés par MM. les préfets et les sous-préfets, aussi bien que par les évêques impériaux, que dans un seul but : celui de servir contre tous et contre tout, contre les intérêts de la France elle-même, les intérêts de la dynastie ; ces mêmes fonctionnaires qui ont fait toutes les élections de l'empire, y compris le dernier plébiscite, et qui au mois d'Août dernier, sous la direction de M. Chevreau, ministre de l'intérieur dans le gouvernement Palikao, avaient soulevé contre les libéraux et les démocrates de toute couleur, en faveur de Napoléon III, au moment même où ce misérable livrait la France aux Prussiens, une croisade sanglante, une propagande atroce, répandant dans toutes les communes cette calomnie aussi ridicule qu'odieuse, que les républicains, après avoir poussé l'empereur à cette guerre, se sont alliés maintenant contre lui avec les soldats de l'Allemagne.
    Tels sont les hommes que la mansuétude ou la sottise également criminelle du gouvernement de la Défense nationale ont laissé jusqu'à ce jour à la tête de toutes les communes rurales de la France. Ces hommes, tellement compromis que tout retour pour eux est devenu impossible, peuvent ils se dégager maintenant, et, changeant tout d'un coup de direction, d'opinion, de paroles, peuvent-ils agir comme des partisans sincères de la république et du salut de la France ? Mais les paysans leur riraient au nez. Ils sont donc forcésde parler et d'agir, aujourd'hui, comme ils l'ont fait hier ; forcés de plaider et de défendre la cause de l'empereur contre la république, de la dynastie contre la France; et des Prussiens, aujourd'hui alliés de l'empereur et de sa dynastie, contre la défense nationale. Voilà ce qui explique pourquoi les communes, loin de résister aux Prussiens, leur ouvrent leurs portes.
    Je le répète encore, c'est une grande honte, un grand malheur et un immense danger pour la France, et toute la faute en retombe sur le gouvernement de la Défense nationale. Si les choses continuent de marcher ainsi, si l'on ne change pas au plus vite les dispositions des campagnes, si l'on ne soulève pas les paysans contre les Prussiens, la France est irrévocablement perdue.
    Mais comment les soulever ? J'ai traité amplement cette question dans une autre brochure (4). Ici je n'en dirai que peu de mots. La première condition sans doute, c'est la révocation immédiate et en masse de tous les fonctionnaires communaux actuels, car tant que ces bonapartistes resteront en place, il n'y aura rien à faire. Mais cette révocation ne sera qu'une mesure négative. Elle est absolument nécessaire, mais elle n'est pas suffisante. Sur le paysan, nature réaliste et défiante s'il en fut, on ne peut agir efficacement que par des moyens positifs. C'est assez dire que les décrets et les proclamations, fussent-elles même contresignées par tous les membres, d'ailleurs à lui inconnus, du gouvernement de la Défense nationale, aussi bien que les articles de journaux, n'ont aucune prise sur lui. Le paysan ne lit pas. Ni son imagination, ni son cÏur ne sont ouverts aux idées, tant que ces dernières apparaissent sous une forme littéraire ou abstraite. Pour le saisir, les idées doivent se manifester à lui par la parole vivante d'hommes vivants et par la puissance des faits. Alors il écoute, il comprend et finit par se laisser convaincre.
    Faut-il envoyer dans les campagnes des propagateurs, des apôtres de la république ? Le moyen ne serait point mauvais, seulement il représente une difficulté et deux dangers. La difficulté consiste en ceci que c'est le gouvernement de la Défense nationale, d'autant plus jaloux de son pouvoir, que ce pouvoir est nul, et fidèle à son malheureux système de centralisation politique, dans une situation où cette centralisation est devenue absolument impossible, voudra choisir et nommer lui-même tous les apôtres, ou bien il chargera de ce soin ses nouveaux préfets et commissaires extraordinaires, tous ou presque tous, appartenant à la même religion politique que lui, c'est-à-dire tous, ou presque tous, étant des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de journaux, des adorateurs soit platoniques Ñ et ce sont les meilleurs, mais non les plus sensés Ñ soit très-intéressés, d'une république dont il ont pris l'idée non dans la vie, mais dans les livres et qui promet aux uns la gloire avec la palme du martyr, aux autres des carrières brillantes et des places lucratives ; Ñ d'ailleurs très modérés ; des républicains conservateurs, rationnels et positivistes,comme M. Gambetta, et comme tels ennemis acharnés de la révolution et du socialisme, et adorateurs quand même du pouvoir de l'État.
    Ces honorables fonctionnaires de la nouvelle république ne voudront naturellement envoyer, comme missionnaires, dans les campagnes, que des hommes de leur propre trempe et qui partageront absolument leurs convictions politiques. Il en faudrait, pour toute la France, au moins quelques milliers. Où diable les prendront-ils ? Les républicains bourgeois sont aujourd'hui si rares, même parmi la jeunesse ! Si rares que, dans une ville comme Lyon, par exemple, on n'en trouve pas assez pour remplir les fonctions les plus importantes et qui ne devraient être confiées qu'à des républicains sincères.
    Le premier danger consiste en ceci : que si même les préfets et les sous-préfets trouvaient, dans leurs départements respectifs, un nombre suffisant de jeunes gens pour remplir l'office de propagateurs dans les campagnes, ces missionnaires nouveaux seraient nécessairement presque toujours et partout, inférieurs, et par leur intelligence révolutionnaire et par l'énergie de leurs caractères, aux préfets et sous-préfets qui les auront envoyés, comme ces derniers sont évidemment eux-mêmes inférieurs à ces enfants dégénérés et plus ou moins châtrés de la grande révolution qui, remplissant aujourd'hui les suprêmes fonctions de membres du gouvernement de la Défense nationale, ont osé prendre dans leurs mains débiles les destinées de la France. ainsi descendant toujours plus bas, d'impuissance à une plus grande impuissance, on ne trouvera rien de mieux à envoyer, comme propagateurs de la république dans les campagnes, que des républicains dans le genre de M. Andrieux, le procureur de la république, ou de M. Eugène Véron, le rédacteur du Progrès de Lyon ; des hommes qui, au nom de la République, feront la propagande de la réaction. Pensez-vous, cher ami, que cela puisse donner aux paysans le goût de la République ?
    Hélas ! je craindrais le contraire. Entre les pâles adorateurs de la république bourgeoise, désormais impossible, et le paysan de France, non positiviste et rationnelcomme M. Gambetta, mais très-positif et plein de bon sens, il n'y a rien de commun. fussent-ils même animés des meilleures dispositions du monde, ils verront échouer toute leur rhétorique littéraire, doctrinaire et avocassière devant le mutisme madré de ces rudes travailleurs des campagnes. Ce n'est pas chose impossible, mais très-difficile que de passionner les paysans. Pour cela, il faudrait avant tout porter en soi-même cette passion profonde et puissante qui remue les âmes et provoque et produit ce que dans la vie ordinaire, dans l'existence monotone de chaque jour, on appelle des miracles ; des miracles de dévouement, se sacrifice, d'énergie et d'action triomphante. Les hommes de 1792 et de 1793, Danton surtout, avaient cette passion, et avec elle et par elle ils avaient la puissance de ces miracles, ils avaient le diable au corps et ils étaient parvenus à mettre le diable au corps à toute la nation ; ou plutôt ils furent eux-mêmes l'expression la plus énergique de la passion qui animait la nation.
    Parmi tous les hommes d'aujourd'hui et d'hier qui composent le parti radical bourgeois de la France, avez-vous rencontré ou seulement entendu parler d'un seul, duquel on puisse dire qu'il porte en son cÏur quelque chose qui s'approche au moins quelque peu de cette passion et de cette foi qui ont animé les hommes de la grande révolution ? Il n'y en a pas un seul, n'est-ce pas ? Plus tard je vous exposerai les raisons auxquelles doit être attribuée, selon moi, cette décadence désolante du républicanisme bourgeois. Je me contente maintenant de la constater et d'affirmer en général, sauf à le prouver plus tard, que le républicanisme bourgeois a été moralement et intellectuellement châtré, rendu bête, impuissant, faux, lâche, réactionnaire et définitivement rejeté comme tel en dehors de la réalité historique, par l'apparition du socialisme révolutionnaire.
    Nous avons étudié avec vous, cher ami, les représentants de ce parti à Lyon même. Nous les avons vus à l'Ïuvre. Qu'ont-ils dit, qu'ont-ils fait, que font-ils au milieu de la crise terrible qui menace d'engloutir la France ? Rien que la misérable et petite réaction. Ils n'osent pas encore faire la grande. Deux semaines leur ont suffi pour montrer au peuple de Lyon, qu'entre les autoritaires de la république et ceux de la monarchie, il n'y a de différence que le nom. C'est la même jalousie d'un pouvoir qui déteste et craint le contrôle populaire. La même défiance du peuple, le même entraînement et les mêmes complaisances pour les classes privilégiées. Et cependant M. Challemel-Lacour, préfet et aujourd'hui devenu, grâce à la servile lâcheté de la municipalité de Lyon, le dictateur de cette ville, est un ami intime de M. Gambetta, son cher élu, le délégué confidentiel et l'expression fidèle des pensées les plus intimes de ce grand républicain, de cet homme viril,dont la France attend aujourd'hui bêtement son salut. Et pourtant M. Andrieux, aujourd'hui procureur de la République, et procureur vraiment digne de ce nom, car il promet de surpasser bientôt par son zèle ultra-juridique et par son amour démesuré pour l'ordre public, les procureurs les plus zélés de l'empire, M. Andrieux s'était posé sous le régime précédent comme un libre-penseur, comme l'ennemi fanatique des prêtres, comme un partisan dévoué du socialisme et comme ami de l'Internationale. Je pense même que peu de jours avant la chute de l'empire, il a eu l'insigne honneur d'être mis en prison à ce titre, et qu'il en a été retiré par le peuple de Lyon en triomphe.
    Comment se fait-il que ces hommes aient changé, et que révolutionnaires hier, ils soient devenus des réactionnaires si résolus aujourd'hui ? Serait-ce l'effet d'une ambition satisfaite, et parce que se trouvant placés aujourd'hui, grâce à une révolution populaire, assez lucrativement, assez haut, ils tiennent plus qu'à toute chose à la conservation de leurs places ? Ah ! sans doute l'intérêt et l'ambition sont de puissants mobiles et qui ont dépravé bien des gens, mais je ne pense pas que deux semaines de pouvoir aient pu suffire pour corrompre les sentiments de ces nouveaux fonctionnaires de la République. Auraient-ils trompé le peuple, en se présentant à lui, sous l'empire, comme des partisans de la révolution ? Eh bien, franchement, je ne puis le croire ; ils n'ont voulu tromper personne, mais ils s'étaient trompés eux-mêmes, sur leur propre compte, en s'imaginant qu'ils étaient des révolutionnaires. Ils avaient pris leur haine très-sincère, sinon très-énergique ni très-passionnée contre l'empire, pour un amour violent de la révolution, et se faisant illusion sur eux-mêmes, ils ne se doutaient même pas qu'ils étaient des partisans de la république et des réactionnaires en même temps.
    «La pensée réactionnaire, dit Proudhon (5), que le peuple ne l'oublie jamais, a été conçue au sein même du parti républicain.» Et plus loin il ajoute que cette pensée prend sa source dans son zèle gouvernementaltracassier, méticuleux, fanatique, policier et d'autant plus despotique, qu'il se croit tout permis, son despotisme ayant toujours pour prétexte le salut même de la république et de la liberté.
    Les républicains bourgeois identifient à grand tort leurrépublique avec la liberté. C'est là la grande source de toutes leurs illusions, lorsqu'ils se trouvent dans l'opposition, de leurs déceptions et de leurs inconséquences, lorsqu'ils ont en main le pouvoir. Leur république est toute fondée sur cette idée du pouvoir et d'un gouvernement fort, d'un gouvernement qui se doit montrer d'autant plus énergique et puissant qu'il est sorti de l'élection populaire ; et ils ne veulent pas comprendre cette vérité pourtant si simple et confirmée d'ailleurs par l'expérience de tous les temps et de tous les pays, que tout pouvoir organisé, établi, agissant sur le peuple, exclut nécessairement la liberté du peuple. L'État politique n'ayant d'autre mission que de protéger l'exploitation du travail populaire par les classes économiquement privilégiées, le pouvoir de l'État ne peut être compatible qu'avec la liberté exclusive de ces classes dont il représente les intérêts, et par la même raison il doit être contraire à la liberté du peuple. Qui dit État ou pouvoir dit domination, mais toute domination présume l'existence de masses dominées. L'État, par conséquent, ne peut avoir confiance dans l'action spontanée et dans le mouvement libre des masses, dont les intérêts les plus chers sont contraires à son existence ; il est leur ennemi naturel, leur oppresseur obligé, et tout en prenant bien garde de l'avouer, il doit toujours agir comme tel.
    Voilà ce que la plupart des jeunes partisans de la république autoritaire et bourgeoise ne comprennent pas, tant qu'ils restent dans l'opposition, tant qu'ils n'ont pas encore essayé eux-mêmes du pouvoir. Parce qu'ils détestent du fond de leurs cÏurs, avec toute la passion dont ces pauvres natures abâtardies, énervées, sont capables, le despotisme monarchique, ils s'imaginent qu'ils détestent le despotisme en général ; parce qu'ils voudraient avoir la puissance et le courage de renverser un trône, il se croient des révolutionnaires ; et ils ne se doutent pas que ce n'est pas le despotisme qu'ils ont en haine, mais sa forme monarchique, et que ce même despotisme, pour peu qu'il revête la forme républicaine, trouvera ses plus zélés adhérents en eux-mêmes.
    Ils ignorent que le despotisme n'est pas autant dans la formede l'État ou du pouvoir, que dans le principede l'État et du pouvoir politique lui-même, et que, par conséquent, l'État républicain doit être par son essence aussi despotique que l'État gouverné par un empereur ou un roi. Entre ces deux États, il n'y a pas une seule différence réelle. Tous les deux ont également pour base essentielle et pour but l'asservissement économique des masses au profit des classes possédantes. Mais ils diffèrent en ceci, que, pour atteindre ce but, le pouvoir monarchique qui, de nos jours, tend fatalement à se transformer partout en dictature militaire, n'admet la liberté d'aucune classe, pas même de celles qu'il protège au détriment du peuple. Il veut bien et il est forcé de servir les intérêts de la bourgeoisie, mais sans lui permettre d'intervenir, d'une manière sérieuse, dans le gouvernement des affaires du pays.
    Ce système, quand il est appliqué par des mains inhabiles et par trop malhonnêtes, ou quand il met en opposition trop flagrante les intérêts d'une dynastie avec ceux des exploiteurs de l'industrie et du commerce du pays, comme cela vient d'arriver en France, peut compromettre gravement les intérêts de la bourgeoisie. Il présente un autre désavantage, fort grave, au point de vue des bourgeois : il les froisse dans leur vanité et dans leur orgueil. Il les protège, il est vrai, et leur offre, au point de vue de l'exploitation du travail populaire, une sécurité parfaite, mais en même temps il les humilie en posant des bornes très-étroites à leur manie raisonneuse, et lorsqu'ils osent protester, les maltraite. Cela impatiente naturellement la partie la plus ardente, si vous voulez, la plus généreuse et la moins réfléchie de la classe bourgeoise, et c'est ainsi que se forme en son sein, en haine de cette oppression, le parti républicain bourgeois.
    Que veut ce parti ? L'abolition de l'État ? La fin de l'exploitation des masses populaires, officiellement protégée et garantie par l'État ? L'émancipation réelle et complète pour tous par le moyen de l'affranchissement économique du peuple ? Pas du tout. Les républicains bourgeois sont les ennemis les plus acharnés et les plus passionnés de la révolution sociale. Dans les moments de crise politique, lorsqu'ils ont besoin du bras puissant du peuple pour renverser un trône, ils condescendent bien à promettre des améliorations matérielles à cette classe si intéressantedes travailleurs ; mais comme, en même temps, ils sont animés de la résolution la plus ferme de conserver et de maintenir tous les principes, toutes les bases sacréesde la société actuelle, toutes ces institutions économiques et juridiques qui ont pour conséquence nécessaire la servitude réelle du peuple, leurs promesses s'en vont naturellement toujours en fumée. Le peuple, déçu, murmure, menace, se révolte, et alors, pour contenir l'explosion du mécontentement populaire, ils se voient forcés, les révolutionnaires bourgeois, de recourir à la répression toute-puissante de l'État. D'où il résulte que l'État républicain est aussi oppressif que l'État monarchique ; seulement, il ne l'est point pour les classes possédantes, il ne l'est exclusivement que contre le peuple.
    Aussi nulle forme de gouvernement n'eût-elle été aussi favorable aux intérêts de la bourgeoisie, ni aussi aimée de cette classe que la république, si elle avait seulement dans la situation économique actuelle de l'Europe, la puissance de se maintenir contre les aspirations socialistes, de plus en plus menaçantes, des masses ouvrières. Ce dont les bourgeois doutent, ce n'est donc pas de la bonté de la république qui est toute en leur faveur, c'est de sa puissance comme État, ou de sa capacité de se maintenir et de les protéger contre les révoltes du prolétariat. Il n'y a pas de bourgeois qui ne vous dise : «La république est une belle chose, malheureusement elle est impossible ; elle ne peut durer, parce qu'elle ne trouvera jamais en elle-même la puissance nécessaire pour se constituer en État sérieux, respectable, capable de se faire respecter et de nous faire respecter par les masses.» Adorant la république d'un amour platonique, mais doutant de sa possibilité ou du moins de sa durée, le bourgeois tend par conséquent à se remettre toujours sous la protection d'une dictature militaire qu'il déteste, qui le froisse, l'humilie et finit toujours par le ruiner tôt ou tard, mais qui lui offre au moins toutes les conditions de la force, de la tranquillité dans les rues et de l'ordre public.
    Cette prédilection fatale de l'immense majorité de la bourgeoisie pour le régime du sabre fait le désespoir des républicains bourgeois. Aussi ont-ils fait et ils font précisément aujourd'hui des effortssurhumainspour lui faire aimer la république, pour lui prouver que, loin de nuire aux intérêts de la bourgeoisie, elle leur sera au contraire tout-à-fait favorable, ce qui revient à dire qu'elle sera toujours opposée aux intérêts du prolétariat, et qu'elle aura toute la force nécessaire pour imposer au peuple le respect des lois qui garantissent la tranquille domination économique et politique des bourgeois.
    Telle est aujourd'hui la préoccupation principale de tous les membres du gouvernement de la Défense nationale, aussi bien que tous les préfets, sous-préfets, avocats de la République et commissaires généraux qu'ils ont délégués dans les départements. Ce n'est pas autant de défendre la France contre l'invasion des Prussiens, que de prouver aux bourgeois qu'eux, ont toute la bonne volonté et toute la puissance voulue pour contenir les révoltes du prolétariat. Mettez-vous à ce point de vue, et vous comprendrez tous les actes, autrement incompréhensibles, de ces singuliers défenseurs et sauveurs de la France.
    Animés de cet esprit et poursuivant ce but, ils sont forcément poussés vers la réaction. Comment pourraient-ils servir et provoquer la révolution, alors même que la révolution serait, comme elle l'est évidemment aujourd'hui, l'unique moyen de salut général de la France ? Ces gens qui portent la mort officielle et la paralysie de toute action populaire en eux-mêmes, comment porteraient-ils le mouvement et la vie dans les campagnes ? Que pourraient-ils dire aux paysans pour les soulever contre l'invasion des Prussiens, en présence de ces curés, de ces juges de paix, de ces maires et de ces gardes-champêtres bonapartistes, que leur amour démesuré de l'ordre public leur commande de respecter, et qui font et continueront de faire, eux, du matin jusqu'au soir, et armés d'une influence et d'une puissance d'action bien autrement efficace que la leur dans les campagnes, une propagande toute contraire ? S'efforceront-ils d'émouvoir les paysans par des phrases, lorsque tous les faits seront opposés à ces phrases ?
    Sachez-le bien, le paysan a en haine tous les gouvernements. Il les supporte par prudence ; il leur paie régulièrement les impôts et souffre qu'ils lui prennent ses fils pour en faire des soldats, parce qu'il ne voit pas comment il pourrait faire autrement, et il ne prête la main à aucun changement, parce qu'il se dit que tous les gouvernements se valent et que le gouvernement nouveau, quelque nom qu'il se donne, ne sera pas meilleur que l'ancien, et parce qu'il veut éviter les risques et les frais d'un changement inutile. De tous les régimes d'ailleurs, le gouvernement républicain lui est le plus odieux, parce qu'il lui rappelle les centimes additionnels de 1848 d'abord, et qu'ensuite on s'est occupé pendant vingt ans de suite à le noircir dans son opinion. C'est sa bête noire, parce qu'il représente, à ses yeux, le régime de la violence exercée sans aucun avantage, mais au contraire avec la ruine matérielle. La république, pour lui, c'est le règne de ce qu'il déteste plus que tout autre chose, la dictature des avocats et des bourgeois de ville, et dictature pour dictature, il a le mauvais goût de préférer celle du sabre.
    Comment espérer alors que les représentants officielsde la république pourront le convertir à la république ? Lorsqu'il se sentira le plus fort, il se moquera d'eux et les chassera de son village ; et lorsqu'il sera le plus faible, il se renfermera dans son mutisme et dans son inertie. Envoyer des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de journaux dans les campagnes, pour y faire la propagande en faveur de la république, ce serait donner le coup de grâce à la république.
    Mais alors que faire ? il n'y a qu'un seul moyen, c'est de révolutionner les campagnes aussi bien que les villes. Et qui peut le faire ? La seule classe qui porte aujourd'hui réellement, franchement, la révolution en son sein : La classe des travailleurs des villes.
    Mais comment les travailleurs des villes s'y prendront-ils pour révolutionner les campagnes ? Enverront-ils dans chaque village des ouvriers isolés comme des apôtres de la république ? Mais où prendront-ils l'argent nécessaire pour couvrir les frais de cette propagande ? Il est vrai que MM. les préfets, les sous-préfets et commissaires généraux pourraient les envoyer aux frais de l'État. Mais ils ne seraient plus les délégués du monde ouvrier, mais ceux de l'État, ce qui changerait singulièrement leur caractère, leur rôle, et la nature même de leur propagande, qui deviendrait par là même une propagande non révolutionnaire, mais forcément réactionnaire ; car la première chose qu'ils seraient forcés de faire, ce serait d'inspirer aux paysans la confiance dans les autorités nouvellement établies ou conservées par la république, donc aussi la confiance dans ces autorités bonapartistes dont l'action malfaisante continue de peser encore sur les campagnes. D'ailleurs il est évident que MM. les préfets, les sous-préfets et les commissaires généraux, conformément à cette loi naturelle, qui fait préférer à chacun ce qui concorde avec lui et non ce qui lui st contraire, choisiraient, pour remplir ce rôle de propagateurs de la république, les ouvriers les moins révolutionnaires, les plus dociles ou les plus complaisants. Ce serait encore la réaction sous la forme ouvrière ; et nous l'avons dit, la révolution seule peut révolutionner les campagnes.
    Enfin, il faut ajouter que la propagande individuelle, fût-elle même exercée par les hommes les plus révolutionnaires du monde, ne saurait avoir une très-grande influence sur les paysans. La rhétorique pour eux n'a point de charme, et les paroles lorsqu'elles ne sont pas la manifestation de la force, et ne sont pas immédiatement accompagnées par des faits, ne sont pour eux que des paroles. L'ouvrier qui viendrait seul tenir des discours dans un village, courrait bien le risque d'être bafoué et chassé comme un bourgeois.
    Que faut-il donc faire ?
    Il faut envoyer dans les campagnes, comme propagateurs de la révolution, des Corps-Francs.
    Règle générale : qui veut propager la révolution, doit être franchement révolutionnaire lui-même. Pour soulever les hommes, il faut avoir le diable au corps ; autrement on ne fait que des discours qui avortent, ou ne produisent qu'un bruit stérile, non des actes. donc, avant tout, les Corps-Francs propagateurs, doivent être, eux-mêmes, révolutionnairement inspirés et organisés. Ils doivent porter la révolution en leur sein, pour pouvoir la provoquer et la susciter parmi eux. Ensuite, ils doivent se tracer un système, une ligne de conduite conforme au but qu'ils se proposent.
    Quel est ce but ? Ce n'est pas d'imposer la révolution aux campagnes, mais de l'y provoquer et de l'y susciter. Une révolution imposée, soit par des décrets officiels, soit à main armée, n'est plus la révolution, mais le contraire de la révolution, car elle provoque nécessairement la réaction. En même temps, les Corps-Francs doivent se présenter aux campagnes comme une force respectable et capable de se faire respecter ; non sans doute pour les violenter, mais pour leur ôter l'envie d'en rire ou de les maltraiter, avant même de les avoir écoutés, ce qui pourrait bien arriver à des propagateurs individuels et non accompagnés d'une force respectable. Les paysans sont quelque peu grossiers, et les natures grossières se laissent facilement entraîner par le prestige et les manifestations de la force, sauf à se révolter contre elle plus tard, si cette force leur impose des conditions trop contraires à leurs instincts et à leurs intérêts.
    Voilà ce dont les Corps-Francs doivent bien se garder. Ils ne doivent rien imposer et tout susciter. Ce qu'ils peuvent et ce qu'ils doivent naturellement faire, c'est d'écarter, dès l'abord, tout ce qui pourrait entraver le succès de la propagande. Ainsi ils doivent commencer par casser, sans coup férir, toute l'administration communale, nécessairement infectée de Bonapartisme, sinon de légitimiste ou d'orléanisme ; attaquer, expulser et, au besoin, arrêter MM. les fonctionnaires communaux, aussi bien que tous les gros propriétaires réactionnaires, et M. le Curé avec eux, pour aucune autre cause, que leur connivence secrète avec les Prussiens.La municipalité légale doit être remplacée par un comité révolutionnaire, formé d'un petit nombre de paysans les plus énergiques et les plus sincèrement convertis à la Révolution.
    Mais avant de constituer ce comité, il faut avoir produit une conversion réelle dans les dispositions sinon de tous les paysans, au moins de la grande majorité. Il faut que cette majorité se passionne pour la Révolution. Comment produire ce miracle ? Par l'intérêt. Le paysan français est cupide, dit-on ; eh bien, il faut que sa cupidité elle-même s'intéresse à la Révolution. Il faut lui offrir, et lui donner immédiatement de grand avantages matériels.

