DÉTRUIRE LE CAPITALISME
ou le consolider
parue chez Mutines Séditions, fév. 2001
Source : http://cettesemaine.free.fr/introbroch.htm
« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté »
Michel Bakounine, notes du manuscrit qui fut nommé après sa mort Dieu et l’Etat, 1882
Le 30 novembre 1999 est devenu ce qu’il est aujourd’hui convenu de nommer « la bataille de Seattle ». Ce jour-là, les tentatives pour bloquer la tenue du sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce ont pris la forme d’affrontements avec la police anti-émeutes et de destruction de commerces pour un coût de plusieurs centaines de milliers de dollars. Ce jour-là, les bataillons des partisans de l’action-directe non violente avaient quant à eux décidés de laisser la violence s’exercer directement contre eux-mêmes en s’enchaînant et s’asseyant malgré les coups, les gazages et les arrestations suivies d’incarcérations. Ces deux réalités — destructions et pillages, martyrologie du corps — ont cohabité, même si les seconds n’ont pu parfois s’empêcher de collaborer avec la police. Les syndicats étaient également venus avec leurs troupes, mais leur discours nationaliste bien rôdé n’a pu empêcher qu’une partie des prolétaires affiliés à leur gang n’aille se jeter dans la bataille.Depuis, toutes ces pratiques semblent devenues un rituel, et les bouffons qui souhaitent régulièrement se réunir publiquement pour mettre en scène des décisions prises depuis longtemps sans eux, affrontent des manifestants par la médiation de leurs chiens de garde. Les conventions des partis républicain et démocrate américains, le sommet annuel du FMI, une réunion de chefs d’Etat et ministres européens, un colloque de décideurs planétaires, la visite d’un président américain, rassemblent à chaque fois les spécialistes de l’opposition citoyenne et les partisans du rapport de force immédiat, qui tendent à leur tour à devenir des spécialistes de la radicalité. Laissons directement tomber les premiers, dont la fonction si transparente est de se situer dans le cadre d’une alternative démocrate au capitalisme en jouant le rôle de pacificateurs sociaux, pour nous attacher aux seconds (au sein desquels évolue l’auteur de ces lignes).
La question de la « mondialisation », du « néo-libéralisme » et autres euphémismes pour qualifier le capitalisme et ses mutations ne nous intéresse pas non plus. Mondialisé depuis bien longtemps (1), ce dernier et l’Etat qui l’accompagne nécessairement nous écrasent chaque jour d’avantage et tendent non seulement à contrôler mais aussi à supprimer toute vie sur terre. Il ne s’agit pas là de nostalgie quelconque sur un état antérieur mythique mais bien de la question fondamentale de la vie, soit la réappropriation de soi totale par chaque individu et l’expression absolue de subjectivités qui ne prennent corps que dans l’échange. S’il est bien entendu que la libération individuelle effective de tous/toutes ne peut qu’être collective, il s’agit aussi dès à présent de s’attaquer au capitalisme et à l’Etat sans attendre de tout le monde s’y mette, en souhaitant comme Vaneigem il y a 30 ans que « le primat de la vie sur la survie sera le mouvement historique qui défera l’histoire » (2). Cette question est bien au cœur de notre lutte puisque si l’ennemi — la bourgeoisie — est bien identifiée, tout comme le système qui la produit — le capitalisme —, nous souhaitons interroger à l’occasion des grandes journées d’affrontement type Seattle la manière employée pour leur porter des coups. Car, sous peine de consolider ce que nous avons toujours l’impertinence de vouloir détruire, c’est notre désir de liberté qui doit s’exprimer à cette occasion comme en mille autres plus quotidiennes.
La liberté comme ennemie de la séparation se trouve d’évidence présente lors de ces affrontements. Lorsqu’elle ne se dissout pas dans un mouvement de troupeau qui lui fait perdre toute autonomie, c’est au contraire la force collective qui — par le jeu des affinités, y compris spontanées — lui permet de dépasser des séparations quotidiennes comme l’atomisation, l’impuissance, les hiérarchies (bien souvent implicites), la division du travail ou l’absence d’imagination. La griserie de ces moments, porte ouverte aux expressions concrètes du rapport de force qui s’établit, permet alors à la liberté de se matérialiser sous forme de désirs en actes à la fois négatifs (détruire tout ce qui peut l’être) et positifs, vers le dépassement des séparations. Mais ceci ne prend tout son sens, à savoir des attaques contre le capitalisme, que si une nouvelle séparation ne s’opère pas entre ces « grands moments » et le reste du temps. La liberté n’étant pas divisible, l’enfermer entre d’une part un quotidien dominé par l’impuissance ou la résignation et d’autre part des éruptions radicales et collectives, revient bien plus à consolider l’adversaire qu’à ouvrir des brèches. En effet, même dans le cadre d’un système dont on ne saurait briser seul les limites qu’en s’autodétruisant, la liberté qui peut trouver une expression plus complète bien que toujours partielle lors de ces affrontements, devient vite, de fait, un artifice si elle ne constitue à ces occasions un prolongement de luttes au quotidien. Cette critique se traduit dans plusieurs articles de cette brochure par celles des « révolutionnaires professionnels », « spécialistes » ou « activistes » / « militants ».
Ainsi, même si le rapport de force est bien moindre, c’est pourtant à partir de la survie de chaque individu qu’il s’agit non seulement de résister et de lutter mais aussi d’affirmer cette liberté, ses désirs, ses rêves et cette soif d’absolu qui ne saurait être limitée. Il ne s’agit pas d’attendre qu’un nombre suffisant de personnes se réunisse pour la matérialiser mais au contraire qu’elle plonge ses racines dans ce qui constitue chacunE, qui peut être du salariat ou de la débrouille, de la masturbation solitaire ou des fusions éphémères, de la location ou du squat, ... Il s’agit non seulement de la matérialiser à l’intérieur de sa survie (vols, sabotages, expropriations, pillages, amours, utopies, vandalisme, séquestrations, grèves, insultes, saccages, complots, incendies, écrits...) sans se leurrer sur les murs et les recoins de la prison sociale, mais surtout de partir de soi pour développer des affinités et des luttes avec d’autres individus et non pas se contenter d’une posture d’individu atomisé qui se chercherait dans les hypothétiques « mouvements sociaux », partis, syndicats, groupes et sectes diverses.
Si la question de la liberté comme absence de séparations pose la question du prolongement entre le quotidien et ces affrontements collectifs ponctuels et radicaux, et celle de l’accomplissement individuel par rapport au groupe, qui s’impose alors comme une entité supérieure et forcément autoritaire plutôt que comme l’association toujours vivante entre des individus ; la question de la liberté par rapport à l’aliénation nous semble de la même façon conditionnée au système qui la produit. Répétons-le encore une fois, il n’existe pas d’alternative dans ce monde, nous en sommes tous/toutes prisonnierEs et toute tentative de rompre partiellement avec lui ne fera que le renforcer si elle n’arrive pas à dépasser ses propres limites, dont la moindre n’est pas celle de ses aspects justement partiels. A ce titre, on ne va pas pour autant se résigner à ne filer régulièrement que des coups de griffes sur la main du maître qui caresse comme il frappe, pas plus qu’on ne va s’empêcher d’améliorer notre survie, ce qui passe d’ailleurs par des luttes contre lui. Et si, lorsqu’il s’agit de briser les séparations, la démarche volontariste et profondément humaine consiste à avancer chaque fois que cela est possible vers plus de liberté, en matière d’aliénation il en va de même.
La lutte elle-même tend en effet à créer de nouvelles séparations tout comme elle produit sa propre aliénation. Si en novembre/décembre 1995 en france, l’une des forces du « mouvement » fut le sentiment collectif d’une force (le fameux « tous ensemble ! ») et par là l’ouverture vers le champ des possibles, lorsque le masque qui cachait l’hétérogénéité du « mouvement » est tombé avec l’arrêt des grèves par la satisfaction partielle de revendications, les parties qui souhaitaient le continuer s’en sont retrouvées nues. Car on ne se bat pas ni par délégation, ni parce qu’on se retrouve « ensemble » mais bien parce que l’on a, individuellement et collectivement — sur un lieu de travail par exemple — des exigences qui, à un moment et pour dix mille raisons qui font l’histoire de la lutte des classes, doivent être satisfaites, sous peine de régresser encore plus. On était certes « ensemble », mais en laissant le « mouvement » se baser sur l’arrêt des transports collectifs, on se condamnait par avance à subir sa fin dès le début de toute reprise du travail dans ce secteur. Aujourd’hui, l’euphorie du « plus rien ne sera comme avant » s’est progressivement diluée dans la routine antérieure de l’exploitation et de la domination, avec en plus un ennemi qui — lui — s’est adapté et en a tiré des leçons pour mieux nous écraser.
L’aliénation, littéralement être rendu étranger à soi [entfremdung], fut claire dans ce « mouvement » par l’illusion d’un collectif aux intérêts pourtant contradictoires (qui n’a d’ailleurs trouvé sa synthèse que dans l’opposition à un bien vague « libéralisme ») qui a produit un effet de suivisme plutôt que de profiter de cette situation pour augmenter un rapport de forces dans notre quotidien, soit une convergence des luttes et pas des seules revendications. Elle l’est aussi au sein du « mouvement anti-mondialisation » qui reproduit des séparations autant qu’il détruit des marchandises. On peut par exemple penser à la division entre acteurs/trices et soutiens (avocats, porte-paroles, intellectuels bourdivins, « journaflics indépendants » comme Indymedia), acteurs/trices et spectateurs/ices (on peut penser aux populations locales ou du quartier), acteurs/ices et consommateurs/ices (en fonction des motivations). Mais il est vrai également que ce phénomène est propre à toute lutte et que leur succès est conditionné à leur propre dépassement. De même, il n’y a pas de « centre exclusif de résistance » ou de « subversion » et le mépris affiché par certains spécialistes de l’affrontement contre les « gens ordinaires » fait fi des luttes quotidienne invisibles au travail comme dans les quartiers, au niveau individuel bien souvent, et parfois collectif.
L’ensemble de ce qui précède, comme une sorte d’introduction à ce qui pousse nombre de cœurs à vif à s’engager sur le chemin de la destruction au gré des rapports de force, pose bien sûr aussi d’autres questions que la séparation, bien que celle-ci nous semble importante puisqu’elle contient toute la problématique de l’action et donc d’une partie de la vie, avec des prolongements comme ceux que l’Etat ne manquera pas de nommer « terrorisme » si le « mouvement » s’amplifie. La violence est de celles-là, tout comme la question du prolétariat.
Une des critiques, contenue dans les textes de cette brochure, concerne en effet ces affrontements comme étant le fait d’individus qui viennent là pour se faire plaisir, choisissant cette lutte à ce moment comme on choisirait une marchandise en supermarché en fonction de ses qualités supposées : y-aura-t-il du monde, connaît-on d’autres groupes prêts à s’affronter, quelqu’unE veut-il/elle écrire un texte pour justifier idéologiquement notre présence, faut que je déplace mes rendez-vous prévus, au fait c’est quoi le thème, ... ? Ces individus seraient détachés de tous les autres et migreraient au gré des rendez-vous que leur proposent les marionnettes en costard, ne choisissant ni les lieux, ni les moments, s’attachant aussi de fait à la publicité qui est faite avant. Ainsi, il y avait avant le sommet des chefs d’Etat de Nice en décembre 2000 dans le même coin, quelques semaines plus tôt, un sommet euro-méditerranée dont l’objectif était d’assurer à l’Europe de vastes zones dociles à sa périphérie, mais il est passé inaperçu, bien que tout aussi « important ». Cette médiatisation est notamment le fait des gauchistes qui choisissent de « mobiliser » en fonction de leur logique interne (comme avec les tentatives de trains gratuits), les anarchistes et radicaux se plaçant à chaque fois à la remorque de ces derniers, soit pour jouer la mouche du coche, soit même en servant directement leurs intérêts (sous forme d’épouvantail du type « si vous ne nous écoutez pas, voilà ce qui arrive »). Les « militants anti-mondialisation » seraient ainsi comme ces jeunes bourgeois branchés qui se baladent au fil des rave party à travers tout le pays, la différence résidant dans le type de plaisir recherché, entre des hormones synthétiques ou naturelles.
Bien entendu, derrière tout cela, c’est la question de l’appartenance de classe qui est posée, avec derrière la vision du « prolétaire authentique » enchaîné à son usine ou enfermé dans son immeuble, à tourner en rond à force de ne pas trouver un acheteur de sa force de travail. Mais le prolétariat est divers, et certainement pas définissable par le seul critère du salariat garanti. Cette vision oublie volontairement que la pratique du salariat est elle-même souvent intermittente pour beaucoup et qu’à moins d’être allocataires (bourse d’étude, subsides étatiques, pension alimentaire,...), ce qui n’en fait pas des riches pour autant, les différents systèmes de débrouille comme les vols ou les trafics peuvent facilement être assimilés à du salariat. La richesse supposée résiderait alors seulement dans celle de la disposition de temps, mais le fait d’être au chômage n’exclut pourtant pas soudainement l’individu du prolétariat ! De même, on peut très bien se situer au sein du prolétariat, vu en tant de produit d’un rapport social (chaque individu a les mêmes intérêts au sein d’une classe et est, dans l’autre sens, exploité et dominé par l’autre classe), sans pour autant se revendiquer d’une identité collective, ou faire du prolétariat un « sujet historique » au-delà des individus.
Ce serait alors plutôt l’emploi de ce temps qui pousse ces critiques marxisants à dénoncer la participation à ces affrontements (avant Seattle, il y en eu bien d’autres comme le 18 juin 1999 à Londres ou en mai 1998 à Genève) comme séparée de tout contexte, les opposant aux émeutes qui se produisent régulièrement dans les quartiers ou les zones pauvres et qui sont l’œuvre de prolétaires en guerre contre leur oppresseur direct (le commissariat du coin, les équipements collectifs, les structures de l’Etat comme une école ou une Poste), bien loin du « tourisme radical ». Mais, d’une part, l’absence d’implantation fixe voire même de pays — il est parfois question de militants qui font par exemple un an de lutte contre les routes en Angleterre, puis un autre contre le nucléaire en Allemagne, etc. — n’en fait pas pour autant des « professionnels » si ils/elles vivent à l’endroit où ils/elles luttent, même de façon provisoire ; d’autre part, tout dépend de l’objectif recherché. S’il s’agit de profiter d’un rassemblement de personnes pour obtenir un rapport de force supérieur à celui du quotidien et ainsi de porter des attaques plus grandes contre l’Etat et le capital comme ruiner un projet précis, cela s’entend bien. Par contre, le problème réside bien plus dans la volonté affirmée de s’opposer au capitalisme dans son ensemble et dans celle de prétendre lutter en soutien avec d’autres personnes. A Paris, on peut ainsi voir des militants multicartes qui butinent de luttes en luttes, toujours « en soutien à », sur les sans-abris, les sans-papiers, les chômeurs, les prisonniers ... Or, on ne lutte jamais que pour soi-même, pour préserver sa liberté, ce qui n’empêche pas — au contraire — de rejoindre d’autres personnes en lutte, non pas pour apporter un soutien ou prendre le contrôle de ces luttes, même malgré soi, mais pour augmenter le rapport de force sur un point partiel, et ce dans le but de le dépasser pour l’élargir, toujours sur ses propres bases. De la même façon, les occupants d’une usine ont plus de chance de parvenir à leurs fins en en sortant ou en y faisant rentrer d’autres personnes plutôt qu’en s’y enfermant. Lors de la période des conseils ouvriers dans l’Allemagne des années 20, l’une des forces (ce ne fut pas toujours le cas) fut par exemple lorsque les ouvriers sortaient pour prendre les villes... et plus si affinités (3).
A ce titre, le danger de la séparation existe bel et bien lorsqu’il s’agit de luttes menées dans un contexte précis et que de nouvelles personnes les rejoignent (dans le cadre d’une lutte locale, le rapport entre gens du cru et arrivants est souvent conflictuel), mais cette critique ne saurait être valable pour des affrontements comme Seattle ou plus récemment Nice ou Davos, où l’objectif est clairement pour nous de faire le maximum de dégâts. Que le sommet se tienne ou pas a de toute façon bien peu d’importance puisque dans le système capitaliste, ces politiques et technocrates ont bien peu de pouvoir sur la marche de l’économie. Il n’y a pas de gigantesque complot des multinationales ou des réunions à guichets fermés de « grands dirigeants » du monde : il s’agit tout bêtement d’un système économique et donc social, le capitalisme, qui ne s’incarne ni dans les « 200 familles », ni dans l’un ou l’autre des patrons de la Silicon Valley !
Le second point de cette même critique sur le prolétariat réside dans la question de la production. S’il n’est pas question d’abattre le capitalisme lors de grand’messes rythmées par les affrontements contre la police ou la destruction de propriété, on ne saurait toutefois éluder dans ce but la question de la production, à la fois parce que cette question est inévitablement à l’ordre du jour (l’absence de la grande partie des travailleurs lors de ces événements) et parce le capital repose d’abord sur l’exploitation du travail au niveau planétaire. Mais de même qu’on ne saurait se passer de la prise et de la destruction (jusqu’où ?) de l’appareil de production et de fonctionnement de cette production (les moyens de communication par exemple, routiers comme informatiques), on ne saurait se passer d’affrontements armés dans les rues. A ce titre, des luttes qui partent de l’usine ou des rues sont forcément partielles et seul leur dépassement et leur jonction pourra commencer à menacer le capital. Quant aux individus, il n’est pas dit que ceux/celles qui se retrouvent dans la rue ne soient pas aussi des travailleurs, ni que parmi les luttes en usines certainEs n’en soient pas !
Enfin, la question de la violence fut également posée à partir de Seattle avec une dissociation immédiate des citoyennistes, en pratique (protection des biens, balance aux flics) et en communiqués. Des pratiques telles que celles du Black Bloc sont notamment décriées parce qu’elles imposeraient un mode de confrontation à des personnes qui n’en voudraient pas, c’est-à-dire un mode autoritaire d’action directe. La protection des cibles visées ou les attaques contre d’autres manifestants pour les livrer à la police, montrent les objectifs réels des uns et des autres, tout comme le verrouillage des manifestations. Les syndicats, pour ne prendre qu’un exemple, s’approprient ainsi des manifestations, sous prétexte qu’ils en sont l’organisateur. Cette privatisation de la rue au motif de rejet de méthodes d’individus extérieurs à ceux qui collaborent avec les Préfectures (les trajets sont par exemple négociés avec elle et signés nominalement) montre la nature réelle de ce qui doit s’y passer : intégrer le cadre démocrate de la protestation citoyenne : « vous pouvez tout dire mais ne bronchez pas ! ». On arrive alors à des argumentations du type « Notre groupe a décidé (comment ?) que ceci ou cela, et tout individu à côté ou en son sein ne doit agir contre cette décision », ce qui se traduit par des attaques contre les « casseurs », « taggeurs » ou autres de la part des gauchistes ou des staliniens mais aussi parfois de la CNT-F ou de la FA (4). Ces auxiliaires de police, au même titre que les journalistes, refusent d’un côté une « violence imposée » et de l’autre la pratiquent contre ceux-là même qu’ils dénoncent ! Pour nous, il est évident que si manifestation il y a, toutes les pratiques sont possibles et par tous/toutes, le respect de ceux qui en refusent certaines est soit une complémentarité lorsqu’il y a objectif commun (comme un blocage de site, voir Prague), soit le départ de ces derniers, s’ils sont en désaccord ! La non-violence ne saurait pas plus s’imposer aux « violents » que l’inverse.
Quant à parler de « violence », elle est bien sûr légitime (et même si elle ne l’était pas, c’est de toute façon la voie que choisissent régulièrement les prolétaires dans la lutte de classe) face à nos ennemis, et de toute façon bien moindre que celle que nous subissons, y compris contre des personnes car il ne sera pas dit que les dommages soient toujours de notre côté. Un flic qui par exemple lance des grenades à tir tendu dans une foule connaît les conséquences de cet acte et s’ils ont choisi de défendre le camp des oppresseurs pour lesquels la vie ne vaut que comme marchandise jusqu’à épuisement et renouvellement de celle-ci, ils subiront les conséquences de leurs choix. Il y a des moments où les médiations sont dépassées, l’antagonisme se fait direct, et, lorsque volent les cocktail molotov, il se peut très bien qu’un flic s’en trouve endommagé...
Lorsqu’on évoque « la violence » en manifestations ou lors de rassemblements comme Seattle, se pose aussi la question du virilisme, soit une violence physique masculine (qui peut être portée par des hommes mais aussi par des femmes, bien moins souvent) essentiellement démonstrative — ce qui n’exclut pas l’efficacité ! —, c’est-à-dire en se plaçant sur le seul terrain de l’affrontement militaire avec les flics. Les « vertus » qui l’accompagnent sont par exemple le courage, la vantardise, les insultes sexistes ou homophobes (« pédé», « enculé » ou autres qui remettent en cause la virilité de l’adversaire genre « t’as pas de couilles ! »), soit tout un code de l’honneur tissé par le patriarcat qui construit à la fois un comportement masculin et un comportement féminin. Pour notre part, il n’y a pas de face à face qui tienne et doive être privilégié sur ce qui peut être nommé « lâcheté », comme l’attaque par derrière ou en surnombre. De même, la violence physique n’entre pas dans une échelle hiérarchique dont elle serait le sommet et les attaques contre les biens sont tout aussi intéressants (5), tout comme des sabotages qui valent bien des bastons (en prenant soin d’éviter la séparation constituée par la spécialisation, ce qui revient donc à privilégier la reproductibilité des actes) ou des jets d’objets divers et toutes autres formes plus imaginatives. Enfin, assimiler l’affrontement physique aux seuls hommes et femmes porteurs de valeurs masculines, c’est aussi contribuer à la reproduction du patriarcat, soit ici le cloisonnement en actes et comportements sexués. De la Commune de 1871 à la guerre de classe en Espagne en 1936-37, bien des femmes — malgré les problèmes que cela a pu poser à bien des hommes — ont pris le chemin des armes. C’est, au contraire, l’emploi exclusif d’une forme de violence par les seuls porteurs de valeurs du masculin ou du féminin qu’il faut éviter et dépasser par la réappropriation par toutes et tous de tous les moyens à notre disposition (6).
Pour finir sur la « bataille de Seattle », les victoires ne me semblent pas être forcément les plus spectaculaires — l’affrontement médiatisé et ritualisé comme un exutoire à l’impuissance quotidienne — mais sont plutôt qualitatives. On peut bien sûr se déplacer à ces rendez-vous au gré de ses désirs car ces moments là offrent aussi une perspective collective qui brise des séparations, même ponctuellement, mais la difficulté réside plutôt dans l’affirmation permanente de sa liberté, d’essayer de tendre toujours plus vers l’unité de soi, malgré les aliénations, et ce, dans le cadre d’une survie toujours plus pénible. Au travail comme dans son quartier, dans ses relations comme au gré de balades urbaines sans autre but que de se perdre, la lutte se construit autant à travers la conquête de soi — qui ne pourra être totale que lorsque tous les individus abattront les chaînes qui nous sont communes — dans des situations aussi diverses qu’inattendues, que par l’association, le complot avec d’autres individus. Ici, à travers le maillage territorial de l’Etat mêlé à celui du capital, comme ailleurs, poussé par l’envie de mettre en commun ses envies de construction/destruction avec d’autres pour les dépasser et mettre ses utopies en actes. Individuellement ou collectivement, au sein du prolétariat, nous luttons pour que la guerre de classe parvienne enfin à se nier elle-même pour détruire avec elle toute société (remplacée par l’association de groupes et communautés, plus ou moins étendues, associées ou isolées), pour qu’advienne un monde de femmes et d’hommes libres !
février 2001
(1) « Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie a organisé la production et la consommation de tous les pays de manière cosmopolite. Au grand regret des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale » constatait déjà Marx en 1848 dans Le manifeste du parti communiste.
(2) Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967, XXI « Les maîtres sans esclaves ».
(3) Sur ce point entre des prolétaires itinérants, qualifiés souvent de « bandits », et le choix d’occuper l’usine puis d’en sortir ou pas, voir par exemple Max Hölz, Un rebelle dans la révolution(Allemagne 1918-1921), Spartacus, 1988.
(4) D’une part, l’auteur parle ici d’expérience vécue, d’autre part on en trouvera un exemple sur la Fédération Anarchiste dans Cette Semaine n°82, jan/fév 2001, p.14 et sur la Confédération Nationale du Travail - F (dite des Vignoles) dans Cette Semaine n°80, mai/juin 2000, pp. 17-19.
(5) Les personnes qui se placent au travers de notre chemin ne sont que des intermédiaires, plus que nuisibles dans leur fonction et à ce titre des ennemis envers lesquels la pitié ne s’impose pas, mais c’est bien la destruction des structures qui verra leur perte. A ce titre, ces ordures et leurs chefs se remplaçant comme de rien, ce sont bien ces dernières qui font l’objet de nos attaques. L’acharnement gratuit contre des personnes isolées relève souvent plus de frustrations à défouler que d’efficacité réelle.
(6) Pour commencer à sortir des genres, il faut d’abord en prendre conscience individuellement, pour y choisir ce qu’on en garde et ce qu’on souhaite jeter (et là, c’est pas gagné pour autant !). Ceci conduit nécessairement de lutter contre le patriarcat sur des bases autonomes : aux femmes de s’organiser de façon indépendante (comme par la non-mixité vue comme un moyen et non une fin, et sur des bases de classe), aux hommes d’entamer un travail de déconstruction personnelle. Et à tous deux de lutter ensemble pour la liberté de tous/toutes, car seule cette dernière permettra de sortir des constructions genrées, qui comme tout produit du capitalisme ne trouveront de solution définitive — seule satisfaisante — qu’avec sa destruction.
Andrew X
Abandonnez lÕactivisme !
[Ce texte a pour titre original «Give up activism». Il est paru après le carnaval anticapitaliste du 18 juin 1999 à Londres qui a viré à lÕémeute, dans une brochure intitulée «Reflections on J18» éditée en octobre 1999 parReclaim the Street.Il a été traduit en français dans Je sais toutde décembre 1999 pp. 1 & 18-23 et dans Echangesn°93, printemps 2000, pp. 7-14. Nous avons ajouté lÕintroduction et la conclusion, qui nÕavaient pas été traduites, ainsi que les notes et un petit bout qui avait été omis]
Un des problèmes apparent lors de la journée dÕaction du 18 juin 99 a été lÕadoption dÕune mentalité dÕactiviste. Ce problème est devenu particulièrement évident avec ce 18 juin précisément parce que les personnes qui se sont investies dans son organisation et celles qui ont participé à cette journée ont essayé de repousser ces limites. Ce texte nÕest pas une critique sur des personnes investies Ñ mais plutôt une occasion qui inspire des réflexions sur les enjeux auxquels nous sommes confrontés si nous voulons sérieusement en finir avec le mode de production capitaliste.Experts
Par « une mentalité dÕactiviste », je veux désigner les gens qui se considèrent eux-mêmes dÕabord comme activistes et comme appartenant à une large communauté dÕactivistes. LÕactiviste sÕidentifie à ses actions et les conçoit comme le rôle quÕil doit jouer dans la vie, comme un travail ou une carrière. De même, certains sÕidentifient à leur travail comme médecin ou enseignant, cela devient une part essentielle de leur image de soi au lieu dÕêtre seulement quelque chose quÕil leur arrive de faire.
LÕactiviste est un spécialiste ou un expert du changement social. Se considérer comme activiste signifie se considérer comme privilégié ou plus avancé que les autres dans lÕappréciation du besoin de changement social et de la manière dÕy parvenir ; se considérer comme lÕavant-garde de la lutte concrète pour créer ce changement.
LÕactivisme, comme tout rôle dÕexpert, est basé sur la division du travail Ñ cÕest une tâche séparée et spécialisée. La division du travail est le fondement de la société de classes, la division fondamentale étant celle entre le travail manuel et le travail intellectuel. La division du travail est par exemple présente dans la médecine et lÕéducation : guérir et élever des enfants, au lieu dÕêtre des savoirs communs et des tâches auxquelles chacun participe, deviennent la propriété spécialisée de médecins et dÕenseignants Ñ des experts sur lesquels nous devons nous reposer et qui effectuent ces choses pour nous. Les experts gardent jalousement les capacités quÕils ont et les mystifient Cela maintient les gens séparés et dépossédés de leur pouvoir, tout en renforçant la société de classes hiérarchisée.
La division du travail implique quÕune personne endosse un rôle et que beaucoup dÕautres lui délèguent leur responsabilité. Une séparation des tâches signifie que dÕautres vont cultiver votre nourriture, fabriquer vos habits et vous procurer de lÕélectricité pendant que vous vous occupez de réaliser le changement social. LÕactiviste, en tant quÕexpert du changement social, présume que les autres gens ne font rien pour changer leurs vies et ainsi se sent un devoir ou une responsabilité de le faire à leur place. Les activistes pensent quÕils compensent le manque dÕactivité des autres.
Nous définir comme activistes signifie définir «nos» actions comme celles qui vont amener le changement social, en faisant lÕimpasse sur lÕactivité de milliers et de milliers dÕautres non-activistes. LÕactivisme est basé sur la fausse conception quÕil nÕy a que les activistes qui produisent le changement social Ñ alors que bien sûr la lutte des classes se produit tout le temps.
Forme et contenu
La tension entre la forme dÕ «activisme » dans laquelle notre activité politique apparaît et son contenu toujours plus radical sÕest développée seulement durant ces quelques dernières années. Le background de beaucoup de gens impliqués dans le 18 juin est dÕêtre des «activistes» qui font des «campagnes» sur des «thèmes». La scène activiste sÕest transformée ces dernières années ; beaucoup de gens sont passés de campagnes sectorielles contre les entreprises ou des développements spécifiques à une perspective anticapitaliste plus floue. Ainsi, le contenu de lÕactivisme a changé, mais pas sa forme. Au lieu dÕattaquer Monsanto et dÕoccuper leurs quartiers généraux, nous regardons maintenant au-delà de la facette isolée du capital représentée par Monsanto et développons une «campagne» contre le capitalisme. Et que peut-on occuper de mieux que ce qui est perçu comme le quartier général du capitalisme Ñ la City ?
Nos méthodes sont toujours les mêmes, comme si nous attaquions une entreprise ou un développement spécifique, alors que le capitalisme nÕest plus du tout du même type et que les moyens par lesquels on pourrait faire tomber une compagnie spécifique ne sont pas du tout les mêmes que ceux par lesquels on pourrait faire tomber le capitalisme. Par exemple, en menant de vigoureuses campagnes pour les droits des animaux, les activistes ont réussi à ruiner à la fois les éleveurs de chiens Consort et les éleveurs de chats Hillgrave Farm. Leurs business ont été ruinés et ils ont été mis en liquidation judiciaire. De même, la campagne soutenue contre Huntingdon Life Sciences, des partisans convaincus de la vivisection, a réussi à réduire le prix de leur action de 33 %, mais lÕentreprise vient de réussir à survivre en lançant une campagne de relations publiques désespérée à la Bourse pour remonter les cours (1). LÕactivisme peut ruiner une entreprise avec beaucoup de succès, mais détruire le capitalisme requiert beaucoup plus que de simplement étendre ce genre de méthode à chaque entreprise dans chaque secteur. De même, lorsque les activistes des droits des animaux prennent pour cible les boucheries, le seul résultat direct est probablement dÕaider les supermarchés à faire fermer toutes les petites boucheries, ce qui renforce le processus de compétition et de «sélection naturelle» du marché. Ainsi, les activistes parviennent souvent à détruire un petit commerce, mais renforcent en même temps globalement le capital.
La même chose sÕapplique à lÕactivisme contre les routes. Les luttes à grande échelle contre les routes ont créé des débouchés pour tout un nouveau secteur du capitalisme Ñ la sécurité, la surveillance, des experts, des tunneliers et des grimpeurs, des consultants. Nous sommes maintenant un «risque du marché» parmi dÕautres à prendre en compte pour conclure un contrat de route. Nous avons peut-être renforcé la loi du marché, en forçant les entreprises les plus faibles à abandonner le marché. La consultante Amanda Webster affirme : «Les mouvements de protestation vont fournir des avantages de marché aux entreprises qui peuvent efficacement les maîtriser» (2). A nouveau, lÕactivisme peut mettre en faillite un commerce ou stopper une route, mais le capitalisme continue, plus fort quÕauparavant.
Ces choses sont certainement une indication, si besoin est, de ce quÕattaquer le capitalisme ne requiert pas seulement un changement quantitatif (plus dÕactions, plus dÕactivistes), mais surtout un changement qualitatif (nous devons découvrir des manières plus efficaces dÕagir). Il semble que nous nÕavons quÕune très petite idée de ce que requiert en fait la destruction du capitalisme. Comme sÕil suffisait de parvenir à une sorte de masse critique dÕactivistes occupant des bureaux pour avoir une révolution...
La forme de lÕactivisme a été conservée alors que le contenu de son activité sÕest transformé au-delà de la forme qui le contenait. Nous continuons à penser en termes dÕ «activistes» faisant une «campagne» sur un «thème», et parce que nous sommes des activistes pratiquant lÕ«action directe», nous allons «faire une action» contre notre cible. La méthode de campagne contre des développements spécifiques ou des entreprises isolées a été transplantée telle quelle sur ce nouvel objet quÕest lÕattaque du capitalisme. Nous tentons dÕattaquer le capitalisme et de conceptualiser ce que nous faisons dans des termes complètement inappropriés, en utilisant des méthodes qui sont celles du réformisme libéral. On a ainsi le spectacle bizarre de «faire une action» contre le capitalisme Ñ une pratique profondément inadéquate.
Rôles
Le rôle de lÕ«activiste» est un rôle que nous adoptons tout comme celui du policier, du parent ou du prêtre Ñ une forme psychologique étrange que nous utilisons pour nous définir et pour définir notre relation à lÕautre. LÕ«activiste» est un spécialiste ou un expert en changement social Ñ plus nous nous accrochons à ce rôle et à la notion de ce que nous sommes, plus nous empêchons en fait le changement que nous désirons. Une vraie révolution impliquera de sÕextraire de tous les rôles préconçus et de détruire tous les spécialismes Ñ la réappropriation de nos vies. LÕacte de la révolution est la prise de contrôle de nos propres destinées ; il impliquera la création de nouveaux individus et de nouvelles formes dÕinteraction et de communautés. Les «experts» en tous genres ne peuvent que lÕempêcher.
LÕInternationale Situationniste a développé une critique stricte des rôles et en particulier du rôle du militant. La critique des situationnistes était surtout dirigée contre les idéologies de gauche et social-démocrates parce que cÕétait ce à quoi ils étaient principalement confrontés. Bien que ces formes dÕaliénation existent toujours, nous sommes, dans notre milieu particulier, plus souvent confrontés à lÕactiviste libéral quÕau militant gauchiste. Ils partagent toutefois beaucoup de traits en commun (ce qui bien sûr nÕest pas étonnant).
Le situationniste Raoul Vaneigem définit ainsi les rôles : «Les stéréotypes sont les images dominantes dÕune période... le stéréotype est le modèle du rôle ; le rôle est un comportement modèle. La répétition dÕune attitude crée un rôle». Jouer un rôle signifie cultiver une apparence en négligeant toute authenticité : «Nous succombons à la séduction dÕattitudes empruntées». En tant que joueurs de rôles, nous résidons dans lÕinauthenticité Ñ en réduisant nos vies à une suite de clichés Ñ «transformant notre journée en une suite de poses choisies plus ou moins inconsciemment parmi la gamme des stéréotypes dominants» (3). Ce processus a été à lÕÏuvre depuis le tout début du mouvement contre les routes. A Twyford Down après Yellow Wednesday en décembre 1992, la presse et la couverture médiatique se sont focalisées sur la tribu Dongas et lÕaspect contre-culture dreadlocks des protestations. CÕétait certainement à lÕorigine lÕélément prédominant Ñ il y avait par exemple un important groupe de nomades lors de lÕévacuation (4). Mais les gens attirés à Twyford par la couverture médiatique pensaient que tous ceux qui étaient là-bas avaient des dreadlocks. La couverture médiatique a eu pour effet dÕéloigner les gens «ordinaires», et plus de gens du style contre-culture dreadlocks sont venus, réduisant ainsi la diversité des protestataires. Plus récemment, une chose similaire sÕest produite quand les gens attirés sur les lieux de protestations par la médiatisation de Swampy quÕils avaient vu à la télévision commencèrent à reproduire dans leurs propres vies les attitudes présentées par les médias comme étant caractéristiques du rôle de «guerrier écologiste» (5).
«Tout comme la passivité du consommateur est une passivité active, de même la passivité du spectateur repose dans sa capacité à assimiler des rôles et à les jouer en accord avec les normes officielles. La répétition des images et des stéréotypes offre une panoplie de modèles dans laquelle chacun est supposé choisir un rôle» (6). Le rôle du militant ou de lÕactiviste nÕest que lÕun de ces rôles, et cÕest en cela quÕil est conservateur malgré toute la rhétorique révolutionnaire qui lÕaccompagne.
LÕactivité prétendument révolutionnaire de lÕactiviste est une routine terne et stérile Ñ une constante répétition de quelques actions sans potentialité de changement. Les activistes résisteraient probablement au changement sÕil se produisait parce quÕil briserait les certitudes faciles de leurs rôles et la jolie petite niche quÕils se sont creusée pour eux-mêmes. Comme les chefs syndicaux, les activistes sont dÕéternels représentants et médiateurs. Tout comme les dirigeants syndicaux qui seraient contre les travailleurs victorieux dans leur lutte parce que cela les priverait de leurs fonctions, le rôle de lÕactiviste est menacé par le changement. En effet, la révolution, ou même nÕimporte quel mouvement réel dans cette direction, troublerait profondément les activistes en les privant de leur rôle. Si «tout un chacun» devient révolutionnaire, alors vous nÕêtes plus si spéciaux, nÕest-ce pas ?
Pourquoi nous comportons-nous comme des activistes ? Seulement parce que cÕest lÕoption facile des lâches ? Il est facile de tomber dans le rôle de lÕactiviste parce quÕil convient à cette société et ne la défie pas Ñ lÕactivisme est une forme acceptée de divergence. Même si comme activistes nous faisons des choses qui ne sont pas acceptées ou illégales, la forme même de lÕactivisme, par sa similitude avec un emploi, sÕajuste à notre psychologie et à notre éducation. Elle est attirante précisément parce quÕelle nÕest pas révolutionnaire.
