Herbert SPENCER
Le Droit d'ignorer l'État
Traduit de l'Anglais par Manuel Devaldès
La Brochure Mensuelle N°10 - Oct 1923
Les pages ci-après d'Herbert Spencer ont fait l'objet d'une brochure publiée parFreedom en 1913. Elles étaient précédées de cette déclaration du journal anarchiste anglais :«Pour rendre justice à la mémoire d'Herbert Spencer, nous devons prévenir le lecteur du chapitre suivant de l'édition originale deSocial Statics de Spencer, écrit en 1850, qu'il fut omis par l'auteur dans l'édition révisée publiée en 1892. Nous pouvons légitimement inférer de cette omission un changement de vues. Mais répudier n'est pas réfuter et Spencer n'a jamais réfuté ses arguments en faveur du droit d'ignorer l'État. C'est l'opinion des anarchistes qu'ils sont sans réplique.»
En donnant la première traduction française de ce chapitre oublié d'Herbert Spencer, qu'anime le plus pur souffle individualiste, nous nous associons complètement à la déclaration de nos camarades anglais.
M.D.
§ I Comme corollaire à la proposition que toutes les institutions doivent être subordonnées à la loi d'égale liberté, nous devons nécessairement admettre le droit du citoyen d'adopter volontairement la condition de hors-la-loi. Si tout homme a la liberté de faire tout ce qu'il veut, pourvu qu'il n'enfreigne pas la liberté égale de quelque autre homme, alors il est libre de rompre tout rapport avec l'État, Ñ de renoncer à sa protection et de refuser de payer pour son soutien. Il est évident qu'en agissant ainsi il n'empiète en aucune manière sur la liberté des autres, car son attitude est passive, et tant qu'elle reste telle il ne peut devenir un agresseur. Il est également évident qu'il ne peut être contraint de continuer à faire partie d'une communauté politique sans une violation de la loi morale, puisque la qualité de citoyen entraîne le paiement de taxes et que la saisie des biens d'un homme contre sa volonté est une infraction à ses droits. Le gouvernement étant simplement un agent employé en commun par un certain nombre d'individus pour leur assurer des avantages déterminés, la nature même du rapport implique qu'il appartient à chacun de dire s'il veut ou non employer un tel agent. Si l'un d'entre eux décide d'ignorer cette confédération de sûreté mutuelle, il n'y a rien à dire, excepté qu'il perd tout droit à ses bons offices et s'expose au danger de mauvais traitements, Ñ une chose qui lui est tout à fait loisible de faire s'il s'en accommode. Il ne peut être maintenu de force dans une combinaison politique sans une violation de la loi d'égale liberté ; il peut s'en retirer sans commettre aucune violation de ce genre ; et il a, par conséquent, de droit de se retirer ainsi.
§ II «Nulle loi humaine n'est d'aucune validité si elle est contraire à la loi de la nature, et telles d'entre les lois humaines qui sont valides tirent toute leur force et toute leur autorité, médiatement et immédiatement, de cet original.» Ainsi écrit Blackstone (1), dont c'est l'honneur d'avoir à ce point dépassé les idées de son temps, Ñ et, vraiment, nous pouvons dire de notre temps. Un bon antidote, cela, contre ces superstitions politiques qui prévalent si largement. Un bon frein au sentiment d'adoration du pouvoir qui nous égare encore en nous conduisant à exagérer les prérogatives des gouvernements constitutionnels, comme jadis celles des monarques. Que les hommes sachent qu'une puissance législative n'est pas«notre Dieu sur la terre», quoique, par l'autorité qu'ils lui attribuent et par les choses qu'ils attendent d'elle, il semblerait qu'il l'imaginassent ainsi. Mieux, qu'ils sachent que c'est une institution servant à des fins purement temporaires, et dont le pouvoir, quand il n'est pas volé, est, tout au moins, emprunté.
Qui plus est, en vérité, n'avons-nous pas vu que le gouvernement est essentiellement immoral ? N'est-il pas la postérité du mal, portant autour d'elle toutes les marques de son origine ? N'existe-t-il pas parce que le crime existe ? N'est-il pas fort, ou, comme nous disons, despotique, quand le crime est grand ? N'y a-t-il pas plus de liberté Ñ c'est-à-dire moins de gouvernement Ñ à mesure que le crime diminue ? Et le gouvernement ne doit-il pas cesser quand le crime cesse, par le manque même d'objets sur lesquels accomplir sa fonction ? Non seulement le pouvoir des maîtres existe à cause du mal, mais il existe parle mal. La violence est employée pour le maintenir et toute violence entraîne criminalité. Soldats, policiers et geôliers, épée, bâtons et chaînes sont des instruments pour infliger de la peine, et toute infliction de peine est, par essence, injuste. L'État emploie les armes du mal pour subjuguer le mal et est contaminé également par les objets sur lesquels il agit et par les moyens à l'aide desquels il opère. La moralité ne peut le reconnaître, car la moralité, étant simplement une expression de la loi parfaite, ne peut donner nul appui à aucune chose croissant hors de cette loi et ne subsistant que par les violations qu'elle en fait. C'est pourquoi l'autorité législative ne peut jamais être morale, Ñ doit toujours être seulement conventionnelle.
Il y a, pour cette raison, une certaine inconséquence dans l'essai de déterminer la position, la structure et la conduite justes d'un gouvernement par appel aux premiers principes de l'équité. Car, comme il vient d'être démontré, les actes d'une institution qui est imparfaite, à la fois par nature et par origine, ne peuvent être faits pour s'accorder avec la loi parfaite. Tout ce que nous pouvons faire est d'établir : premièrement, dans quelle attitude une puissance législative doit demeurer à l'égard de la communauté pour éviter d'être, par sa seule existence, l'injustice personnifiée ; deuxièmement, de quelle manière elle doit être constituée afin de se montrer le moins possible en opposition avec la loi morale ; et, troisièmement, à quelle sphère ses actions doivent être limitées pour l'empêcher de multiplier ces violations de l'équité pour la prévention desquelles elle est instituée.
La première condition à laquelle on doit se conformer avant qu'une puissance législative puisse être établie sans violer la loi d'égale liberté est la reconnaissance du droit maintenant en discussion, Ñ le droit d'ignorer l'État.
§ III Les partisans du pur despotisme peuvent parfaitement s'imaginer que le contrôle de l'État doit être illimité et inconditionnel. Ceux qui affirment que les hommes sont faits pour les gouvernements sont qualifiés pour soutenir logiquement que nul ne peut se placer au delà des bornes de l'organisation politique. Mais ceux qui soutiennent que le peuple est la seule source légitime de pouvoir, Ñ que l'autorité législative n'est pas originale, mais déléguée, Ñ ceux-là ne sauraient nier le droit d'ignorer l'État sans s'enfermer dans une absurdité.
Car, si l'autorité législative est déléguée, il s'ensuit que ceux de qui elle procède sont les maîtres de ceux à qui elle est conférée ; il s'ensuit, en outre, que comme maîtres ils confèrent ladite autorité volontairement ; et cela implique qu'ils peuvent la donner ou la retenir comme il leur plaît. Qualifier de délégué ce qui est arraché aux hommes, qu'ils le veuillent ou non, est une absurdité. Mais ce qui est vrai ici de tous collectivement est également vrai de chacun en particulier. De même qu'un gouvernement ne peut justement agir pour le peuple que lorsqu'il y est autorisé par lui, de même il ne peut justement agir pour l'individu que lorsqu'il y est autorisé par lui. Si A, B et C délibèrent, s'ils doivent employer un agent à l'effet d'accomplir pour eux un certain service, et si, tandis que A et B conviennent de la faire, C est d'un avis contraire, C ne peut être équitablement considéré comme partie à la convention en dépit de lui-même. Et cela doit être également vrai de trente comme de trois ; et si de trente, pourquoi pas de trois cents, ou trois mille, ou trois millions ?
§ IV Des superstitions politiques auxquelles il a été fait allusion précédemment, aucune n'est aussi universellement répandue que l'idée selon laquelle les majorités seraient toutes-puissantes. Sous l'impression que le maintien de l'ordre exigera toujours que le pouvoir soit dans la main de quelque parti, le sens moral de notre temps juge qu'un tel pouvoir ne peut être convenablement conféré à personne sinon à la plus grande moitié de la société. Il interprète littéralement le diction : «La voix du peuple est la voix de Dieu», et transférant à l'un la sainteté attachée à l'autre, il conclut que la volonté du peuple Ñ c'est-à-dire de la majorité Ñ est sans appel. Cependant, cette croyance est entièrement fausse.
Supposez un instant que, frappée de quelque panique malthusienne, une puissance législative représentant dûment l'opinion publique projetât d'ordonner que tous le enfants à naître durant les dix années futures soient noyés. Personne pense-t-il qu'un tel acte législatif serait défendable ? Sinon, il y a évidemment une limite au pouvoir d'une majorité. supposez encore que deux races vivant ensemble Ñ Celtes et Saxons, par exemple, Ñ le plus nombreuse décidât de faire des individus de l'autre race ses esclaves. L'autorité du plus grand nombre, en un tel cas, serait-elle valide ? sinon, il y a quelque chose à quoi son autorité doit être subordonnée. supposez, une fois encore, que tous les hommes ayant un revenu annuel de mois de 50 livres sterling résolussent de réduire à de chiffre tous les revenus que le dépassent et d'affecter l'excédent à des usages publics. Leur résolution pourrait-elle être justifiée ? Sinon, il doit être une troisième fois reconnu qu'il est une loi à laquelle la voix populaire doit déférer. Qu'est-ce donc que cette loi, sinon la loi de la pure équité, Ñ la loi d'égale liberté ? Ces limitations, que tous voudraient mettre à la volonté de la majorité, sont exactement le droit d'une majorité d'assassiner, d'asservir et de voler, simplement parce que l'assassinat, l'asservissement et le vol sont des violations de cette loi, Ñ violations trop flagrantes pour être négligées. Mais si de grandes violations de cette loi sont iniques, de plus petites le sont aussi. Si la volonté du grand nombre ne peut annuler le premier principe de moralité en ces cas-là, non plus elle ne le peut en aucun autre. De sorte que, quelque insignifiante que soit la minorité et minime la transgression de ses droits qu'on se propose d'accomplir, aucune transgression de ce genre ne peut être permise.
Quand nous aurons rendu notre constitution purement démocratique, pense en lui-même l'ardent réformateur, nous aurons mis le gouvernement en harmonie avec la justice absolue. Une telle foi, quoique peut-être nécessaire pour l'époque, est très erronée. En aucune manière, la coercition ne peut être rendue équitable. La forme de gouvernement la plus libre n'est que celle qui soulève le moins d'objections. La domination du grand nombre par le petit nombre, nous l'appelons tyrannie : la domination du petit nombre par le grand nombre est tyrannie aussi, mais d'une nature moins intense. «Vous ferez comme nous voulons, et non comme vous voulez» est la déclaration faite dans l'un et l'autre cas ; et si cent individus la font à quatre-vingt-dix-neuf, au lieu de quatre-vingt-dix-neuf aux cent, c'est seulement d'une fraction moins immoral. De deux semblables partis, celui, quel qu'il soit, qui fait cette déclaration et en impose l'accomplissement, viole nécessairement la loi d'égale liberté, la seule différence étant que par l'un elle est violée dans la personne que quatre-vint-dix-neuf individus, tandis que par l'autre elle est violée dans la personne de cent. Et le mérite de la forme démocratique du gouvernement consiste uniquement en ceci, Ñ qu'elle offense le plus petit nombre.
L'existence même de majorités et de minorités est l'indice d'un état immoral. Nous avons vu que l'homme dont le caractère s'harmonise avec la loi morale peut obtenir le bonheur complet sans amoindrir le bonheur de ses semblables. Mais l'établissement d'arrangements publics par le vote implique une société composée d'hommes autrement constitués, Ñ implique que les désirs de certains ne peuvent être satisfaits sans sacrifier les désirs des autres, Ñ implique que dans la poursuite de son bonheur la majorité inflige une certaine somme de malheurà la minorité, Ñ implique, par conséquent, l'immoralité organique. ainsi, à un autre point de vue, nous découvrons que nouveau que même dans sa formez la plus équitable il est impossible au gouvernement de se dissocier du mal ; et, en outre, que, à moins que le droit d'ignorer l'État ne soit reconnu, ses actes doivent être essentiellement criminels.
§ V Qu'un homme est libre de renoncer aux bénéfices de la qualité de citoyen et d'en rejeter les charges peut, en vérité, être inféré des admissions d'autorités existantes et de l'opinion actuelle. Quoique probablement non préparés à une doctrine aussi avancée que celle ici soutenue, les radicaux d'aujourd'hui, encore qu'à leur insu, professent leur foi en une maxime qui donne manifestement un corps à cette doctrine. Ne les entendons-nous pas continuellement citer l'assertion de Blackstone selon laquelle «Nul sujet anglais ne peut être contraint à payer des aides et des taxes, même pour la défense du royaume ou le soutien du gouvernement, sauf celles qui lui sont imposées par son propre consentement ou par celui de son représentant au Parlement» ? Et qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie, disent-ils, que tout homme devrait posséder le doit de vote. Sans aucun doute ; mais cela signifie bien davantage. S'il y a quelque sens dans les mots, c'est une énonciation précise du droit même pour lequel nous combattons à présent. En affirmant qu'un homme ne peut être taxé à moins qu'il n'ait, directement ou indirectement, donné son consentement, on affirme aussi qu'il peut refuser d'être ainsi taxé ; et refuser d'être taxé, c'est rompre toute connexion avec l'État. On dira peut-être que ce consentement n'est pas spécifique, mais général, et que le citoyen est sous-entendu avoir acquiescé à toute chose que son représentant puisse faire, quand il vota pour lui. Mais supposez qu'il n'ait pas voté pour lui et qu'au contraire il ait fait tout en son pouvoir pour élire quelqu'un soutenant des idées opposées Ñ quoi alors ? La réplique sera probablement qu'en prenant part à une semblable élection, il convenait tacitement de s'en tenir à la décision de la majorité. Et comment s'il n'a pas voté du tout ? Mais alors il ne peut à bon droit se plaindre d'aucune taxe, puisqu'il n'éleva aucune protestation contre son imposition ! Ainsi, assez curieusement, il paraît qu'il donnait son consentement de quelque manière qu'il agît, Ñ soit qu'il dît : «Oui», qu'il dît : «Non» ou qu'il restât neutre ! Une doctrine plutôt embarrassante, celle-là ! Voilà un infortuné citoyen à qui il est demandé s'il veut payer pour un certain avantage proposé ; et, qu'il emploie le seul moyen d'exprimer son refus ou qu'il ne l'emploie pas, il nous est fait savoir que pratiquement il y consent, si seulement le nombre des autres qui y consentent est plus grand que le nombre de ceux qui s'y refusent. Et ainsi nous sommes amenés à l'étrange principe que le consentement de A à une chose n'est pas déterminé par ce que A dit, mais par ce que B peut arriver à dire !
C'est à ceux qui citent Blackstone de choisir entre cette absurdité et la doctrine exposée plus haut. Ou sa maxime implique de droit d'ignorer l'État ou elle est pure sottise.
Il y a une singulière hétérogénéité dans nos fois politiques. Des systèmes qui furent à la mode et çà et là commencèrent à laisser passer le jour sont rapiécés de fond en comble avec des idées modernes dissemblables en qualité et en couleur ; et les hommes, gravement, déploient ces systèmes, s'en revêtent et se promènent en paradant à la ronde, tout à fait inconscients de leur grotesque. Notre présent état de transition, participant comme il le fait, également du passé et du futur, donne naissance à des théories hybrides où se manifeste l'assemblage le plus disparate du despotisme passé et de la liberté future. Voici des types de l'ancienne organisation curieusement déguisés sous les germes de la nouvelle Ñ des particularités montrant l'adaptation à un état antécédent modifié par des rudiments qui prophétisent quelque chose à venir - faisant tous ensemble un mélange si chaotique de parentés que rien n'indique à quelle classe ces enfants du siècle devraient être rattachés.
§ VI
Comme les idées doivent nécessairement porter l'empreinte du temps, il est inutile de déplorer le consentement avec lequel ces absurdes croyances sont soutenues. D'ailleurs, il semblerait regrettable que les hommes ne continuassent pas jusqu'à la fin les enchaînements de raisonnements qui ont mené à ces modifications partielles. Dans le cas présent, par exemple, la logique les forcerait à admettre que, sur d'autres points à côté de celui qui vient d'être examiné, ils soutiennent des opinions et emploient des arguments dans lesquels le droit d'ignorer l'État est contenu.
Car, quelle est la signification du non-conformisme ? Il fut un temps où la foi religieuse d'un homme et son mode de culte étaient déterminables par la loi à l'égal de ses actes séculiers ; et, conformément à certaines dispositions existant dans nos lois, il en est encore ainsi. Cependant, grâce à la croissance d'un esprit protestant, nous sommes parvenus à ignorer l'État en cette matière, Ñ entièrement en théorie et partiellement en pratique. Mais de quelle manière ? En adoptant une attitude qui, pourvu qu'elle soit maintenue en conformité avec son principe, implique un droit d'ignorer l'État entièrement. Observez l'attitude des deux partis. «Ceci est votre credo», dit le législateur, «vous devez croire et professer ouvertement ce qui est fixé ici pour vous.» Ñ «Je ne ferai rien de la sorte», répond le non-conformiste, «j'irai plutôt en prison».
Ñ «Vos actes religieux», poursuit le législateur, «seront tels que nous les avons prescrits. Vous irez aux églises que nous avons fondées et vous adopterez les cérémonies qui y seront célébrées». Ñ «Rien ne m'induira à faire ainsi», est la réplique ; «je nie absolument votre pouvoir de me dicter quoi que ce soit en pareille matière et me propose de résister jusqu'à la dernière extrémité». Ñ «Enfin», ajoute le législateur, «nous vous requerrons de payer telles sommes d'argent que nous pourrons juger à propos de demander pour le soutien de ces institutions religieuses». Ñ «Vous ne tirerez pas un liard de moi», se récrie notre obstiné indépendant ; «même si je croyais dans les dogmes de votre Église (ce que je ne fais pas), je me rebellerais encore contre votre intervention, et si vous prenez ce que je possède, ce sera par la force et malgré ma protestation».
Or, à quoi se réduit cette manière d'agir quand elle est considérée dans l'abstrait ? Elle se réduit à une affirmation par l'individu du droit d'exercer une de ses facultés Ñ le sentiment religieux Ñ en toute liberté et sans aucune limite autre que celle assignée par le droit égal d'autrui. Et que signifie l'expression : «Ignorer l'État» ? Simplement une affirmation du droit d'exercer de la même manière toutesles facultés. L'un est exactement une continuation de l'autre, Ñ repose sur le même fondement que l'autre, Ñ doit tenir ou tomber avec l'autre. De bonne foi, les hommes parlent de la liberté civile et de la liberté religieuse comme de choses différentes ; mais la distinction est tout à fait arbitraire. Elles sont parties d'un même tout et philosophiquement ne peuvent être séparées.
«Si, elles le peuvent», interpose un objecteur, « l'affirmation de l'une est impérative comme étant un devoir religieux. La liberté d'honorer Dieu de la manière qui lui semble convenable est une liberté sans laquelle un homme ne peut accomplir ce qu'il croit être des commandements divins, et, en conséquence sa conscience exige de lui qu'il la défende.» Fort bien ; mais comment si la même chose peut être affirmée de toute autre liberté ? Comment si la défense de celle-ci se transforme aussi en une matière de conscience ? N'avons-nous pas vu que le bonheur humain est la volonté divine, Ñ que ce bonheur ne peut être obtenu que par l'exercice de nos facultés Ñ et qu'il est impossible de les exercer sans la liberté ? Et si cette liberté pour l'exercice des facultés est une condition sans laquelle la volonté divine ne peut être accomplie, sa défense est, suivant la propre démonstration de notre objecteur, un devoir. En d'autres termes, il est manifeste, non seulement que la défense de la liberté d'action peutêtre un point de conscience, mais encore qu'elle doiten être un. Et ainsi nous voyons clairement que le droit d'ignorer l'État en matière religieuse et le droit d'ignorer l'État en matière séculière sont par essence identiques.
L'autre raison communément assignée à la non-conformité admet un traitement similaire. Outre qu'il résiste à la prescription de l'État par principe, le dissident y résiste par désapprobation de la doctrine enseignée. aucune injonction législative ne lui fera adopter ce qu'il considère comme une croyance fausse ; et, se souvenant de son devoir envers ses semblables, il refuse d'aider, au moyen de sa bourse, à disséminer cette croyance fausse. L'attitude est parfaitement compréhensible. Mais c'est une attitude qui, ou conduit aussi ses adhérents à la non-conformité civile, ou les laisse dans un dilemme. Car pourquoi refusent-ils de contribuer à propager l'erreur ? Parce que l'erreur est contraire au bonheur humain. Et pour quel motif désapprouve-t-on une partie quelconque de la législation civile ? Pour la même raison, Ñ parce qu'on la juge contraire au bonheur humain. Comment alors pourrait-il être démontré qu'on doit résister à l'État dans un cas et non dans l'autre ? Personne affirmera-t-il délibérément que, si un gouvernement nous demande de l'argent pour aider à enseignerce que nous pensons devoir produire le mal, nous devons le lui refuser, mais que, si l'argent est destiné à fairece que nous pensons devoir produire le mal, nous ne devons pas le lui refuser ? Telle est, cependant, l'encourageante proposition qu'ont à soutenir ceux qui reconnaissent le droit d'ignorer l'État en matière religieuse, mais le nient en matière civile.
§ VII La substance de ce chapitre nous rappelle une fois de plus l'incompatibilité existant entre une loi parfaite et un État imparfait. La praticabilité du principe ici posé varie en raison directe avec la moralité sociale. Dans une communauté entièrement vicieuse, son admission engendrerait le désordre. Dans une communauté complètement vertueuse, son admission sera à la fois inoffensive et inévitable. Le progrès vers une condition de santé sociale Ñ c'est-à-dire une condition où il n'y aura plus besoin des mesures curatives de la législation - est le progrès vers une condition ù ces mesures curatives seront rejetées et où l'autorité qui les prescrit sera méprisée. Les deux changements seront nécessairement coordonnés. Ce sens moral sont la suprématie rendra la société harmonieuse et le gouvernement inutile est le même sens moral qui alors portera chaque homme à affirmer sa liberté, même au point d'ignorer l'État, Ñ est le même sens moral qui, en détournant la majorité de contraire la minorité, rendra finalement le gouvernement impossible. Et comme les manifestations simplement différentes d'un même sentiment doivent montrer un rapport constant de l'une à l'autre, la tendance à répudier les gouvernements augmentera seulement dans la même mesure où les gouvernements deviendront inutiles.
Que personne ne soit donc alarmé à la divulgation de la doctrine qui précède. De nombreux changements se succéderont encore avant qu'elle puisse commencer à exercer beaucoup d'influence. Un grand laps de temps s'écoulera probablement avant que le droit d'ignorer l'État soit généralement admis, même en théorie. Plus de temps encore se passera avant qu'il reçoive la reconnaissance législative. Et même alors, il y aura abondance de freins à son exercice prématuré. Une âpre épreuve instruira suffisamment ceux qui seraient susceptibles d'abandonner trop tôt la protection légale. Cependant, il y a dans la majorité des hommes un tel amour des arrangements établis et une si grande terreur des expériences que, vraisemblablement, ils s'abstiendront d'user de ce droit jusqu'à longtemps après qu'il sera sans danger de le faire.
Herbert Spencer
(Traduit de l'anglais parManuel Devaldès)
(1) Sir William Blackstone (1723-1789), légiste, auteur de Commentaries on the Laws of England(Commentaires sur les Lois de l'Angleterre). (N. d. t.)
Emma Goldman
L'individu, la société et l'État
Emma Goldman, par May Piqueray Fille de petits commerçants juifs est née en 1869, Emma fait «ses études» à Petrograd. En 1886, elle quitte 1a Russie pour l'Amérique où, ouvrière en confection, elle se mêle rapidement au mouvement ouvrier, alors en pleine effervescence pour la journée de 8 heures.
Elle rencontre Alexandre Berkman, «Sasha» , et en 1892, lors du lock-out des ouvriers de Carnegie à Pittsburgh, se déclare solidaire du geste de son ami lorsqu'il tire et blesse Frick, le directeur des Aciéries. Sasha est condamné pour ce geste à 22 années de prison. Il en sortira en 1906, libéré après 14 ans.
Elle connaîtra à plusieurs reprises les cachots américains car son énergie, son dynamisme pour la défense des droits humains, font d'elle une lutteuse de premier ordre. Elle collabore à divers y journaux anarchistes : Freiheit,The Anarchistet crée sa propre revue anarchiste Mother Earth.
Pendant la première guerre mondiale, elle lutte de toute son énergie contre le militarisme et connaît à nouveau la prison.
Éclate la révolution russe qui apporte tous les espoirs aux révolutionnaires du monde entier. Sentiments généreux, mais dangereux pour le système capitaliste ; l'Amérique déporte plus de deux cents agitateurs vers leur pays d'origine : Emma Goldman et Alexandre Berkman sont du convoi.
Rapidement déçus par ce qui se passe en Russie (absence totale de liberté, réaction contre les révolutionnaires éprouvés, extermination des ouvriers et des marins de Cronstadt) Emma et Alexandre quittent le pays avec beaucoup de difficultés. Emma entreprend des tournées de conférences à travers l'Europe et le Canada..
Nos deux amis se fixent à St Tropez Ñ alors charmant petit village de pêcheurs Ñ où dans le calme, Emma rédige ses mémoires : Living my life.
En 1936, Emma subit une perte cruelle: son ami de toujours Alexandre Berkman se meurt à Nice.
Les premiers mouvements de révolte éclatent en Espagne ; c'est de nouveau l'espoir de voir se réaliser son idéal : Emma parcourt le pays, s'adresse aux ouvriers, aux paysans, aux combattants. Mais la réaction internationale est la plus forte, la révolution est vaincue. Elle repart au Canada où elle mène la lutte pour la libération de camarades emprisonnés.
Le 17 Février 1940, Emma est victime d'une attaque, elle mourra le 14 Mai. Le 18, son corps , sera ramené à Chicago où elle sera enterrée dans le cimetière de Waldheim, prés de ses camarades de Haymarket.
Il est difficile de résumer en quelques lignes une vie aussi riche que celle d'Emma Goldman. Elle a écrit plusieurs volumes qui seront traduits et édités incessamment. Si Emma est très populaire en Amérique, en Angleterre et en Espagne elle est malheureusement méconnue en France. Il faut combler cette lacune. Avec quelques amis nous nous y emploierons de notre mieux.
Car Emma était pour moi plus qu'une camarade de lutte, une amie véritable. Je l'avais rencontrée, ainsi qu'Alexandre Berkman, en 1923, chez Rudolf Rocker, lors de mon passage à Berlin, alors que je me rendais au congrès de Moscou. J'avais pu entrer en contact, grâce à leurs indications, avec les quelques camarades anarchistes encore en liberté «provisoire» qui m'avaient fait entrevoir le «revers de la médaille». Grâce à eux aussi, j'ai pu intervenir auprès de Trotsky pour faire libérer Mollie Steimer et Flechine condamnés à la déportation perpétuelle aux îles Solovietsky.
Dans les années 30, j'ai partagé leur vie pendant de long mois dans leur petit mas de St Tropez et collaboré avec Emma à la rédaction de ses mémoires.
Pour ces raisons et beaucoup d'autres je ferai ce qui est en mon pouvoir pour faire connaître Emma Goldman et Alexandre Berkman aux camarades de la nouvelle génération.
Ce sera pour eux un enrichissement.
May Piqueray
L'individu, la société et l'État Le doute règne dans l'esprit des hommes car notre civilisation tremble sur ses bases. Les institutions actuelles n'inspirent plus confiance et les gens intelligents comprennent que l'industrialisation capitaliste va à l'encontre des buts mêmes qu'elle est censée poursuivre.
Le monde ne sait comment s'en sortir. Le parlementarisme et la démocratie périclitent et certains croient trouver un salut en optant pour le fascisme ou d'autres formes de gouvernements «forts».
Du combat idéologique mondial sortiront des solutions aux problèmes sociaux urgents qui se posent actuellement (crises économiques, chômage, guerre, désarmement, relations internationales, etc.). Or, c'est de ces solutions que dépendent le bien-être de l'individu et le destin de la société humaine.
L'État, le gouvernement avec ses fonctions et ses pouvoirs, devient ainsi le centre d'intérêt de l'homme qui réfléchit. Les développements politiques qui ont eu lieu dans toutes les nations civilisées nous amènent à nous poser ces questions: voulons-nous d'un gouvernement fort ?
Devons nous préférer la démocratie et le parlementarisme ? Le fascisme, sous une forme ou sous une autre, la dictature qu'elle soit monarchique, bourgeoise ou prolétarienne offrent-ils des solutions aux maux ou aux difficultés qui assaillent notre société ?
En d'autres termes, parviendrons-nous à effacer les tares de la démocratie à l'aide d'un système encore plus démocrate, ou bien devrons-nous trancher le noeud gordien du gouvernement populaire par l'épée de la dictature ?
Ma réponse est : ni l'un ni l'autre. Je suis contre la dictature et le fascisme, je suis opposée aux régimes parlementaires et au soi-disant démocraties politiques.
C'est avec raison qu'on a parlé du nazisme comme d'une attaque contre la civilisation. On pourrait dire la même chose de toutes les formes de dictature, d'oppression et de coercition. Car qu'est-ce que la civilisation ? Tout progrès a été essentiellement marqué par l'extension des libertés de l'individu au dépens de l'autorité extérieure tant en ce qui concerne son existence physique que politique ou économique. Dans le monde physique, l'homme a progressé jusqu'à maîtriser les forces de la nature et les utiliser à son propre profit. L'homme primitif accomplit ses premiers pas sur la route du progrès lorsqu'il parvient à faire jaillir le feu, triomphant ainsi de l'homme, à retenir le vent et à capter l'eau.
Quel rôle l'autorité ou le gouvernement ont-ils joué dans cet effort d'amélioration, d'invention et de découverte ? Aucun, ou plutôt aucun qui soit positif. C'est toujours l'individu qui accomplit le miracle, généralement en dépit des interdictions, des persécutions et de l'intervention de l'autorité, tant humaine que divine.
De même dans le domaine politique, le progrès consiste à s'éloigner de plus en plus de l'autorité du chef de tribu, de clan, du prince et du roi, du gouvernement et de l'État. Économiquement, le progrès signifie plus de bien-être pour un nombre sans cesse croissant. Et culturellement, il est le résultat de tout ce qui s'accomplit par ailleurs, indépendance politique, intellectuelle et psychique de plus en plus grande.
Dans ces perspectives, les problèmes de relation entre l'homme et l'État revêtent une signification tout à fait nouvelle. Il n'est plus question de savoir si la dictature est préférable à la démocratie, si le fascisme italien est supérieur ou non à l'hitlérisme. Une question beaucoup plus vitale se pose alors à nous : le gouvernement politique, l'État est-il profitable à l'humanité et quelle est son influence sur l'individu ?
L'individu est la véritable réalité de la vie, un univers en soi. Il n'existe pas en fonction de l'État, ou de cette abstraction qu'on appelle «société» ou «nation», et qui n'est autre qu'un rassemblement d'individus. L'homme a toujours été, est nécessairement la seule source, le seul moteur d'évolution et de progrès. La civilisation est le résultat d'un combat continuel de l'individu ou des groupements d'individus contre l'État et même Ñ contre la «société», c'est-à-dire contre la majorité hypnotisée par l'État et soumise à son culte. Les plus grandes batailles que l'homme ait jamais livrées l'ont été contre des obstacles et des handicaps artificiels qu'il s'est lui-même imposés et qui paralysent son développement. La pensée humaine a toujours été faussée par les traditions, les coutumes, l'éducation trompeuse et inique, dispensées pour servir les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir et jouissent de privilèges; autrement dit, par l'État et les classes possédantes. Ce conflit incessant a dominé l'histoire de l'humanité.
On peut dire que l'individualité, c'est la conscience de l'individu d'être ce qu'il est, et de vivre cette différence. C'est un aspect inhérent à tout être humain et un facteur de développement. L'État et les institutions sociales se font et se défont, tandis que l'individualité demeure et persiste. L'essence même de l'individualité, c'est l'expression, le sens de la dignité et de l'indépendance, voilà son terrain de prédilection. L'individualité, ce n'est pas cet ensemble de réflexes impersonnels et machinaux que l'État considère comme un «individu». L'individu n'est pas seulement le résultat de l'hérédité et de l'environnement, de la cause et de l'effet. C'est cela, mais aussi beaucoup plus. L'homme vivant ne peut pas être défini; il est source de toute vie et de toutes valeurs, il n'est pas une partie de ceci ou de cela ; c'est un tout, un tout individuel, un tout qui évolue et se développe, mais qui reste cependant un tout constant.
L'individualité ainsi décrite n'a rien de commun avec les diverses conceptions de l'individualisme et surtout pas avec celui que j'appellerai «individualisme de droite, à l'américaine», qui n'est qu'une tentative déguisée de contraindre et de vaincre l'individu dans sa singularité. Ce soi-disant individualisme, que suggère les formules comme «libre entreprise», «american way of life», arrivisme et société libérale, c'est le laisser-faire économique et social ; l'exploitation des masses par les classes dominantes avec l'aide de la fourberie légale; la dégradation spirituelle et l'endoctrinement systématique de l'esprit servile, processus connu sous le nom «d'éducation». Cette forme d' «individualisme» corrompu et vicié, véritable camisole de force de l'individualité, réduit la vie à une course dégradante aux biens matériels, au prestige social; sa sagesse s'exprime en une phrase: «Chacun pour soi et maudit soit le dernier».
Inévitablement, l' «individualisme» de droite débouche sur l'esclavage moderne, les distinctions sociales aberrantes et conduit des millions de gens à la soupe populaire. Cet «individualisme»-là, c'est celui des maîtres, tandis que le peuple est enrégimenté dans une caste d'esclaves pour servir une poignée de «surhommes» égocentriques. L'Amérique est, sans doute, le meilleur exemple de cette forme d'individualisme, au nom duquel tyrannie politique et oppression sociale sont élevées au rang de vertus : tandis que la moindre aspiration, la moindre tentative de vie plus libre et plus digne seront immédiatement mises au compte d'un anti-américanisme intolérable et condamnées, toujours au nom de ce même individualisme.
Il fut un temps où l'État n'existait pas. L'homme a vécu dans des conditions naturelles, sans État ni gouvernement organisé. Les gens étaient groupés en petites communautés de quelques familles, cultivant le sol et s'adonnant à l'art et à l'artisanat. L'individu, puis plus tard la famille, était la cellule de base de la vie sociale; chacun était libre et l'égal de son voisin. La société humaine de cette époque n'était pas un État mais une association volontaire où chacun bénéficiait de la protection de tous. Les aînés et les membres les plus expérimentés du groupe en étaient les guides et les conseillers. Ils aidaient à régler les problèmes vitaux, ce qui ne signifie pas gouverner et dominer l'individu. Ce n'est que plus tard qu'on vit apparaître gouvernement politique et État, conséquences du désir des plus forts de prendre l'avantage sur les plus faibles, de quelques-uns contre le plus grand nombre.
L'État ecclésiastique, ou séculier, servit alors à donner une apparence de légalité et de droit aux torts causés par quelques-uns au plus grand nombre. Cette apparence de droit était le moyen le plus commode de gouverner le peuple, car un gouvernement ne peut exister sans le consentement du peuple, consentement véritable, tacite ou simulé. Le constitutionnalisme et la démocratie sont les formes modernes de ce consentement prétendu, inoculé par ce qu'on appelle «éducation», véritable endoctrinement public et privé.
Le peuple consent parce qu'on le persuade de la nécessité de l'autorité ; on lui inculque l'idée que l'homme est mauvais, virulent et trop incompétent pour savoir ce qui est bon pour lui. C'est l'idée fondamentale de tout gouvernement et de toute oppression. Dieu et l'État n'existent et ne sont soutenus que par cette doctrine.
Pourtant l'État n'est rien d'autre qu'un nom, une abstraction. Comme d'autres conceptions du même type, nation, race, humanité, il n'a pas de réalité organique. Appeler l'État un organisme est une tendance maladive à faire d'un mot un fétiche.
Le mot État désigne l'appareil législatif et administratif qui traite certaines affaires humaines, mal la plupart du temps. Il ne contient rien de sacré, de saint ou de mystérieux. L'État n'a pas de conscience, il n'est pas chargé d'une mission morale, pas plus que ne le serait une compagnie commerciale chargée d'exploiter une mine de charbon ou une ligne de chemin de fer.
L'État n'a pas plus de réalité que n'en ont les dieux ou les diables. Ce ne sont que des reflets, des créations de l'esprit humain, car l'homme, l'individu est la seule réalité. L'État n'est que l'ombre de l'homme, l'ombre de son obscurantisme, de son ignorance et de sa peur.
La vie commence et finit avec l'homme, l'individu. Sans lui, pas de race, pas d'humanité, pas d'État. Pas même de société. C'est l'individu qui vit, respire et souffre. Il se développe et progresse en luttant continuellement contre le fétichisme qu'il nourrit à l'égard de ses propres inventions et en particulier de l'État.
L'autorité religieuse a édifié la vie politique à l'image de celle de l'Église. L'autorité de l'État , les «droits» des gouvernants venaient d'en haut ; le pouvoir, comme la foi, était d'origine divine. Les philosophes écrivirent d'épais volumes prouvant la sainteté de l'État, allant parfois jusqu'à lui octroyer l'infaillibilité. Certains répandirent l'opinion démente que l'État est «suprahumain», suprême, que c'est la réalité suprême, «l'absolu».
La recherche était un blasphème, la servitude la plus haute des vertus. Grâce à de tels principes, on en vint à considérer certaines idées comme des évidences sacrées, non que la vérité en eut été démontrée, mais parce qu'on les répétait sans cesse.
Les progrès de la civilisation sont essentiellement caractérisés par une mise en question du «divin» et du «mystère», du prétendu sacré et de la «vérité» éternelle, c'est l'élimination graduelle de l'abstrait auquel se substitue peu à peu le concret. Autrement dit, les faits prennent le pas sur l'imaginaire, le savoir sur l'ignorance, la lumière sur l'obscurité.
Le lent et difficile processus de libération de l'individu ne s'est pas accompli avec l'aide de l'État. Au contraire, c'est en menant un combat ininterrompu et sanglant que l'humanité a conquis le peu de liberté et d'indépendance dont elle dispose, arraché des mains des rois, des tsars et des gouvernements.
Le personnage héroïque de ce long Golgotha est celui de l'Homme. Seul ou uni à d'autres, c'est toujours l'individu qui souffre et combat les oppressions de toute sorte, les puissances qui l'asservissent et le dégradent.
Plus encore, l'esprit de l'homme, de l'individu, est le premier à se rebeller contre l'injustice et l'avilissement; le premier à concevoir l'idée de résistance aux conditions dans lesquelles il se débat. L'individu est le générateur de la pensée libératrice, de même que de l'acte libérateur.
Et cela ne concerne pas seulement le combat politique, mais toute la gamme des efforts humains, en tout temps et sous tous les cieux. C'est toujours l'individu, l'homme avec sa puissance de caractère et sa volonté de liberté qui ouvre la voie du progrès humain et franchit les premiers pas vers un monde meilleur et plus libre ; en sciences, en philosophie, dans le domaine des arts comme dans celui de l'industrie, son génie s'élève vers des sommets, conçoit «l'impossible», matérialise son rêve et communique son enthousiasme à d'autres, qui s'engagent à leur tour dans la mêlée. Dans le domaine social, le prophète, le visionnaire, l'idéaliste qui rêve d'un monde selon son cÏur, illumine la route des grandes réalisations.
L'État, le gouvernement, quels qu'en soient la forme, le caractère, qu'il soit autoritaire ou constitutionnel, monarchique ou républicain fasciste, nazi ou bolchevik, est de par sa nature même conservateur, statique, intolérant et opposé au changement. S'il évolue parfois positivement c'est que, soumis à des pressions suffisamment fortes, il est obligé d'opérer le changement qu'on lui impose, pacifiquement parfois, brutalement le plus souvent, c'est-à-dire par les moyens révolutionnaires. De plus, le conservatisme inhérent à l'autorité sous toutes ses formes devient inévitablement réactionnaire. Deux raisons à cela : la première c'est qu'il est naturel pour un gouvernement, non seulement de garder le pouvoir qu'il détient, mais aussi de le renforcer, de l'étendre et de le perpétuer à l'intérieur et à l'extérieur de ses frontières. Plus forte est l'autorité, plus grands l'État et ses pouvoirs, plus intolérable sera pour lui une autorité similaire ou un pouvoir politique parallèle. La psychologie gouvernementale impose une influence et un prestige en constante augmentation, nationalement et internationalement, et il saisira toutes les occasions pour les accroître. Les intérêts financiers et commerciaux soutenant le gouvernement qui les représente et les sert, motivent cette tendance. La raison d'être fondamentale de tous les gouvernements, sur laquelle les historiens des temps passés fermaient volontairement les yeux, est si évidente aujourd'hui que les professeurs eux-mêmes ne peuvent plus l'ignorer.
L'autre facteur, qui astreint les gouvernements à un conservatisme de plus en plus réactionnaire, est la méfiance inhérente qu'il porte à l'individu, la crainte de l'individualité. Notre système politique et social ne tolère pas l'individu avec son besoin constant d'innovation. C'est donc en état de «légitime défense» que le gouvernement opprime, persécute, punit et parfois tue l'individu, aidé en cela par toutes les institutions dont le but est de préserver l'ordre existant. Il a recours à toutes les formes de violence et il est soutenu par le sentiment «d'indignation morale» de la majorité contre l'hérétique, le dissident social, le rebelle politique : cette majorité à qui on a inculqué depuis des siècles le culte de l'État, qu'on a élevée dans la discipline, l'obéissance et la soumission au respect de l'autorité, dont l'écho se fait entendre à la maison, à l'école, à l'église et dans la presse.
Le meilleur rempart de l'autorité, c'est l'uniformité : la plus petite divergence d'opinion devient alors le pire des crimes. La mécanisation à grande échelle de la société actuelle entraîne un surcroît d'uniformisation. On la trouve partout présente dans les habitudes, les goûts, le choix des vêtements les pensées, les idées. Mais c'est dans ce qu'on est convenu d'appeler «l'opinion publique» qu'on en trouve le concentré le plus affligeant. Bien peu ont le courage de s'y opposer. Celui qui refuse de s'y soumettre est aussitôt «bizarre, différent, suspect», fauteur de troubles au sein de l'univers stagnant et confortable de la vie moderne.
Plus encore sans doute que l'autorité constituée, c'est l'uniformité sociale qui accable l'individu. Le fait même qu'il soit «unique, différent» le sépare et le rend étranger à son pays et même à son foyer, Ñ plus parfois que l'expatrié dont les vues coïncident généralement avec celles des «indigènes». Pour un être humain sensible, il n'est pas suffisant de se trouver dans son pays d'origine, pour se sentir chez lui, en dépit de ce que cela suppose de traditions, d'impressions et de souvenirs d'enfance, toutes choses qui nous sont chères. I1 est beaucoup plus essentiel de trouver une certaine atmosphère d'appartenance, d'avoir conscience de «faire corps» avec les gens et l'environnement, pour se sentir chez soi, qu'il s'agisse de relations familiales, de relations de voisinage ou bien de celles qu'on entretient dans la région plus vaste qu'on appelle communément son pays. L'individu capable de s'intéresser au monde entier, ne se sent jamais aussi isolé, aussi incapable de partager les sentiments de son entourage que lorsqu'il se trouve dans son pays d'origine.
Avant la guerre, l'individu avait tout au moins la possibilité d'échapper à l'accablement national et familial. Le monde semblait ouvert à ses recherches, à ses élans, à ses besoins. Aujourd'hui, le monde est une prison et la vie une peine de détention perpétuelle à purger dans la solitude. Cela est encore plus vrai depuis l'avènement de la dictature, celle de droite comme celle de gauche.
Friedrich Nietzsche qualifiait l'État de monstre froid. Comment qualifierait-il la bête hideuse cachée sous le manteau de la dictature moderne ? Non que l'État ait jamais alloué un bien grand champ d'action à l'individu ; mais, les champions de la nouvelle idéologie étatique ne lui accorde même plus le peu dont il disposait. «L'individu n'est rien», estiment-ils. Seule la collectivité compte. Ils ne veulent rien moins que la soumission totale de l'individu pour satisfaire l'appétit insatiable de leur nouveau dieu.
Curieusement, c'est au sein de l'intelligentsia britannique et américaine qu'on trouve les plus farouches avocats de la nouvelle cause. Pour le moment, les voilà entichés de la «dictature du prolétariat». En théorie seulement, bien sûr. Car, en pratique, ils préfèrent encore bénéficier des quelques libertés qu'on leur accorde dans leur pays respectif. Ils vont en Russie pour de courtes visites, ou en tant que courtiers de la «révolution», mais ils se sentent tout de même plus en sûreté chez eux.
D'ailleurs, ce n'est peut-être pas seulement le manque de courage qui retient ces braves Britanniques et ces Américains dans leur propre pays. Ils sentent, peut-être inconsciemment, que l'individu reste le fait fondamental de toute association humaine et que, si opprimé et persécuté qu'il soit, c'est lui qui vaincra à la longue.
Le «génie de l'homme» qui n'est autre qu'une façon différente de qualifier la personnalité et son individualité, se fraie un chemin à travers le labyrinthe des doctrines, à travers les murs épais de la tradition et des coutumes, défiant les tabous, bravant l'autorité. affrontant l'outrage et l'échafaud Ñ pour être parfois comme prophète et martyr par les générations suivantes. Sans ce «génie de l'homme», sans son individualité inhérente et inaltérable, nous en serions encore à parcourir les forêts primitives.
Pierre Kropotkine a montré les résultats fantastiques qu'on peut attendre lorsque cette force qu'est l'individualité humaine Ïuvre en coopération avec d'autres. Le grand savant et penseur anarchiste a pallié ainsi, biologiquement et sociologiquement, l'insuffisance de la théorie darwinienne sur le combat pour l'existence. Dans son ouvrage remarquable l'Entraide,Kropotkine montre que dans le règne animal aussi bien que dans la société humaine, la coopération Ñ par opposition aux luttes intestines Ñ Ïuvre dans le sens de la survivance et de l'évolution des espèces. Il démontre que, au contraire de l'État dévastateur et omnipotent, seules l'entraide et la coopération volontaire constituent les principes de base d'une vie libre fondée sur l'individu et l'association.
Pour le moment, l'individu n'est qu'un pion sur l'échiquier de la dictature et entre les mains des fanatiques de «l'individualisme à l'américaine». Les premiers se cherchent une excuse dans le fait qu'ils sont à la poursuite d'un nouvel objectif. Les seconds ne prétendent même pas être des innovateurs. En fait, les zélateurs de cette «philosophie» réactionnaire n'ont rien appris et rien oublié. Ils se contentent de veiller à ce que survive l'idée d'un combat brutal pour l'existence, même si la nécessité de ce combat a complètement disparu. Il est évident qu'on perpétue celui-ci justement parce qu'il est inutile. La soi-disant surproduction n'en est-elle pas la preuve ? La crise économique mondiale n'est-elle pas l'éloquente démonstration que ce combat pour l'existence ne doit sa survie qu'à l'aveuglement des tenants du «chacun pour soi», au risque d'assister à l'autodestruction du système.
L'une des caractéristiques insensées de cette situation, c'est l'absence de relation entre le producteur et l'objet produit. L'ouvrier moyen n'a aucun contact profond avec l'industrie qui l'emploie, il reste étranger au processus de production dont il n'est qu'un rouage. Et comme tel, il est remplaçable à tout moment par d'autres êtres humains tout aussi dépersonnalisés.
Le travailleur qui exerce une profession intellectuelle ou libérale, bien qu'il ait la vague impression d'être plus indépendant, n'est guère mieux loti. Lui non plus n'a pas eu grand choix, ni plus de possibilité de trouver sa propre voie dans sa branche d'activité, que son voisin le travailleur manuel. Ce sont généralement des considérations matérielles, un désir de prestige social qui déterminent l'orientation de l'intellectuel. Vient s'ajouter à cela la tendance à embrasser la carrière paternelle pour devenir instituteur, ingénieur, reprendre le cabinet d'avocat ou de médecin, etc. car la tradition familiale et la routine ne demandent ni gros efforts ni personnalité. En conséquence, la majorité des gens sont mal insérés dans le monde du travail. Les masses poursuivent péniblement leur route, sans chercher plus loin, d'abord parce que leurs facultés sont engourdies par une vie de travail et de routine ; et puis il leur faut bien gagner leur vie. On retrouve la même trame dans les cercles politiques, peut-être avec, plus de force. Il n'y est fait aucune place pour le libre choix, la pensée ou l'activité indépendantes. On n'y rencontre que des marionnettes tout juste bonnes à voter et à payer les contributions.
Les intérêts de l'État et ceux de l'individu sont fondamentalement antagonistes. L'État et les institutions politiques et économiques qu'il a instaurées ne peuvent survivre qu'en façonnant l'individu afin qu'ils servent leurs intérêts ; ils l'élèvent donc dans le respect de la loi et de l'ordre, lui enseignent l'obéissance, la soumission et la foi absolue dans la sagesse et la justice du gouvernement; ils exigent avant tout le sacrifice total de l'individu lorsque l'État en a besoin, en cas de guerre par exemple. L'État juge ses intérêts supérieurs à ceux de la religion et de Dieu. Il punit jusque dans ses scrupules religieux ou moraux l'individu qui refuse de combattre son semblable parce qu'il n'y a pas d'individualité sans liberté et que la liberté est la plus grande menace qui puisse peser sur l'autorité.
Le combat que mène l'individu dans des conditions aussi défavorables Ñ il en va souvent de sa vie Ñ est d'autant plus difficile qu'il ne s'agit pas, pour ses adversaires, de savoir s'il a tort ou raison. Ce n'est ni la valeur ni l'utilité de sa pensée ou de son action qui dresse contre lui les forces de l'État et de «l'opinion publique». Les persécutions contre l'innovateur, le dissident, le protestataire, ont toujours été causées par la crainte que l'infaillibilité de l'autorité constituée ne soit mise en question et son pouvoir sapé.
L'homme ne connaîtra la véritable liberté, individuelle et collective, que lorsqu'il s'affranchira de l'autorité et de sa foi en elle. L'évolution humaine n'est qu'un pénible cheminement dans cette direction. Le développement, ce n'est en soi ni l'invention ni la technique. Rouler à 150 Km à l'heure n'est pas un signe de civilisation. C'est à l'individu, véritable étalon social, que se mesure notre degré de civilisation ; à ses facultés individuelles, à ses possibilités d'être librement ce qu'il est ; de se développer et de progresser sans intervention de l'autorité coercitive et omniprésente.
Socialement parlant, la civilisation et la culture se mesurent au degré de liberté et aux possibilités économiques dont jouit l'individu ; à l'unité et à la coopération sociale et internationale, sans restriction légale ni autre obstacle artificiel ; à l'absence de castes privilégiées ; à une volonté de liberté et de dignité humaine ; en bref, le critère de civilisation, c'est le degré d'émancipation réelle de l'individu.
L'absolutisme politique a été aboli parce que l'homme s'est aperçu, au cours des siècles, que le pouvoir absolu est un mal destructeur. Mais il en va de même de tous les pouvoirs, que ce soit celui des privilèges, de l'argent, du prêtre, du politicien ou de la soi-disant démocratie. Peu importe le caractère spécifique de la coercition s'il revêt la couleur noire du fascisme, le jaune du nazisme ou le rouge prétentieux du bolchevisme. Le pouvoir corrompt et dégrade aussi bien le maître que l'esclave, que ce pouvoir soit aux mains de l'autocrate, du parlement ou du soviet. Mais le pouvoir d'une classe est plus pernicieux encore que celui du dictateur, et rien n'est plus terrible que la tyrannie de la majorité.
Au cours du long processus historique, l'homme a appris que la division et la lutte mènent à la destruction et que l'unité et la coopération font progresser sa cause, multiplient ses forces et favorisent son bien-être. L'esprit gouvernemental travaille depuis toujours à l'encontre de l'application sociale de cette leçon fondamentale, sauf lorsque l'État y trouve son intérêt. Les principes conservateurs et antisociaux de l'État et de la classe privilégiée qui le soutient, sont responsables de tous les conflits qui dressent les hommes les uns contre les autres. Ils sont de plus en plus nombreux ceux qui commencent à voir clair, sous la surface de l'ordre établi. L'individu se laisse moins aveugler par le clinquant des principes étatiques et les «bienfaits» de «l'individualisme» préconisé par les sociétés dites libérales. Il s'efforce d'atteindre les perspectives plus amples des relations humaines que seule procure la liberté. Car la véritable liberté n'est pas un simple chiffon de papier intitulé «constitution, droit légal ou loi». Ce n'est pas non plus une abstraction dérivée de cette autre irréalité appelée «État». Ce n'est pas l'acte négatif d'être libéré de quelque chose ; car cette liberté-là n'est que la liberté de mourir de faim. La vraie liberté est positive ; c'est la liberté vers quelque chose, la liberté d'être, de faire et les moyens donnés pour cela.
II ne peut alors s'agir d'un don, mais d'un droit naturel de l'homme, de tous les êtres humains.
Ce droit ne peut être accordé ou conféré par aucune loi, aucun gouvernement. Le besoin, le désir ardent s'en fait sentir chez tous les individus. La désobéissance à toutes les formes de coercition en est l'expression instinctive. Rébellion et révolution sont des tentatives plus ou moins conscientes pour se l'octroyer. Ces manifestations individuelles et sociales sont les expressions fondamentales des valeurs humaines. Pour nourrir ces valeurs, la communauté doit comprendre que son appui le plus solide, le plus durable, c'est l'individu. Dans le domaine religieux comme dans le domaine politique, on parle d'abstractions tout en croyant qu'il s'agit de réalités. Mais quand on en vient vraiment à traiter de choses concrètes, il semble que la plupart des gens soient incapables d'y trouver un intérêt vital. C'est peut-être que la réalité est par trop terre-à-terre, trop froide pour éveiller l'âme humaine. Seuls les sujets différents, peu ordinaires, soulèvent l'enthousiasme. Autrement dit, l'Idéal qui fait jaillir l'étincelle de l'imagination et du cÏur humain. Il faut quelque idéal pour sortir l'homme de l'inertie et de la monotonie de son existence et transformer le vil esclave en personnage héroïque.
C'est ici qu'intervient évidemment l'opposant marxiste dont le marxisme Ñ dépasse d'ailleurs celui de Marx lui-même. Pour celui-là, l'homme n'est qu'une figurine aux mains de cette toute puissance métaphysique qu'on appelle déterminisme économique, plus vulgairement lutte des classes. La volonté de l'homme, individuelle et collective, sa vie psychique, son orientation intellectuelle, tout cela compte pour bien peu de chose chez notre marxiste et n'affecte en rien ses conceptions de l'histoire humaine.
Aucun étudiant intelligent ne nierait l'importance du facteur économique dans le progrès social et le développement de l'humanité. Mais seul un esprit obtus et obstinément doctrinaire se refusera à voir le rôle important de l'idée, en tant que conception de l'imagination et résultat des aspirations de l'homme.
Il serait vain et sans intérêt de tenter de comparer deux facteurs de l'histoire humaine. Aucun facteur ne peut être considéré, à lui seul, comme le facteur décisif de l'ensemble des comportements individuels et sociaux. Nous sommes trop peu avancés en psychologie humaine, peut-être même n'en saurons-nous jamais assez pour peser et mesurer les valeurs relatives de tel ou tel facteur déterminant du comportement humain. Formuler de tels dogmes, dans leurs connotations sociales, n'est que fanatisme ; pourtant, on verra une certaine utilité dans le fait que cette tentative d'interprétation politico-économique de l'histoire prouve la persistance de la volonté humaine et réfute les arguments des marxistes.
Heureusement, certains marxistes commencent à voir que leur Credo n'est pas toute vérité ; après tout, Marx n'était qu'un être humain, bien trop humain pour être infaillible. Les applications pratiques du déterminisme économique en Russie ouvrent, actuellement, les yeux des marxistes les plus intelligents. On peut voir, en effet, des réajustements s'opérer au niveau des principes marxistes dans les rangs socialistes et même dans les rangs communistes des pays européens. Ils comprennent lentement que leur théorie n'a pas assez tenu compte de l'élément humain, des Menschenainsi que le souligne un journal socialiste. Aussi important soit-il, le facteur économique n'est cependant pas suffisant pour déterminer à lui seul le destin d'une société. La régénération de l'humanité ne s'accomplira pas sans l'aspiration, la force énergétique d'un idéal.
Cet idéal, pour moi, c'est l'anarchie, qui n'a évidemment rien à voir avec l'interprétation erronée que les adorateurs de l'État et de l'autorité s'entendent à répandre. Cette philosophie jette les bases d'un ordre nouveau fondé sur les énergies libérées de l'individu et l'association volontaire d'individus libres.
De toutes les théories sociales, l'Anarchie est la seule à proclamer que la société doit être au service de l'homme et non l'homme au service de la société. Le seul but légitime de la société est de subvenir aux besoins de l'individu et de l'aider à réalisa ses désirs. Ce n'est qu'alors qu'elle se justifie et participe aux progrès de la civilisation et de la culture. Je sais que les représentants des partis politiques et les hommes qui luttent sauvagement pour le pouvoir me taxeront d'anachronisme incorrigible. Eh bien, j'accepte joyeusement cette accusation. C'est pour moi un réconfort de savoir que leur hystérie manque d'endurance et que leurs louanges ne sont jamais que temporaires.
L'homme aspire à se libérer de toutes les formes d'autorité et de pouvoir et ce ne sont pas les discours fracassants qui l'empêcheront de briser éternellement ses chaînes. Les efforts de l'homme doivent se poursuivre et ils se poursuivront.
Emma Goldman
Noam Chomsky
SÉNAT VIRTUEL ET TYRANNIES PRIVÉES
Normand Baillargeon: Noam Chomsky, dans Rollback, vous avez évoqué cette idée que les puissants se livrent à des « experimentations » sur la société. De telles expérimentations, disiez-vous, produisent « des résultats saisissants de constance : gains pour les expérimentateurs, tragédies pour les animaux de laboratoire, » c’est-à-dire presque tout le monde. Depuis deux siècles, on peut penser que les expérimentateurs s’avancent le plus souvent bardés d’une légitimation que leur procureraient des théories économiques présumées « scientifiques. » Si vous le voulez bien, je voudrais donc que nous parlions, pour commencer, des accords de Bretton Woods, conclu en 1945 et de leur démentèlement, plus récent; c’est que tout cela, il me semble, contribue largement à définir l’expérimentation actuellement en cours et sa légitimation.Noam Chomsky: D’abord, un mot sur ces théories économiques. Ces théories, du moins telles qu’elles sont appliquées, sont essentiellement des constructions idéologiques: elles sont sans fondement théorique ou empirique et servent principalement de marteaux permettant de matraquer les gens.
Le système de Bretton Woods instaure un nouvel ordre économique international; ce système a été établi par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Il reposait essentiellement sur deux principes.
Le premier était une volonté d’accroître le libre-échange. Il faut se souvenir que la « globalisation » des échanges avait été passablement élevée avant la Première Guerre Mondiale, avant de décliner très sensiblement pendant l’entre deux guerres. L’objectif était donc de ramener le libre-échange à peu près à ce niveau où il était avant 1914. Ceci doit être souligné et avant de nous extasier devant l’actuelle « globalisation, » il faut se rappeler qu’on est, aujourd’hui et en termes généraux, revenu à peu près à ce niveau d’avant la Première Guerre: par exemple, en ce qui concerne l’importance du commerce et de l’investissement relativement à l’économie globale. Selon les meilleures estimations, 15% des échanges globaux actuels peuvent être sérieusement appelés « libres » : tout le reste est administré. Nous ne sommes donc pas dans une ère qui serait entièrement nouvelle et dont personne n’aurait jamais entendu parler, ainsi qu’on le laisse trop souvent entendre.
Le premier but de ces accords était donc d’accroître les échanges, de favoriser le libre-échange : on reconnaissait que de tels échanges libres constituaient un phénomène limité, mais on cherchait à l’accroître. Quant au deuxième objectif, il était de restreindre et réguler les flux de capitaux. Ceci est tout à fait crucial. Pour le comprendre, il faut examiner attentivement les motifs pour lesquels ces deux principes ont été mis de l’avant.
Les économistes comprenaient généralement — et ils avaient probablement raison — que la libéralisation des flux de capitaux tend à accroître le protectionnisme et donc à réduire le libre-échange: c’est cela que certains économistes ont appelé le « principe d’incompatibilité. » Par ailleurs, on comprenait aussi très bien que la libéralisation des flux capitaux fournit une arme fabuleuse contre le contrat social, contre toutes ces mesures de protection sociale que recevaient à l’époque un énorme soutien public, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, et en fait un peu partout dans le monde. Or, la libéralisation des capitaux peut être très efficacement utilisée pour saper tout effort du public, via le gouvernement ou d’autres moyens, pour promouvoir de telles mesures. Par exemple, si un pays cherche à stimuler son économie, ou à accroître, par exemple, ses dépenses en santé, le capital peut immédiatement s’envoler et punir cet écart de conduite. C’est ainsi que cette mobilité du capital fournit ce que certains économistes ont appelé un « sénat virtuel » de dirigeants qui sont en pratique en mesure de décider des politiques sociales et économiques, simplement en transférant des fonds. Enfin, la libéralisation des capitaux conduit aussi à la spéculation, laquelle est nuisible pour l’économie, tout spécialement dans le cas de la spéculation à court terme.
Source : http://www.angelfire.com/punk/PunkYou/anarchie/senatvirtuel.html
Publications des «TEMPS NOUVEAUX» Ñ N° 33 - 1906
Pierre Kropotkine
L'État - son rôle historique
I
En prenant pour sujet de cette conférence (1) l'État et son rôle historique, j'ai pensé répondre à un besoin qui se fait vivement sentir en ce moment : celui d'approfondir l'idée même de l'État, d'étudier son essence, son rôle dans le passé et la part qu'il peut être appelé à jouer dans l'avenir.C'est surtout dans la question de l'État que se trouvent divisés les socialistes. Dans l'ensemble des fractions qui existent parmi nous, et qui répondent aux différents tempéraments, aux différentes manières de penser, et surtout au degré de confiance dans la prochaine révolution, deux grands courants se dessinent.
Il y a ceux, d'une part, qui espèrent accomplir la révolution sociale dans l'État : maintenir la plupart de ses attributions, les étendre même, les utiliser pour la révolution. Et il y a ceux qui, comme nous, voient dans l'État, non seulement sous sa forme actuelle, mais dans son essence même et sous toutes les formes qu'il pourrait revêtir, un obstacle à la révolution sociale : l'empêchement par excellence à l'éclosion d'une société basée sur l'égalité et la liberté, la forme historique élaborée pour prévenir cette éclosion. Ceux-ci travaillent en conséquence à abolir l'État, et non à le réformer.
La division, vous le voyez, est profonde. Elle correspond à deux courants divergents, qui se rencontrent dans toute la philosophie, la littérature et l'action de notre époque. Et si les notions courantes sur l'État restent aussi obscures qu'elle le sont aujourd'hui, ce sera, à n'en pas douter, sur cette question que s'engageront les luttes les plus obstinées, lorsque Ñ bientôt, je l'espère Ñ les idées communistes chercheront leur réalisation pratique dans la vie des sociétés.
Il importe donc, après avoir si souvent fait la critique de l'État actuel, de rechercher le pourquoi de son apparition, d'approfondir la part qu'il a jouée dans le passé, de le comparer aux institutions auxquelles il s'est substitué.
Entendons-nous d'abord sur ce que nous voulons comprendre sous le nom d'État.
Il y a, vous le savez, l'école allemande qui se plaît à confondre l'Etatavec la Société.Cette confusion se rencontre chez les meilleurs penseurs allemands et beaucoup de français, qui ne peuvent concevoir la société que dans la concentration étatiste ; et c'est pourquoi on reproche habituellement aux anarchistes de vouloir «détruire la société», de prêcher le retour à «la guerre perpétuelle de chacun contre tous».Cependant, raisonner ainsi, c'est entièrement ignorer les progrès accomplis dans le domaine de l'histoire durant cette dernière trentaine d'années ; c'est ignorer que l'homme a vécu en sociétés pendant des milliers d'années, avant d'avoir connu l'État ; c'est oublier que pour les nations européennes, l'État est d'origine récente Ñ qu'il date à peine du XVIè siècle ; c'est méconnaître enfin que les périodes les plus glorieuses de l'humanité furent celles où les libertés et la vie locale n'étaient pas encore détruites par l'État, et où les masses d'hommes vivaient en communes et en fédérations libres.
L'État n'est qu'une des formes revêtues par la Société dans le courant de l'histoire. Comment donc confondre le permanent et l'accidentel ?
D'autre part, on a aussi confondu l'État avec le Gouvernement.Puisqu'il ne peut y avoir d'État sans gouvernement, on a dit quelquefois que c'est l'absence de gouvernement, et non l'abolition de l'État, qu'il faut viser.Il me semble cependant, que dans l'État et le gouvernement, nous avons deux notions d'ordre différent. L'idée d'État implique bien autre chose que l'idée de gouvernement. Elle comprend non seulement l'existence d'un pouvoir placé au-dessus de la société, mais aussi une concentration territorialeet une concentration de beaucoup de fonctions de la vie des sociétés entre les mains de quelques-uns.Elle implique certains nouveaux rapports entre les membres de la société, qui n'existaient pas avant la formation de l'État.
Cette distinction, qui échappe, peut-être, à première vue, apparaît surtout quand on étudie les origines de l'État.
Pour bien comprendre l'État, il n'y a, d'ailleurs, qu'un moyen : c'est de l'étudier dans son développement historique, et c'est ce que je vais essayer de faire.
L'empire romain fut un État dans le vrai sens du mot. Jusqu'à nos jours, il en reste encore l'idéal pour le légiste.Ses organes couvraient d'un réseau serré tout un vaste domaine. Tout affluait vers Rome : la vie économique, la vie militaire, les rapports judiciaires, les richesses, l'éducation, voire même la religion. De Rome venaient les lois, les magistrats, les légions pour défendre le territoire, les préfets, les dieux. Toute la vie de l'empire remontait au sénat, Ñ plus tard au César, l'omnipotent, l'omniscient, le dieu de l'empire. Chaque province, chaque district avait son Capitole en miniature, sa petite portion de souverain romain, pour diriger toute sa vie. Une seule loi, la loi imposée par Rome, régnait dans l'empire ; et cet empire ne représentait pas une confédération de citoyens : il n'était qu'un troupeau de sujets.
Jusqu'à présent encore, le légiste et l'autoritaire admirent l'unité de cet empire, l'esprit unitaire de ses lois, la beauté Ñ disent-ils, Ñ l'harmonie de cette organisation.
Mais la décomposition intérieure, secondée par l'invasion des barbares, la mort de la vie locale, désormais incapable de résister aux attaques du dehors et à la gangrène qui se répandait du centre, ces causes mirent l'empire en pièces, et sur ses débris se développa une nouvelle civilisation, qui est aujourd'hui la nôtre.Et si, laissant de côté les civilisations antiques, nous étudions les origines et les développements de cette jeune civilisation barbare, jusqu'aux périodes où elle donna naissance, à son tour, à nos États modernes, nous pourrons saisir l'essence de l'État. Nous la saisirons mieux que nous ne l'aurions fait, si nous nous étions lancé dans l'étude de l'empire romain, ou de celui d'Alexandre, ou bien encore des monarchies despotiques de l'Orient.
En prenant ces puissants démolisseurs barbares de l'empire romain pour point de départ, nous pourrons retracer l'évolution de toute notre civilisation, depuis ses origines jusqu'à la phase État.
La plupart des philosophes du siècle passé s'étaient fait une idée très élémentaire sur l'origine des sociétés.Au début, disaient-ils, les hommes vivaient en petites familles isolées, et la guerre perpétuelle entre ces familles représentait l'état normal. Mais, un beau jour, s'apercevant enfin des inconvénients de leurs luttes sans fin, les hommes se décidèrent à se mettre en société. Un contrat social fut conclu entre les familles éparses, qui se soumirent de bon gré à une autorité, laquelle, Ñ ai-je besoin de vous le dire ? Ñ devint le point de départ et l'initiateur de tout progrès. Faut-il ajouter, puisqu'on vous l'aura déjà dit à l'école, que nos gouvernements actuels se sont jusqu'à présent maintenus dans ce beau rôle de sel de la terre, de pacificateurs et de civilisateurs de l'espèce humaine ?
II
Conçue à une époque où l'on ne savait pas grand'chose sur les origines de l'homme, cette idée domina le siècle passé ; et il faut dire qu'entre les mains des encyclopédistes et de Rousseau, l'idée de «contrat social» devint une arme pour combattre la royauté de droit divin. Cependant, malgré les services qu'elle a pu rendre dans le passé, cette théorie doit être reconnue fausse.Le fait est que tous les animaux, sauf quelques carnassiers et oiseaux rapaces, et sauf quelques espèces qui sont en train de disparaître, vivent en société. Dans la lutte pour la vie, ce sont les espèces sociables qui l'emportent sur celles qui ne le sont pas. Dans chaque classe d'animaux, elles occupent le haut de l'échelle, et il ne peut y avoir le moindre doute que les premiers êtres humains vivaient déjà en sociétés.
L'homme n'a pas créé la société : la société est antérieure à l'homme.
Aujourd'hui, on sait aussi Ñ l'anthropologie l'a parfaitement démontré Ñ que le point de départ de l'humanité ne fut pas la famille, mais bien le clan, la tribu. La famille paternelle, telle que nous la connaissons, ou telle qu'elle est dépeinte dans les traditions hébraïques, ne fit son apparition que bien plus tard. Des dizaines de milliers d'années furent vécues par l'homme dans la phase tribu ou clan, et durant cette première phase Ñ nommons-la tribu primitive ou sauvage, si vous voulez Ñ l'homme développa déjà toute une série d'institutions, d'usages et de coutumes, de beaucoup antérieurs aux institutions de la famille paternelle.Dans ces tribus, la famille séparée n'existait pas plus qu'elle n'existe chez tant d'autres mammifères sociables. La division au sein de la tribu se faisait plutôt par générations ; et dès une époque très reculée, qui se perd au crépuscule du genre humain, des limitations s'étaient établies pour empêcher les rapports de mariage entre les diverses générations, alors qu'ils étaient permis dans la même génération. On découvre encore les traces de cette période chez certaines tribus contemporaines, et on les retrouve dans le langage, les coutumes, les superstitions des peuples bien plus avancés en civilisation.
Toute la tribu faisait la chasse ou la cueillette en commun, et leur faim assouvie, ils s'adonnaient avec passion à leurs danses dramatisées. Jusqu'à présent encore on trouve des tribus, très rapprochées de cette phase primitive, refoulées sur les pourtours des grands continents, ou vers les régions alpestres, les moins accessibles de notre globe.
L'accumulation de la propriété privée ne pouvait s'y faire, puisque toute chose qui avait appartenu en particulier à un membre de la tribu était détruite ou brûlée là où l'on ensevelissait son cadavre. Cela se fait encore, même en Angleterre, par les Tsiganes, et les rites funéraires des «civilisés» en portent encore l'empreinte : les Chinois brûlent des modèles en papier de ce que possédait le mort, et nous promenons jusqu'au tombeau le cheval du chef militaire, son épée et ses décorations. Le sens de l'institution est perdu ; il n'y a que la forme qui survit.
Loin de professer le mépris de la vie humaine, ces primitifs avaient horreur du meurtre et du sang. Verser le sang était considéré comme chose si grave, que chaque goutte de sang répandu Ñ non seulement le sang de l'homme, mais aussi celui de certains animaux Ñ demandait que l'agresseur perdit de son sang en quantité égale.Aussi un meurtre au sein de la tribu est chose absolument inconnue;par exemple, chez les Inoïts ou Esquimaux Ñ ces survivants de l'âge de la pierre qui habitent les régions arctiques ; chez les Aléoutes, etc., on sait positivement qu'il n'y a jamais eu un seul meurtre, dans la tribu,pendant cinquante, soixante années, ou plus.
Mais, lorsque des tribus d'origine, de couleur et de langages différents se rencontraient dans leurs migrations, c'était très souvent la guerre. Il est vrai que, dès alors, les hommes cherchaient à adoucir ces rencontres. La tradition, ainsi que l'ont si bien démontré Maine, Post, Nys, élaborait déjà les germes de ce qui plus tard devint le droit international. Il ne fallait pas, par exemple, assaillir un village sans en prévenir les habitants. Jamais on n'aurait osé tuer sur le sentier suivi par les femmes pour aller à la fontaine. Et, pour conclure la paix, il fallait souvent payer la balance des hommes tués des deux côtés. Cependant, toutes ces précautions et bien d'autres étaient insuffisantes : la solidarité ne se répandait pas au delà du clan ou de la tribu ; il surgissait des querelles, et ces querelles arrivaient jusqu'à des blessures et jusqu'au meurtre, entre gens de divers clans et tribus.
Dès lors, une loi générale commença à se développer entre ces clans et tribus. Ñ «Les vôtres ont blessé ou tué un des nôtres ; donc, nous avons le droit de tuer un d'entre vous, ou de porter une blessure absolument égale à un des vôtres.» Ñ N'importe lequel, puisque c'est toujours la tribu qui est responsable pour chaque acte des siens. Les versets si connus de la Bible : «Sang pour sang, Ïil pour Ïil, dent pour dent, blessure pour blessure, mort pour mort» Ñ mais pas plus ! ainsi que l'a si bien remarqué Koenigswarter Ñ tirent de là leur origine. C'était leur conception de la justice... et nous n'avons pas trop à nous enorgueillir, puisque le principe de «vie pour vie» qui prévaut dans nos codes n'en est qu'une des nombreuses survivances.
Toute une série d'institutions, vous le voyez, et bien d'autres que je passe sous silence, tout un code de morale tribale fut déjà élaboré pendant cette phase primitive. Et, pour maintenir ce noyau de coutumes sociables en vigueur, l'usage, la coutume, la tradition suffisaient. Point d'autorité pour l'imposer.Les primitifs avaient, sans doute, des meneurs temporaires. Le sorcier, le faiseur de pluie Ñ le savant de l'époque Ñ cherchait à profiter de ce qu'il connaissait ou croyait connaître de la nature, pour dominer ses semblables. De même, celui qui savait mieux retenir dans la mémoire les proverbes et les chants, dans lesquels s'incorporait la tradition, gagnait de l'ascendant. Il récitait lors des fêtes populaires ces proverbes et ces chants, dans lesquels se transmettaient les décisions prises un jour par l'assemblée du peuple dans telle et telle contestation. Et, dès cette époque, ces «instruits» cherchaient à assurer leur domination en ne transmettant leurs connaissances qu'à des élus, des initiés. Toutes les religions, et même tous les arts et métiers, ont commencé, vous le savez, par des «mystères».
Le brave, l'audacieux, et surtout le prudent, devenaient aussi des meneurs temporaires dans les conflits avec d'autres tribus, ou pendant les migrations. Mais l'alliance entre le porteur de la «loi» (celui qui savait de mémoire la tradition et les décisions anciennes), le chef militaire et le sorcier n'existait pas ; il ne peut pas plus y avoir question d'Etatdans ces tribus, qu'il n'en est question dans une société d'abeilles ou de fourmis, ou chez les Patagoniens et les Esquimaux, nos contemporains.
Cette phase dura cependant des milliers et des milliers d'années, et les barbares qui envahissaient l'empire romain l'avaient aussi traversée. Il en sortaient à peine.Aux premiers siècles de notre ère, d'immenses migrations se produisirent parmi les tribus et les confédérations de tribus qui habitaient l'Asie centrale et boréale. Des flots de peuplades, pousses par des peuples plus ou moins civilisés, descendus des hauts plateaux de l'Asie Ñ chassés probablement par la dessiccation rapide de ces plateaux Ñ virent inonder l'Europe, se poussant les unes les autres et se mélangeant les uns aux autres dans leur épanchement vers l'occident.
Durant ces migrations, où tant de tribus d'origine diverses furent mélangées, la tribu primitive qui existait encore chez la plupart des habitants sauvages de l'Europe devait nécessairement se désagréger. La tribu était basée sur la communauté d'origine, sur le culte des ancêtres communs ; mais quelle communauté d'origine pouvaient invoquer ces agglomérations qui sortaient du tohu-bohu des migrations, des poussées, des guerres entre tribus, pendant lesquelles cà et là on voyait surgir la famille paternelle Ñ le noyau formé de l'accaparement par quelques-uns des femmes conquises ou enlevées chez d'autres tribus voisines ?
Les liens anciens étaient brisés, et sous peine de débandade (qui eut lieu, en effet, pour mainte tribu, disparue désormais pour l'histoire), de nouveaux liens devaient surgir. Et ils surgirent. Ils furent trouvés dans la possession communale de la terre,Ñ du territoire, sur lequel telle agglomération avait fini par s'arrêter.
La possession commune d'un certain territoire Ñ de tel vallon, de telles collines Ñ devint la base d'une nouvelle entente. Les dieux-ancêtres avaient perdu toute signification ; alors les dieux locaux, de tel vallon, de telle rivière, de telle forêt, vinrent donner la consécration religieuse aux nouvelles agglomérations, en se substituant aux dieux de la tribu primitive. Plus tard, le christianisme, toujours prêt à s'accommoder des survivances païennes, en fit des saints locaux.«Désormais, la commune de village, composée en partie ou entièrement de familles séparées, Ñ tous unis, cependant, par la possession en commun de la terre, Ñ devint, pour des siècles à venir, le trait d'union nécessaire.»
Sur d'immenses territoires de l'Europe orientale, en Asie, en Afrique, elle existe encore. Les barbares qui détruisirent l'empire romain Ñ Scandinaves, Germains, Celtes, Slaves, etc., Ñ vivaient sous cette espèce d'organisation. Et, en étudiant les codes barbares dans le passé, ainsi que les confédérations des communes de village qui existent aujourd'hui chez les Kabyles, les Mongols, les Hindous, les Africains, etc., il a été possible de reconstituer dans son entier cette forme de société, qui représente le point de départ de notre civilisation actuelle.
Jetons donc un coup d'oeil sur cette institution.
La commune de village se composait, comme elle se compose encore, de familles séparées. Mais les familles d'un même village possédaient la terre en commun. Elles la considéraient comme leur patrimoine commun et se la répartissaient selon la grandeur des familles Ñ leurs besoins et leurs forces. Des centaines de millions d'hommes vivent encore sous ce régime dans l'Europe orientale, aux Indes, à Java, etc. C'est le même régime que les paysans russes ont établi, de nos jours, librement en Sibérie, lorsque l'État leur eut laissé la latitude d'occuper l'immense territoire Sibérien comme ils l'entendaient.Aujourd'hui, la culture de la terre dans une communauté villageoise se fait par chaque ménage séparément. Toute la terre arable étant divisée entre les ménages, chacun cultive son champ, comme il peut. Mais au début, la culture se faisait aussi en commun, et cette coutume se maintient encore dans beaucoup d'endroits Ñ du moins, pour une partie des terres. Quant au déboisement, à l'éclaircissement des forêts, la construction des ponts, l'élévation des fortins et des tourelles, qui servaient de refuge en cas d'invasion Ñ tout cela se faisait en commun, comme le font encore des centaines de millions de paysans, Ñ là où la commune de village a résisté aux envahissements de l'État. Mais «la consommation», pour me servir d'une expression moderne, avait déjà lieu par familles, dont chacune avait son bétail, son potager et ses provisions. Les moyens de thésauriser et de transmettre les biens accumulés par héritage s'étaient déjà introduits.
III
Dans toutes ses affaires, la commune de village était souveraine. La coutume locale faisait loi, et l'assemblée plénière de tous les chefs de famille, hommes et femmes, était le juge, le seul juge, en matière civile et criminelle. Quand un des habitants, se plaignant contre un autre, avait planté son couteau en terre à l'endroit où la commune se réunissait d'ordinaire, la commune devait «trouver la sentence» selon la coutume locale, après que le fait avait été établi par les jurés des deux parties en litige.
Le temps me manquerait si je voulais vous dire tout ce que cette phase offre d'intéressant (2). Il me suffira de remarquer que toutesles institutions dont les États s'emparèrent plus tard au bénéfice des minorités, toutes les notions de droit que nous trouvons (mutilées à l'avantage des minorités) dans nos codes, et toutes les formes de procédure judiciaire, en tant qu'elles offrent des garanties pour l'individu, eurent leurs origines dans la commune de village. Ainsi, quand nous croyons avoir fait un grand progrès en introduisant, par exemple, le jury, nous n'avons fait que revenir à l'institution des barbares, après l'avoir modifiée à l'avantage des classes dominantes. Le droit romain ne fit que se superposer au droit coutumier.Le sentiment d'unité nationale se développait en même temps par de grandes fédérations libres des communes de village.
Basée sur la possession, et très souvent sur la culture du sol en commun ; souveraine comme juge et législateur du droit coutumier, la commune de village répondait à la plupart des besoins de l'être social.Mais pas à tous les besoins : il y en avait d'autres encore à satisfaire. Or, l'esprit de l'époque n'était pas d'en appeler à un gouvernement dès qu'un nouveau besoin se faisait sentir. Il était, au contraire, de prendre soi-même l'initiative pour s'unir, se liguer, se fédérer ; de créer une entente, grande ou petite, nombreuse ou restreinte, qui répondit au nouveau besoin. Et la société d'alors se trouvait littéralement couverte, comme d'un réseau, de fraternités jurées, de guildes pour l'appui mutuel, de «conjurations», dans le village et en dehors du village, dans la fédération.Nous pouvons observer cette phase et cet esprit à l'Ïuvre, aujourd'hui même, chez mainte fédération barbare, restée en dehors des États modernes qui sont calqués sur le type romain ou plutôt byzantin.
Ainsi, pour prendre un exemple parmi tant d'autres, les Kabyles ont maintenu leur commune de village, avec les attributions que je viens de mentionner : la terre en commun, le tribunal communal, etc. Mais l'homme sent le besoin d'action ailleurs que dans les limites étroites de son hameau. Les uns courent de par le monde, cherchant aventures en qualité de marchands. D'autres s'adonnent à un métier Ñ un «art» Ñ quelconque. Et ces marchands, ces artisans, s'unissent en «fraternités», alors même qu'ils appartiennent à des villages, des tribus ou des confédérations différentes. Il faut l'union pour se secourir mutuellement dans les voyages lointains ou pour se transmettre mutuellement les mystères du métier, et ils s'unissent. Il jurent la fraternité, et ils la pratiquent d'une façon qui frappe l'Européen : réelle et non pas en paroles seulement.
Et puis, malheur peut arriver à chacun. Qui sait si demain, peut-être, dans une bagarre, tel homme, généralement doux et tranquille, ne sortira pas des limites établies de bienséance et de sociabilité ? Qui sait s'il ne portera pas coups et blessures ? Il faudra alors payer la compensation, très lourde, à l'injurié ou au blessé ; il faudra se défendre devant l'assemblée du village et rétablir les faits sur la foi de six, dix ou douze «conjurés». Raison de plus pour entrer dans une fraternité.
L'homme sent, en outre, le besoin de politiquer, d'intriguer peut-être, de propager telle opinion morale ou telle coutume. Il y a, enfin, la paix extérieure à sauvegarder ; des alliances avec d'autres tribus à conclure ; des fédérations à constituer au loin ; des notions de droit intertribal à propager... Eh bien, pour satisfaire à tous ces besoins d'ordre émotionnel ou intellectuel, les Kabyles, les Mongols, les Malais ne s'adressent pas à un gouvernement ; ils n'en ont pas. Hommes de droit coutumier et d'initiative individuelle, ils n'ont pas été pervertis par la corruption d'un gouvernement et d'une Église à tout faire. Ils s'unissent directement. Ils constituent des fraternités jurées, des sociétés politiques et religieuses, des unions de métiers Ñ des guildes,comme on disait au moyen âge, des çofs,comme disent aujourd'hui les Kabyles. Et ces çofsfranchissent les enceintes des hameaux ; ils rayonnent au loin dans le désert et dans les cités étrangères ; et la fraternité se pratique dans ces unions. Refuser d'aider un membre de son çof,même au risque d'y perdre tout son avoir et sa vie, Ñ c'est comme faire acte de trahison envers la «fraternité», c'est être traité comme l'assassin de son «frère».
Ce que nous trouvons aujourd'hui chez les Kabyles, les Mongols, les Malais, etc., faisait l'essence même de la vie des ci-nommés barbares en Europe, du Vè au XIIè, jusqu'au XVè siècle. Sous les noms deguildes,d'amitiés,de fraternités, d'universitas,etc., les unions pullulent pour la défense mutuelle, pour venger les offenses faites à chaque membre de l'union et y répondre solidairement, pour substituer à la vengeance de «l'Ïil pour l'Ïil» la compensation, suivie de l'acceptation de l'agresseur dans la fraternité ; pour la pratique des métiers, pour secours en cas de maladie, pour la défense du territoire ; pour empêcher les empiétements de l'autorité naissante, pour le commerce, pour la pratique du «bon voisinage» ; pour la propagande... pour tout, en un mot, ce que l'Européen, éduqué par la Rome des Césars et des papes, demande aujourd'hui à l'État. Il est même fort douteux qu'il y ait eu à cette époque un seul homme, libre ou serf Ñ sauf ceux qui étaient mis hors la loi par leurs fraternités mêmes Ñ qui n'ait pas appartenu à une fraternité ou guilde quelconque, en plus de sa commune.
Les sagas scandinaves en chantent les exploits ; le dévouement des frères jurés fait le thème des plus belles poésies ; tandis que l'Église et les rois naissants, représentants du droit byzantin (ou romain) qui reparaît, lancent contre elles leurs anathèmes et leurs ordonnances. Heureusement elles restent lettre morte.
L'histoire entière de l'époque perd sa signification ; elle devient absolument incompréhensible, si l'on ne tient pas compte de ces fraternités, de ces unions de frères et de sÏurs, qui naissent partout pour répondre aux besoins multiples de la vie économique et passionnelle de l'homme.
Pour bien comprendre l'immense progrès accompli sous cette double institution des communes de village et des fraternités librement jurées Ñ en dehors de toute influence romaine, chrétienne ou étatiste, Ñ prenez l'Europe telle qu'elle fut à l'époque de l'invasion barbare, et comparez-la à ce qu'elle devint au Xè et au XIè siècle. La forêt sauvage est conquise, colonisée ; des villages couvrent le pays, et ils sont entourés de champs et de haies, protégés par des fortins, reliés entre eux par des sentiers qui traversent les forêts et les marécages.Dans ces villages vous trouvez en germe les arts industriels, et vous y découvrez tout un réseau d'institutions pour le maintien de la paix intérieure et extérieure. En cas de meurtre ou de blessures, on ne cherche plus, entre villageois, à tuer l'agresseur, ou un de ses parents ou co-villageois, ou à lui infliger une blessure équivalente, ainsi que cela se pratiquait auparavant. Ce sont plutôt les seigneurs-brigands qui s'en tiennent encore à ce principe ( de là Ñ leurs guerres sans fin) ; tandis qu'entre villageois la compensation, fixée par des arbitres, devient la règle, et après cela la paix est rétablie et l'agresseur est souvent, sinon toujours, adopté par la famille qui fut lésée par son agression.
L'arbitrage pour toutes les disputes devient une institution profondément enracinée, d'une pratique journalière, Ñ malgré et contre les évêques et les roitelets naissants qui voudraient que chaque différent fût porté devant eux, ou devant leurs agents, afin de profiter de la fredÑ amende levée par le village sur les violateurs de la paix publique.
Et enfin des centaines de villages s'unissent déjà en puissantes fédérations, Ñ germes des nations européennes Ñ qui ont juré la paix intérieure, qui considèrent leur territoire comme un patrimoine commun et sont alliées pour la défense mutuelle. Jusqu'à présent encore on peut étudier ces fédérations sur le vif au sein des tribus mongoles, turco-finnoises, malayennes.
Cependant, les points noirs s'amoncellent à l'horizon. D'autres unions, celles des minorités dominantes, se constituent aussi, et elles cherchent à transformer peu à peu ces hommes libres en serfs, en sujets. Rome est morte ; mais sa tradition revit, et l'Église chrétienne, hantée par les visions des théocraties orientales, donne son appui puissant aux nouveaux pouvoirs qui cherchent à se constituer.Loin d'être la bête sanguinaire que l'on a voulu en faire pour prouver la nécessité de le dominer, l'homme a toujours aimé la tranquillité, la paix. Plutôt batailleur par moment que féroce, il préfère son bétail et sa terre au métier des armes. C'est pourquoi, à peine les grandes migrations de barbares ont-elles commencé à faiblir, à peine les les hordes et les tribus se sont-elles cantonnées plus ou moins sur leurs territoires respectifs, que nous voyons les soins de la défense du territoire contre de nouvelles vagues d'émigrants confiés à quelqu'un qui engage à sa suite une petite bande d'aventuriers, d'hommes aguerris ou de brigands, pendant que la grande masse élève son bétail ou cultive le sol. Et ce défenseur commence bientôt à ramasser des richesses : il donne cheval et fer (très coûteux alors) au miséreux, et il l'asservit ; il commence à conquérir des embryons de pouvoir militaire.
D'autre part, peu à peu la tradition, qui fait loi, s'oublie par le grand nombre. Il reste à peine un vieillard qui a pu retenir dans sa mémoire les versets et les chants dans lesquels on raconte les «précédents» dont se compose la loi coutumière, et il les récite aux jours des grandes fêtes devant la commune. Et, peu à peu, quelques familles se font une spécialité, transmise de père en fils, de retenir ces chants et ces versets dans la mémoire, de conserver «la loi» dans sa pureté. Vers elles vont les villageois pour juger les différents dans des cas embrouillés, surtout lorsque deux villages ou deux confédérations refusent d'accepter les décisions des arbitres pris dans leur sein.
L'autorité princière ou royale germe déjà dans ces familles, et plus j'étudie les institutions de l'époque, plus je vois que la connaissance de la loi coutumière fit beaucoup plus pour constituer cette autorité que la force du glaive. L'homme s'est laissé asservir, bien plus par son désir de «punir» selon «la loi» que par la conquête directe militaire.
Et, graduellement, la première «concentration des pouvoirs», la première assurance mutuelle pour la domination Ñ celle du juge et du chef militaire Ñ se fait contre la commune du village. Un seul homme revêt ces deux fonctions. Il s'entoure d'hommes armés pour exécuter les décisions judiciaires ; il se fortifie dans sa tourelle ; il accumule dans sa famille les richesses de l'époque Ñ pain, bétail, fer, Ñ et peu à peu il impose sa domination aux paysans des alentours.
Le savant de l'époque, c'est-à-dire le sorcier ou le prêtre, ne tarde pas à lui prêter appui, pour partager la domination ; ou bien, joignant la force et la connaissance de la loi coutumière à son pouvoir de magicien redouté, il s'en empare pour son propre compte.
Il me faudrait un cours, plutôt qu'une conférence, pour traiter à fond ce sujet, si plein d'enseignements nouveaux, et raconter comment les hommes libres devinrent graduellement des serfs, obligés de travailler pour le maître, laïque ou religieux, du château ; comment l'autorité se constitua par tâtonnements au dessus des villages et des bourgades ; comment les paysans se liguaient, se révoltaient, luttaient pour combattre cette domination croissante ; et comment ils succombaient dans ces luttes contre les murs robustes du château, contre les hommes couverts de fer qui en tenaient la défense.Il me suffira de dire que vers le Xè et le XIè siècle, l'Europe semblait marcher en plein vers la constitution de ces royaumes barbares, comme on en découvre aujourd'hui, au cÏur de l'Afrique, ou de ces théocraties comme on en connaît par l'histoire en Orient. Cela ne pouvait se faire en un jour ; mais les germes de ces petites royautés et de ces petites théocraties étaient déjà là ; ils s'affirmaient de plus en plus...
Heureusement, l'esprit «barbare» Ñ scandinave, saxon, celte, germain, slave, Ñ qui avait poussé les hommes pendant sept à huit siècles à rechercher la satisfaction de leurs besoins dans l'initiative individuelle et la libre entente des fraternités et des guildes Ñ heureusement cet esprit vivait encore dans les villages et les bourgades. Les barbares se laissaient asservir, ils travaillaient pour le maître, mais leur esprit de libre action et de libre entente ne s'était pas encore laissé corrompre. Leurs fraternités vivaient plus que jamais, et les croisades n'avaient fait que les réveiller et développer en Occident.
Alors la révolution des communes urbaines, issues de l'union entre la commune de village et la fraternité jurée Ñ révolution qui se préparait de longue date par l'esprit fédératif de l'époque, Ñ éclata aux XIè et XIIè siècles avec un ensemble frappant en Europe.
Cette révolution, que la masse des historiens universitaires préfère ignorer, vint sauver l'Europe de la calamité qui la menaçait. Elle arrêta l'évolution des royaumes théocratiques et despotiques, dans lesquels notre civilisation eût probablement fini par sombrer, après quelques siècles de pompeux épanouissement, comme sombrèrent les civilisations de Mésopotamie, d'Assyrie, de Babylone. Elle ouvrit une nouvelle phase de vie Ñ la phase des communes libres.
On comprend parfaitement pourquoi les historiens modernes, éduqués dans l'esprit romain, et cherchant à faire remonter toutes les institutions jusqu'à Rome, ont tant de peine à comprendre l'esprit du mouvement communaliste du XIIè siècle. Affirmation virile de l'individu, qui arrive à constituer la société par la libre fédération, des hommes, des villages, des cités, ce mouvement fut une négation absolue de l'esprit unitaire et centralisateur romain, par lequel on cherche à expliquer l'histoire dans notre enseignement universitaire. Il ne se rattache non plus à aucune personnalité historique, ni à aucune institution centrale.C'est une croissance naturelle, appartenant, comme la tribu et la commune de village, à une certaine phase de l'évolution humaine, et non pas à telle nation ou à telle région.
IV
C'est pourquoi la science universitaire ne la saisit pas, et c'est pourquoi Augustin Thierry et Sismondi qui, eux, avaient compris l'esprit de l'époque, n'ont pas eu de continuateurs en France, où Luchaire est encore seul aujourd'hui à reprendre plus ou moins la tradition du grand historien des époques mérovingienne et communaliste; C'est pourquoi encore, en Angleterre et en Allemagne, le réveil des études sur cette période, et une vague compréhension de son esprit, sont d'origine toute récente.
La commune du moyen âge, la cité libre, tire son origine, d'une part, de la commune de village et, d'autre part, de ces mille fraternités et guildes qui furent constituées en dehors de l'union territoriale. Fédération entre ces deux sortes d'unions, elle s'affirme sous la protection de son enceinte fortifiée et de ses tourelles.Dans mainte région, elle fut une croissance naturelle. Ailleurs, Ñ et c'est une règle pour l'Europe occidentale, Ñ elle fut le résultat d'une révolution. Lorsque les habitants de telle bourgade se sentaient suffisamment protégés par leurs murs, ils faisaient une «con-juration». Ils se prêtaient mutuellement serment d'abandonner toutes leurs affaires pendantes concernant les insultes, les batteries et les blessures, et ils juraient, dans les querelles qui surgiraient désormais, de ne jamais plus recourir à un autre juge que les syndics qu'ils nommeraient eux-mêmes. Dans chaque guilde d'art ou de bon voisinage, dans chaque fraternité jurée, c'était depuis longtemps la pratique régulière. Dans chaque commune de village, telle avait été la pratique autrefois, avant que l'évêque ou le roitelet eût réussi à y introduire, et plus tard à y imposer, son juge.
Maintenant, les hameaux et les paroisses dont se composait la bourgade, ainsi que toutes les guildes et fraternités qui s'y étaient développées, se considéraient comme une seule amitas,nommaient leurs juges et juraient l'union permanente entre tous ces groupes.
Une charte était vite bâclée et acceptée. Au besoin, on envoyait copier la charte de quelque petite commune voisine (on connaît aujourd'hui des centaines de ces chartes), et la commune était constituée. L'évêque ou le prince, qui avait été jusque-là le juge dans la commune, et souvent en était devenu plus ou moins le maître, n'avait alors qu'à reconnaître le fait accompli Ñ ou bien combattre la jeune conjuration avec les armes. Souvent le roi Ñ c'est-à-dire le prince qui cherchait à se donner de la supériorité sur les autres princes et dont les coffres étaient toujours vides Ñ «octroyait» la charte, moyennant finances. Il renonçait ainsi à vouloir imposer sonjuge à la commune, tout en se donnant de l'importance vis-à-vis d'autres seigneurs féodaux. Mais ce n'était nullement la règle : des centaines de communes vivaient sans autre sanction que leur bon vouloir, leurs murailles et leurs lances.
En cent ans ce mouvement se répandit, avec un ensemble frappant, dans toute l'Europe, Ñ par imitation, remarquez-le bien, englobant l'Écosse, la France, les Pays-Bas, la Scandinavie, l'Allemagne, l'Italie et la Pologne, la Russie. Et quand nous comparons aujourd'hui les chartes et l'organisation intérieure des communes françaises, anglaises, écossaises, néerlandaises, scandinaves, allemandes, polonaises, russes, suisses, italiennes ou espagnoles, nous sommes frappés par la presque identité de ces chartes et de l'organisation qui grandit à l'abri de ces «contrats sociaux». Quelle leçon frappante pour les romanistes et les hégéliens qui ne connaissent d'autre moyen, pour obtenir la similarité dans les institutions, que la servitude devant la loi !De l'Atlantique jusqu'au cours moyen du Volga, et de la Norvège à l'Italie, l'Europe se couvrait de pareilles communes Ñ les unes devenant des cités populeuses comme Florence, Venise, Nuremberg ou Novgorod, les autres restant des bourgades d'une centaine ou même d'une vingtaine de familles, et néanmoins traitées en égales par leurs sÏurs plus prospères.
Organismes pleins de sève, les communes se différenciaient évidemment dans leur évolution. La position géographique, le caractère du commerce extérieur, les résistances à vaincre au dehors, donnaient à chaque commune son histoire. Mais pour toutes le principe est le même. Pskov en Russie et Bruges en Hollande, un bourg écossais de trois cents habitants et la riche Venise avec ses îles, une bourgade du nord de la France ou de la Pologne et Florence la Belle représentent la même amitas: la même amitié des communes de village et des guildes associées ; leur constitution, dans ses traits généraux, est la même.
Généralement, la ville, dont l'enceinte grandit en longueur et en épaisseur avec la population, et se flanque de tours de plus en plus hautes, élevées, chacune, par tel quartier ou telle guilde et portant son cachet individuel, Ñ généralement, dis-je, la ville est divisée en quatre, cinq ou six sections, ou secteurs qui rayonnent de la citadelle vers les murs. De préférence ces secteurs sont habités, chacun, par un «art» ou métier, tandis que les nouveaux métiers Ñ les «arts jeunes» Ñ occupent les faubourgs qui seront bientôt entourés d'une nouvelle enceinte fortifiée.La rue,ou la paroisse, représente l'unité territoriale qui répond à l'ancienne commune de village. Chaque rue, ou paroisse, a son assemblée populaire, son forum, son tribunal populaire, son prêtre, sa milice, sa bannière, et souvent son sceau, symbole de la souveraineté. Fédérée avec d'autres rues, elle garde néanmoins son indépendance.
L'unité professionnelle, qui se confond souvent, ou à peu près, avec le quartier ou le secteur, est la guilde Ñ l'union de métier. Celle-ci a aussi ses saints, son assemblée, son forum, ses juges. Elle a sa caisse, sa propriété foncière, sa milice et sa bannière. Elle a aussi son sceau et elle aussi reste souveraine. En cas de guerre, sa milice marchera, si elle le juge convenable, pour joindre son contingent à celui des autres guildes et planter sa bannière à côté de la grande bannière, ou le carosse,de la cité.
La cité, enfin, c'est l'union des quartiers, des rues, des paroisses et des guildes, et elle a son assemblée plénière au grand forum, son grand beffroi, ses juges élus, sa bannière pour rallier les milices des guildes et des quartiers. Elle traite en souveraine avec d'autres cités, se fédère avec qui elle veut, conclut des alliances nationales, ou en dehors de la nation. Ainsi les «Cinque Ports» anglais autour de Douvres sont fédérés avec des ports français et néerlandais de l'autre côté de la Manche ; la Novgorod russe est l'alliée de la Hansa scandinavo-germanique et ainsi de suite. Dans ses relations extérieures, chaque cité possède tous les attributs de l'État moderne, et dès cette époque se constitue, par contrats libres, ce qu'on connaîtra plus tard comme le droit international, placé sous la sanction de l'opinion publique de toutes les cités, et plus souvent violé que respecté plus tard par les États.
Que de fois telle cité, ne pouvant «trouver la sentence» dans tel cas compliqué, envoie «chercher la sentence» chez une cité voisine ! Que de fois cet esprit dominant de l'époque Ñ l'arbitrage, plutôt que l'autorité du juge Ñ se manifeste dans le fait de deux communes prenant une troisième pour arbitre !
Les métiers agissent de même. Ils traitent leurs affaires de commerce et de métier par-dessus leurs cités et font leurs traités, sans tenir compte de la nationalité. Et lorsque, dans notre ignorance, nous parlons avec gloriole de nos congrès internationaux d'ouvriers, nous oublions que des congrès internationaux de métiers, et même d'apprentis, se tenaient déjà au XVè siècle.Enfin, la cité, ou bien se défend elle-même contre les agresseurs et conduit elle-même ses guerres acharnées contre les seigneurs féodaux des alentours, en nommant chaque année un ou plutôt deux commandants militaires de ses milices ; ou bien elle accepte un «défenseur militaire» Ñ un prince, un duc, qu'elle choisit elle-même pour un an, et renvoie quand bon lui semble. Elle lui livre, généralement, pour l'entretien de ses soldats, le produit des amendes judiciaires ; mais elle lui défend de s'immiscer dans les affaires de la cité. Ou bien enfin, trop faible pour s'émanciper en entier de ses voisins, les vautours féodaux, elle gardera pour défenseur militaire plus ou moins permanent son évêque, ou un prince de telle famille Ñ guelfe ou gibeline en Italie, famille de Rurik en Russie, ou d'Olgerd en Lithuanie, Ñ mais elle veillera avec jalousie à ce que l'autorité du prince ou de l'évêque ne dépasse pas les hommes campés au château. Elle lui défendra même d'entrer, sans permission, dans la ville. Vous savez, sans doute, que jusqu'à présent la reine d'Angleterre ne peut entrer dans la cité de Londres sans la permission du lord maire de la cité.
Je voudrais parler plus longuement de la vie économique des cités du moyen âge ; mais je suis forcé de la passer sous silence. Elle fut si variée qu'elle demanderait d'assez longs développements. Il suffira de remarquer seulement que le commerce intérieur se faisait toujours par les guildes Ñ non par les artisans isolés Ñ les prix étant fixés par entente mutuelle ; qu'au commencement de cette période, le commerce extérieur se faisait exclusivementpar la cité ; que plus tard seulement il devint le monopole de la guilde des marchands et, plus tard encore, des individus isolés ; que jamais on ne travaillait le dimanche ni l'après-midi du samedi (jour de bain) ; enfin, que l'approvisionnement des denrées principales se faisait toujours par la cité. Cet usage s'est maintenu, en Suisse, pour le blé, jusqu'au milieu du XIXè siècle. En somme, il est prouvé par une masse immense de documents de toute sorte que jamais l'humanité n'a connu, ni avant ni après, une période de bien-être relatif aussi bien assuré à tous qu'il le fut dans les cités du moyen âge. La misère, l'incertitude et le sur-travail actuels y furent absolument inconnus.
V
Avec ces éléments, Ñ la liberté, l'organisation du simple au composé, la production et l'échange par les métiers (les guildes), le commerce étranger mené par la cité entière, et non pas par des particuliers, et l'achat des provisions fait par la cité, pour les distribuer aux citoyens au prix de revient, Ñ avec ces éléments, les villes du moyen âge, pendant les deux premiers siècles de leur vie libre, devinrent des centres de bien-être pour tous les habitants, des centres d'opulence et de civilisation, comme on n'en a plus revu dès lors.Que l'on consulte les documents qui permettent d'établir le taux de rémunération du travail, comparé au prix des denrées, Ñ Rogers l'a fait pour l'Angleterre et un grand nombre d'écrivains allemands l'ont fait pour l'Allemagne Ñ et l'on voit que le travail de l'artisan, et même du simple journalier, était rémunéré à cette époque à un taux qui n'est pas atteint de nos jours, même pour l'élite ouvrière. Les livres de compte de l'Université d'Oxford et de certaines propriétés anglaises, ceux d'un grand nombre de villes allemandes et suisses, sont là pour le témoigner.
Que l'on considère, d'autre part, le fini artistique et la quantité de travail décoratif que l'ouvrier mettait alors, aussi bien dans les belles Ïuvres d'art qu'il produisait, que dans les choses les plus simples de la vie domestique, Ñ une grille, un chandelier, une poterie, Ñ et l'on voit que dans son travail il ne connaissait pas la presse, la hâte, le sur-travail de notre époque ; qu'il pouvait forger, sculpter, tisser, broder à loisir Ñ comme un très petit nombre seulement d'ouvriers-artistes parmi vous peuvent le faire de nos jours.
Et que l'on parcoure enfin les donations faites aux églises et aux maisons communes de la paroisse, de la guilde ou de la cité, soit en Ïuvres d'art Ñ en panneaux décoratifs, en sculptures, en métal forgé ou coulé, Ñ soit en argent, et l'on comprend quel degré de bien-être ces cités surent réaliser dans leur sein ; on conçoit l'esprit de recherche et d'invention qui y régnait, le souffle de liberté qui inspiraient leurs Ïuvres, le sentiment de solidarité fraternelle qui s'établissait dans ces guildes, où les hommes d'un même métier étaient liés, non pas seulement par le côté mercantile ou technique du métier, mais par des liens de sociabilité, de fraternité. N'était-ce pas en effet la loi de la guilde que deux frères devaient veiller au lit de chaque frère malade, Ñ usage qui demandait certes du dévouement à ces époques de maladies contagieuses et de pestes, Ñ le suivre jusqu'au tombeau, prendre soin de sa veuve et de ses enfants ?
La misère noire, l'abaissement, l'incertitude du lendemain pour le grand nombre, l'isolement dans la pauvreté, qui caractérisent nos cités modernes, étaient absolument inconnus dans ces «oasis, libres, surgies au XIIè siècle au milieu de la forêt féodale».
Dans ces cités, à l'abri des libertés conquises, sous l'impulsion de l'esprit de libre entente et de libre initiative, toute une civilisation nouvelle grandit et atteint un épanouissement tel qu'on n'en a vu de pareil dans l'histoire jusqu'à nos jours.
Toute l'industrie moderne nous vient de ces cités. En trois siècles, les industries et les arts y arrivèrent à une si grande perfection que notre siècle n'a su les surpasser qu'en rapidité de la production, mais rarement en qualité, et très rarement en beauté du produit. Tous les arts que nous cherchons en vain à ressusciter aujourd'hui, Ñ la beauté de Raphaël, la vigueur et l'audace de Michel-Ange, la science et l'art de Léonard de Vinci, la poésie et la langue de Dante, l'architecture enfin, à laquelle nous devons les cathédrales de Laon, de Reims, de Cologne, Ñ «le peuple en fut le maçon», a si bien dit Victor Hugo Ñ les trésors de beauté de Florence et de Venise, les hôtels de ville de Brème et de Prague, les tours de Nuremberg et de Pise, et ainsi de suite à l'infini, Ñ tout cela fut le produit de cette période.
Voulez-vous mesurer les progrès de cette civilisation d'un seul coup d'Ïil ? Comparez le dôme de Saint-Marc de Venise à l'arche rustique des Normands, les peintures de Raphaël aux broderies des tapisseries de Bayeux, les instruments mathématiques et physiques et les horloges de Nuremberg aux horloges de sable des siècles précédents, la langue sonore de Dante au latin barbare du Xè siècle... Un monde nouveau est éclos entre les deux !
Jamais, à l'exception de cette autre période glorieuse Ñ toujours des cités libres Ñ de la Grèce antique, l'humanité n'avait fait un tel pas en avant. Jamais, en deux ou trois siècles, l'homme n'avait subi une modification si profonde ni étendu ainsi son pouvoir sur les forces de la nature...Vous pensez peut-être à la civilisation de notre siècle dont on ne cesse de vanter les progrès ? Mais en chacune de ses manifestations elle n'est que la fille de la civilisation grandie au sein des communes libres. Toutes les grandes découvertes qui ont fait la science moderne, Ñ le compas, l'horloge, la montre, l'imprimerie, les découvertes maritimes, la poudre à canon, les lois de la chute des corps, la pression de l'atmosphère, dont la machine à vapeur ne fut qu'un développement, les rudiments de la chimie, la méthode scientifique déjà indiquée par Roger Bacon et pratiquée dans les universités italiennes, Ñ d'où vient tout cela, si ce n'est des cités libres, de la civilisation qui fut développée à l'abri des libertés communales ?
Mais on dira, peut-être, que j'oublie les conflits, les luttes intestines, dont l'histoire de ces communes est remplie, le tumulte dans la rue, les batailles acharnées contre les seigneurs, les insurrections des «arts jeunes» contre les «arts anciens», le sang versé et les représailles dans ces luttes...
Eh bien, non, je n'oublie rien. Mais, comme Léo et Botta, Ñ les deux historiens de l'Italie médiévale, Ñ comme Sismondi, comme Ferrari, Gino Capponi et tant d'autres, je vois que ces luttes furent la garantie même de la vie libre dans la cité libre. J'aperçois un renouveau, un nouvel élan vers le progrès après chacune de ces luttes. Après avoir raconté en détail ces luttes et ces conflits, et après avoir mesuré aussi l'immensité des progrès réalisés pendant que ces luttes ensanglantaient la rue, Ñ le bien-être assuré à tous les habitants, la civilisation renouvelée, Ñ Léo et Botta concluaient par cette pensée si juste, qui me revient fréquemment à l'idée ; je voudrais la voir gravée dans l'esprit de chaque révolutionnaire moderne :
«Une commune, disaient-ils, ne présente l'image d'un tout moral, ne se montre universelle dans sa manière d'être, comme l'esprit humain lui-même, que lorsqu'elle a admis en elle le conflit, l'opposition.»
Oui, le conflit, librement débattu, sans qu'un pouvoir extérieur, l'État, vienne jeter son immense poids sans la balance, en faveur d'une des forces qui sont en lutte.
Comme ces deux auteurs, je pense aussi que l'on a causé souvent «beaucoup plus de maux en imposantla paix, parce que l'on alliait ensemble des choses contraires, en voulant créer un ordre politique général, et en sacrifiant les individualités et les petits organismes, pour les absorber dans un vaste corps sans couleur et sans vie. »
Voilà pourquoi les communes, Ñ tant qu'elles ne cherchèrent pas elles-mêmes à devenir des États et à imposer autour d'elles «la soumission dans un vaste corps sans couleur et sans vie» Ñ voilà pourquoi elle grandissaient, sortaient rajeunies de chaque lutte et florissaient au cliquetis des armes dans la rue ; tandis que, deux siècles plus tard, cette même civilisation s'effondrait au bruit des guerres enfantées par les États.
Dans la commune, la lutte était pour la conquête et le maintien de la liberté de l'individu, pour le principe fédératif, pour le droit de s'unir et d'agir ; tandis que les guerres des États avaient pour but d'anéantir ces libertés, de soumettre l'individu, d'annihiler la libre entente, d'unir les hommes dans une même servitude vis-à-vis le roi, le juge, le prêtre, Ñ l'État.
Là gît toute la différence. Il y a les luttes et les conflits qui tuent. Et il y a ceux qui lancent l'humanité en avant.
VI
Dans le courant du XVIè siècle, des barbares modernes viennent détruire toute cette civilisation des cités du moyen âge. Ces barbares ne l'anéantissent peut-être pas, mais ils l'arrêtent, du moins, dans sa marche pour deux ou trois siècles. Ils la lancent dans une nouvelle direction.Ils assujettissent l'individu, ils lui enlèvent toutes ses libertés, ils lui demandent d'oublier les unions qu'il basait autrefois sur la libre initiative et la libre entente. Le but est de niveler la société entière dans une même soumission au maître. Ils détruisent tous les liens entre hommes, en déclarant que l'État et l'Église, seuls, doivent désormais former l'union entre sujets ; que seuls, l'Église et l'État ont mission de veiller aux intérêts industriels, commerciaux, judiciaires, artistiques, passionnels, pour lesquels les hommes du XIIè siècle avaient coutume de s'unir directement.
Et qui sont ces barbares ? Ñ C'est l'État : la Triple-Alliance, enfin constituée, du chef militaire, du juge romain et du prêtre Ñ les trois formant une assurance mutuelle pour la domination, les trois unis dans une même puissance qui commandera au nom des intérêts de la société Ñ et écrasera cette société.
On se demande, naturellement, comment ces nouveaux barbares ont pu avoir raison des communes, jadis si puissantes ? Où ont-ils puisé la force pour la conquête ?Cette force, ils l'ont trouvé, tout d'abord, au village. Tout comme les communes de la Grèce antique, qui ne surent pas abolir l'esclavage, de même les communes du moyen âge ne surent pas affranchir le paysan du servage, en même temps que le citadin.
Il est vrai que presque partout, au moment de son affranchissement, le citadin Ñ artisan-cultivateur lui-même Ñ avait cherché à entraîner la campagne, à lui aider pour son affranchissement. Pendant deux siècles, les citadins, en Italie, en Espagne, en Allemagne, avaient soutenu une guerre acharnée contre les seigneurs féodaux. Des prodiges d'héroïsme et de persévérance furent déployés par les bourgeois dans cette guerre aux châteaux. Ils se saignaient à blanc pour se rendre maîtres des châteaux du féodalisme et abattre la forêt féodale qui les enveloppait.
Mais ils n'y réussirent qu'à moitié. De guerre lasse, ils conclurent enfin la paix par-dessus la tête du paysan. Ils le livrèrent au seigneur, en dehors du territoire conquis par la commune, pour acheter la paix. En Italie, en Allemagne, ils finirent par accepter le seigneur combourgeois, à condition qu'il vînt résider dans la commune. Ailleurs, ils finirent par partager sa domination sur le paysan. Et le seigneur se vengea de ce bas peuple, qu'il haïssait et méprisait, en ensanglantant ses rues par les luttes et la vengeance des familles seigneuriales, qui ne portaient pas leurs différents devant les syndics et juges communaux, mais les décidaient par l'épée, dans la rue, en lançant une partie des communaux contre une autre.
Le seigneur démoralisa aussi la commune par ses largesses, ses intrigues, son train de vie seigneurial, son éducation reçue à la cour de l'évêque ou du roi. Il lui fit épouser ses luttes. Et le bourgeois finit par imiter le seigneur : il devint seigneur à son tour, s'enrichissant lui aussi, du labeur des serfs parqués dans les villages.
Après quoi, le paysan prêta main-forte aux rois, aux empereurs, aux tsars naissants et aux papes quand ils se mirent à construire leurs royaumes et à assujettir les villes. Là où le paysan ne marcha pas sous leurs ordres, il les laissa faire.
C'est à la campagne, dans un château fort, situé au milieu de populations campagnardes, que se constituait lentement la royauté. Au XIIè siècle, elle n'existait que de nom, et nous savons aujourd'hui ce qu'il faut penser des gueux, chefs de petites bandes de brigands qui s'ornaient de ce nom : un nom qui, d'ailleurs Ñ Augustin Thierry l'a si bien démontré Ñ ne voulait pas dire grand'chose à cette époque.Lentement, par tâtonnements, un baron plus puissant ou plus rusé que les autres réussissait, çà et là, à s'élever au-dessus de ses confrères. L'Église s'empressait de l'appuyer. Et, par la force, la ruse, l'argent, le glaive et le poison en cas de besoin, un de ces barons féodaux grandissait aux dépens des autres. Mais ce ne fut jamais dans aucune des cités libres, qui avaient leur forum bruyant, leur roche Tarpéienne, ou leur fleuve pour les tyrans, que l'autorité royale réussit à se constituer : ce fut dans des villes grandies au sein de la campagne.
Après avoir vainement cherché à constituer cette autorité à Reims ou à Lyon, ce fut Paris, Ñ agglomération de villages et de bourgs entourés de riches campagnes, qui n'avaient pas encore connu la vie des cités libres ; ce fut à Westminster, aux portes de la populeuse cité de Londres ; ce fut dans le Kremlin, bâti au sein de riches villages sur les bords de la Moskva, après avoir échoué à Souzdal et à Vladimir, Ñ mais jamais à Novgorod ou Pskov, à Nuremberg, à Laon ou à Florence Ñ que l'autorité royale fut consolidée.
Les paysans des alentours leur fournissaient le blé, les chevaux et les hommes, et le commerce Ñ royal, non communal Ñ accroissait leurs richesses. L'Église les entoura de ses soins. Elle les protégea, leur vint au secours avec ses coffres-forts, leur inventa le saint de la localité et ses miracles. Elle entoura de sa vénération la Notre-Dame de Paris ou la Vierge d'Ibérie à Moscou. Et, pendant que la civilisation des cités libres, émancipées des évêques, prenait son élan juvénile, l'Église travailla âprement à reconstituer son autorité par l'intermédiaire de la royauté naissante, en entourant de ses soins, de son encens et de ses écus le berceau royal de celui qu'elle avait choisi finalement pour refaire avec lui, par lui, son autorité ecclésiastique. A Paris, à Moscou, à Madrid, à Prague, vous la voyez penchée sur le berceau de la royauté, sa torche allumée à la main.
Âpre à la besogne, forte de son éducation étatiste, s'appuyant sur l'homme de volonté ou de ruse qu'elle va prendre dans n'importe quelle classe de la société, versée dans l'intrigue et versée dans le droit romain et byzantin Ñ vous la voyez marcher sans relâche vers son idéal ; le roi hébraïque, absolu, mais obéissant au grand prêtre Ñ le bras séculier aux ordres du pouvoir ecclésiastique.
Au XVIè siècle, ce lent travail des deux conjurés est déjà en pleine vigueur. Un roi domine déjà les autres barons, ses rivaux, et cette force viendra s'abattre sur les cités libres pour les écraser à leur tour.
D'ailleurs, les villes du XVIè siècle n'étaient plus ce qu'elle avaient été aux XIIè, XIIIè et XIVè siècles.Elles étaient nées de la révolution libertaire. Mais elles n'eurent pas le courage d'étendre leurs idées d'égalité aux campagnes voisines, pas même à ceux qui étaient venus s'établir plus tard dans leurs enceintes, asiles de liberté, pour y créer les arts industriels.
Une distinction entre les vieilles familles qui avaient fait la révolution du XIIè siècle, ou «les familles» tout court, et ceux qui vinrent s'établir plus tard dans la cité, se rencontre dans toutes les villes. La vieille «guilde des marchands» n'entend pas recevoir les nouveaux-venus. Elle refuse se s'incorporer les «arts jeunes» pour le commerce. Et, de simple commis de la cité qu'elle était autrefois, lorsqu'elle faisait le commerce étranger pour toute la cité, elle devient l'entremetteur qui s'enrichit pour son compte dans le commerce lointain. Elle importe le faste oriental et, plus tard, s'allie au seigneur combourgeois et au prêtre ; ou bien, elle va chercher appui chez le roi naissant, pour maintenir son droit à l'enrichissement, son monopole commercial. Devenu personnel, le commerce tue la libre cité.
Les guildes des anciens métiers dont se composait au début la cité et son gouvernement ne veulent pas reconnaître non plus les mêmes droits aux jeunes guildes, formées plus tard par les jeunes métiers. Ceux-ci doivent conquérir leurs droits par une révolution. Et c'est ce qu'ils font, partout. Mais si cette révolution devient, pour la plupart, le point de départ d'un renouveau de toute la vie et de tous les arts (cela se voit si bien à Florence), dans d'autres cités, elle se termine par la victoire du popolo grassosur le popolo bassoÑ par un écrasement, par des déportations en masse, des exécutions, surtout quand les seigneurs et les prêtres s'en mêlent.
Et, faut-il le dire, c'est la défense du «bas peuple» que le roi prendra pour prétexte, afin d'écraser le «peuple gras» et les subjuguer les uns et les autres, lorsqu'il se sera rendu maître de la cité !
Et puis, les cités devaient mourir, puisque les idées mêmes des hommes avaient changé.L'enseignement du droit canonique et du droit romain avait perverti les esprits.L'Européen du XIIè siècle était essentiellement fédéraliste. Homme de libre initiative, de libre entente, d'unions voulues et librement consenties, il voyait en lui-même le point de départ de toute société. Il ne cherchait pas son salut dans l'obéissance ; il ne demandait pas un sauveur de la société. L'idée de discipline chrétienne et romaine lui était inconnue.
Mais, sous l'influence de l'Église chrétienne toujours amoureuse d'autorité, toujours jalouse d'imposer sa domination sur les âmes et surtout le travail des fidèles ; et d'autre part, sous l'influence du droit romain qui déjà, dès le XIIè siècle, fait ravage à la cour des puissants seigneurs, rois et papes, et devient bientôt l'étude favorite dans les universités Ñ sous l'influence de ces deux enseignements, qui s'accordent si bien, quoique ennemis acharnés à l'origine, les esprits se dépravent à mesure que le prêtre et le légiste triomphent.
L'homme devient amoureux de l'autorité. Une révolution des bas métiers s'accomplit-elle dans une commune, la commune appelle un sauveur. Elle se donne un dictateur, un César municipal, et elle lui accorde pleins pouvoirs pour exterminer le parti opposé. Et il en profite, avec tous les raffinements de cruauté que lui souffle l'Église ou les exemples rapportés des royaumes despotiques de l'Orient.
L'Église l'appuie sans doute. N'a-t-elle pas toujours rêvé le roi biblique, qui s'agenouillera devant le grand-prêtre et en sera l'instrument docile ? N'a-t-elle pas haï de toute sa force ces idées de rationalisme qui soufflaient sur les villes libres lors de la première Renaissance, celle du XIIè siècle ; n'a-t-elle pas maudit ces idées «païennes» qui ramenaient l'homme à la nature sous l'influence de la re-découverte de la civilisation grecque ? Et plus tard, n'a-t-elle pas fait étouffer par les princes ces idées, qui, au nom du christianisme primitif, soulevaient les hommes contre le pape, le prêtre et le culte en général ? Le feu, la roue, le gibet Ñ ces armes si chères de tout temps à l'Église Ñ furent mis en jeu contre ces hérétiques. Quel que soit l'instrument : pape, roi ou dictateur Ñ peu lui importe pourvu que le feu, la roue et le gibet fonctionnent contre ses ennemis.
Et sous ce double enseignement du légiste romain et du prêtre, l'esprit fédéraliste, l'esprit d'initiative et de libre entente se mourait, pour faire place à l'esprit de discipline, d'organisation pyramidale, autoritaire. Le riche et la plèbe demandaient, l'un et l'autre, un sauveur.
Et lorsque le sauveur se présenta ; lorsque le roi, enrichi loin du tumulte du forum, dans quelque ville de sa création, appuyé par la richissime Église et suivi de nobles conquis et de paysans, frappa aux portes des cités, promettant au «bas peuple» sa haute protection contre les riches, et aux riches obéissants sa protection contre les pauvres révoltés, Ñ les villes, rongées elle-mêmes déjà par le chancre de l'autorité, n'eurent plus la force de lui résister.
Et puis, les Mongols avaient conquis et dévasté l'Europe orientale au XIIIè siècle, et un empire se constituait là-bas, à Moscou, sous la protection des khans tartares et de l'église chrétienne russe. Les Turcs étaient venus s'implanter en Europe et poussaient, en 1453, jusqu'à Vienne, dévastant tout sur leur passage. Des États puissants se constituaient en Pologne, en Bohême, en Hongrie, au centre de l'Europe... Tandis qu'à l'autre extrémité, la guerre d'extermination menée contre les Maures en Espagne permettait à un autre empire puissant de se constituer en Castille et Aragon, appuyé sur l'Église romaine et l'inquisition Ñ sur le glaive et le bûcher.
Ces invasions et ces guerres amenaient forcément l'Europe à entrer dans une nouvelle phase Ñ celle des États militaires.
Puisque les communes elles-mêmes devenaient de petits États, ces petits États, forcément, devaient être engloutis par les grands...
La victoire de l'État sur les communes du moyen âge et les institutions fédéralistes de l'époque ne fut cependant pas immédiate. Un moment, elle fut menacée au point même de devenir douteuse.Un immense mouvement populaire Ñ religieux quant à sa forme et ses expressions, mais éminemment égalitaire et communiste dans ses aspirations Ñ se produisit dans les villes et les campagnes de l'Europe centrale.
VII
Déjà, au XIVè siècle (en 1358 en France et en 1381 en Angleterre), deux grands mouvements semblables avaient eu lieu. Les deux puissants soulèvements de la Jacquerie et de Wat Tyler avaient secoué la société jusque dans ses fondements. L'un et l'autre, cependant, avaient été dirigés principalement contre les seigneurs, et quoique vaincu l'un et l'autre, ils brisèrent la puissance féodale. Le soulèvement des paysans en Angleterre mit fin au servage, et la Jacquerie, en France, l'enraya tellement dans son développement, que désormais l'institution du servage ne pouvait plus que végéter sans jamais atteindre le développement qu'elle atteint plus tard en Allemagne et dans l'Europe orientale.
Maintenant, au XVIè siècle, un mouvement similaire se produisait au centre de l'Europe. Sous le nom de soulèvement hussite en Bohême, d'anabaptiste en Allemagne, en Suisse et aux Pays-Bas, ce fut Ñ en plus de la révolte contre le seigneur Ñ une révolte complète contre l'État et l'Église, contre le droit romain et canonique, au nom du christianisme primitif (3).
Longtemps travesti par les historiens étatistes et ecclésiastiques, ce mouvement commence à peine à être compris aujourd'hui.
La liberté absolue de l'individu, qui ne doit obéir qu'aux seuls commandements de sa conscience, et le communisme furent le mot d'ordre de ce soulèvement. Et ce ne fut que plus tard, après que l'État et l'Eglise réussirent à exterminer ses plus ardents défenseurs, et à l'escamoter à leur profit, que ce mouvement, rapetissé et privé de son caractère révolutionnaire, devint la Réforme de Luther.
Il commença par l'anarchisme communiste, prêché et mis en pratique en quelques endroits. Et si l'on passe outre aux formules religieuses, qui furent un tribut à l'époque, on y trouve l'essence même du courant d'idées que nous représentons en ce moment : la négation de toutes les lois, de l'État ou divines, Ñ la conscience de chaque individu devant être sa seule et unique loi ; la commune, maîtresse absolue de ses destinées, reprenant aux seigneurs toutes les terres et refusant toute redevance personnelle ou en argent à l'État ; le communisme enfin et l'égalité mise en pratique. Aussi, quand on demandait à Denck, un des philosophes du mouvement anabaptiste, s'il ne reconnaissait cependant pas l'autorité de la Bible, il répondait que, seule, la règle de conduite que chaque individu trouve, pour soi,dans la Bible, lui est obligatoire. Et cependant, ces formules mêmes, si vagues, empruntées au jargon ecclésiastique, Ñ cette autorité «du livre», auquel on emprunte si facilement des arguments pour et contre le communisme, pour et contre l'autorité, et si indécis quand il s'agit de nettement affirmer la liberté, Ñ cette tendance même religieuse ne renfermait-elle pas déjà en germe la défaite certaine du soulèvement ?
Né dans les villes, ce mouvement s'étendit bientôt aux campagnes. Les paysans refusaient d'obéir à qui que ce soit et, plantant un vieux soulier sur une pique en guise de drapeau, reprenaient les terres aux seigneurs, brisaient les liens du servage, chassaient prêtre et juge, se constituaient en communauté libres. Et ce ne fut que par le bûcher, la roue et le gibet, ce ne fut qu'en massacrant plus de cent mille paysans en quelques années, que le pouvoir royal ou impérial, allié à celui de l'Église papale ou réformée Ñ Luther poussant au massacre des paysans plus violemment encore que le pape, Ñ mit fin à ces soulèvements qui avaient menacé un moment la constitution des États naissants.
Née de l'anabaptisme populaire, la réforme luthérienne, appuyée sur l'État, massacra le peuple et écrasa le mouvement auquel elle avait emprunté sa force à son origine. Les débris de cette vague immense se réfugièrent dans les communautés des «Frères Moraves», qui, à leur tour, furent détruites cent ans plus tard par l'Église et l'État. Ceux d'entre eux qui ne furent pas exterminés allèrent chercher asile, les uns au sud-est de la Russie, les autres au Groenland, où ils purent continuer jusqu'à nos jours à vivre en communauté, refusant tout service à l'État.
Désormais, l'État était assuré de son existence. Le légiste, le prêtre et le seigneur-soldat, constitués en alliance solidaire autour des trônes, pouvaient poursuivre leur Ïuvre d'annihilation.Que de mensonges, accumulés par les historiens étatistes, aux gages de l'État, sur cette période !
En effet, n'avons-nous pas tous appris, par exemple, que l'État avait rendu le grand service de constituer, sur les ruines de la société féodale, les unions nationales, rendues impossibles autrefois par les rivalités des cités ? Tous nous l'avons appris à l'école, et presque tous nous l'avons cru dans l'âge mûr.
Et cependant, nous apprenons aujourd'hui, que malgré toutes les rivalités, les cités médiévales avaient déjà travaillé pendant quatre siècle à constituer ces unions, par la fédération voulue, librement consentie, et qu'elles y avaient réussi.
L'union Lombarde, par exemple, englobait les cités de la haute Italie et avait sa caisse fédérale, gardée à Gênes et à Venise. D'autres fédérations, telle que l'union Toscane, l'union Rhénane ( qui comprenait soixante villes), les fédérations de la Westphalie, de la Bohême, de la Serbie, de la Pologne, des villes Russes, couvraient l'Europe. En même temps, l'union commerciale de la Hansa englobait des villes scandinaves, allemandes, polonaises et russes dans tout le bassin de la Baltique. Il y avait là, déjà, tous les éléments, ainsi que le fait même, de larges agglomérations humaines, librement constituées.
Vous voulez la preuve vivante de ces groupements ? Vous l'avez dans la Suisse ! Là, l'union s'affirmait d'abord entre les communes de village ( les Vieux Cantons), tout comme elle se constituait en France à la même époque dans tout le Laonnais. Et, puisque en Suisse la séparation entre la ville et le village n'a jamais été aussi profonde que pour les villes de grand commerce lointain, les villes prêtèrent main-forte à l'insurrection des paysans (du XVIè siècle), et l'union engloba villes et villages pour constituer une fédération qui se maintient jusqu'à nos jours.
Mais l'État, de par son principe même, ne peut tolérer la fédération libre. Celle-ci représente cette horreur du légiste : «l'État dans l'État.» L'État ne reconnaît pas une union librement consentie, fonctionnant dans son sein : il ne connaît que des sujets.Lui seul, et sa sÏur, l'Église, s'accaparent le droit de servir de trait d'union entre les hommes.Par conséquent l'État doit, forcément, anéantir les cités basées sur l'union directe entre citoyens. Il doit abolir toute union dans la cité, abolir la cité elle-même, abolir toute union directe entre cités. Au principe fédératif, il doit substituer le principe de soumission, de discipline. C'est sa substance. Sans ce principe, il cesse d'être État.
Et le XVIè siècle Ñ siècle de carnage et de guerre Ñ se résume entièrement dans cette lutte de l'État naissant contre les villes libres et leurs fédérations. Les villes sont assiégées, prises d'assaut, mises au pillage, leurs habitants décimés ou exportés.
L'État remporte la victoire sur toute la ligne. Et les conséquences, les voilà :Au XVIè siècle, l'Europe était couverte de riches cités, dont les artisans, les maçons, les tisserands et les ciseleurs produisaient des merveilles d'art ; leurs universités jetaient les fondements de la science, leurs caravanes parcouraient les continents, et leurs vaisseaux sillonnaient les rivières et les mers.
Qu'en resta-t-il deux siècles plus tard ? Ñ Des villes qui avaient compté jusqu'à cinquante et cent mille habitants et avaient possédé (c'était le cas de Florence) plus d'écoles et, dans les hôpitaux communaux, plus de lits par habitant que n'en possèdent aujourd'hui les villes les mieux dotées sous ce rapport Ñ sont devenues des bourgades pourries. Leurs habitants massacrés ou déportés, l'État et l'Église s'emparent de leurs richesses. L'industrie se meurt sous la tutelle minutieuse des employés de l'État. Le commerce est mort. Les routes mêmes, qui jadis reliaient ces villes entre elles, sont devenues absolument impraticables au XVIIè siècle.L'État, c'est la guerre. Et les guerres ravagent l'Europe, achevant de ruiner les villes que l'État n'a pas encore ruinées directement.
Les villages, du moins, n'avaient-ils pas gagné à la concentration étatiste ? Ñ non, certainement ! Ñ Lisez ce que nous disent les historiens sur la vie dans les campagnes en Écosse, en Toscane, en Allemagne au XIVè siècle, et comparez leurs descriptions d'alors avec celles de la misère en Angleterre aux approches de 1648, en France sous le «Roi-Soleil», Louis XIV, en Allemagne, en Italie, partout, après cent ans de domination étatique.La misère Ñ partout. Tous sont unanimes à la reconnaître, à la signaler. Là où le servage avait été aboli, il se reconstitue sous mille formes nouvelles ; et là où il n'avait pas encore été détruit, il se modèle, sous l'égide de l'État, en une institution féroce, portant tous les caractères de l'esclavage antique ou pire.
Mais pouvait-il sortir autre chose de la misère étatiste, puisque sa première préoccupation fut d'anéantir la commune de village après la ville, de détruire tous les liens qui existaient entre paysans, de livrer leurs terres au pillage des riches, de les soumettre, chacun individuellement, au fonctionnaire, au prêtre, au seigneur ?
VIII
Annihiler l'indépendance des cités ; piller les riches guildes de marchands et d'artisans ; centraliser entre ses mains le commerce extérieur des cités, et le ruiner ; s'emparer de toute l'administration intérieure des guildes et soumettre le commerce intérieur, ainsi que la fabrication de toute chose jusque dans ses moindres détails, à une nuée de fonctionnaires Ñ et tuer de cette façon l'industrie et les arts ; s'emparer des milices locales et de toute l'administration municipale, écraser les faibles au profit des forts par les impôts, et ruiner les pays par des guerres, Ñ tel fut le rôle de l'État naissant aux XVIè et XVIIè siècles vis-à-vis des agglomérations urbaines.Même tactique, évidemment, pour les villages, pour les paysans. Dès que l'État s'en sentit la force, il s'empressa de détruire la commune au village, de ruiner les paysans livrés à sa merci, et de mettre les terres communales au pillage.
Les historiens et les économistes aux gages de l'État nous ont enseigné, sans doute, que la commune de village, étant devenue une forme surannée de la possession du sol, forme qui entravait les progrès de l'agriculture, dut disparaître sous l'action des forces économiques naturelles. Les politiciens et les économistes bourgeois ne cessent de le répéter jusqu'à nos jours ; et il y a même des révolutionnaires et des socialistes Ñ ceux qui prétendent être scientifiques Ñ qui récitent cette fable convenue, apprise à l'école.Eh bien, jamais mensonge plus odieux n'a été affirmé dans la science. Mensonge voulu, car l'histoire fourmille de documents pour prouver à qui veut les connaître Ñ pour la France, il suffirait presque de consulter Dalloz Ñ que la commune de village fut d'abord privée par l'Etat de toutes ses attributions ; de son indépendance, de son pouvoir juridique et législatif ; et qu'ensuite ses terres furent, ou bien tout bonnement volées par les riches sous la protection de l'Etat, ou bien directement confisquées par l'Etat.
En France, le pillage commença dès le XVIè siècle et suivit son train, à plus vive allure, au siècle suivant. Dès 1659, l'Etat prenait les communes sous sa haute tutelle, et l'on n'a qu'à consulter l'édit de 1667, de Louis XIV, pour apprendre quel pillage des biens communaux se faisait dès cette époque. Ñ «Chacun s'en est accommodé selon sa bienséance, ... on les a partagés,... pour dépouiller les communes on s'est servi de dettes simulées» - disait le «Roi-Soleil» dans cet édit... et deux ans plus tard il confisquait à son profit tous les revenus des communes. Ñ C'est ce qu'on appelle «mort naturelle» en langage soi-disant scientifique.Au siècle suivant, on estime que la moitié, au bas mot, des terres communales fut simplement appropriée, sous le patronage de l'État, par la noblesse et le clergé. Et cependant, jusqu'en 1737, la commune continuait d'exister. L'assemblée du village se rassemblait sous l'orme, allouait les terres, distribuait les impôts Ñ vous pouvez en trouver les documents chez Babeau ( Le Village sous l'ancien régime), Turgot, dans la province dont il était l'intendant, avait cependant déjà trouvé les assemblées de village «trop bruyantes», et il les avait abolies dans son intendance pour y substituer des assemblées élues parmi les gros bonnets du village. Et, à la veille de la Révolution, en 1787, l'État généralisa cette mesure. Le mirétait aboli, et les affaires des communes tombèrent ainsi entre les mains que quelques syndics, élus par les plus riches bourgeois et paysans.
La Constituante s'empressa de confirmer cette loi, en décembre 1789, et les bourgeois se substituèrent alors aux seigneurs pour dépouiller les communes de ce qu'il leur restait de terre communales. Il fallut alors Jacquerie sur Jacquerie pour forcer la Convention, en 1793, à confirmer ce que les paysans révoltés venaient d'accomplir dans la partie orientale de la France. C'est-à-dire, la convention ordonna le retour des terres communales aux paysans Ñ chose qui ne se fit d'ailleurs que là où elle était déjà faite révolutionnairement.C'est le sort, vous le savez, de toutes les lois révolutionnaires. Elles n'entrent en vigueur que là où le fait est déjà accompli.
La législation avait voulu y mettre de son fiel bourgeois. Son intention était que les terres communales fussent partagées, en parts égales, seulement aux citoyens «actifs» Ñ c'est-à-dire entre les bourgeois du village. D'un coup de plume, elle voulait déposséder les «citoyens passifs», c'est-à-dire la masse des paysans appauvris, qui avaient le plus besoin de ces terres. Sur quoi, heureusement, il y eut de nouvelles Jacqueries, et la Convention autorisa, en juillet 1798, le partage des terres par tête, entre tous les habitants Ñ chose, encore, qui ne fut faite que par-ci par-là, mais qui servit de prétexte à une nouveau pillage des terres communales.
Ces mesures n'étaient-elles pas déjà suffisantes pour provoquer ce que Messieurs appellent «la mort naturelle» de la commune ? Et cependant la commune vivait toujours. Alors, le 24 août 1794, la réaction arrivée au pouvoir frappa le grand coup. L'État confisqua toutes les terres des communes et en fit un fonds de garantie de la dette publique, les mettant aux enchères et les livrant à ses créatures, les thermidoriens.Le 2 prairial, an V, après trois ans de curée, cette loi fut heureusement abrogée. Mais, du même coup, les communes furent abolies et remplacées par des conseils cantonaux, afin que l'État pût les peupler plus facilement de ses créatures. Cela dura jusqu'en 1801, lorsque les communes furent réintroduites ; mais alors le gouvernement se chargea lui-même de nommer les maires et les syndics dans chacune des 360.000 communes ! Et cette absurdité dura jusqu'à la Révolution de juillet 1839 ; après quoi, la loi de 1789 fut réintroduite. Et, entre temps, les terres communales furent à nouveau confisquées en entier par l'État, en 1813, et pillées à nouveau pendant trois ans. Ce qui en resta ne fut rendu aux communes qu'en 1816.
Croyez-vous que c'est fini ? Ñ Pas du tout ! Chaque nouveau régime a vu dans les terres communales une source de récompense pour ses suppôts. Aussi, depuis 1830, à trois reprises différentes Ñ la première fois en 1837 et la dernière sous Napoléon III Ñ des lois furent promulguées pour forcerles paysans à partager ce qu'il leur restait de forêts et de pâturages communaux, et trois fois l'État fut obligé d'abroger ces lois, à cause de la résistance des paysans. Tout de même, Napoléon III sut en profiter pour saisir quelques larges propriétés et en faire des cadeaux à certaines de ses créatures.
Voilà les faits. Et voilà ce que ces Messieurs appellent, en langage «scientifique», la mort naturelle de la possession communale «sous l'influence des lois économiques». Autant vaudrait nommer mort naturelle le massacre de cent mille soldats sur les champs de bataille !
Eh bien, ce qui se fit en France, se fit en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche Ñ partout en Europe, à l'exception des pays slaves.Mais quoi ! les époques de recrudescence du pillage des communes se correspondent dans toute l'Europe occidentale. Les procédés seuls varient. Ainsi, en Angleterre, on n'osa pas procéder par des mesures générales ; on préféra passer au Parlement quelques milliers d'enclosure acts(actes de clôture) séparés, par lesquels, dans chaque cas spécial, le Parlement sanctionna la confiscation Ñ il le fait jusqu'à présent Ñ et donna au seigneur le droit de garder les terres communales qu'il avait ceintes d'un enclos. Et, alors que la nature a respecté jusqu'à présent les sillons étroits par lesquels les champs communaux se divisaient temporairement entre les diverses familles de village en Angleterre, et que nous avons dans les livres d'un certain Marshal des descriptions nettes de cette forme de possession au commencement du XIXè siècle, il ne manque pas de savants (tel Seebohm, digne émule de Fustel de Coulanges) pour soutenir et enseigner que la commune n'a jamais existé en Angleterre autrement que comme ferme de servage !
En Belgique, en Allemagne, en Italie, en Espagne, nous retrouvons les mêmes procédés. Et, d'une façon ou d'une autre, l'appropriation personnelle des terres, jadis communales, se trouva presque achevée vers les années cinquante du XIXè siècle. De leurs terres communales, les paysans n'ont plus gardé que des lambeaux.
Voilà la façon dont cette assurance mutuelle entre le seigneur, le prêtre, le soldat et le juge Ñ l'État Ñ a procédé envers les paysans afin de les dépouiller de leur dernière garantie contre la misère et contre l'asservissement économique.
Mais pendant qu'il organisait et sanctionnait ce pillage, l'État pouvait-il respecter l'institution de la commune, comme organe de la vie locale ?- Évidemment non.
Admettre que des citoyens constituent entre eux une fédération qui s'approprie quelques-unes des fonctions de l'État, eût été une contradiction en principe. L'État demande à ses sujets la soumission directe, personnelle, sans intermédiaires ; il veut l'égalité dans la servitude ; il ne peut admettre «l'État dans l'État».
Aussi, dès que l'État commença à se constituer au XVIè siècle, il travailla à détruire tous les liens d'union, qui existaient entre citoyens, soit à la ville, soit au village. S'il tolérait, sous le nom d'institutions municipales, quelques vestiges d'autonomie Ñ jamais d'indépendance, Ñ c'était uniquement dans un but fiscal, pour dégrever d'autant le budget central : ou bien, pour permettre aux gros bonnets de la province de s'enrichir aux dépens du peuple, comme cela fut le cas en Angleterre, légalement jusqu'à ces dernières années, et jusqu'à aujourd'hui dans les institutions et les mÏurs.
Cela se comprend. La vie locale est de droit coutumier, tandis que la centralisation des pouvoirs est de droit romain. Les deux ne peuvent vivre côte à côte ; ceci devait tuer cela.
C'est pourquoi, sous le régime français en Algérie, lorsqu'une djemmahkabyle Ñ une communauté de village Ñ veut plaider pour ses terres, chaque habitant de la commune doit porter une plainte isolée aux tribunaux, qui jugeront cinquante ou deux cents affaires isolées, plutôt que d'accepter la plainte collective de la commune. Le code jacobin de la Convention (connu sous le nom de Code Napoléon) connaît à peine le droit coutumier : il préfère le droit romain, ou plutôt le droit byzantin.
C'est pourquoi, toujours en France, lorsque le vent a abattu un arbre sur une route nationale, ou qu'un paysan, ne voulant pas faire lui-même la corvée pour la réparation d'une route communale, préfère payer deux ou trois francs au casseur de pierres Ñ il faut que douze à quinze employés des ministères de l'intérieur et des finances soient mis en mouvement et que plus de cinquante papierssoient échangés entre ces austères fonctionnaires, avant que l'arbre puisse être vendu, ou que le paysan reçoive la permission de verser ses deux ou trois francs à la caisse de la commune.
Vous en doutez, peut-être ? Eh bien, vous trouverez ces cinquante papiers, énumérés et dûment numérotés par M. Tricoche, dans le Journal des Economistes(avril, 1893).
Ceci, bien entendu, sous la troisième République, car je ne parle pas des procédés barbares de l'Ancien régime qui se bornait à cinq ou six paperasses tout au plus. Aussi, les savants vous diront-ils qu'à cette époque barbare, le contrôle de l'État n'était que fictif.
Et si ce n'était que cela ! Ce ne serait, après tout, qu'une vingtaine de mille fonctionnaires de trop et un milliard de plus inscrit au budget. Une bagatelle pour les amoureux de «l'ordre» et de l'alignement.
Mais il y a pis au fond de tout cela, il y a le principequi tue tout.
Les paysans d'un village ont mille intérêts communs : intérêts de ménage, de voisinage, de rapports constants. Ils sont forcément amenés à s'unir pour mille choses diverses. Mais l'État ne veut pas, ne peut pas admettre qu'ils s'unissent ! Puisqu'il leur donne l'école et le prêtre, le gendarme et le juge Ñ cela doit leur suffire. Et si d'autres intérêts surgissent, Ñ qu'ils passent par la filière de l'État et de l'Église.
Aussi, jusqu'en 1883, il était sévèrement défendu en France, aux villageois, de se syndiquer, ne serait-ce que pour acheter ensemble des engrais chimiques ou irriguer leurs prairies. Ce n'est qu'en 1883-1886 que la République se décida à accorder ce droit aux paysans, en votant, avec force précautions et entraves, une loi sur les syndicats.
Et nous, abrutis par l'éducation étatiste, nous sommes capables de nous réjouir des progrès soudains accomplis par les syndicats agricoles, sans rougir à l'idée que ce droit dont les paysans furent privés jusqu'à nos jours, appartenait à l'époque du moyen âge, sans contestation aucune, à chaque homme Ñ libre ou serf. Esclaves que nous sommes, nous y voyons déjà une «conquête de la démocratie».
Voilà à quel état d'abrutissement nous en sommes arrivés avec notre éducation faussée, viciée par l'État, et nos préjugés étatistes !
IX
Ñ «Si vous avez des intérêts communs, à la ville ou au village, Ñ demandez à l'État ou à l'Église de s'en occuper. Mais il est défendu de vous allier directement pour vous en occuper vous-mêmes ! » Telle est la formule qui résonne sans toute l'europe depuis le XVIè siècle.Ñ «Toutes alliances, connivences, congrégations, chapitres, ordinances et serments, faits ou à faire entre charpentiers et maçons, seront nulles et annulées», lit-on déjà dans un édit du roi d'Angleterre Édouard III, à la fin du XIVè siècle. Mais il a fallu la défaite des villes et des insurrections populaires dont nous avons parlé, pour que l'État osât mettre la main sur toutes les institutions Ñ guildes, fraternités, etc., Ñ qui reliaient entre eux les artisans, et les anéantir.
C'est ce qui se voit si bien en Angleterre, où l'on possède une masse de documents pour suivre ce mouvement pas à pas. Peu à peu, l'État met la main sur toutes les guildes et les fraternités. Il les serre de près, abolit leurs conjurations, leurs syndics, qu'il remplace par ses fonctionnaires, leurs tribunaux, leurs festins ; et, au commencement du XVIè siècle, sous Henri VIII, l'État confisque sans autre forme de procédure tout ce que possèdent les guildes. L'héritier du grand roi protestant achève son Ïuvre.
C'est un vol au grand jour, sans excuses, comme l'a si bien dit Thorold Rogers. Et c'est encore ce vol que les économistes soi-disant scientifiques vont représenter comme la mort «naturelle» des guildes, sous l'influence des lois économiques !
En effet, l'État pouvait-il tolérer la guilde, la corporation de métier, avec son tribunal, sa milice, sa caisse, son organisation jurée ? C'était «l'État dans l'État» ! L'État, le vrai, devaitla détruire, et il la détruisit partout : en Angleterre, en France, en Allemagne, en Bohême, n'en conservant que les apparences, comme instrument du fisc, comme partie de sa vaste machine administrative.Et Ñ faut-il s'étonner que les guildes, les maîtrises et les jurandes, dépourvues de tout ce qui autrefois faisait leur vie, placées sous des fonctionnaires royaux, devenues simples rouages de l'administration, n'étaient plus, au XVIIIè siècle, qu'un encombrement, qu'un obstacle au développement des industries, alors qu'elles en furent la vie même quatre siècles auparavant ? L'État les avait tuées.
Mais il ne suffisait pas à l'État d'abolir ainsi tous les rouages de la vie intime des conjurations de métiers, qui le gênaient en se plaçant entre lui et ses sujets. Il ne lui suffisait pas de confisquer leurs caisses et leurs propriétés. Il devait s'emparer de leurs fonctions, aussi bien que de leur argent.
Dans une cité du moyen âge, lorsque les intérêts se trouvaient en conflit dans un même métier, ou que deux guildes différentes se trouvaient en désaccord, il n'y avait d'autre recours que la cité. Force leur était de s'arranger, d'arriver à un compromis quelconque, puisque toutes se trouvaient liées mutuellement dans la cité. Et jamais cela ne manquait de se faire Ñ par arbitrage, par appel à une autre cité au besoin.
Désormais, le seul arbitre fut l'État. Toutes les disputes locales, infimes parfois dans les petites villes de quelques cents habitants, devaient s'empiler sous forme de paperasses dans les bureaux du roi ou du parlement. Le parlement anglais fut inondé à la lettre de ces mille petites querelles locales. Il fallut alors dans la capitale des milliers de fonctionnaires Ñ vénaux pour la plupart Ñ pour classer, lire, juger tout cela, prononcer sur chaque moindre détail ; régler la façon dont il fallait forger un fer à cheval, blanchir telle toile, saler le hareng, faire le tonneau et ainsi de suite à l'infini... et le flot montait toujours !
Mais ce ne fut pas tout. Bientôt l'État mit la main sur le commerce d'exportation. Il y vit une source d'enrichissement Ñ il s'en empara. Jadis, lorsqu'une contestation surgissait entre deux villes sur la valeur des draps exportés, la pureté de la laine, ou la capacité des tonneaux de harengs, Ñ les villes se faisaient l'une à l'autre leurs remontrances. Si la dispute traînait en longueur, on s'adressait à une tierce ville pour qu'elle jugeât comme arbitre (cela se voyait continuellement). Ou bien on convoquait un congrès des guildes de tisserands ou de tonneliers, pour régler internationalement la qualité et la valeur des draps, ou la capacité des tonneaux.
Maintenant, ce fut l'État qui se chargea, à Londres ou à Paris, de régler tous ces différents. Par ses fonctionnaires, il réglait la contenance des tonneaux, précisait la qualité des draps, escomptait et ordonnait le nombre de fils et leur épaisseur dans la chaîne et dans la trame, s'immisçait par ses ordonnances jusque dans les moindres détails de chaque industrie.
Vous en devinez le résultat. L'industrie se mourait au dix-huitième siècle sous cette tutelle.Qu'était devenu, en effet, l'art de Benvenuto Cellini sous la tutelle de l'État ? Ñ Disparu ! Ñ Et l'architecture de ces guildes de maçons et de charpentiers dont nous admirons encore les Ïuvres d'art ? Ñ Regardez seulement les monuments hideux de la période étatiste, et d'un seul coup d'Ïil, vous saurez que l'architecture était morte, si bien morte que jusqu'à présent, elle n'a pu se relever des coups qui lui furent portés par l'État.
Que devenaient les tissus de Bruges, les draps de Hollande ? Où étaient ces forgerons, si habiles à manier le fer et qui, dans chaque bourgade européenne, savaient faire prêter ce métal ingrat aux décors les plus exquis ? Où étaient ces tourneurs, ces horlogers, ces ajusteurs qui avaient fait de Nuremberg une des gloires du moyen âge pour les instruments de précision ? Ñ Parlez-en à James Watt qui, pour sa machine à vapeur, chercha en vain pendant trente ans un ouvrier qui sût faire un cylindre à peu près rond, et dont la machine resta trente ans à l'état d'ébauche, faute d'ouvriers pour la construire.
Telle fut l'Ïuvre de l'État dans le domaine industriel. Tout ce qu'il savait faire, c'était de serrer la vis sur l'ouvrier, dépeupler la campagne, semer la misère dans la ville, réduire des millions d'êtres à l'état de meurt-la-faim, imposer le servage industriel.
Et ce sont ces méchantes épaves des anciennes guildes, ces organismes meurtris et pressurés par l'État, ces rouages inutile de l'administration, que les économistes, toujours «scientifiques», ont l'ignorance de confondre avec les guildes du moyen âge. Ce que la Grande Révolution balaya, comme nuisible à l'industrie, Ñ ce ne fut pas la guilde, ni même l'union de métier ; ce fut un rouage inutile et nuisible de la machine étatique.
Mais ce que la Révolution se garda bien de balayer, Ñ c'est le pouvoir de l'État sur l'industrie, sur le serf de l'usine.Vous souvenez-vous de la discussion qui eut lieu à la Convention Ñ à la terrible Convention Ñ à propos d'une grève ? Aux doléances des grévistes, la Convention répondit (je cite de mémoire) :
«L'État seul a le devoir de veiller aux intérêts de tous les citoyens. En faisant grève, vous faites une coalition, vous créez un État dans l'État. Donc Ñ la mort !»
Dans cette réponse on n'a vu que le caractère bourgeois de la Révolution. Mais n'a-t-elle pas un sens beaucoup plus profond ? Ne résume-t-elle pas l'attitude de l'État, qui trouva son expression entière et logique dans le jacobinisme de 1793, vis-à-vis de la société entière ? Ñ «Vous avez à vous plaindre ? Portez plainte à l'État ! Lui seul a la mission de redresser les griefs de ses sujets. Quant à vous coaliser pour vous défendre Ñ jamais !» C'était dans ce sens que la République s'appelait une et indivisible.
Le socialiste jacobin moderne ne pense-t-il pas de même ? La Convention n'a-t-elle pas traduit le fond de sa pensée avec la logique sévère qui lui était propre ?
Dans cette réponse de la Convention se trouva résumée l'attitude de tous les États vis-à-vis de toutes les coalitions et de toutes les sociétés privées, quel que fût leur but.
Pour la grève, c'est jusqu'à présent le cas en Russie, où la grève est considérée comme un crime de lèse-Etat (4). En grande partie aussi en Allemagne, où le jeune Guillaume disait, tout récemment encore aux mineurs : «Appelez-en à moi ; mais si jamais vous vous permettez l'action vous-mêmes, vous connaîtrez le sabre de mes soldats !»
C'est encore, et presque toujours le cas en France. Et c'est à peine si en Angleterre, après avoir lutté pendant cent ans par la société secrète, par le poignard aux traitres et aux maîtres, par la poudre explosive versée sous les machines (pas plus loin qu'en 1860), par l'émeri versé dans les boîtes à graisse et le reste, que les travailleurs anglais commencent à conquérir le droit de grève, et l'auront bientôt en entier Ñ s'ils ne tombent pas dans les pièges que leur tend déjà l'État, en cherchant à leur imposer son arbitrage obligatoire, en échange de la loi des huit heures.
Plus d'un siècle de luttes terribles ! Et que de misères, que d'ouvriers morts en prison, transportés en Australie, fusillés, pendus, pour reconquérir le droit de se coaliser, lequel Ñ je ne me lasse pas de le répéter Ñ chaque homme, libre ou serf, pratiquait librement, tant que l'État n'eut pas imposé sa lourde main sur les sociétés.
Mais quoi ! Est-ce l'ouvrier seul qui fut traité de cette façon ?Souvenez-vous seulement des luttes que la bourgeoisie dut soutenir contre l'État pour conquérir le droit de se constituer en sociétés commerciales Ñ un droit que l'État ne commença à concéder que lorsqu'il y découvrit un moyen commode de créer des monopoles à l'avantage de ses créatures et d'alimenter sa caisse. Pensez aux luttes pour oser écrire, parler, ou simplement penser autrement que l'État ne l'ordonne par l'Académie, l'Université et l'Église ! Aux luttes qu'il faut soutenir jusqu'à ce jour pour pouvoir enseigner aux enfants à lire Ñ droit que l'État se réserve sans l'utiliser ! Aux luttes même pour obtenir le droit de s'amuser en commun ! Sans parler de celles qu'il faudrait soutenir pour oser choisir son juge et sa loi Ñ chose qui fut autrefois de pratique journalière, Ñ ni des luttes qui nous séparent du jour où on mettra au feu ce livre des peines infâmes, inventées par l'esprit de l'Inquisition et des empires despotiques de l'Orient, connu sous le nom de Code pénal !
Voyez ensuite l'impôt, Ñ institution d'origine purement étatiste Ñ cette arme formidable dont l'État fait usage, en Europe, comme dans les jeunes sociétés des États-Unis, pour tenir les masses sous son talon, favoriser les amis, ruiner le grand nombre à l'avantage des gouvernants et maintenir les vieilles divisions et les vieilles castes.Prenez ensuite les guerres, sans lesquelles les États ne peuvent ni se constituer ni se maintenir, guerres qui deviennent fatales, inévitables, dès que l'on admet que telle région, Ñ parce que ÉtatÑ peut avoir des intérêts opposés à ceux de ses voisins. Pensez aux guerres passées et à celles que les peuples subjugués devront mener pour conquérir le droit de respirer librement ; aux guerres pour les marchés ; aux guerres pour créer des empires coloniaux... Et ce que chaque guerre, victorieuse ou non, amène après soi de servitude, vous ne le savez malheureusement que trop en France.
Et enfin, ce qui est pire que tout ce que je viens d'énumérer, c'est que l'éducation que nous recevons tous de l'État, à l'école et plus tard, a tellement vicié nos cerveaux que la notion même de liberté finit par s'égarer, se travestir en servitude.Triste spectacle que de voir ceux qui se croient révolutionnaires vouer leurs haines les plus profondes à l'anarchiste Ñ parce que les conceptions de celui-ci sur la liberté dépassent leurs conceptions mesquines et étroites de la liberté, apprises à l'école étatiste. Et cependant, ce spectacle est un fait.
La philosophie libertaire est étouffée par la pseudo-philosophie romano-catholique de l'État. L'histoire est viciée dès sa première page où elle ment en parlant des royautés mérovingienne et carolingienne, jusqu'à sa dernière page où elle glorifie le jacobinisme et ne veut pas connaître le peuple dans son oeuvre propre de création des institutions. Les sciences naturelles sont perverties pour être mises au service de la double idole, Église-État. La psychologie de l'individu, et encore plus celle des sociétés, sont falsifiées dans chacune de leurs assertions pour justifier la triple alliance du soldat, du prêtre et du bourreau. La morale, enfin, après avoir prêché pendant des siècles l'obéissance à l'Église, ou au livre, ne s'en émancipe aujourd'hui que pour prêcher la servitude envers l'État. Ñ «Point d'obligations morales directes envers ton voisin, point même de sentiment de solidarité ; toutes tes obligations sont envers l'État» nous dit-on, nous enseigne-t-on dans ce nouveau culte de la vieille divinité romaine et césarienne. «Le voisin, le camarade, le compagnon Ñ oublie-les.» Tu ne les connaîtras plus que par l'intermédiaire d'un organe de ton État. Et tous vous vous ferez une vertu de lui être également asservis.
Et la glorification de l'État et de la discipline, à laquelle travaillent l'Université et l'Église, la presse et les partis politiques, se prêcha si bien que les révolutionnaires mêmes n'osent regarder en face ce fétiche.
Le radical moderne est centralisateur, étatiste, jacobin à outrance. Et le socialiste lui emboîte le pas. Comme le Florentin de la fin du XVè siècle, qui ne savait plus qu'invoquer la dictature et l'État, pour le sauver des patriciens, Ñ le socialiste ne sait qu'invoquer toujours les mêmes dieux, la dictature et l'État, pour le sauver des abominations du régime économique, créées par ce même État !
Si l'on approfondit un peu toutes ces diverses catégories de faits, que j'ai à peine effleurés dans ce court aperçu, on comprendra pourquoi, Ñ voyant l'État, tel qu'il fut dans l'histoire, et tel qu'il est dans son essence même aujourd'hui Ñ et convaincus qu'une institution sociale ne peut pas se prêter à tousles buts voulus, puisque, comme chaque organe, elle fut développée par telle fonction, dans tel but, et non pas dans tous les buts possibles, Ñ on comprendra, dis-je, pourquoi nous concluons à l'abolition de l'État.Nous y voyons l'institution, développée dans l'histoire des sociétés humaines pour empêcher l'union directe entre les hommes, pour entraver le développement de l'initiative locale et individuelle, pour broyer les libertés qui existaient, pour empêcher leur nouvelle éclosion.
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Et nous savons qu'une institution, qui a tout un passé datant de plusieurs milliers d'années, ne peut pas se prêter à une fonction opposée à celle pour laquelle elle fut développée dans le cours de l'histoire.
A cet argument, absolument inébranlable pour quiconque a réfléchi sur l'histoire Ñ que nous répond-on ?
On répond par un argument... presque enfantin.
-«L'État est là, nous dit-on. Il existe, il représente une puissante organisation, toute faite. Pourquoi le détruire, au lieu de l'utiliser ? Elle fonctionne pour le mal Ñ c'est vrai ; mais c'est parce qu'elle est aux mains des exploiteurs. Tombée aux mains du peuple, pourquoi ne serait-elle pas utilisée dans un meilleur but, pour le bien du peuple ?
Toujours le même rêve, Ñ du marquis de Posa, dans le drame de Schiller, essayant de faire de l'absolutisme un instrument d'affranchissement ; ou bien le rêve du doux abbé Pierre, dans Romede Zola, voulant faire de l'Église, le levier du socialisme ! ...
Qu'il est triste d'avoir à répondre à de pareils arguments ! Car ceux qui raisonnent ainsi, ou bien n'ont pas le moindre soupçon sur le vrai rôle historique de l'État ; ou bien ils conçoivent la révolution sociale sous une forme tellement insignifiante, tellement anodine, qu'elle n'a plus rien de commun avec les aspirations socialistes.
Prenez un exemple concret, la France.
Tous, tant que nous sommes ici, nous avons certainement signalé ce fait frappant, que la Troisième République, malgré sa forme républicaine de gouvernement, est restée monarchique, dans son essence. Tous, nous lui avons reproché de ne pas avoir républicanisé la France Ñ je ne dis pas de n'avoir rien fait pour la révolution sociale,mais de ne pas avoir seulement introduit les moeurs de l'esprit simplement républicain. Car le peu qui s'est fait depuis vingt-cinq ans pour démocratiser les moeurs, ou pour répandre quelque peu d'instruction, s'est fait partout, dans toutes les monarchies européennes, sous la poussée même des temps que nous traversons. Ñ D'où vient donc l'étrange anomalie d'une république restée monarchique ?
Elle vient de ce que la France est restée État, au même point qu'elle l'était il y a trente ans. Les détenteurs du pouvoir ont changé de nom ; mais tout cet immense échafaudage ministériel, toute cette organisation de ronds de cuir centralisés, toute cette imitation de la Rome des Césars qui s'est élaboré en France est resté ; et ces rouages continuent, comme jadis, à échanger leurs cinquante paperasses quand le vent a abattu un arbre sur une route nationale. L'estampille de la paperasse a changé ; mais l'État, son esprit, ses organes, sa centralisation territoriale et sa centralisation des fonctions sont restés. Et, comme une pieuvre, ils s'étendent de jour en jour sur le pays.
Les républicains Ñ je parle des sincères Ñ avaient nourri l'illusion que l'on pouvait «utiliser l'organisation de l'État» pour opérer un changement dans le sens républicain, et voilà les résultats. Alors qu'il fallait briser la vieille organisation, briserl'État et reconstruire une nouvelle organisation, en commençant par les fondements mêmes de la société Ñ la commune de village affranchie, l'union ouvrière libre, etc, Ñ ils ont pensé utiliser «l'organisation qui existait déjà». Et faute d'avoir compris que l'on ne fait pas marcher une institution historique dans le sens que l'on voudra lui indiquer, Ñ qu'elle a sa marche à elle, Ñ ils furent engloutis par l'institution.
Et cependant, dans ce cas, il ne s'agissait pas encore de modifier l'ensemble des rapports économiques dans la société. Il ne s'agissait que de réformer certains côtés seulement des rapports politiques entre hommes !
Mais après un échec si complet, en face d'une expérience si piteuse, on s'obstine à nous dire que la conquête des pouvoirs dans l'État, par le peuple, suffira pour accomplir la révolution sociale ! Ñ que la vieille machine, le vieil organisme, lentement élaboré au cours de l'histoire pour broyer la liberté, pour écraser l'individu, pour asseoir l'oppression sur une base légale, pour égarer le cerveau en l'habituant à la servitude Ñ se prêtera à merveille à de nouvelles fonctions ; qu'elle deviendra l'instrument, le cadre pour faire germer une vie nouvelle, pour asseoir la liberté et l'égalité sur des bases économiques, pour réveiller la société et marcher à la conquête d'un meilleur avenir !...
Quelle immense erreur !
Pour donner libre essor au socialisme, il s'agit de reconstruire de fond en comble une société, basée aujourd'hui sur l'étroit individualisme du boutiquier. Il s'agit, non seulement Ñ comme on l'a dit quelquefois en se plaisant dans la vague métaphysique Ñ de remettre au travailleur «le produit intégral de son travail» ; mais il s'agit de refaire en entier tous les rapports, depuis ceux qui existent aujourd'hui entre chaque individu et son marguillier ou son chef de gare, jusqu'à ceux qui existent entre métiers, hameaux, cités et régions. Dans chaque rue et dans chaque hameau, dans chaque groupe d'hommes réunis autour d'une usine ou le long d'une voie ferrée, il faut réveiller l'esprit créatif, constructeur, organisateur, afin de reconstruire toute la vie Ñ à l'usine, sur le chemin de fer, au village, au magasin, dans l'approvisionnement, dans la production, dans la distribution. Tous les rapports entre individus et entre les agglomérations humaines sont à refaire, du jour même, du moment même où l'on touchera à l'organisation actuelle, commerciale ou administrative.
Et l'on veut que ce travail immense, qui demande l'exercice libre du génie populaire, se fasse dans les cadres de l'État, dans l'échelle pyramidale de l'organisation qui fait l'essence de l'État ! On veut que l'État, dont nous avons vu la raison d'être dans l'écrasement de l'individu, dans la haine de l'initiative, dans le triomphe d'uneidée qui doit forcément être celle de la médiocrité, devienne le levier pour accomplir cette immense transformation !... On veut gouverner le renouveau d'une société à coups de décrets et de majorités électorales...
Quel enfantillage !
A travers toute l'histoire de notre civilisation, deux traditions, deux tendances opposées, se sont trouvées en présence : la tradition romaine et la tradition populaire ; la tradition impériale et la tradition fédéraliste ; la tradition autoritaire et la tradition libertaire.
Et de nouveau, à la veille de la révolution sociale, ces deux traditions se trouvent face à face.
Entre ces deux courants, toujours vivants, toujours en lutte dans l'humanité, Ñ le courant par le peuple et le courant des minorités assoiffées de domination politique et religieuse Ñ notre choix est fait.
Nous reprenons celui qui poussa les hommes, au XIIè siècle, à s'organiser sur les bases de la libre entente, de la libre initiative de l'individu, de la libre fédération des intéressés. Et nous laissons les autres se cramponner à la tradition impériale, romaine et canonique.
L'histoire n'a pas été une tradition ininterrompue. A plusieurs reprises, l'évolution s'est arrêtée dans telle région pour recommencer ailleurs. L'Egypte, l'Asie antérieure, les bords de la Méditerranée, l'Europe centrale ont été tour à tour le théâtre du développement historique. Mais chaque fois cette évolution a commencé, d'abord par la phase de la tribu primitive, pour passer ensuite par la commune de village, puis par la cité libre, et mourir ensuite dans la phase État.
En Egypte, la civilisation débute par la tribu primitive. Elle arrive à la commune de village, plus tard à la période des cités libres ; plus tard encore, à l'État, lequel, après une période florissante, amène Ñ la mort.
L'évolution recommence en Assyrie, en Perse, en Palestine. Elle y traverse de nouveau les mêmes phases : la tribu, la commune de village, la cité libre, l'État tout-puissant Ñ la mort !
Une nouvelle civilisation débute alors en Grèce. Toujours par la tribu. Lentement elle arrive à la commune de village, puis aux cités républicaines. Dans ces cités, la civilisation atteint ses plus hauts sommets. Mais l'Orient lui apporte son haleine empestée, ses traditions de despotisme. Les guerres et les conquêtes créent l'empire d'Alexandre de Macédoine. L'État s'intronise, la pieuvre grandit, elle tue toute civilisation, et alors survient Ñ la mort !
Rome recommence la civilisation à son tour. C'est encore la tribu primitive que nous retrouvons à ses origines ; puis la commune de village ; puis la cité. A cette phase elle arrive à l'apogée de sa civilisation. Mais viennent l'État, l'empire, et alors Ñ la mort !
Sur les ruines de l'empire romain les tribus celtes, germaniques, slaves, scandinaves recommencent à nouveau la civilisation. Lentement la tribu primitive élabore ses institutions pour arriver à la commune de village. Elle s'attarde dans cette phase jusqu'au XIIè siècle. Alors surgit la cité républicaine, et celle-ci amène l'éclosion de l'esprit humain, dont nous parlent les monuments de l'architecture, le développement grandiose des arts, les découvertes qui posent les bases des sciences naturelles... Mais ensuite vient l'État...
Ñ La mort ?
Oui, la mort, Ñ ou bien le renouveau ! Les États mis en pièces, et une nouvelle vie recommençant dans mille et mille centres, sur le principe de l'initiative vivace de l'individu et des groupes, sur la libre entente. Ou bien, toujours l'État écrasant la vie individuelle et locale, s'emparant de tous les domaines de l'activité humaine, amenant ses guerres et les luttes intestines pour la possession du pouvoir, ses révolutions de surface qui ne font que changer de tyrans et, inévitablement, au bout de cette évolution Ñ la mort !
Choisissez !
(1) J'avais choisi ce sujet pour faire une conférence à Paris, le 7 mars 1896. La conférence n'ayant pas eu lieu, je développai plus tard ce sujet pour en faire la présente brochure, qui est un complément, pour ainsi dire, de mon travail L'Entr'aide, un facteur de l'Évolution, publié chez Hachette.
(2) Pour plus amples renseignements, voyez L'Entr'aide.
(3)Les «temps bouleversés», en Russie, au commencement du XVIIè siècle, représentent un mouvement analogue, dirigé contre le servage de l'Etat, mais sans base religieuse.
(4) Ceci fut écrit en 1896. Maintenant la Révolution qui a commencé en Russie a compris parfaitement que ce qu'il lui fallait, c'était d'apprendre à se passer de l'Etat.Aussi, la reprise des terres aux seigneurs, la réduction de la journée de travail, l'abolition des restrictions contre les réunions et la conquête de la liberté de la presse se font-elles en ce moment (décembre 1905) par le fait, par l'action directe,Ñ non pas par la législation étatiste. Pour tuer la liberté Ñ c'est l'Etat. Pour conquérir la liberté Ñ passez par-dessus l'Etat, démolissez-le.
Pierre Kropotkine
"La lutte contre l'Etat (et autres écrits)",
Nestor Makhno
Textes (1925-1932)
Textes (1925-1932) traduits par Alexandre Skirda
http://membres.lycos.fr/durruti/makhno/sommaire.htm
Manifeste de l'armée insurrectionnelle d'Ukraine (1er janvier 1920)
- Le Grand Octobre en Ukraine
- Pour le Xème anniversaire du mouvement insurrectionnel makhnoviste en Ukraine
- Sur la défense de la révolution
- Quelques mots sur la question nationale en Ukraine
- Aux juifs de tous pays
- La Makhnovchtchina et l'antisémitisme
- A la mémoire de l'insurrection de Kronstadt
- L'idée d'égalité et les bolcheviks
- Les voies du pouvoir "prolétarien"
- Le pouvoir soviétique, son présent et son avenir
- La lutte contre l'Etat
- Le 1er Mai : symbole d'une ère nouvelle dans la vie et la lutte des travailleurs
- L'anarchisme et notre époque
- Notre organisation
- Sur la discipline révolutionnaire
- Abécédaire de l'anarchiste révolutionnaire
- Lettre ouverte aux anarchistes espagnols
- Sur l'histoire de la révolution espagnole de 1931 et le rôle joué par les socialistes de droite et de gauche et les anarchistes
Manifeste de l'armée insurrectionnelle d'Ukraine (1er janvier 1920) A tous les paysans et ouvriers de l'Ukraine ! A transmettre par télégraphe, par téléphone, ou par poste ambulante, à tous les villages d'Ukraine ! Lire dans les réunions des paysans, dans les usines et dans les entreprises !Frères travailleurs !
L'armée insurrectionnelle de l'Ukraine a été créée pour s'élever contre l'oppression des ouvriers et paysans par la bourgeoisie et par la dictature bolchevique-communiste. Elle s'est donnée pour but la lutte pour la libération totale des travailleurs ukrainiens du joug de telle ou telle autre tyrannie et pour la création d'une véritable constitution socialiste à nous. L'armée insurrectionnelle des partisans makhnovitsia combattu avec ferveur sur de nombreux fronts pour atteindre ce but. Elle termine actuellement victorieusement la lutte contre l'armée de Dénikine, libérant une région après l'autre, partout là où existaient la tyrannie et l'oppression.
Beaucoup de travailleurs paysans se sont posés la question: comment faire? Qu'est-ce qu'on peut et qu'est-ce qu'on doit faire? Comment se comporter en face des lois du pouvoir et des organisations, etc....?
A ces questions, l'Union ukrainienne des travailleurs et paysans répondra plus tard. Elle doit, en effet, se réunir très prochainement et convoquer tous les paysans et ouvriers; tenant compte du fait qu'on ne connaît pas la date précise de cette assemblée que réaliseront les paysans et ouvriers et où ils auront la possibilité de se réunir pour discuter et résoudre les problèmes les plus importants de nos paysans et ouvriers, l'armée des makhnovitsiconsidère de publier le manifeste suivant :
Sont annulées toutes les dispositions du gouvernement Dénikine. Sont annulées aussi les dispositions du gouvernement communiste qui vont à l'encontre des intérêts paysans et ouvriers. Les travailleurs devront résoudre eux-même la question: quelles sont les dispositions du gouvernement communiste qui sont néfastes au intérêts des travailleurs?
Toutes les terres appartenant aux monastères, aux grands propriétaires et autres ennemis, passent aux mains des paysans qui vivent seulement du travail de leurs bras. Ce transfert doit être défini dans des réunions et par des discussions du paysannat. Les paysans devront se rappeler et tenir compte non seulement de leurs intérêts personnels mais aussi des intérêts communs du peuple travailleur, opprimé sous le joug des exploiteurs Les usines, les entreprises, les mines de charbon et autres moyens de production deviennent la propriété de la classe ouvrière entière, qui en assume la responsabilité de direction et d'administration, en incite et développe avec son expérience le développement et cherche à réunir toute la production du pays en une seule organisation. Tous les paysans et tous les ouvriers sont invités à constituer des conseils libres de paysans et ouvriers. Seront élus dans ces conseils seulement les ouvriers et paysans qui prennent une part active à une branche utile de l'économie populaire. Les représentants des organisations politiques ne pourront point participer aux conseils ouvriers et paysans, parce que cela pourrait nuire aux intérêts des travailleurs eux-mêmes. On n'admet pas l'existence d'organisations tyranniques, militarisées qui vont à l'encontre de l'esprit des travailleurs libres. La liberté de parole, de presse et de réunion est le droit de chaque travailleur et n'importe quelle manifestation contraire à cette liberté représente un acte contre-révolutionnaire. Sont annulées les organisations de la police; à leur place on organisera des formations d'autodéfense, qui peuvent être crées par les ouvriers et paysans. Les conseils ouvriers et paysans représentent l'auto-défense des travailleurs. Chacun d'eux doit donc lutter contre n'importe quelle manifestation de la bourgeoisie et des militaires. Il est nécessaire de combattre les actes de banditisme, de fusiller sur place les bandits et les contre-révolutionnaires. Chacune des deux monnaies soviétiques et ukrainienne doit être acceptée à l'égale de l'autre: on punira tous les contrevenants à cette disposition. Reste libre l'échange des produits du travail ou du commerce de luxe, toujours quand il n'est pas administré par des organisations paysannes et ouvrières. On propose qu'un tel échange se fasse entre tous les travailleurs. Toutes les personnes qui s'opposeront à la diffusion de ce manifeste, seront considérées comme contre-révolutionnaires.
Les conseils révolutionnaires de l'armée Ukrainienne (makhnovitsi),1 janvier 1920.
Le Grand Octobre en Ukraine Le mois d'octobre 1917 est une grande étape historique de la révolution russe. Cette étape consiste en la prise de conscience par les travailleurs des villes et des campagnes de leurs droits à prendre en main leur propre vie et leur patrimoine social et économique: la culture de la terre, les habitations, les usines, les houillères, les transports, enfin l'instruction qui servit jadis à déposséder nos aïeux de tous ces biens.Cependant, à notre point de vue, ce serait s'égarer beaucoup que de donner à Octobre tout le contenu de la révolution russe; en effet, la révolution russe à été préparée durant les mois précédents, période pendant laquelle les paysans dans les campagnes et les ouvrier dans les villes se sont emparés de l'essentiel. Effectivement, la révolution de Février 1917 sert de symbole aux travailleurs pour leur libération économique et politique. Toutefois, ils constatent que la révolution de Février adopte au cours de son évolution la forme dégénérée caractéristique de la bourgeoisie libérale et, comme telle, se trouve incapable de se mettre sur la voie de l'action sociale.
Les travailleurs dépassent alors immédiatement les bornes instaurées par Février et se mettent à couper au grand jour tous leur liens avec son aspect pseudo révolutionnaire et ses objectifs.
Cette action revêt deux principe en Ukraine. A ce moment, le prolétariat des villes, vu la faible influence exercée sur lui par les anarchistes, d'une part, et le manque d'informations politiques réelles et les problèmes internes du pays, d'autre part, considère qu'installer au pouvoir les bolcheviks devient la tâche la plus urgente de la lutte entamée pour le développement de la révolution, afin de remplacer la coalition des Socialistes Révolutionnaires de droite et de la bourgeoisie.
Pendant ce temps, dans les campagnes, en particulier dans la partie Zaporogue de l'Ukraine, là où l'autocratie n'a jamais pu entièrement abolir l'esprit libre, la paysannerie laborieuse révolutionnaire considère comme son devoir le plus impérieux et le plus fondamental l'emploi de l'action révolutionnaire pour se libérer au plus vite des pomechtchiket des koulaks,estimant que cette émancipation faciliterait la victoire contre la coalition socialo-bourgeoise.
C'est pour cette raison que les paysans ukrainiens prennent l'offensive en confisquant les armes des bourgeois (tout particulièrement lors de la marche du général putschiste Kornilov sur Petrograd en Aout 1917), puis en refusant de payer la deuxième tranche annuelle d'impôts sur la terre aux grands propriétaires et aux koulaks.(Cette terre que les agents de la coalition s'efforçaient justement d'enlever aux paysans, afin de la conserver aux propriétaires, en prenant pour prétexte l'observation du statu quopar le gouvernement jusqu'à la convocation de l'Assemblée Constituante à qui devait appartenir la décision sur ce problème).
Les paysans saisissent ensuite directement les propriétés et le bétail des pomechtchiks,des koulaks,des monastères et des terres d'État; cela, en instituant constamment des comités locaux de gestion de ces biens, afin de les répartir entre les différents villages et communes.
Un anarchisme instinctif transparaît clairement dans toutes ces intentions de la paysannerie laborieuse d'Ukraine, lesquels expriment un haine non dissimulée pour toute autorité étatique, sentiment accompagné d'une nette aspiration à s'en libérer. Cette dernière est d'ailleurs très forte chez les paysans; elle se réduit en substance à se débarrasser d'abord des autorités bourgeoises telle que la gendarmerie, les juges envoyés par le centre, etc... Cela s'exprime pratiquement dans beaucoup de régions d'Ukraine. De nombreux exemples témoignent de la manière dont les paysan des provinces d'Ekatérinoslav, de Kherson, de Poltava, de Kharkov et d'une partie de Tavripol chassent de leurs villages la gendarmerie, ou bien lui ôtent le droit d'opérer des arrestations sans en référer aux comités de paysans et aux assemblées villageoises. Les gendarmes en arrivent à se servir uniquement de messagers des décisions prises. Les juges ne tardent pas à accomplir des tâches semblables.
Les paysans jugent eux-même tous les délits et les litiges, au cours d'assemblées villageoises ou de réunions spéciales, privant ainsi de tout droit de juridiction les juges envoyés par l'autorité centrale. Ces juges tombent parfois dans une telle défaveur qu'ils sont souvent obligés de fuir ou de se cacher.
Un tel comportement des paysans à l'égard de leurs droits individuels et sociaux les amène naturellement à craindre que le mot d'ordre «tout le pouvoir aux soviets» ne se transforme en un pouvoir d'État; ces crainte ne se manifestent peu-être pas aussi nettement parmi les prolétaires des villes, d'avantage influencés par les sociaux démocrates et les bolchéviks.
Pour les paysans, le pouvoir des soviet locaux signifie la transformation de ces organes en des entités territoriales autonomes, sur la base du groupement révolutionnaire et de l'autodirection socio-économique des travailleurs en vue de la construction d'une société nouvelle. Interprétant de cette manière ce mot d'ordre les paysans l'appliquent à la lettre, le développent et le défendent contre les atteintes des SR de droite, les Cadets (libéraux) et de la contre révolution monarchiste.
Octobre n'a donc pas encore eu lieu que les paysans ont déjà refusé, dans de nombreuses régions de payer les impôts de fermage aux pomechtchikset auxkoulaks,puis ayant saisi collectivement les terres et le bétail de ceux-ci, ils ont envoyé des délégués au prolétariat des villes pour s'entendre avec lui sur la prise en main des usines et des entreprises, dans le but d'établir des liens fraternels et de construire ensemble la nouvelle société libre des travailleurs.
A ce moment, l'application dans les faits des idées du «grand Octobre» n'est pas encore adoptée par ceux qui s'en réclameront par la suite, les bolcheviks et les SR de gauche; elle même fortement critiquée par leurs groupes, organisations et comités centraux. Par contre, pour les paysans ukrainiens, le grand Octobre, surtout la signification politique chronologique qu'on lui a accordée, apparaît comme une étape déjà franchie.
Pendant les journées d'Octobre, le prolétariat de Pétrograd, de Moscou et d'autres villes, ainsi que les soldats et les paysans avoisinant ces villes, sous l'influence des anarchistes, des bolcheviks et des SR de gauche, ne font que régulariser et exprimer politiquement avec plus de précisions ce pour quoi la paysannerie révolutionnaire de nombreuses régions d'Ukraine a commencé à lutter activement depuis le mois d'août 1917, ce dans des conditions très favorables grâce au soutien du prolétariat urbain.
Les répercutions de la volonté prolétarienne d'Octobre parviennent en Ukraine un mois et demi plus tard. Cette volonté se manifeste d'abord par des appels de délégués des soviets et de partis, puis par des décrets du Soviet des Commissaires du Peuple à l'égard duquel les paysans ukrainiens se composent avec méfiance, n'ayant pas participé à sa désignation.
C'est ensuite que des groupes des gardes rouges apparaissent en Ukraine, venant en grande partie de Russie, et attaquent les villes et les noeuds de communication contrôlés par les cosaques de la Rada Centrale ukrainienne. Celle-ci est contaminée à tel point par le chauvinisme qu'elle ne peut comprendre que la population laborieuse du pays s'apparente avec ses frères de Russie, ni surtout tenir compte de l'esprit révolutionnaire répandu parmi la population laborieuse toute prête à combattre pour son indépendance sociale et politique.
En analysant ainsi le grand Octobre, à l'occasion de son Xeme anniversaire, nous devons souligner que ce que nous avons accompli en Ukraine s'est parfaitement intégré, fin 1917, aux actions des travailleurs révolutionnaires de Pétrograd, de Moscou et des autres grandes villes de Russie.
Tout en prenant acte de la foi révolutionnaire et de l'enthousiasme manifesté par les campagnes ukrainiennes bien avant Octobre, nous honorons et estimons tout autant les idées, la volonté et l'énergie exprimées par les ouvriers, paysans et soldats russes durant les journées d'Octobre.
En rappelant le passé, on ne peut passer sous silence le présent, lié d'une façon ou d'une autre à Octobre. Aussi, nous ne pouvons qu'exprimer une profonde affliction devant le fait qu'après dix ans, les idées qui se sont exprimées pleinement en Octobre soient toujours bafouées par ceux-là même qui, en leur nom, sont arrivés au pouvoir et dirigent depuis la Russie.
Nous exprimons notre solidarité attristée à tous ceux qui ont lutté avec nous pour le triomphe d'Octobre et qui pourrissent actuellement dans les prisons et les camps de concentration. Leurs souffrances, sous la torture et la famine, parviennent jusqu'à nous et nous obligent à ressentir, à l'occasion du Xeme anniversaire d'Octobre, au lieu de la joie normale, une peine profonde.
Par devoir révolutionnaire, nous élevons une fois encore notre voix, par-delà les frontières de l'URSS: Rendez la liberté aux fils d'Octobre, rendez-leur leurs droits de s'organiser et de propager leurs idées!
Sans liberté, ni droits pour les travailleurs et les militants révolutionnaires, l'URSS s'asphyxie et tue tout ce qu'il y a de meilleur en elle. Ses ennemis s'en réjouissent et se préparent partout dans le monde, à l'aide de tous les moyens possible, à anéantir la révolution et l'URSS avec elle.
Dielo trouda,n°29, octobre 1927, pp.9-11. Comme l'on sait, la honteuse trahison des dirigeants bolcheviks aux idées de la révolution d'Octobre amènera tout le parti bolchevik et son pouvoir «révolutionnaire prolétarien», établi sur le pays, à conclure une paix infâme avec les empereurs allemands, Willhem II, et autrichien, Karl, puis à une lutte encore plus infâme, à l'intérieur du pays, d'abord contre l'anarchisme, ensuite contre les Socialistes Révolutionnaires de gauche et le socialisme en général. En juin 1918, j'ai rencontré Lenine au Kremlin, sur l'instance de Sverdlov, alors président du Comité Exécutif Pan-Russe des Soviet. Me référant à mon mandat de dirigeant du Comité de Défense de la Révolution dans la région de Gouliaï-Polié, j'informai Lenine de la lutte inégale menée par les force révolutionnaire en Ukraine contre les envahisseurs austro-allemands et leurs alliés de la Rada centrale Ukrainienne; il discuta avec moi et, ayant remarqué mon attachement paysan fanatique à la révolution et aux idées anarchistes qu'elle portait en elle, il m'assura que le pouvoir soviétique avait commencé une lutte, dans les centre urbains de la révolution, non pas contre l'anarchisme en lui-même mais contre les bandits qui s'en réclamaient:
Pour le Xème anniversaire du mouvement insurrectionnel makhnoviste en Ukraine
«Avec des anarchistes qui mènent une action révolutionnaire organisée, comme ceux dont vous m'avez parlé maintenant, notre parti bolchevik et moi-même, nous trouverons toujours une langue commune pour instaurer un front révolutionnaire commun. C'est une autre affaire avec les social-traîtres, ce sont de vrais ennemis de l'émancipation authentique du prolétariat et de la paysannerie pauvre; à leur égard, mon attitude restera toujours intransigeante: je suis leur ennemi...»
Il est difficile de rencontrer chez un maître politicien autant de fourberie et d'hypocrisie que celles que Lénine manifesta en cette circonstance. Le pouvoir bolchevik avait déjà organisé à cette époque la répression contre l'anarchisme, dans l'intention bien délibérée de le discréditer dans le pays. Le bolchevisme de Lénine avait mis une croix sur toute organisation révolutionnaire libre et, seul, l'anarchisme restait encore dangereux pour lui, car il n'y a que l'anarchisme, à condition qu'il apprenne à agir de manière organisée et strictement conséquente parmi les larges masses ouvrières et paysannes, afin de les mener à la victoire politiquement et stratégiquement, qui puisse soulever tout ce qui est sain et totalement dévoué à la révolution dans le pays, et atteindre au moyen de cette lutte la réalisation pratique dans la vie des idées de liberté, d'égalité et de travail libre.
Notons qu'à l'égard des socialistes, Lénine utilisa un ton aussi injurieux... L'offensive du pouvoir bolchevik contre l'anarchisme et le socialisme rendit à ce moment un grand service aux contre-révolutionnaire étrangers, dont les forces armées pénétrèrent sans mal dans le territoire révolutionnaire de l'Ukraine et en délogèrent rapidement tous les détachements combattants révolutionnaires dirigés par des anarchistes, des socialistes-révolutionnaire ou même par quelques rares bolcheviks.
Grâce à cette honteuse trahison des dirigeants bolcheviks, la contre-révolution put paralyser très rapidement toutes les liaisons révolutionnaire entre les villes et les villages ukrainiens, puis se livrer à une répression de masse. C'est ainsi que la révolution ukrainienne se retrouva, de manière tout à fait inattendue, devant l'échafaud de ses bourreaux et fut châtiée dans le premier stade de son développement.
Ce furent des jours pénibles, remplis d'horreurs sanglantes. Les dirigeants bolcheviks, selon les accords passés avec les empereurs centraux, retirèrent d'Ukraine tous les détachements révolutionnaires de travailleurs russes, bien armés et disciplinés, alors que les travailleurs ukrainiens se retrouvèrent mal armés, équipés à la diable, et durent se replier à la suite de leur frères russes, impuissants à affronter les ennemis de la révolution. Ils se heurtèrent, parfois en de sanglants combats, au pouvoir bolchevik qui ne voulut pas les laisser entrer en Russie avec leurs armes. C'est en ces jours, où tout parut perdu, que les révolutionnaire paysans, unis autour du groupe communiste-libertaire de Gouliaï-Poliè, et disséminés en de nombreux groupes et détachements, se replièrent également en direction de la Russie où, leur sembla-t-il, la révolution suivait son cours et pouvait les aider à retrouver la force nécessaire pour affronter de nouveau les envahisseurs contre-révolutionnaires... Malheureusement, déjà à cette période de la révolution, ont put observer chez les dirigeants bolcheviks un net revirement envers tout ce qui était sain et révolutionnaire chez les masses laborieuses, systématiquement soumis à leur dénigrement au profit de leurs privilèges de parti de la contre-révolution avérée qu'il masquaient. Aux abords de la ville de Taganrog le pouvoir bolchévik organisa des embuscades aux groupes et détachement révolutionnaires indépendants afin de les désarmer. Cette circonstance amena les forces de la fière région révolutionnaire de Goulaï-Polié à se disperser en de tout petits groupes dont certains revinrent clandestinement, tandis que d'autres se réunirent tout aussi clandestinement à Taganrog pour décider de ce qu'il convenait de faire dorénavant...
A Taganrog je fus chargé avec Vérétenikov, par le groupe de camarades qui s'y trouvaient, d'organiser une conférence. Elle se tint. Ses résolutions furent brèves, mais positives dans le sens qu'aucun des participants n'était décidé à se replier plus loin. A l'exception de moi-même, Vérételnikov et de trois autres camarades, tous les autres décidèrent de regagner le front, d'y travailler clandestinement auprès de la paysannerie, tout en observant la plus grande prudence. Mes quatre camarades et moi-même reçûmes de la conférence la tâche de passer deux à trois mois à Moscou, Pétrograd et Kronstadt, afin de se familiariser avec la marche de la révolution dans ces centres révolutionnaires, puis de revenir en Ukraine pour les premiers jours de juillet, aux endroits où il était décidé d'organiser des bataillons libres de la défense de la Révolution, avec la claire intention non seulement de combattre mais surtout de vaincre.
Seul de mes camarades, je pus revenir à temps en Ukraine où régnait en maître l'arbitraire politique et économique des Austro-Allemands et de leur homme-lige, l'Hetman Skoropadsky. J'y retrouvais peu de mes anciens amis, la plupart avaient été soit tués, soit emprisonnés avant de subir le même sort. Profondément convaincu de réaliser la tâche qui m'avait été confiée par la conférence de Taganrog, je me liai avec les paysans de la région afin d'y choisir ceux qui étaient prêts à se dévouer pour la lutte. Je rencontrai ainsi de nombreux paysans et paysannes que j'avais eu auparavant l'occasion d'intéresser à mes idées. Avec leur aide, je réussis à retrouver certains de mes camarades qui avaient pu échapper aux arrestations et aux fusillades des Austro-Allemands et des bourreaux de la révolution, et qui étaient toujours décidés à les combattre. Sans attendre que nos autres camarades reviennent de Russie, sans nous laisser arrêter par tous les dangers que représentaient nos séjours dans les villages, soumis sans cesse à des raids et perquisitions de la part des occupants et de leurs alliés, suivis parfois d'arrestations et d'exécutions de nos camarades les plus actifs, nous réussîmes à mettre assez rapidement sur pied une organisation destinée à préparer l'insurrection révolutionnaire des masses paysannes contre l'Hetman et son régime agraro-féodal, ainsi que contre leurs défenseurs, les armées austro-hongro-allemandes. Nous tînmes alors le langage suivant:
"Paysan, ouvrier et toi, intelligentsia laborieuse ! Pour la renaissance et le développement de la révolution, comme moyen le plus sûr de la lutte contre le Capital et le pouvoir d'Etat! Pour la création et le renforcement d'une société libre de travailleurs dans notre vie, notre objectif commun ! Vous devez vous organiser, fonder dans vos rangs des détachements et des bataillons révolutionnaires combattants de type partisan, puis vous insurger, partir à l'assaut de l'hetman et des empereurs austro-allemands - ceux qui nous ont envoyé leurs sauvages armées contre-révolutionnaires - vaincre à tout prix ces bourreaux de la révolution et de la liberté !..."
Les masses laborieuses nous écoutaient et nous comprenaient. De villages et hameaux éloignés, de Goulaï Polié même, elles nous adressaient leur délégués, s'efforçaient de joindre le groupe anarchiste, puis d'emmener l'un des membres chez soi pour discuter avec lui et préparer l'insurrection. A ce moment, je voyageais tantôt seul, tantôt avec trois ou quatre camarades; je tenais des réunions clandestines avec des paysans de ces villages et contrées. Après deux mois de ce travail propagandiste et organisationnel, pénible et opiniâtre, mené par les paysans de la région, notre groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié s'aperçut qu'une foule de travailleurs était prête à le suivre, dont de nombreux insurgés armés et décidés à tout pour mettre fin à l'arbitraire économique et politique de l'Hetman et des junkers austro-allemands.
Je me souviens d'une fois où les délégués d'unités que nous avions organisées, voyagèrent pendant une semaine dans toute la région pour tenter de me joindre, moi qui était le plus haï de la bourgeoisie et par le commandement austro-allemand. De mon côté, également, je me déplaçais en compagnie de deux à trois camarades de village en village, en menant mon agitation organisationnelle. Ils réussirent à me joindre et me demandèrent, au nom de ceux qui les avaient envoyés, de ne pas remettre à un moment jugé plus opportun le déclenchement de l'insurrection armée générale contre les ennemis de la révolution. Ils me déclarèrent: "[...]Nestor Ivanovitch, revenez à Gouliaï-Polié soulever ses habitants! S'ils se soulèvent, tous les villages, districts et régions les suivront. Avec votre groupe de camarades agitateurs, par votre travail acharné, vous aviez élevé déjà, avant l'Hetman et les Austro-Allemands, votre bourg Gouliaï-Polié à une hauteur révolutionnaire peu commune. Votre appel lancé à Gouliaï-Polié, fera plus pour l'oeuvre de l'insurrection, à laquelle nous nous préparons tous, que toutes ces semaines que vous passez à parcourir les villages, en courant les plus grands risques pour votre vie, à préparer par l'agitation verbale cette oeuvre...".
Je me laissai pas griser par cette confiance et cette estime portées à notre groupe et à ma personne. Dépourvu de toute vanité révolutionnaire, je m'efforçais d'inculquer ce même principe à mes amis et aux masses parmi lesquelles nous œuvrions; il s'agissait de conserver la lucidité et la compréhension que nous avions réussi à faire naître pour l'approfondissement de la révolution, châtiée pour l'instant par les bourreaux contre-révolutionnaires.
Mon voyage à travers les centres révolutionnaires de Russie, les expériences et les observations que j'en avais retiré, tout cela m'avait fait comprendre bien des choses. C'est pour toutes ces raisons que je m'étais consacré, en compagnie de mes amis du groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié, à organiser l'insurrection paysanne contre les ennemis de la révolution et à veiller scrupuleusement à ce qu'aucune surestimation de notre rôle ne nous fasse oublier les véritables tâches que nous nous étions données. Aussi, à toutes les demandes pressantes de déclencher l'insurrection faites par les paysans, je répondais continuellement, en tant qu'initiateur et responsable de l'insurrection.
"De votre côté, est-ce que toutes vos forces sont suffisamment liées organisationnellement avec votre groupe? Avez-vous tous bien compris que l'insurrection doit se déclencher partout au même moment, malgré l'éloignement des différents districts?
- Si vous l'avez bien compris, il n'est tout de même pas inutile de réfléchir encore une fois sur la manière la plus féconde pour lancer notre lutte armée. D'autant plus que nous sommes loin de disposer des mêmes moyens techniques que nos ennemis, alors que justement nos premiers coups portés devront nous rapporter un certain nombre de fusils et de pièces d'artillerie, mais également une vingtaine de cartouches et d'obus par fusils et canon.
- Une telle réussite devra nous valoir une double satisfaction, car nous en tirerons immédiatement plus de détermination, tant sur le plan politique qu'organisationnel et combattant. Après ce premier succès, tous nos détachements partisan se rueront sur l'ennemi de tous cotés, créant ainsi la confusion la plus complète chez les Etats-majors austro-allemands et le gouvernement de l'Hetman, du moins dans notre région du Bas-Dniepr et du bassin du Doetz. Ensuite, durant l'été, les événements devront évoluer encore plus favorablement pour nous permettre d'accentuer encore d'avantage notre lutte..."
Ce fut le langage que nous, paysans-anarchistes, nous tînmes il y a presque dix ans, à un moment extrêmement pénible pour la révolution et les idées de notre mouvement, en nous adressant aux masses laborieuses. On peut poser la question : pourquoi avons nous fait preuve d'une aussi grande prudence, peut-être même excessive, à propos de notre influence sur les masses, alors qu'elles étaient les premières à appeler à l'insurrection contre les oppresseurs ? — Pourquoi, peut-on se demander encore, alors que nous étions naturellement portés par l'esprit de révolte, ne nous sommes nous pas mis tout simplement à la tête de ces masses, si pénétrées par les éléments déchaînés de la tempête révolutionnaire et anarchiste, tout à fait dénuées d'arrières pensées politiciennes? Cela pourra sembler étrange, mais notre attitude fut uniquement dictée par les conditions du moment, de celles en particulier qui sont rarement reconnues comme déterminantes dans le mouvement libertaire. En effet pour une avant-garde révolutionnaire agissante, c'était un moment de grande tension, car il exigeait une préparation minutieuse de l'insurrection paysanne. Notre groupe communiste libertaire paysan de Gouliaï-Polié constituait cette avant garde et les événements l'amenèrent à se poser la question de savoir s'il devait prendre entièrement entre ses mains la direction du mouvement des masses laborieuses en ébullition, ou bien devait-il céder ce rôle à l'un des partis politique au programme tout prêt et qui disposait en outre de l'appui direct du gouvernement "révolutionnaire" bolchevik de Moscou?
Cette question rendit difficile la position de notre groupe, d'autant plus qu'en cette période d'activité il était hors de propos de se référer à des formules abstraites de l'anarchisme niant l'organisation discipline des forces révolutionnaires, en résultat de quoi les anarchistes auraient dû être condamnés à se retrouver isolés dans l'action révolutionnaire et écartés par la vie même du rôle créateur et fécond qui leur était en principe dévolu. Malgré la passion révolutionnaire et notre expérience propre qui nous poussaient à utiliser tous les moyens pour vaincre la contre-révolution, nous aspirions à agir en anarchistes convaincus dans le bien-fondé des principe fondamentaux de la doctrine. Pourtant, nous étions conscients de la désorganisation qui régnait dans le mouvement anarchiste, lui portant un préjudice considérable et faisant le jeu du bolchévisme et des Socialistes Révolutionnaires de gauche. Nous avions également conscience que cette habitude désorganisationnelle était beaucoup plus ancrée chez la plupart des anarchistes que les aspects positifs de la doctrine et qu'en conséquence, tant que le mouvement anarchiste offrait cette caractéristique principale il ne pouvait être ni compris ni soutenu par les masses, lesquelles n'avaient aucune envie de périr aveuglément dans une lutte vaine.
Nous avons résolu au mieux cette question en préparant directement l'insurrection et en ne nous inquiétant nullement des critiques éventuelles de nos camarades d'idées sur cette position avant-gardiste peu conforme à leurs yeux, à l'enseignement anarchiste. Nous nous sommes donc débarrassés dans les faits d'un tel bavardage inconséquent, si nuisible à notre cause, et nous n'avons plus pensé qu'à mener la lutte jusqu'à la victoire complète. Cependant, celle-ci exige de l'anarchisme révolutionnaire, qui voudrait occuper consciemment sa place et rempli sa tâche active dans les révolutions contemporaines, des tensions immenses de caractère organisationnel, tant dans la formation de ses rangs que dans la définition de son rôle dynamique lors des premiers jours de la révolution, souvent abordés à tâtons par les masses laborieuses.
Ayant conscience du morcellement des rangs anarchistes et de leur existence semi-légale dans des centres urbains, là où les bolcheviks s'étaient acharnés à détruire ou à les transformer en auxiliaires de leur pouvoir, nous, paysans anarchistes, nous agîmes dans les campagnes de manière à y faire entendre la voix de notre mouvement anarchiste et d'y attirer tout ce qu'il y avait de meilleur et de sain dans les villes, afin de lever l'étendard de l'insurrection contre l'Hetman et ses défenseurs austro-allemands.
C'est dans cet esprit que notre groupe forma la paysannerie laborieuse de la région, sans céder un seul pouce sur les principes de base anarchistes, il impulsa la lutte armée et élabora le programme politique du mouvement insurrectionnel bientôt connu partout sous le nom d'«unités révolutionnaires de Batko Makhno».
L'influence du groupe et la mienne propre furent si fortes et fécondes, qu'aucune force politique hostile à l'anarchisme, en particulier celle des partis socialistes, ne put les contrebalancer dans l'esprit des masses insurgées, lesquelles n'écoutèrent ni leurs mots d'ordre, ni même les discours de leurs orateurs. La parole de Makhno et celle du groupe communiste libertaire paysan de Gouliaï-Polié, à propos de la liberté et de l'indépendance des travailleurs vis-à-vis du capital et de son serviteur, l'Etat, étaient assimilées par les masses et leur sens était considéré comme le fondement de la lutte pour remplacer l'organisation nocive de la société capitaliste et bourgeoise par l'organisation libre des travailleurs.
C'est au nom de cet objectif que les masses paysannes créèrent une puissante force armée, la mirent sous la direction de l'état-major organisé par le groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié, puis la soutinrent étroitement en permanence. Ces liens économiques et spirituels ne furent jamais rompus par la suite, la population laborieuse renforçant sans cesse le mouvement, même au moments les plus pénibles, en l'approvisionnant jusqu'au bout des hommes en ravitaillement.
C'est ainsi que la région de Gouliaï-Polié se transforma rapidement en un pays d'une espèce particulière, car toutes tendances étatiques dans son auto-direction furent bannies. Les hordes sauvages des austro-allemands qui avaient connu jusque là aucune limite à leur arbitraire, furent défaites et désarmées, leur armes équipant aussitôt le mouvement.
Ces troupes commencèrent à quitter rapidement la région. Quant aux hommes de l'Hetman Skoropadsky, ils furent en partie pendus, en partie chassés. Le gouvernement bolchevik remarqua aussitôt l'existence de cette fière région ainsi que les anarchistes qui animaient son mouvement insurrectionnel. C'est alors que les journaux bolchevik mentionnèrent sans arrêt le nom de l'anarchiste Makhno en première page, racontant quotidiennement la lutte menée sous sa direction...
Toutefois, le mouvement insurrectionnel poursuivit son chemin. Après avoir défait les austro-allemands, puis chassé les hommes de l'Hetman de toute une série de district de l'Ukraine, il remarqua les débuts de l'action dénikienne et du Directoire ukrainien - plus connu sous le nom de «Pétliourovchtchina» — contre lesquels il engagea toutes ses forces, toujours la direction des paysans anarchistes, les fils les plus dévoués de la révolution. Un front étendu contre ces nouveaux ennemis fut édifié et des action militaires héroïques furent menées dans les intérêts de la révolution et d'une nouvelle société libre de travailleurs.
C'est dans ces conditions que les paysans anarchistes organisèrent le mouvement insurrectionnel des travailleurs ukrainiens, ce qui devint, par la suite, le mouvement makhnoviste. A partir de cet aperçu, bien qu'incomplet, ceux qui ont pris connaissance des fables répandues par les ennemis de la Makhnovchtchina, parfois même par certains de ses "amis", revenant affirmer que ce mouvement de base n'a pas eu d'idéologie, que son inspiration tant doctrinaire que politique vînt de l'extérieur, pourront conclure que ces affirmations sont totalement inexactes.
Les guides du mouvement, ainsi que les masses paysannes laborieuses qui l'ont soutenu du début à la fin, savent bien qu'il fut organisé par le groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié et qu'il a porté constamment les espérances anarchistes de ceux qui ne furent déformés ni par de verbalisme révolutionnaire, ni par les tendances chaotiques et l'esprit d'irresponsabilité qui étaient si fréquent dans les villes. Les inspirateurs et organisateurs du mouvement insurrectionnel, tels que les frères Karétnik, Alexis Martchenko, les frères Domachenko, les frères Makhno, Liouty, Zoutchenko, Korostèlev, Troïan, Danilov, Tykhenko, Mochtchenko, A. Tchoubenko et beaucoup d'autres, furent tous anarchistes. Nombre d'entre eux avaient déjà milité parmi les paysans durant les années 1906-1907, et étaient, en fait, des pionniers du mouvement. Ce sont eux, ainsi que d'autres surgis au sein du mouvement, qui l'ont nourri tant sur le plan des idées politiques que sur celui de son organisation militaire et stratégique. Toute aide des organisations anarchistes, les plus proches sur le plan des idées, fut très souhaitée mais, à notre grand regret, ne fut jamais apportée de manière organisationnelle. Pendant les neufs premiers mois de son activité militaire contre les ennemis de la révolution, le mouvement anarchiste ne vis apparaître aucun de ses amis naturels qui devaient être les anarchistes de villes. Ce n'est que par la suite que certains vinrent s'y joindre, surtout individuellement, en particulier ceux qui furent libérés des mains ennemies par le mouvement. Seul, le groupe communiste libertaire d'Ivanovo-Vosnessensk, les camarades Makéev et A. Tchernikov à sa tête, vint rejoindre de manière organisée le mouvement makhnoviste; il lui apporta une aide nécessaire et importante, mais malheureusement très provisoire, car la plupart de ses membres repartirent peu de temps après.
Durant toutes ces années d'une lutte inégale, pénible et responsable historiquement et politiquement, le mouvement makhnoviste ne s'est nourri que de ses forces internes. C'est la raison essentielle, j'en suis profondément convaincu, pour laquelle il a pu rester un ferme combattant à son poste révolutionnaire et, malgré les combats incessants dus à son encerclement permanent, qu'il n'a jamais suivi d'autres voies que celle de l'anarchisme et de révolution sociale.
Restant fidèle à ses conceptions anarchistes, en interdisant à l'Etat et à ses partisan de se mêler de l'autodirection des travailleurs des villes et des campagnes, à leur oeuvre d'édification d'une société libre, le mouvement makhnoviste ne put naturellement attendre aucune aide des partis socialistes étatiques; en revanche, il était en droit d'attendre cette aide de la part des organisations anarchistes des villes, ce qui malheureusement ne se produisit jamais. Les habitudes désorganisationnelles étaient si ancrées à ce moment parmi la majorité des anarchistes qu'elles lui dissimulèrent ce qui se passait dans les campagnes. Dans leur ensemble, il ne surent ni remarquer, ni sentir au moment opportun l'état d'esprit anarchiste de la paysannerie, ni effectuer en conséquence les organisations citadines de travailleurs. Ayant constaté cette carence, le mouvement makhnoviste n'a donc pas à ce féliciter de cette faiblesse des organisations des citadines des anarchistes. C'est de cette constatation que naquit la foi en la justesse de ses propre prises de position dans l'oeuvre révolutionnaire. Il sut les maintenir fermement, ce qui lui permit de lutter tant d'année en ne puissant qu'en ses propres forces. En assumant ainsi la responsabilité révolutionnaire, à la fois pénible et cruciale, le mouvement makhnoviste ne commit qu'une seule grave erreur: s'unir avec le bolchevisme pour lutter en commun contre Wrangel et l'Entente. Durant cet accord, certes précieux pratiquement et moralement pour le succès de la révolution, le mouvement makhnoviste s'est trompé sur le révolutionnarisme bolchévik et n'a pas su se garder à temps de la trahison de ce dernier. Les bolcheviks l'attaquèrent traîtreusement, avec l'aide de toute leur "soldatesque", et bien qu'avec beaucoup de mal, le vainquirent pour un temps.
Dielo trouda,n°44-45, janvier-février 1928, pp.3-7
Sur la défense de la révolutionDans le cadre de la discussion qui a eu lieu parmi nos camarades de nombreux pays au sujet du projet de Plate Forme de l'Union générale des anarchistes, publié par le groupe des anarchistes russes à l'étranger, on me demande de plusieurs côtés de consacrer un article spécifique à la question de la défense de la révolution. Je vais m'efforcer de la traiter avec la plus grande attention, mais auparavant j'estime de mon devoir de préciser aux camarades que cette question n'est pas le point central du projet de Plate Forme; la partie essentielle de celui-ci réside en la nécessité d'unir nos rangs communistes libertaires de la manière la plus conséquente. Cette partie ne demande qu'a être amendée et complétée avant d'être mise en application. Sinon, si nous n'oeuvrons pas pour grouper nos forces, notre mouvement sera condamné à tomber définitivement sous l'influence des libéraux et des opportunistes qui navigent dans notre milieu, quand ce ne sera pas de spéculateurs et aventuriers politiques quelconques, pouvant au mieux bavarder longuement mais incapables de lutter sur le terrain pour la réalisation de nos grands objectifs. Celle-ci ne pourra avoir lieu qu'en entraînant avec nous tous ceux qui croient instinctivement à la justesse de notre lutte et qui aspirent à conquérir par la révolution la liberté et l'indépendance les plus complètes afin d'édifier une vie et une société nouvelles, là où chacun pourra enfin affirmer sans entraves sa volonté créatrice pour le bien général.En ce qui concerne la question particulière de la défense de la révolution, je m'appuierai sur l'expérience que j'ai vécue durant la révolution russe en Ukraine, au cour de la lutte inégale, mais décisive menée par le mouvement révolutionnaire des travailleurs ukrainiens. Cette expérience m'enseigne, en premier lieu, que la défense de la révolution est liée directement à son offensive contre la contre-révolution; en second lieu, sa croissance et son intensité sont toujours conditionnées par la résistance des contre-révolutionnaires; en troisième lieu, ce qui découle de ce qui vient d'être énoncé: à savoir que les actions révolutionnaires dépendent intimement du contenu politique, de la structuration et des méthodes organisationnelles employés par les détachements révolutionnaires armés, qui ont à affronter sur un grand front des armées conventionnelles contre-révolutionnaire.
Dans sa lutte contre ses ennemis, la révolution russe à d'abord commencé par organiser, sous la direction des bolcheviks, des détachements de gardes rouges. On s'aperçut très vite que ceux-ci ne supportaient pas la pression des forces ennemies, en l'occurrence des corps expéditionnaires allemands, autrichiens et hongrois, pour la simple raison qu'il agissaient la plupart du temps sans aucune orientation opérationnelle générale. C'est pourquoi les bolchevik recoururent à l'organisation de l'Armée rouge au printemps 1918.
C'est alors que nous avons lancé le mot d'ordre de l'organisation de "bataillons libres" de travailleurs ukrainiens. Il apparut rapidement que cette organisation &tait impuissante à se défaire de provocations internes de toutes sortes, du fait qu'elle intégrait sans aucune vérification suffisante, tant politique que sociale, tous les volontaires désirant uniquement se battre les armes à la main. C'est ainsi que les unités armées mises sur pied par cette organisation furent traitreusement livrées à l'ennemi, circonstance qui l'empêcha de remplir jusqu'au bout son rôle historique dans la lutte contre la contre-révolution étrangère.
Toutefois devant ce premier échec de l'organisation de "bataillons libres" - qu'on pourrait qualifier d'unités combattantes pour la défense immédiate de la révolution-, nous n'avons pas perdu la tête. L'organisation fut quelque peu modifiée dans sa forme: les bataillons furent complété par des détachements de partisans, de type mixte, c'est à dire comprenant de la cavalerie et de l'infanterie. Ces détachements eurent pour tâche d'agir à l'arrière profond de l'ennemi. Cette organisation fit ses preuves lors des actions contre les corps expéditionnaires austro-allemands et les bandes de l'Hetman Skoropadsky, leur allié, durant la fin de l'été et l'automne 1918.
Se tenant à cette forme de défense de la révolution, les travailleurs ukrainiens purent arracher, des mains contre-révolutionnaires, le noeud coulant qu'elles avaient jeté sur la révolution en ukraine. De plus, ne se contentant pas de défendre la révolution, ils l'approfondirent le plus possible(remarque: à ce moment là, les bolcheviks ne disposaient d'aucune forces militaires en Ukraine) leur premières unités combattantes n'arrivèrent de Russie que bien plus tard; elles occupèrent aussitôt un front parallèle au notre, s'efforçant en apparence de s'unir aux travailleurs ukrainiens, organisés de manière autonome et surtout sans leur contrôle étatique, mais en fait elles s'occupèrent sournoisement de leur décomposition et de leur disparition à leur profit. Pour atteindre leur but, les bolcheviks ne dédaignèrent aucun moyen, allant jusqu'au sabotage direct du soutien qu'ils s'étaient engagés à fournir sous forme de munitions et d'obus; cela au moment même où nous développions sur tout notre front une grande offensive dont le succès dépendait surtout de la puissance de tir de notre artillerie et de nos mitrailleuses, alors que nous avions justement une grande pénurie de munitions).
Au fur et à mesure que la contre-révolution intérieure se développa dans le pays, elle reçut l'aide d'autres pays, non seulement en armement et en munitions mais aussi en soldats. Malgré cela, notre organisation de la défense de la révolution crût également de son côté et adopta simultanément, en fonction des besoins, une nouvelle forme et des moyens plus appropriés pour sa lutte.
On sait que le front contre-révolutionnaire le plus dangereux de l'époque fut constitué par l'armée du général Dénikine; pourtant, le mouvement insurrectionnel lui tint tête pendant cinq à six mois. Bon nombre des meilleurs commandants dénikiens se rompirent le cou en affrontant nos unités équipées uniquement d'armes prises à l'ennemi. Notre organisation y contribua grandement: sans empiéter sur l'autonomie dans unités combattantes, elles les réorganisa en régiment et brigades, coordonnés par un Etat-major opérationnel commun. Il est vrai que la création de celui-ci n'eu lieu que grâce à la prise de conscience par les masses laborieuses révolutionnaires, combattant tant sur le front face à l'ennemi qu'a son arrière, de la nécessité d'un commandement militaire unique. en outre, toujours sous l'influence de notre groupe communiste libertaire paysan de Gouliaï-Polié, les travailleurs se préoccupèrent aussi de la détermination de droits égaux pour chaque individu à participer à la nouvelle édification sociale, dans tous les domaines y compris l'obligation de défendre ces conquêtes.
Ainsi, tandis que le front dénikien menaçait de mort la révolution libertaire, perçue avec un vif intérêt par la population, les travailleurs révolutionnaires se groupaient sur base de notre conception organisationnelle de la défense de la révolution, la faisant leur et renforçaient l'armée insurrectionnelle par l'afflux régulier de combattant frais, relevant ceux qui étaient blessés ou fatigués.
Par ailleurs, les exigences pratique de la lutte entraînement au sein de notre mouvement la création d'un état major opérationnel et organisationnel de contrôle commun pour toutes les unités combattantes.
C'est à la suite de cette pratique que je ne puis accepter la pensée que les anarchistes révolutionnaires refusent la nécessité d'un tel Etat-Major pour orienté stratégiquement la lutte révolutionnaire armée. Je suis convaincu que tout anarchiste révolutionnaire qui se retrouverait dans des conditions identiques à celles que j'ai connues durant la guerre civile en Ukraine, sera obligatoirement amené à agir comme nous l'avons fait. Si, au cours de la prochaine révolution sociale authentique, il se trouve des anarchistes pour nier ces principes organisationnels, ce ne seront au sein de notre mouvement de vains bavards ou bien encore des éléments freinateurs et nocifs, qui ne tarderont pas à en être rejetés.
En s'attaquant à la résolution de la question de la défense de la révolution, les anarchistes doivent immanquablement se recommander du caractère social du communisme libertaire. Face à un mouvement révolutionnaire de masse, nous devons reconnaître la nécessité de l'organiser et de lui donner des moyens dignes de lui, puis nous y engager entièrement. Dans le cas contraire, si nous apparaissons comme des rêveurs et des utopistes, alors nous ne devons pas gêner la lutte des travailleurs, en particulier ceux qui suivent les socialistes étatistes. Sans aucun doute l'anarchisme est et reste un mouvement social révolutionnaire, c'est pourquoi je suis et serai toujours partisan de son organisation bien structurée et pour la création, au moment de la révolution, de bataillons, régiments brigades et divisions, tendant à se fondre, à certains moments, en une armée commune, sous un commandement régional unique, sous la forme d'Etats-majors organisationnels de contrôle. Ceux-ci auront pour tâche, selon les nécessités et les conditions de la lutte, d'élaborer un plan opérationnel fédératif, coordonnant les actions des armées régionales, afin d'achever avec succès les combats mené sur tous les fronts contre la contre-révolution armée.
L'affaire de la défense de la révolution n'est pas choses facile; elle peut exiger des masses révolutionnaires une très grande tension organisationnelle. Les anarchistes doivent le savoir et se tenir prêts à les aider dans cette tâche.Dielo trouda,n°25, juin 1927, pp.13-14.
QUELQUES MOTS SUR LA QUESTION NATIONALE EN UKRAINEA la suite de l'abolition du despotisme tsariste, lors de la révolution de 1917, des perspectives de relations nouvelles et libres entre les peuples, jusque là assujettis au joug violent de l'Etat russe, se profitèrent à l'horizon du monde du travail. L'idée d'une totale autodétermination, jusque et y compris la séparation complète d'avec l'Etat, naquit ainsi naturellement chez les peuples. Cela s'exprima de manière très nette en Ukraine, sans connaître tout de suite une formulation bien définie. Des dizaines de groupes de toutes tendances apparurent parmi la population ukrainienne; chacun d'entre eux interprèta à sa façon et conformément à ses intérêt de parti l'idée d'autodétermination. Dans leur ensemble, les masses laborieuses d'Ukraine ne sympatisérent pas avec ces groupes et n'y adhérèrent pas.Plus de sept ans ont passé depuis, l'attitude des travailleurs ukrainiens envers l'idée d'autodétermination s'est approfondie et leur compréhension c'est accrue. Désormais, ils sympathisent avec elle et le montrent souvent dans leur vie. Ainsi, ils revendiquent, par exemple l'usage de leur langue et le droit à leur propre culture, considérées avant la révolution comme parias. Ils revendiquent aussi le droit d'appliquer dans leur vie leur propre mode de vie et leurs coutumes spécifiques. Dans le but d'édifier un état ukrainien indépendant, certains messieurs étatistes voudraient bien récupérer pour leur propre compte toutes ces manifestation naturelles de la réalité Ukrainienne, contre laquelle d'ailleurs les bolcheviks sont impuissants à lutter, malgré leur omnipotence. Pourtant ces messieurs étatistes ne parviennent pas à entraîner à leur suites les grandes masses des travailleurs et encore moins de les immobiliser par ce biais pour la lutte contre le parti bolchevik oppresseur. Le sain instinct des travailleurs ukrainiens et leur pénible condition sous le joug bolchevik ne les empêche pas d'oublier le danger étatique en général. C'est pour cette raison qu'ils se tiennent à l'écart de cette tendance chauvine et ne la mêlent pas leurs aspirations sociales, cherchant leur propre voie vers l'émancipation.
Il y a de quoi réfléchir sérieusement pour tous les révolutionnaires ukrianiens et pour les communistes libertaires en particulier, s'il s veulent mener par la suite un travail conséquent parmi les travailleurs ukrainiens
Ce travail ne pourra cependant pas être mené de la même façon que lors des années 1918 - 1920, car la réalité du pays à beaucoup changé. A l'époque la population laborieuse ukrainienne, qui avait joué un rôle si important dans l'écrasement de tous les mercenaires de la bourgeoisie - Dénikine, Pétlioura et Wrangel - , n'avait jamais pu imaginer quelle se retrouverait, à l'issue de la révolution, ignomineusement trompée et exploitée par les bolcheviks.
C'était l'époque où tous luttaient contre la restauration de l'ordre tsariste. Il n'y eu alors pas assez de temps pour examiner et vérifier tous les "intrus" qui venaient se joindre à la lutte. La foi en la révolution dominait sur toutes les considérations possibles sur la qualité de ses "intrus", sur les questions que l'on aurait pu se poser à leur sujet: fallait-il les considérer comme des amis ou des ennemis? En cette période, les travailleurs marchaient sus à la contre révolution n étant seulement compte que de ceux qui venaient se joindre à eux au premier rang pour affronter sans peur la révolution.
Depuis, la psychologie des travailleurs ukrainiens à beaucoup changé; ils ont eu le temps de se familiariser à satiété avec les "intrus" à leur cause, et dorénavant ils tiennent compte de manière plus critique de ce qu'ils ont conquis par la révolution, du moins ce qu'il en leur est resté. A travers ces "intrus", ils reconnaissent leurs ennemis directs, bien que ceux-ci s'ukrainisent et agitent le drapeau du socialisme, car, dans les faits, ils les voient agir dans le sens d'une plus grande exploitation du Travail. Ils prennent clairement conscience que c'est la caste des socialistes, exploiteurs rapaces, qui leur à confisqué toutes leurs conquêtes révolutionnaires. En bref, c'est pour eux quelque chose comme l'occupation allemande camouflée sous toutes sortes de tour de passe-passe bolcheviks.
Cette occupation masquée provoque chez les masses un courant nationaliste certain, dirigé contre les "intrus". Ce n'est pas en vain que les messieurs les bolcheviks gouvernent l'Ukraine depuis Moscou, en se dissimulant derrière leur pantin ukrainien: c'est la haine croissante des masses ukrainiennes qui les incitent à procéder ainsi. Ce sont les conditions même du despotisme bolchevik qui poussent les travailleurs ukrainiens à rechercher des moyens qui leur permettraient de renverser et de s'orienter vers la voie d'une société nouvelle réellement libre. Les bolcheviks ne sommeillent pas pour autant et tentent de s'adapter à tout prix à la réalité Ukrainienne. En 1923, ils s'y sont retrouvé comme des brebis égarées; depuis ils ont modifié leurs tactiques en se hâtant d'aller à la rencontre de la réalité ukrainienne. Plus encore, ils se sont hâte de lier l'existence du bolchevisme avec celle du nationalisme et ont ajouté à ce propos, dans la constitution de l'URSS", des articles précis accordant le droit à tout peuple membre cette Union à s'autodéterminer pleinement, jusqu'à s'en séparer. Tout cela n'est bien entendu qu'hypocrisie. Comment cette attitude bolchévique va-t-elle évoluer? Les prochaines années nous le montreront. C'est en tenant compte de ces conditions nouvelles - la haine des travailleurs ukrainiens à l'égard des "intrus" et du bolchevisme nationaliste - que les anarchistes doivent aborder la réalité ukrianienne. Nous estimons que leur principale tâche actuelle est d'expliquer au masses que tout le mal ne vient pas d'une autorité "intruse", mais de toute autorité en général. L'histoire des récentes année fournira un argument de poids pour leur thèse, car l'Ukraine à vu défiler toute sorte de pouvoir qui, en fin de compte, se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Nous devons démontrer que pouvoir d'Etat "intrus" ou pouvoir d'Etat "indépendant", tout deux se valent et les travailleurs n'ont rien a y gagner; ils doivent concentrer toute leur attention sur autre chose: la destruction des foyer de l'appareil d'Etat et leur remplacement par des organes ouvriers et paysan d'autodirection sociale et économique.
Malgré tout, en abordant la question nationale, nous ne devons pas oublier les dernières particularités ukrainiennes. On parle maintenant en ukrainien et, du fait même de la nouvelle tendance nationaliste, on y écoute mal ceux qui viennent de l'extérieur et ne parlent pas la langue du pays. C'est un aspect ethnique dont il convient de tenir compte au plus haut point. Si, jusqu'à présent, les anarchistes n'on bénéficié que d'une faible audience parmi la paysannerie ukrainienne, c'est parcequ'ils se groupaient surtout dans les villes et, en outre, ne pratiquaient pas la langue nationale ukrainienne.
La vie ukrainienne est riche de toutes sortes de possibilités, en particulier d'un mouvement révolutionnaire de masse. Les anarchistes ont de fortes chances d'influencer sur ce mouvement, d'en devenir même les inspirateurs, à la seule condition de se mettre à l'unisson de la diversité de la réalité et de se placer en position de combat singulier, direct et éclairé, contre les forces hostiles des travailleurs qui s'y sont incrustées. Il n'est possible de s'acquitter de cette tâche qu'au moyen, d'une puissante et grande organisation anarchiste ukrainienne. Il appartient aux anarchistes ukrainiens d'y penser sérieusement et dès maintenant.Dielo trouda,n°19, décembre 1928, pp.4-7.
AUX JUIFS DE TOUS PAYSCitoyens juifs! Dans mon premier "appel aux juifs", publié par le journal français "Le Libertaire", j'ai demandé aux juifs en général, c'est à dire aussi bien aux bourgeois qu'aux socialistes, et même aux anarchistes tels que Yanovsky, qui ont tous parlé de moi comme d'un pogromeur de Juifs et traité d'antisémite le mouvement de libération des paysans et ouvrier ukrainiens que j'ai guidé, de m'indiquer les faits exacts, au lieu de bavarder dans le vide là-dessus: où et quand dans le mouvement précité, avons nous commis de tels actes?Je m'attendais à ce que les juifs en général répondent à mon "Appel" de la manière qui convient pour des gens qui désirent révéler la vérité au monde civilisé sur les gredins, responsables des massacres de juifs en Ukraine, on bien encore qu'ils s'efforcent de fonder leurs honteux racontars à mon sujet sur le mouvement makhnoviste sur des faits quelques peu véridiques, puis qu'ils m'en fassent part et les diffusent auprès de l'opinion publique.
Jusqu'ici, je n'ai eu connaissance d'aucun fait de ce genre avancé par les Juifs. Tout ce qui a paru jusau'à présent dans la presse de tout bord, y compris dans certains organes anarchistes juifs, n'a été que le fruit du mensonge le plus éhonté de la vulgarité de certains aventuriers politiques et de leurs stipendiés, tant à mon propos qu'à celui du mouvement insurrectionnel que j'ai guidé. D'ailleurs dans ce mouvement, des unités combattantes révolutionnaires composées de travailleurs juifs ont joué un rôle de premier plan. La lâcheté de ces calomniateurs ne me touche pas, car je l'ai toujours méprisée en tant que telle. Les citoyens juifs peuvent s'en convaincre en constant que j'ai pas dis un seul mot à propos de la pasquinade d'un certain Joseph Kessel, Makhno et sa Juive, roman rédigé à partir de fausses informations sur moi et le mouvement qui m'est lié organisationellement et théoriquement. L'intrigue de cette pasquinade est extraite du texte d'un obséquieux laquais des bolcheviks, un certain colonel Guèraddimenko, jugé d'ailleurs, il y a peu de temps, par les tribunaux tchèques pour espionnage au profit d'une organisation bolchévique.
Ce petit roman s'est également inspiré des articles d'un journal bourgeois, un certain Arbatov, lequel n'a pas craint de m'imputer toutes sortes de violences contre une troupe d'"artistes liliputiens"! Affaire, bien entendu inventée de toutes pièces.
Dans son roman révoltant de mensonges, le jeune écrivain Kessel s'ingénie à me dépeindre d'une manière si odieuse qu'il lui aurait fallu, au moins que dans les passages où il s'inspire des écrits de Guérasimenko et Arbatov, citer ses sources. Dans la mesure où le mensonge joue un rôle principal dans ce roman et que ses sources sont inconsitantes, ma seule réponse ne pouvait être que le silence.
C'est de manière tout à fait différente que je considère les calomnie qui proviennent d'associations juives, lesquelles veulent donner l'impression à leurs coreligionnaires quelles étudient avec soin les actions indigne et craintes d'injustices accomplies contre la population juive en Ukraine et dont ces associations veulent dénoncer les auteurs.
Il y a peu de temps, l'une des associations, qui a d'ailleurs son siège social dans le royaume bolchevik, à édité un ouvrage illustré de photographies sur les atrocités commises contre la population juive en Ukraine et en Biélo-Russie, cela à partir de matériaux recueillis par le camarade Ostrovsky, ce qui signifie en clair: de source bolchévique. Dans ce document "historique", nulle part il n'est fait mention de pogrom anti-juifs accomplis par la si vantée "Première armée de cavalerie rouge", lorsque venant du Caucase, elle traversa l'Ukraine en mai 1920. En revanche, ce document mentionne un certain nombre de pogroms et publie en rapport des photos d'insurgés makhnovistes, sans que l'on sache ce qu'il viennent y faire, d'une part, et qui, d'autre part, ne représentent même pas des makhnovistes, comme, par exemple celle qui montre des "makhnovistes en déplacement", précédés d'un drapeau noir orné d'une tête de mort; c'est une photo qui n'a rien à voir avec les pogroms et qui, surtout, ne représente aucunement des makhnovistes.Une falsification encore plus importante, tant contre moi que contre les makhnovistes, apparait dans les photographies représentant les rues de la ville d'Alexandrovsk, prétendument dévastées après un pogrom commis par les makhnovistes, en été 1919. Ce grossier mensonge est impardonnable pur l'association juive responsable de la publication, car il est de notoriété publique en Ukraine qu'à cette époque, l'armée insurrectionnelle makhnoviste se trouvait loin de cette région: elle c'était repliée en Ukraine occidentale. En fait, Alexandrovsk a été sous le contrôle des bolcheviks, de février à juin 1919, puis des dénikiens jusqu'à l'automne.
Par ces documents, la société juive d'obédience bolchévique commet une grande bassesse à mon égard et envers le mouvement makhnoviste: m'ayant pu trouver de documents pour nous accuser - au profit de ses commanditaires - de pogroms anti-juifs, elle a reconnu à la falsification directes de pièces qui n'on aucun rapport ni avec moi ni avec le mouvement insurrectionnel. Son procéder mensonger est encore plus flagrant lorsqu'elle reproduit une photo - "Makhno, un "paisible" citoyen" - , alors qu'en fait il s'agit d'une personne qui m'est complètement inconnue.
C'est pour toutes ces raisons que j'ai considéré de mon devoir de l'adresser à l'opinion de la communauté juive internationale afin d'attirer son attention sur la lâcheté et le mensonge de certaines association juives, tenues en sous-main par les bolcheviks, m'accusant personnellement, ainsi que le mouvement insurrectionnel que j'ai guidé, de pogrom anti-juifs. L'opinion juive internationale se doit de vérifier attentivement la teneur de ces affirmations infâmes, car présenter de telles absurdités n'est pas la meilleure méthode pour établir, aux yeux de tous, la vérité sur ce qu'a subit la population juive en Ukraine, sans tenir compte déjà que ces mensonges ne servent qu'à déformer totalement l'histoire.
Dielo trouda,n°23-24, avril mai 1927, pp.8-10.
LA MAKHNOVCHTCHINA ET L'ANTISEMITISMEDepuis près de sept ans, les ennemis du mouvement révolutionnaire makhnoviste se sont tellement déchaînés en mensonges à son égard que l'on peut s'étonner que ces gens n'arrivent pas à en rougir au moins de temps en temps.Il est assez caractéristique que ces mensonges éhontés dirigés contre moi et les insurgés makhnovistes, en fait contre notre mouvement dans son ensemble, unissent des gens dans camps socio-politiques très différents: on peut y trouver des journalistes de toutes plumes, des écrivains, des érudits et des profanes qui leur emboîtent le pas, des maraudeurs et des spéculateurs, lesquels n'hésitent pas parfois à se présenter en pionniers des idées révolutionnaires d'avant garde. On y rencontre également de prétendus anarchistes, tel Yanovky, du Freie arbeiter stimme. Tous ces gens de toute sorte et de tous poils, ne craignent aucunement d'user de mensonges contre nous, sans même nous connaître; parfois sans y croire vraiment eux-même. Ces mensonges se complètent d'insinuations, ce qui consiste à crier toujours et partout contre nous, sans tenter d'établir les fondements mêmes de leurs criailleries. En effet, où sont les faits plausibles qui pourraient justifier en quoi que ce soit cette hystérie amorale? Tous ces impudents mensonges contre nous, les makhnovistes, nous traitant de programmeurs, sans avancer la moindre preuve ni vérifier quoique ce soit, m'on amené, il y a peu de temps, à m'adresser, par l'intermédiaire de la presse libertaire et russe, aux Juifs de tous pays, pour leur demander des explications sur les sources de toutes ces absurdités, afin que soient fournis des faits précis de pogromes, d'encouragements ou d'appels à des pogromes commis ou lancé par le mouvement révolutionnaire des travailleurs ukrainiens que j'ai guidé.
Seul, le club bien connu de Paris, le "Faubourg", a répondu à mon appel aux juifs de tous pays". La direction de ce club a fait savoir par la presse que, lors d'une réunion, le 23 juin 1927, le débat porterait sur la question suivante: "le "général" Makhno a-t-il été l'amis des Juifs ou bien a-t-il participé à des tueries contre eux?". Il y était ajouté que le camarade français Lecoin allait y intervenir en tant que défenseur de Makhno.
Il va sans dire que, si tôt que j'ai appris la tenue de cette assemblée du "Faubourg", je me suis immédiatement adressé au président de ce club, Poldès, en lui demandant par lettre que Lecoin soit écarté de cette question et que la possibilité d'intervenir personnellement devant son club me soit donnée. A la suite d'une réponse positive, je me suis donc présenté le 23 juin 1927 devant l'assemblée de ce club.
Cependant, la méthode particulière de mener les débats dans ce club et la question qui me concernait n'étant traitée qu'en fin de réunion ont fait que je n'ai pu intervenir que fort tard, vers onze heures du soir et n'ai pu m'exprimer à fond. Je n'ai pu tout au plus introduire la question en traitait le caractère historique, les sources et voies de l'antisémitisme en Ukraine.
Mes ennemis se serviront peut-être de cette circonstance indépendante de ma volonté et surtout du fait que je sois ici pieds et poings liés. En effet, selon les lois policières françaises, il m'est interdit de communiquer avec mes camarades d'idées français; par conséquent, il nemlm'est pas possible d'organiser moi-même une réunion publique pour m'expliquer à propos de ces calomnies. D'ailleurs, certains ont encore impudemment menti en parlant d'un "procès" qu'on aurait organisé à Paris. Nouvelles mensongère qui a été reprise par mes ennemis, les défenseurs hypocrite du droit et de l'indépendance du peuple juif, lequel a pourtant tellement souffert au cours de ces dernières trentes années en Russie et en Ukraine.
La réalité peut-elle correspondre en quoi que ce soit à ces mensonges? Tout les travailleurs juifs d'Ukraine, ainsi que tous les autres travailleurs ukrainiens savent bien que le mouvement que j'ai guidé durant des années était un mouvement authentique de travailleurs révolutionnaires. Le mouvement ,'a nullement cherché à séparer, sur des bases raciales, l'organisation pratique des travailleurs trompés, exploités et opprimés. Bien au contraire, il a voulu les unir en une toute puissance révolutionnaire, capable d'agir contre leur oppresseurs, en particulier contre les dénikiens profondément pénétrés d'antisémitisme. Le mouvement ne s'est jamais occupé d'accomplir des pogromes contre les Juifs et ne les a jamais encouragés. En outre, il y a de nombreux travailleurs juifs au sein de l'avant garde du mouvement révolutionnaire d'Ukraine (makhnoviste). Par exemple, le régiment d'infanterie de Gouliaï-Polié comprenait une compagnie exclusivement composée de deux cents travailleurs juifs. Il y a aussi eu une batterie de quatre pièces d'artillerie dont les servants et l'unité de protection, commandant compris étaient tous juifs. Il y a eu également de nombreux travailleurs juifs dans le mouvement makhnoviste qui, pour des raisons personnelles, préférèrent se fondre dans les unités combattantes révolutionnaires mixtes. Ce furent tous des combattants libres, engagés volontaires qui ont lutté honnêtement pour l'oeuvre commune des travailleurs. Ces combattants anonymes possédaient leurs représentants au sein des organes économique de ravitaillement de toute l'armée. Tout cela peut être vérifié dans la région de Gouliaï-Polié parmi les colonies et les villages juifs.
Tous ces travailleurs juifs insurgés se sont trouvés sous mon commandement durant une longue période, non pas quelques jours ou mois, mais durant des années entières. Ce sont tous des témoins de la façon dont moi, l'Etat-major et l'armée entière, nous nous sommes portés à l'égard de l'antisémitisme et des pogromes qu'il inspirait.
Toute tentatives de pogromes ou de pillage fut, chez nous étouffée dans l 'oeuf. Ceux qui se rendirent coupables de tels actes furent toujours fusillés sur les lieux de leurs forfaits. Il en fut ainsi, par exemple, en mai 1919, lorsque les insurgés paysans de Novo-Ouspénovka, ayant quitté le front pour se reposer à l'arrière, découvrirent à proximité d'une colonie juive deux cadavres décomposés, puis les ayant pris pour des insurgés assassinés par les membres de cette colonie juive, s'en prirent à elle et tuèrent une trentaine de ses habitants. Le jour même, mon Etat-major envoya une commission d'enquête dans cette colonie. Elle découvrit les traces de auteurs de la tuerie. J'envoyai immédiatement un détachement spécial dans ce village pur les arrêter. Les responsables de cette attaque contre la colonie juive, à savoir six personnes dont le commissaire bolchevik de district, furent tous fusillés le 13 mai 1919.
Il fut de même en juillet 1919, lorsque je me retrouvais pris entre deux feux par Dénikine et Trotsky - lequel prophétisait à ce moment dans son parti qu'il valait mieux livrer toute l'Ukraine à Dénikine que de donner la possibilité à la Makhnovstshina de se développer" - et qu'il me fallut passer sur la rive droite du Dniepr. Je rencontrai alors le fameux Grigoriev, ataman de la région de Kherson. Induit en erreur par les bruits stupides qui circulaient sur moi et le mouvement insurrectionnel, Grigoriev voulut conclure une alliance avec moi et mon Etat-major, en vue de mener une lutte contre Dénikine et le Bolcheviks.
Les pourparlers commencèrent sous condition de ma part l'ataman Grigoriev fournisse, dans un délai de deux semaines, à mon Etat-Major et au soviet de l'armée insurrectionnelle révolutionnaire d'Ukraine makhnoviste), des documents prouvant que tous les bruits qui couraient sur les pogromes commis par lui à deux ou trous reprise par lui à Elisabethgrad étaient dénués de tout fondement, étant donné que, faute de temps, je ne pouvais en vérifier moi-même la véracité.
Cette condition fit méditer Grigoriev puis, en militaire et bon stratège, il donna tout de même son accord. Pour me prouver qu'en aucun cas il ne pouvait être pogromeur, il se recommanda de la présence auprès de lui d'un représentant ukrainien du parti Socialiste Révolutionnaire. Ensuite, tout en m'accusant d'avoir lancé un "appel" contre lui, au nom de mon Etat-major, où il avait été dénoncé comme ennemi de la révolution, pour démontrer sa bonne foi, Grigoriev me présenta plusieurs représentants politiques qui se trouvaient auprès de lui: Nicolas Kopornitsky, du parti socialiste Revolutionnaire ukrainien.
Cela se passait au moment où je me trouvait dans les parages d'Elisabethgrad avec mon principal détachement de combat. J'estimais de mon devoir de révolutionnaire de profiter de cette circonstance pour élucider moi-même ce que l'ataman Grigoriev avait bien pu commettre lorqu'il avait occupé cette ville. Simultanément, des agents dénikiens interceptés m'apprirent que Grigoriev préparait à l'insu des travailleurs de Kherson, la coordination de ses mouvements avec l'Etat-major dénikien, en vue de cette lutte commune contre les bolcheviks.
J'appris des habitants d'Elisabethgrad et des villages avoisinants, ainsi que de partisans des unités de Grigoriev, qu'à chaque fois qu'il avait occupé la ville, des juifs y avianet été massacrés. En sa présence et, sur mon ordre, ses partisants avaient assasiné près de deux milles Juifs, dans la fleur de la jeunesse juive: de nombreux membres de jeunesses anarchistes bolchéviques et socialistes. Certains d'entre eux avaient même été extraits de prisons pour être abattus.
Apprenant tout cela, je déclarai immédiatement Grigoriev, l'ataman de Kherson - Socialiste révolutionnaire entre guillemets - agent de Dénikine et pogromeur public, directement responsable des actes de ses partisan contre les Juifs.
Lors du meeting de Sentovo, le 27 juillet, Grigoriev fut présenté comme tel et exécuté sur place aux yeux de tous. Cette exécution et ses motifs ont été consigné comme suit: "Le pogromeur Grigoriev a été exécuté par les responsables makhnovistes: Batko Makhno, Sémion Karétnik et Alexis Tchoubenko. Le mouvement makhnoviste prend entièrement sur lui la responsabilité de cet acte devant l'histoire." Ce protocole a été cosigné par les membres del'armée insurrectionnelle et les représentant du parti Socialiste révolutionnaire, dont Nicolas Kopornitsky (remarque: les sociaux-démocrates Seliansky et Kolioujny avaient complètement disparu à la suite de l'exécution de Grigoriev).
C'est ainsi que je me suis toujours comporté envers ceux qui avaient commis des pogromes ou qui étaient en train d'en préparer. Les pillards ne furent pas épargnés non plus, que ce soit au sein de l'armée insurrectionnelle ou en dehors. C'est ce qui se produisit, par exemple, lorsqu'en août 1920 deux détachement de tendance chauvine Pétliouriste, sous le commandement Levtchenko et Matianycha, se retrouvant encerclés par nos unités, nous envoyérent des emissaires pour nous proposer de se fondre dans notre armée. L'Etat-major et moi les reçûmes et acceptâmes leur jonction; cependant, dès que nous nous aperçûmes que les éléments chauvins de ces détachements s'occupaient de pillages et professaient l'antisémitisme, nous les fusillâmes aussitôt, au village d'Averski, dans la province de Poltava. Quelques jours plus tard, leur commandant Matianycha fut également fusillé pour avoir eu un comportement provocateur dans la ville de Zinkov (province de Poltava). Son détachement fut désarmé et la majorité de ses membres renvoyés dans leurs foyers.
En décembre 1920, le même phénomène se renouvela avec des soldats de l'Armée Rouge, lorsque nous soutînmes avec succès les attaques de la cavalerie de Boudienny et défîmes complètement la XIéme division de son armée, auprès du village de Pétrovo, dans le district d'Alexandrovsk, puis la XIVéme division de cavalerie, en faisant prisonnier, cette foi, tout son commandement et son Etat-major. De nombreux prisonniers de la XIème division exprimèrent le désir de se joindre à l'armée insurrectionnelle pour combattre les commissaires politiques autocrates, comme ils les appelaient. En traversant la région de Kherson, le village de Dobrovelitchka, dont plus de la moitié de la population était juive, certains cavaliers ex-boudiennistes ou pétliouriens, ayant connaissances au sien de leurs anciennes unités des rumeurs sur l'hostilité des makhnovistes envers les "youpins", se mirent à piller les maisons des Juifs de ce village. Dès que cela fut remarqué par des makhnovistes expérimentés, ils furent tous saisis et fusillés sur place.
C'est ainsi que la Makhnovstshina, durant toute son existence, observa une attitude intransigeante à l'égard de l'antisémitisme et des pogromeurs; cela parcequ'elle était un mouvement authentiquement laborieux et révolutionnaire en Ukraine.Dielo trouda,n°30-31, novembre-décembre 1927, pp.15-18.
A LA MEMOIRE DE L'INSURRECTION DE KRONSTADTLe 7 mars est une journée d'affliction pour les travailleurs de la soi-disante "Union des républiques Soviétiques et Socialistes", qui ont participé d'une façon ou d'une autres aux événements qui se sont déroulé ce jour là à Kronstadt. La commémoration de ce jour est aussi pénible pour les travailleurs de tous pays, car elle rappelle ce que les ouvriers et marins libres de Kronstadt exigèrent du bourreau rouge, le "Parti Communiste Russe", et de son instrument le gouvernement soviétique, en train d'assassiner la révolution russe.Kronstadt exigea de ces pendeur étatistes la restitution de tout ce qui appartenait aux travailleurs des villes et des campagnes, en vertu du fait que c'étaient eux qui avaient accompli la révolution .Les Kronstadiens exigèrent la mise en pratique des fondements de la révolutions d'Octobre: "Election libres des soviets, liberté de parole et de presse pur les ouvriers et paysans, les anarchistes les socialistes révolutionnaires de gauche".
Le Parti Communiste Russe vit en cela une atteinte inadmissible à sa position monopolistique dans son pays et, dissimulant son lâche visage de bourreau derrière un masque de révolutionnaire et d'amis des travailleurs, déclara contre-révolutionnaire les marins et ouvriers libres de Kronstadt, puis lança contre eux des dizaines d'argousins et d'esclaves soumis: Tchekistes, Koursantis, membres du Parti... afin de massacrer ces honnêtes combattants révolutionnaires et dont le seul tort était de s'indigner devant le mensonge et la lâcheté du Parti Communiste Russe qui piétinait les droits des travailleurs et de la révolution.
Le 7 mars 1921, à 18h45, un ouragan de feu d'artillerie fut déclenché contre Krondstadt. il était naturel et inévitable que Krondstadt révolutionnaire se défende. C'est ce qu'il fit, non seulement au nom de ses exigences, mais aussi en celui des autres travailleurs du pays qui luttaient pour leurs droits révolutionnaires, foulés arbitrairement par le pouvoir bolchevik.
Leur défense se répercuta dans toute la Russie asservie, toute prête à asservir leur juste et héroïque combat, mais malheureusement impuissante, car elle était alors désarmée, constamment exploitée et enchaînée par les détachements répressifs de l'Armée Rouge et de la Tcheka, formés spécialement pour écraser l'esprit et la volonté libres du pays.
Il est difficile d'évaluer les pertes des défenseurs de Kronstadt et la masse aveugle de l'Armée Rouge, mais il est néanmoins certain qu'il y aie eu plus de dix milles morts. Pour la plupart, ce furent des ouvriers et des paysans, ceux-là même dont le Partit du mensonge s'était le plus servi pour s'emparer du pouvoir, en les dupant des promesses d'un avenir meilleur. il s'en était servi pendant des années uniquement pour ces propres intérêts de parti, afin de développer et de perfectionner sa domination toute puissante sur la vie économique et politique du pays.
Kronstadt défendit tout ce qu'il y avait de meilleur dans la lutte des ouvriers et des paysans dans la révolution russe contre l'oligarchie bolchévique. C'est pour cela que cette dernière extermina les kronstadiens, en partie immédiatement après sa victoire militaire, le reste dans ses casemates et ses cachots, hérités de l'ordre tsariste et bourgeois. Parmi ceux qui purent gagner la Finlande, beaucoup sont encore internés dans des camps de concentration.
Ainsi comprise, la journée du 7 mars doit apparaître comme un moment douloureusement ressenti par les travailleurs de tous pays. Ce jour-là, ce n'est pas seulement chez les seuls travailleurs russes qui doivent revivre le souvenir pénible des révolutionnaires de Kronstadt ayant péri dans la lutte et des rescapés qui pourrissent dans les geôle bolchéviques. Mais ce n'est pas avec des gémissements que l'on résoudra la question: en dehors de la commémoration du 7 mars, les travailleurs de tous pays doivent organiser partout, tant sur les forfaits accomplis par le Parti Communiste Russe à Kronstadt, contre le ouvriers et marins révolutionnaires, que pour la libération des survivants encadenassés dans les prisons bolchéviques et enfermés dans les camps de concentrations de Finlande.Dielo trouda,n°10, mars 1926, pp.3-4.
L'IDEE D'EGALITE ET LES BOLCHEVIKSLe XIVème congrès du Parti Communiste Russe à fermement condamné l'idée d'égalité. Avant le congrès, Zinoviev s'était référé à cette idée dans sa polémique contre Oustrialov et Boukharine. Il avait alors déclaré que toute la philosophie de notre époque était nourrie par l'aspiration à l'égalité. Kalinine est intervenu avec force contre cette thèse, en estimant que toute référence à l'égalité ne pouvait être que nocive et intolérable. Il a raisonné de la manière suivante:
"Peut-on parler d'égalité aux paysans? Non, ce n'est pas possible car, dans ce cas, il se mettraient à exiger les même droits que les ouvriers, ce qui serait en complète contradiction avec la dictature du prolétariat.
Peut-on parler d'égalité aux ouvriers? Non, c'est pas non plus possible, car, par exemple, si un emploi identique est occupé par un communiste et un sans parti, la différence tient en ce que le premier touche un salaire double du second. Reconnaître l'égalité permettrait au sans parti de toucher le même salaire que celui d'un communiste. Est-ce convenable, camarades? Non, cela ne l'est pas.
Peut-on encore appeler les communistes à l'égalité? Non, ce n'est pas non plus possible, car eux aussi occupent des places différentes, tant par leurs droits que par leur situation matérielle."A partir de toutes ces considérations Kalinine a conclu que l'utilisation du terme "égalité" par Zinoviev ne pouvait qu'être démagogique et nocive. Dans sa réponse, Zinoviev a déclaré à son tour que, s'il avait parlé d'égalité, c'était dans un tout autre sens. Quant à lui, il n'avait dans la tête que "l'égalité socialiste", c'est à dire celle qui devra exister un jour, dans un avenir plus ou moins proche. Pour l'instant, tant que la révolution mondiale n'est pas accomplie et comme on ne sait quand elle se réalisera, il ne saura être question de quelque égalité que ce soit. En particulier, aucune égalité des droits ne pourra exister, car elle risquerait alors de nous entraîner vers des déviations "démocratiques" très dangereuses.
Cette entente sur l'idée d'égalité n'a pas été traduite par une résolution du congrès. Mais, sur le fond, les deux parties qui se sont affrontées au congrès ont estimé également intolérable l'idée d'égalité.
En d'autres temps, il n'y a pas si longtemps, les bolcheviks on tenu un tout autre langage. C'est sous l'étendard de l'égalité qu'ils ont agi pendant la grande Révolution russe, pour le renversement de la bourgeoisie, en commun avec les ouvriers et les paysans, aux dépends desquels ils sont parvenus à la domination politique du pays. C'est sous cet étendard que, depuis huit de règne sur la vie et la liberté des travailleurs de l'ancienne Russie - dénommée désormais "Union des Républiques Soviétiques Socialistes" - les tsars bolcheviks ont voulu convaincre cette "Union", opprimés par eux, ainsi que les travailleurs d'autres pays qu'ils ne domines pas encore, que s'ils ont persécuté, laissé pourrir en prison et en déportation et assassiné leurs ennemis politiques, c'était uniquement au nom de la révolution, de ces fondements égalitaires, introduits prétendument par eux dans la révolution, et que leurs ennemis auraient voulu détruire.
Le sang des anarchistes coule bientôt depuis huit ans, parcequ'ils n'ont pas voulu s'incliner servilement devant la violence et l'impudence de ceux qui se sont emparé du pouvoir, ni devant leur idéologie notoirement mensongère et leur totale irresponsabilité.
Dans cet acte criminel, acte que l'on ne peut qualifier autrement que de débauche sanglante des dieux bolchéviks, meilleurs fils de la révolution ont péri, parcequ'ils étaient les plus fidèles porteurs des idéaux révolutionnaires et parcequ'ils n'ont pu être acheté pour les trahir. défendant honnêtement les préceptes de la révolution, ces fils de la révolution ont aspiré à éloigner la folie des dieux bolcheviks et à sortir de leur cul-de-sac, afin de frayer la voie à la véritable liberté et à une authentique liberté des travailleurs.
Les potentats bolchéviks se sont vites aperçu que les aspirations de ses fils de la révolution signifierait pour eux la fin de leur folie et surtout des privilèges qu'ils ont habilement hérité de la bourgeoisie renversée, puis traîtreusement renforcé en leur faveur. C'est pour cela qu'ils ont condamné à mort les révolutionnaires. Des hommes à l'âme d'esclave les ont soutenus et le sang à coulé. Il continue à couler depuis huit ans et on se demander au nom de quoi? Au nom de la liberté et de l'égalité des travailleurs, disent les bolcheviks, en continuant à exterminer des milliers de révolutionnaires anonymes, combattants de la révolution sociale, étiquetée "bandits" et "contre révolutionnaires". Par ce mensonge éhonté, les bolchéviks ont masqué aux yeux des travailleurs du monde entier le véritable état des choses en Russie, en particulier leur banqueroute complète dans l'édification socialiste, banqueroute qu'ils ne veulent reconnaître jusqu'à maintenant, alors qu'elle est plus que flagrante pur tous ceux qui ont des yeux pour voir.
Les anarchistes ont signalé à temps aux anarchistes de tous les pays les crimes bolcheviks dans la révolution russe. Le bolchevisme incarnant l'idéal d'un état centralisateur, est apparu comme l'ennemi mortel de l'esprit libre des travailleurs révolutionnaires. Usant de mesures inouïes, il a saboté le développement de la révolution et sali l'honneur de ce qu'il y avait de meilleur en elle. Se masquant avec succès, il a dissimulé au regard des travailleurs son vrais visage, en se donnant pour le champion de leurs intérêts. Ce n'est que maintenant, après huit ans de règne, en se rapprochant de plus en plus de la bourgeoisie internationale, qu'il commence à ôter son masque révolutionnaire et à dévoiler devant le monde du travail le visage d'un rapace exploiteur.
Les bolcheviks ont abandonné l'idée d'égalité, non seulement en pratique, mais aussi en théorie, car la seule expression leur paraît maintenant dangereuse. C'est assez compréhensible, toute leur domination repose sur une idée diamétralement opposée, sur une inégalité criante, dont toute l'horreur et les maux se sont abattus sur le dos des travailleurs. Souhaitons que les travailleurs de tous pays en retirent les conclusions nécessaires et, à leur tour, en finissent avec les bolcheviks, porteurs de l'idée de l'esclavage et oppresseur du Travail.Dielo trouda,n°9, février 1926, pp.9-10.
LES VOIES DU POUVOIR "PROLETARIEN"Cela fait bien longtemps que l'intelligentsia socialiste d'avant-garde a formulé, de manière plus ou moins achevée, les fins de la lutte historique du prolétariat contre la bourgeoisie et que les prolétaires, adoptant sans aucun correctif cette formulation de l'intelligentsia, sont rentré sous sa direction dans cette lutte. Cela a été un triomphe incontestable pour l'intelligentsia qui donné ainsi pour but de mener le prolétariat à l'émancipation complète par le biais par la destruction du pouvoir et de l'Etat bourgeois, devant faire place à un Etat et un pouvoir "prolétarien".Bien naturellement, ni l'intelligentsia, ni le prolétariat lui-même n'ont pas épargné leur efforts et connaissances pour démontrer devant la plus grande audience le mal commis par l'Etat bourgeois. Grâce à cela ils ont pu développer et renforcer parmi les masses laborieuses l'idée d'un pouvoir "prolétarien" qui devrait résoudre tous leurs problèmes. Selon cette conception, le prolétariat utiliserait ainsi, à travers son pouvoir et Etat de classe, le seul moyen existant, pour lui et les autres classes, de se libérer de la bourgeoisie et d'instaurer un principe égalitaire et libre dans les relations entre les hommes. Une telle prédestination du pouvoir "prolétarien" nous a toujours semblé, à nous anarchistes, grossièrement erronée. Nos camarades des temps passés se sont constamment insurgés contre cette conception et ont démontré l'égarement déteste lorsque ceux-ci distinguaient le pouvoir "prolétarien" du pouvoir d'Etat en général, en désignant au premier une mission qui lui était profondément étrangère.
Les socialistes étatiques sont pourtant restés fidèle à leur école autoritaire et c'est avec cette acception qu'ils ont appréhendé la Grande Révolution russe, révolution d'une profondeur et ampleur sociales encore inconnue jusque là. Quant à nous, anarchistes, nous nous sommes arraché à leur prédestination du pouvoir "prolétarien". Au cours de cette polémique, nous avons démontré aux étatiste de tout Etat, qu'il soit bourgeois ou prolétarien, ne tend par sa nature même qu'à exploiter l'homme, qu'à détruire en chacun comme en tous toutes les qualités naturelles de l'esprit humain qui poussent à la liberté et à la solidarité qui la fonde. Cela nous a valu, de la part des socialistes étatistes, une haine encore plus grande. Or, l'existence et la pratique du pouvoir prolétarien en Russie ont confirmer et confirment sans cesse la justesse de notre analyse. L'Etat "prolétarien" a mis de plus en plus sa nature à nu et prouvé que son caractère prolétarien était simple fiction, ce que les prolétaires ont pu constater dès les premières années de la révolution, d'autant plus qu'ils ont contribué eux-même à l'installer.
Le fait que le pouvoir "prolétarien", au cours de sa dégénérescence, ne s'est révélé être qu'un pouvoir d'Etat tout court est devenu indiscutable et l'a amené à ne plus dissimuler savamment son vrai visage. Par sa pratique, il a abondamment prouvé que ses fins et celles de la Grande Révolution russe n'avaient absolument rien de commun. Au cours de toutes ces années d'hypocrisie, il n'a pu soumettre pacifiquement les fins de la révolution russe aux siennes propres et à du affronter tout ceux qui menaçaient de mettre à nu son essence véritable - une plaie immense et purulente sur le corps de la révolution -, dont la lâcheté et la fourberie apportent la mort et la dévastation à tous sans exception, en premier lieu à ceux qui tentent d'être indépendants et d'agir librement.
On peut se demander: comment se fait-il que cela se soit passé ainsi? Selon Marx et Lénine, le pouvoir "prolétarien" ne devait en aucun cas ressembler au pouvoir bourgeois. Une partie de l'avant-garde du prolétariat n'aurait-elle pas sa part de responsabilité dans ce résultat?
De nombreux anarchistes sont enclins à penser que le prolétariat n'y est pour rien, ayant été dupé par la caste des intellectuels socialistes, laquelle aspirerait, au cours d'une série d'événement purement socio-historique et en vertu de la logiques des transformations étatiques inévitables, à remplacer le pouvoir de la bourgeoisie par le sien propre. Ce serait pour cette raison que l'intelligentsia socialiste s'efforcerait de diriger en permanence la lutte du prolétariat contre le monde capitaliste et bourgeois.
A mon avis, cette formulation n'est, ni tout à fait exacte, ni vraiment suffisante. L'expérience révolutionnaire de la Russie nous fournit d'abondantes données objectives à ce sujet. Elle nous montre de façon irréfutable que le prolétariat n'a nullement été homogène au cours de la révolution. Ainsi, le prolétariat urbain, lorsqu'il a participé au renversement dans de nombreuses ville du pouvoir de l'ennemi de classe - la bourgeoisie - , a hésité un moment entre les voies de la révolution de Février et d'Octobre 1917. Ce n'est qu'après un certain temps, à la suite de la victoire militaire d'Octobre sur Février, qu'une partie notable du prolétariat urbain à commencé à fusionné avec une partie de ses frères, les partisans directs des conquêtes d'Octobre. Bientôt, cette partie du prolétariat non seulement à oublier de défendre elle-même ses conquête, mais s'est en plus pressée de rallier le parti bolchevik au pouvoir qui a su flatter immodérément en lui inculquent un goût pour les privilèges politiques, économiques et juridiques de classe. Imbue de ses privilèges de classe, cette partie du prolétariat s'est éprise d'un égal amour pour son "Etat prolétarien de classe". Bien évidemment, le parti social démocrate bolchevik l'a entièrement soutenue et encouragée dans cette évolution, car celle-ci ouvrait devant lui une large arène pour appliquer son programme propre qui consistait à utiliser la lutte révolutionnaire pratique du prolétariat pour se soumettre l'ensemble de celui-ci puis de s'emparer au nom du pouvoir d'Etat, Chemin faisant, pour mieux se singulariser, le parti social démocrate bolchevik s'est transformé en parti "communiste bolchevik", ne se privant aucunement d'user de la démagogie la plus effrontée, ne dédaignant aucun moyen, n'hésitant pas au besoin de voler des programmes d'autres formations politiques; tout ce la dans l'unique but de mieux faire adhérer le prolétariat, auquel il promettait son aide indéfectible, alors qu'en fait il n'avançait que vers son propre but. C'est en cela que ce parti a incarné au mieux les espérances historiques de la caste intellectuelle: replacer au pouvoir la bourgeoisie et exercer ce pouvoir à quelque prix que ce soit. Une partie du prolétariat ne s'est pas opposé à ses vues, bien au contraire, elle s'est reconnue dans ses action et ne s'en est faite la complice.
Cette partie du prolétariat avec pourtant été éduquée durant des générations dans l'idée que le prolétariat ne s'émanciperait de la bourgeoisie que lorsqu'il ne briserait son pouvoir, à détruire son organisation étatique afin d'édifier la sienne propre. Néanmoins, cette partie du prolétariat a aidé le parti bolchevik-communiste à organiser son "pouvoir prolétarien" et à édifier son état de classe.
La voie suivie et les moyens employés n'ont pas tardé à rendre cette partie du prolétariat semblable en tous points à la bourgeoisie renversée, tout aussi impudente et arrogante, ne craignant pas abuser de la violence la plus féroce pour asseoir sa domination sur le peuple et la révolution.
Il va sans dire que cette violence était toute naturelle chez la caste intellectuelle du parti, car elle était préparée durant de longues années à l'utiliser et s'en est grisée. Quand à la masse du prolétariat - l'esclave muet d'hier -, la violence exercée sur ses semblable lui est profondément étrangère. Occupée à édifier son "Etat de classe", une partie du prolétariat a donc été amenée à se comporter, parl'usage de la violence d'une manière répugnante à l'égard de la liberté individuelle, de la liberté de parole et d'expression de quelqu'organisation révolutionnaire que ce soit, à partir du moment où elle divergeait d'avec l'impudence du "pouvoir prolétarien". Cette partie du prolétariat s'est empressée d'occuper, sous la direction du parti bolchevik communiste, les places laissées vacante par les despotes de la bourgeoisie renversée, devenant à son tour une maîtresse tyrannique, n'hésitant pas à user pour cela de la violence la plus horrible, sans aucun discernement, contre tous ceux qui s'opposaient à ses visées. Ce comportement a été en même temps habilement masqué par la "défense de la révolution".
Cette violence a été surtout exercée sur le corps de la révolution russe au profit des intérêts étroit d'une partie du prolétariat et du parti bolchevik-communiste, et au nom de leur domination complète sur toutes les autres classes laborieuses. On ne peut y voir seulement un égarement passager du prolétariat. Encore une fois, nous pouvons constater avec beaucoup de netteté comment tout pouvoir d'Etat manifeste impudemment sa nature, le qualificatif de prolétarien n'y changeant absolument rien.
A mon avis, c'est pour toutes ces raisons que tous les camarades étrangers, qui n'ont pas connu cette expérience, doivent étudier avec soin toutes les étapes de la révolution russe, en particulier le rôle qu'y ont joué la parti bolchevik-communiste et la partie du prolétariat qui l'a suivi. Cela afin de se garder de tomber dans les mêmes erreurs, à la suite de la démagogie éhontée des bolchevik et de leurs partisans, à propos de l'utilité du "pouvoir prolétarien".
Il est également vrai que la lutte actuelle de tous nos camarades contre le mensonge bolchevik dont être menée à l'aide de sérieuses connaissances de ce qu'ils peuvent proposer eux-même aux larges masses à la place de ce "pouvoir prolétarien". Les beaux slogans ne suffisent pas, bien que souvent la masse n'y soit pas indifférente. Cette lutte s'y déroule à partir de situation concrètes et amène à se poser continuellement les questions vitales et pressantes: comment et quels moyens d'actions sociales les masses laborieuses doivent-elles employer pour s'émanciper totalement?
Il convient de répondre à de telles questions le plus directement possible et avec la plus grande clarté. C'est une nécessité essentielle, non seulement pour pouvoir mener une lutte active contre le monde capitaliste et bourgeois, mais aussi pour notre mouvement anarchiste, car c'est d'elle que dépendra l'influence de nos idée sur le début et l'issue de cette lutte. Cela signifie donc que le prolétariat ne doit pas répéter l'erreur commise par ses frère de Russie, c'est a dire de ne pas s'occuper d'organiser un "pouvoir prolétarien", sous la baguette quelconque d'un parti, même dit "prolétarien", mais uniquement d'organiser la satisfaction des besoins de tous et de défendre la révolution contre toutes sortes de pouvoir d'Etat.Probouzdénié,n°18, janvier 1932, pp.45-48.
LE POUVOIR "SOVIETIQUE", SON PRESENT ET SON AVENIRNombre de gens, et surtout des hommes politiques de gauche, ont tendance à considérer le pouvoir "soviétique" comme un pouvoir d'Etat différent des autres, certes mais en présentant cette différence sous un meilleur jour :"Le pouvoir soviétique, disent-ils, est un pouvoir ouvrier et paysan et, en tant que tel, possède un grand avenir devant lui..."
Il n'y a pas d'assertion plus absurde. Le pouvoir "soviétique" n'est pas un pouvoir ni meilleur ni pire que les autres. Actuellement, il est tout aussi chancelant et absurde que tout pouvoir d'Etat en général. Sous certains rapports, il est même plus absurde que les autres. Ayant conquis une domination politique totale du pays, il est devenu le maître incontesté de ses ressources économique et, sans se contenter de cette situation grossièrement exploiteuse, il a senti naître en lui le sentiment trompeur d'une "perfection" spirituelle, sentiment qu'il cherche à développer devant le peuple laborieux et révolutionnaire du pays. Cela a rendu son esprit prolétarien moins révolutionnaire, mais plus impudent. Ainsi, il veut s'imposer au peuple berné comme son maître spirituel; en cela, il est fidèle à l'insolence illimitée et irresponsable de tout pouvoir d'Etat. Il n'est un secret pour personne que cette soi-disant "perfection" du régime n'est autre que celle de son inspirateur, le parti bolchevik-communiste. Tout cela n'est que mensonge éhonté, duplicité abjecte et impudence criminelle envers les classes laborieuses, au nom desquelles et grâce auxquelles s'est accomplie la grande Révolution russe, à présent châtiée par le pouvoir au profit des privilèges de son parti et de la minorité prolétarienne qui, sous l'influence de ce parti, a cru se reconnaître dans les étiquettes, allèchantes pour les ignorants, d'Etat prolétarien et de dictature du "prolétariat". Minorité qui se laisse néanmoins traîner par la bride, par ce parti, sans avoir aucune voix au chapitre sans posséder le droit d'être informée avec précision sur ce qui s'est préparé et accompli traîtreusement hier et qui se prépare encore aujourd'hui contre ses frères prolétariens, ceux qui ne veulent pas être un instrument aveugle et muet et qui ne croient pas aux mensonges du parti à masque prolétarien.
On peu se demander, malgré tout, si ce comportement du pouvoir bolchevik à l'égard des travailleurs peut se révéler différent dans le domaine de leur éducation "spirituelle". Il me semble qu'il ne peut être autre. J'en veux pour preuve la persistante de la conscience révolutionnaire des travailleurs d'URSS, cause de la grande inquiétude du régime, et que le parti bolchevik veut remplacer par une conscience politique fabriquée sur le modèle de son programme.
C'est cette circonstance qui explique que le pouvoir bolchevik connaît de plus en plus de difficultés et qu'il veuille stupidement compléter son despotisme économique et politique par une entreprise spirituelle sur le peuple laborieux. Il va sans dire que cette situation actuelle du régime conditionne étroitement son avenir; avenir tout à fait incertain, faute d'un présent clairement favorable. En effet, la situation présente est si visiblement défavorable pour des millions de travailleurs qu'on peut -s'attendre, d'une année à l'autre à des insurrection et révolutions sanglantes déclenchées contre l'ordre bolchevik-communiste. Il est bien évident que cet esprit insurrectionnel révolutionnaire des travailleurs d'URSS doit être soutenu par tout révolutionnaires où qu'il soit. Toutefois, il ne faudra pas que les contre révolutionnaires et ennemis des travailleurs profitent de ce soutien. Celui-ci ne doit donc avoir pour but que de détruire l'ordre insensé et irresponsable actuel, instauré en faveur des privilèges des membre du parti et de leurs mercenaires.
La folie de ce régime doit être éliminée et remplacée par les principes vitaux des travailleurs exploités, sur la base de la solidarité, de la liberté et de l'égalité d'opinion pour tous et pour chacun, bref, pour tous ceux qui se préoccupent d'une émancipation authentique. C'est un problème qui concerne tous les révolutionnaires russes: tous ceux qui se trouvent en émigration ou en URSS doivent, à mon avis s'en soucier en premier lieu, ainsi que tout les prolétaires et intellectuels laborieux disposés révolutionnairement; j'y ajouterai tous les opposant et réfugiés politiques du régime bolchévik, à condition que ce soit pour des considérations véritablement révolutionnaires.
Voici comment m'apparait le présent et l'avenir du "pouvoir soviétique", ainsi que l'attitude à adopter par les révolutionnaires russes de toutes tendances à son égard. Des révolutionnaires ne peuvent, à mon avis, se poser le problème autrement. Ils doivent se rendre compte que, pour combattre le pouvoir bolchevik, il faut posséder soi-même au plus haut point les valeurs qu'il a utilisées et proclamées pour s'emparer du pouvoir; valeurs qu'il continue d'ailleurs à défendre mensongèrement.
Dans le cas contraire la lutte des révolutionnaires s'avérerait, sinon contre-révolutionnaire, du moins inutile pour la cause des travailleurs dupés, opprimés et exploités par les bolcheviks-communistes, travailleurs que les révolutionnaires doivent aider à tout prix à se libérer de ce vieux cercle vicieux de mensonge et d'oppression.Bor'ba(La Lutte), Paris, n°19-20, 25 octobre 1931, pp.2-3. (Cet organe était rédigé par plusieurs transfuges soviétiques anti-staliniens et anti-trotskystes, qui se démarquaient du régime bolchevik sur la base d'un retour au pouvoir des soviets libres de 1917 et des revendications des insurgés de Kronstadt de 1921. Le principal animateur de la revue était Grégoire Bessedovsky, Ukrainien et ex-diplomate soviétique ayant quitté avec fracas l'ambassade d'URSS à Paris et s'étant consacré à dénoncer violemment les turpitudes du régime stalinien. Voir son ouvrage : "Oui, j'accuse !", Paris, 1930. NdT)
LA LUTTE CONTRE L'ETATLe fait que l'Etat moderne soit le type d'organisation d'un pouvoir fondé sur l'arbitraire et la violence dans la vie sociale des travailleurs est indépendant de son caractère "bourgeois" ou "prolétariens". Il repose sur le centralisme oppressif, découlant de la violence directe d'une minorité sur la majorité. Chaque Etat utilise, pour affirmer et imposer la légalité de son système, outre le fusil et l'or, des moyens puissants de pression morale. A l'aide de ces moyens, un petit groupe de politiciens réprime psychologiquement toute la société et, en particulier, les masses laborieuses, les conditionnant de façon à détourner leur attention du servage instauré par l'Etat.Ainsi, il est clair que, pour combattre la violence organisée de l'Etat moderne, il faut employer des moyens puissants, correspondant à l'importance de la tâche.
Jusqu'ici, les moyens d'action sociale employés par la classe laborieuse révolutionnaire contre le pouvoir des oppresseurs et exploiteurs - l'Etat et le Capital - , conformément aux idées libertaires, ne suffisent pas pour mener les travailleurs à la victoire complète.
Il est arrivé dans l'Histoire que les travailleurs vainquent le Capital; mais la victoire leur échappait ensuite, parce qu'un pouvoir d'Etat se créait, unissant les intérêts du capital privé et capitalisme d'Etat pour triompher des travailleurs.
L'expérience de la révolution russe nous a démontré à l'évidence nos insuffisances dans ce domaine. Nous ne devons pas l'oublier, nous appliquant à les discerner distinctement.
Nous pouvons reconnaître que notre lutte contre l'Etat dans la Révolution russe fut remarquable, malgré la désorganisation qui règne dans nos rangs; remarquable surtout en ce qui concerne le la destruction de cette hideuse institution.
Mais, en revanche notre lutte fut insignifiante dans le domaine de l'édification de la société libre des travailleurs et de ses structures sociales, ce qui aurait pu garantir son développement en dehors de la tutelle de l'Etat et de ses institution répressives.
Le fait que nous, communistes libertaires ou anarcho-syndicalistes, n'avions pas prévu me lendemain de la Révolution russe, et que nous ne nous sommes pas hâté de formuler à temps les nouvelles formes de l'activité sociale, a amené beaucoup de nos groupes ou organisations à hésiter plus d'une fois dans leur orientation politique et socio-stratégique sur le front combattant de la Révolution.
Afin d'éviter de retomber à l'avenir dans les même erreurs, lors d'une situation révolutionnaire, et pour conserver la cohérence de notre ligne organisationelle, nous devons fondre d'abord toutes nos forces en un collectif agissant, puis définir dès maintenant notre conception constructive des unités économiques et sociales, locales et territoriales, au besoin au besoin les nommer de façon déterminée (soviets libres), et en particulier définir dans les grandes lignes leurs fonctions révolutionnaires fondamentales dans la lutte contre l'Etat. L'époque actuelle et les leçons de la révolution russe l'exigent.
Ceux qui se sont mêlés au coeur même de la lasse ouvrière et paysanne, en prenant activement part aux victoires et aux défaites de son combat, ceux là doivent sans aucun doute arriver à nos conclusions, et plus précisément à comprendre que notre lutte contre l'Etat doit se mener jusau'à la liquidation complète de celui-ci; ceux là reconnaîtrons par ailleurs que le rôle le plus difficile dans cette lutte est celui de la force armée révolutionnaire.
Il est indispensable de lier les forces armées de la Révolution avec les unités sociales et économiques, dans lesquelles la population laborieuse s'organisera dès les premiers jours de la révolution, afin d'instaurer une auto-organisation totale de la vie, en dehors de toutes structures étatiques.
Les anarchistes doivent concentrer, dès maintenant, leur attention sur cet aspect de la Révolution. Ils doivent être persuadés que, si les forces armées de la révolution s'organisent en armée importantes ou en de nombreux détachements armés locaux, elles ne pourront que vaincre les tenants et les défenseurs de l'étatisme, et par là même créer les conditions nécessaires pour la population laborieuse qui soutient la révolution, afin qu'elle puisse rompre tous ses liens avec le passé et mettre au point le processus d'édification d'une nouvelle vie socio-économique.
L'Etat pourra cependant conserver quelques survivances locales et tenter d'entraver de multiples façons la nouvelle vie des travailleurs , freiner la croissance et le développement harmonieux des nouveaux rapports basés sur l'émancipation totale de l'homme.
La liquidation finale et totale de l'Etat ne pourra avoir lieux que lorsque l'orientation de la lutte des travailleurs sera la plus libertaire possible, lorsqu'ils élaboreront eux-même leurs structures d'action sociale. Ces structures doivent prendre la forme d'organes d'autodirection sociale et économique, celle des soviets libres (anti-autoritaires). Les travailleurs révolutionnaires et leur avant garde - les anarchistes - doivent analyser la nature et la structure de ces soviets et préciser à l'avance leurs fonctions révolutionnaires. C'est de cela que dépend principalement l'évolution positives et le développement des idées anarchistes parmi ceux qui accomplirons pour leur propre compte la liquidation de l'Etat pour édifier la société libre.Diélo trouda,n°17, octobre 1926, pp.5-6.
LE 1er MAI : SYMBOLE D'UNE ERE NOUVELLE DANS LA VIE ET LA LUTTE DES TRAVAILLEURSLa journée du premier Mai est considérée dans le monde socialiste comme la fête du Travail. C'est une fausse définition du 1er Mai qui a tellement pénétré la vie des travailleurs qu'effectivement dans beaucoup de pays, ils le célèbrent ainsi. En fait, le premier mai n'est pas un jour de fête pour les travailleurs. Non, les travailleurs ne doivent pas, ce jour là rester dans leurs ateliers ou dans les champs. Ce jour là, les travailleurs de tous pays doivent se réunir dans chaque village, dans chaque ville, pour organiser des réunions de masse, non pour fêter ce jour ainsi que le conçoivent les socialistes étatistes et en particulier les bolcheviks, mais pour faire le compte de leurs forces, pour déterminer les possibilité de lutte directe contre l'ordre pourri, lâche esclavagiste, fondé sur la violence et le mensonge. En ce jour historique déjà institué, il est plus facile à tous les travailleurs de se rassembler et plus commode de manifester leur volonté collective, ainsi que de discuter en commun de tout ce qui concerne les questions essentielles du présent et de l'avenir.Il y a plus de quarante ans les travailleurs américains de Chicago et des environs se rassemblaient le premier Mai. Ils écoutèrent là des discours de nombreux orateurs socialistes, et plus particulièrement ceux des orateurs anarchistes, car ils assimilaient parfaitement les idées libertaires et se mettaient franchement du côté des anarchistes.
Les travailleurs américains tentèrent ce jour là, en s'organisant, d'exprimer leur protestation contre l'infâme ordre de l'Etat et du Capital des possédants. C'est sur cela qu'interviennent les libertaires américains Spiess, Parsons et d'autres. C'est alors que ce meeting fut interrompu par des provocations de mercenaires du Capital et s'acheva par le massacre de travailleurs désarmés, suivi de l'arrestation et de l'assassinat de Spiess, Parsons et d'autres camarades.
Les travailleurs de Chicago et des environs ne se rassemblaient pas pour fêter la journée du premier Mai. Ils s'étaient rassemblés pour résoudre en commun les problèmes de leur vie et de leurs luttes.
Actuellement aussi, partout où les travailleurs se sont libérés de la tutelle de la bourgeoisie et de la social démocratie liée à elle (indifféremment menchevique ou bolchevique) ou bien tentent de le faire, ils considèrent le 1er Mai comme l'occasion d'une rencontre pour s'occuper de leurs affaires directes et se préoccuper de leur émancipation. Ils expriment, à travers ces aspirations, leur solidarité et leur estime à l'égard de la mémoire des martyrs de Chicago. Ils sentent donc que cela ne peut être pour eux un jour de fête. Ainsi, le premier Mai, en dépit des affirmations des "socialistes professionnels" tendant à le présenter comme la fête du travail, ne peut pas l'être pour les travailleurs conscients.
Le premier Mai, c'est le symbole d'une ère nouvelle dans la vie et la lutte des travailleurs, une ère qui présente chaque année pour les travailleurs, de nouvelles, de plus en plus difficiles, et décisives batailles contre la bourgeoisie, pour la liberté et l'indépendance qui leur sont arrachées, pour leur idéal social.
Diélo trouda,n°36, 1928, pp.2-3.
L'ANARCHISME ET NOTRE EPOQUEL'anarchisme, c'est pas seulement une doctrine qui traite de la vie sociale de l'homme, comprise dans le sens étroit que lui prêtent les dictionnaires politiques et, parfois, lors de meetings, nos orateurs propagandistes. C'est aussi un enseignement qui embrasse la vie de l'homme dans son intégralité.Au cours du processus d'élaboration de sa conception globale du monde, l'anarchisme se donne une tâche bien précise: saisir le monde dans son entier, en écartant de sa voie toutes sortes d'obstacles, présent et à venir, dressés par la science et la technique bourgeoise et capitaliste. Cela dans le but de fournir à l'homme l'explication la plus exhaustive possible sur l'existence de ce monde et d'appréhender de la meilleure façon tous les problèmes qui peuvent se poser à lui; cette démarche doit l'aider à prendre intérieurement conscience de l'anarchisme qui lui est inhérent par nature - c'est du moins ce que je suppose -, au point qu'il en ressent continuellement des manifestations partielles.
C'est à partir de la volonté individuelle que l'enseignement libertaire peut s'incarner dans la vie réelle et frayer la voie qui aidera l'homme à chasser en lui tout esprit de soumission .
Lorsqu'il se développe, l'anarchisme ne connaît pas de limites. Il ne connaît pas de rives où il pourrait s'échouer et se fixer. Tout comme la vie humaine, il ne possède pas de formules définitives pour ses aspirations et objectifs.
Le droit absolu de tout homme à une liberté totale, tel qu'il est défini par les postulats théorique de l'anarchisme, ne saurait être pour lui, à mon avis, qu'un moyen pour attiendre son plus ou moins grand épanouissement, sans cesser pour autant de se développer. Ayant chassé en l'homme l'esprit de soumission qui lui a été artificiellement imposé, l'anarchisme devient dorénavant l'idée directrice de la société humaine en marche vers la conquête de tous ses objectifs.
A notre époque, l'anarchisme est encore considéré comme théoriquement faible; en outre, certains affirment qu'il est souvent interprété de façon erronée. Pourtant ces adeptes s'expriment à foison à son sujet; beaucoup en parlent constamment, militent activement et parfois se lamentent qu'il ne triomphe pas (je suppose, dans ce dernier cas, que cette attitude est provoquée par l'impuissance à à élaborer, à partir d'un cabinet d'études, les moyens sociaux indispensable à l'anarchisme pour avoir prise sur la société de notre temps).
La cohésion de tous les anarchistes actifs, exprimée par un collectif agissant sérieux, est unanimement estimée nécessaire par chacun d'entre nous. Il serait bien étonnant que des adversaire de cette Union se déclarent dans notre milieu. La question à résoudre ne tient qu'en la forme organisationnelle que pourrait adopter cette Union des anarchistes.
Personnellement, je considère comme la forme organisationnelle la plus adaptée et la plus nécessaire celle qui se présenterait sous l'aspect d'une Union des anarchistes, édifiée sur la base des principes de la discipline collective et de la direction commune des toutes les forces anarchistes. Ainsi, toutes les organisations qui y seraient adhérantes seraient liées entre elles par la communauté des objectifs socio-révolutionnaires, mais aussi par celle des moyens qui y mèneraient.
L'activité des organisations locales peut être adaptée, autant que possible, aux conditions locales; elle doit cependant s'unir sans défaillance à l'orientation de la pratique organisationnelle globale de l'Union des anarchistes couvrant tout le pays.
Que cette Union s'appelle parti ou tout autrement n'a qu'une importance secondaire. Ce qui est primordial c'est qu'elle réalise la concentration de toutes les forces anarchistes en une pratique commune et unitaire contre l'ennemi, en impulsion la lutte pour les droit des travailleurs, la réalisation de la révolution sociale, et l'avènement de la société anarchiste !Diélo trouda, n°6, novembre 1925, pp.6-7.
NOTRE ORGANISATIONL'époque que traverse actuellement la classe laborieuse mondiale exige une tension maximale de la pensée et de l'énergie des anarchistes révolutionnaires pour éclaircir les questions les plus importantes.Nos camarades qui ont joué un rôle actif au cours de la révolution russe et qui sont restés fidèles à leur convictions savent de quelle manière funeste c'est fait sentir, dans notre mouvement, l'absence d'une solide organisation. Ces camarades sont bien placés pour être particulièrement utile à l'oeuvre d'union actuellement entreprise. Il n'a pas échappé à ces camarades, je le suppose, que l'anarchisme a été un facteur d'insurrection parmi les masses laborieuses révolutionnaires en Russie et en Ukraine; il les a incitées partout à la lutte. Cependant, l'absence d'une grande organisation spécifique, capable d'opposer ses forces vives aux ennemis de la révolution, l'a rendu impuissant à assumer un rôle organisationnel. L'oeuvre libertaire dans la révolution en a subi de lourdes conséquences.