    Qu'on ne se récrie pas contre l'immoralité d'un pareil système. Par le temps qui court et en présence des exemples que nous donnent tous les gracieux potentats qui tiennent en leurs mains les destinées de l'Europe, leurs gouvernements, leurs généraux, leurs ministres, leurs hauts et bas fonctionnaires, et toutes les classes privilégiées : clergé, noblesse, bourgeoisie, on aurait vraiment mauvaise grâce de se révolter contre lui. Ce serait de l'hypocrisie en pure perte. Les intérêts aujourd'hui gouvernent tout, expliquent tout. Et puisque les intérêts matériels et la cupidité des bourgeois perdent aujourd'hui la France, pourquoi les intérêts et la cupidité des paysans ne la sauveraient-ils pas ? D'autant qu'ils l'ont déjà sauvée une fois, et cela en 1792.
    Ecoutez ce que dit à ce sujet le grand historien de la France, Michelet, que certes personne n'accusera d'être un matérialiste immoral (6) :
    «Il n'y eut jamais un labour d'octobre, comme celui de 91, celui où le laboureur, sérieusement averti par Varennes et par Pilnitz, songea pour la première fois, roula en esprit les périls, et toutes les conquêtes de la Révolution qu'on voulait lui arracher. Son travail, animé d'une indignation guerrière, était déjà pour lui une campagne en esprit. Il labourait en soldat, imprimait à la charrue le pas militaire, et, touchant ses bêtes d'un plus sévère aiguillon, criait à l'une : «Hu ! la Prusse !», à l'autre : «Va donc, autriche.» Le bÏuf marchait comme un cheval, le soc allait âpre et rapide, le noir sillon fumait, plein de souffle et plein de vie.
    » C'est que cet homme ne supportait pas patiemment de se voir ainsi troublé dans sa possession récente,dans ce premier moment où la dignité humaine s'était réveillée en lui. Libre et foulant un champ libre, s'il frappait du pied, il sentait sous lui une terre sans droit ni dîme, qui déjà était à lui ou serait à lui demain... ; Plus de seigneurs !Tous seigneurs ! Tous rois, chacun sur sa terre, le vieux dicton réalisé :
    «Pauvre homme, en sa maison, Roi est.»
    »En sa maison, et dehors. Est-ce que la France entière n'est pas sa maison maintenant ?»
    Et plus loin, en parlant de l'effet produit sur les paysans par l'invasion de Brunswick :
    «Brunswick entré dans Verdun, s'y trouva si commodément qu'il y resta une semaine. Là, déjà, les émigrés qui entouraient le roi de Prusse commencèrent à lui rappeler les promesses qu'il avait faites. Ce prince avait dit, au départ, ces étranges paroles (Hardenberg les entendit) : «Qu'il ne se mêlerait pas du gouvernement de la France, que seulement il rendrait au roi l'autorité absolue.» Rendre au roi la royauté, les prêtres aux églises, les propriétés aux propriétaires, c'était là toute son ambition. Et pour tous ces bienfaits, que demandait-il à la France ? Nulle cession de territoire, rien que les frais d'une guerre entreprise pour la sauver.
    »Ce petit mot : rendre les propriétés,contenait beaucoup. Le grand propriétaire était le clergé ; il s'agissait de lui restituer un bien de quatre milliards, d'annuler les ventes qui s'étaient faites pour un milliarddès janvier 92, et qui depuis, en neuf mois, s'étaient énormément accrues. Que devenaient une infinité de contrats dont cette opération avait été l'occasion directe ou indirecte ? Ce n'étaient pas seulement les acquéreurs qui étaient lésés, mais ceux qui leur prêtaient de l'argent, mais les sous-acquéreurs auxquels ils avaient vendu, une foule d'autres personnes . . . . . . . un grand peuple, et véritablement attaché à la Révolutionpar un intérêt respectable. Ces propriétés,détournées depuis plusieurs siècles du but des pieux fondateurs, la Révolution les avait rappelées à leur destination véritable, la vie et l'entretien du pauvre. Elles avaient passé de la main morte à la vivante, DES PARESSEUX AUX TRAVAILLEURS, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des évêques fastueux, à l'honnête laboureur. Une France nouvelle s'était faite dans ce court espace de temps. Et ces ignorants (les émigrés) qui amenaient l'étranger ne s'en doutaient pas.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    »A ces mots significatifs de restauration des prêtres, de restitution, etc., le paysan dressa l'oreille et comprit que c'était toute la contre-révolution qui entrait en France, qu'une mutation immense et des choseset des personnes allait arriver. Ñ Tous n'avaient pas de fusils, mais ceux qui en eurent en prirent ; qui avait une fourche prit la fourche, et qui une faux, une faux.Ñ Un phénomène eut lieu sur la terre de France. Elle parut changée tout à coup au passage de l'étranger. Elle devint un désert. Les grains disparurent, et comme si un tourbillon les eût emportés, ils s'en allèrent à l'ouest. Il ne resta sur la route qu'une chose pour l'ennemi : les raisins verts, la maladie et la mort.»
    Encore plus loin, Michelet trace ce tableau du soulèvement des paysans :
    «La population courait au combat d'un tel élan que l'autorité commençait à s'en effrayer et la retenait en arrière. Des masses confuses, à peu près sans armes, se précipitaient vers un même point ; on ne savait comment les loger ni les nourrir. Dans l'Est, spécialement en Lorraine, les collines, tous les postes dominants étaient devenus des camps grossièrement fortifiés d'arbres abattus, à la manière de nos vieux camps du temps de César. Vercingétorix se serait cru, à cette vue, en pleine Gaule. Les Allemands avaient fort à songer, quand ils dépassaient, laissaient derrière eux ces camps populaires. Quel serait pour eux le retour ? Qu'aurait été une déroute à travers ces masses hostiles qui, de toutes parts, comme les eaux, dans une grande fonte de neige, seraient descendues vers eux ?. . . . Ils devaient s'en apercevoir ; ce n'était pas à une armée qu'ils avaient à faire, mais bien à la France.»

    Hélas ! n'est-ce pas tout le contraire de ce que nous voyons aujourd'hui ? Mais pourquoi cette même France, qui en 1792 s'était levée tout entière pour repousser l'invasion étrangère, pourquoi ne se lève-t-elle pas aujourd'hui qu'elle est menacée par un danger bien plus terrible que celui de 1792 ? Ah ! c'est qu'en 1792 elle a été électrisée par la Révolution, et qu'aujourd'hui elle est paralysée par la réaction, protégée et représentée par son gouvernement de la soi-disant Défense nationale.
    Pourquoi les paysans s'étaient-ils soulevés en masse contre les Prussiens en 1792, et pourquoi restent-ils non-seulement inertes, mais plutôt favorables à ce mêmes Prussiens, contre cette même République, aujourd'hui ? Ah ! c'est que, pour eux, ce n'est plus la même République. La République fondée par la Convention nationale, le 21 septembre 1792, était une République éminemment populaire et révolutionnaire. Elle avait offert au peuple un intérêt immense, ou, comme dit Michelet, respectable.Par la confiscation en masse des biens de l'Église d'abord, et plus tard de la noblesse émigrée ou révoltée, ou soupçonnée et décapitée, elle lui avait donné la terre, et pour rendre la restitution de cette terre à ses anciens propriétaires impossible, le peuple s'était levé en masse, Ñ tandis que la République actuelle, nullement populaire, mais au contraire pleine d'hostilité et de défiance contre le peuple, République d'avocats, d'impertinents doctrinaires, et bourgeoise s'il en fut, ne lui offre rien que des phrases, un surcroît d'impôts et de risques, sans la moindre compensation matérielle.
    Le paysan, lui aussi, ne croit pas en cette République, mais par une autre raison que les bourgeois. Il n'y croit pas précisément parce qu'il la trouve trop bourgeoise, trop favorable aux intérêts de la bourgeoisie, et il nourrit au fond de son cÏur contre les bourgeois une haine sournoise qui, pour se manifester sous une forme différente, n'est pas moins intense que la haine des ouvriers des villes contre cette classe aujourd'hui si peu respectable.
    Les paysans, l'immense majorité des paysans au moins, ne l'oublions jamais, quoique devenue propriétaire en France, n'en vivent pas moins du travail de leurs bras.C'est là ce qui les sépare foncièrement de la classe bourgeoise, dont la plus grande majorité vit de l'exploitation lucrative du travail des masses populaires; et ce qui l'unit, d'un autre côté, aux travailleurs des villes, malgré la différence de leurs positions, toute au désavantage de ces derniers, et la différence d'idées, les malentendus dans les principes qui en résultent malheureusement trop souvent.
    Ce qui éloigne surtout les paysans des ouvriers des villes, c'est une certaine aristocratie de l'intelligence,d'ailleurs très mal fondée, que les ouvriers ont le tort d'afficher souvent devant eux. Les ouvriers sont sans contredit plus lettrés ; leur intelligence, leur savoir, leurs idées sont plus développées. Au nom de cette supériorité scientifique, il leur arrive quelquefois de traiter les paysans d'en haut, de leur marquer leur dédain. Et, comme je l'ai déjà fait observer dans un autre écrit (7), les ouvriers ont grand tort, car à ce même titre, et avec beaucoup plus de raison apparente, les bourgeois, qui sont beaucoup plus savants et beaucoup plus développés que les ouvriers, auraient encore plus le droit de mépriser ces derniers. Et ces bourgeois, comme on sait, ne manquent pas de s'en prévaloir.
    Permettez-moi, cher ami, de répéter ici quelques pages de l'écrit que je viens de citer :
    « Les paysans, ai-je dit dans cette brochure, considèrent les ouvriers des villes comme des partageux,et craignent que les socialistes ne viennent confisquer leur terre qu'ils aiment au-dessus de toute chose. Ñ Que doivent donc faire les ouvriers pour vaincre cette défiance et cette animosité des paysans contre eux ? D'abord cesser de leur témoigner leur mépris, cesser de les mépriser. Cela est nécessaire pour le salut de la révolution, car la haine des paysans constitue un immense danger. S'il n'y avait pas cette défiance et cette haine, la révolution aurait été faite depuis longtemps, car l'animosité qui existe malheureusement dans les campagnes contre les villes constitue, non-seulement en france, mais dans tous les pays, la base et la force principale de la réaction. Donc l'intérêt de la révolution qui doit les émanciper, les ouvriers doivent cesser au plus vite de témoigner ce mépris aux paysans ; ils le doivent aussi par justice, car vraiment ils n'ont aucune raison pour les mépriser, ni pour les détester. Les paysans ne sont pas des fainéants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-mêmes; seulement ils travaillent dans des conditions différentes. Voilà tout. En présence du bourgeois exploiteur, l'ouvrier doit se sentir le frère du paysan.
    » Les paysans marcheront avec les ouvriers des villes pour le salut de la patrie aussitôt qu'il se seront convaincus que les ouvriers des villes ne prétendent pas leur imposer leur volonté, ni un ordre politique et social quelconque inventé par les villes pour la plus grande félicité des campagnes ; aussitôt qu'ils auront acquis l'assurance que les ouvriers n'ont aucunement l'intention de leur prendre leur terre.
    » Eh bien, il est de toute nécessité aujourd'hui que les ouvriers renoncent réellement à cette prétention et à cette intention, et qu'il y renoncent de manière à ce que les paysans le sachent et en demeurent tout-à-fait convaincus. Les ouvriers doivent y renoncer, car alors même que des prétentions pareilles seraient réalisables, elles seraient souverainement injustes et réactionnaires; et maintenant que leur réalisation est devenue absolument impossible, elles ne constitueraient qu'une criminelle folie.
    »De quel droit les ouvriers imposeraient-ils aux paysans une forme de gouvernement ou d'organisation économique  quelconque ? Du droit de la révolution, dit-on. Mais la révolution n'est plus révolution lorsqu'elle agit en despote, et lorsqu'au lieu de provoquer la liberté dans les masses, elle provoque la réaction dans leur sein. Le moyen et la condition sinon le but principal de la  révolution, c'est l'anéantissement du principe de l'autorité dans toutes ses manifestations possibles, c'est l'abolition complète de l'État politique et juridique, parce que l'État, frère cadet de l'Église, comme l'a fort bien démontré Proudhon, est la consécration historique de tous les despotismes, de tous les privilèges, la raison politique de tous les asservissements économiques et sociaux, l'essence même et le centre de toute réaction. Lorsqu'au nom de la Révolution, on veut faire de l'État, ne fût-ce que de l'État provisoire, on fait de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour la liberté ; pour  l'institution du privilège contre l'égalité.
    »C'est clair comme le jour. Mais les ouvriers socialistes  de la France, élevés dans les traditions politiques des jacobins, n'ont jamais voulu le comprendre. Maintenant ils seront forcés de le comprendre, par bonheur pour la Révolution et pour eux-mêmes. D'où leur est venue cette prétention aussi ridicule qu'arrogante, aussi injuste que funeste d'imposer leur idéal politique et social à dix millions de paysans qui n'en veulent pas ? C'est évidemment encore un héritage bourgeois, un legs politique du révolutionnarisme bourgeois. Quel est le fondement, l'explication, la théorie de cette prétention ? C'est la supériorité prétendue ou réelle de l'intelligence, de l'instruction, en un mot de la civilisation ouvrière, sur la civilisation des campagnes. Mais savez-vous qu'avec un tel principe on peut légitimer toutes les conquêtes, toutes les oppressions ?  Les bourgeois n'en ont jamais eu d'autre pour prouver leur mission de gouverner,ou ce qui veut dire la même chose, d'exploiter le monde ouvrier. De nation à nation, aussi bien que d'une classe à une autre, ce principe fatal et qui n'est autre que celui de l'autorité, explique et pose un droit à tous les envahissements et toutes les conquêtes. Les Allemands ne s'en sont-ils pas toujours servis pour exécuter tous leurs attentats contre la liberté et contre l'indépendance des peuples slaves et pour en légitimer la germanisation violente et forcée ? C'est, disent-ils, la conquête de la civilisation sur la barbarie. Prenez garde ; les Allemands commencent à s'apercevoir aussi que la civilisation germanique, protestante, est bien supérieure à la civilisation catholique représentée en général par les peuples de race latine en général, et à la civilisation française en particulier. Prenez garde qu'ils ne s'imaginent bientôt qu'ils ont la mission de vous civiliser et de vous rendre heureux, comme vous vous imaginez, vous, avoir la mission de civiliser et d'émanciper vos compatriotes, vos frères, les paysans de la France. Pour moi l'une ou l'autre prétention sont également odieuses et je vous déclare que, tant dans les rapports internationaux que dans les rapports d'une classe à une autre, je serai toujours du côté de ceux qu'on veut civiliser par ce procédé. Ñ Je me révolterai avec eux contre tous ces civilisateurs arrogants, qu'ils s'appellent les ouvriers, ou les Allemands, et en me révoltant contre eux, je servirai la révolution contre la réaction.
    »Mais, s'il en est ainsi, dira-t-on, faut-il abandonner les paysans ignorants et superstitieux à toutes les influences et à toutes les intrigues de la réaction ? Point du tout. Il faut écraser la réaction dans les campagnes aussi bien que dans les villes ; mais il faut pour cela l'atteindre dans les faits, et ne pas lui faire la guerre à coups de décrets. Je l'ai déjà dit, on n'extirpe rien avec des décrets. Au contraire, les décrets et tous les actes de l'autorité consolident ce qu'ils veulent détruire.
    » Au lieu de vouloir prendre aux paysans les terres qu'ils possèdent aujourd'hui, laissez-les suivre leur instinct naturel, et savez-vous ce qui arrivera alors ? Le paysan veut avoir à lui toutela terre ;il regarde le grand seigneur et le riche bourgeois dont les vastes domaines, cultivés par des bras salariés, amoindrissent son champ, comme des étrangers et des usurpateurs. La révolution de 1789 a donné aux paysans les terres de l'Église ; ils voudront profiter d'une autre révolution pour gagner celles de la noblesse et de la bourgeoisie.
    » Mais si cela arrivait, si les paysans mettaient la main sur toute la portion du sol qui ne leur appartient pas encore, n'aurait-on pas laissé renforcer par là d'une  manière fâcheuse le principe de la propriété individuelle, et les paysans ne se trouveraient-ils pas plus que jamais hostiles aux ouvriers socialistes des villes ?
    » Pas du tout, car, une fois l'État aboli, la consécration juridique et politique de l'État, la garantie de la propriété, leur manquera. La propriété ne sera plus un droit, elle sera réduite à l'état d'un simple fait.
    » Mais alors ce sera la guerre civile, direz-vous. La propriété individuelle n'étant plus garantie par aucune autorité supérieure, et n'étant plus défendue que par la seule énergie du propriétaire, chacun voudra s'emparer du bien d'autrui, les plus forts pilleront les plus faibles.
    » Il est certain que, dès l'abord, les choses ne se passeront pas d'une manière absolument pacifique : il y aura des luttes, l'ordre public,cette sainte arche des bourgeois, sera troublé, et les premiers faits qui résulteront d'un état de chose pareil pourront constituer ce qu'on est convenu d'appeler une guerre civile. Mais aimez-vous mieux livrer la France aux Prussiens ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    » D'ailleurs, ne craignez pas que les paysans s'entre-dévorent ; s'ils voulaient même essayer de le faire dans le commencement, ils ne tarderont pas à se convaincre de l'impossibilité matérielle de persister dans cette voie, et alors on peut être certain qu'ils tâcheront de s'entendre, de transiger et de s'organiser entre eux. Le besoin de manger et de nourrir leurs familles, et leur propre vie contre des attaques imprévues, tout cela les forcera indubitablement à entrer bientôt dans les voies des arrangements mutuels.
    » Et ne croyez pas non plus que dans ces arrangements, amenés en dehors de toute tutelle officielle,par la seule force des choses, les plus forts, les plus riches exercent une influence prédominante. La richesse des riches n'étant plus garantie par des institutions  juridiques, elle cessera d'être une puissance. Les riches ne sont si influents aujourd'hui que parce, courtisés par les fonctionnaires de l'État, ils sont spécialement protégés par l'État. Cet appui venant à leur manquer, leur puissance disparaîtra du même coup. Quant aux plus madrés, aux plus forts, ils seront annulés par la puissance collective de la masse, du grand nombre de petits et très petits paysans, ainsi que des prolétaires des campagnes, masse aujourd'hui réduite à la souffrance muette, mais que le mouvement révolutionnaire armera d'une irrésistible puissance.
    »Je ne prétends pas, notez-le bien, que les campagnes qui se réorganiseront ainsi, de bas en haut, créeront du premier coup une organisation idéale, conforme dans tous les points à celle que nous rêvons.   Ce dont je suis convaincu, c'est que ce sera une organisation vivante,et, comme telle, mille fois supérieure à celle qui existe maintenant. D'ailleurs cette organisation nouvelle restant toujours ouverte à la propagande active des villes, et ne pouvant plus être fixée et pour ainsi dire pétrifiée par la sanction juridique de l'État, progressera librement, se développant et se perfectionnant d'une manière indéfinie, mais toujours vivante et libre, jamais décrétée ni légalisée, jusqu'à arriver enfin à un point aussi raisonnable qu'on peut l'espérer de nos jours.
    » Comme la vie et l'action spontanée, suspendues pendant des siècles par l'action absorbante de l'État, seront rendues aux communes, il est naturel que chaque commune prendra pour point de départ de son développement nouveau, non l'état intellectuel et moral dans lequel la fiction officielle la suppose, mais l'état  réel de la civilisation ; et comme le degré de civilisation réelle est très différent entre les communes de France, aussi bien qu'entre celle de l'Europe en général, il en résultera nécessairement une grande différence de développement ; mais l'entente mutuelle, l'harmonie, l'équilibre établi d'un commun accord remplaceront l'unité artificielle des États. Il y aura une vie nouvelle et un monde nouveau. . . . . . . . . .
    » Vous me direz : Mais cette agitation révolutionnaire, cette lutte intérieure qui doit naître nécessairement de  la destruction des institutions politiques et juridiques, ne paralyseront-elles pas la défense nationale, au lieu de repousser les Prussiens, n'aura-t-on pas au contraire livré la France à l'invasion ?
    » Point du tout. L'histoire nous prouve que jamais les nations ne se montrèrent aussi puissantes au dehors, que lorsqu'elles se sentirent profondément agitées et troublées à l'intérieur, et qu'au contraire jamais elles ne furent aussi faibles que lorsqu'elles apparaissaient unies et tranquilles sous une autorité quelconque. Au fond rien de plus naturel : la lutte, c'est la pensée active, c'est la vie, et cette pensée active et vivante, c'est la force. Pour vous en convaincre, comparez entre elles quelques époques de votre propre histoire. Mettez en regard la France sortie de la Fronde, sous la jeunesse de Louis XIV, et la France de sa vieillesse, la monarchie solidement établie, unifiée, pacifiée par le grand roi; la première toute resplendissante de victoires, la seconde marchant de défaite en défaite à la ruine. Comparez de même la France de 1792 avec la France d'aujourd'hui. Si jamais la France n'a été déchirée par la guerre civile, c'est bien en 1792 et 1793 ; le mouvement, la lutte, la lutte à vie et à mort, se produisait sur tous les points de la République, et pourtant la France a repoussé victorieusement l'invasion de l'Europe presque toute entière coalisée contre elle. Ñ En 1870, la France unie et pacifiée de l'empire est battue par les armées de l'Allemagne, et se montre démoralisée au point qu'on doit trembler pour son existence.»

    Ici se présente une question : La révolution de 1792 et de 1793 a pu donner aux paysans, non gratis, mais à un prix très-bas, les biens nationaux, c'est-à-dire les terres de l'Église et de la noblesse émigrée, confisquées par l'État. Mais, objecte-t-on, elle n'a plus rien à donner aujourd'hui. Oh ! que si ; l'Église, les ordres religieux des deux sexes, grâce à la connivence criminelle de la monarchie légitime et du second empire surtout, ne sont-il pas redevenus fort riches ? Il est vrai que la plus grande partie de leurs richesses a été prudemment mobilisée, en prévision de révolutions possibles. L'Église, qui, à côté de ses préoccupations célestes, n'a jamais négligé ses intérêts matériels et s'est toujours distinguée par l'habile profondeur de ses spéculations économiques, a placé sans doute la majeure quantité de ses biens terrestres, qu'elle continue d'accroître chaque jour pour le plus grand bien des malheureux et des pauvres, dans toutes sortes d'entreprises commerciales, industrielles et banquières, tant privées que publiques, et dans les rentes de tous les pays, de sorte qu'il ne faudrait rien de moins qu'une banqueroute universelle, qui serait la conséquence inévitable d'une révolution sociale universelle, pour la priver de cette richesse qui constitue aujourd'hui le principal instrument de sa puissance, hélas ! encore par trop formidable. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'elle possède aujourd'hui, surtout dans le Midi de la France, d'immenses propriétés en terres et en bâtiments, aussi bien qu'en ornements et ustensiles de culte, de véritables trésors en argent, en or et en pierres précieuses. Ñ Eh bien ! tout cela peut et doit être confisqué, non au profit de l'État, mais des communes.