Nous nÕavons plus besoin de martyrs
La clé de compréhension du rôle du militant et de celui de lÕactiviste est le sacrifice de soi Ñ le sacrifice de soi à «la cause» qui est perçue comme étant séparée du soi. Cela nÕa bien entendu rien à voir avec la vraie activité du révolutionnaire qui est la saisie du soi. Le martyre révolutionnaire va de pair avec lÕidentification dÕune cause séparée de sa propre vie Ñ une action contre le capitalisme qui identifie le capitalisme comme étant «là-bas» dans la City est une erreur fondamentale Ñ le pouvoir réel du capitalisme est ici même dans nos vies quotidiennes Ñ nous recréons son pouvoir chaque jour car le capital nÕest pas une chose mais une relation sociale entre des gens (et donc entre des classes) médiatisée par les choses.
Bien sûr, je ne suis pas en train de suggérer que chaque personne impliquée dans lÕaction du 18 juin adopte ce rôle et le sacrifice de soi qui lÕaccompagne avec la même intensité. Comme je lÕai dit tout à lÕheure, le problème de lÕactivisme est apparu de manière particulièrement criante dans lÕaction du 18 juin précisément parce que cÕétait une tentative de sortir de ces rôles et de nos pratiques habituelles. La plupart de ce qui est souligné ici est un «scénario du pire», de ce à quoi peut conduire le rôle de lÕactiviste. Dans quelles proportions nous pouvons reconnaître ceci dans notre propre mouvement nous donnera une indication sur la quantité de travail quÕil reste à faire.
LÕactiviste rend la politique terne et stérile et en éloigne les gens, mais jouer ce rôle détruit aussi lÕactiviste lui-même. Le rôle de lÕactiviste crée une séparation entre les fins et les moyens : le sacrifice de soi signifie créer une division entre la révolution comme amour et joie dans le futur mais devoir et routine maintenant. LÕactivisme dans sa globalité est dominé par la culpabilité et le devoir parce que lÕactiviste ne se bat pas pour lui-même mais pour une cause séparée : «Toutes les causessont également inhumaines» (7).
En tant quÕactiviste, vous devez nier vos propres désirs parce que votre activité politique est définie de telle sorte que ces choses ne sont pas considérées comme «politiques». Vous mettez la «politique» dans une boîte séparée du reste de votre vie Ñ cÕest comme un travail... Vous faites de la politique de 9 heures à 17 heures puis vous rentrez à la maison pour faire autre chose. Parce quÕelle est dans cette boîte séparée, la «politique» existe sans être gênée par aucune considération pratique dÕefficacité. LÕactiviste se sent obligé de constamment sÕattacher à la vieille routine sans penser, incapable de sÕarrêter ou dÕexaminer, le principal étant que lÕactiviste soit toujours occupé et assouvisse sa culpabilité en se frappant la tête contre un mur de briques si nécessaire.
Savoir quand sÕarrêter et attendre peut faire partie de lÕactivité révolutionnaire. Il peut être important de savoir comment et quand faire grève pour le maximum dÕefficacité, mais aussi comment et quand NE PAS faire grève. Les activistes ont cette attitude du «nous devons faire quelque chose MAINTENANT !» qui semble nourrie par la culpabilité. Ceci nÕest pas du tout tactique.
Le sacrifice de soi du militant ou de lÕactiviste est reflété dans son pouvoir sur les autres en tant quÕexpert Ñ comme en religion, il y a une sorte de hiérarchie de la souffrance et de la droiture. LÕactiviste prend du pouvoir sur les autres en vertu de son haut degré de souffrance (les groupes activistes «non hiérarchisés» forment de fait une «dictature des plus impliqués»). LÕactiviste utilise la cÏrcition morale et la culpabilité pour régir ceux qui sont moins expérimentés dans la théologie de la souffrance. Leur propre subordination va de pair avec la subordination des autres Ñ tous esclaves de «la cause». Les politiciens qui se sacrifient forcent leur propre vie et leur volonté de vivre Ñ cela génère une amertume et une antipathie à la vie qui est ensuite tournée vers lÕextérieur pour flétrir le reste. Ils sont «les grands contempteurs de la vie... les partisans du sacrifice de soi absolu... leurs vies tordues par leur monstrueux ascétisme...» (8). Nous pouvons voir cela dans notre propre mouvement, par exemple sur les lieux occupés, dans lÕantagonisme entre le désir de sÕasseoir et de prendre du bon temps versus lÕéthique coupable du type travail de construction/fortification/barricadage, et dans la passion quelque fois excessive avec laquelle les «déjeuners en ville» sont dénoncés. Le martyr qui se sacrifie lui-même est offensé et outragé quand il en voit dÕautres qui ne se sacrifient pas. De même, quand lÕ«honnête travailleur» attaque le petit voleur ou le vagabond avec une telle haine, nous savons que cÕest en fait parce quÕil hait son travail et le martyre quÕil a fait de sa vie, et pour cela déteste voir quiconque échapper à ce destin, quiconque sÕamuser alors quÕil souffre Ñ il doit entraîner tout le monde dans la boue avec lui Ñ une égalité du sacrifice de soi.
Dans la vieille cosmologie religieuse, le martyr victorieux allait au ciel. Dans la vision moderne, les martyrs victorieux peuvent aspirer à entrer dans lÕhistoire. Le plus grand sacrifice de soi, la plus grande création de rôle (ou, mieux, lÕinvention dÕun tout nouveau rôle pour stimuler les gens Ñ par exemple celui de guerrier écologiste) gagne une récompense dans lÕhistoire Ñ le paradis des bourgeois.
La vieille gauche était assez franche dans son appel au sacrifice héroïque : «Sacrifiez-vous dans la joie, frères et sÏurs ! Pour la cause, pour lÕordre établi, pour le parti, pour lÕunité, pour la viande et les patates !» (9). Mais tout ceci est beaucoup plus voilé ces temps-ci : Vaneigem accuse les jeunes gauchistes radicaux dÕ «entrer au service dÕune Cause Ñ la meilleuredes Causes. Leur temps de créativité, ils le passent à distribuer des tracts, à coller des affiches, à manifester, à prendre à partie le président de lÕassemblée régionale. Ils militent. Il faut bien agir, puisque les autres pensent pour eux» (10).
Cela résonne en nous Ñ particulièrement lÕidée du fétichisme de lÕaction Ñ les militants gauchistes peuvent sÕengager dans un travail sans fin parce que le chef ou gourou a le petit nécessaire de théories, qui est pris pour du pain béni Ñ la «ligne du parti». Il nÕen est pas tout à fait de même pour les activistes pratiquant lÕaction directe Ñ lÕaction est fétichisée, mais plus par aversion pour la théorie quelle quÕelle soit.
Cet élément du rôle de lÕactiviste qui sÕappuie sur le sacrifice de soi et le devoir était présent, mais pas si significatif, dans lÕaction du 18 juin. Ce qui pose le plus de problèmes pour nous, cÕest ce sentiment de séparation du reste des gens ÒordinairesÓ que lÕactivisme implique. Les gens sÕidentifient à dÕétranges subcultures ou à des clans, ils se voient en tant que ÒnousÓ opposé au ÒeuxÓ sous lequel est regroupé le reste du monde.
Isolement
Le rôle dÕactiviste est un isolement volontaire par rapport à tous les gens avec lesquels nous devrions communiquer. Endosser le rôle de lÕactiviste vous sépare du reste du genre humain, comme quelquÕun de spécial ou de différent. Les gens ont tendance à penser leur propre personne au pluriel (à qui te réfères-tu quand tu dis «nous» ?), en se référant à une communauté dÕactivistes plutôt quÕà une classe. Par exemple, il est à la mode depuis quelque temps dans le milieu activiste dÕargumenter en faveur de «moins de thèmes sectoriels» et de lÕimportance de «créer des liens». Cependant, pour la plupart, il sÕagit de «faire des liens» avec dÕautres activistes et dÕautres groupes de lutte. Le 18 juin lÕa assez bien démontré, lÕidée étant de rassembler tous les représentants de toutes les différentes causes ou questions dans le même lieu au même moment, en nous reléguant volontairement dans le ghetto des bonnes causes.
De la même manière, les divers forums qui ont récemment proliféré à travers tout le pays Ñ Rebel Alliance à Brighton, NASA à Nottingham, Riotous Assembly à Manchester, London Underground, etc. Ñ ont un but similaire : amener tous les groupes activistes de la région à parler ensemble. Je ne dénigre pas cela, cÕest un préliminaire essentiel à toute action, mais cela devrait être reconnu comme une forme extrêmement limitée pour «créer des liens». Il est aussi intéressant de noter que ce que les groupes qui participent à ces rencontres ont en commun, cÕest dÕêtre des groupes activistes Ñ ce dont ils sÕoccupent en fait semble être secondaire.
Il ne suffit pas de chercher à lier tous les activistes du monde entier, pas plus quÕil ne suffit de chercher à transformer plus de gens en activistes. Contrairement à ce que certains peuvent penser, nous ne serons pas plus proches dÕune révolution si énormément de gens deviennent des activistes. Certains semblent avoir lÕétrange idée quÕil faut que chacun soit dÕune façon ou dÕune autre convaincu de devenir un activiste, et alors nous aurons une révolution. Vaneigem dit : «La révolution est faite chaque jour en opposition à, et malgré, les spécialistes de la révolution» (11).
Le militant ou lÕactiviste est un spécialiste du changement social ou de la révolution. Le spécialiste recrute dans sa minuscule zone spécialisée pour augmenter son propre pouvoir et ainsi combattre sa propre impuissance. «Le spécialiste... sÕenrôle pour enrôler les autres» (12). Selon le principe de la pyramide, la hiérarchie se réplique Ñ vous êtes recruté et pour ne pas être en bas de la pyramide, vous devez recruter plus de gens qui soient en dessous de vous, qui à leur tour font exactement la même chose. La reproduction de la société aliénée des rôles sÕaccomplit à travers les spécialistes.
Jacques Camatte, dans son essai Sur lÕorganisation (1969) (13), souligne judicieusement que les groupements politiques finissent souvent comme des «gangs» qui se définissent par lÕexclusion Ñ la loyauté des membres du groupe va à ce dernier plutôt quÕà la lutte. Sa critique sÕadresse particulièrement à la myriade de sectes gauchistes et de groupuscules, mais sÕapplique aussi, bien que moins profondément, à la mentalité activiste.
Le groupe politique ou parti se substitue au prolétariat ; sa propre survie et sa reproduction deviennent la valeur suprême Ñ lÕactivité révolutionnaire devient synonyme de «construire le parti» et recruter des membres. Le groupe se considère lui-même comme lÕunique détenteur de la vérité et ceux qui sont hors du groupe sont traités comme des idiots devant être éduqués par cette avant-garde. Au lieu dÕun débat équitable entre camarades, on obtient une séparation entre la théorie et la propagande, où le groupe a sa propre théorie qui est presque gardée secrète dans lÕidée que les autres, les arriérés mentaux, doivent être attirés dans lÕorganisation par une stratégie populiste avant que la politique surgisse devant eux par surprise. La façon malhonnête de traiter avec ceux qui sont hors du groupe est semblable à un culte religieux Ñ dans lequel on ne dit jamais en face de quoi il sÕagit.
Nous pouvons trouver des similitudes avec lÕactivisme, en cela que le milieu activiste agit comme une secte gauchiste. LÕactivisme dans son entier a certaines caractéristiques propres à un «gang». Les gangs dÕactivistes peuvent souvent se révéler être des alliances ignorant les classes sociales, et incluent toutes sortes de réformistes libéraux parce quÕeux aussi sont des «activistes». Les gens se pensent dÕabord comme activistes et leur loyauté première va à la communauté dÕactivistes et non à la lutte elle-même. Le «gang» est une communauté illusoire qui nous détourne de la création dÕune plus large communauté de résistance. LÕessence de la critique de Camatte est une attaque contre la création dÕune division interne/externe entre le groupe et la classe sociale. Nous en arrivons à nous considérer comme des activistes, en cela séparés et ayant des intérêts divergents par rapport à la masse des prolétaires.
Notre activité devrait être lÕexpression immédiate dÕune lutte réelle et non pas lÕaffirmation du caractère séparé et distinct dÕun groupe particulier. Dans les groupes marxistes, la possession de la «théorie» est ce qui détermine le pouvoir Ñ cÕest différent dans le milieu activiste, mais pas si différent : le savoir, lÕexpérience, les contacts, lÕéquipement, etc. sont ce qui détermine le pouvoir.
LÕactivisme reproduit la structure de cette société dans ses opérations : «Quand le rebelle commence à croire quÕil combat pour un bien supérieur, le principe autoritaire revient» (14). Ceci nÕest pas un sujet trivial, mais est à la base des relations sociales capitalistes. Le capital est une relation sociale entre des gens médiatisés par des choses Ñ le principe de base de lÕaliénation est de vivre sa vie au service dÕune chose quÕon a soi-même créée. Si nous reproduisons cette structure au nom dÕune politique qui se déclare anticapitaliste, nous avons perdu avant dÕavoir commencé. On ne peut combattre lÕaliénation avec des moyens aliénés.
Une modeste proposition
La modeste proposition est que nous devrions développer des moyens dÕagir qui sont en rapport avec nos idées radicales. Cette tâche ne sera pas facile et lÕauteur de ce texte nÕa pas dÕapperçu plus clair que quiconque sur la façon dont nous devrions nous y prendre. Je ne dis pas que lÕinitiative du J18 aurait dû être abandonnée ou attaquée, en fait ce fut une tentative courageuse de repousser nos limites et de créer quelque chose de mieux que ce que nous avons déjà. Cependant, dans ses tentatives de rompre avec les manières antiques dÕagir, elle a éclairci les liens qui nous rattachent encore au passé. Mes critiques de lÕactivisme, ci-dessus, ne sÕappliquent pas toutes au 18 juin. Mais il y a un certain paradigme de lÕactivisme qui au pire inclut tout ce que jÕai souligné là, et le 18 juin partage ce paradigme dans une certaine mesure. CÕest à chacun de déterminer dans quelle mesure.
LÕactivisme est une forme en partie obligée par notre faiblesse. Comme lÕaction commune menée par Reclaim the streets et les dockers de Liverpool Ñ nous vivons une époque dans laquelle les politiques radicales sont souvent le produit de faiblesses mutuelles et dÕisolation. Si tel est le cas, il ne nous est peut être même pas possible de nous débarrasser de ce rôle dÕactiviste. Il se peut que dans des temps dÕaffaiblissement de la lutte, ceux qui continuent à travailler à la révolution sociale soient marginalisés et en viennent à être perçus (et à se percevoir eux-mêmes) comme un groupe séparé des gens. Il est possible aussi que ce phénomène ne puisse être inversé que par un déferlement général de la lutte, lorsque nous ne serons plus considérés comme des freaks et des weirdos (ndt des semi-clochards et des marginaux), nous serons lÕexpression des idées de tout un chacun. Cependant, pour travailler à intensifier la lutte, il sera nécessaire de rompre avec le rôle dÕactivistes dans toute la mesure du possible Ñ dÕessayer constament de passer au-delà des frontières de nos limites et contraintes.
Historiquement, ces mouvements qui ont réussi à déstabiliser, supprimer ou à dépasser le capitalisme nÕont pas tous pris la forme de lÕactivisme. LÕactivisme est essentiellement une forme politique et une méthode dÕaction adaptée à un réformisme libéral poussé au-delà de ses propres limites et utilisé à des fins révolutionnaires. Le rôle de lÕactiviste, en soi, devrait être problématique pour tous ceux qui désirent la révolution sociale.
Andrew X.
SDEF ! - c/o Prior House - Tilbury Place -
Brighton BN2 2GY - Royaume Uni
1 Squatting up to the Square Mile : A Rough Guide to the City of London, J18 Publications (UK), 1999, p. 8
2 Voir « Direct Action : Six Years Down the Road », Do or Die n°7, p. 3
3 Raoul Vaneigem, The Revolution of Everyday Life, traduction Donald Nicholson-Smith (Left Bank Books/Rebel Press, 1994) - première publication en 1967, pp. 131-3. [Traité de savoir-vivre à lÕusage des jeunes génération ; nous avons rétabli dans les citations le texte original chaque fois que nous lÕavons retrouvé].
4 Voir « The Day they Drove Twyford Down », Do or Die n°1, p. 11
5 Voir « Personality Politics : The Spectacularisation of Fairmile », Do or Die n°7, p. 35
6 voir note 2, p. 128
7 voir note 2, p. 107
8 voir note 2, p. 109
9 voir note 2, p. 108
10 voir note 2, p. 109
11 voir note 2, p. 111
12 voir note 2, p. 143
13 Jacques Camatte Ñ « On Organization » (1969) dans This World We Must Leave and Other Essays (New York, Autonomedia, 1995).
14 voir note 2, p. 110
J. Kellstadt
De la nécessité et de l‘impossibilité d’abandonner l’activisme
On retrouvera l’article de Kellstadt en anglais avec les notes sur http://www.infoshop.org/rants/antiactivism.html
Cette réponse, traduit de l’anglais pour cette brochure par S., a été publiée le 18 janvier 2001 sur le site anarchiste infoshop.org et dans Bad days will end
Pour ma part, je ne pense pas qu’il y ait une seule solution aux problèmes sociaux mais un millier de solutions différentes et en constante évolution, de la même manière que l’existence sociale est différente et variée dans le temps et l’espace.
Errico Malatesta, 1924La révolution c’est la communisation de la société mais ce processus est plus qu’une somme d’actions directes.
Gilles Dauvé, 1973
Cet article répond aux problèmes soulevés dans «Abandonnez l’activisme», une critique des protestations du J18 [18 juin 1999] écrite par Andrew X. Il a récemment suscité de l’intérêt de ce coté-ci de l ‘Atlantique (ndt : les USA) : l'éditeur des Red and Black Notesa attiré mon attention sur cet article, peu après qu’il ait été envoyé sur la page web qui recueille les critiques et les infos sur le J18. Il fut aussi réimprimé dans les dernières Collective Action Notes(1).Il y a à mon avis deux raisons principales qui font que l’article arrive au bon moment. La première est le sentiment de perte de vitesse qui a résulté des actions qui suivirent celles de Seattle, de l’A16 à Washington [16 avril 2000, réunions du FMI et de la Banque Mondiale], aux conventions nationales des partis démocrate et républicain, à Philadelphie et à Los Angeles. Actuellement, on a le sentiment que les événements de Seattle sont peut-être en train de vieillir et de passer — et ce, sans parler du fait que ce type d’actions est maintenant minutieusement anticipé par l’appareil répressif de l’état capitaliste. La deuxième raison qui est plus pertinente tient à la formation de la fédération Anarcho-communiste des pays du Nord-Est, NEFAC, qui opère sur le mode plus ou moins conventionnel de l’action directe. Est-ce que les tentatives du type NEFAC seront en mesure d’offrir quelque chose d’utile à ceux qui sont en lutte, ou de tels efforts ne conduisent ils qu’à l’impasse de l’activisme pour l’activisme et au spectacle du militantisme ?
Andrew X présente «Abandonnez l’activisme», je cite, «dans le but d’inspirer une réflexion sur les combats qui nous attendent si nous sommes vraiment sérieux dans nos intentions de nous débarrasser du mode de production capitaliste». C’est une tentative d’ouvrir le débat et pas une prise de position définitive, et c’est dans ce même esprit que je présente les remarques qui suivent. Il est sûr que certains lecteurs trouveront mes positions ambivalentes et qu’il en résultera un sentiment de frustration, mais j’espère que ce ne sera pas uniquement le résultat de ma propre confusion mentale. Je pense plutôt qu’un degré élevé d’ambivalence et la capacité de vivre avec la tension de contradictions apparemment insolubles est essentielle à la formulation d’un «anti-activisme» et d’une «anti-politique». En bref, il me semble qu’il nous faut considérer à la fois la nécessité et l’impossibilité «d’abandonner l’activisme».
Les limites de l’activisme
Il y beaucoup de choses intéressantes dans les critiques d’Andrew X, et plus particulièrement les points soulevés dans la partie Forme et contenu.Dans cette partie, l’auteur fait voir les limites de l’activisme conventionnel lorsqu’il est appliqué en dehors du contexte d’une campagne qui vise un problème particulier. Un tel activisme, écrit Andrew X, est complètement inutile à la destruction du capitalisme en tant que totalité. «L’activisme peut ruiner une entreprise avec beaucoup de succès, mais détruire le capitalisme requiert beaucoup plus que de simplement étendre ce genre de méthode à chaque entreprise dans chaque secteur». Autrement dit, le capitalisme ne sera pas détruit par la simple addition quantitative d’ «actions» ou du nombre d’activistes, une forme de transformation qualitative est nécessaire.
Andrew X. montre aussi comment les «succès» de campagnes qui visent un problème particulier sont ouvertes à une récupération par le capitalisme. Par exemple en aidant les dirigeants à imaginer de meilleures méthodes pour étouffer l’opposition, ou en renforçant «les règles du marché» et en poussant à la faillite des entreprises moins puissantes. La conclusion de cette partie mérite une citation complète :
«La forme de l’activisme a été conservée alors que le contenu de son activité s’est transformé au-delà de la forme qui le contenait. Nous continuons à penser en termes d’ « activistes » faisant une « campagne » sur un « thème », et parce que nous sommes des activistes pratiquant l’ « action directe », nous allons « faire une action » contre notre cible. La méthode de campagne contre des développements spécifiques ou des entreprises isolées a été transplantée telle quelle sur ce nouvel objet qu’est l’attaque du capitalisme. Nous tentons d’attaquer le capitalisme et de conceptualiser ce que nous faisons dans des termes complètement inappropriés, en utilisant des méthodes qui sont celles du réformisme libéral. On a ainsi le spectacle bizarre de « faire une action » contre le capitalisme — une pratique profondément inadéquate».
Dans l’ensemble cependant, “Abandonnez l’activisme” est constitué d’une critique de ce que l’auteur étiquette sous le nom de «mentalité d’activiste» et c’est là que se trouvent les plus grandes faiblesses de son argumentation. A mon avis, l’activisme a à la fois une dimension «objective» et une dimension «subjective», et les deux doivent être prises en compte. Andrew X reconnaît le coté «objectif» de l’activisme au début de sa critique lorsqu’il fait les remarques suivantes : « L’activisme, comme tout rôle d’expert, est basé sur la division du travail — c’est une tâche séparée et spécialisée. La division du travail est le fondement de la société de classes, la division fondamentale étant celle entre le travail manuel et le travail intellectuel. La division du travail est par exemple présente dans la médecine et l’éducation : guérir et élever des enfants, au lieu d’être des savoirs communs et des tâches auxquelles chacun participe, deviennent la propriété spécialisée de médecins et d’enseignants — des experts sur lesquels nous devons nous reposer et qui effectuent ces choses pour nous. Les experts gardent jalousement les capacités qu’ils ont et les mystifient. Cela maintient les gens séparés et dépossédés de leur pouvoir, tout en renforçant la société de classes hiérarchisée ».
Cependant, après ce passage, la face objective de l’activisme en tant que phénomène concret social et historique est reléguée à l’arrière plan (au moins jusqu’à ce que l’auteur s’y retrouve à nouveau confronté dans les paragraphes de conclusion), et la partie subjective, l’état d’esprit, les attitudes et les croyances de «l’individu activiste», la mentalité de l’activiste, se retrouvent sur le devant de la scène.
Going Mental
L’activiste d’après Andrew X. «s’identifie à ses actions et les conçoit comme le rôle qu’il doit jouer dans la vie, comme un travail ou une carrière... cela devient une part essentielle de leur image». De l’avis de l’auteur, cette image mentale que l’activiste a de lui même est tellement spécialisée qu’elle porte en elle l’idée de «se considérer comme privilégié ou plus avancé que les autres dans l’appréciation du besoin de changement social et de la manière d’y parvenir ; se considérer comme l’avant-garde de la lutte concrète pour créer ce changement».
Plus loin, l’auteur écrit que le plus grand problème auquel l’activiste doit faire face «c’est ce sentiment de séparation du reste des gens “ordinaires” que l’activisme implique. Les gens s’identifient à d’étranges subcultures ou à des clans, ils se voient en tant que “nous” opposé au “eux” sous lequel est regroupé le reste du monde». Il poursuit, «le rôle d’activiste est un isolement volontaire par rapport à tous les gens avec lesquels nous devrions communiquer. Endosser le rôle de l’activiste vous sépare du reste du genre humain, comme quelqu’un de spécial ou de différent».
L’auteur semble plus s’intéresser à comment les individus activistes se voient et se représentent, qu’à la position qu’ils occupent réellement dans la société. Les activistes souffrent de se sentir différents, ils s’identifient à des clans, leur isolement est volontaire, ils jouent un rôle etc. Cette rhétorique continue tout au long de la critique, et en constitue le point de vue prédominant. Andrew X parle des conséquences de telles attitudes, comme la tendance au recrutement intéressé, pour monter en grade à l’intérieur du groupe, la reproduction à l’intérieur du groupe des structures d’oppression propres aux plus grandes sociétés, à l’isolement des activistes de la communauté plus large des opprimés, et finalement de la récupération des luttes dans des relations sociales capitalistes. Mais vu le poids que l’auteur accorde au coté subjectif de l’équation, ces conséquences se comprennent comme l’effet secondaire d’une cause première : des individus qui jouent de manière stéréotypée et élitiste le rôle d’ «activistes».
La faiblesse principale de la critique réside dans l’emphase qui est mise sur le coté «subjectif» du phénomène social de l’activisme. Cette emphase amène une conclusion évidente et implicite tout au long de l’argumentation d’Andrew X : si l’activisme est une attitude mentale ou un «rôle», il peut être changé de la même manière qu’il est possible de changer d’avis, voire enlevé comme un masque ou un costume. L’auteur nous prévient que «plus nous nous accrochons à un rôle et à la notion de ce que nous sommes, plus nous empêchons en fait le changement que nous désirons». Les implications en sont claires : arrêtons de nous accrocher, laissons le rôle, «abandonnons l’activisme», et une barrière sera levée sur la route qui mène au changement désiré.
Cette emphase subjective conduit l’auteur à avancer des formulations plutôt douteuses, en particulier les suivantes : «Le rôle de l’activiste est un rôle que nous adoptons tout comme celui du policier, du parent ou du prêtre — une forme psychologique étrange que nous utilisons pour nous définir et pour définir notre relation à l’autre». Je ne doute pas que faire partie du bras armé armé de l’Etat bourgeois porte en soi un «rôle» psychologique auquel l’individu policier s’ «identifie», mais ceci reste une considération triviale si l’on se place dans la perspective sérieuse où l’on veut se débarrasser des flics et de l’Etat. L’auteur a dérapé ici sur une manière bourgeoise et individualiste de voir la question, dans laquelle les différents groupes sociaux comme les parents, les policiers ou les curés existeraient simplement parce que des agrégats d’individus auraient «décidé» de devenir des parents, des policiers ou des curés (dans le ”libre marché des rôles”, sans aucun doute).
Se heurter aux murs
Ce sont des processus sociaux complexes qui génèrent les groupes sociaux quels qu’ils soient — flics, curés, parents ou anarchistes et activistes. Il y a un élément puissant de nécessité historique dans l’existence des flics (tout les Etats ont besoin de police, seule une société sans Etat n’en aurait pas besoin). Le «choix» individuel joue un rôle dans ces processus, mais ces choix sont toujours faits dans des circonstances hautement contraignantes, et soumises à de multiples conditions. On ne peut pas se débarrasser des flics en faisant un appel moral, en demandant aux policiers d’abandonner leurs “rôles” de policiers.
Je suis convaincu qu’Andrew X ne croit pas que cela fonctionnerait pour la police ; je pense qu’il perd ce fait de vue lorsqu’il parle de l’activisme et des activistes. J’ai aussi bien compris qu’Andrew X, n’affirme pas naïvement que tous les problèmes de l’activisme seront résolus comme par magie par un simple «changement de point de vue». En effet, vers la fin de son article, Andrew X reconnaît les difficultés objectives liées au point de vue qu’il défend, mais d’une manière qui n’est tout simplement pas en accord avec l’argumentation «subjectiviste» qui était au cœur de son discours jusque là.
Dans les paragraphes qui concluent l’auteur émet les spéculations suivantes : « Nous vivons une époque dans laquelle les politiques radicales sont souvent le produit de faiblesses mutuelles et d’isolation. Si tel est le cas, il ne nous est peut être même pas possible de nous débarrasser de ce rôle d’activiste. Il se peut que dans des temps d’affaiblissement de la lutte, ceux qui continuent à travailler à la révolution sociale soient marginalisés et en viennent à être perçus (et à se percevoir eux-mêmes) comme un groupe séparé des gens. Il est possible aussi que ce phénomène ne puisse être inversé que par un déferlement général de la lutte, lorsque nous ne serons plus considérés comme des freaks et des weirdos (ndt des semi-clochards et des marginaux), nous serons l’expression des idées de tout un chacun».
Ici je pense que le «peut-être» n’est pas de mise et que les groupes qui épousent des politiques «révolutionnaires» se retrouvent bien évidemment marginalisés dans les périodes où la marée est basse en matière de lutte des classes. C’est quelque chose que l’on peut prévoir et aborder sans trop d’états d’âmes et sans trop tourner autour du pot.
Telle a été par exemple la position de nombreux communistes des conseils et de communistes de gauche [ndt : ultra-gauche germano-hollandaise de Rühle, Gorter ou Pannekoek], qui reconnaissaient le caractère nécessairement minoritaire de leur existence durant les décennies du milieu de ce siècle. Un article publié par Sam Moss qui a pour titre “L’impotence du groupe révolutionnaire” et publié dans l’International Council Correspondence dans les années 30, est représentatif de ce point de vue. Dans cet article, Moss écrit : «La classe ouvrière à elle seule peut lancer la lutte révolutionnaire, tout comme aujourd’hui elle démarre seule la lutte des classes non révolutionnaire, et la raison pour laquelle les travailleurs conscients de la lutte des classes se réunissent dans des sphères extérieures à celle de la véritable lutte des classes, est qu’il n’y a pas encore de mouvement révolutionnaire. Leur existence en tant que petit groupe reflète non pas une situation révolutionnaire mais plutôt une situation non révolutionnaire. Lorsque viendra la révolution, leur nombre sera submergé par la masse, et ils le seront non pas en tant qu’organisations en fonctionnement, mais en tant que travailleurs individuellement».
Des lunettes à rayons X
Reste néanmoins la question de savoir quelles sont ces choses qui constituent «la lutte». D’un point de vue «activiste», des événements plus grands et avec plus de chahut que le «carnaval contre le capital», et des manifestations publiques plus militantes et théâtrales sont des exemples de ce qu’Andrew X appelle des «extensions généralisées de la lutte». Mais ce point de vue ne prend pas en considération toute une série de formes «quotidiennes» de résistance — du travail au ralenti en passant par l’absentéisme et le sabotage, le counter-planning et d’autres formes organisées «non officielles» et autonomes — que les activistes conventionnels et les gauchistes (sans oublier la plupart des anarchistes) ont du mal à reconnaître. Sans parler non plus de ces modes de lutte qui se déroulent en dehors des lieux de travail, comme les formes variées que peuvent prendre les révolutions sexuelle et culturelle. Peut-être est-ce dans ces lieux que nous pouvons trouver les bases de la puissance et de la solidarité de classe qui explosent durant ces «extensions généralisées de la lutte».
De plus, pour différents groupes de travailleurs, il existe des formes d’organisation autonome et de résistance «quotidienne» qui sont en relation étroite avec la manière spécifique dont la plus value est extraite de leur travail. Peut être, alors, que le premier pas vers un anti-activisme consisterait à se tourner vers ces luttes quotidiennes et spécifiques. De quelle manière les travailleurs «ordinaires» résistent-ils au capitalisme aujourd’hui ? Quelles opportunités existent déjà dans ces luttes concrètes ? Quels réseaux ont déjà été créés grâce à ces efforts ?
L’adoption d’un tel point de vue qui reconnaîtrait ces formes de lutte et qui s’orienterait dans cette direction nécessiterait quelque chose qui n’est presque pas mentionné dans l’article d’Andrew X : la nécessité d’une théorie pour accompagner la pratique, une théorie qui penserait simultanément le «subjectif» et l’«objectif», en voyant comment l’un et l’autre s’articulent et s’influencent mutuellement. Tout au long de sa critique du J18 , Andrew X ne semble jamais prendre en compte le fait que son inadéquation puisse être attribuée en partie ou totalement à la faiblesse (ou à l’absence totale) de l’analyse (2).
Nous savons tous que l’une des caractéristique des activistes traditionnels est leur mépris de la théorie — ce n’est quand même pas pour rien qu’on les appelle des activistes. Nous avons tous entendu la voix de ceux qui veulent «agir», et «construire quelque chose», ou «faire quelque chose» plutôt que de perdre leur temps à se creuser la cervelle et à couper les cheveux en quatre sur quelque chose d’aussi stupide que la théorie. C’est une position qui est particulièrement prévalante aux Etats-Unis où l’anti-intellectualisme de tradition (une force idéologique profondément ancrée dans la société) fait croire aux activistes qu’ils vont avoir l’air élitistes ou de petits bourgeois lettrés s’ils s’engagent dans la réflexion théorique et dans le débat. Et puis, de toute manière, les travailleurs «ordinaires» ne théorisent pas, n’est-ce pas ?
C’est du moins l’idée que les activistes se font des travailleurs. Mais Marx fut content lorsqu’il apprit que la première traduction française du Capital allait être publiée sous forme de feuilleton parce qu'il pensait que cela allait le rendre plus abordable pour les travailleurs «ordinaires» qui auraient donc ainsi plus de chances de le lire. A l’évidence, Marx ne pensait pas que cela dépasserait leurs capacités de compréhension, ni que son contenu n’avait aucun rapport avec leurs luttes quotidiennes.
Peut être que l’incapacité d’Andrew X à identifier la théorie comme le réel point faible du mouvement activiste donne la mesure de sa propre incapacité à s’échapper de la «mentalité activiste». Cette timidité par rapport à la théorie est un boulet caché de l’activisme qui se transpose et qui continue à affliger beaucoup de ceux qui essayent de se libérer de l’activisme.
Le genre de théorie que j’ai en tête se trouve par exemple dans des exemples divers d’analyse de «composition des classes» qui incluent les travaux de Sergio Bologna, les premiers travaux de Tony Negri, ceux du collectif Midnight Notes, le Remaking of the U.S. Working Class de Loren Golner ou plus récemment les enquêtes de Kolinko sur les centres d’appels (ndt : call centers) en Allemagne et l’article de Curtis Price Fragile Prosperity ? Fragile Social Peace ? Notes on the U.S. (les deux derniers sont publiés dans Collective Action Notes) (3). Un des premiers exemples de théorie sur la «composition des classes» a peut être été La condition de la classe ouvrière en Angleterre en 1845par Friedrich Engels.
On ne peut faire exploser un lien social
Ces analyses sont loin du déterminisme économique de la «théorie» marxiste. Et c’est en prenant le point de vue de cette analyse de la composition des classes que je parle de la «nécessité historique» qui conditionne l’existence des groupes sociaux. Cette nécessité est en dernière instance générée par l’humain, mais elle apparaît sous une forme aliénée parce qu’elle est court-circuitée par le système de production capitaliste des marchandises. Nous ne sommes pas les esclaves de forces impersonnelles — l’économie ou que sais-je encore. Mais pourtant la dynamique humaine collective par laquelle les groupes sociaux et les professions (flics, curés, activistes) émergent de la division du travail ne peut être niée ou renversée par des actes de volonté individuelle, ce qui correspond au niveau auquel Andrew X situe le problème.
Je crois entièrement en la capacité que les gens ont de changer collectivement leurs conditions de vie de manière radicale. Mais l’abolition des groupes sociaux spécifiques comme les activistes nécessite de sérieuses tentatives à la fois sur le plan théorique et sur le plan pratique de s’attaquer et d’intervenir dans les processus qui sont à l’origine de leurs existence ; il ne suffit pas de dire aux activistes qu’il est urgent de laisser tomber leurs rôles. Le travail collectif des opprimés agissant dans leur propre intérêt permettra que les flics, les curés, les intellectuels et les activistes cessent d’exister comme groupes sociaux. Les «activistes» peuvent aider ou freiner ce processus à divers degrés (mais il ne faut ni surestimer leurs capacités à faire l’un ou l’autre), néanmoins ce qu’ils ne peuvent pas faire c’est de simplement décréter ou souhaiter ne pas former une catégorie sociale.
Le «rôle» de l’activiste n’est pas seulement «auto-imposé», il est aussi socialement imposé. La société capitaliste produit les activistes tout comme elle produit d’autres spécialistes comme ce cousin germain de l’activiste, l’intellectuel. Les efforts d’un individu activiste pour se défaire de son rôle n’ouvriront pas une brèche importante dans l’existence des activistes en tant que groupe social. Tout au long de sa démonstration Andrew X revient à plusieurs reprises à l’idée centrale qui affirme que le capital est une relation sociale. Et comme quelqu’un l’a dit un jour, on ne peut pas faire exploser (ndt avec des bombes) une relation sociale. Et si on ne peut pas la faire exploser, on ne peut pas non plus la faire disparaître avec de simples souhaits ou par une simple volonté. Les activistes comme les autres spécialistes ne disparaîtront pas de la société avant que la division du travail n’ait elle même disparue.
Je ne suis pas en train de dire que nous devrions juste nous asseoir sagement et attendre «l’après révolution». Un tel «objectivisme» ne serait rien de plus que le revers du subjectivisme d’Andrew X. Il n’entraînerait que le fatalisme et la passivité, l’attente de l’aube de la révolution pour pouvoir espérer accéder à la moindre parcelle de dignité humaine, et la nécessité de supporter toute la gamme des saloperies aliénantes jusqu’à cette révolution (qui par voie de conséquence n’arriverait jamais).
Au lieu de cela, je pense que nous devons essayer de dépasser les «objectivismes» et les «subjectivismes» simplistes. Je crois qu’il est nécessaire de garder à l’esprit les deux pôles de ce problème et de supporter la contradiction ( c.a.d. de vivre avec cette contradiction dans toute son ambiguïté et son antagonisme quelque douloureux qu’ils soient) plutôt que de supprimer unilatéralement l’un ou l’autre lorsque nous nous engageons dans des activités théoriques ou pratiques.
Personne d’autre ici à part nous les travailleurs ?
Je pense que l’approche volontariste d’Andrew X pour l’abandon de l’activisme (faire disparaître par «la volonté/le souhait» une relation sociale) mène à un faux débat qui oppose l’activisme «non authentique» à une forme imaginaire d’authenticité — fantasme de non aliénation — qui porte en lui une dimension élitiste. Ce n’est en fait rien d’autre qu’une revanche que ceux qui subissent la répression essayent de reprendre sur l’élitisme qu’Andrew X essayait d’exorciser au départ.
Si cela n’était qu’un «tic» de l’auteur il n’y aurait aucune raison de se faire du souci. Mais la prise de position anti-théorique ou au moins a-théorique de beaucoup d’anti-activistes va de pair avec ce concept sentimentaliste de la «véritable vie populaire», une croyance déplacée que quelque part, de l’autre coté du grand fossé, les vrais travailleurs vivent d’une manière ou d’une autre des vies moins aliénées et plus authentiques.
La démonstration d’Andrew X repose sur cette dichotomie entre les gens «réels» ou «ordinaires» d’un coté, et les activistes «aliénés» de l’autre. Il écrit : «Notre activité devrait être l’expression immédiate de la vraie lutte, pas l’affirmation de notre existence en tant que groupe distinct et séparé». Citant Raoul Vaneigem, Andrew X affirme qu’ «en tant qu’acteur jouant un rôle nous vivons dans l’inauthenticité». Plus loin il adapte une des idées centrales des situationnistes : «On ne peut combattre l’aliénation avec des moyens aliénés».
Beaucoup de ce qu’il dit provient de la critique situationniste des militants prêts au sacrifice. Placé dans le contexte adéquat, cet aspect du travail des situationnistes a une grande valeur. Cela critique utilement les résidus de christianisme que l’on retrouve dans une grande partie de la gauche, le syndrome du martyr qui crée en l’autre un sentiment de culpabilité qui l’incite à devenir un mouton passif. La critique inclut un refus de l’éthique du travail dans lequel le moi est auto-renié et tente de formuler (nécessairement avec un succès limité) une forme de résistance à la spécialisation, la séparation, et l’aliénation qui sont endémiques dans la société du spectacle.
Il m’apparaît comme certain que les personnes engagées dans la lutte pour mettre à bas le capitalisme ne «devraient» pas agir par devoir, comme s’ils devaient remplir «une mission», ni non plus «pour le bien d’autrui». Ils devraient s’engager dans ce combat surtout et d’abord pour eux mêmes, pour leur propre plaisir radical, et comme une manière d’exprimer leur amour et leur rage.
Je voudrais ajouter deux remarques sur cet aspect de la théorie situationniste. La première est que cette partie était un des éléments d’une critique et d’une pratique totale (et totalisante), qui respectait l’unité de la théorie et de l’action et la nécessité de la théorie en même temps que de la pratique (avec laquelle elle était en constante interaction) (4). La deuxième est que lorsque sorti de ce contexte que je nomme «critique totale», le refus de Vaneigem du rôle de militant aliéné peut devenir puéril et élitiste (c’est d’ailleurs ce que Vaneigem est devenu).
Je voudrais attirer l’attention des lecteurs sur quelque chose que Vaneigem a écrit dans Basic banalities (I)(Internationale situationniste #7,1962) plusieurs années avant la publication de Revolution in Everyday Life.Dans ce passage (“thèse” #12), Vaneigem parle de l’aliénation et de la fausseté de la «vie privée» des individus dans les sociétés capitalistes : «La vie “privée“ se définit avant tout dans un contexte formel. Certes, elle prend naissance dans les rapports sociaux nés de l’appropriation privative, mais c’est l’expression de ces rapports qui lui donne sa forme essentielle. Universelle, incontestable et à chaque instant contestée, une telle forme fait de l’appropriation un droit reconnu à tous et dont chacun est exclu, un droit auquel on n’accède qu’en y renonçant. Pour autant qu’il ne brise pas le contexte où il se trouve emprisonné (rupture qui a nom révolution), le vécu le plus authentique n’est pris en conscience, exprimé et communiqué que par un mouvement d’inversion de signe où sa contradiction fondamentale se dissiumule. En d’autres termes, s’il renonce à prolonger une praxis de bouleversement radical des conditions de vie — conditions qui, sous toutes leurs formes, sont celles de l’appropriation privative, — un projet positif n’a pas la moindre occasion d’échapper à une prise en charge par la négativité qui règne sur l’expression des rapports sociaux ; il est récupéré comme l’image dans le miroir, en sens inverse.»
Je voudrais souligner plus particulièrement l’importance de cette dernière phrase. Si l’on ne réussit pas à renverser «les conditions de l’appropriation privée», toutes les tentatives d’existence «authentique» et «non-aliénée» deviendront juste une autre partie du spectacle. Nos «projets positifs» — pour utiliser les termes de Vaneigem — doivent «contenir une praxis de bouleversement radical des conditions de vie», sous peine de ne pas pouvoir échapper à l’aliénation. La «rupture» qui permettra à chacun de s’emparer de son moi authentique n’est donc pas conditionné par l’ «abandon de l’activisme», c’est au contraire «une rupture qui a nom révolution» — et qui est nécessairement un projet collectif des opprimés. L’activisme ne peut être «abandonné» par l’individu ; il doit se diluer dans le processus collectif de renversement du capitalisme et d’instauration du communisme.
Dans sa meilleure version, l’ «anti-activisme» situationniste était intégré dans une perspective holistique de révolution globale. Vaneigem s’est de plus en plus écarté de cette perspective intégrée pour se rapprocher de quelque chose qui ressemble à l’anarchisme individualiste (ce qui explique pourquoi ses travaux coupés de leur contexte ont pris le statut d’écritures sacrées dans des publications comme Anarchy! Journal of the Desire Armed).
Critique de la critique
C’est pour cette raison que les critiques de l’Internationale Situationniste (IS) les plus clairvoyants ont vu dans la critique du militant un des aspects les plus faibles de l’ensemble de la théorie situationniste. Gilles Dauvé, dans sa Critique de l’Internationale Situationniste est particulièrement sensible à l’élitisme implicite de la critique du militant par l’IS. Dans The Revolution in Everyday Life,écrit Dauvé, Vaneigem a produit «un traité qui explique comment vivre différemment dans le monde actuel tout en mettant en avant ce que les relations sociales pourraient être. C’est un manuel qui explique comment violer les lois du marché et le système de rétribution à chaque fois qu’on peut réussir à le faire». Mais de l’avis de Dauvé ce point de vue se transforme en une forme de moralisme.
«Le livre de Vaneigem est une œuvre qui fut difficile à produire parce qu'elle ne peut être réalisée, menacée qu’elle est, d’un côté de tomber dans un possible marginal, et de l’autre dans un impératif irréalisable et par la même moral. Ou l’on s’immisce dans les fissures de la société bourgeoise, ou alors on y oppose sans cesse un autre mode de vie que seule la révolution pourrait transformer en réalité. L’IS a mis le pire d’elle même dans le pire de ces textes, celui qui révèle toutes ses faiblesses. L’utopie positive est révolutionnaire en tant qu’exigence et en tant que tension, parce qu'elle ne peut être réalisée dans notre société : elle devient dérisoire lorsqu’on essaye de la vivre aujourd’hui».
Au lieu de la critique révolutionnaire, observe Dauvé, Vaneigem verse dans le moralisme et «comme toute les autres morales, la position de Vaneigem se devait d’exploser lors de son premier contact avec la réalité».
Dauvé énumère les causes et les conséquences de ce moralisme. La première cause c’est que le point de vue situationniste s’est petit à petit limité au domaine des apparences et de la consommation au dépend du domaine de la production. Dans sa théorisation du mouvement révolutionnaire, nous dit Dauvé, «l’IS part bien des conditions réelles d’existence, mais les réduit à des relations intersubjectives. C’est le point de vue du sujet qui essaye de se redécouvrir, pas un point de vue qui prendrait en compte à la fois l’objet et le sujet». Je pense que c’est précisément le problème de la critique de l’activiste par Andrew X, qui elle aussi adopte «le point de vue du sujet qui se redécouvre» plutôt que de considérer le sujet dans le contexte complexe des médiations sociales objectives.
De l’avis de Dauvé les conséquences de ce point de vue exclusivement subjectif ont conduit l’IS a soutenir l’individualisme jusqu’à en devenir élitistes. «Contre le moralisme militant » écrit Dauvé, «l’IS a dressé une autre forme de moralité : celle de l’autonomie des individus par rapport aux groupes sociaux et révolutionnaire. Aujourd’hui seule une activité intégrée dans le mouvement social permet une véritable pratique autonome».
Ce que je retiens de la position de Dauvé c’est que dans notre société actuelle, «l’utopie positive» peut rester révolutionnaire «en tant que tension ou en tant qu’exigence». Pour moi, cela signifie qu’il est encore possible de «vivre différemment» sans avoir à attendre «les lendemains de la révolution», et qu’il est possible de ne pas se résigner à «combattre l’aliénation avec des moyens aliénés» (5). Ainsi nous ne devons pas nous contenter de lever le poing et de jouer le rôle de l’activiste conventionnel, ni non plus avaler toutes les couleuvres et devenir des cadres de la Workers Revolutionary Communist Vanguard League of Bolshevik-Leninist Internationalists [la Ligue de l’avant-guarde communiste révolutionnaire des travailleurs bolchéviks-léninistes internationalistes] !
Il faut continuer d’essayer de vivre différemment, de fonctionner différemment et de manière «non aliénée» et de façon anti-hiérarchie dans la pratique. Mais il faut le faire pour créer «une tension» en préfiguration, comme un essai, tout en acceptant l’impossibilité de réussir à le faire exactement comme on le souhaiterait au présent, sans «aucune aliénation».
En d’autres termes, je pense que nous avons beaucoup à apprendre en nous jetant, encore et encore, contre les barreaux de notre cage. C’est dans nos nécessaires échecs et dans nos succès partiels, modestes et fragiles, que nous apprenons comment la société nous a rendus infirmes, et comment elle nous ote notre dignité sans nous permettre de réaliser nos désirs. Mais nous ne devons pas prétendre être libérés alors que nous ne le sommes pas, ce qui nous transformerait en une aristocratie puante «authentique et non aliénée».
Le fait est que même les gens des groupes variés qui essayent de développer une approche de la révolution anticapitaliste «anti-activiste» et «anti-politique» — que ce soit le collectif KK à Faribadad en Inde, ou le collectif Insubordinate de Baltimore — sont à la fois des travailleurs et des «non-travailleurs», des «activistes», et — oh ! horreur ! — des intellectuels. Et la chose la plus dangereuse pour les gens qui se retrouvent dans cette position, ce serait de perdre de vue leur nature fondamentalement clivée, leur existence sociale «duelle», et de prétendre qu’ils sont «uniquement» des travailleurs. Parce qu’alors, ils n’arriveront plus à retenir les dérives élitistes vers lesquelles ils auraient alors tendance à se tourner. A ce moment ils commenceraient à constituer une nouvelle couche de l’élite sociale que l’on regrouperait sous l’étiquette d’ «anti-activistes», d’ «authentiques», de «non-aliénés» et de «vrais» prolétaires. Et tout recommencerait, les vieilles conneries remonteraient à la surface.
J Kellstadt
On retrouvera l’article de Kellstadt en anglais avec les notes sur http://www.infoshop.org/rants/antiactivism.html
(1) Le texte « Give up activism » est disponible sur internet à : http://www.infoshop.org/ octo/j18_reflections.html
(2) Cela a été décrit dans un bon article d’un autre publication de Brighton, Undercurrent #8, dans leur article « Practice and Ideology in the Direct Action Movement ». Disponible sur leur site : http://www.snpc.co.uk/undercurrent/
(3) NDT : Le texte de Curtis Price, « Fragile prospérité, fragile paix sociale. Notes sur les Etats-Unis » est désormais disponible sous forme de brochure éditée en février 2001 par Échanges et mouvement. Kolinko (Kollectiv in kommunistischer Bewegung — c/o Archiv Am Förderturm 27 — 46049 Oberhausen — Allemagne) est un groupe allemand qui a lancé une étude sur les centres d’appel téléphoniques en rédigeant un questionnaire envoyé aux employés de ces entreprises. L’article cité de Loren Goldner date de 1981 et a été remanié en 1999, on peut le trouver sur son site, placé en lien à celui de Collective Action Notes (http://www.geocities.com/CapitolHill/Lobby/2379).
Nous n’avons pas traduit les notes 3 à 5. La note (3) concerne Curtis Price, la note (4) parle de la question de penser la « totalité » et la note (5) est une citation de la préface de la première édition texte de Dauvé, «Eclipse et ré-émergence du mouvement communiste ». Par ailleurs, nous n’ignorons pas la polémique sur Dauvé à propos de la question du révisionisme, ce qui ne nous a pas empêché de traduire le présent texte qui se réfère aux positions de cet auteur issu de l’ultra-gauche à propos de l’IS [positions que nous ne partageons d’ailleurs pas].
Black Bloc
(au singulier ou au pluriel...)
Mais de quoi s'agit-il donc ?
Cela fait désormais quelques mois qu'on entend parler de black bloc(s), principalement dans les milieux d'extrême gauche.Cependant, que ce soit du côté des militant-e-s anticapitalistes comme dans le reste du monde, le black bloc effraie et fascine, déchaîne bien souvent des haines assez farouches ou au contraire des tonnerres d'applaudissements, sans que grand monde sache forcément de quoi il retourne réellement.
L'aura de mystère qui entoure le phénomène contribue à en faire une légende et à alimenter bien des fantasmes quant à son existence, sa raison d'être, les motifs comme la nature de ses actions.
Parce que le sujet vaut mieux que les approximations douteuses auquel il est souvent résumé, et que l'actualité nous donne de plus en plus d'occasions d'en entendre parler et donc de nous en préoccuper, ce texte a pour but d'expliquer de manière synthétique (mais cependant non exhaustive) les qui ?, quoi ?, pourquoi ?, comment ? concernant le black bloc, et de proposer une analyse positive (ne le cachons pas !) de l'intérêt politique qu'il représente, de manière, peut-être, à susciter des réactions et débats à ce sujet !
Le(s) black bloc(s), c'est quoi ? Un black bloc, c'est un ensemble d'individus ou de groupes affinitaires, qui se regroupent de manière spontanée ou organisée à un moment donné, à l'occasion de manifestations ou actions politiques.
Ce n'est ni une organisation ni un réseau centralisé d'une quelconque manière.
On ne peut donc pas vraiment parler "du" black bloc, mais d'"un" black bloc parmi d'autres, la composition de ces groupes changeant et fluctuant au gré de leurs apparitions (1).
Ce qui caractérise un black bloc, c'est d'abord le fait que les individus et groupes le composant se définissent majoritairement (2) comme anarchistes et proposent une perspective libertaire sur le(s) thème(s) de la manifestation ou action en question. Ce qui rend cependant le black bloc "visible" et singulier, c'est le fait que ses participant-e-s sont généralement vêtu-e-s de noir et portent un masque, un foulard ou une cagoule. Rassemblé-e-s, ces différentes personnes forment ainsi un bloc noir.
Désignés comme tels, les black blocs sont apparus aux États-Unis dans le cadre des manifs contre la guerre du Golfe, en 1991. C'est plus précisément le 30 novembre 1999 à Seattle, lors des actions de résistance au congrès de l'OMC, que des black blocs se sont particulièrement illustrés et ont largement attiré l'attention des médias comme d'une partie des manifestant-e-s. Cependant, le black bloc n'est pas un phénomène nouveau. Il est directement inspiré des mouvements d'ultra-gauche européens, comme le mouvement autonome allemand des années 1980, dont les acteurs et actrices s'habillaient en noir, étaient masqué-e-s, combattaient la police dans la rue et proposaient une critique et une pratique radicales, en rupture avec les modes de protestation traditionnels.
Par ailleurs, le black bloc n'est pas "le" mouvement anarchiste, qui existe sous de multiples autres formes très diversifiées. Le black bloc n'en est qu'une des formes ; c'est un mode d'organisation et d'action parmi d'autres.
Un black bloc, pourquoi ? Il existe tout un tas de raisons pour lesquelles des anarchistes constituent des black blocs lors des manifs. En voici quelques-unes.
Ñ La solidarité : un grand nombre d'anarchistes peut simultanément faire face à la répression policière et met ainsi en Ïuvre le principe de solidarité. Par ailleurs, l'organisation horizontale en groupes affinitaires du black bloc prouve par les faits qu'il est possible de s'organiser de manière efficace, sans chefs ni hiérarchie, et que l'entraide et la coordination de différents groupes autour de buts communs est également fructueuse.
Ñ La visibilité : se regrouper de la sorte permet de montrer en quoi l'anarchisme représente une force politique importante, souvent ignorée et méconnue. C'est l'occasion de promouvoir des perspectives anarchistes sur les problèmes politiques soulevés lors des manifs/actions.
Ñ Les possibilités : évoluer en groupes permet de réaliser des actions parfois illégales et qu'il serait dangereux de faire de manière isolée. De plus, l'anonymat du black bloc rend plus difficiles les arrestations. Certains types d'action pratiqués (destruction de la propriété privée, etc.) peuvent également ouvrir des perspectives de radicalisation politique (voir plus bas).
Black bloc : où, quand, comment ? Les premières manifestations significatives de black blocs organisées autour de buts précis eurent lieu à Seattle, fin novembre / début décembre 1999, à l'occasion du Congrès de l'OMC. D'énormes manifestations et actions eurent lieu, rassemblant une large palette de groupes, collectifs et revendications politiques, allant du contrôle citoyen de l'OMC (par les partisan-e-s d'un "capitalisme à visage humain") à la destruction des structures oppressives de l'OMC comme du pouvoir en général (par les partisan-e-s d'une révolution totale de la société). Cette dernière tendance était animée par les anarchistes, qui, très nombreux-ses, se sont impliqué-e-s dans un vaste éventail d'activités (médias alternatifs, action directe non violente, manif festive, ouverture d'un squat, etc.).
Les manifestations et actions furent cependant vite caractérisées par une répression policière incroyable. Environ 200 personnes constituant des black blocs ont entrepris de s'attaquer à la propriété privée des multinationales jonchant le parcours de la manif. Des vitrines de banques, de magasins Nike, de cafés et commerces bourgeois furent brisées, et certains magasins pillés, causant environ 7 millions de dollars de dommages aux multinationales en question. Des slogans furent également peints sur les murs de la ville, et le mobilier urbain (poubelles, panneaux...) fut transformé tantôt en outil de destruction de vitrine, tantôt en barricade ou encore en feu de joie selon le cas.
Pendant plusieurs heures, certaines parties de la ville furent ainsi libérées des présences agressives de la police comme des multinationales et constituèrent des zones autonomes temporaires (3). Les critiques ne manquèrent pas et le "débat" sur le black bloc commença...
Les 16 et 17 avril 2000, à Washington, se tenait une réunion du FMI et de la Banque mondiale. Une mobilisation également très forte eut lieu, rassemblant toutes les composantes de l'opposition à la mondialisation et/ou au capitalisme. Un black bloc (Revolutionary Anti-Capitalist Bloc, RAC) d'environ 1 000 personnes y fut très présent, optant cependant pour une tactique résolument différente de celle mise en pratique à Seattle. Le black bloc concentra tous ses efforts sur la police, parvenant à faire reculer les lignes de police à plusieurs reprises, à forcer les barrages policiers, à libérer des personnes arrêtées, à entraîner la police au-delà de son propre périmètre pour l'affaiblir, à défendre les militant-e-s pratiquant la désobéissance civile contre les agressions policières et à leur permettre d'aller plus loin. À cette occasion, le black bloc fut manifestement une force incroyable qui permit à l'ensemble de la manifestation d'aller de l'avant.
Des black blocs étaient également présents lors des conventions républicaine et démocrate, bien que leur action y ait été moins importante qu'à Seattle ou à Washington.
À l'occasion de la Convention du Parti républicain à Philadelphie, les 1er et 2 août 2000, le black bloc (Anti-Statist Black Bloc, ASBB) prit activement part aux manifestations et publia ensuite un communiqué explicitant leurs attaques contre la propriété privée et le matériel de la police commises pendant les manifestations. À noter qu'un clown bloc fut également de la partie, parodiant le monde politique institutionnel à travers une pratique subversive du théâtre de rue, réprimée par la police.
Du 14 au 17 août 2000, la Convention du Parti démocrate à Los Angeles fut également le siège de manifs et actions diverses. La police dispersa violemment un concert en plein air de Rage Against The Machine à côté du centre ou avait lieu la convention. Des membres du black bloc furent tout particulièrement victimes de la brutalité policière (l'un d'eux fut bombardé de balles en caoutchouc et de gaz au poivre alors qu'il agitait un drapeau noir au-dessus d'un grillage) et répondirent en repoussant les flics à coups de projectiles divers.
Ce qu'apportent les black blocs "Comme à Seattle, les black blocs ont apporté aux actions de l'énergie tactique, de la créativité et du courage, mais ont de plus manifesté une grande volonté de respecter les désirs des autres participants et n'ont cessé de défendre activement les personnes les moins préparées" (Michael Albert, dans Znet Commentary, Assessing, 16 avril 2000).
Il est facile de résumer le "phénomène" black bloc à quelques pratiques qui semblent d'autant plus ridicules et insuffisantes qu'elles sont souvent caricaturées. Les actions des black blocs ne se limitent pas à une "casse" systématique et sans objet. À y regarder de plus près, il semble au contraire que le black bloc, comme mode d'organisation et d'action politique, trouve ses fondements dans une analyse critique du militantisme d'extrême gauche et peut beaucoup lui apporter.
L'action des black blocs s'inscrit en effet dans un dépassement des modes de protestation politique traditionnels caractérisés par le lobbying et le réformisme. Les black blocs pratiquent une désobéissance civile active et l'action directe, sortant ainsi la politique du jeu virtuel parfaitement huilé dans lequel elle reste trop souvent enfermée (quand la contestation du système devient un élément parmi d'autres sur l'échiquier politique, prévisible et intégré dans les calculs politiciens). Les black blocs réinsèrent l'action au sein de la protestation et permettent ainsi une prise directe sur des éléments du système qu'ils rejettent. Concrètement, les black blocs ne se contentent pas des simples défilés contestataires, certes importants par leur charge symbolique mais inaptes à véritablement ébranler l'ordre des choses. L'action des black blocs contribue à réaliser la politique au lieu de seulement la dire. En ce sens, l'action politique, de passive et/ou symbolique, devient active voire offensive. C'est notamment ce qu'affirme le communiqué d'un black bloc de Seattle, qui refuse d'être désigné comme une simple force de réaction qui dépendrait ainsi uniquement des manifestations et caprices du pouvoir.
Les black blocs se déclarent donc bel et bien en faveur de l'action offensive contre les structures du pouvoir, prenant au mot le fameux slogan "Le capitalisme ne s'écroulera pas tout seul. Aidons-le !".
Cela se caractérise par nombre d'actions controversées, tout particulièrement les dommages causés à la propriété privée des multinationales et autres entreprises.
La "violence contre la propriété" "Dans un système fondé sur la recherche du profit, notre action est la plus efficace quand nous nous attaquons au porte-monnaie des oppresseurs. La dégradation de la propriété, comme moyen stratégique d'action directe, est une méthode efficace pour remplir cet objectif. Ce n'est pas juste une théorie... c'est un fait." (Communiqué de l'Anti-Statist Black Bloc, Philadelphie, 9 août 2000).
S'attaquer à la propriété des entreprises, c'est tout d'abord rompre avec les classiques manifs-défilés dont "le pouvoir" s'accommode parfaitement. C'est franchir un pas et s'attaquer frontalement aux multinationales et autres usines à fric sur un terrain qui les affecte directement, celui des intérêts économiques. Causer des dommages matériels qui se chiffrent en dollars, c'est signifier clairement à des gens qui ne parlent que le langage de l'argent qu'ils ne sont pas intouchables, c'est saboter un centième de leurs profits et leur rendre un millième de la violence que leurs activités génèrent.
S'attaquer à la propriété, c'est certes s'attaquer (symboliquement) au porte-monnaie des propriétaires, mais c'est aussi et surtout s'attaquer à leur image. Par des actions ciblées accompagnées de communiqués explicatifs, les black blocs à l'Ïuvre à Seattle ont dans une certaine mesure réussi à imposer une interprétation politique de leurs actes de destruction, amenant ainsi sur la scène publique des questions relatives aux activités et pratiques des entreprises visées.
Même des médias institutionnels n'ont pu si aisément balayer le sujet en attribuant les actes de vandalisme à des "casseurs" et ont dû reconnaître un caractère politique à certaines actions (aucun miracle cependant, les médias institutionnels restent ce qu'ils sont Ñ au service du pouvoir, bien entendu). En somme, il est possible d'attirer l'attention sur les exactions des entreprises et même sur la "nature" du commerce en pratiquant de telles actions directes de sabotage.
Si ces actions permettent d'affecter l'image des compagnies ciblées, elle permettent aussi d'en détourner le sens, en changeant la valeur accordée aux divers bibelots et symboles du capitalisme. Par leurs communiqués, les black blocs légitiment et positivent leurs actions.
Une vitrine brisée devient un autre endroit libéré de tous ces symboles agressifs témoignant de l'omniprésence arrogante du capitalisme et des diverses oppressions qu'il entretient ou génère.
Un magasin pillé, c'est un ensemble de gens qui prennent ce dont ils on besoin là où cela se trouve, en court-circuitant le processus marchand, en niant la valeur marchande des objets pour leur reconnaître une valeur utilitaire. C'est l'affirmation de la gratuité contre le commerce, du vol comme mode de protestation politique et moyen de vivre décemment dans un monde ou rien n'est accessible sans argent, pas même la satisfaction de ses besoins vitaux.
Un mur tagué est vu comme un petit espace urbain réapproprié, comme brèche dans la ville uniforme, blanche et immaculée. C'est une attaque contre les surfaces grises, mornes et aseptisées. Une façade devient alors un lieu d'expression vivant et coloré, donnant la parole à ceux et celles qui en sont d'ordinaire dépourvu-e-s. L'impact visuel d'un slogan écrit sur un mur à la bombe rivalise avec celui du panneau publicitaire, de l'affiche officielle ou du spot télé qui s'imposent comme uniques modes d'information et d'expression. Il court-circuite également le processus "normal" d'expression, réservé à ceux et celles qui peuvent se l'offrir Ñ par leur place sociale comme par leur absence de remise en cause des fondements d'un système aliénant.
Ces différents procédés, simples de réalisation, sont la manifestation d'un pouvoir émanant de la base, d'un pouvoir qui ne passe pas par les structures officielles pour s'exprimer, mais qui choisit une voix dissidente et par là même plus directe. Ces moyens simples, directs et à la portée de tou-te-s sont donc logiquement plus à même de toucher les milieux les plus défavorisés, les milieux les plus frappés par l'exclusion, ceux et celles que la politique a toujours délaissé-e-s et qui ont fini par délaisser la politique. En agissant concrètement sur les objets de leurs révoltes, les black blocs sont plus que quiconque à même de sensibiliser ces exclu-e-s qui en soupent quotidiennement, qui en ont marre et sont cependant souvent condamné-e-s à la résignation.
L'exemple de Seattle est flagrant à ce sujet : alors que l'ensemble du mouvement de lutte contre l'OMC déplorait la faible participation de gens de couleurs et/ou des classes sociales les plus "basses" aux événements, les initiatives des black blocs ont attiré (et sont presque les seules à l'avoir fait) nombre de jeunes des quartiers noirs et pauvres.
Si les black blocs peuvent effrayer et déclencher l'hostilité de certain-e-s, ils peuvent également rendre la politique et sa réalisation plus accessibles, et agir en facteur politisant et dynamisant dans la lutte contre le capitalisme.
Ces moments d'action contribuent à la création momentanée de situations où tout semble possible, où l'ordre bascule, où la ville semble réappropriée, "libérée" en certains points. Ces zones autonomes temporaires sont très importantes : il s'agit de tout un travail sur l'atmosphère, sur les possibilités que cela laisse entrevoir aux gens Ñ le fait qu'autre chose est possible, que la merde quotidienne n'est pas une fatalité. Ces instants grisants Ñ où tout un monde semble s'écrouler Ñ sont certes en décalage avec la réalité, qui rappelle en général vite à l'ordre, mais sont bénéfiques et indispensables. Ce sont des coups de pouce qui dynamisent, donnent cette impression que rien ne sera plus comme avant, et peuvent être catalyseurs d'énergies, points de départ d'initiatives, de créations et d'actions. Sur les murs de Seattle, on pouvait lire We are winning ! (nous sommes en train de gagner !).
Pour beaucoup, il semble que cela n'ait pas été complètement faux.
L'expérience de Seattle et du black bloc en particulier a considérablement poussé vers l'avant le mouvement anarchiste nord-américain. Il n'y a qu'à voir la multiplication des actions et du nombre de participant-e-s pour s'en rendre compte...
Cependant, l'intérêt des black blocs ne se résume pas à ces quelques exemples. Leurs modes d'organisations et structures ainsi que leur évolution au fil des manifestations expliquent pour beaucoup ces succès et réussites.
Organisation horizontale, fluidité et évolutivité "La police n'aime pas la guérilla urbaine, qui s'accorde mal à ses tactiques militaires : elle veut des situations lentes, monolithiques, immobiles et prévisibles, pour pouvoir déployer sa force de contrôle pachydermique et son ordre hiérarchique planifié." (Dans Je sais tout, Genève, 3 juin 2000).
Ce qui caractérise l'organisation des black blocs, c'est sa forme horizontale, non hiérarchique, propre à éviter les lourdeurs d'une gestion centralisée. Il n'y a pas de chef ni de véritable plan d'ensemble, mais des individus qui constituent de petits groupes affinitaires, indépendants les uns des autres. Ce mode de fonctionnement permet une relative autonomie, au lieu d'une organisation globale souvent étouffante (et plus propice à l'expression de rapports de pouvoir).
L'organisation en groupes affinitaires permet des prises de décision bien plus rapides et égalitaires (les groupes sont constitués d'un faible nombre de personnes qui se connaissent), et facilitent ainsi les changements et évolutions instantanés, si déroutants pour la police.
Car, si les groupes affinitaires permettent une gestion plus fluide de l'action, ils sont aussi très intéressants tactiquement pour faire face à la répression policière. Une masse de gens interdépendants est plus facilement contrôlable par la police qu'un ensemble de gens organisés en petits groupes
autonomes mobiles, susceptibles de prendre des décisions rapides et de surprendre. Malgré ses stratégies de contrôle des manifestations, la police peut se trouver complètement désarmée face à une multitude de groupes qui agissent simultanément. Au lieu de faire face à une organisation rigide que les gens suivent (exemple type : la tête d'une manif mène le reste du cortège), elle doit affronter plusieurs groupes qui agissent de manière indépendante et simultanée.
Pour le ou la manifestant-e, il s'agit alors de devenir actrice ou acteur de ses mouvements en s'organisant, plutôt que de suivre maladroitement ou aveuglément et être pris-e au piège.
Une autre caractéristique des black blocs est l'évolution de leurs stratégies. À Washington, leur présence était impressionnante. Alors que tout le monde attendait des black blocs qu'ils s'attaquent à la propriété, ils ont au contraire porté tous leurs efforts sur les moyens de résister à la police et de l'affaiblir pour permettre à l'ensemble de la manifestation de gagner du terrain. Cette évolution est significative.
Elle prouve que sans organisation centralisée et hiérarchisée, les black blocs sont capables de prises de décision collectives à grande échelle, sans compromettre l'autonomie et l'indépendance des groupes affinitaires les constituant. De plus, une telle décision suppose un recul et un regard critiques vis-à-vis des actions précédentes, des facultés d'autocritique et de prise de décision tactiques importantes, qui ont jusqu'ici fait défaut à beaucoup d'autres composantes du mouvement anticapitaliste. Le DAN (Direct Action Network, réseau de désobéissance civile non violente très actif lors des manifestations contre la mondialisation) a par exemple appliqué les mêmes techniques à Washington qu'à Seattle, ce à quoi la police était largement rodée et préparée. En prévoyant cette situation, le black bloc montre qu'il est non seulement capable d'anticiper et d'agir en conséquence, mais qu'il ne s'arrête pas à un moyen d'action en particulier, que la destruction de la propriété n'est pas une fin en soi, mais un moyen parmi d'autres, propice à certains moments mais pouvant laisser place à d'autres techniques parfois plus appropriées à la situation donnée.
Cette "maturité politique" fait du black bloc une réelle force qui a su dépasser une impasse dans laquelle nombre de groupes militants plus anciens restent bloqués.
Vers un égalitarisme ? "Nous nous devons de critiquer nos privilèges de Blancs et d'hommes, ainsi que l'autorité illégitime à l'extérieur comme à l'intérieur de notre "mouvement", et ne pas le considérer tel qu'il est comme un outil libérateur (ce qu'il n'est pas !)." Un anarchiste anonyme du black bloc.
Bien qu'il soit difficile de parler de ligne politique en ce qui concerne les black blocs (leur particularité étant de ne pas se reconnaître comme groupe défini), les différents communiqués rendus publics se recoupent sur plusieurs points et les nombreux débats ayant animé la scène militante américaine (notamment sur Internet, cf. www.indymedia.org) ont donné lieu à des précisions et explications politiques de la part de divers-es participant-e-s aux black blocs. À défaut de pouvoir rendre compte des black blocs dans leur totalité, ces différents débats permettent cependant d'esquisser des pensées communes à leur participant-e-s. Il en ressort diverses préoccupations liées aux rapports de domination, qu'il s'agisse de discrimination selon l'appartenance à un sexe, une classe sociale, une
couleur de peau ou une catégorie d'âge (et aussi, pour certain-e-s, selon l'appartenance à une espèce). Certain-e-s membres des black blocs manifestent explicitement cette volonté d'égalitarisme, qui semble intégrer les critiques féministes, anticlassistes, antiracistes, anti-âgistes voire antispécistes. Au vu des difficultés que rencontrent ces idées, y compris dans les milieux d'extrême gauche (qui bien souvent considèrent certains de ces questionnements comme secondaires ou les rejettent tout simplement car trop dérangeants), il apparaît particulièrement important de les mettre en avant et de travailler activement à leur mise en pratique. Qu'en est-il réellement des black blocs ? Le collectif ACME, par exemple, manifeste dans son communiqué une conscience de ces discriminations et, dans les rues, une volonté d'agir concrètement en conséquence (par exemple, la mixité femmes/hommes du collectif).
À défaut de certitudes cependant, il semble plus prudent de considérer les black blocs, ou certains de leurs éléments, comme potentiels vecteurs d'une conscience politique réellement approfondie et intéressante plutôt que de considérer comme acquis leur travail contre toutes les dominations (ce qui est assurément loin d'être le cas et reviendrait encore une fois à mythifier le phénomène).
Quoi qu'il en soit, on peut d'ores et déjà affirmer que la démarche de certains groupes d'amener ces divers questionnements égalitaristes sur le terrain de l'action directe et de les intégrer aux formes de lutte de confrontation des black blocs est pour le moins intéressante et encourageante !
Contre les black blocs "Nous sommes ici en train de protéger Nike, McDonald's, Gap et tout le reste, où est la police ? Ces anarchistes devraient être arrêtés." Medea Benjamin (leader de Global Exchange), dans le New York Times, 2 décembre 1999.
"Ces actions non violentes ont été interrompues et détournées dès le début par des petites bandes de vandales qui ont renversé des distributeurs de journaux et ont manifestement brisé quelques vitrines du centre-ville. La police a été incapable d'identifier et d'arrêter ces quelques individus asociaux. Pourquoi la police n'a-t-elle identifié et arrêté ces vandales plus tôt ? Si elle l'avait fait, cela m'aurait évité ce vilain après-midi et ce sentiment d'être mal à l'aise. Nous ne sommes pas venus pour détruire Seattle, nous sommes là pour mettre au jour l'effet destructeur de l'OMC." Mike Dolan (du groupe Public Citizen), dans World Trade Observer, 1er décembre 1999.
La similitude entre les déclarations de certain-e-s manifestant-e-s et le discours officiel est plutôt frappante et rend compte d'une part de l'hostilité d'une partie de la "contestation de gauche" vis-à-vis des activistes plus radicaux et radicales des black blocs et, d'autre part, de la participation active de ces mêmes personnes au système répressif.
Car, au-delà des simples divergences d'opinion, c'est jusque dans les faits que s'est manifestée cette hostilité. Ci-dessous, quelques grands traits de ces oppositions virulentes.
Etre violent-e "Nous considérons que la destruction de la propriété n'est pas un geste violent, à moins que cela ne détruise des vies ou cause des blessures. Selon cette définition, la propriété privée Ñ en particulier la propriété privée des entreprises Ñ est elle-même infiniment plus violente que toute action entreprise contre elle." Communiqué d'un black bloc de Seattle, collectif ACME, 5 décembre 1999.
Les premières accusations envers les black blocs furent celles de violence. Cette "violence" (on peut cependant choisir de ne pas la désigner comme telle) est un acte de révolte concrète qui a des cibles particulières. C'est une réponse légitime à une violence sans commune mesure avec un quelconque bris de vitre, magasin pillé ou mur tagué.
Rappelons que la propriété privée reste un ensemble d'objets inanimés, alors que les différents êtres victimes du capitalisme, qu'il s'agisse de paysan-ne-s brésilien-ne-s, de rebelles zapatistes, de travailleurs et travailleuses de partout comme d'animaux des mers et terres du monde entier, sont par contre bien vivant-e-s, leurs souffrances bien réelles.
Dénoncer la "violence" des black blocs, c'est suivre un raisonnement aberrant et malhonnête : le problème, ce serait la pseudo-violence des gens qui luttent contre le capitalisme, et non la violence du capitalisme lui-même ! En focalisant leur attention sur des actes de violence mineure (l'intensité de violence générée par le commerce mondial n'est pas comparable une seule seconde à la "violence" des actions des black blocs !), qui ne sont pourtant que des réponses à une violence permanente, déguisée, intégrée et acceptée, certain-e-s pacifistes à tout rompre nient ainsi la violence intrinsèque à la propriété privée et aux activités perpétrées par leurs propriétaires.
Ce faisant, ces pacifistes reproduisent un processus à l'Ïuvre dans la société tout entière : s'attaquer aux conséquences en prenant soin de ne pas en voir les causes. Cette position est une position profondément réactionnaire, car, au lieu de condamner le système, elle condamne les gens qui réagissent contre ce système, et de ce fait, défend le système et ses inégalités.
Quel meilleur exemple que celui du 30 novembre à Seattle ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, certain-e-s militant-e-s pacifistes y ont formé une chaîne humaine pour protéger le magasin Nike Town des attaques d'un black bloc !
Etre masqué-e "Prévoir un foulard n'est pas une question de romantisme révolutionnaire mais bien l'envers d'une triste réalité : Big Brother nous regarde !" (dans Pourquoi il faut toujours manifester masqué, 1999).
Pendant les manifestations de Seattle, il fut très violemment reproché aux membres des black blocs d'agir masqué-e-s (certaines personnes allèrent jusqu'à les comparer à des membres du Ku Klux Klan !), pour tout un tas de raisons diverses. Quelles qu'ils soient, les différents arguments contre le port de masques, foulards ou autres cagoules s'avèrent souvent bien faibles face à la réalité de la répression. Il est pourtant bien connu que la police souffre d'un syndrome vidéomaniaque (pour s'en convaincre, il suffit d'aller faire un tour sur le site Internet de la police de Seattle : on y trouve des dizaines de photos de manifestant-e-s accompagnées d'une incitation à la "citoyenneté", c'est-à-dire à reconnaître et dénoncer les personnes photographiées) (4) et on ne peut reprocher à quelqu'un-e de préférer ne pas être fiché-e. Les masques garantissent un anonymat indispensable dans le cadre d'actions illégales, toujours durement réprimées. L'État policier est bel et bien une réalité, et ne pas se faire arrêter puis inculper une nécessité. Si certain-e-s militant-e-s sont prêt-e-s à se faire embarquer et choisissent de ne pas en empêcher la police d'une quelconque manière, les membres des black blocs ne sont en aucun cas animé-e-s de la même volonté de sacrifice chrétien, comme le précise l'un de leurs communiqués.
En somme, ce n'est pas pour effrayer les gens ou pour se complaire dans une imagerie paramilitaire que les membres des black blocs portent des masques, mais par simple pragmatisme dans une société toujours plus fliquée.
Nuire à la manifestation "À Washington, le black bloc a travaillé avec le reste des manifestants de manière très solidaire, intelligente et stimulante. Ils ont été remarquables et n'ont pas oublié le reste de la mobilisation. Ils ont "bloqué" des croisements de rues avec une implacable efficacité, et résisté intelligemment à la brutalité policière. Ils étaient une des présences les plus précieuses à cet événement." Anonyme, recueilli par Jim Bray dans (Working) Start of Critique of Black Bloc Technique (5), 2000.
Beaucoup d'accusations tendent à rendre les black blocs responsables de la violence de la police. Est-il besoin de préciser qu'il en va de la fonction même de la police ? La police a toujours été et sera toujours violente envers ceux et celles qui combattent le système qui leur donne raison d'être. À Seattle, les violences policières ont commencé avant que les premières attaques contre la propriété n'aient lieu. Et si cela avait été le contraire ? Quel est le véritable problème : des actions de destruction légitimes ou l'existence illégitime de la police ? Encore une fois, certain-e-s manifestant-e-s semblent se tromper de cible.
Par ailleurs, les black blocs se sont également distingués par le soutien apporté aux actions non violentes. À Seattle, ils se sont joints aux barrages humains des activistes non violent-e-s, les consolidant ou construisant des barricades plus résistantes un peu plus loin. De nombreux-ses membres des black blocs ont également participé aux actions non violentes organisées par le Direct Action Network ou d'autres collectifs (comme empêcher les délégués d'atteindre le lieu du congrès par exemple).
À Washington, le succès de certaines actions de désobéissance civile non violentes est dû aux black blocs, qui repoussèrent la police, protégèrent les personnes en difficulté et élargirent le périmètre de la manifestation.
Loin de s'opposer, les actions des black blocs et de certain-e-s militant-e-s pacifistes se sont donc au contraire souvent complétées.
N'agissant ni dans le mépris de ces actions ni contre elles, les black blocs y ont plus souvent activement participé, s'affirmant comme force politique essentielle au mouvement de lutte anticapitaliste et non juste comme phénomène marginal.
Ces critiques dans la pratique "La coordination des organisations participantes doit à l'avenir préparer encore plus les manifestants à immobiliser et livrer à la police tout "hooligan" indésirable. Même si un "hooligan" venait à être tué, ce ne serait qu'une très petite perte à côté des 20 000 enfants disparaissant quotidiennement sous le règne des multinationales." Ole Fjord Larsen (membre de United Peoples), dans Future Planning after Seattle, 12 décembre 1999.
S'il est facile de répondre à ces critiques souvent grossières, elles se sont manifestées de manière autrement plus problématique par des gestes de violence mettant parfois en danger des membres des black blocs. En effet, lors de la "bataille de Seattle", certaines personnes ont été frappées par des manifestants disant s'opposer à la violence et les accusant de saboter la manifestation (on notera le paradoxe !). À plusieurs reprises, certaines personnes essayèrent d'arracher les masques du black bloc ou même d'en livrer les membres à la police ! Bien souvent, le black bloc eut plus affaire à ces pacifistes surexcité-e-s constituant une véritable "police de la paix" qu'à la police en uniformes. Cette attitude réactive contre toute critique qui s'exprime autrement que par des défilés bien sages participe pleinement du système répressif mis en place par les autorités. Quelle est la révolte de ces soi-disant "pacifistes" qui se font flics quand flics il n'y a pas, qui usent de la violence physique (dans le mépris de leur propre cohérence) contre ceux et celles qui brisent la tranquillité servile de "leurs" défilés contemplateurs ? Leur objectif semble être le même que celui des flics : préserver la paix sociale, et ce à n'importe quel prix. Éteindre la révolte dès que celle-ci prend sens et s'incarne de manière un peu plus concrète que par des mots vidés de leur signification. Ces "pacifistes" se trompent de colère et auraient sérieusement besoin de prendre conscience de leur propre participation aux structures répressives qu'ils sont censés dénoncer. En attendant, ils constituent un certain danger pour qui veut prendre ses désirs pour des réalités et anticiper de quelques pavés ce fameux "changement global" qui tarde tant à arriver...
Enfin, le fait que ces quelques critiques soient tantôt grossières et ridicules, tantôt violentes et dangereuses ne signifie pas pour autant qu'il faille épargner les black blocs de toute critique. Il serait peut-être bon, cependant, de le faire intelligemment, en commençant par reconnaître l'utilité dont ils ont jusque-là fait preuve.
Conclusion "Le black bloc est une source d'inspiration pour tout le monde. La quasi-intégralité des États-Unis voue un culte à une vie matérialiste qui ne va nulle part, animée par des automates en chair et en os. Le black bloc est la seule étincelle de bon sens en Amérique du Nord, dont la situation sans cela serait sans issue." Craig Stehr, 2000.
Au cours des manifestations de ces derniers mois, on a pu observer de plus en plus de black blocs se former. Ce mouvement semble manifeste d'une certaine radicalisation des milieux d'extrême gauche et anarchistes américains en même temps qu'il pourrait signifier un regain d'intérêt pour les idées et pratiques libertaires.
Mais le black bloc est plus qu'un indicateur de tendances. Partie prenante de ce processus, il sort la protestation de l'ornière du réformisme et de la contemplation, en réinventant et popularisant une désobéissance civile offensive. Le black bloc, c'est non seulement un dépassement des moyens de contestation traditionnels, mais aussi un dépassement de l'action illégale isolée, qui prend sens dans le cadre d'une lutte globale et politique.
Le black bloc, c'est aussi la désorganisation organisée, la possibilité de lier efficacité stratégique et pratique égalitaire, radicalité et lucidité politique.
Pour toutes ces raisons, le black bloc m'apparaît comme une réelle force politique, porteuse de nombreuses dynamiques et potentialités quant à l'avenir des luttes anticapitalistes et anti-étatistes.
Il demeure à mon sens que, si l'initiative du black bloc doit être encouragée, elle doit nécessairement s'accompagner de discussions et d'analyses critiques à ce sujet. Le black bloc doit éviter de se figer dans un mode d'action particulier ou se perdre dans l'autosatisfaction et ainsi éviter de se questionner plus avant. Tout au contraire, ces pratiques "radicales" peuvent être autant d'occasions de soulever des questions essentielles : questions relatives aux discriminations (sexisme et racisme, notamment), au caractère identitaire et potentiellement excluant des blocs, etc. Car, il ne s'agit pas simplement de s'unir contre un système, mais de combattre ici et maintenant les discriminations qui existent en son sein et que nous perpétrons au quotidien par l'absence de remise en question de nos comportements. Les actions du black bloc peuvent, au prix d'une réelle volonté égalitariste, aller dans le sens d'une pratique à la fois égalitaire et offensive vis-à-vis des structures du pouvoir, comme elles peuvent facilement par négligence et facilité affermir des rapports de domination masqués par la lutte contre un ennemi commun.
J'espère pour ma part que l'expansion des black blocs se fera dans ce sens et que les récentes propositions visant une plus grande coordination des groupes permettront l'expression de positions politiques et de débats constructifs à ce sujet.
darkveggy@free.fr
1. Dans la suite du texte, il est parfois question du black bloc (le black bloc), comme phénomène ou mode de protestation.2. Il arrive que des individus se disant communistes, socialistes, etc. participent aux black blocs.
3. La zone autonome temporaire (en anglais TAZ, pour Temporary Autonomous Zone) est un concept inventé par le philosophe américain Hakim Bey. Lire TAZ - zone autonome temporaire (Éditions de l'Éclat, 1997).
4. Voir http://www.pan.ci.seattle.wa.us/seattle/spd/wto/spdwtosuspecthome.htm. (lien non vérifié)
5. Voir http://as220.org/jb.politibs/black_bloc.html. (lien non vérifié)
Claudio Albertani
Paint it black
Black blocs, tute bianche et zapatistes dans le mouvement antimondialisation
Texte traduit de l'italien par Nicole Thé.
Tous les maux qui naissent dans les républiques doivent leur origine aux violentes inimitiés qui divisent la noblesse et le peuple, parce que l'une veut commander, et l'autre ne veut pas obéir. cette diversité d'humeur et d'intérêts alimente tous les troubles qui agitent ces États.
MachiavelVoilà comment s'est embrasée peu à peu une nouvelle époque d'incendies dont aucun de ceux qui vivent en ce moment ne verra la fin. L'obéissance est morte.
Guy Debord
Une société finit par devenir totalitaire, écrivait George Orwell il y a plus d'un demi-siècle, quand ses structures deviennent manifestement artificielles, autrement dit quand la classe dominante ne se maintient plus que par la force et la tromperie. Pareille société ne peut se permettre d'être tolérante, et ne peut autoriser de compte rendu véridique de ce qui se passe. Aujourd'hui que le Grand Frère est partout au gouvernement, il est plus difficile de contrer ses mensonges que du temps d'Orwell. On l'a bien vu à l'occasion des manifestations contre le sommet des puissants qui s'est tenu à Gênes fin juillet. Dans le souci de rétablir la vérité, il nous a paru utile d'essayer de rassembler les fragments de ce compte rendu, afin qu'ils servent d'outils à la libre disposition de tous ceux qui veulent en faire usage.Au cours de ces journées, un nombre impressionnant Ñ cent mille peut-être Ñ de micros, appareils photo, caméras et vidéos étaient à l'Ïuvre, ce qui d'un côté a attisé la curiosité malveillante des pouvoirs publics et, de l'autre, a facilité le travail de mémoire et de réflexion critique. En outre, grâce à la création de Radio Gap et de son site internet (www.radiogap.net/it), l'information a pu circuler en temps réel et être capté dans tous les coins de la planète, dans plusieurs langues. Nous nous sommes donc servi de ces matérieux, ainsi que des témoignages de ceux qui se sont eux-mêmes rendus à Gênes.
A une époque qui semble avoir perdu toute certitude, il est très difficile de prévoir quelle pourra être l'évolution de ce mouvement, mais il est certain que pendant longtemps nous ne pourrons emprunter la voie accidentée qui mène à la libération de l'homme sans repenser aux journées de Gênes.
Gênes : un exercice de démocratie totalitaire La tradition des oppresseurs nous enseigne que l'«état d'exception» dans lequel nous vivons est la règle. il faut que nous élaborions une conception de l'histoire qui corresponde à cet état de fait. Notre tâche, alors, sera de susciter le véritable état d'exception...
Walter BenjaminC'est ça le sel de la démocratie. Mêmes droits mêmes devoirs, mêmes coups de matraque pour tout le monde.
Liste movimiento@ecn.org Ñ 30 juillet 2001
En prévision du sommet, la ville a été démontée et reconstruite en fonction de critères réactualisant l'urbanisme anti-insurrection du baron Haussmann Ñ l'architecte qui, après la révolution de 1848, avait démoli des quartiers entiers de Paris pour prévenir la construction de barricades et permettre le déploiement de l'artillerie. Pris entre le désir d'afficher leur pouvoir et la conscience de leur impopularité croissante, messieurs les gouvernants avaient décidé de se barricader dans la «zone rouge». Celle-ci resta donc accessibles aux seuls résidants Ñ invités par tous les moyens à prendre quelques jours de vacances et dissuadés de mettre à sécher leurs peu esthétiques culottes (!) dans les rues interdites Ñ, porteurs de serviette, fonctionnaires et journalistes accrédités d'un «passeport interne».
Tout autour, employés à diviser la ville en deux, vingt mille policiers, membres de la Guardia di Finanzaet gendarmes, ainsi que trois mille militaires, parachutistes, gardiens de prison, marines, aviateurs, marsouins, hommes-grenouilles et spécialistes de la guerre bactériologique, nucléaire et chimique.
Parallèlement, on faisait grimper de quelques degrés la température politique grâce à un maladroit remakede la stratégie de la tension : lettres piégées, petits attentats, fausses alarmes. Une secousse prévisible. En Italie, chaque fois qu'apparaît un mouvement de protestation, les corps séparés de l'État se chargent de remuer l'eau trouble.
Le 19 juillet, Gênes avait pris ainsi l'aspect kafkaïen d'une ville blindée et à demi désertée : les gares, le port et l'aéroport, la route surélevée qui longe la mer, la principale entrée d'autoroute, l'accès aux plages, les lieux de travail, tout était fermé. Les opérations chirurgicales avaient été remises à plus tard, tout comme les mariages et les funérailles ; le territoire était minutieusement quadrillé, l'étalage de forces militaires, obsessionnel. Jamais on n'en avait tant fait, pas même sous l'occupation nazie ou lors du grand soulèvement de juillet 1960 (1).
Ce 19 juillet donc, au cours d'une manifestation pacifique pour la défense des immigrés (ceux qui résidaient à Gênes ne se voyaient guère dans les rues, à cause des menaces proférées les semaines précédentes par des policiers venant sonner systématiquement aux portes), chacun put vérifier que la libre circulation de tous, et pas seulement des clandestins, était incompatible avec la sécurité des gouvernants. Soucieux de se défendre des milliers d'assaillants venus des cinq continents, et de vérifier l'efficacité des nouveaux dispositifs de contrôle, ceux-là avaient supprimé par décret la rassurante chape de normalité sociale.
La ville était à ce point encombrée de grillages, de barrières, de détour obligatoires et de labyrinthes exaspérants que sa traversée à pied d'ouest en est Ñ qui d'habitude constitue une belle promenande dans les rues du plus grand centre historique d'Europe Ñ aurait exigé un parcours de plusieurs heures au milieu des montagnes !
Le 20 juillet, quand, après dégustation de vin et linguine al pesto(rigoureusement sans ail, pour satisfaire aux idiosyncrasies alimentaires du satrape Berlusconi), l'élite mondiale Ñ le sénat virtuel de la planète, pour reprendre les termes de Chomsky Ñ fut enfin réunie au palais ducal pour discuter aimablement du destin de l'humanité, non loin de là, au-delà des barrières de protection, une partie de l'humanité décidait de reprendre en main son destin.
La réaction ne se fit pas attendre. Le ciel fut rapidement sillonné d'assourdissants hélicoptères de combat aux fenêtres desquels on pouvait apercevoir Ñ comme dans le film Apocalypse NowÑ les silhouettes menaçantes des gorilles d'État armés jusqu'aux dents. Plus bas, des escadrons de policiers et de gendarmes libéraient leurs instincts sadiques sur le dos de manifestants sans défense et à moitié nus, tout en reculant devant les Black Blocs qui, ailleurs, s'en prenaient efficacement aux prisons, aux banques, aux commissariats et aux supermarchés.
Le soir du 21 juillet, les flics, pressés de débarrasser leurs matraques de la poussière accumulée pendant de trop longues années de paix sociale, dévastaient deux écoles occupées par des centaines de manifestants. Dans l'une d'elle se trouvait le centre multimédia du mouvement. Les personne arrêtées, surprises pour la plupart dans leur sommeil, furent passées à tabac au chant de Faccetta nera,le vieil hymne fasciste. Les violences continuèrent ensuite dans les hôpitaux et les prisons, scandées par des mots d'ordre sans équivoque : «Un, deux, trois, et vive Pinochet/ quatre, cinq, six, les juifs sur le bûcher/ sept, huit, neuf, pas d'pitié pour les nègres.»
Plus encore que ce misérable folklore, s'il est un élément dnas le comportement du gouvernement italien qui rappelle véritablement le fascisme, c'est la façon inquiétante dont il a fait la chasse aux manifestants non pour transgression ou non-respect d'une obligation (il n'y a eu ni injonction d'évacuation ni ordre de dispersion, la police a tout simplement assailli les manifestants), mais parce que, tels de nouveaux juifs, ils avaient simplement le tort d'exister.
Au total, un bilan digne des temps de guerre : plus de 300 arrestations, 600 blessés, des dizaines de crânes fracassés, de bras et de jambes cassés, un nombre non spécifié de victimes de torture dans les casernes, peut-être quelques desaparecidos,et l'odeur âcre du sang d'un mort sur le goudron brûlant.
Expérience de contre-guerilla froidement planifiée dans les hautes sphères de l'élite mondiale ou simple bravade du centre-droit national pressé de prendre sa revanche sur les «rouges» qui l'avaient pris en chasse il y a quarante et un ans ? La fort opportune proposition allemande de mise sur pied d'une force européenne anti-émeutes, la demande de création d'un fichier international des subversifs formulée avec insistance de toutes parts, feraient pencher pour la première hypothèse, mais la question reste ouverte.
Une chose est sûre pourtant : Gênes nous a offert un condensé de ce que deux années de répression globale ont produit de pire : les tortures et les chants nazis de Prague et de Naples, les grillages de Québec, les rues bloquées pour interdire la fuite de Naples, l'envahissement par la police des écoles concédées au mouvement et les coups de pistolet à hauteur d'homme de Göteborg. L'arrogance du gouvernement italien elle aussi est frappante. Tandis que Berlusconi proclamait sans rougir : «Le G8 a bien travaillé et pour la première fois il s'est ouvert à la société civile», le flamboyant vice-Premier ministre Gianfranco Fini prévenait de son côté : «Nous sommes un État démocratique où personne n'a le droit de penser que l'on porte atteinte aux libertés.» Le message est clair : nous vivons dans le meilleur des mondes possible, que personne ne se risque à formuler des objections. Et ce rôle de police de la pensée, les néo-fascistes gouvernementaux Ñ héritiers directs de l'inventeur du mot «totalitarisme» Ñ prétendent, à juste titre, qu'il leur revienne.
Éloge du provocateurCarlo Giuliani n'était pas «vêtu de noir». Ce n'était pas un anarchiste insurrectionnaliste. Ce n'était pas un squatter. Ce n'était pas un punk sauvage. C'était seulement un gars plein de rage contre ce monde qui s'est défendu en le tuant. Il n'était pas du petit nombre, mais du grand nombre.
«Gênes : petit nombre ou grand nombre ?» communiqué de Quelques anarchistes, 24 juillet 2001.
Tandis que les polices et les gouvernements du monde Ñ et notamment ceux d'Italie Ñ exhumaient le fantôme usé de l'anarchiste poseur de bombes, presse et télévision découvraient un nouveau filon à exploiter : le mystérieux Black Bloc, dernier anti-héros de la guerre sociale. La vérité ne comptant pas parmi les aspirations des journalistes, ce serait un exercice long et fastidieux que de dresser la liste de leurs mensonges.
A quelques variations mineures près, nous avons eu droit au refrain suivant : depuis Seattle, des groupes de bons manifestants protestent civilement contre la mondialisation libérale. Ils organisent des séminaires, des groupes d'études, des rencontres, ils font des propositions. ils voudraient être écoutés. Et peut-être le seraient-ils si certains parasites n'en profitaient pas pour accomplir des actes de vandalisme inconsidérés.
Ceux-ci portent le nom de Black Bloc, s'habillent en noir et, tels des Ninjas, apparaissent et disparaissent à toute allure. Silencieux et mystérieux, ils viennent de loin : des États-Unis, d'Allemagne, d'Angleterre, du Pays Basque (et là, on ressort le fantôme de l'ETA), de Grèce, d'Europe orientale.
Le «méchant anarchiste» venant de préférence d'ailleurs que de chez nous, tous les ingrédients de base étaient dès lors réunis pour fabriquer le monstre. Remarquons au passage que cette idée du mal en général et de l'«anarchiste» en particulier porte l'estampille américaine : le nationalisme nord-américain d'aujourd'hui s'élabore, entre autres, autour de la campagne contre les subversifs étrangers.
«Moustiques agiles et rapides, privés de tout soutien, ils sont pour nous une calamité» : c'est ainsi que Marco Beltrami, membre des Tute bianche et porte-parole du «laboratoire du Nord-Ouest», parle des Black Blocs, oubliant qu'avant Gênes, dans une interview accordée à un représentant des BB américains, la revue Carta,proche de son groupe, s'était montrée intéressée à devenir leur premier interlocuteur en Italie. Sans compter qu'en juin, à Göteborg, Tute bianche et BB s'étaient retrouvés ensemble dans la rue, sans heurts particuliers Ñ ce n'est qu'après le 20 juillet que les Tute ont trouvé dans les BB le bouc émissaire idéal. «Pourquoi ne pas les avoir arrêtés à la frontière ?» ont hurlé tous les quotidiens, Liberazioneet Manifestocompris, qui un jour plus tôt réclamaient encore haut et fort la libre circulation de tous les manifestants.
Dans les heures qui ont suivi la mort de Carlo Giuliani, toutes sortes d'hypothèses ont circulé, y compris les plus extravagantes. Hooligans ? Infiltrés ? Tifosisous surveillance jouissant d'une garantie d'impunité ? Agents au service d'intérêts obscurs ? Provocateurs en tout cas ; là-dessus, aucun doute.
Chaque fois que l'on bûte sur ce genre d'épithètes, on se sent immanquablement pris d'un mélange de colère et de sympathie. Colère, car ceux qui n'ont pas complètement renoncé à la mémoire ne peuvent supporter de voir revenir ce sinistre langage Ñ «provocateur anarchiste» Ñ qui porte l'empreinte sanglante de Staline. Sympathie, car à y regarder de près, les expériences révolutionnaires les plus significatives du XXe siècle n'auraient pu naître sans l'existence de «provocateurs» capables de les provoquer. Les insurgés de Cronstadt, les anarchistes et communistes libertaires de l'Espagne de 1937, les ouvriers révoltés des pays dits socialistes, de Berlin, de Budapest ou de Gdansk, les rebelles de Mai 68 en France et ceux de 1977 en Italie ont tous, tour à tour, été des provocateurs.
En janvier 1994, tout le monde ne s'en souvient peut-être pas, les zapatistes mexicains furent eux-mêmes affublés de cette étiquette pour s'être risqués, dans leur prétention à vivre dans la liberté et la dignité, à barrer à la gauche électorale la voie désastreuse qui mène au pouvoir.
Black Blocs, destructeurs de vitrines, destructeurs de mensonges Messieurs, la vie est courte, et s'il nous faut vivre, vivons pour marcher sur la tête des rois.
Slogan (repris de William shakespeare) du Réseau pour la mondialisation des droits, Gênes, juillet 2001.
Qui veut sonder le mystère qui entoure les BB découvre rapidement qu'il n'existe que dans les mensonges de ceux qui ont intérêt à semer la confusion : sur le sujet, des dizaines de témoignages, d'analyses et d'articles sont depuis longtemps disponibles sur Internet. Dès octobre 2000, la revue belge Alternative libertairemontrait par exemple qu'il circulait quantité d'équivoques et de falsifications sur la question. Plus récemment, le Circolo Freccia Nera de Bergame (2) a publié une intéressante anthologie de matériaux pêchés pour la plupart sur les sites infoshop.org, ainfo.ca, indymedia, ecn.org, radiograp et tactilalmedia.
Pour commencer, signalons qu'il est faux de parler de Black Bloc, il faudrait dire Black Blocs, au pluriel, car sous cette étiquette il n'y a jamais eu un groupe unique, mais une vaste constellation de personnes, d'organisations et de collectifs, appartenant à la mouvance libertaire au sens large et revendiquant une pratique radicale. On n'est pas du Black Bloc, on constitue un Black Bloc. Et ce sont en fait leurs actions, toujours marquées par un haut niveau de combativité, de fluidité et de solidarité, qui rendent les BB visibles et singuliers. L'usage des masques et des passe-montagne leur sert à conserver l'anonymat, les protégeant ainsi de la répression. «Ce n'est pas du romantisme, expliquent-ils dans un de leurs textes, Big Brother nous observe !» Et l'enquête judiciaire ouverte après les événements dans le but d'inculper certaines des personnes arrêtées sur la base des tatouages visibles dans les films est là pour nous montrer qu'il ne s'agit pas d'une précaution superflue.
La première apparition publique des Black Blocs remonte à une dizaine d'année, lorsque, aux États-Unis, des centaines d'individus masqués affrontèrent la police à l'occasion des manifestations contre la guerre du Golfe. Présents à la marche «Millions for Mumia» d'avril 1999 à Philadelphie, ils attirèrent ensuite l'attention internationale à l'occasion de Seattle (30 novembre - 2 décembre 19999) en menant des actions spectaculaires contre des multinationales faisant depuis longtemps déjà l'objet de boycotts, tels McDonald's et Nike, et contre des banques, des supermarchés, des commerces de luxe. A l'époque, on vit déjà certains dirigeants d'ONG (Global Exchange et Public Citizen en l'occurrence) organiser une chaîne humaine pour protéger ces commerces, et aller jusqu'à réclamer l'intervention de la police contre les «anarchistes destructeurs», exactement comme cela s'est ensuite produit à Gênes. D'autres dénoncèrent les habituelles infiltrations. Ce qui n'empêcha pas certains chercheurs universitaires reconnus, membres du groupe WIN, de prendre la défense des BB : «Ne marginalisons pas ce mouvement», lisait-on dans un de leurs textes diffusé sur Internet le 2 décembre 1999.
Puis, le 16 et 17 avril 2000, des milliers de personnes manifestèrent à Washington contre une réunion de la Banque Mondiale et du FMI. Un BB d'environ mille personnes adopta alors une autre tactique : au lieu de s'en prendre aux biens, il concentra ses forces sur la police, forçant les barrages, la faisant reculer et réussissant à libérer certains de ceux qui avaient été arrêtés (objectif qui mérite le maximum d'attention, et qui a été peut-être trop négligé à Gênes).
Puis il y eut d'autres apparitions au cours des conventions du Parti républicain à Philadelphie (1-2 août 2000) et du Parti démocrate à Los Angeles (14-15 août). A cette occasion, les BB prirent aussi part à d'intéressantes manifestations, dont une expérience de théâtre de rue joyeusement baptisée «Clown Bloc». A une autre occasion, pour se moquer des journalistes qui les avaient qualifiés de «trash» (détritus), ils s'assurèrent le contrôle d'une zone urbaine en érigeant des barricades, puis organisèrent avec soin le ramassage des ordures...
D'après de nombreux témoignages, dans toutes ces circonstances, les BB ont pris soin de respecter autant que possible la volonté des manifestants pacifistes, voire de faire fonction de bouclier protecteur entre le gros de la manifestation et la police.
En Europe, la pratique des BB a un antécédent, qui est probablement sa source d'origine : les groupes autonomes allemands des années 70 et 80. Après Seattle, lorsque le mouvement traversa l'Atlantique, il se produisit inévitablement un phénomène de contamination réciproque. Dès lors, dans le monde entier (à Prague, à Melbourne, à Londres, à Nice, à Québec, à Davos et à Göteborg), les tactiques des BB américains marquèrent fortement les manifestations de leur empreinte.
A Québec en particulier, où les BB, qu'on avait diabolisés deux ans plus tôt à Seattle, furent applaudis par la population locale en traversant l'esplanade des Amériques-Françaises, l'ensemble des manifestants s'inspirera de leurs tactiques pour s'attaquer au mur de la honte Ñ petit avant-goût de ce que l'on allait voir à Gênes Ñ, lequel fut détruit en plusieurs endroits et assiégé toute la journée.
A Göteborg, pendant les manifestations de juin (2001), un BB de quelques centaines de personnes défila derrière une grande banderole affichant «Smash Capitalism». Détail particulièrement important, à cette occasion-là aussi, les BB firent en sorte de respecter les manifestations pacifiques. Et cela grâce à des accords précis passés entre les différentes composantes du mouvement Ñ mais pas forcément toujours applicables Ñ qui se traduisirent par la création de trois zones distinctes : la zone rose (rigoureusement limitée à la non-violence), la zone jaune (limitée à la désobéissance, à l'exclusions de tout acte offensif) et la zone bleue (sans autorestrictions).
Jugeant la solution de Prague insuffisante, le Genoa Social Forum (GSF) Ñ l'alliance qui prit en charge l'organisation des manifestations Ñ choisit d'introduire les «places à thème» (Manin, Verdi, Dante, Paolo da Novi), gérées chacune selon des crières indépendants des autres sections du mouvement. L'objectif commun devant être d'assiéger et, éventuellement, de pénétrer dans la zone rouge sur la base de tactiques rigoureusement non violentes.
Pourtant, le 20 juillet, dans un texte reprenant de toutes pièces les écrits zapatistes (sans même les citer), certains membres du GSF, à savoir les Tute bianche, diffusèrent une incroyable déclaration de guerre destinée entre autre au gouvernement italien et à l'ambassade américaine, ce qui sema la confusion et introduisit une touche d'hypocrisie dans les professions de foi pacifistes maintes fois formulées. Mais ce n'est pas tout. S'étant fixé pour objectif médiatique le nombre de mille associations participantes, le GSF, non content de comptabiliser la moindre section de parti et de mouvement, inclut aussi dans le décompte les organisations regroupées dans le Network per i diritti globali(Réseau pour la mondialisation des droits), autrement dit les syndicats de base, les Cobas et de nombreux centres sociaux, lesquels, s'ils s'étaient préparés à agir pacifiquement, ne s'opposaient pas pour autant à d'autres lignes de conduite.
Ajoutons que, contrairement au GSF qui négociait avec le gouvernement la libre disposition de la rue, les BB, ennemis cohérents de la délégation et de la hiérarchie, n'avaient pas de mandatés à faire sièger aux tables où se négociait le partage de la visibilité médiatique. «Dommage, notait d'ailleurs avec une candeur impressionnante un Tute bianche de Bologne (liste ecn.org), que le Black Bloc, par choix idéologique, n'ait ni chefs, ni leaders charismatiques, ni porte-parole, et qu'il agisse exclusivement par petits groupes d'affinité auto-organisés. Ces messieurs sont des anarchistes purs et durs et n'ont que dégoût pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une forme de hiérarchie.» Résultat de tout cela, non-violents et BB agissent sans coordination, s'exposant tous indistinctement à la fureur de la police. Pire encore, les BB, qui faisaient partie du mouvement depuis le début (en fait, avant bien des membres du GSF), furent livrés au miroir malveillant des télévisions, des policiers et des calomniateurs en tant qu'individus provocateurs et violents débarqués de nulle part.
Et pourtant dans leurs textes Ñdisponibles sur le Net depuis des années Ñ on ne trouve aucune trace d'apologie de la violence ; on y trouve au contraire des réflexions sereines et loin d'être banales sur les diverses tactiques de manifestation urbaine, ainsi que des références théoriques, qui ne leur sont pas spécifiques, comme le Temporary Autonomous Zone(TAZ) de Hakim Bey, la critique radicale du travail deBob Black, l'écologisme municipaliste de Murray Bookchin ou l'anticapitalisme primitiviste de John Zerzan. En outre, ils se bornent à organiser des actions symboliques contre les objets, sans pratiquer la violence contre les personnes.
Non, la violence des BB n'est pas celle des stades ni, comme le prétend Rossana Rossanda dans le Manifestodu 6 août, l'expression d'un malaise existentiel. C'est une forme de protestation, critiquable à souhait, voire parfois contre-productive, mais sûrement pas irrationnelle ni illégitime. Sans compter que, malgré les calomnies dont ils continuent à faire l'objet, les BB ont apporté au mouvement antimondialisation de l'énergie, du courage, de l'intelligence tactique et une pratique antiautoritaire.
A Gênes, tandis que les infatigables chasseurs de visibilité télévisuelle lançaient leurs délirantes déclarations de guerre, annonçant une prise d'assaut de la zone rouge dont ils étaient incapables, les BB s'éloignaient en silence pour agir hors de portée des forces répressives. Ce qu'on ne leur pardonne pas, en réalité, c'est d'avoir démoli, en même temps que les vitrines, les mensonges des politiciens.
Bouleversés par les événements, dans les heures qui suivirent la mort de Carlo Giuliani, certains leaders du GSF firent circuler le bruit (aussitôt repris par les médias) que les BB étaient des «anarchistes».Et pourtant, il faut une bonne dose de mauvaise foi pour identifier les Black blocs aux anarchistes (et à plus forte raison aux punks et aux antispécistes (partisans de la «libération» animale), comme on a tenté de le faire). Un BB peut être anarchiste, mais un anarchiste ne défendra pas nécessairement les actions des BB. D'ailleurs, en Italie comme dans le monde entier, une bonne partie du mouvement anarchiste est sur des positions rigoureusement pacifistes. Preuve en est que, aussitôt après les événements de Gênes, certains anarchistes, pris d'un zèle certainement excessif, publièrent un communiqué violemment hostile aux BB. D'autres firent pire que ça. Francesco Berardi, l'insubmersible Bifo de la Bologne rebelle de 1977, les qualifia de «centaines de psychopathes vêtus de noir que le ministre de l'Intérieur a infiltrés, excités et utilisés contre le mouvement», et Alfio Nicotra, représentant de Refondation communiste au GSF, reconnut avoir dénoncé à la police, dès le 17 juillet (avant les premières violences, donc), la présence d'autobus remplis de «suspects» (Corriere della Sera,29 juillet). Luca Casarini (des Tute bianche) et Vittorio Agnoletto (du GSF) ne furent pas en reste : «Nous avons des preuves.»
«Vous êtes contents d'avoir provoqué la brutalité policière ? Vous êtes contents d'avoir enfin un martyr ?» rugit à son tour Susan George, vice-présidente d'Attac. Et Bernard Cassen, président de cette même association et directeur général du Monde diplomatique,d'en rajouter une couche : «La complicité de la police italienne avec le Black Bloc est évidente.» Le tout dans une page au titre suggestif : «Les tentacules du terrorisme international», où il laissait aussi entendre qu'il existait une Internationale noire des services secrets dont les BB seraient le morceau de choix (El País,29 juillet 2001). Dans la continuité parfaite de ces propos, Karl Schwab, fondateur et organisateur du célèbre (et détesté) World Economic Forum de Davos, après avoir fait l'éloge des manifestants pacifistes «qui peuvent influencer positivement le monde des affaires et les gouvernements», ajoutait que «malheureusement, tout cela se trouve systématiquement saboté par les actions d'une petite minorité qui n'a d'autre objectif que la violence» (Libération,30 juillet).
Il est bien évident que la police fait son travail, qu'elle cherche à collecter le maximum d'informations sur les mécanismes internes aux mouvements de protestation et, parallèlement, à semer le maximum de désinformation. Depuis toujours, l'infiltration est l'un de ses méthodes de contrôle et de manipulation préférées ; mais qui peut prétendre y échapper ? A Gênes, la présence d'infiltrés a été dénoncée non seulement au sein des BB mais aussi des Tute bianche (Il Secolo XIXdu 1er septembre). Et rien ne prouve que les premiers soient plus exposés que d'autres à ce danger : leur outil organisationnel qu'est le groupe d'affinité Ñ fondé sur la connaissance approfondie de tous les participants Ñ les rend peut-être les mieux à même de faire échec aux infiltrations et aux instrumentalisations.
La colossale opération de police mise au point avant les affrontements évoque une expérience de low intensity warversion métropolitaine. Il est évident qu'avec ou sans BB, le gouvernement cherchait la violence. L'opération a sans doute aussi suscité la curiosité d'un grand nombre d'agents secrets, étrangers et italiens, ayant peut-être dans l'idée de peser sur les événements en faveur de leurs intérêts nationaux respectifs. Mais ce ne sont là que spéculations. Ce sur quoi il n'y a aucun doute en revanche, c'est que, dès la fin de l'après-midi de vendredi, la présence des infiltrés s'est trouvée dénoncée par leur propre maladresse, rapportée par les journalistes, filmée par les cameramen et démentie sans conviction par les flics.
Dans les jours qui ont suivi, les BB ont eux-mêmes clairement affirmé que policiers et carabiniers, vêtus de noir et de passe-montagne, avaient constitué des équipes de casseurs. Les infiltrés étaient donc bien là, et dans le but, surtout, de répandre la sensation paralysante que la police est partout, qu'il n'y a pas d'échappatoire, et d'amener chacun à se méfier du camarade dont il vient de faire la connaissance pour s'en remettre au contraire aux partis, aux drapeaux, aux leaders, que tous croient connaître pour de vrai, puisqu'on les voit sans cesse à la télévision.
La présence de ces intrus, aussi avérée soit-elle, n'explique pourtant pas la portée des affrontements de Gênes. Selon de nombreux témoignages, sur les 300.000 personnes présentes, 30.000 ont participé à des actes violents et un bien plus grand nombre ont cherché à les faciliter par tous les moyens, individuellement ou de façon organisée, comme l'ont fait les Pink Blocs (les Américains de Tactical Frivolity par exemple), présents dans le mouvement dès Seattle, qui ne pratiquent pas directement la violence mais s'emploient à la favoriser de manière tactique. De tout ce monde-là, seule une minorité Ñ sûrement moins de 10 % Ñ pouvait se dire membres des BB : les autres étaient des individus qui, confrontés à la situation, ont partagé, voire anticipé leur façon d'agir. Dans bien des cas, c'étaient des Tute Bianche ou des membres d'organisations non violentes ayant échappé au contrôle de leurs dirigeants. Certains autres étaient des Génois indignés, qui prirent une part active aux affrontements ou manifestèrent leur sympathie en offrant de l'eau et un abri aux manifestants.
Toute réflexion faite, tout cela n'est d'ailleurs pas très étonnant : cette fois-là, au lieu de l'effet paralysant obtenu d'habitude, l'arrogance des gouvernants a provoqué une explosion de colère généralisée, qui a débouché sur la révolte sociale la plus radicale de ces quarante dernières années.
Face à cela, certains ont jugé bon de distinguer les «vrais» BB Ñ qui ne se seraient pas rendus à Gênes Ñ des provocateurs qui auraient agi à leur place. D'autres encore ont admis que les «vrais» BB étaient bien là, mais les ont accusés de n'avoir pas réfléchi aux conséquences de leurs actes, de s'être soustraits à la confrontation avec les autres membres du mouvement, de s'être révélés, en substance, des irresponsables (voir Liberazionedes 8 et 10 août et le site Internet de Refondation communiste, Reds). Quant à Roberto Bui, créateur du pseudo Luther Blissett et aspirant au poste de nouveau leader des Tute Bianche (23 juillet, movimento@ecn.org), voici ce qu'il écrit sur le Net : «A partir du moment où les pratiques des BB ont été utilisées contre nous, nous devons affirmer avec force que ces personnes sont politiquement mortes. Si elles avaient un minimum d'intelligence, elles seraient les premières à faire leur examen de conscience et à signer la fin d'une expérience qui, de fait, s'est conclue à Gênes.»
A ce stade, il conviendrait, comme le fait remarquer Oreste Scalzone, de demander aux pseudo-stratèges de la désobéissance civique s'il est vraiment plus responsable de déclarer la guerre à «l'empire», de crier aux quatre vents : «Nous enfoncerons la zone rouge», de faire preuve d'agressivité verbale, pour ensuite dire à ceux qui s'y mettent avec des pierres, ou qui font des riots,qu'ils sont des brutes et des infiltrés. Et, au bout du compte, de gérer tous ensemble la mort de Carlo Giuliani. Lorsqu'il était en vie, son extincteur à la main, qui était-il, Carlo ? A qui désobéissait-il ?
La longue marche des Tute Bianche«Ils savaient ce qu'on voulait faire et auraient pu nous permettre de pénétrer dans la zone rouge. Mais la vérité, c'est que ce sont les gendarmes qui ont tout foutu en l'air.»
Luca Casarini, Il Nuovo,27 août 2001.«Que t'aies donné ta parole, ça ne compte pas. Ce qui compte, c'est à qui tu l'as donnée.»
Dutch, Ernest Borgnine, dans La Horde sauvage,de Sam Peckinpah, 1969
Les Tute Bianche aiment à se présenter comme un mouvement de type nouveau, créatif, non violent. Bien qu'ils viennent d'expériences opéraïstes et ultraléninistes plutôt truculentes (dont l'Ïuvre de Toni Negri est l'expression théorique), ils rejettent à présent l'idée de conquête du pouvoir, refusent les modèles monolithiques et se disent influencés par les zapatistes mexicains et, plus précisément, par le sous-commandant Marcos. Or, cette image est fausse. Car, au-delà des apparences, les Tute ressemblent plus à un parti traditionnel avec son leader Ñ qu'on appelle maintenant porte-parole Ñ, une séparation nette entre dirigeants et exécutants, une idéologie qui s'éloigne de plus en plus de la pratique, un travail raffiné de lobbying institutionnel et même des candidats aux charges électives dans les administrations municipales et régionales.
Les Tute Bianche sont-ils des violents ou des non-violents ? Disons qu'ils défendent violemment la cause de la non-violence. Les black blocs s'attaquent à la propriété, mais les Tute, eux, préfèrent cogner sur la tête de ceux qui enfreignent leurs règles.
En outre, malgré l'antipathie qu'ils ont souvent manifestée en Italie pour les libertaires et leurs idées, à l'étranger ils cultivent une réputation d'anarchistes. Au Mexique, où ils ont fait pas mal de tapage, ils sont considérés comme des irresponsables. Et en Italie, ils ont réussi à jeter le discrédit sur la tentative, noble au départ, de créer un mouvement néozapatiste interne.
Ces paradoxes sont faciles à expliquer.
La pratique des Tute Bianche est née au sein de l'association Ya Basta, issue en 1996 de l'alliance des centres sociaux telle que définie dans la «charte de Milan» et regroupant les centres Pedro de Padoue, Rivolta de Mestre, Leoncavallo de Milan, Corto Circuito et Forte Prenestino de Rome, Zapata et Terra di Nessuno de Ligurie et quelques autres. Nés d'expériences locales dans les années soixante-dix, dans la mouvance généralement connue sous le nom d'«autonomie ouvrière», les centres sociaux (souvent mentionnés sous le sigle CSOA, où le O signifie «occupé» et le A «autogéré») ont constitué en leur temps de véritables îlots de vie sociale alternative arrachés à la grisaille des ghettos métropolitains et fait preuve d'une certaine capacité de résistance au reflux des années quatre-vingt. Ajoutons qu'il ne s'est jamais agi d'une réalité homogène, mais plutôt d'une série d'expériences locales ayant pris au fil du temps des orientations diverses Ñ et parfois contradictoires.
Au début des années quatre-vingt-dix, une partie d'entre eux ont pris la décision, abondamment critiquée, d'établir des rapports de collaboration avec les autorités et les administrations locales, dans le but de légaliser la possession des édifices, d'obtenir une reconnaissance institutionnelle et d'accéder aux financements publics. Notre intention n'est pas de lancer des anathèmes à ce propos ni d'entrer dans le détail d'une histoire complexe et accidentée. Car, de toute manière, la question n'est pas : négocier ou pas avec l'Etat, mais : comment et pourquoi négocier. Au Mexique, par exemple, les zapatistes ont montré qu'il était possible de le faire sans déroger à deux principes fondamentaux : autonomie et transparence.
Côté italien, la profonde fracture qui s'était dessinée, parmi les centres sociaux, entre adversaires et partisans de la négociation s'est trouvée en partie colmatée sous l'effet, précisément, de l'énorme vague d'enthousiasme suscitée par la rébellion des indigènes mexicains. Le 1er janvier 1994, il est apparu possible de repartir de zéro en construisant un nouveau grand mouvement, non plus sur le modèle de la solidarité (comme cela s'était produit dans les années quatre-vingt en faveur de l'Amérique centrale), mais sur celui, bien plus passionnant, de l'engagement et du partage.
Il y eut alors une étape unitaire, de courte durée, dont le point culminant fut la première Rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre le néolibéralisme qui se tint au Chiapas, en août 1996, à l'invitation du sous-commandant Marcos. Cette rencontre peut être considérée comme l'acte de baptême de l'actuel mouvement contre la mondialisation.
Les problèmes commencèrent quand, suite à la proposition zapatiste d'organiser une deuxième rencontre en Europe, on se mit à débattre des modalités de ce nouveau rendez-vous.
Les futurs Tute Bianche fondèrent alors l'association Ya Basta, proposant d'organiser la rencontre à Venise avec le soutien de la municipalité (dont le maire, Massimo Cacciari, n'était certes guère proche des zapatistes ni même sensible au problème des immigrés clandestins) et celui de Refondation communiste (qui alors soutenait le gouvernement néolibéral de l'Olivier) et du Manifesto.Le voyage au Chiapas de Bertinotti (3) et de quelques représentants du CSOA Corto Circuito de Rome Ñ organisé à grand renfort de publicité en janvier 1997 Ñ scella la nouvelle alliance, les zapatistes n'étant à cet égard qu'un prétexte. Ce qui comptait vraiment, en effet, dans les dynamiques italiennes internes, c'était de pouvoir trouver un équilibre entre des forces très hétérogènes. Pour Refondation, parti qui a un Ïil rivé sur les mouvements et l'autre sur les sondages électoraux, il était vital de s'implanter dans ce grand réservoir de voix que sont les jeunes ; pour les centres sociaux, il était important de poursuivre leur longue marche dans les institutions. La coalition de l'Olivier, intronisée depuis peu grâce à l'addition des voix des ex-communistes et des ex-démocrates chrétiens, offrait tout à coup de nouvelles perspectives à l'opération. Pourtant, tant en Europe qu'en Italie, la formule vénitienne fut rejetée par le gros du mouvement au profit de la proposition des collectifs espagnols de rencontre autofinancée et autoorganisée dans cinq localités d'Espagne.
Du coup, Refondation et Ya Basta choisirent la solution des rapports directs et privilégiés avec le commandant zapatiste, boycottant la rencontre espagnole au prétexte, fort significatif, que les organisateurs n'étaientÉ qu'un tas d'anarchistes, et envoyant au Chiapas l'adjoint au maire de Venise Gianfranco Bettin pour inviter les zapatistes à une rencontre concurrente, mise sur pied en toute hâte pour la fin septembre.
Du coup, les membres de Ya Basta n'hésitèrent pas à s'autoproclamer «communautés zapatistes», ce qui donna lieu à de grotesques équivoques. C'est une chose, en effet, de se proclamer rebelle d'une communauté indienne à partir d'une pratique réelle de rupture et d'autonomie, c'en est une autre, bien différente, de s'autoproclamer «communauté» en tant que groupe sans que cela corresponde à rien d'authentique.
Dans les mois qui suivirent, le Mexique resta au cÏur des préoccupations de tous en Italie. Le massacre d'Acteal (23 décembre 1997) ouvrit une nouvelle phase unitaire dont le point culminant fut la grande manifestation de janvier à Rome : 50 000 personnes dans la rue pour protester contre la politique génocidaire du gouvernement mexicain.
A l'initiative des collectifs qui avaient soutenu la rencontre en Espagne, une «Commission civile internationale pour l'observation des droits de l'homme» fut mise sur pied en février. La Constitution mexicaine prévoyant l'expulsion des étrangers qui s'ingèrent dans les affaires intérieures, elle dut avancer sur le fil du rasoir. Pour visiter les zones en guerre, comme le réclamaient haut et fort les communautés mayas touchées par la répression, il était nécessaire d'obtenir la permission des autorités, ce qui supposait des «négociations» exténuantes et d'évidentes restrictions. La prétention à jouer le rôle d'observateurs neutres était en soi une absurdité, mais, comme beaucoup de vies humaines étaient en jeu, cela en valait la peine. Et ce fut un succès. La commission, à laquelle participaient aussi certains membres de Ya Basta, réussit à interviewer des centaines de personnes et dressa un rapport détaillé qui fut d'une grande utilité pour tous ceux qui travaillaient sur le Chiapas.
Quelques mois plus tard, en avril, Ya Basta retourna au Mexique, cette fois sans s'encombrer de la présence d'autres personnes. Tandis qu'en Italie sa politique de rapprochement avec le gouvernement de centre gauche avançait à grands pas, le Chiapas paraissait un terrain idéal pour laisser s'exprimer l'élan révolutionnaire dont sa base continuait à être porteuse.
Le 6 mai 1998, 135 militants de l'organisation forcèrent un barrage tenu par cinq agents de la police des frontières, en pleine Selva Lacandona. Une nuée de journalistes fit alors irruption dans le village de Taniperla, l'un de ceux où les affrontements étaient les plus durs et où le groupe paramilitaire Movimiento Indigena Revolucionario Antizapatista (MIRA) terrorisait depuis longtemps la population civile. Après quelques bourrades et un ou deux incidents dramatiques, les militants de Ya Basta retournèrent à San Cristobal, non sans lâcher quelques déclarations incendiaires. Suivirent alors le rituel de l'expulsion et un grotesque voyage à Strasbourg à bord d'un avion loué par le gouvernement mexicain. On est en droit de se demander si les indigènes de Taniperla, qui vivaient un authentique drame, en ont tiré bénéfice. Sans compter que l'incident servit de prétexte à restreindre un peu plus la délivrance de visas aux observateurs. Mais l'objectif de Ya Basta était atteint : faire parler de soi et créer le scandale.
Plus récemment, à l'occasion de la marche zapatiste de mars 2001, les Tute Bianche ont monopolisé le service d'ordre de l'EZLN, se comportant comme des Hell's Angels lors d'un concert et se montrant violents et autoritaires à l'égard des autres membres de la caravane. Ces prouesses mexicaines illustrent bien la duplicité du groupe : se montrer intransigeants et révolutionnaires à l'extérieur, tout en acceptant chez soi tous les compromis, y compris les plus déshonorants.
L'idée même de la combinaison (tuta),endossée pour la première fois à Milan vers la fin de 1998, s'inspire explicitement des zapatistes. Les «invisibles» métropolitains s'habillent en effet de blanc de la même manière que les indigènes du Chiapas se couvrent le visage de noir : pour être vus. Pourtant, lorsque être retransmis dans les journaux télévisés, invités aux talk-shows et éventuellement stipendiés par certaines institutions devient le but du jeu, l'or des communautés se change en vulgaire plomb et les poétiques images des Mayas («Marchons en nous questionnant», «armée de rêveurs»), en refrains creux et ennuyeux. Les manifestations elles-mêmes finissent, par souci de télégénie, par être mises au point avec la police et gérées comme de véritables performances théâtrales («Guerriglia urbana ? Ma vi pregoÉ», Il Manifesto,1er février 2000). A Milan, certains sont même allés jusqu'à présenter comme une grande victoire la fermeture d'un camp de concentration pour immigrés déjà décidée par les autorités.
Dans le cas du G8 de Gênes, bien que la poignée de main de Berlusconi soit bien moins rassurante que celle des gouvernements «amis» qui l'avaient précédé, il semble à présent avéré qu'il existait un accord plus ou moins explicite pour permettre au cortège des «désobéissants» (autre nom des Tute Bianche) de faire une percée symbolique dans la zone rouge au niveau de la place Verdi, suivie d'arrestations tout aussi symboliques, censées prendre fin dans la soirée. Mais l'ouragan de la nuit de jeudi imposa aux Tute de remettre au lendemain matin «la répétition générale» de l'assaut et donc de partir avec plus de deux heures de retard sur le tableau de marche. Comme pour Napoléon à Waterloo, la pluie allait se révéler fatale : avant que le cortège puisse enfin rejoindre l'endroit retenu, il se trouva confronté à «la violence de l'Histoire» (Marco d'Eramo, Il Manifesto,24 juillet 2001).
C'est ainsi que la longue marche franchit la ligne d'arrivée. Partis de la contestation totale et du frisson voluptueux du passe-montagne de négrienne mémoire, les Tute en sont venus à demander des remises de prix, des trains spéciaux, des avions et des hôtels pour aller contester, exactement comme les syndicats inféodés au pouvoir. Ce qui, dans leur langage, s'appelle «rapports de réalité avec les institutions». Pourtant, collaborer, ce n'est pas la même chose que négocier. On négocie lorsqu'on est différent, mais, quand on collabore, on est homologue. Casarini en était déjà bien conscient quand, le 23 avril 1998, à une époque où il était encore peu connu, il déclarait au quotidien Il Gazzettino: «A partir de maintenant, l'État n'est plus l'ennemi à abattre, mais l'homologue avec lequel on doit discuter.»
Cette collaboration, qui a conduit le groupe à nouer tour à tour des relations avec Refondation, les Verts et le PDS, à se faire sponsoriser par de grandes entreprises, à présenter et parfois à faire élire des représentants aux conseils municipaux de Venise, Rome ou Milan, a maintenant dépassé toutes les bornes. A diverses reprises et dans divers endroits (Bologne, Aviano, Trévise, Rovigo, Rome, Venise, PadoueÉ), les Tute ont fait office de police, agressant physiquement des anarchistes, des autonomes ou de simples individus qui ne partageaient pas leurs consignes. Leur Bréviaire de la désobéissance civileest d'ailleurs fort instructif à cet égard ; on y relève notamment les instructions suivantes : «7. Toute initiative doit être négociée avec les Tute Bianche. 8. Aucun lancement d'objet ou autre n'est autorisé sans l'accord des organisateurs. 11. Pendant la manifestation, aucune initiative personnelle ou de groupe ne doit être mise en pratique. 12. On est prié de signaler aux Tute Bianche tout ce qui se passe.»
Exaspérés, certains camarades de la mouvance antagoniste ont, début juillet, diffusé anonymement un violent réquisitoire contre les Tute, sous le titre significatif de "Pompiers de la révolte" (liste ecn.org). Aujourd'hui, la véritable nature du groupe se dévoile. Après les événements de Gênes, certains Tute du CSOA Rivolta de Mestre sont allés jusqu'à agresser un groupe de personnes occupées à tenir un banquet de solidarité avec les prisonniers.
Un nouveau monde est possible : il suffit de s'y mettre. Nous-mêmes. Aujourd'hui.Du plaisir de créer au plaisir de détruire, il n'y a qu'une oscillation, qui détruit le pouvoir.
Raoul Vaneigem
Le 21 juillet, au lendemain de l'assassinat de Carlo Giuliani, les 300 000 personnes qui défilaient à Gênes ont, malgré les risques évidents que cela comportait, répondu affirmativement à la question restée en suspens depuis Seattle : oui, ce mouvement existe ; comme le soulignaient les camarades de la revue Vis-à-vis, «il ne cherche de légitimation d'aucune sorte, il se contente d'imposer sa présence, de reprendre la parole, de mettre son refus en pratique». Et pourtant, cette force qui s'est exprimée avec tant de vigueur a fini par déboucher sur un conflit préoccupant entre les tendances qui coexistaient en elle au départ, ce qui
soulève de graves interrogations quant à l'avenir.
Contre ceux qui cherchent à tout prix l'unité, il nous faut prendre acte du fait que le mouvement a plusieurs âmes. Dès le début, on a vu s'y exprimer une âme pacifiste et une autre portée à l'action directe, avec une vaste gamme de variations intermédiaires. Cette dimension plurielle et cette multiplicité d'expressions internationales, ce pourrait être sa force. De Karnakata à la Thaïlande, de Seattle à Gênes, de la Selva Lacandona à Porto Alegre, le monde est aujourd'hui en émoi. «Nous croyons sincèrement, affirmait dans une interview récente le sous-commandant Marcos, qu'au niveau mondial nos "non" s'ajoutent simplement à ceux qui viennent du reste de la planète, alors que les "oui" restent à trouver. [É] Nous croyons que tous ces "oui" peuvent s'articuler en un seul corps mondial. Nous pensons même qu'il s'agit là d'une éventualité souhaitable. Bref, nous croyons qu'à la mondialisation doit s'opposer une nouvelle Internationale" (revue Linus,6 juillet 2001).
Le problème, c'est que si la tendance radicale n'aspire à exercer aucune forme d'hégémonie, admettant même ouvertement la possibilité d'autres approches, on ne peut en dire autant de la majorité, sinon de l'ensemble des pacifistes. Ceux-ci ont souvent criminalisé les premiers, en employantÉ la violence, la calomnie, voire la délation, pour des résultats souvent grotesques. Cela s'était déjà produit à Seattle, cela s'est répété à Gênes. Au directeur de Liberazione(le quotidien de Refondation communiste), Sandro Curzi, qui à la télé reprochait à la police de ne pas avoir agi préventivement contre les violents, un fonctionnaire a dû répondre embarrassé : «Docteur Curzi, nous ne sommes pas un État policier, ce que vous demandez, nous n'avons pas le droit de le faire.»
A tous ces gens-là, il est bon de rappeler l'avertissement d'Orwell : «Ce n'est pas entre violence et non-violence que passe la grande différence, mais entre avoir ou ne pas avoir le goût du pouvoir.» (4) Si la brillante intuition du grand écrivain anglais avait besoin d'une confirmation, la brève histoire de ce mouvement en est une. Ce n'est pas entre partisans ou adversaires de la violence, voire entre ceux qui cherchent des alternatives au capitalisme et ceux qui ne voudraient que l'améliorer ou en limiter les dégâts, qu'il y a véritablement conflit. Les calomnies et la grossière mauvaise foi qui transparaît dans les accusations lancées par certains porte-parole autoproclamés contre les personnes agissant de manière indépendante montrent bien que ce qui est en jeu, c'est le pouvoir. Il est grave de calomnier : les staliniens l'ont fait à Barcelone en 1937 et chaque fois qu'ils ont senti leurs intérêts menacés.
N'oublions pas en outre que, comme le font remarquer les BB, la violence est inscrite en premier lieu dans les relations sociales. Qui, à Gênes, a été le premier à la déclencher ? Le gouvernement italien qui a transformé la cité en ville fortifiée ? Les multinationales qui, au nom du libre-échange, pillent l'humanité et la mère terre ? Les États qui les protègent ? Les black blocs ? Le gendarme qui a tiré ? Carlo Giuliani qui lui a jeté l'extincteur à la figure ?
Quant à la non-violence, Gandhi déclarait lui-même que, tout en la considérant éthiquement et tactiquement supérieure à la violence, il n'en faisait pas un dogme et qu'en tout état de cause mieux valait être violent que lâche. La non-violence est une bonne chose, disait-il, à condition que ceux qui la pratiquent renoncent à une violence qu'ils auraient la force d'exercer. Et il ne s'agit certes pas là de la pratique de la souris qui fuit devant le chat.
Aujourd'hui, la pratique de la non-violence court le risque de se voir appauvrie par des comportements domestiqués et condescendants. Si le mouvement doit croître, non-violence doit être synonyme non pas d'abstention, de neutralité ou, pire, de collaboration, mais de désobéissance, de détermination, d'action, de construction d'autre chose. Si l'aspect propositif de la violence de vandale pratiquée par les BB consiste précisément à mettre en crise la prétendue neutralité des relations sociales et à recentrer l'attention sur leur caractère historiquement précaire, chaque geste inscrit dans ce registre risque de rester prisonnier d'une négation symbolique de l'existant. «La fin ne justifie pas les moyens», se chargent de nous dire les zapatistes mexicains. «Ça fait deux siècles que nous le savons», répliquent les anarchistes, et ce n'est pas un hasard si le nombre de drapeaux rouge et noir ne fait que croître dans tous les rendez-vous du mouvement. Avec ou sans violence, l'essentiel est que chacun se fixe une stratégie et une voie ; car la révolution c'est ça : déchaînement, libération des parcours, mouvement centrifuge et non centripète. En même temps, il n'est pas nécessaire de se fixer des objectifs ambitieux ni de se proposer de détruire le capitalisme pour être prêts, ici et maintenant, à lutter contre la barbarie néolibérale. Aujourd'hui, il n'y a plus de palais d'Hiver à prendre, et le vieux débat entre «révolutionnaires» et «réformistes» apparaît obsolète.
Laissant de côté cette terminologie, beaucoup préfèrent se dire simplement «rebelles», mot qui souligne l'absence de programme élaboré au sens où l'entendent les vieux partis communistes. Et même pour ce qui concerne nos ennemis de longue date que sont le capitalisme et l'État, peut-être vaudrait-il mieux parler de mise à l'écart, de démission, de suffocation, d'abandon.
C'est aux zapatistes que revient le mérite d'avoir attiré l'attention sur ces questions, et notamment sur la question du pouvoir. N'ont-ils pas répété à maintes reprises que gouverner ou siéger au Parlement ne les intéressait pas ? Ce qui les distingue des partis et des guérillas traditionnels, ce n'est pas l'usage (ou la mise à l'écart) des armes, mais la tentative de dépasser les vieux modèles, tant bolchevistes que sociaux-démocrates. Dépassement qui suppose de faire naître un nouveau terrain de lutte politique (ce qui n'est pas facile), mais sûrement pas de se transformer en groupe de pression ou en lobby.
Il nous fait rigoler, Cassen, quand il annonce (La Repubblicadu 20 août) rien de moins que l'adhésion imminente à Attac du sous-commandant Marcos, sans passe-montagne et en version «civile» (et l'EZLN ?). Ainsi, le premier incendie révolutionnaire du XXIe siècle serait bientôt éteint par le chiffon mouillé de la taxe TobinÉ Mais le plus drôle, c'est encore les déclarations de ce même Tobin qui, désavouant ses disciples, affirme être depuis toujours un fervent défenseur de la mondialisation et avoir en son temps proposé cette taxeÉ pour «favoriser le libre-échange», dont, dit-il, «comme tous les économistes, je suis partisan».
Attac et le groupe d'intellectuels réunis autour du Monde diplomatiquesont aujourd'hui la dernière version de la vieille utopie social-démocrate en faillite. Ceux qui pensent résoudre le problème des pauvres en taxant les riches semblent oublier qu'ils fondent l'avenir sur la permanence de ces mêmes riches, de l'exploitation qui les produit, des productions assassines qui les nourrissent, de l'État qui garantit leur existence.
Non, nous ne nous contenterons pas de faire des pétitions, nous ne deviendrons pas une ONG avec vote consultatif à l'ONU. A Seattle comme à Gênes ou dans la Selva Lacandona, autre chose était en jeu.
«Un nouveau monde est possible : il suffit de s'y mettre. Nous-mêmes. Aujourd'hui» : voilà encore un des nombreux messages qui nous parviennent de la Selva Lacandona. Aujourd'hui, ce qui compte, c'est de créer des situations de rupture, d'ouvrir la voie à une vie sociale différente, de tisser des réseaux, d'encourager les rencontres, de favoriser l'autonomie des sujets. L'apport de tous est nécessaire. Celui des peuples indigènes, de leur civilisation, de leur capacité de résistance, est précieux ; le moment est venu de les écouter.
Le mouvement est jeune et n'a pas encore d'objectifs bien définis. Peu importe, ils se clarifieront au moment opportun. En revanche, il est vital de ne pas répéter les erreurs du passé, d'apprendre à naviguer dans des eaux agitées, entre les ouragans de la répression et les ressacs institutionnels.
L'heure est passionnante. Des organismes comme le FMI, la Banque mondiale ou le G8, qui jusque-là croyaient pouvoir agir sans être dérangés, sont maintenant sur la défensive et contraints d'organiser leurs sommets derrière des murs infranchissables et dans des lieux inaccessibles. Des accords qui étaient discutés dans le plus grand secret et à l'abri de la fureur populaire sont désormais soumis au débat public.
Depuis Gênes, il n'y a plus beaucoup de monde pour penser que la mondialisation capitaliste promeut la démocratie et la redistribution des richesses. Pourtant, cet «état d'urgence», ce «moment du danger» réapparu avec tant de mal ne supporte pas la répétition. Ce serait une erreur de courir une fois de plus après messieurs les gouvernants en se calquant sur leur calendrier, pour simplement reproposer ce que Tony Blair a qualifié avec mépris de «cirque anarchiste itinérant».
L'avenir des manifestations de rue lui aussi soulève de nombreuses interrogations. Le mouvement est de dimension internationale : cet état de fait, qui donne plus corps que jamais à cent cinquante ans de rêves et d'espoirs, impose à tous un grand saut qualitatif en termes d'organisation et de communication.
Ceux qui ont vécu l'aventure des rencontres zapatistes de 1996 et 1997, qui ont tant contribué à nous conduire là où nous sommes, savent combien il en coûte d'efforts, même quand l'enthousiasme est de la partie, de communiquer avec des personnes qui ne se connaissent pas et ne parlent même pas la même langue. Le risque de l'incompréhension, comme celui de la réduction de tout raisonnement à l'état de slogan, nous guette en permanence. Le coup de bâton asséné par un BB sur la tête d'un camarade des Cobas, qui intervenait raisonnablement pour dire «Ne partez pas encore, attendez que tout le monde soit prêt», peut, n'en doutons pas, être, pour une bonne part, mis sur le compte de ce retard objectif.
Une fois le terrain débarrassé des calomnies, le plus urgent des problèmes à résoudre reste : comment concilier la violence offensive de certains avec la non-violence de beaucoup d'autres ?
Quoi qu'en disent les calomniateurs, les Black Blocs ne semblent pas portés au suicide, mais il ne leur sera pas toujours possible à l'avenir de faire comme à Washington ou à Québec. Gênes témoigne déjà d'un saut qualitatif dans la stratégie répressive. Le choix fait par les forces de répression de concentrer leurs attaques sur les manifestants pacifistes a porté ses fruits et il est facile de prévoir qu'elles le referont, poussant ceux qui n'ont pas envie ou pas les moyens de se battre à se retirer et imposant à tous le terrain de l'affrontement militaire, sur lequel nous ne pourrons plus longtemps jouer à la hausse, quand bien même nous le voudrions. Certains reproposent la solution du service d'ordre, vieux fléau qui, outre la désagréable identification aux forces de répression en uniforme qu'il suggère, est profondément étranger à un mouvement qui tire sa force du désordre, des innombrables approches de la créativité individuelle.
Ne nous faisons pas d'illusions sur l'orientation politique des gouvernants. A Göteborg, un gouvernement social-démocrate a ordonné de tirer sur les manifestants et à Gênes un gouvernement postfasciste a fait un mort. A Paris, en août, les CRS de Jospin et Chirac ont arrêté, relevé l'identité et maltraité des manifestants pacifiques qui protestaient contre les agissements de Gênes. Tout le monde doit bien comprendre, y compris ceux qui, pour mille raisons tout à fait légitimes, n'ont aucune envie de militariser leur action ni d'opposer le bâton à la matraque ou le cocktail Molotov aux grenades lacrymogènes, qu'il arrive un moment où la voie de l'autonomie individuelle et collective mène inévitablement à l'affrontement avec le pouvoir et sa violence, et que cela a souvent des conséquences tragiques.
De leur côté, les «violents», auxquels on ne peut refuser la possibilité de présenter librement leurs tactiques et leurs points de vue, doivent affiner, perfectionner, graduer la portée de leurs actions pour mieux préserver la vie et la liberté de tous. De même que l'aliénation ne peut être combattue par des formes aliénées, la violence stupide des puissants ne peut être mise en échec par autre chose qu'une forme ou une autre d'«antiviolence», dont les modalités restent encore pour une bonne part à inventer, avec la collaboration de tous.
Tout l'avenir de ce mouvement est là : ses âmes doivent apprendre à agir de façon fraternelle. Faute de quoi, nous aurons raté le coche, une fois de plus.
Claudio Albertani
Paris, août-septembre 2001
Je remercie les camarades du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte, de Paris, ainsi que mon vieil ami et complice Paolo Ranieri, témoin passionné des événements de Gênes.
1. En juillet 1960, le MSI (parti néofasciste) avait convoqué son congrès national à Gênes, ce que la population locale, qui avait été parmi les plus actives dans la Résistance, avait vécu comme une provocation. Des jeunes, évidemment aussitôt qualifiés de «casseurs» et de «provocateurs», avaient alors déboulé des quartiers populaires et empêché la tenue du congrès en s'attaquant à la police qui le protégeait. Les émeutes avaient duré plusieurs jours (ndt).
2. CP 15, 24040 Bonate Sotto, BG, Italie.
3. Secrétaire du Parti de la Refondation communiste (PRC).
4. In Inside the Whale and Other Essays(Dans le ventre de la baleine et autres essais), Penguin Book, 1962, p. 118.
BLACK BLOCS
2. — Communiqué d’une des sections du Black Bloc concernant les événements du 30 novembre 99 à Seattle
3. — Contes du Black Bloc La guerre sociale à Washington...
4. — Blindés, frontières fermées, armée dans les rues… Voilà la Démocratie !!!
5. — Déclaration d'activistes du Black Bloc...
6. — Violence : Des membres du Bloc Noir (Black Block) s'expliquent
7. — Gênes : La police infiltrée par les Black Blocs... ou le contraire ?
8. — Lettre de l'intérieur du black bloc...
9. — Gênes : lutte de classe ou marché du militantisme ?
1. — QU'EST-CE QU'UN BLACK BLOC ?
(texte original en anglais)
C'est un rassemblement d'anarchistes et de groupes de sensibilité anarchiste qui s'organisent pour une action particulière de protestation. L'essence d'un black bloc change d'une action à l'autre, mais les objectifs principaux sont d'assurer la solidarité face à un état policier répressif et faire passer le message critique anarchiste au sujet de l'évènement en cause ce jour-là.LE BLACK BLOC EST-IL UNE ORGANISATION ? Certains vivent dans l'illusion qu'on peut entrer dans une "organisation black bloc". Ce genre d'organisation n'existe pas en dehors des manifestations. II y a le mouvement anarchiste qui existe toujours (et ce depuis plus d'un siècle). On peut dire qu'un black bloc n'est qu'un regroupement d'anarchistes temporaire qui représente un imprévu dans une manifestation. Le black bloc est une tactique, semblable à la désobéissance civile.
POURQUOI UN BLACK BLOC ? II y a plusieurs raisons à la présence d'un black bloc pendant les manifestations. On peut citer :
1. la solidarité — un nombre important d'anarchistes procure une couverture contre la répression policière et met en oeuvre les principes de solidarité de la classe ouvrière ;
2. la visibilité — le black bloc vu comme un défilé de la gay pride ;
3. les idées — une façon de présenter les idées anarchistes sur le problème du jour ;
4. l'aide mutuelle et la libre association — exemple visuel de la façon dont les groupes affinitaires peuvent s'organiser pour former un groupe plus important et combiner leurs objectifs ;
5. l'escalade — une méthode pour faire monter une protestation en puissance afin qu'elle aille au-delà du simple réformisme et du recours à l'Etat pour plus de justice.
D'OU EST VENUE L'IDEE DU BLACK BLOC ? Les black blocs sont apparus en Amérique du Nord à peu près à l'époque de la Guerre du Golfe (1991). Ils se sont inspirés des mouvements des Autonomes en Allemagne qui ont existé pendant toute la décennie 80. Ce mouvement était connu pour ses batailles de rue avec la police, mais aussi parce qu'ils opposaient une alternative radicale aux mouvements existants. Le label "black bloc" leur a été décerné par la police allemande.
QUELS SONT LES EXEMPLES DE BLACK BLOCS EN AMERIQUE DU NORD DANS LE PASSE ? Le black bloc n'a pas été inventé à Seattle en 1999. Il y a eu de nombreux black blocs dans des manifestations pendant la décennie 90. L'un des plus importants fut le black bloc de 1999 pour Millions for Mumia à Philadelphie, avec environ 1500/2000 participants. C'était un bon exemple d'un black bloc non violent dont le but ce jour-là était de montrer sa solidarité avec Mumia Abu-Jamal et de rappeler aux gauchistes dans ce mouvement qu'ils ne devaient pas nous sous-estimer (en fait, plusieurs articles de la presse de gauche suite à Millions for Mumia ont totalement fait l'impasse sur la présence anarchiste à cette manifestation).
LE BLACK BLOC FAIT-IL L'APOLOGIE DE LA VIOLENCE ? Encore une fois, le black bloc est une tactique utilisée lors des grandes manifestations. Les tactiques utilisées par un black bloc donné sont choisies par ceux qui y participent. Il n'y a pas toujours accord en interne sur les tactiques, mais il y a tolérance des différentes tactiques.
POURQUOI LES BLACK BLOCS ATTAQUENT-ILS LA POLICE ? Parce qu'elle nous gêne. Alors que la plupart des anarchistes s'opposent à la brutalité policière et cherchent à mettre fin au système de maintien de l'ordre et au système carcéral, nos cibles principales sont les riches et les puissants.
Puisque la police est le symbole violent du capitalisme, en d'autres termes les chiens de garde des riches, ils sont en première ligne quand les anarchistes mènent leur guerre de classe contre les riches.
DOIT-ON S'HABILLER EN NOIR DANS UN BLACK BLOC ? Non. Le noir est la couleur de l'anarchisme, c'est pourquoi nous nous appelons "black bloc". Beaucoup d'anarchistes vont jusqu'à porter du noir, mais on porte du noir pendant un black bloc pour être anonyme plus que pour s' afficher.
UNE COURTE LISTE DES BLACK BLOCS MEMORABLES. 1992 - Washington DC. Black bloc pendant les manifs anti-guerre du Golfe. Les vitrines de la Banque Mondiale sont fracassées.
1992 - San Francisco - Anniversaire de la conquête par Christophe Colomb. Le black bloc défile pour protester contre 500 ans de génocide des Premières nations.
1999 - 24 avril - Philadelphie - 1500/2000 anarchistes défilent dans un black bloc pendant la marche Millions for Mumia.
1999 - 30 novembre - Seattle - le black bloc entreprend un "shopping anarchiste" dans le quartier des affaires du centre ville.
2000 - 16 et 17 avril - RACB = bloc anti-capitaliste révolutionnaire à la manifestation anti-banque Mondiale/FMI à Washington DC. Environ 700/1000 participants.
2000 - 1er mai - Black blocs à New York, Chicago et Portland (Oregon). Le black bloc new-yorkais est victime de plusieurs arrestations préventives.
2000 - 1er août - Philadelphie - actions de rue pendant la convention du GPO (Grand Old Party = parti républicain).
EST-CE QUE TOUS LES BLACKS BLOCS DETRUISENT DES BIENS MATERIELS ? Ça dépend. Le black bloc qui a défilé à Seattle pendant les manifestations anti-OMC du 30 novembre 2000 est celui qui a déclenché la surveillance nationale des black blocs. Ils ont entrepris des actions variées, y compris des destructions. Ce n'était pas du vandalisme adolescent irréfléchi, c'était pour des raisons politiques. Au fait, tous les membres du black bloc du 30 novembre ne venaient pas de Eugene (Oregon).
POURQUOI LES MEMBRES D'UN BLACK BLOC PORTENT-ILS DES MASQUES ? Pendant l'année écoulée pas mal de libéraux naïfs ont demandé aux anarchistes d'ôter leurs masques. En fait, beaucoup d'anarchistes dans un black bloc ne portent pas de masque. Ce sont généralement ceux qui sont "sortis de I' anonymat", pour ainsi dire. Les anarchistes portent des masques pour plusieurs raisons. La principale est la prise de conscience que la police filme les militants et les fiche. La police le fait même quand la loi l'interdit (voir les brigades rouges). Les masques procurent l'anonymat et l'égalité. Ils protègent aussi l'identité de ceux qui veulent commettre des actes illégaux et échapper à la police pour pouvoir s'engager dans les luttes suivantes.
QUELLES SONT LES TACTIQUES-TYPE D'UN BLACK BLOC ? Les tactiques varient d'un blac bloc à l'autre. Les plus communes sont d'empêcher une arrestation et de faire une chaîne en se tenant par le bras. Empêcher une arrestation signifie que le bloc libère les gens qui ne veulent pas être arrêtés. Ça marche en général si on est plus nombreux que les flics. Ça marche aussi parce que la plupart des flics sont surpris de voir des militants essayer de libérer quelqu'un. Faire la chaîne aide un bloc à maintenir sa cohésion et empêche la police de le disperser facilement. Ça ressemble un peu à une formation de police, mais plus mobile et plus organisée.
2. — Communiqué d’une des sections du Black Bloc
concernant les événements du 30 novembre 99 à Seattle
http://cettesemaine.free.fr/cs79bb.html
Le principal objectif de ce communiqué est d'éclairer le mystère qui entoure le Black Bloc et de rendre ses motivations plus transparentes puisque nos masques ne peuvent pas l'être.Le 30 novembre 99, plusieurs groupes d'individus du Black Bloc ont attaqué différents objectifs dans le centre ville de Seattle. Parmi eux (pour n’en citer qu’une partie), on trouve : Fidelity Investment(principal investisseur dans le pétrole occidental, l’oppresseur de la tribu U’Wa en Colombie), Bank of America, US Bancorp, Key Bank et Washington Mutual Bank(institutions financières clés dans l’expansion des grands groupes), Old Navy, Banana Republic et GAP(entreprises familiales qui pillent les forêts du Nord-Ouest et exploitent les ouvriers dans des sweatshops(1)), NikeTown et Levi’s(dont les produits hors de prix sont fabriqués en sweatshops), McDonald’s(fast-food esclavagiste responsable de la destruction de forêts tropicales en pour en faire des paturages à bétail, responsable du massacre d’animaux), Starbucks(fabricant d’une matière première dont les produits sont récoltés par des paysans sous-payés et obligés de détruire leurs forêts), Warner Bros(monopole médiatique),Planet Hollywood(par le simple fait d’être ce qu’ils sont)...
Cette activité dura plus de 5 heures et entraîna la destruction de vitrines et de portes de magasins ainsi que la dégradation de façades. Des frondes, des distributeurs de journaux, des marteaux, des maillets, des pinces ont été utilisés pour détruire de façon stratégique la propriété privée et de pouvoir y rentrer (un des trois Starbuckset Niketownont été pillés). Des jets d'œufs remplis de colorant, des boules et pistolets de peinture ont également été utilisés.
Le Black Bloc est un ensemble plus ou moins organisé de groupes et individus réunis par affinité qui se baladent dans le centre ville, attirés parfois par des devantures de magasins vulnérables et éminents, parfois par la vue d'un groupe de policiers. Contrairement à la majeure partie des activistes qui ont été gazés et atteints par des balles de caoutchouc à plusieurs occasions, la plupart des membres du BB ont évité les blessures graves en restant constamment en mouvement et en évitant la bagarre avec la police. Nous sommes restés groupés et nous regardions toujours derrière nous. Ceux qui étaient attaqués par les bandits fédéraux ont été rapidement libérés par des membres du BB, organisés et préparés. Le sens de la solidarité était impressionnant.
Les activistes "gardiens de la paix" Malheureusement, la présence et la persistance de services d'ordre a été perturbante. Au moins à six occasions, des soi-disant activistes "non violents" ont attaqué physiquement des individus qui voulaient s'en prendre à la propriété privée. Certains sont même allés jusqu'à se tenir devant la grand magasin NikeTownpour attaquer et repousser le BB. En fait, ces "gardiens de la paix" comme ils se nomment eux-mêmes ont été bien plus menaçants vis-à-vis du BB que les chiens de garde de l'État en uniforme, notoirement violents (des policiers ont même utilisé la couverture des activistes "gardiens de la paix" pour stopper ceux qui commençaient à détruire la propriété privée).
La réaction contre le Black Bloc La réaction contre le BB a mis en lumière certaines des contradictions et des oppressions internes présentes parmi les "activistes non violents". En dehors de l'hypocrisie évidente de ceux qui se sont montrés violents avec des membres du BB (nombre d'entre eux ont été frappés bien qu'ils n'avaient pas l'intention de s'en prendre à la propriété privée), il apparaît aussi un racisme d'activistes privilégiés qui peuvent ignorer la violence perpétrée contre la société et la nature au nom de la propriété privée. L'attaque des vitrines a concerné et inspiré beaucoup des personnes parmi les plus opprimées de la ville de Seattle, et ce bien plus que n'importe quelles marionnettes géantes ou costumes de tortues de mer (ce qui ne remet pas en cause leur utilisation par d'autres groupes).
Quelques mythes à propos du Black Bloc Voici un petit quelque chose dont l’objet est d’aller à l’encontre des mythes qui circulent à propos du Black Bloc :
1. « Ils sont tous des anarchistes d’Eugene ». Bien que certains soient effectivement des anars de Eugene, nous venons pour le reste de tous les Etats-Unis, y compris Seattle. Dans tous les cas, la plupart d’entre nous connaissent les environs (par exemple, la récente occupation du centre ville par certains des plus infâmes commerçants multinationaux).
2. « Ils sont tous adeptes de John Zerzan » (2). De nombreuses rumeurs courent, qui nous présentent comme des adeptes de J. Zerzan, un auteur anarcho-primitiviste de Eugene qui prône le destruction de la propriété. Bien que certains d’entre nous apprécient ses écrits et analyses, il n’est en aucun cas notre leader, directement, indirectement, philosophiquement ou d’une autre manière.
3. « Le grand squat public est le quartier général des anarchistes qui s’en sont pris à la propriété le 30 novembre ». En réalité, la plupart des personnes du squat ‘Zone autonome’ sont des habitants de Seattle qui ont passé la plus grande partie de leur temps, depuis l’ouverture le 28, à l’intérieur du squat. Bien qu’ils puissent se connaître, les deux groupes ne font pas un et en aucun cas les gens du squat ne doivent être considérés comme s’étant attaqués à la propriété.
4. « Ils ont transformé un manifestation pacifiste en une guerre ce qui a mené au gazage des manifestants non violents ». Notez que les tirs de grenades lacrymo, les jets de poivre et les tirs de balles en caoutchouc ont tous commencé avant les actions du BB. En plus, nous devons aller à l'encontre d'une tendance qui établit une relation de cause à effet entre la répression policière et la protestation sous toutes ses formes, qu'il s'agisse de s'attaquer à la propriété ou non. La police a chargé dans le but de protéger les intérêts de quelques possédants et ceux qui s'attaquent à ces intérêts ne peuvent être accusés de violence.
5. Inversement : « Ils ont agi en réponse à la répression policière ». Bien que cela puisse constituer une meilleure image de ce qu'est le BB, c'est faux dans tous les cas. Nous refusons d'être désignés comme une simple force de réaction. Bien que la logique du BB puisse échapper à certains, c'est dans tous les cas une logique en faveur de l'action.
6. « Ils sont un groupe de jeunes garçons en colère ». En dehors du fait que dire cela revient à faire preuve de condescendance de l'âge et de sexisme, c'est faux. La destruction de la propriété n'est pas une libération fondée sur une agitation machiste et nourrie de testostérone. Ce n'est pas non plus une colère réactionnaire et en décalage. C'est stratégiquement et spécifiquement de l'action directe dirigée contre des intérêts privés.
7. « Ils ne recherchent que la bagarre ». C'est proprement absurde et c'est une façon commode d'ignorer l'ardeur des activistes "gardiens de la paix" à nous attaquer. De tous les groupes engagés dans l'action directe, le BB était peut-être le moins enclin à provoquer les flics et nous n'avions certainement aucun intérêt à nous battre contre les autres militants anti-OMC (malgré de grands désaccords dans la tactique à mener).
8. « C'est un groupe chaotique, désorganisé et opportuniste ». Bien que nombre d'entre nous pourraient passer des jours à discuter du terme chaotique, nous n'étions certainement pas désorganisés. L'organisation est peut-être apparue comme fluide et dynamique, mais elle était serrée. Quant à l'accusation d'opportunisme, il serait difficile d'imaginer qui parmi tous ceux qui participaient n'a pas essayer de tirer avantage de l'opportunité créée à Seattle et d'avancer ses idées. La question devient alors : avons-nous créé cette opportunité ?... et la plupart d'entre nous l'ont certainement fait (ce qui mène au mythe suivant).
9. « Ils ne connaissent rien à ce qui se passe » ou « Ce ne sont pas des militants qui s'intéressent à la question ». Bien que nous ne soyons pas des militants professionnels, nous avions préparé ces actions depuis des mois à Seattle. Certains ont réfléchi chez eux, d'autres se sont rendus à Seattle plusieurs mois à l'avance pour se préparer. Il est certain que nous revendiquons la présence de centaine de personnes sorties dans les rues le 30 novembre : seule une petit partie n'avait rien avoir avec le BB. La plupart d'entre nous avaient déjà réfléchi aux effets de la mondialisation de l'économie, du génie génétique, du pillage des ressources naturelles, des transports, des conditions de travail, de la suppression de l'autonomie des indigènes, des droits des animaux et des hommes et nous faisons des actions sur ces thèmes depuis des années. Nous ne sommes ni mal informés ou inexpérimentés.
10. « Les anarchistes masqués sont anti-démocratiques et camouflés parce qu'ils veulent cacher leur identité ». Bon, soyons clairs (avec ou sans masque), nous ne vivons pas actuellement en démocratie. Si cette semaine n'a pas rendu les choses très claires, laissez-nous vous rappeler que nous vivons dans un État policier. Il y a des gens qui disent que si nous étions sûrs de ce que nous avons raison, nous ne nous cacherions pas derrière des masques. Cela sous entend que La vérité vaincra. Si c'est un juste et noble but, cela ne marche pas dans l'actuelle réalité. Ceux qui menacent sérieusement les intérêts du capital et de l'État seront persécutés. Certains pacifistes voudraient nous voir accepter cela joyeusement. D'autres nous diraient que c'est un sacrifice qui en vaut la peine. Nous ne sommes pas aussi moroses. Nous ne croyons pas que nous avons le privilège d'accepter la persécution comme un sacrifice : la persécution est pour nous quotidienne et inévitable et nous tenons à nos maigres libertés. Accepter l'incarcération comme une sorte de flatterie est l'apanage d'un privilège d'"occidentaux". Nous pensons qu'une attaque de la propriété privée est nécessaire si nous voulons reconstruire un monde qui soit utile, sain et joyeux pour tous. Et ce malgré le fait que les droits concernant la propriété privée sont surabondants dans ce pays et font passer toute destruction de propriété supérieure à 250 $ pour un crime.
Sur la violence de la propriété Nous affirmons que la destruction de la propriété n'est pas un geste violent si cela ne met pas en cause de vie ou n'entraîne aucune blessure.
La propriété privée - en particulier la propriété privée collective - est infiniment plus violente que toute action portée à son encontre. On doit distinguer la propriété privée de la propriété personnelle. En effet, la seconde est basée sur l'usage alors que la première est basée sur l'idée d'échange. L'intérêt de la propriété personnelle est que chacun d'entre nous dispose de ce dont il a besoin ou désire.
Dans une société fondée sur le droit de la propriété privée, ceux qui ont la possibilité d'accumuler plus que les autres disposent de plus de pouvoir. Par extension, ils exercent un contrôle plus important sur ce que les autres perçoivent comme des besoins et des désirs, en général pour accroître leur seul profit personnel. Les défenseurs du "libre échange" prolongent ce raisonnement jusqu'à sa conclusion logique : un réseau de quelques monopoles d'industrie disposant d'un pouvoir total sur la vie de toutes et tous. Les défenseurs du "commerce équitable" souhaiteraient que ce processus soit tempéré par un contrôle des gouvernements dont le but serait d'imposer superficiellement des normes de base en matière de droits humains.
En tant qu'anarchistes, nous récusons ces deux positions. La propriété privée - et le capitalisme par extension - est intrinsèquement violente et répressive et ne peut donc être ni réformée ni atténuée. Que le pouvoir de toutes et tous soit dans les mains de quelques groupes ou réparti par un système de régulation dont le seul but est d'atténuer les désastres causés par les précédents, personne ne peut être libre comme ce serait le cas dans une société sans hiérarchie. Quand nous brisons une vitrine, notre but est de détruire le vernis de la légitimité qui recouvre la propriété privée. Dans le même temps, nous exorcisons toutes les formes de relations violentes et destructives qui imprègnent tout autour de nous.
En "brisant" la propriété privée, nous transformons sa valeur d'échange limitée en une valeur d'utilité plus large. Une devanture brisée devient un trou laissant passer de l'air frais dans une atmosphère oppressive, celui de la vente de marchandises (au moins jusqu'à ce que la police ne décide de lancer des lacrymos sur une barricade toute proche). Un distributeur automatique de journaux devient un outil pour percer de tels "trous", ou un petit blocus pour revendiquer l'espace public ou nous donner un avantage sur le terrain. Une benne à ordures empêche les flics anti-émeutes d'avancer et devient une source de chaleur et de lumière.
Une façade d'immeuble devient un tableau sur lequel on peut écrire des idées en vue d'un monde meilleur. Après le 30 novembre, beaucoup de gens ne regarderont plus une vitrine ou un marteau de la même manière qu'avant. Les utilisations possibles de l'espace urbain se sont multipliées par 100. Le nombre de vitrines éclatées est ridicule comparé au nombre de vies brisées - vies bousillées par l'hégémonie qui nous écrase et qui nous pousse à oublier toutes les violences commises au nom de la propriété privée et tout ce qui serait possible si elle n'existait pas.
Les vitres brisées peuvent être rebouchées (avec un gâchis en bois toujours plus grand) et éventuellement remplacées, mais le fracas de notre arrogance et de nos espoirs persistera heureusement pour quelque temps.
Contre le capital et l'État
Le collectif ACME
5 décembre 1999
Contact P.O. box 563, Morgantown, wv, 26 507, Etats-Unis
jeff@tao.ca
NB : ces observations et analyses sont énoncées par le collectif ACME et ne doivent pas être jugées représentatives du reste du BB ou de toute autre personne qui aurait participé à l'émeute ou à la destruction de la propriété le 30 novembre.
1 Sweatshop: Littéralement « usine à sueur ». Il s’agit par exemple des usines installées dans les maquiladoras, ces zones franches situées à la frontière américano-mexicaine. Par extension, notamment en Asie du sud-est, il s’agit d’entreprises où les conditions d’exploitation sont particulièrement ignobles.
2 NDLR : On peut, par exemple, se reporter Aux sources de l’aliénation, l’Insomniaque, octobre 1999, 128 p. et à Futur primitif,l’Insomniaque, décembre 1998, 94 p.
3. — Contes du Black Bloc http://membres.lycos.fr/poingexclamation/no9/a16.htm
la guerre sociale à Washington
Ceci est un compte-rendu individuel des événements vécus dans et aux alentours du black bloc durant les manifestations à Washington le 16 et 17 avril dernier. En aucun cas ceci peut représenter la totalité de ce qui s’est passé durant ces deux jours. Tout de même , ça donne une bonne idée…
Dimanche 16 avril 2000, 6h A.M. Rassemblement
Ce n’était qu’un petit groupe (30) d’anarchistes* qui s’était rassembléEs au Rock Creek Park à Washington pour débuter, en black bloc, ce qui allait s’avérer à être une longue et épuisante journée de militantisme. Non loin de là se tenait un autre rassemblement des sympathiques membres non-violentEs** de Reclaim the streetsde New York city. Il semblait avoir une appréciation mutuelle entre les deux groupes , mais aucune alliance tactique précise existait.
Après avoir marché pas plus qu’une centaine de mètres , un autre groupe (20) de femmes et d’hommes habilléEs en noir s’est joint au groupe original. Ce groupe avait en sa compagnie deux banderoles ; une lisant : Revolutionnary Anti-Capitalist Blocet l’autre abordant une sorcière anarchiste sur son balai et la citation d’Emma Goldmann : To those who dare belongs the futur.C’est de cette façon que le black bloc s’est formé : des groupes organisés s’attachant au bloc au fur et à mesure qu’il avancait. Ceci continua pendant près d’une demi-heure jusqu’à ce que le bloc soit fort d’à peu près 500 personnes. Notez que ceci n’est pas du à la fameuse habitude retardataire commune à la scène anarchiste montréalaise mais bien à cause d’une stratégie consciente de se rassembler sans attirer l’attention des flics, et grossir, en sauts quantitatifs, pour les déstabiliser.
*pourquoi anarchistes ? : parce que c’était en majorité des anars et puis le débat sur — et la peur du — mot commence à me faire chier. Le bloc s’appellait : Revolutionnary Anti-Capitalist blocet des libertaires de d’autres tendances, communistes, verts, etc. , étaient bienvenues.
**aucune idée si Reclaim the streetsen tant qu’organisation, est non-violente, mais les gens qui étaient à Washington s’en réclamait. Heureusement de façon non-dogmatique et amical.
Visites des groupes de blocage
Nous avons commencé notre journée en faisant le tour du périmètre délimité par plusieurs groupes qui s’avaient donné comme but de bloquer l’entrée des déléguéEs de la Banque Mondiale et du F.MI. à leur conférence. La plupart des gens que l’on rencontrait étaient contents de nous voir, particulièrement quand ils ont connu nos buts de la journée : apporter un appui physique au lignes menacées par les flics, regagner du terrain perdu, bref occuper et épuiser les forces porcines pour que le blocage soit une réussite. Bien sûr, quelques unEs étaient un peu choquéEs, il faut dire que quelques centaines de femmes et d’hommes masquéEs, arméEs (de boucliers, drapeaux et d’objets de tout genre dans les sacs à dos) et enragéEs laissent une impression forte. Pour s’occuper, pendant cette période calme, nous avons joué ausoccer,certainEs ont rythmé la marche avec des tambours et des chants et d’autres grimpaient les lampadaires de la ville pour laisser voler leurs drapeaux. Les boeufs commençaient à s’impatienter : ils avaient maintenant déployé, en quasi-permanence, un de leurs hélicoptères au-dessus du black bloc et devenaient de plus en plus aggressifs le long de leur propre lignes qu’ils avaient depuis peu érigées.
Graffitis !!!
Quelques instants plus tard, un téméraire anarchiste (montréalais!) a posé le premier geste de défiance : un de ces gros @ directement sur le capot d’un char de flic. Le black bloc, en signe d’appui, a lâché des cris de joie spontanés qui ont stimulés l’ambiance. Ensuite, des camarades de Londres sont venuEs vister le mini-bloc de Montréal pour féliciter l’auteur du graf et nous ont donné un petit cadeau : deux cannettes de spray-paint,une noire et une rouge! Remarquez que ceci étaient très apprécié car nous avions auparavant seulement un crayon feutre pour graffiter. D’autres @ ont apparus rapidement sur des boites postales… ensuite les murs : Impossibility is not a revolutionnary reality(quelque chose comme ça , hé la mémoire…) et ensuite, avec du recul, le passablement chauvin Pain et Liberté , @ Montréalet finalement le graff de la journée selon Chuck-O (anar de Washington qui écrit souvent sur @-infos : tao.ca/a-infos), Fucking WhiteHouse.La mèche étaient maintenant allumée, la police rougissait d’impuissance.
Première ligne policière…à intervenir
À quelques coins de rue d’où les graffitis ont été peints , les flics ont passé à l’action. Munis de longues matraques en bois ils ont tenté de barrer la route au black bloc, en vain!!! Des personnes à l’avant du bloc, ayant vu la manoeuvre ont crié : Fill the gap!,tighten up!, Le bloc a réagi assez vite, au pas de course nous avons contourner la ligne policière en passant par le trottoir et en tournant à droite pour prendre une autre rue. Quelques coups de matraques ont été portés, aucune arrestation ; les flics n’avaient pas la force du nombre pour effectuer une opération d’envergure. Ayant réussi à échapper à sa première menace, le black bloc était heureux mais encore plus enragé qu’au départ. Avec détermination, nous avons scandé aux flics : Whose streets , our streets! … Les rues de Washington était les nôtres et nous étions acharnéEs à les garder.
Barricades
Sachant très bien qu’on ne pourrait pas seulement jouer à la souris avec le chat policier toute la journée, nous avons décidé qu’il fallait passer à l’offensive. Des barricades ont été érigées, avec des boîtes de journaux, des boîtes postales, des clôtures de chantiers de construction, etc.. Plusieurs coins de rues ont été barrés de cette façon, ce qui ralentissait souvent la progression des flics mais qui malheureusement a aussi été nuisible pour d’autres groupes de manifestantEs. Enfin, malgré leurs torts, les barricades ont eu le mérite d’impliquer un plus grand de participantEs du black bloc à l’action. Une camarade du groupe "six" de Détroit s’est exclamé à mon oreille : «Jamais je m’ai senti aussi libérée, convaincue et décidée que nous allons vaincre la police… ensuite viendra le Capital et l’État».
Charge avec la barricade… et la réponse des flics
20 minutes et un demi-tour plus tard , nous sommes revenuEs pour apercevoir les flics en train de refaire «l'ordre» aux intersections les plus barricadées. Pensant paraître comme des bienfaisants, les flics ont tenté de remettre doucement, sans attirer l’attention, les clôtures des chantiers de construction. Par contre, pas dupe, ceci a quand même provoqué chez la foule des réactions de résistance. Plusieurs manifestantEs ont entouré les poulets-boeufs-flics-porcs-sales-coches-cochons-policiers (appelez les comme vous le voulez) les repoussant jusqu’à reprendre la clotûre entre mains militantes. Et vint la charge ; rempliEs de détermination, nous avons fait reculer les flics en question au pas de course pendant deux coins de rue jusqu’à ce qu’une rangée de policiers en motos barre le chemin. Sans hésitation, par contre, la charge poursuivit… pour frapper un mur. Les motos furent trop solides et en plus les motards détenteurs de la loi ont même eu la sale idée de peser sur le gaz! Des combattantEs ont croupi sous la clôture, subissant des blessures et perdant de l’équipement (masques et autres) aux mains des flics. Tout de suite il y a eu des gazs lacrymogènes lancés par la poulisse qui ont plutôt eu un effet de surprise et de dispersion qu’une véritable frappe physique. Aux gaz, les combattantEs ont répliqué avec des pierres et des bouteilles de bières vides… une caisse de douze s’est vidée sous mes pieds en quelques secondes. Le ruff stuffs’est passé dans un parc tout près de la rue où poivre de cayenne et matraques ont rudement réprimées les plus combatif-VEs non sans des moments de résistance assez fortes. De la furie intense de charger contre des flics apeurés à la réalisation plus que convaincante et angoissante de l’extrême force répressive de l’État via son bras armé la police, nous avons vécu dans ces trentes minutes de combat un exemple probant de la bataille de Washington et fort probablement de bien d’autres batailles qui ont lieu partout dans le monde et en tout temps entre révoltéEs et policiers.
Repos, dislocation
Après ces moments éprouvants, le black bloc s’est arrêté pour un repos bien mérité. Il était maintenant près de midi, ce qui faisait déjà un total de six heures de manifestation active pour les femmes et les hommes en noir. Personnellement toujours fringant d’action, j’avais envie de poursuivre malgré ma fatigue intense. Le black bloc ne pouvait pas déjà être à bout de souffle!!! Heureusement, ces minutes de repos ont pu être une occasion de faire la rencontre de camarades de d’autres villes. Nous avons rencontré des gens d’Oakland en Californie, des gens de Détroit, des gens de Washington et plus tard lors desconseils de guerre(assemblées du black bloc) des camarades de Eugene (Oregon) et de New york. Nous avons pu jaser avec des combattantEs de la bataille de Seattle et même faire la connaissance du gars qui avaient la jambe remplie de marques de balles de caoutchouc venant des flics.
Rassemblement no.2, recul des flics
Nous avons repris la marche une trentaine de minutes plus tard… Après avoir parcouru quelques coins de rues on s’est joint à un autre contingent anarchiste fort de 500 personnes aussi ! Si l’on fait le calcul , cela amenait le total d’enragéEs libertaires à près de mille combattantEs. Pendant une dizaine de minutes nous avons songé, cette fois-ci de façon désorganisée, à notre prochain coup. Un camarade a alors mentionné que ce n’était plus des manifestantEs qui bloquaient la plupart des intersections, mais bien la police. Il était clair qu’il fallait reprendre le terrain perdu. Nous avons attaqué une ligne des plus faibles, un peu à l’écart des intersections plus critiques. En arrivant, des flics à peine armés attendaient de pied mi-ferme. À chaque opportunité, des combattantEs sont venuEs porter des coups, avec leurs drapeaux, bâtons et poings, pour affirmer notre insoumission généralisée. Aussi, un fumigène, à la boucane colorée, fut lancé. Les flics, en réponse, ne pouvaient que se contenter de faire des fausses charges sans jamais penser d’affronter sérieusement le black bloc et ses amiEs de combat. Complétement enragéEs, on ne pouvait plus se retenir… Insultes, crachats et menaces pleuvaient en direction de la police qui reculait de plus en plus. Finalement, les flics se sont sauvés la peau grâce à un camion policier qui les attendait au bout de la rue. (petite) Victoire ! Nous avions réussi non pas seulement à reprendre un coin de rue (victoire tactique) mais aussi à repousser clairement et sans contre-attaque les agents de la répression (victoire morale).
Discours dans un container
Un container, (grosse poubelle pour ceux qui savent pas c’est quoi) qui avait été réaproprié lors du dernier affrontement était devenu non seulement la locomotive du train révolutionnaire mais aussi un stage, une boîte à savon pour ceux qui voulaient addressé le bloc. Tout de suite après avoir repoussé les flics, un homme en noir ultra-masqué (il était un de ceux qui avait un masque complet genre en broche recouvert de tissu) a fait savoir aux combattantEs que notre victoire n’était pas un hasard, qu’elle pouvait se reproduire si seulement on gardait le momentum gagné et si l’on poursuivait avec la même détermination. Il était temps d’attaquer d’autres lignes de flics, car d’autres victoires du black bloc pouvaient possiblement gagner encore plus la sympathie des autres manifestantEs. Plein d’espoir et rechargéEs d’énergie , nous avons poursuivi en cherchant la prochaine ligne de flics à casser.
Ligne de flics no. 2
À seulement quelques pas de notre dernier arrêt, nous avons trouvé notre prochaine cible. Par contre, cette fois-ci la police nous attendait de pied ferme. Ils étaient plus nombreux et plus équipés… Parmi les munitions… de la poivre de cayenne, des fusils pour lancer les gazs lacrymogènes, des fusils pour balles en caoutchouc etc. enfin bien d’autres armes que je ne connais même pas mais qui étaient tous pointées vers les combattantEs. Une longue période de regards menaçants de la part des deux côtés a eu lieu, la tension était insupportable. À l’avant avec mon masque à gaz pour me protéger oui des gaz mais aussi pour protéger mes yeux d’une éventuelle balle de caoutchouc projetée dans la figure, je chiais dans mes culottes non pas sans rêver, de façon absurde, que je pourrais déposer ma crotte en plein visage d’un flic. Nous avons testé la ligne en envoyant le container vers eux, aucun effet. Nous avons crié, nous avons dansé, on s’est resserré en attente d’une confrontation majeure… qui n’a jamais eu lieu. Des personnes à l’arrière ont demandé le retrait du black bloc, ce qui fut un soulagement mais en même temps une (petite) déception pour moi et les autres combattantEs à l’avant qui avaient accepté de sacrifier leurs corps au combat. Les flics seront mangés une prochaine fois.
Repos , assemblée
Après l’attaque avortée, nous nous sommes dirigéEs vers un parc tout près de l’intersection où avait eu lieu le ‘stand off entre flics et combattantEs. Il était maintenant près de 15 heures, le soleil d’après-midi plombait sur le linge noir des black blocistes. On a appris plus tard que des boeufs (2 ou 3) avaient succombés à la chaleur sous leur armature anti-émeute… pas surprenant, il faisait près de trente degrés celcius. Ce fut un moment opportun de prendre un repos et de se rassembler. Des personnes de chaque sous-groupe (la plupart des sous-groupes se formaient de camarades de la même ville) se sont rencontréEs pour discuter de stratégie et de la prochaine étape de notre journée de combat. Des anarchistes de Washington, de New York, de Détroit, de Eugene, de Montréal et d’ailleurs ont pu jasé ensemble de la journée mais aussi d’un paquet d’autres affaires. Nous avons échangé des histoires de manifs dans nos villes, partagé nos différentes conceptions théoriques et généralement on a eu du plaisir à se connaître et à établir des liens affinitaires. Mais ces assemblées n’étaient pas seulement des lieux de rencontre. Ils ont été qualifiés par des camarades de Montréal comme étant des conseils de guerre,ce qui est assez précis comme description. Nous recevions de l’information venant des cyclistes qui parcouraient le secteur occupé par les manifestantEs et les flics pour savoir où l’aide du black bloc était le plus nécessaire. Il fallait juger la situation et prendre des décisions collectivement. À ce moment précis , des manifestantEs non-violentEs qui avaient utilisé des lock-boxes(boîtes munies de cadenas) pour s’attacher et former une ligne de bloquage solide fasse aux flics avaient besoin d’appui pour pouvoir amener leurs boîtes à une destination précise sans se faire prendre par les flics (les lock-boxesétant illégales). Le black bloc a alors décidé qu’il était important de solidariser avec ces manifestantEs et nous avons entrepris une marche de solidarité entourant les non-violentEs pour les protéger des assauts porcines probables. Des slogans communs ont été scandé, certains faisant rougir les non-violentEs comme No justice no peace , kill the fascist police !Tout de même, l’expérience fut positive pour les deux groupes et la marche s’est terminé sans arrestations… Mission accomplie !
Marche légale et intervention de la cavalerie policière
Pendant que le black bloc et les manifestantEs du blocage marchaient en solidarité, la marche légale du nombre de près de 50 000 personnes, regroupant un ensemble très large de syndicats, groupes de défense de l’environnement, groupes d’appui aux prisoniers politiques etc., finissait son parcours à un grand parc non loin de l’Élipse , le monument phalloïde des U.S.A. Le black bloc a traversé le parc non sans être l’objet d’insultes venant de social-médiocrates frustrés : «Le problème avec les anarchistes c’est que vous faites jamais rien dans les communautés». Sûrement que l’homme qui a vomi cette phrase ne connaît pas le travail de nombreux groupes anars dans les communautés : du travail des groupes de Food not Bombspour nourrir sur une base autonome les plus démuniEs, au travail des activistes de Cop Watchqui dans bien des villes risquent arrestation et brutalité policière en surveillant la police et en intervenant au besoin, sans oublier les combattantEs de A.R.A (action anti-raciste) qui affrontent et confrontent le racisme, le fascisme et le sexisme de façon directe là où il sont le plus menaçants : dans les rues de nos communautés. C’était bien drôle d’entendre des sociaux-démocrates parler d’implication communautaire ; eux qui ont l’habitude de faire du lobbying au près des législations, à mille lieux de la communauté bien sûr, pour avancer leurs projets. Bon, en tout cas, ce n’est pas le temps de creuser la tombe de la social-démocratie et de toute façon ce n’est pas tout le monde au parc et loin de là qui avaient des réactions négatives au black bloc ; preuve que le problème avec les syndicats n’est pas les syndiquéEs mais bien les buts que ces organisations ont, qui se résument essentiellement dans la réforme du travail, et les petits-chefs-collabos qui les dirigent.
Une fois avoir traversé le parc pour se réfugier à l’arrière, le black bloc s’est à nouveau reposé sous des arbres, à l’abri d’un soleil toujours plombant même s’il était près de 18 heures. Mais avant même qu’on ait eu le temps de se décontracter, les flics préparaient déjà une autre intervention , cette fois montés sur des chevaux. Il n’est pas clair s’ils nous poursuivaient ou s’ils voulaient empêcher la poursuite d’une manif regoupant des groupes de socialisme internationalou bien s’ils voulaient carrément réprimer les deux, mais une chose est sûre : ils se sont heurtés à deux contigents très hostiles. Le black bloc bondit collectivement sur ses pieds pour faire face à la menace pendant qu’à quelques pas de là la baston avait déjà commencé entre la poulisse et les soussialisses. Pendant près de dix minutes un combat de basse intensité se poursuivait alors que de plus en plus de gens qui relaxaient dans le parc commençaient à se rendre compte des événements. Les chevaux étaient déstabilisés à cause de toute la brasse camarade qui se passait sous leurs gueules ; un fumigène a été lancé mais n’a pas eu l’effet désiré faute d’assez de boucane. À ce moment, les flics avaient réussi à arrêter seulement une poignée de combattantEs. Mais c’est lors du retrait des chevaux, sous les applaudissements de la grand foule maintenant présente, que d’autres flics, en uniforme complet d’anti-émeute , sont venus cueillir au moins 10 à 15 combattantEs de plus pour leur panier à salade. Ce n’est qu’une minorité des personnes présentes qui ont vu cette dernière opération policière, la plupart trop enjouéEs par le départ des flics à cheval. Triste spectacle d’une société justement basé sur le spectacle ; je suis resté paralysé de frustration sachant que seulement quelques unEs avaient réellement agi devant tout le déroulement de cette scène. Simultanément, les chevaux et les combattantEs arrêtéEs partaient, sûrement à des destinations différentes, pendant que la foule se dispersait n’ayant plus rien "à voir", le rideau s’était fermé.
Quelques instants plus tard, j’ai retrouvé des camarades de Montréal et nous avons décidé de retourner à notre lieu de dodo, le très bourgeois (mais supposément moins bourgeois que d’autres… ha!)American Universitysitué dans un quartier quasiment aristocratique, où l’on trouvait les embassades de la plupart des États-nations du monde. Sur notre chemin nous avons vu des non-violentEs entourréEs par des flics qui scandaient : Ceci est une manif non-violente ! , Ceci est une manif non-violente! Peace with the police, Peace with the police! Ouais, ouais, je le sais, on le sait… vous êtes non-violentEs. Mais les manifs étaient loin d’être non violentes (par auto-défense) et la répression encore plus ; la journée fut remplie de coups de matraques, de gaz, d’intimidation et d’arrestations. Tout comme le capitalisme a perduré en cette journée du 16 avril 2000, ce système violent raciste et sexiste basé sur l’exploitation et défendu par les États à travers le monde, par tous les États du monde par le biais de leurs forces répressives : polices, armées et institutions. C’est bien beau des idéaux de non-violence, à chacun ses idées, mais de ne pas voir la violence dans ce monde, dans les États qui nous dominent, dans l’expression de sa répression lors des manifs que nous fréquentons est de se mettre la tête dans le sable. Les manifestations du 16 avril à Washington était belles et bien violentes, si ce n’est que dans la réponse de l’État au pouvoir populaire.
……………..Fin de la journée…………… Petit rassemblement
Lundi 17 avril , 6h30 A.M.
Le début du jour 2 des activités s’est fait plus calmement que la veille. Nous étions qu’une quarantaine à s’être rassembléEs pour former à nouveau un black bloc. L’allure du bloc avait changé : les banderoles n’y était plus, les combattantEs muniEs de boucliers non plus. On pouvait trancher au couteau la pesanteur amené par le spectre de la répression sévère qui nos attendaient à quelques coins de rues de où nous étions. Une pluie d’automne avait remplaçé le soleil estival du jour précédent. Les flics, habillés, préparés et armés jusqu’au dents étaient à peine perceptibles dans leurs uniformes bleu foncés derrière l’écran de brouillard matinal. Par contre, l’ardeur de chacun restait et l’attitude collective était positive malgré l’ampleur des événements qui nous attendaient. C’est au pas de course et en scandant 1-2-3-4 , eat the rich and feed the poor! , 5-6-7-8 organise and smash the state!que nous avons activement débuté la journée. Comme il fallait s’y attendre, un hélicoptère policier suivait déjà notre chemin.
Il y a eu un autre rassemblement du black bloc au même endroit à peu près une demi-heure plus tard. Les personnes qui s’y étaient rassembléEs n’ont pas eu de chance. À peine quelques minutes après avoir débuté leur marche, des flics les ont surpris en les entourant pour ensuite les arrêter à cause qu’ils prenaient trop de place sur le trottoir…
Voiture de délégués , intervention porcine féroce
8h30 A.M.
Quelques minutes après avoir joint à notre marche des gens de socialisme internationalet après avoir fait le tour du périmètre policier une ou deux fois une opportunité d’action se présenta : l’arrivée d’une voiture de délégués tentant de se rendre à leurs réunions. La voiture fut aussitôt encerclé par les manifestantEs à l’avant ; mais une fraction de seconde plus tard des flics d’assaut sont sortis du véhicule pour réprimer l’action. Au moins deux coups de "tonnerre" ont retenti, ce n’était peut être que des coups de dispersion (seulement du bruit) mais j’ai un gros doute que c’était des grenades de concussion où se logeait à l’intérieur des balles de caoutchouc. La blessure à la jambe d’un camarade de Montréal peut possiblement confirmer ceci. Après quelques instants de confusion, le black bloc se resserra quelque peu aux cris de Tighten up , Tighten up ! Let’s stay and fight !mais ce n’est pas tout le monde qui avait l’envie (moi compris) d’affronter une équipe de choc de la police de Washington. Pendant qu’un petit groupe de combattantEs en noir est resté pour mener le combat jusqu’à sa fin , nous avons fui à travers un labyrinthe de flics undercoverqui avaient soudainement apparus sur les trottoirs matraques aux mains. En désespérance j’ai couru et couru , non pas content de m’avoir sauvé du périmètre plus chaud. je me suis rendu, avec trois camarades de Montréal, jusque dans une tour à bureaux où on a pu enlever nos masques de tissu et serrer nos masques à gaz. C’est à bord d’un taxi que nous avons quitté le centre des activités millitantes et policières. Triste paysage. Plus tard, assisEs devant une télé à écran géant dans l’université de bourges où l’on couchait, nous avons vu les combattantEs qui avaient affronté les flics se faire arrêtéEs et désarméEs de leurs possessions de combat. Des femmes et des hommes en noir couchéEs sur le sol écraséEs par des porcs sales en bleu… Quelle fin dégoutante à deux jours de résistance anti-capitaliste, anti-patriarcale et anti-étatique. À MORT LES CHIENS , À MORT LE F.M.I ET LA BANQUE MONDIALE , À MORT L’ÉTAT… À MORT TOUS LES ÉTATS , LE PATRIARCAT ET LE CAPITALISME!
CONSTRUISONS LE POUVOIR POULAIRE ET CRÉONS LA SOCIÉTÉ LIBERTAIRE!!! Il reste à faire un bilan de cette expérience dans un "bloc révolutionaire anti-capitaliste".
Bilan
Un premier point à mentionner est la camaraderie qui règnait majoritairement au sein du contingent révolutionnaire-libertaire. Ceci permettait une communication agréable et une efficacité maximale. ChacunE (en tout cas la plupart*) se sentait confortable et acceptéE dans le groupe. Il était ouvert aux manifestantEs qui n’avaient pas l’allure officieux du black clad fighter; pas question de faire de l’exclusion basé sur la tenue vestimentaire. Aussi, comme il a été mentionné sur A-infos (www.tao.ca/a-infos) , il y avait une diversité ethnique beaucoup plus grande dans le black bloc que dans les autres regroupements participant aux manifestations. De même que la présence de femmes était aussi plus forte qu’ailleurs… Dommage que les masques cachaient l’hétérogénéité du groupe… mais une chance qu’ils nous cachaient des caméras des flics!!! Petite preuve que l’anarchie regroupe davantage que tout petit réformisme blanc-bec mâle de la classe moyenne voulant que l’État-providence lui rende sa bien-aisance.
*Il faut mentionner que quelques personnes (que plusieurs pensaient être les réputéEs anarchistes de Eugene) avaient une attitude disons un peu plus sérieuse, à la limite "militaire". Ils étaient assez silencieux, se parlant qu’entre eux lors des moments de marche ou d’action. On peut comprendre que tout ceci était bon pour leur propre sécurité, mais on aurait aimer plus de so euh… soso…solidarité ? En tout cas, malgré tout ils étaient organiséEs en criss!!!
Mais on peut pas oublier ses moments d’impuissance devant la machine répressive que nous affrontions. Faut dire qu’il n’est certainement pas accepté par l’Empire que l’on s’attaque aux institutions de tête du capitalisme mondial ; une victoire populaire comme à Seattle aurait pu faire sauter davantage le couvert sur la marmite. Voilà pourquoi les flics étaient aussi bien préparés. Par contre, certaines situations aurait mérités un front plus solide du black bloc ; il avait des faiblesses du côté des flics, certaines ont été utilisées mais d’autres perdues. En même temps, il est assez facile après fait de dire que telle ou telle autre chose aurait pu être faite. Il faut se replonger dans le moment pour comprendre que la flicaille nous tenait "en contrôle" : en haut et à leur vue avec leurs hélicoptères et au sol avec la quantité de pions anti-émeutes frais et dispos qui n’attendaient que l’ordre de leurs chefs de balayer la surface. Parce qu’il faut en prendre compte… On se sent très fortEs lorsque nous agissons à l’écart ou sous les yeux irrités de flics passifs par commande. Mais quand la machine répressive se met en marche pour effectuer des arrestations c’est une toute autre histoire. Nous fuyons (ce qui est O.K.) ou bien nous restons (aussi O.K.) , nous combattons (O.k.O.k.) et nous perdons (ce qui fait chier)… C’est ce qui est arrivée le matin du 17 avril à Washington… c’est ce qui est arrivée à Montréal le premier mai… C’est ce qui arrive partout , tout le temps… Maintenant , je vous demande , QU’EST QU’ON FAIT ?
Salut à vous soeurs et frères ,
Charly Temper alias Bitch Ass NiKaSS
4. —Blindés, frontières fermées, armée dans les rues…
Voilà la Démocratie !!!
http://vegantekno.free.fr/blacksblocs.html
.....Gares fermées, trafic maritime détourné vers les villes voisines, aéroport militarisé, circulation autoroutière en accordéon, SDF et immigrés chassés du centre-ville, policiers et soldats à chaque coin de rue…Non ce n'est pas l'incipit d'un roman de guerre, ce n'est pas la première scène d'un de ces films catastrophes en vogue il y a quelques années et ce ne sont pas non plus les mots d'un ancien qui évoque les difficiles années 40. Nous sommes dans la Ligurie des vacances à la plage, à un pas des parasols.
Nous sommes à Gênes et nous sommes en juillet 2001. Nous sommes en pleine démocratie !
.....Des policiers et des soldats surveillent les rues, effectuent des contrôles minutieux, des perquisitions dans les maisons et les voitures, imposent des feuilles de route aux indésirables, tandis que les tireurs d'élite prennent position sur les toits et que les Renseignements font le tour des hôtels.
Non, nous ne sommes pas dans un policier à l'américaine, même si c'est pour l'arrivée de 8 gangsters internationaux qu'ont été prises ces mesures " ordinaires " de sécurité.
.....Nous sommes en Italie et nous sommes en juillet 2001.
.....Nous sommes en pleine démocratie !
.....Frontières bloquées, personnes refoulées, prisons vidées et magistrats prêts pour les extras. Non il n'y a pas eu de coup d'Etat militaire, nous ne sommes pas dans un régime totalitaire ou dans un film dystopique sur un avenir de cauchemar.
.....Nous sommes en Europe et nous sommes en juillet 2001.
.....Nous sommes en pleine démocratie !
.....Certains prétendent démocratiser la globalisation, démocratiser les FMI, BM, OMC, G8, mais ne s'aperçoivent-ils pas que ceux-ci sont pleinement démocratiques ? Ce que nous voyons à l'œuvre à Gênes est la démocratie réelle, pas la démocratie en toc revendiquée par les bonnes âmes de la gauche pleine de bons sentiments. La démocratie, système raffiné de reproduction des élites, qualifie de " pluraliste " seulement les voix en accord avec le statu quo, mais réprime toujours sans trop de formalités ceux qui chantent en dehors du chœur.
.....La démocratie accomplit aujourd'hui comme toujours son devoir : garantir la liberté… de circulation des capitaux, d'exploitation brutale du travail, de destruction de l'environnement, de sauvegarde des puissants et de leurs sommets.
.....Les libertés démocratiques sont comme l'heure de promenade dans les prisons : une pause encadrée dans une forêt de barreaux, les barreaux qui quotidiennement nous séparent de ceux qui, avec le bâton et la carotte, défendent leurs privilèges, leur pouvoir de décider pour tous d'un avenir toujours plus sombre.
Ceux qui parlent de " dénaturation " de la démocratie, qui en appellent aux constitutions et aux textes ne voient pas que ces constitutions et ces textes sont ceux qui garantissent un navire de luxe à Bush et associés, pendant que le long de nos côtes, sur les plages envahies de baigneurs, se présentent des cargos remplis de désespérés, sans droits, sans papiers, sans liberté.
.....A chaque coin de la planète depuis l'instauration des régimes démocratiques, prisons, répression, matraques, et coups de feu ont été la réponse démocratique aux demandes de justice sociale, d'égal accès aux ressources, de pleine liberté d'expression et de développement individuel.
Ceux qui parlent de démocratie " trahie " ne voient pas que les nombreux textes de droit ne sont que de belles paroles dont on fait étalage pendant les cérémonies officielles et qui sont réduits en lambeaux quand les places et les rues se remplissent de gens convaincus que la liberté n'est pas seulement une expression rituelle, mais le principe d'une organisation sociale plus juste pour tous et pour chacun, humus fertile dans lequel germeront les graines d'un monde nouveau. Le monde que nous voulons et pour lequel nous descendons dans la rue ne tire pas sa légitimité de textes et de traités mais tire sa force d'une capacité d'autogestion et d'autonomie. Sans barrières, sans frontières, sans Etats. Un monde où l'on vivrait solidairement, non un territoire à contrôler, à saccager, à asservir aux intérêts d'une minorité. Une utopie bien plus concrète que celle qui prétend conjuguer liberté et démocratie.
Eleonora
Extrait du journal de la Fédération Anarchiste italienne Umanità Nova, anno 81, n° 27, 22 juillet 2001 (traduit par Thierry, groupe La Commune - Fédération Anarchiste de Rennes).
5. — Déclaration d'activistes du Black Bloc...
http://vegantekno.free.fr/blacksblocs.html
.....Nous parlons au nom d'une partie du black bloc. Nous ne voulons pas nous soumettre en vain à la politique des puissants. Nous sommes venu-e-s pour entrer de façon militante dans la zone rouge et stopper la réunion du G8.
Hier, la police a agi brutalement contre les manifestant-e-s. Des manifestant-e-s ont été frappé-e-s, attaqué-e-s avec des lacrymos et des balles, emprisonné-e-s et torturé-e-s. La brutalité de la police a atteint son sommet avec le meurtre d'un manifestant.
Pour l'opinion publique, le black bloc a été rendu responsable de toute cette violence.
.....Jour après jour, l'ordre du monde capitaliste produit diverses sortes de violence. Pauvreté, faim, expulsions, exclusion, la mort de millions de personnes et la destruction d'espaces vivants font partie de sa politique.
C'est exactement ce que nous rejetons.
La casse de vitrines de banques et de multinationales sont des actions symboliques. Néanmoins, nous ne sommes pas d'accord avec la destruction et le pillage de petits magasins et de petites voitures. Ce n'est pas dans nos pratiques.
.....Cependant, nous ne nous laisserons pas diviser. Diviser la résistance est le moyen habituel pour l'affaiblir. Nous apprécions les critiques constructives et comptons sur elles.
.....Nous sommes en colère et tristes au sujet de la mort de Carlo Giuliani. Transformons notre chagrin et notre colère en résistance.
Si des vitrines tremblent, vous pleurez, mais vous restez silencieux quand des gens meurent. L'histoire ne s'achève jamais. Vive la révolution !
Gênes, 21 juillet 2001,
Des participant-e-s au Black Bloc - [Traduit de l'anglais par Zanzara athée]
6. — Violence : Des membres du Bloc Noir (Black Block) s'expliquent
http://lemaquis.ouvaton.org/article.php3?id_article=117
Communiqué d'un groupe affinitaire actif au sein d'un Black Bloc lors de la journée d'actions et de la manifestation des 20 et 21 juillet 2001 à Gênes
POURQUOI ETIONS-NOUS A GENES ? Pour mettre en pratique massivement notre contestation d'un monde que nous refusons dans sa totalité (le monde de toutes les dominations, de toutes les oppressions, de toutes les exploitations).
QU'AVONS NOUS FAIT A GENES ? Nous nous sommes attaquéEs à ce qui faisait partie intégrante de la bonne marche des dominations étatiques, capitalistes et patriarcales : banques, agences immobilières, concessionnaires automobiles, stations essence, agences de voyages, panneaux publicitaires (en particulier, mais pas seulement, ceux utilisant le corps des femmes comme des vecteurs de marchandisation), etc.
Nous avons ici et là empêché la police de prendre le dessus sur les manifestantEs, de façon à ce que les rues soient nôtres, soient celles de la subversion, le plus longtemps possible au cours de ces journées.
QUE VOULONS NOUS ? Nous pensons que la mise en place d'une société dans laquelle chacunE aurait le pouvoir de diriger sa propre vie comme il/elle l'entend (ou en tout cas, une société qui le permette, une société sans hiérarchie, une société qui soit vecteur d'émancipation collective et individuelle) n'est pas envisageable sans la destruction complète des oppressions qui sont à la base des sociétés patriarcales et capitalistes occidentales. Si nous avons conscience que casser des vitrines, brûler des banques, même pour plus de cent millions de francs français de dégâts, ne révolutionnera pas le monde, nous pensons que c'est un moyen concret de déstabilisation des pouvoirs en place, et nous espérons également que cela puisse être la démonstration d'une colère qui doit se généraliser si nous voulons un jour ou l'autre vivre pleinement nos idées.
Nous ne cherchons pas à trouver une place au sein des discussions entre les maîtres du monde, nous voulons qu'il n'y ait plus de maîtres du monde. Nous ne reconnaissons aucune légitimité aux protagonistes du G8, comme nous n'en reconnaissons aucune à ceux de l'Union Européenne, de l'OMC, du FMI, de la Banque Mondiale, etc. Les chefs d'Etats ou de multinationales sont les plus hauts responsables de la dépossession de notre propre pouvoir sur nos vies. Ce n'est pas avec eux que l'on doit discuter de nos envies et de nos désirs puisqu'ils représentent des remparts à ceux-ci.
Nous ne voulons pas une amélioration du système politique, social et économique en place, nous voulons son remplacement par un ou des systèmes de vie collective autogérés, au sein desquels chacunE a son mot à dire, dans lesquels l'entraide est le but (et non la concurrence). A notre avis, les propositions de réformes du système capitaliste mondial ne sont que de naïves illusions qui permettent à celui-ci de perdurer grace à quelques semblants de "démocratie". Concrètement, les réformes proposées par quelques groupes politiques et/ou associatifs (taxe Tobin, revenu garanti, etc.) ne changent rien aux rapports sociaux actuels et ne font qu'accroître la soumission massive des populations aux pouvoirs politiques.
CE QUE NOS DETRACTEURS ONT TOUT INTERET A FAIRE CROIRE Que nous sommes des irrésponsables haineux-haineuses venuEs sans aucun autre objectif que "tout casser". Que nous ne sommes que des jeunes hommes en manque d'émotions fortes, de décharges d'adrénaline, etc.
Nous pourrions nous contenter de répondre qu'il y avait une présence importante de femmes dans les black blocs, mais là n'est pas vraiment le propos : au sommet du G8, il n'y avait pas beaucoup de femmes et personne n'a semblé s'en plaindre. Le propos de telles critiques est de sous-entendre qu'en dehors de la destruction de biens matériels nous n'avons rien à proposer. Pourtant, en tant que groupe d'action au sein d'un black bloc, nous avons exprimé de nombreuses idées à l'aide de bombes de peintures sur les murs de la ville, et nous en avons lu énormément, écrites par d'autres : anarchie, autonomie ouvrière, lutte des classes, autogestion, refus du capitalisme, des banques, des frontières et des Etats, du patriarcat, du sexisme, de la marchandisation des femmes, de l'homophobie et de la lesbophobie, pour la libération animale, les squats, la libération de la Palestine, l'action directe, slogans "straight-edge" (refus de l'alcool, du tabac et de toutes autres drogues), etc.
Lors de ces journées émeutières, au sein de notre groupe d'affinité, nous avons voulu fonctionner sur un mode égalitaire. Les médias, comme les grandes organisations pacifistes, nous disent "casseurs aux méthodes masculines ou militaires". Curieusement, il y avait dans notre groupe affinitaire plus de femmes que d'hommes, et nous ne pourrions dire qui aurait pu faire office de Général... Même si beaucoup de décisions avaient à être prises rapidement, nous avons tenté d'écouter la voix de touTEs, en particulier de celles et ceux qui se sentaient le moins rassuréEs. Quant au discours pseudo-féministe tentant de nous convaincre que la "casse" est une affaire d'hommes, que veut-il dire exactement ? Que la manière non-violente d'utiliser son corps est bien plus cohérente pour des antisexistes ? Etre passive et victime, douce et modérée, sont pourtant des clichés féminins contre lesquels beaucoup de femmes se battent depuis très longtemps. En tant qu'oppriméEs, notre moyen de lutter n'est pas de nous noyer encore plus dans notre misère et d'adopter un discours misérabiliste qui attendrira éventuellement l'opinion publique pendant une semaine.
Si nous avions des raisons politiques bien précises de pratiquer la destruction de biens matériels, nous ne cacherons pas que briser directement les obstacles quotidiens à notre bien-être est un sentiment jouissif. Nous n'attendons pas le Grand soir ; nous voulons dépasser les plaisirs normés et les peurs que ce vieux monde nous impose, et c'est bien parce que nous vivons dans un monde monotone et effrayant, composé de devoirs, de "droits", de supermarchés et de flics, que le détruire se doit d'être jouissif. La destruction de biens matériels est la démonstration en actes qu'il y a des problèmes politiques et sociaux. De toute façon, la "casse" est pour nous une tactique réfléchie et adaptée à la situation, elle va bien au-delà du "défouloir pour violents". Les objets, vitrines, enseignes cassés ne sont pas pris au hasard. Ils sont ciblés en fonction de l'impact qu'ils ont sur notre vie quotidienne. Nous les détruisons parce qu'ils sont parmi les atouts de nos sociétés "spectaculaires marchandes", parce qu'ils représentent notre propre destruction.
Que nous avons été manipuléEs, par des forces politiques "au-dessus" de nous, notamment par la police. Que nous avons été infiltréEs par la police.
Ce que nous avons fait à Gênes, nous avions prévu de le faire. Et manifestement, comme prévu, la police ne nous a pas aidé. Dès qu'elle en avait la possibilité, la police s'attaquait violemment aux black blocs. C'est grâce à des réactions tactiques, stratégiques, que nous avons pu éviter de nous faire massacrer (solidarité de groupe, jets d'objets sur la police, barricades, mobilité et mouvements de foule, etc.). Nous ne nions pas la possibilité que des policiers "déguisés" se soient infiltrés dans certains black blocs. Il semblerait logique qu'il y ait eu des policiers infiltrés dans tous les cortèges. Certains, par exemple, se faisaient passer pour des journalistes ou des ambulanciers. C'est un moyen de contrôle bien connu pour identifier et étudier les manifestantEs et leurs agissements. Par rapport à cela, notre but est bien évidemment de les repérer et de les faire dégager.
A Gênes, nous avions prévu de nous attaquer à des bâtiments représentant diverses formes de pouvoir. Nous nous sommes exécutéEs avant que de quelconques provocations policières puissent avoir lieu. Nous l'assumons entièrement et tenons à faire remarquer que si la police a bien évidemment participé directement aux violences de ces deux jours, c'est en s'attaquant aux manifestantEs, de toutes parts. La violence policière s'est exprimée massivement sur quelques km2 à Gênes, de la même manière qu'elle le fait quotidiennement partout ailleurs. Pas besoin de manifester contre le sommet du G8 pour ça.
Que les blacks blocs, "une minorité de manifestantEs", ont gâché la fête.
Le but des manifestantEs était, pour la quasi-totalité, de rentrer dans la zone rouge, de perturber le sommet du G8. Nous avons à notre façon perturbé le sommet du G8. A Gênes, les maîtres du monde voulaient être tranquilles. Vingt mille policiers devaient leur assurer la paix sociale. Cela n'a pas fonctionné du tout puisque ces milliers de sbires n'ont pu s'empêcher de tuer une personne, d'en blesser plus de six cents, d'en arrêter et d'en torturer des centaines... Diaboliser les black blocs est très utile pour certains partis et organisations politiques, qui par contre coup sont les seuls détenteurs d'une légitimité à manifester. Mais la division manichéenne des manifestantEs en "gentilLEs pacifistes" et en "méchantEs casseurs et casseuses" ne peut que faire le jeu du pouvoir, qui n'a pourtant pas fait de détail quand il s'est agi de réprimer le plus brutalement possible. Cette division est d'autant plus incohérente lorsqu'elle provient de personnes dites de gauche, qui soutiennent certaines luttes armées comme celle au Chiapas. Est-ce que c'est parce que nous, occidentaux et occidentales, nous souffrons moins du capitalisme que d'autres et que certaines femmes sont moins ouvertement opprimées, que notre tentative d'ébrécher le système est moins légitime ?
D'autre part, nous tenons à rappeler que plusieurs milliers de manifestantEs ont pris part à la destruction de biens matériels et aux affrontements avec la police, que ce soit de façon préméditée ou spontanée. Il ne s'agit pas d'une "minorité" de personnes, pas plus en tout cas que les autres cortèges n'étaient des "minorités", chaque groupe ayant sa manière d'agir.
Enfin, Bush a reproché aux manifestantEs de prétendre représenter les pauvres. Pour ce qui nous concerne, qu'il se rassure, nous ne représentons que nous-mêmes. Mais c'est déjà énorme, et plus nous serons nombreux et nombreuses à parler et à agir contre ce vieux monde, plus Bush aura de raisons de trembler au fond de sa Maison blanche... La révolte contre ce monde n'est pas minoritaire, encore moins anecdotique, elle s'exprime partout à travers le monde, dans les écoles, les cités, les rues, etc.
(Rédigé début août 2001)
7. — La police infiltrée par les Black Blocs... ou le contraire ?
http://www.cedetim.org/genova/BB.html
Par un auteur anonyme
Ce que les événements de Gênes ont mis en crise c'est l'absurde croyance aveugle des classes moyennes envers la démocratie. Ce qui a été remis en question à Gênes c'est la pratique de la "gauche de la gauche" ("le peuple de Porto Allègre", la fraction mouvementiste de la social-démocratie, le Ministère Européen délégué à la manipulation et au contrôle des "mouvements sociaux") qui consiste à utiliser la révolte réelle des "masses" contre le système capitaliste, pour servir dans la guerre inter-impérialiste, Socio-Européens contre Libérale-Américains. L'affirmation gratuite de l'infiltration des Black Blocs par la police veut nous masquer les enjeux qui ont été posés pendant et depuis Gênes. A savoir transférer le débat, qui porte sur le dilemme gestion citoyenne du capitalisme (1) ou transformation radicale (révolution ?), sur la question subsidiaire et afférente violence/non-violence.
Casarini (porte parole des Tute Bianche) a déjà tranché, puisqu'il déclare le 22 juillet : "nous devons combattre sur deux fronts, contre la répression policière et contre les violents", évidemment, pour lui il s'agit de combattre "démocratiquement" la répression, et d'affronter "la fraction violente" à coups de manche de pioche.Ce sont les Tute Bianche et le GSF qui ont décidé de clouer le mouvement dans cette impasse en pratiquant la bonne vieille méthode stalinienne, la calomnie, affirmant sans en apporter aucune preuve que les Black Blocs seraient manipulés par les services secrets. Ce mensonge a une triple fonction :
— disqualifier comme "extrêmement dangereux", "sujets à toute les manipulations" (toujours et partout), tous ceux qui posent de façon radicale et pratique la question du renversement de l'ordre du monde (de manière violente ou non-violente) ;
— renforcer la croyance selon laquelle l'action directe auto-organisée serait inatteignable : cela serait affaire de spécialistes ou de flics (de sujets mythiques, mais en tout cas pas de "tout un chacun") ;
— ramener l'ensemble des pratiques, et donc des théories, dans le cadre du jeu démocratique : les calculs politiciens, la délégation aux leaders.
Dès le 20 juillet au soir, les "leaders du mouvement" (Casarini des Tute Bianche et Agnolleto du GSF) déclaraient qu'ils avaient des preuves irréfutables de la collusion entre Black Blocs et police, que ces preuves étaient en lieu sûr. Ils dévoilaient une photo et un film vidéo.
— La photo : sept personnes en civil, agressifs, qui gardent le portail entrouvert d'une caserne de carabiniers. L'un est armé d'un bâton, un autre est casqué (casque, de moto) et deux d'entre eux ont le visage masqué par un foulard. Il s'agit de carabiniers qui sont sortis en civil pour protéger leur caserne au passage de la manif, d'ailleurs les deux foulards sont des foulards d'uniforme en dotation chez les carabiniers, facilement reconnaissables.
- — La vidéo : sur une place tout à fait calme, un type balèze - blue-jean, T-shirt noir, un foulard blanc (un bout de drap visiblement) sur le bas du visage, un manche de pioche à la main - discute avec un flic en tenue anti-émeute. Le premier est un flic en civil, indéniablement. Deux jeunes en scooter s'arrêtent à leur hauteur et leur adressent la parole, puis repartent. C'est tout ! (2)Des appels à témoin sont lancés par tous les "leaders" du "peuple de Seattle" : il faut à tout prix des preuves, des témoignages, des dépôts de plaintes (sic) pour prouver la collusion Black Blocs/police. Tous les journaux reproduisent cet appel, les télés s'en font l'écho, des sites Internet sont ouverts à cette fin.
Cette assurance dans le ton et ce martelage médiatique ont atteint leur but, ça y est la manipulation des "violents" est considérée comme acquise, presque un "fait historique".
Plus le mensonge est gros et plus il se pose comme une évidence qui n'aurait pas besoin d'être étayée par des faits. Impossible de parler de Gênes avec qui que ce soit sans que l'on entende : c'est prouvé, les Black Blocs étaient infiltrés. Prouvé par qui, par quoi ? On ne sait pas.
Et chacun de raconter son anecdote. Pour ma part j'en ai entendu des salées, mais absolument jamais une seule de sérieuse. "J'ai bien vu que les première personnes qui ont chargé les flics sur la place Kennedy n'étaient pas masquées, c'est bien la preuve que c'étaient des flics", j'imagine que s'ils avaient été masqué cela aurait également constitué une preuve.
Je suis allé éplucher les "témoignages" recueillis sur internet et j'ai remarqué que tous les récits faits à la première personne, dès qu'ils abordent la question des "violents", deviennent indirects (on m'a dit que... des gens m'ont dit qu'ils avaient vu que... je sais de source sure que... etc.) et généraux (on ne précise jamais le lieu ni le moment). Beaucoup, par ignorance, ne décrivent que l'activité classique des flics en civil : infiltrer les cortèges pour renseigner et éventuellement procéder à des interpellations (j'ai vu des flics en civils traverser le rang de flics en uniforme, j'ai vu des flics en civil portant des bâtons, etc.). Quand ce n'est pas un mélange des deux : "on m'a dit que quelqu'un avait vu des civils charger des bâtons dans un fourgon de flic".
On trouve surtout des délires paranoïaques (3) :
— l'un a vu des casseurs vêtus de noir parler avec un type habillé avec des vêtements clairs ;
— plusieurs témoignages font mention de gens habillés en noir qui se cachent pour changer de vêtements et se fondre dans la foule ;
— beaucoup s'étonnent que les "casseurs armés jusqu'aux dents" aient pu traverser les frontières avec "tout leur matériel"... (oui, toutes ces pierres qu'ils ont ramenées d'Angleterre et ces bâtons qu'ils ont taillés dans la Forêt Noire !) ;
— plus nombreux encore sont ceux qui, ayant tellement intériorisé leur impuissance, trouvent probant que "les violents arrivent à s'en tirer" alors que les pacifistes (qui refusent de s'enfuir devant les charges de police) se font matraquer ;
— un perspicace a reconnu des "nazi-skin" à leur "crâne rasé".
On trouve quelques faits troublant, mais assez délirants et très peu étayés (en fait des mensonges grossiers), quand on dit des grosses conneries on s'arrange pour le faire dans le style indirect (on m'a dit que) :
—"des amis belges m'ont dit avoir vu un groupe de Black Bloc avec des transmetteurs et des microphones installés dans leur casque de moto, ils se déplaçaient de manière coordonnée après avoir reçu des ordres via les transmetteurs...";
— "j'ai échangé quelques mots avec un gars du Bici-G8 [...] il me dit avoir vu des policiers [en uniforme] casser des cabines téléphoniques...";
— "des témoins directs ont déclaré avoir vu des Black Blocs parler tranquillement avec la police...".
Des témoignage criant de vérité (mais pas d'intelligence) :
— "pour repartir de Gènes, les trains étaient complètement désorganisés et volontairement désorganisés pour augmenter la tension [...] il y a eu de l'obstructionnisme de la part des cheminots, eux aussi alignés sur la stratégie de la terreur...";
— [dans le cortège pacifiste, aux abords de la zone rouge] "un jeune homme commence à insulter les policiers en allemand. [...] Je le regarde dans les yeux et je lui demande pourquoi il fait ça. Aucune réponse. Il continue imperturbable. [...] Il s'éloigne [...] Je le suis, lui tape sur l'épaule et lui demande comment il s'appelle. Il ne me répond pas [...] me dit de ne pas le toucher. [...] Il s'en va. Toute relation est impossible, il est clair qu'il récite un rôle. [... le lendemain] B. me dit "regarde, ce sont des types du Black Bloc qui descendent de cette camionnette". [...] Parmi eux il y a le type [que j'ai vu la veille], maintenant c'est clair : ce n'est pas un manifestant."
Ce qui me stupéfait c'est que ce vieux tour de passe-passe stalinien fonctionne aussi bien, y compris dans "nos" rangs. De nombreux camarades qui ont participé aux Black Blocs à Gênes me disent en gros : "il n'y a pas de fumée sans feu, si autant de gens l'affirment, cela est certainement vrai. Qu'il y ait eu une poignée de provocateurs ne change pas grand chose à l'affaire vu que ce sont des milliers de personnes qui ont participé aux affrontements".
En dehors de toute considération sur le rôle de la "vérité", ce point de vue me semble dangereux car il ne prend pas en compte le rôle stratégique que cette calomnie occupe. Ce mensonge va jouer un rôle prépondérant dans les débats qui vont suivre la "fracture de Gênes", un rôle de disqualification à priori de toute prise de position radicale. De plus ce mensonge joue un rôle également (et paradoxalement) dans le dispositif répressif qui va se mettre en place contre les "violents". Paradoxalement parce que, suivant une étrange logique, si les Black Blocs sont de mèche avec les flics il n'y a aucune raison de leur affirmer une quelconque solidarité. Sans remarquer la contradiction : si les Black Blocs étaient de mèche avec les flics, ils ne subiraient pas la répression.
Déjà cette logique a servi à mettre en place des instruments de délations, des sites Internet ("Notre recueil de témoignages et de plaintes sur les violences visent autant les forces de l'Ordre que les groupes d'extrémistes violents. Si nous pouvions aider à mettre en prison ceux qui ont dévasté des rues entières de Gênes nous en serions très heureux : les violents sont nos ennemis"- Peacelink). Certains qui, jusqu'à présent, pouvaient passer pour "être du mouvement", ont d'ores et déjà choisi de se positionner contre les "forces du désordre", de rajouter à la confusion en alimentant la calomnie. Par exemple Serge Q; qui aurait "remarqué un trio de types masqués, sportifs à la petite quarantaine qui s'agitaient beaucoup et que les autres BB, manifestement évitaient." (4) Ce ne serait que bouffon si notre ex-camarade n'était pas conscient que ce sont ces genres de saloperies qui ont permis de former les pelotons d'exécution tout au long de l'histoire du stalinisme.
Je joins ici quelques éléments afin de comprendre quels sont les enjeux et la situation en Italie.
Les Tute Bianche constituent en premier lieu une très grosse entreprise commerciale, avec les plus grosses salles de concert et les plus grands débits de boissons du pays (accompagnés bien sûr du monopole des substances illicites qui se vendent dans leurs "espaces libérés", libérés de tout sauf du rapport marchand). Un "Centre Social" Tute Bianche est un hybride entre le Zénith (pour la taille et le SO) et un bar branché de la rue Oberkampf (pour les rapports sociaux qui s'y développent), c'est un lieu auprès duquel la moindre MJC de banlieue passerait pour un antre de la subversion. Leur énorme richesse financière s'accompagne évidemment d'un système de clientélisme puisqu'elle représente un nombre considérable d'emplois salariés.
Les Tute Bianche sont une institution (aux deux sens du terme) elles sont complètement imbriquées dans la gauche parlementaire, elles possèdent des conseillers municipaux dans certaines grandes villes et font partie de la majorité municipale aux côtés de la coalition de l'Olivo (ex-communistes, démocrates chrétiens de gauche, verts, centre gauche). Aux élections les Tute Bianche appellent à voter PC (refondation).
Les Tute Bianche, pour tout ce qui précède et aussi pour leurs pratiques staliniennes du manche de pioche à l'encontre des radicaux (5) réussissent à faire l'unanimité du mouvement contre elles. Chose intéressante puisque la critique de leur crapulerie tend à produire une radicalisation et une homogénéisation de l'ensemble du mouvement, dans un espèce de "front du refus". A tel point qu'au rassemblement de Naples en avril, où l'on a vu pour la première fois depuis dix ans des assemblées communes autonomes, anti-impérialistes et anarchistes (insurrectionnalistes ou non), les Tute Bianche on été exclus de la manif.
Ceci étant posé, les Tute Bianche étaient en osmose avec le GSF (un autre nom d'ATTAC-international, c'est à dire de l'Internationale Socialiste) et elles ont formé un cortège commun avec les jeunesses communistes (refondation) et la LCR (6). La "stratégie" de tout ce beau monde était de faire massacrer leurs troupes pour se poser en victime devant les caméras et ainsi dénoncer la violence unilatérale de l'Etat ("créer du consensus" comme dirait le lèche-botte Casarini). Ceci au seul profit électoraliste de la gauche qui a intérêt à diaboliser Berlusconi (ponctuellement, car ils peuvent être copains comme cochon). Leur illusion a été de penser qu'ils allaient pouvoir rejouer l'affrontement simulé (et négocié auparavant avec la police, comme ils avaient l'habitude de le faire avec la gauche (7)), franchir les cordons de flics par un usage modéré de la force et que ces derniers réagiraient avec une violence proportionnée, reconnaissant avec fair-play leur défaite (?).
L' "objectif militaire" étant posé, regardons maintenant l'objectif politique, le discours. Contrairement à ce que beaucoup croient en France, le discours des Tute Bianche n'est en rien différent du discours social-chrétien que l'on peut trouver dans Le Monde Diplomatique,mélange de démagogie et de bons sentiments : abandon de la Dette (on aimerait bien savoir ce que ça va changer pour les prolétaires de l'hémisphère sud, que leurs dirigeants s'en mettent encore plus plein les fouilles), taxe Tobin et citoyennisme à tout crin. Des conneries du genre "les 8 grands qui dirigent la planète et que l'on va influencer".
Alors que nous étions continuellement rejoint par de nouveaux groupes de manifestants et des jeunes prolétaires du coin (des "casseurs"), une épicerie, un tabac, un magasin d'accessoires de moto et une station service (qui n'ont pas pu être mises en route pour fabriquer des molotovs mais où nous avons trouvé des ballons, ce qui nous a permis d'improviser quelques parties de Foot) ont été pillés. Tous les édifices administratifs ainsi que les banques ont été saccagés.
Cela faisait déjà deux heures que nous combattions et courrions, alors nous avons pris quelques répits et pique-niqué (en oubliant de payer l'addition, il est vrai). De là, un cortège s'est formé pour partir à l'assaut de la "zone rouge", et un autre pour attaquer la prison, de nombreux camarades restaient à l'arrière pour garder les barricades.
Après avoir mis les carabiniers en déroute, le groupe d'assaillants de la prison a incendié le bâtiment administratif puis a été obligé de se replier vers l'Ouest, les renforts de flics ayant réussi à le couper de sa base arrière. Il s'est donc retrouvé dans la zone dévolue aux pacifistes où les flics l'ont poursuivi. Finalement il s'est dissous pour revenir, "en civil", vers la Piazza Giusti. Vers 16h les affrontements se concentraient au sud-est de "notre" zone (Corso Torino, Piazza Alimondi) où luttaient au coude à coude, black blocs, autonomes, anarchistes, racailles et Tute Bianche de base (au grand dam de leurs chefaillons qui courraient partout en tentant désespérément d'arracher les pierres et les bâtons des mains de "leurs" petits soldats).
Cette bataille a débuté vers 15h et a duré plus de trois heures, les flics en ont pris pour leurs grades, plusieurs fois ils ont dû battre en retraite, laissant des fourgons à la proie des flammes... pour s'achever par l'assassinat de notre compagnon Carlo (à 17h30). Il n'y a rien à raconter sur ce fait que vous ne sachiez déjà.
Ensuite ce fut l'amère défaite...
A Venise, les Tute Bianche ont d'ores et déjà attaqué à coups de manche de pioche un stand de solidarité.
Pas de doute, qu'en France aussi les débats vont être apres. Il doit être clair que la rupture est inévitable à très court terme, autant "la gauche de la gauche" a l'intention de donner toujours plus de gages de respectabilité au Pouvoir, autant il est exclu que le mouvement radical se contente du rôle de mercenaire au service du jeu politicien. La seule question est de savoir dans quel camp chacun va se ranger. Qui d'entre les soi-disant "anti-capitalistes" va considérer que sa tâche prioritaire est de déclarer la guerre aux subversifs ?
Notes :
1- Pour une documentation plus complète, cf. les débats en cours sur http://web.tiscalinet.it/anticitoyennisme
2- Cf., dans Le Monde du 24 Juillet, un article qui tourne en dérision cette conférence de presse
3- toutes les citations qui suivent sont extraites du site proche des Tute Bianche : http://www.ecn.org/contropotere. Je n'en ai omise aucune.
4- Dans un texte "Les multiples visages de la révolte globale et la face assassine de Big Brother", où il fait l'apologie des Tute Bianche, dont il aime "la façon de faire respecter leurs propres principes en respectant ceux des autres". Il doit surtout apprécier leurs appels à la délation et leurs pleurnicheries sur la trahison de la gauche. Lire à ce propos le texte "Répression et géométrie euclidienne", traduit et diffusé par Serge Q; sur samizdat.net.
5- A Gênes, l'année dernière, les Tute Bianche ont chargé le cortège qui s'affrontait avec les flics, sans parler des escarmouches quasi quotidiennes ni de la violence débile que peuvent déployer ces "militants" quand ils accomplissent leur tâche habituelle c'est à dire celle de videurs de concert.
6- Sud Ribelle par contre a refusé de fonctionner avec les Tute Bianche, ainsi que la grande majorité des Centres Sociaux italiens. Les autonomes n'ont plus aucun rapport avec ces gens là. Voir le communiqué, du Ska de Naples, du 25 juillet où ils affirment "nous sommes tous des Black Blocs" ce qui est le contre-pied des Tute Bianche qui eux réclament à grands cris l'arrestation des "casseurs" et déplorent la faiblesse de la répression à leur encontre.
7- "Quand à l'intérieur des régimes démocratiques se manifestent des mouvements collectifs de contestations, un quota de violence est physiologique et constitue un coût incontournable.. Il s'agit de décider si il faut le réprimer de manière indiscriminée, ce quota, au risque de radicaliser la violence et de l'éteindre ; ou alors justement "de la contenir". [...] Au cours d'une réunion à la préfecture d'une ville du Nord, les responsables de l'ordre public et certains leaders du mouvement [des Tute Bianche] discutèrent pointilleusement et enfin convinrent minutieusement tant du trajet que de la destination finale du cortège. Et nous nous sommes mis d'accord sur le fait qu'il y avait une limite, matérialisée par un numéro de rue, atteignable avec le consensus des forces de l'ordre, et un autre point délimité par un autre numéro de rue plus élevé, non "consenti", mais "toléré". L'espace entre ces deux lignes imaginaires - une centaine de mètres - fut ensuite le "champs de bataille" d'un affrontement non sanglant et presque entièrement simulé (mais il n'apparaissait pas ainsi sur les retransmissions télévisées) entre les manifestants et la police". In La Republica du 14 juillet 2001, interview de Luigi Manconi, ex responsable du SO de Lotta Continua, porte-parole des Verts jusqu'en 2000, actuellement sénateur du Centre Gauche et sociologue.
8- Contrairement aux Tute Bianche, les radicaux ont évité de pénétrer au cœur du dispositif policier (la zone orange) sans assurer leurs arrières.
9- D'après un ex-camarade (Serge Q.), dresser des barricades et répondre aux lancers de grenades lacrymogènes envoyées à tirs tendus par des jets de pavasse serait "tomber dans le piège de la violence spectaculaire".
8. — Lettre de l'intérieur du black bloc...
http://vegantekno.free.fr/blacksblocs.html
.....Je cours aussi vite que mes poumons asthmatiques me le permettent, au milieu de la cohue. Mon ami et moi nous tenons la main pour qu'on ne se perde pas de vue, mais je suis un peu à la traîne. Il tient une bien meilleure forme que moi, et il serait sûrement déjà loin des lacrymos si je ne le ralentissais pas.
.....Un groupe de flics anti-émeute se rapproche et je lâche la main de mon ami, pour qu'au moins l'un de nous puisse s'échapper. Il file vers une rue adjacente. Je suis petite, et seule maintenant, les flics me remarquent beaucoup moins. Je lève les mains, signe que je me rends, et laisse les flics me pousser là où ils nous mènent touTEs - émeutierEs vêtuEs de noir tout autant que manifestantEs "conventionnelLEs" -, au bout d'une impasse.
.....Il n'y a sûrement aucune issue, c'est un piège, mais le nuage de lacrymo est trop épais, ici, pour que je résiste. Je tâtonne, je cherche mon masque à gaz, mais je vais là où on me dit d'aller. Je me rends compte que certaines personnes avec lesquelles j'ai manifesté sont mises de côté par les keufs et jetées au sol. Des manifestantEs essayent de les arracher des mains de la police. Un mec est délivré des flics et se met à courir ; il s'en sort, mais l'ami avec lequel je suis venu est arrêté. La dernière fois que je le vois, ce jour là, il est allongé à plat ventre sur le goudron, deux énormes flics en civil accroupis sur lui. Comme la plupart des gens autour de moi, je fuis.
Nous battons en retraite, mais juste autant que nécessaire. Et dans quelques minutes, nous retrouverons notre cortège et avancerons de nouveau sur la zone déclarée interdite par la police ; interdite à touTEs, sauf à un petit groupe composé majoritairement d'hommes blancs, extrêmement riches, extrêmement puissants.
.....Si des expressions comme "avancer sur" ont une consonance militariste, c'est peut-être parce que je fais partie d'un groupe qui a au moins des apparences paramilitaires. Nous sommes vêtuEs d'une espèce d'uniforme et paraissons volontairement menaçantEs : bandanas noirs, pantalons de treillis noirs plus ou moins en loques, sweats à capuche noirs (avec les patches à slogan optionnels), et chaussures du style docs noires (ou pour les veganNEs, des Converse noires délabrées).
.....Je fais partie du "black bloc", un groupe international d'individuEs plus ou moins proches. Nous ne représentons aucun parti, et il ne faut pas cotiser ou participer à des réunions pour nous rejoindre. Nous apparaissons lors de toutes sortes de manifestations, des actions pour la libération de Mumia Abu-Jamal jusqu'aux manifestations contre les sanctions infligées à l'Irak, et lors de tous les sommets internationaux d'institutions financières et politiques comme l'OMC ou le G8. Même si la plupart des anarchistes ne se camoufleraient pas le visage avec des foulards noirs ou ne briseraient pas les vitrines des Mc Donald's, dans les black blocs nous sommes presque touTEs anarchistes.
.....La plupart des personnes que je connais au sein des black blocs travaillent dans une logique "non-profit", dans des milieux associatifs. CertainEs sont profEs, syndicalistes ou étudiantEs. CertainEs n'ont pas de boulot à plein temps, mais passent beaucoup de temps à essayer de changer la vie localement. Elles/ils lancent des projets de jardins collectifs, d'ateliers-vélos ou de bibliothèques. Elles-ils cuisinent pour des groupes comme Food Not Bombs. Ce sont des personnes réfléchies qui, si elles n'avaient pas des idées et des occupations politiques et sociales si radicales, pourraient être comparées à des religieux/ses, ou disons, à des personnes qui en général cherchent à rendre service...
.....Il y a tout de même beaucoup de différences entre nous, notamment au niveau politique. J'ai connu dans les black blocs des personnes qui venaient de Mexico et d'autres de Montréal. Je pense que le stéréotype qui veut que l'on soit majoritairement jeunes et blancHEs est recevable, mais je ne suis pas d'accord pour dire que nous sommes surtout des hommes. Evidemment, quand je m'habille avec de larges habits noirs, et que mon visage est dissmulé, beaucoup pensent que je suis un garçon. Le comportement des black blocs n'est pas assimilé à celui de femmes, les journalistes présument donc souvent que nous ne sommes que des gars.
.....Les personnes qui se joignent au black bloc peuvent manifester avec le reste du groupe, mettant en valeur notre solidarité et apportant une visibilité aux anarchistes ; nous pouvons réveiller l'ambiance de la manif, intensifier l'atmosphère pour encourager les autres à exiger bien plus que de simples réformes de ce système pourri. Bomber des messages politiques sur le murs, détruire la propriété de grandes entreprises et créer des barricades avec du matériel trouvé sur le chemin font partie des tactiques habituelles des black blocs.
.....Les black blocs sont un phénomène assez récent, peut-être vu aux Etats-Unis pour la première fois au début des années 1990, inspiré des tactiques protestataires allemandes des années 1980. Les black blocs peuvent être en partie une réponse à l'énorme répression du FBI durant les années 1960,70 et 80, à l'encontre des groupes activistes. Il est quasi impossible, aujourd'hui, de créer un groupe d'activistes radicales et radicaux, sans craindre l'infiltration de la police. Pour beaucoup, mener l'action directe dans les rues avec très peu de préparation, et uniquement avec un petit cercle d'amiEs, semble être une des seules formes possibles de contestation pratique.
..... Même s'il n'y a pas de consensus clair entre nous sur nos idées politiques, je pense pouvoir avancer quelques idées communes à touTEs. La première est la philosophie anarchiste de base ; nous ne voulons ni ne nécessitons de gouvernements et de lois pour décider de nos vies. Au lieu de ça, nous imaginons une société de vraie liberté pour touTEs, où le travail comme le jeu seraient partagés par touTEs, et où les rapports seraient basés sur l'entraide. Au-delà de cette vision d'une société idéale, nous pensons que l'espace public est pour tout le monde. Nous devrions avoir le droit d'aller où nous voulons, quand nous voulons, et aucun gouvernement ne devrait décider de nos mouvements, surtout lorsqu'il s'agit d'avoir des sommets secrets comme ceux de l'OMC, qui prennent des décisions qui influent sur la vie de millions de personnes.
..... Nous pensons que détruire les propriétés de multinationales comme The Gap, qui oppriment et exploitent, est légitime et utile. Nous considérons qu'il est légitime de se défendre quand nous sommes physiquement misES en danger par des lacrymogènes, matraques, armes de service et autres technologies policières. Nous rejetons entièrement l'idée que la police soit autorisée à contrôler chacun de nos actes. Lorsqu'on observe les cas de Rodney King, Amadu Dialo, Abner Ruima, le scandale des Ramparts à Los Angeles et des Riders à Oakland, on peut conclure que les abus de la police ne sont pas seulement endémiques, mais permanents.
..... Nous vivons dans une société raciste, homophobe et sexiste, et tant que cela fera partie du système, cela existera à l'intérieur de son bras armé, la police. D'un point de vue plus large, notre société permet à quelques unEs de contrôler ce que d'autres font. Ceci crée un pouvoir inégalitaire qui ne peut être remédié par des réformes de la police. Le problème n'est pas seulement que les policiers abusent de leurs pouvoirs, nous pensons que c'est l'existence de la police qui est un abus de pouvoir. La plupart d'entre nous pensons que les flics sont de trop sur nos chemins et dans nos actions, et que nous avons de fait le droit de nous confronter à eux directement. CertainEs d'entre nous incluent la possibilité d'attaquer physiquement les flics. Je tiens à souligner que ce point est controversé même au sein du black bloc, mais explique aussi que nous sommes beaucoup à envisager la lutte armée pour la révolution, et que dans ce contexte, attaquer la police ne semble pas déplacé.
.....Il y a eu des heures de débats, autant dans les médias conventionnels que dans ceux de gauche, sur les black blocs. La majorité des médias s'accorde à dire que le black bloc, c'est mal. Le consensus des médias conventionnels est de nous dire méchantEs et extrêmement dangeureux/ses. Les médias progressistes trouvent, en général, que nous sommes mauvaisES, mais qu'au moins, nous sommes peu nombreux/ses. Tout le monde semble nous trouver violentEs. La violence est un concept ambigu. Je ne sais pas vraiment quelles actions sont violentes et lesquelles ne le sont pas. Et quand peut-on considérer un acte violent comme un acte de légitime défense ? Je trouve que définir le bris d'une vitrine d'un magasin Nike comme étant violent enlève du sens au mot. Nike fabrique des chaussures avec des produits chimiques toxiques dans des pays pauvres, en exploitant la main d'œuvre locale. Puis il vendent ces chaussures à des prix élevés à des jeunes noirEs pauvres vivant en Occident. Pour moi, ils pillent les ressources des communautés pauvres, au Nord comme au Sud, accentuant la misère et la souffrance partout. Je pense que la misère et la souffrance pourraient être considérées comme violentes, ou tout au moins comme déclencheurs de violence.
.....Quelle violence causons-nous lorsque nous brisons une vitrine de magasin Nike ? Du bruit, c'est peut-être ce qui est pris pour violent. Du verre brisé, ce qui peut blesser des gens, mais ce sont souvent uniquement des membres du black bloc qui entourent ces vitrines, et celles/ceux-ci ont déjà envisagé ce risque. Cela force une multinationale multimilliardaire à remplacer leurs vitres. Est-ce ceci qui est violent ? Il est vrai qu'unE de leurs employéEs sous-payéEs devra nettoyer tout ce bordel, ce qui est dommage ; mais d'un autre côté ça fera aussi un extra pour unE vitrierE…
..... En tant que tactique de contestation, l'utilité de la destruction de biens est peut-être limitée, mais importante. Elle attire les médias et démontre que les multinationales ne sont pas aussi intouchables qu'elles en ont l'air. Les personnes qui manifestent, et celles qui regardent la télévision, peuvent voir qu'un petit pavé dans une main peut détruire un mur symbolique. Une vitrine détruite d'un magasin Nike ne menace aucunE individuE, mais essaye d'exprimer que nous ne voulons pas que Nike améliore son fonctionnement mais que nous voulons sa destruction complète. Et je n'ai pas peur de le dire.
..... La plus importante plainte exprimée par la gauche au sujet des black blocs consiste à dire que nous donnerions une mauvaise image des manifestations. La frustration est compréhensible pour des gens qui ont passé des mois à planifier l'organisation des manifestations, lorsqu'elles/ils s'aperçoivent qu'un groupe assez effrayant de jeunes gens attire toute l'attention en mettant simplement le feu à quelques endroits. Bien sûr, dans cette critique, manque l'évident constat que les mass-médias ne couvrent jamais le réel contenu des manifestations. Les manifs militantes et les actions pacifiques de protestation sont rarement évoquées par les médias. Même si j'aimerais que les médias rendent compte de toutes les sortes de manifestations, et surtout de ce qui inspire profondément et politiquement ces manifestations, je suis aussi consciente que certaines tactiques militantes attirent l'attention des médias.
..... J'ai commencé à m'investir dans l'activisme pendant la guerre du Golfe, et j'ai vite appris que beaucoup de monde dans une manif, ça ne suffit pas toujours pour que les médias en parlent. J'ai passé des semaines à organiser des manifs contre la guerre. Nous étions parfois plusieurs milliers à manifester. Mais les journaux comme les chaînes de télévision nous ignoraient toujours. C'est devenu complètement différent le jour où j'ai vu quelqu'unE casser une vitrine lors d'une manifestation. Nous étions soudainement présentEs dans toute la presse, écrite et télévisée. Cet état d'esprit combatif au sein des manifestations anti-mondialisation lors de ces deux dernières années a indéniablement contribué à hausser le niveau d'attention accordé par les médias à la mondialisation. Et bien que le black bloc ne soit pas l'unique raison à cela (une myriade de stratégies créatives et innovatrices ont aidé à apporter l'œil inconstant des médias en direction de la gauche), je pense que George Bush 2 s'est senti contraint de s'adresser directement aux manifestantEs lors du sommet du G8 à Gênes à cause de l'importance médiatique que prend notre mouvement.
.....Une des plaintes de la gauche, et en particulier des autres manifestantEs, à l'encontre du black bloc, est qu'elles/ils n'aiment pas nos masques. Je me suis fait hurler dessus par un manifestant, style flic, qui m'ordonnait d'enlever le mien. Cette idée ne peut nous convenir. Ce que nous faisons est illégal. Nous faisons de l'action directe militante. Nous sommes bien conscientEs que la police photographie et filme ces manifs, même lorsque la loi ne le leur permet pas. Enlever nos masques signifierait nous jeter dans la gueule du loup.
..... Les masques servent un autre but, symbolique cette fois. Même s'il y en a qui aiment imposer leur visions, ou se populariser dans le milieu anarchiste, le black bloc maintient l'idée de placer le groupe avant l'individuE. Nous accordons rarement d'interviews à la presse (et celles/ceux d'entre nous qui le font sont généralement désapprouvéEs ou considéréEs avec suspicion). Nous fonctionnons en groupe car la masse procure la sécurité et permet d'accomplir plus que des actes isolés. Par ailleurs, nous ne voulons pas que ce combat profite à unE individuE plus qu'à unE autre. Nous ne voulons pas de stars, ni de porte-parole Je pense que l'anonymat du black bloc est en partie une réponse aux problèmes rencontrés lors des grandes mobilisations pour les droits civiques, féministes, contre le nucléaire et contre la guerre. Dépendre de leaders/leadeuses charismatiques n'a pas seulement mené à des combats internes et à de la hiérarchisation, mais a aussi permis à la police et au FBI de trouver des cibles faciles, qui, tuées ou arrêtées, laissaient les militantEs désemparéEs. Les anarchistes refusent la hiérarchie et espèrent créer un mouvement qui soit pour la police difficile à infiltrer et à détruire.
..... Certaines critiques de la gauche viennent de notre prétendue acceptation des valeurs corrompues de notre société. On crie au scandale quand des jeunes bougent une benne au milieu de la route et y mettent le feu. La plupart des gens en concluent simplement que le black bloc agit ainsi pour les émotions que cela procure, et je ne peux pas nier que je me tape une petite montée d'adrénaline à chaque fois que je me risque à agir de cette manière. Mais combien d'entre nous ont réellement mauvaise conscience lorsqu'elles/ils achètent un tee-shirt chez The Gap, même quand nous savons que notre fric va directement dans les caisses d'une entreprise qui exploite violemment les travailleuses/eurs ? Pourquoi la "thérapie du shopping" serait-elle plus acceptable que les plaisirs suscités par des actes militants, même si ceux-ci restent limités dans leur utilité ? Je pense que même si les actions du black bloc ne servaient qu'à épicer la vie de celles/ceux qui les font, elles resteraient bien meilleures que de dépenser de l'argent au multiplexe, se bourrer la gueule, ou d'autres formes de divertissement et de détente culturellement acceptées.
..... J'ai mes propres critiques de mes actes et de leur efficacité. La destruction de biens, les bombages et l'apparence menaçante à la télé ne suffisent évidemment pas pour mener à une révolution. Les black blocs ne changeront pas le monde à eux seuls. Je n'aime pas la sensation de danger, ou au moins, je déteste imposer la peur du danger à celles/ceux qui ne veulent pas la subir ou ne l'attendent pas, en particulier à celles/ceux qui physiquement peuvent difficilement échapper aux policiers. Je déteste aussi le jargon pseudo-militaire, comme "communiqué", "bloc" ou "camarade". Mais ce que je hais par dessus tout, c'est me faire cracher dessus les grosses orgas, comme l'AFL-CIO ou Global Exchange, par les torchons de gauche comme Mother Jones, ou par la bien aimée Indymedia.org. Même si ça n'est pas le cas pour tout le monde dans les black blocs, je respecte les stratégies de la plupart des autres groupes contestataires. Souvent, d'ailleurs, j'essaie de faire en sorte que les black blocs permettent de détourner l'attention de la police des manifestantEs non-violentEs. Et quand ce n'est pas possible, j'essaie au moins de me tenir à l'écart des autres manifestantEs.
..... Malgré mes inquiétudes, je continue à croire que les actions du black bloc valent le coup. Et lorsque je constate l'accroissement des mobilisations et des mortelles violences policières dans le monde (trois manifestantEs abattuEs lors d'une manif contre l'OMC en Papouasie-Nouvelle-Guinée en juin, deux manifestantEs tuéEs par balle lors d'une manifestation anti-mondialisation l'année passée au Venezuela, et Carlo Giuliani, 23 ans, assassiné par la police lors du sommet du G8, à Gênes), il me semble pour le moins ironique de considérer mes actions comme étant violentes et dangereuses quand même la gauche semble penser que les policiers "font juste leur boulot".
..... Je continuerai à protester de cette manière, et celles/ceux qui veulent s'y mettre aussi sont les bienvenuEs. Les pavés sont faciles à trouver et les cibles sont aussi proches que le Mc Donald's de votre quartier.
Mary Black, 25 juillet 2001 - Traduit de l'anglais par Couette & Zanzara athée.
Titre original : Letter from Inside the Black Bloc - Version originale (en anglais) sur : http://www.alternet.org/story.html?StoryID=11230
9. — Gênes : lutte de classe ou marché du militantisme ?
http://vegantekno.free.fr/blacksblocs.html
.....A en croire certains, nous serions à la veille de quelque chose d'important, d'hénaurme, d'extraordinaire, une lueur d'espoir dans un monde d'obscurité : une révolution ! Depuis quelques temps, en effet, les sommets internationaux ou régionaux des gestionnaires du capital-monde donnent lieu, rituellement, à de grandes manifestations où chacun exulte sa colère contre ce qui est appelé la mondialisation (globalisation en anglais) ; ce qui témoignerait, selon les uns, d'une reprise des luttes radicales après une ou deux décennies d'assoupissement de la lutte de classe (les "révolutionnaires", les "radicaux") et, selon d'autres, d'un grand "réveil citoyen" rassemblant tous les peuples du monde (les "réformistes", les "sociaux-démocrates"). Or, ce mouvement anti-mondialisation n'étant ni l'un ni l'autre, il s'agit plutôt d'en percevoir les pièges et les limites afin de tenter d'apporter un début de réponse à la seule question qui importe réellement : ce mouvement s'inscrit-il dans un processus révolutionnaire, un mouvement de classe ?.....Le réformisme radicalo-mouvementiste : encore, toujours, jusqu'à quand ? .....Malgré la focalisation des politiciens et des media sur les groupes de la mouvance autonome et anarchiste, la "tendance lourde" (pour parler comme les journalistes et les professeurs) du mouvement anti-mondialisation est constituée par une multitude d'organisations réformistes et post-staliniennes, toutes à la recherche d'un second souffle après le fiasco historique de leur idéal proclamé : le capitalisme bureaucratique d'Etat. A Gênes, il suffisait de voir défiler l'interminable cortège de partis, de syndicats, de groupuscules gauchistes et la masse pratico-inerte de leurs petits soldats pour s'en convaincre. Après le "mouvement social" (grèves de 95 ; sans-papiers ; chômeurs), voilà le nouveau créneau de ces carriéristes et autres experts de la contestation intégrée : l'antimondialisme.
.....Pour la France, cette tendance est représentée pour l'essentiel par Attac, qui a réussi en peu de temps à fédérer autour de son programme citoyenniste toutes les composantes politiques de la gauche et de l'extrême-gauche du capital, depuis les socialistes au gouvernement de la gauche plurielle et leurs satellites associatifs du "mouvement social" jusqu'aux partis et groupes de jeunesse trotskistes, et obtenant la sympathie de certaines organisations autoproclamées radicales, notamment dans la mouvance antifasciste et parmi l'anarchisme officiel… Soyons sûrs qu'Attac, laboratoire de la néo-social-démocratie ayant habilement intégré les concepts et les revendications des révoltes éthiques de mai 68 et ses suites (municipalisme, démocratie directe, autogestion, autonomie, etc.) dans un discours démocratique, droit-de-lhommiste et progressiste bien policé, jouera demain le même rôle politique que son illustre ancêtre, sa grand-mère social démocrate : l'écrasement, au nom même des travailleurs voire de la "révolution", de tout mouvement autonome de la classe exploitée (salariés précaires ou stables, RMIstes, chômeurs, en "liberté" ou en taule, avec ou sans papiers…).
.....A côté de cette tendance dominante (dans tous les sens du terme), on retrouvait dans les rues de Gênes une minorité agissante composée d'anarchistes et d'autonomes (auxquels vinrent se joindre, pendant les affrontements, des éléments de base d'autres organisations, par exemple du syndicalisme autonome (COBAS, etc.) ou des tute bianche, refusant la logique de négociation et d'intégration et ayant opté pour l'utilisation directe de la violence, soit contre la "zone rouge" (mais une minorité, du fait que cette zone constituait une forteresse imprenable dans l'état du rapport de force existant, mais aussi et surtout avec l'idée que le capital ne se limite pas à 8 maîtres de cérémonie officiant dans leur temple converti en forteresse, mais que, structurant la totalité des rapports sociaux, il étend sa mainmise sur tout le territoire), soit contre toutes les structures du capital et du pouvoir politique à la périphérie de cette zone. Cependant, bien que les "positions" avancées par ces groupes se démarquent clairement du radical-réformisme des organisateurs officiels du sommet (lutte contre le capitalisme global, et non seulement contre la "mondialisation" ; auto-organisation et autonomie de la lutte…) on peut se demander - et la question est posée sans prétendre y apporter une réponse claire et définitive - dans quelle mesure les actions de type insurrectionnel menées par ces groupes ne servaient pas objectivement à renforcer la légitimité de la tendance réformiste dominante, qui, dans sa stratégie de négociation et de dialogue, voulait précisément apparaître comme le seul interlocuteur légitime du G8, le raisonnement de ces crapules étant le suivant : soit vous (le G8) acceptez de nous reconnaître comme interlocuteurs représentatifs, de prendre en compte nos revendications et de nous faire participer aux négociations (démarche du contrôle citoyen, du "mouvement social européen"…), soit vous vous exposez au risque de plus en plus menaçant d'un débordement par une horde de casseurs surexcités et antidémocratiques…
Pour autant, ce questionnement ne signifie pas que toute stratégie violente et, disons, d'action directe et autonome, soit condamnée à l'échec en raison d'un risque inéluctable de récupération par les organisations social-démocrates ; il s'agit uniquement de prendre acte de cette réalité et de réfléchir à de nouvelles formes de stratégies violentes…
Violence/non-violence : faux débat, vraie mystification… .....La violence et la légitimité (ou l'illégitimité) d'y recourir a été au centre des débats. Elle constituait en même temps le cœur de l'orchestration médiatique des affrontements. Un exemple entre mille : les chaînes de télévision diffusaient en continu et quasiment en direct des images d'affrontements et utilisaient d'habiles séquences de montage (par exemple des plans insistants et passant quasiment en boucles sur quelques barres de fer ou quelques bâtons pour faire croire à l'existence de caches d'armes ultra-secrètes) pour amplifier au maximum la violence des manifestants et, a contrario, minimiser la violence des flics et des militaires sur-armés, le tout afin de justifier idéologiquement la répression d'Etat et de la faire accepter par la population en entretenant en permanence un climat de psychose généralisée. Et les politiciens, de gauche ou de droite, n'avaient que ce mot à la bouche s'égosillant sur les casseurs ! Les voyous ! Les anarchistes !
.....Dans le même ordre d'idées, mais avec quelques précautions supplémentaires, les officiels du contre-sommet (le G.S.F. : Genoa Social Forum) ne se privèrent pas d'utiliser ces mêmes arguments contre la violence qualifiée d'aveugle pour isoler les franges radicales agissant lors des affrontements qui venaient perturber les démonstrations pacifiques aux airs de parade militaire et se poser ainsi comme les interlocuteurs légitimes à l'occasion des procédures institutionnelles de la démocratie bourgeoise représentative.
Dans un cas comme dans l'autre, on est au cœur de la même illusion, sciemment entretenue ou naïvement reproduite : présenter la violence comme un choix, une option, un enjeu stratégique et comme une ligne de clivage entre bons et mauvais manifestants, entre casseurs et militants, ou, d'un autre point de vue, entre révolutionnaires et réformistes… Or, la réalité des événements des vendredi 20 et samedi 21 à Gênes a démontré pratiquement la stupidité de cette argumentation : un grand nombre de participants, appartenant à des organisations ayant condamné explicitement la violence ou ayant appelé à une violence purement symbolique et spectaculaire, en firent usage dès les premières charges de carabiniers; et le niveau de violence des combats de rue ne fit qu'augmenter à mesure que s'intensifiait une répression qui visait indistinctement les "pacifistes", "les insurrectionnels" et les "hésitants".
Cette réalité démontre, s'il en était encore besoin, que le recours à la violence n'est jamais, sauf peut-être dans les têtes des militants, le résultat d'une volonté consciente, planifiée et rationnellement mise en pratique, ou, en d'autres termes , un choix politico-militaire ou même éthique, mais le produit d'une situation d'affrontement (de classe) bien déterminée qui mobilise tout un chacun, quelles que soient ses représentations idéologiques ou ses "convictions éthiques". En d'autres termes, la violence ne se choisit pas mais s'impose comme une nécessité pratique inhérente à un stade déterminé de la lutte de classe, dans la seule mesure où la domination d'Etat et l'exploitation capitaliste ne reposent que sur la violence, réelle ou symbolique. Ou, si l'on veut, la violence n'est pas une question théorique, mais une question pratique.
Militantisme contre lutte de classe... .....Le mouvement anti-mondialisation, y compris dans ses franges les plus radicales, reste enfermé jusqu'à présent dans une logique de militantisme politique et se situe dans une extériorité absolue à la lutte réelle de la classe ouvrière, entendue comme la lutte menée par les producteurs selon des modes d'organisation et par des moyens d'action qu'ils définissent eux-mêmes, souverainement, dans le but de s'emparer de l'appareil productif et de le faire fonctionner collectivement en vue, non de l'accumulation de plus-value, mais de la satisfaction de besoins sociaux.
.....Ce constat amène à s'interroger sur les perspectives et les potentialités de ce mouvement dans une finalité rupturiste, révolutionnaire et ses capacités à s'arracher à la logique militante-activiste. On peut envisager, me semble-t-il, deux directions possibles au mouvement anti-mondialisation :
- soit le mouvement reste tel qu'il est et l'affrontement se situera alors sur le terrain purement politicien du conflit de représentativité et de légitimité, terrain sur lequel se plaçaient volontiers, au moment du sommet, les dirigeants politiques, par exemple un président américain déclarant que le mouvement de Gênes n'était pas représentatif de la population. Il ne sera alors pas autre chose qu'un mouvement d'accompagnement et d'intégration dans le cadre des transformations actuelles du capitalisme et de ses représentations politiques : déclin des Etats-nations, émergence de modes de régulation politique de dimensions régionales…
- soit le mouvement trouve une base de classe en réalisant une jonction avec la lutte menée par les travailleurs sur les lieux de production, par les exploités sur les lieux de leur exploitation : prendre pour cibles les moyens de production plutôt que la marchandise (en ce sens, des actes comme le bris de vitrines, l'incendie de voitures et de banques ou les blessures infligées à la flicaille, s'ils peuvent être jouissifs et grisants, paraissent être d'une efficacité subversive relativement limitée) ; s'attaquer au capital en tant que système productif et rapport social plutôt qu'à l'hégémonie de quelques multinationales diabolisées et au capital spéculatif; détruire le mode de production capitaliste plutôt que de quémander une meilleure répartition de la richesse mondiale. En ce sens, ne pourrait-on pas imaginer, au cours de ces sommets, des occupations d'usines, la participation à des grèves locales de travailleurs et une liaison organisée entre ces multiples mouvements de lutte.
.....L'orientation du mouvement vers une base de classe grâce à la lutte autonome des prolétaires (et, par conséquent, l'anéantissement du militantisme) ne résultera en aucun cas de la seule politique volontariste menée par quelques organisations dites révolutionnaires et de leur propagande (on peut même affirmer que, comme par le passé, celle-ci ne jouera qu'un rôle infime) mais de l'évolution du capitalisme, de ses conditions objectives, et, en riposte à l'intensification de l'exploitation de la force de travail et à l'appauvrissement de pans entiers du prolétariat expulsés de la sphère productive, du degré de conscience de classe atteint par la classe ouvrière.
P.R.O.L. 25/09/01 - Texte trouvé sur la liste de discussion du Cercle Social cerclesocial@yahoogroups.com - envoyé par elincontrolado@yahoo.fr
Zoé Wasc
Pourquoi faut-il être absent d'Evian ?
Aller à Evian ; plus encore qu'aller à Gênes ou Barcelone la question est devenue un rituel dans les milieux réformistes, gauchistes, anarchistes, ou anti-globalisation.Réflexion autocritique sur les mobilisations anti-globalisation, et leur rôle dans les démocraties occidentales.
Le rituel Aller à Evian ; plus encore qu'aller à Gênes ou Barcelone la question est devenue un rituel dans les milieux réformistes, gauchistes, anarchistes, ou anti-globalisation. Plusieurs mois avant le déroulement du sommet du G8 à Evian, elle se fait de plus en plus lancinante . La question même, sa récurrence, indique déjà le vide de cette éventuelle présence. Qu'importe de décrire quelle action on va y mener, dans quel objectif, ni surtout en quoi cela s'inscrit dans une continuité de comportement ou d'action, l'important est d'être à Evian, ou pas. La question se suffit à elle-même et devient vite accusatrice, voire agressive, provenant d'un militant, si l'interlocuteur ne répond sobrement et par l'affirmative.
Pour l'essentiel des participants à cette mobilisation, cette présence devra répondre à un refus romantique de l'ordre du monde, dont le sommet du G8 symboliserait l'un des piliers. Romantique parce que ce refus provient d'un raisonnement intellectuel, d'une séduction de l'idée avant tout, d'une réduction des enjeux et des actions à une confrontation idéale. J'y reviendrai.
On ne peut guère douter de la sincérité de chacun en la matière, d'une réelle volonté de compassion avec les premières victimes de cet ordre du monde. Mais il reste que cette sincérité n'amène qu'à une confrontation rituelle avec la symbolique du G8. Rituelle parce qu'elle obéit à des codes très établis, différents pour chaque groupe. Rituelle y compris dans les risques pris par les manifestants au cours des rencontres avec les forces de l'ordre. Rituelle parce qu'elle revient à intervalle régulier — quelle déception ce serait à la fin d'un sommet de ne pas se donner rendez-vous au prochain. Rituelle parce qu'il y a une véritable délectation, un profond plaisir à se retrouver quelques heures, quelques jours au plus, entre communiants d'une même utopie, et je connais bien ce plaisir.
La valse des icônes La force et la présence du rituel permet d'occulter toutes les autres questions. A rechercher le rôle et l'impact d'un sommet du G8, quelle devrait en être alors la réponse la plus appropriée ? Mais surtout qu'est-ce qui, dans l'impact du G8, nous impose le rituel de la confrontation idéale 1 à 2 fois par an ? De quoi nous détourne-t-il ?
Le G8, l'OMC, les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale), les méchantes multinationales sont devenues nos cibles. Mais surtout nous en avons fait nos cibles. Il y a une photo prise à Seattle pendant le blocus de l'OMC en novembre 99. Cadrée en plongée, on y voit un flic américain caparaçonné des pieds à la tête, matraque et masque à gaz, immobile et le regard froid, à ses pieds une jeune femme est assise en tailleur, les mains jointes, elle évoque le courage d'une résistance non-violente. Cette photo peut raconter une situation, un avant et un après. Mais nous ne voulons plus voir le hors-champ. Nous recherchons ce qui n'est plus qu'une icône, une figure idéale. Un robocop froid, bras armé de l'OMC, protecteur de l'ordre du monde. Nous lui enlevons sa réalité pour construire l'iconographie d'un combat idéal, pour nous construire un ennemi rassurant parce que conforme à nos fantasmes. Je le regrette d'autant plus que j'ai pris cette photo et que je connais, là, le hors-champ. A reproduire les rassemblements nous ne construisons plus que ce rituel romantique et il n'y a rien à gagner ainsi contre des icônes, contre des photos, contre nous-mêmes.
Ce besoin d'icônes, de figures simples du mal, de confrontation idéale, cette photo de Seattle nous détourne de l'essentiel : Quel est l'état du monde qui permet la domination des institutions de Bretton Woods ? Quel est l'état du monde qui permet l'émergence des multinationales ? Quel est l'état du monde qui ouvre à l'invention des OGM ? Quel est l'état de la société qui crée la nécessité du G8 ? Qu'est-ce qui fonde ces figures, quel est le hors-champ, qu'est-ce qui est derrière le spectacle et lui donne sa raison d'être ? Nous ne sommes même plus à nous poser ces questions. Nous en sommes à reconstruire régulièrement la figure de nos ennemis, à faire valser les icônes, un coup le G8, un coup l'UNICE, un coup Davos.
J'imagine que les membres des communautés noires de Colombie qui sont venus en Europe de janvier à mars 2001 pour témoigner n'ont guère le besoin d'iconographier leurs oppresseurs. L'oppression existe parce qu'elle s'oppose fondamentalement à eux, parce qu'elle détruit leur mode de vie. S'ils luttent contre les multinationales pétrolières américaines, c'est qu'elles sont chaque jour criminogènes de leur existence. Ce n'est pas notre cas. Notre vie quotidienne, largement hors sol, s'accommode assez bien de ces multinationales. Prétendre le contraire est profondément hypocrite. Et pour les combattre, par compassion avec les colombiens, dans une résistance hors sol, nous avons besoin de réduire les enjeux à de simples figures, d'en faire des icônes, de nous inscrire dans une confrontation idéale, sans réalité.
Les trois sommets Se retrouver à Evian, dans cette seule définition, est le rouage bien huilé d'une démocratie médiatique, en aucun cas le grain de sable qu'espèrent certains. Outre le sommet du G8, on y trouvera donc le contre-sommet in, celui d'ATTAC et des grandes ONG, des réformistes, des verts et des communistes lorsqu'ils sont dans l'opposition. Ce sera celui des propositionnels, que le véritable sommet commence à écouter dans ses requêtes les plus acceptables, c'est-à-dire les plus inoffensives. Il est certain qu'une grande porosité existe entre le sommet et le contre-sommet in,permettant aux uns d'apprendre le vocabulaire nécessaire à la soumission ultérieure de l'opinion, permettant aux autres d'approcher les antichambres du pouvoir, de se préparer à la cogestion.
On trouvera également à Evian le contre-sommet off,celui des radicaux, des vrais gauchistes, des anarchistes, des autonomes. Le sommet leur laissera un bac à sable, pour jouer. Ils feront un village, ou même des villages, pendant trois jours ou une semaine pour montrer que l'on peut vivre autrement. Il n'y aura pourtant aucune réalité à Evian. Ce sera pour beaucoup une projection artificielle pendant trois jours de ce qui restera toute l'année un fantasme. Ce sera pour quelques uns la reproduction artificielle — parce que face aux G8 et autres propositionnels, sourds à ce témoignage — d'un équilibre de vie attaché à
d'autres lieux qu'Evian. La plupart manifesteront leur opposition, radicale et non-violente. Ils montreront malgré eux que la démocratie fonctionne, qu'elle accepte la présence des opposants, même les plus turbulents, et qu'elle sait aussi les réprimer lorsque les limites, communément admises, sont dépassées. Ils seront utilisés comme caution médiatique d'un système démocratique, que le G8 représente, qui a besoin d'opposants fussent-ils énervés dans un bac à sable, pour valider complètement ses décisions.
Anticipant sur les manifestations du 15 février contre la guerre en Irak, Tony Blair annonçait le 14 qu'elles seraient preuve d'une véritable démocratie, libre et juste jusque dans sa décision de faire la guerre ! Il précisait que les manifestants pouvaient être un million, ils seraient toujours moins nombreux que les victimes de Saddam. Il a tristement raison. C'est une profonde erreur d'attendre une quelconque légitimité du nombre de personnes rassemblées dans un cortège ou un village de trois jours. C'est reprendre à son compte les règles d'un système politique versé dans la manipulation médiatique, le contrôle de l'opinion et le progrès des intérêts militaro-industriels.
Je n'irai pas au sommet du G8 d'Evian, parce que je n'y suis pas invitée. Je n'irai pas au contre-sommet in —je n'y suis pas invitée non plus — parce que je me méfie presque autant de celui-ci que du premier tant il travaille à l'accompagnement de la catastrophe et donc à son acceptation. Je n'irai pas enfin au contre-sommet off,même si je suis sûre d'y retrouver une forte illusion de liberté, de combat juste et de fraternité. J'aurais participé au village, qui reste à ce jour pour moi un fantasme, pour essayer qu'il ne devienne un folklore bio éthique alternatives et bignou.
Lorsque la fête est finie Si je devais réagir à la tenue du G8 à Evian - mais dois-je vraiment répondre au G8 - si je devais répondre à la violence inouïe des membres de ce sommet, je quitterai ma famille, ma maison, j'irai brûler Evian ou plus précisément le G8. Je ferais le choix de l'action directe, certainement violente. Je n'ai pas ce courage, je n'ai pas non plus le désespoir des vraies victimes qui m'amènerait à prendre les armes, non par choix mais par survie.
Mais je ne participerai pas pour autant à un rassemblement qui se fonde sur le rituel et la nostalgie de résistances passées. La non-violence de Gandhi, les rassemblements contre la guerre du Vietnam, le blocus de Seattle, sont utilisés en vrac et parmi d'autres pour légitimer les mobilisations actuelles. Est-ce pourtant possible de comprendre les différences et les spécificités entre chacune de ces résistances et qu'elles répondaient précisément à des oppressions et des situations distinctes ?
Les rassemblements sont clonés les uns derrière les autres et lorsque la fête est finie chacun reprend ses habitudes. C'est quelque chose de traverser la France, brûler du pétrole, prendre tout un week end, pour aller crier «tous ensemble», agiter des masques, à gaz ou pas, sous le nez des flics, pendant trois jours. Pourquoi aller à Evian ? Pour réclamer d'être entendu du G8 et intégré aux inflexions sociales, ou pour retrouver le plaisir romantique d'une résistance non-violente et radicale, debout face aux puissants ? Le sommet du G8 ne tombera pas face au village anticapitaliste, il sait désormais jouer de cette opposition pour renforcer son argumentaire démocratique. Tomberait-il qu'il serait remodelé en une institution plus fine, plus présentable, un G8 durable.
L'évolution de ces institutions et de leur vocabulaire depuis cinq ans, depuis la reproduction régulière des contre-sommets anti-globalisation, devient significative de souplesse et d'adaptation. Cela indique que le G8 est aussi une cape rouge qui s'agite sous nos yeux, remplaçable au besoin. Mais surtout, s'il devait réellement être la cible, le G8 ne pourrait tomber que sous les coups de personnes déjà, ou encore, prêtes à vivre sans ce système, et pour qui il constitue véritablement un obstacle. Je ne crois pas que cela soit profondément notre cas. Avant d'aller sur le gazon d'Evian, posons-nous la question de savoir ce que le G8 détruit de si indispensable dans nos vies, aujourd'hui. Cela supposerait de savoir répondre à une autre question : Que voudrions-nous conserver de ce monde-ci ?
Enrayer la catastrophe Bien sûr, la réponse à apporter à Evian est de se soustraire à l'emprise de la catastrophe, et pas seulement durant trois jours. Cela demande d'en comprendre la nature même, de comprendre notre rôle fondamental dans sa progression. Cette catastrophe, technologique, industrielle, se nourrit de notre acceptation quotidienne bien plus qu'elle ne freine face à notre opposition rituelle. Si nous avons un rôle à jouer pour enrayer l'artificialisation du monde, cela ne peut être en jouant au chat et à la souris avec les membres du G8, mais en comprenant combien notre quotidien nourrit cette artificialisation, en commençant par enrayer ce lien.
Chaque action, si action il doit y avoir, menée directement contre les piliers de la catastrophe ne sera alors qu'une conséquence, un geste logique dans une survie quotidienne. Ces actions auront alors un sens.
Si nous travaillons chacun sur l'état du monde, sur le hors-champ, sur ce qui fonde la catastrophe, si nous ré-ancrons profondément nos vies dans le sol, si nous savons retrouver ce qui partout dans les pays en développement disparaît chaque jour, produire et échanger localement notre nourriture, nos vêtements, nos maisons, nous reconnecter avec les autres et notre environnement, ré-apprendre des gestes et des métiers nécessaires à notre survie, à notre autonomie, nous réorganiser politiquement, casser localement les institutions, alors je ne doute pas que des actions quotidiennes harcèleront le G8 et consorts qui ne seront plus des icônes mais de véritables menaces. Nous ne répondrons plus alors au spectacle, au jeu des sommets et contres-sommets. Nous agirons directement là où la catastrophe progresse contre nous, où elle détruit nos vies. Evian est une scène, un théâtre, certainement pas un de ces lieux de lutte.
Zoé Wasc, 26.02.2003
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire