Murray Bookchin
Commentaires sur
"l'écologie sociale profonde"
de John Clark
Depuis un certain temps, les textes de John Clark s'en prennent à l'écologie sociale et brouillent les divergences profondes entre ces deux tendances, à un moment où il serait prioritaire de les distinguer clairement. Le point de vue qu'il défend est mystique, voire, d'un point de vue écologiste social et anarchiste, réactionnaire. [...]Après avoir fait endosser à l'écologie sociale sa version taoïste de l'écologie, John Clark a publié récemment des textes qui dénaturent maladroitement des concepts chipés à l'écologie sociale et à des mouvements anarchistes historiques sérieux (je tremble en imaginant ce que de vieux camarades anarchistes que j'ai connus, comme Gaston Leval ou José Peirats, auraient pensé de sa version de la notion de " groupe d'affinité "). [...] Clark a clairement lancé sa critique contre le municipalisme libertaire sur la place publique afin de faire obstacle aux tentatives des écologistes sociaux de construire un mouvement avec lequel il est en désaccord. Il a ouvertement exprimé ce désaccord dans sa propre revue, le Delta Greens Quarterly : " Nous avons plus besoin d'une révolution spirituelle que d'une plate-forme politique, et d'une communauté régénérée que d'un mouvement politique. " [...]
L'élément central dans le conflit entre Clark et moi est son objection au municipalisme libertaire, une notion que je défends depuis longtemps comme constitutive de la politique de l'écologie sociale, comme un effort révolutionnaire où l'on donne à la liberté une forme institutionnelle dans des assemblées publiques habilitées à prendre des décisions. Il faut pour cela que des libertaires de gauche se portent candidats au niveau local ou municipal et qu'ils réclament la division des communes en quartiers où puissent être créées des assemblées populaires qui nous amènent à participer pleinement et directement à la vie politique. Une fois qu'elles se seront démocratisées, les communes se confédéreront en pouvoir parallèle pour s'opposer à l'État-nation et pour finalement se passer de lui et des forces économiques qui l'étayent. Ainsi, le municipalisme libertaire est à la fois un objectif historique et un moyen cohérent pour arriver à la " Commune des communes " révolutionnaire.Le municipalisme libertaire ou confédéral est avant tout une politique, qui cherche à créer une sphère démocratique vivante. Dans mon livre Urbanization without cities et ailleurs, j'ai opéré des distinctions délicates mais cruciales entre trois domaines de la société : le social, le politique et l'étatique. Ce que les gens font chez eux, leurs liens d'amitié, leur mode de vie communal, la manière dont ils gagnent leur vie, leurs habitudes sexuelles, leur consommation culturelle et le bonheur qu'ils vivent au sommet des montagnes - toutes ces activités personnelles et matériellement nécessaires appartiennent à ce que je nomme la sphère sociale de la vie. Les familles, les amis, les modes de vie en commun font partie du domaine social. Hors des questions ressortissant des droits de l'homme, personne ne saurait juger des choix sexuels des adultes consentants, de leurs hobbies, du type d'amis qu'ils se choisissent, de leurs pratiques mystiques.
Tous les aspects de la vie sont liés les uns aux autres, mais aucun de ces aspects sociaux de la vie humaine n'appartient à proprement parler à la sphère publique, que je définis explicitement comme politique, au sens grec. En créant une nouvelle politique fondée sur l'écologie sociale, nous ne nous occupons que de ce que les gens font dans la sphère publique ou politique, et non de ce qu'ils font dans leurs chambres à coucher, dans leurs salons ou dans leurs caves.
Clark, pour sa part, affirme aller au-delà du domaine politique et s'efforce de faire, des institutions coopératives extérieures à la sphère politique (qui selon moi appartiennent au domaine social et non au domaine politique), des éléments centraux du changement social tel qu'il le conçoit. " Les programmes politiques [rien que ça !] doivent se situer dans le contexte du développement d'une culture communautaire écologique forte et multiple ", écrit-il - et en vérité il s'agit d'une " culture [et non d'une politique] de coopératives de producteurs, de coopératives de consommateurs, de terres collectives et d'autres formes, plus limitées, de coopératives ", un peu comme " le système de Mondragon 1, qui n'est certes pas révolutionnaire mais qui est parvenu à des résultats importants en instituant des formes de production plus coopératives et démocratiques ". En fait, Clark se dispense d'opérer une distinction entre politique et social. Il va jusqu'à inclure le lieu de travail - plein de " chefs, de collègues et de technologies " - dans la sphère publique, éparpillant ainsi le concept de la sphère publique politique comme paille au vent.
C'est la raison pour laquelle l'accusation de Clark, selon laquelle je donne la priorité à la municipalité sur la famille ou d'autres formes de vie domestique, m'irrite. Il suffit d'un peu de perspective historique pour voir que c'est précisément à la municipalité que la plupart des individus ont directement affaire, dès qu'ils délaissent le domaine social pour entrer dans la sphère publique. Il ne fait pas de doute que la municipalité est le lieu où se passe généralement une grande partie de la vie sociale, école, travail, loisirs ou plaisirs simples comme la promenade, la bicyclette ou les sports, ce qui n'efface pas son caractère distinct de sphère unique de la vie.
Mais Clark confond tout à fait les satisfactions privées des gens - et donc leurs besoins, leurs responsabilités et leurs devoirs personnels - avec la sphère politique publique. Il écrit même ces mots étonnants sur leurs rapports : " Des millions d'individus dans la société moderne ont des rapports directs avec les mass média par l'entremise de leurs postes de télévision, de leurs radios, des journaux et des revues, avant d'aller au travail et d'y avoir des relations avec leurs chefs, leurs collègues et la technologie ; après quoi ils rentrent à la maison subir le bombardement des médias. "
Cette réduction du domaine historique-civilisé induit par la ville en " individus qui ont des rapports directs avec les mass média par l'entremise de leurs postes de télévision ", etc., n'est pas sans une certaine splendeur, dans sa mise au même niveau des " relations " avec les mass média et de celles que des citoyens libres ou libérés peuvent entretenir dans les domaines civiques ou politiques.
La démocratie même n'est pas protégée d'une dissolution dans le privé et le personnel.
" Il serait erroné, nous prévient Clark, d'associer la démocratie avec une forme de prise de décision. " Car " l'expression suprême [!] de la démocratie est la création d'un système de valeurs démocratique dans une communauté qui soit incarné dans la vie et la pratique sociale de tous. Chaque [!] action, dans chaque [!] domaine de la vie, légifère d'une certaine manière, que cela se fasse par imitation inconsciente ou par l'expression de quelque chose qui n'a jamais existé auparavant. "
La démocratie peut-elle vraiment être réduite aux jeux de mots " surrégionalistes " irresponsables de Clark ? Peut-elle être vulgarisée au point d'inclure ce que nous " légiférons " aux toilettes, voire nos soupirs après l'orgasme, ou les fantasmes à la Walter Mitty 2 qui nous passent par la tête pendant que nous vissons des carburateurs sur une chaîne de montage ? Si Clark peut placer " l'imitation inconsciente " sur le même plan que le discours rationnel, c'est que nous avons rompu non seulement avec la politique, mais aussi avec l'âge adulte et que nous devons renvoyer une avancée historique, la démocratie, dans les limbes de l'enfance.
Un des aspects les plus bizarres de l'essai de Clark vient du fait qu'il tente de saper l'écologie sociale, mes écrits en particulier, dans le but de justifier son oblitération du politique et du social. Il cherche les endroits où j'ai souligné l'importance des coopératives et des efforts contre-culturels, apparemment pour démontrer que j'ai, à un stade antérieur de mes réflexions, considéré les coopératives et les communautés comme des phénomènes essentiellement politiques, plus que culturels ou sociaux, et que le développement de mes idées municipalistes libertaires représente un déni de cette ancienne idée.La plupart des citations extraites de mon Ïuvre sont sorties de leur contexte et donc grossièrement distordues. Pour prendre un exemple, à la deuxième page de son essai, son lecteur apprend que Bookchin, " notamment dans ses Ïuvres des années 1960, exprime son enthousiasme pour diverses approches des changements politiques, économiques et culturels "3. Là-dessus, passant à mon essai The Forms of Freedom (que j'ai écrit en janvier 1968, il y a près de trente ans 4), Clark ajoute un passage où je parle en faveur des " jeunes gens qui renouvellent la vie sociale tout comme ils renouvellent l'espèce humaine " en abandonnant les grandes villes, en fondant des " communautés nucléaires écologiques [alors même que] la ville moderne commence à se flétrir, à se contracter et à disparaître ". Non seulement Clark déforme cette citation en la sortant du contexte de The Forms of Freedom, mais il mélange le politique, l'économique et le culturel comme si, dans l'évolution de ma pensée, le municipalisme confédéral avait à lui seul remplacé cette pluralité d'approches de la vie politique.
Je veux insister dès le départ sur le fait que je n'ai jamais déclaré, même dans les années 1980 et 1990, que le confédéralisme municipal fût un substitut aux multiples dimensions de la vie culturelle, ou privée.The Forms of Freedom, d'où la citation est tirée, est à peu près entièrement dédié à l'éloge des assemblées citoyennes populaires. Ou, oserais-je le dire, à l'éloge du municipalisme libertaire, même si je ne l'appelais pas encore par ce nom. Et donc, dans huit pages de Post-scarcity Anarchism, j'examine pendant quatre pages l'ecclesia athénienne, pendant quatre autres pages les sections révolutionnaires du Paris des années 1790, et plus loin, à nouveau, pendant trois pages les sections et l'ecclesia. J'insiste aussi sur le " fameux problème du pouvoir parallèle " et sur le " danger de l'État potentiel " qui pourrait surgir de toute révolution ; ces thèmes ont été au centre de mes écrits depuis la fin des années 1980.
Le passage de The Forms of Freedom que cite Clark, au sujet des jeunes qui renouvelleront la vie sociale, se trouve dans le dernier paragraphe de ce copieux essai, dont la plus grande part porte explicitement sur les moyens de décentraliser, physiquement, les grandes villes. Clark déforme alors le sens que je donne aux " jeunes qui renouvellent la vie sociale " et minimise mon insistance sur les assemblées populaires, des " sections " de quartier aux nouvelles ecclesiae de type athénien pour la ville entière et aux nouvelles municipalités en tant que bases de la future société libertaire. J'ai parlé de ces thèmes depuis 1950. J'ai tant insisté sur l'importance de la participation aux élections locales dans mon éditorial du dernier numéro, en 1972, d'Anarchos (" Spring offensives and summer vacations "), que Judith Malina 5, avec l'aide d'un imprimeur anarchiste, inséra une critique de l'électoralisme dans le magazine, sans ma permission ni celle des éditeurs (bel exemple de la " moralité " de certains de nos anarchistes si idéalistes...).
Le modus operandi de Clark transparaît derrière chaque citation qu'il empile dans le but de démontrer que j'ai changé d'avis, comme si changer d'avis était répréhensible. Malgré tout, des idées analogues au municipalisme libertaire - dans la grossière paraphrase de Clark, " l'étape finale [au cours de laquelle] la municipalité devient la réalité politique centrale, et l'assemblée municipale l'organe [!] prééminent de la politique démocratique " - sont décrites dans nombre de mes écrits des années 1960 et 70, dans Écologie et pensée révolutionnaire (1965) et dans Self-management and the new technology (1979)6. [...]
Plus alarmante encore est l'élimination par Clark de la spécificité des domaines du politique, du social et de l'étatique, de son remplacement du domaine politique par le domaine personnel, ou, plus précisément, par la dissolution, l'abolition du politique dans le personnel. Il fait absorber les pratiques politiques par les différents styles d'hédonisme et les protestations personnalistes, et la vie des organisations publiques par des communes et des collectifs inertes.
J'insiste : j'approuve les initiatives coopératives - les " révolutions d'arrière-cour " dans les termes du social-démocrate communautariste Harry Boyte - en tant que louable entraînement à l'autogestion populaire. Lorsqu'on en vit dans les années 1970 et 80, dans des quartiers tels que le Lower East Side de New York, elles semblaient dénoter une tendance vers le contrôle local. Toutefois, contrairement à ce que Clark affirme, je n'ai jamais cru qu'elles étaient des solutions de base à nos problèmes politiques, ou des substituts durables à la politique municipaliste. J'ajouterai que, hélas, presque toutes ces initiatives ont échoué, même en tant qu'expériences, et ont disparu des scènes municipales qui les avaient vues émerger, que, reliques moribondes d'une ère balayée par la réaction sociale des années 1990, elles ont stagné, ou qu'elles ont été purement et simplement privatisées, à l'instar des appartements en copropriété de New York ou d'ailleurs.
Un bon nombre d'entre elles sont devenues de prospères entreprises capitalistes. Ainsi que Clark lui-même le concède, des entreprises coopératives peuvent " adopter les principes de la rationalité capitaliste " qu'elles mystifient ensuite avec un " message " éco-capitaliste. Sous le régime social actuel, aucune coopérative de consommateurs, aussi bien intentionnée soit-elle, ne remplacera les supermarchés Grand Union, aucun grand magasin collectif ne damera le pion à WalMart 7. Et il semble que même le système Mondragon soit devenu de plus en plus hiérarchique et tourné vers le profit plutôt que " coopératif et démocratique ". Clark admet qu'" il est vrai que les coopératives n'ont pas complètement [!] transformé la société, et qu'il est peu probable qu'elles le feront bientôt " !
Une part essentielle de l'attaque de Clark se porte contre le concept de citoyenneté, qui est à la base du municipalisme libertaire. Clark applaudit lorsque j'oppose au " citoyen " les " représentations dominantes du moi en tant que calculateur égoïste " et il note que je considère que le citoyen est " l'unité nucléaire de la politique nouvelle ". Mais, de façon caractéristique, il suggère ensuite que mon image a des limites.Hélas, n'est-ce pas le cas de tout le monde ? Mes opinions ne sont pas gravées dans le marbre [...]. Quelle est donc la limitation de ma discussion de la citoyenneté ? Que j'attribue à cette " unité nucléaire " une " forme privilégiée d'auto-identité ".
Cette critique est si plate qu'on ne saurait guère l'attendre que d'un philistin vaniteux : parle-t-on de politique ou d'auto-identité ? Ou, tant qu'on y est d'" images de soi ", selon les termes de Clark un peu plus loin ? Car ces mots, aux significations si variées, sont pour Clark du pareil au même, synonymes d'une vague selfhood qui, dans la réalité, prend de nombreuses formes, selon les circonstances dans lesquelles elle se développe, selon la manière dont elle est exprimée, et selon ce que savent les individus de ce qui constitue leur personnalité.
Certes, les gens ont des " identités " et des " images-de-soi " fort différentes. Il y a des pères et des mères, des enfants et des frères et des sÏurs, des hommes et des femmes, des professeurs et des étudiants, et même des écologistes profonds et des écologistes sociaux (en dépit de la tentative de Clark d'effacer cette dernière différence). Les gens mangent aussi, et boivent, et travaillent, et pensent (enfin, on l'espère), et sont susceptibles de se créer un nombre infini " d'images de soi imaginaires ". Et ils sont en outre des êtres politiques, des citoyens participant aux activités publiques.
Afin de remédier aux limitations de mon concept apparemment étroit de citoyenneté, Clark invite le lecteur à le comparer à sa propre catégorie, bien plus vaste : la "personnité"8, qui nous permet, dit-il, de nous penser en termes " non seulement de citoyens d'une ville ou d'un quartier, mais aussi de citoyens de notre écosystème, de notre biorégion, de notre géorégion, et de la Terre même ". Revigoré par ce charabia écologiste profond, Clark fait l'article à ses lecteurs d'une " politique biorégionale qui élargisse notre vision du politique, en l'associant plus avec les processus de la créativité culturelle écologiquement fondée, et avec un processus mutualiste, coopératif, d'expression de soi, entre communauté humaine et nature ".
La conclusion que Clark tire de cette critique bourrative est la nécessité pour les individus éclairés d'établir à nouveau " des groupes d'affinité, de petites communautés... des processus intérieurement démocratiques de leur propre organisation de soi ".
Bien que Clark affirme être un dialecticien consommé, sa capacité à dissoudre toutes les phases ou moments qui amènent un développement dans l'" Unité " cosmique est ici parfaitement évidente. De fait, il dissout non seulement le politique dans le social et le social dans le personnel, mais le personnel même explose sans prévenir en un cotonneux "citoyen de la Terre ", muni de " compagnons-citoyens " : probablement les ours, les abeilles, les fleuves, les cailloux et les volcans. Si Clark emprunte à un tel degré aux bidouillages écolo-théologiques du Père Thomas Berry 9, je ne comprends pas pourquoi, après avoir réduit la citoyenneté à la " personnité ", il ne nous réduit pas à la "mammiférité"!
En réalité, Clark ne se contente pas de réduire la citoyenneté à la " personnité ", il évapore la personnité à un niveau colossalement " global ". Et afin que nous ne croyions pas que cette fondamentale découverte de la " personnité " ait une autre signification que de constituer les diverses facettes d'un Être ou Dasein quasi heideggerien, il déclare avec exubérance : " Chaque personne verrait la source fondamentale de son identité dans le fait d'être un membre de la communauté humaine ou, peut-être de manière plus écologique, de la communauté terrestre. Et nous serions alors bien loin du municipalisme. "
Sans le moindre doute ! Nous serions en une vision si vague et si vide de la citoyenneté que non seulement le personnel y est devenu le politique, mais que le politique y disparaît complètement dans le personnel, voire dans le cosmique. Il n'est donc pas surprenant que ce soit une " personnité " hautement subjectivisée que Clark transforme en un informe Être dont tout - le politique, le social, le psychologique, le professionnel, l'écologique et l'économique - devient une simple dimension. Ainsi que l'utilise Clark, le mot citoyen devient si élastique, si diffus, si vide, que nous sommes perdus dans " une nuit où toutes les vaches sont noires ", selon un aphorisme rendu célèbre par Hegel. Cette vue aplatie de la réalité humaine ne permet à rien d'être vu en relief, de bénéficier d'une définition philosophique, d'une élaboration, d'une articulation théorique.
Aujourd'hui, le concept de citoyenneté a déjà subi une sérieuse érosion de par la réduction des citoyens en " mandants " de juridictions étatistes ou en " contribuables " finançant les institutions étatistes. Réduire encore la citoyenneté jusqu'à la " personnité " n'est rien moins que réactionnaire.
Il a fallu de longs millénaires à l'Histoire pour créer le concept de citoyen en tant qu'agent compétent et autogéré de la formation démocratique de la politique. Pendant la Révolution française, le terme de citoyen était utilisé précisément afin d'effacer la relégation statutaire des individus en simples sujets des Bourbons. Et les révolutionnaires du siècle dernier - de Marx à Bakounine - utilisaient l'appellation " citoyens " bien avant que " camarades " ne la remplace.
Le réductionnisme de Clark nous " libère " de la nécessité de réfléchir au type d'institutions qu'il faudrait à une société rationnelle et écologique ; au type de politique que nous devrions y pratiquer ; à l'existence même d'une sphère qualitativement unique appelée la civitas, à son histoire et à sa dialectique. Et nous ne serions pas non plus obligés de cultiver un intérêt civique général grâce auquel nous serions à même de distinguer une communauté de, mettons, un groupe d'affinité privatiste, une commune rurale dans un bayou de Louisiane, un sleep-in de La Nouvelle-Orléans, une coopérative de consommateurs, un comité de quartier.
Clark se montre donc incroyablement régressif lorsqu'il réduit avec désinvolture le caractère unique, si riche de signification politique, de citoyenneté à une métaphore hippie de rêveries " surrégionalistes " au sujet de la Terre et de ses habitants. En voulant être "large ", Clark réduit les humains à de simples composants d'un domaine planétaire, à peu près comme l'arrogante définition, par James Lovelock 10, des êtres humains : des "pucerons intelligents " qui parasitent le corps sacré de Gaïa.
La vision en apparence élargie de la citoyenneté selon Clark lui dérobe en fait son crucial contenu politique. Cette citoyenneté devient si englobante, si vide, qu'elle en perd son riche contenu historique. Nous perdons de vue que le citoyen, comme il ou elle devrait être, est l'acmé de la transformation des membres des ethnies tribales dont les sociétés se structuraient autour de faits biologiques tels que la parenté, le sexe ou l'âge, et qu'il ou elle devrait faire partie d'une communauté laïque, rationnelle et compatissante.
La preuve en est qu'une large part de la guerre nationale-socialiste contre le "cosmopolitisme juif " était en réalité une guerre ethnique (völkisch) et nationaliste contre l'idéal que les Lumières avaient du citoyen. Car c'était précisément le " loyal sujet" dépolitisé, osons animalisé, plutôt que le citoyen, que les nazis incorporèrent à leur image raciale du Volk allemand ; l'abjecte créature, entièrement définie par son statut, du très hiérarchique Führerprinzip d'Hitler. Dès que la citoyenneté est vidée de tout contenu par la déflation de sa réalité politique existentielle, ou, tout aussi traîtreusement, par l'expansion de son développement historique en une métaphore "planétaire", nous nous rapprochons de la barbarie que le système capitaliste couve à présent dans les versions heideggériennes de l'écologie.
Ayant dérobé à la citoyenneté sa signification historique et civique, Clark trébuche soudain devant le transcendantal, devant cette " citoyenneté de la Terre " en laquelle il a vaporisé la citoyenneté civique, et retourne à des préoccupations moins échevelées en affirmant que je dégonfle par trop " le rôle des analyses de l'économie de classe ". Cependant qu'il concède que j'insiste " sur des problèmes transclasses tels que l'écologie, le féminisme et le sens de la responsabilité civique envers les quartiers et les communautés ", il se met à nouveau à mélanger des notions essentielles en notant que ces problèmes transclasses " sont en réalité à la fois et au-delà des classes et des problèmes de classe, puisqu'ils ont un caractère général mais aussi une signification spécifique en termes d'économie de classe, sans parler de celles en termes de sexe, d'ethnie, etc. ".Je n'ai pas nécessairement besoin de l'universitaire John Clark pour découvrir que les antagonismes de classe, de sexe et d'ethnies existent, et que, en particulier dans le cas des antagonismes de classe, ils doivent être combattus jusqu'à une conclusion révolutionnaire. J'ai fréquemment reproché à l'écologie profonde le fait qu'elle traite "l'humanité " en catégorie abstraite, sans marquer de différences entre l'exploité et l'exploiteur, entre l'opprimé et l'oppresseur.
[...] Clark n'a jamais, que je sache, critiqué ses nouveaux amis de l'écologie profonde qui se plaignent de " l'humanité " en général et non de ceux de ses membres qui oppressent et dominent et exploitent, et il n'a pas non plus noté que les écologistes profonds parlent de " l'espèce humaine " comme d'une simple catégorie zoologique, dépourvue d'attributs sociaux et de distinctions. Sa tendance, dans The Trumpeter, à glisser sur les incroyables contradictions d'Arne Naess (un anarchiste gandhien qui proclame dans Ecology, community, lifestyle la nécessité d'un État fort et centralisé, et qui trouve une certaine valeur au système indien des castes), sur les malédictions jetées par le Père Berry à l'encontre de l'espèce humaine dans The dream of the earth, sur la régression de David Foreman vers ses précédentes et misanthropiques opinions 11, traduit une servilité intellectuelle on ne peut plus méprisable.
Le fait est que " les gens " que j'invoque, et que Clark critique, n'incluent ni Chase Manhattan Bank, ni General Motors, ni aucune classe d'exploiteurs ou de bandits. Et l'humanité n'est pas non plus une simple espèce biologique, qui, dans les termes du Père Berry, doit être " réinventée " en jetant par-dessus bord aussi bien le caractère unique, même biologiquement, de notre espèce que son histoire sociale, qui est si importante. Les gens auxquels je m'adresse sont une humanité opprimée, et tous doivent, s'ils veulent supprimer ce qui les opprime, tenter de se débarrasser des racines communes de ces oppressions.
Mettons-nous donc d'accord sur ceci que nous ne pouvons pas ignorer les intérêts de classe en les absorbant complètement dans les intérêts transclasses. À notre époque, la différenciation est à ce point gonflée que tout combat partagé doit à présent vaincre non seulement les différences portant sur la classe, le sexe, l'appartenance ethnique " et tant d'autres problèmes ", mais aussi celles basées sur le nationalisme, le fanatisme religieux, ou encore des graduations mineures du statut. Le rôle du mouvement révolutionnaire depuis deux siècles a été d'insister sur ce que l'humanité a en commun, précisément contre les classes dominantes - ce que Marx, même en qualifiant le prolétariat d'hégémoniste, voyait comme une " classe universelle ". Et les images que les gens ont d'eux-mêmes en termes de classes, de sexes, de races, de nationalités et de groupes culturels ne sont pas forcément, d'un point de vue contestataire, rationnelles, généreuses, désirables, ni des preuves d'un niveau élevé de conscience. En principe, étant donné les violentes oscillations de Clark, des hauteurs éthérées de la " citoyenneté terrienne " à la grossière matérialité des membres des classes sociales, il n'y a pas de raison pour que la différence en tant que telle ne nous embourbe et ne nous paralyse pas complètement dans notre particularité, clairement délimitée, de manière très postmoderniste, voire à la Derrida 12.
Les déformations du passé ont été dans une large mesure créées par la fameuse question sociale, et en particulier par l'exploitation par le biais des classes. On aurait fort bien pu, grâce au progrès technologique, y trouver remède ; en clair, nous parlons de sociétés marquées par la pénurie - mais pas seulement par elle. Il faut certes créer une nouvelle sensibilité sociale-écologique, de nouvelles valeurs et de nouveaux rapports, et cela sera accompli, en partie, en surmontant la nécessité économique, de quelque manière que l'on conçoive la nécessité économique. De ce point de vue, Clark ne dit rien de neuf, ou d'étranger à l'écologie sociale.
Toutefois, l'histoire ne laisse rien augurer de bon des mouvements principalement spiritualistes, pour lesquels Clark et ses nouveaux amis de l'écologie profonde montrent tant d'affinité. Ces mouvements ont tenté depuis des milliers d'années de " sauver " l'humanité par l'amour, le partage, et plus fortement encore par la religion, les dieux, les déesses, la magie, l'extase, l'imagination : leur échec se mesure au succès de Windows 95 ou de WalMart.
C'est aujourd'hui, alors que les différences entre les opprimés sont en fait microscopiques, qu'il est important pour un mouvement révolutionnaire de montrer résolument les sources de l'oppression et de montrer à quel point la marchandise les a universalisées - en particulier le capitalisme mondial (un mot qu'on ne lit guère dans l'opuscule de Clark). On ne saurait douter qu'un appel à l'arrêt de l'exploitation économique doive constituer un élément essentiel de tout programme d'écologie sociale, née de la tradition des Lumières et de ses conséquences révolutionnaires.
L'essence de la dialectique - un terme qui tombe, des lèvres de Clark, dans un oubli cosmique - est de toujours chercher ce qui est nouveau dans un développement : en ce qui concerne cette discussion, l'émergence d'un peuple transclasse, constitué par exemple des femmes opprimées, des gens de couleur, et même des classes moyennes, sans oublier les subcultures définies par les préférences sexuelles ou les modes de vie. Renforcer les distinctions (largement créées par l'ordre social existant) au point de réduire les opprimés à " diverses personnes " - voire à une simple " personnité " -, c'est nourrir la mode privatiste actuelle et écarter toute possibilité d'action sociale collective et de changement révolutionnaire.
Étant donné les inclinations taoïstes de Clark, nous ne pouvons nous étonner qu'il rejette comme " prométhéenne " toute intervention dans le monde naturel, toute tentative de " gérer l'avenir du monde ", voire de " se forger soi-même ". En général, les mystiques asiatiques et les quiétistes écologistes profonds dénoncent la figure de Prométhée parce qu'ils s'opposent à quasiment toute intervention humaine dans la nature, et la taxent d'anthropocentrisme, à moins qu'elle n'ait lieu " pour satisfaire les besoins des gens " (tels les ordinateurs ?).Je dois avouer qu'être traité de prométhéen ne me remplit pas de terreur, et moins encore à une époque où ce pieux quiétisme est devenu si commun. Le grand crime de Prométhée contre les déités de l'Olympe a été, non on ne sait quelle manie de " dominer la Nature " (quelle qu'eût pu être d'ailleurs la signification de cette formule pour les Grecs si passionnément opposés à l'hubris), mais sa sympathie envers l'humanité, à laquelle il a donné le feu et les techniques nécessaires à une vie décente. Et n'oublions pas que si Eschyle, le grand tragédien démocratique, mit en relief la figure héroïque de Prométhée, ce fut certes pour son défi aux dieux, mais aussi pour son humanisme.
Selon les dévots du jour, les prométhéens ont péché en imposant la technologie au monde naturel. Derrière toute pensée antiprométhéenne se tient un préjugé que j'analyse dans mon récent ouvrage Re-enchanting Humanity : un arrogant mépris pour l'intervention humaine, surtout sous une forme technologique, dans la nature. Cependant, que cela nous plaise ou non, l'espèce humaine a été poussée par l'évolution biologique, et non par un complot technophile, à arbitrer de manière technologique sa relation avec le monde non humain. Autrement dit, les êtres humains sont biologiquement uniques parce qu'ils disposent d'un système nerveux et d'une anatomie qui leur permet d'intervenir dans la nature et de " gérer " leur avenir - d'innover et non pas seulement, comme font presque toutes les autres formes de vie, de s'adapter à un environnement donné. Les humains sont la seule forme de vie qui, et c'est en grande partie dû à l'évolution, possède un sens rationnel de l'avenir et qui peut penser ses buts. [...]
La présente tendance antitechnologique n'est pas sans hypocrisie. Gary Snyder, le plus connu des poètes de l'écologie profonde, célébra son achat d'un ordinateur personnel sur une page entière de la Whole Earth Review. Les anarchistes de Fifth Estate 13, critiques militants de la technologie et du " système industriel ", ont récemment acheté un ordinateur pour produire leur périodique. Ils ont proclamé que c'était inévitable mais ont toutefois ajouté " qu'on déteste ça ". Comme si de grandes révolutions n'avaient pas été provoquées par la presse à bras ! Ce genre de comédie se répète si souvent qu'on dirait qu'à propos de la technologie, le principal problème de notre époque est non de déterminer si elle est utilisée de manière rationnelle et écologique, mais si elle est intrinsèquement bonne ou mauvaise. [...]
L'écologie sociale implique une politique révolutionnaire. Elle est une tentative de créer un pouvoir parallèle afin de défier l'État-nation et de le remplacer par une confédération de municipalités démocratisées. La situation actuelle n'est pas révolutionnaire, et elle ne l'était pas aux États-Unis dans les années 1960 et 70. [...] Même au plus haut de l'agitation contre-culturelle des années 1960, je n'avais pas d'illusions quant à une éventuelle situation révolutionnaire aux États-Unis. J'écrivais explicitement en 1967 :
" Il n'y a pas de situation révolutionnaire aux États-Unis aujourd'hui. Il n'y a même pas de situation pré-révolutionnaire. "
En dépit de l'euphorie des années 1960, j'ai déclaré très clairement que la Nouvelle Gauche n'était pas près d'obtenir du peuple américain quoi que ce soit d'autre qu'un peu d'attention polie.
Par ailleurs, il n'était pas " psychologiquement naïf " de croire que nous nous trouvions dans une ère révolutionnaire, à long terme, dans les années 1960 et au début des années 1970. Ce n'était pas seulement à gauche qu'on le pensait, mais aussi chez bon nombre de réactionnaires [...]. Nous pourrions bien nous trouver encore dans cet âge révolutionnaire, en ce sens, large, que des changements sociaux imprévisibles se produisent très rapidement.
Ma prétendue croyance en une situation révolutionnaire imminente, note Clark, est "réminiscente des extravagantes prédictions de Bakounine d'une transformation sociale rapide grâce à la transformation de la nature des gens due à l'alchimie de la révolution ". Il est étonnant qu'il nie, semble-t-il, un fait de base des révolutions historiques : tant pendant qu'après ces révolutions, les gens vivent de rapides transformations de leur caractère. Mes propres écrits sur ce sujet sont tout aussi valides aujourd'hui que lorsque je les ai publiés. Il suffit d'étudier 1917 pour voir comment les Russes ont réussi, en quelques jours, à renverser une monarchie tsariste établie depuis des siècles et à créer une culture politique remarquablement vivante (que les bolcheviques détruisirent après et au cours de la guerre civile entre 1918 et 1921). Il est regrettable que les anarchistes russes, au lieu de créer un puissant mouvement politique dans les grandes villes au cours de cette période réellement révolutionnaire, se soient occupés d'activités largement stériles comme l'habitat collectif à Moscou et Petrograd, une culture " communitarienne " qui fut brisée sans difficultés par la Tcheka et un parti communiste tyrannique qui savait ce qu'il voulait. Si Clark nie la transformation par laquelle passent les révolutionnaires, cela soulève de sérieuses questions quant à sa propre acceptation de la possibilité même d'un changement révolutionnaire.
Ses critiques de l'écologie sociale suggèrent d'ailleurs qu'il approuve pour sa part un réformisme de gauche. Dans notre critique en 1991 d'une ébauche de programme pour le Left Green Network14, nous avons eu, à ses yeux, le culot " de reprocher aux Left Greens leur exigence d'une diminution de 95 % du budget du Pentagone et leurs propositions d'un salaire horaire minimum de 10 $, de la semaine de trente heures sans perte de salaire et d'un super-fonds de garantie pour les travailleurs ". Je dois faire remarquer que le Left Green Network, que Howard Hawkins et moi-même avions lancé à la fin des années 1980 dans le but de contrer les Verts américains, largement réformistes et fréquemment mystiques, avait tout d'abord tenté de radicaliser le mouvement Vert tel qu'il était, et de détourner nombre de ses membres de la tentation de collaborer avec le Parti démocrate. Le point essentiel du programme originel du Network était le municipalisme libertaire, qui exige un combat sans compromis pour la démocratie directe et une attaque frontale de l'ordre social existant. Par la suite Hawkins, l'auteur de l'ébauche que Janet Biehl et moi critiquâmes, s'efforça de gagner les bonnes grâces d'un assortiment de réformistes, de syndicalistes socialistes et de sociaux-démocrates en dénaturant de plus en plus les idées originelles des Left Greens jusqu'à demander une " démocratisation des Nations unies " et à soutenir des candidats, même au niveau fédéral. L'absurde revendication d'une diminution de 95 % du budget du Pentagone légitimait implicitement l'existence du Pentagone et dénotait un opportunisme politique qu'il fallait résolument combattre.
Avant que Hawkins ne le déforme, le programme Left Green avait été franchement révolutionnaire et avait essayé de faire remarquer que les revendications économiques de gauche, vues comme des fins en soi, ne font que donner un vernis humanitaire au capitalisme. [...] Nous voulions que le Left Green Network affirme clairement son souhait d'un changement social fondamental, et non pas qu'il présente une cacophonie de revendications mélangeant exigences de gauche et opinions libérales.
Dans sa défense du réformisme, Clark observe que, voilà un siècle, " les anarchistes de Chicago qui luttaient pour la semaine de quarante heures n'abandonnaient pas leur but de l'abolition du capitalisme ". Il faut ici parler du rapport entre réformes et révolutions, que Clark divise en deux efforts séparés plutôt que de les voir comme dialectiquement liées. Pour les anarchistes de Chicago, la journée de huit heures n'était pas une simple réforme destinée à rendre l'ordre des choses plus digeste, et la lutte pour l'obtenir n'était pas distincte de leur but, l'insurrection. Au contraire, la revendication des huit heures était avancée dans le but de renforcer ce qui était virtuellement un conflit armé entre un prolétariat de plus en plus militant et une bourgeoisie intraitable. Les anarchistes de Chicago espéraient que la lutte pour la journée de huit heures donnerait naissance à une lutte révolutionnaire, pas à la satisfaction d'une revendication économique syndicale, et encore moins à une coopérative de consommateurs ou une communauté alternative.
Janet et moi-même espérions créer avec le Left Green Network ce qui est à l'évidence absent et nécessaire aujourd'hui : une gauche révolutionnaire, et pas un bouillon de plus "d'améliorations " réformistes et largement personnalistes. Dans le programme de transition que je proposai aux Left Greens, nous avons toujours placé nos revendications d'apparence "réformistes " dans un contexte de changement social fondamental, et nous les avons exprimées en termes d'un développement institutionnel qui opposerait des assemblées populaires à l'État et à l'économie capitaliste.
Aussi admirable que soit la charité, nous ne souhaitions, en dépit de la meilleure volonté du monde, ni approfondir la probité de United Way15 ou des ONG catholiques, ni rehausser la réputation des Nations unies. Dans cette perspective de transition, réclamer une coopérative de consommateurs municipalement contrôlée a une signification tout à fait différente (et, qu'on me permette d'insister, tout à fait politique) que de réclamer une coopérative de consommateurs qui se contente de vendre de la nourriture saine. Hors du contexte du municipalisme libertaire et d'un mouvement politique décidé à réaliser leurs buts municipalistes en tant que pouvoir parallèle contre les entreprises et l'État, les coopératives de consommateurs ne sont guère plus que de bénignes entreprises que le capitalisme et l'État peuvent tolérer sans aucune crainte.
On pourrait croire que la sollicitude de Clark pour le programme réformiste de Hawkins n'est qu'un autre exemple de son goût pour la Gauche tiède s'il ne se tenait " au-dessus de la mêlée ", plein " d'objectivité universitaire ", tout comme dans le conflit entre l'écologie sociale et l'écologie profonde. Si ces remarques lui semblent partisanes, je suis absolument d'accord. Il y a une énorme différence entre essayer d'agrandir les possibilités directement démocratiques qui existent au sein d'un système républicain d'une part, et présenter des revendications typiquement syndicales et social-démocrates destinées à rendre État et capitalisme plus digestes d'autre part. Contrairement à l'affirmation clairement désobligeante de Clark, les revendications que j'offrais dans un programme de transition basé sur des projets contrôlés municipalement, crédits mutuels ou jardins communautaires, étaient destinées à accomplir dans la sphère économique ce que des assemblées populaires et la participation aux élections locales sont destinées à accomplir dans la sphère politique.
Cette notion de transition aurait dû faire comprendre à Clark que je considère une "révolution apocalyptique " comme une possibilité éloignée, une possibilité qui exige tant une éducation que la formation d'un mouvement et la patience de supporter les défaites. Que Clark parle de mes " prédictions irréalistes d'un changement immédiat [similaires à celles] de Bakounine et d'autres anarchistes révolutionnaires du XIXe siècle " (que, à franc parler, j'admire pour leurs vues révolutionnaires) tout en approuvant deux pages plus tôt ma "liste, d'une grande portée, de propositions de transitions " me contraint à penser qu'il ne cherche pas à changer fondamentalement la société par des moyens révolutionnaires.
Les efforts de Clark en vue d'établir comme précondition au municipalisme libertaire la révolution " imminente " - alors même qu'il fait allusion " avec admiration " à mon programme de transition - ne sont rien d'autre qu'une tentative grossière de placer de formidables obstacles structurels sur la route de tout programme et mouvement démocratiques sérieux. Quelle que soit la ferveur avec laquelle il invoque une " culture politique ", il parle fondamentalement d'une sous-culture personnaliste qui, en réalité, manque de tout sens politique et de tout contact avec un vaste public. Que le municipalisme libertaire soit un projet d'entrer dans la sphère publique ; qu'il appelle une présence radicale dans une communauté afin de s'atteler à la question de qui va exercer le pouvoir, de manière vécue ; que ce soit vraiment une culture politique qui cherche à rendre le pouvoir à l'individu et à aiguiser sa sensibilité de citoyen vivant : tout ceci, même sous la forme de concepts, échappe complètement à Clark, perdu dans son cosmos " surrégionaliste ".
[...] Clark objecte que le municipalisme libertaire serait impossible à pratiquer dans les énormes zones urbaines qui existent aujourd'hui. Les milliers d'assemblées en lesquelles, mettons, New York ou Paris devraient être divisées rendraient impossible la prise de décision : " Comment, avec le nombre élevé d'assemblées dans une ville, pourra-t-on déterminer la construction des routes ou la politique générale des transports ? " demande-t-il. [...] Ce jeu avec les chiffres, qui diviserait une grande ville en y apposant mécaniquement une grille, est aveugle au rôle transformateur du confédéralisme municipaliste: il ne trouble pourtant pas Clark lorsqu'il parle de son " vaste réseau " de groupes d'affinité.
Il nous avertit qu'en fait " dans des assemblées de centaines, de milliers ou même potentiellement de dizaines de milliers de membres [!]... il y a un énorme potentiel de manipulation et de quête du pouvoir ". Les " vastes assemblées " en lesquelles il faudrait diviser les grandes villes " seraient sujettes, nous dit-il, au goût de la compétition, à l'égotisme, au cabotinage, à la démagogie, au leadership charismatique, à la constitution de factions, à l'agressivité, à l'obsession procédurière, à la domination par la discussion du fait de minorités manipulatrices, et à la passivité de la majorité ". En revanche " on peut reprocher aux représentants élus ou aux délégués de trahir le peuple lorsqu'ils semblent agir de manière contraire à la volonté ou à l'intérêt de la communauté ". C'est peu dire ! Nous n'avons pas à chercher très loin pour réaliser que " la compétition, l'égotisme, la démagogie, le leadership charismatique " et le reste étaient tout aussi endémiques dans les communes des années 1960 et 70, dans les coopératives alimentaires, dans les divers groupes anarchoïdes (quoique estompés par une patine d'intimité et d'amour), que dans le monde du travail bourgeois, où la manipulation et le pouvoir sont du moins évidents à des millions de personnes. Nous ne devons pas non plus exiger comme critère de démocratie, ainsi que Clark l'implique dans sa discussion de la polis athénienne, que tous les membres d'une communauté libre soient présents aux assemblées. Ces assemblées doivent être ouvertes à tous et, si elles doivent certes encourager tout un chacun à être présent, ce serait faire preuve d'une certaine arrogance, voire d'autoritarisme, que d'exiger que chacun soit présent, quelles que soient ses inclinations, avant de qualifier une assemblée de démocratique. Dans toute l'histoire des démocraties directes, même les salles d'assemblée les plus courues ont bien rarement été remplies. [...]
Imposer, comme Clark, une grille mécanique de division sur de vastes zones métropolitaines et brandir en conséquence l'impossible nombre d'assemblées qui en résulterait n'est que sophisme. Quiconque accepte sérieusement l'approche municipaliste libertaire ne saurait croire que la société telle qu'elle existe et les villes telles qu'elles sont aujourd'hui structurées peuvent être transformées directement en une société démocratique et rationnelle. Ainsi que je l'ai écrit maintes et maintes fois, dans la pratique municipaliste libertaire, on commence, a minima, par tenter d'élargir les libertés locales aux dépens du pouvoir d'État. Et on le fait par l'exemple, par l'éducation, et en pénétrant dans la sphère publique (dans les élections locales ou les assemblées extralégales), où l'on peut faire naître chez les gens ordinaires des idées qui ouvrent la porte à une pratique vécue. En bref, le municipalisme libertaire nécessite une politique vivante dans le monde réel afin de changer en même temps et la société et la conscience publique ; et non un programme de contemplation de nombril, de psychothérapie et de " manifestes surrégionalistes ". Il essaie de forger un mouvement qui entrera en conflit ouvert avec l'État et la bourgeoisie, au lieu de le contourner lâchement en marmonnant un paradoxe taoïste ou deux.
Car, en dépit des goûts de Clark, ses peurs de la passivité d'une assemblée à l'égard des factions et des leaders charismatiques pourraient bien se réaliser si les panacées de Lao-tseu trouvent assez de disciples. S'il y a quelque chose qui peut les provoquer à devenir des citoyens actifs, je crois que ce sera précisément le factionnalisme : le strident combat d'idées né de divergences authentiques, que Clark essaie d'ébarber en commençant par celles du mouvement écologiste.
Le municipalisme libertaire pourrait fort bien commencer, de manière limitée, dans des circonscriptions ou des petites villes, çà et là. Il revendiquerait, si nécessaire par le biais d'assemblées populaires extralégales, plus de démocratie, et des choses de plus de conséquence que les municipalités que François Mitterrand proposait pour chaque arrondissement de Paris 16, cette ville que Clark trouve si rétive à la décentralisation institutionnelle. Mitterrand, plutôt que celui de démocratiser Paris, avait certes le motif plus personnel de diminuer le pouvoir de Jacques Chirac, maire de Paris. L'ironie de cet exemple ne réside bien sûr pas dans les motifs de Mitterrand [...], mais dans le fait que notre si imaginatif " surrégionaliste " fait preuve d'encore moins d'imagination politique qu'un cheval de retour socialiste.
Clark nous prévient que " les avocats de la démocratie directe se sont toujours référés à la polis grecque pour preuve de la faisabilité de leur idéal " en nous rappelant bien sûr "l'exclusion des femmes, des esclaves et des étrangers ", habituelle objection bourgeoise au municipalisme libertaire. Je lui rappellerai pour ma part que les municipalistes libertaires sont aussi des communistes libertaires, qui, à l'évidence, refusent hiérarchie, patriarcat et esclavage. Clark met en garde ses lecteurs : si le comportement agonistique des grands démocrates grecs servait à promouvoir les intérêts supérieurs de la polis, " le fait que le municipalisme libertaire provienne de traditions qui sont des produits [!] de la société patriarcale devrait nous conduire à réfléchir avec soin aux voies possibles par lesquelles la quête compétitive et égoïste du pouvoir pourrait [!] se perpétuer subtilement au sein d'un tel système ". Clark ne nous épargne pas non plus ses regrets que les citoyens athéniens aient parfois suivi des leaders riches, charismatiques, agonistiques, que l'assemblée ait connue des factions, etc. Et cela parce que le municipalisme libertaire proviendrait de traditions qui sont " des produits de la société patriarcale ". Attention!En réalité, la polis grecque n'est ni un modèle ni un idéal, sauf peut-être pour Rousseau, qui admirait fort Sparte. Ce sont certes les institutions démocratiques de la polis athénienne que je décris le plus souvent et qui ont la plus grande importance pour la tradition démocratique. Dans le contexte du municipalisme libertaire, cette importance réside en ce qu'elle nous apporte la preuve qu'un peuple a pu, un certain temps, établir et entretenir, relativement consciemment, une démocratie directe en dépit de l'existence de l'esclavage, du patriarcat, des inégalités économiques et de classe, d'un comportement agonistique, et même de l'impérialisme, qui existait dans tout le monde antique.
Dans une période historique, ce que nous devons chercher, c'est ce qui innove, même si nous en notons les continuités avec les structures sociales passées. Il est ainsi intéressant de constater en notre ère postmoderne que l'Athènes antique et d'autres lieux grecs virent l'émergence non seulement de la démocratie directe mais aussi de la philosophie occidentale, du théâtre, de la théorie politique, des mathématiques, de la science et des logiques analytique et dialectique ; en revanche, je ne pourrais guère dériver d'idées démocratiques de la tradition taoïste chinoise, enracinée dans le quiétisme, dans un credo de résignation et de soumission au pouvoir du roi et des nobles (sans parler de l'exclusion des femmes). Les élites qui étudiaient le Tao te king pouvaient à l'inverse l'utiliser comme un excellent manuel pour domestiquer et manipuler une paysannerie servile. Chacune de ces deux interprétations peut être validée par les différentes traductions anglaises, mais ce dont personne, hormis les aveugles, ne peut douter, c'est que le quiétisme est à la base de tout ce livre.
En fait, hormis les vagues traditions villageoises néolithiques qu'hypostasient Marija Gimbutas, Riane Eisler et Williams Irwin Thompson 17, Clark aura des difficultés à trouver ne serait-ce qu'une tradition qui n'ait pas été plus ou moins patriarcale. Rejeter toutes les sociétés patriarcales en tant que sources d'études institutionnelles signifie abandonner, en sus de la polis athénienne, les communes libres médiévales et leurs confédérations, le mouvement communero espagnol au XVIe siècle, les sections parisiennes révolutionnaires de 1793, la Commune de Paris de 1871, et même les collectivités anarchistes espagnoles de 1936-37. Tous ces développements institutionnels, qu'on se le dise, ont été plus ou moins entachés de valeurs patriarcales. Mais heureusement, nous pouvons encore nous tourner vers les écrits de Hakim Bey ou vers le Surre(gion)alist Manifesto de Max Cafard, alias John Clark. Ou nous pouvons suivre le conseil de Clark et aller vers le biorégionalisme. Il nous révèle que " la politique biorégionaliste élargit notre vision du politique en l'associant plus avec les processus d'une créativité écologiquement enracinée et avec un processus coopératif, mutualiste d'expression de soi entre la communauté humaine et la nature ". Hélas, le biorégionalisme tel qu'exposé par Clark est non seulement une mystification de la première nature (biologique) aux dépens de la seconde nature (sociale et culturelle), qui n'a rien à voir avec l'amélioration de la condition humaine : il suffit de suivre le terrible conflit dans l'ancienne Yougoslavie, qui dévaste des zones qui sont à peu près identiques biorégionalement mais extrêmement dissemblables culturellement, pour constater à quel point les espoirs de Clark quant à sa politique biorégionale sont vides et illusoires.
Je ne fais moi-même que trop l'expérience de l'absurdité du biorégionalisme dans ma propre région 18 où le vaste lac Champlain définit, croirait-on, une biorégion. Mais, sur la rive côté Vermont, une Constitution très populiste permet à chacun de porter les armes (ses racines se trouvent dans la révolution américaine dont les partisans craignaient les armées professionnelles) ; les juges sont humains et éligibles ; on y tolère les subcultures ; les élus ne sont désignés que pour deux ans, alors que dans le reste des États-Unis les mandats sont en général de quatre ans ; et la démocratie locale est vivante. Sur l'autre rive du lac, mais dans la même biorégion, les New-Yorkais vivent sous des lois contrôlant strictement les armes et avec un fort taux de criminalité ; sous un gouvernement de plus en plus autoritaire, avec la peine de mort ; avec une loi qui condamne automatiquement à la prison à vie tout criminel trois fois condamné ; et avec un système d'administration publique et de prise de décision massivement bureaucratique. À chaque fois que je regarde par ma fenêtre, d'où l'État de New York est visible à quelques kilomètres, je suis sidéré par le fait que le Vermont et New York se partagent un vaste lac, c'est-à-dire une biorégion. La tendance, chez ceux des éco-mystiques et des spiritualistes qui se livrent à la physiographie, à dépasser et dévorer d'immenses différences socioculturelles n'est rien moins que stupéfiante.
Clark absorbe la seconde nature dans la première nature, le social dans le biologique, à un degré inférieur encore au degré auquel la sociosphère englobe de nos jours la biosphère, inférieur au degré auquel la première nature a été absorbée dans la seconde nature. Il révèle ainsi son ahurissante négligence de l'importance décisive de la société dans la détermination de l'avenir du monde naturel. Nous ne pouvons plus nous permettre un romantisme naïf de la nature, qui peut se révéler plein de charme pour les esprits juvéniles mais qui a beaucoup contribué au nationalisme bruyant et à l'écofascisme grandissant qui émergent dans le monde occidental.
Dans ce cadre biorégionaliste, l'alternative que Clark offre explicitement au municipalisme libertaire est " un vaste réseau de petits groupes et d'institutions locales dans lesquels... les individus pourraient exprimer les espoirs et leurs idéaux pour la communauté, et... un outil de communication démocratique plein de vie au sein duquel les citoyens échangeraient leurs idées et formeraient les valeurs de la communauté ". On peut immédiatement se poser la question : quelles formes institutionnelles Clark propose-t-il pour la constitution de ce réseau communautaire, hormis les coopératives et les communes ? En réalité, la solution qu'il semble offrir à ma notion " simplifiée " de décision par assemblée populaire est... une " juridiction populaire " !Qu'on me permette d'attirer l'attention du lecteur sur les incongruités de l'exposé de Clark. D'abord simple " communautariste " dont le " sens de la réalité " semble l'empêcher d'abriter tout espoir, imminent ou non, d'un mouvement municipaliste efficace et transformateur, Clark se laisse emporter par l'euphorie à l'idée de ce que son " vaste réseau [de] petits groupes et d'institutions locales " peut accomplir ! Je ne saurais souiller l'exaltante vision de Clark de petits groupes bourgeonnants en lui demandant comment son vaste réseau sera établi et comment ses composants travailleront ensemble, ou s'il jouira de liens plus substantiels qu'un noble " changement de valeurs ", à l'instar de ceux que les plus radicaux des hérétiques chrétiens n'ont pas réussi en plus de mille ans.
Grâce aux " institutions judiciaires " comme il le suggère ? Ou peut-être devrons-nous choisir des " comités de citoyens ", comme il le suggère également, oubliant selon toute apparence qu'il a auparavant gonflé le concept de citoyen en une proportion si cosmique qu'il en a perdu toute dimension civique. Laissons là les circonlocutions universitaires et comprenons ce que l'auteur de The Anarchist Moment réclame réellement : des tribunaux et des conseils, ou, dit plus crûment, des systèmes de représentation.
Il semble donc que, dans la brûlante vision utopique de Clark, des institutions judiciaires et des soviets de facto seront le ciment qui liera ce " vaste réseau de petits groupes et d'institutions ". Mais des règles aussi frêles que des " valeurs " empêcheront-elles les institutions judiciaires de Clark de dégénérer en tribunaux révolutionnaires à la Robespierre ? Et pourquoi ces " comités de citoyens " ne dégénéreraient-ils pas en hiérarchie soviétiste, ainsi que j'en avertis le lecteur de The Forms of Freedom ?
En fait, l'institution qui bénéficie peut-être le plus de la sympathie de Clark est cette "suprême expression de la démocratie : l'idée taoïste du gouvernant plein de sagesse, du gouvernant qui ne gouverne pas, qui ne fait rien et ne revendique rien et qui pourtant accomplit plus que tous ". Un pauvre Terrien vivant dans une vraie ville sur une vraie planète devra sans aucun doute tourbillonner comme un derviche avant de saisir (excusez cette expression prométhéenne) cette suprême et profonde illustration de la sagesse taoïste. La valeur du taoïsme, hors sa nature de cachet calmant pour les paysans asiatiques que les empereurs et seigneurs chinois envoyaient le plus vite possible dans " l'évier de la mort ", est plus que douteuse : le taoïsme, en fait, a été pendant des siècles le soutien du despotisme.
En bref, Clark réussit à dénicher toutes sortes de " dangers potentiels " cachés au sein des institutions de la démocratie directe, mais ne propose que des institutions judiciaires et représentatives qui, historiquement, se sont prêtées à des formes autoritaires de gouvernement. Après avoir commenté en chaire les " dangers potentiels qui grèveraient l'avènement des assemblées de citoyens ", il propose néanmoins des tribunaux et des conseils de citoyens comme solution, et demeure dans une sublime ignorance de la possibilité qu'un "vaste réseau de petits groupes ", ou un système de tribunaux pour juger leur comportement, pourrait dégénérer en un système de tribunaux dictatoriaux. Oui, il y a des dangers potentiels partout et en tout, mais ce sont la raison et une société directement démocratique qui ont le plus de chances de s'y opposer ou de s'en défaire, et non pas des flots de rhétorique contradictoire.
En ce qui concerne la paideia, Clark prétend que je pense que le citoyen tel qu'il existe aujourd'hui possède les éléments culturels et intellectuels nécessaires à la pratique du municipalisme libertaire dans sa forme la plus complète... une forme dont la réalisation est encore à déterminer par des facteurs historiques que nul à présent ne peut prévoir. Clark nous affirme donc que les gens ordinaires tels qu'ils sont à présent pourraient bien se révéler incapables de maintenir une démocratie directe. " Un processus approfondi d'auto-éducation dans les processus de groupes démocratiques serait nécessaire avant que de grands nombres de personnes soient capables de travailler coopérativement dans de grandes assemblées ", écrit-il, résumant mon propre appel à la création d'une sphère publique destinée à enseigner au grand nombre l'art des concessions mutuelles essentielles à la vie politique locale.Bien que conseils, idées, suggestions, voire changements institutionnels et éducatifs pratiques que l'on puisse proposer ne manquent pas, il semble nécessaire de répéter constamment à Clark que le municipalisme libertaire est un processus de transformation, une dialectique, un développement au sein duquel idées, institutions, pratiques et forces historiques doivent interagir sur cette Terre-ci, pas sur sa planète éthérée. Mais Clark nous demande si " le citoyen [dans une assemblée] peut en fait peser intelligemment et utilement [!] les alternatives " que des experts, strictement techniques, lui présenteraient. Plus inquiétant encore, lorsqu'il subodore les " critiques anarchistes des bureaucraties existantes " (je croyais qu'elles concernaient toutes les bureaucraties !), Clark nous dit qu'il " ne semble pas désirable " que les administrateurs soient transparents, totalement sous le contrôle du peuple libre en assemblée libre. Comparant compétence des experts et capacité des citoyens à discuter intelligemment et utilement les alternatives des experts, il ne nous laisse qu'en présence d'assemblées virtuellement impossibles et virtuellement stupides, de corps représentatifs tels que conseils et tribunaux, d'une absence de transparence dans les relations politiques, et, finalement, de la haute probabilité que la société serait mieux gouvernée par les élites et les experts.
Il n'est guère surprenant que Clark juge le slogan " de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins " problématique. Comment, nous demande-t-il, " les capacités et les besoins seront-ils déterminés " ?L'idée essentielle de ce grand slogan révolutionnaire est que, dans une économie communiste d'après la pénurie, les capacités et les nécessités ne sont pas à strictement parler "déterminées ", en d'autres termes sujettes aux calculs bourgeois. Dans une société où l'idée même d'économie a été remplacée par des rapports éthiques (et non productifs), unités de travail, contrats proudhoniens, justice rawlsienne, tout cela perdrait toute signification. La décence, l'humanité fondamentale remplaceraient ces instruments dont l'origine est à chercher dans la hiérarchie, la domination de classe et la pénurie.
Si les peuples " primitifs ", qui vivent dans la pénurie quoi qu'en dise Marshall Sahlins 19, ont pu se baser sur les principes de l'usufruit et du minimum irréductible dans la production et la distribution des biens, une société d'après la pénurie, guidée par la raison, n'aurait certainement pas besoin de contraintes arithmétiques ou contractuelles pour partager, sans se préoccuper de qui obtient quoi et pourquoi, ce qui est nécessaire à la vie. Et puis, si l'humanité réalise une société communiste libertaire, ce seront ceux qui y vivront qui prendront les décisions de production et de distribution, et non pas moi ou Max Cafard.
Lorsque Clark discute ma notion d'une économie municipalisée, une notion qu'il qualifie "d'irrésistible ", il ne peut pas s'empêcher d'ajouter un " toutefois " : une économie municipale " pourrait [!] ne pas être considérée comme l'unique domaine, mais comme l'un des domaines, parmi d'autres, où une transformation de l'économie pourrait commencer. Il est possible d'imaginer un vaste assortiment d'entreprises autogérées, de producteurs individuels et de petits partenariats qui entreraient dans un secteur économique coopératif croissant, qui incorporerait des valeurs sociales écologistes ". Clark suggère qu'une période de transition où l'on permettrait que de petites entreprises conservent des droits de propriété pourrait " continuer à exister à long terme, à côté des formes coopératives de production ".
Ce qui pourrait se produire et ce qu'il est possible d'imaginer n'est pas, hélas, ce qui risque d'arriver si une économie municipalisée coexiste à long terme avec des entreprises essentiellement privées telles que des " producteurs individuels et de petits partenariats". Parce que ces entreprises, formes de propriété privée, doivent échanger des marchandises, elles supposent l'existence d'une économie de marché ; et il est à peu près certain que, si ce type d'économie est " à long terme ", la concurrence forcera même les plus petites entreprises à grandir ou à mourir, à accumuler du capital où à disparaître, à dévorer les entreprises rivales où à être dévorées. Un processus aussi régressif pourrait se produire pendant la phase de transition du municipalisme libertaire et nous devons nous méfier des dangers qu'il présente.
Mais, hélas, tout changement économique et social comporte sa part de risque. Nous pourrions par exemple perdre ! Nous pourrions être supprimés ! Nous pourrions devoir nous livrer à une insurrection futile ! Ou peut-être encore n'aurions-nous pas à le faire.
Ce à quoi je veux en venir est ceci : si nous devons construire un mouvement pour une société rationnelle, et non une congrégation spirituelle à la plus grande gloire du surrégionalisme, le risque ne saurait justifier des compromis qui mèneraient droit à l'échec. Et poser le marché comme une condition à long terme de la vie économique, c'est garantir l'échec. Si l'histoire et les brillantes intuitions de Marx dans le Capital enseignent quelque chose, c'est bien que le " marché à long terme " auquel pense Clark l'emportera à la fin sur ses entreprises privées et communautaristes, et sur ses belles valeurs.
Enfin, Clark objecte au municipalisme libertaire qu'il empêche le libre jeu de l'imagination. " Il est inconcevable, déclare-t-il solennellement, que la pensée créative " puisse trouver place au sein d'assemblées populaires, en particulier dans le domaine, démocratique s'il en est, du dialogue rationnel. Clark suggère que le municipalisme libertaire, en dépit de son insistance sur une paideia, ignore la nécessité d'une nouvelle sensibilité, d'une nouvelle politique, de nouvelles valeurs. Et, pour nous aider, il invoque la notion de " l'imaginaire social " de Castoriadis, sans laquelle, dit-il, " il est impossible de comprendre le pouvoir de la culture dominante sur l'individu ".Aussi attend-on, dévoré d'impatience, des éclaircissements sur cet " imaginaire ", mais Clark ne les donne jamais. En revanche, on nous informe fermement que nous devons procéder "à une rupture imaginaire [!] avec ce qui est, afin de créer des possibilités culturelles nouvelles et libératrices ". Afin de préciser cette stupéfiante transformation millénariste, Clark appelle Hegel à la rescousse pour nous rappeler qu'" une position devient idéaliste [ou simplement] préoccupée par la moralité plutôt que par l'éthique [lorsqu'elle] échoue à confronter les possibilités réelles de pratique ". On est tenté de s'écrier : comme nous allons devoir être réalistes et pratiques ! Mais on est cependant averti que limiter son imagination " à des possibilités qui peuvent facilement ou sûrement se réaliser conduit à un réalisme cynique et exclut de la politique sa nécessaire dimension utopique ".
L'imagination, selon Clark, doit être si ample qu'elle doit inclure " l'inattendu, voire l'impossible " ; rien de moins ! On nous a donc, en vingt pages méticuleuses, soumis à des arguments concernant les aspects pratiques les plus triviaux de la création d'assemblées dans une métropole : comment elles se coordonneront, même dans les problèmes de construction de routes, quelles règles dicteront leur détermination des " capacités " et des " besoins ", comment elles éviteront que les décisions ne soient prises par des comités administratifs, etc., jusqu'à plus soif. Et maintenant on nous invite soudain à accomplir " une rupture imaginaire [voire une rupture apocalyptique...] avec ce qui est ", à imaginer rien de moins que " l'impossible " comme solution à nos problèmes !
En bref, lorsque Clark offre sa solution, il nous avertit de ne pas nous embourber dans ces mêmes détails pratiques qu'il a jetés à la face du municipalisme libertaire pendant tant de pages ! Et il ne faut pas seulement que nous nous envolions dans les bleus royaumes de l'imagination, il faut que nous appelions à la rescousse " l'impossible ".
Clark avertit ses lecteurs que le municipalisme libertaire est susceptible d'être un mouvement marginal, et que construire un tel mouvement pourrait consumer " l'énergie... de militants bien intentionnés [qui tenteraient] de transformer leurs communautés locales... avec un certain succès sur une longue durée ". Clark ne manque pas de culot de demander : "Étant donné la présente condition de la culture politique, étant donné le public réel auquel de tels appels doivent être adressés, étant donné, et ce n'est pas le moindre problème, le système de communication et de savoir auquel sera confrontée toute tentative de persuasion, quelles sont les possibilités réelles d'organiser des groupes et un mouvement sous la bannière du municipalisme libertaire ? " Mais Clark n'est jamais à court de solutions et, ici, c'est " l'imagination sociale " qui s'y colle, main dans la main avec "l'expérimentation pratique ".
En clair : ce que vous ne pouvez pas créer dans la vie réelle, rêvez-le en tant qu'"imaginaire social ".
Une grande part de la dissertation de Clark peut être réduite à un imaginaire à la Castoriadis dans lequel un brouillard pseudo-culturel et tout à fait subjectif obscurcit les amères réalités que les révolutionnaires doivent confronter et analyser en ces temps réactionnaires. [...]
Afin d'examiner le municipalisme, le confédéralisme, la citoyenneté, le social et le politique, nous devons les placer dans un cadre historique où retrouver la signification de la cité (en tant que distincte de la mégalopole), du citoyen, et de la sphère politique dans la condition humaine.L'expérience historique a commencé à progresser, d'une conception simplement cyclique du temps, piégée dans la stase de l'éternel retour, à une Histoire créative, lorsque l'intelligence et la sagesse - ou plus exactement la raison - ont pris place dans les affaires humaines. En quelque cent mille ans, savons-nous à présent, Homo sapiens a lentement surmonté l'apathie de ses cousins les Néandertals et, avec des hauts et des bas, a fait son entrée en tant qu'agent actif dans le monde qui l'entourait - autant pour satisfaire ses besoins les plus complexes (matériels aussi bien qu'idéologiques) que pour modifier son environnement au moyen d'outils. Et au moyen de la rationalité instrumentale. La vie est devenue plus longue, plus acculturée esthétiquement parlant, plus sûre, et, potentiellement au moins, les communautés humaines ont tenté de définir et de résoudre les problèmes de la liberté et de la conscience à différents niveaux de leur développement.
Les conditions nécessaires, ou préconditions - ainsi que les socialistes de toutes couleurs l'ont reconnu depuis cent cinquante ans -, de la liberté et de la conscience impliquaient des progrès technologiques qui, dans une société rationnelle, pourraient nous libérer des préoccupations animales immédiates, de la survie, élargir le domaine de la liberté aux dépens des restrictions que les nécessités matérielles lui imposent, et donner au savoir une base cohérente, rationnelle et systématique, autant qu'il serait possible. Ces conditions incluent au minimum l'émancipation de l'humanité des puissantes créations théistes de sa propre imagination (qui furent largement formulées dans leur propre intérêt par les chamanes, les prêtres, et les apologistes de la hiérarchie) : mythopoiesis, mysticisme, antirationalisme, peur des démons et des déités, tous créés afin de ne provoquer, à l'égard des pouvoirs établis, que quiétisme et soumission.
Le fait que ces conditions nécessaires et suffisantes pour l'émancipation ne se soient jamais trouvées dans un rapport mécanique de cause à effet les unes envers les autres (ce qui eût été miraculeux) a fourni de quoi alimenter tant les essais plutôt chaotiques de Castoriadis sur l'omnipotence des " imaginaires sociaux " que le nihilisme fondamental de Theodor Adorno et les anarcho-chaotistes frivoles qui, d'une manière ou d'une autre, ont avili les idéaux des Lumières et les formes classiques du socialisme et de l'anarchisme. La découverte du fer de lance n'a pas provoqué un passage automatique du matriarcat au patriarcat, et celle de la charrue n'a pas provoqué celui du communisme primitif à la propriété privée, ainsi que le supposaient les anthropologues évolutionnistes du siècle dernier. Toute discussion de l'histoire et du changement social serait sur-le-champ diminuée par l'établissement d'une relation univoque entre les avancées technologiques et les avancées culturelles, comme en témoigne la tragique simplification par Engels des idées de son mentor.
En réalité, l'évolution est irrégulière et complexe. Il est tout aussi significatif que l'évolution sociale, à l'instar de l'évolution naturelle, soit prodigue d'une grande diversité de formes sociales et de cultures. Si notre but est d'insister sur les différences qui séparent une société d'une autre plutôt que de noter les importantes similarités qui mènent l'humanité au bord d'un développement hautement créatif, alors "les Aztèques, les Incas, les Chinois, les Japonais, les Mongols, les Hindous, les Perses, les Arabes, les Byzantins, les Européens de l'Ouest et toutes les autres cultures que l'on pourrait énumérer" ne se ressemblent pas, pour citer les naïves obligations que Castoriadis impose à ce qu'il nomme " la dialectique rationnelle de l'Histoire " et, implicitement, à la raison elle-même. Il est impardonnable de jeter ces civilisations dans un même sac sans considérer leur position dans le temps, leurs généalogies sociales, le degré auquel elles peuvent être reconstruites dialectiquement l'une de l'autre, et pourquoi, et en quelle manière, elles diffèrent descriptivement. En se concentrant sur la particularité de chaque culture, on réduit le développement, en une séquence reconstructrice, des civilisations, à cet étroit nominalisme que Stephen Jay Gould 20 a appliqué à l'évolution organique - au point même que " l'autonomie " si prisée par Castoriadis peut alors être écartée, en tant que norme purement subjective, sans plus de valeur en ce monde postmoderne d'équivalences interchangeables que les normes autoritaires de la hiérarchie.
Mais si nous explorons les avancées vers la libération de l'oppression et du labeur, nous constatons qu'il existe une Histoire des progrès rationnels ; et ce sans présupposer de téléologies qui prédétermineraient cette Histoire et ses tendances. Si nous pouvons accorder aux facteurs matériels leur juste poids sans réduire les changements culturels à des réponses automatiques aux changements technologiques, et sans placer les diverses sociétés complexes dans une séquence quasi mystique de " stades de développement ", alors nous pouvons parler intelligiblement d'avancées accomplies par l'humanité, hors de l'animalité, hors de " l'éternel retour " des cultures stagnantes par comparaison, hors des rapports de parenté, d'âge et de sexe comme bases de l'organisation sociale, et hors de l'image de "l'étranger " qui n'est pas un parent des membres de la communauté, l'étranger qui était, selon l'expression de Marx, " inorganique " et par conséquent sujet à être traité arbitrairement, en deçà des droits et devoirs coutumiers définis par la tradition plus que par la raison.
Aussi important qu'ait pu être le développement de l'agriculture, de la technologie et de la vie villageoise dans le mouvement vers ce moment de l'émancipation humaine, l'émergence de la ville a été de la plus grande importance pour nous libérer des simples liens ethniques de solidarité, pour introduire raison et laïcité, rudimentaires ou non, dans les affaires humaines. Car ce n'est que grâce à cette évolution que des segments de l'humanité purent substituer, à la tyrannie de l'insensible coutume, un nomos définissable, soumis aux conditions de la raison, et dans lequel l'idée de justice put remplacer le prix du sang tribal - jusqu'à ce qu'il soit plus tard remplacé par l'idée de liberté.
Je traite de l'émergence de la ville, parce que, quoique le développement de la cité doive continuer, ses moments dans l'Histoire constituent une dialectique discernable. Cette dialectique ouvrit un royaume émancipateur au sein duquel " étrangers " et " peuple " purent être reconstitués en citoyens, c'est-à-dire en êtres laïcs et pleinement rationnels qui approchent, à des degrés divers, de la potentialité de l'humanité à devenir libre, rationnelle, pleinement individualisée et accomplie.
De surcroît, c'est la ville qui a été la sphère authentique et originelle de la politique au sens démocratique et hellénique du terme, et de la civilisation - et non, ainsi que je l'ai souvent répété, l'État. Ce qui ne veut pas dire que des villes-États n'aient pas existé. Mais la démocratie, conçue comme le domaine de la prise de décision face à face, implique de partager la conviction des Lumières que tous les êtres humains " ordinaires " sont potentiellement compétents pour gérer leurs affaires politiques - un concept crucial dans la pensée, malgré toutes ses limitations, de la tradition démocratique athénienne, et, plus radicalement, de ces sections du Paris de 1793 qui donnèrent une voix égale aux hommes et aux femmes. Lors de tels sommets du développement politique - où les avancées subséquentes, se basant sur les précédentes, plus limitées, les élargissaient consciemment - la ville est devenue quelque chose de plus qu'une scène unique de la vie et de la politique humaine, et le municipalisme - le civisme, dont les révolutionnaires français firent plus tard l'équivalent du patriotisme - devint plus qu'une expression de l'amour de son pays. Même lorsque les démagogues jacobins lui donnèrent des connotations chauvines, en 1793 le patriotisme signifiait que le patrimoine national n'était pas la propriété du roi de France (dont la Révolution avait au début changé le titre en " roi des Français ") : la France appartenait à présent au peuple tout entier.
À long terme, la cité fut conçue comme le destin socioculturel de l'humanité, comme un lieu où, vers la fin de l'empire romain, il n'y avait ni étrangers ni peuple ethnique et où, lors de la Révolution française, il n'y avait plus de coutume ou d'irrationalités démoniaques, mais bien plutôt des citoyens qui vivaient sur un terrain libre, qui s'organisaient en assemblées discursives, et qui défendaient des canons de laïcité et de fraternité, ou, plus largement, de solidarité et de philia, guidés, espérait-on, par la raison.
De plus, la tradition révolutionnaire française fut nettement confédéraliste jusqu'à l'avènement de cette république jacobine dictatoriale qui balaya les sections parisiennes et l'idéal d'une Fête de la fédération. Il faut lire le récit par Michelet de la Grande Révolution pour découvrir à quel point le civisme était identifié à la liberté municipale et à la fraternité à l'égard des confédérations locales, et à l'égard d'une " république " de confédérations entre 1790 et 1793. Il faut explorer les efforts de Jean Varlet et des militants de l'Évêché, les 30 et 31 mai 1793, pour comprendre que la Révolution a manqué de très peu, lors de l'insurrection du 2 juin, de construire la bien-aimée " Commune de communes " confédérale qui demeurera dans la mémoire historique des fédérés parisiens, ainsi qu'ils se nommaient eux-mêmes, en 1871.
J'insiste donc sur le fait que la politique municipaliste libertaire n'est pas qu'une simple " stratégie de l'émancipation humaine " : c'est une concordance, éthique et rigoureuse, entre les fins et les moyens d'une part et les buts historiques d'autre part, qui implique une conception de l'Histoire comme quelque chose de plus large qu'une simple chronique, ou qu'un archipel " d'imaginaires sociaux " enfermés en eux-mêmes. Lacivitas structurée démocratiquement et à l'échelle humaine est le domicile potentiel d'une humanitas universelle, qui transcende largement le trop mesquin lien de parenté de la tribu, la notion géo-zoologique du " terrien ", et l'anthropomorphique et enfantin " cercle de tous les Êtres" (des fourmis aux matous) vanté par le Père Berry et ses acolytes. C'est la sphère immédiate de la vie publique, et non la plus " intime ", pour utiliser le mot, grossièrement subjectivisé, de Clark. Ce qui n'exclut pas, voire favorise, l'intimité sous la forme de la solidarité et de la complémentarité.
La civitas structurée démocratiquement et à l'échelle humaine est le lieu où se prend l'initiative de la réflexion rationnelle, le lieu de la prise de décision discursive et de la laïcité dans les affaires humaines. Elle nous parle, au-delà des siècles, dans la magnifique oraison funèbre de Périclès et dans les satires étonnamment familières, éminemment laïques et truculentes, d'Aristophane, dont les Ïuvres démolissent l'insistance de Castoriadis sur le mysterium et la fermeture de la polis athénienne pour l'esprit moderne. Nul ne peut lire les chroniques de l'humanité occidentale et ignorer la dialectique rationnelle qui sous-tend l'accumulation des événements et qui révèle un développement du potentiel humain pour l'universalité, la laïcité, et la liberté dans un rapport constructeur qui seul peut être appelé Histoire. Si l'on garde à l'esprit le fait qu'elle a culminé à certains moments du développement qui ont servi de base à la construction des civilisations ultérieures, cette Histoire est ancrée dans l'évolution d'une sphère publique laïque, dans la politique, dans l'émergence de la cité rationnelle - la cité qui est rationnelle institutionnellement, créativement et communalement. On ne peut pas enlever l'imagination de l'Histoire, mais c'est une imagination qui doit être éclairée par la raison. Car rien ne peut être plus dangereux pour une société, et pour le monde d'aujourd'hui, que ce genre d'imagination débridée, abandonnée par toute raison, qui s'est si aisément prêtée aux meetings de Nuremberg, aux défilés fascistes, à l'idolâtrie stalinienne, et aux camps de la mort.
Clark efface grossièrement tout ce mouvement vers la civitas et l'émergence du citoyen, en extrayant la cité du contexte de son développement historique. Il en repousse les leçons - les échecs et les succès de l'histoire municipale - en conseillant à ses lecteurs " d'éviter d'idéaliser des formes anciennes telles que la polis, les villes libres médiévales, ou les sections révolutionnaires et les communes [parisiennes] " afin de ne pas être aveugles à "leurs défauts, leurs limitations, et en particulier leurs aspects idéologiques ". Comme si l'exploration que nous en faisons ignorait ces limitations ! Il ne peut concevoir le municipalisme libertaire (qu'il nomme si lourdement " socialisme municipal ") que comme une " stratégie ", qu'en opposant ses chances de succès à ses possibilités d'échecs, et qu'en bondissant allègrement dans ses positions critiques d'un élitisme sans fard à l'échec "possible " de la pleine participation populaire aux assemblées. L'importance qu'il y a à distinguer entre prise de décision et administration, si indispensable à la compréhension des rapports de pouvoir dans les municipalités libres (Marx a, de manière fort significative, commis là erreur sur erreur dans la Guerre civile en France) se voit négligée au profit de préoccupations philistines quant aux dangers des leaders charismatiques et du " factionnalisme " - comme si le factionnalisme, qui terrifiait les constitutionnalistes oligarques américains de 1787, pouvait être un danger pour une organisation politique républicaine !On doit y insister, parce que Clark écrase radicalement le domaine politique - la sphère publique la plus immédiate qui rend la démocratie du face à face possible - sous la sphère sociale. Il nous prévient ainsi que " les raisons pour lesquelles il faut considérer que la municipalité est fondamentale ne sont pas claires ", en tout cas si le municipalisme "rejette l'opinion de certains anarchistes et de nombre d'utopistes que la sphère personnelle la plus intime, qu'elle soit identifiée au groupe d'affinité [!], au groupe familial, ou au groupe de vie communautaire, est la plus fondamentale socialement et politiquement ". Dans cette colligation décousue du plus " intime " avec le plus " immédiat", du politique avec le personnel et du familial, voire du groupe de vie communautaire, avec le politique, Clark réduit la sphère publique - le domaine du politique ou de l'autogestion de la polis - à la chambre à coucher, au salon, à la cuisine, ou, si vous préférez, au café ou au parc : en bref, au personnel.
On pourrait s'étendre sur cette vision excessivement subjectiviste, narcissique, yuppie même, de la vie sociale. Si " quelques anarchistes et nombre d'utopistes " ignorent le développement historique de l'humanité, hors de la vie domestique limitée à la parenté tribale, vers la confédération de villes libres, alors tant pis pour l'anarchisme actuel. Qui a d'ailleurs en grande mesure échoué à distinguer entre politique et étatisme, et ne parlons pas de " l'utopisme ", quoi que cela puisse signifier aujourd'hui. Rien n'a été plus paralysant pour l'anarchisme (une appellation Ïcuménique qui englobe des idéologies plutôt contradictoires) que l'inclination de nombreux jeunes anarchistes aujourd'hui à limiter l'activité publique au jet de pierres dans les vitrines ou à la peinture sur les murs de slogans révolutionnaires, individualistes et d'une stupéfiante bêtise.
Nous ne pouvons pas non plus faire mine d'ignorer que Clark passe brutalement des "médiations " qui justifient des conseils administratifs élitistes aux " vastes réseaux " de groupes d'affinités, de communes et de coopératives ; que, sur une page, il critique une révolution qu'il présume apocalyptique et qu'à la page suivante il plaide pour une " rupture de l'imaginaire " d'avec les conditions existantes et incluant si possible " l'impossible "; qu'il ne réconcilie pas son idéalisme philosophique qui assigne à l'imagination la souveraineté sur les affaires humaines avec son intérêt intermittent pour les intérêts matériels de classe - sans parler de ses grilles mécaniques ou des innombrables "possibilités " qui pourraient empêcher à peu près n'importe quel type d'activité politique, y compris les activités de son propre " réseau " et de ses propres formes, très imaginaires, d'interaction. Cette méthodologie, si on peut l'appeler ainsi, manque d'autant plus de cohérence intellectuelle que toutes ses récriminations à l'égard du municipalisme libertaire peuvent être mieux encore lancées contre sa propre démocratie éthérée. Elle coïncide tout à fait avec l'anarchisme hédoniste de Hakim Bey 21, qui méprise toute tentative de changer la société hors d'explosions individuelles et franchement " chaotiques " d'autogâterie personnelle. Dans le monde " surrégionaliste " de Clark, la démocratie n'existe principalement qu'autant que nous " l'imaginons " et qu'on la " pratique personnellement " dans tous les domaines. Il est remarquable que l'équipée de Clark " au-delà des limites de la cité " ne mentionne pas le capitalisme, et, à l'évidence, accepte l'économie de marché, fût-elle de petits partenariats et de petites entreprises.
Mais ce qui pose vraiment problème dans une équipée " au-delà des limites de Clark ", c'est la poussière idéologique que ses institutions soulèvent. La barbarie sociale et culturelle qui se fait jour à notre époque est par-dessus tout marquée par des idéologies de régression; par la retraite dans un passé, souvent mythique, d'avant le péché originel, par une égocentricité narcissique où le politique disparaît dans le personnel, et par un "imaginaire " qui dissout les diverses phases d'un développement historique en un trou noir d'" Unité " ou d'" interconnexion ", si bien que tous les moments du développement en sont lissés, aplatis. Sous-jacent à cet aplatissement idéologique, on trouve une Gelassenheit heideggérienne, un " laissons les choses être telles qu'elles sont " passif-réceptif, quiétiste, maquillé de contraires taoïstes dont chacun efface son opposé de façon à ne laisser à la raison pratique qu'une page blanche où tout peut être inscrit, aussi hiérarchique ou oppressif que cela puisse être.
Le gouvernant taoïste de Clark, qui ne gouverne pas, qui ne fait rien mais qui pourtant accomplit plus que qui que ce soit d'autre, est une contradiction dans les termes, une annulation mutuelle des concepts de gouvernant et de sage ; ou, plus probablement, un tyran qui manipule astucieusement ses sujets tout en prétendant ne pas désirer le but réel de sa tyrannie. Les classes dirigeantes chinoises ont joué ce jeu pendant des siècles - tout comme le pape, de nos jours encore, baise, en toute humilité chrétienne, les pieds des cardinaux qu'il a désignés. Ce que le fétichisme de la marchandise est au capitalisme, cetteGelassenheit heideggérienne l'est à l'idéologie actuelle, en particulier l'écologie profonde et toute sa descendance écologique sociale. Nous ne changeons pas le monde : nous y " résidons ". Nous ne raisonnons pas notre ligne de conduite : nous " l'imaginons ", nous en avons l'intuition. Nous ne procédons pas à une reconstruction rationnelle des moments d'une évolution, nous retombons dans une rêverie magique, souvent au nom d'un avant-gardisme esthétique où la réalité capitule devant l'imagination.
D'où l'explosion actuelle d'écologies mystiques, du primitivisme, de la technophobie, de l'anticivilisationnisme, de l'irrationalisme et de modes minables, du satanisme à l'angélolâtrie. Il suffit de mettre " bio " devant un mot pour se retrouver avec le pire, le plus stupide, le plus antisocial fatras d'idées possible, comme par exemple le biorégionalisme.
Nous pouvons donc discerner le visage d'une barbarie qui est culturellement réactionnaire, de " nouveaux mouvements sociaux " qui, au mieux, n'apportent aucune solution aux problèmes de l'existence humaine et, au pire, prêchent l'effacement, le quiétisme, la soumission. Si nous avons besoin " d'une révolution spirituelle plus que d'une plate-forme politique, et d'une communauté régénérée plus que d'un mouvement politique " ; si la démocratie est un "imaginaire " et que le processus législatif est partout et en tout ce que nous faisons ; si nous devons construire un vaste réseau de groupes d'affinités, de communes et d'entités largement personnalistes ; si nous devons " résider " dans le quiétisme taoïste, et pas seulement sur la Terre du Père Berry, mais au sein de la société actuelle... alors, effectivement, nous n'avons pas besoin d'un mouvement politique. Un vaste réseau d'ashrams fera parfaitement l'affaire.
Et aucun bourgeois n'aura de raisons d'avoir peur.
Murray Bookchin
Traduction de Jean-Manuel TraimondNOTES
Toutes les notes sont du traducteur
1. Mondragon est un village du Pays basque espagnol où des communautés religieuses ont créé, sous le franquisme, un système de coopératives de production, admiré par des chercheurs notamment anglo-saxons comme un modèle d'autogestion à grande échelle. À ses beaux jours, le système comptait quelque 20 000 membres des coopératives.2. Personnage de fiction, symbole du rêveur qui vit dans un monde à lui.
3. Toutes les citations sans référence sont tirées de l'exposé présenté par John Clark à une réunion sur le thème Démocratie et écologie, tenue en août 1995 à Dunoon (Écosse). C'est à cet exposé que répond le texte de Bookchin.
4. Repris dans Post Scarcity Anarchism, San Francisco, Rampart Press, 1971.
5. Animatrice, avec Julian Beck et après lui, du Living Theatre.
6. Le premier texte est paru en français dans Pour une société écologique, Paris, Christian Bourgois, 1976 ; le second, dans Interrogations sur l'autogestion, Lyon, ACL, 1982.
7. Deux chaînes de grands magasins nord-américains.
8. Ndt : personhood.
9. Prêtre catholique ayant une certaine influence dans les milieux écologiques aux États-Unis ; auteur, avec le physicien Brian Swimme, de The Universe Story.
10. Créateur du concept de " Gaïa " (les âges de Gaïa, éd. Odile Jacob, 1997).
11. Voir à ce sujet le débat entre Bookchin et Foreman, Quelle écologie radicale ? Lyon, ACL, 1994.
12. Auteur français particulièrement apprécié dans les universités américaines.
13. Périodique anarchiste publié à Detroit depuis les années 1960.
14. Réseau de Verts.
15. La plus grande organisation charitable des États-Unis.
16. Bookchin fait sans doute allusion à la loi " PLM " qui introduit, dans les municipalités de Paris, Lyon et Marseille, une certaine décentralisation au niveau des mairies d'arrondissement.
17. Trois auteurs écologistes spiritualistes.
18. L'État du Vermont, au nord de New York. Chaque État des États-Unis dispose de sa propre Constitution.
19. Âge de pierre, âge d'abondance, Paris, Gallimard, 1976.
20. Voir entre autres la Mal-mesure de l'homme, éd. Odile Jacob, 1997 ; la Foire aux dinosaures, Seuil, 1997.
21. Voir ses Zones autonomes temporaires, Paris, éd. de l'Écart, 1997.
http://refractions.plusloin.org/textes/refractions2/bookchin-clark.html

Entretien avec Murray Bookchin
par Janet Biehl
Burlington, Vermont, le 12 novembre 1996.Q. Murray, un de vos critiques anarchistes a pris votre mot d'ordre «démocratiser la république et radicaliser la démocratie» et, en un certain sens, il l'a scindé en deux. Il vous accuse de vouloir seulement démocratiser la république, omettant de dire que vous voulez aussi radicaliser la démocratie. Pouvez-vous expliquer le sens de ce mot d'ordre?
R. Actuellement, dans la plupart des Etats-nations républicains, les libertés civiques qui existent au sein des cités et des villes ont été obtenues au prix de luttes ardues, livrées il y a longtemps par différents mouvements populaires. Bien des cités, il est vrai, n'ont pas de libertés civiques. Mais celles qui en ont les ont obtenues d'abord et avant tout grâce aux combats des parties pprimées de la population — contre les aristocrates qui prétendaient que ces cités faisaient partie de leur propre État ou qui tentaient de les incorporer dans les États qu'ils essayaient de former. Il est vrai que dans bien des cités et des villes, les personnes les plus éduquées et les mieux nanties ont souvent joué un rôle hégémonique dans ces victoires. Mais même dans ce cas, ils avaient toujours peur de ces opprimés qu'ils exploitaient le plus souvent.
Ces libertés arrachées de haute lutte ont rétréci avec le temps et ont été circonscrites par les bien nantis. Pourtant, elles existent encore, sous forme de vestige ou de sédiment dans la culture politique de notre époque. Aujourd'hui, le mouvement municipaliste libertaire doit faire deux choses. Premièrement, il doit tenter de les étendre, de les utiliser comme tremplin pour revendiquer des libertés civiques plus étendues et pour en créer de nouvelles qui stimuleront la participation de l'ensemble de la population.
Alors, quand je dis que nous devons démocratiser la république, je veux dire que nous devons préserver ces éléments démocratiques qu'a gagnés le peuple autrefois. En même temps, il nous faut aller plus loin et essayer de les radicaliser en les élargissant, en opposition à l'État et à ces éléments de l'État qui ont envahi la vie. Je n'ai pas besoin qu'on me dise que bien des aspects de la vie urbaine de nos jours sont contrôlés par l'Etat-nation ou des corps intermédiaires tels que les gouvernements provinciaux qui fonctionnent dans l'intérêt de l'État-nation. On retrouve ces aspects de l'État partout, même dans les villages, sans parler de toutes les cités du monde à l'heure actuelle. Mais à côté de ces très puissants éléments étatiques dans la vie civique, il y a aussi des éléments démocratiques, ou des vestiges d'éléments démocratiques, et ceux-ci doivent être élargis et radicalisés. Cette radicalisation, selon moi, est le seul moyen dont dispose le mouvement municipaliste libertaire pour développer un pouvoir parallèle dirigé contre l'État.
Le mot d'ordre décrit donc une lutte continue qui signifie la préservation et la radicalisation simultanées des éléments démocratiques et des libertés civiques. Ces deux processus font partie ensemble du phénomène plus large qui consiste à essayer de confronter l'État avec un pouvoir populaire suffisamment étendu pour être capable finalement de renverser l'État et de le remplacer par une société communiste libertaire.
Les dures réalités sociales de l'heure actuelle
Q. Je voudrais maintenant vous poser quelques questions au sujet des obstacles concrets qui semblent bloquer la voie à ce processus. L'un d'entre eux est le capitalisme multinational Bien sûr, le municipalisme libertaire veut éliminer le capitalisme aussi bien que l'Etat-nation. Mais bien des gens croient que la capacité de l'Etat-nation de restreindre le capital est en déclin, surtout à cause du phénomène de la mondialisation. Si même l'Etat-nation avec tout son énorme pouvoir est impuissant devant le capitalisme, comment des municipalités ou des confédérations de municipalités peuvent-elles espérer le vaincre? Les municipalités sont petites et les confédérations de municipalités pourraient bien n'être pas suffisamment unies. Wilmington, au Delaware, par exemple, est le quartier-général de DuPont. Est-il vraiment possible de croire que Wilmington pourrait jamais municipaliser cette compagnie multinationale?
R. On n'y arriverait pas tout de suite. Très bien, prenons Wilmington. Même si c'est la ville de uPont, cela n'empêcherait pas un mouvement municipaliste libertaire d'y naître. Si j'étais un résidant de Wilmington, j'essaierais de développer un mouvement et d'y participer pour réclamer la municipalisation des terrains autour de Wilmington et pour créer toutes les solutions de remplacement qu'on puisse imaginer, sans tenir compte de DuPont et de ses usines géantes. Quant à ces dernières, oui, finalement, le mouvement devra enlever l'économie à la bourgeoisie. Mais, à ce moment-là, les municipalités auront été confédérées et la «démocratie face-à-face» les aura rendues très fortes.
La «mondialisation» dont on parle aujourd'hui n'est pas nouvelle. L'exportation du capital était déjà un sujet de discussion central dans le livre de Lénine sur l'impérialisme et dans les travaux de Rudolf Hilferding sur ce sujet, au début de notre siècle. Lénine voyait dans l'exportation du capital la clé du capitalisme de son temps. Ce qui se passe aujourd'hui, c'est que le capitalisme fait ce qu'on pouvait logiquement attendre de lui selon la théorie économique marxiste soit, exporter le capital, se promener sur tout le globe terrestre et, finalement, industrialiser toute la planète.
La mobilité du capital a donc toujours existé et des statistiques ont démontré qu'une grande partie de cette mobilité a lieu à l'intérieur d'un même pays plutôt que de pays à pays. Mais l'idée que les usines ferment simplement leurs portes et quittent un endroit pour aller n'importe où dans le monde est grossièrement exagérée. Aux États-Unis, quelques compagnies délocalisent leurs usines vers d'autres parties du monde, comme le Mexique, mais beaucoup plus nombreuses sont celles qui se déplacent vers le Sud des États-Unis, là où les syndicats sont faibles et la main-d'oeuvre bon marché. Bien sûr, une usine de textile du Nord-Est peut fermer ses portes et s'en aller en Malaisie. Mais il est plus probable que ce ne sera pas le cas — elle ira ailleurs aux États-Unis et obtiendra des allégements fiscaux et d'autres avantages.
Quant à celles qui vont au Mexique ou en Malaisie — et bien, le mouvement dont je parle s'étendrait au-delà des frontières des États-Unis. Si le capital fonctionne de manière internationale, le mouvement municipaliste libertaire doit le faire lui aussi. On savait depuis longtemps dans les mouvements socialistes du passé — dès la 1ère Internationale — que la classe ouvrière doit fonctionner internationalement. Et à l'époque de la 1ère Internationale, on a vu d'extraordinaires exemples de travailleurs de différents pays qui se sont entraidés. Des membres de l'internationale en Belgique ont empêché des jaunes de franchir la frontière pour aller en France briser les grèves des mineurs. Des ouvriers anglais ont recueilli des fonds de grève pour des travailleurs français, ce qui entraîna une grande solidarité entre eux. Je suis surpris aujourd'hui quand je constate qu'une si grande partie de la gauche a perdu le sens de la solidarité internationale, mis à part quelques survivants maoïstes. Bref, un mouvement municipaliste libertaire devra être international comme tout autre mouvement radical d'ailleurs. Et il nous faut une Internationale dynamique, solidement enracinée dans une base locale.
Quant au déclin de l'État-nation, je crois que cette idée est bien spécieuse. Les Etats-nations subissent certaines mutations surtout aux États-Unis, en Allemagne, en Chine et peut-être au Japon. Ces pays sont en train de devenir dominants dans toute la constellation des États-Nations. Par exemple, l'Allemagne aujourd'hui réussit remarquablement à faire ce que Guillaume II en 1914 et Hitler en 1939 ont tenté de faire par les armes, c'est-à-dire, coloniser de vastes parties de l'Europe avec le deutsch mark, le capital, en partie avec la collaboration de la France. On pourrait dire la même chose des États-Unis en Amérique du Nord essentiellement, ils sont en train de compléter la colonisation du Canada et du Mexique, et ils ont toujours d'autres ambitions qu'ils entretiennent depuis deux siècles, depuis la doctrine Monroe, c'est-à-dire la colonisation de tout l'hémisphère occidental. C'est des Etats-nations dont nous parlons ici, pas uniquement des compagnies multinationales. En d'autres termes, les principaux Etats-nations impérialistes ont découvert de nouvelles façons de réaliser l'impérialisme, grâce à leur puissance industrielle et financière plutôt qu'en faisant simplement la guerre.
Q. Mais est-ce que le but de L'ALENA, du GATT et de l'Union européenne n'est pas de renforcer les compagnies plutôt que l'Etat-nation ? Il semblerait que le pouvoir du gouvernement des États-Unis est affaibli par L'ALENA par exemple, il mine sa capacité d'adopter des lois sur l'environnement. Ces accords de «libre échange» qui font partie de la «mondialisation» n'essaient-ils pas d'éliminer l'intervention de l'État dans les activités des compagnies pour que le capital puisse récolter de plus gros profits?
R. Oui, je suis tout à fait d'accord avec vous que les intérêts des compagnies sont puissamment soutenus. Mais je ne suis pas certain que les États-nations regrettent que le pouvoir des compagnies les soustraie à certaines lois du pays. L'Etat bourgeois a toujours été au service du capital. Notez bien que tout récemment, l'administration Clinton a laissé tomber la clause Delaney, la loi qui interdisait la présence de cancérigènes dans les denrées alimentaires. Il y a 40 ans, je soulevais la question des pesticides dans la nourriture quand Delaney présidait la commission du Congrès et maintenant tout est défait.
Il est triste de voir bien des soi-disant gauchistes se tourner maintenant vers l'État-nation pour obtenir un recours contre le capital! La gauche pousse si loin la sottise que quelqu'un comme Chomsky, qui se dit anarchiste, veut renforcer, ou du moins soutenir l'État centralisé contre les demandes de «dévolution» aux gouvernements des États, comme si l'État centralisé pouvait être utilisé contre les compagnies, qu'il a toujours fini par aider!
Mais la question qui me préoccupe le plus est la suivante: qu'arrive-t-il aux pouvoirs essentiels des Etats-nations, en dehors des divers accords internationaux? Dans quelle mesure certains d'entre eux imposent-ils à d'autres leur volonté? Sous prétexte de la prétendue «guerre aux drogues», les États-Unis font entrer leurs hélicoptères — leur puissance militaire — au Mexique pour réprimer des groupes comme les Zapatistes, par exemple. Ils augmentent le pouvoir de police des Mexicains dans la répression du paysannat. Autrefois, ils ne pouvaient le faire que subrepticement, comme quand ils subventionnaient lescontras au Nicaragua. Mais maintenant, ils peuvent le faire ouvertement. Des pays européens aussi ont plus de liberté pour utiliser leurs pouvoirs de police pour seconder d'autres pays dans des démarches qui sont fondamentalement contre-révolutionnaires.
Si j'admets que les États-Unis «compromettent» leurs propres lois sur l'environnement (que l'État a été forcé d'adopter par les environnementalistes, à son corps défendant), il n'en reste pas moins u'ils aident encore les compagnies américaines à exploiter le travail étranger à bien meilleur marché —ce que les compagnies auraient fait de toutes façons — et l'État a plus de pouvoir de police interne qu'il n'en avait avant. Prenons la soi-disant loi anti-terrorisme que l'administration Clinton a récemment adoptée — elle permet beaucoup plus d'écoute électronique et menace même l'habeas corpus, ce vieux droit qui date de l'Angleterre médiévale! Ainsi, même si de plus grands pouvoirs sont donnés aux compagnies dans l'ALÉNA, etc., les États jouissent aussi de plus grands pouvoirs internes, et plus ouvertement qu'ils n'en avaient auparavant.
En fin de compte, l'État essaie toujours d'étendre les marchés pour les compagnies. Personne ne devrait en douter. Il y a un très grand danger à se concentrer sur l'extension des pouvoirs donnés aux compagnies — et sur l'exportation du capital, l'expansion des marchés étrangers. On peut facilement
oublier le rôle énorme que joue l'État et les pouvoirs énormes qu'il se procure par l'agrandissement des pouvoirs des compagnies. Les deux agissent totalement de concert. Il est grand temps de commencer à parler de tous les États actuels comme d'États bourgeois, pas seulement d'Etats-nations.
Q. Comment les municipalités confédérées pourront-elles éviter d'être mises au service des compagnies comme l'est l'État ?
R. D'abord, les municipalités confédérées peuvent essayer de mobiliser les gens à la base. Elles peuvent essayer de se constituer en un mouvement même s'il n'existe pas encore. Ensuite, elles peuvent tenter d'implanter des solutions de remplacement au capitalisme, concrètes autant que politiques. Dans la mesure où un tel mouvement s'étend, elles peuvent tenter de mobiliser l'opinion publique à un point qui échappe généralement à la capacité des partis — surtout à une époque où règne tant de cynisme à l'égard de la politique — pour contrecarrer activement l'expansion à l'étranger de DuPont, par exemple.
Mais je ne vois aucun intérêt à former un parti comme les Verts, qui présente Ralph Nader à la présidence. Malgré son radicalisme apparent, il veut opérer complètement à l'intérieur du système existant. Quant à moi, je propose de développer des solutions radicalement différentes du système actuel. Je propose d'établir une culture politique séparée, des modes d'organisation, des modes de transformation à la fois politiques et économiques non seulement pour le Delaware, mais pour la totalité des États-Unis, ou du Canada ou de tout autre pays, alors que ceux qui opèrent dans le cadre social actuel ne veulent que modérer l'État, lui donner «un visage humain». J'ajouterais qu'ils le rendent plus acceptable socialement.
J'ajouterai autre chose. Si un parti apparemment radical est corrompu par le parlementarisme, ce qui a été le cas de tous les partis que je connais, alors ce parti lui-même, ce même parti parlementaire tentera de modérer la situation existante, en fait, il tentera de rendre plus facile pour les éléments les plus vicieux de la société de faire ce qu'ils veulent.
Le mouvement municipaliste libertaire n'existe pas à l'heure actuelle, même si on parle beaucoup ces jours-ci de démocratie locale dans différents milieux. Pourtant, un tel mouvement est le seul recours dont nous disposions contre la voie parlementaire qui conduirait certainement à de tels compromis que finalement, à la longue, ils appuieraient le pouvoir des compagnies comme celui de l'État. Bien sûr, nous pourrions aussi adopter le mode de vie des anarchistes hédonistes en courant tout nu dans les bois — et ne rien faire d'autre que de nourrir notre ego.
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Identité et universalité
Q. Vous évoquez souvent Athènes et la Nouvelle-Angleterre coloniale comme précédents historiques de démocratie directe. Pourtant, les Athéniens de l'Antiquité étaient extrêmement patriarcaux et ils avaient des esclaves. Les puritains de la Nouvelle Angleterre aussi, qui pendaient les Quakers et réduisaient en esclavage les Amérindiens. Ces sociétés ne sont-elles pas si viciées par le sexisme et le racisme, si exclusivement celles de l'homme blanc, qu'on ne saurait vraiment s'en servir comme modèles d'une société libre de nos jours ?
R. Malgré la critique persistante qu'on m'oppose à ce sujet, je n'ai jamais proposé ni Athènes ni la Nouvelle-Angleterre comme des "modèles". Aucun des exemples historiques dont je parle ici ou ailleurs ne représente un «modèle» des idées du municipalisme libertaire - ni la classique Athènes ni les diverses cités médiévales et confédérations de municipalités - et même pas les sections révolutionnaires de Paris ni les assemblées municipales de la Nouvelle-Angleterre. Aucune, permettez-moi d'y insister, ne représente l'image idéale de ce qui pourrait ou devrait être réalisé dans l'avenir.
Toutes avaient des tares majeures — notablement, les divisions et les antagonismes de classe et l'exclusion de l'activité publique des femmes et souvent, des non-propriétaires. L'ecclésia d'Athènes n'admettait pas les résidants étrangers — les métèques — même si certains d'entre eux vivaient dans la ville depuis plusieurs générations. Leur conception de la citoyenneté était fermée. Parfois, des gens se comportaient abusivement et avec arrogance dans l'ecclésia. Les citoyens se laissaient facilement influencer par des orateurs ou démagogues ne recherchant que leurs propres intérêts. Et ces sociétés étaient bien loin d'être des sociétés de l'après-rareté. N'étant pas libéré du travail pénible, les fractions de la population qui travaillaient le plus fort étaient trop fatiguées pour aller à l'assemblée.
Il n'y a aucun modèle nulle part de société municipaliste libertaire. Par dessus tout, la société municipaliste libertaire serait une société rationnelle mais bien des cultures qui ont produit ces institutions n'étaient même pas rationnelles. Les Athéniens surchargeaient leurs assemblées d'affaires sacrées de sorte que leur ordre du jour était divisé entre affaires sacrées et profanes. Et elles avaient bien d'autres défauts, même si Cornélius Castoriadis a récemment tenté de les minimiser, lui qui prétend que les esclaves n'étaient au fond que la propriété d'une petite élite riche. Ceci n'est pas vrai du tout selon Hansen[1]. Je serais le dernier à voir dans ces cités des modèles. La cité que j'envisage comme étant vraiment rationnelle, libre et écologique n'a encore jamais existé et toutes mes références aux cités historiques n'ont pas d'autre but que de démontrer que des institutions remarquables ont existé dans le passé qui méritent notre considération approfondie. Je les cite non pour ce qu'elles ont été à un moment donné, mais pour ce qu'historiquement, elles ont innové et pour la tradition qu'elles ont établie et qui demeure inachevée à ce jour; une tradition que le municipalisme libertaire pourrait bien amener à son accomplissement rationnel.
[...]
Q. Parfois, quand des gens créent des groupes municipalistes libertaires, ils décident de tenir une assemblée populaire dans leur quartier, mais peu de gens se présentent. Un Moscovite qui nous a visité récemment nous parlait de ce problème. C'est très démoralisant. Qu'avez-vous à dire à ces gens?
R. Prenez grand soin de ceux qui se présentent. Prenez-en grand soin. Tâchez de les éduquer. Rappelez-vous que même dans une société municipaliste libertaire, l'assistance aux assemblées ne sera pas nécessairement totale. Même Athènes dans l'Antiquité n'exigeait pas la participation universelle. Les conditions y étaient très propices à la démocratie et les Athéniens avaient une culture démocratique, pourtant même eux avaient fixé le quorum à 5000 personnes sur une entité politique de 30 000. Ce n'est qu'un sixième de tous ceux qui étaient éligibles à la participation. Autrement dit, ils se contentaient d'un citoyen sur six à l'ecclésia.
Et si les sections parisiennes les plus révolutionnaires étaient une merveilleuse explosion d'énergie, elle n étaient qu'une minorité de la population de la section. Très souvent, seulement 15 ou 20 personnes assistaient aux réunions. Et en général, ce n'est qu'aux moments de crise que plus d'une vingtaine de personnes venaient à une réunion spéciale, sur tous ceux qui en avaient le droit. L'assistance aux réunions des sections variait selon le sujet à l'ordre du jour.
Les gens peuvent décider d'assister ou non à une réunion de l'assemblée, selon leurs goûts personnels, pour des questions de nature privée, selon le degré de leur intérêt. le temps dont ils disposent, l'ordre du jour, leur propre niveau de développement social et politique, la maladie et quoi encore! Un es sophistes que je connais à la Nouvelle Orléans —John Clark — prétend qu'à moins que tous n'assistent à l'assemblée, elle ne sera pas vraiment démocratique. Il prend la Population totale d'une de nos grandes villes actuelles, il calcule combien de personnes vivent dans chaque quartier et conclut que d'énormes quantités de gens formeraient chaque assemblée — disons de 5 à 10000. Et il faudrait qu'ils soient tous présents, semble-t-il, pour que ce soit une vraie démocratie — mais voyez, dit-il, ils sont trop nombreux
pour la démocratie. Donc, le municipalisme libertaire est impossible voilà son raisonnement. C'est comme s'il mettait une grille sur une cité de huit millions d'habitants et calculait combien de personnes devraient être présentes dans le moindre petit square.
Mais l'hypothèse ici, c'est que chaque bébé, chaque enfant, toutes les victimes de la maladie d'Alzheimer doivent assister à l'assemblée pour qu'elle soit populaire. Ça devient un sophisme logistique dont le but est d'obscurcir le débat plutôt que de le clarifier. La chose la plus importante concernant les assemblées populaires dans une société municipaliste libertaire, une société qui avec le temps aurait été décentralisée physiquement autant qu'institutionnellement — et je ne parle pas ici de fermes éparpillées partout sur de vastes prairies —, quand tout cela aura finalement été accompli, ce serait un miracle si tous ceux qui sont seulement physiquement capables de enir à l'assemblée, ou même une majorité d'entre eux, le faisaient.
Ce qui compte, c'est que le droit d'assister existe. Ce droit monte la garde contre toute tendance autoritaire ou hiérarchique. Les portes sont ouvertes et ce serait un véritable outrage que les gens soient forcés d'assister. Une telle entreprise serait non seulement irréaliste, mais ce serait une parodie des droits fondamentaux celui de ne pas assister autant que celui d'assister. Mon point principal, c'est que les assemblées populaires doivent être ouvertes à tous ceux qui vivent dans une municipalité et qui ont atteint un certain âge, sans restriction, et qu'on encourage les gens à assister et qu'ils soient informés des sujets qui seront discutés de sorte qu'ils puissent décider s'ils veulent participer à l'action démocratique. Je serais infiniment surpris si tous les membres d'une communauté capables d'assister le faisaient, même à une réunion où les décisions les plus importantes doivent être prises.
Autre point important: le municipalisme libertaire n'est pas exclusivement un mouvement pour créer des ssemblées populaires. C'est aussi un processus de création d'une culture politique. Presque partout, le mouvement municipaliste libertaire mettrait des années à connaître le succès — je suis incapable de dire combien — à convaincre les gens qu'il offre une solution à l'impasse politique et économique actuelle. Le municipalisme libertaire est un processus et c'est un mouvement qui tente de développer ce processus, de l'élargir, de gagner l'esprit des gens, même avant que ses institutions ne soient établies. La bataille devra se poursuivre, certainement au-delà des années qu'il me reste a vivre.
Ainsi donc, on ne doit pas confondre le mouvement municipaliste libertaire avec la société municipaliste libertaire, même si, évidemment, le but du mouvement est de créer cette société. Pas plus qu'on ne doit confondre le processus d'éducation avec le succès immédiat, sur le champ.
Mais je vais faire une prédiction: si les municipalistes libertaires réussissent a établir les assemblées populaires, sous quelque forme que ce soit, les fondateurs de l'assemblée eux-mêmes seront une minorité, parce qu'une tentative sera faite par d'autres intérêts, y compris par des intérêts de classe, pour s'emparer de l'assemblée. L'histoire doit nous donner raison. Bien des erreurs de jugement seront commises, bien des échecs surviendront, bien des reculs seront nécessaires, et des années passeront au cours desquelles il semblera que la propagande de ce mouvement n'obtient aucune réponse positive. Mais en quoi est-ce nouveau? Le mouvement anarchiste a mis 70 ans à prendre racine en Espagne. Les révolutionnaires russes ont mis presque un siècle avant de modifier suffisamment la conscience, et finalement, de secouer assez le peuple russe pour qu'il soit prêt à démolir l'autocratie tsariste.
Un de mes problèmes, c'est que les gens veulent des résultats immédiats ou rapides — c'est une des principales tares de la génération d'après-guerre. La révolte des années 1960, malgré toutes ses idées généreuses, s'est effondrée entre autres parce que les jeunes radicaux exigeaient une satisfaction immédiate et des succès sensationnels. Si les gens croient aujourd'hui que la politique est comme une machine distributrice dans laquelle on dépose sa pièce de 25 cents et qui expulse une tablette de chocolat, alors je leur recommanderais de retourner à la vie privée. Les gens doivent être préparés, ils doivent s'aguerrir, ils doivent avoir la force de caractère - ils doivent incarner la culture politique de l'avenir dans leur propre caractère pour créer un mouvement qui pourrait un jour changer la société pour qu'elle soit libertaire, communaliste et politique dans le meilleur sens de ce mot.
La nature du mouvement
Q. Vous critiquez les efforts d'économie de remplacement comme les coopératives, car dites-vous, finalement, elles s'imbriquent bien dans la société capitaliste. Pourtant votre économie municipalisée devra certainement s'organiser selon un mode coopératif. Les formes économiques de remplacement seront certainement nécessaires par exemple, des coopératives appartenant à la municipalité. Quand vous critiquez les coopératives, voulez-vous dire que les efforts pour les construire n'ont aucune pertinence pour un mouvement municipaliste libertaire?
R. Non, je ne suis pas opposé aux coopératives par principe. Elles sont inestimables, surtout comme écoles pour apprendre aux gens comment coopérer. J'ai seulement tenté de montrer qu'elles ne sont pas capables d'éliminer le capitalisme en le colonisant par la multiplication des coopératives, parce qu'elles fonctionnent comme les entreprises capitalistes à bien des égards, c'est-à-dire qu'elles deviennent partie du système du marché, quelles que soient les intentions de leurs fondateurs.
Vers 1849, Proudhon eut l'idée et il ne fut pas le seul — qu'en créant des banques du peuple sous forme de coopératives, le capitalisme pourrait être remplacé par elles. De nos jours, si je voulais suivre Proudhon, il me faudrait croire que plusieurs petites institutions de crédit pourraient finalement remplacer la Chase Manhattan, que de petites épiceries coopératives pourraient un jour remplacer les chaînes de supermarchés. Il me faudrait croire que de petites usines chimiques pourraient remplacer la compagnie DuPont du Delaware.
La valeur des coopératives de nos jours réside en ce qu'elles enseignent aux gens comment coopérer. Mais en général, ce qui arrive dans la plupart des coopératives, selon ma propre expérience et l'expérience historique, c'est qu'elles deviennent de véritables entreprises bourgeoises, se lançant dans la concurrence que produit le marché. Celles qui ne le font pas disparaissent.
En revanche, les «coopératives appartenant à la municipalité» ne seraient pas des coopératives au sens conventionnel du terme. Elles ne seraient pas des coopératives privées ou des fédérations de coopératives privées. Elles seraient la «propriété» d'une communauté réunie dans une assemblée populaire. Elles opéreraient donc comme partie de la communauté, pas séparément, et elles devraient rendre des comptes à la communauté. Non seulement seraient-elles la «propriété» de la communauté, mais plusieurs de leurs politiques seraient décidées par la communauté en assemblée. Seule l'application pratique de ces politiques serait-elle de la juridiction des coopératives individuelles.
Non seulement la communauté dans son ensemble déterminerait-elle leurs politiques, mais c'est l'ensemble de la population qui établirait un genre de relation morale avec la coopérative parce que la coopérative serait partie intégrale de la population. Voici un domaine où une culture politique va au-delà de la politique purement institutionnelle de l'assemblée et de la confédération. Non seulement l'économie serait-elle municipalisée, mais la culture politique pourrait aider à créer une économie morale dans la communauté, un nouveau genre de relations économiques entre les citoyens et leurs moyens d'existence, qu'ils soient producteurs ou détaillants.
Dans ces circonstances de municipalisation et de culture politique, il n'y aurait aucun danger qu'une coopérative ne devienne une entreprise libre de s'engager dans le marché capitaliste. Nous n'aurions plus de marché authentique au sens bourgeois du terme. Dans le marché bourgeois, le rapport acheteur/vendeur est non seulement concurrentiel, il est anonyme. Les coopératives appartenant à la municipalité pourraient bien renverser le marché parce qu'elles seraient la propriété de la communauté et que les citoyens auraient la responsabilité morale de les perpétuer.
Je ne crois pas que la bourgeoisie tolérerait longtemps ce développement. Le municipalisme libertaire ne s'approche pas du capitalisme à pas de loup pour lui couper l'herbe sous le pied tout d'un coup. Tout ce que je décris signifie une confrontation, tôt ou tard, non seulement avec l'État, mais également avec le capitalisme. Le municipalisme libertaire a pour but de réveiller un développement révolutionnaire qui à divers degrés applique la pratique municipaliste libertaire.
Il est impossible de prévoir comment ce développement et cette confrontation se produiront. Qu'il suffise de dire qu'ils peuvent ouvrir tout grand la porte à l'improvisation de «stratégies» qu'aucune spéculation de ma part ne saurait prédire. Où mènera une telle confrontation? Comment se déroulera-t-elle? Je l'ignore, mais ce que je sais, c'est que si un bon nombre de communautés choisissaient le municipalisme libertaire, nous aurions créé, potentiellement à tout le moins, quelque chose comme une situation révolutionnaire.
Q. Certains socialistes libertaires ont soutenu que vous êtes trop prompt à rejeter le contrôle par les travailleurs. Les travailleurs, disent-ils, ne sont plus désormais une catégorie particulière. La majorité des adultes des deux sexes et en bonne santé sont des travailleurs de nos jours. Puisque la catégorie est si vaste, pourquoi le municipalisme libertaire ne peut-il pas se combiner au contrôle par les travailleurs?
R : Oui, la grande majorité des gens sont obligés de travailler pour gagner leur vie, et une large proportlon d’entre eux sont des travailleurs productifs. Mais énormément de travailleurs sont improductifs. Ils opèrent complètement à l'intérieur du cadre et des circonstances créés par le système capitaliste, comme de manipuler des factures, des contrats, des notes de crédit, des polices d'assurance, etc. Neuf travailleurs sur dix n'auraient pas de travail dans une société rationnelle —où il n'y aurait nul besoin d'assurance ni d'aucune autre transaction commerciale.
Dans une société municipaliste libertaire, l'assemblée déciderait des politiques de l'économie tout entière. Les travailleurs se débarrasseraient de leur identité et de leurs intérêts professionnels uniques, du moins dans le champ politique, et se percevraient d'abord et avant tout comme citoyens de leur communauté. La municipalité, par son assemblée de citoyens, exercerait le contrôle et prendrait les grandes décisions concernant ses usines, et élaborerait les politiques qu'elles doivent suivre, toujours d'un point de vue civique plutôt que de celui d'un métier.
L'hypothése des gens qui veulent inclure le contrôle par les travailleurs dans le municipalisme libertaire, c'est que lorsque nous aurons démocratisé la société tout entière par l'assemblée populaire, nous voudrons aussi démocratiser le lieu de travail et le remettre aux travailleurs pour qu'ils le contrôlent, Mais que cela voudrait-il dire ? Et bien, à moins que les travailleurs dans une entreprise ne commencent réellement à se percevoir d'abord et avant tout comme des citoyens plutôt que comme des travailleurs, alors on ouvre la porte à la très forte probabilité qu'ils exigeront de détenir l'autorité sur leurs lieux de travail aux dépens de l'assemblée populaire. Dans la mesure où vous retirez du pouvoir à l'assemblée populaire pour le donner au lieu de travail, dans la même mesure vous ouvrez des brèches dans l'unité de l'assemblée populaire et augmentez la possibilité que le lieu de travail lui-même devienne un élément subversif par rapport à l'assemblée populaire. Je m'explique. Plus le lieu de travail a de pouvoir, moins en a l'assemblée populaire—et moins le lieu de travail n'a de pouvoir, plus en a l'assemblée populaire. Si le contrôle par les travailleurs devient une partie essentielle de notre programme, nous aurons diminué le pouvoir de l'assemblée populaire et nous aurons ainsi ouvert la porte à la possibilité que le lieu de travail augmente son pouvoir aux dépens de l'assemblée populaire.
Janet Biehl
Comme je l'ai dit, la simple prise de possession d'une usine et sa gestion par les travailleurs ne font pas disparaître la possibilité qu'ils développeront — en fait, qu'ils accroîtront — un sens toujours présent d’intérêts particuliers de l'entreprise. Le contrôle par les travailleurs peut facilement avoir pour résultat que les travailleurs se particularisent, quel que soit leur travail. En 1936, dans la Barcelone anarcho-syndicaliste, les travailleurs qui avaient pris le contrôle, disons, d'une usine de textile se sont souvent opposés à leurs propres camarades de la même industrie qui avaient pris possession d'un atelier similaire. C'est-à-dire que ces travailleurs devenaient souvent des capitalistes collectifs, comme le fait remarquer Gaston Leval dans son ouvrage sur la collectivisation espagnole dans les villes (Gaston Leval, Espagne libertaire (1936-1939) l'oeuvre constructive de la Révolution, Paris, Éditions du Cercle, 197 1.) , et ils sont entrés en concurrence les uns avec les autres pour l'accés aux matières premières et aux marchés.
Tout cela est arrivé même si les travailleurs étaient des anarcho-syndicalistes travaillant dans la même industrie, sous le même drapeau noir et rouge, et qu'ils adhéraient au même syndicat. Résultat: le syndicat a dû réglementer les industries pour empêcher ces pratiques du capitalisme collectif. L'ironie, c'est que la bureaucratie du syndicat a pris le contrôle des usines et a dû diminuer le contrôle par les travailleurs afin de maintenir une sorte d'approche coopérative.
Si on permet aux usines de formuler les politiques qui guident leur comportement sans égard à la communauté dans son ensemble, alors de telles usines pourraient bien suivre des chemins qui non seulement divergent de ceux que suit le reste de la communauté, mais encore qui entrent en conflit avec ceux-ci.
On peut espérer que la plupart des métiers seront un jour automatisés — surtout les tâches les plus dures et les plus routinières. Et soit dit en passant, ce n’est pas là une idée complétement utopique. Un jour, je crois que tant de travail sera effectué par des machines que la question du contrôle par les travailleurs n'aura plus d'importance et que ce problème deviendra insignifiant. Sur ce point, je suis en opposition absolue avec les soi-disant primitivistes, comme la mafia de Fifth Estate, qui rejettent tout développement de la technologie à n'importe quelle condition.
Q. Quel lien existe-t-il entre le mouvement municipaliste libertaire et l'action directe?
R. Le municipalisme libertaire est la forme la plus élevée de l'action directe. C'est l'autogestion directe - en fait, face-à-face - de la communauté. Les gens agissent directement sur la société et modèlent directement leur propre destinée. Il n'existe pas de forme plus élevée d'action directe que l'autodétermination.
Ceci dit, j'affirme catégoriquement que la participation à l'action directe fait partie de toute éducation politique radicale en essayant, par exemple, d'empêcher le développement de quelque vicieuse entreprise, abusive et économiquement agressive, certainement en posant des actions sociales et politiques à l'occasion de toutes les questions soulevées actuellement. Cela peut vouloir dire des occupations - n'oublions pas que le mouvement ouvrier américain s'est construit pendant les années 1930 sur les occupations d'usines par les ouvriers. La grève est bien sûr une forme d'action directe, mais l'occupation aussi - en fait, c'est une forme d'action directe encore plus radicale parce qu'elle viole les lois qui protègent la propriété de la bourgeoisie.
Dans quelle mesure ces actions peuvent-elles conduire à la violence? Je l'ignore. Mais je ne crois pas non plus que la bourgeoisie va abdiquer volontairement son statut, encore moins sa mainmise sur la société!
Q. Le mouvement municipaliste libertaire aura-t-il des chefs?
R. Il y aura des chefs partout, chaque fois qu'une lutte sera engagée. L'existence de chefs conduit-elle nécessairement à l'existence d'une hiérarchie? Absolument pas! Le mot chef ne devrait pas nous faire peur au point de ne pas reconnaître que certains individus ont plus d'expérience de maturité, de force de caractère, etc. que d'autres. Ces distinctions sont indéniables, elles sont très
vraies. Les ignorer et dire que tous sont au même point de savoir, d'expérience et de perspicacité, c'est un mythe grotesque qui est démenti par toutes les réalités de la vie quotidienne. Et non seulement par les réalités de la vie quotidienne, mais aussi par la réalité biologique. Les gens qui ont vécu plus longtemps en savent souvent davantage que ceux qui sont très jeunes. Un enfant de 12 ans, aussi précoce qu'il soit, ne peut pas avoir la sagesse de quelqu'un qui a vécu trois fois plus longtemps que lui et qui a une riche expérience. La biologie fait qu'il est impossible pour un enfant d'avoir les connaissances d'un adolescent et pour l'adolescent, celles de l'adulte, etc.
Cela ne signifie pas que ceux qui ont plus de savoir utiliseront ce savoir pour dominer les autres. Un chef est autant un éducateur que n'importe quelle personne qui offre aux gens un sens de direction. En fait, nous avons désespérément besoin de gens qui nous éduquent. J'ai énormément de difficultés avec les anarchistes qui rejettent complètement toute direction. Il n'y a pas de tyrannie plus subtile que la "tyrannie de l'absence de structures" qui peut aussi comprendre la tyrannie d'une fausse interprétation de l'égalité à savoir que nous avons tous les mêmes connaissances. Il y a une grosse différence entre dire que nous savons tous la même chose et dire que nous sommes tous capables, potentiellement, d'apprendre et de partager la connaissance sur une base potentiellement égale.
Ceci soulève la question de Hegel autrefois, dans ses premiers écrits théologiques, sur la différence entre Socrate et Jésus. Socrate était incontestablement un chef mais un chef qui essayait d'éliminer la différence, au moyen de l'éducation et du dialogue, entre ce qu'il savait et ce que savaient les jeunes Athéniens autour de lui, tâchant de la sorte de créer un même niveau de discours. Plusieurs de ses dialogues consistaient à éliminer cette différence. Jésus, quant à lui, était un chef au sens autoritaire du mot. Il faisait des déclarations que personne en sa présence ne pouvait contredire sans craindre son courroux. C'est très différent d'essayer d'imposer l'obéissance aux Dix Commandements parce qu'on suppose que Dieu nous l'a ordonné et de les explorer pour en extraire ce qui est valide et ce qui ne l'est pas, de fournir des raisons naturelles plutôt que surnaturelles d'obéir à une idée quelle qu'elle soit. Il y a des parties du Décalogue qui sont très régressives, comme l'édit de Yahvé qu'il est un dieu jaloux qui ne tolère aucun autre dieu et par déduction, aucune contradiction.
Quoi qu'il en soit, un chef n'est pas une élite et ne le deviendra pas nécessairement. La direction en soi n'est pas nécessairement hiérarchique. Un chef peut être simplement quelqu'un qui en sait plus que les autres au sujet d'un genre spécifique de situation et à cause de cela, son rôle est de conseiller les gens sur ce qu'ils devraient faire pour l'aborder. Elle ou il ne domine pas les gens ni n'exige leur soumission. Dans une société rationnelle, bien sûr, les chefs n'auraient aucun pouvoir de forcer les gens à faire ce qu'ils ne veulent pas faire. Leur seule source d'influence sera la persuasion. Et par dessus tout, ils devront rendre des comptes au reste de la population c'est-à-dire que leurs actions seront constamment sous examen minutieux.
Et je ne considère pas les organisations d'avant-garde comme nécessairement autoritaires. Il est ironique de constater que plus d'un journal anarchiste du passé a porté le titre de l'Avant-garde, et plus d'un ouvrage anarchiste a prôné la mise sur pied d'une organisation d'avant-garde. Ces avant-gardes peuvent donner au mouvement un sens de la direction, une carte géographique indiquant comment se rendre d'un point à un autre - et aider à le mobiliser dans des actions systématiques pour changer la société.
Il est tragique que les mots avant-garde et chef aient été discrédités par la «nouvelle gauche» pendant les années 1960, à cause des expériences du stalinisme et du léninisme. Dans bien des révolutions, ils ont été infiniment importants; des chefs et des organisations décidées ont porté en avant les révolutions et en l'absence de telles personnes décidées, des révolutions ont échoué. Pendant la Commune de Paris, Adolphe Tiers qui dirigeait la contre-révolution contre les communards retenait prisonnier le révolutionnaire Auguste Blanqui. La Commune voulait le ravoir à tout prix et ils tentèrent de l'échanger contre leurs propres otages, y compris l'archevêque de Paris. Tiers était assez perspicace pour savoir que rendre Blanqui aux communards équivaudrait à leur donner une division de combattants tout entière, parce que Blanqui aurait insisté pour marcher sur Versailles et anéantir la contre-révolution. On ne peut donc pas simplement effacer le rôle important que plusieurs individus et chefs d'organisations ont joué au cours de l'histoire, même s'il y a toujours le danger, dans une révolution qui réussit à progresser, qu'un chef se transforme en tyran et que l'organisation ne devienne une élite. Il n'y a aucun substitut, devant ce danger, à l'intelligence et aux institutions compensatoires qui empêchent les chefs et les organisations de devenir des tyrans et des élites - certainement pas l'opposition systématique aux chefs et aux organisations.
Q. Vous avez déjà fait une distinction entre les intellectuels et l'intelligentsia. Les intellectuels sont ceux qui règnent dans le monde universitaire alors que l'intelligentsia se compose des individus éduqués, préoccupés de théorie, qui font partie de la culture politique publique qui accompagne une révolution. Voyez-vous un rôle pour l'intelligentsia dans une lutte municipaliste libertaire?
R. L'intelligentsia est indispensable - et ici je diffère d'opinion avec tous ces intellectuels universitaires qui dénigrent l'importance de l'intelligentsia. Il est amusant de voir des professeurs, bien installés dans le système universitaire, qui dénoncent l'intelligentsia comme une élite. Je pense qu'il serait merveilleux que tous fassent partie de l'intelligentsia, au sein d'une vie intellectuelle publique vibrante, où les idées feraient partie du milieu quotidien - en fait, où la philosophie, l'éthique et la politique ne seraient pas uniquement des sujets d'étude, mais seraient des pratiques vécues.
Pour moi, il est inconcevable, peu importe les déclarations de divers théoriciens anarchistes, que la sagesse engrangée d'un véritable membre de l'intelligentsia soit ignorée. J'ai fait une recherche approfondie des révolutions quand j'écrivais The Third Revolution, allant des guerres paysannes des années 1520 en Allemagne jusqu'à la révolution espagnole de 1936. Je les ai étudiées de si près que j'avais l'impression d'être transporté sur les lieux mêmes de ces révolutions. Cette recherche a rendu immensément clair pour moi que ces révolutions n'auraient jamais pu réussir ni même aller très loin, sans le savoir et même les dirigeants, dans les meilleurs des cas - que l'intelligentsia ou les intellectuels populaires ont fourni. Qu'aurait été la Révolution française sans Jean Varlet, qui dépassait d'une toise les meilleurs des chefs jacobins? Qu'aurait-été la Révolution américaine sans Thomas Paine? Qu'auraient été les révolutions de 1848 à Paris sans un homme du calibre de Blanqui qui les a inspirées? Et la Commune de Paris sans Eugène Varlin? La Révolution russe sans Martov, qui a prévu les dangers d'une autocratie bolchevique? Il est essentiel de retrouver cette tradition en déclin des penseurs qui vivent une vie publique vibrante et en même temps font partie d'un environnement social et politique révolutionnaire vivant.
[...]
Q. Comment appliquer ces idées précisément au développement d'un mouvement municipaliste libertaire?
R. Je suggérerais que ce mouvement lui-même devrait avoir une constitution. A cet égard, je diverge de l'opinion libertaire qui veut un minimum de restrictions. Comme je l'ai déjà dit, là où il y a un minimum de structure, là se retrouve un maximum d'arbitraire. Les gens sérieux et engagés recherchent toujours l'organisation; la question est de savoir quelle sorte d'organisation. La débauche étourdissante que l'on voit de nos jours chez les anarchistes de la vie privée finit invariablement en queue de poisson ou en manipulation autoritaire, comme je l'ai vu dans l'alliance antinucléaire Clamshell pendant les années 1970.
[...]
Ainsi donc, oui, il serait nécessaire d'avoir une constitution et des nomoi qui soient aussi démocratiques, aussi rationnels, aussi flexibles et aussi créateurs que possible. Rejeter une telle constitution et les nomoi sur lesquels elle repose serait retomber encore une fois dans les jugements arbitraires, fondés sur la croyance mystique en une nature humaine invariable qui est magiquement bienveillante. Cette conception est complètement absurde. Elle repose sur la croyance que les gens agiront toujours avec bienveillance envers les autres et envers la communauté, qu'ils sont bons par essence et qu'ils ont été "corrompus" par la civilisation. Toute notion d'une nature humaine fixe, même bienveillante, comme le mythe du "bon sauvage", est un non-sens socio-biologique. Cela rend le comportement humain totalement inflexible et lui dénie l'un de ses aspects le plus important, soit sa créativité, un aspect insigne de l'humanité qui la distingue de l'adaptabilité typique des animaux.
Ainsi, dans la société municipaliste libertaire que j'identifie à la société rationnelle et au communisme libertaire, il serait essentiel d'avoir une constitution raisonnée associée à des nomoi raisonnés, qui empêcheraient l'autoritarisme et les autres aspects indésirables de la société actuelle, comme la propriété privée et l'État. Elle devrait en même temps offrir une forme positive de loi, fournissant des directives morales raisonnées suffisamment flexibles pour permettre de s'adapter aux situations changeantes.
[...]
Il faut plutôt que l'assemblée soit institutionnalisée, ceci est fondamental et elle doit avoir une structure distincte. Elle doit se réunir régulièrement, que ce soit une fois par mois, ou à toutes les quelques semaines ou une fois par trimestre. Elle doit avoir un nom. Elle doit avoir un modérateur ou animateur, et à tout le moins, un comité de coordination. Il lui faut un système de communications. Si possible, elle devrait publier un périodique. Pendant ses réunions, elle doit avoir un ordre du jour, soigneusement préparé avec la participation des membres de la communauté. S'il y a assez de gens, l'assemblée peut élire diverses commissions pour étudier des questions spécifiques et faire des recommandations.
[...]
Je puis au moins dire ceci: je suis complètement d'accord avec Marx quand il dit que le capitalisme st un système qui doit nécessairement détruire la société cause de son principe directeur de la production pour la production, de la croissance pour la croissance. Le municipalisme libertaire ne doit pas être compromis par des notions de réformisme et de moindre mal, comme de bâtir un tiers-parti ou de s'engager dans la «politique indépendante» dans le cadre de l'État-nation. Chaque compromis, surtout une politique du moindre mal, conduit invariablement à des maux plus grands. C'est par une série de moindre maux offerts aux Allemands pendant la République de Weimar que Hitler a accédé au pouvoir. Hindenburg, le dernier de ces moindre maux, qui fut élu président en 1932, a nommé Hitler chancelier en 1933, donnant le fascisme à l'Allemagne, pendant que les sociaux-démocrates continuaient à voter pour un moindre mal après l'autre jusqu'à ce qu'ils obtiennent le pire de tous les maux.
On n'a qu'à regarder l'étatisme actuel pour trouver d'autres exemples. Aux États-Unis, un président Bush ou Dole aurait eu beaucoup plus de difficultés à démanteler le système de sécurité sociale que n'en a eu le «moindre mal» Bill Clinton. Toute l'opposition qui aurait pu se soulever contre cet acte vicieux, pour protester contre lui, a été politiquement refoulée par Clinton que les libéraux considéraient depuis longtemps comme le moindre mal par rapport à un président républicain. Ainsi, le «moindre-malisme» est clairement devenu une formule de capitulation.
Je ne sais pas si une structure sociale comme celle que j'ai tenté de décrire verra jamais le jour. Peut-être pas. Je prépare en ce moment un essai sur l'éthique qui commence ainsi: "L'humanité est trop intelligente pour ne pas vivre dans une société rationnelle. Reste à savoir si son intelligence est suffisante pour en réaliser une." Je ne puis compter que sur l'émergence, tôt ou tard, d'un nombre suffisant de gens dotés du caractère, de la perspicacité et de l'idéalisme qui ont longtemps caractérisé la gauche, pour réaliser cette approche. Mais si un tel mouvement ne prend pas forme, la seule chose dont je puisse être sûr est celle-ci: le capitalisme ne produira pas seulement des injustices économiques; étant donné sa loi d'accumulation, son impératif de la croissance-ou-la-mort, qui découlent de la concurrence sur le marché lui-même, il détruira certainement la vie sociale. Il ne peut pas y avoir de compromis avec cet ordre social.
1. Mogens Herman Hansen, La démocratie athénienne a l'époque de Démosthène, Paris, Les Belles Lettres, 1993.

John CLARK
Une écologie sociale
Murray Bookchin : "Critique de l'Ecologie Sociale Profonde de John Clark"
En son sens le plus profond et le plus authentique, l'écologie sociale est le réveil de la communauté terrestre, qui réfléchit sur elle-même, découvre son histoire, explore la situation difficile dans laquelle elle se trouve et envisage son futur.2 Un des aspects de ce réveil est le processus de réflexion philosophique. En tant qu'approche philosophique, une écologie sociale s'intéresse aux dimensions ontologique, épistémologique, éthique et politique des relations entre le social et l'écologique et recherche une sagesse pratique découlant de telles réflexions. Elle cherche à nous orienter, en tant qu'êtres concrètement inscrits dans une histoire humaine et naturelle, pour nous permettre de faire face aux défis et aux opportunités. Ce faisant, elle développe une analyse à la fois holistique et dialectique et une pratique sociale qu'on pourrait mieux décrire comme un éco-communitarisme.
Le social et l'écologique
Avant tout, une écologie sociale est une écologie. Le terme même d'écologie comporte de très fortes implications communautaires. Littéralement, il signifie logos, réflexion sur ou étude de l'oikos ou la demeure. L'écologie nous enseigne donc qu'il faut commencer à penser la planète entière comme une sorte de communauté dont nous sommes membres. Elle nous dit qu'en un sens toutes nos politiques et tous nos problèmes sont " domestiques ". Si l'écologie sociale perd parfois ses repères lorsqu'elle se focalise sur des préoccupations spécifiquement sociales, quand elle veut être cohérente elle place toujours ces préoccupations dans le contexte de la Terre, notre demeure, quels que soient les autres sujets d'étude à l'intérieur de cette communauté. L'approche dialectique de l'écologie sociale exige de la part des écologistes sociaux qu'ils prennent en compte les dimensions écologiques de tous les phénomènes "sociaux ". Il n'existe pas de phénomènes sociaux " non écologiques " qu'on puisse examiner indépendamment des phénomènes écologiques.D'une certaine manière, le terme " social " dans " l'écologie sociale " est le plus problématique. Il y a un paradoxe apparent à utiliser le terme " social " pour ce qui est en réalité une tradition fortement communautaire. Traditionnellement, le domaine " social " a été opposé au domaine "communautaire " comme dans la célèbre distinction de Tönnies entre société et communauté, Geselleschaft et Gemein schaft. Cette apparente contradiction interne peut cependant conduire vers une vérité plus profonde. Une écologie sociale est un projet visant à reconquérir les dimensions communautaires du social, et il est donc pertinent qu'elle cherche à récupérer l'héritage linguistique collectif du terme lui-même. " Social " est dérivé de socius, ou compagnon. Une société est donc un ensemble de relations entre compagnons - en un sens, elle est elle-même une demeure, à l'intérieur de la demeure terrestre.
Une théorie en évolution
Durant le dernier quart de siècle, un important mouvement philosophique social et écologique a vu le jour sous le nom " d'écologie sociale ". Bien que cette philosophie ait été récemment étroitement liée à la pensée du théoricien social Murray Bookchin, elle perpétue une longue tradition de pensée écologique communautaire qui remonte au moins au XIXe siècle. On pense souvent que le courant de l'écologie sociale trouve son origine dans les idées communautaires et mutualistes du géographe anarchiste Kropotkine (1842-1921). On ne peut certainement pas nier que, en dépit de ses tendances positivistes et de sa conception ambiguë de la nature, il ait d'étroits liens de parenté avec l'écologie sociale. Ses idées sur l'entraide, la décentralisation économique et politique, la production à une échelle humaine, les valeurs communautaires et l'histoire de la démocratie ont toutes été des contributions importantes à la tradition.3 Celle-ci trouve cependant un ancrage beaucoup plus profond dans la pensée d'un autre grand penseur anarchiste, le géographe français Élisée Reclus (1830-1905). Durant la seconde moitié du siècle dernier et au début de celui-ci, Reclus développa une "géographie sociale " d'une vaste portée qui a posé les fondations d'une écologie sociale, en explorant l'histoire de l'interaction entre la société humaine et le monde naturel, histoire qu'il fait débuter avec l'émergence de l'homo sapiens et qui se poursuit jusqu'à l'époque de Reclus, époque d'urbanisation, de développement technologique, de globalisation politique et économique et d'un embryon de coopération internationale.Reclus envisageait une humanité accédant à une société libre et communautaire, en harmonie avec le monde naturel. Ses études historiques approfondies retracent le riche passé d'expériences de coopération, de démocratie directe et de liberté humaine, depuis l'antique cité grecque jusqu'aux mouvements modernes luttant pour une transformation sociale et une émancipation humaine, en passant par la démocratie islandaise, les cités libres du Moyen Âge et les cantons suisses indépendants. Il dépeint parallèlement la montée et le développement de l'État moderne centralisé, de la concentration du capital et des idéologies autoritaires. Ses études historiques décapantes incluent une large critique du capitalisme aussi bien que du socialisme autoritaire à partir d'un point de vue égalitariste et anti-autoritaire. Il analyse aussi les effets destructeurs, écologiquement parlant, de la technologie moderne et de l'industrie, alliées au pouvoir du capital et de l'État. Il est à noter que, il y a un siècle de cela, la théorie sociale de Reclus avait tenté de réconcilier un souci de justice dans la société humaine avec une attitude compatissante envers les autres espèces et le respect pour toute forme de vie sur terre - attitude philosophique qui n'a ressurgi que récemment dans l'éco-philosophie et l'éthique de l'environnement.4
De nombreux thèmes des travaux de Reclus ont été ultérieurement développés par le botaniste et penseur social écossais Patrick Geddes (1854-1932), qui a donné à ses travaux le nom de " biosophie ", étude philosophique de la biosphère. Geddes s'intéresse principalement à la nécessité de créer des communautés décentralisées qui soient en harmonie avec l'environnement culturel et écologique, et il propose le développement de nouvelles technologies qui puissent soutenir des communautés humaines écologiquement équilibrées. Il imagine une société se développant organiquement de façon coopérative, fondée sur la pratique de l'entraide aux niveaux sociaux les plus fondamentaux, qui se propagerait dans la société à mesure que ces petites communautés se fédéreraient volontairement en des associations plus étendues. Geddes organise son travail autour des concepts de " lieu, travail et gens ". Son idéal social est " l'Eutopia ", ou bonne communauté, qui naîtrait des particularités régionales, de modes de production empreints d'humanité, d'habileté et de créativité, ainsi que d'une culture locale se développant d'une manière organique. Geddes nomme son approche " socio-géographie ", synthèse des études sociologiques et géographiques. Il applique ce point de vue à sa conception de l'étude régionale détaillée comme moyen d'obtenir une planification communautaire, enracinée dans les réalités naturelle et culturelle, et se développant organiquement à partir d'elles. Il apporte ainsi une importante contribution au développement de l'aspect empirique et bio-régional de la tradition écologique sociale.5
Nombre de points de vue de Geddes ont été plus tard intégrés à la vaste vision de la société, de la nature et de la technologie de son élève, l'historien et théoricien social américain Lewis Mumford (1895-1992). Celui-ci est l'une des figures les plus essentielles au développement de la tradition écologique sociale. Ramachandra Guha a certainement raison d'affirmer que " l'étendue et la richesse de la pensée de Mumford en font le pionnier de l'écologie sociale américaine ".6 La plupart des concepts fondamentaux auxquels Bookchin a plus tard attaché l'expression d'" écologie sociale " ont été empruntés au régionalisme écologique de Mumford, beaucoup plus ancien.7 Le fondement philosophique de l'analyse sociale de Mumford est ce qu'il appelle une vue " organique " de la réalité, une approche holistique du développement, qu'il identifie explicitement comme approche " écologique ".8 Dans le cadre de cette conception, il considère l'évolution de la société humaine comme la poursuite d'un processus cosmique de croissance, d'émergence et de développement organiques. Cependant, il considère aussi l'histoire humaine comme le lieu d'un mouvement contraire au sein de la société et de la nature, un processus croissant de mécanisation.
À peu près comme l'avait fait Reclus avant lui, Mumford dépeint l'histoire comme une grande lutte entre la liberté et l'oppression. Dans l'interprétation que fait Mumford de ce drame, nous trouvons d'un côté les forces de mécanisation, de pouvoir, les forces de domination et de division et de l'autre, l'impulsion vers l'organisme, la créativité, l'amour et l'unification. La tragédie de l'histoire réside dans l'ascendant croissant pris par le mécanisme, et la destruction progressive des liens que nous entretenons avec la nature et entre nous. Le moment dominant de l'histoire, dit-il, a été " un long décrochage des vitalités et des créativités d'un environnement autosuffisant et d'une vie communautaire stimulante et équilibrée ". 9
Dans la description de Mumford, la première étape décisive de ce processus est la création de la Mégamachine, sous la forme de la force de travail d'une masse d'hommes, soumis à une discipline militaire et transformés en machine, sous un contrôle hiérarchique, afin de construire les pyramides, symboles d'un pouvoir despotique. Bien que la Mégamachine, sous sa forme barbare première, ait persisté et évolué tout au long de l'Histoire, elle ressurgit dans le monde moderne et s'y manifeste de façon bien plus complexe et technologique, avec un accroissement considérable de puissance, une diversification des expressions politiques, économiques et culturelles, une apparente imperméabilité au contrôle humain ou même à sa compréhension. Mumford voit dans l'émergence d'un nouvel ordre totalitaire le résultat de ce mouvement historique. Ce nouvel ordre totalitaire est fondé sur la domination technologique, la rationalité économique et le profit, et il est alimenté par une culture de consommation obsessionnelle. Il a pour résultats la perte d'une authentique individualité, une dissolution de la communauté organique et un type de relation au monde naturel déséquilibré et destructeur.
La vision qu'a Mumford du renversement de ces tendances historiques est une vision écologique et sociale. Il envisage une procédure de décentralisation sociale dans laquelle les institutions démocratiques sont reformées aux niveaux local et régional en tant que parties de communautés organiques qui demeurent diverses. " Les vraies communautés humaines ", soutient-il, sont celles qui combinent l'unité à la diver sité " et préservent la variété aussi bien sociale que visuelle "10. Dans la lignée de Geddes et en précurseur du bio-régionalisme, Mumford croit que la communauté locale doit être enracinée dans les réalités naturelle et culturelle de la région. " De puissants centres régionaux culturels " sont la base d'une " vie locale, active et solidement implantée "11. Pour Mumford, le régionalisme n'est pas seulement un concept écologique, mais aussi un concept culturel et politique, et c'est le lien capital entre les dimensions les plus particulières et locales et les dimensions les plus universelles et globales. " Reconstruire des cultures régionales, dit-il, donnera profondeur et maturité au monde culturel qui, lui aussi, est depuis longtemps en processus de formation"12. Mumford soutient qu'un processus marquant de transformation personnelle et sociale est nécessaire pour que le cours de l'Histoire se redresse vers un avenir où s'affirme la vie, l'humain et l'écologique. Tout à fait dans l'esprit du philosophe communautaire Martin Buber (1878-1965), il envisage une culture mondiale humanisée et coopérative, émergeant de cultures régionales régénérées qui, à leur tour, émanent d'un esprit humain régénéré.13
Bien que, au départ, sa perspective générale de la société et de la nature soit proche de celle de Mumford, Bookchin apporte de nombreuses contributions décisives au développement ultérieur d'une écologie sociale.14 Essentiellement, il élargit les bases théoriques de la tradition communautaire, naturaliste et régionaliste développée par Reclus, Geddes et Mumford, en faisant de l'analyse dialectique un point central. Il ouvre ainsi la voie à des discussions plus critiques et plus théoriquement approfondies de concepts tels que le holisme, l'unité-dans-la-diversité, le développement et la connexion. Il ajoute une perspective théorique plus explicite au plaidoyer de Mumford pour une vision organique du monde. L'analyse que fait Mumford de la transformation historique de la société organique en Mégamachine est enrichie par Bookchin d'une description quelque peu plus large de l'émergence des diverses formes de domination et de l'essor de la société hiérarchique. Bookchin consacre une attention plus fine à l'interaction entre l'État, les classes économiques, le patriarcat, la gérontocratie et d'autres facteurs dans l'évolution de la domination. Particulièrement important est l'accent que met Bookchin sur le rôle central du développement de l'économie capitaliste globale dans la crise écologique, corrigeant ainsi la tendance de Mumford à trop insister sur l'aspect technique aux dépens de l'aspect économique.15 Il ajoute aussi quelques chapitres supplémentaires à " l'histoire de la liberté ", en particulier par la discussion des dimensions mutualistes, libératrices et écologiques des sociétés tribales, des mouvements religieux millénaristes et des expériences utopistes. Enfin, alors que ses prédécesseurs présentaient une vision quelque peu générale d'une politique antiautoritaire, démocratique, décentralisée et écologique, Bookchin contribue à la discussion d'une telle politique en lui imprimant une orientation plus concrète, grâce à ses propositions sur le municipalisme libertaire et la confédération.
Certaines de ces contributions ont fini par représenter un coût considérable. Bien que Bookchin développe et élargisse de façon importante la tradition de l'écologie sociale, il l'a dans le même temps également restreinte par des tentatives dogmatiques et non dialectiques de construction d'un système philosophique, par une politique de plus en plus sectaire et par des attaques immodérées, semeuses de discorde, contre les écophilosophies " rivales " et contre des expressions diverses de sa propre tradition. Dans la mesure où l'écologie sociale a été identifiée au sectarisme de Bookchin, ses potentialités en tant qu'éco-philosophie n'ont pas été largement appréciées.
Heureusement, les questions fondamentales posées par une écologie sociale ne disparaîtront pas dans la fumée d'éphémères prises de bec partisanes qui ne méritent que l'oubli. Une tradition telle que l'écologie sociale, vaste, vibrante, et de nature autocritique, résistera inévitablement aux tentatives pour la restreindre, contradictoires avec ses valeurs les plus fondamentales que sont le holisme, l'unité-dans-la-diversité, la croissance organique et l'autotranscendance organique. Aussi, en dépit de ses reculs temporaires, le projet d'une écologie sociale continue à se développer, comme orientation théorique générale, comme approche de l'analyse de problèmes spécifiques et comme guide des efforts pratiques en vue d'une régénération sociale et écologique.
Un holisme dialectique
Une écologie sociale, en tant que vision holistique, cherche à rapporter tous les phénomènes à l'orientation plus vaste de l'évolution et de l'émergence au sein de l'univers pris comme un tout. Dans ce contexte, elle considère aussi le cours de l'évolution planétaire comme mouvement vers une complexité et une diversité croissantes et l'émergence progressive de la valeur. Selon Mumford, un examen du " processus créateur " de " l'évolution cosmique " révèle qu'il n'est " ni dû au hasard, ni prédéterminé " et montre que " certaine tendance fondamentale à l'auto-organisation, non reconnaissables avant qu'un milliard d'années ne se fût écoulé, a orienté le processus "16.Cette conception est liée à la longue tradition téléologique qui remonte aux anciens Grecs et va jusqu'aux plus récentes philosophies naturalistes et évolutives. Elle est en accord avec l'idée de Hegel selon laquelle " la substance est sujet ", si on l'interprète dans un sens évolutionniste. Il n'y a pas une forme " donnée " d'un quelconque sujet ou substance, mais plutôt un processus universel de substance-devenant-sujet. La substance tend à l'auto-organisation, à la vie, à la conscience, à la conscience de soi, et finalement à la conscience transpersonnelle (bien que le développement se situe non seulement dans la conscience, mais à tous les niveaux de l'être). L'écologie sociale se relie ainsi aux théories de l'émergence évolutionniste. Une telle position, implicite dans l'idéalisme dialectique de Hegel 17, s'exprime plus explicitement dans l'évolutionnisme cosmique de Samuel Alexander 18, est sous-jacente dans la métaphysique de Whitehead et dans la philosophie contemporaine du procès 19, prend une tournure plutôt techno-centriste et antinaturaliste chez Teilhard de Chardin 20 et se synthétise avec les traditions orientales chez Radhakrishnan et Sri Aurobindo 21, pour trouver son expression la plus développée dans la récente tentative de Ken Wilber pour une impressionnante synthèse évolutionniste.22
Une écologie sociale interprète l'évolution planétaire et la réalisation des possibilités sociales et écologiques comme un processus holistique plutôt que comme un simple mécanisme d'adaptation. Cette évolution ne peut être comprise parfaitement qu'en examinant l'interaction et la détermination mutuelle d'une espèce à l'autre, entre l'espèce et l'écosystème et entre les espèces, l'écosystème et la Terre prise dans son ensemble, et en étudiant les communautés et les écosystèmes singuliers dans leur développement global. Un examen de ce genre révèle que le déploiement progressif des potentiels de liberté (tels que l'auto-organisation, l'autodétermination et l'auto-réalisation) dépend de l'existence d'une coopération symbiotique à tous les niveaux - comme Kropotkine l'avait déjà noté il y a près d'un siècle. Nous pouvons donc constater de manière frappante la continuité dans la nature. Ainsi, on découvre que la société écologique coopérative, qui est le but de l'écologie sociale, s'enracine dans les niveaux les plus fondamentaux de l'être.
Certains critiques de l'écologie sociale ont prétendu que l'accent qu'elle met sur la place des êtres humains dans le processus évolutionniste trahit un anthropocentrisme non écologique. Bien que cela puisse être vrai de quelques aspects de la pensée de Bookchin, cela ne rend pas compte de ce qui est essentiel dans l'écologie sociale. Si nous devons comprendre la place singulière de l'humanité à l'intérieur de l'univers et de l'histoire de la Terre, les conséquences de cette compréhension sont loin d'être hiérarchiques, dualistes ou anthropocentristes. Une analyse dialectique refuse tous les "centrismes ". Car tous les êtres sont à la fois des centres (de structuration, d'auto-organisation, de perception, de sentiments, de sensations, de connaissance, etc.) et des expressions de ce qui existe à une certaine distance puisque, dans une perspective dialectique, la détermination est négation, l'autre est immanent à l'intérieur d'un être et la totalité est immanente à la partie. Il y a là non seulement unité-dans-la-diversité et unité-dans-la-différence, mais aussi unité-dans-la-distance. Notre place dans la nature doit être interprétée d'après une telle analyse, qui recouvre les modes de liens intérieurs de notre être, " mode vertical " si l'on peut dire, à des domaines plus compréhensifs de l'être, et " horizontalement " à des domaines plus vastes de l'être. Explorant ainsi nos multiples modes de relations, nous découvrons notre responsabilité sociale et écologique - notre capacité à répondre aux besoins des communautés humaines et naturelles auxquelles nous participons.23
L'utilisation de métaphores comme communauté et organisme dans une explication dialectique et holistique des différents phénomènes ne va certainement pas sans poser problème. À juste titre, on a beaucoup débattu dans l'éco-philosophie du statut de semblables images, et leur fonction et leurs limites doivent faire le sujet d'une réflexion continuelle.24 Une approche dialectique suppose leur nature provisoire, l'importance qu'il y a à éviter de les utiliser de manière rigide, objectivante, et la nécessité de permettre le développement de tous les concepts théoriques au cours de l'enquête.
Ainsi, il est certain que, selon le sens qu'on attribue à ce terme, on ne peut pas toujours décrire la Terre ou la biosphère comme une communauté. On pourrait définir la communauté comme un type de relations entre des êtres qui peuvent agir et réagir de certaines manières, si nous prenons comme critère de réciprocité le fait de montrer du respect, d'honorer des obligations, ou quelque autre capacité. Si on adopte un tel " modèle " de communauté, il est certain que la Terre n'en est pas une, pas plus qu'elle n'est une totalité organique, si on prend ce terme dans le sens de posséder les qualités d'un organisme biologique. Cependant, le terme de " communauté " a en réalité des connotations beaucoup plus vastes que celles que nous venons de mentionner. On considère parfois qu'une communauté inclut non seulement les êtres humains adultes possédant la capacité juridique, mais aussi les bébés, les enfants, les incapables majeurs, les générations passées, les générations futures, les animaux domestiques, les objets fabriqués, l'architecture, les travaux publics, les valeurs et les idéaux, les principes, les buts, les symboles, les significations imaginaires, la langue, l'Histoire, les habitudes et les traditions, le territoire, le biote, les écosystèmes et tout ce dont on pense qu'il est essentiel à son existence singulière. On considère souvent qu'être membre de la communauté implique des responsabilités de toutes sortes envers quelques-unes ou envers toutes les catégories dont nous avons fait la liste.
On a aussi soulevé des objections à propos des implications totalisantes du holisme. Les critiques du holisme l'identifient parfois à un organicisme extrême qui dénie la signification, la réalité ou la valeur des parties.25 Il est donc important de comprendre que " holisme " ne renvoie pas exclusivement à un point de vue selon lequel le tout est ontologiquement premier par rapport aux parties, possède plus de réalité métaphysique que la partie, ou mérite plus de considération éthique que la partie. En fait, un holisme dialectique rejette l'idée que l'être, la réalité ou la valeur des parties, puisse être distingué du tout, de la manière que suppose une telle critique.
Cela est parfois mal compris quand les critiques négligent une importante distinction inhérente au holisme dialectique. Dans une analyse réellement holistique, les parties d'un tout ne sont pas vraiment des parties, mais plutôt des holons, qui sont eux-mêmes des tout relatifs reliés à leurs propres parties.26 Le bien de la partie ne peut donc être réduit à sa contribution au bien de l'ensemble. Son bien peut aussi être considéré en lien avec sa participation à la réalisation d'un tout, dont il participe à la constitution. Mais au-delà, on doit aussi mentionner ce qu'il y a de plus pertinent dans les critiques portées contre le holisme, à savoir qu'il faut aussi considérer que la partie réalise son propre bien en tant qu'expression unique de la totalité. Il y a là une ironie saisissante. Un holisme authentique est capable d'apprécier la valeur de certaines formes de totalité (la forme accomplie, l'auto-organisation, la réalisation d'un bien) dont se désintéressent souvent les " individualismes " qui défendent un niveau de totalité contre son éventuelle dissolution dans un ensemble plus grand. Le holisme ne suppose pas le fétichisme d'une forme particulière du tout, ce qui serait une version du sophisme qui consiste à prendre pour une réalité concrète ce qui ne l'est pas, mais il signifie plutôt une exploration du sens de beaucoup de genres de totalité qui apparaissent de nombreuses façons et à de multiples niveaux à l'intérieur d'une unité-dans-la-diversité en développement.
"No nature"27
Assez parlé de la vérité du tout. Cependant un holisme dialectique refuse d'objectiver, de réifier, ou de transformer en réalité absolue quelque totalité que ce soit, y compris la nature prise comme un tout. De même que notre expérience des objets et des choses met en évidence la réalité de ce qui échappe à l'objectivation et à la réification, notre expérience du tout de la nature met en évidence la réalité de ce qui ne peut être réduit à la nature.Depuis le début de la réflexion philosophique, les penseurs dialecticiens, qu'ils soient occidentaux ou orientaux, ont suggéré qu'en deçà de toute connaissance aussi bien que de tout objet de connaissance il y a un continuum primordial, l'éternel un-devenant-multiple, fondement de l'étant. C'est ce que Lao Tzu décrit, dans Tao te Ching, comme étant la réalité précédant toute conceptualisation, ou toute "nomination ", et toute détermination, ou " ce qui taille dans le bloc":
Le tao* qui peut être dit
n'est pas l'éternel tao,
Le nom de ce qui peut être nommé n'est pas le nom éternel.
Le sans nom est l'origine des cieux et de la terre...28
Cette réalité est ontologiquement un préalable à la différentiation écologique et, en réalité, à la nature elle-même - et c'est une des raisons pour lesquelles un simple "naturalisme " ne peut jamais être adéquatement dialectique. C'est l'appréhension de la réalité conditionnelle de tous les phénomènes qui conduit la pensée dialectique à affirmer simultanément l'être et le non-être de tous les objets, catégories et concepts. C'est à ce terrain que le théoricien de l'écologie sociale Joël Kovel fait allusion comme " plasma de l'être ". C'est aussi ce que des philosophes mystiques comme Böhme ont appelé, de façon tout à fait dialectique, " le fond sans fond ", tentant d'exprimer ainsi l'idée que c'est un fondement de l'être, qui ne peut être objectivé, et non un fondement ou une substance transformable en réalité objective, sur laquelle on imaginerait que tout peut reposer. Si nous voulions attacher un concept à cette réalité ultime, ce serait peut-être (si nous suivons Whitehead) celui de " créativité ".
Kovel fait observer que la science contemporaine a montré qu'un tel continuum sous-tend la diversité des êtres.
" Dans l'univers en tant que tout, il n'y a pas de réelle séparation entre les choses; il y a seulement, pour autant que la science avancée peut nous dire quelque chose, des champs quantiques plasmatiques; un corps unique, sans cesse troublé, sans cesse en devenir. "29
L'explication de Kovel sur notre relation à ce champ primordial est à la fois phénoménologique et psychanalytique. Elle révèle les chemins qui font de nous des êtres écologiques et, en réalité, des êtres spirituels, du fait que notre être s'étend au-delà du moi individualisé ou socialement construit. Une large part de notre expérience nous révèle que ce moi n'est ni suffisant, ni premier.
" Il s'agit plutôt de cet ensemble de relations sociales qui est précipité d'un primordium qui advient avant une causalité sociale - un noyau qui, de façon cruciale, reste actif au long de toute vie. Avant le moi, il y a l'étant; et avant l'étant, il y a le primordium inconscient. La société rencontre l'individu à travers une série de représentations culturelles. C'est une nomination, une désignation, une apposition de l'extérieur. En l'absence de cette nomination, la matière d'une personne ne pourrait jamais prendre forme. Mais l'inconscient, dans son noyau, est antérieur à toute représentation. "30
Il existe donc des aspects fondamentaux de l'être qui nous rattachent, physiquement, psychologiquement et ontologiquement, à des réalités plus vastes (ou plus profondes) - aux autres êtres vivants, à notre espèce, à la terre, au champ premier de l'être.
Cette idée de rattachement nous amène à la place du concept esprit dans un holisme dialectique. Les vues les plus radicalement " critiques " et dialectiques postérieures à Hegel, à partir des jeunes hégéliens - Feuerbach, Stirner, Marx et leurs pairs - voulaient bannir résolument la catégorie centrale de Hegel du domaine philosophique. La tradition dialectique post-hégélienne s'est vue dominée par un matérialisme réducteur qui a rejeté de façon dogmatique la possibilité d'une enquête dialectique sur les questions ontologiques les plus fondamentales. Quelques versions de l'écologie sociale ont hérité cette tendance antispiritualiste du matérialisme occidental. Ainsi, bien que Bookchin ait parfois invoqué le concept de " spiritualité écologique " dans ses écrits, il l'a fait dans le sens d'une vague sensibilité écologique, ou même éthique; et il a de plus en plus cherché à bannir toute conception active de " l'esprit " de son écologie sociale orthodoxe.
Il est devenu évident, cependant, que la pensée la plus radicalement dialectique et holistique restaure la signification ontologique et politique du concept d'esprit. Sans que cela implique en rien les aspects idéalistes, dogmatiques et univoques de la conception hégélienne de l'esprit, une écologie sociale peut trouver dans ce concept un moyen précieux d'exprimer notre relation avec le tout en train d'évoluer, de se développer, de se dévoiler dans sa matrice ontologique la plus profonde. Kovel commence sa discussion de l'esprit en établissant qu'il concerne " ce qui nous advient quand les frontières du moi s'effondrent"31. La négation de l'identité de l'ego qu'il suppose par ce concept s'installe quand nous découvrons notre relation au continuum premier et la façon dont il s'exprime dans le processus de la vie, de la croissance, du développement et dans l'effort vers la totalité. Une écologie sociale peut donner du sens à une spiritualité écologique qui incarnera la vérité de la conscience religieuse 32 qui est une vérité libératrice, bien qu'elle ait pu être mystifiée et dénaturée dans un but de domination et de conformisme social. Une telle spiritualité est la synthèse entre la religion de la nature et la religion de l'histoire; elle est aussi le dépassement de l'une et de l'autre. Elle consiste en une réponse au caractère sacré des phénomènes, de la multiplicité des expressions créatrices de l'être, et du tout qui englobe tous les êtres. C'est aussi une expression de l'émerveillement et la révérence envers le mystère du devenir, du dévoilement de la potentialité de l'univers à réaliser l'être, le bon, la vérité et la beauté.
Le Moi écologique
Une écologie sociale applique son approche holistique et dialectique au problème de la nature du moi. Tout en insistant sur la totalité, elle n'accepte pas l'idéal illusoire et en réalité répressif d'une individualité en complète harmonie et totalement intégrée. Elle considère plutôt le moi comme un tout en développement, une unité-dans-la-diversité relative, un tout en constant processus d'autotransformation et d'autotranscendance. La multiplicité même du moi, le " chaos à l'intérieur de l'un ", est hautement valorisée, puisqu'elle atteste de l'expansivité de l'individualité et de notre continuité avec un contexte plus vaste de l'être, de la vie, de la conscience, de l'esprit. Une telle vue de l'individualité témoigne d'un respect pour le caractère unique de chaque personne et pour l'effort de chacun vers un bien hautement particularisé (en quelque sorte incomparable) qui découle de sa propre nature, masculine ou féminine. Mais elle reconnaît aussi que cette autoréalisation personnelle est inconcevable en dehors de l'interaction avec les autres personnes, avec la communauté, avec le monde naturel au-delà. Le développement d'une authentique individu alité implique le déploiement simultané à la fois de l'individualité et de l'être social. La substitution de l'ego vorace bien que fragile et sous-développé de la société de consommation par une individualité richement développée est un des buts principaux d'une écologie sociale.Cette orientation générale laisse la place pour de nombreux domaines où développer une conception écologique sociale du moi. Comme Kovel le montre, le domaine du sens crée une sphère imaginaire dans laquelle il y a un nécessaire degré de séparation d'avec la nature, et même d'avec soi-même en tant que nature. Il explique que " nous sommes partie de la nature, nous participons pleinement aux processus naturels; et, en même temps, nous sommes radicalement différents de la nature, ontologiquement destinés par une dialectique attachement-séparation à nous définir dans un champ signifié qui, par sa "nature" même, nie la nature "33. À cause de cette " négativité de base " dans la position humaine à l'égard du monde, " la relation entre le moi et la nature ne peut être comprise comme une simple extrapolation à partir d'un modèle écologique fondé sur l'unité-dans-la-diversité "34. Qui plus est, les aspects " chosistes " du moi - le domaine du préconceptuel et des couches les plus primitives du désir - ne peuvent jamais être totalement dépassés, que ce soit dans la pensée ou dans l'expérience. Pour partie, le projet écologique social de la compréhension de " l'unité-dans-la-diversité " consiste à théoriser de façon adéquate cette dualité et les moments nécessairement vécus et ontologiques de l'aliénation, de la séparation et de la distance à l'intérieur d'une structure générale non dualiste, holistique (plutôt que d'évacuer ces moments de l'explication).
De la sorte, l'écologie sociale fouillera plus profondément ces inséparables dimensions du corps et de l'esprit que le dualisme a séparées de façon si catastrophique. À mesure que nous explorerons d'un côté des réalités telles que la pensée, l'idée, l'image, le signe, le symbole, le signifiant, le langage et, de l'autre, le sentiment, l'émotion, la tendance, l'instinct, la passion et le désir, le lien réciproque entre les deux " domaines " deviendra de plus en plus évident. Le " naturalisme " abstrait de l'écologie sociale de Bookchin se transformera en une naturalisation plus riche, plus dialectique et multiple. Comme le note Abram :
" Nous pouvons avoir l'expérience des choses - nous pouvons toucher, entendre et goûter les choses - seulement parce que, comme corps, nous sommes nous-mêmes inclus dans le champ sensible et que nous avons nos propres textures, nos sons et nos goûts. Nous ne pouvons percevoir les choses que parce que nous faisons totalement partie du monde sensible que nous percevons! Nous pourrions tout aussi bien dire que nous sommes des organes de ce monde, la chair de sa chair et que le monde se perçoit lui-même à travers nous. "35
Une telle conception holistique de l'interaction entre l'homme et la nature est un complément nécessaire à la conception de l'humanité comme " nature prenant conscience d'elle-même " ou " nature se connaissant ", conception qui sans cela pourrait être prise en un sens exclusivement intellectuel, objectivant et, en fin de compte, idéaliste.
Une écologie sociale de la valeur
Pour une écologie sociale, notre responsabilité écologique en tant que membres de la communauté terrestre découle à la fois de notre relation à la toile serrée de la vie sur la terre et de notre place comme forme singulière par laquelle la nature et la Terre s'expriment elles-mêmes. Si nous acceptons les responsabilités impliquées par notre rôle dans " la nature prenant conscience d'elle-même ", nous pouvons commencer à renverser notre direction actuelle anti-évolutionniste et écocidaire, et commencer à contribuer à la poursuite de l'évolution planétaire naturelle et sociale. Nous pouvons aussi coopérer à l'évolution naturelle à travers notre propre développement. Avant tout, le défi éthique posé à l'humanité consiste à déterminer comment nous pouvons suivre notre propre chemin de réalisation de nous-mêmes en tant que communauté humaine tout en permettant parallèlement à la communauté terrestre entière de poursuivre son processus de manifestation propre et son déploiement évolutionniste.36 La compréhension de la manière dont la vie fleurit sur la terre en constituant le bien humain établit un lien crucial entre ces deux buts en même temps que nous nous développons dialectiquement en relation avec la planète dans son ensemble. Comme l'a noté Thomas Berry, un des aspects centraux de la richesse de l'homme est de se réjouir et de célébrer vraiment la bonté de l'univers, une bonté qui se manifeste à nous le plus authentiquement dans la beauté, la richesse, la diversité et la complexité de la vie sur la Terre (l'unité-dans-la-diversité, sociale et écologique).Une théorie dialectique et holistique de la valeur tente de transcender les théories atomistiques sans dissoudre les êtres particuliers (parmi lesquels les êtres humains) dans le tout, qu'il s'agisse du tout de la nature ou de la biosphère. L'analyse holistique de Holmes Rolston, et en particulier sa critique de la division conventionnelle de la valeur en ses variétés intrinsèques et instrumentales, peut beaucoup contribuer au développement d'une écologie sociale de la valeur. Quand la valeur est produite dans un système (ou, comme l'écologie sociale pourrait l'exprimer, à l'intérieur d'un tout qui ne peut se ramener à la somme de ses parties), nous découvrons qu'elle n'est pas produite sous une forme " instrumentale ", car il n'est pas d'entité ou d'entités spécifiques pour le bien de laquelle la valeur est produite en tant que moyen. Nous ne découvrons pas non plus de valeur " intrinsèque ", au sens où il y aurait un bien (ou telos) simple, cohérent, qui puisse être défini comme tel pour le système. Nous devons donc poser quelque chose comme ce que Rolston appelle la " valeur systé mique ". Selon cette conception, la valeur qui existe à l'intérieur d'un système
" ce n'est pas simplement la somme des valeurs particulières. Aucune partie ne valorise l'accroissement des variétés, et néanmoins le système promeut un tel accroissement. La valeur systémique est le processus productif; ses productions sont des valeurs intrinsèques tressées par des relations instrumentales "37.
Ce type d'analyse holistique nous aide à atteindre une compréhension authentiquement écologique de la valeur à l'intérieur des écosystèmes ou des éco-communautés. Pour Rolston, le " complexe environnement-espèce doit être préservé parce que le contexte est générateur de la valeur. "38 L'écosystème - c'est-à-dire l'éco-communauté qui a modelé l'espèce, lui est reliée de l'intérieur et s'incarne dans ses modes même d'existence - est un tout générant la valeur. En dernière analyse, la Terre doit être comprise par nous comme étant le tout, générateur de valeurs, qui est pour nous le plus significatif. Il nous faut saisir complètement la conception d'un bien planétaire qui se réalise par la plus vaste acquisition mutuelle du bien grâce à tous les êtres qui constituent ce tout - au sens à la fois de leur propre bien et de leur contribution aux biens des différents ensembles auxquels ils participent.
Une écologie de l'imagination
Si une écologie sociale doit contribuer à une transformation sociale, radicale et écologique, elle doit aborder théoriquement toutes les dimensions institutionnelles significatives de la société. Elle doit tenir compte du fait que toute institution sociale possède des aspects organisationnels, idéologiques et imaginaires (moments que l'on ne peut séparer que dans le but d'une analyse théorique). Une institution économique, par exemple, suppose une forme d'organisation des personnes et des groupes, de leurs activités et de leurs pratiques et de la manière d'utiliser les matériaux à des fins économiques. Elle suppose aussi un type de discours et un système d'idées par lesquels elle se comprend elle-même et cherche à légitimer ses fins et ses activités. En fin de compte, elle suppose une forme d'autoreprésentation et d'auto-expression qui lui permet de se symboliser et de s'imaginer. L'imaginaire social fait partie de cette troisième sphère et se compose du système des images socialement partagées par lesquelles une société se représente à elle-même.Une tâche essentielle de l'écologie sociale est de contribuer à la création d'un imaginaire écologique, projet qui présuppose une prise de conscience de notre position à l'intérieur du mouvement dialectique du monde social. Une écologie sociale de l'imaginaire entreprend donc une investigation qui est des plus concrètes et des plus fondées sur l'existence. Dans la mesure où cela a été fait, on a découvert que nous vivons une époque qui se définit avant tout par les institutions économiques dominantes. Cette domination s'exerce à travers toutes les sphères institutionnelles importantes : les formes économiques de l'organisation sociale, l'idéologie économiste, et un imaginaire économique. Mais l'économisme dominant est loin d'être simple et monolithique. De façon très significative, il se divise en deux moments essentiels qui interagissent l'un sur l'autre par des voies complexes et socialement efficaces.
Ces deux moments essentiels, le productivisme et le consumérisme, sont inséparables et interdépendants. Comme Marx l'a noté il y a longtemps dans l'enquête classique sur ce sujet, " la production, la distribution, l'échange et la consommation... sont tous les pièces d'une totalité, des distinctions au sein d'une unité "39. Bien que l'analyse marxiste ait été profondément modelée par l'ère productiviste dans laquelle il vivait, toute recherche ultérieure est un prolongement du projet dialectique qu'il suggère dans ce passage. Une écologie sociale n'ignore aucun des moments identifiés par Marx, mais considère plutôt la distribution et l'échange comme des termes médiateurs entre la production et la consommation. Mais elle se concentrera sur le monde contemporain, scène d'une étrange dialectique entre la rationalité abstraite, systémique, et l'irrationalité sociale et écologique. L'économisme de la société conduit implacablement à une rationalité absolue dans l'exploitation des ressources naturelles et humaines, dans la recherche de l'efficacité de la production, dans le développement des techniques, dans le contrôle des marchés par les études de marché et dans la manipulation des comportements par le marketing. En même temps, elle se précipite dans une complète irrationalité en générant un désir sans fin, en colonisant la psyché par des images marchandes, en transformant le monde naturel et humain en un système d'objets de consommation et, plus fondamentalement et substantiellement, en sapant les bases écologiques de sa propre existence. Quelles que soient les faiblesses de Marx en tant que théoricien économique et politique, il n'a pas été dépassé sur le point d'avoir révélé que l'irrationalité fondamentale d'une société économiste réside dans sa spiritualité - le fétichisme de la marchandise.
Un imaginaire écologique
L'un des résultats de l'étude approfondie de l'imaginaire social est de nous faire prendre conscience qu'un moment décisif de la transformation sociale est le développement d'un contre-imaginaire. La réussite de la quête d'une société écologique dépendra en partie de la création d'un imaginaire écologique puissant capable de défier l'imaginaire économiste dominant. Bien que ce processus n'en soit peut-être qu'à un stade embryonnaire, nous avons en fait déjà développé quelques éléments importants pour l'émergence d'un imaginaire écologique.L'image que constitue la région représente un puissant défi aux imaginaires économiste, étatique et technologique. Les régions ont une présence puissante, bien qu'elles n'aient pas de frontières clairement définissables. Il en est ainsi qu'il s'agisse d'éco-régions, de géo-régions, de bio-régions, d'ethno-régions, de mytho-régions, ou de toute autre forme. Le régionalisme réveille une imagination dialectique qui rend compte de la détermination mutuelle entre les différents domaines de l'être, entre la culture et la nature, l'unité et la multiplicité, entre la forme et l'informe, entre l'être et le néant. Le concept de régionalité suppose un jeu réciproque entre les frontières des espaces naturels, qui se chevauchent et évoluent, et les frontières des espaces imaginaires, qui circulent et se redéfinissent.40
L'image de la région est étroitement liée à une autre image écologique puissante - celle du sauvage. Le sauvage est présent dans les aspects spontanés de la culture et de la nature. Nous le trouvons sous la forme de culture sauvage, de nature sauvage et d'esprit sauvage : sous la forme poétique, carnavalesque, dans les rêves, dans l'inconscient, dans l'étendue sauvage. Nous le trouvons dans la terre vivante et dans le processus de croissance et de dévoilement aux niveaux personnel, collectif, planétaire et cosmique. Il ne s'agit pas de retrouver le sauvage dans quelque état " vierge "; il est toujours mêlé de civilisation, de domestication et même de domination. La découverte du sauvage au sein d'un être ou de quelque domaine de l'être revient à la découverte de ses manifestations propres, de ses aspects créatifs, de son autonomie relative. C'est la base du respect pour les êtres, et même plus, de l'émerveillement, de l'admiration; c'est le sens du sacré qui est en toute chose. Les révoltes et l'individualisme de la culture dominante apparaissent tout à fait dérisoires quand la civilisation est soumise à la critique du sauvage.41
L'image de cette Terre qui est notre " maison commune " planétaire, et celle des humains en tant que membres de la communauté terrestre a un grand pouvoir sur l'imagination. À mesure que nous développons une plus grande connaissance de la complexité écologique et que nous redécouvrons la merveilleuse richesse du lieu, l'image de la Terre commence à s'incorporer une riche spécificité locale et régionale et devient une représentation holistique de l'unité-dans-la-diversité planétaire. À mesure que deviendra de plus en plus évidente l'horreur de la globalisation économico-technocratique et que le monde sera reconstruit à l'image de l'usine, de la prison et de la galerie marchande, la contre-image, riche et dialectique, de la Terre gagnera nécessairement une force imaginaire de plus en plus grande.
Au-delà, l'imaginaire écologique peut s'étendre jusqu'aux dimensions cosmiques ou universelles. Toutes les cultures ont éprouvé le besoin d'imaginer le macrocosme et de s'orienter en relation avec le tout. Brian Swimme et Thomas Berry soutiennent que l'Histoire universelle guidée par la cosmologie contemporaine et transformée en narration qui structure la culture " est la seule voie qui puisse fournir, aujourd'hui, ce que les histoires mythiques de l'univers ont fourni aux peuples qui vivaient en tribus et, à l'époque, aux civilisations classiques naissantes "42. À travers l'histoire de l'univers et de la Terre, le peuple se voit lui-même comme participant à un plus large processus de développement et de " dévoilement du cosmos ". Il atteint ainsi " un sentiment de la relation existant entre les différentes composantes vivantes et non vivantes de la communauté terrestre "43. Ces narrations puissantes, réellement sublimes, relativisent les absolus culturels et secouent l'imaginaire dominant en même temps qu'elles donnent une nouvelle signification imaginaire à l'existence humaine, à la conscience et à la créativité.
Liberté et domination
Le processus élargi de réalisation de soi et de dévoilement des potentialités a souvent (depuis Hegel) été décrit comme l'émergence de la liberté dans l'histoire de l'humanité, de la Terre et de l'univers. Une écologie sociale continue cette tradition et cherche à donner un sens écologique à une telle conception de la liberté. Elle rejette aussi bien la "liberté négative " d'une simple non-coercition ou " l'être abandonné à sa solitude " de la tradition individualiste libérale que la " liberté positive " basée sur la " reconnaissance de la nécessité " qu'on trouve dans de nombreuses formes fortement organicistes du holisme. Une conception écologique sociale de la liberté se concentre sur la réalisation des potentialités de l'être quant à l'identité, l'individualité, la conscience, la complexité, l'autodétermination, les liens et la totalité. En ce sens, on trouve la liberté à quelque degré à tous les niveaux de l'existant : depuis les tendances de l'atome à l'auto-organisation et à l'autostabilisation jusqu'au niveau de l'univers entier évoluant vers des niveaux de plus grande complexité et générant des niveaux d'existence nouveaux. Dans l'histoire de notre planète, on peut trouver une liberté embryonnaire dans la direction de toute vie, et elle prend des formes de plus en plus complexes jusqu'à atteindre, en fin de compte, les possibilités que possèdent les hommes en tant qu'existences sociales complexes obtenant leur bien grâce à un système de relations hautement développées et respectueuses des autres humains et du monde naturel. La réalisation d'une telle liberté exige que l'humanité ait conscience de sa place dans l'histoire de la Terre et de l'univers, qu'elle développe sa responsabilité éthique pour assumer son rôle au sein des processus plus vastes d'autoréalisation et que les institutions sociales humaines soient remodelées pour donner corps aux conditions qui pourraient transformer cette connaissance et l'engagement éthique en forces historiques pratiques. La conception bookchinienne de la " libre nature " se concentre sur la voie par laquelle la réalisation de soi humaine, culminant dans l'établissement d'une société écologique, met en place un domaine planétaire de liberté de plus en plus grand. Cela survient lorsque l'humanité " ajoute la dimension de la liberté, de la raison et de l'éthique à la première [c'est-à-dire non humaine] nature et élève l'évolution à un niveau de réflexion sur soi... ".44 Ainsi, l'activité de l'humanité et la réalisation humaine de soi sont considérées comme centrales pour la réalisation de la liberté dans la nature.Mais il est une autre dimension écologique, plus vaste, de la liberté. La réalisation de la liberté planétaire exige non seulement la réalisation de soi humaine, sur laquelle la "libre nature " de Bookchin met l'accent, mais aussi cette reconnaissance des limites humaines et cette longanimité humaine qu'exprime Arno Naess lorsqu'il utilise le même terme.45 En ce sens, la " libre nature " est la nature spontanée, créatrice, qui a permis le développement du système si riche, diversifié d'autoréalisation de la vie sur cette planète. Elle a aussi permis le développement de l'humanité elle-même, et elle a modelé dialectiquement l'humanité par nos interactions avec toutes les autres expressions de cette libre activité. Elle a fait de nous les êtres complexes que nous sommes. Aussi nécessaire qu'il soit pour l'humanité de réparer les désastreuses perturbations qu'elle a causées dans les processus naturels et bien qu'une pratique écologique réparatrice soit sans aucun doute indispensable, une écologie sociale doit aussi aider l'humanité à retrouver ses capacités de non-action créatrice, pour le wu wei taoïste, pour le " laisser être ". La conception écologique sociale de la liberté comme ordre spontanément créateur met en évidence le besoin d'une sphère plus vaste de nature sauvage, afin que cette diversité biologique puisse être maintenue et que les processus évolutionnistes puissent continuer leur expression autonome, non seulement dans la culture humaine et la nature humanisée, mais aussi dans le monde naturel effectivement libre de l'influence et du contrôle humains. Une écologie sociale implique donc la nécessité non seulement de préserver la vie sauvage, mais aussi d'étendre largement les aires sauvages (et relativement sauvages) là où elles ont été en grande partie détruites.
Une vision écologique sociale de la liberté humaine et de la " libre nature " est étroitement liée à son projet fondamental de critique des formes de domination qui se sont dressées sur la voie de l'autoréalisation humaine et planétaire. Cependant, il y a parfois eu quelques interprétations gravement erronées dans l'analyse écologique sociale de la domination. C'est en partie la conséquence de la définition que donne Bookchin de l'écologie sociale comme point de vue selon lequel " presque tous nos problèmes écologiques actuels viennent de problèmes sociaux profondément ancrés "46 et de son affirmation que " la tentative pour dominer la nature " résulte de la domination actuelle à l'intérieur de la société humaine. En un sens, les écophilosophies contemporaines affirment d'une manière générale que les problèmes écologiques prennent leurs racines dans les problèmes sociaux. Par exemple, l'écologie profonde soutient que les problèmes écologiques résultent du problème social de l'anthropocentrisme, et l'écoféminisme soutient que les problèmes écologiques résultent du problème social des idéologies patriarcales et des structures sociales. Mais il demeure une querelle fondamentale entre ceux qui, comme Bookchin, disent que la cause première de la crise écologique tient aux institutions sociales (telles que le capitalisme ou l'État) et d'autres selon qui la première cause réside dans les idéologies sociales (telles que le dualisme, l'anthropocentrisme, ou les valeurs patriarcales).
Mais dans cette querelle, il semble que les deux parties ont souvent eu une approche fort peu dialectique. Les racines de la crise écologique sont à la fois institutionnelles et idéologiques, psychologiques et culturelles. Une approche critique de la question évitera à la fois des explications exclusivement matérialistes (identifiant l'exploitation économique ou d'autres " conditions matérielles " au " problème ") et un idéalisme exclusif (identifiant un système d'idées tel que l'anthropocentrisme au " problème "). En vérité, il est tentant de considérer l'émergence de certaines institutions hiérarchiques comme la condition préalable au penchant destructeur des hommes envers le monde naturel. Cependant, ces mêmes institutions n'ont pu émerger qu'à cause des virtualités de domination, de valeurs hiérarchiques, d'objectivation, de quête du pouvoir, qui sont enracinées dans le psychisme humain et qui s'actualisent sous certaines conditions historiques. En outre, tandis qu'un système de domination se développe, il le fait par l'interaction dialectique des sphères institutionnelle, idéologique, et imaginaire, qui sont toutes reliées à une nature humaine " transhistorique " développée durant la longue histoire de l'évolution de l'espèce. Toute réflexion sur les origines de la hiérarchie et de la domination et sur la possibilité de leur dissolution doit donc aborder en même temps les moments matériel, institutionnel, psychologique et même ontologique du développement parallèle de ces phénomènes et le moyen d'inverser ce développement.
Une politique éco-communautaire
Une écologie sociale cherche à restaurer certains éléments d'une conception ancienne du politique et à en élargir les limites conceptuelles. Selon une conception classique, si l'éthique est la recherche d'une vie bonne ou de la réalisation de soi, la politique est la recherche d'une vie bonne dans la communauté et de la réalisation de soi pour la communauté entière. Une écologie sociale proclame le politique en ce sens, mais lui donne une interprétation nouvelle en des termes écologiques. Elle cherche à retrouver notre nature longtemps obscurcie de zoon politikon et à explorer de nouvelles dimensions de cette nature. Par ce terme, on ne signifie pas seulement l'" animal politique ", celui qui participe aux procédures de prises de décision civiques, mais l'être social, inscrit dans une collectivité dont l'individualité se développe et s'ex prime par un engagement actif dans de nombreuses dimensions de la vie de la communauté.Une écologie sociale examine les voies par lesquelles nous pouvons encourager l'émergence d'institutions mutualistes empreintes d'humanité, écologiquement responsables dans toutes les aires de la vie sociale. Elle considère que non seulement la " politique ", mais toutes les aires de l'interaction sociale doivent être des domaines politiques, dans le sens le plus profond. Ces aires comprennent la production et la consommation, le système de relations personnelles, la vie de famille, les soins aux enfants, l'éducation, les arts, les modes de communication, la vie spirituelle, les rites et les célébrations, les loisirs et le jeu et les modes informels de communication. Chacune est une sphère essentielle dans laquelle nous pouvons développer notre être social et notre individualité collective, et dans laquelle une réalité communautaire peut trouver nombre de ses fondements. Une telle conception du politique exige que les pratiques et les institutions soient compatissantes et dans leur esprit et par leur amplitude et qu'elles affirment la vie, qu'elles soient créatrices, décentralisées, non hiérarchiques, enracinées dans la particularité des gens et du lieu où elles se trouvent, qu'elles soient fondées à partir de la base, d'une démocratie participative au plus grand degré pratiquement possible.
La tradition écologique sociale a longtemps insisté sur l'importance de la démocratie locale. Reclus et Kropotkine ont tous deux beaucoup écrit sur son histoire et Mumford prétend que
" le quartier [...] doit être rebâti en une unité politique active, si notre démocratie doit redevenir active et vigoureuse, comme il y a deux siècles dans un village de la Nouvelle-Angleterre, car c'était là une unité politique supérieure. Les mêmes principes s'appliquent de nouveau à la cité et au système de relations entre les cités en un réseau ou une grille reliant la ville et la région "47.
Cette conception d'une démocratie régionale basée sur la démocratie locale est corollaire de la conception éco logique sociale (telle que l'exprime Geddes) de communautés régionales et plus vastes s'organisant de façon de plus en plus large à partir de la demeure, du quartier et des communautés locales.
Bookchin a continué cette tradition en argumentant en faveur du potentiel libérateur de la ville ou de l'assemblée de quartier. Il a donné une expression plus spécifique et plus concrète aux idées de ses prédécesseurs libertaires sur la décentralisation sociale et libertaire. Avec d'autres écologistes sociaux, il met l'accent sur les voies permettant à une telle assemblée d'offrir à la communauté une arène dans laquelle ses besoins et ses aspirations puissent être publiquement formulés de façon active et créatrice et dans laquelle une puissante et vivante citoyenneté puisse être développée et mise en pratique. L'assemblée communautaire offre un moyen permettant à une multiplicité et à une diversité de grande valeur de s'unifier et de se coordonner, lorsque les citoyens s'engagent pratiquement à la recherche du bien de la communauté entière. C'est aussi une échelle qui permet à la communauté d'appréhender intensément les relations diversifiées à son milieu écologique et bio-régional spécifique et d'aboutir à son expression politique.
Ce qui est discuté vigoureusement parmi les écologistes sociaux, c'est la validité d'un "municipalisme libertaire " qui pourrait faire d'un programme de création d'un gouvernement au niveau d'une assemblée locale et de fédérations de municipalités libertaires un axe privilégié de la politique de l'écologie sociale. Selon cette idéologie, les citoyens (ainsi que les définit Bookchin) et le mouvement municipaliste assument une grande part du rôle historique que la classe ouvrière et le parti tenaient dans la théorie marxiste classique et sont dotés d'une même mystique. Cependant, il paraît évident que le programme municipaliste et le nouveau " sujet révolutionnaire " de Bookchin ne peuvent se déduire des prémisses générales d'une analyse écologique sociale et qu'ils ne peuvent non plus être présentés comme la seule base plausible d'une politique écologique. Il n'est donc pas surprenant que la plupart des activistes influencés par l'écologie sociale ne dirigent pas la plupart de leurs efforts vers le municipalisme mais travaillent plutôt dans de multiples domaines politiques, économiques et culturels.48
L'écologie sociale reconnaît que les formes politiques, aussi importantes soient-elles, reçoivent leur sens et réalisent les potentialités libératrices et communautaires qu'elles peuvent avoir à l'intérieur d'une culture politique plus vaste. Ainsi la culture politique est la plus fondamentale, à la fois historiquement et théoriquement. En conséquence, lorsqu'elle réfléchit sur une forme politique prometteuse, l'écologie sociale considérera les voies par lesquelles une culture politique peut limiter ou libérer les potentialités de cette forme. L'institution de l'assemblée, par exemple, n'a pas seulement la potentialité d'encourager la liberté, la démocratie authentique, la solidarité et la vertu civique, mais a aussi une considérable potentialité à faire naître l'élitisme, l'égoïsme, les traits dominateurs de la personnalité et un comportement de recherche du pouvoir. De tels dangers ne sont pas évités seulement par des procédures internes aux assemblées elles-mêmes, mais surtout par la création d'une culture communautaire, démocratique qui se manifestera par l'étendue des prises de décision dans toutes les autres institutions. Pour que les assemblées et les autres organes de démocratie directe contribuent effectivement à une communauté écologique, ils doivent être purgés des aspects compétitifs, douloureux et machistes qui les ont souvent corrompus. Ils ne peuvent tenir leurs promesses démocratiques qu'en exprimant intégralement la communauté coopérative incarnant en ses institutions l'amour de l'humanité et de la nature.
C'est ce que Barber pointe précisément lorsqu'il établit qu'une démocratie " forte tente d'établir un équilibre entre les adversaires politiques en enrichissant l'art réciproque de l'écoute " et, dépassant la simple tolérance, elle recherche " une rhétorique commune évoquant un discours démocratique commun " qui pourrait " recouvrir aussi bien le mode affectif que le mode cognitif ".49 De telles préoccupations renvoient aux récentes contributions à l'éthique féministe, qui ont montré que le discours dominant, moral et politique a mis l'accent de façon univoque sur les idées et les principes et a négligé le domaine des émotions et de la sensibilité. Dans cet esprit, une écologie sociale explorera les voies qui, permettant la transition d'une démocratie formelle vers une démocratie réelle, ne dépendent pas seulement de l'établissement de formes plus radicalement démocratiques mais aussi de l'établissement de pratiques culturelles encourageant une sensibilité démocratique.
Economie Sociale
Compte tenu de la prépondérance de l'économie dans la société contemporaine et de l'importance de l'économie dans toute société, une écologie sociale doit prêter une attention considérable aux moyens de créer un système de production et de consommation socialement et écologiquement responsable. Bookchin a mis l'accent sur le rôle que peuvent jouer des alternatives telles que les associations communautaires de crédit, l'agriculture communautaire, les jardins communautaires, " les banques civiques pour financer les entreprises municipales et les achats de terre " et les entreprises possédées communautairement.50 Discutant de la manière dont un mouvement municipaliste peut, dans la pratique, être mis en Ïuvre, il amène des propositions qui mettent l'accent sur les coopératives et les petites entreprises individuelles. Il suggère que le processus pourrait débuter par l'achat public d'entreprises non rentables (qui pourraient alors être dirigées par les travailleurs), l'établissement de propriétés terriennes et le soutien à des entreprises productives à une petite échelle. Il conclut que dans un tel système " les coopératives, les fermes et les petits points de vente seraient aidés par les fonds municipaux et placés progressivement sous le contrôle public "51. Prises dans leur ensemble, ces suggestions décrivent le début d'une " économie verte " qui pourrait avoir un effet majeur de transformation sur la société.52Un des aspects les plus indiscutables de la pensée politique de Bookchin est la place centrale de sa critique éthique de l'économisme de la société dominante et son appel à la création d'une " économie éthique ", condition préalable à une société écologique juste. Il affirme qu'une telle " économie éthique " suppose l'émergence d'une " communauté productive " pour remplacer le " simple marché " amoral qui prévaut actuellement. Il exige en outre que les producteurs " acceptent explicitement d'échanger leurs produits et leurs services à des conditions qui ne soient pas seulement "équitables" ou "justes" mais qui se soutiennent solidairement "53. Une telle analyse suppose que, si le système dominant d'exploitation économique et la culture économique dominante dont il est la base doivent être éliminés, on doit créer une aire dans laquelle les gens trouvent de nouvelles formes d'échange pour remplacer le marché capitaliste et que cette sphère soit capable d'un développement continu. Bookchin envisage que ce domaine puisse être celui de l'économie à un niveau municipal, dans lequel l'économie devient " une part d'un plus large ensemble contrôlé par le corps des citoyens, dans une assemblée où ils se retrouvent comme citoyens "54.
Cependant, au moins actuellement, on ne voit pas clairement pourquoi le secteur de l'économie municipale devrait être considéré comme le domaine primordial, plutôt qu'une aire parmi de nombreuses autres dans lesquelles une transformation économique significative pourrait débuter. Il est possible d'imaginer un large spectre d'entreprises autogérées, de producteurs individuels et de petites associations qui pourraient entrer dans un secteur économique grandissant qui inclurait des valeurs écologiques sociales. L'extension que pourrait prendre le puissant principe communautaire de distribution selon les besoins serait proportionnelle au niveau atteint par les valeurs coopératives et communautaires - une condition qui dépend de facteurs historiques complexes impossibles à prédire.
Bookchin suggère que pendant une phase transitoire on n'empiète pas sur les " droits " des petites entreprises 55, bien que le but de cette phase soit un système municipaliste pleinement développé dans lequel ces affaires ne seraient pas autorisées à exister. Il est loin d'être évident, cependant, que ces entreprises ne puissent se perpétuer à long terme, en même temps que des formes de production plus coopératives, aussi longtemps que les membres de la communauté choisissent de les soutenir. Il n'y a pas de démonstration concluante que de petites entreprises de cette sorte soient nécessairement exploiteuses ni qu'elles ne puissent être gérées d'une manière sainement écologique. En particulier, si de plus grandes entreprises de l'économie régionale sont gérées démocratiquement, la persistance de petites entreprises individuelles de cette sorte ne semble pas incompatible avec les valeurs écologiques. Cette possibilité est d'autant plus plausible que la communauté établira démocratiquement les paramètres justes et efficaces d'une responsabilité sociale et écologique. Déclarer dogmatiquement qu'une seule forme d'organisation économique peut exister dans une société écologique (qu'il s'agisse des entreprises municipalisées ou de toute autre forme) est incompatible avec l'affirmation de l'ouverture historique et de la créativité et de l'imagination sociales qui sont à la base d'une écologie sociale.
Le nouveau Léviathan
Si une écologie sociale ne peut se montrer dogmatique dans ses prescriptions économiques pour le futur, elle doit juger sans faux-fuyants l'impact majeur de la masse mondiale du capital sur l'intensification contemporaine de la crise sociale et écologique. Alors que quelques écologistes sociaux ont répété de vagues clichés au sujet du marché et du capitalisme (regroupant parfois confusément les deux), une analyse écologique sociale conséquente aboutit à la conclusion indéniable que la domination croissante du pouvoir capitaliste est le principal facteur institutionnel de la crise. Quelles que soient les bonnes intentions individuelles des employés, des directeurs, des cadres et des actionnaires, les grandes entreprises agissent selon les contraintes inhérentes à leurs structures organisationnelles et selon les exigences de la compétition économique globale.Dans la mesure où la conception dominante du " libre marché " global se réalise pratiquement, une entreprise qui agirait en utilisant des modalités de prise de décision écologiquement les meilleures serait dévorée par ses concurrents plus impitoyablement rationnels. Bien que dans certains cas les multinationales soient fortement incitées à apparaître comme socialement et écologiquement responsables, les exigences concrètes et plus puissantes de leur propre intérêt agissent en des directions socialement et écologiquement irresponsables. Une écologie sociale doit donc se préoccuper des différents moyens par lesquels des prises de décision plus responsables pourraient être atteintes. Ces moyens pourraient comprendre une régulation par des corps gouvernementaux locaux, régionaux et nationaux, l'organisation des consommateurs, l'organisation des travailleurs, la transformation des structures organisationnelles des entreprises existantes, la création de formes nouvelles et plus responsables d'organisation économique et les différentes formes d'action directe des citoyens. L'efficacité de chacune de ces approches ne peut être déterminée que par l'expérience et l'expérimentation. Il n'y a pas eu de démonstration convaincante que le changement des valeurs personnelles et culturelles, les changements dans le comportement individuel, une législation régulatrice, une réforme structurelle politique et économique, l'action directe des citoyens, l'association volontaire et les mouvements de résistance sur une large échelle, n'aient pas chacun un rôle à jouer dans la transformation écologique et sociale, dans des conditions historiques différentes.
À ce jour, l'appréciation la plus générale de la globalisation économique et du pouvoir des multinationales dans une perspective écologique sociale est celle d'Athanasiou dans Divided Planet : The Ecology of Rich and Poor.56 Athanasiou montre comment le lien entre les problèmes que pose le système social et la crise écologique devient de plus en plus évident. Ainsi relève-t-il que si, il y a peu, " seuls quelques radicaux 57 isolés avaient considéré l'écrasante dette extérieure du tiers-monde comme un problème concernant les Verts, il est bien évident qu'il s'agit là d'une clé centrale de la chaîne fiscale qui étrangle l'écosystème mondial "58. Athanasiou offre un modèle d'analyse écologique sociale qui conduit bien au-delà de généralisations sur une " quête de la domination " humaine ou d'une économie du " croître ou mourir ". Par exemple, il explique comment, en échange de leurs prêts, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale imposent aux pays pauvres des " programmes d'ajustement structurel " qui sont socialement et écologiquement désastreux, quelque rationnels qu'ils puissent paraître dans une perspective économiste étroite. Ce programme exige des réductions drastiques des dépenses publiques concernant l'éducation, la santé, le logement et les autres biens sociaux, supprime les subsides pour l'agriculture, la nourriture et les services sociaux, encourage la production destinée à l'exportation, élimine les barrières commerciales, augmente les taux d'intérêt et incite à diminuer les salaires. Il en résulte une économie plus rationalisée et superficiellement plus stable dans laquelle la pauvreté augmente, la qualité de la vie diminue pour la plupart des gens et la destruction de l'environnement s'accélère en vue d'une production basée sur l'exportation des produits pétroliers.
Le phénomène de mondialisation montre de plus en plus clairement le lien entre le capitalisme multinational, l'État, le système technologique et les crises sociale et écologique grandissantes et étroitement liées. Il n'est pas de meilleur exemple de ce que peut une vaste analyse écologique sociale.
L'avenir de l'écologie sociale
Une recherche à venir en écologie sociale nécessitera une étude beaucoup plus détaillée de ces problèmes et de nombreuses autres questions liées au développement de l'économie globale, des systèmes politique et technologique et des conséquences sociales et écologiques qui en découlent. Le cadre théorique critique de l'écologie sociale s'enrichira et s'exprimera d'autant mieux qu'il incorporera des études ainsi basées sur l'expérience. En même temps, sa vision théorique d'un régionalisme communautaire s'enrichira et se renforcera de la multiplication des projets empiriques, expérimentaux, dans la tradition de l'enquête régionale de Geddes, et sa théorie politique et économique se transformera à mesure qu'elle assimilera de manière probante les expérimentations continues dans les domaines de l'organisation écologique et communautaire et de la pratique sociale.Actuellement, l'écologie sociale se trouve à un stade de rapide transformation, de réflexion sur elle-même et d'élargissement de ses horizons théoriques. Elle est dans le processus qui lui permettra d'échapper aux tendances dogmatiques qui ont menacé sa vitalité théorique et sa pertinence pratique, et à l'étroitesse sectaire qui l'a définie en opposition réactionnelle aux autres écophilosophies. Elle est prête à se retirer de la " lutte entre les écologies " et à se développer théoriquement en un dialogue créatif avec les autres philosophies.59 Elle est maintenant en mesure de réaliser ses potentialités en tant que philosophie holistique et dialectique qui recherche une ouverture plus grande et une occasion pour croître, travailler à une synthèse plus adéquate entre la réflexion théorique et l'enquête empirique, atteindre un champ théorique de plus en plus compréhensif et tendre à une relation vraiment dialectique avec une pratique sociale créatrice - se présentant comme un guide pour la réflexion et restant ouverte à ce que peut lui enseigner la vérité de l'expérience.
La conscience croissante de la crise écologique mondiale et des contraintes croissantes qui pèsent sur la communauté humaine donnera certainement de l'élan au projet d'une écologie sociale. Cependant, celui-ci sera mû et inspiré surtout par l'affirmation de sa foi écologique, par son amour de l'humanité dans toutes ses magnifiques expressions, par son admiration pour les différentes manifestations de la vie sur la Terre et par sa révérence du mystère de l'être. Elle devra aussi accepter les limites humaines et la dimension tragique de l'Histoire et rejeter les illusions d'un progressisme superficiel, du fantasme révolutionnaire et de l'héroïsme prométhéen. Son espoir résidera plutôt dans la vision de la communauté humaine - libérée de la recherche de la domination de soi, des autres, des objets, de la nature -, réalisant son bien propre par sa participation et sa contribution à une communauté de vie plus vaste. Dans la quête de cette vision, l'écologie sociale exprime son sens le plus profond en tant que réflexion sur la demeure terrestre, méditation qui nous révèle notre place en tant que compagnons dans notre voyage commun.
John Clark
Traduction d'Alain Thévenet
revue par Ronald Creagh
NOTES
1. Élisée Reclus, l'Homme et la Terre, 6 vol., Paris, Librairie universelle, 1905-1908, vol. I, p.1.2. " L'écologie sociale " est aussi un champ interdisciplinaire d'études académiques qui s'intéresse aux interrelations entre les institutions sociales humaines et les problèmes de l'environnement. La branche des sciences biologiques qui s'occupe du rôle des êtres humains dans l'écosystème est en rapport étroit avec l'écologie humaine. Cependant, les études portant sur l'écologie sociale ont un spectre bien plus large et elles comprennent dans leurs analyses de nombreuses branches des sciences sociales et naturelles. Cette écologie sociale interdisciplinaire a beaucoup de données empiriques en commun avec celles qu'utilise l'écologie sociale dans ses réflexions théoriques.
3. Voir en particulier Champs, Usines et Ateliers [...], l'Entraide, Paris, Publico, 1979, pour les discussions capitales de beaucoup de ces sujets, et sa brochure l'État, son rôle historique à propos des traditions communautaires et démocratiques.
4. Pour une discussion de l'intérêt de Reclus pour une pensée écologique contemporaine, voir John Clark, la Pensée sociale d'Élisée Reclus, géographe anarchiste, ACL, 1997.
5. Pour la discussion des valeurs directrices pour Geddes de la " sympathie ", la " synthèse " et la " synergie ", et ses concepts régionaux de " lieu ", " travail " et " peuple ", voir de Murdo Macdonald, " Patrick Geddes in context " in The Irish Review (automne-hiver 1994) et " Art and the Context in Patrick Geddes' Work ", in Spazio e Società / Space and Society, octobre-décembre 1994, pp. 28-39.
6. Ramachandra Guha, " Lewis Mumford, the Forgotten American Environmentalist : An Essay in Rehabilitation ", in David Macauley, Minding Nature : The Philosophers of Ecology, New York, Guilford Presse, 1996, p. 210.
7. Mumford n'a pas choisi de forger une expression pratique pour identifier sa théorie sociale. Je tire l'expression de " régionalisme écologique " de la très utile étude de Mark Luccarelli, Lewis Mumford and the Ecological Region, New York, Guilford Press, 1995.
8. Le Mythe de la machine, tome II : Le pentagone de la puissance. Paris, Fayard, 1974, p. 524.
9. " The Human Prospect " in Interpretations and Forecasts : 1922-1972, New York, Harcourt, Brace, Jovanovich, 1973, p. 403.
10. Ibid., p. 471.
11. The Condition of Man, New York, Harcourt Brace, Jovanovich, 1944, p. 403.
12.Ibid., p. 404.
13. Pour prendre en compte correctement la tradition éco-communautaire, il faudrait explorer l'immense contribution de Buber. Voir son ouvrage politique majeur, Utopie et Socialisme, Aubier, 1977, comprenant les chapitres sur ses prédécesseurs Kropotkine et Landauer, et en particulier, son essai " In the Midst of Crisis ". De façon significative, Buber définit le " social " en termes de degré auquel le " centre " s'élargit vers l'extérieur et est " terrestre ", " animal " et " solidaire ".
14. Murray Bookchin, The Ecology of Freedom, The Emergence and Dissolution of Hierarchy, Palo Alto, California, Cheshire Books, 1982. Voir aussi, en français, les diverses traductions publiées à l'Atelier de création libertaire et notamment Une société à refaire. Pour une écologie de la liberté, Lyon, Atelier de création libertaire, 1992.
15. Malheureusement, comme le note David Watson dans Beyond Bookchin : Preface for a Future Social Ecology (Brooklyn, N. Y. et Detroit, MI, Autonomedia and Black and Red, 1996, p. 119), il tombe dans " l'erreur non dialectique qui consiste à penser que la technologie est un outil neutre dont peut user et abuser celui qui l'utilise ". Pour un examen approfondi de l'optimisme technologique de Bookchin dans une perspective écologique sociale, voir, de l'ouvrage cité, tout le chapitre " The Social ecologist as technocrat " (pp. 119-167).
16. Mumford, le Mythe de la machine, tome II, p. 532.
17. " Mais Dieu ne demeure pas de pierre, et mort ; les pierres crient et se dressent elles-mêmes vers l'Esprit. " Hegel, Encyclopédie de la science philosophique, cité par Errol Harris, The Spirit of Hegel, Atlantic Highlands, NJ, Humanities Press, 1993, p. 103.
18. Voir le traité évolutionniste classique de Samuel Alexander, Space, Time and Deity, 2 vol., New York, Dover Publications, 1966.
19. Les implications évolutionnistes, écologiques et cosmiques, implicites dans la " philosophie de l'organisme " de Whitehead, sont élaborées éloquemment par Charles Bird et John B. Cobb Jr dans The Liberation of Life, Denton, TX, Environmental Ethics Books, 1990.
20. Voir Pierre Teilhard de Chardin, le Phénomène humain, Seuil, 1970 et l'Avenir de l'homme, Seuil, 1959.
21. Voir Radhakrishan, An Idealist View of Life, New York, Barnes and Noble, Inc., 1964.
22. Voir Ken Wiber, Sex, Ecology, Sprirituality, Boston, Shambhala, 1995, et A Brief History of Everything, Boston, Shambhala, 1996.
23. Nous ne nous " identifions " pas simplement à un ensemble plus large. Nous explorons plutôt les modes spécifiques de relations et développons notre vision et nos sentiments en relation avec ce que nous découvrons autour de soi et de l'autre. Selon cette analyse, une écologie sociale dialectique a plus en commun avec la pensée écoféministe qu'avec celle des théories écologiques qui font porter l'accent sur une individualité " élargie ".
24. C'est le cas de la discussion très utile de Eric Katz " Organism, Community and the "Substitution Problem" " dans Environmental Ethics, 7, 1985, pp. 241-256. Katz soulève des questions très importantes, bien qu'il surestime l'opposition entre les deux approches en les interprétant comme des " modèles " plutôt rigides.
25. Le cas le plus flagrant est celui de l'attaque de Tom Regan dans " Holism as Environmental fascism " de son essai " Ethical Vegetarianism And Commercial Animal Farming " reproduit dans Contemporary Moral Problems, édité par James White, St. Paul MN, West Publishing Co, 1988, pp. 327-341. Notons la critique sévère que porte Mumford, à partir d'une position holistique " organiciste ", au holisme extrême totalisant de Teilhard de Chardin dans le Mythe de la machine, tome II, p. 426.
26. Le concept de " holon " a d'abord été proposé par Arthur Koestler dans le Cheval dans la locomotive, Calmann-Lévy, 1968, chapitres 3 et suivants. Ken Wilber a récemment défendu son importance fondamentale. Pour une discussion concise de l'analyse de Wilber des holons, de leurs caractéristiques " d'identité ", " d'autonomie " et " d'agencement ", ainsi que leur constitution en " holarchies ", voir A Brief History of Everything, chapitre 1.
27. L'un des gestes les plus dialectiques de la pensée écologique récente est le choix par Gary Snyder du titre No Nature pour son recueil de poèmes. Partant de l'allusion de Hakuin au " soi-nature qui n'est pas nature ", il nous rappelle notre logocentrisme qui doit se corriger : " La nature n'est pas un livre. " No Nature, New York, Pantheon Books, 1992, pp. V, 381.
28. Tao te Ching 1, in Wing-tsit Chan, Source book in Chinese Philosophy, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1963, p. 139.
29. History and Spirit : An Inquiry into the Philosophy of Liberation, Boston, Beacon Press, 1991. p.161. Cette idée du continuum premier de l'être est ce qui permet au phénoménologue dialecticien Merleau-Ponty de contribuer de façon primordiale à une écologie sociale. David Abram explique le concept de Merleau-Ponty, la " chair " comme " le mystérieux tissu, ou la matrice qui sous-tend et accroît à la fois le percevant et le perçu en tant qu'aspects interdépendants de son activité spontanée ". [David Abram, The Spell of the Sensuous : Perception and Language in a More-Than-Human World, New York, Pantheon Books, 1966, p. 66.] Ce concept unit le sujet et l'objet comme déterminations d'une réalité plus primordiale.
30. Kovel, History and Spirit, pp. 166-167.
31. History and Spirit, p. 1.
32. Selon Harris, Hegel voit la religion " comme la conscience éprouvée et la conviction de l'infini immanent et puissant dans toute réalité qu'elle soit naturelle ou historique, et de ce qui transcende toute existence finie " et comme " l'une des formes de cette autoréalisation finale du tout qui est la vérité et sans laquelle il n'y aurait aucune dynamique pour impulser le processus dialectique ". C'est pourquoi, en conséquence, " répudier l'esprit et rejeter toute religion revient à paralyser la dialectique et, dans les faits, à l'abandonner. " [Harris, The Spirit of Hegel, p. 54.] Si nous prenons soin de lire " transcendant " comme " trans-fini " et non comme " surnaturel ", et si nous nous souvenons qu'aucune autoréalisation du tout n'est " finale ", alors cela décrit aussi un aspect important du sens de la " spiritualité " pour un holisme dialectique.
33. Bien que l'écologie sociale et d'autres philosophies occidentales aient atteint leur limite avec l'unité-dans-la-diversité, elles feraient peut-être bien de réfléchir au concept radicalement dialectique de différence-non-différence, le bledabhedavada de la philosophie indienne.
34. Joël Kovel, " Human Nature, Freedom, and Spirit ", in John Clark, éditeur, Renewing the Earth ; The Promise of Social Ecology, London, Green Print, 1990, p. 145.
35. Abram, The Spell of the Sensuous, p. 68.
36. C'est là précisément la problématique qui fut d'abord proposée par Lao Tzu il y a deux millénaires et demi.
37. Holmes Rolston, III, Environmental Ethics : Duties to and Values in the Natural World, Philadelphia, Temple University Press, 1988, p. 188.
38. Ibid., p. 154.
39. Karl Marx, Grundrisse. Foundations of the Critique of Political Economy, New York, Vintage Books, 1973, p. 99.
40. Pour une discussion des implications radicales du régionalisme, voir Max Cafard " The Surre (gion) alist Manifesto ", in Exquisite Corpse 8, 1990, 1, 11-23.
41. Voir l'essai classique de Gary Snyder, " Good, Wild, Sacred " in The Practice of the Wild, San Francisco, North Point Press, 1990.
42. Thomas Berry et Brian Swimme, The Universe Story : From the Primordial Flaring Forth to the Ecozoic Era, New York, Harper Collins, 1992, p. 3.
43. Ibid., p. 5.
44. Murray Bookchin, The Philosophy of Social Ecology, Montreal, Black Rose Books, 1990, p. 182.
45. L'importance attachée par Bookchin à une vue prométhéenne de l'activité humaine est suggérée lorsqu'il demande comment l'humanité doit " organiser une "libre nature" " (" What is Social Ecology ? " in Zimmermam et collectif Environmental Philosophy, 1re édition, p. 370.
46. Ibid., p. 354.
47. Mumford, The Human Prospect, p. 471.
48. La réduction que fait Bookchin d'une politique éco-communautaire au municipalisme libertaire est une problématique profondément défectueuse, non dialectique et fondamentalement dogmatique, et il n'est pas possible de discuter ici ses points faibles. Pour une critique détaillée, voir de John Clark, " Municipal Dreams : Murray Bookchin's Idealist Politics " in Andrew Light, ed, Anarchism, Nature and Society : Critical Perspectives on Murray Bookchin's Social Ecology, New York, Guilford Publications, à paraître.
49. Benjamin Barber, Strong democracy : Participatory Politics for a New Age, Berkeley, University of California Press, 1984, p. 176.
50. Murray Bookchin, The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship, San Francisco, Sierra Club Books, 1987, p. 276 et " Libertarian Municipalism : an Overview " in Green Perspectives, 24, 1991, 4.
51. Ibid.
52. Brian Tokar dans The Green Alternative : Creating an Ecological Future (Philadelphie, New Society Publishers, 1992) a esquissé un programme économique vert encore plus approfondi, basé sur ce qui est fondamentalement une analyse écologique sociale. L'introduction concise et bien écrite de Tokar au mouvement vert pourrait être consultée comme exemple clair d'une politique et d'une économie écologique sociale basée sur l'expérience et non dogmatique.
53. Murray Bookchin, The Modern Crisis, Philadelphie, PA, New Society Publishers, 1986, p. 91.
54. Bookchin, The Rise of Urbanization, p. 263.
55. Ibid., p. 275.
56. Tom Athanasiou, Divided Planet : The Ecology of Rich and Poor, Boston, Little, Brown and Company, 1996.
57. Equivalent de " gauchistes " en français (ndt).
58. Ibid., p. 9.
59. J'ai suggéré quelques-unes des voies dans lesquelles un dialogue entre l'écologie sociale et l'écologie profonde pourrait être utilement exploré dans " How Wide Is Deep Ecology ? " in Inquiry, 39, juin 1996, 189-201.
ENCYCLOPEDIE DES NUISANCES
ADRESSE
A TOUS CEUX QUI NE VEULENT PAS GERER LES NUISANCES
MAIS LES SUPPRIMER
74, rue de Menilmontant 75020 PARIS
Juin 1990Une chose est au moins acquise a notre époque: elle ne pourrira pas en paix. Les résultats de son inconscience se sont accumulés jusqu'à mettre en péril cette sécurité matérielle dont la conquête était sa seule justification. Quant à ce qui concerne la vie proprement dite (moeurs, communication, sensibilité, création), elle n'avait visiblement apporté que décomposition et régression.Toute société est d'abord, en tant qu'organisation de la survie collective, une forme d'appropriation de la nature. A travers la crise actuelle de l'usage de la nature, à nouveau se pose, et cette fois universellement, la question sociale. Faute d'avoir été résolue avant que les moyens matériels, scientifiques et techniques, ne permettent d'altérer fondamentalement les conditions de la vie, elle réapparait avec la nécessité vitale de mettre en cause les hiérarchies irresponsables qui monopolisent ces moyens matériels.
"Quatorze grands groupes industriels viennent de créer Entreprises pour l'environnement, une association destinée à favoriser leurs actions communes dans le domaine de l'environnement, mais aussi à défendre leur point de vue. Le président de l'association est le P.D.G. de Rhône-Poulenc, Jean-René Fourtou. (...) Les sociétés fondatrices, dont la plupart opèrent dans des secteurs très polluants, dépensent déjà au total pour l'environnement plus de 10 milliards de Francs par an, a rappelé Jean-René Fourtou. Il a d'autre part souligné que l'Association comptait agir comme lobby auprès des autorités tant francaises qu'européennes, notamment pour l'élaboration des normes et de la législation sur l'environnement."Libération, 18 mars 1992
"Bien que la prospérite économique soit en un sens incompatible avec la protection de la nature, notre première tâche doit consister à oeuvrer durement afin d'harmoniser l'une à l'autre"
Shigeru Ishimoto (premier ministre japonais), Le Monde Diplomatique, mars 1989
"...comme l'environnement ne donne pas lieu à des échanges marchands, aucun mécanisme ne s'oppose à sa destruction. Pour perpétuer le concept de rationalité économique, il faut donc chercher à donner un prix à l'environnement, c'est à dire traduire sa valeur en termes monétaires."Herve Kempf, L'économie à l'épreuve de l'écologie, 1991
Pour parer à cela, les maîtres de la société se sont decidés a décréter eux-mêmes l'état d'urgence écologique. Que cherche leur catastrophisme intéressé, en noircissant le tableau d'un désastre hypothétique, et tenant des discours d'autant plus alarmistes qu'il s'agit de problèmes sur lesquels les populations atomisées n'ont aucun moyen d'action direct, sinon à occulter le désastre réel, sur lequel il n'est nul besoin d'être physicien, climatologue ou démographe pour se prononcer? Car chacun peut constater l'appauvrissement constant du monde des hommes par l'économie moderne, qui se développe dans tous les domaines aux dépens de la vie: elle en détruit par ses dévastations les bases biologiques, soumet tout l'espace-temps social aux nécessités policières de son fonctionnement, et remplace chaque réalite autrefois couramment accessible par un ersatz dont la teneur en authenticité résiduelle est proportionnelle au prix (inutile de créer des magasins réservés a la nomenklatura, le marché s'en charge).
Au moment où les gestionnaires de la production découvrent dans la nocivité de ses résultats la fragilité de leur monde, ils en tirent ainsi argument pour se présenter, avec la caution de leurs experts, ensauveurs. L'état d'urgence écologique est à la fois une économie de guerre, qui mobilise la production au service d'intérêts communs définis par l'Etat, et une guerre de l'économie contre la menace de mouvements de protestation qui en viennent à la critiquer sans detour.
La propagande des décideurs de l'Etat et de l'industrie présente comme seule perspective de salut la poursuite du développement économique, corrigé par les mesures qu'impose la défense de la survie: gestion régulée des "ressources", investissements pour économiser la nature, la transformer intégralement en matière à gestion économique, depuis l'eau du sous-sol jusqu'à l'ozone de l'atmosphère.
La domination ne cesse évidemment pas de perfectionner à toutes fins utiles ses moyens répressifs: à "Cigaville", decor urbain construit en Dordogne apres 1968 pour l'entraînement des gendarmes mobiles, on simule désormais sur les routes avoisinantes "de fausses attaques de commandos anti-nucléaires"; à la centrale nucléaire de Belleville, c'est la simulation d'un accident grave qui doit former les responsables aux techniques de manipulation de l'information. Mais le personnel affecté au contrôle social s'emploie surtout a prevenir tout développement de la critique des nuisances en une critique de l'économie qui les engendre. On prêche la discipline aux armées de la consommation, comme si c'etait nos fastueuses extravagances qui avaient rompu l'équilibre écologique, et non l'absurdité de la production marchandeimposée, on prône un nouveau civisme, selon lequel chacun serait responsable de la gestion des nuisances, dans une parfaite égalite démocratique: du pollueur de base, qui libère des CFC chaque matin en se rasant, à l'industriel de la chimie... Et l'idéologie survivaliste ("Tous unis pour sauver la Terre, ou la Loire, ou les bébés phoques") sert à inculquer le genre de "réalisme" et de "sens des responsabilités" qui amène à prendre en charge les effets de l'inconscience des experts, et ainsi à relayer la domination en lui fournissant sur le terrain oppositions dites constructives et aménagements de détail.
La censure de la critique sociale latente dans la lutte contre les nuisances a pour principal agent l'écologisme: l'illusion selon laquelle on pourrait efficacement réfuter les résultats du travail aliéné sans s'en prendre au travail lui-même et à toute la société fondée sur l'exploitation du travail. Quand tous les hommes d'Etat deviennent écologistes, les écologistes se déclarent sans hésitation étatistes. Ils n'ont pas vraiment changé, depuis leurs vélléites "alternatives" des années soixante-dix. Mais maintenant on leur offre partout des postes, des fonctions, des crédits, et ils ne voient aucune raison de les refuser, tant il est vrai qu'ils n'ont jamais réellement rompu avec la déraison dominante.
Les écologistes sont sur le terrain de la lutte contre les nuisances ce qu'étaient, sur celui des luttes ouvrieres, les syndicalistes: des intermédiaires intéressés à conserver les contradictions dont ils assurent la régulation, des négociateurs voués au marchandage (la révision des normes et des taux de nocivité remplacant les pourcentages des hausses de salaire), des défenseurs du quantitatif au moment où le calcul économique s'étend à de nouveaux domaines (l'air, l'eau, les embryons humains ou la sociabilité de synthèse); bref, les nouveaux courtiers d'un assujettissement a l'économie dont le prix doit maintenant intégrer le coût d'un "environnement de qualité".On voit dejà se mettre en place, cogérée par les experts "verts", une redistribution du territoire entre zones sacrifi"es et zones protégées, une division spatiale qui rêglera l'accès hiérarchisé à la marchandise-nature. Quant a la radioactivité, il y en aura pour tout le monde.
Dire de la pratique des écologistes qu'elle est réformiste serait encore lui faire trop d'honneur, car elle s'inscrit directement et déliberement dans la logique de la domination capitaliste, qui étend sans cesse, par ses destructions mêmes, le terrain de son exercice. Dans cette production cyclique des maux et de leurs remèdes aggravants, l'écologisme n'aura été que l'armée de réserve d'une époque de bureaucratisation, ou la "rationalitéé est toujours définie loin des individus concernés et de toute connaissance réaliste, avec les catastrophes renouvelées que cela implique.
Les exemples récents ne manquent pas qui montrent à quelle vitesse s'installe cette gestion des nuisances intégrant l'écologisme. Sans même parler des multinationales de la "protection de la nature" comme leWorld Wildlife Fund et Greenpeace, des "Amis de la Terre" largement financés par le secrétariat d'Etat à l'environnement, ou des Verts à la Waechter acoquinés avec la Lyonnaise des eaux pour l'exploitation du marché de l'assainissement, on voit toutes sortes de demi-opposants aux nuisances, qui s'en étaient tenus à une critique technique et refoulaient la critique sociale, cooptés par les instances étatiques de contrôle et de régulation, quand ce n'est pas par l'industrie de la dépollution. Ainsi un "laboratoire independant" comme la CRII-RAD, fond" apres Tchernobyl - indépendant de l'Etat mais pas des institutions locales et régionales -, s'était donné pour seul but de "défendre les consommateurs" en comptabilisant leurs becquerels. Une telle "défense" n"o-syndicale du métier de consommateur - le dernier des métiers - revient à ne pas attaquer la dépossession qui, privant les individus de tout pouvoir de décision sur la production de leurs conditions d'existence, garantit qu'ils devront continuer à supporter ce qui a été choisi par d'autres, et à dépendre de spécialistes incontrôlables pour en connaître, ou non, la nocivité. C'est donc sans surprise que l'on apprend maintenant la nomination de la présidente de la CRII-RAD, Michèle Rivasi, a l'Agence nationale pour la qualité de l'air, ou son indépendance pourra s'accomplir au service de celle de l'Etat. On a aussi vu les experts timidement anti-nucléaires du GSIEN, à force de croire scientifique de ne pas se prononcer radicalement contre le délire nucléariste, cautionner le redemarrage de la centrale de Fessenheim avant qu'un nouveau rejet "accidentel" de radioactivité ne vienne, peu après, apporter la contre-expertise de leur réalisme; ou encore les boys-scouts de "Robin des bois", bien decidés à grimper dans le "partenariat", s'associer à un industriel pour la production de "déchets propres", et d"fendre le projet "Géofix" de poubelle chimique dans les Alpes de Haute-Provence.
Le résultat de cette intense activité de toilettage est entièrement prévisible: une "dépollution" sur le modèle de ce que fut "l'extinction du paupérisme" par l'abondance marchande (camouflage de la misère visible, appauvrissement réel de la vie); les coûteux donc profitables palliatifs successivement appliqués à des dégâts antérieurs panachant les destructions - qui bien sûr continuent et continueront - de reconstructions fragmentaires et d'assainissements partiels. Certaines nuisances homologuées comme telles par les experts seront effectivement prises en charge, dans la mesure exacte où leur traitement constituera une activite économique rentable. D'autres, en général les plus graves, continueront leur existence clandestine, hors-norme, comme les faibles doses de radiations ou ces manipulations génétiques dont on sait qu'elles nous preparent les Sidas de demain. Enfin et surtout, le développement prolifique d'une nouvelle bureaucratie chargée du contrôle écologique ne fera, sous couvert de rationalisation, qu'approfondir cette irrationalité qui explique toutes les autres, de la corruption ordinaire aux catastrophes extraorinaires: la division de la société en dirigeants spécialistes de la survie et en "consommateurs" ignorants et impuissants de cette survie, dernier visage de la société de classes. Malheureux ceux qui ont besoin d'honnêtes spécialistes et de dirigeants éclairés!
Ce n'est donc pas une espèce de purisme extrémiste, et moins encore de "politique du pire", qui invite à se démarquer violemment de tous les amenageurs écologistes de l'économie: c'est simplement leréalisme sur le devenir nécessaire de tout cela. Le développement conséquent de la lutte contre les nuisances exige de clarifier, par autant de dénonciations exemplaires qu'il faudra, l'opposition entre lesécolocrates - ceux qui tirent du pouvoir de la crise écologique - et ceux qui n'ont pas d'interêts distincts de l'ensemble des individus dépossédés, ni du mouvement qui peut les mettre en mesure de supprimer les nuisances par le "démantelement raisonné de toute production marchande". Si ceux qui veulent supprimer les nuisances sont forcément sur le meme terrain que ceux qui veulent les gérer, ils doivent y être presents en ennemis, sous peine d'en être reduits à faire de la figuration sous les projecteurs des metteurs en scène de l'aménagement du territoire. Ils ne peuvent réellement occuper ce terrain, c'est àdire trouver les moyens de le transformer, qu'en affirmant sans concession la critique sociale des nuisances et de leurs gestionnaires, installés ou postulants.
Le chemin qui mène de la mise en cause des hiérarchies irresponsables à l'instauration d'un contrôle social maîtrisant en pleine conscience les moyens matériels et techniques, ce chemin passe par une critique unitaire des nuisances, et donc par la redécouverte de tous les anciens points d'application de la révolte: le travail salarié, dont les produits socialement nocifs ont pour pendant l'effet destructeur sur les salariés eux-mêmes, tel qu'il ne peut être supporté qu'à grand renfort de tranquillisants et de drogues en tout genre; la colonisation de toute la communication par le spectacle, puisqu'à la falsification des réalites doit correspondre celle de leur expression sociale; le développement technologique, qui développe exclusivement, aux dépens de toute autonomie individuelle ou collective, l'assujetissement à un pouvoir toujours plus concentré; la production marchande comme production de nuisances, et enfin "l'Etat comme nuisance absolue, contrôlant cette production et en aménageant la perception, en programmant les seuils de tolérance".
Le destin de l'écologisme devrait l'avoir demontré aux plus naïfs: l'on ne peut mener une lutte réelle contre quoi que ce soit en acceptant les séparations de la société dominante. L'aggravation de la crise de la survie et les mouvements de refus qu'elle suscite pousse une fraction du personnel technico-scientifique à cesser de s'identifier à la fuite en avant insensée du renouvellement technologique. Parmi ceux qui vont ainsi se rapprocher d'un point de vue critique, beaucoup sans doute, suivant leur pente socio-professionnelle, chercheront à recycler dans une contestation "raisonnable" leur statut d'experts, et donc à faire prévaloir une dénonciation parcellaire de la déraison au pouvoir, s'attachant à ses aspects purement techniques, c'est à dire qui peuvent paraître tels. Contre une critique encore séparée et spécialisée des nuisances, défendre les simples exigences unitaires de la critique sociale n'est pas seulement réaffirmer, comme but total, qu'il ne s'agit pas de changer les experts au pouvoir mais d'abolir les conditions qui rendent nécessaires les experts et la spécialisation du pouvoir; c'est également un impératif tactique, pour une lutte qui ne peut parler le langage des spécialistes si elle veut trouver ses alliés en s'adressant a tous ceux qui n'ont aucun pouvoir en tant que spécialiste de quoi que ce soit.
De même qu'on opposait et qu'on oppose toujours aux revendications des salariés un interêt général de l'économie, de même les planificateurs de l'ordure et autres docteurs ès poubelles ne manquent pas de dénoncer l'egoïsme borné et irresponsable de ceux qui s'élevent contre une nuisance locale (déchets, autoroute, TGV, etc.) sans vouloir considérer qu'il faut bien la mettre quelque part. La seule réponse digne d'un tel chantage à l'intérêt général consiste évidemment à affirmer que quand on ne veut de nuisances nulle part il faut bien commencer à les refuser exemplairement là où on est. Et en conséquence à préparer l'unification des luttes contre les nuisances en sachant exprimer les raisons universelles de toute protestation particulière. Que des individus n'invoquant aucune qualification ni specialité, ne représentant qu'eux-mêmes, prennent la liberté de s'associer pour proclamer et mettre en pratique leur jugement du monde, voilà qui paraîtra peu réaliste à une époque paralysée par l'isolement et le sentiment de fatalité qu'il suscite. Pourtant, à côté de tant de pseudo-événements fabriqués a la chaîne, il est un fait qui s'entête à ridiculiser les calculs d'en haut comme le cynisme d'en bas: toutes les aspirations à une vie libre et tous les besoins humains, à commencer par les plus élementaires, convergent vers l'urgence historique de mettre un terme aux ravages de la démence économique. Dans cette immense réserve de révolte, seul peut puiser un total irrespect pour les risibles ou ignobles nécessités que se reconnaît la société présente.
Ceux qui, dans un conflit particulier, n'entendent de toute facon pas s'arrêter aux résultats partiels de leur protestation, doivent la considérer comme un moment de l'auto-organisation des individus dépossedés pour un mouvement anti-étatique et anti-économique général: c'est cette ambition qui leur servira de critère et d'axe de référence pour juger et condamner, adopter ou rejeter tel ou tel moyen de lutte contre les nuisances. Doit être soutenu tout ce qui favorise l'appropriation directe, par les individus associés, de leur activité, à commencer par leur activité critique contre tel ou tel aspect de la production de nuisances; doit être combattu tout ce qui contribue à les déposséder des premiers moments de leur lutte, et donc à les renforcer dans la passivité et l'isolement. Comment ce qui perpetue le vieux mensonge de la représentation séparée, des répresentants incontrôlés ou des porte-parole abusifs, pourrait-il servir la lutte des individus pour mettre sous leur contrôle leurs conditions d'existence, en un mot pour réaliser la démocratie? La dépossession est reconduite et enterinée, non seulement bien sûr par l'électoralisme, mais aussi par l'illusoire recherche de "l'efficacité médiatique, qui, transformant les individus en spectateursd'une cause dont ils ne contrôlent plus ni la formulation ni l'extension, en fait la masse de manoeuvre de divers lobbies, plus ou moins concurrents pour manipuler l'image de la protestation.
Il faut donc traiter en récuperateurs tous ceux dont le prétendu réalisme sert à faire avorter, par l'organisation du vacarme médiatique, les tentatives d'exprimer directement, sans intermédiaires ni caution de spécialistes, le degoût et la colère que suscitent les calamités d'un mode de production (voir comment Vergès s'emploie, par sa seule presence d'avocat de toutes les causes douteuses, à discréditer la protestation des habitantes de Montchanin; ou encore, à une toute autre echelle, comment l'ignominie du moderne "racket de l'émotion" s'empare des "enfants de Tchernobyl" pour en faire matière à Téléthon). De même, alors que l'Etat ouvre aux contestations locales, pour qu'elles s'y perdent, le terrain des procédures juridiques et des mesures administratives, il faut dénoncer l'illusion d'une victoire assurée par les avocats et les experts: à cette fin il suffit de rappeler qu'un conflit de ce genre n'est pas tranché en fonction du droit mais d'un rapport de forces extra-juridique, comme le montrent à la fois la construction du pont de l'Île de Ré, malgré plusieurs jugements contraires, et l'abandon de la centrale nucléaire de Plogoff, qui n'a été le résultat d'aucune procédure legale.
Les moyens doivent varier avec les occasions, étant entendu que tous les moyens sont bons qui combattent l'apathie devant la fatalité économique et répandent le goût d'intervenir sur le sort qui nous est fait. Si les mouvements contre les nuisances sont en France encore très faibles, ils n'en sont pas moins le seul terrain pratique où l'existence sociale revient en discussion. Les décideurs de l'Etat sont quant à eux bien conscients du danger que cela représente, pour une société dont les raisons officielles ne souffrent d'être examinées. Parallèlement à la neutralisation par la confusion médiatique et à l'intégration des leaders écologistes, ils se préoccupent de ne pas laisser un conflit particulier se transformer en abcès de fixation, qui fournirait à la contestation un pôle d'unification en même temps qu'un lieu materiel de rassemblement et de communication critique. Ainsi le "gel" de toute décision concernant les sites de depôt de déchets radioactifs comme l'aménagement du bassin de la Loire a évidemment été décidé afin de fatiguer la base des oppositions et permettre la mise en place d'un réseau de représentants responsables disposés à servir d'"indicateurs locaux" (à donner la température locale), à mettre en scène la "concertation" et à faire passer les victoires truquées.
On nous dira - on nous dit dejà - qu'il est de toute facon impossible de supprimer complètement les nuisances, et que par exemple les déchets nucléaires sont là pour une espèce d'éternité. Cet argument évoque à peu près celui d'un tortionnaire qui, après avoir coupé une main à sa victime, lui annoncerait qu'au point où elle en est, elle peut bien se laisser couper l'autre, et d'autant plus volontiers qu'elle n'avait besoin de ses mains que pour applaudir, et qu'il existe maintenant des machines pour ça. Que penserait-on de celui qui accepterait de discuter la chose "scientifiquement"?
Il n'est que trop vrai que les illusions du progrès économique ont durablement fourvoyé l'histoire humaine, et que les conséquences de ce fourvoiement, même s'il y était mis fin demain, seraient leguées comme un heritage empoisonné à la société liberée; non seulement sous forme de déchets, mais aussi et surtout d'une organisation matérielle de la production à transformer de fond en comble pour la mettre au service d'une activité libre. Nous nous serions bien passés de tels problèmes, mais puisqu'ils sont là, nous considérons que la prise en charge collective de leur déperissement est la seule perspective de renouer avec la véritable aventure humaine, avec l'histoire comme émancipation.
Cette aventure recommence dès que des individus trouvent dans la lutte les formes d'une communauté pratique pour mener plus loin les conséquences de leur refus initial et développer la critique des conditions imposées. La verité d'une telle communauté, c'est qu'elle constitue une unité "plus intelligente que tous ses membres". Le signe de son échec, c'est sa régression vers une espèce de néo-famille, c'est à dire une unité moins intelligente que chacun de ses membres. Une longue période de réaction sociale a pour conséquence, avec l'isolement et le désarroi, d'amener les individus, quand ils tentent de reconstruire un terrain pratique commun, à craindre par dessus-tout les divisions et les conflits. Pourtant c'est justement quand on est très minoritaire et qu'on a besoin d'alliés qu'il convient de formuler une base d'accord d'autant plus précise, à partir de laquelle contracter des alliances et boycotter tout ce qui doit l'être.
Avant tout, pour délimiter positivement le terrain des collaborations et des alliances, il faut disposer de critères qui ne soient pas moraux (sur les intentions affichées, la bonne volonté supposée, etc.) mais précisement pratiques et historiques. (Une rêgle d'or: ne pas juger les hommes sur leurs opinions, mais sur ce que leurs opinions font d'eux.) Nous pensons avoir fourni ici quelques éléments utiles à la définition de tels critères. Pour les préciser mieux, et tracer une ligne de démarcation en deça de laquelle organiser efficacement la solidarité, il faudra des discussions fondées sur l'analyse des conditions concrètes dans lesquelles chacun se trouve place, et sur la critique des tentatives d'intervention, à commencer par celle que constitue la présente contribution.
La critique sociale, l'activité qui la développe et la communique, n'a jamais été le lieu de la tranquilité. Mais comme aujourd'hui ce lieu de la tranquilité n'existe plus nulle part (l'universelle déchetterie a atteint les sommets de l'Himalaya), les individus dépossédés n'ont pas à choisir entre la tranquilité et les troubles d'un âpre combat, mais entre des troubles et des combats d'autant plus effrayants qu'ils sont menés par d'autres à leur seul profit, et ceux qu'ils peuvent répandre et mener eux-mêmes pour leur propre compte. Le mouvement contre les nuisances triomphera comme mouvement d'émancipation anti-économique et anti-étatique, ou ne triomphera pas.
Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse à l'occasion de l'extension des lignes du TGV (1991)
«Tout le système du chemin de fer est destiné à des gens qui sont toujours pressés et donc ne peuvent rien apprécier. Aucune personne qui pourrait l'éviter d'une manière ou d'une autre ne voyagerait de cette façon. Elle prendrait le temps de voyager à son aise par les collines et entre les haies, et non à travers des tunnels et des remblais. Et celui qui malgré tout préférerait cette sorte de voyage, celui-là ne posséderait pas un sens assez développé de la beauté, pour que nous devions lui adresser ensuite la parole à la gare. Dans cette perspective, le chemin de fer est une affaire sans intérêt dont on se débarrasse aussi vite que possible. Il transforme l'homme quiétaitunvoyageurenunpaquetvivant.»John Ruskin
Au XIXe siècle, le territoire a été bouleversé par une première vague d'industrialisation, et en particulier par l'implantation généralisée de lignes de chemin de fer. Ce nouveau moyen de transport fut critiqué par une fraction de la classe dominante restée oisive et qui, par ses goûts et sa sensibilité, était attachée aux anciens plaisirs du voyage, que le train allait abolir. En contrepartie, il permit un réel développement de la liberté de circulation, avec toutes ses heureuses conséquences sur la vie sociale.Nombre d'arguments sensibles autrefois utilisés contre les premiers trains peuvent l'être aujourd'hui, à bien meilleur escient encore, contre le TGV. D'autant plus que son implantation ne comporte cette fois aucune contrepartie ; au contraire, elle contribue à un nouvel enclavement de régions entières, à a désertification de ce qu'il reste de campagne, à l'appauvrissement de la vie sociale. Et ce n'est pas dans la classe dominante, où tout le monde désormais travaille d'arrache-pied et joue des coudes pour rester dans la course économique, que l'on se risquera à juger tout cela à partir de goûts personnels, sans parler d'avancer quelque vérité historique que ce soit. Il faut donc qu'à l'autre pôle de la société des individus que ne presse aucun intérêt carriériste d'aucune sorte, pas même en tant ue "contre-experts" ou opposants officiels, se chargent d'énoncer toutes les bonnes raisons, tant subjectives qu'objectives, de s'opposer à cette nouvelle accélération de la déraison. L'alliance qu'ils ont formée pour publier ce texte aura sans aucun doute d'autres occasions de se manifester et de s'étendre.
Le meilleur des mondes possibles
Le monde moderne n'est rien moins qu'heureux (voir son abondante panoplie pharmaceutique), mais il peut afficher sous le nom de "consensus" une indéniable réussite : il semble avoir réussi à accorder, dans une espèce d'harmonie encore peu troublée jusqu'ici, des puissants qui dictent ce que doit être la vie et des pauvres qui ont perdu l'idée de ce qu'elle pourrait être ; des industriels de l'alimentation et de la culture frelatée, et des consommateurs mis dans l'incapacité de goûter autre chose ; des aménageurs que rien n'arrête dans leur destruction des villes et des campagnes, et des habitants que rien le plus souvent ne retient là où ils sont, hormis l'enchaînement à un travail quelconque; des technocrates aux yeux desquels pays et paysages n'existent que pour être traversés de plus en plus vite, et des usagers des transports toujours plus pressés de quitter des villes devenues invivables, et d'échapper à la cohue en se jetant en masse sur le routes, dans les gares et les aéroports... En somme, tout est pour le mieux dans le "meilleur des mondes possibles" , du moins tant que ce monde moderne reste perçu comme le seul possible, aussi indiscutable que tous ses progrès techniques ; autrement dit, tant que personne ne pose une de ces simples questions qui porte sur l'emploi de la vie : pourquoi diable faudrait-il toujours et à n'importe quel prix gagner du temps sur les trajets, alors que c'est précisément cette transformation du voyage en purtransit qui le fait paraître d'autant plus long, qui l'apparente à une véritable corvée ? Au point qu'aujourd'hui il faut introduire la télévision dans les TGV - comme bientôt dans ces automobiles où les Français passent en moyenne trois heures par jour -, pour tenter de distraire d'un tel ennui. La boucle de la déréalisation du voyage sera parfaitement bouclée quand ces télévisions donneront à contempler sous forme declips touristiques les agréments des régions traversées...
Les oppositions locales qui se sont constituées dans le Sud-Est contre le tracé de la ligne du TGV ne rétendent certes pas remettre le monde sur ses pieds ; et il est certain qu'il y faudra d'autres forces, mais ce sont justement de telles occasions qui peuvent permettre de les réunir. Ces oppositions ont en effet le mérite de faire apparaître, par leur simple existence, que des individus, plus nombreux qu'on veut nous le faire croire, sont décidés à ne pas lâcher pour l'ombre du "progrès" des aspects de leur vie qu'aucun progrès technique ne saurait leur rendre. Dès lors vacille la fausse évidence d'un si singulier "bien général", composé des maux particuliers de tant de gens. Pour qu'elle s'effondre, d'abord sur ce point, puis peut-être sur d'autres, il reste à ne pas la bousculer à moitié : si l'on adhère aux "raisons" du TGV en tant que transporté potentiel, on n'est évidemment pas des mieux placés pour les refuser en tant que riverain lésé. Et on doit au contraire reconnaître que le fait d'accepter par ailleurs l'ensemble des fameuses "nécessités de la vie moderne" prive de toute bonne raison de refuser le TGV, en tout cas de toute raison qui puisse intéresser quiconque n'habite pas immédiatement du bord des voies projetées.
On disait au XVIIIe siècle : "Si vous ne savez pas être libres, sachez au moins être malheureux !" Pour répondre à cela, il faut affirmer tout net : si nous ne voulons pas apprendre à être malheureux, sachons être libres. La première liberté à prendre consiste ici comme ailleurs à juger et à dénoncer tout ce qui déguise une contrainte en son contraire, et prétend la faire aimer.
Qui ne dit mot consent
On a parfois prétendu qu'un crime commis en commun fonde une société. Ce qui est certain, c'est que toute "honorable société" - toute mafia - impose sa loi du silence en mouillant dans ses agissements un maximum de gens. Les mafias du progrès ne procèdent pas autrement, elles cherchent à nous impliquer de quelque façon, à nous tenir par un petit avantage qui ferait de nous des complices. Sur le modèle d'une récente publicité d'EDF, selon laquelle nous aurions tous intérêt à l'existence de centrales nucléaires, puisqu'il nous arrive de préparer un gratin dauphinois ou d'écouter de la musique de Bach, il s'agit de nous réduire au silence au nom du cui prodest : le crime nous profite, c'est clair ; comme nous n'avons pas su l'empêcher, nous n'avons plus qu'à nous taire.
Toute la propagande en faveur du TGV peut ainsi être ramenée à deux sophismes, ou plutôt à un seul, opportunément réversible : ce qui nuit à tous profite néanmoins à chacun personnellement, du mal général sort le bien particulier - des paysages sont saccagés, des villages et des bourgs deviennent invivables ou disparaissent, des biens qui n'étaient à personne, comme le silence ou la beauté, nous sont ôtés, et nous découvrons alors combien ils étaient communs. Cependant, isolément, pour son propre compte de gagne-petit du progrès, chacun est intéressé, deux ou trois fois par an, à traverser la France en quelques heures. Il est donc dans le coup, il en croque, il lui est tout aussi interdit d'avoir un avis là-dessus que sur le salariat ou la marchandise, dont il est avéré chaque jour qu'il ne peut se passer.
Ce sophisme peut être renversé sans cesser de s'opposer à la vérité. Il devient alors : ce qui nuit à certains profite néanmoins à tous, de ce mal particulier sort un bien général. Cette version-là sert à chaque fois que quelque part des individus précis, réels - non pas "l'usager des transports" en général, le fantôme des statistiques de la SNCF -, s'opposent aux diktats des aménageurs. Voilà qui serait d'un inconcevable égoïsme, sans exemple dans une société si uniment vouée aux intérêts universels de l'humanité.
A la base de ces piètres mensonges, il y a l'intérêt supposé du "transporté" à se déplacer toujours plus vite. Mais qui, aujourd'hui, avant que soit imposé à tous le besoin du TGV, est vraiment intéressé à se déplacer plus vite, sinon précisément ceux qui, avec armes et bagages, vont ainsi porter plus loin la désolation ? C'est cette clientèle que la SNCF dispute à l'avion. C'est pour ce
fret humain standardisé et conditionné, ces "turbo-cadres" (comme ils se nomment eux-mêmes), qu'il faudrait traiter la plupart des villes de France comme des banlieues de Paris.
Seuls ceux qui vendent suffisamment cher leur propre temps, sur le marché du travail, ont intérêt à acheter le gain de temps proposé par le TGV. Mais la grande différence avec l'ancienne hiérarchie sociale, même si c'est encore là un avatar de la vieille société de classes, c'est que désormais ces privilégiés de la mobilité imposée, plutôt que permise, sont fort peu enviables, pour quiconque n'a pas perdu toute sensibilité : aucune rapidité de déplacement ne rattrapera jamais la fuite du temps monnayé, vendu au travail ou racheté aux loisirs. Raison de plus pour vilipender de tels "avantages", qui ne font le malheur des uns que pour permettre aux autres d'accéder à un lugubre simulacre de bonheur.
Mobilis in mobili
Si la mobilité conserve encore quelque peu son prestige ancien, elle ne peut pourtant plus permettre à quiconque d'échapper à la mobilisation par l'économie moderne. Ce que promettait la liberté de circulation a en réalité été détruit en même temps que la possibilité de ne pas en user : astreints au salariat, à la quête de moyens d'existence et aux loisirs organisés identiquement, les individus ont collectivement perdu dans cette course économique leurs raisons de quitter un lieu, comme de s'y attacher.
La libre circulation a été une des causes les plus sûres de renversement des despotismes, mais en fin de compte ce sont les marchandises qui l'ont conquise, tandis que les hommes, ravalés au rang de marchandises qui payent, sont convoyés d'un lieu d'exploitation à l'autre. Au terme de ce processus, la promesse d'émancipation que contenait le fait de ne plus être contraint de passer son existence dans un lieu unique s'est renversée en certitude malheureuse de ne plus être chez soi nulle part, et d'avoir toujours à aller voir ailleurs si l'on s'y retrouve. Le TGV correspond à ce dernier stade : il y a en effet une certaine logique à traverser le plus vite possible un espace où disparaît à peu près tout ce qui méritait qu'on s'y attarde ; et dont on pourra toujours aller
consommer la reconstitution parodique dans l'Eurodysneyland opportunément placé à "l'interconnexion" du réseau.
Toujours les hommes ont cherché à s'affranchir de l'assujettissement dans lequel les puissants les tenaient par la délimitation de l'espace. Déjà les anciennes communautés s'étaient effritées à mesure qu'on préférait aux formes de vie réglée et étouffante la tentation de faire sa vie soi-même. Le développement économique, provoquant la remise en question des acquis par les nouvelles générations, l'innovation technique et une plus grande mobilité sociale, a pu longtemps capter ce désir d'inventer sa propre vie, de créer ses propres valeurs. Il a fallu qu'une fois débarrassée des obstacles que constituaient divers vestiges historiques, la vitesse toujours croissante du mouvement de l'économie montre qu'elle ne menait pas à autre chose qu'à son emballement sur place, dans l'autodestruction de la société, pour que se développe massivement le désir d'aller chercher ailleurs non plus du nouveau, mais de l'ancien en quelque sorte, c'est-à-dire ce qu'on a vu ravager là où on vit. Et ce n'est pas un hasard si le mot "évasion", qui désignait la fuite des esclaves, la cavale des taulards ou l'exil volontaire des transfuges de l'Europe de l'Est, sert aujourd'hui à qualifier, de la même façon, la ruée sud-estivale des civilisés hors des villes et du rythme épuisant du salariat.
Si les trajets individuels peuvent éventuellement varier, de circulations répétitives en évasions furtives, en revanche les destinations de cette société, auxquelles tous les trajets ramènent, sont mondialement identiques, et chacun y reste soumis. La vitesse n'est alors qu'une obligation supplémentaire, une illusion imbécile.
Perdre son temps à en gagner
Tous les promoteurs des moyens de transport considèrent comme une sorte d'évidence incontestable le fait que "la vitesse fait gagner du temps", et ils ne manquent pas de le rappeler à chaque nouveau projet. Le sens commun admet ce fait, conforme aux lois de la physique. Mais la pratique semble, quant à elle, plutôt l'infirmer, tellement le temps perdu dans les transports ou pour les transports s'accroît avec leur vitesse.
Pour les sciences physiques, la vitesse est bien une fonction du temps et de la distance. Mais pour le malheur des technocrates - qui ne semblent guère aller plus loin que leurs calculs - nous ne vivons pas dans le monde conceptuel des sciences physiques. Plus la vitesse instantanée d'un véhicule est élevée, plus grande est la résistance du milieu physique (résistance de l'air et frottements du sol), du milieu naturel (relief et terrains) et du milieu humain (réaction des riverains aux nuisances à venir) ; plus il faut de moyens pour vaincre ces résistances sauvages, pour les anéantir, plus il faudra de travail pour produire ces moyens, et pour les employer ; au bout du compte, moins la vitesse effective des passagers (le rapport entre les distances qu'ils parcourent et tout le temps consacré aux transports) sera élevée.
Si on cumule la totalité du temps de travail social dépensé pour le transport (construction, fonctionnement et entretien des moyens de transport ainsi que les retombées diverses, hospitalières et autres), on constate que les sociétés modernes y consacrent plus du tiers de leur temps de travail global, bien plus que ce qu'aucune société préindustrielle, pas même celle des nomades touareg, n'a jamais dépensé pour se mettre en mouvement. Au-delà d'une certaine vitesse, les transports rapides sont contre-productifs, ils coûtent à ceux qui les utilisent plus de temps qu'ils ne leur en font gagner, ce qui ne les rend pas moins profitables à leurs propriétaires. Les salariés perdent leur temps à gagner leur vie, et les consommateurs perdent leur vie à gagner du temps.
Les gens souhaitent pourtant supprimer cette contrainte qui fait du temps une denrée rare, et de leur existence une course sans fin pour rattraper un mode de vie qu'on leur représente comme désirable... et leur vie réelle leur file entre les doigts : "Vivement ce soir... vivement le week-end, ...les vacances, ...la retraite." Cette aspiration désarmée laisse la voie libre aux technocrates qui peuvent, vec toute l'apparence de la froide objectivité, proposer des solutions techniques, c'est-à-dire substituer aux caprices des hommes des choses solides et des machines bien réglées. Aussi, la fonction créant le besoin et non l'inverse, ce que les moyens de transport permettaient est devenu obligatoire; si nos ancêtres ne pouvaient, faute de moyens, parcourir de grandes distances, nous, nous devons les parcourir.
Les transports ont permis d'aller plus loin et plus vite, d'accéder à davantage de lieux, qui ont dû être aménagés principalement à cause de leur fréquentation, et se sont ainsi banalisés. Il a résulté de cet aménagement une spécialisation de l'espace et une redistribution des activités concentrées en différents points du territoire (technopoles, parcs de loisirs, sites prestigieux, centres industriels, commerciaux et administratifs, supermarchés, cités-dortoirs, banlieues, etc.), ce qui nécessite évidemment des transports plus rapides encore pour supprimer les nouvelles distances ainsi créées. Si nous parcourons en un an plus de distance que nos ancêtres pendant toute une vie, ce n'est pas pour aller ailleurs, mais pour nous rendre toujours aux mêmes endroits.
La course du rat
La désertification des campagnes, l'entassement dans des banlieues sans nom et dans des villes invivables, la standardisation des existences, la vie totalement dominée par les impératifs économiques, le temps dit libre et les loisirs devenus eux-mêmes marchandises, le sentiment croissant de l'absurdité d'une telle vie et la fuite en avant continuelle pour tenter de l'oublier, voilà le lot commun de notre époque. D'exigence essentiellement économique, le transport rapide des marchandises et des hommes est devenu une fin en soi ("nous avons rapetissé le monde", clame une compagnie de charter); les exigences fonctionnelles de la vie stéréotypée des cadres, courtiers et courtisans de cette mobilité marchande et éritables appendices biologiques de l'économie, se sont imposées à l'ensemble de la population comme besoins dominants.
Quoi qu'on puisse penser du caractère peu enviable de la précipitation perpétuelle des hommes d'affaires, des "responsables", ou du jeune homme moyen, qui a presque toujours l'air de surgir en VTT d'une bouche de métro, ou du bureau, il faut malheureusement admettre que leur allure est devenue le modèle. L'ironie de l'Histoire est d'avoir donné au slogan de Mai 68 "Vivre sans temps mort" ce contenu si pitoyable.
La psychose de l'urgence en toute chose s'est emparée des populations. Effectivement disponibles pour tant de pratiques différentes, toutes moulées à la même louche, nos contemporains semblent frénétiquement vouloir les goûter toutes, surtout n'en manquer aucune. Il faut y aller ! A peine sorti du charbon, il faut courir au four et au moulin, à la montagne et au bord de la mer, aux tropiques et au cercle polaire, en un temps record, tant l'existence, littéralement lessivée, semble avoir rétréci au cours des temps. C'est en premier lieu dans les déplacements professionnels que s'exprime, sans retenue, ce despotisme de la vitesse : les flux économiques présents partout "en temps réel" en sont d'autant plus volatils, la course des business men d'autant plus désespérée, puisque tout est à recommencer, perpétuellement. L'épopée de pacotille que l'idéologie néo-libérale a élaborée autour des gesticulations des chevaliers d'industrie, golden boys et autres canassons, aura finalement porté ses fruits : il faut supprimer le trajet ; il est impératif d'arriver seulement.
Pour une foule de raisons dont la moindre n'est pas la démission devant l'énigme qu'est devenue l'invention de leur propre vie, les hommes ne veulent plus se déplacer à un rythme sensible ; ce n'est pas qu'ils aient foncièrement du goût pour la vitesse, mais plutôt qu'ils ne supportent plus de se déplacer lentement. L'effacement de toute communauté possible comme de toute individualité profonde a
produit un isolement quasi schizophrénique dans les transports modernes comme dans la vie urbaine dont ils sont l'extension. La littérature de gare, apparue avec les chemins de fer, s'accompagne maintenant de l'usage du walkman, et l'équipement vidéo des rames doit combler le silence pesant qui y règne. Ce qui n'a plus d'attrait doit être écourté et diverti ; le déplacement (métro, train, voiture, ferry, avion) n'est plus que du temps mort, perdu, du temps d'ennui.
Aller vite et loin était d'abord abstraitement désirable ; c'est devenu concrètement indispensable pour la plupart des gens, tant ils n'ont rien à faire ni personne à rencontrer sur leur chemin. Le TGV répond parfaitement à ce fallacieux besoin ; il n'est pas une banale amélioration du train, mais quelque chose d'autre, "un Airbus en vol rasant", comme l'écrit si finement l'imbécile de service du Monde. Les conditions du transport aérien sont descendues sur terre et rien ne les fera décoller.
L'abstraction du voyage aérien s'est légitimement imposée sur terre quand celle-ci est devenue aussi vide que le ciel. Aller loin sans s'arrêter nulle part, survoler des pays où l'on ne mettra jamais les pieds et dont on ne saura jamais rien, voilà l'expérience démocratiquement répandue par le TGV. Avec le maillage complet du territoire et l'élimination progressive des lignes classiques de chemin de fer, les conditionscommunes du transport moderne vont s'abattre, de la même manière démocratique et obligatoire, sur l'ensemble de la population. Décor clean comme un fast food, air et passagers conditionnés, nourriture de synthèse, ambiance anesthésiante, tout doit prouver au transporté, maltraité et pressuré par les exigences informatiques de la machine à transporter, qu'il a droit effectivement aux conditions de l'actuel transport aérien de masse sur lequel ergonomistes et psychologues ont calculé leurs normes : remplissage maximal et isolement total dans la promiscuité.
A quoi sert l'utilité
Répondant à un besoin falsifié, forcé par les contradictions d'une existence asservie, le TGV appartient à la famille du four à micro-ondes, si pratique quand on ne sait plus préparer à l'avance quelques mets. Le développement technique, entraînant chacun dans la spirale infinie de maux qu'aggravent chaque fois leurs faux remèdes, s'impose ainsi comme une évidence à des civilisés de plus en plus démunis, avides de se parer de prothèses pour pallier des capacités et des aspirations bien abîmées. Pour qui a oublié, ou n'a jamais su, que voyager signifie modifier son trajet et ses arrêts au gré de son humeur, le TGV peut faire figure de progrès, et d'autant plus indiscutable que la possibilité de voyager réellement est progressivement interdite par d'autres progrès de la même farine. Ce qu'il reste de campagne, d'où a été abstrait tout ce qui n'est pas identifié économiquement et où ne subsistent que beefsteaks sur quatre pattes, hectares de prés bonifiés, et quotas de mamelles, ne mérite guère que d'être traversé à grande vitesse.
Ce singulier bonheur assisté par ordinateur serait parfait si industriels et consommateurs pouvaient rester en lévitation, les uns obnubilés par la rentabilité espérée de leurs investissements, les autres tétant goulûment leurs irréelles compensations périssables, perpétuellement rénovées. L'ennui, c'est qu'aussi grande que soit la vitesse de ce monde à traduire chaque élément vivant en équation économique, il y aura toujours cette inconnue qu'est la multiplication des nuisances, avec les réactions de rejet qu'elle suscite.
A peine les illusions marchandes sont-elles blâmées, voilà la béatitude techniciste qui vient répondre que seules les réalisations du passé seraient friables et sans avenir, et que rien de fâcheux ne peut rester durablement sans solution. On peut même ainsi, après coup, faire le procès de chaque nuisance, pourvu que le raisonnement donné pour imparable, et qui les forge toutes, continue sur sa lancée et aille plus loin en créer de nouvelles. Les panacées techniques successives, dont les faillites répétées envahissent progressivement tous les aspects de la vie, témoignent suffisamment de l'impasse dans laquelle l'humanité est engagée. La dépossession est à ce point prise de vitesse par ses conséquences ue chaque désastre, qui naturellement en découle, semble imposer de nouveaux recours urgents aux mêmes précaires palliatifs, et bien sûr aux mêmes spécialistes, qui les tiennent prêts.
Une telle fuite en avant ne saurait avoir de fin : tout sera toujours englouti, et à recommencer indéfiniment. La perspective d'obtenir un quelconque résultat bénéfique à l'immense majorité (moins de travail par exemple) n'est d'ailleurs même plus évoquée par les dirigeants. La véritable utilité du développement technique du monde moderne est désormais là : sa fonction sociale est d'empêcher la solution des problèmes qu'il pose en en créant toujours de nouveaux. En accord vec l'adage "Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?", la prolifération d'une technologie autodestructrice permet de contourner la contradiction historique d'une richesse perpétuellement confisquée.
On peut par conséquent décrire le TGV comme une arme de plus dans l'arsenal à l'aide duquel la société présente combat les possibilités émancipatrices qu'elle contient et pilonne les diverses contrées de l'existence. Depuis qu'un ministre de la Défense a comparé l'entrée des troupes françaises en Irak à la course d'un TGV, la fonction dévolue à ce moyen de transport dans l'imaginaire des décideurs devrait être mieux connue. Le modèle - évidemment japonais - n'était-il pas déjà dénommé "train obus" ? Les effets réels sur les populations bénéficiaires seront sans doute aussi obscurcis que peut l'être le lien entre la campagne militaire tonitruante dans le Golfe et le "drame" des populations kurdes ou la catastrophe des puits de pétrole en feu. C'est bien d'une guerre qu'il s'agit ici, dont la percée du TGV ("balayant tout sur son passage") est un moment décisif ; avec comme particularité de raccourcir plus que toute autre le cycle destruction-reconstruction, deux opérations qui se retrouvent, dans cette guerre, confondues en une seule sous le nom d'aménagement.
Comme c'est une guerre où d'une certaine façon tout le monde est perdant - les illusions d'améliorations, de gain de temps, etc., passent, les nuisances restent-, il est tentant de voir dans son déroulement une fatalité, qui serait celle de la "technique", ou de la "société moderne". L'indignation qui se dirige contre des circonstances impersonnelles, et donc ne les traite plus comme une réalité attaquable et modifiable, doit nécessairement s'épuiser assez vite. Ce ne sont pourtant pas les ennemis à désigner et à combattre qui manquent, si l'on décide de s'en prendre, par-delà le paravent démocratique, à ceux qui décident, et de remonter des nuisances aux nuisibles.
Les réseaux de la tyrannie
Les promoteurs du désastre en arrivent maintenant eux-mêmes à déplorer la dégradation de la vie à laquelle nous sommes parvenus. En se joignant au chœur des pleureuses, en proposant même leurs services (selon le principe du racket) pour remédier illusoirement à ce qu'ils ont réellement détruit, ils essaient de faire oublier leur part prépondérante dans le saccage. Aussi continuent-ils à insinuer que si le cours de l'économie échappe visiblement à tout le monde, personne en particulier en profiterait et n'aurait intérêt à ce que cette démence se poursuive. Les plus retors, pensons au personnel politique, dont la tâche principale consiste à persuader les populations que leur intérêt est de s'en remettre totalement à eux et d'admettre que leurs choix arbitraires servent l'intérêt général, ont l'impudence de poser aux commis dévoués assumant dans l'adversité les charges collectives ; ce sont bien entendu les mêmes qui envoient la troupe quand la société songe à emprunter d'autres voies que les leurs. Et qui clament ensuite, après avoir anéanti les perspectives qui se formaient, que rien d'autre n'est possible et qu'il est irresponsable de vouloir mettre en cause la soumission de toute la vie aux impératifs de leurs affaires.
Pour faire accepter le trajet du TGV et pour dissimuler leurs propres intérêts triviaux dans l'affaire, la propagande des décideurs dispose d'une large palette de mensonges ; s'appuyant parfois sur des mensonges anciens pour en forger de nouveaux, ils éclairent l'arbitraire initial et du coup l'énormité à laquelle ils parviennent : ainsi, si on croit que sans économie on ne peut pas vivre en société, et si on admet par ailleurs que sans TGV l'économie s'étiolerait, il faut conclure logiquement que sans TGV on ne pourrait plus vivre en société. C'est là le nœud névralgique du conflit sur le tracé, puisque les opposants sont persuadés, avec raison, du contraire, c'est-à-dire que la société se décompose sous les coups de tels aménagements. La dépendance économique des populations, son approfondissement ou sa mise en cause, est l'enjeu véritable de tels conflits, mais il n'est pas inutile de détailler comment maintenant s'agencent les fallacieux arguments de la propagande pro-TGV.
Il s'agirait tout d'abord, mode écologique oblige, du moyen de transport le moins dévoreur d'énergie et le plus écologique ; outre que - et ce n'est un mystère pour personne - la puissance requise pour atteindre de grandes vitesses consomme nécessairement plus d'énergie, l'électricité d'origine nucléaire utilisée par le TGV est un perfectionnement écologique dont les habitants de cette planète n'ont pas fini de goûter les délices. On a là le procédé courant qui revient à opposer, en les comparant, des réalités pourtant objectivement complémentaires et liées : il n'y a pas de réelle concurrence entre la route, le rail et l'avion, mais un développement simultané et coordonné. L'autoroute occupée par le transport de marchandises, ou les départs concentrationnaires en vacances, et l'avion plus rapide sur les moyennes distances vouent le TGV à la fonction d'un super train de banlieue, achevant la suburbanisation du territoire, au mieux au profit de quelques conurbations et au pire de la seule région parisienne dont le taux de croissance, supérieur à celui du reste du pays, ne va pas manquer d'être accru par ce nouveau réseau centralisé.
Au nom de la croissance toujours nécessaire, et par définition jamais acquise, puisque la concurrence, à chaque nouveau palier de surenchère, met en cause les équilibres péniblement maintenus au stade antérieur (emplois, etc.), les aménageurs prétendent incruster toujours plus brutalement à la surface de la terre leur délire monomaniaque : ils parlent de retombées économiques quand l'exemple de Creusot-Montchanin sur la ligne TGV Paris-Lyon, riche de son seul parking de néo-banlieue, est autrement éloquent ; ils plient des paysages séculaires aux impératifs balistiques de la circulation rapide, "rectifient" des régions en les spécialisant. Le comble est certainement atteint quand ils veulent faire partager à tous le fantasme ridicule d'une France qui prendrait de vitesse, grâce au TGV, l'organisation des transports européens afin que des retombées économiques, aussi abondantes qu'illusoires, viennent embellir la vie des riverains français.
En fait lesdits pouvoirs publics n'ont plus le monopole et la maîtrise de l'initiative en matière d'équipements collectifs : de plus en plus en symbiose avec la mafia du Bâtiment et des Travaux Publics, il leur revient seulement de "vendre à l'opinion", comme répondant à des besoins sociaux préexistants, les projets simili-pharaoniques en tout genre, conçus par les bétonneurs. Dans cette collusion du "privé" et du "public" s'élabore l'inversion qui transforme et falsifie les besoins sociaux en les soumettant à des moyens toujours renouvelés et imposés. Les puissants intérêts du béton t du terrassement, c'est-à-dire aussi du ciment et du poids lourd, sont devenus de tels monstres financiers, requérant chaque année des volumes toujours plus importants d'opérations, qu'il leur devient toujours plus urgent et impératif de fournir en nouvelles tranches de mégalomanie les décideurs, de leur côté avides de s'illustrer par quelque "geste architectural" ou prouesse technopolesque. Et il est indéniable que le savoir-faire professionnel du B.T.P. s'est considérablement enrichi, dans un domaine au moins, celui de l'art de la persuasion : il a su se rendre indispensable aux décideurs politiques, avant tout en leur offrant des services garantis sur factures, vraies ou fausses.
Cet aspect quasi vaudevillesque du gouvernement des hommes et du régentement de leurs activités prêterait à sourire (on voit même les députés se jeter à la tête, en assemblée, les promesses de "rocades" qui auraient acheté leurs votes - cf. Le Monde, 21 juin 1991) si cette comédie du pouvoir où l'artifice le dispute au mensonge cupide n'accouchait pas d'une situation dramatiquement irréversible.
Pour ne parler ici que le la menace du réchauffement catastrophique de la planète dû à l'effet de serre, auquel les dépenses énergétiques des transports quels qu'ils soient et des industries qui les fabriquent contribuent notablement, tous les experts officiels, pour une fois d'accord, préconisent une modification drastique du mode de production, seule solution pour espérer stabiliser l'évolution du climat vers le milieu du siècle prochain. Et à côté de cela, au nom d'autres impératifs (intérêts privés de l'industrie, intérêts nationaux des Etats, intérêts particuliers des politiciens pour leur carrière), c'est au contraire une croissance ininterrompue des dépenses énergétiques que d'autres spécialistes autrement "compétents" maintiennent comme seul objectif. Puisque les aménageurs nous parlent d'intérêt général, c'est l'occasion d'en soustraire la discussion, et notamment celle des besoins de transport, aux réseaux de l'omnipotence catastrophique des élus locaux dépassés, des intérêts privés bornés, et des technocrates robotisés. Le seul intérêt général qui mérite d'être discuté en cette fin de siècle, c'est de tenter de mettre un terme au saccage de la vie, et non de gagner quelques dizaines de minutes pour passer la vallée du Rhône. Quant à la seule croissance qui mérite qu'on s'y arrête, c'est celle, qualitative, de l'existence humaine, la seule qui permette de sortir de cette obscure préhistoire économique.
Le grain de sable
On entend parfois dire des oppositions au TGV qu'elles se manifestent bien tard, que la Provence et la vallée du Rhône ont déjà été bien abîmées par les autoroutes et l'urbanisation. Outre que c'est là négliger les oppositions de moindre envergure qui s'élevèrent, à l'époque, contre les autoroutes et les centrales nucléaires, il est normal que l'addition inexorable d'aménagements, cloisonnant l'espace en aires fonctionnelles, finisse par provoquer l'angoisse de ne plus pouvoir y respirer - ni même y oupirer. Mésestimer les oppositions actuelles, ce serait surtout méconnaître l'importance que peut avoir pour tous cette tentative de coup d'arrêt aux chimères des aménageurs. Personne n'échappe au désastre. Si nous ne sommes pas tous riverains du TGV, nous sommes tous riverains de l'économie.
Ceux qui veulent en toute chose plier la vie à leurs critères comptables, à leurs mesures en Mtep*, etc., ceux-là ne se gênent pas pour dénoncer les intérêts "mesquins" qui seraient le lot des oppositions à leurs projets. N'auraient-elles effectivement à cœur que des intérêts très limités, ces oppositions auraient au moins l'avantage, en ces temps si sombres, d'obliger les puissants à en rabattre un peu sur leur mépris pour la vie réelle. Mais de toute façon, à partir de quoi les gens pourraient-ils commencer à s'élever contre l'arbitraire des projets parachutés du ciel des technocrates, sinon à partir de ce qu'ils connaissentsensiblement le mieux, ce qu'on leur reproche vertement comme étant égoïste, le milieu fragile où ils vivent ? Quand la froide déraison économique clame qu'il ne saurait y avoir de futur en dehors d'elle, comment ceux qui refusent de la suivre plus avant ne le feraient-ils pas tout d'abord au nom de ce passé menacé, de ce qu'ils y ont goûté ? En défendant leurs conditions de vie précédentes - et aussi quelquefois les moins glorieuses -, en défendant ce qu'elles connaissent contre ce qu'elles redoutent du désastre en cours, les populations concernées défendent en tout cas mieux l'intérêt général que les scientifiques, les experts et les fonctionnaires qui établissent, chacun dans leur domaine, le bilan des dégâts sans pouvoir ni vouloir y mettre un terme.
Aux antipodes de tout ce fatras de généralités compromises et de lamentations hypocrites, les oppositions pratiques peuvent seules par leur ténacité commencer à faire le lien entre les différentes dépossessions qui accablent le vivant, et créer le terrain où l'appréhension du futur cesse d'être une conscience malheureuse et passive pour se renverser en réappropriation du présent. D'autres luttes locales, contre les barrages sur la Loire, contre les sites de déchets nucléaires, les décharges industrielles ou les carrières, ont déjà donné des exemples et contribué à améliorer l'atmosphère générale. Les quelques solides intuitions qui sont à la racine des mouvements d'opposition aux nuisances sont leurs meilleures armes pour élargir leur refus et trouver un soutien sans passer par la publicité des médias, qui les présentent inévitablement sous l'angle le plus appauvri, ne voulant connaître que propriétaires, viticulteurs, riverains lésés, et non l'intuition toujours plus répandue que ce monde ne sait plus proposer que l'aggravation de ce qui est. Ce que chacun pressent, il faut le dire. Rien ne sert de rentrer dans les transactions proposées, dans l'espoir d'obtenir un répit : aucun sacrifice ne pourra garantir une trêve, il ne fera au contraire qu'enhardir les promoteurs de la évastation. En revanche, s'opposer au TGV, avec toutes les raisons universelles de le faire, c'est mettre les bâtons dans les roues de ce projet-là, et en même temps de tous ceux qui l'accompagnent, ou le suivront immanquablement.
Aussi est-il particulièrement honteux que des écologistes, la Fédération Rhône-Alpes de la Protection de la Nature ou René Dumont, osent prétendre que le TGV nous épargnerait des autoroutes, quand n'importe qui a pu constater au cours de la dernière décennie comment, parallèlement à la mise en service du TGV Paris-Lyon, les trafics aériens et autoroutiers augmentaient sans cesse. Loin de provoquer la création de nouvelles autoroutes (que d'ailleurs d'autres refusent aussi dans le Sud-Est), ou carrément le doublement de l'autoroute du Soleil, le succès de l'opposition au TGV ouvrirait une brèche dans ce consentement forcé qui a de moins en moins de sens pour chacun. L'insidieuse question "Pourquoi refuser cette nuisance-là quand vous en avez accepté et légitimé tant d'autres ?" sera définitivement régléequand beaucoup d'autres refus auront succédé à celui-là. On a du mal à imaginer que le déferlement actuel d'aménagements en tout genre, à moins de s'abattre sur des populations qui finiraient de s'y désorienter, comme lobotomisées en douce, ne provoque pas des oppositions déterminées à mettre un terme à cette démence organisée.
Qu'on juge du dynamisme "sans préjugés" que l'on attend de nos jours des cadres et des techniciens de la production de nuisances, avec une certaine Nicole Le Hir, recruteuse de haut vol pour un autre secteur de pointe, l'agro-alimentaire, qui déclarait : "Aujourd'hui, il ne faut pas trop penser, il faut foncer." (Ouest-France, 18 avril 1991). On peut aussi s'attarder sur la découverte de Pierre Verbrugghe, préfet de police de Paris, de la mutation des anthropoïdes entreprise sous son égide : "Aujourd'hui, le Parisien n'a pas deux jambes mais quatre roues." (Le Monde, 27 avril 1990). Ou encore apprécier le brutal aveuglement d'un aménageur local -"Entre les grenouilles et les hommes, je choisis les hommes" (mais quels hommes ?) -, vice-président de la région Poitou-Charentes, pour justifier le projet d'autoroute Nantes-Niort à travers le marais poitevin. Tous ces propos ne sont pas exceptionnels, ils témoignent de la volonté à l'œuvre d'imposer partout l'irréversible. Cet entêtement désespéré des décideurs à poursuivre coûte que coûte l'aggravation prouve qu'ils ne connaissent plus rien d'autre : ce qu'ils ont mis en branle, en éliminant les modes de vie précédents, en réprimant les tentatives d'émancipation du siècle, ils en perdent maintenant la maîtrise, ne disposant d'aucun autre moyen que ceux qui produisent ce désastre. Leur étroitesse d'esprit pratique se retrouve dans l'étroitesse scandaleuse de leur conception de la vie : il entre dans les premières mesures de salubrité publique de la combattre sous quelque visage qu'elle apparaisse. Il revient aux opposants d'investir sans plus de gêne ni d'hésitation le terrain déserté de la pensée, afin d'y construire leur argumentation et d'y trouver les raisons universelles de leur refus : celles qui pourront servir à l'étendre.
ALLIANCE POUR L'OPPOSITION
A TOUTES LES NUISANCES, JUILLET 1991
A TOUTES LES NUISANCES, JUILLET 1991
* Unité de mesure de la démesure, signifiant "million de tonnes équivalent pétrole".
Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes
Il se manifeste depuis quelque temps une véritable ferveur dans les sentiments d'amour qui rattachent les hommes d'art et de science à la nature. Les voyageurs se répandent en essaims dans toutes les contrées d'un accès facile, remarquables par la beauté de leurs sites ou le charme de leur climat. Des légions de peintres, de dessinateurs, de photographes, parcourent le monde des bords du Yang-Tse Kiang à ceux du fleuve des Amazones ; ils étudient la terre, la mer, les forêts sous leurs aspects les plus variés ; ils nous révèlent toutes les magnificences de la planète que nous habitons, et grâce à leur fréquentation de plus en plus intime avec la nature, grâce aux œuvres d'art rapportées de ces innombrables voyages, tous les hommes cultivés peuvent maintenant se rendre compte des traits et de la physionomie des diverses contrées du globe. Moins nombreux que les artistes, mais plus utiles encore dans leur travail d'exploration, les savants se sont aussi faits nomades, et la terre entière leur sert de cabinet d'étude : c'est en voyageant des Andes à l'Altaï que Humboldt a composé ses admirables Tableaux de la nature,dédiées, comme il le dit lui-même, à «ceux qui, par amour de la liberté, ont pu s'arracher aux vagues tempétueuses de la vie».La foule des artistes, des savants et de tous ceux qui, sans prétendre à l'art ni à la science, veulent simplement se restaurer dans la libre nature, se dirige surtout vers les régions de montagnes. haque année, dès que la saison permet aux voyageurs de visiter les hautes vallées et de s'aventurer sur les pics, des milliers et des milliers d'habitants des plaines accourent vers les parties des Pyrénées et des Alpes les plus célèbres par leur beauté ; la plupart viennent, il est vrai, pour obéir à la mode, par désœuvrement ou par vanité, mais les initiateurs du mouvement sont ceux qu'attire l'amour des montagnes elles-mêmes, et pour qui l'escalade des rochers est une véritable volupté. La vue des hautes cimes exerce sur un grand nombre d'hommes une sorte de fascination ; c'est par un instinct physique, et souvent sans mélange de réflexion, qu'ils se sentent portés vers les monts pour en gravir les escarpements. Par la majesté de leur forme et la hardiesse de leur profil dessiné en plein ciel, par la ceinture de nuées qui s'enroule à leurs flancs, par les variations incessantes de l'ombre et de la lumière qui se produisent dans les ravins et sur les contreforts, les montagnes deviennent pour ainsi dire des êtres doués de vie, et c'est afin de surprendre le secret de leur existence qu'on cherche à les conquérir. En outre on se sent attiré vers elles par le contraste qu'offre la beauté virginale de leurs pentes incultes avec la monotonie des plaines cultivées et souvent enlaidies par le travail de l'homme. Et puis les monts ne comprennent-ils pas, dans un petit espace, un résumé de toutes les splendeurs de la terre ? Les climats et les zones de végétation s'étagent sur leur pourtour : on peut y embrasser d'un seul regard les cultures, les forêts, les prairies, les rochers, les glaces, les neiges, et chaque soir la lumière mourante du soleil donne aux sommets un merveilleux aspect de transparence, comme si l'énorme masse n'était qu'une légère draperie rose flottant dans les cieux.Texte de 1866, extrait de la revue "Écologie politique" n° 5, hiver 1993, et réédité par les "Cahiers Libertaires" de la CNT de Pau.
Jadis les peuples adoraient les montagnes ou du moins les révéraient comme le siège de leurs divinités. A l'ouest et au nord du mont Mérou, ce trône superbe des dieux de l'Inde, chaque étape de la civilisation peut se mesurer par d'autres monts sacrés où s'assemblaient les maîtres du ciel, où se passaient les grands événements mythologiques de la vie des nations. Plus de cinquante montagnes, depuis l'Ararat jusqu'au mont Athos, ont été désignés comme les cimes sur lesquelles serait descendue l'arche contenant dans ses flancs l'humanité naissante et les germes de tout ce qui vit à la surface de la terre. Dans les pays sémitiques, tous les sommets étaient des autels consacrés soit à Jéhovah, soit à Moloch ou à d'autres dieux : c'était le Sinaï, où les tables de la Loi juive apparurent au milieu des éclairs ; c'était le mont Nébo, où une main mystérieuse ensevelit Moïse ; c'était le Morija portant le temple de Jérusalem, le Garizim où montait le grand-prêtre pour bénir son peuple, le Carmel, le mont Thabor et le Liban couronné de cèdres. C'est vers ces "hauts lieux", où se trouvaient leurs autels, que Juifs ou Chananéens se rendaient en foule pour aller égorger leurs victimes et brûler leurs holocaustes. De même pour les Grecs chaque montagne était une citadelle de titans ou la cour d'un dieu : un pic du Caucase servait de pilori à Prométhée, le père et le type de l'humanité ; le triple dôme de l'Olympe était le magnifique séjour de Jupiter, et quant un poète invoquait Apollon, c'était les yeux tournés vers le sommet du Parnasse.
(...) Il importe d'autant plus que le sentiment de la nature se développe et s'épure que la multitude des hommes exilés des campagnes par la force même des choses augmente de jour en jour. Depuis longtemps déjà les pessimistes s'effraient de l'incessant accroissement des grandes cités, et pourtant ils ne se rendent pas toujours bien compte de la progression rapide avec laquelle pourra s'opérer désormais le déplacement des populations vers les centres privilégiés.
Il est vrai, les monstrueuses Babylones d'autrefois avaient aussi réuni dans leurs des centaines de mille ou même des millions d'habitants : les intérêts naturels du commerce, la centralisation despotique de tous les pouvoirs, la grande curée des faveurs, l'amour des plaisirs, avaient donné à ces puissantes cités la population de provinces entières : mais, les communications étant alors beaucoup plus lentes qu'elles ne le sont aujourd'hui, les crues d'un fleuve, les intempéries, le retard d'une caravane, l'irruption d'une armée ennemie, le soulèvement d'une tribu, suffisaient parfois pour retarder ou pour arrêter les approvisionnements, et la grande cité se trouvait sans cesse, au milieu de toutes ses splendeurs, exposée à mourir de faim. D'ailleurs, pendant ces âges d'impitoyables guerres, ces vastes capitales finissaient toujours par devenir le théâtre de quelque immense tuerie, et parfois la destruction était si complète que la ruine d'une ville était en même temps la fin d'un peuple. Récemment encore on a pu voir, par l'exemple de quelques unes des cités de la Chine, quel sort était réservé aux grandes agglomérations d'hommes sous l'empire des anciennes civilisations. La puissante ville de Nanking est devenue un monceau de décombres, tandis qu'Ouchang, qui paraît avoir été, il y a une quinzaine d'années, la cité la plus populeuse du monde entier, a perdu plus des trois quarts de ses habitants.
Aux causes qui faisaient affluer jadis les populations vers les grandes villes et qui n'ont pas cessé d'exister, il faut ajouter d'autres causes, non moins puissantes, qui se rattachent à l'ensemble des progrès modernes. Les voies de communication, canaux, routes ordinaires et chemins de fer, rayonnent en nombre de plus en plus considérable vers les centres importants et les entourent d'un réseau de mailles incessamment rapprochées. Les déplacements s'opèrent de nos jours avec tant de facilité que du matin au soir les voies ferrées peuvent jeter 500 000 personnes sur le pavé de Londres ou de Paris, et qu'en prévision d'une simple fête, d'un mariage, d'un enterrement, de la visite d'un personnage quelconque, des millions d'hommes ont parfois gonflé la population flottante d'une capitale. Quant au transport des approvisionnements, il peut s'opérer avec la même facilité que celui des voyageurs. De toutes les campagnes environnantes, de toutes les extrémités du pays, de toutes les parties du monde, les denrées affluent par terre et par eau vers ces estomacs énormes qui ne cessent d'absorber et d'absorber encore. Au besoin, si les appétits de Londres l'exigeaient, elle pourrait en moins d'une année se faire apporter plus de la moitié des productions de la terre.
Certes c'est là un immense avantage que n'avaient pas les grandes villes de l'Antiquité, et cependant la révolution que les chemins de fer et les autres moyens de communication ont introduite dans les mœurs est à peine commencée. Qu'est-ce vraiment qu'une moyenne de deux ou trois voyages par an pour chacun des habitants de la France, alors surtout qu'une simple excursion qu'un quart d'heure faite dans la banlieue de Paris ou de telle autre grande ville est considérée comme un voyage par la statistique ? Il est certain que chaque année les multitudes qui se déplacent s'accroîtront dans des proportions énormes, et probablement toutes les prévisions seront dépassées sous ce rapport, comme elles l'ont été depuis le commencement du siècle. C'est ainsi que, pour la seule ville de Londres, le mouvement des voyageurs est actuellement aussi fort en une seule semaine que vers 1830 il l'était dans toute l'année pour la Grande-Bretagne entière. Grâce aux chemins de fer, les contrées se rapetissent sans cesse, et l'on peut même établir mathématiquement dans quelle proportion s'opère cet amoindrissement du territoire, puisqu'il suffit pour cela de comparer la vitesse des locomotives à celle des diligences et des pataches qu'elles ont remplacées. L'homme, de son côté, se détache du sol natal avec une facilité de plus en plus grande ; il se fait nomade, non pas à la façon des anciens pasteurs, qui suivaient toujours les sentiers accoutumés et ne manquaient jamais de retourner
périodiquement aux mêmes pâturages avec leurs troupeaux, mais d'une manière beaucoup plus complète, puisqu'il se dirige indistinctement vers l'un ou l'autre point de l'horizon, partout où le pousse l'intérêt ou le bon plaisir : un bien petit nombre de ces expatriés volontaires reviennent mourir au pays natal. Cette migration des peuples incessamment croissante s'opère maintenant par millions et par millions, et c'est précisément vers les fourmilières humaines les plus populeuses que se dirige la grande multitude des émigrants. Les terribles invasions des guerriers francs dans la Gaule romaine n'avaient peut-être pas, au point de vue ethnologique, autant d'importance que ces immigrations silencieuses des balayeurs du Luxembourg et du Palatinat qui viennent gonfler chaque année la population de Paris.
Pour se faire une idée de ce que pourront devenir un jour les grandes cités ommerciales du monde, si d'autres causes agissant en sens inverse ne doivent pas tôt ou tard équilibrer les causes d'accroissement, il suffit de voir quelle énorme importance prennent les villes dans les colonies modernes relativement aux villages et aux maisons isolées. Dans ces contrées, les populations débarrassées des liens de l'habitude et libres de se grouper à leur guise, sans autre mobile que leur volonté propre, s'entassent presque en entier dans les villes. Même dans les colonies spécialement agricoles, telles que les jeunes États américains du Far-West, les régions de la Plata, le Queen's-Land d'Australie, l'île septentrionale de la Nouvelle-Zélande, le nombre des citadins l'emporte de beaucoup sur celui des campagnards : en moyenne, il est au moins trois fois supérieur, et ne cesse de s'accroître à mesure que le commerce et l'industrie se développent. Dans les colonies comme Victoria et la Californie, où des causes spéciales, telles que les mines d'or et de grands avantages commerciaux, attirent des multitudes de spéculateurs, l'agglomération des habitants dans les villes est encore beaucoup plus considérable. Si Paris était relativement à la France ce que San Francisco est à la Californie, ce que Melbourne est à l'Australie-Heureuse, la "grand'ville" vraiment digne alors de son nom, n'aurait pas moins de 9 à 10 millions d'âmes. Évidemment c'est dans tous ces nouveaux pays où l'idéal extérieur de la société du XIX° siècle, puisque nul obstacle n'empêchait les nouveau-venus de s'y distribuer par petits groupes sur toute la surface de la contrée, et qu'ils ont préféré se réunir en de vastes cités.
L'exemple de la Hongrie ou de la Russie opposé à celui de la Californie ou de telle autre colonie moderne peut servir à montrer quel laps de siècles sépare les pays dont les populations sont encore distribuées comme au Moyen-Age, et ceux où les phénomènes d'affinité sociale développés par la civilisation moderne ont un libre jeu. Dans les plaines de la Russie, dans la puszta hongroise, il n'y a guère de cités proprement dites, il y a seulement des villages plus ou moins vastes ; les capitales sont des centres administratifs, des créations artificielles dont les habitants se seraient bien passés, et qui perdraient aussitôt une notable partie de leur importance, si le gouvernement n'y entretenait une vie factice aux dépens du reste de la nation. Dans ces pays, la population qui travaille se compose d'agriculteurs, et les villes n'existent que pour les employés et les hommes de loisir. En Australie, en Californie, au ontraire, la campagne n'est jamais qu'une banlieue, et les paysans eux-mêmes, bergers et cultivateurs, ont l'esprit tourné vers la cité : ce sont des spéculateurs qui dans l'intérêt de leurs affaires se sont momentanément éloignés du grand centre commercial, mais qui ne manqueront pas d'y revenir. Tôt ou tard, on ne saurait en douter, les paysans russes, aujourd'hui si bien enracinés dans le sol natal, apprendront à se détacher de la glèbe, à laquelle hier encore ils étaient asservis ; comme les Anglais, comme les Australiens, ils deviendront
nomades et se porteront vers les grandes villes où les appelleront le commerce et l'industrie, où les poussera leur propre ambition de voir, de connaître, ou d'améliorer leur condition.
Les plaintes de ceux qui gémissent de la dépopulation des campagnes ne peuvent donc arrêter le mouvement ; rien n'y fera, toutes les clameurs sont inutiles. Devenu, grâce à une plus grande aisance et au bon marché relatif des voyages, possesseur de cette liberté primordiale "d'aller et de venir", de laquelle pourraient à la longue découler toutes les autres, le cultivateur non propriétaire obéit à une impulsion bien naturelle lorsqu'il prend le chemin de la cité populeuse dont on lui conte tant de merveilles. Triste et joyeux tout à la fois, il dit adieu à la masure natale pour aller contempler les miracles de l'industrie et de l'architecture ; il renonce au salaire régulier sur lequel il pouvait compter pour le travail de ses bras, mais peut-être aussi parviendra-t-il à l'aisance ou à la fortune comme tant d'autres enfants de son village, et s'il revient un jour au pays, ce sera pour se faire bâtir un château à la place de la sordide demeure où il est né. Bien peu nombreux sont les émigrants qui peuvent réaliser leurs rêves de fortune, il en est beaucoup qui trouvent la pauvreté, la maladie, une mort prématurée dans les grandes villes ; mais du moins ceux qui vivent ont pu élargir le cercle de leurs idées, ils ont vu des contrées différentes les unes des autres, ils se sont formés au contact d'autres hommes, ils sont devenus plus intelligents, plus instruits, et tous ces progrès individuels constituent pour la société toute entière un avantage inestimable.
On sait avec quelle rapidité s'accomplit en France ce phénomène de l'émigration des campagnards vers Paris, Lyon, Toulouse et les grands ports de mer. Tous les accroissements de la population se font au profit des centres d'attraction, et la plupart des petites villes et des villages restent stationnaires ou même déclinent quant au nombre des habitants. plus de la moitié des départements sont de moins en moins peuplés, et l'on peut en citer un, celui des Basses-Alpes, qui depuis le Moyen-Age a certainement perdu un bon tiers de ses habitants. Si l'on tenait compte des voyages et des émigrations temporaires, qui ont pour résultat d'accroître nécessairement la population flottante des grandes villes, les résultats seraient bien plus frappants encore. Dans les Pyrénées de l'Ariège, il est certains villages que tous les habitants, hommes et femmes, abandonnent complètement pendant l'hiver pour descendre dans les cités de la plaine. Enfin la plupart des Français qui s'occupent d'opérations commerciales ou qui vivent de leurs revenus, sans compter des multitudes de paysans et d'ouvriers, ne manquent pas de visiter Paris et les principales cités de la France, et le temps est bien loin où, dans les provinces reculées, on désignait un ouvrier voyageur par le nom de la grande ville qu'il avait habitée. En Angleterre et en Allemagne s'accomplissent les mêmes phénomènes sociaux. Bien que dans ces deux contrées l'excédant des naissances sur les morts soit beaucoup plus considérable qu'en France, cependant là aussi des pays agricoles, tels que le duché de Hesse-Cassel et le comté de Cambridge, se dépeuplent au profit des grandes cités. Même dans l'Amérique du Nord, où la population s'accroît avec une si étonnante rapidité, un grand nombre de districts agricoles de la Nouvelle-Angleterre ont perdu une forte proportion de leurs habitants par suite d'une double émigration, d'un côté vers les régions du Far-West, de l'autre vers les villes commerciales de la côte, Portland, Boston, New York.
Et cependant c'est un fait bien connu que l'air des cités est chargé des principes de mort. Quoique les statistiques officielles n'offrent pas toujours à cet égard la sincérité désirable, il n'en est pas moins certain que dans tous les pays d'Europe et d'Amérique la vie moyenne des campagnards dépasse de plusieurs années celle des citadins, et les immigrants, en quittant le champ natal pour la rue étroite et nauséabonde d'une grande ville, pourraient calculer d'avance d'une manière approximative de combien de temps ils abrègent leur vie suivant les règles de probabilité. Non seulement le nouveau venu souffre dans sa propre personne et s'expose à une mort anticipée, mais il condamne également sa
descendance. On n'ignore pas que dans les grandes cités, comme Londres ou Paris, la force vitale s'épuise rapidement, et que nulle famille bourgeoise ne s'y continue au-delà de la troisième ou tout au plus de la quatrième génération. Si l'individu peut résister à l'influence mortelle du milieu qui l'entoure, la famille du moins finit par succomber, et sans de continuelles immigrations de provinciaux et d'étrangers qui marchent gaîment à la mort, les capitales ne pourraient recruter leur énorme population. Les traits du citadin s'affinent, mais le corps faiblit et les sources de la vie tarissent. De même, au point de vue intellectuel, toutes les facultés brillante que développe la vie sociale sont d'abord surexcitées, mais la pensée perd graduellement de sa force ; elle se lasse, puis enfin s'affaisse avec le temps. Certes le gamin de Paris, comparé au jeune rustre des campagnes, est un être plein de vivacité et d'entrain ; mais n'est-il pas le frère de ce "pâle voyou" que l'on peut comparer au physique et au moral à ces plantes maladives végétant dans les caves au milieu des ténèbres? Enfin c'est dans les villes, surtout dans celles qui sont les plus célèbres par leur opulence et leur civilisation, que se trouvent certainement les plus dégradés de tous les hommes, pauvres êtres sans espérance que la saleté, la faim, l'ignorance brutale, le mépris de tous, ont mis bien au-dessous de l'heureux sauvage parcourant en liberté les forêts et les montagnes. C'est à côté de la plus grande splendeur qu'il faut chercher l'abjection la plus infime; non loin de ces musées où se montre dans toute sa gloire la beauté du corps humain, des enfants rachitiques se réchauffent à l'atmosphère impure exhalée de la bouche des égouts.
Si la vapeur apporte dans les villes des foules incessamment grandissantes, d'un autre côté elle remporte dans les campagnes un nombre de plus en plus considérable de citadins qui vont pour un temps respirer la libre atmosphère et se rafraîchir la pensée à la vue des fleurs et de la verdure. Les riches, maîtres de se créer des loisirs à leur gré, peuvent échapper aux occupations ou aux fatigants plaisirs de la ville pendant des mois entiers. Il en est même qui résident à la campagne, et ne font dans leurs maisons des grandes cités que des apparitions fugitives. Quant aux travailleurs de toute espèce qui ne peuvent s'éloigner pour longtemps à cause des exigences de la vie journalière, la
plupart d'entre eux n'en arrachent pas moins à leurs occupations le répit nécessaire pour aller visiter les champs. Les plus favorisés se donnent des semaines de congé qu'ils vont passer loin de la capitale, dans les montagnes ou sur le bord de la mer. Ceux qui sont le plus asservis par leur travail se bornent à fuir de temps en temps pendant quelques heures l'étroit horizon des rues accoutumées, et l'on sait qu'ils profitent avec bonheur de leurs jours de fête quand la température est douce et que le ciel est pur : alors chaque arbre des bois voisins des grandes villes abrite une famille joyeuse. Une proportion considérable des négociants et des employés, surtout en Angleterre et en Amérique, installent bravement femmes et enfants à la campagne et se condamnent eux-mêmes à faire deux fois par jour le trajet qui sépare le comptoir du foyer domestique. Grâce à la rapidité des communications des millions d'hommes peuvent cumuler ainsi les deux qualités de citadin et de campagnard, et chaque année
le nombre de personnes qui font ainsi deux moitiés de leur vie ne cesse de s'accroître. Autour de Londres, c'est par centaines de mille que l'on doit compter ceux qui plongent tous les matins dans le tourbillon d'affaires de la grande ville et qui retournent tous les soirs dans leur paisible home de la banlieue verdoyante. La Cité, le vrai centre du monde commercial, se dépeuple de résidents ; le jour, c'est la ruche humaine la plus active ; la nuit, c'est un désert.
Malheureusement, ce reflux des villes vers l'extérieur ne s'opère pas sans enlaidir les campagnes : non seulement les détritus de toute espèce encombrent l'espace intermédiaire compris entre les cités et les champs ; mais chose plus grave encore, la spéculation s'empare de tous les sites charmants du voisinage, elle les divise en lots rectangulaires, les enclôt de murailles uniformes, puis y construit par centaines et par milliers des maisonnettes prétentieuses. Pour les promeneurs errant par les chemins boueux dans ces prétendues campagnes, la nature n'est représentée que par les arbustes taillés et les massifs de fleurs qu'on entrevoit à travers les grilles. Sur le bord de la mer, les falaises
les plus pittoresques, les plages les plus charmantes sont aussi en maints endroits accaparées soit par des propriétaires jaloux, soit par des spéculateurs qui apprécient les beautés de la nature à la manière des changeurs évaluant un lingot d'or. Dans les régions de montagnes fréquemment visitées, la
même rage d'appropriation s'empare des habitants : les paysages sont découpés en carrés et vendu au plus fort enchérisseur ; chaque curiosité naturelle, le rocher, la grotte, la cascade, la fente d'un glacier, tout, jusqu'au bruit de l'écho, peut devenir propriété particulière. Des entrepreneurs afferment les cataractes, les entourent de barrières en planches pour empêcher les voyageurs
non-payants de contempler le tumulte des eaux, puis, à force de réclames, transforment en beaux écus sonnants la lumière qui se joue dans les gouttelettes brisées et le souffle du vent qui déploie dans l'espace des écharpes de vapeurs.
Puisque la nature est profanée par tant de spéculateurs précisément à cause de sa beauté, il n'est pas étonnant que dans leurs travaux d'exploitation les agriculteurs et les industriels négligent de sa demander s'ils ne contribuent pas à l'enlaidissement de la terre. Il est certain que le "dur laboureur" se soucie fort peu du charme des campagnes et de l'harmonie des paysages, pourvu que le sol produise des récoltes abondantes; promenant sa cognée au hasard dans les bosquets, il abat les arbres qui le gênent, mutile indignement les autres et leur donne l'aspect de pieux ou de balais. De vastes contrées qui jadis étaient belles à voir et qu'on aimait à parcourir sont entièrement déshonorées, et l'on éprouve un sentiment de véritable répugnance à les regarder. D'ailleurs il arrive souvent que l'agriculteur, pauvre en science comme en amour de la nature, se trompe dans ses calculs et cause sa propre ruine par les modifications qu'il introduit sans le savoir dans les climats. De même il importe peu à l'industriel, exploitant sa mine ou sa manufacture en pleine campagne, de noircir l'atmosphère des fumées de la houille et de la vicier par des vapeurs pestilentielles. Sans parler de l'Angleterre, il existe dans l'Europe occidentale un grand nombre de vallées manufacturières dont l'air épais est presque irrespirable pour les étrangers ; les maisons y sont enfumées, les feuilles mêmes des arbres y sont revêtues de suie, et quand on regarde le soleil, c'est à travers une brume épaisse que se montre presque toujours sa face jaunie. Quant à l'ingénieur, ses ponts et ses viaducs sont toujours les mêmes, dans la plaine la plus unie ou dans les gorges des montagnes les plus abruptes ; il se préoccupe, non de mettre ses constructions en harmonie avec le paysage, mais uniquement d'équilibrer la poussée et la résistance des matériaux.
Certainement il faut que l'homme s'empare de la surface de la terre et sache en utiliser les forces ; cependant on ne peut s'empêcher de regretter la brutalité avec laquelle s'accomplit cette prise de possession. Aussi, quand le géologue Marcou nous apprend que la chute américaine du Niagara a sensiblement décru en abondance et perdu de sa beauté depuis que l'on l'a saignée pour mettre en mouvement les usines de ses bords, nous pensons avec tristesse à l'époque, encore bien rapprochée de nous, où le "tonnerre des eaux", inconnu de l'homme civilisé, s'écroulait librement du haut de ses falaises, entre deux parois de rochers toutes chargées de grands arbres. De même on se demande si les vastes prairies et les libres forêts où par les yeux de l'imagination nous voyons encore les nobles figures de Chingashook et de Bas-de-Cuir n'auraient pu être remplacées autrement que par des champs, tous d'égale contenance, tous orientés vers les quatre points cardinaux, conformément au cadastre, tous entourés régulièrement de barrières de la même hauteur. La nature sauvage est si belle : est-il donc nécessaire que l'homme, en s'en emparant, procède géométriquement à l'exploitation de chaque nouveau domaine conquis et marque sa prise de possession par des constructions vulgaires et des limites de propriétés tirées au cordeau ? S'il en était ainsi, les harmonieux contrastes qui sont une des beautés de la terre feraient bientôt place à une désolante uniformité, car la société, qui s'accroît chaque année d'au moins une dizaine de millions d'hommes, et qui dispose par la science et l'industrie d'une force croissant dans de prodigieuses proportions, marche rapidement à la conquête de toute la surface planétaire ; le jour est proche où il ne restera plus une seule région des continents qui n'ait été visitée par le pionnier civilisé, et tôt ou tard le travail humain se sera exercé sur tous les points du globe. Heureusement le beau et l'utile peuvent s'allier de la manière la plus complète, et c'est précisément dans les pays où l'industrie agricole est la plus avancée, en Angleterre, en Lombardie, dans certaines parties de la Suisse, que les exploiteurs du sol savent lui faire rendre les plus larges produits tout en respectant le charme des paysages, ou même en ajoutant avec art à leur beauté. Les marais et les bouées des Flandres transformés par le drainage en campagnes d'une exubérante fertilité, la Crau pierreuse se changeant, grâce aux canaux d'irrigation en une prairie magnifique, les flancs rocheux des Apennins et des Alpes maritimes se cachant du sommet à la base sous le feuillage des oliviers, les tourbières rougeâtres de l'Irlande remplacées par des forêts
de mélèzes, de cèdres, de sapins argentés, ne sont-ce pas là d'admirables exemples de ce pouvoir qu'a l'agriculteur d'exploiter la terre à son profit tout en la rendant plus belle ?
La question de savoir ce qui dans l'œuvre de l'homme sert à embellir ou bien contribue à dégrader la nature extérieure peut sembler futile à des esprits soi-disant positifs : elle n'en a pas moins une importance de premier ordre. Les développements de l'humanité se lient de la manière la plus intime avec la nature environnante. Une harmonie secrète s'établit entre la terre et les peuples qu'elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s'en repentir. Là où le sol s'est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s'éteignent, les esprits s'appauvrissent, la routine et la servilité s'emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort. Parmi les causes qui dans l'histoire de l'humanité ont déjà fait disparaître tant de civilisations successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des nations traitaient la terre nourricière. Ils abattaient les forêts, laissaient tarir les sources et déborder les fleuves, détérioraient les climats, entouraient les cités de zones marécageuses et pestilentielles ; puis, quand la nature, profanée par eux, leur était devenue hostile, ils la prenaient en haine, et, ne pouvant se retremper comme le sauvage dans la vie des forêts, ils se laissaient de plus en plus abrutir par le despotisme des prêtres et des rois. "Les grands domaines ont perdu l'Italie", a dit Pline ; mais il faut ajouter que ces grands domaines, cultivés par des mains esclaves, avaient enlaidi le sol comme une lèpre. Les historiens, frappés de l'éclatante décadence de l'Espagne depuis Charles-Quint, ont cherché à l'expliquer de diverses manières. D'après les uns, la cause principale de cette ruine de la nation fut la découverte de l'or d'Amérique ; suivant d'autres, ce fut la terreur religieuse organisée par la "sainte fraternité" de l'inquisition, l'expulsion des Juifs et des Maures, les sanglants auto-da-fé des hérétiques. On a également accusé de la chute de l'Espagne l'inique impôt de l'alcabala et la centralisation despotique à la française ; mais l'espèce de fureur avec laquelle
les Espagnols ont abattu les arbres de peur des oiseaux, "por miedo de los pajaritos", n'est-elle donc pour rien dans cette terrible décadence ? La terre, jaune, pierreuse et nue, a pris un aspect repoussant et formidable, le sol s'est appauvri, la population, diminuant pendant deux siècles, est retombée partiellement dans la barbarie. Les petits oiseaux se sont vengés.
C'est donc avec joie qu'il nous faut saluer maintenant cette passion généreuse qui porte tant d'hommes, et, dirons-nous, les meilleurs, à parcourir les forêts vierges, les plages marines, les gorges des montagnes, à visiter la nature dans toutes les régions du globe où elle a gardé sa beauté première. On sent que, sous peine d'amoindrissement intellectuel et moral, il faut contre-balancer à tout prix par la vue des grandes scènes de la terre la vulgarité de tant de choses laides et médiocres où les esprits étroits voient le témoignage de la civilisation moderne. Il faut que l'étude directe de la nature et la contemplation de ses phénomènes deviennent pour tout homme complet un des éléments primordiaux de l'éducation ; il faut aussi développer dans chaque individu l'adresse et la force musculaires, afin qu'il escalade les cimes avec joie, regarde sans crainte les abîmes, et garde dans tout son être physique cet équilibre naturel des forces sans lequel on n'aperçoit jamais les plus beaux sites qu'à travers un voile de tristesse et de mélancolie. L'homme moderne doit unir en sa personne toutes les vertus de ceux qui l'ont précédé sur la terre : sans rien abdiquer des immenses privilèges que lui a conférés la civilisation, il ne doit rien perdre non plus de sa force antique, et ne se laisser dépasser par aucun sauvage en vigueur, en adresse ou en connaissance des phénomènes de
la nature. Dans les beaux temps des républiques grecques, les Hellènes ne se proposaient rien moins que de faire de leurs enfants des héros par la grâce, la force et le courage : c'est également en éveillant dans les jeunes générations toutes les qualités viriles, c'est en les ramenant vers la nature et en les mettant aux prises avec elle que les sociétés modernes peuvent s'assurer contre toute décadence par la régénération de la race elle-même.
Rumford l'a dit depuis longtemps, "on trouve toujours dans la nature plus qu'on y a cherché". Que le savant examine les nuages ou les pierres, les plantes ou les insectes, ou bien encore qu'il étudie les lois générales du globe, il découvre toujours et partout des merveilles imprévues ; l'artiste, en quête de beaux paysages, a les yeux et l'esprit en fête perpétuelle ; l'industriel qui cherche à mettre en œuvre les produits de la terre ne cesse de voir autour de lui des richesses non encore utilisées. Quant à l'homme simple qui se contente d'aimer la nature pour elle-même, il y trouve sa joie, et quand il est malheureux, ses peines sont du moins adoucies par le spectacle des libres campagnes. Certes les proscrits ou bien ces pauvres déclassés qui vivent comme les bannis sur le sol
de la patrie ne cessent point de sentir, même dans le site le plus charmant, qu'ils sont isolés, inconnus, sans amis, et la plaie du désespoir les ronge toujours. Cependant eux aussi finissent par ressentir la douce influence du milieu qui les entoure, leurs plus vives amertumes se changent peu à peu en une sorte de mélancolie qui leur permet de comprendre, avec un sens affiné par la douleur, tout ce que la terre offre de gracieux et de beau : plus que bien des heureux, ils savent apprécier le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, le murmure des fontaines. Et si la nature a tant d'influence sur les individus pour les consoler ou pour les affermir, que ne peut-elle, pendant le cours des siècles, sur les peuples eux-mêmes ? Sans aucun doute, la vue des grands horizons contribue pour une forte part aux qualités des populations des montagnes, et ce n'est point par une vaine formule de langage que l'on a désigné les Alpes comme le boulevard de la liberté.
Élisée Reclus
LA GRANDE FAMILLE
Janvier 1897
L'homme aime à vivre dans le rêve ; l'effort que doit exercer la pensée pour saisir les réalités lui paraît trop difficile, et il tente d'échapper à cette lutte par le refuge en des opinions toutes faites. Si «le doute est l'oreiller du sage», la foi béate est celui du pauvre d'esprit. Il fut un temps où la puissance d'un dieu suprême, qui sentait à notre place, voulait, agissait en dehors de nous et menait à son caprice la destinée des hommes, nous suffisait amplement et nous faisait accepter notre sort fatal avec résignation ou même gratitude. Maintenant ce dieu personnel, dans lequel les humbles avaient confiance, agonise dans ses temples, et les mortels ont dû le remplacer. Mais ils n'ont plus de Puissance Auguste à leur service : ils n'ont que des mots auxquels ils cherchent à donner comme une vertu secrète, comme un pouvoir magique : exemple le mot «Progrès».Sans doute, il est vrai qu'à maints égards l'homme a progressé : ses sensations sont devenues plus exquises, je le crois, ses pensées plus aiguës et plus profondes, et la largeur de son humanité, embrassant un monde plus vaste, s'est prodigieusement accrue. Mais aucun progrès ne peut se faire sans régression partielle. L'être humain grandit, mais en grandissant il se déplace et en avançant perd une partie du terrain qu'il occupait jadis. L'idéal serait que l'homme civilisé eût gardé la force du sauvage, qu'il en eût aussi l'adresse, qu'il possédât encore le bel équilibre des membres, la santé naturelle, la tranquillité morale, la simplicité de la vie, l'intimité avec les animaux des champs, le bon accord avec la terre et tout ce qui la peuple. Mais ce qui jadis fut la règle est maintenant l'exception. Il nous est prouvé par de nombreux exemples que l'homme d'énergique volonté, largement favorisé par son milieu, peut égaler complètement le sauvage dans toutes ses qualités premières, tout en y ajoutant par sa conscience trempée dans un âme supérieure ; mais combien sont-ils, ceux qui ont acquis sans perdre, qui sont à la fois les égaux du primitif dans sa forêt ou dans sa prairie et les égaux de l'artiste ou du savant moderne, dans les cités laborieuses ?
Et si tel ou tel homme, isolé par la force du vouloir et par la dignité de la conduite, arrive à égaler ses ancêtres dans leurs qualités natives, tout en les dépassant par les qualités acquises, on peut dire avec chagrin que, dans son ensemble, l'humanité a certainement perdu quelques-unes de ses conquêtes premières. Ainsi le monde animal, duquel nous tirons nos origines et qui fut notre éducateur dans l'art de l'existence, qui nous enseigna la chasse et la pêche, l'art de nous guérir et de nous construire des demeures, la pratique du travail en commun, celle de l'approvisionnement, nous est devenu plus étranger. Tandis qu'à l'égard des bêtes, nous parlons aujourd'hui d'éducation ou de domestication dans le sens d'asservissement, le primitif pensait fraternellement à l'association. Il voyait dans ces êtres vivants des compagnons et pas des serviteurs, et en effet les bêtes, Ñ chiens, oiseaux, serpents, Ñ étaient venues au-devant de lui dans des cas de commune détresse, surtout aux temps d'orage ou d'inondation. L'Indienne du Brésil s'entoure volontiers de toute une ménagerie, et telle cabane a dans la clairière environnante des tapirs, des chevreuils, des sarigues et même des jaguars domestiques. On y voit des singes gambader dans les branches au-dessus de la hutte, des pécaris fouiller dans le sol, des toucans, des hoccos et des perroquets se percher çà et là sur les branches mobiles, protégées par les chiens et les grands oiseaux agamis. Et toute cette république se meut sans qu'une maîtresse acariâtre ait à distribuer des injures et des coups. Le berger quichua, parcourant le plateau des Andes en compagnie de son llama de charge, n'a point tenté d'obtenir l'aide de l'animal aimé autrement que par des caresses et des encouragements : un seul acte de violence, et le llama, outragé dans sa dignité personnelle, se coucherait de rage pour ne plus se relever. Il marche à son pas, ne se laisse jamais charger d'un fardeau trop lourd, s'arrête longtemps au lever du soleil pour contempler l'astre naissant, demande qu'on le couronne de fleurs et de rubans, qu'on balance un drapeau au-dessus de sa tête, et veut que les enfants et les femme, à son arrivée dans les cabanes, le flattent et le caressent. Le cheval du Bédouin, autre primitif, n'est-il pas dans la tente, et les nourrissons ne dorment-ils pas entre ses jambes ? La sympathie naturelle existante entre tous ces êtres les accordait en un large sentiment de paix et d'amour. L'oiseau venait se poser sur la main de l'homme, comme il se pose encore de nos jours sur les cornes du taureau, et l'écureuil se jouait à portée de la main de l'agriculteur ou du berger. Même pas dans la communauté politique, le primitif n'oubliait pas l'animal. Au Fazogl, lorsque les sujets déposent leur roi, ils ne manquent pas de lui tenir ce discours : « Puisque tu ne plais plus aux hommes, aux femmes, aux enfants, aux ânes, le mieux que tu puisses faire, c'est de mourir, et nous allons t'y aider (1).» Jadis l'homme et l'animal n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre : «Les bêtes parlaient», dit la fable, mais surtout l'homme comprenait. Est-il récits plus charmants que les contes de l'Inde méridionale, les traditions peut-être les plus antiques du monde, transmises par les aborigènes aux Dravidiens envahisseurs ? Éléphants, chacals, tigres, lions, gerboises, serpents, écrevisses, singes et hommes s'y entretiennent en toute liberté, constituant, pour ainsi dire, la grande école mutuelle du monde primitif, et, dans cette école, c'est le plus souvent l'animal qui est le véritable éducateur.
Les associations entre hommes et animaux embrassaient à ces époques premières un beaucoup plus grand nombre d'espèces qu'il n'en existe maintenant dans notre monde domestique. Geoffroy Saint-Hilaire en mentionnait 47, formant pour ainsi dire le cortège de l'homme ; mais combien d'espèces non énumérées par lui vécurent jadis dans l'intimité de leur frère dernier-venu ! Il ne compte point tous les compagnons de l'Indienne guarani, ni les serpents que le Denka du Nil appelle par leurs noms et avec lesquels ils partage le lait de ses vaches, ni les rhinocéros qui paissaient avec les autres bestiaux dans les prairies de l'Assam, ni les crocodiles du Sind que les artistes hindous décorent d'images religieuses. Les archéologues ont constaté de manière indubitable que les Égyptiens de l'ancien empire avaient dans leurs troupeaux d'animaux domestiques trois, même quatre espèces d'antilopes et un bouquetin, tous animaux qui, après avoir été associés à l'existence de l'homme, sont redevenus sauvages. Même les chiens hyénoïdes et les guépards avaient été transformés par les chasseurs en compagnons fidèles. Le Rig-Véda célèbre les pigeons messagers «plus rapides que la nue». Il voit en eux des dieux et des déesses, demande qu'on leur dresse des holocaustes et qu'on verse pour eux des libations. Très certainement le récit mythique du déluge nous rappelle la science de nos premiers ancêtres dans l'art d'utiliser la vitesse du pigeon voyageur. C'est une colombe que Noé fit partir de l'arche pour explorer l'étendue des eaux, les terres émergées, et qui lui rapporta dans son bec le rameau d'olivier.
Telle que nous la pratiquons aujourd'hui, la domestication témoigne aussi à maints égards d'une véritable régression morale, car, loin d'améliorer les animaux, nous les avons enlaidis, avilis, corrompus. Nous avons pu, il est vrai, par le choix des sujets, augmenter dans l'animal telle ou telle qualité de force, d'adresse, de flair, de vitesse à la course, mais en notre rôle de carnassiers, nous avons eu pour préoccupation capitale d'augmenter les masses de viande et de graisse qui marchent à quatre pieds, de nous donner des magasins de chair ambulante qui se meuvent avec peine du fumier à l'abattoir. Pouvons-nous dire que le cochon vaille mieux que le sanglier ou la peureuse brebis mieux que l'intrépide mouflon ? Le grand art des éleveurs est de châtrer leurs bêtes ou de se procurer des hybrides qui ne peuvent se reproduire. Il dressent les chevaux «par le mors, le fouet et l'éperon», et se plaignent ensuite de ne pas leur trouver d'initiative intellectuelle. Même quand ils domestiquent les animaux dans les meilleures conditions, ils diminuent leur force de résistance aux maladies, leur puissance d'accommodation à de nouveaux milieux, en font des êtres artificiels, incapables de vivre spontanément dans la nature libre.
La corruption des espèces est déjà un grand mal ; mais la science des civilisés s'exerce aussi à l'extermination. On sait combien d'oiseaux les chasseurs européens ont détruit dans la Nouvelle-Zélande et l'Australie, à Madagascar et dans les archipels polaires, combien de morses et autres cétacés ont déjà disparu ! La baleine a fui nos mers tempérées, et bientôt on ne la retrouvera pas même entre les champs de glace de l'océan Arctique. Tous les grand animaux terrestres sont également menacés. On connaît le sort de l'autruche et du bison, on prévoit celui du rhinocéros, de l'hippopotame et de l'éléphant. Puisque la statistique évalue la production de l'ivoire éléphantin à 800 tonnes par an, c'est dire que les chasseurs tuent 40.000 éléphants, sans compter ceux qui, après avoir été blessés, s'en vont mourir au loin dans la brousse. Combien nous sommes loin des Cinghalais d'autrefois, pour lesquels la «dix-huitième science de l'homme était d'acquérir l'amitié d'un éléphant», loin des Assyriens de l'Inde qui donnaient deux brahmes pour compagnons au colosse apprivoisé afin qu'il apprît à pratiquer les vertus dignes de sa race ! Quel contraste entre les deux modes de civilisation j'eus l'occasion de voir un jour dans une plantation du Brésil ! Deux taureaux achetés à grands frais dans l'ancien monde faisaient l'orgueil du propriétaire. L'un, venu de Jersey, tirait sur une chaîne qui lui passait dans les naseaux, mugissant, fumant, creusant la terre de son sabot, pointant la corne, regardait son gardien d'un Ïil mauvais ; l'autre, zébu, importé de l'Inde, nous suivait comme un chien, implorant une caresse de son Ïil doux ! Nous, pauvres ignorants «civilisés», vivant en nos maisons closes, en dehors de la nature qui nous fait peur, parce que le soleil est trop chaud ou parce que le vent est trop froid, nous avons même complètement oublié le sens des fêtes que nous célébrons et qui toutes, à l'insu du christianisme lui-même, Noël, Pâques, Rogations et Toussaint, furent primitivement des fêtes de la nature. Connaissons-nous le sens des traditions qui placent le premier homme en un jardin de beauté, où il se promène librement avec tous les animaux, et qui font naître le «fils de l'Homme» sur un lit d'herbe des champs entre l'âne et le bÏuf, les deux associés du laboureur ?
Et pourtant, quoique l'espace qui sépare l'humanité de ses frères animaux se soit élargi, et que notre action directe sur les espèces restées libres dans la nature sauvage ait diminué, il semble évident qu'au moins un progrès s'est accompli, grâce à l'association plus intime conclue avec ceux des animaux domestiques non destinés à notre alimentation. Certes, les chiens ont été aussi partiellement corrompues : la plupart d'entre eux, habitués à la schlague comme des soldats, sont devenus d'abominables êtres qui tremblent devant le fouet et rampent sous la parole menaçante du maître ; d'autres, que l'on exerce à la fureur deviennent ces bouledogues qui mordent les pauvres au mollet ou qui sautent à la gorge des esclaves ; d'autres encore, «les levrettes en panetot», contractent tous les vices de leurs maîtresses, la gourmandise, la vanité, la luxure et l'insolence ; ceux de Chine, qu'on élève pour être mangés, sont d'une stupidité sans pareille. Mais le chien vraiment aimé, élevé ans la bonté, la douceur et la noblesse des sentiments, ne réalise-t-il pas souvent l'idéal humain, ou même surhumain, du dévouement et de la grandeur morale ? Et les chats, qui ont su mieux que les chiens sauvegarder leur indépendance personnelle et l'originalité du caractère, qui sont des «alliés plutôt que des apprivoisés», n'ont-ils pas fait aussi, depuis l'époque de sauvagerie primitive dans les forêts, des progrès intellectuels et moraux qui tiennent du merveilleux ? Il n'est pas un sentiment humain qu'à l'occasion ils ne comprennent ou ne partagent, pas une idée qu'ils ne devinent, pas un désir qu'ils ne préviennent. Le poète voit en eux des magiciens ; c'est qu'en effet, ils semblent parfois plus intelligents que leurs amis les hommes, dans la prescience de l'avenir. Et telle «heureuse famille» montrée par les bateleurs dans les foires ne nous prouve-t-elle pas que rats, souris, cobayes et tant d'autres petits animaux ne demandent que d'entrer avec l'homme dans le grand accord de bonheur et de bonté ? Chaque cachot se transforme, si les gardiens n'y mettent bon ordre, en une école d'animaux inférieurs, rats et souris, mouches et puces. On connaît l'histoire de l'araignée de Pélisson : le prisonnier avait repris goût à l'existence, grâce à l'amie dont il s'était fait l'initiateur ; mais un défenseur de l'ordre survient, et, de sa botte vengeresse de la morale officielle, il écrase l'animal qui vient consoler le malheureux !
Ces faits nous prouvent les immenses ressources possédées par l'homme pour la récupération de son influence sur tout ce monde animé qu'il laissait aller au gré du destin, négligeant de l'associer à sa propre vie. Lorsque notre civilisation, férocement individualiste, divisant le monde en autant de petits États ennemis qu'il y a de propriétés privées et de ménages familiaux, aura subi sa dernière faillite et qu'il faudra bien avoir recours à l'entr'aide pour le salut commun, lorsque la recherche de l'amitié remplacera celle du bien-être qui tôt ou tard sera suffisamment assuré, lorsque les naturalistes enthousiastes nous auront révélé tout ce qu'il y a de charmant, d'aimable, d'humain et souvent de plus qu'humain dans la nature des bêtes, nous songerons à toutes ces espèces attardées sur le chemin du progrès, et nous tâcherons d'en faire non des serviteurs ou des machines, mais de véritables compagnons. L'étude des primitifs a singulièrement contribué à nous faire comprendre l'homme policé de nos jours ; la pratique des animaux nous fera pénétrer plus avant dans la science de la vie, élargira notre connaissance des choses et notre amour. Qu'il nous tarde de revoir le chevreuil de la forêt venir au devant de nous pour e faire caresser en nous regardant de ses yeux noirs, et l'oiseau se poser triomphalement sur l'épaule de la bien-aimée, se sachant beau, lui aussi, et demandant part au baiser !
Élisée Reclus
(1) Lepsius, Briefe aus AEgyptem.
Élisée RECLUS
Quelques mots d'histoire
Le premier fait qui frappe l'homme sincère dans ses études sur les évolutions contrastées de l'Homme et de la Terre est l'unité définitive s'accomplissant dans l'infinie variété des contrées du monde habitable. L'histoire se composait jadis d'histoires distinctes, locales et partielles, ne convergeant point vers un centre commun : pour les gens de l'Occident, elles gravitaient autour de Babylone ou de Jérusalem, d'Athènes ou d'Alexandrie, de Rome ou de Byzance ; pour les Asiates, elles avaient les foyers distincts de Cambalou, Nanking, Oujein, Bénarès ou Delhi ; tandis que dans le Nouveau Monde, alors inconnu de l'Ancien, des peuples regardaient les uns vers Tezcuco ou Mexico, les autres vers Cuzco ou Cajamarca, et que des milliers de tribus sauvages imaginaient pour centre du monde un groupe de huttes blotti dans la forêt, peut-être même une simple cabane au milieu des prairies, une roche, un arbre sacré auquel pendait quelques étoffes. Maintenant l'histoire est bien celle du monde entier : elle se meut autour de Séoul et sur les bords du golfe de Petchili, dans les forêts profondes du Caucase et sur les plateaux abyssins, dans les îles de la Sonde et dans les Antilles aussi bien que dans tous les lieux fameux considérés jadis comme les «ombilics» du grand corps terrestre. Toutes les sources du fleuve, autrefois distinctes et coulant souterrainement dans les cavernes, se sont unies en un seul lit, et les eaux se déroulent largement à la lumière du ciel. De nos jours seulement l'histoire peut se dire «universelle» et s'appliquer à toute la famille des hommes. Les petites patries locales perdent de leur importance relative en proportion inverse de la valeur que prend la grande patrie mondiale. Les frontières de convention, toujours incertaines et flottantes, s'effacent graduellement, et, sans le vouloir, le patriote le plus ardent devient citoyen du monde : malgré son aversion de l'étranger, malgré la douane qui le protège contre le commerce avec le dehors, malgré les canons affrontés des deux côtés de la ligne tabouée, il mange du pain qui lui vient de l'Inde, boit un café qu'ont récolté des nègres ou des malais, s'habille d'étoffes dont l'Amérique envoie la fibre, utilise des inventions dues au travail combiné de mille inventeurs de tout temps et de toute race, vit des sentiments et des pensées que des millions d'hommes vivent avec lui d'un bout du monde à l'autre.Les pensers, les sentiments, sinon communs du moins tendant à le devenir, telle est la conséquence d'incalculable portée qu'entraîne cette fusion des histoires locales en histoire universelle. La parole de Pascal : «Vérité en deçà ; erreur au delà des Pyrénées !» se transforme graduellement en un paradoxe. La compréhension des mêmes lois scientifiques formulées en un langage d'une précision et par conséquent d'une identité parfaite, la recherche des mêmes origines intellectuelles, la vénération des mêmes noms historiques, la préoccupation constante des mêmes problèmes politiques et sociaux, la vibration harmonique des évolutions parallèles qui se produisent dans chaque groupe communal ou national, enfin, l'entremêlement croissant des langues, tout cela fait des hommes, si rebelles, si hargneux qu'ils soient à l'amitié, autant de compatriotes et de frères. Sans doute, cette évolution est loin d'être finie et nous assisterons encore à bien des explosions de haines nationales, mais il n'est pas interdit à ceux d'entre nous qui voient et qui prévoient de comprendre le sens des événements, d'en suivre les conséquences, d'en prédire le résultat certain.
L'histoire nous apprend aussi que le travail des hommes associés, aboutissant à la conquête et à l'unification de la surface planétaire, ne s'est point fait d'un mouvement toujours égal et continu. Loin de là : des périodes de réaction ont succédé aux périodes d'action, des reculs ont suivi les progrès ; la poussée générale s'est accomplie par une sorte d'oscillation, par une série d'allées et de venues, comparable au va-et-vient des vagues dans la marée montante ; toujours une alternance de reculs momentanés s'est produite dans la marche collective des hommes. Depuis que la mémoire des événements nous a été conservée par des annales, nous constatons l'accroissement prodigieux des richesses, et nous voyons que dans l'ensemble nous avons progressé en science et en morale aussi bien qu'en avoir : l'humanité a pris conscience d'elle-même en son immense domaine. Mais souvent les phénomènes de régression durèrent si longtemps, s'étendirent en des contrées si vastes que l'on put croire à l'irrémédiable décadence ; on s'imagina que l'âge de fer avait succédé à l'âge d'or et que l'âge de fer lui-même serait suivi par un âge de boue. Pouvait-on échapper à ces illusions quand on voyait des contrées entières retomber dans l'inculture et disparaître les peuples qui les habitaient, quand des centaines, même des milliers d'années, comme durant le moyen âge, s'écoulaient dans une sorte de nuit, avant qu'on eût pu retrouver la lumière de la science acquise précédemment, reprendre la connaissance des contrées déjà parcourues et décrites ? Maintenant les périodes de réaction sont plus courtes : elles s'abrègent de siècle en siècle, et nous pouvons en étudier le rythme, essayer d'en prédire la durée toujours amoindrie, chercher même à les prévenir, grâce au mouvement accéléré de la pensée.
L'histoire nous montre que tout développement progressif s'est fait en raison de la liberté d'initiative, que tout mouvement régressif, sauf en cas de catastrophe naturelle, inondation ou tremble-terre, a eu pour cause un retour, une aggravation de servitude. Toutes choses égales d'ailleurs, les progrès d'une société se mesurent à la liberté de pensée et d'action dont y jouissent les individus. La poussée de vie ne vient qu'avec la gaieté et la force donnée par l'absence de maîtres ; mais dès qu'il faut se ranger, se régler, regarder avec inquiétude autour de soi, se garer du bâton qui menace de vous frapper, ou des lois, des règlements, des oukases qui guettent de tous les coins, la force d'invention se tarit, l'esprit se stérilise, la libre action se change en routine, la vie s'appauvrit, et l'on finit même par désapprendre ce que l'on savait jadis ; de même dans le corps d'un vieillard les extrémités se refroidissent, la vie se concentre dans les organes essentiels pour maintenir au moins la circulation du sang. Heureusement que l'esprit humain, d'une infinie subtilité, échappe toujours par quelque point à la compression. César, Tamerlan et d'autres conquérants dévastèrent le monde, ne laissant derrière eux que des cadavres et des ruines, mais que de communautés ignorées se maintinrent dans les vallons écartés des montagnes ! Si l'Inquisition tortura et brûla ceux qui se permettaient de penser librement, que de paysans sincères et bons, que d'enfants de la nature restèrent en dehors de ses atteintes, gardant ne la sincérité de leur âme naïve une franche indépendance ! C'est ainsi que, dans les contes de fées et dans les légendes des religions, les massacres épargnent toujours l'enfant qui porte en soi l'invincible destin. Si violentes qu'aient été les grandes réactions contre la poussée de la liberté, elles n'ont jamais subjugué qu'une partie des peuples. Le rêve atroce de l'empire universel ne s'est jamais réalisé. Dans la lutte de tous les pays et de tous les siècles qui n'a cessé de sévir entre la pensée libre et l'oppression de la pensée, lutte dont les mille alternatives sont la véritable histoire, c'est la liberté, qui, sans avoir encore définitivement triomphé, a l'incomparable avantage de l'attaque : ses rayons, comme ceux du soleil, se dardent en flèches à travers le brouillard. Le vieux monde est toujours sur la défensive par rapport au nouveau et les révolutions qui se succèdent sont pour lui autant de défaites successives.
Mais il y a lutte, lutte incessante, et la victoire définitive n'est point gagnée : l'ère des révolutions, quoi qu'on en dise, est loin d'être close, et même elle ne peut l'être tant que l'évolution accomplie dans les esprits se heurtera contre la résistance des préjugés et de ce que l'on appelle les «intérêts établis». Le changement doit être d'autant plus brusque et même d'autant plus violent que la digue à renverser est plus haute et plus large, composée des matériaux plus solidement maçonnés. S'il y avait franc jeu entre les forces en lutte, si les réacteurs et les novateurs, séparés par la masse oscillante des sceptiques et des irrésolus, combattaient personnellement sans alliance avec des forces étrangères, les questions seraient plus vite résolues, et les évolutions déjà mûres seraient pacifiquement suivies des révolutions correspondantes ; mais ces multitudes, non encore nées à la vie individuelle de la pensée et de l'action libres, constituent un énorme poids mort que les dispensateurs du pouvoir emploient à leur profit pour écraser leurs adversaires. Le cours naturel de l'histoire se trouve ainsi retardé ; mais le retard ne se transforme pas en arrêt définitif si la poussée morale est assez puissante pour susciter de nouveaux lutteurs et pour ébranler la foi de ceux qui défendent les causes vieillies. Tout ce qui est incapable de se renouveler, de s'accommoder au milieu changeant, est condamné d'avance : la force brute ne lui servira de rien ; l'utopie d'aujourd'hui, se précisant de jour en jour, deviendra la réalité de demain.
Certes, tous, qui que nous soyons, hommes de désir ou dolents du passé, tous nous avons la conviction de changements prochains, d'évolutions intellectuelles et morales destinées à produire d'inévitables révolutions. Puisque nous prévoyons de grands événements et que chacun de nous y aura sa part d'action, minime ou puissante, notre devoir est de ne point nous laisser entraîner comme des fétus au vent, mais de nous saisir énergiquement et de nous rendre compte avec une sincérité parfaite de ce que nous pensons et de ce que nous voulons. Quel est l'idéal personnel de chacun de nous ? Quel est l'idéal collectif qui nous semble ressortir de tous les désirs, de toutes les volontés tendues ? Criminel, lâche du moins, est celui qui se taira tout en croyant pouvoir répondre à cette question. Libre à quiconque de voir dans l'idéal présent un feu follet qui nous égare au milieu des fondrières ; mais que les moqueurs donnent aussi leur solution. Nous faisons appel à tous, afin que, nous aidant les uns les autres en notre désir de bien voir et de comprendre, nous nous rapprochions du grand but : «Être des hommes !»
Le premier point de notre idéal, évidemment, est que chaque homme possède de quoi manger, et j'entends par là que chacun ait la possibilité de vivre en des conditions parfaites de bien-être matériel. Je doute qu'un homme quelconque, si égoïste, si dur qu'il soit envers les souffrants, se prononce nettement contre ce désir ; il lui suffira de ricaner en disant que la chose est impossible ; au besoin, il se retranchera derrière Malthus et autres savants économistes, afin de se dispenser de répondre lui-même. Quant à nous, étudions simplement la statistique, afin qu'elle réponde à notre place. Assez de documents ont été recueillis pour que nous puissions constater si la Terre offre à ses fils, en quantité suffisante, des bois et des métaux, des argiles à poterie, des fibres à étoffes, des fruits, des grains et des racines alimentaires. Nous pourrons dresser le total et si nous voyons que l'offre est supérieure à la demande, que l'ensemble des produits dépasse de beaucoup les besoins de la consommation, si nous constatons en outre que les moyens de communication, d'ailleurs faciles à décupler, suffisent amplement déjà pour égaliser l'abondance dans toutes les contrées de la Terre, notre idéal du «pain pour tous» paraîtra-t-il si chimérique, et les hommes de cÏur pourront-ils avoir souci plus pressant que de célébrer enfin le premier repas dont nul infortuné ne soit exclu ?
Le deuxième point de notre idéal se rattache au premier, car s'il est vrai que l'humanité ait du pain en surabondance, elle possède aussi le loisir nécessaire pour n'avoir plus besoin d'employer, dans les usines, les enfants à la place des hommes faits, et pour utiliser toute la période de préparation à l'étude de la vie par l'éducation complète, intégrale de l'individu. «L'homme ne vit pas de pain seulement», il vit aussi de la pensée. Le «banquet de la vie», dont parlent les poètes et les philosophes, n'est que par figure celui où se nourrit le corps ; le vrai banquet est celui «de Platon» où l'on échange des idées, où les hommes se comprennent et s'instruisent mutuellement, où, comme dans la cène pascale, une même nourriture spirituelle unit tous les convives en un même corps, leur donne à tous une âme commune. Mais en vue de cette communion des humains la première chose à faire, l'Ïuvre urgente par excellence, n'est-elle pas d'assurer à tous l'instruction matérielle, le développement de chaque intelligence dans la mesure complète de ses capacités ? Ce que Périclès disait d'Athènes, qu'elle était une «école de la Grèce», il faut le rendre une vérité pour toutes nos villes et faire autant d'écoles du monde, et des écoles vraies, dans lesquelles tous enseignent à tous et se fassent enseigner par tous, dans la plénitude de leur liberté, sans restrictions provenant d'une limite d'âge, de profession, de fortune, ou d'un manque de certificats et autres paperasses. Tel est notre idéal, bien différent de celui des esprits «modérés», des gens «sages» qui veulent faire deux parts de la science, l'une étroite et savamment falsifiée pour les enfants pauvres destinés à servir, l'autre large, libre, sans limites imposées, amplifiée d'orgueil, et par conséquent également faussée, pour les enfants riches destinés à commander. Mieux vaut cent fois l'idéal du fidèle auquel la «foi dans l'absurde» suffit et qui ne veut de science pour personne !
L'homme qui mange à sa faim et qui s'instruit à son gré est un homme libre et pour tous un égal ; mais il lui resterait un autre idéal à satisfaire, la fraternité, si ce progrès ne se réalisait pas nécessairement avec l'idéal du pain et de l'instruction, si tous les progrès ne se déterminaient pas mutuellement, et si l'éducation réelle, qui forme l'esprit, ne formait pas aussi le cÏur. A elle de tourner la combativité de l'homme vers d'autres buts que le dommage ou la mort de son semblable, de se reporter vers des travaux de force, vers d'âpres et difficiles recherches, vers les voyages lointains entremêlés de périls, vers des épreuves redoutables, mais utiles pour la communauté. A l'éducation de compléter, d'une manière directe, la moralisation produite indirectement par la suppression de la misère et de l'ignorance. Si le travailleur, sûr de son pain, n'a plus à s'incliner humblement devant quelques seigneurs, prêt à subir toutes les humiliations qu'on voudra lui infliger ; si les jeunes filles, si les mères ne sont plus obligées de se vendre à tous les pourceaux qui passent, afin de manger ou de donner à manger à leur famille ; si les enfants deviennent vraiment des hommes, sains, dispos et forts, les conditions du milieu social devront complètement changer ; des êtres nouveaux constitueront une société nouvelle. Étant donnée une humanité composée d'êtres libres, égaux, instruits, il est impossible de se la figurer avec des millions de soldats sans volonté personnelle, attendant le geste ou le cri qui leur dira de s'entretuer, avec d'autres millions d'esclaves obéissants, passant leur vie à gratter du papier, avec la tourbe de ceux, prêtres, magistrats, gens de police, dénonciateurs et bourreaux, qui ont charge d'enseigner par la terreur et d'assurer par le glaive la morale des nations.
Non, la personne humaine, ayant enfin de pain du corps et celui de l'esprit, ne s'accommodera pas d'un pareil régime, qui eût déjà fait périr l'humanité si elle n'avait pas eu en elle des éléments puissants de résistance et de renouveau : l'invincible amour de la vie, la curiosité de savoir, l'ironie vengeresse contre les dominateurs et l'esprit de solidarité entre tous ceux qui souffrent. Cette force collective des humbles, de tous ceux qui par eux-mêmes ne sont presque rien, cette force est celle sur laquelle nous comptons pour réaliser notre triple idéal : la conquête du pain, celle de l'instruction, et la moralité pour tous. Les immenses progrès accomplis déjà nous donnent confiance dans l'avenir. Mais vous qui désespérer, retournez au dieu tout-puissant des anciennes théogonies, invoquez de nouveau le Christ rédempteur, avec son paradis où quelques élus à peine entendront le chant des violes pendant les siècles des siècles, tandis que dans l'enfer les milliards et les milliards de maudits brûleront à jamais !
Élisée Reclus
Élisée Reclus
Pages de sociologie préhistorique
février 1898
On se laisse aller facilement à répéter comme des vérités acquises les hypothèses commodes et plausibles qui dispensent de réfléchir. En vertu de cette routine, on nous dit que l'humanité a passé successivement par des états de civilisation bien distincts ayant pour caractéristique le mode de conquérir sa nourriture. Les temps primitifs pour tous les hommes auraient été ceux pendant lesquels ils sustentaient leur vie par la cueillette, la chasse et la pêche. Puis serait venue la période de la vie pastorale, et l'agriculture à son tour aurait suivi les âges de l'existence nomade à la garde des troupeaux. Condorcet, énumérant les «dix périodes» qu'il distingue dans l'histoire de l'humanité, désigne expressément la «formation des peuples pasteurs» et «le passage à l'état agricole,» comme les deux premières étapes du grand voyage de progrès accompli jusqu'à nous (1). Mais l'étude détaillée de la Terre nous prouve que cette succession prétendue des états est une pure conception de l'esprit en désaccord avec les faits. La différence dans les moyens de conquérir la nourriture eut partout pour cause déterminante la différence même de l'ambiance naturelle. L'homme de la forêt giboyeuse, le riverain du fleuve et de la mer riches en poissons, l'habitant des steppes infinies parsemées de troupeaux, le montagnard enfermé dans un étroit vallon, devaient avoir des genres de vie différents, de par les conditions du milieu.Sans mentionner les mÏurs particulières provenant chez telle ou telle tribu, carnivore ou frugivore, des traditions et de l'atavisme hérités de l'animalité antérieure, on peut dire d'une manière générale que l'état, sinon universel, du moins normal fut celui de la cueillette, comprise dans son sens le plus vaste, c'est-à-dire l'utilisation de tout ce que le chercheur famélique trouvait à sa convenance. La faim rend omnivore : l'individu perdu dans la forêt se laisse aller à prendre pour aliments toute espèce de vermine et de débris ; il mangera de l'herbe et des vers, il goûtera avec plus ou moins de répugnance ou d'avidité aux baies, aux champignons, en risquant même de s'empoisonner. Et ce que l'individu se trouve obligé de faire, même de nos jours, des tribus entières, même des nations, ont dû le pratiquer également, soit d'une manière permanente, avant l'aménagement de la terre à leurs besoins, soit pour une saison ou durant toute une période de famine (2).
Or, durant ce premier état de la cueillette, l'homme dut chercher surtout, en même temps que les petits animaux faciles à saisir, les grains, les fruits, les bulbes et les racines, faisait ainsi connaissance avec les premiers éléments qui devaient l'aider un jour à découvrir l'agriculture. Il voyait les semences germer en plantes nouvelles, il cueillait les rejetons qui naissaient à la base d'une tige vieille, et tel tubercule qu'il trouvait dans le sol avait déjà dressé sa plumule et soulevé la terre au-dessous d'elle (3). L'agriculture était, pour ainsi dire, en état de préfloraison dans son esprit : il ne lui manquait pour agir que la patience, la longue prévision, l'alliance avec le temps.
L'état nomade, que l'on place d'ordinaire à une étape de civilisation antérieure dans le temps à l'agriculture, semble au contraire demander une préparation plus longue. L'exemple du Nouveau Monde dans toute son étendue, de l'archipel Arctique aux îles qui pointent vers l'Antarctique, témoigne d'une manière éclatante que l'agriculture n'eut pas besoin pour naître de succéder à l'état pastoral, puisqu'elle était pratiquée par des peuplades ou nations vivant en diverses parties du double continent, tandis que nulle part on n'y rencontrait de bergers nomades. Les Incas, il est vrai, possédaient un animal domestique, le llama, mais il l'employaient uniquement pour le transport des marchandises, et la masse de la nation n'en restait pas moins strictement sédentaire et agricole : nul ne pouvait quitter son champ sans un ordre des maîtres. En Amérique, aucun homme de génie n'avait encore découvert l'art de dresser les animaux femelles à fournir un lait abondant en dehors de la période d'allaitement, et même dans l'Ancien Monde, il existe plusieurs nations qui ont horreur du lait. Les Chinois et les Japonais, qui ont pourtant reçu de l'Occident tant de connaissances diverses, et leur civilisation même (4), n'ont jamais appris à se nourrir du lait de la vache domestique. Il est probable d'ailleurs que cette conquête de l'humanité demande beaucoup d'efforts et de temps, car les bêtes n'ont de lait que pour leur progéniture ; il tarit quand elles en sont privées. Hahn émet l'hypothèse que le premier emploi du lait fut d'en faire hommage aux dieux (5) ; peut-être fut-il d'abord versé en libation aux génisses brûlées sur les autels.
Le développement de l'industrie humaine ne s'est donc pas accompli suivant l'ordre que l'on avait imaginé jadis, mais il a dû se modifier diversement d'après la nature du milieu. Prenons pour exemple quelques-unes des populations de l'Ancien Monde. Les tribus de nains qui, dans l'Afrique centrale, vivent à l'ombre des forêts sans bornes pouvaient-ils avoir d'autre industrie dominante que celle de la cueillette et de la chasse rudimentaire, à moins que les populations voisines, leurs supérieures en force physique, ne leur permissent un peu d'agriculture et de commerce. De même les Nouer, cantonnés dans les marécages et sur les îles flottantes du Bahr el-Djebel et du Bahr el-Zeraf, ne sont-ils pas condamnés au travail exclusif de la pêche des graines et du poisson tant qu'ils resteront privés de toutes les communications faciles avec les terres asséchées du continent. Dans une partie du monde bien éloignée du bassin nilotique, les insulaires des Lofoten n'étaient-ils pas également voués par le destin à la capture de poisson de mer, avant que le va-et-vient des bateaux à vapeur eût rattaché ce littoral au reste de l'Europe ? Ailleurs, quand des agriculteurs eurent déjà domestiqué des animaux et appris à utiliser le lait des femelles, la nature même assigna l'état pastoral aux habitants des vastes contrées, devenues inhabitables aux chasseurs à cause de la rareté du gibier ou non utilisables pour les laboureurs par suite de l'insuffisance des pluies : ces terres ne se prêtent qu'au parcours des bestiaux qui, après avoir brouté l'herbe d'un district, se transportent rapidement vers d'autres parties de la steppe où ils trouveront des pâturages arrosés par des sources jaillissantes. L'homme qui s'est instruit dans l'art de faire paître les bêtes autour de sa demeure et qui en attend soit leur aide dans le travail, soit leur lait, soit même leur chair, et les protège en conséquence contre les bêtes féroces, peut hardiment quitter la région des forêts ou les bords de la mer et des fleuves, pour suivre ces animaux apprivoisés dans les prairies sans bornes. Des terrains d'un autre caractère, ici des espaces de sable, d'argile, de roches ou de cailloux, plus loin des plateaux neigeux ou des cols de montagnes forment des zones médiaires entre des pays de productions différentes et par conséquent sont interdites par la nature aux laboureurs et aux bergers ; elles ne peuvent être utilisées que par des porteurs trafiquants, soit isolés, soit marchant en groupes ou bien accompagnés par des bêtes sommières.
En toute région naturelle les contrastes du sol, de la végétation, des produits, se complètent par un autre contraste, celui des populations et de leur industrie. L'ambiance explique l'origine de ces différences entre les hommes ; elle explique aussi pourquoi la même forme de civilisation peut se maintenir de siècle en siècle indépendamment des progrès qui modifient plus ou moins rapidement les nations agricoles, nées dans les régions où des conditions favorables ont permis la domestication et l'élève des plantes nourricières. De tout temps la plage maritime et la rive fluviale, la forêt et la steppe, le désert et l'oasis, le plateau raboteux et la montagne eurent des habitants assouplis à l'industrie qu'imposait le milieu. Ce qui frappe surtout dans la diversité des moyens employés par l'homme pour la conquête de la nourriture, c'est que les civilisations particulières corrélatives à ces moyens se juxtaposent dans l'espace beaucoup plus qu'elles ne se succèdent dans le temps.
Il arrive même qu'en un pays où s'entremêlent deux régions naturelles, le désert et les campagnes plus ou moins arrosées, la population appartient simultanément à deux états : chaque individu, à la fois agriculteur et pâtre, acquiert une sagacité remarquable, une singulière acuité des sens et un rare esprit de prévision en vertu de sa double industrie. L'époque des labours est-elle arrivée, il monte à chameau emportant sa légère charrue et son sac de semences, à la recherche d'une terre féconde et suffisamment humide pour qu'il n'ait pas à craindre l'effet des sécheresses prolongées. La végétation spontanée du sol, l'aspect du terrain, quelques traits de charrue lui indiquent les endroits favorables : il y jette son grain, et si l'espace utilisé n'est pas suffisant, il va plus loin à la découverte d'un autre champ pour l'année. Pour le passage des troupeaux, il lui faut aussi connaître le pays sur une très grande étendue, des milliers et des milliers de kilomètres carrés. Il doit savoir par tradition ou par étude personnelle pendant combien de semaines ou de mois, il pourra rester sur le pâtis, s'il existe fontaine ou ruisseau dans le voisinage, et quelles tribus, pacifiques ou guerrières, il rencontrera dans son parcours (6).
Les modifications politiques et sociales dues à l'ensemble du progrès humain ont aussi pour résultat de changer les frontières entre les états de civilisation : suivant les vicissitudes des conflits et des invasions des peuples on voit, comme dans l'Amérique du Nord et dans la Mongolie méridionale, des agriculteurs envahir les contrées des peuples chasseurs ou bergers et les annexer au domaine de la charrue ; d'autres fois, au contraire, il se fait un retour offensif des nomades qui, reconquérant le sol sur les résidents, laissent l'herbe et la brousse reprendre possession des champs cultivés et, complètement impuissants à conquérir leur pain par les semailles, doivent se nourrir de gibier ou de la chair des bêtes qu'ils poussent devant eux à travers les guérets en friche : c'est là un recul de civilisation dont l'antique Chaldée est un exemple. Dans le Nouveau Monde, la transition ne peut se faire que de l'état des primitifs, s'occupant de chasse et de pêche, et celui des civilisés, agriculteurs et industriels : le double continent n'ayant point de peuples pasteurs.
D'ailleurs, aucun état de civilisation n'est absolument un, parce que la nature elle-même est diverse et que les évolutions de l'histoire s'accomplissent partout d'une manière différente. Il n'est guère de société d'agriculteurs dans laquelle ne soient également des chasseurs et des pêcheurs. On y voit également des pasteurs de bétail. suivant les milieux secondaires de chaque pays, les populations se répartissent en sociétés partielles : l'ensemble de l'humanité se résume à chacun de ses groupes. On peut même dire que chaque famille offre dans une certaine mesure ce raccourci du genre humain, car les divers travaux, depuis ceux qui se pratiquent dans la hutte d'un sauvage, Ñ telle la préparation d'un mets traditionnel Ñ jusqu'aux plus raffinés, comme la lecture ou l'écriture, c'est-à-dire la communion des pensées à distance, s'accomplissant sous un même toit. Toute étude de la civilisation représente une infinité de survivances, datant chacune de périodes historiques différentes, mais s'unissant en un organisme harmonique, grâce à la vie qui incorpore les traditions de toute origine et de tout âge en une seule conception générale. Les forces nécessaires à la production du renouveau dans l'homme et dans la société sont toujours dues à une impulsion venue du dehors. Parfois l'impulsion provenant de la nature inorganique est brutale, impérieuse, sans appel. Une explosions volcanique, un débordement fluvial, une invasion de la mer, les ravages d'un cyclone ont maintes fois forcé les habitants de tel ou tel pays à quitter la terre natale pour fuir vers des contrées hospitalières. Dans ce cas, le changement de milieu amène forcément les changements d'idées, une autre conception de la nature ambiante, une autre façon de s'accommoder des circonstances, différentes des premières. Il se peut donc, malgré la catastrophe et tous les malheurs qui en sont la conséquence, que l'événement soit pour les populations frappées une cause puissante de progrès. Sans doute les individus sont souffert, ils ont peut-être perdu le produit de leur travail et leurs approvisionnements ; mais que sont de pareilles pertes en comparaison des acquisitions intellectuelles que donne l'adaptation à un nouveau milieu ? Parfois, il est vrai, le désastre entraîne autre chose que des ruines matérielles ; des peuplades ont été décimées ou même complètement exterminées par ces catastrophes de la nature, et dans ce cas, il faut que la tribu frappée se reconstitue à grand'peine et reprenne péniblement la lutte dans laquelle il est d'ailleurs possible que le groupe d'hommes menacé succombe définitivement. Dans l'éternel effort de l'homme vers la vie et le bien-être, il se trouve quelquefois le plus faible et régresse alors vers la sauvagerie primitive ; d'autre fois il triomphe des obstacles et progresse d'autant vers un état supérieur.
Aux causes extérieures de changement provenant de la nature inanimée s'ajoutent, chez les groupes humains, celles qui proviennent de l'invention d'autres hommes ou être vivants. La plus puissante de ces causes est l'imitation. C'est ainsi que le monde des animaux est devenu l'éducateur de l'humanité : il offre des exemples pour tous les actes de la vie. En premier lieu, la science par excellence, celle qui consiste à chercher et à trouver la nourriture, n'est-elle pas admirablement enseignée à l'homme par ses frères aînés, vertébrés et invertébrés ? Sur la plage les crabes et autres crustacés montrent les endroits du sable et de la vase où se cachent tels ou tels «fruits de mer» ; chaque animal allant à la cueillette, à la fouille des racines, au viandis, à la pêche, fut soigneusement observé par le famélique, et celui-ci essaya tour à tour les nourritures diverses, baies et fruits, feuilles et racines, bestioles et bêtes qu'il voyait servir d'aliment à d'autres animaux. Bien plus, l'homme a pu demander à ses éducateurs l'art d'emmagasiner ses vivres pour les temps de disette : ce sont les fourmis, les abeilles, les gerboises, les écureuils et chiens des prairies qui lui ont appris à se construire des silos pour y placer l'excédent de nourriture recueilli dans les saisons d'abondance. Enfin, que de moyens thérapeutiques, feuilles, bois ou racines, le malade ou le blessé a-t-il vu d'abord employer par des bêtes !
Peut-être même est-ce à l'exemple des animaux que l'homme dut en mainte contrée ses débuts en agriculture. C'est ainsi que, d'après le naturaliste Mac Gee, le travail de la terre en vue d'une récolte annuelle aurait son premier stade en plein désert, notamment dans le pays des Indiens Papagos, partie de l'Arizona voisine du golfe de Californie. Ici les indigènes ont sous les yeux le travail des fourmis «laboureuses», dont les colonies, parsemant la plaine par dizaines de millions, ont mis en production le quart, sinon le tiers de toute la Papagueria. Chaque colonie a son champ de céréales bien entretenu et son aire à battre le grain d'une propreté parfaite. L'éveil bien naturel de l'amour-propre à la seule vue de ces prodiges, devait nécessairement entraîner le Peau-Rouge à imiter l'Ïuvre de la fourmi : chaque année, il visite les régions du sud pour en rapporter des graines de maïs, des pépins de citrouille, des haricots, qu'à son retour, au commencement de la saison des pluies, il jette dans les terres arrosées et dans le sol des ravins humides. Cette pratique d'agriculture date probablement des âges les plus antiques et paraît même avoir été dans ce pays la principale cause de l'organisation des Papagos en tribu (7).
Si l'homme doit infiniment à son éducateur, l'animal, pour la recherche et la conservation de la nourriture, c'est à lui aussi qu'il doit très souvent l'art de choisir une demeure ou de se faire un abri. Mainte caverne lui serait restée inconnue s'il n'avait vu la chauve-souris tournoyer autour de la fissure du roc, au fond de laquelle s'ouvre la porte secrète des galeries souterraines. Mainte bonne idée lui fut donnée également par l'oiseau constructeur de nids, si habile à entretresser fibres, laines et crins, même à coudre les feuilles. Le monde des insectes put enseigner mainte industrie, telle l'araignée qui sait tisser entre deux rameaux de si merveilleux filets, à la fois souples, élastiques et fermes. Dans la forêt l'homme suit les chemins que lui ont tracés le sanglier, le tapir, ou l'éléphant ; en observant les traces du lion, il sait de quel côté il trouvera la fontaine dans le désert, et le vol des oiseaux, cinglant haut dans le ciel, lui indique où se trouve la brèche la plus facile pour la traversée de la montagne, où surgira pour lui, dans la rondeur de la mer, l'île inaperçue du rivage.
Ce n'est pas tout : souvent l'exemple de l'animal servit à l'homme pour qu'il trouvât l'art de fuir ou de se déguiser au moment du danger ; d'autres exemples, à supposer qu'ils lui fussent nécessaires, ont pu lui enseigner à «faire le mort», c'est-à-dire à se tenir coi pour ne pas attirer l'orage sur sa tête. Les hommes peuvent aussi tirer avantage, pour l'éducation des enfants, de l'art avec lequel les oiseaux savent apporter la becquée, mesurer la nourriture et le temps du vol, et lâcher les oisillons dans l'espace, désormais maîtres de leur destinée. Enfin l'homme a reçu de l'oiseau cette chose inestimable, le sens de la beauté, et plus encore celui de la création poétique. Aurait-il pu oublier l'alouette qui s'élance droit dans le ciel en poussant ses appels de joie, ou bien le rossignol qui, pendant les nuits d'amour, emplit le bois sonore de ses modulations ardentes ou mélancoliques ? D'ailleurs, l'influence exercée par les animaux sur l'homme est mise en parfaite évidence par l'orgueil que certaines tribus mettent à se dire les descendants de telle ou telle bête des champs ou des forêts, et par les déguisements qu'ils se donnent pour ressembler à leurs prétendus ancêtres.
Le domaine de l'imitation embrasse le monde de l'homme aussi bien que celui des animaux. Il suffit qu'une peuplade soit en contact avec une autre peuplade pour que le besoin d'imitation de tel ou tel caractère se fasse aussitôt sentir. Dans un même groupe ethnique, l'individu qui se distingue des autres devient aussi un objet d'imitation pour ses camarades, et du coup, le centre de gravité intellectuelle et morale de toute la société doit se déplacer d'autant. D'ordinaire l'imitation se fait d'une manière inconsciente, comme une sorte de contagion, mais elle n'en est pas moins réelle et l'imitateur ne s'en trouve pas moins modifié dans tout son être. Les imitations conscientes ont une part moins importante dans la vie, mais encore très considérable, puisque l'homme peut être entraîné à imiter d'autres hommes par toutes les facultés de son être, soit par sympathie quand il s'agit d'un ami, soit par obéissance à l'égard d'un maître, ou par fantaisie, par amour de la mode ou par le désir et la compréhension raisonnée du mieux (8).
La plupart, sinon toutes les fonctions d'ordre intellectuel, le langage, l'écriture, le calcul, la pratique des arts et des sciences supposent la préexistence et la culture de l'aptitude à l'imitation : sans le talent d'imiter, il n'y aurait point de vie sociale ni de vie professionnelle. La littérature primitive n'a-t-elle pas commencée surtout par la danse, c'est-à-dire par des pantomimes et par la musique ? (9) Et la première forme de la justice, c'est-à-dire le talion : «Îil pour Ïil, dent pour dent !» n'est-il pas imitation pure ? Tout le code des lois ne fut jadis autre chose que la coutume : on était convenu tacitement de répéter sans cesse, sous la forme antique, ce qui avait été fait depuis un temps immémorial. La règle des convenances sociales est de rendre visite pour visite, repas pour repas, présent pour présent, et la morale même est née dans son essence de l'idée du devoir, du paiement, de la restitution d'un service à l'homme, à un groupe collectif, à l'humanité. (10)
L'imitation se confond en beaucoup de circonstances avec l'aide mutuelle, ou plus brièvement l'entr'aide, qui fut dans le passé, qui est encore de nos jours et qui sera dans tous les temps le principal agent du progrès de l'homme. Lorsque dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, Darwin, Wallace et leurs émules eurent si admirablement exposé le système de l'évolution organique par l'adaptation des êtres à leur milieu, une foule de disciples n'envisagèrent que le côté de la question développé par Darwin avec le plus de détails et se laissèrent séduire par une hypothèse simpliste, ne voyant dans le drame infini du monde vivant que la «lutte pour l'existence». Cependant l'illustre auteur d'Origin of Specieset de Descent of Manavait aussi parlé de l'«accord pour l'existence» ; il avait célébré les «communautés qui, grâce à l'union du plus grand nombre de membres étroitement associés, prospèrent le mieux et mènent à bien la plus riche progéniture.» (11)
Mais que de prétendus «darwinistes» voulurent ignorer complètement tous les faits d'entr'aide et se prirent à vociférer avec une sorte de rage, comme si la vue du sang les excitait au meurtre : «Le monde animal est une arène de gladiateur ; .... toute créature est dressée pour le combat.» (12) Et sous le couvert de la science, combien de violents et de cruels se trouvèrent du coup justifiés dans leurs arts d'appropriation égoïste et de conquête brutale ; tout joyeux d'être parmi les forts, que de fois n'ont-ils pas poussé le cri de guerre contre les faibles : «Malheur aux vaincus !»
Sans doute, le monde présente à l'infini des scènes de lutte et de carnage parmi les êtres qui vivent sur le globe, depuis les graines en conflit pour la dispute d'une motte de terre et les Ïufs de poissons se disputant la mer, jusqu'aux armées en bataille s'exterminant avec fureur par l'acier, les balles et les obus. Mais les tableaux opposés sont bien autrement nombreux, car sans l'entr'aide la vie même serait impossible. Puisque les plantes, les animaux, les hommes ont réussi à se développer en tribus, en peuples immenses et que chaque être particulier parcourt un espace de vie durant des jours, des mois ou des années, c'est que les éléments d'accord l'ont emporté sur les éléments de lutte. Ce simple «bon jour» ou «bon matin», que dans tous les pays du monde on échange sous les formes les plus diverses, indique un certain accord entre les hommes, provenant d'un sentiment au moins rudimentaire de bonne volonté à l'égard les uns des autres (13). Un proverbe arabe l'exprime de la manière la plus noble : «Un figuier regardant un figuier apprend à porter des fruits.» Il est vrai qu'un autre dicton limite cette bonne volonté aux membres d'une même tribu ou d'une même nation : «Ne regarde pas le dattier, dit l'Arabe, ne le regarde pas, car il ne parle pas à l'étranger.»
Les exemples d'aide mutuelle parmi les animaux, cités dans les ouvrages des naturalistes, sont innombrables et il n'en est pas un seul qu'on ne puisse retrouver sous des formes peu différentes parmi les hommes(14). Les fourmis et les abeilles fournissent à cet égard des faits d'une telle éloquence qu'il faut s'étonner de l'oubli momentané dans lequel les ont laissées les protagonistes d'une lutte constante et sans merci entre tous les êtres combattant pour l'existence. Sans doute des guerres se produisent entre telle et telle espèce de fourmis ; elles aussi ont des conquérants, des propriétaires d'esclaves ; mais il faut constater également qu'elles s'entr'aident au point de se nourrir mutuellement en cas de nécessité, de s'adonner ensemble à des travaux agricoles et même industriels, tels la culture de certains champignons et la transformation chimique des grains, enfin de se sacrifier les unes pour les autres avec un dévouement absolu. Des colonies de fourmis comprenant des centaines ou même des millions de fourmilières habitée par des espèces alliées, n'offrent que des scènes de bonne intelligence et de paix cordiale (15). A la vue de toutes ces merveilles mentales, on est tenté de répéter les paroles de Darwin que «la cervelle de la fourmi est peut-être un prodige supérieur à la cervelle de l'homme.»
Et parmi les oiseaux, parmi les quadrupèdes et les bimanes, que d'exemples touchants de la solidarité qui unit certaines espèces ! La confiance mutuelle entre individus de la grande famille est telle que nul d'entre eux ne manque de courage : les plus petits oiseaux engagent le combat avec un rapace ; on a vu le hochequeue braver des buses et des éperviers. Les corneilles s'acharnent après un aigle par simple amusement. Dans les terres argileuses qui dominent le fleuve Colorado, dans le Grand Ouest américain, des colonies d'hirondelles s'établissent tranquillement au-dessous d'une aiguille où perche le faucon. Certaines espèces n'ont pour ainsi dire d'autres ennemis que l'homme, et dans les conditions ordinaires vivent en paix avec tout l'univers, protégées par leur parfaite union : tels sont les «républicains» du Cap et les perruches et perroquets des forêts américaines. Chez ces animaux, la solidarité va jusqu'à la bonté et au dévouement, comme l'homme pourrait les concevoir, et comme il les pratique rarement. Ainsi quand un chasseur, tirant par désÏuvrement sur un vol de grues, blesse un de ces animaux qui, ne volant plus que d'une aile, risque de tomber à pic, aussitôt la bande angulaire se reforme et deux compagnons, de droite et de gauche, soutiennent de leur vol le vol fatigué de l'ami. Même de petits oiseaux joignent des migrateurs pour les accompagner par dessus la Méditerranée : on a vu des alouettes s'abattre ainsi du ciel avec des bandes de grues, après avoir traversé la mer (16) et qu'elles aient été aidées ou non, il est certain qu'elle doivent au moins avoir été accueillies avec bonté pour le grand voyage. Combien donc contraire à toute vérité est l'assertion des pessimistes qui parlent du monde animal comme s'il consistait en carnivores se déchirant à coups de griffes et de serres et buvant le sang de leurs victimes (17). La meilleure preuve que la lutte pour la vie n'est pas la loi par excellence et que l'accord l'emporte de beaucoup dans l'histoire du développement des êtres nous est donnée par ce fait que les espèces les plus heureuses dans leur destinée ne sont pas les mieux outillées pour le vol et le meurtre, mais au contraire celles qui, avec des armes peu perfectionnées, s'entr'aident avec le plus d'empressement : ce sont non les plus féroces, mais les plus aimantes.
On peut en dire autant pour les primitifs ou «sauvages» parmi les hommes, car les témoignages de la pré-histoire, de même que l'étude des populations contemporaines nous montrent un très grand nombre de tribus vivant en paix et même dans l'harmonie d'une possession commune de la terre et d'un travail commun : les exemples de peuplades guerrières outillées seulement pour le combat et vivant exclusivement de déprédation sont assez rares, quoique souvent cités. Il est de morale constante parmi les contribules que l'individu doit, si la disette se fait sentir, se mettre à la ration pour que les provisions puissent durer plus longtemps. Souvent les grands se privent pour les petits, loin d'abuser de leur force. (18) Le fait capital de l'histoire primitive, telle qu'elle se présente à nous dans presque tous les pays du monde, est que lagens,la tribu, la collectivité est considérée comme l'être par excellence, à laquelle chaque individu doit son travail et le sacrifice entier de sa personne. L'entr'aide est si parfaite qu'en mainte circonstance elle cherche à se produire même par delà la mort : ainsi, dans les Nouvelles-Hébrides, quand un enfant mourait, la mère ou la tante se tuait volontiers pour aller soigner l'enfant sans l'autre monde (19).
Même le meurtre ou plutôt la mort volontaire des vieillards qui se pratique en divers pays, Ñ ainsi chez les Batta de Sumatra, chez les Tchouktches de la Sibérie polaire, Ñ est un fait qu'il conviendrait de citer beaucoup plutôt comme un exemple d'entr'aide qu'en témoignage de la barbarie des populations où s'accomplissent de pareil événements. Dans une communauté où tous vivent pour tous, où la prospérité du groupe entier est la sollicitude d'un chacun, et où la difficulté de vivre est quelquefois si grande par suite du manque de nourriture ou de l'excès de froid, le vieillard qui se rappelle sa vie passée dans l'effort de la lutte commune et qui se sent désormais impuissant à la continuer, doit se sentir affreusement angoissé : la vie lui pèse bien autrement qu'au vieillard des nations civilisées, qui par la vie morale et les relations de société continue d'être utile à tous. «Manger le pain des autres» alors qu'on en sent si bien l'indispensable nécessité pour les collaborateurs les plus actifs de la commune, finit par devenir un véritable supplice, et c'est en grâce que les gens d'âge, devenus inutiles, en scandale et en horreur à eux-mêmes, demandent aux leurs de les aider à partir pour le pays de l'éternel repos ou d'une nouvelle vie éternellement jeune. Les familles modernes sont-elles vraiment meilleures pour les parents âgés, lorsque ceux-ci, souffrant de maladies atroces, demandent avec larmes qu'on leur épargne le supplice continu ou les douleurs fulgurantes, et que cependant, sous prétexte d'amour filial ou conjugal, on les laisse lamentablement gémir pendant des semaines, des mois ou des années ?
La forme communautaire de la propriété, qui prévalut dans presque tous les pays du monde et qui se maintient ça et là, même dans les contrées les plus complètement accaparées par des propriétaires individuels, permet de constater combien l'entr'aide fut la règle par excellence chez les peuples agricoles arrivés à un degré de civilisation déjà très avancé. Là aussi le souci d'un chacun dut être la prospérité de tous, ainsi qu'en témoignent les mots mêmes qui servent à désigner la collectivité des villageois associés. Ce sont les «universités» des Basques, les «mir» russes ou petits «univers», les zadroughi ou «amitiés» des Serbes, les bratskiya, ou «fraternités» des Bouriates. Le terme de «commune» que l'usage du latin et des langues qui en sont dérivées a généralisé dans le monde, s'applique à tous les hommes «qui prennent part aux charges», c'est-à-dire à tous ceux qui s'entr'aident. Et de la commune naît la communion, c'est à dire le partage du festin et de l'échange des pensées intimes. Car «l'homme ne vit pas de pain seulement» et l'entr'aide n'a cessé de se produire par la communication des idées, l'enseignement, la propagande. Il n'est pas un homme, pas même un égoïste, qui ne s'évertue à faire pénétrer sa façon de concevoir les choses dans l'intelligence d'autrui. Car plus la société progresse et plus l'individu isolé apprend, même inconsciemment, à voir des semblables dans ceux qui l'entourent. La vie, qui fut simplement végétative chez les types inférieurs de l'animalité, de même que pour les hommes vivants dans la brutalité première, prend un caractère tout autre et bien plus ample chez ceux dont l'intelligence et le cÏur se sont agrandis. Ayant acquis la conscience de vivre, ils ajoutent un nouveau but au but premier, qui se bornait à l'entretien de la propre existence ; le cercle infiniment développé embrasse désormais l'existence de l'humanité entière (20).
Mais il y a des retours, et terribles parfois, dans la marche du progrès humain. L'entr'aide, qui a tant fait pour développer d'homme à homme et de peuple à peuple tous les éléments d'amélioration mentale et morale, fait très souvent place à l'entre-lutte, au féroce déchaînement des haines et des vengeances. Or, par un singulier renversement des choses, c'est ce choc brutal entre les hommes, c'est la «guerre mauvaise» comme l'appelle Homère, que nombre d'écrivains affectent de célébrer ou glorifient en toute sincérité comme la plus grande éducatrice de l'humanité. C'est là une survivance de l'ancienne croyance à la vertu du sacrifice, causée par la terreur de l'inconnu, par la crainte des esprits méchants qui volent dans l'air, des mânes inassouvis qui veulent renaître à la vie en faisant mourir les vivants. «Sache qu'il faut du sang pour faire vivre le monde et les dieux, du sang pour maintenir la création entière et perpétuer l'espèce.» N'était le sang répandu, ni peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l'existence. «Ton sang versé, ô médiateur, étanchera la soif de la terre, qui s'animera d'une vigueur nouvelle !» ainsi chantaient les Khonds de l'Inde Centrale en égorgeant une victime de propitiation pour s'en partager la chair et en féconder leurs champs, en sanctifier leurs foyers. (21) Nulle cité, nulle muraille ne fut fondée jadis, chez certains peuples, sans que la première pierre fit jaillir le sang d'une victime. D'après la légende, un pilier de fer, dit Radjahdhava, indiquant le centre des villes qui se succédèrent à l'endroit où s'élève maintenant la cité de Delhi, baigne toujours dans le sang : il fut planté au lieu même où l'innombrable armée des hommes-serpents, c'est-à-dire des indigènes, fut enfouie dans le sol à la gloire de Youdichtira, le fils de Pandou.
Il est certain que les guerres, phénomène historique très complexe, peuvent avoir été, en vertu de leur complexité même, l'occasion de progrès, malgré la destruction, les ravages, les maux de toute nature qu'elles ont causé directement. Ainsi tel conflit entre tribus ou nations a été précédé de voyages d'exploration qui fournirent de précieux renseignements sur des contrées peu connues, puis, après la lutte, il eut pour conclusion des traités d'alliance et des relations fréquentes de commerce et d'amitié. Ces relations ont été certainement des plus heureuses, puisqu'elles ont élargi l'horizon de peuples qui s'ignoraient autrefois, accru leur avoir, développé leurs connaissances ; mais loin d'être le résultat de la guerre, elles proviennent, au contraire, du mouvement qui s'est produit en sens inverse, et si les massacres n'avaient pas eu lieu, si les alliances avaient devancé l'effusion du sang, on n'eût eu à les acheter par aucun sacrifice. Seulement le peuple n'a plus souvenir des faits pacifiques, des événements qui n'ont provoqué la terreur ni le désespoir : il ne se rappelle que les «années terribles» et rapporte à ces dates fatales les résultats de toute nature, mauvais ou bons, qu'il faudrait distinguer nettement les uns des autres et répartir diversement suivant les causes qui les ont déterminées. Qu'on ne se berce donc pas d'illusion : la haine naît de la guerre et l'engendre ; l'amour entre les hommes a pour cause l'harmonie des efforts. C'est encore à l'entr'aide qu'il faut rapporter les conséquences heureuses qui peuvent dériver de l'entre-lutte.
(1) Ñ Esquisse d'un tableau historique de progrès de l'Esprit humain.
NOTES
(2) Ñ Link, Urwelt und Alterthum.
(3) Ñ Ed. Hahn, Demeter und Baubo, p. 5.
(4) Ñ Terrien de la Couperie, Chinese and Babyloian Record.
(5) Ñ Ed. Hahn, ouvrage cité, pp. 23 et suiv.
(6) Ñ La Tunisie (publication officielle, tome I pp 58 et 59.)
(7) Ñ Mac Gee, The American Anthropologist,X, 1895.
(8) Ñ G. Tarde, Les Lois de l'Imitation.
(9) Ñ Letourneau, passim.
(10) Ñ Guibert, Société d'Anthropologie de Paris; séance du 18 IV 1893.
(11) Ñ Descent of Man,2è édit. p. 163.
(12) Ñ Huxley, Struggle for Existence, and its bearing upon than.
(13) Ñ Patrick Geddes, Evergreen,p. 30.
(14) Ñ Pierre Kropotkin, Mutual Aid Amony the Animals,Nineteenth Century, sept. dec. 1890.
(15) Ñ Forel, Bates, Romanes, etc.
(16) Ñ L. Buxbaum, Der Zoologische,1886, p. 133.
(17) Ñ Pierre Kropotkin, Nineteenth Century,nov 1890, p. 702.
(18) Ñ Bulletin de la Société d'Anthropologie,1888.
(19) Ñ Gill, dans Waitz et Gerland, Anthropologie,p. 641.
(20) Ñ Auguste Comte, Philosophie Positive,1869, p. 494.
(21) Ñ Élie Reclus, Les Primitifs,p. 374.
Élisée Reclus
ÉLISÉE RECLUS
Histoire
d'un ruisseau
J. Hetzel et Cie, 1869
L'histoire d'un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l'histoire de l'infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont traversé le granit, le calcaire et l'argile ; elles ont été neige sur la froide montagne, molécule de vapeur dans la nuée, blanche écume sur 1a crête des flots ; le soleil, dans sa course journalière, les a fait resplendir des reflets les plus éclatants ; la pâle lumière de la lune les a vaguement irisées ; la foudre en a fait de l'hydrogène et de l'oxygène, puis d'un nouveau choc a fait ruisseler en eau ces éléments primitifs. Tous les agents de l'atmosphère et de l'espace, toutes les forces cosmiques ont travaillé de concert à modifier incessamment l'aspect et la position de la gouttelette imperceptible ; elle aussi est un monde comme les astres énormes qui roulent dans les cieux, et son orbite se développe de cycle en cycle par un mouvement sans repos.
CHAPITRE I.
LA SOURCE
Toutefois notre regard n'est point assez vaste pour embrasser dans son ensemble le circuit de la goutte, et nous nous bornons à la suivre dans ses détours et ses chutes depuis son apparition dans la source jusqu'à son mélange avec l'eau du grand fleuve ou de l'océan.
Faibles comme nous le sommes, nous tâchons de mesurer la nature à notre taille ; chacun de ses phénomènes se résume pour nous en un petit nombre d'impressions que nous avons ressenties. Qu'est le ruisseau, sinon le site gracieux où nous avons vu son eau s'enfuir sous l'ombre des trembles, où nous avons vu se balancer ses herbes serpentines et frémir les joncs de ses îlots ? La berge fleurie où nous aimions à nous étendre au soleil en rêvant de liberté, le sentier sinueux qui borde le flot et que nous suivions à pas lents en regardant 1e fil de l'eau, l'angle du rocher d'où la masse unie plonge en cascade et se brise en écume, la source bouillonnante, voilà ce qui dans notre souvenir est le ruisseau presque tout entier. Le reste se perd dans une brume indistincte.
La source surtout, l'endroit où le filet d'eau, caché jusque-là se montre soudain, voilà le lieu charmant vers lequel on se sent invinciblement attiré. Que la fontaine semble dormir dans une prairie comme une simple flaque entre les joncs, qu'elle bouillonne dans le sable en jonglant avec les paillettes de quartz on de mica, qui montent, descendent et rebondissent en un tourbillon sans fin, qu'elle jaillisse modestement entre deux pierres, à l'ombre discrète des grand arbres, ou bien qu'elle s'élève avec bruit d'une fissure de la roche, comment ne pas se sentir fasciné par cette eau qui vient d'échapper à l'obscurité et reflète si gaiement la lumière ? En jouissant nous-mêmes du tableau ravissant de la nature, il nous est facile de comprendre pourquoi les Arabes, les Espagnols, les montagnards pyrénéens et tant d'autres hommes de toute race et de tout climat ont vu dans les fontaines des «yeux» par lesquels les être enfermés dans les roches ténébreuses viennent un moment contempler l'espace et la verdure. Délivrée de sa prison, la nymphe joyeuse regarde le ciel bleu, les arbres, les brins d'herbes, les roseaux qui se balancent ; elle reflète la grande nature dans le clair saphir de ses eaux, et sous ce regard limpide nous nous sentons pénétrer d'une mystérieuse tendresse.
De tout temps la transparence de la source fut le symbole de la pureté morale ; dans la poésie de tous les peuples, l'innocence est comparée au clair regard des fontaines et le souvenir de cette image, transmis le siècle en siècle est devenu pour nous un attrait de plus.
Sans doute, cette eau se souillera plus loin ; elle passera sur des roche en débris et sur des végétaux en putréfaction ; elle délayera des terres limoneuses et se chargera des restes impurs déversés par les animaux et les hommes ; mais ici, dans sa vasque de pierre ou son berceau de joncs, elle est si pure, si lumineuse, que l'on dirait de l'air condensé : les reflets changeants de la surface, les bouillonnements soudains, les cercles concentriques des rides, les contours indécis et flottants des cailloux immergés révèlent seuls que ce fluide si clair est bien de l'eau, comme le sont nos grands fleuves bourbeux. En nous penchant sur la fontaine, en voyant nos visages fatigués et souvent mauvais se réfléchir dans cette onde si limpide, il n'est aucun d'entre nous qui ne répète instinctivement et même sans l'avoir appris, le vieux chant que les Guèbres enseignaient à leur fils :
Approche-toi de la fleur, mais ne la brise point !Qu'elles sont charmantes, ces têtes de naïades, à la chevelure couronnée de feuilles et le fleurs, que les artistes hellènes ont burinées sur leurs médailles, ces statues de nymphes qu'ils ont élevées sous les colonnades de leurs temples ! Combien sont aimables ces images légères et vaporeuses que Goujon a su néanmoins fixer pour les siècles dans le marbre de ses fontaines ! Qu'elle aussi est gracieuse à voir, cette source que le vieil Ingres a saisie et qu'il a presque sculpté de son pinceau ! Rien, semble-t-il, n'est plus fugitif, plus indécis que l'eau jaillissante entrevue sous les joncs ; on se demande comment une main humaine peut s'enhardir à figurer la source avec des traits précis dans le marbre ou sur la toile ; mais, statuaire ou peintre, l'artiste n'a qu'à regarder cette eau transparente, il n'a qu'à se laisser pénétrer par le pur sentiment qui l'envahit pour voir apparaître devant lui l'image à la fois la plus gracieuse et la plus ferme de contours. La voilà, belle et nue, souriant à la vie, fraîche comme l'onde, où son pied baigne encore ; elle est jeune et ne saurait vieillir ; dussent les générations s'écouler devant elle, ses formes seront toujours aussi suaves, son regard toujours aussi limpide, l'eau qui s'épanche en perles de son urne brillera toujours du même éclat sous le soleil. Qu'importe si la nymphe innocente, qui n'a pas connu les misères de la vie, ne semble point rouler dans sa tête tout un flot de pensées ! Elle-même, heureuse, songe peu ; mais sous son doux regard, on songe d'autant plus, on se promet d'être sincère et vrai comme elle, et l'on affermit sa vertu contre le monde hideux du vice et de la calomnie.Numa Pompilius, nous dit la légende romaine, avait pour conseillère la nymphe Égérie. Seul, il pénétrait dans les profondeurs des bois, sous l'ombrage mystérieux des chênes ; il s'approchait avec confiance de 1a grotte sacrée , et pour sa vue, l'eau pure de la cascade, à la robe ourlée d'écume, au voile flottant de vapeurs irisées, prenait l'aspect d'une femme belle entre toutes et souriante d'amour, Il lui parlait comme un égal, lui, le chétif mortel, et la nymphe répondait d'une voix cristalline, à laquelle le murmure du feuillage et tous le bruits de la forêt se mêlaient comme un chúur lointain. C'est ainsi que le législateur apprenait la sagesse.. Nul vieillard à 1a barbe blanchie n'eût su prononcer des paroles semblables à celles qui tombaient des lèvres de la nymphe, immortelle et toujours jeune.
Regarde et dis tout bas : Ah ! si j'étais aussi beau !Dans la fontaine de cristal ne lance point de pierre !
Regarde et pense tout bas : Ah ! si j'étais aussi pur !
Que nous dit cette légende, sinon que la nature seule, et non pas le tumulte des foules, peut nous initier à la vérité ; que pour scruter les mystères de la science il est bon de se retirer dans la solitude et de développer son intelligence par la réflexion ? Numa Pompilius, Égérie ne sont que des noms symboliques résumant toute une période de l'histoire du peuple romain aussi bien que de chaque société naissante ; c'est aux nymphes, ou pour mieux dire, c'est aux sources, aux forêts, aux montagnes, qu'à l'origine de toute civilisation les hommes ont dû leurs múurs et leurs lois. Et quand bien même il serait serait vrai que la discrète nature eût pu donner ainsi des conseils aux législateurs, transformés bientôt en oppresseurs de l'humanité, combien plus n'a-t-elle pas fait en faveur des souffrants de la terre, pour leur rendre le courage, les consoler dans leurs heures d'amertume, leur donner une force nouvelle dans la grande bataille de la vie. Si les opprimés n'avaient pu retremper leur énergie et se refaire une âme par la contemplation de la terre, et de .ses grands paysages, depuis longtemps déjà l'initiative et l'audace eussent été complètement étouffées. Toutes les têtes se seraient courbées sous la main de quelques despotes, toutes les intelligences seraient restées prises dans un indestructible réseau de subtilités et de mensonges.
Dans nos écoles et nos lycées, nombre de professeurs, sans trop le savoir et même croyant bien faire, cherchent à diminuer la valeur des jeunes gens en enlevant la force et l'originalité à leur pensée, en leur donnant à tous même discipline et même médiocrité ! Il est une tribu des Peaux-Rouges où les mères essayent de faire de leurs enfants, soit des hommes de conseil, soit des guerriers, en leur poussant la tête en avant ou en arrière par de solides cadres de bois et de fortes bandelettes ; de même les pédagogues se vouent à l'úuvre fatale de pétrir des têtes de fonctionnaires et de sujets, et malheureusement il leur arrive trop souvent de réussir. Mais, après les dix mois de chaîne, voici les heureux jours des vacances ; les enfants reprennent leur liberté ; ils revoient la campagne, les peupliers de la prairie, les grands bois, la source déjà parsemée des feuilles jaunies de l'automne ; ils boivent l'air pur des champs, ils se font un sang nouveau et les ennuis de l'école seront impuissants à faire disparaître de leur cerveau les souvenirs de la libre nature. Que le collégien sorti de la prison, sceptique et blasé, apprenne à suivre le bord des ruisseaux, qu'il contemple les remous, qu'il écarte les feuilles ou soulève les pierres pour voir jaillir l'eau des petites sources, et bientôt il sera redevenu simple de cúur, jovial et candide.
Ce qui est vrai pour les enfants et les jeunes gens ne l'est pas moins pour toutes les nations, encore dans leur période d'adolescence. Par milliers et par millions, les «pasteurs des peuples», perfides ou pleins de bonnes intentions, se sont armés du fouet et du sceptre, ou, plus habiles, ont répété de siècle en siècle des formules d'obéissance afin d'assouplir les volontés et d'abêtir les esprits ; mais heureusement, tous ces maîtres qui voulaient asservir les autres hommes par la terreur, l'ignorance ou l'impitoyable routine n'ont point réussi à créer un monde à leur image, ils n'ont pas su faire de la nature un grand jardin de mandarin chinois avec des arbres torturés en forme de monstres et de nains des bassins taillés en figures géométriques et des rocailles au dernier goût ; la terre, par la magnificence de ses horizons, la fraîcheur de ses bois, la limpidité de ses sources, est restée la grande éducatrice, et n'a cessé de rappeler les nations à l'harmonie et à la recherche de la liberté. Telle montagne dont les neiges ou les glaces se montrent en plein ciel au-dessus des nuages, telle grande forêt dans laquelle mugit le vent, tel ruisseau qui coule dans les prairies ont souvent plus fait que des armées pour le salut d'un peuple. C'est là ce qu'ont senti les Basques, ces nobles descendants des Ibères, nos aïeux : afin de rester libres et fiers, ils ont toujours bâti leurs demeures au bord des fontaines, à l'ombre des grands arbres, et plus encore que leur courage, leur amour de la nature a longtemps sauvegardé leur indépendance.
Nos autres ancêtres, les Aryens d'Asie, chérissaient aussi les eaux courantes et leur rendaient un véritable culte dès l'origine des âges historiques. Vivant à l'issue des belles vallées qui descendent de Pamir, le «toit du monde» ils savaient utiliser tous les torrents d'eau claire pour les diviser en d'innombrable canaux et transformer ainsi les campagnes en jardins ; mais s'ils invoquaient les fontaines, s'ils leur offraient les sacrifices, ce n'est point seulement parce que l'eau fait pousser les gazons et les arbres, abreuve les peuples et les troupeaux, c'est aussi, disaient-ils, parce qu'elle rend les hommes purs, parce qu'elle équilibre les passions et calme les «désirs déréglés». C'est l'eau qui leur faisait éviter les haines et les colères insensées de leur voisins, les Sémites du désert, c'est elle qui les avait sauvés de la vie errante en fécondant leurs champs et en nourrissant leurs cultures ; c'est elle qui leur avait permis, de poser d'abord la pierre du foyer, puis le mur de la ville et d'agrandir ainsi le cercle de leurs sentiments et de leurs idées. Leurs fils, les Hellènes, comprenaient quel avait été, à l'origine des sociétés, le rôle initiateur de l'eau, lorsque plus tard ils bâtissaient un temple et dressaient la statue d'un dieu au bord de chacune de leurs fontaines.
Même chez nous, arrières-descendants des Aryens, un reste de l'antique adoration des sources subsiste çà et là. Après la fuite des anciens dieux et la destruction de leurs temples, les populations chrétiennes continuèrent en maints endroits de vénérer les eaux jaillissantes : c'est ainsi qu'aux sources du Céphise, en Béotie, on voit à côté les une des autres se dresser les ruines de deux nymphées grecques aux colonnes élégantes, et les lourdes constructions d'une chapelle du moyen âge. Dans l'Europe occidentale aussi, des églises, des couvents ont été bâtis au bord de quelques fontaines ; mais, en plus d'endroits encore, les sites charmants où les premières eaux s'élancent joyeusement du sol ont été maudits comme des lieux hantés par les démons. Pendant les douloureux siècles du moyen âge, la frayeur avait transformé les hommes ; elle leur faisait voir des figures grimaçantes là où les ancêtres avaient surpris le sourire des dieux ; elle avait changé en antichambre de l'enfer cette terre joyeuse qui pour les Hellènes était la base de l'Olympe. Les noirs magiciens, comprenant d'instinct que la liberté pourrait renaître de l'amour de la nature, avaient voués la terre aux génies infernaux ; ils avaient livré aux démons et aux fantômes les chênes qu'habitaient jadis les dryades et les fontaines où s'étaient baignées les nymphes. C'est au bord de eaux jaillissantes que les spectres des morts revenaient pour mêler leurs sanglots au frémissement plaintif des arbres et au murmure étouffé de l'eau contre les pierres ; c'est là que les bêtes fauves se rassemblaient 1e soir et que le sinistre loup-garou se tenait en embuscade derrière un buisson pour s'élancer d'un bond sur le dos d'un passant et en faire sa monture. En France, que de «fonts du diable» et de «gourgs d'enfer», évités par le paysan superstitieux, et pourtant ce qu'il trouvait d'infernal dans ces fontaines redoutées c'était seulement la sauvage majesté d'un site ou la glauque profondeur des eaux.
Désormais c'est à tous les hommes qui aiment à la fois la poésie et la science, à tous ceux aussi qui veulent travailler de concert au bonheur commun, qu'il appartient de lever le sort jeté sur les sources par le prêtre ignorant du moyen âge. Il est vrai que nous n'adorerons plus, comme nos ancêtres aryens, sémites ou ibères, l'eau qui jaillit en bouillonnant du sol ; pour la remercier de la vie et des richesses qu'elle dispense aux sociétés, nous ne lui bâtiront point de nymphées et ne lui verserons point de libations solennelles ; mais nous ferons plus en l'honneur de la source. Nous l'étudierons dans son flot, dans ses rides, dans le sable qu'elle roule et la terre qu'elle dissout ; malgré les ténèbres, nous en remonterons le cours souterrain jusqu'à la première goutte qui suinte à travers le rocher ; sous la lumière du jour, nous la suivrons de cascade en cascade, de méandre en méandre jusqu'à l'immense réservoir de la mer où elle va s'engouffrer ; nous connaîtrons le rôle immense que par son travail incessant elle joue dans l'histoire de 1a planète. En même temps, nous apprendrons à l'utiliser d'une manière complète pour l'irrigation de nos campagnes et pour la mise en úuvre de nos richesses, nous saurons la faire travailler pour le service commun de l'humanité, au lieu de 1a laisser ravager les cultures et s'égarer dans les marécages pestilentiels. Quand nous aurons enfin compris entièrement la source et qu'elle sera devenue notre associée fidèle dans l'úuvre l'embellissement du globe, alors nous en apprécieront d'autant mieux le charme et la beauté ; nos regards ne seront plus ceux d'une admiration enfantine. L'eau, comme la terre qu'elle anime, doit nous sembler de jour en jour plu belle, depuis que la nature s'est relevée, non sans peine, de sa longue malédiction. Les traditions de nos précurseurs, les citoyens hellènes qui regardaient avec tant d'amour le profil des monts, le jaillissement des eaux, le contour des rivages, ont été reprises par les artistes pour la terre entière comme pour la source, et grâce à ce retour vers la nature, l'humanité fleurit de nouveau dans sa jeunesse et dans sa joie.
Lorsque la renaissance des peuple européens eut commencé, un mythe étrange se propagea parmi les hommes. On se racontait que loin, bien loin par delà les bornes du monde connu, il existait une fontaine merveilleuse, réunissant toutes les vertus des autres sources ; non-seulement elle guérissait, mais elle rajeunissait aussi et rendait immortel. Des multitudes crurent à cette fable et se mirent à la recherche de l'eau pure de Jouvence, espérant la trouver, non point à l'entrée les enfers, comme l'onde noire du Styx, mais, au contraire, dans un paradis terrestre, au milieu des fleurs et de la verdure, sous un éternel printemps. Après la découverte du Nouveau Monde, des soldats espagnols, par centaines et par milliers, s'aventuraient avec un courage inouï au milieu des terre inconnues, à travers forêts, marécages, rivières et montagnes, à travers les déserts sans ressources, et les régions peuplées d'ennemis ; ils marchaient, et chacune de leurs étapes était marquée par la chute de plusieurs d'entre eux ; mais ceux qui restaient avançaient toujours, comptant trouver enfin, en récompense de leurs fatigues, cette eau merveilleuse dont 1e contact leur ferait vaincre la mort. Encore aujourd'hui, dit-on, des pêcheurs descendus des premiers conquérants espagnols rôdent autour des îles dans 1e détroit des Bahamas, espérant voir sur quelque plage bouillonner l'eau merveilleuse.
Et d'où vient que des hommes, jouissant d'ailleurs de tout leur bon sens et de leur force d'âme, cherchaient avec tant de passion la source divine qui devait renouveler leurs corps, et s'exposaient joyeusement à tous les dangers dans l'espoir de le trouver ? C'est que rien ne paraissait plus impossible à ceux qui avaient vu s'accomplir les merveilles de la Renaissance. En Italie, des savants avaient su ressusciter le monde grec avec ses penseurs et ses artiste ; dans la brumeuse Germanie, des magiciens avaient trouvé le moyen de faire écrire le bois et le métal ; les livres s'imprimaient tout seuls, et le domaine sans fin des sciences s'ouvrait ainsi à la masse du peuple, jadis condamnée aux ténèbres ; enfin, les navigateurs génois, vénitiens, espagnols, portugais avaient fait surgir, comme une seconde planète attachée à la nôtre, un continent nouveau avec ses plantes, ses animaux, ses peuples et ses dieux. L'immense renouvellement des choses avait enivré les esprits ; le possible seul paraissait chimérique. Le moyen âge s'enfuyait dans le gouffre des siècles écoulés, et, pour les hommes commençait une nouvelle ère, plus heureuse et plus libre. Ceux d'entre eux qui étaient affranchis par l'étude comprenaient que la science, le travail, l'union fraternelle peuvent seule accroître la puissance de l'humanité et la faire triompher du temps ; mais les soldats grossiers, héros à contre-sens, allaient chercher dans le passé légendaire cette grande ère du renouveau qui s'ouvrait précisément par les conquête de l'observation et par la négation du prodige ; ils avaient besoin d'un symbole matériel pour croire au progrès, et ce symbole était celui de la fontaine où les membres du vieillard retrouvent la force et la beauté. L'image qui se présentait naturellement à leur esprit était celle de la source jaillissant à la liberté du fond du sol ténébreux et faisant naître aussitôt sur ses rivages les feuilles, les fleurs et 1a jeunesse.
Chapitre II. Pour bien comprendre de quelle importance ont été les sources et les ruisseaux dans la vie des sociétés, il faut se transporter par la pensée dans les pays où la terre avare ne laisse jaillir que de rares fontaines. Étendue mollement sur l'herbe de la prairie, au bord de l'eau qui s'échappe en bouillonnant, il nous serait facile de nous abandonner à la volupté de vivre, et de nous contenter des charmants horizons de nos climats ; mais laissons notre esprit vaguer bien plus loin que les bornes où s'arrête le regard. Voyageons à notre aise au delà des touffes de graminées qui se balancent à côté de nous, au delà des larges troncs des aunes qui ombragent la source et des sillons qui rayent le flanc de la colline, au delà des ondulations vaporeuses des crêtes qui marquent les frontière de la vallée et des blancs flocons de nuées qui frangent l'horizon. Suivons dans son vol par delà les montagnes et les mers l'oiseau qui s'enfuit vers un autre continent. La fontaine en reflète un instant la rapide image ; mais bientôt il disparaît dans l'espace.
L'EAU DU DÉSERT
Ici, dans nos riches vallées de l'Europe occidentale, l'eau coule en abondance ; les plantes, bien arrosées, se développent dans toute leur beauté ; les tiges des arbres, à l'écorce lice et tendue, sont gonflées de sève; l'air tiède est rempli de vapeurs. Par l'appel du contraste, il est donc tout naturel de penser aux contrées moins heureuses, où l'atmosphère ne laisse point tomber de pluies, où le sol, trop aride, nourrit seulement une maigre végétation. C'est là que les populations savent apprécier l'eau à sa juste valeur. Dans l'intérieur de l'Asie, dans la Péninsule arabique, dans les déserts du Sahara et de l'Afrique centrale, sur les plateaux du Nouveau Monde, même dans certaines régions de l'Espagne, chaque source et plus que le symbole de la vie, c'est la vie elle-même : que cette eau devienne plus abondante et la prospérité du pays s'accroît en même temps ; que le jet diminue ou qu'il tarisse complètement et les populations s'appauvrissent ou meurent : leur histoire est celle du petit filet d'eau près duquel se bâtissent leurs cabanes.
Les Orientaux, lorsqu'ils rêvent de bonheur, se voient toujours au bord des eaux ruisselantes, et leur chants célèbrent surtout la beauté des fontaines. Tandis que dans notre Europe bien arrosée, on s'aborde bourgeoisement en se demandant des nouvelles de la santé ou des affaires, les Gallas de l'Afrique orientale se disent en s'inclinant: «As-tu trouvé de l'eau?» En Indoustan le serviteur chargé de rafraîchir les demeures en aspergeant le sol, s'appelle le «paradisiaque.»
Sur les côtes du Pérou et de la Bolivie, où l'eau pure et aussi des plus rares, c'est avec une sorte de désespoir que l'on regarde souvent l'étendue sana borne des vagues salées. La terre est aride et jaune, le ciel est bleu ou d'une couleur d'acier. Parfois il arrive qu'un nuage se forme dans l'atmosphère : aussitôt la population s'assemble pour suivre des yeux la gracieuse vapeur qui s'effrange trop tôt dans l'espace sans se condenser en pluie. Cependant après des mois et des années d'attente, un heureux remous des vents fait enfin crever la nuée au-dessus de la côte. Quelle joie que celle de voir s'écrouler cette ondée ! Les enfants s'élancent hors des maisons pour recevoir l'averse sur leur dos nu, et se baignent dans les flaques avec des cris de joie ; les parents n'attendent que la fin de l'orage pour partir aussi et jouir du contact de molécules humides qui flottent encore dans l'atmosphère. La pluie qui vient de tomber va rejaillir de toute part, non pas en sources, mais par la merveilleuse chimie du sol, en verdure et en fleurs éclatantes : pendant quelques jours, le désert se change en prairie. Par malheur, ces herbes se dessèchent en peu de semaines, la terre se calcine de nouveau et les habitants altérés sont obligés d'envoyer chercher l'eau nécessaire sur les lointains plateaux couverts d'efflorescences salines. L'eau est versée dans de grandes jarres, et l'on aime à s'y mirer de même que sous nos heureux climats nous regardons notre image dans le cristal des fontaines.
L'étranger qui s'égare dans certains villages de l'Aragon, haut perchés comme de crêtes de rochers croulants sur les contreforts des Pyrénées, est surpris à la vue du mortier rouge qui cimente les pierres brutes des masures. Il pense d'abord que ce mortier est formé de sable rouge ; mais non, les constructeurs, avares de leur eau, ont préféré se servir de vin. La récolte de l'année précédente a été bonne, les celliers sont remplis, et si l'on veut faire place à la nouvelle vendange, on n'a qu'à les vider partiellement. Pour aller chercher de l'eau, bien loin dans la vallée au pied des collines, il faudrait perdre des journées entières et charger des caravane de mules. Quant à se servir de l'eau de la fontaine qui s'échappe en rares gouttelettes des flancs du rocher voisin, ce serait là un sacrilège auquel personne ne peut penser. Cette eau, les femmes qui vont y remplir leur cruches pour le repas de chaque jour, la recueillent perle à perle avec un amour religieux.
Combien plus vive encore doit être l'admiration pour l'eau transparente et limpide chez le voyageur qui traverse les déserts de roches ou de sable, et qui ne sait pas s'il aura la chance de trouver un peu d'humidité dans quelque puits, aux parois formées d'ossements de chameaux ! Il arrive à l'endroit indiqué ; mais la dernière goutte a été bue par le soleil, et vainement il creuse le sol de sa lance, la fontaine qu'il cherchait ne reviendra que pendant la saison des pluies. Comment s'étonner alors que sa pensée, toujours obsédée de la vision des sources, toujours tendue vers l'image de eaux, les lui fasse apparaître soudain? Le mirage n'est pas seulement, ainsi que le dit la physique moderne, une illusion du regard produite par la rétraction des rayons du soleil à travers un milieu inégalement échauffé, c'est aussi bien souvent une hallucination du voyageur altéré. Pour lui le comble du bonheur serait de voir s'étendre devant lui un lac d'eau fraîche dans lequel il pourrait en même temps se plonger et s'abreuver, et telle est l'intensité de son désir qu'elle transforme son rêve en une image visible. Le beau lac que sa pensée lui dépeint incessamment, ne le voilà-t-il pas au loin qui réfléchit la lumière du soleil et développe à perte de vue ses gracieux rivages ombragés de palmiers ? Dans quelques minutes, il s'y baignera voluptueusement, et ne pouvant jouir de 1a réalité, il jouit moins de l'illusion.
Quel heureux moment que celui où le guide de la caravane, doué d'un regard plus perçant que celui de ses compagnons, aperçoit à l'extrême limite de l'horizon le point noir qui lui révèle la véritable oasis ! Il l'indique du doigt à ceux qui le suivent, et tous sentent à l'instant diminuer leur lassitude : la vue de ce petit point presque imperceptible a suffi pour réparer leurs forces et changer leur accablement en gaieté ; les montures hâtent le pas, car elles aussi savent que l'étape va bientôt finir. Le point noir grossit peu à peu ; maintenant c'est une sorte de nuage indécis, contrastant par sa teinte sombre avec la surface immense du désert, d'un rouge éclatant ; puis ce nuage s'étend et s'élève : c'est une forêt, au-dessus de laquelle on commence à discerner çà et là les fusées de verdure des palmiers, semblables à des volées d'oiseaux gigantesques. Enfin, les voyageurs pénètrent sous le joyeux ombrage, et cette fois, c'est bien de l'eau, de l'eau vraie qu'ils voient ruisseler et qu'ils entendent murmurer au pied des arbres. Aussi quel soin religieux les habitants de l'oasis mettent-ils à utiliser chaque goutte du précieux liquide ! Ils divisent la source en une multitude de filets distincts. afin de répandre la vie sur la plus grande étendue possible et tracent à toutes ces petites veines d'eau le chemin le plus direct vers les plantations d'arbres et les cultures. Ainsi employé jusqu'à la dernière goutte, la source ne va point se perdre en ruisseau dans le désert : ses limites sont celles de l'oasis elle-même : là où croissent les derniers arbustes, là aussi les dernières artérioles de l'eau s'arrêtent dans les racines pour se changer en sève.
Étrange contraste de choses ! Pour ceux qui l'habitent, l'oasis est presque une prison ; pour ceux qui la voient de loin ou qui la connaissent seulement par l'imagination, elle est un paradis. Assiégée par l'immense désert, où le voyageur égaré ne peut trouver que la faim, la soif, la folie, la mort peut-être, la population de l'oasis est en outre décimée les fièvres qui s'élèvent de l'eau corrompue à la base des palmiers. Lorsque les empereurs romains, modèles de tous ceux qui les ont suivi, voulaient se défaire de leurs ennemis sans avoir à verser le sang, Ils se bornaient à les exiler dans une oasis et bientôt ils avaient le plaisir d'apprendre que la mort avait promptement rendu le service attendu. Et pourtant ce sont ces oasis meurtrières qui, grâce à leurs eaux murmurantes et à leur contraste avec les solitudes arides, font surgir chez tous les hommes l'idée d'un lieu de délices et sont devenues le symbole même du bonheur. Dans leurs voyage de conquérants à travers le monde, les Arabes, désireux de se refaire une patrie dans toutes les contrées où les menaient l'amour de la conquête et le fanatisme de la foi, ont essayé de créer partout de petites oasis. Que sont en Andalousie ces jardine enfermés entre les tristes murailles des alcazars maures, sinon de miniatures d'oasis, rappelant celles du désert? Du côté de la ville et de ses rues poudreuses, les hauts remparts crénelés percés çà et là de quelques ouvertures étroites, offrent un aspect terrible ; mais quand on est entré dans l'enceinte et qu'on a dépassé les voûtes, les corridors, les arcades, voici le jardin entouré de colonnes élégantes qui rappellent les troncs élancée des palmiers. Les plantes grimpantes s'attachent aux fûts de marbre, les fleurs emplissent l'espace étroit de leurs parfums pénétrants, et l'eau peu abondante, mais distribuée avec le plus grand art, ruisselle en perles sonores dans les vasques des fontaines.
A côté des aimables sources de nos climats dont l'eau pure nous abreuve et nous enrichit, noue pouvons nous demander quel est, parmi les grands agents naturels de la civilisation, celui qui a le plus fait pour le développement de l'humanité. Est-ce la mer avec ses eaux pullulantes de vie, avec ses plage qui furent les premiers chemins des hommes, et sa nappe infinie conviant le barbare à voyager de rive en rive ?? Est-ce la montagne avec ses hautes cimes, qui sont la beauté de la terre, ses vallées profondes où les peuplades trouvent un abri, son atmosphère pure donnant à ceux qui la respirent une âme de héros ? Ou serait-ce plutôt l'humble fontaine, fille des montagnes et de la mer ? Oui, l'histoire des nations nous montre la source et le ruisseau contribuant directement aux progrès de l'homme plus que l'océan et les monts et toute autre partie du grand corps de la terre. Múurs, religions, état social dépendent surtout de l'abondance des eaux jaillissantes.
D'après un ancien récit de l'Orient, c'est au bord d'une fontaine du désert que les ancêtres légendaires des trois grandes races de l'Ancien Monde ont cessé d'être frères et sont devenus ennemis. Tous les trois, fatigués par la marche à travers les sables, périssaient de chaleur et de soif. Pleins de joie à la vue de la source, ils s'élancèrent pour s'y plonger. Le plus jeune, qui l'atteignit le premier, en sortit comme renouvelé ; sa peau, noire comme celle de ses frères avant de toucher l'eau de la fontaine, avait pris une couleur d'un blanc rosé, et des cheveux blonds brillaient sur ses épaules. Maie déjà le flot était à demi tari, le second frère ne put s'y baigner en entier ; toutefois il s'enfonça dans 1e sable humide, et sa peau se teignit d'une nuance dorée. A son tour le dernier venu plonge dans le bassin, mais il n'y reste plus une goutte d'eau. L'infortuné cherche vainement à boire, à s'humecter le corps ; seulement les plantes de ses pieds et les paumes de ses mains pressées contre le sable en exprimèrent un peu d'humidité, qui les blanchit légèrement.
Cette légende relative aux habitants des trois continents de l'Ancien Monde raconte peut-être sous une forme voilée quelle sont les véritable causes de la prospérité des races. Les nations de l'Europe sont devenues les plus morales, les plus intelligentes, les plus heureuses, non parce qu'elle portent en elles-mêmes un germe quelconque de prééminence, mais parce qu'elles jouissent d'une plus grande richesse de rivières et de fontaines et que leurs bassins fluviaux sont plus heureusement distribués. L'Asie, où nombre de peuples, de la même origine aryenne que les principales nations d'Europe, ont une histoire beaucoup plus ancienne, a fait cependant moins de progrès en civilisation et en puissance sur la nature parce qu'elle est moins bien arrosée et que de vastes déserts séparent les unes les autres ses fertiles vallées. Enfin l'Afrique, continent informe ceint de déserts, de plateaux, de plaines brûlées par la chaleur, de marécages, a longtemps été la terre déshéritée, à cause du manque de fleuves et de fontaines. Mais, en dépit des haines et des guerres qui durent encore, les peuples deviennent de plus en plus solidaires, ils apprennent de jour en jour à se communiquer leurs privilèges pour en faire un patrimoine commun ; grâce à la science et à l'industrie qui se propagent, ils savent maintenant faire jaillir de l'eau là où nos ancêtres n'auraient su la trouver, et mettre en communication rapide les bassins fluviaux trop éloignés les uns des autres. Les trois premiers hommes se sont séparés ennemis près de la fontaine de Discorde ; mais, ajoute la légende, ils se retrouveront un jour près de la source de l'Égalité, et désormais resteront frères.
Dans les régions aimée du soleil où mythes et traditions vont chercher l'origine de la plupart de civilisations nationales, c'est autour de la source, condition première de la vie, que devaient nécessairement se grouper les hommes. Au milieu du désert, la tribu est comme emprisonnée dans l'oasis ; forcément agricole, elle a pour limites de son territoire les derniers filets d'eau sortis de la fontaine et les derniers arbres qu'elle arrose, Les steppes herbeux, pus facile à traverser que le désert, ne retiennent point en captivité les populations, et les pasteurs nomades, poussant leurs troupeaux devant eux, voyagent suivant les saisis de l'une à l'autre extrémité de la mer des herbes ; mais leurs points de ralliement sont toujours les fontaines, et c'est de la plus ou moins grande abondance des sources que dépend 1a puissance de la tribu, L'institution du patriarcat, chez les Sémites de l'Asie occidentale et chez tant d'autres races du monde, était due surtout à la rareté des eaux jaillissantes.
La fière cité grecque, et avec elle cet admirable civilisation des Hellènes, qui de tout temps restera l'éblouissement de l'histoire, s'expliquent aussi en grande partie par la forme de l'Hellade, où de nombreux bassins que séparent les uns des autres des collines élevée et des montagnes, ont chacun leur petite famille de ruisselets et de rivières. Peut-on s'imaginer Sparte sans l'Eurotas, Olympie sans l'Alphée, Athènes sans l'Illyasus? D'ailleurs le poètes grecs ont su reconnaître ce que devait leur patrie à ces faibles cours d'eau qu'un sauvage de l'Amérique ne daignerait pas même regarder. L'aborigène du Nouveau Monde méprise le ruisseau parce qu'il voit rouler dans leur terrible majesté des fleuves comme le rio Madeira, le Tapajoz ou le courant des Amazones ; mais ces énormes masses d'eau, il ne les comprend pas même assez pour en célébrer la puissance : en les contemplant, il reste dans une sorte de stupeur. Le Grec, au contraire, plein de gratitude envers le moindre filet d'eau, le déifiait comme une force de la nature ; il lui bâtissait des temples, lui élevait des statues, frappait des médailles en son honneur. Et l'artiste qui gravait ou sculptait ces traits divinisés, comprenait si bien les vertus intimes de la source, qu'en en voyant l'image, les citoyens accourus la reconnaissaient aussitôt.
Combien sont grands les noms des ruisselets de l'Hellade et de l'Asie Mineure ainsi transfigurée par les sculpteurs et les poètes ! Quand le voyageur débarque de l'Hellespont sur la plage où les compagnons d'Ulysse et d'Achille avaient mis à sec leurs vaisseaux, quand il aperçoit le plateau qui portait autrefois les murs de Troie et voit sa propre image se refléter, soit dans les sources fameuses du Scamandre, soit dans l'eau du petit fleuve Simoïs, où faillit périr le vaillant Ajax, bien pauvre est son imagination, bien rebelle est son cúur s'il ne se sent profondément ému à la vue de ces flots que le vieil Homère a chantés ! Et que doit-il éprouver en visitant ces fontaines de Grèce, aux noms harmonieux, Callirhoé, Mnémosyne, Hippocrène, Castalie ? L'eau qui s'en écoulait et qui s'en échappe encore est celle que les poètes regardaient avec amour comme si l'inspiration s'était élancée du sol en même temps que les sources ; c'est à ces filets transparents qu'ils allaient boire en rêvant d'immortalité, en cherchant à lire les destinées de leurs úuvres dans les rides du bassin et les vaguelettes de la cascatelle.
Quel est le voyageur qui n'aime à reporter sa pensée vers ces sources célèbres, s'il a eu le bonheur de les contempler un jour ! Quant à moi, je me rappelle encore avec une véritable émotion les heures et les instants où j'ai pu, discret amant des fontaines, baigner mon regard dans l'eau si pure des sources de la Sicile grecque et surprendre à leur joyeuse apparition sous la lumière du soleil les clairs torrents d'Acis et d'Amenanos, les bouillons transparents de Cyane et d'Aréthuse. Certes toutes ces fontaines sont belles, mais je les trouvais mille fois plu charmantes à la pensée que des millions d'hommes, aujourd'hui disparus, les avaient admirées comme moi : une sorte de piété filiale me faisait partager les sentiments de tous ceux qui, depuis le sage Ulysse, s'étaient arrêtés au bord de ces eaux pour y étancher leur soif ou seulement pour en contempler la profondeur bleue et le ruissellement cristallin. Le souvenir des populations qui s'étaient amassées en foule autour de ces fontaines, et dont le palais et les temples avaient jeté leurs reflets tremblants dans la nappe ridée, se mêlait pour moi au murmure de la source bondissant hors de sa prison de lave ou de calcaire. Les peuples ont été massacrés ; des civilisations diverses se sont succédé avec leurs flux et leurs reflux de progrès et de décadence ; mais de sa voix claire, l'eau ne cesse de raconter l'histoire des antiques cités grecques : plus encore que la grave histoire, les fables dont les poètes ont orné la description des sources servent maintenant à susciter devant nous les générations d'autrefois. Le petit fleuve Acis, que courtisaient Galathée et les nymphes des bois et que le géant Polyphème ensevelit à demi sous les roches, nous parle d'une antique éruption de l'Etna, le géant terrible, au regard de feu allumé sur le front comme l'úil fixe du cyclope ; Cyane ou «l'Azurée», qui se couronnait de fleurs quand le noir Pluton vint saisir Proserpine sur l'herbe pour s'engouffrer avec elle dans les cavernes de l'enfer, nous fait apparaître les jeunes dieux à l'époque de leurs fiançailles avec la terre vierge encore ; la charmante Aréthuse, que la légende nous dit être venue de la Grèce en nageant à travers les flots de la mer Ionienne, dans le sillage des vaisseaux doriens, nous raconte les migrations des colons hellènes et la marche graduelle de leur civilisation vers l'ouest. Alphée, le fleuve d'Olympie, plongeant à la poursuite de la belle Aréthuse, avait aussi franchi la mer et mêlé son onde, sur le rivage de la Sicile, à l'onde chérie de la fontaine. Parfois, disent les marins, on voit encore Alphée jaillir de la mer à gros bouillons, tout près des quais de Syracuse, et dans son courant tourbillonnent les feuilles, les fleurs et les fruits des arbres de la Grèce. La nature tout entière, avec ses eaux et ses plantes, avait suivi l'Hellène dans sa nouvelle patrie.
Plus près de nous, dans le midi de 1a France, mais encore sur ce versant méditerranéen qui, par ses rochers blancs, sa végétation, son climat, ressemble plus à l'Afrique et à la Syrie qu'à l'Europe tempérée, une fontaine, celle de Nîmes, nous raconte les bienfaits immenses des eaux de source. En dehors de la ville, s'ouvre un amphithéâtre de rochers revêtus de pins dont les tiges supérieures sont inclinées par le vent qui descend de la tour Magne : c'est au fond de cet amphithéâtre, entre des murailles blanches aux balustre de marbre, que s'étend le bassin de la fontaine. A l'entour sont épars quelques restes de constructions antiques. Au bord se dressent les ruines d'un temple des nymphes que l'on croyait jadis avoir été consacré à Diane, la chaste déesse, sans doute à cause de la beauté des nuits, alors que sur les eaux, l'orbe de la lune se reflète en une longue traînée frémissante. Au-dessous de la terrasse du temple, un double hémicycle de marbre borde la fontaine, et ses marches, où les jeunes filles venaient autrefois puiser l'eau, descendent sous le flot transparent. La source elle-même est d'un azur insondable au regard. Jaillissant du fond d'un gouffre ouvert en entonnoir, la gerbe d'eau s'épanouit en montant et s'étale circulairement à la surface. Comme un énorme bouquet de verdure qui se déploie hors d'un vase, les herbes aquatiques aux feuilles argentées qui croissent autour de l'abîme et les algues limoneuses aux longs cordages enguirlandés cèdent à la pression de l'eau qui s'épanche et se recourbent en dehors vers le pourtour du bassin ; à travers leurs couches épaisses le courant s'ouvre de larges détroits aux rives flottantes et serpentines. En échappant au bassin de la source, le ruisseau vient de naître ; il s'enfuit au loin sous les voûtes sonores, s'épanche en cascatelles, entre des colonnades ombragées de grands marronniers, puis, enfermé dans un canal de pierre, traverse la cité dont il est l'artère de vie, et dont plus loin, chargé de débris impurs, il devient l'égout. Sans la fontaine qui l'alimente, Nîmes n'aurait point été fondée ; que les eaux tarissent, et la ville cessera même d'exister ; dans les années de sécheresse, alors que de l'entonnoir jaillit seulement un maigre filet, les habitante s'en vont en foule. Sans doute les Nîmois pourraient amener de loin sur leurs places beaucoup d'autres fontaines et même y faire couler un bras de l'Ardèche ou du Rhône ; mais à combien de travaux futiles ne songent-ils pas avant de se procurer l'indispensable, c'est-à-dire de l'eau en abondance apportant avec elle la propreté et le bien-être ! Comme s'ils avaient voulu se moquer avec grâce de leur propre incurie, les Nîmois ont même dressé sur leur place la plus aride et la plus blanche de poussière un groupe magnifique de fleuves armés de tridents et de rivières couronnées de nénuphars ; mais en dépit de ce faste sculptural, leur unique ressource est toujours la fontaine vénérée, belle et pure comme aux jours où l'ancêtre gaulois vint bâtir la première cabane à côté de son onde.
Dans nos pays du Nord, presque tous arrosés avec la plus grande abondance par fontaines, ruisseaux et fleuves, les sources n'ont point concentré sur elles comme les fontaines du Midi la poésie des légendes et l'attention de l'histoire. Barbares qui voyons seulement les avantages du trafic, nous admirons les fleuves surtout en proportion du nombre de sacs ou de tonneaux qu'ils transportent dans l'année, et nous nous soucions médiocrement des cours d'eau secondaires qui les forment et des sources qui les alimentent. Parmi les millions d'hommes qui habitent les bords de chacun de nos grands cours d'eau de l'Europe occidentale, quelques milliers à peine daignent, dans une promenade ou dans un voyage, se détourner de quelques pas pour aller contempler l'une des sources principales du fleuve qui arrose leurs campagnes, met leurs usines en mouvement et porte leurs embarcations. Telle fontaine, admirable par la clarté de ses eaux et par le charme des paysages environnants est même complètement ignorée par les bourgeois de la ville voisine, qui, fidèles a la vogue, n'en vont pas moins chaque année, se saupoudrer sur les grandes routes des cités à la mode. Vivant d'une vie artificielle, ils ont perdu de vue la nature, ils ne savent pas même ouvrir leurs yeux pour contempler l'horizon, ils ne se baissent même pas pour regarder à leurs pieds. Que nous importe ! Ce qui les entoure est-il moins beau parce qu'ils y sont indifférents ? Parce qu'ils ne les ont jamais remarquées, sont-elles donc moins charmantes, la petite fontaine qui ruisselle au milieu des fleurs et 1a puissante source qui s'échappe à bouillons des cavernes du rocher ?
Parmi les innombrables ruisseaux qui courent à la surface de la terre et se jettent dans l'océan ou se réunissent pour former rivières ou grands fleuves, celui dont nous allons suivre le cours n'a rien qui le signale particulièrement à l'attention des hommes. Il ne sort point des hautes montagnes chargées de glaces ; ses bords n'offrent point une splendeur exceptionnelle de végétation ; son nom n'est point célèbre dans l'histoire. Certes, il est charmant ; mais quel ruisseau ne l'est pas, à moins qu'il ne coule à travers des marécages rendus fétide par les égouts les villes, ou que ses rivages n'aient été gâtés par une culture sans art ?
CHAPITRE III.
LE TORRENT DE LA MONTAGNE
Les monts d'où s'épanchent les premières eaux du ruisselet sont d'une élévation moyenne : verte jusqu'aux sommets, ils sont veloutés de prairies dans tous les vallons, touffus de forêts sur tous les contre-forts, et des pâturages, à demi voilés par les vapeurs bleuâtres de l'air, tapissent les haute pentes. Une cime aux larges épaules domine les autres sommets, qui s'alignent en une longue rangée en projetant des chaînons de collines entre toutes les vallées latérales. Les brusques escarpements, les promontoires avancés ne permettent pas de comprendre d'un regard l'ordonnance du paysage : on ne voit d'abord qu'une sorte de labyrinthe ou dépressions et hauteurs alternent sans ordre : mais si l'on planait comme l'oiseau, ou si l'on se balançait dans la nacelle d'un ballon, on verrait que les limites du bassin s'arrondissent autour de toutes les sources du ruisseau comme un amphithéâtre et que tous les vallons ouverts dans la vaste rondeur s'inclinent en convergeant l'un vers l'autre et se réunissant en une vallée commune. La chaîne principale des hauteurs forme le bord le plus élevé du cirque ; deux autres côtés sont des chaînons latéraux qui s'abaissent graduellement en s'éloignant de la grande arête, et quelques collines basses se rapprochent pour fermer le cirque parallèlement aux montagnes ; mais elle laissent une issue, celle par laquelle échappe le ruisseau.
Différents par la hauteur, les monts le sont aussi par la nature des terrains, le profil, l'aspect général. Le sommet le plus élevé, qui semble le pasteur de tout ce troupeau de montagnes, est un large dôme aux puissants contre-forts : la masse de granit caché sous la verdure se révèle par le mouvement superbe du relief. D'autres cimes plus humbles montrent dans le voisinage leurs longues crêtes en dents de scie et leurs déclivités rapides ; ce sont les assises schisteuses que le noyau de granit a redressées en se soulevant. Plus loin apparaissent des hauteurs calcaires coupées à pic, et se continuant par de vastes plateaux faiblement arrondis. Chaque sommet a sa vie propre, dirait-on ; comme un être distinct, il a son ossature particulière et sa forme extérieure correspondant ; chaque ruisselet qui découle de leurs flancs a son cours et ses accidents propres, son babil, son murmure ou son grondement à lui.
La source qui naît à la plus grande hauteur et fournit la plus longue course jusqu'à la vallée, est celle du pic le plus élevé. Bien souvent, dans les journées pluvieuses, ou même lorsqu'un beau soleil éclairait les campagnes d'en bas, nous avons vu, d'une distance de plusieurs lieues, la fontaine se former dans les hauteurs de l'air. Une nuée blanche s'élève comme une fumée de la cime lointaine, elle grandit, enveloppe les pâturages et s'effrange en flocons pourchassés du vent. «La montagne met son chapeau,» dit le paysan, et ce chapeau de nuages n'est autre chose que la source sous une autre forme : après avoir été nuage, brouillards, pluie traînante, elle va reparaître fontaine à quelques centaines de mètres plus bas, dans une crevasse de rochers ou dans un léger pli de terrain.
En hiver et même au printemps, c'est comme neige que le vent dépose sur les hauteurs l'eau qui doit rejaillir du sol en source permanente. Les nuées grisâtres qui s'attachent au sommet ne s'évaporent point sans avoir laissé de traces de leur passage ; à l'endroit où l'on voyait d'en bas le vert des pâtis s'étend maintenant une nappe éblouissante de neiges. Cette blanche couche de flocons, c'est encore sous une nouvelle forme le nuage de vapeurs qui se condensaient dans l'espace, ce sera bientôt le ruisseau qui s'élance joyeusement vers la plaine. Tandis que la surface de la neige tombée se glace et se durcit dans la froide atmosphère de l'hiver, surtout pendant les nuits, un sourd travail s'accomplit au-dessous du grand laboratoire de la montagne : les gouttelettes que le soleil a fondues pendant le jour pénètrent dans le sol jusqu'au rocher et de grain de sable en grain de sable, le cristal de quartz à molécule d'argile, descendent imperceptiblement le long des pentes ; elles se rapprochent, elles deviennent gouttes, puis, se réunissant les unes aux autres, ce sont des filets liquides qui glissent souterrainement au-dessous des racines du gazon ou même dans les fissures de la roche sous-jacente. Puis quand viennent les premières chaleurs de l'année, la neige se fond rapidement en eau pour gonfler les ruisselets cachés, et l'herbe que l'on dirait torréfiée par un incendie, reparaît à la lumière et verdoie de nouveau.
Si la montagne était fracturé de lézardes profondes, les eaux s'engouffreraient dans ces fentes et ne rejailliraient que bien loin dans la plaine, ou même elles ne ressortiraient point de la terre ; mais non, 1a roche est compacte et fendillée seulement à la surface, l'eau courante ne s'y enfonce pas, et voici que, tout à coup, dans une dépression du sol, on la voit surgir en petits bouillons qui soulèvent les paillettes du sable fin et balancent mollement les feuilles vertes du cresson. Certes, elle est peu abondante, la jeune source, surtout pendant les chaleurs de l'été, alors qu'il ne reste plus dans le sol que l'humidité des pluies et des brouillards ; en se couchant par terre pour boire à la fontaine même, on la voit diminuer sous ses lèvres ; mais la vasque du ruisselet, à demi tarie, se remplit aussitôt, et son eau pure déborde sur la pente des pâturages pour commencer son grand voyage dans le monde extérieur.
La plus haute source et le gazon qui l'entoure, c'est là sur toutes les montagnes, le lieu délicieux par excellence ! On se trouve sur la limite entre les deux mondes ; d'un côté, par delà les promontoires boisés, se montre la riche vallée avec ses cultures, ses maisons, ses eaux paisibles, et la brume indistincte qui pèse au loin sur la ville ; de l'autre côté, s'étendent les pâturages solitaires et le pic baigné dans la bleue profondeur des cieux. L'air est fortifiant et léger ; on plane de haut dans l'espace, et quand on voit au loin l'aigle porté sur ses fortes ailes, on se demande presque si l'on ne pourrait comme lui voler au-dessus des campagnes et des collines, en laissant tomber de haut sa vue sur les petites úuvres des hommes. Que de fois, bien plus encore pour la volupté de voir que pour la douceur du repos, je me suis accoudé près de la source de la montagne, en reportant mes regards de la discrète fontaine à ce grand monde inférieur qui se perdait au loin dans le cercle infini de l'horizon !
De la vasque de la source s'épanche un petit filet d'eau qui çà et là disparaît dans une rainure du sol entre les touffes de gazon ; il se montre et se cache tour à tour : on dirait une série de fontaines superposées. A chaque nouvel élan, le ruisselet prend une autre physionomie ; il se heurte sur une saillie de rocher et rebondit en paraboles de perles ; il s'égare entre les pierres, puis s'étale dans un petit bassin sablonneux ; ensuite, il s'élance en cascatelles et baigne les herbes de ses gouttes éparses. D'autres sources, venues de droite et de gauche, se mêlent au filet principal, et bientôt la masse liquide est assez abondante pour couler sans cesse à la surface : quand elle arrive sur une roche inclinée, elle s'étale en une vaste nappe, que l'on peut même voir de la plaine à des kilomètres de distance. Cette eau glissante, qui brille au soleil, apparaît de loin comme une grande plaque de métal.
Descendant, descendant toujours, le ruisseau, qui grossit incessamment, devient aussi plus tapageur : près de la source, il murmurait à peine ; même, en certains endroits, il fallait coller son oreille contre terre pour entendre le frémissement de l'eau contre ses rives et la plainte des brins d'herbe froissés ; mais voici que le petit courant parle d'une voix claire, puis il se fait bruyant, et quand il bondit en rapides, et s'élance en cascatelles, son fracas réveille déjà les échos des roches et de la forêt. Plus bas encore, ses cascades s'écroulent avec un bruit tonnant, et même dans les parties de son cours où son lit est presque horizontal le ruisseau mugit et gronde contre les saillies des berges et du fond. Il ne poussait d'abord que se petits grains de sable ; puis, devenu plus vigoureux, il mettait en mouvement les cailloux ; maintenant il roule dans son lit des blocs de pierre qui s'entre-choquent avec un sourd fracas, il mine à la base les parois de rocher qui le bordent, fait ébouler les terres et les pierrailles, et déracine parfois les arbre qui l'ombragent.
Ainsi, le filet liquide presque imperceptible s'est changé en ruisselet, puis en vrai ruisseau. Il se grossit d'un nouveau cours d'eau à l'issue de chacun des vallons tributaires, et bruyant, impétueux, il échappe enfin à ses défilés des montagnes pour couler avec plus de lenteur et de calme dans une large allée que dominent seulement des coteaux arrondis. L'intrépide marcheur qui l'a suivi dans la partie supérieure, depuis la haute source de pâturages jusqu'à l'uniforme surface de la vallée, a vu, durant sa course de descente, çà et là dangereuse, les plus brusques inégalités du sol, les différences de pente les plus soudaines : aux «plans» où l'eau semble s'endormir succèdent les précipices perpendiculaires d'où elle s'élance avec fureur ; abîmes, déclivités plus ou moins fortes, surfaces horizontales alternent sans ordre apparent, et cependant lorsque le géographe, négligeant les détails, calcule et trace sur le papier la courbe décrite par le ruisseau jusqu'à la verdoyante vallée, il trouve que cette ligne est d'une régularité presque parfaite : le torrent, travaillant sans relâche à se creuser un lit à son gré, abattant les saillies, emplissant de sables et d'argile les petits creux de la roche, a fini par se développer en une parabole régulière, analogue à celle d'un char descendant du haut d'une montagne russe.
CHAPITRE IV. Au-dessous d'un promontoire à la base escarpée., à la cime arrondie et revêtue de grands arbres, le torrent de la montagne vient se heurter contre un autre ruisseau, presque aussi abondant et lancé comme lui sur une pente très-inclinée, Les eaux de l'affluent, qui se mêlent à ceux du courant principal en larges tourbillons bordés d'écume, sont d'une pureté cristalline ; aucune molécule d'argile n'en trouble la transparence, et sur le fond de roc nu, ne glisse pas même un grain de sable. C'est que le flot n'a pas encore eu le temps de sa salir en démolissant ses berges et en se mêlant aux boues qui suintent du sol ; il vient de jaillir du sein même de la colline et, tel qu'il coulait dans son lit ténébreux de rochers, tel il bondit maintenant sous la lumière joyeuse.
LA GROTTE
La grotte d'où jaillit le ruisseau n'est pas éloignée du confluent ; à peine a-t-on fait quelque pas et déjà l'on voit, à travers le branchage entre-croisé, la porte énorme et noire qui donne accès dans le temple souterrain. Le seuil en est recouvert par l'eau qui s'épanche en rapides sur les blocs entassés ; mais en sautant de pierre en pierre, on peut entrer dans la caverne et gagner à côté du courant une étroite et glissante corniche où l'on se hasarde, non sans danger.
Quelques pas ont suffi, et l'on est déjà transporté dans un autre monde. On se sent tout à coup saisi par le froid et par un froid humide ; l'air stagnant, où les rayons bien aimés du soleil ne pénètrent jamais, a je ne sais quoi d'aigre, comme s'il ne devait pas être aspiré par des poumons humains ; la voix de l'eau se répercute en longs échos dans les cavités sonores, et l'on croirait entendre les roches elles-mêmes pousser des clameurs, les unes retentissant au loin, les autres sourdes et glissant comme des soupirs dans les galeries Tous ces objets prennent des proportions fantastiques : le moindre trou que l'on voit s'ouvrir dans la pierre semble un abîme, le pendentif qui s'abaisse de la voûte a l'apparence d'une montagne renversée, les concrétions calcaire entrevues çà et là prennent l'aspect de monstres énormes ; une chauve-souris qui s'envole nous donne un frisson d'horreur. Ce n'est point là le palais fantastique et splendide que nous décrit le poète arabe des Mille et une Nuits ; c'est au contraire un antre sombre et sinistre, un lieu terrible. Nous le sentirons surtout, si pour jouir en artiste de la sensation d'effroi qui saisit même l'homme brave à son entrée dans les cavernes, nous osons y pénétrer sans guide et sans compagnons : privés de l'émulation que donne la société d'amis, de l'amour-propre qui force à prendre une attitude audacieuse, de l'enivrement factice que produisent les exclamations, les échos des voix, la lueur de torches nombreuses, nous n'osons plus marcher qu'avec le saint effroi du Grec entrant dans les enfers. De temps en temps nous jetons les regards en arrière pour revoir la douce lumière du jour. Comme en un cadre, 1e paysage vaporeux et souriant de lumière apparaît entre les sombres parois, frangées à l'entrée de lierre et de vigne vierge.
Mais le faisceau lumineux diminue graduellement à mesure que nous avançons : soudain, une saillie de rocher nous le cache et seulement quelques lueurs blafardes s'égarent encore sur les piliers et les murs de la caverne; bientôt même, nous entrons dans le noir sans fond des ténèbres et pour nous guider nous n'avons pas que la lueur incertaine et capricieuse des torches. Le voyage est pénible semble long à cause de l'horreur de l'inconnu qui remplit les gouffres et les galeries. Çà et là on ne peut avancer qu'avec la plus grande peine : il faut entrer dans le lit du ruisseau et se tenir en équilibre sur les pierres gluantes, plus loin, la voûte s'abaisse par une courbe soudaine et ne laisse plus qu'un étroit passage dans lequel il faut se glisser en rampant ; on en sort souillé de boue, et l'on vient se heurter sur des rochers aux étroites corniches que l'on escalade en tremblant. Les salles aux voûtes immenses succèdent aux défilés, et les défilés aux salles ; les amas de blocs tombés du plafond se dressent en monticules au milieu de l'eau. Le ruisselet, toujours divers et changeant, bondit ici sur les roches ; ailleurs, il s'étend en une lagune tranquille, que trouble seulement la chute des gouttelettes tombées des fissures de la voûte. Plus haut il est caché sous une assise le pierre, on n'en entend plus même le bruit ; mais à un détour soudain, il se montre de nouveau, sautillant et rapide, jusqu'à ce qu'enfin, on arrive devant une ouverture étroite d'où l'eau s'échappe en cascade comme de la bouche d'un canon. C'est là que s'arrête forcément notre voyage le long du ruisseau.
Toutefois, 1a grotte se ramifie à l'infini dans les profondeurs de la montagne. A droite, à gauche, s'ouvrent comme des gueules de monstres les noires avenues des galeries latérales. Tandis que dans le libre vallon, le ruisseau, coulant sans cesse à la lumière, a successivement démoli et déblayé les couches de pierres qui remplissaient autrefois l'énorme espace laissé vide entre les deux arêtes parallèles des monts, l'eau des cavernes qui s'attaquait à des roches dures, mais en se servant de l'acide carbonique pour les dissoudre et les forer peu à peu, s'est creusé çà et là des galeries, des bassins, des tunnels, sans faire crouler les assises de l'immense édifice. Sur des centaines de mètres en hauteur et des lieues de longueur, la masse des rochers est percée dans tous les sens par d'anciens lits que le ruisseau s'est frayé, puis qu'il a délaissés après avoir trouvé quelque nouvelle issue : les salles sont superposées aux défilés et les défilés aux salles ; des cheminées, évidées dans le roc par d'antiques cascades, s'ouvrent au plafond des voûtes ; on s'arrête avec horreur au bord de ces puits sinistres où les pierres qui s'engouffrent ne laissent entendre le bruit de leur chute qu'après des secondes et des secondes d'attente. Malheur à celui qui s'égarerait dans le labyrinthe infini des grottes parallèles et ramifiées, ascendantes et descendantes : il ne lui resterait plus qu'à s'asseoir sur un banc de stalagmites, à regarder sa torche qui s'éteint et à s'éteindre doucement lui-même, s'il a la force de mourir sans désespoir.
Et pourtant ces cavernes sombres, où même en compagnie d'un guide et sous les reflets lointains du jour, nous avons la poitrine serrée par une sorte de terreur, c'étaient les retraites de nos ancêtres. Dans notre révérence du passé, nous nous rendons en pèlerinage aux ruines des villes mortes et nous contemplons avec émotion d'uniformes tas de pierre, car nous savons que sous ces débris gisent les ossements d'hommes qui ont travaillé comme nous et souffert pour nous, amassant péniblement dans la misère et dans les combats ce précieux héritage d'expériences qui est l'histoire. Mais si la reconnaissance envers les générations des anciens jours n'est pas un vain sentiment, avec combien plus de respect encore nous faut-il parcourir ces cavernes où vivaient nos premiers aïeux, les barbares initiateurs de toute civilisation l En cherchant bien dans la grotte, en fouillant les dépôts calcaires, nous pouvons retrouver les cendres et les charbons de l'antique foyer où se groupait la famille naissante ; à côté sont des os rongés, débris des festins qui ont eu lieu à des dizaines ou des centaines de milliers d'années ; puis, dans un coin, gisent les squelettes des festoyants eux-mêmes entourés de leurs armes de pierre, haches, massues et javelots. Sans doute, parmi ses restes humains mêlés à ceux des rhinocéros, des hyènes et des ours, aucun n'enfermait le cerveau d'un Eschyle ou d'un Hipparque ; mais Hipparque ni Eschyle n'eussent existé si les premiers troglodytes, divinisés par les Grecs sous les trait d'Hercule, n'avaient d'abord conquis le feu sur le tonnerre ou sur le volcan, s'ils n'avaient taillé des armes pour nettoyer la terre de ses monstres, et s'il n'avaient ainsi, par une immense bataille qui dura des siècles et des siècles, préparés pour leurs descendants les heures de répit pendant lesquelles s'élabore la pensée.
Rude était le labeur de ces ancêtres ; pleine de terreurs était leur vie : sortis de la grotte pour aller à la recherche du gibier, ils rampaient à travers les herbes et les racines afin de surprendre leur proie, ils se battaient corps à corps avec les bêtes féroces ; parfois aussi, ils avaient à lutter contre d'autres hommes, forts et agiles comme eux ; la nuit, craignant la surprise, ils veillaient à l'entrée des cavernes pour lancer le cri d'alarme à l'apparition de l'ennemi et donner le temps à leurs familles de s'enfuir dans le dédale des galeries supérieures. Cependant, ils devaient, eux aussi, avoir leurs moments de repos et de joie. Quand ils revenaient de la chasse ou de la bataille, ils prenaient plaisir à reconnaître le fracas du ruisseau et la plainte de la goutte qui tombe ; comme le bûcheron retrouvant sa cabane, ils regardaient avec piété ces piliers à l'ombre desquels reposaient leurs femmes et ces lits de pierre où leurs enfants étaient nés. Quant à ceux-ci, ils couraient et gambadaient le long du ruisseau souterrain, dans les lacs glacés, sous la douche des cascades ; ils jouaient à se cacher dans les corridors de la grotte comme nous aujourd'hui dans les avenues des forêts ; peut-être dans leurs prouesses joyeuses, grimpaient-ils aux parois pour y saisir les chauve-souris dans ces grappes noires et grouillantes suspendues à la voûte.
Certes, nous n'osons point dire que de nos jours la vie est devenue moins pénible pour tous les hommes. Des multitudes d'entre nous, déshérités encore, vivent dans les égouts sortis des palais de leurs frères plus heureux ; des milliers et des millions d'individus parmi les civilisés habitent des caves et des réduits humides, grottes artificielles bien plus insalubres que ne le sont les cavernes naturelles où se réfugiaient nos ancêtres, Mais, si nous considérons la situation dans son ensemble, il nous faut reconnaître combien grands sont les progrès accomplis. L'air, la lumière entrent dans la plupart de nos demeures ; le soleil y projette par les fenêtres ses faisceaux de rayons ; à travers les arbres qui se penchent, nous voyons briller de loin les perles liquides du ruisseau ; l'espace appartient à notre regard jusqu'à l'immense horizon. Il est vrai, le mineur habite pendant la plus longue part de sa vie les galeries souterraines qu'il a creusées lui-même, mais ces ombres terribles d'où suinte le feu grisou ne sont point sa patrie ; s'il y travaille, sa pensée est ailleurs, là-haut sur la terre joyeuse, au bord du frais ruisseau qui gazouille dans les prairies et sous les aunes.
Parfois, quand on nous raconte les guerres lointaines, d'effrayants épisodes nous rappellent quelle était la vie de nos ancêtres troglodytes, quelle serait la nôtre s'ils ne nous avaient préparé des jours plus heureux que les leurs. Des tribus poursuivies se sont réfugiées dans la caverne qui servait de demeure commune à leurs aïeux, et ceux qui les traquaient, barbares ou prétendus civilisés, noirs ou blancs, vêtus de peaux de bêtes ou d'uniformes brodés de décorations, n'ont trouvé rien de mieux que d'enfumer les fuyards en allumant de grands feux à l'entrée de la grotte. Ailleurs, les malheureux enfermés ont dû se repaître les uns des autres, puis mourir de faim en essayant de ronger quelques restes d'ossements. Par centaines, les cadavres sont restés étendus sur le sol, et pendant de longues années on a pu voir grimacer leurs squelettes, avant que l'eau tombée des voûtes ne les eût cachés sous un manteau de blancs stalagmites. Symbole du temps qui modifie toutes choses, la goutte, chargée de la pierre qu'elle a dissoute fait disparaître peu à peu les traces de nos crimes.
Les grottes elles-mêmes cessent d'exister par l'action du temps. La pluie qui tombe sur les montagnes et pénètre dans les étroites fissures de la roche se charge constamment de molécules calcaires. Quand, après un voyage plus ou moins long, elle vient trembler en gouttelette à la voûte des cavernes, une partie du liquide s'évapore dans l'air, et une petite pellicule de pierre, allongée comme la goutte qui la tenait en dissolution, se suspend au rocher. Une autre gouttelette dépose une deuxième écorce sur la première puis il s'en forme une troisième et des milliers et des millions à l'infini. Comme des arbres de pierre, les stalactites croissent par couches concentriques durcissant peu à peu. Au-dessous d'elles, sur 1e sol de la grotte, l'eau tombée s'évapore également, laisse à sa place d'autres concrétions calcaires qui, de feuillet en feuillet, s'élèvent par degrés vers la voûte. A la longue, les pendentifs d'en haut et les cônes d'en bas finissent par se rejoindre ; ils deviennent des piliers puis s'étalent en murs dans toute la largeur de la galerie, et la grotte obstruée se trouve partagée en une série de salles distinctes. Dans l'intérieur de la montagne, les suintements et les filets d'eau qui s'associent pour former le ruisseau accomplissent ainsi deux travaux inverses : d'un côté, ils élargissent les fissures, percent les roches, se creusent de larges lits; de l'autre, ils referment les fentes de la montagne, posent des colonnes sous les voûtes, et remplissent de pierre les énormes vides qu'ils ont eux-mêmes forés des milliers d'années auparavant.
D'ailleurs, les stalactites, comme toutes chose dans la nature, varient à l'infini, suivant la forme des grottes, la disposition des fissures, l'abondance plus ou moins grande des gouttes qui déposent les enduits calcaires. Malgré l'horreur des ténèbres qui les emplissent, des multitudes de cavernes sont ainsi changées en de merveilleux palais souterrains. Des rideaux de pierre aux innombrables plis, çà et là colorés par l'ocre en rouge et en jaune, se déploient comme des draperies aux portes des salles ; à l'intérieur se succèdent jusqu'à perte de vue les colonnes aux soubassements et aux chapiteaux ornés de reliefs bizarres ; des monstres, chimères et griffons, se tordent en groupes fantastiques dans les nefs latérales ; de hautes statues de dieux se dressent isolées, et parfois à la lueur des torches, on dirait que leur regard s'anime et que, d'un geste terrible, leur bras s'étend vers vous. Ces draperies de pierre, ces colonnades, ces groupes d'animaux, ces figures d'hommes ou de dieux, c'est l'eau qui les sculpte, et chaque jour, chaque seconde, elle est à l'úuvre pour ajouter quelque trait précieux à l'immense architecture.
CHAPITRE V. Non loin de la caverne, grand laboratoire de la nature où l'on voit un ruisselet se former goutte à goutte, s'ouvre un vallon tranquille au fond duquel jaillit une autre source. C'est aussi du rocher qu'elle sort ; mais ce rocher ne se dresse point à pic comme celui de la grande caverne ; il s'est affaissé à la suite de quelque écroulement ; du gazon, les plantes sauvages, quelques arbres croissent sur ses pentes ; à sa base, autour la claire fontaine, se sont assemblés de grande arbres dont le branchage entremêlé se balance d'un même mouvement harmonieux et rythmé, sous la pression de la brise. Tout est calme et charmant dans ce petit recoin de l'univers. Le bassin est transparent, presque sans rides, et l'eau, sortie d'une arcade de quelques pouces de hauteur, s'y épanche sans bruit.
LE GOUFFRE
Penché sur cette eau qui scintille au soleil, je cherche à pénétrer du regard l'ombre d'où elle jaillit, et j'envie la petite araignée d'eau qui s'élance en patinant et va fureter dans le creux du rocher. A l'entrée, je vois encore quelques saillies du fond, des cailloux blancs, un peu de sable qui se meut lentement sous le flot rapide ; plus loin, je distingue les plissements des vaguelettes et les petites colonnes de pierre qui supportent la voûte ; éclairées vaguement par le reflet des rayons égarés, elles paraissent trembloter dans l'ombre : on dirait qu'un réseau de soie flotte sur elles en légères ondulations. Au delà tout est noir ; le ruisseau souterrain ne se révèle que par son murmure étouffé. Quelles sont les sinuosités de l'eau par delà le détour où le premier reflet de lumière vient la caresser ? Ces courbes du ruisseau, je cherche à les retrouver par l'imagination. Dans mes rêves d'homme éveillé, je me fait tout petit, haut de quelques pouces à peine comme le gnome des légendes, et sautant de pierre en pierre, m'insinuant au-dessous des protubérances de la voûte, je dépasse tous les confluents des ruisselets en miniature, je remonte les imperceptibles filets d'eau, jusqu'à ce que, devenu moi-même un simple atome, j'arrive enfin à l'endroit où la première gouttelette suinte à travers le rocher.
Pourtant, sans nous transformer en génies, comme le faisaient nos père aux temps de la fable, nous pouvons en nous promenant au milieu de la campagne, reconnaître à la surface du sol des indices qui révèlent le cours de notre ruisseau caché. Un sentier tortueux qui commence au bords de la source monte sur le flanc de la colline en contournant les troncs des arbres, puis disparaît sous l'herbe dans un pli du terrain, et gagne le plateau couvert de champs de blé. Bien souvent, quand j'étais un écolier sauvage, je montais à la course, puis je redescendais ce sentier en quelques bonds ; parfois aussi, je m'aventurais à une certaine distance sur le plateau jusqu'à perdre de vue le bosquet de la source ; mais à un angle du chemin, je m'arrêtais court, n'osant aller plus avant. A mes côtés, je voyais s'ouvrir un abîme en forme d'entonnoir rempli de broussailles et de ronces entremêlées. De grosses pierres jetées par les passants ou bien entraînées sur la déclivité par les fortes pluies, pesaient çà et là sur le feuillage poudreux et meurtri ; au fond, se croisaient quelques rameaux ; mais entre leurs feuilles vertes, je distinguais le noir effrayant d'un gouffre. Un bruit sourd s'en échappait incessamment comme la plainte d'un animal enfermé.
Aujourd'hui j'aime à revoir le «Grand-Trou ;» je me hasarde même à y descendre, au risque d'effrayer les couleuvres qui déroulent prestement leurs anneaux entre les pierres ; mais jadis, avec quelle terreur, nous tous petits enfants, nous regardions ce puits sinistre au bord duquel venait s'arrêter la charrue ! Un soir, par un beau clair de lune, il me fallut, seul, passer près de l'endroit fatal. J'en frissonne encore : le gouffre me regardait, il m'attirait, mes genoux ployaient sous l'effort et les tiges des arbustes s'avançaient comme des bras pour m'entraîner dans l'ouverture béante. Je passai pourtant en frappant bruyamment de mes talons le sol caverneux ; mais derrière moi un long géant fait de vapeurs surgit tout à coup : il se pencha pour me saisir et le murmure de l'abîme me poursuivit comme un rire de haine et de triomphe.
Ce gouffre, je le sais maintenant, c'est un soupirail ouvert au-dessus du ruisseau, et le bruit sourd qui s'en échappe est l'écho lointain de l'eau clapotant contre les pierres. A une époque inconnue, même avant que les premiers documents de propriété n'eussent été rédigés par les notaires du pays, une des assises de rochers qui recouvrent la vallée souterraine s'était effondrée dans le lit du ruisseau, puis les terres, manquant de base, avaient été graduellement entraînées vers la plaine ; peu à peu le Grand-Trou s'était creusé, et les pluies, courant le long de ses pentes, lui avaient donné la forme d'un entonnoir à peu près régulier. Les paysans des environs, qui pensent toujours à leurs récoltes, l'appellent le «Boit-tout», parce qu'il boit en effet toutes les pluies, toutes les averses qui pourraient fertiliser leurs champs. L'eau surabondante tombée sur le plateau s'épanche dans le trou en filets jaunes d'argile pour reparaître ensuite dans la source, dont elle trouble pendant quelques heures la pureté de cristal.
Le gouffre qui m'effrayait tant dans mon enfance n'est pas le seul qui se soit ouvert au-dessus des galeries profondes. En suivant la partie la plus basse d'une sorte de plissement du sol dans le plateau, on passe à côté de plusieurs autres cavités, qui indiquent aux promeneurs le cours souterrain des eaux. Ils diffèrent tous de forme et de grandeur. Les uns sont d'énormes puisards où des fleuves disparaîtraient en cataractes, les autres sont de simples affaissements du sol, charmants petits nids bien tapissés de gazon, où l'on aime à se chauffer au soleil par les belles journées d'automne, sans crainte du vent déjà froid qui passe en sifflant sur les herbes frissonnantes du plateau. Quelques-uns de ces trous s'obstruent et se comblent graduellement ; mais il en est aussi que nous voyons se creuser et qui, chaque année, s'approfondissent sous nos yeux. Telle étroite ouverture qui nous semblait une retraite de serpent et dans laquelle, de crainte d'être mordus, nous n'osions pas mettre le bras, était un commencement d'abîme : les pluies et les écroulements intérieurs l'ont élargie d'année en année ; c'est maintenant un précipice aux flancs d'argile rouge, raviné par les averses.
De ces puits naturels, le plus pittoresque est précisément le plus éloigné de la source. En cet endroit, le plateau, devenu plus inégal, s'arrête brusquement au pied d'une muraille rocheuse, de l'autre côté de laquelle s'ouvre une vallée déversant ses eaux dans un fleuve éloigné. Les rochers dressent haut en plein ciel leurs beaux frontons dorés par la lumière ; mais leur base est cachée par un bosquet de chênes et de châtaigniers ; grâce à la verdure et à la variété du feuillage, le contraste trop dur que formerait l'abrupte paroi des rochers avec la surface horizontale du plateau se trouve adouci. C'est au plus épais de ce bosquet que s'ouvre le grand abîme. Sur ses bords, quelques arbustes inclinent leurs tiges vers la trouée d'azur ouverte entre les longues branches des chênes ; seulement un bouleau laisse retomber au-dessus du gouffre ses rameaux délicats. Il faut prendre garde ici, car le sol se dérobe soudain et le puits n'a point de margelle comme ceux que creusent les ingénieurs ! Nous nous avançons en rampant, puis couchés sur le ventre, appuyés sur nos mains, nous plongeons du regard dans le vide. Les murs du gouffre circulaire, çà et là noircis par l'humidité qui suinte à travers la roche, descendent verticalement ; à peine quelques corniches inégales se projettent-elles en dehors des parois. Des touffes de fougères, des scolopendres jaillissent des anfractuosités les plus hautes ; mais au-dessous la végétation disparaît, à moins qu'une plaque rouge entrevue là-bas dans l'ombre, sur une saillie du roc, ne soit une traînée d'algues infiniment petites. Au fond, tout n'est d'abord que ténèbres ; mais nos yeux s'accoutument peu à peu à l'obscurité, et nous distinguons maintenant une nappe d'eau claire sur un lit de sable.
Du reste, on peut descendre dans le puits, et je suis même de ceux qui se sont donné ce plaisir. Certes, l'aventure offre un certain agrément, puisqu'elle est un voyage d'exploration ; mais en elle-même, elle n'a rien de fort séduisant et nul de ceux qui ont fait cette descente aux enfers ne tient beaucoup à la renouveler. Une longue corde, prêtée par les paysans des environs, est attachée solidement à une tronc de chêne, et plongeant jusqu'au fond du gouffre, oscille doucement sous l'impulsion du filet d'eau dans lequel trempe l'extrémité libre. Le voyageur aérien saisit fortement la corde à la fois des mains, des genoux et des pieds et se laisse glisser avec lenteur dans la bouche ténébreuse du puits. Malheureusement, la descente n'est pas toujours facile : on tournoie sur soi-même avec la corde, on s'embarrasse dans les touffes de fougères, que brise le poids du corps, on se heurte maintes fois contre la roche hérissée d'aspérités et l'on essuie de ses vêtements l'eau glacée qui suinte des failles de la paroi. Enfin on aborde sur une corniche, puis, après s'être reposé un instant pour reprendre l'haleine et l'équilibre, on se lance de nouveau dans le vide et bientôt on débarque sur le fond solide.
Je me rappelle sans joie mon séjour de quelques instants dans le gouffre. J'avais les pieds dans l'eau ; l'air était humide et froid ; la roche était couverte d'une sorte de pâte gluante consistant en argile délayée ; une ombre sinistre m'entourait ; je ne sais quelle lueur blafarde, vague reflet du jour, me révélait seulement quelques formes indécises, une grotte, des pendentifs bizarres, un large pilier. Malgré moi, mes yeux se reportaient vers la zone éclatante qui s'arrondissait à la marge du puits, les grandes branches au feuillage étalé que doraient joyeusement les rayons, et les oiseaux lointains planant en liberté dans le ciel bleu. J'avais hâte de revoir la lumière ; je poussai le cri d'appel et mes compagnons me hissèrent hors du trou, tandis que le je les aidais en poussant de mon pied les saillies de la roche.
Naïf jeune homme, je me considérais comme une sorte de héros pour avoir opéré ma petite descente aux enfers, à trente mètres de profondeur à peine, je cherchais dans ma tête quelques rimes sur le poète qui se hasarde au fond des abîmes pour y surprendre le sourire d'une nymphe emprisonnée, et je ne songeais pas aux vrais héros, à ces intrépides mineurs qui, sans jamais réciter de vers sur leurs entrevues hardies avec les divinités souterraines, conversent avec elles pendant des journées et des semaines entières ! Ce sont eux qui connaissent bien le mystère des eaux cachées. A côté de leurs têtes, la gouttelette, suspendue aux stalactites de la voûte, brille comme un diamant à l'éclat des lampes, puis tombe dans une flaque et rejaillit avec un bruit sec, répercuté au loin dans les galeries retentissantes. Des ruisselets formés de tous ces suintements de gouttes, coulent sous leurs pieds et se déversent de rigole en rigole jusque dans le bassin de réception, où la machine à vapeur, semblable à un colosse enchaîné, plonge alternativement ses deux grands bras de fer, en gémissant à chaque effort. Au bruit des eaux de la mine se mêle parfois le sourd grondement des eaux extérieures qu'un coup de pioche malheureux pourrait faire s'écrouler en déluge dans les galeries. Il est même des mineurs qui n'ont pas craint de pousser leurs travaux de sape jusqu'au-dessous de la mer et qui ne cessent d'entendre le terrible océan rouler des blocs de granit sur la voûte qui les abrite. Pendant les jours d'orage, c'est à quelques mètres d'eux que les navires viennent se fracasser contre les falaises.
CHAPITRE VI. En descendant le cours du ruisseau, dans lequel viennent s'unir le torrent tapageur de la montagne, le ruisselet de la caverne, l'eau paisible de la source, nous voyons à droite et à gauche vallon succéder à vallon, et chacun d'eux, différent des autres par la nature de ses terrains, par la pente, l'aspect général, la végétation, se distingue aussi par la quantité des eaux qu'il apporte au lit commun de la vallée.
LE RAVIN
Presque en face d'un petit torrent babillard qui bondit avec joie de pierre en pierre pour se mêler à la masse déjà considérable du ruisseau, s'ouvre un ravin très-incliné, le plus souvent à sec. Il est probable que ce ravin, creusé dans un sol poreux, est superposé à un lit souterrain où coule un ruisseau permanent ; mais il n'est lui-même parcouru des eaux qu'après les averses d'orage ou les longues pluies. Comme tous les vallons latéraux, il est tributaire de la vallée centrale, mais tributaire intermittent. D'ailleurs, il est d'autant plus curieux à visiter, car en se promenant sur le lit desséché, on peut étudier tout à son aise l'action de l'eau courante.
Un petit sentier, que les sillons du laboureur détruisent chaque automne et que le pied des passants ne tarde pas à tracer de nouveau, serpente à côté de la berge du ravin. Il est vrai que des branches de buisson, plantées par le propriétaire jaloux, défendent le passage ; mais ces broussailles, humble simulacre du redoutable dieu Terme, n'ont rien qui terrifie les paysans des environs, et le chemin, frayé sans doute pour la première fois par les hommes de l'âge de pierre, ne cesse de se reformer d'année en année. Il serait donc facile de remonter le ravin dans toute sa longueur sans avoir à se servir de ses mains pour une seule escalade ; toutefois, celui qui aime la nature de près méprise le sentier battu et se glisse avec joie dans l'étroit espace ouvert entre les berges. Dès les premiers pas, il se trouve comme séparé du monde. En arrière, un détour de la gorge lui cache le ruisseau et les prairies qu'il arrose ; en avant, l'horizon est brusquement limité par une série de gradins d'où l'eau, quand i len coule, descend en cascatelles ; au-dessus, les branches des arbres qui bordent le défilé se recourbent et s'entrecroisent en voûte ; les bruits du dehors ne pénètrent pas dans cette sauvage vallée presque souterraine.
C'est une grande joie de se retrouver ainsi dans la nature inviolée à quelques pas des champs labourés en sillons parallèles et d'être obligé de se frayer un chemin à travers rochers et broussailles, non loin de l'honnête bourgeois qui se promène avec placidité, contemplant ses récoltes. A chaque détour du tortueux ravin, l'inclinaison et la forme du lit changent brusquement : défilés bassins se succèdent en contrastant de la manière la plus étrange. En amont d'un petit fourré d'arbustes entremêlés de ronces que l'eau envahit seulement dans ses plus fortes crues, s'étend une prairie en miniature, large de quelques mètres et fréquemment noyée par des inondations d'une heure. Autour de la prairie et du fourré se développe en demi-cercle une plage de sable blanc dont tous les matériaux, ténus ou grossiers, se sont déposés en ordre suivant la force du courant qui les entraînait. Le modeste lit fluvial, d'où l'eau a disparu, est encore tel que l'a modelé le torrent éphémère, et révèle d'autant mieux les lois de sa formation que plus une seule flaque d'eau ne le recouvre. Une sorte de fosse, remplie de vase et de feuilles en décomposition, montre qu'en cet endroit le ruisseau était tranquille et presque sans courant ; plus loin, le lit est à peine creusé à cause de la rapidité de l'eau qui fuyait sur la forte pente ; ailleurs les arêtes parallèles d'assises rocheuses traversent obliquement le fond d'une rive à l'autre, formant autant de petits barrages sur lesquels le flot se brisait en vaguelettes. Un gros bloc de pierre a détourné le cours du ruisselet qui s'est rejeté vers la berge par un brusque méandre et s'y est graduellement creusé un lit à sa taille ; plus haut, des branches entraînées, des herbes, quelques pierres ont servi de point d'appui à la formation d'un ou ou de plusieurs îlots, qu'entourent des lits sinueux, remplis de sable d'une blancheur éclatante. A dix pas de là, l'aspect du ravin est encore changé. Là, le fond n'est plus qu'une rainure sciée par l'eau dans une dure argile presque rocheuse ; c'est à grand'peine si je parviens à passer dans le défilé en m'accrochant à quelques branches qui se balancent au-dessus de ma tête. Le filet ou la colonne liquide qui, suivant la force du ruisseau temporaire, murmure doucement ou gronde avec fracas dans l'étroit corridor a glissé en rapides par une succession de degrés, puis au pied de la chute, elle a excavé une sorte de cuve, large bassin où les pierres roulées tournoyaient sous la pression des eaux. Après avoir dépassé le défilé, je trouve encore ce qui fut autrefois des îles, des méandres, des rapides, des cascades : je vois même jusqu'à des sources épuisées maintenant et reconnaissables à l'humidité du sable et des fissures rocheuses. Le rebord d'où s'élance une des cascades est formé par deux racines entre-croisées, engagées seulement par un côté dans l'épaisseur de l'argile.
Ce ravin, dans lequel nous pénétrons avec tant de bonheur pour y contempler en un étroit espace le tableau de la nature libre et pour échapper à l'ennui de cultures monotones et barbares, une multitude d'animaux et de bestioles, réfractaires comme nous, s'y glissent afin d'y trouver un abri contre l'homme, le grand persécuteur ; malheureusement, l'âpre chasseur les suit aussi dans cette retraite, en dépit des ronces et des racines. Des terres fraîchement remuées, des trous noirs ouverts dans les berges nous révèlent les cachettes des lapins et des renards ; à notre approche, les couleuvres enroulées développent prestement leurs anneaux et disparaissent dans les fourrés ; des lézards plus rapides, s'échappent en faisant bruire les feuilles tombées ; les insectes sautillent sur le sable et se balancent aux herbes ; on entrevoit des nids d'oiseaux dans l'épaisseur des broussailles : tout un monde de fugitifs est dans cet asile, où il trouve à la fois la nourriture et l'abri.
C'est qu'en effet, dans ce petit ravin, large de quelques mètres à peine, la végétation est des plus variées ; une multitude de plantes, d'origine et d'attitude diverses, s'y rencontrent, tandis que dans les champs voisins l'uniformité du terrain de labour laisse germer seulement, outre les semences jetées par le cultivateur, les graines de quatre ou cinq «mauvaises herbes,» banal ornement de tous les sillons. Dans cette étroite fissure, invisible de loin, sauf par la verdure de ses bords, toutes les qualités du sol, tous les contrastes de sécheresse et d'humidité, toutes les différentes d'ombre et d'insolation sont brusquement juxtaposées et par suite nombre de plantes, bannies des vulgaires terrains de culture, trouvent dans ce coin respecté de l'homme un milieu propice où elles se développent avec joie. Le sable tamisé par les eaux a ses herbes spéciales, de même que les amas de cailloux éboulés et l'argile ocreuse et les interstices de la roche dure. Les terres végétales mélangées en diverses proportions ont aussi leur flore ou leur florule ; la pente rapide exposée au soleil du midi est revêtue d'herbes et d'arbustes qui se plaisent dans un terrain sec, le fond humide où ne darde jamais un rayon de soleil a tout une autre végétation, la vase où l'eau séjourne encore se distingue aussi dans ce monde végétal par des représentants qui lui sont propres.
Et pourtant nul désordre dans cette étonnante diversité ! Au contraire, les plantes groupées librement, suivant leurs affinités secrètes et la nature du terrain qui les porte, constituent par leur ensemble un spectacle emplissant l'âme d'une impression singulière d'harmonie et de paix. Là, rien d'artificiel ni d'imposé comme dans un régiment de soldats au geste mécanique, au costume uniforme, mais le pittoresque, le charme poétique, la liberté d'attitude et d'allure, comme dans une foule d'hommes de tous les pays où chacun se rapproche des siens. Il est vrai, dans ce ravin aussi bien que sur la terre entière, la bataille de la vie pour la jouissance de l'air, de l'eau, de l'espace et de la lumière ne cesse pas un instant entre les espèces et les familles végétales ; mais cette lutte n'a pas encore été régularisée par l'intervention de l'homme, et l'on croirait, au milieu de ces plantes si diverses et si gracieusement associées, se trouver dans une république fédérative où chaque existence est sauvegardée par l'alliance de toutes. Même les colonies de plantes étrangères à la nature libre sont respectées, du moins pour un temps : sur une corniche de terre qui s'est affaissée et qui reste suspendue au flanc de la berge, je vois se balancer les hampes flexibles d'une touffe d'avoine, humble colonie d'esclaves fugitifs aventurés dans un monde de libres héros barbares.
Aussi bien que le ruisseau de la vallée et les grands fleuves de la plaine, le petit ravin a ses bords ombragés d'arbres. Le tremble s'élève à côté du hêtre et du charme ; les feuilles si finement découpées du frêne se montrent entre deux larges ormeaux au branchage étalé ; le tronc blanc du bouleau resplendit à côté de la rugueuse et sombre écorce du chêne. Vers le haut de la pente, là où le ravin n'est plus guère qu'un plissement du sol, des pins à l'air grave, au feuillage presque noir, se sont assemblés comme pour un concile. Autour d'eux, la terre sans végétation a disparu sous une couche épaisse d'aiguilles de couleur de rouille, tandis que non loin de là, un joyeux mélèze, à la claire verdure, ne jaillit que par la cime, fièrement drapée de clématite, hors d'un fourré d'arbustes et de broussailles. A cause de l'extrême variété des conditions du sol, l'étroit rideau est bien plus riche en espèces diverses d'arbres que des forêts entières recouvrant de vastes territoires. D'ailleurs, en maint endroit, les troncs sont tellement rapprochés que d'une berge à l'autre, on ne voit pas se glisser un seul rayon de lumière ; du fond des gouffres, les arbres s'élancent comme les colonnes pressées d'un édifice, puis au niveau des berges, les branches s'étalent largement, enveloppent de leur verdure les troncs qui croissent sur la berge et vont avidement chercher leur nourriture d'air libre au-dessus des champs labourés
Sous ces voûtes d'ombre, dans les profondeurs du ravin, la température est toujours fraîche, même au plus fort de l'été ; les rameaux entrecroisés empêchent l'atmosphère humide de s'échapper dans l'espace et, grâce à la moite vapeur, les fougères aux grandes feuilles retombantes, les champignons groupés fraternellement en petites assemblées croissent et prospèrent sur toutes les berges. L'air est tellement pénétré d'humidité qu'il suffit de fermer les yeux pour se croire au bord d'un ruisseau glissant silencieusement dans son lit. D'ailleurs, l'eau est en effet bien là ; c'est en apparence seulement qu'elle a disparu. Les mousses qui tapissent le fond du ravin, et recouvrent les racines des arbres se sont gonflés de liquide pendant la dernière inondation : dilatées comme des éponges, elles gardent longtemps cette humidité nourricière, puis, à la moindre pluie, elles se remplissent de nouveau en absorbant avidement les gouttelettes tombées. Ainsi de mousse en mousse et de plante en plante, dans la multitude infinie des cellules organiques, se retrouve encore le flot continu du ruisseau, de l'origine à l'issue du ravin. Sans doute on ne le voit pas, on ne l'entend point murmurer, mais on le devine et m'on jouit de la douce fraîcheur qu'il répand dans l'atmosphère.
Chose admirable et qui m'enchante toujours ! ce ruisselet est pauvre et intermittent ; mais son action géologique n'en est pas moins grande ; elle est d'autant plus puissante relativement que l'eau coule en plus faible quantité. C'est le mince filet liquide qui a creusé l'énorme fosse, qui s'est ouvert ces entailles profondes à travers l'argile et la roche dure, qui a sculpté les degrés de ces cascatelles, et, par l'éboulement des terres, a formé ces larges cirques dans les berges. C'est aussi lui qui entretient cette riche végétation de mousses, d'herbes, d'arbustes et de grands arbres. Est-il un Mississipi, un fleuve des Amazones qui proportionnellement à sa masse d'eau, accomplisse à la surface de la terre la millième partie de ce travail ? Si les rivières puissantes étaient les égales en force du ruisselet temporaire, elles raseraient des chaînes de montagne, se creuseraient des abîmes de plusieurs milliers de mètres de profondeur, nourriraient des forêts dont les cimes iraient se balancer jusque dans les couches supérieures de l'air. C'est précisément dans ses plus petites retraites que la nature montre le mieux sa grandeur. Étendu sur un tapis de mousse, entre deux racines qui me servent d'appui, je contemple avec admiration ces hautes berges, ces défilés, ces cirques, ces gradins et la sombre voûte de feuillage qui me racontent avec tant d'éloquence l'úuvre grandiose de la goutte d'eau.
CHAPITRE VII. A tous les ruisselets visibles et invisibles qui descendent de ravins et de vallées vers le ruisseau principal, s'ajoutent encore par dizaines et par centaines de petites sources et des veines d'eau, toutes différentes les uns des autres par l'aspect et le paysage de pierres, de ronces, d'arbustes ou d'arbres qui les entoure, différentes aussi par le volume de leurs eaux et par l'oscillation de leur niveau suivant les météores et les saisons. Quelques-unes d'entre elles n'ont même qu'une existence temporaire ; après avoir coulé pendant un certain nombre d'heures, elles tarissent tout à coup ; la cascatelle qui s'en épanche cesse de murmurer, les parois de leur bassin se dessèchent, les herbes qu'elles humectent se penchent et languissent. Puis, après des minutes ou des heures, on entend un murmure souterrain, et voici l'eau qui s'élance de nouveau de sa prison de pierre, pour rendre la vie aux racines et aux fleurs ; de son murmure argentin, elle annonce joyeusement sa résurrection aux insectes tapis sous le gazon, à tout un monde d'infiniment petits attendant son réveil pour se réveiller eux-mêmes. Les physiciens nous expliquent la cause de ces intermittences ; ils nous disent comment l'eau s'écoule et s'arrête alternativement dans les cavités souterraines disposées en forme de siphon. Tout cela est joli, mais à ces jeux de la nature, à ces fontaines qui se montrent et se cachent tour à tour, nous préférons la source qui ne nous trompe point, dont nous entendons toujours le gai babil, et dans laquelle, à toute heure, nous pouvons voir se refléter la lumière tremblotante. Plus charmante aussi m'apparaît la fontaine, la plus discrète de toutes, qui jaillit au fond même du ruisseau et que reconnaît seulement l'observateur studieux de la nature. Au milieu de l'eau transparente, on ne saurait distinguer la colonne liquide de la source qui s'élève, mais elle ne s'en révèle pas moins par les ondulations des herbes que caresse son onde ascendante, par les bulles d'air qui s'échappent du sable et viennent éclater à la surface, par les bouillonnements silencieux qui se produisent sur la nappe de l'eau et se propagent au loin en rides graduellement affaiblies.
LES FONTAINES DE LA VALLÉE
Inégales par le volume et par le paysage qui les environne, les fontaines ont aussi la plus grande diversité dans leur teneur en substances minérales, car toute pure que l'eau de la source paraisse à nos regards, elle n'est pas seulement, comme nous l'enseigne la chimie, une combinaison de deux corps simples, l'hydrogène, qui forme, dit-on, les immenses tourbillons des nébuleuses lointaines, et l'oxygène, qui pour tous les êtres est le grand aliment de la vie, elle contient aussi d'autres substances, soit roulant dans son lit à l'état de sabler ou de poussière, soit dissoutes dans la masse liquide et transparente comme elle.
Parmi les fontaines tributaires du ruisseau, il en est même une, jaillissant de roches dures, qui renferme des paillettes d'or dans ses alluvions. Si elle en contenait de grandes quantités comme certaines sources de la Californie, de la Colombie, du Brésil, de l'Oural, immédiatement une foule d'hommes avides se précipiteraient vers la bienheureuse fontaine, tous les sables qu'elle a déposés sur les berges de son bassin seraient passés au tamis, la roche même serait attaquée au pic et à la pioche et portée débris à débris sous les marteaux de l'usine ; bientôt les cabanes d'un village, peuplées de mineurs, remplaceraient les grands arbres et les prairies du vallon, plus populeux et plus prospère, deviendrait-il aussi à la longue plus instruit et plus heureux ; toutefois, c'est avec un sentiment de joie que nous nous promenons sur les bords inviolés de notre Pactole inconnu de la foule et que nous y retrouvons la solitude et le silence, comme aux premiers jours où nous y avons vu briller la parcelle d'or. Dans les environs, il n'existe heureusement qu'un seul chercheur de pépites, vieux géologue qui montre avec orgueil quelques grains brillants contenus dans une boîte en carton : c'est là tout le fruit de ses longues recherches.
Une autre source, voisine du petit eldorado, est bien autrement prodigue en paillettes éclatantes. C'est une eau qui s'échappe de roches micacées et qui en apporte les débris à la lumière. Les paillettes, que le courant fait rouler sur le fond, tourbillonnent un instant sur elles-mêmes, puis se déposent à plat sur d'autres lamelles, de sorte qu'on en voit toujours luire le reflet sous l'eau frissonnante. Les enfants du voisinage aiment dans leurs jeux à venir puiser à pleines mains dans ce sable brillant ; ils entassent par monceaux les paillettes d'or et les paillettes d'argent. Heureusement il savent, pauvres enfants, que la masse reluisante n'est or ou argent qu'en apparence ; autrement, ils commenceraient peut-être au bord de la fontaine cette dure bataille de la vie que plus tard, devenus hommes faits, ils auront à se livrer les uns aux autres pour s'arracher, sous forme de monnaie, le pain de chaque jour.
Dans un petit vallon, au pied de rochers calcaires, s'épanche une autre fontaine, qui loin de rouler des paillettes brillantes dans ses eaux, recouvre au contraire d'une sorte d'enduit grisâtre les pierres de son lit, les feuilles, les branchilles tombées des arbustes voisins. Cet endroit se compose d'innombrables molécules calcaires dissoutes par l'eau dans l'intérieur de la colline. Arrêté dans son cours par un obstacle quelconque, le ruisseau rend maintenant les particules de pierre dont il était saturé. A côté du bassin croît une fougère qui balance ses feuilles vertes dans l'air humide, tandis que la racine baignée par l'eau est en partie enveloppée d'une gaine de pierre.
Ainsi varient les fontaines par les substances, solides ou gazeuses, qu'elles entraînent ou dissolvent dans leur cours souterrain et portent au dehors. Il en est qui contiennent du sel, d'autres sont riches en fer, en cuivre, en métaux divers ; d'autres encore pétillent d'acide carbonique, ou dégagent des gaz sulfureux. La proportion des mélanges qui s'opèrent ainsi dans le laboratoire des sources diffère pour chacune d'elle, et le chimiste qui veut connaître cette proportion d'une manière précise est obligé de faire une longue analyse spéciale, qu'il recommence plusieurs fois. Puis, quand il a pesé les diverses substances, il lui reste encore, en utilisant les moyens prodigieux que lui fournit maintenant la science, à étudier les raie colorées que l'eau de la source produit dans un spectre lumineux. Ces raies, qui permettent à l'astronome de découvrir les métaux dans les astres, brillant comme un point au fond de l'espace infini, révèlent également au chimiste les traces des corps qui se trouvent en quantités infinitésimales dans la goutte des fontaines. Le jour où deux Allemands ont signalé, arraché pour ainsi dire de la source, par la force de la science, des métaux que l'on ne connaissait pas encore est un des grands jours de l'histoire. Comparées à cette date, combien sont insignifiantes dans les annales de l'humanité les victoires ou la mort du plus célèbre des conquérants !
Différentes les unes des autres par les substances qu'elles apportent de leur voyage dans le monde souterrain les fontaines qui s'écoulent vers le ruisseau sont aussi de températures diverses. Il en est dont l'eau a précisément la chaleur moyenne de l'atmosphère qui pèse sur la contrée ; d'autres sont plus froides, parce qu'elles descendent des neiges ou parce qu'une forte évaporation se produit dans les canaux intérieurs sous l'influence des courants d'air ; d'autres encore sont tièdes ou chaudes ; on en trouve à tous les degrés entre celui de la glace fondante et celui de la vapeur en explosion. Pa r sa température, la source nous donne ainsi comme un résumé de son histoire souterraine : il nous suffit d'y tremper le doigt et nous apprenons en même temps quel a été son voyage dans les gouffres cachés. Au bord d'une eau froide, nous regardons les monts neigeux et nous nous disons : «C'est de là-haut que descend la fontaine !» Mais que l'eau soit tiède, c'est, à n'en pas douter parce qu'elle a d'abord trouvé son chemin de faille en faille jusqu'à une grande profondeur et qu'elle s'est réchauffée dans ces conduits ténébreux avant de remonter à la surface. Enfin, là où la température d'une source approche de celle de la vapeur chaude, nous savons par cela même que le ruisseau a coulé à deux ou trois kilomètres au-dessous du sol, car c'est à de pareilles profondeurs seulement que la température des roches est aussi élevée que celle de l'eau bouillante. Nous restons assis à notre aise sur le gazon au bord de la fontaine ; mais l'expérience si péniblement acquise par les mineurs dans leurs galeries profondes nous permet de suivre par la pensée l'itinéraire que le filet d'eau a suivi dans l'épaisseur des roches avant de jaillir au dehors.
Plus encore que les eaux froides, celles qui sont tièdes ou thermales travaillent à dissoudre la pierre dans l'intérieur des roches, puis à la déposer sous une autre forme à leur issue. En maints endroits, les eaux chaudes qui courent vers le ruisseau s'épanchent d'abord dans un large bassin qu'elles ont elles-mêmes apporté et sculpté molécule à molécule ; à côté se trouvent d'autres vasques délaissées, et çà et là les fentes qui s'ouvrent dans le rocher sont bordées de charmantes concrétions, pareilles aux revêtements de marbres plaqués sur les façades de nos édifices. Mais que sont ces faibles dépôts siliceux ou calcaires en comparaison des constructions énormes élevées en divers pays du monde par des rivières thermales, comme celles du Holly-Springs aux États-Unis ! Les voyageurs nous disent que ces eaux chaudes édifient de véritables châteaux, des citadelles, des remparts de plusieurs kilomètres de longueur. Blancs comme l'albâtre, les piliers et les contre-forts, incessamment grossis par les cascades ruisselantes, gagnent peu à peu sur la plaine. L'eau, construisant sans relâche, se ferme constamment à elle-même son propre passage, et sans cesse à la recherche d'un nouveau lit, laisse derrière elle des bassins, des ponts inachevés, des colonnades ébauchées. Des montagnes entières, que le géologie explore avec admiration, ont été bâties par les torrents d'eau chaude jaillissant des profondeurs.
Mais ces merveilles sont éloignées et peu nombreux sont parmi nous ceux qui peuvent contempler ces rivières chaudes à l'úuvre dans la construction de leurs édifices marmoréens. Plus modestes, les fontaines de notre petit bassin ne changent point le relief du sol et l'aspect des paysages en quelques années ; mais si elles mettent des siècles et des siècles à leur travail, elles n'en finissent pas moins par renouveler tout l'espace qu'elles arrosent ; elles changent peu à peu la pierre et se donnent ainsi un lit tout différent de celui que leur avait préparé la nature. Le géologue et le mineur qui pénètrent de force avec le pic et le marteau dans l'intérieur des rochers y découvrent des veines de jaspe et d'autres pierres transparentes ou colorées. C'est le filet d'eau thermale, portant l'argile en dissolution, qui l'a déposée dans la fissure où il roulait, puis qui changeant de cours, s'est épanché par d'autres failles. Tous ces filons sinueux qui traversent les roches comme des veines de cristal, c'est à des ruisseaux qu'ils doivent leur origine : il est vrai que dans la plupart des cas, les eaux jaillissaient des profondeurs du sol, non sous la forme liquide, mais sous la forme de vapeurs et à la température de plusieurs centaines de degrés, car autrement elles n'auraient pu dissoudre les matériaux qui tapissent les parois de leurs anciens lits. Ainsi les minerais d'or et d'argent ont été soufflés du fond des roches par les vapeurs d'un Pactole souterrain.
Fortes de la puissance énorme que leur donne le temps, les petites sources qui dissolvent les rocs et subliment les métaux, parviennent aussi quelquefois à secouer les montagnes. Par une belle soirée d'automne, une violente ondulation du sol se fit sentir dans le bassin du ruisseau ; les maison se mirent à vibrer, à la grande terreur des habitants, et même quelques murs déjà lézardés s'écroulèrent. Ce furent là tous les malheurs causés par le tremblement de terre, mais pendant longtemps ils servirent de sujet d'entretien aux savants et aux ignorants de nos villages. Les uns parlaient d'une grande mer de feu qui remplirait la terre et disaient qu'une tempête en avait agité les vagues ; d'autres prétendaient qu'un volcan cherchait à pousser dans le voisinage et qu'avant peu un cratère allait s'ouvrir ; d'autres encore, qui ne savaient rien du feu central et n'avaient jamais vu ni cratère, ni coulée de laves, pensaient à un groupe de fontaines salines et gypseuses qui jaillissent dans un vallon au pied d'un coteau rocailleux ; voyant qu'après le tremblement de terre, elles avaient coulé troubles et boueuses et que plusieurs d'entre elles s'étaient déplacées, ils se demandaient si ce n'étaient pas là les véritables coupables. Pendant chaque seconde, pendant chaque minute, ces sources n'apporte, il est vrai, qu'une quantité presque infinitésimale de sel, de gypse et d'autres substances solides ; mais après des années et des siècles, il se trouve que les filets d'eau souterrains ont dissous des assises entières dans les fondements mêmes de la montagne. Les piliers trop faibles qui portent l'immense édifice cèdent sous le poids, les voûtes s'effondrent, le mont en frémit de la base au sommet, et la terre est agitée à des centaines de kilomètres de distance comme si une explosion terrible en avait disloqué les couches. Le géant Encelade qui vient de secouer ainsi les montagnes, les collines et les plaines, c'est l'aimable source dont une touffe d'herbe me cache à demi le bassin.
Heureusement, les fontaines savent se faire pardonner les moments de terreur qu'elles nous causent parfois en ébranlant le sol. Elles nous abreuvent, nous et nos troupeaux, elles arrosent nos champs et font lever les semences, elles nourrissent les arbres, elles nous apportent de l'intérieur de la terre des trésors que sans elles nous n'aurions jamais pu découvrir ; enfin elles fortifient nos corps, nous rendent la santé perdue, rétablissent l'équilibre de nos esprits troublés. Telles sont, au sortir de la terre bienfaisante, les vertus curatives des fontaines thermales et minérales que dans tous les pays civilisés on bâtit des édifices au-dessus des bassins pour en emprisonner l'eau et en mesurer soigneusement l'emploi dans les baignoires et les piscines. Afin de recueillir jusqu'à la dernière goutte du précieux liquide, les ingénieurs creusent au loin le rocher et saisissent au passage le filet qui ruisselle dans les failles, le jet de vapeur qui s'élance des profondeurs cachées. Avides de santé, les malades utilisent tout ce que la source apporte avec elle et tout ce qu'elle baigne de son eau ; ils respirent le gaz qui s'en échappe, ils se plongent dans les boues noires qu'elle forme avec le sable et l'argile, ils vont jusqu'à se recouvrir comme des tritons du limon vert qui s'étend en tapis sur les eaux. Toutefois ils ne poussent pas la religion jusqu'à presser sur leurs corps les animaux qui naissent et se développent dans la douce tiédeur des eaux thermales. Il est de charmantes couleuvres qui vivent en grand nombre dans certaines sources : quand la baigneuse aperçoit tout à coup le reptile, déroulant à côté d'elle ses gracieux anneaux, elle ne croit point à l'apparition merveilleuse du serpent d'Esculape ; mais, pleine de terreur, elle s'élance en sursaut et pousse de grands cris.
Autrefois c'était aux sorciers et aux devins habiles de montrer aux malades la source où ils trouveraient la guérison ou l'allégement de leurs maux : aujourd'hui les médecins et les chimistes, remplaçant les magiciens du moyen âge, nous indiquent avec plus d'autorité l'eau bienfaisante qui nous rendra les forces et nous donnera une seconde jeunesse. Quand la science sera faite et que l'homme, sachant parfaitement quel doit être son genre de vie, saura en outre quelles eaux, quelle atmosphère conviennent à la guérison de ses maux, alors nous pourrons jouir de la plénitude de nos jours et prolonger notre existence jusqu'au terme naturel, pourvu que notre état social ne soit pas toujours de nous entre-haïr et de nous entre-tuer. En Arabie, les fanatiques souverains des Wahabites faisaient boucher soigneusement toutes les fontaines thermales et minérales, de peur que leurs sujets, assurés de la vertu de ces eaux jaillissantes oubliassent de mettre leur confiance en la seule puissance d'Allah. Dans l'avenir, au contraire, nous saurons utiliser chaque goutte qui s'échappe du sol, chaque molécule qu'elle amène à la surface de la terre et nous lui assignerons son rôle pour le bien-être de l'humanité.
Chapitre VII. Mêlant tout dans son lit, eaux descendues de la montagne et remontant des profondeurs, sources froides, tièdes et thermales, salines, calcaires, ferrugineuses, le ruisseau grossit, grossit à chaque tournant de la vallée, à chaque nouvel affluent. Rapide et bruyant comme un jeune homme entrant dans la vie, il mugit et s'élance par bonds désordonnés ; lui aussi se calmera, il ralentira son courant en arrivant à la plaine horizontale et monotone ; maintenant il glisse joyeusement sur la pente et se hâte vers la mer. Il est encore dans la période héroïque de son existence.
LES RAPIDES ET LES CASCADES.
Dans cette partie de son cours, les rapides, les cascatelles, les chutes sont les grands phénomènes de la vie du ruisseau. Non encore assez fort pour égaliser complètement la pente de son lit, pour creuser toutes les assises et les saillies des roches, pour réduire en poussière tous les blocs épars, le ruisseau doit surmonter ces obstacles en s'épanchant par-dessus. Les chutes varient à l'infini, suivant la hauteur des roches qu'elles ont à franchir, suivant l'inclinaison des pentes, l'abondance des eaux, l'aspect des berges, la végétation des bords et des pierres immergées. Toutes différentes les unes des autres, toutes aussi belles, soit par leur grâce, soit par leur majesté, et c'est avec bonheur que l'on s'assied à côté d'elles en se laissant mouiller de leur écume.
Les rapides sont les cascades ébauchées qui prennent leur élan, puis s'arrêtent et se précipitent de nouveau. Ici l'eau qui se heurte contre une pierre moussue l'enveloppe comme d'un globe de verre transparent et en ceint la base d'un liseré d'écume ; là, le courant incliné s'enfuit rapidement entre deux roches, puis au-dessus d'écueil cachés se plisse en vague parallèles ; plus loin, le flot se divise en plusieurs filets s'élançant par bonds inégaux. L'eau profonde, la mince nappe, la frange d'écume se succèdent en désordre jusqu'au bas de la pente, où le ruisseau reprend son calme et l'égalité de son cours.
Et parmi les cascades, quelle étonnante diversité ! J'en connais une, charmante entre toutes, qui se cache sous le feuillage et sous les fleurs. Avant de se précipiter, la surface du ruisseau est parfaitement lisse et pure ; pas une saillie de rocher, pas une herbe du fond n'en interrompent le cours silencieux et rapide ; l'eau coule dans un canal aussi régulièrement taillé que s'il avait été creusé de main d'homme. Mais à l'endroit de la chute, le changement est soudain. Sur la corniche d'où l'eau s'élance en cascade se dressent des massifs de rochers pareils aux piles d'un pont écroulé et s'appuyant sur de larges contre-forts à la base assiégée d'écume. Des bouquets de saponaires et d'autres plantes sauvages poussent comme en des vases d'ornement dans les anfractuosités des pointes qui dominent les cascades, tandis que des ronces et des clématites, déployées en rideau, attachent leurs guirlandes aux sailles de la pierre et voilent les nappes partielles de la chute. L'épais réseau de verdure oscille lentement sous la pression de l'air qu'entraîne avec elle l'eau plongeante, et les lianes isolées, dont les extrémités baignent dans les remous écumeux, frémissent incessamment. L'oiseau vient faire son nid dans ce feuillage et s'y laisse balancer par le flot. Tout paré de fleurs au printemps, orné de fruits en été et en automne, le rideau suspendu devant la cataracte en étouffe à demi le fracas ; on pourrait le croire éloigné si le soleil, dardant ses rayons à travers les branches, ne faisaient briller çà et là un diamant sous la verdure.
A quelques distances de cette cascade voilée sous les feuilles et les fleurs, une autre assise de roches traverse le ruisseau, mais elle est fort dure et l'eau n'a guère pu l'entamer pour y creuser son lit. Il lui a donc fallu s'étaler au large, en déblayant pierres et terre végétale, et se diviser en de nombreux filets cherchant chacun quelque endroit favorable pour faire leur plongeon. Étendu sur une roche polie qui s'élève au milieu des cascatelles, nous les voyons bondir de tous les côtés, les unes assez fortes pour entraîner des blocs de pierre, les autres trop faibles pour déraciner une touffe de gazon. Ici est une petite nappe d'eau qui s'étale sur un rocher tout capitonné de limon vert, puis se glisse sous une assise surplombante bordée de fougères, et s'échappe furtivement entre deux tiges de saules inclinés. Plus loin, un mince filet liquide, contenu dans une sorte de rainure, ruisselle, scintille et gazouille en tombant. Une autre coule dans une faille noirâtre et l'on n'en voit du dehors que des éclairs indistincts ; une autre encore s'élance deçà et delà, se tord comme un serpent aux anneaux alternativement noirs et argentés. A travers les roches, les herbes, les arbrisseaux, tous les ruisselets séparés pour un instant se rapprochent de nouveau comme une troupe d'enfants à l'appel d'une mère. Et tout cela rit et chante avec joie. Chaque cascatelles a sa voix, douce ou grave, argentine ou profonde, et toutes s'accordent en un concert charmant qui berce la pensée et, comme la musique, lui donne un mouvement égal et rhythmé. Enfin tous les filets épars se sont réunis dans le lit commun, ils entre-croisent leurs courants et leurs bordures d'écume, puis reprennent ensemble le chemin de la plaine.
La cataracte est bien autre chose. Ici, les eaux ne s'étalent pas sur un large espace pour ruisseler comme au hasard, elles se réunissent, au contraire, pour s'élancer en une masse compacte dans l'étroit passage laissé entre deux pointes de roc. Déprimé sur les bords et gonflé au milieu à cause de l'appel du courant, le ruisseau se rétrécit et se bombe jusqu'à la corniche d'où il prend son élan. L'eau, emportée d'une vitesse extrême, a perdu ses vaguelettes, ses petites ondulations ; toutes ses rides, allongées par la rapidité du flot, se sont chargées en autant de lignes perpendiculaires comme travées par la pointe d'un stylet. Semblable à une étoffe soyeuse qui se déploie, la nappe liquide se détache de l'arête du rocher et se recourbe au-dessus d'une noire allée au fond de laquelle bouillonnent les eaux. A la base de la cataracte, c'est un chaos d'écume. La masse qui plonge se brise en vagues entre-heurtées qui reviennent en tumulte au-devant de la gerbe unie et s'acharnent contre elle comme pour l'escalader. Dans le gouffre tonnant l'eau et l'air, entraînés en même temps par la trombe, se mêlent confusément en une masse blanche qui s'agite sans fin : chaque flot, changeant incessamment de forme, est un chaos dans le chaos. En s'échappant du tourbillon, l'air emprisonné soulève des fusées de gouttelettes qui s'élancent dans l'espace en brouillards et s'irisent au soleil. Parfois aussi, enfermé sous la gerbe plongeante, il y entraîne avec lui des nappes écumeuses que l'on voit à travers le flot bleu s'agiter le long du rocher comme des spectres blanchâtres. Bien loin encore en avant de la chute continue le bouillonnement du ruisseau. De chaque côté tournoient de violents remous au fond desquels s'entre-choquent des pierres, creusant pour les âges futurs des «marmites de géants». Sous la pression de l'orage qui la poursuit, l'eau toute blanche et pétillante s'enfuit dans le canal ; toutefois, elle se ralentit peu à peu, elle prend une nuance d'un bleu laiteux comme celle de l'opale, puis elle n'offre plus que de légères stries d'écume et bientôt elle retrouve son calme et son azur. Rien ne rappelle plus la chute soudaine du ruisseau, si ce n'est la fumée de gouttelettes que l'on voit briller au loin sur la masse croulante et le mugissement continu qui fait vibrer l'atmosphère.
Certes, la modeste cataracte du ruisseau n'est point une «mer qui tombe» comme le saut du Niagara ; mais, aussi petite qu'elle soit, elle n'en laisse pas moins une impression de grandeur à celui qui sait la regarder et ne passe pas indifférent. Irrésistible, implacable, comme si elle était elle-même poussée par le destin, l'eau qui s'écoule est animée d'une telle vitesse que la pensée ne peut la suivre : on croirait avoir sous les yeux la moitié visible d'une large roue tournant incessamment autour du rocher : à regarder cette nappe, toujours la même et toujours renouvelée, on perd graduellement la notion des choses réelles. Mais pour se sentir puissamment étreint par tout le vertige de la cascade, c'est en amont qu'il faut regarder, au-dessus de l'endroit où l'eau cesse de couler sur le fond et, décrivant sa courbe, plonge librement dans l'espace. Les îlots d'écume, les feuilles entraînées arrivent lentement sur la masse unie, comme des voyageurs dont rien ne trouble la quiétude ; puis, tout à coup, les voilà qui frémissent, qui tournent sur eux-mêmes, et de plus en plus rapides, s'élancent dans un pli de l'eau pour disparaître avec la chute. Ainsi, dans une procession sans fin, tout ce qui descend à la surface de l'eau obéit à l'attraction du gouffre : on voit ces objets s'enfuir comme des stries rapides, comme des traits aussitôt évanouis qu'entrevus ; le regard, entraîné lui-même sur la pente par cette fuite désordonnée des feuilles et des archipels d'écume, cherche à se reposer dans l'abîme vers lequel tout semble marcher : c'est là, semble-t-il, dans le gouffre mugissant, que doit se trouver la paix.
Parfois un insecte qui se débat dans le courant ou qui cherche à monter sur une feuille flottante arrive, lui aussi, lentement porté vers le précipice. Il agite les pattes et les antennes en désespéré, il se ploie et se tord dans tous les sens ; mais dès qu'il a senti l'attraction terrible, dès qu'il a commencé de décrire avec la masse de l'eau la grande courbe de la chute, il arrête soudain ses mouvements, il se laisse entraîner et s'abandonne à la destinée. C'est ainsi qu'un Indien et sa femme, ramant dans leur pirogue en amont de la cataracte du Niagara, furent saisis par un remous violent et portés vers les chutes. Longtemps ils essayèrent de lutter contre la pression terrible ; longtemps, les spectateurs angoissés qui couraient le long du rivage purent croire que les deux rameurs tiendraient tête au courant et parviendraient à le remonter ; mais non, la pirogue est vaincue dans son effort ; elle cède, cède de plus en plus ; elle descend en dérive sur le flot ; elle approche de la courbe terrible, tout espoir est perdu. Alors les deux Indiens cessent de ramer, ils croisent les bras, regardent avec sérénité l'espace qui tourbillonne autour d'eux, et fiers jusque dans la mort, comme il convient à des héros, ils s'engouffrent dans la trombe immense.
Vue par le regard de la science dans l'infinité des âges, la cascade elle-même n'est pas un phénomène moins fugitif que ces insectes et ces êtres humain s emportés dans le gouffre, car elle aussi a commencé, elle aussi doit disparaître. A la surface de la terre, tout naît, vieillit et se renouvelle comme la planète elle-même. Toute vallée, lorsqu'elle livra pour la première fois passage au fleuve ou au ruisseau qui la parcourt, était bien plus accidentée qu'elle ne l'est actuellement : succession bizarres de fissures et de bassins, elle n'offrait qu'une série de lacs unis et de cascades plongeantes ; mais peu à peu la pente s'est égalisée, les lacs se sont remplis d'alluvions, les cascades qui creusent graduellement le rocher se sont changées en rapides, puis en courants pacifiques. Tôt ou tard, le ruisseau s'écoulera d'un flot égal vers la mer. A la fin, toute inégalité devrait disparaître, si la terre, en vieillissant d'un côté, ne rajeunissait pas de l'autre. S'il est des montagnes qui s'abaissent, rongées par les intempéries, il en est aussi qui s'élèvent, poussées vers la lumière par les forces souterraines ; tandis que des fleuves tarissent lentement, bus par le désert, des torrents naissent et grandissent ; des cascades s'oblitèrent, mais d'autres, après avoir rompu les parois qui les retenaient, s'épanchent de lacs élevés et se déploient en voiles légers ou en puissantes gerbes sur le flanc des monts.
Chapitre IX. Puisque des rochers de la montagne à la plaine basse, le sol, remanié par les eaux pendant la série des âges, s'incline en pente régulière vers le bord de l'océan, le ruisseau, semble-t-il, devrait s'écouler en ligne droite, entraîné par son poids ; mais au contraire, son cours est une succession de courbes. La ligne droite est une pure abstraction de l'esprit, et comme le point mathématique, autre chimère, n'a d'existence que pour les géomètres. Dans les profondeurs des cieux, le soleil, les satellites, les comètes, tourbillonnent en rondes immenses ; sur notre boule planétaire, emportée comme les autres dans une spirale d'ellipses infinies, les ouragans, les trombes, les vents, les moindres souffles de l'atmosphère se propagent en tournoyant ; les eaux de la mer se plissent et se déroulent en lames arrondies ; toutes les formes organiques, animaux et plantes, n'offrent dans leurs cellules et leurs vaisseaux que des surfaces courbes et des sinuosités ; même les durs cristaux, regardés à travers le microscope, n'ont plus ces plans réguliers, ces arêtes inflexibles qu'ils ont sous notre úil nu : les dents, les flèches, les spicules, les stries des minéraux et des organismes infiniment petits révèlent les molles ondulations de leurs contours sous le regard de l'instrument qui les scrute. Partout où se produit un mouvement, dans la pierre aussi bien que dans tous les autres corps et dans l'ensemble des mondes, ce mouvement, résultant de plusieurs forces, s'accomplit suivant une direction curviligne.
LES SINUOSITÉS ET LES REMOUS.
Quant au ruisselet et aux eaux qui l'emplissent, nul besoin n'est de s'armer des yeux d'un microscope pour en voir les sinuosités et les tourbillons. Dans le lit, tortueux lui-même, et sous les arbres qui l'ombragent, tout se meut en cercles, en remous, en spirales : les herbes du fond, chevelures onduleuses, les rides de la surface, les libellules qui volent au-dessus des joncs, qui se rencontrent, puis se séparent pour se rencontrer encore, lers moucherons qui tournoient dans une ronde sans fin, le vent qui passe en dessinant en noir sur la nappe brillante des bouffées circulaires ; je ne vois que courbes gracieusement entre-croisées, que cercles enlacés, que figures aux contours flottants. Ainsi que l'indiquent les plongeons et les émersions successives de la feuille entraînée, l'eau qui vient de descendre vers le fond, remonte par une nouvelle courbe vers la surface, s'étale à la lumière, puis disparaît encore au-dessous de courbes liquides, qui, elles aussi, viennent de couler vers le fond du lit. Sous l'impulsion du courant, les molécules d'eau changent incessamment leur position respective ; elles se dirigent vers la droite, mais une autre molécule les faits dévier à gauche. Dans le lit commun, chaque gouttelette a son cours particulier, bizarre série de courbes verticales, horizontales, obliques, comprises dans les grands méandres du ruisseau : c'est ainsi que les circuits d'une planète se développent dans l'immense orbite du système solaire qui les entraîne.
Pris dans son ensemble, le ruisseau tout entier se déplace de côté et d'autre comme les gouttes qui les composent. Sa masse, arrêtée par quelque roche ou par un tronc d'arbre placé en travers du lit, glisse latéralement et va se heurter contre une berge. Repoussée par l'obstacle, elle rebondit vers la rive opposée, la frappe, et de nouveau rejetée obliquement, s'élance en sens inverse. ainsi le courant se porte incessamment d'un bord à l'autre par courbes successives : de la source à l'embouchure, c'est un long ricochet de l'eau entre les deux rivages. Les rondeurs convexes et concaves alternent le long des bords : c'est un rhythme, une musique pour le regard.
D'ailleurs, la régularité des courbes n'est point mathématique ; les méandres varient de forme à l'infini suivant la nature des terrains, la déclivité di sol, la violence du courant, les débris roulés sur le fond du lit. entre les parois de rochers, les angles sont faiblement arrondis, les tournants soudains ; l'eau, impuissante à sculpter profondément les assises de la pierre, revient brusquement sur elle-même : dans les montagnes surtout, là où la pente du lit est très-considérable, le torrent enfermé dans les défilés se jette de droite et de gauche par élans successifs, comme un animal poursuivi qui cherche à déjouer le chasseur. Dans la plaine, les berges consolidées par les racines des grands arbres résistent aussi pendant longtemps à l'action du courant, et dans maints endroits le canal du ruisseau n'offre que de faibles sinuosités sur une longue étendue : en se retenant de la main à une forte branche et en se penchant au-dessus du flot, on voit se développer au loin, comme dans une allée, la perspective des troncs et des branches reflétée dans l'eau, çà et là rayée de lumière ; toutefois là aussi, l'avenue, presque droite en apparence, finit par aboutir à un méandre, auquel succèdent d'autres tours et détours, jusqu'à ce que le ruisseau se mêle aux eaux d'un fleuve pour aller s'engloutir dans la mer.
Les cours d'eau qui présentent de la manière la plus charmante cette succession rhythmée des anses et des presqu'îles sont les torrents étalés à l'aise dans un large lit de sables ou de galets et les ruisseaux ou les rivières qui coulent dans les prairies, entre des berges sablonneuses, s'éboulant facilement sous la pression du flot. Tels sont les bords de notre ruisseau dans presque toute la partie de son cours qui commence au sortir des montagnes. Comme tant d'autres eaux courantes chantées par les poëtes, il rappelle à l'imagination le serpent qui glisse dans l'herbe en déroulant ses anneaux. Vu du haut d'une colline, les méandres brillent à la lumière comme les plis et les replis de couleuvres aux reflets argentés ; seulement, plus grands que les dragons de l'antique mythologie, ces gigantesques serpents ont pour lit une vallée qui s'étend à perte de vue, depuis les montagnes jusqu'aux plaines basses ou même aux plages sablonneuses de l'océan. Dans presque toutes les contrées du monde, les campagnards ont naturellement eu l'idée d'assimiler la source du ruisseau à la tête de l'immense animal : la fontaine jaillissante est pour eux le Chef de l'Eau, Ras el Aïn. Ainsi la rivière de Drot, dans le midi de la France, serpente du village de Cap-Drot ou Chef-Drot, qui le domine à la source, à celui de Cau-Drot ou Queue-Drot, qu'il baigne à son embouchure dans la Garonne.
Comme notre ruisseau, comme toutes les rivières et tous les fleuves, comme ce tortueux Méandre d'Asie qui a donné son nom aux sinuosités des cours d'eaux, les ruisselets de quelques mètres de longueur qui se creusent sur la plage de l'océan après le reflux de la marée ont aussi la forme serpentine la plus gracieuse. Chacun de ces petits sillons avec les affluents presque imperceptibles qui le rejoignent se dessinent sur le sol comme l'image d'un arbuste aux tremblotantes ramures. D'une seule de ses vagues qui s'écroule avec fracas sur le bord, la puissante mer recouvre d'une couche de sable tous ces petits systèmes de fleuves en miniature ; mais les filets d'eau qui redescendent se creusent de nouveau un chemin, et leurs lits, larges de quelques millimètres à peine, se développent de nouveau en une série dondulations régulières. Qu'un trou se forme dans le sable au-dessus de quelque débris roulé par le flot ou de la retraite d'un animal marin, et le petit torrent de gouttelettes entraîné vers cet entonnoir y disparaît en tournoyant avec un mouvement analogue à celui d'une vis. De même quand le microscope nous révèle les mystères de la simple goutte à peine visible à l'úil nu, qu'y voyons-nous sinon des courants sinueux et des remous circulaires, comme dans les fleuves et dans le grand océan ? Le voyage de l'eau qui descend de la montagne vers la mer se fait par un circuit de courbes s'entrecroisant à l'infini. Est-ce pour cela que la légende germanique nous représente les ondines des ruisseaux plana nt la nuit en vastes rondes et rasant du pied la nappe des fontaines ?
C'est au-dessus de ces remous et des tourbillons que les danses de ces nymphes entrevues par les poëtes doivent être interminables, car l'eau y tournoie sans fin comme en un cercle qui n'a point d'issue. Au pied d'une cascade, un promontoire de rocher, assiégé par le torrent d'écume, protège de sa masse un bassin tranquille où tournoient ainsi les eaux rejetées latéralement par le flot. Rien de plus gai à première vue, et de plus attristant à la longue que le spectacle offert par le mouvement d'un objet qui s'est égaré dans le remous en tombant avec la cascade. Un gland de chêne encore muni de sa cupule vient d'être entraîné par la chute et reparaît au milieu de l'écume. Pendant quelques instants, il semble s'enfuir avec le courant, mais un flot oblique le pousse à l'écart, il entre dans le remous et, rasant la base du rocher, retourne peu à peu vers la cascade. Déjà il se trouve dans le conflit des eaux entre-choqués, néanmoins il avance toujours, et bientôt il arrive sous le poids du ruisseau qui s'écroule ; alors, comme animé d'une volonté soudaine, il pirouette et s'engouffre en tournoyant. Plus bas, il reparaît avec les eaux calmes, mais pour recommencer sa ronde, et s'enfuir encore sous le choc d'une nouvelle douche. Parfois, il s'élance si loin qu'on le croit sur le point d'échapper définitivement à l'appel du remous ; il semble se décider à partir en compagnie d'un petit flocon d'écume ; mais non, il hésite encore, puis, comme un navire armé de son gouvernail, il tourne de nouveau le cap vers la cascade et reprend son mouvement gyratoire. Peut-être cette ronde sans fin durera-t-elle jusqu'à ce que la cupule se détache du gland et que celui-ci, entièrement imprégné d'eau, tombe au fond du lit pour s'y désagréger peu à peu et s'y transformer en vase. On trouve quelquefois sur le bord du ruisseau d'étranges boules hérissées de piquants comme des châtaignes encore sur l'arbre : ce sont des amas d'épines qui se sont agglomérées en tournoyant dans un remous.
Lors des grandes crues du ruisseau, alors que ses eaux entraînent au loin non-seulement des glands de chêne, des branchilles et des épines, mais aussi des arbres entiers, c'est dans le tourbillon du bassin que finit, du moins pour un temps, l'odyssée des troncs voyageurs. Un matin, quelques amis et moi nous étions allés visiter la cascade pour en voir briller aux premiers rayons du soleil l'écume nuancée de rose. Un grand sapin, ébranché par ses chocs contre les pierres, tournoyait lourdement dans le gouffre. Jeunes et fort ignorants encore des choses de la nature, nous regardions avec étonnement les soubresauts et les plongeons de la masse énorme. Sans trêve, sans repos, le tronc ballotté des eaux allait de la cascade au rocher et revenait du rocher à la cascade ; là, il roulait sur lui-même, se perdait un instant dans l'ouragan d'eau et d'écume, puis reparaissait au loin en se dressant hors de l'abîme comme un mât de navire naufragé. Retombant avec bruit, il flottait lentement jusqu'à l'extrémité du bassin, et se heurtait contre une paroi qui le renvoyait vers la cataracte. Symbole des malheureux que poursuit l'inexorable destin, il tournait, tournait sans cesse comme la bête féroce enfermée dans une étroite cage de fer. Pourtant nous attendions naïvement qu'il voulût bien sortir du cercle fatal et flotter vers la vallée sur le courant ; secrètement irrités contre lui de ce qu'il tardât si longtemps à continuer son voyage, nous nous étions promis d'attendre son départ pour aller savourer en triomphe notre déjeuner. Mais hélas ! le monstre ne mit point de terme à ses rondes et à ses plongeons, et pressés par la faim, nous dûmes nous résigner à partir honteusement, en jetant un dernier regard de courroux sur le tronc d'arbre qui tournoyait toujours. avant de se décider au départ, il attendait que le courant eût changé de niveau.
Non-seulement, l'eau s'écoule par des sinuosités sans fin, méandres, tourbillons et remous, mais aussi toute impulsion venue du dehors se propage en courbes et en rondeurs à la surface du ruisseau. Qu'une feuille tombre d'un arbre, qu'un grain de sable se détache de la berge, et sous le poids du faible objet, l'eau se plisse légèrement. Autour de la dépression, se dresse un rebord circulaire, entouré lui-même par une petite fosse. Un second anneau concentrique, puis un troisième, puis un autre et d'autres encore se forment autour du premier ; la surface entière du ruisseau se couvre de ronds, de plus en plus larges, espacés, indistincts. En frappant contre le rivage, chaque ourlet de l'eau se réfléchit en sens inverse et croise les vaguelettes qui le suivaient ; d'autres séries de plis produits par la chute d'un nouveau grain de sable ou par un tourbillonnement de l'onde s'entremêlent aux premiers : une multitude de lignes, se propageant dans tous les sens, s'élèvent et s'abaissent comme les mailles d'un réseau dont le regard exercé peut seul distinguer la trame. Comparées à la largeur du ruisseau, ces faibles ondulations sont des milliers de fois plus hautes que les plus fortes vagues roulant à la surface de la mer. Réfléchis par la nappe mouvante, les arbres du bord, les branchages entre-croisés, les nuages du ciel se balancent, se tordent, se déplacent en ondulations rhythmiques : l'immensité de l'espace semble danser sur le flot scintillant.
Si la masse liquide du ruisseau n'était pas entraînée vers la mer et restait immobile comme celle d'un lac ou d'un étang, chaque vaguelette concentrique s'y développerait en un rond d'une régularité parfaite ; mais le courant est rapide, les molécules d'eau se déplacent sans cesse, et par conséquent le cercle régulier, comme la ligne droite, devient une pure abstraction. De cette déformation des cercles résulte une variété de plus dans l'entre-croisement des rides. Les inégalités du courant qui entraîne le système entier des ondulations modifient les courbes, soit en les rapprochant, soit en les éloignant les unes des autres ; un obstacle comprime et fronce les vaguelettes ; une impulsion rapide les écarte, les allonges, en polit la surface : aux dimensions de chaque intervalle entre les rides on pourrait calculer exactement la vitesse de tous les petits courants partiels qui composent le grand courant. Sur les hauts fonds où chaque caillou sert de digue pour arrêter le flot, où chaque passage entre deux galets est une écluse à travers laquelle l'eau se précipite, la nappe du ruisseau se trouve divisée en un nombre infini de petits triangles sphériques, réseau de rides qui est en même temps un réseau de lumière et qui fait vibrer et scintiller les pierres éclatantes du fond.
D'ailleurs, ce ne sont pas seulement des corps inertes qui rident la surface du ruisseau, ce sont aussi des êtres vivants qui, en se déplaçant eux-mêmes, déplacent constamment le centre des ondulations. Un poisson qui passe comme un dard donne à l'ensemble des vibrations la forme d'un ovale très-allongé ; l'insecte patineur, qui s'avance par élans successifs, laisse derrière lui deux sillages obliques enfermant des cercles inégaux ; une autre bestiole, une abeille peut-être, tombée du haut d'un arbre, se débat en tournoyant et en agitant ses ailes d'une telle vitesse que l'eau est ridée d'une myriade de lignes vibrantes entre-croisant leurs innombrables cercles : la figure bizarre de géométrie qui s'agite avec tant de vivacité est lentement emportée par le fil du courant ; mais voici qu'elle disparaît tout à coup. D'une bouchée, un poisson vient d'avaler l'insecte et d'arrêter tout son cortège de lignes tournoyantes.
Et moi aussi, tranquille contemplateur du ruisseau et de ses merveilles, je puis varier à l'infini l'aspect de la surface liquide en laissant ma main tremper dans le flot. Je la promène au hasard et chacun de ses mouvements modifie les ondulations de la nappe changeante. Les rides, les remous, les bouillonnements se déplacent ; tout le régime du cours d'eau varie à ma volonté suivant la position de mon bras, et ces vaguelettes qui se forment sous mes yeux, je les vois se reployer vers le courant, se mêler à d'autres ondulations, de plus en plus affaiblies, mais toujours reconnaissables, se propager jusqu'au tournant du ruisseau. La vue de toutes ces rides obéissantes à l'impulsion de ma main réveille en moi une sorte de joie tranquille mêlée à je ne sais quelle mélancolie. Les petites ondulations que je provoque à la surface de l'eau se propagent au loin, et de vague en vague, jusque dans l'espace indistinct. De même toute pensée vigoureuse, toute parole ferme, tout effort dans le grand combat de la justice et de la liberté se répercutent souvent à l'insu de nous-mêmes, d'homme à homme, de peuple en peuple et pendant la longue suite des âges jusqu'au plus lointain avenir. Mais si je me place à un autre point de vue et que j'envisage de haut la succession des choses, alors l'histoire de l'humanité tout entière n'est plus, suivant l'expression de Helmholz, qu'une ride presque imperceptible sur la mer sans bornes des temps.
CHAPITRE X. Pendant de longues heures de promenade nous suivons du regard le fil du courant, et bien rarement la surface du ruisseau change à nos yeux. C'est toujours aux mêmes endroits, semble-t-il, que les feuilles en dérive entrent dans le remous et plongent en tournoyant ; c'est aux mêmes endroits que l'eau s'étale en nappes, se plie en ondulations, se redresse en vagues, se précipite en rapides ; c'est à la même hauteur, on le croirait du moins, que trempent les racines des vergues et que la fleur du myosotis baigne dans l'eau transparente.
L'INONDATION.
Pourtant la masse d'eau change sans cesse, et en même temps changent aussi la place des tourbillons, la forme des nappes et des ondulations, la hauteur et en même temps changent aussi la place dees tourbillons, la forme des nappes et des ondulations, la hauteur des cascatelles, l'immersion des plantes et des racines d'arbres. Il serait facile d'apercevoir toutes ces petites variations du flot si au lieu de mesurer l'eau d'un regard distrait, on en constatait la hauteur au moyen d'instruments de précision. D'ailleurs, si les oscillations du ruisseau sont très-faibles pendant les beaux jours, alors qu'on aime à se promener au bord de l'eau courante, elels sont au contraire fortes et soudaines après les brusques changements de température et les grandes averses. Que malgré la pluie, le vent et l'orage, on ne craigne pas de s'installer sur la rive, à l'abri précaire qu'offre le tronc d'un saule creusé par le temps, et l'on verra combien le ruisseau peut se gonfler avec rapidité, comment il double la vitesse de son courant, emplit son lit jusqu'aux bords et dépasse les berges pour se déverser dans les champs en culture.
Dans les gorges des montagnes, les crues et les inondations sont encore bien autrement soudaines. Là, les pluies que laissent tomber les nuages en se déchirant aux arêtes des rochers glissent aussitôt sur les déclivités ; de tous les couloirs, de tous les ravins, accourent les filets d'eau et les torrents, pour se réunir en masse énorme dans les grands cirques ouverts à l'origine de presque toutes les vallées. A l'eau de pluie ou même aux amas de neige à demi fondue que la tiède averse a détachée des pentes, se mêlent les débris fangeux, les pierrailles, les quartiers de roche tombés des flancs de la montagne ; dans le lit où d'ordinaire un petit torrent d'eau pure bondit en cascatelles argentines coule maintenant avec fracas une sorte de bouillie, à demi liquide, à demi solide, qui est en même temps un déluge et un écroulement. Ce sont là les phénomènes qui, dans la série des temps, abaissent peu à peu les montagnes et les étendent en alluvions horizontales sur les plaines et sur le fond des mers. Ces fontaines de torrents finissent par avpoir raison des plus hautes cimes ; elles renverseront les Andes et l'Himalaya, comem elles ont déjà renversé des crêtes non moins élevées, que les géologues nous disent avoir existé jadis.
Je me rappelle encore la terreur d'une nuit passée au bord de la Chirua, petit torrent de la Sierra Nevada, dans les État-Unis de Colombie. La journée avait été fort belle ; seulement un orage avait éclaté à quelques lieues de là dans les gorges supérieures de la montagne, et cet orage même avait contribué à la beauté de la soirée : le soleil s'était couché dans sa gloire et la splendeur de l'horizon empourpré avait été rehaussé par l'étrange contraste de ces nuages sombres aux reflets cuivreux, qui nous cachaient les cimes de quelques montagnes et d'où l'on entendait sortit un roulement continu. Du reste, à la tombée de la nuit, la violence de l'orage était brisée, le tonnerre se tut, les derneirs éclairs s'éteignirent, et bientôt la lune, apparaissant au-dessus de la crête lointaine, sembla disperser dans le ciel les lambeaux de nuées, de même qu'un navire écarte de sa proue les îlots d'algues flottantes.
Plein de confiance, et fatigué par une longue course, je ne perdis point mon temps à chercher un gîte. La plagez de sable fin brillait aux rayons de la lune et je voyais sans peine qu'elle m'offrirait une couche agréable, plus douce et moins humide que l'herbe de la forêt ; en outre j'étais sûr de ne pas mettre dans les ténèbres la main sur un serpent endormi, et contre tout autre animal, j'avais l'avantage de me trouver dans un espace libre d'où je pouvais, à la moindre alerte, discerner mon ennemi. Je me débarrassai de mon havresac pour en faire un coussin, je débouclai ma ceinture, et la main sur mon couteau, je m'assoupis. Heureusement, les moustiques ne cessèrent de troubler mon repos ; totu en dormant d'un sommeil indécis, je laissais mon oreille encore vaguement ouverte aux bruits du dehors ; j'entendais la fanfare triomphante des moustiques et les glapissements des singes hurleurs. Mais voici qu'à ce triste concert se mêle tout à coup un murmure grandissant comme celui qu'une foule lointaine : ce sont des sanglots, des gémissements, des cris de désespoir. Mon rêve devient de plus en plus inquiet et se change en cauchemar ; je me réveille en sursaut. Il était temps : mes yeux, écarquillés par la terreur, aperçurent en amont une sorte de muraille mobile précédée d'une masse écumeuse et s'avançant vers moi avec la vitesse d'un cheval au galop. C'est de ce mur d'eau, de boue et de pierres que s'échappait le fracas, terrible maintenant, qui m'avait réveillé. Je ramassai mon bagage à la hâte, et en quelques bonds j'eus gravi la berge du torrent. Lorsque je me retournai, la débâcle recouvrait déjà l'endroit où je venais de dormir. Les vagues heurtées et tourbillonnantes passaient en sifflant ; des blocs de rochers, poussés par les eaux, se déplaçaient lentement comme des monstres réveillés de leur sommeil et s'entre-choquaient avec un bruit sourd ; des arbres déracinés se redressaient hors de l'eau, plongeaient lourdmeent et se brisaient entre les peirres couéles ; les berges tremblaient incessamment sous le choc des énormes projectiles que lançaient contre elles les eaux en fureur.
Pendant toute la nuit, la Chirua continua de mugir, mais le fracas s'amoindrit peu à peu ; l'eau, noire de débris, devint plus claire ; les lourds rochers que poussait le flot, s'arrêtèrent au milieu du courant. Lorsque les rayons du soleil répandirent à la surface du torrent leurs premières traînées d'étincelles, il me sembla que l'eau avait assez décru pour me permettre d'en tenter le passage et de continuer ma route : ayant noué mes habits en une sorte de turban que j'enroulai autour de ma tête, je me hasardai dans le flot, mais ce n'est point sans danger quer j'atteignis enfin l'autre bord. Le flot rapide faisait trembler mes jamabes et fléchir mes genous, des rocs pointus me déchiraient les pieds, de grosses pierres venaient me heurter, le courant me poussait vers les rapides. Quand j'arrivai enfin sain et sauf sur l'autre rive, je regrettai de n'avoir pas eu la bonne idée du paysan autrichien, attendant naïvement sur le bord du Danube que le fleuve eût cessé de couler : quelques heures après mon passage, la Chirua n'était plus qu'un filet d'eau serpentant au milieu des pierres et de bloc en bloc j'aurais pu la franchir en quelques sauts.
Heureusement ces crues soudaines que l'on devrait nommer des avalanches d'eau, changent d'allure à la base des montagnes. Dans la plaine, où la déclivité du sol est relativement faible et même tout à fait inappréciable au regard, la masse liquide du ruisseau perd de sa force d'impulsion et cesse de pousser devant elle les débris écroulés des escarpements : les blocs de rochers s'arrêtent les premeirs, puis les grosses pierres et les cailloux ; à la fin, le torrent devenu ruisseau, ne fait plus rouler que le gravier sur le fond du lit et ne porte en suspension que le sable fin et l'argile ténue. La fureur du déluge se calme, surtout après qu'il s'est mêlé à d'autres cours d'eau venus de régions distantes où les pluies ne sont point tombées, du moins à la même heure. Toutefois, en perdant de sa vitesse, le flot, sans cesse accru par les nouveaux apports qui lui viennent des gorges supérieures, doit nécessairement s'accumuler en masses plus considérables ; il gagne en largeur et en hauteur, il déborde de son lit trop étroit, et s'épanche latéralement par-dessus les rivages ; parfois, il transforme les campagnes riveraines en un véritable lac, où les eaux apportées par la crue se clarifient peu à peu en laissant tomber leurs alluvions. Pendant plus ou moins logtemps, la nappe jaune ou rougeâtre du lac remplace la verdure des prairies, jusqu'à ce qu'enfin la couche liquide ait pénétré dans le sol, ait été changée en vapeur, ou bien soit rentrée, après la crue, dans le lit du ruisseau.
Durant l'inondation, le petit cours d'eau, oubliant ses habitudesz pacifiques, se met à ravager et à détruire. Il emporte ses ponts, recreuse son lit, déplace ses remous et ses rapides, nivelle ses cascades, rase les parties de la berge qui s'opposent à sa marche, évide des brottes profondes à la base des falaises. Les herbes du fond sont arrachées, emportées en longs amas, et s'arre^tent aux rameaux des arbres ; plus tard on les retrouve enroulées à cinq ou six mètres du sol, ou suspendues à l'extrémité des branches comme les nids de certains oiseaux d'Amérique. Les trous, les terriers des rives s'emplissent d'eau ou bien s'effondrent sous la pression du courant ; les animaux, qui s'enfuient à l'aventure, se noient ou sont dévorées par les oiseaux de proie et les bêtes de la forêt ; les cultures de l'homme sont dévastées et couvertes de fange. Pour le «dur laboureur», qui a concentré tout son amour sur la semence germant dans le sol et sur la tige verte frémissant au soleil, l'inondation, si belle, si majestueuse aux yeux de l'artiste, est le spectacle le plus terrible qu'il soit forcé de contempler.
Que sont pourtant ces petites oscillations annuelles, ces crues et ces baisses de niveau, comparées aux changements qui se sont accomplis pendant la série des âges ? A des milliers de siècles d'intervalle, les fleuves peuvent devenir des ruisselets, et les ruisselets se transformer en fleuves ; les cours d'eau croissent et décroissent, se gonflent et se dessèchent, oscillent incessamment avec les continents et les climats. Tout change dans la nature. Le modelé des montagnes et des coteaux, cles sinuosités des vallées, les dentelures du rivage et tous les traits du grand visage de la terre se modifient d'année en année. La chaleur tantôt s'accroît et tantôt diminue ; les pluies tombent à torrents pendant un siècle, puis durant une autre période sont très-rares ou manquent presque complètement sur un même point de la planète. Par suite changent aussi les cours d'eau dont la direction et le volume dépendant à la fois de toutes les conditions du releif et du climat.
quant à notre ruisseau, il fut certainement jadis une large et profonde rivière. La vallée, dont les prairies et les champs occupent aujourd'hui toute la largeur, était remplie par les eaux et, sur les pentes opposées des colliens se voient encore d'anciennes berges, sculptées par le courant. L'espace aérien dans lequel les arbres de la rive balancent librement leurs têtes étaient occupé, jusqu'à vingt ou trente mètres du sol, par une masse liquide énorme roulant vers la mer avec une vitesse de dix kilomètres à l'heure. C'est là du moins ce que nous ont dit les géologues, après avoir fait remuer le sol par des paysans et regardé longtemps dans la plaine et sur le versant du coteau les sables, les cailloux et les argiles charriés autrefois par le courant. La Seine, paraît-il, roulait jadis dans ses grandes crues presque autant d'eau que le Mississipi. Eh bien, notre ruisseau était puissant comme le Danuble ; il eût porté des flottes, s'il eût existé à cette époque des hommes pour en construire.
Ainsi, pour voir l'humble ruisseau tel qu'il était à un autre âge de la planète, il faut nous transporter par la pensée sur quelque grand fleuve de l'Amérique du Sud. Combien le spectacle se trouve changé tout à coup ! Je me trouve seul, oublié, sur un îlot de sable, au milieu des eaux. En amont, en aval, je ne vois plus même la terre ; la courbe vaporeuse de l'horizon unit la nappe grise du fleuve et la rondeur du ciel. L'une des rives est tellement éloignée que je n'en distingue point les sinuosités et que les arbres me paraissent se dresser au-dessus du flot comme une muraille de verdure. L'autre rive est rapprochée ; mais la forêt empêche de voir les ondulations du sol ; là, point d'échappée entre les troncs qui permette de voir des prairies, des champs, des rochers ; les fûts pressés des arbres, les branchages entremêlés, les lianes et les nappes de feuilles des plantes parasites bornent complètement la vue. La masse de verdure, uniforme et grandiose, paraît sans limites : on dirait qu'au-dessous du ciel bleu, la surface entière de la terre n'offre que des arbres et de l'eau. Devant moi, coule le fleuve rapide, inexorable : bien différent du ruisseau charmant qui babille et murmure, il coule vers la mer sans fracas, presque sans bruit, mais avec une sorte de fureur ; qu'il rencontre un obstacle, aussitôt ses eaux se contournent en puissants tourbillons où plongent les objets entraînés pour reparaître à une grande distance au delà. Des arbres flottants, des herbes, emportés au fil du courant, se suivent en longues processions ; parfois un tonnerre se fait entendre, c'est l'écroulement d'un lambeau de forêt que les eaux avaient minée. Travaillant sans cesse à l'úuvre, le fleuve détruit et renouvelle constamment ses rivages, ses îles, ses bancs de sable ; comme l'ouragan, comme la tempête, il est une force de la nature modifiant à vue d'úil l'apparence extérieure de la terre.
Peut-être dans l'avenir, ce cours d'eau, qui fut un fleuve et qui est maintenant un simple ruisseau, se désséchera-t-il assez pour qu'un passereau même puisse venir le boire. Le changement des rivages continentaux, l'abaissement graduel des hauteurs qui arrêtent les nuages de pluie et de neige, la marche différente que les vents humides suivront dans l'espace, le partage du bassin actuel en plusieurs vallées distinctes, afin l'ouvertrure de canaux souterrains dans lesquels s'engouffreront les eaux pauvent avoir pour résultat l'assèchement des sources et la disparition complète du ruisseau. C'est ainsi que dans les déserts d'Afrique et d'Arabie, nombre de fleuves, autrefois considérables, ont cessé d'exister : leur lit s'est empli de sable et les indigènes ne les connaissent que par des traditions incertaines. Ce sont les chrétiens, disent-ils, qui ont fait disparaître ces eaux par leurs opérations magiques, et les vallées seront à jamaos desséchées si quelque nécromancien puissant ne rouvre pas les fontaines. Parmi ces fleuves maudits du Sahara il en est dont les vallées ont des centaines et des milliers de kilomètres de longueur. Là où roulaient autrefois d'énormes masses d'eau qui ont creusé le sol, le voyageur dort paisiblement pendant les nuits ; quand il veut étancher sa soif, il n'a d'autre ressource que de creuser le sable de sa lance pour y chercher une goutte d'eau, qu'il ne trouve pas toujours.
CHAPITRE XI.
LES RIVES ET LES ÎLOTS
À SUIVRE....
Élisée Reclus
Serge Mongeau
Vers la simplicité volontaire
La reproduction des textes est autorisée
sous réserve d'en indiquer la source et le nom des auteurs.
Devant les problèmes qui affectent notre planète, la décroissance n'est pas une option parmi d'autres, elle est nécessaire. A l'évidence, nous ne pouvons imposer à une planète fermée et limitée, la Terre, une croissance illimitée. En effet, une telle croissance repose sur une utilisation toujours plus grande des ressources de la planète et elle engendre des déchets toujours plus abondants; or déjà nous dépassons la capacité de production de la Terre — nous consommons le capital terrestre au lieu de nous contenter de ses fruits — ainsi que la capacité de la planète de disposer de ces multiples substances chimiques dues à l'invention humaine, mais pour lesquelles la nature ne dispose pas de mécanismes suffisants pour arriver à les métaboliser. Résultat : l'équilibre de la planète telle que nous la connaissons et telle que nous en avons besoin pour notre survie se trouve menacé à très court terme.Vingt ans, cinquante ans, cent ans avant que les désastres ne frappent ? La plupart des gens voient cela comme très loin, alors qu'ils sont déjà directement ou indirectement touchés dans leur vie ; et puis, que sont ces quelques années dans l'histoire de la Terre, qui date de milliards d'années, ou dans l'histoire de l'humanité, qui se compte en centaines de milliers d'années ? Ramenée à l'échelle d'une vie humaine, l'histoire de l'humanité vit peut-être ses dernières secondes. Et que fait-on devant cette perspective ? Ceux qui peuvent se le permettre consomment de plus en plus, ceux qui ne le peuvent pas aspirent à y arriver au plus tôt. Et nos gouvernements poussent la machine à pleine capacité : «Il faut maintenir une croissance continue pour parvenir à créer des emplois et supporter une augmentation constante de la consommation.»La décroissance peut se traduire dans sa vie personnelle par le choix de la simplicité volontaire. Une démarche individuelle qui entraîne des actions collectives.
En fait, nous nous trouvons à une croisée de chemins. Pour celles et ceux qui ont conservé une certaine lucidité, il est clair que nous atteindrons bientôt des limites infranchissables dans notre utilisation des ressources de la planète. La croyance dans les pouvoirs de la science et de la technologie de reculer indéfiniment les limites de la consommation n'est qu'un mythe dangereux. Les limites sont à nos portes et leurs conséquences bientôt inévitables ; la seule incertitude qui demeure se trouve dans l'ordre de leur apparition. Verrons-nous nos enfants se mettre à engendrer des monstres à cause de toutes ces substances mutagènes qu'ils absorbent quotidiennement dans l'air qu'ils respirent, l'eau qu'ils boivent et la nourriture qu'ils ingèrent ? A moins qu'ils ne se retrouvent tout simplement stériles — la baisse de production des spermatozoïdes est déjà bien amorcée dans tout le monde industrialisé... Les changements climatiques transformeront-ils nos pays en déserts ou en marécages ? La nature envahie par des organismes génétiquement modifiés sabordera-t-elle les cultures séculaires qui assurent l'essentiel de notre approvisionnement en nourriture? Les populations du tiers monde de mieux en mieux informées de leur appauvrissement croissant décideront-elles de se faire justice ?
La décroissance choisie ou imposée
Certes, si rien n'est fait, et rapidement, viendra le moment où il sera péremptoire d'agir. Devant les catastrophes, les gouvernements n'auront pas le choix. Mais vers quel type de société nous acheminerons-nous alors? Des sociétés autoritaires où l'on imposera des mesures restrictives à la majorité ; mais décidées d'en haut, on peut être sûr que ces mesures épargneront les puissants. La société inégalitaire risque de devenir encore plus mal foutue, avec des privilèges encore plus grands pour une minorité.
Heureusement, au Nord comme au Sud, des femmes et des hommes ont compris que globalement, nous faisions fausse route, que la voie de la mondialisation qu'on nous présente comme désirable et inéluctable nous mène directement à la catastrophe. Ils ont aussi compris qu'il n'y a plus rien à attendre de nos gouvernements compromis et asservis au pouvoir de l'argent. Nos soi-disant démocraties occidentales n'ont rien de démocratique. Quand nous a-t-on consultés avant d'envoyer nos soldats bombarder l'Irak ou le Kosovo ? Avant de laisser les aliments issus d'organismes génétiquement modifiés envahir les tablettes de nos épiceries ? Avant de changer les règles de l'assurance-chômage ? Avant de brader notre système de transport par rail ? En fait, avant de prendre toutes ces décisions qui touchent directement nos vies ? Ceux qui décident à notre place sont achetés par la classe des capitalistes internationaux. Et la population accepte la situation parce qu'elle s'est laissée subvertir par la puissante machine idéologique du capitalisme, avec ses médias, ses vedettes qui nous entraînent dans leur sillage, les amusements qu'elle dispense, le crédit qu'elle rend accessible, la consommation qu'elle permet.
Le plus grand danger qui nous menace actuellement est la passivité. On nous présente la mondialisation comme une tendance inévitable, on nous dit qu'après l'échec du socialisme, le capitalisme et son leitmotiv de la primauté du marché demeure l'unique voie possible. Rien de cela n'est vrai. Sans connaître toutes les solutions aux problèmes sociaux et environnementaux auxquels nous sommes confrontés, sans avoir une vision précise de ce que serait la société idéale, il y a certainement d'autres voies d'action qui permettraient de progresser vers une écosociété, une société où les humains vivraient en harmonie entre eux et avec la nature. En somme, il s'agit d'abolir la soumission à l'économie pour nous donner une société qui favorise le bien-être complet de tous ses membres.
Comment opérer ces changements ? Je n'ai pas la prétention de connaître LA stratégie à adopter pour nous amener à cette société que je trouve désirable — où toutes et tous puissent vivre convenablement, dans des communautés solidaires et en sachant que leurs enfants pourront aussi vivre plus tard. Mais ma longue expérience de militantisme, mes nombreuses lectures et mes longues heures de réflexion m'ont amené à la stratégie suivante. Je crois que pour le moment il faut engager des actions portant sur trois fronts, qui sont d'ailleurs intimement liés :
1) Se libérer du système : à chacun de prendre des moyens de se sortir de la chaîne surconsommation-nécessité de gagner beaucoup d'argent-stress et fatigue-passivité. La simplicité volontaire est une voie qui permet de retrouver du temps pour vivre et pour agir.
2 ) S'unir pour faire plus avec moins : en développant nos communautés locales, on se donne des services qui permettent de vivre mieux à moindre coût et qui répondent davantage à l'intégralité des besoins (1).
3) Se donner des organisations nationales et internationales efficaces qui nous permettent de faire entendre nos voix haut et fort pour empêcher nos gouvernements de poursuivre dans la voie néolibérale. Ne nous faisons pas d'illusions, le capitalisme ne cédera pas facilement la place. Au pouvoir de l'argent, nous devons opposer les pouvoirs du nombre, de l'imagination et de la ténacité.
Je n'ai pas l'intention ici de développer les deux dernières actions ; mais je ne voudrais pas qu'on croie que c'est parce que je les juge moins importantes.
L'expression «simplicité volontaire» a été popularisée aux Etats-Unis par Duane Elgin dans son livre Volontary Simplicity publié en 1981 ; Elgin attribuait la paternité du concept à Richard Gregg, un adepte de Gandhi qui avait écrit en 1936 un article portant aussi ce titre. Pour ma part, j'ai écrit une première version de La simplicité volontaireen 1985, dans le cadre d'une collection de livres portant sur la santé ; ma réflexion sur la santé m'avait amené à conclure que dans nos pays industrialisés, la plupart de nos problèmes de santé nous viennent de notre surconsommation et que notre quête de la santé devrait nous amener à un style de vie plus sobre, nettement à contre-courant; j'y disais : «La simplicité n'est pas la pauvreté ; c'est un dépouillement qui laisse plus de place à l'esprit, à la conscience ; c'est un état d'esprit qui convie à apprécier, à savourer, à rechercher la qualité ; c'est une renonciation aux artefacts qui alourdissent, gênent et empêchent d'aller au bout de ses possibilités». J'ai repris mon livre dans une réédition augmentée en 1998 (2), cette fois en insistant davantage sur les effets sociaux et écologiques de notre surconsommation : «Aujourd'hui, je me rends compte que la voie de la simplicité volontaire ne constitue pas seulement le meilleur chemin pour la santé de ceux qui l'empruntent, mais qu'elle est sans doute l'unique espoir pour l'avenir de l'humanité».
La simplicité volontaire
La voie de la simplicité volontaire s'ouvre par une démarche personnelle d'introspection : il s'agit pour chacun de trouver qui il est et d'identifier les moyens de répondre à ses vrais besoins ; et quand je parle de besoins, je pense au delà des besoins physiques de base, à ces besoins sociaux, affectifs et spirituels. Qu'est-ce qui me permet de m'épanouir pleinement, dans toutes mes dimensions et capacités? Dans notre monde d'abondance, cela signifie qu'il faut choisir ; non plus sous l'influence de la mode, de la publicité ou du regard des autres, mais en fonction de ses besoins authentiques. Par définition, choisir signifie prendre quelque chose et laisser de côté certaines autres choses. Quand on commence à choisir, on consomme moins ; et l'on a moins besoin d'argent pour vivre. On peut donc moins travailler et dans le temps ainsi récupéré, faire tout cela qui est essentiel à notre épanouissement : réfléchir, parler avec nos proches, manifester notre compassion, s'aimer, jouer... et aussi répondre par soi-même à une partie de ces besoins que nous comblons de plus en plus souvent par des achats, ce qui nous rend toujours plus dépendants. En fait, c'est là la dimension essentielle de la simplicité volontaire : le temps retrouvé, qui permet la conscience.
Prendre le temps de vivre, c'est prendre le temps de penser, c'est arrêter le temps, c'est jouir du moment présent. Quand on vit en courant, dans le stress, on ne voit pas passer le temps, on se laisse ballotter, entraîner par les circonstances et par la volonté des autres. Retrouver du temps, c'est reprendre le contrôle de sa vie, ce qui permet de se libérer véritablement, d'aller au delà de l'information superficielle, en dehors des courants s'il le faut. Modeler sa vie, la vivre comme on veut. S'engager aussi. Car ma conviction profonde est que lorsqu'on réfléchit, qu'on s'informe et qu'on s'ouvre les yeux, on ne peut accepter ce qui se passe dans le monde et on essaie de changer ce monde. La simplicité volontaire nous donne un levier pour ce faire ; dans notre monde fondé sur la consommation, c'est un refus de la consommation aveugle, c'est le cheminement vers une consommation éclairée, responsable, sociale, c'est un refus du système capitaliste qui est en train de ravager la planète.
C'est là une démarche difficile aujourd'hui, car nous vivons dans un monde piégé, peuplé de rapaces qui cherchent à nous exploiter pour leur profit personnel
— en s'accaparant nos capacités et en les exploitant à leur profit, dans le monde du travail de la majorité ;
— en nous manipulant pour que nous leur déléguions nos pouvoirs : c'est le monde politique ;
— en nous faisant miroiter toutes sortes de bienfaits pour que nous achetions leurs produits ou leurs services, grâce à quoi ils s'enrichissent.
La plupart d'entre nous sommes tombés dans le piège et avons perdu la maîtrise de nos vies. La simplicité volontaire m'apparaît comme un instrument essentiel pour arriver à se libérer. On va me dire : oui, mais c'est un chemin individuel et même égoïste. Individuel d'une certaine façon, mais non individualiste, car la voie pour s'en sortir, même si elle part d'une démarche personnelle, aboutit très rapidement au collectif : nous ne pouvons nous libérer seuls. Nous sommes des êtres sociaux et nous ne pouvons constamment aller à contre-courant. Nous avons besoin de l'acceptation des autres, nous avons besoin, à certains moments, du soutien de notre communauté, nous avons besoin de la reconnaissance des autres ; c'est essentiellement ce qui donne un sens à notre vie. Pour vivre convenablement, nous avons besoin de services collectifs adéquats : des villes plus conviviales, des transports collectifs accessibles et efficaces, des services publics variés... Pour notre survie sur cette planète, nous avons besoin d'entreprendre des actions collectives significatives. Pour moi donc, adopter la simplicité volontaire n'est pas se retirer du monde, tirer son épingle du jeu pour jouir égoïstement de la vie. Oui, il y a une dimension épicurienne à la simplicité volontaire, mais projetée dans le long terme, notre vie ne peut s'envisager séparément de l'évolution du monde. Je ne peux faire ma petite vie seul en me foutant du reste du monde : la pollution, l'effet de serre, la violence... me rejoignent partout ou peuvent le faire à tout moment.
On arrive à la simplicité volontaire pour différentes raisons, mais on s'y retrouve vite sur la même route. D'après ce que les gens m'en disent, ils s'engagent dans la voie de la simplicité volontaire pour l'un ou l'autre ou plusieurs des motifs suivants :
L'importance stratégique de la simplicité volontaire
— parce que leur situation financière n'a plus de sens, qu'ils n'arrivent pas à rejoindre les deux bouts ;
— parce qu'ils voient leur vie passer en coup de vent, n'ayant pas de temps pour en prendre conscience, pour la vivre vraiment et pour faire ce qui pourrait réellement lui donner un sens ;
— parce qu'ils se préoccupent de l'environnement et qu'ils prennent conscience du gaspillage qu'entraîne notre style de société ;
— parce qu'ils sentent le vide de leur vie meublée par la consommation, mais qui ne laisse pas de place au développement de leur spiritualité ;
— parce qu'ils prennent conscience des inouïes disparités qui caractérisent ce monde dans lequel nous crevons à cause de notre surconsommation alors qu'ailleurs on manque de l'essentiel.
La simplicité volontaire constitue actuellement un mouvement de société qui gagne chaque jour en importance. Aux Etats-Unis, on estime que de 12 à 15 % de la population auraient déjà pris cette orientation. Les chiffres pour le Québec ne sont pas connus, mais ils ne sont sûrement pas inférieurs à ceux-là. Depuis plus de deux ans, mon livre La simplicité volontaire,plus que jamais... est un best-seller et je suis appelé à prononcer au moins deux conférences par semaine sur le sujet, devant des auditoires variés et de plus en plus considérables. Il ne se passe pas de semaine sans que l'un ou l'autre des médias de masse ne consacre du temps à la question. Il existe un Réseau québécois de la simplicité volontaire (3) qui regroupe déjà plus de 400 membres. En Suisse, Pierre Pradervand anime depuis quelques années des ateliers qui aident les personnes intéressées à cheminer dans cette voie. En France, il est question de lancer une organisation nationale pour faire la promotion de la simplicité volontaire.
Pour moi qui suis engagé dans l'action sociale depuis bientôt cinquante ans, je n'ai jamais vu un courant social qui se développe si rapidement. Je l'explique par le fait que la simplicité volontaire offre la rare opportunité, dans notre monde si individualiste, de faire deux choses souhaitables en même temps : travailler à son propre épanouissement tout en agissant pour le bien de la collectivité. Je crois aussi que la simplicité volontaire s'inscrit dans un courant social de fond : les citoyens ont perdu confiance en leurs gouvernants et ils comprennent que s'ils veulent que quelque chose change, c'est à eux à le faire. Comme l'écrit Gustavo Esteva : «Cette classe de mécontents, qui pressent qu'il existe une manière plus sensée de penser, reconnaît que poser des limites politiques aux desseins technologiques et aux services professionnels ne peut se formuler, s'exprimer ou se faire que sur la base de décisions et d'initiatives personnelles, librement consenties, et grâce à des accords communautaires. Leur point de vue s'est donc graduellement déplacé : au lieu de prendre comme référence 'l'ensemble de la société', ils reconnaissent désormais que cette orientation intellectuelle et politique cache un piège dangereux. C'est pour cela qu'ils concentrent leur réflexion et leurs efforts sur le plan local, dans leurs espaces concrets, sur leur sol. Ils ont commencé finalement à savoir sur quel pied danser et à faire confiance à leur nez» (4).
La popularité du commerce équitable, des SELS, de l'agriculture soutenue par la communauté et de combien d'autres initiatives enracinées localement montre bien la vivacité de cette tendance. Mais au milieu de tout cela, il me semble que la simplicité volontaire occupe une place spéciale pour les raisons suivantes :
1) Pour libérer des militants et militantes qui puissent s'engager à fond dans l'action sociale.
La société de consommation repose sur la routine métro-boulot-dodo ; il ne reste plus de temps pour l'activité citoyenne &emdash; la participation aux organismes, la discussion, l'organisation de son quartier, etc. La simplicité volontaire permet de retrouver du temps et aussi, pour plusieurs, de l'argent pour investir dans les causes qui leur tiennent à cœur.
2) Pour explorer des façons de vivre autres.
Il faut trouver d'autres voies moins axées sur la consommation pour répondre aux besoins humains qui permettent une vie épanouissante tout en respectant les capacités de la planète.
3) Pour reconstruire au plus tôt nos communautés de manière à ce qu'elles répondent plus économiquement à nos besoins fondamentaux. Ce faisant, les gens qui ont choisi «volontairement» de diminuer leur niveau de vie permettront à ceux qui sont «involontairement» dans la pauvreté de mieux vivre. Par exemple, le développement de bons systèmes de transport collectifs bénéficie à tous.
Pouvons-nous espérer réussir à répondre au défi que pose la nécessité de la décroissance ? Certainement pas si nous n'essayons pas. La simplicité volontaire permet à chacun de nous de commencer à agir ici et maintenant et déjà d'y trouver son propre profit ; peut-on demander mieux ?
Serge Mongeau
Auteur de nombreux livres,
un des fondateurs des éditions Ecosociété au Québec.
(1) Voir Marcia Nozick, Entre nous. Rebâtir nos communautés, Editions Ecosociété, Montréal, 1995.
(2) La simplicité volontaire, plus que jamais...Editions Ecosociété.
(3) CP 185, succ D, Montréal, H3K 3G5, tél : 01 514 937 3159, site : www.simplicitevolontaire.org.
(4) Wolfgang Sachs et Gustavo Esteva, Des ruines du développement,Editions Ecosociété, 1996, p. 133.
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