    Il y a encore les biens de ces milliers de propriétaires bonapartistes qui, pendant les vingt années du régime impérial, se sont distingués par leur zèle et qui ont été ostensiblement protégés par l'empire. Confisquer ces biens n'était pas seulement un droit, c'était et cela reste encore un devoir. Car le parti bonapartiste n'est point un parti ordinaire, historique, sorti organiquement et d'une manière régulière des développements successifs, religieux, politiques et économiques du pays, et fondé sur un principe national quelconque, vrai ou faux. C'est une bande de brigands, d'assassins, de voleurs, qui, s'appuyant d'un côté sur la lâcheté réactionnaire d'une bourgeoisie tremblante devant le spectre rouge, et encore rouge elle-même du sang des ouvriers de Paris qu'elle avait versé de ses mains,et de l'autre sur la bénédiction des prêtres et sur l'ambition criminelle des officiers supérieurs de l'armée, s'était nuitamment emparée de la France : «Une douzaine de Robert-Macaire de la vie élégante, rendus solidaires par le vice et par une détresse commune, ruinés, perdus de réputation et de dettes, pour se refaire une position et une fortune, n'ont pas reculé devant un des plus affreux attentats connus de l'histoire. Voilà en peu de mots toute la vérité sur le coup d'État de Décembre. Ñ Les brigands ont triomphé. Ils règnent depuis dix-huit ans sans partage sur le plus beau pays d'Europe, et que l'Europe considère avec beaucoup de raison comme le centre du monde civilisé. Ils ont créé une France officielle à leur image.Ils ont gardé à peu près intacte l'apparence des institutions et des choses, mais ils en ont bouleversé le fond en le ravalant au niveau de leurs mÏurs et de leur propre esprit. Tous les anciens mots sont restés. On y parle comme toujours de liberté, de justice, de dignité, de droit, de civilisation et d'humanité ; mais le sens de ces mots s'est complètement transformé dans leur bouche, chaque parole signifiant en réalité le contraire de ce qu'elle semble vouloir exprimer : on dirait une société de bandits qui par une ironie sanglante, ferait usage des plus honnêtes expressions pour discuter les desseins et les actes les plus pervers. N'est-ce pas encore aujourd'hui le caractère de la France impériale ? Ñ Y a-t-il quelque chose de plus dégoûtant, de plus vil, par exemple, que le Sénat impérial, composé aux termes de la Constitution, de toutes les illustrations du pays ?N'est-ce pas, à la connaissance de tout le monde, la maison des invalides de tous les complices du crime ; de tous les décembristes repus ? Sait-on quelque chose de plus déshonorant que la justice de l'empire, que tous ces tribunaux et ces magistrats qui ne connaissent d'autre devoir que de soutenir dans toutes les occasions, et quand même, l'iniquité des créatures de l'empire (8) ?»
    Voilà ce qu'au mois de mars, alors que l'empire était encore florissant, écrivait un de mes plus intimes amis. Ce qu'il disait des sénateurs et des juges était également applicable à toute la gent officielle et officieuse, aux fonctionnaires militaires et civils, communaux et départementaux, à tous les électeurs dévoués, ainsi qu'à tous les députés bonapartistes. La bande de brigands, d'abord pas trop nombreuse, mais grossissant chaque année davantage, attirant dans son sein par le lucre, tous les éléments pervertis et pourris, puis les y retenant par la solidarité de l'infamie et du crime, avait fini par couvrir toute la France, l'enlaçant de ses anneaux comme un immense reptile.
    Voilà ce qu'on appelle le parti bonapartiste. S'il y eut jamais un parti criminel et fatal à la France, ce fut celui-là. Il n'a pas seulement violé sa liberté, dégradé son caractère, corrompu sa conscience, avili son intelligence, déshonoré son nom ; il a détruit, par un pillage effréné, exercé pendant dix-huit ans de suite, sa fortune et ses forces, puis l'a livrée, désorganisée, désarmée, à la conquête des Prussiens. Aujourd'hui encore, alors qu'on aurait pu le croire déchiré de remords, mort de honte, anéanti sous le poids de son infamie, écrasé par le mépris universel, après quelques jours d'inaction apparente et de silence, il relève la tête, il ose parler de nouveau, et il conspire ouvertement contre la France, en faveur de l'infâme Bonaparte, désormais l'allié et le protégé des Prussiens.
    Ce silence et cette inaction de courte durée avaient été causés non par le repentir, mais uniquement par la peur atroce que lui avait causée la première explosion de l'indignation populaire. Dans les premiers jours de septembre, les bonapartistes avaient cru à une révolution, et, sachant fort bien qu'il n'y aurait point de punition qu'ils n'eussent méritée, ils s'enfuirent et se cachèrent comme des lâches, tremblant devant la juste colère du peuple. Ils savaient que la Révolution, elle, n'aime pas les phrases, et qu'une fois qu'elle se réveille et agit, elle n'y va jamais de main morte. Les bonapartistes se crurent donc politiquement anéantis, et pendant les premiers jours qui suivirent la proclamation de la République, ils ne songèrent qu'à mettre en lieu sûr leurs richesses accumulées par le vol et leurs chères personnes.
    Ils furent fort surpris de voir qu'ils pouvaient effectuer l'un et l'autre sans la moindre difficulté et sans le moindre danger. Comme en février et mars 1848, les doctrinaires bourgeois et les avocats qui se trouvent aujourd'hui à la tête du nouveau gouvernement provisoire de la République, au lieu de prendre des mesures de salut, firent des phrases. Ignorants de la pratique révolutionnaire et de la situation réelle de la France, tout aussi bien que leurs prédécesseurs, ayant comme eux la Révolution en horreur, MM. Gambetta et Cie voulurent étonner le monde par une générosité chevaleresque et qui fut non-seulement intempestive, mais criminelle, qui constitua une vraie trahison contre la France, puisqu'elle rendit la confiance et les armes à son ennemi le plus dangereux, à la bande des bonapartistes.
    Animé par ce désir vaniteux, par cette phrase, le gouvernement de la Défense nationale prit donc toutes les mesures nécessaires, et, cette fois, même les plus énergiques, pour que MM. les brigands, les pillards et les voleurs bonapartistes puissent tranquillement quitter Paris et la France, emportant avec eux toute leur fortune mobilisable et laissant sous sa protection toute spéciale leurs maisons et meurs terres qu'ils ne pouvaient emporter avec eux. Il poussa même sa sollicitude étonnante pour cette bande d'assassins de la France au point de risquer toute sa popularité en les protégeant contre la trop légitime indignation et la défiance populaires. Notamment, dans plusieurs villes de province, le peuple, qui n'entend rien à cette exhibition ridicule d'une générosité si mal placée, et qui, lorsqu'il se lève pour agir, marche toujours droit à son but, avait arrêté quelques hauts fonctionnaires de l'empire qui s'étaient spécialement distingués par l'infamie et par la cruauté de leurs actes tant officiels que privés. A peine le gouvernement de la Défense nationale, et principalement M. Gambetta comme ministre de l'Intérieur, en eut-il connaissance que, se prévalant de ce pouvoir dictatorial qu'il croit avoir reçu du peuple de Paris, et dont, par une contradiction singulière, il ne croit devoir faire usage que contre le peuple des provinces, mais non dans ses rapports diplomatiques avec l'envahisseur étranger, il s'empressa d'ordonner de la manière la plus hautaine et la plus péremptoire de remettre immédiatement tous ces coquins en pleine liberté.
    Vous vous rappelez, sans doute, cher ami, les scènes qui se sont passées dans la seconde moitié de septembre, à Lyon, par suite de la mise en liberté de l'ancien préfet, du procureur général et des sergents de ville de l'empire. Cette mesure, ordonnée directement par M. Andrieux, procureur de la République, assisté par le Conseil municipal, avait d'autant plus révolté le peuple de Lyon, qu'à cette heure même se trouvaient, dans les forts de cette ville, beaucoup de soldats emprisonnés, mis aux fers, pour le seul crime d'avoir manifesté hautement leur sympathie pour la République, et dont le peuple, depuis plusieurs jours, réclamait vainement la délivrance.
    Je reviendrai sur cet incident, qui fut la première manifestation de la scission qui devait nécessairement se produire entre le peuple de Lyon et les autorités républicaines, tant municipales, électives, que nommées par le gouvernement de la Défense nationale. Je me bornerai maintenant, cher ami, à vous faire observer la contradiction plus qu'étrange, qui existe entre l'indulgence extrême, excessive, je dirai plus, impardonnable de ce gouvernement pour des gens qui ont ruiné, déshonoré et trahi le pays et qui continuent à le trahir encore aujourd'hui, et la sévérité draconienne dont il use vis-à-vis des républicains, plus républicains et infiniment plus révolutionnaires que lui. On dirait que le pouvoir dictatorial lui a été donné non par la Révolution, mais par la réaction, pour sévir contre la Révolution, et que ce n'est que pour continuer la mascarade de l'Empire qu'il se donne le nom de gouvernement républicain.
    On dirait qu'il n'a délivré et renvoyé des prisons les serviteurs les plus zélés et les plus compromis de Napoléon III, que pour faire place aux républicains. Vous avez été témoin et en partie aussi la victime de l'empressement et de la brutalité qu'ils ont mis à les persécuter, à les pourchasser, à les arrêter et à les emprisonner. Ils ne se sont pas contentés de cette persécution officielle et légale,ils ont eu recours à la plus infâme calomnie. Ils ont osé dire que ces hommes qui, au milieu du mensonge officiel survivant à l'Empire et qui continue de ruiner les dernières espérances de la France, ont osé dire la vérité, toute la vérité au peuple, étaient des agents payés par les Prussiens.
    Ils délivrent ici les Prussiens de l'Intérieur, notoires, avérés, les bonapartistes, car qui peut mettre en doute, maintenant l'alliance ostensible de Bismarck avec les partisans de Napoléon III ? Ils font eux-mêmes les affaires de l'invasion étrangère ; au nom de je ne sais quelle légalité ridicule et d'une direction gouvernementale qui n'existe que dans leurs phrases et sur le papier, ils paralysent partout le mouvement populaire, le soulèvement, l'armement et l'organisation spontanée des communes, qui dans les circonstances terribles où se trouvent le pays peuvent seuls sauver la France ; et par là-même eux, les défenseurs nationaux, ils la livrent infailliblement aux Prussiens. Et non contents d'arrêter les hommes franchement révolutionnaires, pour le seul crime d'avoir osé dénoncer leur incapacité, leur impuissance et leur mauvaise foi, et d'avoir montré les seuls moyens de salut pour la France, ils se permettent encore de leur jeter à la face le sale nom de Prussiens ! Ah ! que Proudhon avait raison lorsqu'il disait (permettez-moi de vous citer tout ce passage, il est trop beau et trop vrai, pour qu'on puisse en retrancher un seul mot) :
    « Hélas ! On n'est jamais trahi que par les siens. En 1848, comme en 1793, la Révolution eut pour enrayeurs ceux-là même qui la représentaient. Notre républicanisme n'est toujours, comme le vieux jacobinisme, qu'une humeur bourgeoise,sans principe et sans plan, qui veut et ne veut pas; qui toujours gronde, soupçonne et n'en est pas moins dupe ; qui ne voit partout, hors de la coterie, que des factieux et des anarchistes; qui furetant les archives de la police, ne sait y découvrir que les faiblesses, vraies ou supposées, des patriotes ; qui interdit le culte de Châtel et fait chanter des messes par l'archevêque de Paris ; qui, sur toutes les questions, esquive le mot propre, de peur de se compromettre, se réserve sur tout, ne décide jamais rien, se méfie des raisons claires et des positions nettes.N'est-ce pas là, encore une fois, Robespierre, le parleur sans initiative,trouvant à Danton trop de virilité, blâmant les hardiesses généreuses dont il se sent incapable,s'abstenant au 10 août (comme M. Gambetta et Cie jusqu'au 4 septembre), n'approuvant ni ne désapprouvant les massacres de septembre (comme ces mêmes citoyens, la proclamation de la république par le peuple de Paris), votant la constitution de 93 et son ajournement à la paix; flétrissant la fête de la Raisonet faisant celle de l'Être suprême; poursuivant Carrier et appuyant Fouquier-Tinville ; donnant le baiser de paix à Camille Desmoulins dans la matinée et le faisant arrêter dans la nuit ; proposant l'abolition de la peine de mort et rédigeant la loi du 22 prairial ; enchérissant tour à tour sur Sieyès, sur Mirabeau, sur Barnave, sur Pétion, sur Danton, sur Marat, sur Hébert, puis faisant guillotiner et proscrire, l'un après l'autre, Hébert, Danton, Pétion, Barnave, le premier comme anarchiste, le second comme indulgent, le troisième comme fédéraliste, le quatrième comme constitutionnel ; n'ayant d'estime que pour la bourgeoisie gouvernementaleet le clergé réfractaire ; jetant le discrédit sur la Révolution,tantôt à propos du serment ecclésiastique, tantôt à l'occasion des assignats ; n'épargnant que ceux à qui le silence ou le suicide assure un refuge, et succombant enfin le jour où, resté seul avec les hommes du juste-milieu, il essaya d'enchaîner à son profit, et de connivence avec eux, la Révolution.»(9)
    Ah ! oui, ce qui distingue tous ces républicains bourgeois, vrais disciples de Robespierre, c'est leur amour de l'autorité de l'État quand même et la haine de la Révolution. Cette haine et cet amour, ils l'ont en commun avec les monarchistes de toutes les couleurs, voire même avec les bonapartistes, et c'est cette identité de sentiments, cette connivence instinctive et secrète, qui les rendent précisément si indulgents et si singulièrement généreux pour les serviteurs les plus criminels de Napoléon III. Ils reconnaissent que parmi les hommes d'État de l'Empire, il en est de bien criminels, et que tous on fait à la France un mal énorme et à peine réparable. Mais après tout, c'étaient des hommes d'État, ces commissaires de police, ces mouchards patentés et décorés, qui dénoncèrent constamment aux persécutions impériales tout ce qui restait d'honnête en France ; les sergents de ville eux-mêmes, ces assommeurs privilégiés du public, n'étaient-ils pas après tout des serviteurs de l'État ? Et entre hommes d'État, on se doit des égards, car les républicains officiels et bourgeois sont des hommes d'État avant tout, et ils en voudraient beaucoup à celui qui se permettrait d'en douter. Lisez tous leurs discours, ceux de M. Gambetta surtout. Vous y trouverez dans chaque mot cette préoccupation constante de l'État, cette prétention ridicule et naïve de se poser en homme d'État.
    Il ne faut jamais le perdre de vue, car cela explique tout, et leur indulgence pour les brigands de l'Empire, et leurs sévérités contre les républicains révolutionnaires. Monarchiste ou républicain, un homme d'État ne peut faire autrement que d'avoir la Révolution et les Révolutionnaires en horreur ; car la Révolution, c'est le renversement de l'État, les révolutionnaires sont les destructeurs de l'ordre bourgeois, de l'ordre public.
    Croyez-vous que j'exagère ? Je vous le prouverai par des faits.
    Ces mêmes républicains bourgeois qui, en Février et en Mars 1848, avaient applaudi à la générosité du gouvernement provisoire qui avait protégé la fuite de Louis-Philippe et de tous les ministres, et qui après avoir aboli la peine de mort pour cause politique, avaient pris la résolution magnanime de ne poursuivre aucun fonctionnaire public pour des méfaits commis sous le régime précédant ; ces mêmes républicains bourgeois, Ñ y compris M. Jules Favre sans doute, l'un des représentants les plus fanatiques comme on sait de la réaction bourgeoise de 1848, et dans la Constituante et dans l'Assemblée législative, et aujourd'hui membre du gouvernement de la Défense nationale et représentant de la France républicaine à l'extérieur ; Ñ ces mêmes républicains bourgeois, qu'ont-ils dit, décrété et fait un Juin ? Ont-ils usé de mansuétude envers les masses ouvrières, poussées à l'insurrection par la faim ?
    M. Louis Blanc, qui est un homme d'État aussi, mais un homme d'État socialiste, vous répondra (10) :
    «15.000 citoyens furent arrêtés après les événements de Juin, et 4.348 frappés de la déportation sans jugement, par mesure de sécurité générale.Pendant deux ans, ils demandèrent des juges : on leur envoya des commissions de clémence,et les mises en liberté furent aussi arbitraires que leurs arrestations. Croirait-on qu'un homme se soit trouvé qui ait osé prononcer devant une Assemblée, en plein dix-neuvième siècle, les paroles que voici : «Il serait impossible de mettre en jugement les transportés de Belle-Isle, contre beaucoup d'entr'eux, il n'existe pas de preuves matérielles.» Et comme, selon l'affirmation de cet homme, qui était Baroche (le Baroche de l'Empire, et en 1848, complice de Jules Favre et de plus d'un autre républicain, dans le crime commis en Juin contre les ouvriers), Ñ il n'existait pas de preuves matériellesqui donnassent d'avance la certitude que le jugement aboutirait à une condamnation, on condamna 468 proscrits des pontons, sans les juger, à être transportés en Algérie. Parmi eux figurait Lagarde, ex-président des délégués du Luxembourg. Il écrivit, de Brest, aux ouvriers de Paris, l'admirable et poignante lettre que voici :
    « Frères, Ñ celui qui, par suite des événements de Février 1848, fut appelé à l'insigne honneur de marcher à votre tête ; celui qui depuis dix-neuf mois, souffre en silence, loin de sa nombreuse famille, les tortures de la plus monstrueuse captivité ; celui, enfin, qui vient d'être condamné, sans jugement,à dix années de travaux forcés sur la terre étrangère, et cela, en vertu d'une loi rétroactive, d'une loi conçue, votée et promulguée sous l'inspiration de la haine et de la peur(par des républicains bourgeois) ; celui-là, dis-je, n'a pas voulu quitter le sol de la mère-patrie, sans connaître les motifs sur lesquels un ministre audacieux a osé échafauder la plus terrible des proscriptions.
    » En conséquence, il s'est adressé au commandant du ponton La Guerrière,lequel lui a donné communication de ce qui suit, textuellementextrait des notes jointes à son dossier :
    » Lagarde, délégué du Luxembourg,homme d'une probité incontestable,homme très-paisible,instruit, généralement aimé, et, par cela même, très-dangereuxpour la propagande.»
    » Je ne livre que ce fait à l'appréciation de mes concitoyens, convaincu que leur conscience saura bien juger qui, des bourreaux ou de la victime, mérite le plus leur compassion.
    » Quant à vous, frères, permettez-moi de vous dire : je pars mais je ne suis pas vaincu, sachez-le bien ! je pars mais je ne vous dis pas adieu.
    » Non frères, je ne vous dis pas adieu. Je crois au bon sens du peuple ; j'ai foi dans la sainteté de la cause à laquelle j'ai voué toutes mes facultés intellectuelles ; j'ai foi en la République, parce qu'elle est impérissable comme le monde. C'est pourquoi je vous dis au revoir, et surtout union et clémence!
               » Vive la République !
    » En rade de Brest.
    » Ponton La Guerrière
                                            »LAGARDE,
                                            » Ex-Président des délégués du Luxembourg.

    Qu'y a-t-il de plus éloquent que ces faits ! Et n'a-t-on pas eu mille fois raison de dire et de répéter que la réaction bourgeoise de Juin, cruelle, sanglante, horrible, cynique, éhontée, a été la vraie mère du Coup-d'État de Décembre. Le principe en était le même, la cruauté impériale n'a été que l'imitation de la cruauté bourgeoise, n'ayant renchéri seulement que sur le nombre des victimes déportées et tuées. Quant aux tués, ce n'est pas même encore certain, car le massacre de Juin, les exécutions sommaires exécutées par les gardes nationales bourgeoises sur les ouvriers disséminés, sans aucun jugement préalable, et non pas le jour même, mais le lendemain de la victoire, ont été horribles. Quant au nombre de déportés, la différence est notable. Les républicains bourgeois avaient arrêté 15.000 et transporté 4.348 ouvriers. Les brigands de Décembre ont arrêté à leur tour près de 26.000 citoyens et transporté à peu près la moitié, 13.000 citoyens à peu près. Évidemment de 1848 à 1852, il y a eu progrès, mais seulement dans la quantité, non dans la qualité. quant à la qualité, c'est-à-dire au principe, on doit reconnaître que les brigands de Napoléon III ont été beaucoup plus excusables que les républicains bourgeois de 1848. Ils étaient des brigands, des sicaires d'un despote ; donc en assassinant des républicains dévoués, ils faisaient leur métier ; et on peut même dire qu'en déportant la moitié de leurs prisonniers, en ne les assassinant pas tous à la fois, ils avaient fait en quelque sorte acte de générosité ; tandis que les républicains bourgeois, en déportant sans aucun jugement, par mesure de sécurité générale,4.348 citoyens, ont foulé aux pieds leur conscience, craché à la face de leur propre principe, et en préparant, en légitimantle Coup-d'État de Décembre, ils ont assassiné la République.
    Oui, je le dis ouvertement, à mes yeux et devant ma conscience, les Morny, les Baroche, les Persigny, les Fleury, les Piétri et tous leurs compagnons de la sanglante orgie impériale, sont beaucoup moins coupables que M. Jules Favre, aujourd'hui membre du gouvernement de la Défense nationale, moins coupables que tous les autres républicains bourgeois qui, dans l'Assemblée constituante et dans l'Assemblée législative, de 1848 à Décembre 1851, ont voté avec lui. Ne serait-ce pas aussi le sentiment de cette culpabilité et de cette solidarité criminelle avec les bonapartistes, qui les rend aujourd'hui si indulgents et si généreux pour ces derniers ?
    Il est un autre fait digne d'observation et de méditation. Excepté Proudhon et Louis Blanc, presque tous les historiens de la Révolution de 1848 et du Coup-d'État de Décembre, aussi bien que les plus grands écrivains du Radicalisme bourgeois, les Victor Hugo, les Quinet, etc. ont beaucoup parlé du crime et des criminels de Décembre, mais ils n'ont jamais daigné s'arrêter sur le crime et sur les criminels de Juin ? Et pourtant il est si évident que Décembre ne fut autre chose que la conséquence fatale et la répétition en grand de Juin !
    Pourquoi ce silence sur Juin ? Est-ce parce que les criminels de Juin étaient des républicains bourgeois, dont les écrivains ci-dessus nommés ont été moralement plus ou moins complices ? Complices de leur principe et nécessairement alors les complices indirects de leur fait. Cette raison est probable. Mais il en est une autre encore, qui est certaine : le crime de Juin n'a pas frappé que des ouvriers, des socialistes révolutionnaires, par conséquent des étrangersà la classe et des ennemis naturels du principe que représente tous ces écrivains honorables. Tandis que le crime de Décembre a atteint et déporté des milliers de républicains bourgeois, leurs frères au point de vue social, leurs coreligionnaires au point de vue politique. Et d'ailleurs ils en ont été eux-mêmes plus ou moins les victimes. De là leur extrême sensibilité pour Décembre et leur indifférence pour Juin.
    Règle générale : Un bourgeois, quelque républicain rouge qu'il soit, sera beaucoup plus vivement affecté, ému et frappé par une mésaventure dont un autre bourgeois sera victime, ce bourgeois fût-il même un impérialiste enragé, que du malheur d'un ouvrier, d'un homme du peuple. Dans cette différence, il y a sans doute une grande injustice, mais cette injustice n'est point préméditée, elle est instinctive. Elle provient de ce que les conditions et les habitudes de la vie, qui exercent sur les hommes une influence toujours plus puissante que leurs idées et leurs convictions politiques, ces conditions et ces habitudes, cette manière spéciale d'exister, de se développer, de penser et d'agir, tous ces rapports sociaux si multiples et en même temps si régulièrement convergents au même but, qui constituent la vie bourgeoise, le monde bourgeois, établissent entre les hommes qui appartiennent à ce monde, quelque soit la différence de leurs opinions politiques, une solidarité infiniment plus réelle, plus profonde, plus puissante, et surtout plus sincère, que celle qui pourrait s'établir entre les bourgeois et les ouvriers, par suite d'une communauté plus ou moins grande de convictions et d'idées.
    La vie domine la pensée et détermine la volonté.Voilà une vérité que l'on ne doit jamais perdre de vue, quand on veut comprendre quelque chose aux phénomènes politiques et sociaux. Si l'on veut donc établir entre les hommes une sincère et complète communauté de pensée et de volonté, il faut les fonder sur les mêmes conditions de la vie, sur la communauté des intérêts. Et comme il y a, par les conditions même de leur existence respective, entre le monde bourgeois et le monde ouvrier, un abîme, l'un étant le monde exploitant, l'autre le monde exploité et victime, j'en conclus que si un homme, né et élevé dans le milieu bourgeois, veut devenir, sincèrement et sans phrases, l'ami et le frère des ouvriers, il doit renoncer à toutes les conditions de son existence passée, à toutes les habitudes bourgeoises, rompre tous ses rapports de sentiment, de vanité et d'esprit avec le monde bourgeois, et tournant le dos à ce monde, devenant son ennemi et lui déclarant une guerre irréconciliable, se jeter entièrement, sans restriction ni réserve, dans le monde ouvrier.
    S'il ne trouve pas en lui une passion de justice suffisante pour lui inspirer cette résolution et ce courage, qu'il ne se trompe pas soi-même, et qu'il ne trompe pas les ouvriers, il ne deviendra jamais leur ami. Ses pensées abstraites, ses rêves de justice, pourront bien l'entraîner dans les moments de réflexion, de théorie et de calme, alors que rien ne bouge à l'extérieur, du côté du monde exploité. Mais que vienne un moment de grande crise sociale, alors que ces deux mondes irréconciliablement opposés se rencontrent dans une lutte suprême, et toutes les attaches de sa vie le rejetteront inévitablement dans le monde exploiteur. C'est ce qui précédemment arrivé à beaucoup de nos ci-devant amis, et c'est ce qui arrivera toujours à tous les républicains et socialistes bourgeois.
    Les haines sociales, comme les haines religieuses, sont beaucoup plus intenses, plus profondes que les haines politiques.Voilà l'explication de l'indulgence de vos démocrates bourgeois pour les bonapartistes et de leur sévérité excessive contre les révolutionnaires socialistes. Ils détestent beaucoup moins les premiers que les derniers ; ce qui a pour conséquence nécessaire de les unir avec les bonapartistes dans une commune réaction.