S'ils prennent conscience de cette carence, les anarchistes russes et ukrainiens ne doivent pas laisser se renouveler ce phénomène. La leçon du passé est trop pénible et, en la retenant, ils doivent, les premier, donner l'exemple de la cohésion de leurs forces. Comment? En créant une organisation qui puisse accomplir les tâche de l'anarchisme, non seulement lors de la préparation de la révolution sociale, mais également à ses lendemains. Une telle organisation doit unir toutes les forces révolutionnaires de l'anarchisme et s'occuper sans hésitation de la préparation des masses à la révolution sociale et à la lutte pour la réalisation de la société anarchiste.
Bien que la majorité d'entre nous conçoivent la nécessité d'une telle organisation, il est regrettable de constater qu'il y en ait un petit nombre pour s'en préoccuper avec le sérieux et la constance indispensables.
En ce moment, les événement se précipitent dans toute l'Europe, y compris en Russie, emprisonnée dans les filets pan-bolchéviques. Le jour n'est pas loin où il nous faudra être des participants actifs à ces événements. Si nous nous présentons encore une fois sans s'être organisés au préalable de la manière adéquate, nous serons encore impuissants à empêcher que ces événements n'évoluent pas dans le tourbillon des systèmes étatiques.
L'anarchisme prend concrètement vie partout où naît la vie humaine. Par contre, il ne devient compréhensible pour tout un chacun uniquement là où existent les propagandistes et les militants qui ont rompu sincèrement et entièrement avec la psychologie de soumission de notre époque, ce qui leur vaut d'être d'ailleurs férocement persécutés. Ces militants aspirent à servir leurs convictions avec désintéressement, sans crainte de découvrir dans leur processus de développement des aspect inconnus, afin de les assimiler au fur et à mesure, si besoin est, et oeuvrent ainsi au triomphe de l'esprit de soumission.
Deux thèses découlent de ce qui est énoncé si dessus:
- la première, c'est que l'anarchisme connaît des expressions et manifestions diverses, tout en conservant une parfaite intégrité dans son essence.
- la seconde, c'est qu'il est révolutionnaire naturellement et ne peut adopter des méthodes révolutionnaires de lutte contre ces ennemis.
Au cours de son combat révolutionnaire, l'anarchisme non seulement renverse les gouvernements et supprime leurs lois, mais s'en prend également à la société qui leur donne naissance, à ses valeurs, ses moeurs et à sa "morale", ce qui lui vaut d'être de mieux en mieux compris et assimilé par la partie opprimée de l'humanité.
Tout cela nous amène à être persuadé que l'anarchisme ne peut plus rester enfermé dans les limites étriquées d'une pensée marginale et renvendiquée uniquement par quelques groupuscules aux actions isolées. Son influence naturelle sur la mentalité des groupes humains en lutte est plus qu'évidente. Pour que cette influence soit assimilée de façon consciente, il doit désormais se munir de moyens nouveau et emprunter dès maintenant la voie de pratiques sociales.Diélo trouda,n°4, septembre 1925, pp.7-8.
SUR LA DISCIPLINE REVOLUTIONNAIREDes camarades m'ont posé la question suivante: comment est-ce que je conçois la discipline révolutionnaire ? Je vais y répondre.Je comprends la discipline révolutionnaire comme une autodiscipline de l'individu, instaurée dans un collectif agissant, d'une façon égale pour tous, et strictement élaborée.
Elle doit être la ligne de conduite responsable des membres de ce collectif , menant à un accord strict entre sa pratique et sa théorie.
Sans discipline dans l'organisation, il est impossible d'entreprendre quelque action révolutionnaire sérieuse que ce soit. Sans discipline, l'avant garde révolutionnaire ne peut exister, car alors elle se trouverait en complète désunion pratique et serait incapable de formuler les tâches du moment, de remplir le rôle d'initiateur qu'attendent d'elle les masses.
Je fais reposer cette question sur l'observation et l'expérience d'une pratique révolutionnaire conséquente. Pour ma part, je me fonde sur l'expérience de la révolution russe, qui a porté en elle un contenu typiquement libertaire à beaucoup d'égards.
Si les anarchistes avaient été étroitement liés sur le plan organisationnel et avaient observé, dans leurs actions une discipline bien déterminée, ils n'auraient jamais subi une telle défaite. Mais, parce que les anarchistes "de tout bord et de toutes tendances" ne représentaient pas, même dans leurs groupes spécifiques, un collectif homogène ayant une discipline d'action bien définie, pour cette raison ces anarchistes ne purent supporter l'examen politique et stratégique que leur imposèrent les circonstances révolutionnaires. La désorganisation les amena à une impuissance politique, les divisant en deux catégories: la première fut ceux qui se lancèrent dans l'occupation systématiques de maisons bourgeoises, dans lesquelles ils se logaient et vivaient pour leur bien-être. C'était les même que ceux que j'appellerais les "touristes", les divers anarchistes qui vont de villes en villes, dans l'espoir de trouver en route un endroit pour y demeurer quelques temps , paressant et y restant le plus longtemps possible pour vivre dans le confort et le bon plaisir.
L'autre catégorie se composa de ceux qui ont rompu tous les liens honnêtes avec l'anarchisme (bien que certain d'entre eux, en URSS, se fassent passer maintenant pour les seuls représentants de l'anarchisme révolutionnaire) et se sont jetés sur les responsabilités offertes par les bolcheviks, même lorsque le pouvoir fusillait les anarchistes restés fidèles à leur poste de révolutionnaires en dénonçant la trahison des bolcheviks.
Etant donné ces faits, on peut comprendre aisément pourquoi je ne peux rester indifférent à l'état d'insouciance et de négligence qui existe actuellement dans nos milieux.
D'une part, cela empêche la création d'un collectif libertaire cohérent, qui permettrait aux anarchiste d'occuper la place qui leur revient dans la révolution, et d'autre part, cela permet de se contenter de belles phrases et de grandes pensées, tout en se dérobant au moment de passer à l'action.
Voilà pourquoi je parle d'une organisation libertaire reposant sur le principe d'une discipline fraternelle. Une telle organisation amènerait à l'entente indispensable de toutes les forces vives de l'anarchisme révolutionnaire et l'aiderait à occuper sa place dans la lutte du Travail contre le Capital.
Par ce moyen, les idées libertaires ne peuvent que gagner les masses, et non s'appauvrir. Il n'y a que des bavards creux et irresponsables qui peuvent fuir devant une telle structuration organisationelle.
La responsabilité et la discipline organisationnelles ne doivent pas effrayer: elles sont les compagnes de routes de la pratique de l'anarchisme social.Diélo trouda,n°7-8, décembre 1925-janvier 1926, p.6.
ABECEDAIRE DE L'ANARCHISTE REVOLUTIONNAIREL'anarchisme, c'est la vie libre et l'oeuvre créatrice de l'homme. C'est la destruction de tout ce qui est dirigé contre ces aspirations naturelles et saines de l'homme.L'anarchisme, ce n'est pas un enseignement exclusivement théorique, à partir de programmes élaborés artificiellement dans le but de régir la vie ; c'est un enseignement tiré de la vie à travers toutes ses saines manifestations, passant outre à toutes les normes artificielles.
La physionomie sociale et politique de l'anarchisme, c'est une société libre, antiautoritaire, celle qui instaure la liberté, l'égalité et la solidarité entre tous ses membres.
Le Droit, dans l'anarchisme, c'est la responsabilité de l'individu, celle qui entraîne une garantie véritable de la liberté et de la justice sociale, pour tous et pour chacun, partout et de tous temps. C'est là que naît le communisme.
L'anarchisme naît naturellement chez l'homme; le communisme, lui, en est le développement logique.
Ces affirmations demandent à être appuyées théoriquement à l'aide de l'analyse scientifique et de données concrêtes, afin de devenir des postulats fondamentaux de l'anarchisme. Cependant, les grands théoriciens libertaires, tels que Godwin, Proudhon, Bakounine, Johann Most, Kropotkine, Malatesta, Sebastien Faure et de nombreux autres n'ont pas voulu, du moins je le suppose, enfermer la doctrine dans des cadres rigides et définitifs. Bien au contraire, on peut dire que le dogme scientifique de l'anarchisme, c'est l'aspiration à démontrer qu'il est inhérent à la nature humaine de ne jamais se contenter de ses conquètes. La seule chose qui ne change pas dans l'anarchisme scientifique, c'est la tendance naturelle à rejeter toutes les chaînes et toute entreprise d'exploitation de l'homme par l'homme. En lieu et place des chaînes et de l'escalvage instaurés actuellement dans la société humaine - ce que, d'ailleurs, le socialisme n'a pu et ne peut supprimer -, l'anarchisme sème la liberté et le droit inaliénable de l'homme à en user.
En tant qu'anarchiste révolutionnaire, j'ai participé à la vie du peuple urkainien durant la révolution. Ce peuple a ressenti instinctivement à travers son activité l'exigeance vitale des idées libertaires et en a également subi le poid tragique. J'ai connu, sans fléchir, les mêmes rigueurs dramatiques de cette lutte collective, mais, bien souvent, je me suis retrouvé impuissant à comprendre puis à formuler les exigences du moment. En général, je me suis rapidement repris et j'ai clairement saisi que le but vers lequel, moi et mes camarades, nous appelions à lutter était directement assimilé par la masse qui combattait pour la liberté et l'indépendance de l'individu et de l'humainté entière.
L'expérience de la lutte pratique a renforcé ma conviction que l'anarchisme éduque d'une manière vivante l'homme. C'est un enseignement tout aussi révolutionnaire que la vie, il est tout aussi varié et puissant dans ses manifestations que la vie créatrice de l'homme et, en fait, il s'y indentifie intimement.
En tant qu'anarchiste révolutionnaire, et tant que j'aurai un lien au moins aussi ténu qu'un cheveu avec cette qualification, je t'appellerai, toi frère humilié, à la lutte pour la réalisation de l'idéal anarchiste. En effet, ce n'est que par cette lutte pour la liberté, l'égalité et la solidarité que tu comprendra l'anarchisme.
L'anarchisme existe, donc, naturellement chez l'homme: il l'émancipe historiquement de la psychologie servile - acquise atrificiellement - et l'aide à devenir un combatant conscient contre l'esclavage sous toutes ses formes. C'est en cela que l'anarchisme est révolutionnaire.
Plus l'homme prend conscience, par la reflexion, de sa situation servile, plus il s'en indigne, plus l'esprit anarchiste de liberté, de volonté et d'action s'incruste en lui. Cela concerne chaque individu, homme ou femme, même s'ils nont jamais entendu parler du mot "anarchisme".
La nature de l'homme est anarchiste: elle s'oppose à tout ce qui tend à l'emprisonner. Cette essence naturelle de l'homme, selon moi, s'exprime dans le terme scientifique d'anarchisme. Celui-ci, en tant qu'idéal de vie chez l'homme, joue un rôle significatif dans l'évolution humaine. Les oppresseurs, tout aussi bien que les opprimés, commencent peu à peu à remarquer ce rôle; aussi, les premiers aspirent-ils par tout les moyens à déformer cet idéal, alors que les seconds aspirent, eux, à les rendre plus accessibles à attiendre.
La compréhension de l'idéal anarchiste chez l'esclave et le maître grandit avec la civilisation moderne. En dépit des fins que celle-ci s'était jusque là données - endormir et bloquer toute tendance naturelle chez l'homme à protester contre tout outrage à sa dignité -, elle n'a pu faire taire les esprits scientifiques indépendants qui ont mis à nu la véritable provenance de l'homme et démontré l'innexistence de Dieu, considéré auparavant comme le créateur de l'humanité. Par suite, il est devenu naturellement plus facile de prouver de manière irréfutable le caractère artificiel des "onctions divines" sur terre et des relations infâmantes qu'elles entraînaient contre les homes.
Tous ces évènements ont considérablement aidé au développement conscient des idées anarchistes. Il est tout aussi vrai que des conceptions artificielles ont vu le jour à la même époque: le liberalisme et le socialisme prétendument "scientifique", dont l'une des branches est représentée par le bolchevisme-communisme. Toutefois, malgrés toute leur immense influence sur la psychologie de la société moderne, ou du moins sur une grande partie d'entre elle, et malgré leur triomphe sur la réaction classique d'une part, et sur la personnalité de l'individu, d'autre part, ces conceptions artificielles tendent à glisser sur la pente menant aux formes déja connues du vieux monde.
L'homme libre, qui prend conscience et qui l'exprime autour de lui, enterre et enterrera inévitablement tout le passé infâmant de l'humanité, ainsi que tout ce que cela entraînerait comme tromperie, violence arbitraire et avilissement. Il enterrera aussi ces enseignements artificiels.
L'individu se libère peu à peu, dès à présent, de la chape de mensonges et de lâcheté dont l'ont recouvert depuis sa naissance les dieux terrestres, cela à l'aide de la force grossière de la baïonnette, du rouble, de la "justice" et de la science hypocrite - celle des apprentis sorciers.
En se débarrassant d'une telle infamie, l'individu atteint la plénitude qui lui fait découvrir la carte de la vie: il y remarque en premier lieu son ancienne vie servile, repoussante de lâcheté et de misère. Cette vie ancienne avait tué en lui, en l'asservissant, tout ce qui avait de propre, clair et valable au départ, pour le transformer soit en mouton bêlant, soit en maître imbécile qui piétine et déchire tout ce qu'il y a de bon en lui-même et chez autrui.
C'est seulement à ce moment que l'homme s'éveille à la liberté naturelle, indépendante de qui ou de quoi que ce soit et qui réduit en cendre tout ce qui lui est contraire, tout ce qui viole la pureté et la beauté captivante de la nature, laquelle se manifeste et croît à travers l'oeuvre créatrice autonome de l'individu. Ce n'est qu'ici que l'homme revient à lui-même et qu'il condamne pour toujours son passé honteux, coupant avec lui tout lien psychique qui emprisonnait jusqu'ici sa vie individuelle et sociale, par le poids de son ascendance serville et aussi, en partie, par sa propre démission, encouragée et accrue par les chamans de la science.
Désormais, l'homme avance d'année en année autant qu'il le faisait auparavant de génération en génération, vers une fin hautement étique: ne pas être, ni devenir lui-mêmme un chaman, un prophète du pouvoir sur autrui et ne plus permettre à d'autres de disposer d'un pouvoir sur lui.
Libéré des dieux célèstes et terrestres, ainsi que de toutes leurs prescriptions morales et sociales, l'homme élève la voix et s'oppose en actes contre l'exploitation de l'homme par l'homme et le dévoiement de sa nature, laquelle reste invariablement liée à la marche en avant, vers la pleinitude et la perfection. Cet homme révolté ayant pris conscience de soi et de la situation de ses frères opprimés et humiliés, s'exprime dorénavant avec son coeur et sa raison: il devient un anarchiste révolutionnaire, le seul individu qui puisse avoir soif de liberté, de pleinitude et de perfection tant pour lui que pour le genre humain, foulant à ses pieds l'esclavage et l'idiotie sociale qui s'est incarnée historiquement par la violence - l'Etat. Contre cet assassin et bandit organisé, l'homme libre s'organise à son tour avec ses semblables, en vue de se renforcer et d'adopter une orientation véritablement communiste dans toutes les conquètes communes accomplies sur la voie créatrice, à la fois grandiose et pénible.
Les ndividus membres de tels groupes s'émancipent par là même de la tutelle criminelle de la société dominante, dans la mesure où ils redeviennent eux-mêmes, c'est à dire qu'ils rejettent toute servilité envers autrui, quelqu'ils aient pu être auparavant: ouvrier, paysan, étudiant ou intellectuels. C'est ainsi qu'ils échappent à la condition soit d'âne bâté, d'esclave, de fonctionnaire ou de laquais se vendant à des maîtres imbéciles.
En tant qu'individu, l'homme se rapproche de sa personnalité authentique l'orsqu'il rejette et réduit en cendres les idées fausses sur sa vie, retrouvant ainsi tous ses véritables droits. C'est par cette double démarche de rejet et d'affirmation que l'individu devient un anarchiste révolutionnaire et un communiste conscient.
En tant qu'idéal de vie humaine, l'anarchisme se révèle consciemment en chaque individu comme une aspiration naturelle de la pensée vers une vie libre et créatrice, conduisant à un idéal social de bonheur. A notre siecle, la société anarchiste ou société harmonieuse n'apparaît plus comme une chimère. Cependant, autant que son élaboration et son aménagement pratique, sa conception paraît encore peu évidente.
En tant qu'enseignement portant sur une vie nouvelle de l'homme et de son développement créateur, tant sur le plan individuel que social, l'idée même de l'anarchisme se fonde sur la vérité indestructible de la nature humaine et sur les preuves indiscutables de l'injustice de la société actuelle - véritable plaie permanente. Cette constatation conduit ses partisants - les anarchistes - à se trouver en situation à demi ou entièrement illégale vis-à-vis des institutions officielle de la société actuelle. En effet, l'anarchisme ne peut être reconnu tout à fait légal dans aucun pays; cela s'explique par son serviteur et maître: l'Etat. La société s'y est complètement dissoute; toutes ses fonctions et affaires sociales sont passées aux mains de l'Etat. Le groupe de personnes qui a parasité de tous temps l'humanité, en lui construisant des "tranchées" dans sa vie, s'est ainsi identifié à l'Etat. Que ce soit individuellement ou en masse innombrable, l'homme se retrouve à la merci de ce groupe de fainéants se faisant appeler "gouvernants et maîtres", alors qu'ils ne sont en réalité que de simple exploiteurs et oppresseurs.
C'est à ces requins qui abrutissent et soumettent le monde actuel, qu'ils soient gouvernants de droite ou de gauche, bourgeois ou socialistes étatistes, que la grande idée d'anarchisme ne plaît en aucune sorte. La différence entre ces requins tient en ce que les premiers sont des bourgeois déclarés - par conséquents moins hypocrites -, alors que les seconds, les socialistes étatistes de toutes nuances, et surtout parmis eux les collectivistes qui se sont indûment accolés le nom de communistes, à savoir les bolcheviks, se dissimilent hypocritement sous les mots d'ordre de "fraternité et d'égalité". Les bolcheviks sont prêt à repeindre mille fois le société actuelle ou à changer mille fois la dénomination des systèmes de domination des uns et d'esclavage des autres, bref à modifier les appellations selon les besoins de leurs programmes, sans changer pour autant un iota de la nature de la société actuelle, quitte à échaffauder dans leurs stupides programmes des compromis aux contradictions naturelles qui existent entre la domination et la servitude. Bien qu'ils sachent que ces contradictions soient insurmontables, ils les entretiennent tout de même, à la seule fin de ne pas laisser apparaître dans la vie le seul idéal humain véritable: le communisme libertaire.
Selon leur programme absurde, les socialistes et communistes étatistes ont décidé de "permettre" à l'homme de se librer socialement, sans qu'il soit possible pour autant de manifester cette librerté dans sa vie sociale. Quant à laisser l'homme s'émanciper spirituellement en totalité, de manière à ce qu'il soit entièrement libre d'agir et de se soumettre uniquement à sa propre volonté et aux seules lois naturelles, bien qu'ils abordent peu ce sujet, il ne saurait pour eux en être question. C'est la raison pour laquelle ils unissent leurs efforts à ceux des bourgeois afin que cette émancipation ne puisse jamais échapper à leur odieuse tutelle. De toute façon, l'"émancipation" octroyée par un pouvoir politque quelconque, on sait bien désormais quel aspect cela peur revêtir.
Le bourgeois trouve naturel de parler des travailleurs comme d'esclaves condamné à le rester. Il n'encouragera jamais un travail authentique susceptible de produire quelquechose de réellement utile et beau, pouvant bénéficier à l'humanité entière. Malgrè les capitaux colossaux dont il dispose dans l'industrie et l'agriculture, il affirme ne pas pouvoir aménager des principes de vie sociale nouvelle. Le présent lui paraît tout fait suffisant, car tout les puissants s'inclinnent devant lui: les tsars, les présidents, les gouvernements et la quasi-totalité des intellectuels et savants, tout ceux qui soumettent à leur tour les esclaves de la société nouvelle. "Domestiques" crient les bourgeois à leur fidèles serviteurs, donnez aux esclaves le servile qui leur est dû, gardez la part qui vous revient pour vos dévoués services, puis conservez le reste pour nous!... Pour eux, dans ces conditions, la vie ne peut être que belle!
"Non nous ne sommes pas d'accord avec vous là-dessus! rétorquent les socialistes et communistes étatistes. Sur ce, ils s'adressent aux travailleurs, les organisent en parti politiques, puis les incitent à se révolter en tenant le discours suivant: "Chassez les bourgeois du pouvoir de l'Etat et donnez-nous-le, à nous socialistes et communistes étatistes, ensuite nous vous défendrons et libererons".
Ennemis acharnés et naturels du pouvoir d'Etat, bien plus que les fainéants et les privilégiés, les travailleurs expriment leur haine, s'insurgent accomplissent la révolution, détruisent le pouvoir d'Etat et en chassent ses détenteurs, puis, soit par naïveté soit par manque de vigilance, ils laissent les socialistes s'en emparer. En Russie, ils on laisser les bolcheviks-communistes se l'accaparer. Ces laches jésuites, ces monstres et bourreaux de la liberté se mettent alors à égorger, à fusiller et à écraser les gens, même désarmés, tout comme auparavant les bourgeois, si ce n'est pire encore. Ils fusillent pour soumettre l'esprit indépendant, qu'il soit individuel ou collectif, dans le but d'anéantir pour toujours en l'homme l'esprit de liberté et la volonté créatrice, de le rendre esclave spirituel et laquais physique d'un groupe de scélérats installés à la place du trône déchu, n'hésitant pas à utiliser des tueurs pour se subordonner la masse et éliminer les récalcitrants.
L'homme gémit sous le poids des chaînes du pouvoir socialiste en Russie. Il gémit aussi dans les autres pays sous le joug des socialistes unis à la bourgeoisie, ou bien sous celui de la seule bourgeoisie. Partout, individuellement ou collectivement, l'homme gémit sous l'oppression du pouvoir d'Etat et de ses folies politiques et économiques. Peu de gens s'intéressent à ses souffrances sans avoir en même temps d'arrières-pensées, car les bourreaux, anciens ou nouveaux, sont très forts spirituellement et physiquement: ils disposent de grands moyens efficaces pour soutenir leur emprise et écraser tout et tous ceux qui se mettent en travers de leur chemin.
Brûlant de défendre ses droits à la vie, à la liberté et au bonheur, l'homme veut manifester sa volonté créatrice en se mêlant au tourbillon de violence. Devant l'issue incertaine de son combat, il a parfois tendance à baisser les bras devant sont bourreau, au moment même où celui-ci passe le noeud coulant autour du cou, cela alors qu'un seul de ses regards audacieux suffirait à faire trembler le bourreau et à remtte en cause tout le fardeau du joug. Malheureusement, l'homme préfère bien souvent fermer les yeux au moment même où le bourreau passe un noeud coulant sur sa vie toute entière.
Seul, l'homme qui a réussi à se débarasser des chaînes de l'oppression et observé toutes les horreurs se commettant contre le genre humain, peut être convaincu que sa liberté et celle de son semblable sont inviolables, tout autant que leur vies, et que son semblable est un frère. S'il est prêt à conquerir et à defendre sa liberté, à exterminer tout exploiteur et tout bourreau (si celui-ci n'abandonne pas sa lâche profession), puis s'il ne se donne pas pour but dans sa lutte contre le mal de la société contemporaine de remplacer le pouvoir bourgeois par un autre pouvoir tout aussi oppresseur - socialiste, communiste ou "ouvrier" (bolchevik) -, mais d'instaurer une société réellement libre, organisée à partir de la responsabilité individuelle et garantissant à tous une liberté authentique et une justice sociale égale pour tous, seul cet homme là est un anarchiste révolutionnaire. il peut sans crainte regarder les actes du bourreau-Etat et recevoir s'il le faut son verdict, et aussi énoncer le sien à l'occasion en déclarant: "Non, il ne saurait en être ainsi! Révolte-toi, frère opprimé! Insurge-toi contre tout pouvoir de l'Etat! Détruis le pouvoir de la bourgeoisie et ne le remplace pas par celui des socialistes et des bolcheviks-communistes. Supprime tout pouvoir d'Etat et chasse ses partisants, car tu ne trouveras jamais d'amis parmis eux."
Le pouvoir des socialistes ou communistes étatitstes est tout aussi nocif que celui de la bourgeoisie. Il arrive même qu'il le soit encore davantage, l'orsqu'il fait ses expériences avec le sang et la vie des hommes. A ce moment, il ne tarde pas à rejoindre à la dérobée les prémices du pouvoir bourgeois; il ne craint plus alors de recourrir aux pires moyens en mettant et en trompant encore plus que tout autre pouvoir. Les idées du socialisme ou communisme d'Etat deviennent même superflues: il ne s'en sert plus et se rapproche à toutes celles qui peuvent lui servir à s'aggriper au pouvoir. En fin de compte, il ne fait qu'employer des moyens nouveaux pour perpetuer la domination et devenir plus lâche que la bourgeoisie qui, elle, pend le révolutionnaire publiquement, alors que le bolchevisme-communisme, lui, tue et étrangle en cachette.
Toute révolution qui a mis aux prises la bourgeoisie et les socialistes ou communistes d'Etat illustre bien ce que je viens d'affirmer, en particulier si l'on considère l'exemple des révolutions russes de fevrier et d'octobre 1917. Ayant renversé l'empire russe, les masses laborieuses se sentirent en conséquence à demi émancipée politiquement et aspirèrent a parachever cette libération. Elles se mirent à transmettre les terres, confisquées aux grands propriétaires terriens et au clergé, à ceux qui les cultivaient ou qui avaient l'intention de le faire sans exploiter le travail d'autrui. Dans les villes, ce furent les usines, les fabriques, les typographies et autres entreprises sociales qui furent prises en main par ceux qui y travaillaient. Lors de ces réalisations saines et enthousiastes, tendant à instaurer des relations fraternelles entre les villes et les campagnes, les travailleurs ne voulurent pas remarquer qu'à Kiev, Kharkov et Pétrograd, des gouvernements nouveaux se mettaient en place.
A travers ses organisations de classe, le peuple aspirait à poser le fondement d'une société nouvelle et libre devant éliminer, en toute indépendance, au cours de son developpement, du corps social tous les prarasites et tous les pouvoirs des uns sur les autres, jugés stupides et nuisibles par les travailleurs.
Une telle démarche s'affirma nettement en Ukraine, dans l'Oural et en Sibérie. A Tiflis, kiev, Petrograd et Moscou, au coeur même des pouvoir mourants, cette tendance se fit jour. Toutefois, partout et toujours, les socialistes et communistes d'Etat avaient et on encore leurs nombreux partisants, ainsi que leurs tueurs à gages. Parmi ceux-ci, il faut malheureusement constater qu'il y eu de nombreux travailleurs. A l'aide de ces tueurs les bolcheviks ont coupé court à l'oeuvre du peuple, et d'une manière si terrible que même l'inquisition du Moyen Age pourrait les envier.
Quant a nous, connaissant la véritable nature de l'Etat, nous disons aux guides socialistes et bolcheviks: "Honte à vous! Vous avez tant écrit et discuté de la férocité bourgeoise à l'égard des opprimés. Vous avez défendu avec tant d'acharnement la pureté révolutionnaire et le dévouement des travailleurs en lutte pour leur émancipation et maintenant, parvenu au pouvoir, vous vous révélez ou bien les même lâches laquais de la bourgeoisie ou bien vous devenez vous même bourgeois en utilisant ses moyens, au point même qu'elle s'en étonne et s'en moque."
D'ailleurs à travers les expériences du bolchevisme-communiste, la bourgeoisie a compris, ces dernieres années, que la chimère scientifique d'un socialisme étatique ne pouvait se passer ni des moyens, ni même d'elle même. Elle l'a si bien compris qu'elle se moque de ses élèves qui n'arrivent même pas à sa hauteur. Elle à compris que, dans le système socialiste, l'exploitation et la violence organisée contre la majorité de la masse laborieuse ne suppriment nullement la vie débauchée et le parasitisme des fainéants, qu'en fait l'exploitation ne change que de nom puis croît et se renforce. Et c'est bien ce que la réalité nous confirme. Il n'y a qu'à constater la maraude des bolcheviks et leur monopole sur les conquètes révolutionnaire du peuple, ainsi que leur police, leurs tribunaux, prisons et armée de geôliers, tous employés contre la révolution. L'armée "rouge" continue d'être recrutée de force! On y retrouve les mêmes fonctions qu'auparavant, bien qu'elles s'y dénomment autrement, en étant encore plus irresponsable et devoyées.
Le libéralisme, le socialisme et le communisme d'Etat sont trois membres de la même famille empruntant des voies différentes pour exercer leur pouvoir sur l'homme, afin de l'empêcher d'atteindre son plein épanouissement vers la liberté et l'indépendance en créant un principe nouveau, sain et authentique à partir d'un idéal social valable pour tout le genre humain.
"Revolte-toi! déclare l'anarchiste révolutionnaire à l'opprimé. Insurge-toi et supprime tout pouvoir sur toi et en toi. Et ne participe pas à en créer un nouveau sur autrui. Sois libre et défends la liberté des autres contre toutes atteintes!"
Le pouvoir dans la société humaine est sourtout prôné par ceux qui n'ont jamais vécu véritablement de leur propre travail et d'une vie saine, ou bien, encore, qui n'en vivent plus ou qui ne veulent pas en vivre. Le pouvoir d'Etat ne pourra jamais donner la joie, le bonheur et l'épanouissement à une société quelle qu'elle soit. Ce pouvoir à été créé par des fainéant dans le but unique de piller et d'exercer leur violence, souvent meurtrière, contre tous ceux qui produisent, par leur travail - que ce soit par la volonté, l'intelligence ou les muscles - , tout ce qui est utile et bon dans la vie de l'homme.
Que ce pouvoir se qualifie de bourgeois, de socialiste, de bolchevik-communiste, d'ouvrier ou de paysan, cela revient au même: il est tout aussi nocif à l'individualité saine et heureuse et à la sociètè dans son ensemble. La nature de tout pouvoir d'Etat est partout identique: anéantir la liberté de l'individu, le transformer spirituellement en laquais, puis de s'en servir pour les besognes les plus sâles. Il n'y a pas de pouvoir innofensif.
"Frère opprimé, chasse en toi le pouvoir et ne permet pas qu'il s'instaure ni sur toi ni sur ton frère, proche ou lointain!"
La vraie vie, saine et joyeuse, de l'individu et de la collectivité ne se construit pas à l'aide du pouvoir et de programmes qui tentent de l'enfermer en des formules et des lois écrites. Non, elle ne peut s'édifier qu'à partir de la liberté individuelle, de son oeuvre créatrice et indépendante, s'affirmant par les phases de destruction et de construction.
La liberté de chaque individu fonde la société libertaire; celle-ci atteit son integralité par la décentralisation et la réalisation but commun: le communisme libertaire.
Lorsque nous nous représentons la société communiste libertaire, nous la voyons comme une société grandiose et harmonieuse dans ses relations humaines. Elle repose principalement sur les individus libre qui se groupent en associations affinitaires - que ce soit par intérêt, nécéssité ou penchants -, garantissant une justice sociale à titre égal pour tous en se liant en fédérations et confédérations.
Le communisme libertaire, c'est une société qui se fonde sur la vie libre de tout homme, sur son droit intangible à un développement infini, sur la suppression de toutes les injustices et de tous les maux qui ont entravé le progrès et le perfectionnement de la société en la partageant en couches et en classes, sources de l'oppression et de la violence des uns sur les autres.
La société libertaire se donne pour but de rendre plus belle et plus radieuse la vie de chacun, au moyen de son travail, de sa volonté et de son intelligence. En plein accord avec la nature, le communisme libertaire se fonde par conséquent sur la vie de l'homme pleinement épanoui, indépendant, créateur et absolument libre. C'est la raison pour laquelle ses adeptes apparaissent dans leur vie comme des êtres libres et radieux.
Le travail et les relation fraternelles entre tous, l'amour de la vie, la passion de la création belle et libre, toutes ces valeurs motivent la vie et l'activité des communistes libertaires. Ils n'ont nul besoin de prisons, de bourreaux, d'espions et de provocateurs, utilisés par contre en grands nombre par le socialistes et communistes étatistes. Par principe, les communistes libertaire n'ont aucun besoin des bandits et assassins à gages dont le pire exemple et le chef suprème est en fin de compte, l'Etat. Frère opprimé! Prépare-toi à la fondation de cette société là, par la reflexion et au moyen de l'action organisée. Seulement, souviens-toi que ton organisation doit être solide et constante dans son activité sociale. L'ennemi absolu de ton émancipation, c'est l'Etat; il s'incarne au mieux par l'union des cinq types suivants: le propriétaire, le militaire, le juge, le prêtre et celui qui est leur serviteur à tous, l'intellectuel. Dans la plupart des cas, ce dernier se charge de prouver les droits "légitimes" de ses quatre maître à sanctionner le genre humain, à normaliser la vie de l'homme sous tous ses aspects individuels et sociaux, cela en déformant le sens des lois naturelles pour codifier des lois "historiques et juridiques", oeuvres criminelles de plumitifs stilipendiés.
L'ennemi est très fort car, depuis des millénaires, il vit de pillages et de violences; il en a retiré de l'expérience, il a surmonté des crises internes et il adopte maintenant une nouvelle physionomie, étant menacé de disparition par l'apparition d'une science nouvelle qui reveille l'homme de son sommeil séculaire. Cette science nouvelle libère l'homme de ses préjugés et lui fournit des armes pour se découvrir lui-même et trouver sa véritable place dans la vie, malgrè tous les efforts des apprentis-sorciers de l'union des "cinq" pour l'empêcher d'avancer sur cette voie.
Ainsi une telle modification du visage de notre ennemi, frère opprimé, peut être remarqué, par exemple, dans tout ce qui sort du cabinet des savants réformateurs de l'Etat. Nous avons pu observer d'une mainère caractéristique cette métamorphose lors des révolutions que nous avons vécues nous-même. L'union des "cinq", l'Etat, notre ennemi, parut au début disparaître complètement de la terre...
En réalité, notre ennemi ne fit que changer d'apparence et se découvrit de nouveau alliés qui oeuvrèrent criminellement contre nous: la leçon des bolcheviks-communistes en Russie, en Ukraine, en Georgie, et parmis de nombreux peuples d'Asie centrale est très édifiante à ce égard. Cette époque ne sera jamais oubliée par l'homme qui combat pour son émancipation, car il car il saura se rappeler ce qu'il y a eu de cauchemardesque et de criminel.
Le seul et le plus sûr moyen qui s'offre à l'opprimé dans sa lutte contre le mal qui l'enchaîne, c'est la révolution sociale, rupture profonde et avancée vers l'évolution humaine.
Bien que la révolution sociale se développe spontanément, l'organisation déblaie sa voie, facilite l'apparition de brèches parmis les digues dressée contre elle et accélère sa venue. Lanarchiste révolutionnaire travaille dès maintenant à cette orientation. Chaque opprimé qui tient sur lui le joug, en étant conscient que cette infâmie écrase la vie du genre humain, doit venir en aide à l'anarchiste. Chaque être humain doit être conscient de sa responsabilité et l'assumer jusqu'au bout en supprimant de la société tous les bourreaux et parasites de l'union des "cinq", afin que l'humanité puisse respirer en toute liberté.
Chaque homme et surtout l'anarchiste révolutionnaire - en tant qu'initiateur appelant à lutter pour l'idéal de liberté, de solidarité et d'égalité - doit se rappeler que la révolution sociale exige pour son évolution créatrice des moyens adéquats, en particulier des moyens organisationnels constants, nottament durant la période où elle détruit, dans un élan spontané, l'esclavage, et sème la liberté, en affirmant le droit de chaque homme à un libre développement ilimité. C'est précisément la période où, ressentant la véritable liberté en eux et autour d'eux, les individus et les masses oseront mettre en pratique les conquêtes de la révolution sociale, que celle- ci éprouvera le plus grand besoin de ces moyens organisationnels. Par exemple, les anarchistes révolutionnaires ont joué un rôle particulièrement remarquable lors de la révolution russe mais, ne possédant pas les moyens d'action nécessaires, n'ont pu mener à terme leur rôle historique. Cette révolution nous a, d'ailleurs, bien démontré la vérité suivante: après s'être débarassé des chaînes de l'esclavage, les masses humaines n'ont nullement l'intention d'en créer de nouvelles. Au contraire, durant les périodes révolutionnaires, les masses recherchent des formes nouvelles d'associations libres pouvant non seulement répondre à leurs élans libertaires,mais défendre aussi leurs acquis lorsque l'ennemi s'y attaque.
En observant ce processus, nous sommes constament parvenu à la conclusion que les association les plus fertiles et les plus valables ne pouvaient être que les union-communes, celles dont les moyens sociaux sont créés par la vie même: les soviets libres. En se fondant sur cette même conviction, l'anarchiste révolutionnaire se jette dans l'action avec abnégation et il rappelle les opprimés à la lutte pour les actions libres. Il est convaincu qu'il ne faut pas seulement manifester les principe organisationnels fondamentaux et createurs, mais aussi se donner les moyens de défendre la vie nouvelle contre les forces hostiles. La pratique montre que cela doit être réalisé de la manière la plus ferme et soutenue par les masses elles-même, directement sur place.
En accomplissant la révolution, pousées par l'anarchisme naturellement en elles, les masses humaines recherchent les associations libres. Les assemblées libres retiennent toujours leur sympathie. L'anarchiste révolutionnaire doit les aider à formuler le mieux possible cette démarche. Par exemple, le problème économique de l'association libre des communes doit trouver sa pleine expression par la création de coopératives de production et de consommation, dont les soviets libres seraient les promoteurs.
C'est par l'intermédiaire des soviets libres, durant le développement de la révolution sociale, que les masses s'empareront directement de tout le patrimoine social: la terre, les forêts, les fabriques, les usines, les chemins de fer et transports maritimes, ect., puis, se regroupant selon leurs interêts, leurs affinités ou l'idéal commun, elles construiront leur vie sociale de la façon la plus variée et appropriée à leurs besoins et désirs.
Il va sans dire que cette lutte sera pénible; elle provoquera un grand nombre de victimes, car elle opposera pour la dernière fois l'humanité libre et le vieux monde. Il n'y aura pas de place à l'hésitation ni au sentimentalisme. Ce sera à la vie et à la mort! Du moins c'est ainsi que devra le concevoir chaque homme qui attache de l'importance à ses droits et à ceux de l'humanité entière, s'il ne veut pas demeurer un âne bâté, un esclave, comme on le force à l'être actuellement.
Lorsque le raisonnement sain et l'amour autant de soi-même que d'autrui prendront le dessus dans la vie, l'homme deviendra le véritable createur de sa propre existance.
Organise-toi, frère opprimé, fais appel à tous les hommes de la charrue et de l'atelier, du banc d'école du lycée et de l'université, sans oublier le savant et l'intellectuel en général, afin qu'il sorte de son cabinet et te porte secours sur ton pénible chemin. Il est vrai que neuf intellectuels sur dix ne pourront pas répondre à ton appel ou bien, s'il le font, ce sera avec l'arrière pensée de te tromper, car n'oublie pas que ce sont de fidèles serviteur de l'union des "cinq". Il y en aura tout de même un sur dix qui s'avèrera être ton ami et t'aidera à déjouer la tromperie des neuf autres. En ce qui concerne la violence physique, la force grossière des gouvrenant législateurs, tu l'écartera avec ta propre violence.
Organise-toi, appelle tout tes frères à rejoindre le mouvement et exige de tous les gouvernants de mettre fin volontairement à leur lâche profession de régenter la vie de l'homme. S'ils refusent, insurge-toi, désarme les policiers, les miliciens et autres chiens de garde de l'union des "cinq". Arrête pour le temps nécessaire tout les gouvernants, déchire et brûle leurs lois! Détruis les prisons, anéantis les boureau, supprime tout pouvoir d'Etat!
De nombreux tueurs à gages et assassins se trouvent dans l'armée, mais tes amis, les soldats mobilisés de force, y sont présents aussi, appelle-les à toi, ils viendront à ton secour et t'aideront à neutraliser les mercenaires.
Après s'être tous réunis en une grande famille, frères, nous irons ensemble sur la voie de la lumière et du savoir, nous éloignerons les ténèbres et marcherons vers l'idéal commun de l'humanité : la vie fraternelle et libre, la société où personne ne sera plus jamais esclave ni humilié par quiconque.
A la violence grossière de nos ennemis, nous repondrons par la force compacte de notre armée révolutionnaire inssurectionnelle. A l'incohérence et l'arbitraire, nous répondrons en construisant avec justice notre nouvelle vie, sur la base de la responsabilité de chacun, vraie garantie de la liberté et de la justice sociale pour tous.
Seuls, les criminels sanguinaires de l'union des "cinq" refuseront de se joindre à nous sur la voie novatrice; ils tenteront de s'y opposer pour conserver leurs privilèges, ce en quoi ils se condamneront eux-mêmes.
Vive cette conviction claire et ferme en la lutte pour l'idéal de l'harmonie humaine généralisée : la société anarchiste !Probouzdénié,n°18, janvier 1932, pp.57-63, et n°19-20, février-mars 1932, pp.16-20.
LETTRE OUVERTE AUX ANARCHISTES ESPAGNOLSCher camarades Carbo et Pestana,Transmettez à nos amis et camarades et, à travers eux, à tous les travailleurs espagnols, mon encouragement à ne pas laisser faiblir leur résolution dans le processus révolutionnaire entamé, ainsi que de se hâter à s'unir sur un programme pratique, déterminé dans un sens libertaire. Il ne faut à aucun prix laisser se ralentir le rythme de l'action révolutionnaire des masses. Il s'agit, au contraire, de se dépêcher de les aider à obliger, par la force s'il n'y a pas d'autre voie ou moyen, le gouvernement républicain provisoire qui freine et dévoie la révolution, par ses décrets absurde, à cesser cette activité néfaste.
Les travailleurs espagnols - ouvrier paysans et inteligentsia laborieuse - doivent s'unir et manifester le maximum d'énergie révolutionnaire, ceci afin de créer une situation telle que la bourgeoisie se retrouve sans aucune possibilité de s'opposer à la conquête de la terre, des usines et des libertés complètes; situation qui deviendrait de plus en plus générale et irréversible.
Il est indispensable d'appliquer tous ses efforts pour que les travailleurs espagnols tiennent compte de cela et comprennent que laisser passer ce moment décisif, en restant inactifs et en se limitant uniquement à adopter de belles résolutions sans aucune suite, reviendrait à faire volontairement le jeu des ennemis de la révolution, en mes laissant passer à l'offensive, leur donner le temps de reprendre du poil de la bête, puis d'étouffer la révolution en cours.
Dans ce but, l'union des forces libertaires est nécessaire, tout particulièrement par le biais de la fondation d'une vaste union paysanne, qui se fédérerait avec la CNT, et dans laquelle les anarchistes oeuvreraient sans repos.
Il est également indispensable d'aider les travailleurs à créer, directement sur place,des organes d'autodirection économique et sociale - des soviets libres - ainsi que des détachements armés pour la défense des mesures sociales révolutionnaires qu'ils ne manqueront pas d'imposer, après avoir pris conscience et rompu toutes les chaînes de leur situation servile. Ce n'est que par cette et ces moyens d'une action générale sociale que les travailleurs révolutionnaires pourront agir opportunément contre une tentative de détournement de la révolution par un nouveau système exploiteur. A mon avis, la CNT et la FAI doivent se préocupper sérieusement de cette question et disposer, à cette fin, de groupes d'initiative dans chaque village et ville; de même elle ne doivent pas craindre de prendre en main la direction révolutionnaire stratégique, organisationnelle et théorique du mouvement des travailleurs. il est évident qu'elles devront éviter à cette occasion de s'unir avec des partis politiques en général, et avec des partis politiques en général, et avec les bolcheviks-communistes en particulier car je suppose que le commensaux espagnols seront les dignes émules de leurs maîtres russes. Ils iront sur les traces du jésuite Lénine même de Staline, en hésitant pas à affirmer leur monopole sur toutes les conquêtes de la révolution, ceci afin de rétablir leur pouvoir de parti dans leur pays, but dont on connaît les effets par l'exemple honteux de la Russie: interdiction de toutes les tendances révolutionnaires libres et de toutes les organisations indépendantes des travailleur. En effet, ils s'imaginent être les seuls à devoir et pouvoir disposer de toutes les libertés et de tous les droits dans la révolution. Ils trahirons donc fatalement leurs alliés et la cause même de la révolution.
La révolution espagnole est la cause des travailleurs du monde entier et, dans cette oeuvre, il est impossible de s'orienter en commun avec le parti qui, au nom de sa dictature dans le pays, n'hésiterait pas à tromper les travailleurs et à s'emparer de toutes les conquêtes révolutionnaires, pour devenir le pire des despotes et ennemis des libertés et droits du peuple.
L'exemple russe doit vous éviter d'en arriver là. Que la calamité bolchevico-communiste ne puisse pas prendre pied sur le sol révolutionnaire d'Espagne !
Vive l'union espagnole en plein développement vers un monde nouveau de conquêtes de plus en plus émancipatrices, sous l'étendard de l'anarchisme !
Avec mon salut fraternel.Le 29 avril 1931.
Nestor Makhno.
Probouzdénié,n°23-27, juin-octobre 1932, pp.77-78.
SUR L'HISTOIRE DE LA REVOLUTION ESPAGNOLE DE 1931
ET LE ROLE JOUE PAR LES SOCIALISTES DE DROITE ET DE GAUCHE ET LES ANARCHISTESQuand une révolution éclate, indépendamment de son caractère - politique ou social - (le plus important, c'est que de larges masses de travailleurs y participent), et que ses guides, collectifs bien soudés ou individus disposant d'une autorité particulière auprès des travailleurs, se mettent au dessus de ces masses, ne marchent pas au même pas qu'elles, ne leur font pas confiance, en attendent quelque chose d'extraordinaire, ou bien, pire encore, veulent les subordonner en tentent de leur indiquer la "seule" voie à suivre, eh bien alors la révolution ne se développe pas assez profondément, n'arrive pas à déboucher , ni a formuler correctement les problèmes du moment à résoudre. Elle ne peut découvrir alors les moyens nouveaux et supplémentaires d'action sociale pour contrer ses ennemis et répondre aux nécessités urgentes; elle est amenée à emprunter des voies imprécises, à s'égarer parmi leurs fatals zig-zags. A ce moment-là, soit elle périt sous le coup de ceux contre qui elle était dirigée, soit elle modifie son orientation, rétrécit son cours et s'achève selon les intérêts de ses ennemis internes.Toutes ces différentes raisons ont souvent été décisives au cours des révoltes ayant eu lieu jusqu'ici, en Europe ou ailleurs. La même chose s'est passée en Espagne. Il est vrai que la révolution espagnole de 1931 se distingue de nombreuses autres par ses aspect bien particuliers. Elle ne s'est pas déclenchée par une tempête révolutionnaire des les villes et les campagnes, mais par les urnes des bulletins de vote. Au cours de son évolution, grâce aux action des éléments de gauche, elle s'est arrachée à ces à ses premières racines et c'est placée sur les vastes espaces de l'action sociale émancipartice des travailleurs. Si elle se termine tout de même à l'avantage des élément autoritaires, et tragiquement pour le destins des travailleurs et de nombreux révolutionnaires, ainsi que pour ce qu'ils avaient pu édifier, la responsabilité en incombe dans une grande mesure aux groupement politiques espagnols de gauche. Cette issue malencontreuse est due à la responsabilité des socialistes autoritaires et des socialistes antiautoritaires, c'est à dire de nos camarades communistes libertaires et anarcho-syndicalistes.
La responsabilité des socialistes étatistes de droite consiste en ce qu'il ce sont liés dès le début avec le parti bourgeois de Zamora-Alcala. Il est vrai que les militants de base de ce parti, en particulier les ouvriers, ne voulaient pas entendre parler de cette politique, plus même ils n'étaient pas au courant des tractations cachées des 'sommets" de leur parti, menées avec la bourgeoisie pour prendre en commun le pouvoir, cela au prix du sacrifice de la révolution. Ce n'est que lorsque les ouvriers socialistes se retrouvèrent en but aux questions des autres travailleurs sur la politique de leur parti, et qu'ils ne surent quoi y répondre, que leurs dirigeants adoptèrent hypocritement des postes de paons face à la bourgeoisie, effrayérent un tantinet ses représentants, en se déclarant prêts à prendre le pouvoir tout seuls, avec le seul appui des travailleurs. Ce double jeu des dirigeants socialistes à l'égard de la révolution, mené en tenant compte malgré tout des aspirations de travailleurs représentées par les autres organisations social-révolutionnaires, amena cependant la confusion la plus complète dans l'esprit et la compréhension des travailleurs vis-à-vis de la révolution entamée, diminuant en fin de compte ce qu'il y a de meilleur et de plus combatif dans leur lutte, tout ce qui leur avait permis de remporter une victoire complète et enthousiaste sur les monarchie et sur le roi.
Les travailleurs espagnols sentirent instictivement que le temps des nouvelles et libres formes de vie sociale était arrivé. Les "sommets" socialistes de droite feignirent extérieurement de s'en féliciter, mis oeuvrèrent en fait et en secret à trahir ces aspirations, ce en quoi ils portèrent un énorme préjudice au premiers pas de la révolution.
La responsabilité des bolcheviks-communistes - les "plus à gauche des gauches" des socialistes, si l'on peut dire -, tient en ce qu'ils n'ont pas agi pour la cause de l'émancipation réelle des travailleurs, mais uniquement pour leurs sales petits intérêts de parti. Ils ont appréhendé la révolution comme un moyen à l'aide duquel ils pourraient abrutir, tout à leur aise, les têtes prolétariennes avec les promesses les plus démagogiques puis, les ayant attirés dans leur giron autoritaire, les utiliser physiquement pour instaurer leur sale dictature de parti sur le pays. Quand ils s'aperçurent que leurs manoeuvres démagogiques ne prenaient pas auprès des travailleurs, ils soudoyèrent ou bernèrent quelques éléments aventuristes afin d'organiser des manifestations violentes en y appelant les travailleurs désarmés. Toutefois, ces manifestations ne leurs amenèrent non plus aucun succès. Le sang coula abondamment durant ces défaites ouvrières, préméditées par des gens qui se trouvaient très loin de l'action. Tout cela ne fit que renforcer la coalition des socialistes de droite d'Alcala et de Zamora avec la bourgeoisie, et augmenter son pouvoir non seulement contre les "candidats dictateurs" de gauche, mais aussi contre la révolution en général.
Quant aux bolcheviks-"communistes", ils sont de la même école marxistes-léniniste que leurs congénères russes: ce ne sont que des jésuites et des traîtres à tous ceux qui luttent contre le capital et pour l'émancipation du prolétariat, sans vouloir passer sous leurs fourches caudines. Pendant la révolution espagnole de 1931 ils n'ont pas été assez forts - et ne le sont toujours pas - pour manifester cette trahison de manière évidente. Malgré cela, ils ont réussi à monter plusieurs provocations et à lancer quelques calomnies, non pas tellement contre la bourgeoisie que contre leurs adversaires politiques de gauche. Cette circonstance explique partiellement la peine que la révolution a eue pour se débarrasser des idées et des dirigeants bourgeois, car il lui a fallu combattre en même temps la démoralisation propagée par ces traîtres de "gauche". Ces dernier agissent au nom de leur dictature et non de la liberté sociale véritable, celle qui fonde la solidarité et l'égalité des opinions de tous ceux qui ont rompu radicalement avec le lourd passé d'exploitation et qui marchent vers un monde nouveau dès à présent.
La responsabilité des communistes libertaire et anarcho-syndicalistes espagnols, dans l'évolution des événements, leur incombe surtout parcequ'ils se sont écartés de leurs principes de base en participant activement à cette révolution, certes pour enlever l'initiative à la bourgeoisie libérale, mais en demeurant malgré tout sur le terrain parasitaire de classe de celle-ci. Ils n'ont, d'une part, absolument pas tenu compte des exigences de notre époque et, d'autre part, sous-estimé l'importance des moyens dont dispose la bourgeoisie pour contenir et éliminer tout ceux qui la gênent.
Quelles sont les causes qui ont empêché les anarchistes de manifester en pratique leurs conviction pour transformer une révolution républicaine et bourgeoise en révolution sociale?
En premier lieu, l'absence d'un programme déterminé et précis les a empêché d'atteindre une unité dans leurs actions, l'unité qui conditionne au cours d'une période révolutionnaire la croissance du mouvement et son influence sur tout ce qui l'entoure.
En second lieu, nos camarades espagnols, tout comme de nombreux camarades d'autres pays, considèrent l'anarchisme comme une église itinérante de liberté... Cette attitude les empêches en de nombreuses occasions, de concrétiser en temps et lieu voulu les structures pratiques et indispensables à l'organisation économiques et sociales devant lier par de nombreux fils la lutte quotidienne et globale des travailleurs. Cela les a empêchés de réaliser, cette fois-ci, la mission dévolue à l'anarchisme lors d'une période révolutionnaire.
Le communistes libertaires et anarcho-syndicalistes espagnols, malgré tout l'ascendant moral dont ils disposaient auprès des travailleurs dans le pays, n'ont pas su influencer à à fond dans un sens révolutionnaire, la psychologie des masses hésitantes entre leur sympathie pour la révolution et les idées petites-bourgeoises. Il aurait fallu les transformer en actifs combattants du développement et de la défense de la révolution. Au lieu de cela, se sent dans une relative liberté, les anarchistes, tout comme les petit bourgeois, se sont consacrés à des discussions sans fin. Ils se sont beaucoup exprimés, en toute liberté, oralement et par écrit, sur toutes sortes de sujets; ils ont fait force meeting, avec de belles professions de foi, mais ils ont omis ceux qui s'étaient substitués au roi, eux, s'occupaient pendant ce temps d'affermir mieux leur pouvoir.
Malheureusement, rien ne fut entrepris sur ce plan en temps opportun bien que cela était au plus haut point indispensable. A ce moment, les anarchistes espagnols disposèrent de chances réelles - bien plus que tous les autres groupement révolutionnaires du pays - pour déterminer dans la pratique une stratégie qui aurait fait franchir une étape de plus à la révolution. La CNT augmenta ses effectifs avec une rapidité foudroyante et devin pour tout le pays laborieux la tribune et le lieu où purent enfin s'exprimer les espoirs séculaires des travailleurs.
Pour accentuer encore plus ce rôle actif de notre mouvement, il eut fallu abattre la bourgeoisie et son pouvoir, éliminer entièrement son influence du mouvement révolutionnaire. Est-ce que cela signifie que nos camarades espagnols n'aient rien fait dans ce sens au cours de cette année révolutionnaire 1931? Assurément, non. Ils firent tout leur possible pour transformer la révolution politique en révolution sociale. Ils supportèrent héroîquement les sacrifices et, même maintenant que la révolution à été étouffée, beaucoup d'entre eux subissent les rigueurs de la répression. Pourtant, ces sacrifices ont été vains, dans mesure où ils n'ont pas été accomplis en vue de buts conformes. Tout cela, je le répète encore, parceque l'anarchisme ne possède pas de programme défini, parce que les actions anarchistes menées ont été et sont toujours, d'ailleurs, dans l'éparpillement le plus complet, et non à partir d'une unité tactique, déterminée et orientée par une unité théorique, par un but unique commun. C'est pour ces raisons précises que les anarchistes espagnols n'on pu mener à bien leur oeuvre et c'est ce qui a amené les plus faibles en convictions d'entre eux à lancer le fameux "manifeste des trente" - tout a fait inopportun - , au nom de "la plus grande conscience des responsabilités" de ses auteurs. Les militants les plus résolus et intrépides, ceux qui non seulement propagent leurs idées mais vont jusqu'à périr pour elles, ceux-là languissent dans d'immonde casemates, dans les cales des navires qui les emportent au loin en déportation, vers des contrées hostiles.
Tels sont, en général, les traits fondamentaux des omissions, erreurs et manquements fatals pour les actions révolutionnaires, commis par les groupements de gauche espagnols, à un moment décisif qui se répète rarement dans l'histoire, et qui a conduit aux résultat actuels de la révolution espagnole. Tous ces groupements portent dons la responsabilité de la situation.
Je ne sais quelles conclusions en tireront les socialistes étatistes, ceux qui ne surent rien faire de mieux que de jouer aux laquais de la bourgeoisie, tout en voulant faire des autres révolutionnaires leurs propres laquais. En ce qui concerne les anarchistes révolutionnaires, je pense qu'ils ont, ici, de quoi méditer, afin de se garder à l'avenir de répéter les mêmes erreurs, que ce soit en Espagne ou ailleurs: se retrouver à des postes révolutionnaires avancés sans pouvoir disposer des moyens nécessaires à la défense des acquis révolutionnaires des masses contre les attaques acharnées de leurs ennemis bourgeois et socialistes autoritaires.
Il est évident que les anarchistes révolutionnaires ne doivent pas recourir aux moyens des bolcheviks comme certains d'entre eux en sont parfois tentés, jusqu'à conseiller d'établir un "contact étroit" avec l'état bolchevik (comme le préconise dernièrement le "novateur" Archinov). Les anarchistes révolutionnaires n'ont rien à trouver dans le bolchévisme; ils disposent de leur propre théorie révolutionnaire fort riche au demeurant, laquelle définit des tâches totalement opposées à celles des bolcheviks dans la vie et la lutte es classes laborieuses. Ils ne peuvent concilier leurs objectifs avec ceux du panbolchevisme, lequel s'impose si férocement, par le rouble et la baïonnette, dans la vie des travailleurs de l'U.R.S.S., ignorant délibérément leurs droits et faisant d'eux ses esclaves dociles, incapable d'esprit indépendant, de raisonnement propre sur leur bien être et sur celui des autres travailleurs dans le monde.
Aucun individu ni aucun groupe anarchiste, si dévoué soit-il à la cause du mouvement, ne peut réaliser à lui seul les tâches définies. Toutes les tentatives menées à ce jour en témoignent. On comprend pourquoi: aucun individu ni groupe ne peut unir à lui seul notre mouvement, tant sur le plan national qu'international. Ces immenses et capitales tâches ne pourront êtres remplies que par un collectif international de réflexion libertaire. C'est ce que j'avais déjà dit, il y a sept ans, à Rudolph Rocker et à Alexandre Bergman, à Berlin. Je le réaffirme d'autant plus fermement maintenant, que de nombreux libertaires reconnaissent ouvertement - après toute une série de tentatives infructueuses de créer quelque chose de pratique - qu'il n'y a pas d'autres possibilités de mettre au point un programme déterminé et élaboré conformément à notre époque et à nos forces, que de réunir une conférence préparatoire, composée des militants les plus actifs et dévoués, tant sur le plan théorique que pratique, laquelle devra formuler les thèses qui correspondraient aux questions vitales du mouvement anarchiste, thèses débattues dans la perspective d'un congrès anarchiste international. Celui-ci, à son tour développerait et compléterait ces thèses. A la suite de ce congrès, ces thèses représenteraient un programme défini et une référence solide pour notre mouvement, référence valable pour chaque pays. Cela délivrerait notre mouvement des déviations réformistes et confusionnistes, et lui donnerait la puissance nécessaire pour devenir l'avant garde des révolutions contemporaines.
Il est vrai que cette oeuvre n'est pas facile; cependant, la volonté et la solidarité de ceux qui peuvent et désirent la réaliser pourront grandement faciliter cette démarche. Que cette oeuvre commence, notre mouvement ne peut qu'y gagner!
Vive l'aspiration fraternelle et communes de tous les militants anarchistes à la réalisation de cette grande oeuvre - l'oeuvre de notre mouvement et de la révolution sociale pour laquelle nous luttons.France. 1931.Probouzdénié,n°30-31, janvier-février 1933, pp.19-23.
Nestor Makhno
Courant alternatif n°125 - janvier 2003, p. 4 à 6.
Christine/OCL
Ce qui se passe derrière la décentralisation
http://oclibertaire.free.fr/
Chaque gouvernement successif s'est appliqué depuis vingt ans à déconcentrer le pouvoir de la France: des lois Deferre (82-83), à celles de Pasqua (95), de la loi Chevènement (les communautés de communes, l'intercommunalité, en 99) à celle de Voynet (la notion de «Pays», en 2000). Le but est le même: rationaliser l'appareil d'État en mutualisant certains services aux échelons régionaux et locaux.
Aujourd'hui, les nouveaux gouvernants poursuivent cette logique de décentralisation.Créer une «République des proximités», «rapprocher les citoyens des lieux de décision», «débloquer le pays», «réformer l'État en le modernisant», «mettre la France à l'heure de l'Europe des régions»...:le nouvel exécutif veut convaincre aujourd'hui qu'on tient dans la décentralisation, un remède quasi miraculeux aux problèmes hexagonaux du moment.
Le gouvernement habille en termes élogieux le joujou de son chef, la décentralisation étant présentée comme la grande œuvre de Raffarin, dévoué aux régions en tant qu'ancien président de l'une d'elles. Ce chantier ne soulève pourtant pas l'enthousiasme des Français qui le placent au dernier rang de leurs préoccupations; au point que Chirac a renoncé, craignant pour son trône, à les solliciter par référendum. En revanche, le projet aiguise l'appétit des castes politiques locales, ainsi que des banquiers et des entrepreneurs.
Plusieurs événements ont renforcé le courant décentralisateur. l'État, pour faire des économies sur son budget, a cherché à associer les collectivités à ses investissements. Les territoires se sont lancés dans une concurrence renforcée pour accueillir entreprises et laboratoires de recherches. La France cherche à rejoindre une évolution décentralisatrice bien plus avancée dans les autres États européens qui ont accordé à leurs régions des pouvoirs étendus et parfois législatifs; d'autant que de nouvelles réglementations au niveau de toute l'Europe, inscrites dans le brouillon de la future constitution européenne, redistribueront plus encore des compétences des États aux communautés et régions, qui les délègueront à leur tour sur d'autres acteurs publics ou privés, selon un système de partenariat. Il s'agit aussi, pour l'État français, d'apporter les modifications propres à favoriser les tendances du capitalisme mondial: privatisation des secteurs de production et de distribution jusqu'alors étatisés, marchandisation des services publics, dérégulation, mise en pratique d'une culture du partenariat et du contrat remplaçant la loi et les conventions collectives, — culture prônée par le Medef et en conformité avec le traité de Maastricht et l'OMC.
Les dispositions du projet Le projet de loi constitutionnelle qui ouvre la voie à la décentralisation modifie l'article premier de la Constitution qui définit les valeurs fondatrices de la République. Cet article proclame désormais que «l'organisation(de la République) est décentralisée».La région est officiellement reconnue. Des compétences nouvelles seront transférées par l'État aux collectivités locales; celles-ci auront aussi, par loi ou par décret, le droit à «expérimenter»,pour une durée de 5 ans, d'autres compétences qu'elles choisiront. Le Parlement pourra voter l'organisation d'une consultation sur la création d'une collectivité à statut particulier ou sur la modification des limites d'un département ou d'une région (par exemple, la fusion de deux départements ou de deux régions (1)). Il est spécifié que «tout transfert de compétence entre l'État et les collectivités territoriales s'accompagne de ressources équivalentes à celles qui leur étaient consacrées»,charge à ces collectivités de se procurer les compléments budgétaires; il leur est reconnu une autonomie financière qui consacre leur faculté de recevoir «tout ou partie des impositions de toute nature».Les collectivités locales auront le droit d'organiser des référendums décisionnels, sur des questions relevant de leurs compétences. Les électeurs auront un droit de pétition pour obtenir l'inscription d'un sujet à l'ordre du jour de l'assemblée délibérante de la collectivité.
Le projet de loi a été approuvé par les députés et le Sénat. Il devra être validé par le Congrès fin février. Exit donc, — car trop risqué pour le gouvernement — le référendum national qui devait permettre que les Français soient «naturellement consultés»,comme Chirac l'avait promis le 10 avril 2002. Des Assises des libertés locales se sont tenues dans les 22 régions de la métropole et les 4 d'Outre-Mer. D'une façon évidemment centraliste, puisque ce sont les préfets qui ont fixé l'ordre du jour, dressé la liste des participants et convoqué (des élus et des ministres); ce qui montre bien que la décentralisation n'amoindrit en rien la structure hiérarchique de l'État: la décentralisation se décide au niveau central et suivant un schéma qui est imposé par une cohérence européenne et mondiale et non pas par la réponse à des situations problématiques ou à des besoins réels.
Une fois que les régions auront fait connaître les nouvelles compétences qu'elles souhaitent expérimenter, une «loi de modernisation de la République»viendra, avant l'été, organiser le transfert de ces compétences, en en précisant le nombre et la nature. C'est après seulement que seront abordés questions budgétaires et transferts financiers
Le poids accru des tutelles politiques et patronales. Chirac avait dit: «La décentralisation ne doit pas être une affaire d'élus».Or, affaire d'élus elle l'a été depuis le départ, et elle le restera jusqu'au bout.
La déconcentration des pouvoirs telle qu'elle existe aujourd'hui a déjà changé la vie des élus. Elle a fabriqué de nouveaux hobereaux, impulsé de nouvelles féodalités, au profit d'une corporation d'élus cumulards, qui ont acquis plus de poids et qui souhaitent en acquérir davantage. De nouvelles élites politiques départementales et régionales sont ainsi apparues et, de par leur capacité de redistribution d'une partie des fonds de l'État et de l'Europe, elles ont acquis un véritable pouvoir d'influence sur les populations concernées. Même élues, elles ne sont guère plus que les clones dont l'administration centrale a besoin localement.
La future décentralisation consacrera et accroîtra la montée en puissance de nouvelles couches bureaucratiques vivant de relations clientélaires tant avec leur base qu'avec l'Etat central. Le gâteau de la décentralisation réveille de féroces appétits. Il suffit de voir comment les Assises des libertés locales ont servi de défouloir aux conseillers municipaux, généraux et régionaux et de constater déjà la foire d'empoigne entre les différents échelons pour se répartir des compétences sur les terrains les plus juteux.
Au sein d'une même région, les élus rêvent d'accroître leur pouvoir face à leurs concurrents: ainsi le président du conseil général des Pyrénées-Atlantiques qui milite pour obtenir une expérimentation de décentralisation sur les dossiers transfrontaliers s'est vu rabrouer par le président de la région Aquitaine qui lui reproche de marcher sur ses plates-bandes.
La décentralisation renforcera aussi la mise en place de partenariats et d'échanges avec les entreprises.
Elle est une refonte de la représentation publique faite pour mieux servir les intérêts patronaux. Les régions ne sont que des accompagnatrices des dossiers des patrons. C'est que, en conquérant de nouvelles compétences, les villes, départements et régions sont devenus les premiers investisseurs publics (71% des engagements). Les élus marchent main dans la main avec les patrons et répondent à leurs exigences; ils n'ont en tête que développement, désenclavement, implantations d'entreprises, investissements et compétitivité. Ils accompagnent la logique capitaliste: accroître la rentabilité en passant par des projets construits sur des territoires plus vastes et mieux organisés, — avec entre autres objectifs de se rapprocher... du centre.
La décentralisation est souhaitée donc par des «lobbies» (terme utilisé par les élus mêmes qui les constituent) régionaux politico-économiques. Ils sont sur le pied de guerre depuis un moment. Ils s'organisent pour attirer l'attention financière de l'Etat et de l'Europe sur des conglomérats de régions. C'est le cas par exemple de l'Arc Atlantique, mais aussi des zones transfrontalières. Les élus de ces régions veulent récupérer la gestion des fonds structurels européens afin d'investir dans de grands projets d'infrastructures qu'ils souhaitent aussi gérer (ports, Euro-cité tout au long de la côte aquitaine-basque, TGV aquitaine, voies rapides, etc.). Avant que l'Europe s'élargisse vers l'Est, risquant de tarir pour eux la source des financements européens, ils voudraient rendre visible et incontournable, par de gros chantiers, un pôle économiquement puissant à l'Ouest.
Les élus ne se contentent plus d'être co-financeurs de projets qu'ils ne maîtrisent pas. A présent, ils revendiquent un rôle de chefs de file dans certains domaines, culture, éducation (2), formation professionnelle, santé, RMI, forêts, infrastructures (routes, ports, aéroports), adduction de l'eau, plans d'élimination des déchets ménagers, etc. Autant de terrains que l'Etat a l'intention de leur conférer ou sur lesquels il souhaite que s'exercent les «expérimentations».
Ce qui est en jeu, c'est la «réforme de l'État»,une des priorités affirmées par le Medef. C'est dans cette logique que plusieurs chantiers
vont être ouverts, comme ceux de la territorialisation des politiques publiques et de la gestion des ressources humaines dans les trois fonctions publiques (Etat, collectivités locales, hôpitaux). Les patrons lorgnent en effet avec envie sur ces secteurs qui relevaient jusqu'ici du service public et qui sont les grands bastions à conquérir, les activités dans lesquelles il y a de l'argent à faire et dont ils comptent tirer des profits juteux. Et les coupes claires faites par l'Etat dans les moyens attribués aux services publics préparent cette ouverture à la concurrence qui s'accompagnera de leur démantèlement.
Concurrence et inégalités renforcées Les lois précédentes de décentralisation n'ont en rien résorbé les inégalités entre les régions, bien au contraire. Les écarts de richesse entre les régions n'ont cessé de croître et quatre d'entre elles assurent aujourd'hui la moitié du PIB national. Ce qui permet à Sarkozy d'écarter le problème de l'égalité, le dernier de ses soucis, en ironisant: «On me dit qu'il s'agit d'une mise en danger de l'égalité: ah bon, parce qu'elle existe?»Et quand on entend Balladur dire qu'«il faut un minimum d'égalité»et «un minimum de justice»pour accompagner la décentralisation, on comprend bien qu'égalité et justice seront traitées a minima.
Le nouveau projet de loi aura pour effet d'accentuer encore les inégalités territoriales; d'ailleurs, il ne comporte ni garanties de compensation des transferts de compétences ni mécanisme puissant de péréquation. L' inspirateur du projet, Raffarin, avoue lui-même tout benoîtement vouloir mettre en concurrence les territoires et les différents niveaux de collectivité locale et privilégier «celui qui a de l'avenir est «celui qui présentera l'expérience la plus utile (?) et la plus audacieuse».Que le meilleur, c'est à dire le plus riche, gagne! L'objectif est d'aménager le territoire «à la carte».Pour cela, l'Etat soutiendra les projets «créateurs de richesses»; c'est à dire riches en investissements et en activités rentables. Il s'appuiera donc sur des «métropoles d'excellence»,pour y développer des «spécialisations sectorielles».Le mouvement de renforcement de la polarisation économique autour de grandes agglomérations offrant de bonnes connexions sur les réseaux mondiaux ainsi qu'une gamme de services attractifs pour les personnels qualifiés, ne fera que s'amplifier.
C'est dans ce cadre qu'entre aussi l'enjeu d'une formation redessinée localement au service de ces spécialisations, afin d'offrir des jeunes adaptés aux besoins du patronat. Ainsi, se renforcera et s'accélèrera une double différenciation: inégalités entre territoires et séparation entre catégories d'élèves qui correspondra à une ségrégation sociale renforcée.
Quant à la question des coûts et des financements, c'est le flou absolu et le problème passe à la trappe, remis à plus tard. Le gouvernement se refuse à toute réforme de la fiscalité locale, ce qui laisse mal augurer des péréquations promises entre régions riches et pauvres.
Allègement des charges de l'Etat Le ministre délégué au budget et à la réforme budgétaire, Lambert, n'a pas caché que le pouvoir central est prêt «à échanger de la liberté contre de l'argent».En effet, la décentralisation va permettre à l'Etat d'assainir ses comptes et de délester son budget en lui ôtant nombre de ses dépenses traditionnelles. Depuis une dizaine d'années, les gouvernements ont substitué à plusieurs impôts locaux des dotations pour alléger les prélèvements obligatoires. Les ressources fiscales directes représentent 37% des recettes de fonctionnement des régions. Le reste (63%) dépend de subventions et de dotations de l'Etat. Celui-ci cherche à présent à se débarrasser de compétences coûteuses et à s'économiser ces dotations et ces subventions.
La réforme stipule que les recettes fiscales et l'ensemble des ressources propres (gestion des domaines, emprunts) devra être «déterminante»dans le budget de chaque collectivité. Le gouvernement décidera des crédits à allouer, tout en laissant les collectivités territoriales libres de trouver d'autres partenaires pour contractualiser. Or, dans le même temps où le gouvernement a engagé une baisse de l'impôt sur le revenu, les prélèvements effectués par les collectivités territoriales ont fait un bond de 5 points du PIB en 20 ans, passant de 3,5% en 80 à 8,5% en 2001. Les chiffres de 2002 indiquent une nette augmentation des taux de la fiscalité directe locale (2,1% en 2002). Il est clair que les impôts locaux augmenteront encore, ce qui ne peut qu'entraîner un accroissement des inégalités territoriales : seules les collectivités les plus riches pourront compenser une partie des pertes par une fiscalité propre, alors que les pauvres n'en auront pas les moyens. Ainsi c'en sera fini des services publics, définis comme accessibles à tous et visant à lutter contre les inégalités sociales. Par exemple, dans le domaine de l'éducation, chaque rectorat se débrouillera avec son enveloppe, à charge pour lui de la dépenser «au mieux». Il embauchera donc plutôt des personnels qui lui coûteront moins, plutôt des précaires que des titulaires; cela assorti d'un contrôle social renforcé.
En outre, les collectivités qui tireront leur épingle de ce jeu de la concurrence sont celles qui pourront agir en coordonnant l'action des acteurs qui possèdent, eux, les moyens du développement capitaliste: l'Etat, les banques et les entreprises.
"L'Etat doit rester et restera fort" Si l'Etat cherche à déléguer la gestion de certains secteurs aux collectivités concernées, il n'en conserve pas moins tout son pouvoir et se recentre sur ses «missions essentielles».La décentralisation n'est, à la différence de l'autonomie, qu'une délégation et non un transfert de pouvoirs à la région. «Il s'agit de décentralisation, pas de régionalisation ni de fédéralisme. Il ne s'agit pas non plus d'un débat sur les institutions. Les institutions sont ce qu'elles sont et nous devons nous adapter à elles [...] Il s'agit d'organiser les services de l'Etat de la meilleure façon et au moindre coût»;telle a été l'introduction faite par le préfet des Pyrénées-Atlantiques pour cadrer la réunion des Assises locales à Salies de Béarn, en novembre 2002.
«Il s'agit [...] de partager les responsabilités avec l'Etat»,a déclaré Raffarin pour bien montrer que les quelques mesures concédées le seront sous le contrôle étroit des représentants de l'Etat; «il nous faut un Etat fort et concentré sur ses missions principales, ses missions régaliennes et non pas un Etat qui, à force de vouloir s'occuper de tout, fait mal».
Ce n'est pas de «moins d'Etat» qu'il s'agit donc, mais de «plus d'Etat contrôleur» et de «moins» d'Etat-social. Quant au régime présidentiel et aux institutions de la république, ils ont de beaux jours devant eux et seront mis en avant comme garants de l'unité du pays.
La structure et l'exercice du pouvoir seront bien évidemment inchangés: celui-ci reste confisqué par les mêmes couches sociales qui défendent leurs intérêts de classe, donc la perpétuation d'une société inégalitaire. Les structures locales, elles-mêmes hiérarchisées, ne sont que des purs échelons de l'appareil d'Etat, définis en fonction des besoins de l'administration centrale. Qu'elles soient centrales ou locales, les règles du jeu institutionnel sont les mêmes: un pouvoir exécutif tout-puissant, celui des chefs des collectivités locales, fidèles serviteurs des intérêts patronaux et étatiques, maîtres à bord pour préparer, faire voter, exécuter les délibérations de leur assemblée territoriale, simple chambre d'enregistrement, propres à servir les intérêts patronaux et assurant de surcroît des fonctions pour le compte de l'Etat.
Le référendum local, inscrit dans le projet de loi, semblait faire peur à quelques élus municipaux qui croyaient y voir un outil de déstabilisation. Raffarin les a rassurés en des termes qui prouvent combien ces référendums n'ont rien à voir avec une quelconque notion de démocratie: « [...] si une catégorie d'élus ne doit pas avoir peur des citoyens, ce sont les maires...surtout quand ils choisissent le sujet. Il ne s'agit pas de créer un référendum subversif».
Christine, le 22/12/02
Notes (1) Le projet de loi sur la décentralisation a éveillé un intérêt, sinon des attentes, dans des régions à forte identité, comme l'est le Pays Basque. Ce pays irrite le pouvoir central avec ses revendications territoriales, linguistiques et institutionnelles portées depuis de longues années et restées sans le moindre écho.
Mais la décentralisation à la sauce Raffarin, et l'opportunité de référendum local qui va avec, n'auront pas fait rêver très longtemps les tenants d'un département basque, et encore moins ceux qui luttent pour l'autonomie. Le projet a été vite dénoncé comme un nouveau mirage décentralisateur destiné, comme les lois précédentes, à désamorcer la revendication du département basque et, au delà, d'une institution spécifique.
Il est clair que la réforme de l'Etat exclut a priori toute avancée vers plus d'autonomie au Pays Basque. A la vieille revendication, datant depuis plus de deux siècles et majoritaire chez les élus et dans la population, d'un département reconnaissant territoire et identité basques, le gouvernement a opposé un non catégorique, avant même l'ouverture du prétendu débat sur la décentralisation: «J'accepterai des regroupements de départements ou de régions [...] En revanche, pas question de complications avec la division d'un département, ni la création d'un département Pays Basque dans les Pyrénées-Atlantiques" a déclaré Raffarin à la presse espagnole, lors d'une visite à Aznar. Il sera donc possible de faire plus gros, mais pas plus petit : c'est sans doute cela aller plus près du citoyen... De même la possibilité d'octroyer des statuts institutionnels particuliers , explicitement inscrite dans la loi Raffarin, si elle semble légitime aux yeux du pouvoir central pour Paris, pour la Corse, la Normandie ou l'Alsace, paraît en revanche inaccessible et taboue pour le Pays Basque. La formule décentralisatrice sera valable partout, sauf là.
S'ajoute à cette inégalité de traitement le mépris affiché par l'Etat français à l'encontre des langues dites régionales. En jugeant contraire à la constitution la Charte européenne des langues régionales signée le 7 mai par la France, depuis la disposition introduite en 1992 «La langue de la République est le français», le Conseil constitutionnel a choisi de se raidir dans un jacobinisme intransigeant qui révèle combien cet Etat reste crispé sur un centralisme exacerbé.(2) La territorialisation touche déjà tous les aspects de la vie scolaire et périscolaire dans le primaire : budgets de fonctionnement municipaux, personnels territoriaux et communaux (aides maternelles, agents des cantines, d'entretien). Cette situation ne protège évidemment pas ces personnels atomisés et de plus en plus à statut précaire et à horaires flexibles. Elle a généré des inégalités très importantes entre écoles. Aujourd'hui, alors que l'Etat a programmé une diminution des dépenses d'éducation, des régions se jettent déjà sur l'os à ronger que constitue la formation et se portent candidates pour l'élaboration de la carte scolaire, la gestion des personnels techniques, administratifs et des surveillants, et même pour avoir leur mot à dire sur les diplômes et les formations disponibles au niveau régional. Tout le service public est à terme menacé.
Temps critiques — Hors série avril 2003
Temps critiques
L'UNITÉ GUERRE-PAIX DANS LE PROCESSUS
DE TOTALISATION DU CAPITAL
BP 2005 34024 Montpellier cedex 01
Merci à Jacques Guigou pour son envoi
1— La guerre n'est plus le moteur de l'Histoire La guerre comme accoucheuse de l'Histoire
La «guerre totale» moderne, loin d'être l'une des inventions diaboliques de la révolution nazie, est bel et bien, dans tous ses aspects — sans excepter le langage — le produit indiscutable de la démocratie elle-même et plus particulièrement le fruit de la guerre de l'Indépendance américaine et de «la grande révolution française». C'est un point important soulevé par Korsch (1) dans la mesure où il ne fait pas de ce type de guerre le fruit d'un accident de l'Histoire, sans pour autant en faire un produit exclusif du mode de production capitaliste. Il y a bien sûr un rapport entre démocratie et capitalisme, mais ce rapport est médié par l'institution d'un État-nation, à la fois produit par une guerre originelle et source des suivantes. Au passage la formule de Korsch égratigne la vulgate marxiste de la guerre comme nécessité économique du capitalisme. Même si elle peut avoir des causes économiques, la guerre a toujours un caractère politique.
Marx a soutenu longtemps l'idée de la «guerre progressiste» sur le modèle de la révolution française, des conquêtes napoléoniennes et la nécessité aussi d'une guerre contre la Russie (les marxistes allemands s'en souviendront en 1914). Sa position sur la Russie, comme celle favorable aux nordistes dans la guerre de sécession américaine montrent sa conception de la guerre comme phase normale, comme accoucheuse de l'Histoire. Cette position sera théorisée par Engels dans Le rôle de la violence dans l'Histoire. La formule de Clausewitz : «la guerre n'est rien d'autre que la continuation de la politique par d'autres moyens» est perçue par lui comme le point extrême de ce que peut reconnaître une bourgeoisie naissante qui cherche à remplacer la société ancienne (pour Clausewitz, il s'agit de la Prusse). Mais la formule est critiquée par la place première qu'elle réserve à la sphère politique dans le déclenchement des processus de transformation. La modération des fins politiques est censée limiter la violence et l'extension de la guerre comme le montre l'exemple historique des «guerres en dentelles» du XVIIIe siècle. Mais à l'inverse, la politique suffit à transformer le visage de la guerre comme le montre l'exemple de la guerre totale de 1793. Cette absence de limite produit alors ce que Clausewitz appelle «la montée aux extrêmes». A cette «guerre politique», Engels oppose la «guerre révolutionnaire» liée aux nécessités de développement des forces productives. Il voit dans la défaite de la Commune une défaite provisoire du prolétariat qui débouche sur le paradoxe d'une longue phase de paix conjointe à une course mondiale vers un armement industriel qui va jeter nations et classes vers un nouvel embrasement. Engels néglige le fait que la guerre totale va prendre un autre tour. Progressivement la manifestation puissante des peuples en formation qui perdure jusqu'aux guerres de libération nationale (Italie, Prusse), laisse place aux guerres coloniales pour l'enrichissement. La course aux armements qui s'ensuivra va faire de la production militaire un élément essentiel à l'intérieur de la production en général. De la même façon que Marx et Engels voyaient une contradiction insurmontable entre développement des forces productives et étroitesse des rapports de production dans la sphère économique, ils voyaient dans la sphère militaire une contradiction entre le haut niveau de technique militaire déployé et la massivité des armées sur le terrain. Contradiction technique d'abord entre la mobilité des armes et l'immobilisme des hommes, mais contradiction politico-sociale surtout car la nécessité de la conscription et de l'armement des masses pouvait constituer la base du retournement de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. Lénine et Trotsky feront ensuite l'apologie de cette école de conscience de classe que représente une discipline militaire dans l'organisation des rapports sociaux. L'armée rouge et l'usine soviétique seront organisées en conséquence (2).
A un autre pôle politique, Ernst Jünger verra dans cette militarisation un des éléments de l'État total et de la «mobilisation générale» dont une des figures centrale est «Le travailleur» (der Arbeiter). Ce travailleur qui regroupe à la fois l'ouvrier, le paysan et le soldat, ne fait que manifester, dans le domaine respectif de chacun des métiers, la toute puissance de la technique.
La guerre de 1914 semble sceller le déclin des conceptions stratégiques de Clausewitz. Ce conflit mondial ne débouche sur aucune stabilisation réelle ; il exprime une incapacité à faire la paix avec un traité de Versailles inique et une SDN impuissante. La guerre quitte son caractère bourgeois qui mêlait préalablement divers éléments populaires, révolutionnaires, nationaux (3) pour devenir proprement capitaliste. Ce caractère populaire, national et révolutionnaire disparaît avec le développement extensif du mode de production capitaliste, avec le dynamisme du marché que Lénine décrira comme phase impérialiste du capitalisme. Pour les capitaux dominants au moins, le cadre économique et stratégique n'est déjà plus national même si le cadre politique le reste. En conséquence, nationalisme et patriotisme ne coïncident plus. Des socialistes comme Jaurès tenteront vainement de perpétuer l'union de ce qui se dissocie progressivement et la guerre populaire patriotique laisse place à la guerre nationaliste à visée impérialiste. Déjà la perspective d'une guerre révolutionnaire qui viendrait relayer cette guerre impérialiste n'est plus défendue que par une minorité : en Russie, la révolution se fait à travers le mot d'ordre de la paix que le traité de Brest-Litovsk et la défaite des positions de Rosa Luxembourg viennent entériner. Aussi bien dans l'optique trotskyste de la «révolution permanente» que dans celle internationaliste d'extension de la révolution à l'Ouest de Rosa, le modèle reste celui de la guerre révolutionnaire de 1793... et de la révolution bourgeoise. Ce n'est pas un hasard si Trotsky faisait une véritable fixation idéologique sur Thermidor pour indiquer l'involution de la politique soviétique. Avec Lénine la révolution se replie sur une pratique de «socialisme dans un seul pays» avant même que Staline n'en fasse une théorie, pendant qu'en Allemagne, les sociaux-démocrates liquident les conseils d'ouvriers et de soldats.
La césure définitive se produit en Espagne 36, quand c'est une guerre civile révolutionnaire qui va produire une guerre totale capitaliste. «...non seulement la guerre, mais encore la guerre civile, a perdu à l'époque actuelle son caractère révolutionnaire d'autrefois. Guerre civile et (guerre) révolutionnaire ont cessé d'être synonymes» (4). C'est cette césure qui allait profondément diviser, dans les courants communistes de gauche et chez les anarchistes, ceux qui analysaient la guerre d'Espagne essentiellement comme une guerre intercapitaliste et ceux qui y voyaient une guerre révolutionnaire de classe (5).
Dans la domination réelle du capital, la guerre devient progressivement un élément périphérique
Avec la Seconde Guerre mondiale, c'est la domination réelle du capital qui s'impose dans la sphère militaire. La planification et l'organisation mises en place dans le New Deal, les fascismes et le «socialisme» soviétique conduisent tous ces régimes à une nouvelle forme de guerre totale (6) dans laquelle se réalise la vision clausewitzienne de «l'ascension aux extrêmes», mais en dehors du cadre politique limité qu'elle inclut. C'est plutôt la vision hégélienne d'une «lutte à mort» qui semble triompher avec les bombardements de Dresde et les bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki. Dans ce contexte, le fait que les travailleurs soient armés est rendu dérisoire par leur enrôlement dans l'idéologie nationaliste et productiviste. De l'appel stalinien de 1941 enjoignant les Russes à faire montre «des qualités inhérentes à leur peuple» jusqu'au «A chacun son boche» du PCF en passant par «L'appel aux fascistes» de Togliatti, la «résistance» ne laisse place à aucune autonomie prolétarienne même si dans le cas de l'Italie cette résistance va perdurer bien au-delà de 1945.
Déjà en 1914, la minorité Zimmerwaldienne et une partie des anarchistes ont dénoncé le caractère purement interne à la bourgeoisie de l'affrontement mondial, mais après 1945 dit Korsch, il est clair que la guerre capitaliste a épuisé toutes ses potentialités révolutionnaires (7) : «En l'absence d'actions décisives des travailleurs, la guerre capitaliste aboutit à raffermir pour longtemps des rapports sociaux qu'on aurait pu croire promis à s'effondrer». On pourrait ajouter que même la guerre révolutionnaire, quand elle prend la forme de la lutte entre deux armées, par exemple avec l'Armée rouge contre l'Armée blanche, mais aussi dans l'intégration des milices espagnoles dans les corps d'armée de la République, perd justement tout ce caractère révolutionnaire et laisse réapparaître les caractères de l'armée traditionnelle (suppression des conseils de soldats et utilisation des cadres de l'ancien régime tsariste dans l'Armée rouge, retour aux grades dans l'armée républicaine et renvoi des femmes combattantes à des tâches domestiques ou d'intendance à l'arrière).
Ce qui s'affirme en premier lieu, dans cet après Seconde Guerre mondiale, c'est l'idée de l'Amérique comme nouveau Léviathan : «Être gouverné par le puissant et le plus sage est condition de l'égalité pour tous... Pour que le monde soit sauvé il faut une main ferme... Le leadership américain est le garant du monde, la Pax Americana préambule à la Pax humana (8)». Mais plus pragmatiquement, avec le découpage effectué à Yalta, il s'ensuit l'idée d'un contrôle exercé en commun avec l'URSS. Cela ne va pas sans contradiction pendant la Guerre froide : la possibilité d'une guerre thermonucléaire inclut l'idée hégélienne de la lutte à mort (9), mais les stratégies militaires américaine et russe essaient, chacune de leur côté, de réintroduire les limitations politiques de la conception clausewitzienne. C'est particulièrement vrai pendant la période dite de la «détente» avec la notion de «dissuasion» et l'application de la théorie des jeux à une stratégie qu'on ne peut plus guère appeler militaire tant la guerre n'est plus perçue comme la continuation de la politique par d'autres moyens (10). Ce qui vient troubler cette détente ne peut être que «la crise», dont celle de Cuba nous fournit l'exemple en 1962. En fait tout calcul stratégique partiel se trouve annulé par la possibilité de la «solution» nucléaire. Ainsi, il y eut de multiples interprétations à ce qui apparut majoritairement comme une reculade de l'URSS vis-à-vis de la stratégie offensive des États-Unis au Vietnam et particulièrement par rapport à la décision américaine de bombarder le Vietnam du Nord (11).
Le développement des phénomènes de guérilla n'est pas venu infirmer cela. Déjà Clausewitz, parfait réactionnaire tout en étant un chaud partisan de l'armement du Peuple, faisait remarquer que cet armement n'était nullement contradictoire avec la défense d'un certain type de domination (en France l'exemple des Chouans est à cet égard éclairant). De plus, la Guerre froide qui suivit la Seconde Guerre mondiale transforma nombre de guerres de partisans pour l'indépendance en simples luttes intercapitalistes. Les Américains se présentèrent même souvent comme des anti-colonialistes : aide à «l'indépendance» des Philippines (12), soutien plus ou moins discret au FLN pendant la guerre d'Algérie. Tout au plus la théorie de Mao de la «guerre prolongée» est-elle venue revivifier la thèse de Clausewitz selon laquelle l'avantage est toujours à la position défensive (13) ; thèse contredite dans la perspective thermonucléaire dans laquelle il n'y a plus de défense au sens classique puisque le territoire de chacun est vulnérable à tout moment. La fonction de défense est alors reportée sur la menace d'une riposte illimitée, y compris à une attaque limitée (14). De cette remise en avant de la priorité à la position défensive découle une seconde idée de Mao, celle selon laquelle la bombe atomique n'est qu'un «tigre de papier» (15) et il va jusqu'à reprendre la formule de Clausewitz en y adaptant un nouveau sujet : (le révolutionnaire) est celui «qui se meut dans la guerre comme le poisson dans l'eau» (16). S'exprime là un retour aux vertus de la guerre révolutionnaire bourgeoise à la française, mais avec une forte accentuation populaire : «le Peuple est invincible» (Vietnam) ; «le Peuple uni jamais ne sera vaincu» (Amérique latine), sont les banalités qui accompagnent cette conception, alors même que la distinction entre victoires et défaites se fait chaque jour plus difficile. La victoire du Vietcong et le type de régime mis en place, puis sa guerre contre le Cambodge vont entraîner une désillusion progressive vis-à-vis de toutes les luttes de libération nationale et finalement une extension et un renforcement de l'accumulation et de l'idéologie capitaliste.
Korsch signalait que la nouvelle domination exercée par les grandes puissances sur leurs anciennes colonies présentait un caractère spécifique par rapport à l'ancien impérialisme (17). Tout en étant juste, cette critique est datée ; en effet dans le cadre de la Guerre froide, le mouvement d'exportation des capitaux a notoirement décliné par rapport, par exemple, aux années 20, mais aussi par rapport à l'immédiat après-guerre du plan Marshall. La recherche et l'exploitation de sources de matières premières et de carburants étrangers sont devenues une nécessité quant à l'anticipation d'une nouvelle guerre et ont constitué le principal poste d'investissement. Ce processus spécifique d'accumulation s'est auto-entretenu et a donné au «complexe militaro-industriel» un poids tel qu'il constitue non seulement un facteur de guerre «extérieure», mais aussi une menace «intérieure» pour les pays dominants. Toutefois, ce que ni Korsch ni Dutschke à sa suite ne signalent, c'est que ce mouvement s'est à nouveau inversé quand des investissements énormes de capital ont commencé à envahir les pays du bloc socialiste et particulièrement la Pologne, la Hongrie et la Roumanie, suivis bientôt par les investissements directs à l'étranger (IDE) dans l'aire asiatique. Ce mouvement n'annonçait plus un néo-impérialisme mais la fin de l'impérialisme et le processus de totalisation du capital, sa «globalisation».
2— De l'impérialisme à l'Empire ? Dès la guerre de 1914, la dimension symbolique et non seulement territoriale des conflits, est mondiale. On parle de lutte entre civilisations ou entre civilisation et barbarie et cet aspect mondial est dû aussi bien au fait que s'y affrontent des États à la puissance mondiale, qu'au fait que le marché se fait lui aussi mondial. Mais dans l'impérialisme, la guerre est encore mise en œuvre de la souveraineté et donc territorialisation de la puissance. La Russie, l'Empire ottoman, l'Empire austro-hongrois, la France et l'Angleterre ont représenté cette forme de puissance. Le passage de l'impérialisme à une forme impériale de domination a d'ailleurs des antécédents…et il est «piquant» de voir qu'on en a un exemple dans l'évolution des rapports entre l'Angleterre et l'Irak au début du siècle : à partir de 1914 l'Angleterre occupe les trois provinces anciennement ottomanes de Bagdad, Bassorah et Mossoul. Le modèle de domination est alors le modèle colonial en vigueur aux Indes avec un système d'administration directe et indirecte. Mais entre 1918 et 1920 et après avoir fait face à un grand mouvement de révolte, la politique anglaise s'oriente vers une simple défense de ses intérêts stratégiques en tenant compte d'un environnement international qui, par l'intermédiaire de la SDN, souhaite mettre en action le principe de l'auto-détermination des peuples. Cela pousse les Anglais à préparer l'indépendance (soutien aux sunnites contre les tribus chiites et kurdes) de ce qui deviendra l'Irak en 1932.
Mais revenons à la théorie de l'impérialisme. Pour Lénine, il représente «le stade suprême du capitalisme» qui décrit un système mondial régi par la concurrence entre empires coloniaux pour la conquête de territoires. Ce système serait organiquement lié à l'évolution des grandes puissances capitalistes, puissances elles-mêmes étroitement liées à des grandes banques et trusts qui s'appuient sur les machines gouvernementales de leurs pays respectifs pour s'aménager des chasses gardées. C'est de cette analyse que part traditionnellement la théorie anti-impérialiste et le soutien aux luttes anticoloniales et de «libération nationale».
On peut dire que cette théorie de la guerre impérialiste décrit une deuxième phase de la mondialisation du capital, alors que dans la première, disons du XVe au XVIIe siècle, la guerre joue un rôle dans la synchronisation économique des aires de développement (18).
La fin de la Seconde Guerre mondiale clôt cette deuxième phase au profit d'une politique systématique visant à briser les entraves à l'expansion capitaliste. Le colonialisme est un de ces obstacles puisqu'il repose justement sur la notion de chasse gardée, sur un certain type de protectionnisme. Pour réaliser ce «programme», il s'est trouvé un État qui cumule une position économique et militaire de force et un passé moins impérialiste que ses concurrents. Les États-Unis ont en effet une autre histoire, anticoloniale (19) qui est même inscrite dans leur Constitution. Ils n'ont procédé que par annexion interne, extension de la frontière, «conquête de l'Ouest» et extermination des populations d'origine qu'ils n'ont jamais eu pour but de coloniser et exploiter. Ils ne se sont ensuite mêlés aux guerres européennes qu'après l'appel de certaines puissances continentales se revendiquant de la démocratie. Dès le début cette intervention est donc perçue comme en défense de valeurs humanistes pour ne pas dire humanitaires, le terme n'étant pas encore employé. Déjà dans les initiatives de Wilson on a une volonté de constituer un droit supranational («impérial») au droit international. On sait que la SDN qui se devait de représenter ce nouveau droit s'avéra incapable de suppléer aux iniquités du traité de Versailles (compromis entre les rapports de force issus de la guerre et les nouvelles règles du droit international) et donc incapable d'empêcher les conflits qui allaient en découler. L'ONU sera chargée de la même tâche dans un contexte rendu largement plus favorable par l'avènement de deux hyperpuissances, mais avec le même handicap d'une légitimité sans réelle souveraineté. «Chat échaudé craignant l'eau froide», la véritable souveraineté va être confiée aux États-Unis. Au moins de 1945 à 1947 cela ne souffre pas vraiment de contestation comme le montre le vote de l'URSS, derrière les États-Unis, en faveur de la création de l'État d'Israël. L'État américain a en effet profité de son peu d'implication directe dans la seconde guerre mondiale pour compléter sa domination en tant que puissance économique, par une domination techno-militaire encore renforcée par l'utilisation des «compétences» de nombreux savants de l'Allemagne nazie. A partir de 1947, la paix étant historiquement toujours la paix d'un Empire, on a donc une situation non achevée avec deux sortes d'Empire qui se font face mais oeuvrent conjointement au développement du capital dans les zones qu'ils contrôlent. Ainsi, au Moyen orient, les investissements américains et russes enclenchent une modernisation des économies locales et l'érection d'un État fort contrôlé par la petite bourgeoisie nationaliste, au détriment des puissances colonisatrices (Angleterre et France) qui se contentaient souvent de «faire suer le burnous». Nous pouvons considérer cette période comme une troisième phase dans le processus de totalisation du capital, phase dans laquelle la guerre ne joue déjà plus le même rôle central que dans les deux précédentes. Les politiques respectives de dissuasion par exemple poussent à l'augmentation des budgets militaires, mais pas à l'augmentation du nombre des conflits. Le complexe militaro-industriel américain a d'ailleurs plus à gagner dans des dépenses pour la conquête de l'espace ou pour des armements spécifiques comme les missiles nucléaires, que par des armements conventionnels.
Les courants critiques de l'époque, comme le groupe «Socialisme ou Barbarie» conserveront, malgré tout, une position marxiste traditionnelle sur la guerre comme accélérateur de l'Histoire et une troisième guerre mondiale est prédite comme une étape inéluctable dans l'évolution générale du système capitaliste mondial à son stade monopoliste (20). Cette position, interne à la problématique léniniste de l'impérialisme, sera critiquée par un ancien de cette même revue, mais trente ans plus tard (21) : pour P. Souyri, la théorie du capitalisme monopoliste qui repose sur une délimitation territoriale et nationale (théorie du «capitalisme monopoliste d'État») serait invalidée à la fois par les buts spécifiques des puissances fascistes de l'Axe pendant la Seconde Guerre mondiale (constituer des Empires de niveau mondial) et par l'évolution générale d'un système capitaliste de plus en plus global. Il analyse comment le fonctionnement de ce «CME» dans les années 30 a conduit à la guerre (22) et puis comment il s'est réorganisé sur d'autres bases à partir des années 50-60 (fin du protectionnisme, ouverture de grands marchés internationaux : CEE, AELE et des organismes supranationaux comme le FMI, la banque mondiale). Le développement intense des échanges entre pays dominants tend à remplacer l'échange «ricardien» et impérialiste (ou néo-colonialiste) entre pays dominants et pays dominés. Les théories tiers-mondistes de l'impérialisme : «l'échange inégal» d'A. Emmanuel et de l'accumulation puis de la nécessaire «déconnexion» de S. Amin s'en trouvent si ce n'est invalidées, du moins marginalisées.
Ces transformations ne se sont pas accompagnées de la formation d'un super-impérialisme (23) américain dans «le monde libre», même si les États-Unis y sont devenus la superpuissance. L'Europe et le Japon ont continué à développer leurs atouts tout en profitant de la manne américaine (plan Marshall) et des transferts de technologie en provenance des firmes multinationales américaines. Cette politique est aux antipodes de la pratique impérialiste puisqu'elle produit des concurrents... pour le plus grand profit du système d'ensemble. L'Allemagne et le Japon sont ensuite devenus les pays capitalistes les plus exportateurs, résolvant la contradiction que représentent toujours une production croissante et un marché limité, sans avoir besoin de mener des guerres de conquête. L'analyse de Bordiga, que nous avons mentionnée dans la note 20, est ici prise en défaut sauf à raisonner sur le très long terme et faire des projections quant au futur rôle historique de la Chine. C'est justement ce que ne peut plus faire la théorie quand elle ne repose plus sur le déterminisme historique d'une classe. D'une manière générale, la nouvelle situation est bien rendue par les rapports ambigus qu'entretiennent les États-Unis et l'Europe. Rapports de complémentarité et de dépendance qui rendent compte du processus de totalisation du capital, mais aussi conflictualité sur le caractère hégémonique du modèle qui est le moteur du processus : les États-Unis. Nous sommes bien loin des visions de Kautsky et de Lénine, car si le capitalisme américain domine bien, militairement, technologiquement et du point de vue monétaire, il ne domine pas du point de vue économique (son poids relatif se réduit, son endettement est faramineux, sa productivité du travail à la traîne).
S'il y a donc bien eu deux blocs, chacun propose un système de valeurs et estime combattre pour autre chose que sa propre souveraineté nationale, que ses propres intérêts économiques. C'est pour cela que les autres États sont censés se rallier à l'un ou l'autre des deux camps. Il n'y a déjà plus d'impérialisme au sens strict mais une situation où chacun cherche à s'abriter à l'intérieur d'un Empire. C'est un élément de stabilisation qui rejette à la marge les différends à partir du moment où des zones géographiques coïncident avec des zones politiques. A cette nouvelle situation géopolitique correspond l'idéologie de la fin de l'Histoire (Fukuyama). Un ordre mondial semble en être sorti. C'est une vision immédiatiste et donc optimiste de la victoire du capital : il aurait gagné parce que non seulement il aurait englobé ses contradictions de classes (dimension interne), mais il aurait aussi englobé ses contradictions impérialistes (dimension externe).
L'écroulement de l'URSS et de son bloc va renforcer ce processus en dégageant toujours plus la notion d'Empire — à condition de ne pas réduire ce concept à la domination d'une seule puissance — de celle d'impérialisme. Les pays de l'ancien bloc soviétique vont se précipiter dans les bras de l'OTAN, la Russie et la Chine populaire dans ceux de l'Organisation Mondiale du Commerce. L'élargissement de l'Union européenne va dans le même sens. C'est une façon indirecte de dissoudre toute possibilité d'une Europe politique qui pourrait prendre la tête d'un pôle non américain et recréer un monde bipolaire comme au temps de l'URSS. Les États-Unis en sont bien conscients quand ils se prononcent pour l'entrée de la Turquie dans l'Union. Il s'agit de transformer l'Union en une simple zone de libre échange sans volonté politique propre (24). Il se dégage ainsi une sorte de souveraineté mondiale. Les «petits» pays européens qui n'ont pas ou plus les moyens d'être des États-nation, luttent pour devenir des régions européennes de l'Empire.
Cette orientation générale implique la paix universelle et donc des conflits qui ne peuvent être des guerres au sens classique, mais simplement des actes de révolte ou de rébellion contre l'ordre institué. Mais cette idée de paix universelle, si on regarde ce qu'en disait Kant dans son Pour la paix perpétuelle de 1795, ne pouvait être garanti que par des régimes républicains (25) (on dirait démocratiques aujourd'hui). Or l'ordre mondial qui prévaut jusqu'à la fin des années 80 est un ordre particulièrement cynique dans lequel la fin justifie tous les moyens, y compris l'assistance d'États autoritaires à condition qu'ils soient facteur de stabilisation.
Ainsi, l'Irak en 1991 représente le cas de figure d'un État loyal qui a fait son boulot de gendarme local contre l'Iran avant d'exiger des dividendes de ses sacrifices auprès de ses voisins du Golfe et en particulier auprès du Koweït dont il revendique le territoire et la richesse. Pour transformer un allié en ennemi, il faudra une propagande assidue et un processus de diabolisation particulièrement pervers quand on sait qui a armé le diable ! Toutefois les bases de l'ancien ordre n'étant pas remises en cause, le processus ne sera pas poussé à son terme et le régime baasiste sera maintenu afin qu'il continue à jouer son rôle de répression sous contrôle sélectif : on interviendra pour une couverture américaine sur le Kurdistan irakien, mais on laissera les chiites du Sud se faire massacrer. Nous laissons en suspend le fait de savoir si cette dernière bassesse est due à la peur d'une révolte prolétarienne des ouvriers chiites du pétrole ou bien à une trop grande influence de l'Iran sur cette population.
Sous l'action de l'administration Clinton et du système Mitterrand en France, «droit d'intervention», «guerre juste», «intervention humanitaire» deviennent les maîtres mots d'un nouvel ordre qui se cherche par insuffisance de visée politique et de perspective stratégique. Bien que l'on en ait beaucoup moins parlé que pour Reagan, il est à remarquer que Clinton a remis l'économie au poste de commande et recentré les dépenses budgétaires américaines. Ancien étudiant pacifiste, il a peut être aussi été influencé par le livre de P. Kennedy : Naissance et déclin des grandes nations qui connaît un gros succès dans les années 80-90 et défend l'idée que les nations hégémoniques ont tendance à distraire trop de ressources de la création de richesse pour les allouer à des buts militaires. Clinton va en tout cas faire tomber les dépenses militaires à 3,5% du PIB, chiffre le plus faible depuis les années 20 et relancer l'innovation technologique. Multilatéralisme, mondialisation, globalisation vont alors marcher de pair... jusqu'au 11 septembre 2001. L'action humanitaire n'est pas seulement un paravent qui camoufle l'inaction politique sous l'éthique, la guerre sous la paix. Elle renvoie aussi aux contradictions du capital qui tend à tout englober sans pouvoir tout assimiler. Dans l'unité du procès paix-guerre qui se fait jour, l'humanitaire devient un dispositif d'intervention majeur, mais inclus dans le procès guerre-paix. Ce n'est donc ni une alternative, ni un complément surajouté.
Par rapport à la guerre impérialiste, l'intervention humanitaire et le droit d'ingérence ne visent pas à développer ou même à piller les régions qui sont l'objet de l'intervention. Ainsi, si on a pu déceler dans le dépeçage de l'ex-Yougoslavie la volonté et l'intérêt proprement capitaliste de certains capitaux dominants, notamment allemands, il ne s'agissait que d'un intérêt limité à la partie utile (Slovénie et Zagreb), mais l'intervention contre la Serbie et l'aide à la Bosnie puis au Kosovo ne visaient en rien un quelconque développement ni même un captage de richesses potentielles ou un plan de rechange du capital. Il s'agirait plutôt de contenir les zones d'épuisement du capital comme on contient les banlieues des grandes villes.
Avec l'affaiblissement des États-nations, c'est la question de la souveraineté qui se pose (26). La mondialisation du capital dans sa forme réseaux s'oppose d'ailleurs à toute idée de centre, de souveraineté. Elle est sans fins (dans tous les sens du terme) et c'est la guerre économique qui semble souveraine. C'est pour cela que même si on peut reconnaître le concept réactivé «d'Empire», il ne peut être assimilé exclusivement à la puissance américaine (27). Par un étrange contre-sens, nombreux sont ceux qui comprennent cela en disant que toute guerre aurait des causes économiques ! G. Dauvé dans 10 +1 questions sur la guerre de l'Otan contre la Serbie (28) anticipe une future troisième guerre mondiale pour le XXIe siècle dans la mesure où une grande crise économique est inéluctable. Cette crise future est analysée dans les termes classiques de la crise de surproduction et du processus contradictoire de valorisation/dévalorisation qui définit le capitalisme. Dauvé reste dans les termes stricts de la loi de la valeur-travail, comme si le travail productif était encore l'essentiel de la valorisation, comme si toute production était encore suffisamment matérielle pour qu'il puisse y avoir surproduction. Pourtant, il reconnaît par ailleurs que les causes des guerres sont bien plus globales qu'économiques, que la guerre est politique et que ce ne sont ni les stocks de missiles ni les entreprises qui font la guerre. Dauvé ne peut résoudre la contradiction entre d'un côté, sa vision d'un capital de plus en plus impersonnel et de l'autre, le fait qu'il ne cherche à la rendre concrète qu'à travers la théorie classique de l'impérialisme (celle du «CME» que critique justement Souyri).
Pour nous, dans ce que nous pouvons considérer comme une quatrième phase, le niveau de la Bourse et les crises «financières», comme celle qui a touché le Japon puis l'Asie, produisent des éléments de synchronisation dans un cycle, qui rendent inutile ou en tout cas non inéluctable toute guerre d'envergure. Bien souvent, depuis l'échec du programme prolétarien, les analyses sur la crise et la guerre mondiale quittent le chemin caillouteux de l'analyse logique pour en appeler au ciel, aux étoiles et à la croyance. Comme le disent parfois naïvement bien des ultra-gauches : «mais alors si on ne pense (lire croire) pas inéluctable la crise économique finale, le défaitisme révolutionnaire en temps de guerre, le retour du prolétariat à son rôle révolutionnaire, ce n'est pas la peine de...». Par peur de réinterpréter le monde, le matérialisme marxiste se transforme en croyance.
La question de la souveraineté ne peut plus se poser qu'au sommet de ce que certains appellent «l'Empire», mais qui n'est encore qu'un projet d'ordre mondial en cours de constitution(29). Il n'y a pas encore de gouvernement mondial et l'ONU a une légitimité sans souveraineté (les «Casques bleus» n'ont qu'un rôle de tampon), alors que les États-Unis sont les seuls à posséder la puissance qui permet l'expression d'une souveraineté... qu'ils doivent légitimer sans cesse. La difficulté est alors pour eux d'imposer une vision du monde plus qu'une politique (impérialisme classique) qui n'aurait pas sa propre souveraineté comme fin. Ils l'ont déjà fait quand ils prétendaient défendre «le monde libre», c'est aujourd'hui une tâche beaucoup plus ardue quand il n'y a plus d'ennemi déclaré et qu'il faut lui donner consistance.
La force légitime doit alors se présenter comme au service du droit, de la démocratie, de la paix. Les alliances qui se sont tissées entre les États-Unis, les pays européens et les pays arabes pendant la guerre du Golfe et l'intervention en Afghanistan se font sur la base de cette nouvelle souveraineté, impériale au sens où elle ne s'arrête pas aux frontières nationales, où elle ne s'arrête pas non plus à la nationalité des peuples qu'elle recouvre de sa «protection». Il n'y a plus de territoire à défendre contre un ennemi extérieur d'autant que le caractère anonyme et universel des capitaux ainsi que la libre circulation des marchandises ont violé depuis longtemps toute idée d'intégrité nationale. Cela ne signifie pas qu'il n'y a plus d'intérêt national, mais il est immédiatement subordonné à une logique mondiale qui impose un intérêt général de plus long terme (30). Les États-Unis vivent cela comme une contradiction permanente. D'un côté ils maintiennent l'idée d'une intervention limitée à la défense de leur «intérêt vital». Malgré l'extension possible donnée au terme, cela les amène le plus souvent à se replier sur eux-mêmes et à laisser faire des lois du marché qui spontanément feraient correspondre leur intérêt national et l'intérêt général. C'est l'objectif de la globalisation. Mais d'un autre côté, cette globalisation (qui concerne aussi le terrorisme) s'oppose à tout repli sur soi, surtout de la part d'un pays dont la puissance repose maintenant plus sur la captation de richesse (31) que sur sa création (à l'inverse du Japon et de l'Allemagne). Concrètement, par rapport à la question du pétrole, les États Unis ne veulent pas tant s'approprier les richesses irakiennes et en déposséder leurs alliés que favoriser une zone de libre échange du pétrole au détriment des pays qui vivent encore de la rente pétrolière et donc, par ricochet, de certains capitaux dominants (français par exemple) qui ont passé compromis avec ces pays.
Cela serait bénéfique au système capitaliste dans son ensemble, mais cela remettrait en cause certaines alliances avec les régimes les plus féodaux de la région, sans qu'il soit nécessaire de les attaquer de front. S'il y a un brin de vérité dans l'annonce par l'administration Bush de propager la liberté dans toute la région, à partir de l'exemple de la «libération» de l'Irak, il s'agit bien sûr surtout d'une liberté du marché dont il est question. Cela signifie aussi que par rapport à 1991, la marche vers «l'Empire» a suffisamment fait de chemin pour que l'ordre mondial n'ait plus à passer principalement par une délégation de puissance à des forces régionales plus ou moins autonomes dans leur aire d'intervention.
Si cette nouvelle idéologie impériale qui se fait force matérielle, n'est pas l'expression d'une seule puissance, il se trouve néanmoins que les États-Unis en sont le premier pilier ; pour des raisons objectives d'abord : ils symbolisent l'hyperpuissance ; pour des raisons historiques et subjectives ensuite : en se présentant comme «l'Empire du Bien», l'Amérique semble repousser sa propre frontière et apparaît aux yeux du monde comme celle qui vole au secours des peuples menacés alors que rien n'est moins vrai puisqu'elle est fondamentalement isolationniste. On peut comprendre l'offensive des neo-conservateurs américains comme la volonté de dégager une perspective plus globale et à plus long terme. Il s'agirait pour eux de développer une sorte de messianisme du capital (32) visant à humaniser son processus de totalisation, à donner un aspect «civilisé» à l'action barbare des restructurations. Le capital n'est pas qu'une pure abstraction, il est aussi un rapport social humain qui a besoin de se référer au Bien, à la démocratie, à la citoyenneté; il y a, enfin, des raisons économiques à cette politique : le directeur général du FMI Horst Koehler déclarait au Herald Tribune du 20/09/02 que tout le monde a intérêt à la stabilisation des prix du pétrole et particulièrement les pays européens qui se trouvent beaucoup plus dépendants des cours que les Américains pour qui le pétrole irakien ne représente presque plus rien de leurs importations par rapport à la situation de 1991. Il est donc tout à fait erroné de présenter leur action comme une guerre du pétrole, ce que rappellent pourtant à longueur de temps les gauchistes qui pensent toujours que répéter des choses simples permettra de convaincre des masses pavloviennes. Si le clan Bush a bien un rapport direct avec l'industrie pétrolière, c'est avec un sous-secteur marginal de celle-ci (les petites compagnies indépendantes du Texas (33)), dont les intérêts sont exactement inverses de ceux des grandes compagnies. Un niveau élevé des cours est leur seule chance de survie. Par ailleurs les experts américains se sont aperçus qu'un redémarrage de la production irakienne aurait un coût énorme que les Américains seuls ne peuvent assumer. La situation est donc beaucoup plus complexe que celle que nous présentent tous les simplificateurs militants, spécialistes des slogans à l'emporte pièce. Ce n'est pas la moindre surprise que de voir le très anti-américain Monde Diplomatique reconnaître cette complexité (34)et affirmer que la question du pétrole est bien plus stratégique qu'économique. Mais les Américains sont les seuls à posséder la capacité de stabiliser politiquement la région, aussi bien en Irak qu'en Palestine, tout en en faisant une base de redémarrage de l'économie mondiale, comme nous l'avons vu plus haut avec ce que représenterait le passage d'un système de rente à un système de profit. Le problème c'est que stabiliser la région, depuis le 11 septembre, ce n'est plus seulement maintenir le statu quo ou à défaut pouvoir s'en prendre directement à l'Arabie Saoudite. C'est ce qui est nouveau par rapport à la situation antérieure dans laquelle les conflits qui découlaient des nouveaux rapports de forces avaient en général un caractère très limité. L'exemple du Golfe en 1991 est éclairant: le but de l'administration américaine visait à punir la tentative d'invasion du Koweit par l'Irak, mais pas du tout à faire sauter Saddam et cela au grand dam de certains militaires américains et de personnalités comme Wolfowitz. On en arrive donc à des conflits dans lesquels le vaincu reste au pouvoir. Même aujourd'hui où Wolfowitz pense tenir sa revanche, la situation est confuse et il a été plusieurs fois remis à sa place par Chenney et Powell. Même chose après le 11 septembre avec l'intervention en Afghanistan et l'évitement de la question pakistanaise. Cette situation est typique de la contradiction du nouvel ordre qui cherche à se mettre en place : d'un côté, affirmer une souveraineté, c'est affirmer une puissance politique et militaire, c'est reprendre ce que dit Machiavel, quand il définit le pouvoir, entre autres, par son absence de référence à des valeurs morales (et c'est ce qui nous donne Saddam toujours là malgré le gazage des Kurdes), mais légitimer cette puissance c'est s'appuyer sur des valeurs morales que le «souverain» ne propage qu'en paroles (d'où les accusations d'impérialisme américain malgré l'absence d'impérialisme).
3- Guerre civile mondiale, état d'exception et terrorisme Carl Schmitt avait déjà conceptualisé cette situation avec l'idée de «guerre civile mondiale» qui implique la mise en place d'un ordre particulier, l'état d'exception (35). Guerre civile mondiale car plus rien ne serait extérieur à l'ordre. Aujourd'hui, en effet, dans le procès de totalisation du capital, l'ennemi n'est plus tant extérieur (URSS, Chine) qu'intérieur. Bien sûr, des «États-voyous» sont parfois désignés (la Libye à une certaine époque puis l'Irak et le Soudan, aujourd'hui la Syrie pourtant sans pétrole et la Corée du Nord), mais c'est un peu comme une survivance de la conception classique selon laquelle il n'y a que des États pour faire la guerre. Dans les années 70-80, ces États, de par la disproportion des forces en présence, mènent une «guerre asymétrique» qui utilise des groupes terroristes comme fer de lance de leur politique anti-impérialiste la plus souvent réduite à l'antisionisme (36). Les pressions des pays occidentaux et de l'ONU se font donc contre ces États. Mais il n'en est plus de même quand le déclin du nationalisme arabe (la perte d'influence des partis Baas, la mort de Nasser, la fin de l'aura du colonel Kadhafi (37)) ouvre la voie vers un Islam radicalisé et offensif. Celui-ci, après s'être identifié à la révolution iranienne, s'est redéployé dans un sens communautariste qui ne connaît pas plus les frontières que les marchandises du capital. A ce propos, la «révolution» iranienne a joué un rôle fondamental dans la mesure où elle a réussi à synthétiser un mouvement puissant de révolte des déshérités contre le pouvoir à travers un prisme religieux. Malgré son caractère particulier d'origine, chiite et perse, la «révolution» iranienne constitue une prémisse de ce qui deviendra «l'islamisme radical». La révolte à La Mecque, puis la dissidence d'Al Quaïda par rapport à l'Arabie saoudite indiquent des soubresauts d'une toute autre nature que ceux de l'époque des coups d'État nationalistes et militaires. Les formes terroristes qu'ils peuvent prendre ne sont plus liées forcément à la revendication d'un territoire et essaient de forger un nouveau messianisme, un nouvel universel qui ne passe plus par les médiations historiques traditionnelles que furent les États et leurs armées. Cet islamisme radical se déploie souvent sous la forme des réseaux, réseaux qui constituent aussi une des formes de redéploiement des États à l'époque de la crise des États-nations (38). Il s'ensuit une certaine privatisation des affrontements qui est aussi une des caractéristiques des guerres civiles (39) mais aussi de diverses formes de terrorisme dans les pays dominants quand s'éloignant de la violence diffuse des mouvements sociaux elles se posent alors comme le seul recours face à l'État et lancent le fameux «avec l'État ou avec nous» des Brigate rosse italiennes. La lutte tend alors à devenir une lutte exclusive de toute autre forme et de tout autre protagoniste : la «guerre de classe» ou la guerre de libération nationale (celle de l'IRA ou de l'ETA) deviennent alors des guerres privées qui ne préparent que des lendemains qui déchantent.
Si nous prenons l'actualité récente, bien malin qui arrivera à distinguer ce qui relève des affaires privées de ce qui relève de l'action politique dans les pratiques du clan Ben Laden comme dans celles du clan Bush ! Dans ces deux cas le succès de l'entreprise repose sur la capacité à représenter ce qui est particulier, «privé», comme de l'ordre de l'universel et à mobiliser en conséquence. C'est pour cela que la dimension religieuse est réactivée par chaque «camp», afin de donner sens à l'entreprise. Pour les États-Unis, il s'agit alors de trouver le lien qui permette d'assouvir vengeance privée (détruire Saddam) et mission universelle (défendre la civilisation). Et faire le lien, c'est rechercher dans quelle mesure Saddam est ou sera un soutien des Ben Laden actuels et futurs. C'est peut-être là une explication du recentrage de la riposte américaine sur Saddam après l'échec des tentatives de circonscrire une organisation comme Al Qaïda. Mais cet antagonisme qui tourne à l'affrontement mérite-t-il encore le qualificatif de «guerre» ? La guerre implique une certaine égalité des forces en présence et une extériorité à l'ordre du monde. Sinon il ne s'agit que «d'opérations de pacification», comme par exemple, celles qui furent menées dans les «guerres coloniales» ou bien d'opérations de police du type de celle de 1991. La propagande occidentale avait bien tenté de gonfler la baudruche irakienne en lui prêtant la quatrième armée du monde, mais son comportement face aux bras nus iraniens en disait long sur sa réelle opérationnalité.
La victoire américaine n'a pas produit les effets escomptés. Le nouvel ordre est en désordre permanent comme l'ont montré les guerres civiles que les journalistes et politiques s'efforcent de définir comme «ethniques» à l'intérieur de l'ex Yougoslavie, comme le montrent aussi les activités terroristes de par le monde. Les «règles» de la guerre conventionnelle n'existent alors plus : les voisins deviennent ennemis, la lutte de tous contre tous rend indistinct la délimitation entre civils et militaires, entre enfants et combattants. En Bosnie comme au Rwanda le sang doit couler, le sperme doit souiller.
Quand le capital pense avoir unifié le monde (40), il s'aperçoit donc de l'existence d'un nouvel affrontement à l'échelle du capitalisme totalisé. Cette nouvelle phase voit reculer l'idéologie de la fin de l'Histoire qui semblait pourtant adéquate à l'idée de l'Empire, au profit de celle du choc des civilisations (Huntington) qui envisage une multiplication de conflits «par le bas» (développement du différentialisme et des revendications identitaires culturelles et religieuses) qui viendraient remplacer les conflits entre nations et classes. Il est évident que ces formes réactives mises en avant par Huntington, sont nostalgiques d'unités supérieures passées qui ne peuvent plus se réaliser, mais qui alimentent des résistances aliénées à la globalisation capitaliste. Elles sont elles aussi le fruit d'un échec, celui de la lutte contre le système capitaliste, même s'il ne s'agit pas ici, comme dans le cas de la perspective révolutionnaire, d'une lutte pour son abolition, mais d'une lutte contre sa pénétration ( bien sûr Huntington ne dit pas un mot là-dessus). Faute de perspective ouverte, chacun cherche à se réenraciner. Pour Huntington le conflit israélo-palestinien en est un exemple qui voit s'affronter les franges extrêmes de deux civilisations. Conflit secondaire en apparence, mais moteur dans la dynamique générale d'affrontement entre «civilisations». La référence à l'une ou l'autre des deux franges fonctionne alors comme un référent imaginaire essentiel. L'exemple d'Huntington est intéressant dans la mesure où il permet de comprendre le passage d'un antagonisme entre deux nationalismes laïcs (sioniste/palestinien) à un conflit à dominante communautariste et religieuse. Il n'en reste pas moins que cette vision «culturaliste» est très réductrice et que nous préférons donner à cet affrontement une explication plus politique. En effet, si cet affrontement est important du point de vue de la compréhension générale de la situation et dépasse donc le cadre d'un affrontement régional, c'est qu'il manifeste bien, au moins depuis la première Intifada, l'unité du procès guerre-paix dans la restructuration actuelle de l'ordre mondial. Une interprétation politique qui ne doit pas négliger une dimension économique bien analysée par Theo Cosme (41) qui fait d'Israël le pôle capital de la dynamique de transformation des rapports sociaux dans la région et des palestiniens le pôle travail.
L'offensive actuelle vise donc aussi à l'intégration de la région sur de nouvelles bases : le passage de la forme rentière à la forme marché/profit, l'affaiblissement des anciennes puissances régionales (Irak et Arabie saoudite), la création d'une zone ouverte à la circulation des ressources naturelles et des flux de valeur. Il n'y a donc pas «rétractation» du capitalisme comme cela a pu apparaître dans la crise des années 30, avec le développement du protectionnisme, puis le réarmement et la marche à la guerre (42), mais contradiction à l'intérieur du procès de totalisation : plus la globalisation est intense plus elle se fait sur la base du capital le plus développé, renvoyant le capital dominé et le travail peu qualifié à un rôle de sous-traitance. Il n'y a plus de déconnexion possible, mais la connexion laisse des masses potentielles de capital et de travail en jachère.
Face à ce qui apparaît comme pure barbarie qu'il faut stopper, la puissance impériale doit intervenir professionnellement avec des corps de spécialistes (43). La «guerre propre» chasse la «sale guerre» ! Deux moyens sont utilisés pour prévenir, enrayer ou éliminer les conflits de cette guerre civile mondiale :
— la dimension technologique devient un élément central des nouvelles formes d'intervention : la «guerre chirurgicale» et «informationnelle» utilisée déjà pour la première opération dans le Golfe est complétée par l'équipement de forces terrestres peu nombreuses mais quasi invulnérables : les nouveaux soldats Robocop seront rendus intelligents et invisibles.
— l'état d'exception théorisé pour l'analyse du régime nazi tend à devenir la norme quand, dans les démocraties modernes, la dimension politique s'efface et que les institutions ne jouent plus leur rôle traditionnel (perte de pouvoir du parlement et du pouvoir législatif, dérives de l'institution judiciaire, etc.).
L'état d'exception qui est un espace vide de droit plus qu'une dictature devient État d'exception quand il perdure, «État d'urgence» (44) comme modèle de gouvernement. L'ennemi est remplacé par le criminel défini comme celui qui exerce la violence à l'extérieur de la loi. Cela permet également d'élargir la qualification stricte de «terrorisme» à un nombre élevé d'actions et d'individus. De son côté l'État répond à cette situation, produite en partie par lui, en se soustrayant plus ou moins partiellement à l'ordre juridique : utilisation des repentis en Italie et aux États-Unis (et désormais en France), USA patriot act du 26 octobre 2001 qui permet de détenir tout étranger suspecté de menacer la sécurité nationale aux États-Unis, juridiction spéciale ouvrant vers l'indefinite detention, etc. Il n'y a alors plus d'infraction politique au sens noble du terme. Par exemple la qualification de «participation à bande armée», qui est déjà une disqualification en soi de toute hypothèse politique de lutte armée, peut être requalifiée en «association de malfaiteurs». Ceci est aussi rendu possible par ce que nous avons déjà signalé (45) comme une crise générale de la politique et des institutions dans la transformation actuelle de l'État.
Cette crise se manifeste paradoxalement par une autonomisation des institutions. La justice et la police sont particulièrement à la pointe de ce processus et servent de rampe de lancement aux tendances populistes et justicialistes et à leur idéologie anti-politique (46) et sécuritaire. A court terme, c'est un mode possible de gestion de la fragmentation des rapports sociaux dans la société capitalisée. C'est ce que P. Persichetti et O. Scalzone ont théorisé comme «État d'exception permanent» pour le cas de l'Italie (47), notion à ne pas confondre avec l'idée de guerre permanente qui caractériserait l'histoire du mode de production capitaliste. Les actions de cet État s'écartent du mode de régulation fordiste qui visait à englober les contradictions de classes…et qui y est assez bien arrivé malgré la persistance de la domination et des inégalités. Dans l'État-providence, les institutions étaient puissantes et leurs fonctions clairement définies, tendues vers un but d'homogénéisation des rapports sociaux, ce que les sociologues ont appelé la «moyennisation» des sociétés occidentales. Mais aujourd'hui, dans la crise de ce mode de régulation et dans la restructuration qui l'accompagne à partir du début des années 80, les institutions se résorbent (48)dans des dispositifs de gestion dans lesquels les protagonistes deviennent polyvalents. Les anciennes délimitations entre éducation, formation, animation, prévention, répression, légalité, illégalité deviennent floues et flexibles.
Cette qualification nouvelle des activités n'est pas qu'à usage interne, mais s'applique aussi au niveau global. Ainsi le général de marine Zinni résume dans Newsweek la tactique de l'administration américaine(49) vis-à-vis de l'Irak de S. Hussein : «Au départ, on parlait au moins des liens (de l'Irak) avec le terrorisme. Quand ce lien n'a pu être établi, ce fut le tour des armes de destruction massive. Quand on n'a pas pu le prouver, ça a été le manque de coopération. Maintenant, la raison avancée pour partir en guerre, c'est : "vous ne nous laissez pas parler à vos scientifiques"» Au-delà de la mauvaise foi de l'administration US, il y a là une jonglerie des différents chefs d'accusation qui est bien aussi une négation du droit. La force de loi l'emporte sur la loi en n'assumant même pas ce qui lui donnerait sa légitimité politique-éthique : le fait d'affirmer que peu importe ce que les inspecteurs trouveront ou ne trouveront pas en Irak puisqu'on sait ce qui s'y trouve et que c'est contraire à la démocratie, aux droits de l'homme, aux «règles» de la guerre et tout le baratin habituel. Cette force de loi est ce qui impose le type de souveraineté qui sied à «l'Empire». Ce qui fait que l'intervention pourrait être vraiment légitimée dans l'État de droit n'a plus d'importance puisque la décision se prend dans l'état d'exception. Il n'y a donc plus rien à justifier et c'est peut être ce qui explique deux phénomènes récents :
— Ce sont les alliés des États-Unis qui tentent de justifier l'intervention avec l'appel de huit chefs d'État européens pour une guerre sans restriction en Irak. A remarquer que ces pays ne disposent d'aucune souveraineté réelle : l'Angleterre n'est plus qu'une province d'outremer de l'Amérique qui cherche à survivre comme trait d'union entre les États-Unis et l'Europe continentale et l'Italie n'a même pas, constitutionnellement, le droit de faire la guerre. Quant aux petits pays qui viennent d'adhérer à l'Otan, on peut dire que leur adhésion future à l'Union européenne relève plus de leur adhésion au mode de vie occidental qu'à une vision politique et culturelle de l'Europe. On retrouve ici une application pratique de certaines thèses d'Huntington.
La France, quant à elle, a été amenée à se placer à la tête d'un front anti-guerre, parce qu'elle ne se résout pas à la tendance à la constitution de l'Empire. Elle raisonne encore en termes nationaux, même si ses intérêts propres peuvent converger avec ceux d'autres puissances (la Russie par exemple ou l'Allemagne dans laquelle le mouvement pacifiste s'est fait État). Il ne faut donc pas appréhender cette opposition comme un antagonisme fondamental. Il ne s'agit plus d'une opposition entre impérialismes, mais d'une vision différente de la «gouvernance mondiale», multilatérale et interétatique. Si la première intervention dans le Golfe entrait dans ce cadre, la situation est bien différente pour ce qui est de la seconde. L'incohérence fondamentale de la position française, et donc son caractère tout à fait conjoncturel apparaît bien dans le fait d'un côté de menacer les États-Unis d'un droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU et de l'autre de laisser acheminer le matériel de guerre sur le territoire français et son espace aérien. Cette incohérence provient aussi du fait que le souverainisme français repose sur la nostalgie de l'ancien empire colonial (la «Françafrique») et qu'il produit encore ses effets en rendant possible l'alliance entre anti-américanisme de droite et anti-américanisme de gauche.
— le climat d'étouffement intellectuel, la propagande des médias et plus généralement la stratégie de la tension qui règne aux États-Unis depuis de nombreux mois semblent laisser place à nouveau aux voix discordantes et aux manifestations de l'opposition. On peut en avoir deux interprétations. Quand la décision est déjà prise peu importe le reste (cf. Blair et ses 90% d'Anglais contre une guerre non onusienne) pourrait-on dire et même relâcher l'étau de l'état d'exception ne peut pas faire de mal.
Cette tendance à redéfinir ce qui est légal et finalement ce qui relève de la délimitation et de l'exercice de la violence légitime a même touché les forces de contestation. Dès la Gauche prolétarienne au milieu des années 70 en France, mais surtout avec l'idéologie et la pratique de la «dissociation» en Italie dans les années 70, cette délimitation s'est produite dans le camp même des forces subversives. La violence «externe» au droit, mais légitime politiquement et éthiquement (la violence des «masses»), a été réintégrée dans la démocratie gestionnaire (50) et ce qui reste à l'extérieur de ce processus de réinsertion est défini comme relevant de la violence pure, la violence proprement terroriste. Il devient alors nécessaire de désigner ces forces comme des forces militaristes concurrentes de l'État et non comme partie intégrante du mouvement. Que ce ne soit pas totalement faux, de notre point de vue, est un autre problème, interne au mouvement de lutte lui-même et à ceux qui contestent l'ordre établi. Cette démarche de la «dissociation» participe au maintien d'un État d'urgence, même si c'est d'une manière beaucoup plus indirecte que le plan Vigipirate !
Pourtant, tout mouvement qui développe une autonomie par rapport à l'État se trouve un jour confronté non pas tant au niveau de violence adéquat à son action qu'à un seuil de légalité qu'il n'a pas défini et donc au risque que représente l'illégalité quand celle-ci est définie par l'État d'exception comme violence en soi, c'est-à-dire indépendamment des actes réellement commis. La non violence d'un Gandhi ou d'un Martin Luther King devient alors aujourd'hui violence car reposant sur des actes de désobéissance civile (51). Cette illégalité peut être un élément important de nos luttes à partir du moment où elle n'est pas affirmée comme principe de lutte mais comme réponse à des situations concrètes, à partir du moment où elle n'a pas pour but de déboucher sur une nouvelle légalité, mais sur une communauté humaine sans souveraineté.
Depuis le 11 septembre cet état d'exception s'est radicalisé par la mise en place d'une stratégie de la tension : on peut la repérer aux États-Unis avec une intense propagande menée par des médias qui viennent relayer les mesures concrètes de prévention prises contre tout ennemi intérieur, par les forces de répression. Une stratégie déjà repérable en Europe, avec la militarisation de la ville de Gênes avant le sommet du G8 en juillet 2001. Mais cette stratégie ne peut être comparée à celle mise en place en Italie au début des années 70. La «guerre civile mondiale» est bien moins saisissable qu'une guerre de classes ou une guerre classique avec des belligérants déclarés (52). Les protagonistes n'en sont pas vraiment connus et les «camps» ne se laissent plus aussi facilement délimiter comme le montre l'exemple des syndicats américains qui d'une position de partisans de la guerre au Vietnam sont aujourd'hui passés à une opposition à une nouvelle intervention dans le Golfe. Plus étonnant encore, les va-t-en guerre Rumsfeld et Wolfowitz sont passés au travers de la guerre du Vietnam alors que les vétérans du Vietnam et du Golfe comme Schwartzkopf et Zinni sont très réservés quant à une nouvelle opération en Irak. Que doit-on penser aussi du slogan de certains anti-guerre américains : «Win without war» ? (53)
Il faut toutefois «savoir raison garder"». Ce que certains ont appelé «la première guerre du XXIe siècle» n'est qu'une nouvelle opération de police, bavures (54) comprises. Pour qu'il y ait guerre, il ne faut pas seulement des destructions massives et des morts, mais une confrontation entre deux armées. Moins encore qu'en 1991 elle n'aura eu lieu. Quant à la militarisation de la société américaine, elle est toute relative. Les nombreuses manifestations et la parole qui a été progressivement laissée aux opposants dans les médias, semblent indiquer des hésitations dans la conduite à suivre de la part des États-Unis et de leurs alliés. Il ne faut pas opposer à la «syntaxe de réduction» (55) des dominants, un fantasme sur le totalitarisme de la part des dominés. Cette tendance à la surestimation du pouvoir des premiers est typique d'une approche qui, sous couvert de subversion improbable, en vient à courir au devant d'un parachèvement de la domination et de la soumission au sein d'un Empire qui serait déjà un advenu. Toute révolte, tout conflit ne peuvent alors plus apparaître que comme le fruit d'un complot ourdi par les dominants eux-mêmes. On a déjà suffisamment parlé de cela, ailleurs, quant à l'application de cette thèse à la situation italienne des années 70-80 et on citera ici les exemples donnés par Curtis Price (56) pour les États-Unis, selon lesquels une majorité d'afro-américains pensent que le virus du sida a été élaboré dans les laboratoires gouvernementaux de leur pays et que la CIA a déversé le crack dans les villes américaines (57). Certains n'ont-ils pas vu d'ailleurs dans le 11 septembre un attentat commis par les Américains eux-mêmes puisqu'ils sortiraient plus puissants de cette épreuve pendant que d'autres y voyaient la main du Mossad, aucun juif n'ayant été recensé parmi les victimes ! (58). Quant au Monde Diplomatique, un de ses journalistes (59) nous révèle que (les Irakiens) «s'attendent à une de ces crises chroniques qui agitent le pays depuis 1991 et dont le président Saddam Hussein, étrangement, paraît toujours sortir renforcé…à tel point que les rumeurs d'une alliance plus qu'objective entre Bagdad et Washington ont connu en Irak un immense succès». Avec le recul, cette dernière remarque ne manque pas de piquant !
Indépendamment des délires provoqués par une conception de l'histoire comme histoire secrète, ce qui est lamentable dans ces fictions, c'est qu'elles annihilent tout point de vue objectif sur la situation. Pour beaucoup il ne s'agit plus que de montrer les mensonges du système de domination ou éventuellement de jubiler devant des ruses de la raison qu'on serait les seuls à reconnaître (60). Or si nous avons parlé de «Soubresauts» pour le 11 septembre (61), c'est pour pouvoir jouer sur le double sens possible du terme, à la fois dernier soupir d'un ordre à bout de souffle et prémisse d'un ébranlement plus fondamental. Les Ben Laden actuels et ceux à venir ne sont plus des produits de l'ancienne politique américaine de containment des forces adverses qui conduisit à vouloir stopper par tous les moyens l'URSS en Afghanistan, mais en maintenant un quadrillage dans lequel chaque force régionale tient son rôle (62). Cette politique, qui fut à la fois celle de Bush senior et de Clinton repose sur une vision de l'ordre du monde comme un équilibre entre des puissances qui, quelles que soient leurs tailles, ont une place dans la hiérarchie de cet ordre et y trouvent leur compte. Cette idée conduisait à punir Saddam, mais sans le destituer puisqu'il était toujours le garant de la surveillance des chiites au Sud et des Kurdes au Nord. Toutefois, il n'est pas redevenu l'ami des Américains et le 11 septembre va alors précipiter un abandon de cette politique. Le quadrillage multilatéral doit laisser place à un véritable imperium, unilatéral s'il le faut, de façon à prévenir ce qui est donné comme une menace à venir, même si on n'arrive pas bien à la distinguer. Le refroidissement de l'amitié américano-saoudienne est un élément de la crise qui passe peut être un peu inaperçu, mais qu'on doit garder en tête si on veut faire un lien entre l'opération en Irak et le 11 septembre. Quand les Américains cherchent la preuve de la connivence entre Saddam et Ben Laden, ils prêchent le faux pour savoir le vrai. Ils cherchent la tête de l'Ennemi.
4- De l'anti-impérialisme au pacifisme, Si la guerre n'est plus le moteur de l'histoire pour le capital, elle ne l'est plus non plus pour la révolution.
l'absence de perspective révolutionnaire.
Pendant longtemps la guerre a été considérée comme l'accoucheuse de l'Histoire (Engels). Mais l'engendrement ne donnant pas la progéniture attendue, les marxismes-léninismes théorisèrent les notions de «défaitisme révolutionnaire» des prolétaires par rapport à leur bourgeoisie nationale et de «retournement de la guerre bourgeoise en guerre civile révolutionnaire». Cette conception a atteint son point culminant avec la révolution russe de 1917 et les révoltes de soldats en France et en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Les conseils de soldats seront l'émanation de cette révolte avant d'être balayés par l'État soviétique et la contre-révolution allemande. On eut même ensuite un exemple inverse en Espagne avec une révolution qui fut détournée en guerre inter-impérialiste, ce qui a entraîné de nombreuses polémiques quant à la caractérisation exacte de l'événement. La conception d'un «débouché révolutionnaire» à la guerre inter-impérialiste atteint son point le plus bas à la fin de la Seconde Guerre mondiale qui voit le prolétariat international rendre les armes au nom de la démocratie ou du socialisme d'État.
En dehors des courants pacifistes intégraux — assimilés à «l'esprit de Munich», contraires à l'idéologie de la résistance et donc sortis très affaiblis de la Seconde Guerre mondiale — se développent alors des mouvements anti-impérialistes qui vont se trouver piégés par la nouvelle configuration du monde : celle d'un monde bipolaire qui implique qu'une lutte principalement orientée contre un impérialisme revient à renforcer l'autre. Dès lors, soutenir les mouvements de libération nationale n'affaiblit pas vraiment l'impérialisme puisque celui-ci modifie sa forme de domination (néo-colonialisme) et que les pays nouvellement indépendants se rallient presque tous à l'un des pôles de la division capitaliste du monde. Cette réalité a rendu sans issue toute perspective «tiers-mondiste».
Toutefois, si combattre son propre impérialisme et pratiquer le «défaitisme révolutionnaire» n'ont pas conduit à la révolution sociale, la lutte contre la guerre d'Algérie et celle contre la guerre du Vietnam auront une influence indirecte sur les mouvements contestataires qui s'exprimeront en France et aux États-Unis à la fin des années 60. C'est à partir de ces luttes et des critiques anti-impérialistes et anti-militaristes qu'elles impliquent, que la contestation du capitalisme réapparaît après une longue période contre-révolutionnaire. Néanmoins, la guerre du Vietnam marque la fin d'une époque : la «défaite» américaine achève la période de guerre froide entre les deux blocs et trouve son pendant tardif dans la défaite soviétique en Afghanistan. Cela en est fini de la guerre impérialiste (63), mais aussi de l'espoir entretenu par certains, d'«un encerclement des pays bourgeois par les pays prolétaires». Il n'y aura pas «Un, deux, trois Vietnam» comme le pensait Guevara, mais le Cambodge de Pol Pot. A partir de là, le capitalisme global va structurer un nouvel ordre par d'autres moyens.
Depuis l'écroulement de l'URSS et la marche vers l'unité du monde, les «opérations de guerre» se mènent au nom de la paix. Il est donc difficile de réactiver un pacifisme traditionnel qui s'appuie sur la critique de la guerre en soi. C'est d'autant plus difficile quand ces opérations ne mettent plus en première ligne une conscription qui faisait que tout le monde se sentait plus ou moins concerné. La critique anarchiste de l'armée comme mise au pas des jeunes perd de sa force à partir du moment où les États ont supprimé la conscription pour engager des professionnels et des mercenaires.
L'analyse révolutionnaire classique — telle celle du groupe «Socialisme ou Barbarie» en 1949 (64) qui voyait une contradiction identique vécue par le prolétaire aussi bien en tant qu'ouvrier et en tant que soldat ce qui donc aurait pu le conduire à retourner et les moyens de production et les moyens de destruction contre ses exploiteurs — est rendue caduque par le fait que le prolétaire a même perdu le contact avec ces moyens. La substitution toujours plus grande de capital fixe au travail vivant le relègue à une situation complètement contingente dans laquelle, au mieux, il est un simple supplétif de la machine productive comme de la machine de guerre (virtualisation de la guerre, téléguidage de destructions à distance, etc.) Au niveau militaire, ce caractère se retrouve dans la prédominance de plus en plus grande de la guerre aérienne et «chirurgicale» et le rôle périphérique joué par les forces terrestres. Celles-ci ne reprennent pied que lorsque le caractère d'opération de police l'emporte clairement sur l'intervention militaire proprement dite. Cela apparaît bien dans le cas des deux interventions en Irak. La première est déjà bien une opération de police, mais le contexte de «l'agression» du Koweit par l'Irak maintien le schéma classique de la guerre, même s'il s'agit d'une guerre dite «asymétrique» : armée irakienne contre machine de guerre écran afin de respecter l'idéologie du zéro mort de la coalition menée par les Américains. Dans la seconde, il s'agit aussi d'une opération de police, mais bien plus claire, contre des dirigeants et la structure d'un État déjà sous contrôle militaire et économique (embargo, inspections, destructions d'armes etc.) Tout citoyen peut alors être considéré comme un civil, à la fois séparé de ses dirigeants, mais potentiellement terroriste. Les forces terrestres retrouvent alors de leur importance même si les forces terrestres américaines sont incompétentes en dehors de leur mission strictement militaire. Les Anglais ont eux l'expérience de l'Irlande, quant aux Français et Italiens ils ont des corps spécialisés de maintien de l'ordre à l'intérieur de leur structure militaire, mais qui restent pour le moment inemployés tant qu'une solution politique ne permet pas de revenir sur la distinction pro-guerre/anti-guerre. Malgré des divergences conjoncturelles, il ne fait pas de doute que toutes ces forces devront, à terme, coopérer à nouveau.
Face à cette absence de perspective révolutionnaire, certains recherchent à tout prix les arguments qui peuvent recréer le lien historique entre guerre et capitalisme, c'est-à-dire le lien économique qui viendrait tout expliquer et rassurer. Faire appel à la nature impérialiste de toute guerre est ainsi une solution de facilité, surtout si cet appel peut reposer sur un anti-américanisme qui représente bien, avec un peu d'anti-lepenisme, le nouveau «socialisme des imbéciles». Chirac est visiblement le président de tous les Français : non seulement des 82% qui ont voté pour lui, mais aussi bien des non inscrits... et même de ceux qui ont voté FN ! L'extrême-gauche, après avoir fait tomber Jospin, ressuscite le fantôme du gaullisme et n'arrive même plus à se distinguer d'un gouvernement pour qui elle a finalement appelé à voter. Ce fantôme du gaullisme prend une forme encore plus précise dans le slogan de l'après-guerre : «l'Irak aux irakiens».
Le pétrole du Caucase a servi d'explication pour l'intervention dans les Balkans, alors pourquoi ne pas servir le même coup du pétrole pour une nouvelle intervention en Irak ? Cela est censé montrer le caractère inéluctable de la guerre en système capitaliste car celui-ci y trouverait soit la source de nouveaux profits, soit une solution à ses contradictions internes. A partir de ça on rétablit le lien entre lutte contre la guerre et lutte contre le capital. On pense ainsi se distinguer du simple «pacifisme bêlant». Or il ne s'agit pas tant de critiquer le pacifisme que de montrer pourquoi c'est lui qui s'impose aujourd'hui et non pas la lutte anti-impérialiste des années 60-70 ou alors la perspective du retournement de la guerre capitaliste en guerre de classe comme dans les années 10-20 du XXe siècle.
Aujourd'hui, encore plus qu'en 1991, le «non à la guerre» ne peut que masquer l'incapacité à dépasser cette attitude pacifiste. C'est pour cela que nous avons beaucoup plus de mal à l'entonner. S'il y a bien une continuité entre les mouvements anti-globalisation et le mouvement contre la guerre, c'est bien dans cette incapacité objective et subjective à dégager une perspective révolutionnaire, une perspective autre qui ne se confonde pas avec les positions des différentes fractions du capital. Déjà au moment de la guerre dans l'ex-Yougoslavie, nous avions été mis hors jeu par un conflit qui opposait le cynisme à la barbarie. On a alors vu LO devenir anti-américaine et quasiment pro-serbe avant de rejoindre les positions anti-OTAN et pro-UCK de la LCR. Certains qui signent n'importe quoi, en ces temps de «minimalisme politique», se sont retrouvés avec n'importe qui ! Tout au plus avons-nous pu poser la question: «Qu'est-ce que la guerre et quelle position politique adopter?» (65)
A l'époque, certains comme A.Badiou, répondaient bien qu'il ne fallait justement rien faire, mais cela ne traduisait pas, pour eux, notre impuissance en tant que partisans de la révolution mondiale et de la communauté humaine. Ils en appelaient à la France, à son gouvernement qui ne devrait rien faire, dévoilant par là même une absence de puissance, de souveraineté. Si on regarde la position de la France en mars 2003, on peut dire qu'elle répond enfin positivement à Badiou et à ses semblables ! D'autres, comme A.Brossat (66) ont énoncé que l'intervention de l'OTAN est venue troubler la posture que constitue la perception indistincte du malheur général du monde et l'absence de forces de révolte qui en résulterait inéluctablement. On peut supposer qu'il fait allusion à la dureté que les révolutionnaires professionnels doivent cultiver afin de se forger la carapace qui permet de «tenir» au milieu des événements défavorables, qui permet de justifier de son détachement par la référence aux principes. Sûrement, mais pour cela faut-il en appeler essentiellement à l'indignation ? Et fallait-il alors, en appeler à l'OTAN et aux grandes puissances qui sont pourtant à l'origine du désastre du monde et dans la même optique en appeler aujourd'hui à l'ONU ?
Les limites du mouvement anti-guerre
Le mouvement anti-guerre actuel s'inscrit dans le cadre déterminé par ces transformations du capital. Dans la nouvelle unité du processus guerre-paix, ce mouvement représente le pôle pacifiste et les États-Unis le pôle guerrier. Cela lui fixe immédiatement ses limites.
1 — En 1991, pratiquement tous les États condamnent le régime irakien, ce qui donne au mouvement anti-guerre d'alors une certaine force. En effet celui-ci n'est pas exclusivement pacifiste, il peut encore manier la rhétorique de la guerre de classe ou de la lutte contre l'État, puisque son État est engagé dans la guerre. Toutefois on y trouve encore des reliquats anti-impérialistes de la période des années 60-70 qui font que l'invasion irakienne du Koweït est passée sous silence, tout comme le caractère répressif du régime baasiste, comme autrefois l'étaient les agressions soviétiques contre les États de son aire d'influence. Seule la guerre des États-Unis était considérée comme impérialiste (67).
L'intervention alliée n'est pas perçue dans sa spécificité : celle d'une expédition punitive contre un gendarme régional qui a outrepassé sa mission, mais aussi opération de sécurisation et de pacification des zones kurdes et chiites en ébullition que l'Irak et les États-Unis doivent conjointement assurer. Cela passe par le maintien d'un régime fort. Saddam reste au pouvoir mais sous contrôle.
Un peu plus de 10 ans plus tard, presque tous les États ont pris position contre une nouvelle intervention ou ont adopté des positions de neutralité prudente ce qui limite la marge de manœuvre du mouvement anti-guerre. Par exemple dans un pays comme la France, la lutte contre la guerre et lutte contre l'État se trouvent dissociées lorsque son propre État se prononce contre la guerre. Il s'établit alors une sorte d'unanimisme national qui ratisse large, du Parti Socialiste aux prolétaires des banlieues et jusqu'aux sans-papiers. Chirac réalise ainsi une opération exemplaire de sécurisation, plus efficace que toutes les mesures répressives de Sarkozy. Il n'est plus nécessaire de condamner les brûleurs et conspueurs du drapeau français puisque toutes et tous peuvent se sentir désormais «fiers d'être français».
2 — Ce mouvement s'enferme dans une position qui, implicitement, souhaite la défaite militaire des États-Unis tout en revendiquant explicitement la fin des souffrances du peuple irakien. Il ne comprend pas l'unité du processus d'intégration guerre-paix qui pourtant apparaît bien dans cette souffrance qui elle, est continue depuis plusieurs décennies. En toute rationalité humaniste, le mouvement anti-guerre devrait souhaiter la défaite la plus rapide possible du régime baasiste.
En dehors de son double langage qui en dit long sur l'incapacité du mouvement à définir une position politique, il reste suspendu aux réactions aléatoires du peuple irakien : si celui-ci accueille les Américains en sauveurs, une fois de plus un peuple dans l'histoire aura failli, et le mouvement s'en trouvera en porte à faux ; s'il se rallie au régime par patriotisme et antiaméricanisme, le mouvement anti-guerre deviendra alors plus ouvertement pro-Saddam (68). Seule une situation où une masse importante d'irakiens se soulèverait sans allégeance aux forces américaines, permettrait de valider le «ni Bush ni Saddam» des libertaires et de certains lycéens, slogan déjà bien minoritaire dans les manifestations. Nous ne trancherons d'ailleurs pas la question de savoir si les prolétaires chiites du sud de l'Irak travaillant pour les compagnies pétrolières et les prolétaires «lumpenisés» des quartiers pauvres de Bagdad se soulèveraient en tant que prolétaires ou en tant que khomeynistes.
3 — La diversité du mouvement anti-guerre ne doit pas faire oublier que la plupart de ses composantes sont ramenées à un pacifisme bien tempéré et finalement «désarmé». Ce pacifisme ne peut plus se référer aux puissants mouvements pacifistes des années 30, ni même au mouvement contre la guerre du Vietnam, puisqu'il n'est plus confronté à la guerre, mais à l'unité du procès guerre-paix. Ainsi la position anti-militariste, forme traditionnellement extrême de la position pacifiste, se trouve maintenant court-circuitée par la fin des armées de conscription dans les pays dominants. De la même manière le «défaitisme révolutionnaire» et son hypothèse d'un retournement de la guerre capitaliste en guerre sociale révolutionnaire s'en trouve invalidée.
Affirmer un au-delà de la guerre et de la paix implique une rupture avec trois formes d'opposition à la guerre ; le pacifisme historique qui pose la guerre comme l'opposé de la paix ; le pacifisme anti-impérialiste qui implicitement ou explicitement choisit un camp contre un autre, et la lutte contre la guerre pour préparer la révolution sociale.
Ces positions font d'un événement historique, la guerre, au même titre qu'une grande crise économique, le point de départ d'un mouvement général de contestation de l'ordre établi. La dissolution d'un tel type d'événements (guerre ou crise) dans un continuum de restructuration et dans l'unité du procès guerre-paix, nous renvoie à la dure réalité des luttes quotidiennes contre le capital.
Ce qui est sûr, c'est qu'il faut ranger au placard aussi bien les slogans pacifistes que ceux sur la guerre sociale. «Non aux slogans, non aux recettes» disions-nous déjà en 1991. Et nous pourrions rajouter aussi aujourd'hui non à un activisme sans principe qui cherche à compenser dans un radicalisme de façade l'absence de toute autre perspective que celle des jeux de pouvoir des États. Si on pouvait donc regarder sans antipathie les mouvements qui visaient à retarder l'acheminement de matériels US à l'intérieur de l'Europe, il faut reconnaître que ces modes d'actions se situent sur le même terrain que la décision turque de ne pas permettre de déploiement des GI's sur son territoire…mais avec un résultat moins efficace. Il n'aurait plus manqué que la France et l'Allemagne empêchent le survol de leurs territoires par les B 52 et on aurait pu tous danser en rond en se serrant la main ! Quand tous les États prennent position contre une nouvelle intervention ou ont adopté des positions de neutralité prudente cela ne peut que limiter la marge de manœuvre du mouvement anti-guerre. Ainsi, dans un pays comme la France dont l'État s'est prononcé contre la guerre, lutte contre la guerre et lutte contre l'État se trouvent dès lors dissociées et les anti-étatistes en viennent à soutenir le consensus gaucho-chiraquien
Notre position n'ouvre certes pas de perspective, mais au moins n'encouragerons-nous pas une nouvelle dénégation de la réalité. Il ne s'agit certes pas de se réfugier dans l'hypercritique et la pratique du retrait, mais il faut prendre acte des conditions actuelles de la situation. Là encore, c'est un bilan qui s'impose et nous ne pourrons le mener tout seul.
Temps critiques, avril 2003
Notes 1 Karl Korsch : Marxisme et contre-révolution. Seuil, page 224.
2 L. Trotsky : Terrorisme et révolution. Bourgois. coll 10/18.
3 Pour le jeune Hegel, les contradictions d'ordre économique ne peuvent être surmontées que par l'unité de la Nation qui elle-même est produite par l'état de guerre.
4 K.Korsch, op. cit, page 229.
5 Sur ces divergences, on peut renvoyer à Bilan, recueil de textes de l'époque issus de la revue du même nom. Bourgois, coll. 10/18 et au livre de H. Chazé : Chroniques de la révolution espagnole. Spartacus, 1979.
6 Ce que disait Marx : «Les formes nouvelles de la production matérielle se développent par la guerre avant de se développer dans la production du temps de paix» (cité de façon acritique par Korsch, p. 230) se voit inversé.
7 K.Korsch, op.cit. page 135.
8 Appel signé de Thomas Mann, Lewis Mumford, etc., cité par A. Glucksmann dans Le discours de la guerre, p. 13. L'Herne. 1968.
9 Selon Hegel, dans La Raison dans l'Histoire, la Révolution introduit l'homme moderne dans un ordre qui lui apparaît comme définitif et le souvenir de la Terreur engendre l'organisation dissuasive du monde qui fait la force des États. Mais cette force n'est pas que policière et militaire, elle est aussi processus de rationalisation du monde, préparation à son gouvernement universel et prélude à l'avènement de l'empire de la Raison. Cet empire de la raison correspond le plus souvent à une «ruse de la raison» qui fait que c'est par des intérêts individuels, essentiellement égoïstes que vont se répandre les conditions de la modernité et d'une rationalité abstraite qui s'incarne dans l'État. A cet égard, Hegel voyait un bon exemple de cette ruse de la raison dans l'entreprise napoléonienne. De là à dire que Bush est son pendant moderne, il n'y a qu'un pas que nous ne franchirons pas. En effet, à l'époque napoléonienne, la «progressivité» de l'expansionnisme révolutionnaire pouvait encore se soutenir dans l'optique du développement de nouveaux régimes bourgeois aptes à mettre en place des marchés nationaux et un capital national avec développement de la classe ouvrière et de la démocratie politique. Il n'en est rien aujourd'hui : la démocratisation de l'Irak est un leurre car aucun capital national ne se développera plus sur place. Les richesses locales seront immédiatement capitalisées dans le cadre du cycle mondial d'accumulation et de valorisation. C'est sur cette impossibilité que l'État irakien va éclater entre l'autonomisme kurde et le communautarisme chiite.
10 «La coexistence pacifique n'est pas simplement l'absence d'une guerre, ce n'est pas non plus une trêve provisoire et précaire entre deux guerres ; c'est la coexistence de deux systèmes sociaux opposés, basée sur le refus mutuel d'employer la guerre comme moyen de régler les différends entre États» (lettre du CC du PCUS du 14/07/1963), ce que Krouchtchev a aussi développé au XXII° congrès du PCUS. Cette position sera traitée de «fétichisme du nucléaire» par les dirigeants chinois : «Aux yeux des dirigeants soviétiques, au siècle nucléaire où nous vivons, il ne s'agit que de survivre, le but n'existe pas...» (Déclaration du 1/09/63, citée par Glucksmann). La théorie de la décision s'oppose à la théorie de la dissuasion ce qui, pour les Chinois, est une autre façon de maintenir la politique au poste de commande.
11 Cf. Glucksmann, op. cit. p. 278 à 283.
12 Tout en participant aux bombardements contre la révolte des Huks.
13 Ne peut-on pas dire aussi que ce fut la stratégie employée par Staline depuis le traité de paix germano-soviétique jusqu'à la bataille de Stalingrad, alors que les Allemands d'un côté et les Japonais de l'autre se sont laissés griser par des stratégies offensives aventureuses à moyen terme ?
14 C'est ce qui semble présider aux relations diplomatiques actuelles des américains avec la Corée du nord. Celle-ci ne serait qu'une petite URSS, survivance des anciens temps et non un «État-voyou» tel l'Irak. Cette «riposte illimitée» caractérise une stratégie anti-terroriste face à un ennemi diffus, si ce n'est invisible. C'est d'une certaine façon ce qui a déterminé l'action de Bush junior à partir du 11 septembre.
15 Entretien avec A. Louise Strong, Août 1946. Œuvres choisies. Éditions de Pékin.1962, tome IV, p. 101.
16 Clausewitz : De la guerre. Minuit, p. 229.
17 Serge Bricianer, dans sa présentation de Marxisme et contre révolution, signale que cette position initiale de Korsch sera développée dans les années 60 par R. Dutschke qui définit un néo-impérialisme en ce sens qu'il ne revêt plus en tout premier lieu, contrairement à la forme impérialiste classique, un caractère économique.
18 Cf. les analyses de Schumpeter et Wallerstein sur ce sujet.
19 La doctrine Monroë qui fonde l'abstention des États-Unis dans les conflits européens sur la non ingérence de l'Europe en Amérique, est loin d'être absente d'ambiguïté puisqu'elle considère que la sécurité des États-Unis s'étend aux pays de sa proximité. Mais par rapport à notre exemple de l'Angleterre coloniale en Irak, on voit toute la différence avec la stratégie américaine. La Grande Bretagne est une île ouverte vers les conquêtes extérieures, les États-Unis sont un pays tourné vers "son" continent.
Ce que les Anglais ne pouvaient déjà plus faire au début des années 30 (alors qu'ils savaient le faire), les Américains ne risquent pas de le faire aujourd'hui alors qu'en plus ils ne savent pas le faire. Même quand ils "occupent" comme en Allemagne, ils n'administrent pas!
20 Voir les articles de Philippe Guillaume sur la guerre dans les numéros 3 et 4 de leur revue. Aujourd'hui cette position perdure, le sectarisme en plus, dans certains courants de l'ultra-gauche, tel le «Courant Communiste International». Ce dernier se rattache lui-même à la «Gauche Communiste de France» qui dans l'après-guerre théorisait la décadence du capitalisme et le caractère permanent qu'y prenait la guerre. Plus «radical» le «CCI» voit dans la guerre mondiale la seule solution capitaliste à la crise ! A l'inverse, une partie de la «Gauche italienne» refusa l'aspect inéluctable de la guerre (Battaglia Communista d'O. Damen) ou la possibilité d'une offensive de l'URSS. Ainsi, pour Bordiga, l'URSS n'offrait pas de modèle alternatif et il voyait plutôt la reprise des hostilités quand le Japon ou l'Allemagne retrouveraient leur puissance. Sans avoir complètement tort, il restait néanmoins dans le cadre d'analyse du «CME» et non dans celui d'une globalisation qui limite l'autonomie de ces deux puissances comme le rappelle la crise asiatique (et on ne parle pas de leur démilitarisation !).
21 Pierre Souyri : La dynamique du capitalisme au XXe siècle. Payot. Dans Socialisme ou Barbarie, Souyri signait Pierre Brune.
22 «Le monde du capitalisme monopoliste et impérialiste est un monde qui est constitutivement voué à produire une fragmentation du marché mondial, un recul des échanges internationaux et une division de l'univers en blocs qui tendent à glisser vers l'autarcie et ne peuvent durablement coexister dans la paix». op. cit.p.63.
23 Qui constituait pour Kautsky la seule possibilité d'un capitalisme débarrassé de la guerre.
24 Le projet franco-allemand d'un exécutif fort vient d'être balayé par la majorité des pays de l'Union.
25 Kant s'illusionnait sur la capacité des citoyens à intervenir dans la décision de faire ou non la guerre. Il est vrai qu'il avait à l'époque sous les yeux l'image des guerres révolutionnaires américaine et française. Or dans les nouvelles formes d'intervention de police, un État peut bien intervenir contre la presque totalité de sa population puisque celle-ci n'est pas directement engagée (cf. la position de T. Blair). Cela rend aussi obsolète la lutte anti-militariste. Les militaires sont des «professionnels» de la guerre et les morts sont des accidentés du travail !
26 La situation actuelle de Europe est très significative : déjà au moment de l'intervention au Kosovo elle s'était trouvée «désarmée» et maintenant son élargissement continu noie toute volonté politique commune face à une éventuelle opération en Irak. Il y a dix ans, l'Europe se proposait de construire son identité militaire propre, aujourd'hui, elle en est réduite à retenir les États-Unis dans l'Otan sans se lier complètement les mains.
27 Sur cette question et les confusions qui en découlent, cf. notre note critique de l'ouvrage d'Hardt et Negri dans le n°13 ( hiver 2003) de la revue Temps critiques.
28 Éd. "Trop loin", correspondance : AREDHIS. BP 20306. 60203. Compiègne Cedex.
29 La plus grande critique qui puisse être faîte au livre Empire de Negri et Hardt, c'est justement de considérer cela comme un advenu.
30 Avec sa participation aux opérations dans le Golfe en 1991 la France a fait passer sa propre politique moyen-orientale, traditionnellement pro-irakienne après son alliance fondamentale avec les États-Unis. La démission du ministre des armées de l'époque, Chevènement, indique que cela ne s'est pas fait sans grincements de dents. Si aujourd'hui tout le monde est sur les positions de Chevènement (Chirac président de tous les Français en tête), c'est que le gouvernement actuel des États-Unis ne peut symboliser la «nouvelle gouvernance mondiale» (on ne dit plus «nouvel ordre mondial») que recherchent les puissances dominantes.
31 S'il y a une raison que ressurgisse une guerre de type classique, c'est bien sur cette contradiction qu'elle pourrait éclater.
32 Ce messianisme qui viendrait prendre la place laissée vacante par le messianisme révolutionnaire («l'ennemi de classe» est introuvable) est fortifié par l'existence d'un messianisme islamique lequel se veut à la fois antagonique au développement du capital et son concurrent dans la visée d'un universel despotique.
33 Il ne faut pas oublier que la compagnie de la famille Bush, Arbusto Oil, a elle-même fait faillite !
34 Le Monde Diplomatique, avril 2003 : «Vérité et mensonges sur l'enjeu pétrolier» par Yayia Sadowsky, p. 18 et 19.
35 Dans La dictature en 1921 et Théologie politique en 1922.
36 Le groupe palestinien d'Abou Nidal en fournit un exemple.
37 De façon anecdotique il est intéressant de relever l'évolution d'Oriana Fallaci qui de gruppie du colonel Khadafi se transforme en grande prêtresse du combat antiterroriste et anti-islamiste.
38 Sur cette question, on se reportera aux n°12 et 13 de la revue Temps critiques.
39 La guerre civile espagnole de 1936 a peut être constitué la première forme moderne de ce type de guerres dans lesquelles les civils tués sont plus nombreux que les militaires et sont le plus souvent tués par d'autres civils. Vengeances, représailles, exterminations sont alors le lot quotidien. C'est la distinction même entre civils et militaires qui s'efface et on sait avec quelle force les Républicains essayèrent de redonner un caractère public et étatique à cette guerre, ce qui la transforma, à leur corps défendant, en une prémisse de la Seconde Guerre mondiale.
40 «Les États-Unis sont le premier État proto-mondial d'un Empire universel» dit W. Pfaff dans International Herald Tribune du 07/01/02.
41 Théo Cosme : Moyen-Orient 1945-2002 : l'histoire d'une lutte de classes. Ed. Senonevero.
42 Comme le pense le groupe Trop loin dans sa lettre n°1 intitulée "Septembre gris".
43 Cf. notre texte De la valeur sans le travail à la guerre sans soldats,inédit pour le moment et uniquement disponible sur le site. Il sera repris dans le vol 3 de l'anthologie deTemps Critiques autour de la guerre dont la parution est prévue à l'été 2003.
44 Cf. La révolution et l'État de P. Persichetti et O. Scalzone. Dagorno :«Urgence sans fin» dans laquelle «l'exception est la règle».
45 Par exemple dans le n°1 de la revue Interventions consacrée à l'Italie (nov.2002).
46 Les partis politiques sont en déclin parce qu'ils ne représentent plus rien. Ils ne rivalisent plus pour assumer la représentation de classes devenues évanescentes, mais pour se faire directement porte-parole des diverses fractions du capital.
47 Op. cit. État d'exception qu'on peut faire remonter à la fin des années 60 avec le début de la «stratégie de la tension», qui a depuis connu des perfectionnements légaux . En réalité un «modèle» devenu exportable comme le montrent les derniers textes ou projets législatifs français (loi de gauche du 15/10/2001 sur le témoignage anonyme; extension de la même loi le 04/08/2002 par la droite et généralisation de la loi sur les repentis jusqu'à là réservée aux trafiquants.)
48 Cf. l'article : «L'institution résorbée» de J. Guigou dans le n°12 (hiver 2001) de la revue Temps critiques et d'une manière générale l'ensemble du n°13 ( hiver 2003) de cette revue.
49 Source : Le Monde du 31/01/2003 : «Des généraux américains fort peu bellicistes», page 15.
50 Le «cas» Sofri provient de son entêtement à se proclamer innocent, mais il ne contredit pas notre analyse puisque Sofri renie tout ce qui n'était pas démocratique dans le mouvement et qui ne pouvait conduire qu'à la dictature si jamais le mouvement avait vaincu (cf. ses affirmations d'octobre 2002, faîtes du fond de sa prison à D. Mermet pour son émission sur France-inter).
51 C'est ce qu'a déclaré la magistrate italienne Plastina qui était chargée d'instruire l'enquête préliminaire sur les arrestations de Cosenza en rapport avec les événements de Gênes. La nouvelle loi Perben sur la procédure dite de comparution sur «reconnaissance préalable de culpabilité» va dans le même sens.
52 Si toute guerre est maintenant opération de police de la part de «l'Empire», alors toute guerre prend la forme de la guerre civile.
53 Information fournit par la lettre n°10-11 de la revue Le Crépuscule du XX°siècle.
54 Que ce soit dans les opérations internes à un territoire ou dans les opérations internationales, la bavure devient non pas un élément regrettable, un «dommage collatéral», mais la forme même de l'intervention quand l'ennemi n'est plus discernable clairement.
55 Cf. l'article de D. Albrespy dans le n°3 ( printemps 1991) de Temps critiques.
56 Dans Fragile prospérité, fragile paix sociale. Notes sur les États-Unis. Publication de la revue Échanges.
57 Bruit répandu à partir d'une information sur les implications de la CIA avec les «contras» antisandinistes en Californie et le commerce du crack auquel ils se livraient.
58 Il est vrai que dans certains pays ou pour certaines personnes, le fait d'être juif doit sûrement apparaître en surimpression et clignoter au signal !
59 David Baran dans Fin de règne à Bagdad (février 2003).
60 Curtis Price donne les exemples, pour l'Amérique, de la New Left revue et de Perry Anderson qui s'épanchent sur une puissance absolue du capital alors que tout ce qui se passe est le signe de sa faiblesse relative.
61 Cf. La brochure du même nom, hors série de Temps critiques parue en novembre 2002. Consultable sur le site de la revue.
62 Pour des développements sur cette question on se reportera à notre supplément au n°3 de Temps critiques, intitulé : «Quelques points décisifs révélés par la dernière guerre» (L'impliqué, juin 1991) et qui sera reproduit dans un vol III de l'anthologie de nos textes autour de la guerre, avec de nombreux inédits; publication prévue aux éditions L'Harmattan, courant 2003.
63 Pour nous, il n'y a pas de commune mesure entre d'un côté l'intervention soviétique en Afghanistan, encore mâtinée d'impérialisme et qui relève d'une stratégie de contre-containment et de l'autre l'intervention russe en Tchétchénie qui relève de l'opération de police.
64 Socialisme ou Barbarie n°3, cité p.15 de «10+1 questions sur la guerre de l'OTAN contre la Serbie» de G. Dauvé de la revue Trop loin.
65 Cf. De la valeur sans le travail à la guerre sans soldats.
66 Libération du 22/04/99.
67 Cela perdure de façon marginale avec l'oubli, par les manifestants, de l'opération menée par les Russes en Tchètchénie.
68 On en a visiblement une tendance dans cette composante du mouvement qui dans ses slogans de «Busharon assassin» oublie volontairement Saddam en route et dans la plus grande tradition anti-impérialiste, choisit un camp contre un autre (Saddam contre Bush, Arafat contre Sharon).
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