P. CANJUERS et G.-E. DEBORD
(groupe "Socialisme ou Barbarie", 1960)
Préliminaires
pour une définition de lÕunité du programme révolutionnaire
I. Ñ LE CAPITALISME, SOCIÉTÉ SANS CULTURE
1. Ñ On peut définir la culture comme lÕensemble des instruments par lesquels une société se pense et se montre à elle-même et donc choisit tous les aspects de lÕemploi de sa plus-value disponible, cÕest-à-dire lÕorganisation de tout ce qui dépasse les nécessités immédiates de sa reproduction.Toutes les formes de société capitaliste, aujourdÕhui, apparaissent en dernière analyse fondées sur la division stable Ñ à lÕéchelle des masses Ñ et généralisée entre les dirigeants et les exécutants. Transposée sur le plan de la culture, cette caractérisation signifie la séparation entre le "comprendre " et le "faire", lÕincapacité dÕorganiser (sur la base de lÕexploitation permanente) à quelque fin que ce soit le mouvement toujours accéléré de la domination de la nature.
En effet, dominer la production, pour la classe capitaliste, cÕest obligatoirement monopoliser la compréhension de lÕactivité productrice, du travail. Pour y parvenir, le travail est, dÕun côté, parcellarisé de plus en plus, cÕest-à-dire rendu incompréhensible à celui qui le fait de lÕautre côté, reconstitué comme unité par un organe spécialisé. Mais cet organe est lui-même subordonné à la direction proprement dite, qui est seule à détenir théoriquement la compréhension dÕensemble puisque cÕest elle qui impose à la production son sens, sous forme dÕobjectifs généraux. Cependant cette compréhension et ces objectifs sont eux-mêmes envahis par lÕarbitraire, puisque coupés de la pratique et même de toutes les connaissances réalistes, que personne nÕa intérêt à transmettre.
LÕactivité sociale globale est ainsi scindée en trois niveaux lÕatelier, le bureau, la direction. La culture, au sens de compréhension active et pratique de la société, est également découpée en ces trois moments. LÕunité nÕen est reconstituée en fait que par une transgression permanente des hommes hors de la sphère où les cantonne lÕorganigramme social, cÕest-à-dire dÕune manière clandestine et parcellaire.
2. Ñ Le mécanisme de constitution de la culture se ramène ainsi à une réification des activités humaines, qui assure la fixation du vivant et sa transmission sur le modèle de la transmission des marchandises ; qui sÕefforce de garantir une domination du passé sur le futur.
Un tel fonctionnement culturel entre en contradiction avec lÕimpératif constant du capitalisme, qui est dÕobtenir lÕadhésion des hommes et de solliciter à tout instant leur activité créatrice, dans le cadre étroit où il les emprisonne. En somme, lÕordre capitaliste ne vit quÕà condition de projeter sans cesse devant lui un nouveau passé. Ceci est particulièrement vérifiable dans le secteur proprement culturel, dont toute la publicité périodique est fondée sur le lancement de fausses nouveautés.
3. Ñ Le travail tend ainsi à être ramené à lÕexécution pure, donc rendu absurde. Au fur et à mesure que la technique poursuit son évolution, elle se dilue, le travail se simplifie, son absurdité sÕapprofondit.
Mais cette absurdité sÕétend aux bureaux et aux laboratoires les déterminations finales de leur activité se trouvent en dehors dÕeux, dans la sphère politique de la direction dÕensemble de la société.
DÕautre part, au fur et à mesure que lÕactivité des bureaux et des laboratoires est intégrée au fonctionnement dÕensemble du capitalisme, lÕimpératif dÕune récupération de cette activité lui impose dÕy introduire la division capitaliste du travail, cÕest-à-dire la parcellarisation et la hiérarchisation. Le problème logique de la synthèse scientifique est alors télescopé avec le problème social de la centralisation. Le résultat de ces transformations est, contrairement aux apparences, une inculture généralisée à tous les niveaux de la connaissance la synthèse scientifique ne sÕeffectue plus, la science ne se comprend plus elle-même. La science nÕest plus pour les hommes dÕaujourdÕhui une clarification véritable et en actes de leur rapport avec le monde elle a détruit les anciennes représentations, sans être capable dÕen fournir de nouvelles. Le monde devient illisible comme unité seuls des spécialistes détiennent quelques fragments de rationalité, mais ils sÕavouent incapables de se les transmettre.
4. Ñ Cet état de fait engendre un certain nombre de conflits. Il existe un conflit entre dÕune part la technique, la logique propre du développement des procédés matériels (et même largement la logique propre du développement des sciences) ; et dÕautre part la technologie qui en est une application rigoureusement sélectionnée par les nécessités de lÕexploitation des travailleurs, et pour déjouer leurs résistances. Il existe un conflit entre les impératifs capitalistes et les besoins élémentaires des hommes. Ainsi la contradiction entre les actuelles pratiques nucléaires et un goût de vivre encore assez généralement répandu trouve-t-elle un écho jusque dans les protestations moralisantes de certains physiciens. Les modifications que lÕhomme peut désormais exercer sur sa propre nature (allant de la chirurgie esthétique aux mutations génétiques dirigées) exigent aussi une société contrôlée par elle-même, lÕabolition de tous les dirigeants spécialisés.
Partout, lÕénormité des possibilités nouvelles pose lÕalternative pressante solution révolutionnaire ou barbarie de science-fiction. Le compromis représenté par la société actuelle ne peut vivre que dÕun statu quo qui lui échappe de toutes parts, incessamment.
5. Ñ LÕensemble de la culture actuelle peut être qualifiée dÕaliénée en ce sens que toute activité, tout instant de la vie, toute idée, tout comportement nÕa de sens quÕen dehors de soi, dans un ailleurs qui, pour nÕêtre plus le ciel, nÕen est que plus affolant à localiser une utopie, au sens propre du mot, domine en fait la vie du monde moderne.
6. Ñ Le capitalisme ayant, de lÕatelier au laboratoire, vidé lÕactivité productrice de toute signification pour elleÑmême, sÕest efforcé de placer le sens de la vie dans les loisirs et de réorienter à partir de là lÕactivité productrice. Pour la morale qui prévaut, la production étant lÕenfer, la vraie vie serait la consommation, lÕusage des biens.
Mais ces biens, pour la plupart, ne sont dÕaucun usage, sinon pour satisfaire quelques besoins privés, hypertrophiés afin de répondre aux exigences du marché. La consommation capitaliste impose un mouvement de réduction des désirs par la régularité de la satisfaction de besoins artificiels, qui restent besoins sans avoir jamais été désirs ; les désirs authentiques étant contraints de rester au stade de leur non-réalisation (ou compensés sous forme de spectacles). Moralement et psychologiquement, le consommateur est en réalité consommé par le marché. Ensuite et surtout, ces biens nÕont pas dÕusage social, parce que lÕhorizon social est entièrement bouché par lÕusine hors lÕusine, tout est aménagé en désert (la cité-dortoir, lÕautoroute, le parking...). Le lieu de la consommation est le désert.
Cependant, la société constituée dans lÕusine domine sans partage ce désert. Le véritable usage des biens est simplement de parure sociale, tous les signes de prestige et de différenciation achetés devenant dÕailleurs en même temps obligatoires pour tous, comme tendance fatale de la marchandise industrielle. LÕusine se répète dans les loisirs sur le mode des signes, avec toutefois une marge de transposition possible, suffisante pour permettre de compenser quelques frustrations. Le monde de la consommation est en réalité celui de la mise en spectacle de tous pour tous, cÕest-à-dire de la division, de lÕétrangeté et de la nonÑparticipation entre tous. La sphère directoriale est le metteur en scène sévère de ce spectacle, composé automatiquement et pauvrement en fonction dÕimpératifs extérieurs à la société, signifiés en valeurs absurdes (et les directeurs eux-mêmes, en tant quÕhommes vivants, peuvent être considérés comme victimes de ce robot metteur en scène).
7. Ñ En dehors du travail, le spectacle est le mode dominant de mise en rapport des hommes entre eux. CÔest seulement à travers le spectacle que les hommes prennent une connaissance Ñ falsifiée Ñ de certains aspects dÕensemble de la vie sociale, depuis les exploits scientifiques ou techniques jusquÕaux types de conduite régnants, en passant par les rencontres des Grands. Le rapport entre auteurs et spectateurs nÕest quÕune transposition du rapport fondamental entre dirigeants et exécutants. Il répond parfaitement aux besoins dÕune culture réifiée et aliénée le rapport qui est établi à lÕoccasion du spectacle est, par lui-même, le porteur irréductible de lÕordre capitaliste. L Ôambiguïté de tout " art révolutionnaire" est ainsi que le caractère révolutionnaire dÕun spectacle est enveloppé toujours par ce quÕil y a de réactionnaire dans tout spectacle.
CÕest pourquoi le perfectionnement de la société capitaliste signifie, pour une bonne part, le perfectionnement du mécanisme de mise en spectacle. Mécanisme complexe, évidemment, car sÕil doit être au premier chef le diffuseur de lÕordre capitaliste, il doit aussi ne pas apparaître au public comme le délire du capitalisme ; il doit concerner le public en sÕintégrant des éléments de représentation qui correspondent Ñ par fragments Ñ à la rationalité sociale. Il doit détourner les désirs dont lÕordre dominant interdit la satisfaction. Par exemple, le tourisme moderne de masse fait voir des villes ou des paysages non pour satisfaire le désir authentique de vivre dans tel milieu (humain et géographique) mais en les donnant comme pur spectacle rapide de surface (et finalement pour permettre de faire état du souvenir de ces spectacles, comme valorisation sociale). Le strip-tease est la forme la plus nette de lÕérotisme dégradé en simple spectacle.
8. Ñ LÕévolution, et la conservation, de lÕart ont été commandées par ces lignes de force. A un pôle, il est purement et simplement récupéré par le capitalisme comme moyen de conditionnement de la population. A lÕautre pôle, il a bénéficié de lÕoctroi par le capitalisme dÕune concession perpétuelle privilégiée celle de lÕactivité créatrice pure, alibi à lÕaliénation de toutes les autres activités (ce qui en fait la plus chère des parures sociales). Mais en même temps, la sphère réservée à lÕ"activité créatrice libre" est la seule où sont posées pratiquement, et dans toute leur ampleur, la question de lÕemploi profond de la vie, la question de la communication. Ici sont fondés, dans lÕart, les antagonismes entre partisans et adversaires des raisons de vivre officiellement dictées. Au non-sens et à la séparation établis correspond la crise générale des moyens artistiques traditionnels, crise qui est liée à lÕexpérience ou à la revendication dÕexpérimenter dÕautres usages de la vie. Les artistes révolutionnaires sont ceux qui appellent à lÕintervention ; et qui sont intervenus eux-mêmes dans le spectacle pour le troubler et le détruire.
1. Ñ Le mouvement révolutionnaire ne peut être rien de moins que la lutte du prolétariat pour la domination effective, et la transformation délibérée, de tous les aspects de la vie sociale et dÕabord pour la gestion de la production et la direction du travail par les travailleurs décidant directement de tout. Un tel changement implique, immédiatement, la transformation radicale de la nature du travail, et la constitution dÕune technologie nouvelle tendant à assurer la domination des ouvriers sur les machines.Il sÕagit dÕun véritable renversement de signe du travail qui entraînera nombre de conséquences, dont la principale est sans doute le déplacement du centre dÕintérêt de la vie, depuis les loisirs passifs jusquÕà lÕactivité productive du type nouveau. Ceci ne signifie pas que, du jour au lendemain, toutes les activités productives deviendront en elles-mêmes passionnantes. Mais travailler à les rendre passionnantes, par une reconversion générale et permanente des buts aussi bien que des moyens du travail industriel, sera en tout cas la passion minimum dÕune société libre.
Toutes les activités tendront à fondre en un cours unique, mais infiniment diversifié, lÕexistence jusquÕalors séparée entre les loisirs et le travail. La production et la consommation sÕannuleront dans lÕusage créatif des biens de la société.
2. Ñ Un tel programme ne propose aux hommes aucune autre raison de vivre que la construction par eux-mêmes de leur propre vie. Cela suppose, non seulement que les hommes soient objectivement libérés des besoins réels (faim, etc.), mais surtout quÕils commencent à projeter devant eux des désirs Ñ au lieu des compensations actuelles Ñ; quÕils refusent toutes les conduites dictées par dÕautres pour réinventer toujours leur accomplissement unique ; quÕils ne considèrent plus que la vie est le maintien dÕun certain équilibre, mais quÕils prétendent à un enrichissement sans limite de leurs actes.
3. Ñ La base de telles revendications aujourdÕhui nÕest pas une utopie quelconque. CÕest dÕabord la lutte du prolétariat, à tous les niveaux ; et toutes les formes de refus explicite ou dÕindifférence profonde que doit combattre en permanence, par tous les moyens, lÕinstable société dominante. CÔest aussi la leçon de lÕéchec essentiel de toutes les tentatives de changements moins radicaux. CÕest enfin lÕexigence qui se fait jour dans certains comportements extrêmes de la jeunesse (dont le dressage sÕavère moins efficace) et de quelques milieux dÕartistes, maintenant.
Mais cette base contient aussi lÕutopie, comme invention et expérimentation de solutions aux problèmes actuels sans quÕon se préoccupe de savoir si les conditions de leur réalisation sont immédiatement données (il faut noter que la science moderne fait dÕores et déjà un usage central de cette expérimentation utopique). Cette utopie momentanée, historique, est légitime et elle est nécessaire car cÕest en elle que sÕamorce la projection de désirs sans laquelle la vie libre serait vide de contenu. Elle est inséparable de la nécessité de dissoudre la présente idéologie de la vie quotidienne, donc les liens de lÕoppression quotidienne, pour que la classe révolutionnaire découvre, dÕun regard désabusé, les usages existants et les libertés possibles.
La pratique de lÕutopie ne peut cependant avoir de sens que si elle est reliée étroitement à la pratique de la lutte révolutionnaire. Celle-ci, à son tour, ne peut se passer dÕune telle utopie sous peine de stérilité. Les chercheurs dÕune culture expérimentale ne peuvent espérer la réaliser sans le triomphe du mouvement révolutionnaire, qui ne pourra lui-même instaurer des conditions révolutionnaires authentiques sans reprendre les efforts de lÕavant-garde culturelle pour la critique de la vie quotidienne et sa reconstruction libre.
4. Ñ La politique révolutionnaire a donc pour contenu la totalité des problèmes de la société. Elle a pour forme une pratique expérimentale de la vie libre à travers la lutte organisée contre lÕordre capitaliste. Le mouvement révolutionnaire doit ainsi devenir lui-même un mouvement expérimental. Dès à présent, là où il existe, il doit développer et résoudre aussi profondément que possible les problèmes dÕune micro-société révolutionnaire. Cette politique complète culmine dans le moment de lÕaction révolutionnaire, quand les masses interviennent brusquement pour faire lÕhistoire, et découvrent aussi leur action comme expérience directe et comme fête. Elles entreprennent alors une construction consciente et collective de la vie quotidienne qui, un jour, ne sera plus arrêtée par rien.
Le 20 juillet 1960
P. CANJUERS, G.-E. DEBORDAndrew Flood
C'est le moment d'être constructif
édité par le Worker Solidarity Movement
Source :http://flag.blackened.net/revolt/french/rbr1_constuct.html
La gauche comme on la connaissait s'est effondrée. La "nouvelle" gauche qui émerge des cendres de l'ancienne traîne avec elle la majorité du bagage et des erreurs du passé. Sans direction claire, elle sait qu'elle veut bâtir quelque chose de nouveau mais n'est pas sûre ni de ce que ce sera ni de comment le bâtir. Elle se base à la fois sur un melting pot de traditions et sur aucune en particulier. Cette critique est facile à faire, ce qui est plus difficile c'est de pointer la bonne direction. Ce texte indique la direction qui doit être prise.Il y a un courant à l'intérieur de la gauche qui se distingue par son opposition à la division entre dirigeantEs et dirigéEs dans les organisations révolutionnaires. Ce courant c'est l'anarchisme. Quoi qu'il en soit, de nouvelles organisations ne devraient pas être bâties sur une base tournée vers le passé. Nous devons plutôt reconnaître que les mouvements anarchistes qui nous ont précédé ont eux aussi échoué, et pas seulement pour des raisons objectives. La question n'est pas de savoir si on doit construire une version internationale de la CNT, des Amis de Durruti ou de n'importe quel autre groupe, aucun d'entre eux n'est un modèle adéquat. En effet, tout projet qui prend une organisation dans l'histoire et dis que c'est cela qui devrait nous servir de modèle semblerait plus intéressé par des résurrections historiques que par la révolution.
L'anarchisme met en avant une critique juste des problèmes globaux du marxisme. L'anarchisme a aussi manifesté des méthodes d'organisation basées sur la démocratie de masse. C'est là son importance, car non seulement explique-t-il pourquoi la gauche a échoué mais en plus montre-t-il la voie par laquelle elle pourrait réussir.
L'anarchisme s'est cristallisé autour de son opposition à l'idée que le socialisme peut être introduit par une petite élite au nom de la majorité. Il y avait, il y a et il y aura probablement toujours des marxistes pour dire que Marx était aussi opposé à cette idée. Dire ça, c'est oublier les polémiques historiques qui ont opposé marxistes et anarchistes à la fin des années 1860. Ça veut aussi dire ignorer tout ce qu'a voulu dire le marxisme depuis.
La critique anarchiste du marxisme peut sembler dans une certaine mesure non sophistiquée. Elle n'explique peut-être pas d'où vient le côté autoritaire du marxisme avec assez de profondeur. Dans les pays anglophones, bien sûr, l'anarchisme parait faible théoriquement à comparer au vaste corpus littéraire du marxisme, mais la complexité et le détail ne rendent pas une analyse correcte, parfois les idées les plus simples portent en elles des vérités profondes (en fait si la complexité et le volume du corpus théorique seulement était la mesure utilisé, alors le christianisme et l'islam serait à considérer !). Quand le dossier des organisations anarchistes est comparé à celui des marxistes, on se rendre compte que sur les questions clés du socialisme du 20e siècle, comme l'État et le rôle des organisations révolutionnaires, les anarchistes étaient constamment du bon côté. Les pires déviations anarchistes, comme le partage du pouvoir avec les bourgeois républicains en Espagne, deviennent insignifiantes quand elles sont comparées aux dommages faits par la social-démocratie ou Staline.
La force de l'anarchisme a été sa foi dans la capacité de la classe ouvrière de prendre sa propre destinée en main sans intermédiaire. Cela, et son rejet sans compromis de l'État et des manipulations politiques ont laissé un héritage qui détonne avec celui des autres courants de gauche, rendant l'anarchisme très différent de la social-démocratie et du léninisme qui ont des idées de bases très proches. Plusieurs vieux débats et le style dans lequel ils étaient mené n'ont maintenant plus de sens, et cela va prendre du temps avant que de nouveaux débats plus positifs deviennent la norme.
La réalisation de l'autogestion par des travailleurs et des travailleuses inspiréEs par l'anarchisme, dans une période où nombreux sont ceux qui croient que la social-démocratie et l'URSS ont démontré que le socialisme ne pouvait pas fonctionner, est d'une importance clé pour la gauche d'aujourd'hui. La révolution espagnole a été témoin de la gestion démocratique à la fois de larges secteurs de l'économie et d'une force militaire de taille, par la classe ouvrière. C'est un exemple probant de la nature non utopique de l'autogestion. Dans la pratique l'autogestion a aussi émergée spontanément sous cette forme dans des révolutions où les idées anarchistes n'ont pas joué de rôle majeur, comme en Hongrie en 1956. À l'avenir pour l'inspiration c'est vers ces exemples que nous devrons nous tourner.
L'anarchisme anglophoneCe dont le mouvement anarchiste a besoin aujourd'hui, ce n'est pas du rappel de gloires passés. C'est que, pour être poli, dans les pays anglophones le mouvement anarchiste laisse beaucoup à désirer. À part les USA d'avant la guerre de 14-18, il n'y a pas de vraie tradition massive d'anarchisme. Et encore dans le cas américain, il s'agit plus d'un exemple d'idées anarchistes jouant un rôle majeur à l'intérieur d'un mouvement plus large que d'un mouvement de masse anarchiste. Il n'y a pas eu de vrai syndicalisme révolutionnaire ou d'organisation de masse libertaire. Des individus anarchistes comme Emma Goldman ont peut être été des figures importantes, mais elles ne représentent que des exemples isoléEs, pas des mouvements.
Entre les deux guerres mondiales, l'anarchisme a été quasiment détruit par les dictatures, le fascisme et le léninisme. Dans les pays où la tradition était faible, en particulier les pays anglophones, on a vu une mort complète de toute compréhension de l'anarchisme et sa réinterprétation par des académicienNEs, parmi lesquels George Woodcock. Cette réinterprétation a tenté de dérober à l'anarchisme sa base dans la lutte des classes et de le réduire à un libéralisme radical. À partir des années 1960, elle a eu, et continue d'avoir, des conséquences désastreuses pour la croissance de l'anarchisme dans ses pays.
Une des idées, introduite par ses académicienNEs, qui a fait le plus de mal, fut celle voulant que l'anarchisme soit basé sur un code de conduite personnel plutôt que sur une lutte collective, par leur portrait de tous les pacifistes, de Tolstoi à Gandhi, en tant qu'anarchistes et partiellement par une lecture complètement erroné du mouvement anarchiste en Espagne. L'exemple espagnol est particulièrement absurde, les anarchistes sont dépeintEs comme des moralistes ne buvant pas de café plutôt que comme les membres d'une organisation de plus d'un million de membres basée sur la lutte de classe. C'est vrai que les anarchistes ont une interprétation différente de celle qui nous est inculquée par la culture capitaliste sur ce qui est "bien et mal" mais cela découle de leurs politiques et non le contraire.
L'anarchisme diffère du léninisme et de la social-démocratie en ce qu'il comprend que les moyens utilisés pour réussir une révolution socialiste déterminent le succès où l'échec de cette révolution. Ce n'était pas vrai des révolutions bourgeoises parce qu'il était alors possible pour la nouvelle élite d'émerger quelle que soit la façon dont elle avait eu ses appuis. Le socialisme par contre a besoin d'une participation de masse. Il ne sera donc pas "donné en cadeau" par une élite et devra empêcher l'émergence des élites. Cela n'est possible que si la masse de la société agit déjà sur la base qu'aucun nouveau centre de direction ne peut émerger, qu'elle doit elle même planifier, créer et administrer la nouvelle société.
L'identification de l'anarchisme à des mouvements contre-culturels (comme le punk-rock et de plus en plus la scène crusty/new age travellers) vient de cette interprétation libérale. En retour cette image de l'anarchisme, comme un code personnel de conduite, encourage la contre-culture à s'attacher l'étiquette anarchiste. Cet "anarchisme" est un mélange bizarre de règles qui vont de ne pas manger chez McDonalds à ne pas vouloir d'emploi. C'est surtout une rébellion sans espoir et une aliénation de la vie sous le capitalisme moderne. C'est un ghetto auto-imposé, ces adhérantEs n'ont pas l'espoir de changer la société. En fait la contre-culture est souvent hostile à toute tentative de s'adresser à qui que ce soit en dehors du ghetto, prétendant que c'est se vendre (selling-out). Cependant la contre-culture n'est pas entièrement apolitique. Une minorité significative, en Angleterre par exemple, vient à toutes les manifs et quand il y a des confrontations physiques avec l'État devient souvent la chair à canon.
Il y a aussi des zones significatives à l'intérieur de la contre-culture où un travail est fait qui peut donner un exemple positif. Peut-être que le meilleur exemple en est le mouvement squatteur des dernières décennies qui a vu un grand nombre de personnes utiliser l'action directe pour régler le problème de l'itinérance en occupant des édifices vides. Bien sûr la majorité de ces personnes était extérieures à la contre-culture, des travailleurs et des travailleuses immigréEs, des jeunes sans-abri et des jeunes couples dont l'emploi ne peut pas couvrir le haut niveau des loyers à Londres, et pour qui les logements sociaux n'étaient pas disponibles ou inadéquats.
Quoi qu'il en soit, le fait qu'énormément d'anarchistes contemporains viennent à l'anarchisme par le biais de la contre-culture a des répercussions quand il s'agit de bâtir des nouveaux mouvements. Dans une certaines mesure ils et elles trouvent difficile de rompre avec les parties antiorganisationnelles de la contre-culture. Ce qui fait écho aux expériences négatives d'une autre partie des militantEs du mouvement qui ont eu dans le reste de la gauche des expériences négatives d'organisations révolutionnaires. La contre-culture tend aussi à voir la voie permettant d'aller de l'avant comme étant de gagner le ghetto à ses idées plutôt que d'interpeller la société mainstream et de s'impliquer dans ses institutions. Ayant identifié la gauche existante comme étant seulement intéressée par la théorie et la construction de l'organisation du Parti, ils et elles finissent par rejeter le besoin et de la théorie et de l'organisation. En bref, ils et elles essayent de créer leur propre nouveau ghetto auquel gagner les gens.
L'anarchisme aujourd'huiPeut importe l'état lamentable du mouvement anarchiste dans les pays anglophones, il y a une tradition différente, beaucoup plus forte, presque partout ailleurs. Les limitations de langues restreignent notre capacité de commenter en profondeur plusieurs de celles-ci mais il y a des organisations anarchistes dans presque, si ce n'est pas tous, les pays d'Europe, d'Amérique centrale et d'Amérique du sud. Il y aussi des organisations dans certains pays d'Asie et d'Afrique. Dans certains de ces pays elles sont la plus grosse, si ce n'est pas la seule force de la gauche révolutionnaire.
C'est un secteur qui ne fait pas que seulement garder ses acquis mais est en fait en progression. Cette année, l'Association Internationale des Travailleurs (l'AIT), l'Internationale anarcho-syndicaliste, a souhaité la bienvenue à sa première section africaine, l'Awarness League du Nigeria, et est entrée en pourparlers avec deux autre syndicats d'Asie. Depuis le milieux des années 70, des syndicats anarchistes se sont rebâti en Espagne et la SAC suédoise a évolué du réformisme à un retour à son anarcho-syndicalisme d'origine. Les anarchistes ont été la première section de la gauche à reprendre ses activités en Europe de l'est, la première marche d'opposition à Moscou depuis les années 20 a été organisé par des anarchistes le 28 mai 1988 et s'ouvrait sur une bannière portant l'inscription "La liberté sans le socialisme c'est le privilège et l'injustice et le socialisme sans la liberté c'est l'esclavage et la brutalité", une citation de Bakounine. Dans la dernière année plusieurs groupes anarchistes ont émergés dans les républiques de l'ancienne Yougoslavie et certains ont commencé un processus de coopération contre la guerre. L'Amérique centrale et l'Amérique du sud a aussi vu des groupes réémerger publiquement et dans certain pays, comme le Venezuela, les anarchistes sont la seule force nationale de gauche.
Dans une période où toutes les autres sections de la gauche sont en déclin, l'anarchisme c'est rétabli et a commencé à croître. C'est vraiment remarquable considérant que cette croissance s'est faite presqu'exclusivement de façon interne, aucune ressource majeure ne fut pompée de l'extérieur. Comparez cela avec les groupes trotskistes qui ont injecté des ressources énormes en Europe de l'est, ce qui inclus envoyer des membres pour maintenir une présence permanente à Moscou et dans les autres capitales, pour relativement peu en retour. N'importe qui qui lit la presse trotskiste est au courant de leur constant appels de fonds pour les aider dans ce travail. Cette tentative d'importer le trotskisme dans n'importe laquelle de ses variétés a échoué à avoir un impact significatif. Les groupes anarchistes, au contraire, ont émergé des pays d'Europe de l'est pour faire contact avec nous à l'ouest. Ils étaient basé sur des "dissidentEs de gauche" redécouvrant une histoire bannie, leur membership venait de section de la société ayant aussi peu en commun que des intellectuelLEs et des fans de punk en passant par des militants syndicaux indépendants.
Donc même si la situation peu sembler assez isolée dans n'importe quel pays anglophones, il y a un mouvement bien plus grand et uni presque partout ailleurs. Il n'est en aucune façon parfait et est dominé par le syndicalisme révolutionnaire, mais c'est un début. La question pour nous et les lecteurs et les lectrices de ce texte est comment aller de l'avant pour bâtir des mouvements de masse anarchistes dans nos pays respectifs. Les débuts de tel mouvements existent dans presque tous les pays, l'anarchisme attirant constamment du sang nouveau et une nouvelle influence.
Le meilleur point de départ pour bâtir une nouvelle gauche est l'anarchisme considérant à la fois l'héritage historique de l'anarchisme et le fait que c'est présentement le seul mouvement substantiel antiléniniste mais révolutionnaire existant. Mais quelle sorte de mouvement anarchiste est nécessaire? L'objectif doit être gardé à l'esprit, c'est à dire aider à la création d'une révolution qui fondera une nouvelle société sans classes et sans règne de minorités. Il doit aussi être reconnu que l'anarchisme dans le passé à échoué à remplir cet objectif, plus notamment en Espagne où il aurait pu amener la révolution à bon port, au moins localement.
Nous devons apprendre des erreurs du passé. Il ne suffit pas de bâtir de larges organisations (lousses?) formées sur la base d'une opposition au capitalisme et sur une adhésion à l'anarchisme comme idéal. L'expérience nous a montré que celles-ci se paralysent quand elles font face à une combinaison de circonstances non prévues comme pour la CNT espagnole, où lorsqu'elles sont effectivement kidnappée par des forces beaucoup plus petites mais plus cohérentes comme ce fut le cas de plusieurs des autres mouvements syndicalistes révolutionnaires. À des moments clés, elles sont sujettes à hésiter et c'est à ces moments que des autoritaires peuvent sauter sur l'occasion et assumer le leadership de la révolution.
Encore plus important, la construction de groupes locaux avec la seule intention d'être présent mais sans visions pour devenir des mouvements de masses a peu à offrir quand vient le temps de créer une révolution libertaire. De tel groupes et les réseaux qui sont construit de fois en fois peuvent débuter brillamment mais perdent rapidement de vue leur raison d'être et cessent d'exister avec le temps. En Angleterre en particulier un large nombre de ceux-ci ont émergé dans la dernière décennie, en Irlande nous en avons eu quelques un. Cependant, ils ne laissent aucun réel héritage; qui peut ne serait-ce que se rappeler du collectif anarchiste de Dublin, du groupe communiste libertaire de Dundalk, de la fédération libertaire d'Écosse où du réseau anarchiste des Midlands?
Des anarchistes en Russie et en Espagne, après les révolutions qui ont marqué leur pays, ont tenter d'identifier pourquoi leur mouvements ont été défait par les forces autoritaires. Leurs conclusions sont remarquablement similaires et s'appliquent dans plusieurs pays à l'anarchisme d'aujourd'hui.
Des exilés russes ont formé un groupe à Paris qui a publié une brochure basés sur leurs expériences qui affirmait:
«Cette contradiction entre l'incontestable substance positive des idées libertaires et l'état misérable dans lequel le mouvement anarchiste végète, a son explication dans un certain nombre de causes, desquels la plus importante, la principale, est l'absence de principes et de pratiques organisationnelles dans le mouvement anarchiste.»
«Dans tous les pays, le mouvement anarchiste est représenté par plusieurs organisations locales prônant des théories et des pratiques contradictoires et qui n'ont aucune perspective pour le futur, pas plus qu'une continuité dans le travail militant, et qui habituellement disparaissent, sans laisser aucunes espèce de traces derrière elles.»
Une décennie plus tard, en 1938, un second groupe composé de milliers de membres de la CNT espagnole, les Amis de Durruti, a publié une brochure expliquant pourquoi la CNT avait échoué a compléter la révolution. Ça faisait partie d'une tentative, même à un moment si tardif, de retourner la situation:
«Nous (la CNT) n'avions pas de programme concret. Nous n'avions aucune idée de où nous allions. Nous avions en masse de lyrisme; mais quand tout a été dis et fait, nous ne savions pas quoi faire de nos masses de travailleurs, où comment donner une substance à l'effervescence populaire qui a fait éruption dans notre organisation. En ne sachant pas quoi faire nous avons livré la révolution sur un plateau d'argent à la bourgeoisie et aux marxistes qui supportaient la farce d'hier.»
Même si les Amis de Durruti parlaient de problèmes auxquels ils et elles ont fait face durant une révolution en marche, leur critiques s'appliquent aussi dans la situation actuelle. Le manque d'organisation empêche plusieurs groupes anarchistes d'être efficace et dans l'éventualité d'une révolution future les empêcheront de la mener à terme.
Ce dont on a besoin c'est d'une organisation qui a des idées cohérentes et une pratique de débat et de prise de décision démocratique. Une organisation capable de dealer avec les crises et prendre des décisions rapides sans avoir à s'en remettre à un "leadership". C'est une chose facile à dire, mais en pratique ce n'est pas facile à créer. Trop souvent de telles tentatives soit succombent à l'autoritarisme où bien s'effondrent dans le sectarisme et l'isolement. Elles deviennent isolées dans leur propre ghetto, intéressées par les polémiques mais incapables d'intervenir dans les luttes ni même intéressés à le faire.
Construire une organisation anarchiste efficace n'est pas quelque chose qui se fait en l'espace d'une nuit. Même la formation des politiques principales prend un certain nombre d'années. Ensuite le processus de convaincre les gens de la justesse de ces politiques et leur donner les capacités et les connaissances requises pour jouer un plein rôle dans une organisation révolutionnaire prend une quantité considérable de temps. Pour maintenir la cohérence et la démocratie l'organisation ne peut que grossir lentement quand elle est petite et même dans des circonstances idéales elle ne peut doubler peut-être qu'en 6 mois ou deux ans. Dans le cours de cette croissance c'est très facile de perdre de vue le but et de sombrer dans l'isolation, le sectarisme et l'inutilité.
Même avec la bonne théorie, une organisation est dépendante de l'expérience et de l'engagement de son membership pour mettre ses idées en pratiques et arriver à de nouvelles stratégies qui marchent. L'engagement nécessaire peut seulement être maintenu si la culture interne de l'organisation en est une où le débat est favorisé et le sectarisme découragé.
De toute évidence les positions politiques sont elles aussi importante mais la discussion de ce sujet dépasse la portée de ce texte. Quoi qu'il en soit, il est possible d'identifier des zones clés de pratiques organisationnelles envers lesquelles une organisation anarchiste doit avoir un engagement afin d'éviter les erreurs du passé et croître d'une façon cohérente et constante. Elles sont:
L'unité théorique et tactique
Une organisation est forte seulement parce qu'elle représente l'effort collectif de plusieurs individus. Pour maximiser cela, ces efforts ont besoin d'être complètement collectif, tous les membres travaillant vers un but commun avec des tactiques communes. Et cela non seulement en relation avec la révolution mais aussi dans toutes les sphères dans lesquelles l'organisation est impliquée. C'est ce qui a été appelé l'unité tactique.
Les organisations autoritaires pratiquent l'unité tactique parce que les ordres sont donné par la direction et l'unité n'est brisée que quand des désaccords émergent à l'intérieur de cette direction. Ces organisations peuvent avoir une adhésion formelle à l'unité théorique mais habituellement ça ne veut dire que l'habilité du membership de répéter ce que la direction dit. Ce n'est pas une option pour les anarchistes, de façon à aquérir l'unité tactique, il doit y avoir une réelle unité théorique. Ça requiert une discussion constante, de l'éducation et des débats sur toutes les questions idéologiques à l'intérieur de l'organisation dans le but de forger un corpus de positions clairement comprises et la capacité pour tous les membres d'en débattre et d'en présenter des nouvelles. Plutôt que de répéter comme des perroquets une ligne de Parti, il doit y avoir une compréhension organisationnelle sur comment voir et interagir avec le reste du monde.
Cette pratique ne donne pas seulement une force réelle à l'organisation dans ses activités, mais lui donne aussi la possibilité de réagir lors d'une crise. La compréhension développée et l'expérience du processus de prise de décision sont précisément les outils nécessaires quand vient le temps d'aider la création de la révolution et l'établissement d'une société socialiste basée sur une réelle démocratie. L'interaction continue des membres avec la société amène les compétences et les pratiques de l'organisation dans le mouvement plus large. Nous espérons que nos idées prédominent, non pas parce que nous avons le contrôle de positions particulières, mais à cause de la supériorité des idées de notre organisation.
Implication dans la vie quotidienne
Trop souvent les révolutionnaires se voient comme séparé de et au dessus de la vie quotidienne. La classe ouvrière est souvent comprise comme une entité distincte et étrangère plutôt que comme l'endroit où nous vivons et interagissons sur une base quotidienne. L'activité est vue comme la charrue à mettre derrière les boeufs de la théorie révolutionnaire. Certains marxistes font référence à cela comme la pierre angulaire de leur organisation. Ils et elles l'expriment de cette façon: "pas de pratique révolutionnaire sans théorie révolutionnaire". L'activité est donc vue comme au mieux la méthode avec laquelle de nouvelles recrues sont recrutés et au pire comme quelque chose qui n'est pas encore nécessaire.
Si bâtir une organisation révolutionnaire de masse était seulement une question de bonne théorie, alors peut-être qu'il y aurait quelque chose de bon avec cette approche, au moins pour les socialistes autoritaires. Un type qui "sait" va au sommet de la montagne, consulte les textes sacrés des dieux du socialisme. Il interprète les commandements pour les temps nouveaux, les inscrit sur des tablettes de granit et retourne aux masses assemblées dans la plaine, prêt à les conduire à la terre promise. Il s'agit encore d'une approche populaire à l'organisation révolutionnaire en ce moment.
Un regard rapide sur l'histoire de la gauche démontre cependant que les organisations de masses ne furent pas celles avec les meilleures théories, mais celles capable d'interagir le mieux avec la masse de la population. La force du maoïsme ou des sandinistes, pour ne nommer que deux mouvements autrefois populaires, n'était pas dans leur clarté idéologique, loin de là. Elle se trouvait plutôt dans leur capacité d'interagir avec des sections significatives de la population, malgré la faiblesse de leur compréhension politique.
Les anarchistes doivent enraciner leur politiques fermement dans les luttes, peut importe le niveau auquel celle-ci se passent. Par cet implication, en tant que militantEs sérieux, un respect peut être gagné et donc une audience ouverte parmi la réelle "avant-garde", c'est à dire ceux et celles qui sont activement impliquéEs dans un combat à un niveau où à un autre contre le système. La théorie, autant que possible, doit être prise dans les expériences de lutte et testée par ces expériences. Elle doit être présentée de façon à ce qu'elle gagne une influence de plus en plus large dans les mouvements sociaux.
L'engagement
Trop souvent les groupes anarchistes sont composés d'un petit noyau de personnes qui font la vaste majorité du travail et du financement de l'organisation et d'une périphérie beaucoup plus large de personnes évitant cet engagement. C'est inacceptable et c'est une recette menant droit au désastre. Les organisations révolutionnaires ont besoin d'un large engagement à la fois financier et en énergie pour grandir. Tous les individuEs impliquéEs doivent être prêtEs à fournir cet engagement, il y a peu de place pour les dillettantes.
La gauche passe par une période morne, un temps de défaite et de retraite qui s'étire sur plus d'une décennie. C'est trop facile de devenir démoraliséE. Ça fait cependant partie du prix à payer pour avoir suivi pendant un siècle une variété de cul-de-sac. La gauche est peut-être largement comateuse pour le moment mais la force qui l'a crée est active comme jamais. Le capitalisme est incapable de remplir les besoins des peuples de la planète, et tant qu'il existera il rencontrera des forces d'opposition. En Irlande, des causes comme le cas X et les charges de services, même si ce ne sont pas des offensives et ne devraient pas être dépeinte comme telle, démontrent comment les gens seront forcé de se défendre. Au Mexique, l'insurrection de l'EZLN du premier janvier expose les mêmes forces.
La question pour nous est de savoir comment éviter les erreurs des militantEs qui nous ont précédéEs. L'anarchisme est faible pour le moment, mais la possibilité de bâtir les organisations et la confiance dans la classe qui est nécessaire pour amener un changement reste ouverte. Des opportunités révolutionnaires vont émergées, notre tâche est de bâtir les capacités et la confiance nécessaire pour les saisir. Ce travail commence maintenant.
Andrew Flood
Andrew Flood
S'organiser contre le capitalisme
publié pour la première fois dans le n° 3 du magasine communiste libertaire irlandais
Red and Black Revolution
Ces dernière années j'ai participé à plusieurs forums de discussion sur l'effondrement de la gauche, les changements dans le capitalisme et la nécessité d'une nouvelle opposition. Tous n'étaient pas exclusivement anarchiste, par exemple j'ai assisté à la «Rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre le néolibéralisme» organisé par les zapatistes au Chiapas durant l'été 1996, mais la plus part était le fait d'anarchistes en Angleterre ou en Irlande. Un de leur trait commun est la reconnaissance que tout a changé dans la dernière décennie, que plusieurs des réponses d'hier sont aujourd'hui discréditées et qu'il est nécessaire de construire un nouveau mouvement. De tels débats ne peuvent pas rester à un niveau théorique, il faut commencer à mettre ces idées en pratique en construisant un nouveau mouvement anticapitaliste.Il y a sept ans, la chute du mur de Berlin a menée à la fin définitive de la période de l'histoire qui avait commencée avec la révolution russe en 1917. Depuis les années '50 on l'appelait la guerre froide. Pour les supporters du statu quo occidental la fin de cette période était le signal de la fin de l'histoire. Pas dans le sens que rien d'intéressant n'arriverait plus jamais mais dans le sens ou le modèle le plus parfait de société avait été trouvé et testé: les "démocraties occidentales". Il n'était maintenant plus que question de laisser le temps au reste du monde de nous rattraper. Le futur était rose, puisse que les "dividendes de la paix", avec les nouveaux marchés et la capacité productive de l'Europe de l'Est, inaugureraient une nouvelle ère de prospérité.
Il y a cinq ans, les dividendes de la paix se sont écroulés avec la "guerre" contre l'Irak. Une guerre qui n'était rien de plus qu'un spectacle de lumières hightech pour les téléspectateurs occidentaux mais qui, pour les irakiens, a signifié la perte de 200 000 proches et amis. En parallèle, une guerre civile se préparait en Yougoslavie et les économies d'Europe de l'Est s'effondraient provoquant une grande pauvreté, des guerres civiles et - particulièrement pour les personnes âgés - une chute dramatique de l'espérance de vie. On nous assurait que le "nouvel ordre mondial" qui était en train de naître allait bientôt introduire une prospérité globale mais qu'il fallait d'abord se serrer la ceinture et éliminer les "nouveaux Hitler". Ce qui, bien sur, nécessite le maintient de puissantes armées !
Il y a trois ans, ce "nouvel ordre mondial" rencontrait sa première vraie résistance quand une rébellion a éclaté dans un de ses modèles d'amélioration et de modernisation. Le Mexique était un "modèle" de la façon dont les pays en voie de développement, qui commençaient à passer d'une économie étatisée à une économie de libre marché pouvaient eux aussi atteindre la "fin de l'histoire" et se joindre aux pays "développés". L'insurrection zapatiste a balayé cet écran de fumée pour révéler une fin de l'histoire qui excluait la majorité de la population du Mexique. Depuis, la période c'est parsemée d'exemples du capitalisme non seulement échouant à satisfaire les besoins des gens mais aussi, ce qui est encore plus important, de gens le reconnaissant et s'organisant massivement contre cela. Cette résistance c'est étendue aux pays occidentaux même, eux qui étaient supposé avoir dépassé le stade où la population a besoin de prendre la rue pour s'opposer à l'État. L'histoire, a-t-on appris, n'est pas encore terminée.
Mort et enterré Le socialisme d'État, en tant qu'alternative attirante, est mort pour tout le monde, ce qui est une vérité bienvenue. La nécessité d'une alternative au capitalisme continue d'être forte. Les supporters du socialisme d'État ne sont plus que les cadres de quelques groupes léninistes, les "nouveaux" sociaux-démocrates indistinguables des conservateurs et le dinosaure occasionnel dont le cerveau n'a pas encore compris qu'il y a une différence entre lancer des slogans sur le "socialisme par en bas" et s'organiser dans les faits d'une telle manière. La fin de ces organisations, qui servaient principalement de barrières à l'auto-organisation des travailleurs, est bienvenue, mais il y a un prix à payer. La faiblesse des idées libertaires en Angleterre et en Irlande signifie que, dans l'esprit de beaucoup de militants, la possibilité d'une alternative au capitalisme est morte avec ces fausses "alternatives". Ce n'est pas incurable mais le message que d'autres alternatives au capitalisme que les (non-)alternatives étatiques d'autrefois existent devra être largement répandu.
Un autre héritage de la domination de la gauche autoritaire est que nous sommes pris avec une tradition de lutte de la classe ouvrière presqu'immédiatement liée à une organisation politique en particulier. Les luttes sur le lieu de travail, par exemple, passent par la structure organisationnelle des syndicats mais la gauche, au lieu d'encourager une auto-activité dans la lutte économique et l'extension de cette auto-activité dans l'arène politique, a cherché à lier les syndicats au parti travailliste. Ce n'est bien sur qu'un reflet de la stratégie de la gauche au niveau économique qui, au lieu d'encourager les travailleurs à prendre le contrôle direct de leur luttes, a dirigé leur attention vers l'élection de bureaucrates de gauche pour diriger les syndicats "en leur nom".
Ce scénario s'étend aussi en dehors du lieu de travail, en Angleterre ces dernières années nous avons vu une lutte parfois obscène entre différents groupes de gauche pour savoir qui contrôlerait le militantisme de la classe ouvrière contre le fascisme et le racisme. Combien de campagne ont été mises sur pied prétendant être indépendantes mais qui étaient de façon évidente contrôlées par une organisation? Même là où un travail conjoint avait lieu, de grande quantités d'énergies pouvaient être gaspiller dans des tentatives pour contrôler les structures de prises de décisions. Plusieurs militants se sont démoralisés et ensuite épuisés dans ces chamailleries bureaucratiques.
Le parti et la classe Ce scénario arrive parce que la chose clé pour la gauche autoritaire était la force relative de leur organisation et pas le niveau d'auto-activité de la classe ni même la force de la classe. Les défaites historiques et contemporaines de la classe ouvrière étaient analysées comme étant du à l'absence d'une avant-garde assez forte et équipée des bons slogans, plutôt qu'étant du à la faiblesse de l'auto-organisation et à la dépendance de la classe envers une direction minoritaire. Un excellent exemple récent de cette logique fut fournit par Tony Cliff, le leader d'un des groupes léninistes survivant, le Socialist Workers Party d'Angleterre (le SWP). En 1993, des manifestations de masse eurent lieu partout en Angleterre dans le but d'empêcher les conservateurs de fermer les dernières mines de charbon. Ces manifestations toutefois sont restée sous le ferme contrôle des bureaucrates syndicaux et des députés travaillistes, les travailleurs ne jouant que le rôle de pions qu'on déplace sur un échiquier politique.
Pour le SWP cependant, la faiblesse de ce mouvement était qu'il n'avait pas assez de membres pour le contrôler. Comme Tony Cliff, l'a dis à ce moment là «si on avait eu 15 000 membres¥dans le SWP et 30 000 supporters, la manifestation des mineurs du 21 octobre aurait pu être différente. Plutôt que de marcher autour de Hyde Park, les socialistes auraient amené 40 où 50 000 personnes au Parlement. Si cela serait arrivé, les députés conservateurs n'auraient pas osé voter avec Michael Heseltine. Le gouvernement serait tombé». Cette sorte de logique, qui ne peux voir la force des luttes de la classe ouvrière qu'en terme de la force du parti, est précisément la même logique qui fait qu'années après années les léninistes continuent de défendre des politiques qu'ils savent être pourries. C'est ce qui a empêché l'éclatement des Parti communistes partout dans le monde quand les tanks russes roulaient sur la classe ouvrière de Hongrie en 1956 et de Tchécoslovaquie en 1968. Pour reculer encore plus dans le temps, c'est ce qui a fait que l'Opposition Ouvrière, qui en 1921 était en train de se faire purger du Parti bolchevique, fut au premier rang pour attaquer l'insurrection de Kronstadt. Cela malgré le fait que les marins qu'ils étaient en train de massacrer avaient un programme qui avait beaucoup plus en commun avec leur plate-forme que celui de Lénine et Trotsky qui dirigeaient les massacres!
C'est ce qui s'appelle mettre le parti d'abord, si bien décris par Trotsky en 1921 quand en parlant de l'Opposition Ouvrière il déclarait «Ils sont sorti avec des slogans dangereux. Ils ont fait un fétiche des principes démocratiques. Ils ont placé le droit des ouvriers d'élire des représentants au dessus du parti. Comme si le parti n'était pas autorisé à affirmer sa dictature même si cette dictature entre temporairement en conflit avec la mode passagère de la démocratie ouvrière!».
C'est la logique derrière des décennies de sabotage des luttes de la classe ouvrières par les léninistes, justifiées par le recrutements de quelques personnes de plus pour le parti. C'est aussi pourquoi gagner des positions de pouvoir est si central à la doctrine léniniste, pour que par ces positions ils puissent contrôler des luttes - même si ils perdent de la popularité avec celles-ci.
Avec l'attraction du "socialisme réellement existant" ou des "États ouvriers dégénérés" consigné aux poubelles de l'histoire, plusieurs léninistes ont reconsidérés leur position et abandonné le léninisme. En effet, il semble que partout des groupes de discutions composés d'ex-membres d'organisations léninistes ou social-démocrates se sont formés essayant d'esquisser une nouvelle gauche. Jusqu'à maintenant ces initiatives ont tendance à tourner en rond ou à partiellement réinventer la roue. Peu d'entre eux semblent avoir considéré sérieusement l'anarchisme comme ayant déjà répondu, au moins en partie, à plusieurs des "nouvelles" questions avec lesquelles ils se creusent la tête. Quelque fois c'est parce qu'ils ont jugé l'anarchisme sur le pauvre état du mouvement local, mais d'habitude c'est à cause d'une combinaison de peur de rompre avec la dernière idole, Marx, jumelée à une incapacité de comprendre que le but organisationnel des groupes anarchistes est complètement différent de ce avec quoi ils sont familiers. Si vous êtes habitué à une pratique organisationnelle qui recherche constamment à contrôler tout alors la méthode anarchiste peut sembler pire qu'inutile.
Les organisations anarchistes n'existent pas pour obtenir des positions de directions dans les organisations de la classe ouvrière mais pour acquérir une influence pour les idées anarchistes. De ce point de vue il n'y a absolument pas de buts à être loyal avec une organisation avec laquelle vous n'êtes pas d'accord. L'organisation anarchiste ne devrait ni chercher a absorber l'ensemble de la classe sous sa direction, ni a simplement devenir la classe en recrutant chaque travailleurs peut importe sa compréhension de l'anarchisme. Nos¥organisations doivent plutôt être un noyau pour les idées et les groupes anarchistes qui sera actif dans toutes les luttes de notre classe et donc amènera ces idées dans et entre ces luttes.
Notre but ne devrait pas être la création d'une seule grande organisation anarchiste avec laquelle toutes les luttes de notre classe seraient menées mais plutôt d'aider à la croissance d'une tradition d'organisation de la classe ouvrière qui serait basée sur la démocratie directe et serait indépendante de toute organisation politique.
Le rôle de l'organisation anarchiste n'est pas de compétitionner dans la course de rats destructive pour le contrôle des organisations de la classe ouvrière mais plutôt de chercher à miner la course de rat elle-même en créant une tradition alternative d'auto-organisation des luttes. Une telle tradition ne peut être bâtie ni en tentant de guider les luttes à l'intérieur d'organisations anarchistes (la tradition classique de l'anarcho-syndicalisme), ni en se retirant des luttes larges pour créer des groupes étroits dominés par des anarchistes opérants à la marges des luttes. Les anarchistes doivent être partout où les travailleurs entrent en lutte, tentant d'influencer la direction et la stratégie organisationnelle de ces luttes vers l'auto-organisation. En pratique ça veut dire que les organisations anarchistes doivent encourager leur membres à se joindre et à devenir actif dans les organisations de lutte de la classe ouvrière comme les syndicats et les groupes populaires malgré le fait que nous pouvons ne rien partager de commun avec la direction de ces organisations.
La lutte continue Dans les dernières années une foule de mouvements de base ont démontrés non seulement que la lutte de classe est très vivante mais, sur des luttes spécifiques au moins, que le capitalisme peut être battu. Même en Irlande, la lutte contre les Water charges montre la continuité du pouvoir des gens ordinaires. La grève générale française contre le néolibéralisme de décembre 1995 montre le potentiel de ces luttes de développer une vision alternative de la société. 1996 a vu des grèves et des manifestations de masse au Canada, en Allemagne et dans des parties de l'Australie ou les manifestants ont même attaqué l'édifice du Parlement. De tels mouvements sont limités à des mouvements de contestation contre des aspects du capitalisme, mais ils offrent aussi une stratégie très positive puisqu'ils sont basé sur l'action directe ce qui les amène fréquemment en dehors des limites étroites de la contestation permises sous le capitalisme.
Pourtant, ce ne fut que la France qui démontra le potentiel de croissance de l'anarchisme dans de telles luttes. Dans les lendemains des grèves de décembre tous les groupes anarchistes français ont rapporté une hausse marquée d'intérêt pour l'anarchisme et l'anarcho-syndicaliste CNT-f est passée d'à peine plus de 1000 membres à plus de 6000 à la fin de l'été 1996. La France est aussi l'endroit ou la lutte passe de la défensive à l'offensive, la grève des routiers qui a bloqué le pays en novembre 1996 demandait une baisse de l'age de retraite et une réduction de la semaine de travail. Les contacts avec les anarchistes français depuis décembre 1995 ont indiqués qu'un nouvel état d'esprit pénètre le mouvement ouvrier là bas, de grand nombre de gens parlent de différentes façons d'organiser la société.
En Angleterre et en Irlande cependant, alors que les anarchistes ont continué de jouer un rôle majeur dans les lutteslocales durant les années '90, ils ont complètement échoués à sortir du petit cercle de militants avec lesquels ils sont en relation. Ce qui est plus dérangeants dans plusieurs cas c'est le manque d'intérêt et de discussions pour le faire. Plutôt que de chercher des façons de gagner un plus grand nombre de gens à l'anarchisme, plusieurs groupes sont soit satisfait de fournir un service aux luttes locales soit de fournir des commentaires pour la¥gauche en général sur comment de telle luttes sont (ou ne sont pas) bonnes, mauvaises ou indifférentes.
En terme d'organisations nationales, de celles qui existaient en 1990 en Angleterre et en Irlande (WSM, Organise!, ACF, Sol-Fed/DAM, Class War) aucune n'a grandi de façon significative même si nous pouvons noter l'addition de la SFA, et l'autodestruction de l'AWG (et depuis la publication de cet article l'auto-dissolution de Class War, NDLT). Des excuses peuvent bien sur être fournies, certaines sont bonnes, d'autres indifférentes mais dans un sens général l'échec complet de n'importe laquelle de ses organisations à gagner un nombre significatif de nouvelles personnes à l'anarchisme, malgré à la fois le potentiel en terme de lutte et la démissions des alternatives doit vouloir dire quelque chose. Le fait que la même expérience se vie aux USA, en Australie et en Nouvelle Zélande souligne que quelque chose,
quelque part est vraiment pas correct. La question c'est : quoi?
Où s'en va-t-on? Cette échec dans une période qui voit les thèses de l'anarchisme confirmées sous plusieurs aspects devrait faire réfléchir les anarchistes. Est-ce que ça reflète un échec fondamental dans l'anarchisme, peut-être une inhabilité à dealer avec les conditions du monde moderne? Ou est-ce quelque chose qui a à voir avec la façon dont nous nous sommes organisé ces dernières années? Si nous sommes sérieux quand on parle de changement révolutionnaire et que nous ne voulons pas n'être qu'un mouvement de contestation permanent, nous devons confronter ces questions de front. La réponse facile bien sur est de blâmer tout cela sur les circonstances internationales dans lesquelles nous noustrouvons, le virage général vers la droite qui traverse l'ensemble de la société.
D'après cette perspective, l'échec du mouvement anarchiste organisé à grandir dans la période post-guerre froide est dû au manque d'opportunités. Les circonstances, qui incluent l'effondrement du "socialisme" de style soviétique et le boost que ça a donné au capitalisme signifie que très peu de gens croient qu'il peut y avoir une alternative au capitalisme. De ce point de vue il y a peu de choses que les anarchistes peuvent faire excepter attendre que les travailleurs entrent massivement en lutte et redécouvrent le besoin d'une alternative au capitalisme.
Pourtant, dans les termes de l'anarchisme, une stratégie d'attendre pour que "les travailleurs" entrent dans une période prolongée de lutte avant d'espérer que de grands nombres deviennent anarchistes est profondément imparfaite. Le niveau de lutte lui-même provoque les choses puisque le capitalisme, plutôt que d'attendre que le mouvement révolutionnaire ait rassemblé ses forces, précipitera la révolution en attaquant le premier. C'est ce qui est arrivé en Espagne en 1936 quand la majorité des capitalistes ont opté pour un coup d'État militaire plutôt que de permettre aux anarchistes de continuer à gagner en nombre et en influence. Durant la révolution espagnole plusieurs anarchistes expliquaient leur échec à compléter la révolution sur la base pas si déraisonnable que ça que les anarchistes, étant une minorité, ne pouvaient pas faire la révolution de peur de créer une "dictature anarchiste". Si la majorité d'une organisation d'anarcho-syndicalistes de plus d'un millions de membres peut se sentir si mal préparée après quelques décennies d'existence en tant qu'organisation de masse, la suggestion que l'on peut se permettre d'attendre la prochaine vague révolutionnaire avant de croître n'est peut-être pas la plus sage des stratégies.
Plusieurs de ceux qui étaient au premier rang de la lutte en Espagne étaient conscients de ce problème, même dans la place forte anarchiste de Barcelone lors du déclenchement de la révolution. Ils étaient au courant que le moment de la révolution est forcé par les événements et arrive toujours prématurément pour les révolutionnaires plutôt que d'être quelque chose qu'on peut retenir jusqu'à ce qu'on soit prêt.
«Il y avait un désordre total. Nous avons formé une commission et ensuite toutes les armes furent distribuées seulement aux organisations révolutionnaires... 10 000 fusils, d'après mes calculs et aussi quelques mitraillettes furent pris. C'était le moment où le peuple de Barcelone fut armé; c'est le moment en conséquence où le pouvoir est tombé dans les mains des masses. Nous, de la CNT, n'étions pas là pour faire la révolution mais pour nous défendre nous-mêmes, pour défendre la classe ouvrière. Pour faire la révolution sociale, nous avions besoin d'avoir l'ensemble du prolétariat d'Espagne derrière elle, cela prendrait un autre dix ans... Mais ce n'était pas nous qui choisissions le moment; il nous fut présenté de force par les militaires qui faisaient la révolution, qui voulaient en finir avec la CNT une fois pour toutes...».
C'est une des questions clés à laquelle les anarchistes doivent s'attaquer suite à la révolution espagnole, puisque ça devrait être clair que, loin d'être une combinaison de circonstances exceptionnelles, l'environnement dans lequel la révolution a pris place est typique de l'environnement dans lequel toutes les révolutions ont eu lieu. Contrairement aux léninistes, nous ne pouvons pas mettre de l'avant une stratégie où une petite minorité de militants, préparé avec les idées correctes avant les troubles révolutionnaires, peuvent ensuite manoeuvrer pour prendre la direction de la révolution. Pour qu'une révolution anarchiste réussissent ça requiert non seulement un grand nombre d'anarchistes conscients mais aussi une confiance massive au sein de la classe ouvrière dans sa capacité d'immédiatement prendre en main l'opération des lieux de travail du niveau local au niveau global. Un telle confiance peut seulement venir de l'expérience d'autogestion des luttes dans les années avant la révolution. Ici et maintenant les anarchistes ne peuvent se contenter d'exister dans des groupes isolés de propagande ou d'action directe mais doivent chercher des façons d'attirer des couches de plus en plus larges de la société.
Nous pourrions espérer des périodes révolutionnaires qui durent des décennies mais historiquement de telles périodes sont beaucoup plus courtes et les révolutions commencent quand les révolutionnaires sont une petite minorité. Il semble plus raisonnable de perdre notre complaisance d'être les "gardiens de la foi" aujourd'hui tout en attendant des mobilisations de masse et plutôt chercher des façons de gagner au moins une minorité militante significative dans la période avant la prochaine situation révolutionnaire. Parce que quand ça arrivera nous aurons besoin du nombre et de la confiance pour s'assurer qu'elle ne s'arrête pas à renverser le capitalisme mais s'attaque aussi à défaire la gauche autoritaire qui argumentera pour un nouvel État.
Jouer un jeu d'attente
Ce qui veut dire s'organiser aux côtés de notre classe dans l'ici et le maintenant, malgré toutes les différences que nous pouvons avoir avec la façon dont les syndicats et les groupes populaires sont structurés. Notre rôle dans les syndicats et les organisations communautaires doit être de faire pénétrer en leur sein les idées anarchistes et de gagner une audience pour ces idées en étant les meilleurs militants. Il faut prouver que les méthodes anarchistes marchent dans la vie de tous les jours des gens. Nous ne pouvons pas gagner cette audience en critiquant de l'extérieur les défauts des structures et en refusant de nous impliquer tant que ces défauts ne sont pas spontanément corrigés. La tradition autoritaire d'organisation ne sera pas changée par un petit nombre de militants critiquant de l'extérieur. Elle sera plutôt érodée avec le temps si les anarchistes entrent dans les luttes et argumentent pour des méthodes différentes d'organisations quand les opportunités se font jour.
Il est utile de considérer pourquoi il semble nécessaire de faire ces arguments alors qu'ils devraient être évidents. Pour commencer à répondre à cette question il est utile d'examiner les forces qui ont crées le mouvement anarchistes dans le monde anglophone. L'anarchisme a réémergé dans les pays anglophones dans la période post-deuxième guerre mondiale en deux formes, une était une sorte de démocratie radicale libérale qui payait un tribut verbal au mouvement historique ou au mouvement dans d'autres pays mais qui n'a jamais vraiment eu quelque chose à voir avec l'anarchisme. Essentiellement elle combinait un souhait utopique d'un monde meilleur avec un rejet de n'importe laquelle et toutes les méthodes nécessaire pour atteindre un tel monde. Il s'agissait d'une minorité de ceux qui se disaient anarchistes mais ce groupe recevait le gros de l'attention des médias parce qu'il incluait un nombre d'intellectuels connus.
Deuxièmement, il y avait des groupes formés de militants qui étaient inspirés par l'anarchisme en tant qu'idéologie combative qui semblait éviter les pièges du léninisme. L'étiquette "anarchiste lutte de classiste" est quelque fois utilisée pour distinguer ce second groupe des libéraux d'en haut. Mais parce que ces groupes étaient une petite minorité dans une gauche social-démocrate ou léniniste beaucoup plus large, ils en sont venu à s'adapter presque complètement autour des causes et des pratiques de cette gauche. Ils avaient tendance à se définir non pas positivement mais négativement, contre certains aspects de la gauche existante, et donc ils allaient
1. chercher à bâtir de "vrais syndicats révolutionnaires" plutôt que des syndicats sociaux démocrates
2. écrire un journal drôle et agressif plutôt qu'un journal ennuyant et plaintif
3. exposer les pratiques autoritaires de la gauche
4. ne pas ennuyer les gens en parlant de politique mais plutôt "faire des trucs"
La culture de la guerre froide C'est une partie de l'héritage culturel de la guerre froide pour les anarchistes, une attitude où l'on paye un tribut verbal à l'idée d'organisations de masse nationales et internationales mais où très peu d'énergie et d'enthousiasme vont dans leur construction. Un autre héritage est que plusieurs anarchistes sont passé au travers des usines destructives des politiques léninistes et sont nerveux à propos de confronter sérieusement les questions organisationnelles au cas où cela seraient vu comme un "léninisme latent".
Cette culture a aussi émergée en partie comme une réaction, souvent par d'ex-membres, aux pratiques manipulatrices et à l'organisation interne autoritaire de la gauche en général. Cela a aussi comme résultat une tendance à reculer devant tout ce qui pouvait être connecté de près ou de loin à du recrutement, répandre des idées (ventes de journaux/meeting public) ou essayer de promouvoir une stratégie pour une lutte en particulier (à l'opposé de critiquer quelqu'un d'autre).
Cette culture ne fut jamais utile mais est entièrement inutile pour les anarchistes aujourd'hui dans une situation ou il y a un nombre de plus en plus petit d'organisations de gauche autoritaire à dénoncer ou avec lesquels on pourrait être mélangé. Il y a un très sérieux besoin de se débarrasser de plusieurs des préjugés et des traditions développées dans les longues années sous le léninisme et d'initier à la place un mouvement positif, ouvert, organisé et dynamique. Nous ne pouvons plus nous satisfaire d'être une opposition "pure", nous devons commencer à bouger vers une position où les idées anarchistes mèneront des luttes plutôt que d'expliquer simplement pourquoi elles échouent ou seront dans le futur vendues.
En Angleterre on pourrait dire que «bien sur les organisations nationales n'ont pas grandies mais localement, il y a beaucoup plus d'anarchistes autour et impliqués dans des trucs». C'est peut-être vrai mais alors que ces groupes peuvent être utile pour aider des luttes locales, ils sont très limités pour bâtir un mouvement anticapitaliste plus large. Là où on en parle les groupes locaux tendent à répéter à une échelle locale les problèmes des organisations "nationales" (j'en parle plus loin). Cela amène cependant une deuxième question, pourquoi tant d'anarchistes, autrement actifs, rejettent non seulement les organisations nationales existantes, mais semble-t-il les organisations au niveau national en tant que tel?
Un large partie de cela doit être l'expérience des organisations nationales qui a été dans la plus part des cas négative. Il y a une claire tendance pour les organisations nationales dans plusieurs pays à n'être pas vraiment plus que des groupes de propagande qui critiquent mais qu'on ne voit pas souvent faire quelque chose, alors que les groupes locaux sont le centre d'activité mais réussissent rarement à développer des stratégies pour promouvoir l'anarchisme. Et donc, alors que les organisations nationales sont associés à des querelles sectaires, au moins les organisations locales sont vue comme faisant quelque chose, même si ce "quelque chose" n'est pas particulièrement cohérent. Cette division est désastreuse car elle sépare la théorie et l'action en deux sphères séparées et communément en deux groupes de gens séparé et se suspectant mutuellement. Il est impossible de bâtir un mouvement sur cette base et tant que des organisations capables de mettre ensemble théorie et action n'émergeront pas, de tels groupes existant seront condamné à un manque de pertinence continu.
Faire l'amour pas la guerre Ce conflit est aussi évitable. Même qu'il y a un besoin clair et pressant pour des organisations nationales (et internationales) cohérentes, ceci n'empêche aucunement les anarchistes de se mettre ensemble sur une base géographique pour travailler sur des projets communs. En fait, une coopération locale entre des organisations ayant des différences politiques semble être essentielle pour prévenir et surmonter le sectarisme. Il y a plusieurs projets qui ont besoin de ressources considérables mais qui n'ont pas besoin de plus qu'un minimum d'entente politique, par exemple l'ouverture et l'administration de centres et de librairies, qui de toutes évidence vont bénéficier d'une telle coopération et même, dans des zones où l'anarchisme est faible, ne pourrait pas avoir lieu sans cela. De la même façon, une activité conjointe autour de campagnes est généralement possible et rend l'apport anarchiste beaucoup plus fort. La tenue de rassemblement régionaux d'anarchistes ne peut qu'aider à la circulation de l'information.
L'expérience de presque tout le monde de sa première rencontre avec la gauche est de trouver les divisions et les querelles sans-fin frustrantes et surprenantes. «Pourquoi tout le monde ne peuvent-ils pas simplement se mettre ensemble et être plus efficace» est un appel commun des nouveaux venus. Avec le temps on comprend que plusieurs des différences sont en fait importantes et en effet de la perspective des organisations avant-gardistes c'est une partie centrale de leurs politiques de voir des organisations similaires comme le plus gros problème parce qu'elles sont de «faux prophètes». Les anarchistes ont eux aussi été influencés par cette pratique mais elle n'a absolument pas de sens pour nous. Là où nous ne sommes pas d'accord, nous ne compétitionnons que sur le terrain des idées, nous ne compétitionnons pas pour des positions de leadership dans les organisations de la classe ouvrière. Et donc adopter l'attitude sectaire que les avant-gardistes ont les uns avec les autres est suicidaire et doit être surmontée.
Aussi longtemps que les groupes anarchistes seront dans les marges de la société ce type de comportement à pas mal de chances de continuer. C'est à la fois un produit de et une cause d'être dans la marge. Mais un changement révolutionnaire requiert que nous allions au centre de la société.
Les organisations anarchistes doivent devenir un centre pour la lutte dans la société d'aujourd'hui. De cette façon, même si c'est peut-être impossible de gagner une majorité de travailleurs, il faudrait qu'une très large minorité ait soit travaillé avec des anarchistes, soit dans une organisation anarchiste et donc qu'une large minorité ait une expérience de la pratique libertaire et savent que ça peut marcher. L'organisation doit non seulement prêcher pour la nécessité de la révolution sociale mais aussi organiser maintenant le combat contre l'oppression quotidienne du capitalisme.
Ceci implique une organisation pas mal différente de toutes celles qui existent présentement. L'avantage de la méthode syndicaliste révolutionnaire est que, là ou elle peut être appliquée, son résultat est une organisation vraiment basée sur la lutte au jour le jour dans le lieu de travail ou, à un stade plus avancé, dans la communauté. Si les limitations de l'anarcho-syndicalisme nous l'ont fait rejeter en tant qu'outil organisationnel adéquat, cela ne devrait pas nous empêcher de reconnaître sa force qui est sa capacité de créer d'authentiques organisations de masse et à la base.
Arrêtons et pensons Arrêtons-nous un moment et considérons de quel niveau d'organisation nous parlons. Nous voulons dire non seulement des militants dans chaque rue et dans chaque lieu de travail mais aussi des centre sociaux dans chaque quartiers, des hebdomadaires et même des quotidiens avec un tirage dans les dizaines ou les centaines de milles, des stations de radios... Et tout cela d'une force suffisante pour résister à l'oppression de l'État qui viendra avant la révolution. Il devra y avoir des militants connu et auquel on fait confiance dans toutes les luttes au sein de la classe.
Quel est le rôle de nos organisations à la place d'être des clubs sociaux et de discussion? Ce rôle doit être de devenir un "leadership des idées" à l'intérieur des luttes et des organisations de la classe ouvrière. C'est à dire pour l'organisation de gagner une crédibilité et une acceptation de façon à ce que quand elle parle les gens écoutent et considèrent sérieusement ce qu'elle a à dire. En ce moment, des individus en particulier à l'intérieur d'un groupe arrivent parfois à faire cela à un niveau individuel en devenant connu en tant que "bonne tête" avec lequel ça vaut la peine de discuter d'une nouvelle situation dans une lutte. Cela peut donner une certaine influence locale à cet individu mais ça ne donne pas une influence plus large à l'organisation et n'amène pas les gens à réaliser que c'est l'anarchisme en tant qu'ensemble d'idées qui vaut la peine d'être examiné en tant que motivation pour cette "bonne tête".
Si l'organisation espère influencer les luttes et les idées dans la classe, elle doit parler d'une voix commune. Cette idée fut mise de l'avant dans la Plate-forme d'Organisation de l'Union Générale des Anarchistes (projet) (il s'agit de la plate-forme dite d'Arshinov, NDLR) comme le besoin d'«unité tactique et théorique». Parce que c'est difficile de parler d'un leadership des idées à cause de la connexion négative que font la plus part des anarchistes entre le mot «leadership» et les politiques autoritaires, je veux expliquer le terme et ensuite présenter un exemple concret de ce que ça veux dire en pratique.
La politique bourgeoise est basée autour du concept de "leadership de position". Ça veut dire que vous obtenez une position particulière et, parce que vous êtes dans cette position, vous pouvez ensuite mettre en pratique vos idées. La position peut être celle d'un politicien ou d'un bureaucrate syndical mais l'idée de base reste la même, la position vous donne du pouvoir sur les gens. En fait, une fois que vous êtes au pouvoir, vous n'avez même plus besoin de vous occuper de ceux que vous prétendez représenter. Il n'est pas inhabituel pour ce type de leader de prétendre avoir une sorte de compréhension spéciale que n'aurait pas les gens qu'il représente parce que ceux-ci n'auraient pas le temps ou l'information nécessaire pour former leur jugement. De toute évidence les anarchistes rejettent complètement ce type de leadership.
Cependant les léninistes confondent délibérément cette forme de leadership avec une seconde forme, celle du "leadership des idées", sous le terme général "leadership". Plusieurs anarchistes font l'erreur d'accepter cette confusion délibérée et donc finissent par rejeter ou se sentir inconfortable avec l'idée de devenir un "leadership de idées". C'est une source de confusion, pas seulement en politique, mais aussi sur des questions plus générale comme le rôle des spécialistes sur le lieu de travail (e.g. chirurgiens, architectes, etc...).
Ce que le leadership des idées signifie ce n'est pas que l'organisation tient une quelconque position spéciale mais plutôt quelle s'est bâtie une réputation "d'avoir raison" ou "d'être sensée" de façon à ce que les gens soient inclinés à prendre ces conseils sérieusement et à agir dessus. Son pouvoir vient uniquement de sa capacité de convaincre les gens. Mais de toute évidence pour développer une telle réputation, elle doit être capable de parler d'une voix commune dans ces publications et aux réunions de stratégie. Sinon, même si des individus peuvent développer cette réputation, l'organisation, elle, ne le peut pas !
Suivre le leader? Et donc, pourquoi devons nous développer des organisations qui sont vue comme un "leadership des idées"? Il y a deux réponses à cela. La première c'est que c'est une mauvaise chose que ce développement prennent place à un niveau individuel parce que ça tend à mener à un culte informel de l'individu.
La seconde par contre est plus profonde. Le monde est grand, si nous espérons jamais voir une révolution anarchiste nous devrons être capable de présenter les idées libertaires à la majorité de la population. Il y a peu de chance que les médias capitalistes ne permettent jamais à un individu le type d'accès au médias que cela requiert (et, même si ils le faisaient, cela - pour les raisons soulignés plus haut - ne serait pas une bonne chose). Donc cela devra être fait sur une base organisationnelle. Il y a deux raison pour joindre une organisation. La première c'est pour rencontrer des gens sur la même longueur d'onde et à la fin ça tend à résulter en une petite organisation qui est formée d'un cercle d'amis (et de partenaires de querelles). La seconde c'est parce que vous croyez que l'organisation essaye d'accomplir ce que vous essayez d'accomplir, que les parties que vous ne pouvez voir (à cause de la séparation géographique ou juste à cause de la complexité) agirons d'une façon similaire à comment vous allez agir, que dans l'éventualité d'une crise vous ferez donc partie d'un nombre plus grand de gens agissant d'une façon commune sur la base d'une entente préliminaire. Tout cela nécessite une unité tactique et théorique.
Le principal malentendu qui émerge quand on discute du besoin d'unité tactique et théorique est qu'une organisation qui a une telle entente se considérera comme possédant les "vraies" idées de l'anarchisme et considérera tous les autres comme des hérétiques. Ce n'est pas difficile de voir d'où cette idée vient, encore une fois de la culture de la gauche et des 57 marques chicanières de léninisme. Mais pour les anarchistes une telle attitude n'est pas permissible. C'est aussi de toute évidence incompatible avec le rôle de l'organisation que je défendais plus tôt - celui d'être un noyau d'idées et de militants à l'intérieur des luttes de la classe ouvrière plutôt que quelque chose qui cherche à devenir le leadership formel de la classe.
Une zone finale de controverse autour de l'idée est l'abdication de la souveraineté individuelle que ça implique. Les "plateformistes" originaux parlaient de cela comme étant la "responsabilité collective" que l'organisation partage pour les actions de ces militants d'un côté et de l'autre la responsabilité des militants d'appliquer les décisions de l'organisation même là où elles sont en conflits avec leur propres vues sur le sujet. Certains anarchistes voient cela comme étant apparenté à la discipline organisationnelle que demandent plusieurs léninistes où les membres du parti doivent donner au parti un "monopole de leur activité politique" et doivent se plier au "centralisme démocratique".
Bien sur il y a des similarités mais il y a aussi des similarités avec respecter un piquet de grève même si vous avez voté contre la grève. En fait chaque jour de notre vie nous adhérons volontairement à une "responsabilité collective", quand nous partageons des plats avec d'autres lors de fêtes, ou même quand nous décidons d'aller à un bar qui ne nous disait pas grand chose parce que c'est là que nos amis veulent aller boire! Faire des choses qui ne sont pas notre première préférence fait pas mal partie de toutes les interactions sociales, la seule façon d'éviter cela en société serait de vivre une vie d'hermite.
Suivre le parti? Ce qui rend ces décisions différentes et acceptables pour nous est en fait ce qui sépare la "responsabilité collective" de la "discipline de parti". La première et la plus importante de celles-ci c'est que nous avons une voix égale au chapitre dans le processus de prise de ces décisions. Dans l'organisation anarchiste tous ont une voix et un vote égal dans la définition des politiques de l'organisation par les discutions de congrès ou de délégués mandatés. Dans l'organisation léniniste le plus près que vous vous approchez de cela est d'avoir un genre de vote lors duquel les leaders du parti vous disent quoi faire. Deuxièmement, dans l'organisation anarchiste la nature de la discipline est volontaire dans le sens ou les membres devraient être libre de quitter des organisations avec lesquelles ils ne sont pas d'accord et d'en joindre d'autres avec lesquelles ils sont d'accord sans être regardé comme des "traître à la classe" (les lecteurs sont au courant de comment les groupes léninistes se traitent les uns les autres). Une troisième différence est que les membres seront libres de mener n'importe quelle activité à laquelle ils peuvent être intéressé en autant que ça n'entre pas en contradiction avec les politiques de leur organisation sur lesquelles ils se sont entendu plutôt que d'avoir leur activité politique monopolisé par le leadership du parti.
Plusieurs lecteurs de cet article seront probablement d'accord avec le type de structures et de principes organisationnels qu'il trace à grands traits. Mais ceci n'est pas écris simplement comme un ensemble d'idées auquel on pourrait penser et ensuite mettre de côté. Si vous êtes d'accord avec le gros des idées présentées ici, alors vous avez la responsabilité de commencer à les mettre en application en cherchant d'autres gens qui sont eux aussi d'accord et en commençant les premières étapes dans la constructions de telles organisations. D'après mon expérience, plusieurs anarchistes que j'ai rencontré sont complètement désintéressé quand vient le temps de s'exposer physiquement dans les luttes de notre classe, il est temps de mettre le même type d'énergie à construire des organisations anarchistes qui pourront redéfinir les traditions de la lutte de la classe ouvrière et se préparer pour une révolution victorieuse.
Andrew Flood

Bibliolib se veut informatif, y compris sur les débats actuels. Il ne porte aucun jugement — positif ou négatif — sur l'Appel à l'unité...
Courant alternatif - OCL
QUELLE UNITÉ DES RÉVOLUTIONNAIRES ?
Un Appel à l’unité des libertaires circule depuis plusieurs mois dans le milieu anarchiste francophone, et s’adresse aux personnes comme aux groupes (1). Cet appel prolonge une brochure publiée aux Editions du Monde libertaire et d’Alternative libertaire (Belgique) intitulée : Unité pour un mouvement libertaire, un appel qui n’a pas pour « objectif d’initier la création d’une nouvelle organisation libertaire ». C’est une initiative dont un des objectifs est « la tenue des états généraux du mouvement libertaire »… C’est déjà tout un programme ! Nous sommes intéressé-e-s par ce type de démarche, nous en avons discuté lors de nos dernières rencontres nationales, et nous en reparlerons lors du camping de cet été, puis dans un numéro hors série. Ainsi le texte qui suit est-il une synthèse des premiers débats au sein de l’OCL : il tente de présenter une réflexion collective en cours, et espère être une contribution aux échanges autour de cette question, contribution qui, pour être constructive, ne peut être que critique…
C’est un fait bien connu, il existe autant de conceptions de l’unité que de parties à unir. L’unité fait partie de ces thèmes récurrents dans l’histoire du mouvement révolutionnaire, contre lesquels personne ne peut être, bien que la définition de l’unité du voisin ou de la voisine ne soit jamais la bonne, et qu’ainsi les bonnes volontés unificatrices se soldent généralement par un accroissement des divisions. Ainsi vont le plus souvent les recompositions politiques.Notre sympathie pour cette démarche unitaire va donc moins à la question de l’unité même qu’à la démarche d’échanges et de débats qu’une telle volonté suppose. En effet, personne n’a intérêt à réciter ses vérités dans son coin, entre camarades d’une même organisation, ou entre complices d’une même dynamique de lutte. Il est nécessaire d’affirmer et de défendre ses positions dans un espace contradictoire, pour les confronter au réel et à l’adversité, pour progresser individuellement et collectivement, et surtout pour ne pas verser dans les dérives sectaires et idéologiques, et sombrer rapidement dans la sclérose qui menace constamment les révolutionnaires en l’absence de révolution… En d’autres termes, il est indispensable de se confronter avec d’autres, non pas pour bâtir des chimères rassurantes et grégaires, mais pour contribuer aux fondements d’une dynamique révolutionnaire pouvant ébranler l’ensemble des aspects de la domination contemporaine. C’est bien sûr ce que nous faisons quotidiennement dans nos pratiques militantes, mais cette confrontation doit aussi s’exercer à un niveau plus théorique, sur le plan du débat collectif. Ainsi, l’annonce, par les initiateurs de l’Appel, d’une brochure-document de travail faisant un état des lieux autour de sujets de fond (le travail, l’individu, la mondialisation…) avec des pistes d’actions collectives semble aller dans ce sens du débat commun.
Il est par ailleurs intéressant de souligner qu’en dehors de l’Appel dont il est question dans ce texte d’autres démarches unitaires sont en cours : un appel de la CGT espagnole pour une dynamique unitaire internationale (voir encadré plus loin), et une demande de rencontre faite par le secrétariat aux relations extérieures de la Fédération anarchiste aux principales autres organisations du courant anarchiste francophone.
Cet Appel à l’unité postule l’existence d’un « mouvement libertaire ». Or, le terme mouvement est ambigu. Parle-t-on là d’une identité de référence, pour un ensemble épars de militant-e-s, ou d’un acteur identifiable sur le terrain des luttes contre l’État, le capitalisme, le patriarcat, et toutes les formes de domination ? L’OCL définit généralement un mouvement ainsi : « Ce n’est pas un simple regroupement de militant-e-s, mais au contraire un ensemble de gens touchés par un problème précis et qui tentent de réagir à telle ou telle forme de l’oppression et de l’exploitation qu’ils subissent (2). ». Cette définition concerne plutôt les mouvements de lutte, tels qu’ils se constituent au gré des dynamiques, qu’un courant politique défini… Mais, quel que soit le sens sur lequel on s’accorde, il ne nous semble pas qu’existe un mouvement libertaire, la disparité des membres supposés engendrant une diversité des positions, aspirations et velléités d’action trop grande pour que tout ce monde puisse être englobé sous un titre générique. Resterait donc le qualificatif libertaire comme tronc communLe terme libertaire n’est cependant jamais clairement défini, que ce soit d’une façon générale ou précise, dans cet appel aussi bien que dans la brochure qui l’a précédé. L’appellation de libertaire est changeante selon que le moment historique est une période de luttes intensives ou de régression sociale. On peut ainsi passer d’un élargissement de l’anarchisme révolutionnaire à des composantes antiautoritaires (3) se situant sur le terrain d’un changement de société, par le développement de la lutte de classes, à un ensemble de gens défendant une sorte d’identité culturelle, ou de mode de vie, articulée autour d’un concept de liberté somme toute bien vague et souvent synonyme de libéral.
L’Appel recherche l’unité de tous ceux et de toutes celles qui veulent mettre en œuvre un anarchisme social sans que celui-ci soit davantage défini. S’il s’agit, comme on le présume, des personnes qui se réclament de l’anarchisme tout en s’inscrivant dans des dynamiques sociales, c’est déjà un acquis, car on échappe alors à l’idéalisme anarchiste abstrait, sorte de position philosophique coupée de toute réalité ou préoccupation sociale. Mais cette évocation nous paraît tout de même insuffisante, comme nous le verrons plus loin ; d’autant que l’appel fait cohabiter l’« anarchisme social » avec les « anarchistes de cœur », ce qui est là encore une définition évasive se prêtant à toutes les équivoques, et permettant de raccrocher à la locomotive unitaire absolument n’importe qui sur une simple base affective, non sur des accords politiques ou théoriques
Le mouvement libertaire dont il est ici question peut être considéré comme un synonyme du mouvement anarchiste, traditionnellement décrit par les historiens comme l’addition de trois blocs : l’un individualiste, l’autre syndicaliste et le dernier communiste. Nous ne pensons pas que les actuelles divisions des anarchistes soient toujours fonction de ces trois courants historiquement datés. En fait, il existe une autre séparation, bien plus fondamentale, entre, d’une part, des « anarchistes » qui aspirent à la reconnaissance, au sein du système, d’un « espace culturel libertaire », et d’autre part, des anarchistes qui s’accrochent à un changement social radical et n’ont pas enterré, au nom du réalisme, l’idée de révolution et de rupture avec le capitalisme par le développement de la lutte de classes.
Ce clivage est fondamental car les premier-ère-s, sans être d’ailleurs renégats par rapport à leurs idées, sont amené-e-s à accepter le capitalisme comme inéluctable, et donc à rechercher un aménagement de la société telle qu’elle existe et à s’en contenter, puisque des « espaces libertaires » peuvent s’y épanouir. Ceux et celles-là, qui considèrent que les outils d’une lutte sont une finalité acceptable et suffisante, sont prêt-e-s à supporter un capitalisme à visage humain, dès lors que le pouvoir tolère une sphère libertaire… Ce projet est culturellement, politiquement et socialement conforme aux aspirations des classes moyennes, qui partagent avec certains secteurs de la bourgeoisie des références et modes de vie issus des années 70 ? allant de l’union libre à la fumette… en passant par des comportements et des modes de consommation en vogue : bouffe bio, tourisme vert, médecine douce… Les nouvelles figures sociales mises en exergue ces derniers temps, telles que les « bobos » et les « lilis (4) », illustrent assez bien les dérives et confusions possibles : les indispensables préoccupations liées à la vie quotidienne sont vidées de leur contenu et détournées de leur finalité subversive pour constituer de nouvelles normes intégratrices et aliénantes.
On peut alors comprendre, sociologiquement, que des « anars » ou des « libertaires » puissent se retrouver à défendre la démocratie occidentale aux côtés de l’OTAN, des valeurs républicaines comme la laïcité et la citoyenneté, à devenir francs-maçons… aux côtés de sociaux-démocrates dont ils partagent tout ou partie des aspirations et des modes de vie, et verser ainsi dans un réformisme prétendument radical qui fixe mal la frontière entre compromis et compromissions.
Pour nous, la « famille libertaire », la grande communauté des « anars de cœur », est un leurre idéologique : Vouloir à tout prix agglomérer, au nom d’une filiation supposée, des sensibilités par trop diverses conduit à l’inertie pratique et à la paralysie théorique ! En revanche, nous nous sentons proches de tous ceux et de toutes celles qui veulent changer radicalement la société. N’en déplaise à certain-e-s, notre projet de société demeure le communisme, c’est-à-dire une société dans laquelle les moyens de production et d’échanges seront gérés directement par les producteurs et productrices, et qui fonctionnera selon le principe « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». Cet objectif était d’ailleurs commun à Bakounine et Marx, car historiquement construit sur la base des aspirations émancipatrices du prolétariat urbain et rural, révélées au travers des pratiques de la lutte de classes. Ce communisme est anarchiste, car il vise à l’éradication de toute forme de domination, politique, économique, morale et patriarcale. De ce fait, pour nous l’anarchisme n’est pas réductible à une finalité éthique ou une morale de vie, et nous ne perdrons jamais de vue qu’il était et qu’il est toujours question de révolution sociale.L’Histoire a montré que les autoproclamés de Marx, c’est-à-dire les léninistes, reproduisaient la société de classes en s’accaparant le pouvoir de l’Etat, qui ainsi ne risquait plus de dépérir, et finissaient par instaurer une dictature bureaucratique au nom du prolétariat, qui avait bon dos !
Certains de ces descendants tendent maintenant à être partie intégrante d’une des facettes de la société capitaliste, en défendant par exemple l’idée et la pratique d’une démocratie participative, aux côtés d’ailleurs de certain-e-s libertaires « réalistes » qui veulent « réactualiser l’anarchisme ». Ceux et celles-là ont fait leur deuil de la révolution sociale, pour se contenter d’options réformistes crédibles et digérables par le système, et ils-elles sont en voie d’occuper la place vacante de la social-démocratie qui mène directement au social-libéralisme, comme n’importe qui peut le constater quotidiennement.
Sans oublier que d’autres léninistes persistent à vouloir créer le Parti… ce qui nous ramène inéluctablement à la case goulag !
Nous ne détenons pas, en tant que communistes libertaires, une quelconque vérité révolutionnaire, nous ne sommes et nous ne serons que l’une des composantes du mouvement révolutionnaire, qui survit difficilement en cette période où le capitalisme a su intégrer et désintégrer toute contestation fondamentale. Mais il faut avoir conscience qu’il ne pourra y avoir développement d’un mouvement révolutionnaire anti-autoritaire que si, parallèlement et dialectiquement, les mouvements sociaux se développent quantitativement et qualitativement, que si des remises en cause globales de l’ordre social se font jour dans des franges significatives de la population. C’est à cette seule condition que pourra se reconstruire une perspective révolutionnaire anticapitaliste, et donc potentiellement communiste libertaire…
Ce qui choque dans cet Appel, et plus encore dans la brochure initiale, c’est l’impression que les auteurs renoncent tout simplement à l’idée même de révolution… Quand on lit que « rêver de barricades et de guerre civile est lamentable », il faut le comprendre comment ? Dans la période actuelle, sous nos latitudes, dans le rapport de forces complètement dégradé que nous connaissons, ce n’est pas « lamentable » mais malheureusement du domaine du « doux rêve », car les révolutionnaires sont loin d’être à l’offensive. Mais demain et ailleurs ?Comment arriver à transformer radicalement la société ? Certes, l’éventail des méthodes de lutte et des moyens d’action est à réactualiser, et à repenser sans cesse (de la non-violence active à la lutte armée en passant par le syndicalisme). Mais il ne faut pas rêver ! Que les militant-e-s le veuillent ou non, quand un changement radical de société se posera concrètement, cela va nécessairement saigner, et cela saigne déjà à la moindre menace un tant soit peu sérieuse contre les intérêts économiques et stratégiques de l’Occident ou du capital. Pour renverser l’ordre des choses, qui n’est pas une abstraction mais la traduction concrète de la domination d’une minorité sur l’immense majorité, comment faire l’économie du conflit et de l’affrontement de classes ? Écarter l’idée de révolution pour renoncer à l’idée de rupture violente avec le système en place illustre les dégâts que font dans les esprits l’idéologie de la pacification des rapports sociaux et du consensus…
Depuis des dizaines d’années, d’aucuns pensent que le courant anarchiste reste le seul acteur politique pouvant porter un changement radical de société. Cela s’est amplifié au moment de la destruction du mur de Berlin en 1989. En fait, plutôt que de voir les aspirations révolutionnaires s’inspirer des thèses anarchistes, c’est surtout l’idée de Révolution qui a été progressivement défaite depuis la Seconde Guerre mondiale.
Certains nuanceront en disant qu’aujourd’hui on constate un développement d’une présence libertaire dans tout ce qui bouge, c’est-à-dire dans la majeure partie des mouvements sociaux de ces dernières années, dans les rassemblements « antiglobalisation » aux quatre coins de la planète ; mais on est bien loin d’un phénomène de masse. La masse, y compris celle qui peut à un moment donné lutter, semble bien loin de s’impliquer dans (même d’aspirer à) un processus de changement de société. En fait, c’est le système capitaliste qui triomphe aujourd’hui et qui mène l’offensive.
« La présence libertaire qui s’affirme là où ça bouge » et « sa visibilité de plus en plus incontournable au quotidien » ne semblent pas franchement évidentes, ou du moins restent insatisfaisantes si elles se réduisent à la comptabilité des drapeaux noirs ou noir et rouge dans des mobilisations sporadiques.
Quand à l’« unification à la base » dépeinte dans la brochure, elle mérite d’être questionnée. Des pratiques communes entre militant-e-s d’organisations différentes et/ou inorganisé-e-s existent bel et bien ici ou là, en fonction des moments ou des spécificités locales, mais le phénomène n’est pas nouveau. Ce qui fonctionne relativement bien également, c’est la solidarité contre la répression ou l’union ponctuelle contre une adversité commune. Mais lorsqu’il y a nécessité à mener des campagnes d’envergure, lorsqu’il y a urgence à prendre des positionnements importants, comme ce fut le cas pendant la guerre au Kosovo, ou lorsqu’il s’agit de choix stratégiques comme dans le mouvement des chômeurs, l’unité des libertaires vole en éclats, y compris dans les groupes de base. Trop souvent, quand il s’agit de faire de la politique (intervenir dans le débat public, construire un pôle de forces et mettre en pratique nos idées pour peser sur une situation), il n’y a plus ni unité ni mouvement libertaires, faute de positions communes — des positions communes qui sont bien souvent éludées par un fonctionnement collectif centré sur l’implicite libertaire qui nous réunit !
Nous ne remonterons pas jusqu’à l’après-Révolution russe, mais l’«unité des libertaires» a une histoire récente.L’OCL, comme d’autres, a toujours tenté l’unité dans les luttes ou dans les dynamiques locales quand c’était possible, et nous continuerons de le faire. Ce discours a connu quelques concrétisations au moment de la lutte d’indépendance du peuple kanak, où beaucoup d’anarchistes se sont retrouvés dans la Coordination libertaire anti-impérialiste (CLA) sur des bases politiques clairement anticolonialistes. Mais c’était dans le milieu des années 80... Puis, la dernière fois où s’est tenue une initiative collective d’envergure dans la mouvance libertaire, ce fut en 1996 au sein des Groupes anti-G7 (celui-ci se réunissant alors à Lyon). L’unité fut sommaire, et le bilan provoqua un certain nombre de divisions. Depuis cette date, l’OCL a tenté à diverses reprises de fonctionner collectivement avec d’autres ; la dernière fois au moment de la Marche mondiale des femmes, voici un an, et ce fut un échec ! Il est alors légitime de poser ces deux questions : s’il y a aujourd’hui une volonté unitaire, pourquoi ne s’est-elle pas concrétisée récemment dans des pratiques communes ? Quels sont les changements récents du paysage libertaire qui auraient amené une telle volonté de regroupement ?
On ne compte plus les luttes récentes auxquelles des anarchistes participent ou dans lesquelles ils et elles sont des éléments moteurs, sans qu’il y ait une quelconque unité (le Mouvement des chômeurs et des précaires de l’hiver 1997-1998, l’antinucléaire, la lutte des sans-papiers…). S’il n’y a pas eu d’unité, cela ne s’explique pas seulement, comme le disent les initiateurs du présent « Appel à l’unité », par des querelles de leader-e-s ni même par des querelles de chapelles à la recherche d’une hégémonie. C’est un problème de divergences politiques réelles, avec essentiellement des implications sur les terrains de lutte. En effet, certain-e-s privilégient, pour des raisons d’efficacité, une démarche avec des — et au sein de — structures institutionnelles pendant que d’autres, dont les membres de l’OCL, veulent développer des structures autonomes rupturistes vis-à-vis du capital et de l’Etat.
Nous ne devons pas nier ces divergences fondamentales, qui relèvent de la stratégie de militant-e-s révolutionnaires au sein de mouvements sociaux dont ils-elles sont partie prenante. Ces divergences ne s’expriment d’ailleurs pas qu’en période de luttes, car dans le quotidien certain-e-s font le choix d’être par exemple permanent syndical et acceptent ainsi une fonction de régulation sociale, pendant que d’autres refusent cette délégation de pouvoir, pour ne pas verser dans la cogestion et la bureaucratisation. On retrouve même ce type de clivage au niveau électoral, où d’aucun-e-s sont enclin-e-s à participer, d’une manière ou d’une autre, à la démocratie représentative en l’affublant des oripeaux de la participation directe « des citoyens et des citoyennes », et cautionnent l’idée d’un contrôle possible et désirable du capitalisme.
S’il pouvait exister des lieux de confrontation entre anarchistes et plus largement entre toutes les personnes, groupes... qui veulent se battre pour changer radicalement la société, sur des bases anti-étatiques, anticapitalistes, antipatriarcales, cela permettrait peut-être d’échapper à des vindictes exclusives et sectaires. Nous arriverions peut-être à poser calmement et clairement nos divergences que nous ne pouvons, les un-e-s et les autres, nier ! Nous arriverions peut-être aussi à nous mettre d’accord pour défendre une position commune face à tel événement important, et pourquoi pas à mener des campagnes communes sur tel ou tel thème. On peut ainsi viser des alliances ponctuelles et circonstanciées (et plus si affinités), plutôt qu’une unité séduisante mais qui risque de mal supporter les retombées de la dynamique de l’appel.Mais nous n’échapperons pas à une analyse de la situation politique, économique et sociale, car si nous voulons changer de société, il faut d’abord que nous analysions l’actuelle, sauf à nous contenter de vérités ahistoriques et d’un anarchisme de cœur.
Nous sommes pour l’expression des différences et des divergences. Les contradictions doivent toujours pouvoir s’exprimer, elles sont nécessaires à une adaptation réelle de la pratique politique aux réalités du moment. Nous sommes très critiques envers toutes les formes organisationnelles qui permettent de niveler les débats en recherchant constamment un consensus a minima. Car l’unanimité nous fait peur, et nous préférons qu’il y ait plusieurs organisations plutôt qu’une seule. En effet, nous n’assignons pas de rôle de direction aux formes organisationnelles auxquelles nous pouvons participer, qu’elles soient politiques, syndicales ou associatives, et nous constatons que dans les dynamiques de lutte, la multiplicité des points de vue est un facteur d’efficacité si le débat est réel et le choix possible
Avec ces préoccupations en tête, nous sommes donc d’accord pour « mouiller notre chemise » dans une démarche unitaire, s’il s’agit d’allier des forces vers des objectifs communs. À nos yeux, cela passe nécessairement par des analyses de l’évolution de la société et par un bilan collectif de nos pratiques réciproques, pour enfin débattre sur le fond et ainsi dégager une convergence des luttes.
Si nous y parvenions, ce serait déjà un beau résultat, alors pourquoi pas ?
OCL, le 19 mai 2001
Notes
(1) Plusieurs journaux libertaires l’ont publié, dont CA (n° 108, mai 2001). Quelques centaines de personnes l’ont déjà signé : des membres de diverses structures libertaires (dont l’OCL), des personnes sans carte de visite particulière si ce n’est leur fonction sociale, et quelques « personnalités ».
(2). OCL, Positions et orientations, 1996.
(3). Que nous définissons comme étant des personnes ou des groupes œuvrant pour un changement radical de société, en rupture totale avec les diverses variantes du léninisme (« communistes autoritaires »), sans pour autant se réclamer de l’anarchisme révolutionnaire.
(4). Bourgeois bohèmes et libéraux-libertaires, pour ceux et celles qui ne seraient pas tendance…
Bibliolib se veut informatif, y compris sur les débats actuels. Il ne porte aucun jugement — positif ou négatif — sur l'Appel à l'unité...
Jean-Marc Raynaud avec la complicité de Roger Noël - BabarEn marge de
l'Appel à l'Unité du mouvement libertaire
Préambule
Traditionnellement, tout appel à l'unité en général, et à celle des libertaires en particulier, est précédé d'une grande déclaration générale sur l'état du monde et du mouvement.Le ton y est toujours grave. L'analyse béton. La démonstration serrée. Le propos ardu. Et la conclusion... limpide.
Est-il besoin de le préciser, le temps se charge très vite de recouvrir de cendres ces grands discours de feu et de flamme, et de remiser au magasin du dérisoire ces déclamations martiales sur la catastrophe annoncée, sur la patrie en danger, sur la mobilisation générale qu'impose la situation et de la mission historique qui incombe au peuple élu.
Pour être en danger depuis toujours, la patrie l'est, en effet, rarement plus à un moment qu'à un autre. Et, quant à la mission historique de tel ou telpeuple élu, le peuple tout court a appris depuis belle lurette à s'en méfier comme de la peste.
Dans ces conditions, on l'aura aisément compris, le présent appel à l'unité des libertaires et à la constitution d'un mouvement libertaire unifié entend rompre clairement avec cette manie des bulletins météo péremptoires et des bondieuseries relatives à un sauveur suprême.
Disons-le clairement, le capitalisme n'en est ni à sa première, ni à sa dernière crise, et l'actuelle a peu de chances d'être plus (ou moins) majeure que celles du passé ou de l'avenir. De plus, que les libertaires s'unissent ou non, ne changera vraisemblablement (et malheureusement) pas grand chose au cours de l'histoire.
Reste que ce pas grand chose mérite en soi, d'être tenté, tout bêtement parce qu'il est de l'ordre du possible.
1 + 1 = 3 Depuis quelques années, les libertaires et leurs foutues idées reprennent du poil de la bête.
Ici, ce sont des drapeaux noirs et/ou rouge et noir, qui sont chaque fois plus nombreux dans les manifs. Là, ce sont des réunions qui se multiplient dans des locaux gérés collectivement par le mouvement ; des librairies qui ouvrent leurs portes (trois dernièrement à Rouen, Besançon et Montpellier) ; des émissions et des radios qui rayonnent dans l'éther ; des brochures, des livres, des revues, des journaux qui sortent en rafales ; des groupes qui se structurent et se pérennisent ; des caravanes anti-capitalistes qui sillonnent l'Europe ; des squats autogérés qui s'organisent ; des syndicats qui s'accrochent aux branches ; des organisations qui se consolident... Ailleurs, c'est tout bêtement une présence libertaire qui s'affirme partout où ça bouge et une visibilité de plus en plus incontournable au quotidien.
Bref, à défaut d'avoir retrouvé son envergure d'avant la guerre de 14, cela faisait longtemps que le phénix libertaire n'avait pas eu d'aussi bonnes joues.
Reste que cette bonne santé (relative) du mouvement libertaire n'attire toujours pas les foules populaires. Que quelques milliers de militant(e)s et de sympathisant(e)s, ça ne permet ni de sortir complètement de la marge, ni de peser véritablement sur le cours des événements. Et, qu'à l'heure où un espace politique s'est libéré, sur le marché de l'espoir, du fait de l'implosion en vol de l'escroquerie marxiste et des compromissions quotidiennes du réformisme socialo-coco-écolo, le courant libertaire est toujours aussi impuissant à impulser une véritable dynamique d'alternative de société.
Dans ces conditions, point n'est besoin d'être grand clerc pour affirmer que si les différentes tribus, baronnies, marquiseries, bandes et autres astéroïdes de la galaxie libertaire (qui vont aujourd'hui au combat en ordre dispersé, voire en se savonnant la planche) unissaient, ne fût-ce que de temps à autre, leurs maigres troupes, il en irait bien évidemment autrement. Car, c'est bien connu, dans le mouvement social, 1 + 1, cela a toujours fait davantage que 2 !
Pour s'unir, ça tombe sous le sens, il faut tout à la fois avoir matière à s'unir et le désir de s'unir.! Pour ce qui est de la première condition, le mouvement libertaire ne manque pas de points de convergence. De quelque groupe ou structure qu'ils/elles soient, les libertaires ont, en effet, plus d'un patrimoine commun. Ils/elles rejettent tout à la fois le capitalisme et l'État, dont ils ont compris depuis longtemps (contrairement aux marxistes) qu'il était bien plus que le simple exécuteur d'un système économique (quasiment une classe en soi). Ils/elles combattent avec la même vigueur l'exploitation économique et l'oppression politique. Ils/elles se bagarrent pour l'égalité économique et sociale. La socialisation des moyens de production. L'autogestion généralisée. Le fédéralisme libertaire. La libre association des Égaux. L'abolition des frontières, des armées, des prisons, des polices. La réunification d'un corps social aujourd'hui profondément divisé et fracturé. L'entraide. La liberté de chacun et de tous. L'élaboration d'une nouvelle synthèse entre le collectif et l'individuel. Une gestion des ressources de la planète qui tiendrait enfin compte du droit à une vie décente des générations futures. Ils/elles vomissent tous les pouvoirs qui ne sont, en définitive, que des abus de pouvoir et combattent les dictatures de tous acabits (notamment celle du et sur le prolétariat), les périodes de transition (où l'on reporte toujours à demain ce qu'on pourrait faire le jour même) et le misérabilisme caritatif d'une gestion "humanisante" du cannibalisme capitaliste. Ils/elles aiment bouffer du curé, du rabbin, de l'imam, du bourgeois, du patron, du flic, du juge, du militaire, du bureaucrate, du technocrate, du politicard...
! Pour ce qui est du désir de s'unir, par contre, il reste encore du chemin à parcourir. Et pourtant, ce désir existe réellement et massivement à la baseoù, sur le terrain concret, les militant(e)s (dont l'adhésion à telle ou telle boutique est parfois le fait des hasards de la vie) ont une conscience affirmée du caractère transversal des valeurs libertaires et de leur appartenance à un mouvement plus large qui, malgré ses divisions, ne fait qu'un.
Mais on n'abandonne pas d'un coup de baguette magique les mauvaises habitudes d'années (ou de dizaines d'années) de guerres civiles, tribales et féodales. Certains ont du mal à se départir de réflexes (devenus, avec le temps, des automatismes) de considérer le voisin (celui qui est le plus proche) comme leconcurrent dont l'hérésie en fait... un ennemi. Certains préfèrent ressasser les vieilles rancœurs et exhiber leurs vieilles blessures, où les conflits de personnes se mêlent sans vergogne aux véritables débats sur les divergences d'analyse et/ou de stratégie. En une phrase : remuer le couteau dans la plaie du différentiel (réel ou supposé) entre les spécificités libertaires plutôt que privilégier leurs valeurs communes. Chez les libertaires, on a trop souvent le repli identitaire solidement chevillé au corps. On se méfie comme de la peste du débat et on redoute la confrontation comme le diable. Crispé sur le dernier carré de ses certitudes, on a toujours un peu peur de l'autre, surtout quand il nous ressemble. Et quand on s'essaye à envisager l'unité, c'est toujours dans un scénario de capitulation des uns et/ou d'affirmation de son hégémonie sur les autres. Tout au plus, quand il n'y a pas vraiment moyen de faire autrement, consent-on, du bout des lèvres, à une union toute de juxtaposition d'indépendances farouches.
Cela fait des décennies que cela dure. Que la FA, l'UTCL (hier), AL-France (aujourd'hui), l'ORA (hier), l'OCL (aujourd'hui), la CNT anarcho-syndicaliste (hier), les CNT's (aujourd'hui), l'UA, le Réseau No Pasaran, les groupes autonomes, les tribus, groupes, sous-groupes et autres Maloka... guerroient entre eux, se font le coup du mépris ou s'ignorent superbement. Que leurs appareils respectifs et leurs chefaillons défendent becs et ongles leurs prés-carrés et leurs rentes de situation. Que lorsqu'une main se tend, l'autre se crispe sur le tomahawk. Que le petit monde anar étale au grand jour son impuissance à s'extraire d'un sectarisme digne des meilleurs groupuscules.
Et, s'il faut en avoir conscience, il n'y a pas véritablement de raisons pour que cela change ! À moins que...
Que les organisations libertaires, qui ont construit leur identité sur la mise en avant et l'exacerbation de leurs particularismes, renâclent devant l'idée d'unité et soient incapables d'engager un véritable processus d'unification du mouvement libertaire, n'a rien de fondamentalement étonnant. Toutes lesinstitutions œuvrent d'abord à leur propre survie. Toutes (pour justifier leur existence) évoluent dans une logique de la reproduction (de ce point de vue le concept de dépérissement de l'État est un attrape-couillon de première) et il est peu d'exemples (celui de la Gauche Prolétarienne des années 70 en est un des rares) de suicides collectifs dans leurs rangs. De suicides définitifs ou de suicides préalables à une fusion.Bref, autant le savoir, un bouleversement du paysage organisationnel libertaire allant dans le sens d'une unification et, donc, de la mort programmée de l'actuel, n'est pas à l'ordre du jour.
Et pourtant, cette unification de fait a déjà commencé et, elle ira à son terme dans les années qui viennent.
Elle a déjà commencé à la base.
Parce que sur le terrain, dans la dynamique des luttes où des libertaires sont investis, on est bien obligé, vu notre insignifiance numérique, de bosser avec les voisins les plus proches.
Parce que les vieux clivages qui divisaient autrefois le mouvement libertaire (les individualistes, les communistes libertaires et les anarcho-syndicalistes) perdent chaque jour un peu plus de leur pertinence au profit d'une redéfinition de l'anarchisme (l'anarchisme social) plus englobante.
Parce que la plupart des militant(e)s libertaires ont aujourd'hui l'adhésion (à telle ou telle organisation) de hasard et non sectaire.
Parce que les différents groupes, organisations, structures, institutions... libertaires qui se sont construits en faisant le choix de l'une ou l'autre de ces vieilles tendances de l'anarchisme n'ont pas réussi à décoller significativement (même la CNT-Vignolles reste évasive sur le nombre de ses véritablesmilitants) et ont tous échoué dans leur projet d'hégémonie sur le mouvement libertaire.
Parce que la situation générale (le capitalisme bestial qui règne en maître sur la planète entière, le socialisme autoritaire rayé de la carte de l'alternative, la gestion réformisme rose-rouge-verte) libère un espace formidable pour l'éclosion du rêve libertaire.
Parce que la majorité des libertaires a conscience d'appartenir à un mouvement libertaire global qui, pour être multiple, est avant tout un...
Dans ces conditions, qui sont celles d'une distorsion flagrante entre un mouvement et sa représentation, il semble qu'il n'y ait guère d'autre choix que celui de dissoudre le peuple ou... de licencier ses représentants.
Et puisque le seul véritable obstacle à l'unification du mouvement libertaire est constitué par l'existence d'appareils et d'institutions qui regardent l'avenir dans le rétroviseur de l'histoire, la tentation est grande d'y aller à la hache.
Mais, de même que les bombes anarchistes du début du siècle ne sont pas parvenues à entamer le cuir du capitalisme et de l'État, une stratégie de cet ordre, parce qu'elle s'attaquerait aux effets et non aux causes, est condamnée à aboutir au même résultat.
Les groupes, les organisations, les structures et les institutions libertaires actuels, on ne le dira jamais assez, ne sont pas là et n'existent pas par hasard. Au cœur de leur être profond il y a un projet (qui leur est commun) auquel, toutes celles et tous ceux qui les rejoignent, adhèrent peu ou prou.Et ce projet quel est-il ?
Il date du XIXéme siècle. Il repose sur une vision et une analyse de la société de cette époque. Il propose des moyens et des méthodes d'action de cette époque... pour transformer la société d'aujourd'hui.
Aussi, si on se contente de mettre à bas les différents édifices actuels de la représentation libertaire et, que tout en mettant en œuvre un processus d'unification autour d'un anarchisme social (englobant le meilleur des identités historiques d'antan), on s'abstient de toucher à la clef de voûte de l'être profond commun à ces vieilleries, on passe à côté de l'essentiel.
Uni ou pas, le mouvement libertaire demeurera non crédible et n'aura que ses chimères d'une époque révolue pour seul horizon.
Il faut voir les choses en face (et ça ne signifie nullement de se résigner à n'avoir en face de soi que des choses).
Combien sont les anarchistes (toutes tendances confondues) aujourd'hui ? Combien pourraient-ils être (à l'évidence, davantage) demain ? Peuvent-ils être à même (et est-ce souhaitable ?) de rassembler 50, 60, 70, 80, 90 pourcents ou plus de la population ?
Une société libertaire doit-elle être une société politiquement pure au niveau anar ou bien une société pluraliste et de métissage fonctionnant sur un modelibertaire ?
Si nous n'avons pas la possibilité d'être numériquement majoritaires et que nous estimons qu'une société libertaire a la capacité de fonctionner (par adhésion à un certain nombre de principes fondant une société libertaire) avec des non-libertaires, comment associer à notre combat contre l'intolérable du présent et à un projet de société libertaire, ces autres, non-libertaires ?
Quelles sont les barrières et les poteaux d'angle délimitant le champ d'une alliance entre libertaires et non-libertaires dans un combat contre le vieux monde induisant un projet social ouvert à l'hypothèse libertaire ?
Une révolution peut-elle, encore, se contenter de mythifier le romantisme incontournable des barricades et des mouvements de foule ? Mérite-t-elle que l'on s'entre-tue pour elle à tous les coins de rues ? Le capitalisme se résume-t-il à quelques patrons, bourgeois, flics, militaires... et la révolution sociale à leur "élimination" ?
Casser un système social sans être capable de mettre immédiatement en place une alternative politique, économique, sociale, culturelle... crédible, ne relève-t-il pas de l'irresponsabilité et ne conduit-il pas mathématiquement à l'émergence d'une dictature ? Où sont aujourd'hui ne seraient-ce que les prémisses des grandes lignes et des petits détails de cette alternative ? La révolte contre l'intolérable du système social actuel n'aurait-elle pas tout à gagner à confronter son rêve à la réalité dans des zones libérées ?
Pourquoi les politiques (libertaires compris) restent-ils toujours évasifs quand il leur faut expliquer par quoi on va remplacer ce que l'on veut détruire ? Pourquoi sont-ils toujours aussi peu présents sur les terrains de l'alternative sociale concrète ? De quoi la vie sera-t-elle faite dans le quotidien d'une société libertaire ?
Qu'est-ce que les damnés de la terre du moment, mais aussi tous ceux qui finalement, sans pour autant être des enfoirés, ne s'en sortent pas si mal que ça aujourd'hui, ont à gagner à faire le choix d'une telle société ?
Toutes ces questions et surtout les réponses que nous serons capables d'y apporter, sont au cœur de la démarche de l'unification du mouvement libertaire.
S'il s'agit simplement de mettre un coup de chiffon sur la poussière du temps qui passe en continuant à faire semblant de croire que deux manifs et trois brochures vont suffire à convaincre les masses du bien-fondé de notre idéal ; que la révolution sociale est une chasse gardée ; que la magie d'une insurrection populaire résoudra tous les problèmes ; qu'une bonne guerre civile avec des ruisseaux de sang est le prix à payer (par les autres) pour changer le monde ; qu'on peut construire la maison de nos rêves sans plan et qu'une société anarchiste sera un paradis peuplé d'anges libertaires évoluant sur d'étranges nuages à cent lieues de toute contradiction et de tout conflit... c'est rigoureusement sans intérêt et, surtout, sans perspectives.Car, sur ces bases, il est clair que la population - et elle aura raison -nous considérera toujours, au mieux comme de doux rêveurs adolescents, et au pire comme une bande de caractériels mythomanes.
S'il s'agit par contre, d'admettre l'évidence de notre faiblesse numérique actuelle (et sans doute encore pour longtemps), de vouloir bâtir une société libertaire ouverte, pluraliste et non figée, de chercher à associer le plus grand nombre à sa construction, de s'atteler à élaborer les plans de la bâtisse, et de s'interdire de recourir à certaines méthodes de travail... il en va tout autrement.
Car une fois mise en route l'unité d'un mouvement libertaire (recentré sur ses valeurs et ses principes de toujours et habité d'une volonté d'être parmi les acteurs de l'histoire), il devient alors vital, pour pouvoir enfin peser sur le réel global, de définir des alliances qui seront toujours de débats et de confrontations.
Et c'est la conscience affirmée par tou(te)s les libertaires de bonne volonté du caractère vital de cette unité, pour la réussite d'une telle stratégie, qui videra peu à peu de leur substance les organisations libertaires actuelles et qui imposera l'émergence, lente (à coté de masures condamnées à subir chaque jour un peu plus les outrages du temps), de la maison du peuple libertaire que nous sommes si nombreux-ses à appeler de nos vœux. Une maison commune dont les portes seront ouvertes à tous les cœurs purs (politiques, syndicaux, sociaux, culturels et autres) du rêve libertaire.
On l'aura donc compris, le présent appel à l'unité des libertaires et à la constitution d'un mouvement libertaire ne caresse pas le mythe dans le sens du poil.
C'est un appel à l'effort, au doute et au courage.
Il est tatoué au fer rouge du clair-obscur d'un travail de longue haleine. Il s'adresse à tous ceux et à toutes celles qui savent que l'impossible, quand il ose l'aventure de la volonté, est à portée du désir.
Il est un proverbe de Thucydide qui dit que la vie sera toujours un choix entre le repos et la liberté. Nous n'osons croire que nous puissions seulement hésiter ! !
L'unité :sur quelles bases?
C'est une évidence qui vaut aussi pour les libertaires, pour s'unir il faut qu'il y ait à la fois matière à s'unir et désir de s'unir.Jadis, c'est-à-dire hier encore, la galaxie libertaire était traversée et divisée par des clivages idéologiques et anti-idéologiques forts.
Parmi les tenants de l'idéologique, on trouvait trois grandes familles : les individualistes, les anarcho-syndicalistes et les communistes libertaires. Ces derniers se sous-divisant en deux autres familles : les synthétistes, chantres d'une unité toute de juxtaposition d'identités particulières (la Fédération Anarchiste faisant office de porte-drapeaux dans cette voie) et les hérauts de la cohérence et de l'unité idéologique : l'Union Anarchiste, l'Organisation Communiste Libertaire, l'UTCL d'abord, Alternative Libertaire France ensuite, l'OSL en Suisse et du côte de l'anarcho-syndicalisme, la CNT d'avant, celles d'aujourd'hui dites des Vignolles et de Bordeaux, la CAT en Belgique, les AmiEs de l'AIT en Suisse...
Parmi les adeptes de l'anti-idéologie autonome, spontanéiste et apparentée, on trouvait et on trouve les anarcho-culturels de l'Atelier de Création Libertaire, les anarcho-post-soixante-huitards de la librairie La Gryphe, de l'ex revue IRL à Lyon et du journal Alternative Libertaire en Belgique [bien avant que n'existe AL-France], les CIRA (Centres d'Information et de Recherche sur l'Anarchisme de Marseille et Lausanne), l'école libertaire Bonaventure, le Centre Ascaso Durruti de Montpellier, le Réseau No Pasaran, la revue Reflex, les SCALP's de partout, le Réseau Maloka à Dijon, les Voix sans maîtres, laCaravane anti-capitaliste, le Centre Libertaire à Bruxelles, les non-violents L'Union Pacifiste..., les écolos-libertaires d'Écologie Sociale, les collectivités agricoles (Longo Maï, Los Arenalejos...), les squats en tous genres (Les Tanneries à Dijon en étant le fleuron), les CollectifsContre les Expulsions, Sans tickets, Sans Nom à Bruxelles, les anarcho-punks des Binamé's, On a faim... sans compter cent mille et un regroupements ponctuels sur au moins autant de sujets dignes d'intérêt (qu'ils nous pardonnent de ne pas les avoir cités ici).
Tous ces clivages, qui aujourd'hui persistent encore, s'estompent chaque jour davantage. Ils s'atténuent parce qu'ils ont tous échoué à faire rayonner leur vision de l'anarchisme sur la scène politique et sociale globale, et parce qu'ils ne sont pas parvenus à faire triompher leur approche particulière de l'anarchisme au sein même du mouvement libertaire. Ils s'estompent parce que, la nature ayant horreur du vide, ici et là, c'est-à-dire chez les uns et chez les autres, les mili-tant/e/s, à la base et sur le terrain, construisent l'anarchisme de demain.
Cet anarchisme du XXIéme siècle qui commence à se qualifier de social n'en est encore qu'à l'état d'ébauche et navigue à vue en piochant sans vergogne dans le meilleur des valeurs et des principes des uns et des autres.
Pour l'heure, il manque encore sérieusement de consistance, mais, parce qu'il émerge ici et là, chez les uns comme chez les autres, parce qu'il est profondément majoritaire, unitaire et non sectaire, et parce qu'il place la refondation et la rénovation idéologique au service d'une volonté d'agir, il trace une nouvelle frontière dans le mouvement libertaire. Et, se faisant, il fonde un nouveau clivage qui, parce qu'il transcende tous les clivages d'antan, porte en lui l'unité de l'essentiel du mouvement libertaire de demain.
Les clivages qui ont traversé et qui traversent encore le mouvement libertaire ne sont en rien dus au hasard. Ils correspondent à des moments historiques précis et expriment avant tout la volonté des anars d'une époque de coller à l'air du temps.C'est ainsi que l'individualisme anarchiste (il ne s'est qualifié comme tel qu'à son déclin) est né à la fin du siècle dernier et s'est épanoui au début de celui-ci. Il est alors complètement en phase avec un mouvement ouvrier qui ne commence qu'à se construire et qui est, de ce fait, sérieusement convoité par les politiciens réformistes de l'époque. Il est à son image, désordonné, cyclothymique, tout de coups de gueule, de grèves sauvages, de sabotages, d'actions d'éclat, d'exemplarité, de bombes, d'attentats, de révoltes suivies d'abattements, de régressions, d'inaction, de désorganisation, de désintégration... Jusqu'à ce que, de nouveau... Il est le fait de petits noyaux activistes qui prétendent à l'essentiel alors qu'ils ne font que parer au plus pressé. Il est sans perspective autre que celle de se fondre dans le mouvement d'auto-organisation du prolétariat qui s'amorce. Face au syndicalisme naissant, il rêve de s'y fondre et de s'y sublimer, ou de s'en éloigner en se condamnant alors à perdre son âme et à vieillir, toujours plus seul, rabâcheur et nombriliste, voyageur désormais sans bagage d'un ultra-radicalisme borderline empoisonné de toutes les perversions et de toutes les ambiguïtés.
Il mettra plusieurs décennies à crever, et comme tous les moribonds, ne manquera pas d'avoir le coup de griffe vachard à l'encontre de ses frères de révolte qui, eux, auront choisi de s'atteler à construire un autre présent moins flamboyant, mais largement plus porteur d'un autre futur... social et politique.
Au moment même où l'individualisme anarchiste choisissait de se la jouer en dehors et de s'y complaire, la plupart des libertaires ont, eux, décidé de se retrousser les manches et de s'immerger dans le mouvement ouvrier et ses balbutiements organisationnels.
Le syndicalisme révolutionnaire, cette espèce d'auberge espagnole pour révolutionnaires en tous genres, et ensuite, l'anarcho-syndicalisme et son refus de servir de masse de manœuvre aux avant-gardes marxistes et réformistes, furent alors leur terre d'élection. Ils y furent brillants, dévoués (trop), infatigables, exemplaires... Ce furent eux qui construisirent les Bourses du travail, la première CGT. Et, s'il n'y avait eu la première guerre mondiale (et la défaite mortelle de l'internationalisme prolétarien) et le coup d'État bolchevik d'octobre 17 qui remit le politique aux premiers rangs de la scène, qui sait jusqu'où ils auraient pu aller ?
Dans la tourmente qui s'ensuivit, la plupart d'entre eux se replièrent sur des positions plus syndicalistes que révolutionnaires. Certains d'entre eux se rallièrent aux vainqueurs bolcheviks. Et seule une minorité poursuivit son chemin entre l'enclume syndicale réformiste et le marteau marxiste-léniniste.
L'illusion perdurera jusqu'au chant du cygne de l'anarcho-syndicalisme espagnol à la fin des années 30.
Ensuite, ce sera une lente mais irrémédiable descente aux enfers.
Entre un monde divisé en deux, avec d'un côté le fascisme rouge qui régnait en maître dans son espace étatique tout en monopolisant la représentation ouvrière dans le camp capitaliste et la bourgeoisie qui ne se privait pas d'agiter l'épouvantail du rouge au couteau liberticide entre les dents (Si t'es pas content, va voir à Moscou !), l'espace du changement radical de société était de plus en plus réduit.
L'essentiel, alors, était de survivre, et c'est ce que nos camarades firent en jouant les mouches du coche à la CGT, à FO et ailleurs.
Quand le coup de tonnerre de Mai 68 surgit, sans crier gare, dans le ciel sans nuages d'une bipolarisation du monde qui semblait figée à jamais, ils s'imaginèrent un instant que... Quand le mur de Berlin tombe en 1989, par implosion en vol du bloc "socialiste", ils crurent même que... ! Mais, les temps avaient changé !
L'exploitation capitaliste, pour être toujours aussi (et même davantage) féroce, n'étendait plus son ombre sur la même classe ouvrière.
En Occident, à l'industrialisation fordiste d'antan et à ses grandes masses ouvrières misérables, avait succédé une nouvelle division internationale du travail induisant la délocalisation des productions à fort taux de main d'œuvre et le redéploiement, au rythme de l'atomisation, de la précarisation et du chômage, de l'essentiel productif désormais orienté, toutes voiles dehors, vers le tertiaire et les nouvelles technologies. Une part significative desdamnés de la terre d'hier basculait, lentement mais sûrement, dans le bloc central des classes moyennes...
La servitude volontaire d'aujourd'hui remplace l'asservissement brutal des débuts du capitalisme. Les misérables d'hier, qui n'avaient que leurs chaînes à perdre, y regardent à deux fois avant de mettre, dans le jeu révolutionnaire, leur télé, leur bagnole, leur ordinateur et leurs "avantages acquis"...
À cela, nos anars syndicalistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes ont eu du mal à s'adapter car ils n'ont toujours pas intégré les nouvelles donnes de ce capitalisme mondialisé.
Et à s'accrocher à une vision du monde qui n'est plus, et à s'imaginer que les vérités d'hier méritent qu'on leur rendent justice aujourd'hui, et à rabâcher des modes d'organisation du prolétariat... les anarchos du syndicalisme, comme hier leurs cousins de l'individualisme, n'ont plus que la nostalgie pour ligne d'horizon et sont condamnés, soit à s'adapter, soit à se la jouer rebelle dans le corbillard du temps qui passe.
Dans le même temps, ou plus exactement un peu après l'apparition des anars syndicalos, les communistes libertaires émergèrent.
De l'individualisme anarchiste et de ses simagrées libérales-libertaires (avant l'heure), ils avaient une haine farouche.
Du syndicalisme révolutionnaire ou de l'anarcho-syndicalisme, ils se méfiaient profondément, anticipant les dérives à venir : corporatisme, service social, réformisme, apolitisme (de droite), ou courroie de transmission de l'avant-garde éclairée...
Pour la plupart, ils revenaient de Russie et d'Ukraine et, ils avaient à juste raison, conscience d'être passés tout près de la réalisation de leurs aspirations. Il s'en était, en effet, fallu d'un cheveu pour qu'ils chevauchent, en vainqueurs, le fier destrier de la révolution sociale. Lors de la prise du Palais d'hiver en février 17, n'étaient-ils pas aux premières loges pour la mise bas du tsarisme ? En Ukraine avec la Maknovtchina, à Kronstadt en 1921, et partout où déferlait cette fameuse troisième révolution libertaire, n'étaient-ils pas en première ligne ?
Mais, ils furent vaincus par les bolcheviks. Et ils furent vaincus parce que, contrairement à eux, les bolcheviks étaient supérieurement organisés et efficaces.
De cette évidence, ils firent une obsession qu'ils conjuguèrent à tous les temps de la théorie et de la pratique.
Si les bolcheviks l'avaient emporté, ce ne pouvait être que parce qu'ils disposaient d'une méthode d'analyse scientifique permettant de lire dans le marc de café social. Et, donc, pourquoi ne pas s'accaparer ce fameux matérialisme dialectique et historique en mettant, bien sûr (apparence oblige), quelques jolis rideaux libertaires aux fenêtres... histoire d'en masquer les barreaux ?
Dans le même ordre d'idée, puisque la discipline hiérarchique, l'esprit militaire et le patriotisme organisationnel avaient rendu invincibles les moines-soldats du marxisme-léninisme, pourquoi ne pas s'inspirer de ces "valeurs" qui avaient subi avec succès l'épreuve du feu révolutionnaire ? Pourquoi ne pas s'essayer à repeindre le mouvement libertaire aux couleurs martiales de l'unité idéologique, tactique et organisationnelle ?
Bref, comme presque toujours, les vaincus s'efforcèrent de copier les vainqueurs, en oubliant qu'à ce petit jeu-là, l'original reste toujours plus attirant que la copie, fût-elle de meilleure facture !
L'issue ne faisait, donc, pas l'ombre d'un doute pour ce communisme libertaire là !
Pour s'être laissé aller à jeter le bébé individualiste et anarcho-syndicaliste avec l'eau du bain d'une approche de masse de la question sociale, il y perdit son âme libertaire. Et, bien qu'ayant revêtu l'armure de l'unité idéologique et tactique, brandi l'épée de lumière de la Plate-forme d'Archinoff et s'être élancé au combat en braillant les psaumes du matérialisme dialectique, cela fit un formidable... flop.
Comme on le voit, les clivages individualistes, anarcho-syndicalistes et communistes libertaires qui ont cristallisé et cristallisent encore actuellement le mouvement libertaire (et ses représentations organisationnelles) sont apparus à des moments déterminés de son histoire. Ils sont marqués à la culotte par des circonstances historiques données. Ils sont tatoués au fer rouge d'une volonté farouche que d'inscrire à tout prix l'anarchisme dans leur époque.
L'individualisme anarchiste correspond à un moment où le mouvement ouvrier et le mouvement libertaire prennent conscience de la nécessité de l'organisation. Il ne fait qu'entériner une situation et ne réussi pas à s'en extraire.
Le syndicalisme révolutionnaire (cette main tendue à des généraux sans troupes d'une galaxie marxiste en recherche d'hégémonie) et l'anarcho-syndicalisme(cette main tendue à des généraux sans troupes d'une galaxie anar en recherche d'hégémonie) correspondent à une époque où le mouvement ouvrier et le mouvement libertaire sont dans un processus d'organisation. Ils ne font, là encore, qu'entériner une situation et les rapports de force du moment. Et cela a failli marcher en Espagne. Et la défaite des libertaires espagnols, en nous évitant de nous mettre face à nos responsabilités quant à la gestion alternative d'une société tout entière, constitue sans doute, pour nous, un formidable cadeau de l'histoire, tant il est vrai que l'esquisse d'un rêve laisse encore à ce dernier toutes ses chances de pouvoir, un jour, s'épanouir.
Le communisme libertaire, cette méfiance justifiée à l'encontre d'un individualisme égoïste et d'un syndicalisme fait de compromis(sions), correspond à une époque où le marxisme-léninisme s'imposait sur la scène des mouvements ouvrier, syndical et social. Là encore, si... les marins de Kronstadt avaient mené à son terme la troisième révolution dont ils étaient les porte-drapeaux, et si... l'armée des partisans libertaires ukrainiens s'était emparé de Moscou...peut-être que l'espoir dont nous sommes encore aujourd'hui porteurs aurait pris du plomb dans l'aile après s'être frotté la couenne à la gestion de la moitié du monde ?
Tous ces clivages sont marqués du sceau de l'histoire.
Ils sont les signes de moments particuliers où l'anarchisme a cherché, et parfois réussi, à s'inscrire dans le réel de son époque, sur un mode hégémonique et idéologique.
Aussi, la nature ayant horreur du vide et le sablier du temps s'écoulant, il était évident que, dans la foulée d'un printemps trop bref, d'autres clivages, marqués par l'air d'un autre temps, voient le jour.
Dans la foulée de Mai 68, la nouvelle jeunesse de la révolte libertaire (qui entendait se démarquer de l'éternelle révolte de la jeunesse) fit donc feu de tout bois, direction toute la conquête d'un nouvel Éden libertaire tout de pratiques personnelles, d'expérimentation, de quotidienneté et d'anti-idéologie dogmatique.
La vague communautaire, écolo-bricolo, anti-militariste, anti-autoritaire, lieux de vie, anti-psychiatrie, féministe, homos, rapports humains, mouvement des prisonniers, non-violence, anti-nucléaire, écoles parallèles, radios libres, IRL, Alternative Libertaire Belgique, La Gryphe, ACL, Basta, Imprimerie 34,CIRA, Longo Maï, Larzac... s'élança à l'assaut du Vieux Monde en se la jouant anti-organisationnelle, plus autonome que moi tu meurs !.
On connaît le résultat de cette tentative courageuse de reconstruire le monde sans plan d'ensemble, sans architecte et sans organisation de chantier coordonnant l'intervention des différents corps de métiers.
On part pour changer la vie et, au bout du compte, on ne fait que changer sa vie !
À cette charnière de siècles, le mouvement libertaire francophone européen (au sens large et apparenté), sans péter pour autant la super forme, n'a cependant pas l'air en mauvaise santé.Des hebdomadaires (Le Monde Libertaire, Le Père Lapurge, Aujourd'hui en Suisse...) ; des mensuels (Alternative Libertaire Belgique, No Pasaran, Courant Alternatif, Alternative Libertaire France, Le Combat Syndicaliste des Vignolles, Le Libertaire, Écologie sociale, À Contre Courant...) ; des bimestriels (Le Combat Syndicaliste de Toulouse, Cette Semaine, Le RIRE antimilitariste, Les amis de l'AIT en Suisse...) ; des revues paraissant régulièrement (Les Temps Maudits, Réfractions, Réflex, Arguments pour une Écologie sociale, La Gryphe...) ou de manière épisodique ; des dizaines de feuilles de groupes autonomes (On a Faim, Maloka à Dijon, Basta et Le Coquelicot à Toulouse, Aredje à Bruxelles...) ; des centaines de sites sur le woueb ; des agences de presse sur internet (A-Infos, RAL...) ; des labels discographiques (On a Faim, les Binamé's...), des radios (Radio Libertaire, Radio Zinzine...) ; des émissions sur des radios associatives (Le Monde comme il va sur Alter'Nantes...) ; une bonne douzaine de librairies et de bibliothèques (Publico à Paris, La Gryphe et La Plume Noire à Lyon, L'Autodidacte à Besançon, La Mauvaise Réputation à Montpellier, L'Insurgée à Rouen, Le Centre Libertaire à Bruxelles...) ; des dizaines de livres et de brochures publiés chaque année aux Éditions du Monde Libertaire, Alternative Libertaire (Belgique et France), Acratie, ACL, L'Insomniaque,ÉDAM et ailleurs... quelques K7 vidéos par an aux éditions du Monde Libertaire ; des centaines de réunions publiques et de débats chaque année (voir l'agenda hebdomadaire du ML) ; des kilomètres d'affiches, d'autocollants, de tracts... collés et distribués chaque année ; des dizaines de locaux de toutes sortes ; des squats autogérés (Les Tanneries...) ; des groupes autonomes ou centrés sur des projets particuliers en veux-tu en voilà (les SCALP...), deuxCIRA tip top ; un centre Ascaso Durruti à Montpellier qui est en passe d'acquérir un local ; l'école libertaire Bonaventure fondée en 1993 ; les petits derniers des Solidarios qui éditent chaque année un livre au profit d'une œuvre libertaire d'ici ou d'ailleurs ; des manifs à plusieurs centaines et même à plusieurs milliers (5.000 dans le cortège de la CNT-Vignolles le 1er mai 2000 à Paris...) ; des drapeaux noirs et/ou noir et rouge qu'il devient impossible de ne plus les voir ; plusieurs milliers de militant/e/s estampillé/e/s dans les organisations ou actif/ve/s dans la mouvance libertaire ou apparentée...
Ça pourrait assurément aller plus mal !
Reste que tout cela, ça ne fait pas, malgré tout, épais. Que ça fait d'autant moins épais, que c'est divisé en une multitude de chapelles accrochées à leurs clochers respectifs et en une demi-douzaine d'épiceries qui coexistent plus ou moins pacifiquement. Et que, pour appeler un chat un chat, ça manque sérieusement de crédibilité.
En soi, notre petit nombre n'est, bien évidement pas un obstacle majeur (même s'il est flagrant que ça ne serait pas plus mal si nous étions davantage), car il n'est pas nécessaire d'être des centaines de mille (ou plus encore) pour populariser un idéal ou peser sur les événements.
Mais quand le petit nombre se conjugue à la division et à la non crédibilité, c'est carrément catastrophique.
Or, nous sommes divisés. Entre tenants de l'individualisme (il en reste encore quelques-uns), de l'anarcho-syndicalisme (à la mode CNT-Vignolles, CNT-Toulouse, CNT-Tour d'Auvergne, Alliance Syndicaliste, mouches du coche de la CGT, de FO, de SUD, de la CFDT...), du communisme libertaire (OCL, AL-France, une partie de la FA...), de l'autonomie débridée, de l'anti-idéologie féroce, de l'anti-ceci et du pro-cela...
Entre les partisans d'une unité du mouvement libertaire sur un mode hégémonique et de juxtapositions de particularismes et ceux d'une unité idéologique et tactique tout aussi hégémonique. Entre adeptes de l'organisation spécifique et chantres du mouvementisme et/ou de l'autonomie. Entre ceux qui rêvent de changer le monde et ceux qui se contenteraient bien d'être les gardiens du temple et de la bonne parole. Entre ceux qui militent pour être des milliers et ceux qui aiment à se retrouver entre "élus" d'une élite. Entre ceux qui estiment que le mouvement libertaire doit se contenter d'être un mouvement d'opinion, un club de discussions, et ceux qui veulent l'inscrire dans le mouvement social. Entre ceux qui rêvent d'un mouvement social libertaire et ceux qui s'inscrivent résolument dans une stratégie d'alliances d'appareils avec la gauche de la gauche, voire avec la gauche tout court...
Pire, nos divisions sont des divisions de concurrence ou de guerre de religion (la chasse à l'hérétique prime la chasse à l'infidèle). Et au mieux (au moins pire), elles sont de mépris et d'ignorance de l'autre.
De ce fait, pour quiconque a l'occasion de nous rencontrer ou même de s'intéresser à notre idéal, nous sommes souvent largement désespérants.
Qu'est-ce que c'est, en effet, que ces anars qui ne sont qu'une poignée, qui veulent refaire le monde (et de A à Z, qui plus est), et qui sont incapables de s'unir contre l'ennemi commun, de faire quoi que ce soit ensemble et qui refusent même le débat entre eux ?
Qu'est-ce que c'est que ces trois pelés et quatre tondus qui parlent et agissent comme s'ils étaient des millions et comme si l'avenir du monde dépendait de la place des virgules de leur prochain tract ?
Qu'est-ce que c'est que cette Fédération Anarchiste (par trop Francophone aux yeux de certains franchouillards) qui s'avère incapable de décider quoi que ce soit d'une manière collective, qui fonctionne (qui ne fonctionne pas) au surréalisme de cette billevesée qu'est l'unanimité (comme si la vie, l'intelligence et l'efficacité pouvaient être unanimes !) et qui tolère qu'une minorité (voire un simple quidam) empêche le plus grand nombre de s'exprimer en tant que tel ?
Qu'est-ce que c'est que cette OCL qui existe, sans exister, tout en ne réussissant pas à vouloir exister, et qui soutient, sans soutenir, mais tout en soutenant quand même, des nationalistes à front bas (basques ou bretons) qui, au nom d'une lutte armée d'un autre âge et de circonstances révolues, font dans l'assassinat interclassiste à la petite semaine terroriste ?
Qu'est-ce que c'est que cette Alternative Libertaire France qui s'la joue porteur de valises chez les léninistes (de gauche parce qu'ayant échoué) de laLigue Communiste Révolutionnaire et qui, dans ses versions antérieures (mais non reniées de la triste époque de la FCL et de l'UTCL) n'a cessé de tutoyer le pire du marxisme (qui aujourd'hui, même chez les derniers ânes du marxisme, ose encore se réclamer du matérialisme historique ?) et le pitoyable (en présentant une pauvre petite dizaine de candidats dits ouvriers aux élections législatives) ?
Qu'est-ce que c'est que cette Union des Anarchistes qui glose sur tout, qui critique tout et qui se contente de rabâcher le XVIIIème siècle et ses lumières humanistes bêlantes ?
Qu'est-ce que c'est que ces anarcho-syndicalistes qui vivent à la colle avec les rouges de la CGT, les jaunes de FO, les gauchos de SUD et les curaillons (pas toujours défroqués) de la CFDT ?
Qu'est-ce que c'est que ces autres syndicalo-anarchos CNT-Vignolles qui ne syndiquent (pour l'essentiel) que des non travailleurs, qui sont prêts à presque tout (notamment à se réclamer du droit au travail lors des manifs contre le Sommet de Nice en décembre 2000) pour en syndiquer des vrais, et qui s'imaginent que le romantisme révolutionnaire a quelque chose à gagner avec un SO (Service d'Ordre, si, si...) musclé, crâne ras et mauvaises manières machistes du genre c'est moi qui ai les plus grosses ?
Qu'est-ce que c'est que ces CNT's psycho-rigides qui se rejouent sans cesse juillet 36 en mimant ce qu'il y avait de plus dogmatique dans le mouvement anarcho-syndicaliste de cette époque ?
Qu'est-ce que c'est que ces anti-fascistes soit disant radicaux qui ne s'interrogent qu'à peine sur le bien fondé des frappes de l'OTAN et de l'intervention terrestre au Kosovo et qui n'ont que la mâlitude activiste et prétendument rebelle pour seul horizon ?
Qu'est-ce que c'est que ces anti-capitalistes, tout aussi radicaux, qui revendiquent l'allocation universelle généralisé, distribuée par l'État et pompée dans les bénéfices des secteurs les plus rentables du... capitalisme ?
Qu'est-ce que c'est que ces ploums-ploums de l'autonomie libertaro-culturelle qui se font manger tout crus par le premier fada de l'anti-spécisme qui passe ?
Qu'est-ce que c'est que ces cohortes de révoltés en tous genres qui n'ont que la Kro comme seul étendard ?
Qu'est-ce que c'est que tous ces zozos là ?
Sont-ce les représentants de l'anarchisme ? Sans aucun doute ! En sont-ils les derniers représentants ? Cela n'est pas certain !
Depuis une bonne dizaine d'années, le mouvement libertaire patauge.Il patauge dans des clivages idéologiques en décalage complet avec la réalité de cette fin de siècle et dans une division sans vainqueurs ni vaincus entre les représentants de ces différents clivages.
Oh, certes, la montée "en puissance" de la CNT-Vignolles et la réussite, largement médiatisée, de sa semaine Pour un autre futur (1er mai 2000), peuvent laisser croire qu'une certaine approche de l'anarcho-syndicalisme est aujourd'hui à même de ratisser large dans le mouvement libertaire, de s'y positionner en leader et de s'installer confortablement dans le paysage pourtant passablement encombré (AC, ATTAC, SUD, la Confédération Paysanne...) des minorités agissantes. Les généraux sans troupes de toujours de la galaxie libertaire et de l'ultra-gauche, qui, comme des coucous, se sont empressés de venir y pondre leurs œufs, semblent y croire dur comme fer.
Mais, il y a une série de mais qui incitent à penser qu'une hirondelle ne fait pas obligatoirement le printemps.
Le phénomène Vignolles est, en effet, exclusivement parisien. Il est marqué par un activisme (étudiant ?) dont la baudruche a déjà commencé à se dégonfler. Il semble avoir beaucoup de mal à se doter d'outils à la hauteur de ses ambitions (un mensuel maigrelet, une revue semestrielle à la lisibilité ardue, quelques brochures... on a du mal à croire qu'une organisation qui revendique plusieurs milliers d'encartés ne puisse pas faire mieux). Il pédale largement à coté du vélo de son projet initial (un syndicat qui ne syndique presque exclusivement que des non-travailleurs, et ce, sur des bases essentiellement idéologiques, ça s'appelle une organisation spécifique). Il commence à être miné par le combat des chefs. Et son arrogance commence sérieusement à irriter un mouvement anarchiste qui lui fournit, par ailleurs, l'essentiel de ses troupes.
Bref, avec le temps, il risque d'y avoir de plus en plus loin, de la coupe aux lèvres.
Mais on en n'est pas encore là, et en attendant, la CNT-Vignolles (et c'est son mérite principal) continue de surfer sur le ras le bol d'un mouvement libertaire en mal d'unité et d'action.
L'anarchisme social, qui, à la base et sur le terrain, émerge dans l'ensemble du mouvement libertaire, plonge, lui aussi, ses racines dans ce ras le bol. Mais, contrairement à la CNT-Vignolles, il ne se réclame d'aucun des vieux clivages d'antan de l'anarchisme. Mieux, c'est en opposition à chacun de ces clivages qui portent en eux la division du mouvement libertaire et son déphasage par rapport à la réalité, qu'il se construit.
Les anarchistes de cette fin de siècle savent, en effet, qu'il ne sert à rien de courir après des chimères d'une autre époque et ils ont conscience de lanécessité et surtout de la possibilité de construire un anarchisme adapté à son temps. Recentré sur ses grands principes de toujours. Uni autour de l'addition du meilleur des différents héritages historiques (individualisme, communisme libertaire et anarcho-syndicalisme ne sont pas sans aspects positifs). Et animé d'une volonté farouche de s'inscrire dans le réel social, qu'il soit de luttes protestataires ou d'alternatives sociales.
Les grands principes de l'anarchisme sont clairs. ! Une critique radicale de l'exploitation capitaliste et des aliénations qu'elle induit (surconsommation, individualisme forcené, marchandisation de tous les aspects de la vie... fondant une logique de servitude volontaire). ! Une critique tout aussi radicale de la domination et de l'État, non seulement en tant qu'il est le bras armé des classes dominantes mais également comme classe en tant que telle, commenomenklatura, tout à la fois cause et effet de la division sociale. ! Un combat permanent et non hiérarchisé contre toutes les formes d'oppression de l'être humain par l'être humain (qu'elle soit sexuelle, raciste, sociale, culturelle, familiale...). ! Une lutte de tous les instants pour la liberté de chacun et de tous... et la vie qui va avec. ! Pour l'égalité économique et sociale (L'égalité politique restera un mensonge tant qu'il n'y aura pas d'égalité économique et sociale, Bakounine). ! La socialisation des moyens de production. ! L'autogestion généralisée. ! Le fédéralisme libertaire. ! La libre association d'Égaux. ! L'abolition des frontières, des armées, des prisons et des polices. ! La réunification d'un corps social aujourd'hui profondément divisé et fracturé. ! L'entraide. ! L'élaboration d'une nouvelle synthèse entre le collectif et l'individuel. ! Une gestion des ressources de la planète bannissant le pillage. ! Le partage de ces mêmes ressources et la mondialisation de leur gestion...
Ce sont ces grands principes communs à tous les clivages d'antan et à toutes les chapelles du moment qui constituent l'âme du mouvement libertaire, qui sont au cœur de son unité et qui le distinguent clairement des autres courants des mouvement socialiste et ouvrier. Ce sont ces postulats qui font que tous les anars du monde se sont toujours dressés contre tous les pouvoirs (petits et grands). Qu'ils ont toujours combattu toutes les dictatures, toutes les périodes de transition (où on reporte systématiquement à demain ce qu'on pourrait faire le jour même) et tous les misérabilismes caritatifs qui sont le pain quotidien de toutes les gestions associatives réformistes du capitalisme. Ce sont eux qui font que toutes les tribus du mouvement libertaire aiment à faire ripaille en bouffant du curé, de l'imam, du moine bouddhiste, du rabbin, du bourgeois, du patron, du flic, du militaire, du bureaucrate, du technocrate, du politicard...
C'est autour de leur énoncé que l'anarchisme social a commencé son travail de digestion et, disons-le, de synthèse de ses vieux clivages. Qu'il a entrepris, à la base et dans toutes les tribus, une formulation unitaire d'un anarchisme du futur s'appropriant sans vergogne le meilleur de cet héritage historique.
C'est autour de leur remise en forme qu'il arc-boute sa volonté d'inscrire le rêve libertaire d'un autre futur dans le réel social du présent.
Mais, s'il suffisait d'un retour aux sources des grands principes de toujours. S'il suffisait d'ouvrir les yeux sur les échecs patents des clivages historiques, sur leur prétention d'hégémonie sur le mouvement libertaire et sur leurs tentatives de peser sur l'histoire contemporaine. S'il suffisait de faire preuve de bon sens en s'accaparant le meilleur des uns et des autres, de se lancer dans l'action tous azimuts... pour unifier le mouvement libertaire et l'habiller de crédibilité et d'efficacité, ça se saurait et ce serait depuis longtemps !
Toutes ces conditions, si elles relèvent de l'évidence du nécessaire sont, en effet, loin d'être suffisantes pour aboutir à ce résultat.
Pour accéder à la crédibilité, l'anarchisme social, non content de devoir se ressourcer, de devoir sortir de l'impasse de ses particularismes poussiéreux, de devoir se reformuler en synthétisant le meilleur de chacun et de devoir passer le bleu de chauffe d'un militantisme social, doit également, et surtout, rompre avec un fatras de croyances et de mythes d'un autre âge tous plus surréalistes les uns que les autres.En l'an 2000, en effet, il est tout simplement impensable de croire ou de laisser croire que le capitalisme se réduit à 200 familles ou 200 multinationales exploitant férocement une brave classe ouvrière qui, si elle n'était pas guidée par de mauvais bergers politiques et syndicaux, marcherait spontanément (en chantant) sur le chemin (tapissé de roses rouges et noires) menant au communisme libertaire.
Il n'est pas plus pensable de croire ou de laisser croire que par la seule grâce de l'évangélisation, de la distributions massive de tracts, de collages tout aussi massifs d'affiches peu ou prou lisibles, de la publication de quelques livres et brochures, de la tenue d'au moins autant de réunions publiques et de meetings plus ou moins confidentiels, de l'activisme forcené de quelques dizaines voire quelques centaines de groupes et de syndicats, de leur immersion dans quelques jacqueries et quelques mouvements sociaux subitement convertis aux vertus de la radicalité... une révolution, toute de barricades s'érigeant en un soir (le grand), surgira magiquement et rayera d'un trait de plume le capitalisme de la carte de l'histoire.
Il est criminel de croire, ou de laisser croire, que couper quelques têtes (au début) et se baigner dans les fleuves de sang d'une guerre civile "libératrice" annoncée, fera avancer en quoi que ce soit le schmilblick de la rupture avec le capitalisme et celui de l'édification d'une société libertaire.
Il est carrément stupide de croire ou de laisser croire que nous allons refaire le monde en trois jours (mieux que dieu), sans plan, sans expérience, sans avoir jamais manié la truelle et, dans les mêmes conditions, édifier des palais sur des ruines fumantes.
Il faut avoir le courage de le dire : le capitalisme est un système social et sociétaire d'une extrême complexité. Ses victimes, pour innombrables qu'elles soient, ne sont ni unies ni demandeuses d'un changement social radical surtout quand il est frappé du sceau de l'aventurisme révolutionnaire. Une bonne partie de la société (les retraités, les petits paysans, artisans, commerçants..., et un pourcentage non négligeable des classes moyennes) n'est pas obligatoirement du côté du manche et a besoin d'être convaincue du bien-fondé et de l'intérêt (pour elle-même) d'un chambardement social radical. Zigouiller 200 familles ou 200 conseils d'administration de 200 multinationales ne fera pas changer le Vieux Monde de bases.
Rêver de barricades et de guerre civile est lamentable. S'imaginer qu'une société libertaire puisse voir le jour dans de telles circonstances, sans qu'une alternative au capitalisme ait pu être longuement discutée, élaborée, profilée, expérimentée dans ses grandes lignes comme dans ses petits détails, testée dans un certain nombre d'alternatives exemplaires et proposée à l'adhésion de la population, est grotesque...
Jadis, tout cela a pu (encore que !) être de circonstance. Mais à l'heure actuelle, il est évident que personne ne peut marcher dans un plan aussi absurde que celui là !
Bref, si l'anarchisme social, fort de sa refondation et de son unification, veut regarder le siècle à venir dans les yeux, il lui faudra se débarrasser des guenilles de la nostalgie. Et, il devra expliquer comment il entend abattre le capitalisme, en arracher les racines, par quoi il va le remplacer et en quoi le peuple tout entier a intérêt à ce bouleversement social.
En un mot comme en cent, il va devoir définir et populariser une conception de la révolution crédible pour l'homme de la rue.
À première vue, cette nécessité de passer du pleurnichement (qui tient lieu d'argumentaire aux vaincus de toujours) à la force tranquille d'explications, de recherches de consensus et d'alliances (qui est l'apanage de tous les vainqueurs de demain) relève, pour les z'anars, de la révolution copernicienne.
Reste que cette révolution copernicienne a déjà commencé et que tous celles et ceux qui estiment que l'anarchisme social a mieux à faire que de se contenter d'être un bel idéal médaillé de défaites systématiques, la mèneront au bout.
S'attacher à ré-analyser le capitalisme (ou à en réactualiser l'analyse), à redéfinir le comment d'une rupture révolutionnaire et à élaborer un projet social et sociétaire susceptible de susciter le désir des populations, tel est assurément le programme, et, donc, le pourquoi et la base d'une unité du mouvement libertaire.Tous les militants sérieux le savent, il ne suffit pas d'avoir des beaux principes, de beaux discours, de belles idées et de bonnes jambes pour réussir. S'il en était ainsi nous aurions réussi depuis longtemps.
Il faut aussi, et surtout, être capable de tracer le chemin qui mène à la victoire. Il faut être capable de jauger l'adversaire. De savoir de combien de forces on dispose pour mener un projet à son terme. Et de s'adjoindre le renfort, et mieux encore, l'adhésion du voisinage, pour transformer un rêve en aventure collective et partagée.
De ce fait, tous les cœurs purs d'un anarchisme aujourd'hui encore éclaté à l'infini de divisions idéologiques moribondes et de guerre des boutons entre sacristies rabougries, s'ils veulent faire aboutir leur rêve, devront élaborer une stratégie à la hauteur de leur volonté.
Or, c'est un fait, même en s'unissant, devenant intelligents et crédibles, les anarchistes (même sociaux) ne seront jamais majoritaires dans la société.
Dans le meilleur des cas, parce que la perspective de la liberté, de l'égalité, de l'autogestion et, disons-le, du bonheur, effrayera toujours le marais du tout venant d'une espèce humaine solidement installée dans un équilibre névrotique tout de peur de mourir et de désir de vivre, nous ne pourrons jamais aller au-delà de l'extraordinaire d'une forte minorité.
De cela, il faut avoir conscience et s'en marteler l'entendement. Car, mine de rien, ça change tout.
Si, en effet, nous ne sommes qu'une poignée et, que, même en mettant le turbo de l'unité, de la refondation, de la rénovation et de l'intelligence, nous ne pouvons espérer qu'être une minorité, fût-elle forte, il nous faudra, d'une manière ou d'une autre, rallier d'autres militants et d'autres forces, non-libertaires, à l'aventure de la réalisation de notre projet.
Là est sûrement le sens ontologique de la nécessité de l'unité d'un mouvement libertaire.
Car, s'unir entre soi pour pouvoir mieux s'allier avec d'autres, afin de mettre toutes les chances de son côté dans la mise en œuvre et l'aboutissement du rêve et du projet social libertaire, relève tout simplement de l'évidence de la nécessité .
Mais, de quelles alliances s'agit-il ? Avec qui et sur quelles bases les réaliser ? Où se situe la frontière entre le compromis et la compromission, entre les vrais et les faux amis ? Une société libertaire sera-t-elle libertaire dans tous ses aspects (et donc, ethniquement pure - une secte ?) ou bien libertaire dans ses modes de fonctionnement ? Peut-on concevoir une société libertaire peuplée de nombreux voire d'une majorité de non-libertaires adhérant à des fonctionnements sociaux libertaires ? Une société libertaire est-elle, par essence, totalitaire (à la mode libertaire, s'entend), figée à jamais dans l'utopie cadavérique d'une perfection qui ne sera jamais de ce monde, ou bien un bouillonnement incessant de logiques libertaires porteuses d'une évolution permanente dans la recherches de consensus sans cesse à redéfinir ? Avons-nous le désir et la volonté de rallier nos voisins à des analyses et des rêves dont nous estimons qu'ils constituent l'aventure qui vaut la peine d'être vécue ? Avons-nous le désir et la volonté de convaincre sans pour autant céder à la tentation de l'évangélisation et à celle, sans avenir, de l'inquisition ? Croyons-nous vraiment en ce que nous racontons ? Qu'avons-nous à redouter de la confrontation ? Sommes-nous prêts à garantir, dans le cadre d'un fédéralisme libertaire construit par tous, l'autonomie de certains ?
Bref, avec qui et comment s'allier pour faire triompher, autrement que par le mythe d'une émeute et celui d'un coup de force, un idéal dont nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu'il est plus que largement au-dessus du lot de tout ce qui existe aujourd'hui sur le marché de la révolte et du rêve ?
Les questions sont clairement posées ! Et, personne, parmi ceux qui se targuent aujourd'hui de vouloir changer le monde en se drapant du noir libertaire, n'échappera à y répondre !
Se reposer en ânonnant des nostalgies certifiées, en pleurant sur le passé, le présent et l'avenir au motif que les autres sont d'affreux méchants ou bien oser la liberté de l'aventure de la confrontation de son rêve au réel du moment, telle a été, est, et sera toujours la question !
Dans ces conditions, on voudra bien ne pas nous tenir rigueur (malgré nos années de boutiques) d'un parti pris non ambigu en faveur d'un nouvel internationalisme libertaire qui déborde les frontières actuelles des tribus.
D'une utopie réfléchie qui débouche enfin sur autre chose que des lamentations de fin de soirées... arrosées.
On peut bien rêver ! !
L'unité : avec qui?
Dès lors que l'on a défini les bases de l'unité, il est aisé de savoir avec qui on va s'unir.Rappelons-en les grands axes ! abandon (pour cause de faillite) des vieux clivages individualistes, anarcho-syndicalistes, communistes libertaires,autonomes-indépendants... ! définition d'un anarchisme d'aujourd'hui arc-bouté sur le noyau dur de ses principes et l'énoncé (en théorie et en pratique) d'un projet de société libertaire crédible (parce qu'en phase avec notre époque) et désirable ! définition du comment pourrait s'effectuer le passage du capitalisme à cette société libertaire et, dans cette perspective, abandon sans ambiguïté de mythifications du style grand-soir-barricades ou insurrection spontanée de la population, refus de s'engager dans l'engrenage d'une guerre civile charriant des flots de cadavres, et redéfinition d'une rupture révolutionnaire crédible ! élaboration d'une stratégie où l'unité libertaire s'avère une nécessité pour pouvoir peser sur les alliances que nous serons amenés à conclure pour faire la révolution et faire aboutir notre projet de société.
Nous nous unirons, en effet, avec tous ceux et toutes celles qui adhéreront à ces grands axes.
À l'évidence, toutes celles et tous ceux (ils sont de moins en moins nombreux) qui persistent à croire en la pertinence de tel ou tel des vieux clivages del'anarchisme de papa ne nous rejoindront pas et poursuivront leur bonhomme de chemin individualiste, anarcho-syndicaliste, communiste libertaire, autonome-anti-organisationnel... ou les juxtapositions de leurs précarrés farouches dans la grande famille du plus petit dénominateur commun.
À l'évidence, également, les représentations organisationnelles de ces vieux clivages ne nous rejoindront pas davantage (par nature, les institutions répugnent au suicide) et poursuivront leur bonhomme de chemin dans la voie sans issue de leurs rabâchages respectifs.
Et si d'aventure, il en étaient qui voulaient nous rejoindre tout de suite, il conviendra de s'en méfier comme de la peste (dans quelques années, quand nous serons devenus incontournables, et qu'elles se seront vidées de leur substance sectaire et de leur substance tout court, ce sera avec plaisir).
Il nous faudra leur expliquer que l'on n'a jamais fait du neuf avec du vieux et encore moins de l'or avec du plomb.
À l'évidence, encore, toutes celles et tous ceux (et ils sont de plus en plus nombreux) qui ont l'adhésion à telle ou telle structure libertaire, de hasard ou non sectaire, et qui sont la chair et le sang de cet anarchisme social qui émerge ici et là, devraient se sentir concernés par cette aventure vers l'unité du mouvement libertaire.
À l'évidence, enfin, toutes celles et tous ceux qui, sans se référer explicitement à l'idéal libertaire ou au mouvement libertaire, s'inscrivent dans des démarches et des pratiques qui le sont largement, sont invités à nous rejoindre et, un certain nombre d'entre elles et d'entre eux, nous rejoindront à plus ou moins brève échéance.
En clair, l'unité du mouvement libertaire se fera en dehors du champ clos de ses clivages traditionnels... avec des libertaires de tous bords et de tous horizons désireux de faire s'épanouir l'anarchisme social qu'ils construisent déjà aujourd'hui... et avec des non-libertaires qui, à leur manière, sont engagés dans la même aventure.
C'est une unité qui concerne (et s'adresse à) toutes celles et tous ceux... ! Qui font leurs, officiellement ou de fait, les grands principes de toujours de l'anarchisme... ! Qui affirment que ces grands principes sont chaque jour un peu plus d'actualité... ! Qui ont envie d'en faire l'âme d'un projet de société adapté à notre époque... ! Qui estiment que ce projet se doit de préciser les modalités de sa mise en œuvre (re-définition d'une rupture révolutionnaire avec le système capitaliste), de l'inscrire de manière crédible dans la réalité et de le populariser (ce qui implique de rompre avec l'ânonnement irresponsable de nostalgies sanguinaires)... ! Qui ont conscience qu'il leur faudra mouiller leur chemise, longtemps, pour faire aboutir ce projet... ! Qui savent qu'il faut être nombreux pour mener à terme un tel projet, d'où la nécessité de s'unir entre libertaires pour peser sur les indispensables alliances à construire entre libertaires et non-libertaires.
C'est une unité qui concerne (et s'adresse à) ! des militant/e/s politiques, syndicaux, associatifs, culturels ! aux structures de base de leurs organisations respectives ! aux initiatives spécifiques (athénées, centres et groupes, communautés, collectivités, coopératives de production ou de consommation, maisons occupées, écoles libertaires ou antiautoritaires...) ! à des groupements, regroupements, coordinations, réseaux... porteurs detransversalités (groupes de femmes, d'homos/lesbiennes, d'écologie sociale, opposés à la mondialisation capitaliste, anti-cléricaux, anti-fascistes, anti-militaristes, d'actions directes non-violentes...).
C'est une unité qui, parce qu'elle est encore à construire (et parce qu'elle est à construire avec d'autres que les militant/e/s 100 % pur sucre d'un anarchisme essentiellement idéologique) rompt délibérément avec les tentatives d'unification organisationnelle du passé du mouvement libertaire qui se fondaient sur la volonté d'asseoir une hégémonie ou sur la résignation au foutoir d'une juxtaposition d'autonomies farouches.
C'est une unité qui, sans être fermée à l'histoire (il n'y a pas que du négatif dans l'héritage des clivages anciens, loin s'en faut), se veut, avant tout, ouverte sur l'avenir en travaillant le présent.
C'est une unité qui ne vise pas à créer une division supplémentaire dans le mouvement libertaire (elle existe déjà) et qui n'entend nullement polémiquer avec qui que ce soit.
C'est une unité qui n'a pour seule ambition que celle de rassembler tout ce qui peut l'être (et même davantage), qui se veut exclusivement tournée vers lepositif de l'élaboration et de la mise en œuvre du projet libertaire, et qui laissera à la seule histoire le soin de juger du bien ou du mal-fondé de sa démarche.
C'est une unité qui se doit de définir la nature et la fonction de son mode d'organisation. !
L'unité : comment ?
Dès lors que l'on a défini sur quelles bases et avec qui peut se faire l'unité du mouvement libertaire, on sait au moins quelle forme elle ne prendra pas.Les choses sont, en effet, claires.
L'unité à venir du mouvement libertaire ne prendra pas la forme d'un cartel de l'existant organisationnel, qu'il soit d'hégémonie, de ralliement des plus faibles, d'addition d'épiceries ou de juxtaposition de féodalités.
De ce point de vue, un mouvement libertaire à la mode de l'Espagne révolutionnaire de 1936, avec une locomotive attrape-tout (la CNT), une avant-garde éclairée (la FAI) conduisant la locomotive, contrôlant les billets des voyageurs et faisant passer des visites médicales aux chauffeurs de la loco non issus du sérail, et quelques satellites mâtinés de courroies de transmission (les Jeunesses Libertaires, les Athénées Libertaires... mais pas les Mujeres Libres, tant la volonté unitaire du mouvement de femmes était empreinte d'une exigence d'autonomie), n'est ni d'actualité ni souhaité.
Mais alors, quelle forme pourrait, donc, bien prendre l'unité du mouvement libertaire du XXIème siècle ?
Si, s'unir, c'est nécessairement s'organiser, encore convient-il de s'accorder sur le comment de la chose et d'en définir le pourquoi et la fonction !L'organisation doit-elle se mettre en place uniquement parce qu'elle est nécessaire à l'unité ?
A-t-elle pour but de faire prendre de la densité à un point de vue particulier pour lui permettre de s'imposer à la majorité ?
Vise-t-elle à fabriquer un outil destiné à imposer un projet politique et social à des masses "ignorantes" ou à créer un support pour essayer de convaincrele plus grand nombre et, sans pour autant se renier, dégager un maximum de consensus avec ce plus grand nombre ? Est-elle d'essence avant-gardiste ou de tonalité minorité agissante ?
Se doit-elle de rechercher des consensus en son sein ou s'axer sur une confrontation interne préparant à une guerre avec l'extérieur ?
A-t-elle pour but d'uniformiser ou d'unir des différences ?
A-t-elle un terrain d'élection (pardon, d'action) particulier ou se fixe-t-elle comme objectif de subvertir tous les espaces de l'aliénation ? Se doit-elle d'établir des hiérarchies dans l'espace-temps du changement en privilégiant le politique, l'économique, le social, la liberté, la fraternité, l'égalité... ou bien se battre, tout de suite, avec la même rage, ici, là et ailleurs ?
A-t-elle pour mission d'investir les luttes d'un front principal en déléguant la gestion de la lutte sur des fronts secondaires à des partenaires secondaires... ou de mener de front, avec un maximum de partenaires égaux, une bagarre généralisée sur tous les fronts ?
A-t-elle pour but de détruire ou de construire ? De faire dans le protestataire ou dans l'alternatif ? D'être dans les mouvements sociaux ou d'édifier le parti ? D'imposer ou de rallier ? De construire des rapports de force pour anéantir ses alliés ou pour les convaincre ? D'être efficace à court terme ou à long terme ? De fédérer ou de centraliser ? D'armer les milices populaires ou de les militariser ? De verticaliser des révoltes ou de favoriser le développement et l'autonomie de leurs transversalités ? De distribuer les poissons pêchés par quelques-uns ou d'apprendre à pêcher au plus grand nombre ? Deguider ou d'accompagner ? D'énoncer des savoirs ou de mettre en place les moyens de leur construction ? De semer ou de récolter ? De le faire seule ou avec d'autres ? De construire des logements pour tous avec tous ou de s'emparer de ceux existants ? D'éduquer ou de punir ? De faire l'amour ou de baiser ?
À l'évidence, même les non-libertaires en ont soupé des "avant-gardes", des généraux sans troupes, des guides suprêmes, des petits livres rouges (ou noirs), des Khmers noirs (ou noir-et-rouge), des détenteurs de la vérité révélée, des petits et des grands chefs, des soi-disant essentiels et de leurs soi-disantaccessoires, des pseudo-priorités et des pseudo-non-priorités, des sommets et des bases, des hiérarchies, du centralisme, des obsédés de l'efficacité à tout prix comme des coupeurs de cheveu en quatre, des introspectifs immobiles, des phraseurs impénitents, des forcenés du moi-je et des patriotes de toutes les indépendances.
La messe léniniste et/ou je-m'en-foutiste est dite, depuis déjà un certain temps, chez les libertaires.
S'organiser n'a désormais de sens que si ça rend plus uni, plus fort, plus libre et plus heureux.
S'organiser, c'est s'associer librement avec d'autres, Égaux.
Celles et ceux avec qui on a beaucoup, et en tout cas l'essentiel, en commun.
Cela consiste à toujours mettre l'accent sur ce qui unit et à gérer par le débat et dans le respect réciproque, ce qui différencie.
C'est avoir conscience qu'en s'associant avec ses Égaux on est obligatoirement plus fort, individuellement et collectivement, dans les rapports que l'on entretient avec son environnement social, que ce soit en terme de luttes d'opposition ou de mises en œuvre de projets alternatifs. C'est vouloir évoluer dans un espace de positivité, de confiance, de fraternité et de liberté. C'est, au bout du compte, rechercher le partage d'un certain bonheur d'être et d'agir avec les autres, Égaux. Avec toujours plus d'Égaux.
Tous les libertaires qui s'organisent aspirent à cela. Et elles/ils ont raison. Car, il n'est vraiment d'aucun intérêt de s'organiser pour se prendre la tête, se bouffer le nez ou s'arracher les cheveux dans des chipotages sans fin, des rivalités immatures, des concurrences adolescentes, des bagarres de chiffonniers et des sentences d'exclusion.
Oh, bien sûr, il s'agit là de bons sentiments, de rêveries et, disons-le, de chimères dont chacun sait (quand il a le courage de regarder les choses en face) qu'ils ne valent pas un rouble à l'épreuve du feu de la réalité.
Car, la réalité n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais de cet ordre-là !
De même, en effet, que l'être humain n'est ni bon ni mauvais en soi, et que malgré toutes les éducations susceptibles de le faire accéder à la civilisation, ses pulsions "innées" s'inviteront toujours au bal, l'organisation, parce qu'elle assemble, rassemble et réunit des individus particuliers, d'éducations, d'expériences et de pulsions... sera toujours un espace de confrontation et de quête de pouvoir.
Il faut avoir conscience. Non pour se mettre à pleurnicher sur la méchanceté des autres et du collectif, ou pour se retirer avec majesté sur son île déserte, mais pour essayer de gérer le problème au mieux ou plutôt, au moins mal.
Dans cette optique, plutôt que de nier les logiques de pouvoir qui traverseront toujours toutes les formes d'organisation, mieux vaut (si on pense que l'organisation apportera toujours plus que l'inorganisation) en prendre son parti et analyser ces logiques, les nommer, et faire en sorte d'en limiter les capacités de nuisance.
C'est ainsi que, si toute organisation libertaire est porteuse, non de verticalité, mais de centralité (comment pourrait-il en être autrement, et est-ce un mal en soi ?), l'anarchisme social devra s'attacher à borner l'espace de cette centralité, à mettre en œuvre des contre-poids d'autonomies et surtout detransversalités, des espaces de gestion des conflits.
C'est ainsi que, si toute organisation a vocation à prendre des décisions (dont il est flagrant qu'elles ne pourront jamais agréer à tout le monde), s'imaginer que l'on puisse les prendre toujours à l'unanimité revient à se condamner à ne pouvoir en prendre aucune. D'importance, s'entend !
Car (sous peine de verser en permanence dans des compromis boiteux ou de ne jamais rien décider dans des matières sensibles) dans un espace de liberté et de débats comme l'est une organisation libertaire, une décision collective n'a le choix qu'entre être celle d'une majorité ou être celle d'une minorité.
Aussi, s'attacher à définir des seuils de majorité (adaptés à la nature de la décision à prendre) qui permettent la fondation de larges consensus (prenant en compte l'apport des minorités), constitue une approche largement plus libertaire que l'incantation des partisans d'une unanimité permanente qui, non seulement parce qu'ils nient la réalité, privent notre être collectif de toute véritable prise de décision autre... qu'incantatoire, mais de plus, se font les chantres d'une véritable dictature de la minorité (voire même d'un seul individu) sur l'écrasante majorité.
Ensuite, que la ou les minorités puissent continuer à exprimer leurs points de vue particuliers, qu'elles puissent expérimenter leurs options minoritaires, qu'elles puissent remettre en débat les décisions majoritaires... cela tombe sous le sens libertaire. Comme tombe sous le sens libertaire qu'on n'a pas encore trouvé de meilleur moyen pour se compter que un humain égale une voix.
Bref, au regard des fonctionnements actuels des organisations libertaires (qu'elles se donnent les moyens de prendre des décisions ou qu'elles mettent l'autonomie individuelle au-dessus de tout), il est clair que le chemin sera encore long pour arriver à une synthèse novatrice et équilibrée (respect de l'autonomie individuelle alliée à une capacité d'action collective) de la forme à venir de l'organisation de l'unité du mouvement libertaire.
Quant à nous, nous pensons que l'anarchisme social, dont la démarche est fondamentalement unitaire et pragmatique, est le mieux à même de redéfinir ce bon sens du nécessaire organisationnel en formes libertaires.
Le mouvement libertaire existe aujourd'hui, de fait, ici et là...! par l'existence et la conscience de valeurs communes à la plupart des libertaires...
! par l'existence et la conscience d'un projet commun à la plupart des libertaires...
! par l'existence d'une volonté commune à la plupart des libertaires d'unité et d'action.
Dans le cas présent, l'existence précédera toujours la conscience.
Ce mouvement, cependant, existe sans encore vraiment exister.
Les petites mains de l'anarchisme social qui en sont l'âme (dans les organisations labelisées comme dans les initiatives spécifiques et/ou autonomes), si elles mettent l'unité du mouvement en actes, à la base et au quotidien, bloquent, en effet, à un moment ou à un autre. Elles hésitent. S'interrogent. Tournent autour du pot. Font un pas en avant et deux pas en arrière. Puis deux pas en arrière et un pas en avant. Car, que faire ? Et comment faire pour arriver à cette unité à laquelle elles aspirent ?
Toutes et tous sont attachés à leurs organisations/tribus respectives, et se demandent quelle forme pourrait prendre cette unité ?
Un mouvement libertaire, oui, mais quelle en sera la nature ?
S'agit-il de se borner à additionner les bouts de ficelle et autres expédients de l'existant ? Ça n'aurait assurément rien d'exaltant et ce serait la porte ouverte à toutes les expéditions hégémoniques.
S'agit-il de dissoudre les institutions libertaires du moment et/ou de les fusionner en une seule, la belle, la grande et unitaire énième organisation libertaire ? Ça n'aurait assurément rien de beaucoup plus exaltant et ça reste encore moins probable.
Bref, comme aurait dit le grand Lénine, que faire ?
Est-il besoin de le préciser, nous n'avons pas de lapin à sortir avec une baguette magique de notre chapeau. Si tel était le cas, mais c'est bien sûr, on en aurait déjà entendu parler !
Reste que, si l'addition ou la fusion de l'existant s'avèrent incapables de porter le projet unitaire de l'anarchisme social de demain, l'ébauche d'une solution est sans doute à rechercher en dehors des sentiers battus de l'histoire de la quête de l'unité.
Unir ce qui existe, ou unir ce qui pourrait exister ? La question n'est pas mineure. Elle vaut, en tout cas, d'être posée. Et, donc, posons-la !
Et si, en plus d'appeler à l'unité dans les rangs politiques, syndicaux et autres de la représentation libertaire estampillée (et/ou auto-estampillée), on prenait langue avec des individus, groupes, réseaux, structures... qui, à leur manière, sur les terrains de luttes qu'ils ont choisi d'occuper, ont dans le cœur un monde nouveau jumeau de celui auquel nous aspirons ?
Et si, comme la grande et mythique CNT espagnole de la plus grande révolution sociale de tous les temps, nous nous engagions dans la voie d'une unification, d'une union et d'une unité...
! Avec des centralités politiques et syndicales...
! Avec des transversalités du style groupes de femmes, d'homos/ lesbiennes, d'écologie sociale, de désobéissance civile face à la mondialisation capitaliste, anti-cléricaux, anti-fascistes, anti-militaristes, d'actions directes non-violentes solidaires des sans-papiers, de solidarité concrète Nord-Sud...
! Avec des autonomies du genre : alternatives de vie, écoles paral-lèles, communautés/collectivité agricoles/urbaines, coopératives de production ou de consommation, systèmes d'échanges locaux, radios, librairies, labels culturels, imprimeries, épiceries bio libertaires..?
Et si nous sortions notre rêve unitaire libertaire du champ clos de l'idéologique pour le lancer à l'assaut du concret ?
Et si, ce faisant, nous remettions le rêve révolutionnaire sur ses pieds en désertant le discours politique pour oser le réel social ?
Et si, on se lançait, tout simplement dans l'aventure d'un mouvement social libertaire ?
Il faut voir les choses en face. Nous ne sommes qu'une poignée, et comme toujours dans ces cas là, profondément divisés (l'ennemi principal étant inaccessible, le syndrome groupusculaire fait du voisin le plus proche, le principal ennemi).Nos idées sont belles comme la lumière du jour mais nous peinons à les habiller d'un projet social en phase avec les réalités de notre époque et nous nous contentons souvent, dès lors qu'il nous faut expliquer comment mettre ce projet en œuvre, d'esquiver la question en nous réfugiant dans la nostalgie et le mime d'un passé glorieux.
Bref, nous partons de très loin et il nous faudra un temps certain avant de refonder notre pensée, de rénover notre projet et de concrétiser une unité véritable (autre que d'hégémonie ou de juxtaposition) du mouvement libertaire.
Cela n'est, bien évidement, pas grave en soi, car notre insignifiance numérique ne nous met pas, unis ou non, en situation de pouvoir peser sur la réalité globale de la société.
Mais, justement, parce que l'avenir du monde ne dépend nullement de nos petites histoires, cela vaut sans doute la peine de prendre le temps de faire, et de bien faire, ce qui mérite de l'être... et ce qui peut l'être.
Ce qui mérite de l'être, c'est de nous unir. De re-formuler, ensemble, ce qui nous unit. D'élaborer, ensemble, un projet de société libertaire crédible et de tracer, ensemble, le chemin susceptible de conduire à son avènement. De réfléchir, ensemble, aux stratégies qui nous permettront, en nous alliant à d'autres, d'abattre le Vieux Monde en ouvrant le plus grand possible l'hypothèse d'une alternative libertaire.
Ce qui peut l'être, c'est de poursuivre et d'amplifier, à la base et sur le terrain des luttes, les unités d'action qui existent déjà. C'est d'aller au-delà de cette réalité en prenant l'initiative de rencontres pour l'unité du mouvement libertaire. En institutionnalisant ces rencontres. En mettant sur le papier ce qui ressort de ces rencontres. En se fixant des objectifs et des échéances. En invitant un maximum de libertaires ou de compagnons de route à ces rencontres. En nous mobilisant dans nos organisations, réseaux, tribus, structures respectives pour convaincre nos "compatriotes" respectifs du bien-fondé de notre démarche unitaire. En apparaissant ensemble, par-delà nos spécificités. En signant des textes et des communiqués communs. En initiant la mise en place de Collectifs pour l'unité du mouvement libertaire, à la base. En nous réclamant, d'ores et déjà, d'un mouvement libertaire uni !
Ce qui peut l'être ne relève donc en rien du flamboyant d'un discours, d'une action d'éclat ou d'une rupture épistémologique avec notre passé et notre présent, mais de l'aube de nos volontés de faire avancer ce processus difficile.
Mais, il faut le savoir, en faisant simplement cela, c'est-à-dire en ne reniant aucun de nos attachements à nos origines respectives, nous allons, chacune et chacun d'entre nous, être critiqués dans nos patries respectives.
Les sectaires, conservateurs et autres partisans de l'immobilisme de tous bords vont très mal vivre que nous puissions restés attachés à nos identités et à notre présent tout en osant clairement notre internationalisme (inter-tribalisme ?) libertaire. Ils vont, donc, tenter de nous briser. Et il va nous falloir beaucoup de courage pour continuer à rester dedans tout en étant, déjà, ailleurs, dans le futur en gestation.
L'unité du mouvement libertaire est à ce prix. Au prix de cette douleur qui consiste, sans se renier, à se dépasser. À aller au-delà !
Camarades des organisations labelisées, des tribus, des réseaux, des tendances et des sous-tendances... qui toutes et tous, êtes les artisans et l'âme de l'anarchisme social... il faut que vous sachiez que ça va être dur et long !
L'unité du mouvement libertaire est un combat. L'évidence de l'intérêt de notre union est un combat. Et un combat contre nos propres structures et un certain nombre de nos proches. Et à l'instar de tous les combats, il n'est pas gagnée d'avance. Et il nous faudra sûrement accepter de perdre des batailles.
Mais, parce que la vie triomphera toujours de la mort, parce que le bon sens prévaudra toujours sur le non-sens, parce que la nécessité s'imposera toujours aux dogmes, parce que l'idéal libertaire vaut mieux que sa réalité actuelle... l'issue de cette lutte ne fait pas l'ombre d'un doute.
Aujourd'hui, demain ou après demain, la fondation d'un mouvement libertaire uni s'imposera comme une évidence !
Reste que, si nous voulons être maîtres de notre destin, il est temps de nous retourner les manches ! Peut-on être plus clair ?
La vérité, si je mens !
Essayer d'unir les différentes sensibilités du mouvement libertaire, n'est-ce pas l'objectif de la Fédération Anarchiste, depuis toujours ? Le présent appel n'entérine-t-il pas un échec pour cette organisation ?Essayer d'unir, en son sein, les différentes sensibilités du mouvement libertaire a, effectivement, toujours été l'objectif de la FA mais dans les faits, il s'est toujours davantage agi de faire co-exister et de juxtaposer que d'unir.
C'est la fameuse synthèse, dite de Sébastien Faure qui est au cœur du projet organisationnel de la FA. Contrairement à celle de Voline, dans les faits, elle ne parvient pas à synthétiser, c'est-à-dire à transcender les particularismes pour faire émerger une pensée nouvelle enrichie du meilleur des uns et des autres. Le mode organisationnel de la FA prend acte que l'anarchisme est divisé en plusieurs grandes tendances historiques et tente de les faire cohabiter dans une espèce de grande famille. En clair, la FA ne va pas au-delà d'un rassemblement, sur le mode de la juxtaposition d'identités particulières, qui plus est, datées et aujourd'hui moribondes ! Le principe de l'unanimité qui conditionne toute prise de décision est en parfaite adéquation avec cettejuxtaposition d'identités et, en toute logique, a toujours conduit à une impossibilité de décider collectivement quoi que ce soit d'important. En soi, le désir de vouloir rassembler des sensibilités différentes n'est, bien sûr, pas une mauvaise chose et le présent appel à l'unité du mouvement libertaire s'y réfère explicitement. Reste que se contenter de faire cohabiter des identités particulières (vidées depuis longtemps de leur substance) condamne le désir d'unité et de rassemblement à l'immobilisme, au conservatisme, au passéisme et à l'absence totale de perspectives.
L'échec de la FA, dans laquelle je milite depuis trente ans n'est pas ailleurs. Un mouvement libertaire uni, s'il doit rassembler des identités particulières et cultiver leurs autonomies, doit également, surtout, donner un sens à l'union et être porteur de l'émergence de quelque chose de nouveau à partir d'une synthèse, c'est-à-dire d'un dépassement de l'existant. Si j'osais, je dirais que l'échec principal de la FA réside dans son refus d'opérer unevéritable synthèse au cœur de son projet organisationnel. C'est ce que le présent appel entend mettre en œuvre en se fixant comme objectif de rassemblerpour aider à l'accouchement de cet anarchisme social auquel aspirent la plupart des militantes et militants libertaires.
C'est un appel à la vie et non à la survie. Et ça change tout !
La CNT-Vignolles qui semble avoir actuellement le vent en poupe n'est-elle pas susceptible d'unir, derrière elle, le mouvement libertaire ?
La CNT-Vignolles est tout à fait susceptible d'unir, derrière elle, le mouvement libertaire. C'est, en tout cas, ce que certains généraux sans troupes qui l'ont ralliée avec armes et bagages, espèrent en leur for intérieur. Pour ce faire, il lui faudrait cependant réussir à augmenter sérieusement ses effectifs et à se doter d'un autre programme que le seul activisme à tout crin. Pour l'heure, cette organisation surfe sur la vague de militants las de la stérilité des divisions du mouvement libertaire et désireux de se plonger dans l'action et le concret. C'est une vague essentiellement protestataire qui ne durera que tant que le mouvement libertaire sera désuni. C'est une vague qui pourrait s'amplifier si la CNT-Vignolles s'inscrivait dans la perspective d'un mouvement libertaire uni autour d'un projet de refondation et de rénovation de l'anarchisme social. Mais tel n'est pas le cas. Le syndicalisme même à la sauce anarcho ou révolutionnaire n'est plus qu'un élément parmi d'autres du changement social, et quant à s'imaginer que l'hégémonisme puisse encore avoir une chance d'unifier le mouvement, c'est carrément puéril. L'unité du mouvement libertaire ne se fera sûrement pas contre la CNT-Vignolles et sa volonté d'action... mais, elle se fera aussi avec d'autres, sur d'autres bases et avec d'autres perspectives.
L'unité du mouvement libertaire est-elle destinée à se réaliser dans un seul cadre national ?
Dès ses origines, le mouvement anarchiste et nos anciens (bien avant les capitalistes) avaient compris l'importance pour les prolétaires de s'unir au niveau international. En ce temps là, les révolutionnaires, et parmi eux les anarchistes, étaient largement en avance sur leur temps. Aussi, à l'heure où le capitalisme organise sa mondialisation cannibale, à l'heure où les nouveaux États continentaux (Union Européenne, ALENA...) bouffent chaque jour un peu plus ce qui reste des États nations de papa, serait-il incongru d'espérer que les libertaires se remettent à renouer avec... le meilleur de leur passé. Soyons clairs : la nécessité de l'unification des libertaires au niveau international ne souffre pas discussion. Mais cela doit-il prendre obligatoirement la forme d'une Internationale du passé, conçue comme la simple addition d'organisations "nationales" qui représentent "leurs" États ? Question subsidiaire : les libertaires doivent-ils encore s'organiser dans les frontières déterminées par des États... dont ils réclament la disparition ? Auraient-ils quelque chose à perdre à s'organiser sur un plan transnational, par continents, par régions, par communautés de langues et/ou de cultures ? N'auraient-ils pas tout à gagner à s'organiser simultanément à plusieurs niveaux ! du local (le quartier, la ville, le village...) ! au régional (qui chevauche parfois les frontières des États) ! vers des espaces transnationaux entrelacés de communauté d'outil de communication (francophone : Afrique, Europe, Amérique du Nord...) ou de réalités politiques (Union Européenne) ? Des doubles, des triples et des quadruples appartenances organisationnelles seraient-elles dérogatoires aux tables de la loi libertaire ? Plusieurs représentations de ces différents niveaux d'organisation attenteraient-elles aux dogmes ? Et comment intégrer dans un tel schéma les transversalités dont nous parlions précédemment ? Bref, les libertaires ne se devraient-ils pas, à défaut d'être en avance sur leur époque, d'être un tantinet innovants ? Là encore, le choix sera toujours entre se reposer ou être libre !
Pourquoi cet appel à l'unité du mouvement libertaire aujourd'hui plutôt qu'hier ou que demain ?
Il sera toujours des questions qui tuent, parce qu'il est impossible de leur apporter des réponses autres qu'insatisfaisantes. L'appel esquissé dans cette brochure aurait pu et aurait dû être lancé il y a trente ans. Depuis trente ans, en effet, rien de véritablement nouveau ne justifie que cet appel ne soit lancé qu'aujourd'hui. Il y a trente ans, la messe était déjà dite et, c'est vrai que je m'en veux de ne pas m'être lâché à ce moment-là. Alors pourquoi ? Peut-être parce que je ne suis qu'un gars ben ordinaire ? Un de ces imbéciles qui ont le patriotisme organisationnel tenace ? Un de ces couillons qui, pour se réclamer de la révolution, ont, néanmoins, toujours eu l'âme chevillée à l'évolution et à la réforme ? Un de ces pauvres bougres de militant de base qui, pour croire à ce qu'il raconte, refuse d'envisager qu'il puisse en être autrement chez ses camarades d'ici et d'ailleurs ? Un de ces soutiers de la galaxie libertaire qui fonctionnera toujours à la confiance, à l'espoir et à l'aveuglement ? Bref, il m'aura fallu trente ans pour avoir le courage de dire et d'en tirer les conclusions. Et, pour autant, ces conclusions ne sont nullement de désespérance. Bien au contraire ! Je reste persuadé que c'est possible. Que l'idéal libertaire est le plus beau et le seul qui vaille que l'on lui consacre le meilleur de soi-même. Mais là, c'est clair que je ne suis plus tout seul en cause ! Et, donc, je t'écouterai avec attention... !
Tout ça c'est bien joli, mais, est-ce que cela n'a pas un petit air de Père Noël ?
Comme le disait le camarade Malatesta, les seules choses impossibles sont celles qu'on ne désire pas vraiment. Je ne sais pas quand, où et comment l'idéal libertaire verra le jour. Je ne sais pas s'il a, même une seule chance de voir le jour. Mais ce que je sais, c'est qu'il ne verra pas le jour si on en reste là où on en est aujourd'hui. Je ne sais pas si notre unité, notre rénovation et notre refondation seront suffisantes pour permettre l'épanouissement de notre idéal. Ce que je sais, c'est que si nous ne nous unissons pas, si nous ne nous rénovons pas et si nous ne nous refondons pas, c'est couru d'avance ! À partir de là, ce sera toujours comme tu veux ! Et, donc, la question sera toujours, que veux-tu ?
Jean-Marc Raynaud - Les auteurs de cette brochure sont prêts à animer des débats publics quand vous le leur proposerez...
avec la complicité
de Roger Noël - Babar
- Remerciements particuliers à Anne-Marie pour la vigilance de sa relecture ainsi qu'à l'énergie militante de Jacques Blaise grâce à qui ces Éditions libertaires existent matériellement...
ANNEXE
Pour l'anarchisme !
L'anarchisme, c'est d'abord une énergie, une énergie individuelle qui se dresse face à tous les pouvoirs et à toutes les hiérarchies, en les remettant toujours en cause. Une énergie et une capacité individuelle qui en se fédérant avec d'autres, en se collectivisant, permet de créer et de développer des utopies en acte, de changer son monde et parfois le monde.L'anarchisme, c'est une révolte contre tous les intolérables. Une révolte contre un système politique et économique foncièrement inégalitaire qui loin de gommer les injustices sociales ne fait que les accentuer : les riches toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres.
C'est une révolte contre une organisation cannibale du monde où, pendant qu'une petite minorité d'humains consomment à s'en éclater la panse... et la planète, la majorité de l'humanité se retrouve dans une situation de précarité et de survie telles qu'ils ne sont jamais en capacité de pouvoir exercereffectivement le contenu des grands discours hypocrites sur les droits de l'homme dont les humanitaires nous rebattent les oreilles.
L'anarchisme, c'est ensuite une critique. Le développement d'un esprit critique radical qui se construit dans chaque individu, personnellement, et dans tous les individus en tant que masses. C'est la construction d'une culture de résistance active à tous les pouvoirs qui, par définition, deviennent un jour ou l'autre, des abus de pouvoir. Une apologie de l'insoumission qui soit à ce point partagée par tous les citoyens qu'en aucun cas des aventures totalitaires comme celles que nous avons connues en Allemagne nazie ou en Russie bolchévique, ne soient plus jamais possibles.
La critique sociale telle que nous la prônons, c'est une éducation permanente à la désobéissance civile face à toutes les autorités, face à tous les États. Ce que nous appelonsl'action directe, c'est la mise en acte des choix éthiques de nos consciences contre le respect des normes, fussent-elle coulées dans des lois.
Nous refuserons toujours de respecter des règles qui organisent le fait accompli de l'injustice et de l'intolérable.
L'originalité première de l'anarchisme est sans doute d'avoir enrichi la critique marxiste de l'exploitation économique d'une critique anti-autoritaire de la domination.
Les anarchistes combattent toutes les oppressions, qu'elles soient économique, politique, sociale, sexuelle ou culturelle. Ils combattent toutes les relations de pouvoir c'est-à-dire aussi, surtout, dans les relations du quotidien entre les hommes et les femmes, entre les enfants et les adultes, entre les jeunes et les vieux...
Mais l'anarchisme, ce n'est pas que les refus de la domination et de l'exploitation, c'est aussi un projet : la recherche d'un nouvel équilibre entre la quête du bonheur individuel et l'harmonie collective. L'élaboration d'une nouvelle synthèse qui permette tout à la fois la liberté absolue de l'individu, tant qu'il ne nuit pas à un autre individu, et des relations collectives enfin vécues sur le mode de l'égalité, de la fraternité et de la solidarité.
Loin de la vision égocentrique et égoïste des libéraux, nous affirmons que l'homme est d'abord, et avant tout, un être social et que pour accéder au bonheur, il a besoin de vivre des relations épanouissantes avec ses sœurs et ses frères humains.
Toujours aussi synthétique, notre compagnon Bakounine, ce camarade vitamine, résumait cette exigence en un formule percutante : Je ne suis vraiment libre que si tous les hommes sont libres. Une idée que l'on peut décliner à l'infini : Ma liberté n'est pas complète si un seul humain sur la terre est victime de l'oppression ou, contrairement à la formule libérale qui fait de la liberté du voisin un obstacle au développement de sa propre liberté : La liberté de l'autre prolonge, protège, consolide et garantit la mienne à l'infini...
Vous l'aurez compris, par-delà la critique radicale du système économico-politique dans lequel on nous fait vivre, l'anarchisme est aussi une force de proposition, une alternative de vie et de société.
Son projet organisationnel se déploie dans le fédéralisme libertaire qui, associant les autonomies, permet la libre association des Égaux. Loin des systèmes hiérarchisés et autoritaires, c'est alors en autogestion que les citoyens, enfin responsables et acteurs de leur vie gèrent les affaires de la cité. Supprimons les podiums, tous sur la même marche. Ni dieu ni maître !
Dans le système capitaliste actuel, le pouvoir économique et social est centralisé entre les mains de quelques propriétaires ou (délégués de propriétaires) des moyens économiques et financiers.
C'est le règne de la servitude volontaire comme la nommait La Boétie. Tu as besoin de manger, j'achète ta force de travail (le moins cher possible), et ton obéissance, et tu travailles pour moi. Tu as besoin de consommer, je te vends de la mal-bouffe en réalisant le plus grand bénéfice possible.
Avez-vous déjà vu des travailleurs voter pour élire leur patron ou leur chef de service ?
Par-delà les grands discours pontifiants sur la démocratie, l'entreprise, et, plus généralement le lieu de travail, est l'endroit le plus anti-démocratique, le plus totalitaire qui puisse exister. On n'y décide pas en fonction du principe démocratique universel : un humain égale une voix, mais en fonction de l'arithmétique : un humain égale quelle puissance économique ? combien de zéros sur le compte en banque ?
Tant qu'il n'y aura pas d'égalité économique et sociale, l'égalité politique sera un mensonge disait toujours notre camarade Bakounine.
Dans les démocraties parlementaires, le pouvoir politique est lui kidnappé par les professionnels de la représentation. Ils s'auto-désignent et se cooptent pour truster les places en ordre utile sur les listes électorales et nous font la charité de pouvoir leur signer un chèque en blanc. Nous sommes les "maîtres" du jeu pendant quatre secondes, ils seront nos maîtres pendant quatre ans. Pendant ces quatre secondes, ils nous obligent à pratiquer la démocratie en cachette, dans le secret des "isoloirs". À voter comme on va aux toilettes, dans la discrétion. Et puis, ils nous somment de nous retenir pendant quatre ans avant de pouvoir reprendre notre petite place, magnanimement concédée dans la file, tout sourire pour la dame Pipi de la démocratie, et de déposer notre résignation dans la soucoupe avec un merci de reconnaissance et un air légèrement constipé.
Il faut élire, nous dit-on, car il n'y a pas le choix.
Si les élections pouvaient vraiment changer la vie, il y a longtemps qu'elles seraient interdites affirme très justement une affiche du journal Alternative Libertaire.
Mandater au lieu de se faire représenter. Dans la démocratie directe à laquelle nous aspirons, ce pouvoir confisqué, enfin redistribué, reviendrait à chacun d'entre nous, à ce point jaloux de son autonomie qu'il ne déléguerait plus de mandats qu'impératifs et sous le contrôle permanent des mandants. La démocratie est enfin remise sur ses pieds. En lieu et place de ce qui se passe aujourd'hui, où ce sont les élus qui se considèrent comme les propriétaires des voix des électeurs, ce sont enfin les mandants qui reprennent le gouvernail et contrôlent les mandataires. Les mandats ne devenant que des fonctions techniques d'application des décisions collectives. Des mandataires contrôlés en permanence par les citoyens. La gestion des affaires de la Cité pour les citoyens et par les citoyens.
Pour tendre vers ces ambitieux objectifs, les anarchistes agissent quotidiennement. Ils sont de tous les combats de ce temps, des sans-papiers aux collectifs de chômeurs, de la renaissance du mouvement social au refus de la mondialisation capitaliste...
Ils créent et animent des alternatives sociales qui préfigurent la société libertaire à laquelle ils aspirent, des écoles alternatives aux collectivités agricoles en passant par les nouvelles formes d'échanges et de production...
Pour agir ensemble, les anarchistes s'organisent, en général d'abord dans le groupe local puis fédèrent les groupes en des organisations plus larges.
Ils s'expriment chaque fois que cela leur est possible en prenant la parole en public, en éditant des journaux, des livres, des brochures. Ils alimentent le débat public et la réflexion d'un nombre de plus en plus important de citoyens révoltés qui s'interrogent sur le sens de cette course vers le vide où nous mène le pillage actuel des ressources humaines et naturelles de la planète.
Ils agissent au quotidien et contribuent, chaque fois que cela leur est possible, à l'auto-organisation et à l'autonomisation du mouvement social.
Ils luttent tout à la fois contre le système autoritaire et pour dessiner les contours d'une alternative de vie et de société.
Roger Noël - Babar
Source : http://perso.wanadoo.fr/libertaire/unite.htm
Errico Malatesta
L'organisation (1897)
SOMMAIRE
II - L'organisation du mouvement anarchiste
III - L'organisation des masses ouvrières contre le gouvernement et contre les patrons
- I -L'organisation principe Il y a des années que l'on discute beaucoup parmi les anarchistes de cette question. Et comme il arrive souvent lorsqu'on discute passionnément à la recherche de la vérité, on se pique ensuite d'avoir raison. Lorsque les discutions théoriques ne sont que des tentatives pour justifier une conduite inspirée par d'autres motifs, il se produit une grande confusion d'idées et de mots.
et condition de la vie sociale
Rappelons au passage, surtout pour nous en débarrasser, les simples questions de mots, qui ont parfois atteint les sommets du ridicule, comme par exemple : "Nous ne voulons pas l'organisation, mais l'harmonisation", "Nous sommes opposés à l'association, mais nous l'admettons", "Nous ne voulons pas de secrétaire ou de caissier, parce que c'est une signe d'autoritarisme, mais nous chargeons un camarade de s'occuper du courrier et un autre de l'argent" ; et passons à la discussion sérieuse.
Si nous ne pouvons nous mettre d'accord, tâchons au moins de nous comprendre.
Et avant tout distinguons, puisque la question est triple : l'organisation en général comme principe et condition de la vie sociale ; l'organisation du mouvement anarchiste et l'organisation des forces populaires et en particulier celle des masses ouvrières pour résister au gouvernement et au capitalisme.
Le besoin de l'organisation dans la vie sociale - je dirai qu'organisation et société sont presque synonymes - est une chose si évidente que l'on a de la peine à croire qu'elle ait pu être niée.
Pour nous en rendre compte, il faut rappeler quelle est la fonction spécifique, caractéristique du mouvement anarchiste, et comment les hommes et les partis sont sujets à se laisser absorber par la question qui les regarde le plus directement, en oubliant tout ce qui s'y rattache, en donnant plus d'importance à la forme qu'à la substance et enfin en ne voyant les choses que d'un côté en ne distinguant plus la juste notion de la réalité.
Le mouvement anarchiste a débuté comme une réaction contre l'autoritarisme dominant dans la société, de même que tous les partis et les organisations ouvrières, et s'est accentué au fur et à mesure de toutes les révoltes contre les tendances autoritaires et centralistes.
Il était donc naturel que de nombreux anarchistes soient comme hypnotisés par cette lutte contre l'autorité et qu'ils combattent, pour contrecarrer l'influence de l'éducation autoritaire, tant l'autorité que l'organisation, dont elle est l'âme.
En vérité cette fixation est arrivée au point de faire soutenir des choses vraiment incroyables. On a combattu toute sorte de coopération et d'accord, parce que l'association est l'antithèse de l'anarchie. On affirme que sans accords, sans obligations réciproques, chacun faisant ce qui lui passe par la tête sans même s'informer de ce que font les autres, tout serait spontanément en harmonie : qu'anarchie signifie que chacun doit se suffire à lui-même et faire lui-même tout ce dont il a envie, sans échange et sans travail en association. Ainsi les chemins de fer pouvaient fonctionner très bien sans organisation, comme cela se passait en Angleterre (!). La poste n'était pas nécessaire : quelqu'un de Paris, qui voulait écrire une lettre à Pétersbourg... pouvait la porter lui-même (!!), etc.
On dira que ce ne sont là que des bêtises, dont il ne vaut pas la peine de discuter. Oui, mais ces bêtises ont été dites, propagées : elles ont été accueillies par une grande partie des gens comme l'expression authentique des idées anarchistes. Elles servent toujours comme armes de combat des adversaires, bourgeois et non-bourgeois, qui veulent remporter sur nous une facile victoire. Et puis, ces "bêtises" ne manquent pas de valeur, en tant qu'elles sont la conséquence logique de certaines prémisses et qu'elles peuvent servir de preuve expérimentale de la vérité ou du moins de ces prémisses.
Quelques individus, d'esprit limité pourvus d'un esprit logique puissant, quand ils ont accepté des prémisses en tirent toutes les conséquences jusqu'au bout, et, si la logique le veut ainsi, arrivent sans se démonter aux plus grandes absurdités, à la négation des faits les plus évidents. Mais il y en a d'autres plus cultivés et d'esprit plus large, qui trouvent toujours moyen d'arriver à des conclusions plus ou moins raisonnables, même au prix d'entorses à la logique. Pour eux, les erreurs théoriques ont peu ou aucune influence sur la conduite pratique. Mais en somme, jusqu'à ce qu'on n'ait pas renoncé à certaines erreurs fondamentales, on est toujours menacé de syllogismes à outrance, et on revient toujours au début.
Et l'erreur fondamentale des anarchistes adversaires de l'organisation est de croire qu'il n'y a pas de possibilité d'organisation sans autorité. Et une fois cette hypothèse admise, ils préfèrent renoncer à toute organisation, plutôt qu'accepter le minimum d'autorité.
Maintenant que l'organisation, c'est-à-dire l'association dans un but déterminé et avec les formes et les moyens nécessaires pour poursuivre ce but, soit nécessaire à la vie sociale, c'est une évidence pour nous. L'homme isolé ne peut même pas vivre comme un animal : il est impuissant (sauf dans les régions tropicales et lorsque la population est très dispersée) et ne peut se procurer sa nourriture ; il est incapable, sans exception, d'avoir une vie supérieure à celle des animaux. Par conséquent il est obligé de s'unir à d'autres hommes, comme l'évolution antérieure des espèces le montre, et il doit soit subir la volonté des autres (l'esclavage), soit imposer sa volonté aux autres (autoritarisme), soit vivre avec les autres en fraternel accord pour le plus grand bien de tous (association). Nul ne peut échapper à cette nécessité. Les anti-organisateurs les plus effrénés subissent non seulement l'organisation générale de la société où ils vivent, mais également dans leurs actes, leur révolte contre l'organisation, ils s'unissent, se divisent la tâche, s'organisent avec ceux qui partagent leurs idées, en utilisant les moyens que la société met à leur disposition ; à condition que ce soient des faits réels et non de vagues aspirations platoniques.
Anarchie signifie société organisée sans autorité, en comprenant autorité comme la faculté d'imposer sa volonté. Cela veut dire aussi le fait inévitable et bénéfique que celui qui comprend mieux et sait faire une chose, réussit à faire accepter plus facilement son opinion. Il sert de guide, pour cette chose, aux moins capables que lui.
Selon nous l'autorité n'est non seulement pas nécessaire à l'organisation sociale, mais loin de l'aider elle vit en parasite, gêne l'évolution et profite à une classe donnée qui exploite et opprime les autres. Tant que dans une collectivité il y a harmonie d'intérêts, que personne ne peut frustrer les autres, il n'y a pas trace d'autorité. Elle apparaît avec la lutte intestine, la division en vainqueurs et vaincus, les plus forts confirmant leur victoire.
Nous avons cette opinion et c'est pourquoi nous sommes anarchistes, dans le cas contraire, affirmant qu'il ne peut y avoir d'organisation sans autorité, nous serons autoritaires. Mais nous préférons encore l'autorité qui gêne et attriste la vie, à la désorganisation qui la rend impossible.
Du reste, ce que nous serons nous importe peu. S'il est vrai que le machiniste et le chef de train et le chef de service doivent forcément avoir de l'autorité, ainsi que les camarades qui font pour tous un travail déterminé, les gens aimeront toujours mieux subir leur autorité plutôt que de voyager à pied. Si les P.T.T. n'étaient que cette autorité, tout homme sain d'esprit l'accepterait plutôt que de porter lui-même ses lettres. Si on refuse cela, l'anarchie restera le rêve de quelques-uns et ne se réalisera jamais.
- II -
L'organisation du mouvement anarchiste
L'existence d'une collectivité organisée sans autorité, c'est-à-dire sans coercition, étant admise, sinon l'anarchie n'aurait pas de sens, venons-en à parler de l'organisation du mouvement anarchiste.
Même dans ces cas, l'organisation nous semble utile et nécessaire. Si le mouvement veut dire l'ensemble des individus qui ont un but commun et s'efforcent de l'atteindre, il est naturel qu'ils s'entendent, unissent leurs forces, se partagent le travail et prennent toutes les mesures adéquates pour remplir cette tâche. Rester isolé, agissant ou voulant agir chacun pour son compte sans s'entendre avec les autres, sans se préparer, sans unir en un faisceau puisant les faibles forces des isolés, signifie se condamner à la faiblesse, gaspiller son énergie en de petits actes inefficaces, perdre rapidement la foi dans le but et tomber dans l'inaction complète.
Mais cela semble tellement évident qu'au lieu d'en faire la démonstration, nous répondrons aux arguments des adversaires de l'organisation.
Et avant tout il y a une objection, pour ainsi dire, formelle. "Mais de quel mouvement nous parlez-vous ? nous dit-on, nous n'en sommes pas un, nous n'avons pas de programme." Ce paradoxe signifie que les idées progressent et évoluent continuellement et qu'ils ne peuvent accepter un programme fixe, peut-être valable aujourd'hui, mais qui sera certainement dépassé demain.
Ce serait parfaitement juste s'il s'agissait d'étudiants qui cherchent le vrai, sans se soucier des applications pratiques. Un mathématicien, un chimiste, un psychologue, un sociologue peuvent dire qu'il n'y a pas de programme autre que celui de chercher la vérité : ils veulent connaître, mais pas faire quelque chose. Mais l'anarchie et le socialisme ne sont pas des sciences : ils sont des propositions, des projets que les anarchistes et les socialistes veulent mettre en pratique et qui, par conséquent, ont besoin d'être formulés en programme déterminés. La science et l'art des constructions progressent chaque jour. Mais un ingénieur, qui veut construire ou même démolir, doit faire son plan, réunir ses moyens d'action et agir comme si la science et l'art s'étaient arrêtés au point où il les a trouvés au début de son travail. Il peut heureusement arriver qu'il puisse utiliser de nouvelles acquisitions faites au cours de son travail sans renoncer à la partie essentielle de son plan. Il se peut également que les nouvelles découvertes et les nouveaux moyens de l'industrie soient tels qu'il se voit dans l'obligation d'abandonner tout, et de recommencer de zéro. Mais en recommençant, il aura besoin de faire un nouveau plan basé sur ce qui est connu et acquis alors, il ne pourra concevoir et se mettre à exécuter une construction amorphe, avec des matériaux non composés, sous prétexte que demain la science pourrait en suggérer des formes meilleures et l'industrie fournir des matériaux de meilleure composition.
Nous entendons par mouvement anarchiste l'ensemble de ceux qui veulent contribuer à réaliser l'anarchie, et qui, par conséquent, ont besoin de se fixer un but à atteindre et un chemin à parcourir. Nous laissons bien volontiers à leurs élucubrations transcendantales les amateurs de vérité absolue et de progrès continu, qui, ne mettant jamais leurs idées à l'épreuve des faits, finissent par ne rien faire ni découvrir.
L'autre objection est que l'organisation crée des chefs, une autorité. Si cela est vrai, s'il est vrai que les anarchistes sont incapables de se réunir et de se mettre d'accord entre eux sans se soumettre à une autorité, cela veut dire qu'ils sont encore très peu anarchistes. Avant de penser à établir l'anarchie dans le monde, ils doivent songer à se rendre capables eux-mêmes de vivre en anarchistes. Le remède n'est pas dans l'organisation, mais dans la conscience perfectible des membres.
Évidement si, dans une organisation, on laisse à quelques-uns tout le travail et toutes les responsabilités, si on subit ce que font certains sans mettre la main à la pâte et chercher à faire mieux, ces "quelques-uns" finiront, même s'ils ne le veulent pas, par substituer leur propre volonté à celle de la collectivité. Si dans une organisation tous les membres ne se préoccupent pas de penser, de vouloir comprendre, de se faire expliquer ce qu'ils ne comprennent pas, d'exercer sur tout et sur tous leurs facultés critiques et laissent à quelques-uns la responsabilité de penser pour tous, ces "quelques-uns" seront les chefs, les têtes pensantes et dirigeantes.
Mais, nous le répétons, le remède n'est pas dans l'absence d'organisation. Au contraire, dans les petites comme dans les grandes sociétés, à part la force brutale, dont il ne peut être question dans notre cas, l'origine et la justification de l'autorité résident dans la désorganisation sociale. Quand une collectivité a un besoin et que ses membres ne se sont pas organisés spontanément d'eux-mêmes pour y pourvoir, il surgit quelqu'un, une autorité qui pourvoit à ce besoin en se servant des forces de tous et en les dirigeant à sa guise. Si les rues sont peu sûres et que le peuple ne sait pas se défendre, il surgit une police qui, pour les quelques services qu'elle rend, se fait entretenir et payer, s'impose et tyrannise. S'il y a besoin d'un produit et que la collectivité ne sait pas s'entendre avec des producteurs lointains pour se le faire envoyer en échange de produits du pays, il vient du dehors le marchand, qui profite du besoin qu'ont les uns de vendre et les autres d'acheter, et il impose les prix qu'il veut aux producteurs et aux consommateurs.
Vous voyez que tout vient toujours de nous : moins nous avons été organisés, plus nous nous sommes trouvés sous la coupe de certains individus. Et il normal qu'il en ait été ainsi.
Nous avons besoin d'être en relation avec les camarades des autres localités, de recevoir et de donner des nouvelles, mais nous ne pouvons chacun correspondre avec tous les camarades. Si nous sommes organisés, nous chargeons des camarades de tenir la correspondance pour notre compte ; nous les changeons s'ils ne nous satisfont pas, et nous pouvons être au courant sans dépendre de la bonne volonté de quelques-uns pour avoir une information. Si au contraire, nous sommes désorganisés, il y aura quelqu'un qui aura les moyens et la volonté de correspondre, il concentrera dans ses mains tous les contacts, communiquera les nouvelles comme il lui plaît, à qui lui paît. Et s'il a une activité et une intelligence suffisante, il réussira, à notre insu, à donner au mouvement la direction qu'il veut, sans qu'il nous reste, nous la masse du mouvement, aucun moyen de contrôle ; sans que personne ait le droit de se plaindre, puisque cet individu agit pour son compte, sans mandat de personne et sans devoir rendre compte à personne de sa conduite.
Nous avons besoin d'avoir un journal. Si nous sommes organisés, nous pouvons réunir les moyens de le fonder et de le faire vivre, charger quelques camarades de le rédiger et en contrôler la direction. Les rédacteurs du journal lui donneront certainement, de façon plus ou moins nette, l'empreinte de leur personnalité, mais ce seront toujours des gens que nous aurons choisis et que nous pourrons remplacer. Si au contraire nous sommes désorganisés, quelqu'un qui a suffisamment d'esprit d'entreprise fera le journal pour son propre compte : il trouvera parmi nous les correspondants, les distributeurs, les abonnés, et nous fera servir ses desseins, sans que nous le sachions ou le voulions. Et nous, comme c'est souvent arrivé, accepterons ou soutiendrons ce journal, même s'il ne nous plaît pas, même si nous pensons qu'il est nuisible à la Cause, parce que nous serons incapables d'en faire un qui représente mieux nos idées.
De sorte que l'organisation, loin de créer l'autorité, est le seul remède contre elle et le seul moyen pour que chacun de nous s'habitue à prendre une part active et consciente dans le travail collectif, et cesse d'être un instrument passif entre les mains des chefs.
Si rien ne se fait et s'il y a inaction, alors certes il n'y aura ni chef ni troupeau, ni commandant ni commandés, mais alors la propagande, le mouvement, et même la discussion sur l'organisation, cesseront, ce qui, espérons-le, n'est l'idéal de personne...
Mais une organisation, dit-on, suppose l'obligation de coordonner sa propre action, celle des autres, donc de violer la liberté, de supprimer l'initiative. Il nous semble que ce qui vraiment enlève la liberté et rend impossible l'initiative, c'est l'isolement qui rend impuissant. La liberté n'est pas un droit abstrait, mais la possibilité de faire une chose. Cela est vrai pour nous comme pour la société en général. C'est dans la coopération des autres que l'homme trouve le moyen d'exercer son activité, sa puissance d'initiative.
Évidement, organisation signifie la coordination des forces dans un but commun et l'obligation de ne pas faire des actions contraires à ce but. Mais quand il s'agit d'organisation volontaire, quand ceux qui en font partie ont vraiment le même but et sont partisans des mêmes moyens, l'obligation réciproque qui les engage tous réussit avantageusement à tous. Si l'un renonce à une de ses idées personnelles par égard à l'union, cela veut dire qu'il trouve plus avantageux de renoncer à une idée, que du reste il ne pourrait réaliser seul, plutôt que de se priver de la coopération des autres dans ce qu'il croit de plus grande importance.
Si par la suite un individu voit que personne, dans les organisations existantes, n'accepte ses idées et ses méthodes dans ce qu'elles ont d'essentiel et que dans aucune il ne peut développer sa personnalité comme il l'entend, alors il fera bien de rester en dehors. Mais alors, s'il ne veut pas rester inactif et impuissant, il devra chercher d'autres individus qui pensent comme lui, et se faire l'initiateur d'une nouvelle organisation.
Une autre objection, et c'est la dernière que nous aborderons, est qu'étant organisés, nous sommes plus exposés à la répression gouvernementale.
Il nous paraît, au contraire, que plus on est uni, plus on peut se défendre efficacement. En fait, à chaque fois que la répression nous a surpris alors que nous étions désorganisés, elle nous a complètement mis en déroute et a anéanti notre travail précédent. Quand nous étions organisés, elle nous a fait plus de bien que de mal. Il en va de même en ce qui concerne l'intérêt personnel des individus : par exemple dans les dernières répressions, les isolés ont été autant et peut-être plus gravement frappé que les organisés. C'est le cas, organisés ou non, des individus qui font de la propagande individuelle. Pour ceux qui ne font rien et cachent leurs convictions, le danger est certes minime, mais l'utilité qu'ils amènent à la Cause l'est également.
Le seul résultat, du point de vue de la répression, qu'on obtient en étant désorganisé est d'autoriser le gouvernement à nous refuser le droit d'association et de rendre possible de monstrueux procès pour associations délictueuses. Le gouvernement n'agirait pas de même envers des gens qui affirment hautement, publiquement, le droit et le fait d'être associés, et s'il l'osait, cela tournerait à son désavantage et à notre profit.
Du reste, il est naturel que l'organisation prenne les formes que les circonstances conseillent et imposent. L'important n'est pas tant l'organisation formelle que l'esprit d'organisation. Il peut y avoir des cas, pendant la fureur de la réaction, où il est utile de suspendre toute correspondance, de cesser toutes les réunions : ce sera toujours un mal, mais si la volonté d'être organisé subsiste, si l'esprit d'association reste vif, si la période précédente d'activité coordonnée a multiplié les rapports personnels, produit de solides amitiés et crée un accord réel d'idée et de conduite entre les camarades, alors le travail des individus, même isolés, participera au but commun. Et on trouvera rapidement le moyen de se réunir de nouveau et de réparer le dommage subi.
Nous sommes comme une armée en guerre et nous pouvons, suivant le terrain et les mesures prises par l'ennemi, combattre en masse ou en ordre dispersé : l'essentiel est que nous nous considérions toujours membres de la même armée, que nous obéissions tous aux mêmes idées directrices et que nous soyons toujours prêts à nous réunir en colonnes compactes quand c'est nécessaire et quand on le peut.
Tout ce que nous avons dit s'adresse aux camarades qui sont réellement adversaires du principe de l'organisation. À ceux qui combattent l'organisation, seulement parce qu'ils ne veulent pas y entrer, ou n'y sont pas acceptés, ou ne sympathisent pas avec les individus qui en font partie, nous disons : faites avec ceux qui sont d'accord avec vous une autre organisation. Certes, nous aimerions pouvoir être tous d'accord et réunir dans un faisceau puissant toutes les forces de l'anarchisme. Mais nous ne croyons pas dans la solidité des organisations faites à force de concessions et de sous-entendus, où il n'y a pas entre les membres de sympathie et d'accords réels. Mieux vaut être désunis que mal unis. Mais nous voudrions que chacun s'unisse avec ses amis et qu'il n'y ait pas de forces isolées, de forces perdues.
- III -
L'organisation des masses ouvrières contre le gouvernement et contre les patrons
Nous l'avons déjà répété : sans organisation, libre ou imposée, il ne peut y avoir de société, sans organisation consciente et voulue, il ne peut y avoir ni liberté ni garantie que les intérêts de ceux qui vivent dans la société soient respectés. Et qui ne s'organise pas, qui ne recherche pas la coopération des autres et n'offre pas la sienne dans des conditions de réciprocité et de solidarité, se met nécessairement en état d'infériorité et reste un rouage inconscient dans le mécanisme social que les autres actionnent à leur façon, et à leur avantage.
Les travailleurs sont exploités et opprimés parce qu'étant désorganisés en tout ce qui concerne la protection de leurs intérêts, ils sont contraints par la faim ou la violence brutale, de faire ce que veulent les dominateurs au profit desquels la société actuelle est organisée. Les travailleurs s'offrent eux-mêmes (en tant que soldats et capital) à la force qui les assujettit. Ils ne pourront jamais s'émanciper tant qu'ils n'auront pas trouvé dans l'union la force morale, la force économique et la force physique qu'il leur faut pour abattre la force organisée des oppresseurs.
Il y a eu des anarchistes, et il en reste encore, qui, tout en reconnaissant la nécessité de l'organisation dans la société future et le besoin de s'organiser maintenant pour la propagande et l'action, sont hostile à toute organisation qui n'a pas pour but direct l'anarchie et ne suit pas les méthodes anarchistes. Et certains se sont éloigné de toutes les associations ouvrières qui se proposent la résistance et l'amélioration des conditions dans l'ordre actuel des choses, ou ils s'y sont mêlés avec le but avoué de les désorganiser; tandis que d'autres, tout en admettant qu'on pouvait faire partie des associations de résistance existantes, ont considéré presque comme une défection de tenter d'en organiser de nouvelles.
Il a paru à ces camarades que toutes les forces, organisées dans un but autre que radicalement révolutionnaire, seraient peut-être soustraites à la révolution. Il nous semble, au contraire, et l'expérience nous l'a déjà trop montré, que leur méthode condamnerait le mouvement anarchiste à une perpétuelle stérilité.
Pour faire de la propagande, il faut se trouver au milieu des gens. C'est dans les associations ouvrières que l'ouvrier trouve ses camarades et en principe ceux qui sont le plus disposés à comprendre et à accepter nos idées. Et quand bien même, on pourrait faire hors des associations autant de propagande que l'on voudrait, cela ne pourrait avoir d'effet sensible sur la masse ouvrière. Mis à part un petit nombre d'individus plus instruits et capables de réflexions abstraites et d'enthousiasmes théoriques, l'ouvrier ne peut arriver d'un coup à l'anarchie. Pour devenir anarchiste sérieusement et pas seulement de nom, il faut qu'il commence à sentir la solidarité qui le lie à ses camarades, qu'il apprenne à coopérer avec les autres dans la défense des intérêts communs et que, luttant contre les patrons, il comprenne que patrons et capitaliste sont des parasites inutiles et que les travailleurs pourraient conduire eux-mêmes l'administration sociale. Lorsqu'il comprend cela, le travailleur est anarchiste, même s'il n'en porte pas le nom.
D'autre part, favoriser les organisations populaires de toute sorte est la conséquence logique de nos idées fondamentales et, donc, cela devrait faire partie intégrante de notre programme.
Un parti autoritaire, qui vise à s'emparer du pouvoir pour imposer ses idées, a intérêt à ce que le peuple reste une masse amorphe, incapable d'agir par elle-même et, donc, toujours facile à dominer. Logiquement donc, il ne désire qu'un certain niveau d'organisation, selon la forme qui aide à la prise du pouvoir : organisation électorale, s'il espère y arriver par la voie légale; organisation militaire, s'il compte sur l'action violente.
Nous, anarchistes, nous ne voulons pas émanciper le peuple, nous voulons que le peuple s'émancipe. Nous ne croyons pas au fait imposé d'en haut par la force; nous voulons que le nouveau mode de vie sociale sorte des entrailles du peuple et corresponde au degré de développement atteint par les hommes et puisse progresser à mesure que les hommes avancent. Nous désirons donc que tous les intérêts et toutes les opinions trouvent dans une organisation consciente la possibilité de se mettre en valeur et d'influencer la vie collective, en proportion de leur importance.
Nous nous sommes donné pour but de lutter contre la présente organisation sociale et d'abattre les obstacles qui s'opposent à l'avènement d'une société nouvelle où la liberté et le bien-être seront assurés à tous. Pour poursuivre ce but nous nous unissons et nous cherchons à devenir le plus nombreux et le plus fort possible. Mais les autres aussi sont organisés.
Si les travailleurs restaient isolés comme autant d'unités indifférentes les unes aux autres, attaché à une chaîne commune; si nous-mêmes nous n'étions pas organisés avec les travailleurs en tant que travailleurs, nous ne pourrions arriver à rien ou, dans le meilleur des cas, nous ne pourrions que nous imposer... et alors ce ne serait plus le triomphe de l'anarchie, mais le nôtre. Et nous ne pourrions plus nous dire anarchistes, nous serions de simples gouvernants et nous serions incapables de faire le bien comme tous les gouvernants.
On parle souvent de révolution et on croit par ce mot résoudre toutes les difficultés. Mais que doit être, que peut être cette révolution à laquelle nous aspirons?
Abattre les pouvoirs constitués et déclarer déchu le droit de propriété, c'est bien : une organisation politique peut le faire... et encore, il faut que cette organisation, en dehors de ces forces, compte sur la sympathie des masses et sur une suffisante préparation de l'opinion publique.
Mais après? La vie sociale n'admet pas d'interruptions. Durant la révolution ou l'insurrection, comme on voudra, et aussitôt après, il faut manger, s'habiller, voyager, imprimer, soigner les malades, etc., et ces choses ne se font pas d'elles-mêmes. Aujourd'hui le gouvernement et les capitalistes les organisent pour en tirer profit, lorsqu'ils auront été abattus, il faudra que les ouvriers le fassent eux-mêmes au profit de tous, ou bien ils verront surgir, sous un nom ou un autre de nouveaux gouvernants et de nouveaux capitalistes.
Et comment les ouvriers pourraient-ils pourvoir aux besoins urgents s'ils ne sont pas déjà habitués à se réunir et à discuter ensemble des intérêts communs et ne sont pas déjà prêts, d'une certaine façon, à accepter l'héritage de la vieille société?
Dans une ville où les négociants en grain et les patrons boulangers auront perdu leurs droits de propriété et, donc, l'intérêt à approvisionner le marché, dès le lendemain il faudra trouver dans les magasins le pain nécessaire à l'alimentation du public. Qui y pensera si les ouvriers boulangers ne sont pas déjà associés et prêts à travailler sans les patrons et si en attendant la révolution, ils n'ont pas pensé par avance à calculer les besoins de la ville et les moyens d'y pourvoir?
Nous ne voulons pas dire pour autant que pour faire la révolution, il faut attendre que tous les ouvriers soient organisés. Ce serait impossible, vu les conditions du prolétariat, et heureusement ce n'est pas nécessaire. Mais il faut du moins qu'il y ait des noyaux autour desquels les masses puissent se regrouper rapidement, dès qu'elles seront libérées du poids qui les opprime. Si c'est une utopie de vouloir faire la révolution seulement lorsque nous serons tous prêts et d'accord, c'en est une plus grande encore que de vouloir la faire sans rien et personne. Il faut une mesure en tout. En attendant, travaillons pour que les forces conscientes et organisées du prolétariat s'accroissent autant que possible. Le reste viendra de lui-même.
Marc-Aurel
Question d'organisation :
Nous sommes plateformistes !
Revue Ruptures, Québec
Oct 2001
«Des anarchistes organisés? Et pourquoi pas la révolution pendant qu'on y est!»Au Québec, et plus généralement en Amérique du Nord, anarchistes et organiséEs ne sont pas allés souvent de pair. En effet, la dernière tentative sérieuse de monter un groupe politique libertaire en terre québécoise remonte à l'aventure de Socialisme et Liberté,à Montréal en 1987 (1).
Pourtant des anarchistes organiséEs, il y en a déjà eu et il y en a encore de par le monde. Des générations de militantEs ont planché sur la question et pour qui ne veut pas réinventer la roue, il est utile d'aller regarder du côté de leurs analyses et propositions. À la NEFAC, même si nous trouvons du bon chez des anarchistes classiquescomme Errico Malatesta ou Michel Bakounine, nous sommes surtout influencéEs par une tradition que, faute de mieux, nous appelons plateformiste.
Le groupe Dielo Troudaet la Plate-forme La tradition plateformistedébute avec l'analyse, que fait un groupe d'anarchistes russes en exil, de la défaite des makhnovistes face aux bolcheviks durant la guerre civile. Ce groupe comprend des figures aussi importantes que Nestor Makhno, l'un des principaux leaders de l'armée insurrectionnelle de la paysannerie ukrainienne, Pierre Arshinov, historien de ce même mouvement et vieux compagnon de route de Makhno, et Ida Mett, chroniqueuse et partisane passionnée de l'insurrection de Kronstadt (2). Basé à Paris, le groupe gravite autour de la publication d'une revue bimensuelle anarcho-communiste en russe,Dielo Trouda (Cause ouvrière),dont Makhno et Arshinov avait rêvé dans les prisons tsaristes quinze ans plus tôt et qu'ils ont finalement fondée, à Paris, en 1925.
En plus des correspondances de plus en plus rares des camarades «restés aux pays», et de l'analyse de la nature du régime soviétique — Arshinov fut l'un des premiers à le qualifier, correctement, de capitalisme d'État —, la revue se concentre surtout à chercher les causes de «l'échec historique de l'anarchisme»
dans la période révolutionnaire qui vient de balayer l'Europe. Comme la plupart des militantEs qui sont encore anarchistes en 1925 — les défections du côté des
léninistes furent nombreuses — Dielo Troudapense que la principale cause de l'échec «est l'absence de principes et de pratiques organisationnels dans le
monde anarchiste»qui a sa source dans «quelques défectuosités d'ordre théorique: notamment dans une fausse interprétation du principe d'individualité dans l'anarchisme; ce principe étant trop souvent confondu avec l'absence de toute responsabilité.»C'est en juin 1926, que le groupe Dielo Troudafait connaître le résultat de ces recherches sur l'organisation sous la forme d'une petite brochure intitulée Plate-forme de l'Union générale des anarchistes (projet)(3).
La brochure s'ouvre sur une introduction qui fait une critique dévastatrice de la «désorganisation générale chronique»de l'anarchisme révolutionnaire, désorganisation assimilée à rien de moins que la «fièvre jaune»(!). Dès le premier paragraphe, les auteurs sont impitoyables : «Il est très significatif qu'en dépit de la force et du caractère incontestablement positif des idées libertaires, (...) le mouvement anarchiste est resté toujours faible malgré tout cela, et a figuré, le plus souvent (...) comme un petit fait, un épisode, et non pas comme un facteur important.»Pour remédier à cet état de fait, les auteurs pensent qu'il est temps pour l'anarchisme de sortir du marais de la désorganisation, de mettre fin aux vacillations interminables dans les questions théoriques et tactiques les plus importantes, de prendre résolument le chemin du but clairement conçu, et de mener une pratique collective organisée. Ils proposent de créer «une organisation qui (...) établirait dans l'anarchisme une ligne générale tactique et politique».
Le texte de la Plate-forme en tant que tel est divisé en trois parties (générale, constructive et organisationnelle). En gros, la première et la deuxième partie constituent un exposé assez classique de l'anarcho-communisme dans lequel Dielo Troudane se démarque que sur quelques points. L'un des principaux est la primauté de la lutte de classe dans la société et son rôle moteur dans le changement social qui est affirmé d'entrée de jeu : «il n'y a pas d'humanité UNE. Il y a une humanité des classes: esclaves et maîtres»et «le régime social et politique de tout pays est avant tout le produit de la lutte des classes».Cette position, qui refuse également les positions «humanistes» trace une ligne claire de démarcation qui traverse tout le document. Dielo Troudase situe résolument dans le camp de l'anarchisme social, fortement lutte de classiste. La partie constructive a l'avantage (et l'inconvénient) de bénéficier de l'expérience russe. Avantage car l'on sort des abstractions chères aux kropotkiniens (la fameuse «prise au tas»), inconvénient cependant parce que la situation russe de 1917 n'a plus vraiment grand chose à voir avec ce que nous vivons aujourd'hui... En ce sens, l'étude de l'expérience espagnole, même si elle est aussi datée, sera plus productive.
Un autre point où la plate-forme se démarque d'avec l'anarchisme traditionnel c'est sur la question du patriarcat, et c'est, malheureusement, pour enregistrer un recul marqué. En effet, aucune des questions liées au patriarcat — que ce soit l'oppression des femmes, la répression sexuelle ou la famille et l'éducation des enfants — n'est abordée. Le mot femmen'apparaît même pas dans le document! Pourtant, même si ce n'est pas de la même façon qu'aujourd'hui, la question était loin d'être ignorée chez les autres courants anarchistes. Si on peut comprendre que Dielo Troudafut peu inspiré par l'exemple des anarcho-individualistes français — qui sont allés très loin dans la critique du patriarcat et de l'ordre moral bourgeois — d'autres documents anarchistes révolutionnaires du même type que la plate-forme avaient pourtant abordé la question. Le Programme de l'Alliance, première organisation anarchiste fondée par Bakounine en 1864, affirme par exemple l'égalité de l'homme et de la femme et que les enfants «n'appartiennent ni à la société, ni à leurs parents, mais à leur future liberté».Quatre ans plus tard, Bakounine revendiquait, au troisième congrès de la première Internationale : «premièrement, l'abolition du droit de la propriété héréditaire, deuxièmement, l'égalisation complète des droits politiques et sociaux de la femme avec ceux de l'homme, troisièmement, l'abolition du mariage en tant qu'institution religieuse, politique et civile.»Plus contemporain de la plate-forme, le Programme anarchiste, rédigé par Malatesta et adopté par l'Union anarchiste italienne en 1920, revendique lui aussi une «reconstruction de la famille, de telle manière qu'elle résulte de la pratique de l'amour, libre de toute chaîne légale, de toute oppression économique ou physique, de tout préjugé religieux»et conclue «nous voulons pour tous le pain, la liberté, l'amour et la science».La question ne se posait pas qu'à un niveau théorique, aux États-Unis on en était déjà passé à la pratique. Ainsi quand la plate-forme est publiée, cela fait déjà 15 ans et plus que les anarchistes américaines, Emma Goldman en tête, revendiquent la décriminalisation de l'avortement et la libre circulation de l'information sur la contraception. En Espagne, quelques années plus tard, on ira encore plus loin, grâce à l'action des Mujeres Libres.Jusqu'à l'ennemi juré de Dielo Trouda,le gouvernement bolchevik, qui rend légalement la femme égale de l'homme et décriminalise l'avortement et l'homosexualité dans sa première semaine au pouvoir! Bref, cet oubliest réellement une lacune théorique importante, qui a encore des répercussions aujourd'hui.
Là où la plate-forme détonne vraiment, c'est au niveau de ses propositions organisationnelles et des positions qui en découlent. Afin de créer cette organisation unie, Dielo Troudarefuse les voies d'une synthèse des différents courants de l'anarchisme, telle que proposée par les Faure et Voline, car «une telle organisation (...) ne serait qu'un assemblage mécanique d'individus concevant d'une façon différente toutes les questions du mouvement anarchiste»,et celle de l'anarcho-syndicalisme, qui «ne résout pas le problème d'organisation de l'anarchisme, car elle ne [lui] donne pas la priorité».La Plate-forme propose plutôt «le ralliement des militants actifs de l'anarchisme sur la base de positions précises: théoriques, tactiques et organisationnelles, c'est-à-dire sur la base plus ou moins achevée d'un programme homogène».
Les militantEs de Dielo Troudaconsidéraient cette double question de l'organisation et du programme révolutionnaire comme primordiale pour lancer le mouvement anarchiste sur la bonne voie. Ils avaient d'ailleurs conçu la Plate-forme comme «les grandes lignes, l'armature d'un tel programme»et voulaient qu'elle constitue le «premier pas vers le ralliement des forces libertaires en une seule collectivité révolutionnaire active».Il était clair d'ailleurs que la Plate-forme ne pouvait constituer un programme définitif de l'anarchisme révolutionnaire, il appartiendrait à la future organisation de «l'élargir, de l'approfondir, plus tard d'en faire un programme définitif pour tout le mouvement anarchiste».
La plate-forme postulait donc la nécessité d'une unité théorique et tactique, formulée en un programme. Cette nécessité était rejetée par les partisans de la
synthèsequi soit n'en voyait pas l'utilité (Faure) ou la croyait prématurée et jugeait la méthode proposée par la plate-forme mécanique(Voline). Du côté
des anarcho-syndicalistes, on est évidemment d'accord avec ce postulat, le hic étant que la plate-forme rejette précisément le programme syndicaliste révolutionnaire...
Dielo Troudaintroduit ensuite un principe pourtant simple, la responsabilité collective, mais qui a attiré les foudres des critiques. L'idée de base de la responsabilité collective c'est que «si nous acceptons collectivement des positions politiques et une ligne d'action déterminée, c'est pour que chaque membre l'applique dans son travail politique. De plus, en nous entendant sur un travail à faire et une façon de le faire, nous devenons responsables, les uns
envers les autres, de son exécution. La responsabilité collective, finalement, n'est rien d'autre que la méthode collective d'action.»(4) Cette idée fut cependant attaquée comme étant une volonté d'embrigader l'anarchisme militant, Malatesta allant même jusqu'à la comparer à la discipline de caserne.
Pour faire tenir le tout ensemble, la plate-forme propose l'incontournable principe du fédéralisme, qu'on présente comme «concili[ant] l'indépendance et l'initiative de l'individu ou de l'organisation, avec le service de la cause commune». Dielo Troudamettait cependant en garde contre une déformation courante du fédéralisme libertaire : «le droit de manifester surtout son ego,sans l'obligation de tenir compte des devoirs vis-à-vis de l'organisation» et affirmait plutôt que «le type fédéraliste de l'organisation anarchiste, tout en reconnaissant à chaque membre le droit à l'indépendance, à l'opinion libre, à l'initiative et à la liberté individuelle, charge chaque membre de devoirs organisationnels déterminés, exigeant leur exécution rigoureuse, ainsi que l'exécution des décisions prises en commun.»Évidemment, pour que tout cela marche en dehors d'un plan strictement local, ce qui était d'ailleurs le but avoué de la plate-forme, encore faut-il se donner les instances nécessaires. Le document deDielo Troudane s'étend pas sur le sujet, mais mentionne la pertinence d'un congrès décisionnel et d'un comité exécutifpour coordonner l'activité de l'organisation. Avoir des membres mandatés pour exécuter certaines tâches n'eut pas l'air de plaire à certains, qui y ont vu un embryon d'autorité dictatoriale...
Là où la Plate-forme se démarque le plus de l'anarchisme classique, c'est sans doute en ce qui a trait au rôle des anarchistes pendant la révolution. En effet, pour Dielo Trouda,«le rôle des anarchistes en période révolutionnaire ne peut se borner à la seule propagande de mots d'ordre et des idées libertaires». Mais alors, quel est ce rôle? Pour les auteurs, «l'anarchisme doit devenir la conception directrice de la révolution sociale»,ils précisent que «la position directrice des idées anarchistes dans la révolution signifie une orientation anarchiste des événements»ce qu'il ne faut surtout pas confondre avec «la direction politique des partis étatistes qui aboutit finalement au Pouvoir d'État».Cette idée de conception directricefera dresser les cheveux sur la tête de plus d'un anarchiste et sera vertement critiquée.
Les auteurs ont un vif souvenir de la révolution russe et ils rappellent que «bien que les masses s'expriment profondément dans les mouvements sociaux par des tendances et des mots d'ordre anarchistes, ces tendances et mots d'ordre restent cependant éparpillés»,il faut donc une force qui puisse «organiser la puissance motrice des idées libertaires qui est nécessaire pour garder dans la révolution sociale l'orientation et les objectifs anarchistes».Cette force, ce serait l'organisation anarchiste d'après la Plate-forme. L'organisation anarchiste doit, «manifester son initiative et déployer une participation
totale dans tous les domaine de la révolution sociale : celui de l'orientation et du caractère général de la révolution, celui des tâches positives de la révolution dans la nouvelle production, celui de la guerre civile et de la défense de la révolution, de la consommation, de la question agraire, etc... Sur toutes ces questions et sur nombre d'autres, la masse exige des anarchistes une réponse claire et précise. Et du moment que les anarchistes prônent une conception de la révolution et de la structure de la société, ils sont obligés de donner à toutes ces questions une réponse nette, de relier la solution de ces problèmes à la conception générale du communisme libertaire et de consacrer toutes leurs forces à leur réalisation effective.»
La pertinence de la plate-forme aujourd'hui Les membres du groupe Dielo Troudaont eu le mérite de réfléchir, en leur temps, à des moyens pour sortir l'anarchisme militant de son ornière. Leurs solutions peuvent, encore aujourd'hui, servir de point de départ pour construire une pratique anarchiste cohérente et organisée. Évidemment, nous sommes loin d'aborder la plate-forme comme une bible (ou un petit livre rouge) et nous sommes bien conscientEs qu'elle comporte certaines lacunes, notamment au chapitre du patriarcat, comme nous l'avons déjà souligné, et à celui de l'autonomie des mouvements sociaux.
Une des erreurs des premiers plateformistesfut, paradoxalement, d'avoir placé trop d'espoir dans le mouvement anarchiste existant. En effet, ils et elles étaient persuadéEs pouvoir rallier la majorité des militantEs à leurs conceptions. Peut-on réellement se surprendre, étant donné les attaques virulentes que contient la plate-forme, que ça n'ait pas marché? Pourtant, même aujourd'hui, c'est un piège dans lequel l'on tombe facilement. La NEFAC n'y a pas échappé. Nous avons passé un temps considérable à discuter et tenter de convaincre les militantEs de notre région. Force est de constater que ça n'a pas marché... Est-ce un mal? Pas sûr. En effet, eut égard à ce qui se fait concrètement — et non pas seulement ce qui se dit —, il est loin d'être certain que l'avenir de l'anarchisme révolutionnaire réside dans les militantEs anarchistes. Peut-être que si les anarchistes cessaient d'essayer de se convaincre les uns les autres, ils et elles auraient plus de temps à consacrer au reste de la population? Pour notre part, nous avons pris le parti d'entériner le fait tout simple de la division de notre mouvement et nous avons décidé «d'arrêter d'en parler et de commencer à le faire»(5).
Pour notre part, ce que nous retenons de la plate-forme c'est la nécessité de s'organiser sérieusement. Ce qui veut dire se donner les moyens d'avancer, donc des choses toutes simples comme une structure démocratique avec des congrès décisionnels, une liste de discussion, des cotisations, des comités de travail mandatés, etc. Nous savons aussi que l'anarchisme n'a que peu de racines dans la région et que nous allons devoir développer des positions politiques sur un paquet de sujet et donc innover. Pour nous la question de l'unité tactique et théorique n'est qu'une question de bon sens mais c'est surtout un processus de débat, jamais terminé.
«Son but n'étant pas la prise du pouvoir, l'organisation anarchiste n'est donc ni un parti, ni une avant-garde autoproclamée, mais une minorité agissante au sein des classes populaires. Elle entend servir de pôle de ralliement libertaire et être partie prenante du combat théorique et pratique contre toutes les idéologies autoritaires. Il s'agit d'abord et avant tout d'une force de proposition qui tente de rallier les gens, par l'exemple et la suggestion, à ces points de vues politiques. (...) Puisque toute période révolutionnaire doit être précédée par des organisations capables de rallier les gens à l'alternative libertaire et aux méthodes anarchistes, nous croyons qu'une organisation anarchiste forte et surtout présente dans les luttes est nécessaire. Entendons nous bien, cependant, nous ne croyons pas que la NEFAC soit, à l'heure actuelle, une telle organisation (mais nous y travaillons !)».(6)
Marc-Aurel
Anarchist Platform, une liste de discussion internationale sur le plate-formisme... Les camarades du Worker's Solidarity Movement (un groupe plateformiste irlandais) ont mis sur pied une liste de discussion internationale pour les révolutionnaires qui se réclament de la tradition de la Plate-forme d'organisation des communistes libertaires. La liste compte des abonnéEs sur les cinq continents mais les échanges sont surtout en anglais.Pour en savoir plus, n'hésitez pas à visiter la page
http://flag.blackened.net/revolt/platform.html
1) Pour en savoir plus sur ce groupe politique, qui s'est sabordé courant 1989 et est à l'origine de la publication du journal Rebelles,se rapporter à l'article du Q-lotté intitulé Montréal: des libertaires s'organisent(page 50 de l'anthologie La pensée en liberté,aux éditions Écosociété) et à la page 8 du numéro de février-mars 1989 (vol.1 no 6) du journal Rebelles(il y a là une reproduction partielle de la plate-forme du groupe). Des photocopies sont disponibles sur demande en écrivant au Groupe anarchiste Émile-Henry, prière de joindre une enveloppe pré-affranchie.
2) Voir respectivement La makhnovchtchina : L'insurrection révolutionnaire en Ukraine de 1918 à 1921par Arshinov (Spartacus, 2000) et La Commune de Kronstadt, crépuscule sanglant des soviets,par Mett (idem).
3) Aujourd'hui on réfère souvent à ce texte comme la Plate-forme d'Arshinovou la Plate-forme d'organisation des communistes libertaires(le titre utilisé par ceux qui s'en réclament). Toutes les citations, sauf indication contraire, sont de la Plate-forme.
4) La question de l'organisation révolutionnaire anarchiste,position du Groupe Emile-Henry, voir http://www3.sympatico.ca/emile.henry/orgeh.htm
5) Donc, c'est le premier et le dernier dossier spécial sur l'organisation que vous verrez dans cette revue...
6) La question de l'organisation...op cit.
Errico Malatesta
Anarchie et organisation (1927)
Un opuscule français intitulé: ÒPlateforme dÕorganisation de lÕUnion générale des Anarchistes (Projet)Ò me tombe entre les mains par hasard. (On sait quÕaujourdÕhui les écrits non fascistes ne circulent pas en Italie.) CÕest un projet dÕorganisation anarchique, publié sous le nom dÕun Ò Groupe dÕanarchistes russes à lÕétranger Ò et qui semble plus spécialement adressé aux camarades russes. Mais il traite de questions qui intéressent tous les anarchistes et, de plus, il est évident quÕil recherche lÕadhésion des camarades de tous les pays, du fait même dÕêtre écrit en français. De toute façon, il est utile dÕexaminer, pour les Russes comme pour tous, si le projet mis en avant est en harmonie avec les principes anarchistes et si sa réalisation servirait vraiment la cause de lÕanarchisme. Les mobiles des promoteurs sont excellents. Ils déplorent que les anarchistes nÕaient pas eu et nÕaient pas sur les événements de la politique sociale une influence proportionnée à la valeur théorique et pratique de leur doctrine, non plus quÕà leur nombre, à leur courage, à leur esprit de sacrifice, et ils pensent que la principale raison de cet insuccès relatif est lÕabsence dÕune organisation vaste, sérieuse. Effective.
JusquÕici, en principe, je serais dÕaccord.
LÕorganisation nÕest que la pratique de la coopération et de la solidarité, elle est la condition naturelle, nécessaire de la vie sociale, elle est un fait inéluctable qui sÕimpose à tous, tant dans la société humaine en général que dans tout groupe de gens ayant un but commun à atteindre.
LÕhomme ne veut et ne peut vivre isolé, il ne peut même pas devenir véritablement homme et satisfaire ses besoins matériels et moraux autrement quÕen société et avec la coopération de ses semblables. Il est donc fatal que tous ceux qui ne sÕorganisent pas librement, soit quÕils ne le puissent pas, soit quÕils nÕen sentent pas la pressante nécessité, aient à subir lÕorganisation établie par dÕautres individus ordinairement constitués en classes ou groupes dirigeants, dans le but dÕexploiter à leur propre avantage le travail dÕautrui.
Et lÕoppression millénaire des masses par un petit nombre de privilégiés a toujours été la conséquence de lÕincapacité de la plupart des individus à sÕaccorder, à sÕorganiser sur la base de la communauté dÕintérêts et de sentiments avec les autres travailleurs pour produire, pour jouir et pour, éventuellement, se défendre des exploiteurs et oppresseurs. LÕanarchisme vient remédier à cet état de choses avec son principe fondamental dÕorganisation libre, créée et maintenue par la libre volonté des associés sans aucune espèce dÕautorité, cÕest-à-dire sans quÕaucun individu ait le droit dÕimposer aux autres sa propre volonté. Il est donc naturel que les anarchistes cherchent à appliquer à leur vie privée et à la vie de leur parti ce même principe sur lequel, dÕaprès eux, devrait être fondé toute la société humaine.
Certaines polémiques laisseraient supposer quÕil y a des anarchistes réfractaires à toute organisation; mais en réalité, les nombreuses, trop nombreuses discussions que nous avons sur ce sujet, même quand elles sont obscurcies par des questions de mots ou envenimées par des questions de personnes, ne concernent au fond, que le mode et non le principe dÕorganisation. CÕest ainsi que des camarades, en paroles les plus opposées à lÕorganisation, sÕorganisent comme les autres et souvent mieux que les autres, quand ils veulent sérieusement faire quelque chose. La question, je le répète, est toute dans lÕapplication.
Je devrais donc regarder avec sympathie lÕinitiative de ces camarades russes, convaincu comme je le suis quÕune organisation plus générale, mieux formée, plus constante que celles qui ont été jusquÕici réalisées par les anarchistes, même si elle nÕarriverait pas à éliminer toutes les erreurs, toutes les insuffisances, peut-être inévitables dans un mouvement qui, comme le nôtre, devance les temps et qui, pour cela, se débat contre lÕincompréhension, lÕindifférence et souvent lÕhostilité du plus grand nombre, serait tout au moins, indubitablement, un important élément de force et de succès, un puissant moyen de faire valoir nos idées.
Je crois surtout nécessaire et urgent que les anarchistes sÕorganisent pour influer sur la marche que suivent les masses dans leur lutte pour les améliorations et lÕémancipation. AujourdÕhui, la plus grande force de transformation sociale est le mouvement ouvrier (mouvement syndical) et de sa direction dépend, en grande partie, le cours que prendront les événements et le but auquel arrivera la prochaine révolution. Par leurs organisations, fondées pour la défense de leurs intérêts, les travailleurs acquièrent la conscience de lÕoppression sous laquelle ils ploient et de lÕantagonisme qui les sépare de leurs patrons, ils commencent à aspirer à une vie supérieure, ils sÕhabituent à la lutte collective et à la solidarité et peuvent réussir à conquérir toutes les améliorations compatibles avec le régime capitaliste et étatiste. Ensuite, cÕest ou la révolution ou la réaction.
Les anarchistes doivent reconnaître lÕutilité et lÕimportance du mouvement syndical, ils doivent en favoriser le développement et en faire un des leviers de leur action, sÕefforçant de faire aboutir la coopération du syndicalisme et des autres force qui comporte la suppression des classes, la liberté totale, lÕégalité, la paix et la solidarité entre tous les êtres humains. Mais ce serait une illusion funeste que de croire, comme beaucoup le font, que le mouvement ouvrier aboutira de lui-même, en vertu de sa nature même, à une telle révolution. Bien au contraire: dans tous les mouvements fondés sur des intérêts matériels et immédiats (et lÕon ne peut établir sur dÕautres fondements un vaste mouvement ouvrier), il faut le ferment, la poussée, lÕoeuvre concertée des hommes dÕidées qui combattent et se sacrifient en vue dÕun idéal à venir. Sans ce levier, tout mouvement tend fatalement à sÕadapter aux circonstances, il engendre lÕesprit conservateur, la crainte des changements chez ceux qui réussissent à obtenir des conditions meilleures. Souvent de nouvelles classes privilégiées sont crées, qui sÕefforcent de faire supporter, de consolider lÕétat de choses que lÕon voudrait abattre.
DÕoù la pressante nécessité dÕorganisations proprement anarchistes qui, à lÕintérieur comme en dehors des syndicats, luttent pour lÕintégrale réalisation de lÕanarchisme et cherchent à stériliser tous les germes de corruption et de réaction,
Mais il est évident que pour atteindre leur but, les organisations anarchistes doivent, dans leur constitution et dans leur fonctionnement, être en harmonie avec les principes de lÕanarchie. Il faut donc quÕelles ne soient en rien imprégnées dÕesprit autoritaire, quÕelles sachent concillier la libre action des individus avec la nécessité et le plaisir de la coopération, quÕelles servent à développer la conscience et la capacité dÕinitiative de leurs membres et soient un moyen éducatif dans le milieu où elles opèrent et une préparation morale et matérielle à lÕavenir désiré.
Le projet en question répond-il à ces exigences? Je crois que non. Je trouve quÕau lieu de faire naître chez les anarchistes un plus grand désir de sÕorganiser, il semble fait pour confirmer le préjugé de beaucoup de camarades qui pensent que sÕorganiser cÕest se soumettre à des chefs, adhérer à un organisme autoritaire, centralisateur, étouffant toute libre initiative. En effet, dans ces statuts sont précisément exprimées les propositions que quelques-uns, contre lÕévidence et malgré nos protestations, sÕobstinent à attribuer à tous les anarchistes qualifiés dÕorganisateurs.
Examinons:
Tout dÕabord il me semble que cÕest une idée fausse (et en tout cas irréalisable) de réunir tous les anarchistes en une ÒUnion généraleÓ, cÕest-à-dire, ainsi que le précise le Projet, en une seule collectivité révolutionnaire active.
Nous, anarchistes, nous pouvons nous dire tous du même parti si, par le mot parti, on entend lÕensemble de tous ceux qui sont dÕun même côté, qui ont les mêmes aspirations générales, qui, dÕune manière ou dÕune autre, luttent pour la même fin contre des adversaires et des ennemis communs. Mais cela ne veut pas dire quÕil soit possible- et peut-être nÕest-il pas désirable- de nous réunir tous en une même association déterminée. Les milieux et les conditions de lutte diffèrent trop, les modes possibles dÕaction qui se partagent les préférences des uns et des autres sont trop nombreux et trop nombreuses aussi les différences de tempérament et les incompatibilités personnelles pour quÕune Union générale, réalisée sérieusement, ne devienne pas un obstacle aux activités individuelles et peut-être même une cause des plus âpres luttes intestines, plutôt quÕun moyen pour coordonner et totaliser les efforts de tous.
Comment, par exemple, pourrait-on organiser de la même manière et avec le même personnel, une association publique faite pour la propagande et lÕagitation au milieu des masses, et une société secrète, contrainte par les conditions politiques où elle opère, à cacher à lÕennemi ses buts, ses moyens, ses agents? Comment la même tactique pourrait-elle être adoptée par les éducationnistes persuadés quÕil suffit de la propagande et de lÕexemple de quelques-uns pour transformer graduellement les individus et, par conséquent, la société et les révolutionnaires convaincus de la nécessité dÕabattre par la violence un état de choses qui ne se soutient que par la violence, et de créer, contre la violence des oppresseurs, les conditions nécessaires au libre exercice de la propagande et à lÕapplication pratique des conquêtes idéales? Et comment garder unis des gens qui, pour des raisons particulières, ne sÕaiment et ne sÕestiment pas et, pourtant, peuvent également être de bons et utiles militants de lÕanarchisme?
DÕautre part, les auteurs du Projet déclarent inepte lÕidée de créer une organisation réunissant les représentants des diverses tendances de lÕanarchisme. Une telle organisation, disent-ils, Ò incorporant des éléments théoriquement et pratiquement hétérogènes, ne serait quÕun assemblage mécanique dÕindividus qui ont une conception différente de toutes les questions concernant le mouvement anarchiste; elle se désagrégerait infailliblement à peine mise à lÕépreuve des faits et de la vie réelle Ò.
Fort bien. Mais alors, sÕils reconnaissent lÕexistence des anarchistes des autres tendances, ils devront leur laisser le droit de sÕorganiser à leur tour et de travailler pour lÕanarchie de la façon quÕils croient la meilleure. Ou bien prétendront-ils mettre hors de lÕanarchisme, excommunier tous ceux qui nÕacceptent pas leur programme? Ils disent bien vouloir regrouper en une seule organisation tous les éléments sains du mouvement libertaire, et, naturellement, ils auront tendance à juger sains seulement ceux qui pensent comme eux. Mais que feront-ils des éléments malsains?
Certainement il y a, parmi ceux qui se disent anarchistes, comme dans toute collectivité humaine, des éléments de différentes valeurs et, qui pis est, il en est qui font circuler au nom de lÕanarchisme des idées qui nÕont avec lui que de bien douteuses affinités. Mais comment éviter cela? La vérité anarchiste ne peut pas et ne doit pas devenir le monopole dÕun individu ou dÕun comité. Elle ne peut pas dépende des décisions de majorités réelles ou fictives. Il est seulement nécessaire- et il serait suffisant- que tous aient et exercent le plus ample droit de libre critique et que chacun puisse soutenir ses propres idées et choisir ses propres compagnons. Les faits jugeront en dernière instance et donneront raison à qui a raison.
Abandonnons donc lÕidée de réunir tous les anarchistes en une seule organisation, considérons cette Ò Union générale Ò que nous proposent les Russes comme ce quÕelle serait en réalité: lÕunion dÕun certain nombre dÕanarchistes, et voyons si le mode dÕorganisation proposé est conforme aux principes et aux méthodes anarchistes et sÕil peut aider au triomphe de lÕanarchisme. Encore une fois, il me semble que non. Je ne mets pas en doute le sincère anarchisme de ces camarades russes; ils veulent réaliser le communisme anarchiste et cherchent la manière dÕy arriver le plus vite possible. Mais il ne suffit pas de vouloir une chose, il faut encore employer les moyens opportuns pour lÕobtenir, de même que pour aller à un endroit il faut prendre la route qui y conduit, sous peine dÕarriver en tout autre lieu. Or, toute lÕorganisation proposée étant du type autoritaire, non seulement elle ne faciliterait pas le triomphe du communisme anarchiste, mais elle fausserait lÕesprit anarchiste et aurait des résultats contraires à ceux que ses organisateurs en attendent.
En effet, une Ò Union générale Ò consisterait en autant dÕorganisations partielles quÕil y aurait de secrétariats pour en diriger idéologiquement lÕoeuvre politique et technique, et il y aurait un Comité exécutif de lÕUnion chargé dÕexécuter les décisions prises par lÕUnion, de Ò diriger lÕidéologie et lÕorganisation des groupes conformément à lÕidéologie et à la ligne de tactique de lÕUnion Ò.
Est-ce là de lÕanarchisme? CÕest à mon avis, un gouvernement et une église. Il y manque, il est vrai, la police et les baïonnettes, comme manquent les fidèles disposer à accepter lÕidéologie dictée dÕen haut, mais cela signifie simplement que ce gouvernement serait un gouvernement impuissant et impossible et que cette église serait une pépinière de schismes et dÕhérésies. LÕesprit, la tendance restent autoritaires et lÕeffet éducatif serait toujours antianarchiste.
Écoutez plutôt: Ò LÕorgane exécutif du mouvement libertaire général- lÕUnion anarchiste- adopte le principe de la responsabilité collective; toute lÕUnion sera responsable de lÕactivité révolutionnaire et politique de chacun de ses membres, et chaque membre sera responsable de lÕactivité révolutionnaire et politique de lÕUnion. Ò
Et après cette négation absolue de toute indépendance individuelle, de toute liberté dÕinitiative et dÕaction, les promoteurs, se souvenant dÕêtre anarchistes, se disent fédéralistes et tonnent contre la centralisation dont les résultats inévitables sont, disent-ils, lÕasservissement et la mécanisation de la vie sociale et de la vie des partis.
Mais si lÕUnion est responsable de ce que fait chacun de ses membres, comment laisser à chaque membre en particulier et aux différents groupes la liberté dÕappliquer le programme commun de la façon quÕils jugent la meilleure? Comment peut-on être responsable dÕun acte si lÕon a pas la faculté de lÕempêcher? Donc lÕUnion, et pour elle le Comité exécutif, devrait surveiller lÕaction de tous les membres en particulier, et leur prescrire ce quÕils ont à faire ou à ne pas faire, et comme le désaveu du fait accompli nÕatténue pas une responsabilité formellement acceptée dÕavance, personne ne pourrait faire quoi que ce soit avant dÕen avoir obtenu lÕapprobation, la permission du Comité. Et, dÕautre part, un individu peut-il accepter la responsabilité des actes dÕune collectivité avant de savoir ce quÕelle fera, et comment peut-il lÕempêcher de faire ce quÕil désapprouve ?
De plus, les auteurs du Projet disent que cÕest lÕUnion qui veut et dispose. Mais quand on dit volonté de lÕUnion, entend-on volonté de tous ses membres? En ce cas, pour que lÕUnion puisse agir, il faudrait que tous ses membres, sur toutes les questions, aient toujours exactement la même opinion. Or, il est naturel que tous soient dÕaccord sur les principes généraux et fondamentaux, sans quoi ils ne seraient pas unis, mais on ne peut supposer que des être pensants soient tous et toujours du même avis sur ce quÕil convient de faire en toutes circonstances et sur le choix des personnes à qui confier la charge dÕexécuter et de diriger.
En réalité, ainsi quÕil résulte du texte même du Projet- par volonté de lÕUnion on ne peut entendre que la volonté de la majorité, volonté exprimée par des Congrès qui nomment et contrôlent le Comité exécutif et qui décident sur toutes les questions importantes. Les Congrès, naturellement, seraient composés de représentants élus à la majorité dans chaque groupe adhérant et ces représentants décideraient de ce qui serait à faire, toujours à la majorité des voix. Donc, dans la meilleure hypothèse, les décisions seraient prises par une majorité de majorité qui pourrait fort bien, en particulier quand les opinions en présence seraient plus de deux, ne plus représenter quÕune minorité.
Il est, en effet, à remarquer que, dans les conditions où vivent et luttent les anarchistes, leurs Congrès sont encore moins représentatifs que ne le sont les Parlements bourgeois, et leur contrôle sur les organes exécutifs, si ceux-ci ont un pouvoir autoritaire, se produit rarement à temps de manière efficace. Aux Congrès anarchistes, en pratique, va qui veut et qui peut, qui a ou trouve lÕargent nécessaire et nÕest pas empêché par des mesures policières. On y rencontre autant de ceux qui représentent eux-même seulement ou un petit nombre dÕamis, que de ceux qui portent réellement les opinions et les désirs dÕune nombreuse collectivité. Et sauf les précautions à prendre contre les traîtres et les espions, et aussi à cause même de ces précautions nécessaires, une sérieuse vérification des mandats et de leurs valeur est impossible.
De toute façon, nous sommes en plein système majoritaire, en plein parlementarisme.
On sait que les anarchistes nÕadmettent pas le gouvernement de la majorité (démocratie), pas plus quÕil nÕadmettent le gouvernement dÕun petit nombre (aristocratie, oligarchie, ou dictature de classe ou de parti), ni celui dÕun seul (autocratie, monarchie, ou dictature personnelle).
Les anarchistes ont mille fois fait la critique du gouvernement dit de la majorité qui, dans lÕapplication pratique, conduit toujours à la domination dÕune petite minorité. Faudra-t-il la refaire encore une fois à lÕusage de nos camarades russes?
Certes les anarchistes reconnaissent que, dans la vie en commun, il est souvent nécessaire que la minorité se conforme à lÕavis de la majorité. Quand il y a nécessité ou utilité évidente de faire une chose et que, pour la faire, il faut le concours de tous, le petit nombre doit sentir la nécessité de sÕadapter à la volonté du grand nombre. DÕailleurs, en général, pour vivre ensemble en paix sous un régime dÕégalité, il est nécessaire que tous soient animés dÕun esprit de concorde, de tolérence, de souplesse. Mais cette adaptation dÕune partie des associés à lÕautre partie doit être réciproque, volontaire, dériver de la conscience de la nécessité et de la volonté de chacun de ne pas paralyser la vie sociale par son obstination. Elle ne doit pas être imposée comme principe et comme règle statutaire. CÕest un idéal qui, peut-être, dans la pratique de la vie sociale générale, sera difficile à réaliser de façon absolue, mais il est certain que tout groupement humain est dÕautant plus voisin de lÕanarchie que lÕaccord entre la minorité et la majorité est plus libre, plus spontané, et imposé seulement par la nature des choses.
Donc, si les anarchistes nient à la majorité le droit de gouverner dans la société humaine générale, où lÕindividu est pourtant contraint dÕaccepter certaines restrictions parce quÕil ne peut sÕisoler sans renoncer aux conditions de la vie humaine, sÕils veulent que tout se fasse par libre accord entre tous, comment serait-il possible quÕils adoptent le gouvernement de la majorité dans leurs associations essentiellement libres et volontaires et quÕils commencent par déclarer quÕils se soumettent aux décisions de la majorité avant même de savoir ce quÕelles seront?
Que lÕanarchie, lÕorganisation libre sans domination de la maorité sur la minorité, et vice versa, soit qualifiée, par ceux qui ne sont pas anarchistes, dÕutopie irréalisable ou seulement réalisable dans un très lointain avenir, cela se comprend; mais il est inconcevable que ceux qui professent des idées anarchistes et voudraient réaliser lÕanarchie, ou tout au moins sÕen approcher sérieusement aujourdÕhui plutôt que demain, que ceux-là même renient les principes fondamentaux de lÕanarchisme dans lÕorganisation même par laquelle ils se proposent de combattre pour son triomphe.
Une organisation anarchiste doit, selon moi, être étalbie sur des bases bien différentes de celles que nous proposent ces camarades russes. Pleine autonomie, pleine indépendance et, par conséquence, pleine responsabilité des individus et des groupes; libre accord entre ceux qui croient utile de sÕunir pour coopérer à une oeuvre commune, devoir moral de maitenir les engagements pris et de ne rien faire qui soit en contradication avec le programme accepté. Sur ces bases, sÕadaptent les formes pratiques, les instruments aptes à donner une vie réelle à lÕorganisation: groupes, fédérations de groupes, fédérations de fédérations, réunions, congrès, comités chargés de la correspondance ou dÕautres fonctions. Mais tout cela doit être fait librement de manière à ne pas entraver la pensée et lÕinitiative des individus et seulement pour donner plus de portée à des effets qui seraient impossibles ou à peu près inefficaces sÕils étaient isolés.
De cette manière, les Congrès, dans une organisation anarchiste, tout en souffrant, en tant que corps représentatifs, de toutes les imperfections que jÕai signalées, sont exempts de toute autoritarisme parce quÕils ne font pas la loi, nÕimposent pas aux autres leurs propres délibérations. Ils servent à maintenir et à étendre les rapports personnels entre les camarades les plus actifs, à résumer et provoquer lÕétude de programmes sur les voies et moyens dÕaction, à faire connaître à tous la situation des diverses régions et lÕaction la plus urgente en chacune dÕelles, à formuler les diverses opinions ayant cours parmi les ananrchistes et à en faire une sorte de statistique, et leur décision ne sont pas des règles obligatoires, mais des suggestions, des conseils, des propositions à soumettre à tous les intéressés, elles ne deviennent obligatoires et exécutives que pour ceux qui les acceptent. Les organes de correspondance, etc. - nÕont aucun pouvoir de direction, ne prennent dÕinitiatives que pour le compte de ceux qui sollicitent et approuvent ces initiatives, nÕont aucune autorité pour imposer leurs propres vues quÕils peuvent assurément soutenir et propager en tant que groupes de camarades, mais quÕils ne peuvent pas présenter comme opinion officielle de lÕorganisation. Ils publient les résolutions des Congrès, les opinions et les propositions que groupes et individus leur communiquent; ils sont utiles à qui veut sÕen servir pour de plus faciles relations entre les groupes et pour la coopération entre ceux qui sont dÕaccord sur les diverses initiatives, mais libres à chacun de correspondre directement avec qui bon lui semble ou de se servir dÕautres comités nommés par des groupes spéciaux. Dans une organisation anarchiste, chaque membre peut professer toutes les opinions et employer toutes les tactiques qui ne sont pas en contradiction avec les principes acceptés et ne nuisent pas à lÕactivité des autres. En tous les cas, une organisation donnée dure aussi longtemps que les raisons dÕunion sont plus fortes que les raisons de dissolution; dans le cas contraire elle se dissout et laisse place à dÕautres groupements plus homogènes. Certes la durée, la permanence dÕune organisation est condition de succès dans la longue lutte que nous avons à soutenir et, dÕautre part, il est naturel que toute institution aspire, par instinct, à durer indéfinimet. Mais la durée dÕune organisation libertaire doit être la conséquence de lÕaffinité spirituelle de ses membres et des possibilités dÕadaptation de sa constitution aux changements des circonstances; quand elle nÕest plus capable dÕune mission utile, le mieux est quÕelle meure.
Ces camarades russes trouveront peut-être quÕune organisation telle que je la conçois et telle quÕelle a déjà été réalisée, plus ou moins bien, à différentes époques, est de peu dÕefficacité. Je comprends. Ces camarades sont obsédés par le succès des bolchevistes dans leur pays; ils voudraient, à lÕinstar des blochevistes, réunir les anarchistes en une sorte dÕarmée disciplinée qui, sous la direction idéologique et pratique de quelques chefs, marchât, compacte, à lÕassaut des régimes actuels et qui, la victoire matérielle obtenue, dirigeât la constitution de la nouvelle société. Et peut-être est-il vrai quÕavec ce système, en admettant que des anarchistes sÕy prêtent et que les chefs soient des hommes de génie, notre force matérielle deviendrait plus grande. Mais pour quels résultats? NÕadviendrait-il pas de lÕanarchisme ce qui est advenu en Russie du socialisme et du communisme? Ces camarades sont impatients du succès, nous le sommes aussi, mais il ne faut pas, pour vivre et vaincre, renoncer aux raisons de la vie et dénaturer lÕéventuelle victoire. Nous voulons combattre et vaincre, mais comme des anarchistes et pour lÕanarchie.
Errico Malatesta
Plate-forme d'organisation
des communistes libertaires
Sommaire
Introduction
Partie générale
1. La lutte des classes, son rôle et son sens
2. Nécessité d'une révolution sociale violente
3. L'anarchisme et le communisme libertaire
4. La négation de la démocratie
5. La négation de l'autorité
6. Le rôle des masses et le rôle des anarchistes dans la lutte sociale et dans la révolution sociale
7. La période transitoire
8. Anarchisme et syndicalisme
Partie constructive
1. Le problème du premier jour de la révolution sociale
2. La production
3. La consommation
4. La terre
5. La défense de la révolution
Partie organisationnelle
Les principes de l'organisation anarchiste
1) L'unité théorique
2) L'unité tactique ou méthode collective d'action
3) La responsabilité collective
4) Le fédéralisme
Pour en savoir plus...
Première édition irlandaise de la Plate-forme d'organisation des communistes libertaires
Préface (Alan MacSimon du Workers Solidarity Movement)
Introduction historique (Nick Heath de l'Anarchist Federation)
Post-scriptum à l'Introduction historique (Nicolas Phébus, Groupe anarchiste Émile-Henry)
Il est très significatif qu'en dépit de la force et du caractère incontestablement positif des idées libertaires, de la netteté et de l'intégrité des positions anarchistes face à la révolution sociale, et enfin de l'héroïsme et des sacrifices innombrables apportés par les anarchistes dans la lutte pour le communisme libertaire, le mouvement anarchiste est resté toujours faible malgré tout cela, et a figuré, le plus souvent, dans l'histoire des luttes de la classe ouvrière comme un petit fait, un épisode, et non pas comme un facteur important.Cette contradiction entre le fond positif et incontestable des idées libertaires et l'état misérable où végète le mouvement anarchiste, trouve son explication dans un ensemble de causes dont la plus importante, la principale, est l'absence de principes et de pratiques organisationnels dans le monde anarchiste.
Dans tous les pays le mouvement anarchiste est représenté par quelques organisations locales préconisant une théorie et une tactique contradictoires n'ayant point de perspectives d'avenir ni de continuité dans le travail militant, et disparaissant habituellement presque sans laisser la moindre trace derrière eux.
Un tel état de l'anarchisme révolutionnaire, si nous le prenons dans son ensemble ne peut être qualifié autrement que comme une "désorganisation générale chronique".
Telle la fièvre jaune, cette maladie de la désorganisation s'est introduite dans l'organisme du mouvement et le secoue depuis des dizaine d'années.
Il n'est pas douteux toutefois que cette désorganisation a sa source dans quelques défectuosités d'ordre théorique: notamment dans une fausse interprétation du principe d'individualité dans l'anarchisme; ce principe étant trop souvent confondu avec l'absence de toute responsabilité. Les amateurs de l'affirmation de leur "Moi", uniquement en vue d'une jouissance personnelle, s'en tiennent obstinément à l'état chaotique du mouvement anarchiste et se réfèrent, pour le défendre, aux principes immuables de l'anarchisme et de ses maîtres.
Or, les principes immuables et les maîtres démontent justement le contraire.
La dispersion et l'éparpillement, c'est la ruine. L'union étroite, c'est le gage de la vie et du développement. Cette loi de la lutte sociale s'applique aussi bien aux classes qu'aux partis.
L'anarchisme n'est pas une belle fantaisie, ni une idée abstraite de philosophie: c'est le mouvement social des masses laborieuses. Pour cette raison déjà, il doit rallier ses forces en une organisation générale constamment agissante, comme l'exigent la réalité et la stratégie de la lutte des classes.
"Nous sommes persuadés, dit Kropotkine, que la formation d'un parti anarchiste en Russie, loin d'être préjudiciable à l'oeuvre révolutionnaire est au contraire souhaitable et utile au plus haut degré" (préface à la "Commune de Paris" par Bakounine éditions de 1892).
Bakounine ne s'opposait jamais non plus à l'idée d'organisation anarchiste générale. Au contraire, ses aspirations concernant l'organisation ainsi que son activité dans la première internationale ouvrière nous donne tous les droits de voir en lui un partisan actif, précisément, d'une telle organisation.
En général, tous les militants actifs, ou presque, de l'anarchisme combattirent toute action éparpillée et songèrent à un mouvement anarchiste soudé par l'unité du but et des moyens.
C'est pendant la révolution russe de 1917 que la nécessité d'une organisation générale se fit sentir le plus nettement et le plus impérieusement. Ce fut au cours de cette révolution que le mouvement libertaire manifesta le plus haut degré de démembrement et de confusion. L'absence d'une organisation générale amena beaucoup de militants actifs de l'anarchisme dans le rangs des bolchéviks. Elle est la cause de ce que beaucoup de militants restent actuellement dans un état de passivité, empêchant toute application de leurs forces qui sont souvent d'une grande importance.
Nous avons un besoin vital d'une organisation qui, ayant rallié la majorité des participants au mouvement anarchiste, établirait dans l'anarchisme une ligne générale tactique et politique, qui servirait de guide à tout le mouvement.
Il est temps pour l'anarchisme de sortir du marais de la désorganisation, de mettre fin aux vacillations interminables dans les questions théoriques et tactiques les plus importantes, de prendre résolument le chemin du but clairement conçu, et de mener une pratique collective organisée.
Il ne suffit pas, cependant, de constater la nécessité vitale d'une telle organisation, il est nécessaire encore d'établir la méthode de sa création.
Nous rejetons comme théoriquement et pratiquement inapte l'idée de créer une organisation d'après la recette de la "synthèse", c'est à dire réunissant des représentants des différentes tendances de l'anarchisme. Une telle organisation ayant incorporé des éléments théoriquement et pratiquement hétérogène ne serait qu'un assemblage mécanique d'individus concevant d'une façon différente toutes les questions du mouvement anarchiste, assemblage qui se désagrégerait infailliblement à la première épreuve de la vie.
La méthode anarcho-syndicaliste ne résoud pas le problème d'organisation de l'anarchisme, car elle ne donne pas la priorité à ce problème, s'intéressant uniquement à sa pénétration et à son renforcement dans les milieux ouvriers.
On ne peux cependant pas faire grand chose dans ces milieux, même en y prenant pied dans une certaine mesure, si l'on ne possède pas une organisation anarchiste générale.
L'unique méthode menant à la solution du problème d'organisation générale est, à notre avis, le ralliement des militants actifs de l'anarchisme sur la base de positions précises: théoriques, tactiques et organisationnelles, c'est à dire sur base plus ou moins achevée d'un programme homogène.
L'élaboration d'un tel programme est l'une des tâches principales que la lutte sociale des dernières années impose aux anarchistes. C'est à cette tâche que le groupe d'anarchistes russes à l'étranger consacre une part importante de ses efforts.
La "Plate-forme d'organisation" publiée ci-dessous représente les grandes lignes, l'armature d'un tel programme. Elle doit servir de premier pas vers le ralliement des forces libertaires en une seule collectivité révolutionnaire active, capable d'agir: l'Union générale des Anarchistes.
Nous ne nous faisons pas d'illusions sur telle ou telle lacune de la présente Plate-forme. Sans aucun doute, en a-t-elle, comme du reste toute démarche pratique nouvelle d'une certaine importance. Il se peut que certaines positions essentielles y soient omises, ou que certaines autres y soient insuffisamment traitées, ou que d'autres encore y soient, au contraire, trop détaillées ou trop répétées. Tout cela est possible. Mais ce n'est pas le plus important. Ce qui importe, c'est de jeter les fondements d'une organisation générale. Et c'est ce but qui est atteint, à un degré nécessaire par la présente Plate-forme.
C'est à la collectivité entière - l'union des anarchistes - de l'élargir, de l'approfondir, plus tard d'en faire un programme définitif pour tout le mouvement anarchiste.
Sur un autre plan aussi, nous ne nous faisons pas d'illusions. Nous prévoyons que plusieurs représentants du soit-disant individualisme et de l'anarchisme chaotique nous attaqueront la bave aux lèvres, et nous accuseront d'avoir enfreint les principes anarchistes.
Nous savons cependant que les éléments individualistes et chaotiques comprennent sous le titre de "principes libertaires" et "je m'en foutisme", la négligence et l'absence de toute responsabilité, qui portèrent à notre mouvement des blessures presque inguérissables et contre lesquelles nous luttons avec toute notre énergie, toute notre passion. C'est pourquoi nous pouvons en toute tranquillité négliger les attaques venant de ce camp.
Nous fondons nos espoirs sur d'autres militants: sur ceux qui restés fidèles à l'anarchisme, ayant vécu et souffert la tragédie du mouvement anarchiste, cherchent douloureusement une issue.
Et puis nous fondons de grandes espérances sur la jeunesse libertaire qui, née sous le souffle de la révolution russe et prise, dès le début, dans le cercle des réalités concrètes exigera certainement la réalisation de principes organisationnels et constructifs de l'anarchisme.
Nous invitons toutes les organisations anarchistes russes dispersées dans les divers pays du monde et aussi les militants isolés de l'anarchisme à s'unir en une seule collectivité révolutionnaire, sur la base d'une Plate-forme commune d'organisation.
Puisse cette plateforme servir de mot d'ordre révolutionnaire et de point de ralliement à tous les militants du mouvement anarchiste russe!
Puisse-t-elle poser les fondements de l'Union Générale des Anarchistes!
VIVE LA RÉVOLUTION SOCIALE DES TRAVAILLEURS DU MONDE.
Dielo Trouda,Paris, 20 juin 1926.
1. La lutte des classes, son rôle et son sens.
Il n'y a pas d'humanité UNE. Il y a une humanité des classes: esclaves et maîtres.De même que toutes celles qui l'on précédée, la société capitaliste et bourgeoise de nos temps n'est pas une. Elle est divisée en deux camps très distincts, se différenciant socialement par leur situation et leur fonction: le prolétariat (dans le sens étendu du mot) et la bourgeoisie.
Le sort du prolétariat est, depuis des siècles, celui de porter le fardeau d'un labeur physique pénible, dont les fruits reviennent cependant, non pas à lui mais à une autre classe privilégiée, détentrice de la propriété, de l'autorité et des produits de la culture (science, instruction, etc..): la bourgeoisie. L'asservissement social et l'exploitation des masses laborieuses forment la base sur laquelle repose la société moderne, sans laquelle cette société ne pourrait pas exister.
Ce fait engendra une lutte des classes séculaire, prenant tantôt un caractère ouvert et violent, tantôt une allure insensible et lente, mais dirigée toujours, quand au fond, vers la transformation de la société actuelle en une société qui répondrait aux besoins, aux nécessités et à la conception de la justice des travailleurs.
Toute l'histoire humaine représente dans le domaine social une chaîne ininterrompue de luttes que les masses laborieuses menèrent pour leurs droits, leur liberté et une vie meilleure. Cette lutte des classes fut toujours dans l'histoire des sociétés humaines le principal facteur qui détermina la forme et les structures de ces sociétés.
Le régime social et politique de tout pays est avant tout le produit de la lutte des classes. La structure donnée d'une société quelconque nous montre l'état où s'est arrêtée et où se trouve la lutte des classes. Le moindre changement dans la situation mutuelle des forces de classe en lutte produit incessamment des modifications dans les tissus et les structures de la société.
Telle est la portée générale, universelle et le sens de la lutte des classes dans la vie des sociétés de classes.
Le principe d'asservissement des masses par la violence constitue la base de la société moderne. Toutes les manifestations de son existence - l'économie, la politique, les relations sociales - reposent sur la violence de classe dont les organes de service sont, l'autorité, la police, l'armée, le tribunal. Tout dans cette société chaque entreprise prise isolément, de même de tout le système d'état, n'est que le rempart du capitalisme où l'on a constamment l'oeil sur les travailleurs, où l'on tient toujours prêtes les forces destinées à réprimer les travailleurs menaçant les fondements ou même la tranquillité de la société actuelle.En même temps, le système de cette société maintient délibérément les masses laborieuses dans un état d'ignorance et de stagnation mentale: il empêche par la force le relèvement de leur niveau moral et intellectuel, afin d'en avoir plus facilement raison.
Les progrès de la société moderne, l'évolution technique du capital et le perfectionnement de son système politique, fortifient la puissance des classes dominantes et rendent de plus en plus difficile la lutte contre elles, faisant, ainsi, reculer le moment décisif de l'émancipation du travail.
L'analyse de la société moderne nous amène à la conclusion qu'il n'y a que la voie de la révolution sociale violente pour transformer la société capitaliste en une société de travailleurs libres.
La lutte des classes créée par l'esclavage des travailleurs et leurs aspirations à la liberté fit naître dans les milieux des opprimés l'idée de l'anarchisme: l'idée de la négation du système social fondé sur les principes de classes et de l'État, et de son remplacement par une société libre et non-étatiste des travailleurs s'administrant eux-mêmes.L'Anarchisme naquit donc, non pas des réflexions abstraites d'un savant ou d'un philosophe, mais de la lutte directe menée par les travailleurs contre le capital, des besoins et des nécessités des travailleurs, de leurs applications vers la liberté et l'égalité, aspirations qui deviennent particulièrement vives aux meilleures époques héroïques de la vie et de la lutte des masses laborieuses.
Les penseurs éminents de l'anarchisme, Bakounine, Kropotkine et d'autres n'ont pas créé l'idée d'anarchisme mais, l'ayant trouvée dans les masses, ont simplement aidé par la puissance de leur pensée et de leurs connaissances, à la préciser et à la répandre.
L'anarchisme n'est pas le résultat d'oeuvres personnelles ni l'objet de recherches individuelles.
De la même façon, l'anarchisme n'est nullement le produit d'aspirations humanitaires. L'humanité "une" n'existe pas. Toute tentative de faire de l'anarchisme l'attribut de toute l'humanité telle qu'elle est actuellement, de lui attribuer un caractère généralement humanitaire, serait un mensonge historique et social qui aboutirait infailliblement à la justification de l'ordre actuel et d'une nouvelle exploitation.
L'anarchisme est généralement humanitaire uniquement dans le sens que les idéaux des classes laborieuses tendent à rendre saines la vie de tous les hommes, et que le sort de l'humanité d'aujourd'hui ou de demain est lié à celui du travail asservi. Si les masses laborieuses sont victorieuses, l'humanité toute entière renaîtra. Si elles ne vainquent pas, la violence, l'exploitation, l'esclavage, l'oppression régneront comme auparavant dans le monde...
La naissance, l'épanouissement la réalisation des idéaux anarchistes ont leurs racines dans la vie et la lutte des masses laborieuses et sont inséparablement liés au sort de ces dernières.
L'anarchisme aspire à transformer la société bourgeoise et capitaliste en une société qui assurerait aux travailleurs les produits de leurs travail, la liberté, l'indépendance, l'égalité sociale et politique. Cette autre société sera le communisme libertaire. C'est dans le communisme libertaire que trouvent leur pleine expansion la solidarité sociale et la libre individualité, et que ces deux idées se développent en parfaite harmonie.
Le communisme libertaire estime que l'unique créateur des valeurs sociales est le travail, physique et intellectuel, et pas conséquent que seul le travail a le droit de gérer toute la vie économique et sociale. C'est pourquoi il ne justifie ni n'admet en aucune mesure l'existence des classes non laborieuses.
Tant que ces classes subsisteront en même temps que le communisme libertaire, ce dernier ne reconnaîtra pas de devoir envers elles. Ce ne sera que lorsque les classes non laborieuses se décideront à devenir productives et voudrons vivre dans la société communiste aux même conditions que tous les autres qu'elles y prendront une place analogue à celles de tout le monde, c'est-à-dire celle des membres libres de la société jouissant des même devoirs que tous les autres membres laborieux.
Le communisme libertaire aspire à la suppression de toute exploitation et de toute violence, aussi bien contre l'individu que contre les masses. Dans ce but, il établit une base économique et sociale qui unifie en un ensemble harmonieux toute la vie économique et sociale du pays, assure à tout individu une situation égale à celle des autres, et apporte à chacun le maximum de bien-être. Cette base est la mise en commun sous forme de socialisation, de tous les moyens et instruments de production (industrie, transports, terre, matières premières, ...) et l'édification d'organismes économiques sur le principe de l'égalité d'auto-administration des classes laborieuses.
Dans les limites de cette société autogérée des travailleurs, le communisme libertaire établit le principe d'égalité de la valeur et des droits de tout individu (non pas de l'individualité "en général", ni non plus de "l'individualité mystique ou du concept de l'individualité, mais de l'individu concret).
C'est de ce principe d'égalité, et aussi de ce que la valeur du travail fourni par chaque individu ne peut être mesurée ni estimée que découle le principe fondamental économique, social et juridique du communisme libertaire: "De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins".
La démocratie est une des formes de la société capitaliste et bourgeoise.La base de la démocratie est le maintien de deux classes antagonistes de la société moderne: celle du travail et celle du capital, et leur collaboration sur le fondement de la propriété capitaliste privée. L'expression de cette collaboration est le parlement et le gouvernement national représentatif.
Formellement, la démocratie proclame la liberté de la parole, de la presse, des associations, tant qu'elles ne contestent pas les intérêts de la classe dominante, c'est-à-dire, la bourgeoisie.
La démocratie maintient intact le principe de la propriété capitaliste privée. Par là-même, elle laisse à la bourgeoisie le droit de tenir entre ses mains toute l'économie du pays, toute la presse, l'enseignement, la science, l'art, ce qui en fait, rend la bourgeoisie maîtresse absolue du pays. Ayant le monopole dans le domaine de la vie économique, la bourgeoisie peut établir son pouvoir illimité aussi dans le domaine politique. En effet le gouvernement représentatif, le parlement, ne sont, dans les démocraties, que des organes exécutifs de la bourgeoisie.
Par conséquent, la démocratie n'est que l'un des aspects de la dictature bourgeoise, voilée sous des formules trompeuses de libertés politiques et de garanties fictives.
Les idéologues de la bourgeoisie définissent l'État comme l'organe régularisant les relations complexes politiques civiles et sociales entre les hommes au sein de la société moderne, protégeant l'ordre et les lois de cette dernière. Les anarchistes sont parfaitement d'accord avec cette définition, mais ils la complètent en affirmant qu'à la base de cet ordre et de ces lois se trouve l'asservissement de l'énorme majorité du peuple par une minorité insignifiante, et que c'est à cela précisément que sert l'État.L'État est, simultanément, la violence organisée de la bourgeoisie envers les travailleurs et le système de ses organes exécutifs.
Les socialistes de gauche et, en particulier, les bolcheviks considèrent eux aussi l'autorité et l'État bourgeois comme des serviteurs du capital. Mais ils estiment que l'autorité et l'État peuvent devenir, entre les mains de partis socialistes, un moyen puissant dans la lutte pour l'émancipation du prolétariat. Pour cette raison ces partis sont pour une autorité socialiste et un État prolétarien. Les uns veulent la conquête du pouvoir par des moyens pacifiques, parlementaires (les sociaux démocrates); les autres par la voie révolutionnaire (les bolcheviks, les socialistes, révolutionnaires de gauche).
L'anarchisme considère ces deux thèses comme foncièrement erronées, néfastes pour l'oeuvre d'émancipation du travail.
L'autorité est toujours liée à l'exploitation et à l'asservissement des masses populaires. Elle naît de cette exploitation, où elle est créée dans les intérêts de cette dernière. L'autorité sans violence et sans exploitation perd toute raison d'être.
L'État et l'Autorité enlèvent aux masses l'initiative, tuent l'esprit de création et d'activités libres, cultivent en elles la psychologie servile de soumission, d'attente, d'espoir de gravir les échelons sociaux, de confiance aveugle et des guildes, l'illusion de partager l'Autorité. Or l'émancipation des travailleurs n'est possible que dans le processus de la lutte révolutionnaire directe des vastes masses laborieuses et de leurs organisations de classes contre le système capitaliste.
La conquête du pouvoir par les partis sociaux-démocrates, par les moyens parlementaires, dans les conditions de l'ordre actuel, ne fera pas avancer un seul pas l'oeuvre d'émancipation du travail, pour la simple raison que la bourgeoisie qui tiendra dans les mains toute l'économie et toute la politique du pays. Le rôle de l'autorité socialiste se réduira, dans ce cas aux réformes, à l'amélioration de ce même régime bourgeois. (Exemples: Mac Donald, les partis sociaux démocrates de l'Allemagne, de la Suède, de la Belgique, parvenus au pouvoir dans la société capitaliste).
La prise de pouvoir à l'aide d'un bouleversement social et de l'organisation d'un soi-disant "État prolétarien" ne peut pas d'avantage servir la cause de l'authentique émancipation du travail.
L'État construit tout d'abord soit-disant pour la défense de la révolution, finit infailliblement par être gonflé des besoins et des caractéristiques propres à lui seul, devenant lui-même le but, produit des castes spécifiques privilégiées sur lesquelles il s'appuie: il soumet les masses par la force à ses besoins et à ceux des castes privilégiées et rétablit par conséquent le fondement de l'autorité et de l'État capitalistes: l'asservissement et l'exploitation habituelles des masses par la violence (exemple: l' "état ouvrier et paysan" des bolcheviks).
dans la lutte sociale et dans la révolution sociale.
Les forces principales de la révolution sociale sont la classe ouvrière des villes, les masses paysannes et une partie de l'intelligentsia laborieuse.Remarque: tout en étant, de même que le prolétariat des villes et des campagnes une classe opprimée et exploitée, l'intelligentsia laborieuse est relativement plus désunie que les ouvrier et les paysans grâce aux privilèges économiques octroyés par la bourgeoisie à certains de ses éléments. C'est pourquoi, les premiers jours de la révolution sociale, les couches les moins aisées de l'intelligentsia seulement y prendront une part active.
La conception anarchiste de rôle des masses dans la révolution sociale et dans la construction du socialisme diffère d'une façon typique de celle des partis étatistes. Tandis que le bolchevisme et les courants qui lui sont apparentés estiment que la masse laborieuse ne possède que des instincts révolutionnaires destructifs, étant incapable d'une activité révolutionnaire créatrice et constructive - raison principale pour laquelle cette dernière doit se concentrer entre les mains de hommes formant le gouvernement de l'État ou le Comité Central du Parti - les anarchistes pensent au contraire que la masse laborieuse porte en elle d'énormes possibilités créatrices et constructives, et ils aspirent à supprimer les obstacles empêchant leur manifestation.
Les anarchistes considèrent l'État précisément comme obstacle principal, usurpant les droits des masses et leur enlevant toutes les fonctions de la vie économique et sociale. L'État doit périr, non pas d'un jour dans la société future, mais tout suite. Il doit être détruit par les travailleurs le premier jour de leur victoire, et ne doit pas être rétabli sous quelque forme que ce soit. Il sera remplacé par un système fédéraliste des organisations de production et de consommation des travailleurs unifiées fédéralement et s'auto-administrant. Ce système exclut aussi bien l'organisation de l'Autorité que la dictature d'un parti que qu'il soit.
La révolution russe montre précisément cette orientation du processus d'émancipation sociale dans la création du système des soviets des ouvriers et des paysans et des comités d'usines. Sa triste erreur fut de ne pas avoir liquidé en temps opportun l'organisation du pouvoir d'État du gouvernement provisoire d'abord, du pouvoir bolchevik ensuite. Les bolcheviks mettant à profit la confiance des ouvriers et des paysans, réorganisèrent l'État bourgeois conformément aux circonstances du moment et tuèrent ensuite à l'aide de cet État l'activité créatrice des masses en étouffant le régime libre des soviets et des comités d'usines qui représentaient les premiers pas vers l'édification d'une société non-étatiques, socialiste.
L'action des anarchistes peut être divisée en deux périodes: celle d'avant la révolution, et celle pendant la révolution. Dans l'un et dans l'autre cas, les anarchistes ne pourront remplir leur rôle seulement en tant que force organisée ayant une conception nette des objectifs de leur lutte et des voies menant vers la réalisation de ces objectifs.
La tâche fondamentale de l'Union Anarchiste Générale, en période révolutionnaire, doit être la préparation des ouvriers et des paysans à la révolution sociale.
En niant la démocratie formelle (bourgeoise), l'Autorité de l'État, en proclamant l'émancipation complète du travail, l'anarchisme accentue au maximum les principes rigoureux de la lutte des classes: il éveille et développe dans les masses la conscience de classe et l'intransigeance révolutionnaire de classe.
C'est précisément dans le sens de l'intransigeance de classe, de l'anti-démocratisme, des idéaux du communisme anarchiste, que l'éducation libertaire des masses doit se faire. Mais l'éducation seule ne suffit pas. Ce qui est nécessaire aussi, c'est une certaine organisation anarchiste des masses. Pour la réaliser, il faut oeuvrer dans deux sens: d'une part, dans celui de la sélection et du groupement des forces révolutionnaires ouvrières et paysannes sur une base théorique communiste libertaire (organisations spécifiques communistes libertaires); d'autre part, dans le sens du regroupement des ouvriers et paysans révolutionnaires sur une base économique de production et de consommation (organisation de production des ouvriers et paysans révolutionnaires, coopératives ouvrières et paysannes libres, etc...).
La classe ouvrière et paysanne, organisée sur une base de production et de consommation et pénétrée des positions de l'anarchisme révolutionnaire, sera le premier point d'appui de la révolution sociale. Plus ces milieux deviendront conscients et organisés d'une façon anarchiste, dès à présent, plus ils manifesteront une volonté d'intransigeance et de création libertaires au moment de la révolution.
Quant à la classe ouvrière en Russie, il est clair qu'après huit ans de dictature bolcheviste, qui enchaîne les besoins naturels des masses, l'activité libre, démontre, mieux que quiconque, la véritable nature de tout pouvoir; cette classe recèle en elle des possibilités énormes pour la formation d'un mouvement anarchiste de masse. Les militants anarchistes organisés doivent aller immédiatement, avec toutes leurs forces disponibles, à la rencontre de ces besoins et possibilités, afin de ne pas leur permettre de dégénérer en réformisme (menchevisme). Avec la même urgence, les anarchistes doivent s'appliquer de toutes leurs forces à organiser la paysannerie pauvre, écrasée par le pouvoir étatique, recherchant une issue et recelant des possibilités révolutionnaires énormes en elle.
Le rôle des anarchistes en période révolutionnaire ne peut se borner à la seule propagande de mots d'ordre et des idées libertaires.
La vie apparaît comme l'arène non seulement de la propagande de telle ou telle conception, mais aussi au même degré comme l'arène de la lutte, de la stratégie et des aspirations de ces conceptions à la direction de la vie sociale et économique.
Plus que toute autre conception, l'anarchisme doit devenir la conception directrice de la révolution sociale car ce ne sera que sur la base théorique de l'anarchisme que la révolution sociale pourra aboutir à l'émancipation complète du travail.
La position directrice des idées anarchistes dans la révolution signifie une orientation anarchiste des événements. Il ne faut pas confondre, toutefois, cette force théorique motrice avec la direction politique des partis étatistes qui aboutit finalement au Pouvoir d'État.
L'anarchisme n'aspire ni à la conquête du pouvoir politique, ni à la dictature. Son aspiration principale est d'aider les masses à prendre la voie authentique de la révolution sociale et de la construction socialiste. Mais il ne suffit pas que les masses prennent la voie de la révolution sociale. Il est nécessaire aussi de maintenir cette orientation de la révolution et de ces objectifs: la suppression de la société capitaliste, au nom de celle des travailleurs libres. Comme l'expérience de la révolution russe de 1917 nous l'a montré, cette dernière tâche est loin d'être facile, à cause surtout des nombreux partis qui cherchent à orienter le mouvement dans une direction opposée à la révolution sociale.
Bien que les masses s'expriment profondément dans les mouvements sociaux par des tendances et des mots d'ordre anarchistes, ces tendances et mots d'ordres restent cependant éparpillés, n'étant pas coordonnés, et par conséquent n'amènent pas à organiser la puissance motrice des idées libertaires qui est nécessaire pour garder dans la révolution sociale l'orientation et les objectifs anarchistes. Cette force théorique motrice ne peut s'exprimer que par un collectif spécialement créé par les masses à cet effet. Les éléments anarchistes organisés constituent précisément ce collectif. Les devoirs théoriques et pratiques de ce collectif, au moment de la révolution sont considérables.
Il doit manifester son initiative et déployer une participation totale dans tous les domaine de la révolution sociale: celui de l'orientation et du caractère général de la révolution, celui des tâches positives de la révolution dans la nouvelle production, celui de la guerre civile et de la défense de la révolution, de la consommation, de la question agraire, etc...
Sur toutes ces questions et sur nombres d'autres, la masse exige des anarchistes une réponse claire et précise. Et du moment que les anarchistes prônent une conception de la révolution et de la structure de la société, ils sont obligés de donner à toutes ces questions une réponse nette, de relier la solution de ces problèmes à la conception générale du communisme libertaire et de consacrer toutes leurs forces à leur réalisation effective.
Dans ce cas seulement, l'Union Anarchiste Générale et le mouvement anarchiste assurent complètement leur fonction théorique motrice dans la révolution sociale.
Les partis politiques socialistes entendent par l'expression "période de transition", une phase déterminée dans la vie d'un peuple, dont les traits caractéristique sont: la rupture avec l'ancien ordre des choses et l'instauration d'un nouveau système économique et politique, système qui, toutefois, ne représente pas encore l'émancipation complète des travailleurs.Dans ce sens, tous les programmes minimum des partis politiques socialistes, par exemple le programme démocratique des socialistes opportunistes où le programme de la "dictature du prolétariat" des communistes, sont des programmes de la période transitoire.
Le trait essentiel de ces programmes-minimum est que, tous, ils estiment impossible, pour le moment, la réalisation complètes des idéaux des travailleurs: leur indépendance, leur liberté, leur égalité, et par conséquent, conservent toute une série d'institutions du système capitaliste: le principe de la contrainte étatiste, la propriété privée des moyens et instruments de production, le salariat, et plusieurs autres, selon les buts auxquels tel ou tel autre programme des partis se réfère.
Les anarchistes ont toujours été les adversaires de principe des programmes semblables, estimant que la construction de systèmes transitoires qui maintiennent les principes d'exploitation et de contrainte des masses mène inévitablement à une nouvelle croissance de l'esclavage.
Au lieu d'établir des programmes-minimum politiques, les anarchistes ont toujours défendu l'idée de la révolution sociale immédiate qui priverait la classe capitaliste des privilèges économiques et politiques et remettrait les moyens et instruments de production, ainsi que toutes les fonctions de la vie économique et sociale dans les mains des travailleurs.
Cette position, les anarchistes la gardent jusqu'à présent.
L'idée de la période transitoire, selon laquelle la révolution sociale doit aboutir, non pas à la société communiste, mais à un système X, conservant les éléments et les survivances du vieux système capitaliste est antisociale par essence. Elle menace de faire aboutir au renforcement et au développement de ces éléments jusqu'à leurs dimensions d'autrefois, et fait rétrograder les événements.
Un exemple éclatant en est le régime de la "dictature du prolétariat" établi par les bolcheviks en Russie.
Selon eux, ce régime ne devait être qu'une étape transitoire vers le communisme total. en réalité, cette étape a abouti de fait à la restauration de la société de classes, au fond de laquelle se trouvent, comme auparavant, les ouvriers et les paysans pauvres.
Le centre de gravité dans la construction de la société communiste ne consiste pas en la possibilité d'assurer à chaque individu dès le premier jour de la révolution la liberté illimitée de pouvoir satisfaire ses besoins, mais s'affirme dans le fait de conquérir la base sociale de cette société et d'établir les principes de rapports égalitaires entre les individus. Quand à la question d'une abondance de biens plus ou moins grande, elle ne se situe pas au niveau du principe mais se pose comme un problème technique.
Le principe fondamental sur lequel sera érigé la société nouvelle, principe sur lequel reposera, pour ainsi dire, cette société et qui ne devra être restreint en aucune mesure, est celui de l'égalité des rapports, de la liberté et de l'indépendance des travailleurs. Or, ce principe représente justement l'exigence première fondamentale des masses au nom de laquelle elles se soulèveront seulement pour la révolution sociale.
De deux choses l'une: ou bien la révolution sociale se terminera par la défaite des travailleurs, et dans ce cas: il faudra recommencer à se préparer à la lutte, à une nouvelle offensive contre le système capitaliste; ou bien elle amènera une victoire des travailleurs et dans ce cas, ces derniers s'étant emparés des moyens leur permettant de s'auto-administrer - de la terre, de la production et des fonctions sociales - entameront la construction de la société libre.
C'est ce qui caractérisera le début de l'édification de la société communiste qui, une fois commencée, suivra alors sans interruption le cours de son développement, en se fortifiant et en se perfectionnant sans cesse.
De cette façon, la prise en main des fonctions productives et sociales pour les travailleurs tracera une ligne de démarcation nette entre l'époque étatiste et celle du non-étatisme.
S'il veut devenir le porte-parole des masses en lutte, le drapeau de toute une époque sociale révolutionnaire, l'anarchisme ne doit pas assimiler son programme aux survivances du monde périmé, aux tendances opportunistes des systèmes et périodes de transition, ni cacher ses principes fondamentaux, mais , au contraire, les développer et les appliquer au maximum.
Nous considérons comme artificielle, privée de tout fondement et de tout sens, la tendance d'opposer le communisme libertaire au syndicalisme et vice-versa.Les notions de l'anarchisme et du syndicaliste appartiennent à deux plans différents. Tandis que le communisme, c'est-à-dire, la société libre des travailleurs égaux, est le but de la lutte anarchiste, le syndicalisme, c'est-à-dire le mouvement ouvrier révolutionnaire par profession, n'est que l'une des formes de la lutte révolutionnaire de classe. En unissant les ouvriers sur la base de la production, le syndicalisme révolutionnaire, comme du reste tout groupement professionnel, n'a pas de théorie déterminée; il n'a pas une conception du monde répondant à toutes les questions compliquées sociales et politiques de la réalité contemporaine. Il reflète toujours l'idéologie de divers groupements politique, de ceux notamment qui oeuvrent le plus intensément dans ses rangs.
Notre attitude vis-à-vis du syndicalisme révolutionnaire découle de ce qui vient d'être dit. Sans nous préoccuper ici de résoudre à l'avance la question du rôle des syndicats révolutionnaires au lendemain de la révolution, c'est à dire de savoir s'ils seront les organisateurs de toute production nouvelle, ou s'il céderont ce rôle aux soviets ouvriers, ou encore aux comités d'usine, nous estimons que les anarchistes doivent participer au syndicalisme révolutionnaire comme l'une des formes du mouvement ouvrier révolutionnaire.
Cependant, la question telle qu'elle se pose aujourd'hui n'est pas de savoir si les anarchistes doivent ou non participer au syndicalisme révolutionnaire mais plutôt comment et dans quel but ils doivent y prendre part.
Nous considérons toute la période précédente, jusqu'à nos jours, lorsque les anarchistes entraient dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire en qualité de militants et de propagandistes individuels - comme une période de relations artisanales vis-à-vis du mouvement ouvrier professionnel.
L'anarcho-syndicalisme, cherchant à introduire avec force les idées libertaires dans l'aile gauche du syndicalisme révolutionnaire, au moyen de la création de syndicats de type anarchiste, représente, sous ce rapport, un pas en avant; mais il ne dépasse pas encore tout à fait la méthode empirique. Car l'anarcho-syndicalisme ne lie pas obligatoirement l'oeuvre d'"anarchisation" du mouvement syndicaliste avec celle de l'organisation des forces anarchistes en dehors de ce mouvement. Or, ce n'est qu'à la condition d'une telle liaison qu'il est possible "d'anarchiser" le syndicalisme révolutionnaire et de l'empêcher de dévier vers l'opportunisme et le réformisme.
Considérant le syndicalisme révolutionnaire uniquement comme un mouvement professionnel des travailleurs n'ayant pas une théorie sociale et politique déterminée, et par conséquent, étant impuissant à résoudre par lui-même la question sociale, nous estimons que la tâche des anarchistes dans les rangs de ce mouvement consiste à y développer les idées libertaires, à l'orienter dans un sens libertaire, afin de le transformer en une armée active de la révolution sociale. Il importe de ne jamais oublier que le syndicalisme ne trouve pas l'appui en temps opportun de la théorie anarchiste, il s'appuie alors, bon gré mal gré, sur l'idéologie d'un parti politique étatique quelconque.
Le syndicalisme français, qui a brillé jadis de mots d'ordre et de tactiques anarchistes, est tombé ensuite sous l'influence des bolcheviks d'une part , et surtout d'autre part des socialistes opportunistes de droite, en est un exemple frappant.
Mais la tâche des anarchistes dans les rangs du mouvement ouvrier révolutionnaire ne pourra être rempli qu'à condition que leur oeuvre y soit étroitement liée et conciliée avec l'activité de l'organisation anarchiste se trouvant en dehors du syndicat. Autrement dit, nous devons entrer dans le mouvement professionnel révolutionnaire comme une force organisée, responsable du travail accompli dans les syndicats devant l'organisation anarchiste générale, et orienté par cette dernière.
Sans nous borner à la création de syndicats anarchistes, nous devons chercher à exercer notre influence théorique sur le syndicalisme révolutionnaire tout entier, et dans toutes ses formes (les IWW, les Unions Professionnelles russes, etc...). Ce but, nous ne pourrons l'atteindre autrement qu'en nous mettant à l'oeuvre en tant que collectif anarchiste rigoureusement organisé, mais en aucun cas en petits groupes empiriques, n'ayant entre eux ni liaison organisationnelle, ni convergence théorique.
Des groupements anarchistes dans les entreprises et les usines, préoccupés par la création de syndicats anarchistes, menant la lutte dans les syndicats révolutionnaires pour la prépondérance des idées libertaires dans le syndicalisme, groupements orienté dans leur action par une organisation anarchiste générale: tels sont le sens et les formes de l'attitude des anarchistes vis-à-vis du syndicalisme révolutionnaire qui s'y rattachent.
Le but fondamental du monde du travail en lutte est la fondation, au moyen de la révolution, d'une société communiste libre, égalitaire, fondée sur le principe: "De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins".Cependant, cette société ne se réalisera pas d'elle même, uniquement par la force du bouleversement social. Sa réalisation se présentera comme un processus social-révolutionnaire plus ou moins prolongé, orienté par les forces organisées du travail victorieux sur une voie déterminée.
Notre tâche est d'indiquer d'ores et déjà cette voie, de formuler les problèmes positifs et concrets qui se poseront aux travailleurs dès le premier jour de la révolution sociale. Le sort même de cette dernière dépendra de leur juste solution.
Il va de soi que la construction de la nouvelle société ne sera possible qu'après la victoire des travailleurs sur le système actuel capitaliste et bourgeois et sur ses représentants. Il est impossible de commencer la construction d'une nouvelle économie et de nouveaux rapport sociaux tant que la puissance de l'État défendant le régime d'esclavage n'a pas été brisée, tant que les ouvriers et paysans n'auront pas pris entre leurs mains, dans le régime révolutionnaire, l'économie industrielle et agraire du pays.
Par conséquent, la toute première tâche de la révolution sociale est de détruire l'édifice étatiste de la société capitaliste, de priver la bourgeoisie et, en général, tous les éléments socialement privilégiés, des moyens du pouvoir, et d'établir partout la volonté du prolétariat révolté, exprimée dans les principes fondamentaux de la révolution sociale. Cet aspect destructif et combatif de la révolution ne fera que déblayer la route en vue des tâches positives formant le sens et l'essence de la révolution sociale.
Les tâches sont les suivantes:
1) La solution, dans le sens communiste libertaire, du problème de la production industrielle du pays.
2) La solution dans le même sens, du problème agraire.
3) La solution du problème de la consommation (l'approvisionnement).
Tenant compte du fait que l'industrie du pays est le résultat des effort de plusieurs générations de travailleurs, et que les diverses branches de l'industrie sont étroitement liées entre elles, nous considérons toute la production actuelle comme un seul atelier de producteurs, appartenant à tous les travailleurs dans leur ensemble, et à personne en particulier.Le mécanisme productif du pays est global et il appartient à toute la classe ouvrière. Cette thèse détermine le caractère et la forme de la production nouvelle. Elle sera aussi globale, commune dans le sens que les produits réalisés par les travailleurs appartiendront à tous. Ces produits, de quelque catégorie qu'ils soient, constitueront le fond général d'approvisionnement des travailleurs, où tout participant à la nouvelle production recevra tout ce dont il a besoin, sur une base égale pour tous.
Le nouveau système de production supprimera totalement le salariat et l'exploitation sous toutes leurs formes, et établira à leur place le principe de collaboration fraternelle et solidaire des travailleurs.
La classe moyenne qui, dans la société capitaliste moderne, exerce des fonctions intermédiaires et improductives - le commerce et autres - de même que la bourgeoisie, devront prendre part à la nouvelle production, dans les mêmes conditions que tous les autres travailleurs. Dans le cas contraire, ces classes se mettront elles-mêmes hors de la société laborieuse.
Il n'y aura pas de patrons, que ce soit l'entrepreneur, le propriétaire ou l'État-propriétaire (comme c'est le cas aujourd'hui dans l'État des bolcheviks). Les fonctions organisatrices passeront, dans la nouvelle production à des organes administratifs créés spécialement à cet effet par les masses ouvrières: soviets ouvriers, comités d'usine ou administration ouvrières des entreprises et des usines. Ces organes, reliés entre eux sur le plan d'une commune, d'un district, et ensuite de tout le pays, formeront des institutions de communes, de districts, et enfin générales et fédérales de gestion de la production. Désignés par la masse et se trouvant constamment sous son contrôle et son influence, tout ces organes seront constamment renouvelés et réaliseront ainsi l'idée de l'autogestion authentique des masses.
La production unifiée, dont les moyens et les produits appartiennent à tous, ayant remplacé le salariat par le principe de la collaboration fraternelle et ayant établit l'égalité des droits pour tous les producteurs la production menée par des organes de gestion ouvrière, élus par les masses; tel est le premier pas pratiqué sur la voie de la réalisation du communisme libertaire.
Ce problème surgira dans la révolution sous un double aspect:1) le principe de la recherche des produits de consommation
2) le principe de leur répartition
En ce qui concerne la répartition des produits de la consommation, les solutions dépendront surtout de la quantité des produits disponibles, du principe de la conformité au but, etc...
La révolution sociale, se chargeant de la reconstruction de tout l'ordre social actuel, prend sur elle même l'obligation de s'occuper des besoins vitaux de tous. La seule exception est le groupe des non-travailleurs - ceux qui refusent de prendre part à la nouvelle production pour des motifs d'ordre contre-révolutionnaire. Mais, en général, et à l'exception de cette dernière catégorie de gens, la satisfaction des besoins de toute la population du territoire de la révolution sociale est assurée par la réserve de consommation générale. Dans le cas où la quantité de produits est insuffisante, elle est répartie selon le principe de la plus grande urgence: c'est à dire en premier lieux aux enfants, aux malades et aux familles ouvrières.
Un problème beaucoup plus difficile sera celui de l'organisation du fonds de consommation même.
Sans aucun doute, aux premiers jours de la révolution, les villes ne disposeront pas de tous les produits indispensables à la vie de toute la population. En même temps, les paysans auront en abondance les produits dont les villes manqueront.
Les communistes libertaires ne peuvent avoir aucun doute sur le caractère mutuel des relations entre la ville et la campagne laborieuse. Ils estiment que la révolution sociale ne peut être réalisée autrement que par les efforts communs des ouvriers et des paysans. Par conséquent, la solution du problème de la consommation dans la révolution sociale ne sera possible qu'au moyen d'une collaboration révolutionnaire étroite de ses deux catégories de travailleurs.
Pour établir cette collaboration, la classe ouvrière des villes, ayant pris la production entre ses mains, devra immédiatement songer aux besoins vitaux de la campagne et tâcher de fournir les produits de la consommation de tous les jours, les moyens et les instruments pour la culture agricole collective. Les mesures de solidarité manifestées par les ouvriers à l'égard des besoins des paysans provoqueront le même geste chez ceux-ci qui, en retour, fourniront collectivement aux villes les produits du travail rural, dont en premier lieu ceux d'alimentation.
Des coopératives ouvrières et paysannes seront les premiers organes assurant les besoins d'alimentation et d'approvisionnements économiques des villes et des campagnes. Chargées plus tard de fonctions plus importantes et plus constantes, notamment de fournir tout ce qui est nécessaire pour assurer et développer la vie économique et sociale des ouvriers et paysans, ces coopératives seront par cela même transformées en organes permanents d'approvisionnement des villes et de la campagne.
Cette solution du problème d'approvisionnement permanent permettra au prolétariat de créer un fonds d'approvisionnement permanent, ce qui se répercutera d'une façon favorable et décisive sur le sort de toute la nouvelle production.
Nous considérons comme principales forces révolutionnaires et créatrices dans la solution de la question agraire les paysans travailleurs - ceux qui n'exploitent pas le labeur d'autrui - et le prolétariat salarié de la campagne . Leur tâche sera d'accomplir le nouveau remaniement des terres, afin d'établir l'utilisation et l'exploitation de la terre sur des principes communistes.De même que l'industrie, la terre, exploitée et cultivée par des générations successives de travailleurs, est le produit de leurs efforts communs. Elle appartient aussi à tout le peuple laborieux dans son ensemble et à personne en particulier. En tant que propriété commune et inaliénable des travailleurs, la terre ne peut pas être, non plus, l'objet d'achat ou de vente, ni de fermage; elle ne peut donc servir de moyen d'exploitation d'autrui.
La terre est aussi une sorte d'atelier populaire commun où le monde des travailleurs produit des moyens de vivre. Mais c'est un genre d'atelier où chaque travailleur (paysan) a pris l'habitude, grâce à certaines conditions historiques, d'accomplir son travail lui-même, de le réaliser indépendamment des autres producteurs. Tandis que dans l'industrie, la méthode collective du travail est essentiellement nécessaire et la seule possible, dans l'agriculture, elle n'est pas la seule à notre époque. La plupart des paysans cultivent la terre par leurs propres moyens.
Par conséquent, lorsque les terres et les moyens de leur exploitation passeront aux paysans, sans possibilité de vente ni de fermage, la question des formes de leur usufruit et des moyens de leur exploitation (communalement ou en famille) n'aura pas tout de suite une solution complète et définitive, ainsi qu'il en sera dans le domaine de l'industrie. Les premiers temps on aura recours, très probablement, à l'un et à l'autre de ces moyens.
Ce seront les paysans révolutionnaires qui établiront eux-mêmes la forme définitive de l'exploitation et de l'usufruit de la terre. Aucune pression du dehors n'est possible dans cette question.
Toutefois, puisque nous estimons que seule la société communiste au nom de laquelle sera, du reste, faite la révolution sociale, délivre les travailleurs de leur situation d'esclaves et d'exploités, et leur donne une liberté complète et l'égalité; puisque les paysans constituent la majorité écrasante de la population (environ 85% en Russie) et que, par conséquent, le régime agraire établi par les paysans sera le facteur décisif dans les destinées de la révolution, puisqu'enfin l'économie privée dans l'agriculture amène de même que l'industrie privée, le commerce, l'accumulation, la propriété privée et la restauration du capital, notre devoir sera de faire, dès à présent, tout le nécessaire, afin de faciliter la solution de la question agraire dans un sens collectif.
Dans ce but nous devons dès maintenant, mener parmi les paysans une forte propagande en faveur de l'économie agraire collective.
La fondation d'une Union Paysanne spécifique de tendance libertaire facilitera considérablement cette tâche.
Dans ce sens, le progrès technique va avoir une importance énorme, facilitant l'évolution de l'agriculture, et aussi la réalisation du communisme dans les villes, surtout dans l'industrie. Si, dans leurs rapports avec les paysans, les ouvriers vont agir, non pas individuellement ou par groupes séparés, mais en tant que collectif communiste immense, embrassant des branches entières de l'industrie; s'ils songent au surplus aux besoins vitaux de la campagne et s'il fournissent à chaque village en même temps que des objets d'usage quotidien des outils et machines pour l'exploitation collective de la terre, cela donnera certainement aux paysans une impulsion vers le communisme dans l'agriculture.
La question de la défense de la révolution se rapporte aussi au problème du "premier jour". Au fond, le moyen le plus puissant de la défense de la révolution est la solution heureuse de ses problèmes positifs: celui de la production, de la consommation et de la terre. Une fois ces problèmes résolus d'une façon juste, aucune force contre-révolutionnaire ne pourra faire changer ou vaciller le régime libre des travailleurs. Néanmoins, les travailleurs auront à subir, malgré tout, une lutte sévère contre les ennemis de la révolution, afin de défendre et de maintenir son existence concrète.La révolution sociale, qui menace les privilèges et l'existence même des classes non-travailleuses de la société actuelle, provoquera inéluctablement, de la part de ces classes, une résistance désespérée qui prendra l'allure d'une guerre civile acharnée.
Comme l'expérience russe l'a démontré, une telle guerre civile sera l'affaire, non pas de quelques mois, mais de plusieurs années.
Aussi heureux que soient les premiers pas des travailleurs au début de la révolution, les classes dominantes conserveront néanmoins longtemps encore une énorme capacité de résistance. Pendant plusieurs années, elle déclencheront des offensives contre la révolution, essayant de reconquérir le pouvoir et les privilèges dont elles furent privées.
Une armée nombreuse, la technique et la stratégie militaire, - le capital - tout sera lancé contre les travailleurs victorieux.
Afin de conserver les conquêtes de la révolution, ces derniers devront créer des organes de défense de la révolution, afin d'opposer à l'offensive de la réaction une force combattante, correspondant à la hauteur de la tâche. Les premiers jours de la révolution, cette force combattante sera formée par tous les ouvriers et paysans armés. Mais, cette force armée spontanée ne sera valable que les premiers jours lorsque la guerre civile n'aura pas encore atteint son point culminant et que les deux parties en lutte n'auront pas encore créé des organisations militaires régulièrement constituées.
Dans la révolution sociale, le moment le plus critique est, non pas celui de la suppression de l'autorité, mais celui qui suit, c'est-à-dire celui où les forces du régime abattu déclenchent une offensive générale contre les travailleurs et où il s'agit de sauvegarder les conquêtes atteintes.
Le caractère de cette même offensive, ainsi que la technique et le développement de la guerre civile, obligeront les travailleurs à créer des contingents révolutionnaires militaires déterminées. L'essence et les principes fondamentaux de ces formations doivent être déterminés à l'avance. En niant les méthodes étatistes et autoritaires de gouvernement des masses, nous nions par cela le moyen étatiste d'organiser la force militaire des travailleurs, autrement dit, le principe d'une armée étatiste fondée sur le service militaire obligatoire. C'est le principe du volontariat, en accord avec les positions fondamentales du communisme libertaire, qui doit être mis à la base des formations militaires des travailleurs. Les détachements de partisans insurgés, ouvriers et paysans, qui menèrent l'action dans la révolution russe, peuvent être cités comme exemples de telles formations.
Toutefois, il ne faut pas comprendre le volontariat et l'action de partisan dans le sens étroit de ces mots, c'est à dire comme une lutte des détachements ouvriers et paysans contre l'ennemi local non coordonnés entre eux par un plan d'opération général et agissant chacun sous sa propre responsabilité, à ses propres risques et périls. L'action et la tactique des paysans devront être orientées, dans la période de leur développement complet, par une stratégie révolutionnaire commune.
Semblable à toute guerre, la guerre civile ne pourrait être menée avec succès par les travailleurs qu'en appliquant les deux principes fondamentaux de toute action militaire: l'unité du plan d'opérations et l'unité de commandement commun. Le moment le plus critique de la révolution sera celui où la bourgeoisie marchera contre la révolution en forces organisées. Ce moment critique obligera les travailleurs à recourir à ces principes de la stratégie militaire.
De cette façon, vu les nécessités, de la stratégie militaire, et aussi de la stratégie de la contre révolution, les forces armées de la révolution devront se fondre inévitablement en une armée révolutionnaire générale ayant un commandement commun et un plan commun d'opérations.
Les principes suivants seront mis à la base de cette armée:
a) le caractère de classe de l'armée.
b) le volontariat (toute contrainte sera absolument exclue de l'oeuvre de la défense de la révolution).
c) la libre discipline (l'autodiscipline) révolutionnaire: le volontariat et l'autodiscipline révolutionnaire s'harmoniseront complètement ensemble, et rendront l'armée de la révolution moralement plus forte que n'importe quelle armée d'État.
d) la soumission complète de l'armée révolutionnaire aux masses ouvrières et paysannes, en la période des organismes ouvriers et paysans communs pour tout le pays, placés par les masses aux postes dirigeants de la vie économique et sociale.
Autrement dit: l'organe de la défense de la révolution chargé de combattre la contre révolution, aussi bien sur les fronts militaires ouverts que sur ceux de la guerre civile interne (les complots de la bourgeoisie, les préparatifs des actions contre-révolutionnaires, etc...), sera entièrement du ressort des organisations productrices ouvrières et paysannes, auxquelles il sera soumis, et par lesquelles il sera orienté politiquement.
Remarque. Tout en devant être construite conformément à des principes communistes libertaires déterminés, l'armée elle-même ne doit pas être considérée comme un élément de principe. Elle n'est que la conséquence de la stratégie militaire dans la révolution, une mesure stratégique à laquelle les travailleurs seront fatalement amenés par le processus même de la guerre civile. Mais cette mesure doit attirer l'attention dès à présent. Elle doit être soigneusement étudiée, afin d'éviter, dans l'oeuvre de la protection et de la défense de la révolution, tout regard irréparable, car des retards pendant les jours de la guerre civile pourront s'avérer néfastes pour l'issue de toute la révolution sociale.
Les positions générales constructives exposées plus haut constituent la plateforme d'organisation des forces révolutionnaires de l'anarchisme.Cette plateforme contenant une orientation théorique et tactique déterminée apparaît comme le minimum auquel il est nécessaire de se rallier d'urgence à tous les militants du mouvement anarchiste organisé.
Sa tâche est de grouper autour d'elle tous les éléments sains du mouvement anarchiste en une seule organisation générale, active et agissante de façon permanente: l'Union Générale des Anarchistes. Les forces de tous les militants actifs de l'anarchisme devront être orientées vers la création de cette organisation.
Les principes fondamentaux d'organisation d'une Union Générale des Anarchistes devront être les suivants:
1) L'unité théorique.
La théorie représente la force qui dirige l'activité des personnes et des organisations par une voie définie et dans un but déterminé. Naturellement, elle doit être commune pour toutes les personnes et toutes les organisations adhérant à l'Union Générale. Toute l'activité de l'Union Générale Anarchiste, aussi bien dans son caractère général que particulier, doit être en concordance parfaite et constante avec les principes théoriques professés par l'Union.
2) L'unité tactique ou méthode collective d'action.
Les méthodes tactiques employées par les membres séparés ou les groupes de l'Union doivent être également unitaires, c'est à dire se trouver en concordance rigoureuse aussi bien entre elles qu'avec la théorie et la tactique générale de l'Union.
Une ligne tactique commune dans le mouvement a une importance décisive pour l'existence de l'organisation et de tout le mouvement: elle le débarrasse de l'effet néfaste de plusieurs tactiques se neutralisant mutuellement, elle concentre toutes les forces du mouvement , leur fait prendre une direction commune aboutissant à un objectif déterminé.
3) La responsabilité collective.
La pratique consistant à agir sous sa responsabilité personnelle doit être fermement condamnée et rejetée dans les rangs du mouvement anarchiste.
Les domaines de la vie révolutionnaire, sociale et politique sont avant tout profondément collectifs par leur nature. L'activité sociale révolutionnaire ne peut pas se fonder dans ces domaines sur la responsabilité personnelle des militants isolés.
L'organisme exécutif du mouvement anarchiste général - l'Union Anarchiste - se dressant de manière décisive contre la tactique de l'individualisme irresponsable, introduit dans ses rangs le principe de la responsabilité collective: l'Union toute entière sera responsable de l'activité révolutionnaire et politique de chaque membre; de même, chaque membre sera responsable de l'activité révolutionnaire et politique de toute l'Union.
4) Le fédéralisme.
L'anarchisme à toujours nié l'organisation centralisée, aussi bien dans le domaine de la vie sociale des masses que dans celui de son action politique. Le système de centralisation tient sur l'amoindrissement de l'esprit de critique, de l'initiative et l'indépendance de chaque individu et sur la soumission aveugle de vastes masses au "centre". Les conséquences naturelles inévitables de ce système sont l'asservissement et la mécanisation de la vie sociale et de la vie des partis.
À l'encontre du centralisme, l'anarchisme a toujours professé et défendu le principe du fédéralisme, qui concilie l'indépendance et l'initiative de l'individu ou de l'organisation, avec le service de la cause commune.
En conciliant l'idée de l'indépendance et de la plénitude des droits de chaque individu avec le service des nécessités et des besoins sociaux, le fédéralisme ouvre, par cela même, les portes à toute manifestation saine des facultés de chaque individualité.
Mais assez souvent le principe fédéraliste fut déformé dans les rangs anarchistes: on le comprenait trop souvent comme le droit de manifester surtout son "ego", sans l'obligation de tenir compte des devoir vis-à-vis de l'organisation.
Cette fausse interprétation désorganisa notre mouvement dans le passé. Il est temps d'y mettre fin d'une manière forte et irréversible.
Le fédéralisme signifie la libre entente des individus et d'organisations pour un travail collectif orienté vers un objectif commun.
Or une telle entente et l'union fédérative basée sur celle-ci ne deviennent des réalités, au lieu d'être des fictions et des illusions, qu'à la condition sin equa non que tout les participants à l'entente et à l'Union remplissent de la façon la plus complète les devoirs acceptés et se conforment aux décisions prises en commun.
Dans une oeuvre sociale, aussi vaste que soit la base fédéraliste sur laquelle elle est bâtie, il ne peut y avoir de droits sans obligations, comme il ne peut y avoir de décisions sans leur exécution. C'est d'autant moins admissible dans une organisation anarchiste, qui prend sur elle exclusivement des obligations vis-à-vis des travailleurs et de leur révolution sociale.
Par conséquent, le type fédéraliste de l'organisation anarchiste, tout en reconnaissant à chaque membre le droit à l'indépendance, à l'opinion libre, à l'initiative et à la liberté individuelle, charge chaque membre de devoirs organisationnels déterminés, exigeant leur exécution rigoureuse, ainsi que l'exécution des décisions prises en commun.
A cette condition seulement le principe fédéraliste sera vivant, et l'organisation anarchiste fonctionnera correctement, et se dirigera vers l'objectif défini.
L'idée de l'Union Générale des Anarchistes pose le problème de la coordination et de l'accord des activités de toutes les forces du mouvement anarchiste.
Chaque organisation adhérente à l'Union représente une cellule vitale faisant partie de l'organisme commun. Chaque cellule aura son secrétariat, exécutant et orientant théoriquement son propre travail politique et technique.
En vue de la coordination de l'activité de toutes les organisations adhérentes à l'Union, un organe spécial sera créé: le Comité Exécutif de l'Union. Les fonctions suivantes seront à la charge de ce comité: exécution des décisions prises par l'Union dont celle-ci l'aura chargé; l'orientation théorique et organisationnelle de l'activité des organisations isolées, conformément aux opinions théoriques et à la ligne tactique générale de l'Union; mise en lumière de l'état général du mouvement; maintien des liens de travail et organisationnels entre toutes les organisations de l'Union, et avec les autres organisations.
Les droits et obligations et les tâches pratiques du Comité exécutif sont fixés par le Congrès de l'Union.
L'Union générale des Anarchistes a un but déterminé et concret. Au nom du succès de la révolution sociale, elle doit avant tout reposer sur les éléments les plus révolutionnaires et les plus radicaux parmi les ouvriers et les paysans et les absorber.
Prenant la révolution sociale et, en plus, étant une organisation antiautoritaire qui aspire à l'abolition de la société de classe dès à présent, l'Union Générale des Anarchistes s'appuie de façon égale sur les deux classes fondamentales de la société actuelle: les ouvriers et les paysans. Elle servira de façon égale l'oeuvre d'émancipation de ces deux classes.
En ce qui concerne les organisations professionnelles et ouvrières et révolutionnaires des villes, l'union Générale des Anarchistes devra accentuer tous ses efforts afin de devenir leur pionnier et leur guide théorique.
Elle se trace les même tâches vis-à-vis de la masse paysanne exploitée. Comme points d'appui jouant le rôle que les unions professionnelles révolutionnaires des ouvriers. L'Union s'efforcera de réaliser un réseau d'organisations économiques paysannes révolutionnaires, et de plus, une union paysanne spécifique, fondée sur des principes antiautoritaires.
Issue du coeur de la masse des travailleurs, l'Union Générale des Anarchistes doit prendre part à toutes les manifestations de leur vie apportant partout et toujours l'esprit d'organisation, de persévérance, d'activité et d'offensive.
Dans ce cas seulement, elle pourra remplir sa tâche, sa mission théorique et historique dans la révolution sociale des travailleurs, et devenir l'initiative organisée de leur processus émancipateur.
Alan MacSimon du Workers Solidarity Movement
En 1926 un groupe d'anarchistes russes en exil en France, le groupe Dielo Trouda(Cause Ouvrière), a publié cette brochure. Elle émergeait non d'une étude académique mais de leur expérience de la Révolution russe de 1917. Les membres de ce groupe avaient pris part au renversement de la vieille classe dirigeante, faisaient partie de la floraison d'autogestion paysanne et ouvrière, avaient partagé l'optimisme largement répandu quant à un monde nouveau de socialisme et de liberté... et avaient vu son remplacement sanglant par le capitalisme d'État et la dictature du Parti bolchevique.Le mouvement anarchiste russe avait joué un rôle loin d'être négligeable dans la révolution. À l'époque il y avait environ 10 000 militantEs anarchistes en Russie, sans compter le mouvement en Ukraine dont le chef de file était Nestor Makhno. Il y avait au moins quatre anarchistes dans l'organisation qui a organisée la prise du pouvoir en octobre, le Comité militaire révolutionnaire dominé par les bolcheviques. De façon plus importante, les anarchistes étaient impliqués dans les comités d'usine qui s'étaient multipliés après la révolution de février. Ces derniers étaient basés dans les lieux de travail, étaient élus par des assemblées ouvrières de masse et avaient pour rôle de veiller à la bonne marche de l'usine et à la coordination avec d'autres lieux de travail de la même industrie ou de la même région.
Les anarchistes étaient particulièrement influentEs dans les mines, sur les docks, dans les postes, dans les boulangeries et ont joué un rôle important lors du Congrès pan-russe des conseils ouvriers qui s'est réuni à la veille de la révolution. Les anarchistes voyaient ces comités comme base de la nouvelle autogestion qui serait mise en place après la révolution.
Cependant, l'esprit et l'unité révolutionnaire d'Octobre 1917 n'ont pas duré longtemps. Le Parti bolchevique était impatient de supprimer toutes les autres forces de gauche qu'il voyait comme autant d'obstacles bloquant la voie au pouvoir "à parti unique". Les anarchistes et quelques autres à gauche croyaient que la classe ouvrière était capable d'exercer le pouvoir par ses propre comités et soviets (conseils de déléguéEs éluEs). Le Parti bolchevique ne le croyait pas. Il défendait la position voulant que la classe ouvrière n'était pas encore capable de prendre le contrôle de sa destiné et que donc il allait prendre lui-même le pouvoir par "interim" pendant la "période transitoire". Ce manque de confiance dans les capacités des gens ordinaires et la prise autoritaire du pouvoir allait mener à la trahison des intérêts de la classe ouvrière et de tous ses espoirs et ses rêves.
En avril 1918 les centres anarchistes de Moscou furent attaqués, 600 anarchistes furent emprisonnéEs et des douzaines tuées. L'excuse était que les anarchistes étaient "incontrôlables", peut importe ce que cela pouvait bien vouloir dire à moins que ce ne soit simplement qu'ils et elles refusaient d'obéir aux ordres des dirigeants bolcheviques. La vrai raison était la formation des Gardes Noires qui avaient été mis sur pied pour combattre les provocations brutales et les abus de la Cheka (l'ancêtre du KGB).
Les anarchistes durent choisir un côté. Une section du mouvement a travaillé avec les bolcheviques, et a fini par se joindre à eux, sur la base de l'efficacité et de l'unité contre la réaction. Une autre section s'est battue durement pour défendre les gains de la révolution contre ce qu'elle voyait correctement comme une nouvelle classe dirigeante en formation. Le mouvement makhnoviste en Ukraine et l'insurrection de Kronstadt furent les dernières grandes batailles. Dès 1921, la révolution antiautoritaire était morte. Cette défaite eut des effets profonds et durables sur le mouvement ouvrier international.
Les auteurs avaient l'espoir qu'un tel désastre n'arrive pas de nouveau. Leur contribution fut ce qu'on a fini par appeler la "Plate-forme". Cette brochure examine les leçons du mouvement anarchiste russe, son échec à construire une présence assez importance et efficace dans le mouvement ouvrier pour contrer la tendance des bolcheviques et de d'autres groupes politiques à se substituer à la classe ouvrière. Elle expose une ébauche de guide suggérant comment les anarchistes devraient s'organiser, Bref comment nous pouvons être efficace.
Elle disait des vérités toutes simples comme qu'il est ridicule d'avoir une organisation qui contient des groupes qui ont des définitions mutuellement antagonistes et contradictoires de l'anarchisme. Elle soulignait le besoin de structures formelles sur lesquelles on s'entend et couvrant des politiques écrites, le rôle des exécutants, la nécessité de cotisations des membres et ainsi de suite; le type de structure qui permettent des organisations démocratique larges et efficaces.
Lors de sa première publication, la "Plate-forme" fut attaquée par certaines des personnalités anarchistes les plus connues de l'époque, comme Errico Malatesta et Alexander Berkman. Ils l'ont accusés d'être "à un cheveu du bolchevisme" et d'être une tentative de "bolchéviser l'anarchisme". Cette réaction était exagérée mais était peut-être partiellement le résultat de la proposition d'une Union générale des anarchistes. Les auteurs n'avaient pas clairement définis quelle serait la relation entre cette Union et les autres groupes anarchistes qui lui seraient extérieurs. Il va sans dire qu'il ne devrait pas y avoir de problèmes avec des organisations anarchistes séparés travaillant de concert sur des problèmes sur lesquels ils s'entendent.
Pas plus, comme cela fut dis par les détracteurs du projet et certains de ses supporters plus récents, que ce n'est un programme pour "passer de l'anarchisme au communisme libertaire". Les deux termes sont complètement interchangeables. Ce texte fut écris pour souligner l'échec des anarchistes russes, leur confusion théorique et, ce qui en découle, leur manque de coordination nationale, leur désorganisation et leur incertitude politique. En d'autre mots leur inefficacité. Ce texte fut écris pour ouvrir un débat à l'intérieur du mouvement anarchiste. Ce texte pointe non pas vers un compromis avec des politiques autoritaires, mais vers la nécessité vitale de combiner une activité révolutionnaire efficace avec des principes anarchistes fondamentaux.
Ce n'est pas un programme parfait maintenant, pas plus que ce ne l'était en 1926. La "Plate-forme" a ses faiblesses. Elle n'explique pas certaines de ces idées avec assez de profondeur, on pourrait argumenter qu'elle ne couvre pas du tout certains points importants. Mais gardons à l'esprit que c'est une petite brochure, pas une encyclopédie en 26 volumes. Les auteurs ont d'ailleurs clairement dis dans leur introduction qu'il ne s'agit pas d'une sorte de "bible". Ce n'est pas une analyse ou un programme complet, c'est une contribution à un débat nécessaire --un bon point de départ.
Au cas ou qui que ce soit douterait de son à propos aujourd'hui, il faut dire que les idées de bases de la "Plate-forme" sont encore en avance sur les idées dominantes dans le mouvement anarchiste international. Les anarchistes veulent changer le monde pour le mieux, cette brochure nous pointe la direction de certains des outils dont nous avons besoin pour cette tache.
Nick Heath de l'Anarchist Federation
Nestor Makhno et Piotr Arshinov avec d'autres anarchistes russes et ukrainiens en exil à Paris ont lancés en 1925 l'excellent bimensuel Dielo Trouda (Cause Ouvrière). C'était une revue théorique anarcho-communiste de grande qualité. Des années plutôt, quand ils étaient tout deux emprisonnés à la prison de Butirky à Moscou, ils avaient couvé l'idée d'une telle revue. Maintenant il s'agissait de mettre l'idée en pratique. Makhno a écris un article dans pratiquement chaque numéro pendant une période de trois ans. En 1926 le groupe fut rejoint par Ida Mett (l'auteur de la dénonciation du bolchevisme, "La Commune de Kronstadt"), qui avait récemment fuit la Russie. Cette année là fut aussi l'année de la publication de la "Plate-forme Organisationnelle".La publication de la "Plate-forme" fut accueillie avec férocité et indignation par plusieurs dans le mouvement anarchiste international. Le premier à l'attaquer fut l'anarchiste russe Voline (1), qui était maintenant aussi en France, fondateur, avec Sébastien Faure, de la "Synthèse", une méthode organisationnelle cherchant à justifier un mélange d'anarcho-communisme, d'anarcho-syndicalisme et d'anarcho-individualisme. Avec Molly Steimer, Fleshin, et d'autres, il a écris une réplique affirmant que "maintenir que l'anarchisme n'est qu'une théorie de classe c'est le limiter à un seul point de vue".
Cela n'a pas empêché le groupe Dielo Trouda de lancer, le 5 février 1927, une invitation à un "congrès international" ainsi qu'une rencontre préliminaire qui devait se tenir le 12 du même mois. Était présents à cette rencontre, en dehors du groupe Dielo Trouda: un délégué des Jeunesses Anarchistes Françaises, Odeon; un bulgare, Pavel, à titre individuel; un délégué du groupe d'anarchiste polonais, Ranko, et un autre polonais à titre individuel; plusieurs militants espagnols parmi lesquels Orobon Fernandez, Carbo et Gibanel; un italien, Ugo Fedeli; un chinois, Chen; et un français, Dauphin-Mercier, tous à titre individuel. Cette première rencontre eu lieu dans la petite arrière boutique d'un café parisien.
Une commission provisoire, composée de Makhno, Chen et Ranko, fut mise sur pied. Un circulaire fut envoyé à tout les groupes anarchistes le 22 février. Un congrès international fut convoqué et se tint le 20 avril 1927, à Hay-les-Roses, près de Paris, dans le cinéma Les Roses.
En plus de ceux qui avait assisté à la première rencontre, il y avait un délégué italien favorable à la "Plate-forme", Bifolchi, et une autre délégation italienne du magazine "Pensiero e Volonta" composée de Luidgi Fabbri, Camillo Berneri et Ugo Fedeli. Les français avaient deux délégations, une organisée autour d'Odeon, favorable à la "Plate-forme", et l'autre autour de Severin Fernandel. Une proposition fut déposée visant à:
1. Reconnaître la lutte de classe comme la facette la plus importante de l'idée anarchiste:
2. Reconnaître l'anarcho-communisme comme la base du mouvement;
3. Reconnaître le syndicalisme révolutionnaire comme la méthode principale de lutte;
4. Reconnaître la nécessité d'une "Union générale des anarchistes" basée sur l'unité théorique, l'unité tactique et la responsabilité collective;
5. Reconnaître la nécessité d'un programme positif pour réaliser la révolution sociale.
Après une longue discussion certaines modifications à la proposition originale furent proposées. Cependant rien ne fut adopté parce que la police à interrompue la rencontre et arrêté toute l'assistance. Makhno fut menacé de déportation et seule une campagne menée par les anarchistes français a put l'empêcher. Mais la proposition de mettre sur pied une "Fédération Internationale d'Anarchistes Communistes Révolutionnaires" avait été mise en échec et certains de ceux qui avaient participé au congrès refusaient de la supporter plus longtemps.
D'autre attaque contre la "Plate-forme" venant de Fabbri, de Berneri, de l'historien de l'anarchisme, Max Nettlau, et du célèbre anarchiste italien Malatesta ont suivi. Le groupe Dielo Trouda a répliqué dans une "Réplique au confusioniste de l'anarchisme" et ensuite dans une nouvelle déclaration d'Arshinov sur la "Plate-forme" en 1929. Arshinov fut aigri par la réaction à la "Plate-forme" et est retourné en URSS en 1933. Il fut accusé de "tentative de restaurer l'anarchisme en Russie" et exécuté en 1937, durant les purges de Staline.
La "Plate-forme" a échoué à s'établir au niveau international, mais elle a quand même eu un effet sur plusieurs mouvements. En France, la situation fut marqué par une série de scissions et de fusions, les "plate-formistes" contrôlaient parfois les principales organisations anarchistes et d'autres fois étaient forcés de les quitter pour mettre sur pied leur propres groupes. En Italie, les supporters de la "Plate-forme" ont mis sur pied une petite "Union Anarco Communista Italiana" qui s'est rapidement écroulée. En Bulgarie, la discussion sur l'organisation a causé la reconstitution de la Fédération anarchiste communiste de Bulgarie (F.A.C.B.) sur une "plate-forme concrète" "pour un organisation anarchiste spécifique permanente et structurée" "bâtie sur les principes et les tactiques du communisme libertaire". Cependant, les "plate-formistes" purs et durs ont refusé de reconnaître la nouvelle organisation et l'ont dénoncé dans leur hebdomadaire "Prouboujdane", avant de s'effondrer peu de temps après.
De façon similaire, en Pologne, la Fédération anarchiste de Pologne (FAP) a reconnu le renversement du capitalisme et de l'état par la lutte classe et la révolution sociale; la création d'une nouvelle société basée sur des conseils ouvriers et paysans; une organisation spécifique construite sur l'unité théorique mais a rejeté la Plate-forme en disant qu'elle avait des tendances autoritaires.
En Espagne, comme Juan Gomez Casas le dit dans son livre Anarchist Organisation, The history of the FAI (2): "l'anarchisme espagnol se préoccupait de savoir comment garder et augmenter l'influence qu'il avait depuis l'arrivé de l'Internationale (3) en Espagne". Les anarchistes espagnols n'avaient pas à s'inquiéter à ce moment là de sortir de l'isolation et de compétionner avec les bolcheviks. En Espagne, l'influence des bolcheviks était encore minime. La Plate-forme n'a pas vraiment affecté le mouvement espagnol. Quand l'organisation anarchiste, la Fédération anarchiste ibérique (FAI), fut mise sur pied en 1927, la Plate-forme ne put pas y être débattue, bien qu'elle fut à l'ordre du jour, parce qu'elle n'avait pas encore été traduite. Comme J. Manuel Molinas, secrétaire à l'époque des groupes anarchistes espagnols en France, l'a plus tard écris à Casas: "la Plate-forme d'Arshinov et d'autres anarchistes russes a eu très peu d'influence sur le mouvement en exil ou au pays... La Plate-forme était une tentative de renouveler, de donner plus de caractère et de capacité au mouvement anarchiste international en lumière avec la révolution russe... Aujourd'hui, après notre propre expérience, il me semble que cet effort ne fut pas pleinement apprécié".
La guerre mondiale a interrompu le développement des organisations anarchistes, mais la controverse autour de la Plate-forme a réémergée avec la fondation de la Fédération communiste libertaire (FCL) en France et les Groupes anarchistes d'action prolétarienne en Italie au début des années 1950. Tout deux utilisait la Plate-forme comme point de référence (il y eu aussi une petite Fédération communiste libertaire composée d'exilés espagnols). Cela fut suivi, à la fin des années 1960 et au début des années 1970 par la fondations de groupes tels que l'Organisation révolutionnaire anarchiste en France et son homologue en Angleterre.
La plate-forme continue d'être une référence historique de valeur quand les anarchistes luttes-de-classistes, recherchant une meilleure efficacité et une issue à l'isolation politique, à la stagnation et à la confusion, regardent autour d'eux cherchant des réponses aux problèmes auxquels ils font face.
Nicolas Phébus, Groupe anarchiste Émile-Henry
L'Introduction historique qui précède fut écrite en 1989 (date du premier tirage de l'édition irlandaise de la Plate-forme), normal donc qu'elle s'arrête avec une mention rapide des expériences des années 1960 et 1970 et qu'elle ne traite pas du tout des expériences nés dans les années 1980. À l'aube de l'an 2000, peut-être avons nous assez de recul pour analyser ses expériences.À la fin des années 1960, ça brasse dans les vieilles fédérations synthésistes européennes. Une nouvelle génération de militants est déçu du travail purement idéologique d'organisations dont la raison d'être est de regrouper toutes les tendances de l'anarchisme. Dans un premier temps ces militants se regroupent en tendances à l'intérieur des vieilles organisations. Preuve qu'il existe une certaine coordination internationale, ces tendances prendront toutes à peu près Le même nom: organisation révolutionnaire anarchiste. Il y a rapidement des tendances organisée en Angleterre, en France et en Italie. Ces dernières vont faire scission au début des années 1970 et se retrouver comme organisations à part entière dans leurs pays respectifs. Sous l'impulsion des français une coordination internationale se créé et toutes adoptent la Plate-forme comme référence historique et organisationnelle centrale.
D'après de nombreux militants ayant participé à ces organisations, l'expérience sera marqué par un certain gauchisme et une logique partidaire de concurrence avec les autres organisations d'extrême-gauche (4). Au milieu des années 1970 les ORA éclatent en France et en Angleterre, tandis que l'organisation s'étiole en Italie.
En France, le congrès de 1976 prend acte d'une scission et change le nom de l'organisation qui devient l'Organisation communiste libertaire. L'OCL continuera son petit bonhomme de chemin jusqu'à aujourd'hui. Elle sera
traversé de débat sur l'organisation et le fédéralisme, rejettera la vision plate-formiste des choses et finira par bâtir un modèle unique d'organisation très décentralisée et fonctionnant sur un mode assembléiste. L'OCL développe une pratique d'intervention qu'elle nommera mouvementiste et rupturiste qui donne priorité au travail local, critique les syndicats et toute institutionnalisation des luttes.
L'autre tendance française à émerger des décombres de l'ORA se rebaptisera Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL). Elle fonde sa pratique sur une intervention dans les entreprises et les syndicats ainsi que sur les luttes où son présentes les autres organisations d'extrême-gauche. L'UTCL contrairement à l'OCL, maintient la référence à la Plate-forme. En 1991, après un long processus de débat, l'UTCL décide de s'élargir et devient Alternative Libertaire (qui existe toujours). Alternative Libertaire maintient une tradition plate-formiste souple et fonde sa pratique, comme l'UTCL dont elle ne semble finalement n'être que le prolongement, sur une intervention dans les mouvements sociaux (avec priorité aux syndicats alternatifs). Depuis quelques années, Alternative Libertaire tente, tant bien que mal, de structurer un pôle libertaire international (essentiellement européen, en fait) regroupant des organisations politiques comme elle et des centrales syndicales libertaires exclue de l'AIT (comme la CGT en Espagne et la SAC en Suède).
En Angleterre, l'ORA a elle aussi subit de très nombreuses turbulences (5). À la fin des années 1970, toute activité spécifiquement communiste libertaire est disparue du sol anglais. Puis, en 1986, un processus de débat sur la nécessité de l'organisation mène à la fondation de la Fédération anarchiste-communiste (ACF) qui reprendra des positions plate-formistes assez rigide. Au fil des ans la ACF développe toute une série de positions qui la rapproche de plus en plus de l'ultra-gauche (internationalisme intransigeant, rejet des syndicats, etc.). Sa pratique se fonde sur un développement théorique souvent impressionnant et une intervention dans le mouvement d'action directe radicale qui émerge depuis quelques années en Angleterre. Aujourd'hui, l'ACF ne se réclame plus strictement de la Plate-forme, qui est devenue pour elle une référence parmi tant d'autres, ni même de l'anarchisme classique mais également des communistes de conseils et autres marxistes libertaires. L'an passé (en 1999) l'ACF a changé de nom, elle se nomme maintenant la Fédération anarchiste (AF).
Quelques années après la fondation de l'ACF, une autre tendance communiste libertaire se réclamant de façon plus stricte de la Plate-forme, a également vu le jour. Cette tendance pris le nom de Groupe anarchiste ouvrier (AWG). Pendant quelques années, ils ont essayé de faire le même genre de trucs en Angleterre qu'Alternative Libertaire en France (intervention dans les syndicats et dans les luttes d'extrême gauche). Puis, après quelques succès, ils sont disparu sans laisser de trace et leurs derniers éléments ont été absorbé par un groupe trotskiste.
En Irlande, alors qu'il n'y avait jamais eu de présence anarchiste organisée, un groupe a vu le jour au milieu des années 1980 (à peu près en même temps que l'ACF en Angleterre). Ce groupe se nomme le Mouvement de solidarité ouvrière (WSM). Il s'agit d'une organisation plate-formiste traditionnelle qui fonde sa pratique sur une intervention dans les syndicats et dans les mouvements sociaux.
Il existe en Suisse une organisation qui maintient des liens cordiaux avec les deux organisations françaises, l'Organisation socialiste libertaire. Composée essentiellement de francophones à l'origine, il semble que l'OSL émerge de plus en plus en région germanophone depuis quelques années. L'OSL entretient une pratique à mis chemin entre celle de l'OCL et celle d'AL.
En Italie, un processus similaire à celui qui a mené à la création d'Alternative Libertaire en France, a aboutit à la création de la Fédération des anarchistes-communistes (FdCA) dont nous savons malheureusement très peu de choses si ce n'est que la fédération se réclame de la Plate-forme de manière plus stricte qu'Alternative Libertaire et qu'elle est elle aussi active dans le syndicalisme alternatif.
Il y a également eu des groupes se réclamant de la Plate-forme qui ont émergé dans le courant des années 1990 en Afrique (la Fédération de solidarité ouvrière, WSF, aujourd'hui dissoute, en Afrique du Sud, très proche de l'organisation irlandaise), dans le monde arabe (notamment au Liban ou subsiste une organisation très proche d'Alternative Libertaire), en Europe de l'est (notamment en République tchèque, ou il y a une organisation proche du WSM irlandais) et en Amérique latine (ou il y aurait de très vieilles organisations plate-formistes, en Urugay notamment). Malheureusement, nous en savons très peu sur ces organisations.
Et au Québec? Pas grand chose, si ce n'est à la fin des années 1980 une tentative de fonder une organisation socialiste libertaire (Socialisme et Liberté) qui semble-t-il reprenait certains des principes de la Plate-forme (sans le savoir?). Cette organisation, morte aujourd'hui, c'est transformée en collectif d'édition et depuis leur seule activité consiste en la publication du journal Rebelles (qui fêtait son dixième anniversaire en 1999). Ce groupe se retrouve sur des positions proche de celle de l'OCL, mais à abandonné depuis longtemps toute velléité organisationnelle.
Et puis, il y a nous... Notre groupe est composé d'ancien de Démanarchie et de Food not Bombs (FNB). Si FNB n'avait rien à voir avec la Plate-forme, Démanarchie par contre en appliquait, inconsciemment, les principes et tendait à agir souvent comme une organisation politique. Le réseau des collectifs de Démanarchie, présent dans trois villes à son apogée, est tombé il y a trois ans. Depuis notre groupe à vu le jour à Québec et un autre groupe (Main Noire) à vu le jour à Montréal. Les deux groupes se réclament des principes organisationnels de la Plate-forme et sont engagés dans un processus d'unité devant mené, on l'espère, à la création d'une organisation révolutionnaire anarchiste au Québec. À un autre niveau, notre groupe est également impliqué dans une tentative visant à former une Fédération des communistes libertaires du Nord-Est, elle aussi inspiré des principes organisationnels de la Plate-forme. Mais, dans les deux cas, il est décidément trop tôt pour en juger.
Notes:
1 Pour la très simple et bonne raison qu'il avait amplement eu le temps d'étudier à fond le texte avant tout le monde puisque c'est lui qui s'est chargé de la première traduction française de la "Plate-forme", et que c'est sur cette version française que se sont basée toutes les adhésions et/ou dénonciations subséquente. (NdlT)2 Black Rose Books, Montréal, 1986 (à notre connaissance, il n'existe pas de version française de ce livre).
3 La première...
4 Voir la critique de l'OCL en France dans le document de présentation de l'organisation publié dans le deuxième hors-série de la revue Courant Alternatif ou encore le dossier publié dans Organise! à l'occasion du dixième anniversaire de l'ACF en Angleterre (aujourd'hui AF).
5 Expliqué en détails dans le dossier cité dans la note précédente.
S. Merlino
Nécessité et bases d'une ENTENTE
AVANT-PROPOS
La brochure que nous présentons au public est la première d'une série dans laquelle seront développés les points essentiels du programme socialiste-anarchiste-révolutionnaire.Nous croyons devoir sortir des formules vagues et générales dont on s'est souvent contenté, et au lieu de nier les difficultés qui se présentent réellement à la transformation radicale de la société, les affronter et les résoudre, en vue non pas d'un avenir lointain mais des conditions réelles dans lesquelles va avoir lieu la prochaine Révolution.Le parti anarchiste Ñ le mot ne doit choquer personne : il signifie seulement ici l'ensemble de ceux qui professent les principes anarchistes et travaillent à leur réalisation Ñ a passé par des phases diverses et a pris des aspects différents dans les divers pays. A l'heure actuelle, comme tout le monde sait, il est presque entièrement communiste en France et en Italie, en partie communiste et en partie collectiviste en Espagne, tandis qu'en Amérique et en Angleterre il y a, à côté des anarchistes-communistes, des mutuellistes et même des individualistes qui pourtant ne comptent pas dans le parti, car ils sont essentiellement anti-socialistes et défenseurs acharnés de la propriété individuelle. Ñ Plus grave encore que ces différences théoriques sont les divergences pratiques qui existent entre anarchistes et socialistes (communistes et collectivistes), les uns étant partisans, les autres adversaires de l'organisation ; les uns travaillant pour la Révolution immédiate, les autres confiant dans l'évolution pacifique ou attendant la Révolution d'une prétendue fatalité historique; les uns poussant à l'action collective et acceptant l'action individuelle seulement quand elle sert à préparer et provoquer l'insurrection des masses, les autres se bornant à préconiser l'action individuelle ; les uns croyant que la Révolution doit être, de la part des initiateurs, une Ïuvre de dévouement et de sacrifice, les autres visant surtout à l'amélioration de leur sort personnel.Or, tant qu'il s'agissait de combattre les partis bourgeois ou pseudo-socialistes, de frayer de nouvelles voies et de faire entrevoir d'autres solutions de la question sociale que celles données par les autoritaires, ces divergences ne nuisaient pas, au contraire ; elles servaient à éduquer les esprits à l'indépendance et à montrer tous les côtés du problème. Aujourd'hui notre tâche est autre : la Révolution approche, les partis socialistes autoritaires se sont donnés définitivement à l'État, et nous sommes appelés à agir ou à nous éclipser. Il n'y a pas moyen de nous esquiver en une telle situation. Choisissons ; ou devenir, nous les anarchistes, l'âme de la Révolution, ou nous résigner à voir le mouvement escamoté par une nouvelle nuée de politiciens.
En approfondissant ainsi les principes anarchistes et en discutant les questions d'organisation et de tactique, nous viserons surtout la nécessité de mettre un terme à l'isolement auquel les anarchistes sont condamnés en certains pays, à leur éloignement de la masse du peuple et à l'incroyable contraste d'idées, de sentiments et de conduite qui règne parmi eux.
Voilà le but que nous poursuivrons dans nos publications, qui paraîtront dans différents idiomes adaptésaux conditions spéciales des pays auxquels elles s'adressent.
Nous prions ceux qui approuvent notre propagande de vouloir nous aider de leurs conseils et de leurs travaux.
Ceux qui auront des critiques et des observations à nous faire peuvent être assurés que nous les utiliserons pour la recherche de la vérité.
LE GROUPE ÉDITEUR.Mai, 1892N.-B. Ñ Adresser les communications aux éditeurs, chez E. MALATESTA, 112, High street-Islington N., London.
Le moment actuel est particulièrement grave et décisif. Si nous jetons un coup d'Ïil sur la situation politique et économique des différents pays, nous ne voyons partout que grèves, émeutes, répressions, banqueroute prochaine. Les expédients inventés pour tromper et paralyser les masses ouvrières sont épuisés.
A force de promettre toujours et de ne tenir jamais leurs promesses, les chefs de gouvernement et les chefs de parti ont perdu toute confiance chez les travailleurs.
Au sein de tous les partis social-démocrates s'est formé un courant d'opposition qui vient vers nous. Si nous savons profiter de ce courant, entrer en contact avec les masses et nous joindre à elles définitivement, nous serons à même, dans un bref délai, de livrer à la bourgeoisie une bataille décisive. Mais il faut bien nous entendre pour cela, car la tâche est grande, difficile, et demande une grande concorde et un effort extraordinaire.
Parlons franchement. L'anarchie n'a pas été toujours bien traitée par ses adeptes. Ainsi que le socialisme, rapetissé dernièrement aux proportions minimes d'une question d'heures de travail et de minimum de salaire, l'anarchie a été amoindrie, défigurée et rendue méconnaissable.Une partie d'entre nous s'est mise à dogmatiser sur l'avenir, tranchant les difficultés avec des formules, tandis que d'autres se sont appliqués à voiler le but à atteindre, sous prétexte de ne pas vouloir préjuger l'avenir. Ñ Il y en a qui ont écarté tout principe d'organisation Ñ c'est-à-dire l'âme même, l'essence de l'anarchie, qui veut dire société organisée sans autorité.Ñ Et s'étant réduits à l'action individuelle, ils ont élevé au rang de hauts exploits anarchistes des faits qui ont été commis toujours par réaction aux injustices sociales, mais qui, n'attaquant pas les causes mêmes des injustices, sont incapables de les détruire. L'attaque à la propriété du voisin, par exemple, ne constitue pas une attaque à l'institution de la propriété ; de même que la lutte contre des personnes jouissant d'une certaine popularité n'est pas une lutte contre le principe d'autorité. L'action individuelle, bonne comme propagande lorsqu'elle éveille les sympathies des masses, est au contraire fort nuisible lorsqu'elle heurte leurs sentiments et lorsqu'elle leur apparaît inspirée par l'intérêt individuel.
Au surplus, elle ne peut pas se généraliser. Certainement, s'il pouvait se faire que tout le monde se refusât à payer son terme et les impôts, à faire son service militaire, à obéir aux injonctions de l'autorité, la conséquence nécessaire serait la Révolution. Mais cela n'est guère possible : il n'y a que quelques individus qui peuvent agir ainsi, grâce à la situation exceptionnelle dans laquelle elles se trouvent et à certaines qualités personnelles ; et encore ceux-là ne se révolteront-ils pas tous les jours, ni dans tous les actes de leur vie. Quant à la masse, elle ne conçoit que la révolte collective, et, dans ce cas, ce n'est pas contre le paiement d'un impôt ou du loyer qu'elle s'insurgera, mais pour son émancipation complète.
Ajoutons qu'il y a des faits Ñ tels que le vol Ñ qui, lorsqu'ils ne sont pas justifiés par une grande nécessité, loin d'être approuvés et imités par les masses, isolent, au contraire, ceux qui les font, les entourant de méfiances et de haines. En effet, là où cette espèce d'action individuellea prévalu, les anarchistes se sont trouvés séparés des masses, incapables de tenter le moindre mouvement, et leurs rangs ont été envahis par des gens qui auraient mieux été à leur place parmi les bourgeois et les exploiteurs de l'ouvrier.
Le but immédiatdes partisans de l'action individuelle comme but à elle-même, est l'amélioration du sort de l'individu. Le but immédiatdes socialistes étatistes ce sont les réformes législatives. Notre butimmédiatà nous c'est la Révolution sociale. Naturellement, ceux qui visent à l'amélioration de leur position personnelle, prétendent que lorsque chacun aura obtenu des avantages sur son bourgeois d'en face, la question se trouvera résolue pour tout le monde, de même que les socialistes d'État prétendent que, de loi en loi, de réforme en réforme, on débarquera dans le plus parfait des mondes possibles. Mais nous savons que les réformes promises ne seront pas réalisées, ou que, même réalisées, elles n'amélioreront le sort que d'une catégorie d'ouvriers aux dépens des autres. Et nous savons également que tout ce qu'un individu gagne dans la société actuelle, d'autres le perdent ; et que si on arrivait individuellementà dépouiller tous les bourgeois, on ne ferait que les remplacer. Nous ne voyons donc qu'une issue : la Révolution ; nous nous séparons nettement aussi bien des réformistes que des dits partisans de l'action individuelle, car nous croyons qu'il faut subordonner tout autre intérêt à la Révolution, lutter contre tout ce qui la retarde et contre tout ce qui pourrait nous réconcilier avec l'ordre des choses actuel. A la vérité, nous sommes séparés depuis longtemps des réformistes ; quant aux partisans de cette espèce d'action individuelle de laquelle nous avons parlé, le moment est venu de rompre complètement avec eux. Rien ne nous lie. Il est évident que, puisqu'ils n'admettent ni organisation ni action collective, nous n'avons rien à faire ensemble. D'un autre côté, le genre de propagande qu'ils poursuivent est plutôt fait pour nous aliéner les sympathies des masses que pour les gagner. Le peuple, dans son bon sens, ne comprend pas qu'on puisse aboutir au socialisme en passant par le bourgeoisismede l'appropriation individuelle.
Si, sur le terrain pratique nous sentons le besoin de nous séparer nettement de ceux qui, tout en s'appelant anarchistes et révolutionnaires comme nous, prêchent ou pratiquent l'isolement et le chacun pour soi,il est à peine nécessaire de dire que nous sommes, en théorie et en pratique, aux antipodes des anarchistes individualistes. Nous Ñ communistes et collectivistes Ñ nous sommes avant tout socialistes, c'est-à-dire que nous voulons détruire la cause de toutes les iniquités, de toutes les exploitations, de toutes les misères et de tous les crimes Ñ la propriété individuelle.Les anarchistes individualistes, au contraire, veulent la maintenir en la regardant comme partie intégrante de la liberté humaine. Étrange liberté que celle qui consiste d'un côté dans l'esclavage, de l'autre dans la domination et dans l'exploitation ! Il est vrai que les anarchistes individualistes prétendent qu'en ôtant tout lien à la liberté individuelle, en détruisant l'engin d'oppression qui est l'État, il en résulterait naturellement un régime, sinon d'égalité, du moins de justice. Mais justement, tant que durera la propriété individuelle, ou qu'elle pourra se reproduire, il y aura toujours quelque chose de l'État. Les possédants s'arrangeront toujours de façon à tenir soumis les travailleurs ; la police publique supprimée, ils constitueront une police privée (comme celle de Pinkerton aux Etats-Unis) : et le gouvernement sera toujours eux. Ce n'est qu'en supprimant en même temps propriété et gouvernement qu'on les fera disparaître réellement. Tout reste de propriété amène nécessairement un reste de gouvernement, et réciproquement le moindre vestige de gouvernement donnera lieu à des exploitations, à des usurpations, partant à la reconstitution de la propriété individuelle.
On a prétendu que la Révolution, de même que la foudre et le vent, est un fait de nature, et que l'homme ne saurait la hâter d'un seul instant. C'est une des nombreuses subtilités philosophiques que des savants bourgeois nous ont inculquées. Auteur ou instrument, l'homme est toujours l'agent, l'acteur principal des transformations sociales. L'histoire est faite par des hommes ; plus ils sont conscients de leur but et plus les hommes conscients sont nombreux, plus sûre et rapide est la marche du progrès. L'individu ne peut pas beaucoup, mais les masses peuvent tout. Lors même que nous serions que des instruments aveugles de la fatalité historique, eh ! bien, ce serait la fatalité historique qui nous pousserait à agir, à nous unir, à nous dévouer. Qu'on accepte l'explication qu'on veut, mais qu'on s'unisse et qu'on se dévoue. De même, d'aucuns mettent leur cerveau à la torture pour savoir si l'homme se dévoue pour son intérêt ou son plaisir, ou s'il se dévoue contre son intérêt et malgré son déplaisir. C'est encore une question byzantine, une discussion de l'origine relative de l'Ïuf et de la poule. Il faudrait commencer par savoir ce qu'on entend par plaisir. L'individu qui pour sauver la vie d'un autre sacrifie la sienne ne se fait pas de bien et il n'est pas vrai que l'homme qui donne sa vie pour une idée soit insensible à la douleur de mourir et à celle de voir souffrir les êtres qui lui sont attachés. Ces généreux agissent, tout en sachant de se faire du mal à eux-mêmes, parce qu'ils se sentent liés par des liens invisibles, mais très réels, à leurs semblables, et suivent l'impulsion du sentiment de sociabilité qui s'est greffé dans leur nature. Mais, quoi qu'il en soit de ces disputes scientifiques, le fait reste qu'il y a des hommes qui sacrifient leur plaisir individuel au bien-être social ; et il y a ceux qui, au contraire, sacrifient les autres à eux-mêmes. Les premiers méritent d'être encouragés, les autres doivent être flétris. Les premiers nous inspirent sympathie, amitié, reconnaissance ; les autres dégoût.Trop de philosophie individualiste nous amènerait à embrasser le bourgeois Ñ notre ennemi. En outre, à force de philosopher sur l'égoïsme, on devient égoïste. Or, sans hommes qui se dévouent on ne fait pas de révolution Ñ on ne fait pas même une grève. Pourquoi l'ouvrier sans travail se refuserait-il à remplacer le gréviste ? Serait-ce dans l'intérêt de son avenir ? Mais il lutte pour l'existence du moment, et, s'il succombe, il n'y aura plus d'avenir pour lui. Également on aura beau dire et prouver aux millions de victimes de l'exploitation capitaliste qu'ils doivent se révolter, que leur intérêt est plutôt d'aller en prison, voire même de se faire tuer, que se laisser tous les jours voler, torturer, fouler aux pieds... Il y en a beaucoup qui trouveront qu'il est préférable de souffrir l'esclavage et la misère que d'aller en prison... La théorie de l'intérêt personnel est fausse et éminemment anti-révolutionnaire. Elle ne convient qu'à la bourgeoisie dont elle rend à merveille les sentiments ; mais elle fait un tort immense aux ouvriers dont la force et l'espoir consistent dans le sacrifice mutuel.
Il est temps d'expliquer ce que nous entendons par Révolution.Les socialistes étatistes, lorsque par moments ils se disent révolutionnaires (le plus souvent, ils s'en défendent), entendent par Révolution une émeute qui les porterait au pouvoir. Le peuple se battrait ; puis il élirait ou laisserait se constituer un comité ou conseil, grand ou petit, central ou local ; et il chargerait ce comité ou conseil d'accomplir la Révolution, c'est-à-dire de mettre en commun la propriété, d'organiser la production, etc., quitte à le renverser s'il n'exécutait pas fidèlement le mandat reçu.
Nous, anarchistes, nous croyons que le conseil ou comité n'en ferait rien d'abord, mais songerait plutôt à se faire un parti et à se pourvoir d'une force militaire pour rester au pouvoir et se moquer du peuple. Ensuite, s'il tâchait de faire quelque chose, il se constituerait, lui, comme représentant de l'État, grand propriétaire de toute la richesse sociale ; il nommerait sans cesse des administrateurs et des directeurs, il fixerait des heures de travail obligatoire pour tous les ouvriers, lèverait des impôts sur la production, s'enrichirait et enrichirait ses dépendants et partisans et réduirait la masse dans un état d'esclavage pire que l'actuel. Et tout cela parce que le peuple, ayant initié la Révolution à ses risques et périls, aurait abdiqué, après la victoire, dans les mains de quelques individus, fussent-ils les meilleurs.
C'est parce que le peuple sent instinctivement le danger d'être déçu, qu'il hésite à engager la lutte et croit parfois être condamné à rester éternellement l'esclave et le jouet de quelques-uns. Il faut le rassurer ; il faut lui dire de la façon la plus claire et la plus précise comment il peut éviter de devenir la proie d'une nouvelle classe dirigeante, surgissant du sein d'un parti quelconque, ouvrier, socialiste, voire même anarchiste.
Ici, nous approchons des questions de principe et de tactique les plus importantes. Il s'agit de savoir comment nous nous y prendrons le jour de la Révolution, quels seront nos amis, nos ennemis, en quoi nous aurons recours à la force et en quoi nous nous défendrons de l'employer. C'est un point qu'on n'a pas encore assez discuté, car on avait l'optimisme de croire que tout s'arrangerait pour le mieux dès qu'on serait en Révolution et que chacun agissant à sa façon, sans le moindre égard pour les autres, la société se trouverait pourtant un beau jour organisée sur la base de la parfaite justice, de la plus complète égalité. C'est une utopie Ñ une dangereuse utopie. La société s'arrangera, mais il faut que les individus y mettent de la bonne volonté. Sans doute, il y aura de grandes vertus, mais aussi des obstacles imprévus. Il ne faut pas s'attendre à une transformation miraculeuse de la nature humaine : cette transformation s'effectuera par la suite, plus ou moins lentement, par l'effet des nouvelles conditions d'existence ; la supposer instantanée, contemporaine à la Révolution, c'est mettre l'effet avant la cause.
Un des plus graves dangers de la Révolution est constitué par la tendance acquise par les hommes à imposer leur volonté, leurs vues, de gré ou de force. La violence, mise d'abord au service d'un but louable, engendre chez les uns l'habitude de commander, chez les autres la disposition à obéir. Lorsque cela arrive, la Révolution est perdue. D'un autre côté, nous ne pouvons pas renoncer à employer la violence au début de la Révolution, car nous aurons à nous défendre et à garantir notre conquête non seulement contre les ennemis avoués, mais surtout contre les ennemis secrets, non seulement contre les restes de la bourgeoisie, mais aussi contre les nouveaux maîtres qui pourraient sortir de nos rangs ou des rangs des partis social-démocrates. Aussi il importe de bien nous orienter, de savoir précisément ceux que nous aurons à combattre et ceux que nous devrons respecter, Ñ du moins en thèse générale. Des excès et des faiblesses sont inévitables ; mais si nous avons des principes pour guides, nous pourrons nous arrêter et nous corriger à temps, avant d'être à notre tour engloutis dans le gouffre où ont péri toutes les révolutions passées.
Établissons bien le point de départ. Nous nous révoltons contre la société actuelle, non pas au nom d'un principe abstrait de justice (fort difficile à établir), mais pour l'amélioration effective du sort de l'humanité. Aussi nous avons une base fixe d'opération. Nous avons, d'un côté, la masse ouvrière, plus ou moins misérable et esclave ; de l'autre côté, la minorité privilégiée. Celle-ci doit disparaître, non pas physiquement (il n'est ni possible ni désirable de tuer tous les bourgeois et tous ceux qui montreraient une disposition à les remplacer), mais socialement, ce qui veut dire que les hommes sortis du rang doivent y rentrer, devenir travailleurs, membres de la société au même titre que tous les autres. Les ouvriers, de leur côté, doivent avancer, prendre possessions des instruments de travail, des moyens de travailler et de vivre sans payer de tribut et sans servir à personne.
L'expropriation de la bourgeoisie ne peut se faire (nous l'avons déjà dit) que par la violence, par voies de fait.
Les ouvriers révoltés n'ont à demander à personne la permission de s'emparer des usines, des ateliers, des magasins, des maisons et de s'y installer. Seulement, ce n'est là, à peine, qu'un commencement de la prise de possession, un préliminaire ; si chaque groupe d'ouvriers s'étant emparé d'une partie du capital ou de la richesse, voulait en demeurer maître absolu à l'exclusion des autres, si un groupe voulait vivre de la richesse accaparée et se refusait à travailler et à s'entendre avec les autres pour l'organisation du travail, on aurait, sous d'autres noms et au bénéfice d'autres personnes, la continuation du régime actuel. La prise de possession primitive ne peut donc qu'être provisoire: la richesse ne sera mise réellement en commun que quand tout le monde se mettra à travailler, quand la production aura été organisée dans l'intérêt commun.
Le principe fondamental de l'organisation de la production est que chaque individu doit travailler, doit se rendre utile à ses semblables Ñ à moins qu'il ne soit malade ou incapable. Tant qu'on adhérera à ce principe, il sera facile de corriger les inégalités de prise de possession, de situation, etc., car on n'aura aucun intérêt à posséder plus qu'il ne faudra pour travailler et on rendra à la société, sous forme de produits, ce qu'on lui aura pris comme instrument de production.
L'inégalité, l'injustice, la discorde, surgiraient le jour où il y aurait des hommes qui voudraient se soustraire au travail pour vivre aux dépens des autres. Au début de la Révolution surtout, il y en aura qui essayeront ; et c'est contre eux que se retourneront tous les hommes sincèrement révolutionnaires.
Ce principe que tout homme doit se rendre utile par le travail à la société n'a pas besoin d'être codifié ; il doit entrer dans les mÏurs, inspirer l'opinion publique, devenir pour ainsi dire une partie de la nature humaine. Ce sera la pierre sur laquelle sera édifiée la nouvelle société. Un arrangement quelconque fondé sur ce principe ne produira pas d'injustices graves et durables, tandis que la violation de ce principe ramènerait infailliblement et en peu de temps l'humanité au régime actuel.
Ce principe, une fois reconnu, les ouvriers auront à organiser le travail et à régler leurs rapports réciproques. Ici la force ne peut rien, l'entente est nécessaire. Elle se fera par des pactes libres et toujours modifiables contractés au sein de toute association, et par des pactes que les associations contracteront entr'elles.Les pactes d'association peuvent différer beaucoup les uns des autres. Dans une association les ouvriers s'engageront réciproquement à un nombre d'heures de travail, dans une autre à accomplir dans un temps déterminé une telle besogne. Les ouvriers d'une association préféreront mettre en commun les produits de leur travail ; d'autres de prendre chacun une partie proportionnée à leur travail. On ne pourra pas imposer aux seconds le communisme, ni aux premiers le collectivisme, bien qu'en théorie l'un des systèmes puisse paraître préférable à l'autre. Puisque les communistes n'iront pas prendre la place des collectivistes au travail, il faudra bien laisser faire chacun à sa guise. S'il y avait en quelqu'endroit des gens qui voudraient essayer du mutuellisme proudhonien, il faudrait leur en laisser la liberté, bien que nous soyons convaincus que ce système est trop artificiel et trop ingénieux pour être praticable avec succès; Même si des paysans tenaient à se partager la terre et à la cultiver séparément, ce serait folie que d'employer la force contre eux, car ce n'est pas par la force qu'on inculquera aux hommes la solidarité, qu'on fera naître cette amitié réciproque, ce sentiment d'être tous membres d'un même corps Ñ la société Ñ, sentiment qui fera paraître à l'homme fort une chose naturelle que de travailler plus que le faible, de même qu'à l'homme qui a moins de besoins il semblera naturel de voir son voisin consommer plus que lui.
Le camps socialiste est divisé aujourd'hui en deux grandes sections : d'un côté ceux qui, suivant l'économie politique, cherchent à trouver la juste mesure de tout travail, à payer, récompenser tout effort de l'individu, afin de maintenir dans la société une justice formelle, froide et plus apparente que réelle ; de l'autre côté, ceux qui pensent que de tels calculs rendraient impossible toute société, que les hommes, travaillant ensemble, sont contents quand ils ont assez pour satisfaire leurs besoins et que loin d'être toujours à cheval sur leur droit ils trouvent plaisir à s'entr'aider.
Si cela est vrai, le pur et rigoureux collectivisme n'est pas possible, car il manque la mesure du travail individuel et de l'utilité relative de chaque chose. Le communisme rigoureux et absolu n'est pas applicable immédiatement, car il manque aussi la mesure des besoins et des forces individuelles ; et, d'ailleurs, il n'y aurait, en communisme anarchiste, aucune autorité chargée de répartir le travail, selon les forces et les produits, et les jouissances selon les besoins. Il faudrait donc, pour que les choses marchent bien, ou plutôt pour qu'elles marchent tout à fait, que volontairement chaque individu travaille autant qu'il peut et consomme dans une juste mesure, en tenant compte des besoins de ses semblables ; ce qui arrivera sans doute par la suite, mais non pas au début de la Révolution.
On nous objectera peut-être qu'on produira beaucoup plus que le nécessaire et que le travail dont chaque individu sera redevable à la société sera si minime que personne ne se refusera à l'accomplir. On est allé, en vérité, jusqu'à prétendre que, déjà,aujourd'hui, on produit assez pour pouvoir satisfaire tous les besoins de tous les hommes, pour pouvoir nourrir tous les affamés, habiller tous les déguenillés et, enfin, donner le bien-être aux millions d'hommes qui agonisent dans la misère. Cette thèse nous paraît être bien éloignée du vrai. Il peut y avoir des accumulations de produits sur quelques places, dans quelques magasins des encombrements momentanés ; mais qu'est-ce que cela en comparaison du dénuement absolu qui règne dans des quartiers entiers, dans les campagnes, sur une immense étendue de territoire ?
Si aujourd'hui il y a abondance, c'est dans la production des objets de luxe, et non pas dans celle que consomme l'ouvrier ; car le propriétaire et le capitaliste ne permettent à la terre et aux industries que de produire tout juste ce qu'il faut pour nourrir les ouvriers, qui, eux, leur produisent les objets destinés à satisfaire leurs besoins ou leurs caprices. Lorsque cette limite est atteinte, le propriétaire laisse la terre en friche, le capitaliste ferme l'usine et l'ouvrier crève la faim. Cela se comprend, cela même est nécessaire,sous le régime actuel, car il est indispensable que le patron puisse compter sur la faim de l'ouvrier pour lui imposer ses conditions, que le marchand puisse compter sur le besoin qu'ils ont de ses services pour leur imposer les siennes, que le grand capitaliste, le commerçant en gros et le banquier puissent agir de même envers leurs clients...
Le résultat est qu'il y a réellement sur tous les marchés à peine assez pour vivre quelques jours et que la moindre circonstance imprévue peut réduire un pays à la famine.
Il ne faut pas compter sur l'abondance des provisions existantes, il ne faut pas croire que nous n'aurons qu'à envahir les magasins et à en consommer gaiement le contenu pendant des semaines ou des mois. La Révolution éclatée, notre premier souci doit être la production : avant même de se battre, il faut exister.
Certainement, on possède, même aujourd'hui, les moyens de produire assez pour satisfaire tous les besoins raisonnables,c'est-à-dire pour donner à tous un bien-être supérieur même à celui de la moyenne de la classe capitaliste actuelle, mais tout ce bien-être il faudra le créerpar le travail, par la transformation de l'industrie, voire même de la technique individuelle, par l'instruction, etc. En outre (excepté peut-être pour quelques produits), il n'y aura jamais abondance absolue, surplus de production, car il serait absurde que l'homme travaillât pour produire ce dont il n'a pas besoin ; il consacrerait plutôt son travail à de nouvelles productions pour la satisfactions de besoins nouveaux. Les besoins sot infinis, augmentent toujours et le travail, au lieu de diminuer et descendre à zéro, comme d'aucuns le pensent, augmentera probablement aussi, tout en devenant agréable, varié et libre.
Il n'y aura plus, comme aujourd'hui, d'hommes condamnés à de longues heures de travail, à des fatigues abrutissantes et homicides, et des oisifs, des individus qui se creusent le cerveau à chercher le moyen de «tuer le temps», de s'amuser. L'homme passera d'un travail à un autre, du travail manuel à l'étude et aux récréations artistiques ; mais en travaillant, en étudiant, en cultivant les beaux-arts, etc., il aura toujours le but de se rendre utile à ses camarades.
Nous devons donc renoncer à l'illusion de croire que l'homme, à l'avenir, ne travaillera plus que quelques heures ou quelques minutes et passerait le reste de son temps dans le farniente,s'ennuyant à en mourir.
Le travail est la vie et aussi le lien qui unit les hommes dans la société. Il faut qu'il y ait de la solidarité dans le travailpour que la société marche bien.
Or, la solidarité ne peut être décrétée par une loi, et bien qu'elle puisse être imposée par l'opinion publique, il faut cependant que l'opinion publique soit à l'unisson du sentiment individuel. Le communisme ne pourra donc être établi que là où les hommes ne seront pas enclins à abuser de la solidarité.
D'ailleurs la solidarité sera limitée, au début, à un certain nombre d'associations ou de localités, elle ne s'étendra probablement pas d'un pays à l'autre, ne sera pas universelle. Entre les régions, il y aura, au commencement, de simples rapports de réciprocité, d'aide occasionnelle, etc. L'évolution sociale suivra celle du sentiment individuel.
En concrétisant nos idées, nous pouvons établir la prise de possessioncomme le fait révolutionnaire par excellence ; les libres pactescontractés par les travailleurs associés comme la base de la future organisation du travail ; la fédération des associationsplus ou moins étendue comme couronnement de l'édifice. Le communisme, le collectivisme et d'autres systèmes encore seront essayés, peut-être mêlés ensemble, et pendant qu'on les expérimentera, les hommes s'accoutumeront peu à peu à vire ensemble, à travailler les uns pour les autres et à jouir bu bonheur qu'ils feront autour d'eux. La nécessité des choses, le besoin d'aide réciproque, le développement du machinisme, l'accroissement de la production et surtout l'éducation des hommes à la solidarité, amèneront l'humanité au communisme qu'on s'accorde généralement à regarder comme le terme final, visible de la Révolution, parce qu'il est la plus haute expression de la solidarité humaine.Du reste, il ne faut pas perdre de vue l'étendue et la variété du mouvement. Il y aura non seulement à travailler, mais aussi à combattre ; non seulement à produire ce qu'on consomme aujourd'hui, mais cent fois plus ; non seulement à établir des ententes locales, mais aussi des ententes régionales et internationales. Qu'on songe à la situation des grandes villes dont l'approvisionnement dépend d'innombrables arrangements avec les localités environnantes en même temps que celles-ci dépendent des villes. Qu'on songe à la distribution actuelle des industries, à l'organisation des échanges, aux grandes artères de communication, etc. Sans doute il faudra changer tout cela ; mais on ne le pourra pas du jour au lendemain. Il y aura des essais, des corrections, des conflits même, avant que l'entente s'établisse. Rien que pour déterminer ce qu'il faudra produire, quels besoins matériels méritent la préférence, et quelles limitations chaque individu doit imposer à ses désirs, il faudra un certain temps. On ne tombera pas d'emblée sur un système parfait. Aucune inspiration céleste, mais l'expérience et l'entente diront à l'individu et aux associations le travail dont la société aura besoin à un moment donné.
Ce n'est pas en ignorant la difficulté que nous exerceront une influence utile sur les événements ; il nous faut regarder en face le problème, les difficultés, confiants dans l'immensité des énergies humaines et des moyens dont nous pouvons disposer
La Révolution que nous concevons ne peut être faite que par le peuple et pour le peuple, sans faux mandataires. Nous n'avons pas confiance dans des lois ; la Révolution doit être une chose faite,non pas une chose écrite sur le papier. Nous croyons que l'organisation nouvelle de la société doit être faite de bas en haut, c'est-à-dire en commençant par la prise de possession et l'entente locale devenant de plus en plus générale, et non pas de haut en bas par des décrets d'une autorité centrale servie par une armée de fonctionnaires.Ainsi entendue, la Révolution, évidemment, ne peut être l'Ïuvre d'un parti ou d'une coalition de partis, elle demande le concours de toute la masse ouvrière. Sans masse ouvrière on fait des coups d'État, non pas une révolution. Tout parti ou toute coterie d'individus qui Ñ sous l'une ou l'autre dénomination, voire même sans titre officiel, sans s'appeler Comité de Salut Public ou Conseil général, mais par le simple fait, et peut-être en faisant de la terreur Ñ prendrait la direction du mouvement et la haute main sur les masses, tuerait la Révolution et préparerait nécessairement sa propre domination.
Pour parer à ce danger, il n'y a qu'un moyen : que les masses s'organisent promptement et que les différents groupements se mettent de suite à la besogne.
Le salut de la Révolution est dans l'organisation immédiate et en partie préventive de la masse ouvrière.
L'organisation ouvrière actuelle est mauvaise : elle a des buts trop bornés ; souvent elle est le jouet de politiciens ; elle est cependant le germe d'où sortira l'organisation sociale future. Il importe donc de ne pas l'abandonner à elle-même, il faut travailler pour elle et avec elle.
Nous, anarchistes, nous pouvons contribuer de trois manières à l'orientation révolutionnaire de l'organisation ouvrière. D'abord nous avons à rappeler les sociétés à une vie réelle et active : là où toute l'activité est concentrée aux mains de quelques meneurs et où les associés sont seulement appelés à payer leurs cotisations et à obéir aux ordres, nous devons montrer les inconvénients de l'autorité, la facilité d'être trahis ou abandonnés par les chefs, les rivalités, les discordes et les intrigues qui surgissent dans l'association.
Les ouvriers n'ont pas besoin de chefs ; ils peuvent bien charger quelqu'un d'entre eux de quelque besogne particulière, mais à condition de ne pas s'en désintéresser, de ne pas laisser empiéter leurs mandataires. Leur société doit être leur maison ; ils doivent s'y réunir comme en famille, y consacrer leurs heures de loisir, y traiter tous leurs intérêts. C'est une nouvelle phase, dans laquelle doivent entrer les sociétés ouvrières pour se préparer à accomplir la grande transformation de la société.
En second lieu, il faut travailler à étendre la visée des ouvriers et de leurs associations. Chaque catégorie, ou classe, au lieu de songer à son propre intérêt, doit fraterniser, pratiquer la solidarité sur une vaste échelle, même avec les ouvriers non organisés, les ouvriers sans travail et les prolétaires sans métier. Il est de l'intérêt des ouvriers mieux traités de prendre dans leurs mains la cause des ouvriers moins favorisés et des sans-travail ; aider ceux-là à améliorer leur situation, c'est le moyen le plus sûr, voire l'unique moyen d'améliorer leur propre sort de façon durable. De son côté, l'ouvrier sans travail ne doit pas entraver les revendications des ouvriers en meilleure situation. En faisant comprendre que l'intérêt de chaque catégorie d'ouvriers est de soutenir toute revendication de toutes les autres catégories, nous révélerons à l'ouvrier sa force réelle, qui lui est encore inconnue. Il faut que la bourgeoisie sache qu'elle a contre elle, non pas des groupements détachés et divisés, mais tous les travailleurs, tous les prolétaires, et que toute grève est nécessairement le signal de la mobilisation générale de la classe ouvrière et peut devenir le commencement de la Révolution ; il faut qu'elle sache que les ouvriers, au-dessus de tout intérêt particulier, mettent l'intérêt général, et que pardessus toutes les questions de salaires et de travail, ils visent à l'émancipation intégrale, à se passer de patrons et d'exploiteurs.
Enfin, nous avons à inculquer aux ouvriers la nécessité de s'instruire réciproquement, de se former des convictions profondes. La vraie entente est celle qui a pour base des aspirations communes et une communauté d'idées. C'est seulement par ce côté que les ouvriers solidarisent, même lorsqu'ils n'ont pas la même organisation. Les sacrifices et l'abnégation que demande la lutte contre les patrons, ne peuvent être faits réellement que par des hommes convaincus. L'homme convaincu ne trahira jamais les siens. Il y a donc dans la propagande des principes une source trop négligée de force réelle pour la classe ouvrière. Les associations existantes s'occupent trop d'intérêts, et peu ou point de principes. Et ce sont les principes qui assurent réellement le triomphe des intérêts conculqués. Il faut que dans toute association il y ait moyen d'agiter les grandes questions sociales, que toutes les idées soient mises à la discussion, que l'ouvrier se prépare intellectuellement et moralement à la tâche, qui lui incombe, de renouveler la société.
En même temps que nous relèverons ainsi le niveau des ouvriers organisés, tout en le rendant de plus en plus révolutionnaire et anarchiste, nous aurons à nous occuper sérieusement de ceux qui n'ont pas de métier et à prendre une part de plus en plus active et énergique à leurs agitations. Car c'est de là que viendra l'assaut final de la société bourgeoise ; c'est de cette infime couche sociale que partira l'élan révolutionnaire. toute autre catégorie d'ouvriers peut obtenir des concessions : le problème des sans-travail est insoluble et leur nombre augmente sans cesse. En outre, une agitation d'ouvriers sans travail est essentiellement plus révolutionnaire qu'une grève, elle n'a pas un but borné, elle suppose plus de misère, et tout acte révolutionnaire est possible et spécialement justifié en pareille occasion. Nous, anarchistes, devons mettre en rapport notre action révolutionnaire avec le sentiment des masses, naturellement plus excité pendant ces agitations qu'en temps ordinaire.
Enfin, nous devons être toujours avec les masses.
Quand les ouvriers réclament des améliorations, augmentations de salaire, diminution d'heures de travail, abolition de règlement de fabrique ; quand ils se mettent en grève pour défendre leur dignité ou pour affirmer leur solidarité envers des compagnons chassés ou maltraités par les patrons, nous devons bien leur dire que tout cela ne résout pas la question ; nous devons profiter de l'occasion pour prêcher plus largement et plus efficacement la nécessité de la Révolution pour l'abolition de la propriété individuelle et du gouvernement ; nous devons faire le possible pour élargir, généraliser le mouvement et lui donner un caractère révolutionnaire ; mais nous devons surtout être avec les ouvriers, lutter avec eux, nous sacrifier pour eux s'il le faut. Nous désintéresser du mouvement serait paraître amis des bourgeois, rendre antipathique à la masse nos idées et nos personnes et, par conséquent, renoncer au moyen indispensable pour faire matériellement et moralement la Révolution le concours des masses.
D'ailleurs, si les effets économiques des grèves sont partiels, transitoires et souvent nuls ou désastreux, cela n'empêche que toute grève soit un acte de dignité, un acte de révolte morale et serve à habituer l'ouvrier à considérer le patron comme ennemi et à lutter lui-même pour ce qu'il désire sans espérer la grâce d'en haut. Le gréviste ce n'est déjà plus l'esclave qui bénit son patron, c'est déjà un révolté ; il est déjà engagé sur la voie du socialisme et de la Révolution. A nous de l'y faire avancer.
Voici donc, en peu de mots, notre programme : la Révolution sociale comme but immédiat ; l'agitation dans la classe ouvrière comme principal moyen;Maintenant, quelques mots sur nous-mêmes. Nous avons prouvé la nécessité de l'organisation dans la société future entre tous les hommes et pour tous les besoins, et la même nécessité dans la société actuelle entre les ouvriers pour la lutte contre leurs exploiteurs. Il serait absurde que, admettant ainsi l'organisation pour tut le monde, nous ne l'admettions et ne la pratiquions pas pour nous-mêmes.
L'organisation que nous entendons est naturellement libre et anarchique, c'est-à-dire sans chefs, ce qui ne veut pas dire que nous poussons à l'iconoclastie, le mépris des formes, au point de nous refuser les moyens indispensables pour exister et poursuivre noter but. Nous n'aimons pas les abstractions et les mots ne nous épouvantent pas. Voulant la Révolution, la voulant intégralement, sérieusement, de tout notre être, nous choisissons les moyens qui nous semblent les plus aptes à nous rapprocher d'elle. S'il faut prendre une entente entre nous (et il la faut), s'il faut prendre des engagements réciproques (et il le faut), s'il faut nous garantir des mouchards et des exploiteurs (et il le faut certainement), nous n'hésitons pas à agir en conséquence. Que des gens qui s'imaginent avoir trouvé la pierre philosophale de l'anarchie et qui font celle-ci synonyme de désorganisation et d'action individuelle isolée nous excommunient, cela nous laisse parfaitement indifférents. Nous voulons nous consacrer à la cause de la Révolution sociale ; nos forces sont limitées, nous savons que nous pouvons les multiplier par l'entente, par la confiance mutuelle et par la solidarité ; et nous nous engageons Ñ ceux qui veulent Ñ dans cette voie. Cela n'oblige personne, pas plus que cela n'empêche d'autres d'agir à leur guise.
Nous croyons le moment venu de rassembler nos forces, de donner à notre action une plus juste direction, de sortir du vague, du dilettantisme dans lequel un grand nombre d'entre nous s'est dernièrement égaré, et de livrer une grande bataille à la bourgeoisie. Le moment est venu de recueillir des mains des social-démocrates et des politiciens multicolores l'héritage du mouvement ouvrier que l'Internationale initia, auquel les anarchistes ont contribué souvent au prix de leur vie, mais qui a été accaparé dernièrement par les socialistes légalitaires sans qu'ils aient fait avancer d'un pas la situation. Nous sommes appelés à notre tour ; les masses ouvrières se retournent vers nous et cherchent anxieusement à savoir si nous sommes capables d'initier avec elles la Révolution. Nous ne pouvons pas battre en retraite. Échouer même, laisser notre vie dans la mêlée, vaut mieux que nous tenir à l'écart, philosophant à loisir sur la fatalité historique et sur les torts des autres. Assez nous avons critiqué : tout le monde sait à présent que le parlementarisme, les réformes, les améliorations partielles ne valent rien. Nous n'ambitionnons ni le pouvoir officiel, ni le pouvoir non officiel, et c'est là notre titre à la sympathie des masses. Mais ce n'est pas assez. Il faut agir. Il faut combattre dans les rangs du peuple. il faut montrer nos principes en action. Il faut prouver au monde que l'anarchie n'est pas une conception abstraite, un rêve scientifique ou une vision lointaine, mais que c'est un principe vital et vivant, destiné à renouveler le monde, en l'asseyant sur les bases impérissables du bien-être et de la fraternité humaine.
Voline
La Synthèse Anarchiste
On désigne par synthèse anarchiste une tendance qui se fait actuellement jour au sein du mouvement libertaire, cherchant à réconcilier et ensuite àsynthétiser les différents courants d'idée qui divisent ce mouvement en plusieurs fractions plus ou moins hostiles les unes aux autres. Il s'agit, au fond, d'unifier, dans une certaine mesure, la théorie et aussi le mouvement anarchistes en un ensemble harmonieux, ordonné, fini. Je dis : dans une certaine mesure car, naturellement, la conception anarchiste ne pourrait, ne devrait jamais devenir rigide, immuable, stagnante. Elle doit rester souple, vivante, riche d'idées et de tendances variées. Mais souplesse ne doit pas signifier confusion. Et, d'autre part, entre immobilité et flottement, il existe un état intermédiaire. C'est précisément cet état intermédiaire que la synthèse anarchiste cherche à préciser, à fixer et à atteindre.Ce fut surtout en Russie, lors de la révolution de 1917, que la nécessité d'une telle unification, d'une telle synthèse, se fit sentir. Déjà très faible matériellement (peu de militants, pas de bons moyens de propagande, etc.) par rapport à d'autres courants politiques et sociaux, l'anarchisme se vit affaibli encore plus, lors de la révolution russe, par suite des querelles intestines qui le déchiraient. Les anarcho-syndicalistes ne voulaient pas s'entendre avec les anarchistes-communistes et, en même temps, les uns et les autres se disputaient avec les individualistes (sans parler d'autres tendances). Cet état de choses impressionna douloureusement plusieurs camarades de diverses tendances. Persécutés et finalement chassés de la grande Russie par le gouvernement bolcheviste, quelques-uns de ces camarades s'en allèrent militer en Ukraine où l'ambiance politique était plus favorable, et où, d'accord avec quelques camarades ukrainiens, ils décidèrent de créer un mouvement anarchiste unifié, recrutant des militants sérieux et actifs partout où ils se trouvaient, sans distinction de tendance. Le mouvement acquit tout de suite une ampleur et une vigueur exceptionnelles. Pour prendre pied et s'imposer définitivement, il ne lui manquait qu'une chose : une certaine base théorique.
Me sachant un adversaire résolu des querelles néfastes parmi les divers courants de l'anarchisme, sachant aussi que je songeais, comme eux, à la nécessité de les réconcilier, quelques camarades vinrent me chercher dans une petite ville de la Russie centrale où je séjournais, et me proposèrent de partir en Ukraine, de prendre part à la création d'un mouvement unifié, de lui fournir un fond théorique et de développer la thèse dans la presse libertaire.
J'acceptai la proposition. En novembre 1918, le mouvement anarchiste unifié en Ukraine fut définitivement mis en route. Plusieurs groupements se formèrent et envoyèrent leurs délégués à la première conférence constitutive qui créa la Confédération anarchiste de l'Ukraine Nabat (Tocsin en français). Cette conférence élabora et adopta à l'unanimité une Déclaration proclamant les principes fondamentaux du nouvel organisme. Il fut décidé que très prochainement cette brève déclaration de principes serait amplifiée, complétée et commentée dans la presse libertaire. Les événements tempétueux empêchèrent ce travail théorique. La confédération du Nabat dut mener des luttes ininterrompues et acharnées. Bientôt elle fut, à son tour, liquidée par les autorités bolchevistes qui s'installèrent en Ukraine. À part quelques articles de journaux, la Déclaration de la première conférence du Nabat fut et restera le seul exposé de la tendance unifiante (ou synthétisante) dans le mouvement anarchiste russe.
Les trois idées maîtresses qui, d'après la Déclaration, devraient être acceptées par tous les anarchistes sérieux afin d'unifier le mouvement, sont les suivantes.
1. Admission définitive du principe syndicaliste, lequel indique la vraie méthode de la révolution sociale.
2. Admission définitive du principe communiste (libertaire), lequel établit la base d'organisation de la nouvelle société en formation.
3. Admission définitive du principe individualiste, l'émancipation totale et le bonheur de l'individu étant le vrai but de la révolution sociale et de la société nouvelle.
Tout en développant ces idées, la Déclaration tâche de définir nettement la notion de la révolution sociale et de détruire la tendance de certains libertaires cherchant à adapter, l'anarchisme à la soi-disant période transitoire.
Ceci dit, nous préférons, au lieu de reprendre les arguments de la Déclaration, développer nous-mêmes l'argumentation théorique de la synthèse.
La première question à résoudre est celle-ci.
L'existence de divers courants anarchistes ennemis, se disputant entre eux, est-ce un fait positif ou négatif ? La décomposition de l'idée et du mouvement libertaires en plusieurs tendances s'opposant les unes aux autres, favorise-t-elle ou, au contraire, entrave-t-elle les succès de la conception anarchiste ? Si elle est reconnue favorable, toute discussion est inutile. Si, au contraire, elle est considérée comme nuisible, il faut tirer de cet aveu toutes les conclusions nécessaires.
À cette première question, nous répondons ceci.
Au début, lorsque l'idée anarchiste était encore peu développée, confuse, il fut naturel et utile de l'analyser sous tous ses aspects, de la décomposer, d'examiner à fond chacun de ses éléments, de les confronter, de les opposer les uns aux autres, etc. C'est ce qui a été fait. L'anarchisme fut décomposé en plusieurs éléments (ou courants). Ainsi l'ensemble, trop général et vague, fut disséqué, ce qui aida à approfondir, à étudier à fond aussi bien cet ensemble que ces éléments. A cette époque, le démembrement de la conception anarchiste fut donc un fait positif. Diverses personnes s'intéressant à divers courants de l'anarchisme, les détails et l'ensemble y gagnèrent en profondeur et précision. Mais, par la suite, une fois cette première œuvre accomplie, après que les éléments de la pensée anarchiste (communisme, individualisme, syndicalisme) furent tournés et retournés en tous sens, il fallait penser à reconstituer, avec ces éléments bien travaillés, l'ensemble organique d'où ils provenaient. Après une analyse fondamentale, il fallait retourner (sciemment) à la bienfaisante synthèse.
Fait bizarre : on ne pensa plus à cette nécessité. Les personnes qui s'intéressaient à tel élément donné de l'anarchisme, finirent par le substituer à l'ensemble. Naturellement, elles se trouvèrent bientôt en désaccord et, finalement, en conflit avec ceux qui traitaient de la même manière d'autres parcelles de la vérité entière. Ainsi, au lieu d'aborder l'idée de fusionnement des éléments épars (qui, pris séparément, ne pouvaient plus servir à grand chose) en un ensemble organique, les anarchistes entreprirent pour de longues années la tâche stérile d'opposer haineusement leurs courants les uns aux autres. Chacun considérait son courant, sa parcelle pour l'unique vérité et combattait avec acharnement les partisans des autres courants. Ainsi commença, dans les rangs libertaires, ce piétinement sur place, caractérisé par l'aveuglement et l'animosité mutuelle, qui continue jusqu'à nos jours et qui doit être considéré comme nuisible au développement normal de la conception anarchiste.
Notre conclusion est claire. Le démembrement de l'idée anarchiste en plusieurs courants a rempli son rôle. Il n'a plus aucune utilité. Rien ne peut plus le justifier. Il entraîne maintenant le mouvement dans une impasse, il lui cause des préjudices énormes, il n'offre plus ni ne peut offrir rien de positif. La première période celle où l'anarchisme se cherchait, se précisait et se fractionnait fatalement à cette besogne est terminée. Elle appartient au passé. Il est grand temps d'aller plus loin.
Si l'éparpillement de l'anarchisme est actuellement un fait négatif, préjudiciable, il faut chercher à y mettre fin. Il s'agit de se rappeler l'ensemble entier, de recoller les éléments épars, de retrouver, de reconstruire sciemment la synthèse abandonnée.
Une autre question surgit alors : Cette synthèse, est-elle possible actuellement ? Ne serait-elle pas une utopie ? Pourrait-on lui fournir une certaine base théorique ?
Nous répondons : Oui, une synthèse de l'anarchisme (ou, si l'on veut, un anarchisme synthétique) est parfaitement possible. Elle n'est nullement utopique. D'assez fortes raisons d'ordre théorique parlent en sa faveur.
Notons brièvement quelques-unes de ces raisons, les plus importantes, dans leur suite logique.
1. Si l'anarchisme aspire à la vie, s'il escompte un triomphe futur, s'il cherche à devenir un élément organique et permanent de la vie, une de ses forces actives, fécondantes, créatrices, alors il doit chercher à se trouver le plus près possible de la vie, de son essence, de son ultime vérité. Ses bases idéologiques doivent concorder le plus possible avec les éléments fondamentaux de la vie. Il est clair, en effet, que si les idées primordiales de l'anarchisme se trouvaient en contradiction avec les vrais éléments de la vie et de l'évolution, l'anarchisme ne pourrait être vital. Or, qu'est-ce que la vie ? Pourrait-on, en quelque sorte, définir et formuler son essence, saisir et fixer ses traits caractéristiques ? Oui, on peut le faire. Il s'agit, certes, non pas d'une formule scientifique de la vie, B formule qui n'existe pas, B mais d'une définition plus ou moins nette et juste de son essence visible, palpable, concevable. Dans cet ordre d'idée, la vie est, avant tout, une grande synthèse : un ensemble immense et compliqué, ensemble organique et original, de multiples éléments variés.
2. La vie est une synthèse. Quelles sont donc l'essence et l'originalité de cette synthèse ? L'essentiel de la vie est que la plus grande variété de ses éléments qui se trouvent de plus en un mouvement perpétuel réalise en même temps, et aussi perpétuellement, une certaine unité ou, plutôt, un certain équilibre. L'essence de la vie, l'essence de la synthèse sublime, est la tendance constante vers l'équilibre, voire la réalisation constante d'un certain équilibre, dans la plus grande diversité et dans un mouvement perpétuel (notons que l'idée d'un équilibre de certains éléments comme étant l'essence biophysique de la vie se confirme par des expériences scientifiques physico-chimiques).
3. La vie est une synthèse. La vie (l'univers, la nature) est un équilibre (une sorte d'unité) dans la diversité et dans le mouvement (ou, si l'on veut, une diversité et un mouvement en équilibre). Par conséquent, si l'anarchisme désire marcher de pair avec la vie, s'il cherche à être un de ses éléments organiques, s'il aspire à concorder avec elle et aboutir à un vrai résultat, au lieu de se trouver en opposition avec elle pour être finalement rejeté, il doit, lui aussi, sans renoncer à la diversité ni au mouvement, réaliser aussi, et toujours, l'équilibre, la synthèse, l'unité.
Mais il ne suffit pas d'affirmer que l'anarchisme peut être synthétique : il doit l'être. La synthèse de l'anarchisme n'est pas seulement possible, pas seulement souhaitable : elle est indispensable. Tout en conservant la diversité vivante de ses éléments, tout en évitant la stagnation, tout en acceptant le mouvement conditions essentielles de sa vitalité l'anarchisme doit chercher, en même temps, l'équilibre dans cette diversité et ce mouvement même.
La diversité et le mouvement sans équilibre, c'est le chaos. L'équilibre sans diversité ni mouvement, c'est la stagnation, la mort. La diversité et le mouvement en équilibre, telle est la synthèse de la vie. L'anarchisme doit être varié, mouvant et, en même temps, équilibré, synthétique, uni. Dans le cas contraire, il ne sera pas vital.
4. Notons, enfin, que le vrai fond de la diversité et du mouvement de la vie (et partant de la synthèse) est la création, c'est-à-dire la production constante de nouveaux éléments, de nouvelles combinaisons, de nouveaux mouvements, d'un nouvel équilibre. La vie est une diversité créatrice. La vie est unéquilibre dans une création ininterrompue. Par conséquent, aucun anarchiste ne pourrait prétendre que son courant est la vérité unique et constante, et que toutes les autres tendances dans l'anarchisme sont des absurdités. Il est, au contraire, absurde qu'un anarchiste se laisse engager dans l'impasse d'une seule petite vérité, la sienne, et qu'il oublie ainsi la grande vérité réelle de la vie : la création perpétuelle de formes nouvelles, de combinaisons nouvelles, d'une synthèse constamment renouvelée.
La synthèse de la vie n'est pas stationnaire : elle crée, elle modifie constamment ses éléments et leurs rapports mutuels.
L'anarchisme cherche à participer, dans les domaines qui lui sont accessibles, aux actes créateurs de la vie.
Par conséquent, il doit être, dans les limites de sa conception, large, tolérant, synthétique, tout en se trouvant en mouvement créateur.
L'anarchiste doit observer attentivement, avec perspicacité, tous les éléments sérieux de la pensée et du mouvement libertaires.
Loin de s'engouffrer dans un seul élément quelconque, il doit chercher l'équilibre et la synthèse de tous ces éléments donnés.
Il doit, de plus, analyser et contrôler constamment sa synthèse, en la comparant avec les éléments de la vie elle-même, afin d'être toujours en harmonie parfaite avec cette dernière. En effet, la vie ne reste pas sur place, elle change. Et, par conséquent, le rôle et les rapports mutuels de divers éléments de la synthèse anarchiste ne resteront pas toujours les mêmes : dans divers cas, ce sera tantôt l'un, tantôt l'autre de ces éléments qui devra être souligné, appuyé, mis en action.
Quelques mots sur la réalisation concrète de la synthèse.
1. Il ne faut jamais oublier que la réalisation de la révolution, que la création des formes nouvelles de la vie incomberont non pas à nous, anarchistes isolés ou groupés idéologiquement, mais aux vastes masses populaires qui, seules, seront à même d'accomplir cette immense tâche destructive et créatrice. Notre rôle, dans cette réalisation, se bornera à celui d'un ferment, d'un élément de concours, de conseil, d'exemple. Quant aux formes dans lesquelles ce processus s'accomplira, nous ne pouvons que les entrevoir très approximativement. Il est d'autant plus déplacé de nous quereller pour des détails, au lieu de nous préparer, d'un élan commun, à l'avenir.
2. Il n'est pas moins déplacé de réduire toute l'immensité de la vie, de la révolution, de la création future, à de petites idées de détail et à des disputes mesquines. Face aux grandes tâches qui nous attendent, il est ridicule, il est honteux de nous occuper de ces mesquineries. Les libertaires devront s'unir sur la base de la synthèse anarchiste. Ils devront créer un mouvement anarchiste uni, entier, vigoureux. Tant qu'ils ne l'auront pas créé, ils resteront en dehors de la vie.
Dans quelles formes concrètes pourrions-nous prévoir la réconciliation, l'unification des anarchistes et, ensuite, la création d'un mouvement libertaire unifié ?
Nous devons souligner, avant tout, que nous ne nous représentons pas cette unification comme un assemblage mécanique des anarchistes de diverses tendances en une sorte de camp bigarré où chacun resterait sur sa position intransigeante. Une telle unification serait non pas une synthèse mais un chaos. Certes, un simple rapprochement amical des anarchistes de diverses tendances et une plus grande tolérance dans leurs rapports mutuels (cessation d'une polémique violente, collaboration dans des publications anarchistes, participation aux mêmes organismes actifs, etc., etc.) seraient un grand pas en avant par rapport à ce qui se passe actuellement dans les rangs libertaires. Mais nous considérons ce rapprochement et cette tolérance comme, seulement, le premier pas vers la création de la vraie synthèse anarchiste et d'un mouvement libertaire unifié. Notre idée de la synthèse et de l'unification va beaucoup plus loin. Elle prévoit quelque chose de plus fondamental, de plus organique.
Nous croyons que l'unification des anarchistes et du mouvement libertaire devra se poursuivre, parallèlement, en deux sens, notamment :
! Il faut commencer immédiatement un travail théorique cherchant à concilier, à combiner, à synthétiser nos diverses idées paraissant, à première vue, hétérogènes. Il est nécessaire de trouver et de formuler dans les divers courants de l'anarchisme, d'une part, tout ce qui doit être considéré comme faux, ne coïncidant pas avec la vérité de la vie et devant être rejeté ; et, d'autre part, tout ce qui doit être constaté comme étant juste, appréciable, admis. Il faut, ensuite, combiner tous ces éléments justes et de valeur, en créant avec eux un ensemble synthétique (c'est surtout dans ce premier travail préparatoire que le rapprochement des anarchistes de diverses tendances et leur tolérance mutuelle pourraient avoir la grande importance d'un premier pas décisif). Et, enfin, cet ensemble devra être accepté par tous les militants sérieux et actifs de l'anarchisme comme base de la formation d'un organisme libertaire uni, dont les membres seront ainsi d'accord sur un ensemble de thèses fondamentales acceptées par tous.
Nous avons déjà cité l'exemple concret d'un tel organisme : la confédération Nabat, en Ukraine. Ajoutons ici à ce que nous avons déjà dit plus haut que l'acceptation par tous les membres du Nabat de certaines thèses communes n'empêchaient nullement les camarades de diverses tendances d'appuyer surtout, dans leur activité et leur propagande, les idées qui leur étaient chères. Ainsi, les uns (les syndicalistes) s'occupaient surtout des problèmes concernant la méthode et l'organisation de la révolution ; les autres (communistes) s'intéressaient de préférence à la base économique de la nouvelle société ; les troisièmes (individualistes) faisaient ressortir spécialement les besoins, la valeur réelle et les aspirations de l'individu. Mais la condition obligatoire d'être accepté au Nabat était l'admission de tous les trois éléments comme parties indispensables de l'ensemble et le renoncement à l'état d'hostilité entre les diverses tendances. Les militants étaient donc unis d'une façon organique, car, tous, ils acceptaient un certain ensemble de thèses fondamentales. C'est ainsi que nous nous représentons l'unification concrète des anarchistes sur la base d'une synthèse des idées libertaires théoriquement établie.
! Simultanément et parallèlement au dit travail théorique, devra se créer l'organisation unifiée sur la base de l'anarchisme compris synthétiquement.
Pour terminer, soulignons encore une fois que nous ne renonçons nullement à la diversité des idées et des courants au sein de l'anarchisme. Mais il y a diversité et diversité. Celle, notamment, qui existe dans nos rangs aujourd'hui est un mal, est un chaos. Nous considérons son maintien comme une très lourde faute. Nous sommes d'avis que la variété de nos idées ne pourra être et ne sera un élément progressif et fécond qu'au sein d'un mouvement commun, d'un organisme uni, édifié sur la base de certaines thèses générales admises par tous les membres et sur l'aspiration à une synthèse.
Ce n'est que dans l'ambiance d'un élan commun, ce n'est que dans les conditions de recherches de thèses justes et de leur acceptation, que nos aspirations, nos discussions et même nos disputes auront de la valeur, seront utiles et fécondes (c'était précisément ainsi au Nabat). Quant aux disputes et aux polémiques entre de petites chapelles prêchant chacune sa vérité unique, elles ne pourront aboutir qu'à la continuation du chaos actuel, des querelles intestines interminables et de la stagnation du mouvement.
Il faut discuter en s'efforçant de trouver l'unité féconde, et non pas d'imposer à tout prix sa vérité contre celle d'autrui. Ce n'est que la discussion du premier genre qui mène à la vérité. Quant à l'autre discussion, elle ne mène qu'à l'hostilité, aux vaines querelles et à la faillite.
Voline
Fernand PELLOUTIER
L'Organisation corporative et l'Anarchie
(Plan de Conférence)
Appliquée à l'état économique et politique actuel, le mot Sociétén'a point de sens. rien ne ressemble moins, en effet, à l'association, à la combinaison des forces physiques, intellectuelles et naturelles pour le bien-être général, que la mêlée ardente où, bon gré mal gré, les hommes se trouvent actuellement engagés. Aujourd'hui nul effort qui n'ait pour but, ou, tout au moins, pour conséquence, d'annihiler d'autres efforts ; chacun ne songe et ne s'occupe qu'à entraver le libre exercice des facultés de son voisin ; partout règnent la concurrence, la rivalité, l'envie, avec leur inséparable cortège : la calomnie et la violence.Le médecin appelle la maladie ; le soldat, la guerre ; le commerçant, quelque cataclysme qui raréfie les produits : l'industriel, une surabondance de bras qui abaisse le taux des salaires ; le prêtre et l'héritier souhaitent de nombreux et opulents morts ; le rentier, peu d'enfants ; l'enfant, peu de frères et de sÏurs. Et de tous ces souhaits contradictoires naît une lutte perpétuelle et sans merci à qui se taillera dans le patrimoine social la plus belle et la plus large part, sans ignorer que l'excédent du bien-être est fait de l'excédent de misère, que des hommes meurent parce que d'autres vivent trop. Rechercher de cet état antagoniste la cause, les conséquences (tant au point de vue économique qu'au point de vue politique) et, si c'est possible, le remède : tel est l'objet de cette étude.
I
La cause d'un tel état, c'est l'existence d'une valeur d'échange, c'est-à-dire d'un signe (que ce signe possède ou non une valeur intrinsèque) chargé de représenter une valeur soi-disant correspondante de produits.
En effet, ce signe a deux vices capitaux : tout d'abord, il se prête à l'accaparement et à la capitalisation ; puis, au lieu de garantirle travail, présent ou passé, de celui qui le possède, il ne fait que le présumer.
Le signe d'échange se prête à l'accaparement et à la capitalisation parce qu'au lieu de rester signe, c'est-à-dire l'équivalent fiduciaire et toujours exact des produits, il devient à la fois valeur, c'est-à-dire marchandise, objet de trafic, et instrument indispensable du travail. Comme un homme ne peut gagner qu'un autre ne perde (suivant l'expression d'un docteur de l'Église), du jour où la violence brutale a introduit l'inégalité dans la possession de ce signe, de ce jour est née la loi de l'offre et de la demande, c'est-à-dire l'augmentation inversement proportionnelle et toujours croissante de la richesse et de la misère, et de leurs conséquences : l'autorité et la servitude.
Si la possession des instruments de production, tout au moins des instruments naturels, le sol, par exemple, était demeurée libre pour tous au lieu de devenir le prix d'une certaine quantité de valeurs d'échange, l'homme, qui, pour une cause quelconque, aurait succombé à la misère, aurait cependant conservé la faculté de s'en évader en reprenant le travail, et l'acquisition d'une nouvelle somme de bien-être n'aurait dépendu que de sa vigueur ou de son intelligence. Mais, en subordonnant l'acquisition des instruments de travail à la possession d'un signe, dont la valeur, nominalement fixe, est en réalité instable et arbitraire, on incita les hommes qui le possédaient à le louer cher, d'abord, c'est-à-dire à n'en délivrer une quantité donnée que contre une quantité supérieurede travail (d'où la plus-value, le surtravail, l'usure sous toutes ses formes), et en second lieu, à s'en procurer, coûte que coûte,la plus grande quantité possible (d'où la concurrence, le dol et la fraude).
Quant à garantir le travail de celui qui le possède, comment le signe d'échange le pourrait-il ? Puisque sa possession donne la faculté de ne l'échanger que contre une valeur supérieure de travail, qu'il règle, pour mieux dire, la valeur de la production, il est clair qu'après quelques opérations habiles qui auront fait donner peu d'or pour beaucoup de produits et recevoir beaucoup d'or pour peu de produits, l'heureux mercanti sera dispensé soit de tout travail, soit, au moins, d'une partie du travail qu'il aurait dû fournir si tous les hommes avaient été égaux en puissance d'achat. En sorte qu'on peut dire que plus un homme est riche, moins il a travaillé ; sa production utile est inversement proportionnelle à sa richesse.
C'est là l'origine du système social moderne tout entier. Assurément, la violence, le despotisme, la fraude ont précédé la création des signes d'échanges ; mais ce sont les signes d'échange qui ont développé, compliqué les rouages sociaux, créé, peut-on dire, la complexe organisation actuelle, et l'histoire ancienne, notamment l'histoire grecque, abonde en témoignages du rôle néfaste joué par eux et des efforts faits par d'illustres législateurs pour en diminuer la malfaisance, soit en variant la nature et la forme, soit en les rendant d'accumulation difficile.
II
Le jour où (la propriété individuelle constituée, les instruments de production devenus la proie des valeurs d'échange), le propriétaire put vendre ces instruments pour une somme supérieure à leur valeur ou les acquérir pour une somme inférieure, ce jour-là naquit la classe des intermédiaires, c'est à dire des habiles, qui, possesseurs d'assez de valeurs d'échange pour être désormais dispensés d'une production personnelle, ne s'occupèrent plus qu'à acheter au plus bas et à revendre au plus haut prix possible les produits fabriqués par les autres. Et comme ces opérations ne cessaient de s'accroître d'âge en âge l'inégalité économique entre l'intermédiaire, le commerçant, et le producteur-consommateur, plus tôt arrivait l'époque où chaque individu avide de remplacer le travail par le négoce pouvait cesser la production utile et devenir à son tour parasite social.A quel point en est arrivée la disproportion entre le prix d'achat des produits et leur prix de vente, on le sait Ñ sans y réfléchir suffisamment ou sans avoir l'énergie nécessaire pour y mettre un terme. Quelques exemples entre mille.
Certains vins d'Italie, qui valent sur place 6 fr. 50, sont achetés par le commerce en gros 48 francs et revendus 70 à 80 francs, soit près de quinze fois leur valeur initiale.
L'hectolitre d'alcool acheté à 90° 52 francs est revendu à 45° jusqu'à 3 francs le litre.
Certains articles de lingerie, dont la production (matière et main-d'oeuvre comprises) a coûté de 15 à 20 francs par douzaine, sont vendus de 60 à 80 francs en gros, soit quatre fois, et de 7 à 8 francs le pièce, soit près de cinq fois leur valeur.
Et ainsi de même dans toutes les branches de la production, cette plus-value étant absorbée par les droits de douane, les transits compliqués, la rémunération des inutiles commissionnaires, et surtout l'intérêt du capital avancé.
III
La création, le développement et, enfin, la systématisation de cet état de choses ont eu pour résultats la division de l'humanité en deux classes : l'une, peu nombreuse, et comprenant les hommes devenus capables de vivre et de jouir sans travail personnel ; l'autre, composée de millions d'hommes que leur état de misère oblige à produire de plus en plus pour une quantité de moins en moins forte de valeurs d'échange.Comme cette inégalité numérique des classes laissait à craindre que la seconde n'eût un jour l'idée de secouer le joug de la première ; comme, en fait, chaque âge a vu des révoltes, parfois formidables, parmi les esclaves, les serfs, les prolétaires, la caste de riche, à peine constituée, sentit le besoin de se grouper autour du pouvoir créé à l'origine de chaque état, de le consolider, de l'étendre, d'en faire son Ïuvre et son instrument.
Dès lors, progressivement, se constituèrent les milices, les armées, les magistratures, la police, chargées de protéger l'organisme social, les parlements, les ministères, chargés de l'administrer. Et comme ces diverses fonctions coûtaient beaucoup sans rien produire, les pauvres durent redoubler d'efforts pour satisfaire les besoins des parasites. De même que dans l'ordre économique il y avait le mercanti dont toute la peine (peine stérile et inutile) consistait à transmettre du producteur au consommateur ou inversement l'offre et la demande que ceux-ci auraient pu se communiquer directement, de même il y eut dans l'ordre politique, et pour la moindre comme pour la plus importante réforme, l'intermédiaire chargé d'en recevoir la demande, l'intermédiaire chargé de l'examiner, l'intermédiaire chargé d'en ratifier ou d'en dénoncer l'approbation, l'intermédiaire chargé de l'exécuter, sans compter mille et un intermédiaires de second ordre, mobilisant des mois, souvent des années, des centaines d'hommes pour la réalisation d'Ïuvres que l'entente libre et directe des intéressés aurait conçues et accomplies en quelques semaines. Et tout cela créé, perfectionné par la classe pauvre, condamnée à ainsi forger de ses propres mains les instruments de sa servitude, si bien garrottée aujourd'hui qu'il lui est devenu impossible de s'évader des rets sociaux autrement qu'en les brisant.
La Révolution sociale doit donc avoir pour objectif de supprimer la valeur d'échange, le capital qu'elle engendre, les institutions qu'elle crée. Nous partons de ce principe que l'Ïuvre révolutionnaire doit être de libérer également et simultanément les hommes et toute autorité, et de toute institution qui n'a pas essentiellement pour but le développement de la production matérielle et intellectuelle. Par conséquent, nous ne pouvons imaginer la société future (société transitoire, car, si vive que soit notre imagination, le progrès l'est plus encore, et demain peut-être notre idéal présent nous paraîtra bien vulgaire), nous ne pouvons imaginer la Société future que comme l'association volontaire, libre, des producteurs.Deux choses qui nous paraissent évidentes : la première, c'est que la vie sociale se réduit à l'organisation de la production. Manger et penser, tirer de la terre les fruits, du cerveau les idées ; ce doit être là toute l'occupation humaine. Or quel rôle jouent dans la production les parasites (économiques et politiques) de l'état social actuel ? Supposons disparue la valeur marchande des instruments de production, c'est-à-dire l'obligation de posséder des valeurs d'échange pour les acquérir, et d'en posséder beaucoup pour les acquérir à bas prix ; voilà tous les hommes obligés pour vivre de travailler, mais en travaillant cent fois moins, parce qu'au lieu de travailler pour l'accroissement du capital, ils ne le font plus que pour leurs besoins immédiats, et voilà du même coup supprimés : le commerçant dont la fonction sociale se borne à louer les valeurs d'échange qu'il a capitalisées ; le soldat, fait pour conquérir au commerçant de nouveaux débouchés ou pour contenir la foule des prolétaires ; le magistrat chargé de punir les révoltes ; l'État, enfin, à la fois source et produit de la classe dirigeante.
IV
Une vérité non moins évidente, et qui répond à une objection commune, c'est que plus s'accroît la responsabilité personnelle, plus s'affirme la raison inculquée à l'homme, et moins, par suite, celui-ci a besoin de lois et d'entraves pour remplir le devoir social qui est d'ordonner commodément sa vie sans nuire à autrui.
Voyez quelle différence il existe ( à égalité même de salaire) entre la production de l'homme qui travaille hors de toute surveillance et la production de celui qui se trouve constamment sous l'Ïil du maître ; quelle différence de travail entre deux dessinateurs industriels, par exemple, dont l'un opère chez lui, l'autre à l'usine. Le second produit beaucoup moins que le premier. Et pourquoi ? parce qu'il existe au cÏur de l'homme, non pas ce sentiment puéril d'insubordination, qu'indique une observation superficielle, mais le noble et hautain désir d'affirmer sa force, son intelligence, le meilleur de soi Ñ sa personnalité.
Au lieu donc d'attendre pour les supprimer que l'homme ne songe plus à violer les lois, il nous paraît qu'il faut supprimer les lois pour que l'homme n'ait plus à s'insurger contre elles.
V
La rationnelle fonction de l'humanité ainsi rétablie, il reste à instituer l'association des producteurs : association librement consentie, toujours ouverte, limitée même, si les associés le jugent utile ou simplement le désirent, à l'exécution de l'objet qui l'a fait naître, telle, en un mot, que nul n'y ait à redouter les conséquences morales, non moins pénibles que les contraintes matérielles ; les violences individuelles, plus sensibles encore que les violences collectives.Quel doit être le rôle de ces associations ? Chacune d'elles a le soin d'une branche de la production : celle-ci, du logement ; celle-là, de l'alimentation ; cette autre, de l'art. Les unes et les autres doivent s'enquérir tout d'abord des besoins de la consommation, puis des ressources dont elles disposent pour y satisfaire. Combien faut-il chaque jour extraire de granit, moudre de farine, organiser de spectacles pour une population donnée ? Ces quantités connues, combien de granit, de farine, peuvent être obtenues sur place ? Combien de spectacles organisés ? Combien d'ouvriers, d'artistes sont nécessaires ? Combien de matériaux ou de producteurs faut-il demander aux associations voisines ? Comment faut-il diviser la tâche ? Comment utiliser, aussitôt connues, les découvertes scientifiques ?
Eh ! bien, ces associations, les Bourses du travail actuelles (nom malheureux : Chambres du travail serait plus digne) ne nous en donnent-elles pas une idée ? Ces fonctions, ne sont-elles pas celles qu'ont à remplir, ou qu'aspirent à remplir les fédérations corporatives qui dans dix ans auront unis les travailleurs du monde entier ?
Que dis-je ? la mission actuelle de ces chambres du travail (bien que leur éducation économique soit à peine ébauchée) est beaucoup plus complexe que ne devrait l'être celle des groupes de producteurs dans une société différente de celle-ci. Elles ont pour but de rechercher, non seulement le nombre de professions de chaque contrée, la quantité des produits récoltés, fabriqués ou extraits, la quantité des produits nécessaires à l'alimentation et à l'entretien, la somme de travail nécessaire au maintien de l'équilibre entre la production et la consommation, mais encore les causes si diverses, si insaisissables parfois, de la dépréciation des salaires, la solution des perpétuels conflits entre le capital et le travail ; de faire, en un mot, maintes études absorbantes, qui, nécessitées par l'existence du capital, disparaîtraient avec lui.
Et comment s'acquittent-elles de cette tâche ? très imparfaitement, cela est incontestable, sous l'empire des préjugés économiques, sans cette liberté d'esprit qu'on ne peut posséder qu'après avoir fait table rase de toutes les notions inculquées et de tous les respects imposés par un système social millénaire, mais aussi avec cet instrument formidable, ce guide clairvoyant et sûr qui est la curiosité de connaître. Les efforts qu'elles font peuvent s'égarer et les observateurs superficiels s'en désespérer ; mais le désir du mieux est en elles, leur bonne volonté est ferme, elles ont confusément la conscience de leur force et de leur rôle, n'est-ce pas le gage que tôt ou tard elles trouveront la voie qui nous paraît la meilleure ? qu'un jour ou l'autre elles découvriront dans l'homme qui produit l'unique moteur, et par conséquent dans l'association des producteurs le seul rouage utile de la société ?
Entre l'union corporative qui s'élabore et la société communiste et libertaire, à sa période initiale, il y a concordance. Nous voulons que toute la fonction sociale se réduise à la satisfaction de nos besoins ; l'union corporative le veut aussi, c'est son but, et de plus en plus elle s'affranchit de la croyance en la nécessité des gouvernements ; nous voulons l'entente libre des hommes ; l'union corporative (elle le discerne mieux chaque jour) ne peut être qu'à condition de bannir de son sein toute autorité et toute contrainte ; nous voulons que l'émancipation du peuple soit l'Ïuvre du peuple lui-même : l'union corporative le veut encore ; de lus en plus on y sent la nécessité, on y éprouve le besoin de gérer soi-même ses intérêts ; le goût de l'indépendance et l'appétit de la révolte y germent ; on y rêve des ateliers libres où l'autorité aurait fait place au sentiment du devoir ; on y émet sur le rôle des travailleurs dans une société harmonique des indications d'une largeur d'esprit étonnante et fournies par des travailleurs eux-mêmes (1). Bref, les ouvriers, après s'être crus si longtemps condamnés au rôle d'outil, veulent devenir des intelligences pour être en même temps les inventeurs et les créateurs de leurs Ïuvres.
Qu'ils élargissent donc le champ d'étude ouvert devant eux. Que, comprenant qu'ils ont entre leurs mains toute la vie sociale, ils s'habituent à ne puiser qu'en eux l'obligation du devoir, à détester et à briser toute autorité étrangère. C'est leur rôle, c'est aussi le but de l'anarchie.
FIN
(1) Nous citerons notamment un rapport présenté au dernier Congrès des Bourses du travail par Claude Gignoux, secrétaire, et Victorien Bruguier, administrateur de la Bourse du travail de Nîmes.
Fernand Pelloutier
Wayne Price
LA FÉDÉRATION RÉVOLUTIONNAIRE
LOVE AND RAGE
Une nouvelle vague de radicalisation se répand autour du monde. Des fédérations anarchistes s'organisent aux Etats-Unis et au Canada, ainsi que dans d'autres pays. Le courant "Plateformiste" dans l'anarchisme international, qui met l'emphase sur le besoin pour les anarchistes de s'organiser, a des effets à travers le monde. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant qu'il y ait un intérêt pour la dernière principale tentative d'établir une fédération anarchiste en Amérique du Nord : la fédération révolutionnaire anarchiste Love and Rage (L&R). Fondée en 1989, elle a existé jusqu'à 1998, presque dix ans, avec des ramifications au Mexique (Amor y Rabia) et au Canada anglophone.Elle est issue d'un mouvement anarchiste très amorphe, dont la principale activité à l'échelle continentale consistait en des "rassemblements" presque annuels. Dans diverses villes des États-Unis et du Canada, les anarchistes se réunissaient, s'occupaient d'ateliers, parlaient les un avec les autres, mangeaient de la nourriture végétarienne, jouaient ensemble, s'engageaient dans "des rites païens", et puis retournaient chez eux. Des décisions n'avaient pas été prises et des structures durables n'avaient pas été installées.
Dans ce milieu, une minorité lança un appel pour la création d'un journal anarchiste continental. Naturellement, il y avait déjà un nombre restreint de périodiques anarchistes, chacun exprimant les opinions de l'individu ou du petit groupe qui le publiait. L'idée était qu'un journal reflète les vues du groupe continental de sympathisants qui étaient prêts à participer à sa création et à sa distribution. Les défenseurs de ce "projet de journal" se sont bientôt rendu compte que ceci impliquait une certaine forme d'organisation.
Des gens de différentes tendances anarchistes se sont réunis pour établir la fédération L&R. Un rôle clé a été joué par un groupe de Minneapolis, Minnesota, qui se donnait pour nom Revolutionary Anarchist Bowling League (RABL ou "rabble", la plèbe). Un autre groupe provenait de l'ex Revolutionary Socialist League (RSL). C'était un groupe qui avait évolué du Trotskisme à l'Anarchisme. Le RSL (dont j'étais membre) n'a jamais considéré le capitalisme d'État de l'union soviétique comme "un état ouvrier dégénéré", à la manière du Trotskisme orthodoxe. Il a interprété l'orthodoxie marxiste de la façon la plus libertaire possible, à la manière des écrits de Marx sur la commune de Paris ou de "L'État et la Révolution" de Lénine. Quand il est devenu impossible de continuer, le groupe s'est orienté vers l'anarchisme. Le RSL s'est officiellement dissout au moment de la fondation de L&R ; la plupart des ex-membres laissant la politique. Certains d'entre nous se sont impliqués dans la création de L&R et de son journal, qui s'appela également "Love and Rage".
L&R se distinguait de la majeure partie du mouvement anarchiste par quelques caractéristiques importantes. La première, cela va de soi, était l'idée selon laquelle les anarchistes devaient former une organisation, et, de façon liée, publier un journal. Ces concepts étaient vigoureusement, pour ne pas dire brutalement, dénoncés par de nombreuses personnes dans le mouvement anarchiste. Un anarcho-syndicaliste relativement important est venu à la réunion de fondation seulement pour dénoncer l'idée de fonder une organisation. Les anarchistes-primitivistes de "Fifth Estate" ont dénoncé L&R dès le début. Beaucoup d'autres convenaient que c'était une erreur de la part des anarchistes de former des organisations ou, du moins, des organisations au-delà du niveau local. Il y avait une rumeur largement répandue selon laquelle les ancienNEs membres de l'ex-RSL effectuaient une sorte d'infiltration Trotskiste dans le mouvement anarchiste afin d'en émerger avec une nouvelle et plus grande base léniniste. Vu le cours des événements, c'était tout à fait ironique.
Cependant, la question de l'organisation n'a jamais été tout à fait réglée. Il y avait une tension constante dans la fédération concernant jusqu'où nous pouvions aller dans son unification et sa coordination. Une large minorité de gens a rompu parce qu'elle voulait vraiment un "réseau lâche" et non une fédération plus coordonnée. Avec le temps, cette question a continué de poser problème. En raison de l'héritage décentralisé de L&R, les gens qui étaient désignés pour exécuter des tâches l'étaient sur la base de leur situation géographique et non pour des raisons politiques. Le comité continental qui prenait des décisions entre les conférences était sélectionné de cette façon. C'est ainsi qu'étaient choisis les gens composant le plus petit ensemble assurant la coordination entre les réunions de ce comité. Des personnes influentes ont souvent été laissées hors de ces groupes, dans l'espoir d'empêcher la formation d'un "leadership", mais au lieu de ça (naturellement), le vrai "leadership" a été maintenu de façon informelle et non démocratique. Les décisions éditoriales concernant le journal continental n'étaient prises par aucun groupe politiquement responsable, mais par l'équipe de production. Celle-ci était composée de personnes aléatoires qui étaient volontaires et qui vivaient dans la ville où le journal a été créé.
En même temps, L&R n'a jamais été une vraie fédération, parce qu'il n'y a jamais eu plus que quelques vrais groupes locaux. La plupart du temps il y avait environ 200 membres dispersés dans l'ensemble de l'Amérique du Nord. Il y avait quelques collectifs significatifs dans quelques villes et beaucoup d'individus qui étaient disposés à distribuer le journal.
En plus d'être pro-organisation, l'autre caractéristique distinctive de L&R était son ancrage à gauche. La fédération était pour les luttes des oppriméEs. Elle a supporté les luttes de libération nationales. Elle a supporté la libération des femmes, la libération Gay et Lesbienne, les luttes des prisonnierEs, des pauvres, de la jeunesse, et des Afro-AméricainEs. Ceci peut sembler évident, mais la grande partie du mouvement anarchiste le dénonçait comme étant trop "à gauche". La gauche était perçue comme quelque chose de vieux jeu, dépassé. C'était la conception explicite des primitivistes. Même les anarchistes qui étaient consciemment gauchistes, tels que les anarcho-syndicalistes, beaucoup d'entre eux étaient pour les luttes ouvrières mais ne soutenaient pas les guerres de libération nationale. Un trop grand nombre de ces derniers rejetaient les luttes qui n'étaient pas des luttes de la classe ouvrière car ils considéraient que c'était des diversions.
Hormis cela, il y avait peu d'accord théorique parmi les membres de L&R et peu d'efforts pour développer un programme théorique. Leur théorie, ou programme, était quelque chose vaguement appelée, "anarchisme révolutionnaire". C'est-à-dire que nous étions des anarchistes qui étaient "pour" la révolution. Ceci nous distinguait des anarchistes pacifistes et des anarchistes réformistes sans plus de spécificité. L&R était contre le capitalisme mais ne s'engageait pas pour le "socialisme" qui a été associé à la propriété d'État. Il y avait différents points de vue sur d'autres questions, telle que la libération des Afro-Américains. Une minorité était pour le "Race Traitor program" : le racisme était la question principale aux États-Unis, tout le reste était secondaire, l'anarchiste blanc ne devait pas propager ses opinions dans la communauté afro-américaine. D'autres gens ont eu d'autres points de vue qui ont également tourné autour de semblables sentiments de culpabilité de libéraux blancs.
Le problème n'était pas vraiment telle ou telle opinion sur tel ou tel autre sujet particulier mais le manque de tentatives sérieuses d'étudier la théorie du passé et de la développer pour la pousser plus loin. Dès le début, les gens considéraient que toute tentative d'enraciner L&R dans la tradition anarchiste serait vieux jeu. Il n'y avait aucune lecture exigée pour tous les membres, ni groupes d'étude réguliers. Même vers la fin, les gens insistaient sur le fait que la théorie était quelque chose qu'ils développeraient hors de leur expérience. La théorie n'est finalement rien que la codification de l'expérience de beaucoup de gens. Mais cette approche signifiait réinventer constamment la roue, et répéter les erreurs des générations précédentes. Cependant, il n'est pas étonnant que les anarchistes des États-Unis aient suivi l'empirisme et le pragmatisme brut de la culture politique des États-Unis.
L'organisation avait une liste empirique, une sorte "d'arbre de Noël", de bonnes causes qu'elle soutenait (comme la libération des femmes, la libération Gaie et Lesbienne, l'abolition de la prison, et ainsi de suite). Elle essayait d'établir un meilleur programme, plus long et plus approfondi. Pendant des années, lors des conférences, elle discutait des parties d'un programme amélioré. Mais ce processus était contradictoire. Avant que L&R se dissolve, le programme était encore inachevé.
Ron Tabor, un ex-membre de la vieille RSL, a essayé de faire un travail théorique sérieux. Il a cherché à repenser la signification du marxisme dans une perspective anarchiste. Tandis que sa brochure précédente, "A Look at Leninism", avait été largement distribuée, l'organisation a cessé d'éditer ses articles critiquant le marxisme dans le journal. Les gens n'étaient simplement pas assez intéressés, disaient-ils.
Néanmoins, un bon travail a été effectué. Un petit nombre de vrais collectifs ont existé et ont été liés les uns aux autres dans l'ensemble de l'Amérique du Nord. Un réel effort a été fourni pour supporter un groupe mexicain en produisant un journal et de la littérature espagnole. Nous avons organisé un important soutien états-unien pour la rébellion Zapatiste (bien que politiquement ceci n'ait pas été plus loin que le fait d'être des "cheerleaders" radicaux, au lieu de discuter des possibilités d'une révolution mexicaine). Un journal anarchiste continental a été produit pendant neuf ans, sur une base plus ou moins mensuelle. Quelques activités ont été effectuées à l'échelle de la fédération, comme participer à plusieurs manifestations nationales aux États-Unis.
Cependant, dès le début, il y avait certains aspects non démocratiques dans ce que les membres entendaient par "anarchisme révolutionnaire". L'un d'entre eux
était la sympathie largement répandue pour les mouvements de type Léniniste-Staliniste des années 60 et 70. Beaucoup de membres admiraient le "Weatherpeople", la faction armée rouge allemande, "The Black Liberation Army", et d'autres groupes qui ont voulu créer des dictatures révolutionnaires au-dessus de la masse des gens. Le tout dernier numéro de L&R a inclus un article très favorable concernant des membres emprisonnés du "Weatherpeople",
intitulé "Ennemis de l'État". "Ennemis de cet État, amis d'un nouvel État" aurait été plus approprié.
L'autre faiblesse non démocratique était le manque d'intérêt ou le manque d'orientation vers la classe ouvrière nord-américaine. Au mieux, le fait que certains d'entre nous étaient intéressés par les ouvriers en tant qu'ouvriers était accepté de façon condescendante. Comme me l'a dit un membre influent, les ouvriers ne s'identifient pas comme ouvriers. Quand une importante grève étudiante a éclaté dans les universités publiques de New York City, nos membres ont effectué un excellent travail en l'organisant et en la menant (de façon non autoritaire). Mais ils ont ricané à l'idée d'orienter la lutte étudiante vers les travailleurs (qui luttaient alors également contre le gouvernement de la ville sur des problèmes comparables).
Plus tard, nos membres de Détroit sont devenus impliqués dans le travail de soutien en faveur des ouvriers grévistes de la presse. Ces membres avaient diffusé un tract soulevant l'idée de la grève générale. Les gens de L&R à New York n'ont pas voulu en parler dans le journal continental. Un membre a demandé si la "grève générale" était une "idée de Trotskiste", ainsi peu d'entre eux connaissaient l'histoire de l'anarchisme et de l'anarcho-syndicalisme.
Au bout du compte, le mépris pour les ouvriers, leurs organisations (syndicats), et leurs luttes, est non démocratique. Il mène à l'idée qu'un petit groupe de jeunes radicaux, des étudiants d'université et d'ex-étudiants issus de la bourgeoisie pour la plupart, peut transformer la société lui-même, sans être profondément ancré dans la classe ouvrière et les groupes opprimés de la société. Ce point de vue est conforme au Stalinisme radical.
Un conflit final a éclaté pendant les deux dernières années de L&R. Chris Day, un fondateur, et un membre influent (c'est-à-dire un leader), avait conclu qu'il était temps d'abandonner l'anarchisme. Il disait aux gens, de façon informelle, que nous avions atteint les limites du "milieu" anarchiste et qu'il était temps de bouger. Il a écrit un article sur "l'échec historique de l'anarchisme", soulignant les faiblesses de l'anarchisme en matière de programme. Il a déclaré qu'aucune révolution ne pourrait réussir sans une armée régulière et un état révolutionnaire centralisé. Un groupe s'est formé autour de lui, composé en particulier de personnes qui n'avaient jamais eu à choisir entre l'anarchisme et le marxisme autoritaire. Bien que Chris ait soudainement découvert la valeur de la classe ouvrière internationale, son marxisme nouvellement découvert n'était pas de n'importe quelles tendances libertaires ou humanistes (autonomes, communisme de conseil, CLR James, Eric Fromm, Hal Draper, etc.). C'était du Maoïsme, une version des plus Staliniste, des plus autoritaire.
Un nombre restreint d'entre nous a commencé à résister, d'abord en écrivant des contre articles. Nous étions pour la plupart, mais pas tous, d'anciens membres de RSL, souvent plus âgés que le membre moyen. Ce qui nous dérangeait et nous embrouillait était que la plupart des membres de L&R ne réagissaient pas au conflit. Ils restaient en dehors. Cette absence de réaction a été favorisée par la manœuvre de Chris qui, rarement, n'a affirmé franchement qu'il avait rejeté l'anarchisme. Au lieu de cela, lui et son groupe tournaient autour du pot. Ils faisaient des allusions, puis des démentis, prenaient position, puis se retiraient. Si des gens voulaient ignorer la question, la tâche leur a été facilitée. Nous, qui affirmions qu'il y avait une crise, avons été traités comme des fauteurs de troubles.
Comme nous l'avons vu, l'enjeu était le rejet de l'anarchisme pour le Marxisme-Léninisme-Maoïsme. Nous avons été accusés d'être dogmatiques, de ne pas être suffisamment actifs, d'être des provocateurs, d'avoir tort sur toutes les autres questions et ainsi de suite. Il y a un mythe dans le mouvement anarchiste actuel selon lequel L&R s'est effondré en raison de ses faiblesses au sujet de la question de la libération des Afro-américainEs. Celle-ci n'a jamais été l'objet d'un conflit important à l'intérieur de l'organisation, bien que peut-être il aurait du avoir lieu. Cette question a pris de l'importance à la dernière minute, le défenseur principal de la politique de "Race Traitor" faisant bloc avec la faction maoïste. Mais cela n'avait jamais été l'enjeu du combat de cette faction, cet enjeu était le maoïsme contre l'anarchisme.
Derrière le combat et puis l'effondrement de "LOVE AND RAGE" se cachaient de plus larges tendances historiques. A l'époque où L&R se dissolvait, notre
section mexicaine s'est également séparée. Le réseau Québécois qui avait publié le journal anarchiste Démanarchie s'est décomposée. Le groupe britannique, "Class War Federation", s'est aussi dissout. Bien qu'il y avait des enjeux spécifiques dans chaque cas, chacun d'eux subissait la longue accalmie dans le mouvement plus large. Les gens étaient découragés. Quoi qu'il en soit, dans notre cas, les gens ont recherché une alternative. Le marxisme avait été discrédité par l'effondrement de l'Union-Soviétique et le virage officiel pro-marché de la Chine. Mais, à la différence de l'anarchisme, il gardait toujours l'attraction de l'histoire de ses révolutions et de sa vaste quantité de travail théorique. C'était (et c'est toujours) un vrai pôle d'attraction pour beaucoup de gens.
L&R a eu une brève réunion pour dissoudre formellement la fédération. Le groupe maoïste, et ceux qu'il avait attiré, formèrent Fire by Night pour une courte période. Bientôt ils devaient se dissoudre dans la mouvance léniniste. Notre groupe a créé la revue anarchiste "The Utopian" (voir www.utopianmag.com). Par ailleurs, les individus ont continué à s'engager dans diverses tendances du mouvement anarchiste. Dans les deux à trois ans qui ont suivi la dissolution de L&R, il y a eu une grande reprise dans le mouvement anarchiste, mais pas de fédération anarchiste continentale pour y participer.
Les leçons de la Fédération Love and Rage Quand je réfléchis bien à mon expérience dans L&R (ainsi qu'à mes expériences antérieures), je parviens à ces trois conclusions principales :
(1) Il y a un besoin d'équilibrer l'activisme et la théorie. Un programme d'activistes a besoin d'être basé sur une théorie du monde, qu'est ce qui est responsable de l'oppression, que signifie libération, quels secteurs de la société peuvent mettre fin à l'oppression, et que pouvons nous faire pour les aider à aller vers la libération. Non pas que tous les membres d'une fédération anarchiste doivent être totalement en accord avec les mêmes idées, mais il y a besoin d'un noyau de membres qui ont une approche commune.
Ce qui ne veut pas dire que nous ne pouvons rien faire sans une théorie mature. Au contraire des Marxistes, nous n'avons pas un ensemble de livres sacrés dans lesquels on apprend. Mais tout en participant aux luttes, les anarchistes devraient simultanément travailler sur la théorie. Il devrait y avoir des groupes d'études, un ensemble de lectures communes, et un journal théorique plein de vie.
(2) Il y a un besoin d'avoir une orientation vers la classe ouvrière. Pas seulement pour des raisons théoriques mais pour des raisons stratégiques. Il n'y a pas d'autres groupes opprimés qui possèdent potentiellement l'aptitude à mettre fin à la société capitaliste — et à la relancer de nouveau. Seuls les travailleurs, en tant que travailleurs, peuvent le faire. Aucun autre groupe n'est opprimé au cœur du processus de production ou n'a son propre intérêt à créer une société sans classe. C'était l'éclairage de l'anarcho-syndicalisme.
Les anarchistes doivent continuer à participer et à défendre les luttes des femmes, des Gays et des Lesbiennes, des gens de couleurs et des peuples opprimés. Leur oppression est aussi réelle que celle des travailleurs. Leurs mouvements sont essentiels à la libération. Mais de la même manière que leurs problèmes doivent être soulevés dans la lutte de classe, la lutte de classe doit être soulevée dans ces mouvements.
(3) Il y a un besoin pour une organisation démocratique d'anarchistes révolutionnaires--si nous ne voulons pas (une fois de plus) nous faire organiser par les Marxistes. Il ne peut y avoir aucune structure abstraite préétablie pour une telle organisation, exceptée qu'elle soit démocratique.Tout dépend des circonstances. Le principe est qu'elle devrait être aussi décentralisée et aussi directement démocratique que possible mais pas plus centralisée et pas plus coordonnée que le minimum requis. Ce n'est pas un parti, qui est une organisation pour prendre le pouvoir (par les élections ou par le contrôle de la révolution). C'est un instrument pour participer aux luttes populaires et pour encourager les gens à se prendre en charge. Une organisation anarchiste est une partie du processus de l'auto-organisation populaire, pas son contraire. Mais, ainsi que le mentionne la Plateforme Organisationnelle des Communistes Libertaires, elle a besoin de quelques personnes choisies par les membres. Elles devraient être élues sur la base de leurs politiques, pas de leur personnalité ou de l'endroit où elles vivent. Je crois qu'il est essentiel pour un tel groupe, démocratique et programmatique, d'être élu pour surveiller les publications, et autres littératures, aussi bien que pour faire une certaine quantité minimale de coordination et de réagir aux urgences.
Tous ces points sont controversés parmi les anarchistes. Mais j'ai vu trop souvent, la victoire des autoritaires, des étatistes et des Marxistes, sur les anarchistes et les socialistes libertaires. Nous avons la chance de changer cette affreuse histoire, si nous y sommes préparés.
Wayne Price
Septembre 2001
Wayne fut membre de la Revolutionnary Socialist League, puis de Love and Rage et milite actuellement dans la NEFAC, à New York.
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