    Les bonapartistes, d'abord excessivement effrayés, s'aperçurent bientôt qu'ils avaient dans le gouvernement de la Défense nationale et dans tout ce monde quasi-républicain et officiel nouveau, improvisé par ce gouvernement, des alliés puissants. Ils ont dû s'étonner et se réjouir beaucoup Ñ eux qui, à défaut d'autres qualités, ont au moins celle d'être des hommes réellement pratiques et de vouloir les moyens qui conduisent à leur but Ñ de voir ce gouvernement, non content de respecter leurs personnes et de les laisser jouir en pleine liberté du fruit de leur rapine, avait conservé toute l'administration militaire, juridique et civile, de la nouvelle République, les vieux fonctionnaires de l'Empire, se contentant seulement de remplacer les préfets et les sous-préfets, les procureurs généraux et les procureurs de la République, mais laissant tous les bureaux des préfectures aussi bien que des ministères eux-mêmes, remplis de bonapartistes, et l'immense majorité des communes de France sous le joug corrupteur des municipalités nommées par le gouvernement de Napoléon III, de ces mêmes municipalités qui ont fait le dernier plébiscite et qui, sous le ministère Palikao et sous la direction jésuitique de Chevreau, ont fait, dans les campagnes, une si atroce propagande en faveur de l'infâme.
    Ils durent rire beaucoup de cette niaiserie vraiment inconcevable de la part des hommes d'esprit qui composent le gouvernement provisoire actuel, d'avoir pu espérer que, du moment qu'eux, républicains, s'étaient mis à la tête du pouvoir, toute cette administration bonapartiste deviendrait républicaine aussi. Les bonapartistes agirent bien autrement en Décembre. Leur premier soin fut de briser et d'expulser jusqu'au moindre petit fonctionnaire, qui n'avait pas voulu se laisser corrompre, de chasser toute l'administration républicaine, et de placer dans toutes les fonctions, depuis les plus hautes jusqu'aux plus inférieures, des créatures de la bande bonapartiste. Quant aux républicains et aux révolutionnaires, ils déportèrent et emprisonnèrent les derniers, et expulsèrent de France les premiers, ne laissant dans l'intérieur du pays que les plus inoffensifs, les moins résolus, les moins convaincus, les plus bêtes, ou bien ceux qui, d'une manière ou d'une autre, avaient consenti à se vendre. C'est ainsi qu'ils parvinrent à s'emparer du pays et à le malmener sans aucune résistance de sa part, pendant plus de vingt ans ; puisque, comme je l'ai déjà observé, le bonapartisme date de Juin et non de Décembre, et que M. Jules Favre et ses amis, républicains bourgeois des Assemblées constituante et législative, en ont été les vrais fondateurs.
    Il faut être juste pour tout le monde, même pour les bonapartistes. Ce sont des coquins, il est vrai ; mais des coquins très-pratiques. Ils ont eu, je le répète encore, la connaissance et la volonté des moyens qui conduisaient à leur but, et sous ce rapport ils se sont montrés infiniment supérieurs aux républicains, qui se donnent des airs de gouverner la France aujourd'hui. A cette heure même, après leur défaite, ils se montrent supérieurs et beaucoup plus puissants que tous ces républicains officiels qui ont pris leurs places. Ce ne sont pas les républicains, ce sont eux qui gouvernent la France encore aujourd'hui. Rassurés par la générosité du gouvernement de la Défense nationale, consolés de voir régner partout, au lieu de cette Révolution qu'ils redoutent, la réaction gouvernementale, retrouvant dans toutes les parties de l'administration de la République leurs vieux amis, leurs complices, irrévocablement à eux enchaînés par cette solidarité de l'infamie et du crime,dont j'ai déjà parlé et sur laquelle je reviendrait encore plus tard, et conservant en leurs mains un instrument terrible, toute cette immense richesse qu'ils ont accumulée par vingt ans d'horrible pillage, les bonapartistes ont décidément relevé la tête.
    Leur action occulte et puissante, mille fois plus puissante que celle du roi d'Yvetot collectif qui gouverne à Tours, se sent partout. Leurs journaux, La Patrie, Le Constitutionnel, le Pays, Le Peuplede M. Duvernois, La Libertéde M. Emile de Girardin et bien d'autres encore, continuent de paraître. Ils trahissent le gouvernement de la République et parlent ouvertement, sans crainte ni vergogne, comme s'ils n'avaient pas été les traîtres salariés, les corrupteurs, les vendeurs, les ensevelisseurs de la France. M. Emile de Girardin qui s'était enroué pendant les premiers jours de Septembre a retrouvé sa voix, son cynisme et son incomparable félonie ; comme en 1848, il propose généreusement au gouvernement de la République une idée par jour. Rien ne le trouble, rien ne l'étonne ; du moment qu'il est entendu qu'on ne touchera ni à sa personne ni à sa poche, il est rassuré et se sent de nouveau maître de son terrain : «Établissez seulement la République, écrit-il, et vous verrez les belles réformes politiques, économiques, philosophiques que je vous proposerai.» Les journaux de l'empire refont ouvertement la réaction au profit de l'empire. Les organes du jésuitisme recommencent à parler des bienfaits de la religion.
    L'intrigue bonapartiste ne se borne pas à cette propagande par la presse. Elle est devenue toute-puissante dans les campagnes et dans les villes aussi. Dans les campagnes, soutenue par une foule de grands et de moyens propriétaires bonapartistes, par MM. les curés et par toutes ces anciennes municipalité, tendrement conservées et protégées par le gouvernement de la République, elle prêche plus passionnément que jamais la haine de la République et l'amour de l'empire. Elle détourne les paysans de toute participation à la Défense nationale et leur conseille, au contraire, de bien accueillir les Prussiens, ces nouveaux alliés de l'empereur. Dans les villes, appuyés par les bureaux des préfectures et des sous-préfectures, sinon par les préfets et les sous-préfets eux-mêmes, par les juges de l'empire sinon par les avocats généraux et par les procureurs de la République, par les généraux et presque tous les officiers supérieurs de l'armée, sinon par les soldats qui sont patriotes, mais qui sont enchaînés par la vieille discipline, appuyés aussi par la grande majorité des municipalités, par l'immense majorité des grands et petits commerçants, industriels, propriétaires, boutiquiers ; appuyés même par cette foule de républicains bourgeois, modérés, timorés, antirévolutionnaires, quand même, et qui, ne trouvant de l'énergie que contre le peuple, font les affaires du bonapartisme sans le savoir et sans le vouloir ; soutenus par tous ces éléments de la réaction inconsciente et consciente, les bonapartistes paralysent tout ce qui est mouvement, action spontanée et organisation des forces populaires, et par là même livrent incontestablement les villes aussi bien que les campagnes aux Prussiens et par les Prussiens au chef de leur bande, à l'empereur. Enfin, que dirai-je, ils livrent aux Prussiens les forteresses et les armées de la France, preuve : les capitulations infâmes de Sédan, de Strasbourg, de Rouen..................... Ils tuent la France.

    Le gouvernement de la Défense nationale devait-il et pouvait-il le souffrir ? Il me semble qu'à cette question il ne peut exister qu'une réponse : Non, mille fois non. Son premier, son plus grand devoir, au point de vue du salut de la France, c'était d'extirper jusque dans sa racine la conspiration et l'action malfaisante des bonapartistes. Mais comment l'extirper ? Il n'y avait qu'un seul moyen : c'était de les arrêter et emprisonner d'abord, tous en masse, à Paris et dans les provinces, à commencer par l'impératrice Eugénie et sa cour, tous les hauts fonctionnaires militaires et civils, sénateurs, conseillers d'État, députés bonapartistes, généraux, préfets, sous-préfets, maires, juges de paix, tout le corps administratif et judiciaire, sans oublier la police, tous les propriétaires notoirement dévoués à l'empire, tout ce qui constitue en un mot la bande bonapartiste.
    Cette arrestation en masse était-elle possible ? Rien n'était plus facile. Le gouvernement de la Défense nationale et ses délégués dans les provinces n'avaient qu'à faire un signe, tout en recommandant aux populations de ne maltraiter personne, et on pouvait être certain qu'en peu de jours, sans beaucoup de violence et sans aucune effusion de sang, l'immense majorité des bonapartistes, surtout les hommes riches, influents et notables de ce parti, sur toute la surface de la France, auraient été arrêtés et emprisonnés. Les populations des départements n'en avaient-elles pas arrêté beaucoup de leur propre mouvement dans la première moitié de septembre, et, remarquez-le bien, sans faire de mal à aucun, de la manière la plus polie et la plus humaine du monde.
    La cruauté et la brutalité ne sont plus dans les mÏurs du peuple français, surtout ils ne sont plus dans les mÏurs du prolétariat des villes de France. S'il en reste quelques vestiges, il faut les chercher en partie chez les paysans, mais surtout dans la classe aussi stupide que nombreuse des boutiquiers. Ah ! ceux-là sont vraiment féroces ! Ils l'ont prouvé en juin 1848 (11), et bien des faits prouvent qu'ils n'ont pas changé de nature aujourd'hui. Ce qui rend surtout le boutiquier si féroce, c'est, à côté de sa stupidité désespérante, sa lâcheté, c'est la peur, et son insatiable cupidité. Il se venge pour la peur qu'il lui a fait éprouver et pour les risques qu'on a fait courir à sa bourse qui, à côté de sa grosse vanité, constitue, comme on sait, la partie la plus sensible de son être. Il ne se venge que lorsqu'il peut le faire absolument sans le moindre danger pour lui-même. Oh ! mais alors il est sans pitié.
    Quiconque connaît les ouvriers de France sait que, si les vrais sentiments humains, si fortement diminués et surtout si considérablement faussés de nos jours par l'hypocrisie officielle et par la sensiblerie bourgeoise, se sont conservés quelque part, c'est parmi eux ; c'est la seule classe de la société aujourd'hui dont on puisse dire qu'elle est réellement généreuse, trop généreuse par moment, et trop oublieuse des crimes atroces et des oiseuses trahisons dont elle a été trop souvent la victime. Elle est incapable de cruauté. Mais il y a en elle en même temps un instinct juste qui la fait marcher droit au but, un bon sens qui lui dit que quand on veut mettre fin à la malfaisance, il faut d'abord arrêter et paralyser les malfaiteurs. La France était évidemment trahie ; il fallait empêcher les traîtres de la trahir davantage. C'est pourquoi, presque dans toutes les villes de France, le premier mouvement des ouvriers fut d'arrêter et d'emprisonner les bonapartistes.
    Le gouvernement de la Défense nationale les fit relâcher partout. qui a eu tort, les ouvriers ou le gouvernement ? Sans doute le dernier. Il n'a pas seulement eu tort, il a commis un crime en les faisant relâcher. Et pourquoi n'a-t-il pas fait relâcher en même temps tous les assassins, les voleurs, les criminels de toutes sortes qui sont détenus dans les prisons de France ? Quelle différence y a-t-il entre eux et les bonapartistes ? Je n'en vois aucune, et si elle existe, elle est toute en faveur des criminels communs, toute contre les bonapartistes. Les premiers ont volé, attaqué, maltraité, assassiné des individus. Une partie des derniers ont littéralement commis les mêmes crimes, et tous ensemble ils ont pillé, violé, déshonoré, assassiné, trahi et vendu la France, un peuple entier. Quel est le crime le plus grand ? Sans doute celui des bonapartistes.
    Le gouvernement de la Défense nationale aurait-il fait plus de mal à la France, s'il avait fait relâcher tous les criminels et forçats détenus dans les prisons et travaillant dans les bagnes, qu'il ne lui en a fait en respectant et en faisant respecter la liberté et la propriété des bonapartistes, en les laissant librement consommer la ruine de la France ? Non, mille fois non ! Les forçats libérés tueraient quelques dizaines, disons quelques centaines, ou bien même quelques milliers d'individus, Ñ les Prussiens en tuent bien davantage chaque jour ; Ñ puis ils seraient vite repris et réemprisonnés par le peuple lui-même. Les bonapartistes tuent le peuple, et pour peu qu'on les laisse faire encore quelque temps, c'est le peuple entier, c'est la France qu'ils mettront en prison.
    Mais comment arrêter et retenir en prison tant de gens sans aucun jugement ? Ah ! qu'à cela ne tienne ! Pour peu qu'il se trouve en France un nombre suffisant de juges intègres, et pour peu qu'ils se donnent la peine de fouiller dans les actes passés des serviteurs de Napoléon III, ils trouveront bien sans doute de quoi condamner les trois quarts au bagne et beaucoup d'entre eux même à mort, en leur appliquant simplement et sans aucune sévérité excessive le Code criminel.
    D'ailleurs, les bonapartistes eux-mêmes n'ont-ils pas donné l'exemple ? N'ont-ils pas, pendant et après le coup de décembre, arrêté et emprisonné plus de 26.000, et transporté en Algérie et à Cayenne plus de 13.000 citoyens patriotes ? On dira qu'il leur était permis d'agir ainsi, parce qu'ils étaient des bonapartistes, c'est-à-dire des gens sans foi, dans principe, des brigands. Mais les républicains, qui luttent au nom du droit et qui veulent faire triompher le principe de la justice, ne doivent pas, ne peuvent pas en transgresser les conditions fondamentales et premières. Ñ alors je citerai un exemple.
    En 1848, après VOTRE victoire de juin, Messieurs les républicains bourgeois, qui vous montrez si scrupuleux maintenant sur cette question de justice, parce qu'il s'agit d'en faire l'application aujourd'hui aux bonapartistes, c'est-à-dire à des hommes qui, par leur naissance, leur éducation, leurs habitudes, leur position dans la société et par leur manière d'envisager la question sociale, la question de l'émancipation du prolétariat, appartiennent à votre classe, sont vos frères ; Ñ après ce triomphe remporté par vous en juin sur les ouvriers de Paris, l'Assemblée nationale, dont vous étiez, Monsieur Jules Favre, dont vous étiez, Monsieur Crémieux, et au seins de laquelle, vous au moins, Monsieur Jules Favre, vous étiez en ce moment, avec M. Pascal Duprat, votre confrère, l'un des organes les plus éloquents de la réaction furieuse ; Ñ cette Assemblée de républicains bourgeois n'a-t-elle pas souffert que, pendant trois jours de suite, la bourgeoisie furieuse fusillât, sans aucun jugement, des centaines, pour ne point dire des milliers d'ouvriers désarmés ? Et, immédiatement après, n'a-t-elle pas fait jeter dans les pontons 15.000 ouvriers, sans aucun jugement, par simple mesure de sûreté publique? Et après qu'ils furent restés des mois, demandant vainement cette justice au nom de laquelle vous faites tant de phrases maintenant, dans l'espoir que ces phrases pourront masquer votre connivence avec la réaction, cette même Assemblée de républicains bourgeois, vous ayant toujours à sa tête, Monsieur Jules Favre, n'en avait-elle pas fait condamner 4.348 à la transportation, encore sans jugementet toujours par mesure de sûreté générale? Allez, vous n'êtes tous que d'odieux hypocrites !
    Comment se fait-il que M. Jules Favre n'ait pas retrouvé en lui-même et n'ait pas cru bon d'employer contre les bonapartistes un peu de cette fière énergie,un peu de cette férocité impitoyable, qu'il a si largement manifestée en juin 1848 lorsqu'il s'agissait de frapper des ouvriers socialistes ? Ou bien pense-t-il que les ouvriers, qui réclament leur droit à la vie, aux conditions d'une existence humaine, qui demandent les armes à la main, la justice égale pour tous, soient plus coupables que les bonapartistes qui assassinent la France ?
    Eh bien, oui ! Telle est incontestablement, non sans doute la pensée explicite Ñ une telle pensée n'oserait s'avouer à elle-même, Ñ mais l'instinct profondément bourgeois qui inspire tous les décrets du gouvernement de la Défense nationale, aussi bien que les actes de la majeure partie de ses délégués provinciaux : commissaires-généraux, préfets, sous-préfets, procureurs-généraux, et procureurs de la République qui, appartenant soit au barreau, soit à la presse républicaine, représentent, pour ainsi dire, la fine fleur du jeune radicalisme bourgeois. Aux yeux de tous ces ardents patriotes, de même que dans l'opinion historiquement constatéede M. Jules Favre, la Révolution sociale constitue pour la France un danger encore plus grave que l'invasion étrangère elle-même.Je veux bien croire que, sinon tous, au moins la plus grande partie de ces dignes citoyens feraient volontiers le sacrifice de leur vie pour sauver la gloire, la grandeur et l'indépendance de la France, mais je suis également et même plus certain, d'un autre côté, qu'une majorité plus considérable encore, parmi eux, préférera voir plutôt cette noble France subir le joug temporaire des Prussiens, que de devoir son salut à une franche révolution populaire qui démolirait inévitablement du même coup la domination économique et politique de leur classe. De là leur indulgence révoltante, mais forcée pour les partisans si nombreux et malheureusement encore trop puissants de la trahison Bonapartiste, et leur sévérité passionnée, leurs persécutions implacables contrée les socialistes révolutionnaires, représentants de ces classes ouvrières qui, seules, prennent aujourd'hui la délivrance du pays au sérieux.
    Il est évident que ce ne sont pas de vains scrupules de justice, mais bien la crainte de provoquer et d'encourager la Révolution sociale qui empêche le gouvernement de sévir contre la conspiration flagrante du parti bonapartiste. Autrement comment expliquer qu'il ne l'ait pas fait déjà le 4 septembre ? A-t-il pu douter un seul instant, lui aui a osé prendre sur lui la terrible responsabilité du salut de la France, de son droit et de son devoir de recourir aux mesures les plus énergiques contre les infâmes partisans d'un régime qui, non content d'avoir plongé la France dans l'abîme, s'efforce encore aujourd'hui de paralyser tous ses moyens de défense, dans l'espoir de pouvoir rétablir le trône impérial avec l'aide et sous le protectorat des Prussiens ?
    Les membres du gouvernement de la Défense nationale détestent la Révolution, soit. Mais s'il est avéré et s'il devient de jour en jour plus évident, que dans la situation désastreuse dans laquelle se trouve placée la France, il ne lui reste plus d'autre alternative que celle-ci : ou la Révolution, ou le joug des Prussiens,ne considérant la question qu'au point de vue du patriotisme, ces hommes, qui ont assumé le pouvoir dictatorial, au nom du salut de la France, ne seront-ils pas des criminels, ne seront-ils pas, eux-mêmes, des traîtres à leur patrie, si, par haine de la Révolution, ils livrent la France, ou seulement la laissent livrer, aux Prussiens ?
    Voilà bientôt un mois que le régime impérial, renversé par les baïonnettes prussiennes, a croulé dans la boue. Un gouvernement provisoire, composé de bourgeois plus ou moins radicaux, a pris sa place. Qu'a-t-il fait pour sauver la France ?
    Telle est la véritable question, l'unique question. Quant à celle de la légitimité du gouvernement de la Défense nationale, et de son droit, je dirai plus, de son devoir d'accepter le pouvoir des mains du peuple de Paris, après que ce dernier eut enfin balayé la vermine bonapartiste, elle ne put être posée, le lendemain de la honteuse catastrophe de Sédan, que par les complices de Napoléon III, ou, ce qui veut dire la même chose, par des ennemis de la France. M. Émile de Girardin fut naturellement de ce nombre. (12).
    Si le moment n'était pas aussi terrible, on aurait pu rire beaucoup en voyant l'effronterie incomparable de ces gens. Ils surpassent aujourd'hui Robert Macaire, le chef spirituel de leur Église, et Napoléon III lui-même, qui en est le chef visible.
    Comment ! Ils ont tué la République et fait monter le digne empereur sur le trône, par les moyens que l'on sait. Pendant vingt ans de suite, ils ont été les instruments très-intéressés et très-volontaires des plus cyniques violations de tous les droits et de toutes les légitimités possibles ; ils ont systématiquement corrompu, empoisonné et désorganisé la France, ils l'ont abêtie ; ils ont enfin attiré sur cette malheureuse victime de leur cupidité et de leur honteuse ambition des malheurs dont l'immensité dépasse tout ce que l'imagination la plus pessimiste avait pu prévoir. en présence d'une catastrophe si horrible et dont ils ont été les auteurs principaux, écrasés par le remords, par la honte, par la terreur, par la crainte d'un châtiment populaire, mille fois mérité, ils auraient dû rentrer sous terre, n'est-ce pas ? ou se réfugier, au moins, comme leur maître, sous le drapeau des Prussiens, le seul qui soit capable de couvrir aujourd'hui leur saleté. Eh bien non, rassurés par l'indulgence criminelle du gouvernement de la Défense Nationale, ils sont restés à Paris et ils se sont répandus dans toute la France, réclamant à haute voix contre ce gouvernement qu'ils déclarent illégal et illégitime, au nom des droits du peuple, au nom du suffrage universel.
    Leur calcul est juste. Une fois la déchéance de Napoléon III devenue un fait irrévocablement accompli, il ne reste plus d'autre moyen de le ramener en France que le triomphe définitif des Prussiens. Mais pour assurer et pour accélérer ce triomphe, il faut paralyser tous les efforts patriotiques et réellement révolutionnaires de la France, détruire dans leur racine tous les moyens de défense, et pour atteindre ce but, la voie la plus courte, la plus certaine, c'est la convocation immédiate d'une Assemblée constituante. Je le prouverai.
    Mais d'abord je crois utile de démontrer que les Prussiens peuvent et doivent vouloir le rétablissement de Napoléon III sur le trône de France.
    La position du comte de Bismarck et de son maître Guillaume Ier, toute triomphante qu'elle est, n'est pas facile du tout. Leur but est évident : c'est l'unification à moitié forcée et à moitié volontaire de tous les États de l'Allemagne sous le sceptre royal de Prusse, qu'on transformera sans doute bientôt en sceptre impérial ; c'est la constitution du plus puissant empire au cÏur de l'Europe. Il y a à peine cinq ans que parmi les cinq grandes puissances de l'Europe, la Prusse était considérée comme la dernière. aujourd'hui elle veut devenir et, sans doute, elle va devenir la première, et gare alors à l'indépendance et à la liberté de l'Europe ! gare aux petits États surtout, quand ils ont le malheur de posséder en leur sein des populations germaniques ou ci-devant germaniques, comme les Flamands par exemple.
    L'appétit de l'orgueil allemand est aussi féroce que sa servilité est énorme, et s'appuyant sur ce patriotique appétit et sur cette servilité toute allemande, M. le comte de Bismarck, qui n'a point de scrupules et qui est trop homme d'État pour épargner le sang des peuples, et pour respecter leur bourse, leur liberté et leurs droits, serait bien capable d'entreprendre, au profit de son maître, la réalisation des rêves de Charles-Quint.
    Une partie de la tâche immense qu'il s'est imposée est achevée ; grâce à la connivence de Napoléon III qu'il a dupé, grâce à l'alliance de l'empereur Alexandre II qu'il dupera, il est déjà parvenu à écraser l'Autriche. Aujourd'hui il la maintient dans le respect par l'attitude menaçante de son alliée fidèle, la Russie.
    Quant à l'empire du czar, depuis le partage de la Pologne et précisément par ce partage, il est inféodé au royaume de Prusse comme ce dernier est inféodé à l'empire de toutes les Russies. ils ne peuvent se faire la guerre, à moins d'émanciper les provinces polonaises qui leur sont échues, ce qui est aussi impossible pour l'un que pour l'autre, parce que la possession de ces provinces constitue pour chacun d'eux la condition essentielle de sa puissance comme État. Ne pouvant se faire la guerre, nolens volens,ils doivent être d'intimes alliés. il suffit que la Pologne bouge, pour que l'Empire de Russie et le royaume de Prusse soient obligés d'éprouver l'un pour l'autre un surcroît de passion. Cette solidarité forcée est le résultat fatal, souvent désavantageux et toujours pénible, de l'acte de brigandage qu'ils ont commis tous les deux contre cette noble et malheureuse Pologne, car il ne faut pas imaginer que les Russes, même officiels, aiment les Prussiens, ni que ces derniers adorent les Russes ; au contraire, ils se détestent cordialement, profondément ; mais comme deux brigands, enchaînés l'un à l'autre par la solidarité du crime, ils sont obligés de marcher ensemble et de s'entr'aider mutuellement ; de là l'ineffable tendresse qui unit les deux cours de St-Pétersbourg et de Berlin, et que le comte de Bismarck n'oublie jamais d'entretenir par quelques cadeaux, par exemple par quelques malheureux patriotes polonais livrés de temps à autre aux bourreaux de Varsovie ou de Wilna.
    A l'horizon de cette amitié sans nuage, il se montre pourtant déjà un point noir : c'est la question des provinces baltiques. Ces provinces, on le sait, ne sont ni russes, ni allemandes, elles sont lettes ou finnoises, la population allemande, composée de nobles et de bourgeois, n'y constituant qu'une minorité très-infime ; ces provinces avaient appartenu d'abord à la Pologne, plus tard à la Suède, plus tard encore, elles furent conquises par la Russie. La plus heureuse solution pour elles, au point de vue populaire, Ñ et je n'en admets pas d'autre, Ñ ce serait, selon moi, leur retour ensemble avec la Finlande, non sous domination de la Suède, mais dans une alliance fédérative, très-intime, avec elle, à titre de membres de la fédération scandinave, embrassant la Suède, la Norvège, le Danemark et toute la partie danoise du Schleswig, n'en déplaise à MM. les allemands. Ce serait juste, ce serait naturel, et ces deux raisons suffiront pour que cela déplaise aux Allemands ; cela mettrait enfin une limite salutaire à leurs ambitions maritimes. Les Russes veulent russifier ces provinces, les Allemands veulent les germaniser. Les uns comme les autres ont tort. L'immense majorité de la population qui déteste également les Allemands et les Russes, veut rester ce qu'elle est, c'est-à-dire finnoise et lette, et elle ne pourra trouver le respect de son autonomie et de son droit d'être elle-même que dans la Confédération scandinave.
    Mais comme je l'ai dit, cela ne se concilie aucunement avec les convoitises patriotiques des Allemands. Depuis quelque temps, on se préoccupe beaucoup de cette question en Allemagne. Elle y a été réveillée par les persécutions du gouvernement russe contre le Clergé protestant qui, dans ces provinces, est allemand. Ces persécutions sont odieuses comme le sont tous les actes d'un despotisme quelconque, russe ou prussien ; mais elle ne surpassent pas celles que le gouvernement prussien commet chaque jour dans les provinces russo-polonaises, et pourtant, ce même public allemand se garde bien de protester contre le despotisme prussien. De tout cela il résulte que pour les Allemands il ne s'agit pas du tout de justice, mais d'acquisition, de conquête. Ils convoitent ces provinces, qui leur seraient effectivement très-utiles, au point de vue de leur puissance maritime dans la Baltique, et je ne doute pas que Bismarck ne nourrisse, dans quelque compartiment très-reculé de son cerveau, l'intention de s'en emparer tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre. Tel est le point noir qui surgit entre la Russie et la Prusse.
    Tout noir qu'il est, il n'est pas encore capable de les séparer. Elles ont trop besoin l'une de l'autre. La Prusse, qui désormais ne pourra plus avoir d'autre allié en Europe que la Russie, car tous les autres États, sans excepter même l'angleterre, se sentant aujourd'hui menacés par son ambition, qui bientôt ne connaîtra plus de limites, se tournent ou se torneront tôt ou tard contre elle ; Ñ la Prusse se gardera donc bien de poser maintenant une question qui nécessairement devrait la brouiller avec son unique amie, la Russie. Elle aura besoin de son aide, de sa neutralité au moins, aussi longtemps qu'elle n'aura pas anéanti complètement, au moins pour vingt ans, la puissance de la France, détruit l'empire d'Autriche et englobé la Suisse allemande, une partie de la Belgique, la hollande et tout le Danemark ; la possession de ces deux derniers royaumes lui étant indispensable pour la création et pour la consolidation de sa puissance maritime. tout cela sera la conséquence nécessaire de son triomphe sur la France, si seulement ce triomphe est définitif et complet. Mais tout cela, en supposant même les circonstances les plus heureuses pour la Prusse, ne pourra pas se réaliser d'un coup. L'exécution de ces projets immenses prendra bien des années, et pendant tout ce temps, la Prusse aura besoin plus que jamais du concours de la Russie ; car il faut bien supposer que le reste de l'Europe, tout lâche et tout stupide qu'il se montre à présent, finira pourtant par se réveiller quand il sentira le couteau sur sa gorge, et ne se laissera pas accommoder à la sauce prusso-germanique, sans résistance et sans combattre. Seule, la Prusse, même triomphante, même après avoir écrasé la France, serait trop faible pour lutter contre tous les États de l'Europe réunis. Si la Russie se tournait aussi contre elle, elle serait perdue. elle succomberait même avec la neutralité russe ; il lui faudra absolument le concours effectif de la Russie, ce même concours qui lui rend aujourd'hui un service immense, en tenant en échec l'Autriche ; car il est évident que si l'Autriche n'était point menacée par la Russie, le lendemain même de l'entrée des troupes allemandes sur le territoire de la France, elle aurait jetée les siennes sur la Prusse, sur l'Allemagne dégarnie de soldats, pour reconquérir sa domination perdue et tirer une revanche éclatante de Sadowa.
    M. de Bismarck est un homme trop prudent pour se brouiller au milieu de circonstances pareilles avec la Russie. Certes cette alliance doit lui être désagréable sous bien des rapports. elle le dépopularise en allemagne, M. de Bismarck est sans doute trop homme d'État pour attacher une valeur sentimentale à l'amour et ç la confiance des peuples. Mais il sait que cet amour et cette confiance constituent par moments une force, la seule force qui, aux yeux d'un profond politique comme lui, soit vraiment respectable. Donc cette impopularité de l'alliance russe le gène. Il doit sans doute regretter que la seule alliance qui reste aujourd'hui à l'Allemagne soit précisément celle que repousse le sentiment unanime de l'Allemagne.
    Quand je parle des sentiments de l'Allemagne, j'entends naturellement ceux de sa bourgeoisie et de son prolétariat. La noblesse allemande n'a point de haine pour la Russie, car elle ne connaît de la russie que l'Empire, dont la politique barbare et les procédés sommaires lui plaisent, flattent ses instincts, conviennent à sa propre nature. Elle avait pour feu l'empereur Nicolas une admiration enthousiaste, un vrai culte. Ce Gengis-Khan germanisé, ou plutôt ce prince allemand mongolisé, réalisait à ses yeux le sublime idéal du souverain absolu. Elle en retrouve aujourd'hui l'image fidèle dans son roi-croquemitaine, le futur empereur de l'allemagne. Ce n'est donc pas la noblesse allemande qui s'opposera jamais à l'alliance russe. Elle l'appuie au contraire avec une double passion ; d'abord par sa sympathie profonde pour les tendances despotiques de la politique russe, ensuite parce que son roi veut cette alliance, et aussi longtemps que la politique royale tendra à l'asservissement des peuples, cette volonté pour elle sera sacrée. Il n'en serait pas ainsi, sans doute, si le roi, devenu tout d'un coup infidèle à toutes les traditions de sa dynastie, décrétait leur émancipation. Alors, mais seulement alors, elle serait capable de se révolter contre lui, ce qui d'ailleurs ne serait pas fort dangereux, car la noblesse allemande, toute nombreuse qu'elle est, n'a aucune puissance qui lui soit propre. Elle n'a point de racines dans le pays et n'y existe comme caste bureaucratique et militaire surtout, que par la grâce de l'État. Au reste, il n'est pas probable que le futur empereur de l'Allemagne signe jamais librementet de son mouvement propre un décret d'émancipation, on peut espérer que la touchante harmonie qui existe entre lui et sa fidèle noblesse se maintiendra toujours. Pourvu qu'il continue d'être un franc despote, elle restera son esclave dévouée, heureuse de se prosterner devant lui et d'exécuter tous ses ordres si tyranniques et si féroces qu'ils soient.
    Il n'en est pas ainsi du prolétariat de l'Allemagne. J'entends surtout le prolétariat des villes. Celui des campagnes est trop écrasé, trop anéanti et par sa position précaire et par ses rapports de subordination habituelle vis-à-vis des paysans propriétaires, et par l'instruction systématiquement empoisonnée de mensonges politiques et religieux qu'il reçoit dans les écoles primaires, pour qu'il puisse seulement savoir lui-même quel sont ses sentiments et ses vÏux ; ses pensées dépassent rarement l'horizon trop étroit de son existence misérable. Il est nécessairement socialiste par position et par nature, mais sans qu'il s'en doute lui-même. Seule la révolution sociale franchement universelle et bien large, plus universelle et plus large que ne la rêvent les démocrates-socialistes de l'Allemagne, pourra réveiller le diable qui dort en lui. Ce diable : l'instinct de la liberté, la passion de l'égalité, la sainte révolte, une fois réveillé en son sein, ne se rendormira plus. Mais jusqu'à ce moment suprême, le prolétariat des campagnes restera, conformément aux recommandation de M. le pasteur, l'humble sujet du roi, et l'instrument machinal entre les mains de toutes les autorités publiques et privées possibles.
    Quant aux paysans propriétaires, il sont en majorité plutôt portés à soutenir la politique royale qu'à la combattre. Il y a pour cela beaucoup de raisons ; d'abord l'antagonisme des campagnes et des villes qui existe en Allemagne aussi bien qu'ailleurs, et qui s'y est solidement établi depuis 1525, alors que la bourgeoisie de l'Allemagne, ayant Luther et Melanchton à sa tête, trahit d'une manière si honteuse et si désastreuse pour elle-même, l'unique révolution de paysans qui ait eu lieu en allemagne ; ensuite l'instruction profondément rétrograde dont j'ai déjà parlé et qui domine dans toutes les écoles de l'Allemagne et de la Prusse surtout ; Ñ l'égoïsme, les instincts et les préjugés de conservation qui sont inhérents à tous les propriétaires grands et petits ; enfin l'isolement relatif des travailleurs des campagnes qui ralentit d'une manière excessive la circulation des idées, et le développement des passions politiques. De tout cela il résulte que les paysans propriétaires de l'Allemagne s'intéressent beaucoup plus à leurs affaires communales qui les touchent de plus près, qu'à la politique générale. Et comme la nature allemande, généralement considérée, est beaucoup plus portée à l'obéissance qu'à la résistance, à la pieuse confiance qu'à la révolte, il s'en suit que le paysan allemand s'en remet volontiers pour tous les intérêts généraux du pays, à la sagesse des hautes autorités instituées par Dieu. Il arrivera sans doute un moment où le paysan de l'Allemagne se réveillera aussi. Ce sera lorsque la grandeur et la gloire du nouvel empire prusso-germanique qu'on est en train de fonder aujourd'hui, non sans une certaine admiration et même une certaine sympathie mystique et historique de sa part, se traduira pour lui en lourds impôts, en désastres économiques ; ce sera lorsqu'il verra a petite propriété grevée de dettes, d'hypothèques, de taxes et de surtaxes de toutes sortes, se fondre et disparaître entre ses mains, pour aller arrondir le patrimoine toujours grossissant des grands propriétaires ; ce sera lorsqu'il reconnaîtra que, par une loi économique fatale, il est poussé à son tour dans le prolétariat. alors il se réveillera et probablement il se révoltera aussi. Mais ce moment est encore éloigné, et s'il faut l'attendre, l'allemagne qui ne pêche pourtant pas par une trop grande impatience, pourrait bien perdre patience.
    Le prolétariat des fabriques et des villes se trouve dans une situation toute contraire ; quoiqu'attachés comme des serfs, par la misère, aux localités dans lesquelles ils travaillent, les ouvriers n'ayant pas de propriété, n'ont point d'intérêts locaux. Tous leurs intérêts sont d'une nature générale, pas même nationale, mais internationale ; parce que la question du travail et du salaire, la seule qui les intéresse directement, réellement, quotidiennement, vivement, mais qui est devenue le centre et la base de toutes les autres questions, tant sociales que politiques et religieuses, tend, aujourd'hui, à prendre, par le simple développement de la toute puissance du capital dans l'industrie et dans le commerce, un caractère absolument international. C'est là ce qui explique la merveilleuse croissance de l'Association Internationale des Travailleurs,association qui, fondée il y a six ans à peine, compte déjà, dans la seule Europe, plus d'un million de membres.
    Les ouvriers allemands ne sont pas restés en arrière des autres. Dans ces dernières années surtout ils ont fait des progrès considérables, et le moment n'est pas éloigné peut-être où ils pourront se constituer en une véritable puissance. Il y tendent d'une manière, il est vrai, qui ne me parât pas la meilleure pour atteindre ce but. Au lieu de chercher à former une puissance franchement révolutionnaire, négative, destructive de l'État, la seule qui, selon ma conviction profonde, puisse avoir pour résultat l'émancipation intégrale et universelle des travailleurs et du travail, ils désirent, ou plutôt, ils se laissent entraîner par leurs chefs à rêver la création d'une puissance positive, l'institution d'un nouvel État ouvrier, populaire (Volksstaat) nécessairement national, patriotique et pangermanique, ce qui les met en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de l'Association Internationale,et dans une position fort équivoque vis-à-vis de l'empire prusso-germanique, nobiliaire et bourgeois que M. de Bismarck est en train de pétrir. Ils espèrent sans doute que par la voie d'une agitation légale d'abord, suivie plus tard d'un mouvement révolutionnaire plus prononcé et plus décisif, ils parviendront à s'en emparer et à le transformer en un État purement populaire. Cette politique que je considère comme illusoire et désastreuse, imprime tout d'abord à leur mouvement un caractère réformateur et non révolutionnaire, ce qui d'ailleurs tient peut-être aussi quelque peu à la nature particulière du peuple allemand, plus disposé aux réformes successives et lentes qu'à la révolution. Cette politique offre encore un grand désavantage, qui n'est du reste qu'une conséquence du premier : c'est de mettre le mouvement socialiste des travailleurs de l'Allemagne à la remorque du parti de la démocratie bourgeoise. On a voulu renier plus tard l'existence même de cette alliance, mais elle n'a été que trop bien constatée par l'adoption partielle du programme bourgeoisement-socialiste du Dr Jacobi, comme base d'une entente possible entre les bourgeois démocrates et le prolétariat de l'Allemagne, ainsi que par les différents essais de transaction, tentés dans les congrès de Nuremberg et de Stuttgart. C'est une alliance pernicieuse sous tous les rapports, elle ne peut apporter aux ouvriers aucune utilité même partielle, puisque le parti des démocrates et des socialistes bourgeois en Allemagne est vraiment un parti trop nul, trop ridiculement impuissant pour leur apporter une force quelconque, mais elle a beaucoup contribué à rétrécir et à fausser le programme socialiste des travailleurs de l'Allemagne. Le programme des ouvriers de l'Autriche par exemple, avant qu'ils ne se soient laissés enrégimenter dans le parti de la démocratie-socialiste, a été bien autrement plus large et plus pratique aussi qu'il ne l'est à présent.
    Quoi qu'il en soit, c'est bien plutôt un erreur de système que d'instinct ; l'instinct des ouvriers allemands est franchement révolutionnaire et le deviendra chaque jour davantage. Les intrigants soudoyés par M. de Bismarck auront beau faire, ils ne parviendront jamais à inféoder la masse des travailleurs allemands à son empire prusso-germanique. D'ailleurs le temps de ses coquetteries gouvernementales avec le socialisme est passé. Ayant désormais pour lui l'enthousiasme servile et stupide de toute la bourgeoisie de l'Allemagne, l'indifférence et la passive obéissance sinon les sympathies des campagnes, toute la noblesse allemande qui n'attend qu'un signe pour exterminer la canaille, et la puissance organisée d'une force militaire immense inspirée et conduite par cette même noblesse, M. de Bismarck voudra nécessairement écraser le prolétariat et l'extirper dans sa racine, par le fer et le feu, cette gangrène, cette maudite question sociale dans laquelle s'est concentré tout ce qui reste d'esprit de révolte dans les hommes et dans les nations. Ce sera une guerre à mort contre le prolétariat, en Allemagne, comme partout ailleurs, mais tout en invitant les ouvriers de tous les pays à s'y bien préparer, je déclare que je ne crains pas cette guerre. Je compte sur elle au contraire pour mettre le diable au corps des masses ouvrières. Elle coupera court à tous ces raisonnement sans dénouement ni fin (in's blane hinein)qui endorment, qui épuisent sans amener aucun résultat, et elle allumera au sein du prolétariat de l'Europe cette passion, sans laquelle il n'y a jamais de triomphe. Quant au triomphe final du prolétariat, qui peut en douter ? La justice, la logique de l'histoire est pour lui.
    L'ouvrier allemand, devenant de jour en jour plus révolutionnaire, a hésité pourtant un instant, au commencement de cette guerre. D'un côté, il voyait Napoléon III, de l'autre Bismarck avec son roi-croquemitaine ; le premier représentant l'invasion, les deux autres la défense nationale. N'était-il pas naturel que malgré toute son antipathie pour ces deux représentants du despotisme allemand, il ait cru un instant que son devoir d'Allemand lui commandait de se ranger sous leur drapeau ? Mais cette hésitation ne fut pas de longue durée.
    A peine les premières nouvelles des victoires remportées par les troupes allemandes furent-elles annoncées en Allemagne, aussitôt il devint évident que les Français ne pourraient plus passer le Rhin, surtout après la capitulation de Sédan, et la chute mémorable et irrévocable de Napoléon III dans la boue. Alors que la guerre de l'Allemagne contre la France, perdant son caractère de légitime défense, avait pris celui d'une guerre de conquête, d'une guerre du despotisme allemand contre la liberté de la France, les sentiments du prolétariat allemand changèrent tout d'un coup et prirent une direction ouvertement opposée à cette guerre et profondément sympathique pour la République française. Et ici je m'empresse de rendre justice aux chefs du parti de la démocratie-socialiste, à tout son comité directeur, aux Bebel, aux Liebknecht et à tant d'autres, qui eurent, au milieu des clameurs de la gent officielle et de toute la bourgeoisie de l'Allemagne, enragés de patriotisme, le courage de proclamer hautement les droits sacrés de la France. Ils ont rempli noblement, héroïquement leur devoir, car il leur a fallu vraiment un courage héroïque pour oser parler un langage humain au milieu de toute cette animalité bourgeoise rugissante.

