samedi 28 juin 2014

FÉDÉRALISME



Michel Bakounine

Lettres à un Français
sur la crise actuelle


Pas d'indication d'éditeur sur le document Gallica.

Sommaire
Lettre I1er septembre 1870
Lettre II5 septembre
Lettre III6 septembre
Lettre IV7 septembre
Lettre V8 septembre
Lettre VI15 septembre


Lettre I
1er septembre 1870.
Mon cher ami,
Les derniers événements ont placé la France dans une telle position, qu'elle ne peut plus être sauvée d'un long et terrible esclavage ; de la ruine, de la misère, de l'anéantissement, que par une levée en masse du peuple armé.Votre armée principale étant détruite, Ñ et cela ne fait plus de doute aujourd'hui, Ñ il ne reste à la France que deux issues : ou bien se soumettre honteusement, lâchement, au joug insolent des Prussiens se courber sous le bâton de Bismark et de tous ses lieutenants pomÈraniens ; abandonner au despotisme militaire du futur empereur d'Allemagne l'Alsace et la Lorraine ; payer trois milliards d'indemnités, sans compter les milliards que vous aura coûtée cette guerre désastreuse ; accepter de la main de Bismark un gouvernement, un ordre public écrasant et ruineux, avec la dynastie des Orléans ou des Bourbons, revenant encore une fois en France à la suite des armées étrangères ; se voir pour une dizaine ou une vingtaine d'années réduite à l'état misérable de l'Italie actuelle, opprimée et comprimée par un vice-roi qui administrera la France sous la férule de la Prusse, comme l'Italie a été jusqu'ici administrée sous la férule de la France ; accepter, comme une conséquence nécessaire, la ruine du commerce et de l'industrie nationales, sacrifiés au commerce et à l'industrie de l'Allemagne ; voir enfin s'accomplir la déchéance intellectuelle et morale de toute la nation...
Ou bien, pour éviter cette ruine, cet anéantissement, donner au peuple français les moyens de se sauver lui-même.
Eh bien, mon ami, je ne doute pas que tous les hommes titrés et bien rentés en France, à très peu d'exceptions près, que l'immense majorité de la haute et moyenne bourgeoisie ne consentent à ce lâche abandon de la France, plutôt que d'accepter son salut par le soulèvement populaire. en effet, le soulèvement populaire, c'est la révolution sociale, c'est la chute de la France privilégiée. La crainte de cette révolution les a jetés, il y a vingt ans, sous la dictature de Napoléon III, elle les jettera aujourd'hui sous le sabre de Bismark et sous la verge constitutionnelle et parlementaire des Orléans. La liberté populaire leur cause une peur si affreuse, que pour l'éviter, il accepteront facilement toutes les hontes, consentiront à toutes les lâchetés, Ñ dussent même ces lâchetés les ruiner plus tard, pourvu qu'elles les servent maintenant.
Oui, toute la France officielle, toute la France bourgeoise et privilégiée conspire pour les Orléans, conspire par conséquent contre le peuple. Et les puissances européennes voient la chose de bon Ïil. Pourquoi ? Parce que chacun sait bien que si la France essaye de se sauver par un formidable soulèvement populaire, ce serait le signal du déchaînement de la révolution dans toute l'Europe.
Pourquoi donc la restauration des Orléans n'est-elle pas encore un fait accompli ? Parce que la dictature collective et évidemment réactionnaire de Paris se trouve en ce moment forcément impuissante. Napoléon III et l'empire sont déjà tombés, mais toute la machine impériale continue à fonctionner ; et ils n'osent rien y changer, parce que changer tout cela, c'est proclamer la révolution, et proclamer la révolution, c'est justement provoquer ce qu'ils veulent éviter.
[RETOUR AU SOMMAIRE]

Lettre II

5 septembre
Voilà l'empereur prisonnier et la république proclamée à Paris, avec un gouvernement provisoire.La situation intérieure de la France a-t-elle changé pour cela ? Je ne le pense pas ; et les réflexions que je m'apprêtais à vous communiquer sur l'impuissance de l'empire n'ont rien perdu de leur vérité et de leur actualité, en les appliquant au gouvernement qui vient de se constituer par la fusion de la gauche républicaine et de la gauche orléaniste.
Je suppose que les membres de ce gouvernement animés du désir très sincère de sauver la patrie ; ce n'est pas en essayant de se servir de la puissance d'action du mécanisme administratif,devant laquelle l'incorrigible Thiers s'est encore émerveillé dans la séance du 26 août, ce n'est pas, dis-je, en suivant la vieille routine gouvernementale qu'il pourront faire quelque chose de bon ; toute cette machine administrative, s'ils veulent sérieusement chercher le salut de la France dans le peuple, ils seront obligés de la briser, et conformément aux propositions d'Esquiros, de Jouvencel, et du général Cluseret, de rendre l'initiative de l'action à toutes les communes révolutionnaires de la France, délivrées de tout gouvernement centralisateur et de toute tutelle, et par conséquent appelées à former une nouvelle organisation en se fédérant entre elles pour la défense.
J'exposerai en quelques mots mes preuves à l'appui.
Le gouvernement provisoire ne peut, même dans les circonstances les plus favorables pour lui :
    ni réformer constitutionnellement le système de l'administration actuelle ;
    ni en changer complètement, ou même d'une manière un peu sensible, le personnel.
Les réformes constitutionnelles ne peuvent se faire que par une Constituante quelconque, et il n'est pas besoin de démontrer que la convocation d'une Constituante est une chose impossible en ce moment où il n'y a pas une semaine, pas un jour à perdre. quant au changement du personnel, pour l'effecteur d'une manière sérieuse, il faudrait pouvoir trouver en peu de jours cent mille fonctionnaires nouveaux, avec la certitude que ces nouveaux fonctionnaires seront plus intelligents, plus énergiques et plus honnêtes que les fonctionnaires actuels. Il suffit d'énoncer cette exigence pour voir que sa réalisation est impossible.
Il ne reste donc au gouvernement provisoire que deux alternatives : ou bien se résigner à se servir de cette administration essentiellement bonapartiste, et qui sera entre ses mains une arme empoisonnée contre lui-même et contre la France ; ou bien de briser cette machine gouvernementale, sans même essayer de la remplacer par une autre, et de rendre la liberté d'initiative la plus complète à toutes les provinces, à toutes les communes de France, ce qui équivaut à la dissolution de l'État actuel.
Mais en détruisant la machine administrative, les hommes de la gauche se priveront du seul moyen qu'ils avaient de gouverner la France. Paris ayant de la sorte perdu le commandement officiel, l'initiative par décrets ne conservera plus que l'initiative de l'exemple qu'il pourra donner en se mettant à la tête de ce mouvement national.
Paris est-il capable, par l'énergie de ses résolutions, de jouer ce rôle ? non, Paris est trop absorbé par l'intérêt de sa propre défense pour pouvoir diriger et organiser le mouvement national de la France. Paris assiégé se transformera en un immense camp ; toute sa population ne formera plus qu'une armée, disciplinée par le sentiment du danger ; mais une armée ne raisonne pas, n'agit pas comme une force dirigeante et organisatrice, Ñ elle se bat.
La meilleure chose que Paris puisse faire dans l'intérêt de son propre salut et celui de la France entière, c'est de proclamer et de provoquer l'absolue indépendance et spontanéité des mouvements provinciaux, Ñ et si Paris oublie et néglige de le faire, pour quelque raison que ce soit, le patriotisme commande aux provinces de se lever et de s'organiser spontanément et indépendamment de Paris

Ce soulèvement des provinces est-il encore possible ? Oui, si les ouvriers des grandes cités provinciales, Lyon, Marseille, Saint-Étienne, Rouen, et beaucoup d'autres ont du sang dans les veines, de l'énergie dans le cÏur et de la force dans les bras, s'ils sont des hommes vivants et non des doctrinaires socialistes.
Il ne faut pas compter sur la bourgeoisie. Les bourgeois ne voient et ne comprennent rien en dehors de l'État et des moyens réguliers de l'État. Le maximum de leur idéal, de leur imagination et de leur héroïsme, c'est l'exagération révolutionnaire de la puissance et de l'action de l'État au nom du salut public. Mais j'ai déjà démontré que l'action de l'État, à cette heure et dans les circonstances actuelles, loin de sauver la France, ne peut que la tuer.
Croyez-vous peut-être à une alliance entre la bourgeoisie et le prolétariat, au nom du salut national ? C'est le programme que Gambetta a exposé dans sa lettre au Progrès de Lyon,et je pense bien faire de vous dire mon opinion sur cette fameuse lettre.
Je n'ai jamais tenu grand compte de Gambetta, mais j'avoue que cette lettre me l'a montré encore plus insignifiant et plus pâle que je ne me l'étais imaginé. Il a pris tout-à-fait au sérieux son rôle de républicain modéré, sage, raisonnable, et dans un moment où la France croule et périt et où elle ne pourra être sauvée que si tous les Français ont vraiment le diable au corps, M. Gambetta trouve le temps et l'inspiration nécessaire pour écrire une lettre dans laquelle il commence par déclarer qu'il se propose «de tenir dignement le rôle d'opposition démocratique gouvernementale.» Il parle du «programme à la fois républicain et conservateurqu'il s'est tracé depuis 1869,» celui «de faire prédominer la politique tirée du suffrage universel,» (mais alors c'est celle du plébiscite de Napoléon III) «de prouver que dans les circonstances actuelles, la république est désormais la condition même du salut pour la France et de l'équilibre européen ; Ñ qu'il n'y a plus de sécurité, de paix, de progrès que dans les institutions républicainessagementpratiquées (comme en Suisse probablement !) «; qu'on ne peut gouverner la France contre les classes moyennes,et qu'on ne peut la dirigersans maintenir une GÉNÉREUSE alliance avec le prolétariat»(généreuse de la part de qui ? de la bourgeoisie sans doute.) «La forme républicaine permet seule une harmonieuse conciliation entre les justesaspirations des travailleurs et le respect des droits sacrés de la propriété.Le juste-milieu est une politique surannée. Le césarisme est la plus ruineuse, la plus banqueroutière des solutions. Le droit divin est définitivement aboli. Le jacobinisme est désormais une parole ridicule et malsaine.Seule, la démocratie rationnelle et positiviste(entendez-vous le charlatan !) peut tout concilier, tout organiser, tout féconder (Voyons comment ?). 1789 a posé les principes (pas tous, bien loin de là ; les principes de la liberté bourgeoise, oui ; mais ceux de l'égalité, ceux de la liberté du prolétariat, non) ; 1792 les a fait triompher (et c'est pour cela sans doute que la France est si libre !) ; 1848 leur a donné la sanction du suffrage universel (en juin, sans doute.) C'est à la génération actuelle qu'il convient de réaliser la forme républicaine (comme en Suisse), et de concilier, sur les bases de la justice (de la justice juridique évidemment) et du principe électif, les droits du citoyen et les fonctions de l'État, dans une société progressive et libre. Pour atteindre ce but, il faut deux choses : supprimer la peur des uns et calmer les défiances des autres ; amener la bourgeoisie à l'amour de la démocratie, et le peuple à la confiance dans ses frères aînés.» (Pourquoi donc pas à la confiance dans la noblesse, qui est encore plus aînée que la bourgeoisie ?)
Non, les espérances de M. Gambetta sont des illusions. De quel doit la bourgeoisie demanderait-elle au peuple d'avoir confiance en elle ? C'est elle qui a déchaîné la guerre sur la France, par ses lâches complaisances pour le pouvoir ; et le peuple, qui le comprend, comprend aussi que c'est à lui-même de prendre maintenant en main les affaires de la patrie.
Il se trouvera sans doute, dans la classe bourgeoise, un nombre considérable de jeunes gens, qui, poussés par le désespoir du patriotisme, entreront de cÏur dans le mouvement populaire qui doit sauver la France ; mais il ne leur sera pas possible d'entraîner avec eux la bourgeoisie tout entière, et de lui donner cette audace, cette énergie, cette intelligence de la situation qui lui fait défaut.
Je pense qu'à cette heure en France, il n'y a que deux classes qui soient capables de ce mouvement suprême qu'exige le salut de la patrie : ce sont les ouvrierset les paysans.

Ne vous étonnez pas que je parle des paysans. Les paysans ne pèchent que par ignorance, non par manque de tempérament. N'ayant pas abusé ni même usé de la vie, n'ayant pas subi l'action délétère de la civilisation bourgeoise, qui n'a pu que les effleurer à peine à la surface, ils ont conservé tout le tempérament énergique, toute la nature du peuple. La propriété, l'amour et la jouissance non des plaisirs mais dugain,les ont rendus considérablement égoïstes, c'est vrai, mais n'ont pas diminué leur haine instinctive contre ceux qui jouissent des fruits de la terre sans les produire par le travail de leur bras. D'ailleurs, le paysan est foncièrement patriotique, national, parce qu'il a le culte de la terre, une véritable passion pour la terre, et il fera une guerre à mort aux envahisseurs étrangers qui viendront le chasser de son champ.
Mais, pour gagner le paysan, il faudra user à son égard d'une grande prudence. S'il est vrai que le paysan hait l'envahisseur du sol, qu'il hait aussi les beaux Messieursqui le grugent, il ne hait pas moins, malheureusement, les ouvriers des villes.
Voilà le grand malheur, voilà le grand obstacle à la révolution. L'ouvrier méprise le paysan, le paysan lui rend son mépris en haine. Et cependant, entre ces deux grandes moitiés du peuple, il n'y a en réalité aucun intérêt contraire, il n'y a qu'un immense et funeste malentendu, qu'il faut faire disparaître à tout prix.
Le socialisme plus éclairé, plus civilisé et par là même en quelque sorte plus bourgeois et plus doctrinaire des villes, méconnaît et méprise le socialisme primitif, naturel et beaucoup plus sauvage des campagnes. Le paysan de son côté considère l'ouvrier comme le valet ou comme le soldat du bourgeois, et il le déteste comme tel, au point de devenir lui-même le serviteur et le soldat de la réaction.
Puisque cet antagonisme fatal ne repose que sur un malentendu, il faut que l'une des deux parties prenne l'initiative de l'explication et de la conciliation. L'initiative appartient naturellement à la partie la plus éclairée, c'est-à-dire aux ouvriers des villes.
J'examinerai, dans ma prochaine lettre, quels sont les griefs des ouvriers contre les paysans, griefs dont il importe que les ouvriers se rendent bien compte à eux-mêmes, s'ils veulent travailler sérieusement à une conciliation.
[RETOUR AU SOMMAIRE]

Lettre III
6 septembre
Les griefs principaux des ouvriers contre les paysans peuvent se réduire à trois :    Le premier,c'est que les paysans sont ignorants, superstitieux et bigots, et qu'ils se laissent diriger par les prêtres;
    Le second,c'est qu'ils sont dévoués à l'empereur ;
    Le troisième,c'est qu'ils sont des partisans forcenés de la propriété individuelle.
Il est vrai que les paysans français sont parfaitement ignorants ; mais est-ce leur faute ? Est-ce qu'on leur a jamais songé à les instruire ? Est-ce une raison de les mépriser et de les maltraiter ? Mais à ce compte, les bourgeois, qui sont incontestablement plus savants que les ouvriers, auraient le droit de mépriser et de maltraiter ces derniers ; et nous connaissons bien des bourgeois qui le disent, qui fondent sur cette supériorité d'instruction leur droit à la domination et qui en déduisent pour les ouvriers le devoir de subordination. Ce qui fait la grandeur des ouvriers vis-à-vis des bourgeois, ce n'est pas leur instruction, qui est petite, c'est leur instinct de la justice, qui est incontestablement grand. Mais cet instinct de la justice manque-t-il aux paysans ? Regardez-les bien : sous des formes sans doute différentes, vous l'y retrouverez tout entier. Vous trouverez en eux, à côté de leur ignorance, un profond bon sens, une admirable finesse, et cette énergie de travail qui constitue l'honneur et le salut du prolétariat.
Les paysans, dites-vous, sont superstitieux et bigots, et ils se laissent diriger par les prêtres.  Leur superstition est le produit de leur ignorance, artificieusement et systématiquement entretenue par tous les gouvernements bourgeois. Et d'ailleurs, ils ne sont pas du tout aussi superstitieux et bigots que vous voulez bien le dire ; ce sont leurs femmes qui le sont. Mais toutes les femmes des ouvriers sont-elles bien libres vraiment des superstitions et des doctrines de la religion catholique et romaine ? Quant à l'influence et à la direction des prêtres, ils ne les subissent qu'en apparence seulement, autant que le réclame la paix intérieure, et autant qu'ils ne contredisent pas leurs intérêts. Cette superstition ne les a point empêchés, après 1789, d'acheter les terres de l'Église, confisquées par l'État, malgré la malédiction qui avait été lancée par l'Église autant contre les acheteurs que contre les vendeurs. D'où il résulte que pour tuer définitivement l'influence des prêtres dans les campagnes, la révolution n'a à faire qu'une seule chose : c'est de mettre en contradiction les intérêts des paysans avec ceux de l'Église.
J'ai entendu avec peine, non seulement des jacobins révolutionnaires, mais des socialistes qui ont subi indirectement l'influence de cette école, avancer cette idée complètement anti-révolutionnairequ'il faudra que la future république abolisse par décret tous les cultes publics et ordonne également par décret l'expulsion violente de tous les prêtres. D'abord, je suis l'ennemi absolu de la révolution par décretsqui est une conséquence et une application de l'idée de l'État révolutionnaireÑ c'est-à-dire de la réaction se cachant derrière les apparences de la révolution. Ñ au système des décrets révolutionnaires, j'oppose celui des faits révolutionnaires,le seul efficace, conséquent et vrai, en dehors de l'intervention d'une violence officielle et autoritaire quelconque.
Ainsi dans cet exemple, si par malheur on voulait ordonner par décrets l'abolition des cultes et l'expulsion des prêtres, vous pouvez être sûrs que les paysans les moins religieux prendront parti pour le culte et pour les prêtres, ne fût-ce que par esprit de contradiction, et parce qu'un sentiment légitime, naturel, base de la liberté, se révolte en tout homme contre toute mesure imposée, eût-elle même la liberté pour but. On peut donc être certain, que si les villes commettaient la sottise de décréterl'abolition des cultes et l'expulsion des prêtres, les campagnes, prenant parti pour les prêtres, se révolteraient contre les villes, et deviendraient un instrument terrible entre les mains de la réaction. Mais faut-il donc laisser les prêtres et leur puissance debout ? Pas du tout. Il faut les combattre de la manière la plus énergique, Ñ non pas en qualité de ministres de la religion catholique et romaine, mais parce qu'ils ont été les soutiens les plus efficaces de ce déplorable régime impérial qui a appelé sur la France les calamités de la guerre ; parce qu'en persuadant le peuple de voter pour l'empereur, et en lui promettant qu'il aurait à cette condition la paix et la sécurité, ils ont trompé le peuple, et ils sont par conséquent des intrigants et des traîtres.
La principale raison pourquoi toutes les autorités révolutionnaires du monde ont toujours fait si peu de révolution, c'est qu'elle ont voulu toujours la faire par elles-mêmes, par leur propre autorité et par leur propre puissance, ce qui n'a jamais manqué d'aboutir à deux résultats ; d'abord de rétrécir excessivement l'action révolutionnaire, car il est impossible même pour l'autorité révolutionnaire la plus intelligente, la plus énergique, la plus franche, d'étreindre beaucoup de questions et d'intérêts à la fois, toute dictature, tant individuelle que collective, en tant que formée d'un ou plusieurs personnages officiels, étant nécessairement très bornée, très aveugle, et incapable ni de pénétrer dans les profondeurs, ni d'embrasser toute la largeur de la vie populaire Ñ aussi bien qu'il est impossible pour le plus puissant vaisseau de mesurer la profondeur et la largeur de l'océan ; et ensuite, de soulever des résistances, parce que tout acte d'autorité et de puissance officielle, légalement imposée, réveille nécessairement dans les masses un sentiment de révolte, la réaction.
Que doivent donc faire les autorités révolutionnaires ? Ñ et tâchons qu'il y en ait aussi peu que possible Ñ que doivent-elles faire pour étendre et pour organiser la révolution ? Elles doivent non la faire elles-mêmes par des décrets, non l'imposer aux masses, mais la provoquer dans les masses. Elles doivent non leur imposer une organisation quelconque, mais en suscitant leur organisation autonome de bas en haut, travailler à l'aide de l'influence individuelle sur les hommes les plus intelligents de chaque localité, pour que cette organisation soit autant que possible conforme aux vrais principes. Ñ tout le secret de la réussite est là.
Que ce travail rencontre d'immenses difficultés, qui peut en douter ? Mais qu'en pense-t-on que la révolution soit un jeu d'enfants, et qu'on puisse la faire sans vaincre des difficultés innombrables ? Les révolutionnaires socialistes de nos jours n'ont rien ou presque rien à imiter de tous les procédés révolutionnaires des Jacobins de 1793. La routine révolutionnaire les perdrait. Ils doivent travailler dans le vif, ils doivent tout créer.

Je reviens aux paysans.
Les prétendues sympathies bonapartistes des paysans français, qui constituent un autre grief des ouvriers contre eux, ne m'inquiètent pas du tout. C'est un symptôme superficiel de l'instinct socialiste, dévoyé par l'ignorance et exploité par la malveillance, une maladie de peau qui ne saurait résister aux remèdes héroïques du socialisme révolutionnaire ; c'est une expression négative de leur haine pour les beaux messieurset pour les bourgeois des villes. Les paysans ne donneront ni leur terre, ni leur argent, ni leur vie pour Napoléon III, mais ils lui donneront volontiers la vie et le bien des autres, parce qu'ils détestent les autres, et parce qu'on leur a fait voir dans Napoléon l'empereur des paysans, l'ennemi de la bourgeoisie. Et remarquez que dans cette déplorable affaire, où les paysans d'une commune de la Dordogne ont égorgé et brûlé un jeune et noble propriétaire, la dispute a commencé par ces mots prononcés par un paysan : «Ah ! vous voilà, beau Monsieur ; vous restez vous-même tranquillement à la maison, parce que vous êtes riche, et vous envoyez les pauvres gens à la guerre. Eh bien, nous allons chez nous, qu'on vienne nous y chercher.» Dans ces paroles on peut voir la vive expression de la rancune héréditaire du paysan contre le propriétaire riche, mais nullement le désir fanatique de se sacrifier et d'aller se faire tuer pour l'empereur ; au contraire, le désir tout-à-fait naturel d'échapper au service militaire.
du reste, dans les villages où l'amour de l'empereur a passé à l'état de culte et d'habitude passionnée, Ñ s'il s'en trouve, Ñ il n'y a même pas besoin de parler de l'empereur. Il faut ruiner la superstition bonapartiste dans les faits,en ruinant la machine administrative, en ruinant l'influence des hommes qui entretenaient le fanatisme impérial, Ñ mais sans rien dire contre l'empereur lui-même. C'est le vrai moyen de réussir, le moyen que je vous ai recommandé déjà contre les prêtres.

