vendredi 27 juin 2014

COMMUNISME deuxieme partie




Emma Goldman
La vérité sur les bolcheviks


Brochure publiée par Mother Earth en 1918
Traduit par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni frontières", N°1 - Septembre-Octobre 2002.

Ce texte est ma dernière contribution avant de rejoindre la prison de Jefferson City, Missouri, pour deux ans. Je le dédie aux bolcheviks de Russie en hommage à leur Ïuvre glorieuse et à la façon dont leur exemple inspire lÕessor du bolchevisme en Amérique.Il est essentiel que le peuple américain comprenne le véritable sens de lÕÏuvre des bolcheviks, leurs origines et le contexte historique de leur action. Leurs positions et le défi quÕils ont lancés au monde ont une importance vitale pour les masses.
Bolchevik est un mot russe. Il désigne les révolutionnaires qui représentent les intérêts des groupes sociaux les plus importants et défendent les revendications sociales et économiques maximales pour ces groupes.
Lors du congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en 1903, les révolutionnaires les plus radicaux, exaspérés par la tendance croissante au compromis et à la réforme dans ce parti, organisèrent la tendance bolchevik qui sÕopposa à celle des mencheviks. Ces derniers voulaient se contenter de progresser lentement, réforme après réforme, pas à pas. Nikolais Lénine et plus tard Trotsky ont été les premiers artisans de la séparation entre les deux tendances (1). Ils ont depuis travaillé incessamment à construire le Parti bolchevik sur des bases révolutionnaires solides, tout en conservant cependant la théorie et les raisonnements marxistes.
Puis sÕest produit le miracle des miracles, la révolution russe de 1917. Pour les politiciens à lÕintérieur et à lÕextérieur des différents groupes socialistes, cette révolution sÕest résumée au renversement du tsar et à lÕétablissement dÕun gouvernement libéral ou quasiment socialiste. Mais Lénine et Trotsky, ainsi que leurs partisans, ont compris que la révolution avait une dimension plus profonde, et ont donc eu la sagesse de réagir Ñ poussés par les besoins impérieux et lÕéveil du peuple russe lui-même plus que par leurs propres positions théoriques.
CÕest pourquoi la révolution russe constitue un miracle à plusieurs titres. Elle fourmille de paradoxes extraordinaires: nous voyons en effet des sociaux-démocrates marxistes, Lénine et Trotsky, adopter une tactique révolutionnaire anarchiste, tandis que des anarchistes (Kropotkine, Tcherkessov, Tchaikovsky) critiquent cette tactique en adoptant un raisonnement marxiste quÕils ont rejeté toute leur vie comme un produit de la «métaphysique allemande».
La révolution russe représente vraiment un miracle. Chaque jour, elle démontre combien toutes les théories sont insignifiantes en comparaison de lÕacuité de la prise de conscience révolutionnaire du peuple.
Les bolcheviks de 1903, bien quÕils fussent révolutionnaires, adhéraient à la doctrine marxiste: la Russie devait connaître une phase dÕindustrialisation, et la bourgeoisie accomplir sa mission historique. Cette phase indispensable de lÕévolution devait se déployer avant que les masses russes puissent intervenir pour jouer leur propre rôle. Mais les bolcheviks de 1918 ont cessé de croire en la fonction prédestinée de la bourgeoisie. Ils ont été bousculés et poussés en avant par les vagues de la révolution au point dÕadopter le point de vue défendu par les anarchistes depuis Bakounine. Selon ce dernier, en effet, lorsque les masses deviennent conscientes de leur pouvoir économique, elles font leur propre histoire et se libèrent des traditions et processus légués par un passé mort, traditions qui Ñ comme les traités secrets Ñ naissent autour dÕune table ronde et ne sont pas dictées par la vie elle-même.
En dÕautres termes, les bolcheviks aujourdÕhui ne représentent pas seulement un groupe limité de théoriciens mais une Russie dynamique qui connaît une nouvelle naissance. Jamais Lénine et Trotsky nÕoccuperaient la place importante quÕils occupent sÕils avaient continué à répéter leurs formules théoriques toutes faites. Ils écoutent attentivement le pouls du peuple russe. Celui-ci, même sÕil ignore encore comment sÕexprimer parfaitement, sait faire valoir ses exigences de façon bien plus puissante à travers lÕaction. Cependant, cela ne diminue pas lÕimportance de Lénine, Trotsky et des autres figures héroïques qui impressionnent le monde par leur personnalité, leur vision prophétique et leur esprit révolutionnaire intense.
Il nÕy a pas très longtemps encore Trotsky et Lénine étaient dénoncés comme des «agents de lÕAllemagne» à la solde du Kaiser. Seuls ceux qui gobent encore les mensonges des journaux, et ne connaissent rien de ces deux hommes, peuvent accorder foi à de telles accusations. Rien nÕest plus méprisable ou minable que dÕaccuser quelquÕun dÕêtre un «agent allemand» parce quÕil refuse de croire à des phrases ronflantes du genre: «Il faut nous battre afin dÕassurer la sécurité du monde pour défendre la démocratie.» Alors que cette démocratie est fouettée à Tulsa, lynchée à Butte, jetée en prison, outragée et bannie de nos propres côtes.
Lénine et Trotsky nÕont pas besoin de se justifier. Aux crédules, à ceux qui pensent que les journalistes «ne mentent jamais», précisons tout de même que, lorsque Trotsky se trouvait aux États-Unis, il vivait dans un immeuble minable et était si démuni quÕil avait tout juste de quoi manger. Certes, lÕun des quotidiens socialistes juifs les plus prospères lui offrit une position confortable, à condition quÕil apprenne à faire des compromis et à mettre en veilleuse son zèle révolutionnaire. Trotsky préféra rester pauvre et garder le respect de lui-même. LorsquÕil décida de retourner en Russie, au début de la révolution, ses amis organisèrent une collecte pour payer son voyage Ñ telle était la situation financière de ce prétendu «agent allemand».
Quant à Lénine, toute sa vie il a lutté sans relâche pour la Russie. Ses idéaux révolutionnaires sont en quelque sorte le fruit dÕun héritage. Son frère fut exécuté sur lÕordre du tsar. Lénine avait donc aussi une raison personnelle pour haïr lÕautocratie et consacrer sa vie à la libération de la Russie. Quelle absurdité dÕaccuser un homme comme lui de sympathies pour lÕimpérialisme allemand ! Mais même les bruyants calomniateurs de Lénine et Trotsky ont été réduits à un silence honteux par les puissantes personnalités et lÕintégrité incorruptible de ces grandes figures de la révolution.
Dans un sens, il nÕest guère surprenant que peu de gens aux États-Unis comprennent ce que représentent les bolcheviks. La révolution russe reste encore une énigme pour lÕesprit américain. Ignorant souverainement ses propres traditions révolutionnaires, toujours en adoration devant la majesté de lÕÉtat, lÕAméricain moyen a appris à croire que la révolution nÕa aucune justification dans son propre pays et que dans « la Russie obscurantiste» elle devait uniquement servir à se débarrasser du tsar. A condition quÕelle se déroule de façon civilisée et quÕelle présente avec respect ses excuses à lÕautocrate de Moscou. De plus, maintenant quÕun gouvernement aussi stable que le nôtre a pris les rênes, les Russes devraient aussitôt suivre notre exemple et «soutenir le Président comme un seul homme».
Imaginez donc la surprise de lÕAméricain moyen lorsque les Russes, après avoir chassé le tsar et supprimé la monarchie elle-même, ont expulsé les «libéraux» du genre de Milioukov et de Lvov, et même le socialiste Kerenski, par la même porte que le tsar. Enfin, pour couronner le tout, sont arrivés les bolcheviks, qui se déclarent hostiles à la fois au roi et à tous les maîtres, propriétaires terriens et capitalistes. CÕest vraiment trop pour lÕesprit démocratique des Américains.
Heureusement pour la Russie, ses habitants nÕont jamais profité des bienfaits de la Démocratie, de ses valeurs institutionnalisées, légalisées, classifiées de lÕéducation et de la culture, valeurs qui sont « toutes cousues à la machine et se défont au premier accroc ».
Les Russes sont un peuple terre-à-terre, dont lÕesprit nÕa été ni gâté ni corrompu. Pour eux, la révolution ne sÕest jamais résumée à des jeux politiciens, au remplacement dÕun autocrate par un autre. Ce nÕest pas dans des écoles guindées dirigées par des maîtres stériles ni dans des manuels poussiéreux que le peuple russe a fait son apprentissage au cours des cent dernières années. CÕest grâce à ses grands martyrs révolutionnaires, aux esprits les plus nobles que le monde ait jamais connus, que le peuple a appris le sens de la révolution; il sait quÕelle signifie un profond changement économique et social, enraciné dans les besoins et les espoirs des gens et que la révolution ne prendra fin que lorsque les déshérités auront touché leur dû. En un mot, le peuple russe a vu dans le renversement de Nicolas II le début Ñ et non la fin Ñ de la révolution.
Plus que la tyrannie du tsar, le moujik détestait la tyrannie du collecteur dÕimpôts que lui envoyait le propriétaire terrien pour lui voler sa dernière vache ou son dernier cheval, et finalement lui enlever sa terre elle-même, ou pour le fouetter et le traîner en prison lorsquÕil ne pouvait pas payer ses impôts. Que lui importait, au moujik, que le tsar fût chassé de son trône, si son ennemi direct, le barine (le maître) continuait à avoir les clés de sa vie Ñ la terre? Matoushka Zemlya (la Terre Mère), tel est le surnom affectueux que la langue russe attribue à la terre. Pour les Russes, la terre est tout, la joie, la source de la vie, la nourrice, la Matoushka aimée (la Petite Mère).
La révolution russe ne signifie rien pour le moujik, si elle ne libère pas la terre et ne détrône pas le propriétaire terrien, le capitaliste, après avoir chassé le tsar. Ceci explique le fondement historique de lÕaction des bolcheviks, leur justification sociale et économique. Les bolcheviks ne sont puissants que parce quÕils représentent le peuple. Dès quÕils ne défendront plus ses intérêts, ils devront partir, tout comme le gouvernement provisoire et Kerenski ont dû le faire. Car le peuple russe ne sera satisfait que lorsque la terre et les moyens de subsistance deviendront pas la propriété des enfants de la Russie. Sinon le bolchevisme disparaîtra. Pour la première fois depuis des siècles, les Russes ont décidé quÕils devaient être écoutés, et que leurs voix allaient atteindre non pas le cÏur des classes dirigeantes Ñ ils savent quÕelles nÕen ont pas Ñ mais celui des peuples du monde, y compris le peuple américain. CÕest là que résident lÕimportance capitale, le sens fondamental de la révolution russe, révolution symbolisée par les bolcheviks.
Partant de la prémisse historique que toutes les guerres sont des guerres capitalistes, et que les masses nÕont aucun intérêt à renforcer les desseins impérialistes de leurs exploiteurs, les bolcheviks insistent pour conclure la paix et exiger quÕil nÕy ait ni indemnités ni annexions prévues dans les traités.
Pour commencer, la Russie a été saignée au cours dÕune guerre ordonnée par un tsar sanguinaire. Pourquoi les Russes devraient-ils continuer à sacrifier le meilleur de leurs hommes qui pourraient être employés à une tâche plus utile, comme la reconstruction du pays par exemple? Pour construire un monde plus sûr pour la démocratie? Quelle farce! Les Alliés nÕont-ils pas perdu tout droit à la sympathie du peuple russe lorsquÕils ont lié le sort de leur Déesse, la Démocratie, à celui du knout de lÕautocratie russe? Comment peuvent-ils oser se plaindre que la Russie désire ardemment la paix, alors quÕelle vient de se débarrasser, avec succès, de lÕhéritage de siècles dÕoppression!
Les Alliés sont-ils sincères, lorsquÕils nous vantent les mérites de la Démocratie? Pourquoi donc, dans ce cas, ont-ils refusé de reconnaître la révolution russe, et ce bien avant que les «terribles bolcheviks» en aient pris la direction? LÕAngleterre, ce pays qui prétend défendre la liberté des petites nations, et maintient prisonnières entre ses griffes lÕInde et lÕIrlande, nÕa rien voulu savoir de la révolution russe. La France, ce prétendu berceau de la Liberté, a rejeté le délégué russe venu assister à sa conférence pour la paix. Certes, les États-Unis ont reconnu la Russie révolutionnaire, mais seulement parce quÕils espéraient que Milioukov ou Kerenski resteraient au pouvoir. Dans de telles circonstances, pourquoi la Russie continuerait-elle à participer à la guerre?
Les bolcheviks ont déjà administré une leçon au monde: ils ont montré que les négociations sur la paix doivent être lancées par les peuples eux-mêmes. Ceux qui déclenchent les guerres et en tirent profit ne peuvent proclamer la paix. Il sÕagit dÕune des contributions les plus importantes que les bolcheviks aient apportées au progrès de lÕhumanité. Ils pensent que les discussions sur la paix doivent être menées ouvertement, franchement, avec le consentement total des peuples représentés. Les bolcheviks ne se livreront à aucune des intrigues diplomatiques secrètes qui aboutissent à trahir les peuples, et les mènent à dÕinévitables désastres.
Sur cette base, les bolcheviks ont invité les autres puissances à participer à la conférence générale pour la paix qui sÕest tenue à Brest-Litovsk. Leur suggestion nÕa suscité que le mépris. Les prétentions démocratiques des Alliés, lorsquÕelles sont mises à lÕépreuve, se sont révélées bien creuses. La trahison des Alliés qui ont abandonné le peuple russe autorise les bolcheviks à conclure une paix séparée. Après avoir été rejetés par les Alliés, ils nÕont aucune honte à déclarer quÕils veulent conclure une paix séparée.
Abandonnés par les Alliés, les bolcheviks ne sont pas moins forts. Trotsky a su exprimer lÕinfluence morale des bolcheviks en énonçant ce paradoxe apparent: «Notre faiblesse sera notre force.» Faibles car ils ne disposent pas des instruments de lÕautocratie, les bolcheviks sont forts parce quÕils possèdent un objectif révolutionnaire commun. LÕopinion morale du monde sera plus profondément influencée par le désir sincère des Russes dÕagir honnêtement à la table des négociations de paix que par tous les faux-fuyants, les connivences et lÕhypocrisie de diplomates cultivés.
Les bolcheviks exigent que les obligations et les indemnités contractées par les classes dirigeantes soient répudiées. Pourquoi devraient-ils respecter les engagements pris par le tsar? Le peuple nÕa pas souscrit à ces engagements; il ne sÕest pas engagé envers les autres pays belligérants; on ne lÕa pas davantage consulté pour savoir sÕil voulait être massacré que lÕon nÕa consulté le peuple américain à ce sujet. Pourquoi les Russes devraient-ils payer pour les crimes dÕun autocrate? Pourquoi devraient-ils léguer à leurs enfants, et aux enfants de leurs enfants, des prêts pour faire la guerre et ensuite payer des indemnités? Les bolcheviks affirment que les accords ou les contrats conclus par les ennemis du peuple doivent être assumés par ces individus et non par le peuple lui-même. Si le tsar sÕest engagé auprès dÕautres pays, les États débiteurs devraient le faire extrader et le rendre responsable des traités quÕil a signés. Mais les bolcheviks considèrent que le peuple nÕa jamais été consulté, quÕil a combattu et versé son sang et sacrifié sa vie pendant trois ans et demi. Donc ils ne paieront que les dettes quÕils ont contractées eux-mêmes, en toute connaissance de cause et pour un objectif approuvé par le peuple. Tels sont les seuls prêts, dettes et indemnités de guerre quÕils entendent payer.
Les bolcheviks nÕont pas de projet impérialiste. Ils combattent pour la liberté (2) et ceux qui comprennent les principes de la liberté ne veulent pas annexer dÕautres peuples et dÕautres pays. En vérité, un authentique libertaire ne cherchera jamais à annexer dÕautres individus, car pour lui tant quÕune seule nation, un seul peuple ou un seul individu est réduit en esclavage, il est également en danger.
CÕest pourquoi les bolcheviks exigent une paix sans annexions ni indemnités. Ils ne se sentent pas moralement obligés de respecter les engagements pris par le tsar, le Kaiser ou dÕautres dirigeants impérialistes.
On accuse les bolcheviks de trahir les Alliés. A-t-on demandé au peuple russe sÕil voulait se joindre aux Alliés? Les bolcheviks sont des communistes, ils défendent, avec toute la passion et lÕintensité de leur être, le principe de lÕinternationalisme. «Nos alliés, déclarent-ils, ne sont pas les gouvernements de lÕAngleterre, de la France, de lÕItalie ou des États-Unis; nos alliés sont les peuples anglais, français, italien, américain et allemand. Ce sont nos seuls alliés, et nous ne nous les trahirons ni ne les décevrons jamais. Nous voulons servir nos alliés, les peuples du monde, et non les classes dirigeantes, les diplomates, les Premiers ministres, tous ces messieurs qui déclenchent les guerres.» Telle est, jusquÕà maintenant, la position des bolcheviks. Ils ont mis en pratique cette politique au cours des dernières semaines, lorsquÕils se sont aperçus que les traités de paix allemands impliquaient la mise en esclavage et la dépendance dÕautres peuples. «Nous voulons la paix, disent-ils. Nous la demandons pour nous-mêmes parce que nous sommes persuadés que notre paix poussera dÕautres peuples à exiger et faire la paix, que les classes dirigeantes le veulent ou pas.»
Dans une lettre au «citoyen ambassadeur» de Perse, Trotsky a écrit: «Le traité anglo-russe de 1907 était dirigé contre la liberté et lÕindépendance du peuple perse: il est donc définitivement annulé et caduc. De plus, nous dénonçons tous les accords qui ont précédé et suivi ledit accord et qui pourraient restreindre les droits du peuple perse à une existence libre et indépendante.»
Les bolcheviks sont accusés de prendre possession des terres. CÕest une terrible accusation É si lÕon croit en lÕinviolabilité de la propriété privée. LÕatteinte à la propriété est considérée comme le plus grave des crimes. Certains peuvent justifier le massacre dÕêtres humains mais la propriété privée est, à leurs yeux, sacrée et inviolable. Heureusement, les bolcheviks ont tiré les leçons du passé. Ils savent que, dans le passé, plusieurs révolutions ont échoué parce que les masses nÕavaient pas pris possession des moyens de subsistance.
Les bolcheviks ont commis un autre crime terrible Ñ ils se sont emparé des banques. Ils se sont souvenus que, durant la Commune de Paris, lorsque les femmes et les enfants mouraient de faim dans les rues, les communards ont commis lÕerreur dÕenvoyer leurs camarades protéger la Banque de France, et quÕensuite le gouvernement français a utilisé les fonds de cette même banque pour libérer cinq cent mille prisonniers de guerre qui ont marché sur Paris et noyé la Commune dans le sang de 30 000 ouvriers français.
A cette époque, en 1871, la bourgeoisie française nÕétait pas gênée que ses soldats utilisent des fusils allemands pour massacrer le peuple français. «La fin justifiant les moyens», la bourgeoisie nÕa pas hésité, et nÕhésitera pas, à utiliser les armes pour maintenir sa domination.
Les bolcheviks ont soigneusement étudié lÕhistoire. Ils savent que les classes dirigeantes préféreraient même que le tsar ou le Kaiser restent au pouvoir plutôt que triomphe la révolution. Ils savent que si la bourgeoisie pouvait conserver les richesses quÕelle a volées au peuple sous forme de terres et dÕargent, elle soudoierait le diable lui-même pour échapper à la révolution. Affamé et sans ressources, le peuple risquerait fort de succomber face à ce cruel marchandage.
CÕest pourquoi les bolcheviks ont pris possession des banques et appellent les paysans à confisquer les terres. Les bolcheviks nÕont aucun désir de rendre à lÕÉtat les banques et les terres, les matières premières et les produits des efforts du Travail. Ils désirent placer toutes les ressources naturelles et les richesses du pays entre les mains du peuple pour une propriété et un usage communs, parce que le peuple russe est communiste par instinct et par tradition, et quÕil nÕa ni le besoin ni le désir dÕun système fondé sur la concurrence.
Les bolcheviks concrétisent les rêves, les espoirs, le fruit des discussions publiques et privées de beaucoup de gens. Ils sont en train de construire un nouvel ordre social qui émergera du chaos et des conflits quÕils doivent maintenant affronter.
Pourquoi tant de révolutionnaires russes sont-ils opposés aux bolcheviks? Certains des hommes et des femmes les plus brillants de ce peuple comme notre chère Babouchka Breshkovskaia, Pierre Kropotkine et dÕautres sont hostiles aux bolcheviks. Ces personnes de grande valeur se sont laissé abuser par lÕéclat fallacieux du libéralisme politique incarné par la France républicaine, lÕAngleterre constitutionnelle et lÕAmérique démocratique. Ils doivent encore comprendre Ñ hélas! Ñ que la ligne de démarcation entre le libéralisme et lÕautocratie nÕest quÕimaginaire. Il nÕexiste en fait quÕune seule différence entre les deux : les peuples qui vivent sous un régime autocratique savent quÕils sont réduits en esclavage; ils aiment la liberté au point quÕils sont prêts à se battre et à mourir pour elle; par contre, ceux qui vivent sous une démocratie imaginent quÕils sont libres et se satisfont de leurs chaînes.
Les révolutionnaires russes qui sÕopposent aux bolcheviks se rendront rapidement compte que ces derniers représentent les principes les plus fondamentaux et les plus élevés de la liberté humaine et du bien-être économique.
Mais que feront les bolcheviks sÕils rencontrent lÕopposition de tous les autres gouvernements? Il nÕest pas impossible que si les bolcheviks arrivent à contrôler totalement le pouvoir économique et social en Russie, les gouvernements alliés fassent cause commune avec lÕimpérialisme allemand pour les écraser. On peut prédire, sans risque de se tromper, que des éléments impérialistes se joindront à la bourgeoisie pour éliminer la révolution russe.
Les bolcheviks ont parfaitement conscience de ces dangers et ils utilisent les moyens les plus efficaces pour les combattre. Leur influence sur le prolétariat allemand et autrichien est incommensurable. Les prisonniers allemands, en revenant au pays, emportent avec eux le message du bolchevisme dans leurs tranchées et leurs casernes, dans les champs et les usines, et ils font prendre conscience au peuple quÕun seul pouvoir peut écraser lÕautocratie. Le travail éducatif des bolcheviks parmi le peuple allemand commence à avoir de lÕeffet. Il a certainement déjà accompli cent fois plus que tous les discours des Alliés sur la nécessité dÕétendre la révolte aux Empires centraux.
Même si les bolcheviks ne réussissent pas à concrétiser leur rêve magnifique, à mettre en pratique leurs conceptions et la paix universelle, leur tentative de sÕallier avec tous les peuples opprimés, de donner la terre aux paysans et de permettre aux ouvriers qui produisent les richesses de jouir des choses quÕils produisent Ñ le fait même quÕils existent et quÕils exigent tout cela exercera une telle influence sur le reste de lÕhumanité que les êtres humains ne pourront plus jamais être aussi banaux, ordinaires et satisfaits dÕeux-mêmes quÕils lÕétaient avant que les bolcheviks apparaissent à lÕhorizon de la vie humaine.
Tel est le rôle que les bolcheviks jouent dans nos vies, dans les vies des Allemands, des Français et de tous les autres peuples. Nous ne pourrons plus jamais être les mêmes, parce que chaque fois que nous serons envahis par le désespoir, le pessimisme, chaque fois que nous croirons que tout est fini, nous nous tournerons vers la Russie. Et là-bas le Grand Espoir qui sÕest incarné dans les bolcheviks chassera le voile noir qui sÕest abattu sur nos cÏurs, nous incitant à haïr nos frères, paralysant notre esprit et enchaînant nos membres, nous faisant plier le dos et émasculant nos volontés.
Les bolcheviks sont venus pour défier le monde. Celui-ci ne pourra plus jamais se reposer dans sa vieille indolence sordide. Il doit accepter le défi. Il lÕa déjà accepté en Allemagne, en Autriche et en Roumanie, en France et en Italie, et même aux États-Unis Comme une lumière soudaine, le bolchevisme se répand dans le monde entier, éclairant la Grande Vision, la réchauffant pour lui permettre de naître Ñ la Nouvelle Vie de la fraternité humaine et du bien-être social.


Emma Goldman

(1) Cette affirmation est inexacte en ce qui concerne Trotsky puisque ce dernier chercha pendant des années à réconcilier les deux fractions du P.O.S.D.R., ce qui lui fut abondamment reproché après 1923 par Staline et ses épigones, pour lesquels la vérité était une et indivisible (N.d.T.).
(2) Emma Goldman emploie à trois reprises le mot «libertarian» (libertaire) pour qualifier les idées des bolcheviks mais jÕai délibérément atténué ici lÕexpression de son enthousiasme en faisant seulement référence à leur combat pour la liberté, ce qui est déjà fort généreux quand on sait ce qui sÕest passé en URSS (N.d.T.).


Emma Goldman
Le communisme n’existe pas en Russie


(Article publié en anglais dans The American Mercury,vol.XXXIV, avril 1935, inédit en français.) 
Traduit par Yves Coleman 
Pour la revue "Ni patrie ni frontières", N°1 - Septembre-Octobre 2002.
BOLCHEVISME = COMMUNISME ?1
Le mot communisme est maintenant sur toutes les lèvres. Certains en parlent avec l’enthousiasme exagéré des néophytes, d’autres le craignent et le condamnent comme une menace sociale. Mais je suis presque sûre que ni ses admirateurs — la grande majorité d’entre eux — ni ceux qui le dénoncent n’ont une idée très claire de ce qu’est vraiment le «communisme» à la sauce bolchevik.
Si l’on veut en donner une définition très générale, le communisme représente un idéal d’égalité et de fraternité humaine: il considère l’exploitation de l’homme par l’homme comme la source de tout esclavage et de toute oppression. L’inégalité économique conduit à l’injustice sociale et est l’ennemie du progrès moral et intellectuel.
Le communisme vise à créer une société où les classes seront abolies, où sera instaurée la propriété commune des moyens de production et de distribution. L’homme ne pourra jouir de la liberté, de la paix et du bien-être que dans une communauté sans classes et solidaire.
Mon objectif initial, en écrivant cet article, était de comparer l’idéal communiste avec la façon dont il est appliqué en URSS, mais je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une tâche impossible. En réalité, le communisme n’existe pas en Russie. Pas un seul principe communiste, pas un seul élément de ses enseignements n’est appliqué par le Parti communiste dans ce pays.
Aux yeux de certains, ma position semblera totalement absurde; d’autres penseront que j’exagère grossièrement. Cependant je suis sûre qu’un examen objectif de la situation russe actuelle convaincra le lecteur honnête que je dis la vérité.
Intéressons-nous d’abord à l’idée fondamentale qui sous-tend le prétendu «communisme» des bolcheviks. Leur idéologie ouvertement centraliste, autoritaire, est fondée presque exclusivement sur la coercition et la violence étatiques. Loin d’être fondé sur la libre association, il s’agit d’un communisme étatique obligatoire. On doit garder cela en mémoire si l’on veut comprendre la méthode utilisée par l’État soviétique pour appliquer ses projets et leur donner un petit air «communiste».

NATIONALISATION OU  SOCIALISATION ?
La première condition pour que se réalise le communisme est la socialisation des terres, des outils de production et de la distribution. On socialise la terre et les machines, pour qu’elles soient utilisées par des individus ou des groupes, en fonction de leurs besoins. En Russie, la terre et les moyens de production ne sont pas socialisés mais nationalisés.Le terme de nationalisation est trompeur, car ce mot n’a aucun contenu. En réalité, la richesse nationale n’existe pas. La «nation» est une entité trop abstraite pour «posséder» quoi que ce soit. Soit la propriété est individuelle, soit elle est partagée par un groupe d’individus; elle repose toujours sur une réalité quantitativement définissable.
Lorsqu’un bien n’appartient ni à un individu, ni à un groupe, il est ou nationalisé ou socialisé. S’il est nationalisé, il appartient à l’État; en clair, le gouvernement en a le contrôle et peut en disposer selon son bon plaisir. Mais si un bien est socialisé, chaque individu y a librement accès et peut l’utiliser sans l’ingérence de qui que ce soit.
En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Ce statut n’a absolument rien de communiste.
La structure économique de l’URSS n’est pas plus communiste que la terre ou les moyens de production. Toutes les sources d’existence sont la propriété du gouvernement central; celui-ci dispose du monopole absolu du commerce extérieur; les imprimeries lui appartiennent: chaque livre, chaque feuille de papier imprimé est une publication officielle. En clair, le pays et tout ce qu’il contient sont la propriété de l’État, comme cela se passait auparavant, au temps des tsars. Les quelques biens qui ne sont pas nationalisés, comme certaines vieilles maisons délabrées à Moscou, par exemple, ou de petits magasins miteux disposant d’un misérable stock de cosmétiques, sont uniquement tolérés : à tout moment le gouvernement peut exercer son droit indiscuté à s’en saisir par simple décret.
Une telle situation relève du capitalisme d’État, mais il serait extravagant d’y déceler quoi que ce soit de communiste.

PRODUCTION ET CONSOMMATION
Tournons-nous maintenant vers la production et la consommation, leviers de toute existence. Peut-être y dénicherons-nous une dose de communisme qui justifierait que nous utilisions le terme «communiste» pour décrire la vie en URSS, du moins à une certaine échelle.
J’ai déjà fait remarquer que la terre et les outils de production sont propriété de l’État. Les méthodes de production et les quantités qui doivent être produites par chaque industrie dans chaque atelier, chaque fabrique, chaque usine, sont déterminées par l’État, par le gouvernement central — qui siège à Moscou — à travers ses différents organes.
L’URSS est un pays très étendu qui couvre environ un sixième de la surface de la Terre. Abritant une population composite de 165 millions d’habitants, elle comporte plusieurs grandes Républiques, différentes ethnies et nationalités, et chaque région a ses besoins et intérêts particuliers. Certes, la planification industrielle et économique a une importance vitale pour le bien-être d’une communauté.
Le véritable communisme — l’égalité économique entre les hommes et entre les communautés — exige que chaque communauté organise la planification la meilleure et la plus efficace, en se fondant sur ses nécessités et possibilités locales. Une telle planification repose sur la liberté complète de chaque communauté de produire et de disposer de ses produits selon ses besoins, besoins qu’elle doit fixer elle-même : chaque communauté doit échanger son surplus avec d’autres communautés indépendantes sans que nulle autorité externe n’intervienne.
Telle est la nature fondamentale du communisme sur le plan politique et économique. Cela ne peut pas fonctionner ni être possible sur d’autres bases. Le communisme est nécessairement libertaire. Anarchiste.
On ne décèle pas la moindre trace d’un tel communisme — du moindre communisme — en Russie soviétique. En fait, la seule allusion à une telle organisation est considérée comme un crime là-bas, et toute tentative de la mettre en pratique serait punie de mort.
La planification industrielle, ainsi que tous les processus de production et de distribution, se trouve entre les mains du gouvernement central. Le Conseil économique suprême est uniquement soumis à l’autorité du Parti communiste.
Il est totalement indépendant de la volonté ou des souhaits des gens qui forment l’Union des républiques socialistes soviétiques. Son travail est conditionné par les politiques et les décisions du Kremlin. C’est pourquoi la Russie soviétique a exporté d’énormes quantités de blé et d’autres céréales tandis que de vastes régions dans le sud et le sud-est de la Russie étaient frappées par la famine, au point que plus de deux millions de personnes sont mortes de faim en 1932 et 1933.
La «raison d’État » est entièrement responsable de cette situation. Cette expression a toujours servi à masquer la tyrannie, l’exploitation et la détermination des dirigeants à prolonger et perpétuer leur domination.
En passant, je signalerai que, malgré la famine qui a affecté tout le pays et le manque des ressources les plus élémentaires pour vivre en Russie, le premier plan quinquennal visait uniquement  à développer l’industrie lourde, industrie qui sert ou peut servir à des objectifs militaires.
Il en est de même pour la distribution et toutes les autres formes d’activité. Non seulement les bourgs et les villes, mais toutes les parties constitutives de l’Union soviétique sont privées d’existence indépendante. Puisqu’elles ne sont que de simples vassales de Moscou, leurs activités économiques, sociales et culturelles sont conçues, planifiées et sévèrement contrôlées par la «dictature du prolétariat» à Moscou. Pire: la vie de chaque localité, et même de chaque individu, dans les prétendues républiques «socialistes» est gérée dans le moindre détail par la «ligne générale» fixée par le «centre». En d’autres termes, par le Comité central et le Bureau politique du Parti, tous deux contrôlés d’une main de fer par un seul homme. Comment certains peuvent appeler communisme cette dictature, cette autocratie plus puissante et plus absolue que celle de n’importe quel tsar, cela dépasse mon imagination.

LA VIE QUOTIDIENNE EN URSS
Examinons maintenant comment le «communisme» bolchevik influence la vie des masses et de l’individu.
Certains naïfs croient qu’au moins quelques caractéristiques du communisme ont été introduites dans la vie du peuple russe. Je souhaiterais que cela fût vrai, car ce serait un gage d’espoir, la promesse d’un développement potentiel dans cette direction. Malheureusement, dans aucun des aspects de la vie soviétique, ni dans les relations sociales ni dans les relations individuelles, on n’a jamais tenté d’appliquer les principes communistes sous une forme ou sous une autre. Comme je l’ai souligné auparavant, le fait même de suggérer que le communisme puisse être libre et volontaire est tabou en Russie. Une telle conception est considérée comme contre-révolutionnaire et relève de la haute trahison contre l’infaillible Staline et le sacro-saint Parti «communiste».
Mettons de côté, un instant, le communisme libertaire, anarchiste. On ne trouve même pas la moindre trace, dans la Russie soviétique, d’une manifestation quelconque de communisme d’État, fût-ce sous une forme autoritaire, comme le révèle l’observation des faits de la vie quotidienne dans ce pays.
L’essence du communisme, même de type coercitif, est l’absence de classes sociales. L’introduction de l’égalité économique constitue la première étape. Telle a été la base de toutes les philosophies communistes, même si elles diffèrent entre elles sur d’autres aspects. Leur objectif commun  était d’assurer la justice sociale;  toutes affirmaient qu’on ne pouvait parvenir à la justice sociale sans établir l’égalité économique. Même Platon, qui prévoyait l’existence de différentes catégories intellectuelles et morales dans sa République, s’était prononcé en faveur de l’égalité économique absolue, car les classes dirigeantes ne devaient pas y jouir de droits ou de privilèges plus importants que ceux situés en bas de l’échelle sociale.
La Russie soviétique représente le cas exactement opposé. Le bolchevisme n’a pas aboli les classes en Russie: il a seulement inversé leurs relations antérieures. En fait, il a même aggravé les divisions sociales qui existaient avant la Révolution.

RATIONS ET PRIVILÈGES
Lorsque je suis retournée en Russie en janvier 1920, j’ai découvert d’innombrables catégories économiques, fondées sur les rations alimentaires distribuées par le gouvernement. Le marin recevait la meilleure ration, supérieure en qualité, en quantité et en variété à la nourriture que mangeait le reste de la population. C’était l’aristocrate de la Révolution ; sur le plan économique et social, tous considéraient qu’il appartenait aux nouvelles classes privilégiées. Derrière lui venait le soldat, l’homme de l’Armée Rouge, qui recevait une ration bien moindre, et moins de pain. Après le soldat on trouvait l’ouvrier travaillant dans les industries d’armement; puis les autres ouvriers, eux-mêmes divisés en ouvriers qualifiés, artisans, manœuvres, etc.
Chaque catégorie recevait un peu moins de pain, de matières grasses, de sucre, de tabac et des autres produits (lorsqu’il y en avait). Les membres de l’ancienne bourgeoisie, classe officiellement abolie et expropriée, appartenaient à la dernière catégorie économique et ne recevaient pratiquement rien. La plupart d’entre eux ne pouvaient avoir ni travail ni logement, et personne ne se souciait de la façon dont ils allaient survivre, sans se mettre à voler ou à rejoindre les armées contre-révolutionnaires ou les bandes de pillards.
Le possesseur d’une carte rouge, membre du Parti communiste, occupait une place située au-dessus de tous ceux que je viens de mentionner. Il bénéficiait d’une ration spéciale, pouvait manger dans lastolovaya(cantine) du Parti et avait le droit, surtout s’il était recommandé par un responsable plus élevé, à des sous-vêtements chauds, des bottes en cuir, un manteau de fourrure ou d’autres articles de valeur. Les bolcheviks les plus éminents disposaient de leurs propres restaurants, auxquelles les militants de base n’avaient pas accès. A Smolny, qui abritait alors le quartier général du gouvernement de Petrograd, il existait deux restaurants, une pour les communistes les mieux placés, une autre pour les bolcheviks moins importants. Zinoviev, alors président du soviet de Petrograd et véritable autocrate du District du Nord, ainsi que d’autres membres du gouvernement prenaient leurs repas chez eux, à l’Astoria, autrefois le meilleur hôtel de la ville, devenu la première Maison du Soviet, où ils vivaient avec leurs familles.
Plus tard je constatai une situation identique à Moscou, Kharkov, Kiev, Odessa — dans toute la Russie soviétique.
Voilà ce qu’était le «communisme» bolchevik. Ce système eut des conséquences désastreuses: il suscita l’insatisfaction, le ressentiment et l’hostilité dans tout le pays; il provoqua des sabotages dans les usines et les campagnes, des grèves et des révoltes incessantes. «L’homme ne vit pas que de pain», paraît-il. C’est vrai, mais il meurt s’il n’a rien à manger. Pour l’homme de la rue, pour les masses russes qui avaient versé leur sang en espérant libérer leur pays, le système différencié de rations symbolisait le nouveau régime. Le bolchevisme représentait pour eux un énorme mensonge, car il n’avait pas tenu sa promesse d’instaurer la liberté ; en effet,  pour eux la liberté signifiait la justice sociale et l’égalité économique. L’instinct des masses les trompe rarement ; dans ce cas il s’avéra prophétique. Pourquoi s’étonner par conséquent que l’enthousiasme général pour la révolution se soit rapidement transformé en déception et amertume, hostilité et haine? Combien de fois des ouvriers russes se sont plaints à moi: «Cela nous est égal de travailler dur et d’avoir faim. C’est l’injustice qui nous révolte. Si un pays est pauvre, s’il y a peu de pain, alors partageons entre tous le peu qu’il y a, mais partageons-le de façon équitable. Actuellement, la situation est la même qu’avant la révolution ; certains reçoivent beaucoup, d’autres moins, et d’autres rien du tout.»
L’inégalité et les privilèges créés par les bolcheviks ont rapidement eu des conséquences inévitables: ce système a approfondi les antagonismes sociaux ; il a éloigné les masses de la Révolution, paralysé leur intérêt pour elle, étouffé leurs énergies et contribué à anéantir tous les projets révolutionnaires.
Ce système inégalitaire fondé sur des privilèges s’est renforcé, perfectionné et sévit encore aujourd’hui.
La révolution russe était, au sens le plus profond, un bouleversement social : sa tendance fondamentale était libertaire, son but essentiel l’égalité économique et sociale. Bien avant la révolution d’octobre-novembre 1917, le prolétariat urbain avait commencé à s’emparer des ateliers, des fabriques et des usines, pendant que les paysans expropriaient les grandes propriétés et cultivaient les terres en commun. Le développement continu de la révolution dans une direction communiste dépendait de l’unité des forces révolutionnaires et de l’initiative directe, créatrice, des masses laborieuses. Le peuple était enthousiasmé par les grands objectifs qu’il avait devant lui ; il s’appliquait passionnément, énergiquement, à reconstruire une nouvelle société. En effet, seuls ceux qui avaient été exploités pendant des siècles étaient capables de trouver librement le chemin vers une société nouvelle, régénérée.
Mais les dogmes bolcheviks et l’étatisme «communiste» ont constitué un obstacle fatal aux activités créatrices du peuple. La caractéristique fondamentale de la psychologie bolchevik était sa méfiance envers les masses. Les théories marxistes, qui voulaient exclusivement concentrer le pouvoir entre les mains du Parti, aboutirent rapidement à la disparition de toute collaboration entre les révolutionnaires, à l’élimination brutale et arbitraire des autres partis et mouvements politiques. La politique  bolchevique aboutit à éliminer le moindre signe de mécontentement, à étouffer les critiques et les opinions indépendantes, ainsi qu’à écraser les efforts ou initiatives populaires. La centralisation de tous les moyens de production entre les mains de la dictature communiste handicapa les activités économiques et industrielles du pays. Les masses ne purent façonner la politique de la Révolution, ni prendre part à l’administration de leurs propres affaires. Les syndicats étaient étatisés et se contentaient de transmettre les ordres du gouvernement. Les coopératives populaires — instrument essentiel de la solidarité active et de l’entraide entre villes et campagnes — ont été liquidées,  les soviets de paysans et d’ouvriers vidés de leur contenu et transformés en comités de béni-oui-oui. Le gouvernement s’est mis à contrôler tous les domaines de la vie sociale. On a créé une machine bureaucratique inefficace, corrompue et brutale. En s’éloignant du peuple, la révolution s’est condamnée à mort ; et au-dessus de tous planait le redoutable glaive de la terreur bolchevik.
Tel était le communisme des «bolcheviks» au cours des premières étapes de la révolution. Chacun sait qu’il provoqua la paralysie complète de l’industrie, de l’agriculture et des transports. C’était la période du «communisme de guerre», de la conscription paysanne et ouvrière, de la destruction totale des villages paysans par l’artillerie bolchevik — toutes ces mesures sociales et économiques qui ont abouti à la terrible famine de 1921.

QU’EST-CE QUI A CHANGE DEPUIS 1921?
Qu’en est-il aujourd’hui? Le «communisme» a-t-il changé de nature ? Est-il véritablement différent du «communisme» de 1921 ? A mon grand regret je suis obligée d’affirmer que, malgré toutes les décisions politiques et les mesures économiques bruyamment annoncées, le bolchevisme «communiste» est fondamentalement le même qu’en 1921.
Aujourd’hui la paysannerie, dans la Russie soviétique, est entièrement dépossédée de sa terre. Les sovkhozes sont des fermes gouvernementales sur lesquelles les paysans travaillent en échange d’un salaire, exactement comme l’ouvrier dans une usine. Les bolcheviks appellent cela «l’industrialisation» de l’agriculture, la «transformation du paysan en prolétaire». Dans le kolkhoze, la terre n’appartient que nominalement au village. En fait, elle est la propriété de l’Etat. Celui-ci peut à tout moment — et il le fait souvent — réquisitionner les membres du kolkhoze et leur ordonner de partir travailler dans d’autres régions ou les exiler dans de lointains villages parce qu’ils n’ont pas obéi à ses ordres. Les kolkhozes sont gérés collectivement mais le contrôle gouvernemental est tel que la terre a été en fait expropriée par l’État. Celui-ci fixe les impôts qu’il veut; il décide du prix des céréales ou des autres produits qu’il achète. Ni le paysan individuel ni le village soviétique n’ont leur mot à dire. Imposant de nombreux prélèvements et emprunts étatiques obligatoires, le gouvernement s’approprie les produits des kolkhozes. Il s’arroge également le droit, en invoquant des délits réels ou supposés, de les punir en réquisitionnant toutes leurs céréales.
On s’accorde à dire que la terrible famine de 1921 a été provoquée surtout par la razverstka,l’expropriation brutale en vogue à l’époque. C’est à cause de cette famine, et de la révolte qui en résulta, que Lénine décida d’introduire la Nep — la Nouvelle politique économique — qui limita les expropriations menées par l’État et permit aux paysans de disposer de certains de leurs surplus pour leur propre usage. La Nep améliora immédiatement les conditions économiques dans le pays. La famine de 1932-1933 fut déclenchée par des méthodes «communistes» semblables : la volonté d’imposer la collectivisation.
On retrouva la même situation qu’en 1921, ce qui força Staline à réviser un peu sa politique. Il comprit que le bien-être d’un pays, surtout à dominante agraire comme la Russie, dépend principalement de la paysannerie. Le slogan fut lancé : il fallait donner au paysan la possibilité d’accéder à un «bien-être» plus grand. Cette «nouvelle» politique n’est qu’une astuce, un répit temporaire pour le paysan. Elle n’est pas plus communiste que la précédente politique agricole. Depuis le début de la dictature bolchevik, l’État n’a fait que poursuivre l’expropriation, avec plus ou moins d’intensité, mais toujours de la même manière ; il dépouille la paysannerie en édictant des lois répressives, en employant la violence, en multipliant chicaneries et représailles, en édictant toutes sortes d’interdictions, exactement comme aux pires jours du tsarisme et de la première guerre. La politique actuelle n’est qu’une variante du «communisme de guerre» de 1920-1921 — avec de plus en plus de «guerre» (de répression armée) et de moins en moins de «communisme». Son «égalité» est celle d’un pénitencier; sa «liberté» celle d’un groupe de forçats enchaînés. Pas étonnant que les bolcheviks affirment que la liberté est un préjugé bourgeois.
Les thuriféraires de l’Union soviétique insistent sur le fait que le «communisme de guerre» était justifié au début de la Révolution, à l’époque du blocus et des fronts militaires. Mais plus de seize années ont passé. Il n’y a plus ni blocus, ni combats sur les fronts, ni contre-révolution menaçante. Tous les grands États du monde ont reconnu l’URSS.  Le gouvernement soviétique insiste sur sa bonne volonté envers les États bourgeois, sollicite leur coopération et commerce beaucoup avec eux. Il entretient même des relations amicales avec Mussolini et Hitler, ces fameux champions de la liberté. Il aide le capitalisme à faire face à ses tempêtes économiques en achetant des millions de dollars de marchandises et en lui ouvrant de nouveaux marchés.
Voici donc, dans les grandes lignes, ce que la Russie soviétique a accompli durant les dix-sept années qui ont suivi la révolution. Mais en ce qui concerne le communisme proprement dit, le gouvernement bolchevik suit exactement la même politique qu’auparavant. Il a effectué quelques changements politiques et économiques superficiels, mais fondamentalement il s’agit toujours du même État, fondé sur le même principe de violence et de coercition et qui emploie les mêmes méthodes de terreur et de contrainte que pendant la période 1920-1921.

LA MULTIPLICATION DES CLASSES
Il existe davantage de classes en Russie soviétique aujourd’hui qu’en 1917, et que dans la plupart des autres pays. Les bolcheviks ont créé une vaste bureaucratie soviétique qui jouit de privilèges spéciaux et d’une autorité quasiment illimitée sur les masses ouvrières et paysannes. Cette bureaucratie est elle-même commandée par une classe encore plus privilégiée de «camarades responsables» — la nouvelle aristocratie soviétique.
La classe ouvrière est divisée et sub-divisée en une multitude de catégories: les oudarniki(les troupes de choc des travailleurs, à qui l’on accorde différents privilèges), les «spécialistes», les artisans, les simples ouvriers et les manœuvres. Il y a les «cellules» d’usines, les comités d’usines, les pionniers, les komsomols, les membres du Parti, qui tous jouissent d’avantages matériels et d’une parcelle d’autorité.
Il existe aussi la vaste classe des lishenti,les personnes privées de droits civiques, dont la plupart n’ont pas la possibilité de travailler, ni le droit de vivre dans certains endroits : elles sont pratiquement privées de tout moyen d’existence. Le fameux «carnet» de l’époque tsariste, qui interdisait aux juifs de vivre dans certaines régions du pays, a été réinstauré pour toute la population grâce à la création du nouveau passeport soviétique.
Au-dessus de toutes ces classes, règne la Guépéou, institution redoutée, secrète, puissante et arbitraire, véritable gouvernement à l’intérieur du gouvernement. La Guépéou à son tour possède ses propres catégories sociales. Elle a ses forces armées, ses établissements commerciaux et industriels, ses lois et ses règlements, et dispose d’une vaste armée d’esclaves : la population pénitentiaire. Même dans les prisons et les camps de concentration, on trouve différentes classes bénéficiant de privilèges spéciaux.
Dans l’industrie règne le même genre de communisme que dans l’agriculture. Un système Taylor soviétisé fonctionne dans toute la Russie, combinant des normes de qualité très basses et le travail à la pièce — système le plus intensif d’exploitation et de dégradation humaine, et qui suscite d’innombrables différences de salaires et de rémunérations.
Les paiements se font en argent, en rations, en réductions sur les charges (loyers, électricité, etc.), sans parler des primes et des récompenses spéciales pour les oudarniki.En clair, c’est le salariatqui fonctionne en Russie.
Ai-je besoin d’ajouter qu’un système économique fondé sur le salariat ne peut avoir le moindre lien avec le communisme et en est l’antithèse absolue?

UNE DICTATURE DE PLUS EN PLUS IMPITOYABLE
Telles sont les principales caractéristiques du système soviétique actuel. Il faut faire preuve d’une naïveté impardonnable, ou d’une hypocrisie encore plus inexcusable, pour prétendre, comme le font les zélateurs du bolchevisme, que le travail forcé en Russie démontre les capacités «d’auto-organisation des masses dans le domaine de la production».
Étrangement, j’ai rencontré des individus apparemment intelligents qui prétendent que, grâce à de telles méthodes, les bolcheviks «sont en train de construire le communisme». Apparemment certains croient que construire une nouvelle société consiste à détruire brutalement, physiquement et moralement, les plus hautes valeurs de l’humanité. D’autres prétendent que la route de la liberté et de la coopération passe par l’esclavage des ouvriers et l’élimination des intellectuels. Selon eux, distiller le poison de la haine et de l’envie, instaurer un système généralisé d’espionnage et de terreur, constitue la meilleure façon pour l’humanité de se préparer à l’esprit fraternel du communisme !
Je suis évidemment en total désaccord avec ces conceptions. Rien n’est plus pernicieux que d’avilir un être humain et d’en faire le rouage d’une machine sans âme, de le transformer en serf, en espion ou en victime de cet espion. Rien n’est plus corrupteur que l’esclavage et le despotisme.
L’absolutisme politique et la dictature ont de nombreux points communs : les moyens et les méthodes utilisés pour atteindre un but donné finissent par devenir l’objectif. L’idéal du communisme, du socialisme, a cessé depuis longtemps d’inspirer les chefs bolcheviks. Le pouvoir et le renforcement du pouvoir sont devenus leur seul but. Mais la soumission abjecte, l’exploitation et l’avilissement des hommes ont transformé la mentalité du peuple.
La nouvelle génération est le produit des principes et méthodes bolcheviks, le résultat de seize années de propagation d’opinions officielles, seules opinions permises dans ce pays. Ayant grandi dans un régime où toutes les idées et les valeurs sont édictées et contrôlées par l’État, la jeunesse soviétique sait peu de choses sur la Russie elle-même, et encore moins sur les autres pays. Cette jeunesse compte de nombreux fanatiques aveugles, à l’esprit étroit et intolérant, elle est privée de toute perception morale, dépourvue du sens de la justice et du droit. A cet élément vient s’ajouter l’influence de la vaste classe des carriéristes, des arrivistes et des égoïstes éduqués dans le dogme bolchevik : «La fin justifie les moyens.» Néanmoins il existe des exceptions dans les rangs de la jeunesse russe. Un bon nombre d’entre eux sont profondément sincères, héroïques et idéalistes. Ils voient et sentent la force des idéaux que revendique bruyamment le Parti. Ils se rendent compte que les masses ont été trahies. Ils souffrent profondément du cynisme et du mépris que le Parti prône envers toute émotion humaine. La présence des komsomols dans les prisons politiques soviétiques, les camps de concentration et l’exil, et les risques incroyables que certains d’entre eux prennent pour s’enfuir de ce pays prouvent que la jeune génération n’est pas seulement composée d’individus serviles ou craintifs. Non, toute la jeunesse russe n’a pas été transformée en pantins, en fanatiques, ou en adorateurs du trône de Staline et du mausolée de Lénine.
La dictature est devenue une nécessité absolue pour la survie du régime. Car là où règnent un système de classes et l’inégalité sociale, l’État doit recourir à la force et à la répression. La brutalité d’un tel régime est toujours proportionnelle à l’amertume et au ressentiment qu’éprouvent les masses. La terreur étatique est plus forte en Russie soviétique que dans n’importe quel pays du monde civilisé actuel, parce que Staline doit vaincre et réduire en esclavage une centaine de millions de paysans entêtés. C’est parce que le peuple hait le régime que le sabotage industriel est aussi développé en Russie, que les transports sont aussi désorganisés après plus de seize années de gestion pratiquement militarisée ; on ne peut expliquer autrement la terrible famine dans le Sud et le Sud-Est, en dépit des conditions naturelles favorables, malgré les mesures les plus sévères prises pour obliger les paysans à semer et récolter, et malgré l’extermination et la déportation de plus d’un million de paysans dans les camps de travail forcé.
La dictature bolchevik incarne une forme d’absolutisme qui doit sans cesse se durcir pour survivre, qui supprime toute opinion indépendante et toute critique dans le Parti, à l’intérieur même de ses cercles les plus élevés et les plus fermés. Il est significatif, par exemple, que les bolcheviks et leurs agents, stipendiés ou bénévoles, ne cessent d’assurer au reste du monde que «tout va bien en Russie soviétique» et que «la situation s’améliore constamment». Ce type de discours est aussi crédible que les propos pacifistes que tient Hitler, alors qu’il accroît frénétiquement sa force militaire.

PRISE D’OTAGES ET PATRIOTISME
Loin de s’adoucir, la dictature est chaque jour plus impitoyable. Le dernier décret contre les prétendus contre-révolutionnaires, ou les traîtres à l’État soviétique, devrait convaincre même certains des plus ardents thuriféraires des miracles accomplis en Russie. Ce décret renforce les lois déjà existantes contre toute personne qui ne peut pas, ou ne veut pas, respecter l’infaillibilité de la Sainte Trinité — Marx-Lénine-Staline. Et les effets de ce décret sont encore plus drastiques et cruels contre toute personne jugée coupable. Certes, la prise d’otages n’est pas une nouveauté en Union soviétique.  On la pratiquait déjà lorsque je suis revenue vivre pendant deux ans en URSS. Pierre Kropotkine et Vera Figner ont protesté en vain contre cette tache noire sur l’écusson de la révolution russe. Maintenant, au bout de dix-sept années de domination bolchevik, le pouvoir a jugé nécessaire d’édicter un nouveau décret. Non seulement, il renoue avec la pratique de la prise d’otages, mais il punit cruellement tout adulte appartenant à la famille du criminel — supposé ou réel. Voici comment le nouveau décret définit la trahison envers l’État : «tout acte commis par un citoyen de l’URSS et qui nuit aux forces armées de l’URSS, à l’indépendance ou à l’inviolabilité du territoire, tel que l’espionnage, la trahison de secrets militaires ou de secrets d’État, le passage à l’ennemi, la fuite ou le départ en avion vers un pays étranger».
Les traîtres ont bien sûr toujours été fusillés. Ce qui rend ce nouveau décret encore plus terrifiant c’est la cruelle punition qu’il exige pour tout individu vivant avec la malheureuse victime ou qui lui apporte de l’aide, que le «complice» soit au courant du délit ou en ignore l’existence. Il peut être emprisonné, exilé, ou même fusillé, perdre ses droits civiques, et être dépossédé de tout ce qu’il a. En d’autres termes, ce nouveau décret institutionnalise une prime pour tous les informateurs qui, afin de sauver leur propre peau, collaboreront avec la Guépéou pour se faire bien voir et dénonceront aux hommes de main de l’État russe l’infortuné parent qui a offensé les Soviets.
Ce nouveau décret devrait définitivement balayer tout doute subsistant encore à propos de l’existence du communisme en Russie. Ce texte juridique ne prétend même plus défendre l’internationalisme et les intérêts du prolétariat. Le vieil hymne internationaliste s’est maintenant transformé en une chanson païenne qui vante la patrie et que la presse soviétique servile encense bruyamment: « La défense de la Patrie est la loi suprême de la vie, et celui qui élève la main contre elle, qui la trahit, doit être éliminé.»
Il est désormais évident que la Russie soviétique est, sur le plan politique, un régime de despotisme absolu et, sur le plan économique, la forme la plus grossière du capitalisme d’État.


Emma Goldman
1. Les intertitres ont été ajoutés par le traducteur (NDLR).