    Les ouvriers de l'Allemagne sont naturellement les ennemis passionnés de l'alliance et de la politique russe. Les révolutionnaires russes ne doivent pas s'étonner, ni même trop s'affliger, s'il arrive quelquefois aux travailleurs allemands d'envelopper le peuple russe lui-même dans la haine si profonde et si légitime que leur inspirent l'existence et tous les actes politiques de l'empire de toutes les Russies, comme les ouvriers allemands, à leur tour, ne devront plus s'étonner, ni trop s'offenser désormais, s'il arrive quelquefois au prolétariat de la France de ne point établir une distinction convenable entre l'Allemagne officielle, bureaucratique, militaire, nobiliaire, bourgeoise et l'Allemagne populaire. Pour ne pas trop s'en plaindre, pour être justes, les ouvriers allemands doivent juger par eux-mêmes. Ne confondent-ils pas souvent, trop souvent, suivant en cela l'exemple et les recommandations de beaucoup de leurs chefs, l'empire russe et le peuple russe dans un même sentiment de mépris et de haine, sans se douter seulement que ce peuple est la première victime et l'ennemi irréconciliable et toujours révolté de cet empire, comme j'ai eu souvent l'occasion de le prouver dans mes discours et dans mes brochures, et comme je l'établirai de nouveau dans le courant de cet écrit. Mais les ouvriers allemands pourront objecter qu'il ne tiennent pas compte des paroles, que leur jugement est basé sur des faits, et que tous les faits russes qui se sont manifestés au dehors, ont été des faits anti-humains, cruels, barbares, despotiques. A cela les révolutionnaires russes n'auront rien à répondre. Ils devront reconnaître que jusqu'à un certain point, les ouvriers allemands ont raison ; chaque peuple étant plus ou moins solidaire et responsable des actes commis par son État, en son nom et par son bras, jusqu'à ce qu'il renversé et détruit cet État. Mais si cela est vrai pour la Russie, cela doit être vrai également pour l'Allemagne.
    Certes l'empire russe représente et réalise un système barbare, anti-humain, odieux, détestable, infâme. donnez-moi tous les adjectifs que vous voudrez, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Partisan du peuple russe et non patriote de l'État ou de l'empire de toutes les Russies, je défie qui que ce soit de haïr ce dernier plus que moi. Seulement, comme il faut être juste avant tout, je prie les patriotes allemands de vouloir bien observer et reconnaître, qu'à part quelques hypocrisies de forme, leur royaume de Prusse et leur vieil empire d'Autriche d'avant 1866, n'ont pas été beaucoup plus libéraux, ni beaucoup plus humains que l'empire de toutes les Russies, et que l'empire prusso-germanique ou knouto-germanique, que le patriotisme allemand élève aujourd'hui sur les ruines et dans le sang de la France, promet même de le surpasser en horreurs. Voyons, l'empire russe, tout détestable qu'il est, a-t-il jamais fait à l'Allemagne, à l'Europe, la centième partie du mal que l'Allemagne fait aujourd'hui à la France et qu'elle menace de faire à l'Europe tout entière ? Certes si quelqu'un a le droit de détester l'empire de Russie et les Russes, ce sont les Polonais. Certes si les Russes se sont jamais déshonorés et s'ils ont commis des horreurs, en exécutant les ordres sanguinaires de leurs Tzars, c'est en Pologne. Eh bien, j'en appelle aux Polonais eux-mêmes : les armées, les soldats et les officiers russes, pris en masse, ont-ils jamais accompli la dixième partie des actes exécrables que les armées, les soldats et les officiers de l'Allemagne, pris en masse, accomplissent aujourd'hui en France ? Les Polonais, ai-je dit, ont le droit de détester la Russie. Mais les Allemands, non, à moins qu'ils ne se détestent eux-mêmes en même temps.
    Voyons, quel mal leur a-t-il jamais été fait par l'empire russe ? Est-ce qu'un empereur russe quelconque a jamais rêvé la conquête de l'Allemagne ? Lui a-t-il jamais arraché une province ? Des troupes russes sont-elles venues en Allemagne pour anéantir sa république Ñ qui n'a jamais existé Ñ et pour rétablir sur le trône ses despotes, Ñ qui n'ont jamais cessé de régner ?
    Deux fois seulement, depuis que des rapports internationaux existent entre la Russie et l'Allemagne, des empereurs russes ont fait un mal politique à cette dernière. La première fois, ce fut Pierre III qui, à peine monté sur le trône, en 1761, sauva Frédéric-le-Grand et le royaume de Prusse avec lui d'une ruine imminente, en ordonnant à l'armée russe, qui avait combattu jusque là avec les Autrichiens contre lui, de se joindre à lui contre les Autrichiens. Une autre fois, ce fut l'empereur Alexandre Ier qui, en 1807, sauva la Prusse d'un complet anéantissement.
    Voilà, sans contredit, deux très-mauvais services que la Russie a rendus à l'Allemagne, et si c'est de cela que se plaignent les Allemands, je dois reconnaître qu'ils ont mille fois raison, car en sauvant deux fois la Prusse, la Russie a incontestablement, sinon forgé toute seule, au moins contribué à forger les chaînes de l'Allemagne. Autrement, je ne saurais comprendre vraiment de quoi ces bons patriotes allemands peuvent se plaindre ?
    En 1813, les russes sont venus en Allemagne comme des libérateurs et n'ont pas peu contribué, quoi qu'en disent messieurs les Allemands, à la délivrer du joug de Napoléon. Ou bien gardent-ils rancune à ce même empereur Alexandre, parce qu'il a empêché, en 1814, le feld-maréchal prussien Blucher de livrer Paris au pillage, comme il en avait exprimé le désir, ce qui prouve que les Prussiens ont toujours eu les même instincts et qu'ils n'ont pas changé de nature. En veulent-ils à l'empereur Alexandre pour avoir presque forcé Louis XVIII de donner une constitution à la France, contrairement aux vÏux exprimés par le roi de Prusse et par l'empereur d'Autriche, et d'avoir étonné l'Europe et la France, en se montrant, lui, empereur de Russie, plus humain et plus libéral que les deux grands potentats de l'Allemagne ?
    Peut-être les Allemands ne peuvent-ils pardonner à la Russie l'odieux partage de la Pologne ? Hélas ! ils n'en ont pas le droit, car ils ont pris leur bonne part du gâteau. Certes, ce partage fut un crime. Mais parmi les brigands qui l'accomplirent, il y eut un Russe et deux Allemands : l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche et le grand roi Frédéric II de Prusse. Je pourrais même dire que tous les trois furent allemands. Car l'impératrice Catherine II, de lubrique mémoire, n'était autre chose qu'une princesse allemande pur sang. Frédéric II, on le sait, avait bon appétit. N'avait-il pas proposé à sa bonne commère de Russie de partager également la Suède, où régnait son neveu. L'initiative du partage de la Pologne lui appartint de plein droit. Le royaume de Prusse y a gagné d'ailleurs beaucoup plus que les deux autres coopartageants, car il ne s'est constitué comme une véritable puissance que par la conquête de la Silésie et par ce partage de la Pologne.
    Enfin, les Allemands en veulent-ils à l'empire de Russie pour la compression violente, barbare, sanguinaire de deux révolutions polonaises, en 1830, et en 1863 ? Mais derechef il n'en ont aucun droit ; car en 1830, comme en 1863, la Prusse a été la complice la plus intime du cabinet de St-Pétersbourg et le pourvoyeur complaisant et fidèle de ses bourreaux. Le comte de Bismarck, le chancelier et le fondateur du futur empire knouto-germanique, ne s'était-il pas fait un devoir et un plaisir de livrer aux Mourawieff et aux Bergh toutes les têtes polonaises qui tombaient sous sa main ? Et les mêmes lieutenants prussiens qui étalent maintenant leur humanité et leur libéralisme pangermanique en France, n'ont-ils pas organisé, en 1863, en 1864 et en 1865, dans la Prusse polonaise et dans le grand-duché de Posen, comme de véritables gendarmes, dont ils ont d'ailleurs toute la nature et les goûts, une chasse en règle contre les malheureux insurgés Polonais qui fuyaient les Cosaques, pour les livrer enchaînés au gouvernement russe ? Lorsqu'en 1863, la France, l'Angleterre et l'Autriche avaient envoyé leurs protestations en faveur de la Pologne au prince Gortschakoff, seule la Prusse ne voulu point protester. Il lui était impossible de protester pour cette simple raison que, depuis 1860, tous les efforts de sa diplomatie tendaient à dissuader l'empereur Alexandre II de faire la moindre concession aux Polonais (13).
    On voit que sous tous ces rapports, les patriotes allemands n'ont pas le droit d'adresser des reproches à l'empire russe. S'il chante faux, et certes sa voix est odieuse, la Prusse qui constitue aujourd'hui la tête, le cÏur et le bras de la grande Germanie unifiée, ne lui a jamais refusé un accompagnement volontaire. Reste donc un seul grief : le voici.
    « La Russie, disent les Allemands, a exercé depuis 1815 jusqu'à ce jour, une influence désastreuse sur la politique tant extérieure qu'intérieure de l'Allemagne. Si l'Allemagne est restée si longtemps divisée, si elle reste esclave, c'est à cette influence qu'elle le doit.»
    J'avoue que ce reproche m'a toujours paru excessivement ridicule, inspiré par la mauvaise foi et indigne d'un grand peuple ; la dignité de chaque nation, comme de chaque individu, devrait consister, selon moi, principalement en ceci, que chacun accepte toute la responsabilité de ses actes, sans chercher misérablement à en rejeter la faute sur les autres. N'est-ce pas une chose très-noble que les jérémiades d'un grand garçon qui viendrait se plaindre en pleurnichant qu'un autre l'ait dépravé, l'ait entraîné au mal ? Eh bien, ce qui n'est pas permis à un gamin, à plus forte raison doit-il être défendu à une nation, défendu par le respect même qu'elle doit avoir pour elle-même (14).
    A la fin de cet écrit, en jetant un coup d'Ïil sur la question germano-slave, je prouverai par des faits historiques irrécusables que l'action diplomatique de la Russie sur l'Allemagne, et il n'y en a jamais eu d'autre, tant sous le rapport de son développement intérieur que sous celui de son extension extérieure, a été nulle ou presque nulle jusqu'en 1866, beaucoup plus nulle, dans tous les cas, que ces bons patriotes allemands et que la diplomatie russe elle-même ne se le sont imaginés ; et je prouverai qu'à partir de 1866, le Cabinet de St-Pétersbourg, reconnaissant du concours moral sinon de l'aide matérielle que celui de Berlin lui a apporté, pendant la guerre de Crimée, et plus inféodé à la politique prussienne que jamais, a puissamment contribué par son attitude menaçante contre l'Autriche et la France, à la complète réussite des projets gigantesques du comte de Bismarck et par conséquent aussi à l'édification définitive du grand empire prusso-germanique, dont l'établissement prochain va enfin couronner tous les vÏux des patriotes allemands.
    Comme le docteur Faust, ces excellents patriotes ont poursuivi deux buts, deux tendances opposées : l'une vers une puissante unité nationale, l'autre vers la liberté. Ayant voulu concilier deux choses inconciliables, ils ont longtemps paralysé l'une par l'autre, jusqu'à ce qu'enfin, avertis par l'expérience, ils se soient décidés à sacrifier l'une pour conquérir l'autre. Et c'est ainsi que sur les ruines, non de leur liberté Ñ ils n'ont jamais été libres Ñ mais de leurs rêves libéraux, ils sont en train de bâtir maintenant leur grand empire prusso-germanique. Ils constitueront désormais, de leur propre aveu, librement, une puissante nation, un formidable État et un peuple esclave.

    Pendant cinquante années de suite, de 1875 jusqu'en 1866, la bourgeoisie allemande avait vécu dans une singulière illusion par rapport à elle-même : elle s'était crue libérale, elle ne l'était pas du tout. Depuis l'époque où elle reçut le baptême de Melanchton et de Luther, qui l'inféodèrent religieusementau pouvoir absolu de ses princes, elle perdit définitivement tous ses derniers instincts de liberté. La résignation et l'obéissance, quand même, devinrent plus que jamais son habitude et l'expression réfléchie de ses plus intimes convictions, le résultat de son culte superstitieux pour la haute-puissance de l'État. Le sentiment de la révolte, cet orgueil satanique qui repousse la domination de quelque maître que ce soit, divin ou humain, et qui seul crée dans l'homme l'amour de l'indépendance et de la liberté, non seulement lui est inconnu, il lui répugne, la scandalise et l'effraie. La bourgeoisie allemande ne saurait vivre sans maître ; elle éprouve trop le besoin de respecter, d'adorer, de se soumettre à un maître quelconque. Si ce n'est pas un roi, un empereur, eh bien ! ce sera un monarque collectif, l'État et tous les fonctionnaires de l'État, comme c'était le cas jusqu'ici à Francfort, à Hambourg, à Brême et Lubleck, appelées villes républicaines et libres, et qui passeront sous la domination du nouvel empereur d'Allemagne, sans s'apercevoir même qu'elles ont perdu leur liberté.
    Ce qui mécontente le bourgeois allemand, ce n'est donc pas de devoir obéir à un maître, car c'est là son habitude, sa seconde nature, sa religion, sa passion, mais c'est l'insignifiance, la faiblesse, l'impuissance relative de celui à qui il doit et il veut obéir. Le bourgeois allemand possède au plus haut degré cet orgueil de tous les valets qui réfléchissent en eux-mêmes l'importance, la richesse, la grandeur, la puissance de leur maître. C'est ainsi que s'explique le culte rétrospectif de la figure historique et presque mythique de l'empereur d'Allemagne, culte né, en 1815, simultanément avec le pseudo-libéralisme allemand, dont il a été toujours depuis l'accompagnement obligé et qu'il a dû nécessairement étouffer et détruire, tôt ou tard, comme il vient de le faire de nos jours. Prenez toutes les chansons patriotiques des Allemands, composées depuis 1815, je ne parle pas des chansons des ouvriers socialistes qui ouvrent une ère nouvelle, prophétisent un monde nouveau, celui de l'émancipation universelle. Non, prenez les chansons des petits bourgeois, à commencer par l'hymne pangermanique d'Arndt. Quel est le sentiment qui y domine ? Est-ce l'Ïuvre de la liberté ? Non, c'est celle de la grandeur et de la puissance nationale : «Où est la patrie allemande ?» demande-t-il. Ñ Réponse : «Aussi loin que la langue allemande retentit.» La liberté n'inspire que très-médiocrement ces chansons du patriotisme allemand. On dirait qu'ils n'en font mention que par décence. Leur enthousiasme sérieux et sincère appartient à la seule unité. Et aujourd'hui même, de quels arguments se servent-ils pour prouver aux habitants de l'Alsace et de la Lorraine, qui ont été baptisés français par la Révolution et qui dans ce moment de crise si terrible pour eux se sentent plus passionnément français que jamais, qu'ils sont allemands et qu'ils doivent redevenir des Allemands ? Leur promettent-ils la liberté, l'émancipation du travail, une grande prospérité matérielle, un noble et large développement humain ? Non, rien de tout cela. Ces arguments les touchent si peu eux-mêmes, qu'ils ne comprennent pas qu'ils puissent toucher les autres. D'ailleurs ils n'oseraient pas pousser si loin le mensonge, dans un temps de publicité où le mensonge devient si difficile, sinon impossible. Ils savent, et tout le monde sait, qu'aucune de ces belles choses n'existe en Allemagne, et que l'Allemagne ne peut devenir un grand empire knouto-germanique qu'en y renonçant pour longtemps, même dans ses rêves ; la réalité est devenue trop saisissante aujourd'hui, trop brutale, pour qu'il y ait place et loisir pour des rêves.
    A défaut de ces grandes choses à la fois réelles et humaines, les publicistes, les savants, les patriotes et les poètes de la bourgeoisie allemande leur parlent de quoi ? de la grandeur passée de l'empire d'Allemagne, des Hohenstauffen et de l'empereur Barberousse. Sont-ils fous ? Sont-ils idiots ? Non, ils sont des bourgeois allemands, des patriotes allemands ; mais pourquoi diable ces bons bourgeois, ces excellents patriotes de l'Allemagne adorent-ils tout ce grand passé catholique, impérial et féodal de l'Allemagne ? Retrouvent-ils, comme les villes d'Italie, dans le XIIe, dans le XIIIe, dans le XIVe et dans le XVe siècle, des souvenirs de puissance, de liberté, d'intelligence et de gloires bourgeoises ? La bourgeoisie, ou si nous voulons étendre ce mot, en nous conformant à l'esprit de ces temps reculés, la nation, le peuple allemand fut-il moins brutalisé, moins opprimé par ses princes despotes et par sa noblesse arrogante ? Non, sans doute, ce fut pis qu'aujourd'hui. Mais alors que vont-ils donc chercher dans les siècles passés, ces savants bourgeois de l'Allemagne ? La puissance du maître. C'est l'ambition des valets.
    En présence de ce qui se passe aujourd'hui, le doute n'est plus possible. La bourgeoisie allemande n'a jamais aimé, compris, ni voulu la liberté. Elle vit dans sa servitude, tranquille et heureuse comme un rat dans un fromage, mais elle veut que le fromage soit grand. Depuis 1815 jusqu'à nos jours, elle n'a désiré qu'une seule chose ; mais cette chose elle l'a voulue avec une passion persévérante, énergique et digne d'un plus noble objet. Elle a voulu se sentir sous la main d'un maître puissant, fut-il un despote féroce et brutal, pourvu qu'il puisse lui donner, en compensation de son esclavage nécessaire, ce qu'elle appelle sa grandeur nationale, pourvu qu'il fasse trembler tous les peuples, y compris le peuple allemand au nom de la civilisation allemande.
    On m'objectera que la bourgeoisie de tous les pays montre aujourd'hui les mêmes tendances, que partout elle accourt effarée s'abriter sous la protection de la dictature militaire, son dernier refuge contre les envahissements de plus en plus menaçants du prolétariat. Partant elle renonce à sa liberté, au nom du salut de sa bourse, et pour garder ses privilèges, partant elle renonce à son droit. Le libéralisme bourgeois, dans tous les pays, est devenu un mensonge, n'existant plus à peine que de nom.
    Oui, c'est vrai. Mais au moins dans le passé, le libéralisme des bourgeois italiens, suisses, hollandais, belges, anglais et français a réellement existé, tandis que celui de la bourgeoisie allemande n'a jamais existé. Vous n'en trouverez aucune trace ni avant, ni après la Réformation.

    Histoire du libéralisme allemand.
    La guerre civile, si funeste à la puissance des États, est, au contraire et à cause de cela même, toujours favorable au réveil de l'initiative populaire et au développement intellectuel, moral et même matériel des peuples. La raison en est très-simple ; elle trouble, elle ébranle dans les masses cette disposition moutonnière, si chère à tous les gouvernemetns, et qui convertit les peuples en autant de troupeaux qu'on paît et qu'on tond à merci. elle rompt la monotonie abrutissante de leur existence journalière, machinale, dénuée de pensée et, en les forçant à réfléchir sur les prétentions respectives des princes ou des partis qui se disputent le droit de les opprimer et de les exploiter, les amène le plus souvent à la conscience sinon réfléchie au moins instinctive de cette profonde vérité, que les droits des uns sont aussi nuls que ceux des autres et que leurs intentions sont également mauvaises. En outre, du moment que la pensée, ordinairement endormie, des masses se réveille sur un point, elle s'étend nécessairement sur tous les autres. L'intelligence du peuple s'émeut, rompt son immobilité séculaire ; sortant des limites d'une foi machinale, brisant le joug des représentations et des notions traditionnelles et pétrifiées qui lui avaient tenu lieu de toute pensée, elle soumet à une critique sévère, passionnée, dirigée par son bon sens et par son honnête conscience, qui valent souvent mieux que la science, toutes ses idoles d'hier. C'est ainsi que se réveille l'esprit du peuple. avec l'esprit naît en lui l'instinct sacré, l'instinct essentiellement humain de la révolte, source de toute émancipation, et se développent simultanément sa morale et sa propspérité matérielle, filles jumelles de la liberté. cette liberté, si bienfaisante pour le peuple, trouve un appui, une garantie et un encouragement dans la guerre civile elle-même qui, en divisant ses oppresseurs, ses exploiteurs, ses tuteurs ou ses maîtres, diminue nécessairement la puissance malfaisante des uns et des autres. quand les maîtres s'entredéchirent, le pauvre peuple, délivré, au moins en partie, de la monotonie de l'ordre public, ou plutôt de l'anarchie et de l'iniquité pétrifiées qui lui sont imposées, sous ce nom d'ordre public, par leur autorité détestable, peut respirer un peu plus à son aise. D'ailleurs les parties adverses, affaiblies par la division et la lutte, ont besoin de la sympathie des masses pour triompher l'une de l'autre. Le peuple devient une maîtresse adorée, recherchée, courtisée. On lui fait toutes sortes de promesses, et lorsque le peuple est assez intelligent pour ne point se contenter de promesses, on lui fait des concessions réelles, politiques et matérielles. S'il ne s'émancipe par alors, la faute en est à lui seul.
    Le procédé que je viens de décrire est précisément celui par lequel les communes de tous les pays de l'Occident de l'Europe se sont émancipées, plus ou moins, au moyen-âge. Par la manière dont elles se sont émancipées et surtout par les conséquences politiques, intellectuelles et sociales qu'elles ont sû tirer de leur émancipation, on peut juger de leur esprit, de leurs tendances naturelles et de leurs tempéraments nationaux respectifs.
    Ainsi, vers la fin du XIe siècle déjà, nous voyons l'Italie en plein développement de ses libertés municipales, de son commerce et de ses arts naissants. Les villes d'Italie savent profiter de la lutte des empereurs et des papes qui commence, pour conquérir leur indépendance. Dans ce même siècle, la France et l'Angleterre se trouvent déjà en pleine philosophie scolastique, et comme conséquence de ce premier réveil de la pensée dans la foi et de cette première révolte implicite de la raison contre la foi, nous voyons dans le Midi de la France, la puissance de l'hérésie vaudoise. En Allemagne, rien. Elle travaille, elle prie, elle chante, bâtit ses temples, sublime expression de sa foi robuste et naïve, et obéit sans murmures à ses prêtres, à ses nobles, à ses princes et à son empereur qui la brutalisent et la pillent sans pitié ni vergogne.
    Au XIIe siècle se forme la grande Ligue des villes indépendantes et libres d'Italie, contre l'empereur et contre le Pape. Avec la liberté politique commence naturellement la révolte de l'intelligence. Nous voyons le grand Arnaud de Brescia brûlé vif à Rome pour hérésie en 1155. En France, on brûle Pierre de Bruys et l'on persécute Abeilard ; et ce qui est plus, l'hérésie vraiment populaire et révolutionnaire des Albigeois se soulève contre la domination du Pape, des prêtres et des seigneurs féodaux. Persécutés, ils se répandent dans les Flandres, en Bohème, jusqu'en Bulgarie, mais pas en Allemagne. En Angleterre, le roi Henri Ier Beauclerc est forcé de signer une charte, base de toutes les libertés ultérieures. Au milieu de ce mouvement, seule la fidèle Allemagne reste immobile et intacte. Pas une pensée, pas un acte qui dénote le réveil d'une volonté indépendante ou d'une aspiration quelconque dans le peuple. Seulement deux faits importants : la création de deux ordres chevaleresques nouveaux, celui des Croisés teutoniques et celui des Porte-glaives livoniens, chargés tous les deux de préparer la grandeur et la puissance du futur empire knouto-germanique, par la propagande armée du catholicisme et du germanisme dans le Nord et dans le Nord-Est de l'Europe. On connaît la méthode uniforme et constante dont firent usage ces aimables propagateurs de l'Evangile du Christ, pour convertir et pour germaniser les populations slaves, barbares et payennes. C'est d'ailleurs la même méthode que leurs dignes successeurs emploient aujourd'hui pour moraliser,pour civiliser,pour germaniserla France ; ces trois verbes différents ayant dans la même bouche, et dans la pensée des patriotes allemands le même sens. C'est le massacre, en détail et en masse, l'incendie, le pillage, le viol, la destruction d'une portion de la population et l'asservissement du reste. Dans les pays conquis, autour des camps retranchés de ces civilisateurs armés, se formaient ensuite les villes allemandes. au milieu d'eux venait s'établir le saint évèque, le bénisseur quand même de tous les attentats commis ou entrepris par ces nobles brigands ; avec lui venait une troupe de prêtres et on baptisait de force les pauvres payens qui avaient survécu au massacre, puis on obligeait ces esclaves de bâtir des églises. Attirés par tant de sainteté et de gloire, arrivaient ensuite ces bons bourgeois allemands, humbles, serviles, lâchement respectueux vis-à-vis de l'arrogance militaire, à genoux devant toutes les autorités établies, politiques et religieuses, aplatis, en un mot, devant tout ce qui représentait une puissance quelconque, mais excessivement durs et pleins de mépris et de haine pour les populations indigènes vaincues ; d'ailleurs unissant à ces qualités utiles, sinon très brillantes, une force, une intelligence et une persévérance de travail tout à fait respectables, et je ne sais quelle puissance végétative de croissance et d'expansion envahissante qui rendaient ces parasites laborieux très dangereux pour l'indépendance et pour l'intégrité du caractère national, même dans les pays où ils étaient venus s'établir non par le droit de conquête, mais par grâce, comme en Pologne, par exemple. C'est ainsi que la Prusse orientale et occidentale et une partie du grand duché de Posen, se sont trouvés germanisés un beau jour. Ñ Le second fait allemand qui s'accomplit dans ce siècle, c'est la renaissance du droit romain, provoquée, non sans doute par l'initiative nationale, mais par la volonté spéciale des empereurs qui, en protégeant et en propageant l'étude des Pandectes retrouvés de Justinien, préparèrent les bases de l'absolutisme moderne.
    Aux XVIIIe siècle, la bourgeoisie allemande semble se réveiller enfin. La guerre des Guelfes et des Gibelins, après avoir duré près d'un siècle, réussit à interrompre ses chants et ses rêves et à la tirer de sa pieuse léthargie. Elle commence vraiment par un coup de maître. Suivant sans doute l'exemple que leur avaient donné les villes d'Italie, dont les rapports commerciaux s'étaient étendus sur toute l'Allemagne, plus de soixante villes allemandes forment une ligue commerciale et nécessairement politique, formidable, la fameuse Hanse.
    Si la bourgeoisie allemande avait eu l'instinct de la liberté, même partielle et restreinte, la seule qui fût possible dans ces temps reculés, elle aurait pu conquérir son indépendance et établir sa puissance politique déjà au XIIIe siècle, comme l'avaient fait bien avant, la bourgeoisie d'Italie. La situation politique des villes allemandes, à cette époque, ressemblait d'ailleurs beaucoup à celle des villes italiennes, auxquelles elles étaient liées doublement et par les prétentions du Saint-empire et par les rapports plus réels du commerce.
    Comme les cités républicaines d'Italie, les villes allemandes ne pouvaient compter que sur elles-mêmes. Elles ne pouvaient pas, comme les communes de France, s'appuyer sur la puissance croissante de la centralisation monarchique, le pouvoir des empereurs, qui résidait beaucoup plus dans leurs capacités et dans leur influence personnelle que dans les institutions politiques et qui par conséquent variait avec le changement des personnes, n'ayant jamais pu se consolider, ni prendre corps en Allemagne. D'ailleurs toujours occupés des affaires d'Italie et de leur lutte interminable contre les papes, ils passaient les trois quarts de leur temps hors de l'Allemagne. Par cette double raison, la puissance des empereurs, toujours précaire et toujours disputée, ne pouvait offrir, comme celle des rois de France, un appui suffisant et sérieux à l'émancipation des communes.
    Les villes d'Allemagne ne pouvaient pas non plus, comme les communes anglaises, s'allier avec l'aristocratie terrienne contre le pouvoir de l'empereur, pour revendiquer leur part de liberté politique ; les maisons souveraines et toute la noblesse féodale de l'Allemagne, contrairement à l'aristocratie anglaise, s'étaient toujours distinguées par une absence complète de sens politique. C'était tout simpement un ramassis de grossiers, brigands, brutaux, stupides, ignorants, n'ayant de goût que pour la guerre féroce et pillarde, que pour la luxure et pour la débauche. Ils n'étaient bons que pour attaquer les marchands des villes sur les grandes routes, ou bien pour saccager les villes elles-mêmes quand ils se sentaient en force, mais non pour comprendre l'utilité d'une alliance avec elles.
    Les villes allemandes, pour se défendre contre la triste oppression, contre les vexations et contre le pillage régulier ou non régulier des empereurs, des princes souverains et des nobles, ne pouvaient donc réellement compter que sur leurs propres forces et que sur leur alliance entre elles. Mais pour que cette alliance, cette même Hanse qui ne fut jamais rien qu'une alliance presqu'exclusivement commerciale, pût leur offrir une protection suffisante, il aurait fallu qu'elle prît un caractère et une importance décidément politique ; qu'elle intervînt comme partie reconnue et respectée dans la constitution même et dans toutes les affaires tant intérieures qu'extérieures de l'empire.
    Les circonstances d'ailleurs étaient entièrement favorables. La puissance de toutes les autorités de l'empire avait été considérablement affaiblie par la lutte des Gibelins et des Guelfes ; et puisque les villes allemandes s'étaient senties assez fortes pour former une ligue de défense mutuelle contre tous les pillards couronnés ou non couronnés, qui les menaçaient de toutes parts, rien ne les empêchaient de donner à cette ligue un caractère politique beaucoup plus positif, celui d'une formidable puissance collective réclamant et imposant le respect. Elles pouvaient faire davantage : profitant de l'union plus ou moins fictive que le mystique Saint-Empire avait établie entre l'Italie et l'Allemagne, les villes allemandes auraient pu s'allier ou se fédérer avec les villes italiennes, comme elles s'étaient alliées avec des villes flamandes et plus tard même avec quelques villes polonaises ; elles auraient dû naturellement le faire non sur une base exclusivement allemande, mais largement internationale ; et qui sait si une telle alliance, en ajoutant à la force native et [un] peu lourde et brute des Allemands, l'esprit, la capacité politique et l'amour de la liberté des Italiens, n'eût pas donné au développement politique et social de l'Occident une direction toute différente et bien autrement avantageuse pour la civilisation du monde entier. Le seul grand désavantage qui, probablement aurait résulté d'une telle alliance, ce serait la formation d'un nouveau monde politique, puissant et libre, en dehors des masses agricoles et par conséquent contre elles ; les paysans de l'Italie et de l'Allemagne auraient été livrés encore plus à la merci des seigneurs féodaux, résultat qui, d'ailleurs, n'a point été évité, puisque l'organisation municipale des villes a eu pour conséquence de séparer profondément les paysans des bourgeois et de leurs ouvriers, en Italie aussi bien qu'en Allemagne.
    Mais ne rêvons pas pour ces bons bourgeois allemands ! Ils rêvent assez eux-mêmes ; il est malheureux seulement que leurs rêves n'aient jamais eu la liberté pour objet. Ils n'ont jamais eu, ni alors, ni depuis, les dispositions intellectuelles et morales nécessaires pour concevoir, aimer, pour vouloir et pour créer la liberté. L'esprit d'indépendance leur a toujours été inconnu. La révolte leur répugne, autant qu'elle les effraie. Elle est incompatible avec leur caractère résigné et soumis, avec leurs habitudes patiemment et paisiblement laborieuses, avec leur culte à la fois raisonné et mystique de l'autorité. On dirait que tous les bourgeois allemands naissent avec la bosse de la piété, avec la bosse de l'ordre public et de l'obéissance quand même. Avec de telles dispositions, on ne s'émancipe jamais, et même au milieu des conditions les plus favorables, on reste esclave.
    C'est ce qui arriva à la ligue des villes hanséatiques. Elle ne sortit jamais des bornes de la modération et de la sagesse, ne demandant que trois choses : Qu'on la laissât paisiblement s'enrichir par son industrie et par son commerce ; qu'on respectât son organisation et sa juridiction intérieure ; et qu'on ne lui demandât pas des sacrifices d'argent trop énormes, en retour de la protection et de la tolérance qu'on lui accordait. Quant aux affaires générales de l'empire, tant intérieures qu'extérieures, la bourgeoisie allemande en laissa volontiers le soin exclusif aux «Grands Messieurs» (den grossen Herren), trop modeste elle-même pour s'en mêler.
    Une si grande modération politique a dû être nécessairement accompagnée ou plutôt même est un symptome certain d'une grande lenteur dans un développement intellectuel et social d'une nation.
    Et en effet, nous voyons que pendant tout le XVIIIe siècle, l'esprit allemand, malgré le mouvement commercial et industriel, malgré toute la prospérité matérielle des villes allemandes, ne produit absolument rien. Dans ce même siècle, on enseignait déjà, dans les écoles de l'Université de Paris, malgré le roi et le pape, une doctrine dont la hardiesse aurait épouvanté nos métaphysiciens et nos théologiens, affirmant, par exemple, que le monde, étant éternel, n'avait pas pu être créé, niant l'immortalité des âmes et le libre arbitre. En Angleterre, nous trouvons le grand moine Roger Bacon, le précurseur de la science moderne et le véritable inventeur de la boussole et de la poudre, quoique les Allemands veuillent s'attribuer cette dernière invention, sans doute pour faire mentir le proverbe. En Italie écrivait Dante. En Allemagne, la nuit intellectuelle complète.
    Au XIVe siècle, l'Italie possède une magifique littérature nationale : Dante, Pétrarque, Boccace ; et dans l'ordre politique, Rienzi et Michel Lando, l'ouvrier cardeur, gonfalonier, de Florence. En France, les communes représentées aux Etats généraux, déterminent définitivement leur caractère politique, en appuyant la royauté contre l'aristocratie et le pape.
    C'est aussi le siècle de la Jacquerie, cette première insurrection des campagnes de France. Insurrection pour laquelle les socialistes sincères n'auront pas, sans doute, le dédain ni surtout la haine des bourgeois. En Angleterre, Jean Wicleff, le véritable initiateur de la Réformation religieuse, commence à prêcher. En Bohème, pays slave, faisant malheureusement partie de l'empire germanique, nous trouvons dans les masses populaires, parmi les paysans, la secte si intéressante et si sympathique des Fraticelli qui osèrent prendre, contre le despote céleste, le parti de Satan, ce chef spirituel de tous les révolutionnaires passés, présents et à venir, le véritable auteur de l'émancipation humaine selon le témoignage de la Bible, le négateur de l'empire céleste comme nous le sommes de tous les empires terrestres, le créateur de la liberté ; celui même que Proudhon, dans son livre de la Justice, saluait avec une éloquence pleine d'amour. Les Fraticelli préparèrent le terrain pour la révolution de Huss et de Ziska. Ñ La liberté suisse naît enfin dans ce siècle.
    La révolte des cantons allemands de la Suisse contre le despotisme de la maison de Habsbourg est un fait si contraire à l'esprit national de l'Allemagne, qu'il eut pour conséquence immédiate, la formation d'une nouvelle nation suisse, baptisée au nom de la révolte et de la liberté, et comme telle séparée désormais par une barrière infranchissable de l'empire germanique.
    Les patriotes allemands aiment à répéter avec la célèbre chanson pangermanique d'Arndt, «que leur patrie s'étend aussi loin que résonne leur langue, chantant les louanges au bon Dieu.»
    So weit die deutsche Zunge klingt,
    Und Gott im Himmel Lieder singt !
    S'ils voulaient se conformer plutôt au sens réel de leur histoire qu'aux inspirations de leur fantaisie omnivore, ils auraient dû dire, que leur patrie s'étend aussi loin que l'esclavage des peuples et qu'elle cesse là où commence la liberté.
    Non seulement la Suisse, mais les villes de la Flandre, liées pourtant avec les villes de l'Allemagne par des intérêts matériels, par ceux d'un commerce croissant et prospère, et malgré qu'elles fissent partie de la ligue hanséatique, tendirent, à partir même de ce siècle, à s'en séparer toujours davantage, sous l'influence de cette même liberté.
    En Allemagne, pendant tout ce siècle, au milieu d'une prospérité matérielle croissante, aucun mouvement intellectuel, ni social. En politique deux faits seulement : le premier, c'est la déclaration des princes de l'empire qui, entraînés par l'exemple des roi de France, proclament que l'empire doit être indépendant du pape et que la dignité impériale ne relève que de Dieu seul. Le second, c'est l'institution de la fameuse Bulle d'or qui organise définitivement l'empire et décide qu'il y aura désormais sept princes électeurs, en l'honneur des sept chandeliers de l'Apocalypse.
    Nous voilà enfin arrivés au XVe siècle. C'est le siècle de la Renaissance. L'Italie est en pleine floraison. Armée de la philosophie retrouvée de la Grèce antique, elle brise la lourde prison dans laquelle, pendant dix siècles, le catholicisme avait retenu renfermé l'esprit humain. La foi tombe, la pensée libre renaît. C'est l'aurore resplendissante et joyeuse de l'émancipation humaine. Le sol libre de l'Italie se couvre de libres et hardis penseurs. L'Eglise elle-même y devient payenne ; les papes et les cardinaux, dédaignant St Paul pour Aristote et Platon, embrassent la philosophie matérialiste d'Epicure, et oublieux du Jupiter chrétien, ne jurent plus que par Bacchus et Vénus ; ce qui ne les empêche pas de persécuter par moments les libres-penseurs dont la propagande entraînante menace d'anéantir la foi des masses populaires, cette source de leur puissance et de leurs revenus. L'ardent et illustre propagateur de la foi nouvelle, de la foi humaine, Pic de la Mirandole, mort si jeune, attire surtout contre lui les foudres du Vatican.
    En France et en Angleterre, temps d'arrêt. Dans la première moitié de ce siècle, c'est une guerre odieuse, stupide, fomentée par l'ambition des rois anglais et soutenue bêtement par la nation anglaise, une guerre qui fit reculer d'un siècle l'Angleterre et la France. Comme les Prussiens, aujourd'hui, les Anglais du XVe siècle avaient voulu détruire, soumettre la France. Ils s'étaient même emparés de Paris, ce que les Allemands, malgré toute leur bonne volonté, n'ont pas encore réussi à faire jusqu'ici, et avaient brûlé Jeanne d'Arc à Rouen, comme les Allemands pendent aujourd'hui les francs-tireurs. Ils furent enfin chassés de Paris et de France, comme, espérons-le toujours, les Allemands finiront bien par l'être aussi.
    Dans la seconde moitié du XVe siècle, en France, nous voyons la naissance du vrai despotisme royal, renforcé par cette guerre. C'est l'époque de Louis XI, un rude compère, valant à lui seul Guillaume Ier avec ses Bismarck et Moltke, le fondateur de la centeralisation bureaucratique et militaire de la France, le créateur de l'Etat. Il daigne bien encore quelquefois s'appuyer sur les sympathies intéressées de sa petite bourgeoisie qui voit avec plaisir son bon roi abattre les têtes, si arrogantes et si fières, de ses seigneurs féodaux ; mais on sent déjà à la manière dont il se comporte avec elle, que si elle ne voulait pas l'appuyer, il saurait bien l'y forcer. Toute indépendance, nobiliaire ou bourgeoise, spirituelle ou temporelle, lui est également odieuse. Il abolit la chevalerie et institue les ordres militaires ; voilà pour la noblesse. Il impose ses bonnes villes, selon sa convenance et dicte sa volonté aux Etats-généraux : voilà pour la liberté bourgeoise. Il défend enfin la lecture des ouvrages des nominauxet ordonne celle des réaux(15) voilà pour la libre pensée. Eh bien, malgré une si dure compression, la France a donné naissance à Rabelais à la fin du XVe siècle : un génie profondément populaire, gaulois, tout débordant de cet esprit de révolte humaine qui caractérise le siècle de la Renaissance.
    En Angleterre, malgré l'affaissement de l'esprit populaire, conséquence naturelle de la guerre odieuse qu'elle avait faite à la France, nous voyons, pendant tout le XVe siècle, les disciples de Wicleff propager la doctrine de leur maître, malgré le cruelles persécutions dont ils sont les victimes ; et préparer ainsi le terrain à la révolution religieuse qui éclata un siècle plus tard. En même temps, par la voie d'une propagande individuelle, sourde, invisible et insaisissable, mais néanmoins très-vivace, en Angleterre aussi bien qu'en France, l'esprit libre de la Renaissance tend à créer une philosophie nouvelle. Les villes flamandes, amoureuses de leur liberté et fortes de leur prospérité matérielle, entrent en plein dans le développement artistique et intellectuel moderne, se séparant par là même toujours davantage de l'Allemagne.
    Quant à l'Allemagne, nous la voyons dormir de son plus beau sommeil pendant toute la première moitié de ce siècle. Et pourtant, il se passa, au sein de l'empire, et dans le voisinage le plus immédiat de l'Allemagne, un fait immense qui eût suffi pour secouer la torpeur de tout autre nation. Je veux parler de la révolte religieuse de Jean Huss, le grand réformateur Slave.
    C'est avec un sentiment de profonde sympathie et de fierté fraternelle que je pense à ce grand mouvement national d'un peuple slave. Ce fut plus qu'un mouvement religieux, ce fut une protestation victorieuse contre le despotisme allemand, contre la civilisation aristocratico-bourgeoise des Allemands ; ce fut la révolte de l'antique commune slave contre l'État allemand. Deux grandes révoltes slaves avaient déjà eu lieu  dans le XIe siècle : la première contre la pieuse oppression de ces braves chevaliers teutoniques, ancêtres des lieutenants-hobereaux actuels de la Prusse. Les insurgés slaves avaient brûlé toutes les églises et exterminé tous les prêtres. Ils détestaient le Christianisme, et avec beaucoup de raison, parce que le Christianisme, c'était le germanisme dans sa forme la moins avenante : c'était l'aimable chevalier, le vertueux prêtre et l'honnête bourgeois, tous les trois Allemands pur sang, et représentant comme tels l'idée de l'autorité quand même, et la réalité d'un oppression brutale, insolente et cruelle. La seconde insurrection eut lieu, une trentaine d'années plus tard, en Pologne. Ce fut la première et l'unique insurrection des paysans proprement polonais. Elle fut étouffée par le roi Casimir. Voici comment cet événement est jugé par le grand historien polonais Lelewel dont le patriotisme et même une certaine prédilection pour la classe qu'il appelle «la démocratie nobiliaire»ne peuvent être mis en doute par personne :
    « Le parti de Maslaw (le chef des paysans insurgés de la Mazowie) était populaire et allié du paganisme ; le parti de Casimir était aristocrate et partisan du Christianisme», (c'est-à-dire du germanisme). Et plus loin il ajoute : «Il faut absolument considérer cet événement désastreux comme une victoire remportée sur les classes inférieures, dont le sort ne pouvait qu'empirer à sa suite. L'ordre fut rétabli,mais la marche de l'état social tourna dès lors grandement au désavantage des classes inférieures.» (Histoire de la Pologne,par Joachim Lelewel, T. II, p. 19)
    La Bohême s'était laissé germaniser encore plus que la Pologne ; comme cette dernière, elle n'avait été conquise par les Allemands, mais elle s'était laissé profondément dépraver par eux. Membre du Saint-Empire, depuis sa formation comme État, elle n'a jamais pu s'en détacher pour son malheur, et elle en avait adopté toutes les institutions cléricales, féodales et bourgeoises. Les villes et la noblesse de la Bohême s'étaient germanisées en partie ; noblesse, bourgeoisie et clergé étaient allemands non de naissance mais de baptême, ainsi que par leur éducation et par leur position politique et sociale ; l'organisation primitive des communes slaves n'admettant ni prêtres, ni classes. Seuls, les paysans de la Bohême s'étaient conservés purs de cette lèpre allemande, et ils en étaient naturellement les victimes. Cela explique leurs sympathies instinctives pour toutes les grandes hérésies populaires. ainsi que nous avons vu l'hérésie des Vaudois se répandre déjà au XIIe siècle, et les Fraticelli au XIVe et vers la fin de ce siècle, ce fut le tour de l'hérésie de Wicleff, dont les ouvrages furent traduits en langue bohême. Toutes ces hérésies avaient également frappé aux portes de l'Allemagne ; elles ont dû même la traverser pour arriver en Bohême, mais au sein du peuple allemand elles ne trouvèrent pas le moindre écho. Portant en elles le germe de la révolte, elles durent glisser, sans pouvoir l'entamer, sur sa fidélité inébranlable, ne parvenant pas même à troubler son sommeil profond. Par contre, elle durent trouver un terrain propice en Bohême, dont le peuple, asservi, mais non germanisé, maudissait du plein de son coeur et cette servitude et toute la civilisation aristocrato-bourgeoise des Allemands. Cela explique pourquoi, dans le voie de la protestation religieuse, le peuple tchèque a dû devancer d'un siècle le peuple allemand.
    L'une des premières manifestations de ce mouvement religieux en Bohême fut l'expulsion en masse de tous les professeurs allemands de l'université de Prague, crime horrible que les Allemands ne purent jamais pardonner au peuple tchèque. Et pourtant, si l'on y regarde de plus près, on devra convenir que ce peuple eut mille fois raison de chasser ces corrupteurs patentés et serviles de la jeunesse slave. A l'exception d'une très courte période, de trente-cinq ans à peu près, entre 1813 et 1848, pendant lesquels le dévergondagedu libéralisme, voire même du démocratisme français, s'était glissé par contrebande et s'était maintenu dans les universités allemandes, représenté par une vingtaine, une trentaine de savants illustres et animés d'un libéralisme sincère, voyez ce qu'ont été les professeurs allemands jusqu'à cette époque et ce qu'ils sont redevenus sous l'influence de la réaction de 1849 : les adulateurs de toutes les autorités, les professeurs de la servilité. Issus de la bourgeoise allemande, ils en expriment consciencieusement les tendances et l'esprit. Leur science est la manifestation fidèle de la conscience de l'esclave, c'est la consécration idéale d'un esclavage historique.
    Les professeurs allemands du XVe siècle, à Prague, étaient au moins aussi serviles, aussi valets que le sont les professeurs de l'Allemagne actuelle. Ceux-ci sont dévoués corps et âme à Guillaume Ier le féroce, le maître prochain de l'empire knouto-germanique. Ceux-là étaient servilement dévoués tout d'avance à tous les empereurs qu'il plairait aux sept princes électeurs apocalyptiques de l'Allemagne de donner au Saint-Empire germanique. Peu leur importait qui était le maître, pourvu qu'il y eût un maître, une société sans maître étant une monstruosité qui devait nécessairement révolter leur imagination bourgeoise-allemande. Ç'eût été le renversement de la civilisation germanique.
    D'ailleurs quelles sciences enseignaient-ils, ces professeurs allemands du XVe siècle ? La théologie catholique-romaine et le code Justinien, deux instruments du despotisme. Ajoutez-y la philosophie scolastique, et cela à une époque où, après avoir sans doute rendu, dans les siècles passés, de grands services à l'émancipation de l'esprit, elle s'était arrêtée et comme immobilisée dans sa lourdeur monstrueuse et pédante, battue en brèche par la pensée moderne qu'animait le pressentiment, sinon encore la possession de la science vivante. Ajoutez-y encore un peu de médecine barbare enseignée, comme le reste, dans un latin très-barbare ; et vous aurez tout le bagage scientifique de ces professeurs. Cela valait-il la peine de les retenir ? Mais il y avait une grande urgence de les éloigner, car, outre qu'ils dépravaient la jeunesse par leur enseignement et par leur exemple servile, ils étaient les agents très-actifs, très-zélés de cette fatale maison de Habsbourg qui convoitait déjà la Bohême comme sa proie.
    Jean Huss et Jérôme de Prague, son ami et son disciple, contribuèrent beaucoup à leur expulsion. Aussi, lorsque l'empereur Sigismond, violant le sauf-conduit qu'il leur avait accordé, les fit juger d'abord, par le Concile de Constance, puis brûler tous les deux, l'un en 1415 et l'autre en 1416, là, en pleine Allemagne, en présence d'un immense concours d'Allemands accourus de loin pour assister au spectacle, aucune voix allemande ne s'éleva pour protester contre cette atrocité déloyale et infâme. Il fallut que cent ans se passassent encore, pour que Luther réhabilitât en Allemagne la mémoire de ces deux grands réformateurs et martyrs slaves.
    Mais si le peuple allemand, probablement encore endormi et rêvant, laissa sans protestation cet odieux attentat, le peuple tchèque protesta par une révolution formidable. Le grand, le terrible Ziska, ce héros, ce vengeur populaire, dont la mémoire vit encore, comme une promesse d'avenir, au sein des campagnes de la Bohême, se leva et, à la tête de ses Taborites, parcourant la Bohême tout entière, il brûla les églises, massacra les prêtres et balaya toute la vermine impériale ou allemande, ce qui signifiait la même chose, parce que tous les Allemands en Bohême étaient des partisans de l'empereur. Après Ziska, ce fut le grand Procope  qui porta la terreur dans le coeur des Allemands. Les bourgeois de Prague eux-mêmes, d'ailleurs infiniment plus modérés que les Hussites des campagnes, firent sauter par les fenêtres, selon l'antique usage de ce pays, les partisans de l'empereur Sigismond (en 1419), lorsque cet infame parjure, cet assassin de Jean Huss et de Jérôme de Prague, eut l'audace insolente et cynique de se présenter comme compétiteur de la couronne, vacante, de Bohême. Un bon exemple à suivre ! C'est ainsi que devront être traités, en vue de l'émancipation universelle, toutes les personnes qui voudront s'imposer commeautorités officielles,aux masses populaires, sous quelque masque, sous quelque prétexte et sous quelque dénomination que ce soit.
    Pendant dix-sept ans de suite, ces Taborites terribles, vivant en communauté fraternelle entre eux, battirent toutes les troupes de la Saxe,  de la Franconie, de la Bavière, du Rhin et de l'Autriche, que l'empereur et le pape envoyèrent en croisade contre eux ; ils nettoyèrent la Moravie et la Silésie, et portèrent la terreur de leurs armes dans le coeur même de l'Autriche. Ils furent enfin battus par l'empereur Sigismond. Pourquoi ? Parce qu'ils furent affaiblis par les intrigues et par la trahison d'un parti tchèque aussi, mais formé par la coalition de la noblesse indigène et de la bourgeoisie de Prague, allemandes d'éducation, de position, d'idées et de moeurs, sinon de coeur, et s'appelant, par opposition aux Taborites communistes et révolutionnaires, le parti des Calixtins; demandant des réformes sages, possibles; représentant, en un mot, à cette époque, en Bohême, cette même politique de la modération hypocrite et de l'impuissance habile, que MM. Palacki, Rieger, Braunen et Compagnie y représentent si bien aujourd'hui.
    A partir de cette époque, la révolution populaire commença à décliner rapidement, cédant la place d'abord à l'influence diplomatique, et un siècle plus tard à la domination de la dynastie autrichienne. Les politiques, les modérés, les habiles, profitant du triomphe de l'abhorré Sigismond, s'emparèrent du gouvernement, comme ils le feront probablement en France, après la fin de cette guerre et pour le malheur de la France. Ils servirent, les uns sciemment et avec beaucoup d'utilité pour l'ampleur de leurs poches, les autres bêtement, sans s'en douter eux-mêmes, d'instruments à la politique autrichienne, comme les Thiers, les Jules Favre, les Jules Simon, les Picard, et bien d'autres serviront d'instruments à Bismarck. L'Autriche les magnétisait et les inspirait. Ving-cinq ans après la défaite des Hussites par Sigismond, ces patriotes habiles et prudents portèrent un dernier coup à l'indépendance de la Bohême, en faisant détruire par les mains de leur roi Podiebrad la ville de Tabor, ou plutôt le camp retranché des Taborites. C'est ainsi que les républicains bourgeois de la France sévissent déjà et feront sévir encore bien davantage leur président ou leur roi contre le prolétariat socialiste, ce dernier camp retranché de l'avenir et de la dignité nationale de la France.
    En 1526, la couronne de Bohême échut enfin à la dynastie autrichienne, qui ne s'en dessaisira plus jamais. En 1620, après une agonie qui dura un peu moins de cent ans, la Bohême, mise à feu et à sang, dévastée, saccagée, massacrée et à demi dépeuplée, perdant d'un seul coup ce qui lui restait encore d'indépendance, d'existence nationale et de droits politiques, se trouva ainsi enchaînée sous le triple joug de l'administration impériale, de la civilisation allemande et des Jésuites autrichiens. Espérons, pour l'honneur et le salut de l'humanité, qu'il n'en sera pas ainsi de la France.

    Au commencement de la seconde moitié du XVe siècle, la nation allemande donna enfin une preuve d'intelligence et de vie, et cette preuve, il faut le dire, fut splendide : elle inventa l'imprimerie, et par cette voie, créée par elle-même, elle se mit en rapport avec le mouvement intellectuel de toute l'Europe. Le vent d'Italie, le shirocco de la libre pensée souffla sur elle et, sous ce souffle ardent, se fondit son indifférence barbare, son immobilité glacée. L'Allemagne devint humaniste et humaine.
    Outre la voie de la presse, il y en eut une autre encore, moins générale et plus vivante. Des voyageurs allemands, revenant d'Italie vers la fin de ce siècle, en rapportèrent des idées nouvelles, l'Évangile de l'émancipation humaine, et les propagèrent avec une religieuse passion. Et cette fois, la semence précieuse ne fut point perdue. Elle trouva en Allemagne un terrain tout préparé pour la recevoir. Cette grande nation, réveillée à la pensée, à la vie, à l'action, allait prendre à son tour la direction du mouvement de l'esprit. Mais hélas !, elle se trouva incapable de le garder plus de vingt-cinq ans en ses mains.
    Il faut bien distinguer entre le mouvement de la Renaissance et celui de la Réforme religieuse. En Allemagne, le premier ne précéda que de peu d'années le second. Il y eût une courte période, entre 1517 et 1525, où ces deux mouvements parurent se confondre, quoique animés d'un esprit tout à fait opposé : l'un, représenté par des hommes comme Érasme, comme Reuchlin, comme le généreux, l'héroïque Ulrich von Hutten, poète et penseur de génie, le disciple de Pic de Mirandole et l'ami de Franz de Sikingen, d'Îcolampade et de Zuringle, celui qui forma en quelque sorte le trait d'union entre l'ébranlement purement philosophique de la Renaissance, la transformation purement religieuse de la foi par la Réforme protestante, et le soulèvement révolutionnaire des masses, provoqué par les premières manifestations de cette dernière. L'autre, représenté principalement par Luther et Mélanchton, les deux pères du nouveau développement religieux et théologique en Allemagne. Le premier de ces mouvements profondément humanitaire, tendant, par les travaux philosophiques et littéraires d'Erasme, de Renchlin et d'autres, à l'émancipation complète de l'esprit et à la destruction des sottes croyances du Christianisme, et tendant en même temps par l'action plus pratique et plus héroïque d'Ulrich de Hutten, d'Îcolampade, et de Zuringle, à l'émancipation des masses populaires du joug nobiliaire et princier ; tandis que le mouvement de la Réforme, fanatiquement religieux, théologique et, comme tel, plein de respect divin et de mépris humain, supertitieux au point de voir le Diable et de lui jeter des encriers à la tête, comme cela est arrivé, dit-on, à Luther, dans le château de la Wartbourg, où l'on montre encore, sur le mur, une tache d'encre, devait nécessairement devenir l'ennemi irréconciliable et de la liberté de l'esprit et de la liberté des peuples.
    Il y eut toutefois, comme je l'ai dit, un moment où ces deux deux mouvements si contraires durent réellement se confondre, le premier étant révolutionnaire par principe, le second forcé de l'être par position. D'ailleurs, dans Luther lui-même, il y avait une contradiction évidente. Comme théologien il était et devait être réactionnaire ; mais comme nature, comme tempérament, comme instinct, il était passionnément révolutionnaire. Il avait la nature de l'homme du peuple, et cette nature puissante n'était point faite pour subir patiemment le joug de qui que ce soit. Il ne voulait plier que devant Dieu, dans lequel il avait une foi aveugle et dont il croyait sentir la présence et la grâce en son coeur ; et c'est au nom de Dieu, que le douxMelanchton, le savant théologien et rien qu'un théologien, son ami, son disciple, en réalité son maître et le museleur de cette nature léonine, parvint à l'enchaîner définitivement à la réaction.
    Les premiers rugissements de ce rude et grand Allemand furent tout à fait révolutionnaires. On ne peut s'imaginer, en effet, rien de plus révolutionnaire que ses manifestes contre Rome ; que les invectives et les menaces qu'il lança à la face des princes de l'Allemagne ; que sa polémique passionnée contre l'hypocrite et luxurieux despote et réformateur de l'Angleterre, Henri VIII. A partir de 1517, jusqu'à 1525, on n'entendit plus en Allemagne que les éclats de tonnerre de cette voix qui semblait appeler le peuple Allemand à une révolution générale, à la rénovation.
    Son appel fut entendu. Les paysans de l'Allemagne se levèrent avec ce cri formidable, le cri socialiste : «Guerre aux châteaux, paix aux chaumières !»qui se traduit aujourd'hui par ce cri plus formidable encore : «A bas tous les exploiteurs et tous les tuteurs de l'humanité ; liberté et prospérité au travail, égalité de tous et fraternité du monde humain, constitué librement sur les ruines de tous les de tous les États.»
    Ce fut le moment critique pour la Réforme religieuse et pour toute la destinée politique de l'Allemagne. Si Luther avait voulu se mettre à la tête de ce grand mouvement populaire, socialiste, des populations rurales insurgées contre leurs seigneurs féodaux, si la bourgeoisie des villes l'avait appuyé, c'en était fait de l'empire, du despotisme princier et de l'insolence nobiliaire en Allemagne. Mais pour l'appuyer, il eut fallu que Luther ne fût pas un théologien, plus soucieux de la gloire divine que de la dignité humaine et indigné de ce que des hommes opprimés, des serfs qui ne devaient penser qu'au salut de leur âme, eussent osé revendiquer leur portion de bonheur humain sur cette terre; il eût fallu aussi que les bourgeois des villes de l'Allemagne ne fussent pas des bourgeois allemands.
    Ecrasée par l'indifférence et en très-grande partie aussi par l'hostilité notoire des villes et par les malédictions théologiques de Mélanchton et de Luther, beaucoup plus encore que par la force armée des seigneurs et des princes, cette formidable révolte des paysans de l'Allemagne fut vaincue. Dix ans plus tard fut égaement étouffée une autre insurrection, la dernière qui ait été provoqué en Allemagne par la réforme religieuse. Je veux parler de la tentative d'une organisation mystico-communiste par les anabaptistes de Munster, capitale de la Westphalie. Munster fut pris et Jean de Leyde, ce prophète anabaptiste, fut supplicié aux applaudissements de Mélanchton et de Luther.
    D'ailleurs, déjà cinq ans auparavant, en 1530, les deux théologiens de l'Allemagne avaient posé les scellés sur tout mouvement ultérieur, même religieux, dans leur pays, en présentant à l'empereur et aux princes de l'Allemagne leur confession d'Augsbourg, qui, pétrifiant d'un seul coup le libre essor des âmes, reniant même cette liberté des consciences individuelles au nom de laquelle la Réformation s'était faite, leur imposant comme une loi absolue et divine un dogmatisme nouveau, sous la garde des princes protestants reconnus comme les protecteurs naturels et les chefs du culte religieux, constitua une nouvelle Église officielle qui, plus absolue même que l'Église catholique romaine, aussi servile, vis-à-vis du pouvoir temporel, que l'Église de Byzance, constitua désormais, entre les mains de ces princes protestants, un instrument de despotisme terrible et condamna l'Allemagne tout entière, protestante et par contre-coup catholique aussi, à trois siècles au moins du plus abrutissant esclavage, un esclavage, hélas ! qui ne paraît pas même aujourd'hui disposé, ce me semble, à faire place à la liberté (16).
    Il a été très-heureux pour la Suisse que le concile de Strasbourg, dirigé cette même année par Zwingli et Bucer, ait repoussé cette constitution de l'esclavage ; une constitution soit-disant religieuse et qui l'était en effet, puisqu'au sein de Dieu même, elle consacrait ce pouvoir absolu des princes. Sortie presque exclusivement de la tête théologique et savante du professeur Mélanchton, sous la pression évidente du respect profond, illimité, inébranlable, servile, que tout bourgeois et professeur allemand bien né éprouve pour la personne de ses maîtres, elle fut aveuglément acceptée par le peuple allemand, parce que ses princes l'avaient acceptée; symptôme nouveau de l'esclavage historique, non-seulement extérieur, mais intérieur, qui pèse sur ce peuple.
    Cette tendance, d'ailleurs si naturelle des princes protestants de l'Allemagne à partager entre eux les débris du pouvoir spirituel du pape, ou de se constituer chefs de l'Église dans la limite de leurs États respectifs, nous la retrouvons également dans d'autres pays monarchiques protestants, en Angleterre, par exemple, et en Suède, mais ni dans l'une, ni dans l'autre, elle ne parvint à triompher enfin du sentiment d'indépendance qui s'était réveillé dans les peuples. En Suède, en Danemark et en Norvège, le peuple et la classe des paysans surtout sut maintenir sa liberté et ses droits tant contre les envahissements de la noblesse que contre ceux de la monarchie. En Angleterre, la lutte de l'Église anglicane, officielle, avec les Églises libres des presbytériens d'Ecosse et des indépendants d'Angleterre, aboutit à une grande épreuve et mémorable révolution, de laquelle date la grandeur nationale de la Grande-Bretagne. Mais en Allemagne, le despotisme si naturel des princes ne rencontra pas les mêmes obstacles. Tout le passé du peuple allemand, si plein de rêves, mais si pauvre de pensées libres et d'action ou d'initiative populaire, l'ayant fondé, pour ainsi dire, dans le monde de la pieuse soumission et de l'obéissance respectueuse, résignée et passive, il ne trouva pas en lui-même, dans ce moment critique de son histoire, l'énergie et l'indépendance, ni la passion nécessaires pour maintenir sa liberté contre l'autorité traditionnelle et brutale de ses innombrables souverains nobiliaires et princiers. Dans le premier moment d'enthousiasme, il avait pris, sans doute, un élan magnifique. Un moment, l'Allemagne sembla trop étroite pour contenir les débordements de sa passion révolutionnaire. Mais ce ne fut qu'un moment, un élan, et comme l'effet passager et factice d'une inflammation cérébrale. Le souffle lui manqua bientôt ; et lourd, sans haleine et sans forces, il s'affaissa sur lui-même ; alors bridé de nouveau par Mélanchton et par Luther, il se laissa tranquillement reconduire au bercail, sous le joug historique et salutaire de ses princes.
    Il avait fait un rêve de liberté et il se réveilla plus esclave que jamais. Dès lors l'Allemagne devint le vrai centre de la réaction en Europe. Non contente de prêcher l'esclavage, par son exemple, et d'envoyer ses princes, ses princesses et ses diplomates pour l'introduire et pour le propager dans tous les pays d'Europe, elle en fut l'objet de ses plus profondes spéculations scientifiques. Dans tous les autres pays, l'administration, prise dans sa plus large acception, comme l'organisation de l'exploitation bureaucratique et fiscale, exercée par l'État sur les masses populaires, est considérée comme un art : l'art de brider les peuples, de les maintenir sous une sévère discipline et de les tondre beaucoup sans les faire trop crier. En Allemagne, cet art est scientifiquement enseigné dans toutes les universités. Cette science pourrait être appelée la théologie moderne, la théologie du culte de l'État. Dans cette religion de l'absolutisme terrestre, le souverain prend la place du bon Dieu, les bureaucrates sont les prêtres, et le peuple, naturellement, la victime toujours sacrifiée sur l'autel de l'État.
    S'il est vrai, comme j'en ai la ferme conviction, que seulement par l'instinct de la liberté, par la haine des oppresseurs, et par le caractère de se révolter contre tout ce qui porte le caractère de l'exploitation et de la domination dans le monde, contre toute sorte d'exploitation et de despotisme, se manifeste la dignité humaine des nations et des peuples, il faut convenir que, depuis qu'il existe une nation germanique jusqu'en 1848, les paysans de l'Allemagne seuls ont prouvé, par leur révolte du XVIe siècle, que cette nation n'est pas absolument étrangère à cette dignité. si on voulait la juger, au contraire, d'après les faits et gestes de se bourgeoisie, on devrait la considérer comme prédestinée à réaliser l'idéal de l'esclavage volontaire.


    NOTES
    (*) Connu aussi sous le titre : La Révolution sociale ou la dictature militaire.Nous avons pris en compte les errata mentionnés au début de cette édition.
    Nous avons aussi corrigé l'expression "M. Charles Marx, le célèbre chef des communistes allemands",en gardant l'orthographe qui semble faire loi aujourd'hui pour tout le monde : Karl Marx... mais c'est à notre grand regret :o)

    (1) Ñ Voir sa lettre dans le Progrès de Lyon.

    (2) Ñ Idées révolutionnaires.

    (3) Ñ Ne serait-il pas plus juste de l'appeler le gouvernement de la ruine de la France ?

    (4) Ñ Lettres à un Français sur la crise actuelle.Septembre 1870.

    (5) Ñ Idée générale de la Révolution.

    (6) Ñ Histoire de la Révolution française, par Michelet, tome III.

    (7) Ñ Lettres à un Français sur la crise actuelle.Septembre 1870.

    (8) Ñ Les ours de Berne et l'ours de St-Péterbourg.Ñ complainte patriotique d'un Suisse humilié et désespéré. Ñ Neuchâtel, 1870.

    (9) Ñ Proudhon. Ñ Idée générale de la Révolution.

    (10) Ñ Histoire de la Révolution de 1848,par Louis Blanc. Tome second.

    (11) Ñ Voici en quels termes M. Louis blanc décrit le lendemain de la victoire remportée en juin par les gardes nationales bourgeoises sur les ouvriers de Paris :
    « Rien ne saurait rendre la situation et l'aspect de Paris pendant les heures qui précédèrent et suivirent immédiatement la fin de ce drame inouï. A peine l'état de siège avait-il été déclaré, que des commissaires de police étaient allés dans toutes les directions ordonner aux passants de rentrer chez eux. Et malheur à qui reparaîtrait, jusqu'à décision nouvelle, sur le seuil de sa porte ! Le décret vous avait-il surpris vêtu d'un habit bourgeois, loin de votre demeure, vous y étiez reconduit de poste en poste, et sommé de vous y renfermer. Des femmes avaient été arrêtées portant des messages dans leurs cheveux, et des cartouches ayant été saisies dans la doublure de quelques fiacres, tout devint matière à soupçon. Les cercueils pouvaient contenir de la poudre : on se défia des enterrements, et les cadavres, sur la route de l'éternel repos, furent notés comme suspects. La boisson fournie aux soldats (de la garde nationale, bien entendu) pouvait être empoisonnée : on arrêta par précaution de pauvres vendeurs de limonade, et des vivandières que quinze ans firent peur. Défense aux citoyens de se montrer aux croisées et même de laisser les persiennes ouvertes, car l'espionnage et le meurtre étaient là aux aguets sans doute ! Une lampe agitée derrière une vitre, les reflets de la lune sur l'ardoise d'un toit, suffirent pour répandre l'épouvante. Déplorer l'égarement des insurgés ; pleurer, parmi tant de vaincus, ceux qu'on avait aimés, nul ne l'eût fait impunément. On fusilla une jeune fille parce qu'elle avait fait de la charpie,dans une ambulance d'insurgés, pour son amant peut-être, pour son mari, pour son père !
    » La physionomie de Paris fut, durant quelques jours, celle d'une ville prise d'assaut. Le nombre des maisons en ruines et des édifices auxquels le canon avait fait brèche témoignait assez de la puissance de ce grand effort d'un peuple aux abois.Des lignes de bourgeois en uniforme coupaient les rues ; des patrouilles effarées battaient le pavé...................... Parlerai-je de la répression ?
    » Ouvriers ! et vous tous qui tenez encore les armes levées contre la République, une dernière fois, au nom de tout ce qu'il y a de respectable, de saint, de sacré pour les hommes, déposez vos armes ! l'Assemblée nationale, la nation tout entière vous le demandent. On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent : ce sont nos ennemis, les vôtres qui parlent ainsi !On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid ! Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont prêts à vous recevoir.»
    » Telle était la proclamation que, le 26 juin, le général Cavaignac avait adressée aux insurgés. Dans une seconde proclamation adressée, le 26, à la garde nationale et à l'armée il disait :
    » Dans Paris, je vois des vainqueurs et des vaincus. Que mon nom soit maudit, si je consentais à y voir des victimes !»
    » Jamais assurément, plus belles paroles n'avaient été prononcées, en un pareil moment surtout ! Mais comment cette promesse fut-elle remplie, juste ciel ?.............
    »........... Les représailles eurent, en maints endroits, un caractère sauvage : c'est ainsi que des prisonniers entassésdans le jardin des Tuileries, au fond du souterrain au bord de l'eau,furent tués au hasardpar des balles qu'on leur envoyait à travers les lucarnes ; c'est ainsi que des prisonniers furent fusillés à la hâtedans la plaine de Grenelle, au cimetière Mont-Parnasse, dans les carrières de Montmartre, dans la cour de l'hôtel de Cluny, au cloître Saint-Benoît...... et qu'enfin une humiliante terreur plana, la luette finie, sur un Paris dévasté..........
    » ......... Un trait achèvera le tableau.
    » Le 3 juillet, un assez grand grand nombre de prisonniers furent retirés des caves de l'École militaire pour être conduits à la préfecture de police, et, de là, dans les forts. On les lia à quatre par les mains et avec des cordes très-serrées. Puis, comme ces malheureux avaient de la peine à marcher, épuisés qu'ils étaient par la faim, on apporta devant eux des écuelles remplies de soupe. Ayant les mains garrottées, ils furent obligées de se coucher sur le ventre et de se traîner jusqu'aux écuelles comme des animaux, aux éclats de rire des officiers de l'escorte,qui appelaient cela le socialisme en pratique ! Je tiens le fait d'un de ceux à qui fut infligé ce supplice.»
    (Histoire de la Révolution de 1848,par Louis blanc, tome second.)
    Voilà donc l'humanité bourgeoise, et nous avons vu comment, plus tard, la justice des républicains bourgeois s'est manifestée par la transportation, sans jugement, par simple mesure de sûreté générale,de 4.348 citoyens sur 15.000 citoyens arrêtés.

    (12) Ñ Aucun ne personnifie mieux l'immoralité politique et sociale de la bourgeoisie actuelle que M. Émile de Girardin. Charlatan intellectuel sous les apparences d'un penseur sérieux ; apparences qui ont trompé beaucoup de gens, jusqu'à Proudhon lui-même, qui eut la naïveté de croire que M. de Girardin pouvait s'attacher de bonne foi et pour tout de bon à un principe quelconque, le ci-devant rédacteur de la Presseet de la Libertéest pire qu'un sophiste, c'est un sophistiqueur, un fraudulateur de tous les principes. Il suffit qu'il touche à l'idée la plus simple, la plus vraie, la plus utile, pour qu'elle soit immédiatement faussée et empoisonnée. D'ailleurs, il n'a jamais rien inventé ; son affaire ayant toujours consisté à falsifier les inventions d'autrui. On le considère, dans un certain mode, comme le plus habile créateur et rédacteur de journaux. Certes, sa nature d'exploiteur et de falsificateur des idées d'autrui, et son charlatanisme effronté, ont dû le rendre très-propre à ce métier. Toute sa nature, tout son être se résument en deux mots : réclame et chantage.Au journalisme il doit toute sa fortune ; et l'on ne devient pas riche par la presse, quand on reste honnêtement attaché à la même conviction et au même drapeau. aussi nul n'a poussé aussi loin l'art de changer habilement et à temps ses convictions et ses drapeaux. Il a été, tout à tour, orléaniste, républicain et bonapartiste, et il serait devenu légitimiste, ou communiste au besoin. On le dirait doué de l'instinct des rats, car il a toujours su quitter le vaisseau de l'État à la veille du naufrage. C'est ainsi qu'il avait tourné le dos au gouvernement de Louis-Philippe quelques mois avant la révolution de Février, non pour les raisons qui poussèrent la France à renverser le trône de Juillet, mais pour des rasions propres à lui et dont les deux principales furent sans doute son ambition vaniteuse et son amour du lucre déçus. Le lendemain de Février, il se pose en républicain très-ardent, plus républicain que les républicains de la veille ; ils propose ses idées et sa personne ; une idée par jour, naturellement dérobée à quelqu'un, mais préparée, transformée par M. Émile de Girardin lui-même, de manière à empoisonner quiconque l'accepterait de ses mains : une apparence de vérité, avec un inépuisable fond de mensonge ; Ñ et sa personne, portant naturellement ce mensonge et avec lui de discrédit et le malheur sur toutes les causes qu'elle embrasse. Idées et personne furent repoussés par le mépris populaire. Alors M. de Girardin devint l'ennemi implacable de la République. Nul ne conspira aussi méchamment contre elle, nul ne contribua autant, au moins d'intention, à sa chute. Il ne tarde pas à devenir l'un des agents les plus actifs et les plus intrigants de Bonaparte. Ce journaliste et cet homme d'Étatétaient faits pour s'entendre. Napoléon III réalisait, en effet, tous les rêves de M. Émile de Girardin. C'était l'homme fort, se jouant, comme lui, de tous les principes, et doué d'un cÏur assez large pour s'élever au-dessus de tous les vains scrupules de conscience, au-dessus de tous les étroits et ridicules préjugés d'honnêteté, de délicatesse, d'honneur, de moralité publique et privée, au-dessus de tous les sentiments d'humanité ; scrupules, préjugés et sentiments qui ne peuvent qu'entraver l'action politique ; c'est l'homme de l'époque, en un mot, évidemment appelé à gouverner le monde. Pendant les premiers jours qui suivirent le coup d'État, il y eut quelque chose comme une brouille légère entre l'augustesouverain et l'augustejournaliste. Mais ce ne fut autre chose qu'une bouderie d'amants, non une dissidence de principes. M. Émile de Girardin ne se crut point suffisamment récompensé. Il aime, sans doute, beaucoup l'argent, mais il lui faut aussi des honneurs, une participation au pouvoir. Voilà ce que Napoléon III, malgré toute sa bonne volonté, ne put jamais lui accorder. Il y eut toujours près de lui quelque Morny, quelque Fleury, quelque Billault, quelque Rouher, qui l'en empêchèrent. De sorte que ce ne fut seulement que vers la fin de son règne qu'il pu conférer à M. Émile de Girardin la dignité de sénateur de l'empire. Si Émile Ollivier, l'ami de cÏur, l'enfant adoptif et en quelque sorte la créature de M. Émile de Girardin, n'était pas tombé si tôt, nous aurions vu, sans doute, le grand journaliste ministre. M. Émile de Girardin fut un des principaux auteurs du ministère Ollivier. Dès lors, son influence politique s'accrut. Il fut l'inspirateur et le conseiller persévérant des deux derniers actes politiques de l'empereur qui ont perdu la France : le plébiscite et la guerre. Adorateur désormais agréé de Napoléon III, ami du général Prim en Espagne, père spirituel d'Émile Ollivier, et sénateur de l'empire, M. Émile de Girardin se sentit trop grand homme à la fin pour continuer son métier de journaliste. Il abandonna la rédaction de la Liberté,son neveu et disciple, au propagateur fidèle de ses idées, M. Détroyat ; et comme une jeune fille qui se prépare pour sa première communion, il se renferma lui-même dans un recueillement méditatif, afin de recevoir avec toute la dignité convenable ce pouvoir si longtemps convoité et qui allait enfin tomber dans ses mains. Quelle désillusion amère ! Abandonné cette fois par son instinct ordinaire, M. Émile de Girardin n'avait point senti que l'empire croulait, et que c'étaient précisément ses inspirations et ses conseils qui le poussaient dans l'abîme. Il n'était plus temps pour faire volte-face. Entraîné dans la chute, M. de Girardin tombe de toute la hauteur de ses rêves ambitieux, au moment même où ils semblaient devoir s'accomplir... Il tombe aplati, et cette fois définitivement annulé. Depuis le 4 septembre, il se donne toutes les peines du monde, mettant en Ïuvre ses anciens artifices, pour attirer sur lui l'attention du public. Il ne se passe pas une semaine que son neveu, le nouveau rédacteur de la Liberté,ne le proclame le premier homme d'État de la France et de l'Europe. Tout cela est en pure perte. Personne ne lit la Liberté,et la France a bien autre chose à faire que de s'occuper des grandeurs de M. Émile de Girardin. Il est bien mort, cette fois, et Dieu veuille que le charlatanisme moderne de la parole, qu'il a tant contribué à créer, soit également mort avec lui.(13) Ñ Lorsque l'ambassadeur de la Grande-Bretagne à Berlin, lord Bloomfield, si je ne me trompe du nom, proposa à M. de Bismarck de signer au nom de la Prusse la fameuse protestation des cours de l'Occident, M. de Bismarck s'y refusa, en disant à l'ambassadeur anglais : « Comment voulez-vous que nous protestons, quand depuis trois ans nous ne faisons que répéter à la Russie une seule chose, c'est de ne faire aucune concession à la Pologne.»
    (14) Ñ J'avoue que j'ai été profondément étonné, en retrouvant ce même grief dans une lettre adressée, l'an passé, par M. Karl Marx, le célèbre chef des communistes allemands, aux rédacteurs d'une petite feuille russe qui se publiait en langue russe à Genève. Il prétend que si l'Allemagne n'est pas encore démocratiquement organisée, la faute en est seulement à la Russie. Il méconnaît singulièrement l'histoire de son propre pays, et avance une chose dont l'impossibilité, en laissant même de côté les faits historiques, se laisse facilement démontrer par l'expérience de tous les temps et de tous les pays. A-t-on jamais vu une nation inférieure en civilisation imposer ou inoculer ses propres principes à un pays beaucoup plus civilisé, à moins que ce ne soit par la voie de la conquête ? Mais l'Allemagne, que je sache, n'a jamais été conquise par la Russie. Il est donc parfaitement impossible qu'elle ait pu adopter un principe russe quelconque ; mais il est plus que probable, il est certain que, vu son voisinage immédiat et à cause de la prépondérance incontestable de son développement politique, administratif, juridique, industriel, commercial, scientifique et social, l'Allemagne au contraire a fait passer beaucoup de ses propre idées en Russie, ce dont les Allemands conviennent généralement eux-mêmes, lorsqu'ils disent, non sans orgueil, que la Russie doit à l'Allemagne le peu de civilisation qu'elle possède. Fort heureusement pour eux, pour l'avenir de la Russie, cette civilisation n'a pas pénétré, au-delà de la Russie officielle, dans le peuple, mais, en effet, c'est aux Allemands que nous devons notre éducation politique, administrative, policière, militaire et bureaucratique et tout l'achèvement de notre empire impérial, voire même notre auguste dynastie.
    Que le voisinage d'un grand Émir Mongolo-Byzantin-Germanique ait été plus agréable aux despotes de l'Allemagne qu'à ses peuples ; plus favorable au développement de sa servitude indigène, tout à fait nationale-germanique, qu'à celui des idées libérales et démocratiques importées de France, qui peut en douter ? L'Allemagne se serait développée beaucoup plus dans le sens de la liberté et de l'égalité, si, au lieu de l'empire russe, elle avait eu pour voisins les États-Unis de l'Amérique du Nord, par exemple. elle avait eu, d'ailleurs, un voisin qui la séparait de l'empire moscovite. C'était la Pologne, non démocratique, il est vrai, nobiliaire, fondée sur le servage des paysans comme l'Allemagne féodale, mais beaucoup moins aristocratique, plus libérale, plus ouverte à toutes les influences humaines que cette dernière. Eh bien ! l'Allemagne, impatiente de ce voisinage turbulent, si contraire à ses habitudes d'ordre, de servilité pieuse et de loyale soumission, en dévora une bonne moitié, laissant l'autre moitié au Tzar Moscovite, cet empire de toutes les Russies, dont elle est devenue par là même la voisine immédiate. Et maintenant, elle se plaint de ce voisinage, c'est ridicule.
    La Russie également aurait gagné beaucoup, si, au lieu de l'Allemagne, elle avait eu pour voisine, à l'Occident, la France ; et au lieu de la Chine, à l'Orient, l'Amérique du Nord. Mais les Socialistes Révolutionnaires, ou, comme on commence à les appeler en Allemagne, les anarchistes russes, sont trop jaloux de la dignité de leur peuple pour rejeter toute la faute de son esclavage sur les Allemands ou sur les Chinois. Et pourtant, avec bien plus de raison, ils auraient eu le droit historique de la rejeter aussi bien sur les uns que sur les autres. Car enfin, il est certain que les hordes mongoles, qui ont conquis la Russie, sont venus de la frontière de la Chine. Il est certain que, pendant plus de deux siècles, ils l'ont tenue asservie sous leur joug. Deux siècles de joug barbare, quelle éducation ! Fort heureusement, cette éducation ne pénétra jamais dans le peuple russe, proprement dite, ni dans la masse des paysans qui continuèrent de vivre sous leur loi coutumière, communale, ignorant et détestant toute autre politique et jurisprudence, comme ils le font encore à présent. Mais elle déprave complètement la noblesse et en grande partie aussi le clergé russe, et ces deux classes privilégiées, également brutales, également serviles, peuvent être considérées comme les vraies fondations de l'empire moscovite. Il est certain que cet empire fut principalement fondé sur l'asservissement des peuples, et que le peuple russe, qui n'a point reçu en partage cette sainte résignation dont paraît être doué à un si haut degré le peuple allemand, n'a jamais cessé de détester cet empire, ni de se révolter contre lui. Il a été et il reste encore aujourd'hui le seul vrai socialiste-révolutionnaire en Russie. Ses révoltes ou plutôt ses révolutions (en 1612, en 1667, en 1771) ont souvent menacé l'existence même de l'empire moscovite, et j'ai la ferme conviction que, sans trop tarder, une nouvelle révolution socialiste populaire, cette fois triomphante, le renversera tout à fait. Il est certain que si les Tzars de Moscou, devenus plus tard les empereurs de St-Pétersbourg, ont triomphé jusqu'ici de cette opiniâtre et violente résistance populaire, ce n'est que, grâce à la science politique, administrative, bureaucratique et militaire que nous ont apportée les Allemands qui, en nous dotant de tant de belles choses, n'ont pas oublié d'apporter, n'ont pas pu ne pas apporter avec eux leur culte non plus oriental, mais protestant-germanique du souverain, représentant personnel de la raison d'État, la philosophie de la servilité nobiliaire, bourgeoise, militaire et bureaucratique érigée en système ; ce qui fut un grand malheur, selon moi. Car l'esclavage oriental, barbare, rapace, pillard de notre noblesse et de notre clergé, était le produit très-brutal, mais tout à fait naturel de circonstances historiques malheureusement d'un profond égarement et d'une situation économique et politique encore plus malheureuse. Cet esclavage était un fait naturel, non un système, et comme tel il pouvait et il devait se modifier sous l'influence bienfaisante des idées libérales, démocratiques, socialistes et humanitaires de l'Occident. Il s'est modifié, en effet, de sorte que, pour ne faire mention que des faits les plus caractéristiques, nous avons vu, de 1818 à 1825, plusieurs centaines de nobles, la fleur de notre noblesse, appartenant à la classe la plus élevée et la plus riche de Russie, former une conspiration très-sérieuse et très-menaçante contre le despotisme impérial, avec le but de fonder sur ses ruines une Constitution monarchique-libérale, selon le désir des uns, ou une république fédérative et démocratique, selon celui du plus grand nombre, ayant pour base, l'une et l'autre, l'émancipation complète des paysans avec la propriété de la terre. Depuis il n'y a pas eu une seule conspiration en Russie à laquelle de jeunes nobles, souvent fort riches, n'aient participé. D'un autre côté, tout le monde sait que ce sont précisément les fils de nos prêtres, les étudiants de nos académies et de nos séminaires, qui constituent la phalange secrète du parti socialiste-révolutionnaire en Russie. Que messieurs les patriotes allemands, en présence de ces faits incontestables et que toute leur mauvaise foi proverbiale ne parviendra jamais à détruire, veuillent bien me dire s'il y a jamais eu en allemagne beaucoup de nobles ou d'étudiants en théologie qui aient conspiré contre l'État pour l'émancipation du peuple ? Et pourtant ce ne sont pas les nobles ni les théologiens qui lui manquent. D'où vient cette pauvreté, pour ne pas dire cette absence de sentiments libéraux et démocratiques dans la noblesse, dans le clergé, et je dirai aussi, pour être sincère jusqu'au bout, dans la bourgeoisie de l'Allemagne ? C'est que dans toutes ces classes respectables, représentants de la civilisation allemande, le servilisme n'est pas seulement un fait naturel produit de causes naturelles, il est devenu un système, une science, une sorte de culte religieux ; et à cause de cela même, il constitue une maladie incurable. Pouvez-vous vous imaginer un bureaucrate allemand, ou bien un officier de l'armée allemande, conspirant et se révoltant pour la liberté, pour l'émancipation des peuples ? Non, sans doute. Nous avons bien vu dernièrement des officiers et des hauts fonctionnaires du Hanovre conspirer contre M. de Bismarck, mais dans quel but ? Dans celui de rétablir sur son trône un roi despote, un roi légitime. Eh bien, la bureaucratie russe et le corps des officiers russes comptent dans leurs rangs beaucoup de conspirateurs pour le peuple. voilà la différence ; elle est toute en faveur de la Russie. Ñ Il est donc naturel que, lors même que l'action asservissante de la civilisation allemande n'a pu parvenir à corrompre complètement même les corps privilégiés et officiels de la russie, elle ait dû exercer constamment sur ses classes son influence malfaisante. Et je le répète, il est fort heureux pour le peuple russe qu'il ait été épargné par cette civilisation, de même qu'il a été épargné par la civilisation des Mongols.
    A l'encontre de tous ces faits, les bourgeois patriotes de l'Allemagne pourront-ils en citer un seul qui constate l'influence pernicieuse de la civilisation Mongolo-Byzantine de la Russie officielle sur l'Allemagne. Il leur serait complètement impossible de le faire, puisque les Russes ne sont jamais venus en allemagne ni comme conquérants, ni comme professeurs, ni comme administrateurs, d'où il résulte, que si l'Allemagne a réellement emprunté quelque chose à la Russie officielle, ce que je nie formellement, ce ne pouvait être que par penchant et par goût.
    Ce serait vraiment un acte beaucoup plus digne d'un excellent patriote allemand et d'un démocrate socialiste sincère, comme l'est indubitablement M. Karl Marx, et surtout bien plus profitable pour l'Allemagne populaire, si, au lieu de chercher à consoler la vanité nationale, en attribuant faussement les fautes, les crimes et la honte de l'Allemagne à une influence étrangère, s'il voulait bien employer son érudition immense, pour prouver, conformément à la justice et à la vérité historique, que l'Allemagne a produit, porté et historiquement développé en elle-même, tous les éléments de son esclavage actuel. Je lui aurais volontiers abandonné le soin d'accomplir un travail si utile, nécessaire surtout au point de vue de l'émancipation de son peuple allemand, et qui, sorti de son cerveau et de sa plume, appuyé sur une érudition étonnante, devant laquelle je me suis déjà incliné, serait naturellement infiniment plus complet. Mais comme je n'espère pas, qu'il trouve convenable et nécessaire de dire toute la vérité sur ce point, je m'en charge, et je m'efforcerai de prouver dans le courant de cet écrit, que l'esclavage, les crimes et la honte actuelle de l'Allemagne ont les produits tout à fait indigènes de quatre grandes causes historiques : la féodalité nobiliaire dont l'esprit, loin d'avoir été vaincu comme en france, s'est incorporé dans la constitution actuelle de l'allemagne ; l'absolutisme du souverain sanctionné par le protestantisme et transformé par lui en objet de culte ; la servilité persévérante et chronique de la bourgeoisie de l'allemagne, et la patience à toute épreuve de son peuple. La cinquième cause enfin, qui tient d'ailleurs de très près aux quatre premières, c'est la naissance et la rapide formation de la puissance toute mécanique et toute anti-nationale de l'État de Prusse.
    (15) Ñ Les nominaux,matérialistes autant que pouvaient l'être des philosophes scolastiques, n'admettaient pas la 'réalité' des idées abstraites ; les réaux,au contraire, penseurs orthodoxes, soutenaient l'existence réellede ces idées.
    (16) Ñ Pour se convaincre de l'esprit servile qui caractérise l'Église luthérienne en Allemagne, même encore de nos jours, il suffit de lire la formule de la déclaration ou promesse écrite que tout ministre de cette Église dans le royaume de Prusse, soit signer et jurer d'observer avant d'entrer en fonctions. Elle ne surpasse pas, mais certainement, elle égale en servilité les obligations qui sont imposées au clergé russe. Chaque ministre de l'Évangile en Prusse prête le serment d'être pendant toute sa vie un sujet dévoué et soumis de son Seigneur et maître, non pas le bon Dieu, mais le roi de Prusse ; d'observer scrupuleusement et toujours ses saints commandements et de ne jamais perdre de vue les intérêts sacrés de Sa Majesté, d'inculquer ce même respect et cette même obéissance absolue à ses ouailles, et de dénoncer au gouvernement toutes les tendances, toutes les entreprises, tous les actes qui pourraient être contraires, soit à la volonté, soit aux intérêts du gouvernement.Et c'est à de pareils esclaves qu'on confie la direction exclusive des écoles populaires en Prusse ! Cette instruction tant vantée n'est donc rien qu'un empoisonnement des masses, une propagation systématique de la doctrine de l'esclavage.


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