Le dernier et principal argument des ouvriers des villes contre les paysans, c'est la cupidité de ces derniers, leur grossier égoïsme et leur attachement passionné à la propriété individuelle de la terre.
Les ouvriers qui leur reprochent tout cela devraient se demander d'abord : et qui n'est point égoïste ? Qui dans la société actuelle n'est point cupide, dans ce sens qu'il tient avec fureur au peu de bien qu'il a pu amasser et qui lui garantit, dans l'anarchie économique actuelle et dans cette société qui est sans pitié pour ceux qui meurent de faim, son existence et l'existence des siens ? Ñ Les paysans ne sont pas communistes, il est vrai, ils redoutent, ils haïssent les partageux, parce qu'ils ont quelque chose à conserver, au moins en imagination, et l'imagination est une grande puissance dont généralement on ne tient pas assez compte dans la société. Ñ Les ouvriers sont l'immense majorité ne possède rien, ont infiniment plus de propension au communisme, que les paysans ; rien de plus naturel : le communisme des uns et aussi naturel que l'individualisme des autres Ñ il n'y a pas là de quoi se vanter, ni mépriser les autres Ñ les uns comme les autres étant avec toutes leurs idées et toutes leurs passions, les produits de milieux différents qui les ont engendrés. Et encore, les ouvriers eux-mêmes sont-ils tous communistes ?
Il ne s'agit donc pas d'en vouloir aux paysans, ni de les dénigrer, il s'agit d'établir une ligne de conduite révolutionnaire qui tourne la difficulté qui non seulement empêcherait l'individualisme des paysans de les pousser dans le camp de la réaction, mais qui, au contraire, s'en servirait pour faire triompher la révolution.
En dehors du moyen que je propose, il n'en existe qu'un seul : le terrorisme des villes contre les campagnes. Or, je l'ai dit, et je ne puis trop le répéter : ceux qui se serviront d'un moyen semblable tueront la révolution au lieu de la faire triompher ; il faut absolument renoncer à cette vieille arme de la terreur, de la violence organisée par l'État, arme empruntée à l'arsenal du jacobinisme ; elle n'aboutirait qu'à rejeter dans le camp de la réaction les dix millions de paysans français.
Heureusement, Ñ je dis heureusement, Ñ les défaites de la France ne lui permettent pas de songer un seul moment au terrorisme, au despotisme de l'État révolutionnaire. Et sans cela il est plus que probable que beaucoup de socialistes, imbus des préjugés jacobins, auraient voulu essayer de la force pour imposer leur programme. Ils auraient, par exemple, convoqué une Convention composée des députés des villes : cette Convention aurait voulu imposer par décret le collectivisme aux campagnes ; les campagnes se seraient soulevées, et pour les réduire, il aurait fallu recourir à une immense force armée. Cette armée, forcément soumise à la discipline militaire, aurait eu des généraux, probablement ambitieux ; Ñ et voilà toute la machine de l'État se reconstituant pièce à pièce. La machine reconstituée, ils auraient bientôt eu le machiniste, le dictateur, l'empereur. Tout cela leur serait infailliblement arrivé, parce que c'est la logique même des choses.
Par bonheur, aujourd'hui, les événements eux-mêmes forceront bien les ouvriers d'ouvrir les yeux et de renoncer à ce système fatal. Ils devraient être fous pour vouloir faire, dans les circonstances présentes, du terrorisme dans les campagnes. Si les campagnes se soulevaient maintenant contre les villes, les villes et la France avec elles seraient perdues. Les ouvriers le sentent, et c'est là en partie ce qui m'explique l'apathie, l'inertie incroyable des populations ouvrières dans la plupart des grandes villes de France.
En effet, les ouvriers se trouvent en ce moment complètement déroutés et abasourdis par la nouveauté de la situation. Jusqu'ici, il n'y a guère eu que leurs souffrances qu'ils connussent par expérience personnelle ; tout le reste, leur idéal, leurs espérances, leurs imaginations politiques et sociales, leurs plans et projets pratiques, rêvés plutôt que médités pour un prochain avenir, Ñ tout cela ils l'ont pris beaucoup plus dans les livres, dans les théories courantes et sans cesse discutées, que dans une réflexion basée sur l'expérience de la vie. De leur existence et de leur expérience journalière, ils ont fait continuellement abstraction, et ils ne sont point habitués à y puiser leurs inspirations, leur pensée. Leur pensée s'est nourrie d'une certaine théorie acceptée par tradition, sans critique, mais avec pleine confiance, et cette théorie n'est autre chose que le système politique des jacobins, modifié plus ou moins à l'usage des socialistes. Maintenant, cette théorie de la révolution a fait banqueroute, sa base principale, l'État, la puissance de l'État, ayant croulé. Dans les circonstances actuelles, l'application de la méthode terroristique, tant affectionnée des Jacobins, est évidemment devenue impossible. Et les ouvriers de France, qui n'en connaissent pas d'autre, sont déroutés. Ils se disent avec beaucoup de raison qu'il est impossible de faire du terrorisme officiel, régulier et légal, ni d'employer des moyens coercitifs contre les paysans, qu'il est impossible d'instituer un État révolutionnaire, un Comité de salut public central pour toute la France, dans un moment où l'invasion étrangère n'est pas seulement à la frontière comme en 1792, mais au cÏur de la France, à deux pas de Paris. Ils voient toute l'organisation officielle crouler, ils désespèrent avec raison de pouvoir en créer une autre, et ne comprennent pas de salut, ces révolutionnaires, en dehors de l'ordre public, ne comprennent pas, ces hommes du peuple, la puissance et la vie qu'il y a dans ce que la gent officielle de toutes les couleurs, depuis la fleur de lys jusqu'au rouge foncé, appelle l'anarchie; ils se croisent les bras et se disent : nous sommes perdus, la France est perdue.
Eh non, mes amis, elle n'est pas perdue, si vous ne voulez pas vous perdre vous-mêmes, si vous êtes des hommes, si vous voulez la sauver. Pour cela, vous savez ce que vous avez à faire : l'administration, le gouvernement, la machine entière de l'État croule de toutes parts ; gardez-vous de vous en désoler, et de chercher à relever ces ruines. Affranchis de toute cette architecture officielle, faites appel à la vie populaire, à la liberté, et vous sauverez le peuple.

Je reviens encore une fois aux paysans. Je n'ai jamais cru que, même dans les circonstances les plus favorables, les ouvriers pussent jamais avoir la puissance de leur imposer la collectivité ; et je ne l'ai jamais désiré, parce que j'ai horreur de tout système imposé, parce que j'aime sincèrement et passionnément la liberté. Cette fausse idée et cette espérance liberticide constituent l'aberration fondamentale du communisme autoritaire, qui parce qu'il a besoin de la violence régulièrement organisée, a besoin de l'État et qui parce qu'il a besoin de l'État, aboutit nécessairement à la reconstitution du principe de l'autorité et d'une classe privilégiée de fonctionnaires de l'État. On ne peut imposer la collectivité qu'à des esclaves, Ñ et alors la collectivité devient la négation même de l'humanité. Chez un peuple libre, la collectivité ne pourra se produire que par la force des choses ; non par l'imposition d'en haut, mais par le mouvement spontané d'en bas, librement et nécessairement à la fois, alors que les conditions de l'individualisme privilégié, les institutions politiques et juridiques de l'État, auront disparu d'elles-mêmes.
[RETOUR AU SOMMAIRE]

Lettre IV
7 septembre
Après avoir parlé des griefs des ouvriers contre les paysans, il faut considérer à leur tour les griefs des paysans, la source de leur haine contre les villes.Je les énumérerai comme suit :
1° Les paysans se sentent méprisés par les villes, et le mépris dont on est l'objet se devine vite, même par les enfants, et ne se pardonne pas.
2° Les paysans s'imaginent Ñ et non sans beaucoup de raison, non sans beaucoup de preuves et d'expériences historiques à l'appui de cette opinion Ñ que les villes veulent les dominer, les gouverner, les exploiter et leur imposer toujours un ordre politique dont ils ne se soucient pas.
3° Les paysans en outre considèrent les ouvriers des villes comme des partageux, et craignent que les socialistes ne viennent confisquer leur terre qu'ils aiment au-dessus de toute chose.
Que doivent donc faire les ouvriers pour vaincre cette défiance et cette animosité des paysans contre eux ? D'abord cesser de leur témoigner leur mépris, cesser de les mépriser. Cela est nécessaire pour le salut de la révolution et d'eux-mêmes, car la haine des paysans constitue un immense danger. S'il n'y avait pas cette défiance et cette haine, la révolution aurait été faite depuis longtemps, car l'animosité qui existe malheureusement dans les campagnes contre les villes constitue dans tous les pays la base et la force principale de la réaction. Donc l'intérêt de la révolution qui doit les émanciper, les ouvriers doivent cesser au plus vite de témoigner ce mépris aux paysans ; ils le doivent aussi par justice, car vraiment ils n'ont aucune raison pour les mépriser, ni pour les détester. Les paysans ne sont pas des fainéants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-mêmes, seulement ils travaillent dans des conditions différentes. Voilà tout. En présence du bourgeois exploiteur, l'ouvrier doit se sentir le frère du paysan.
Les paysans marcheront avec les ouvriers des villes pour le salut de la patrie aussitôt qu'il se seront convaincus que les ouvriers des villes ne prétendent pas leur imposer leur volonté, ni un ordre politique et social quelconque inventé par les villes pour la plus grande félicité des campagnes ; aussitôt qu'ils auront acquis l'assurance que les ouvriers n'ont aucunement l'intention de leur prendre leur terre.
Eh bien, il est de toute nécessité aujourd'hui que les ouvriers renoncent réellement à cette prétention et à cette intention, et qu'il y renoncent de manière à ce que les paysans le sachent et en demeurent tout-à-fait convaincus. Les ouvriers doivent y renoncer, car alors même que des prétentions pareilles seraient réalisables, elles seraient souverainement injusteset réactionnaires; et maintenant que leur réalisation est devenue absolument impossible, elles ne constitueraient qu'une criminelle folie.

De quel droit les ouvriers imposeraient-ils aux paysans une forme de gouvernement ou d'organisation économique quelconque ? Du droit de la révolution, dit-on. Mais la révolution n'est plus révolution lorsqu'elle agit en despote, et lorsqu'au lieu de provoquer la liberté dans les masses, elle provoque la réaction dans leur sein. Le moyen et la condition sinon le but principal de la révolution, c'est l'anéantissement du principe de l'autorité dans toutes ses manifestations possibles, c'est l'abolition complète de l'État politique et juridique, parce que l'État, frère cadet de l'Église, comme l'a fort bien démontré Proudhon, est la consécration historique de tous les despotismes, de tous les privilèges, la raison politique de tous les asservissements économiques et sociaux, l'essence même et le centre de toute réaction. Lorsque au nom de la révolution, on veut faire de l'État, ne fût-ce que de l'État provisoire, on fait donc de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour la liberté ; pour l'institution du privilège contre l'égalité.
C'est clair comme le jour. Mais les ouvriers socialistes de la France, élevés dans les traditions politiques des jacobins, n'ont jamais voulu le comprendre. Maintenant ils seront forcés de le comprendre, par bonheur pour la révolution et pour eux-mêmes. D'où leur est venue cette prétention aussi ridicule qu'arrogante, aussi injuste que funeste d'imposer leur idéal politique et social à dix millions de paysans qui n'en veulent pas ? C'est évidemment encore un héritage bourgeois, un legs politique du révolutionnarisme bourgeois. Quel est le fondement, l'explication, la théorie de cette prétention ? C'est la supériorité prétendue ou réelle de l'intelligence, de l'instruction, en un mot de la civilisation ouvrière, sur la civilisation des campagnes. Mais savez-vous qu'avec un tel principe on peut légitimer toutes les conquêtes, toutes les oppressions ? Les bourgeois n'en ont jamais eu d'autre pour prouver leur mission et leur droit de gouverner,ou ce qui veut dire la même chose, d'exploiter le monde ouvrier. De nation à nation, aussi bien que d'une classe à une autre, ce principe fatal et qui n'est autre que celui de l'autorité, explique et pose un droit à tous les envahissements et toutes les conquêtes. Les Allemands ne s'en sont-ils pas toujours servis pour exécuter tous leurs attentats contre la liberté et contre l'indépendance des peuples slaves et pour en légitimer la germanisation violente et forcée ? C'est, disent-ils, la conquête de la civilisation sur la barbarie. Prenez garde ; les Allemands commencent à s'apercevoir aussi que la civilisation germanique, protestante, est bien supérieure à la civilisation catholique des peuples de race latine en général, et à la civilisation française en particulier. Prenez garde qu'ils ne s'imaginent bientôt qu'ils ont la mission de vous civiliser et de vous rendre heureux, comme vous vous imaginez, vous, avoir la mission de civiliser et d'émanciper vos compatriotes, vos frères, les paysans de la France. Pour moi l'une ou l'autre prétention sont également odieuses et je vous déclare que, tant dans les rapports internationaux que dans les rapports d'une classe à une autre, je serai toujours du côté de ceux qu'on veut civiliser par ce procédé. Je me révolterai avec eux contre tous ces civilisateurs arrogants, qu'ils s'appellent les ouvriers, ou les Allemands, et en me révoltant contre eux, je servirai la révolution contre la réaction.

Mais, s'il en est ainsi, dira-t-on, faut-il abandonner les paysans ignorants et superstitieux à toutes les influences et à toutes les intrigues de la réaction ? Point du tout. Il faut écraser la réaction dans les campagnes aussi bien que dans les villes ; mais il faut pour cela l'atteindre dans les faits, et ne pas se borner à lui faire la guerre à coups de décrets. Je l'ai déjà dit, on n'extirpe rien avec des décrets. Au contraire, les décrets et tous les actes de l'autorité consolident ce qu'ils veulent détruire.
Au lieu de vouloir prendre aux paysans les terres qu'ils possèdent aujourd'hui, laissez-les suivre leur instinct naturel, et savez-vous ce qui arrivera alors ? Le paysan veut avoir à lui toute la terre ;il regarde le grand seigneur et le riche bourgeois dont les vastes domaines amoindrissent son champ, comme un étranger et un usurpateur. La révolution de 1789 a donné aux paysans les terres de l'église ; il voudra profiter d'une autre révolution pour gagner les terres de la bourgeoisie.

Mais si cela arrivait, si les paysans mettaient la main sur toute la portion du sol qui ne leur appartient pas encore, n'aurait-on pas laissé renforcer par là d'une manière fâcheuse le principe de la propriété individuelle, et les paysans ne se trouveraient-ils pas plus que jamais hostiles aux ouvriers socialistes des villes ?
Pas du tout, car la consécration juridique et politique de l'État, la garantie de la propriété, manquera au paysan. Le propriété ne sera plus un droit, elle sera réduite à l'état d'un simple fait.

Mais alors ce sera la guerre civile, direz-vous. La propriété individuelle n'étant plus garantie par aucune autorité supérieure, et n'étant plus défendue que par la seule énergie du propriétaire, chacun voudra s'emparer du bien d'autrui, les plus forts pilleront les plus faibles.
Il est certain que, dès l'abord, les choses ne se passeront pas d'une manière absolument pacifique : il y aura des luttes, l'ordre public sera troublé, et les premiers faits qui résulteront d'un état de chose pareil pourront constituer ce qu'on est convenu d'appeler une guerre civile. Mais aimez-vous mieux livrer la France aux Prussiens ? Pensez-vous que les Prussiens respecteront l'ordre public, et ne tueront et ne pilleront personne ? Préférez-vous, à une agitation momentanée qui doit sauver le pays, préférez-vous l'esclavage, la honte et la misère complète, fruits inévitables de la victoire des Prussiens que vos hésitations et vos scrupules auront rendue certaine ?
Non, pas de craintes puériles sur les inconvénients du soulèvement des paysans. Ne pensez-vous pas que, malgré les quelques excès qui pourront se produire çà et là, les paysans, cessant d'être contenus par l'autorité de l'État, s'entre-dévorent ? S'ils essaient de le faire dans le commencement, ils ne tarderont pas à se convaincre de l'impossibilité matérielle de persister dans cette voie, et alors ils tâcheront de s'entendre, de transiger et de s'organiser entre eux. Le besoin de se nourrir, eux et leurs enfants, et par conséquent la nécessité de continuer les travaux de la campagne, la nécessité de garantir leurs maisons, leurs familles et leur propre vie contre des attaques imprévues, tout cela les forcera indubitablement à entrer bientôt dans la voie des arrangements mutuels.
Et ne croyez pas non plus que dans ces arrangements amenés en dehors de toute tutelle officielle, par la seule force des choses, les plus forts, les plus riches exercent une influence prédominante. La richesse des riches ne sera plus garantie par des institutions juridiques, elle cessera donc d'être une puissance. Les paysans riches ne sont puissants aujourd'hui que parce qu'ils sont protégés et courtisés par les fonctionnaires de l'État et l'État lui-même. Cet appui venant à leur manquer, leur puissance disparaîtra du même coup. Quant aux plus madrés, aux plus forts, ils seront annulés par la puissance collective de la masse, du grand nombre de petits et très petits paysans, ainsi que des prolétaires des campagnes, masse aujourd'hui asservie, réduite à la souffrance muette, mais que le mouvement révolutionnaire armera d'une irrésistible puissance.
Je ne prétends pas, notez-le bien, que les campagnes qui se réorganiseront ainsi, de bas en haut, créeront du premier coup une organisation idéale, conforme dans tous les points à celle que nous rêvons.
Ce dont je suis convaincu, c'est que ce sera une organisation vivante, mille fois supérieure à celle qui existe maintenant, et qui d'ailleurs, ouverte d'un côté à la propagande active des villes, et de l'autre ne pouvant jamais être fixée et pour ainsi dire pétrifiée par la protection de l'État et de la loi, progressera librement et pourra se développer et se perfectionner d'une manière indéfinie, mais toujours vivante et libre, jamais décrétée ni légalisée, jusqu'à arriver enfin à un point aussi raisonnable qu'on peut l'espérer de nos jours.
Comme la vie et l'action spontanée, suspendues pendant des siècles par l'action absorbante de l'État, seront rendues aux communes, il est naturel que chaque commune prendra pour point de départ de son développement nouveau, non l'état intellectuel et moral dans lequel la fiction officielle la suppose, mais l'état réel de la civilisation ; et comme le degré de civilisation réelle est très différent entre les communes de France, aussi bien qu'entre celle de l'Europe en général, il en résultera nécessairement une grande différence de développement ; mais l'entente mutuelle, l'harmonie, l'équilibre établi d'un commun accord remplaceront l'unité artificielle des États. Il y aura une vie nouvelle et un monde nouveau.
[RETOUR AU SOMMAIRE]

Lettre V
8 septembre

  
 
Je prévois que vous allez faire une objection à tout ce que je vous ai écrit au sujet des paysans, de leur organisation, et de leur réconciliation avec les ouvriers.Vous me direz : Mais cette agitation révolutionnaire, cette lutte intérieure qui doit naître nécessairement de la destruction des institutions politiques et juridiques, ne paralyseront-elles pas la défense nationale, au lieu de repousser les Prussiens, n'aura-t-on pas au contraire livré la France à l'invasion ?
Point du tout. L'histoire prouve que jamais les nations ne se montrèrent aussi puissantes au dehors, que lorsqu'elles se sentirent profondément agitées et troublées à l'intérieur, et qu'au contraire jamais elles ne furent aussi faibles que lorsqu'elles apparaissaient unies sous une autorité et dans un ordre quelconques. Au fond rien de plus naturel : la lutte c'est la vie, et la vie c'est la force. Pour vous en convaincre, comparez entre elles quelques époques de votre propre histoire. Mettez en regard la France sortie de la Fronde, sous la jeunesse de Louis XIV, et la France de sa vieillesse, la monarchie solidement établie, unifiée, pacifiée par le grand roi ; la première toute resplendissante de victoires, la seconde marchant de défaite en défaite à la ruine. Comparez de même la France de 1792 avec la France d'aujourd'hui. Si jamais la France n'a été déchirée par la guerre civile, c'est bien en 1792 et 1793 ; le mouvement, la lutte, la lutte à vie et à mort, se produisait sur tous les points de la république ; et pourtant la France a repoussé victorieusement l'invasion de l'Europe presque toute entière coalisée contre elle. En 1870, la France unie et pacifiée de l'empire est battue par les armées de l'Allemagne, et se montre démoralisée au point qu'on doit trembler pour son existence.
Vous pourriez sans doute me citer l'exemple de la Prusse et de l'Allemagne actuelles, qui ne sont déchirées par aucune guerre civile, qui se montrent au contraire singulièrement résignées et soumises au despotisme de leur souverain, et qui néanmoins développent aujourd'hui une puissance formidable. Mais ce fait exceptionnel s'explique par deux raisons particulières, dont aucune ne peut s'appliquer à la France actuelle. La première, c'est la passion unitaire qui depuis cinquante-cinq ans n'a fait que croître au détriment de toutes les autres passions et de toutes les autres idées dans cette malheureuse nation germanique. La seconde, c'est la savante perfection de son système administratif.
Pour ce qui est de la passion unitaire, de cette ambition inhumaine et liberticide de devenir une grande nation,la première nation du monde, Ñ la France l'a éprouvée également en son temps. Cette passion, pareille à ces fièvres furieuses qui donnent momentanément au malade une force surhumaine, sauf à l'épuiser ensuite totalement et à le jeter dans une prostration complète, cette passion, après avoir grandi la France pour un espace de temps très court, l'a fait aboutir à une catastrophe dont elle s'est relevée si peu, même aujourd'hui, cinquante-cinq ans après la défaite de Waterloo, que ses malheurs présents ne sont rien, selon moi, qu'une rechute, un second coup d'apoplexie qui cette fois emportera certainement le malade, c'est-à-dire l'État militaire, politique et juridique.
Eh bien, l'Allemagne est travaillée aujourd'hui précisément par cette même fièvre, cette même passion de grandeur nationale, que la France a éprouvée et expérimenté dans toutes ses phases au commencement de ce siècle et qui, à cause de cela même, est devenue désormais incapable de l'agiter et de l'électriser. Les Allemands, qui se croient aujourd'hui le premier peuple du monde, sont en arrière d'un demi-siècle au moins sur la France ; que dis-je ? il faut remonter bien plus loin encore pour trouver l'équivalent de la phase qu'ils traversent aujourd'hui. La Gazette officiellede Berlin leur montre dans un prochain avenir, comme récompense de leur dévouement héroïque, «l'établissement d'un grand empire tudesque, fondé sur la crainte de Dieu et sur la vraie morale.» Traduisez ceci en bon langage catholique, et vous aurez l'empire rêvé par Louis XIV. Leurs conquêtes, dont ils sont si fiers à présent, les feraient reculer de deux siècles ! Ñ Aussi tout ce qu'il y a d'intelligence honnête et vraiment libérale en Allemagne Ñ sans parler des démocrates socialistes Ñ commence à s'inquiéter des conséquences des victoires nationales. Encore quelques semaines de sacrifices pareils à ceux que l'Allemagne a dû faire jusqu'ici moitié par force, moitié par exaltation, et la fièvre commencera à tomber ; le peuple allemand comptera ses pertes en hommes et en argent, ils les comparera aux avantages obtenus, et alors le roi Guillaume et Bismark n'auront qu'à bien se tenir. Et c'est pour cela qu'ils sentent l'absolue nécessité de revenir victorieux et les mains pleines.
L'autre raison de la puissance inouïe développée actuellement par les Allemands, c'est l'excellence de leur machine administrative, Ñ excellence non au point de vue de la liberté et du bien-être des populations, mais au point de vue de la richesse et de la puissance exclusives de l'État. La machine administrative, si parfaite qu'elle soit, n'est jamais la vie du peuple, c'en est au contraire la négation absolue et directe. Donc la force qu'elle produit n'est jamais une force naturelle, organique, populaire, c'est au contraire une force toute mécanique et artificielle. Une fois brisée, elle ne se renouvelle pas d'elle-même, et sa reconstruction devient excessivement difficile. C'est pourquoi il faut bien se garder d'en forcer les résultats. Eh bien, c'est pourtant ce qu'ont fait bismark et son roi ; ils ont déjà forcé la machine. L'Allemagne a mis sur pied un million et demi de soldats, et Dieu sait les centaines de millions qu'elle a dépensés. Que Paris résiste, que la France entière se lève derrière lui, et la machine germanique sautera.
[RETOUR AU SOMMAIRE]

Lettre VI
15 septembre

 
Après vous avoir dit ce que je pense de l'union possible des ouvriers et des paysans pour sauver la France, je veux revenir encore sur le point capital de ma thèse, savoir l'impuissance absolue de tout gouvernement républicain ou autre, et spécialement du gouvernement Gambetta et Cie, à empêcher la catastrophe qui se prépare et qui ne peut être conjurée que par l'action directe et toute puissante du peuple lui-même.Si je ramène dans le cours de ma démonstration quelques arguments dont je me suis déjà servi, c'est qu'il y a des choses qu'on ne saurait trop répéter : car de l'intelligence de ces choses, dépend le salut du peuple français.
Voyons donc ce que pourra essayer de faire le gouvernement actuel pour organiser la défense nationale.
La première difficulté qui se présente à l'esprit est celle-ci. Cette organisation, même dans les circonstances les plus favorables, et bien plus encore dans la crise présente, ne peut réussir qu'à une condition : c'est que le pouvoir organisateur reste en rapports immédiats, réguliers, incessants avec le pays qu'il se propose d'organiser. Mais il est hors de doute que sous peu de jours, lorsque Paris sera investi par les armées allemandes, les communications du gouvernement avec le pays seront coupées. Dans ces conditions-là, aucune organisation n'est possible. Et d'ailleurs, à ce moment suprême, le gouvernement de Paris sera tellement absorbé par la défense même de Paris et par les difficultés intérieures qu'il rencontrera, que, fût-il composé des hommes les plus intelligents et les plus énergiques, il lui sera impossible de songer à autre chose.
Il est vrai que le gouvernement pourra se transporter en dehors de Paris, dans quelque grande cité provinciale, à Lyon, par exemple. Mais alors il n'exercera plus aucune autorité sur la France, parce que, aux yeux du peuple, aux yeux des paysans surtout, comme il se trouve composé non des élus de la France entière, mais des élus de Paris, c'est-à-dire d'hommes les uns inconnus, les autres détestés de la campagne, Ñ ce gouvernement n'aura aucun titre légitime à commander à la France. S'il restait à Paris, soutenu par les ouvriers de Paris, il pourrait encore s'imposer à la France, au moins aux villes, et peut-être même aux campagnes, malgré l'hostilité bien prononcée des paysans contre les hommes qui le composent. Car, il faut en convenir, Paris exerce un prestige historique si grand sur toutes les imaginations françaises, que bon gré mal gré, on finira toujours par lui obéir.
Mais une fois le gouvernement sorti de Paris, cette raison si puissante n'existera plus. Supposons même que la grande cité provinciale où il aura transporté sa résidence, l'acclame et ratifie par cette acclamation les élus de la population de Partis ; cette adhésion d'une province n'entraînera pas le reste de la France, et les campagnes ne se croiront pas tenues davantage à lui obéir.
Et de quels moyens, de quel instrument se servira-t-il, pour obtenir l'obéissance ? De la machine administrative ? A supposer qu'elle puisse fonctionner encore, n'est-elle pas toute bonapartiste, et ne servira-t-elle pas justement, avec l'appui des prêtres, à ameuter les campagnes contre le gouvernement républicain ? Il faudra donc contenir les campagnes révoltées, et pour cela, il faudra employer une partie des troupes régulières qui devaient tenir tête aux Prussiens. Et comme les officiers supérieurs sont presque tous bonapartistes, le gouvernement, qui aura besoin d'hommes dévoués et fidèles, sera obligé de les casser et d'en chercher d'autres ; il faudra réorganiser l'armée de fond en comble pour en faire un instrument capable de défendre la république contre l'insurrection réactionnaire. Pendant ce temps, les Prussiens prendront Paris, et les campagnes détruiront la république ; et voilà uniquement à quoi peut aboutir une tentative de défense officielle, gouvernementale, par les moyens réguliers et administratifs.
Malheur à la France, si elle attend du gouvernement actuel le renouvellement des prodiges de 1793. Ces prodiges ne furent pas produits par la seule puissance de l'État, du gouvernement, mais encore et surtout par l'enthousiasme révolutionnaire du peuple français tout entier, qui, prenant lui-même en main ses affaires avec l'énergie du désespoir, organisa dans chaque ville, dans chaque commune, un centre de résistance et d'action. Ñ Et puis, si l'État issu du mouvement de 1789, tout jeune encore, tout pénétré de la vie et des passions populaires, a pu se montrer capable de sauver la patrie, il faut se dire que dès lors il a bien vieilli et s'est bien corrompu. Revu et corrigé, et usé jusque dans ses ressorts fondamentaux par Napoléon 1er ; restauré tant bien que mal par les Bourbons, corrompu et affaibli par la monarchie de Juillet, il est arrivé sous le second empire au dernier degré de corruption et d'impuissance ; et maintenant, la seule chose qu'on puisse attendre de lui, c'est sa disparition complète avec toutes les institutions policières, administratives, juridiques et financières qui le soutenaient, Ñ pour faire place à la société naturelle, au peuple qui reprend ses droits naturels et qui se lève.
Mais, me direz-vous, le gouvernement provisoire a convoqué tous les électeurs pour la première quinzaine d'octobre, à l'effet de nommer une assemblée constituante ; celle-ci pourra faire réformer radicalement le système administratif, comme l'a fait celle de 1789, et redonner ainsi une vie nouvelle à l'État politique qui tombe en ruines.
Cette objection n'est pas sérieuse. Supposons que conformément à la décision du gouvernement provisoire qui m'a l'air d'être une bravade jetée aux Prussiens plutôt qu'une résolution réfléchie, Ñ supposons, dis-je, que les élections se fassent régulièrement, et qu'il en sorte une Assemblée dont la majorité sera disposée à seconder toutes les intentions du gouvernement républicain. Je dis que cette Assemblée ne pourra pas faire des réformes réelles et profondes en ce moment. Ce serait vouloir exécuter un mouvement de flanc en présence d'un puissant ennemi, Ñ comme ce mouvement tenté par Bazaine devant les Prussiens et qui lui a si mal réussi. Est-ce bien au moment où le gouvernement aura le plus besoin des services énergiques et réguliers de la machine administrative, qu'il pourra essayer de la renouveler et de la transformer ? Il faudrait pour cela la paralyser complètement pendant quelques semaines ; et que ferait pendant ce temps le gouvernement, privé des rouages qui lui sont nécessaires pour gouverner le pays ?
Cette même impossibilité empêchera le gouvernement de toucher d'une manière tant soit peu radicale au personnel même de l'administration impériale. Il lui faudrait créer une légion d'hommes nouveaux. Tout ce qu'il pourra faire, tout ce qu'il a fait jusqu'ici, c'est de remplacer les préfets et les sous-préfets par d'autres qui en général ne valent pas beaucoup mieux.
Ces quelques changements de personnes démoralisent nécessairement encore plus l'administration actuelle. Il s'y produire des tiraillements sans fin et une sourde guerre intestine, qui la rendra encore cent fois plus incapable d'action qu'elle ne l'est aujourd'hui ; de sorte que le gouvernement républicain aura à son service une machine administrative qui ne vaudra pas même celle qui exécutait tant bien que mal les ordres du ministre impérial.

Pour obvier à ce mal, le gouvernement provisoire enverra sans doute dans les départements des proconsuls, des commissaires extraordinaires. Ce sera alors le comble de la désorganisation.
En effet, il ne suffit pas d'être muni de pouvoirs extraordinaires, pour prendre des mesures extraordinaires de salut public ; pour avoir la puissance de créer des forces nouvelles, pour pouvoir provoquer dans une administration corrompue et dans des populations systématiquement déshabituées de toute initiative, un élan, une énergie, une activité salutaires. Pour cela, il faut avoir encore ce que la bourgeoisie de 1792 et 1793 avait à un si haut degré, et ce qui manque absolument à la bourgeoisie actuelle, même aux républicains Ñ il faut avoir l'intelligence, la volonté, l'audace révolutionnaires. Et comment imaginer que les commissaires du gouvernement provisoire, les subordonnés de Gambetta et Cie, posséderont ces qualités, puisque leurs supérieurs, les membres du gouvernement, les coryphées du parti républicain, ne les ont pas trouvées dans leur propre cÏur.
En dehors de ces qualités personnelles qui impriment aux hommes de 1793 un caractère vraiment héroïque, si les commissaires extraordinaires sont si bien réussi aux Jacobins de la Convention nationale, c'est que cette Convention était réellement révolutionnaire, et que, s'appuyant elle-même à Paris sur les masses populaires, sur la vile multitude,à l'exclusion de la bourgeoisie libérale, elle avait ordonné à tous ses proconsuls de s'appuyer également partout et toujours sur cette même canaille populaire. Les commissaires envoyés par Ledru-Rollin en 1848, et ceux que pourra envoyer aujourd'hui Gambetta, ont fait et feront nécessairement un fiasco complet, par la raison inverse, et les seconds plus encore que les premiers, parce que cette raison inverse agira plus puissamment encore sur eux que sur leurs devanciers de 1848. Cette raison, c'est que les uns et les autres ont été et seront, à un degré plus ou moins sensible, des bourgeois radicaux, délégués du républicanisme bourgeois, et comme tels ennemis du socialisme, ennemis de la révolution vraiment populaire.
Cet antagonisme de la révolution bourgeoise et de la révolution populaire n'existait pas encore, en 1793, ni dans la conscience du peuple, ni même dans celle de la bourgeoisie. On n'avait pas encore démêlé de l'expérience historique cette vérité, que la liberté de toute la classe privilégiée Ñ et par conséquent celle de la bourgeoisie Ñ était fondée essentiellement sur l'esclavage économique du prolétariat. Comme fait, comme expérience réelle, cette vérité avait toujours existé ; mais elle avait été tellement embrouillée avec d'autres faits et masquée par tant d'intérêts et de tendances historiques différentes, surtout religieuses et nationales, qu'elle ne s'était point encore dégagée dans sa grande simplicité et dans sa clarté actuelle, ni pour la bourgeoisie, commanditaire du travail, ni pour le prolétariat, salarié c'est-à-dire exploité par elle. La bourgeoisie et le prolétariat étaient bien dès lors ennemis naturels, mais sans le savoir ; par suite de cette ignorance, ils attribuaient, l'une ses craintes, l'autre ses maux, à des raisons fictives, non à leur antagonisme réel ; et se croyant unis d'intérêts, ils marchèrent ensemble contre la monarchie, la noblesse et les prêtres.
Voilà ce qui fit la grande force des bourgeois révolutionnaires de 1793. Non-seulement ils ne craignaient pas le déchaînement des passions populaires, mais il le provoquèrent de toutes leurs forces, comme l'unique moyen de salut pour la patrie et pour eux-mêmes contre la réaction intérieure et extérieure. Lorsqu'un commissaire extraordinaire, délégué par la Convention, arrivait dans une province, il ne s'adressait jamais aux gros bonnets de la contrée, ni aux révolutionnaires bien gantés ; il s'adressait directement aux sans-culottes, à la canaille populaire, et c'est sur elle qu'il s'appuyait pour exécuter, contre les gros bonnets et les révolutionnaires comme il faut, les décrets de la Convention. Ce qu'ils faisaient n'était donc pas à proprement parler de la centralisation ni de l'administration, mais de la provocation. Ils ne venaient pas dans un pays pour lui imposer dictatorialement la volonté de la Convention nationale. Ils ne firent cela que dans de très rares occasions, et lorsqu'ils venaient dans une contrée décidément et unanimement hostile et réactionnaire. Alors ils arrivaient accompagnés de troupes qui ajoutaient l'argument de la bayonnette à leur éloquence civique. Mais ordinairement, ils venaient seuls, sans un soldat pour les appuyer, ne cherchant leur force que dans les masses dont les instincts étaient toujours conformes aux pensées de la Convention. Loin de restreindre la liberté des mouvements populaires, par crainte d'anarchie, ils les provoquaient de toutes les manières. La première chose qu'ils avaient l'habitude de faire, c'était de former un club populaire, là où ils n'en trouvaient pas d'existants. Révolutionnaires pour tout de bon, ils reconnaissaient bientôt dans la masse les vrais révolutionnaires, et s'alliaient avec eux pour souffler la révolution, l'anarchie, et pour organiser révolutionnairement cette anarchie populaire.Cette organisation révolutionnaire était la seule administration et la seule force exécutive dont se soient servis les proconsuls de 1793.
Tel fut le vrai secret de la puissance de ces géants, que les Jacobins-pygmées de nos jours admirent, mais qu'ils sont impuissants à imiter.

Les commissaires de 1848 étaient des hommes d'une toute autre étoffe, sortis d'un tout autre milieu. Eux et leurs chefs, les membres du gouvernement provisoire, ils appartenaient à la bourgeoisie devenue doctrinaire et désormais fatalement séparée du peuple. Les héros de la grande révolution étaient pour eux ce qu'avaient été en littérature les tragédies de Corneille et de Racine, Ñ des modèles classiques. Ils voulurent les copier, mais la vie, la passion, le feu sacré n'étaient plus là. Là où il fallait des actes, ils ne surent faire que des phrases creuses, des grimaces. Quand ils se trouvaient au milieu du prolétariat, ils se sentaient mal à leur aise, comme des gens d'ailleurs honnêtes mais qui sont dans la nécessité de tromper. Ils se battirent les flancs pour trouver un mot vivant, une pensée féconde ; ils ne trouvèrent rien.
Dans toute cette fantasmagorie révolutionnaire de 1848, il n'y eut que deux hommes réellement sérieux, quoique tout-à-fait dissemblants l'un de l'autre ; ce furent Proudhon et Blanqui. Tout le reste ne furent que mauvais comédiens qui jouèrent la Révolution, comme les confréries du moyen-âge jouaient la Passion, Ñ jusqu'au moment où Louis Bonaparte vint tirer le rideau.
Les instructions que les commissaires de 1848 reçurent de Ledru-Rollin furent aussi incohérentes et aussi vagues que le sont les pensées mêmes de ce révolutionnaire. C'étaient tous les grands mots de 1793, sans aucune des grandes choses ni des grands buts, ni surtout des énergiques résolutions de cette époque. Ledru-Rollin, comme un riche bourgeois et un rhéteur qu'il est, a toujours été l'ennemi naturel et instinctif du socialisme. Aujourd'hui, après de grands efforts, il est enfin parvenu à comprendre les sociétés coopératives ; mais il ne se sent pas la force d'aller au delà.
Louis Blanc, ce Robespierre en miniature, cet adorateur du citoyen intelligent et vertueux, est le type du communiste d'État, du socialiste doctrinaire et autoritaire. Il a écrit dans sa jeunesse une toute petite brochure sur «l'Organisation du travail», et aujourd'hui même, en présence des immenses travaux et du développement prodigieux de l'Internationale, il en reste encore là. Pas un souffle de sa parole, pas une étincelle de son cerveau n'a donné la vie à personne. Son intelligence est stérile, comme toute sa personnalité est sèche. Aujourd'hui encore, dans une lettre récemment adressée au Daily News,en présence de l'horrible et fratricide égorgement auquel se livrent les deux nations les plus civilisées du monde, il n'a pas trouvé autre chose dans sa tête et dans son cÏur, que ce conseil qu'il adresse aux républicains français, «de proposer aux Allemands, au nom de la fraternité des peuples, une paix également honorable pour les deux nations.»
Ledru-Rollin et Louis Blanc ont été, comme on sait, les deux grands révolutionnaires de 1848, avant les journées de juin : l'un bourgeois-avocat, rhéteur boursouflé aux allures et aux prétentions dantonesques ; l'autre, un Robespierre-Baboeuf réduit aux plus minces proportions. Ni l'un ni l'autre n'ont su penser, vouloir, ni surtout oser. D'ailleurs l'évêque Lamourette de ce temps-là, Lamartine, avait imprimé à tous les actes et à tous les hommes de l'époque, moins Proudhon et Blanqui, sa note fausse et son faux caractère de conciliation, Ñ cette conciliation qui signifiait en réalité sacrifice du prolétariat à la bourgeoisie, et qui aboutit aux journées de juin.
Les commissaires extraordinaires partirent donc pour les provinces, portant dans leurs poches les instructions de ces grands hommes, Ñ plutôt les recommandations d'un caractère réactionnaire très-réel, qui leur furent faites par les républicains modérésdu National,les Marrast, les Bastide, les Jules Favre, etc.

Faut-il s'étonner si ces malheureux commissaires ne firent rien dans les départements, sinon d'exciter le mécontentement de tout le monde, par le ton et les manières de dictateurs qu'il leur plut de se donner. On se moqua d'eux, et ils n'exercèrent aucune influence. Au lieu de se tourner vers le peuple, et seulement vers le peuple, comme leurs devanciers de 1793, ils s'occupèrent uniquement de chercher à convertir à la république les classes privilégiées. Au lieu d'organiser partout la puissance populaire par le déchaînement des passions révolutionnaires, ils prêchèrent au prolétariat la modération, la tranquillité, la patience, et une confiance aveugle dans les desseins généreux du gouvernement provisoire. Les cercles révolutionnaires de province, intimidés d'abord par cette révolution qui leur était tombée si inopinément sur la tête et par l'arrivée de ces commissaires de Paris, reprirent courage lorsqu'ils virent que ces Messieurs ne savaient rien faire que des phrases et avaient eux-mêmes peur du peuple ; et le résultat de la mission des commissaires de 1848 fut la triste Assemblée constituante que vous savez.
Après juin, ce fut autre chose. Les bourgeois sincèrement révolutionnaires, ceux qui passèrent dans le camp du socialisme, sous l'influence de la grande catastrophe qui avait tué d'un coup tous les comédiens révolutionnaires de février, devinrent des hommes sérieux et firent des efforts sérieux pour révolutionner la France. Ils réussirent même en grande partie. Mais il était trop tard ; la réaction de son côté s'était réorganisée avec une puissance formidable, et grâce aux terribles moyens que donne la centralisation de l'État, elle finit par triompher tout-à-fait, plus même qu'elle ne l'aurait voulu, dans les journées de décembre.

Eh bien, les commissaires que Gambetta pourra envoyer dans les départements, seront encore plus malheureux que les commissaires de 1848. Ennemis des ouvriers socialistes, aussi bien que de l'administration et des paysans bonapartistes, sur qui donc s'appuieront-ils ? Leurs instructions leur commanderont évidemment d'enchaîner dans les villes le mouvement révolutionnaire socialistes, et dans les campagnes le mouvement réactionnaire bonapartiste, Ñ mais avec l'aide de qui ? D'une administration désorganisée, restée elle même bonapartiste pour la moitié ou les trois-quarts, Ñ et de quelques centaines de pâles républicains, aussi incertains et aussi désorientés qu'eux-mêmes, restant en dehors de la masse populaire et n'exerçant aucune influence sur personne ; et des orléanistes, bons seulement, comme tous les gens riches, à exploiter et à faire tourner un mouvement au profit de la réaction, mais incapables eux-mêmes d'une résolution et d'une action énergique. Et notez que les orléanistes seront de beaucoup les plus forts des deux, car à côté des grands moyens financiers dont ils disposent, ils ont encore cet avantage de savoir ce qu'ils veulent ; tandis que les républicains joignent, à leur extrême pénurie, le malheur de ne pas savoir où ils vont et de rester étrangers à tous les intérêts réels, tant privilégiés que populaires. Il résultera de là que les commissaires, ou bien ne feront rien, ou bien s'ils font quelque chose, le feront seulement grâce à l'appui des orléanistes, et alors n'auront travaillé en réalité qu'à la restauration des Orléans.

Maintenant, quelle est ma conclusion définitive ?

Elle ressort suffisamment de tout ce que j'ai dit, et d'ailleurs j'ai commencé par vous la donner dans ma première lettre. Je dis que dans le danger que court la France, danger plus grand que tous ceux qu'elle a couru depuis des siècles, il n'y a qu'un moyen de salut : le soulèvement général et révolutionnaire du peuple.
Si le peuple se lève, je ne doute pas du triomphe. Je ne crains qu'une chose, c'est que le danger ne lui paraisse pas assez pressant, assez immense, assez menaçant pour lui donner ce courage du désespoir dont il a besoin. A ce moment même il ne manque pas de Français qui regardent la prise de Paris, la ruine et l'asservissement de la France par les Prussiens, comme une chose absolument impossible, impossible au point d'être ridicule. Et ils laissent tranquillement avancer l'ennemi, confiants dans l'étoile de la France, et s'imaginant qu'il suffit d'avoir dit : «C'est impossible,» pour empêcher la chose de se faire.
Il faut absolument vous réveiller de ce rêve, Français, si quelques-uns de vous se laissent encore bercer par ces funestes illusions. Non, je vous le déclare : Cet affreux malheur, dont vous ne voulez pas même admettre la pensée, n'est pas impossible ; il est au contraire si certain,que si vous ne vous levez pas aujourd'huien masse, pour exterminer les soldats allemands qui ont envahi le sol de la France, demaince sera la réalité. Plusieurs siècles de prédominance nationale vous ont tellement habitués à vous considérer comme le premier et le plus puissant peuple du monde, que vous ne vous êtes pas encore aperçus de la gravité de votre situation présente. Cette situation, la voici :

La France comme État est perdue. Elle ne peut plus se sauver par les moyens réguliers et administratifs. C'est à la France naturelle, à la France du peuple à entrer maintenant sur la scène de l'histoire, à sauver sa liberté et celle de l'Europe entière, par un soulèvement immense, spontané, tout populaire, en dehors de toute organisation officielle, de toute centralisation gouvernementale. Et la France, en balayant de son territoire les armées du roi de Prusse, aura du même coup affranchi tous les peuples d'Europe et accompli l'émancipation sociale du prolétariat.

[RETOUR AU SOMMAIRE]

Michel Bakounine



Adhémar SCHWITZGUÉBEL
MANIFESTE
Adressé aux ouvriers
du Vallon de Saint-Imier
Ce manifestedont la rédaction fut confiée à ADHÉMAR SCHWITZGUÉBEL a été imprimé à Neuchâtel, imprimerie G. Guillaume fils, en février 1870, et vendu pour le prix de 10 centimes. son origine est expliquée par une correspondance daté du Val de Saint-Imier, 2 novembre 1869, et adressé à L'ÉGALITÉ, journal de l'Association internationale des travailleurs de la Suisse romande, paraissant à Genève: Il se manifeste depuis quelque temps un mouvement très réjouissant dans le sein de la classe ouvrière de notre Vallon. On commence de toutes parts à s'occuper sérieusement des questions sociales, de la nécessité d'une organisation ouvrière, du rôle présent et à venir de l'Internationale ; il y a de violentes attaques, de chaleureuses défenses, en un mot il y a de la vie. Un groupe d'ouvriers de Saint-Imier a convoqué pour le 31 octobre une assemblée populaire qui a eu lieu à Saint-Imier, et dont le but principal était l'organisation ouvrière. On a fait ressortir la nécessité de fonder dans chaque métier une société de résistance et de compléter la Fédération ouvrière du Vallon au moyen de l'adhésion de toutes les sociétés de métier. Une commission a été chargée de la rédaction d'un Manifeste à adresser aux ouvriers ; ensuite elle provoquera, dans les parties où il n'y en a point, la fondation d'une société de métier.
(6 novembre 1869).
  Le texte en a été repris dans un ouvrage élaboré par James Guillaume en hommage à son ami : QUELQUES ÉCRITS, ADHÉMAR SCHWITZGUÉBEL - Stock, Paris, 1908.

Citoyens,
 
L'un des faits les plus réjouissants et les plus significatifs de notre époque, c'est la participation toujours plus active des classes ouvrières à tout ce qui se rattache au bien-être moral et matériel des peuples.Les grèves, qui se multiplient chaque jour davantage et qui ont fait, dans le Jura, leur apparition d'une manière éclatante, contraignent pour ainsi dire les populations à s'occuper de cette question tant redoutée qu'on appelle la Question sociale.Chacun se préoccupe de trouver un remède ou un palliatif : quelques-uns n'aboutissent qu'à proposer des remèdes empiriques, mais tous semblent prévoir qu'il faut une solution nouvelle aux problèmes économiques posés universellement par les ouvriers.
Pour favoriser ce courant d'idées et provoquer une discussion publique sur la situation actuelle, quelques ouvriers prirent l'initiative d'une assemblée qui eut lieu le 31 octobre 1869 à Saint-Imier, et où, après une discussion approfondie, on nomma une commission chargée de la rédaction d'un Manifeste à adresser aux ouvriers, pour exposer aussi brièvement que possible la position faite aux ouvriers et les moyens aboutissant le mieux à une organisation générale qui puisse sauvegarder leurs intérêts communs.
C'est le travail dont nous avons été chargés que nous publions aujourd'hui.

Pour déterminer nettement la position faite à la classe ouvrière, il faut nécessairement que nous étudiions d'abord les rapports existants entre le travail et le capital, et ensuite les conditions où est l'industrie dominante dans nos contrées : l'horlogerie.Si nous devions ici faire un cours de ce que l'on pourrait appeler "l'histoire de l'économie politique et sociale", nous pourrions établir d'une manière positive comment l'homme, après avoir été poussé par le besoin, a transformé la matière en instruments de travail et s'est ainsi créé un capital; comment, par le fait de l'appropriation individuelle du sol et des matières premières, une partie des hommes, plus intelligents, plus rusés, plus forts que les autres, arrivèrent par l'astuce ou la violence à asservir leurs semblables afin de les faire travailler à leur profit ; d'où il résulta que le capital social, composé du sol, des forces économiques naturelles et du travail accumulé des esclaves, devint la propriété exclusive d'une minorité qui, n'ayant rien produit, n'y avait aucun droit.
Une fois la société divisée en deux classes, l'exploitation de l'homme par l'homme devint une loi sociale, et toutes les institutions que l'on établit en vue de protéger l'ordre social aboutirent à consolider un état de choses qui, faux par sa base, n'était que le résultat d'une grande iniquité. Les révolutions que nous voyons apparaître à travers l'histoire de l'humanité, comme autant de protestations du droit naturel contre le fait du despotisme, n'ont guère changé que les mots : l'esclave est devenu serf ; le serf, salarié ; c'est que, dans un édifice reposant sur des fondements mauvais, il ne suffit pas de réparer le sommet pour tout améliorer, il faut s'attaquer à la base elle-même. A partir des premières années de ce siècle, le socialisme commence à rechercher et à dévoiler la cause de tous les abus ; peu à peu, les masses populaires s'emparent de la pensée nouvelle, et aujourd'hui le monde ouvrier s'affirme en face du monde privilégié : le Travail veut briser toutes ses chaînes.
Le Travail est-il réellement aujourd'hui l'esclave du capital, ou bien le salarié est-il libre vis-à-vis du capitaliste ? - La possession du capital étant de fait un privilège, et le travail humain, à moins de recommencer cette lutte longue et pénible qu'il livra et livre encore à la matière, ayant besoin, pour être fécondé, du capital, c'est-à-dire du travail d'hier, il s'ensuit logiquement que celui qui n'a que son travail est l'esclave de celui qui possède ; et toutes les constitutions politiques qui garantissent la liberté individuelle ne peuvent rien contre ce fait économique : celui qui n'a rien doit vendre son travail à celui qui peut le faire fructifier. Ce n'est que lorsque le capital, devenu propriété collective des travailleurs associés, ne sera plus un privilège pour personne, que la liberté sera un fait réel. On nous objectera que l'ouvrier, en livrant son travail, peut en marchander le prix, et, si les conditions qu'on lui offre ne lui conviennent pas, refuser ses services : erreur ! Le capital, étant le seigneur tout-puissant, fait partout la loi sur le marché général ; la nécessité oblige le travailleur à accepter les conditions qui lui sont offertes, autrement il a la liberté... de mourir de faim.
De la position qu'occupent le travail et le capital, il résulte que les détenteurs de capitaux, soit qu'ils les prêtent ou qu'ils les fassent fructifier eux-mêmes, réclament, pour les services que leurs capitaux rendent à la production générale, une rente quelconque leur permettant d'accumuler à leur profit les richesses dues aux efforts combinés du travail et du capital, et de vivre ainsi dans une oisiveté plus ou moins complète, ce qui est contraire à ce principe de justice économique : puisque chacun consomme, chacun doit aussi produire. ainsi les travailleurs, après avoir constitué ces capitaux, doivent encore en payer la rente, de sorte qu'ils n'ont qu'une partie des fruits de leur travail, qu'on appelle salaire, et que le reste va, sous les noms de bénéfices, dividendes, intérêts, etc., grossir la poche de ceux qui font travailler.
Qui est-ce qui détermine la part revenant au travail, à l'ouvrier, au salarié, et celle revenant au capitaliste, à l'entrepreneur, au fabricant, au patron ? - Les économistes répondent : C'est la loi de l'offre et de la demande, contre laquelle il est inutile de se révolter puisqu'elle est une loi naturelle. Nous acceptons cette réponse, mais avec la réserve suivante : comme ce sont les capitalistes qui ont entre les mains toute la puissance sociale, ce sont eux qui règlent l'offre et la demande, de sorte que les travailleurs doivent nécessairement subir la loi du plus fort ; c'est donc en définitive le capital qui fixe le prix du travail, qui détermine les salaires.
Telle est la position générale qui est faite aux classes ouvrières : en disant que le travail est l'esclave du capital, nous sommes dans le vrai.


Examinons un instant la position particulière de l'industrie horlogère ; si nous nous y arrêtons spécialement, quoique ce Manifeste s'adresse aux ouvriers de tous les métiers, c'est que du degré de prospérité ou de décadence de l'horlogerie dépend en grande partie le bien-être ou le malaise des populations de nos districts. Nous ne pouvons entreprendre, dans ce travail, l'histoire de l'industrie horlogère dans nos montagnes ; mais un simple raisonnement nous démontre que plus elle occupait de bras, plus elle rendait nécessaire l'introduction de nouvelles industries, augmentait le cercle de l'activité industrielle et commerciale, et devenait ainsi une source de prospérité générale.L'horlogerie a eu, pendant un temps, une période comme peut-être jamais aucune industrie n'en aura jamais. Ses produits, recherchés partout comme objets de luxe ou d'utilité, n'alimentaient pas encore la spéculation mercantile ; les relations entre le capital et le travail n'avaient pas ce cachet d'antagonisme qu'elles ont, en général, dans l'état social actuel ; ayant besoin d'un de l'autre, le capital et le travail traitaient d'égal à égal, et la condition moyenne des fabricants n'était guère plus à envier que celle des ouvriers ; les mÏurs étaient l'image des conditions économiques, tout le monde était ami. Mais il devait arriver à l'horlogerie ce qui est arrivé ou arrivera à toute industrie occupant peu de bras et n'utilisant aucune machine. voici en effet ce qui se passe : si ses produits sont utiles et nécessaires, l'industrie impose les conditions qui lui conviennent sur le marché général, d'où découlent logiquement une rétribution élevée et des conditions de vie très faciles pour tous les employés à la dite industrie ; et ces conditions avantageuses sont précisément la cause qu'à un moment donné, alors qu'elles sont généralement connues, les bras viennent s'offrir en grand nombre dans l'industrie prospère.
Si nous vivions sous un système d'équilibre économique, c'est-à-dire qu'au moyen d'une organisation du travail on pût constamment établir une statistique sur les conditions des différentes industries, sur l'offre et la demande, l'état prospère d'une industrie n'entraînerait jamais aucun danger pour son avenir, puisque tous seraient au courant des besoins de la consommation, du nombre de bras déjà employés dans la production, et sauraient, par conséquent, s'il est réellement avantageux de porter son activité de ce côté ; mais dans l'état d'anarchie industrielle où nous sommes, chacun croit trouver son profit dans une surabondance de bras. Les fabricants calculent qu'en occupant un plus grand nombre d'employés, et en livrant à la circulation d'autant plus de produits, ils augmenteront le chiffre de leurs bénéfices ; c'est ce qui arrive pour quelque temps, en effet ; mais les produits dépassent bientôt les besoins de la consommation, qui impose alors aux fabricants les conditions qui lui plaisent. Les travailleurs, croyant arriver à une meilleure condition, s'étaient jetés en masse dans l'industrie qui offrait des salaires supérieurs, mais bientôt la concurrence les oblige à baisser les prix ; une partie d'entre eux s'en vont ensuite porter leur industrie dans des contrées où les conditions de la vie sont plus faciles, et achèvent ainsi de lui enlever les derniers restes de sa prospérité passée. Tombée à ce point, une industrie ne se soutient plus qu'en produisant en vue de la spéculation, et c'est en inondant le marché général de produits inférieurs qu'on cherche à ré-édifier les fortunes menacées ; dans ces conditions-là, il suffit d'une crise politique, de quelques mauvaises spéculations, pour plonger dans une misère complète des populations entières.
Cette double phase de progrès et de décadence, peu d'industries l'ont si profondément ressentie que l'horlogerie, et la longue crise que nous avons dû subir ces dernières années pourrait être aussi l'histoire de toutes les souffrances qu'entraînent après eux ces bouleversements industriels. L'histoire particulière de chaque famille, de chaque individu, est assez présente à la mémoire de tous pour qu'il devienne inutile d'insister sur les conséquences qui résultèrent, pour le pays, de la crise horlogère, que presque tous considèrent comme terminée. Le travail abonde, les prix tendent à se relever, les positions financières s'améliorent insensiblement, le courage moral paraît renaître dans les cÏurs ; l'on semble oublier le passé et se soucier peu de l'avenir.
Notre industrie est-elle réellement rentrée dans un état normal ? l'abondance du présent est-elle bien assurée ? sommes-nous certains de l'avenir ? - Tant que l'équilibre entre la production et la consommation n'est pas établi, une industrie n'est pas dans un état normal ; ce sont les spéculations financières et mercantiles qui nous procurent aujourd'hui une surabondance de travail ; demain le caprice d'un souverain peut arrêter court les transactions commerciales et paralyser l'industrie ; dès lors quelles garanties avons-nous pour notre existence ?
Nous oublions trop facilement le passé, revenons-y.
A l'époque où commença la crise, si de vastes associations ouvrières eussent existé, la position ne serait jamais devenue aussi critique, et une résistance sérieuse eût pu être opposée à l'introduction d'un trop grand nombre d'apprentis, à l'avilissement des salaires, aux différents modes de paiement qui ont exercé une funeste influence sur l'industrie. Mais les choses étant comme elles étaient, de quel droit, par exemple, faisons-nous un crime à un père de famille d'avoir préféré nourrir ses enfants avec les fruits d'un travail moins rémunéré, plutôt que de les laisser mourir de faim ? Il eût fallu pouvoir dire à chaque ouvrier : tiens, voilà pour nourrir ta famille, mais n'accepte pas des conditions désastreuses pour notre avenir commun.
Le passé de notre industrie est plein de précieux enseignements dont nous devons absolument profiter. L'histoire particulière de l'horlogerie, comme la position générale faite aux classes ouvrières par le capital, commandent impérieusement une prompte organisation.


Il y a longtemps que les ouvriers des pays les plus industrieux ont compris qu'une pareille position pouvait être modifiée, si les travailleurs s'unissaient et opposaient aux prétentions de patrons, des fabricants, des entrepreneurs, des capitalistes, des spéculateurs, la puissance de l'association. Ce qui, en définitive, fait la force des détenteurs de capitaux, c'est que le capital, représentant une chose, peut être consommé ou échangé contre des objets consommables ; qu'étant concentré en plus ou moins grande quantité dans une seule main, celui qui le possède a toujours une ressource et peut, au besoin, du moins pendant un certain temps, ne pas livrer ses capitaux au travail, tandis que celui-ci, représentant une personne, -l'ouvrier prolétaire, - doit toujours se livrer afin de sauvegarder son existence. Que les ouvriers se concertent entre eux, et les prétentions des privilégiés rencontrent déjà une opposition ; qu'ils constituent des caisses communes, et les patrons se trouvent en présence, non pas d'une puissance égale à la leur, mais d'une force déjà respectable cependant. Il a été constaté qu'un seul travailleur ne peut rien contre les forces centralisées du capital ; or, en s'unissant tous, il est évident que les travailleurs contrebalanceront les conséquences de l'isolement : ceci n'est pas seulement une affirmation théorique, mais des faits pratiques nous confirment dans cette manière de voir.Dans toutes les industries, dans tous les pays, les patrons, grands ou petits, comprenant que les travailleurs isolés n'avaient aucune puissance de résistance, tendent à une baisse continuelle des salaires, soit qu'ils y soient poussés par les besoins d'une concurrence qui s'exerce au détriment du travail, soit que, désireux de s'enrichir toujours davantage, ils ne trouvent rien de mieux que d'assouvir leur cupidité en exploitant de plus en plus leurs salariés. L'accroissement du paupérisme a sa principale cause dans ce fait. L'extrême misère a fait germer dans la tête des prolétaires l'idée d'association, et c'est l'état misérable des populations ouvrières qui a donné naissance à une organisation créée dans le but de solidariser et de défendre les intérêts communs. Ne cherchons donc plus l'origine des associations ouvrières dans le cerveau exalté de quelque bienfaiteur de l'humanité, ni même dans la propagande socialiste, car on a vu de grandes associations prospérer et se développer avant que le socialisme ne fût annoncé aux masses, et si, aujourd'hui, les associations tendent à se généraliser, c'est que la nécessité oblige les ouvriers à profiter des enseignements socialistes.
Toutes les formes d'association sont-elles aptes à sauvegarder les intérêts du travail et à contrebalancer la puissance d'exploitation du capital ?
Nous n'avons pas à nous occuper, dans ce travail, des sociétés coopératives, qui nécessiteraient une étude spéciale très étendue, pour la raison bien simple que, dans les conditions économiques actuelles, elles ne peuvent exercer qu'une influence très restreinte sur la position sociale du prolétariat, et que nous devons rechercher un mode d'organisation embrassant les intérêts de tous les travailleurs salariés. Nous ne nous arrêterons pas davantage, d'une manière étendue, sur les sociétés de secours mutuels pour cas de maladie, parce qu'elle ne peuvent avoir aucune influence sur les relations entre le travail et le capital. Est-ce à dire que nous les condamnions ? Nullement, puisque d'abord elles sont un excellent moyen de constituer un capital social ; qu'elles établissent une certaine solidarité entre les membres qui les composent ; qu'elles peuvent être un palliatif très efficace pour remédier à certaines misères résultant d'une trop longue maladie. Mais c'est là tout leur mérite : Ïuvres essentiellement philanthropiques, elles ne peuvent produire que ce qu'a produit la philanthropie elle-même, éterniser la misère en se bornant à la soulager.
La forme d'association que nous devons étudier essentiellement, c'est la caisse de résistance.

La question des caisses de résistance préoccupe vivement ceux qui étudient la question sociale, et intéresse au plus haut degré la classe ouvrière, non seulement par l'influence qu'elles exercent sur la position actuelle des salariés, mais aussi par le rôle qu'elles sont appelées à remplir dans l'avenir.Qu'est-ce qu'une caisse de résistance ?
C'est cette forme de l'association par laquelle les ouvriers créent un capital en vue du maintien des salaires, ou plutôt en vue de résister collectivement aux exigences du patronat et du capital, et d'opérer toutes les améliorations que réclame leur position de salariés.
D'où viennent les sociétés de résistance ?
Elles sont nées partout où la misère a poussé les ouvriers à rechercher les moyens de l'atténuer. A l'union pure et simple des cÏurs, les ouvriers ont ajouté l'union des intérêts, en cela plus pratiques et plus sages que maints philosophes qui veulent absolument tout réformer par le simple sentiment. La première forme de l'union des intérêts s'est manifesté par la société de secours mutuels ; mais si l'ouvrier était secouru en cas de maladie, son travail ne se trouvait protégé en aucune façon, et son salaire se réduisait peu à peu à des proportions tellement minimes, qu'il lui devenait impossible de vivre dans des conditions normales, tandis que les chefs industriels s'enrichissaient et devenaient de plus en plus exigeants. Alors, réduits à l'extrémité, les ouvriers, dans les pays où l'industrialisme s'est le mieux développé, où les relations entre le capital et le travail, entre le patronat et les ouvriers, se sont le mieux accentués, ont répondu, à la guerre économique que leur faisaient les patrons, par la défense énergique de leurs droits à l'existence.
La grève, ce fruit, non pas des caprices ouvriers, des intrigues des associations, mais d'un état de chose basé sur l'antagonisme des forces économiques, faisait son apparition et obligeait souvent le patronat à compter avec les ouvriers. Mais des luttes stériles apprirent bientôt aux ouvriers qu'il fallait, de même qu'une armée n'entre pas en campagne sans s'y préparer, s'organiser en vue des grèves ; cette nécessité d'organisation se fit surtout sentir alors qu'après avoir réussi à obtenir des patrons quelques améliorations, les ouvriers reperdaient bientôt les fruits de ces luttes pénibles, faute de pouvoir se défendre contre des empiétements nouveaux. C'est que, de même que le capital fait une guerre continuelle au travail, afin de lui extorquer tout ce qu'il peut, de même les capitalistes se font la guerre sur le marché général, parce que le capital tend logiquement, dans une société individualiste, à se concentrer toujours davantage en quelques mains : pour cela, le grand capital doit manger le petit, et cette concurrence se fait au détriment du travail, qui doit tout payer.
Les sociétés de résistance, au lieu d'être les instigatrices des grèves, en sont donc simplement la conséquence logique.
Toutes les déclamations ont été faites par les doctrinaires, économistes bourgeois et autres, contre la grève, cette plaie sociale qui démoralise l'ouvrier, aigrit les relations entre patrons et employés et en fait des ennemis alors qu'ils devraient être comme père et fils,etc. Nous n'avons pas à réfuter ici ces tirades sentimentales de gens intéressés à conserver l'ordre social actuel ; ce que nous devons faire, nous ouvriers, c'est de rechercher si le droit de grève doit exister pour nous, si la grève est une conséquence de l'état de guerre économique dans lequel nous vivons, et, enfin, si elle peut apporter quelques soulagements à notre position.
Personne n'a jamais contesté à un patron le droit de donner congé à un ouvrier ne remplissant pas les conditions qu'il en attendait. chacun admet qu'un patron a le droit de chercher à réaliser le plus de bénéfices possibles, et qu'il peut refuser du travail à un ouvrier qu'il sait ne pas pouvoir lui en procurer assez ; en un mot, on accorde parfaitement au patron le droit de grève vis-à-vis de l'ouvrier ; mais comme nous vivons dans une société où la logique et la justice sont deux choses peu observées, ce droit qu'on accorde aux patrons, on le refuse aux ouvriers ; un ouvrier refusant d'accepter du travail à des conditions qui ne lui conviennent pas est un mauvais sujet ; s'il se met en grève, c'est un anarchiste ; si un certain nombre d'ouvriers se coalisent et cessent de travailler, le législateur a prévu le cas et, tout soucieux des intérêts bourgeois, interdit aux ouvriers le droit de coalition. Nous qui aimons les positions franches, et acceptons l'état actuel parce que nous y sommes contraints, nous disons : un patron doit avoir le droit de refuser du travail à un ouvrier qui ne lui convient pas, mais un ouvrier doit également avoir le droit de refuser des conditions de travail que son intérêt lui commande de ne pas accepter ; d'où il résulte que des ouvriers se coalisant pour résister, par la grève, à des prétentions injustes ou pour réclamer les améliorations qu'ils jugent nécessaires, agissent d'après un droit incontestable.
La grève est-elle une conséquence de l'état économique dans lequel nous vivons ? - De l'antagonisme existant entre le capital et le travail, il résulte que tous deux cherchent, chacun de son côté, à avoir la plus grande part dans les résultats de la production obtenue par leur concours commun, d'où une guerre continuelle entre ces deux facteurs de la richesse sociale. La grève, éclatant, soit de la part des travailleurs, soit de la part des capitalistes, n'est que le résultat des relations entre le capital et le travail ; que ces deux éléments soient unis, par le renoncement du travail d'hier, c'est-à-dire du capital, à prélever une part quelconque sur le travail d'aujourd'hui, et la grève disparaît de la société, comme la guerre politique disparaîtra de la fédération des peuples débarrassés de tous les tyrans et exploiteurs. Jusque-là, nous devons accepter la grève comme la dernière protestation du travailleur salarié contre le patronat et le capital.
La grève peut-elle apporter quelques soulagements à notre position ? Toutes les améliorations obtenues par la grève n'ont jamais eu d'effets durables, disent les économistes politiques, parce que les patrons sauront toujours profiter d'un moment favorable pour reprendre aux ouvriers ce qu'ils avaient dû leur concéder précédemment ; et, en outre, lorsque les salaires s'élèveraient dans toutes les industries, les ouvriers devraient rembourser, sur le prix des objets de consommation, ce qu'ils auraient obtenu par l'élévation des salaires. - Mais, en se mettant en grève, un corps de métier ne calcule pas, et, avec l'organisation aujourd'hui très incomplète de la classe ouvrière, ne peut pas calculer toutes es probabilités qui résulteront de la grève ; il agit d'après les nécessités du moment, parce que les patrons n'ont pas voulu faire droit aux réclamations collectives des ouvriers. Que la grève réussisse, il y a évidemment augmentation immédiate de bien-être pour l'ouvrier, et c'est là son but ; si elle échoue, il y a perte considérable pour toutes les parties intéressées. Mais dans les deux cas, une grève aboutit généralement à une organisation plus solide des ouvriers; ce qui permet dès lors de contrebalancer mieux l'influence et les exigences du patronat ; quant à prétendre qu'une augmentation des salaires, dans un métier, n'améliorerait en rien la position des ouvriers, parce que les salaires s'élèveraient bientôt dans toutes les autres industries, les économistes oublient que le travail n'est pas le seul élément qui fait aujourd'hui la valeur d'un produit, mais que le capital, représenté par la féodalité industrielle et mercantile, a souvent des exigences dépassant de beaucoup celles du travail ; pour que les ouvriers puissent élever les salaires dans toutes ces professions d'une manière à peu près égale, il faudrait que tous les corps de métier fussent puissamment organisés, et alors, au lieu de continuer une lutte éternelle avec le capital, ils pourraient en supprimer radicalement tous les privilèges.
Nous reconnaissons parfaitement que la grève n'est pas un moyen bien efficace d'améliorer la position du prolétariat, mais c'est le seul moyen qu'il possède de se faire rendre justice, lorsque le patronat a des exigences compromettantes pour l'existence des ouvriers. On peut d'ailleurs parer aux effets funestes des grèves par une organisation ouvrière qui rende ces effets impossibles ; c'est ce dont nous allons nous occuper.


Nous avons vu que les associations ouvrières sont nées de la nécessité où était le travail de se défendre contre les empiétements du capital ; il faut rechercher quel est le meilleur mode d'organisation. La société de résistance, ayant pour but la sauvegarde des intérêts ouvriers, s'organise entre les individus d'un même métier habitant la même localité ou un groupe de localités rapprochées ; comme tous les ouvriers de la même corporation ont des intérêts identiques, quels que soient la localité ou le pays qu'ils habitent, et que, pour défendre leurs intérêts professionnels communs, ils doivent continuellement se renseigner mutuellement, les sociétés d'un même métier se fédèrent entre elles, par région, puis internationalement. D'un autre côté, tous les ouvriers habitant la même localité, quelle que soit la profession qu'ils exercent, ont aussi des intérêts communs à sauvegarder : constituer la fédération locale des associations ouvrières, tel est le moyen de répondre à ce besoin d'union locale et de donner une nouvelle force aux efforts des différents corps de métier. Ce qui est une nécessité pour la localité, l'est aussi pour le pays, pour le monde civilisé ; pour sauvegarder les intérêts généraux du prolétariat, il faut la fédération d'abord régionale, puis internationale, des sociétés de résistance ; dès lors, nous pouvons opposer l'organisation universelle du travail au capital centralisé entre les mains d'une aristocratie financière qui, elle aussi, opère internationalement.Cette organisation des caisses de résistance, qui est loin d'être un fait actuellement, mais vers laquelle tendent les efforts de tous les ouvriers sérieux, n'est pas seulement une nécessité par le fait de la misère des populations ouvrières, mais elle est aussi la conséquence logique du développement économique de notre époque, et la seule condition possible du succès général. Une corporation isolée pouvait parfaitement lutter contre quelques petits patrons, n'ayant que leurs faibles ressources financières ; mais, ensuite de l'introduction des machines, de la division du travail, de la centralisation des capitaux, la grande industrie se substitue peu à peu à la petite, les patrons deviennent de grands capitalistes-entrepreneurs, constituent des sociétés financières qui accaparent tout : industrie, mines, commerce, banques, circulation, et même les gouvernements. Dès lors la société de résistance isolée n'a plus aucune force d'action devant la nouvelle puissance ; mais à un fait on peut opposer un autre fait : les sociétés de résistance d'une même localité, en se fédérant, créent une puissance capable de lutter contre les exigences des patrons. Ceux-ci alors font appel à leurs compatriotes, pratiquent la solidarité nationale, et, la corruption aidant, on transporte, en cas de grève, les ouvriers d'une localité à l'autre pour remplacer les gréveurs : l'union nationale ou régionale des caisses de résistance devient alors d'une absolue nécessité. Le combat se poursuit plus loin : le capital abdique la patrie, opère sur le terrain international, s'empare du marché général, et, grâce aux moyens financiers et de circulation dont le capital dispose, les efforts des fédérations nationales se trouvent de nouveau paralysés. Internationaliser le travail, solidariser tous les intérêts ouvriers, former la fédération universelle des travailleurs, tel est le moyen de lutter avec efficacité contre le capital monopolisé.