Emma Goldman
La révolution sociale
est porteuse d’un changement radical de valeurs


Postface à My Disillusionment in Russia,ouvrage publié en 1923 et inédit en français.
Le titre de cet extrait a été choisi par le traducteur.
Traduit par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni frontières", N°1 - Septembre-Octobre 2002.
1.
Les critiques socialistes, mais non bolcheviks, de l’échec de la Russie affirment que la révolution a échoué parce que l’industrie n’avait pas atteint un niveau de développement suffisant dans ce pays. Ils se réfèrent à Marx, pour qui la révolution sociale était possible uniquement dans les pays dotés d’un système industriel hautement développé, avec les antagonismes sociaux qui en découlent. Ces critiques en déduisent que la révolution russe ne pouvait être une révolution sociale et que, historiquement, elle était condamnée à passer par une étape constitutionnelle, démocratique, complétée par le développement d’une industrie avant que le pays ne devienne économiquement mûr pour un changement fondamental.
Ce marxisme orthodoxe ignore un facteur plus important, et peut-être même plus essentiel, pour la possibilité et le succès d’une révolution sociale que le facteur industriel. Je veux parler de la conscience des masses à un moment donné. Pourquoi la révolution sociale n’a-t-elle pas éclaté, par exemple, aux États-Unis, en France ou même en Allemagne? Ces pays ont certainement atteint le niveau de développement industriel fixé par Marx comme le stade culminant. En vérité, le développement industriel et les puissantes contradictions sociales ne sont en aucun cas suffisants pour donner naissance à une nouvelle société ou déclencher une révolution sociale. La conscience sociale et la psychologie nécessaires aux masses manquent dans des pays comme les États-Unis et ceux que je viens de mentionner. C’est pourquoi aucune révolution sociale n’a eu lieu dans ces régions.
De ce point de vue, la Russie possédait un avantage sur les pays plus industrialisés et «civilisés». Certes elle était moins avancée sur le plan industriel que ses voisins occidentaux mais la conscience des masses russes, inspirée et aiguisée par la révolution de Février, progressait si rapidement qu’en quelques mois le peuple fut prêt à accepter des slogans ultra révolutionnaires comme «Tout le pouvoir aux soviets» et «La terre aux paysans, les usines aux ouvriers».
Il ne faut pas sous-estimer la signification de ces mots d’ordre. Ils exprimaient, dans une large mesure, la volonté instinctive et semi-consciente du peuple, la nécessité d’une complète réorganisation sociale, économique et industrielle de la Russie. Quel pays, en Europe ou en Amérique, est prêt à mettre en pratique de tels slogans révolutionnaires? Pourtant, en Russie, au cours des mois de juin et juillet 1917, ces mots d’ordre sont devenus populaires; ils ont été repris activement, avec enthousiasme, sous la forme de l’action directe, par la majorité de la population paysanne et ouvrière d’un pays de plus de 150 millions d’habitants. Cela prouve l’«aptitude», la préparation du peuple russe pour la révolution sociale.
En ce qui concerne la «maturité» économique, au sens marxien du terme, il ne faut pas oublier que la Russie est surtout un pays agraire. Le raisonnement implacable de Marx présuppose la transformation de la population paysanne en une société industrielle, hautement développée, qui fera mûrir les conditions sociales nécessaires à une révolution.
Mais les événements de Russie, en 1917, ont montré que la révolution n’attend pas ce processus d’industrialisation et — plus important encore — qu’on ne peut faire attendre la révolution. Les paysans russes ont commencé à exproprier les propriétaires terriens et les ouvriers se sont emparé des usines sans prendre connaissance des théorèmes marxistes. Cette action du peuple, par la vertu de sa propre logique, a introduit la révolution sociale en Russie, bouleversant tous les calculs marxiens. La psychologie du Slave a prouvé qu’elle était plus solide que toutes les théories social-démocrates.
Cette conscience se fondait sur un désir passionné de liberté, nourri par un siècle d’agitation révolutionnaire parmi toutes les classes de la société. Heureusement, le peuple russe est resté assez sain sur le plan politique: il n’a pas été infecté par la corruption et la confusion créées dans le prolétariat d’autres pays par l’idéologie des libertés «démocratiques» et du «gouvernement au service du peuple». Les Russes sont demeurés, sur ce plan, un peuple simple et naturel, qui ignore les subtilités de la politique, des combines parlementaires et les arguties juridiques. D’un autre côté, son sens primitif de la justice et du bien était robuste, énergique, il n’a jamais été contaminé par les finasseries destructrices de la pseudo-civilisation. Le peuple russe savait ce qu’il voulait et n’a pas attendu que des «circonstances historiques inévitables» le lui apportent sur un plateau: il a eu recours à l’action directe. Pour lui, la révolution était une réalité, pas une simple théorie digne de discussion.
C’est ainsi que la révolution sociale a éclaté en Russie, en dépit de l’arriération industrielle du pays. Mais faire la révolution n’était pas suffisant. Il fallait aussi qu’elle progresse et s’élargisse, qu’elle aboutisse à une reconstruction économique et sociale. Cette phase de la révolution impliquait que les initiatives personnelles et les efforts collectifs puissent s’exercer librement. Le développement et le succès de la révolution dépendaient du déploiement le plus large du génie créatif du peuple, de la collaboration entre les intellectuels et le prolétariat manuel. L’intérêt commun est le leitmotivde tous les efforts révolutionnaires, surtout d’un point de vue constructif.
Cet objectif commun et cette solidarité mutuelle ont entraîné la Russie dans une vague puissante, au cours des premiers jours de la révolution russe, en octobre-novembre 1917. Ces forces enthousiastes auraient pu déplacer des montagnes si le souci exclusif de réaliser le bien-être du peuple les avait intelligemment guidées. Il existait un moyen efficace pour cela: les organisations des travailleurs et les coopératives qui couvraient la Russie d’un réseau liant et unissant les villes aux campagnes; les soviets qui se multipliaient pour répondre aux besoins du peuple russe; et finalement, l’intelligentsia, dont les traditions, depuis un siècle, avaient servi de façon héroïque la cause de l’émancipation de la Russie.
Mais une telle évolution n’était absolument pas au programme des bolcheviks. Pendant les premiers mois qui ont suivi Octobre, ils ont toléré l’expression des forces populaires, ils ont laissé le peuple développer la révolution au sein d’organisations aux pouvoirs sans cesse plus étendus. Mais dès que le Parti communiste s’est senti suffisamment installé au gouvernement, il a commencé à limiter l’étendue des activités du peuple. Tous les actes des bolcheviks qui ont suivi — leur politique, leurs changements de ligne, leurs compromis et leurs reculs, leurs méthodes de répression et de persécution, leur terreur et la liquidation de tous les autres groupes politiques —, tout cela ne représentait que des moyens au service d’une fin: la concentration du pouvoir de l’État entre les mains du Parti. En fait, les bolcheviks eux-mêmes, en Russie, n’en ont pas fait mystère. Le Parti communiste, affirmaient-ils, incarne l’avant-garde du prolétariat, et la dictature doit rester entre ses mains. Malheureusement pour eux, les bolcheviks n’avaient pas tenu compte de leur hôte, la paysannerie, que ni la razvyortska(la Tcheka), ni les fusillades massives n’ont persuadé de soutenir le régime bolchevik. La paysannerie est devenu le récif sur lequel tous les plans et projets conçus par Lénine sont venus s’échouer. Lénine, habile acrobate, a su opérer malgré une marge de manœuvre extrêmement étroite. La Nep (Nouvelle politique économique) a été introduite juste à temps pour repousser le désastre qui, lentement mais sûrement, allait balayer tout l’édifice communiste.

2.
La Nep a surpris et choqué la plupart des communistes. Ils ont vu dans ce tournant le renversement de tout ce que leur Parti avait proclamé — le rejet du communisme lui-même. Pour protester, certains des plus vieux membres du Parti, des hommes qui avaient affronté le danger et les persécutions sous l’ancien régime, tandis que Lénine et Trotsky vivaient à l’étranger en toute sécurité, ces hommes donc ont quitté le Parti communiste, amers et déçus. Les dirigeants ont alors décidé une sorte de lock-out.Ils ont ordonné que le Parti soit purgé de tous ses éléments «douteux». Quiconque était soupçonné d’avoir une attitude indépendante et tous ceux qui n’acceptèrent pas la nouvelle politique économique comme l’ultime vérité de la sagesse révolutionnaire furent exclus. Parmi eux se trouvaient des communistes qui, pendant des années, avaient loyalement servi la cause. Certains d’entre eux, blessés au vif par cette procédure brutale et injuste, et bouleversés par l’effondrement de ce qu’ils vénéraient, ont même eu recours au suicide. Mais il fallait que le nouvel Évangile de Lénine puisse se diffuser en douceur, cet Évangile qui désormais prêche — au milieu des ruines provoquées par quatre années de révolution — l’intangibilité de la propriété privée ainsi que l’impitoyable liberté de la concurrence.
Cependant, l’indignation communiste contre la Nep n’exprimait que la confusion mentale des opposants à Lénine. Comment expliquer autrement que des militants, qui ont toujours approuvé les multiples cascades et acrobaties politiques de leur chef, s’indignent soudain devant son dernier saut périlleux qui constitue leur aboutissement logique? Les communistes dévots ont un grave problème: ils s’accrochent au dogme de l’Immaculée Conception de l’État socialiste, État censé sauver le monde grâce à la révolution. Mais la plupart des dirigeants communistes n’ont jamais partagé de telles illusions. Lénine encore moins que les autres.
Dès mon premier entretien avec lui, j’ai compris que j’avais affaire à un politicien retors: il savait exactement ce qu’il voulait et semblait décidé à ne s’embarrasser d’aucun scrupule pour arriver à ses fins. Après l’avoir entendu parler en diverses occasions et avoir lu ses ouvrages, je crois que Lénine ne s’intéressait guère à la révolution et que le communisme n’était pour lui qu’un objectif très lointain. Par contre, l’État politique centralisé était la divinité de Lénine, au service de laquelle il fallait tout sacrifier. Quelqu’un a déclaré un jour que Lénine était prêt à sacrifier la révolution pour sauver la Russie. Sa politique, cependant, a prouvé qu’il était prêt à sacrifier à la fois la révolution et le pays, ou en tout cas une partie de ce dernier, afin d’appliquer son projet politique dans ce qui restait de la Russie.
Lénine était certainement le politicien le plus souple de l’Histoire. Il pouvait être à la fois un super-révolutionnaire, un homme de compromis et un conservateur. Lorsque, comme une puissante vague, le cri de «Tout le pouvoir aux soviets» se répandit dans toute la Russie, Lénine suivit le courant. Lorsque les paysans s’emparèrent des terres et les ouvriers des usines, non seulement Lénine approuva ces méthodes d’action directe mais il alla plus loin. Il avança le fameux slogan: «Expropriez les expropriateurs», slogan qui sema la confusion dans les esprits et causa des dommages irréparables à l’idéal révolutionnaire. Jamais avant lui, un révolutionnaire n’avait interprété l’expropriation sociale comme un simple transfert de richesses d’un groupe d’individus à un autre. Cependant, c’est exactement ce que signifiait le slogan de Lénine. Les raids aveugles et irresponsables, l’accumulation des richesses de l’ancienne bourgeoisie entre les mains de la nouvelle bureaucratie soviétique, les chicaneries permanentes contre ceux dont le seul crime était leur ancien statut social, tout cela fut le résultat de l’«expropriation des expropriateurs (1)». Toute l’histoire de la Révolution qui s’ensuivit offre un kaléidoscope des compromis de Lénine et de la trahison de ses propres slogans.
Les actes et les méthodes des bolcheviks depuis la révolution d’Octobre peuvent sembler contredire la Nep. Mais en réalité ils font partie des anneaux de la chaîne qui allait forger le gouvernement tout-puissant centralisé et dont le capitalisme d’État était l’expression économique. Lénine avait une vision très claire et une volonté de fer. Il savait comment faire croire à ses camarades, à l’intérieur de la Russie mais aussi à l’extérieur, que son projet aboutirait au véritable socialisme et que ses méthodes étaient révolutionnaires. Lénine méprisait tellement ses partisans qu’il n’a jamais hésité à leur jeter ses quatre vérités au visage. «Seuls des imbéciles peuvent croire qu’il est possible d’instaurer le communisme maintenant en Russie», répondit-il aux bolcheviks qui s’opposaient à la Nep.
De fait, Lénine avait raison. Il n’a jamais essayé de construire un véritable communisme en Russie, à moins de considérer que trente-trois niveaux de salaires, un système différencié de rations alimentaires, des privilèges assurés pour quelques-uns et l’indifférence pour la grande masse soient du communisme.
Au début de la révolution, il fut relativement facile au Parti de s’emparer du pouvoir. Tous les éléments révolutionnaires, enthousiasmés par les promesses ultrarévolutionnaires des bolcheviks, les ont aidés à prendre le pouvoir. Une fois en possession de l’État, les communistes ont entamé leur processus d’élimination. Tous les partis et les groupes politiques qui ont refusé de se soumettre à leur nouvelle dictature ont dû partir. D’abord cela concerna les anarchistes et les socialistes-révolutionnaires de gauche, puis les mencheviks et les autres opposants de droite, et enfin tous ceux qui osaient avoir une opinion personnelle. Toutes les organisations indépendantes ont connu le même sort. Soit elles ont été subordonnées aux besoins du nouvel État, soit elles ont été détruites, comme ce fut le cas des soviets, des syndicats et des coopératives — les trois grands piliers des espoirs révolutionnaires.
Les soviets sont apparus pour la première fois au cours de la révolution de 1905. Ils jouèrent un rôle important durant cette période brève mais significative. Même si la révolution fut écrasée, l’idée des soviets resta enracinée dans l’esprit et le cœur des masses russes. Dès l’aube qui illumina la Russie en février 1917, les soviets réapparurent et fleurirent très rapidement. Pour le peuple, les soviets ne portaient absolument pas atteinte à l’esprit de la révolution. Au contraire, la révolution allait trouver son expression pratique la plus élevée, la plus libre dans les soviets. C’est pourquoi les soviets se répandirent aussi spontanément et aussi rapidement dans toute la Russie. Les bolcheviks comprirent où allaient les sympathies du peuple et se joignirent au mouvement. Mais lorsqu’ils contrôlèrent le gouvernement, les communistes se rendirent compte que les soviets menaçaient la suprématie de l’État.
En même temps, ils ne pouvaient pas les détruire arbitrairement sans miner leur propre prestige à la fois dans le pays et à l’étranger, puisqu’ils apparaissaient comme les promoteurs du système soviétique. Ils commencèrent donc à priver graduellement les soviets de leurs pouvoirs pour finalement les subordonner à leurs propres besoins.
Les syndicats russes furent beaucoup plus faciles à émasculer. Sur le plan numérique et du point de vue de leur fibre révolutionnaire, ils étaient encore dans leur prime enfance. En déclarant que l’adhésion aux syndicats était obligatoire, les organisations syndicales russes acquirent une certaine force numérique, mais leur esprit resta celui d’un tout petit enfant. L’État communiste devint alors la nounou des syndicats. En retour, ces organisations servirent de larbins à l’État. «L’école du communisme», comme le déclara Lénine au cours de la fameuse controverse sur le rôle des syndicats. Il avait tout à fait raison. Mais une école vieillotte où l’esprit de l’enfant est enchaîné et écrasé par ses professeurs. Dans aucun pays du monde, les syndicats ne sont autant soumis à la volonté et aux diktats de l’État que dans la Russie bolchevik.
Le sort des coopératives est bien trop connu pour que je m’étende à leur sujet. Elles constituaient le lien le plus essentiel entre les villes et les campagnes. Elles apportaient à la révolution un moyen populaire et efficace d’échange et de distribution, ainsi qu’une aide d’une valeur incalculable pour reconstruire la Russie. Les bolcheviks les ont transformées en rouages de la machine gouvernementale et elles ont donc perdu à la fois leur utilité et leur efficacité.

3.
Il est désormais clair pourquoi la révolution russe, dirigée par le Parti communiste, a échoué. Le pouvoir politique du Parti, organisé et centralisé dans l’État, a cherché à se maintenir par tous les moyens à sa disposition. Les autorités centrales ont essayé de canaliser de force les activités du peuple dans des formes correspondant aux objectifs du Parti.
Le seul but des bolcheviks était de renforcer l’État et de contrôler toutes les activités économiques, politiques, sociales, et même culturelles. La révolution avait un but totalement différent puisque, par nature, elle incarnait la négation même de l’autorité et de la centralisation. La révolution s’est efforcée d’ouvrir des champs de plus en plus larges à l’expression du prolétariat et multiplier les possibilités d’initiatives individuelles et collectives. Les buts et les tendances de la révolution étaient diamétralement opposés à ceux du parti politique dominant.
Les méthodesde la révolution et de l’État sont elles aussi diamétralement opposées. Les méthodes de la révolution sont inspirées par l’esprit de la révolution lui-même: l’émancipation de toutes les forces oppressives et limitatrices, c’est-à-dire les principes libertaires.Les méthodes de l’État, au contraire — de l’État bolchevik ou de n’importe quel gouvernement — sont fondées sur la coercition,qui progressivement se transforme nécessairement en une violence, une oppression et une terreur systématiques. Telles étaient les deux tendances en présence: l’État bolchevik et la révolution. Il s’agissait d’une lutte à mort. Ayant des objectifs et des méthodes contradictoires, ces deux tendances ne pouvaient pas travailler dans le même sens ; le triomphe de l’État signifiait la défaite de la révolution.
Ce serait une erreur de penser que la révolution a échoué uniquement à cause de la personnalité des bolcheviks. Fondamentalement, la révolution a échoué à cause de l’influence des principes et des méthodes du bolchevisme. L’esprit et les principes autoritaires de l’État ont étouffé les aspirations libertaires et libératrices. Si un autre parti politique avait gouverné la Russie, le résultat aurait, pour l’essentiel, été le même. Ce ne sont pas tant les bolcheviks qui ont tué la révolution russe que leur idéologie. Il s’agissait d’une forme modifiée de marxisme, d’un étatisme fanatique. Seule une telle explication des forces sous-jacentes qui ont écrasé la révolution peut éclairer cet événement qui a ébranlé le monde. La révolution russe reflète, à une petite échelle, la lutte séculaire entre le principe libertaire et le principe autoritaire. En effet, qu’est-ce que le progrès sinon l’acceptation plus générale des principes de la liberté contre ceux de la coercition? La révolution russe représentait un mouvement libertaire qui fut battu par l’État bolchevik, par la victoire temporaire de l’idée réactionnaire, de l’idée étatiste.
Cette victoire est due à plusieurs causes. J’ai abordé la plupart d’entre elles dans les chapitres précédents de ce livre. Mais la cause principale n’était pas l’arriération industrielle de la Russie, comme l’ont écrit de nombreux auteurs. Cette cause était d’ordre culturelet, si elle procurait au peuple russe certains avantages sur leurs voisins plus sophistiqués, elle avait aussi des inconvénients fatals. La Russie était «culturellement arriérée» dans la mesure où elle n’avait pas été souillée par la corruption politique et parlementaire. D’un autre côté, elle manquait d’expérience face aux jeux politiciens et elle crut naïvement au pouvoir miraculeux du parti qui parlait le plus fort et brandissait le plus de promesses. Cette foi dans le pouvoir de l’État a servi à rendre le peuple russe esclave du Parti communiste, avant même que les grandes masses réalisent qu’on leur avait passé le joug autour du cou.
Le principe libertaire était puissant dans les premiers jours de la révolution, le besoin de la liberté d’expression s’avérait irrépressible. Mais lorsque la première vague d’enthousiasme recula pour laisser la place aux difficultés prosaïques de la vie quotidienne, il fallait de solides convictions pour maintenir en vie la flamme de la liberté. Seule une poignée d’hommes et de femmes, sur le vaste territoire de la Russie, ont maintenu cette flamme allumée: les anarchistes, dont le nombre était réduit et dont les efforts, férocement réprimés sous le tsar, n’ont pas eu le temps de porter fruit. Le peuple russe, qui est dans une certaine mesure anarchiste par instinct, ne connaissait pas assez les véritables principes et méthodes anarchistes pour les mettre en œuvre efficacement. La plupart des anarchistes russes eux-mêmes se trouvaient malheureusement englués dans de tout petits groupes et des combats individuels, plutôt que dans un grand mouvement social et collectif. Un historien impartial admettra certainement un jour que les anarchistes ont joué un rôle très important dans la révolution russe — un rôle beaucoup plus significatif et fécond que leur nombre relativement limité pouvait le faire croire. Cependant l’honnêteté et la sincérité m’obligent à reconnaître que leur travail aurait été d’une valeur pratique infiniment plus grande s’ils avaient été mieux organisés et équipés pour guider les énergies bouillonnantes du peuple afin de réorganiser la vie  sociale selon des fondements libertaires.
Mais l’échec des anarchistes pendant la révolution russe, dans le sens que je viens d’indiquer, ne signifie absolument pas la défaite de l’idée libertaire. Au contraire, la révolution russe a clairement prouvé que l’étatisme, le socialisme d’État, dans toutes ses manifestations (économiques, politiques, sociales et éducatives), est entièrement et définitivement voué à l’échec. Jamais dans l’histoire, l’autorité, le gouvernement, l’État n’ont montré à quel point ils étaient en fait statiques, réactionnaires et même contre-révolutionnaires. Ils incarnent l’antithèse même de la révolution.
Comme en témoigne la longue histoire du progrès, seuls l’esprit et la méthode libertaires peuvent faire avancer l’homme dans sa lutte éternelle pour une vie meilleure, plus agréable et plus libre. Appliquée aux grands soulèvements sociaux que sont les révolutions, cette tendance est aussi puissante que dans le processus de l’évolution ordinaire. La méthode autoritaire a échoué au cours de toute l’histoire de l’humanité et maintenant elle a échoué une nouvelle fois pendant la révolution russe. Jusqu’ici l’intelligence humaine n’a pas découvert d’autre principe que le principe libertaire, car l’homme a compris une grande vérité lorsqu’il a saisi que la liberté est la mère de l’ordre et non sa fille. Malgré ce que prétendent toutes les théories et tous les partis politiques, aucune révolution ne peut véritablement et durablement réussir si elle ne s’oppose pas farouchement à la tyrannie et à la centralisation, et si elle ne lutte pas avec détermination pour passer au crible toutes les valeurs économiques, sociales et culturelles. Il ne s’agit pas de substituer un parti à un autre afin qu’il contrôle le gouvernement, ni de camoufler un régime autocratique sous des slogans prolétariens, ni de masquer la dictature d’une nouvelle classe sur une classe plus ancienne, ni de se livrer à des manœuvres quelconques dans les coulisses du théâtre politique, non il s’agit de supprimer complètement tous les principes autoritaires pour servir la révolution.
Dans le domaine économique, cette transformation doit être effectuée par les masses ouvrières: elles ont le choix entre un industrialisme étatiste et l’anarcho-syndicalisme. Dans le premier cas, le développement constructif de la nouvelle structure sociale sera aussi menacé que par l’État politique. Il constituera un poids mort qui pèsera sur la croissance des nouvelles formes de vie sociale. C’est pour cette raison que le syndicalisme seul ne suffit pas, comme ses partisans le savent bien. Ce n’est que lorsque l’esprit libertaire imprègnera les organisations économiques des travailleurs que les multiples énergies créatrices du peuple pourront se manifester librement, et que la révolution pourra être préservée et défendue. Seule la liberté d’initiative et la participation populaire aux affaires de la révolution pourront empêcher les terribles fautes commises en Russie. Par exemple, étant donné que des puits de pétrole se dressaient à une centaine de kilomètres seulement de Petrograd, cette ville n’aurait pas souffert du froid si les organisations économiques des travailleurs de Petrograd avaient pu exercer leur initiative en faveur du bien commun. Les paysans de l’Ukraine n’auraient pas  eu du mal à cultiver leurs terres s’ils avaient eu accès à l’outillage agricole stocké dans les entrepôts de Kharkov et des autres centres industriels qui attendaient les ordres de Moscou pour les distribuer. Ces quelques exemples de l’étatisme et de la centralisation bolcheviks devraient alerter les travailleurs d’Europe et d’Amérique contre les effets destructeurs de l’étatisme.
Seul le pouvoir industriel des masses, qui s’exprime à travers leurs associations libertaires, à travers l’anarcho-syndicalisme, peut organiser efficacement la vie économique et poursuivre la production. D’un autre côté, les coopératives, travaillant en harmonie avec les organisations ouvrières, servent de moyens de distribution et d’échange entre les villes et les campagnes, et en même temps constituent un lien fraternel entre les masses ouvrières et paysannes. Un lien créateur d’entraide et de services mutuels se forme ainsi et ce lien est le rempart le plus solide de la révolution — bien plus efficace que le travail forcé, l’Armée rouge ou la terreur. C’est seulement de cette façon que la révolution peut agir comme un levier qui accélère l’avènement de nouvelles formes de vie sociale et incite les masses à réaliser de plus grandes choses.
Mais les organisations ouvrières libertaires et les coopératives ne sont pas les seuls moyens d’interaction entre les phases complexes de la vie sociale. Il existe aussi les forces culturelles qui, bien qu’elles soient étroitement liées aux activités économiques, jouent leur propre rôle. En Russie, l’État communiste est devenu l’unique arbitre de tous les besoins du corps social. Il en est résulté une stagnation culturelle complète, et la paralysie de tous les efforts créatifs. Si l’on veut éviter une telle débâcle dans le futur, les forces culturelles, tout en restant enracinées dans l’économie, doivent bénéficier d’un champ d’activité indépendant et d’une liberté d’expression totale. Ce n’est pas leur adhésion au parti politique dominant mais leur dévotion à la révolution, leur savoir, leur talent et surtout leurs impulsions créatrices qui permettront de déterminer leur aptitude au travail culturel. En Russie, cela a été rendu impossible, presque dès le début de la révolution d’Octobre, parce que l’on a violemment séparé les masses et l’intelligentsia. Il est vrai que le coupable au départ fut l’intelligentsia, surtout l’intelligentsia technique, qui, en Russie, s’est accrochée avec ténacité aux basques de la bourgeoisie — comme elle le fait dans les autres pays. Incapable de comprendre le sens des événements révolutionnaires, elle s’est efforcée d’endiguer la vague révolutionnaire en pratiquant le sabotage. Mais en Russie, il existait une autre fraction de  l’intelligentsia — qui avait un passé révolutionnaire glorieux depuis un siècle. Cette fraction avait gardé sa foi dans le peuple, même si elle n’accepta pas sans réserves la nouvelle dictature. L’erreur fatale des bolcheviks fut de ne faire aucune distinction entre les deux catégories. Ils combattirent le sabotage en instaurant une terreur aveugle et systématique contre toute la classe de l’intelligentsia et ils lancèrent une campagne de haine encore plus intensive que la persécution de la bourgeoisie elle-même — méthode qui créa un abîme entre l’intelligentsia et le prolétariat et empêcha tout travail constructif.
Lénine fut le premier à se rendre compte de cette faute criminelle. Il souligna qu’il s’agissait d’une grave erreur de faire croire aux ouvriers qu’ils pouvaient construire des industries et s’engager dans un travail culturel sans l’aide et la coopération de l’intelligentsia. Le prolétariat ne possédait ni les connaissances ni la formation pour mener à bien ces tâches et il fallait redonner à l’intelligentsia la direction de la vie industrielle. Mais le fait d’avoir reconnu une erreur n’empêcha pas Lénine et son Parti d’en commettre immédiatement une autre. L’intelligentsia technique fut rappelée à la rescousse, mais d’une façon qui renforça à la fois la désintégration sociale et l’hostilité contre le régime.
Tandis que les ouvriers continuaient à avoir faim, les ingénieurs, les experts industriels et les techniciens reçurent de hauts salaires, des privilèges spéciaux et les meilleures rations. Ils devinrent les chouchous de l’État et les nouveaux surveillants des masses réduites en esclavage. Éduquées durant des années dans l’idée fausse que seuls les muscles comptaient pour assurer le succès de la révolution et que seul le travail manuel était productif, et par des campagnes de haine qui dénonçaient tous les intellectuels comme des contre-révolutionnaires et des spéculateurs, les masses ne purent évidemment pas faire la paix avec ceux qu’on leur avait appris à mépriser et à soupçonner.
Malheureusement la Russie n’est pas le seul pays où prédomine cette attitude hostile du prolétariat contre l’intelligentsia. Partout, les politiciens démagogues jouent sur l’ignorance des masses, ils leur enseignent que l’éducation et la culture sont des préjugés bourgeois, que les ouvriers peuvent s’en passer et qu’ils sont capables de reconstruire seuls  la société. La révolution russe a pourtant montré très clairement que le cerveau et le muscle sont indispensables pour régénérer la société. Le travail intellectuel et le travail manuel coopèrent étroitement dans le corps social, comme le cerveau et la main dans le corps humain. L’un ne peut fonctionner sans l’autre.
Il est vrai que la plupart des intellectuels se considèrent comme une classe à part, supérieure aux ouvriers, mais partout les conditions sociales minent rapidement le piédestal de l’intelligentsia. Les intellectuels sont forcé d’admettre qu’eux aussi sont des prolétaires, et qu’ils sont même encore plus dépendants des maîtres de l’économie que les travailleurs manuels.
Contrairement au prolétaire manuel qui travaille avec sa force physique, qui peut ramasser ses outils et parcourir le monde en vue d’améliorer sa situation humiliante, les prolétaires intellectuels sont beaucoup plus solidement enracinés dans leur environnement social spécifique et ne peuvent pas facilement changer de métier ou de façon de vivre. C’est pourquoi il est essentiel de faire comprendre aux ouvriers que les intellectuels sont en train d’être rapidement prolétarisés — ce qui crée un lien entre eux. Si le monde occidental veut profiter des leçons de la Russie, il doit mettre un terme à la flatterie démagogique des masses comme à  l’hostilité aveugle contre l’intelligentsia. Cela ne signifie pas, cependant, que les ouvriers doivent remettre leur sort entre les mains des intellectuels. Au contraire, les masses doivent commencer immédiatement à se préparer, à s’équiper pour la grande tâche que la révolution exigera d’eux. Ils devront acquérir le savoir et l’habileté techniques nécessaires pour gérer et diriger les mécanismes complexes des structures industrielles et sociales de leurs pays respectifs. Mais même s’ils déploient toutes leurs capacités, les ouvriers auront besoin de la coopération des spécialistes et des intellectuels. De leur côté, ces derniers doivent aussi comprendre que leurs véritables intérêts sont identiques à ceux des masses. Une fois que les deux forces sociales apprendront à fusionner dans un tout harmonieux, les aspects tragiques de la révolution russe seront en grande partie éliminés. Personne ne sera fusillé parce qu’il «a fait des études». Le savant, l’ingénieur, le spécialiste, le chercheur, l’enseignant et l’artiste créateur, tout comme le menuisier, le machiniste, et tous les autres travailleurs font intégralement partie de la force collective qui permettra à la révolution de construire le nouvel édifice social. Elle n’emploiera pas la haine, mais l’unité; pas l’hostilité, mais la camaraderie; pas le peloton d’exécution, mais la sympathie — telles sont les leçons à tirer du grand échec russe pour l’intelligentsia comme pour les ouvriers. Tous doivent apprendre la valeur de l’entraide mutuelle et de la coopération libertaire. Cependant chacun doit être capable de rester indépendant dans sa sphère particulière et en harmonie avec le meilleur de ce qu’il peut apporter à la société. Ce n’est que de cette façon que le travail productif, et les efforts éducatifs et culturels s’exprimeront dans des formes chaque fois plus nouvelles et plus riches. Telle est pour moi la leçon essentielle, universelle, que m’a apprise la révolution russe.

4.
J’ai essayé d’expliquer pourquoi les principes, les méthodes et les tactiques bolcheviks ont échoué, et pourquoi ces mêmes principes et méthodes échoueront demain dans n’importe quel autre pays, même le plus industrialisé. J’ai également montré que ce n’est pas seulement le bolchevisme qui a échoué, mais le marxisme lui-même. L’expérience de la révolution russe a démontré la faillite de l’Étatisme, du principe autoritaire. Si je devais résumer toute ma pensée en une seule phrase, je dirais: Par nature, l’État a tendance à concentrer, réduire et contrôler toutes les activités sociales; au contraire, la révolution a vocation à croître, s’élargir et se diffuser en des cercles de plus en plus larges. En d’autres termes, l’État est institutionnel et statique, tandis que la révolution est fluide, dynamique. Ces deux tendances sont incompatibles et vouées à se détruire mutuellement. L’étatisme a tué la révolution russe et il jouera le même rôle dans les révolutions à venir, à moins que l’idée libertaire ne l’emporte.
Mais je dois aller plus loin. Ce ne sont pas seulement le bolchevisme, le marxisme et l’étatisme qui sont fatals à la révolution ainsi qu’au progrès vital de l’humanité. La principale cause de la défaite de la révolution russe est beaucoup plus profonde. Elle réside dans la conception socialiste de la révolution elle-même.
La conception dominante, la plus répandue, de la révolution — particulièrement chez les socialistes — est que la révolution provoque un violent changement des conditions sociales au cours duquel une classe sociale, la classe ouvrière, devient dominante et triomphe d’une autre classe, la classe capitaliste. Cette conception est centrée sur un changement purement matériel, et donc implique surtout des manœuvres politiques en coulisse et des rafistolages institutionnels. La dictature de la bourgeoisie est remplacée par la «dictature du prolétariat» — ou celle de son «avant-garde», le Parti communiste. Lénine prend la place des Romanoff, le cabinet impérial est rebaptisé Conseil des commissaires du peuple, Trotsky est nommé ministre de la Guerre et un travailleur devient gouverneur militaire général de Moscou. Voilà à quoi se réduit, essentiellement, la conception bolchevik de la révolution, du moins lorsqu’elle est mise en pratique. Et, à quelques détails près, c’est aussi l’idée de la révolution que partagent les autres partis socialistes.
Cette conception est, par nature, fausse et vouée à l’échec. La révolution est certes un processus violent. Mais si elle n’aboutit qu’à une nouvelle dictature, à un simple changement des noms et des personnalités au pouvoir, alors elle n’a aucune utilité.  Un résultat aussi limité ne justifie pas tous les combats, les sacrifices, les pertes en vies humaines et les atteintes aux valeurs culturelles provoquées par toutes les révolutions. Si une telle révolution amenait un plus grand bien-être social (ce qui n’a pas été le cas en Russie), elle ne vaudrait pas davantage le terrible prix à payer; on peut améliorer la société sans avoir recours à une révolution sanglante. Le but de la révolution n’est pas de mettre en place quelques palliatifs ni quelques réformettes.
L’expérience de la révolution russe a  puissamment renforcé ma conviction que la grande mission de la révolution, de la RÉVOLUTION SOCIALE, est un changement fondamental des valeurs sociales et humaines. Les valeurs humaines sont encore plus importantes parce qu’elles fondent toutes les valeurs sociales. Nos institutions et nos conditions sociales reposent sur des idées profondément ancrées. Si l’on change ces conditions sans toucher aux idées et valeurs sous-jacentes,  il ne s’agira alors que d’une transformation superficielle, qui ne peut être durable ni amener une amélioration réelle. Il s’agit seulement d’un changement de forme, pas de substance, comme la Russie l’a tragiquement montré.
C’est à  la fois le grand échec et  la grande  tragédie de la révolution russe: elle a essayé (sous la direction du parti politique dominant) de ne changer que les institutions et les conditions matérielles en ignorant totalement les valeurs humaines et sociales qu’implique une révolution. Pire encore, dans sa folle passion pour le pouvoir, l’État communiste a même renforcé et développé les idées et conceptions mêmes que la révolution était venu détruire. L’État a soutenu et encouragé les pires comportements antisociaux et systématiquement étouffé l’essor des nouvelles valeurs révolutionnaires. Le sens de la justice et de l’égalité, l’amour de la liberté et de la fraternité humaine — ces piliers d’une régénération authentique de la société — l’État communiste les a combattus au point de les anéantir. Le sentiment instinctif de l’équité a été brocardé comme une manifestation de sentimentalisme et de faiblesse; la liberté et la dignité humaines sont devenues des superstitions bourgeoises; le caractère sacré de la vie, qui est la base même de la reconstruction sociale, a été condamné comme a-révolutionnaire, presque contre-révolutionnaire. Cette terrible perversion des valeurs fondamentales portait en elle-même le germe de la destruction. Si l’on y ajoute la conception selon laquelle la révolution ne constituait qu’un moyen de s’emparer du pouvoir politique, il était inévitable que toutes les valeurs révolutionnaires fussent subordonnées aux besoins de l’État socialiste; pire même, qu’elles fussent exploitées pour accroître la sécurité du nouveau pouvoir gouvernemental. «La raison d’État», camouflée sous le masque des «intérêts de la Révolution et du Peuple», est devenue le seul critère de l’action, et même des sentiments. La violence, l’inévitabilité tragique de soulèvements révolutionnaires, est devenue une coutume établie, une habitude, et a été vantée comme une institution  «idéale». Zinoviev n’a-t-il pas canonisé Dzerjinski, le chef de la sanguinaire Tcheka, en le présentant comme le «saint de la Révolution»? L’État n’a-t-il pas rendu les plus grands honneurs à Uritsky, le fondateur et le chef sadique de la Tcheka de Petrograd ?
Cette perversion des valeurs éthiques s’est rapidement cristallisée dans le slogan omniprésent du Parti communiste: LA FIN JUSTIFIE TOUS LES MOYENS. Déjà, dans le passé, l’Inquisition et les Jésuites adoptèrent ce slogan et lui subordonnèrent toute moralité. Cette maxime se vengea des Jésuites comme elle s’est vengée de la révolution russe. Ce précepte n’a fait qu’encourager le mensonge, la tromperie, l’hypocrisie, la trahison et le meurtre, public et secret. Ceux qui s’intéressent à la psychologie sociale devraient se demander pourquoi deux mouvements, aussi séparés dans le temps et aux idées aussi différentes que le jésuitisme et le bolchevisme, ont abouti exactement aux mêmes résultatsen appliquant ce principe. Le parallèle historique, passé presque inaperçu jusqu’ici, contient une leçon fondamentale pour toutes les révolutions futures et pour l’avenir de l’humanité.
Rien n’est plus faux que de croire que les objectifs et les buts sont une chose, les méthodes et les tactiques une autre. Cette conception menace gravement la régénération sociale. Toute l’expérience de l’humanité nous enseigne que les méthodes et les moyens ne peuvent être séparés du but ultime. Les moyens employés deviennent, à travers les habitudes individuelles et les pratiques sociales, partie intégrante de l’objectif final; ils l’influencent, le modifient, puis les fins et les moyens finissent par devenir identiques. Dès le premier jour de mon retour en Russie je l’ai senti, d’abord de façon vague, puis de plus en plus clairement et consciemment. Les grands objectifs qui inspiraient la Révolution ont été tellement obscurcis par les méthodes utilisées par le pouvoir politique dominant qu’il est devenu difficile de distinguer entre les moyens temporaires et l’objectif final. Sur le plan psychologique et social, les moyens influencent nécessairement les objectifs et les modifient. Toute l’histoire de l’humanité prouve que, dès que l’on se prive des méthodes inspirées par des concepts éthiques on s’enfonce dans la démoralisation la plus aiguë. Telle est la véritable tragédie de la philosophie bolchevik appliquée à la révolution russe. Espérons que l’on saura en tirer les leçons.
Aucune révolution ne deviendra jamais un facteur de libération si les MOYENS utilisés pour l’approfondir ne sont pas en harmonie, dans leur esprit et leur tendance, avec les OBJECTIFS à accomplir. La révolution représente la négation de l’existant, une protestation violente contre l’inhumanité de l’homme envers l’homme et les milliers d’esclavages qu’elle implique. La révolution détruit les valeurs dominantes sur lesquelles a été construit un système complexe d’injustice et d’oppression, reposant sur l’ignorance et la brutalité. La révolution est le héraut de NOUVELLES VALEURS, car elle débouche sur la transformation des relations fondamentales entre les hommes, ainsi qu’entre les hommes et la société. La révolution ne se contente pas de soigner quelques maux, de poser quelques emplâtres, de changer les formes et les institutions, de redistribuer le bien-être social. Certes, elle fait tout cela, mais elle représente plus, beaucoup plus. Elle est d’abord et avant tout LE VECTEUR d’un changement radical, PORTEUR de valeurs NOUVELLES. Elle ENSEIGNE UNE NOUVELLE ÉTHIQUE qui inspire l’homme en lui inculquant une nouvelle conception de la vie et des relations sociales. La révolution déclenche une régénération mentale et spirituelle.
Son premier précepte éthique est l’identité entre les moyens utilisés et les objectifs recherchés. Le but ultime de tout changement social révolutionnaire est d’établir le caractère sacré de la vie humaine, la dignité de l’homme, le droit de chaque être humain à la liberté et au bien-être. Si tel n’est pas l’objectif essentiel de la révolution, alors les changements sociaux violents n’ont aucune justification. Car des bouleversements sociaux externes peuvent être, et ont été, accomplis dans le cadre du processus normal de l’évolution. La révolution, au contraire, ne signifie pas seulement un changement externe, mais un changement interne, fondamental, essentiel. Ce changement interne des conceptions et des idées, se diffuse dans des couches sociales de plus en plus larges, pour finalement culminer dans un soulèvement violent qu’on appelle une révolution. Une telle apogée peut-elle inverser le changement radical de valeurs, se retourner contre lui, le trahir? C’est ce qui s’est produit en Russie. La révolution doit accélérer et approfondir le processus dont elle est l’expression cumulative; sa principale mission est de l’inspirer, de l’emporter vers de plus grandes hauteurs, de lui donner le maximum d’espace pour sa libre expression. Ce n’est que de cette façon que la révolution est fidèle à elle-même.
En pratique, cela signifie que la prétendue «étape transitoire» doit introduire de nouvelles conditions sociales. Elle représente le seuil d’une NOUVELLE VIE, de la nouvelle MAISON DE L’HOMME ET DE L’HUMANITE. Elle doit être animée par l’esprit de la nouvelle vie, en harmonie avec la construction du nouvel édifice.
Aujourd’hui engendre demain. Le présent projette son ombre très loin dans le futur. Telle est la loi de la vie, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. La révolution qui se débarrasse de ses valeurs éthiques pose les prémices de l’injustice, de la tromperie et de l’oppression dans la société à venir. Les moyens utilisés pour préparer l’avenir deviennent sa pierre angulaire. Il suffit d’observer la tragique condition actuelle de la Russie. Les méthodes de la centralisation étatique ont paralysé l’initiative et l’effort individuels; la tyrannie de la dictature a effrayé le peuple, l’a plongé dans une soumission servile et a totalement éteint la flamme de la liberté; la terreur organisée a corrompu et brutalisé les masses, étouffant toutes les aspirations idéalistes; le meurtre institutionnalisé a déprécié le prix de la vie humaine; toutes les notions de dignité humaine, de valeur de la vie ont été éliminées; la coercition a rendu chaque effort plus dur, transformant le travail en une punition; la vie sociale se réduit désormais à une succession de tromperies mutuelles, les instincts les plus bas et les plus brutaux de l’homme se sont à nouveau réveillés. Triste héritage pour commencer une nouvelle vie fondée sur la liberté et la fraternité.
On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la «période de transition». Cette dernière peut faciliter le passage à une vie meilleure mais seulement à condition qu’elle soit construite avec les mêmes matériaux que la nouvelle vie que l’on veut construire. La révolution est le miroir des jours qui suivent; elle est l’enfant qui annonce l’Homme de demain..



Emma Goldman
(1) Cette phrase de Lénine fait allusion à un passage célèbre du Livre I du Capital où Karl Marx décrit la concurrence acharnée que se livrent entre eux les capitalistes. Lénine a repris cette expression à son compte dans un tout autre contexte historique, celui de l’expropriation des capitalistes par les ouvriers — en fait par l’État bolchevik (N.d.T.).



Otto Rühle
Fascisme Brun, Fascisme Rouge
Source : http://scalpamiens.ifrance.com/scalpamiens/telechargement/FASCISMEBRUN.zip
Publié dans les années 70 par les Éditions Spartacus
Traduction :J.M.Laurian and Arthur.

SYNOPSIS
LE TOURNANT HISTORIQUE
LE FIASCO ALLEMAND
L'EXPERIENCE RUSSE
LA RUSSIE ABANDONNE LA REVOLUTION
RETOUR A L'AUTORITARISME
LE PARTI, C'EST LA BUREAUCRATIE
CONTROVERSES ENTRE THEORICIENS
LE BOLCHEVISME DEVIENT CONTRE-REVOLUTIONNAIRE
DICTATURE SUR LE PROLETARIAT
LENINE COMBAT LA GAUCHE ALLEMANDE
UN PARTI ? QUAND ET POURQUOI ?
REVOLUTIONNER LES SYNDICATS
PARLEMENTARISME
POLITIQUE DE COMPROMIS
LA POLITIQUE EXTERIEURE BOLCHEVIQUE
PERSPECTIVES
SYNOPSIS
Ce qui caractérise la situation mondiale actuelle, ce sont d'abord des facteurs européens, à la tête desquels se placent l'Allemagne et la Russie. Ces facteurs, incarnés par le nazisme en Allemagne et par le bolchévisme en Russie, sont le résultat d'une évolution qui est celle de l'après-guerre européenne, en économie et en politique. Cette après-guerre est économiquement enracinée dans le monopolisme ultra-impérialiste, qui tend au système du capitalisme d'Etat. Politiquement, elle ouvre la voie à une forme d'Etat totalitaire, qui culmine dans la dictature.La compréhension profonde et réelle du bolchévisme aussi bien que du fascisme ne peut être obtenue que par l'examen critique et analytique de ces phénomènes et de leurs rapports. Tous les autres faits sont marginaux, secondaires ou découlent de ces causes premières; placés au centre de l'analyse scientifique, ils ne peuvent que dévier l'examen et donner une image fausse de la situation.
Ce livre a la prétention d'être le premier essai d'analyse scientifique, qui, partant de l'évolution économique et politique d'après-guerre en Allemagne et en Russie, donne la clé qui ouvre la compréhension de tous les problèmes de premier plan qui dominent aujourd'hui la scène politique mondiale.
Brièvement brossées et placées dans la clarté d'une argumentation historique et dialectique apparaissent, dans l'ordre, les preuves édifiantes :
1. de l'effondrement inévitable et nécessaire de l'ancien mouvement ouvrier, dont le représentant typique était la social-démocratie;
2. de la conception ahistorique et de l'échec des techniques d'organisation de l'expérience socialiste en Russie, dont le bolchévisme était l'agent;
3. de la logique interne de la nouvelle orientation de la Russie vers le capitalisme d'Etat et la dictature bureaucratique qui fut la tâche historique du stalinisme;
4. de l'existence d'une nouvelle révolution industrielle en Europe dont les conséquences politiques et sociales ne peuvent plus être maîtrisées au niveau traditionnel du libéralisme et de la démocratie;
5. du développement de l'impérialisme en un ultramonopolisme et du succès de ses prétentions au pouvoir totalitaire par la montée du fascisme, dont la fraction la plus active et la plus caractéristique est le nazisme;
6. de la concordance interne des tendances vers le capitalisme d'Etat en Allemagne et en Russie, de leur identité structurelle, organisationnelle, tactique et dynamique, dont le résultat fut le pacte politique et l'unité d'action militaire;
7. qu'une deuxième guerre mondiale est inévitable en tant que conflit entre les puissances ultramonopolistes du capitalisme d'Etat d'une part, et les puissances libérales-démocratiques de l'autre; l'Europe, dont la division nationale, les conditions du droit à la propriété individuelle et les rapports d'administration démocratique doivent se trouver sacrifiés à la primauté des exigences politiques du pouvoir totalitaire et omnipotent d'un monopolisme global en gestation, à défaut d'un nouveau système socialiste, se retrouve l'enjeu de ce conflit;
8. de l'impossibilité de résoudre vraiment et complètement ces problèmes dans un système capitaliste, même si celui-ci se change en capitalisme d'Etat, libéré des liens de la propriété privée, développé en économie planifiée et favorisé par les rapports internationaux d'une large fédération d'Etats.

LE TOURNANT HISTORIQUE
La guerre mondiale avait été dure. La défaite générale qui l'avait suivie fut plus dure encore, mais le pire de tout fut l'aveuglement complet de ses participants, leur incapacité à reconnaître la défaite.C'est pour cela que personne ne prit conscience du contenu historique de la situation ni du côté des vaincus, ni de celui des vainqueurs.
Quoi d'étonnant à ce que les gouvernements, chargés du destin de leurs peuples, aient fait des erreurs si graves et si fatales ? Les gouvernements des Etats victorieux se rengorgèrent, dans l'inanité de leur triomphe, d'un succès final chèrement payé. Ils se glorifièrent dans le monde, ruminèrent une vengeance à l'endroit de leurs ennemis abattus et leur dictèrent des traités de paix impitoyables, lourds de sacrifices ou ignominieux. L'individualisme, reconverti en chose nationale et dégénéré en chauvinisme, vécut là son heure la plus étourdissante.
Si les vainqueurs avaient compris que la guerre avait été pour eux aussi un changement de phase, un retournement radical de leurs conditions d'existence, ils auraient sans doute adopté une autre attitude. Il n'y aurait eu ni réparations, ni chantages matériels, pas un met de «crime et de châtiment»
Mais ils étaient ivres de l'arrogance des vainqueurs, la fureur les avait rendus aveugles et la haine sourds. Non seulement parce qu'eux-mêmes étaient aussi des capitalistes, dont les mauvais instincts se sont trouvés excités par la guerre, forme ultime et sauvage de la concurrence économique, mais surtout parce que les vaincus, maintenant livrés à leur vengeance, n'avaient pas cessé une minute d'être les vieux loups de l'égoïsme et des hyènes assoiffées de butins. Ils s'imaginaient trop bien, d'après leurs récentes et sanglantes expériences, que les vaincus auraient exercé à leur place des méthodes encore plus cruelles et plus rusées pour les soumettre et exiger des réparations.
Sans doute y eut-il des tentatives pour prôner l'humanité et présenter les traités de paix avec bon sens et intelligence. «Union avec les pays et les peuples vaincus pour édifier d'un libre accord une communauté plus grande et plus enrichissante ! Fraternisation sous l'égide de droits communs et égaux pour nos intérêts les plus hauts ! Dépassement des limites étroites de la petite bourgeoisie nationale et union dans un état fédéral continental ou dans une confédération internationale !» Tels étaient les thèses, les programmes, les manifestes et les objectifs conformes aux données et à la situation historiques. Mais l'égoïsme des pillards les a fait taire et la folie dominatrice des individus les a balayés des tables de conférence.
C'est ainsi que la vieille idéologie resta inentamée. Mieux, elle se donna des fêtes bruyantes en y mettant moins de frein que jamais. Dans l'ivresse de la victoire, le drapeau national fut hissé à tous les mâts et à tous les créneaux. L'inflation rhétorique fêta mille fois ses orgies sur les tribunes lors d'inaugurations de monuments aux morts. on traça de nouvelles frontières et l'on s'empressa de doubler les barbelés et les chevaux de frise derrière les frontières, de renforcer les troupes et de leur donner des ordres stricts. Les antagonismes nationaux furent exacerbés avec tous les artifices de la démagogie.
Derrière cette mascarade idéologique, le vieux capitalisme privé se dressait, menaçant, tel le phénix qui renaît de ses cendres. Qui prétendait qu'il eût abdiqué? Où en était la preuve ? Il fallait être fou ou visionnaire pour élever de telles prétentions. N'était-il pas clair que la guerre lui avait permis de renaître plus magnifique encore !
Et le capitalisme, dans son égoïsme borné, raflait de nouveau ses profits, comme si le système d'exploitation et d'enrichissement était sauvé à jamais de tous risques et périls.
Même tableau de l'absence la plus totale de compréhension et d'éducation politiques de l'autre côté, chez les Etats vaincus, au premier chef en Allemagne. Ici, ce n'étaient pas l'orgueil et le ressentiment qui empoisonnèrent la raison, mais la honte et l'opprobre.
Le vieux pouvoir avait été jeté à terre comme d'un coup de foudre. L'empereur était un déserteur. Ludendorff un mendiant d'armistice. L'armée un colosse vacillant.
C'est une émeute populaire spontanée, mais trouble et largement divisée dans ses objectifs, qui porta au pouvoir gouvernemental le parti socialiste.
Mais une tragique erreur voulut que les hommes choisis par les masses pour détenir et exercer le pouvoir révolutionnaire fussent ceux-là mêmes qui, tremblants de peur devant l'insurrection des masses et mûs par des sentiments hostiles de voir leur autorité battue en brèche, avaient déclaré «haïr la révolution comme le péché» [2]
La bourgeoisie démissionna, sa volonté de pouvoir étant brisée et sa espoirs déçus. Elle attendit un nouveau cours des choses pour reprendre l'initiative.
Mais l'occasion ne se présentait pas et les hommes nouveaux regardaient, désemparés, vers les anciens. Il s'avéra que la gauche n'était qu'un bien piètre et bien impuissant succédané de la droite.
Cette gauche était entrée dans la guerre aux côtés de la bourgeoisie «pour défendre la patrie». Elle avait planté là le socialisme et abandonné son rôle révolutionnaire. Pendant toute la durée de la guerre, elle était restée fidèle à son ennemi de classe pour le meilleur et pour le pire. Elle avait oublié tous les principes et tous les mots d'ordre de la lutte des classes.
Tout au long de la guerre, le soutien supposé provisoire au nom de la défense nationale s'était transformé en union permanente sous le signe de l'unité nationale. Cette unité, destinée à être celle de la victoire, fut finalement celle de la défaite.
Cependant cette défaite offrait la chance de se souvenir d'un passé meilleur et de revenir au lustre révolutionnaire de sa doctrine. Elle aurait pu renverser la vapeur de sa malheureuse politique de guerre et se laisser glisser de nouveau dans le sillage des luttes de classes. Décision qui n'aurait pas seulement soulevé l'enthousiasme de la classe ouvrière allemande, mais aurait également rencontré acclamations et échos de la part de la révolution russe.
Mais il est impossible de faire un lion d'un mulet. L'alliance de guerre avec la bourgeoisie a ramené la social-démocratie allemande à ses véritables raisons d'être. Elle n'a jamais été qu'un semblant de mouvement socialiste. Pendant des décennies, elle a réussi à faire illusion sur le principe, en fin de compte bourgeois, de sa nature. Jamais elle n'a réussi à le surmonter. Elle était et resta un parti réformiste petit-bourgeois, celui des déçus et des victimes du développement capitaliste. Ce n'était pas un mouvement révolutionnaire, mais l'expression de la révolte des laissés-pour-compte enragés du capitalisme. Ceci explique son empressement à s'allier à la bourgeoisie lorsque le principe bourgeois, qui était son propre principe, fut sérieusement menacé. De là provient l'abandon impudent de son étiquette socialiste et de son emballage estampillé lutte-des-classes. De là aussi sa répugnance intime et sa résistance extérieure à toute activité pouvant logiquement conduire à la révolution. Elle était partie en guerre avec l'enthousiasme des boutiquiers pour sauver les biens sacrés de la propriété privée, du profit, de la nation et de l'individualisme. C'était avec l'épouvante des boutiquiers et la mauvaise conscience des traîtres qu'elle battait maintenant en retraite devant toute révolution qui promettait ces biens sacrés à une ruine certaine.
Le mouvement ouvrier allemand Ñ comme, plus largement, celui des Tchèques, des Autrichiens et des Hongrois Ñ aurait pu asseoir les gouvernements de gauche d'Europe centrale et orientale et, avec la Russie, créer un pôle invincible d'orientation économique et politique face aux démocraties occidentales. C'eût été démasquer d'un seul coup la pseudo-victoire de ces Etats démocratiques et révéler leur défaite en tant que défaite effective et définitive du système capitaliste. ( . . . ) [3]
Ceci aurait pu être démontré pratiquement et positivement par les peuples libérés qui auraient préparé les fondations d'un système social vraiment socialiste en faisant valoir fructueusement leurs intérêts sociaux et économiques. Le fort développement industriel, notamment en Allemagne, aurait pu s'allier aux richesses de la Russie en produits agricoles et en matières premières. La civilisation occidentale se serait fondue avec l'orientale en un contenu culturel nouveau infiniment plus riche. L'homme capitaliste et l'homme féodal se seraient combinés pour donner un type d'homme supérieur qui aurait trouvé la voie menant au socialisme. A partir de là, il eût été possible d'enfoncer les portes d'un avenir meilleur pour toute l'humanité.
Malheureusement toute la constitution de la social-démocratie allait à l'encontre de cet objectif; c'était pour l'essentiel la constitution, tant interne qu'externe, du prolétariat allemand. Sans parler des résistances qu'elles a rencontrées du côté russe et qui ont empêché sa réalisation. Alors, qui dira que la social-démocratie eut absolument tort de fonder son attitude sur les questions qu'elle posa : «Qui a la preuve que la guerre a défait le capitalisme en tant que système ? Où sont les signes tangibles d'une telle affirmation ? Le prolétariat doit-il se laisser conduire par des fous et des visionnaires et tenter le saut dans le néant ?»
Les masses affaiblies, à peine revenues du saut meurtrier dans le néant de la guerre, n'avaient ni la force ni le courage d'une seconde tentative du même ordre. Elles n'avaient ni la certitude, ni la conviction qu'il n'y a pas de succès, ni de développement dans l'histoire sans ce saut dans le néant. Les boutiquiers eurent donc le dernier mot. L'opportunisme l'emporta. La défaite militaire entraîna celle de la révolution. Au tournant de l'histoire, aucune décision historique n'intervint.
LE FIASCO ALLEMAND
Il ne s'agit pas d'écrire un réquisitoire. La question peut donc rester en suspens de savoir lesquels des représentants de la révolution allemande ou de la révolution russe portent la plus grande responsabilité dans le manque de coordination entre l'Allemagne et la Russie soviétique pour édifier en commun un ordre socialiste. Les deux parties ont mal manoeuvré.Même sans cette liaison directe avec la révolution russe, la social-démocratie aurait été en mesure d'établir le contact avec la nécessité historique si elle avait possédé l'organe révolutionnaire adéquat. Ce n'est pas par sa politique de guerre qu'elle a perdu cet organe, elle ne l'a jamais possédé. Simplement, c'est dans sa politique de guerre que cette absence devint alors évidente pour tous. Et se trouva de nouveau confirmée dans son manquement aux tâches révolutionnaires.
Il ne semble pas superflu de considérer aujourd'hui encore ces tâches, ne serait-ce que pour constater combien leur réalisation était proche et quels moyens relativement minces auraient suffi. Toutes les conditions objectives étaient réunies, il ne manquait qu'un petit rien avec lequel le marxisme vulgaire n'a naturellement jamais compté : la volonté subjective, la confiance en soi, le courage d'innover. Mais ce petit rien était tout.
Avec l'appel unanime à la socialisation, la révolution allemande a mis à l'ordre du jour la tâche essentielle. Cet appel, éveillé par la révolution russe, et martelé dans les cerveaux comme le signal de la rupture, est parti de la classe ouvrière, s'est répercuté dans la petite bourgeoisie, s'est propagé dans les cercles intellectuels et s'est même introduit dans les rangs de la bourgeoisie. Le sentiment que le capitalisme s'était complètement effondré et que sa domination était terminée était en effet général. Le sauvetage du chaos ne semblait possible que grâce au socialisme. La devise du jour était : Hic Rhodus, hic salta !
Les représentants officiels du parti du prolétariat ne surent que faire de ce mot d'ordre de socialisation. Ils récitaient bravement leur catéchisme de propagande traditionnelle et se débattaient dans le petit réduit d'une politique sociale réformiste. Il ne leur était jamais passé par l'esprit que la politique sociale n'est au fond que la renonciation à la révolution, que ses acomptes ne font que rendre le capitalisme un peu plus supportable aux masses, qu'elle endort et tue à petit feu l'intérêt et le goût pour l'étude des problèmes révolutionnaires.
Un marxisme plat et mécanique les a fortifiés dans cette démission. Le socialisme Ñ pensaient dans leur naïveté ces bons apôtres Ñ viendra tout seul dès que le prolétariat aura pris le pouvoir. Il ne devient réalité qu'au lendemain de cette fameuse révolution. Toute tentative visant à l'étudier comme un phénomène humain complexe et difficile passait pour une utopie déplacée dont on ne pouvait que rire et à laquelle il fallait s'opposer.
Or, dans le tourbillon de la révolution, la rue s'est insurgée contre ce refus commode de penser des dirigeants. Les masses souffraient des affres de la faim aussi bien que des séquelles de la guerre. Elles pensaient, avec raison, qu'elles ne pouvaient en être libérées que par le socialisme. Elles ne voulaient pas être trompées une seconde fois et exigèrent la socialisation.
Et elles réussirent à imposer la formation d'une Commission pour la socialisation qui fut chargée Ñ aux termes du décret gouvernemental Ñ de «déterminer quelles branches d'industries, d'après leur développement, étaient mûres pour être socialisées et dans quelles conditions ceci pourrait advenir».
Le style de ce décret était aussi mauvais que les idées qu'il contenait. On n'y faisait pas la moindre mention du programme alors répandu partout : «Abolition de la propriété privée des moyens de production !» Pas un mot au sujet des expropriations, confiscations, avec ou sans indemnités. Pas de suppression du monopole privé de l'armement, aucun contrôle d'Etat sur le capital bancaire et financier, aucune saisie des profits de guerre. Aucune intervention dans la puissance économique de la citadelle de toutes les réactions, les grands domaines agraires appartenant aux Junkers, à l'est et à l'ouest de l'Elbe. Rien de tout cela !
Ce ne fut que craintes et hésitations, manque total de décisions et d'activité résolue, ignorance et mollesse sur tous les points déterminants. On était au lendemain de larévolution mais le socialisme ne s'instaurait pas de lui-même.
Pour masquer ce fiasco total, les dirigeants ouvriers, devenus hommes d'Etat, mirent tout en oeuvre pour exhorter les masses à la patience ou pour dénaturer la situation qu'elles regardaient d'un oeil critique et défiant. Un démagogue endurci, le leader des mineurs Hué, le doigt vengeur levé, mit en garde son parti contre le rôle de syndic de faillite, l'avertissant que ce n'était pas le capitalisme qui serait socialisé, mais sa banqueroute. Otto Braun qui s'était hissé jusqu'au fauteuil de président du conseil de Prusse déclara, avec la mine d'un homme auquel Dieu a donné l'intelligence en même temps que la place, qu'il n'était pas de «pire moment pour la campagne de socialisation» que celui de l'effondrement général du capitalisme. Scheidemann, Ebert, Eisner, David et toute la clique des leaders de deuxième et de troisième catégorie entonnèrent le même air apaisant. Au Congrès des Conseils d'ouvriers et de soldats de Berlin, Hilferding, l'économiste distingué de la social-démocratie, produisit un petit chef-d'oeuvre de rapport qui visait à déprécier et saboter la tâche de la socialisation. Tout d'abord, il en exclut par principe la production paysanne et les industries d'exportation. Il refusa ensuite catégoriquement la formation d'associations de production contrôlées par les ouvriers. Là-dessus, il divisa les branches industrielles selon qu'elles étaient prêtes ou non à être socialisées. 11 inventa aussitôt tout un clavier de socialisation : intégrale, à moitié, au quart. Pour finir, quand il ne resta plus rien du problème qu'il avait si bien taillé, dépecé et vidé de sa substance, il exigea encore « un certain temps » avant d'entreprendre la tâche effective de socialisation. Le dernier mot de sa sagesse fut : «On ne socialise pas un capitalisme en faillite. Il nous faut attendre de lui avoir rendu ampleur et vigueur. Quand nous le verrons de nouveau sain et fort, alors nous entamerons notre oeuvre de socialisation !» Charlatanerie dont la bêtise n'eut d'égale que l'impudence mais qui remporta le succès escompté.
Après d'infinis atermoiements, discussions, manoeuvres et détours, la Commission pour la socialisation finit par admettre le principe, tout platonique, de la nationalisation des mines de charbon. Le résultat pratique fut une résolution votée à la majorité, sans queue ni tête, consistant en une proposition qui recommandait de «créer une organisation des charbonnages qui devrait être gérée par les ouvriers, la direction des exploitations et des représentants de l'intérêt général». Une confusion et un galimatias difficiles à surpasser !
Mais déjà, s'étalait sur les colonnes d'affichage et sur les murs le tract prétentieux et mensonger signé Scheidemann : «Le socialisme est arrivé ! La socialisation est en marche !»
Au même moment, les troupes de Noske investissaient le bassin de la Ruhr : il s'agissait en effet de protéger le capital des charbonnages contre la révolte des esclaves des mines, qui, plus énergiques et mieux avisés, avaient commencé à s'en emparer, de liquider les conseils que les ouvriers des houillères avaient mis en place de leur propre autorité révolutionnaire, et de mettre un terme à l'activité de la Commission des Neuf, qui poussait à une véritable socialisation révolutionnaire.
Tout ce qui est arrivé en délibération au Parlement en fait de lois sur la socialisation, sur l'organisation des mines de potasse, en fait de décret réglant les attributions de la Commission pour la socialisation, ainsi que de loi sur la socialisation de l'industrie du charbon, s'est heurté à la résistance acharnée et passionnée du capital des charbonnages et de la finance. Les premiers signes de l'incapacité et de la faiblesse du gouvernement social-démocrate étaient suffisants pour rendre au capitalisme le sentiment du retour proche de sa puissance. Il a donc pu jeter à la corbeille le programme de socialisation qui était d'un dilettantisme ridicule et le remplacer par un programme de super-trusts capitalistes. Stinnes, qui a tiré parti de la guerre et de la révolution, sut en faire, devant le Conseil économique du Reich, l'objectif de ses plans audacieux pour rétablir les profits.
Loin d'être délivrées du capitalisme, les masses avaient été précipitées dans un esclavage encore pire. Malgré tout, elles n'envoyèrent pas leurs dirigeants à tous les diables. Les traîtres et les trahis se tenaient en grande estime.

L'EXPERIENCE RUSSE
Les hommes n'apprennent rien de l'histoire. Les ouvriers non plus. Ils auraient pu apprendre de la Russie comment on fait une révolution. Les enseignements du modèle soviétique avaient été impressionnants et ils les ont suivis avec enthousiasme.Mais, lorsqu'ils furent eux-mêmes surpris par les événements révolutionnaires, ils ne surent que faire.
Cela ne dépendait pas d'eux, pas uniquement d'eux du moins, mais d'abord du fait que la Russie n'était pas l'Allemagne et qu'une situation historique ne se répète jamais de façon identique.
C'est pour cela qu'il y a une différence frappante dans la dynamique des deux mouvements.
Le mouvement ouvrier d'Europe centrale, notamment l'allemand, est resté en-deçà des tâches que lui fixait l'histoire, alors que la classe ouvrière et paysanne russe y ont satisfait et au-delà. Cela avait des raisons profondes.
Tandis que l'Allemagne possédait un vieux mouvement ouvrier, une organisation bien implantée faisait totalement défaut en Russie. Ne fût-ce qu'à cause de cette carence, il n'était pas possible d'y préparer méthodiquement une révolution de grande envergure. Le système barbare de réaction féodale que représentait le tsarisme s'était puissamment renforcé après sa victoire sur la révolution de 1905 pour être en mesure de réprimer avec succès dans le sang toute tentative de nouveau soulèvement des masses. Mais, le tsarisme s'étant brusquement effondré pendant la guerre mondiale, la tournure imprévue prise par les événements menait au bord de l'abîme, abîme qu'il fallait absolument franchir. Les masses ne savaient que faire. C'est alors qu'intervint une couche d'intellectuels, qui étaient avant tout des émigrants et qui avaient reçu à l'étranger une formation marxiste. Elle s'empara de la direction de la révolution et força le cours des événements dans une vie déterminée, conformément aux données de sa doctrine. C'était d'une audace, d'une témérité sans pareilles.
Il s'avéra bien vite que cette témérité avait été folle. De plus en plus rapidement, cette voie s'est éloignée de la réalité. Dans l'abstraction de la théorie, tout était juste, chaque pas pouvait se justifier en s'appuyant sur Marx. Seulement Marx n'avait pas écrit pour la Russie, mais pour l'Europe occidentale hautement industrialisée. Le gouffre se creusait entre l'idée et la réalité sans le vouloir et sans pouvoir l'éviter, la pratique s'enfonçait à chaque pas plus profondément dans un monde imaginaire. Le courage de l'utopie finit en utopie.
Le conflit avec le tsarisme, la propriété terrienne et la paysannerie, dans un pays où les 4/5 de la population étaient encore occupés dans l'agriculture à la veille de la révolution, aurait dû provoquer une révolution comme celle qu'il y avait eu en Angleterre au milieu du 17e, en France à la fin du 18e et en Allemagne au milieu du 19e siècle : une révolution de caractère bourgeois.
De fait, la révolution de février 1917 fut d'abord un soulèvement des masses paysannes et du prolétariat, encore sans conscience de classe. Elle se dressa contre le tsarisme qui, malgré son renforcement apparent depuis la révolution de 1905, était blessé à mort dans ses bases mêmes. Elle agit sans programme révolutionnaire particulier, comme dans un acte de défense instinctif, comme on abat un animal enragé ou comme on écrase du pied un champignon mortel...
Si, après cette rupture radicale, les représentants de la bourgeoisie prirent possession des organes gouvernementaux, à leur tête Milioukov, Goutchkov, Rodzjanko, Kerenski, entre autres, cela correspondait parfaitement à la loi de la succession historique. C'était le tour de la bourgeoisie. C'était à elle de prendre l'initiative et de représenter l'ordre nouveau selon le schéma traditionnel.
Il dépendait de la bourgeoisie russe d'être à la hauteur de sa tâche historique. Réclamer la succession au pouvoir ne pouvait suffire pour l'exercer. Il y fallait aussi les aptitudes, la force et l'efficacité. Et là, il s'avéra rapidement que la politique bourgeoise confuse, impuissante et sans imagination allait au fiasco. La révolution perdit ainsi très vite son caractère bourgeois. A sa place, le facteur prolétarien prit une influence qui finit par devenir décisive. Non seulement la bourgeoisie n'était pas à la hauteur, mais les leaders prolétariens étaient plus conscients de leurs buts et plus instruits politiquement, mieux préparés à leur rôle révolutionnaire. La révolution gagna ainsi un nouveau visage, elle se mua en révolution prolétarienne.
Il serait pourtant faux d'en conclure que la révolution russe a aboli pour toujours les lois qui régissent la succession des phases révolutionnaires.
Le mécanisme de cette loi de l'histoire de tous les peuples a démontré depuis des décennies que le capitalisme fait invariablement et nécessairement suite au féodalisme. Quelles seraient les raisons qui permettraient de faire une exception pour la Russie ? Et quelles raisons y aurait-il pour que cette exception remette en cause la validité de cette loi pour l'avenir ?
Selon la logique historique, la bourgeoisie capitaliste devait donc suivre l'aristocratie féodale dans la domination de la Russie. Non pas le prolétariat ou le socialisme. Même pas si quelques fractions minimes des masses révolutionnaires, voire du prolétariat industriel, en faisaient profession.
La Pravdase fit pourtant l'interprète de cette idée dans son premier numéro de 1917 en reconnaissant comme «devoir fondamental» de la révolution «l'institution d'un système démocratique et républicain».
Mais la couche intellectuelle dirigeante poursuivait d'autres buts politiques. Elle ne s'occupait pas des lois de l'histoire. Elle préférait s'en remettre à la situation au jour le jour.
Les actions de masse s'accumulaient aussi bien en quantité qu'en qualité. La possibilité de gagner le pouvoir en une nuit a toujours exercé un charme irrésistible. Ce fut un raz de marée, qui voulait engloutir non seulement ses victimes mi également es maîtres. C'est ainsi que tout le pouvoir politique tomba entre les mains des bolchéviks.
Pendant l'été 1917, Lénine soutenait encore l'idée qu'il s'agissait, après les combats révolutionnaires, d'ériger un régime bourgeois de gauche avec une large influence socialiste-prolétarienne. Et dès octobre, les extrémistes bolcheviks obtenaient la victoire pour eux seuls.
Pour eux, il était évident que le pouvoir ainsi gagné irait dans le sens de leurs théories politiques et de leurs objectifs socialistes. Ce qui semblait hier encore utopie allait donc pouvoir se réaliser.
La contre-révolution féodale n'avait pas résisté à l'assaut de la révolution. Elle ne présentait plus la moindre résistance à la prise du pouvoir par les bolchéviks. La contre-révolution bourgeoise inclinait d'autant moins à se soumettre.
Pas tant la contre-révolution bourgeoise russe que celle du monde entier. Consciente de la solidarité de tous les intérêts capitalistes face à l'ennemi de classe, elle se sentait frustrée de la succession historique de la terre russe, dans le cadre de l'histoire russe. C'est pourquoi elle a tenté d'arracher au bolchévisme ce qui, d'après elle, lui appartenait. Tant que ces tentatives venaient de l'extérieur et tant qu'elle a tenté de réclamer son droit historique à l'aide d'armées d'invasion blanches, elle a échoué. Ce fut l'exploit le plus sensationnel et l'époque la plus glorieuse du jeune gouvernement révolutionnaire.

LA RUSSIE ABANDONNE LA REVOLUTION
La contre-révolution ne vient pas obligatoirement de l'extérieur, elle peut aussi se développer à l'intérieur. Elle peut prendre sa source dans le contrecoup dialectique qui suit d'habitude chaque poussée révolutionnaire.C'est l'arc trop tendu des revendications et des objectifs révolutionnaires qui revient, comme sous l'effet d'une loi physique, en deçà du niveau précédemment atteint pour parvenir à équilibrer les tensions. Si le contrecoup n'est pas freiné ou contrôlé, il y a contre-révolution.
La révolution russe avait vaincu sous le signe des soviets, avec le mot d'ordre : Tout le pouvoir aux conseils ! Ce cri de ralliement fascinant avait libéré des forces insoupçonnées et conduit à de très importants résultats tactiques. La société socialiste devait maintenant, dans l'imagination des nouveaux potentats soviétiques, être construite sur la base de l'idée des soviets.
Mais le système des soviets avait besoin d'hommes qui ne se contentent pas de s'exalter à cette idée, mais qui soient également assez mûrs et assez conscients pour en entreprendre la réalisation pratique. L'expérience de l'esprit communautaire du communisme primitif, encore très vivace en Russie, n'y convenait pas mieux que l'école du patriarcat féodal, qui fournissait au tsarisme son matériel humain. Et le peuple russe arriéré n'avait rien de plus à offrir. Il lui manquait avant tout cette éducation des qualités spécifiquement personnelles que permet l'ère bourgeoise capitaliste. Il lui manquait aussi, et ce n'est pas là le moins important, la formation psychologique et intellectuelle que donnent les méthodes de travail et les techniques de production de l'industrie moderne. Car le capitalisme ne crée pas seulement des usines et des machines, d'autres modes de travail et une plus grande rentabilité, il crée aussi des hommes nouveaux, des hommes pourvus de nouvelles qualités d'esprit, de caractère et de rendement.
Ce n'est pas sans raison que Marx a lié la victoire de la révolution prolétarienne à l'apparition préalable, dans le monde capitaliste, du plus haut degré de développement économique, social et culturel, et qu'il en a fait une condition décisive. Car ce n'est qu'alors que la révolution prolétarienne et le commencement de construction du socialisme disposent d'une matière première appropriée. Matière humaine sans laquelle une société socialiste n'est pas pensable.
Cette condition élémentaire n'était pas remplie en Russie et il lui manquait donc le facteur décisif qui eût garanti une réelle victoire.
Les dirigeants bolchéviks s'étaient illusionnés en utilisant trop adroitement et sans hésitation le mot d'ordre des soviets et en s'emparant du pouvoir qui gisait dans la rue.
Le mot d'ordre des soviets n'était pas le produit de leur propre orientation révolutionnaire, c'était un bien étranger dont ils ont profité. Ce fut un grand avantage pour eux, mais qui leur est bientôt devenu fatal. Car les hommes soviétiques ne répondirent pas au mot d'ordre des soviets et firent défaut à l'Etat soviétique. Rien ne put combler ce vide. On avait pu se tromper soi-même, tromper un peuple entier, mais on ne trompe pas l'histoire. Elle a inexorablement remis en question la victoire de la révolution russe dans son caractère socialiste-prolétarien.
C'est sur ce point, au maillon le plus faible de la chaîne, que la stratégie interne de la contre-révolution a repris, s'appuyant sur l'antagonisme constitutif inhérent au pouvoir soviétique.
Pour repousser les tentatives d'invasion des armées blanches du capital d'Europe occidental, la Russie avait besoin d'une armée rouge qui défendrait les frontières du nouvel empire, étoufferait la guerre civile et écraserait les forces de la contre-révolution armée.
Elle réussit à constituer cette armée en un temps très bref, à lui insuffler une énergie et un mordant extraordinaires et à en faire l'outil sûr de la défense et la garantie du succès de la révolution. Mais cette performance a été obtenue au prix du sacrifice du principe des soviets, tant théoriquement que pratiquement, dans la structure de l'organisation militaire, la dynamique de l'action et notamment la direction des opérations de guerre.
C'est contre ce fait que s'est créée au sein de l'armée une opposition menée par Frounzé, Goussev, Vorochilov, etc. Elle pensait que l'Armée Rouge devait se différencier de celle des Etats capitalistes, non seulement dans ses buts politiques, mais aussi dans sa structure, sa tactique et sa stratégie. Elle exigea une doctrine militaire prolétarienne et une organisation réellement soviétique. Ce n'était pas, comme Trotski, adversaire acharné de ce mouvement, le présente, «une tentative d'élever les méthodes de francs-tireurs de la première période de la guerre civile en un système durable et universel», c'était plutôt la tentative de faire valoir le principe des soviets dans la construction de l'Armée Rouge.
Cette tentative échoua. Ce n'est pas parce que Trotski, comme chef militaire suprême, avait le pouvoir de la réprimer avec violence, ce n'est pas non plus parce que ses arguments auraient été plus justes ou plus percutants, mais parce que cette tentative ne s'appliquait pas à son objet. Le principe des soviets avait toujours été pour le bolchévisme un corps étranger. Il n'y trouvait ni base, ni milieu favorable, ni aliment, ni possibilité de se développer. Il ne pouvait donc pas s'affirmer ni devenir réalité.
Le Parti Communiste refusait, et de son point de vue il avait pleinement raison, de donner satisfaction aux revendications de l'opposition. La bureaucratie, qui avait déjà gravi les premières marches de l'escalier qui la conduirait à la domination, s'est avidement emparée des hautes positions dans le commandement militaire. Elle y voyait une nouvelle occasion de satisfaire son besoin de puissance et les considérait comme d'importants points d'appui pour raffermir sa position sociale et politique particulière.
L'armée des soviets pour une défense socialiste a été détournée de son but et ramenée aux clichés habituels de l'armée autoritaire impérialiste et bourgeoise. Et l'autorité de commandement, la discipline, l'obéissance et la subordination aveugle y ont de nouveau fait leur entrée.
Trotski, qui ne veut pas avouer qu'il est lui-même l'un des fondateurs de la bureaucratie russe, justifie cette transformation (il a été amené à l'antidater pour sa polémique avec Staline) comme suit : «Pour gagner la confiance des alliés bourgeois et ne pas trop exciterl'adversaire il fallait, non plus différer à tout prix des armées capitalistes, mais au contraire leur ressembler le plus possible. Derrière les changements de doctrine et le ravalement de la façade s'accomplissent des évolutions sociales d'importance historique». En réalité, il s'agit avant tout du procès de développement qui va des barricades à Thermidor. Evolution qui n'a pas commencé avec Staline mais sous Trotski.
En une autre occasion, Trotski expliqua encore autrement pourquoi l'Armée Rouge avait été la première institution du pouvoir soviétique à abandonner le principe des soviets. Dans la défense de la révolution contre les armées contre-révolutionnaires, il n'était pas possible d'attendre qu'un nombre suffisant d'hommes soviétiques aguerris aient été formés pour leur confier des tâches et des responsabilités militaires. Il fallait agir vite avec les moyens disponibles pour assurer la défense.
Ceci est juste, mais pas tout à fait conforme cependant à la réalité historique. A Paris, la contre-révolution a jadis déchaîné toutes les puissances de la guerre pour détruire les acquis de la Grande Révolution. Le danger dans lequel se trouvait la capitale de la France, pays relativement petit, était certainement plus grand que celui qui menaçait la grande Russie avec ses lointaines frontières et son large espace de manoeuvre et d'approvisionnement. La Convention trouva alors en Carnot un homme qui sut réorganiser, dans les conditions les plus difficiles qui soient, l'armée française et les techniques militaires de fond en comble.  Son remarquable succès fut de reconnaître et d'appliquer les nouveaux principes de la doctrine bourgeoise, de démocratiser les bases de l'armée et de la rendre ainsi bien supérieure aux armées réactionnaires. Carnot agissait là en révolutionnaire et non en épigone d'une tradition morte. Et c'était ce qui importait s'il fallait sauver la révolution. Cette nouvelle réforme de l'armée était elle-même un acte révolutionnaire.
Il manqua un Carnot à la Russie. Il lui manqua une transformation révolutionnaire de l'armée et la révolution prolétarienne ne put pas saisir le moment décisif pour constituer sa puissance militaire.
Le principe bourgeois a repris en Russie une position centrale dominante. La forteresse de la révolution a été délibérément livrée à l'ennemi. C'est ce qui a permis à la contre-révolution de reprendre pied au coeur même du nouveau régime. Elle n'avait plus besoin de venir de l'extérieur; les Kornilov, Youdenitch, Dénékine et Wrangel, elle pouvait s'en passer.
Alors que Carnot, en tant que dirigeant, activait les masses, les dirigeants russes s'activaient sur les masses. Pour ne pas être expulsés du pouvoir, ils expulsèrent du pouvoir son principe de base. Ils semblaient sauver la révolution, alors qu'ils la dotaient d'une âme contre-révolutionnaire.

RETOUR A L'AUTORITARISME
Lénine dans son livre l'Etat et la Révolutiona défendu, en s'appuyant sur Marx, l'idée que l'Etat, forme caractéristique de la domination bourgeoise, doit disparaître après la révolution prolétarienne.Mais non pas en l'écartant d'un coup. Plutôt, en l'amenant à s'éteindre lentement mais sûrement. C'était la tâche du bolchévisme en Russie d'entamer et de conduire cette extinction. Il faut admettre que cette entreprise s'effectuait dans des conditions très défavorables et extrêmement difficiles.
Le seul atout que Lénine avait pour mener à terme ce projet était les soviets. Mais les soviets n'avaient aucune place dans le système bolchévik qu'il avait créé.
La question n'était pas simplement : avec les soviets ou sans les soviets ? Avec les soviets ou sans eux, cela signifie qu'il subsiste de profondes différences dans la structure organique, la stratégie révolutionnaire, les moyens de lutte, les méthodes tactiques, les objectifs sociaux, la réorganisation pratique et les principes de la société nouvelle.
De ces constatations, il résulte qu'un Lénine, avec pour mot d'ordre les soviets, aurait pu être un tout autre homme qu'un Lénine sans ce mot d'ordre.
Il en résulte également que ces difficultés et ces obstacles peu communs étaient d'une importance vraiment secondaire dans sa tentative d'ériger le communisme en Russie et dans son éventuelle réussite.
Si Lénine avait créé son système bolchévik pour un mouvement internationaliste des travailleurs et s'il avait eu la chance de pouvoir le mettre à l'épreuve dans le pays le plus développé du monde, dans le combat révolutionnaire d'un prolétariat industriel, il est à parier à cent contre un qu'il aurait essuyé le même échec qu'en Russie.
Car l'échec de la révolution russe, d'une révolution qui devait mettre un terme à l'exploitation, supprimer l'Etat, libérer les hommes de leur destin de prolétaires et réaliser le socialisme, n'était pas conditionné par l'absence de révolution mondiale, les pêchés de la bureaucratie, ni par Staline. Il était uniquement conditionné par le système bolchévik.
Pendant les années qu'il consacra aux études et à la chute du régime tsariste, Lénine ne pensait qu'à l'avènement d'un gouvernement bourgeois de gauche contre lequel un prolétariat, instruit et dirigé par les bolchéviks, pourrait lutter.
Il n'était préparé en aucune façon, ni pratiquement, ni théoriquement, à un gouvernement prolétarien.. Rien n'est plus significatif dans ce sens que le fait qu'il ait écrit son livre l'Etat et la Révolution juste avant la lutte décisive, au moment même où se posait le problème de la révolution prolétarienne, au moment où pour ainsi dire il lui brûlait les doigts.
Puis, quand la révolution russe devint prolétarienne, les événements le dépassèrent. Ils le placèrent subitement et de façon inattendue devant le problème d'une nouvelle société socialiste que le système bolchévik devait créer de toutes pièces. Toutes les exigences sur lesquelles butèrent le tsarisme puis la bourgeoisie devaient maintenant être satisfaites par une économie socialiste. Devant l'ampleur de la tâche, l'insuffisance du système bolchévik éclata. Ce qu'il entreprit dégénéra en soi-disant communisme de guerre qui n'avait de communisme que le nom. La réalisation de l'idée des soviets ayant échoué dans l'armée, leur suppression suivit progressivement dans l'administration, l'appareil d'Etat et dans tout l'édifice social et culturel.
On procéda avec précaution, lenteur et ruse en voilant au mieux l'abandon, en masquant la déviation, d'abord pour tranquilliser sa propre mauvaise conscience et aussi pour ne pas réveiller et exciter la méfiance et la résistance des masses. La reconnaissance du système des soviets fut réaffirmée avec ostentation dans toutes les déclarations officielles. Et le pouvoir d'Etat ne se lassait pas de se déclarer pouvoir des soviets, alors même que celui-ci avait été réduit depuis longtemps au rang des accessoires. Il n'en a jamais eu honte, même lorsque la trahison est devenue évidente devant le monde entier et l'étoile rouge n'a jamais couronné que la dérision de l'idée des soviets, depuis longtemps mise au rancart.
Le Parti avait été, non exclusivement mais tout de même en premier lieu, l'aile marchante de la propagande et de l'expérience des soviets. C'est lui qui les a minés de l'intérieur et finalement supprimés. C'est lui qui a repris à son compte les tâches qu'ils s'étaient fixées.
Au fond, le parti n'est pas une forme d'organisation du prolétariat mais de la bourgeoisie. C'est sous la pression des événements que le prolétariat a dû depuis quelques décennies l'adopter. Car lorsque le prolétariat commença à participer au système électoral de la bourgeoisie et finit même par se tourner vers le parlementarisme, il n'avait pour ce faire aucun appareil propre. Ainsi furent créées des unions électorales qui avec le temps prirent de plus en plus nettement le caractère de partis. Par la suite, le parti s'est avéré être une structure d'action et de lutte à l'intérieur du milieu politique bourgeois si conforme aux intérêts de l'opposition prolétarienne qu'il fut conservé, élargi et doté d'une plus grande efficacité. Par conséquent, le mouvement socialiste de cette époque ne voyait aucunement l'intérêt de remplacer le parti par une autre forme d'organisation. D'ailleurs, plus le prolétariat déplaçait ses luttes vers les parlements et considérait la politique sociale comme le véritable but de son action parlementaire, plus le parti lui semblait être l'instrument adapté de la représentation des masses.
Le parti ne fonctionnait qu'avec l'aide d'une bureaucratie. Tout son appareil est construit sur le modèle de l'Etat bourgeois, autoritaire, centralisé, opérant de haut en bas avec la séparation typique de ses membres en deux classes. L'initiative, l'autorité se rencontrent exclusivement chez les dirigeants imbus de leur supériorité. Les masses n'ont qu'à attendre et exécuter les ordres, tourner et manoeuvrer au commandement et former une matière malléable entre les mains de leurs chefs. Elles reçoivent des mots d'ordre préparés, lisent les journaux écrits par la direction, elles obéissent aux décisions prises en haut et croient à la vérité de l'écriture sainte telle que les prêtres du parti la leur exposent. Le parti est en même temps église philosophique et militarisme politique, il est l'image de l'appareil d'Etat bourgeois dans laquelle se manifeste la perfection technique de l'organisation bureaucratique. En S'organisant autour d'un parti, les bolchéviks ont prouvé qu'ils n'étaient pas conscients du caractère réactionnaire et bourgeois de cette forme d'organisation. En faisant du parti l'organe de l'appareil d'Etat ils réintroduisent dans l'exercice et la représentation du pouvoir le principe autoritaire de classe. Le parti devint l'écueil sur lequel buta leur projet socialiste.
Certes, le parti avait tout d'abord été conçu comme un organe d'élimination de l'Etat. Lénine exigeait que la bureaucratie soit dépouillée de son caractère de « pouvoir privilégié, étranger aux hommes, placé au-dessus des masses ». Elle devait perdre son nimbe de «privilège supérieur» et faire des «fonctionnaires de simples exécutants des tâches qui leur étaient confiées». Lénine était la victime de la croyance naïve qui distingue une bonne bureaucratie d'une mauvaise. La mauvaise, il la voyait partout dans l'univers bourgeois; et la bonne, il l'attendait en premier lieu du Parti Communiste. Partant de ce principe, elle devait donc se développer dans la société soviétique. Et en bon bolchévik qu'il était, il pensait que la violence pouvait changer l'essence de la bureaucratie à sa volonté.
C'était une énorme erreur. Ce qui était prévisible ne tarda pas à se produire : la bonne bureaucratie qu'il avait appelée de ses voeux se révéla rapidement n'être que la mauvaise bureaucratie habituelle et bien connue.
On est étonné de voir comment Lénine, qui comme personne d'autre pensait avoir compris l'essence de la dialectique, en fit un usage si erroné. Sa prétention à vouloir être le meilleur dialecticien voulait justement cacher qu'il était l'un des pires. Il n'avait aucun sens de la dialectique, c'était un opportuniste. Cette confusion est caractéristique de tout son système et de toute sa politique. Elle est d'ailleurs devenue l'héritage de ses successeurs.. Aujourd'hui encore leur comportement a ceci de typique qu'ils essayent de justifier comme génial retournement dialectique le pire retournement opportuniste [4]. Une fois entré dans le cercle diabolique de ses erreurs, le bolchévisme ne pouvait plus en sortir. A force de se duper et se tromper soi-même, on fut amené en toute logique à tromper et à duper les masses déroutées.
Les soviets, qui ne surent pas détruire l'Etat, furent donc détruits par lui. Au lieu de mettre la bureaucratie au service du peuple, c'est le peuple qui est devenu l'esclave de la bureaucratie. Un autre roi Midas changea tout l'or en poussière.
Les fonctions des soviets et par là-même leur importance politique, ne cessèrent d'être rognées, tronquées et attribuées à d'autres organismes. Ils finirent par se voir cantonnés au rôle des comités d'usine allemands à l'époque de Guillaume II. Seules les questions et les affaires d'importance secondaire restaient de leur compétence et sous leur influence. En 1920 ils n'étaient plus que l'ombre de ce qu'ils avaient été. Ils faisaient bien dans les discours de propagande et ne constituaient plus guère qu'un élément décoratif sans contenu réel ni efficacité pratique.
Mais, au lieu d'avouer ouvertement et sans ambages l'abandon des soviets, on a prétendu devant les masses russes et l'opinion mondiale que le «pouvoir des soviets» régnait en Russie, comme forme d'organisation censée correspondre au socialisme et en assurer le développement. Aujourd'hui encore le stalinisme continue à parier de «Russie soviétique», de «régime soviétique» et de «politique soviétique», alors que ces impudentes contre-vérités sont depuis longtemps un secret de polichinelle.
C'est la bureaucratie elle-même qui s'accroche farouchement à cette mystification, et elle a de bonnes raisons de le faire. La tromperie consciente et organisée lui permit au début de se développer sans restriction et sans être dérangée, derrière la façade des soviets. Elle lui permet aujourd'hui de mener sa politique de façon totalement irresponsable, au détriment du système soviétique en quelque sorte, qui a lui-même réellement disparu. Elle y trouve aussi la couverture qui lui manque lorsqu'apparaissent les fatales conséquences de ses erreurs. En même temps, devant l'opinion mondiale, le système des soviets qu'elle hait, elle le présente comme une forme inefficace et dangereuse de diriger l'Etat.
Car si la bureaucratie ne veut pas des soviets, elle ne veut pas non plus de révolution prolétarienne. C'est pourquoi elle est dans l'obligation de la châtrer en discréditant sans appel le système des soviets, tant théoriquement que pratiquement.

LE PARTI, C'EST LA BUREAUCRATIE
Lénine avait doté la bureaucratie d'un contrôle ouvrier pour l'empêcher d'évoluer du «mauvais côté». Mais celui-ci ne pouvait éviter que la bureaucratie devienne ce qu'elle doit devenir, de par sa nature.Comme les sous-officiers dans l'armée, les petits cadres du parti se recrutent généralement parmi les éléments les plus habiles, les plus intelligents, mais aussi les plus complaisants, les plus souples, les plus combinards et souvent même les plus corrompus de la troupe ou de la base. Il ne s'agit pas pour eux d'avantages matériels directs, comme une rémunération supérieure, de meilleures retraites ou de meilleurs logements, des vacances plus longues ou un travail plus agréable etc. Lénine a tenu à ce que, dès le début, en Russie, le dirigeant effectue beaucoup de travail non rémunéré et qu'il renonce en toutes circonstances aux avantages exceptionnels qui étaient alloués aux membres ordinaires du parti pour des tâches particulières. Le petit cadre était en règle générale financièrement plus mai loti que l'ouvrier qualifié.
C'était plutôt le pouvoir qu'ils exerçaient, lié à leur position élevée, qui fut la première motivation de cette catégorie de dirigeants. Non pas tant un facteur matériel que psychologique. Etre à la tête, pouvoir donner des ordres, tenir en main le pouvoir de décision, appartenir à la direction... leur apportent d'autres satisfactions, incomparablement plus flatteuses qui font oublier les inconvénients matériels. L'appareil bureaucratique exerce ainsi toujours et partout son pouvoir d'attraction sur tous les hommes ambitieux et avides de pouvoir qui voient dans la position de dirigeant ou de fonctionnaire l'occasion d'assouvir leurs besoins de promotion et leurs désirs de puissance.
Si l'on croyait en Russie avoir trouvé dans le contrôle ouvrier le moyen de faire obstacle à ces tendances, on oublia que la sélection des ouvriers ne répondait aucunement à des critères psychologiques. La psychologie a été et est encore traitée par les partis politiques comme le parent pauvre. Les marxistes vulgaires en particulier avaient peur qu'elle ne mit en péril l'orientation matérialiste-économiste de la doctrine marxiste. Ceux-là ne la connaissaient que de seconde ou de troisième main. Ils auraient pu trouver même chez Marx que le facteur psychologique joue dans les conceptions révolutionnaires de son enseignement un rôle capital.
Le Parti Communiste comme les autres manifestait un mépris supérieur pour la psychologie et refusait de concevoir que ses connaissances puissent être utiles à la pratique politique. Il s'ensuivait que les partisans de la lutte contre la «mauvaise bureaucratie», même sérieux et de bonne foi, n'avaient aucune connaissance de base en psychologie. Leur lutte était une fausse bataille et elle devait rester telle, même si la raison profonde de ce phénomène leur restait cachée. Car une lutte réelle contre la bureaucratie aurait dû se donner pour objectif le parti lui-même. Le traitement des problèmes russes se retrouvait dans le vieux cercle vicieux : une fois qu'on y est entré, on accumule les erreurs sang parvenir à en sortir.
L'utilisation pratique de la psychologie dans le combat contre la bureaucratie ne présuppose pas seulement que l'on ait des connaissances en psychologie, niais aussi que l'on trouve un milieu qui se prête à sa juste utilisation. Un couvercle ne convient pas à tous les pots ni une doctrine à toutes les situations. En Russie en tout cas, la situation politique et sociale était telle que l'application des procédés psychologiques modernes y était impossible.
Après un long et profond esclavage, le peuple russe avait accédé à l'émancipation et à la liberté politique. Dans l'antagonisme des changements historiques, seule l'antithèse du libéralisme bourgeois pouvait succéder au féodalisme patriarcal. Le libéralisme bourgeois est indissolublement lié à l'individualisme, à l'aspiration personnelle, au désir de s'élever, à la soif de puissance et au besoin de se mettre en valeur. L'homme libéral est égoïste, ambitieux, entreprenant, il entre dans la compétition individuelle, il vise à s'enrichir dans la vie économique et à conquérir la direction et le pouvoir politique. C'est l'homme de l'ère capitaliste. Le terrain sur lequel il se bat est celui des affaires et de l'économie de marché. Son terrain politique, le parti et le parlement.
En s'organisant en parti communiste, le mouvement socialiste ouvrier en Russie a créé le terrain historiquement favorable à l'époque individualiste qui s'annonçait. Mais en voulant être en même temps socialiste, en confisquant la propriété privée. en supprimant le système de production capitaliste et ses possibilités de profit individuel, et en éliminant le parlement, le nouvel Etat soviétique a privé l'homme individualiste de presque toutes ses possibilités de se développer et de tirer parti de son énergie propre. Les tentatives d'en faire un homme socialiste, de l'engager dans les soviets, dans les collectivités économiques ou dans les communes et de lui donner les moyens de s'épanouir et de se rendre utile dans des réalisations orientées vers la vie collective, échouèrent. Il ne lui restait donc qu'un seul secteur où il pouvait éprouver et développer sa personnalité : le parti. La vie du parti devenait sa propre vie. L'homme russe après 1917 devint le type classique d'homme de parti, avec toutes ses qualités et ses défauts, toutes les vertus et perfections, tous les vices, les dogmatismes et les intolérances qui tiennent aux partis.
L'homme russe n'était pas fait. pour les pas plus que les soviets, pas plus que le soviets pour lui. Issu de la féodalité, il était trop peu habile. En tant qu'homme individualiste il était trop individualiste. Il n'avait nulle part sa place.
Mais il a trouvé dans le parti le facteur qui lui convenait. Son désir de se mettre en valeur le mena tout droit à la bureaucratie. Du pouvoir dans le parti il s'éleva au pouvoir dans l'Etat. Pendant que la bureaucratie du parti se transformait en bureaucratie d'Etat, l'homme individualiste devenait bureaucrate. Il est ainsi devenu membre de cette «couche privilégiée, étrangère aux hommes, placée au-dessus des masses », de cette nouvelle classe qui s'opposait tout naturellement au prolétariat, comme son homologue bourgeois.
Tous ces développements furent favorisés par les conditions culturelles et sociales en Russie, la faiblesse numérique d'un prolétariat peu conscient, le profond délabrement politique et économique dû à la longue guerre civile, le risque menaçant d'effondrement du pouvoir de l'Etat, la présence aux frontières des armées d'invasion et le caractère provisoire du régime socialiste tâtonnant d'une expérience à l'autre.
D'après la conception de Lénine, le pouvoir d'Etat aurait dû être expressèment aboli. Or, on avait tout fait pour le reconstruire et le consolider. Ce n'est que lorsqu'il aurait été reconstruit et consolidé qu'on pourrait vraiment l'abolir. Qui devait comprendre, qui pouvait saisir une doctrine si curieuse ? La contradiction entre la théorie et la pratique était évidente.
Mais il y avait beaucoup d'autres contradictions du même genre : le combat contre la bureaucratie et la croissance très rapide de celle-ci était l'une d'entre elles.
Les masses n'avaient pas le temps de penser à toutes ces contradictions, elles avaient trop à faire pour assurer leur survie. D'ailleurs la dictature ne tolérait aucune contradiction, cette dictature du prolétariat qui devenait chaque jour un peu plus une dictature sur le prolétariat.
Les dirigeants mettaient tous leurs espoirs sur le coup de dé de la révolution mondiale. C'est d'elle que devait finalement venir le salut du pouvoir des soviets. Ils élaboraient la recette de cette révolution mondiale jusque dans les moindres détails, décalquée du modèle russe, et en faisaient l'éloge au prolétariat de tous les pays.
Mais la révolution mondiale ne vint pas et la Russie se trouva dans une impasse. Le modèle révolutionnaire n'était pas au point, les pronostics étaient faux, la doctrine de l'Etat aussi. La distinction entre bonne et mauvaise bureaucratie n'était pas au point. La pratique de la construction du socialisme non plus. Le bolchévisme tout entier n'était pas au point.
S'il arrive dans l'histoire, dit Marx, qu'il y ait quelque chose entre la théorie et la pratique qui ne s'accorde pas, la faute en est toujours à la théorie. La théorie bolchévique n'avait pu contraindre la nécessité historique à se dérouler selon ses désirs. C'est donc là nécessité historique qui a forcé le bolchévisme à évoluer sous la pression des faits.
Lénine a déjà changé le marxisme en léninisme, Staline transforme maintenant le léninisme en stalinisme.
Ce ne fut pas l'accomplissement de la révolution mais sa fin.

CONTROVERSES ENTRE THEORICIENS
Avant la prise du pouvoir, le bolchévisme était en mauvaise posture. Il ne comptait qu'une ridicule petite secte d'adhérents et ses nombreux adversaires le prenaient violemment à parti.Que la bourgeoisie, les agrariens, les paysans et les petits-bourgeois, dans la mesure où ils connaissaient le bolchévisme comme théorie, l'aient craint et combattu comme leur ennemi mortel, est très compréhensible. Nous n'en parlerons pas ici.
Nous parlerons pas non plus des sociaux-démocrates qui, dans la droite ligne de leur opportunisme et de leur trahison favorisèrent par leurs attaques contre le bolchévisme les affaires de la classe bourgeoise.
Nous ne parlerons pas davantage des cercles radicaux-socialistes, communistes et anarchistes qui, bien que révolutionnaires, n'acceptaient pas la doctrine bolchévique et n'étaient pas d'accord avec sa pratique politique. Il serait inutile d'entrer aujourd'hui dans les oppositions, les différences et les déviations, tant du point de vue des opinions théoriques que des attitudes tactiques que l'on trouve pêle-mêle dans le bouillonnement politique de cette époque mouvementée où chacun essayait de l'emporter.
Il paraît beaucoup plus important de considérer les différentes orientations qui ont joué et jouent encore à un moindre degré un rôle, non pas tant dans les événements de l'époque que dans la critique qui en a été faite ultérieurement. La formule : «Rosa Luxembourg contre Lénine » a surtout servi de prétexte pour dresser l'une contre l'autre la tactique révolutionnaire bolchévique et celle de la gauche allemande. Pour ce faire, toutes les déformations des faits historiques et tous les jugements hâtifs et intéressés ont été utilisés pour faire triompher une thèse sur l'autre. Comme toujours dans pareil cas, les deux parties ont perdu de vue qu'elles avaient toutes deux à la fois raison et tort.
Nous résumons ici brièvement le contenu et la signification de la controverse, car elle est un exemple très instructif de ce que des hommes, une fois englués dans le système du parti, ne sont pas capables, même dans des conditions personnelles et politiques favorables, de voir et de comprendre le caractère profondément non-révolutionnaire du parti.
Lénine comme Rosa Luxembourg vinrent aux mouvements ouvriers modernes en passant par la social-démocratie.
La social-démocratie était à l'époque le seul parti qui menait la lutte de classe du prolétariat dans un sens vraiment marxiste. Elle a trouvé en Allemagne sa forme la plus évoluée du point de vue théorique et organisationnel, pour ne pas dire sa forme classique. August Bebel et Karl Kautsky furent ses dirigeants les plus remarquables. Aussi bien Lénine que Rosa Luxembourg comptaient parmi leurs inconditionnels. Ils voyaient en eux des autorités incontestées, et dans le parti allemand l'exemple d'une organisation de formation marxiste, parfaitement construite et organisée, ayant une tactique juste et un esprit profondément révolutionnaire. Rosa Luxembourg, qui trouva en Allemagne son terrain de prédilection pour agir, et qui a connu le parti de très près, fut pour plusieurs raisons rapidement déçue et commença à adopter à son égard dès 1904 une attitude critique.
Lénine, par contre, développait comme émigrant russe et tout à fait à la manière des émigrants, une activité révolutionnaire uniquement centrée sur la Russie et qui ne visait qu'à abattre le régime tsariste. Il ne remarqua pas les profondes fissures qui commençaient à menacer la cohésion de la social-démocratie allemande. Ce n'est qu'au commencement de la guerre de 1914 que la défaillance désastreuse du parti tant admiré l'arracha à ses illusions et à ses nuages.
Rosa Luxembourg a vite saisi le caractère conservateur, bureaucratiquement rigide et stérile du parti allemand, son manque de souplesse tactique, son étroitesse traditionnelle, son peu de disposition et son incapacité à appréhender les problèmes nouveaux, l'abandon qu'il faisait de l'élan révolutionnaire en faveur des marchandages pour des augmentations de salaires, dans la politique sociale, ainsi que l'embourgeoisement de la direction du parti.
Appuyée sur un petit groupe de sympathisants, elle menait une lutte âpre et continue contre la direction du parti, contre une partie de sa presse et la tactique floue du groupe parlementaire. En 1910 elle lança une attaque frontale contre l'éminence grise bureaucratique et doctrinaire qu'était Kautsky, contre la routine prétentieuse de l'appareil du parti qui tournait à vide. Ce faisant, elle provoqua une furieuse levée de boucliers de la part de tous les opportunistes, gagne-petit, hâbleurs vaniteux et obscurs trafiquants.
Bien que l'attaque fût courageuse, il lui manquait la force d'aller jusqu'au bout. Rosa Luxembourg craignait de provoquer une scission et de créer un mouvement de gauche indépendant avec un programme vraiment révolutionnaire. Car elle était elle-même viscéralement attachée au parti, et manquer à la discipline lui semblait être une faute impardonnable. La hardiesse de sa critique n'allait pas jusqu'à lui permettre de créer un mouvement révolutionnaire concurrent. Et la direction du parti était assez intelligente pour ne pas l'exclure et la placer ainsi devant le fait accompli. [5] Même vers la fin de la guerre mondiale, au moment de rompre avec le parti lorsqu'elle rédigea les thèses-programme du mouvement Spartacus, sa résolution ne l'amena qu'à envisager la fondation d'un nouveau parti. L'idée des conseils, déjà objet de propagande et de réalisation pratique en Russie, ne l'avait pas effleurée. Il fallut beaucoup de discussions et un certain nombre de faits très contraignants pour qu'elle ajoute à son programme que la nouveau parti «ne devait pas être un parti dans le sens admis jusqu'alors». Le sens très profondément révolutionnaire de toutes les organisations de lutte prolétarienne lui demeura inaccessible. [6]
Lénine se comportait encore plus étrangement. Non seulement il ne prêta pas la moindre attention à l'opposition de Rosa Luxembourg contre le parti allemand avant la guerre, mais il ne ressentit pas le besoin en tant que social-démocrate de gauche de soutenir une camarade de lutte isolée et dans une situation précaire, ce qui n'aurait représenté aucun risque personnel vu sa position extérieure au parti. Il ne fit pas non plus la moindre tentative pour conduire la gauche allemande à la compréhension de sa théorie et de sa pratique bolchéviques pour l'encourager à adopter une position révolutionnaire conséquente. Même le conflit de 1910, qui consomma la rupture entre Rosa Luxembourg et Kautsky, ne provoqua de nette prise de position de sa part encore moins d'attaque à l'égard du parti allemand. Il resta un inconditionnel de Kautsky et persévéra dans sa politique particulariste et nationaliste en Russie. Même dans son propre domaine, il n'était pas conscient de l'importance d'une liaison et d'une tactique coordonnées, dans le cas d'une révolution en Russie, avec le parti allemand ou avec le parti polonais qui était plus ou moins directement sous l'influence de Rosa Luxembourg.
Il est étonnant que le regard de Lénine n'ait pas saisi l'ampleur de l'ensemble du mouvement prolétarien, étonnant que son esprit tant vanté pour son infaillibilité se soit laissé tromper par des événements éphémères et superficiels et que son intelligence ait été si courte qu'il ne pensa pas à créer à l'extérieur des frontières des points d'appui à sa Politique révolutionnaire qui auraient été utiles au mouvement dès la chute du tsarisme.
Mais le plus étonnant est qu'en fixant ses principes révolutionnaires, en construisant sa stratégie révolutionnaire et en développant sa tactique révolutionnaire, il soit arrivé à des résultats qui étaient l'antithèse même des conséquences que Rosa Luxembourg a tirées de ses observations critiques et de ses expériences dans la social-démocratie allemande.
Il s'est produit ceci de remarquable que l'une des personnalités les plus fortes et les plus mûres de l'époque, Rosa Luxembourg, a émis des exigences, posé des principes et défendu des thèses extrêmement proches de Lénine, et que cependant celui-ci rejeta vigoureusement et condamna avec sévérité comme étant erronées, inefficaces et non-révolutionnaires. Il serait peu marxiste de tenter d'expliquer cette opposition comme un hasard ou comme l'expression de l'antagonisme de deux intelligences, de deux caractères subjectifs ou de deux tempéraments révolutionnaires. Il serait tout aussi peu marxiste de juger cette opposition de façon uniquement abstraite et de se décider pour l'un ou l'autre système selon un schéma purement normatif. On rencontre très fréquemment ces deux erreurs. Elles ne sont possibles que lorsque l'on procède de façon non dialectique.
Par ses considérations critiques sur l'appareil du parti, Rosa Luxembourg s'était tout d'abord heurtée à l'autorité creuse, dégradante, funeste à force d'être sans fondement, des dirigeants professionnels. Partant de là, elle avait reconnu dans la bureaucratie le cancer de tout le mouvement. Quand elle commença à examiner de l'extérieur les origines du mal, elle ne tarda pas à se rendre compte que finalement toute la faute en était au principe d'une direction centralisée.
Des données de cette observation, elle déduisit qu'il était préférable de déplacer le centre de gravité du mouvement vers les masses, de développer chez les travailleurs le sens de la démocratie interne et de déserrer la rigidité des relations dans la vie du parti. Elle a résumé tous ces objectifs en disant que la social-démocratie devait être considérée comme le mouvement propre de la classe ouvrière. Cette formule était trop générale, trop abstraite, sans contenu précis et. elle a été l'occasion de beaucoup de malentendus et de mauvaises interprétations. Si Rosa Luxembourg avait réussi à la formuler concrètement en préconisant de remplacer le parti en tant qu'organisation par le système des conseils, les discussions auraient eu une plate-forme claire et les confusions auraient été éliminées. Elle ne parvint malheureusement pas à cette formulation constructive. [7]
Pas tant d'ailleurs par ignorance ou manque de familiarité avec l'idée du système des conseils que parce que, en tant que militante, elle reculait devant une rupture définitive avec le système tout entier, tout le passé et le contenu même de son monde politique. A ce point, elle ne fut pas de taille à se situer au-dessus du parti et elle n'eut pas le courage historique de tenter l'inédit. Son meilleur atout devint sa faiblesse : elle était trop l'enfant de cette époque, toujours grande dans l'analyse et la critique, toujours petite dans la synthèse et la résolution de faire du nouveau.
Le comportement personnel de Rosa Luxembourg pendant la révolution de 1918/19 semble le confirmer. [8] Elle resta perplexe, inconséquente et passive devant le mouvement lourd d'espoir des Conseils qui se développait avec succès. Elle alla même, lors du Congrès constitutif du Parti Communiste jusqu'à adopter sans retenue le mot d'ordre liquidateur qui a poignardé dans le dos le mouvement des Conseils allemands. Quel élan, quelle densité et quelle clarté elle aurait donnés au mouvement des Conseils si elle s'était placée à sa tête et si elle avait fait de la rupture avec le parti une alternative profondément révolutionnaire.
La critique la rend aujourd'hui responsable de la défaite des gauches dans la révolution allemande avec l'argument stupide que l'idée des conseils qu'elle aurait défendu n'avait pas développé un élan révolutionnaire nécessaire.
En réalité, la gauche à cette époque aurait pu à bon droit reprocher à Rosa Luxembourg de ne pas se lancer dans ces luttes avec assez d'énergie et de passion, de ne pas s'engager consciemment dans le mouvement des Conseils et de ne pas travailler à la création d'un système des Conseils.
Lénine n'aurait jamais mérité un tel reproche. Un tel système ne se déduisait en aucune façon de sa doctrine et, en préparant la révolution russe, il ne comptait certainement pas sur un mouvement de masse. Il ne s'était jamais occupé des mouvements de masse dans les pays qui l'accueillaient, tant il vivait en émigré, totalement isolé. Sa stratégie révolutionnaire était tout entière sur le papier.
Tant qu'il mit son système en pratique, il n'eut jamais affaire qu'avec un état-major de dirigeants de métier bien triés qu'il a militairement entraînés dans ses cours révolutionnaires pour les placer ensuite à la tête d'un mouvement provoqué par des masses agitées par la famine, la révolte et la démagogie. Ceux-ci avaient pour tâche d'exécuter la révolution selon un plan préparé à l'avance et, en tant que minorité formée à son école et organisée selon un centralisme sévère, de prendre la tête de la première majorité venue et de la conduire au but.
C'est là que, pour obtenir le succès, devait être trempée la matière révolutionnaire selon les méthodes exactes et rigoureuses, éprouvées et efficaces de l'esprit révolutionnaire.
Ce système révolutionnaire exprime un profond mépris, à tout le moins bien peu d'estime pour les masses. Les prolétaires ne fournissent que la chair à canons Ñ comme dans les armées bourgeoises Ñ, ils ne sont que les coolies Ñ comme dans l'entreprise capitaliste. Ce qui importe, ce sont les officiers, les membres de l'état-major, les ingénieurs et les techniciens. Selon les schémas de la science des classes, énergie et matière, esprit et corps sont rigoureusement séparés. C'est le principe de direction autoritaire et centralisée, poussée à l'extrême, qui triomphe.
En effet Ñ disent les partisans de Lénine Ñ, et pas seulement en théorie, mais aussi en pratique.
Car le système de Lénine a été brillamment confirmé par la révolution c'est grâce à lui qu'il a obtenu la victoire en Russie.
Rosa Luxembourg, par contre, a succombé dans la révolution allemande, et, avec elle, sa stratégie et sa tactique.
La démonstration semble convaincante et tous les défenseurs du système autoritaire et centraliste la mettent sans cesse en avant avec quelque fatuité. Et pourtant elle est fausse, elle repose sur une erreur de raisonnement, sur une démonstration absolument non dialectique.
L'opposition entre Lénine et Rosa Luxembourg n'est pas en réalité une opposition entre deux personnes, deux esprits ou deux systèmes comme produits de ces esprits et de ces personnes. C'est l'opposition de deux situations historiques, de deux époques et donc des deux systèmes que les conditions de ces deux époques ont produits.
Chacune de ces deux époques a ses armes et ses méthodes propres, chacune a un système qui lui correspond.
Dans la révolution russe, il s'agit de la relève du tsarisme féodal par le capitalisme bourgeois.
Dans la révolution allemande, il s'agissait de la relève du capitalisme bourgeois par le socialisme prolétarien.
Dans la révolution russe, Lénine a été vainqueur; il a vaincu le féodalisme avec la tactique typique de la classe bourgeoise. C'était en février. En octobre il fut vainqueur de la bourgeoisie à l'aide des Conseils qu'il avait détournés du contrôle des menchéviks. Il avait vaincu deux fois, la première d'une façon bourgeoise, la seconde d'une façon prolétarienne.
Mais en détruisant les Conseils après la victoire, la victoire prolétarienne lui échappa et il ne resta historiquement que le vainqueur de la révolution bourgeoise.
Rosa Luxembourg a succombé dans la révolution allemande. Mais elle n'a pas succombé parce qu'elle ne se battait pas dans le parti, comme Lénine en Russie. Bien au contraire, elle succomba parce que la tactique du parti, devenue a-historique en Allemagne, a échoué et qu'elle-même ne fut pas capable d'utiliser l'arme des Conseils, qui correspondait à la lutte révolutionnaire de la classe prolétarienne. Si elle avait mené le prolétariat allemand dans la lutte sous le signe du système des Conseils, elle aurait vraisemblablement connu la victoire.
Ainsi, c'est la social-démocratie qui l'emporta, elle qui ne voulait que réaliser la démocratie bourgeoise à l'aide du parti. Et quand le délai imparti à cette démocratie fut passé, sa victoire s'est transformée en une défaite qui amena finalement Hitler au pouvoir.
En Russie, le bolchévisme connut le même sort. La victoire du parti de Lénine suffit pour instaurer le capitalisme, mais non pour réaliser le socialisme. Et le capitalisme, non pas au vieux sens du terme, mais conformément à son développement général, le capitalisme d'Etat. Le fascisme russe, sous la forme de la dictature stalinienne, s'est montré totalement adapté à cette nécessité économique.
Tirons donc les conclusions :
Lénine était selon sa vocation historique l'homme de la révolution bourgeoise en Russie.
Pour autant qu'il a outrepassé les limites de cette vocation, il a connu l'échec.
Rosa Luxembourg était selon sa vocation historique la dirigeante de la révolution prolétarienne en Allemagne. Pour autant qu'elle est restée en-deçà des exigences de cette révolution, elle a aussi échoué.
On peut en faire trop ou pas assez dans une révolution, à l'endroit où on est placé par l'histoire. Ce qui importe est de faire ce qu'il faut au bon moment et de façon juste.
Tout ce qui est faux est inexorablement corrigé par l'histoire. Et tous ceux qui agissent dans le mauvais sens sont jugés par elle.

LE BOLCHEVISME DEVIENT CONTRE-REVOLUTIONNAIRE
Tandis que la révolution russe s'est sérieusement efforcée, au moins dans un premier temps, d'arriver à un compromis entre le système de parti et celui des soviets, il ne pouvait en être question dans la révolution allemande.La social-démocratie, fondamentalement et totalement non-révolutionnaire, s'opposa avec une vive hostilité au bolchévisme et à es méthodes révolutionnaires. Otto Braun avait déclaré catégoriquement en 1917 dans l'organe officiel du parti Die Neue Zeitque le fossé entre la social-démocratie et le bolchévisme était infranchissable.
Collaborer avec un parti de lutte des classes paraissait déjà aux dirigeants des syndicats embourgeoisés et corrompus jusqu'à la moelle des os être une effronterie insupportable. Les frontières étaient ainsi nettement tracées.
Mais en 1918, lorsqu'un soulèvement révolutionnaire se produisit contre la volonté du parti et que la passion des masses s'enflamma dans l'appel au système des Conseils, on aurait pupenser que les bolchéviks russes allaient utiliser cette occasion favorable d'aider également en Allemagne l'idée des Conseils à triompher. Mais de même que Lénine n'avait pas précédemment soutenu le radicalisme de Rosa Luxembourg pour en faire le centre d'un mouvement de masse vraiment révolutionnaire, de même il se sentait peu enclin à aider maintenant les gauches allemandes par des conseils révolutionnaires ou des moyens plus concrets.
Rosa Luxembourg a échoué, disent aujourd'hui ses critiques bolchéviks, par manque de suite dans les idées. Il manquait à son analyse juste de l'opportunisme allemand le courage d'aller jusqu'au bout. Fort bien, mais son courage et sa résolution auraient pu prendre deux chemins différents.
Elle aurait pu d'une part faire de l'opposition interne de la social-démocratie un mouvement propre très strictement centralisé pour s'opposer à la ligne opportuniste dans le parti et les syndicats. Cela aurait été sa tâche dans un sens bolchévik avant la guerre.
Elle aurait également pu au cours de la révolution prendre le contrôle du mouvement des Conseils et en faire l'arme du combat contre le grand poids de l'appareil officiel complètement discrédité du parti et des syndicats. C'était la tâche que lui imposait la révolution et qui aurait correspondu à la pratique du bolchévisme, qui a bien fait de même en Russie.
Rosa Luxembourg ne sut pas choisir. On ne saurait méconnaître son manque de courage et de résolution, mais le bolchévisme qui se pose aujourd'hui en critique a-t-il fait le nécessaire pour l'aider à choisir l'intérêt de la révolution allemande ? Comment s'est comporté le bolchévisme, en particulier, qui avait pris le pouvoir en Russie, face aux événements qui suivirent la défaite de Rosa Luxembourg en Allemagne ? Les a-t-il ignorés comme Lénine avant la guerre, ou bien est-il pratiquement intervenu pour modifier le cours des événements et sauver la révolution ?
Le bolchévisme avait vaincu en Russie avec un tout petit parti et avec le mouvement des soviets qui s'est rapidement amplifié. La ligue Spartacus, dont Rosa Luxembourg était l'un des dirigeants, n'était au fond qu'un petit groupe peu cohérent. N'était-il pas possible de le renforcer et de le développer selon le modèle russe pour en faire un puissant mouvement de Conseils qui serait sorti du sol allemand et dont l'impact serait devenu si irrésistible la victoire n'aurait pu lui échapper ?
Même si Lénine, et ceci reste à prouver, n'avait vu dans le mouvement des soviets qu'un moyen dont on se sert pour conquérir le pouvoir et que l'on élimine plus tard, même dans ce cas il aurait été de son devoir révolutionnaire d'encourager la gauche allemande à procéder de la même façon, de la presser de créer un mouvement des Conseils et d'exercer même, si c'était nécessaire, sa pression morale dans ce sens.
Rien de tel ne se produisit. Lénine et le bolchévisme tout entier prirent la position inverse. A peine l'idée des Conseils s'était-elle éveillée dans les masses de la révolution allemande, à peine était-elle en train de devenir un pouvoir révolutionnaire, dont la construction ne nécessitait plus que conseils et soutien, qu'elle fut attaquée dans le dos à partir de la Russie.
Le mot d'ordre révolutionnaire «Tout le pouvoir aux Conseils !», non seulement ne trouva pas d'écho en Russie, mais le brouillage systématique orchestré par les bolchéviks le rendit incompréhensible, le sabota de toutes les manières imaginables et empêcha sa diffusion. Pas le moindre encouragement. «Occupation des entreprises !», «Prise du pouvoir économique directement par les masses laborieuses !», «Implantation de la révolution dans les ateliers de production !», «Changement fondamental de tout le système législatif et exécutif !», «La volonté des masses est la toi suprême !», rien de tout cela ne fut jamais suggéré.
A la place, le mot d'ordre incroyable, qui ne pouvait agir sur les militants révolutionnaires que comme une mystification, une gifle brutale, une énorme trahison  : «Retournez dans le parti, dans les syndicats, dans les parlements !» C'était un véritable coup de poignard dans le dos. Une agression qui cassait l'élan révolutionnaire audacieux des masses. Un coup bas porté en pleine attaque décisive, au beau milieu de la prise de conscience péniblement acquise que ces prolétaires de la guerre, devenus révolutionnaires, faisaient de leur force bouillante. Un sauvage coup d'arrêt dans le feu d'une activité révolutionnaire enfin trouvée.
Et ce mot d'ordre consternant venait d'on endroit qui passait pour la citadelle de la révolution, qui semblait être pour les masses l'Olympe de la sagesse, de la résolution et de l'expérience révolutionnaires ! On ne peut exprimer l'effet de cette douche écossaise !
Ainsi donc plus de mot d'ordre des Conseils, plus de système des Soviets, plus de rupture avec le passé. Et pourquoi donc ? Pourquoi en Russie et non en Allemagne ? Comment ce qui était ici un trait de génie et le triomphe de la révolution pouvait-il être là une sottise et un crime ?
Que signifiait ce brusque revirement ? Une intrigue de la social-démocratie ? Une contre-mine de la bourgeoisie ? Un coup fourré ? Une trahison ?
Mais non, c'était bien pire. Le contre-mot d'ordre était un acte tout à fait officiel de la Politique bolchévique et Lénine l'a couvert de son nom. L'Etat-major bolchévik au complet était derrière cette capitulation de ce qui avait été un peu avant une idée de génie. Radek, commissaire bolchévik, en Allemagne, déclare au nom de ses mandants que le mot d'ordre des Conseils était une folie et que ceux qui le défendaient étaient des imbéciles et des criminels, que l'idée d'un gouvernement des Conseils en Allemagne était d'un ridicule fini et une aventure fatale.
A sa suite, une armée d'agents payés par les bolchéviks s'opposèrent à l'assaut révolutionnaire des masses allemandes. Lors du Congrès constitutif du K.P.D. la décision, prise à une écrasante majorité, de construire et de faire fonctionner le parti dans le sens de l'idée des Conseils de façon anti-centraliste, antiparlementariste et antisyndicaliste fut sabotée et rejetée sans second vote, et stupidement remplacée par la construction d'un parti centralisé et autoritaire au sens léniniste. La levée en masse d'agitateurs bolchéviks payés en dollars et le fleuve inépuisable des tracts bolchéviks submergèrent le champ de bataille de la révolution allemande. Toutes les portes d'une propagande sauvage étaient ouvertes, et tous hurlaient à pleins poumons le contre-mot d'ordre : «A bas le mouvement des Conseils ! Finie la comédie des Soviets ! Retour au parti, au parlement et aux syndicats !»
Les masses étaient indécises, découragées, désespérées, comme foudroyées. Le ricanement des réactionnaires les encerclait. Les bonzes du parti et des syndicats aiguisaient sur elles leurs moqueries et leur mépris. La presse déversa sur elles des tombereaux de calomnies concernant la mauvaise gestion des Conseils, leurs «débauches, détournements, escroqueries et histoires de femmes». Là où il y avait une résistance, les ennemis de l'ordre étaient écartés par des dénonciations, des descentes de police, des tribunaux d'urgence et des incarcérations. Partout les fonctionnaires et les militants bolchéviks se manifestaient comme agents provocateurs, indicateurs, mouchards, témoins à charge, hommes de main, comme un type de truands qu'il faut avoir connu pour comprendre où le fascisme a pu par la suite recruter si vite ses sbires.
Le mouvement allemand des Conseils succomba lentement mais irrésistiblement sous l'effet de l'action concertée de la calomnie, du mépris, de l'isolement, du soupçon, de la dénonciation et d'une propagande aussi bruyante que vindicative. Liebknecht, Rosa Luxembourg, Jogichès et presque tous les autres fondateurs de la ligue Spartacus furent assassinés. Des milliers d'autres furent emprisonnés. Noske en liquida plusieurs autres milliers dans les batailles de rues et les caves de la police. Beaucoup fuirent la barbarie de cet effondrement dans lequel les contre-révolutionnaires de l'Ouest et les révolutionnaires de l'Est se trouvaient réunis pour abattre la «folie des Conseils» des haïssables «ultra-gauches».
C'est sur les cendres du mouvement des Conseils allemands et sur la tombe de la révolution allemande que la vieille social-démocratie, les vieux syndicats et les vieux parlements fondèrent le pouvoir politique de l'Allemagne noire-rouge-or de l'après-guerre avec la bénédiction de l'Etat des soviets bolchévik.

DICTATURE SUR LE PROLETARIAT
La reconstruction de l'après-guerre fut difficile dans tous les pays. Elle était certainement plus difficile encore en Russie. Les restes putréfiés du tsarisme se mêlaient à l'orgie de sang de la guerre, les dévastations des ouragans de la révolution aux excès d'une longue et épouvantable guerre civile en un chaos pitoyable.L'ensemble de l'économie était à terre et seuls les besoins les plus élémentaires pouvaient être tout juste satisfaits. Partout ce n'était que misère de la population, jachère, dévastations, ruines et déclin. On vivait comme dans une forteresse assiégée des derniers restes misérables d'une économie de guerre provisoire, délabrée et démembrée au point d'en être totalement inefficiente.
Une réglementation sévère était nécessaire pour apporter un peu d'ordre dans la distribution des biens de consommation existants. Ce «communisme de guerre» avait besoin d'institutions avec pouvoir délibératif et exécutif, d'un appareil administratif et d'une autorité bureaucratique pour maîtriser la pénurie, le chaos et le désordre général et contrôler la moindre bouchée.
Le gouvernement avait toujours envisagé de développer ce communisme de guerre en un système économique planifié, mais il fallait surmonter beaucoup d'obstacles pour mettre en route cette transformation : recul généralisé des surfaces cultivées. de l'industrie et du commerce, insécurité permanente créée par la guerre civile, aggravation des relations entre villes et campagne à la suite des réquisitions effectuées avec beaucoup de violence, écart grandissant entre les prix industriels et les prix agricoles, morcellement de l'économie paysanne par suite du partage des terres, manque de semences, d'engrais et de bêtes de trait, léthargie des masses après que leurs espoirs dans le socialisme eurent été déçus, épuisement général consécutif à la famine, la peur, la lutte et l'insécurité. Et non des moindres, l'incapacité notoire des instances dirigeantes à organiser les choses en grand. Le pays s'enfonçait dans un chaos de plus en plus profond.
Face au déclin, Lénine chercha le salut dans le retour provisoire aux méthodes de l'économie privée d'avant la révolution, mais cela n'apporta pas non plus le redressement escompté. La N.E.P. dut être à son tour liquidée. La collectivisation de l'agriculture fut entreprise, la campagne d'industrialisation démarra. Les finances furent remises en ordre et enfin commença le règne de l'économie planifiée. Lentement, elle émergea du fond de sa ruine et de son agonie, niais il y avait toujours des sécheresses, des mauvaises récoltes et des famines. Des millions de personnes périrent. L'énergie et la résistance des masses ne pouvaient plus supporter d'autres épreuves ni montrer plus de patience. Elles étaient dans un état d'extrême épuisement.
A chaque phase de cette évolution, la pauvreté, la famine et la pénurie généralisée n'avaient pas cessé de réclamer du secours aux autorités locales, au pouvoir législatif, à l'administration et aux bureaux, au gouvernement du pays. La nécessité fit naître les règles, les décrets, les mesures de contrainte, les contrôles et les mesures exécutoires de toutes sortes. Et c'est bien ce qui découlait de l'essence de la dictature qui avait été déclarée forme de gouvernement.
La dictature devait Ñ selon la doctrine bolchévique -- être exercée par le prolétariat sur ce qui restait de la bourgeoisie. Leurs organes, les soviets, devaient représenter le prolétariat. Mais dans la plupart des cas, les soviets disparaissaient. Des fonctionnaires du parti ou des commissaires particuliers devaient donc en reprendre les attributions. La bureaucratisation du parti, caractéristique de tout le mouvement ouvrier des pays capitalistes, a été étendue en Russie à la totalité de la vie publique. Et elle a pris des formes d'autant plus grossières, plus dures et plus violentes que la détresse était plus grande, la population plus arriérée et la résistance plus ouverte. Le fonctionnaire de l'administration, l'homme derrière le guichet, le gendarme, le commissaire avec brassard et serviette sont devenus les représentants typiques, aussi redoutés que hais, du pouvoir de l'État. L'autorité bureaucratique dans toutes ses formes était de nouveau à l'oeuvre et elle régnait sur les masses. Dictature sur le prolétariat !
C'est ainsi qu'apparut le socialisme tant vanté !
«Et il n'y a aucun doute», écrit Trotski dans sa Révolution trahie,«si la révolution prolétarienne avait triomphé en Allemagne Ñ et c'est la social-démocratie qui en a empêché la victoire Ñ révolution économique de l'Union soviétique et de l'Allemagne aurait fait de tels progrès que le destin de l'Europe et du monde aurait aujourd'hui un aspect beaucoup plus favorable». En effet, cet aspect favorable existait déjà à l'époque et surtout, la Russie serait parvenue au socialisme. Mais là où Trotski se trompe, c'est quand il pense que la social-démocratie porte seule la responsabilité de cette trahison. C'est un conte que Moscou essaye d'imposer au monde pour cacher la responsabilité au moins aussi grande des dirigeants soviétiques de l'époque. Le mouvement des Conseils allemand aurait permis de corriger et de contrebalancer la trahison de la social-démocratie, mais il est tombé sous les coups de l'intervention de la Russie. Ce fut la faute impardonnable de la Russie, faute qui retomba au premier chef sur la Russie elle-même.
Naturellement, la situation très défavorable de la Russie à cette époque a des causes plus profondes encore. Il lui manquait le fort développement technique, la haute efficacité de la productivité du travail et le développement en rapport des mentalités humaines indispensables pour réaliser le socialisme. Il lui manquait toute l'époque capitaliste au cours de laquelle les techniques, la productivité du travail et les hommes atteignent progressivement un degré de maturité qui rend possible le passage à une forme socialiste de l'économie et de la société. On a voulu en Russie remplacer l'évolution organique étalée sur tout un siècle, avec ses performances matérielles et ses qualités humaines, par une théorie sophistiquée, d'habiles spéculations, des trésors de fausse logique, l'art de persuader par la grandiloquence de subtiles manoeuvres, une organisation rigide, une autorité excessive et tout un système de contrainte, de violence et de dictature. On peut maîtriser et violenter la nature jusqu'à un certain point avec des méthodes de ce genre, mais on ne peut pas modifier l'histoire et c'est là que le bolchévisme a fait naufrage.

Lénine s'est rongé les sangs Ñ d'accord en ceci avec l'exigence fondamentale de Marx et d'Engels, ainsi qu'avec ses propres convictions Ñ à tenter d'empêcher la montée d'une bureaucratie parasitaire et anti-progressiste, et de déboucher sur l'organisation d'une nouvelle forme réellement socialiste de société. Mais tout s'y opposait : l'économie rudimentaire, l'arriération de la structure sociale, le très bas niveau culturel, le manque de maturité des hommes. Et avant tout sa propre carence, qui était grande : il n'a en réalité jamais compris Marx et le problème de la dialectique historique.
En s'appuyant sur Marx et Engels, Lénine a, pour éviter la naissance d'une bureaucratie, préconisé les mesures suivantes :
1 ) délégation, mais aussi révocation à tout moment,
2 ) rémunération ne dépassant pas le salaire d'un ouvrier,
3 ) transformation de la surveillance et du contrôle en fonctions générales exercées par tous à tour de rôle, «afin que tous deviennent bureaucrates un certain temps et qu'ainsi personne ne puisse devenir bureaucrate».
Mais la réalité de la vie était plus forte que les projets faits dans les bureaux. En cette époque de grande détresse il fallait approvisionner les masses, les habituer à un système de rapports nouveaux, les instruire pour obtenir l'exécution des mesures décidées; il fallait surveiller, appuyer, encourager et éventuellement contraindre au punir. Il fallait en même temps contrôler leurs opinions, faire face à leurs critiques, briser leur résistance, combattre leur opposition, les empêcher de passer dans le camp de la contre-révolution. Il fallait réprimer les révoltes montantes, exécuter avec violence les réquisitions forcées, vaincre par les armes les guerres de paysans. On voulait supprimer l'analphabétisme, éliminer l'influence des prêtres et des religieux, il y avait des épidémies dans le pays. La chaleur de l'été et le froid de l'hiver semblaient même conspirer contre le système soviétique.
La bureaucratie avait donc beaucoup à faire. Dans tous les domaines de la vie, elle eut l'occasion de faire face à des tâches et des éventualités de plus en plus importantes, elle put s'affirmer, se confirmer et démontrer qu'elle était utile et indispensable. C'était elle qui maintenait l'ordre, freinait les masses et sauvait l'Etat. Sans son énergie et sa vigilance, il n'aurait sans doute pas résisté, Il fallut naturellement lui en être reconnaissant et c'est ainsi que la bureaucratie condamnée au «dépérissement» se transforma en quelques années en un système contraignant tel que l'histoire n'en a jamais connu.
Au cours des années, surtout après la mort de Lénine, apparurent de grandes divergences d'opinion parmi les dirigeants au sujet de la tactique politique en général et des solutions à d'importants problèmes de la vie de l'Etat en particulier. A droite et à gauche se développa une opposition grandissante contre la clique dominante du gouvernement et la position prépondérante de la bureaucratie. Celle-ci, attaquée directement et menacée dans son existence même, se mit totalement à la disposition du pouvoir politique et forma son organe de choc privilégié. Le seul fait que Staline, comme secrétaire général du parti, pouvait disposer de centaines de milliers de secrétaires locaux du parti, personnellement choisis et installés par lui, et qui étaient donc ses obligés, lui assurait un poids énorme dans la prise des décisions. Par réaction, cette croissance du pouvoir personnel a provoqué un développement grandissant de la bureaucratie. L'influence des fonctionnaires de l'Etat et de la direction de l'Est su la conduite des affaires et sur la politique générale se sont très vite réciproquement renforcées de même que, à l'inverse, ces dernières ont provoqué une augmentation du pouvoir de la bureaucratie.
La dictature du prolétariat s'est ainsi transformée à vue d'oeil en dictature d'un clan politique, puis en celle d'un tout petit groupe et finalement en dictature d'une seule personne, sans que l'on puisse dire à quel point celle-ci est prisonnière de la bureaucratie.
La démocratie ouvrière perdait son terrain et son influence dans les mêmes proportions et selon la même progression, tant dans les organisations ouvrières que dans l'appareil d'Etat. Son importance faiblissait, son droit politique de décision n'existait plus que sur le papier d'où elle ne tarda pas à disparaître. Son autonomie devenait une farce et les soviets sombrèrent au point de devenir un leurre. Le parti aussi fut vidé de sa substance, il finit par tourner à vide. Les secrétaires du parti et les autres fonctionnaires ne devaient plus être élus par les membres, mais étaient nommés par les organismes dirigeants. De même la rédaction des journaux fut investie par le haut, les mandats distribués. Les mots d'ordre, les résolutions, les manifestes n'étaient plus développés par les camarades à partir de discussions théoriques et de pratique concrète, mais décrétés par les bureaux du parti. Un service d'information sévèrement organisé communique à l'opinion le cliché de la position à adopter sur chaque problème. Il prescrit aussi toutes les initiatives, les revirements d'opinion, les déviations et les changements, et ceci de façon si uniformément stupide et sommaire, en excluant toute opposition, que des phrases de la propagande, les mots d'ordre et la tactique sont les mêmes pour l'Oural que pour la Saxe, les Asturies, le Canada ou la Terre de Feu. Il n'y avait jamais eu pire ilotisme, pire dressage de la masse à une si aveugle obéissance.
Les militants du parti ne sont plus que des figurants aux meetings, aux votes et aux autres festivités. Leur rôle d'esclaves politiques ne leur laisse que la liberté illimitée d'encenser leurs dirigeants. Il n'y a en ceci aucune différence entre Staline, «père des peuples», et Hitler, «sauveur de la nation».

LENINE COMBAT LA GAUCHE ALLEMANDE
«La chance particulière des bolchéviks en Russie était qu'ils avaient quinze ans pour mener à bien un combat préparé et conséquent contre les menchéviks (c-à-d. les opportunistes et les centristes ) et les gauches, et donc tout le temps pour préparer la lutte inévitable des masses pour la dictature du prolétariat. En Europe et en Amérique, nous devons exécuter la même tâche très rapidement». Voilà ce qu'écrivait Lénine dans un article de 1920.Pendant la même année, il fit paraître sa brochure Le gauchisme, maladie infantile du communismequi devait préparer et fonder cette lutte. Dans les premières éditions, elle portait le sous-titre osé et discutable qui fut pour cette raison abandonné par la suite de : «Essai pour une présentation populaire de la stratégie et de la tactique marxistes».
La circonstance qui a indiscutablement en premier lieu donné l'impulsion à ce travail était que le parti bolchévik n'avait pas été capable en trois ans ou presque de construire un véritable système des soviets. Il avait sans doute conquis le pouvoir politique avec l'aide du mouvement des conseils, dont l'essence lui était pourtant étrangère, il avait proclamé la dictature prolétarienne, mais il n'avait pas avancé d'un pas dans la stabilisation du pouvoir et dans la construction de son économie. Surtout, il n'était pas parvenu à inclure le système des conseils dans l'ensemble des mesures, tenues pour socialistes, concernant la structure politique de l'Etat, et ce parce que son essence lui était précisément étrangère. Il espérait passionnément pendant tout ce temps l'avènement de la révolution mondiale, dont il pensait qu'elle était la seule à pouvoir assurer sa puissance. Mais la révolution mondiale n'était pas aux ordres de la dictature russe et elle ne s'était pas produite.
Lénine reconnut alors qu'il était nécessaire et urgent de gagner enfin le prolétariat mondial à la théorie et à la pratique, à la stratégie et à la tactique des bolchéviks. Il s'inquiétait de voir que celui-ci ne montrait visiblement pas le moindre penchant pour les méthodes bolchéviques, en dépit du triomphe éclatant que le bolchévisme avait atteint en Russie. Plus inquiétant encore était que la 3ème Internationale, créée uniquement comme instrument de propagande pour la Russie, avait échoué ou peu s'en faut, ou les masses restaient dans le sein de la social-démocratie, ou leur activité révolutionnaire les poussait à rejoindre le mouvement des conseils, et plus particulièrement en Allemagne, en Hollande et en Angleterre.
Ce mouvement des conseils, Lénine ne pouvait l'utiliser en Russie. Il s'opposait à tout effort visant à le rallier à un mouvement révolutionnaire de type bolchévik. Une machine géante de propagande avait bien été mise sur pied à Moscou, mais les agitateurs radicaux d'extrême-gauche Ñ et Lénine lui-même en témoigne Ñ connaissaient mieux leur affaire que les émissaires du Parti Communiste. Ils étaient certainement moins payés, mais beaucoup plus convaincus et de meilleure foi. Le Parti Communiste est ainsi toujours resté un petit groupe bruyant et gesticulant entre les deux grands camps. A sa droite, la social-démocratie a gagné la plus grande partie des déchets prolétarisés de la bourgeoisie, du moins ceux qui n'ont pas grossi les ligues réactionnaires et revanchardes; à sa gauche, le mouvement des conseils a exercé sur tous les éléments révolutionnaires du prolétariat un attrait irrésistible.
Il fallait donc donner plus de vigueur à la propagande bolchévique. Il fallait surtout faire feu de tout bois pour réduire l'extrême gauche. Car depuis que celle-ci avait été exclue et couverte de boue et d'outrages à la manière bolchévique, elle avait gagné la confiance et la considération des masses. Le système des conseils avait échoué en Russie Ñ comment un mouvement concurrent pouvait-il avoir l'audace de prétendre prouver au monde que le mouvement des conseils était incompatible avec les méthodes bolchéviques, mais sûrement réalisable par d'autres méthodes ? Haro donc sur cette concurrence !
Furieux, Lénine s'assit dans son fauteuil et écrivit ce pamphlet vengeur. La peur enragée de perdre le pouvoir et la rage brûlante devant le succès des hérétiques guidaient sa plume. S'il avait été Staline, il les aurait déclarés ennemis publics et fait fusiller. C'est ainsi qu'il rédigea sa brochure : Le gauchisme, maladie infantile du communismeavec le sous-titre «Essai d'une présentation populaire de la stratégie et de la tactique marxistes» qui fut plus tard supprimé parce que le bluff faisait honte. Car s'appuyer sur Marx pour écrire cela, c'était du bluff et rien d'autre.
La brochure de Lénine était un écrit polémique plein de poison et de bile, agressif, grossier, un tissu de fausses interprétations, de suspicion et de falsifications, haineux et en rage de persécution comme une bulle d'excommunication, un vrai régal pour tout contre-révolutionnaire. Mais c'est en même temps, parmi tous les écrits de propagande bolchévique, celui qui dévoile sans ménagement et montre le plus clairement l'essence du bolchévisme. Le bolchévisme sans masque ! Quand Hitler interdit en Allemagne en 1933 toute la littérature socialiste et communiste, ce fut le seul écrit dont il maintint la publication. Et il savait ce qu'il faisait.
Il ne nous intéresse pas d'entrer ici dans ce que Lénine y dit sur la révolution russe, l'histoire des bolchéviks, les conflits avec les autres courants du mouvement ouvrier ou les conditions du succès des bolchéviks en Russie. Tout y est partial, discutable, contestable. Nous n'en n'avons pas la place. Nous voulons seulement insister sur les principaux points de la stratégie et de la tactique bolchéviques où s'expriment clairement les différences entre bolchévisme et extrême gauche.
Pour Lénine, la portée immédiate de son travail résidait dans la présentation de ces différences, et il les a présentée à sa manière. De son côté, l'extrême gauche a pris position et éclairé le problème de son point de vue. Il était facile à la propagande soviétique, qui travaillait avec des moyens matériels énormes, d'occulter considérablement la réfutation que donnait l'extrême gauche des thèses léninistes. Il ne s'agissait pas d'une discussion franche et honnête, mais d'une censure brutale. Ce qui correspondait à leurs intérêts immédiats. [9]
Mais les intérêts ont changé, pas en Russie, mais dans le reste du monde. A l'époque, une partie importante du public mondial a mis ses espoirs dans un avenir meilleur, dans la Russie bolchévique. Pour la plupart, cet espoir s'est aujourd'hui envolé et tourné vers le fascisme. Cela nous amène à comparer le bolchévisme et le fascisme. Que montre cette comparaison ?
Une ressemblance stupéfiante dans les dispositions fondamentales des deux systèmes, la doctrine du pouvoir, le principe d'autorité, l'appareil de la dictature, la dynamique de la normalisation et les méthodes de contrainte physique : nous parlerons de tout cela plus en détail.
Qu'il soit dit ici que l'écrit, de Lénine correspondant à un besoin politique momentané, celui de clarifier l'essence du bolchévisme avec le fascisme comme toile de fond. Lénine a rendu un très grand service à ce débat. En croyant abattre l'extrême gauche, Lénine pensait sauver le pseudo-socialisme du bolchévisme et, en sauvant ce pseudo-socialisme, il fonda le fascisme. Le livre épargné par la haine de Hitler témoigne contre lui.

UN PARTI ? QUAND ET POURQUOI ?
La polémique de Lénine contre l'extrême gauche se concentre sur quatre points : parti, syndicats, parlement et compromis.D'abord le parti.
Lénine avait fondé son parti, qui s'appelait à l'origine social-démocratie russe et formait une section de la IIe Internationale, non en Russie mais en émigration à l'étranger. Depuis la scission de Londres en 1903, l'aile bolchévique ne formait qu'une secte peu nombreuse, dont les membres les plus capables étaient l'avant-garde groupée autour de Lénine. Les masses bolchéviques n'avaient même pas d'existence sur le papier, elles n'existaient que comme des chimères dans les calculs révolutionnaires des dirigeants.
L'avant-garde était formée scientifiquement, avec une discipline sévère, entraînée révolutionnairement et constamment tenue et contrôlée par des épurations répétées. Ce petit parti était pour ainsi dire l'école de guerre de la préparation révolutionnaire. Ses principes d'éducation de base étaient : autorité inconditionnelle du dirigeant, centralisation sévère, discipline de fer, dressage continu des opinions, combativité et dévouement, disparition complète de la personnalité dans l'intérêt du parti.
Ce que Lénine créa de cette façon était un corps d'officiers, une élite d'intellectuels, une tête, une avant-garde qui, une fois jetée dans la révolution, devait s'emparer de la direction et maîtriser le succès obtenu.
Il est inutile d'essayer de déterminer logiquement et abstraitement si cette espèce de préparation à la révolution est juste ou fausse. On ne peut résoudre cette question que par la dialectique en cherchant où elle s'articule : de quelle révolution historique s'agit-il ? Quels buts devait-elle se donner ? S'agit-il d'une révolution bourgeoise ou prolétarienne ? Le parti hiérarchisé et l'idéologie des dirigeants étaient justes en Russie ou il s'agissait d'une révolution bourgeoise tardive. Le parti avait là la tâche d'abattre le système féodal du tsarisme et de créer une société bourgeoise. Plus la volonté du parti dirigeant est rigide et se donne pour seul but cette révolution, plus la conquête et la formation du pouvoir sont conscientes et déterminées et plus la constitution de l'Etat bourgeois sera couronnée de succès, plus la position de la classe prolétarienne aura de perspectives de développement dans le nouvel Etat.
Mais ce qui est une bonne solution pour une révolution bourgeoise n'est pas forcément valable pour une révolution prolétarienne et ce, pour la bonne raison qu'elles ne se donnent pas les mêmes objectifs, qu'elles doivent compter avec des conditions et des moyens différents et qu'elles poursuivent d'autres buts.
D'après la méthode révolutionnaire de Lénine, les dirigeants sont à la tête des masses; ils incarnent la formation révolutionnaire parfaite, l'intelligence de l'avant-garde, la supériorité intellectuelle dans la compréhension de la situation et dans le commandement des forces combattantes. Ce sont des spécialistes rompus à la révolution, des stratèges professionnels, des généraux dans la bataille.
Or, cette distinction entre tête et corps, entre les intellectuels et la masse, officiers et simples soldats, correspond au dualisme de la société de classe, au sommet et à la base, caractéristiques de l'ordre bourgeois. Une classe ou une couche en haut, dressée à commander, décidée et préparée, et une autre classe en bas, censée suivre, forcée d'obéir et soumise à une volonté étrangère. La conception du parti de Lénine est née de cet ancien schéma de classe. Son parti n'est qu'une réplique de la réalité bourgeoise et de ses lois.
Celui qui veut fonder un ordre bourgeois trouve dans la séparation entre dirigeants et masses, avant-garde et prolétariat, la condition exacte qui correspond aux conditions et aux buts de la préparation de la révolution. Ses chances de réussir sont d'autant plus grandes que la direction est plus instruite, consciente et intelligente, et que les masses sont plus soumises et plus obéissantes aux injonctions et aux ordres des dirigeants. Lénine voulait une révolution bourgeoise en Russie, son avant-garde en tant que parti était tout à fait adaptée à la situation. Mais lorsque la révolution a changé de caractère et est devenue prolétarienne,
Lénine n'a rien changé à sa méthode révolutionnaire et ses artifices tactiques et stratégiques échouèrent. S'il finit par vaincre, il ne le dut pas à son avant-garde, mais au mouvement des conseils venu du camp des menchéviks. Et quand, après la victoire, il se sépara du mouvement des conseils, tout le succès de la révolution est inévitablement retombé dans la sphère des rapports bourgeois, dont Saline est le dernier héritier et le continuateur. L'Etat soviétique, annoncé au son des trompettes ressemble aujourd'hui à s'y méprendre aux Etats fascistes et les fioritures socialistes et les ornements soviétiques en trompe-l'oeil ne changent rien à sa vraie nature.
Il faut avoir le courage de dire que Lénine n'avait aucun sens de la dialectique, qu'il était tout à fait incapable de voir les choses dans leur enchaînement historique et dans les rapports de nécessité dialectique. Sa pensée est tout entière mécaniste et fonctionne selon des lois rigides et des principes immuables. Pour lui, il n'y avait qu'un seul parti réellement révolutionnaire, le parti bolchévik, une seule révolution, la révolution russe. Il n'y avait qu'une seule méthode révolutionnaire, idéale, sûre et victorieuse, la sienne. Ce qui valait pour la Russie devait aussi valoir pour l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Angleterre, l'Amérique, la Chine, la Somalie et l'Hindoustan. Ce qui avait été juste pour la révolution bourgeoise en Russie devait l'être pour les révolutions prolétariennes du monde entier. La dynamique d'une formule tournait avec une monotonie monomaniaque dans un cercle égocentrique sans se soucier des différences de temps et d'espace, de matériau et de milieu, des degrés de développement et des niveaux culturels, des hommes et des idées. C'était la dictature incarnée de l'ère des machines dans la politique, des techniciens et des monteurs de la révolution, des inventeurs de la normalisation de l'être social, des robots d'acier révolutionnaires. C'est pourquoi le sens profondément révolutionnaire d'un abandon radical de la tradition du parti lui resta toujours caché. Il n'a jamais compris le secret de la nouvelle orientation socialiste du système des conseils, qui a été pour lui un instrument momentané et non un principe de base de la conception socialiste. Il ne comprit jamais la destruction du pouvoir, de la contrainte et de la terreur de la dictature comme moyen de libérer les hommes. Son univers politique se divisa toujours en deux hémisphères : celui de l'autorité, de la direction et de la violence d'un côté, celui de l'obéissance, de la formation de cadres et de la subordination de l'autre. Dictature et discipline sont les mots qui reviennent le plus souvent dans ses écrits.
Il est très compréhensible qu'il ait été déconcerté et révolté par le mouvement d'extrême gauche qui osait s'opposer à sa stratégie révolutionnaire. C'est ce qui explique qu'il ne fut pas capable de voir dans son comportement des raisons objectives, mais seulement déraison, sottise, confusion de pensée, stupidité, frivolité, bassesse, méchanceté et vulgarité. Il devient ainsi clair que ses pires accès de fureur aient été provoqués par l'exigence, qui allait de soi pour les communistes de conseils : que les prolétaires doivent enfin prendre en main leur propre destinée.

REVOLUTIONNER LES SYNDICATS
Prendre en main sa propre destinée Ñ c'est la phrase-clé qui permet de comprendre toutes les questions, le pivot de toutes les oppositions entre les bolchéviks et l'extrême gauche. C'était le cas pour le parti, ce le fut aussi pour les syndicats.Les formations d'extrême gauche pensaient que les ouvriers révolutionnaires n'avaient plus rien à faire dans les syndicats réactionnaires, que leur tâche était de développer des formes propres de lutte issues de leur pratique dans les entreprises. Elles poussaient donc à la formation d'organisations d'usines susceptibles de constituer la base de l'organisation des conseils.
Lénine était tellement irrité par ce projet qu'il ne maîtrisait plus ses reproches et ses accès de fureur. Il réprimanda d'anciens militants éprouvés et expérimentés comme le ferait un adjudant vis-à-vis de recrues dans la cour d'une caserne allemande. Bien sûr, il croyait avoir objectivement raison. Sans doute, mais uniquement dans le sens où la police de l'ordre bourgeois a raison contre un mouvement ouvrier dans l'illégalité qui exige un autre ordre social, le sien.
Plus forts étaient ses écrits et plus puissante sa voix, plus ses arguments étaient faibles et son point de vue insoutenable. Pour démontrer que la position de l'extrême gauche était fausse et contre-révolutionnaire, il ne pouvait guère avancer que l'expérience des bolchéviks en Russie. Mais les Hollandais n'étaient pas des Russes et les Allemands avaient affaire à la révolution allemande. Il leur était donc facile, et ils avaient raison de le faire, de repousser l'arrogance non dialectique qui prétendait prescrire despotiquement au monde entier les expériences spécifiques d'une époque donnée dans un pays donné et dans des circonstances données comme la seule sagesse universellement valable. Ils pouvaient aussi repousser avec un sourire cette présomption qui poussait l'autarcie intellectuelle jusqu'à ne reconnaître de valeur historique et révolutionnaire qu'à ce qui avait poussé sur son propre fumier, avait été pétri dans son propre pétrin et cuit dans son propre four.
L'a b c de l'expérience socialiste veut que les syndicats aient une grande importance pour la lutte des classes au commencement du mouvement ouvrier et qu'ils puissent devenir de solides points d'appui pour l'émancipation prolétarienne. Il n'était pas utile que Lénine en fasse la confidence au monde entier comme si c'était une invention toute nouvelle. D'ailleurs ce n'est qu'une demi-vérité. Celui qui ne se contentait pas des expériences de la secte bolchévique et de la Russie arriérée en savait un peu plus, notamment que les syndicats, qui sont au début de leur existence le véhicule du progrès et le moteur du développement, ont coutume de devenir sur la fin des freins au développement et des agences de la réaction.
Lénine lui-même n'avait-il pas fait allusion à cette réalité «indiscutable» qu'avec le temps s'était formée une «aristocratie ouvrière corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d'esprit impérialiste et corrompue par l'impérialisme» ? [10] Eh bien, c'est précisément cette corporation corrompue, cette bande de gangsters qui domine le mouvement syndical. Elle a exercé, particulièrement pendant la révolution allemande, sa piraterie moderne au détriment des masses. C'est elle que les formations d'extrême gauche visaient en exigeant que les travailleurs rompent toute relation avec eux.
Lénine a obstinément refusé de comprendre de quoi il s'agissait. Aux vieux syndicats chargés de vices, il opposait les jeunes syndicats de Russie et leurs vertus. D'un côté, beaucoup de choses allaient mal, disait-il, de l'autre tout bien. Il suffisait de s'en tenir au bien, c'est-à-dire que pour rester chaste, il fallait garder sa virginité. Un excellent précepte !
N'était-ce une fois de plus qu'un manque de sens dialectique ou plutôt de la prestidigitation ?
S'en tenir au bien, cela signifiait pour Lénine rester dans les syndicats. Car, d'après Lénine, il faut travailler là où sont les masses. Mais où sont les masses ? Dans les bureaux des syndicats ? Dans les cercles des bonzes ? A huis clos, dans les réunions secrètes du conseil supérieur avec les capitalistes ? Dans les banques où les leaders touchaient leurs chèques pour les services rendus ? Ou bien seulement dans les réunions ordinaires de militants ?
Nulle part, à aucun de ces endroits ne se trouvent les masses.
Elles se trouvent uniquement et sans aucune exception dans les usines, les ateliers de production, les équipes, bureaux et autres lieux de travail.
C'est là en réalité l'endroit où il faut agir. La lutte n'est pas une affaire extérieure à l'usine, étrangère aux conditions de travail, elle n'est pas une corvée faite le soir après le travail ou un sport du dimanche; elle s'assimile au travail salarié, aux conditions de travail et au sort social des ouvriers. Etre esclave du travail et mener la lutte des classes est une seule et même chose et il doit en être ainsi dans la pratique.
Où se joue alors la Grande Charte des exigences prolétariennes ? Nullement dans les bureaux des syndicats à l'aide de manifestes, dans des salles de cafés au moyen de résolutions, dans les rues et les parcs sous forme de meetings, devant les portes des usines à coups de grèves, mais bien dans les entreprises elles-mêmes avec l'organisation d'usine, laquelle s'édifie sur la base du système des conseils. Et qu'édifient les capitalistes eux-mêmes, dont l'organisation du travail, passant aux mains des ouvriers, devient automatiquement une organisation de lutte selon leur volonté consciente.
Dans cette organisation d'usine, il n'y a aucune place pour les dirigeants de métier, aucune séparation entre dirigeant et masse, aucune différence hiérarchique entre l'intelligence et le travail, la tête et les bras, aucune place pour l'égoïsme, le parasitisme, la dépravation et la corruption, aucune condescendance, fossilisation ou embourgeoisement. Ici, chacun est compagnon de travail en même temps que compagnon de lutte, toujours en contact réciproque avec l'autre, aiguillonné par la même volonté de combattre, sous le contrôle de tous et toujours avec la vive conscience de sa responsabilité.
C'est là que les ouvriers ont vraiment leur destin dans leurs propres mains.
Mais Lénine ne voulut rien savoir de cette solution ait problème des syndicats. Ce qu'il proposait était uniquement de réformer et de gagner de l'intérieur les syndicats à la révolution. Et comment cela devait-il se passer ? Simplement en remplaçant les bonzes social-démocrates par des bonzes bolchéviks. C'est comme l'oeuf de Christophe Colomb !
Lénine restait en toutes circonstances fidèle à sa croyance naïve qu'il existe une bonne et une mauvaise bureaucratie. La mauvaise pousse sur le sol social-démocrate, la bonne sur le terrain du bolchévisme. C'est pour lui une loi de la nature, presque une prédestination métaphysique.
Vingt ans d'expérience de la politique syndicale des bolchéviks ont dévoilé l'extravagance et le ridicule de cette croyance. Conformément aux directives de Lénine, les communistes ont tout tenté pour révolutionner les syndicats. Le succès fut nul. La tentative de fonder une forme de syndicat nouveau s'est soldée par un échec car la rivalité révolutionnaire entre dirigeants de la social-démocratie et ceux du bolchévisme s'est révélée n'être en pratique qu'une rivalité dans la corruption.
Les précieuses énergies de la lutte ouvrière ont ainsi été gaspillées pendant vingt ans dans des expériences insensées et sans avenir du lieu d'être jetées dans la lutte contre l'impérialisme et le fascisme. Les masses, qui étaient sûres de leurs propres forces, ont été systématiquement empêchées de passer aux actes, elles ont vu leur activité fourvoyée, ont été découragées par les nombreuses erreurs et frustrées de leur victoire.
Dès 1918 Rosa Luxembourg se plaignait amèrement que «le plus grand acquis moral que la classe ouvrière ait jamais amassé» se soit trouvé «sacrifié inutilement et sans retour» par les bolchéviks. Cette plainte est aujourd'hui mille fois plus justifiée.
Mais ce n'est pas tout. Par ses méthodes, le bolchévisme a directement travaillé pour le fascisme. Dicter, corriger, contrôler chaque pas des masses, prévenir et saboter toute velléité d'indépendance, décevoir et affaiblir le moindre mouvement de confiance en soi par des insuccès artificiellement provoqués et les intimider pour les tentatives suivantes Ñ c'est le chemin direct qui a finalement conduit à la soumission sans résistance au pouvoir fasciste.
La victoire du fascisme n'a pu être si facile que parce que les dirigeants des partis et les syndicats ouvriers avaient tellement dressé, émasculé et corrompu le matériel humain qu'il est devenu la proie consentante de l'assujettissement, auquel il avait été éduqué pendant des décennies.
Parmi les coupables, Lénine est sans doute l'un de ceux qui portent la plus lourde responsabilité.

PARLEMENTARISME
Le rôle de Lénine dans le problème du parlementarisme reproduit fidèlement celui du défenseur et de l'apôtre d'une institution politique dépassée qui est devenue un frein à l'évolution politique et un danger pour l'émancipation révolutionnaire des masses prolétariennes.Et il est toujours contraint à ce rôle par le fait qu'il pense à une autre révolution que ses interlocuteurs et qu'il ne veut surtout pas admettre que les lois de la révolution prolétarienne ne sont pas les mêmes que celles de la révolution bourgeoise.
Alors que les groupes d'extrême gauche appelaient à refuser le parlementarisme sous toutes ses formes, à ne pas participer aux élections et à ne pas reconnaître leurs décisions, Lénine jetait tout le poids de sa passion en faveur de la participation aux élections et aux actions parlementaires.
L'extrême gauche déclarait que le parlementarisme était historiquement dépassé qu'il avait perdu depuis longtemps sa valeur de tribune de propagande, qu'il formait un dangereux foyer de corruption pour les dirigeants et les masses, qu'il endormait dans le meilleur des cas la conscience politique et révolutionnaire par l'illusion de réformes et qu'au pire il constituait le centre et l'organe principal de la contre-révolution. C'est pourquoi il devait être détruit et, si ce n'était pas possible, saboté et dénigré afin de lui enlever dans la conscience des masses sa signification traditionnelle, héritage du meilleur passé bourgeois.
Pour appuyer son opinion opposée, Lénine dut se sauver par un argument spécieux : la distinction entre dépérissement politique et dépérissement historique.
Le parlementarisme, tel était son argument, était historiquement dépassé et il fallait donc l'écarter par principe, mais il n'était pas encore politiquement dépassé et il fallait de ce fait compter avec lui, en y participant, et donc en votant, en allant au parlement et en reconnaissant les actions parlementaires. Astuce géniale, qui permet ainsi de présenter n'importe quel problème sous le subterfuge de sa double face.
De la sorte, le capitalisme est historiquement dépassé, mais pas encore politiquement. Eh bien, faisons un compromis avec lui ! Vive l'opportunisme ! Le combattre de façon révolutionnaire, vouloir même l'abolir n'aurait aucun sens tant qu'il n'est pas politiquement dépassé.
De la sorte la monarchie est historiquement dépassée, mais pas encore politiquement. Tant qu'il en est ainsi, le prolétariat n'a aucun droit de la déposer. Il put en débattre avec elle, voter sur son droit à l'existence, prendre des résolutions majoritaires et exiger théoriquement la république. Mais pas davantage ! Peut-être lui est-il même possible de pactiser avec la monarchie et la préférer à la république. Lénine en serait d'accord.
De la sorte, l'Église est historiquement dépassée ma s pas encore politiquement. Les masses, et c'est un critère important pour Lénine, lui sont encore en grande majorité liées. C'est donc un devoir révolutionnaire de lui laisser les mains libres et de collaborer. Que les libres penseurs et les athées la combattent, c'est agir stupidement de façon non-révolutionnaire. Le vrai révolutionnaire prend son livre de prières sous le bras et va à la messe tant que l'Eglise n'est pas politiquement dépassée.
Pendant ce temps le capitalisme peut aggraver l'esclavage des masses avec l'appui de la monarchie et de l'Eglise jusqu'à essouffler leur élan révolutionnaire et étouffer leurs désirs républicains et athées. Le prolétariat n'a qu'à attendre que le capitalisme, la monarchie et l'Eglise soient politiquement dépassés. En quoi consiste le dépassement politique, comment il se produit ? Cela, seul Lénine le sait.
Les forces d'extrême gauche pensent que la tête de l'hydre doit être abattue partout où on la rencontre. Mais Lénine ordonne de la laisser vivre, de parlementer avec elle et de jouer à la politique jusqu'à ce qu'elle rassemble assez de force et de courage pour provoquer la mort de son naïf ennemi par une morsure venimeuse.
Nous butons toujours sur la même regrettable constatation que Lénine est incapable de distinguer la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne comme deux catégories historiques totalement différentes. Il s'appuie sur « l'expérience de plusieurs révolutions, sinon de toutes » qui lui prouvent combien «il est utile, surtout en temps de révolution, de combiner l'action des masses en dehors du parlement réactionnaire, avec celle d'une opposition sympathisant avec la révolution (ou mieux encore : soutenant directement la révolution) à l'intérieur de ce parlement». Mais quelles sont les révolutions qui fournissent toutes ces preuves à Lénine  ? Uniquement des révolutions bourgeoises. Dans celles-ci, il va de soi que les groupes ou fractions d'opposition parlementaire appuyant ou s'approprient les actions de rues. Car les parlements Ñ cf. les exemples classiques de la France et de l'Angleterre ! Ñ sont les centres et les instruments essentiels de ces révolutions. Il en va tout autrement pour la révolution prolétarienne à laquelle se réfèrent les exigences de l'extrême gauche. Ici le parlement n'est plus ni théâtre, ni arène de combat, ni centre de l'action, ce n'est plus qu'un oripeau pourri qui ne mérite que le feu.
Lénine ne peut s'affranchir de la superstition qu'il s'agit dans les époques révolutionnaires d'avoir de grandes victoires aux élections parlementaires, de former au parlement des groupes nombreux et bruyants. Il a toujours considéré comme un succès d'avoir la majorité à force de trucs et de manoeuvres. Quelle vision et quelle suffisance petites bourgeoises !
La classe bourgeoise a toujours assez de moyens, contre toutes les victoires électorales, l'importance des groupes parlementaires et des scrutins, pour faire prévaloir en dehors du parlement sa volonté réactionnaire sans tirades oratoires ni manoeuvres en coulisse, sans consulter les députés ni tenir compte des résultats d'un vote. Dans les époques révolutionnaires, chaque victoire parlementaire cesse d'être une victoire, elle n'est pas toujours même une action. Le seul fait que le parlement existe encore dans des situations révolutionnaires pour la majorité de la population est le symbole que le rôle de la bourgeoisie n'est pas encore terminé et qu'elle a encore des atouts. Ce fait est décisif pour la psychologie des masses et les réactions de l'opinion publique. Car en fin de compte chacun sait que derrière les parlements, il y a les canons lorsque ceux-là ne suffisent plus. Lénine semble l'avoir oublié.
Il vit encore dans un monde imaginaire qui lui permet de croire que le parlement est une école pour les dirigeants, qu'il les forme, les éprouve et les éduque pour un travail révolutionnaire. Ce faisant, il pense au parlement des premiers temps de la bourgeoisie et à l'activité révolutionnaire de ses membres bourgeois. Le parlement de la période de décadence de la bourgeoisie est par contre un marais de corruption, un foyer de peste d'où montent les exhalaisons permanentes de l'embourgeoisement, de la dégénérescence, de la dépravation, de l'hésitation et de la mentalité contre-révolutionnaires. Et cette infection qui émane de lui est un danger, sinon directement pour les masses, du moins indirectement par la voie des dirigeants subornés, corrompus, intimidés et soucieux de leurs prébendes. Il y eut par exemple en Allemagne une époque où la réaction pouvait faire passer au Reichstag toutes les décisions qu'elle voulait en menaçant le dissoudre le parlement si la mesure n'était pas votée. Les communistes tremblaient devant la dissolution et la perte des indemnités qui y étaient attachées de la même peur panique qui saisissait les sociaux-démocrates, et ils disaient amen à tout. Un assaut contre la bastille parlementaire aurait alors marqué le commencement d'une vraie libération des masses d'un système de corruption morale permanente. Seule l'élimination radicale de ce cloaque aurait encore pu apporter la délivrance, mais cela serait allé contre les règlements révolutionnaires de Lénine.
Sauver les hommes de leur esclavage intellectuel, de l'empoisonnement de la volonté et de la confusion de l'esprit importait peu à Lénine. Pour lui la tâche profonde et vraie de la révolution n'était pas de transformer l'esprit des hommes, de les libérer du monde de l'aliénation ou des abîmes de leur situation inhumaine. Il comptait comme un bourgeois, appréciait le plus et le moins, le dû et l'avoir, les profits et les pertes. Et il se représentait lors de ces opérations de comptabilité commerciale des choses toujours concrètes et superficielles : nombre de membres, voix aux élections, sièges au parlement, résultats de votes et trophées de victoire. Un comptable bourgeois comme homme d'affaires politique, comme spéculateur révolutionnaire.
Ce trait de son caractère devient particulièrement évident lorsqu'on examine sa position dans la question du parlementarisme en Russie.
D'après lui, le parlement n'était pas encore politiquement dépassé en Allemagne. Quelle était donc la situation en Russie ? Etait-il déjà dépassé pour les masses qui se trouvaient encore au seuil d'une époque capitaliste-bourgeoise ? Non, répond Lénine, «nous avons participé aux élections pour le parlement bourgeois de Russie, pour l'Assemblée Constituante, en septembre-novembre 1917» [11]. C'est exact et même mieux : les bolchéviks ont même impétueusement exigé la convocation de l'Assemblée Constituante et ont même élaboré leur propre régime électoral. Partout donc une complète adhésion au système parlementaire. Mais que se passa-t-il quand la Constituante fut élue ? Elle a été dissoute, par les mêmes bolchéviks. Et pourquoi ? Parce qu'entre temps les masses avaient opéré un tournant vers la gauche et que, de ce fait, elle ne correspondait plus à la nouvelle situation. La participation des bolchéviks aux élections avait donc été un mauvais calcul et l'expérience avait échoué. Pour sauver leur position, ils furent amenés à abattre le parlement. Ils firent exactement ce que l'extrême gauche voulait faire en Allemagne.
D'après Lénine, le parlement n'était pas encore politiquement dépassé en Allemagne. Il devait donc continuer d'exister pour les révolutionnaires. En Russie par contre, il était devenu mûr pour sa destruction du jour au lendemain, en une nuit. Ce qui était une bêtise, une erreur et même un crime chez une majorité d'ouvriers de l'industrie politiquement très instruits et très conscients était un glorieux exploit, historiquement juste et révolutionnaire, chez des paysans et des prolétaires ruraux analphabètes à 80%, arriérés par des siècles de féodalisme et sans formation politique. Quel miracle !
Si la structure de la Constituante ne correspondait plus aux structures politiques de lapopulation, il aurait été très possible de provoquer de nouvelles élections et de faire élire une nouvelle Assemblée. C'est du moins ce qui aurait été logique selon la conception qu'avait Lénine du droit historique du parlementarisme à exister. Mais rien de cela ne se produisit. La Constituante fut immédiatement et définitivement abolie car, selon Lénine, un Etat soviétique n'avait plus besoin de parlementarisme.
Mais la Russie en novembre 1917 était-elle un Etat soviétique ? Au mieux, elle avait l'intention de le devenir. Comme la suite le prouva, ce n'était qu'une exaltation audacieuse, follement audacieuse même, d'une petite clique de dirigeants qui a spéculé avec bonheur sur les soviets pour arriver au pouvoir. En réalité, le système soviétique ne vit jamais le jour sauf sous la forme de fiasco et d'échec politique. L'Etat des soviets tant désiré est devenu en fait l'Etat du parti, l'Etat de la bureaucratie. Un Etat qui, de par sa nature bourgeoise, avait nécessairement besoin d'un parlement.
Les maîtres russes auraient dû en revenir au système parlementaire lorsqu'il se fut avéré que celui des soviets n'était pas applicable. Ils auraient été en. accord avec les lois organiques du développement historique. Cela aurait été bien sûr une concession au principe bourgeois, mais la voie du développement économique et social de la Russie n'est-elle pas pavée de concessions innombrables au principe bourgeois ? Et le retour avoué au parlementarisme n'aurait-il pas été plus honnête et plus digne que le mensonge de l'Etat soviétique ? Non Ñ fut la réponse fournie en Russie. Nous sommes pour le maintien du parlementarisme en Allemagne, bien qu'il soit mûr pour être aboli, et pour son abolition en Russie, bien qu'il soit pratiquement et historiquement nécessaire. Nous sommes pour l'établissement du système des conseils en Russie, bien qu'il lui manque toutes les conditions de son existence et les possibilités de son fonctionnement, et pour l'interdire en Allemagne, bien que là le système de parti et du parlement ait fait son temps et ne demande plus qu'à être aboli. Que de confusions et de contradictions !
Les nombreux propos que Lénine tenait sur la dialectique ne servaient qu'à compenser le fait qu'il en manquait totalement. Dans la question du parlementarisme, il était tout aussi incapable de penser et d'agir dialectiquement. Le parlement était pour lui le parlement, une notion abstraite perdue dans un espace vide, toujours égale à elle-même chez tous les peuples, partout et toujours. Il sait bien que le parlementarisme traverse beaucoup de stades au cours de son développement. Il démontre dans ses écrits les variations de la notion de parlementarisme et la multiplicité des formes de son existence concrète. Mais savoir n'est pas pouvoir. Et il ne fait dans sa tactique et sa stratégie révolutionnaire pas le moindre usage de la dialectique. Il oppose toujours dans la polémique le jeune parlement du temps de la montée de la bourgeoisie et la vieille forme du temps de son déclin. C'est pourquoi le parlement est chez lui un facteur qui aide la révolution, alors qu'il est, dans les vieux pays capitalistes Ñ et c'est son rôle dans la politique menée par l'extrême gauche Ñ un élément frein que la révolution prolétarienne doit éliminer aussi vite que possible, ou au moins combattre et saboter. Au lieu d'être une école et un terrain d'entraînement pour les dirigeants révolutionnaires, comme Lénine le pense, il est, avec sa politique sociale prédominante, le berceau de l'opportunisme et du réformisme, le laboratoire de la dégénérescence et de la corruption. C'est là que naît la vague de paralysies, de compromis, d'abandons, de trahisons qui existe dans tous les partis, les syndicats et les révolutions à travers leurs parlementaires, représentants prébendiers, dignitaires, parvenus et parasites divers du mouvement ouvrier.
Lénine voulait que les dirigeants ambitieux et dressés pour le succès accomplissent leurs conquêtes révolutionnaires même dans les marais et la boue, sans se soucier des sacrifices qu'il faudrait consentir.
Les formations d'extrême gauche voulaient par contre que les marais soient asséchés à temps pour que des hommes sains, libérés de toute la teigne et la lèpre du passé, puissent entrer en hommes nouveaux dans une ère nouvelle.

POLITIQUE DE COMPROMIS
Les sociaux-démocrates allemands avaient pendant la guerre honteusement trahi la cause du mouvement ouvrier. Ils étaient ensuite, contre leur gré, devenus les héritiers de la révolution allemande; mais ils n'en comprenaient pas le sens et en désapprouvaient les objectifs. Leur nature profondément bourgeoise qui, dans les heures décisives, s'était révélée à nu les a de nouveau conduits sur le chemin de l'opportunisme. C'était le chemin de la trêve, de la collaboration des classes, du front populaire avec les démocrates et les cléricaux. La ligne de partage entre prolétariat et bourgeois fut repoussée dans la classe bourgeoise elle-même entre petite et grande bourgeoisie. Le prolétariat n'avait plus de représentation propre. La lutte des classes n'était plus menée qu'à travers de pseudo-combats, elle était pratiquement liquidée. Pour s'opposer à cette trahison ouverte, les formations d'extrême gauche mirent en avant le mot d'ordre : Pas de compromis avec la contre-révolution ! Retour à la ligne claire de la lutte des classes !Il s'agissait donc d'un cas très concret, d'une prise de position, politique sur un problème déterminé, à un moment et dans une situation déterminés qui exigeait une décision en Allemagne. Et non pas d'un programme pour l'éternité; pour l'univers entier, pour l'histoire de toutes les révolutions futures. C'était simplement la position de l'avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière allemande en 1919 contre la politique de compromis social-démocrate. Il s'agissait en l'occurrence de pédagogie dialectique directe.
Mais Lénine, incapable de la reconnaître comme telle, éleva ce problème, qu'il fallait résoudre dialectiquement, à un problème général et fit d'une revendication à traiter par la dialectique une revendication abstraite de principe.
Restant fidèle à sa vieille méthode polémique, il opposa aux problèmes de la révolution prolétarienne en Allemagne l'expérience de la révolution bourgeoise en Russie.
Ainsi il écrit : «Jusqu'à la chute du tsarisme, les sociaux-démocrates révolutionnaires russes recoururent maintes fois aux services des libéraux, c'est-à-dire qu'ils passèrent quantité de compromis pratiques avec ces derniers.... tout en soutenant sans discontinuer la lutte idéologique et politique la plus implacable contre le libéralisme bourgeois et contre les moindres manifestations de son influence au sein du mouvement ouvrier. Les bolchéviks ont toujours suivi cette politique». [12]
Socialistes et libéraux marchaient plus ou moins la main dans la main dans le combat contre le tsarisme. Tous deux voulaient la chute du tsarisme, c'est une évidence tactique. Mais qu'est-ce que cela a à faire avec les revendications de l'extrême gauche en Allemagne  ? Les démocrates et les cléricaux voulaient-ils peut-être la chute du capitalisme ? La social-démocratie ne la voulait pas même. Les forces d'extrême gauche, qui par contre la voulaient contre eux, devaient-elles admettre et appuyer le compromis des trois partis contre-révolutionnaires ? Et uniquement parce que les bolchéviks l'avaient pratiqué dans une situation et des conditions toutes différentes ? Cette prétention est vraiment trop stupide pour valoir encore un mot de réfutation.
Les autres arguments de Lénine ne se tiennent pas mieux : «Après la première révolution socialiste du prolétariat, écrit-il, après le renversement de la bourgeoisie dans un pays, le prolétariat de ce pays reste encore longtemps plus faible que la bourgeoisie, d'abord simplement à cause des relations internationales étendues de cette dernière, puis à cause du renouvellement spontané et continu, de la régénération du capitalisme et de la bourgeoisie par les petits producteurs de marchandises dans le pays qui a renversé sa bourgeoisie. On ne peut triompher d'un adversaire plus puissant qu'au prix d'une extrême tension des forces et à la condition expressed'utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus attentive, la plus circonspecte, la plus intelligente, la moindre fissure entre les ennemis, les moindres oppositions d'intérêts entre les bourgeoisies des différents pays, entre les différents groupes ou catégories de la bourgeoisie à l'intérieur de chaque pays, aussi bien que la moindre possibilité de s'assurer un allié numériquement fort, fût-il un allié temporaire, chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. Qui n'a pas compris cette vérité n'a compris goutte au marxisme, ni en généralau socialisme scientifique contemporain.» [13]
Lénine parle ici de la tactique de compromis après la victoire de la révolution. Il pense là à un parti qui voulait la révolution, luttait pour elle et sacrifiait tout pour obtenir la victoire.
C'était peut-être le cas en Russie, mais il en allait tout autrement en Allemagne.
Depuis le début, la social-démocratie a lutté contre la révolution en Allemagne. Elle s'y est opposée par tous les moyens, elle l'a freinée là où elle le pouvait, elle a lancé contre elle la soldatesque bourgeoise pour l'étouffer dans le sang. La social-démocratie était à chaque instant l'alliée, la complice et l'acolyte de la contre-révolution. Sa position à l'égard de la révolution culmina en une alliance avec les partis réactionnaires de la bourgeoisie pour régir de concert et à leur profit la contre-révolution.
Celui qui comprend une goutte au marxisme saisira qu'admettre un tel compromis, c'est admettre la trahison social-démocrate, et que cautionner ce compromis équivaut à soutenir la contre-révolution. C'est l'effet qu'aurait eu en Allemagne à cette époque la formule de Lénine et c'est pourquoi l'extrême gauche la rejeta. Ils crièrent aux indépendants, aux communistes, aux masses révolutionnaires : Pas de compromis ! Il n'y a pas en Allemagne de parti politique auquel vous pourriez vous allier pour faire la révolution ! Leur position était la seule à correspondre aux exigences de la révolution dans cette situation.
La polémique de Lénine se perd donc dans les nuages. Ses insultes et son vacarme n'ont aucun rapport avec la réalité. Il court sus à des ennemis politiques qui n'existent que dans ses hallucinations. Il se couvre de ridicule dans une lutte contre des moulins à vent.
Aussi longtemps que des compromis sont utiles pour faire avancer la révolution, l'extrême gauche n'y met pas d'objections. Mais elle lutte contre les compromis passés avec les contre-révolutionnaires qui ont pour but d'empêcher la révolution, de la combattre ou de la priver de sa victoire. Telle était la situation en Allemagne en 1919. L'extrême gauche avait les deux pieds sur le terrain de la révolution et Lénine était de l'autre côté de la barricade.
Si l'on relit aujourd'hui le chapitre du livre de Lénine sur les compromis, si l'on compare ses épanchements polémiques et les résultats ultérieurs de cette politique léniniste de compromis obtenus par Staline, on ne trouvera aucun des péchés capitaux de la stratégie bolchévique qui ne soit devenu pratique bolchévique sous Staline.
C'est le traité de Versailles, pour la signature duquel l'extrême gauche devait s'engager selon Lénine et contre laquelle les vassaux de Staline protestèrent plus tard à haute voix aux côtés du clan de Hitler.
C'est le national-bolchévisme de Laufenberg et Wolffheim, dénoncé comme «une absurdité inouïe» par Lénine, tandis que plus tard Radek encensa avec la bénédiction de Staline l'espion nazi Schlageter comme un héros national et que le nationalbolchévisme faisait des ravages dans la politique russe.
C'est la Société des Nations, une compagnie rapace de bandits et d'exploiteurs selon Lénine, que le prolétariat devait fuir comme la peste, tandis que Staline demanda plus tard, conformément à la politique léniniste de compromis une place et une voix au sein de cette honnête compagnie et s'y sentit bien jusqu'à son exclusion.
C'est le concept de peuple, d'après Lénine une concession condamnable à l'idéologie contre-révolutionnaire de la bourgeoisie, alors que par la suite Dimitrof fit sur l'ordre de Staline une politique de compromis en règle sous forme d'un mouvement de «front populaire».
C'est... Ñ mais à quoi bon donner d'autres exemples et preuves de la funeste politique de compromis de Lénine qui a conduit à tant de confusions, d'errements et de contradictions inconcevables, à tant de conséquences réactionnaires et de défaites ? Elle entraîna invariablement le fiasco, le discrédit, la perte du prestige révolutionnaire, la désertion des masses et la catastrophe politique la plus totale.
L'histoire allemande aussi bien que l'histoire russe ont donné totalement raison aux thèses de l'extrême gauche. Ici avec Staline, là avec Hitler. Et l'histoire a fait de l'exigence d'extrême gauche d'alors, conditionnée par une situation historique déterminée, une exigence valable aussi pour les révolutionnaires d'aujourd'hui. Chaque compromis entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires affaiblit, d'après toutes les expériences faites au cours de la révolution, non pas les contrerévolutionnaires, mais les révolutionnaires.
Et tout affaiblissement de la révolution par un compromis conduit nécessairement à l'effondrement prématuré ou à la faillite finale du mouvement révolutionnaire.
Toute politique de compromis dans la révolution prolétarienne conduit donc inévitablement à la défaite.
Le compromis par lequel la social-démocratie allemande avait commencé, se termina en fascisme. La théorie du compromis de Lénine fut mise en pratique et conduite à son terme par le stalinisme.
Ici et là, c'est la contre-révolution. Compromis et contre-révolution sont aujourd'hui des synonymes politiques parfaits.
Lénine a tiré à boulets rouges sur l'extrême gauche. Aujourd'hui ces boulets frappent la social-démocratie allemande, le stalinisme et le parti bolchévik dans le monde entier.
Et c'est Lénine lui-même qui est emporté par le dernier.

LA POLITIQUE EXTERIEURE BOLCHEVIQUE
Rien ne pourrait mieux illustrer cette constatation, désastreuse pour le bolchévisme, que la politique extérieure russe qui a suivi la révolution et dont le chemin est d'un bout à l'autre pavé de compromis.Comme cela se passe le plus souvent chez les bolchéviks, le point de départ théorique était juste, mais toute la pratique fut la négation de la théorie.
Pendant la guerre, Lénine formula le programme bolchévik contre la guerre et pour la révolution autour des points principaux suivants : La guerre mondiale est une guerre impérialiste. Elle ne peut être terminée que par la révolution anti-impérialiste dans tous les pays. Il faut renverser le tsarisme en Russie par une révolution bourgeoise radicale des paysans et des ouvriers. Cette révolution peut à son tour faire éclater la révolution mondiale.
Il est nécessaire pour cela que le prolétariat fasse en Europe une révolution sociale et les masses paysannes d'Asie une révolution bourgeoise nationale. Le prolétariat industriel mondial doit agir de concert avec les nations opprimées dans leur lutte pour la libération.
Ce programme connut son premier échec en 1917 dans la lutte contre Kerenski sur la base des revendications suivantes : pas de paix séparée avec l'Allemagne, fin révolutionnaire de la guerre sur tous les fronts, pas d'annexions, autodétermination de tous les peuples jusqu'à la solution du problème russe.
Arrivés au pouvoir, les bolchéviks firent de ce programme, par le décret du 8 novembre 1917, leur programme de paix pour parvenir avec tous les peuples en guerre et leurs gouvernements à une «paix juste et démocratique», au «centre de gravité de la révolution mondiale».
Mais ce premier acte de la politique extérieure bolchévique mena à un échec. Tout d'abord, il ne déboucha pas sur un mouvement révolutionnaire pacifiste sur tous les fronts. Ensuite, la Russie dut conclure avec l'Allemagne une paix séparée qui était plus dure que ne devait l'être le traité de Versailles pour l'Allemagne. Troisièmement, la perte des petits Etats qui se trouvaient à la frontière de la Russie conduisit à la destruction des mouvements révolutionnaires qui s'y trouvaient. Quatrièmement, une plateforme était ainsi créée pour le déploiement de l'invasion contre-révolutionnaire des puissances impérialistes et pour la¥guerre civile en Russie. Enfin, les espoirs de révolution mondiale ne se réalisèrent pas. Donc un fiasco de la politique étrangère sur toute la ligne. Un second devait bientôt suivre.
Le gouvernement bolchévik a immédiatement annulé tous les traités conclus par le tsarisme et refusé de satisfaire aux obligations qui en découlaient. Il a en conséquence également refusé le remboursement des emprunts de guerre que le tsarisme et le gouvernement Kerenski avaient faits auprès des puissances occidentales. Mais comme il ne pouvait appuyer son refus sur une puissance sûre, il s'est déclaré prêt en octobre 1918 et en janvier 1919 à négocier sur la question des dettes, et en février 1919 sur des prestations sous forme de concessions aux puissances créancières.
En mars 1919, eut lieu la fondation de la IIIe Internationale. Les puissances réactionnaires mondiales y virent une provocation qui les incita à prendre de nouvelles mesures d'hostilité.
Les bolchéviks redoublèrent, en réponse, leur propagande révolutionnaire, tout en se réfugiant pratiquement dans l'opportunisme qu'ils avaient déjà préparé, par exemple en repoussant dans les vieux partis, syndicats et parlements, les masses révolutionnaires allemandes. Simultanément, la politique du Komintern, conçue au départ comme une politique d'impulsion révolutionnaire, se mua en une ligne hésitante, qui ne cessait d'ajourner et finit par renoncer à tout. A partir de là, le caractère contre-révolutionnaire de la politique étrangère russe est évident : elle chemine au fil des compromis et des abandons.
A l'intérieur, cette déviation s'accompagna du massacre de Cronstadt où l'avant-garde de la révolution était entrée en rébellion pour lutter contre l'élimination des conseils et contre la terreur des bolchéviks au pouvoir; puis ce fut le sanglant écrasement du mouvement makhnoviste qui voulait aider les paysans à accomplir les promesses qu'on leur avait faites [14] , enfin l'effondrement du communisme de guerre, qui avait été le projet sincère de mettre sur pied une économie socialiste. La politique étrangère enregistra par contre des succès à l'intérieur Ñ le gouvernement soviétique, qui avait déjà cessé d'en être un, fut reconnu par l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Finlande. Lénine proclamait l'«alliance directe avec les petits Etats» et constatait avec satisfaction que «les bolchéviks avait gagné la bourgeoisie branlante des pays avancés» Ñ belle illusion dont il avait un urgent besoin.
Car la politique révolutionnaire s'enlisait de plus en plus dans le système de l'entente, du compromis et de l'insertion complaisante dans le trafic diplomatique des puissances bourgeoises. La révolution était devenue une pâle tradition idéologique. Sa pratique progressait résolument vers une politique d'alliance pour parvenir à une paix avec «les ennemis mortels du prolétariat». Le renoncement à une politique mondiale révolutionnaire directe ne se cachait même plus.
Pendant que le 2e congrès de l'Internationale faisait des affaires de la Russie soviétique l'affaire de l'Internationale, le Komintern devenait l'organe officiel de la politique étrangère bolchévique. Le coup de frein à l'impulsion révolutionnaire par la direction de Moscou, cessait d'être l'affaire de la Russie pour devenir celle du monde entier. On en peut plus méconnaître à partir de ce moment que le Komintern conduit tous ses efforts pour empêcher à tout prix de laisser se développer et vaincre un mouvement révolutionnaire dans un autre pays.
Dans les années suivantes, la Russie connut les succès diplomatiques habituels : pacte de neutralité et de non-agression avec la Perse, l'Afghanistan et la Turquie, protectorat sur la Mongolie, traités commerciaux avec l'Angleterre, l'Allemagne, la Norvège, l'Autriche, l'Italie et la Tchécoslovaquie, avec les reconnaissances diplomatiques correspondantes. [15]
La Russie, qui venait d'annexer la Géorgie par la force en prétextant de son devoir révolutionnaire de bolchéviser le pays, s'engageait solennellement en toutes circonstances «de s'abstenir de toute propagande contre le gouvernement, les institutions publiques de l'Etat ou le système social des pays cosignataires et de ne pas participer aux conflits politiques ou sociaux qui pourraient survenir dans ces Etats». L'Angleterre exigea de plus, et obtint, la promesse particulière «de ne pas soutenir avec de l'argent ou de toute autre façon les personnes, groupes ou agences dont le but est de propager le mécontentement ou d'inciter à la révolte dans une quelconque partie de l'Empire britannique, de ses protectorats, des Etats ou des territoires placés sous son mandat, et d'inculquer à tous ses officiers et fonctionnaires l'observation complète et permanente de ces conditions». L'activité révolutionnaire se trouvait ainsi abjurée au profit des relations diplomatiques, de l'honorabilité bourgeoise et du renom politique.
A cette ligne droitière de la politique extérieure correspondait trait pour trait l'évolution politique de l'ensemble du prolétariat occidental dont la ligne opportuniste ne se distinguait plus de celle de la social-démocratie. Le chef du parti communiste allemand, Brandler, accusé à l'époque de haute trahison, déclarait devant le tribunal qu'il avait voulu réaliser la dictature du prolétariat en respectant la constitution de Weimar.
L'abandon des principes révolutionnaires portait ses fruits : il procura enfin aux politiciens soviétiques l'accès souhaité aux cercles de la politique internationale avec leurs conférences économiques, leurs plans de reconstruction, leurs investissements de capitaux et leurs objectifs économiques à l'échelle mondiale. La Russie y était admise, l'odeur suspecte de son passé ne faisait plus scandale. Elle chercha tout de suite à gagner les entreprises capitalistes à sa reconstruction et se déclara prête à «ouvrir volontairement ses frontières au transit international, à mettre à disposition pour les cultiver des millions d'hectares de terre fertile, de donner en concession des forêts, des mines de charbon et de minerais, de veiller à la collaboration entre l'industrie et l'agriculture de l'Europe et celles de la Sibérie, de donner toute sorte de garanties et d'éventuels dommages et intérêts aux entrepreneurs étrangers».
Quand cette offre n'eut pas le succès escompté, le gouvernement soviétique surprit le monde entier en concluant à la conférence de Gênes un pacte séparé avec l'Allemagne, le traité de Rapallo, par lequel il entrait dans l'alliance dirigée contre le traité de Versailles et ouvrait les portes de la Russie aux capitaux allemands. Par là même, il devenait l'allié secret de la politique allemande d'armement contre la France, du mouvement revanchard allemand et de la campagne fasciste de « libération». Des avions et des gaz asphyxiants n'étaient pas seulement secrètement produits en Russie pour l'armée allemande, mais une alliance militaire était très sérieusement envisagée entre la Reichswehr et l'Armée Rouge. La Russie devenue la partenaire et la complice de l'impérialisme allemand.
Les partis communistes de France et d'Allemagne jetèrent alors le masque sur ordre de Moscou. L'Allemagne fut déclarée «pays national opprimé», le prolétariat devait se préparer à une «guerre de libération nationale », à collaborer furieusement avec les ligues nationalistes contre le traité de Versailles, une «défense nationale» fut organisée contre l'occupation de la Ruhr par la France, Radek fit l'éloge de l'espion nazi Schlageter qu'il transforma en «héros national», la social-démocratie et le parti communiste se retrouvèrent dans le «front unique» et dans les gouvernements de coalition, le national-bolchévisme se déchaînait. Si les conditions d'une fraternisation entre Staline et Hitler n'étaient pas encore réunies, cela ne tenait pas à un Staline qui, à cette époque, s'appelait encore Lénine.
Lorsque les intentions putschistes et les voeux de libération de ce curieux nationalisme se virent voués à l'échec, la Russie se retira sur des positions pacifistes dont elle n'allait se laisser distraire ni par des actions militaires, ni par des événements révolutionnaires. Arriva donc l'ère des pactes de non-agression, la «phase démocratique et pacifiste», la politique de «paix véritable», la répression systématique de tous les mouvements révolutionnaires. Les mineurs anglais, auxquels le comité anglo-russe avait refusé le soutien d'une grève générale, se sont épuisés en neuf mois de grève, victimes du défaitisme et de la trahison. La révolution chinoise, tout comme la Commune de Paris, fut, après les effroyables défaites causées par le Komintern, écrasée dans le sang des massacres de TchangKai-Chek, qui s'entend aujourd'hui comme un frère avec Staline. [16]
La trahison était payante. La Russie réussit à se faire admettre dans les institutions où les jongleurs, les escamoteurs et les acrobates de la politique bourgeoise mettent tout leur art à tromper le peuple. Elle fut ainsi admise aux diverses conférences sur le désarmement à Genève, où elle joua un rôle très ambigu. Ses efforts pour entrer à tout prix dans le jeu diplomatique impérialiste sont apparus par la suite très clairement. Les succès suivirent. Le principal butin consistait en traités de commerce avec l'Angleterre et l'Italie, en participation aux conférences sur l'agriculture et les exportations et dans l'élargissement de l'«opération russe» en Allemagne. Le monde bourgeois commença à comprendre que pour les «révolutionnaires rouges» aussi, les opinions et les affaires sont choses très différentes, sans aucun rapport entre elles. En réalité, les opinions se vendaient avec les affaires. Cela a été particulièrement évident lorsque les grandes commandes passées à l'Allemagne ont redressé l'économie en faillite de ce pays et l'ont sauvé au dernier moment de l'effondrement. D'abord les affaires, ensuite Ñ mais pas de sitôt Ñ la révolution !
Pactes économiques, pactes de neutralité, de non-agression, d'entente, de communauté d'intérêt, pactes réciproques ou de collaboration Ñ c'était désormais le seul contenu du programme de politique étrangère. Le fascisme se déchaînait contre le bolchevisme, les prisons étaient remplies de communistes «criminels» et accusés de «haute trahison»,
Hitler menaçait de « faire tomber des têtes», et pendant ce temps les représentants de la Russie étaient assis aux côtés des représentants de l'Allemagne plus ou moins fascistes aux tables de conférence, ils fréquentaient les mêmes banquets et échangeaient des télégrammes de fraternisation.
Cette «diplomatie de paix» et cette politique de réconciliation avec le capitalisme furent couronnées par le grand pacte économique conclu avec l'Allemagne quelques jours après la prise du pouvoir par Hitler et l'entrée de la Russie dans la Société des Nations. Il marquait l'entrée définitive et officielle dans le saint des saints du monde capitaliste.
Une main fraternelle était également tendue au fascisme. Afin que Hitler puisse réaliser sa politique de réarmement, la Russie lui fournit en quantités croissantes le minerai de manganèse dont la production d'acier pour la guerre avait besoin. Les insultes de Hitler à Nuremberg contre le «gouvernement des bandits rouges» n'étaient qu'une manoeuvre de diversion, pendant que les augures souriants se rencontraient derrière les coulisses. Pour parfaire l'harmonie entre Moscou et Berlin, il ne manquait plus qu'une alliance militaire offensive contre la révolution socialiste. Le jour devait venir où cela aussi deviendrait réalité historique. ( ... ) Les derniers chapitres du livre du Rühle, développés dans un autre manuscrit de la même époque, Weltkrieg-Weltfaschismus-Weltrevolutionn'ont pas été traduits ici. (Note de l'Editeur).

PERSPECTIVES
La Première Guerre mondiale a porté un coup mortel au capitalisme privé dans son principe.Mais, ni les vainqueurs, ni les vaincus ne s'en sont rendu compte. C'est pourquoi la bourgeoisie a négligé de créer un collectivisme fédéral international sur la base du capitalisme de monopole et les socialistes sont passés à côté de la nationalisation ou socialisation de la propriété privée et des transformations correspondantes de la société et de l'économie.
La crise mondiale a montré les erreurs produites par cette négligence et a placé le capitalisme en tant que système devant le choix : survivre ou disparaître.
En raison du retard idéologique, organisationnel, stratégique et tactique de sa lutte de classe, le prolétariat a, une fois de plus, été incapable de résoudre la crise par une révolution.
C'est alors que le fascisme est arrivé à la rescousse en proposant une solution de remplacement favorable à la bourgeoisie avec des moyens capitalistes modifiés.
Il a remplacé par la production d'armements et l'industrie de guerre la production, devenue non-rentable, des objets de consommation, et a fait de l'Etat, avec son pouvoir d'achat infini et sa solvabilité sans limites, le seul consommateur à la place des masses consommatrices civiles et de leur pouvoir d'achat affaibli. Il s'en est suivi une activité économique subventionnée en grand par l'Etat et dont en retour l'Etat devint le seul client, fournisseur de matières premières et le seul investisseur, dirigeant de l'économie disposant des revenus du capital. Cette évolution conduisait automatiquement à un énorme ensemble économique, au dirigisme dans tous les domaines, à la standardisation et à la planification, à l'exploitation sans bornes des producteurs et des consommateurs, à l'ultra-impérialisme, et enfin à la guerre.
Le facteur de cette transformation et de ces reclassements fut le fascisme, avec l'aide de son pouvoir sans limites sur l'Etat, et donc par les moyens de la normalisation, de la terreur, de la dictature, de la dynamique totalitaire, du militarisme et de l'idolâtrie idéologique de l'Etat.
La bureaucratie règne, tout est commandement, ordres, injonctions, prescriptions, contrôles, surveillance et discipline. Le chômage disparaît, la crise semble être résolue.
L'individualisme de l'ancienne société ne cesse de reculer devant l'appartenance forcée à la collectivité. La vie privée s'amenuise. L'homme devient ouvertement mouton et machine. La société tout entière est mécanisée, rationalisée, standardisée et normalisée. Même la pensée, la mentalité, la volonté, l'imagination, la sexualité, les goûts de l'art, de la nature et du sport, les divertissements et les désirs subissent la loi du nivellement, dirigé d'en haut et ressenti en bas comme une destinée inéluctable.
Mais la crise n'est résolue qu'en apparence. Elle se nourrit des industries de guerre et d'armement, de la guerre elle-même. C'est la guerre qui fait éclater le système fasciste, qui dévoile ses mécanismes boiteux, fait des masses les porteurs et les détenteurs de la puissance et montre à la bourgeoisie l'expropriation dont elle a été depuis longtemps l'objet; c'est elle qui réunit toutes les victimes du système pour en faire ses ennemis. La guerre marque la fin du fascisme et donc celle de l'époque capitaliste.
C'est pourquoi à l'armement permanent répond le recul permanent devant la guerre. Si l'on réussit à l'éviter, si l'on parvient à une entente ou à la paix avec l'ennemi, l'industrie d'armement cessera. Mais cela signifie la fin de la reprise économique et la réapparition de la crise. La fausse solution de la crise, l'imposture du fascisme, qui se présente comme le sauveur du capitalisme, sa faillite enfin, deviennent évidentes. Le monopolisme est au bord de l'abîme, il est condamné.
Mais les démocrates aussi et leur système sont restés impuissants dans leur lutte contre le fascisme. Car le capitalisme privé est également en faillite. Il ne leur reste plus qu'une issue, le capitalisme d'État, et celui-ci ne peut conserver le pouvoir qu'à l'aide des méthodes fascistes. Or l'histoire a déjà convaincu ces méthodes d'absurdité.
Tandis que cette évolution prenait place en Allemagne et que toute l'Europe était sur 4 point de basculer dans le chaos, le bolchévisme a fait en Russie, sans propriété ni capitalisme privé, une expérience extraordinaire : il a réussi à fonder une économie étatique, qui était censée être du socialisme mais a abouti au capitalisme d'État. La révolution bourgeoise avait coïncidé en Russie avec la révolution sociale, circonstance qui donna aux bolchéviks l'espoir trompeur de pouvoir créer le socialisme. Mais comme il n'y a pas, dans le système de parti bolchevik, ni dans la réalité russe, de place pour mettre en pratique le système des conseils, et que ce système des conseils est le seul instrument permettant de construire le socialisme, toutes les conquêtes de la révolution sociale qui ont été faites, l'ont été en pure perte. L'erreur tragique a été que les bolchéviks pensaient que leur révolution était une révolution sociale et essayaient d'en déduire des enseignements pour le monde entier.
Cette erreur est devenue la source de milliers d'autres, de malentendus, d'échecs, de conflits et de catastrophes, et en fin de compte la source du stalinisme, de la trahison envers le socialisme, du pacte avec le fascisme, de l'impérialisme russe et du déclin définitif de la dictature bolchévique qui ne manquera pas de se produire après la Deuxième Guerre mondiale. Le bolchévisme, capitalisme d'État et dictature des bureaucrates, aura et doit avoir le même sort que le fascisme.
Les puissances démocratiques finiront, elles aussi, de la même façon si elles tentent d'utiliser leur éventuelle victoire dans la Deuxième Guerre mondiale pour sauver et pérenniser l'ancien système libéral de l'économie et de la société. La décision interviendra¥au cours de la guerre soit en faveur d'un collectivisme fédératif tardif sur la base du capitalisme d'État, donc vers une fascisation de l'ensemble du monde capitaliste, soit au bénéfice d'une révolution sociale qui fraiera la voie au socialisme.
Assurément, tant que le mouvement ouvrier s'en tiendra à ses anciennes formes d'organisation, à ses méthodes parlementaires, à ses pseudo-luttes de classes, à ses vieilleries tactiques et stratégiques, la victoire par la révolution lui sera refusée.
Mais qu'il jette dans la balance le poids de son grand nombre, le rôle décisif qu'il tient dans le procès de production, qu'il s'émancipe d'une direction embourgeoisée, qu'il retrouve sa liberté d'initiative et prenne en main son propre sort au moyen du système des conseils, et il parviendra alors au socialisme, «où la liberté de chacun est la condition du libre épanouissement de tous».


Otto Rühle

NOTES
[1] Oswald Spengler : Le déclin de l'Occident.
[2] Mot d'Ebert rapporté dans les souvenirs du prince Max de Bade ( Erinnerungen und Dokumente. 1927 ) - note de l'Editeur.
[3] Une partie du manuscrit manque ici ( Note de l'Editeur ).
[4] cf. J. Harper ( Anton Pannekoek ) Lénine philosophe.Ed. Cahiers Spartacus. Préf. de Mattick. Postface de Korsch.
[5] en français dans le texte ( Note de l'Editeur ).
[6] cf. Rosa Luxembourg, « Discours sur le Programme ». dans  : Prudhommeaux. La Commune de Berlin 1918-1919( Cahiers Spartacus. C2 ).
[7] cf. Rosa Luxembourg : « Problèmes d'organisation de la Social-démocratie russe » ( 1904 ) dans Marxisme contre Dictature( Cahiers Spartacus B 56 ).
[8] cf. Prudhommeaux : La Commune de Berlin( Cahiers Spartacus. C 2 ).
[9] cf. Hermann Gorter : Lettre ouverte au camarade Lénine. Berlin 1921.( Cahiers Spartacus Serie B No. 27 ).
[10] Voir Le Gauchisme.Ed. 10-18. p. 66.
[11] Voir Le Gauchisme.Ed. 10-18 p. 81.
[12] voir Le Gauchisme.Ed. 10-18 p. 104.
[13] Voir Le Gauchisme.Ed. 10-18 p. 102 sq.
[14] Voir Voline, La Révolution inconnuerééd. P. Belfond et Archinoff. le mouvement makhnoviste.¥Bélibaste.
[15] Voir « le développement de la politique étrangère de la Russie soviétique » dans La contre-révolution bureaucratique,Ed. 10-18.
[16] Voir à ce propos H. Isaacs, La tragédie de la révolution chinoise 1925-1927,Paris, 1967, et Ch. Reeve : Le Tigre de papier.Cahiers Spartacus Sie B NI 48.


Pascal Holenweg
Le Manifeste Communiste a 150 ans...
et cela fait 150 ans qu'on attend que le communisme se manifeste...
Source : http://www.republique.ch/culture/biblio/holenweg2.html
Quelle actualité pour le marxisme aujourd’hui ? Le capitalisme.

La sinistra in Europa non è da rinnovare, o da ricostruire, o da ripensare, o da ricomporre, ma da inventare. Radicalmente et dacapo.
(Paolo Flores d’Arcais)
1
Quelle actualité pour le marxisme aujourd’hui ? nous demande-t-on. Quelle actualité ? D’abord, le capitalisme. Ensuite, le refus de s’en accommoder. Enfin, la volonté de s’organiser pour le dépasser. L’actualité du marxisme est donc dans l’objet (le capitalisme) et le contenu (la volonté de changement et l’exigence d’action) du marxisme lui-même.
2
Mais de quoi, et de qui, parlons nous lorsque nous posons la questions «quelle actualité de Marx aujourd’hui ?» ? Nous parlons de Marx, et nous parlons de nous. Nous parlons de Marx, et non de ceux qui se sont réclamés de lui ; et nous parlons de nous, puisque nous parlons de l’ «actualité» de Marx  — comme nous pourrions parler de celle de Bakounine, heureusement (pour lui, d’abord) moins encombré de disciples que son vieux frère ennemi.... Bref , il faut s’entendre sur les termes de la question comme sur ceux de la réponse : il y a ce que Marx a dit, écrit, et ce que les «marxistes», ou présumés tels, ou autoproclamés tels, en ont fait — et le rapport de l’un aux autres tient plus souvent de l’interprétation hasardeuse et du bégaiement rituel que de la compréhension et de l’adaptation : les meilleurs d’entre les «marxistes», je veux dire ceux qui d’entre eux ont le mieux compris Marx, quitte à la réinterpréter et à le «réviser» (comme Bernstein ou Kautsky) ont été dénoncés, idéologiquement déshérités, politiquement diabolisés, par les pires caricaturistes de Marx — à commencer par Lénine.
     
    Tout le reste, à commencer par le léninisme, est de l’histoire : Lénine prétend certes au marxisme, mais Lénine prend le pouvoir avec les méthodes de Blanqui et le garde avec celles de Robespierre. Staline prétend certes continuer Lénine (et donc Marx), mais Staline prend le pouvoir avec les méthodes de Fouché et le garde avec celles d’Yvan le Terrible. On aurait d’ailleurs fort surpris Marx en lui annonçant qu’en se réclamant de lui, une force politique totalement minoritaire arrivée au pouvoir par un putsch allait prétendre instaurer le socialisme dans le dernier pays d’Europe où lui-même le pensait possible...Marx n’est pas pour grand chose dans ce que quelques uns de ses disciples ont fait du marxisme, et dans le succès du putsch bolchevik de novembre 1917, la social-démocratie d’août 1914 porte une part de responsabilité infiniment plus grande que la référence des bolcheviks à Marx. La chute de l’Union Soviétique, de ce point de vue, éclaire singulièrement notre paysage politique et intellectuel : on peut (re)lire Marx sans se retrouver dans le même camp que les professeurs de Diamat stalinien, comme on peut (re)lire Bakounine sans se retrouver dans la même cellule que l’assassin de Sissi, et (re)lire Rousseau sans se retrouver siégeant au Comité de Salut Public. Et lire Marx (comme Bakounine ou Rousseau, comme Machiavel ou La Boëtie), ce peut être (et, de son propre point de vue, ce doit être) s’apprêter à le critiquer (à critiquer son déterminisme, son mécanisme, ses certitudes...). La critique de Marx sera d’ailleurs d’autant plus radicale qu’elle s’appuiera sur lui.
    En outre, ni l’analyse du capitalisme, ni la volonté de l’abattre, ne sont réductibles au seul Marxisme. Marx lui-même s’appuie sur les économistes anglais pour analyser le capitalisme. Et d’entre les multiples courants politiques et/ou intellectuels du socialisme, le marxisme n’est ni le plus virulent à l’égard du capitalisme, s’il prétend être le seul à l’analyser scientifiquement, ni le plus volontariste : l’exigence anticapitaliste est plus encore présente chez les anarchistes, et n’est pas moins forte chez les socialistes chrétiens. Marx est anticapitaliste, certes — mais Lamennais aussi, et Bakounine l’est plus encore... enfin, l’anticapitalisme n’est pas le socialisme : après tout, et à leur manière, le fascisme et l’intégrisme religieux sont anticapitalistes...

    3
    Marx est-il d’actualité, nous demande-t-on ? Il l’est donc, puisque son objet (le capitalisme) l’est toujours. Marx est d’actualité, mais comme Machiavel, et pour les mêmes raisons instrumentales : l’un analyse le capitalisme, l’autre le pouvoir politique, et ni le capitalisme ni le pouvoir politique n’ont déserté ni le champ de l’analyse, ni celui de l’action. Nous avons donc à récuser le marxisme comme idéologie, tout en pouvant continuer d’user de la pensée de Marx comme d’une méthode, ou d’une référence, non exclusive, non totalisante (il n’y a pas, n’en déplaise à Sartre, d’ «horizon indépassable» dans l’histoire des idées, si un «horizon indépassable» est pour le reste un beau pléonasme).Nous n’avons pas affaire avec le marxisme, et moins encore avec la pensée de Marx, à un corpus théologique clos, mais à une pensée sociale — au double sens d’une analyse de la société, et d’une volonté de transformer la société : «Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; il s’agit maintenant de le changer». Pour Marx l’interprétation et la volonté de changement sont indissociables : on interprète pour pouvoir changer, on ne peut changer que si on a interprété.
    Que vaut le meilleur des programmes si l’on ne dispose d’aucun moyen de l’appliquer ? Marx (mais aussi Bakounine) répond par l’engagement à la pratique. L’utopie n’est pas l’île de Thomas More, elle est concrète, et elle se concrétise dans la lutte politique, et l’organisation pour cette lutte. Mais que vaut une lutte sans programme ? Que vaut d’être au pouvoir si on ne sait pas qu’en faire, ni qu’y faire, si on n’y fait rien ou qu’on n’y fait que ce que d’autres pourraient y faire (aménager le capitalisme, par exemple ?) Marx (mas pas Marx seulement) répond par l’engagement au programme. Cette double exigence, celle du programme et celle de la pratique, est une double critique : une critique du pragmatisme et de l’activisme (des pratiques sans programme) et une critique de l’utopisme (un programme sans pratique). L’île d’Utopie est parfaite, en son genre quelque peu carcéral. Mais elle n’est nulle part, et elle est hors du temps. Elle n’est pas une alternative, mais un rêve — un opium du peuple comme les autres. Quant au pragmatisme, qui calibre constamment l’action aux possibilités offertes d’agir ici et maintenant sans sortir du cadre donné par les institutions existantes, à quoi mène-t-il, sinon à pérenniser ces institutions, et donc à faire le contraire de ce qu’une force de changement est supposée faire ?

    4
    Il y a dans Marx une analyse scientifique (ou voulant l’être) de la réalité sociale, et une critique éthique de cette réalité, de quoi découle la volonté de la changer. Il y a l’ «analyse concrète des situations concrètes», pour reprendre une expression léniniste, et la volonté de mettre cette analyse au service d’un projet de changement. De ce point de vue, Marx condense les deux figures de l’intellectuel selon Max Weber, le savant et le politique, et les deux éthiques intellectuelles, l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la vérité, la première reposant sur la seconde, aucune des deux n’ayant de légitimité sans l’autre.Analyse et pratique (praxis et poiesis, pour faire pédant...) sont des exigences au présent : Il s’agit bien aujourd’hui de comprendre la mondialisation capitaliste, puisque c’est elle qui impose son rythme et ses critères, et de la comprendre pour y opposer une alternative, puisque ces critères (la mercantilisation généralisée) sont inacceptables, et leurs conséquences catastrophiques. Comprendre la mondialisation et s’en tenir là, c’est se contenter d’un travail d’autopsie ; s’opposer à la mondialisation sans la comprendre, c’est se condamner à l’impuissance.

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    Opposer une alternative à la mondialisation capitaliste, ce n’est pas seulement y résister, et dans l’appel à «résister» à la mondialisation capitaliste, il semble qu’il entre aujourd’hui plus de Proudhon ou de Lassalle que de Marx, plus de conservatisme, de corporatisme, de fétichisme étatique, que de volonté de changement. Marx n’appelait pas à «résister» à la marche du capitalisme, mais à la poursuivre jusqu’à la faire sortir de ses rails et de ses limites; il n’appelait pas à la défense de l’État-Nation, mais applaudissait la force révolutionnaire qui, après l’avoir édifié, menaçait de le mettre à bas. Les mots du «Manifeste  communiste» sont clairs — et ils ne décrivent pas seulement l’état du capitalisme en 1848, mais aussi, toujours, sa force en 2001 :«Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, de tous les moyens de communication. Ce développement réagit à son tour sur la marche de l’industrie ; et au fur et à mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la Bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l’arrière plan les classes transmises par le moyen âge. (...) Chaque étape de l’évolution parcourue par la Bourgeoisie était accompagnée d’un progrès correspondant. (...) La Bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle essentiellement révolutionnaire. (...) La Bourgeoisie n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux».
    Ce faisant, la bourgeoisie (c’est-à-dire le capitalisme) a à la fois «cassé» les vieilles structures et rendu possible l’avènement de nouveaux rapports sociaux — le socialisme, c’est-à-dire, pour Marx mais aussi pour l’ensemble des autres courants du socialisme, des anarchistes aux sociaux-démocrates en passant par les socialistes chrétiens, la propriété collective, sociale (et non pas, ou pas forcément, l’étatisation) des moyens de production et des circuits financiers.

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    Il n’y a pas aujourd’hui de meilleurs «marxistes», au sens de praticiens des hypothèses de Marx, que les principaux acteurs du capitalisme mondialisé. Jean-Marie Meissier ou Bill Gates sont de meilleurs «marxistes» que Robert Hue ou Fausto Bertinotti. Berlusconi est meilleur «gramscien» que ses adversaires (lui au moins a compris le sens concret de l’exigence d’hégémonie culturelle : en diffusant de la merde, certes, mais en transformant dans le même temps les citoyens en mouches).Marx est un critique du capitalisme, mais un critique admiratif, et un critique qui, animé de la volonté de dépasser le capitalisme, et d’un refus éthique absolu d’admettre sa légitimité et la «normalité» de ses conséquences, affirme que ce dépassement, ce refus et l’abolition de ces conséquences s’inscrivent dans le prolongement du capitalisme, non dans le retour à des formes anciennes de rapports sociaux (comme les rêvait Proudhon) ou dans la défense des rapports sociaux existants. Le capitalisme créée les conditions du socialisme.
    Reste que ces conditions ne sont pas des nécessités, et que le passage du capitalisme au socialisme se fait par l’action humaine. Au centre de la pensée de Marx, il y a bien l’homme (l’humain), non comme concept métaphysique mais comme acteur — non comme être pensant, mais comme être agissant, n’étant que parce qu’il est agissant. Ce qui constitue l’humain est son action sur les choses, sur d’autres humains, sur son milieu, sur sa société — non une âme ou une essence spirituelle. Et l’une des critiques les plus radicales du capitalisme est précisément celle qui se fonde sur ce constat qu’en «chosifiant» l’action des hommes, et la réduisant et en réduisant leurs relations à des actions et des relations marchandes, le capitalisme transforme l’homme lui-même en marchandise.

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    Le capitalisme n’est pas une «simple» forme de production : il est un système global, soumettant toute la société, tout fonctionnement social, toute règle et toute norme sociale à ses lois. C’est-à-dire transformant tout rapport humain en chose, et toute chose en marchandise. La gauche ne se plie-t-elle pas elle-même à cette «loi» en admettant comme mesure essentielle de son efficacité politique les critères mêmes du capitalisme : équilibres macro-économiques, équilibre budgétaire, croissance quantitative et mesurable monétairement, augmentation du niveau de vie mesurée par celle du revenu ?
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    Dans le grand jeu de masques idéologiques auquel il paraît que l’on joue depuis dix ans, l’on voit donc des masques «marxistes» défendre l’État-Nation comme rempart contre le capitalisme (mais qui donc a constitué l’État nation ?), la gauche révolutionnaire en appeler à la défense de l’État social (c’est-à-dire du capitalisme socialisé par la social-démocratie, que la même gauche révolutionnaire il y a dix ans dénonçait précisément comme gestionnaire du capitalisme), des forces se proclamant «alternative» proposer le capitalisme des années cinquante du XXème siècle comme alternative au capitalisme des premières années du XXIème siècle (il est vrai que nous avons fait encore mieux, encore plus «alternatif», en proposant d’en revenir au IIIème siècle — mais c’était en usant du calendrier républicain...) et une partie de la social-démocratie s’autoproclamer «moderniste» en se donnant pour programme celui de la Migros et de l’Alliance des Indépendants de Gottlieb Duttweiler : «le capital à but social».
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    Ou en est on à «gauche de la gauche» (pendant qu’à la «droite de la gauche» on se livre à la chasse aux «bobos» et à la caresse des classes moyennes dans le sens du poil fiscal et patrimonial...) ? A affirmer qu’il n’y a pas de meilleur «anticapitalisme» que celui qui consiste à défendre deux des trois instruments du capitalisme : le salariat et l’État (non pas la collectivité publique, non pas la commune, mais l’État central). A accuser la social-démocratie (héritière, qu’elle l’admette ou non, du marxisme...) de basculer dans le social-libéralisme, mais en même temps à proclamer l’ardente obligation de reprendre des mains de la social-démocratie défaillante le flambeau de l’État social — bref, à transformer l’ancienne gauche révolutionnaire en succédané de l’ancienne social-démocratie.
    10
    La gauche, depuis bientôt cinquante ans, concentre dans nos pays son action, ses forces, ses capacités de projets, sur les institutions politiques et sociales, sur le travail législatif et constituant, sur l’action dans, par et sur l’État. Bref, sur ce que Marx concevait comme étant la «superstructure» ; or celle-ci (les lois, les institutions, les idéologies, leurs appareils) est toujours «en retard» sur l’infrastructure économique, que le capitalisme constitue «globalement», à marche forcée et avec une efficacité (de son point de vue) remarquable. De quel poids face à la puissance de l’infrastructure économique capitaliste peuvent être les efforts (admettons qu’efforts il y ait) consacrés par la gauche traditionnelle à «moderniser» les appareils politiques et sociaux, sans plus se poser la question de leur transformation radicale (et pour certains d’entre eux, de leur abolition) ?
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    Pour Marx, le «moteur de l’histoire» est la lutte des classes. La fin de cette lutte est désormais proclamée, avec la fin des classes, et la fin de l’histoire, dans une société réconciliée autour d’une massive classe moyenne (certes flanquée d’une frange d’exclus et d’une marge de milliardaires) qu’il conviendrait désormais d’entretenir, de préserver, de laisser prospérer pour sur elle construire un ordre social stable, paisiblement démocratique et respectueux de quelques droits fondamentaux. Mais à supposer même que cette vision ait quelque réalité hors du centre du morceau de monde où elle est proclamée, quelles sont les conditions nécessaires à la prospérité de ce petit paradis de petits bourgeois ? D’entre les conditions de cette société «réconciliée», n’y a-t-il pas la multiplication des sociétés désagrégées ? La fin de la lutte des classes dans les pays du «centre» développé ne se paie-t-elle pas de la constitution d’une gigantesque classe d’exclus à leurs portes ? Et quel sens cela peut-il avoir pour des socialistes de combattre pour le maintien ici de conditions et de normes sociales dont la contrepartie reste l’exclusion de la majorité des habitants de la planète des droits les plus fondamentaux ?
    12
    Face à la mondialisation capitaliste, nous avons à opposer notre propre «mondialisation» : l’internationalisme — et un internationalisme aussi concret que ce à quoi il s’oppose. Un tel internationalisme suppose à la fois des instruments (des organisations internationales, politiques et syndicales) et une traduction des principes de solidarité dans chaque action politique concrète, à tous les niveaux de l’action politique, jusqu’au plus local, jusqu’au plus trivial, jusqu’au plus impopulaire. Car s’il n’y a plus grand monde, dans ce pays, dont on puisse dire ce que Marx disait des prolétaires de son temps : «ils n’ont à perdre que leurs chaînes»,des millions d’hommes et de femmes de par le monde n’ont toujours à perdre que leurs chaînes, quand la fameuse et improbable «classe moyenne» occidentale aux basques de laquelle court toute la social-démocratie européenne a de toute évidence «quelque chose» à perdre à être solidaire des gueux. Que craignent de perdre les jeunes manifestants de Kabylie ? Et de quelle solidarité avec eux croit-on que nosbobossoient capables ?L’internationalisme n’est pas une solidarité entre les «riches» et les «pauvres», mais une organisation solidaires des «pauvres» contre les «riches».
    C’est là, finalement, dans l’exigence internationaliste, dans la certitude qu’on ne sortira pas du capitalisme sans en sortir ensemble, après l’avoir combattu ensemble, que nous pouvons aujourd’hui retrouver le meilleur de l’héritage marxien. Le capitalisme est mondialisé ? L’alternative au capitalisme doit l’être aussi. Les internationalismes passés ont échoué ? Un nouvel internationalisme doit recevoir l’enseignement de ces échecs.

    13
    Le Manifeste Communistede Marx et Engels a donc été publié pour la première fois il y a plus de 150 ans. À la relecture de ce texte, aujourd'hui, on pensera sans doute moins aux intentions et aux projets de ses auteurs qu'à ce qu'en firent ceux qui s'en emparèrent. Ce n’est pas à tort que ce lien se fait, entre Marx et les marxistes, même les pires : après tout, un «intellectuel» doit tout de même est tenu pour un peu responsable de ce que l’on fait de son travail, sauf à considérer celui-ci comme inconsistant. Mais ce serait tout de même évidemment à tort qu’on réduirait l’apport de Marx à ce qu’en firent Lénine, Staline ou Mao — d’autant que cette réduction est généralement faite par des gens qui n’ont jamais pris la peine de lire une seule ligne du vieux Karl, et ne retiennent de lui que le titre de son texte le plus court : le Manifeste communiste,précisément — et en donnant au mot «communiste» le sens que nous lui donnons aujourd’hui, plus de 80 ans après le putsch de novembre 1917.
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    De quel «communisme» Marx et Engels écrivent-ils ? Evidemment pas du collectivisme d'État né de ce putsch, mais bien plutôt du vieux projet utopiste de réconciliation des hommes, des classes et des peuples. La Révolution à laquelle se réfèrent Marx et Engels est au fond, toujours, la Grande Révolution de 1789, qu'il faut faire là où elle n'a pas encore été faite, refaire là où elle a été défaite, parfaire partout où elle n'a pas été conduite à son terme. Bref : ils reprennent la révolution là où Robespierre et Saint-Just l'ont laissée.150 ans après son «Manifeste», le communisme ainsi projeté (la société sans classe, sans État, sans frontières et sans propriété privée) ne s'est évidemment toujours pas manifesté. A qui la faute ? Au capitalisme, sans doute, qui s'est acharné à démentir la prédiction rituelle de son effondrement dans une crise définitive, apocalyptique au sens strict du terme. La baisse tendancielle du taux de profit a finalement agi sur le capitalisme comme une provocation à l’innovation technologique, à la rationalisation de la production, à l’ouverture de nouveaux marchés, à la création de nouveaux «besoins» (c’est-à-dire à la transformation d’anciennes envies en nouvelles consommation). Mais de la pérennité du capitalisme la faute revient aussi au mouvement ouvrier lui-même (du moins à sa part majoritaire) qui, sociaux-démocrates et «communistes» sur ce point au moins complices, n'a eu de cesse de renforcer ce que le communisme «théorique» voulait abolir — à commencer par l'État, à poursuivre par le salariat, à terminer par la propriété privée...

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    La première et la dernière phrase du Manifeste sont célèbres, mais entre «un spectre hante l'Europe, le spectre du communisme» et «prolétaires de tous les pays, unissez-vous»,il y a quelque chose, l'essentiel, qui s'est perdu en 150 ans : un souffle révolutionnaire romantique pas encore ossifié dans la prétention scientifique, un volontarisme et un optimisme politiques qui tranchent vigoureusement avec les plates soumissions aux normes établies par quoi la gauche contemporaine se manifeste si souvent. Que nous reste-t-il de ce souffle et de ce volontarisme ? Des réflexes, de la nostalgie, peut-être, mais encore ?
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    Un spectre hante la gauche européenne, celui de son impotence, de sa propension à vouloir faire du social-capitalisme neuf avec du corporatisme vieux, du socialisme moderne avec d'anciens modernismes «radicaux», du mouvement social avec la défense du salariat, de l'État et de la propriété privée contre ce qui, venant du capitalisme lui-même, les menacent. Bref, les héritiers du mouvement ouvrier adorent ce que le mouvement voulait brûler et combattent pour la défense de ce qu'il voulait abolir.150 ans après l'un de ses manifestes fondateurs, pourquoi combat la gauche ? Pour la préservation des normes sociales petites-bourgeoises (à commencer par l'emploi et le salariat) et pour la défense des «bases nationales» de l'économie, quand Marx applaudissait haut et fort à leur destruction par la mondialisation (qu'il appelait de ses vœux et en quoi il voyait une condition préalable et nécessaire au socialisme).

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    Il y a bien quelque chose de cruellement exemplaire dans telle de nos querelles locales, où l'on peut voir par exemple la «gauche de la gauche» combattre pour la défense des petits propriétaires de villas menacées par un (modeste) projet d'urbanisation sociale (partielle) de leur zone pavillonnaire... Marx, encore (et en substance) : en soumettant la campagne à la ville, en augmentant la population des villes aux dépens de celle des campagnes, la bourgeoisie fait œuvre révolutionnaire...Ainsi en sommes nous, ou plutôt ainsi nous sommes-nous réduits à défendre le «vieux monde» contre ce qui le menace. Quant à celles et ceux d'entre nous qui ont peine à se satisfaire de cet avachissement du projet et des pratiques, ils ont à répondre à cette autre question, non moins inquiète que «pourquoi combattons-nous ?» : Pour qui, et avec qui combattons nous ?

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    Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Certes, mais où sont-ils passés, les prolétaires ? Dans la fonction publique ou au RMCAS (RMI) ? Et de quelle couche sociale sont aujourd'hui représentatifs les héritiers de ceux qui parlaient autrefois en leur nom — puisqu'aussi bien, le prolétariat a toujours eu pour son malheur plus de porte-paroles que de droit à la parole ?L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes de classes, assénaient nos deux barbus fondateurs. Fort bien -mais quelles classes, ici et maintenant, sont-elles en lutte ? Marx et Engels constataient que la société de leur temps se divisait «de plus en plus en deux vastes camps opposés, et deux classes ennemies: la Bourgeoisie et le Prolétariat»... Les deux vieux ennemis se sont-ils réconciliés (ils se marièrent, créèrent une start-up, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants : les bobos)ou plutôt l'un des deux a-t-il digéré l'autre ? De la bonne vieille dichotomie du Manifeste, il semble bien ne nous rester qu’une contradiction qui n'est plus une lutte, entre une grande bourgeoisie qui croit conduire le changement social parce qu'elle en célèbre les vertus à Davos et une petite bourgeoisie qui ne craint rien tant que sa paupérisation, et une contradiction qui n'est pas encore une lutte, entre les «socialisés» et les exclus, et les classes moyennes d’ «ici» et les sous-prolétarisés de «là-bas» (contre qui se prêche un contrôle de l’immigration dont le seul effet perceptible est de transformer des immigrés légaux en immigrants illégaux, et de remplir les poches des réseaux mafieux de passeurs).

    19
    Pour la plupart de ses habitants, notre monde est invivable, et invivable aussi pour des millions d'Européens (et d'Américains du nord) la société prévalant sur leurs continents. Mais de l'édification de cette société, les héritiers de Marx et d'Engels (sociaux-démocrates et «communistes») ont pris leur part, considérable; ce monde, les socialistes l'ont aussi construit, et ils en ont aussi défini les règles. 150 après le Manifeste communiste,nous ne sommes toujours pas sortis du capitalisme, nous avons même largement contribué à le renforcer, en le «socialisant», et notre problème (quand encore nous consentons à nous le poser) est toujours celui que se posaient les fondateurs du mouvement ouvrier international : le problème du dépassement de la réalité sociale par le projet politique, et par sa pratique — l’utopie concrète.Pour Marx et Engels, le socialisme était un projet — un projet logique, inscrit dans le capitalisme comme une conséquence l'est dans une cause. Le socialisme est, reste un projet, et peut-être est-il voué à n'être que cela, aussi peu réalisable qu'un horizon est atteignable (cet horizon là est, pour le coup, «indépassable»), mais donnant une direction sans proposer une réalité «clef en main». L'important, il est vrai, est le cheminement, pas d'atteindre le terme du chemin. Le chemin se trace en cheminant — ce qui après tout est encore le meilleur moyen de ne pas perdre en route ceux qui ont oublié quel était le chemin (ce n’est plus du Marx, c’est de l’Héraclite : tant qu’à être accusé d’archaïsme, autant faire dans le présocratique...)

    20
    Relire le «Manifeste»(et si le temps nous en est donné, «Le Capital », l’ «Introduction à la critique du droit politique hégélien» et «L'Idéologie allemande») s'impose certes, comme un acte de culture ou de mémoire, non pour y trouver une réponse pratique à la nécessité présente de faire resurgir une «gauche»qui soit aussi radicalement socialiste que radicalement anticapitaliste, et qui sache bien que ces deux radicalités ne se confondent pas (il y a, présent, un anticapitalisme foncièrement réactionnaire, lors même qu'il se pare de rhétoriques révolutionnaire, et nous avons à nous en défaire dans le même mouvement que nous avons à nous défaire de nos fétiches modernistes).Le reproche que nous avons à faire aujourd’hui à la gauche n’est pas d’être réformiste, mais de ne même plus l’être. Et apparemment de renoncer à le redevenir.
    Quand la posture moderniste tient lieu de programme et que le corporatisme se proclame force de résistance, ce n’est pas seulement «la gauche» qui s’efface devant le marché triomphant, mais c’est le politique — tout le politique, du citoyen aux institutions — qui s’efface devant l’économie — et plus précisément : une certaine forme d’économie : celle-là même qui fut l’objet du travail d’analyse et de l’appel à l’action de Marx, ce capitalisme dont la persistance fonde, précisément, l’actualité de ce travail et, avec d’autres, de cet appel.
    Relisons le Manifeste Communiste, non comme on relit un programme (et moins encore comme on bégaie un catéchisme) mais pour la même raison que nous devons aussi relire le Discours de la servitude volontaire : pour nous souvenir de ce que nous voulions, comprendre pourquoi nous n'en avons rien obtenu, et reprendre le cheminement interrompu.



Pascal Holenweg 
15 Prairial CCIX, jour de la caille (3 juin 2001)



Nestor Makhno
Textes (1925-1932)
"La lutte contre l'Etat (et autres écrits)", 
Textes (1925-1932) traduits par Alexandre Skirda 
http://membres.lycos.fr/durruti/makhno/sommaire.htm
Manifeste de l'armée insurrectionnelle d'Ukraine (1er janvier 1920)
  1. Le Grand Octobre en Ukraine
  2. Pour le Xème anniversaire du mouvement insurrectionnel makhnoviste en Ukraine
  3. Sur la défense de la révolution
  4. Quelques mots sur la question nationale en Ukraine
  5. Aux juifs de tous pays
  6. La Makhnovchtchina et l'antisémitisme
  7. A la mémoire de l'insurrection de Kronstadt
  8. L'idée d'égalité et les bolcheviks
  9. Les voies du pouvoir "prolétarien"
  10. Le pouvoir soviétique, son présent et son avenir
  11. La lutte contre l'Etat
  12. Le 1er Mai : symbole d'une ère nouvelle dans la vie et la lutte des travailleurs
  13. L'anarchisme et notre époque
  14. Notre organisation
  15. Sur la discipline révolutionnaire
  16. Abécédaire de l'anarchiste révolutionnaire
  17. Lettre ouverte aux anarchistes espagnols
  18. Sur l'histoire de la révolution espagnole de 1931 et le rôle joué par les socialistes de droite et de gauche et les anarchistes 
Manifeste de l'armée insurrectionnelle d'Ukraine (1er janvier 1920)
A tous les paysans et ouvriers de l'Ukraine ! A transmettre par télégraphe, par téléphone, ou par poste ambulante, à tous les villages d'Ukraine ! Lire dans les réunions des paysans, dans les usines et dans les entreprises !Frères travailleurs !
L'armée insurrectionnelle de l'Ukraine a été créée pour s'élever contre l'oppression des ouvriers et paysans par la bourgeoisie et par la dictature bolchevique-communiste. Elle s'est donnée pour but la lutte pour la libération totale des travailleurs ukrainiens du joug de telle ou telle autre tyrannie et pour la création d'une véritable constitution socialiste à nous. L'armée insurrectionnelle des partisans makhnovitsia combattu avec ferveur sur de nombreux fronts pour atteindre ce but. Elle termine actuellement victorieusement la lutte contre l'armée de Dénikine, libérant une région après l'autre, partout là où existaient la tyrannie et l'oppression.
Beaucoup de travailleurs paysans se sont posés la question: comment faire? Qu'est-ce qu'on peut et qu'est-ce qu'on doit faire? Comment se comporter en face des lois du pouvoir et des organisations, etc....?
A ces questions, l'Union ukrainienne des travailleurs et paysans répondra plus tard. Elle doit, en effet, se réunir très prochainement et convoquer tous les paysans et ouvriers; tenant compte du fait qu'on ne connaît pas la date précise de cette assemblée que réaliseront les paysans et ouvriers et où ils auront la possibilité de se réunir pour discuter et résoudre les problèmes les plus importants de nos paysans et ouvriers, l'armée des makhnovitsiconsidère de publier le manifeste suivant :
Sont annulées toutes les dispositions du gouvernement Dénikine. Sont annulées aussi les dispositions du gouvernement communiste qui vont à l'encontre des intérêts paysans et ouvriers. Les travailleurs devront résoudre eux-même la question: quelles sont les dispositions du gouvernement communiste qui sont néfastes au intérêts des travailleurs?

  • Toutes les terres appartenant aux monastères, aux grands propriétaires et autres ennemis, passent aux mains des paysans qui vivent seulement du travail de leurs bras. Ce transfert doit être défini dans des réunions et par des discussions du paysannat. Les paysans devront se rappeler et tenir compte non seulement de leurs intérêts personnels mais aussi des intérêts communs du peuple travailleur, opprimé sous le joug des exploiteurs
  • Les usines, les entreprises, les mines de charbon et autres moyens de production deviennent la propriété de la classe ouvrière entière, qui en assume la responsabilité de direction et d'administration, en incite et développe avec son expérience le développement et cherche à réunir toute la production du pays en une seule organisation.
  • Tous les paysans et tous les ouvriers sont invités à constituer des conseils libres de paysans et ouvriers. Seront élus dans ces conseils seulement les ouvriers et paysans qui prennent une part active à une branche utile de l'économie populaire. Les représentants des organisations politiques ne pourront point participer aux conseils ouvriers et paysans, parce que cela pourrait nuire aux intérêts des travailleurs eux-mêmes.
  • On n'admet pas l'existence d'organisations tyranniques, militarisées qui vont à l'encontre de l'esprit des travailleurs libres.
  • La liberté de parole, de presse et de réunion est le droit de chaque travailleur et n'importe quelle manifestation contraire à cette liberté représente un acte contre-révolutionnaire.
  • Sont annulées les organisations de la police; à leur place on organisera des formations d'autodéfense, qui peuvent être crées par les ouvriers et paysans.
  • Les conseils ouvriers et paysans représentent l'auto-défense des travailleurs. Chacun d'eux doit donc lutter contre n'importe quelle manifestation de la bourgeoisie et des militaires. Il est nécessaire de combattre les actes de banditisme, de fusiller sur place les bandits et les contre-révolutionnaires.
  • Chacune des deux monnaies soviétiques et ukrainienne doit être acceptée à l'égale de l'autre: on punira tous les contrevenants à cette disposition.
  • Reste libre l'échange des produits du travail ou du commerce de luxe, toujours quand il n'est pas administré par des organisations paysannes et ouvrières. On propose qu'un tel échange se fasse entre tous les travailleurs.
  • Toutes les personnes qui s'opposeront à la diffusion de ce manifeste, seront considérées comme contre-révolutionnaires.

  •   
     

    Les conseils révolutionnaires de l'armée Ukrainienne (makhnovitsi),1 janvier 1920.

    Le Grand Octobre en Ukraine
    Le mois d'octobre 1917 est une grande étape historique de la révolution russe. Cette étape consiste en la prise de conscience par les travailleurs des villes et des campagnes de leurs droits à prendre en main leur propre vie et leur patrimoine social et économique: la culture de la terre, les habitations, les usines, les houillères, les transports, enfin l'instruction qui servit jadis à déposséder nos aïeux de tous ces biens.Cependant, à notre point de vue, ce serait s'égarer beaucoup que de donner à Octobre tout le contenu de la révolution russe; en effet, la révolution russe à été préparée durant les mois précédents, période pendant laquelle les paysans dans les campagnes et les ouvrier dans les villes se sont emparés de l'essentiel. Effectivement, la révolution de Février 1917 sert de symbole aux travailleurs pour leur libération économique et politique. Toutefois, ils constatent que la révolution de Février adopte au cours de son évolution la forme dégénérée caractéristique de la bourgeoisie libérale et, comme telle, se trouve incapable de se mettre sur la voie de l'action sociale.
    Les travailleurs dépassent alors immédiatement les bornes instaurées par Février et se mettent à couper au grand jour tous leur liens avec son aspect pseudo révolutionnaire et ses objectifs.
    Cette action revêt deux principe en Ukraine. A ce moment, le prolétariat des villes, vu la faible influence exercée sur lui par les anarchistes, d'une part, et le manque d'informations politiques réelles et les problèmes internes du pays, d'autre part, considère qu'installer au pouvoir les bolcheviks devient la tâche la plus urgente de la lutte entamée pour le développement de la révolution, afin de remplacer la coalition des Socialistes Révolutionnaires de droite et de la bourgeoisie.
    Pendant ce temps, dans les campagnes, en particulier dans la partie Zaporogue de l'Ukraine, là où l'autocratie n'a jamais pu entièrement abolir l'esprit libre, la paysannerie laborieuse révolutionnaire considère comme son devoir le plus impérieux et le plus fondamental l'emploi de l'action révolutionnaire pour se libérer au plus vite des pomechtchiket des koulaks,estimant que cette émancipation faciliterait la victoire contre la coalition socialo-bourgeoise.
    C'est pour cette raison que les paysans ukrainiens prennent l'offensive en confisquant les armes des bourgeois (tout particulièrement lors de la marche du général putschiste Kornilov sur Petrograd en Aout 1917), puis en refusant de payer la deuxième tranche annuelle d'impôts sur la terre aux grands propriétaires et aux koulaks.(Cette terre que les agents de la coalition s'efforçaient justement d'enlever aux paysans, afin de la conserver aux propriétaires, en prenant pour prétexte l'observation du statu quopar le gouvernement jusqu'à la convocation de l'Assemblée Constituante à qui devait appartenir la décision sur ce problème).
    Les paysans saisissent ensuite directement les propriétés et le bétail des pomechtchiks,des koulaks,des monastères et des terres d'État; cela, en instituant constamment des comités locaux de gestion de ces biens, afin de les répartir entre les différents villages et communes.
    Un anarchisme instinctif transparaît clairement dans toutes ces intentions de la paysannerie laborieuse d'Ukraine, lesquels expriment un haine non dissimulée pour toute autorité étatique, sentiment accompagné d'une nette aspiration à s'en libérer. Cette dernière est d'ailleurs très forte chez les paysans; elle se réduit en substance à se débarrasser d'abord des autorités bourgeoises telle que la gendarmerie, les juges envoyés par le centre, etc... Cela s'exprime pratiquement dans beaucoup de régions d'Ukraine. De nombreux exemples témoignent de la manière dont les paysan des provinces d'Ekatérinoslav, de Kherson, de Poltava, de Kharkov et d'une partie de Tavripol chassent de leurs villages la gendarmerie, ou bien lui ôtent le droit d'opérer des arrestations sans en référer aux comités de paysans et aux assemblées villageoises. Les gendarmes en arrivent à se servir uniquement de messagers des décisions prises. Les juges ne tardent pas à accomplir des tâches semblables.
    Les paysans jugent eux-même tous les délits et les litiges, au cours d'assemblées villageoises ou de réunions spéciales, privant ainsi de tout droit de juridiction les juges envoyés par l'autorité centrale. Ces juges tombent parfois dans une telle défaveur qu'ils sont souvent obligés de fuir ou de se cacher.
    Un tel comportement des paysans à l'égard de leurs droits individuels et sociaux les amène naturellement à craindre que le mot d'ordre «tout le pouvoir aux soviets» ne se transforme en un pouvoir d'État; ces crainte ne se manifestent peu-être pas aussi nettement parmi les prolétaires des villes, d'avantage influencés par les sociaux démocrates et les bolchéviks.
    Pour les paysans, le pouvoir des soviet locaux signifie la transformation de ces organes en des entités territoriales autonomes, sur la base du groupement révolutionnaire et de l'autodirection socio-économique des travailleurs en vue de la construction d'une société nouvelle. Interprétant de cette manière ce mot d'ordre les paysans l'appliquent à la lettre, le développent et le défendent contre les atteintes des SR de droite, les Cadets (libéraux) et de la contre révolution monarchiste.
    Octobre n'a donc pas encore eu lieu que les paysans ont déjà refusé, dans de nombreuses régions de payer les impôts de fermage aux pomechtchikset auxkoulaks,puis ayant saisi collectivement les terres et le bétail de ceux-ci, ils ont envoyé des délégués au prolétariat des villes pour s'entendre avec lui sur la prise en main des usines et des entreprises, dans le but d'établir des liens fraternels et de construire ensemble la nouvelle société libre des travailleurs.
    A ce moment, l'application dans les faits des idées du «grand Octobre» n'est pas encore adoptée par ceux qui s'en réclameront par la suite, les bolcheviks et les SR de gauche; elle même fortement critiquée par leurs groupes, organisations et comités centraux. Par contre, pour les paysans ukrainiens, le grand Octobre, surtout la signification politique chronologique qu'on lui a accordée, apparaît comme une étape déjà franchie.
    Pendant les journées d'Octobre, le prolétariat de Pétrograd, de Moscou et d'autres villes, ainsi que les soldats et les paysans avoisinant ces villes, sous l'influence des anarchistes, des bolcheviks et des SR de gauche, ne font que régulariser et exprimer politiquement avec plus de précisions ce pour quoi la paysannerie révolutionnaire de nombreuses régions d'Ukraine a commencé à lutter activement depuis le mois d'août 1917, ce dans des conditions très favorables grâce au soutien du prolétariat urbain.
    Les répercutions de la volonté prolétarienne d'Octobre parviennent en Ukraine un mois et demi plus tard. Cette volonté se manifeste d'abord par des appels de délégués des soviets et de partis, puis par des décrets du Soviet des Commissaires du Peuple à l'égard duquel les paysans ukrainiens se composent avec méfiance, n'ayant pas participé à sa désignation.
    C'est ensuite que des groupes des gardes rouges apparaissent en Ukraine, venant en grande partie de Russie, et attaquent les villes et les noeuds de communication contrôlés par les cosaques de la Rada Centrale ukrainienne. Celle-ci est contaminée à tel point par le chauvinisme qu'elle ne peut comprendre que la population laborieuse du pays s'apparente avec ses frères de Russie, ni surtout tenir compte de l'esprit révolutionnaire répandu parmi la population laborieuse toute prête à combattre pour son indépendance sociale et politique.
    En analysant ainsi le grand Octobre, à l'occasion de son Xeme anniversaire, nous devons souligner que ce que nous avons accompli en Ukraine s'est parfaitement intégré, fin 1917, aux actions des travailleurs révolutionnaires de Pétrograd, de Moscou et des autres grandes villes de Russie.
    Tout en prenant acte de la foi révolutionnaire et de l'enthousiasme manifesté par les campagnes ukrainiennes bien avant Octobre, nous honorons et estimons tout autant les idées, la volonté et l'énergie exprimées par les ouvriers, paysans et soldats russes durant les journées d'Octobre.
    En rappelant le passé, on ne peut passer sous silence le présent, lié d'une façon ou d'une autre à Octobre. Aussi, nous ne pouvons qu'exprimer une profonde affliction devant le fait qu'après dix ans, les idées qui se sont exprimées pleinement en Octobre soient toujours bafouées par ceux-là même qui, en leur nom, sont arrivés au pouvoir et dirigent depuis la Russie.
    Nous exprimons notre solidarité attristée à tous ceux qui ont lutté avec nous pour le triomphe d'Octobre et qui pourrissent actuellement dans les prisons et les camps de concentration. Leurs souffrances, sous la torture et la famine, parviennent jusqu'à nous et nous obligent à ressentir, à l'occasion du Xeme anniversaire d'Octobre, au lieu de la joie normale, une peine profonde.
    Par devoir révolutionnaire, nous élevons une fois encore notre voix, par-delà les frontières de l'URSS: Rendez la liberté aux fils d'Octobre, rendez-leur leurs droits de s'organiser et de propager leurs idées!
    Sans liberté, ni droits pour les travailleurs et les militants révolutionnaires, l'URSS s'asphyxie et tue tout ce qu'il y a de meilleur en elle. Ses ennemis s'en réjouissent et se préparent partout dans le monde, à l'aide de tous les moyens possible, à anéantir la révolution et l'URSS avec elle.
    Dielo trouda,n°29, octobre 1927, pp.9-11.


    Pour le Xème anniversaire du mouvement insurrectionnel makhnoviste en Ukraine
    Comme l'on sait, la honteuse trahison des dirigeants bolcheviks aux idées de la révolution d'Octobre amènera tout le parti bolchevik et son pouvoir «révolutionnaire prolétarien», établi sur le pays, à conclure une paix infâme avec les empereurs allemands, Willhem II, et autrichien, Karl, puis à une lutte encore plus infâme, à l'intérieur du pays, d'abord contre l'anarchisme, ensuite contre les Socialistes Révolutionnaires de gauche et le socialisme en général. En juin 1918, j'ai rencontré Lenine au Kremlin, sur l'instance de Sverdlov, alors président du Comité Exécutif Pan-Russe des Soviet. Me référant à mon mandat de dirigeant du Comité de Défense de la Révolution dans la région de Gouliaï-Polié, j'informai Lenine de la lutte inégale menée par les force révolutionnaire en Ukraine contre les envahisseurs austro-allemands et leurs alliés de la Rada centrale Ukrainienne; il discuta avec moi et, ayant remarqué mon attachement paysan fanatique à la révolution et aux idées anarchistes qu'elle portait en elle, il m'assura que le pouvoir soviétique avait commencé une lutte, dans les centre urbains de la révolution, non pas contre l'anarchisme en lui-même mais contre les bandits qui s'en réclamaient:
    «Avec des anarchistes qui mènent une action révolutionnaire organisée, comme ceux dont vous m'avez parlé maintenant, notre parti bolchevik et moi-même, nous trouverons toujours une langue commune pour instaurer un front révolutionnaire commun. C'est une autre affaire avec les social-traîtres, ce sont de vrais ennemis de l'émancipation authentique du prolétariat et de la paysannerie pauvre; à leur égard, mon attitude restera toujours intransigeante: je suis leur ennemi...»
    Il est difficile de rencontrer chez un maître politicien autant de fourberie et d'hypocrisie que celles que Lénine manifesta en cette circonstance. Le pouvoir bolchevik avait déjà organisé à cette époque la répression contre l'anarchisme, dans l'intention bien délibérée de le discréditer dans le pays. Le bolchevisme de Lénine avait mis une croix sur toute organisation révolutionnaire libre et, seul, l'anarchisme restait encore dangereux pour lui, car il n'y a que l'anarchisme, à condition qu'il apprenne à agir de manière organisée et strictement conséquente parmi les larges masses ouvrières et paysannes, afin de les mener à la victoire politiquement et stratégiquement, qui puisse soulever tout ce qui est sain et totalement dévoué à la révolution dans le pays, et atteindre au moyen de cette lutte la réalisation pratique dans la vie des idées de liberté, d'égalité et de travail libre.
    Notons qu'à l'égard des socialistes, Lénine utilisa un ton aussi injurieux... L'offensive du pouvoir bolchevik contre l'anarchisme et le socialisme rendit à ce moment un grand service aux contre-révolutionnaire étrangers, dont les forces armées pénétrèrent sans mal dans le territoire révolutionnaire de l'Ukraine et en délogèrent rapidement tous les détachements combattants révolutionnaires dirigés par des anarchistes, des socialistes-révolutionnaire ou même par quelques rares bolcheviks.
    Grâce à cette honteuse trahison des dirigeants bolcheviks, la contre-révolution put paralyser très rapidement toutes les liaisons révolutionnaire entre les villes et les villages ukrainiens, puis se livrer à une répression de masse. C'est ainsi que la révolution ukrainienne se retrouva, de manière tout à fait inattendue, devant l'échafaud de ses bourreaux et fut châtiée dans le premier stade de son développement.
    Ce furent des jours pénibles, remplis d'horreurs sanglantes. Les dirigeants bolcheviks, selon les accords passés avec les empereurs centraux, retirèrent d'Ukraine tous les détachements révolutionnaires de travailleurs russes, bien armés et disciplinés, alors que les travailleurs ukrainiens se retrouvèrent mal armés, équipés à la diable, et durent se replier à la suite de leur frères russes, impuissants à affronter les ennemis de la révolution. Ils se heurtèrent, parfois en de sanglants combats, au pouvoir bolchevik qui ne voulut pas les laisser entrer en Russie avec leurs armes. C'est en ces jours, où tout parut perdu, que les révolutionnaire paysans, unis autour du groupe communiste-libertaire de Gouliaï-Poliè, et disséminés en de nombreux groupes et détachements, se replièrent également en direction de la Russie où, leur sembla-t-il, la révolution suivait son cours et pouvait les aider à retrouver la force nécessaire pour affronter de nouveau les envahisseurs contre-révolutionnaires... Malheureusement, déjà à cette période de la révolution, ont put observer chez les dirigeants bolcheviks un net revirement envers tout ce qui était sain et révolutionnaire chez les masses laborieuses, systématiquement soumis à leur dénigrement au profit de leurs privilèges de parti de la contre-révolution avérée qu'il masquaient. Aux abords de la ville de Taganrog le pouvoir bolchévik organisa des embuscades aux groupes et détachement révolutionnaires indépendants afin de les désarmer. Cette circonstance amena les forces de la fière région révolutionnaire de Goulaï-Polié à se disperser en de tout petits groupes dont certains revinrent clandestinement, tandis que d'autres se réunirent tout aussi clandestinement à Taganrog pour décider de ce qu'il convenait de faire dorénavant...
    A Taganrog je fus chargé avec Vérétenikov, par le groupe de camarades qui s'y trouvaient, d'organiser une conférence. Elle se tint. Ses résolutions furent brèves, mais positives dans le sens qu'aucun des participants n'était décidé à se replier plus loin. A l'exception de moi-même, Vérételnikov et de trois autres camarades, tous les autres décidèrent de regagner le front, d'y travailler clandestinement auprès de la paysannerie, tout en observant la plus grande prudence. Mes quatre camarades et moi-même reçûmes de la conférence la tâche de passer deux à trois mois à Moscou, Pétrograd et Kronstadt, afin de se familiariser avec la marche de la révolution dans ces centres révolutionnaires, puis de revenir en Ukraine pour les premiers jours de juillet, aux endroits où il était décidé d'organiser des bataillons libres de la défense de la Révolution, avec la claire intention non seulement de combattre mais surtout de vaincre.
    Seul de mes camarades, je pus revenir à temps en Ukraine où régnait en maître l'arbitraire politique et économique des Austro-Allemands et de leur homme-lige, l'Hetman Skoropadsky. J'y retrouvais peu de mes anciens amis, la plupart avaient été soit tués, soit emprisonnés avant de subir le même sort. Profondément convaincu de réaliser la tâche qui m'avait été confiée par la conférence de Taganrog, je me liai avec les paysans de la région afin d'y choisir ceux qui étaient prêts à se dévouer pour la lutte. Je rencontrai ainsi de nombreux paysans et paysannes que j'avais eu auparavant l'occasion d'intéresser à mes idées. Avec leur aide, je réussis à retrouver certains de mes camarades qui avaient pu échapper aux arrestations et aux fusillades des Austro-Allemands et des bourreaux de la révolution, et qui étaient toujours décidés à les combattre. Sans attendre que nos autres camarades reviennent de Russie, sans nous laisser arrêter par tous les dangers que représentaient nos séjours dans les villages, soumis sans cesse à des raids et perquisitions de la part des occupants et de leurs alliés, suivis parfois d'arrestations et d'exécutions de nos camarades les plus actifs, nous réussîmes à mettre assez rapidement sur pied une organisation destinée à préparer l'insurrection révolutionnaire des masses paysannes contre l'Hetman et son régime agraro-féodal, ainsi que contre leurs défenseurs, les armées austro-hongro-allemandes. Nous tînmes alors le langage suivant:
    "Paysan, ouvrier et toi, intelligentsia laborieuse ! Pour la renaissance et le développement de la révolution, comme moyen le plus sûr de la lutte contre le Capital et le pouvoir d'Etat! Pour la création et le renforcement d'une société libre de travailleurs dans notre vie, notre objectif commun ! Vous devez vous organiser, fonder dans vos rangs des détachements et des bataillons révolutionnaires combattants de type partisan, puis vous insurger, partir à l'assaut de l'hetman et des empereurs austro-allemands - ceux qui nous ont envoyé leurs sauvages armées contre-révolutionnaires - vaincre à tout prix ces bourreaux de la révolution et de la liberté !..."
    Les masses laborieuses nous écoutaient et nous comprenaient. De villages et hameaux éloignés, de Goulaï Polié même, elles nous adressaient leur délégués, s'efforçaient de joindre le groupe anarchiste, puis d'emmener l'un des membres chez soi pour discuter avec lui et préparer l'insurrection. A ce moment, je voyageais tantôt seul, tantôt avec trois ou quatre camarades; je tenais des réunions clandestines avec des paysans de ces villages et contrées. Après deux mois de ce travail propagandiste et organisationnel, pénible et opiniâtre, mené par les paysans de la région, notre groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié s'aperçut qu'une foule de travailleurs était prête à le suivre, dont de nombreux insurgés armés et décidés à tout pour mettre fin à l'arbitraire économique et politique de l'Hetman et des junkers austro-allemands.
    Je me souviens d'une fois où les délégués d'unités que nous avions organisées, voyagèrent pendant une semaine dans toute la région pour tenter de me joindre, moi qui était le plus haï de la bourgeoisie et par le commandement austro-allemand. De mon côté, également, je me déplaçais en compagnie de deux à trois camarades de village en village, en menant mon agitation organisationnelle. Ils réussirent à me joindre et me demandèrent, au nom de ceux qui les avaient envoyés, de ne pas remettre à un moment jugé plus opportun le déclenchement de l'insurrection armée générale contre les ennemis de la révolution. Ils me déclarèrent: "[...]Nestor Ivanovitch, revenez à Gouliaï-Polié soulever ses habitants! S'ils se soulèvent, tous les villages, districts et régions les suivront. Avec votre groupe de camarades agitateurs, par votre travail acharné, vous aviez élevé déjà, avant l'Hetman et les Austro-Allemands, votre bourg Gouliaï-Polié à une hauteur révolutionnaire peu commune. Votre appel lancé à Gouliaï-Polié, fera plus pour l'oeuvre de l'insurrection, à laquelle nous nous préparons tous, que toutes ces semaines que vous passez à parcourir les villages, en courant les plus grands risques pour votre vie, à préparer par l'agitation verbale cette oeuvre...".
    Je me laissai pas griser par cette confiance et cette estime portées à notre groupe et à ma personne. Dépourvu de toute vanité révolutionnaire, je m'efforçais d'inculquer ce même principe à mes amis et aux masses parmi lesquelles nous œuvrions; il s'agissait de conserver la lucidité et la compréhension que nous avions réussi à faire naître pour l'approfondissement de la révolution, châtiée pour l'instant par les bourreaux contre-révolutionnaires.
    Mon voyage à travers les centres révolutionnaires de Russie, les expériences et les observations que j'en avais retiré, tout cela m'avait fait comprendre bien des choses. C'est pour toutes ces raisons que je m'étais consacré, en compagnie de mes amis du groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié, à organiser l'insurrection paysanne contre les ennemis de la révolution et à veiller scrupuleusement à ce qu'aucune surestimation de notre rôle ne nous fasse oublier les véritables tâches que nous nous étions données. Aussi, à toutes les demandes pressantes de déclencher l'insurrection faites par les paysans, je répondais continuellement, en tant qu'initiateur et responsable de l'insurrection.
    "De votre côté, est-ce que toutes vos forces sont suffisamment liées organisationnellement avec votre groupe? Avez-vous tous bien compris que l'insurrection doit se déclencher partout au même moment, malgré l'éloignement des différents districts?
    - Si vous l'avez bien compris, il n'est tout de même pas inutile de réfléchir encore une fois sur la manière la plus féconde pour lancer notre lutte armée. D'autant plus que nous sommes loin de disposer des mêmes moyens techniques que nos ennemis, alors que justement nos premiers coups portés devront nous rapporter un certain nombre de fusils et de pièces d'artillerie, mais également une vingtaine de cartouches et d'obus par fusils et canon.
    - Une telle réussite devra nous valoir une double satisfaction, car nous en tirerons immédiatement plus de détermination, tant sur le plan politique qu'organisationnel et combattant. Après ce premier succès, tous nos détachements partisan se rueront sur l'ennemi de tous cotés, créant ainsi la confusion la plus complète chez les Etats-majors austro-allemands et le gouvernement de l'Hetman, du moins dans notre région du Bas-Dniepr et du bassin du Doetz. Ensuite, durant l'été, les événements devront évoluer encore plus favorablement pour nous permettre d'accentuer encore d'avantage notre lutte..."
    Ce fut le langage que nous, paysans-anarchistes, nous tînmes il y a presque dix ans, à un moment extrêmement pénible pour la révolution et les idées de notre mouvement, en nous adressant aux masses laborieuses. On peut poser la question : pourquoi avons nous fait preuve d'une aussi grande prudence, peut-être même excessive, à propos de notre influence sur les masses, alors qu'elles étaient les premières à appeler à l'insurrection contre les oppresseurs ? — Pourquoi, peut-on se demander encore, alors que nous étions naturellement portés par l'esprit de révolte, ne nous sommes nous pas mis tout simplement à la tête de ces masses, si pénétrées par les éléments déchaînés de la tempête révolutionnaire et anarchiste, tout à fait dénuées d'arrières pensées politiciennes? Cela pourra sembler étrange, mais notre attitude fut uniquement dictée par les conditions du moment, de celles en particulier qui sont rarement reconnues comme déterminantes dans le mouvement libertaire. En effet pour une avant-garde révolutionnaire agissante, c'était un moment de grande tension, car il exigeait une préparation minutieuse de l'insurrection paysanne. Notre groupe communiste libertaire paysan de Gouliaï-Polié constituait cette avant garde et les événements l'amenèrent à se poser la question de savoir s'il devait prendre entièrement entre ses mains la direction du mouvement des masses laborieuses en ébullition, ou bien devait-il céder ce rôle à l'un des partis politique au programme tout prêt et qui disposait en outre de l'appui direct du gouvernement "révolutionnaire" bolchevik de Moscou?
    Cette question rendit difficile la position de notre groupe, d'autant plus qu'en cette période d'activité il était hors de propos de se référer à des formules abstraites de l'anarchisme niant l'organisation discipline des forces révolutionnaires, en résultat de quoi les anarchistes auraient dû être condamnés à se retrouver isolés dans l'action révolutionnaire et écartés par la vie même du rôle créateur et fécond qui leur était en principe dévolu. Malgré la passion révolutionnaire et notre expérience propre qui nous poussaient à utiliser tous les moyens pour vaincre la contre-révolution, nous aspirions à agir en anarchistes convaincus dans le bien-fondé des principe fondamentaux de la doctrine. Pourtant, nous étions conscients de la désorganisation qui régnait dans le mouvement anarchiste, lui portant un préjudice considérable et faisant le jeu du bolchévisme et des Socialistes Révolutionnaires de gauche. Nous avions également conscience que cette habitude désorganisationnelle était beaucoup plus ancrée chez la plupart des anarchistes que les aspects positifs de la doctrine et qu'en conséquence, tant que le mouvement anarchiste offrait cette caractéristique principale il ne pouvait être ni compris ni soutenu par les masses, lesquelles n'avaient aucune envie de périr aveuglément dans une lutte vaine.
    Nous avons résolu au mieux cette question en préparant directement l'insurrection et en ne nous inquiétant nullement des critiques éventuelles de nos camarades d'idées sur cette position avant-gardiste peu conforme à leurs yeux, à l'enseignement anarchiste. Nous nous sommes donc débarrassés dans les faits d'un tel bavardage inconséquent, si nuisible à notre cause, et nous n'avons plus pensé qu'à mener la lutte jusqu'à la victoire complète. Cependant, celle-ci exige de l'anarchisme révolutionnaire, qui voudrait occuper consciemment sa place et rempli sa tâche active dans les révolutions contemporaines, des tensions immenses de caractère organisationnel, tant dans la formation de ses rangs que dans la définition de son rôle dynamique lors des premiers jours de la révolution, souvent abordés à tâtons par les masses laborieuses.
    Ayant conscience du morcellement des rangs anarchistes et de leur existence semi-légale dans des centres urbains, là où les bolcheviks s'étaient acharnés à détruire ou à les transformer en auxiliaires de leur pouvoir, nous, paysans anarchistes, nous agîmes dans les campagnes de manière à y faire entendre la voix de notre mouvement anarchiste et d'y attirer tout ce qu'il y avait de meilleur et de sain dans les villes, afin de lever l'étendard de l'insurrection contre l'Hetman et ses défenseurs austro-allemands.
    C'est dans cet esprit que notre groupe forma la paysannerie laborieuse de la région, sans céder un seul pouce sur les principes de base anarchistes, il impulsa la lutte armée et élabora le programme politique du mouvement insurrectionnel bientôt connu partout sous le nom d'«unités révolutionnaires de Batko Makhno».
    L'influence du groupe et la mienne propre furent si fortes et fécondes, qu'aucune force politique hostile à l'anarchisme, en particulier celle des partis socialistes, ne put les contrebalancer dans l'esprit des masses insurgées, lesquelles n'écoutèrent ni leurs mots d'ordre, ni même les discours de leurs orateurs. La parole de Makhno et celle du groupe communiste libertaire paysan de Gouliaï-Polié, à propos de la liberté et de l'indépendance des travailleurs vis-à-vis du capital et de son serviteur, l'Etat, étaient assimilées par les masses et leur sens était considéré comme le fondement de la lutte pour remplacer l'organisation nocive de la société capitaliste et bourgeoise par l'organisation libre des travailleurs.
    C'est au nom de cet objectif que les masses paysannes créèrent une puissante force armée, la mirent sous la direction de l'état-major organisé par le groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié, puis la soutinrent étroitement en permanence. Ces liens économiques et spirituels ne furent jamais rompus par la suite, la population laborieuse renforçant sans cesse le mouvement, même au moments les plus pénibles, en l'approvisionnant jusqu'au bout des hommes en ravitaillement.
    C'est ainsi que la région de Gouliaï-Polié se transforma rapidement en un pays d'une espèce particulière, car toutes tendances étatiques dans son auto-direction furent bannies. Les hordes sauvages des austro-allemands qui avaient connu jusque là aucune limite à leur arbitraire, furent défaites et désarmées, leur armes équipant aussitôt le mouvement.
    Ces troupes commencèrent à quitter rapidement la région. Quant aux hommes de l'Hetman Skoropadsky, ils furent en partie pendus, en partie chassés. Le gouvernement bolchevik remarqua aussitôt l'existence de cette fière région ainsi que les anarchistes qui animaient son mouvement insurrectionnel. C'est alors que les journaux bolchevik mentionnèrent sans arrêt le nom de l'anarchiste Makhno en première page, racontant quotidiennement la lutte menée sous sa direction...
    Toutefois, le mouvement insurrectionnel poursuivit son chemin. Après avoir défait les austro-allemands, puis chassé les hommes de l'Hetman de toute une série de district de l'Ukraine, il remarqua les débuts de l'action dénikienne et du Directoire ukrainien - plus connu sous le nom de «Pétliourovchtchina» — contre lesquels il engagea toutes ses forces, toujours la direction des paysans anarchistes, les fils les plus dévoués de la révolution. Un front étendu contre ces nouveaux ennemis fut édifié et des action militaires héroïques furent menées dans les intérêts de la révolution et d'une nouvelle société libre de travailleurs.
    C'est dans ces conditions que les paysans anarchistes organisèrent le mouvement insurrectionnel des travailleurs ukrainiens, ce qui devint, par la suite, le mouvement makhnoviste. A partir de cet aperçu, bien qu'incomplet, ceux qui ont pris connaissance des fables répandues par les ennemis de la Makhnovchtchina, parfois même par certains de ses "amis", revenant affirmer que ce mouvement de base n'a pas eu d'idéologie, que son inspiration tant doctrinaire que politique vînt de l'extérieur, pourront conclure que ces affirmations sont totalement inexactes.
    Les guides du mouvement, ainsi que les masses paysannes laborieuses qui l'ont soutenu du début à la fin, savent bien qu'il fut organisé par le groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié et qu'il a porté constamment les espérances anarchistes de ceux qui ne furent déformés ni par de verbalisme révolutionnaire, ni par les tendances chaotiques et l'esprit d'irresponsabilité qui étaient si fréquent dans les villes. Les inspirateurs et organisateurs du mouvement insurrectionnel, tels que les frères Karétnik, Alexis Martchenko, les frères Domachenko, les frères Makhno, Liouty, Zoutchenko, Korostèlev, Troïan, Danilov, Tykhenko, Mochtchenko, A. Tchoubenko et beaucoup d'autres, furent tous anarchistes. Nombre d'entre eux avaient déjà milité parmi les paysans durant les années 1906-1907, et étaient, en fait, des pionniers du mouvement. Ce sont eux, ainsi que d'autres surgis au sein du mouvement, qui l'ont nourri tant sur le plan des idées politiques que sur celui de son organisation militaire et stratégique. Toute aide des organisations anarchistes, les plus proches sur le plan des idées, fut très souhaitée mais, à notre grand regret, ne fut jamais apportée de manière organisationnelle. Pendant les neufs premiers mois de son activité militaire contre les ennemis de la révolution, le mouvement anarchiste ne vis apparaître aucun de ses amis naturels qui devaient être les anarchistes de villes. Ce n'est que par la suite que certains vinrent s'y joindre, surtout individuellement, en particulier ceux qui furent libérés des mains ennemies par le mouvement. Seul, le groupe communiste libertaire d'Ivanovo-Vosnessensk, les camarades Makéev et A. Tchernikov à sa tête, vint rejoindre de manière organisée le mouvement makhnoviste; il lui apporta une aide nécessaire et importante, mais malheureusement très provisoire, car la plupart de ses membres repartirent peu de temps après.
    Durant toutes ces années d'une lutte inégale, pénible et responsable historiquement et politiquement, le mouvement makhnoviste ne s'est nourri que de ses forces internes. C'est la raison essentielle, j'en suis profondément convaincu, pour laquelle il a pu rester un ferme combattant à son poste révolutionnaire et, malgré les combats incessants dus à son encerclement permanent, qu'il n'a jamais suivi d'autres voies que celle de l'anarchisme et de révolution sociale.
    Restant fidèle à ses conceptions anarchistes, en interdisant à l'Etat et à ses partisan de se mêler de l'autodirection des travailleurs des villes et des campagnes, à leur oeuvre d'édification d'une société libre, le mouvement makhnoviste ne put naturellement attendre aucune aide des partis socialistes étatiques; en revanche, il était en droit d'attendre cette aide de la part des organisations anarchistes des villes, ce qui malheureusement ne se produisit jamais. Les habitudes désorganisationnelles étaient si ancrées à ce moment parmi la majorité des anarchistes qu'elles lui dissimulèrent ce qui se passait dans les campagnes. Dans leur ensemble, il ne surent ni remarquer, ni sentir au moment opportun l'état d'esprit anarchiste de la paysannerie, ni effectuer en conséquence les organisations citadines de travailleurs. Ayant constaté cette carence, le mouvement makhnoviste n'a donc pas à ce féliciter de cette faiblesse des organisations des citadines des anarchistes. C'est de cette constatation que naquit la foi en la justesse de ses propre prises de position dans l'oeuvre révolutionnaire. Il sut les maintenir fermement, ce qui lui permit de lutter tant d'année en ne puissant qu'en ses propres forces. En assumant ainsi la responsabilité révolutionnaire, à la fois pénible et cruciale, le mouvement makhnoviste ne commit qu'une seule grave erreur: s'unir avec le bolchevisme pour lutter en commun contre Wrangel et l'Entente. Durant cet accord, certes précieux pratiquement et moralement pour le succès de la révolution, le mouvement makhnoviste s'est trompé sur le révolutionnarisme bolchévik et n'a pas su se garder à temps de la trahison de ce dernier. Les bolcheviks l'attaquèrent traîtreusement, avec l'aide de toute leur "soldatesque", et bien qu'avec beaucoup de mal, le vainquirent pour un temps.
    Dielo trouda,n°44-45, janvier-février 1928, pp.3-7

    Sur la défense de la révolution
    Dans le cadre de la discussion qui a eu lieu parmi nos camarades de nombreux pays au sujet du projet de Plate Forme de l'Union générale des anarchistes, publié par le groupe des anarchistes russes à l'étranger, on me demande de plusieurs côtés de consacrer un article spécifique à la question de la défense de la révolution. Je vais m'efforcer de la traiter avec la plus grande attention, mais auparavant j'estime de mon devoir de préciser aux camarades que cette question n'est pas le point central du projet de Plate Forme; la partie essentielle de celui-ci réside en la nécessité d'unir nos rangs communistes libertaires de la manière la plus conséquente. Cette partie ne demande qu'a être amendée et complétée avant d'être mise en application. Sinon, si nous n'oeuvrons pas pour grouper nos forces, notre mouvement sera condamné à tomber définitivement sous l'influence des libéraux et des opportunistes qui navigent dans notre milieu, quand ce ne sera pas de spéculateurs et aventuriers politiques quelconques, pouvant au mieux bavarder longuement mais incapables de lutter sur le terrain pour la réalisation de nos grands objectifs. Celle-ci ne pourra avoir lieu qu'en entraînant avec nous tous ceux qui croient instinctivement à la justesse de notre lutte et qui aspirent à conquérir par la révolution la liberté et l'indépendance les plus complètes afin d'édifier une vie et une société nouvelles, là où chacun pourra enfin affirmer sans entraves sa volonté créatrice pour le bien général.En ce qui concerne la question particulière de la défense de la révolution, je m'appuierai sur l'expérience que j'ai vécue durant la révolution russe en Ukraine, au cour de la lutte inégale, mais décisive menée par le mouvement révolutionnaire des travailleurs ukrainiens. Cette expérience m'enseigne, en premier lieu, que la défense de la révolution est liée directement à son offensive contre la contre-révolution; en second lieu, sa croissance et son intensité sont toujours conditionnées par la résistance des contre-révolutionnaires; en troisième lieu, ce qui découle de ce qui vient d'être énoncé: à savoir que les actions révolutionnaires dépendent intimement du contenu politique, de la structuration et des méthodes organisationnelles employés par les détachements révolutionnaires armés, qui ont à affronter sur un grand front des armées conventionnelles contre-révolutionnaire.
    Dans sa lutte contre ses ennemis, la révolution russe à d'abord commencé par organiser, sous la direction des bolcheviks, des détachements de gardes rouges. On s'aperçut très vite que ceux-ci ne supportaient pas la pression des forces ennemies, en l'occurrence des corps expéditionnaires allemands, autrichiens et hongrois, pour la simple raison qu'il agissaient la plupart du temps sans aucune orientation opérationnelle générale. C'est pourquoi les bolchevik recoururent à l'organisation de l'Armée rouge au printemps 1918.
    C'est alors que nous avons lancé le mot d'ordre de l'organisation de "bataillons libres" de travailleurs ukrainiens. Il apparut rapidement que cette organisation &tait impuissante à se défaire de provocations internes de toutes sortes, du fait qu'elle intégrait sans aucune vérification suffisante, tant politique que sociale, tous les volontaires désirant uniquement se battre les armes à la main. C'est ainsi que les unités armées mises sur pied par cette organisation furent traitreusement livrées à l'ennemi, circonstance qui l'empêcha de remplir jusqu'au bout son rôle historique dans la lutte contre la contre-révolution étrangère.
    Toutefois devant ce premier échec de l'organisation de "bataillons libres" - qu'on pourrait qualifier d'unités combattantes pour la défense immédiate de la révolution-, nous n'avons pas perdu la tête. L'organisation fut quelque peu modifiée dans sa forme: les bataillons furent complété par des détachements de partisans, de type mixte, c'est à dire comprenant de la cavalerie et de l'infanterie. Ces détachements eurent pour tâche d'agir à l'arrière profond de l'ennemi. Cette organisation fit ses preuves lors des actions contre les corps expéditionnaires austro-allemands et les bandes de l'Hetman Skoropadsky, leur allié, durant la fin de l'été et l'automne 1918.
    Se tenant à cette forme de défense de la révolution, les travailleurs ukrainiens purent arracher, des mains contre-révolutionnaires, le noeud coulant qu'elles avaient jeté sur la révolution en ukraine. De plus, ne se contentant pas de défendre la révolution, ils l'approfondirent le plus possible(remarque: à ce moment là, les bolcheviks ne disposaient d'aucune forces militaires en Ukraine) leur premières unités combattantes n'arrivèrent de Russie que bien plus tard; elles occupèrent aussitôt un front parallèle au notre, s'efforçant en apparence de s'unir aux travailleurs ukrainiens, organisés de manière autonome et surtout sans leur contrôle étatique, mais en fait elles s'occupèrent sournoisement de leur décomposition et de leur disparition à leur profit. Pour atteindre leur but, les bolcheviks ne dédaignèrent aucun moyen, allant jusqu'au sabotage direct du soutien qu'ils s'étaient engagés à fournir sous forme de munitions et d'obus; cela au moment même où nous développions sur tout notre front une grande offensive dont le succès dépendait surtout de la puissance de tir de notre artillerie et de nos mitrailleuses, alors que nous avions justement une grande pénurie de munitions).
    Au fur et à mesure que la contre-révolution intérieure se développa dans le pays, elle reçut l'aide d'autres pays, non seulement en armement et en munitions mais aussi en soldats. Malgré cela, notre organisation de la défense de la révolution crût également de son côté et adopta simultanément, en fonction des besoins, une nouvelle forme et des moyens plus appropriés pour sa lutte.
    On sait que le front contre-révolutionnaire le plus dangereux de l'époque fut constitué par l'armée du général Dénikine; pourtant, le mouvement insurrectionnel lui tint tête pendant cinq à six mois. Bon nombre des meilleurs commandants dénikiens se rompirent le cou en affrontant nos unités équipées uniquement d'armes prises à l'ennemi. Notre organisation y contribua grandement: sans empiéter sur l'autonomie dans unités combattantes, elles les réorganisa en régiment et brigades, coordonnés par un Etat-major opérationnel commun. Il est vrai que la création de celui-ci n'eu lieu que grâce à la prise de conscience par les masses laborieuses révolutionnaires, combattant tant sur le front face à l'ennemi qu'a son arrière, de la nécessité d'un commandement militaire unique. en outre, toujours sous l'influence de notre groupe communiste libertaire paysan de Gouliaï-Polié, les travailleurs se préoccupèrent aussi de la détermination de droits égaux pour chaque individu à participer à la nouvelle édification sociale, dans tous les domaines y compris l'obligation de défendre ces conquêtes.
    Ainsi, tandis que le front dénikien menaçait de mort la révolution libertaire, perçue avec un vif intérêt par la population, les travailleurs révolutionnaires se groupaient sur base de notre conception organisationnelle de la défense de la révolution, la faisant leur et renforçaient l'armée insurrectionnelle par l'afflux régulier de combattant frais, relevant ceux qui étaient blessés ou fatigués.
    Par ailleurs, les exigences pratique de la lutte entraînement au sein de notre mouvement la création d'un état major opérationnel et organisationnel de contrôle commun pour toutes les unités combattantes.
    C'est à la suite de cette pratique que je ne puis accepter la pensée que les anarchistes révolutionnaires refusent la nécessité d'un tel Etat-Major pour orienté stratégiquement la lutte révolutionnaire armée. Je suis convaincu que tout anarchiste révolutionnaire qui se retrouverait dans des conditions identiques à celles que j'ai connues durant la guerre civile en Ukraine, sera obligatoirement amené à agir comme nous l'avons fait. Si, au cours de la prochaine révolution sociale authentique, il se trouve des anarchistes pour nier ces principes organisationnels, ce ne seront au sein de notre mouvement de vains bavards ou bien encore des éléments freinateurs et nocifs, qui ne tarderont pas à en être rejetés.
    En s'attaquant à la résolution de la question de la défense de la révolution, les anarchistes doivent immanquablement se recommander du caractère social du communisme libertaire. Face à un mouvement révolutionnaire de masse, nous devons reconnaître la nécessité de l'organiser et de lui donner des moyens dignes de lui, puis nous y engager entièrement. Dans le cas contraire, si nous apparaissons comme des rêveurs et des utopistes, alors nous ne devons pas gêner la lutte des travailleurs, en particulier ceux qui suivent les socialistes étatistes. Sans aucun doute l'anarchisme est et reste un mouvement social révolutionnaire, c'est pourquoi je suis et serai toujours partisan de son organisation bien structurée et pour la création, au moment de la révolution, de bataillons, régiments brigades et divisions, tendant à se fondre, à certains moments, en une armée commune, sous un commandement régional unique, sous la forme d'Etats-majors organisationnels de contrôle. Ceux-ci auront pour tâche, selon les nécessités et les conditions de la lutte, d'élaborer un plan opérationnel fédératif, coordonnant les actions des armées régionales, afin d'achever avec succès les combats mené sur tous les fronts contre la contre-révolution armée.
    L'affaire de la défense de la révolution n'est pas choses facile; elle peut exiger des masses révolutionnaires une très grande tension organisationnelle. Les anarchistes doivent le savoir et se tenir prêts à les aider dans cette tâche.
    Dielo trouda,n°25, juin 1927, pp.13-14.

    QUELQUES MOTS SUR LA QUESTION NATIONALE EN UKRAINE
    A la suite de l'abolition du despotisme tsariste, lors de la révolution de 1917, des perspectives de relations nouvelles et libres entre les peuples, jusque là assujettis au joug violent de l'Etat russe, se profitèrent à l'horizon du monde du travail. L'idée d'une totale autodétermination, jusque et y compris la séparation complète d'avec l'Etat, naquit ainsi naturellement chez les peuples. Cela s'exprima de manière très nette en Ukraine, sans connaître tout de suite une formulation bien définie. Des dizaines de groupes de toutes tendances apparurent parmi la population ukrainienne; chacun d'entre eux interprèta à sa façon et conformément à ses intérêt de parti l'idée d'autodétermination. Dans leur ensemble, les masses laborieuses d'Ukraine ne sympatisérent pas avec ces groupes et n'y adhérèrent pas.Plus de sept ans ont passé depuis, l'attitude des travailleurs ukrainiens envers l'idée d'autodétermination s'est approfondie et leur compréhension c'est accrue. Désormais, ils sympathisent avec elle et le montrent souvent dans leur vie. Ainsi, ils revendiquent, par exemple l'usage de leur langue et le droit à leur propre culture, considérées avant la révolution comme parias. Ils revendiquent aussi le droit d'appliquer dans leur vie leur propre mode de vie et leurs coutumes spécifiques. Dans le but d'édifier un état ukrainien indépendant, certains messieurs étatistes voudraient bien récupérer pour leur propre compte toutes ces manifestation naturelles de la réalité Ukrainienne, contre laquelle d'ailleurs les bolcheviks sont impuissants à lutter, malgré leur omnipotence. Pourtant ces messieurs étatistes ne parviennent pas à entraîner à leur suites les grandes masses des travailleurs et encore moins de les immobiliser par ce biais pour la lutte contre le parti bolchevik oppresseur. Le sain instinct des travailleurs ukrainiens et leur pénible condition sous le joug bolchevik ne les empêche pas d'oublier le danger étatique en général. C'est pour cette raison qu'ils se tiennent à l'écart de cette tendance chauvine et ne la mêlent pas leurs aspirations sociales, cherchant leur propre voie vers l'émancipation.
    Il y a de quoi réfléchir sérieusement pour tous les révolutionnaires ukrianiens et pour les communistes libertaires en particulier, s'il s veulent mener par la suite un travail conséquent parmi les travailleurs ukrainiens
    Ce travail ne pourra cependant pas être mené de la même façon que lors des années 1918 - 1920, car la réalité du pays à beaucoup changé. A l'époque la population laborieuse ukrainienne, qui avait joué un rôle si important dans l'écrasement de tous les mercenaires de la bourgeoisie - Dénikine, Pétlioura et Wrangel - , n'avait jamais pu imaginer quelle se retrouverait, à l'issue de la révolution, ignomineusement trompée et exploitée par les bolcheviks.
    C'était l'époque où tous luttaient contre la restauration de l'ordre tsariste. Il n'y eu alors pas assez de temps pour examiner et vérifier tous les "intrus" qui venaient se joindre à la lutte. La foi en la révolution dominait sur toutes les considérations possibles sur la qualité de ses "intrus", sur les questions que l'on aurait pu se poser à leur sujet: fallait-il les considérer comme des amis ou des ennemis? En cette période, les travailleurs marchaient sus à la contre révolution n étant seulement compte que de ceux qui venaient se joindre à eux au premier rang pour affronter sans peur la révolution.
    Depuis, la psychologie des travailleurs ukrainiens à beaucoup changé; ils ont eu le temps de se familiariser à satiété avec les "intrus" à leur cause, et dorénavant ils tiennent compte de manière plus critique de ce qu'ils ont conquis par la révolution, du moins ce qu'il en leur est resté. A travers ces "intrus", ils reconnaissent leurs ennemis directs, bien que ceux-ci s'ukrainisent et agitent le drapeau du socialisme, car, dans les faits, ils les voient agir dans le sens d'une plus grande exploitation du Travail. Ils prennent clairement conscience que c'est la caste des socialistes, exploiteurs rapaces, qui leur à confisqué toutes leurs conquêtes révolutionnaires. En bref, c'est pour eux quelque chose comme l'occupation allemande camouflée sous toutes sortes de tour de passe-passe bolcheviks.
    Cette occupation masquée provoque chez les masses un courant nationaliste certain, dirigé contre les "intrus". Ce n'est pas en vain que les messieurs les bolcheviks gouvernent l'Ukraine depuis Moscou, en se dissimulant derrière leur pantin ukrainien: c'est la haine croissante des masses ukrainiennes qui les incitent à procéder ainsi. Ce sont les conditions même du despotisme bolchevik qui poussent les travailleurs ukrainiens à rechercher des moyens qui leur permettraient de renverser et de s'orienter vers la voie d'une société nouvelle réellement libre. Les bolcheviks ne sommeillent pas pour autant et tentent de s'adapter à tout prix à la réalité Ukrainienne. En 1923, ils s'y sont retrouvé comme des brebis égarées; depuis ils ont modifié leurs tactiques en se hâtant d'aller à la rencontre de la réalité ukrainienne. Plus encore, ils se sont hâte de lier l'existence du bolchevisme avec celle du nationalisme et ont ajouté à ce propos, dans la constitution de l'URSS", des articles précis accordant le droit à tout peuple membre cette Union à s'autodéterminer pleinement, jusqu'à s'en séparer. Tout cela n'est bien entendu qu'hypocrisie. Comment cette attitude bolchévique va-t-elle évoluer? Les prochaines années nous le montreront. C'est en tenant compte de ces conditions nouvelles - la haine des travailleurs ukrainiens à l'égard des "intrus" et du bolchevisme nationaliste - que les anarchistes doivent aborder la réalité ukrianienne. Nous estimons que leur principale tâche actuelle est d'expliquer au masses que tout le mal ne vient pas d'une autorité "intruse", mais de toute autorité en général. L'histoire des récentes année fournira un argument de poids pour leur thèse, car l'Ukraine à vu défiler toute sorte de pouvoir qui, en fin de compte, se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Nous devons démontrer que pouvoir d'Etat "intrus" ou pouvoir d'Etat "indépendant", tout deux se valent et les travailleurs n'ont rien a y gagner; ils doivent concentrer toute leur attention sur autre chose: la destruction des foyer de l'appareil d'Etat et leur remplacement par des organes ouvriers et paysan d'autodirection sociale et économique.
    Malgré tout, en abordant la question nationale, nous ne devons pas oublier les dernières particularités ukrainiennes. On parle maintenant en ukrainien et, du fait même de la nouvelle tendance nationaliste, on y écoute mal ceux qui viennent de l'extérieur et ne parlent pas la langue du pays. C'est un aspect ethnique dont il convient de tenir compte au plus haut point. Si, jusqu'à présent, les anarchistes n'on bénéficié que d'une faible audience parmi la paysannerie ukrainienne, c'est parcequ'ils se groupaient surtout dans les villes et, en outre, ne pratiquaient pas la langue nationale ukrainienne.
    La vie ukrainienne est riche de toutes sortes de possibilités, en particulier d'un mouvement révolutionnaire de masse. Les anarchistes ont de fortes chances d'influencer sur ce mouvement, d'en devenir même les inspirateurs, à la seule condition de se mettre à l'unisson de la diversité de la réalité et de se placer en position de combat singulier, direct et éclairé, contre les forces hostiles des travailleurs qui s'y sont incrustées. Il n'est possible de s'acquitter de cette tâche qu'au moyen, d'une puissante et grande organisation anarchiste ukrainienne. Il appartient aux anarchistes ukrainiens d'y penser sérieusement et dès maintenant.
    Dielo trouda,n°19, décembre 1928, pp.4-7.
    AUX JUIFS DE TOUS PAYS
    Citoyens juifs! Dans mon premier "appel aux juifs", publié par le journal français "Le Libertaire", j'ai demandé aux juifs en général, c'est à dire aussi bien aux bourgeois qu'aux socialistes, et même aux anarchistes tels que Yanovsky, qui ont tous parlé de moi comme d'un pogromeur de Juifs et traité d'antisémite le mouvement de libération des paysans et ouvrier ukrainiens que j'ai guidé, de m'indiquer les faits exacts, au lieu de bavarder dans le vide là-dessus: où et quand dans le mouvement précité, avons nous commis de tels actes?Je m'attendais à ce que les juifs en général répondent à mon "Appel" de la manière qui convient pour des gens qui désirent révéler la vérité au monde civilisé sur les gredins, responsables des massacres de juifs en Ukraine, on bien encore qu'ils s'efforcent de fonder leurs honteux racontars à mon sujet sur le mouvement makhnoviste sur des faits quelques peu véridiques, puis qu'ils m'en fassent part et les diffusent auprès de l'opinion publique.
    Jusqu'ici, je n'ai eu connaissance d'aucun fait de ce genre avancé par les Juifs. Tout ce qui a paru jusau'à présent dans la presse de tout bord, y compris dans certains organes anarchistes juifs, n'a été que le fruit du mensonge le plus éhonté de la vulgarité de certains aventuriers politiques et de leurs stipendiés, tant à mon propos qu'à celui du mouvement insurrectionnel que j'ai guidé. D'ailleurs dans ce mouvement, des unités combattantes révolutionnaires composées de travailleurs juifs ont joué un rôle de premier plan. La lâcheté de ces calomniateurs ne me touche pas, car je l'ai toujours méprisée en tant que telle. Les citoyens juifs peuvent s'en convaincre en constant que j'ai pas dis un seul mot à propos de la pasquinade d'un certain Joseph Kessel, Makhno et sa Juive, roman rédigé à partir de fausses informations sur moi et le mouvement qui m'est lié organisationellement et théoriquement. L'intrigue de cette pasquinade est extraite du texte d'un obséquieux laquais des bolcheviks, un certain colonel Guèraddimenko, jugé d'ailleurs, il y a peu de temps, par les tribunaux tchèques pour espionnage au profit d'une organisation bolchévique.
    Ce petit roman s'est également inspiré des articles d'un journal bourgeois, un certain Arbatov, lequel n'a pas craint de m'imputer toutes sortes de violences contre une troupe d'"artistes liliputiens"! Affaire, bien entendu inventée de toutes pièces.
    Dans son roman révoltant de mensonges, le jeune écrivain Kessel s'ingénie à me dépeindre d'une manière si odieuse qu'il lui aurait fallu, au moins que dans les passages où il s'inspire des écrits de Guérasimenko et Arbatov, citer ses sources. Dans la mesure où le mensonge joue un rôle principal dans ce roman et que ses sources sont inconsitantes, ma seule réponse ne pouvait être que le silence.
    C'est de manière tout à fait différente que je considère les calomnie qui proviennent d'associations juives, lesquelles veulent donner l'impression à leurs coreligionnaires quelles étudient avec soin les actions indigne et craintes d'injustices accomplies contre la population juive en Ukraine et dont ces associations veulent dénoncer les auteurs.
    Il y a peu de temps, l'une des associations, qui a d'ailleurs son siège social dans le royaume bolchevik, à édité un ouvrage illustré de photographies sur les atrocités commises contre la population juive en Ukraine et en Biélo-Russie, cela à partir de matériaux recueillis par le camarade Ostrovsky, ce qui signifie en clair: de source bolchévique. Dans ce document "historique", nulle part il n'est fait mention de pogrom anti-juifs accomplis par la si vantée "Première armée de cavalerie rouge", lorsque venant du Caucase, elle traversa l'Ukraine en mai 1920. En revanche, ce document mentionne un certain nombre de pogroms et publie en rapport des photos d'insurgés makhnovistes, sans que l'on sache ce qu'il viennent y faire, d'une part, et qui, d'autre part, ne représentent même pas des makhnovistes, comme, par exemple celle qui montre des "makhnovistes en déplacement", précédés d'un drapeau noir orné d'une tête de mort; c'est une photo qui n'a rien à voir avec les pogroms et qui, surtout, ne représente aucunement des makhnovistes.Une falsification encore plus importante, tant contre moi que contre les makhnovistes, apparait dans les photographies représentant les rues de la ville d'Alexandrovsk, prétendument dévastées après un pogrom commis par les makhnovistes, en été 1919. Ce grossier mensonge est impardonnable pur l'association juive responsable de la publication, car il est de notoriété publique en Ukraine qu'à cette époque, l'armée insurrectionnelle makhnoviste se trouvait loin de cette région: elle c'était repliée en Ukraine occidentale. En fait, Alexandrovsk a été sous le contrôle des bolcheviks, de février à juin 1919, puis des dénikiens jusqu'à l'automne.
    Par ces documents, la société juive d'obédience bolchévique commet une grande bassesse à mon égard et envers le mouvement makhnoviste: m'ayant pu trouver de documents pour nous accuser - au profit de ses commanditaires - de pogroms anti-juifs, elle a reconnu à la falsification directes de pièces qui n'on aucun rapport ni avec moi ni avec le mouvement insurrectionnel. Son procéder mensonger est encore plus flagrant lorsqu'elle reproduit une photo - "Makhno, un "paisible" citoyen" - , alors qu'en fait il s'agit d'une personne qui m'est complètement inconnue.
    C'est pour toutes ces raisons que j'ai considéré de mon devoir de l'adresser à l'opinion de la communauté juive internationale afin d'attirer son attention sur la lâcheté et le mensonge de certaines association juives, tenues en sous-main par les bolcheviks, m'accusant personnellement, ainsi que le mouvement insurrectionnel que j'ai guidé, de pogrom anti-juifs. L'opinion juive internationale se doit de vérifier attentivement la teneur de ces affirmations infâmes, car présenter de telles absurdités n'est pas la meilleure méthode pour établir, aux yeux de tous, la vérité sur ce qu'a subit la population juive en Ukraine, sans tenir compte déjà que ces mensonges ne servent qu'à déformer totalement l'histoire.

    Dielo trouda,n°23-24, avril mai 1927, pp.8-10.


    LA MAKHNOVCHTCHINA ET L'ANTISEMITISME
    Depuis près de sept ans, les ennemis du mouvement révolutionnaire makhnoviste se sont tellement déchaînés en mensonges à son égard que l'on peut s'étonner que ces gens n'arrivent pas à en rougir au moins de temps en temps.Il est assez caractéristique que ces mensonges éhontés dirigés contre moi et les insurgés makhnovistes, en fait contre notre mouvement dans son ensemble, unissent des gens dans camps socio-politiques très différents: on peut y trouver des journalistes de toutes plumes, des écrivains, des érudits et des profanes qui leur emboîtent le pas, des maraudeurs et des spéculateurs, lesquels n'hésitent pas parfois à se présenter en pionniers des idées révolutionnaires d'avant garde. On y rencontre également de prétendus anarchistes, tel Yanovky, du Freie arbeiter stimme. Tous ces gens de toute sorte et de tous poils, ne craignent aucunement d'user de mensonges contre nous, sans même nous connaître; parfois sans y croire vraiment eux-même. Ces mensonges se complètent d'insinuations, ce qui consiste à crier toujours et partout contre nous, sans tenter d'établir les fondements mêmes de leurs criailleries. En effet, où sont les faits plausibles qui pourraient justifier en quoi que ce soit cette hystérie amorale? Tous ces impudents mensonges contre nous, les makhnovistes, nous traitant de programmeurs, sans avancer la moindre preuve ni vérifier quoique ce soit, m'on amené, il y a peu de temps, à m'adresser, par l'intermédiaire de la presse libertaire et russe, aux Juifs de tous pays, pour leur demander des explications sur les sources de toutes ces absurdités, afin que soient fournis des faits précis de pogromes, d'encouragements ou d'appels à des pogromes commis ou lancé par le mouvement révolutionnaire des travailleurs ukrainiens que j'ai guidé.
    Seul, le club bien connu de Paris, le "Faubourg", a répondu à mon appel aux juifs de tous pays". La direction de ce club a fait savoir par la presse que, lors d'une réunion, le 23 juin 1927, le débat porterait sur la question suivante: "le "général" Makhno a-t-il été l'amis des Juifs ou bien a-t-il participé à des tueries contre eux?". Il y était ajouté que le camarade français Lecoin allait y intervenir en tant que défenseur de Makhno.
    Il va sans dire que, si tôt que j'ai appris la tenue de cette assemblée du "Faubourg", je me suis immédiatement adressé au président de ce club, Poldès, en lui demandant par lettre que Lecoin soit écarté de cette question et que la possibilité d'intervenir personnellement devant son club me soit donnée. A la suite d'une réponse positive, je me suis donc présenté le 23 juin 1927 devant l'assemblée de ce club.
    Cependant, la méthode particulière de mener les débats dans ce club et la question qui me concernait n'étant traitée qu'en fin de réunion ont fait que je n'ai pu intervenir que fort tard, vers onze heures du soir et n'ai pu m'exprimer à fond. Je n'ai pu tout au plus introduire la question en traitait le caractère historique, les sources et voies de l'antisémitisme en Ukraine.
    Mes ennemis se serviront peut-être de cette circonstance indépendante de ma volonté et surtout du fait que je sois ici pieds et poings liés. En effet, selon les lois policières françaises, il m'est interdit de communiquer avec mes camarades d'idées français; par conséquent, il nemlm'est pas possible d'organiser moi-même une réunion publique pour m'expliquer à propos de ces calomnies. D'ailleurs, certains ont encore impudemment menti en parlant d'un "procès" qu'on aurait organisé à Paris. Nouvelles mensongère qui a été reprise par mes ennemis, les défenseurs hypocrite du droit et de l'indépendance du peuple juif, lequel a pourtant tellement souffert au cours de ces dernières trentes années en Russie et en Ukraine.
    La réalité peut-elle correspondre en quoi que ce soit à ces mensonges? Tout les travailleurs juifs d'Ukraine, ainsi que tous les autres travailleurs ukrainiens savent bien que le mouvement que j'ai guidé durant des années était un mouvement authentique de travailleurs révolutionnaires. Le mouvement ,'a nullement cherché à séparer, sur des bases raciales, l'organisation pratique des travailleurs trompés, exploités et opprimés. Bien au contraire, il a voulu les unir en une toute puissance révolutionnaire, capable d'agir contre leur oppresseurs, en particulier contre les dénikiens profondément pénétrés d'antisémitisme. Le mouvement ne s'est jamais occupé d'accomplir des pogromes contre les Juifs et ne les a jamais encouragés. En outre, il y a de nombreux travailleurs juifs au sein de l'avant garde du mouvement révolutionnaire d'Ukraine (makhnoviste). Par exemple, le régiment d'infanterie de Gouliaï-Polié comprenait une compagnie exclusivement composée de deux cents travailleurs juifs. Il y a aussi eu une batterie de quatre pièces d'artillerie dont les servants et l'unité de protection, commandant compris étaient tous juifs. Il y a eu également de nombreux travailleurs juifs dans le mouvement makhnoviste qui, pour des raisons personnelles, préférèrent se fondre dans les unités combattantes révolutionnaires mixtes. Ce furent tous des combattants libres, engagés volontaires qui ont lutté honnêtement pour l'oeuvre commune des travailleurs. Ces combattants anonymes possédaient leurs représentants au sein des organes économique de ravitaillement de toute l'armée. Tout cela peut être vérifié dans la région de Gouliaï-Polié parmi les colonies et les villages juifs.
    Tous ces travailleurs juifs insurgés se sont trouvés sous mon commandement durant une longue période, non pas quelques jours ou mois, mais durant des années entières. Ce sont tous des témoins de la façon dont moi, l'Etat-major et l'armée entière, nous nous sommes portés à l'égard de l'antisémitisme et des pogromes qu'il inspirait.
    Toute tentatives de pogromes ou de pillage fut, chez nous étouffée dans l 'oeuf. Ceux qui se rendirent coupables de tels actes furent toujours fusillés sur les lieux de leurs forfaits. Il en fut ainsi, par exemple, en mai 1919, lorsque les insurgés paysans de Novo-Ouspénovka, ayant quitté le front pour se reposer à l'arrière, découvrirent à proximité d'une colonie juive deux cadavres décomposés, puis les ayant pris pour des insurgés assassinés par les membres de cette colonie juive, s'en prirent à elle et tuèrent une trentaine de ses habitants. Le jour même, mon Etat-major envoya une commission d'enquête dans cette colonie. Elle découvrit les traces de auteurs de la tuerie. J'envoyai immédiatement un détachement spécial dans ce village pur les arrêter. Les responsables de cette attaque contre la colonie juive, à savoir six personnes dont le commissaire bolchevik de district, furent tous fusillés le 13 mai 1919.
    Il fut de même en juillet 1919, lorsque je me retrouvais pris entre deux feux par Dénikine et Trotsky - lequel prophétisait à ce moment dans son parti qu'il valait mieux livrer toute l'Ukraine à Dénikine que de donner la possibilité à la Makhnovstshina de se développer" - et qu'il me fallut passer sur la rive droite du Dniepr. Je rencontrai alors le fameux Grigoriev, ataman de la région de Kherson. Induit en erreur par les bruits stupides qui circulaient sur moi et le mouvement insurrectionnel, Grigoriev voulut conclure une alliance avec moi et mon Etat-major, en vue de mener une lutte contre Dénikine et le Bolcheviks.
    Les pourparlers commencèrent sous condition de ma part l'ataman Grigoriev fournisse, dans un délai de deux semaines, à mon Etat-Major et au soviet de l'armée insurrectionnelle révolutionnaire d'Ukraine makhnoviste), des documents prouvant que tous les bruits qui couraient sur les pogromes commis par lui à deux ou trous reprise par lui à Elisabethgrad étaient dénués de tout fondement, étant donné que, faute de temps, je ne pouvais en vérifier moi-même la véracité.
    Cette condition fit méditer Grigoriev puis, en militaire et bon stratège, il donna tout de même son accord. Pour me prouver qu'en aucun cas il ne pouvait être pogromeur, il se recommanda de la présence auprès de lui d'un représentant ukrainien du parti Socialiste Révolutionnaire. Ensuite, tout en m'accusant d'avoir lancé un "appel" contre lui, au nom de mon Etat-major, où il avait été dénoncé comme ennemi de la révolution, pour démontrer sa bonne foi, Grigoriev me présenta plusieurs représentants politiques qui se trouvaient auprès de lui: Nicolas Kopornitsky, du parti socialiste Revolutionnaire ukrainien.
    Cela se passait au moment où je me trouvait dans les parages d'Elisabethgrad avec mon principal détachement de combat. J'estimais de mon devoir de révolutionnaire de profiter de cette circonstance pour élucider moi-même ce que l'ataman Grigoriev avait bien pu commettre lorqu'il avait occupé cette ville. Simultanément, des agents dénikiens interceptés m'apprirent que Grigoriev préparait à l'insu des travailleurs de Kherson, la coordination de ses mouvements avec l'Etat-major dénikien, en vue de cette lutte commune contre les bolcheviks.
    J'appris des habitants d'Elisabethgrad et des villages avoisinants, ainsi que de partisans des unités de Grigoriev, qu'à chaque fois qu'il avait occupé la ville, des juifs y avianet été massacrés. En sa présence et, sur mon ordre, ses partisants avaient assasiné près de deux milles Juifs, dans la fleur de la jeunesse juive: de nombreux membres de jeunesses anarchistes bolchéviques et socialistes. Certains d'entre eux avaient même été extraits de prisons pour être abattus.
    Apprenant tout cela, je déclarai immédiatement Grigoriev, l'ataman de Kherson - Socialiste révolutionnaire entre guillemets - agent de Dénikine et pogromeur public, directement responsable des actes de ses partisan contre les Juifs.
    Lors du meeting de Sentovo, le 27 juillet, Grigoriev fut présenté comme tel et exécuté sur place aux yeux de tous. Cette exécution et ses motifs ont été consigné comme suit: "Le pogromeur Grigoriev a été exécuté par les responsables makhnovistes: Batko Makhno, Sémion Karétnik et Alexis Tchoubenko. Le mouvement makhnoviste prend entièrement sur lui la responsabilité de cet acte devant l'histoire." Ce protocole a été cosigné par les membres del'armée insurrectionnelle et les représentant du parti Socialiste révolutionnaire, dont Nicolas Kopornitsky (remarque: les sociaux-démocrates Seliansky et Kolioujny avaient complètement disparu à la suite de l'exécution de Grigoriev).
    C'est ainsi que je me suis toujours comporté envers ceux qui avaient commis des pogromes ou qui étaient en train d'en préparer. Les pillards ne furent pas épargnés non plus, que ce soit au sein de l'armée insurrectionnelle ou en dehors. C'est ce qui se produisit, par exemple, lorsqu'en août 1920 deux détachement de tendance chauvine Pétliouriste, sous le commandement Levtchenko et Matianycha, se retrouvant encerclés par nos unités, nous envoyérent des emissaires pour nous proposer de se fondre dans notre armée. L'Etat-major et moi les reçûmes et acceptâmes leur jonction; cependant, dès que nous nous aperçûmes que les éléments chauvins de ces détachements s'occupaient de pillages et professaient l'antisémitisme, nous les fusillâmes aussitôt, au village d'Averski, dans la province de Poltava. Quelques jours plus tard, leur commandant Matianycha fut également fusillé pour avoir eu un comportement provocateur dans la ville de Zinkov (province de Poltava). Son détachement fut désarmé et la majorité de ses membres renvoyés dans leurs foyers.
    En décembre 1920, le même phénomène se renouvela avec des soldats de l'Armée Rouge, lorsque nous soutînmes avec succès les attaques de la cavalerie de Boudienny et défîmes complètement la XIéme division de son armée, auprès du village de Pétrovo, dans le district d'Alexandrovsk, puis la XIVéme division de cavalerie, en faisant prisonnier, cette foi, tout son commandement et son Etat-major. De nombreux prisonniers de la XIème division exprimèrent le désir de se joindre à l'armée insurrectionnelle pour combattre les commissaires politiques autocrates, comme ils les appelaient. En traversant la région de Kherson, le village de Dobrovelitchka, dont plus de la moitié de la population était juive, certains cavaliers ex-boudiennistes ou pétliouriens, ayant connaissances au sien de leurs anciennes unités des rumeurs sur l'hostilité des makhnovistes envers les "youpins", se mirent à piller les maisons des Juifs de ce village. Dès que cela fut remarqué par des makhnovistes expérimentés, ils furent tous saisis et fusillés sur place.
    C'est ainsi que la Makhnovstshina, durant toute son existence, observa une attitude intransigeante à l'égard de l'antisémitisme et des pogromeurs; cela parcequ'elle était un mouvement authentiquement laborieux et révolutionnaire en Ukraine.
    Dielo trouda,n°30-31, novembre-décembre 1927, pp.15-18.
    A LA MEMOIRE DE L'INSURRECTION DE KRONSTADT
    Le 7 mars est une journée d'affliction pour les travailleurs de la soi-disante "Union des républiques Soviétiques et Socialistes", qui ont participé d'une façon ou d'une autres aux événements qui se sont déroulé ce jour là à Kronstadt. La commémoration de ce jour est aussi pénible pour les travailleurs de tous pays, car elle rappelle ce que les ouvriers et marins libres de Kronstadt exigèrent du bourreau rouge, le "Parti Communiste Russe", et de son instrument le gouvernement soviétique, en train d'assassiner la révolution russe.Kronstadt exigea de ces pendeur étatistes la restitution de tout ce qui appartenait aux travailleurs des villes et des campagnes, en vertu du fait que c'étaient eux qui avaient accompli la révolution .Les Kronstadiens exigèrent la mise en pratique des fondements de la révolutions d'Octobre: "Election libres des soviets, liberté de parole et de presse pur les ouvriers et paysans, les anarchistes les socialistes révolutionnaires de gauche".
    Le Parti Communiste Russe vit en cela une atteinte inadmissible à sa position monopolistique dans son pays et, dissimulant son lâche visage de bourreau derrière un masque de révolutionnaire et d'amis des travailleurs, déclara contre-révolutionnaire les marins et ouvriers libres de Kronstadt, puis lança contre eux des dizaines d'argousins et d'esclaves soumis: Tchekistes, Koursantis, membres du Parti... afin de massacrer ces honnêtes combattants révolutionnaires et dont le seul tort était de s'indigner devant le mensonge et la lâcheté du Parti Communiste Russe qui piétinait les droits des travailleurs et de la révolution.
    Le 7 mars 1921, à 18h45, un ouragan de feu d'artillerie fut déclenché contre Krondstadt. il était naturel et inévitable que Krondstadt révolutionnaire se défende. C'est ce qu'il fit, non seulement au nom de ses exigences, mais aussi en celui des autres travailleurs du pays qui luttaient pour leurs droits révolutionnaires, foulés arbitrairement par le pouvoir bolchevik.
    Leur défense se répercuta dans toute la Russie asservie, toute prête à asservir leur juste et héroïque combat, mais malheureusement impuissante, car elle était alors désarmée, constamment exploitée et enchaînée par les détachements répressifs de l'Armée Rouge et de la Tcheka, formés spécialement pour écraser l'esprit et la volonté libres du pays.
    Il est difficile d'évaluer les pertes des défenseurs de Kronstadt et la masse aveugle de l'Armée Rouge, mais il est néanmoins certain qu'il y aie eu plus de dix milles morts. Pour la plupart, ce furent des ouvriers et des paysans, ceux-là même dont le Partit du mensonge s'était le plus servi pour s'emparer du pouvoir, en les dupant des promesses d'un avenir meilleur. il s'en était servi pendant des années uniquement pour ces propres intérêts de parti, afin de développer et de perfectionner sa domination toute puissante sur la vie économique et politique du pays.
    Kronstadt défendit tout ce qu'il y avait de meilleur dans la lutte des ouvriers et des paysans dans la révolution russe contre l'oligarchie bolchévique. C'est pour cela que cette dernière extermina les kronstadiens, en partie immédiatement après sa victoire militaire, le reste dans ses casemates et ses cachots, hérités de l'ordre tsariste et bourgeois. Parmi ceux qui purent gagner la Finlande, beaucoup sont encore internés dans des camps de concentration.
    Ainsi comprise, la journée du 7 mars doit apparaître comme un moment douloureusement ressenti par les travailleurs de tous pays. Ce jour-là, ce n'est pas seulement chez les seuls travailleurs russes qui doivent revivre le souvenir pénible des révolutionnaires de Kronstadt ayant péri dans la lutte et des rescapés qui pourrissent dans les geôle bolchéviques. Mais ce n'est pas avec des gémissements que l'on résoudra la question: en dehors de la commémoration du 7 mars, les travailleurs de tous pays doivent organiser partout, tant sur les forfaits accomplis par le Parti Communiste Russe à Kronstadt, contre le ouvriers et marins révolutionnaires, que pour la libération des survivants encadenassés dans les prisons bolchéviques et enfermés dans les camps de concentrations de Finlande.
    Dielo trouda,n°10, mars 1926, pp.3-4.
    L'IDEE D'EGALITE ET LES BOLCHEVIKS
    Le XIVème congrès du Parti Communiste Russe à fermement condamné l'idée d'égalité. Avant le congrès, Zinoviev s'était référé à cette idée dans sa polémique contre Oustrialov et Boukharine. Il avait alors déclaré que toute la philosophie de notre époque était nourrie par l'aspiration à l'égalité. Kalinine est intervenu avec force contre cette thèse, en estimant que toute référence à l'égalité ne pouvait être que nocive et intolérable. Il a raisonné de la manière suivante:
    "Peut-on parler d'égalité aux paysans? Non, ce n'est pas possible car, dans ce cas, il se mettraient à exiger les même droits que les ouvriers, ce qui serait en complète contradiction avec la dictature du prolétariat.
    Peut-on parler d'égalité aux ouvriers? Non, c'est pas non plus possible, car, par exemple, si un emploi identique est occupé par un communiste et un sans parti, la différence tient en ce que le premier touche un salaire double du second. Reconnaître l'égalité permettrait au sans parti de toucher le même salaire que celui d'un communiste. Est-ce convenable, camarades? Non, cela ne l'est pas.
    Peut-on encore appeler les communistes à l'égalité? Non, ce n'est pas non plus possible, car eux aussi occupent des places différentes, tant par leurs droits que par leur situation matérielle."A partir de toutes ces considérations Kalinine a conclu que l'utilisation du terme "égalité" par Zinoviev ne pouvait qu'être démagogique et nocive. Dans sa réponse, Zinoviev a déclaré à son tour que, s'il avait parlé d'égalité, c'était dans un tout autre sens. Quant à lui, il n'avait dans la tête que "l'égalité socialiste", c'est à dire celle qui devra exister un jour, dans un avenir plus ou moins proche. Pour l'instant, tant que la révolution mondiale n'est pas accomplie et comme on ne sait quand elle se réalisera, il ne saura être question de quelque égalité que ce soit. En particulier, aucune égalité des droits ne pourra exister, car elle risquerait alors de nous entraîner vers des déviations "démocratiques" très dangereuses.
    Cette entente sur l'idée d'égalité n'a pas été traduite par une résolution du congrès. Mais, sur le fond, les deux parties qui se sont affrontées au congrès ont estimé également intolérable l'idée d'égalité.
    En d'autres temps, il n'y a pas si longtemps, les bolcheviks on tenu un tout autre langage. C'est sous l'étendard de l'égalité qu'ils ont agi pendant la grande Révolution russe, pour le renversement de la bourgeoisie, en commun avec les ouvriers et les paysans, aux dépends desquels ils sont parvenus à la domination politique du pays. C'est sous cet étendard que, depuis huit de règne sur la vie et la liberté des travailleurs de l'ancienne Russie - dénommée désormais "Union des Républiques Soviétiques Socialistes" - les tsars bolcheviks ont voulu convaincre cette "Union", opprimés par eux, ainsi que les travailleurs d'autres pays qu'ils ne domines pas encore, que s'ils ont persécuté, laissé pourrir en prison et en déportation et assassiné leurs ennemis politiques, c'était uniquement au nom de la révolution, de ces fondements égalitaires, introduits prétendument par eux dans la révolution, et que leurs ennemis auraient voulu détruire.
    Le sang des anarchistes coule bientôt depuis huit ans, parcequ'ils n'ont pas voulu s'incliner servilement devant la violence et l'impudence de ceux qui se sont emparé du pouvoir, ni devant leur idéologie notoirement mensongère et leur totale irresponsabilité.
    Dans cet acte criminel, acte que l'on ne peut qualifier autrement que de débauche sanglante des dieux bolchéviks, meilleurs fils de la révolution ont péri, parcequ'ils étaient les plus fidèles porteurs des idéaux révolutionnaires et parcequ'ils n'ont pu être acheté pour les trahir. défendant honnêtement les préceptes de la révolution, ces fils de la révolution ont aspiré à éloigner la folie des dieux bolcheviks et à sortir de leur cul-de-sac, afin de frayer la voie à la véritable liberté et à une authentique liberté des travailleurs.
    Les potentats bolchéviks se sont vites aperçu que les aspirations de ses fils de la révolution signifierait pour eux la fin de leur folie et surtout des privilèges qu'ils ont habilement hérité de la bourgeoisie renversée, puis traîtreusement renforcé en leur faveur. C'est pour cela qu'ils ont condamné à mort les révolutionnaires. Des hommes à l'âme d'esclave les ont soutenus et le sang à coulé. Il continue à couler depuis huit ans et on se demander au nom de quoi? Au nom de la liberté et de l'égalité des travailleurs, disent les bolcheviks, en continuant à exterminer des milliers de révolutionnaires anonymes, combattants de la révolution sociale, étiquetée "bandits" et "contre révolutionnaires". Par ce mensonge éhonté, les bolchéviks ont masqué aux yeux des travailleurs du monde entier le véritable état des choses en Russie, en particulier leur banqueroute complète dans l'édification socialiste, banqueroute qu'ils ne veulent reconnaître jusqu'à maintenant, alors qu'elle est plus que flagrante pur tous ceux qui ont des yeux pour voir.
    Les anarchistes ont signalé à temps aux anarchistes de tous les pays les crimes bolcheviks dans la révolution russe. Le bolchevisme incarnant l'idéal d'un état centralisateur, est apparu comme l'ennemi mortel de l'esprit libre des travailleurs révolutionnaires. Usant de mesures inouïes, il a saboté le développement de la révolution et sali l'honneur de ce qu'il y avait de meilleur en elle. Se masquant avec succès, il a dissimulé au regard des travailleurs son vrais visage, en se donnant pour le champion de leurs intérêts. Ce n'est que maintenant, après huit ans de règne, en se rapprochant de plus en plus de la bourgeoisie internationale, qu'il commence à ôter son masque révolutionnaire et à dévoiler devant le monde du travail le visage d'un rapace exploiteur.
    Les bolcheviks ont abandonné l'idée d'égalité, non seulement en pratique, mais aussi en théorie, car la seule expression leur paraît maintenant dangereuse. C'est assez compréhensible, toute leur domination repose sur une idée diamétralement opposée, sur une inégalité criante, dont toute l'horreur et les maux se sont abattus sur le dos des travailleurs. Souhaitons que les travailleurs de tous pays en retirent les conclusions nécessaires et, à leur tour, en finissent avec les bolcheviks, porteurs de l'idée de l'esclavage et oppresseur du Travail.
    Dielo trouda,n°9, février 1926, pp.9-10.
    LES VOIES DU POUVOIR "PROLETARIEN"
    Cela fait bien longtemps que l'intelligentsia socialiste d'avant-garde a formulé, de manière plus ou moins achevée, les fins de la lutte historique du prolétariat contre la bourgeoisie et que les prolétaires, adoptant sans aucun correctif cette formulation de l'intelligentsia, sont rentré sous sa direction dans cette lutte. Cela a été un triomphe incontestable pour l'intelligentsia qui donné ainsi pour but de mener le prolétariat à l'émancipation complète par le biais par la destruction du pouvoir et de l'Etat bourgeois, devant faire place à un Etat et un pouvoir "prolétarien".Bien naturellement, ni l'intelligentsia, ni le prolétariat lui-même n'ont pas épargné leur efforts et connaissances pour démontrer devant la plus grande audience le mal commis par l'Etat bourgeois. Grâce à cela ils ont pu développer et renforcer parmi les masses laborieuses l'idée d'un pouvoir "prolétarien" qui devrait résoudre tous leurs problèmes. Selon cette conception, le prolétariat utiliserait ainsi, à travers son pouvoir et Etat de classe, le seul moyen existant, pour lui et les autres classes, de se libérer de la bourgeoisie et d'instaurer un principe égalitaire et libre dans les relations entre les hommes. Une telle prédestination du pouvoir "prolétarien" nous a toujours semblé, à nous anarchistes, grossièrement erronée. Nos camarades des temps passés se sont constamment insurgés contre cette conception et ont démontré l'égarement déteste lorsque ceux-ci distinguaient le pouvoir "prolétarien" du pouvoir d'Etat en général, en désignant au premier une mission qui lui était profondément étrangère.
    Les socialistes étatiques sont pourtant restés fidèle à leur école autoritaire et c'est avec cette acception qu'ils ont appréhendé la Grande Révolution russe, révolution d'une profondeur et ampleur sociales encore inconnue jusque là. Quant à nous, anarchistes, nous nous sommes arraché à leur prédestination du pouvoir "prolétarien". Au cours de cette polémique, nous avons démontré aux étatiste de tout Etat, qu'il soit bourgeois ou prolétarien, ne tend par sa nature même qu'à exploiter l'homme, qu'à détruire en chacun comme en tous toutes les qualités naturelles de l'esprit humain qui poussent à la liberté et à la solidarité qui la fonde. Cela nous a valu, de la part des socialistes étatistes, une haine encore plus grande. Or, l'existence et la pratique du pouvoir prolétarien en Russie ont confirmer et confirment sans cesse la justesse de notre analyse. L'Etat "prolétarien" a mis de plus en plus sa nature à nu et prouvé que son caractère prolétarien était simple fiction, ce que les prolétaires ont pu constater dès les premières années de la révolution, d'autant plus qu'ils ont contribué eux-même à l'installer.
    Le fait que le pouvoir "prolétarien", au cours de sa dégénérescence, ne s'est révélé être qu'un pouvoir d'Etat tout court est devenu indiscutable et l'a amené à ne plus dissimuler savamment son vrai visage. Par sa pratique, il a abondamment prouvé que ses fins et celles de la Grande Révolution russe n'avaient absolument rien de commun. Au cours de toutes ces années d'hypocrisie, il n'a pu soumettre pacifiquement les fins de la révolution russe aux siennes propres et à du affronter tout ceux qui menaçaient de mettre à nu son essence véritable - une plaie immense et purulente sur le corps de la révolution -, dont la lâcheté et la fourberie apportent la mort et la dévastation à tous sans exception, en premier lieu à ceux qui tentent d'être indépendants et d'agir librement.
    On peut se demander: comment se fait-il que cela se soit passé ainsi? Selon Marx et Lénine, le pouvoir "prolétarien" ne devait en aucun cas ressembler au pouvoir bourgeois. Une partie de l'avant-garde du prolétariat n'aurait-elle pas sa part de responsabilité dans ce résultat?
    De nombreux anarchistes sont enclins à penser que le prolétariat n'y est pour rien, ayant été dupé par la caste des intellectuels socialistes, laquelle aspirerait, au cours d'une série d'événement purement socio-historique et en vertu de la logiques des transformations étatiques inévitables, à remplacer le pouvoir de la bourgeoisie par le sien propre. Ce serait pour cette raison que l'intelligentsia socialiste s'efforcerait de diriger en permanence la lutte du prolétariat contre le monde capitaliste et bourgeois.
    A mon avis, cette formulation n'est, ni tout à fait exacte, ni vraiment suffisante. L'expérience révolutionnaire de la Russie nous fournit d'abondantes données objectives à ce sujet. Elle nous montre de façon irréfutable que le prolétariat n'a nullement été homogène au cours de la révolution. Ainsi, le prolétariat urbain, lorsqu'il a participé au renversement dans de nombreuses ville du pouvoir de l'ennemi de classe - la bourgeoisie - , a hésité un moment entre les voies de la révolution de Février et d'Octobre 1917. Ce n'est qu'après un certain temps, à la suite de la victoire militaire d'Octobre sur Février, qu'une partie notable du prolétariat urbain à commencé à fusionné avec une partie de ses frères, les partisans directs des conquêtes d'Octobre. Bientôt, cette partie du prolétariat non seulement à oublier de défendre elle-même ses conquête, mais s'est en plus pressée de rallier le parti bolchevik au pouvoir qui a su flatter immodérément en lui inculquent un goût pour les privilèges politiques, économiques et juridiques de classe. Imbue de ses privilèges de classe, cette partie du prolétariat s'est éprise d'un égal amour pour son "Etat prolétarien de classe". Bien évidemment, le parti social démocrate bolchevik l'a entièrement soutenue et encouragée dans cette évolution, car celle-ci ouvrait devant lui une large arène pour appliquer son programme propre qui consistait à utiliser la lutte révolutionnaire pratique du prolétariat pour se soumettre l'ensemble de celui-ci puis de s'emparer au nom du pouvoir d'Etat, Chemin faisant, pour mieux se singulariser, le parti social démocrate bolchevik s'est transformé en parti "communiste bolchevik", ne se privant aucunement d'user de la démagogie la plus effrontée, ne dédaignant aucun moyen, n'hésitant pas au besoin de voler des programmes d'autres formations politiques; tout ce la dans l'unique but de mieux faire adhérer le prolétariat, auquel il promettait son aide indéfectible, alors qu'en fait il n'avançait que vers son propre but. C'est en cela que ce parti a incarné au mieux les espérances historiques de la caste intellectuelle: replacer au pouvoir la bourgeoisie et exercer ce pouvoir à quelque prix que ce soit. Une partie du prolétariat ne s'est pas opposé à ses vues, bien au contraire, elle s'est reconnue dans ses action et ne s'en est faite la complice.
    Cette partie du prolétariat avec pourtant été éduquée durant des générations dans l'idée que le prolétariat ne s'émanciperait de la bourgeoisie que lorsqu'il ne briserait son pouvoir, à détruire son organisation étatique afin d'édifier la sienne propre. Néanmoins, cette partie du prolétariat a aidé le parti bolchevik-communiste à organiser son "pouvoir prolétarien" et à édifier son état de classe.
    La voie suivie et les moyens employés n'ont pas tardé à rendre cette partie du prolétariat semblable en tous points à la bourgeoisie renversée, tout aussi impudente et arrogante, ne craignant pas abuser de la violence la plus féroce pour asseoir sa domination sur le peuple et la révolution.
    Il va sans dire que cette violence était toute naturelle chez la caste intellectuelle du parti, car elle était préparée durant de longues années à l'utiliser et s'en est grisée. Quand à la masse du prolétariat - l'esclave muet d'hier -, la violence exercée sur ses semblable lui est profondément étrangère. Occupée à édifier son "Etat de classe", une partie du prolétariat a donc été amenée à se comporter, parl'usage de la violence d'une manière répugnante à l'égard de la liberté individuelle, de la liberté de parole et d'expression de quelqu'organisation révolutionnaire que ce soit, à partir du moment où elle divergeait d'avec l'impudence du "pouvoir prolétarien". Cette partie du prolétariat s'est empressée d'occuper, sous la direction du parti bolchevik communiste, les places laissées vacante par les despotes de la bourgeoisie renversée, devenant à son tour une maîtresse tyrannique, n'hésitant pas à user pour cela de la violence la plus horrible, sans aucun discernement, contre tous ceux qui s'opposaient à ses visées. Ce comportement a été en même temps habilement masqué par la "défense de la révolution".
    Cette violence a été surtout exercée sur le corps de la révolution russe au profit des intérêts étroit d'une partie du prolétariat et du parti bolchevik-communiste, et au nom de leur domination complète sur toutes les autres classes laborieuses. On ne peut y voir seulement un égarement passager du prolétariat. Encore une fois, nous pouvons constater avec beaucoup de netteté comment tout pouvoir d'Etat manifeste impudemment sa nature, le qualificatif de prolétarien n'y changeant absolument rien.
    A mon avis, c'est pour toutes ces raisons que tous les camarades étrangers, qui n'ont pas connu cette expérience, doivent étudier avec soin toutes les étapes de la révolution russe, en particulier le rôle qu'y ont joué la parti bolchevik-communiste et la partie du prolétariat qui l'a suivi. Cela afin de se garder de tomber dans les mêmes erreurs, à la suite de la démagogie éhontée des bolchevik et de leurs partisans, à propos de l'utilité du "pouvoir prolétarien".
    Il est également vrai que la lutte actuelle de tous nos camarades contre le mensonge bolchevik dont être menée à l'aide de sérieuses connaissances de ce qu'ils peuvent proposer eux-même aux larges masses à la place de ce "pouvoir prolétarien". Les beaux slogans ne suffisent pas, bien que souvent la masse n'y soit pas indifférente. Cette lutte s'y déroule à partir de situation concrètes et amène à se poser continuellement les questions vitales et pressantes: comment et quels moyens d'actions sociales les masses laborieuses doivent-elles employer pour s'émanciper totalement?
    Il convient de répondre à de telles questions le plus directement possible et avec la plus grande clarté. C'est une nécessité essentielle, non seulement pour pouvoir mener une lutte active contre le monde capitaliste et bourgeois, mais aussi pour notre mouvement anarchiste, car c'est d'elle que dépendra l'influence de nos idée sur le début et l'issue de cette lutte. Cela signifie donc que le prolétariat ne doit pas répéter l'erreur commise par ses frère de Russie, c'est a dire de ne pas s'occuper d'organiser un "pouvoir prolétarien", sous la baguette quelconque d'un parti, même dit "prolétarien", mais uniquement d'organiser la satisfaction des besoins de tous et de défendre la révolution contre toutes sortes de pouvoir d'Etat.
    Probouzdénié,n°18, janvier 1932, pp.45-48.
    LE POUVOIR "SOVIETIQUE", SON PRESENT ET SON AVENIR
    Nombre de gens, et surtout des hommes politiques de gauche, ont tendance à considérer le pouvoir "soviétique" comme un pouvoir d'Etat différent des autres, certes mais en présentant cette différence sous un meilleur jour :"Le pouvoir soviétique, disent-ils, est un pouvoir ouvrier et paysan et, en tant que tel, possède un grand avenir devant lui..."
    Il n'y a pas d'assertion plus absurde. Le pouvoir "soviétique" n'est pas un pouvoir ni meilleur ni pire que les autres. Actuellement, il est tout aussi chancelant et absurde que tout pouvoir d'Etat en général. Sous certains rapports, il est même plus absurde que les autres. Ayant conquis une domination politique totale du pays, il est devenu le maître incontesté de ses ressources économique et, sans se contenter de cette situation grossièrement exploiteuse, il a senti naître en lui le sentiment trompeur d'une "perfection" spirituelle, sentiment qu'il cherche à développer devant le peuple laborieux et révolutionnaire du pays. Cela a rendu son esprit prolétarien moins révolutionnaire, mais plus impudent. Ainsi, il veut s'imposer au peuple berné comme son maître spirituel; en cela, il est fidèle à l'insolence illimitée et irresponsable de tout pouvoir d'Etat. Il n'est un secret pour personne que cette soi-disant "perfection" du régime n'est autre que celle de son inspirateur, le parti bolchevik-communiste. Tout cela n'est que mensonge éhonté, duplicité abjecte et impudence criminelle envers les classes laborieuses, au nom desquelles et grâce auxquelles s'est accomplie la grande Révolution russe, à présent châtiée par le pouvoir au profit des privilèges de son parti et de la minorité prolétarienne qui, sous l'influence de ce parti, a cru se reconnaître dans les étiquettes, allèchantes pour les ignorants, d'Etat prolétarien et de dictature du "prolétariat". Minorité qui se laisse néanmoins traîner par la bride, par ce parti, sans avoir aucune voix au chapitre sans posséder le droit d'être informée avec précision sur ce qui s'est préparé et accompli traîtreusement hier et qui se prépare encore aujourd'hui contre ses frères prolétariens, ceux qui ne veulent pas être un instrument aveugle et muet et qui ne croient pas aux mensonges du parti à masque prolétarien.
    On peu se demander, malgré tout, si ce comportement du pouvoir bolchevik à l'égard des travailleurs peut se révéler différent dans le domaine de leur éducation "spirituelle". Il me semble qu'il ne peut être autre. J'en veux pour preuve la persistante de la conscience révolutionnaire des travailleurs d'URSS, cause de la grande inquiétude du régime, et que le parti bolchevik veut remplacer par une conscience politique fabriquée sur le modèle de son programme.
    C'est cette circonstance qui explique que le pouvoir bolchevik connaît de plus en plus de difficultés et qu'il veuille stupidement compléter son despotisme économique et politique par une entreprise spirituelle sur le peuple laborieux. Il va sans dire que cette situation actuelle du régime conditionne étroitement son avenir; avenir tout à fait incertain, faute d'un présent clairement favorable. En effet, la situation présente est si visiblement défavorable pour des millions de travailleurs qu'on peut -s'attendre, d'une année à l'autre à des insurrection et révolutions sanglantes déclenchées contre l'ordre bolchevik-communiste. Il est bien évident que cet esprit insurrectionnel révolutionnaire des travailleurs d'URSS doit être soutenu par tout révolutionnaires où qu'il soit. Toutefois, il ne faudra pas que les contre révolutionnaires et ennemis des travailleurs profitent de ce soutien. Celui-ci ne doit donc avoir pour but que de détruire l'ordre insensé et irresponsable actuel, instauré en faveur des privilèges des membre du parti et de leurs mercenaires.
    La folie de ce régime doit être éliminée et remplacée par les principes vitaux des travailleurs exploités, sur la base de la solidarité, de la liberté et de l'égalité d'opinion pour tous et pour chacun, bref, pour tous ceux qui se préoccupent d'une émancipation authentique. C'est un problème qui concerne tous les révolutionnaires russes: tous ceux qui se trouvent en émigration ou en URSS doivent, à mon avis s'en soucier en premier lieu, ainsi que tout les prolétaires et intellectuels laborieux disposés révolutionnairement; j'y ajouterai tous les opposant et réfugiés politiques du régime bolchévik, à condition que ce soit pour des considérations véritablement révolutionnaires.
    Voici comment m'apparait le présent et l'avenir du "pouvoir soviétique", ainsi que l'attitude à adopter par les révolutionnaires russes de toutes tendances à son égard. Des révolutionnaires ne peuvent, à mon avis, se poser le problème autrement. Ils doivent se rendre compte que, pour combattre le pouvoir bolchevik, il faut posséder soi-même au plus haut point les valeurs qu'il a utilisées et proclamées pour s'emparer du pouvoir; valeurs qu'il continue d'ailleurs à défendre mensongèrement.
    Dans le cas contraire la lutte des révolutionnaires s'avérerait, sinon contre-révolutionnaire, du moins inutile pour la cause des travailleurs dupés, opprimés et exploités par les bolcheviks-communistes, travailleurs que les révolutionnaires doivent aider à tout prix à se libérer de ce vieux cercle vicieux de mensonge et d'oppression.
    Bor'ba(La Lutte), Paris, n°19-20, 25 octobre 1931, pp.2-3.
    (Cet organe était rédigé par plusieurs transfuges soviétiques anti-staliniens et anti-trotskystes, qui se démarquaient du régime bolchevik sur la base d'un retour au pouvoir des soviets libres de 1917 et des revendications des insurgés de Kronstadt de 1921. Le principal animateur de la revue était Grégoire Bessedovsky, Ukrainien et ex-diplomate soviétique ayant quitté avec fracas l'ambassade d'URSS à Paris et s'étant consacré à dénoncer violemment les turpitudes du régime stalinien. Voir son ouvrage : "Oui, j'accuse !", Paris, 1930. NdT)

    LA LUTTE CONTRE L'ETAT
    Le fait que l'Etat moderne soit le type d'organisation d'un pouvoir fondé sur l'arbitraire et la violence dans la vie sociale des travailleurs est indépendant de son caractère "bourgeois" ou "prolétariens". Il repose sur le centralisme oppressif, découlant de la violence directe d'une minorité sur la majorité. Chaque Etat utilise, pour affirmer et imposer la légalité de son système, outre le fusil et l'or, des moyens puissants de pression morale. A l'aide de ces moyens, un petit groupe de politiciens réprime psychologiquement toute la société et, en particulier, les masses laborieuses, les conditionnant de façon à détourner leur attention du servage instauré par l'Etat.Ainsi, il est clair que, pour combattre la violence organisée de l'Etat moderne, il faut employer des moyens puissants, correspondant à l'importance de la tâche.
    Jusqu'ici, les moyens d'action sociale employés par la classe laborieuse révolutionnaire contre le pouvoir des oppresseurs et exploiteurs - l'Etat et le Capital - , conformément aux idées libertaires, ne suffisent pas pour mener les travailleurs à la victoire complète.
    Il est arrivé dans l'Histoire que les travailleurs vainquent le Capital; mais la victoire leur échappait ensuite, parce qu'un pouvoir d'Etat se créait, unissant les intérêts du capital privé et capitalisme d'Etat pour triompher des travailleurs.
    L'expérience de la révolution russe nous a démontré à l'évidence nos insuffisances dans ce domaine. Nous ne devons pas l'oublier, nous appliquant à les discerner distinctement.
    Nous pouvons reconnaître que notre lutte contre l'Etat dans la Révolution russe fut remarquable, malgré la désorganisation qui règne dans nos rangs; remarquable surtout en ce qui concerne le la destruction de cette hideuse institution.
    Mais, en revanche notre lutte fut insignifiante dans le domaine de l'édification de la société libre des travailleurs et de ses structures sociales, ce qui aurait pu garantir son développement en dehors de la tutelle de l'Etat et de ses institution répressives.
    Le fait que nous, communistes libertaires ou anarcho-syndicalistes, n'avions pas prévu me lendemain de la Révolution russe, et que nous ne nous sommes pas hâté de formuler à temps les nouvelles formes de l'activité sociale, a amené beaucoup de nos groupes ou organisations à hésiter plus d'une fois dans leur orientation politique et socio-stratégique sur le front combattant de la Révolution.
    Afin d'éviter de retomber à l'avenir dans les même erreurs, lors d'une situation révolutionnaire, et pour conserver la cohérence de notre ligne organisationelle, nous devons fondre d'abord toutes nos forces en un collectif agissant, puis définir dès maintenant notre conception constructive des unités économiques et sociales, locales et territoriales, au besoin au besoin les nommer de façon déterminée (soviets libres), et en particulier définir dans les grandes lignes leurs fonctions révolutionnaires fondamentales dans la lutte contre l'Etat. L'époque actuelle et les leçons de la révolution russe l'exigent.
    Ceux qui se sont mêlés au coeur même de la lasse ouvrière et paysanne, en prenant activement part aux victoires et aux défaites de son combat, ceux là doivent sans aucun doute arriver à nos conclusions, et plus précisément à comprendre que notre lutte contre l'Etat doit se mener jusau'à la liquidation complète de celui-ci; ceux là reconnaîtrons par ailleurs que le rôle le plus difficile dans cette lutte est celui de la force armée révolutionnaire.
    Il est indispensable de lier les forces armées de la Révolution avec les unités sociales et économiques, dans lesquelles la population laborieuse s'organisera dès les premiers jours de la révolution, afin d'instaurer une auto-organisation totale de la vie, en dehors de toutes structures étatiques.
    Les anarchistes doivent concentrer, dès maintenant, leur attention sur cet aspect de la Révolution. Ils doivent être persuadés que, si les forces armées de la révolution s'organisent en armée importantes ou en de nombreux détachements armés locaux, elles ne pourront que vaincre les tenants et les défenseurs de l'étatisme, et par là même créer les conditions nécessaires pour la population laborieuse qui soutient la révolution, afin qu'elle puisse rompre tous ses liens avec le passé et mettre au point le processus d'édification d'une nouvelle vie socio-économique.
    L'Etat pourra cependant conserver quelques survivances locales et tenter d'entraver de multiples façons la nouvelle vie des travailleurs , freiner la croissance et le développement harmonieux des nouveaux rapports basés sur l'émancipation totale de l'homme.
    La liquidation finale et totale de l'Etat ne pourra avoir lieux que lorsque l'orientation de la lutte des travailleurs sera la plus libertaire possible, lorsqu'ils élaboreront eux-même leurs structures d'action sociale. Ces structures doivent prendre la forme d'organes d'autodirection sociale et économique, celle des soviets libres (anti-autoritaires). Les travailleurs révolutionnaires et leur avant garde - les anarchistes - doivent analyser la nature et la structure de ces soviets et préciser à l'avance leurs fonctions révolutionnaires. C'est de cela que dépend principalement l'évolution positives et le développement des idées anarchistes parmi ceux qui accomplirons pour leur propre compte la liquidation de l'Etat pour édifier la société libre.
    Diélo trouda,n°17, octobre 1926, pp.5-6.

    LE 1er MAI : SYMBOLE D'UNE ERE NOUVELLE DANS LA VIE ET LA LUTTE DES TRAVAILLEURS
    La journée du premier Mai est considérée dans le monde socialiste comme la fête du Travail. C'est une fausse définition du 1er Mai qui a tellement pénétré la vie des travailleurs qu'effectivement dans beaucoup de pays, ils le célèbrent ainsi. En fait, le premier mai n'est pas un jour de fête pour les travailleurs. Non, les travailleurs ne doivent pas, ce jour là rester dans leurs ateliers ou dans les champs. Ce jour là, les travailleurs de tous pays doivent se réunir dans chaque village, dans chaque ville, pour organiser des réunions de masse, non pour fêter ce jour ainsi que le conçoivent les socialistes étatistes et en particulier les bolcheviks, mais pour faire le compte de leurs forces, pour déterminer les possibilité de lutte directe contre l'ordre pourri, lâche esclavagiste, fondé sur la violence et le mensonge. En ce jour historique déjà institué, il est plus facile à tous les travailleurs de se rassembler et plus commode de manifester leur volonté collective, ainsi que de discuter en commun de tout ce qui concerne les questions essentielles du présent et de l'avenir.Il y a plus de quarante ans les travailleurs américains de Chicago et des environs se rassemblaient le premier Mai. Ils écoutèrent là des discours de nombreux orateurs socialistes, et plus particulièrement ceux des orateurs anarchistes, car ils assimilaient parfaitement les idées libertaires et se mettaient franchement du côté des anarchistes.
    Les travailleurs américains tentèrent ce jour là, en s'organisant, d'exprimer leur protestation contre l'infâme ordre de l'Etat et du Capital des possédants. C'est sur cela qu'interviennent les libertaires américains Spiess, Parsons et d'autres. C'est alors que ce meeting fut interrompu par des provocations de mercenaires du Capital et s'acheva par le massacre de travailleurs désarmés, suivi de l'arrestation et de l'assassinat de Spiess, Parsons et d'autres camarades.
    Les travailleurs de Chicago et des environs ne se rassemblaient pas pour fêter la journée du premier Mai. Ils s'étaient rassemblés pour résoudre en commun les problèmes de leur vie et de leurs luttes.
    Actuellement aussi, partout où les travailleurs se sont libérés de la tutelle de la bourgeoisie et de la social démocratie liée à elle (indifféremment menchevique ou bolchevique) ou bien tentent de le faire, ils considèrent le 1er Mai comme l'occasion d'une rencontre pour s'occuper de leurs affaires directes et se préoccuper de leur émancipation. Ils expriment, à travers ces aspirations, leur solidarité et leur estime à l'égard de la mémoire des martyrs de Chicago. Ils sentent donc que cela ne peut être pour eux un jour de fête. Ainsi, le premier Mai, en dépit des affirmations des "socialistes professionnels" tendant à le présenter comme la fête du travail, ne peut pas l'être pour les travailleurs conscients.
    Le premier Mai, c'est le symbole d'une ère nouvelle dans la vie et la lutte des travailleurs, une ère qui présente chaque année pour les travailleurs, de nouvelles, de plus en plus difficiles, et décisives batailles contre la bourgeoisie, pour la liberté et l'indépendance qui leur sont arrachées, pour leur idéal social.

    Diélo trouda,n°36, 1928, pp.2-3.

    L'ANARCHISME ET NOTRE EPOQUE
    L'anarchisme, c'est pas seulement une doctrine qui traite de la vie sociale de l'homme, comprise dans le sens étroit que lui prêtent les dictionnaires politiques et, parfois, lors de meetings, nos orateurs propagandistes. C'est aussi un enseignement qui embrasse la vie de l'homme dans son intégralité.Au cours du processus d'élaboration de sa conception globale du monde, l'anarchisme se donne une tâche bien précise: saisir le monde dans son entier, en écartant de sa voie toutes sortes d'obstacles, présent et à venir, dressés par la science et la technique bourgeoise et capitaliste. Cela dans le but de fournir à l'homme l'explication la plus exhaustive possible sur l'existence de ce monde et d'appréhender de la meilleure façon tous les problèmes qui peuvent se poser à lui; cette démarche doit l'aider à prendre intérieurement conscience de l'anarchisme qui lui est inhérent par nature - c'est du moins ce que je suppose -, au point qu'il en ressent continuellement des manifestations partielles.
    C'est à partir de la volonté individuelle que l'enseignement libertaire peut s'incarner dans la vie réelle et frayer la voie qui aidera l'homme à chasser en lui tout esprit de soumission .
    Lorsqu'il se développe, l'anarchisme ne connaît pas de limites. Il ne connaît pas de rives où il pourrait s'échouer et se fixer. Tout comme la vie humaine, il ne possède pas de formules définitives pour ses aspirations et objectifs.
    Le droit absolu de tout homme à une liberté totale, tel qu'il est défini par les postulats théorique de l'anarchisme, ne saurait être pour lui, à mon avis, qu'un moyen pour attiendre son plus ou moins grand épanouissement, sans cesser pour autant de se développer. Ayant chassé en l'homme l'esprit de soumission qui lui a été artificiellement imposé, l'anarchisme devient dorénavant l'idée directrice de la société humaine en marche vers la conquête de tous ses objectifs.
    A notre époque, l'anarchisme est encore considéré comme théoriquement faible; en outre, certains affirment qu'il est souvent interprété de façon erronée. Pourtant ces adeptes s'expriment à foison à son sujet; beaucoup en parlent constamment, militent activement et parfois se lamentent qu'il ne triomphe pas (je suppose, dans ce dernier cas, que cette attitude est provoquée par l'impuissance à à élaborer, à partir d'un cabinet d'études, les moyens sociaux indispensable à l'anarchisme pour avoir prise sur la société de notre temps).
    La cohésion de tous les anarchistes actifs, exprimée par un collectif agissant sérieux, est unanimement estimée nécessaire par chacun d'entre nous. Il serait bien étonnant que des adversaire de cette Union se déclarent dans notre milieu. La question à résoudre ne tient qu'en la forme organisationnelle que pourrait adopter cette Union des anarchistes.
    Personnellement, je considère comme la forme organisationnelle la plus adaptée et la plus nécessaire celle qui se présenterait sous l'aspect d'une Union des anarchistes, édifiée sur la base des principes de la discipline collective et de la direction commune des toutes les forces anarchistes. Ainsi, toutes les organisations qui y seraient adhérantes seraient liées entre elles par la communauté des objectifs socio-révolutionnaires, mais aussi par celle des moyens qui y mèneraient.
    L'activité des organisations locales peut être adaptée, autant que possible, aux conditions locales; elle doit cependant s'unir sans défaillance à l'orientation de la pratique organisationnelle globale de l'Union des anarchistes couvrant tout le pays.
    Que cette Union s'appelle parti ou tout autrement n'a qu'une importance secondaire. Ce qui est primordial c'est qu'elle réalise la concentration de toutes les forces anarchistes en une pratique commune et unitaire contre l'ennemi, en impulsion la lutte pour les droit des travailleurs, la réalisation de la révolution sociale, et l'avènement de la société anarchiste !
    Diélo trouda, n°6, novembre 1925, pp.6-7.

    NOTRE ORGANISATION
    L'époque que traverse actuellement la classe laborieuse mondiale exige une tension maximale de la pensée et de l'énergie des anarchistes révolutionnaires pour éclaircir les questions les plus importantes.Nos camarades qui ont joué un rôle actif au cours de la révolution russe et qui sont restés fidèles à leur convictions savent de quelle manière funeste c'est fait sentir, dans notre mouvement, l'absence d'une solide organisation. Ces camarades sont bien placés pour être particulièrement utile à l'oeuvre d'union actuellement entreprise. Il n'a pas échappé à ces camarades, je le suppose, que l'anarchisme a été un facteur d'insurrection parmi les masses laborieuses révolutionnaires en Russie et en Ukraine; il les a incitées partout à la lutte. Cependant, l'absence d'une grande organisation spécifique, capable d'opposer ses forces vives aux ennemis de la révolution, l'a rendu impuissant à assumer un rôle organisationnel. L'oeuvre libertaire dans la révolution en a subi de lourdes conséquences.
    S'ils prennent conscience de cette carence, les anarchistes russes et ukrainiens ne doivent pas laisser se renouveler ce phénomène. La leçon du passé est trop pénible et, en la retenant, ils doivent, les premier, donner l'exemple de la cohésion de leurs forces. Comment? En créant une organisation qui puisse accomplir les tâche de l'anarchisme, non seulement lors de la préparation de la révolution sociale, mais également à ses lendemains. Une telle organisation doit unir toutes les forces révolutionnaires de l'anarchisme et s'occuper sans hésitation de la préparation des masses à la révolution sociale et à la lutte pour la réalisation de la société anarchiste.
    Bien que la majorité d'entre nous conçoivent la nécessité d'une telle organisation, il est regrettable de constater qu'il y en ait un petit nombre pour s'en préoccuper avec le sérieux et la constance indispensables.
    En ce moment, les événement se précipitent dans toute l'Europe, y compris en Russie, emprisonnée dans les filets pan-bolchéviques. Le jour n'est pas loin où il nous faudra être des participants actifs à ces événements. Si nous nous présentons encore une fois sans s'être organisés au préalable de la manière adéquate, nous serons encore impuissants à empêcher que ces événements n'évoluent pas dans le tourbillon des systèmes étatiques.
    L'anarchisme prend concrètement vie partout où naît la vie humaine. Par contre, il ne devient compréhensible pour tout un chacun uniquement là où existent les propagandistes et les militants qui ont rompu sincèrement et entièrement avec la psychologie de soumission de notre époque, ce qui leur vaut d'être d'ailleurs férocement persécutés. Ces militants aspirent à servir leurs convictions avec désintéressement, sans crainte de découvrir dans leur processus de développement des aspect inconnus, afin de les assimiler au fur et à mesure, si besoin est, et oeuvrent ainsi au triomphe de l'esprit de soumission.
    Deux thèses découlent de ce qui est énoncé si dessus:
    - la première, c'est que l'anarchisme connaît des expressions et manifestions diverses, tout en conservant une parfaite intégrité dans son essence.
    - la seconde, c'est qu'il est révolutionnaire naturellement et ne peut adopter des méthodes révolutionnaires de lutte contre ces ennemis.
    Au cours de son combat révolutionnaire, l'anarchisme non seulement renverse les gouvernements et supprime leurs lois, mais s'en prend également à la société qui leur donne naissance, à ses valeurs, ses moeurs et à sa "morale", ce qui lui vaut d'être de mieux en mieux compris et assimilé par la partie opprimée de l'humanité.
    Tout cela nous amène à être persuadé que l'anarchisme ne peut plus rester enfermé dans les limites étriquées d'une pensée marginale et renvendiquée uniquement par quelques groupuscules aux actions isolées. Son influence naturelle sur la mentalité des groupes humains en lutte est plus qu'évidente. Pour que cette influence soit assimilée de façon consciente, il doit désormais se munir de moyens nouveau et emprunter dès maintenant la voie de pratiques sociales.
    Diélo trouda,n°4, septembre 1925, pp.7-8.

    SUR LA DISCIPLINE REVOLUTIONNAIRE
    Des camarades m'ont posé la question suivante: comment est-ce que je conçois la discipline révolutionnaire ? Je vais y répondre.Je comprends la discipline révolutionnaire comme une autodiscipline de l'individu, instaurée dans un collectif agissant, d'une façon égale pour tous, et strictement élaborée.
    Elle doit être la ligne de conduite responsable des membres de ce collectif , menant à un accord strict entre sa pratique et sa théorie.
    Sans discipline dans l'organisation, il est impossible d'entreprendre quelque action révolutionnaire sérieuse que ce soit. Sans discipline, l'avant garde révolutionnaire ne peut exister, car alors elle se trouverait en complète désunion pratique et serait incapable de formuler les tâches du moment, de remplir le rôle d'initiateur qu'attendent d'elle les masses.
    Je fais reposer cette question sur l'observation et l'expérience d'une pratique révolutionnaire conséquente. Pour ma part, je me fonde sur l'expérience de la révolution russe, qui a porté en elle un contenu typiquement libertaire à beaucoup d'égards.
    Si les anarchistes avaient été étroitement liés sur le plan organisationnel et avaient observé, dans leurs actions une discipline bien déterminée, ils n'auraient jamais subi une telle défaite. Mais, parce que les anarchistes "de tout bord et de toutes tendances" ne représentaient pas, même dans leurs groupes spécifiques, un collectif homogène ayant une discipline d'action bien définie, pour cette raison ces anarchistes ne purent supporter l'examen politique et stratégique que leur imposèrent les circonstances révolutionnaires. La désorganisation les amena à une impuissance politique, les divisant en deux catégories: la première fut ceux qui se lancèrent dans l'occupation systématiques de maisons bourgeoises, dans lesquelles ils se logaient et vivaient pour leur bien-être. C'était les même que ceux que j'appellerais les "touristes", les divers anarchistes qui vont de villes en villes, dans l'espoir de trouver en route un endroit pour y demeurer quelques temps , paressant et y restant le plus longtemps possible pour vivre dans le confort et le bon plaisir.
    L'autre catégorie se composa de ceux qui ont rompu tous les liens honnêtes avec l'anarchisme (bien que certain d'entre eux, en URSS, se fassent passer maintenant pour les seuls représentants de l'anarchisme révolutionnaire) et se sont jetés sur les responsabilités offertes par les bolcheviks, même lorsque le pouvoir fusillait les anarchistes restés fidèles à leur poste de révolutionnaires en dénonçant la trahison des bolcheviks.
    Etant donné ces faits, on peut comprendre aisément pourquoi je ne peux rester indifférent à l'état d'insouciance et de négligence qui existe actuellement dans nos milieux.
    D'une part, cela empêche la création d'un collectif libertaire cohérent, qui permettrait aux anarchiste d'occuper la place qui leur revient dans la révolution, et d'autre part, cela permet de se contenter de belles phrases et de grandes pensées, tout en se dérobant au moment de passer à l'action.
    Voilà pourquoi je parle d'une organisation libertaire reposant sur le principe d'une discipline fraternelle. Une telle organisation amènerait à l'entente indispensable de toutes les forces vives de l'anarchisme révolutionnaire et l'aiderait à occuper sa place dans la lutte du Travail contre le Capital.
    Par ce moyen, les idées libertaires ne peuvent que gagner les masses, et non s'appauvrir. Il n'y a que des bavards creux et irresponsables qui peuvent fuir devant une telle structuration organisationelle.
    La responsabilité et la discipline organisationnelles ne doivent pas effrayer: elles sont les compagnes de routes de la pratique de l'anarchisme social.
    Diélo trouda,n°7-8, décembre 1925-janvier 1926, p.6.

    ABECEDAIRE DE L'ANARCHISTE REVOLUTIONNAIRE
    L'anarchisme, c'est la vie libre et l'oeuvre créatrice de l'homme. C'est la destruction de tout ce qui est dirigé contre ces aspirations naturelles et saines de l'homme.L'anarchisme, ce n'est pas un enseignement exclusivement théorique, à partir de programmes élaborés artificiellement dans le but de régir la vie ; c'est un enseignement tiré de la vie à travers toutes ses saines manifestations, passant outre à toutes les normes artificielles.
    La physionomie sociale et politique de l'anarchisme, c'est une société libre, antiautoritaire, celle qui instaure la liberté, l'égalité et la solidarité entre tous ses membres.
    Le Droit, dans l'anarchisme, c'est la responsabilité de l'individu, celle qui entraîne une garantie véritable de la liberté et de la justice sociale, pour tous et pour chacun, partout et de tous temps. C'est là que naît le communisme.
    L'anarchisme naît naturellement chez l'homme; le communisme, lui, en est le développement logique.
    Ces affirmations demandent à être appuyées théoriquement à l'aide de l'analyse scientifique et de données concrêtes, afin de devenir des postulats fondamentaux de l'anarchisme. Cependant, les grands théoriciens libertaires, tels que Godwin, Proudhon, Bakounine, Johann Most, Kropotkine, Malatesta, Sebastien Faure et de nombreux autres n'ont pas voulu, du moins je le suppose, enfermer la doctrine dans des cadres rigides et définitifs. Bien au contraire, on peut dire que le dogme scientifique de l'anarchisme, c'est l'aspiration à démontrer qu'il est inhérent à la nature humaine de ne jamais se contenter de ses conquètes. La seule chose qui ne change pas dans l'anarchisme scientifique, c'est la tendance naturelle à rejeter toutes les chaînes et toute entreprise d'exploitation de l'homme par l'homme. En lieu et place des chaînes et de l'escalvage instaurés actuellement dans la société humaine - ce que, d'ailleurs, le socialisme n'a pu et ne peut supprimer -, l'anarchisme sème la liberté et le droit inaliénable de l'homme à en user.
    En tant qu'anarchiste révolutionnaire, j'ai participé à la vie du peuple urkainien durant la révolution. Ce peuple a ressenti instinctivement à travers son activité l'exigeance vitale des idées libertaires et en a également subi le poid tragique. J'ai connu, sans fléchir, les mêmes rigueurs dramatiques de cette lutte collective, mais, bien souvent, je me suis retrouvé impuissant à comprendre puis à formuler les exigences du moment. En général, je me suis rapidement repris et j'ai clairement saisi que le but vers lequel, moi et mes camarades, nous appelions à lutter était directement assimilé par la masse qui combattait pour la liberté et l'indépendance de l'individu et de l'humainté entière.
    L'expérience de la lutte pratique a renforcé ma conviction que l'anarchisme éduque d'une manière vivante l'homme. C'est un enseignement tout aussi révolutionnaire que la vie, il est tout aussi varié et puissant dans ses manifestations que la vie créatrice de l'homme et, en fait, il s'y indentifie intimement.
    En tant qu'anarchiste révolutionnaire, et tant que j'aurai un lien au moins aussi ténu qu'un cheveu avec cette qualification, je t'appellerai, toi frère humilié, à la lutte pour la réalisation de l'idéal anarchiste. En effet, ce n'est que par cette lutte pour la liberté, l'égalité et la solidarité que tu comprendra l'anarchisme.

    L'anarchisme existe, donc, naturellement chez l'homme: il l'émancipe historiquement de la psychologie servile - acquise atrificiellement - et l'aide à devenir un combatant conscient contre l'esclavage sous toutes ses formes. C'est en cela que l'anarchisme est révolutionnaire.
    Plus l'homme prend conscience, par la reflexion, de sa situation servile, plus il s'en indigne, plus l'esprit anarchiste de liberté, de volonté et d'action s'incruste en lui. Cela concerne chaque individu, homme ou femme, même s'ils nont jamais entendu parler du mot "anarchisme".
    La nature de l'homme est anarchiste: elle s'oppose à tout ce qui tend à l'emprisonner. Cette essence naturelle de l'homme, selon moi, s'exprime dans le terme scientifique d'anarchisme. Celui-ci, en tant qu'idéal de vie chez l'homme, joue un rôle significatif dans l'évolution humaine. Les oppresseurs, tout aussi bien que les opprimés, commencent peu à peu à remarquer ce rôle; aussi, les premiers aspirent-ils par tout les moyens à déformer cet idéal, alors que les seconds aspirent, eux, à les rendre plus accessibles à attiendre.
    La compréhension de l'idéal anarchiste chez l'esclave et le maître grandit avec la civilisation moderne. En dépit des fins que celle-ci s'était jusque là données - endormir et bloquer toute tendance naturelle chez l'homme à protester contre tout outrage à sa dignité -, elle n'a pu faire taire les esprits scientifiques indépendants qui ont mis à nu la véritable provenance de l'homme et démontré l'innexistence de Dieu, considéré auparavant comme le créateur de l'humanité. Par suite, il est devenu naturellement plus facile de prouver de manière irréfutable le caractère artificiel des "onctions divines" sur terre et des relations infâmantes qu'elles entraînaient contre les homes.
    Tous ces évènements ont considérablement aidé au développement conscient des idées anarchistes. Il est tout aussi vrai que des conceptions artificielles ont vu le jour à la même époque: le liberalisme et le socialisme prétendument "scientifique", dont l'une des branches est représentée par le bolchevisme-communisme. Toutefois, malgrés toute leur immense influence sur la psychologie de la société moderne, ou du moins sur une grande partie d'entre elle, et malgré leur triomphe sur la réaction classique d'une part, et sur la personnalité de l'individu, d'autre part, ces conceptions artificielles tendent à glisser sur la pente menant aux formes déja connues du vieux monde.
    L'homme libre, qui prend conscience et qui l'exprime autour de lui, enterre et enterrera inévitablement tout le passé infâmant de l'humanité, ainsi que tout ce que cela entraînerait comme tromperie, violence arbitraire et avilissement. Il enterrera aussi ces enseignements artificiels.
    L'individu se libère peu à peu, dès à présent, de la chape de mensonges et de lâcheté dont l'ont recouvert depuis sa naissance les dieux terrestres, cela à l'aide de la force grossière de la baïonnette, du rouble, de la "justice" et de la science hypocrite - celle des apprentis sorciers.
    En se débarrassant d'une telle infamie, l'individu atteint la plénitude qui lui fait découvrir la carte de la vie: il y remarque en premier lieu son ancienne vie servile, repoussante de lâcheté et de misère. Cette vie ancienne avait tué en lui, en l'asservissant, tout ce qui avait de propre, clair et valable au départ, pour le transformer soit en mouton bêlant, soit en maître imbécile qui piétine et déchire tout ce qu'il y a de bon en lui-même et chez autrui.
    C'est seulement à ce moment que l'homme s'éveille à la liberté naturelle, indépendante de qui ou de quoi que ce soit et qui réduit en cendre tout ce qui lui est contraire, tout ce qui viole la pureté et la beauté captivante de la nature, laquelle se manifeste et croît à travers l'oeuvre créatrice autonome de l'individu. Ce n'est qu'ici que l'homme revient à lui-même et qu'il condamne pour toujours son passé honteux, coupant avec lui tout lien psychique qui emprisonnait jusqu'ici sa vie individuelle et sociale, par le poids de son ascendance serville et aussi, en partie, par sa propre démission, encouragée et accrue par les chamans de la science.
    Désormais, l'homme avance d'année en année autant qu'il le faisait auparavant de génération en génération, vers une fin hautement étique: ne pas être, ni devenir lui-mêmme un chaman, un prophète du pouvoir sur autrui et ne plus permettre à d'autres de disposer d'un pouvoir sur lui.

    Libéré des dieux célèstes et terrestres, ainsi que de toutes leurs prescriptions morales et sociales, l'homme élève la voix et s'oppose en actes contre l'exploitation de l'homme par l'homme et le dévoiement de sa nature, laquelle reste invariablement liée à la marche en avant, vers la pleinitude et la perfection. Cet homme révolté ayant pris conscience de soi et de la situation de ses frères opprimés et humiliés, s'exprime dorénavant avec son coeur et sa raison: il devient un anarchiste révolutionnaire, le seul individu qui puisse avoir soif de liberté, de pleinitude et de perfection tant pour lui que pour le genre humain, foulant à ses pieds l'esclavage et l'idiotie sociale qui s'est incarnée historiquement par la violence - l'Etat. Contre cet assassin et bandit organisé, l'homme libre s'organise à son tour avec ses semblables, en vue de se renforcer et d'adopter une orientation véritablement communiste dans toutes les conquètes communes accomplies sur la voie créatrice, à la fois grandiose et pénible.
    Les ndividus membres de tels groupes s'émancipent par là même de la tutelle criminelle de la société dominante, dans la mesure où ils redeviennent eux-mêmes, c'est à dire qu'ils rejettent toute servilité envers autrui, quelqu'ils aient pu être auparavant: ouvrier, paysan, étudiant ou intellectuels. C'est ainsi qu'ils échappent à la condition soit d'âne bâté, d'esclave, de fonctionnaire ou de laquais se vendant à des maîtres imbéciles.

    En tant qu'individu, l'homme se rapproche de sa personnalité authentique l'orsqu'il rejette et réduit en cendres les idées fausses sur sa vie, retrouvant ainsi tous ses véritables droits. C'est par cette double démarche de rejet et d'affirmation que l'individu devient un anarchiste révolutionnaire et un communiste conscient.
    En tant qu'idéal de vie humaine, l'anarchisme se révèle consciemment en chaque individu comme une aspiration naturelle de la pensée vers une vie libre et créatrice, conduisant à un idéal social de bonheur. A notre siecle, la société anarchiste ou société harmonieuse n'apparaît plus comme une chimère. Cependant, autant que son élaboration et son aménagement pratique, sa conception paraît encore peu évidente.
    En tant qu'enseignement portant sur une vie nouvelle de l'homme et de son développement créateur, tant sur le plan individuel que social, l'idée même de l'anarchisme se fonde sur la vérité indestructible de la nature humaine et sur les preuves indiscutables de l'injustice de la société actuelle - véritable plaie permanente. Cette constatation conduit ses partisants - les anarchistes - à se trouver en situation à demi ou entièrement illégale vis-à-vis des institutions officielle de la société actuelle. En effet, l'anarchisme ne peut être reconnu tout à fait légal dans aucun pays; cela s'explique par son serviteur et maître: l'Etat. La société s'y est complètement dissoute; toutes ses fonctions et affaires sociales sont passées aux mains de l'Etat. Le groupe de personnes qui a parasité de tous temps l'humanité, en lui construisant des "tranchées" dans sa vie, s'est ainsi identifié à l'Etat. Que ce soit individuellement ou en masse innombrable, l'homme se retrouve à la merci de ce groupe de fainéants se faisant appeler "gouvernants et maîtres", alors qu'ils ne sont en réalité que de simple exploiteurs et oppresseurs.
    C'est à ces requins qui abrutissent et soumettent le monde actuel, qu'ils soient gouvernants de droite ou de gauche, bourgeois ou socialistes étatistes, que la grande idée d'anarchisme ne plaît en aucune sorte. La différence entre ces requins tient en ce que les premiers sont des bourgeois déclarés - par conséquents moins hypocrites -, alors que les seconds, les socialistes étatistes de toutes nuances, et surtout parmis eux les collectivistes qui se sont indûment accolés le nom de communistes, à savoir les bolcheviks, se dissimilent hypocritement sous les mots d'ordre de "fraternité et d'égalité". Les bolcheviks sont prêt à repeindre mille fois le société actuelle ou à changer mille fois la dénomination des systèmes de domination des uns et d'esclavage des autres, bref à modifier les appellations selon les besoins de leurs programmes, sans changer pour autant un iota de la nature de la société actuelle, quitte à échaffauder dans leurs stupides programmes des compromis aux contradictions naturelles qui existent entre la domination et la servitude. Bien qu'ils sachent que ces contradictions soient insurmontables, ils les entretiennent tout de même, à la seule fin de ne pas laisser apparaître dans la vie le seul idéal humain véritable: le communisme libertaire.
    Selon leur programme absurde, les socialistes et communistes étatistes ont décidé de "permettre" à l'homme de se librer socialement, sans qu'il soit possible pour autant de manifester cette librerté dans sa vie sociale. Quant à laisser l'homme s'émanciper spirituellement en totalité, de manière à ce qu'il soit entièrement libre d'agir et de se soumettre uniquement à sa propre volonté et aux seules lois naturelles, bien qu'ils abordent peu ce sujet, il ne saurait pour eux en être question. C'est la raison pour laquelle ils unissent leurs efforts à ceux des bourgeois afin que cette émancipation ne puisse jamais échapper à leur odieuse tutelle. De toute façon, l'"émancipation" octroyée par un pouvoir politque quelconque, on sait bien désormais quel aspect cela peur revêtir.
    Le bourgeois trouve naturel de parler des travailleurs comme d'esclaves condamné à le rester. Il n'encouragera jamais un travail authentique susceptible de produire quelquechose de réellement utile et beau, pouvant bénéficier à l'humanité entière. Malgrè les capitaux colossaux dont il dispose dans l'industrie et l'agriculture, il affirme ne pas pouvoir aménager des principes de vie sociale nouvelle. Le présent lui paraît tout fait suffisant, car tout les puissants s'inclinnent devant lui: les tsars, les présidents, les gouvernements et la quasi-totalité des intellectuels et savants, tout ceux qui soumettent à leur tour les esclaves de la société nouvelle. "Domestiques" crient les bourgeois à leur fidèles serviteurs, donnez aux esclaves le servile qui leur est dû, gardez la part qui vous revient pour vos dévoués services, puis conservez le reste pour nous!... Pour eux, dans ces conditions, la vie ne peut être que belle!
    "Non nous ne sommes pas d'accord avec vous là-dessus! rétorquent les socialistes et communistes étatistes. Sur ce, ils s'adressent aux travailleurs, les organisent en parti politiques, puis les incitent à se révolter en tenant le discours suivant: "Chassez les bourgeois du pouvoir de l'Etat et donnez-nous-le, à nous socialistes et communistes étatistes, ensuite nous vous défendrons et libererons".
    Ennemis acharnés et naturels du pouvoir d'Etat, bien plus que les fainéants et les privilégiés, les travailleurs expriment leur haine, s'insurgent accomplissent la révolution, détruisent le pouvoir d'Etat et en chassent ses détenteurs, puis, soit par naïveté soit par manque de vigilance, ils laissent les socialistes s'en emparer. En Russie, ils on laisser les bolcheviks-communistes se l'accaparer. Ces laches jésuites, ces monstres et bourreaux de la liberté se mettent alors à égorger, à fusiller et à écraser les gens, même désarmés, tout comme auparavant les bourgeois, si ce n'est pire encore. Ils fusillent pour soumettre l'esprit indépendant, qu'il soit individuel ou collectif, dans le but d'anéantir pour toujours en l'homme l'esprit de liberté et la volonté créatrice, de le rendre esclave spirituel et laquais physique d'un groupe de scélérats installés à la place du trône déchu, n'hésitant pas à utiliser des tueurs pour se subordonner la masse et éliminer les récalcitrants.
    L'homme gémit sous le poids des chaînes du pouvoir socialiste en Russie. Il gémit aussi dans les autres pays sous le joug des socialistes unis à la bourgeoisie, ou bien sous celui de la seule bourgeoisie. Partout, individuellement ou collectivement, l'homme gémit sous l'oppression du pouvoir d'Etat et de ses folies politiques et économiques. Peu de gens s'intéressent à ses souffrances sans avoir en même temps d'arrières-pensées, car les bourreaux, anciens ou nouveaux, sont très forts spirituellement et physiquement: ils disposent de grands moyens efficaces pour soutenir leur emprise et écraser tout et tous ceux qui se mettent en travers de leur chemin.
    Brûlant de défendre ses droits à la vie, à la liberté et au bonheur, l'homme veut manifester sa volonté créatrice en se mêlant au tourbillon de violence. Devant l'issue incertaine de son combat, il a parfois tendance à baisser les bras devant sont bourreau, au moment même où celui-ci passe le noeud coulant autour du cou, cela alors qu'un seul de ses regards audacieux suffirait à faire trembler le bourreau et à remtte en cause tout le fardeau du joug. Malheureusement, l'homme préfère bien souvent fermer les yeux au moment même où le bourreau passe un noeud coulant sur sa vie toute entière.
    Seul, l'homme qui a réussi à se débarasser des chaînes de l'oppression et observé toutes les horreurs se commettant contre le genre humain, peut être convaincu que sa liberté et celle de son semblable sont inviolables, tout autant que leur vies, et que son semblable est un frère. S'il est prêt à conquerir et à defendre sa liberté, à exterminer tout exploiteur et tout bourreau (si celui-ci n'abandonne pas sa lâche profession), puis s'il ne se donne pas pour but dans sa lutte contre le mal de la société contemporaine de remplacer le pouvoir bourgeois par un autre pouvoir tout aussi oppresseur - socialiste, communiste ou "ouvrier" (bolchevik) -, mais d'instaurer une société réellement libre, organisée à partir de la responsabilité individuelle et garantissant à tous une liberté authentique et une justice sociale égale pour tous, seul cet homme là est un anarchiste révolutionnaire. il peut sans crainte regarder les actes du bourreau-Etat et recevoir s'il le faut son verdict, et aussi énoncer le sien à l'occasion en déclarant: "Non, il ne saurait en être ainsi! Révolte-toi, frère opprimé! Insurge-toi contre tout pouvoir de l'Etat! Détruis le pouvoir de la bourgeoisie et ne le remplace pas par celui des socialistes et des bolcheviks-communistes. Supprime tout pouvoir d'Etat et chasse ses partisants, car tu ne trouveras jamais d'amis parmis eux."
    Le pouvoir des socialistes ou communistes étatitstes est tout aussi nocif que celui de la bourgeoisie. Il arrive même qu'il le soit encore davantage, l'orsqu'il fait ses expériences avec le sang et la vie des hommes. A ce moment, il ne tarde pas à rejoindre à la dérobée les prémices du pouvoir bourgeois; il ne craint plus alors de recourrir aux pires moyens en mettant et en trompant encore plus que tout autre pouvoir. Les idées du socialisme ou communisme d'Etat deviennent même superflues: il ne s'en sert plus et se rapproche à toutes celles qui peuvent lui servir à s'aggriper au pouvoir. En fin de compte, il ne fait qu'employer des moyens nouveaux pour perpetuer la domination et devenir plus lâche que la bourgeoisie qui, elle, pend le révolutionnaire publiquement, alors que le bolchevisme-communisme, lui, tue et étrangle en cachette.
    Toute révolution qui a mis aux prises la bourgeoisie et les socialistes ou communistes d'Etat illustre bien ce que je viens d'affirmer, en particulier si l'on considère l'exemple des révolutions russes de fevrier et d'octobre 1917. Ayant renversé l'empire russe, les masses laborieuses se sentirent en conséquence à demi émancipée politiquement et aspirèrent a parachever cette libération. Elles se mirent à transmettre les terres, confisquées aux grands propriétaires terriens et au clergé, à ceux qui les cultivaient ou qui avaient l'intention de le faire sans exploiter le travail d'autrui. Dans les villes, ce furent les usines, les fabriques, les typographies et autres entreprises sociales qui furent prises en main par ceux qui y travaillaient. Lors de ces réalisations saines et enthousiastes, tendant à instaurer des relations fraternelles entre les villes et les campagnes, les travailleurs ne voulurent pas remarquer qu'à Kiev, Kharkov et Pétrograd, des gouvernements nouveaux se mettaient en place.
    A travers ses organisations de classe, le peuple aspirait à poser le fondement d'une société nouvelle et libre devant éliminer, en toute indépendance, au cours de son developpement, du corps social tous les prarasites et tous les pouvoirs des uns sur les autres, jugés stupides et nuisibles par les travailleurs.
    Une telle démarche s'affirma nettement en Ukraine, dans l'Oural et en Sibérie. A Tiflis, kiev, Petrograd et Moscou, au coeur même des pouvoir mourants, cette tendance se fit jour. Toutefois, partout et toujours, les socialistes et communistes d'Etat avaient et on encore leurs nombreux partisants, ainsi que leurs tueurs à gages. Parmi ceux-ci, il faut malheureusement constater qu'il y eu de nombreux travailleurs. A l'aide de ces tueurs les bolcheviks ont coupé court à l'oeuvre du peuple, et d'une manière si terrible que même l'inquisition du Moyen Age pourrait les envier.
    Quant a nous, connaissant la véritable nature de l'Etat, nous disons aux guides socialistes et bolcheviks: "Honte à vous! Vous avez tant écrit et discuté de la férocité bourgeoise à l'égard des opprimés. Vous avez défendu avec tant d'acharnement la pureté révolutionnaire et le dévouement des travailleurs en lutte pour leur émancipation et maintenant, parvenu au pouvoir, vous vous révélez ou bien les même lâches laquais de la bourgeoisie ou bien vous devenez vous même bourgeois en utilisant ses moyens, au point même qu'elle s'en étonne et s'en moque."

    D'ailleurs à travers les expériences du bolchevisme-communiste, la bourgeoisie a compris, ces dernieres années, que la chimère scientifique d'un socialisme étatique ne pouvait se passer ni des moyens, ni même d'elle même. Elle l'a si bien compris qu'elle se moque de ses élèves qui n'arrivent même pas à sa hauteur. Elle à compris que, dans le système socialiste, l'exploitation et la violence organisée contre la majorité de la masse laborieuse ne suppriment nullement la vie débauchée et le parasitisme des fainéants, qu'en fait l'exploitation ne change que de nom puis croît et se renforce. Et c'est bien ce que la réalité nous confirme. Il n'y a qu'à constater la maraude des bolcheviks et leur monopole sur les conquètes révolutionnaire du peuple, ainsi que leur police, leurs tribunaux, prisons et armée de geôliers, tous employés contre la révolution. L'armée "rouge" continue d'être recrutée de force! On y retrouve les mêmes fonctions qu'auparavant, bien qu'elles s'y dénomment autrement, en étant encore plus irresponsable et devoyées.

    Le libéralisme, le socialisme et le communisme d'Etat sont trois membres de la même famille empruntant des voies différentes pour exercer leur pouvoir sur l'homme, afin de l'empêcher d'atteindre son plein épanouissement vers la liberté et l'indépendance en créant un principe nouveau, sain et authentique à partir d'un idéal social valable pour tout le genre humain.
    "Revolte-toi! déclare l'anarchiste révolutionnaire à l'opprimé. Insurge-toi et supprime tout pouvoir sur toi et en toi. Et ne participe pas à en créer un nouveau sur autrui. Sois libre et défends la liberté des autres contre toutes atteintes!"
    Le pouvoir dans la société humaine est sourtout prôné par ceux qui n'ont jamais vécu véritablement de leur propre travail et d'une vie saine, ou bien, encore, qui n'en vivent plus ou qui ne veulent pas en vivre. Le pouvoir d'Etat ne pourra jamais donner la joie, le bonheur et l'épanouissement à une société quelle qu'elle soit. Ce pouvoir à été créé par des fainéant dans le but unique de piller et d'exercer leur violence, souvent meurtrière, contre tous ceux qui produisent, par leur travail - que ce soit par la volonté, l'intelligence ou les muscles - , tout ce qui est utile et bon dans la vie de l'homme.
    Que ce pouvoir se qualifie de bourgeois, de socialiste, de bolchevik-communiste, d'ouvrier ou de paysan, cela revient au même: il est tout aussi nocif à l'individualité saine et heureuse et à la sociètè dans son ensemble. La nature de tout pouvoir d'Etat est partout identique: anéantir la liberté de l'individu, le transformer spirituellement en laquais, puis de s'en servir pour les besognes les plus sâles. Il n'y a pas de pouvoir innofensif.
    "Frère opprimé, chasse en toi le pouvoir et ne permet pas qu'il s'instaure ni sur toi ni sur ton frère, proche ou lointain!"

    La vraie vie, saine et joyeuse, de l'individu et de la collectivité ne se construit pas à l'aide du pouvoir et de programmes qui tentent de l'enfermer en des formules et des lois écrites. Non, elle ne peut s'édifier qu'à partir de la liberté individuelle, de son oeuvre créatrice et indépendante, s'affirmant par les phases de destruction et de construction.
    La liberté de chaque individu fonde la société libertaire; celle-ci atteit son integralité par la décentralisation et la réalisation but commun: le communisme libertaire.
    Lorsque nous nous représentons la société communiste libertaire, nous la voyons comme une société grandiose et harmonieuse dans ses relations humaines. Elle repose principalement sur les individus libre qui se groupent en associations affinitaires - que ce soit par intérêt, nécéssité ou penchants -, garantissant une justice sociale à titre égal pour tous en se liant en fédérations et confédérations.
    Le communisme libertaire, c'est une société qui se fonde sur la vie libre de tout homme, sur son droit intangible à un développement infini, sur la suppression de toutes les injustices et de tous les maux qui ont entravé le progrès et le perfectionnement de la société en la partageant en couches et en classes, sources de l'oppression et de la violence des uns sur les autres.
    La société libertaire se donne pour but de rendre plus belle et plus radieuse la vie de chacun, au moyen de son travail, de sa volonté et de son intelligence. En plein accord avec la nature, le communisme libertaire se fonde par conséquent sur la vie de l'homme pleinement épanoui, indépendant, créateur et absolument libre. C'est la raison pour laquelle ses adeptes apparaissent dans leur vie comme des êtres libres et radieux.

    Le travail et les relation fraternelles entre tous, l'amour de la vie, la passion de la création belle et libre, toutes ces valeurs motivent la vie et l'activité des communistes libertaires. Ils n'ont nul besoin de prisons, de bourreaux, d'espions et de provocateurs, utilisés par contre en grands nombre par le socialistes et communistes étatistes. Par principe, les communistes libertaire n'ont aucun besoin des bandits et assassins à gages dont le pire exemple et le chef suprème est en fin de compte, l'Etat. Frère opprimé! Prépare-toi à la fondation de cette société là, par la reflexion et au moyen de l'action organisée. Seulement, souviens-toi que ton organisation doit être solide et constante dans son activité sociale. L'ennemi absolu de ton émancipation, c'est l'Etat; il s'incarne au mieux par l'union des cinq types suivants: le propriétaire, le militaire, le juge, le prêtre et celui qui est leur serviteur à tous, l'intellectuel. Dans la plupart des cas, ce dernier se charge de prouver les droits "légitimes" de ses quatre maître à sanctionner le genre humain, à normaliser la vie de l'homme sous tous ses aspects individuels et sociaux, cela en déformant le sens des lois naturelles pour codifier des lois "historiques et juridiques", oeuvres criminelles de plumitifs stilipendiés.
    L'ennemi est très fort car, depuis des millénaires, il vit de pillages et de violences; il en a retiré de l'expérience, il a surmonté des crises internes et il adopte maintenant une nouvelle physionomie, étant menacé de disparition par l'apparition d'une science nouvelle qui reveille l'homme de son sommeil séculaire. Cette science nouvelle libère l'homme de ses préjugés et lui fournit des armes pour se découvrir lui-même et trouver sa véritable place dans la vie, malgrè tous les efforts des apprentis-sorciers de l'union des "cinq" pour l'empêcher d'avancer sur cette voie.
    Ainsi une telle modification du visage de notre ennemi, frère opprimé, peut être remarqué, par exemple, dans tout ce qui sort du cabinet des savants réformateurs de l'Etat. Nous avons pu observer d'une mainère caractéristique cette métamorphose lors des révolutions que nous avons vécues nous-même. L'union des "cinq", l'Etat, notre ennemi, parut au début disparaître complètement de la terre...
    En réalité, notre ennemi ne fit que changer d'apparence et se découvrit de nouveau alliés qui oeuvrèrent criminellement contre nous: la leçon des bolcheviks-communistes en Russie, en Ukraine, en Georgie, et parmis de nombreux peuples d'Asie centrale est très édifiante à ce égard. Cette époque ne sera jamais oubliée par l'homme qui combat pour son émancipation, car il car il saura se rappeler ce qu'il y a eu de cauchemardesque et de criminel.
    Le seul et le plus sûr moyen qui s'offre à l'opprimé dans sa lutte contre le mal qui l'enchaîne, c'est la révolution sociale, rupture profonde et avancée vers l'évolution humaine.
    Bien que la révolution sociale se développe spontanément, l'organisation déblaie sa voie, facilite l'apparition de brèches parmis les digues dressée contre elle et accélère sa venue. Lanarchiste révolutionnaire travaille dès maintenant à cette orientation. Chaque opprimé qui tient sur lui le joug, en étant conscient que cette infâmie écrase la vie du genre humain, doit venir en aide à l'anarchiste. Chaque être humain doit être conscient de sa responsabilité et l'assumer jusqu'au bout en supprimant de la société tous les bourreaux et parasites de l'union des "cinq", afin que l'humanité puisse respirer en toute liberté.
    Chaque homme et surtout l'anarchiste révolutionnaire - en tant qu'initiateur appelant à lutter pour l'idéal de liberté, de solidarité et d'égalité - doit se rappeler que la révolution sociale exige pour son évolution créatrice des moyens adéquats, en particulier des moyens organisationnels constants, nottament durant la période où elle détruit, dans un élan spontané, l'esclavage, et sème la liberté, en affirmant le droit de chaque homme à un libre développement ilimité. C'est précisément la période où, ressentant la véritable liberté en eux et autour d'eux, les individus et les masses oseront mettre en pratique les conquêtes de la révolution sociale, que celle- ci éprouvera le plus grand besoin de ces moyens organisationnels. Par exemple, les anarchistes révolutionnaires ont joué un rôle particulièrement remarquable lors de la révolution russe mais, ne possédant pas les moyens d'action nécessaires, n'ont pu mener à terme leur rôle historique. Cette révolution nous a, d'ailleurs, bien démontré la vérité suivante: après s'être débarassé des chaînes de l'esclavage, les masses humaines n'ont nullement l'intention d'en créer de nouvelles. Au contraire, durant les périodes révolutionnaires, les masses recherchent des formes nouvelles d'associations libres pouvant non seulement répondre à leurs élans libertaires,mais défendre aussi leurs acquis lorsque l'ennemi s'y attaque.
    En observant ce processus, nous sommes constament parvenu à la conclusion que les association les plus fertiles et les plus valables ne pouvaient être que les union-communes, celles dont les moyens sociaux sont créés par la vie même: les soviets libres. En se fondant sur cette même conviction, l'anarchiste révolutionnaire se jette dans l'action avec abnégation et il rappelle les opprimés à la lutte pour les actions libres. Il est convaincu qu'il ne faut pas seulement manifester les principe organisationnels fondamentaux et createurs, mais aussi se donner les moyens de défendre la vie nouvelle contre les forces hostiles. La pratique montre que cela doit être réalisé de la manière la plus ferme et soutenue par les masses elles-même, directement sur place.
    En accomplissant la révolution, pousées par l'anarchisme naturellement en elles, les masses humaines recherchent les associations libres. Les assemblées libres retiennent toujours leur sympathie. L'anarchiste révolutionnaire doit les aider à formuler le mieux possible cette démarche. Par exemple, le problème économique de l'association libre des communes doit trouver sa pleine expression par la création de coopératives de production et de consommation, dont les soviets libres seraient les promoteurs.
    C'est par l'intermédiaire des soviets libres, durant le développement de la révolution sociale, que les masses s'empareront directement de tout le patrimoine social: la terre, les forêts, les fabriques, les usines, les chemins de fer et transports maritimes, ect., puis, se regroupant selon leurs interêts, leurs affinités ou l'idéal commun, elles construiront leur vie sociale de la façon la plus variée et appropriée à leurs besoins et désirs.
    Il va sans dire que cette lutte sera pénible; elle provoquera un grand nombre de victimes, car elle opposera pour la dernière fois l'humanité libre et le vieux monde. Il n'y aura pas de place à l'hésitation ni au sentimentalisme. Ce sera à la vie et à la mort! Du moins c'est ainsi que devra le concevoir chaque homme qui attache de l'importance à ses droits et à ceux de l'humanité entière, s'il ne veut pas demeurer un âne bâté, un esclave, comme on le force à l'être actuellement.
    Lorsque le raisonnement sain et l'amour autant de soi-même que d'autrui prendront le dessus dans la vie, l'homme deviendra le véritable createur de sa propre existance.
    Organise-toi, frère opprimé, fais appel à tous les hommes de la charrue et de l'atelier, du banc d'école du lycée et de l'université, sans oublier le savant et l'intellectuel en général, afin qu'il sorte de son cabinet et te porte secours sur ton pénible chemin. Il est vrai que neuf intellectuels sur dix ne pourront pas répondre à ton appel ou bien, s'il le font, ce sera avec l'arrière pensée de te tromper, car n'oublie pas que ce sont de fidèles serviteur de l'union des "cinq". Il y en aura tout de même un sur dix qui s'avèrera être ton ami et t'aidera à déjouer la tromperie des neuf autres. En ce qui concerne la violence physique, la force grossière des gouvrenant législateurs, tu l'écartera avec ta propre violence.
    Organise-toi, appelle tout tes frères à rejoindre le mouvement et exige de tous les gouvernants de mettre fin volontairement à leur lâche profession de régenter la vie de l'homme. S'ils refusent, insurge-toi, désarme les policiers, les miliciens et autres chiens de garde de l'union des "cinq". Arrête pour le temps nécessaire tout les gouvernants, déchire et brûle leurs lois! Détruis les prisons, anéantis les boureau, supprime tout pouvoir d'Etat!
    De nombreux tueurs à gages et assassins se trouvent dans l'armée, mais tes amis, les soldats mobilisés de force, y sont présents aussi, appelle-les à toi, ils viendront à ton secour et t'aideront à neutraliser les mercenaires.

    Après s'être tous réunis en une grande famille, frères, nous irons ensemble sur la voie de la lumière et du savoir, nous éloignerons les ténèbres et marcherons vers l'idéal commun de l'humanité : la vie fraternelle et libre, la société où personne ne sera plus jamais esclave ni humilié par quiconque.
    A la violence grossière de nos ennemis, nous repondrons par la force compacte de notre armée révolutionnaire inssurectionnelle. A l'incohérence et l'arbitraire, nous répondrons en construisant avec justice notre nouvelle vie, sur la base de la responsabilité de chacun, vraie garantie de la liberté et de la justice sociale pour tous.
    Seuls, les criminels sanguinaires de l'union des "cinq" refuseront de se joindre à nous sur la voie novatrice; ils tenteront de s'y opposer pour conserver leurs privilèges, ce en quoi ils se condamneront eux-mêmes.
    Vive cette conviction claire et ferme en la lutte pour l'idéal de l'harmonie humaine généralisée : la société anarchiste !
    Probouzdénié,n°18, janvier 1932, pp.57-63, et n°19-20, février-mars 1932, pp.16-20.

    LETTRE OUVERTE AUX ANARCHISTES ESPAGNOLS
    Cher camarades Carbo et Pestana,Transmettez à nos amis et camarades et, à travers eux, à tous les travailleurs espagnols, mon encouragement à ne pas laisser faiblir leur résolution dans le processus révolutionnaire entamé, ainsi que de se hâter à s'unir sur un programme pratique, déterminé dans un sens libertaire. Il ne faut à aucun prix laisser se ralentir le rythme de l'action révolutionnaire des masses. Il s'agit, au contraire, de se dépêcher de les aider à obliger, par la force s'il n'y a pas d'autre voie ou moyen, le gouvernement républicain provisoire qui freine et dévoie la révolution, par ses décrets absurde, à cesser cette activité néfaste.
    Les travailleurs espagnols - ouvrier paysans et inteligentsia laborieuse - doivent s'unir et manifester le maximum d'énergie révolutionnaire, ceci afin de créer une situation telle que la bourgeoisie se retrouve sans aucune possibilité de s'opposer à la conquête de la terre, des usines et des libertés complètes; situation qui deviendrait de plus en plus générale et irréversible.
    Il est indispensable d'appliquer tous ses efforts pour que les travailleurs espagnols tiennent compte de cela et comprennent que laisser passer ce moment décisif, en restant inactifs et en se limitant uniquement à adopter de belles résolutions sans aucune suite, reviendrait à faire volontairement le jeu des ennemis de la révolution, en mes laissant passer à l'offensive, leur donner le temps de reprendre du poil de la bête, puis d'étouffer la révolution en cours.
    Dans ce but, l'union des forces libertaires est nécessaire, tout particulièrement par le biais de la fondation d'une vaste union paysanne, qui se fédérerait avec la CNT, et dans laquelle les anarchistes oeuvreraient sans repos.
    Il est également indispensable d'aider les travailleurs à créer, directement sur place,des organes d'autodirection économique et sociale - des soviets libres - ainsi que des détachements armés pour la défense des mesures sociales révolutionnaires qu'ils ne manqueront pas d'imposer, après avoir pris conscience et rompu toutes les chaînes de leur situation servile. Ce n'est que par cette et ces moyens d'une action générale sociale que les travailleurs révolutionnaires pourront agir opportunément contre une tentative de détournement de la révolution par un nouveau système exploiteur. A mon avis, la CNT et la FAI doivent se préocupper sérieusement de cette question et disposer, à cette fin, de groupes d'initiative dans chaque village et ville; de même elle ne doivent pas craindre de prendre en main la direction révolutionnaire stratégique, organisationnelle et théorique du mouvement des travailleurs. il est évident qu'elles devront éviter à cette occasion de s'unir avec des partis politiques en général, et avec des partis politiques en général, et avec les bolcheviks-communistes en particulier car je suppose que le commensaux espagnols seront les dignes émules de leurs maîtres russes. Ils iront sur les traces du jésuite Lénine même de Staline, en hésitant pas à affirmer leur monopole sur toutes les conquêtes de la révolution, ceci afin de rétablir leur pouvoir de parti dans leur pays, but dont on connaît les effets par l'exemple honteux de la Russie: interdiction de toutes les tendances révolutionnaires libres et de toutes les organisations indépendantes des travailleur. En effet, ils s'imaginent être les seuls à devoir et pouvoir disposer de toutes les libertés et de tous les droits dans la révolution. Ils trahirons donc fatalement leurs alliés et la cause même de la révolution.
    La révolution espagnole est la cause des travailleurs du monde entier et, dans cette oeuvre, il est impossible de s'orienter en commun avec le parti qui, au nom de sa dictature dans le pays, n'hésiterait pas à tromper les travailleurs et à s'emparer de toutes les conquêtes révolutionnaires, pour devenir le pire des despotes et ennemis des libertés et droits du peuple.
    L'exemple russe doit vous éviter d'en arriver là. Que la calamité bolchevico-communiste ne puisse pas prendre pied sur le sol révolutionnaire d'Espagne !
    Vive l'union espagnole en plein développement vers un monde nouveau de conquêtes de plus en plus émancipatrices, sous l'étendard de l'anarchisme !
    Avec mon salut fraternel.
    Le 29 avril 1931.
    Nestor Makhno.

    Probouzdénié,n°23-27, juin-octobre 1932, pp.77-78.

    SUR L'HISTOIRE DE LA REVOLUTION ESPAGNOLE DE 1931
    ET LE ROLE JOUE PAR LES SOCIALISTES DE DROITE ET DE GAUCHE ET LES ANARCHISTES
    Quand une révolution éclate, indépendamment de son caractère - politique ou social - (le plus important, c'est que de larges masses de travailleurs y participent), et que ses guides, collectifs bien soudés ou individus disposant d'une autorité particulière auprès des travailleurs, se mettent au dessus de ces masses, ne marchent pas au même pas qu'elles, ne leur font pas confiance, en attendent quelque chose d'extraordinaire, ou bien, pire encore, veulent les subordonner en tentent de leur indiquer la "seule" voie à suivre, eh bien alors la révolution ne se développe pas assez profondément, n'arrive pas à déboucher , ni a formuler correctement les problèmes du moment à résoudre. Elle ne peut découvrir alors les moyens nouveaux et supplémentaires d'action sociale pour contrer ses ennemis et répondre aux nécessités urgentes; elle est amenée à emprunter des voies imprécises, à s'égarer parmi leurs fatals zig-zags. A ce moment-là, soit elle périt sous le coup de ceux contre qui elle était dirigée, soit elle modifie son orientation, rétrécit son cours et s'achève selon les intérêts de ses ennemis internes.Toutes ces différentes raisons ont souvent été décisives au cours des révoltes ayant eu lieu jusqu'ici, en Europe ou ailleurs. La même chose s'est passée en Espagne. Il est vrai que la révolution espagnole de 1931 se distingue de nombreuses autres par ses aspect bien particuliers. Elle ne s'est pas déclenchée par une tempête révolutionnaire des les villes et les campagnes, mais par les urnes des bulletins de vote. Au cours de son évolution, grâce aux action des éléments de gauche, elle s'est arrachée à ces à ses premières racines et c'est placée sur les vastes espaces de l'action sociale émancipartice des travailleurs. Si elle se termine tout de même à l'avantage des élément autoritaires, et tragiquement pour le destins des travailleurs et de nombreux révolutionnaires, ainsi que pour ce qu'ils avaient pu édifier, la responsabilité en incombe dans une grande mesure aux groupement politiques espagnols de gauche. Cette issue malencontreuse est due à la responsabilité des socialistes autoritaires et des socialistes antiautoritaires, c'est à dire de nos camarades communistes libertaires et anarcho-syndicalistes.
    La responsabilité des socialistes étatistes de droite consiste en ce qu'il ce sont liés dès le début avec le parti bourgeois de Zamora-Alcala. Il est vrai que les militants de base de ce parti, en particulier les ouvriers, ne voulaient pas entendre parler de cette politique, plus même ils n'étaient pas au courant des tractations cachées des 'sommets" de leur parti, menées avec la bourgeoisie pour prendre en commun le pouvoir, cela au prix du sacrifice de la révolution. Ce n'est que lorsque les ouvriers socialistes se retrouvèrent en but aux questions des autres travailleurs sur la politique de leur parti, et qu'ils ne surent quoi y répondre, que leurs dirigeants adoptèrent hypocritement des postes de paons face à la bourgeoisie, effrayérent un tantinet ses représentants, en se déclarant prêts à prendre le pouvoir tout seuls, avec le seul appui des travailleurs. Ce double jeu des dirigeants socialistes à l'égard de la révolution, mené en tenant compte malgré tout des aspirations de travailleurs représentées par les autres organisations social-révolutionnaires, amena cependant la confusion la plus complète dans l'esprit et la compréhension des travailleurs vis-à-vis de la révolution entamée, diminuant en fin de compte ce qu'il y a de meilleur et de plus combatif dans leur lutte, tout ce qui leur avait permis de remporter une victoire complète et enthousiaste sur les monarchie et sur le roi.
    Les travailleurs espagnols sentirent instictivement que le temps des nouvelles et libres formes de vie sociale était arrivé. Les "sommets" socialistes de droite feignirent extérieurement de s'en féliciter, mis oeuvrèrent en fait et en secret à trahir ces aspirations, ce en quoi ils portèrent un énorme préjudice au premiers pas de la révolution.
    La responsabilité des bolcheviks-communistes - les "plus à gauche des gauches" des socialistes, si l'on peut dire -, tient en ce qu'ils n'ont pas agi pour la cause de l'émancipation réelle des travailleurs, mais uniquement pour leurs sales petits intérêts de parti. Ils ont appréhendé la révolution comme un moyen à l'aide duquel ils pourraient abrutir, tout à leur aise, les têtes prolétariennes avec les promesses les plus démagogiques puis, les ayant attirés dans leur giron autoritaire, les utiliser physiquement pour instaurer leur sale dictature de parti sur le pays. Quand ils s'aperçurent que leurs manoeuvres démagogiques ne prenaient pas auprès des travailleurs, ils soudoyèrent ou bernèrent quelques éléments aventuristes afin d'organiser des manifestations violentes en y appelant les travailleurs désarmés. Toutefois, ces manifestations ne leurs amenèrent non plus aucun succès. Le sang coula abondamment durant ces défaites ouvrières, préméditées par des gens qui se trouvaient très loin de l'action. Tout cela ne fit que renforcer la coalition des socialistes de droite d'Alcala et de Zamora avec la bourgeoisie, et augmenter son pouvoir non seulement contre les "candidats dictateurs" de gauche, mais aussi contre la révolution en général.
    Quant aux bolcheviks-"communistes", ils sont de la même école marxistes-léniniste que leurs congénères russes: ce ne sont que des jésuites et des traîtres à tous ceux qui luttent contre le capital et pour l'émancipation du prolétariat, sans vouloir passer sous leurs fourches caudines. Pendant la révolution espagnole de 1931 ils n'ont pas été assez forts - et ne le sont toujours pas - pour manifester cette trahison de manière évidente. Malgré cela, ils ont réussi à monter plusieurs provocations et à lancer quelques calomnies, non pas tellement contre la bourgeoisie que contre leurs adversaires politiques de gauche. Cette circonstance explique partiellement la peine que la révolution a eue pour se débarrasser des idées et des dirigeants bourgeois, car il lui a fallu combattre en même temps la démoralisation propagée par ces traîtres de "gauche". Ces dernier agissent au nom de leur dictature et non de la liberté sociale véritable, celle qui fonde la solidarité et l'égalité des opinions de tous ceux qui ont rompu radicalement avec le lourd passé d'exploitation et qui marchent vers un monde nouveau dès à présent.
    La responsabilité des communistes libertaire et anarcho-syndicalistes espagnols, dans l'évolution des événements, leur incombe surtout parcequ'ils se sont écartés de leurs principes de base en participant activement à cette révolution, certes pour enlever l'initiative à la bourgeoisie libérale, mais en demeurant malgré tout sur le terrain parasitaire de classe de celle-ci. Ils n'ont, d'une part, absolument pas tenu compte des exigences de notre époque et, d'autre part, sous-estimé l'importance des moyens dont dispose la bourgeoisie pour contenir et éliminer tout ceux qui la gênent.
    Quelles sont les causes qui ont empêché les anarchistes de manifester en pratique leurs conviction pour transformer une révolution républicaine et bourgeoise en révolution sociale?
    En premier lieu, l'absence d'un programme déterminé et précis les a empêché d'atteindre une unité dans leurs actions, l'unité qui conditionne au cours d'une période révolutionnaire la croissance du mouvement et son influence sur tout ce qui l'entoure.
    En second lieu, nos camarades espagnols, tout comme de nombreux camarades d'autres pays, considèrent l'anarchisme comme une église itinérante de liberté... Cette attitude les empêches en de nombreuses occasions, de concrétiser en temps et lieu voulu les structures pratiques et indispensables à l'organisation économiques et sociales devant lier par de nombreux fils la lutte quotidienne et globale des travailleurs. Cela les a empêchés de réaliser, cette fois-ci, la mission dévolue à l'anarchisme lors d'une période révolutionnaire.
    Le communistes libertaires et anarcho-syndicalistes espagnols, malgré tout l'ascendant moral dont ils disposaient auprès des travailleurs dans le pays, n'ont pas su influencer à à fond dans un sens révolutionnaire, la psychologie des masses hésitantes entre leur sympathie pour la révolution et les idées petites-bourgeoises. Il aurait fallu les transformer en actifs combattants du développement et de la défense de la révolution. Au lieu de cela, se sent dans une relative liberté, les anarchistes, tout comme les petit bourgeois, se sont consacrés à des discussions sans fin. Ils se sont beaucoup exprimés, en toute liberté, oralement et par écrit, sur toutes sortes de sujets; ils ont fait force meeting, avec de belles professions de foi, mais ils ont omis ceux qui s'étaient substitués au roi, eux, s'occupaient pendant ce temps d'affermir mieux leur pouvoir.
    Malheureusement, rien ne fut entrepris sur ce plan en temps opportun bien que cela était au plus haut point indispensable. A ce moment, les anarchistes espagnols disposèrent de chances réelles - bien plus que tous les autres groupement révolutionnaires du pays - pour déterminer dans la pratique une stratégie qui aurait fait franchir une étape de plus à la révolution. La CNT augmenta ses effectifs avec une rapidité foudroyante et devin pour tout le pays laborieux la tribune et le lieu où purent enfin s'exprimer les espoirs séculaires des travailleurs.
    Pour accentuer encore plus ce rôle actif de notre mouvement, il eut fallu abattre la bourgeoisie et son pouvoir, éliminer entièrement son influence du mouvement révolutionnaire. Est-ce que cela signifie que nos camarades espagnols n'aient rien fait dans ce sens au cours de cette année révolutionnaire 1931? Assurément, non. Ils firent tout leur possible pour transformer la révolution politique en révolution sociale. Ils supportèrent héroîquement les sacrifices et, même maintenant que la révolution à été étouffée, beaucoup d'entre eux subissent les rigueurs de la répression. Pourtant, ces sacrifices ont été vains, dans mesure où ils n'ont pas été accomplis en vue de buts conformes. Tout cela, je le répète encore, parceque l'anarchisme ne possède pas de programme défini, parce que les actions anarchistes menées ont été et sont toujours, d'ailleurs, dans l'éparpillement le plus complet, et non à partir d'une unité tactique, déterminée et orientée par une unité théorique, par un but unique commun. C'est pour ces raisons précises que les anarchistes espagnols n'on pu mener à bien leur oeuvre et c'est ce qui a amené les plus faibles en convictions d'entre eux à lancer le fameux "manifeste des trente" - tout a fait inopportun - , au nom de "la plus grande conscience des responsabilités" de ses auteurs. Les militants les plus résolus et intrépides, ceux qui non seulement propagent leurs idées mais vont jusqu'à périr pour elles, ceux-là languissent dans d'immonde casemates, dans les cales des navires qui les emportent au loin en déportation, vers des contrées hostiles.
    Tels sont, en général, les traits fondamentaux des omissions, erreurs et manquements fatals pour les actions révolutionnaires, commis par les groupements de gauche espagnols, à un moment décisif qui se répète rarement dans l'histoire, et qui a conduit aux résultat actuels de la révolution espagnole. Tous ces groupements portent dons la responsabilité de la situation.
    Je ne sais quelles conclusions en tireront les socialistes étatistes, ceux qui ne surent rien faire de mieux que de jouer aux laquais de la bourgeoisie, tout en voulant faire des autres révolutionnaires leurs propres laquais. En ce qui concerne les anarchistes révolutionnaires, je pense qu'ils ont, ici, de quoi méditer, afin de se garder à l'avenir de répéter les mêmes erreurs, que ce soit en Espagne ou ailleurs: se retrouver à des postes révolutionnaires avancés sans pouvoir disposer des moyens nécessaires à la défense des acquis révolutionnaires des masses contre les attaques acharnées de leurs ennemis bourgeois et socialistes autoritaires.
    Il est évident que les anarchistes révolutionnaires ne doivent pas recourir aux moyens des bolcheviks comme certains d'entre eux en sont parfois tentés, jusqu'à conseiller d'établir un "contact étroit" avec l'état bolchevik (comme le préconise dernièrement le "novateur" Archinov). Les anarchistes révolutionnaires n'ont rien à trouver dans le bolchévisme; ils disposent de leur propre théorie révolutionnaire fort riche au demeurant, laquelle définit des tâches totalement opposées à celles des bolcheviks dans la vie et la lutte es classes laborieuses. Ils ne peuvent concilier leurs objectifs avec ceux du panbolchevisme, lequel s'impose si férocement, par le rouble et la baïonnette, dans la vie des travailleurs de l'U.R.S.S., ignorant délibérément leurs droits et faisant d'eux ses esclaves dociles, incapable d'esprit indépendant, de raisonnement propre sur leur bien être et sur celui des autres travailleurs dans le monde.
    Aucun individu ni aucun groupe anarchiste, si dévoué soit-il à la cause du mouvement, ne peut réaliser à lui seul les tâches définies. Toutes les tentatives menées à ce jour en témoignent. On comprend pourquoi: aucun individu ni groupe ne peut unir à lui seul notre mouvement, tant sur le plan national qu'international. Ces immenses et capitales tâches ne pourront êtres remplies que par un collectif international de réflexion libertaire. C'est ce que j'avais déjà dit, il y a sept ans, à Rudolph Rocker et à Alexandre Bergman, à Berlin. Je le réaffirme d'autant plus fermement maintenant, que de nombreux libertaires reconnaissent ouvertement - après toute une série de tentatives infructueuses de créer quelque chose de pratique - qu'il n'y a pas d'autres possibilités de mettre au point un programme déterminé et élaboré conformément à notre époque et à nos forces, que de réunir une conférence préparatoire, composée des militants les plus actifs et dévoués, tant sur le plan théorique que pratique, laquelle devra formuler les thèses qui correspondraient aux questions vitales du mouvement anarchiste, thèses débattues dans la perspective d'un congrès anarchiste international. Celui-ci, à son tour développerait et compléterait ces thèses. A la suite de ce congrès, ces thèses représenteraient un programme défini et une référence solide pour notre mouvement, référence valable pour chaque pays. Cela délivrerait notre mouvement des déviations réformistes et confusionnistes, et lui donnerait la puissance nécessaire pour devenir l'avant garde des révolutions contemporaines.
    Il est vrai que cette oeuvre n'est pas facile; cependant, la volonté et la solidarité de ceux qui peuvent et désirent la réaliser pourront grandement faciliter cette démarche. Que cette oeuvre commence, notre mouvement ne peut qu'y gagner!
    Vive l'aspiration fraternelle et communes de tous les militants anarchistes à la réalisation de cette grande oeuvre - l'oeuvre de notre mouvement et de la révolution sociale pour laquelle nous luttons.
    France. 1931.
    Probouzdénié,n°30-31, janvier-février 1933, pp.19-23.


    Nestor Makhno 








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