L'Association internationale des travailleurs, en répondant à ce nouveau besoin, n'a pas été créée en vue de l'agitation socialiste, comme on le prétend généralement, mais elle n'est que le résultat du développement économique de ce siècle ; si elle doit rechercher, dans l'expérience du passé et les événements de chaque jour, les moyens de défendre, dans les conditions actuelles, les droits du travailleur, elle doit aussi rechercher, dans le socialisme scientifique, les moyen de mettre fin à toute exploitation de l'homme par l'homme et d'établir le règne de la justice sociale. Nous ne voulons pas défendre ici l'Internationale contre toutes les attaques dirigées contre elle ; nous croyons avoir suffisamment démontré que ce n'est que par l'union internationale des travailleurs que ceux-ci pourront contrebalancer les effets de l'union internationale des capitalistes ; nous ne pouvons que conseiller à toutes les associations ouvrières d'y adhérer le plus tôt possible, et de ne pas attendre que la nécessité les y contraigne.Il existe, à l'égard de l'Internationale, un préjugé très répandu et qui peut nuire considérablement à la cause ouvrière : suivant l'idée que s'en font encore beaucoup d'ouvriers, l'Internationale serait une Providence bienfaisante pour les ouvriers, elle n'aurait qu'à puiser dans ses caisses et répandre à profusion les ressources nécessaires pour alimenter les grèves, etc. Non ! L'Internationale n'est pas une puissance abstraite, elle n'a pas de coffres-forts garnis, mais elle est la résultante des forces et des ressources combinées des associations ouvrières fédérées internationalement. Plus les ouvriers y adhéreront en masse, et plus elle acquerra de puissance, plus l'organisation, la combinaison des forces économiques et sociales qu'elle contient sera facilitée pour le bien de tous.

Il nous reste à examiner quels résultats nous pouvons obtenir, au moyen de l'organisation fédérative des associations ouvrières.Les ouvriers, une fois organisés de la sorte, peuvent réclamer toutes les améliorations qu'ils jugeront nécessaires, le patronat devant rendre justice en présence de l'universalité des travailleurs, puisque, en refusant collectivement leur travail, ceux-ci enlèvent au capital sa valeur et sa puissance, à moins qu'il ne représente des objets immédiatement consommables.
Les ouvriers seraient d'autant plus certains de faire triompher toujours dans leurs revendications que, au moyen d'une organisation fédérative, ils pourraient être constamment au courant de tout ce qui rattache à leur industrie particulière, avoir tous les renseignements possibles sur l'offre et la demande, sur le taux des salaires et le chiffre des heures de travail, sur le nombre d'ouvriers et d'apprentis employés dans les différentes localités, sur les ressources dont peuvent les sociétés fédérées ; et, alors qu'un corps de métier croirait réclamer une amélioration quelconque, avec tous ces renseignements il pourrait toujours choisir le moment où il serait sûr de réussir ; ajoutons que ce serait aussi le meilleur moyen de supprimer les grèves, sans pour cela sacrifier les droits et les intérêts des ouvriers.

Les améliorations à obtenir actuellement pourraient être les suivantes :
 
  1. Opposition à la baisse des salaires et tendance à leur élévation graduelle. Arrivés à un certain degré, les corps de métier s'en tiendront là, parce que toute tendance à élever outre mesure les salaires compromettrait les résultats acquis ; les professions les moins favorisées, aidées par les autres; pourront alors travailler à élever leurs prix jusqu'au niveau des métiers privilégiés ;
  2. La réduction des heures de travail est aussi l'un des points principaux dont peuvent s'occuper avec succès les sociétés de résistance fédérées : tant que l'ouvrier devra toutes ses forces tout son temps, toutes ses facultés au travail manuel, il ne sera qu'une machine humaine ; il faut absolument, pour que l'ouvrier puisse remplir ses devoirs sociaux, qu'il ait le temps nécessaire à consacrer au développement de ses facultés intellectuelles ;
  3. La question de la fixation du nombre des apprentis peut être résolue scientifiquement par les sociétés fédérées, et cela non pas au moyen de décrets tyranniques, empêchant aux jeunes gens l'apprentissage d'un métier et violant la liberté du travail, mais au moyen de statistiques générales sur la position et les besoins des différentes industries ;
  4. L'introduction des machines, qui a lieu, jusqu'à ce jour, sans aucun égard pour la position des ouvriers, peut aussi être réglée, au moyen des caisses de résistance, de manière à sauvegarder les intérêts de tous. Il en est de même pour ce qui concerne l'hygiène dans les ateliers et les manufactures ;
  5. Le travail des femmes, qui, aujourd'hui, fait une concurrence désastreuse à celui de l'homme, peut être relevé, au moyen de l'association ; nous ne pouvons, sans une injustice criante, sans une immoralité profonde, interdire à la femme le droit au travail, mais nous devons, sous peine de rendre inutiles nos efforts, travailler à ce que l'exercice de ce doit ne soit plus un danger pour nous, mais au contraire un gage certain de moralisation générale.
  6. Les associations coopératives de production peuvent s'organiser dans le sein des sociétés de résistance, sans qu'elles tendent à reconstituer un patronat collectif ; elles peuvent même, ainsi organisées, devenir un moyen d'augmenter la force d'action des entreprises plus générales, qui exercent une influence sur l'ensemble du prolétariat. Telles sont les questions actuellement pratiques dont pourrons s'occuper avec succès les associations ouvrières fédérées.
Citoyens,
Notre  tâche est terminée : nous croyons avoir suffisamment démontré la nécessité d'une organisation ouvrière, les moyens pratiques pour que cette organisation serve réellement nos intérêts communs et particuliers ; il nous reste à vous engager à mettre sérieusement la main à l'Ïuvre. La question sociale, aujourd'hui, domine toutes les autres, parce que c'est la question du pain : le monde bourgeois et privilégié ne peut la résoudre, par la raison qu'il croit à la parfaite légitimité de l'état de choses actuel ; la classe ouvrière seule peut, par une étude complète de l'économie sociale, par une action suivie et générale, aboutir  à une solution rationnelle. Ouvriers, ne comptons donc que sur nous-mêmes et organisons-nous en vue de l'étude et de l'action communes.Ouvriers horlogers ! Nous oublions les expériences du passé, nous ne nous préparons pas à subir de nouvelles crises ; les caprices d'une diplomatie intrigante, la découverte d'une machine et son introduction dans notre industrie, peuvent de nouveau produire une crise profonde, nous laissant sans travail ; comment alors résister aux conséquences de pareilles misères ? Songez-y bien, l'avenir n'est pas certain, tant que nous négligeons de sauvegarder notre existence au moyen d'une organisation générale. On ne fait rien de réellement pratique sans sacrifices pécuniaires : il faut donc profiter des époques où le travail ne manque pas, pour constituer les capitaux nécessaires à garantir l'existence de tous ; cette épargne que nous devons faire, dans l'intérêt commun, n'est pas un détournement des ressources de la famille, mais, au contraire, la seule condition possible qui permettra de vivre, en temps de crise, sans subir les angoisses de la misère. Pour que la pratique de la solidarité devienne une réalité, il faut des ressources financières que nous ne devons attendre que de nous-mêmes : que chacun apporte son obole à la caisse commune, et les droits de chaque travailleur seront toujours respectés.
Solidarité ! Oui, c'est en la pratiquant sur une grande échelle, dans toutes les circonstances de la vie ouvrière, que nous parviendrons à opposer, à l'ambition bourgeoise et capitaliste, une puissance capable de défendre avec succès les droits et la vie du travailleur. Malheureusement l'esprit de solidarité n'anime pas encore assez la classe ouvrière, et, si tous ne se réveillent promptement à cette vie nouvelle, le triomphe complet de la cause du travail sera d'autant plus retardé. Pour que la pratique de la solidarité porte tous ses fruits, il faut la régulariser, il faut une organisation ouvrière qui nous garantisse un appui énergique dans des cas bien déterminés, et aboutissant toujours au résultat voulu. Si les échecs que nous signale l'histoire contemporaine du mouvement social sont, en partie, dus au défaut d'une solidarité suffisante, on peut certainement en mettre une bonne part sur le compte du manque d'une organisation sérieuse. Que nous réclamions toutes les améliorations que nécessite notre position : c'est notre droit ! Que nous nous organisions puissamment de manière à toujours triompher dans nos revendications : c'est notre devoir ! Les sacrifices de toutes sortes que nous sommes appelés à nous imposer doivent absolument aboutir à des résultats pratiques, autrement ils ne sont qu'une aggravation de notre position ; et le moment est venu, après une époque de tâtonnement, de se mettre partout sérieusement à l'Ïuvre pour constituer la fédération universelle du travail associé contre le capital monopolisé. Que, dans toutes les professions, il se fonde une caisse de résistance ; que toutes les sociétés se fédèrent entre elles, par localité ou groupe de localités, par région, et enfin internationalement ; que chaque métier constitue, au sein de la grande famille, une fédération particulière, et nous aurons une organisation puissante et satisfaisant complètement les intérêts des ouvriers.
Le travail est commencé, il faut le compléter : plusieurs professions sont déjà organisées, que les autres les imitent, viennent compléter et fortifier la fédération ouvrière du Vallon de Saint-Imier, et nous pourrons attendre, avec plus de confiance, les événements que pourrait nous réserver l'avenir.
La Commission ouvrière se met à la disposition de toutes les personnes désireuses de prendre l'initiative de la fondation de sociétés de métiers, pour tous les renseignements relatifs à l'organisation des sociétés ouvrières.

La Commission ouvrière nommée à l'assemblée du 31 octobre 1869 : 
 
  • Cagnon, Emile.
  • Diacon, Adamir.
  • Eberhardt, Henri.
  • Flotron, Adolphe.
  • Gostely, Eugène.
  • Haemmerli, Arthur.
  • Mégnin, Charles.
  • Rossel, Georges.
  • Schwitzguébel, Adhémar.

Adhémar SCHWITZGUÉBEL

Source : 
© Canevas Éditeur, Saint-Imier, 1990 



Michel BAKOUNINE
TROIS CONFÉRENCES
FAITES AUX OUVRIERS DU VAL DE SAINT-IMIER
(Mai 1871)


Canevas Éditeur, Saint-Imier, 1990 
par Gallica.
Note de l'éditeur :Les TROIS CONFÉRENCES FAITES AUX OUVRIERS DE SAINT-IMIER ont fait l'objet d'une première publication par Max Nettlau dans la revue Société Nouvelle,à Bruxelles, (mars 1895 - p. 285-301, puis avril 1895, p. 449-460), d'après une copie peu correcte d'Adhémar Schwitzguébel. La présente transcription basée sur le manuscrit original de Bakounine a été publiée par Champ Libre, Paris, pour l'Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis, Amsterdam, en 1979.
Le manuscrit, d'abord en possession de James Guillaume, se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale, -N.acq. fr. 23690, ff 389-447. Ms de 59 pages.
*Les parenthèses dans le texte sont là pour indiquer des omissions et additifs qui figurent entre parenthèses dans les textes originaux.

PREMIÈRE CONFÉRENCE

Compagnons, (1)Depuis la grande Révolution de 1789-1793, aucun des événements qui lui ont succédé, en Europe, n'a eu l'importance et la grandeur de ceux qui se déroulent à nos yeux, et dont Paris est aujourd'hui le théâtre.
Deux faits historiques, deux révolutions mémorables avaient constitué ce que nous appelons le monde moderne, le monde de la civilisation bourgeoise. L'une, connue sous le nom de Réformation, au commencement du seizième siècle, avait brisé la clef de voûte de l'édifice féodal, la toute-puissance de l'Église ; en détruisant cette puissance, elle prépara la ruine du pouvoir indépendant et quasi absolu des seigneurs féodaux, qui, bénis et protégés par l'Église, comme les rois et souvent même contre les rois, faisaient procéder leurs droits directement de la grâce divine ; et par là même elle donna un essor nouveau à l'émancipation de la classe bourgeoise, lentement préparée, à son tour, pendant les deux siècles qui avaient précédé cette révolution religieuse, par le développement successif des libertés communales, et par celui du commerce et de l'industrie qui en avait été en même temps la condition et la conséquence nécessaire.
De cette révolution sortit une nouvelle puissance, non encore celle de la bourgeoisie, mais celle de l'État, monarchique, constitutionnel et aristocratique en Angleterre, monarchique, absolu, nobiliaire, militaire et bureaucratique sur tout le continent de l'Europe, moins deux petites républiques, la Suisse et les Pays-Bas.
Laissons, par politesse, ces deux républiques de côté, et occupons-nous des monarchies. Examinons les rapports des classes, leur situation politique et sociale après la Réformation.
A tout seigneur tout honneur, commençons donc par celle des prêtres ; et sous ce nom de prêtres je n'entends pas seulement ceux de l'Église catholique, mais aussi les ministres protestants, en un mot tous les individus qui vivent du culte divin et qui nous vendent le Bon Dieu tant en gros qu'en détail. Quant aux différences théologiques qui les séparent, elles sont si subtiles et en même temps si absurdes, que ce serait une vaine perte de temps que de s'en occuper.
Avant la Réformation, l'Église et les prêtres, le pape en tête, étaient les vrais seigneurs de la terre. D'après la doctrine de l'Église, les autorités temporelles de tous les pays, les monarques les plus puissants, les empereurs et les rois n'avaient de droits qu'autant que ces droits avaient été reconnus et consacrés par l'Église. On sait que les  deux derniers siècles du moyen âge furent occupés par la lutte de plus en plus passionnée et triomphante des souverains couronnés contre le pape, des États contre l'Église. La Réformation mit un terme à cette lutte, en proclamant l'indépendance des États. Le droit du souverain fut reconnu comme procédant immédiatement de Dieu, sans l'intervention du pape, et naturellement, grâce à cette provenance toute céleste, il fut déclaré absolu. C'est ainsi que sur les ruines du despotisme (2), de l'Église fut élevé l'édifice du despotisme monarchique. L'Église, après avoir été le maître, devint la servante de l'État, un instrument du gouvernement entre les mains du monarque.
Elle prit cette attitude non seulement dans les pays protestants où, sans en excepter l'Angleterre et notamment par l'Église anglicane, le monarque fut déclaré le chef de l'Église, mais encore dans tous les pays catholiques, sans en excepter même l'Espagne. La puissance de l'Église romaine, brisée par les coups terribles que lui avait portés la Réforme, ne put se soutenir désormais par elle-même. Pour maintenir son existence, elle eut besoin de l'assistance des souverains temporels des États. Mais les souverains, on le sait, ne donnent jamais leur assistance pour rien. Ils n'ont jamais eu d'autre religion sincère, d'autre culte que ceux de leur puissance et de leurs finances, ces dernières étant en même temps le moyen et le but de la première. Donc, pour acheter le soutien des gouvernements monarchiques, l'Église devait leur prouver qu'elle était capable et désireuse de les servir. Avant la Réformation, elle avait maintes fois soulevé les peuples contre les rois. Après la Réformation, elle devint dans tous les pays, sans excepter même la Suisse, l'alliée des gouvernements contre les peuples, une sorte de police noire, entre les mains des hommes d'État et des classes gouvernantes, se donnant pour mission de prêcher aux masses populaires la résignation, la patience, l'obéissance quand même, et le renoncement aux biens et aux jouissances de cette terre, que le peuple, disait-on, doit abandonner aux heureux et aux puissants de la terre, afin de s'assurer pour lui-même les trésors célestes. Vous savez qu'encore aujourd'hui toutes les Églises chrétiennes, catholique et protestante, continuent de prêcher dans ce sens. Heureusement, elles sont de moins en moins écoutées, et nous pouvons prévoir le moment où elles seront forcées de fermer leurs établissements faute de croyants, ou, ce qui veut dire la même chose, faute de dupes.
Voyons maintenant les transformations qui se sont effectuées dans la classe féodale, dans la noblesse, après la Réforme. Elle était demeurée la propriétaire privilégiée et à peu près exclusive de la terre, mais elle avait perdu toute son indépendance politique. Avant la Réforme elle avait été, comme l'Église, la rivale et l'ennemie de l'État. Après cette révolution elle en devint la servante, comme l'Église, et, comme elle, une servante privilégiée. Toutes les fonctions militaires et civiles de l'État, à l'exception des moins importantes, furent occupées par des nobles. Les cours des grands et même des plus petits monarque de l'Europe en furent remplies. Les plus grands seigneurs féodaux, jadis si indépendants et si fiers, devinrent les valets titrés des souverains. Ils perdirent bien leur fierté et leur indépendance, mais ils conservèrent toute leur arrogance. On peut même dire qu'elle s'accrut, l'arrogance étant le vice privilégié des laquais. Bas, rampants, serviles en présence du souverain, ils n'en devinrent que plus insolents vis-à-vis des bourgeois et du peuple, qu'ils continuèrent de piller non plus en leur propre nom et de par le droit divin, mais avec la permission et au service de leurs maîtres, et sous le prétexte du plus grand bien de l'État.
Ce caractère et cette situation particulière de la noblesse se sont presque intégralement conservés, même de nos jours, en Allemagne, pays étrange et qui semble avoir le privilège de rêver les choses les plus belles, les plus nobles, pour ne réaliser que les plus honteuses et les plus infâmes. (A) preuve les barbaries ignobles, atroces, de la dernière guerre, la formation toute récente de cet affreux Empire knouto-germanique, qui est incontestablement une menace contre la liberté de tous les pays de l'Europe, un défi jeté à l'humanité tout entière par le despotisme brutal d'un empereur-sergent de ville et de guerre à la fois, et par la stupide insolence de sa canaille nobiliaire.
Par la Réformation, la bourgeoisie s'était vue complètement délivrée de la tyrannie et du pillage des seigneurs féodaux, en tant que bandits ou pillards indépendants et privés ; mais elle se vit livrée à une nouvelle tyrannie et à un pillage nouveau, et désormais régularisés (3), sous le nom d'impôts ordinaires et extraordinaires de l'État, par ces mêmes seigneurs devenus des serviteurs, c'est-à-dire des brigands et des pillards légitimes, de l'État. Cette transition du pillage féodal au pillage beaucoup plus régulier et plus systématique de l'État parut d'abord satisfaire la classe moyenne. Il faut en conclure que ce fut pour elle un vrai allégement de sa situation économique et sociale. Mais l'appétit vient en mangeant, dit le proverbe. Les impôts des États, d'abord assez modestes, augmentèrent chaque année dans une proportion inquiétante, pas aussi formidable pourtant que dans les États monarchiques de nos jours. Les guerres, on peut dire incessantes, que ces États, devenus absolus, se firent sous le prétexte d'équilibre international, depuis la Réforme jusqu'à la Révolution de 1789 ; la nécessité d'entretenir de grandes armées permanentes, qui désormais étaient devenues la base principale de la conservation des États ; le luxe croissant des cours des souverains, qui s'étaient transformées en des orgies permanentes, et où la canaille nobiliaire, toute la valetaille titrée, chamarrée, venait mendier des pensions de ses maîtres ; la nécessité de nourrir toute cette foule privilégiée qui remplissait les plus hautes fonctions dans l'armée, dans la bureaucratie et dans la police, tout cela exigea d'énormes dépenses. Ces dépenses furent payées, naturellement, avant tout et d'abord par le peuple, mais aussi par la classe bourgeoise, qui, jusqu'à la Révolution, fut aussi bien, sinon dans le même degré que le peuple, considérée comme une vache à lait, n'ayant d'autre destination que d'entretenir le souverain et de nourrir cette foule innombrable de fonctionnaires privilégiés. La Réformation, d'ailleurs, avait fait perdre à la classe moyenne en liberté peut-être le double de ce qu'elle lui avait donné en sécurité. avant la Réformation, elle avait été généralement l'alliée et le soutien indispensable des rois dans leur lutte contre l'Église et contre les seigneurs féodaux, et elle en avait habilement profité pour conquérir un certain degré d'indépendance et de liberté. Mais depuis que l'Église, et les seigneurs féodaux s'étaient soumis à l'État, les rois, n'ayant plus besoin des services de la classe moyenne, la privèrent peu à peu de toutes les libertés qu'ils lui avaient anciennement octroyées.
Si telle fut la situation de la classe bourgeoise après la Réformation, on peut imaginer quelle dut être celle des masses populaires, des paysans et des ouvriers des villes. Les paysans du centre de l'Europe, en Allemagne, en Hollande, en partie même en Suisse, on le sait, firent, au début du seizième siècle et de la Réformation, un mouvement grandiose pour s'émanciper, au cri de "Guerre aux châteaux et paix aux chaumières". Ce mouvement, trahi par la classe bourgeoise, et maudit par les chefs du protestantisme bourgeois, Luther et Mélanchthon, fut étouffé dans le sang de plusieurs dizaines de milliers de paysans insurgés. Dès lors les paysans se virent, plus que jamais, rattachés à la glèbe, serfs de droit, esclaves de fait, et ils restèrent dans cet état jusqu'à la révolution de 1789-1793 en France, jusqu'en 1807 en Prusse, et jusqu'en 1848 dans presque tout le reste de l'Allemagne. Dans plusieurs parties du nord de l'Allemagne, et notamment dans le Mecklenburg, le servage existe encore aujourd'hui, alors qu'il a cessé d'exister même en Russie.
Le prolétariat des villes ne fut pas beaucoup plus libre que les paysans. Il se divisait en deux catégories, celle des ouvriers qui faisaient partie des corporation, et celle du prolétariat aucunement organisé. Le première était liée, garrottée dans ses mouvements et dans sa production, par une foule de règlements qui l'asservissaient aux chefs des maîtrises, aux patrons. La seconde, privée de tout droit, était opprimée et exploitée par tout le monde. La plus grande masse des impôts, comme toujours, retombait nécessairement sur le peuple.
Cette ruine et cette oppression générale des masses ouvrières, et de la classe bourgeoise en partie, avaient pour prétexte et pour but avoué la grandeur, la magnificence de l'État monarchique, nobiliaire, bureaucratique et militaire, État qui dans l'adoration officielle avait pris la place de l'Église, et (était) proclamé comme une institution divine. Il y eut donc une morale de l'État, toute différente, ou plutôt même tout opposée à la morale privée des hommes. Dans la morale privée, en tant qu'elle n'est point viciée par les dogmes religieux, il y a un fondement éternel, plus ou moins reconnu, compris, accepté et réalisé dans chaque société humaine. Ce fondement n'est autre que le respect humain, le respect de la dignité humaine, du droit et de la liberté de tous les individus humains. Les respecter, voilà le devoir de chacun ; les aimer et les provoquer, voilà la vertu ; les violer, au contraire, c'est le crime. La morale de l'État est tout opposée à cette morale humaine. L'État se pose lui-même à tous ses sujets comme le but suprême. Servir sa puissance, sa grandeur, par tous les moyens possibles et impossibles, et contrairement même à toutes les lois humaines et au bien de l'humanité, voilà la vertu. Car tout ce qui contribue à la puissance et à l'agrandissement de l'État, c'est le bien ; tout ce qui leur est contraire, fût-ce même l'action la plus vertueuse, la plus noble au point de vue humain, c'est le mal. C'est pourquoi les hommes d'État, les diplomates, les ministres, tous les fonctionnaires de l'État, ont toujours usé de crimes et de mensonges et d'infâmes trahisons pour servir l'État. Du moment qu'une vilenie est commise au service de l'État, elle devient une action méritoire. Telle est la morale de l'État. C'est la négation même de la morale humaine et de l'humanité.
La contradiction réside dans l'idée même de l'État. L'État universel n'ayant jamais pu se réaliser, chaque État est un être restreint comprenant un territoire limité et un nombre plus ou moins restreint de sujets. L'immense majorité de l'espèce humaine reste donc en dehors de chaque État, et l'humanité tout entière est partagée entre une foule d'États grands, moyens ou petits, dont chacun, malgré qu'il n'embrasse qu'une partie très restreinte de l'espèce humaine se proclame et se pose comme le représentant de l'humanité tout entière et comme quelque chose d'absolu. Par là même, tout ce qui reste en dehors de lui, tous les autres États, avec leurs sujets et la propriété de leurs sujets, sont considérés par chaque État comme des être privés de toute sanction, de tout droit, et qu'il a par conséquent celui d'attaquer, de conquérir, de massacrer, de piller, autant que ses moyens et ses forces le lui permettent. Vous savez, chers compagnons, qu'on n'est jamais parvenu à établir un droit international, et qu'on n'a jamais pu le faire précisément parce que, au point de vue de l'État, tout ce qui est dehors de l'État est privé de droit. aussi suffit-il qu'un État déclare la guerre à un autre pour qu'il permette, que dis-je ? pour qu'il commande à ses propres sujets de commettre contre les sujets de l'État ennemi tous les crimes possibles : le meurtre, le viol, le vol, la destruction, l'incendie, le pillage. Et tous ces crimes sont censés être bénis par le Dieu des chrétiens, que chacun des États belligérants considère et proclame (comme) son partisan à l'exclusion de l'autre, Ñ ce qui naturellement doit mettre dans un fameux embarras ce pauvre Bon Dieu, au nom duquel les crimes les plus horribles ont été et continuent d'être commis sur la terre. C'est pourquoi nous sommes les ennemis du Bon Dieu, et nous considérons cette fiction, ce fantôme divin, comme l'une des sources principales des maux qui tourmentent les hommes.
C'est pourquoi nous sommes également les adversaires passionnés de l'État et de tous les États. Parce que tant qu'il y aura des États, il n'y aura point d'humanité, et tant qu'il y aura des États, la guerre et les horribles crimes de la guerre, et la ruine, la misère des peuples, qui en sont les conséquences inévitables, seront permanents.
Tant qu'il aura des États, les masses populaires, même dans les républiques les plus démocratiques, seront esclaves de fait, car elles ne travailleront pas en vue de leur propre bonheur et de leur propre richesse, mais pour la puissance et la richesse de l'État. Et qu'est-ce que l'État ? On prétend que c'est l'expression et la réalisation de l'utilité, du bien, du droit et de la liberté de tout le monde. Eh bien, ceux qui le prétendent mentent aussi bien que ceux qui prétendent que le Bon Dieu est le protecteur de tout le monde. Depuis que la fantaisie d'un Être divin s'est formée dans l'imagination des hommes, Dieu, tous les dieux, et parmi eux surtout le Dieu des chrétiens, a toujours pris le parti des forts et des riches contre les masses ignorantes et misérables. Il a béni, par ses prêtres, les privilèges les plus révoltants, les oppressions et les exploitations les plus infâmes.
De même l'État n'est autre chose que la garantie de toutes les exploitations au profit d'un petit nombre d'heureux privilégiés et au détriment des masses populaires. Il se sert de la force collective et du travail de tout le monde pour assurer le bonheur, la prospérité et les privilèges de quelques uns, au détriment du droit humain de tout le monde. C'est un établissement où la minorité joue le rôle de marteau et la majorité forme l'enclume.
Jusqu'à la grande Révolution, la classe bourgeoise, quoique à un moindre degré que les masses populaires, avait fait partie de l'enclume. Et c'est à cause de cela qu'elle fut révolutionnaire.
Oui, elle fut bien révolutionnaire. Elle osa se révolter contre toutes les autorités divines et humaines, et mit en question dieu, les rois, le pape. Elle en voulut surtout à la noblesse, qui occupait dans l'État une place qu'elle brûlait d'impatience d'occuper à son tour. Mais non, je ne veux pas être injuste, et je ne prétends aucunement que, dans ses magnifiques protestations contre la tyrannie divine et humaine, elle n'ait été conduite et poussée que par une pensée égoïste. La force des choses, la nature même de son organisation particulière, l'avaient poussée instinctivement à s'emparer du pouvoir. Mais comme elle n'avait point encore la conscience de l'abîme qui la sépare réellement des masses ouvrières qu'elle exploite, comme cette conscience se s'était aucunement réveillée encore au sein du prolétariat lui-même, la bourgeoisie, représentée, dans cette lutte contre l'Église et l'État, par ses plus nobles esprits et par ses plus grands caractères, crut de bonne foi qu'elle travaillait également pour l'émancipation de tout le monde.
Les deux siècles qui séparent les luttes de la Réformation religieuse de celles de la grande Révolution furent l'âge héroïque de la classe bourgeoise. Devenue puissante par la richesse et par l'intelligence, elle attaqua audacieusement toutes les institutions respectées de l'Église et de l'État. Elle sapa tout, d'abord, par la littérature et par la critique philosophique ; plus tard, elle renversa tout par la révolte ouverte. C'est elle qui fit la révolution de 1789 et de 1793. Sans doute elle ne put la faire qu'en se servant de la force populaire ; mais ce fut elle qui organisa cette force et qui la dirigea contre l'Église, contre la royauté et contre la noblesse. Ce fut elle qui pensa, et qui prit l'initiative de tous les mouvements que le peuple exécuta. La bourgeoisie avait foi en elle-même, elle se sentait puissante parce qu'elle savait que derrière elle, avec elle, il y avait le peuple.
Si l'on compare les géants de la pensée et de l'action qui étaient sortis de la classe bourgeoise au dix-huitième siècle, avec les plus grandes célébrités, avec les nains vaniteux célèbres qui la représentent de nos jours, on pourra se convaincre de la décadence, de la chute effroyable qui s'est produite dans cette classe. Au dix-huitième siècle elle était intelligente, audacieuse, héroïque. Aujourd'hui elle se montre lâche et stupide. Alors, pleine de foi, elle osait tout, et elle pouvait tout. Aujourd'hui, rongée par le doute, et démoralisée par sa propre iniquité, qui est encore plus dans sa situation que dans sa volonté, elle nous offre le tableau de la plus honteuse impuissance.
Les événements récents en France ne le prouvent que trop bien. La bourgeoisie se montre tout à fait incapable de sauver la France. Elle a préféré l'invasion des Prussiens à la révolution populaire qui seule pouvait opérer ce salut. Elle a laissé tomber de ses mains débiles le drapeau des progrès humains, celui de l'émancipation universelle. Et le prolétariat de Paris nous prouve aujourd'hui que les travailleurs sont désormais seuls capables de le porter.
Dans une prochaine séance, je tâcherai de le démontrer.

DEUXIÈME CONFÉRENCE
Chers compagnons,
Je vous ai dit l'autre fois que deux grands événements historiques avaient fondé la puissance de la bourgeoisie : la révolution religieuse du seizième siècle, connue sous le nom de (4) Réforme, et la grande Révolution politique du siècle passé. J'ai ajouté que cette dernière, accomplie certainement par la puissance du bras populaire, avait été initiée et dirigée exclusivement par la classe moyenne. Je dois aussi vous prouver, maintenant, que c'est aussi la classe moyenne qui en a profité exclusivement.
Et pourtant le programme de cette Révolution, au premier abord, paraît immense. Ne s'est-elle point accomplie au nom de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité du genre humain, trois mots qui semblent embrasser tout ce que dans le présent et l'avenir l'humanité peut seulement vouloir et réaliser ? Comment se fait-il donc qu'une Révolution qui s'était annoncée d'une manière si large ait abouti misérablement à l'émancipation exclusive, restreinte et privilégiée d'une seule classe au détriment de ces millions de travailleurs qui se voient aujourd'hui écrasés par la prospérité insolente et inique de cette classe ?
Ah ! c'est que cette Révolution n'a été qu'une révolution politique. Elle avait audacieusement renversé toutes les barrières, toutes les tyrannies politiques mais elle avait laissé intactes Ñ elle avait même proclamé sacrées et inviolables Ñ les bases économiques de la société, qui ont été la source éternelle, le fondement principal de toutes les iniquités politiques et sociales, de toutes les absurdités religieuses passées et présentes. Elle avait proclamé la liberté de chacun et de tous, ou plutôt elle avait proclamé le droit d'être libre pour chacun et pour tous.
Mais elle n'avait donné réellement les moyens de réaliser cette liberté et d'en jouir qu'aux propriétaires, aux capitalistes, aux riches.
"La pauvreté, c'est l'esclavage" !
Voilà les terribles paroles que de sa voix sympathique, partant de l'expérience et du cÏur, notre ami Clément (5), nous a répétées plusieurs fois depuis les quelques jours que j'ai le bonheur de passer au milieu de vous, chers compagnons et amis.
Oui, la pauvreté c'est l'esclavage, c'est la nécessité de vendre son travail, et avec son travail sa personne, au capitaliste qui vous donne le moyen de ne pas mourir de faim. Il faut avoir vraiment l'esprit intéressé au mensonge de Messieurs les bourgeois pour oser parler de liberté politique des masses ouvrières ! Belle liberté que celle qui les assujettit aux caprices du capital et les enchaîne à la volonté du capitaliste par la faim ! Chers amis, je n'ai assurément pas besoin de vous prouver, à vous qui avez appris à connaître par une longue et dure expérience les misères du travail, que tant que le capital restera d'un côté et le travail de l'autre, le travail sera l'esclave du capital et les travailleurs les sujets de Messieurs les bourgeois, qui vous donnent par dérision tous les droits politiques, toutes les apparences de la liberté, pour en conserver la réalité exclusivement pour eux-mêmes.
Le droit à la liberté, sans les moyens de la réaliser, n'est qu'un fantôme. Et nous aimons trop la liberté n'est-ce pas ? pour nous contenter de son fantôme. Nous en voulons la réalité. Mais (qu'est-ce) qui constitue le fond réel et la condition positive de la liberté ? C'est le développement intégral et la pleine jouissance de toutes les facultés corporelles, intellectuelles et morales pour chacun. C'est par conséquent tous les moyens matériels nécessaires à l'existence humaine de chacun ; c'est ensuite l'éducation et l'instruction. Un homme qui meurt d'inanition, qui se trouve écrasé par la misère, qui se meurt chaque jour de froid et de faim, et qui, voyant souffrir tous ceux qu'il aime, ne peut venir à leur aide, n'est pas un homme libre, c'est un esclave. Un homme condamné à rester toute la vie un être brutal, faute d'éducation humaine, un homme privé d'instruction, un ignorant, est nécessairement un esclave ; et s'il exerce des droits politiques, vous pouvez être sûrs que, d'une manière ou d'une autre, il les exercera toujours contre lui-même, au profit de ses exploiteurs, de ses maîtres.
La condition négative de la liberté est celle-ci : aucun homme ne doit obéissance à un autre ; il n'est libre qu'à la condition que tous ses actes soient déterminés, non par la volonté d'autres hommes, mais par sa volonté et par ses convictions propres. Mais un homme que la faim oblige à vendre son travail, et avec son travail, sa personne, au plus bas prix possible au capitaliste qui daigne l'exploiter ; un homme que sa propre brutalité et son ignorance livrent à la merci de ses savants exploiteurs, sera nécessairement et toujours esclave.
Ce n'est pas tout. La liberté des individus n'est point un fait individuel, c'est un fait, un produit collectif. aucun homme ne saurait être libre en dehors et sans le concours de toute l'humaine société. Les individualistes, ou les faux-frères socialistes que nous avons combattus dans tous les congrès de travailleurs, ont prétendu, avec les moralistes et les économistes bourgeois, que l'homme pouvait être libre, qu'il pouvait être homme, en dehors de la société, disant que la société avait été fondée par un contrat libre d'hommes antérieurement libres.
Cette théorie, proclamée par J.-J. Rousseau, l'écrivain le plus malfaisant du siècle passé, le sophiste qui a inspiré à tous les révolutionnaires bourgeois, cette théorie dénote une ignorance complète tant de la nature que de l'histoire. Ce n'est pas dans le passé, ni même dans le présent, que nous devons chercher la liberté des masses, c'est dans l'avenir, Ñ dans un prochain avenir : c'est dans cette journée de demain que nous devons créer nous-mêmes, par la puissance de notre pensée, de notre volonté, mais aussi par celle de nos bras. Derrière nous, il n'y a jamais eu de libre contrat, il n'y a eu que brutalité, stupidité, iniquité et violence, Ñ et aujourd'hui encore, vous ne le savez que trop bien, ce soi-disant libre contrat s'appelle le pacte de la faim, l'esclavage de la faim pour les masses et l'exploitation de la faim pour les minorités qui nous dévorent et nous oppriment.
La théorie du libre contrat est également fausse au point de vue de la nature. L'homme ne crée pas volontairement la société : il y naît involontairement. Il est par excellence un animal social. Il ne peut devenir un homme, c'est-à-dire un animal pensant, aimant et voulant, qu'en société. Imaginez-vous l'homme doué par la nature des facultés les plus géniales, jeté dès son bas âge en dehors de toute société humaine, dans un désert. S'il ne périt pas misérablement, ce qui le plus probable, il ne sera rien qu'une brute, un singe, privé de parole et de pensée, Ñ car la pensée est inséparable de la parole ; aucun ne peut penser sans paroles. Alors même que, parfaitement isolé, vous vous trouvez seul avec vous-même, pour penser vous devez faire usage de mots ; vous pouvez bien avoir des imaginations représentatives des choses, mais aussitôt que vous voulez penser une chose, vous devez sous servir de mots, car les mots seuls déterminent la pensée, et donnent aux représentations fugitives, aux instincts, le caractère de la pensée. La pensée n'est point avant la parole, ni la parole avant la pensée ; ces deux formes d'un même acte du cerveau humain naissent ensemble. Donc, point de pensée sans parole. Mais qu'est-ce que la parole ? C'est la communication, c'est la conversation d'un individu humain avec beaucoup d'autres individus. L'homme animal ne se transforme en être humain, c'est-à-dire pensant, que par cette conversation, que dans cette conversation. Son individualité, en tant qu'humaine, sa liberté, est donc le produit de la collectivité.
L'homme ne s'émancipe de la pression tyrannique qu'exerce sur chacun la nature extérieure que par le travail collectif ; car le travail individuel, impuissant et stérile, ne saurait jamais vaincre la nature. Le travail productif, celui qui a créé toutes les richesses et toute notre civilisation, a été toujours  un travail social, collectif ; seulement jusqu'à présent il a été iniquement exploité par des individus au détriment des masses ouvrières. De même l'éducation et l'instruction qui développent l'homme, cette éducation et cette instruction dont M(essieu)rs les bourgeois sont si fiers, et qu'ils versent avec tant de parcimonie sur les masses populaires, sont également les produits de la société tout entière. Le travail et, je dirai même plus, la pensée instinctive du peuple les créent, mais ils ne les ont créés jusqu'ici qu'au profit des individus bourgeois. C'est donc encore ne exploitation d'un travail collectif par des individus qui n'y ont aucun droit.
Tout ce qui est humain dans l'homme, et plus que toute autre chose la liberté, est le produit d'un travail social, collectif. Être libre dans l'isolement absolu est une absurdité inventée par les théologiens et les métaphysiciens, qui ont remplacé la société des hommes par celle de leur fantôme, de Dieu. Chacun, disent-ils, se sent libre en présence de Dieu, c'est-à-dire du vide absolu, du néant ; c'est donc la liberté du néant, ou bien le néant de la liberté, l'esclavage. Dieu, la fiction de Dieu, a été historiquement la source morale, ou plutôt immorale, de tous les asservissements.
Quant à nous, qui ne boulons ni fantômes, ni néant, mais la réalité humaine vivante, nous reconnaissons que l'homme ne peut se sentir et se savoir libre Ñ et par conséquent, ne peut réaliser sa liberté Ñ qu'au milieu des hommes. Pour être libre, j'ai besoin de me voir entouré, et reconnu comme tel, par des hommes libres. Je ne suis libre que lorsque ma personnalité, se réfléchissant, comme dans autant de miroirs, dans la conscience également libre de tous les hommes qui m'entourent, me revient renforcée par la reconnaissance de tout le monde. La liberté de tous, loin d'être une limite de la mienne, comme le prétendent les individualistes, en est au contraire la confirmation, la réalisation, et l'extension infinie. Vouloir la liberté et la dignité humaine de tous les hommes, voir et sentir ma liberté confirmée, sanctionnée, infiniment étendue par l'assentiment de tout le monde, voilà le bonheur, le paradis humain sur la terre.
Mais cette liberté n'est possible que dans l'égalité. S'il y a un être humain plus libre que moi, je deviens forcément son esclave ; si je le suis plus que lui, il sera le mien. Donc, l'égalité est une condition absolument nécessaire de la liberté.
Les bourgeois révolutionnaires de 1793 ont très bien compris cette nécessité logique. Aussi le mot Egalitéfigure-t-il comme le second terme dans leur formule révolutionnaire : Liberté, Égalité, Fraternité.Mais quelle égalité ? L'égalité devant la loi, l'égalité des droits politiques, l'égalité des citoyens dans l'État. Remarquez bien ce terme, l'égalité des citoyens, non celle des hommes ; parce que l'État ne reconnaît point les hommes, il ne connaît que les citoyens. Pour lui, l'homme n'existe qu'en tant qu'il exerce Ñ ou que, par une pure fiction, il est censé exercer Ñ les droits politiques. L'homme qui est écrasé par le travail forcé, par la misère, par la faim, l'homme qui est socialement opprimé, économiquement exploité, écrasé, et qui souffre, n'existe point pour l'État, qui ignore ses souffrances et son esclavage économique et social, sa servitude réelle qui se cache sous les apparences d'une liberté politique mensongère. C'est donc l'égalité politique, non l'égalité sociale.
Mes chers amis, vous savez tous par expérience combien cette prétendue égalité politique non fondée sur l'égalité économique et sociale est trompeuse.
Dans un État largement démocratique, par exemple, tous les hommes arrivés à l'âge de majorité, et qui ne se trouvent pas sous le coup d'une condamnation criminelle, ont le droit, et même, ajoute-t-on, le devoir, d'exercer tous les droits politiques et d'exercer toutes les fonctions auxquelles les peut appeler la confiance de leurs concitoyens. Le dernier homme du peuple, le plus pauvre, le plus ignorant, peut et doit exercer tous ces droits et (remplir) toutes ces fonctions. peut-on s'imaginer une égalité plus large que celle-là ? Oui, il le doit, il le peut légalement ; mais en réalité, cela lui est impossible. Ce pouvoir n'est que facultatif pour les hommes qui font partie des masses populaires, mais il ne devient, il ne pourra jamais devenir réel pour eux à moins d'une transformation radicale des bases économiques de la société, Ñ disons le mot, à moins d'une révolution sociale. Ces prétendus droits politiques exercés par le peuple ne sont donc qu'une vaine fiction.
Nous sommes là de toutes les fictions, tant religieuses que politiques. Le peuple est las de se nourrir de fantômes et de fables. Cette nourriture n'engraisse pas. Aujourd'hui il demande la réalité. Voyons donc ce qu'il y a de réel pour lui dans l'exercice des droits politiques.
Pour remplir consciencieusement les fonctions, et surtout les plus hautes fonctions, de l'État, il faut posséder déjà un haut degré d'instruction. Le peuple manque absolument de cette instruction. Est-ce sa faute ? Non, c'est la faute des institutions. Le grand devoir de tous les États vraiment démocratiques, c'est de répandre à pleines mains l'instruction dans le peuple. Y a-t-il un seul État qui l'ait fait ? Ne parlons pas des États monarchiques, qui ont un intérêt évident à répandre non l'instruction, mais le poison du catéchisme chrétien dans les masses. Parlons des États républicains et démocratiques comme les Etats-Unis de l'Amérique et la Suisse. Certainement, il faut reconnaître que ces deux États ont fait plus que tous les autres pour l'instruction populaire. Mais sont-ils parvenus (au but), malgré toute leur bonne volonté ? a-t-il été possible pour eux de donner indistinctement à tous les enfants qui naissent dans leur sein une instruction égale ? Non, c'est impossible. Pour les enfants des bourgeois, l'instruction supérieure, pour ceux du peuple seulement l'instruction primaire, et, dans de rares occasions, quelque peu d'instruction secondaire. Pourquoi cette différence ? Par cette simple raison que les hommes du peuple, les travailleurs des campagnes et des villes, n'ont pas le moyen d'entretenir, c'est-à-dire de nourrir, de vêtir, de loger leurs enfants, pendant toute la durée de leurs études. Pour se donner une instruction scientifique, il faut étudier jusqu'à l'âge de vingt et un ans, et quelquefois jusqu'à vingt-cinq ans. Je vous demande quels sont les ouvriers qui sont en état d'entretenir si longtemps leurs enfants ? Ce sacrifice est au-dessus de leurs forces, parce qu'ils n'ont ni capitaux, ni propriété, et parce qu'ils vivent au jour le jour de leur salaire qui suffit à peine à l'entretien d'une nombreuse famille.
Et encore faut-il dire, chers compagnons, que vous, travailleurs des Montagnes, ouvriers dans un métier que la production capitaliste, c'est-à-dire l'exploitation des gros capitaux, n'est point encore parvenue à absorber, vous êtes comparativement fort heureux. Travaillant par petits groupes dans vos ateliers, et souvent même travaillant chez vous à la maison, vous gagnez beaucoup plus qu'on ne gagne dans les grands établissements industriels qui emploient des centaines d'ouvriers ; votre travail est intelligent, artistique, il n'abrutit pas comme celui qui se fait par les machines. Votre habileté, votre intelligence comptent pour quelque chose. Et de plus vous avez beaucoup de loisir et de liberté relative ; c'est pourquoi vous êtes plus instruits, plus libres et plus heureux que les autres.
Dans les immenses fabriques établies, dirigées et exploitées par les grands capitaux, et dans lesquelles ce sont les machines, non les hommes, qui jouent le rôle principal, les ouvriers deviennent nécessairement de misérables esclaves, tellement misérables que, le plus souvent, ils sont forcés de condamner leurs pauvres petits enfants, à peine âgés de six ans, à travailler douze, quatorze, seize heures par jour pour quelques misérables petits sous (6). Et ils le font non par cupidité, mais par nécessité. Sans cela ils ne seraient point capables d'entretenir leurs familles.
Voilà l'instruction qu'ils peuvent leur donner. Je ne crois pas devoir perdre plus de paroles pour vous prouver, chers compagnons, à vous qui le savez si bien par expérience et qui en êtes déjà si profondément convaincus, que tant que le peuple travaillera non pour lui-même, mais pour enrichir les détenteurs de la propriété et du capital,l'instruction qu'il pourra donner à ses enfants sera toujours infiniment inférieure à celle des enfants de la classe bourgeoise.
Et voilà donc une grosse et funeste inégalité sociale que vous trouverez nécessairement à la base même de l'organisation des États : une masse forcément ignorante, et une minorité privilégiée qui, si elle n'est point toujours très intelligente, est au moins comparativement fort instruite. La conclusion est facile à tirer. La minorité instruite gouvernera éternellement les masses ignorantes.
Il ne s'agit pas seulement de l'inégalité naturelle des individus ; c'est une inégalité à laquelle nous sommes forcés de nous résigner. L'un a une organisation plus heureuse que l'autre, l'un naît avec une faculté naturelle d'intelligence et de volonté plus grande que l'autre. Mais je m'empresse d'ajouter : ces différences ne sont pas du tout aussi grandes qu'on veut bien le dire. Même au point de vue naturel, les hommes sont à peu près égaux, les qualités et les défauts se compensent à peu près dans chacun. Il n'y a que deux exceptions à cette loi d'égalité naturelle : ce sont les hommes de génie et les idiots. Mais les exceptions ne sont pas la règle, et, en général, on peut dire que tous les individus humains se valent, et que, s'il existe des différences énormes entre les individus dans la société actuelle, elles prennent leur source dans l'inégalité monstrueuse de l'éducation et de l'instruction, et non dans la nature.
L'enfant doué des plus grandes facultés, mais né dans une famille pauvre, dans une famille de travailleurs vivant au jour le jour de leur rude travail quotidien, se voit condamné à l'ignorance, qui, au lieu de les développer, tue toutes ses facultés naturelles : il sera le travailleur, le manÏuvre, l'entreteneur et le nourrisseur forcé de bourgeois qui, naturellement, sont beaucoup plus bêtes que lui. L'enfant du bourgeois, au contraire, l'enfant du riche, quelque bête qu'il soit naturellement, recevra l'éducation et l'instruction nécessaires pour développer au possible ses pauvres facultés : il sera un exploiteur du travail, le maître, le patron, le législateur, le gouverneur, Ñ un Monsieur. Tout bête qu'il soit, il fera des lois pour le peuple, contre le peuple, et il gouvernera les masses populaires.
Dans un État démocratique, dira-t-on, le peuple ne choisira que les bons. Ñ Mais comment reconnaîtra-t-il les bons ? il n'a ni l'instruction nécessaire pour juger le bon et le mauvais, ni le loisir nécessaire pour apprendre à connaître les hommes qui se proposent à son élection. Ces hommes vivent d'ailleurs dans une société différente de la sienne : (ils) ne viennent tirer leur chapeau devant Sa Majesté le peuple souverain qu'au moment des élections, et, une fois élus, ils lui tournent le dos. D'ailleurs, appartenant à la classe privilégiée, à la classe exploitante, quelque excellents qu'ils soient comme membres de leurs familles et de leur société, ils seront toujours mauvais pour le peuple, parce que tout naturellement ils voudront toujours conserver ces privilèges qui constituent la base même de leur existence sociale, et qui condamnent le peuple à un esclavage éternel.
Mais pourquoi le peuple n'enverrait-il pas dans les assemblées législatives et dans le gouvernement des hommes à lui, des hommes du peuple ? Ñ D'abord, parce que les hommes du peuple, devant vivre du travail de leurs bras, n'ont pas le temps de se vouer exclusivement à la politique ; et, ne pouvant pas le faire, étant pour la plupart du temps ignorants des questions politiques et économiques qui se traitent dans ces hautes régions, ils seront presque toujours les dupes des avocats et des politiciens bourgeois. Et, ensuite, parce qu'il suffira la plupart du temps à ces hommes du peuple d'entrer dans le gouvernement pour devenir des bourgeois à leur tour, quelquefois même plus détestables et plus dédaigneux du peuple dont ils sont sortis que les bourgeois de naissance eux-mêmes.
Vous voyez bien que l'égalité politique, même dans les États les plus démocratiques, est un mensonge. Il en est de même de l'égalité juridique, de l'égalité devant la loi. La loi est faite par les bourgeois, pour les bourgeois, et elle est exercée par les bourgeois contre le peuple. L'État et la loi qui l'exprime n'existent que pour éterniser l'esclavage du peuple au profit des bourgeois.
D'ailleurs, vous le savez, quand vous vous trouvez lésés dans vos intérêts, dans votre honneur, dans vos droits, et que vous voulez faire un procès, pour le faire vous devez d'abord prouver que vous êtes en état d'en payer les frais, c'est-à-dire que vous devez déposer une somme de... Et si vous n'êtes pas en état de la déposer, vous ne pouvez pas faire de procès. Mais le peuple, la majorité des travailleurs ont-ils des sommes à déposer au tribunal ? La plupart du temps, non. donc le riche pourra vous attaquer, vous insulter impunément, Ñ car il n'y a point de justice pour le peuple.
Tant qu'il n'y aura point d'égalité économique et sociale, tant qu'une minorité quelconque pourra devenir riche, propriétaire, capitaliste, non par le propre travail de chacun, mais par l'héritage, l'égalité politique sera un mensonge. Savez-vous quelle est la vraie définition de la propriété héréditaire ? C'est la faculté héréditaire d'exploiter le travail collectif du peuple et d'asservir les masses.
Voilà ce que les plus grands héros de la Révolution de 1793, ni Danton, ni Robespierre, ni Saint-Just, n'avaient point compris. ils voulaient que la liberté et l'égalité politiques, non économiques et sociales. Et c'est pourquoi la liberté et l'égalité fondées par eux ont constitué et assis sur des bases nouvelles la domination des bourgeois sur le peuple.
Ils ont cru masquer cette contradiction en mettant comme troisième terme à leur formule révolutionnaire la Fraternité.Ce fut encore un mensonge ! Je vous demande si la fraternité est possible entre les exploiteurs et les exploités, entre les oppresseurs et les opprimés ? Comment ! je vous ferai suer et souffrir pendant tout un jour, et le soir, quand j'aurais recueilli le fruit de vos souffrances et de votre sueur, en ne vous en laissant qu'une toute petite partie afin que vous puissiez vivre, c'est-à-dire de nouveau suer et souffrir à mon profit encore demain, Ñ le soir, je vous dirai : Embrassons-nous, nous sommes des frères !
Telle est la fraternité de la Révolution bourgeoise.
Mes chers amis, nous voulons aussi, nous la noble Liberté, la salutaire Égalité et la sainte Fraternité. Mais nous voulons que ces belles, ces grandes choses, cessent d'être des fictions, des mensonges, deviennent une vérité et constituent la réalité !
Tel est le sens et le but de ce que nous appelons la Révolution sociale.
Elle peut se résumer en peu de mots : Elle veut et nous voulons que tout homme qui naît sur cette terre puisse devenir un homme dans le sens le plus complet de ce mot ; qu'il n'ait pas seulement le droit, mais tous les moyens nécessaires pour développer toutes ses facultés, et être libre, heureux, dans l'égalité et par la fraternité ! Voilà ce que nous voulons tous, et tous nous sommes prêts à mourir pour atteindre ce but.
Je vous demande, amis, une troisième et dernière séance pour vous exposer complètement ma pensée.

TROISIÈME ET DERNIÈRE CONFÉRENCE
Chers compagnons,Je vous ai dit la dernière fois comment la bourgeoisie, sans en avoir complètement conscience elle-même, mais en partie aussi, et au moins pour le quart, sciemment, s'est servie du bras puissant du peuple, pendant la grande Révolution de 1789-1793, pour asseoir, sur les ruines du monde féodal, sa propre puissance. Désormais elle est bien devenue la classe dominante. C'est bien à tort qu'on s'imagine que ce furent la noblesse émigrée et les prêtres qui firent le coup d'État réactionnaire de Thermidor, qui renversa et tua Robespierre et Saint-Just, et qui guillotina ou déporta une foule de leurs partisans. Sans doute beaucoup de membres de ces deux corps déchus prirent une part active à l'intrigue, heureux de voir tomber ceux qui les avaient fait trembler et qui leur avaient coupé la tête sans pitié. Mais à eux seuls ils n'eussent pu rien faire. Dépossédés de leurs biens, ils avaient été réduits à l'impuissance. Ce fut cette partie de la classe bourgeoise qui s'était enrichie par l'achat des biens nationaux, par les fournitures de la guerre et par le maniement des fonds publics, profitant de la misère publique et de la banqueroute elle-même pour grossir leur poche, ce furent eux, ces vertueux représentants de la moralité et de l'ordre public, qui furent les principaux instigateurs de cette réaction. Ils furent chaudement et puissamment soutenus par la masse des boutiquiers, race éternellement malfaisante et lâche, qui trompe et empoisonne le peuple en détail, en lui vendant ses marchandises frauduleuses et qui a toute l'ignorance du peuple sans en avoir le cÏur, toute la vanité de l'aristocratie bourgeoise sans en avoir les poches pleines ; lâche pendant les révolutions, elle devient féroce dans la réaction. Pour elle toutes ces idées qui font palpiter le cÏur des masses, les grands principes, les grands intérêts de l'humanité, n'existent pas. Elle ignore même le patriotisme, ou n'en connaît que la vanité et les fanfaronnades. Aucun sentiment qui puisse l'arracher aux préoccupations mercantiles, aux misérables soucis su jour au jour. Tout le monde a vu, et les hommes de tous les partis nous ont confirmé, que pendant ce terrible siège de Paris, Ñ pendant que le peuple se battait, et que la classe des riches intriguait et préparait la trahison qui livra Paris aux Prussiens, pendant que le prolétariat généreux, les femmes et les enfants du peuple étaient à demi-affamés, Ñ les boutiquiers n'ont eu qu'un seul souci, celui de vendre leurs marchandises, leurs denrées, les objets les plus nécessaires à la subsistance du peuple, au plus haut prix possible.
Les boutiquiers de toutes les villes de France ont fait la même chose. Dans les villes envahies par les Prussiens, ils ont ouvert les portes aux Prussiens. Dans les villes non envahies, ils se préparaient à les ouvrier ; ils paralysèrent la défense nationale, et, partout où ils purent, ils s'opposèrent au soulèvement et à l'armement populaires qui seuls pouvaient sauver la France. Les boutiquiers dans les villes, aussi bien que les paysans dans les campagnes, constituent aujourd'hui l'armée de la réaction. Les paysans pourront et devront (être) convertis à la révolution, mais les boutiquiers jamais.
Pendant la grande Révolution, la bourgeoisie s'était divisée en deux catégories, (dont) l'une, constituant l'infime minorité, était la bourgeoisie révolutionnaire, connue sous le nom générique de jacobins. Il ne faut pas confondre les jacobins d'aujourd'hui avec ceux de 1793. Ceux d'aujourd'hui ne sont que de pâles fantômes et de ridicules avortons, des caricatures des héros du siècle passé. Les jacobins de 1793 étaient des grands hommes, ils avaient le feu sacré, le culte de la justice, de la liberté et de l'égalité. Ce ne fut pas de leur faute s'ils ne comprirent pas mieux certains mots qui résument encore aujourd'hui toutes nos aspirations. Il n'en considérèrent que la face politique, non le sens économique et social. Mais, je le répète, ce ne fut pas de leur faute, comme ce n'est pas notre mérite à nous de les comprendre aujourd'hui. C'est la faute et c'est le mérite du temps.
L'humanité se développe lentement, trop lentement, hélas ! et ce n'est que par une succession d'erreurs et de fautes, et de cruelles expériences surtout, qui en sont toujours la conséquence nécessaire, que les hommes conquièrent la vérité.
Les jacobins de 1793 furent des hommes de bonne foi, des hommes inspirés par l'idée, dévoués à l'idée. Ils furent des héros ! S'il ne l'avaient pas été, s'ils n'avaient pas eu cette sainte et grande sincérité, ils n'eussent point accompli les grands actes de la Révolution. Nous pouvons et nous devons combattre les erreurs théoriques des Danton, des Robespierre, des Saint-Just, mais, tout en combattant leurs idées fausses, étroites, exclusivement bourgeoises en économie sociale, nous devons nous incliner devant leur puissance révolutionnaire. Ce furent les derniers héros de la classe bourgeoise, autrefois si féconde en héros.
En dehors de cette minorité héroïque, il y avait la grande masse de la bourgeoisie matériellement exploitante, et pour laquelle les idées, les grands principes de la Révolution n'étaient que des mots qui n'avaient de valeur et de sens qu'autant que (les bourgeois) pouvaient s'en servir pour remplir leurs poches, si larges et si respectables (7). Une fois que les plus riches et par conséquent aussi les plus influents parmi eux eurent suffisamment rempli les leurs au bruit et au moyen de la Révolution, ils trouvèrent que la Révolution avait duré trop longtemps, qu'il était temps d'en finir et de rétablir le règne de la loi et de l'ordre public.
Ils renversèrent le Comité de salut public, tuèrent Robespierre, Saint-just et leurs amis, et établirent le Directoire, qui fut une vraie incarnation de la dépravation bourgeoise à la fin du siècle passé, le triomphe et le règne de l'or acquis et aggloméré dans les poches de quelques milliers d'individus par le vol.
Mais la France, qui n'avait pas encore eu le temps de se corrompre, et qui était encore toute palpitante des grands faits de la Révolution, ne put supporter longtemps ce régime. Il y eut deux protestations, l'une manquée, l'autre triomphante. La première, si elle avait réussi, si elle avait pu réussir, aurait sauvé la France et le monde ; le triomphe de la seconde inaugura le despotisme des rois et l'esclavage des peuples. Je veux parler de l'insurrection de Babeuf et de l'usurpation du premier Bonaparte.
L'insurrection de Babeuf fut la dernière tentative révolutionnaire du siècle dernier. Babeuf et ses amis avaient été plus ou moins des amis de Robespierre et de Saint-Just. Ce furent des jacobins socialistes. Ils avaient le culte de l'égalité, même au détriment de la liberté. Leur plan fut très simple : ce fut d'exproprier tous les propriétaires et tous les détenteurs d'instruments de travail et d'autres capitaux au profit de l'État républicain, démocratique et social, de sorte que l'État, devenant le seul propriétaire de toutes les richesses tant mobilières qu'immobilières, devenait de la sorte l'unique employeur, l'unique patron de la société ; muni en même temps de la toute-puissance politique, il s'emparait exclusivement de l'éducation et de l'instruction égales pour tous les enfants, et forçait tous les individus majeurs de travailler et de vivre selon l'égalité et la justice. Toute autonomie communale, toute initiative individuelle, toute liberté, en un mot, disparaissait, écrasée par ce pouvoir formidable. La société tout entière ne devait plus représenter que le tableau d'une uniformité monotone et forcée. Le gouvernement était élu par le suffrage universel, mais une fois élu, et tant qu'il restait en fonction, il exerçait sur tous les membres de la société un pouvoir absolu(8).
La théorie de l'égalité établie de force (9) par la puissance de l'État n'a pas été inventée par Babeuf. Les premiers fondements de cette théorie avaient été jetés par Platon, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, dans sa République,ouvrage dans lequel ce grand penseur de l'antiquité essaya d'esquisser le tableau d'une société égalitaire. Les premiers chrétiens exercèrent incontestablement un communisme pratique dans leurs associations persécutées par toute la société officielle. Enfin, au début même de la Révolution religieuse, dans le premier quart du seizième siècle, en Allemagne, Thomas Münzer et ses disciples firent une première tentative d'établir l'égalité sociale sur un pied très large. La conspiration de Babeuf fut la seconde manifestation pratique de l'idée égalitaire dans les masses. Toutes ces tentatives, sans en excepter cette dernière, durent échouer pour deux raisons : d'abord, parce que les masses ne s'étaient point suffisamment développées pour en rendre la réalisation possible ; et ensuite et surtout parce que, dans tous ces systèmes, l'égalité s'alliait à la puissance, à l'autorité de l'État, et que par conséquent elle excluait la liberté. Et nous le savons, chers amis, l'égalité n'est possible qu'avec et par la liberté : non par cette liberté exclusive des bourgeois qui est fondée sur l'esclavage des masses et qui n'est pas la liberté, mais le privilège ; mais par cette liberté universelle des êtres humains, qui élève chacun à la dignité de l'homme. Mais nous savons aussi que cette liberté n'est possible que dans l'égalité. Révolte non seulement théorique, mais pratique, contre toutes les institutions et contre tous les rapports sociaux créés par l'inégalité, puis établissement de l'égalité économique et sociale par la liberté de tout le monde : voilà notre programme actuel, celui qui doit triompher malgré les Bismarck, les Napoléon, les Thiers, et malgré tous les cosaques de mon auguste empereur, le tsar de toutes les Russies.
La conspiration de Babeuf avait réuni dans son sein tout ce que, après les exécutions et les déportations du coup d'État réactionnaire de thermidor, il était resté ce citoyens dévoués à la Révolution à Paris, et nécessairement beaucoup d'ouvriers. Elle échoua ; beaucoup furent guillotinés, mais plusieurs eurent le bonheur d'échapper. Entre autres le citoyen Buonarroti, un homme de fer, un caractère antique, tellement respectable qu'il sut se faire respecter par les hommes des partis les plus opposés. Il vécut longtemps en Belgique, où il devint le principal fondateur de la société secrète des carbonari-communistes ; et, dans un livre devenu très rare aujourd'hui, mais que je tâcherai d'envoyer à notre ami Adhémar (10), il a raconté cette lugubre histoire, cette dernière protestation héroïque de la Révolution contre la réaction, connue sous le nom de conspiration de Babeuf (11).
L'autre protestation de la société contre la corruption bourgeoise qui s'était emparée du pouvoir sous le nom de Directoire, fut, comme je l'ai déjà dit, l'usurpation du premier Bonaparte.
Cette histoire, mille fois plus lugubre encore, est connue de tous. Ce fut la première inauguration du régime infâme et brutal du sabre, le premier soufflet imprimé au début de ce siècle par un parvenu insolent sur la joue de l'humanité. Napoléon Ier devint le héros de tous les despotes, en même temps que militairement il en fut la terreur. Lui vaincu, il laissa son funeste héritage, son infâme principe : le mépris de l'humanité, et son oppression par le sabre.
Je ne vous parlerai pas de la Restauration. Ce fut une tentative ridicule de rendre la vie et le pouvoir politique à deux corps tarés et déchus : à la noblesse et aux prêtres. Il n'y eut sous la Restauration que ceci de remarquable, qu'attaquée, menacée dans ce pouvoir qu'elle avait cru avoir conquis pour toujours, la bourgeoisie était redevenue quasi révolutionnaire. Ennemie de l'ordre public aussitôt que cet ordre public n'est pas le sien, c'est-à-dire aussitôt qu'il établit et garantit d'autres intérêts que les siens, elle conspira de nouveau. MM. Guizot, Périer (12), Thiers et tant d'autres, qui sous Louis-Philippe se distinguèrent (comme) les plus fanatiques partisans et défenseurs d'un gouvernement oppressif, corrupteur, mais bourgeois et par conséquent parfait à leurs yeux, toutes ces âmes damnées de la réaction bourgeoise, conspirèrent sous la Restauration. Ils triomphèrent en juillet 1830, et le règne du libéralisme bourgeoisfut inauguré.
C'est depuis 1830 que date vraiment la domination exclusive des intérêts et de la politique bourgeoise en Europe ; surtout en France, en Angleterre, en Belgique, en Hollande et en Suisse. Dans les autres pays tels que l'Allemagne, le Danemark, la Suède, l'Italie, l'Espagne et le Portugal, les intérêts bourgeois l'avaient bien emporté sur tous les autres, mais non le gouvernement politique des bourgeois. Je ne vous parle (pas) de ce grand et misérable Empire de toutes les Russies, qui reste encore soumis au despotisme absolu des tsars, et qui n'a  proprement pas de classe politique intermédiaire, point de corps politique bourgeois ; et où il n'y a en effet, d'un côté, que le monde officiel, une organisation militaire, policière et bureaucratique, pour remplir les caprices du tsar, de l'autre côté le peuple, des dizaines de millions dévorés par le tsar et par ses fonctionnaires. En Russie la révolution viendra directement du peuple, comme je l'ai amplement développé dans un assez long discours, que j'ai prononcé il y a quelques années à Berne et que je m'empresserai de vous envoyer (13). Je ne parle pas aussi de cette malheureuse et héroïque Pologne, qui se débat, toujours étouffée de nouveau, mais jamais morte, sous la serre de trois aigles infâmes : celui de l'Empire de Russie, (celui) de l'Empire d'Autriche, et (celui) du nouvel Empire d'Allemagne, représenté par la Prusse. En Pologne comme en Russie, il n'y a proprement pas de classe moyenne ; il y a d'un côté la noblesse, bureaucratie héréditaire esclave du tsar en Russie, et ci-devant dominante et aujourd'hui désorganisée et déchue en Pologne ; et, de l'autre côté, il y a le paysan asservi et dévoré, écrasé maintenant, non plus par la noblesse, qui en a perdu le pouvoir, mais par l'État, par les fonctionnaires innombrables, par le tsar. Je ne vous parlerai pas non plus des petits pays de la Suède et du Danemark, qui ne sont devenus réellement cosntitutionnels que depuis 1848, et qui sont restés plus ou moins en arrière du développement général de l'Europe ; ni de l'Espagne et du Portugal, où le mouvement industriel et la politique bourgeoise ont été paralysés si longtemps par la double puissance du clergé et de l'armée. Cependant je dois observer que l'Espagne, qui nous paraissait si arriérée, nous présente aujourd'hui l'une des plus magnifiques organisations de l'Association internationale des Travailleurs qui existe dans le monde.
Je m'arrêterai un instant sur l'Allemagne. L'Allemagne depuis 1830 nous a présenté et continue de nous présenter le tableau étrange d'un pays où les intérêts de la bourgeoisie prédominent, mais où la puissance politique n'appartient pas à la bourgeoisie, mais à la monarchie absolue sous un masque de constitutionnalisme, militairement et bureaucratiquement organisée et servie exclusivement par des nobles.
C'est en France, en Angleterre, en Belgique surtout, qu'il faut étudier le règne de la bourgeoisie. Depuis l'unification de l'Italie sous le sceptre de Victor-Emmanuel, on peut l'étudier aussi en Italie. Mais nulle part il ne s'est aussi pleinement caractérisé (qu')en France ; aussi est-ce dans ce pays que nous le considérerons principalement.
Depuis 1830, le principe bourgeois a eu pleine liberté de s'y manifester dans la littérature, dans la politique, et dans l'économie sociale. On peut le résumer par un seul mot, l'individualisme.
J'entends par individualismecette tendance qui Ñ considérant toute la société, la masse des individus, comme des indifférents, des rivaux, des concurrents, comme des ennemis naturels, en un mot, avec lesquels chacun est bien forcé de vivre, mais qui obstruent la voie à chacun Ñ pousse l'individu à conquérir et à établir son propre bien-être, sa prospérité, son bonheur malgré tout le monde, au détriment et sur le dos de tous les autres. C'est une course au clocher, un sauve-qui-peut général où chacun cherche à parvenir le premier. Malheur aux faibles qui s'arrêtent, ils sont devancés. Malheur à ceux qui, lassés de fatigue, tombent en chemin, ils sont de suite écrasés. La concurrence n'a point de cÏur, n'a point de pitié. Malheur aux vaincus ! Dans cette lutte, nécessairement, beaucoup de crimes doivent se commettre ; toute cette lutte fratricide d'ailleurs n'est qu'un crime continu contre la solidarité humaine, qui est la base unique de toute morale. L'État, qui, dit-on, est le représentant et le vindicateur de la justice, n'empêche pas la perpétration de ces crimes, il les perpétue et les légalise au contraire. Ce qu'il représente, ce qu'il défend, ce n'est pas la justice humaine, c'est la justice juridique, qui n'est rien autre chose que la consécration du triomphe des forts sur les faibles, des riches sur les pauvres. L'État n'exige qu'une chose : c'est que tous ces crimes soient accomplis légalement. Je puis vous ruiner, vous écraser, vous tuer, mais je dois le faire en observant les lois. Autrement je suis déclaré criminel et traité comme tel. Tel est le sens de ce principe, de ce mot, l'individualisme.
Maintenant, voyons comment ce principe s'est manifesté dans la littérature, dans cette littérature créée par les Victor Hugo, les Dumas, les Balzac, les Jules Janin et tant d'autres auteurs de livres et d'articles de journaux bourgeois, qui depuis 1830 ont inondé l'Europe, portant la dépravation et réveillant l'égoïsme dans les cÏurs des jeunes gens des deux sexes, et malheureusement même du peuple. Prenez tel roman que vous voulez : à côté des grands et faux sentiments, des belles phrases, qu'y trouvez-vous ? Toujours la même chose. Un jeune homme est pauvre, obscur, méconnu ; il est dévoré de toutes sortes d'ambitions et d'appétits. Il voudrait habiter un palais, manger des truffes, boire du champagne, rouler carrosse, et coucher avec quelque belle marquise. Il y parvient à force d'efforts héroïques et d'aventures extraordinaires, tandis que tous les autres succombent. Voilà le héros : c'est l'individualiste pur.
Voyons la politique. Comment s'y exprime le principe ? Les masses, dit-on, ont besoin d'être menées, gouvernées ; elles sont incapables de se passer de gouvernement, comme aussi elles sont incapables de se gouverner par elles-mêmes. Qui les gouvernera ? Il n'y a plus de privilège de classe. Tout le monde a le droit de monter aux plus hautes positions et fonctions sociales. Mais pour y parvenir il faut être intelligent, habile ; il faut être fort et heureux ; il faut savoir et pouvoir l'emporter sur tous les rivaux. Voilà encore une course au clocher : ce seront les individus habiles et forts qui gouverneront, qui tondront les masses.
Considérons maintenant ce même principe dans la question économique, qui au fond est la principale, on pourrait dire l'unique question. Les économistes bourgeois nous disent qu'ils sont les partisans d'une liberté illimitée des individus et que la concurrence est la condition de cette liberté. Mais voyons quelle est cette liberté ? Et d'abord une première question : Est-ce le travail séparé, isolé, qui a produit et qui continue de produire toutes ces richesses merveilleuses dont se glorifie notre siècle ? Nous savons bien que non. Le travail isolé des individus serait à peine capable de nourrir et de vêtir un petit peuple de sauvages ; une grande nation ne devient riche et ne peut subsister que par le travail collectif, solidairement organisé. Le travail (pour) la production des richesses étant collectif, il semblerait logiquement, n'est-ce pas ? que la jouissance de ces richesses devrait l'être aussi. Eh bien, voilà ce que ne veut (pas), ce que repousse avec haine l'économie bourgeoise. Elle veut la jouissance isolée des individus. Mais de quels individus ? Serait-ce de tous ? Oh, non, point du tout. Elle veut la jouissance des forts, des intelligents, des habiles, des heureux. Ah! oui, des heureux surtout. Car dans son organisation sociale, et conformément à cette loi d'héritage qui en est le fondement principal, il naît une minorité d'individus plus ou moins riches, heureux, et des millions d'être humains déshérités, malheureux. Puis la société bourgeoise dit à tous ces individus : Luttez, disputez-vous le prix, le bien-être, la richesse, la puissance publique. Les vainqueurs seront heureux. Y a-t-il au moins égalité dans cette lutte fratricide ? Non, pas du tout. Les uns, le petit nombre, sont armés de pied en cap, forts de leur instruction et de leur richesse héritées, et les millions d'hommes du peuple se présentent dans l'arène presque nus, avec leur ignorance et leur misère également héritées. Quel est le résultat nécessaire de cette concurrence soi-disant libre ? Le peuple succombe, la bourgeoisie triomphe, et le prolétariat enchaîné est forcé de travailler comme un forçat pour son éternel vainqueur, le bourgeois.
Le bourgeois est muni principalement d'une arme contre laquelle le prolétariat restera toujours sans possibilité de défense, tant que cette arme, le capital,  Ñ qui est devenu désormais, dans tous les pays civilisés, l'agent principal de la production industrielle, Ñ tant que ce nourrisseur du travail sera tourné contre lui.
Le capital, tel qu'il est constitué et approprié aujourd'hui, n'écrase pas seulement le prolétariat, il assomme, exproprie et réduit (à la misère) une immense quantité de bourgeois. La cause de ce phénomène, que la moyenne et la petite bourgeoisie ne comprend pas assez, qu'elle ignore, est pourtant toute simple. Grâce à la concurrence, grâce à cette lutte à mort qui, grâce à la liberté conquise par le peuple au profit des bourgeois, règne aujourd'hui dans le commerce et dans l'industrie, tous les fabricants sont forcés de vendre leurs produits, ou plutôt les produits des travailleurs qu'ils emploient, qu'ils exploitent, au plus bas prix possible. Vous le savez par expérience, les produits chers se voient de plus en plus exclus du marché aujourd'hui par les produits bon marché, alors même que ces derniers sont beaucoup moins parfaits que les premiers. Voilà donc une première conséquence funeste de cette concurrence, de cette lutte intestine dans la production bourgeoise. Elle tend nécessairement à remplacer les bons produits par des produits médiocres, les travailleurs habiles par des travailleurs médiocres. Elle diminue en même temps la qualité des produits et celle des producteurs.
Dans cette concurrence, dans cette lutte au plus bas marché, les gros capitaux doivent nécessairement écraser les petits capitaux, les gros bourgeois doivent ruiner les petits bourgeois. Car une immense fabrique peut naturellement confectionner ses produits et les donner à meilleur marché qu'une fabrique petite ou moyenne. L'institution d'une grande fabrique exige naturellement un grand capital, mais, proportionnellement à ce qu'elle peut produire, elle coûte moins cher qu'une fabrique peite ou moyenne : 100.000 francs sont plus que 10.000 francs, mais 100.000 francs employés en fabrique donneront 20, 30% ; tandis que 10.000 francs employés de la même manière ne donneront que 10%. Le grand fabricant économise sur le bâtiment, sur les matières premières, sur les machines ; employant beaucoup plus de travailleurs que le petit ou le moyen fabricant, il économise aussi, ou il gagne, par une meilleure organisation et par une plus grande division du travail. En un mot, avec 100.000 francs concentrés entre ses mains et employés à l'établissement et à l'organisation d'une fabrication unique, il produit beaucoup plus que dix fabricants employant chacun 10.000 francs ; de manière que si chacun de ces derniers réalise, sur les 10.000 francs qu'il emploie, un bénéfice net de 2.000 francs par exemple, le fabricant qui établit et organise une grande fabrique qui lui coûte 100.000 francs, gagne sur chaque 10.000 francs 5.000 ou 6.000 francs, ou plutôt il produit pour 5 ou 6 (fois plus) de marchandises. Produisant proportionnellement beaucoup plus, il peut naturellement vendre ses produits à beaucoup meilleur marché que les petits ou moyens fabricants ; mais, en les vendant à meilleur marché, il force également les petits ou moyens fabricants à baisser leur prix, sans quoi leurs produits ne seraient point achetés. Mais comme la production de ces produits leur revient beaucoup plus cher qu'au grand fabricant, en les vendant au prix du grand fabricant ils se ruinent. C'est ainsi que les grands capitaux tuent les petits capitaux, et, si les grands capitaux en rencontrent de plus grands qu'eux-mêmes, ils sont écrasés à leur tour.
C'est si vrai, qu'il y a aujourd'hui dans les grands capitaux une tendance ostensible à s'associer pour constituer des capitaux monstrueusement formidables. L'exploitation du commerce et de l'industrie par des sociétés anonymes commencent à remplacer, dans les pays les plus industrieux, en Angleterre, en Belgique et en France, l'exploitation des grands capitalistes isolés. Et à mesure que la civilisation, (que) la richesse nationale des pays les plus avancés s'accroissent, la richesse des grands capitalistes s'accroît, mais le nombre des capitalistes diminue. Une masse de moyens bourgeois se voit refoulée dans la petite bourgeoisie, et une grande foule encore de petits bourgeois se voient inexorablement poussés dans le prolétariat, dans la misère.
C'est un fait incontestable, aussi bien constaté par la statistique de tous les pays que par la démonstration la plus exactement mathématique. Dans l'organisation économique de la société actuelle, cet appauvrissement successif de la grande masse de la bourgeoisie au profit d'un nombre restreint de monstrueux capitalistes est une loi inexorable, contre laquelle il n'y a pas d'autre remède que la révolution sociale. Si la petite bourgeoisie avait assez d'intelligence et de bon sens pour le comprendre, depuis longtemps elle se serait alliée au prolétariat pour accomplir cette révolution. Mais la petite bourgeoisie est généralement très bête ; sa sotte vanité et son égoïsme lui ferment l'esprit. Elle ne voit rien, ne comprend rien, et, écrasée d'un côté par la grande bourgeoisie, menacée de l'autre par ce prolétariat qu'elle méprise autant qu'elle le déteste et le craint, elle se laisse sottement entraîner dans l'abîme.
Les conséquences de cette concurrence bourgeoise sont désastreuses pour le prolétariat. Forcés de vendre leurs produits Ñ ou bien les produits des ouvriers qu'ils exploitent Ñ au plus bas prix possible, les fabricants doivent nécessairement payer leurs ouvriers le plus bas prix possible. Par conséquent, ils ne peuvent plus payer le talent, le génie de leurs ouvriers. Ils doivent chercher le travail qui se vend, qui est forcé de se vendre, au marché le plus bas. Les femmes et les enfants se contentant d'un moindre salaire, ils tâchent d'employer les enfants et les femmes de préférence aux hommes, et les travailleurs médiocres de préférence aux travailleurs habiles, à moins que ces derniers ne se contentent du salaire des travailleurs malhabiles, des enfants et des femmes. Il a été prouvé et reconnu par tous les économistes bourgeois que la mesure du salaire de l'ouvrier est toujours déterminée par le prix de son entretien journalier : ainsi, si un ouvrier pouvait se loger, se vêtir, se nourrir pour un franc par jour, son salaire tomberait bien vite à un franc. Et cela par la raison toute simple : c'est que les ouvriers, pressés par la faim, sont forcés de se faire concurrence entre eux, et le fabricant, impatient de s'enrichir au plus vite par l'exploitation de leur travail, et forcé d'un autre côté, par la concurrence bourgeoise, à vendre ses produits au plus bas prix possible, prendra naturellement les ouvriers qui, pour le moindre salaire, lui offriront le plus d'heures de travail.
Ce n'est point seulement une déduction logique, c'est un fait qui se passe journellement en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, et dans les parties de la Suisse où s'est établie la grande industrie, l'industrie exploitée dans de grandes fabriques par les grands capitaux. Dans ma dernière conférence, je vous ai dit que vous êtiez des ouvriers privilégiés. Quoique vous soyez bien loin encore de recevoir intégralement en salaire toute la valeur de votre production journalière, quoique vous soyez incontestablement exploités par vos patrons, (cependant), comparativement aux ouvriers des grands établissements, vous êtes assez bien payés, vous avez du loisir, vous êtes libres, vous êtes heureux. Et je m'empresse de reconnaître qu'il y a d'autant plus de mérite à vous d'être entrés dans l'Internationale et d'être devenus des membres dévoués et zélés de cette immense association du travail qui doit émanciper les travailleurs du monde entier. C'est noble, c'est généreux de votre part. Vous prouvez par là même que vous ne pensez pas seulement à vous-mêmes, mais à ces millions de frères qui sont beaucoup plus opprimés et beaucoup plus malheureux que vous. C'est avec bonheur que je vous donne ce témoignage.
Mais en même temps que vous faites acte de généreuse et fraternelle solidarité, laissez-moi vous dire que vous faites aussi acte de prévoyance et de prudence ; vous ne le faites pas seulement pour vos frères malheureux des autres industries et des autres pays, vous le faites aussi, sinon tout à fait pour vous-mêmes, au moins pour vos propres enfants. Vous êtes, non absolument, mais relativement bien rétribués, libres, heureux. Pourquoi l'êtes-vous ? Par cette simple raison que le grand capital n'a pas encore envahi votre industrie. Mais vous ne croyez pas sans doute qu'il en sera toujours ainsi. Le grand (capital), par une loi qui lui est inhérente, est fatalement poussé à envahir tout. Il a commencé naturellement par exploiter les branches du commerce et de l'industrie qui lui ont promis de plus grands avantages, celles dont l'exploitation était (le) plus facile, et il finira nécessairement, après les avoir suffisamment exploités, et par la concurrence qu'il se fait (à lui-même) dans cette exploitation, par se rabattre bientôt sur les branches qu'il n'avait pas touchées jusque là. Ne fait-on pas déjà des habits, des bottes, des dentelles à la machine ? Croyez-le bien, tôt ou tard, et plus tôt que tard, on fera aussi des montres à la machine. Les ressorts, les échappements, les boîtes, la cuvette, le polissage, le guillochage, la gravure, se feront à la machine. Les produits ne seront pas aussi parfaits que ceux qui sortent de vos mains habiles, mais ils coûteront beaucoup moins, et ils se vendront beaucoup plus que vos produits plus parfaits, qu'ils finiront par exclure du marché. Et alors, vous, ou au moins vos enfants se trouveront aussi esclaves, aussi misérables que les ouvriers des grands établissements industriels le sont aujourd'hui. Vous voyez donc bien qu'en travaillant pour vos frères, les malheureux ouvriers des autres industries et des autres pays, vous travaillez aussi pour vous-mêmes, ou au moins pour vos propres enfants.
Vous travaillez pour l'humanité. La classe ouvrière est devenue aujourd'hui l'unique représentant de la grande, de la sainte cause de l'humanité. L'avenir appartient aujourd'hui aux travailleurs : aux travailleurs des champs, aux travailleurs des fabriques et des villes. Toutes les classes qui sont au-dessus, les éternels exploiteurs du travail des masses populaires : la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, et toute cette myriade de fonctionnaires militaires et civils qui représentent l'iniquité et la puissance malfaisante de l'État, sont des classes corrompues, frappées d'impuissance, incapables désormais de comprendre et de vouloir le bien, et puissantes seulement pour le mal.
Le clergé et la noblesse ont été démasquées et battues en 1793. La révolution de 1848 a démasqué et démontré l'impuissance et la malfaisance de la bourgeoisie. Pendant les journées de Juin, en 1848, la classe bourgeoise a hautement renoncé à la religion de ses pères : à cette religion révolutionnaire qui avait eu la liberté, l'égalité et la fraternité pour principes et pour bases. Aussitôt que le peuple eut pris l'égalité et la liberté au sérieux, la bourgeoisie, qui n'existe que par l'exploitation, c'est-à-dire par l'inégalité économique et par l'esclavage social du peuple, s'est rejetée dans la réaction.
Ces mêmes traîtres qui veulent perdre encore une fois la France aujourd'hui, ces Thiers, ces Jules Favre, et l'immense majorité de l'Assemblée nationale en 1848, ont travaillé pour le triomphe de la plus immonde réaction, comme ils y travaillent encore aujourd'hui. Ils avaient commencé par détruire le suffrage universel, et plus tard ils ont élevé à la présidence Louis Bonaparte (14). La crainte de la révolution sociale, l'horreur de l'égalité, le sentiment de ses crimes et la crainte de la justice populaire, avaient jeté toute une classe déchue, jadis si intelligente et si héroïque, aujourd'hui si stupide et si lâche, dans les bras de la dictature de Napoléon III. Et ils en ont eu, de la dictature militaire, pendant dix-huit ans de suite. Il ne faut pas croire que m(essieu)rs les bourgeois s'en soient trop mal trouvés. Ceux d'entre eux qui voulurent faire les mutins et jouer au libéralisme d'une manière trop bruyante, pae trop incommode pour le régime impérial, furent naturellement écartés, comprimés. Mais tous les autres, ceux qui, laissant les balivernes politiques au peuple, s'appliquèrent exclusivement, sérieusement, à la grande affaire de la bourgeoisie, à l'exploitation du peuple, furent puissamment protégés et encouragés. On leur donna même, pour sauver leur honneur, toutes les apparences de la liberté. N'existait-il pas sous l'Empire une assemblée législative élue régulièrement par le suffrage universel ? Tout alla donc bien selon les vÏux de la bourgeoisie. Il n'y eut qu'un point noir. C'était l'ambition conquérante du souverain, qui entraînait la France forcément dans des dépenses ruineuses et finit par anéantir son antique puissance. Mais ce point noir n'était pas un accident, c'était une nécessité du système. Un régime despotique, absolu, alors même qu'il a les apparences de la liberté, doit nécessairement s'appuyer sur une puissante armée, et toute grande armée permanente rend tôt ou tard la guerre extérieure nécessaire, parce que la hiérarchie militaire a pour inspiration principale l'ambition : tout lieutenant veut être colonel, et tout colonel veut être général ; quant aux soldats, systématiquement démoralisés dans les casernes, ils rêvent des nobles plaisirs de la guerre : le massacre, le pillage, le vol, le viol, Ñ preuve : les exploits de l'armée prussienne en France. Eh bien, si toutes ces nobles passions, savamment, systématiquement nourries dans le cÏur des officiers et des soldats, restent longtemps sans satisfaction aucune, elles s'aigrissent et poussent l'armée au mécontentement, et du mécontentement à la révolte. Donc il devient nécessaire de faire la guerre. Toutes les expéditions et les guerres entreprises par Napoléon III n'ont donc point été des caprices personnels, comme le prétendent aujourd'hui m(essieu)rs les bourgeois : ce fut une nécessité du système impérial despotique qu'ils avaient fondé eux-mêmes par crainte de la révolution sociale. Ce sont les classes privilégiées, c'est le haut et bas clergé, c'est la noblesse déchue, c'est enfin et surtout cette respectable, honnête et vertueuse bourgeoisie qui, (aussi) bien que toutes les autres classes et plus que Napoléon III lui-même, est la cause de tous les horribles malheurs qui viennent de frapper la France.
Et vous l'avez tous vu, compagnons, pour défendre cette malheureuse France, il ne s'est trouvé dans tout le pays qu'une seule masse, la masse des ouvriers des villes, celle précisément qui avait (été) trahie et livrée par la bourgeoisie à l'Empire et sacrifiée par l'Empire à l'exploitation bourgeoise. Dans tout le pays, il n'y eut que les généreux travailleurs des fabriques et des villes qui voulurent le soulèvement populaire pour le salut de la France. Les travailleurs des campagnes, les paysans, démoralisés, abêtis par l'éducation religieuse qu'on leur avait donnée à partir du premier Napoléon jusqu'à ce jour, ont pris le parti des Prussiens et de la réaction contre la France. On aurait pu les révolutionner. Dans une brochure que beaucoup d'entre vous ont lue, intitulée Lettres à un Français,j'ai exposé les moyens dont il fallait faire usage pour les entraîner dans la Révolution. Mais pour le faire, il fallait d'abord que les villes se soulèvent et s'organisent révolutionnairement. Les ouvriers l'ont voulu : ils le tentèrent même dans beaucoup de villes du midi de la France, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, à Saint-Étienne, à Toulouse. Mais partout ils furent comprimés et paralysés par les bourgeois radicauxau nom de la République. Oui, c'est au nom même de la République que les bourgeois, devenus républicains par crainte du peuple, c'est au nom de la République, que les Gambetta, ce vieux pécheur Jules Favre, et Thiers, cet infâme renard, et tous ces Picard, Ferry, Jules Simon, Pelletan et tant d'autres, c'est au nom de la République qu'ils ont assassiné la République et la France.
La bourgeoisie est jugée. Elle qui est la classe la plus riche et la plus nombreuse de la France, Ñ en exceptant la masse populaire, sans doute, Ñ si elle avait voulu, elle aurait pu sauver la France. Mais pour cela elle eût dû sacrifier son argent, sa vie, et s'appuyer franchement sur le prolétariat, comme le firent ses ancêtres les bourgeois de 1793. Eh bien, elle ne voulut sacrifier son argent encore moins que sa vie, et elle préféra la conquête de la France par les Prussiens à son salut par la révolution populaire.
La question entre les ouvriers des villes et les bourgeois fut assez nettement posée. Les ouvriers ont dit : Nous ferons plutôt sauter les maisons que de livrer nos villes aux Prussiens. Les bourgeois répondirent : Nous ouvrirons plutôt les portes de nos villes aux Prussiens que de vous permettre de faire du désordre public, et nous voulons conserver nos chères maisons à tout prix, dussions-nous même baiser le cu(l) de M(essieu)rs les Prussiens.
Et remarquez que ce sont aujourd'hui ces mêmes bourgeois qui osent insulter la Commune de Paris, cette noble Commune qui sauve l'honneur de la France et, espérons-le, la liberté du monde en même temps ; ce sont ces mêmes bourgeois qui l'insultent aujourd'hui au nom de quoi ? Ñ au nom du patriotisme !
Vraiment, ces bourgeois ont un front d'airain ! Il sont arrivés à un degré d'infamie qui leur a fait perdre jusqu'au dernier sentiment de pudeur. Ils ignorent la honte. Avant d'être morts, ils sont déjà complètement pourris.
Et ce n'est pas seulement en France, compagnons, que la bourgeoisie est pourrie, moralement et intellectuellement anéantie ; elle l'est de même partout en Europe, et dans tous les pays de l'Europe (seul le prolétariat) a conservé le feu sacré. Lui seul porte aujourd'hui le drapeau de l'humanité.
Quelle est sa devise, son principe ? La solidarité.Tous pour chacun, et chacun par tous et pour tous. C'est la devise et le principe fondamental de notre grande Association internationale, qui, franchissant les frontières des États et par là détruisant les États, tend à unir les travailleurs du monde entier en une seule famille humaine, sur la base du travail également obligatoire pour tous et au nom de la liberté de chacun et de tous. Cette solidarité, dans l'économie sociale, s'appelle travail et propriété collectifs ; en politique, elle s'appelle destruction des États et la liberté de chacun par la liberté de tous.
Oui, chers compagnons, vous les ouvriers, solidairement avec vos frères les travailleurs du monde entier, vous héritez seuls aujourd'hui de la grande mission de l'émancipation de l'humanité. Vous avez un cohéritier, travailleur comme vous, quoique à d'autres conditions que vous. C'est le paysan. Mais le paysan n'a pas encore la conscience de la grande mission populaire. Il a été empoisonné, il est encore empoisonné par les prêtres, et sert contre lui-même d'instrument à la réaction. Vous devez l'instruire, vous devez le sauver malgré lui en l'entraînant, en lui expliquant ce que c'est que la Révolution sociale.
Dans ce moment, et surtout au commencement, les ouvriers de l'industrie ne doivent, ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Mais ils seront tout-puissants s'il le veulent. Seulement ils doivent le vouloir sérieusement. Et pour réaliser ce vouloir, ils n'ont que deux moyens. C'est en établissant d'abord dans leurs groupes, et ensuite entre tous les groupes, une vraie solidarité fraternelle, non seulement en paroles, mais en action, pas seulement pour les jours de fête, de discours et de boisson, mais dans leur vie quotidienne. Chaque membre de l'Internationale doit pouvoir sentir, doit être pratiquement convaincu, que tous les autres membres sont ses frères.
L'autre moyen, c'est l'organisation révolutionnaire, l'organisation pour l'action. Si les soulèvements populaires de Lyon, de Marseille et dans les autres villes de France ont échoué, c'est parce qu'il n'y a aucune organisation. Je puis en parler avec pleine connaissance de cause, puisque j'y ai été et que j'en ai souffert. Et si la Commune de Paris se tient si vaillamment aujourd'hui, c'est que pendant tout le siège les ouvriers se sont sérieusmeent organisés. Ce n'est pas sans raison que les journaux bourgeois accusent l'Internationale d'avoir produit ce soulèvement magnifique de Paris. Oui, disons-le avec fierté, ce sont nos frères, les internationaux qui, par leur travail persévérant, ont organisé le peuple de Paris et ont rendu possible la Commune de Paris.
Soyons donc bons frères, compagnons, et organisons-nous. Ne croyez pas que nous soyons à la fin de la Révolution, nous sommes à son commencement. La Révolution est désormais à l'ordre du jour, pour beaucoup de dizaines d'années. Elle viendra nous trouver, tôt ou tard ; préparons-la donc, purifions-nous, devenons plus réels, moins discoureurs, moins crieurs, moins phraseurs, moins buveurs, moins noceurs. Ceignons (15) nos reins et préparons-nous dignement à cette lutte qui doit sauver tous les peuples et émanciper finalement l'humanité.
Vive la Révolution sociale ! Vive la Commune de Paris !

NOTES
 
(1) Ñ Sur le manuscrit, "Citoyens" a été barré et modifié par Bakounine.
(2) Ñ Le mot "spirituel" est rayé.
(3) Ñ Les mots "et systématisés" sont rayés.
(4) Ñ Ms: de la.
(5) Ñ Sylvain Clément, photographe à Saint-imier. On lui doit une photographie de Bakounine faite en mai 1871, c'est-à-dire au moment des "trois conférences". En juillet de cette même année, il entra au comité jurassien.
(6) Ñ La loi fédérale concernant le travail des enfants dans les fabriques date en Suisse du 23 mars 1877. Elle définit pour la première fois les limites du travail des enfants.
Voir à ce sujet l'article de ADHÉMAR SCHWITZGUÉBEL: La loi fédérale sure le travail dans les fabriques, in Bulletin de la Fédération jurassienne, 28 février 1875, qui précisera les positions des libertaires sur ce problème.
(7) Ñ Ms : qu'ils pouvaient s'en servir pour remplir leurs poches
(8) Ñ Ici, une variante du début de l'alinéa suivant a été rayée : "Telle fut la première manifestation du socialisme pratique. Se développant lentement dans quelques têtes avancées et dans quelques cÏurs brûlant d'amour pour la justice à travers les siècles, depuis Platon qui jeta le premier les bases de cette théorie égalitaire, vivant dans l'instinct des masses populaires qui, de tout temps opprimées, écrasées par l'insolence brutale de leurs exploiteurs, ont aspiré à l'égalité ; la théorie égalitaire"
(9) Ñ Ms: forcément établie
(10) Ñ Il s'agit d'ADHÉMAR SCHWITZGUÉBEL (1844-1895), graveur, qui fit partie, dès sa fondation en mars 1866 de la section de Sonvilier de l'A.I.T. Ñ biographie par James guillaume in ADHÉMAR SCHWITZGUÉBEL, Quelques écrits. Ñ Stock, Paris 1908.
Chez  Voir MANIFESTE Adressé aux ouvriers du Vallon de Saint-Imier
(11) Ñ Le livre dont parle Bakounine s'appelle : PH. BUONARROTI, conspiration pour l'égalité dite de Babeuf, suivie du procès auquel elle donna lieu, et des pièces justificatives, etc. Ñ Lib. Romantique, Bruxelles, 1828, 2 vol.
(12) Ñ Casimir Périer (1777-1832), régent de la Banque de France, député depuis 1817. Sous la restauration, il appartint à l'opposition libérale et se rallia, après de longues hésitations, à la révolution de 1830. Devenu, en 1831, chef du gouvernement et ministre de l'Intérieur, il réprima la révolte des Canuts, à Lyon.
(13) Ñ Bakounine veut parler de son 4ème discours au 2ème Congrès de la Paix et de la Liberté, prononcé le 2 septembre 1868 à Berne.
(14) Ñ Dans Îuvres,Guillaume a changé la phrase de la manière suivante : "Ils avaient commencé par élever à la présidence Louis Bonaparte, et plus tard ils ont détruit le suffrage universel."
(15) Ñ Ms: Serrons

Michel Bakounine 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire